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Title: Chronique du crime et de l'innocence,  tome 2/8 - Recueil des événements les plus tragiques;..
Author: Champagnac, J.-B. J. (Jean-Baptiste Joseph)
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Chronique du crime et de l'innocence,  tome 2/8 - Recueil des événements les plus tragiques;.." ***

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  Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
  typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
  et n'a pas été harmonisée.



    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE.



    IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
    rue de la Harpe, n. 90.



    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE;


  Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens,
    Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en
    France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours,
    disposés dans l'ordre chronologique, et extraits des anciennes
    Chroniques de l'Histoire générale de France, de l'Histoire
    particulière de chaque province, des différentes Collections des
    Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles
    judiciaires.


    PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.


    Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
      C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.


    Tome Deuxième.


    Paris.

    CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
    PLACE SORBONNE, No 3.

    1833.



    CHRONIQUE
    DU CRIME
    ET
    DE L'INNOCENCE.



LA FEMME ADULTÈRE ET COMPLICE DES ASSASSINS DE SON MARI.


Cette histoire tragique, qui occupa le parlement de Toulouse au
commencement du dix-septième siècle, n'intéresse pas moins par la
qualité des principaux coupables que par les circonstances qui
l'accompagnèrent.

Il s'agit d'un religieux, le père Pierre-Arias Burdeus, augustin
espagnol, docteur en théologie en l'université de Toulouse,
long-temps renommé pour ses prédications et pour sa piété, et
de Guillaume de Gayraud, conseiller et magistrat présidial en la
sénéchaussée de cette ville, vieillard sexagénaire, recommandable
par une conduite intègre dans l'exercice de son ministère et par une
probité exempte de reproche dans toutes les autres actions de sa
vie. Tous deux jouissaient de la considération générale; et personne
n'aurait jamais pensé qu'il pût un jour en être autrement. Mais,
comme le dit avec raison un ancien philosophe, nul, avant sa mort,
ne peut être réputé heureux. Une femme vint détruire le bonheur
et l'honneur de ces deux hommes jusque là si estimables; elle les
détourna du sentier de la vertu et les conduisit en peu de temps au
crime et à l'échafaud.

Cette femme était portugaise; elle se nommait Violante du Château.
Elle était venue se fixer à Toulouse avec toute sa famille. Belle,
séduisante, artificieuse, elle fit l'épreuve de ses charmes sur le
religieux et le magistrat, qui tous deux s'enflammèrent bientôt pour
elle d'une passion violente. Une circonstance assez extraordinaire
dans cette aventure, c'est que les deux amans savaient qu'ils étaient
rivaux, et que, loin d'en concevoir de la jalousie, ils semblaient
vivre dans le meilleur accord, et ne manquaient pas de se concerter
pour assurer la fortune et le bonheur de la personne qu'ils aimaient.

Dans cette vue, et sans doute aussi pour mieux cacher cette double
intrigue galante, le conseiller Gayraud négocia le mariage de la
belle Portugaise avec un avocat de sa connaissance, nommé Romain,
habitant de la petite ville de Gimont, située à dix lieues de
Toulouse. Le mariage étant stipulé, les deux amans contribuèrent à
former la dot de la demoiselle; les noces furent célébrées, et le
mari se disposa à emmener sa femme dans sa ville natale. On aurait
bien voulu le retenir à Toulouse, en lui faisant espérer, en lui
promettant de l'emploi comme avocat dans cette ville; mais, soit
qu'il ne se sentît pas capable de briller sur un aussi grand théâtre,
soit qu'il eût déjà quelque soupçon de la conduite de sa femme, il
persista dans son dessein de retourner à Gimont, où il jouissait
d'ailleurs de toutes les commodités, et comptait parmi les premiers
de sa profession.

Cet arrangement était loin de faire le compte de nos amoureux.
En faisant ce mariage, qui devait, pour ainsi dire, leur servir
de manteau, ils s'étaient imaginé qu'ils décideraient facilement
l'avocat Romain à se fixer à Toulouse. Le refus obstiné de celui-ci
renversa toutes leurs espérances de plaisir. On employa mille
expédiens pour retarder le départ des deux époux; mais, après bien
des délais, ils partirent. Le conseiller Gayraud, comme ami du mari,
les accompagna jusqu'à Gimont, et demeura avec eux environ un mois.
La lune de miel, on n'aura pas de peine à le croire, ne fut pas
de longue durée. La légèreté de Violante et son humeur altière ne
tardèrent pas à blesser son mari; elle ne parlait qu'avec mépris
du séjour de Gimont, des parens et des propriétés de Romain; en un
mot, elle ne formait d'autre désir que de revenir à Toulouse. Le
mari en conçut de la jalousie et du dépit; il déclara formellement
que son ménage ne quitterait pas Gimont, que la loi lui en donnait
le droit, et qu'il entendait être le maître d'en jouir. Dès lors
la mésintelligence éclata entre les deux époux sans espoir de
raccommodement.

Le conseiller, qui avait été témoin de ces scènes conjugales,
retourna à Toulouse, le cœur tout navré d'avoir si mal réussi en
faisant un tel mariage. Il alla trouver le religieux, l'entretint
des ennuis, de la langueur de leur chère Violante, et surtout de
la rudesse et de la sévérité du mari. Dès lors ces deux hommes,
également passionnés, ne sont plus occupés que des moyens de délivrer
cette femme de la servitude où elle languit. Le conseiller, malgré
les glaces de l'âge, manifeste encore plus d'impatience, plus de
chaleur que son rival; il a vu ce que souffre leur bien-aimée; il
fait à chaque instant une peinture vive, animée de sa malheureuse
situation; il retrace, avec véhémence, les emportemens, la tyrannie
de son mari. Ces entretiens exaltent leur imagination; l'adultère,
si fécond en crimes, leur inspire l'idée d'un meurtre: ils formèrent
l'horrible projet de faire mourir Romain, comptant bien d'ailleurs
sur l'assentiment de sa femme, qui avait dit au conseiller, avant son
départ de Gimont, qu'elle avait la ferme volonté de secouer le joug à
tout prix.

Il n'y avait plus qu'à opter entre le fer et le poison. Le conseiller
fit observer que l'éloignement pouvait rendre difficile et dangereux
l'usage du poison; qu'il valait beaucoup mieux trouver un prétexte
pour attirer Romain à Toulouse, et là le faire assassiner. Le
religieux applaudit à cet infâme dessein, et remit sur-le-champ cent
écus au conseiller pour payer les assassins.

Le conseiller Gayraud n'hésite pas dans l'exécution du projet. Il
met dans sa confidence un jeune écolier de Toulouse, nommé Candolas,
appartenant à une honnête famille, et un praticien nommé Esbaldit;
il les charge de trouver des gens de main pour commettre le crime,
et leur délivre une partie de l'argent qu'il a reçu; puis il écrit
à Romain pour le presser de venir à Toulouse pour se charger d'une
affaire qu'il disait devoir s'y juger.

Romain ajoute entièrement foi à la missive du conseiller; il arrive à
Toulouse, y reçoit les caresses empressées de tous les parens de sa
femme, du religieux Burdeus, et principalement du conseiller Gayraud,
qui le reçoit dans sa maison avec cérémonie, et fait préparer un
festin splendide à l'occasion de son arrivée. Le religieux, Candolas,
Esbaldit sont au nombre des convives. Après le souper, le père
Burdeus se retire, les autres feignent d'aller faire un tour de
promenade. Romain et le conseiller restent seuls. Ce dernier, pour
faire passer la soirée et pour que les meurtriers eussent le temps
de se réunir au lieu désigné pour le crime, se charge d'entretenir
la conversation; et quand il croit l'heure arrivée, il emmène
Romain, sous le prétexte de faire un peu d'exercice, et le fait
sortir par la porte de derrière de sa maison, qui était voisine de
l'enclos du couvent des cordeliers, lieu très peu fréquenté. Les
meurtriers apostés attendaient leur proie; ils s'élancent sur Romain
et l'assassinent de dix-sept coups de poignard. Le conseiller feint
que Romain et lui ont été attaqués par des voleurs, que ces voleurs
lui ont enlevé sa bourse, et ont tué l'avocat, qui voulait faire
résistance.

Sur cette annonce du conseiller, la nouvelle de cet assassinat
parcourt aussitôt toute la ville. Les capitouls, accompagnés du guet,
se rendent sur le lieu du crime. Mais en chemin ils rencontrent,
courant de toutes ses forces, tout hors d'haleine, le praticien
Esbaldit, qui fuyait après le coup. Cette fuite précipitée, à
pareille heure, semble un indice suffisant; on l'arrête prisonnier,
et l'on fait transporter le corps de Romain à l'hôtel-de-ville.

Cependant le religieux, craignant que la détention d'Esbaldit ne fît
découvrir ses complices, s'enfuit quelques jours après avec le jeune
Candolas, et se retira d'abord à Tonmins, ville protestante, puis à
Millhaud, de là à Nîmes.

Éclairé par la fuite du religieux, le parlement de Toulouse décréta
de prise de corps le fugitif, et des prevôts furent envoyés à sa
recherche. Le père Burdeus fut arrêté à Nîmes; mais les magistrats
de la ville le réclamèrent, disant qu'il était de leur religion, que
la connaissance du crime qu'on lui imputait appartenait à la chambre
de l'édit à Castres, et non au parlement de Toulouse. On dépêcha un
courrier au roi, avec la procédure, pour prononcer sur ce conflit,
et par arrêt du conseil d'état la cause fut renvoyée au parlement de
Toulouse. Les ministres protestans de Nîmes murmuraient contre cette
décision, et disaient que c'était en haine de ce que le religieux
s'était converti à leur religion qu'on voulait le faire mourir à
Toulouse; mais le président de la chambre de l'édit imposa silence
à ces murmures, et, au nom de l'obéissance due aux ordres du roi, il
fit remettre Burdeus et Candolas entre les mains des prevôts envoyés
de Toulouse.

Ramené dans cette ville, le religieux subit les interrogatoires
d'usage, et l'on instruisit son procès: mais les voix furent
partagées lors du jugement. Les uns le condamnaient à mort; les
autres voulaient surseoir le jugement jusqu'à ce que le jeune
écolier Candolas eût été appliqué à la question. Après quelques
contestations, le premier avis fut adopté et l'arrêt de mort
prononcé. Alors le religieux confessa son crime, désigna le
conseiller Gayraud comme en ayant été le principal instigateur et
en ayant dirigé l'exécution: puis, après avoir manifesté un grand
repentir de la part qu'il avait prise à cette action abominable, il
accusa Candolas et Esbaldit de complicité. Quant aux assassins dont
on s'était servi, ils s'étaient tous enfuis en Espagne.

Après ces révélations, Burdeus fut conduit au supplice; en passant
devant la porte du couvent de son ordre, il s'arrêta, les yeux
pleins de larmes, pour exhorter ses confrères à une bonne et
chrétienne vie, et il leur demanda pardon du scandale qu'il leur
donnait. Lorsqu'il fut arrivé au lieu du supplice, il adressa à Dieu
une longue et fervente prière. Après quoi, il fut décapité, et ses
quatre membres coupés en quartiers.

Après cette exécution, qui eut lieu le 5 février 1609, le conseiller
Gayraud, persévérant à se renfermer dans une dénégation absolue,
fut appliqué à la question ordinaire et extraordinaire. Il subit la
torture avec une constance inébranlable, sans que l'on pût arracher
la vérité de sa bouche, jusqu'à ce que, le premier président l'ayant
menacé de faire mettre aussi à la question son jeune fils âgé de
dix-huit ou vingt ans, il s'écria alors que son fils n'était pas
coupable, qu'il n'avait jamais rien su de ses affaires. La tendresse
paternelle fut plus forte que la rigueur des tourmens; le malheureux
conseiller s'accusa pour excuser son fils, qui était innocent,
et avoua la vérité, conformément aux révélations de son complice
Burdeus. En conséquence, il fut condamné au même supplice, ainsi que
Candolas et Esbaldit. Le conseiller Gayraud subit son arrêt le 12
février, Candolas le 13, et Esbaldit le 14 du même mois.

Quant à la femme, auteur de tous ces malheurs, condamnée à la peine
capitale, elle fut conduite à la mort le 16. Avant de subir son
arrêt, elle adressa aux assistans une allocution si touchante, si
empreinte d'un vrai repentir, que tout le monde fondait en larmes, en
priant pour elle.



EXTRAIT DES FASTES DU GIBET DE MONTFAUCON.


Montfaucon, éminence patibulaire très-renommée, est situé au-delà des
faubourgs du Temple et Saint-Martin. Cette petite colline avait été
choisie pour les exécutions, parce que autrefois l'usage était de les
consommer sur des lieux élevés, pour que l'exemple fût vu de loin,
et que la terreur du supplice détournât du crime ceux qui avaient
du penchant à le commettre. De l'empressement que montre la populace
à voir exécuter des criminels, beaucoup de personnes concluent
qu'elle prend plaisir à voir répandre le sang. Peut-être est-ce
calomnier l'espèce humaine. Saint-Foix donne une autre raison de cet
empressement. «La populace, dit-il, est curieuse de voir comment
sont faits ces hommes dont la sentence et les crimes deviennent pour
elle la nouvelle du jour et le sujet de sa conversation. Il n'y en
a peut-être pas quatre, parmi les spectateurs, qui ne détournent la
vue, et dont l'âme ne se sente attristée au moment où le supplice
commence.» Cela est si vrai, que souvent on a vu la même multitude,
après avoir demandé à grands cris la mort d'un malheureux, fondre en
larmes pendant toute la durée de son supplice.

Montfaucon, suivant toutes les apparences, a pris le nom qu'il porte
encore aujourd'hui d'un seigneur nommé Falco ou Faucon, qui en était
propriétaire, ainsi que des terres des environs. L'opinion commune
est que ce fut Pierre de La Brosse, favori de Philippe-le-Hardi, qui
fit élever ce gibet; d'autres l'attribuent à Enguerraud de Marigny
ou à Pierre Remy. Quoi qu'il en soit, on y voyait encore du temps
de la ligue une masse de pierres, accompagnée de seize piliers, où
conduisait une rampe aussi de pierres, assez large, et qui se fermait
avec une bonne porte. Cette masse était un parallélogramme haut de
deux à trois toises, long de six à sept, large de cinq ou six, et
composé de dix ou douze assises de gros quartiers de pierre, bien
liés et bien cimentés. Les piliers étaient gros, carrés et chacun de
trente-deux ou trente-trois pieds de hauteur. Pour joindre ensemble
ces piliers, et pour y attacher les corps des suppliciés, on avait
enclavé dans leur chaperon deux gros liens de bois qui traversaient
de l'un à l'autre et avaient des chaînes de fer d'espace en espace.
Au milieu était une cave pour recevoir les corps des suppliciés,
lorsqu'ils tombaient en pièces ou que toutes les chaînes et les
places étaient remplies.

Des noms célèbres ou fameux figurent parmi les victimes nombreuses
qui vinrent finir leur existence à ce gibet.

Pierre de La Brosse, barbier et chirurgien de Saint-Louis, fut pendu
à ce gibet en 1227. Il était accusé d'avoir empoisonné Louis de
France, fils aîné du roi et d'Isabelle d'Aragon.

On a vu à l'article de _Marie de Brabant_ tous les détails relatifs
à cette affaire. Le chroniqueur parisien pense que La Brosse était
innocent, et qu'il mourut victime de la haine des princes qui ne
pouvaient supporter à la cour un _riche vilain_ comme l'était ce
favori. Les ducs de Bourgogne et de Brabant, et Robert, comte
d'Artois, assistèrent à son supplice.

Enguerrand de Marigny, dont nous avons raconté l'histoire, périt
victime des intrigues du comte de Valois. Jean d'Asnières, fameux
avocat de ce temps-là, proposa contre lui quarante-un chefs
d'accusation. L'accusé demanda du temps et quelqu'un pour le
défendre; mais on lui en refusa tous les moyens, et, sans formalité
ni justice, il fut condamné à être pendu; et l'exécution eut lieu
en 1315. On dit qu'il avait été un des restaurateurs du gibet de
Montfaucon, où il fut attaché.

Henri Taperet, prevôt de Paris, fut pendu au même lieu en 1320, comme
nous l'avons vu, pour avoir fait mourir un innocent qu'il substitua
à un riche coupable, qui, pour ses crimes, avait été condamné au
dernier supplice.

Gérard Guecte, Auvergnat de basse naissance, avait été employé
dans les finances sous le règne de Philippe-le-Long; mais dès que
Charles-le-Bel fut parvenu à la couronne, ce prince le fit enfermer
dans la tour du Louvre, comme ayant détourné les finances du trésor
royal. Il n'aurait pu éviter le dernier supplice, mais on lui donna
si violemment la question qu'il expira au milieu des tortures. Son
corps fut traîné par les rues, et ensuite pendu à Montfaucon en 1322.

Jourdain de Lisle, l'un des plus grands seigneurs de Gascogne, et, de
son propre aveu, l'un des plus grands scélérats, vint y prendre place
en 1323. On a vu plus haut son histoire.

Pierre Remi, seigneur de Montigny, fut accusé de malversations
après la mort de Charles-le-Bel, dont il avait été le principal
trésorier. Son procès lui fut fait, et il fut condamné à être pendu
par arrêt du parlement du 25 avril 1328; ce qui fut exécuté au gibet
de Montfaucon, qu'il avait fait réparer peu de temps auparavant.
Ainsi fut réalisée la prédiction qu'on avait, dit-on, gravée sur le
principal pilier, et contenue en ces deux vers:

    En ce gibet ici emmi
    Sera pendu Pierre Remi.

Macé de Maches, trésorier changeur du trésor du roi, y fut aussi
pendu en 1331, ainsi que Réné de Siran, maître des monnaies, en 1333.

Alain de Hourderie, chevalier, conseiller au parlement, fut pendu et
étranglé au gibet de Montfaucon, en 1348, pour avoir enregistré une
fausse déposition qu'il n'avait jamais ouïe, et avoir falsifié et
corrompu celles des témoins que véritablement il avait entendus, pour
favoriser l'une des parties.

Jean de Montagu, déclaré coupable de lèse-majesté en 1409, fut
condamné à être décapité dans les halles de Paris. Son corps fut
porté à Montfaucon, et sa tête mise au bout d'une lance sous les
piliers des halles.

Pierre des Essarts, prevôt de Paris sous le même règne, avait été
auparavant grand-bouteiller en France, et avait eu la souveraine
administration des finances. Personne, plus que lui, n'avait eu
part aux bonnes grâces du duc de Bourgogne; mais il les perdit
tout-à-coup, et devint même l'objet de sa fureur. On l'accusa de tous
les malheurs de ce temps-là, et il fut condamné à perdre la tête; ce
qui fut exécuté aux halles le 1er juillet 1413. Son corps fut porté
à Montfaucon, où quatre ans auparavant il avait fait mettre celui de
Montagu. Ainsi se réalisa la prédiction du duc de Brabant, qui deux
ans auparavant, lui avait dit: «Prevôt de Paris, Jehan de Montagu a
mis vingt-deux ans à soy faire couper la tête, mais vrayement vous
n'y en mettrez pas trois.»

Olivier Ledain et Jean Doyac, qui avaient été favoris de Louis XI,
furent, après la mort de ce prince, immolés à la vengeance publique.
Olivier fut pendu à Montfaucon, Doyac fut fustigé par tous les
carrefours de Paris, eut une oreille coupée, la langue percée avec un
fer chaud aux halles, et fut conduit à Montferrand en Auvergne, où il
eut le fouet et l'autre oreille coupée.

Jacques de Beaune, seigneur de Samblançay, surintendant des finances
sous François Ier, fut pendu à Montfaucon le 14 août 1527; nos
lecteurs connaissent son procès.

Le corps de l'illustre amiral de Coligny fut attaché au même gibet,
après son assassinat, lors du massacre de la Saint-Barthélemy.

En 1476, Laurent Garnier de Provins, après avoir demeuré un an
et demi attaché à Montfaucon, où, nonobstant sa grâce, il avait
été pendu par arrêt du parlement, pour avoir tué un collecteur de
tailles, fut dépendu à la sollicitation de son frère, mis dans un
cercueil, et porté, avec tout l'appareil des pompes funèbres, par
la rue Saint-Denis, jusqu'à la porte Saint-Antoine. De chaque côté
marchaient douze hommes vêtus de deuil, les uns une torche à la main,
les autres un cierge. Devant étaient quatre crieurs, faisant sonner
leurs clochettes, portant toutes les armoiries du défunt: celui qui
marchait à la tête du cortége criait à haute voix: «Bonnes gens,
dites vos patenôtres pour l'âme de feu Laurent Garnier, en son vivant
demeurant à Provins, qu'on a trouvé mort nouvellement sous un chêne:
dites-en vos patenôtres: que Dieu bonne merci lui fasse.»



LES TROIS GUILLERIS.


Ce triumvirat de brigands fameux était composé de trois frères qui
sortaient d'une maison noble de Bretagne. Après s'être signalés dans
les guerres de la ligue, ils se firent voleurs de grands chemins,
lorsque le calme fut rétabli en France. La terreur qu'ils inspiraient
était si grande, qu'on n'osait approcher de leur repaire, à trente
lieues à la ronde.

Ce qui les rendait si redoutables, c'est qu'ils avaient sous leurs
ordres une troupe d'environ quatre cents hommes déterminés. Ils
firent bâtir une forteresse sur le chemin de Bretagne en Poitou, pour
leur servir de retraite. Ils faisaient des courses jusqu'en Normandie
et à Lyon, affichant sur les arbres, le long de leur route, ces mots
en gros caractères: _Paix aux gentilshommes, la mort aux prevôts et
aux archers et la bourse aux marchands!_

Henri IV, instruit des brigandages qu'ils exerçaient et des forces
qu'ils avaient à leur disposition, envoya Parabère avec cinq mille
hommes pour assiéger leur forteresse et les exterminer. Ces bandits
firent une résistance opiniâtre; on foudroya leur fort à coups de
canon, et ils furent bientôt réduits aux abois. Le plus jeune des
trois Guilleris, ayant voulu se faire jour à travers les assiégeans
avec quatre-vingts hommes résolus, fut pris, livré au prevôt de
Saintes et rompu vif.

Ses frères et leurs complices, ayant été dispersés, errèrent pendant
quelque temps, cherchant à échapper aux poursuites dirigées contre
eux. Enfin ils furent pris et exécutés en divers endroits. Cet
événement, important pour la tranquillité de plusieurs provinces, et
surtout pour la sécurité des voyageurs, eut lieu en l'année 1608.

Il serait facile de donner des pages entières de détails sur les
expéditions des Guilleris. Mais de quel intérêt peut être le récit
de brigandages faits de sang-froid, et regardés, par leurs auteurs,
comme des spéculations de commerce? Si nous mentionnons dans notre
recueil ces grands voleurs et quelques autres célèbres chefs de
bandes, c'est seulement pour faire voir que nous ne les avons point
omis, et que c'est avec intention que nous nous abstenons de narrer
leurs faits et gestes.



HENRI IV ET SES ASSASSINS.


Si le meurtre de l'un de nos semblables nous inspire une juste
horreur, quelque vulgaire que soit la victime, quelle ne doit pas
être l'indignation des cœurs vertueux et des esprits éclairés, alors
que le poignard de l'assassin attaque les jours d'un souverain dont
l'existence est presque toujours si précieuse, puisque c'est sur elle
que se fonde la tranquillité de tant de familles et la stabilité de
tant d'intérêts divers? Et quand le souverain immolé se trouve être
un prince ami de son peuple et doué des plus heureuses qualités pour
faire le bonheur de ses sujets; quand ce prince est un Henri IV,
est-il possible de rencontrer des expressions qui ne restent pas
au-dessous de cet abominable parricide?

Chose étrangement bizarre! les rois les plus despotes, les plus
cruels, meurent paisiblement dans leur lit, et le monarque qui jouit
parmi nous de la mémoire la plus populaire fut continuellement
menacé du poignard des assassins! Il faut sans doute attribuer cette
anomalie aux guerres de religion, qui enfantent le fanatisme, monstre
capable des plus grands forfaits. Quoi qu'il en soit, Henri IV
échappa seize fois au couteau de ses ennemis; il ne succomba qu'à la
dix-septième.

«Ce serait, dit M. Dulaure, une histoire assez curieuse que celle de
tous les projets d'assassinat tentés contre Henri IV: on y verrait
figurer des moines, des prêtres, des cardinaux, des légats du pape,
comme instigateurs et complices de ces crimes; il ne faudrait point
omettre la tentative de Charles Ridicanne dit d'Avesne, moine
jacobin, qui fut instigué à tuer Henri IV par Nicolas Malvesie, nonce
du pape en Flandre.»

Nous ne parlerons ici que des deux fanatiques qui réussirent le plus
dans leur exécrable entreprise, Jean Chastel et Ravaillac.

Il y avait environ neuf mois que Henri IV s'était rendu maître de
Paris; les habitans de cette ville, après les horreurs d'un long
siége, commençaient à goûter les douceurs de la paix. Chaque jour
apportait au roi de nouvelles soumissions de la part de différens
chefs de la ligue. Tout présageait un avenir prospère, lorsque, le
27 décembre 1594, ce prince, revenant victorieux de Picardie, vint,
tout botté, rendre visite à sa maîtresse, Gabrielle d'Estrées,
qui demeurait à l'hôtel du Bouchage, situé près du Louvre, sur
l'emplacement occupé actuellement par les bâtimens de l'Oratoire.

Plusieurs seigneurs s'y rendirent pour le saluer. Dans le moment où
Henri IV se baissait pour relever un seigneur agenouillé devant lui,
un jeune homme, qui s'était glissé dans la foule jusqu'auprès du
prince, lui porta un coup de couteau; mais, par suite du mouvement
que fit le roi en se baissant, le coup ne put l'atteindre qu'à la
mâchoire supérieure, lui fendit la lèvre et lui brisa une dent.

Le roi crut d'abord que le coup partait de Mathurine, sa folle, qui
se trouvait près de lui, et dit avec colère: _Au diable soit la
folle; elle m'a blessé!_ Mathurine se défendit et courut fermer la
porte de la salle, afin de prévenir l'évasion de l'assassin. Alors
le sieur de Montigny saisit le jeune homme, en lui disant: C'est par
vous ou par moi que le roi a été blessé.

Ce jeune homme fut fouillé sur-le-champ, et l'on trouva sur lui le
couteau dont il venait de frapper le roi. Il avoua son crime sans
hésiter. Il se nommait Jean Chastel, et était fils d'un bourgeois
de Paris. Le roi, naturellement porté à la clémence, voulait lui
pardonner; mais, instruit que l'assassin était élève des jésuites,
auxquels il venait de rendre un grand service, en suspendant l'arrêt
du parlement qui avait pour but leur expulsion du royaume, il dit:
«_Fallait-il donc que les jésuites fussent convaincus par ma bouche?_»

Jean Chastel fut conduit aussitôt au Fort-l'Évêque; sa famille, tous
les jésuites de Paris, le curé de Saint-Pierre-des-Arcis furent
également arrêtés. Les scellés furent apposés sur leurs papiers. On
trouva chez le jésuite Guignard des écrits séditieux.

Jean Chastel, dans ses interrogatoires, ne chargea personne. Il
déclara qu'il avait agi de son propre mouvement; qu'il n'avait été
poussé à cet assassinat que par son zèle pour la religion, parce
qu'il était convaincu qu'il était permis de tuer les rois qui
n'étaient pas approuvés par le pape.

Jean Chastel fut condamné au plus affreux supplice. Il fut tiré à
quatre chevaux, après avoir été tenaillé. Au milieu de ses horribles
tourmens, il ne lui échappa pas la moindre plainte, persuadé qu'il
était que son supplice effacerait son crime et le conduirait au
ciel. Les ligueurs en firent un martyr, et obtinrent que l'arrêt du
parlement qui avait prononcé sa condamnation serait mis à l'_index_
à Rome. Jean Boucher, curé de Saint-Benoît à Paris, composa un gros
livre où il soutint que l'assassinat commis par Jean Chastel était
une action héroïque.

Le parlement, afin de prouver son zèle pour la personne du roi,
poussa la rigueur jusqu'à l'iniquité. Il condamna le jésuite Guignard
à mourir sur la potence, son corps à être brûlé, et ses cendres à
être jetées au vent; rien pourtant ne prouvait sa complicité avec
Chastel. On ne pouvait alléguer que ses écrits pleins d'injures
contre la plupart des rois de l'Europe; mais ces écrits, restés
manuscrits, devaient être regardés comme n'existant pas.

Le père de Jean Chastel, contre lequel ne s'élevait aucune charge, si
ce n'est d'avoir été ligueur, fut condamné à être banni pendant neuf
ans du royaume, à payer une forte amende et à voir sa maison démolie.

Par arrêt du 19 décembre 1594, les jésuites furent condamnés à sortir
dans trois jours de Paris et dans quinze jours du royaume, _comme
corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du
roi et de l'état_. Sur l'emplacement de la maison démolie du père de
Jean Chastel, on érigea une pyramide commémorative du crime de Jean
Chastel et de ceux des jésuites. Elle était située en face du Palais
de Justice, vers la partie méridionale de la place semi-circulaire
qui précède l'entrée de ce palais. Cette pyramide fut détruite après
la rentrée des jésuites en France, qui eut lieu en 1603. Le P.
Cotton, religieux de cet ordre, et confesseur du roi, en sollicita et
en obtint la démolition, malgré la résistance du parlement.

Henri IV semblait avoir un secret pressentiment de la fin qui
lui était réservée. Il reçut même plusieurs avertissemens à ce
sujet. Les historiens contemporains rapportent que, six mois avant
l'attentat de Ravaillac, le roi étant chez Zamet, après avoir dîné,
se retira dans une chambre, disant qu'il voulait reposer. Il envoya
chercher Thomassin, un des plus célèbres astrologues de ce temps,
et l'interrogea sur plusieurs choses concernant sa personne et son
état. Thomassin lui dit qu'il avait à se garder du mois de mai 1610,
et alla même, dit-on, jusqu'à lui désigner l'heure et le jour qu'il
devait être tué; mais le roi s'en moqua.

On voit dans les notes du _Journal_ de l'Estoile, que la reine, peu
de jours avant son couronnement, étant couchée dans son lit, auprès
du roi, songea qu'on donnait un coup de couteau à son époux, et,
s'étant éveillée en sursaut avec frayeur et trémoussement de tous les
membres, le roi lui demanda qu'est-ce qu'elle avait; elle dissimula
pendant quelque temps un songe si horrible; mais pressée par le roi
de le lui déclarer, elle le fit; mais le roi n'en fit aucun cas.

