Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Le petit vieux des Batignolles
Author: Gaboriau, Emile
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le petit vieux des Batignolles" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



produced from images available at The Internet Archive)



                            LE PETIT VIEUX

                                  DES

                              BATIGNOLLES

                                  PAR

                            ÉMILE GABORIAU

                       [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                           E. DENTU, ÉDITEUR

              LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

               PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS



                            LE PETIT VIEUX

                            DES BATIGNOLLES

EN VENTE A LA LIBRAIRIE DE E. DENTU

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

  L’ARGENT DES AUTRES. 6e édit. 2 vol. gr. in-18       7 fr. »
  LA DÉGRINGOLADE. 3e édition. 2 vol. gr. in-18        7 fr. »
  LA VIE INFERNALE. 4e édition. 2 vol, gr. in-18       7 fr. »
  L’AFFAIRE LEROUGE. 12e édit. 1 vol. gr. in-18        3 fr. 50
  LE DOSSIER Nº 113. 9e édit 1 vol. gr. in-18          3 fr. 50
  LE CRIME D’ORCIVAL. 7e édit. 1 vol. gr. in-18        3 fr. 50
  LES ESCLAVES DE PARIS. 4e édition 2 vol. gr. in-18   7 fr. »
  LE 13e HUSSARDS. 19e édit. 1 vol. gr. in-18          3 fr. 50
  MONSIEUR LECOQ. 6e édit. 2 vol. gr. in-18            7 fr. »
  LES COTILLONS CÉLÈBRES. 6e édition ornée
    de portraits. 2 vol. gr. in-18                     7 fr. »
  LES COMÉDIENNES ADORÉES. NOUV. édit. 1 vol.          3 fr. 50
  LES GENS DE BUREAU. 3e édition. 1 vol. gr. in-18     3 fr. 50
  LA CLIQUE DORÉE. 4e édit. 1 vol. gr. in-18           3 fr. 50
  MARIAGE D’AVENTURE. Nouvelle édition. 1 vol.         3 fr. 50
  LA CORDE AU COU. 3e édit. 1 vol gr. in-18            3 fr. 50

                   F. AUREAU.--Imprimerie de Lagny.



                                  LE

                              PETIT VIEUX

                            DES BATIGNOLLES

                                  PAR

                            ÉMILE GABORIAU

                       [Illustration: colophon]

                                 PARIS

                           E. DENTU, ÉDITEUR

              LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

               PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D’ORLÉANS

                                 1876

                         Tous droits réservés.



LE PETIT VIEUX

DES BATIGNOLLES

UN CHAPITRE

DES

MÉMOIRES D’UN AGENT DE LA SURETÉ



J.-B. CASIMIR GODEUIL


Il y a de cela trois ou quatre mois, un homme d’une quarantaine
d’années, correctement vêtu de noir, se présentait aux bureaux de
rédaction du _Petit Journal_.

Il apportait un manuscrit d’une écriture à faire pâmer d’aise l’illustre
Brard, le prince des calligraphes.

--Je repasserai, nous dit-il, dans une quinzaine, savoir ce que vous
pensez de mon travail.

       *       *       *       *       *

Religieusement le manuscrit fut placé dans le carton des «ouvrages à
lire,» personne n’ayant eu la curiosité d’en dénouer la ficelle...

Et le temps passa...

Je dois ajouter qu’on dépose beaucoup de manuscrits au _Petit Journal_,
et que l’emploi de lecteur n’y est pas une sinécure.

       *       *       *       *       *

Le monsieur, cependant, ne reparut pas, et on l’avait oublié, quand un
matin celui de nos collaborateurs qui est chargé des lectures, nous
arriva tout émoustillé.

--Par ma foi! s’écria-t-il en entrant, je viens de lire quelque chose de
véritablement extraordinaire.

--Quoi donc? lui demandâmes-nous.

--Le manuscrit de ce monsieur, vous savez, tout de noir habillé... Ah!
il n’y a pas à m’en défendre, j’ai été «empoigné!...»

Et comme nous le raillions de son enthousiasme, lui qui par état ne
s’enthousiasme guère, il jeta le manuscrit sur la table en nous disant:

--Lisez plutôt!...

       *       *       *       *       *

C’en était assez pour nous intriguer sérieusement.

L’un de nous s’empara du manuscrit, et à la fin de la semaine il avait
fait le tour de la rédaction.

Et l’avis unanime fut:

--Il faut absolument que le _Petit Journal_ publie cela.

       *       *       *       *       *

Mais ici une difficulté se présenta que personne n’avait prévue:

Le manuscrit ne portait pas de nom d’auteur. Une carte de visite
seulement y était jointe, où on lisait: _J.-B.-Casimir Godeuil_.

D’adresse, point.

Que faire? Publier le travail sans en connaître l’auteur?... C’était
scabreux. Pour chaque ligne imprimée, il faut un homme qui en endosse la
responsabilité.

Il fut donc convenu qu’on rechercherait ce trop modeste auteur, et
durant quelques jours la direction du _Petit Journal_ s’informa et
envoya aux renseignements de tous côtés.

Rien... Personne ne connaissait J.-B.-Casimir Godeuil.

       *       *       *       *       *

C’est alors, et en désespoir de cause, que furent apposées les
énigmatiques affiches qui, pendant une semaine, ont tant intrigué
Paris--et aussi un peu la province.

--Qui peut être, se demandait-on, ce J.-B.-Casimir Godeuil qu’on réclame
ainsi?

Les uns tenaient pour un enfant prodigue enfui de la maison paternelle,
d’autres pour un introuvable héritier, le plus grand nombre pour un
caissier envolé...

Mais notre but était rempli.

La colle des affiches n’était pas sèche encore, que M. J.-B.-Casimir
Godeuil accourait, et que le _Petit Journal_ traitait avec lui pour la
publication du drame intitulé _le Petit Vieux des Batignolles_ qui
commençait la série de ses mémoires[A].

 [A] Malheureusement J.-B.-Casimir Godeuil, qui avait promis d’apporter
 la suite de son manuscrit, a complétement disparu, et toutes les
 démarches tentées pour le retrouver sont restées infructueuses. Nous
 nous sommes néanmoins décidé à publier son unique récit qui contient
 un drame des plus émouvants.

 (_Note de l’éditeur._)

Ceci dit, nous laissons la parole à J.-B.-Casimir Godeuil. Il avait fait
précéder son récit de la courte préface suivante que nous avons cru
devoir conserver parce qu’elle fait connaître ce qu’il était et quel but
très-louable il poursuivait en écrivant ses souvenirs.



AVANT-PROPOS


On venait d’amener un prévenu devant le juge d’instruction, et malgré
ses dénégations, ses ruses et un alibi qu’il invoquait, il fut convaincu
de faux et de vol avec effraction.

Accablé par l’évidence des charges que j’avais réunies contre lui, il
avoua son crime en s’écriant:

--Ah! si j’avais su de quels moyens disposent la justice et la police,
et combien il est impossible de leur échapper, je serais resté honnête
homme.

C’est en entendant cette réponse que l’idée me vint de recueillir mes
souvenirs.

--Il faut qu’on sache!... me disais-je.

Et en publiant aujourd’hui mes mémoires, j’ai l’espérance, je dirai
plus, j’ai la conviction d’accomplir une œuvre morale d’une haute
utilité.

N’est-ce pas être utile, en effet, que de dépouiller le crime de sa
sinistre poésie, et de le montrer tel qu’il est: lâche, ignoble, abject,
repoussant?...

N’est-ce pas être utile que de prouver qu’il n’est pas au monde d’êtres
aussi misérables que les insensés qui ont déclaré la guerre à la
société?

Voilà ce que je prétends faire.

J’établirai irrécusablement qu’on a tout intérêt--et je dis un intérêt
immédiat, positif, mathématique, escomptable même, à être honnête.

Je démontrerai clair comme le jour qu’avec notre organisation sociale,
grâce au chemin de fer et au télégraphe électrique, l’impunité est
impossible.

Le châtiment peut se faire attendre... il vient toujours.

Et alors, sans doute, il se rencontrera des malheureux qui réfléchiront
avant de s’abandonner...

Plus d’un, que le faible murmure de sa conscience n’eût pas retenu, sera
arrêté par la voix salutaire de la peur...

Dois-je expliquer maintenant ce que sont ces souvenirs?

J’essaye de décrire les luttes, le succès et les défaites d’une poignée
d’hommes dévoués chargés d’assurer la sécurité de Paris.

Combien sont-ils pour tenir en échec tous les malfaiteurs d’une capitale
qui, avec sa banlieue, compte plus de _trois millions_ d’habitants?

Ils sont deux cents.

C’est à eux que je dédie ce livre.

Et ceci dit, je commence.



LE PETIT VIEUX DES BATIGNOLLES



I


Lorsque j’achevais mes études pour devenir officier de santé,--c’était
le bon temps, j’avais vingt-trois ans,--je demeurais rue
Monsieur-le-Prince; presque au coin de la rue Racine.

J’avais là, pour trente francs par mois, service compris, une chambre
meublée qui en vaudrait bien cent aujourd’hui; si vaste que je passais
très-aisément les manches de mon paletot sans ouvrir la fenêtre.

Sortant de bon matin pour suivre les visites de mon hôpital, rentrant
fort tard parce que le café Leroy avait pour moi d’irrésistibles
attraits, c’est à peine si je connaissais de vue les locataires de ma
maison, gens paisibles tous, rentiers ou petits commerçants.

Il en est un, cependant, avec qui, peu à peu, je finis par me lier.

C’était un homme de taille moyenne, à physionomie insignifiante,
toujours scrupuleusement rasé, et qu’on appelait, gros comme le bras,
monsieur Méchinet.

Le portier le traitait avec une considération toute particulière, et ne
manquait jamais, quand il passait devant sa loge, de retirer vivement sa
casquette.

L’appartement de M. Méchinet ouvrant sur mon palier, juste en face de la
porte de ma chambre, nous nous étions à diverses reprises trouvés nez à
nez. En ces occasions, nous avions l’habitude de nous saluer.

Un soir, il entra chez moi me demander quelques allumettes; une nuit, je
lui empruntai du tabac; un matin, il nous arriva de sortir en même temps
et de marcher côte à côte un bout de chemin en causant...

Telles furent nos premières relations.

Sans être ni curieux ni défiant,--on ne l’est pas à l’âge que j’avais
alors,--on aime à savoir à quoi s’en tenir sur le compte des gens avec
lesquels on se lie.

J’en vins donc naturellement, non pas à observer l’existence de mon
voisin, mais à m’occuper de ses faits et gestes.

Il était marié, et madame Caroline Méchinet, blonde et blanche, petite,
rieuse et dodue, paraissait adorer son mari.

Mais la conduite de ce mari n’en était pas plus régulière. Fréquemment
il décampait avant le jour et souvent le soleil était levé quand je
l’entendais regagner son domicile. Parfois il disparaissait des semaines
entières...

Que la jolie petite madame Méchinet tolérât cela, voilà ce que je ne
pouvais concevoir.

Intrigué, je pensai que notre portier, bavard d’ordinaire comme une pie,
me donnerait quelques éclaircissements.

Erreur!... A peine avais-je prononcé le nom de Méchinet qu’il m’envoya
promener de la belle façon, me disant, en roulant de gros yeux, qu’il
n’était pas dans ses habitudes de «moucharder» ses locataires.

Cet accueil redoubla si bien ma curiosité que, bannissant toute
vergogne, je m’attachai à épier mon voisin.

Alors, je découvris des choses qui me parurent énormes.

Une fois, je le vis rentrer habillé à la dernière mode, la boutonnière
endimanchée de cinq ou six décorations; le surlendemain, je l’aperçus
dans l’escalier vêtu d’une blouse sordide et coiffé d’un haillon de drap
qui lui donnait une mine sinistre.

Et ce n’est pas tout. Par une belle après-midi, comme il sortait, je vis
sa femme l’accompagner jusqu’au seuil de leur appartement, et là
l’embrasser avec passion, en disant:

--Je t’en supplie, Méchinet, sois prudent, songe à ta petite femme!

Sois prudent!... Pourquoi?... A quel propos? Qu’est-ce que cela
signifiait?... La femme était donc complice!...

Ma stupeur ne devait pas tarder à redoubler.

Une nuit, je dormais profondément, quand soudain on frappa à ma porte à
coups précipités.

Je me lève, j’ouvre...

M. Méchinet entre, ou plutôt se précipite chez moi, les vêtements en
désordre et déchirés, la cravate et le devant de sa chemise arrachés,
la tête nue, le visage tout en sang...

--Qu’arrive-t-il? m’écriai-je épouvanté.

Mais lui, me faisant signe de me taire:

--Plus bas!... dit-il, on pourrait vous entendre... Ce n’est peut-être
rien quoique je souffre diablement... Je me suis dit que vous, étudiant
en médecine, vous sauriez sans doute me soigner cela...

Sans mot dire, je le fis asseoir, et je me hâtai de l’examiner et de lui
donner les soins nécessaires.

Encore qu’il y eût eu une grande effusion de sang, la blessure était
légère... Ce n’était, à vrai dire, qu’une éraflure superficielle partant
de l’oreille gauche et s’arrêtant à la commissure des lèvres.

Le pansement terminé:

--Allons, me voilà encore sain et sauf pour cette fois, me dit M.
Méchinet. Mille remerciements, cher monsieur Godeuil. Surtout, de grâce,
ne parlez à personne de ce petit accident, et... bonne nuit.

Bonne nuit!... Je songeais bien à dormir, vraiment!

Quand je me rappelle tout ce qu’il me passa par la cervelle d’hypothèses
saugrenues et d’imaginations romanesques, je ne puis m’empêcher de rire.

M. Méchinet prenait dans mon esprit des proportions fantastiques.

Lui, le lendemain, vint tranquillement me remercier encore et m’invita à
dîner.

Si j’étais tout yeux et tout oreilles en pénétrant dans l’intérieur de
mes voisins, on le devine. Mais j’eus beau concentrer toute mon
attention, je ne surpris rien de nature à dissiper le mystère qui
m’intriguait si fort.

A dater de ce dîner, cependant, nos relations furent plus suivies.
Décidément, M. Méchinet me prenait en amitié. Rarement une semaine
s’écoulait sans qu’il m’emmenât manger sa soupe, selon son expression,
et presque tous les jours, au moment de l’absinthe, il venait me
rejoindre au café Leroy, et nous faisions une partie de dominos.

C’est ainsi qu’un certain soir du mois de juillet, un vendredi, sur les
cinq heures, il était en train de me battre à plein double-six, quand un
estafier, d’assez fâcheuse mine, je le confesse, entra brusquement et
vint murmurer à son oreille quelques mots que je n’entendis pas.

Tout d’une pièce et le visage bouleversé, M. Méchinet se dressa.

--J’y vais, fit-il; cours dire que j’y vais.

L’homme partit à toutes jambes, et alors me tendant la main:

--Excusez-moi, ajouta mon vieux voisin, le devoir avant tout... nous
reprendrons notre partie demain.

Et comme, tout brûlant de curiosité, je témoignais beaucoup de dépit,
disant que je regrettais bien de ne le point accompagner:

--Au fait, grommela-t-il, pourquoi pas? Voulez-vous venir? Ce sera
peut-être intéressant...

Pour toute réponse, je pris mon chapeau et nous sortîmes...



II


Certes, j’étais loin de me douter que je hasardais là une de ces
démarches insignifiantes, en apparence, qui ont sur la vie entière une
influence décisive.

--Pour le coup, pensais-je à part moi, je tiens le mot de l’énigme!...

Et tout plein d’une sotte et puérile satisfaction, je trottais comme un
chat maigre aux côtés de M. Méchinet.

Je dis: je trottais, parce que j’avais fort à faire pour ne pas me
laisser distancer par le bonhomme.

Il allait, il allait, tout le long de la rue Racine, bousculant les
passants, comme si sa fortune eût dépendu de ses jambes.

Place de l’Odéon, par bonheur, un fiacre nous croisa.

M. Méchinet l’arrêta, et ouvrant la portière:

--Montez, monsieur Godeuil, me dit-il.

J’obéis, et il prit place à mes côtés après avoir crié au cocher, d’un
ton impératif:

--Rue Lécluse, 39, aux Batignolles... et, bon train!

La longueur de la course arracha au cocher un chapelet de jurons.
N’importe, il étrilla ses rosses d’un maître coup de fouet et la voiture
roula.

--Ah! c’est aux Batignolles que nous allons? demandai-je alors avec un
sourire de courtisan.

Mais M. Méchinet ne me répondit pas; je doute même qu’il m’entendît.

Une métamorphose complète s’opérait en lui. Il ne paraissait pas ému,
précisément, mais ses lèvres pincées et la contraction de ses gros
sourcils en broussaille trahissaient une poignante préoccupation. Ses
regards, perdus dans le vide, y semblaient étudier les termes de quelque
problème insoluble.

Il avait tiré sa tabatière, et incessamment il y puisait d’énormes
prises, qu’il pétrissait entre l’index et le pouce, qu’il massait,
qu’il portait à son nez et que pourtant il n’aspirait pas.

Car c’était chez lui un tic que j’avais observé et qui me réjouissait
beaucoup.

Ce digne homme, qui avait le tabac en horreur, était toujours armé d’une
tabatière de financier de vaudeville.

Lui advenait-il quelque chose d’imprévu, d’agréable ou de fâcheux, crac,
il la sortait de sa poche et paraissait priser avec fureur.

Souvent, la tabatière était vide, son geste restait le même.

J’ai su, plus tard, que c’était un système à lui, pour dissimuler ses
impressions et détourner l’attention de ses interlocuteurs.

Nous avancions, cependant...

Le fiacre remontait non sans peine la rue de Clichy... Il traversa le
boulevard extérieur, s’engagea dans la rue de Lécluse, et ne tarda pas à
s’arrêter à quelque distance de l’adresse indiquée.

Aller plus loin était matériellement impossible, tant la rue était
obstruée par une foule compacte.

Devant la maison portant le numéro 39, deux ou trois cents personnes
stationnaient, le cou tendu, l’œil brillant, haletantes de curiosité,
difficilement contenues par une demi-douzaine de sergents de ville, qui
multipliaient en vain et de leur plus rude voix leurs: «Circulez,
messieurs, circulez!...»

Descendus de voiture, nous nous approchâmes, nous faufilant péniblement
à travers les badauds.

Déjà, nous touchions la porte du numéro 39, quand un sergent de ville
nous repoussa rudement.

--Retirez-vous!... On ne passe pas!...

Mon compagnon le toisa et, se redressant:

--Vous ne me connaissez donc pas? fit-il. Je suis Méchinet, et ce jeune
homme,--il me montrait,--est avec moi.

--Pardon!... Excusez!... balbutia l’agent en portant la main à son
tricorne, je ne savais pas... donnez-vous la peine d’entrer.

Nous entrâmes.

Dans le vestibule, une puissante commère, la concierge évidemment, plus
rouge qu’une pivoine, pérorait et gesticulait au milieu d’un groupe de
locataires de la maison.

--Où est-ce? lui demanda brutalement M. Méchinet.

--Au troisième, cher monsieur, répondit-elle; au troisième, la porte à
droite. Jésus mon Dieu! quel malheur!... dans une maison comme la nôtre!
Un si brave homme!

Je n’en entendis pas davantage. M. Méchinet s’était élancé dans les
escaliers, et je le suivais, montant quatre à quatre, le cœur me
battant à me couper la respiration.

Au troisième étage, la porte de droite était ouverte.

Nous entrons, nous traversons une antichambre, une salle à manger, un
salon, et enfin nous arrivons à une chambre à coucher...

Je vivrais mille ans, que je n’oublierais pas le spectacle qui frappa
mes yeux... Et en ce moment même où j’écris, après bien des années, je
le revois jusqu’en ses moindres détails.

A la cheminée faisant face à la porte, deux hommes étaient accoudés: un
commissaire de police, ceint de son écharpe, et un juge d’instruction.

A droite, assis à une table, un jeune homme, le greffier, écrivait.

Au milieu de la pièce, sur le parquet, gisait dans une mare de sang
coagulé et noir le cadavre d’un vieillard à cheveux blancs... Il était
étendu sur le dos, les bras en croix.

Terrifié, je demeurai cloué sur le seuil, si près de défaillir que, pour
ne pas tomber, je fus obligé de m’appuyer contre l’huisserie.

Ma profession m’avait familiarisé avec la mort; depuis longtemps déjà
j’avais surmonté les répugnances de l’amphithéâtre, mais c’était la
première fois que je me trouvais en face d’un crime.

Car il était évident qu’un crime abominable avait été commis...

Moins impressionnable que moi, mon voisin était entré d’un pas ferme.

--Ah! c’est vous, Méchinet, lui dit le commissaire de police, je
regrette bien de vous avoir fait déranger.

--Pourquoi?

--Parce que nous n’aurons pas besoin de votre savoir faire... Nous
connaissons le coupable, j’ai donné des ordres et il doit être arrêté à
l’heure qu’il est.

Chose bizarre! Au geste de M. Méchinet, on eût pu croire que cette
assurance le contrariait...

Il tira sa tabatière, prit deux ou trois de ses prises fantastiques, et
dit:

--Ah! le coupable est connu!...

Ce fut le juge d’instruction qui répondit:

--Et connu d’une façon certaine et positive, oui, M. Méchinet... Le
crime commis, l’assassin s’est enfui, croyant que sa victime avait cessé
de vivre... il se trompait. La Providence veillait..., ce malheureux
vieillard respirait encore... Rassemblant toute son énergie, il a trempé
un de ses doigts dans le sang qui s’échappait à flots de sa blessure, et
là, sur le parquet, il a écrit avec son sang le nom de son meurtrier, le
dénonçant ainsi à la justice humaine... Regardez plutôt.

Ainsi prévenu, j’aperçus ce que tout d’abord je n’avais pas vu.

Sur le parquet, en grosses lettres mal formées et cependant lisibles, on
avait écrit avec du sang: MONIS...

--Eh bien?... interrogea M. Méchinet.

--C’est là, répondit le commissaire de police, le commencement du nom
d’un neveu du pauvre mort... un neveu qu’il affectionnait, et qui se
nomme Monistrol...

--Diable!... fit mon voisin.

--Je ne suppose pas, reprit le juge d’instruction, que le misérable
essaye de nier... les cinq lettres sont contre lui une charge
accablante... A qui, d’ailleurs, profite ce crime si lâche?... A lui
seul, unique héritier de ce vieillard qui laisse, dit-on, une grande
fortune... Il y a plus: c’est hier soir que l’assassinat a été commis...
Eh bien! hier soir, personne n’a visité ce pauvre vieux que son neveu...
La concierge l’a vu arriver vers neuf heures et ressortir un peu avant
minuit...

--C’est clair, approuva M. Méchinet, c’est très-clair, ce Monistrol
n’est qu’un imbécile.

Et, haussant les épaules:

--A-t-il seulement volé quelque chose, demanda-t-il; a-t-il fracturé
quelque meuble pour donner le change sur le mobile du crime?...

--Rien, jusqu’ici, ne nous a paru dérangé, répondit le commissaire...
Vous l’avez dit, le misérable n’est pas fort... dès qu’il se verra
découvert, il avouera.

Et là-dessus, le commissaire de police et M. Méchinet se retirèrent dans
l’embrasure de la fenêtre et s’entretinrent à voix basse, pendant que le
juge donnait quelques indications à son greffier.



III


Désormais, j’étais fixé.

J’avais voulu savoir au juste ce que faisait mon énigmatique voisin...,
je le savais.

Maintenant s’expliquaient le décousu de sa vie, ses absences, ses
rentrées tardives, ses soudaines disparitions, les craintes et la
complicité de sa jeune femme, la blessure que j’avais soignée.

Mais que m’importait ma découverte!

Je m’étais remis peu à peu, la faculté de réfléchir et de délibérer
m’était revenue, et j’examinais tout, autour de moi, avec une âpre
curiosité.

D’où j’étais, accoté contre le chambranle de la porte mon regard
embrassait l’appartement entier.

Rien, absolument rien, n’y trahissait une scène de meurtre.

Tout, au contraire, décelait l’aisance et en même temps des habitudes
parcimonieuses et méthodiques.

Chaque chose était en place; il n’y avait pas un faux pli aux rideaux,
et le bois des meubles étincelait, accusant des soins quotidiens.

Il paraissait évident, d’ailleurs, que les conjectures du juge
d’instruction et du commissaire de police étaient exactes, et que le
pauvre vieillard avait été assassiné la veille au soir, au moment où il
se disposait à se coucher.

En effet, le lit était ouvert, et sur la couverture étaient étalés une
chemise et un foulard de nuit. Sur la table, à la tête du lit,
j’apercevais un verre d’eau sucrée, une boîte d’allumettes chimiques et
un journal du soir, la _Patrie_.

Sur un coin de la cheminée brillait un chandelier, un bon gros et solide
chandelier de cuivre... Mais la bougie qui avait éclairé le crime était
consumée, le meurtrier s’était enfui sans la souffler, et elle avait
brûlé jusqu’au bout, noircissant l’albâtre d’un brûle-tout où elle était
fixée.

Ces détails, je les avais constatés d’un coup, sans effort, sans pour
ainsi dire que ma volonté y fût pour rien.

Mon œil remplissait le rôle d’un objectif photographique, le théâtre
du meurtre s’était fixé dans mon esprit comme sur une plaque préparée,
avec une telle précision, que nulle circonstance n’y manquait, avec une
telle solidité qu’aujourd’hui encore je pourrais dessiner l’appartement
du «petit vieux des Batignolles,» sans rien oublier, sans oublier même
un bouchon à demi recouvert de cire verte qu’il me semble voir encore
par terre, sous la chaise du greffier.

C’était une faculté extraordinaire, qui m’a été départie, ma faculté
maîtresse, que je n’avais pas encore eu l’occasion d’exercer, qui tout à
coup se révélait en moi.

Alors, j’étais bien trop vivement ému pour analyser mes impressions.

Je n’avais qu’un désir, obstiné, brûlant, irrésistible: m’approcher du
cadavre étendu à deux mètres de moi.

Je luttai d’abord, je me défendis contre l’obsession de cette envie.
Mais la fatalité s’en mêlait... je m’approchai.

Avait-on remarqué ma présence?... je ne le crois pas.

Personne, en tout cas, ne faisait attention à moi.

M. Méchinet et le commissaire de police causaient toujours près de la
fenêtre; le greffier, à demi-voix, relisait au juge d’instruction son
procès-verbal.

Ainsi, rien ne s’opposait à l’accomplissement de mon dessein.

Et d’ailleurs, je dois le confesser, une sorte de fièvre me tenait qui
me rendait comme insensible aux circonstances extérieures et m’isolait
absolument.

Cela est si vrai, que j’osai m’agenouiller près du cadavre, pour mieux
voir et de plus près.

Loin de songer qu’on allait me crier: «Que faites-vous là?...»
j’agissais lentement et posément, en homme qui, ayant reçu une mission,
l’exécute.

Ce malheureux vieillard me parut avoir de soixante-dix à soixante-quinze
ans. Il était petit et très-maigre, mais solide certainement et bâti
pour passer la centaine. Il avait beaucoup de cheveux encore, d’un blanc
jaunâtre, bouclés sur la nuque. Sa barbe grise, forte et drue,
paraissait n’avoir pas été faite depuis cinq ou six jours; elle devait
avoir poussé depuis qu’il était mort. Cette circonstance que j’avais
souvent remarquée chez nos sujets de l’amphithéâtre ne m’étonna pas.

Ce qui me surprit, ce fut la physionomie de l’infortuné. Elle était
calme, je dirai plus, souriante. Les lèvres s’entr’ouvraient comme pour
un salut amical.

La mort avait donc été terriblement prompte, qu’il conservait cette
expression bienveillante!...

C’était la première idée qui se présentait à l’esprit.

Oui, mais comment concilier ces deux circonstances inconciliables: une
mort soudaine, et ces cinq lettres: _Monis_... que je voyais en traits
de sang sur le parquet?

Pour écrire cela, quels efforts n’avait-il pas fallu à un homme
mourant!... L’espoir seul de la vengeance avait pu lui prêter une telle
énergie... Et quelle rage n’avait pas dû être la sienne, de se sentir
expirer avant d’avoir pu tracer en entier le nom de son assassin...

Et cependant le visage du cadavre semblait me sourire.

Le pauvre vieux avait été frappé à la gorge et l’arme avait traversé le
cou de part en part.

L’instrument du crime devait être un poignard, ou plutôt un de ces
redoutables couteaux catalans, larges comme la main, qui coupent des
deux côtés et qui sont aussi pointus qu’une aiguille...

De ma vie, je n’avais été remué par d’aussi étranges sensations.

Mes tempes battaient avec une violence inouïe, et mon cœur, dans ma
poitrine, se gonflait à la briser.

Qu’allais-je donc découvrir?...

Poussé par une force mystérieuse et irrésistible, qui annihilait ma
volonté, je pris entre mes mains, pour les examiner, les mains roides et
glacées du cadavre...

La droite était nette... c’était un des doigts de la gauche,
l’indicateur, qui était tout maculé de sang.

Quoi! c’était avec la main gauche que le vieillard avait écrit!...
Allons donc!...

Saisi d’une sorte de vertige, les yeux hagards, les cheveux hérissés sur
la tête, et plus pâle assurément que le mort qui gisait à mes pieds, je
me dressai en poussant un cri terrible.

--Grand Dieu!...

Tous les autres, à ce cri, bondirent, et surpris, effarés:

--Qu’est-ce? me demandèrent-ils ensemble, qu’y a-t-il?...

J’essayai de répondre, mais l’émotion m’étranglait, il me semblait que
j’avais la bouche pleine de sable. Je ne pus que montrer les mains du
mort en bégayant:

--Là!... là!...

Prompt comme l’éclair, M. Méchinet s’était jeté à genoux près du
cadavre. Ce que j’avais vu, il le vit, et mon impression fut la sienne,
car se relevant vivement:

--Ce n’est pas ce pauvre vieux, déclara-t-il, qui a tracé les lettres
qui sont là...

Et comme le juge et le commissaire le regardaient bouche béante, il leur
expliqua cette circonstance de la main gauche seule tachée de sang...

--Et dire que je n’y avais pas fait attention! répétait le commissaire
désolé...

M. Méchinet prisait avec fureur.

--C’est comme cela, fit-il... les choses qui crèvent les yeux sont
celles qu’on ne voit point... Mais n’importe! voilà la situation
diablement changée... Du moment où ce n’est pas le vieux qui a écrit,
c’est celui qui l’a tué...

--Évidemment! approuva le commissaire.

--Or, continua mon voisin, peut-on imaginer un assassin assez stupide
pour se dénoncer en écrivant son nom à côté du corps de sa victime? Non,
n’est-ce pas. Maintenant, concluez...

Le juge était devenu soucieux.

--C’est clair, fit-il, les apparences nous ont abusés... Monistrol n’est
pas le coupable... Quel est-il?... C’est affaire à vous, monsieur
Méchinet, de le découvrir.

Il s’arrêta... un agent de police entrait, qui, s’adressant au
commissaire, dit:

--Vos ordres sont exécutés, monsieur... Monistrol est arrêté et écroué
au dépôt... Il a tout avoué.



IV


D’autant plus rude était le choc qu’il était plus inattendu.

Peindre notre stupeur à tous est impossible.

Quoi! pendant que nous étions là, nous évertuant à chercher des preuves
de l’innocence de Monistrol, lui se reconnaissait coupable!

Ce fut M. Méchinet qui le premier se remit.

Vivement, cinq ou six fois, il porta les doigts de sa tabatière à son
nez, et s’avançant vers l’agent:

--Tu te trompes ou tu nous trompes, lui dit-il, pas de milieu.

--Je vous jure, monsieur Méchinet...

--Tais-toi! ou tu as mal compris ce qu’a dit Monistrol, ou tu t’es grisé
de l’espoir de nous étonner en nous annonçant que l’affaire est
réglée...

Humble et respectueux jusqu’alors, l’agent se rebiffa.

--Faites excuse, interrompit-il, je ne suis ni un imbécile ni un
menteur, et je sais ce que je dis...

La discussion tournait si bien à la dispute que le juge d’instruction
crut devoir intervenir.

--Modérez-vous, monsieur Méchinet, prononça-t-il, et avant de porter un
jugement, attendez d’être édifié.

Puis se tournant vers l’agent:

--Et vous, mon ami, poursuivit-il, dites-nous ce que vous savez et les
raisons de votre assurance.

Ainsi soutenu, l’agent écrasa M. Méchinet d’un regard ironique, et avec
une nuance très-appréciable de fatuité:

--Pour lors, commença-t-il, voilà la chose: M. le juge et M. le
commissaire ici présents nous ont chargés, l’inspecteur Goulard, mon
collègue Poltin et moi, d’arrêter le nommé Monistrol, bijoutier en faux,
domicilié rue Vivienne, 75, ledit Monistrol étant inculpé d’assassinat
sur la personne de son oncle.

--C’est exact, approuva le commissaire à demi-voix.

--Là-dessus, poursuivit l’agent, nous prenons un fiacre et nous nous
faisons conduire à l’adresse indiquée... Nous arrivons et nous trouvons
le sieur Monistrol dans son arrière-boutique, sur le point de se mettre
à table pour dîner avec son épouse, qui est une femme de vingt-cinq à
trente ans, d’une beauté admirable.

En nous apercevant tous trois en rang d’oignon, mon particulier se
dresse.--«Qu’est-ce que vous voulez?» nous demande-t-il. Aussitôt, le
brigadier Goulard tire de sa poche le mandat d’amener et répond: «Au nom
de la loi, je vous arrête!...»

M. Méchinet semblait sur le gril.

--Ne pourrais-tu te hâter! dit-il à l’agent.

Mais l’autre, comme s’il n’eût pas entendu, poursuivit du même ton
calme:

--J’ai arrêté quelques particuliers en ma vie; eh bien! jamais je n’en
ai vu tomber en décomposition comme celui-là.--«Vous plaisantez, nous
dit-il, ou vous faites erreur!--Non, nous ne nous trompons pas.--Mais
enfin, pourquoi m’arrêtez-vous?»

Goulard haussait les épaules.

«--Ne faites donc pas l’enfant, dit-il, et votre oncle?... Le cadavre
est retrouvé et on a des preuves accablantes contre vous...»

Ah! le gredin, quelle tuile!... Il chancela et finalement se laissa
tomber sur une chaise en sanglotant et en bégayant je ne sais quelle
réponse qu’il n’y avait pas moyen de comprendre.

Ce que voyant, Goulard le secoua par le collet de son habit, en lui
disant:

«--Croyez-moi, le plus court est de tout avouer.»

Il nous regarda d’un air hébété et murmura:

«--Eh bien! oui, j’avoue tout!»

--Bien manœuvré, Goulard! approuva le commissaire.

L’agent triomphait.

--Il s’agissait de ne pas moisir dans la boutique, continua-t-il. On
nous avait recommandé d’éviter tout esclandre, et déjà les badauds
s’attroupaient... Goulard empoigna donc le prévenu par le bras, en lui
criant: «Allons, en route! on nous attend à la préfecture!» Monistrol,
tant bien que mal, se dressa sur ses jambes qui flageolaient, et du ton
d’un homme qui prend son courage à deux mains, dit: «Marchons!...»