Suivant Mezeray, un mois ou deux avant la mort du roi, coururent par
toutes les chambres du Louvre les quatre vers suivans, qu'on disait
être de Nostradamus:

    Cinq décades et sept n'auront borné la course
    Du grand lyon Cethe, qu'un jeune léonceau
    Avec sa lyonne, ayant recours à l'ourse,
    Fuitif de son rival, tranchera le fuseau.

Nous ne rapporterons pas tous les présages et avertissemens
prophétiques qui précédèrent l'assassinat de Henri IV. L'astrologie,
qui était encore fort à la mode, devait multiplier ces sortes
d'horoscopes, et ne rien négliger pour les accréditer. Les esprits
étaient d'ailleurs bien préparés à digérer semblable pâture, et s'en
repaissaient avec délices. Ces détails appartiennent à l'histoire
des mœurs, et ne sont pas déplacés ici. Voici ce que dit dans le
même sens le journaliste l'Estoile: «Le vendredi 14 du mois de mai
(1610), jour triste et fatal pour la France, le roi, sur les dix
heures du matin, fut entendre la messe aux Feuillans. Au retour, il
se retira dans son cabinet, où le duc de Vendôme, son fils naturel,
qu'il aimait fort, vint lui dire qu'un nommé La Brosse, qui faisait
profession d'astrologie, lui avait dit que la constellation sous
laquelle sa majesté était née la menaçait d'un grand danger ce
jour-là; ainsi qu'il l'avertit de se bien garder: à quoi le roi
répondit en riant au duc de Vendôme: _La Brosse est un vieil matois
qui a envie d'avoir de votre argent; et vous un jeune fol de le
croire: nos jours sont comptés devant Dieu_; et, sur ce, le duc de
Vendôme fut avertir la reine, qui pria le roi de ne pas sortir du
Louvre le reste du jour: à quoi il fit la même réponse.

«Après le dîner, le roi s'est mis sur son lit pour dormir; mais,
ne pouvant recevoir de sommeil, il s'est levé triste, inquiet et
rêveur, et a promené dans sa chambre quelque temps, et s'est jeté
derechef sur le lit; mais, ne pouvant dormir encore, il s'est levé et
a demandé à l'exempt des gardes quelle heure il était. L'exempt lui
a répondu qu'il était quatre heures, et a dit: Sire, je vois votre
majesté triste et toute pensive; il vaudrait mieux prendre un peu
l'air, cela la réjouirait.--C'est bien dit: eh bien! faites apprêter
mon carrosse, j'irai à l'Arsenal voir le duc de Sully, qui est
indisposé, et qui se baigne aujourd'hui.

«Le carrosse étant prêt, il est sorti du Louvre accompagné du duc de
Montbazon, du duc d'Espernon, du maréchal de Lavardin, Roquelaure,
La Force, Mirebeau et Liancourt, premier écuyer..... Le carrosse
était malheureusement ouvert de chaque portière, parce qu'il faisait
beau temps, et que le roi voulait voir en passant les préparatifs
qu'on faisait dans la ville (pour le couronnement de la reine). Son
carrosse entrant de la rue Saint-Honoré dans celle de la Ferronnerie,
trouva d'un côté un chariot chargé de vin, et de l'autre côté un
autre chargé de foin, lesquels faisant embarras, il fut contraint de
s'arrêter, à cause que la rue est fort étroite par les boutiques qui
sont bâties contre la muraille du cimetière des Innocens.

«Dans cet embarras, une grande partie des valets de pied passa dans
le cimetière pour courir plus à l'aise, et devancer le carrosse du
roi au bout de ladite rue. Des deux seuls valets de pied qui avaient
suivi le carrosse, l'un s'avança pour détourner cet embarras, et
l'autre se baissa pour renouer sa jarretière, lorsqu'un scélérat
sorti des enfers, appelé François Ravaillac, natif d'Angoulême, qui
avait eu le temps pendant cet embarras de remarquer le côté où était
le roi, monte sur la roue dudit carrosse, et, d'un couteau tranchant
des deux côtés, lui porte un coup entre la seconde et la troisième
côte, un peu au-dessus du cœur, qui a fait que le roi s'est écrié:
_Je suis blessé_. Mais le scélérat, sans s'effrayer, a redoublé, et
l'a frappé d'un second coup dans le cœur, dont le roi est mort,
sans avoir pu jeter qu'un grand soupir: ce second a été suivi d'un
troisième, tant le parricide était animé contre le roi, mais qui n'a
porté que dans la manche du duc de Montbazon.

«Chose surprenante, nul des seigneurs qui étaient dans le carrosse
n'a vu frapper le roi; et si ce monstre d'enfer eût jeté son couteau,
on n'eût su à qui s'en prendre; mais il s'est tenu là comme pour se
faire voir et pour se glorifier du plus grand des assassinats. Les
seigneurs ont été bien empêchés, les uns pour assister le roi, et les
autres pour se saisir du parricide. Icelui pris et mis en sûreté, ils
ont tâché d'apaiser le grand tumulte causé parmi le peuple par la
croyance que le roi était mort.....»

Saint-Michel, l'un des gentilhommes du roi, poussé par un juste
ressentiment, avait déjà mis l'épée à la main pour tuer le
meurtrier; mais le duc d'Espernon, se ressouvenant du déplaisir qu'il
avait eu et du blâme qu'on avait donné avec raison à ceux qui tuèrent
Jacques Clément après la mort de Henri III, cria à Saint-Michel et au
valet de pied qui avait la même pensée, qu'il y allait de leur vie
s'ils touchaient à ce malheureux. On remit donc Ravaillac entre les
mains de la justice; on le conduisit d'abord à l'hôtel de Retz, et
ensuite à la conciergerie.

Ce Ravaillac descendait, par les femmes, de Poltrot de Méré, assassin
du duc François de Guise, si l'on en croit Estienne Pasquier; il
était fils d'un praticien d'Angoulême, dont il avait suivi quelque
temps la profession. Puis, ayant pris l'habit religieux chez les
Feuillans, il s'était fait chasser du cloître peu après, par ses
visions et ses extravagances; accusé d'un meurtre, sans pouvoir
en être convaincu, il échappa au châtiment. Sa misère le réduisit
à faire le métier de maître d'école à Angoulême. Les excès, les
libelles et les sermons des ligueurs, avaient depuis long-temps
dérangé son imagination, et lui avaient inspiré une grande aversion
pour Henri IV. Quelques prédicateurs, trompettes du fanatisme,
enseignaient alors publiquement qu'il était permis de tuer ceux qui
mettent la religion catholique en danger, ou qui font la guerre au
pape. Ravaillac, né avec un caractère sombre et atrabilaire, s'imbut
avidement de ces principes abominables. Au seul nom de huguenot il
entrait en fureur. Il prit la résolution exécrable d'assassiner le
roi, que son imagination exaltée lui montrait comme un fauteur de
l'hérésie. Il partit d'Angoulême six mois avant son crime, «dans
l'intention, disait-il, de parler au roi, et de ne le tuer qu'autant
qu'il ne pourrait pas réussir à le convertir.» Il se présenta au
Louvre sur le passage du roi à plusieurs reprises, fut toujours
repoussé, et s'en retourna; il vécut quelque temps moins tourmenté
par les visions qui l'agitaient. Mais vers Pâques, il fut tenté
avec plus de violence que jamais d'exécuter son dessein. Il revint
à Paris, vola dans une auberge un couteau qu'il jugea propre à son
exécrable projet, et s'en retourna encore. Étant près d'Étampes, il
cassa entre deux pierres la pointe de son couteau, dans un moment de
repentir, la refit presque aussitôt, regagna Paris, suivit le roi
pendant deux jours; enfin, toujours plus affermi dans son dessein,
il l'exécuta le 14 mai 1610.

Son procès ayant été instruit, il fut condamné à être écartelé sur la
place de Grève. Il soutint constamment dans tous ses interrogatoires
qu'il n'avait point de complices. Les deux docteurs de Sorbonne qui
l'assistaient à la mort ne purent rien arracher de lui. Ayant demandé
l'absolution à l'un d'eux avant d'expirer, le docteur la lui refusa,
à moins qu'il ne voulût déclarer ses complices et ses fauteurs.
Ravaillac lui répondit qu'il n'en avait point; et le confesseur ayant
répliqué qu'il ne pouvait l'absoudre, Ravaillac demanda l'absolution
sous condition, c'est-à-dire au cas qu'il dît la vérité. «Je le veux
bien, dit le prêtre, mais, si vous mentez, au lieu d'absolution, je
vous prononce votre damnation.»

Le peuple, au commencement de l'exécution, lui avait refusé le _Salve
regina_, en criant: «Il ne lui en faut point..... Il est damné.....»
Pendant l'exécution, un des chevaux qui le démembraient ayant été
recru, un homme qui était près de l'échafaud descendit de celui
qu'il montait pour le mettre à la place, afin de le mieux déchirer.
«Aussitôt qu'il fut mort, dit l'Estoile, le bourreau, l'ayant
démembré, voulut en jeter les quartiers au feu; mais le peuple se
ruant impétueusement dessus, il n'y eut fils de si bonne mère qui ne
voulût avoir sa pièce, jusqu'aux enfans, qui en firent du feu au coin
des rues. Quelques villageois même ayant trouvé le moyen d'en avoir
quelques lopins, les brûlèrent dans leur village.»

Ravaillac était âgé d'environ trente-deux ans lors de son exécution,
qui eut lieu le 27 mai 1610.

Les historiens, pour trouver des complices à Ravaillac, se sont
lancés dans le vaste champ des conjectures. Plusieurs seigneurs de
la cour furent nommément calomniés. La société des jésuites ne fut
pas non plus épargnée. Il faut se défier de ces accusations dénuées
de preuves. Voici de sages réflexions de Voltaire qui s'adaptent
très-bien à notre sujet. «Il n'est que trop vrai, dit-il, qu'il
suffit d'un fanatique pour commettre un parricide, sans aucun
complice. Damiens n'en avait point; il a répété quatre fois, dans
son interrogatoire, qu'il n'a commis son crime que par principe de
religion. Je puis dire qu'ayant été autrefois à portée de connaître
les convulsionnaires, j'en ai vu plus de vingt capables d'une
pareille horreur, tant leur démence était atroce! La religion mal
entendue est une fièvre que la moindre occasion fait tourner en rage.

«Le propre du fanatisme est d'échauffer les têtes. Quand le feu qui
fait bouillir les cervelles superstitieuses a fait tomber quelques
flammèches dans une âme insensée et atroce; quand un ignorant furieux
croit imiter saintement Phinée, Aod, Judith et leurs semblables, cet
ignorant a plus de complices qu'il ne pense. Bien des gens l'ont
excité au parricide sans le savoir. Quelques personnes profèrent
des paroles indiscrètes et violentes; un domestique les répète, il
les amplifie, il les _enfuneste_ encore, comme disent les Italiens;
un Chastel, un Ravaillac, un Damiens les recueillent: ceux qui les
ont prononcées ne se doutent pas du mal qu'ils ont fait; ils sont
complices involontaires; mais il n'y a eu ni complot ni instigation.
En un mot, on connaît bien mal l'esprit humain, si l'on ignore que le
fanatisme rend la populace capable de tout.»

M. de Chateaubriand, à l'occasion du crime de Ravaillac, appelle
les régicides _ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main
sur les rois_. «Ces hommes, dit-il, surgissent soudainement, et
s'abîment aussitôt dans les supplices: rien ne les précède, rien ne
les suit; isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que
par leur poignard; ils ont l'existence même et la propriété d'un
glaive; on ne les entrevoit un moment qu'à la lueur du coup qu'ils
frappent. Ravaillac était bien près de Jacques Clément: c'est un fait
unique dans l'histoire, que le dernier roi d'une race et le premier
roi d'une autre aient été assassinés de la même façon, chacun d'eux
par un seul homme, au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans
l'espace de vingt-un ans. Le même fanatisme anima les deux assassins;
mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il
croyait protestant.»



DIABLERIE ET MAGIE.


On publia à Paris, en 1615, un livret intitulé: _Histoire
épouvantable de deux magiciens étranglés par le diable, à Paris,
pendant la semaine sainte_. Ce qu'il y avait de certain dans ces
histoires, c'est qu'au mois de mars 1615, deux hommes, nommés César
et Ruggieri, qui se donnaient pour magiciens à Paris, moururent de
mort violente à quelques jours l'un de l'autre. Il est à présumer
que les auteurs de ces meurtres avaient quelque intérêt à les
commettre, et peut-être furent-ils les premiers à faire circuler le
bruit que ces deux malheureux avaient péri victimes du diable. Cette
merveilleuse aventure n'eut pas de peine à s'emparer de la crédulité
des esprits ignorans, capables de croire à la magie.

Le magicien César faisait, disait-on, tomber à sa volonté la grêle
et le tonnerre, avait un esprit familier, et un chien qui portait
ses lettres et lui en rapportait les réponses; il fit une image de
cire, ou _volt_, pour faire mourir en langueur un gentilhomme dont
il croyait avoir à se plaindre; il composait des philtres pour que
les jeunes gens pussent se faire aimer des jeunes filles; il allait,
disait-il, au sabbat, et se vantait d'y avoir obtenu les faveurs
d'une grande dame de la cour. Ses vanteries et ses promesses magiques
le firent renfermer à la Bastille, où, suivant la croyance d'alors,
le diable vint avec un grand bruit l'étrangler dans son lit, le 11
mars 1615.

Ce César faisait métier de montrer le diable aux dupes qui payaient
pour le voir. Nos lecteurs apprendront sans doute avec plaisir
comment cet imposteur s'y prenait pour faire voir le diable et sa
cour aux gens crédules. Nous empruntons ces détails à M. Dulaure,
qui les a tirés d'un auteur contemporain. Cet auteur fait parler
ainsi César, auquel il donne le nom de _Perditor_: «Vous ne croiriez
pas combien il y a de jeunes courtisans et de jeunes _Sérapiens_
(Parisiens) qui m'importunent de leur faire voir le diable. Voyant
cela, je me suis avisé de la plus plaisante invention du monde
pour gagner de l'argent: à un quart de lieue de cette ville (vers
Gentilly, je pense), j'ai trouvé une carrière fort profonde, qui a
de longues fosses à droite et à gauche. Quand quelqu'un vient voir le
diable, je l'amène là-dedans; mais avant d'y entrer il faut qu'il me
paie pour le moins quarante-cinq ou cinquante pistoles; qu'il me jure
de n'en parler jamais; qu'il me promette de n'avoir point de peur; de
n'invoquer ni les dieux, ni les demi-dieux, ni de prononcer aucune
sainte parole.

«Après cela, j'entre le premier dans la caverne; puis, avant de
passer outre, je fais des cercles, des fulminations, des invocations,
et récite quelques discours composés de mots barbares, lesquels je
n'ai pas plus tôt prononcés, que le sot curieux et moi entendons
remuer de grosses chaînes de fer et gronder de gros mâtins. Alors je
lui demande s'il n'a point de peur. S'il me dit qu'oui, comme il y en
a quelques-uns qui n'osent passer outre, je le ramène dehors; et, lui
ayant fait passer ainsi son importune curiosité, je retiens pour moi
l'argent qu'il m'a donné.

«S'il n'a point de peur, je m'avance plus avant en marmottant
quelques effroyables paroles. Étant arrivé à un endroit que je
connais, je redouble mes invocations, et fais des cris comme si
j'étais entré en fureur. Incontinent, six hommes, que je fais tenir
dans cette caverne, jettent des flammes de poix-résine devant, à
droite et à gauche de nous. A travers les flammes, je fais voir à
mon curieux un grand bouc chargé de grosses chaînes de fer peintes
de vermillon, comme si elles étaient enflammées; à droite et à
gauche, il y a deux gros mâtins à qui on a mis la tête dans de longs
instrumens de bois, larges par le haut, fort étroits par le bout; à
mesure que ces hommes les piquent, ils hurlent tant qu'ils peuvent,
et ce hurlement retentit de telle sorte dans les instrumens où ils
ont la tête, qu'il en sort un bruit si épouvantable dans cette
caverne, que certes les cheveux m'en dressent à moi-même d'horreur,
quoique je sache bien ce que c'est. Le bouc, que j'ai dressé comme
il convient, fait de son côté, en remuant ses chaînes, en branlant
ses cornes, et joue si bien son personnage, qu'il n'y a personne qui
ne crût que ce fût un diable. Mes six hommes, que j'ai fort bien
instruits, sont aussi chargés de chaînes rouges et vêtus comme des
furies. Il n'y a point là-dedans d'autre lumière que celle qu'ils
font par intervalle avec la poix-résine.

«Deux d'entre eux, après avoir fait extrêmement les diables, viennent
tourmenter mon misérable curieux avec de longs sacs de toile remplis
de sable, dont ils le battent tant par tout le corps, que je suis
peu après contraint de le traîner dehors de la caverne à demi mort.
Alors, comme il a un peu repris ses esprits, je lui dis que c'est une
dangereuse et inutile curiosité de vouloir voir le diable, et je le
prie de n'avoir plus ce désir, comme je vous assure qu'il n'y en a
point qui l'aient, après avoir été battus en diable et demi.»

L'autre magicien, nommé Ruggieri, Florentin de nation, était abbé de
Saint-Mahé, et avait la réputation d'empoisonneur. Il demeurait chez
un maréchal de France. Quatre jours après la mort de César, il fut,
dit-on, assailli par le diable, avec un tintamarre effroyable, et
étranglé pendant la nuit.

Toutes ces absurdités étaient reçues chez les courtisans et chez les
bourgeois de Paris comme des vérités incontestables.



MARIE COGNOT, OU LA MÈRE INDIGNE DE L'ÊTRE.


La plupart des mères regarderont comme incroyable l'histoire de Marie
Cognot; elles ne sauraient trouver dans leur cœur de raisons, même
spécieuses, pour s'expliquer la conduite de celle qui donna le jour à
cette intéressante délaissée. Comment une mère peut-elle repousser de
son sein l'être qui lui doit l'existence, qui réclame, à juste titre,
le doux nom de son enfant? Nous leur répondrons avec Boileau, et dans
l'intérêt de ce récit:

    Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Joachim Cognot, médecin, épousa, en 1589, à Bar-sur-Seine, Marie
Nassier. Il était déjà avancé en âge, et sa femme n'avait que
vingt-neuf ans. Plusieurs enfans naquirent de ce mariage; mais tous
moururent, excepté le dernier, qui se nommait Claude.

Le médecin Cognot alla, en 1597, à Fontenai-le-Comte, en Poitou;
deux ans après sa femme vint l'y joindre, et y donna le jour, après
une grossesse de sept mois, à une fille qui fut nommée Marie.

Marie fut baptisée sous les noms du père et de la mère. Mais le vieux
mari s'étant imaginé que cet enfant n'était pas de lui, la pauvre
petite reçut la malédiction paternelle presque en naissant. Cognot
médita le projet de se débarrasser le plus tôt qu'il le pourrait de
la présence importune de cette petite fille, qui lui rappelait un
souvenir pénible.

Étant donc venu à Paris en 1601, avec sa femme et Marie, Cognot jugea
que l'immensité de cette ville serait favorable à son dessein. En
effet, à peine arrivé, il fit mettre Marie dans une hotte, et la
conduisit au faubourg Saint-Marceau, chez la femme d'un serrurier.
Cognot ayant fait marché pour la pension de l'enfant, paya le premier
mois d'avance, et dit à la femme à qui il la confiait qu'elle avait
trois ans, qu'elle se nommait Marie; mais il ne parla pas de son nom
de famille.

On conçoit que des soupçons jaloux puissent amener un père à une
semblable démarche: mais au moins devait-il éprouver quelques
obstacles de la part de la mère, qui ne pouvait avoir les mêmes
craintes. Point du tout, la femme de Cognot, qui préférait son fils
Claude à sa fille Marie, n'eut point à se faire violence pour adhérer
au projet de son mari; cependant, soit curiosité, soit retour de
tendresse, elle voulut la revoir presque au bout d'une année; et,
sans se faire connaître, elle se présenta chez la serrurière, et
revit son enfant; mais, comme elle se sentit trop attendrie, elle n'y
retourna plus. Touchant exemple de sensibilité maternelle!

La jeune Marie, en grandissant, devint très-raisonnable, et ne
donnait que de la satisfaction à la serrurière; mais celle-ci ne
sachant plus à qui s'adresser pour le paiement de sa pension, et
manquant de ressources pour elle-même, plaça Marie à l'hôpital de la
Trinité.

Peu d'années après, les mauvais parens de cette malheureuse fille
furent punis de leur injustice dénaturée par la mort de Claude,
leur fils chéri; toutefois cette perte ne les disposa pas plus
favorablement pour Marie; au contraire, car ils se firent une
donation mutuelle de tous leurs biens.

Cependant le vieux Cognot s'était fait une brillante renommée comme
médecin. La reine Margueritte, fille de Henri II, se l'attacha, et il
acquit en peu d'années une fortune considérable.

Quatorze années s'étaient déjà écoulées depuis que la serrurière
n'avait revu Cognot, lorsqu'un jour, étant allée au faubourg
Saint-Germain voir la femme d'un vannier qu'elle connaissait, pendant
qu'elle causait sur le pas de la porte, elle vit passer un homme
qui lui parut être le même qui lui avait amené la pauvre Marie. La
physionomie de Cognot était assez remarquable pour que la serrurière
ne pût pas s'y méprendre, quoiqu'elle ne l'eût vu qu'une seule fois.
«Connaissez-vous cet homme qui passe? dit-elle à sa commère.--Si je
le connais! répondit l'autre, c'est le sieur Cognot, médecin de la
Charité, qui demeure tout auprès.» Sur ce, la serrurière raconta
l'histoire de Marie, et dit qu'elle l'avait retirée depuis peu de
l'hôpital de la Trinité, pour la placer chez un maître écrivain.

Retournée au faubourg Saint-Marceau, la serrurière alla au couvent
des cordelières, où elle trouva le moyen d'envoyer chercher le
médecin Cognot pour une religieuse qui était malade. Cognot vint; sa
serrurière l'attendait à sa sortie; dès qu'elle le vit: «Monsieur,
lui dit-elle, vous m'avez donné une fille à nourrir, il y a treize
à quatorze ans, ne voulez-vous pas la reprendre et me payer sa
nourriture?» Cognot, étonné d'abord de cette apostrophe inattendue,
reprit bientôt son aplomb, et lui dit que celui qui portait la hotte
était le père de l'enfant. Ayant ensuite appris de la serrurière que
Marie était malade chez l'écrivain où elle était placée, il alla la
voir deux fois.

Cognot raconta cette aventure à sa femme; et la serrurière étant
venue quelques jours après à leur maison pour réclamer son paiement,
le médecin lui dit d'amener Marie avec elle; ce qu'elle ne manqua pas
de faire. Alors la mère ayant demandé à la serrurière ce que _cette
fille_ (comme si ce n'était pas la sienne) pouvait gagner par an, la
femme lui répondit qu'elle n'était pas venue pour louer cette jeune
personne, mais bien pour la rendre à ceux qui la lui avaient donnée à
nourrir.

Enfin la serrurière, voyant qu'elle ne pouvait parvenir à se faire
payer, assigna le médecin par-devant le bailli de Saint-Germain.
Étourdi de cette assignation, et redoutant une esclandre qui aurait
pu nuire à sa réputation, Cognot passa sur-le-champ avec cette femme
une transaction dans laquelle il énonçait que, quoiqu'il ne fût
point père de la nommée Marie, comme le sieur Boulet, serrurier, et
sa femme ne connaissaient que lui pour avoir accompagné (ce qui se
fit par hasard) celui qui la leur avait apportée dans une hotte,
lui demandaient à cet effet la nourriture et l'entretien de cet
enfant pendant environ quatorze ans, il voulait bien consentir, _par
charité_ et sans en être tenu, à prendre cette fille à son service;
et que, pour éviter un procès à cette occasion, il consentait à payer
quatre cents livres.

Voilà donc la fille de la maison devenue servante. Il est juste,
toutefois, de dire qu'elle était la première commensale du logis
paternel, qu'elle avait l'honneur de manger à la table des maîtres.
Marie vécut ainsi pendant huit années. Son père mourut en 1625, à
l'âge de quatre vingt-six ans, léguant à Marie Croissant (c'est le
nom qu'on lui avait donné comme servante) une somme de six cents
livres. La mère soutint toujours son rôle, et maria Marie, comme sa
filleule, à un homme d'une honnête condition.

Un jour, Marie Cognot feuilletant avec sa mère les papiers de son
père, il lui tomba sous la main une lettre qui fixa son attention.
Cette lettre était de sa mère même; elle finissait par ces mots:
«_Ayez soin de notre petite Marie; je lui fais des mouchoirs et des
tabliers._» Marie voulut cacher cette lettre dans sa poche; mais la
mère, s'en étant aperçue, usa d'autorité pour se faire rendre cette
lettre. «Je vois bien à présent, lui dit Marie, que je suis votre
fille.» Puis se jetant toute en pleurs aux genoux de sa mère: «Je
vous en conjure, lui dit-elle en sanglottant, avouez-moi que je suis
votre fille, que je puisse vous donner le doux nom de mère; je vous
promets que je ne le dirai à personne.» Cette scène avait remué un
instant les entrailles de la mère; mais, reprenant bientôt le dessus,
elle dit tranquillement à Marie, en lui reprenant la lettre, qu'ayant
été si long-temps sans la reconnaître, elle était obligée, pour son
honneur, de la désavouer, et que c'était d'ailleurs l'avis de son
confesseur!

La veuve Cognot se remaria bientôt après avec un ci-devant élu à
Reims, qui n'avait pas de fortune et beaucoup d'enfans. Marie profita
de cette circonstance, et renouvela ses instantes sollicitations pour
se faire reconnaître, mais ce fut inutilement; sa mère n'avait pas un
cœur ordinaire.

Enfin Marie fut obligée de plaider pour se faire réintégrer dans ses
droits. Le bailli de Saint-Germain, devant qui l'affaire fut portée,
condamna la dame Cognot à reconnaître Marie pour sa fille, et à lui
faire partage des biens de son mari décédé. Cet arrêt fut confirmé
par le parlement, et s'il ne rendit pas à Marie l'affection bien
peu regrettable d'une mère qui avait été si égoïste, si dénaturée à
son égard, du moins il lui fit restituer son nom et ses biens, qui
étaient menacés de devenir la proie d'enfans étrangers.



MEURTRE DU MARÉCHAL D'ANCRE, ET PROCÈS INIQUE DE SA FEMME.


Il est peu d'exemples de l'instabilité des choses humaines et des
étranges caprices de la fortune qui soient plus frappans que celui
que nous offre l'histoire du maréchal d'Ancre et de sa femme. Tous
deux étaient venus en France en 1600 avec la reine Marie de Médicis.
Concini, d'abord gentilhomme ordinaire de cette princesse, parvint
assez rapidement à la plus haute faveur, par l'immense crédit de sa
femme, Léonore Galigaï, fille de la nourrice de la reine. Il devint
successivement marquis d'Ancre, premier gentilhomme de la chambre,
gouverneur de Normandie. Il obtint la dignité de maréchal de France,
sans avoir tiré l'épée, et devint ministre, sans connaître les lois
du royaume; ses richesses, sa puissance, son ton fier et superbe
excitèrent la jalousie et les ressentimens des plus grands seigneurs
de la cour. Concini leva sept mille hommes pour maintenir, contre les
mécontens, l'autorité royale, ou plutôt celle qu'il exerçait au nom
du roi.

Dans ces circonstances, un jeune gentilhomme du comtat d'Avignon
est introduit à la cour: il plaît à Louis XIII, alors âgé de seize
ans et demi, se rend nécessaire à ce prince en s'occupant de ses
amusemens, et parvient à lui persuader qu'il est seul capable de
gouverner son royaume, que sa mère le hait, que Concini le trahit. Ce
jeune gentilhomme, connu sous le nom de Luynes, empoisonna toutes les
actions du maréchal, et fit consentir le roi à le faire assassiner.

Louis XIII, déjà surnommé _le Juste_, approuva l'idée de ce meurtre,
et l'on désigna les assassins. L'un d'eux, l'Hôpital-Vitry, lui
demanda son épée de la part du roi, et, sur son refus, le fit tuer
à coups de pistolet sur le pont-levis du château, le 24 avril 1617.
La reine partagea la disgrâce de son favori; elle fut emprisonnée
dans ses appartemens, dont on mura les portes du côté du jardin, et
bientôt on l'envoya prisonnière à Blois.

Le cadavre du maréchal, enterré sans cérémonie, fut exhumé par le
peuple ameuté, et traîné dans les rues jusqu'au bout du Pont-Neuf. On
le pendit par les pieds à l'une des potences qu'il avait fait dresser
pour ceux qui parleraient mal de lui. Après l'avoir traîné à la
Grève et en plusieurs autres endroits, on le coupa en pièces. Chacun
voulait avoir quelque chose du _juif excommunié_. C'était le nom que
lui donnait cette troupe de bêtes féroces. Ses oreilles, surtout,
furent achetées chèrement, ses entrailles jetées dans la rivière, et
ses restes sanglans brûlés sur le Pont-Neuf, en face de la statue
de Henri IV. Le lendemain on vendit ses cendres à raison d'un quart
d'écu l'once. La rage de ces cannibales était telle que, pour en
donner une juste idée, on rapporte qu'un homme arracha le cœur de la
victime, le fit cuire sur des charbons, et le mangea publiquement.

Mais ce meurtre épouvantable ne comblait pas tous les vœux du
nouveau favori. Luynes résolut aussi la perte de la maréchale.
Dévorant déjà en espérance les grands biens du mari et de la femme,
il fit saisir Éléonore Galigaï, qui fut conduite à la Bastille, et
de là transférée à la Conciergerie. Luynes fit aussi donner ordre
au parlement d'instruire le procès du maréchal assassiné et de sa
malheureuse veuve. Pour le maréchal, son corps ne pouvait pas se
retrouver. Il n'était pas non plus facile de trouver de quoi juger à
mort la maréchale; elle avait été à la vérité comblée des bienfaits
de la reine; elle était insolente dans sa fortune et bizarre dans son
humeur, mais, suivant la remarque de Voltaire, «pour ces défauts on
n'a jamais fait couper la tête à personne.»

On fut obligé de lui faire un crime d'avoir écrit quelques lettres
de compliment à Madrid et à Bruxelles; mais cette imputation ne
suffisant pas encore, on l'accusa de magie. On croyait alors à ces
sortes d'accusations autant qu'aux articles de foi.

Ses juges lui demandant comment elle avait ensorcelé la reine, elle
leur fit cette belle réponse: _Par le pouvoir qu'ont les âmes fortes
sur les âmes faibles_.

La maréchale avait fait venir d'Italie un médecin juif, nommé
Montalto: elle avait même eu la scrupuleuse attention d'en demander
la permission au pape. Les médecins de Paris n'étaient pas alors en
grande réputation d'habilété. On prétendit que le juif Montalto était
magicien, et qu'il avait sacrifié un coq blanc chez la maréchale.
Cependant il ne put la guérir de ses vapeurs, qui devinrent si fortes
qu'au lieu de se croire sorcière elle se crut ensorcelée. Marie de
Médicis lui ayant dit que le dernier cardinal de Lorraine, atteint de
la même maladie, s'était fait exorciser par des moines de Milan, elle
avait eu la faiblesse de faire venir deux de ces exorcistes milanais,
qui disaient des messes aux Augustins, pour la vaporeuse maréchale,
et qui l'assurèrent qu'elle était guérie.

Les juges la questionnèrent sur la mort de Henri IV; on lui demanda
si elle n'en avait point eu connaissance; pourquoi elle avait dit
auparavant qu'il arriverait incessamment de grands changemens dans le
royaume; et pourquoi elle avait empêché de rechercher les auteurs de
l'assassinat. Elle satisfit à toutes ces questions, en niant certains
faits, en expliquant les autres; de manière qu'il ne put rester aucun
soupçon à cet égard, ni contre elle, ni contre la reine, que l'on
voulait inculper de ce crime.

On passa légèrement sur ce qui aurait dû faire l'objet principal du
procès, c'est-à-dire que l'on s'occupa à peine des grands biens dont
elle jouissait, et des concussions de son mari. On en vint enfin à
l'accusation de magie. D'abord les imputations qu'on lui faisait à
ce sujet lui parurent si puériles, qu'elle ne put s'empêcher de rire
au nez des juges. Mais lorsqu'elle vit qu'on y attachait la plus
grande importance, elle reconnut que sa perte était jurée, et pleura
amèrement.

Des deux rapporteurs qui instruisaient le procès, l'un était Courtin,
vendu au nouveau favori, et qui sollicitait des grâces; l'autre était
Deslandes Payen, homme intègre, qui ne voulut jamais conclure à la
mort, ni même consentir à ne pas se trouver au jugement. Cinq juges
s'absentèrent; quelques-uns opinaient pour le seul bannissement; mais
Luynes intrigua, sollicita avec tant d'ardeur, que la majorité lui
fut acquise, et que l'arrêt de mort de la maréchale fut prononcé. Ce
jugement, digne du dixième siècle, tant il montre de barbarie, fut
rendu, le 8 juillet 1617, devant des gens de tout état qui étaient
venus pour examiner sa contenance. Elle voulut s'envelopper de ses
coiffes; mais on la força d'écouter à visage découvert la lecture
de son arrêt de condamnation. Elle y était déclarée coupable de
lèse-majesté divine et humaine; il y était dit, qu'en réparation
de ses crimes, sa tête serait séparée de son corps sur un échafaud
dressé en place de Grève; que l'un et l'autre seraient brûlés, et les
cendres jetées au vent.

Elle fut traînée au supplice, dans un tombereau, comme une femme de
la lie du peuple, à travers une populace nombreuse qui gardait le
silence, et semblait avoir oublié sa haine. Peu occupée de cette
foule, la maréchale ne parut pas déconcertée de ses regards, ni de la
vue des flammes du bûcher où son corps allait être bientôt consumé.
Intrépide, mais modeste, elle mourut courageusement, sans bravade et
sans frayeur, au milieu des larmes du peuple, dont son malheur et
l'avide cruauté de ses ennemis avaient changé les sentimens.

Concini et sa femme avaient un fils et une fille; celle-ci mourut peu
de temps après le meurtre de son père. Le fils, enveloppé dans la
sentence rendue contre sa mère, et dégradé de sa noblesse, se retira
à Florence, où il jouit, loin des orages des cours, de cent quarante
mille écus de rente que son père avait placés dans cette ville.

La catastrophe qui précipita les Concini du faîte des grandeurs
où ils s'étaient élevés de si bas, prouve la coupable et servile
complaisance que des juges peuvent avoir pour l'autorité souveraine
qui distribue les faveurs et les grâces, et les honteux sacrifices
qu'ils font quelquefois à un vil intérêt. Certes, le maréchal, par
son ambition, par son insolence avec les grands, avait mérité une
disgrâce, et sa femme avait sans doute partagé ses torts; mais on
voulait leur place et leurs biens. On assassina le mari et l'on brûla
la femme comme sorcière; quelle justice!



LE PARRICIDE DE CHATEAU-RENARD.


Jamais les droits de la puissance paternelle ne furent si bien
reconnus que dans l'ancienne Rome. Aussi le parricide y fut-il
long-temps inconnu et toujours fort rare. Par une loi de Romulus, le
père avait sur ses enfans légitimes le droit de vie et de mort, et
pouvait les vendre comme esclaves quand il le jugeait à propos. Cette
loi, qui d'ailleurs avait de graves inconvéniens, fut adoptée par
les décemvirs, qui l'insérèrent dans la loi des douze tables. Ainsi
le fondateur de Rome ne mit point de bornes à l'empire des pères
sur leurs enfans: quelque âge qu'ils eussent, et à quelque dignité
qu'ils fussent élevés, ils étaient toujours soumis aux châtimens que
leurs pères voulaient leur infliger. Ceux-ci pouvaient les frapper,
les enchaîner, les envoyer en cet état à la charrue, les déshériter,
les vendre comme esclaves et même les faire mourir. Cette puissance
fut un peu tempérée par Numa Pompilius. On croit néanmoins que le
droit de vie et de mort fut conservé aux pères jusque sous l'empire
d'Adrien et même jusqu'à Dioclétien. Mais l'empereur Constantin, sous
lequel ce pouvoir n'existait plus, plaça le père meurtrier de son
fils au nombre des parricides.

Quant à la peine imposée aux parricides, la loi des douze tables
avait ordonné que le coupable eût la tête voilée, fût cousu dans un
sac de cuir et jeté dans la rivière. Cette peine fut augmentée dans
la suite. On fouettait le coupable jusqu'au sang; puis on le cousait
dans un sac de cuir, dans lequel on renfermait avec lui un chien, un
coq, une vipère et un singe; on les jetait ensuite à la mer. Si l'on
n'était pas à portée de la mer, on le livrait aux bêtes féroces; tant
était grande l'horreur qu'inspirait un enfant osant attenter à la vie
de celui de qui il tenait la sienne.

Au commencement du dix-septième siècle, Château-Renard, petite ville
du Gâtinais, fut témoin d'un forfait de ce genre. Un avocat avait
un fils âgé d'environ dix-huit ans, dont l'éducation avait été fort
négligée, et que l'on avait habitué à ne faire que ses volontés. La
conduite de ce jeune homme était fort déréglée, il ne fréquentait
que des vagabonds ou des désœuvrés; il ne voulait se livrer à aucun
genre d'occupations utiles; ses parens ne pouvaient jamais savoir à
quoi il passait la plus grande partie de son temps. Son père était
désolé; l'avenir de cet enfant l'effrayait; il maudissait la coupable
indulgence qu'il avait eue si long-temps pour lui, et dont maintenant
il recueillait les fruits amers.

Un soir le jeune homme rentre au logis fort tard, selon son habitude.
Son père veut lui adresser quelques remontrances sur son inconduite;
au lieu de l'écouter avec respect, il demande impérieusement à
souper. «Tu peux, lui dit son père, aller chercher à souper à
l'endroit d'où tu reviens si tard.--Je veux à souper, répond le jeune
homme en colère, je souperai ici, et malgré vous.» Le père, irrité de
cette impudence, hors de lui, prend un bâton, et frappe l'insolent;
mais ce fils dénaturé, sans avertissement, sans menaces, se saisit
d'une épée, en porte un coup à son père, et le tue sur la place.

La justice fut bientôt informée de cet horrible attentat, qui
remplit en un instant de stupeur toute la ville de Château-Renard.
Le criminel fut arrêté au moment où il disposait tout pour fuir. Le
maréchal de Châtillon, François de Coligny, après les informations et
procédures nécessaires, fit condamner le parricide à être lacéré tout
vif par la populace, afin d'inspirer la terreur aux enfans capables
d'offenser leurs parens. Cette sentence fut exécutée.



ATROCE ABSURDITÉ DE LA TORTURE.


«La torture, dit Beccaria, est souvent un sûr moyen de condamner
l'innocent faible, et d'absoudre le scélérat robuste. C'est là
ordinairement le résultat terrible de cette barbarie que l'on croit
capable de produire la vérité, de cet usage digne des cannibales, et
que les Romains, malgré la dureté de leurs mœurs, réservaient pour
leurs seuls esclaves, pour ces malheureuses victimes d'un peuple dont
on a trop vanté la féroce vertu.

«Le résultat de la question est une affaire de tempérament et de
calcul, qui varie dans chaque homme, en proportion de sa force et de
sa sensibilité; de sorte que pour prévoir le résultat de la torture
il ne faudrait que résoudre le problème suivant, plus digne d'un
mathématicien que d'un juge: _La force des muscles et la sensibilité
des fibres d'un accusé étant connues, trouver le degré de douleur qui
l'obligera de s'avouer coupable d'un crime donné_.»

La philosophie et l'humanité ont fait triompher cette vérité dans le
siècle dernier, et le règne de Louis XVI vit la torture abolie en
France, et pour jamais.

Des milliers d'innocens ont péri victimes de ce supplice anticipé.
Nous allons citer deux faits qui confirmeront pleinement l'assertion
de Beccaria.

Au commencement du dix-septième siècle, deux jeunes gens d'une ville
du midi de la France étaient liés de la plus étroite amitié. L'un
des deux devient éperdument amoureux d'une jeune personne de la même
ville; il sollicite sa main; les parens lui répondent qu'elle est
promise, et que le mariage de leur fille doit se faire sous peu de
jours. Le jeune homme est atterré de cette réponse qui renverse
tous ses rêves de bonheur; il s'abandonne au désespoir. Sa tête se
perd; son ami fait de vains efforts pour adoucir son chagrin. Aucune
raison, aucun motif de consolation ne peut calmer cette imagination
en délire. La plus sombre mélancolie succède aux transports du
premier moment. Puisque celle qu'il adore ne pourra jamais lui
appartenir, il ne voit plus de bonheur possible pour lui sur la
terre..... il médite sa propre destruction.

Un peu rassuré par son calme apparent, son ami s'applaudissait de le
voir revenir à des sentimens plus raisonnables. Mais le jour fatal
fixé pour le mariage de celle qu'il aime arrive; il n'en était pas
prévenu. Les deux amis causaient paisiblement à une fenêtre; le
joyeux cortége de la mariée passe..... L'infortuné! il a vu, il a
reconnu, sous sa robe encore virginale, celle qui va devenir l'épouse
d'un autre, celle qui occupe toutes ses pensées; il jette un cri de
douleur, se précipite sur l'épée de son ami et se perce de plusieurs
coups sans que celui-ci puisse l'en empêcher. Il tombe dans son sang,
et meurt en peu d'instans.

A cet affreux spectacle, le malheureux ami est frappé de terreur;
dans son trouble, il tire son épée toute sanglante des mains
inanimées du cadavre, et, sans réflexion, sort précipitamment de
la maison, tenant cette arme à la main. Son désordre, ses yeux
hagards, cette épée teinte de sang, fixent l'attention. On l'arrête
sur-le-champ; on entre dans la maison d'où on l'a vu sortir; on
trouve le corps du jeune homme percé de plusieurs coups. On en
conclut que celui qui a pris la fuite est l'assassin.

Soit que cet homme fût trop troublé pour pouvoir se justifier, soit
qu'on ne voulût pas l'entendre, on l'entraîne à la prison comme
un criminel. Le juge le fait appliquer à la question; vaincu par
la douleur, il avoue qu'il a assassiné son ami; on ne cherche pas
d'autres preuves; le malheureux, victime de son amitié, meurt sur la
roue.

Cependant son innocence ne tarda pas à être mise au grand jour. En
faisant des recherches dans les papiers du jeune homme que l'on
croyait mort victime d'un assassinat, on trouva une lettre cachetée,
écrite par lui tout récemment et adressée à ses parens, dans laquelle
il leur annonçait que, ne pouvant plus supporter une existence qui
lui était à charge, il était déterminé à la quitter; en terminant, il
leur demandait pardon, et les priait d'accueillir ses derniers adieux
et de le plaindre.

La découverte d'un semblable document aurait dû briser le cœur du
juge qui avait prononcé la sentence de mort, et le faire gémir toute
sa vie sur l'iniquité de la torture.

L'autre fait est tiré du recueil d'arrêts d'Annœus Robert, et n'est
pas moins concluant.

Une femme veuve ayant disparu tout-à-coup du village d'Icci où elle
demeurait, sans être aperçue dès lors dans aucun lieu du voisinage,
le bruit courut qu'elle avait péri par la main de quelque scélérat,
qui avait secrètement enseveli son cadavre pour mieux cacher son
crime. Le juge criminel de la province ordonne des perquisitions. Ses
agens aperçurent par hasard un homme caché dans des broussailles; il
leur parut effrayé et tremblant; ils s'en saisirent, et sur le simple
soupçon qu'il était l'auteur du crime, on le déféra au présidial de
la province. Cet homme parut supporter courageusement la torture;
mais apparemment par pur désespoir, et las de la vie, il finit par
se reconnaître coupable du meurtre. Sur ses aveux, mais sans autres
preuves, il fut condamné et puni de mort.

Deux ans après son supplice, la femme que l'on croyait morte, et
qui n'était qu'absente, revint au village. La voix publique s'éleva
contre les juges. Ils avaient condamné le prévenu comme il n'arrive
que trop souvent, sans avoir auparavant fait constater l'homicide. De
telles horreurs, commises au nom de la justice, font frissonner de
terreur et d'indignation.



ASSASSIN CONDAMNÉ SUR LA DÉPOSITION D'UN AVEUGLE.


Un Italien de la ville de Lucques, ayant fait un commerce assez
considérable en Angleterre, où il avait fixé son séjour depuis
plusieurs années, réalisa la petite fortune qu'il avait amassée, et
prit la résolution de retourner dans sa ville natale. En conséquence,
il écrivit à Lucques qu'on lui préparât une maison, et qu'il
comptait aller l'habiter dans six mois pour le reste de ses jours.

Mais le destin en avait décidé autrement. Peu de temps après, il
quitte l'Angleterre, accompagné d'un domestique français. Il débarque
en France, passe par Rouen, où il fait quelque séjour, et prend la
route de Paris. Étant sur une montagne près d'Argenteuil, un orage
éclate, nos voyageurs s'arrêtent. Le domestique profite du moment
où la route est solitaire, il assassine son maître, s'empare de ses
papiers et de ses effets, et jette son corps tout palpitant encore
dans les vignes voisines. Un aveugle, conduit par son chien, passe en
cet endroit, entend une voix plaintive, demande ce qui est arrivé.
Le valet lui répond tranquillement que c'est un homme malade qui va
à ses affaires. L'aveugle ne fait pas d'autres questions et poursuit
son chemin. Le valet, de son côté, se rend à Paris, muni des papiers
de son maître, et se fait payer des billets et des lettres de change
tirées sur cette ville.

Cependant les parens de l'homme assassiné, étonnés de ne pas le voir
arriver, inquiets de ne pas recevoir de ses nouvelles, envoient un
homme de confiance à sa recherche. Celui-ci se rend à Londres, où il
apprend que celui qu'il cherche est allé à Rouen. Dans cette dernière
ville, on lui dit qu'il est parti pour Paris. Enfin, après bien des
démarches infructueuses, l'envoyé porte sa plainte au parlement de
Normandie.

Sur cette plainte, on fait les perquisitions les plus minutieuses
dans la ville de Rouen et dans les lieux circonvoisins. On s'informe
avec soin de tous les étrangers nouvellement arrivés à Rouen. Au bout
de quelques jours, on découvre le nom et la demeure d'un marchand
établi tout récemment. Le lieutenant criminel, pour s'assurer de
la personne de ce nouveau venu, et se procurer un prétexte de le
constituer prisonnier, fait supposer une obligation par laquelle ce
marchand s'engageait par corps à payer une somme de deux cents écus
dans un temps fixé. Le temps expire, on fait au marchand sommation
de payer; il répond que l'obligation est fausse et refuse de
l'acquitter; il est arrêté.

Le marchand ne se voit pas plus tôt en prison, que l'inquiétude
s'empare de lui; il demande avec anxiété si cette prétendue
obligation est l'unique motif de son arrestation. Le lieutenant
criminel, instruit de cette particularité, se fait amener le
prisonnier, et l'interroge avec douceur, après avoir invité le
greffier à se retirer; il lui avoue que l'obligation qui a servi de
prétexte à sa détention était supposée, mais qu'il savait qu'il était
l'assassin du marchand lucquois, et qu'il tient les preuves du crime
entre ses mains; qu'au surplus, comme ce marchand était étranger,
cette affaire pouvait s'arranger avec de l'argent.

Le prisonnier, qui n'était pas préparé à cet interrogatoire, répondit
que, puisqu'il ne s'agissait que de donner de l'argent, il avouait le
crime qu'on lui imputait.

Le lieutenant criminel appelle incontinent le greffier, somme le
prisonnier de répéter l'aveu de son crime, et lui fait lever la main
pour prêter serment. Mais celui-ci, revenu de son premier trouble,
proteste que l'accusation portée contre lui est l'œuvre de la plus
insigne calomnie.

Rentré dans sa prison, il prend l'avis des autres prisonniers,
et, sur leur conseil, il interjette appel de son emprisonnement,
prend à partie le lieutenant criminel, et s'inscrit en faux contre
l'obligation. Par suite de cette démarche, le parlement suspendit la
procédure.

Néanmoins, l'avocat-général avait fait prendre des informations le
long de la route de Rouen à Paris. Le juge d'Argenteuil lui apprit
que depuis plusieurs mois on avait trouvé dans les vignes les
restes d'un cadavre, ce dont il avait fait dresser procès-verbal.
L'avocat-général en demanda copie, et pendant qu'on la faisait
l'aveugle dont on a parlé plus haut vint dans l'hôtellerie demander
l'aumône. Il raconta ce qu'il avait entendu sur la montagne, et
assura qu'il reconnaîtrait la voix qui lui avait parlé.

Cet indice éveille l'attention. L'aveugle est conduit à Rouen;
on amène devant lui le prisonnier; mais, pour s'assurer que la
prévention n'aurait aucune part dans la déposition de l'aveugle, on
ne les fait point parler en présence l'un de l'autre. On éloigne
l'aveugle après que le prisonnier eut eu le temps de le considérer
suffisamment; puis on demande à celui-ci s'il avait quelque chose
à dire au sujet de l'aveugle. Le prisonnier se plaignit qu'on ne
procédât contre lui que par artifice, alléguant qu'il était contraire
à toutes les règles de la justice d'employer le témoignage d'un
aveugle pour acquérir la conviction d'un fait qui ne pouvait être
constaté que par des témoins oculaires.

Cependant on fait parler, devant l'aveugle, une vingtaine de
personnes successivement. Il ne reconnaît point la voix qu'il a
entendue sur la montagne d'Argenteuil. Enfin on fait parler le
prévenu, et l'aveugle le reconnaît aussitôt. La même épreuve,
renouvelée trois fois, produit toujours le même résultat.

Ces indices parurent suffisans aux juges, qui condamnèrent le
domestique, assassin de son maître, au supplice de la roue.

Le condamné, avant d'expirer, confessa publiquement son crime.



VANINI, BRULÉ VIF, A TOULOUSE, COMME ATHÉE.


Il serait difficile d'établir exactement le nombre des victimes de
la sottise et de la superstition. Le plus souvent ces deux fléaux,
agissant contre des masses, ont poursuivi par le fer et par le feu
l'extermination des sectes qui leur étaient contraires; d'autres fois
elles se sont attachées à des opinions individuelles, et les ont
persécutées avec autant de zèle et de furie, en les revêtant des noms
de magie, de sorcellerie et d'athéisme. Pauvre humanité!

Vanini, né dans le pays d'Otrante, en 1585, s'appliqua avec ardeur à
la philosophie, à la médecine, et à l'astrologie judiciaire. Après
avoir achevé ses études à Padoue, il fut ordonné prêtre et se livra
à la prédication, puis le désir de s'instruire lui fit entreprendre
plusieurs voyages. Il alla successivement en Hollande, à Genève,
à Lyon, à Londres, et se fit partout des ennemis, en argumentant
violemment contre les docteurs de ces divers pays. Il subit même à
Londres une détention de quarante-neuf jours, et on le relâcha comme
un homme dont le cerveau était malade. La publication d'un de ses
ouvrages sur les merveilleux secrets de la nature, publication qu'il
fit à Paris en 1616, lui attira de la part de la Sorbonne une censure
si sévère, qu'il crut prudent de quitter la capitale. Après avoir
promené son inconstance de ville en ville, il s'arrêta à Toulouse,
où il prit des écoliers pour la médecine, la philosophie et la
théologie; il sut même s'introduire chez le président Mazuyer, qui le
chargea de donner des leçons de philosophie à ses enfans.

Le professeur profita de la confiance qu'on avait en lui pour
propager ses idées. Ayant séduit plusieurs jeunes gens qui venaient
l'entendre, on cria aussitôt à l'impiété, à l'athéisme! On l'arrêta
et il fut procédé contre lui. Les opinions sont très-diverses au
sujet de cette étrange et cruelle procédure. On prétend qu'au premier
interrogatoire qu'il subit, un juge lui ayant demandé s'il croyait à
l'existence d'un Dieu, il se baissa, et, levant de terre un brin de
paille, il répondit: «Je n'ai besoin que de ce fétu pour me prouver
l'existence d'un être créateur.» Le président Gramond, qui était
à Toulouse, lors de ce jugement, ose dire qu'il fit cette réponse
plutôt par crainte que par persuasion. «Je le vis dans le tombereau,
ajoute cet historien, lorsqu'on le menait au supplice, se moquant du
cordelier qu'on lui avait donné pour l'exhorter à la repentance, et
insultant à notre Sauveur par ces paroles impies: _Il sua de crainte
et de faiblesse, et moi je meurs intrépide_.»

Ce malheureux insensé fut condamné à être brûlé vif par le parlement
de Toulouse. Il fut jeté dans les flammes le 19 février 1619, après
avoir eu la langue coupée; «ce qu'il souffrit avec une _feinte_
constance,» dit le bénédictin Vaissette, comme si dans les flammes
d'un bûcher, la constance d'un patient pouvait être feinte. Cette
exécution de Vanini eut lieu presque en même temps que les fêtes
brillantes que la ville de Toulouse donna pour célébrer l'arrivée
dans ses murs de la duchesse de Montmorency.

On raconte que, lorsque l'on ordonna à Vanini de demander pardon à
Dieu, au roi et à la justice, il répondit: «Qu'il ne croyait point
en Dieu; qu'il n'avait jamais offensé le roi, et qu'il donnait
la justice au diable.» Si cette réponse est bien de Vanini, elle
semblerait prouver qu'il y avait beaucoup plus de folie dans son fait
que d'athéisme; et, dans ce cas, mieux eût valu, pour l'humanité
comme pour la religion, l'enfermer et le traiter que de le brûler.

Il paraît d'ailleurs que la procédure de Vanini fut dirigée avec
acharnement et partialité par le parlement de Toulouse, dont beaucoup
de membres étaient des fanatiques. Le prétendu athée fut condamné
sur la déposition d'un seul témoin, nommé Francon. Ce qui montre
qu'il n'y avait rien de positif contre lui, c'est que plusieurs des
juges balancèrent, pensant n'avoir pas de preuves suffisantes; que le
prévenu fut condamné à la pluralité des voix, et que l'instruction du
procès ne fit pas mention de ses livres.

En vertu de quel article de loi des juges pouvaient-ils condamner
un homme, leur semblable, pour crime d'athéisme? O honte de notre
espèce! ces crimes juridiques se faisaient toujours par le droit
du plus fort, comme pour les accusations de magie, de sortilége,
d'hérésie, etc.



INFANTICIDE ÉCHAPPÉE AU SUPPLICE.


Long-temps avant que la tendre charité de saint Vincent de Paule
n'eût fondé l'hospice des Enfans-Trouvés, on avait déjà travaillé,
mais avec moins de bonheur que cet homme évangélique, à prévenir le
crime monstrueux qu'on nomme infanticide, crime que toute bonne mère
doit regarder comme incroyable, et dont les exemples ne sont que trop
nombreux, même encore aujourd'hui.

Un édit de Henri II ordonnait que toutes femmes qui se trouveraient
dûment atteintes et convaincues d'avoir célé et caché tant leur
grossesse que leur enfantement, sans avoir déclaré ni l'un ni
l'autre, et sans avoir pris de l'un ou de l'autre témoignage
suffisant, même de la mort lors de l'issue de leur ventre, et
qu'après se trouve l'enfant avoir été privé, tant du sacrement de
baptême, que de la sépulture accoutumée, «_soient telles femmes
tenues pour avoir homicidé leurs enfans; et pour réparation publique,
punies de mort et du dernier supplice, de telle rigueur que la
qualité particulière le méritera_.»

Cet édit punissait le crime, mais ne le prévenait pas. Ce n'est pas
le bourreau qui peut réformer les mœurs des hommes. Le remède est
ailleurs.

En octobre 1624, Hélène Gillet, âgée de vingt-deux ans, fille du
châtelain de Bourg-en-Bresse, fut soupçonnée d'être enceinte, mais
tout-à-coup les symptômes qui avaient donné lieu à ce soupçon ayant
disparu, il était conséquent d'en concevoir un autre. Bientôt cet
événement devint le sujet de toutes les conversations de la ville.
Enfin le lieutenant particulier, prenant les bruits publics pour
une dénonciation, ordonna qu'Hélène Gillet serait visitée par des
matrones.

Le résultat du procès-verbal de visite fut qu'elle avait été
délivrée d'un enfant depuis quinze jours. L'accusée fut décrétée et
constituée prisonnière. Elle convint, lors de son interrogatoire,
qu'un jeune homme qui demeurait dans le voisinage de Bourg, et qui
venait enseigner à lire et à écrire à ses frères, était devenu
amoureux d'elle; qu'elle avait toujours résisté à ses sollicitations
pressantes; mais qu'enfin, ayant sû gagner une des servantes de sa
mère, celle-ci l'avait renfermée dans une chambre où elle avait été
violée par le jeune homme, et que le trouble où cet attentat l'avait
plongée ne lui avait laissé ni la force ni la liberté d'appeler à son
secours.

Quant à l'enfantement, Hélène Gillet le nia positivement; et ce qui
vraisemblement l'obligeait à se tenir sur la négative, c'est qu'elle
ne pouvait rendre compte de l'enfant qu'elle avait mis au monde.

Hélène Gillet était donc sous le poids d'une présomption grave; mais
une présomption ne suffisait pas pour opérer une condamnation au
dernier supplice.

Le juge était dans cette perplexité, quand un soldat, en se
promenant, aperçut un corbeau qui faisait des efforts pour arracher
un linge d'un creux pratiqué au pied d'un mur voisin du jardin du
père de l'accusée. Il approche, et trouve dans ce linge le cadavre
d'un petit enfant. Il va sur-le-champ faire sa déclaration en
justice. On fit la levée du cadavre et du linge qui l'enveloppait.

On reconnut que ce linge était une chemise qui, par sa grandeur et
par la qualité de la toile, était pareille à celle de l'accusée, et
marquée, comme elle, des deux lettres H G, Hélène Gillet.

Le juge crut trouver dans la réunion de ces circonstances un motif
suffisant pour le déterminer, et prit sur lui de la condamner, par
sentence du 6 février 1625, à avoir la tête tranchée. La sentence fut
confirmée le 12 mai suivant par le parlement de Dijon, qui ordonna
que l'exécution aurait lieu dans cette ville.

Le bourreau fut averti de se préparer pour le lendemain. Suivant
l'usage de ce temps, il se confessa et communia. Arrivé au lieu du
supplice avec la malheureuse qu'il devait exécuter, il donna en
public toutes les marques de la plus vive inquiétude; il chancela, se
tordit les bras, les leva vers le ciel, se mit à genoux, se releva,
se rejeta à terre, demanda pardon à la patiente, et aux prêtres qui
l'assistaient leur bénédiction.

Tous les assistans étaient frappés d'étonnement. Enfin le bourreau,
après avoir dit qu'il préférerait mourir à la place de la patiente,
plutôt que de remplir les fonctions de son ministère, paraît se
décider à frapper, lève le coutelas, et atteint la jeune fille à
l'épaule gauche. Hélène Gillet tombe sur le côté droit. Le bourreau
repousse son fer, se présente au peuple, et demande la mort.
Le peuple se soulève et fait voler une grêle de pierres sur ce
malheureux.

La femme du bourreau qui avait été témoin de la répugnance manifestée
par son mari, lorsqu'on l'avait chargé de cette exécution, était
présente et cherchait à le stimuler par ses paroles. Elle relève la
patiente qui s'avança d'elle-même vers le poteau, se remit à genoux
et présenta sa tête. Le bourreau reprend le glaive des mains de
sa femme, en décharge un second coup sur la victime et la manque
encore. La fureur du peuple redouble: le bourreau se sauve dans une
chapelle qui était au pied de l'échafaud. Sa femme reste seule avec
la patiente tombée sous le coutelas, prend la corde qui avait servi
à lier la malheureuse Hélène Gillet, et la lui passe au cou. Cette
fille se défend; l'autre lui donne des coups sur l'estomac et sur
les mains, la secoue cinq à six fois pour l'étrangler. Se sentant
frappée de coups de pierres, elle tire par la tête cette infortunée à
demi-morte, vers les marches de l'échafaud, prend des ciseaux longs
d'un demi-pied, veut lui couper la gorge, et lui fait ainsi jusqu'à
dix plaies, tant au visage qu'au cou ou à l'estomac. Enfin le peuple,
ne pouvant plus supporter un spectacle aussi horrible, arrache le
corps de la patiente des mains de cette forcenée, et par un de ces
retours de barbarie qui ne se voient que trop fréquemment dans les
masses ignorantes, il massacre sans pitié le bourreau et sa femme.
On emporte la malheureuse Hélène Gillet chez un chirurgien dont les
secours la rappellent à la vie. Elle s'écrie alors: _Je savais bien
que Dieu m'assisterait_. Le parlement la mit sous la garde d'un
huissier, jusqu'à ce qu'il en fut autrement ordonné.

On n'a pu savoir quel était le motif du trouble dont le bourreau
était agité, de la répugnance qu'il témoigna pour cette exécution et
de l'acharnement féroce de sa femme contre la malheureuse victime
qu'elle voulait immoler. Peut-être cet homme n'exerçait-il que
malgré lui cet infâme métier, que des circonstances l'avait obligé
d'embrasser, et que sa femme qui y était habituée dès sa naissance,
et qui voulait le forcer à l'exercer, ne l'y excitait si vivement, ne
s'offrait même à lui servir de substitut, que pour ne pas perdre la
rétribution attachée à cette horrible fonction.