Nous pensions que le plus fort était fait; nous comptions sans la femme.

Jusqu’à ce moment, elle était restée comme évanouie sur un fauteuil,
sans souffler mot, sans paraître seulement comprendre ce qui se passait.

Mais quand elle vit que bien décidément nous emmenions son homme, elle
bondit comme une lionne et se jeta en travers de la porte en criant:
«Vous ne passerez pas!» Parole d’honneur, elle était superbe, mais
Goulard en a bien vu d’autres. «Allons, allons, ma petite mère, fit-il,
ne nous fâchons pas; on vous le rendra, votre mari!»

Cependant, bien loin de nous faire place, elle se cramponnait plus
fortement au chambranle, jurant que son mari était innocent; déclarant
que si on le conduisait en prison, elle le suivrait, tantôt nous
menaçant et nous accablant d’invectives, tantôt nous suppliant de sa
voix la plus douce...

Puis, quand elle comprit que rien ne nous empêcherait de remplir notre
devoir, elle lâcha la porte, et, se jetant au cou de son mari: «O cher
bien-aimé, gémissait-elle, est-ce possible qu’on t’accuse d’un crime,
toi... toi!... Dis-leur donc, à ces hommes, que tu es innocent!...»

Vrai, nous étions tous émus, mais lui, plus insensible que nous, il eut
la barbarie de repousser sa pauvre femme si brutalement qu’elle alla
tomber comme une masse dans un coin de l’arrière-boutique...

C’était la fin heureusement.

La femme étant évanouie, nous en profitâmes pour emballer le mari dans
le fiacre qui nous avait amenés.

Emballer est bien le mot, car il était devenu comme une chose inerte, il
ne tenait plus debout, il fallut le porter... Et pour ne rien oublier,
je dois dire que son chien, une espèce de roquet noir, voulait
absolument sauter avec nous dans la voiture, et que nous avons eu mille
peines à nous en débarrasser.

En route, comme de juste, Goulard essaya de distraire notre prisonnier
et de le faire jaser... Mais impossible de lui tirer une parole du
gosier. Ce n’est qu’en arrivant à la préfecture qu’il parut reprendre
connaissance. Quand il fut bien et dûment installé dans une cellule des
«secrets,» il se jeta sur son lit à corps perdu en répétant:

«--Que vous ai-je fait, ô mon Dieu, que vous ai-je fait!...»

A ce moment Goulard s’approcha de lui, et pour la seconde fois:--«Ainsi,
interrogea-t-il, vous vous avouez coupable!»--De la tête, Monistrol fit:
«Oui, oui!...» puis d’une voix rauque: «Je vous en prie, laissez-moi
seul!» dit-il.

C’est ce que nous avons fait, après avoir eu soin, toutefois, de placer
un surveillant en observation au guichet de la cellule, pour le cas où
le gaillard essayerait d’attenter à ses jours...

Goulard et Poltin sont restés là-bas, et moi, me voilà!...

--C’est précis, grommela le commissaire, c’est on ne peut plus précis...

C’était aussi l’opinion du juge, car il murmura:

--Comment, après cela, douter de la culpabilité de Monistrol?

Moi, j’étais confondu, et cependant mes convictions étaient
inébranlables. Et même, j’ouvrais la bouche pour hasarder une objection,
quand M. Méchinet me prévint.

--Tout cela est bel et bon!... s’écria-t-il. Seulement, si nous
admettons que Monistrol est l’assassin, nous sommes aussi forcés
d’admettre que c’est lui qui a écrit son nom, là, par terre... et dame!
ça, c’est roide...

--Bast! interrompit le commissaire, du moment où l’inculpé avoue, à quoi
bon se préoccuper d’une circonstance que l’instruction expliquera...

Mais l’observation de mon voisin avait réveillé toutes les perplexités
du juge. Aussi, sans se prononcer:

--Je vais me rendre à la préfecture, déclara-t-il, je veux interroger
Monistrol ce soir même.

Et après avoir recommandé au commissaire de police de bien remplir
toutes les formalités et d’attendre les médecins mandés pour l’autopsie
du cadavre, il s’éloigna, suivi de son greffier, et de l’agent qui était
venu nous annoncer le succès de l’arrestation.

--Pourvu que ces diables de médecins ne se fassent pas trop attendre!
gronda le commissaire, qui songeait à son dîner.

Ni M. Méchinet ni moi ne lui répondîmes. Nous demeurions debout, en face
l’un de l’autre, obsédés évidemment par la même idée.

--Après tout, murmura mon voisin, peut-être est-ce le vieux qui a
écrit...

--Avec la main gauche, alors?... Est-ce possible!... Sans compter que la
mort de ce pauvre bonhomme a dû être instantanée...

--En êtes-vous sûr?...

--D’après sa blessure, j’en ferais le serment... D’ailleurs, des
médecins vont venir, qui vous diront si j’ai raison ou tort...

M. Méchinet tracassait son nez avec une véritable frénésie.

--Peut-être, en effet, y a-t-il là-dessous quelque mystère, dit-il... ce
serait à voir...

C’est une enquête à refaire... Soit, refaisons-la... Et pour commencer,
interrogeons la portière...

Et courant à l’escalier, il se pencha sur la rampe, criant:

--La concierge!... Hé! la concierge! montez un peu, s’il vous plaît...



V


En attendant que montât la concierge, M. Méchinet procédait à un rapide
et sagace examen du théâtre du crime.

Mais c’est surtout la serrure de la porte d’entrée de l’appartement qui
attirait son attention. Elle était intacte et la clef y jouait sans
difficulté. Cette circonstance écartait absolument l’idée d’un
malfaiteur étranger s’introduisant de nuit à l’aide de fausses clefs.

De mon côté, machinalement, ou plutôt inspiré par l’étonnant instinct
qui s’était révélé en moi, je venais de ramasser ce bouchon à
demi-recouvert de cire verte que j’avais remarqué à terre.

Il avait servi, et du côté de la cire, gardait les traces du
tire-bouchon; mais, de l’autre bout, se voyait une sorte d’entaille
assez profonde, produite évidemment par un instrument tranchant et aigu.

Soupçonnant l’importance de ma découverte, je la communiquai à M.
Méchinet, et il ne put retenir une exclamation de plaisir.

--Enfin! s’écria-t-il, nous tenons donc enfin un indice!... Ce bouchon,
c’est l’assassin qui l’a laissé tomber ici... Il y avait fiché la pointe
fragile de l’arme dont il s’est servi. Conclusion: l’instrument du
meurtre est un poignard à manche fixe, et non un de ces couteaux qui se
ferment... Avec ce bouchon, je suis sûr d’arriver au coupable quel qu’il
soit!...

Le commissaire de police achevait sa besogne dans la chambre, nous
étions, M. Méchinet et moi, restés dans le salon, lorsque nous fûmes
interrompus par le bruit d’une respiration haletante.

Presque aussitôt, se montra la puissante commère que j’avais aperçue
dans le vestibule pérorant au milieu des locataires.

C’était la portière, plus rouge, s’il est possible, qu’à notre arrivée.

--Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-elle à M.
Méchinet.

--Asseyez-vous, madame, répondit-il.

--Mais, monsieur, c’est que j’ai du monde en bas...

--On vous attendra... je vous dis de vous asseoir.

Interloquée par le ton de M. Méchinet, elle obéit. Alors lui, la fixant
de ses terribles petits yeux gris:

--J’ai besoin de certains renseignements, commença-t-il, et je vais vous
interroger. Dans votre intérêt, je vous conseille de répondre sans
détours. Et d’abord, quel est le nom de ce pauvre bonhomme qui a été
assassiné?

--Il s’appelait Pigoreau, mon bon monsieur, mais il était surtout connu
sous le nom d’Anténor, qu’il avait pris autrefois, comme étant plus en
rapport avec son commerce.

--Habitait-il la maison depuis longtemps?

--Depuis huit ans.

--Où demeurait-il avant?

--Rue Richelieu, où il avait son magasin... car il avait été établi, il
avait été coiffeur, et c’est dans cet état qu’il avait gagné sa fortune.

--Il passait donc pour riche?

--J’ai entendu dire à sa nièce qu’il ne se laisserait pas couper le cou
pour un million.

A cet égard, la prévention devait être fixée, puisqu’on avait inventorié
les papiers du pauvre vieux.

--Maintenant, poursuivit M. Méchinet, quel espèce d’homme était ce sieur
Pigoreau, dit Anténor?

--Oh! la crème des hommes, cher bon monsieur, répondit la concierge...
Il était bien tracassier, maniaque, grigou comme il n’est pas possible,
mais il n’était pas fier... Et si drôle, avec cela!... On aurait passé
ses nuits à l’écouter, quand il était en train... C’est qu’il en savait
de ces histoires! Pensez donc, un ancien coiffeur, qui avait, comme il
disait, frisé les plus belles femmes de Paris...

--Comment vivait-il?

--Comme tout le monde... Comme les gens qui ont des rentes, s’entend, et
qui cependant tiennent à leur monnaie.

--Pouvez-vous me donner quelques détails?

--Oh! pour cela, je le pense, vu que c’est moi qui avais soin de son
ménage... Et cela ne me donnait guère de peine, car il faisait presque
tout, balayant, époussetant et frottant lui-même... C’était sa manie,
quoi! Donc, tous les jours que le bon Dieu faisait, à midi battant, je
lui montais une tasse de chocolat. Il la buvait, il avalait par-dessus
un grand verre d’eau, et c’était son déjeuner. Après il s’habillait, et
ça le menait jusqu’à deux heures, car il était coquet et soigneux de sa
personne plus qu’une mariée. Sitôt paré, il sortait pour se promener
dans Paris. A six heures, il s’en allait dîner dans une pension
bourgeoise, chez les demoiselles Gomet, rue de la Paix. Après son dîner
il courait prendre sa demi-tasse et faire sa fine partie au café
Guerbois... et à onze heures il rentrait se coucher. Enfin, il n’avait
qu’un défaut, le pauvre bonhomme... Il était porté sur le sexe. Même
souvent, je lui disais:--«A votre âge, n’avez-vous pas de honte!...»
Mais on n’est pas parfait, et on comprend ça d’un ancien parfumeur, qui
avait eu dans sa vie des tas de bonnes fortunes...

Un sourire obséquieux errait sur les lèvres de la puissante concierge,
mais rien n’était capable de dérider M. Méchinet.

--M. Pigoreau recevait-il beaucoup de monde? continua-t-il.

--Très-peu... Je ne voyais guère venir chez lui que son neveu, M.
Monistrol, à qui, tous les dimanches, il payait à dîner chez le père
Lathuile.

--Et comment étaient-ils ensemble, l’oncle et le neveu?

--Comme les deux doigts de la main.

--Ils n’avaient jamais de discussions?

--Jamais!... sauf qu’ils étaient toujours à se chamailler à cause de
madame Clara.

--Qui est cette madame Clara?

--La femme de M. Monistrol, donc, une créature superbe... Défunt le père
Anténor ne pouvait la souffrir. Il disait que son neveu l’aimait trop,
cette femme, qu’elle le menait par le bout du nez, et qu’elle lui en
faisait voir de toutes les couleurs... Il prétendait qu’elle n’aimait
pas son mari, qu’elle avait un genre trop relevé pour sa position, et
qu’elle finirait par faire des sottises... Même, madame Clara et son
oncle ont été brouillés, à la fin de l’année dernière. Elle voulait que
le bonhomme prêtât cent mille francs à M. Monistrol pour prendre un
fonds de bijoutier au Palais-Royal. Mais il refusa, déclarant qu’on
ferait de sa fortune ce qu’on voudrait, après sa mort, mais que
jusque-là, l’ayant gagnée, il prétendait la garder et en jouir...

Je croyais que M. Méchinet allait insister sur cette circonstance, qui
me paraissait très-grave... point. En vain, je multipliais les signes,
il poursuivit:

--Reste à savoir par qui le crime a été découvert?

--Par moi, mon bon monsieur, par moi! gémit la portière. Ah! c’est
épouvantable! Figurez-vous que ce matin, sur le coup de midi, comme à
l’ordinaire, je monte au père Anténor son chocolat... Faisant le ménage,
j’ai une clef de l’appartement... J’ouvre, j’entre, et qu’est-ce que je
vois... Ah! mon Dieu!...

Et elle se mit à pousser des cris perçants...

--Cette douleur prouve votre bon cœur, madame, fit gravement M.
Méchinet... Seulement, comme je suis fort pressé, tâchez de la
maîtriser... Qu’avez-vous pensé, en voyant votre locataire assassiné?...

--J’ai dit à qui a voulu l’entendre: c’est son neveu, le brigand, qui a
fait le coup pour hériter.

--D’où vous venait cette certitude?... car, enfin, accuser un homme d’un
si grand crime, c’est le pousser à l’échafaud...

--Eh! monsieur, qui donc serait-ce?... M. Monistrol est venu voir son
oncle hier soir, et quand il est sorti il était près de minuit... même,
lui qui me parle toujours, il ne m’a rien dit ni en arrivant ni en s’en
allant... Et depuis ce moment, jusqu’à celui où j’ai tout découvert,
personne, j’en suis sûre, n’est monté chez M. Anténor...

Je l’avoue, cette déposition me confondait.

Naïf encore, je n’aurais pas eu l’idée de poursuivre cet interrogatoire.
Par bonheur, l’expérience M. Méchinet était grande, et il possédait à
fond cet art si difficile de tirer des témoins toute la vérité.

--Ainsi, madame, insista-il, vous êtes certaine que Monistrol est venu
hier soir?

--Certaine.

--Vous l’avez bien vu, bien reconnu?...

--Ah! permettez... je ne l’ai pas dévisagé. Il a passé très-vite, en
tâchant de se cacher, comme un brigand qu’il est, et le corridor est mal
éclairé...

Je bondis, à cette réponse d’une incalculable portée, et m’avançant vers
la concierge:

--S’il en est ainsi, m’écriai-je, comment osez-vous affirmer que vous
avez reconnu M. Monistrol?

Elle me toisa, et avec un sourire ironique:

--Si je n’ai pas vu la figure du maître, répondit-elle, j’ai vu le
museau du chien... Comme je le caresse toujours, il est entré dans ma
loge, et j’allais lui donner un os de gigot quand son maître l’a
sifflé.

Je regardais M. Méchinet, anxieux de savoir ce qu’il pensait de ces
réponses, mais son visage gardait fidèlement le secret de ses
impressions.

Il ajouta seulement:

--De quelle race est le chien de M. Monistrol?

--C’est un loulou, comme les conducteurs en avaient autrefois, tout
noir, avec une tache blanche au-dessus de l’oreille; on l’appelle
Pluton.

M. Méchinet se leva.

--Vous pouvez vous retirer, dit-il à la portière, je suis fixé.

Et, quand elle fut sortie:

--Il me paraît impossible, fit-il, que le neveu ne soit pas le coupable.

Cependant, les médecins étaient arrivés pendant ce long interrogatoire
et, quand ils eurent achevé l’autopsie, leur conclusion fut:

«La mort du sieur Pigoreau a certainement été instantanée. Donc, ce
n’est pas lui qui a tracé ces cinq lettres: _Monis_ que nous avons vues
sur le parquet, près du cadavre...»

Ainsi, je ne m’étais pas trompé.

--Mais si ce n’est pas lui, s’écria M. Méchinet, qui donc est-ce?...
Monistrol... Voilà ce qu’on ne me fera jamais entrer dans la cervelle.

Et comme le commissaire, ravi de pouvoir enfin aller dîner, le raillait
de ses perplexités; perplexités ridicules, puisque Monistrol avait
avoué:

--Peut-être en effet ne suis-je qu’un imbécile, dit-il, c’est ce que
l’avenir décidera... Et en attendant, venez, mon cher monsieur Godeuil,
venez avec moi à la préfecture...



VI


De même que pour venir aux Batignolles, nous prîmes un fiacre pour nous
rendre à la préfecture de police.

La préoccupation de M. Méchinet était grande: ses doigts ne cessaient de
voyager de sa tabatière vide à son nez, et je l’entendais grommeler
entre ses dents:

--J’en aurai le cœur net! Il faut que j’en aie le cœur net.

Puis il sortait de sa poche le bouchon que je lui avais remis, il le
tournait et le retournait avec des mines de singe épluchant une noix et
murmurait:

--C’est une pièce à conviction, cependant... il doit y avoir un parti à
tirer de cette cire verte...

Moi, enfoncé dans mon coin, je ne soufflais mot.

Assurément ma situation était des plus bizarres, mais je n’y songeais
pas. Tout ce que j’avais d’intelligence était absorbé par cette affaire;
j’en ruminais dans mon esprit les éléments divers et contradictoires, et
je m’épuisais à pénétrer le secret du drame que je pressentais.

Lorsque notre voiture s’arrêta, il faisait nuit noire.

Le quai des Orfévres était désert et silencieux: pas un bruit, pas un
passant. Les rares boutiques des environs étaient fermées. Toute la vie
du quartier s’était réfugiée dans le petit restaurant qui fait presque
le coin de la rue de Jérusalem, et sur les rideaux rouges de la
devanture se dessinait l’ombre des consommateurs.

--Vous laissera-t-on arriver jusqu’au prévenu? demandai-je à M.
Méchinet.

--Assurément, me répondit-il. Ne suis-je pas chargé de suivre
l’affaire... Ne faut-il pas que selon les nécessités imprévues de
l’enquête, je puisse, à toute heure de jour et de nuit, interroger le
détenu!...

Et d’un pas rapide, il s’engagea sous la voûte, en me disant:

--Arrivez, arrivez, nous n’avons pas de temps à perdre.

Il n’était pas besoin qu’il m’encourageât. J’allais à sa suite, agité
d’indéfinissables émotions et tout frémissant d’une vague curiosité.

C’était la première fois que je franchissais le seuil de la préfecture
de police, et Dieu sait quels étaient alors mes préjugés.

--Là, me disais-je, non sans un certain effroi, là est le secret de
Paris...

J’étais si bien abîmé dans mes réflexions, qu’oubliant de regarder à mes
pieds, je faillis tomber.

Le choc me ramena au sentiment de la situation.

Nous longions alors un immense couloir aux murs humides et au pavé
raboteux. Bientôt mon compagnon entra dans une petite pièce où deux
hommes jouaient aux cartes pendant que trois ou quatre autres fumaient
leur pipe, étendus sur un lit de camp. Il échangea avec eux quelques
paroles qui n’arrivèrent pas jusqu’à moi qui restais dehors, puis il
ressortit et nous nous remîmes en marche.

Ayant traversé une cour et nous étant engagés dans un second couloir,
nous ne tardâmes pas à arriver devant une grille de fer à pesants
verrous et à serrure formidable.

Sur un mot de M. Méchinet, un surveillant nous l’ouvrit, cette grille;
nous laissâmes à droite une vaste salle où il me sembla voir des
sergents de ville et des gardes de Paris, et enfin, nous gravîmes un
escalier assez roide.

Au haut de cet escalier, à l’entrée d’un étroit corridor percé de
quantité de petites portes, était assis un gros homme à face joviale,
qui certes n’avait rien du classique geôlier.

Dès qu’il aperçut mon compagnon:

--Eh! c’est M. Méchinet! s’écria-t-il...

Ma foi! je vous attendais... Gageons que vous venez pour l’assassin du
petit vieux des Batignolles.

--Précisément. Il y a-t-il du nouveau?

--Non.

--Cependant le juge d’instruction doit être venu.

--Il sort d’ici.

--Eh bien?...

--Il n’est pas resté trois minutes avec l’accusé, et en le quittant il
avait l’air très-satisfait. Au bas de l’escalier, il a rencontré M. le
directeur, et il lui a dit: «C’est une affaire dans le sac; l’assassin
n’a même pas essayé de nier...»

M. Méchinet eut un bond de trois pieds, mais le gardien ne le remarqua
pas, car il reprit:

--Du reste, ça ne m’a pas surpris... Rien qu’en voyant le particulier,
quand on me l’a amené, j’ai dit: «En voilà un qui ne saura pas se
tenir.»

--Et que fait-il maintenant?

--Il geint... On m’a recommandé de le surveiller, de peur qu’il ne se
suicide, et comme de juste, je le surveille... mais c’est bien
inutile... C’est encore un de ces gaillards qui tiennent plus à leur
peau qu’à celle des autres...

--Allons le voir, interrompit M. Méchinet, et surtout pas de bruit...

Tous trois, aussitôt, sur la pointe des pieds, nous nous avançâmes
jusqu’à une porte de chêne plein, percée à hauteur d’homme d’un guichet
grillé.

Par ce guichet, on voyait tout ce qui se passait dans la cellule,
éclairée par un chétif bec de gaz.

Le gardien donna d’abord un coup d’œil, M. Méchinet regarda ensuite,
puis vint mon tour...

Sur une étroite couchette de fer recouverte d’une couverture de laine
grise à bandes jaunes, j’aperçus un homme couché à plat ventre, la tête
cachée entre ses bras à demi repliés.

Il pleurait: le bruit sourd de ses sanglots arrivait jusqu’à moi, et par
instants un tressaillement convulsif le secouait de la tête aux pieds.

--Ouvrez-nous, maintenant, commanda M. Méchinet au gardien.

Il obéit et nous entrâmes.

Au grincement de la clef, le prisonnier s’était soulevé et assis sur son
grabat, les jambes et les bras pendants, la tête inclinée sur la
poitrine, il nous regardait d’un air hébêté.

C’était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, d’une taille un peu
au-dessus de la moyenne, mais robuste, avec un cou apoplectique enfoncé
entre de larges épaules. Il était laid; la petite vérole l’avait
défiguré, et son long nez droit et son front fuyant lui donnaient
quelque chose de la physionomie stupide du mouton. Cependant, ses yeux
bleus étaient très-beaux, et il avait les dents d’une remarquable
blancheur...

--Eh bien! monsieur Monistrol, commença M. Méchinet, nous nous désolons
donc!

Et l’infortuné ne répondant pas:

--Je conviens, poursuivit-il, que la situation n’est pas gaie...
Cependant, si j’étais à votre place, je voudrais prouver que je suis un
homme. Je me ferais une raison, et je tâcherais de démontrer mon
innocence.

--Je ne suis pas innocent.

Cette fois, il n’y avait ni à équivoquer ni à suspecter l’intelligence
d’un agent, c’était de la bouche même du prévenu que nous recueillions
le terrible aveu.

--Quoi! exclama M. Méchinet, c’est vous qui...

L’homme s’était redressé sur ses jambes titubantes, l’œil injecté, la
bouche écumante, en proie à un véritable accès de rage.

--Oui, c’est moi, interrompit-il, moi seul. Combien de fois faudra-t-il
donc que je le répète?... Déjà, tout à l’heure, un juge est venu, j’ai
tout avoué et signé mes aveux... Que demandez-vous de plus? Allez, je
sais ce qui m’attend, et je n’ai pas peur... J’ai tué, je dois être
tué!... Coupez-moi donc le cou, le plus tôt sera le mieux...

Un peu étourdi d’abord, M. Méchinet s’était vite remis.

--Un instant, que diable! dit-il; on ne coupe pas le cou aux gens comme
cela... D’abord, il faut qu’ils prouvent qu’ils sont coupables... Puis,
la justice comprend certains égarements, certaines fatalités, si vous
voulez, et c’est même pour cela qu’elle a inventé les circonstances
atténuantes.

Un gémissement inarticulé fut la seule réponse de Monistrol, et M.
Méchinet continua:

--Vous lui en vouliez donc terriblement à votre oncle?

--Oh! non!

--Alors, pourquoi?...

--Pour hériter. Mes affaires étaient mauvaises, allez aux
informations... J’avais besoin d’argent, mon oncle, qui était
très-riche, m’en refusait...

--Je comprends, vous espériez échapper à la justice...

--Je l’espérais.

Jusqu’alors, je m’étais étonné de la façon dont M. Méchinet conduisait
ce rapide interrogatoire, mais maintenant je me l’expliquais... Je
devinais la suite, je voyais quel piége il allait tendre au prévenu.

--Autre chose, reprit-il brusquement; où avez-vous acheté le revolver
qui vous a servi à commettre le meurtre?

Nulle surprise ne parut sur le visage de Monistrol.

--Je l’avais en ma possession depuis longtemps, répondit-il.

--Qu’en avez-vous fait après le crime?

--Je l’ai jeté sur le boulevard extérieur.

--C’est bien, prononça gravement M. Méchinet, on fera des recherches et
on le retrouvera certainement.

Et après un moment de silence:

--Ce que je ne m’explique pas, ajouta-t-il, c’est que vous vous soyez
fait suivre de votre chien...

--Quoi! comment!... mon chien...

--Oui, Pluton... la concierge l’a reconnu...

Les poings de Monistrol se crispèrent, il ouvrit la bouche pour
répondre, mais une réflexion soudaine traversant son esprit, il se
rejeta sur son lit en disant d’un accent d’inébranlable résolution:

--C’est assez me torturer, vous ne m’arracherez plus un mot...

Il était clair qu’à insister on perdrait sa peine.

Nous nous retirâmes donc, et une fois dehors, sur le quai, saisissant le
bras de M. Méchinet:

--Vous l’avez entendu, lui dis-je, ce malheureux ne sait seulement pas
de quelle façon a péri son oncle... Est-il possible encore de douter de
son innocence!...

Mais c’était un terrible sceptique, que ce vieux policier.

--Qui sait!... répondit-il... j’ai vu de fameux comédiens en ma vie...
Mais en voici assez pour aujourd’hui... ce soir, je vous emmène manger
ma soupe... Demain, il fera jour et nous verrons...



VII


Il n’était pas loin de dix heures lorsque M. Méchinet, que j’escortais
toujours, sonna à la porte de son appartement.

--Je n’emporte jamais de passe-partout, me dit-il. Dans notre sacré
métier, on ne sait jamais ce qui peut arriver... Il y a bien des gredins
qui m’en veulent, et si je ne suis pas toujours prudent pour moi, je
dois l’être pour ma femme.

L’explication de mon digne voisin était superflue: j’avais compris.
J’avais même observé qu’il sonnait d’une façon particulière, qui devait
être un signal convenu entre sa femme et lui.

Ce fut la gentille madame Méchinet qui vint nous ouvrir.

D’un mouvement preste et gracieux autant que celui d’une chatte, elle
sauta au cou de son mari, en s’écriant:

--Te voilà donc!... je ne sais pourquoi, j’étais presque inquiète...

Mais elle s’arrêta brusquement: elle venait de m’apercevoir. Sa gaie
physionomie s’assombrit, et elle se recula; et s’adressant autant à moi
qu’à son mari:

--Quoi! reprit-elle, vous sortez du café, à cette heure!... cela n’a pas
le sens commun!

M. Méchinet avait aux lèvres l’indulgent sourire de l’homme sûr d’être
aimé, qui sait pouvoir apaiser d’un seul mot la querelle qu’on lui
cherche.

--Ne nous gronde pas, Caroline, répondit-il, m’associant à sa cause par
ce pluriel, nous ne sortons pas du café et nous n’avons pas perdu notre
temps... On est venu me chercher pour une affaire, pour un assassinat
commis aux Batignolles.

D’un regard soupçonneux, la jeune femme nous examina alternativement,
son mari et moi, et quand elle fut persuadée qu’on ne la trompait pas,
elle fit seulement:

--Ah!...

Mais il faudrait une page pour détailler tout ce que contenait cette
brève exclamation.

Elle s’adressait à M. Méchinet et signifiait clairement:

--Quoi! tu t’es confié à ce jeune homme, tu lui as révélé ta situation,
tu l’as initié à nos secrets!

C’est ainsi que je l’interprétais, ce «ah!» si éloquent, et mon digne
voisin l’interpréta comme moi, car il répondit:

--Eh bien! oui. Où est le mal? Si j’ai à redouter la vengeance des
misérables que j’ai livrés à la justice, qu’ai-je à craindre des
honnêtes gens?... T’imaginerais-tu, par hasard, que je me cache, que
j’ai honte de mon métier...

--Tu m’as mal compris, mon ami, objecta la jeune femme...

M. Méchinet ne l’entendit même pas.

Il venait d’enfourcher--je connus ce détail plus tard--un dada favori
qui l’emportait toujours.

--Parbleu! poursuivit-il, tu as de singulières idées, madame ma femme.
Quoi! je suis une des sentinelles perdues de la civilisation, au prix de
mon repos et au risque de ma vie, j’assure la sécurité de la société et
j’en rougirais!... Ce serait par trop plaisant. Tu me diras qu’il
existe, contre nous autres de la police, quantité de préjugés ineptes
légués par le passé... Que m’importe! Oui, je sais qu’il y a des
messieurs susceptibles qui nous regardent de très-haut... Mais
sacrebleu! je voudrais bien voir leur mine si demain mes collègues et
moi nous nous mettions en grève, laissant le pavé libre à l’armée de
gredins que nous tenons en respect!

Accoutumée sans doute à des sorties de ce genre, madame Méchinet ne
souffla mot, et bien elle fit, car mon brave voisin ne rencontrant pas
de contradiction, se calma comme par enchantement.

--Mais en voici assez, dit-il à sa femme. Il s’agit pour l’instant d’une
chose bien autrement importante... Nous n’avons pas dîné, nous mourons
de faim, as-tu de quoi nous donner à souper?...

Ce qui arrivait ce soir devait être arrivé trop souvent pour que madame
Méchinet se laissât prendre sans vert.

--Dans cinq minutes, ces messieurs seront servis, répondit-elle avec le
plus aimable sourire.

En effet, le moment d’après, nous nous mettions à table devant une belle
pièce de bœuf froid, servis par madame Méchinet qui ne cessait de
remplir nos verres d’un excellent petit vin de Mâcon.

Et moi, pendant que mon digne voisin jouait de la fourchette en
conscience, considérant cet intérieur paisible qui était le sien, cette
jolie petite femme prévenante qui était la sienne, je me demandais si
c’était bien là un de ces «farouches» agents de la sûreté qui ont été
les héros de tant de récits absurdes.

Cependant la grosse faim ne tarda pas à être apaisée, et M. Méchinet
entreprit de raconter à sa femme notre expédition.

Et il ne racontait pas à la légère, il descendait dans les plus menus
détails. Elle s’était assise à côté de lui, et à la façon dont elle
écoutait, d’un petit air capable, demandant des explications quand elle
n’avait pas bien compris, on devinait l’Égérie bourgeoise habituée à
être consultée et qui a voix délibérative.

Lorsque M. Méchinet eut achevé:

--Tu as fait une grande faute, lui dit-elle, une faute irréparable.

--Laquelle?...

--Ce n’est pas à la préfecture qu’il fallait aller, en quittant les
Batignolles...

--Cependant, Monistrol...

--Oui, tu voulais l’interroger... Quel bénéfice en as-tu retiré?

--Cela m’a servi, ma chère amie...

--A rien. C’est rue Vivienne, que tu devais courir, chez la femme... Tu
la surprenais sous le coup de l’émotion qu’elle a nécessairement
ressentie de l’arrestation de son mari, et si elle est complice, comme
on doit le supposer, avec un peu d’adresse tu la confessais...

J’avais bondi sur ma chaise à ces mots.

--Quoi, madame, m’écriai-je, vous croyez Monistrol coupable!...

Après un moment d’hésitation, elle répondit:

--Oui.

Puis très-vivement:

--Mais je suis sûre, entendez-vous, absolument sûre, que l’idée du
meurtre vient de la femme. Sur vingt crimes commis par les hommes,
quinze ont été conçus, ruminés et inspirés par des femmes... demandez à
Méchinet. La déposition de la concierge eût dû vous éclairer. Qu’est-ce
que cette madame Monistrol? Une personne remarquablement belle, vous
a-t-on dit, coquette, ambitieuse, rongée de convoitises et qui mène son
mari par le bout du nez. Or quelle était sa position? Mesquine, étroite,
précaire. Elle en souffrait, et la preuve c’est qu’elle a demandé à son
oncle de lui prêter cent mille francs. Il les lui a refusés, faisant
ainsi avorter ses espérances. Croyez-vous qu’elle ne lui en a pas voulu
mortellement!... Allez, elle a dû se répéter bien souvent: «S’il
mourait, cependant, ce vieil avare, nous serions riches, mon mari et
moi!...» Et quand elle le voyait bien portant et solide comme un chêne,
fatalement elle se disait: «Il vivra cent ans... quand il nous laissera
son héritage, nous n’aurons plus de dents pour le croquer... et qui sait
même s’il ne nous enterrera pas!...» De là à concevoir l’idée d’un
crime, y a-t-il donc si loin?... Et la résolution une fois arrêtée dans
son esprit, elle aura préparé son mari de longue main, elle l’aura
familiarisé avec la pensée d’un assassinat, elle lui aura mis, comme on
dit, le couteau à la main... Et lui, un jour, menacé de la faillite,
affolé par les lamentations de sa femme, il a fait le coup...

--Tout cela est logique, approuvait M. Méchinet.

Très-logique, sans doute, mais que devenaient les circonstances relevées
par nous?

--Alors, madame, dis-je, vous supposez Monistrol assez bête pour s’être
dénoncé en écrivant son nom...

Elle haussa légèrement les épaules, et répondit:

--Est-ce une bêtise? Moi, je soutiens que non, puisque c’est votre
argument le plus fort en faveur de son innocence.

Le raisonnement était si spécieux que j’en demeurai un moment interdit.
Puis, me remettant:

--Mais il s’avoue coupable, madame, insistai-je.

--Excellent moyen pour engager la justice à démontrer son innocence...

--Oh!

--Vous en êtes la preuve, cher monsieur Godeuil.

--Eh! madame, le malheureux ne sait pas comment son oncle a été tué!...

--Pardon, il a paru ne pas le savoir... ce qui n’est pas la même chose.

La discussion s’animait, et elle eût duré longtemps encore, si M.
Méchinet n’y eût mis un terme.

--Allons, allons, dit-il bonnement à sa femme, tu es par trop
romanesque, ce soir...

Et s’adressant à moi:

--Quant à vous, poursuivit-il, j’irai vous prendre demain, et nous irons
ensemble chez madame Monistrol... Et sur ce, comme je tombe de sommeil,
bonne nuit...

Il dut dormir, lui, mais moi, je ne pus fermer l’œil.

Une voix secrète s’élevait du plus profond de moi-même, qui me criait
que Monistrol était innocent.

Mon imagination me représentait avec une vivacité douloureuse les
tortures de ce malheureux, seul dans sa cellule du dépôt...

Mais pourquoi avait-il avoué?...



VIII


Ce qui me manquait alors--cent fois, depuis, j’ai eu l’occasion de m’en
rendre compte--c’était l’expérience, la pratique du métier; c’était
surtout la notion exacte des moyens d’action et d’investigation de la
police.

Je sentais vaguement que cette enquête avait été mal, ou plutôt
légèrement conduite, mais j’aurais été bien embarrassé de dire pourquoi,
de dire surtout ce qu’il eût fallu faire.

Je ne m’en intéressais pas moins passionnément à Monistrol.