Quoiqu'il en soit un concours d'heureuses circonstances sauva Hélène
Gillet. Des personnes qui s'intéressaient à cette malheureuse et à sa
famille, sollicitèrent sa grâce auprès du roi qui l'accorda par des
lettres d'abolition, datées de Paris, du mois de mai 1625, lesquelles
furent entérinées purement et simplement par le parlement de Dijon,
le 5 juin suivant.



PUNITION DE QUELQUES STRATAGÈMES CRIMINELS.


Le 14 mai 1585, par arrêt du grand conseil, Montaud, gentilhomme
gascon, l'un de ceux que le roi avait choisis pour gardes de sa
personne, fut décapité en place de Grève. Il avait accusé le duc
d'Elbeuf de lui avoir offert dix mille écus pour tuer le monarque; ne
pouvant fournir des preuves à l'appui de cette dénonciation, il fut
mis à la question et confessa que «mensongèrement il avait avancé ce
propos, pour tirer de la bourse de Sa Majesté quelques bonnes sommes
de deniers, à raison d'un tant important et signalé avertissement.»

Lucian du Cerf, dit La Fortune, soldat et ensuite cordonnier, se
présenta le 2 novembre 1628, au palais de la reine-mère, s'adressa
au lieutenant de ses gardes, désirant parler à Sa Majesté, pour lui
donner avis d'un projet formé contre la vie du roi, contre celle de
la reine-mère et de la reine régnante. Il disait que le sieur de
Beaumont, demeurant à Cerf-Fontaine, à trois lieues de Saint-Quentin,
l'avait excité à venir à Paris pour empoisonner leurs majestés,
et lui avait même donné le poison dans une fiole. Lorsqu'on vint
à la recherche des preuves, on découvrit que ce La Fortune avait
tramé cette fourberie pour se venger du sieur de Beaumont qui lui
avait donné un coup de pied, et pour attraper quelqu'argent. Il fut
condamné à être pendu, et mourut en place de Grève.

Le 11 octobre 1629, le roi sortant de son carrosse pour aller à la
chasse à Fontainebleau, on entendit tout-à-coup un murmure confus de
voix: «Voilà, disait-on, un homme que l'on vient de tuer d'un coup
de pistolet, proche la chambre de madame la princesse de Conti.» Sa
Majesté ordonna à l'instant au prevôt de l'hôtel et au chevalier
du Guet qui était près d'elle, de voir ce que ce bruit signifiait.
Ils trouvèrent un homme tout ensanglanté qui leur dit, qu'un quidam
dont le dessein était d'attenter à la personne du roi, s'étant fait
connaître à lui, et craignant d'être dénoncé, lui avait tiré un
coup de pistolet, lorsqu'il s'efforçait de l'arrêter. Ce fourbe fut
interrogé et convaincu de s'être blessé lui-même, dans l'espérance
de quelque récompense; on le condamna à mourir sur la roue. Il se
disait prince géorgien, et confessa dans les tourmens qu'il était
Calabrois.

Jean Balouseau, dit le Saint-Agnel, né à Saint-Jean-d'Angéli, dont
il empruntait le titre de baron, après plusieurs friponneries, se
procura l'entrée du Louvre, et parvint à parler à Louis XIII. Il
supposa que quarante gentilshommes français, pensionnaires du roi
d'Espagne, révélaient à ce dernier les secrets de l'état; et qu'un
certain Génois, résidant à Bruxelles, avait conspiré contre la vie
du roi de France. Balouseau fut mis à la Bastille, où les lieutenans
civils et criminels instruisirent son procès; la sentence portait
que, pour ses impostures, ses perfidies et l'abus de quatre mariages
reconnus, il serait pendu en place de Grève: ce qui fut exécuté en
1626. Il mourut avec assez de courage, en avouant qu'il avait, par
ses fourberies, tiré de l'argent de plusieurs princes, et sous le nom
sacré du mariage, abusé de quatre femmes qu'il laissait toutes quatre
veuves.

Le 6 janvier 1761, le sieur Paul-Réné du Truche de Lachau, écuyer,
ci-devant garde-du-roi, étant de service et en habit d'uniforme,
entre neuf et dix heures du soir, mit à exécution, dans le château
de Versailles, le roi soupant à son grand couvert, le détestable
projet par lui formé dès le mois d'octobre précédent, de faire croire
qu'il avait été assassiné par des gens qui en voulaient à la personne
du roi. Il s'était retiré à cet effet dans un escalier, où, après
avoir éteint la lumière qui l'éclairait, et avoir cassé son épée,
il s'était percé lui-même en différentes parties du corps avec un
couteau qu'il avait fait aiguiser par un coutelier de Versailles, et
dont il s'était légèrement blessé, quoique ses habits se trouvassent
coupés en tous les sens. En cet état, il s'était couché par terre,
avait appelé à son secours et faussement dit à deux gardes-du-corps
qu'il avait été assassiné par deux particuliers qu'il supposait être
vêtus, l'un en habit ecclésiastique, l'autre en habit vert, lesquels
après lui avoir demandé de les faire entrer au grand couvert, ou
de les faire trouver sur le passage du roi, lui avaient, sur son
refus, fait connaître leurs mauvais desseins, en disant que leur
motif était de délivrer le peuple de l'oppression, et de donner la
force convenable à une religion anéantie. Enfin, Lachau persista
durant plusieurs jours, tant verbalement que judiciairement, dans son
imposture. Cette affaire causa une grande rumeur. Plusieurs citoyens
furent arrêtés comme soupçonnés d'être les particuliers que le fourbe
avait faussement désignés pour ses assassins; enfin, convaincu de son
insigne fourberie, Lachau fut condamné au dernier supplice.



PARRICIDE INSPIRÉ PAR LA CUPIDITÉ.


Hugues Morineau, bourgeois fort aisé de la petite ville de Cormery
en Touraine, avait d'un premier mariage deux filles, Marie et
Jeanne qui épousèrent, la première François Dagault, la seconde
François Jucqueau. Morineau devenu veuf en 1630, s'ennuya sans doute
de l'isolement où il se trouvait, et manifesta l'intention de se
remarier. Ce projet alarma vivement ses filles et ses gendres: et
la crainte que ce second mariage de leur père ne nuisît à leurs
intérêts, les porta à s'y opposer, même juridiquement. Hugues
Morineau, offensé du procédé de ses gendres, se pourvut contre leur
opposition, et fit mettre au néant leurs injustes prétentions. En
conséquence, il eut la permission de contracter un nouveau mariage.

Mais Dagault et Jucqueau voyant qu'ils avaient eu tort aux yeux de
la justice, résolurent d'arriver à leur but par la voie du crime, et
convinrent de faire assassiner leur beau-père avant la fête des Rois,
époque où il pourrait exécuter son projet de mariage.

Dès lors les deux gendres ne songent plus qu'à réaliser leur projet
infernal; ils cherchent l'homme qui frappera pour eux leur victime.
Ils jettent les yeux sur Pierre Guyette, dit Montigny, l'un des
bâtards du frère de Hugues Morineau, moine bénédictin de l'abbaye
de Cormery, et lui propose de poignarder leur beau-père qui était
son oncle naturel. D'abord Montigny semble effrayé de l'idée même
d'un si grand crime; mais bientôt son effroi se dissipe au doux
son des promesses des deux gendres. Il continue néanmoins à se
faire presser; il fait valoir d'un côté l'importance du service,
de l'autre, les dangers de l'action; enfin il exige beaucoup d'or
pour salaire. Les deux beaux-frères qui n'étaient devenus scélérats
que par cupidité, ne peuvent se résoudre à faire le sacrifice qu'on
leur demande; ils hésitent; ils marchandent; Montigny les décide,
en les menaçant d'avertir Hugues des dangers qu'il court, s'ils ne
consentent à lui donner cent écus d'or pour l'assassinat de leur
beau-père.

L'argument était pressant; Dagault et Jucqueau consentent à tout, et
Montigny va songer aux préparatifs du meurtre; il était pressé de
palper la récompense convenue.

Le 6 décembre 1630, fut le jour qu'il fixa pour consommer le forfait
dont on lui avait donné la commission. Il entra chez Hugues Morineau,
sous prétexte de lui faire une visite; et après avoir échangé
quelques paroles avec lui, profitant d'un moment où il avait le dos
tourné, il le frappa froidement de plusieurs coups de baïonnette et
l'étendit mort à ses pieds. Après ce meurtre abominable, il se retira
aussi tranquillement que s'il venait de faire une bonne action, vint
réclamer ses cent écus d'or, et quitta sur-le-champ le pays.

Cet homicide porta bientôt la terreur dans tout Cormery. Le bailli
fit une enquête et, sur plusieurs indices, informa contre Dagault et
Jucqueau et contre d'autres membres de la famille, dont l'innocence
fut reconnue plus tard.

Un premier jugement condamna Dagault et Jucqueau à être pendus et
étranglés, après avoir été préalablement appliqués à la question
ordinaire et extraordinaire. Ils appelèrent de cette sentence, et
furent en conséquence transférés dans les prisons de la conciergerie
du Palais, à Paris.

Le parlement examina leur procès avec la plus scrupuleuse attention.
Ils furent interrogés séparément, mais sans qu'il fût possible d'en
tirer aucun aveu. Les tortures de la question ne produisirent pas
davantage, et cette fermeté arracha à une mort certaine et bien
méritée les deux coupables. Un arrêt du 8 avril 1631 les renvoya
devant le bailli de Cormery en état de plus ample informé, et ordonna
qu'ils seraient élargis des prisons, à la charge de se représenter
à toutes les requêtes de la justice. Le parlement enjoignit en même
temps à tous les officiers des maréchaussées, d'arrêter Montigny et
de le constituer prisonnier.

Dagault et Jucqueau revinrent donc à Cormery auprès de leurs femmes.
Mais la Providence ne permit pas que ces deux scélérats jouissent
long-temps avec impunité des fruits de leur crime; car peu de temps
après leur retour, l'assassin Montigny condamné par contumace, étant
tombé entre les mains de la justice, aussitôt Dagault et Jucqueau
disparurent, et avec ce dernier Jeanne Morineau, sa femme.

La fuite de ces trois personnes confirma pleinement les premiers
soupçons; on reprit l'instruction du procès, en ajoutant
Jeanne Morineau au nombre des complices. D'ailleurs, dans ses
interrogatoires, Montigny avait désigné cette femme comme la plus
ardente instigatrice du meurtre de son père. Le 10 juillet 1631,
les juges de Cormery rendirent leur sentence par contumace contre
Dagault, Jucqueau et Jeanne Morineau, mais définitive contre
Montigny. Les trois hommes étaient condamnés à être roués et ensuite
brûlés vifs; et la parricide Jeanne Morineau à être tenaillée aux
mamelles avant d'être rouée et brûlée vive comme ses complices.
Montigny subit son arrêt, sans vouloir en appeler, et déclarant qu'il
se regardait comme bien jugé.

Jeanne Morineau et Jucqueau son mari menèrent une vie errante, tantôt
en France, tantôt dans les pays étrangers. Mais ce qu'on croira
difficilement, c'est que Jeanne Morineau, après plus de trente années
révolues depuis l'homicide de son père, reparut tout-à-coup dans
Cormery.

Forte de la prescription qui lui était favorable, elle savait bien
qu'aux termes des lois, on ne pouvait plus la rechercher pour son
parricide. Mais ce qui la faisait revenir sur le théâtre de son
crime, qui aurait dû être aussi celui de son supplice, c'était cette
même cupidité qui déjà l'avait rendue si criminelle. Elle croyait
que la prescription lui donnait aussi le droit de recueillir la
succession de son père et de sa mère, et d'évincer les différens
particuliers qui en jouissaient.

Elle eut l'audace d'entamer une procédure à ce sujet. Les débats
furent longs; l'indignité de Jeanne Morineau fut mise dans tout son
jour, et les juges la déclarèrent non recevable en sa demande.



URBAIN GRANDIER, CURÉ DE LOUDUN, BRULÉ VIF COMME MAGICIEN.


Vers la fin de l'année 1632, le bruit se répandit dans Loudun,
en Poitou, que les religieuses ursulines de cette ville étaient
possédées du diable. A cette nouvelle, grande rumeur parmi le
peuple, toujours si crédule, surtout à l'égard des choses les plus
extraordinaires et les plus absurdes. On cria au sortilége, à la
magie, et plusieurs prêtres usèrent de toute leur influence pour
propager cette opinion. L'un d'eux, Jean Mignon, directeur de la
communauté des Ursulines, attribua cette possession, prétendue
diabolique, à Urbain Grandier, curé et chanoine de Loudun,
et l'accusa hautement de sorcellerie. Mignon trouva de zélés
co-accusateurs dans le clergé du pays et parmi les plus notables
habitans de Loudun. Les capucins de cette ville, ennemis secrets de
Grandier, trouvèrent à propos, pour faire réussir l'accusation, de
s'appuyer de l'autorité toute puissante du cardinal de Richelieu.
Ils écrivirent à cet effet au père Joseph, leur confrère, qui, comme
confesseur du cardinal-ministre, jouissait de toute sa confiance, que
le curé Grandier était l'auteur d'un libelle intitulé _la Cordonnière
de Loudun_, très-injurieux pour la personne du cardinal de Richelieu.
Bientôt, par suite des conseils du père Joseph, le ministre manda
au conseiller d'état Laubardemont, sa créature, occupé alors de la
démolition des fortifications de Loudun, de faire une information
soigneuse et détaillée de l'affaire des religieuses ursulines, et il
lui donna assez à entendre qu'il souhaitait de perdre Urbain Grandier.

Cependant le prêtre Mignon et ses adhérens poursuivaient avec
activité l'œuvre qu'ils avaient entreprise, disaient-ils, pour
la plus grande gloire de Dieu. Des exorcismes avaient lieu
fréquemment en particulier comme en public. Interrogés en latin,
les démons possesseurs des religieuses, répondaient dans la même
langue; seulement il leur échappait souvent des barbarismes et
autres fautes grossières qui auraient pu faire mettre en doute la
science universelle des puissances de l'enfer. Mais dans tous ces
interrogatoires, le curé Urbain Grandier était désigné comme le
magicien qui avait donné à ces démons l'ordre d'entrer dans les corps
des Ursulines possédées.

Fidèle à ses instructions, et surtout docile aux volontés de son
maître, Laubardemont fit arrêter Grandier au mois de décembre 1633,
et, après avoir fait une ample information, dans laquelle les
rapports de Mignon et de ses amis jouaient le principal rôle, il
retourna à Paris pour se concerter avec le cardinal. Ce ne fut que le
7 juillet 1634 que des lettres patentes furent expédiées, à l'effet
de procéder au jugement de Grandier. Ces lettres étaient adressées
à Laubardemont et à douze juges des siéges voisins de Loudun, tous
gens de bien, il est vrai, mais tous d'une crédulité extrême, et
pour cette raison choisis par les ennemis de Grandier. Le choix de
cette commission ne laissa plus douter du sort que l'on réservait à
l'accusé. Cette forme de jugement a toujours été féconde en arrêts de
mort.

Le 18 d'août 1634, sur la déposition d'Astaroth, diable de l'ordre
des séraphins et chef des démons possédans, d'Éasas, de Celsus,
d'Acaos, de Cédon, d'Asmodée, de l'ordre des trônes, et d'Alex, de
Zabulon, de Nephtalim, de Cham, d'Uriel et d'Achas, de l'ordre des
principautés; c'est-à-dire sur la déposition des religieuses qui
se disaient possédées par ces démons, les commissaires rendirent
leur jugement, par lequel maître Urbain Grandier, prêtre, curé de
l'église Saint-Pierre du marché de Loudun, fut déclaré dûment atteint
et convaincu des crimes de magie, maléfice et possession; pour la
réparation desquels crimes il fut condamné à faire amende honorable
et à être brûlé vif avec les pactes et caractères magiques, et ses
cendres jetées au vent.

A peine l'arrêt fut-il rendu, qu'on envoya un chirurgien dans la
prison avec l'ordre de le raser et de lui enlever tout le poil qu'il
avait à la tête, au visage et sur toutes les parties du corps,
même de lui arracher les sourcils et les ongles. Cette opération
avait pour but, disait-on, de découvrir quelques marques du diable.
L'infortuné, plein d'une noble résignation, se livra docilement aux
mains du chirurgien; toutefois celui-ci, plus humain que les juges,
ne voulut jamais lui arracher les ongles. Cette cruauté lui faisait
horreur.

On n'essayera pas de prouver qu'Urbain Grandier était innocent des
crimes pour lesquels on le condamnait; ce serait faire injure aux
lecteurs de ce siècle. A l'époque dont nous parlons, la magie, comme
le remarque le savant Ménage, était le crime ordinaire de ceux qui
n'en avaient point, et que l'on voulait perdre. Mais avant de passer
outre, il est bon, dans l'intérêt du malheureux Grandier, de faire
connaître les motifs réels de l'acharnement de ses accusateurs.

Urbain Grandier, fils d'un notaire royal de Sablé, avait fait
d'excellentes études à Bordeaux, chez les jésuites, qui, après son
ordination, lui avaient fait donner la cure de Saint-Pierre de Loudun
et une prébende dans celle de Sainte-Croix. La jouissance de ces
deux bénéfices lui suscita dès l'abord un grand nombre d'envieux. Il
réunissait aux agrémens de toute sa personne beaucoup de politesse
dans les manières et un grand charme dans la conversation. La nature
l'avait doué d'une éloquence vive et naturelle, dont on trouve la
preuve dans l'oraison funèbre de Scévole de Sainte-Marthe, qu'il
a composée. Ses succès dans la prédication excitèrent la jalousie
de quelques moines de Loudun; et cette jalousie se tourna bientôt
en haine, lorsqu'il eut prêché sur l'obligation de se confesser
à son curé au temps pascal. Ses ennemis, dont la rage épiait,
empoisonnait toutes ses actions, profitèrent de cette circonstance
pour l'accuser d'être aimé des femmes et de les aimer. Il est vrai de
dire qu'il ne serait pas, à beaucoup près, aussi facile de le laver
de cette accusation que de celle de magie. Urbain Grandier, avec une
imagination vive, ardente, un extérieur agréable, devait porter un
cœur sensible; et l'on sait que ces avantages sont des hôtes bien
peu compatibles avec la chasteté imposée aux prêtres. Il demeure bien
prouvé qu'il avait formé plus d'une liaison au moins fort suspecte
sous ce point de vue. Mais, quelque blâmable que fût la conduite
de Grandier, quel est celui d'entre les autres prêtres qui, sans
passion, aurait osé lui jeter la première pierre?

Vers le même temps, Grandier, ayant sollicité l'emploi de directeur
des Ursulines, les calomnies redoublèrent; on insinua qu'il ne
briguait ce poste que pour faire de cet asile de la pudeur le théâtre
de ses plaisirs. On l'accusa même d'avoir séduit des femmes dans
l'église dont il était curé, circonstance qui jeta la terreur parmi
bon nombre de maris.

Grandier était fier et hautain, caractère peu propre à désarmer
ses ennemis. On l'avait vu triompher sans aucune mesure du gain
de plusieurs procès, qu'il avait eus avec des prêtres et des
particuliers du pays. En 1629, l'officialité de Poitiers, informée
de ses galanteries, l'avait condamné à jeûner au pain et à l'eau
pendant trois mois, et prononcé son interdiction pour cinq ans dans
le diocèse, et dans la ville de Loudun pour toujours. Grandier ayant
appelé de cette sentence comme d'abus, fut déclaré innocent par le
présidial de Poitiers. Alors, triomphant, il insulta ses ennemis avec
beaucoup de hauteur. Mais des adversaires que l'on méprise et que
l'on brave n'en sont bien souvent que plus redoutables. La vengeance
de ceux de Grandier couva quelque temps pour éclater ensuite avec
plus de violence.

Alors se prépara cette comédie des possédés, qui devait avoir un
résultat si tragique pour le malheureux curé de Loudun. Le prêtre
Mignon, secondé par d'autres personnes, exerça les religieuses
Ursulines à jouer le rôle de possédées, avec les contorsions,
grimaces et convulsions les plus propres à représenter les opérations
des démons. On leur apprit les réponses qu'elles auraient à faire aux
questions qui leur seraient adressées en latin pendant la cérémonie
de l'exorcisme; on voulait imposer, non seulement aux gens simples
et crédules, mais encore, s'il était possible, aux esprits forts.
Pour déterminer les religieuses à se prêter à l'exécution de cette
farce infernale, on allégua la gloire de Dieu, qui exigeait qu'on
purgeât l'église d'un débauché, d'un scélérat tel que Grandier. On
leur persuada que cette action leur donnerait en France une grande
réputation, attirerait à leur couvent une grande abondance d'aumônes,
et les ferait passer de l'indigence où elles gémissaient dans une
heureuse situation, dont elles goûteraient les douceurs. Ainsi
la superstition d'un côté, et l'intérêt de l'autre, concoururent
à favoriser les projets de vengeance de la cabale ameutée contre
Grandier. Toute cette intrigue fut révélée au public, après la mort
de ce malheureux, par plusieurs religieuses, qui, cédant aux remords
de leurs consciences, déclarèrent que tout ce qu'elles avaient dit
n'était que calomnie; qu'elles avaient accusé un innocent, et que
cette accusation leur avait été suggérée par Mignon et par d'autres
ecclésiastiques.

Si l'on s'étonnait de voir le nom et l'autorité du cardinal de
Richelieu dominer toute cette affaire aussi barbare que ridicule,
que l'on sache que ce puissant ministre, qui dominait tout en
France, était dominé lui-même par son confesseur, le père Joseph,
capucin; que ce religieux, qu'on surnommait l'éminence grise, à
cause de son grand pouvoir, avait pris très-chaudement le parti de
ses confrères de Loudun, et n'avait rien négligé pour allumer le
ressentiment du cardinal contre Grandier, en lui rappelant qu'avant
qu'il fût ministre, et dans le temps qu'il n'était encore que prieur
de Coussay, ce curé de Loudun lui avait disputé le pas dans une
cérémonie. Richelieu ne pardonnait jamais, pas même le soupçon d'une
injure. Aussi choisit-il Laubardemont pour instruire et juger cette
affaire: c'était assurer sa vengeance. Laubardemont s'était déjà
signalé dans des commissions de ce genre, et plus tard il servit
encore les vengeances du cardinal de Richelieu dans les jugemens qui
firent tomber les têtes de Cinq-Mars et du célèbre de Thou. C'est
ce juge inique et complaisant, c'est cet homme de sang qui disait:
«Donnez-moi une ligne la plus indifférente de la main d'un homme, et
j'y trouverai de quoi le faire pendre.»

Aussi le procès de Grandier fut-il conduit de la manière la plus
révoltante. Outre les prétendues possédées, on entendit des témoins
apostés, entre autres deux femmes qui déposaient avoir eu un
commerce criminel avec lui, et l'une d'elles déclara qu'il lui avait
proposé de la faire _princesse des magiciennes_. Six autres femmes
et soixante témoins déposèrent d'inceste, d'adultère, de sacrilége
commis par le curé; on poussa l'absurdité jusqu'à l'accuser de s'être
introduit de jour et de nuit dans le couvent, et, confronté avec les
religieuses, il ne fut reconnu par aucune d'elles.

Avec des accusateurs et des juges comme les siens, Urbain Grandier
n'avait aucune grâce à espérer; il ne lui restait plus qu'à mourir.
Le 18 août 1634, jour du jugement, fut aussi celui de l'exécution.
Après avoir été cruellement rasé, comme on l'a vu plus haut, on le
revêtit d'un mauvais habit, et on le plaça dans un carrosse qui le
conduisit au palais de Loudun, où étaient tous les juges et une
très-grande affluence de peuple. Le greffier frémit en lui donnant
lecture de son arrêt; mais lui, maître de son âme, l'entendit sans
changer de visage; puis, prenant la parole, il protesta de son
innocence, déclara qu'il n'avait jamais été magicien, et qu'il ne
connaissait point d'autre magie que celle de l'Écriture sainte, qu'il
avait toujours prêchée.

A peine eut-il achevé, que Laubardemont fit retirer tout le monde,
et eut une longue conversation avec Grandier, lui parlant bas à
l'oreille. Il lui dit ensuite, d'un ton haut et fort sévère, que,
s'il voulait engager ses juges à tempérer la rigueur de son jugement,
il devait révéler les noms de ses complices. Grandier répondit
avec fermeté qu'il n'en avait point et, qu'il n'en pouvait avoir,
puisqu'il était innocent.

On se prépara à lui donner la question ordinaire et extraordinaire.
On mit les jambes du patient entre deux planches de bois qu'on laça
étroitement avec des cordes; entre les planches et les jambes on
introduisit d'abord quatre coins pour la question ordinaire, puis
quatre autres pour la question extraordinaire, et les bourreaux les
firent entrer à coups de marteau. Des récollets, peu satisfaits
sans doute du zèle des exécuteurs, prirent eux-mêmes le marteau
pour torturer Grandier. Plusieurs fois il s'évanouit; les tigres le
faisaient revenir en redoublant ses tourmens. On cessa de frapper
les huit coins quand les jambes du patient tombèrent en lambeaux
sanglans, et que l'on vit sortir la moelle de ses os brisés. Grandier
conserva tant d'empire sur lui-même, et s'éleva tellement au-dessus
des douleurs les plus aiguës, qu'il ne lui échappa pas une seule
parole de murmure, ni même de plainte contre ses ennemis.

Après la question, on l'étendit sur le carreau, et là il déclara de
nouveau publiquement qu'il n'était pas magicien; il avoua qu'il
n'avait eu qu'un tort, celui d'être trop sensible au pouvoir de
l'amour, et qu'il avait composé son livre _du Célibat des prêtres_
pour vaincre les pieux scrupules d'une fille qu'il aimait depuis sept
ans; mais il refusa constamment de nommer cette personne, quoiqu'on
l'en pressât vivement. Il fut transporté ensuite dans la chambre du
conseil, et on le mit sur de la paille auprès du feu. Ayant demandé
pour confesseur le gardien des cordeliers, on ne fit aucun cas de sa
demande, et on lui présenta un récollet, qu'il refusa, disant que
c'était son ennemi et l'un de ses plus ardens persécuteurs.

Ainsi il ne put faire qu'une confession mentale, circonstance qui,
eu égard aux croyances religieuses du temps, rend encore plus atroce
la barbarie des juges. Laubardemont s'enferma avec lui plus de deux
heures; mais, malgré tous ses efforts, il ne put jamais lui faire
signer un papier qu'il lui présenta. On a lieu de penser que ce
magistrat inique, prévoyant que le public jugerait à son tour le
jugement qu'il venait de rendre, voulait faire signer son apologie
par sa victime.

Sur les cinq heures du soir, l'exécuteur fit enlever Grandier sur
une civière, et dès qu'il fut hors du palais, on lui lut de nouveau
son jugement, puis on le mit dans un tombereau pour le conduire aux
églises où il devait faire amende honorable. Pendant cette cérémonie,
où il eut à supporter les injures et les mauvais traitemens des
moines qui l'entouraient, le père Grillau, qu'il avait demandé pour
confesseur, l'aborda et lui dit: «Souvenez-vous que notre seigneur
Jésus-Christ est monté au ciel par la voie des souffrances; vous
avez de grandes lumières, employez-les au salut de votre âme. Je
vous apporte la bénédiction de votre mère. Nous implorerons pour
vous la miséricorde divine, et nous croyons avec confiance qu'elle
vous recevra dans le ciel.» Ces paroles ranimèrent l'infortuné, et
il remercia le cordelier avec un visage doux et serein. Alors les
archers poussèrent avec violence le père Grillau dans l'église, et
Grandier fut conduit à la place Sainte-Croix, lieu du supplice.

On lui avait promis deux choses qu'on ne lui tint pas: la première,
qu'il aurait la liberté de parler au peuple; la seconde, qu'on
l'étranglerait; mais toutes les fois qu'il voulait ouvrir la bouche
et élever la voix, un exorciste lui jetait une si grande quantité
d'eau bénite sur le visage, qu'il en était suffoqué. L'exécuteur
le plaça sur un cercle de fer qui était attaché à un poteau. Une
troupe de pigeons étant venue voltiger autour du bûcher, sans que
les hallebardes des archers pussent parvenir à les en chasser, ceux
qui croyaient Grandier réellement magicien, disaient que c'étaient
des démons qui venaient le secourir; ceux d'une opinion contraire
répliquaient que ces oiseaux, étant le symbole de l'innocence,
venaient ainsi rendre hommage à celle de Grandier. Enfin il arriva
qu'une grosse mouche, de l'espèce des bourdons, vint voltiger et
bourdonner autour de la tête du patient, ce qui donna lieu à un moine
de dire que cette mouche n'était autre que Belzébuth qui rôdait
autour de Grandier pour emporter son âme aux enfers. Il se fondait
sur ce qu'il avait ouï dire qu'en hébreu Belzébuth signifiait _le
dieu des mouches_.

Par un raffinement de cruautés bien digne des moines de ce temps,
les exorcistes, pour empêcher que Grandier ne fût étranglé comme on
le lui avait promis, avant que le bûcher fût allumé, avaient fait
plusieurs nœuds à la corde. Lorsque l'exécuteur se disposa à mettre
le feu, Grandier rappela la promesse qu'on lui avait faite, et haussa
lui-même la corde, voulant se l'accommoder autour du cou. Le père
Lactance, l'un des plus ardens promoteurs de la persécution dirigée
contre Grandier, prit un brandon de paille allumée, et le porta au
visage de Grandier en lui disant: «Ne veux-tu pas te reconnaître,
malheureux, et renoncer au diable? Il est temps, tu n'as plus qu'un
moment à vivre.--Je ne connais point le diable, répondit Grandier;
j'y renonce et à toutes ses pompes, et j'implore la miséricorde
divine.» Alors, sans attendre l'ordre du lieutenant du prevôt, ce
religieux furibond fit publiquement l'office de l'exécuteur, en
mettant le feu au bûcher. Grandier, sans s'émouvoir de cette nouvelle
barbarie, lui dit tranquillement: «_Ah! où est la charité, père
Lactance? ce n'est pas ce qu'on m'avait promis. Il y a un Dieu qui
sera ton juge et le mien: je t'assigne à comparaître devant lui
dans le mois._» Puis, s'adressant à Dieu, il s'écria: «Mon Dieu!
je m'élève vers vous, ayez pitié de moi!» Ce furent ses dernières
paroles. Alors les exorcistes recommencèrent à lui jeter leur eau
bénite au visage. Le peuple cria à l'exécuteur qu'il étranglât le
patient; mais on n'en put venir à bout, parce que, par suite de la
cruelle précaution des moines, la corde était nouée, et que les
progrès des flammes ne permettaient plus d'approcher du bûcher. Ainsi
Urbain Grandier fut brûlé vif.