Il me semblait que sa cause était la mienne même. Et c’était bien
naturel: ma jeune vanité se trouvait en jeu. N’était-ce pas une
remarque de moi qui avait élevé les premiers doutes sur la culpabilité
de ce malheureux?

--Je me dois, me disais-je, de démontrer son innocence.

Malheureusement, les discussions de la soirée m’avaient tellement
troublé, que je ne savais plus sur quel fait précis échafauder mon
système.

Ainsi qu’il arrive toujours quand on applique trop longtemps son esprit
à la solution d’un problème, mes idées se brouillaient comme un écheveau
aux mains d’un enfant. Je n’y voyais plus clair, c’était le chaos.

Enfoncé dans mon fauteuil, je me torturais la cervelle, lorsque sur les
neuf heures du matin, M. Méchinet, fidèle à sa promesse de la veille,
vint me prendre.

--Allons! allons! fit-il, en me secouant brusquement; car je ne l’avais
pas entendu entrer; en route!...

--Je suis à vous, dis-je en me dressant.

Nous descendîmes en hâte, et je remarquai alors que mon digne voisin
était vêtu avec plus de soin que de coutume.

Il avait réussi à se donner ces apparences débonnaires et cossues qui
séduisent par-dessus tout le boutiquier parisien.

Sa gaieté était celle de l’homme sûr de soi, qui marche à une victoire
certaine.

Bientôt nous fûmes dans la rue, et tandis que nous cheminions:

--Eh bien! me demanda-t-il, que pensez-vous de ma femme?... Je passe
pour un malin, à la préfecture, et cependant je la consulte,--Molière
consultait bien sa servante,--et souvent je m’en suis bien trouvé. Elle
a un faible: pour elle, il n’est pas de crimes bêtes, et son imagination
prête à tous les scélérats des combinaisons diaboliques... Mais comme
j’ai justement le défaut opposé, comme je suis un peu trop positif,
peut-être, il est rare que de nos consultations ne jaillisse pas la
vérité...

--Quoi! m’écriai-je, vous pensez avoir pénétré le mystère de l’affaire
Monistrol!...

Il s’arrêta court, tira sa tabatière, aspira trois ou quatre de ses
prises imaginaires, et d’un ton de vaniteuse discrétion:

--J’ai du moins le moyen de le pénétrer, répondit-il.

Cependant nous arrivions au haut de la rue Vivienne, non loin de
l’établissement de Monistrol.

--Attention! me dit M. Méchinet; suivez-moi, et, quoi qu’il arrive, ne
vous étonnez de rien.

Il fit bien de me prévenir. J’aurais été sans cela singulièrement
surpris de le voir entrer brusquement chez un marchand de parapluies.

Raide et grave comme un Anglais, il se fit montrer tout ce qu’il y avait
dans la boutique, ne trouva rien à sa fantaisie et finit par demander
s’il ne serait pas possible de lui fabriquer un parapluie dont il
fournirait le modèle.

On lui répondit que ce serait la chose la plus simple du monde, et il
sortit en annonçant qu’il reviendrait le lendemain.

Et, certes, la demi-heure qu’il avait passée dans ce magasin n’avait pas
été perdue.

Tout en examinant les objets qu’on lui soumettait, il avait eu l’art de
tirer des marchands tout ce qu’ils savaient des époux Monistrol.

Art facile, en somme, car l’affaire du «petit vieux des Batignolles,» et
l’arrestation du bijoutier en faux avaient profondément ému le quartier
et faisaient le sujet de toutes les conversations.

--Voilà, me dit-il quand nous fûmes dehors, comment on obtient des
renseignements exacts... Dès que les gens savent à qui ils ont affaire,
ils posent, ils font des phrases, et alors adieu la vérité vraie...

Cette comédie, M. Méchinet la répéta dans sept ou huit magasins aux
environs.

Et même, dans l’un d’eux, dont les patrons étaient revêches et peu
causeurs, il fit une emplette de vingt francs.

Mais après deux heures de cet exercice singulier, et qui m’amusait fort,
nous connaissions exactement l’opinion publique. Nous savions au juste
ce qu’on pensait de M. et madame Monistrol dans le quartier où ils
étaient établis depuis leur mariage, c’est-à-dire depuis quatre ans.

Sur le mari, il n’y avait qu’une voix.

C’était, affirmait-on, le plus doux et le meilleur des hommes,
serviable, honnête, intelligent et travailleur. S’il n’avait pas réussi
dans son commerce, c’est que la chance ne sert pas toujours ceux qui le
méritent le plus. Il avait eu le tort de prendre une boutique vouée à la
faillite, car depuis quinze ans quatre commerçants s’y étaient coulés.

Il adorait sa femme, tout le monde le savait et le disait, mais ce grand
amour n’avait pas dépassé les bornes convenues; il n’en était rejailli
sur lui aucun ridicule...

Personne ne pouvait croire à sa culpabilité.

--Son arrestation, disait-on, doit être une erreur de la police.

Pour ce qui est de madame Monistrol, les avis étaient partagés.

Les uns la trouvaient trop élégante pour sa situation de fortune,
d’autres soutenaient qu’une toilette à la mode était une des
obligations, une des nécessités du commerce de luxe qu’elle tenait.

En général, on était persuadé qu’elle aimait beaucoup son mari.

Car, par exemple, il n’y avait qu’une voix pour célébrer sa sagesse,
sagesse d’autant plus méritoire qu’elle était remarquablement belle et
qu’elle était assiégée par bien des adorateurs. Mais jamais elle n’avait
fait parler d’elle, jamais le plus léger soupçon n’avait effleuré sa
réputation immaculée...

Cela, je le voyais bien, déroutait singulièrement M. Méchinet.

--C’est prodigieux, me disait-il, pas un cancan, pas une médisance, pas
une calomnie!... Ah! ce n’est pas là ce que supposait Caroline...
D’après elle, nous devions trouver une de ces boutiquières qui tiennent
le haut du comptoir, qui étalent leur beauté encore plus que leurs
marchandises, et qui relèguent à l’arrière-boutique leur mari--un
aveugle imbécile ou un malpropre complaisant...--Et pas du tout!

Je ne répondis pas, n’étant guère moins déconcerté que mon voisin.

Nous étions loin, maintenant, de la déposition de la concierge de la rue
Lécluse, tant il est vrai que le point de vue varie selon le quartier.
Ce qui passe aux Batignolles pour une damnable coquetterie, n’est plus
rue Vivienne qu’une exigence de situation.

Mais nous avions employé trop de temps déjà à notre enquête, pour nous
arrêter à échanger nos impressions et à discuter nos conjectures.

--Maintenant, dit M. Méchinet, avant de nous introduire dans la place,
étudions-en les abords.

Et rompu à la pratique de ces investigations discrètes, au milieu du
mouvement de Paris, il me fit signe de le suivre sous une porte cochère,
précisément en face du magasin de Monistrol.

C’était une boutique modeste, presque pauvre, quand on la comparait à
celles qui l’entouraient. La devanture réclamait le pinceau des
peintres. Au-dessus, en lettres jadis dorées, maintenant enfumées et
noircies, s’étalait le nom de Monistrol. Sur les glaces, on lisait: _Or
et imitation_.

Hélas! c’était de l’imitation, surtout, qui reluisait à l’étalage. Le
long des tringles pendaient force chaînes en doublé, des parures de
jais, des diadèmes constellés de cailloux du Rhin, puis des colliers
jouant le corail, et des broches, et des bagues, et des boutons de
manchettes rehaussés de pierres fausses de toutes les couleurs...

Pauvre étalage en somme, je le reconnus d’un coup d’œil, et qui ne
devait pas tenter les voleurs à la vrille.

--Entrons!... dis-je à M. Méchinet.

Il était moins impatient que moi, ou savait mieux contenir son
impatience, car il m’arrêta par le bras en disant:

--Un instant... Je voudrais au moins entrevoir madame Monistrol.

Mais c’est en vain que, durant plus de vingt minutes encore, nous
demeurâmes plantés à notre poste d’observation; la boutique restait
vide, madame Monistrol ne paraissait pas...

--Décidément, c’est assez faire le pied de grue, exclama enfin mon digne
voisin: arrivez, monsieur Godeuil, risquons-nous...



IX


Pour être au magasin de Monistrol, nous n’avions qu’à traverser la
rue...

Ce fut fait en quatre enjambées.

Au bruit de la porte qui s’ouvrait, une petite servante de quinze à
seize ans, malpropre et mal peignée, sortit de l’arrière-boutique.

--Qu’y a-t-il pour le service de ces messieurs? demanda-t-elle.

--Madame Monistrol?

--Elle est là, messieurs, et je vais la prévenir, parce que,
voyez-vous...

M. Méchinet ne lui laissa pas le loisir d’achever.

D’un geste passablement brutal, je l’avoue, il l’écarta du passage et
pénétra dans l’arrière-boutique en disant:

--C’est bon, puisqu’elle est là, je vais lui parler.

Moi, je marchais sur les talons de mon digne voisin, persuadé que nous
ne sortirions pas sans connaître le mot de l’énigme.

C’était une triste pièce, que cette arrière-boutique, servant tout à la
fois de salon, de salle à manger et de chambre à coucher.

Le désordre y régnait, et plus encore cette incohérence qu’on remarque
chez les pauvres qui s’efforcent de paraître riches.

Au fond était un lit à rideaux de damas bleu, dont les oreillers étaient
garnis de dentelles, et devant la cheminée se trouvait une table tout
encombrée des débris d’un déjeuner plus que modeste.

Dans un grand fauteuil, une jeune femme blonde était assise, ou plutôt
gisait une jeune femme très-blonde, tenant à la main une feuille de
papier timbré...

C’était madame Monistrol...

Et certes, quand ils nous parlaient de sa beauté, tous les voisins
étaient restés bien au-dessous de la réalité... je fus ébloui.

Seulement une circonstance me déplut: elle était en grand deuil, vêtue
d’une robe de crêpe légèrement décolletée qui lui seyait
merveilleusement...

C’était trop de présence d’esprit pour une si grande douleur. Il me
sembla voir là l’artifice d’une comédienne revêtant d’avance le costume
du rôle qu’elle doit jouer.

A notre entrée, elle se dressa, d’un mouvement de biche effarouchée, et
d’une voix qui paraissait brisée par les larmes:

--Que voulez-vous, messieurs? interrogea-t-elle.

Tout ce que j’avais observé, M. Méchinet l’avait remarqué comme moi.

--Madame, répondit-il durement, je suis envoyé par la justice, je suis
un agent du service de la sûreté.

A cette déclaration, elle se laissa d’abord retomber sur son fauteuil
avec un gémissement qui eût attendri un tigre...

Puis, tout à coup, saisie d’une sorte d’enthousiasme, l’œil brillant
et la lèvre frémissante:

--Venez-vous donc pour m’arrêter!... s’écria-t-elle. Alors soyez béni...
Tenez, je suis prête, emmenez-moi... Ainsi, j’irai rejoindre cet honnête
homme, que vous avez arrêté hier soir... Quel que soit son sort, je
veux le partager... Il est innocent, comme je le suis moi-même...
n’importe!... S’il doit être victime d’une erreur de la justice humaine,
ce me sera une dernière joie de mourir avec lui!...

Elle fut interrompue par un grognement sourd, qui partait d’un des
angles de l’arrière-boutique.

Je regardai, et j’aperçus un chien noir, les poils hérissés et les yeux
injectés de sang, qui nous montrait les dents prêt à sauter sur nous...

--Taisez-vous, Pluton! fit madame Monistrol; allons, allez vous coucher,
ces messieurs ne me veulent pas de mal.

Lentement, et sans cesser de nous fixer d’un regard furieux, le chien se
réfugia sous le lit.

--Vous avez raison de dire que nous ne vous voulons pas de mal, madame,
reprit M. Méchinet, nous ne sommes pas venus pour vous arrêter...

Si elle entendit, il n’y parut guère.

--Déjà ce matin, poursuivit-elle, j’ai reçu ce papier que je tiens, et
qui me commande de me rendre ce tantôt, à trois heures, au
Palais-de-Justice, dans le cabinet du juge d’instruction... Que veut-on
de moi, mon Dieu!... que veut-on de moi?...

--Obtenir des éclaircissements qui démontreront, je l’espère,
l’innocence de votre mari... Ainsi, madame, ne me considérez pas comme
un ennemi... ce que je veux, c’est faire éclater la vérité...

Il arbora sa tabatière, y fourra précipitamment les doigts, et d’un ton
solennel, que je ne lui connaissais pas:

--C’est vous dire, madame, reprit-il, de quelle importance seront vos
réponses aux questions que je vais avoir l’honneur de vous adresser...
Vous convient-il de me répondre franchement?

Elle arrêta longtemps ses grands yeux bleus noyés de larmes sur mon
digne voisin, et d’un ton de douloureuse résignation:

--Questionnez-moi, monsieur, dit-elle.

Pour la troisième fois, je le répète, j’étais absolument inexpérimenté.
Et cependant, je souffrais de la façon dont M. Méchinet avait entamé cet
interrogatoire.

Il trahissait, me paraissait-il, ses perplexités, et au lieu de
poursuivre un but arrêté d’avance, portait ses coups au hasard.

Ah! si on m’eût laissé faire!... Ah! si j’avais osé!...

Lui, impénétrable, s’était assis en face de madame Monistrol.

--Vous devez savoir, madame, commença-t-il, que c’est avant-hier soir,
sur les onze heures, qu’a été assassiné le sieur Pigoreau, dit Anténor,
l’oncle de votre mari...

--Hélas!...

--Où était à cette heure-là M. Monistrol?

--Mon Dieu!... c’est une fatalité...

M. Méchinet ne sourcilla pas.

--Je vous demande, madame, insista-t-il, où votre mari a passé la soirée
d’avant-hier.

Il fallut à la jeune femme du temps pour répondre, parce que les
sanglots semblaient l’étouffer. Enfin, se maîtrisant:

--Avant-hier, gémit-elle, mon mari a passé la soirée hors de la maison.

--Savez-vous où il était?

--Oh! pour cela oui... Un de nos ouvriers, qui habite Montrouge, avait à
nous livrer une parure de perles fausses et ne la livrait pas... Nous
risquions de garder la commande pour compte, ce qui eût été un désastre,
car nous ne sommes pas riches... C’est pourquoi, en dînant, mon mari me
dit: «Je vais aller jusque chez ce gaillard-là!...» Et, en effet, sur
les neuf heures, il est sorti, et même je suis allée le conduire jusqu’à
l’omnibus, où il est monté devant moi, rue Richelieu...

Je respirai plus librement... Ce pouvait être un alibi, après tout.

M. Méchinet eut la même pensée, et plus doucement:

--S’il en est ainsi, reprit-il, votre ouvrier pourra affirmer qu’il a vu
M. Monistrol chez lui à onze heures...

--Hélas! non...

--Comment!... Pourquoi?...

--Parce qu’il était sorti... Mon mari ne l’a pas vu.

--En effet, c’est une fatalité... Mais il se peut que la concierge ait
remarqué M. Monistrol...

--Notre ouvrier demeure dans une maison où il n’y a pas de concierge.

Ce pouvait être la vérité... C’était à coup sûr une terrible charge
contre le malheureux prévenu.

--Et à quelle heure est rentré votre mari? continua M. Méchinet.

--Un peu après minuit.

--Vous n’avez pas trouvé qu’il était bien longtemps absent?

--Oh! si... et même je lui en ai fait des reproches... Il m’a répondu
pour s’excuser, qu’il avait pris par le plus long, qu’il avait flâné en
chemin et qu’il s’était arrêté à un café pour boire un verre de bière...

--Quelle physionomie avait-il, en rentrant?

--Il m’a paru contrarié, mais c’était bien naturel...

--Quels vêtements avait-il?

--Ceux qu’il portait quand on l’a arrêté.

--Vous n’avez rien observé en lui d’extraordinaire?

--Rien.



X


Debout, un peu en arrière de M. Méchinet, je pouvais à mon loisir
observer le visage de madame Monistrol et y surprendre les plus
fugitives manifestations de ses impressions.

Elle paraissait accablée d’une douleur immense, de grosses larmes
roulaient le long de ses joues pâlies, et cependant il me semblait par
moments découvrir au fond de ses grands yeux bleus, comme un éclair de
joie.

--Serait-elle donc coupable!... pensais-je.

Et cette idée qui déjà m’était venue, se représentant plus obstinément à
mon esprit, je m’avançai vivement, et d’un ton brusque:

--Mais vous, madame, demandai-je, vous, où étiez-vous, pendant cette
soirée fatale, à l’heure où votre mari courait inutilement à Montrouge,
à la recherche de son ouvrier?...

Elle arrêta sur moi un long regard plein de stupeur, et doucement:

--J’étais ici, monsieur, répondit-elle; des témoins vous l’affirmeront.

--Des témoins!...

--Oui, monsieur... Il faisait si chaud, ce soir-là, que j’eus envie de
prendre une glace... mais la prendre seule m’ennuyait. J’envoyai donc ma
bonne inviter deux de mes voisines, madame Dorstrich, la femme du
bottier dont le magasin touche le nôtre, et madame Rivaille, la gantière
d’en face... Ces deux dames acceptèrent mon invitation, et elles sont
restées ici jusqu’à onze heures et demie... Interrogez-les, elles vous
le diront... Au milieu des épreuves si cruelles que je subis, cette
circonstance fortuite est une faveur du bon Dieu...

Était-ce bien une circonstance fortuite?...

Voilà ce que d’un coup d’œil plus rapide que l’éclair, nous nous
demandâmes, M. Méchinet et moi.

Quand le hasard est si intelligent que cela, quand il sert une cause
avec tant d’à-propos, il est bien difficile de ne point le soupçonner
d’avoir été quelque peu préparé et provoqué.

Mais le moment était mal choisi de découvrir le fond de notre pensée.

--Vous n’avez jamais été soupçonnée, vous, madame, déclara effrontément
M. Méchinet. Le pis qu’on puisse supposer c’est que votre mari vous ait
dit quelque chose du crime avant de le commettre...

--Monsieur... si vous nous connaissiez...

--Attendez... Votre commerce ne va pas très-bien, nous a-t-on dit, vous
étiez gênés...

--Momentanément, oui, en effet...

--Votre mari devait être malheureux et inquiet de cette situation
précaire... Il devait en souffrir surtout pour vous, qu’il adore, pour
vous, qui êtes jeune et belle... Pour vous, plus que pour lui, il devait
désirer ardemment les jouissances du luxe et les satisfactions
d’amour-propre que procure la fortune...

--Monsieur, encore une fois, mon mari est innocent...

D’un air réfléchi, M. Méchinet parut s’emplir le nez de tabac, puis tout
à coup:

--Alors, sacrebleu! comment expliquez-vous ses aveux!... Un innocent qui
se déclare coupable au seul énoncé du crime dont il est soupçonné, c’est
rare, cela, madame, c’est prodigieux!...

Une fugitive rougeur monta aux joues de la jeune femme.

Pour la première fois, son regard, jusqu’alors droit et clair, se
troubla et vacilla.

--Je suppose, répondit-elle d’une voix peu distincte, et avec un
redoublement de larmes, je crois que mon mari, saisi d’épouvante et de
stupeur, en se voyant accusé d’un si grand crime, a perdu la tête.

M. Méchinet hocha la tête.

--A la grande rigueur, prononça-t-il, on pourrait admettre un délire
passager... mais ce matin, après toute une longue nuit de réflexions, M.
Monistrol persiste dans ses premiers aveux.

Était-ce vrai? Mon digne voisin prenait-il cela sous son bonnet, ou
bien, avant de venir me chercher, était-il allé prendre langue au dépôt?

Quoi qu’il en soit, la jeune femme parut près de s’évanouir, et cachant
sa tête entre ses mains, elle murmura:

--Seigneur Dieu!... Mon pauvre mari est devenu fou.

Ce n’était pas là, il s’en faut, mon opinion.

Persuadé, désormais, que j’assistais à une comédie et que le grand
désespoir de cette jeune femme n’était que mensonge, je me demandais si,
pour certaines raisons qui m’échappaient, elle n’avait pas déterminé le
parti terrible pris par son mari, et si, lui innocent, elle ne
connaissait pas le vrai coupable.

Mais M. Méchinet n’avait pas l’air d’un homme qui en cherche si long.

Après avoir adressé à la jeune femme quelques consolations trop banales
pour l’engager en quoi que ce soit, il en était venu à lui donner à
entendre qu’elle dissiperait bien des préventions en se prêtant de bonne
grâce à une minutieuse perquisition de son domicile.

Cette ouverture, elle la saisit avec un empressement qui n’était pas
feint.

--Cherchez, messieurs, nous dit-elle, examinez, fouillez partout...
C’est un service que vous me rendrez... Et ce ne sera pas long... Nous
n’avons en nom que la boutique, l’arrière-boutique où nous sommes, la
chambre de notre bonne au sixième, et une petite cave... Voici les
clefs de partout.

A mon vif étonnement, M. Méchinet accepta, et il parut se livrer aux
plus exactes comme aux plus patientes investigations.

Où voulait-il en venir?... Il ne pouvait pas n’avoir pas quelque but
secret, car ces recherches, évidemment, ne devaient aboutir à rien.

Dès qu’en apparence il eut terminé:

--Reste la cave à explorer, fit-il.

--Je vais vous y conduire, monsieur, dit madame Monistrol.

Et aussitôt, s’armant d’une bougie allumée, elle nous fit traverser une
cour où l’arrière-boutique avait une seconde issue, et nous guida à
travers un escalier fort glissant, jusqu’à une porte qu’elle nous ouvrit
en nous disant:

--C’est là,... entrez, messieurs.

Je commençais à comprendre.

D’un regard prompt et exercé, mon digne voisin avait examiné la cave.
Elle était misérablement tenue et plus misérablement montée. Dans un
coin était debout un petit tonneau de bière, et juste en face,
assujettie sur des bûches, se trouvait une barrique de vin, munie d’une
cannelle de bois pour tirer à même. A droite, sur des tringles de fer,
étaient rangées une cinquantaine de bouteilles pleines.

Ces bouteilles, M. Méchinet ne les perdait pas de vue, et il trouva
l’occasion de les déranger une à une.

Et ce que je vis, il le remarqua: pas une d’elles n’était cachetée de
cire verte.

Donc, le bouchon ramassé par moi, et qui avait servi à garantir la
pointe de l’arme du meurtrier, ne sortait pas de la cave des Monistrol.

--Décidément, fit M. Méchinet, en affectant un certain désappointement,
je ne trouve rien... nous pouvons remonter.

C’est ce que nous fîmes, mais non dans le même ordre qu’en descendant,
car au retour je marchais le premier...

Ce fut donc moi qui ouvris la porte de l’arrière-boutique, et tout
aussitôt le chien des époux Monistrol se précipita sur moi en aboyant
avec tant de fureur que je me jetai en arrière.

--Diable! il est méchant votre chien! dit M. Méchinet à la jeune femme.

Déjà, d’un geste de la main elle l’avait écarté.

--Non, certes, il n’est pas méchant, fit-elle; seulement il est bon de
garde... Nous sommes bijoutiers, plus exposés aux voleurs que les
autres, nous l’avons dressé...

Machinalement, ainsi qu’on fait toujours quand on a été menacé par un
chien, j’appelai celui-ci, par son nom, que je savais:

--Pluton!... Pluton!...

Mais lui, au lieu d’approcher, reculait en grondant, montrant ses dents
aiguës.

--Oh! il est inutile que vous l’appeliez, fit étourdiment madame
Monistrol, il ne vous obéira pas.

--Tiens!... pourquoi cela?

--Ah! c’est qu’il est fidèle, comme tous ceux de sa race, il ne connaît
que son maître et moi...

Ce n’était rien en apparence, cette phrase.

Elle fut pour moi comme un trait de lumière... Et, sans réfléchir, plus
prompt que je ne le serais aujourd’hui:

--Où donc était-il, madame, ce chien si fidèle, le soir du crime?
demandai-je.

Tel fut l’effet que lui produisit cette question à brûle-pourpoint,
qu’elle faillit lâcher le bougeoir qu’elle tenait encore.

--Je ne sais pas, balbutia-t-elle, je ne me rappelle pas...

--Peut-être avait-il suivi votre mari...

--En effet, oui, il me semble maintenant me le rappeler...

--C’est donc qu’il est dressé à suivre les voitures, car vous nous avez
dit avoir conduit votre mari jusqu’à l’omnibus!

Elle se taisait, et j’allais poursuivre, quand M. Méchinet
m’interrompit. Bien loin de profiter du trouble de la jeune femme, il
parut prendre à tâche de la rassurer, et après lui avoir bien recommandé
d’obéir à la citation du juge d’instruction, il m’entraîna.

Puis, quand nous fûmes dehors:

--Perdez-vous donc la tête? me dit-il.

Le reproche me blessa.

--Est-ce donc perdre la tête, fis-je, que de trouver la solution du
problème?... Or, je l’ai, cette solution... Le chien de Monistrol nous
guidera jusqu’à la vérité.

Ma vivacité fit sourire mon digne voisin, et d’un ton paternel:

--Vous avez raison, me dit-il, et je vous ai bien compris... Seulement,
si madame Monistrol a pénétré vos soupçons, avant ce soir, le chien sera
mort ou aura disparu.



XI


J’avais commis une imprudence énorme, c’est vrai...

Je n’en avais pas moins trouvé le défaut de la cuirasse, ce joint par où
on désarticule le plus solide système de défense.

Moi, conscrit volontaire, j’avais vu clair là où le vieux routier de la
sûreté s’égarait à tâtons.

Un autre peut-être eût été jaloux et m’en eût voulu. Lui, non.

Il ne songeait qu’à tirer parti de mon heureuse découverte, et comme il
le disait, ce ne devait pas être la mer à boire, maintenant que la
prévention s’appuyait sur un point de départ positif.

Nous entrâmes donc dans un restaurant voisin pour tenir conseil tout en
déjeunant.

Et voici où en était le problème, qui, l’heure d’avant, semblait
insoluble.

Il nous était prouvé jusqu’à l’évidence que Monistrol était innocent.
Pourquoi il s’était avoué coupable? nous pensions bien le deviner, mais
la question n’était pas là pour le moment.

Nous étions également sûrs que madame Monistrol n’avait pas bougé de
chez elle le soir du meurtre... Mais tout démontrait qu’elle était
moralement complice du crime, qu’elle en avait eu connaissance, si même
elle ne l’avait conseillé et préparé, et que par contre elle connaissait
très-bien l’assassin...

Qui était-il donc, cet assassin?...

Un homme à qui le chien de Monistrol obéissait comme à ses maîtres,
puisqu’il s’en était fait suivre en allant aux Batignolles...

Donc, c’était un familier de la maison Monistrol.

Il devait haïr le mari, cependant, puisqu’il avait tout combiné avec une
infernale adresse pour que le soupçon du crime retombât sur cet
infortuné.

Il fallait, d’un autre côté, qu’il fût bien cher à la femme, puisque le
connaissant elle ne le livrait pas, lui sacrifiant sans hésiter son
mari...

Donc...

Oh! mon Dieu! la conclusion était toute formulée. L’assassin ne pouvait
être qu’un misérable hypocrite, qui avait abusé de l’affection et de la
confiance du mari pour s’emparer de la femme.

Bref, madame Monistrol, mentant à sa réputation, avait certainement un
amant, et cet amant, nécessairement était le coupable...

Tout plein de cette certitude, je me mettais l’esprit à la torture pour
imaginer quelque ruse infaillible qui nous conduisît jusqu’à ce
misérable.

--Et voici, disais-je, à M. Méchinet, comment nous devons, je pense,
opérer... Madame Monistrol et l’assassin ont dû convenir qu’après le
crime ils resteraient un certain temps sans se voir; c’est de la
prudence la plus élémentaire... Mais croyez que l’impatience ne tardera
pas à gagner la femme, et qu’elle voudra revoir son complice... Placez
donc près d’elle un observateur qui la suivra partout, et avant deux
fois quarante-huit heures l’affaire est dans le sac...

Acharné après sa tabatière vide, M. Méchinet demeura un moment sans
répondre, mâchonnant entre ses dents je ne sais quelles paroles
inintelligibles.

Puis tout à coup, se penchant vers moi:

--Vous n’y êtes pas, me dit-il. Le génie de la profession, vous l’avez,
c’est sûr, je ne vous le conteste pas, mais la pratique vous fait
défaut... Je suis là, moi, par bonheur... Quoi! une phrase à propos du
crime vous met sur la piste, et vous ne poursuivez pas...

--Comment cela?

--Il faut l’utiliser, ce caniche fidèle.

--Je ne saisis pas bien...

--Alors sachez attendre... Madame Monistrol sortira vers deux heures,
pour être à trois au Palais-de-Justice, la petite bonne sera seule à la
boutique... vous verrez, je ne vous dis que cela!...

Et en effet, j’eus beau insister, il ne voulut rien dire de plus, se
vengeant de sa défaite par cette bien innocente malice. Bon gré mal gré,
je dus le suivre au café le plus proche, où il me força de jouer aux
dominos.

Je jouais mal, préoccupé comme je l’étais, et il en abusait sans
vergogne pour me battre, lorsque la pendule sonna deux heures.

--Debout, les hommes du poste! me dit-il en abandonnant ses dés.

Il paya, nous sortîmes, et l’instant d’après nous étions de nouveau en
faction sous la porte cochère, d’où nous avions étudié les abords du
magasin Monistrol.

Nous n’y étions pas depuis dix minutes, quand madame Monistrol apparut
sur le seuil de sa boutique, vêtue de noir, avec un grand voile de
crêpe, comme une veuve.

--Jolie toilette d’instruction! grommela M. Méchinet.

Elle adressa quelques recommandations à sa petite domestique et ne tarda
pas à s’éloigner.

Patiemment, mon compagnon attendit cinq grandes minutes, et quand il
supposa la jeune femme déjà loin:

--Il est temps, me dit-il.

Et pour la seconde fois nous pénétrâmes dans le magasin de bijouterie.

La petite bonne y était seule, assise dans le comptoir, grignotant pour
se distraire quelque morceau de sucre volé à sa patronne.

Dès que nous parûmes, elle nous reconnut, et toute rouge et un peu
effrayée, elle se dressa.

Mais sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche:

--Où est madame Monistrol? demanda M. Méchinet.

--Sortie, monsieur.

--Vous me trompez... Elle est là, dans l’arrière-boutique.

--Messieurs, je vous jure que non... Regardez-y, plutôt.

C’est de l’air le plus contrarié que M. Méchinet se frappait le front,
en répétant:

--Comme c’est désagréable, mon Dieu!... comme cette pauvre madame
Monistrol va être désolée...

Et la petite bonne le regardant bouche béante, l’œil arrondi
d’étonnement:

--Mais au fait, continua-t-il, vous, ma jolie fille, vous pouvez
peut-être remplacer votre patronne... Si je reviens, c’est que j’ai
perdu l’adresse du Monsieur qu’elle m’avait prié de visiter...

--Quel Monsieur?...

--Vous savez bien, Monsieur... Allons, bon, voici que j’oublie son nom,
maintenant!... Monsieur... parbleu! vous ne connaissez que lui... Ce
monsieur à qui votre diable de chien obéit si bien...

--Ah! M. Victor...

--C’est cela, juste... Que fait-il ce Monsieur?

--Il est ouvrier bijoutier... C’est un grand ami de Monsieur... Ils
travaillaient ensemble, quand Monsieur était ouvrier bijoutier avant
d’être patron, et c’est même pour cela qu’il fait tout ce qu’il veut de
Pluton...

--Alors, vous pouvez me dire où il demeure ce M. Victor...

--Certainement. Il demeure rue du Roi-Doré, numéro 23.

Elle paraissait toute heureuse, la pauvre fille, d’être si bien
informée, et moi, je souffrais, de l’entendre ainsi dénoncer, sans s’en
douter, sa patronne...

Plus endurci, M. Méchinet n’avait pas de ces délicatesses.

Et même, nos renseignements obtenus, c’est par une triste raillerie
qu’il termina la scène...

Au moment où j’ouvrais la porte pour nous retirer:

--Merci, dit-il à la jeune fille, merci! Vous venez de rendre un fier
service à madame Monistrol, et elle sera bien contente...



XII


Aussitôt sur le trottoir, je n’eus plus qu’une idée.

Ajuster nos flûtes et courir rue du Roi-Doré, arrêter ce Victor, le vrai
coupable, bien évidemment.

Un mot de M. Méchinet tomba comme une douche sur mon enthousiasme.

--Et la justice! me dit-il. Sans un mandat du juge d’instruction, je ne
puis rien... C’est au Palais-de-Justice qu’il faut courir...

--Mais nous y rencontrerons madame Monistrol, et si elle nous voit, elle
fera prévenir son complice...

--Soit, répondit M. Méchinet, avec une amertume mal déguisée, soit!...
le coupable s’évadera et la forme sera sauvée... Cependant, je pourrai
prévenir ce danger. Marchons, marchons plus vite.

Et de fait, l’espoir du succès lui donnait des jambes de cerf. Arrivé au
Palais, il gravit quatre à quatre le raide escalier qui conduit à la
galerie des juges d’instruction, et, s’adressant au chef des huissiers,
il lui demanda si le magistrat chargé de l’affaire du _petit vieux des
Batignolles_ était dans son cabinet.

--Il y est, répondit l’huissier, avec un témoin, une jeune dame en noir.

--C’est bien elle! me dit mon compagnon.

--Puis à l’huissier:

--Vous me connaissez, poursuivit-il... Vite donnez-moi de quoi écrire au
juge un petit mot que vous lui porterez.

L’huissier partit avec le billet, traînant ses chausses sur le carreau
poussiéreux, et ne tarda pas à revenir nous annoncer que le juge nous
attendait au nº 9.

Pour recevoir M. Méchinet, le magistrat avait laissé madame Monistrol
dans son cabinet, sous la garde de son greffier, et avait emprunté la
pièce d’un de ses confrères.

--Qu’y a-t-il? demanda-t-il d’un ton qui me permit de mesurer l’abîme
qui sépare un juge d’un pauvre agent de la sûreté.

Brièvement et clairement, M. Méchinet exposa nos démarches, leurs
résultats et nos espérances.

Faut-il le dire, le magistrat ne sembla guère partager nos convictions.

--Mais puisque Monistrol avoue!... répétait-il avec une obstination qui
m’exaspérait.

Cependant, après bien des explications:

--Je vais toujours signer un mandat, dit-il.

En possession de cette pièce indispensable, M. Méchinet s’envola si
lestement que je faillis tomber en me précipitant à sa suite dans les
escaliers... Un cheval de fiacre ne nous eût pas suivis... Je ne sais
pas si nous mîmes un quart d’heure à nous rendre rue du Roi-Doré.

Mais une fois-là:

--Attention! me dit M. Méchinet.

Et c’est de l’air le plus posé qu’il s’engagea dans l’allée étroite de
la maison qui porte le numéro 23.

--M. Victor? demanda-t-il au concierge.

--Au quatrième, la porte à droite dans le corridor.

--Est-il chez lui?

--Oui.