Telle fut l'issue de cette œuvre de la méchanceté des hommes.
Toutefois la mort de Grandier ne ferma pas la bouche aux diables;
ils continuèrent à se donner en spectacle, et ce fut pour leur
confusion. Plusieurs personnes considérables de la cour, entre autres
le comte de Lude et la duchesse d'Aiguillon, dévoilèrent ces ignobles
jongleries et leur ôtèrent toute créance. Le père Lactance mourut
juste un mois après Grandier, ainsi que celui-ci le lui avait prédit;
ce qui sembla donner un nouveau lustre à l'innocence de cet homme
infortuné, qui ne tarda pas à être proclamée hautement par plusieurs
des religieuses possédées. D'autres ennemis de Grandier périrent
aussi fort misérablement; effet de la justice de la Providence, qui,
lorsqu'elle permet le mal, se réserve presque toujours le soin de le
punir.

«On sait assez, dit Voltaire, que le procès des diables de Loudun
et du curé Grandier livre à une exécration éternelle la mémoire des
insensés scélérats qui l'accusèrent juridiquement d'avoir ensorcelé
des ursulines, et ces misérables filles qui se dirent possédées, et
cet infâme juge-commissaire Laubardemont qui condamna le prétendu
sorcier à être brûlé vif, et le cardinal de Richelieu qui, après
avoir fait tant de livres de théologie, tant de mauvais vers et tant
d'actions cruelles, délégua son Laubardemont pour faire exorciser des
religieuses, chasser des diables et brûler un prêtre.»



LOUIS GAUFRIDY, OU LE SORCIER DE PROVENCE.


L'accusation de magie dirigée contre le malheureux Urbain Grandier,
curé de Loudun, était évidemment l'œuvre de la jalousie et de
la haine. Tout porte à croire que son confrère Gaufridy ne fut
victime que de la stupide et superstitieuse crédulité de ses juges.
Il y a de quoi frémir quand on songe que tous les tribunaux de
l'Europe chrétienne ont retenti long-temps d'arrêts atroces contre
de prétendus magiciens, qu'ils ont condamné à mort plus de cent
mille victimes, et que les bûchers étaient allumés partout pour
les sorciers comme pour les hérétiques. Grâce aux efforts de la
philosophie, nous sommes à jamais délivrés de ce fléau, opprobre de
la raison humaine. Il est vrai que, si nous n'avons plus de sorciers,
en revanche les saltimbanques ne manquent pas, espèce de magiciens
bien autrement dangereuse pour la société, et d'autant plus
entreprenante qu'elle sait bien que le perfectionnement opéré dans la
raison des peuples les met à l'abri des tortures et des bûchers.

Louis Gaufridy, fils d'un berger de la Provence, avait été élevé
par un de ses oncles qui était curé, et avait lui-même embrassé
l'état ecclésiastique. Devenu curé de la paroisse des Acoules de
Marseille, il paraît qu'il sut inspirer de l'amour à un grand nombre
de ses paroissiennes. Le fond de son caractère était l'enjouement
et l'amabilité: véritable épicurien, il aimait la bonne chère, et
animait tous les repas où il se trouvait par ses plaisanteries et
ses bons mots. Voilà probablement les principaux talismans qu'il
employait pour charmer ses pénitentes.

Une des filles du sieur de la Palue, gentilhomme, fut principalement
l'objet de ses soins, et il sut lui inspirer une passion violente.
Leur liaison dura jusqu'au moment où la grâce, agissant fortement
sur le cœur de la pécheresse, elle s'alla jeter dans un couvent
d'ursulines. Alors, tourmentée sans doute par des affections
hystériques, elle eut des visions, et débita les choses les plus
étranges sur ses relations avec le curé Gaufridy.

Suivant elle, il avait acquis du diable le pouvoir de se faire aimer
de toutes les femmes sur lesquelles il soufflait. Elle disait avoir
éprouvé la puissance de ce souffle à un tel point, que long-temps
elle n'avait pu vivre éloignée de Gaufridy; qu'elle avait été initiée
par lui dans tous les mystères sabbatiques; et que depuis qu'elle
était dans le couvent, il y avait envoyé une légion de diables qui
l'obsédaient jour et nuit.

Ces révélations prirent bientôt créance dans la multitude. Il était
si facile et si doux alors de croire au merveilleux. Gaufridy fut
publiquement regardé comme sorcier. Peut-être que quelques propos
imprudemment plaisans de ce pauvre prêtre contribuèrent aussi à
confirmer cette opinion. Quoiqu'il en soit, les suites de cette
affaire ne furent que trop sérieuses. La justice fit arrêter
Gaufridy; il fut exorcisé, jugé et condamné à faire amende honorable
et à être brûlé vif. Cet arrêt fut rendu par le parlement de
Provence, en 1611.

Rien de plus ridicule, de plus absurde, de plus grossièrement
monstrueux que les procès-verbaux d'exorcismes, et que les
attestations données à ce sujet par des médecins et des chirurgiens.
La stupidité burlesque de ces pièces, que l'on prendrait aujourd'hui
pour des contes de vieilles, ne peut être égalée que par celle des
juges qui ne craignirent pas d'y ajouter foi.

Gaufridy nia tout ce qu'on lui imputait; il subit la question
ordinaire et extraordinaire, fut dégradé par son évêque, et périt
dans les flammes.

Plusieurs années après sa mort, Madeleine de la Palue reparut sur
la scène, et se fit passer aussi pour sorcière. Il est probable que
la magie de cette malheureuse n'était que de la folie. On l'arrêta
le 6 février 1653, prévenue d'avoir ensorcelé une nommée Madeleine
Hodoul, qui la chargea de ce prétendu crime. Le parlement chercha à
s'entourer de toutes les lumières possibles pour prononcer sur cette
affaire, et, quand il se crut suffisamment éclairé, il rendit un
arrêt définitif qui condamna la fille la Palue à être enfermée le
reste de sa vie entre quatre murailles.

L'ignorance des juges, celle des médecins et chirurgiens nommés pour
examiner quelques taches que les accusés avaient sur le corps, est
une chose bien surprenante; ils prenaient pour des effets d'une
puissance surnaturelle des affections nerveuses et quelques marques
produites par des coups d'épingle, ou avec de l'eau forte. Plaignons
le siècle où l'on n'eut pas la force de combattre l'opinion de la
magie; opinion dangereuse, en ce qu'elle fournissait aux fourbes des
moyens de séduire les simples, et aux méchans des prétextes pour
persécuter ceux dont ils enviaient les talens et les richesses.

L'opinion sur l'existence des sorciers était si généralement établie,
même parmi les personnes instruites, qu'elle donna lieu à un fait qui
mérite d'être rapporté. Le procès de Gaufridy contenait beaucoup de
dépositions sur le pouvoir des démons; plusieurs témoins assuraient
qu'après s'être frotté d'une huile magique il se transportait au
sabbat, et qu'il revenait ensuite dans sa chambre par le tuyau de la
cheminée. Un jour qu'on lisait cette procédure au parlement d'Aix,
et que l'imagination des juges était affectée par le long récit de
ces événemens surnaturels, on entend tout-à-coup dans la cheminée
un bruit extraordinaire qui se termine par l'apparition d'un grand
homme noir qui secoue la tête. Les juges croient que c'était le
diable qui venait délivrer Gaufridy, son élève; ils s'enfuient tous
à l'exception du conseiller Thoron, rapporteur, qui, se trouvant
embarrassé dans le bureau, ne peut les suivre. Effrayé de ce qu'il
voyait, tremblant de tout son corps, les yeux égarés et faisant
beaucoup de signes de croix, il porte à son tour l'effroi dans l'âme
du prétendu démon, qui ne savait d'où venait le trouble du magistrat.
Revenu de son embarras, il se fit connaître; c'était un ramoneur qui
s'était trompé de tuyau de cheminée.



LE MARÉCHAL DE MARILLAC, LE DUC DE MONTMORENCY, L'ÉCUYER CINQ-MARS,
ET FRANÇOIS-AUGUSTE DE THOU, OU LES VICTIMES DE LA VENGEANCE DU
CARDINAL DE RICHELIEU.


Le ministère du cardinal de Richelieu, sous le faible Louis XIII,
présente le tableau le plus frappant des saturnales du despotisme.
Tout ce qui gênait l'ambition du ministre, tout ce qui portait
ombrage à son autorité jalouse, subissait les coups de sa vengeance.
Il s'immola ainsi plus d'une illustre victime.

Le maréchal de Marillac, ennemi déclaré du cardinal, venait de
recevoir du roi plein pouvoir de faire la guerre et la paix dans le
Piémont. Louis XIII, fatigué intérieurement de l'ascendant de son
ministre, avait promis sa disgrâce aux sollicitations et aux larmes
de sa femme. La nouvelle s'en répandait déjà; le cardinal lui-même
le savait, et, se croyant perdu, il pressait son départ pour le
Hâvre-de-Grâce. Cependant, voulant tenter un dernier effort, il va
trouver le roi. Ce monarque l'avait sacrifié par faiblesse; il se
remet par faiblesse entre ses mains, et lui abandonne ses ennemis.
Ce jour fut appelé la _journée des dupes_; et dès lors le pouvoir du
cardinal fut consolidé.

Le jour même, Richelieu dépêche un huissier du cabinet, de la part du
roi, aux maréchaux de La Force et Schomberg, pour faire arrêter le
maréchal au milieu de l'armée dont il avait le commandement suprême.
L'huissier arrive une heure après que le maréchal avait reçu la
nouvelle de la disgrâce du ministre. Le maréchal est fait prisonnier
par l'ordre de ce même ministre.

Richelieu résolut de faire mourir ce général ignominieusement par
la main du bourreau. Ne pouvant lui imputer le crime de trahison,
il l'accusa de concussion. Pour rendre sa vengeance plus sûre et
plus facile, il priva le maréchal du droit d'être jugé par les deux
chambres du parlement assemblé, et nomma des commissaires pour ce
procès. Ces premiers juges ayant eu le courage de conclure que
l'accusé serait reçu à se justifier, le ministre fit casser l'arrêt,
et choisit d'autres juges parmi les plus ardens ennemis de Marillac.
Les formes de la justice et les bienséances furent indignement
foulées aux pieds. Le cardinal osa même faire transférer l'accusé à
Ruel dans sa propre maison de campagne, où l'on continua le procès.

Il fallut rechercher toutes les actions du maréchal. «On déterra,
dit Voltaire, quelques abus dans l'exercice de sa charge, quelques
anciens profits illicites faits autrefois par lui, ou par ses
domestiques, dans la construction de la citadelle de Verdun: «Chose
étrange, disait-il à ses juges, qu'un homme de mon rang soit
persécuté avec tant de rigueur et d'injustice! Il ne s'agit, dans mon
procès, que de foin, de paille, de pierres et de chaux.» Cependant ce
général, chargé de blessures et de quarante années de services, fut
condamné à la mort sous le même roi qui avait donné des récompenses à
trente sujets rebelles.»

Les parens du maréchal coururent se jeter aux pieds du roi pour
demander sa grâce; mais le cardinal, importuné de leur présence,
les fit retirer. Lorsque le greffier de la commission lut l'arrêt
au condamné, et qu'il en fut à ces mots: _Crime de péculat,
concussions, exactions_. «Cela est faux, dit-il. Un homme de ma
qualité accusé de péculat!» Il était dit dans le même arrêt qu'on
lèverait cent mille écus sur ses biens pour les employer à la
restitution de ce qu'il avait extorqué. «Mon bien ne les vaut pas,
s'écria-t-il, on aura bien de la peine à les trouver.» Le chevalier
du Guet, qui l'accompagnait à l'échafaud, et qui lui voyait les mains
liées derrière le dos, lui dit: «J'ai très-grand regret, monsieur, de
vous voir en cet état.--Ayez-en regret pour le roi et non pour moi,»
répondit le maréchal. Il eut la tête tranchée en place de Grève, à
Paris, le 10 mai 1632. Plusieurs de ses amis lui avaient offert de le
tirer de prison; mais il avait refusé, parce qu'il se reposait sur
son innocence.

Cette exécution fut bientôt suivie d'une autre qui fit encore plus
de sensation, à cause du nom et des brillantes qualités de la
victime. C'était le maréchal duc de Montmorency, l'homme de France
le mieux fait, le plus aimable, le plus brave et le plus magnifique.
Mécontent du cardinal de Richelieu, il se ligua avec Gaston, duc
d'Orléans, frère du roi, et leva des troupes en Languedoc, dont
il était gouverneur, pour faire tête aux armées de la cour. Le roi
envoya contre les rebelles les maréchaux de La Force et de Schomberg.
Lorsque les deux partis furent en présence près de Castelnaudary,
Montmorency, remarquant dans Gaston une contenance mal assurée, lui
dit pour le ranimer: «Allons, monsieur, voici le jour où vous serez
victorieux de vos ennemis; mais, ajouta-t-il en montrant son épée, il
faut la rougir jusqu'à la garde.» Alors Montmorency se précipita sur
les bataillons royalistes. Ayant pénétré dans les rangs ennemis, il y
tomba percé de coups, et fut pris à la vue de Gaston et de sa petite
armée, qui ne fit aucun mouvement pour le secourir.

Toute la France, pénétrée d'admiration pour ses services passés, et
pour ses rares qualités, demanda vainement qu'on adoucît en sa faveur
la rigueur des lois. L'implacable Richelieu voulait faire un exemple
qui épouvantât les grands, et il n'en pouvait pas faire un plus
éclatant que sur Montmorency.

Le cardinal fit instruire son procès par le parlement de Toulouse, et
le poursuivit avec chaleur. Parmi les seigneurs qui sollicitèrent
sa grâce, il y en eut un qui dit au roi: «Vous pouvez juger, sire,
aux yeux et aux visages du public, à quel point on désire que vous
lui pardonniez.--Je crois ce que vous dites, répondit le prince;
mais considérez que je ne serais pas roi si j'avais les sentimens
des particuliers.--_Il faut qu'il meure_,» dit-il au maréchal de
Matignon. On a écrit que, quand Montmorency fut conduit en prison,
on lui trouva un bracelet au bras avec le portrait de la reine
Anne d'Autriche. Cette particularité ne dut pas ramener le roi au
sentiment de la clémence, qui d'ailleurs n'était ni dans son cœur ni
dans celui de son maître, Richelieu.

Montmorency marcha au supplice avec la même fermeté que s'il fût allé
à une mort glorieuse. Il eut la tête tranchée le 30 octobre 1632, à
l'âge de trente-huit ans, dans l'Hôtel-de-Ville de Toulouse. «Son
supplice fut juste, dit l'auteur de l'_Essai sur les mœurs_, si
celui de Marillac ne l'avait pas été: mais la mort d'un homme de si
grande espérance, qui avait gagné des batailles, et que son extrême
valeur, sa générosité, ses grâces, avaient rendu cher à toute la
France, rendit le cardinal plus odieux que n'avait fait la mort de
Marillac.»

Le ministère du cardinal fut une série de haines soulevées et de
vengeances exercées par lui. C'étaient presque tous les jours des
rébellions et des châtimens. Le comte de Soissons n'échappa au
ressentiment sanguinaire du ministre qu'en périssant à la bataille de
la Marfée, où les troupes royales furent battues par les révoltés.
Pour cette même affaire, le duc de Guise fut condamné par contumace
au parlement de Paris. Le duc de Bouillon, qui avait conspiré avec le
comte de Soissons, fit sa paix avec la cour, et dans le même temps
trama une nouvelle conspiration.

Comme il fallait toujours au roi un favori, Richelieu lui avait
donné lui-même le jeune d'Effiat Cinq-Mars, afin d'avoir sa propre
créature auprès du monarque, et de déjouer ainsi plus facilement les
menées des grands. Ce jeune homme, d'un esprit agréable et d'une
figure séduisante, fut fait successivement capitaine aux gardes,
grand-maître de la garde-robe du roi, et grand-écuyer de France.
Il n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il fut élevé à cette dernière
charge. Il parvint à la plus haute faveur, mais l'ambition étouffa
bientôt en lui la reconnaissance qu'il devait au ministre. Il
haïssait intérieurement le cardinal, parce que celui-ci prétendait
le maîtriser: il n'aimait guère plus le roi, dont le caractère
sombre gênait son goût pour les plaisirs. «Je suis bien malheureux,
disait-il à ses amis, de vivre avec un homme qui m'ennuie depuis le
matin jusqu'au soir!» Cependant Cinq-Mars dissimulait ses dégoûts
dans l'espérance de supplanter un jour le ministre. Richelieu ne fit
qu'encourager en lui l'exécution de ce projet en lui causant quelques
mortifications auxquelles il fut très-sensible. Cinq-Mars se trouvait
ordinairement en tiers dans les conseils que le roi tenait avec le
cardinal. «Je veux, disait Louis, que mon cher ami s'instruise de
bonne heure des affaires de mon conseil, afin qu'il se rende capable
de me rendre service. «Le cardinal, à qui la présence de Cinq-Mars
était importune, ne trouvant pas bon qu'il lui marchât toujours sur
les talons quand il allait chez le roi, lui reprocha un jour son
ingratitude dans les termes les plus énergiques. Il lui dit qu'il
n'appartenait pas à une tête aussi légère que la sienne de se mêler
des affaires d'état, et qu'il ne faudrait qu'un homme tel que lui
pour décréditer la France près des puissances étrangères. Il lui
défendit de se trouver désormais au conseil, et le traita si durement
que Cinq-Mars en pleura de dépit et de rage. Dès lors il médita une
vengeance éclatante.

Ce qui enhardit le plus Cinq-Mars à conspirer, ce fut le roi
lui-même. Souvent mécontent de son ministre, de son faste, de sa
hauteur, de son mérite même, Louis XIII confiait ses chagrins à son
favori, qu'il appelait _cher ami_, et parlait de Richelieu avec tant
d'aigreur, qu'il enhardit Cinq-Mars à lui proposer plus d'une fois de
l'assassiner.

Cinq-Mars avait eu déjà des intelligences avec le comte de Soissons;
il les continuait avec le duc de Bouillon et avec Gaston, duc
d'Orléans, frère du roi. Les conjurés firent un traité secret avec le
comte-duc Olivarès, pour introduire une armée espagnole en France, et
pour y mettre tout en confusion.

Cinq-Mars alors était auprès du roi à Narbonne, jouissant plus que
jamais de ses bonnes grâces; Richelieu, malade à Tarascon, était en
pleine défaveur, mais il tenait toujours le pouvoir. Heureusement
pour lui, une copie du traité secret lui tomba entre les mains, et
tout le complot fut découvert. Le cardinal en donna sur-le-champ avis
au roi. Il n'en coûta pas beaucoup au monarque pour sacrifier son
favori. La faiblesse de son caractère se prêtait à tout. L'imprudent
Cinq-Mars fut arrêté à Narbonne, et conduit à Lyon. On instruisit son
procès; il fallait de nouvelles preuves; Gaston, dont la destinée
était toujours de traîner ses amis à l'échafaud, révéla tout pour
avoir sa grâce. Le duc de Bouillon fut arrêté au milieu de l'armée
qu'il commandait à Casal; mais il sauva sa vie parce qu'on avait
moins besoin de son sang que de sa principauté de Sédan.

Cinq-Mars eut la tête tranchée, à Lyon, le 12 septembre 1642, n'étant
encore que dans la vingt-deuxième année de son âge.

On rapporte que Louis XIII, qui avait si souvent appelé le
grand-écuyer _cher ami_, tira sa montre à l'heure marquée pour
l'exécution, et dit: «Je crois que _cher ami_ fait à présent une
vilaine grimace.» Ce mot porte avec lui son commentaire.

Cette victime n'était pas assez pour le vindicatif cardinal;
il frappa en même temps un des amis du malheureux Cinq-Mars,
François-Auguste de Thou, fils de l'un de nos meilleurs historiens,
digne héritier des vertus de son père. De Thou, haï du ministre,
s'était attaché à la personne du grand-écuyer. Il fut soupçonné
d'avoir été le confident de tous les secrets des conspirateurs, et
arrêté pour n'en avoir pas fait révélation. Il eut beau dire à ses
juges: «Qu'il eût fallu se rendre délateur d'un crime d'état, contre
Monsieur, frère unique du roi, contre le duc de Bouillon, contre le
grand-écuyer, et d'un crime dont il ne pouvait fournir la moindre
preuve,» il fut condamné à mort.

Cinq-Mars, attendri sur le sort de son ami, et ne se dissimulant
point qu'il était la cause de sa perte, se jeta à ses genoux en
fondant en larmes. De Thou, âme sensible et forte, le releva, et
lui dit en l'embrassant: «Il ne faut plus songer qu'à bien mourir.»
Il fut exécuté avec Cinq-Mars, à l'âge de trente-cinq ans. Tout le
monde pleura un homme qui périssait ainsi pour n'avoir pas voulu
trahir son ami.

«De Thou, dit Voltaire, n'était coupable, ni devant Dieu ni devant
les hommes. Un des agens de Monsieur, frère unique du roi, du duc de
Bouillon, prince souverain de Sedan, et du grand-écuyer Cinq-Mars,
avait communiqué de bouche le plan du complot au conseiller d'état
(de Thou). Celui-ci alla trouver le grand-écuyer Cinq-Mars, et
fit ce qu'il put pour le détourner de cette entreprise; il lui en
remontra les difficultés. S'il eût alors dénoncé les conspirateurs,
il n'avait aucune preuve contre eux; il eût été accablé par la
dénégation de l'héritier présomptif de la couronne, par celle d'un
prince souverain, par celle du favori du roi, enfin par l'exécration
publique. Il s'exposait à être puni comme un calomniateur.

«Le chancelier Séguier même en convint, en confrontant de Thou
avec le grand-écuyer. Ce fut dans cette confrontation que de Thou
dit à Cinq-Mars: «Souvenez-vous, Monsieur, qu'il ne s'est point
passé de journée que je ne vous aie parlé de ce traité pour vous en
dissuader.» Cinq-Mars reconnut cette vérité. De Thou méritait donc
une récompense plutôt que la mort, au tribunal de l'équité humaine.
Il méritait au moins que le cardinal de Richelieu l'épargnât; mais
l'humanité n'était pas sa vertu.....

«Tout ce qu'on peut dire peut-être d'un tel arrêt, c'est qu'il ne fut
pas rendu par justice, mais _par des commissaires_.»

Tous ces faits prouvent que le despotisme n'est jamais plus violent
que sous un roi faible. Il y avait pourtant à cette époque des hommes
d'une âme forte et intègre, incapables de fausser la justice pour se
plier à l'arbitraire. Molé le prouva lors du procès de Marillac, et
Richelieu n'osa pas le punir d'avoir fait son devoir de magistrat.
Lors du procès de Bernard de la Valette, autre objet de la haine de
Richelieu, Louis XIII voulant siéger parmi les juges, le président
de Belièvre eut le courage de lui dire: «Qu'il voyait dans cette
affaire une chose étrange, un prince opiner au procès d'un de ses
sujets; que les rois ne s'étaient réservé que les grâces, et qu'ils
renvoyaient les condamnations vers leurs officiers. Et votre majesté
voudrait bien voir sur la sellette un homme devant elle, qui, par
son jugement, irait dans une heure à la mort.....» Lorsqu'on jugea
le fond, le même président dit dans son avis: «Cela est un jugement
sans exemple, voire contre tous les exemples du passé jusqu'à huy,
qu'un roi de France ait condamné en qualité de juge, par son avis,
un gentilhomme à mort!» Belles et courageuses paroles, dignes d'être
méditées par tous les magistrats!



MEURTRE DE PHILIPPE DE GUEYDON, A AIX.


En 1647, la cour de France voulant abaisser la puissance du parlement
de Provence, et se procurer en même temps les sommes considérables
dont elle avait besoin pour ses entreprises contre la maison
d'Autriche, créa, sous le nom de Semestre, un nouveau parlement qui
devait partager avec l'ancien les fonctions de la justice, de manière
qu'ils seraient alternativement six mois en exercice chacun. Le
ministre n'avait qu'à composer le Semestre de magistrats qui lui
fussent dévoués, et alors il n'y avait rien qu'il ne pût entreprendre
sur les droits du pays.

Les anciens magistrats firent tous leurs efforts pour exciter un
soulèvement à cette occasion. Le comte d'Alais, alors gouverneur de
la province, réprima ces mouvemens par sa sagesse et sa fermeté.

La protection ouverte qu'il accordait au Semestre releva le courage
de ceux qui, désirant y prendre un office de conseiller, n'avaient
point encore osé se montrer, de peur de se faire des ennemis puissans.

Philippe de Gueydon, avocat du roi en la sénéchaussée de Marseille,
se mit des premiers sur les rangs. Il éprouva d'abord des difficultés
pour remplir quelques formalités préliminaires dont il ne pouvait
se dispenser. Les esprits, pendant ce temps-là, s'échauffaient de
plus en plus; et comme, dans ces momens de désordre, les esprits les
plus modérés sont souvent emportés hors des limites du devoir, il
se trouva des hommes que leur zèle aveugle pour l'ancien parlement
anima de toute la fureur de la haine. Ils résolurent de se défaire
de Gueydon, afin d'intimider par cet exemple ceux qui seraient tentés
de l'imiter. Ils délibérèrent d'abord s'ils l'attaqueraient en plein
jour, sous prétexte de venger une querelle particulière, ou bien
s'ils afficheraient le motif qui les déterminait à l'immoler à ce
qu'ils appelaient la cause publique. Ce dernier avis l'emporta, parce
qu'il remplissait mieux le dessein qu'ils avaient d'écarter tous ceux
qui aspiraient à remplir une place au Semestre.

Il fut décidé qu'on exécuterait le complot pendant la nuit.
Gueydon logeait dans la même auberge que le commandant de
Castellane-Montmeyan, colonel du régiment de Provence, et plusieurs
autres officiers. Il y avait un corps-de-garde à la porte de cette
maison. Il semble que la présence de tant de militaires aurait dû
intimider des hommes peu accoutumés à des coups aussi hardis; mais
l'esprit de parti l'emporta sur toute autre considération.

Les complices, à l'heure convenue, s'assemblent dans une maison
voisine de l'auberge. Douze d'entre eux se masquent; ils devaient
entrer dans la salle à manger pendant qu'on serait à table; les
autres, armés de pistolets et de mousquetons, devaient se tenir dans
la rue pour donner du secours en cas de besoin. Le souper étant servi
et la place de Gueydon ayant été exactement désignée, les douze
masques entrent dans la salle. L'un d'eux, en s'arrêtant à la porte,
couche en joue les convives, et dit d'une voix ferme: _Le premier qui
bouge est mort_. Dans le même instant, deux autres masques s'avancent
vers Gueydon; l'un le perce de sa baïonnette, l'autre lui tire un
coup de pistolet. Ce malheureux se trouvait entre le commandant de
Montmeyan et un officier nommé Latour; il tombe mourant sous la
table. Un gentilhomme de la compagnie, effrayé de cet attentat,
demande son épée; les autres se lèvent en désordre, toutes les
personnes de l'auberge accourent.

Alors la frayeur s'empare des masques; ils tremblent d'être reconnus;
ils fuient précipitamment, excepté un qui était en sentinelle à la
porte, et qui, dans le trouble dont il était agité, avait perdu
l'usage de ses sens. Ses complices, craignant d'être découverts s'ils
le laissaient là, résolurent de le jeter dans un puits du voisinage.
Les crimes ne coûtent plus rien quand on a commencé à en commettre.
Mais le mouvement qu'ils firent en le portant le rappela à la vie,
et il se trouva en état de les suivre dans une maison voisine.
Les auteurs de cet assassinat, dans le désordre inséparable de ce
tragique événement, laissèrent tomber deux pistolets et une épée:
l'armurier désigna la personne pour qui il avait fait l'un des deux
pistolets, et déclara qu'il avait nettoyé l'autre pour un particulier
qu'il nomma aussi. Cette déposition, dénuée de toute autre preuve,
resta sans effet.

Gueydon, qui n'était pas mort sous les coups de ses meurtriers, ne
porta plainte contre personne; il raconta, sans aucun sentiment
de vengeance, de quelle manière l'assassinat avait été commis, et
déclara qu'il pardonnait à son assassin, qu'il ne connaissait pas. Il
mourut peu de jours après.



LA MÈRE LOUISE, OU LES RELIGIEUSES DE LOUVIERS.


En 1647, les religieuses d'un monastère situé à Louviers, en
Normandie, voulurent, dit-on, se procurer la même réputation que les
Ursulines de Loudun, en faisant, comme elles, les possédées. Le bruit
s'en répandit aux environs, et le parlement de Rouen trouva l'affaire
si grave, qu'il s'en attribua la connaissance, à l'exclusion des
juges subalternes. Il reconnut la fourberie de ces religieuses, mais
il en reconnut aussi les impiétés; et les informations ayant été
faites, on s'occupa de cette étrange procédure.

La supérieure, que l'on nommait la mère Louise, se trouvait
principalement chargée; et parce qu'elle avait gagné l'affection de
la reine par les apparences trompeuses que cette misérable affectait,
jusqu'à faire l'inspirée, et par des prédictions qu'elle lui avait
faites et qui avaient reçu leur accomplissement, le parlement députa
à cette princesse pour l'informer de l'état du procès. Les magistrats
n'eurent pas de peine à obtenir la permission d'instruire l'affaire à
fond et de punir les coupables.

Ces religieuses de Louviers devaient la fondation de leur couvent à
la veuve d'un procureur de la chambre des comptes de Rouen, dont le
mari, convaincu d'une friponnerie, avait été condamné à la peine de
mort. Sa veuve, ne pouvant demeurer dans une ville où il lui semblait
voir à tous momens son mari à la potence, se retira à Louviers, et
s'adressa à un prêtre qui lui conseilla, pour mettre son esprit en
repos, de fonder un couvent dont elle serait la supérieure. Elle fit
en effet bâtir la maison où elle se cloîtra avec les religieuses qui
voulurent bien s'y renfermer avec elle. Bientôt la fondatrice mourut;
une jeune religieuse qu'elle s'était associée lui succéda dans la
charge de supérieure. C'est elle qui s'est fait connaître sous le
nom de mère Louise. On l'appelait auparavant la petite bergère,
parce qu'elle était fille d'un berger; et le prêtre qui était son
protecteur auprès de la fondatrice l'avait trouvée si à son gré,
qu'il vivait, disait-on, plus familièrement avec elle que ne le
permettait leur condition respective. Ce prêtre mourut peu de jours
après l'installation de sa petite bergère ou de sa jeune religieuse
dans la dignité de supérieure, et se désigna, en mourant, le curé de
Louviers pour successeur.