M. Méchinet fit un pas vers l’escalier, puis semblant se raviser:

--Il faut que je le régale d’une bonne bouteille, ce brave Victor,
dit-il au portier... Chez quel marchand de vin va-t-il, par ici?...

--Chez celui d’en face.

Nous y fûmes d’un saut, et d’un ton d’habitué M. Méchinet commanda:

--Une bouteille, s’il vous plaît, et du bon... du cachet vert.

Ah! par ma foi! cette idée ne me fût pas venue, en ce temps-là! Elle
était bien simple, pourtant.


La bouteille nous ayant été apportée, mon compagnon exhiba le bouchon
trouvé chez le sieur Pigoreau, dit Anténor, et il nous fut aisé de
constater l’identité de la cire.

A notre certitude morale, se joignait désormais une certitude
matérielle, et c’est d’un doigt assuré que M. Méchinet frappa à la porte
de Victor.

--Entrez! nous cria une voix bien timbrée.

La clef était sur la porte, nous entrâmes, et dans une chambre fort
propre, j’aperçus un homme d’une trentaine d’années, fluet, pâle et
blond, qui travaillait devant un établi.

Notre présence ne parut pas le troubler.

--Que voulez-vous? demanda-t-il poliment.

M. Méchinet s’avança jusqu’à lui, et le saisissant par le bras:

--Au nom de la loi, dit-il, je t’arrête!

L’homme devint livide, mais ne baissa pas les yeux.

--Vous moquez-vous de moi?... dit-il d’un air insolent. Qu’est-ce que
j’ai fait?...

M. Méchinet haussa les épaules.

--Ne fais donc pas l’enfant! répondit-il, ton compte est réglé... On t’a
vu sortir de chez le père Anténor, et j’ai dans ma poche le bouchon dont
tu t’es servi pour empêcher ton poignard de s’épointer...

Ce fut comme un coup de poing sur la nuque du misérable... Il s’écrasa
sur sa chaise en bégayant:

--Je suis innocent...

--Tu diras cela au juge, fit bonnement M. Méchinet, mais je crains bien
qu’il ne te croie pas... Ta complice, la femme Monistrol, a tout
avoué...

Comme s’il eût été mû par un ressort, Victor se redressa.

C’est impossible!... s’écria-t-il. Elle n’a rien su...

--Alors tu as fait le coup tout seul?... Très-bien!... C’est toujours
autant de confessé.

Puis s’adressant à moi en homme sûr de son fait:

--Cherchez donc dans les tiroirs, cher monsieur Godeuil, poursuivit M.
Méchinet, vous y trouverez probablement le poignard de ce joli garçon,
et très-certainement les lettres d’amour et le portrait de sa dulcinée.

Un éclair de fureur brilla dans l’œil de l’assassin et ses dents
grincèrent, mais la puissante carrure et la poigne de fer de M. Méchinet
éteignirent en lui toute velléité de résistance.

Je trouvai d’ailleurs dans un tiroir de la commode tout ce que mon
compagnon m’avait annoncé.

Et vingt minutes plus tard, Victor, «proprement emballé,»--c’est
l’expression--dans un fiacre, entre M. Méchinet et moi, roulait vers la
préfecture de police.

--Quoi, me disais-je, stupéfié de la simplicité de la scène,
l’arrestation d’un assassin, d’un homme promis à l’échafaud, ce n’est
que cela!...

Je devais plus tard apprendre à mes dépens qu’il est des criminels plus
terribles...

Celui-ci, dès qu’il se vit dans la cellule du dépôt, se sentant perdu,
s’abandonna et nous dit son crime par le menu.

Il connaissait, nous déclara-t-il, de longue date le père Pigoreau et en
était connu. Son but, en l’assassinant, était surtout de faire retomber
sur Monistrol le châtiment du crime. Voilà pourquoi il s’était habillé
comme Monistrol et s’était fait suivre de Pluton. Et une fois le
vieillard assassiné, il avait eu l’horrible courage de tremper dans le
sang le doigt du cadavre pour tracer ces cinq lettres: _Monis_, qui
avaient failli perdre un innocent.

--Et c’était joliment combiné, allez, nous disait-il avec une cynique
forfanterie... Si j’avais réussi, je faisais d’une pierre deux coups: je
me débarrassais de mon ami Monistrol que je hais et dont je suis jaloux,
et j’enrichissais la femme que j’aime...

C’était simple et terrible, en effet.

--Malheureusement, mon garçon, objecta M. Méchinet, tu as perdu la tête
au dernier moment... Que veux-tu! on n’est jamais complet!... Et c’est
la main gauche du cadavre que tu as trempée dans le sang...

D’un bond, Victor se dressa.

--Quoi! s’écria-t-il, c’est là ce qui m’a perdu!...

--Juste!

Du geste du génie méconnu, le misérable leva le bras vers le ciel.

--Soyez donc artiste! s’écria-t-il.

Et nous toisant d’un air de pitié, il ajouta:

--Le père Pigoreau était gaucher!

Ainsi, c’est à une faute de l’enquête qu’était due la découverte si
prompte du coupable.

Cette leçon ne devait pas être perdue pour moi. Je me la rappelai, par
bonheur, dans des circonstances bien autrement dramatiques, que je dirai
plus tard.

Le lendemain, Monistrol fut mis en liberté.

Et comme le juge d’instruction lui reprochait ses aveux mensongers qui
avaient exposé la justice à une erreur terrible, il n’en put tirer que
ceci:

--J’aime ma femme, je voulais me sacrifier pour elle, je la croyais
coupable...

L’était-elle, coupable? Je le jurerais.

On l’arrêta, mais elle fut acquittée par le jugement qui condamna Victor
aux travaux forcés à perpétuité.

M. et madame Monistrol tiennent aujourd’hui un débit de vins mal famé
sur le cours de Vincennes... L’héritage de leur oncle est loin; ils sont
dans une affreuse misère.

J.-B.-CASIMIR GODEUIL.



BONHEUR PASSE RICHESSE



I

UN VICOMTE

    L’ennui, monsieur, l’ennui, voilà,
    soyez-en sûr, la véritable plaie du
    siècle.
                    ANONYME.


Il était six heures du matin, tout était silencieux encore dans le vaste
hôtel de Tressang, l’une des princières demeures du faubourg
Saint-Germain: et cependant, chose inouïe, le vicomte Max était déjà
levé. Accoudé à sa fenêtre, il fumait et réfléchissait, chose bien plus
fabuleuse que son lever matineux.

Le vicomte avait vingt-cinq ans à peine; il passait pour un des beaux
hommes des salons de l’aristocratie, il passait pour avoir beaucoup
d’esprit; seulement, sur ses traits fatigués, sur ses lèvres flétries,
dans ses yeux rougis par les veilles, l’orgie avait laissé sa brûlante
empreinte.

Maxime de Tressang, ou Max, comme l’appelaient ses amis, avait été, en
effet, l’un des plus frénétiques viveurs de Paris; en moins de trois
ans, il avait gaspillé, jeté au vent ses illusions, sa belle jeunesse et
cinq cent mille francs à peu près qu’il tenait du chef de sa mère, morte
alors qu’il n’était qu’un enfant.

Mais après trois ans d’ivresse, le réveil était venu, des créanciers
habilement temporisés avaient fini par crier si haut que leurs clameurs
étaient arrivées jusqu’aux oreilles du comte de Tressang, lequel avait
signifié à son fils, déjà en perspective de Clichy, qu’il fallait payer
et tout payer, dut-on pour cela vendre jusqu’au manoir de Tressang,
ruine imposante et lézardée, qui croule à demi dans une plaine de
Champagne.

Max s’était résigné.

Tout son patrimoine y avait à peine suffi.

Adieu prés, vignes, vallons, blanches métairies, bois verdoyants, tout,
tout. Il est vrai de dire que le comte de Tressang, dont la fortune
personnelle était fort considérable, avait tout racheté sans que Max
s’en doutât.

Enfin la ruine était complète.

Le brillant vicomte Max, le roi du turf, le démon du tapis vert, l’idole
des emprunteurs, le prince chéri des lorettes de haut parage, réduit à
la portion congrue avait dû se résigner et courber sa tête altière sous
les fourches caudines de la volonté paternelle.

De ce jour Max renonça à ses habitudes et parut fort résigné à sa
position.

Abandonnant brusquement le tourbillon doré dont il était le parangon, il
avait pris le masque trompeur de l’homme grave et désabusé; ne pouvant
plus à son aise boire à la coupe, il avait déclaré sa soif assouvie;
blasé maintenant, il haussait les épaules au récit des exploits de ses
anciens compagnons, riant quand un infortuné néophite faisait quelque
plongeon sinistre, ou qu’un nouveau venu brûlait ses ailes à la flamme
de cet enfer immense qu’on appelle Paris.

Pauvre Max, il ne songeait que trop encore à ses ailes, à lui, qui
sentaient si fort le roussi!

Et pourtant ce qu’il appelait sa portion congrue, c’eût été la fortune,
une grande fortune pour bien d’autres.

--Mon fils, avait dit, en effet, le vieux comte de Tressang, vous voici
sur la paille; cela devait être, je m’y attendais. J’eusse pu
l’empêcher, je ne l’ai pas voulu; les hommes de notre maison ont
l’habitude de payer leur dette à la jeunesse; n’y pensons plus. Votre
mère était pauvre; ce qu’elle vous avait laissé a été fondu en moins de
rien; heureusement pour vous, moi, je suis riche. Mais, comme malgré le
repentir de vos erreurs passées, vous pourriez fort bien faire prendre à
ma fortune le chemin qu’a pris celle de votre mère, j’y mets bon ordre;
vous aurez ma maison, ma table, mes domestiques, mon écurie et, de plus,
je vous compterai mille francs par mois; êtes-vous content?

--Oui, dit le vicomte au désespoir, oui, je suis très-content... Ce que
j’ai de mieux à faire, avait-il pensé d’abord, est de me faire sauter la
cervelle.

Mais la nuit aidant de ses conseils, il avait résolu d’accepter pour le
moment, se réservant d’attendre, sans la désirer, la mort du comte.

On avait bien essayé de railler Max, mais il était, on le savait fort
bien, homme à se fâcher; puis, il avait si bien fait, lui-même, les
honneurs de sa noyade, comme on disait, que réellement rire eût été de
mauvais ton.

Il restait encore un modèle du genre. Respect, donc, aux vaincus, c’est
la devise de la chevalerie française.

Le premier moment passé, notre vicomte était devenu respectable aux yeux
de tous, même de ses anciennes maîtresses qui, toutes, plus ou moins
avaient mis à la caisse d’épargne, sur les fantaisies qui avaient ruiné
le plus généreux des lions.

Elles avaient mis à la caisse d’épargne... qui n’y met pas en effet? Se
ruiner aujourd’hui est devenu mauvais genre; chacun sent le prix de
l’argent, on le garde pour soi et bien on fait. La pauvreté est à
l’index, maintenant; notre siècle ne sait qu’une chose, mais il la sait
fort bien, il compte comme Barême... on n’enseigne plus que cela... les
poëtes, eux-mêmes, jouent à la hausse. Il n’y a plus que les niais qui
ne gagnent pas d’argent.

Heureux siècle!

Or, le vicomte de Tressang, tout en fumant un délicieux panatellas plus
jaune que l’ambre, et respirant la fraîcheur embaumée des grands arbres
du jardin de l’hôtel, s’ennuyait et réfléchissait fort.

Il réfléchissait sur un livre que, par hasard, il avait ouvert la veille
et qu’il n’avait pas compris du tout.

Ce livre c’était _l’Amour_, de Stendhal.

Max avait été frappé par quelques-unes des pensées qui lui étaient
tombées sous les yeux, et tout en les commentant avec lui-même, il en
était arrivé au titre du livre, _l’Amour_, et se demandait avec toute la
bonne foi qu’on se doit à soi-même, à quoi s’en tenir sur l’existence de
ce sentiment dont tout le monde parle, que chacun commente et que bien
peu cependant ont réellement connu.

--C’est un fait douloureux à constater, se disait notre vicomte, mais en
vérité je suis tenté de croire que le nom seul existe. Aujourd’hui, tout
homme de vingt-cinq ans est plus ou moins blasé, suivant son milieu; à
vingt-cinq ans, on a eu d’innombrables maîtresses, brunes ou blondes,
bêtes ou spirituelles, jolies ou laides, vêtues de cotonnade ou de soie,
le tout suivant ses moyens.

Si bien, que lorsque vient à sonner la trentaine, que l’existence de
garçon est devenue intolérable ou impossible, que l’on est aux trois
quarts ruiné, l’on éprouve le besoin d’unir sa destinée à quelque jeune
vierge, le plus riche possible; on fait alors un mariage de raison, de
convenance ou d’argent, les trois mots sont synonymes, et, ma foi! l’on
émet bravement sa petite opinion sur la femme et sur l’amour.

Or, je me demande en quoi l’on voit la femme dans tout ceci? Est-ce la
courtisane effrontée qui se donne et vous trompe pour de l’argent, ou la
pauvre fille que vous prenez et que vous trompez pour le même motif? Je
ne vois qu’un marché, là dedans, et aussi infâme des deux côtés.

Il est vrai que la société a énormément gagné à cette façon de voir.

Notre siècle offre la plus riche collection de jeunes vieillards aux
lèvres pendantes, aux yeux hébétés, lions éreintés et sans crinières qui
traînent, au soleil du boulevard, leur existence flétrie (sans compter
ceux qui préfèrent un coup de pistolet), et qui, rendus fous par la
satiété, l’impuissance et le désir, feront faire un pas de plus à la
civilisation du vice.

Et des filles, donc!... quelle variété étrange, infinie, depuis la
malheureuse en haillons, jusqu’à l’impure de haut parage, depuis celle
qui a faim, quelquefois, jusqu’à celle qui dévore des millions!

       *       *       *       *       *

Max en était là de ses réflexions, lorsqu’il en fut tiré par un léger
cri poussé par une voix jeune et fraîche. Le cri paraissait venir de
l’extrémité du jardin.

Le vicomte s’ennuyait horriblement ce matin-là.

--Allons voir, se dit-il, et il descendit.



II

LA FENÊTRE DU CINQUIÈME

    Sa beauté tient du prodige.
         FANNY FERN.


Les jardins de l’hôtel de Tressang étaient entourés, vers le fond, par
des maisons dont le comte avait à prix d’or fait boucher les ouvertures
de ce côté; à l’une des maisons cependant, presque sous les toits, une
fenêtre était restée dominant les grands arbres; c’est de là que partait
la voix.

Lorsque Max arriva, il aperçut, imprudemment penchée, une jeune fille
d’une admirable beauté; les soyeuses boucles de sa chevelure blonde
s’échappaient à profusion d’un petit bonnet de percale bleue entouré
d’une petite dentelle: elle cherchait à apercevoir un objet que les
arbres lui cachaient sans doute; ses grands yeux étaient pleins de
larmes.

La beauté de cette jeune fille éblouit le vicomte un moment.

--Auriez-vous, mademoiselle, dit-il, laissé échapper quelque chose?

--Oh! monsieur, oui, répondit-on; soyez bien bon, regardez par-là, sous
les arbres, j’ai laissé tomber la cage de mon chardonneret et il est
dedans, encore!

Max rentra sous les arbres et regarda vainement de tous côtés. Il revint
à l’endroit d’où il pouvait apercevoir la jeune fille.

--Je n’ai rien vu, mademoiselle.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu! la cage sera restée accrochée dans les
branches, mon pauvre oiseau sera mort, bien sûr!...

--Croyez-vous que la cage soit réellement dans les branches?

--Mais j’en suis sûre.

--Alors, je vais y regarder.

--Je suis bien fâchée de la peine que vous prenez, monsieur, mais
puisque vous avez cette complaisance, tenez, il doit être dans le grand
tilleul.

Max montra un arbre.

--Là? dit-il.

--Non, non, l’autre, à côté, oui, celui-là!

--Alors, mademoiselle, je vais tâcher de me procurer une échelle et
je.....

--Une échelle!...

Et, malgré la distance, le vicomte vit très-bien un sourire à travers
les larmes de la belle enfant.

--Au fait, pensa-t-il, en riant, je puis bien grimper à cet arbre, cette
jeune fille est charmante, mon action n’en sera que plus méritoire.

Et Max, au détriment de ses mains blanches, escalada l’arbre, découvrit
la cage, et toucha bientôt terre avec le précieux fardeau. La jeune
fille avait pu suivre ses mouvements.

--Je le tiens! cria joyeusement le vicomte.

--Et mon chardonneret est-il vivant?

--Voyez: et Max reculait en élevant la cage; tenez, le voici qui mange.

--Oh! mille fois merci, monsieur.

--Je vais aller vous le porter, mademoiselle; dites-moi où je dois me
présenter.

--Ne vous donnez pas cette peine, monsieur; j’ai de la corde, je vais
détendre mon linge.

--Mais, mademoiselle, il me semble...

--Ce sera l’affaire d’une minute.

Et la jeune fille disparut.

--C’est qu’elle est admirablement belle, pensait Max. Quels cheveux! et
ses yeux!...

Il était tout à l’admiration; mais l’instinct reprit le dessus:

--Chardonneret, mon ami, je voudrais être à ta place... et
involontairement il mesurait la hauteur de la fenêtre.

La jeune fille reparut.

--Monsieur, monsieur, voici la corde.

--Bien, laissez-la descendre.

--Attachez la cage solidement, faites plusieurs nœuds.

--Oui, oui, soyez tranquille.

Max attacha la cage, la jeune fille hissa avec des précautions infinies
l’oiseau chéri et sa prison; enfin il toucha le bord de la fenêtre, quel
bonheur, alors!

--Merci, monsieur, cria-t-elle, merci de votre bonté, merci! merci!

Et la vision disparut.

Max se frotta les yeux.

--Est-ce bien moi, se dit-il, qui viens de grimper à cet arbre pour
dénicher un chardonneret? (Son pantalon éraillé, une de ses mains
écorchée, étaient là comme preuves). Et la petite qui ne m’a pas dit son
nom... Je me suis conduit comme un lycéen; enfin je le saurai. Car il
est impossible d’être plus jolie.

Il s’assit et resta longtemps sur un banc de gazon. La fenêtre restait
toujours déserte.

--Allons, ce sera pour demain, dit-il, et il remonta à sa chambre; on
commençait à s’éveiller dans l’hôtel.

Le vicomte alluma encore un cigare, s’étendit sur son divan, et finit
par s’endormir. Il rêva qu’il avait un million de rente, et se promenait
dans une calèche d’or massif, traînée par six chevaux d’un prix
fabuleux, avec la jeune fille au chardonneret.



III

UN BOHÈME

    Pour l’honneur de la littérature et
    des arts, il me faut cinq francs.
             L. LEOZOU.


--Monsieur, dit un domestique en entrant, il y a en bas, un monsieur
assez mal mis, qui, malgré l’heure, insiste pour être introduit près
monsieur le vicomte; il se nomme M. Clodomir.

--Faites monter bien vite; et Max s’avança rapidement vers la porte.

Hâtons-nous d’excuser le vicomte, l’homme impassible, aux émotions
éteintes. Clodomir, ou plutôt Horace Maisans, était son meilleur ami;
enfants, ils avaient joué ensemble; au collége, ils s’étaient assis sur
les mêmes bancs, partageant toutes leurs pensées; puis, malgré la
différence de fortune, ils s’étaient vus souvent à Paris. Clodomir, en
dépit de toute sa famille, se destinait à la littérature et, abandonné
de son père, subissait à Paris toutes les rigueurs de la plus horrible
des misères, celle de l’artiste. Tandis que le père Maisans, riche et
entêté bourgeois de Mâcon, se plaignait à tout venant des «débordements»
de son fils, qui avaient hâté la chute de ses cheveux, et devaient tôt
ou tard, disait-il, le conduire à l’hôpital.

Un jeune homme aux traits fatigués, aux formes grêles, aux mains
amaigries, mais à la physionomie noble et intelligente, parut sur le
seuil et serra cordialement les mains de Max.

--Pardieu! s’écria celui-ci, c’est fort heureux enfin, que tu daignés me
venir voir! mais cela va changer: d’abord, où demeures-tu?

--Ma foi! nulle part pour le moment; c’est même, je dois l’avouer, ce
qui m’amène; je viens t’emprunter quarante francs.

--Tu ne demeures nulle part, tu viens m’emprunter quarante francs...
que diable vas-tu faire avec cela? partage ce qui me reste, au moins.

--Merci, cher ami, j’ai dit quarante francs, c’est juste ce qu’il me
faut, et Dieu seul sait quand je pourrai te les rendre!

--Me les rendre!... mais crois-tu donc...

--Pardon, pardon! Tiens-tu à mon amitié?

--Quelle question!

--Alors, prête-moi ce que je te demande, rien de plus, et laisse-moi te
dire que je te le rendrai.

--Mon cher, en vérité, je ne vois pas le rapport...

--Mais, ne fût-ce que pour épargner mon amour-propre;... puis, pour
conserver un ami, on doit lui avoir le moins d’obligations possible.

--Quelle déplorable théorie, comme si les devoirs de l’amitié...

--Oh! le joli mot.

--Ah ça, tu ne crois donc à rien?

--A peu de choses du moins; mais sérieusement, puisque tu parles de
théorie, veux-tu la mienne?

--Expose...

--Eh bien, admets que l’amitié soit un lien très-fort, j’y consens;
mais, pour briser ce lien, il suffit de bien peu de chose, d’un rien;
je vais plus loin: sans égalité, pas d’amitié possible. Dans le sens
vrai du mot, moi ton obligé, je ne suis plus ton égal; je n’ai plus mon
franc-dire; mon opinion, ma pensée, tombent sous ta dépendance...

--Quel ridicule orgueil!

--C’est comme cela pourtant... Puis un jour, que sais-tu? je puis aller
trop loin, à ton avis; un ami, c’est un tyran parfois... il est des
circonstances ou votre meilleur ami devient inexorable comme un remords,
et il le doit, c’est dans son rôle. Si j’en venais là, un jour, moi, ton
obligé; moi, pauvre hère, vis-à-vis de toi, grand seigneur, que
dirais-tu? T’en doutes-tu, seulement? Tu dirais: ce rimailleur insipide,
que jadis je tirai de la crotte...

--Mais, Clodomir, tu es insultant, ce matin.

--Non, mon cher, ami; seulement ton point de vue n’est pas le mien, tu
es plus jeune, encore; attends quelques années... Mais, veux-tu? parlons
d’autre chose.

--Volontiers; mais avant, voici ma bourse,--Max ouvrit son
secrétaire,--puise. Maintenant, dis-moi comment il se fait que tu ne
loges nulle part?

--Ah! tu rouvres ma plaie; si je ne loge nulle part, c’est que nous
sommes au 15 juillet.

--Eh bien?

--Le 8 juillet, c’est le jour du terme...

--Alors?...

--Ce jour-là, les propriétaires ont la plate coutume d’exiger le
payement du terme.

--De sorte?...

--De sorte que, comme je devais déjà la moitié d’un terme, un huissier,
moyennant cinq francs, est venu me prier poliment de chercher asile
ailleurs.

--Comment! mais tes meubles, tes effets?

Clodomir se mit à rire de bon cœur.

--Mes meubles! je les laisse volontiers en gage: un lit de sangle et une
paillasse, c’était mon mobilier... Quant à mes effets, examine ces
vêtements dont la coupe élégante fait ressortir encore l’étoffe.

--Oui, la coupe me semble originale.

--Eh bien, tu as vu mes effets. Mais sois sans peur, j’ai sauvé les
papiers, un drame romantique dont chaque scène exige un nouveau décor;
le premier acte commence sur le Mont-Blanc et le neuvième et dernier
finit dans une mine de Sibérie!... Le tout en vers, orné de calembours
et autres jeux d’esprit, avec danses au troisième acte et une charade
offerte au public au quatrième. Est-ce neuf, cela?... Le spectateur qui
aura deviné, recevra quelque chose en prime, un rien, un volume de mes
vers, en ajoutant seulement quatre francs de retour. Que dis-tu de mon
idée?

Clodomir, tout en débitant cette tirade avec une volubilité de
saltimbanque, avait gardé un si profond sérieux, que Max était au comble
de la stupéfaction. Il en était à se demander si ce pauvre Clodomir
n’avait pas quelque peu l’esprit dérangé; le bohême, heureusement,
éclata de rire.

--C’est fort joli, dit Max, mais enfin où logeais-tu quand tu avais un
logement?

--Quand j’avais un logement, ô mon ami le cher vicomte, je n’avais pas
d’habits.

--Pas d’habits!... scanda Max qui tombait de surprise en surprise.

--Pas assez, du moins, pour te venir voir. Je ne t’ai pas prié de passer
chez moi, parce que je n’avais pas de chaise où te faire asseoir; voilà
le vrai. Si tu tiens maintenant à savoir où je demeurais, c’est ici tout
contre: je pouvais même apercevoir tes jardins de la fenêtre d’un
voisin.

--Comment, cette petite fenêtre ici au bout?

--Précisément.

--Mais c’est une jeune fille qui y demeure, une ravissante créature,
même.

--Ah! dit le bohême quittant son air railleur, tu la connais?

--Oui et non. C’est une pastorale dont je puis te régaler après
déjeuner, car tu déjeunes avec moi, n’est-ce pas?

--Je n’y vois pas d’inconvénient.

Le vicomte sonna pour déjeuner, quoiqu’il ne fût que dix heures et
demie, puis Clodomir se mit à raconter ses aventures depuis un an qu’il
n’avait vu Maxime de Tressang.



IV

    Ils ne craignent qu’une chose: le ridicule.
            STENDHAL.


On venait de servir le café. Max, tout en offrant d’excellents cigares à
son ami, lui disait:

--Maintenant je vais tenir ma promesse, puisque tu insistes tant, et te
faire, en prose, par exemple, le récit de mon églogue.

       *       *       *       *       *

--C’est très-poétique, en effet, raconté par toi surtout; mais y
aurait-il indiscrétion à te demander tes intentions au sujet de cette
jeune fille?

--Pardieu non, c’est bien simple...

--Que vas-tu faire?

--Tout bonnement lui donner un appartement assez gentil pour lui servir
de cadre, puis une voiture; et dans trois mois, si elle est aussi
spirituelle que jolie, elle me quittera un beau matin, moi, pauvre
vicomte en tutelle, pour quelque autre plus fortuné que ton serviteur,
un prince russe, par exemple... Mais au moins, je l’aurai lancée, je lui
aurai rendu service...

--Il est joli le service!... Mais c’est tout simplement une infamie que
tu médites, Max!

Le vicomte se prit à rire, mais à rire!...

--Oui, une infamie. Qui te dit, d’abord, que cette jeune fille ne
rejettera pas tes offres avec indignation?

--Elle ne les refusera pas.

--Qui te dit qu’elle n’est pas laborieuse et sage, tenant autant à son
honneur que la plus altière duchesse de ton noble faubourg?

--Quoi! vraiment, mon pauvre Clodomir? reprit le vicomte d’un air de
compassion; toi le sceptique de tout à l’heure, tu as encore la
faiblesse de croire à ces choses-là!

--Oui, j’y crois, et fermement encore; puis d’ailleurs, que
t’importe?... vertueuse ou non, de quel droit viendrais-tu troubler son
existence... Si elle est sage, pourquoi jouer le rôle du tentateur?
pourquoi la faire déchoir, pourquoi désirer une malheureuse de plus?...
Si elle ne l’est pas, tu n’auras même pas le plaisir de la nouveauté.

Max souriait d’un air fin.

--Je comprends, dit-il.

--Que comprends-tu?

--Dis-moi combien de temps tu es resté le voisin de cette voisine?

--Un an et demi environ.

--Et alors tu redoutes que je n’aille sur tes brisées...

--Moi, je te jure...

--Ne jure pas.

--Je te donne ma parole d’honneur que je ne lui ai pas parlé dix fois,
et qu’une seule fois, par hasard et en son absence, je suis entré chez
elle.

--Mais alors ce fougueux intérêt?...

--J’ai pour elle l’intérêt que mérite une pauvre fille sage, laborieuse,
sans amis, sans soutiens.

--Mais, Clodomir, pourquoi ne pas dire tout simplement?...

--Eh! mon Dieu, mon cher, je n’ai rien à dire.

--Prends garde, tu me laisses le champ libre; allons, avoue-le-moi, tu
l’aimes?...

--Mais pas du tout!... Voilà comme sont bien des hommes, toujours un
intérêt caché fait agir, n’est-ce pas?... Eh bien, non, je t’ai dit à
propos de Louise...

--Ah! elle se nomme Louise.

--Ou Jeanne ou Julie, je ne sais trop, dit Clodomir d’un air
très-impatienté qui amusait beaucoup Max... Je t’ai dit, à propos de
cette jeune fille, ce que je t’aurais dit de tout autre en pareil cas:
une action semblable est une infamie... Ris tant que tu voudras, c’est
une tache à ton blason.

--Allons, Clodomir, c’est ta maîtresse...

--Non, sur l’honneur!

--Alors, c’est bien, rappelle-toi que je t’ai averti.

Quelques amis du vicomte vinrent à entrer. Max, sans leur dire son
expédition du matin, leur raconta comme quoi il était amoureux, et les
fit rire prodigieusement en leur faisant part des vertueux scrupules de
Clodomir.

Les nouveaux venus regardaient avec surprise le bohême, dont la mise
négligée ressortait davantage encore, au milieu des toilettes soignées
qui l’entouraient.

Chacun voulut prendre part à la discussion morale qui s’éleva au sujet
de la jeune fille. C’était à qui placerait un mot spirituel ou profond,
suivant son caractère.

Clodomir, seul de son opinion, tenait tête à tous.

La discussion s’anima, on en vint aux personnalités.

--C’est votre maîtresse, décidément.

--Comptez-vous l’épouser, que vous revendiquez le droit de défendre sa
vertu?

--C’est votre sœur peut-être, que vous n’osez avouer? s’écria tout à
coup le chevalier de Castelmoron, une espèce de fat, dont le père, nommé
Trippard, était marchand de chevaux.

--Comme vous l’entendez, non, s’écria Clodomir, la joue empourprée et la
voix tremblante... comme vous l’entendez, non, monsieur, ce n’est pas ma
parente, mais elle est ma sœur au nom de l’humanité que vous
oubliez...

--Bravo, bravo! continuez...

--Et c’est une parenté que je ne veux pas renier, dont je ne rougis pas.
Elle est ma sœur, parce que, pauvre et isolée, le travail de ses
jours et de ses nuits lui suffit à peine; parce que sa beauté n’est
qu’un malheur de plus, puisqu’elle l’expose à toutes les séductions...
elle est ma sœur, parce que, dans notre société, elle n’a personne
pour la défendre, personne!... sa seule sauvegarde, c’est la conscience
du devoir, c’est la vertu,--et savez-vous ce que peut la voix de la
conscience, quand on a faim, qu’on n’a qu’un mot à dire, pour accepter
une honte dorée?

Personne ne riait plus, sauf le chevalier de Castelmoron, qui, profitant
d’une pause, s’écria:

--Ah ça! c’est décidément l’apôtre d’une religion nouvelle...

Clodomir irrité, sortit brusquement sans saluer.

--Ah ça! Max, comment s’appelle cet original?

--C’est un de mes amis d’enfance, il se nomme Horace Maisans.

Puis, comme Max n’avait pu aller la veille à Chantilly, on lui raconta
les détails de la journée, et les exploits de Miss Betsy, de
Tambour-Major et de Pudding, le magnifique cheval anglais, qui tous les
ans trouve assez de force pour faire six kilomètres au galop et que son
dernier possesseur a payé 45,000 francs.



V

    Je rougis, et je rougis d’avoir rougi.
              SILVIO PELLICO.


Lorsque Clodomir fut dans la rue, il fut très-mécontent tout d’abord de
lui-même.

--Quel plaidoyer en faveur d’une femme que je connais à peine!...
Suis-je donc un niais?... Tous ces beaux jeunes gens se sont
horriblement moqué de moi... avaient-ils raison? peut-être bien, et
cependant non, j’ai bien agi. Puis, cette jeune fille, je la connais:
pendant deux ans, ne l’ai-je pas vue sage, laborieuse... Au fait, elle
m’inspire un singulier intérêt... serais-je amoureux? Quelle folie! il
ne me faudrait plus que cela: cela ne peut, cela ne doit pas être. Je ne
puis seulement subvenir à mes besoins à moi; mes moyens ne me
permettent donc pas... Et pourtant, si je suis au désespoir d’avoir été
mis à la porte de mon ancien domicile, c’est à cause d’elle,
uniquement... Je me dois de la prévenir des intentions de mon ami Max;
la mettre en garde... Oui, pour qu’elle se moque de moi, elle aussi!...
Allons, décidément Max a raison, et ses amis aussi.

Si bien que, le soir arrivé, Clodomir se prouva à lui-même qu’il serait
bon de se promener dans la rue de Lille, et qu’il passa la soirée à
rôder dans les environs de son ancien domicile.



VI

TENTATIVES


Le lendemain Max ne pouvait détacher sa pensée de la jeune fille, qu’un
instant il avait aperçue à la petite fenêtre. Ses informations lui
avaient appris ceci:

Elle se nommait Louise Blain, n’avait point de parents, vivait
complétement seule, ne recevait personne et ne sortait que pour aller
chercher ou reporter de l’ouvrage: elle était repriseuse de dentelles.

Notre vicomte était loin d’être timide, et cependant un sentiment tout
nouveau pour lui l’empêchait de se présenter chez la jeune fille.

Il passait, tout comme un tendre berger, ses journées entières au fond
du jardin, assis sur le banc de gazon, épiant la fenêtre de Louise; il
écoutait avec ravissement sa voix gauche et sans méthode, mais
harmonieuse et pure. Cette voix lui semblait plus belle que celle de
toutes les cantatrices en vogue, et cependant, elle ne chantait que des
refrains populaires, écorchés chaque jour par des orgues de Barbarie.

--Décidément, se dit Max, cet état de choses ne peut durer, il faut
prendre un parti.

Le lendemain, un domestique se présentait chez Louise avec la lettre
suivante, dont le laconisme était destiné à faire entrevoir bien des
choses:

      «Mademoiselle,

     «Vous voir, c’est vous aimer; je vous ai vue. D’un mot, vous pouvez
     me rendre le plus heureux des hommes: ce mot, dites-le: _Votre_
     appartement est prêt, _votre_ voiture attend à votre porte une
     réponse.»

Louise replia la lettre après l’avoir lue:

--Cette lettre ne peut être pour moi, dit-elle, au domestique,
reprenez-la, vous vous trompez.

--Cependant, mademoiselle!...

La jeune fille ouvrit la porte d’un air significatif, le domestique
s’inclina et sortit.

--Bien, se dit le vicomte, elle ne m’aura pas compris, ou elle aura cru
que je me moquais d’elle; le point le plus important est de la
convaincre de la réalité de mes offres.

C’est pourquoi, dès le lendemain, Max entassa dans une magnifique
corbeille tout ce qu’il put trouver de plus éblouissant: étoffes,
dentelles, châles, bijoux.

Il y en avait pour une dizaine de mille francs, c’était tout ce que le
vicomte avait pu se procurer d’argent comptant.