Le curé de Louviers, nommé pour prendre soin des religieuses,
introduisit dans le couvent une fille de sa connaissance pour en être
tourière. C'était afin d'y pouvoir entrer lui-même plus commodément
toutes les fois qu'il le souhaiterait. Le commerce qu'il entretint
avec la tourière passait, à ce qu'on dit, les horreurs les plus
détestables et les plus diaboliques. On sait aussi qu'après avoir
nommé un successeur qui lui ressemblait, il ordonna, en mourant,
que son corps fût enterré entre l'autel et la grille par où les
religieuses entendent la messe; mais il n'y eut pas été plus tôt mis,
que toutes, sans en excepter une seule, devinrent comme enragées ou
possédées du diable, prononçant incessamment des blasphèmes contre
Dieu et contre ce qu'il y a de plus saint en la religion.

L'évêque d'Évreux, ayant pris connaissance de ces désordres, ordonna
que le corps fût exhumé, et le fit jeter dans une marnière. Les
parens intentèrent procès à l'évêque, et ce fut ce qui donna lieu
au parlement de Rouen de connaître non seulement de cet accident,
qui n'était qu'un accessoire, mais encore de ce qui concernait la
conduite de ce curé, de son prédécesseur et de tout le couvent,
et d'examiner d'où pouvaient venir tant d'impuretés et tant de
sacriléges qui s'y étaient commis.

Dans le premier moment, la reine avait manifesté le désir que la
mère Louise ne fût pas comprise dans la procédure, ne pouvant croire
qu'une religieuse qui jouissait d'une aussi haute réputation de
sainteté fût coupable de crimes tels que ceux que l'on articulait;
mais, ayant été détrompée, elle laissa liberté entière au parlement.

Pendant que les juges examinaient cette affaire dans ce qu'elle avait
de criminel, les médecins l'approfondissaient dans ses rapports avec
la physique, comme un de ces phénomènes avec lesquels la nature
se plaît à tourmenter la curiosité humaine; et d'un autre côté,
les exorcistes voulaient savoir si le mal n'avait pas un principe
surnaturel, et si les religieuses n'étaient pas possédées. Ainsi la
jurisprudence, la médecine et la théologie travaillaient à découvrir
ou le crime, ou la maladie, ou la malice et la fourberie de ces
religieuses. Les exorcismes ne servirent qu'à faire connaître qu'il
n'y avait que de la malice dans la plupart des prétendus possédées,
et de la faiblesse d'imagination dans les autres. Les médecins furent
partagés dans leur opinion; quelques-uns croyant les religieuses
obsédées, tant il y avait de merveilleux et de surnaturel dans ce
qu'elles faisaient; et les autres, que ce n'était qu'une maladie de
femme.

Le parlement ne fut pas embarrassé sur les preuves des impiétés et
des sacriléges; elles n'étaient que trop nombreuses; mais il crut
devoir faire une distinction entre les religieuses hypocondriaques
dont l'imagination était malade, et celles qui étaient véritablement
et sciemment coupables. Il regarda comme de pures rêveries tout
ce que déposaient les religieuses, qui s'accusaient l'une l'autre
d'avoir été au sabbat, et d'avoir souffert la compagnie du diable;
mais il considéra comme des abominations et des saletés impies,
dignes du dernier supplice, les infâmes prostitutions de la
tourière et de la mère Louise, et ce que les prêtres qui avaient
eu la direction du couvent avaient persuadé aux religieuses dont
ils avaient séduit la simplicité, en leur ordonnant de communier
toutes nues, étant eux-mêmes tout nus avec elles, pour se mettre,
disaient-ils, en l'état d'innocence de nos premiers parens.

Le parlement, après avoir mûrement tout examiné, tout pesé, rendit un
arrêt par lequel les deux prêtres Boulai et Picard furent condamnés,
le premier à être brûlé vif, le second à être étranglé et son corps
réduit en cendres; ce qui fut exécuté. La tourière subit le même
supplice; mais celui de la mère Louise fut différé jusqu'après de
plus amples informations, et elle mourut en prison.

Par le même arrêt, le parlement ordonna que toutes les pièces du
procès seraient brûlées, afin d'anéantir toutes les traces de tant
d'horreurs.



MEURTRE DE MONALDESCHI.


La bizarre, l'inconcevable Christine, fille du célèbre
Gustave-Adolphe, après avoir abdiqué solennellement la couronne de
Suède, vint en France, où elle reçut l'accueil dû à son nom et à sa
naissance. Ce fut pendant son séjour dans notre patrie qu'elle se
souilla d'un crime horrible, l'assassinat de son grand-écuyer, le
marquis Monaldeschi. Cet Italien avait, dit-on, été son amant; du
moins il avait joui de toute sa confiance, et elle lui avait révélé
ses pensées les plus secrètes. Il paraît qu'il composa secrètement
contre cette princesse un libelle où il dévoilait toutes ses
intrigues, et où il la traitait avec un profond mépris. Christine en
fut informée par des ennemis du grand-écuyer, qui remirent entre ses
mains la preuve de leur accusation.

Charmée d'avoir trouvé cette occasion de se défaire d'un homme
qu'elle n'aimait plus, Christine fit traîner Monaldeschi à ses
pieds, l'interrogea, le confondit. Après les reproches les plus
violens, elle le condamna à mourir, et donna l'ordre à son capitaine
des gardes, et à deux nouveaux favoris, d'égorger le coupable.
Le père Lebel, religieux de l'ordre de la Trinité, du couvent de
Fontainebleau, fut mandé au château de cette ville, qu'habitait en ce
moment l'ex-reine de Suède. Il fut chargé d'assister le malheureux
Monaldeschi pendant ses derniers momens. Le vénérable religieux,
digne de son ministère de paix et de miséricorde, se jeta aux
genoux de Christine, implora le pardon du grand-écuyer; mais ce fut
vainement; elle demeura inflexible, et donna l'ordre de l'exécution.

Lebel, qui a publié une relation de ce meurtre, rapporte que
Christine, qui pourtant se disait philosophe, s'éloigna d'une
vingtaine de pas pour mieux jouir de ce spectacle. Les bourreaux
fondirent sur la victime de tous côtés. Monaldeschi, après une vaine
défense, tombe tout sanglant sous le fer de ses assassins. La reine,
qui n'entend plus ses gémissemens, s'approche, le contemple avec
une joie féroce, et lui insulte. Monaldeschi, à sa voix, semble
s'éveiller, s'agite, se débat; il élève vers Christine une main
suppliante pour lui demander grâce. «Quoi! s'écrie-t-elle avec un
accent furieux, tu respires encore, et je suis reine!» Les assassins
écrasent aussitôt la tête de ce malheureux, et traînent aux pieds de
Christine sa victime expirante. «Non, ajouta-t-elle, non, ma fureur
n'est pas satisfaite! Apprends, traître, que cette main, qui versa
tant de bienfaits sur toi te frappe le dernier coup.»

Cet attentat contre l'humanité fut commis à Fontainebleau, le 10
octobre 1657, dans la galerie des Cerfs. Le père Lebel prit soin de
faire inhumer le malheureux Monaldeschi.

Croirait-on que cette action abominable trouva des apologistes, et
que des jurisconsultes firent des dissertations pour la justifier?
C'est avec regret que l'on voit figurer le nom d'un Leibnitz parmi
ces avocats officieux d'un meurtre sans excuse. «La postérité, dit
d'Alembert, trouvera bien étrange qu'au centre de l'Europe, dans un
siècle éclairé, on ait agité sérieusement si une reine qui a quitté
le trône n'a pas le droit de faire égorger ses domestiques sans
autre forme. Il aurait fallu demander plutôt si Christine, sur le
trône même de Suède, aurait eu ce droit barbare; question qui eût
été bientôt décidée au tribunal de la loi naturelle et des nations.
L'état, dont la constitution doit être sacrée pour les monarques,
parce qu'il subsiste toujours, tandis que les sujets et les rois
disparaissent, a intérêt que tout homme soit jugé suivant les lois.
C'est l'intérêt des princes mêmes, dont les lois font la force et la
sûreté. L'humanité leur permet quelquefois d'en adoucir la rigueur en
pardonnant, mais jamais de s'en dispenser pour être cruels. Ce serait
faire injure aux rois que d'imaginer que ces principes puissent les
offenser, ou qu'il fallût même du courage pour les réclamer au sein
d'une monarchie. Ils sont le cri de la nature.»

La cruelle Christine, élevée dans les principes du despotisme, et
despote par nature, n'était pas de cette opinion, si on en juge par
une lettre imprimée parmi celles qui ont paru sous son nom. Elle
est adressée au cardinal Mazarin, qui avait désapprouvé le meurtre
de Monaldeschi. «Apprenez tous, valets et maîtres, dit-elle, qu'il
m'a plu d'agir ainsi: je veux que vous sachiez que Christine se
soucie peu de votre cour, encore moins de vous. Ma volonté est une
loi qu'il faut respecter; vous taire est votre devoir: sachez que
Christine est reine partout où elle est.»

«De quelque faute que Monaldeschi fût coupable envers elle, dit
Voltaire, ayant renoncé à la royauté, elle devait demander justice,
et non se la faire. Ce n'était pas une reine qui punissait un sujet;
c'était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre;
c'était un Italien qui en faisait assassiner un autre par l'ordre
d'une Suédoise dans le palais d'un roi de France. Nul ne doit être
mis à mort que par les lois. Christine, en Suède, n'aurait eu le
droit de faire assassiner personne; et certes, ce qui eût été un
crime à Stockholm n'était pas permis à Fontainebleau. Ceux qui ont
justifié cette action méritent de servir de pareils maîtres. Cette
honte et cette cruauté ternirent la philosophie de Christine qui lui
avait fait quitter un trône. Elle eût été punie en Angleterre et dans
tous les pays où les lois règnent; mais la France ferma les yeux à
cet attentat contre l'autorité du roi, contre le droit des nations et
contre l'humanité.»

Christine mourut à Rome le 19 avril 1689.



HISTOIRE DU JEUNE AUBRIOT.


Le libertinage et la cupidité deviennent le plus souvent les sources
de la plupart des crimes qui désolent la société. Ce sont deux
mobiles dont la funeste puissance ne connaît aucun obstacle et fait
braver toutes les considérations, toutes les lois, même celles de la
nature, qui devraient être indélébilement gravées dans le cœur de
tous les hommes.

Le sieur Guillaume de Aubriot, écuyer, seigneur de Courfrault, avait
épousé, au commencement du XVIIe siècle, Edmée de Longueau, fille
d'une famille noble. Cette femme était d'une beauté remarquable:
on eût dit que la nature l'avait parée à plaisir de tous ses dons.
Le moral n'avait pas été aussi heureusement partagé. Madame de
Courfrault, nullement retenue par la pudeur, ce bel ornement de
son sexe, montrait un penchant irrésistible pour la galanterie.
Elle entretenait une liaison criminelle avec un sieur Dumourier. Ce
commerce avait été long-temps favorisé par une absence du mari. Mais
celui-ci étant revenu, sa présence devint gênante et odieuse, et l'on
songea aux moyens de s'en affranchir.

Il en coûte peu au crime pour se satisfaire: il n'hésite pas à
embrasser les partis les plus violens. Il fut décidé entre les deux
amans que M. de Courfrault serait empoisonné. Dumourier se chargea
de préparer le poison, et l'épouse adultère le présenta à son mari,
comme breuvage salutaire et cordial. M. de Courfrault mourut au mois
de septembre 1623.

Il laissait après lui deux enfans, une fille nommée Françoise, et un
fils nommé Christophe, qui était né estropié. La dame de Courfrault
se fit élire tutrice de ses enfans.

Un frère utérin de M. de Courfrault, nommé Jean de Bonneval, homme
sans mœurs et sans probité, qui se connaissait en crimes, ne se
trompa pas sur la cause et les véritables auteurs de la mort de son
frère. Néanmoins, au lieu de songer à en tirer vengeance, il crut
plus convenable de s'occuper des moyens de rendre ce crime profitable
à sa propre famille et d'en assurer les fruits à un fils mineur qu'il
avait.

Il s'agissait de faire entrer dans un couvent le jeune Christophe de
Courfrault, et de faire donner tous les biens de ce jeune homme à sa
sœur Françoise, que l'on marierait ensuite avec le fils unique de
Bonneval.

En effet, par suite des habiles manœuvres du sieur de Bonneval,
le mariage qu'il convoitait fut célébré. Mais les fêtes de la noce
étaient à peine oubliées que le procureur du roi à Provins vint
troubler le coupable repos de la dame de Courfrault. Il lança contre
elle et son amant une accusation portant que celui-ci avait préparé
le poison qui avait abrégé les jours de M. de Courfrault, et que
sa femme le lui avait administré. Des témoins furent entendus; le
crime fut prouvé, et les deux coupables entendirent l'arrêt qui les
condamnait à être brûlés vifs.

La femme adultère et empoisonneuse échappa à l'horreur de son
supplice. Son beau-frère, sa fille et son gendre, lui ménagèrent des
moyens d'évasion; mais son complice subit son jugement dont appel,
n'avait été interjeté ni par lui ni par son infâme maîtresse.

Toutefois cette femme se trouva bientôt dans une position à regretter
d'avoir survécu à Dumourier. Le sieur de Bonneval l'avait à dessein
réfugiée dans sa maison; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il
en devint tout à la fois le geôlier et le bourreau. Il l'avait
séquestrée dans une étable, où cette misérable, qui avait évité la
main de l'exécuteur de la justice, périt de misère et de faim sous la
garde de son cruel beau-frère.

Par cette mort, Bonneval tenait dans sa main la moitié des biens de
son frère, dont il avait tant désiré laisser la propriété à son fils.
De plus, il était administrateur de l'autre moitié, puisqu'il s'était
fait nommer tuteur de son neveu dès que sa mère avait été condamnée.

Cependant, par les soins, par les suggestions du cupide Bonneval, le
jeune Christophe avait pris l'habit de novice des chanoines réguliers
de l'abbaye de Saint-Jacques à Provins; et l'on n'attendait plus
que la profession de ses vœux pour que la moitié des biens qui lui
appartenaient passât sans retour au fils de Bonneval.

Celui-ci néanmoins n'était pas sans inquiétude sur le résultat de
ses manœuvres. Le jeune Christophe avait une répugnance marquée
pour l'habit religieux; et quoique Bonneval eût employé tous les
moyens, même la menace, pour le gagner; quoiqu'il eût placé près de
lui, en qualité de précepteur, un homme adroit et patelin, nommé
Foudreau, qui profitait de toutes les occasions pour persuader le
jeune Christophe sur sa vocation à l'état religieux, tous ces moyens
paraissaient produire peu d'effet.

D'autres oncles du jeune Christophe essayèrent de l'affranchir des
violences dont on usait à son égard pour le dépouiller de ses biens;
mais la partie adverse, Bonneval, habitué à toutes les roueries de
la chicane et de la friponnerie, n'eut pas de peine à faire échouer
leurs projets.

Enfin le jeune Christophe déclara positivement qu'il ne voulait pas
prononcer ses vœux. A cette nouvelle, l'oncle Bonneval entre en
fureur, fait venir son neveu à sa maison de campagne, située près de
Provins, et l'accueille avec des démonstrations d'amitié. Après le
dîner, ils passent au jardin, et font tranquillement quelques tours
de promenade. Mais tout-à-coup Bonneval, ne se contraignant plus,
arme sa main d'un poignard qu'il avait tenu caché jusqu'alors, et,
les yeux étincelans de rage, le visage enflammé, il lève le bras sur
son neveu, et lui crie, d'une voix tonnante, qu'il va le poignarder,
s'il ne jure à l'instant qu'il prononcera ses vœux dès le lendemain.

Le jeune homme, effrayé, tremblant, tombe aux genoux de son oncle,
et pour le désarmer fait le serment qu'il exige de lui. Bonneval se
calme, loue la résolution de Christophe, l'exhorte à y persévérer,
lui jure, en tout cas, _qu'il ne veut que son bien_, et lui fait
concevoir les plus flatteuses espérances.

Cependant Bonneval prépare tout pour que la profession de son neveu
ait lieu le lendemain. Puis il l'emmène dans un cabaret, l'enivre,
le revêt d'une soutane et d'un surplis, et le traîne en cet état
aux pieds des autels en l'abbaye Saint-Jacques, où le malheureux
Christophe Aubriot prononça tout haut et publiquement des vœux que
son cœur désavouait en secret. L'acte de cette profession ne fut
écrit que sur une feuille volante.

Bonneval ne jouit pas long-temps du fruit de son intrigue criminelle.
Il mourut peu de mois après la profession de son neveu, satisfait
d'avoir assuré à son fils une grande fortune.

Mais bientôt ce fils fut lui-même troublé dans la possession de
biens si mal acquis. Les oncles de Christophe Aubriot, qui avait
fait précédemment un testament à leur profit, se présentèrent,
sa profession religieuse à la main, réclamant l'exécution de ce
testament. Une guerre très-vive s'alluma entre les prétendans et le
possesseur. Christophe entreprit de les mettre d'accord. Le 3 mai
1626, il protesta devant des notaires contre sa profession et contre
les donations qui l'avaient précédée, assurant qu'elles étaient
l'œuvre de la séduction, et qu'on les lui avait extorquées par
violence et par contrainte. Il déserta ensuite l'abbaye, et quitta
l'habit religieux.

Bonneval fils et sa femme, sœur de Christophe, alarmés de la fuite
de leur frère, qu'ils avaient dépouillé, le poursuivirent avec un
acharnement qui offre peu d'exemples. Ils étaient excités par la
crainte d'être obligés de restituer à Christophe la portion de biens
qui lui appartenait.

Christophe, qui s'était retiré à Orléans, épousa une demoiselle
Chevalier, dont la famille était de la province du Berri, et eut un
enfant de ce mariage. Puis il obtint de la cour de Rome un bref pour
la dispense de ses vœux et la légitimation de son enfant.

Nouvelles procédures, nouvelles persécutions plus vives encore de
la part de la sœur et du beau-frère de Christophe Aubriot. On ne
saurait s'imaginer que, pour un sordide intérêt, pour soutenir des
prétentions de toute injustice, une sœur pût se décider à traverser,
à empoisonner ainsi l'existence d'un frère!

Le malheureux Christophe ne put supporter jusqu'au bout tant et de si
violentes persécutions. Il mourut sur la fin de l'année 1647, à l'âge
de trente-neuf ans, victime des crimes de sa mère et de la cupidité
de sa sœur et de son beau-frère.

Sa veuve, élue tutrice de ses enfans, continua à défendre leurs
droits avec la même fermeté que son mari, et obtint enfin pleine
justice en 1658.

La sœur de Christophe, madame Bonneval, fut obligée à restitution à
l'égard des enfans de son frère. Mais elle ne rendit pas à celui-ci
la vie qu'elle lui avait abrégée.



LE GUEUX DE VERNON.


Jeanne Vacherot, veuve de Lancelot-Lemoine, ancien notaire à Paris,
avait trois jeunes enfans, Pierre, Jacques et Louis, dont elle était
tutrice. En 1654, obligée de faire un voyage à Vernon pour mettre en
ordre une propriété qu'elle avait en ce pays-là, elle emmena avec
elle le plus jeune de ses enfans, et laissa Pierre, âgé de quatorze
ans, et Jacques, âgé de dix ans, sous la surveillance de leur
grand'mère et d'une servante.

Ces deux derniers, d'une humeur aventureuse et vagabonde comme la
plupart des enfans dont l'éducation est négligée, s'évadèrent de la
maison de leur mère, et prirent la fuite avec les enfans d'un de
leurs voisins, nommé Contard. Les enfans de Contard furent ramenés
quelque temps après par un exempt du grand prevôt, mais on n'eut
aucune nouvelle des deux autres.

Rien ne saurait exprimer la douleur de la mère à son retour de
Vernon, quand elle ne retrouva plus ses enfans. Elle les demanda,
elle les chercha de tous côtés; elle usa de tous les moyens pour
faire prendre des informations, mais tous ses soins furent sans
résultat.

Un jour qu'elle passait près de l'Hôtel-Dieu, ayant aperçu sur
l'escalier de cet hôpital un pauvre nommé Montrousseau, ayant près de
lui un enfant, elle crut un moment, à cause de quelque ressemblance,
que cet enfant était son fils Jacques, mais elle fut sur-le-champ
désabusée; elle pria seulement le pauvre de s'informer de ses enfans
dans tous les lieux où il passerait, elle lui donna leur signalement.
Enfin elle rendit sa plainte au commissaire, et fit ordonner une
enquête sur ce malheureux événement.

Au mois de juillet suivant, la dame Vacherot fut ramenée à Vernon par
ses affaires. Le 25 du même mois, le mendiant Montrousseau arriva
aussi dans cette ville avec son enfant. A son arrivée, il entra dans
la principale église pour y demander l'aumône. Quelques personnes,
trompées, comme la mère l'avait été, par la ressemblance du jeune
mendiant avec Jacques Vacherot, qu'ils avaient vu quelquefois dans
la ville, crurent le reconnaître, et éclatèrent en murmures contre
la mère: ces bruits se répandirent bientôt dans toute la ville,
et gagnèrent la populace, qui répétait de tous côtés que la femme
Vacherot était une marâtre, qu'elle avait livré son enfant à ce
mendiant, parce qu'elle ne l'aimait pas.

Cette rumeur prit une telle consistance, que les juges de Vernon
firent arrêter le mendiant; on lui mit les fers aux pieds et aux
mains, et son enfant fut conduit à l'hôpital. La mère Vacherot
fut confrontée avec le gueux, qui soutint toujours qu'il était
bien le père du jeune enfant conduit à l'hôpital; mais l'enfant,
amené devant cette dame, l'appela, sans hésiter, sa mère. Pourtant
elle était sûre que ce n'était pas son fils, aussi ne voulut-elle
jamais le reconnaître pour tel; mais, redoutant les violences d'une
populace prévenue, elle partit de nuit pour revenir à Paris. Elle
agit très-prudemment en prenant ce parti, car la maison de Vernon où
elle avait demeuré, et où on la croyait encore, fut saccagée par la
populace furieuse.

Cependant la procédure était continuée à Vernon: on fit une
information à la requête du procureur du roi. On assigna Claude
Lemoine, subrogé tuteur, pour élire un curateur à l'enfant du
mendiant, à qui on donnait le nom de Jacques Lemoine: le juge, trois
semaines après, rendit une sentence par laquelle il accorda à ce
nouveau Jacques une pension de cent livres.

La dame Vacherot appela au parlement de Paris de toute cette
procédure, et, sur cet appel, le juge de Vernon reçut défense
expresse de passer outre; mais Vernon étant du ressort du parlement
de Rouen, il ne crut pas devoir déférer à l'injonction de celui de
Paris. Il fallut que le conseil privé du roi décidât sur le conflit
des juges, évoquât devant lui toutes les informations, et ordonnât
que le mendiant et l'enfant seraient transférés au Fort-l'Évêque à
Paris, pour y être interrogés par M. de Lamoignon. Enfin un second
arrêt du conseil privé du roi renvoya l'affaire devant le parlement
de Paris.

Huit jours après ce dernier arrêt, Pierre, l'aîné des deux enfans
qui avaient disparu, revint à la maison maternelle. Son retour
inespéré causa une vive joie à sa mère, et vint éclaircir toute cette
affaire mystérieuse. Il raconta que Jacques et lui, étant sortis
de Paris, ils s'étaient rendus à Vernon, et de là dans la paroisse
de Saint-Vast, où ils demandèrent l'aumône. Un gentilhomme nommé
Montaut, les jugeant des enfans de famille, les avait hébergés chez
lui pendant quinze jours; Jacques, le cadet, tomba malade et mourut.
Pierre produisit les preuves du décès de son frère; puis il ajouta
que, s'étant évadé de la maison du sieur de Montaut, il avait mené
une vie errante et misérable, et que c'était ce qui lui avait donné
la hardiesse de revenir.

Cette déclaration, appuyée sur des pièces authentiques, mit fin à
toute la procédure. La mère avait retrouvé l'un de ses deux enfans;
il était bien constant que l'autre n'existait plus. Le mendiant
n'avait pas le moindre rôle à jouer dans cette affaire; il fut mis
hors de prison, et on lui rendit son enfant.

Qui peut savoir quelle aurait été l'issue de ce singulier procès,
sans le retour de Pierre? Que d'embarras, que de perplexité pour les
juges! Que d'inquiétudes, que d'angoisses pour les deux parties,
toutes deux également innocentes! Nouvel exemple de la sagacité du
peuple, que l'on n'a vantée que trop souvent. Qu'on se rappelle
que la première enquête pour ainsi dire de cette procédure avait
été faite par la populace furieuse de Vernon. La justice court
presque toujours risque de se tromper, en prêtant trop l'oreille aux
préventions populaires.



IMPOSTEUR BIGAME.


Guy de Verré, seigneur de Chauvigny en Poitou, eut, de son mariage
avec Marie Petit, deux enfans, Claude et Jacques de Verré. Claude,
l'aîné, ayant obtenu, à l'âge de quatorze ans, le grade d'enseigne
dans un régiment, quitta la maison paternelle, en 1638, pour se
rendre où l'appelait son service, et depuis ce moment ses parens
n'eurent plus de ses nouvelles.

Dans cet intervalle, Guy de Verré mourut, et sa veuve se retira dans
sa terre de Chauvigny, avec Jacques, son second fils. Le décès de son
mari l'avait profondément affligée, et le chagrin que lui causait
l'absence de son fils aîné, dont elle ignorait le sort, semblait
encore plus cuisant depuis ce funeste événement.

Les troubles de la Fronde déchiraient alors la France. Le commandant
du château de Saumur était dans le parti du prince de Condé, et
voulait y attirer la ville. La cour envoya le régiment d'Harcourt
pour faire le siége de ce château, qui se rendit. Pendant cette
expédition, un des officiers de ce régiment profita d'un jour de
loisir pour aller à Chauvigny, qui se trouve dans le voisinage
de Saumur, et prendre quelques momens de délassement dans cette
habitation.

Il fut reçu par Jacques de Verré, qui trouva en lui une ressemblance
parfaite avec son frère aîné, que sa mère pleurait depuis si
long-temps. Jacques de Verré, en présentant cet officier à sa mère,
lui communiqua les idées que lui suggérait cette ressemblance. Le
désir de retrouver son fils fit adopter à cette femme comme étant
réel ce qu'on ne lui présentait que comme une conjecture. «Vous êtes
mon fils, s'écria-t-elle en se jetant dans les bras de l'officier;
vous êtes ce fils dont l'absence m'a tant fait verser de larmes et
causé tant d'inquiétude.» L'officier répondit d'abord faiblement
qu'il ne l'était pas. L'équivoque qu'il mit dans le ton de sa réponse
excita l'impatience de cette tendre mère, qui reprocha amèrement à
ce jeune homme la dureté qu'il avait de ne pas convenir qu'il était
son fils. «Enfin, lui dit-il, le trouble où me jette la scène qui
vient de se passer ne me permet pas de vous faire actuellement bien
des ouvertures; accordez-moi jusqu'à demain le temps de reprendre mes
sens.»

Le lendemain, l'officier ne manqua pas de se trouver au rendez-vous.
«Êtes-vous mon fils? s'écria madame de Chauvigny aussitôt qu'elle
l'aperçut. Suis-je assez heureuse pour le retrouver?--Je suis votre
fils aîné, répondit affectueusement l'officier; je suis ce malheureux
qui pendant dix-huit ans vous a tant causé d'inquiétude. Je n'osai
hier vous l'avouer; et je n'ai renoncé à la résolution que j'avais
prise de vous le laisser ignorer, que quand je n'ai plus eu lieu de
douter que j'obtiendrais le pardon que je vous demande à genoux.
J'appréhendais d'ailleurs qu'en me déclarant d'abord, le changement
qu'une si longue absence a dû apporter dans mes traits et dans toute
ma personne ne vous empêchât de me reconnaître, et ne me fît passer
à vos yeux pour un imposteur.»

Plus madame de Chauvigny le considérait, plus elle trouvait de
raisons pour le reconnaître. «C'est lui, s'écria-t-elle, c'est mon
fils.» Elle le présenta, en cette qualité, à sa famille, à ses
voisins; elle les invita tous à prendre part à sa joie et à la fête
qu'elle donna pour célébrer le retour de son nouvel enfant prodigue.

Tout le monde reconnut le nouveau venu pour l'enfant de la maison;
chacun s'empressa de féliciter madame de Chauvigny; et personne n'osa
douter que l'officier ne fût véritablement Claude de Verré. Le sieur
de Piedfélon, frère de madame de Chauvigny, s'opposa seul à cette
reconnaissance générale, et soutint fermement à sa sœur que le
nouveau venu n'était autre qu'un imposteur. Mais tout le monde prit
cette résistance pour une singularité de caractère.

Ainsi Claude de Verré, ou l'officier se disant tel, demeura en
possession de la qualité de fils aîné de la maison, et fut regardé
en conséquence par tous les parens, les amis et les voisins de la
famille.

Il jouissait agréablement des douceurs que lui avait procurées cette
reconnaissance, lorsque le régiment d'Harcourt reçut l'ordre de se
rendre en Normandie. Il s'arracha donc des bras de sa famille pour
suivre son régiment; mais il emmena avec lui Jacques, son frère, qui
l'avait fait reconnaître avec tant de désintéressement.

Arrivé dans sa nouvelle garnison, Claude de Verré, épris des charmes
de la demoiselle d'un sieur de Dauplé, la demanda en mariage à son
père, l'obtint, et l'épousa après une publication de bans et la
dispense des deux autres.

Pour éviter les longueurs, Claude de Verré avait fait passer sa mère
pour morte; le contrat n'était que sous seing-privé. Mais, clause
assez singulière, le futur s'engageait, en cas de séparation, à payer
à la demoiselle Dauplé une somme assez considérable.

Les deux époux ne jouirent pas long-temps des douceurs de leur union;
le sieur de Verré fut obligé de suivre le régiment d'Harcourt, qui
était commandé pour aller en Flandre.

A la fin de la campagne, il ne songea pas à aller passer l'hiver
auprès de sa femme. Il se rendit à Chauvigny, où il ramena son
frère. Nouveaux transports de joie de la part de madame de Chauvigny,
nouveaux soins, nouvelles attentions de la part de son prétendu fils.
Cependant, dans les fréquens voyages qu'il faisait à Saumur, il
devint amoureux d'une jeune personne nommée Anne Allard, qui était
belle, riche, et bien née. Elle aima ce jeune homme, et eut pour lui
des bontés dont les suites devinrent embarrassantes. Il n'y avait
qu'un moyen de les couvrir d'un voile, c'était le mariage; mais
Claude de Verré était déjà marié. Comment sortir de ce mauvais pas?

Cet embarras fut levé par un bruit qui circula tout d'un coup dans
Saumur, et parvint jusqu'à Chauvigny, que le sieur de Verré avait été
marié, et que sa femme venait de mourir. Il confirma ce bruit, en
montrant une lettre qui lui en apprenait la nouvelle, en prenant le
grand deuil, et en faisant paraître, à l'extérieur, tous les signes
d'une douleur sincère.

Néanmoins il continuait toujours de voir secrètement la demoiselle
Allard; et dès que les règles de la bienséance le permirent, il
confia tout à madame de Chauvigny, se fit pardonner son premier
mariage conclu secrètement, obtint la permission d'en contracter un
second, et épousa, le 16 mars 1653, la demoiselle Allard; son contrat
fut signé par madame de Chauvigny, et par Jacques de Verré.

Cette mère tendre semblait être au comble de ses souhaits. Son fils
aîné, en se mariant, avait quitté le service, et elle le voyait
fixé auprès d'elle avec une épouse agréable, et qui, par ses bonnes
qualités et son commerce aimable, faisait la félicité de sa famille.
La mère et les enfans coulaient des jours heureux; l'union et la
concorde régnaient au milieu d'eux; la sage économie de Claude les
entretenait dans une honnête aisance; il améliorait, il augmentait
les biens; il embellissait le château de Chauvigny, il jouissait,
sans partage, du cœur d'une femme belle et vertueuse qu'il aimait,
il voyait croître sous ses yeux deux enfans, fruits de son hymen.

Cette famille fortunée goûta ainsi toutes les douceurs de la vie
privée pendant cinq ans. Il parut alors dans le canton un soldat
aux gardes, dont la présence porta le trouble et la discorde dans
cette maison. Ce soldat disait hautement que celui qui se disait
Claude de Verré était un imposteur, que ce nom et cette place lui
appartenaient. Il racontait qu'ayant quitté la maison paternelle en
1638 pour aller joindre le régiment où son père lui avait procuré le
grade d'enseigne, différentes aventures, que son goût pour les femmes
et pour la dissipation lui avaient occasionées, s'étaient opposées
à son avancement, et il s'était vu réduit, par sa faute, à se faire
simple soldat dans le régiment des gardes françaises. Il avait été
fait prisonnier au siége de Valenciennes en 1656; et, depuis, après
une aussi longue absence, il n'avait osé reparaître dans sa famille,
craignant de n'y recevoir que de trop justes reproches sur son
inconduite.

Mais il apprit qu'un imposteur avait usurpé sa place, et s'était fait
reconnaître pour le fils de la maison. Il s'enhardit enfin à paraître
devant madame de Chauvigny; il la conjure de se rappeler ses traits,
le son de sa voix, sa démarche, ses attitudes; il lui fait observer
que, dans sa jeunesse, il avait eu une brûlure au front, et que la
cicatrice lui en était toujours demeurée. Il lui rappelle mille
circonstances de son enfance dont il était impossible à l'usurpateur
de parler. Mais tout était inutile. «Je n'ai jamais eu que deux
enfans, lui dit-elle; ils sont tous deux ici; ainsi vous êtes un
imposteur.» Celui qui était en possession de l'état réclamé par le
soldat ne manqua pas de se joindre à madame de Chauvigny, accabla
le soldat d'injures, et le menaça de le faire punir de la peine des
imposteurs.

Le soldat, cependant, ne se rebuta pas de ce mauvais succès. Il
rendit plainte devant le lieutenant-criminel de Saumur, et prit
des conclusions directes contre l'usurpateur. L'instruction fut
entamée. Le lieutenant-criminel, après les premiers interrogatoires
et diverses confrontations, ne savait plus comment parvenir à la
découverte de la vérité. Il sut que le sieur de Piedfélon, frère de
la dame de Chauvigny, avait constamment refusé de reconnaître le mari
d'Anne Allard pour son neveu, et l'avait toujours traité d'imposteur.
Il pensa que cette persévérance, qui avait résisté au témoignage de
sa famille entière, devait être de quelque poids. En conséquence,
il confronta cet oncle avec le soldat. Il était certain qu'ils ne
s'étaient pas encore vus. Le soldat n'eut pas plus tôt aperçu le
sieur de Piedfélon, qu'il se précipita dans ses bras, où il fut
reçu avec tous les transports de la joie la plus vive. Leurs larmes
se confondirent; des mots entrecoupés et les expressions les plus
tendres formaient tout leur dialogue.

Le juge, témoin de cette scène, commença à voir la lumière; et il
n'eut plus le moindre doute, quand il eu vu tous les parens se ranger
du côté du soldat, et embrasser l'opinion de Piedfélon. Il ne balança
plus à informer contre l'époux d'Anne Allard, et à le poursuivre
comme imposteur.

On entendit en témoignage une grande partie des officiers du régiment
d'Harcourt, qui attestèrent unanimement que l'accusé était le sieur
Michel Feydy, sieur de la Lerauderie. D'un autre côté, une foule
d'autres témoins, qui avaient connu le soldat dans différentes
circonstances, déposèrent qu'ils l'avaient toujours connu sous le nom
de Verré.

Cette information, soutenue de la reconnaissance uniforme et
constante de toute la famille, décida du sort des prétendans. Le
lieutenant-criminel de Saumur, par sentence du 21 mai 1657, déclara
le soldat aux gardes être véritablement Claude de Verré, le remit en
possession de tous ses biens, et condamna Michel Feydy à être pendu,
comme atteint et convaincu du crime d'imposture et de supposition.

Michel Feydy se déroba par la fuite à l'exécution de ce jugement.
Pour rendre son évasion plus sûre et plus facile, il mit sa femme
dans son secret, l'assurant bien toujours qu'il était le véritable
Claude de Verré. Il lui remit sa procuration; elle lui promit d'en
faire usage avec tout le zèle dont elle était capable; elle l'aida à
enlever tous les effets propres à soulager la rigueur de son exil.
Puis il s'arracha de ses bras et disparut, sans que depuis on ait
jamais entendu parler de lui.

La sentence du 21 mai 1657 donna matière, comme on le pense bien, à
une série de contestations que la justice seule pouvait terminer.

En vertu de cette sentence, le soldat, le véritable Claude de Verré,
se mit en possession de la terre de Chauvigny et de tous les biens
qui avaient appartenu à son père.

Anne Allard, munie de la procuration de son mari, interjeta appel au
parlement de la sentence qui l'avait condamné; mais en même temps
elle attaqua directement, et en son nom, la dame de Chauvigny et
Jacques de Verré. Il est peu d'exemples d'une situation pareille à
celle où se trouvait la dame de Chauvigny. Cette tendre mère passe
dix-huit années de sa vie à pleurer la perte d'un de ses enfans. Au
moment où elle s'y attend le moins, son second fils lui présente un
homme qu'il prend pour ce frère si désiré. Elle se laisse surprendre
par la tendresse, et l'adopte. Ce nouveau venu devient l'objet de
toutes ses affections. Tout conspire à la confirmer et à l'entretenir
dans cette douce erreur; et il se trouve que cet homme n'est qu'un
imposteur.

Mais ce qui acheva de dessiller les yeux de plusieurs personnes
encore prévenues, ce fut l'apparition soudaine de la demoiselle
Dauplé, première femme de Michel Feydy, et dont, comme on l'a vu,
il avait porté le deuil. Elle demanda à être partie intervenante au
procès, et interjeta appel de la sentence qui condamnait son mari à
mort. Elle réclamait aussi à la dame de Chauvigny et à Jacques de
Verré une pension de cinq cents livres et les arrérages depuis que
son mari l'avait abandonnée.

Les débats de cette cause furent vifs, animés, intéressans. Le
parlement, par arrêt du 21 juin 1659, mit toutes les parties hors
de cour. Le soldat aux gardes fut affermi dans sa possession du nom
de Verré et de tous les droits qui y étaient attachés. Les enfans
provenus du mariage d'Anne Allard, attendu la bonne foi de leur mère,
furent déclarés légitimes. La dame de Chauvigny paya des dommages et
intérêts à Anne Allard.

Quant à la sentence de mort qui avait été rendue par contumace,
le parlement garda le silence, l'accusé ne se présentant pas en
personne. Ainsi Michel Feydy mourut dans les liens de la mort civile.



SIMON MORIN, OU LE FOU BRULÉ COMME SORCIER.


Ce fut à l'époque la plus brillante du règne de Louis XIV, au moment
où les chefs-d'œuvre dans tous les genres, naissaient à la voix
du grand roi, au milieu des fêtes magiques de Versailles, dans un
temps où la galanterie et le désir de plaire inspiraient les plus
belles actions; où la politesse s'infiltrait de toutes parts dans nos
mœurs; où la guerre elle-même perdait son ancienne rudesse, qu'eut
lieu la catastrophe tragique de ce malheureux insensé. Simon Morin
s'imaginait avoir eu des visions, et poussait la démence jusqu'à se
croire envoyé de Dieu, et à se dire incorporé à Jésus-Christ. De
semblables propos ne devaient laisser aucun doute sur la situation de
son esprit. Le parlement de Paris, persuadé de la folie de cet homme,
le fit renfermer aux Petites-Maisons, seule punition que la justice
eut dû lui infliger, même par humanité.

Il se trouva dans le même hôpital un autre fou qui se disait le
Père éternel, de qui même la folie a passé en proverbe. La démence
de ce maniaque fit tant d'impression sur Simon Morin, qu'il sembla
reconnaître la sienne. Il parut pour quelque temps recouvrer sa
raison. Interrogé par les magistrats, il leur témoigna tout le
repentir qu'il éprouvait; et ceux-ci, pour son malheur, le firent
remettre en liberté.

Il ne tarda pas à retomber dans ses premiers accès. Il chercha à
propager les idées de son imagination délirante, qu'il appelait sa
doctrine. S'étant lié avec Saint-Sorlin Desmarets, autre visionnaire,
celui-ci lui prodigua d'abord toutes les démonstrations de la plus
vive amitié, mais il devint bientôt, par jalousie de métier, le plus
ardent persécuteur de Simon Morin.

Ce Desmarets avait commencé par être auteur; mais ses productions
attestaient le dérangement de son cerveau. Tantôt c'étaient des
tragi-comédies imprimées avec une traduction des psaumes, tantôt
un roman d'_Ariane_, et un poème de _Clovis_, à côté de l'office
de la Vierge mis en vers. Plût à Dieu, cependant, que ses folies
eussent toujours été innocentes! Mais d'abord il déclara la guerre
à Port-Royal, et eut l'honneur d'être réfuté par l'illustre Racine;
puis il se mit en tête d'être prophète, prétendant que Dieu lui
avait donné de sa main la clef du trésor de l'Apocalypse; qu'avec
cette clef, il ferait la réforme du genre humain, et qu'il allait
commander une armée de cent quarante mille hommes contre les
jansénistes.

De semblables assertions, débitées avec toute l'assurance de la
vérité, auraient dû, sans difficulté, faire ouvrir les portes des
Petites-Maisons pour Desmarets; mais point du tout, il se fit au
contraire des partisans et des protecteurs parmi des hommes que
l'on aurait dû supposer sages et éclairés. Il trouva beaucoup de
crédit auprès du jésuite Annat, confesseur du roi, qui l'appuya
en haine des jansénistes. Il lui persuada que ce pauvre Simon
Morin voulait établir une secte presque aussi dangereuse que le
jansénisme même. Enfin (et sa folie peut seule l'excuser de ce
crime), il porta l'infamie jusqu'à se faire délateur, et obtint
du lieutenant-criminel, un décret de prise de corps contre son
malheureux rival.

Simon Morin fut condamné à être brûlé vif. Au moment de le conduire
au supplice, on trouva dans un de ses bas un papier dans lequel il
demandait pardon à Dieu de toutes ses erreurs. Cette circonstance
pouvait lui faire obtenir sa grâce; mais la sentence était confirmée.
Il fut exécuté sans miséricorde, en 1663. Cette date seule pourrait
faire révoquer en doute la véracité de ce récit, si malheureusement
la même époque ne fournissait pas d'autres faits qui, comme celui-ci,
font dresser les cheveux d'horreur.



L'ENFANT RÉCLAMÉ PAR DEUX MÈRES.


La fameuse cause si admirablement jugée par le roi Salomon se
représente aussitôt à la mémoire, au simple titre de ce récit. Mais
notre histoire n'offre que ce seul point de ressemblance avec celle
de la Bible. A part le jugement rendu par le sage monarque des
Hébreux, le récit qu'on va lire paraîtra bien plus merveilleux, et
rappellera des circonstances qui, bien que très-vraies, pourraient
passer pour romanesques. Faisons d'abord connaître quelques-uns des
principaux personnages.

Le maréchal de Saint-Géran, de la maison de la Guiche, avait eu, de
son premier mariage avec Anne de Tournon, deux enfans, Claude de la
Guiche, et une fille qui épousa le marquis de Bouillé. Après la mort
de sa première femme, il avait contracté un nouveau mariage avec la
veuve du comte de Longaunay, qui avait elle-même une fille, Suzanne
de Longaunay.

Pour sceller davantage leur union, et pour régulariser des
arrangemens de fortune, Claude de la Guiche, fils du maréchal, fut
marié, le 17 février 1619, avec Suzanne de Longaunay, fille de la
maréchale. La jeune mariée n'avait que treize ans, son mari dix-huit
ans seulement. A cause de cette extrême jeunesse, ce dernier fit un
voyage de deux années en Italie.

Après la mort du maréchal, qui eut lieu le 30 décembre 1632, son fils
lui succéda dans le gouvernement du Bourbonnais. Le comte n'avait
encore obtenu aucun gage de son union; sa femme aspirait après
l'heureux moment qui lui assurerait le nom si doux de mère. Vingt
années se passèrent dans cette espérance toujours déçue. Pèlerinages
pieux, consultations de médecins, tout fut mis en usage, mais
sans succès; enfin, en 1640, elle partit de Moulins, sur la fin de
novembre, pour venir à Paris. A peine y était-elle arrivée, que des
défaillances, des dégoûts, des nausées, des lassitudes, symptômes
ordinaires des grossesses, se déclarèrent, à la grande joie de la
comtesse, et de la maréchale, sa mère.

Au bout du septième mois, la comtesse fit une chute: les hommes
de l'art, qui furent appelés, prirent toutes les précautions pour
prévenir les suites de cet accident, et donnèrent la certitude d'une
prochaine maternité. La maréchale se rendit auprès de sa fille, au
château de Saint-Géran. On retint les nourrices, et l'on attendit
la naissance. D'autres parens se trouvaient au château, à la même
époque, la marquise de Bouillé, sœur du comte, et le marquis de
Saint-Maixant.

Le 16 du mois d'août 1641, la comtesse de Saint-Géran fut surprise
des douleurs de l'enfantement, dans la chapelle du château, pendant
la messe. On la transporte aussitôt dans sa chambre; sa famille et
ses gens lui prodiguent à l'envi leurs soins, mais sur la remarque
de la marquise de Bouillé, que tant de personnes incommodaient la
comtesse, à cause de l'excessive chaleur, tout le monde sortit sans
en excepter la maréchale et le comte; il ne resta que la marquise
de Bouillé, et les deux Quinet; on n'y souffrit pas même les deux
filles de chambre de la comtesse, qui furent éloignées sous divers
prétextes. Sur les sept heures du soir, les douleurs continuant, la
sage-femme assura que la comtesse ne pourrait y résister, si on ne
lui procurait un peu de repos. En conséquence, on lui administra une
potion qui la plongea dans un profond sommeil.

A son réveil, la comtesse se trouvant baignée dans son sang, et
convaincue que l'état où elle se trouvait lui annonçait qu'elle était
accouchée, elle demanda son enfant; on lui dit qu'elle n'était point
accouchée: elle soutint vivement le contraire; et comme elle parut
extrêmement inquiète, la sage-femme s'efforça de la rassurer, en lui
disant que le jour ne se passerait pas qu'elle n'accouchât. Cette
promesse calma le comte et la maréchale, mais ne tranquillisa point
la comtesse, qui voulait absolument avoir été délivrée.

Le lendemain, rien de nouveau: la sage-femme, assaillie de questions
pressantes, se retrancha sur l'influence de la lune, et conseilla
quelque exercice violent à la comtesse. Celle-ci, après un peu de
résistance, monta en carrosse, fut promenée dans des champs labourés,
dans des chemins difficiles, et fut tellement secouée, qu'elle aurait
péri sans la force de sa constitution.

La comtesse n'acouchant pas, on expliqua ce phénomène, en citant des
exemples de femmes qui s'étaient crues grosses sans l'être, et qui
avaient nourri leur erreur pendant plusieurs mois; enfin le temps,
qui remédie aux plus grandes douleurs, adoucit celle de la comtesse,
qui, au bout de plusieurs années, avait fait place à une douce
mélancolie.

Beaulieu, maître d'hôtel du comte et de la comtesse, demanda et
obtint la permission d'élever à l'hôtel de Saint-Géran un jeune
enfant dont il se disait l'oncle et le parrain. Cet enfant avait
de grands yeux bleus; ses cheveux étaient blonds et ses traits
réguliers. Dès que la comtesse le vit, elle se récria sur sa beauté,
et l'emmena à Moulins dans son carrosse. Quoique le comte et la
comtesse fussent persuadés que cet enfant était le neveu de Beaulieu,
ils l'affectionnèrent bientôt comme leur propre fils. La comtesse
ne le caressait jamais sans une émotion extraordinaire: il lui
rappelait celui qu'elle s'était attendue de mettre au jour, et cette
pensée réveillait son ancienne douleur.

Beaulieu, le maître d'hôtel, mourut presque subitement, en 1648. Sa
mort offrait tous les signes de l'empoisonnement. Dans ses derniers
momens, il témoigna un vif désir de demander pardon au comte et à la
comtesse d'un grand préjudice qu'il leur avait causé. Mais ceux-ci,
craignant d'avancer sa mort, évitèrent de se rendre à sa demande.

Cependant la tendresse du comte et de la comtesse pour l'enfant,
prenait toujours de nouvelles forces. Ils lui procurèrent une
éducation digne de leur propre fils, et travaillèrent à lui former
l'esprit et le cœur. Dès qu'il eut atteint l'âge de sept ans, ils
lui donnèrent un habit de page de leur livrée, et il les servit en
cette qualité jusqu'à ce que le mystère de sa naissance fût connu.

Des rumeurs d'abord sourdes et vagues, mais ensuite plus positives,
parlaient depuis quelque temps d'un complot qui avait été tramé
pour supprimer l'enfant du comte et de la comtesse de Saint-Géran.
Ces bruits vinrent jusqu'aux oreilles du père et de la mère, qui
résolurent de remonter à la source, et de faire tout au monde pour
découvrir la vérité. La sage-femme fut arrêtée, et quoique ses
interrogatoires fussent pleins de contradictions et de dénégations,
on y puisa une foule de renseignemens qui répandaient un grand jour
sur l'affaire. Mais comme la marquise de Bouillé aurait pu être
décrétée par suite de ces révélations, le comte voulut ménager sa
sœur, dont le déshonneur aurait rejailli sur lui, et il détourna les
poursuites.

Dès que le comte et la comtesse de Saint-Géran soupçonnèrent que leur
page était leur enfant, ils écoutèrent sans contrainte la voix de la
nature qui leur parlait depuis si long-temps, firent jouir leur fils
de son état, et l'appelèrent le comte de la Palice.

La sage-femme fut condamnée par le juge de Moulins à être pendue,
après avoir été appliquée à la question, comme atteinte et convaincue
d'avoir supprimé l'enfant provenant de l'accouchement de la comtesse.
Elle interjeta appel de cette sentence, et fut transférée ensuite
à la conciergerie du Palais. Elle mourut en prison avant l'issue de
toute cette affaire.

Voici quelques détails sur les auteurs de cette criminelle intrigue,
tels qu'on put les recueillir dans les dépositions et débats
judiciaires. La marquise de Bouillé, sœur du comte, et le marquis
de Saint-Maixant, avaient ourdi toute cette trame. Le marquis de
Saint-Maixant, accusé de fausse monnaie, de magie et d'inceste,
prévenu aussi d'avoir fait étrangler sa femme pour en épouser une
autre, dont il avait projeté de tuer le mari, s'était échappé des
mains du prevôt de la maréchaussée d'Auvergne, et s'était réfugié
dans le château de Saint-Géran, où il avait été très-bien accueilli.
Il y vit la marquise de Bouillé, qui s'était séparée de son mari
septuagénaire, dont elle se plaignait beaucoup, mais qui n'avait
peut-être pas d'autres torts que son âge avancé. Le marquis avait
une figure aimable, la marquise n'était pas sans agrémens; ils
étaient jeunes l'un et l'autre, ils s'aimèrent, comme peuvent s'aimer
toutefois des cœurs aussi pervers.

Héritière présomptive du comte son frère, la marquise voyait
s'évanouir toutes ses espérances de fortune par la grossesse de
sa belle-sœur. Le marquis amoureux forma le dessein d'unir sa
destinée à celle de la marquise, qui y consentit, comptant que
le mari septuagénaire était au bout de sa carrière. Le marquis
comptait encore davantage sur le secret qu'il avait d'avancer la
mort. Ils corrompirent à force d'argent Beaulieu, le maître d'hôtel,
la sage-femme, les filles, nommées Quinet, femmes de chambre de
la marquise, et, à l'aide de ces subalternes, consommèrent la
soustraction de l'enfant de la comtesse de Saint-Géran; de là les
précautions que l'on avait prises pour tenir éloignées toutes les
personnes étrangères au complot.

Au moment où l'enfant avait vu le jour, la sage-femme se disposait à
lui ôter la vie, et déjà elle lui enfonçait le crâne, lorsqu'on le
lui arracha des mains. Depuis cet enfant porta toujours la marque de
la main meurtrière de la sage-femme; ce qui ne contribua pas peu à
le faire reconnaître plus tard pour ce qu'il était. On a pensé que
le marquis de Saint-Maixant s'était opposé à la mort du nouveau-né,
parce que, se défiant de la promesse que la marquise lui avait
faite de l'épouser, il voulait conserver ce gage pour la forcer de
tenir sa parole, en menaçant de faire connaître l'état de l'enfant.
C'est pourquoi l'enfant avait été confié à Beaulieu, qui l'avait
mis en nourrice, l'avait ensuite fait disparaître du village de la
nourrice, et conduire à Paris, chez Marie Pigoreau, sa belle-sœur,
fille d'un comédien. L'enfant fut baptisé sous le nom de Bernard; et
la Pigoreau, qui en prit les plus grands soins, lui donna des langes
très-riches et le mit en nourrice au village de Torcy en Brie, le
faisant passer pour un enfant de qualité. Plus tard, elle lui donna
le nom et l'état d'un de ses enfans qui était mort, et mit ainsi le
dernier sceau à la suppression de l'enfant du comte de Saint-Géran.
Elle changea de quartier pour mieux réussir dans ce dessein, et vint
habiter une paroisse où elle était inconnue. C'était à l'âge de deux
ans et demi que l'enfant avait été repris par Beaulieu, qui l'avait
introduit, comme nous l'avons vu, à l'hôtel de Saint-Géran.

Le marquis de Saint-Maixant et la marquise de Bouillé tremblèrent
en voyant le fils si près du père et de la mère; et pour se défaire
d'un complice et d'un témoin importun, on empoisonna Beaulieu.

Le marquis de Saint-Maixant et la marquise de Bouillé ne jouirent pas
du fruit de leurs crimes. La marquise mourut, emportant le poids de
son secret. Le marquis mourut à la conciergerie, où il était détenu
pour les crimes atroces qu'il avait commis antérieurement.

Ainsi les deux principaux personnages avaient quitté la scène
avant le dénoûment, et dans le temps que les regards de la justice
cherchaient les auteurs du crime qu'ils avaient commis. Mais la dame
veuve du duc de Ventadour, fille du second lit de la maréchale de
Saint-Géran et sœur consanguine du comte, et la comtesse du Lude,
fille de la marquise de Bouillé, résolurent d'entrer en lice pour
disputer au jeune comte son état, qui leur ôtait l'espérance de
recueillir la succession du comte de Saint-Géran.

A l'instigation de ces dames, et poussée par l'espoir d'une
récompense, la Pigoreau se présenta comme étant la véritable mère de
l'enfant. Mais son imposture ne tarda pas à être évidente. Confondue,
inquiète des suites de cette procédure, elle prit la fuite; et
le parlement rendit, le cinq juin 1666, un arrêt définitif, qui
déclarait l'enfant fils du comte et de la comtesse de Saint-Géran, et
condamnait la Pigoreau à être pendue par contumace.

Jamais procès ne fut soutenu avec une opiniâtreté égale à celle des
dames de Ventadour et de Lude. Mais la tendresse de la comtesse
était incapable de se rebuter. Comme elle était devenue veuve depuis
quelque temps, elle disait à ses juges, en sollicitant son procès,
que, s'ils ne reconnaissaient pas son fils, elle l'épouserait et lui
assurerait tout son bien. Aussi sa constance maternelle fut-elle
couronnée du plus entier succès.



LE SURINTENDANT FOUQUET.


Le procès du surintendant Fouquet est un des événemens les plus
curieux et les plus intéressans du règne de Louis XIV. Sa perte fut
tramée avec une perfidie si odieuse, et la conduite de ses ennemis,
dont plusieurs siégèrent parmi ses juges, fut si passionnée, qu'on
s'intéresserait à l'infortune de Fouquet, quand même il eût été plus
coupable qu'il ne l'était réellement.

L'origine de sa catastrophe remonte au temps où Colbert commença à
travailler secrètement avec le roi; sa perte était déjà résolue,
lorsque le roi accepta la fête magnifique que ce ministre lui donna
dans sa superbe maison de Vaux. Cette fête ne servit qu'à irriter
davantage encore le monarque contre lui. Les ennemis du surintendant
firent remarquer au prince tout ce qu'il y avait d'ambitieux dans
la devise de Fouquet. C'était un écureuil avec ces mots: _Quò non
ascendam? Où ne monterai-je point?_ Les courtisans ne manquèrent pas
non plus de faire observer que l'écureuil était représenté partout
poursuivi par une couleuvre, qui était les armes de Colbert. Ces
réflexions pleines de malignité, ces mots latins, que Louis XIV se
fit expliquer, décidèrent du sort de Fouquet.

Une autre cause secrète du ressentiment du roi, et peut-être la plus
redoutable, c'est que mademoiselle de La Vallière, qu'il aimait déjà
éperdument, avait été pendant quelque temps l'objet des poursuites
amoureuses du surintendant, qui n'avait rien négligé pour en faire
la conquête. Il avait même fait l'offre de deux cent mille livres
à mademoiselle de La Vallière, qui l'avait repoussé avec toute
l'indignation de la vertu. Plus tard, le surintendant s'étant aperçu
que le roi était son rival préféré, avait voulu être le confident de
celle dont il ne pouvait être l'amant. Le roi, instruit de toutes
ces particularités, avait fini par concevoir une haine mortelle pour
Fouquet.

Louis XIV, dans un premier mouvement de colère et d'indignation,
avait été tenté de faire arrêter le surintendant, au milieu même
de la fête splendide dont on vient de parler; mais, au lieu de
faire un éclat, il aima mieux recourir à la dissimulation. Fouquet
était procureur-général du parlement; et cette charge lui donnait
le privilége d'être jugé par les chambres assemblées. Colbert, par
une adresse peu honorable, l'amena à la vendre. Le surintendant y
consentit, et eut la générosité de faire porter à l'épargne les
quatorze cent mille francs que cette vente lui procura. Cette belle
action ne le sauva pas.

Toutefois, et sans doute pour mieux assurer l'exécution de son
dessein, le roi le combla de caresses avant sa disgrâce. Charles
IX en avait agi de même à l'égard de Coligny, et son successeur
à l'égard du duc de Guise. «Je ne sais, dit Voltaire, pourquoi la
plupart des princes affectent d'ordinaire de tromper par de fausses
bontés ceux de leurs sujets qu'ils veulent perdre. La dissimulation
est alors l'opposé de la grandeur; elle n'est jamais une vertu, et
ne peut devenir un talent estimable, que quand elle est absolument
nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère; mais on lui
avait fait entendre que Fouquet faisait de grandes fortifications à
Belle-Isle, et qu'il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au
dedans du royaume.»

La cour prit donc des mesures pour arrêter Fouquet d'une manière
sûre, au moment même où il s'y attendrait le moins. Les états que
l'on tenait en Bretagne favorisèrent ce projet; le roi s'y rendit
sur la fin du mois d'août 1661, prétendant que sa présence y était
nécessaire; et toute la cour le suivit. Le surintendant fut aussi
de ce voyage, comme étant un des premiers ministres du conseil, et
ayant le plus à voir dans les délibérations de cette assemblée.
Le roi s'était fait accompagner du vicomte de Turenne, comme s'il
eût eu besoin de ses conseils contre quelque soulèvement. Cette
mesure inaccoutumée aurait dû faire ouvrir les yeux au surintendant;
mais soit fatalité, soit conviction de son innocence, il ne parut
point s'en inquiéter. Il se rendit donc en Bretagne; il fut arrêté
sans bruit à Nantes, le 5 septembre; on s'assura de lui comme d'un
criminel d'état; il fut conduit à Paris, où des ordres furent donnés
pour son procès, qui lui fut fait par commissaires.

Une particularité assez singulière du procès de Fouquet, c'est qu'il
se méprit tellement sur les dispositions de ses juges à son égard,
que quand il fallut nommer les rapporteurs, madame Fouquet, sa
mère, pria le premier président de Lamoignon de donner l'exclusion
à d'Ormesson, qui se fit tant d'honneur dans cette affaire par sa
courageuse indulgence envers Fouquet. Elle demanda aussi l'exclusion
pour Sainte-Hélène, conseiller au parlement de Rouen; en ce point
elle rencontra mieux, car Sainte-Hélène fut un de ceux qui conclurent
à la mort de l'accusé. On sut sans doute à la cour que madame Fouquet
avait demandé l'exclusion de ces deux juges, et ce fut pour les
ministres un motif de plus pour les maintenir.

Le roi manda le premier président, et lui dit de nommer pour
rapporteurs MM. d'Ormesson et Sainte-Hélène. Le premier président
allégua la prière de la mère de l'accusé: «Ce sont, dit-il, les deux
seuls qu'elle ait exclus.--Elle craint, répliqua le roi, l'intégrité
connue de ces deux magistrats, et cette crainte est une raison
de plus pour les nommer.» Le premier président convint de leur
intégrité; mais il représenta que, comme il s'était fait une loi de
ne jamais donner aux parties les rapporteurs qu'elles demandaient,
il s'en était aussi fait une de ne leur jamais donner ceux qu'elles
excluaient. «Que l'accusé, dit d'abord le roi, fort bien instruit
par ses ministres, propose ses moyens de récusation, la chambre en
jugera;» et il finit par ordonner qu'on conservât les deux exclus.
Le premier président pria le roi de prendre du temps pour faire ses
réflexions avant de lui donner ses derniers ordres. Le roi assura que
ses réflexions étaient faites, et que sa volonté, sur cet article,
serait immuable. Le premier président fit des reproches sur cette
violence à Colbert et à Letellier, dont Turenne disait, au sujet de
ce procès: «M. Colbert a plus d'envie que M. Fouquet soit pendu, et
M. Letellier plus de peur qu'il ne le soit pas.»