Le lendemain, en l’absence de Louise, le concierge de la maison, que
quelques louis avaient rendus d’une rare souplesse, introduisit dans la
chambre de la jeune fille la magique corbeille.

Max guettait du jardin l’effet que produirait tout cet attirail de
tentation.

--Elle se mettra certainement à la fenêtre, pensait-il, alors je
paraîtrai.

Mais en vain il fuma un nombre infini de cigares sous les grands
tilleuls, Louise ne parut pas.

Seulement son domestique vint le prévenir qu’on venait de lui apporter
un volumineux paquet, c’était la corbeille.

Le vicomte fut stupéfié.

--Une femme jeune, admirablement belle, pauvre et vertueuse! C’est un
miracle, Clodomir avait raison, mais que faire? car décidément je suis
amoureux, comme un fou, de cette jeune fille.

Que faire?... et le vicomte se creusait la tête pour inventer quelque
chose de neuf; en pareille matières ses ressources étaient à bout, ses
moyens de séduction épuisés.

En peu de jours sa passion (c’était devenu une passion) prit d’énormes
proportions.

Tout lui était devenu indifférent, il avait délaissé son club chéri, ne
passait plus ses soirées à jouer quelque whist nerveux ou quelque
bouillotte corsée.

Lui, l’homme à la mode, le viveur, le superbe insolent, il en était,
tout comme au sortir de sa philosophie, à se proposer les problèmes les
plus saugrenus.

Il eût presque effeuillé des marguerites.

Peut-être eût-il rougi, si, mis en présence de Louise, il lui eût fallu
lui parler.

Par une sorte d’intuition, il avait deviné le caractère de Louise; il
comprenait que la moindre démarche audacieuse le perdrait à tout jamais.

Désormais il passait sa vie au jardin ou dans les alentours de la
demeure de Louise, espérant voir de loin sa taille svelte et gracieuse,
puisqu’il ne pouvait plus la voir à la fenêtre.

Un soir pourtant, il la vit mettre à la hâte son chapeau et son châle;
il sortit en courant.

Il arriva trop tard, elle était partie.

--Au moins, je la verrai rentrer, dit-il.

Et pendant toute la soirée il resta en vedette; la pluie tomba en
abondance, il ne quitta point son poste. Elle rentra enfin, mais si
vite, qu’il la devina plutôt qu’il ne la vit; il était trempé jusqu’aux
os; il retourna chez lui tout joyeux.



VII


Pendant ce temps, le Pactole coulait chez Clodomir, c’étaient tous les
bonheurs à la fois; son père lui avait envoyé cinq cents francs, il
avait réussi à faire représenter un drame au boulevard, qui avait failli
lui rapporter quarante écus, enfin il était employé sérieusement dans un
journal, pas méchant, mais assez _réel_ pour lui compter cent cinquante
francs par mois.

Clodomir avait une vraie chambre, un vrai lit; il était mis avec grâce
et distinction, disait-il, et faisait trois repas par jour pour
rattraper le temps perdu.

Mais, ô surprise! Clodomir avait paru se ranger, il n’avait point
convoqué le ban et l’arrière-ban de ses connaissances, ainsi qu’il le
faisait en cas de bonne aubaine, à venir partager un pantagruélique
repas.

Il avait même eu l’idée de songer à payer ses dettes.

--C’est l’effet de l’âge, se disait-il, je deviens bourgeois.



VIII

    Tout d’abord c’est un brouillard,
    puis une ombre confuse.
            LOPE DE VEGA.


Louise, nous devons le dire, s’était très-bien aperçue de l’amour de son
voisin le vicomte. Tout d’abord, en refusant ses offres brillantes, elle
avait agi sans arrière-pensées: il m’oubliera demain, pensait-elle;
maintenant, la persistance étrange et la timidité du vicomte la
surprenaient au possible.

Max, sans s’en douter le moins du monde, agissait avec la plus grande
habileté; il était loin d’être un grand grec en amour; notre génération
entend assez peu le sentiment que l’on a, depuis quelques années, réduit
à la simplicité d’une affaire d’argent: Max, en offrant de l’or à
pleines mains et des cachemires, avait cru prendre la grande route du
cœur, il se trompait.

Son indécision le sauva. En restant dans l’inaction, se contentant d’une
admiration passive mais obstinée, il était rentré dans le vrai.

Louise, surprise d’abord, s’était bientôt indignée des démarches du
vicomte. Peu à peu elle éprouva un charme secret, une douce habitude,
que son inexpérience ne lui permettait pas de définir exactement, mais
maintes fois, son cœur avait battu.

Qui eût résisté?

Elle voyait ce jeune homme riche, noble, puissant à ses yeux, d’une
hardiesse qui avait été jusqu’à l’insolence, passer maintenant des
journées entières à épier le moment où il pourrait seulement
l’entrevoir. Souvent elle quittait son métier pour venir le contempler
en se dissimulant derrière le petit rideau de sa fenêtre. Elle lui
trouvait un air de distinction et de douceur. Peu à peu elle cessa de se
cacher et son sourire répondait à la muette extase de Max.

Un jour le vicomte se frappa le front, il venait de lui surgir une
pensée.

Se défiant des domestiques, lui-même fut son ouvrier.

Il lia ensemble quatre ou cinq longues gaules, destinées à faire des
tuteurs aux arbustes du jardin, et muni de cet instrument, par une belle
nuit d’été, après des peines inouies et maint essai infructueux, il
parvint à déposer un gros bouquet de roses sur la fenêtre de Louise.

O bonheur! le lendemain, le bouquet de roses gracieusement disposé,
s’épanouissait dans un grand vase de faïence bleue attaché à l’étroit
rebord de la fenêtre.

Max était au comble de la joie.

Louise le remercia d’un gracieux sourire.

Désormais, chaque matin, sur sa fenêtre, elle trouvait un bouquet
semblable. Puis un matin, en changeant les fleurs, elle laissa tomber
celles du vase, Max les ramassa avec empressement et s’enfuit, plus
joyeux qu’un fiancé de village avec un gros baiser.

Désormais Louise aimait le vicomte, toutes ses craintes avaient disparu,
elle se laissait aller sur cette douce pente, trouvant la vie plus
facile, sans se demander jamais où la conduirait cet amour.

Un jour enfin, Max osa lui écrire.

Avec cette lettre, bien respectueuse cependant, toutes les craintes de
la jeune fille reparurent. Une idée, terrible pour elle, surgissait sans
cesse dans son esprit: serait-elle jamais la maîtresse de Max?

Alors, elle se faisait une hideuse peinture de ce que la débauche offre
de plus répugnant. Les pauvres filles qui n’ont ni père ni mère, ni
parents ni amis pour les protéger et les défendre, sont obligées de
connaître le danger pour pouvoir le combattre; pour elles, l’on n’a pas
écarté tout ce qui pourrait ternir la virginité de leurs pensées, le
vice grouille autour d’elles; effronté, cynique, ne respectant rien, ni
jeunesse ni beauté, elles le coudoient tous les jours et savent au juste
quel est le sort qui les attend un jour si elles succombent; les
exemples sont là, sous leurs yeux.

Voilà pourquoi Louise était si fort épouvantée et pourquoi la lettre de
Max lui ouvrit son propre cœur qu’elle n’avait osé jusque-là
interroger.

Elle voulait fuir, quitter l’hôtel de Tressang...

Elle resta pourtant, mais se jurant bien de combattre cet amour,
d’éviter Max, de fuir jusqu’à son regard, et certes, en se faisant cette
promesse, elle était de bonne foi.



IX


Les jours se passaient, Louise tenait inexorablement son serment.

Max était au désespoir.

Les plus belles fleurs du parterre se fanaient, abandonnées sur la
fenêtre, ou tombaient repoussées au pied de la muraille...

La voir était impossible. Un grand rideau masquait maintenant la
fenêtre.

Nous devons dire pour être franc, que Louise souffrait autant que Max.

Un matin, Louise reçut une lettre dont elle crut reconnaître l’écriture.

--Je ne devrais pas la lire, pensait-elle.

Mais elle voulait bien savoir ce que pouvait contenir cette lettre:
ensuite, qui le saura? se dit-elle.

La lettre n’était pas de Max, elle était de l’ancien voisin de Louise,
Clodomir.

      «Mademoiselle,

     «Hier encore j’étais trop pauvre pour faire la démarche que je fais
     aujourd’hui; je vous aime, voulez-vous accepter ma main?...

     «Ma demande n’ayant rien que d’honorable, permettez-moi de venir
     demain chercher la réponse.»

Cette lettre jeta Louise dans une profonde surprise. Que faire?
accepter; d’un mot, désormais, elle déjouait les tentatives de séduction
de Max, si telles étaient ses intentions, et de plus sa solitude
cessait, elle n’aurait plus cette crainte horrible de la vieillesse, de
la maladie, de la misère...

Louise était la fille d’un entrepreneur nommé Blain.

Cet homme actif, laborieux, intelligent, avait acquis une certaine
aisance, qui lui avait permis de donner quelque éducation à sa fille.

Un jour la faillite frauduleuse d’un fripon lui enleva tout.

Le chagrin le prit, il mourut, laissant à sa veuve le soin de Louise,
alors âgée de quinze ans, et les débris de son aisance passée.

Sa veuve ne lui survécut que trois ans.

A dix-huit ans, Louise resta donc seule; les frais de la maladie de sa
mère une fois payés, elle ne possédait plus rien qu’un petit mobilier
dont elle vendit une partie... Pour vivre elle avait son travail,
quarante sous par jour en prenant sur ses nuits.

Et, pour avenir, elle avait la misère, ou l’hospice.

Toute la journée Louise ne put travailler, la nuit se passa en
incertitudes.

Oh! si Max lui avait écrit cette lettre... mais non, l’amour de Max ce
serait le luxe, une existence dorée, mais la honte! la honte! puis il ne
l’aimerait pas toujours, pas longtemps peut-être, et alors la solitude
reviendrait, plus affreuse encore avec le remords.



X


Enfin le lendemain arriva, l’indécision de Louise durait toujours.

On frappa à sa porte.

--Mademoiselle, dit Clodomir, je viens connaître ma destinée.

Le bohême était pâle et ému.

Louise fit un effort pour parler.

--Croyez, monsieur, à la grandeur de ma reconnaissance pour l’offre
inespérée que vous avez daigné me faire. Mais, je ne dois, je ne puis...
et des larmes arrivèrent à ses yeux.

--C’est-à-dire, mademoiselle, que vous refusez.

--Monsieur, de grâce, croyez...

--Ah! s’écria Clodomir, orgueil stupide, fausse honte petite et
misérable! pourquoi ai-je tardé? Je le sens, aujourd’hui vous en aimez
un autre. Et comme Louise se taisait: Oui, j’en étais sûr, et moi,
pourtant, depuis longtemps je vous aime. Mon offre est celle d’un
honnête homme qui vous offre de partager ses heureux et ses mauvais
jours, et l’autre!...

--Oh! monsieur, épargnez-moi!...

--Peut-être, mademoiselle, ai-je été trop brusque, trop pressant,
peut-être voudriez-vous réfléchir?

--Non, monsieur, non, c’est désormais impossible, lui dit Louise, plus
froide et plus pâle qu’un marbre, c’est impossible, reprit-elle plus
bas, adieu...

--J’obéis, mademoiselle, mais avant, et pardonnez ce que je vais vous
dire... peut-être un cœur, un bras dévoué vous seront nécessaires...
alors souvenez-vous de moi.

Et laissant une carte sur le bord du métier de Louise, il s’enfuit; les
larmes le suffoquaient.

--Oh! s’écriait-il, cette femme que j’aimais, dont je voulais faire ma
femme.... elle est la maîtresse de Max, il en a fait son jouet dans un
jour de caprice. Ah! je me vengerai.

Max, durant ce temps, assis sur un des bancs du jardin, avait aperçu
Clodomir. Lui aussi, il crut deviner.

--Niais, cent fois niais, se dit-il, elle se joue de moi et je l’aime,
je l’aime!... alors ses poings se crispaient de colère, elle aime
Clodomir, le vertueux défenseur de la vertu outragée.

Ils doivent bien rire de moi.

A cette idée, le vicomte furieux, courut chez Clodomir. Il entra dans
l’appartement comme un fou. Le bohême venait de rentrer. Tous deux se
continrent. Car à tous les deux la même idée leur vint de se précipiter
sur l’autre.

--Clodomir, dit le vicomte, Louise est ta maîtresse, elle t’aime, tu
l’as nié jadis, aujourd’hui je sais tout, et son geste était menaçant.

--Tiens, dit le bohême en jetant sur la table sa lettre que Louise lui
avait rendue, lis, et vois lequel de nous deux...

--Je te le jure, sur la mémoire de ma mère, dit Max, elle n’est pas
maîtresse.

--Alors, écoute bien ceci: de cette jeune fille j’ai voulu faire ma
femme, une fausse honte m’empêcha de l’avouer; depuis longtemps je
l’aime, désormais elle ne peut être à toi qu’à la condition de
l’épouser; elle ne sera jamais ta maîtresse, moi vivant.

Maintenant, adieu, en te trouvant sur ma route, tu as brisé le rêve le
plus cher de ma vie.

Fais Louise heureuse et honorée, alors je puis être encore ton ami.

Max regagna l’hôtel tout pensif.



XI

LES PROJETS.

    Tout n’est qu’heur et malheur.


Ainsi, pour la première fois, dans l’esprit de Max, l’idée de Louise se
trouva rapprochée de l’idée de mariage.

Le cœur du vicomte avait fait tant de chemin en moins de six mois que
cette idée, qui autrefois lui eût semblé la plus bouffonne du monde, lui
paraissait maintenant presque naturelle.

Il en était à peser les difficultés, à chercher un moyen de les
vaincre.

Son plus grand embarras était de faire accepter son mariage par ses
amis, par ses connaissances, à se sauver du ridicule, la seule chose
vraiment redoutable.

--L’originalité me tirera de là, pensait-il, je m’afficherai autant que
possible, ce sera un esclandre; mais, au bout de huit jours, personne
n’en parlera plus. Maintenant on ne se marie plus que pour de l’argent;
j’aurai pour moi les gens exaltés et les jeunes femmes sentimentales.

Quant à son père, le sévère comte de Tressang, Max ne doutait pas
d’avoir son consentement, en lui présentant la chose d’une certaine
façon.

Restaient encore quelques scrupules, quelques vieux préjugés, l’absence
de Louise les dissipa tous.

Le vicomte se résolut donc à une grande démarche. Un beau jour il se
présenta chez Louise:

--Mademoiselle, dit-il sans préambule, je viens vous demander si vous
voulez être ma femme.



XII

LA PLUS RICHE HÉRITIÈRE DU FAUBOURG SAINT-GERMAIN.


Le rêve de tous les lions ruinés était à cette époque mademoiselle
Henriette de Chevonceux.

C’était une grande jeune fille aux cheveux d’un blond fade, aussi
acariâtre que riche, et qui, pour surcroît d’agréments, possédait une
bosse que toute l’habileté de ses couturières pouvait à peine
dissimuler.

Mademoiselle Henriette avait vingt-trois ans et régnait en despote à
l’hôtel de sa mère, vieille femme qui cherchait encore à réparer des
ans l’irréparable outrage, ruine respectable sur laquelle se lisaient
les injures du temps sous une formidable couche de carmin et de blanc.

Cette respectable marquise professait pour sa fille une idolâtrie qui
tenait du prodige pour tous ceux qui connaissaient, et par conséquent
avaient eu à en souffrir, l’horrible caractère de mademoiselle de
Chevonceux.

--L’aveuglement maternel, disait-on.

Il est vrai que cette affectueuse indulgence, cette admiration
passionnée, cette inaltérable tendresse, avaient une source moins noble.

Feu le marquis de Chevonceux, joueur affréné, viveur émérite, avait
laissé à sa femme une fortune plus que compromise; il ne resta presque
rien à la noble veuve, quelque quinze mille livres de rentes, à peu
près, la misère, pour elle.

Heureusement, un vieux parent de madame de Chevonceux, gentilhomme
campagnard, avare et colossalement riche, avait disposé en faveur
d’Henriette de toute sa fortune, évaluée par les plus modérés à cinq ou
six millions.

Henriette, majeure et fille de tête, tenait les clefs du coffre-fort;
c’était elle qui défrayait le train princier de la maison, tenant
compte des recettes et des dépenses avec autant d’exactitude qu’un
procureur, rognant sur les mémoires, mais jetant l’or au moindre de ses
caprices, fournissant à ceux de la marquise.

Elle ne réclamait en échange de ses largesses qu’indulgence pour toutes
ses fantaisies, amitié et surtout obéissance aveugle.

Faute de quoi, elle l’avait nettement expliqué à la vieille marquise,
elle se mariait, se séparait d’elle, sans lui faire la plus légère
pension, ne lui laissant pour vivre que les maigres restes du patrimoine
des Chevonceux.

C’était là l’épouvantail de la marquise, la source où elle puisait son
affection.

Un matin, Henriette se présenta chez sa mère, il était neuf heures à
peine; la marquise, qui avait passé une partie de la nuit à jouer au
wisth avec Mgr l’archevêque d’Araria, dormait encore d’un profond
sommeil.

Sa fille l’éveilla brusquement.

--Ma mère, je voudrais vous parler de suite, s’il est possible. La
marquise, terriblement contrariée, se souleva légèrement sur ses
coussins.

--Est-il bien nécessaire que ce soit de suite?

--De suite, ma mère.

--Alors, je vous écoute; cependant je ne vous dissimulerai pas,
Henriette, que je suis bien fatiguée ce matin.

--J’aurai fini en un instant, ma mère; je suis venue vous dire que j’ai
enfin trouvé un mari de mon goût, et que je veux me marier.

La marquise se laissa retomber sur son oreiller en joignant les mains
d’un air épouvanté.

--Mais, ma fille... essaya-t-elle.

--Oh! soyez sans crainte, ma mère, continua l’impassible Henriette, vous
demeurerez avec nous, et comme je serai toujours la maîtresse, vous
serez toujours chez vous. Ne croyez-vous donc pas à mon affection?

La marquise respira un peu:--J’ignorais, Henriette, qu’un nouveau parti
se fût présenté; quel est ce jeune homme?

--Il ne s’est pas présenté du tout, il n’y a peut-être même jamais
songé, ajouta Henriette pensive.

--Comment! mais alors, et les convenances?

--J’ai compté sur vous, ma bonne mère.

--Sur moi? et pour quoi faire?

--Mais pour aplanir les difficultés, l’homme que je veux pour mari est
M. de Tressang.

--Oh! Henriette! un homme ruiné.

--Raison de plus, il me devra tout; puis, j’en ai assez pour deux, et,
d’ailleurs, son père est riche.

--Un débauché!

--Gage de sagesse pour l’avenir.

--Un joueur, un joueur!

--C’est faux, ma mère, c’est faux.

--On le dit, ma fille.

--Oui, les envieux, les méchants, car enfin, ma mère, le vicomte est
certainement l’homme le plus distingué que nous ayons reçu cet hiver.

--Il a bien des envieux alors.

--Eh bien! quand tout cela serait, je le corrigerai, et puis il me
plaît.

La marquise ne répondit plus. Comme d’ordinaire, elle subissait
l’influence; cependant une idée la prit, qui lui fit faire un soubresaut
sur ses oreillers.

--Mais ce jeune homme, Henriette, tu le connais à peine.

--Assez pour l’aimer.

--Mais, ma fille, ce n’est pas une raison, cela.

--C’est une raison, ma mère.

--Cependant je ne puis pas aller le demander en mariage, moi, cela
n’est pas reçu. Te connaît-il? t’a-t-il remarquée? t’a-t-il fait
pressentir?....

--Absolument, rien.

--Eh bien, alors?

--Mais, ma bonne mère, dit Henriette avec un geste d’impatience,
comprenez donc que c’est pour cela, précisément, que j’ai compté sur
vous, sans cela.... Pensez donc, je vieillis, il faut me marier; le
vicomte sera, j’en suis sûre, un excellent mari, si j’allais plus tard
épouser un homme tyrannique qui voulût nous séparer... Oh! je serais
bien malheureuse, et vous, ma mère?

Toutes les terreurs de la marquise revinrent; elle se voyait, seule,
avec ses douze mille livres de rente, sans train de maison, sans fêtes,
sans voiture....

--Non, mon Henriette, tu ne seras pas malheureuse, ta mère ne te fera
pas défaut, ta volonté sera faite, je vais réfléchir.

--Ah! merci, ma mère, je suis rassurée maintenant; je compte sur vous,
et Henriette sortit.

--Comment faire? mon Dieu, pensait la marquise, comment faire? Le monde,
les convenances! Ah! cette enfant ne respecte rien. Si j’étais la
maîtresse!



XIII


Max avait disparu.

C’est en vain que ses amis s’étaient présentés chez lui; la réponse
avait été invariable:

--Monsieur le vicomte est sorti, répondait le domestique. On se livrait
aux plus singulières conjectures.

Était-il à Paris?

Son père l’avait exilé dans une terre.

Il était aux eaux avec une de ses tantes.

Mais non, la saison était passée.

Il était en Italie alors.

Il avait été enlevé par une danseuse.

Tous ces bruits contradictoires avaient été longuement discutés, mais
l’opinion publique n’avait pas décidé encore.

Qui donc eût pu se douter que Max, épris follement d’une ouvrière,
passait ses journées, ses soirées, tout son temps, préoccupé sans cesse
de cet amour.

Heureux seulement quand il voyait Louise, quand il pouvait rester
quelques heures avec elle.

Car, maintenant, il allait souvent chez Louise; leur mariage était bien
convenu, Max n’attendait qu’une occasion pour obtenir le consentement de
son père.

Et Max était plus heureux qu’il ne l’avait jamais été, même dans ces
jours de folie où, puisant sans compter, il jetait à pleines mains l’or
et sa belle jeunesse.

Louise était heureuse aussi, l’avenir maintenant c’était l’amour de Max,
le bonheur au lieu de la misère et du désespoir.



XIV


La marquise, cependant, tournait et retournait en sa tête tous les
moyens possibles pour amener le mariage tant désiré par sa fille, de la
façon la plus convenable et qui ne pût prêter le flanc au ridicule.

--Si encore je connaissais le comte de Tressang, pensait-elle, tout
s’arrangerait, mais à peine si je lui ai parlé quatre fois en ma vie.

Grandes étaient donc les perplexités de la vieille marquise, lorsqu’un
hasard des plus heureux vint la servir.

Comme elle cherchait à se rappeler toutes les circonstances qui
l’avaient mise parfois en relations avec le comte de Tressang, elle se
souvint qu’une de ses terres de Bourgogne était voisine d’une des
propriétés du comte. De voisinage à procès le chemin était court, le
procès amènerait nécessairement une transaction qui exigerait absolument
des entrevues, une réconciliation. Alors, avec un peu d’adresse, il
serait facile d’amener le comte à présenter son fils.

Mademoiselle Henriette, consultée, daigna donner son approbation.

Trois jours après, l’intendant de mademoiselle de Chevonceux faisait
abattre, sans rien dire, quelques peupliers appartenant au comte de
Tressang, indûment plantés, disait-il, sur le talus d’un fossé par ledit
comte de Tressang.

Lequel, à la nouvelle de cet acte, d’arbitraire et de cette exorbitante
violation, entra dans une épouvantable colère.

Ce que la marquise avait prévu arriva.

Un procès s’entama.

La marquise blâma fort son intendant.

On parla de conciliation.

Le comte, touché des regrets de la marquise, se prêta de bonne grâce à
un arrangement.

Le comte, homme d’esprit, n’eut besoin que de voir trois fois la
marquise pour être sur la voie.

Une conversation habile qu’il eut avec Henriette révéla au rusé
vieillard ce qui devait s’être passé.

D’un coup d’œil il vit pour Max une superbe position.

Il rentra chez lui tout joyeux de cette découverte et se résolut de
demander promptement la main de mademoiselle de Chevonceux pour le
vicomte Gustave-Adolphe-Maxime de Tressang, son fils.



XV


Louise brodait à son métier.

Max était assis près de la fenêtre et jetait à la jeune fille de doux
regards; il disait:

--Nous aurons sur les bords de la Loire... entre Montcoreau et Candes,
le plus délicieux pays de la terre, une ravissante maison de campagne.

Notre maison est bâtie aux flancs d’un coteau que couronne un bois de
châtaigniers au feuillage sombre, les jardins sont étagés en terrasses
et traversés par un ruisseau que l’on a dirigé habilement au milieu des
massifs; tous les murs sont tapissés de roses ou d’arbres fruitiers, ou
bien encore de jasmins et de chèvrefeuilles.

Plus bas est un petit bois avec des sentiers fleuris tout bordés de
fraisiers et de violettes; les pervenches s’enroulent au tronc des
jeunes arbres et leur petite fleur bleue se détache, comme une étoile
dans l’azur, sur le vert sombre du feuillage.

Puis est une prairie en pente douce avec de grands peupliers et des
saules qui baignent dans la Loire leurs feuilles glauques et éplorées...

--Il faudra, disait Louise, que nous ayons une laiterie et une volière,
surtout mon chardonneret, que j’aime encore plus, ne restera pas
tristement tout seul dans sa petite cage.

--Nous aurons des oiseaux de toute sorte.

--Et une basse-cour.

--Certainement, et des pigeons...

--Quelles bonnes promenades le matin!

--A cheval.

--Et le soir?

--Oh! le soir, nous aurons un canot bien léger, bien rapide, la Loire
est si belle, l’été, quand la lumière de la lune découpe les
fantastiques silhouettes des peupliers et des grands bois, des coteaux
et des maisons..........

       *       *       *       *       *

Le mariage de Max avec mademoiselle de Chevonceux était une affaire
décidée entre le comte et la marquise, nous ne parlons pas d’Henriette.

Les conditions préalables avaient été réglées.

Mademoiselle de Chevonceux apportait deux cent mille livres de rentes en
biens fonds, le surplus était laissé à la marquise; le comte donnait
cinq cent mille francs à son fils, et les jeunes futurs se mariaient
sous le régime de la communauté.

Chose singulière! le comte avait presque dicté les conventions, pas un
mot n’avait été émis par la marquise; Henriette avait ordonné
positivement d’acquiescer à tout.

Tout était donc convenu, consenti.

Il ne restait plus qu’à présenter le vicomte qui serait immédiatement
admis à faire sa cour.

Le mariage aurait lieu au printemps.

--Demain, se dit le comte, j’apprendrai à Max sa bonne fortune.

En bon père, il ne doutait pas que Max ne fût transporté. Deux cent
mille livres de rente!

       *       *       *       *       *

--Notre position respective ne peut durer davantage, ma chère Louise.

Demain je demande le consentement de mon père; peut-être hésitera-t-il
d’abord, mais je le convaincrai et, au pis aller, nous nous passerons
de ce consentement.

--Non, Max, je n’entrerai pas ainsi dans votre famille, mais vous direz
à votre père combien nous serons heureux ensemble, combien il sera
heureux lui-même; tenez, Max, je l’aime déjà votre père, il remplacera
le mien. Oh! non, il n’hésitera pas.

--Non, non, disait Max.

Le non, non, du vicomte était franc, il s’attendait bien à quelque
résistance, mais il se croyait sûr de l’emporter:

--Oui, demain, je parle à mon père.

       *       *       *       *       *

Le père et le fils avaient chacun leur plan bien arrêté.

Par un hasard singulier, tous deux avaient choisi, pour parler, le même
jour, la même heure (l’heure du dîner).

Tous deux attendaient avec impatience.

Le comte avait eu quelques réflexions qui le faisaient douter de la
réussite: Max, pensait-il, ne tient point à l’argent; et, sans sa
fortune, il est certain que mademoiselle de Chevonceux ne serait point
un parti fort désirable.

Enfin il faudra bien qu’il m’obéisse; je suis le maître après tout,
c’est mon fils.

--Que dira mon père? pensait Max; une jeune fille sans nom, sans
parents, sans fortune, une ouvrière; n’importe, je le veux. De la
fermeté, il cédera, il ne peut vouloir mon malheur.

Il est mon père après tout!



XVI

RÉALITÉ

    L’homme propose, Dieu dispose.
           --
    Il y a loin de la coupe aux lèvres.


Quand arriva l’heure du dîner, Max descendit tout plein de ses
résolutions.

Contre l’ordinaire, le comte était d’une charmante humeur.--Je joue de
bonheur, pensa Max; de l’adresse, de l’éloquence, de la persuasion, de
l’énergie, mon procès est gagné; abordons l’ennemi de front.

Il ouvrait bravement la bouche, le comte l’interrompit.

--Vous n’êtes pas, mon cher Max, sans avoir entendu parler de
mademoiselle Henriette de Chevonceux.

--Certes, mon père.

--C’est une bien charmante personne, reprit le comte.

--Charmante, fit Max comme un écho et attendant le moment favorable.

--Elle est excellente musicienne.

--Excellente.

--Elle peint, dit-on, à ravir.

--A ravir.

--Vous vous êtes même, il me semble, extasié très-fort devant un album
qu’elle avait rapporté d’Italie, l’an passé.

--Je voulais vous dire, mon père... essaya Max.

Le comte ne le laissa pas achever.

--Elle est fort riche, cette demoiselle de Chevonceux.

--Oui, fort riche.

--Un des beaux noms de France.

Max ne répondait même plus.

--Récapitulons: talents, position, fortune colossale; certes, celui qui
l’épousera sera un homme heureux.

--Très-heureux.

--Réjouissez-vous, alors, mon cher Max.

--Moi, me réjouir, mais... pourquoi?

--Parce que, à partir de ce moment, c’est une affaire conclue.

--Hein! quoi? fit le vicomte tout surpris.

--Mais oui, et le comte se frottait joyeusement les mains; ne venez-vous
pas de me dire que le mari d’Henriette serait un homme heureux?

--Mais, mon père...

--Vous venez de me le dire, n’est-ce pas?

--Cependant...

--Eh bien, c’est vous qui serez cet homme heureux; il ne manquait que
votre consentement, vous le donnez; mademoiselle de Chevonceux sera
votre femme.

La foudre tombant sur la table eût moins épouvanté Max.

--Mais c’est impossible, mon père.

--Et pourquoi, monsieur, s’il vous plaît?

--Pourquoi?

--Oui, pourquoi?

--Mais, d’abord, mademoiselle Henriette est bossue.

--C’est faux.

--J’en suis sûr.

--C’est un bruit que ses ennemis font circuler.

--Oh! par exemple.

--Oui, ses ennemis. Est-ce la seule impossibilité?

--Ensuite chacun connaît son déplorable caractère; nul, excepté sa mère,
ne peut la supporter, sa volonté est tyrannique.

--Vous serez le maître chez vous; est-ce tout?

--Mon chez moi ne peut être un enfer; enfin, elle me déplaît.

--C’est fâcheux.

--C’est ainsi, cependant.

--Vraiment?... dit le comte d’un air goguenard.

--Oui, elle me déplaît... horriblement.

--Alors, je vous le répète, c’est fâcheux, parce que... Le comte
s’arrêta.

--Parce que?... fit Max.

--Parce que j’ai donné ma parole à la marquise de Chevonceux.

Max fit un bond.

--Il me semble qu’on devait s’assurer de mon consentement.

--Aussi m’en suis-je assuré.

--Je le refuse.

--On s’en passera.

--Ce serait par trop fort! Nous verrons.

--Oui, nous verrons, dit le comte, dont la colère éclata, nous verrons
si je suis le maître, et lequel de nous deux devra céder.

Le courage de Max redoubla avec la menace.

--Écoutez-moi bien, mon père: je le jure devant Dieu, jamais
mademoiselle de Chevonceux ne sera ma femme.

--Ne jurez pas.

--Je le jure sur l’honneur.

--C’est bien, mon fils; néanmoins vous avez un mois de réflexion. Nous
sommes au 25 octobre; le 25 novembre, vous me ferez connaître vos
intentions. Songez seulement que vous me devez tout, que vous n’avez
plus rien que ce que je veux bien vous donner; d’ici à l’époque fixée
qu’il n’en soit plus question.

--Je n’ai pas besoin de réflexions.

--Si, si, réfléchissez.

Et le comte se leva de table.

--Je vais toujours, ajouta-t-il tout haut, achever de régler une clause
du contrat avec la marquise.

Et il sortit.

--Morbleu! s’écria Max, nous verrons bien! me marier avec cette horrible
fille, jamais!

Et le vicomte assura son serment d’un coup de poing sur la table,
renversant une partie de ce qui était dessus.

Le domestique, que l’on avait fait sortir, accourut.

--Monsieur le vicomte a sonné?

--Oui, dit Max, pour ramasser ceci. Et il sortit.



XVII


--Eh bien? demanda la marquise de Chevonceux au comte qui venait de se
jeter dans une bergère.

C’était le lendemain de la conversation entre le père et le fils.

--Eh bien, avez-vous parlé au vicomte?

--Je ne me suis pas encore nettement expliqué avec Max, il est un peu
souffrant ces jours-ci et garde la chambre.

--Alors, vous n’avez rien dit?

--Peu de chose, j’ai laissé entrevoir.

--Et qu’a-t-il répondu?

--Entre nous, marquise, je le crois ravi.

--Vraiment.

--Oui, et cependant j’ai été fort circonspect à cause de l’état dans
lequel il est.

La marquise jeta un coup d’œil en dessous au comte de Tressang, le
bon père était impassible.

--Ma fille ne sait rien encore, dit la marquise (Henriette, en effet,
était censée tout ignorer); puis-je en dire quelques mots.

--Oh! pas encore, dit le comte; dans quelques jours.

--Comte, vous me cachez quelque chose.

--Marquise...

--Soyez franc.

--Eh bien, tenez, je vais l’être.

--Il y a donc quelque chose?

--Je n’en suis pas sûr, je le crains seulement.

--Et ce serait?....

--Dois-je tout dire?

--Dites.

--Eh bien, je crois qu’il y a une amourette sous jeu. Je n’en suis pas
certain cependant, mais demain je saurai au juste à quoi m’en tenir.

--Alors je ne dirai rien à Henriette.

--Non, d’ici quelques jours, ce serait plus prudent; mais soyez sans
crainte, vous avez ma parole, marquise, mon fils ne m’y fera pas
manquer.

--Oh! alors j’en parlerai à Henriette.

--Tu veux savoir de quoi il retourne, vieille rusée? pensait le comte,
tu ne sauras rien.

--Au fait, oui, dit-il, il n’y a nul inconvénient.

--Je me suis trompée, pensa la marquise, il m’a dit la vérité, je vais
tout dire à Henriette.



XVIII


Max, en quittant son père, se rendit précipitamment chez Louise qui
attendait avec impatience le résultat de la démarché du vicomte.

Celui-ci rentra la figure bouleversée.

--O Louise, Louise, s’écria-t-il, je suis bien malheureux!

La jeune fille était toute tremblante.

--Qu’arrive-t-il, mon Dieu?

--Je n’ai pu parler à mon père, c’est lui qui vient de me déclarer qu’il
voulait me marier.

Louise avait presque deviné dès l’entrée de Max, aussi le coup fut moins
terrible,--elle semblait avoir tout son sang-froid.

--Oui, reprit Max, me marier malgré moi, avec mademoiselle Henriette de
Chevonceux, une horrible bossue du plus affreux caractère.

--Votre père y voit sans doute quelque avantage pour vous.

--Mon père voit qu’elle est colossalement riche, qu’elle porte un des
beaux noms de France, mais tout cela, Louise, tout cela peut-il donner
un jour de bonheur?

--Vous êtes franc en parlant ainsi, Max, je le sais, mais demain vos
idées peuvent changer.

--Moi, jamais! et dût mon père me déshériter, me maudire!...

--Ne parlez pas ainsi, je vous en conjure.

--Pourquoi? Mon père peut-il être l’arbitre de ma destinée? sa volonté
doit-elle éternellement peser sur mon existence?... Que m’importent à
moi les arides satisfactions des honneurs ou de la fortune! Je préfère
cent fois un rayon de soleil dans mon existence, le parfum d’une fleur,
le sourire de la femme que j’aime.

--Tout cela est bien, quand on est jeune, mais plus tard, plus tard...

--Plus tard, il en sera toujours de même; je suis exalté, c’est vrai,
mais je ne suis plus un enfant; mes désirs ne sont pas confus, mes
pensées ne sont plus indécises; je suis à un âge où l’homme doit savoir
choisir sa route dans la vie... Cette route, je la choisis...

--Max, avez-vous bien réfléchi?

--Croyez-vous donc que je sois venu vous dire à l’étourdie: Louise,
voulez-vous être ma femme? Non, j’avais bien réfléchi avant; lorsque je
suis venu à vous, je savais bien que je rencontrerais des obstacles,
mais si vous m’aimez, que m’importe!

--Je vous aime, Max, et je vous aime assez pour faire taire mon amour
s’il devait faire plus tard votre malheur.

--Oh! merci, Louise, merci cent fois. Que m’importe désormais tout le
reste! La volonté de mon père, qu’est-ce pour moi? Rien! D’ailleurs,
pour moi, un obstacle est un attrait de plus.

--Max, on doit toujours obéir à son père.

--Je dis cela, Louise, parce que cela est. Mais enfin, qu’avez-vous?
pourquoi, au lieu de m’encourager, de me soutenir...

--Je vous dois, et je dois à moi-même de vous dire la vérité; je vous la
dis.

--Vous ne m’avez jamais aimé.

--Ce ne serait pas le cas de vous le dire, Max.

--Parce que?... Répondez-moi franchement.

--C’est que, Max, vous jouez en ce moment et votre existence et la
mienne, parce qu’aujourd’hui vous pouvez reculer, il en est temps
encore; parce que vous devez vous habituer à la lutte et que le vicomte
de Tressang se prépare de cruelles déceptions, de poignants soucis, en
épousant Louise Blain, la dentellière.

--Je vous aime, Louise, tout est là; qui donc oserait me braver, me
railler? Je ne suis pas de ceux que fait reculer la vaine opinion du
monde, quand je remplis un devoir; je vais droit mon chemin sans
m’inquiéter des grenouilles qui coassent dans les fossés.--Je vous l’ai
offert, Louise, vous avez accepté, vous serez ma femme.

--Réfléchissez encore, Max, l’avenir, l’avenir!...

--Toujours, toujours cette crainte d’un lendemain que nous n’atteindrons
pas peut-être; demain, que m’importe, si j’ai aujourd’hui!

Louise gardait le silence.

Max se retira fort mécontent du peu de gré qu’elle lui savait de sa
résistance; il s’était attendu à des témoignages de reconnaissance, il
avait été reçu presque froidement.

Il ne comprenait pas toute la délicatesse de la conduite de Louise.



XIX

    Un peu d’or, c’est un remède héroïque.


Le lendemain, Max, encore mécontent, n’alla point chez Louise.

Le lendemain, le comte avait fait prendre des informations.

--J’avais deviné juste, dit-il, une amourette. Nous allons le guérir...

Un valet en grande livrée frappa ce jour-là chez Louise, dans
l’après-midi.

La jeune fille fut ouvrir.

--Voici une lettre que M. le comte de Tressang envoie à mademoiselle,
j’attendrai la réponse.

Louise décacheta la lettre en tremblant et lut:

      «Mademoiselle,

     «Vous êtes jeune, vous êtes belle, à l’âge de mon fils, moi aussi,
     je vous eusse adorée comme lui; mais vous êtes, m’a-t-on dit, aussi
     sage que belle; vous comprendrez ce que je vais vous dire. Mon fils
     arrive à l’âge où, avec un nom comme le sien, un mariage est
     nécessaire, indispensable; depuis longtemps son mariage est arrêté
     avec une femme qui l’aime et lui assure un heureux avenir; vos
     relations doivent donc cesser, pour quelque temps, au moins... Plus
     tard, si vous l’aimez toujours...

     «En attendant, je vous prie de recevoir, comme témoignage de
     l’estime que je fais de votre caractère, le coupon de rente que je
     vous envoie, espérant que vous mettrez mon fils dans
     l’impossibilité de vous revoir, et de briser par là son existence.

      «J’ai l’honneur d’être, etc.»



Un coupon de rente de 1,200 francs était, en effet, renfermé dans la
lettre.

Louise ployait la lettre lentement, sans songer au domestique. Celui-ci
lui dit:

--On m’a chargé, mademoiselle, d’attendre une réponse.

--Remettez simplement ceci à M. le comte, et Louise tendit au valet le
coupon de rente.

A peine seule, la jeune fille fondit en larmes.

--O ma mère! ma bonne mère! quelle humiliation! s’écria-t-elle, et, se
jetant à genoux près de son lit, elle serrait sa tête entre ses mains,
il lui semblait qu’elle devenait folle.

Mais cet accablement dura peu; elle se leva bientôt, la résolution
brillait dans ses yeux.

--Oui! s’écria-t-elle, le comte a raison; pour Max, si jamais j’étais sa
femme, je serais un malheur, je le vois bien par cette lettre que le
comte m’a adressée sans penser qu’il me jetait à la face une horrible
injure; voilà donc ce que penseraient de moi les gens auxquels Max
voudrait présenter sa femme...

Non, ce mariage est impossible. C’est un beau rêve que j’ai caressé trop
longtemps, une douce illusion qu’il faut voir s’envoler.--J’étais trop
heureuse aussi, un tel bonheur n’était pas fait pour durer
longtemps.--Ah! que Max, au lieu d’être riche et noble, n’est-il un
pauvre ouvrier, sage et travailleur!

Elle donna quelques minutes à cette douce idée, son cœur
s’épanouissait à ce rêve de bonheur.

Mais le souvenir poignant de sa situation lui revint bien vite.

--Allons, se dit-elle, il me faut du courage, que mon amour soit assez
grand, assez généreux, pour accomplir sans murmure un grand sacrifice.

Elle prit son chapeau, un châle et sortit.

Le soir même, elle avait vendu à vil prix son petit mobilier qu’elle
aimait tant, et s’installait dans un de ces infimes hôtels qui cachent
leur entrée repoussante au fond des ruelles populeuses qui aboutissent à
la rue Saint-Denis.

Elle songea alors à écrire à Max.

--Mais non, non! se dit-elle, que le sacrifice soit complet, qu’il
ignore toujours et mon amour et mon dévouement.

Et lui! puisse-t-il être heureux! Puisse cette femme riche, noble, belle
sans doute, l’entourer de tout l’amour dont j’aurais, moi, entouré sa
vie.

Et Louise resta de longues heures accoudée à sa petite table, elle
pleurait.



XX


Lorsque, le lendemain, Max retourna chez Louise, il fut stupéfait en
apprenant qu’elle était partie; le concierge ne put donner aucun
éclaircissement.

--Un valet est venu, dit-il au vicomte, un bel homme, avec une livrée
superbe, il apportait une lettre, il est resté là-haut assez longtemps;
quand il a été parti, mademoiselle Louise est descendue, elle a amené un
marchand de meubles, a vendu toutes ses affaires, puis a mis le reste
dans un fiacre et est partie sans dire où elle allait.

--Niais! cent fois niais j’étais! s’écria Max, et je croyais à son
amour! quelle leçon! Un autre, je le vois, aura été moins respectueux et
plus adroit que moi. N’importe, je veux la retrouver.

Et le vicomte, pendant huit jours, se livra à toutes les investigations
possibles.

Peines perdues, Louise était introuvable.

Deux ou trois agents qu’il avait mis en campagne furent obligés d’avouer
leur impuissance.

Alors le découragement le prit.

Il se fit toute sorte de raisonnements plus spécieux les uns que les
autres, pour se prouver qu’il n’aimait pas Louise. Il n’y put parvenir.

Il finit par se laisser entraîner par son père chez la marquise de
Chevonceux.

Henriette, qui un moment avait tremblé, était au comble de la félicité.
L’orgueilleuse héritière, dont l’esprit lunatique et railleur, le
superbe dédain et le mâle aplomb effrayaient les plus braves, fut
charmante pour Max.

Elle l’aimait, le regard du vicomte la dominait. Elle eût trouvé du
bonheur à lui obéir, elle qui avait toujours dominé. Pour lui, elle eut
cette timide gaucherie d’une pensionnaire, cette fraîche candeur d’une
jeune fille.

Max s’en revint tout surpris et dans un état d’esprit tout différent.

--M’aimerait-elle? pensait-il. Pourrai-je être heureux avec elle? Et
puis, deux cent mille livres de rente!...

Pourtant cette idée de n’épouser que de l’argent lui fit honte, il ne se
sentait aucun amour pour Henriette.

Le comte jouissait avec délices de l’embarras de Max, qui se lisait sur
sa figure; il se félicitait de son adresse.



XXI


--Il faut avouer que mon aventure est singulière, se dit Max, je
consulterai deux de mes amis.

Il était encore parfaitement indécis; il prenait conseil afin de pouvoir
faire tout l’opposé.

Max choisit en conséquence deux amis, parmi les soixante ou
quatre-vingts qu’il décorait de ce titre.

--Il m’arrive, dit-il..........

--Parbleu! s’écria le comte Léon de Chaussey, l’idée est excellente,
épouser une ouvrière, c’est par trop troubadour.

--Bon d’en faire sa maîtresse! pensa tout haut Julien de Voël.

--Encore!

--Si, du moment qu’elle est jolie.

--Et voilà qu’elle s’enfuit avec un autre.

--C’est un tort qu’elle a eu; car, enfin, jamais elle ne retrouvera la
chance que lui offrait Max: être sa femme.

--De plus belles espérances, non, mais ce n’étaient que des espérances,
elle aura trouvé du comptant.

--Mais, messieurs, dit Max, elle a refusé pour plus de vingt mille
francs de bijoux, de cachemires, etc.

--Raison de plus, un autre aura doublé l’offre.

Cette conversation impatientait horriblement le vicomte; sans se
l’avouer, il avait foi en Louise.

--Tout cela, messieurs, ne m’apprend pas ce que vous feriez à ma place.

--Moi, dit Léon de Chaussey, j’épouserais tout d’abord Henriette.

--Moi, dit le baron de Voël, je refuserais péremptoirement, sans
arrière-pensée, la main de cette acariâtre héritière.

--J’épouserais, parce qu’elle a deux cent mille livres de rente, ce qui
est un revenu assez honnête pour épicer convenablement les fadeurs de
l’hyménée; puis, qui empêche de découvrir l’adresse de cette
dentellière, aussi vertueuse que belle; ce serait le bon moment de
l’enlever à son séducteur.

--Moi, je refuserais, parce que: 1º Max est assez riche pour ne pas
faire un mariage d’argent; 2º parce qu’il est encore trop jeune pour se
mettre la corde au cou; 3º parce qu’il doit montrer du caractère et ne
pas se laisser forcer la main.

--Fort bien! dit Max, maintenant quel avis à suivre?

--Le mien, parbleu!

--Que non pas, ce sera le mien, j’espère.

--Alors, buvons! dit Max.

Et l’on se mit à boire prodigieusement, tout en raisonnant à perte de
vue.

Lorsque les deux amis se retirèrent:

--Marie-toi, dit Léon, et de suite.

--Sur ta vie! refuse carrément, dit Julien.

--J’en suis juste au même point qu’avant, se disait Max, j’aurais dû
inviter trois amis, il y eût eu majorité.

--Max est encore bon, disaient les deux amis en rentrant chez eux; voilà
donc la cause véritable de sa disparition soudaine, Max était amoureux.

--Je trouve, moi, que Max baisse considérablement.

--C’est aussi mon avis. C’était cependant un homme très-fort, jadis, je
l’ai bien connu lorsqu’il mangeait le patrimoine de sa mère.

--L’âge, mon cher, l’âge!

--Et puis son père y est bien pour quelque chose.

--Non, non, il baisse décidément; pense donc, mon cher! deux cent mille
livres de rente.

Et le lendemain, tous les nombreux amis de Max riaient au possible des
singulières idées de ce pauvre vicomte. Il y eut même des paris
d’ouverts.

Il est vrai que Max avait recommandé le secret.



XXII


Cependant les jours se passaient et les irrésolutions de Max étaient
toujours les mêmes; l’époque fixée par M. de Tressang arriva, le vicomte
demanda quelques jours de répit; le comte, qui était un habile homme et
qui connaissait fort bien le caractère de Max, consentit à attendre
encore; il est vrai que Max allait fréquemment chez madame de
Chevonceux.

--Oublions, se disait-il parfois, oublions un beau rêve, être aimé.
Adieu, projets chéris, chimères longtemps caressées, douce existence que
j’ai cru entrevoir! Et le souvenir de Louise envahissait son cœur et
le remplissait de tristesse. Puis, sans savoir au juste le marché
honteux proposé par son père, marché qui devait le faire l’époux
heureux de la riche héritière, tous ses instincts se révoltaient à
l’idée d’être le mari de mademoiselle de Chevonceux.

--Si je savais où est Louise, disait-il, si je n’avais pas ce doute
affreux, cette inquiétude incessante, eh bien! mon malheur serait moins
grand, je me dirais: Tout est perdu, oublions. Mais je ne sais rien,
rien!

--Je suis un niais, pensait-il à d’autres moments, je cherche à dorer ma
lâcheté de prétextes fallacieux, je suis comme les autres, la fortune me
tente.--Non, cependant. J’aimerais bien mieux l’amour de Louise.



XXIII


C’était une chambre obscure et malsaine située au quatrième étage de la
rue Sainte-Foy; la fenêtre ouverte sur un puits fétide, qu’on désignait
sous le nom de cour, ne laissait pénétrer qu’une lumière pâle et des
miasmes pestilentiels. Misérable était le mobilier de cette chambre: le
lit de bois, plaqué jadis, ne laissant plus voir que la colle,
supportait deux minces matelas de varech; une commode éraillée, dont
l’un des pieds était remplacé par une brique de champ; deux chaises
dépaillées; une table dont le marbre avait été enlevé, et un fauteuil
diapré de toutes les couleurs, si crasseux et si sale que plusieurs
générations devaient s’y être assises; sur la cheminée, une petite glace
malpropre dont le tain était à moitié enlevé, complétait l’ameublement.

Là, demeurait Louise; couchée sur le triste grabat de cette chambre,
elle pleurait et souffrait depuis un peu plus d’un mois, depuis le jour
où elle avait quitté sa petite chambre.

La fièvre avait gonflé ses traits si beaux, si réguliers jadis, marbré
cette peau si blanche; ses yeux demesurément ouverts, mais fixes et
mornes, exprimaient le plus horrible désespoir.

Bientôt entra une grosse femme à la voix rauque, aux traits épais, à la
démarche crapuleuse; à sa vue, Louise eut un tressaillement.

--Eh bien, ma fille, dit cette femme, êtes-vous décidée?

--Oh! madame, répondit la malheureuse enfant, je souffre tant!

--Raison de plus, petite, on est bien mieux soigné à l’hôpital que dans
un garni, et puis un malade, c’est gênant; d’ailleurs ça abîme mes draps
et mes matelas, d’avoir toujours quelqu’un dessus. Comme cela enfin,
votre quinzaine finit demain, avez-vous de l’argent? Il n’y en a plus
dans la petite boîte.

--Comment, plus rien?

--Dame! presque; trois ou quatre francs, je crois, à peine.

--Mais pourtant, madame, il me semble qu’il n’y a pas huit jours encore
il y avait quarante francs.

--Il y a huit jours, je ne dis pas, mais, dame! v’là ce que c’est les
maladies, ça coûte cher.

--Mais qu’ai-je donc pris?

--Comment! ce que vous avez pris?

--Oui, il me semble que cette tisane et le peu de bouillon que je bois
ne doivent pas coûter si cher.

--Alors, je te vole, n’est-ce pas, espèce de petite mijaurée, bonne à
rien! hurla la grosse femme; je te vole, n’est-ce pas? soyez donc bonne!
eh bien, puisque je te vole, tu n’as qu’à t’habiller et tu vas filer, et
plus vite que ça. Allons, debout, ou de l’argent!

--Madame, de grâce! murmura Louise.

--Non, de l’argent, après je verrai; d’abord, c’est neuf francs pour la
quinzaine et de suite.

--Mais, madame, je vous payerai.

--Quand?

--Demain, quand je pourrai sortir, j’ai quelques économies.

--Où?

--A la caisse d’épargne.

--Vrai! et les yeux de la mégère exprimèrent une si féroce cupidité que
Louise eut vraiment peur.--Alors, où est le livret?

--Pas ici, madame.

--Allons, bon! dit la mégère furieuse, des blagues! Ça ne prend pas,
faut filer, et elle porta la main sur Louise pour l’arracher de dessus
le lit.

Louise eut une inspiration.--Madame, j’ai un parent riche, portez-lui un
mot de moi, il viendra.

Et Louise, d’une main mal assurée, écrivit deux lignes à Clodomir.

Une demi-heure après le jeune homme était agenouillé et pleurait près du
lit de Louise.

--Et Max, dit-il, se remettant un peu, il vous a donc abandonnée? Oh!
s’il en est ainsi....

--Non, il ne m’a pas abandonnée; il m’a bien cherchée sans doute, j’ai
fui sans rien dire.

--Mais pourquoi, pourquoi?

--Je l’aimais bien pourtant... Et Louise lui raconta son histoire, sa
maladie; depuis un mois, elle souffrait, seule, sans amis, sans secours,
sans une goutte d’eau souvent pour étancher sa soif; avec une femme qui
lui faisait peur et qui la volait.

--Surtout, ajouta-t-elle en terminant, j’ai eu confiance en vous, je me
suis souvenue de vous à l’heure du danger; pas un mot à Max, jurez-le
moi.

Clodomir promit tout...

--Vous ne pouvez rester ici, ajouta-t-il, je vais parler à la maîtresse
de l’hôtel et je ne serai pas longtemps absent.

Louise, le soir même, était couchée dans une petite chambre bien propre,
près des boulevards extérieurs, une garde-malade était à son chevet.

--Maintenant, dit Clodomir, à demain, Louise, je viendrai de bonne
heure. Il se fit immédiatement conduire à l’hôtel de Tressang.

--Le vicomte Max?

--Monsieur le vicomte est sorti et ne rentrera sans doute que fort tard.
Il était neuf heures du soir.

--J’attendrai alors, il faut absolument que je lui parle.

Le domestique, qui avait reconnu un ami de son maître, le conduisit à la
chambre de Max.



XXIV


Ce jour-là, précisément, il y avait un grand dîner suivi d’un bal chez
la marquise de Chevonceux.

Les intimes de la maison qui avaient flairé le mariage de Max, étaient
ravis de leur pénétration, et, quoique cela ne fût pas officiel, ils
allaient de groupe en groupe annonçant que c’était un dîner de
fiançailles, en grand secret, toujours.

Deux heures du matin venaient de sonner.

Le silence se rétablissait dans les vastes salons tout à l’heure encore
si tumultueux, on n’entendait plus que par moments les voix de quelques
joueurs retardataires.

Le vicomte de Tressang et son père vinrent prendre congé de madame et
mademoiselle de Chevonceux.

Henriette était radieuse.

Elle tendit sa main à Max en lui jetant un tendre regard. Mais au moment
où le vicomte s’inclinait pour baiser la main qu’on lui présentait, le
souvenir de Louise l’envahit si fort, que laissant tomber la main
d’Henriette, il s’inclina froidement et sortit, indigné contre lui-même,
contre ses irrésolutions et sa lâcheté.

Le comte ne s’était aperçu de rien.

--Quoi! se disait Max, tandis que la voiture roulait rapidement vers
l’hôtel; quoi! j’épouserais, parce qu’elle est riche et que je n’ai
rien, cette grande fille qui me déplaît, qui achète en moi un esclave,
tandis que j’aime une autre, une pauvre jeune fille que mon amour a
perdue peut-être, pour laquelle j’ai été comme un mauvais génie!

Non, je le sens, ce mariage ne se peut; j’ignore ce qui a pu éloigner
Louise, mais le motif doit être honorable; elle m’aimait. Je la
chercherai mieux que je n’ai fait jusqu’à ce jour, je la retrouverai,
elle sera ma femme.

Et cependant je me suis laissé malgré moi engager si avant qu’une
rupture désormais est un éclat, un ridicule.

Qu’importe, l’existence que je mène est affreuse, et demain, oui,
demain elle aura un terme, à tous risques.

Il était dans cette disposition d’esprit en descendant de voiture. Un
domestique le prévint qu’un de ses amis l’attendait depuis neuf heures
du soir.

Max franchit rapidement les degrés. En apercevant Clodomir, il devina.

--Où est Louise? s’écria-t-il.

--Elle est bien malade, dit Clodomir.

--Mais où, où?

Clodomir raconta ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait.

--Oh! tu es un noble cœur, toi, dit Max en lui serrant énergiquement
la main; moi, je ne suis qu’un lâche; mais je vais tout réparer.

--Que veux-tu faire?

--Tu le sauras après; attends-moi ici, ce ne sera pas long.

Et Max courut vers l’appartement de son père.

Le comte de Tressang, avant de se coucher, était en train de combiner
pour Max une affaire avantageuse qui devait lui rapporter au moins
quinze ou vingt pour cent.

--Mon père, dit Max d’une voix ferme malgré son émotion, mon père, je
vous ai trompé.--Je ne puis être le mari de mademoiselle de Chevonceux.

--Monsieur, monsieur, dit le comte en se levant livide de colère, il est
trop tard maintenant pour réfléchir, vous êtes engagé maintenant, il
faut marcher en avant.

--Mon père, c’est impossible.

--Prenez garde, dit le comte, prenez garde! je puis, monsieur, vous
briser comme un verre si vous refusez de m’obéir.

--Croyez bien, mon père, ce n’est pas sans un profond chagrin que je
brise tous vos projets d’avenir; mais, je dois à l’honneur, je me dois à
moi-même d’épouser la femme que j’aime, et quoi qu’il arrive je
l’épouserai.

--Et quelle est cette femme?

--Une jeune fille belle et vertueuse.

--Son nom, son nom?

--Elle vous est inconnue, mon père, c’est une ouvrière.

--Louise Blain?

--Ah! dit Max indigné, vous la connaissiez?

--Oui, je la connaissais.

--C’est vous alors, mon père, c’est vous?...

--C’est votre maîtresse, alors, que vous voulez épouser.

--Je vous jure, mon père...

--C’est bien, dit le comte dont la colère croissante ne se contenait
plus, vous êtes décidé à ne pas m’obéir!

--Croyez, mon père....

--Alors, monsieur, sortez, sortez de mon hôtel; je vous chasse, je vous
renie, vous n’êtes plus mon fils; vous êtes ruiné, vous n’avez rien,
entendez-vous, plus rien. N’attendez rien de moi, vivez comme bon vous
semble; mais, avant tout, oubliez que vous avez pour père le comte de
Tressang.--Avez-vous réfléchi? est-ce un parti bien pris?

--Je suis décidé, mon père.

--Alors, quittez l’hôtel à l’instant, vociféra le comte menaçant.

Max s’inclina et sortit.

Une heure après, il quittait l’hôtel avec tout ce qui lui appartenait;
Clodomir l’accompagna.



XXV


Les domestiques de l’hôtel de Tressang ignoraient complétement ce qui
s’était passé entre le père et le fils; le lendemain matin le comte, en
apprenant le départ de son fils, feignit une profonde surprise, mais
néanmoins laissa entendre à son valet de chambre que Max était parti
pour ses terres de Bourgogne.

Tout fut donc pour le mieux durant quelques jours.

Mais la livrée est indiscrète, la livrée veut savoir ce que cache le
maître, la livrée ne prend pas toujours pour vrai ce qu’on veut bien lui
dire et devine souvent.

Des circonstances furent rapprochées; l’arrivée de Clodomir, son
insistance, un nom de femme prononcé très-haut, entendu par le groom du
vicomte, quelques paroles recueillies auparavant par les valets qui
servaient à table, le bruit d’une discussion violente qui était arrivée
aux oreilles de la lingère.

La vérité fut à peu près connue, le reste deviné; de maison en maison,
le bruit du départ de Max arriva aux oreilles d’Henriette, qui
commençait à trouver au moins singulière l’absence prolongée de Max.

Mademoiselle de Chevonceux entra d’abord dans une horrible colère dont
la pauvre marquise eut à supporter tout le poids; puis elle se livra au
désespoir, désespoir si violent qu’elle ne songea même pas au ridicule,
qu’elle oublia que ce désespoir faisait la joie de tous ses ennemis, et
Dieu sait si elle en avait!

Pour la première fois de sa vie, la riche héritière connut un véritable
malheur; la mort lui paraissait le seul refuge digne d’elle et de sa
douleur, d’autres fois elle songeait à aller finir ses jours dans un
couvent.

Quant à la marquise, elle avait consigné sa porte à tout le monde.



XXVI


--Que va faire mon fils? pensait le comte, épouser cette fille? non,
cette idée chez lui ne peut être sérieuse; d’ailleurs, que peut-il
espérer? La misère me le ramènera bientôt; je lui donne, voyons... deux
mois pour être dégoûté de sa maîtresse, deux autres mois pour épuiser
toutes ses ressources, un mois en combats d’amour-propre, total cinq
mois.

Mademoiselle Henriette est fille de sens, certainement elle saura
prendre patience, Max n’est pas perdu pour elle, les difficultés
vaincues seront un charme de plus.

Cette dernière idée décida le comte de Tressang.

--Je ne dois point perdre la tête, dit-il, c’est sur moi que repose
toute cette affaire. Max s’enfuit, mademoiselle de Chevonceux est au
désespoir, la vieille marquise a la tête perdue.

C’est bien de la besogne pour moi.

Et il se transporta, la figure toute soucieuse, chez la marquise de
Chevonceux.

Henriette l’accueillit avec bonheur, elle allait donc enfin savoir la
vérité.

Le comte ne cacha rien.

Mais, en même temps, il releva toutes les espérances
d’Henriette.--Plaignez-le, disait le comte à la jeune fille, mais ne lui
retirez pas votre affection, il vous reviendra repentant.

Et Henriette espérait encore.



XXVII


Louise revenait à la vie, avec le bonheur. Après de si cruelles épreuves
renaissait la santé.

Max avait utilisé les ressources dont il pouvait disposer encore et
avait acheté le mobilier nécessaire à un jeune ménage; aidé de Clodomir
dont le cœur s’intéressait à une femme jadis aimée, dont un instant
il avait voulu faire la sienne, le vicomte ne tomba point dans des
dépenses inutiles.

En peu de jours tout fut prêt et Louise put s’installer dans le nouvel
appartement, près de la rue de Fleurus. Max, en attendant son mariage,
avait loué un petit cabinet à deux pas.

--Je vais, dit-il à Clodomir, me trouver un emploi qui nous permette de
vivre, et aussitôt je me marie.

--Que cela ne t’arrête pas, avait dit Clodomir, tout en faisant les
démarches nécessaires pour ton mariage, rien ne t’empêche de chercher ce
que tu désires; puis, remarque bien ceci, à la certitude de ton mariage,
la colère de ton père cédera, hâte-toi donc.

Max suivit ce conseil.

Trois jours après, le comte de Tressang, qui avait déclaré formellement
refuser tout consentement à ce mariage, recevait de son fils une
première sommation respectueuse.

Au premier mot de cet acte que prononça le notaire, le comte entra dans
une fureur insensée.

--Jamais, s’écria-t-il, jamais, je l’empêcherai.

Et comme le notaire lui expliquait que rien au monde ne pouvait empêcher
Max, Français et majeur, d’user de son droit, le comte, en grand
seigneur qu’il était, menaça l’officier ministériel de le faire jeter
dehors.

Mais le notaire expliqua si bien et en si peu de mots, à son noble
client, tout le désagrément qui pouvait résulter de cet acte de
violence, que le comte, réduit à dévorer sa colère, s’en prit à tous les
objets de son cabinet, et réduisit en moins de rien, en morceaux, pour
plus de trois mille francs de coûteuses fantaisies, amassées jadis avec
amour.

--Et dire, s’écriait-il, après le départ du notaire, qu’il n’y a plus de
Bastille, de lettres de cachet ni de For-l’Évêque! Avec quelle facilité
j’eusse fait enfermer monsieur mon fils, et fait périr cette fille de
rien dans un cul de basse-fosse!

Oh! la révolution! la révolution! qui nous a tout enlevé, tout, tout!

Et le comte, épuisé, se laissa tomber dans son fauteuil.

Une deuxième sommation suivit la première.

Le comte protestait toujours.

Enfin une troisième...

Enfin Max envoya à toutes ses connaissances une lettre de faire part
ainsi conçue:

«Monsieur le vicomte Gustave-Adolphe-Maxime de Tressang a l’honneur de
vous faire part de son mariage avec mademoiselle Louise Blain.»

Max s’était marié à Saint-Étienne-du-Mont, à six heures du matin.

Deux de ses amis d’autrefois lui avaient servi de témoins; pour ce
jour-là Clodomir avait disparu.

Ce jour-là le comte faillit mourir d’une attaque d’apoplexie.

La hardiesse de Max, son mépris du qu’en-dira-t’on, le sauvèrent; son
mariage fut un éclat, un scandale, mais le ridicule ne l’atteignait
pas.



XXVIII


--Ma mère, dit Henriette, le comte est un homme infâme, il nous a jouées
toutes deux, je veux me venger.

Heureusement la marquise parvint à prouver à sa fille qu’un éclat de
plus la perdrait à tout jamais.

--Je n’en veux pas à Max, ma mère; tout ceci ne fût point arrivé, si le
comte nous eût dit ce qu’il en était; je sentais que Max ne pouvait
m’aimer. Qu’y faire maintenant? Rien, et cependant, ma mère, si j’eusse
été sa femme, il eût été heureux, je le crois, il me dominait.

Madame de Chevonceux et sa fille partirent pour l’Allemagne, où la
marquise avait une branche de sa famille.

Henriette avait préféré ce voyage au cloître, dont l’idée lui était
venue tout d’abord.



XXIX


Cependant, malgré toute l’économie de Louise, les ressources du jeune
ménage s’épuisaient peu à peu.

Max n’avait pas trouvé l’emploi qu’il espérait. Telle est en effet, à
notre époque, l’éducation des gens du monde, qu’on leur apprend juste ce
qu’il faut pour ne rien savoir qui leur puisse être utile à un moment
donné.

Max, dont l’éducation avait été soignée, Max qui, dans la première
société du monde, avait passé pour un gentilhomme accompli, pour un
homme d’esprit, de fond même, Max qui avait été dans la diplomatie, qui
tôt ou tard, avec les influentes connaissances de sa famille, devait
être ambassadeur, Max ne pouvait trouver à gagner 1,200 francs par an.

Mettant de côté tout orgueil, humblement, il avait été de porte en porte
demander à employer ce qu’il avait de courage et d’intelligence; partout
il avait essuyé des refus décourageants.

En attendant mieux, il faisait des écritures pour un avoué.

Mais cette ressource manqua aussi.

Peu à peu on s’était défait de tout dans le pauvre ménage.--D’abord,
quelques pièces d’argenterie: quatre couverts que Max avait déposés dans
la modeste corbeille de mariage; puis les bijoux y avaient passé.

Enfin, le reste prit la même route, tout s’en alla peu à peu, pièce à
pièce, emportant un souvenir, un regret, une larme: les livres, le
linge, les vêtements...

Alors Max eut une idée de la misère, non cette misère que l’on rencontre
chaque jour, insoucieuse, vivante, qui cherche sa vie au grand jour, le
front haut et le rire aux lèvres, acceptant sans souci, étalant au
soleil sa nudité et ses ulcères.

Mais, cette misère décente, honteuse, réservée, qui dissimule et se
cache, misère en habit noir et en cravate blanche, qui dîne pour dix
sous, grelotte l’hiver dans une chambre glaciale et nue, mais qui porte
des gants, et dissimule encore; luxe mal plâtré, qui laisse trop souvent
s’entr’ouvrir le manteau sous lequel essaye de se cacher le malheureux!
La plus horrible des misères, en un mot, qui meurt de faim en criant à
l’indigestion, toujours pour garder le décorum.

Un jour, Max échangea sa dernière pièce de vingt francs.

Quelques jours après, le pain manqua à la maison, il n’y avait plus rien
à vendre ni à engager; le propriétaire, qui craignait pour ses termes,
ne voulait laisser sortir aucun meuble. Il n’y avait plus rien.

Et il n’y avait pas de pain!

Max sortit à moitié fou, il fut chez Clodomir.

--As-tu de l’argent, mon pauvre ami? lui dit-il.

--Oui! répondit le jeune homme. Comme toi, jadis, je te dirai puise...
Mais, j’ai mieux que cela, j’ai une place pour toi.

--Où cela? Mon Dieu! est-ce bien sûr?

--Oui, c’est sûr, mais cela ne te conviendra pas, peut-être.

--Mais, malheureux! tout me conviendra.

--C’est dans un roulage.

--Et je gagnerai?

--Quinze cents francs par an.

--Oh! quel bonheur, et que ne te dois-je pas, mon ami? Quand y aller?

--Demain même, tu prendras ton poste; un de mes amis qui a parlé pour
toi a tout arrangé, tu seras payé à l’avance.

Max prit l’adresse.

--Je te quitte, mon ami; ma pauvre Louise doit être bien inquiète; à
demain.

Louise fut en effet bien heureuse.

--Quinze cents francs, disait Max, comme c’est peu.

--Mais songe donc, mon ami, quinze cents francs, c’est presque
l’opulence, avec ce que je puis gagner. Car je veux me remettre à
travailler, je le veux absolument.

--Soit, ma bonne Louise, travaillons tous les deux.

--Nous allons pouvoir commencer à faire des économies pour notre
charmante maison, tu sais, sur les bords de la Loire.



XXX


Depuis cinq mois que Max travaillait, l’aisance et le bonheur étaient
rentrés sous son toit....

Un jour, le comte de Tressang apprit que son fils unique, son héritier,
le seul qui portât le noble nom de Tressang, était commis quelque part.

Il sentit s’agiter en lui toutes les fibres de l’orgueil nobiliaire
d’abord, de l’amour paternel ensuite.

Il n’y put tenir davantage.

Et, un matin, le vieux gentilhomme se présenta dans l’appartement de ses
enfants.

Tout y avait un air propre, riant, coquet même, malgré la plus grande
simplicité.

On était au printemps.

Un joyeux rayon de soleil dansait sur les rideaux, d’une éclatante
blancheur.

Il y avait une volière; trois compagnons que l’on avait donnés au
chardonneret chéri.

Des fleurs, dans une petite jardinière près de la fenêtre.

Louise chantait.

La porte était ouverte.

Sur le seuil, le comte s’arrêta ébloui, fasciné, contemplant la
ravissante figure de Louise, à laquelle le bonheur donnait comme une
auréole.

Le remords le saisit.

Son cœur, bronzé par l’ambition et les chagrins, son cœur fut ému
et sa voix trembla en demandant si M. Max de Tressang était chez lui.

--Mon mari est à son bureau, dit Louise qui ne connaissait pas le comte.

--Il faudrait, madame, l’envoyer chercher pour une affaire pressante.

--C’est que, monsieur, son patron est exigeant.

--Son patron, répéta le comte, comme si ce mot lui avait écorché le
gosier, son patron ne dira rien; d’ailleurs il faut qu’il vienne
absolument. Veuillez, madame, me donner son adresse, je vais y envoyer
de suite.

--C’est bien loin d’ici, monsieur, c’est à la Villette.

--Et il y va tous les jours?

--Oui, monsieur.

--A pied?

--Mais oui, monsieur. Et la jeune femme se mit à rire.

Le comte était décidément très-honteux et très-embarrassé.

Louise reprit:

--C’est bien loin, c’est vrai, mais il prétend que l’exercice lui fait
du bien et puis, peut-être, au même prix, ne trouverions-nous pas un
semblable logement.

Le comte descendit, fit chercher un commissionnaire et donna ses ordres;
il remonta bien vite, voulant profiter de l’absence de Max. Il s’assit
donc près de la jeune femme.

--Et vous êtes heureux, madame? dit-il.

--Oui, monsieur, nous sommes heureux, répondit Louise simplement. Quand
on est jeune, quand on s’aime, qu’on n’a rien à désirer...

--Comment, madame, rien, rien?....

--Rien, monsieur.

--Pas même la fortune? Monsieur de Tressang était riche ce me semble,
autrefois.

--Il ne s’en souvient plus; il ne regrette, nous ne regrettons qu’une
chose: le chagrin que notre mariage a pu causer à son père.

Le comte n’osa plus parler, il se fût trahi.

Max arriva.

--Mon fils, dit le comte en lui prenant la main, votre appartement est
prêt à l’hôtel, je venais vous chercher.--Pardonnez à votre père, il ne
savait pas où retrouver le bonheur.

       *       *       *       *       *

Il y a dix ans de cela. Max est heureux! Le vieux comte est presque
rajeuni.

Clodomir, qui a illustré un autre nom que celui sous lequel on le
désigne dans cette histoire, me racontait tout ceci l’an passé; nous
étions sur les bords de la Loire, couchés à l’ombre de vieux saules qui
baignaient au courant leurs longues branches.

Au-dessus de nous était bâtie, à mi-côte, une charmante maison,
semi-cachée dans un nid de verdure et de fleurs.

Le rêve de Louise et de Max était réalisé.



LA SOUTANE DE NESSUS



I


Depuis cinq minutes à peu près, nous longions un grand mur à la crète
hérissée de verres cassés d’un aspect peu encourageant, enceinte plus
triste cent fois que celle d’une prison cellulaire, lorsqu’enfin nous
arrivâmes devant une petite porte surmontée d’une croix de bois noir
fichée dans la pierre. Un étroit judas, grillé à triple ferrure,
clignait au milieu de la porte son œil sournois et inquisiteur.

Mon père, qui me donnait la main, s’arrêta.

--M’est avis, gars, me dit-il, que ce doit être ici.

--J’en suis sûr, répondis-je, l’an dernier, je suis venu ici avec M. le
curé et il m’a montré cette entrée, ainsi que la grande qui est au bout
du mur, mais par où on ne passe presque jamais.

--C’est bon, c’est bon, reprit mon père en hochant la tête, reste à
savoir si tu es toujours décidé. Tu n’es pas de trop à la maison, mon
gars, et ta place ne sera jamais prise ni à table ni sous le manteau de
l’âtre. Si tu avais réfléchi en route, si tu sentais le cœur te
faillir de nous quitter, ta mère et moi, il faudrait le dire, il n’y a
pas de honte à ça. Nous retournerions comme nous sommes venus, ensemble.
Et, par ma grande foi! ce n’est pas moi qui m’en plaindrais.

Visiblement mon père était très-ému, moi je crus devoir faire meilleure
contenance, et c’est d’une voix ferme que je répondis:

--Je suis bien décidé.

Mon père alors, lentement et comme à regret, souleva le marteau qu’un
piton retenait à demi dans sa charnière, sans doute pour qu’une main
indiscrète ne put frapper trop bruyamment.

Nous entendîmes un grincement léger de verrous soigneusement humectés
d’huile. On retirait le volet du judas. Une face pâle se colla le long
de la grille, des yeux inquiets se fixèrent sur nous. Je crus qu’il
allait falloir parlementer, je me trompais. La porte s’ouvrit, mais à
demi, nous laissant juste assez d’espace pour pénétrer en nous effaçant
bien le long du mur, puis aussitôt, très-vite, sans bruit, elle se
referma. On eût dit la trappe d’une souricière. Sans doute en laissant
l’huis plus longtemps entre-bâillé, le portier eût craint de donner
accès au souffle empesté du monde qui se déchaîne autour des asiles
pieux et des saintes demeures.

Dès le seuil, la physionomie du portier me mit assez mal à l’aise.
C’était cependant un bon gros petit homme, court, gras, dodu, propret, à
figure presque imberbe. Sa lévite de coupe cléricale, de couleur foncée,
lui seyait à merveille. Il avait l’air idiot et satisfait. Ses cheveux,
d’un jaune sale, plats, coupés en rond autour du cou, collés le long des
tempes, s’harmonisaient parfaitement avec son teint blafard. Un sourire,
grimace béate, errait sur ses lèvres épaissies par l’habitude de
marmotter des _oremus_. Ses joues flasques et pendantes eussent fait
dire à un campagnard: «En voilà un qui a une mauvaise graisse!» Quant à
ses yeux, ternes, à demi-voilés, ils ne révélaient rien, absolument
rien, sinon cette inquiétude oblique du chat qui guette. Il tenait un
livre à la main et un bout de chapelet sortait comme une pieuse breloque
de la poche de son gilet.

Eh bien, malgré sa tournure grotesquement plate, dévotement servile, ce
portier eut avec nous des airs importants. Enfant, je me l’expliquai par
la différence de nos costumes, j’étais dans le vrai. Sa lévite était
luxueuse près de nos vestes de bure.

Il nous examina bien pendant une bonne minute au moins, puis, satisfait
sans doute:

--Que voulez-vous? nous demanda-t-il.

--Remettre une lettre à M. le supérieur du petit séminaire, répondit mon
père, elle lui est adressée par le recteur de chez nous.

--Donnez, dit l’homme.

Mon père posa son chapeau à terre, et s’aidant de ses deux mains,
parvint à extraire des profondeurs de la poche de son gilet la précieuse
missive, recommandation qui à elle seule me semblait une fortune, et
quelle fortune! mon admission gratuite au petit séminaire.

Le portier prit la lettre, et sans mot dire la remit à un homme qui
semblait son vivant décalque, puis il s’assit et reprit sa lecture.
L’autre domestique s’éloigna sans bruit, glissant comme une ombre, sans
que ses pas assourdis par des chaussons de lisière, éveillassent le
moindre écho.

Mon père se tint debout, immobile dans un coin. La louche apparence du
portier lui imposait beaucoup, et aussi l’aspect austère du parloir. Il
n’avait pas osé reprendre son chapeau.

Pour moi, j’osai examiner la pièce où nous nous trouvions.

Ce devait être le séjour de l’ennui, ou plutôt c’était l’ennui même.
L’atmosphère y affadissait le cœur, une tristesse lourde tombait sur
les épaules comme un épais brouillard. On se sentait pris d’envies de
bâiller. Rien de piteusement nu, de mesquinement froid comme cette salle
peinte d’un gris morne et faux, lambrissée jusqu’à hauteur d’appui de
bois blanc, jouant au chêne ciré. Les meubles, rares et anguleux,
étaient symétriquement alignés et avaient ce vernis de propreté
frotteuse et soigneuse, qui donne le même et indélébile cachet à toutes
les habitations ecclésiastiques. L’œil n’eût su où se reposer, sans
un grand Christ cloué à sa croix, qui tirait les regards dès l’entrée,
barbouillé qu’il était des couleurs les plus criardes et les plus
invraisemblables. C’était une lamentable ébauche, sans forme, sans nom,
honteuse profanation de la majesté divine, raillerie de l’art chrétien,
sortie des mains audacieuses de quelque vitrier des environs.

Les paroles divines du Sauveur:--_Sinite parvulos ad me venire_--étaient
écrites entre les bras de la croix.

Les autres inscriptions, et il y en avait bon nombre sur les murs,
étaient toutes en français, et choisies habilement pour le lieu profane
où on les avait placées:--Le temps donné au monde est perdu pour le
ciel;--les lèvres du juste ne s’ouvrent que pour louer le
Seigneur;--Dieu est partout, il voit tout, il entend tout.

Au-dessous de cette dernière maxime, je remarquai un petit guichet,
sorte de pavillon d’un cornet acoustique, et je restai convaincu que si
Dieu entendait tout ce qui se disait dans le parloir, ses ministres
l’entendaient aussi.



II


Je méditais cette muette et éloquente leçon de prudence, lorsque le
domestique chargé de notre lettre reparut. Il nous fit signe de le
suivre.

Il nous précéda dans un long corridor tapissé de cartes de géographie
peintes à la détrempe, des vitres dépolies y mesuraient
parcimonieusement le jour. On y respirait une odeur fade d’encens et de
cire. Et toujours le même silence pénible. Le bruit de nos pas nous
troublait à ce point que nous osions à peine avancer sur la pointe du
pied.

Enfin, nous atteignîmes un large escalier de pierre, et, après quelques
marches, notre guide nous introduisit dans une antichambre dont les
splendeurs me frappèrent. Jamais je n’avais rêvé rien d’aussi
magnifique. Une vaste bibliothèque occupait entièrement un des côtés,
d’épais rideaux de velours sombre habillaient les fenêtres, il y avait à
terre un tapis si somptueux, que l’idée me vint d’ôter mes gros souliers
dont les clous pouvaient gâter ces belles fleurs aux couleurs si
fraîches.

Le domestique nous indiqua deux chaises, avant de se retirer. Nous
n’osâmes nous asseoir. Intérieurement, à l’aspect de ces richesses, je
sentais redoubler mon désir d’être prêtre. Quoi! tant de belles choses
chez un simple supérieur de petit séminaire! Que devait donc être le
palais d’un prince de l’église!

Le bruit d’une conversation dans la pièce voisine, que je devinais être
le cabinet du supérieur, m’arracha à mes rêves.

Une simple portière de velours, pareille aux rideaux, nous séparait de
ce sanctuaire, et les moindres paroles arrivaient jusqu’à nous. Je
distinguais parfaitement deux voix, l’une de femme, l’autre d’homme;
cette dernière si douce, si harmonieuse, si persuasive, qu’elle devait
aller droit à l’âme de ceux qui l’entendaient. Ainsi devaient parler les
Pères de l’Église, ces hommes inspirés de l’Esprit-Saint, dont la
parole enflammée fondait les glaces qui entourent le cœur de l’impie,
ces saints apôtres, dont l’éloquence entraînait des peuples entiers. Ce
devait être la voix du supérieur, et cette certitude m’arracha presque
des larmes d’attendrissement. Je brûlais de m’élancer vers ce prêtre qui
allait devenir mon père spirituel, j’aspirais au moment de me jeter à
ses pieds.

Malgré moi cependant, j’écoutais; le supérieur disait:

--C’est le bonheur de votre fils, madame la comtesse, c’est son salut
que vous assurez en le conduisant dans notre sainte maison.

--Je le sais bien, monsieur, répondait la comtesse, et cette idée m’a
soutenue dans la lutte, et quelle lutte! Depuis plus d’un an, la paix de
mon intérieur en est troublée, notre ménage était devenu un enfer. Il y
a trois mois encore, le comte ne voulait pas entendre parler de mettre
son fils au séminaire; il prétendait le faire entrer au lycée.

Le supérieur poussa un gros soupir.

--Au lycée! reprit-il, au lycée! hélas! c’est qu’il ne sait pas ce que
sont ces maisons d’éducation qu’infecte l’athéisme! Là, on enseigne aux
enfants le mépris de la justice de Dieu et de la justice des hommes.
Véritables écoles de perdition où l’immoralité est à l’ordre du jour, où
les maîtres professent ouvertement le plus perfide libéralisme...

--Hélas! je savais tout cela, moi, interrompit la comtesse, le révérend
père Catulle avait eu soin de me prévenir.

--Il n’a fait que son devoir; que deviendraient la religion et la bonne
cause, si ceux-là même qui sont intéressés à les défendre, mettent aux
mains de leurs enfants des armes pour les combattre?

--Oserais-je vous le dire, monsieur, reprit la comtesse; mon mari
prétend que les études sont moins fortes au séminaire qu’au lycée.

--Préjugés! madame la comtesse, inventions perverses! calomnies ourdies
par les ennemis de la religion! Mais, lors même que cela serait, à quoi
bon une science vaine, d’inutiles études?

--Monsieur le comte craignait aussi que son fils, entraîné par de saints
exemples, ne songeât un jour à renoncer au monde. Oh! j’en serais bien
heureuse! Mais c’est notre aîné, l’héritier du nom, et, autorisée par le
père Catulle, j’ai pris sur moi de promettre à mon mari...

--Soyez sans inquiétude, madame, nous tiendrons votre promesse. Nous
savons élever nos enfants selon le sort qui les attend à la sortie du
séminaire. Et d’ailleurs, Dieu a besoin de serviteurs partout, dans le
monde aussi bien qu’au pied des autels; peut-être un jour viendra, où
tous réunissant leurs efforts...

Les interlocuteurs se mirent à parler bas. Je n’entendis plus rien qu’un
chuchotement vague, et de temps à autre quelques mots que je ne
comprenais pas, qui pour moi, ignorant encore le monde--et
l’histoire--ne représentaient aucune idée.

Cependant les chaises remuèrent, je compris que la visite touchait à sa
fin.

--Il faut pourtant, monsieur, dit la comtesse, que je vous entretienne
d’un point essentiel sur lequel j’ai trouvé mon mari inflexible. Vos
élèves ne sortent jamais, m’a-t-on dit.

--Jamais, madame.

--Et cependant monsieur le comte a déclaré qu’il voulait que son fils
vînt passer tous les dimanches à la maison.

Le supérieur ne répondit pas tout d’abord, sans doute il réfléchissait.

--Soit, dit-il enfin, notre règle est fixe, mais non immuable. Nous
accordons cette faveur à quelques familles, et vos efforts l’ont bien
méritée. Votre fils sortira autant que vous l’entendrez.

--Alors, monsieur, je ne vois plus d’obstacle. Dieu a béni mon
entreprise. Lundi, je vous amènerai mon fils. Maintenant, pour le prix
de la pension...

--Oh! madame, ceci n’est pas une question, et encore, je dois vous
avouer que ce n’est pas de mon ressort...

--Pardon, monsieur, mais comme je ne sais pas...

--Sur ces détails, madame, mon ignorance égale la vôtre, j’ai si peu de
temps à moi! C’est affaire de notre digne économe, je vais avoir
l’honneur de vous conduire près de lui.

La portière se souleva sur ces mots et donna passage à une belle jeune
femme superbement vêtue. Le supérieur apparaissait derrière elle,
soutenant la tapisserie.

Je n’avais pas idée d’un prêtre aussi digne, aussi noble. Il était de
haute stature, et portait avec une inimitable grâce le costume
ecclésiastique. Sa figure était belle et prévenait en sa faveur. Des
cheveux noirs, très-soignés, faisaient ressortir la blancheur mate de
son front et la pâleur d’ivoire de son visage. Ses yeux bleus, dont les
cils très-longs voilaient la vivacité, semblaient rayonner d’une
mansuétude évangélique; ils devaient être le miroir d’une belle âme.

Il détaillait à la comtesse tous les avantages du petit séminaire. Il
vantait l’exposition au midi, la disposition des salles d’étude, la
propreté des dortoirs, l’étendue des cours, l’excellence de la
cuisine... l’eau m’en venait à la bouche. Puis il ouvrit la fenêtre et
fit admirer à la mère du futur élève les grands arbres du préau, et le
grand jardin où les professeurs, dans l’après-midi, vont lire leur
bréviaire.

Avant de sortir, il nous fit, de la tête et de la main, un signe
affectueux, et tandis que nous nous inclinions jusqu’à terre, je
l’entendis murmurer à l’oreille de la comtesse:

--Les enfants des pauvres aussi viennent à nous, et nous les
accueillons. Ils viennent, ceux-là, entraînés par la vocation
irrésistible, et nous bénissons Dieu, lorsque, grâce aux dons de ceux
que favorise la fortune, nous pouvons former un ouvrier de plus pour la
vigne du Seigneur.

J’eus quelque peine à reconnaître M. le supérieur lorsqu’il reparut,
tant était grande la métamorphose opérée en lui. Le sourire si doux, si
bienveillant, qui éclairait sa physionomie mobile, s’était éteint. Son
regard était froid, incisif, presque méchant, sa bouche sévère. Sa voix
n’avait plus rien de la voix charmeresse qui m’avait séduit, lorsqu’il
nous dit d’un ton bref:

--Suivez-moi.

Lorsque la portière retomba sur nous, il était déjà installé devant un
grand bureau couvert de papiers. Il ne nous invita pas à nous asseoir.
Il relisait une lettre que je reconnus pour celle que m’avait remise le
curé de chez nous. L’interrogatoire commença:

--Quel est votre nom?

--Félix, répondis-je en tremblant.

--Votre âge?

--Quatorze ans.

--Quatorze ans, murmura-t-il, se parlant à lui-même. Mieux vaudrait deux
années de moins. Le caractère est déjà formé, peut-être que de mauvais
plis désormais ineffaçables; il les faut jeunes, très-jeunes, l’enfant
est une cire molle; pourtant, on peut essayer, il est peut-être temps
encore.

Il y eut un moment de silence qui me sembla un siècle, enfin il reprit
tout haut:

--Monsieur le curé de Larochepâtour est convaincu que vous souhaitez
embrasser le plus saint des états, il me l’écrit. Mais avez-vous bien
réfléchi? votre vocation est-elle sincère? sera-t-elle durable?

--J’ai dit la vérité à M. le curé, répondis-je.

--En êtes-vous bien sûr? Qui me l’affirmera? Et vous, demanda-t-il à mon
père, croyez-vous à la vocation de votre fils?

--Dame!... le gars n’est pas menteur.

La réponse du supérieur ne semblait pas s’adresser à nous, directement,
au moins. Il reprit son monologue à haute voix, sans doute pour notre
plus grande édification.

--La vocation, la vocation, disait-il; tous, ils ont la même réponse.
Que croire, à qui se fier? Leur vocation... c’est ambition qu’il faut
entendre. Ils aspirent à changer d’état, ils veulent sortir de leur
condition, et c’est à nous qu’ils s’adressent pour cela. La religion est
leur prétexte, le monde leur but. Le séminaire est pour eux une épreuve
nécessaire, c’est l’acheminement. S’ils viennent à nous cuirassés
d’impudence et drapés d’hypocrisie, le mensonge aux lèvres, c’est
qu’ils veulent faire leurs études sans bourse délier, pour rien. Voilà
la vérité. Et souvent, les parents pervers sont d’accord avec eux. Nous,
cependant, faciles et crédules, toujours nous nous laissons prendre au
même piége. Cent fois dupés, nous ouvrons nos bras à celui qui se
présente; nous lui faisons place entre nous à notre pauvre banquet, et
nous lui donnons la nourriture du corps et celle de l’esprit. Pour lui,
nous prodiguons le trésor trois fois sacré de l’Église, qui est le
trésor des pauvres, c’est-à-dire le trésor de Dieu même. Et
qu’arrive-t-il? c’est qu’un jour il jette le masque; et quel jour? Celui
où nous allions récolter ce que nous avions semé. Sans pudeur, il nous
abandonne, son baiser était baiser de Judas. Il était venu comme un
voleur, _ut fur_, il s’enfuit riche des aumônes volées, et pour nous
renier, il n’attend pas que le coq ait chanté trois fois. Si c’était
tout, encore! Mais non. En ce monde, nous n’avons pire ennemi que
celui-là, que nous avons comblé de nos richesses temporelles et
spirituelles. Il nous doit tout, il faut qu’il se venge. Sa bouche en
tous lieux vomira l’invective et la calomnie. Il se vantera d’avoir
surpris nos secrets, comme si nous avions des secrets, et il cherchera
à nous noircir dans des libelles infâmes, et les méchants d’applaudir;
et il dira que nous lui avons livré notre mot d’ordre, comme si chacun
ne savait pas que notre seul mot d’ordre est: _Amour et charité_. Et il
mettra notre honneur à l’encan, comme la tunique immaculée du Christ, et
chaque impie d’en arracher un lambeau. Malheureux! il sait pourtant que
s’attaquer aux ministres de Dieu, c’est s’attaquer à Dieu même qui a
dit: Ne touchez pas l’oint du Seigneur. Et cependant, le mal qu’il fera
est incalculable, car ceux-là s’enfuient surtout qui avaient été nos
fils bien-aimés, _dilectissimi_, ceux dont l’intelligence nous faisait
espérer de remarquables ouvriers dans la vigne du Seigneur. Ce dernier,
comme les autres, a jeté l’outil au jour de la moisson. Inquiétudes
vaines, soins inutiles! Et l’argent perdu, l’argent... Car vous êtes
pauvres, n’est-ce pas? c’est une bourse que vous voulez, vous ne pouvez
payer votre pension?

Cette apostrophe si brusque, après ce long discours entremêlé
d’exclamations, et dont alors je ne compris pas l’énorme portée; ce
rappel à la réalité fut pour nous comme un coup de foudre. Le rouge de
l’indignation me monta au front. C’était la première humiliation. Mon
père se redressa comme sous une injure, un éclair brilla dans ses yeux,
mais ce ne fut qu’un éclair. Est-ce qu’un prêtre peut vouloir humilier
un pauvre?

--J’ai quelque argent, monsieur, balbutia mon père.

--C’est vraiment fort heureux. Voyons, que pouvez-vous faire?

--Dame!... si cinquante écus par an.

--C’est peu. Ce n’est pas le prix des seuls déjeuners.

--En nous privant bien à la maison, la mère et moi, peut-être irons-nous
à soixante.

Le supérieur fit un geste d’indécision. Il y eut ensuite une légère
discussion. On marchandait. Mon père dut mettre à nu sa position. Nous
venions de subir trois mauvaises récoltes successives, et le bail de la
ferme était désavantageux. Il avait bien à lui un petit coin de vigne,
en bon air, mais il avait emprunté dessus pour acheter des bestiaux, et
l’intérêt de l’argent dépassait le produit. Tout son revenu, il le
tirait de quelques terres que lui avait données--à moitié--le marquis de
Guéblan-Vaucourt.

--Ah! dit le supérieur, vous êtes un des métayers du marquis de Guéblan.

Et il ajouta une note au crayon, en marge de ma lettre de
recommandation.

Enfin, on tomba d’accord à soixante écus, et encore il fut bien convenu
que mon père ferait davantage si sa position s’améliorait.

Et vous, mon fils, ajouta le supérieur en s’adressant à moi, n’oubliez
jamais que c’est à la charité des âmes pieuses que vous devrez de servir
Dieu selon votre cœur. Que cette pensée, toujours présente à votre
esprit, soit votre guide dans le sentier pénible où marche le prêtre et
vous empêche de vous en écarter jamais. Vous étiez à Dieu par la
vocation, la reconnaissance vous lie doublement à lui.

Alors on parla du trousseau. Je ne pouvais rester vêtu au séminaire
comme je l’étais à Larochepâtour. Le curé nous avait prévenus, et mon
père s’était, en partant, muni de toutes ses économies.

Tandis que un à un il sortait de sa poche ces vieux louis, vénérables
médailles sanctifiées par le travail, dont chacun représentait des mois
entiers de labeur, le supérieur, une liste à la main, faisait
l’énumération de tous les objets nécessaires.

Une timbale et un couvert d’argent.

Un rond de serviette--au numéro de l’élève.

Deux paires de draps.

Douze serviettes de toile.

Douze chemises.... etc., etc.

Mon père n’avait pas beaucoup plus de trois cents francs.

--Allons, c’est bien, dit le supérieur, la somme est insuffisante, mais
le sacrifice sera compté. Nous complèterons le reste, envoyez-lui le
linge, ce sera toujours autant.

Et il remit une petite liste imprimée.

--Maintenant, je vais faire habiller votre fils. On va lui prendre
mesure à l’instant, tout sera prêt pour la rentrée, nous avons encore
quatre jours, et maintenant vous pouvez vous retirer.

Alors, je sentis le cœur me faillir, et c’est en fondant en larmes
que je me jetai dans les bras de mon père.

--Pauvre gars, me disait-il en sanglotant, je comptais bien que la
conscription te prendrait, mais pas celle-là, et encore j’économisais
pour t’acheter un homme.

Enfin il s’essuya les yeux, et s’adressant, au supérieur:

--Ne viendra-t-il jamais nous voir? demanda-t-il.

--Aux vacances, pas avant, la règle est immuable, jamais de sortie. En
un jour, un enfant perd le fruit d’un mois de sagesse et de travail.

--Mais nous, nous pourrons le venir voir?

--Le moins sera le mieux.

--Oh! ma mère, m’écriai-je, ma pauvre mère!

Le supérieur fronça le sourcil.

--On ne peut, dit-il d’une voix sévère, être à la fois à Dieu et au
monde. Celui qui se destine aux autels doit sans murmure arracher de son
cœur tous les sentiments qui agitent les autres hommes, tous....

--Hélas! murmura mon père, le bon Jésus aimait pourtant bien sa mère, la
vierge Marie!

Et il sortit.



UNE DISPARITION



I


Il y a bien peu de temps de cela, c’était autant dire hier, un dimanche,
sur les quatre heures du soir, tout le quartier du Marais était en émoi.

On racontait qu’un des plus honorables négociants de la rue du
Roi-de-Sicile avait disparu et que toutes les recherches faites pour le
retrouver restaient infructueuses.

Dans toutes les boutiques des environs, on commentait cet événement
bizarre; il y avait des groupes sur la porte de toutes les fruitières;
à chaque moment, quelque ménagère arrivait, effarée, apportant de
nouveaux détails.

L’épicier du coin avait, ce jour-là, les meilleures et les plus fraîches
nouvelles, les plus exactes aussi, les tenant de la propre bouche de la
cuisinière de la maison.

--Donc, disait-il, c’était hier soir après le dîner, M. Jandidier, notre
voisin, est descendu à sa cave pour chercher une bouteille de vin, et on
ne l’a plus revu: disparu, évanoui, évaporé!

Il arrive comme cela, de temps à autre, qu’on entend parler de
disparitions mystérieuses, le public s’émeut et les gens prudents
achètent des cannes à épée.

La police entend ces bruits ridicules et elle hausse les épaules. C’est
qu’elle connaît l’envers de ces canevas si bien brodés. Elle cherche, et
elle trouve, au lieu de naïfs mensonges, la vérité; au lieu de romans,
de tristes histoires.

Cependant, jusqu’à un certain point, l’épicier de la rue Saint-Louis
disait vrai.

En effet, depuis tantôt vingt-quatre heures, M. Jandidier, fabricant de
bijoux faux, n’avait pas reparu à son domicile.

M. Théodore Jandidier était un homme de cinquante-huit ans, très-grand,
très-chauve, d’assez bonnes manières, qui avait fait dans le commerce
une fortune considérable. Il avait de côté, disait-on, en actions ou en
rentes, une vingtaine de mille livres de revenu et sa maison lui
rapportait bon an mal an cinquante mille francs. Il était aimé et estimé
dans son quartier, et justement, sa probité était au-dessus du soupçon,
ses mœurs étaient sévères. Marié tard avec une de ses parentes sans
fortune, il l’avait rendue parfaitement heureuse. Il possédait une fille
unique, jolie et gracieuse, nommée Thérèse, qu’il adorait. Elle avait dû
épouser le fils aîné du banquier Schmidt,--de la maison Schmidt,
Gubenheim et Worb,--M. Gustave; mais ce mariage avait manqué sans qu’on
sût pourquoi, car les jeunes gens s’aimaient éperdûment. On prétendait,
dans le cercle des Jandidier, que le papa Schmidt, qui tondrait sur un
œuf, c’est connu, avait exigé une dot bien au-dessus des moyens du
négociant.

Prévenu par la rumeur publique, qui allait grossissant d’heure en heure,
le commissaire de police dut se transporter au domicile de celui qu’on
appelait déjà la victime, afin d’avoir des renseignements certains.

Il trouva madame et mademoiselle Jandidier plongées dans une telle
douleur, qu’à grand’peine, il put recueillir la vérité. Enfin, voici ce
qu’il apprit:

La veille, un samedi, M. Jandidier avait dîné comme d’ordinaire avec sa
famille, sans grand appétit toutefois, ayant, disait-il, un assez
violent mal de tête.

Après le dîner, il était descendu dans ses magasins, avait donné
quelques ordres et s’était mis à son bureau.

A six heures et demie, il était remonté et avait annoncé à sa femme
qu’il allait faire un tour de promenade.

Et il n’avait pas reparu!...

Ces détails notés soigneusement, le commissaire pria madame Jandidier de
vouloir bien l’entendre seule quelques minutes. Elle fit un signe
d’assentiment, mademoiselle Thérèse sortit.

--Vous me pardonnerez, madame, dit alors le commissaire de police, la
question que je vais vous adresser. Savez-vous si votre mari n’avait
pas, hors de chez lui... encore une fois, excusez-moi!... quelque
liaison?

Madame Jandidier se dressa tout d’une pièce, la colère séchait ses
larmes.

--Il y a vingt-trois ans, monsieur, que je suis mariée; mon mari n’est
jamais rentré après dix heures.

--Votre mari, madame, reprit-il, avait-il l’habitude d’aller à quelque
cercle, à quelque café?

--Jamais, je ne l’aurais pas souffert.

--Portait-il ordinairement des valeurs sur lui?

--Je ne sais; je m’occupais de mon ménage et non des affaires...

Impossible de rien tirer de plus de cette altière bourgeoise qu’égarait
sa douleur.

Sa mission remplie, le commissaire crut devoir adresser à la pauvre
femme quelques banales consolations.

Mais en se retirant, après une enquête dans la maison, il était fort
inquiet et commençait à soupçonner un crime.

Le soir même, le parquet était saisi de l’affaire, et un des plus
adroits agents de la police de sûreté, Rétiveau, plus connu rue de
Jérusalem sous le nom de maître Magloire, était lancé sur les traces de
M. Jandidier, muni d’une excellente photographie du négociant.



II


Le lendemain même du jour où avait disparu M. Jandidier, maître Magloire
se présentait au Palais de Justice afin de rendre compte de ses
démarches au juge d’instruction chargé de l’affaire.

--Vous voilà, monsieur Magloire, dit le magistrat; vous avez donc appris
quelque chose?

--Monsieur, je suis sur la piste.

--Parlez!

--Pour commencer, monsieur, ce n’est pas à six heures et demie que M.
Jandidier est sorti de chez lui, mais bien à sept heures juste.

--Juste!

--Parfaitement. J’ai été renseigné par un horloger de la rue
Saint-Denis, qui a une certitude, parce qu’en passant devant son magasin
M. Jandidier a tiré sa montre pour voir si elle marchait exactement
comme le cadran qui est au-dessus de la porte. Il avait à la bouche un
cigare non allumé. Cette dernière circonstance connue, je me suis dit:
Je le tiens! il allumera bien son cigare quelque part. Je raisonnais
juste; il est entré prendre du feu chez une débitante du boulevard du
Temple qui le connaît bien. Ce qui fixe les souvenirs de cette femme,
c’est que lui qui fume toujours des cigares d’un sou, il a acheté des
londrès.

--Quelle était son attitude?

--Il avait l’air préoccupé, m’a dit la marchande. C’est par elle que
j’ai su qu’il allait souvent au café Turc. J’y suis entré et on m’a
affirmé l’y avoir vu samedi soir. Il a pris deux petits verres et s’est
entretenu avec des amis. Il paraissait triste. Ces messieurs, m’a dit le
garçon, ont causé tout le temps d’assurances sur la vie. A huit heures
et demie, notre homme a quitté le café avec un de ses amis, négociant du
quartier, M. Blandureau. Vite, je me suis transporté chez ce monsieur,
qui m’a répondu avoir remonté le boulevard avec M. Jandidier, lequel
l’a quitté au coin de la rue Richelieu, prétextant une affaire. Il
n’était pas dans son assiette et semblait assiégé des plus tristes
pressentiments.

--Jusqu’ici, très-bien! murmura le juge.

--En quittant M. Blandureau, je suis allé rue du Roi-de-Sicile, pour
savoir, de quelqu’un de la maison, si M. Jandidier n’a pas des clients,
des amis, une maîtresse; rue Richelieu, il n’y a que son tailleur. A
tout hasard, je me suis présenté chez ce tailleur. Il a vu notre homme
samedi. M. Jandidier est monté chez lui après neuf heures, pour se
commander un pantalon. Pendant qu’on lui prenait mesure, il s’est aperçu
qu’un des boutons de son gilet allait tomber, et il a demandé qu’on le
recousît. Pour cette petite réparation, il a dû ôter son paletot, et
comme en même temps il retirait ce qui se trouvait dans la poche de
côté, le tailleur a distingué plusieurs billets de banque de cents
francs.

--Ah! voilà un indice! Il avait une somme importante sur lui.

--Importante, non; mais assez forte. Le tailleur l’évalue à douze ou
quatorze cents francs.

--Poursuivez, fit le juge d’instruction.

--Pendant qu’on réparait son gilet, M. Jandidier s’est plaint d’une
indisposition subite et a envoyé un petit garçon qui se trouvait là,
chercher une voiture. Il avait, disait-il, à aller chez un de ses
ouvriers qui demeurait fort loin, près de la halle aux vins.
Malheureusement le petit bonhomme avait oublié le numéro de la voiture.
Il se souvenait seulement qu’elle avait les roues jaunes et était
attelée d’un grand cheval noir. Cela se retrouve. Une circulaire
expédiée à tous les loueurs m’a remis sur la trace. J’ai su ce matin que
la voiture portait le nº 6,007. Le cocher interrogé se souvient fort
bien avoir été arrêté samedi soir, vers neuf heures, rue Richelieu, par
un petit garçon et avoir attendu dix minutes devant la maison Gouin. Le
signalement du bourgeois qui l’a pris est celui de notre homme et il a
reconnu la photographie entre cinq différentes que je lui présentais.

Maître Magloire s’arrêta. Il voulait jouir de la satisfaction
approbative qu’il lisait sur la figure du magistrat.

--M. Jandidier, reprit-il, s’est fait conduire en effet près de la halle
au vins, rue d’Arras-Saint-Victor, 48. Dans cette maison demeure un
ouvrier qui travaille pour M. Jandidier, un nommé Jules Tarot.

La façon dont maître Magloire prononça ce nom devait éveiller et éveilla
l’attention du juge d’instruction.

--Vous avez des soupçons? demanda-t-il.

--Pas précisément, mais enfin voilà la chose. M. Jandidier a renvoyé sa
voiture rue d’Arras et est monté chez Tarot vers dix heures. A onze
heures, le patron et l’ouvrier sont sortis ensemble. L’ouvrier n’est
rentré qu’à minuit, et moi je perds ici la trace de mon homme.
Naturellement je n’ai pas interrogé Tarot dans la crainte de le mettre
sur ses gardes.

--Qu’est-ce que ce Jules Tarot?

--Un ouvrier nacrier, c’est-à-dire qui polit des coquilles à la meule
pour leur donner une irisation parfaite. C’est un garçon habile, et aidé
par sa femme, à laquelle il a appris son état, il peut gagner jusqu’à
cent francs par semaine.

--Ce sont des ouvriers aisés, alors?

--Eh! non. Ils sont jeunes tous les deux, ils n’ont pas d’enfants, ils
sont Parisiens, et dame! ils s’amusent. Le lundi emporte régulièrement
tout ce qu’apportent les autres jours.



III


Deux heures après le rapport de maître Magloire, la police se
transportait chez Jules Tarot pour procéder à une perquisition.

A l’aspect des agents, l’ouvrier nacrier et sa femme devinrent plus
pâles que des morts et furent pris d’un tremblement nerveux qui ne
pouvait échapper à l’œil exercé de maître Magloire. Cependant les
plus minutieuses recherches n’ayant rien fait découvrir de suspect, la
police allait se retirer, lorsque l’agent de la sûreté surprit le regard
de la femme Tarot arrêté plein d’anxiété sur une cage suspendue près de
la fenêtre.

Ce fut un trait de lumière. En moins de rien Magloire eut décroché et
démonté la cage. Entre les planches du fond se trouvaient douze billets
de 100 francs.

Cette découverte parut atterrer l’ouvrier. Quant à sa femme, elle se mit
à pousser des cris terribles, affirmant qu’elle et son mari étaient
innocents.

Arrêtés et conduits au Dépôt, ils furent le jour même interrogés par le
juge d’instruction. Leurs réponses furent absolument identiques.

Ils reconnaissaient avoir reçu dans la soirée de samedi la visite de
leur patron. Il leur avait paru si souffrant qu’ils lui avaient offert
de prendre quelque chose, ce qu’il avait refusé. Il était venu, leur
dit-il, pour une commande importante, et pour proposer à Tarot de s’en
charger seul, en prenant des ouvriers. Tarot et sa femme avaient répondu
qu’ils ne le pouvaient faute d’avances. Alors le patron avait
dit:--«Qu’à cela ne tienne, je vous fournirai de l’argent;»--et aussitôt
il avait déposé sur la table douze billets de cent francs.

A onze heures, M. Jandidier demanda à son ouvrier de le reconduire; il
devait se rendre, disait-il, au faubourg Saint-Antoine. Et, en effet,
Tarot l’avait accompagné jusqu’à la place de la Bastille, en traversant
la passerelle de Constantine et en longeant le canal.

Au mari comme à la femme, le juge d’instruction posa cette question si
naturelle:

--Pourquoi aviez-vous caché cet argent?

Ils eurent la même réponse.

Le lundi matin, ayant appris la disparition de M. Jandidier, ils avaient
été saisis d’effroi. Tarot avait dit à sa femme:

--Si on sait que le patron est venu, que j’ai traversé la passerelle et
suivi le bord du canal avec lui, je serai compromis. Si jamais on
trouvait cet argent entre nos mains, nous serions perdus.

La femme alors avait voulu brûler les billets, mais Tarot s’y était
opposé, se proposant de les rendre plus tard à la famille.

Cette explication était raisonnable et plausible, sinon probable, mais
ce n’était qu’une explication. L’arrestation de Tarot et de sa femme fut
maintenue.



IV


Huit jours plus tard, le juge d’instruction était dans les plus grandes
perplexités. Trois nouveaux interrogatoires n’avaient pas formé sa
conviction.

Tarot et sa femme étaient-ils innocents? S’étaient-ils simplement
merveilleusement entendus pour soutenir une fable probable?

Le magistrat ne savait quel parti prendre, lorsqu’un matin un bruit
étrange lui arriva. La maison Jandidier venait de suspendre ses
payements. Un agent, mis en campagne, rapporta les plus singuliers
renseignements.

M. Jandidier, qu’on croyait si riche, était ruiné, mais ruiné
absolument, et depuis trois ans il ne soutenait son crédit qu’à force
d’expédients. On n’avait pas trouvé mille francs chez lui, et son
échéance de fin de mois s’élevait à soixante-sept mille cinq cents
francs.

L’austère négociant jouait à la Bourse, le mari vertueux avait une
maîtresse.

Le juge d’instruction achevait de prendre connaissance de ces détails,
lorsque maître Magloire apparut, pâle, tout essoufflé:

--Vous savez, monsieur, cria-t-il dès le seuil.

--Tout!

--Tarot est innocent!

--Je le crois, et cependant, cette visite..... comment expliquez-vous
cette visite?

Magloire hocha tristement la tête.

--Je ne suis qu’un sot, dit-il, et Lecoq vient de me le prouver. Au café
Turc, M. Jandidier parlait d’assurances sur la vie. Là était le nœud
de l’affaire. Jandidier était assuré pour 200,000 francs, et les
compagnies, en France, ne payent pas après un suicide; monsieur le juge
comprend-il?



V


Grâce à M. Gustave Schmidt, qui épousera le mois prochain mademoiselle
Thérèse Jandidier, la maison Jandidier n’a pas été mise en faillite.

Tarot et sa femme, remis en liberté, ont été établis par le même M.
Gustave, et ne font plus le lundi.

Mais qu’est donc devenu M. Jandidier? Mille francs de récompense à qui
donnera de ses nouvelles.



=MAUDITE MAISON=



I


Médisance ou calomnie, voici des années qu’on dit pis que pendre des
propriétaires.

Il est temps d’essayer de les réhabiliter s’il se peut.

En somme, de quoi les accuse-t-on? D’augmenter sans cesse et sans raison
leurs loyers.

Eh bien! il en est un qui ne les augmente pas.

Positivement, il existe en chair et en os; donner son adresse serait
facile.

Et voici son histoire.



II


Le vicomte de B..., un homme jeune, aimable, charmant, jouissait en paix
d’une trentaine de mille livres de rentes, lorsque dernièrement--il y a
de cela six mois--son oncle, un avare de la pire espèce, mourut en lui
laissant tout son bien, près de deux millions.

En parcourant les papiers de la succession, le vicomte de B... constata
qu’il se trouvait propriétaire d’une maison, rue de la Victoire.

Il constata aussi que ce magnifique immeuble, acheté 300,000 francs en
1849, rapportait quitte net d’impôts 82,000 francs par an.

--Vrai, c’est trop, pensa le généreux vicomte; mon oncle était aussi par
trop dur; louer à ce prix, c’est de l’usure, on ne saurait le nier;
quand on porte un grand nom comme le mien, on ne se livre pas à une
pareille exploitation; je veux dès demain diminuer mes loyers, et mes
locataires me béniront.

Sur cette bonne pensée, le vicomte de B... mande le portier de la maison
en question.

Ce portier se présente l’échine arrondie en cerceau.

--Bernard, mon ami, lui dit le vicomte, vous allez, de ma part, prévenir
tous vos locataires que je diminue leur loyer d’un tiers.

Ce verbe inouï, fantastique «diminuer» tombe comme une tuile énorme sur
la tête de Bernard. Mais il se remet vite, il doit avoir mal entendu,
mal compris.

--Diminuer!... balbutie-t-il, monsieur le vicomte daigne plaisanter.
Diminuer!... C’est augmenter, que monsieur veut dire.

--De ma vie je n’ai parlé plus sérieusement, mon ami; j’ai dit et je le
répète: di-mi-nu-er.

Cette fois, le portier est à ce point surpris, étourdi, renversé, qu’il
s’oublie, qu’il perd toute retenue.

--Monsieur n’a pas réfléchi, insiste-t-il; monsieur dès ce soir sera aux
regrets. Diminuer des locataires! cela ne s’est jamais vu et ne se
verra plus jamais. Si cela vient à se savoir, que pensera-t-on de
monsieur? Que dira-t-on dans le voisinage? Car enfin il est clair...

--Monsieur Bernard, interrompit le vicomte, j’aime quand j’ordonne à
être obéi sans réplique. Vous m’avez entendu? Allez.

C’est du pas chancelant d’un homme ivre que M. Bernard sortit de l’hôtel
de son propriétaire.

Toutes ses idées étaient renversées, bouleversées, confondues.
N’était-il pas le jouet d’un songe, d’un ridicule cauchemar? Il en était
à se demander s’il veillait ou s’il dormait.

--Diminuer ses loyers, pensait-il, c’est à n’y pas croire! Si encore les
locataires se plaignaient! Mais ils ne se plaignent pas, au contraire.
Tous bons payeurs! Ah! si défunt monsieur voit cela du fond de sa tombe,
il doit être content! Son neveu devient fou, c’est sûr. Diminuer ses
loyers! On devrait pourvoir ce jeune homme d’un conseil de famille, il
finira mal. Après cela, qui sait? il avait peut-être trop bien déjeuné
ce matin.



III


Cet honorable Bernard était pâle d’émotion lorsqu’il rentra dans sa
loge; si pâle et si défait, qu’en l’apercevant sa femme et sa fille
Amanda lui demandèrent en même temps:

--Qu’as-tu? Qu’y a-t-il?

--Rien, répondit-il d’une voix altérée, absolument rien.

--Tu me trompes, insista Mme Bernard, tu me caches quelque chose;
voyons, parle, je suis forte; que t’a dit le nouveau propriétaire?
Songerait-il à nous remplacer.

--Si ce n’était que cela! Mais, voyez-vous, il m’a dit de sa propre
bouche, parlant à ma propre personne, il m’a dit... Ah! vous ne me
croirez pas.

--Parleras-tu!

--Vous le voulez!... Eh bien! là, il m’a ordonné de prévenir tous les
locataires qu’il les diminue d’un tiers; vous m’entendez, n’est-ce pas?
il les di-mi-nue...

Mais ni madame ni mademoiselle Bernard n’entendaient, elles riaient à se
tordre.

--Diminuer, répétaient-elles, ah! la bonne farce, c’est trop drôle, en
vérité! Diminuer...

Et mademoiselle Bernard courant à son piano,--car elle a un piano, en
qualité d’élève du Conservatoire,--se mit à chanter le grand air de
Verdi:

    Étrange aventure,
    Bizarre imposture,
    Jamais, je le jure,
    On ne te croira,
    Nous fais-tu l’injure...

Mais Bernard prétendait être pris au sérieux dans sa loge, il se fâcha
tout rouge, son épouse s’emporta et une querelle s’ensuivit.

Madame Bernard accusait M. Bernard d’avoir pris cet ordre fantastique au
fond d’un litre chez le marchand de vin du coin.

Sans mademoiselle Amanda, le couple en serait venu aux coups. Tant et
si bien que madame Bernard, qui ne voulait pas en avoir le démenti, jeta
son châle sur ses épaules et courut chez le propriétaire.

Bernard avait dit vrai, elle ne le vit que trop. De ses deux oreilles
ornées de pendants d’or, elle entendit le mot invraisemblable.

Seulement, comme c’est une femme forte et prudente, elle demanda «un mot
d’écrit,» voulant mettre sa responsabilité à couvert.

Ce «mot d’écrit» le propriétaire le lui octroya en riant.

Elle aussi, elle rentra abasourdie. Et toute la soirée, dans la loge, le
père, la mère et la fille délibérèrent.

Fallait-il obéir? Devait-on prévenir quelque parent du jeune homme, dont
la sagesse s’opposerait à tant de folie?

Après mûres réflexions, il fut convenu qu’on obéirait.



IV


Le lendemain, Bernard, endossant sa plus belle lévite, fit sa fournée
chez les vingt-trois locataires, annonçant la grande nouvelle.

Dix-minutes après, la maison de la rue de la Victoire était un dans état
d’agitation impossible à décrire.

Des gens qui, depuis quatre ans qu’ils demeuraient sur le même palier,
ne s’étaient pas honorés d’un coup de chapeau, s’abordèrent et se
parlèrent.

--Vous savez, Monsieur?

--C’est bien extraordinaire!

--Dites que c’est inouï.

--Le propriétaire me diminue.

--D’un tiers, n’est-ce pas? Moi aussi.

--C’est étourdissant.

--Il doit y avoir erreur.

En dépit des affirmations du couple Bernard, en dépit de «l’ordre
écrit,» il se trouva des locataires saint Thomas qui doutèrent.

Il y en eut trois qui écrivirent au propriétaire pour le prévenir de ce
qui se passait et l’avertir charitablement que son portier avait
absolument perdu la raison.

Le propriétaire répondit à ces sceptiques. Il confirmait le dire des
Bernard. Impossible de douter désormais.

Alors commencèrent les réflexions et les commentaires:

--Pourquoi le propriétaire diminue-t-il ses loyers?

--Oui, pourquoi?

--Quelles raisons, disait-on, font agir cet homme bizarre? Pour sûr, il
doit avoir des motifs très-graves. Un homme intelligent qui jouit de son
bon sens ne se prive pas de bons gros revenus bien assurés pour le seul
plaisir de s’en priver. On ne se conduit pas ainsi sans y être
déterminé, contraint par des circonstances puissantes, terribles.

Et chacun de répéter:

--Il doit y avoir quelque chose là-dessous.

Mais quoi?

Du premier au sixième, on cherchait, on supposait, on conjecturait, on
se creusait la cervelle. Chaque locataire avait l’air préoccupé d’un
homme qui veut à toute force déchiffrer un rébus impossible. Partout on
commençait à être vaguement inquiet, comme il arrive, quand on se trouve
en présence d’un mystère.

Quelques-uns hasardaient:

--Cet homme doit avoir commis quelque grand crime resté secret; le
remords le pousse à la philanthropie.

--Ce n’est pas gai de vivre ainsi côte à côte avec un scélérat... car
enfin.. il a beau se repentir... il y a des rechutes dans ce métier-là.

--La maison est-elle bien solide? se demandait-on d’autre part.

--Hum! comme cela, tout juste.

--Elle n’est cependant pas très-vieille.

--C’est vrai; mais il a fallu l’étançonner, lorsqu’on a creusé l’égout
l’année dernière au mois de mars.

Quelques-uns supposaient que le danger venait de la toiture.

D’autres prétendaient avoir de fortes raisons de croire qu’il se
fabriquait de la fausse monnaie dans les caves, et prétendaient entendre
parfois, la nuit, le bruit sourd et profond du balancier.

On était d’avis au second qu’il devait loger quelques espions russes ou
prussiens dans la maison.

Le monsieur du premier inclinait à croire que le propriétaire se
proposait de mettre sournoisement le feu à son immeuble, à la seule fin
de tirer de grosses sommes des compagnies d’assurances, lesquelles sont,
chacun le sait, ravies de payer des sinistres.

Puis, il se passait, affirmait-on, des choses extraordinaires et même
effrayantes. Au sixième, dans les mansardes, on entendait, paraît-il,
des bruits étranges et absolument inexplicables. Plusieurs assurèrent
avoir vu des fantômes qui traînaient des chaînes par les escaliers.

La bonne de la vieille demoiselle du quatrième rencontra un soir, en
allant voler du vin à la cave, le spectre de l’ancien
propriétaire,--même, il tenait à la main une quittance de loyer.

Et le refrain était:

--Il y a quelque chose là-dessous.



V


De l’inquiétude on en était venu à la frayeur, de la frayeur on passa
vite à l’épouvante. Si bien que le monsieur du premier, qui avait des
valeurs chez lui, donna congé par huissier.

Bernard alla prévenir le propriétaire, qui répondit:

--Eh bien! qu’il s’en aille, cet imbécile!

Mais dès le lendemain, le pédicure du second, bien que n’ayant point à
craindre pour ses valeurs, imita le monsieur du premier.

Les rentiers du second et les petits ménages du cinquième suivirent
bravement cet exemple.

De ce moment, ce fut une déroute générale. A la fin de la semaine tout
le monde avait donné congé. Chacun s’attendait à quelque catastrophe
épouvantable. On ne dormait plus. On organisa des patrouilles.

Les domestiques terrifiés voulaient absolument quitter cette maudite
maison, ils demandaient pour rester qu’on triplât leurs gages.

Bernard n’était plus que l’ombra de lui-même, la fièvre de la peur
l’avait maigri. Mademoiselle Bernard délaissa son piano.

--Non, répétait la portière à chaque congé nouveau, non, ce n’est pas
naturel!

Cependant, vingt-trois écriteaux se balançant à la façade de la maison,
amenèrent des amateurs en quête d’un logement.

Bernard, sans maugréer, montait les escaliers et faisait visiter les
appartements.

--Vous pouvez choisir, disait-il aux gens qui se présentaient, la maison
entière est vacante. Tous les locataires ont donné congé, en masse,
comme un seul homme. On ne sait rien au juste, mais il se passe des
choses, oh! mais des choses!... Un mystère, quoi! une histoire comme on
n’en a jamais vue!... Pour tout dire, le propriétaire diminue ses
loyers!

Et les chalands venus pour louer s’enfuyaient épouvantés.

Le terme arriva. Vingt-trois voitures Bailly emportèrent les meubles des
vingt-trois locataires. Tout le monde partit. Des fondations aux combles
la maison resta vide.

Les rats eux-mêmes, n’y trouvant plus à vivre, l’abandonnèrent.

Seul le portier restait, verdissant de peur dans sa loge. Des visions
effroyables hantaient ses nuits. Il lui semblait ouïr de lugubres
hurlements. A certains murmures sinistres ses dents claquaient de
terreur, et ses cheveux se dressaient à renverser son bonnet de coton.
Madame Bernard ne fermait plus l’œil.

Dans son effroi, Amanda, renonçant aux gloires du théâtre, épousa, rien
que pour quitter la loge paternelle, un jeune perruquier qu’elle ne
pouvait souffrir.

Enfin, un matin, après une insomnie plus épouvantable que les autres,
Bernard prit une grande résolution.

Il alla trouver le propriétaire, lui rendit son cordon et déguerpit.



VI


Et maintenant, si vous passez rue de la Victoire, vous verrez une maison
abandonnée, c’est celle dont je viens de dire l’histoire. La poussière
s’amasse sur les volets clos, l’herbe croît dans la cour.

Nul locataire ne se présente plus, et dans le quartier la _maudite
maison_ a une si funèbre réputation que les immeubles voisins en perdent
quelque chose de leur valeur.

Diminuez donc vos loyers!!!



CASTA VIXIT



I


Pour jolie, elle l’était. Jamais les Saumurois ne purent prendre sur eux
de l’appeler autrement que la belle Aurélie. On se mettait aux portes
quand elle traversait la rue Saint-Jean pour gagner la place de la
Billange.

Le sous-préfet lui trouvait «un port de reine,» et le vieux docteur
Béclard admirait--en latin--sa démarche de déesse.

Elle avait des cheveux noirs qui n’en finissaient pas, fins et pourtant
ondés, de grands yeux profonds et avec cela une peau si fine et si
transparente, qu’on voyait le sang courir dessous.

On lui prêtait beaucoup d’esprit; elle était noble par sa mère, une La
Palissadière, s’il vous plaît. Enfin son père, en plein cercle
littéraire, avait déclaré qu’il donnait 250,000 francs de dot, trousseau
non compris.



II


Riche de tant d’avantages, elle devait être et fut fort recherchée en
mariage. L’auréole de sa fortune et de sa beauté attirait les
prétendants comme la chandelle attire les papillons.

Il est constant que dans la seule année 1860, elle repoussa onze partis,
dont deux inespérés, trois brillants et six des plus sortables.

A chaque refus nouveau, elle disait en pinçant ses jolies lèvres:

--Quand on est jeune, riche et belle, on a le droit d’être difficile.

Elle usait et abusait de ce droit.



III


Entourée de plus d’adorations qu’une madone espagnole, rassasiée autant
qu’une impératrice d’hommages et d’adulations, Aurélie était bien près
de se croire d’une essence supérieure.

Elle se disait dès lors que, pour une fille comme elle, Dieu, dans sa
prévoyance, avait dû faire naître quelque part un homme exceptionnel
qu’un jour ou l’autre elle verrait à ses pieds.

Souvent, le soir, avant de s’endormir dans sa jolie chambre tendue de
cachemire blanc, elle avait cru, aux lueurs tremblantes de sa veilleuse,
entrevoir cet élu de son orgueil et de ses espérances. Son ombre, le
long des rideaux, glissait fugitive comme le désir. Il avait une main
sur son cœur et portait l’autre à ses lèvres pour envoyer des
baisers.

Elle le parait, cet être surnaturel, des qualités inouïes qui font les
héros des romans d’amour. Elle lui donnait la beauté qui frappe au
premier abord, la force qui domine, l’esprit qui séduit, la passion qui
entraîne.

Le malheur est qu’il tardait bien à se présenter.

Imprudente fille! Elle avait si fort découragé les épouseurs à vingt
lieues à la ronde, que nul ne se risquait plus.

Et un soir, comme elle se mirait après s’être déshabillée, la glace lui
découvrit des symptômes alarmants.

Sa gorge, qu’on jugeait divine sous ses guimpes, menaçait de rompre la
sobre ligne sculpturale.

--Vierge Marie! pensa-t-elle, j’engraisse!...

Et sur le moment, elle se jura, elle, la fière, la dédaigneuse Aurélie,
qu’elle épouserait le premier chien coiffé,--c’est l’expression
angevine,--qui se déclarerait.



IV


Il se déclara, ce chien coiffé.

Il était notaire et s’appelait Ernest Dubocage.



V


C’était, il est vrai, un notaire rare, la perle des officiers
ministériels. Outre qu’il venait d’acheter la meilleure étude de la
ville, il était bien de sa personne et jouissait de la réputation d’un
esprit supérieur. Pas un confrère ne pouvait se vanter de tourner un
menton mieux rasé sur une cravate plus blanche. Il était grave, content
de soi, intraitable sur les mœurs et plaçait à cinq.

Son succès ne surprit personne en ville, et lui-même, ayant la
conscience de sa valeur, n’en fut point étonné. Pourtant il aimait la
belle Aurélie à en perdre la tête. On parle encore à Saumur de la
corbeille qu’il alla, de sa personne, chercher à Paris.

Ce qui n’empêche que le jour de la noce, Me Dubocage était dans un
pitoyable état.

Le bal finissait; la jeune mariée venait de disparaître, entraînée par
sa mère et plusieurs vieilles dames; réfugié au fond d’un couloir, le
pauvre époux attendait qu’on lui livrât la clef du paradis nuptial.

Il avait froid et il suait à grosses gouttes; il ne cherchait même plus
à rallier ses idées en déroute; il parlait seul, tout haut, comme un
fou.

--Quel moment, disait-il, à moi tant de perfections!... Suis-je digne
d’elle?... Ah! je voudrais être à cent lieues... Mais non, elle m’aime,
elle m’aime!...

Il chancelait comme un ivrogne en suivant la mère de sa femme, qui enfin
était venue le chercher et qui lui adressait, en fondant en larmes, un
long discours qu’il n’entendait pas.



VI


Positivement, la belle Aurélie s’était imaginée qu’elle aimait celui qui
allait être son mari.

Le lendemain même de son mariage, elle reconnut avec horreur qu’elle
s’était trompée.

Son front était rouge encore de toutes les pudeurs offensées de la
vierge, que déjà son cœur était plus glacé que celui de la veuve qui
se remarie en troisièmes noces. C’est qu’elle avait trop vécu avec ses
rêves. C’est que l’espoir est un usurier qui ruine sans pitié tous ceux
qui lui escomptent les joies de l’avenir. La terre ne pouvait plus lui
offrir d’enchantements, à elle qui tant de fois s’était élancée vers le
ciel sur la croupe radieuse des chimères. A l’âpre brise de la réalité,
toutes ses illusions en un instant s’éparpillèrent comme les feuilles
d’un arbre au premier ouragan de novembre.

Bientôt le tumulte qui suit un mariage s’était apaisé, et les jeunes
époux se trouvèrent seuls dans une ravissante maison achetée près du
Pont-Fouchard par l’amoureux notaire.

C’est alors que vraiment la belle Aurélie sentit ce qu’elle appelait
l’horreur de sa situation.

S’en prenant à son mari d’une erreur funeste dont seule elle était
coupable, elle le jugeait avec la dernière sévérité. Il lui semblait que
jamais elle n’avait rencontré d’homme à la fois si prétentieux et si
nul, si absolument ridicule. Elle ne pouvait s’expliquer son influence
en ville. En lui, elle haïssait tout, même les meilleures qualités. Il
avait pour elle les attentions les plus délicates et elle lui en voulait
de ses prévenances. Elle était agacée de le sentir continuellement
autour d’elle, l’enveloppant de sa sollicitude inquiète, l’admirant et
le lui disant, épiant du matin au soir le prétexte d’un baiser.

Elle s’était promis de planer dans l’azur et elle en était réduite à
traîner péniblement la lourde charrue d’un mariage de raison.

Et pas de terme, même lointain, à l’horrible supplice. Rien qu’à
interroger l’avenir, elle se sentait prise de nausées comme celui qui
regarde longtemps le monotone balancement d’une mer calme.

Mais elle était bien trop fière pour rien laisser deviner de ce qui se
passait en elle. Jamais une larme ne monta de son cœur à ses yeux.
Après avoir dit: la belle, on disait: l’heureuse Aurélie.



VII


Ainsi que tout le monde, Me Dubocage fut pris aux apparences. Pendant
que les voix mauvaises de la solitude soufflaient à sa femme les pires
insinuations, il promenait en tous lieux le rayonnant visage de l’homme
qui se sait adoré.

Hélas! après trois mois de mariage, la chaste jeune fille en était
arrivée à se demander froidement si elle serait ou non fidèle à son
mari.

La vertu, c’était l’estime de tous. Oui, mais un amant, c’était
peut-être la réalisation du rêve.

Le hasard se chargea de mettre fin à ses hésitations.



VIII


Elle était au bal lorsque tout à coup, au milieu du salon, elle aperçut
celui que si longtemps elle avait espéré en vain, le fantastique héros
de ses insomnies. Oui, c’était bien lui, elle n’en pouvait douter à
cette voix mâle et vibrante qui remuait tout son être, à ces yeux dont
la flamme devait amollir et fondre les plus solides résolutions. Il
parlait et il semblait à Aurélie que les autres hommes, debout près de
lui, comme des courtisans autour d’un prince, l’écoutaient avec une
respectueuse déférence.

C’était un soldat, un chef d’escadron de dragons; il n’avait pas trente
ans, et son riche uniforme faisait valoir l’énergie de sa figure
martiale et accusait les magnificences de son buste.

Elle eut un éblouissement. Qui était-il? Jamais elle ne l’avait
rencontré. Comment se trouvait-il là?

Justement, près d’elle, une vieille dame disait l’histoire de l’inconnu.

Il était frère du receveur particulier et arrivait d’Algérie. On
racontait de lui des choses surprenantes, de ces traits d’héroïsme pour
lesquels le premier empire n’avait ni assez de titres ni assez de
dotations.

Tout dernièrement, pendant une expédition, il s’était trouvé séparé de
ses soldats et entouré par un groupe d’Arabes; on le croyait perdu, mais
il avait réussi à se dégager en sabrant et en tuant une douzaine
d’ennemis.

Elle écoutait de toute son âme, surprise, émue, ravie, aussi fière
intérieurement que si quelque chose eût rejailli sur elle de la gloire
de ce vaillant soldat. N’est-ce pas ainsi qu’elle l’avait voulu?

Cependant l’orchestre préludait; il s’avança vers elle,--la devinait-il
donc?--Et il lui demanda de valser avec lui.

Sans répondre, elle se leva, pâle, les dents serrées, les yeux noyés,
elle prit son bras et il l’entraîna. Mais, au deuxième tour, son émotion
fut si forte qu’elle faillit s’évanouir, et il dut la ramener à sa
place.

Me Dubocage, prévenu, accourait tout inquiet.

--Qu’as-tu, disait-il, qu’as-tu, chère amie? Tu es souffrante, viens,
partons.

Et il l’emmena, malgré ses protestations.



IX


Elle se leva tard le lendemain. On était au mois de décembre, il faisait
froid, il neigeait.

Paresseusement renversée sur une chaise longue, au coin de son feu, elle
s’efforçait de ressaisir quelque chose des enivrantes émotions de la
veille.

La nuit était venue. Seule, la flamme capricieuse du foyer éclairait la
chambre.

Elle éprouvait une âcre et malsaine jouissance à savourer l’amertume de
ses désillusions. Ainsi donc ses rêves ne l’avaient pas trompée! Il
existait vraiment, cet être extraordinaire paré de toutes les
perfections terrestres. Ah! que n’avait-elle eu plus de courage et de
patience! Que n’était-elle jeune fille encore et libre, pour s’élancer
vers lui, pour lui crier: Viens, me voici, je suis à toi, je
t’attendais!

Celui-là était un de ces hommes que toutes les femmes envient, qui
inspirent ces passions folles, ces dévouements idiots qui stupéfient les
autres hommes. Combien il devait être beau, sur son cheval de bataille,
entouré d’ennemis, agitant son sabre sanglant! Elle se le représentait
ainsi, et si nettement, si distinctement, qu’il lui semblait entendre le
cliquetis des armes.

Puis, tout à coup, la scène changeait, et il arrivait vers elle au grand
galop; il la saisissait par la taille, comme au bal pour la valse, il
l’enlevait, il la couchait en travers sur le cou de son cheval, et il
l’emportait à toute vitesse, loin, bien loin, vers des pays inconnus.
Elle frissonnait, mais c’était de joie, et à demi-pâmée, elle se
laissait aller sur le bras du robuste cavalier.

Si intense était la sensation, il lui semblait si bien percevoir la
pression des mains, le vent de la course sur son visage, qu’elle ouvrit
les yeux pour se prouver qu’elle ne rêvait pas.

Dubocage, entré à pas de loup, était étendu sur le tapis devant elle,
la tête sur ses genoux, un bras passé autour de sa taille.

Elle faillit jeter un cri, comme la femme prise en faute. Et bien vite
elle referma les yeux, éperdue, folle, doutant du témoignage de ses
sens; si bouleversée, que tout dans son esprit se confondait, le sommeil
et la veille, le présent et le passé, la réalité et le songe; si égarée
qu’elle n’aurait su dire avec certitude où elle se trouvait ni ce qui se
passait, si elle était là dans sa chambre, près de Me Dubocage, ou
emportée au galop du cheval de son amant...



X


Vers la fin de la semaine, une de ses amies, qui lui rendait visite, lui
apprit le départ du brillant chef d’escadron. Elle n’en éprouva ni
chagrin, ni regret.

C’est qu’elle avait réfléchi. C’est qu’ayant épelé une à une toutes les
lettres de ce mot terrible: Adultère! elle avait eu peur.

C’est qu’elle s’était dit que toujours et quand même, le rêve est
supérieur à la réalité; c’est qu’elle avait compris qu’il n’est d’idoles
éternellement adorées que les idoles de l’imagination, dont la dorure ne
reste pas aux doigts. Il pouvait partir, ce soldat à peine entrevu, elle
gardait dans son esprit son radieux souvenir.

Mais tout en se jurant de rester fidèle à Me Dubocage, la belle
Aurélie se promettait bien de l’assouplir à ses caprices, de le façonner
selon ce qui lui semblait l’idéal. Sûre de son empire absolu, elle se
dit qu’il serait pour elle quelque chose comme ces pauvres modèles que
les peintres couvrent des plus riches draperies et qui, tour à tour,
selon la fantaisie du maître, peuvent être des héros, des guerriers ou
des rois.

C’est vers ce temps, qu’à la grande stupeur de tout Saumur, le grave
Dubocage coupa ses favoris et laissa pousser ses moustaches, il se
montra au cercle avec de grandes bottes à l’écuyère, ornées de
formidables éperons.

Et à ceux que surprenait sa tournure militaire, il répondait:

--Que voulez-vous, les femmes!



XI


Dubocage serait devenu un écuyer, car il apprenait à monter à cheval, si
Aurélie lui en eût laissé le temps. Mais peu à peu le souvenir du chef
d’escadron s’effaçait et devenait moins distinct.

D’ailleurs, il venait d’arriver en ville un poëte presque célèbre. Il
portait de longs cheveux plats et une barbe un peu en désordre. Invité
dans quelques salons, il daigna réciter d’une voix mélancolique des vers
désolés qui firent pleurer les femmes.

En voyant le poëte, Aurélie comprit et aima la poésie.

C’est pourquoi les bottes molles de Dubocage furent reléguées au
grenier, et trois semaines plus tard, il publiait dans l’_Écho
Saumurois_, sous un pseudonyme des plus transparents, une nouvelle
éplorée qui obtint un légitime succès.



XII


Il était destiné à de bien autres métamorphoses. Pareil à ces infortunés
comédiens qui, sous le nom d’utilités, sont engagés pour jouer tous les
rôles, il fut le héros obligé de tous les romans dont se plut à vivre la
belle Aurélie.

Ils furent nombreux et divers, ces romans, et comme pour leur donner
plus de réalité, à mesure qu’elle les suivait, elle les écrivait à ses
heures de solitude, sur un gros livre qu’elle cachait au fond de son
bureau.

Et pendant qu’elle s’abandonnait à tous les rêves d’une imagination en
délire, tout Saumur chantait ses louanges et célébrait ses vertus; les
maris la proposaient comme modèle à leurs femmes, les hommes enviaient
l’heureux notaire.

Mais le bonheur ici-bas ne saurait durer.

Un soir de mai, la belle Aurélie fut prise d’un malaise subit, et
vingt-quatre heures plus tard elle était morte sans avoir eu le temps
de se reconnaître.



XIII


Dubocage, fou de douleur dans les premiers jours de son veuvage, ne
serait peut-être pas consolé à cette heure, si une fois, cherchant par
hasard dans ce bureau qui servait à Aurélie, il n’eût trouvé ce fameux
manuscrit qu’elle appelait ses «Mémoires.»

C’est en poussant de véritables cris de rage qu’il les lut.



XIV


Cependant, au cimetière, par delà Nantilly, sur la tombe de madame
Dubocage, on lit: _Casta vixit_.

Et, dans le fait, c’est vrai.

FIN



TABLE DES MATIÈRES


Le petit vieux des Batignolles 1

Bonheur passe richesse       117

La soutane de Nessus         235

Une disparition              257

Maudite maison               273

Casta vixit                  289

F. AUREAU.--Imprimerie de Lagny.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le petit vieux des Batignolles" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home