Colbert et Letellier se montrèrent, dans tout ce procès, ennemis
implacables de Fouquet. Le chancelier Séguier, président de la
commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort
avec le plus d'acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté.

Dans les nombreux interrogatoires qu'il eut à subir, Fouquet montra
autant de noblesse et de fermeté dans sa contenance que de justesse
et de force dans ses réponses. Plusieurs fois il embarrassa et
confondit ses juges. Le point où il était le plus vulnérable était
l'article des finances; mais sur cet article même on avait bien moins
de reproches à lui faire qu'au cardinal Mazarin. Faire le procès
au surintendant, c'était accuser la mémoire de son prédécesseur,
qui s'était approprié en souverain plusieurs branches du revenu de
l'état, et qui s'était permis les plus grandes dilapidations. Les
juges se retranchèrent sur un projet vague de résistance et de
fuite dans les pays étrangers, projet que Fouquet avait jeté sur le
papier quinze ans auparavant, lorsque la Fronde divisait la France,
et qu'il croyait avoir à se plaindre de l'ingratitude de Mazarin.
Cet écrit, qu'il avait entièrement oublié, s'était trouvé dans ses
papiers parmi ceux qu'il destinait au feu. «Vous ne pouvez nier,
lui dit le chancelier, que ce projet ne soit un crime d'état.--Je
confesse, répondit Fouquet, que c'est une folie et une extravagance,
mais non pas un crime d'état. Je supplie ces messieurs, dit-il en se
tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce que c'est
qu'un crime d'état: ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles que
nous, mais j'ai eu plus de loisir pour l'examiner. Un crime d'état,
c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret du
prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis, qu'on
engage toute sa famille dans les mêmes intérêts, qu'on fait ouvrir
les portes des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis,
et qu'on les ferme à son véritable maître; qu'on porte dans le parti
tous les secrets de l'état. Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un
crime d'état.» Réponse d'autant plus spirituelle et d'autant plus
piquante, qu'elle était l'histoire même du chancelier et de sa
conduite pendant les troubles de la Fronde.

Ce procès ne fut jugé qu'au bout de trois ans, en 1664.
L'irrégularité des procédures dirigées contre l'accusé, la longueur
du procès, l'acharnement odieux du chancelier, enfin le temps,
qui éteint l'envie publique, et qui inspire la compassion pour le
malheur, tout cela fut favorable à Fouquet, ou du moins lui sauva la
vie. Des vingt-deux juges qui opinèrent, il n'y en eut que neuf qui
votèrent la mort, et les treize autres, parmi lesquels il y en avait
à qui Gourville, ami de l'accusé, avait fait accepter des présens,
opinèrent à un bannissement perpétuel, que le roi commua en une peine
plus dure, la prison à perpétuité.

Le chancelier fit exiler l'un des juges, nommé Roquesante, qui avait
le plus déterminé la chambre de justice à l'indulgence. Le conseiller
d'état Guénégaud fut aussi poursuivi et dépouillé de la plus grande
partie de sa fortune; Saint-Évremond, ami de Fouquet, fut obligé de
s'expatrier. Pellisson, premier commis et confident de l'infortuné
surintendant, prit sa défense dans plusieurs mémoires, qui sont des
modèles d'éloquence. Il fut enveloppé dans sa disgrâce, fut enfermé
à la Bastille, où il resta quatre ans et demi, pour avoir été fidèle
à son maître. Madame de Sévigné s'associa à cette noble fidélité
pour le malheur: les lettres qu'elle écrivait à M. de Pompone,
relativement à ce procès, attestent la chaleur et la sincérité de
son amitié. «Louez Dieu, monsieur, écrivait-elle à Pompone, et le
remerciez, notre pauvre ami est sauvé: il a passé de treize à l'avis
de M. d'Ormesson, et neuf à celui de Sainte-Hélène. Je suis si aise,
que je suis hors de moi.» L'indolent, le nonchalant La Fontaine
lui-même, se ressouvint qu'il était de ce monde quand il apprit la
chute et la condamnation de son protecteur. La reconnaissance lui fit
méconnaître son intérêt: il pleura les malheurs de Fouquet dans une
élégie noble, belle et touchante, adressée aux nymphes de Vaux, et
dans laquelle il osa demander la grâce de son bienfaiteur au monarque
irrité.

Fouquet, après sa condamnation, fut conduit dans la citadelle de
Pignerol, avec une escorte de cinquante mousquetaires sous les
ordres de d'Artagnan. On eut la dureté de lui ôter deux fidèles
domestiques, Pecquet et Lavalée, qui voulaient partager sa prison. On
ne voulut jamais non plus permettre à sa femme de l'accompagner.

Pendant sa captivité, la religion vint à son secours: il composait
des livres de piété. Il y avait déjà plusieurs années qu'il était
renfermé à Pignerol, lorsque le comte de Lauzun fut envoyé prisonnier
au même lieu, en punition de ses emportemens au sujet de son fameux
mariage avec _Mademoiselle_, dont le roi n'avait pas voulu approuver
la solennité. Jusqu'alors Fouquet, n'ayant eu aucun commerce avec
personne, ignorait absolument ce qui se passait à la cour. Quelle fut
sa surprise quand Lauzun lui apprit l'aventure de son mariage! Il
ne pouvait le croire, et prenait son compagnon d'infortune pour un
visionnaire à qui la tête avait tourné dans sa prison.

Fouquet supporta ses fers avec courage et résignation. Il mourut dans
sa prison le 23 mars 1680, âgé de soixante-cinq ans, ayant expié, par
seize années de captivité, la brillante faveur dont il avait joui.

Quelques auteurs ont prétendu, mais sans preuves, qu'il mourut dans
le sein de sa famille, entièrement oublié. Gourville l'assure dans
ses _Mémoires_, mais son témoignage a été contredit.



MALHEURS ET FIN TRAGIQUE DE LA MARQUISE DE GANGE.


Les fastes du crime offrent peu d'histoires d'un intérêt aussi
puissant que celle de l'infortunée marquise de Gange. Les charmes et
la douceur de la victime, la noire perversité de ses bourreaux, les
divers motifs de leur attentat, les horribles circonstances qui le
précédèrent, l'atroce cruauté avec laquelle il fut consommé, tout
enfin, dans ce drame où le fer et le poison semblent se disputer le
premier rôle, concourt à faire passer à chaque instant d'une vive
émotion à une émotion plus saisissante encore, et à tenir le lecteur
sans cesse en suspens entre la terreur et la pitié. L'amour, si
toutefois on peut donner ce nom à des fureurs de tigre, l'amour, la
vengeance et la cupidité, forment le nœud et le dénoûment de cette
lamentable tragédie.

Diane de Joannis, née en 1635, fille unique du marquis de Roussans,
était douée d'une beauté rare qui la fit rechercher de bonne heure
par une foule de grands seigneurs. Elle n'était encore que dans sa
treizième année, lorsque ses parens accordèrent sa main au marquis
de Castellane, jeune gentilhomme d'Avignon. Présentée par son mari à
cette brillante cour de Louis XIV, où tant de beautés se disputaient
la pomme, la jeune marquise, par les grâces de sa personne, produisit
un effet mêlé de surprise et d'admiration. Le monarque ne put se
montrer insensible à tant d'attraits; il voulut que celle qui en
était parée prît rang dans ses ballets, et se ménagea la faveur de
danser avec elle. Dès ce moment, on ne la nomma plus à la cour que
la _belle Provençale_. Le célèbre Mignard fit son portrait; et la
reine Christine de Suède, qui la proclamait elle-même le plus beau
chef-d'œuvre de la nature, lui écrivit des lettres qui sembleraient
être de l'amant le plus passionné.

Il y avait huit années que la marquise de Castellane jouissait
du bonheur que procurent la beauté, la fortune, et un paisible
intérieur, lorsque son époux périt dans un naufrage auprès de Gênes.
Très-affligée de cette perte, la jeune veuve quitta la cour, dont
elle était un des plus beaux ornemens, et vint se fixer à Avignon, où
elle passa trois ans au sein de la retraite la plus profonde.

Plus tard, cédant aux sollicitations pressantes de quelques amis,
elle consentit à former une seconde union avec le jeune Charles de
Latude, qui porta depuis le nom de marquis de Gange. Les premières
années de ce mariage furent heureuses. Deux enfans, un garçon et une
fille, vinrent resserrer encore les doux liens qui unissaient les
deux époux. Les plaisirs de la société n'avaient aucun charme pour
eux; ils ne se plaisaient qu'ensemble, et la plus courte séparation
leur semblait un supplice. Quoique mariés depuis plusieurs années, on
les eût pris pour des amans, tant était vive leur tendresse mutuelle.

Mais, après un certain tems, la monotonie de ce genre de bonheur
lassa le jeune marquis; il avait deux ans de moins que madame de
Gange. Bientôt le bandeau de l'amour commença à le gêner; son charme
était usé pour lui. Insensiblement l'indifférence, la froideur
succédèrent à ses tendres transports, et il rechercha le monde
avec autant d'empressement qu'il l'avait fui jusque là. Ce premier
écart devait être le prélude des malheurs de la marquise. Se voyant
délaissée, elle se crut autorisée à suivre l'exemple de son mari;
on la vit reparaître dans la société. Bientôt elle fut entourée
d'adorateurs avantageux qui lui formaient une petite cour. Sa
conduite n'offrait rien de répréhensible; mais la calomnie, ce ver
qui s'attache aux fruits les plus exquis, répandait sourdement les
rapports les plus mensongers, et flétrissait la réputation de madame
de Gange. L'indiscrète renommée eut soin de porter tous ces propos
méchans à l'oreille du marquis: il feignit d'y ajouter foi, afin
d'être encore plus libre pour son compte, et donna plus d'une fois à
sa femme des scènes de méfiance et de jalousie.

Cependant deux frères du marquis de Gange, l'abbé et le chevalier,
vinrent loger chez lui. L'abbé, sous un extérieur qui annonçait
la candeur et la vertu, cachait une profonde scélératesse; le
chevalier était de ces hommes sans caractère que l'on gouverne à
son gré, qui font le mal ou le bien indifféremment. Il croyait agir
toujours de son propre mouvement, et ne faisait jamais que les
volontés de l'abbé, son frère. Tous deux, en voyant leur belle-sœur,
conçurent pour elle une ardente passion. Pour satisfaire sa flamme
criminelle, l'abbé se servit de tous les moyens en son pouvoir.
D'abord, il s'empara tellement de la confiance du marquis, qu'il
devint réellement plus maître que lui dans sa propre maison. En
possession de l'autorité, il lui restait encore à plaire. Il parla
si avantageusement de la marquise à son mari, qu'il fit rendre
momentanément à cette belle et vertueuse épouse la confiance et la
tendresse qu'elle n'eût jamais dû perdre. Puis il fit connaître à sa
belle-sœur qu'elle ne devait qu'à lui seul cet heureux changement.
En même temps, se jetant à ses genoux, il lui déclara, dans les
termes les plus passionnés, l'amour que ses charmes lui avaient
inspiré. La marquise, alarmée, ne répondit à cette déclaration
qu'avec indifférence.

L'abbé ayant cru s'apercevoir que son frère, le chevalier, était
accueilli plus favorablement, dévora son dépit, et recourut à la
ruse: «Nous aimons tous les deux la femme de notre frère, dit-il un
jour au chevalier: ne nous traversons pas; je suis le maître de ma
passion, et je veux vous la sacrifier; mais si, après avoir essayé
de vous rendre heureux, vous n'y pouvez réussir, retirez-vous, et
j'essaierai à mon tour; mais ne nous brouillons pas pour une femme.»
Là-dessus ils s'embrassèrent, et leur pacte infernal fut conclu.

Le chevalier redoubla alors d'attentions et de soins auprès de sa
belle-sœur, mais il échoua aussi complètement que l'abbé, et son
amour ne tarda pas à se changer en haine. Suivant leurs infâmes
conventions, l'abbé reprit son projet, mais en adoptant un autre
plan. N'ayant pu se faire aimer de la marquise en la réconciliant
avec son mari, il essaya d'y parvenir par une marche toute contraire.
Il ralluma la jalousie dans le cœur du marquis, et l'excita avec
acharnement contre sa femme.

Puis il se vanta auprès de sa belle-sœur de ses nouvelles
manœuvres, lui déclarant audacieusement qu'il tenait son sort entre
les mains, si elle ne consentait à céder à ses désirs. Pour toute
réponse, madame de Gange lui tourna le dos, et, dès ce moment,
l'abbé, irrité de ses dédains, jura sa perte.

Peu de jours après, on servit à la marquise, par l'ordre de l'abbé,
une crème qui contenait de l'arsenic; soit que le poison fût en trop
faible dose, soit que madame de Gange n'eût pris que très-peu de
crème, la vie de cette malheureuse femme ne fut point en danger, mais
elle fut fort incommodée, et encore plus affectée, en se rappelant
qu'on lui avait prédit qu'elle périrait de mort violente, et de la
main de ses proches.

A cette époque, un incident vint suspendre un moment la vengeance
des deux frères pour la rendre encore plus terrible, en lui donnant
un motif de plus. M. de Nochères, aïeul paternel de la marquise,
mourut; il lui laissa, comme il l'avait promis, tous ses biens, avec
la faculté d'en disposer à son gré. Cette riche succession changea
aussitôt les dispositions de son mari et de ses beaux-frères à son
égard. Les attentions les plus délicates, les prévenances les
plus minutieuses furent employées par eux, dans le but de capter
la marquise, et de s'assurer de son immense fortune; mais ce fut
inutilement. Madame de Gange ne se laissa pas prendre au leurre. Elle
fit même un testament par lequel elle institua sa mère son héritière,
à la charge de remettre sa succession à l'un de ses enfans; elle
protesta ensuite devant le vice-légat d'Avignon contre tout autre
testament qu'elle pourrait faire ultérieurement.

Tel était l'état des choses, lorsque, deux ans après, la marquise
entreprit, à la suggestion de son mari, le voyage de la terre de
Gange. Avant de quitter Avignon, elle fit à ses amis des adieux
si touchans, qu'elle donna lieu de croire, après la catastrophe,
qu'elle emportait avec elle un funeste pressentiment. Son mari
l'avait précédée; ses beaux-frères se trouvaient aussi à Gange:
tous lui prodiguèrent encore, dans ce nouveau séjour, les soins les
plus empressés. Mais le marquis se sépara bientôt de sa femme pour
retourner à Avignon, où quelques affaires réelles ou imaginaires
l'appelaient; et elle resta alors seule avec ses beaux-frères.

L'abbé employa d'abord toute son adresse pour amener sa belle-sœur
à révoquer le testament d'Avignon, et à tester en faveur de son
mari. Vaincue par ses instances, par ses persécutions déguisées, la
marquise consentit à tout. Ce premier point gagné, il ne restait plus
qu'à assurer au marquis la jouissance prompte et certaine des biens
de sa femme. Il fallait couronner l'œuvre de la captation par un
horrible forfait.

Ici commence une suite de scènes dont les détails font frémir et
déchirent l'âme. Ici commence, à proprement parler, la longue et
douloureuse agonie de madame de Gange. Le 17 mai 1667, la marquise
étant retenue au lit par une indisposition, demande une potion
purgative. On lui présente une médecine préparée, disait-on, suivant
l'ordonnance d'un médecin du lieu; mais ce breuvage lui sembla si
noir et si épais, qu'elle refusa de le prendre, et s'en tint à des
pilules dont elle faisait usage habituellement. Quelques dames du
voisinage viennent visiter la malade: leur visite terminée, l'abbé
les reconduit, laissant le chevalier seul avec la marquise. Mais il
reparaît bientôt, tenant d'une main un pistolet, et de l'autre un
verre de poison; ses yeux étincellent de fureur; ses traits altérés
donnent à sa physionomie une couleur sinistre. Il s'approche du
lit de sa belle-sœur, en lançant sur elle des regards terribles.
Le chevalier suit son frère, l'épée nue à la main. La marquise
croit qu'il veut la défendre. Infortunée! elle ne tarde pas à être
désabusée. «_Madame_, lui dit l'abbé, _il faut mourir; choisissez
le feu, le fer ou le poison. Moi mourir!_ s'écrie la marquise; _de
quel grand crime suis-je donc coupable? Ayez pitié de moi, je vous
en conjure. C'en est fait, madame_, réplique le chevalier, _prenez
votre parti; si vous ne le prenez pas, nous le prenons sur-le-champ
pour vous_.» Alors, voyant qu'il n'y a aucune pitié à attendre de ces
monstres, la marquise lève les yeux au ciel, comme pour le prendre à
témoin, et tend la main au verre de poison que l'abbé lui présente.
Tandis que la victime avale cette liqueur, le chevalier lui offre la
pointe de son épée, et l'abbé lui tient le pistolet sur la gorge.
Cependant le chevalier s'aperçoit qu'elle laisse au fond du verre
le plus épais du breuvage; il ramasse avec soin ce résidu, le place
au bord du verre, et le présente à la marquise, qui le prend, mais
le retient dans sa bouche, et, se laissant aller sur son chevet, le
rejette dans ses draps. Elle conjure ensuite ses assassins de lui
accorder le secours d'un confesseur pour mourir en paix avec Dieu.
Les scélérats sortent, ferment la porte à la clef, et vont donner
ordre au vicaire du lieu, qui leur est dévoué, de se rendre auprès de
la marquise, et d'assister à ses derniers momens.

Cependant madame de Gange avait, au milieu de ses angoisses et de
ses souffrances, conservé toute sa présence d'esprit; elle se couvre
à la hâte d'une jupe de taffetas, et monte sur une fenêtre élevée
d'environ vingt-deux pieds au-dessus du sol, et qui donnait sur
la cour du château; elle allait se précipiter, lorsque Perrette,
le vicaire du lieu, arriva. Il s'élance vivement sur elle et la
saisit par sa robe; il ne lui reste qu'un lambeau dans la main; la
marquise tombe; mais l'effort du prêtre pour la retenir, en changeant
la direction du corps, la fait tomber sur ses pieds, et prolonge
momentanément son existence. L'infâme Perrette, digne agent des
deux beaux-frères, la voyant sur le point de s'échapper, lance sur
elle une grosse cruche pleine d'eau; mais il ne l'atteint pas, et
la marquise a le temps d'introduire dans son gosier le bout de la
tresse de ses cheveux et de provoquer un vomissement qui lui procure
un moment de soulagement; elle cherche ensuite à s'évader. Toutes les
issues sont fermées; un palefrenier, touché de sa situation, la fait
sortir par les écuries, et la remet entre les mains des premières
femmes qu'il trouve sur son passage.

Avertis par Perrette de la fuite de leur victime, l'abbé et le
chevalier la poursuivent en criant qu'elle est folle; le chevalier
l'atteint près de la maison d'un habitant, l'entraîne dans cette
maison, et s'y enferme avec elle, tandis que l'abbé, en sentinelle
sur le seuil de la porte, présente le pistolet à tous ceux qui osent
en approcher. L'hypocrite ne veut pas, dit-il, que sa belle-sœur,
dans sa folie, se donne en spectacle à tout le monde. Cependant des
femmes qui se trouvaient dans l'intérieur de la maison se disposent
à lui administrer des secours; on lui donne un verre d'eau; le
chevalier frémit de rage, il casse d'un coup de poing le verre
entre les dents de sa belle-sœur, protestant toujours qu'elle était
folle, et insistant pour qu'on se retirât. Madame de Gange elle-même,
espérant encore fléchir ce forcené, demande à rester seule avec lui.
Tout le monde se retire; mais, ni ses larmes, ni ses prières, ni ses
promesses, ne peuvent la sauver de la fureur du monstre; il tire de
nouveau son épée, et deux fois lui perce la poitrine; elle appelle
au secours en fuyant; il la poursuit, lui plonge encore cinq fois
l'épée dans le corps, et lui en laisse le tronçon dans l'épaule.
Croyant alors son crime consommé, il va rejoindre son complice, en
lui disant: _Retirons-nous_, abbé, _l'affaire est faite_.

Aux cris de la marquise, les femmes qui s'étaient éloignées
accourent: on appelle un chirurgien par la fenêtre. Qui pourrait
le croire, même après tout ce qu'on vient de lire? l'abbé, qui se
retirait avec son frère, revient sur ses pas en entendant appeler
un homme de l'art, rentre dans la chambre, traverse la foule, le
pistolet à la main, et va l'appuyer sur le sein de la marquise. Une
femme, saisissant l'assassin par le bras, change la direction du
coup. Le furieux lui assène un violent coup de poing sur la tête: il
veut ensuite se servir de son arme comme d'une massue pour assommer
sa belle-sœur; mais on se précipite sur lui avec violence, et on
le pousse jusqu'à la porte de la rue avec une grêle de coups. Le
scélérat s'évade avec son frère, à la faveur des ténèbres.

Cependant la marquise de Gange survivait encore à tant de traitemens
atroces. Tout ce qu'il y avait de plus considérable dans les environs
vint la visiter. La justice se mit à la poursuite des assassins.
Le marquis de Gange, qui avait appris à Avignon l'assassinat de sa
femme, revint enfin auprès d'elle. Il en fut reçu avec toutes les
démonstrations de tendresse qu'eût méritées le meilleur des époux;
et cependant toute sa conduite ne fit que corroborer les soupçons
de complicité qui planaient sur lui. D'abord, après avoir reçu la
nouvelle de la catastrophe de madame de Gange, il était resté à
Avignon jusqu'au lendemain, sans même en ouvrir la bouche à ses amis;
il avait aussi éclaté en imprécations contre ses frères, et il ne fit
ensuite contre eux aucune poursuite. Puis, à peine arrivé auprès de
sa femme, la première demande qu'il lui fit, fut celle de rétracter
la protestation qui avait suivi son testament d'Avignon, lui faisant
observer que le vice-légat avait, à cause de cette protestation,
refusé d'enregistrer son testament fait récemment à Gange. Ces
preuves morales ne sont-elles pas accablantes?

Après dix-neuf jours d'horribles souffrances, madame de Gange expira,
priant encore pour ses assassins, et après avoir recommandé à son
fils de n'exercer contre eux aucune vengeance. Madame de Roussans, sa
mère, se porta sur-le-champ accusatrice des meurtriers de sa fille,
et le 21 août 1667, le parlement de Toulouse condamna l'abbé et le
chevalier de Gange à être rompus vifs, le prêtre Perrette aux galères
perpétuelles, et le marquis de Gange au bannissement perpétuel. Les
deux principaux complices parvinrent à se soustraire à l'exécution
de cet arrêt. Le chevalier, entré au service de la république de
Venise, fut tué au siége de Candie; l'abbé passa en Hollande, où
il eut de nouvelles aventures. Le prêtre Perrette ne survécut pas
long-temps à son crime; il fut attaché à la chaîne, et mourut en
chemin. Quant au marquis de Gange, pour qui la sentence avait été
moins sévère, parce que la preuve de sa culpabilité n'était pas
trouvée assez complète, il fut rappelé en France par la piété de son
fils, et rentra au château de Gange: mais, ayant cherché à séduire
sa belle-fille, le jeune marquis, autant pour le repos de sa femme
que pour le sien, demanda de nouveau l'éloignement de son misérable
père, qui se réfugia dans une petite ville du comtat Venaissin, où il
mourut à l'âge de cent ans: punition bien longue pour une conscience
qui devait être bourrelée de remords.



SUPPLICE DU MARQUIS DE LA DOUZE, ACCUSÉ D'AVOIR EMPOISONNÉ SA FEMME.


Les détails circonstanciés de cette histoire ne nous ont pas été
conservés. Ce qu'on en sait se trouve dans des lettres adressées,
vers la fin de 1669, au comte de Bussy-Rabutin. Des indices violens
s'élevaient contre le marquis de la Douze: toutefois on ne peut lire
les particularités de sa mort sans éprouver le besoin de croire à son
innocence. On a vu déjà les indices les plus véhémens causer de si
funestes erreurs! Il est permis de penser que le marquis de la Douze
eût été absous, n'eût peut-être pas même été accusé, si les désordres
de sa conduite n'étaient pas venus appuyer, corroborer les preuves
alléguées contre lui. Du moins il sortira de cette conjecture une
réflexion utile; c'est qu'une vie irréprochable est un bouclier qui
repousse les traits mêmes de la calomnie.

Le marquis de la Douze était d'une humeur très-galante, et d'une
conduite fort dissipée. Ayant perdu sa première femme, il épousa
quelque temps après la fille du président Pichon, de Bordeaux.
Bientôt on l'accusa d'avoir empoisonné celle qu'il venait de
remplacer avec tant d'empressement. Il fut arrêté et mis en prison.
Sa seconde femme, à cette nouvelle se déguise en homme et s'introduit
dans son cachot pour lui donner des conseils, et concerter avec lui
des moyens de défense. Mais accusée elle-même d'avoir aidé le marquis
à empoisonner sa première femme, et ses démarches auprès de son mari
fortifiant ce soupçon, elle ne tarda pas à être arrêtée comme sa
complice.

Le marquis avait eu aussi le malheur de tuer en duel le frère de sa
première femme. Ce duel fut transformé en assassinat, et fournit
un chef de plus à l'accusation. Le marquis fut condamné à la peine
capitale. C'était un homme de trente-cinq ans, beau, et d'un air
fort noble. Tout ce qu'il fit et dit, depuis la lecture de son
arrêt jusqu'au moment de l'exécution, fut héroïque, sans jactance
et sans affectation. Aussitôt qu'il eut entendu sa sentence, il
s'approcha, sans s'émouvoir, de l'autel, et levant les mains au
ciel: «Vous le voulez, Seigneur, dit-il; je le veux bien aussi.»
Puis se retournant vers le commissaire. «Je vous remercie, monsieur,
lui dit-il, d'avoir opiné pour moi; je sais de quel avis vous avez
été; et Dieu m'est témoin que, si je pouvais, je vous donnerais
des marques de ma reconnaissance: cependant j'atteste ce même Dieu
que je meurs innocent.» Il écrivit ensuite les mots suivans à sa
femme: «Ma très-chère et très-aimable enfant, je m'en vais mourir
très-satisfait, puisque Dieu le veut. Le seul déplaisir qui me reste
est de n'avoir point vu mon fils. Je vous le recommande, et je vous
prie de le faire élever dans la crainte de Dieu. Je suis un bel
exemple.»

Un de ses amis, présent à ces derniers instans, pleurait; le marquis
de la Douze, se promenant sans pleurer, se tourna tout-à-coup, et
lui dit: «Ah! monsieur, je vous demande pardon si je me promène sans
vous entretenir: l'état où je suis est un peu violent, et l'action me
soulage.»

Vers le soir, on le mit dans un tombereau avec deux cordeliers et le
bourreau. Il fut conduit par la ville pour être mené à l'échafaud.
Ayant vu à une fenêtre une dame qu'il avait beaucoup aimée, il la
salua deux fois avec un profond respect. Il était tête nue et les
pieds liés, et par grâce on lui avait laissé son pourpoint. Au pied
de l'échafaud, on lui dit: «Monsieur, prenez la peine d'instruire la
cour de l'assassinat commis en la personne de votre beau-frère.--Moi,
dit-il, d'un ton assuré, un assassinat! cela est faux; c'est le plus
beau combat qui ait jamais été fait en Guienne.» Il monta hardiment
avec le confesseur; on le dépouilla; il noua lui-même son mouchoir,
s'assit sur le poteau, puis se releva pour dire encore un mot à son
confesseur. Le bourreau lui dit: «Monsieur, j'ai un grand déplaisir
d'avoir à commencer le métier par vous.--Hélas! lui répondit le
marquis, je te remercie: tu es ici le seul qui me regrette: je te
prie de me laisser dire quelque prière quand j'aurai le cou sur le
poteau.» Il cria trois fois _Jésus_, et dit ensuite: _Frappe quand tu
voudras_. Le coup l'empêcha d'en dire davantage.

Sa femme avait été renvoyée de l'accusation: circonstance qui donne
encore une nouvelle force à l'opinion que nous avons émise en
commençant ce récit.



LE JUIF DE METZ.


La femme d'un charron du village de Glatigny, dans le pays Messin,
allant, le 15 septembre 1669, laver son linge à une fontaine
voisine, son enfant, âgé de trois ans, qui la suivait à quelque
distance, se laissa tomber; elle voulut aller le relever; il lui dit,
dans son petit langage, qu'il se relèverait bien tout seul. Alors
elle continua son chemin vers la fontaine. Un quart d'heure après,
ne voyant pas reparaître son enfant, l'inquiétude s'empare de cette
bonne mère; elle retourne sur ses pas, va jusqu'à sa maison, revient
à la fontaine, mais en vain; pas un seul vestige de son enfant. Elle
va tout éplorée demander à ses parens, à ses voisins, s'ils n'ont pas
vu son enfant; personne ne l'a vu; toutes les informations, toutes
les recherches sont infructueuses.

Enfin la mère s'étant avisée d'aller sur le grand chemin de Metz,
y trouva l'empreinte des petits pieds de son enfant. Voyant venir
de son côté un homme à cheval, elle l'attendit, et lui demanda s'il
n'avait pas vu un enfant dont elle lui donna le signalement. Le
cavalier répondit qu'il avait rencontré un Juif monté sur un cheval
blanc, portant devant lui un enfant d'environ trois ans.

Sur cet indice, le charron, qui avait accompagné sa femme sur la
route, part, et arrive tout courant à la porte de Metz. Il s'informe,
auprès d'un tourneur établi près de la porte, s'il n'a pas vu entrer
dans la ville un enfant de trois ans; le tourneur lui fait une
réponse toute semblable à celle du cavalier. Un paysan précise encore
mieux le fait, en ajoutant que ce Juif était Raphaël Lévi, de Boulay,
et que, lorsqu'il venait à Metz, il logeait chez son parent, nommé
Garçon.

Le charron se rend aussitôt à l'adresse indiquée; il y réclame son
enfant; on lui répond qu'on ne sait ce qu'il veut dire. Ce malheureux
père se désespérait à quelques pas de là, interrogeant toutes les
personnes qu'il rencontrait, lorsqu'une jeune fille juive s'approche
de lui, et lui dit en allemand qu'il ne fallait rien dire. Le
charron, qui comprenait l'allemand, fut comme atterré par ces mots;
il ne douta plus que son fils ne fût perdu sans ressource, et résolut
d'en tirer vengeance.

Il alla aussitôt rendre sa plainte de l'enlèvement de son fils, au
lieutenant-criminel du bailliage, le 3 octobre 1669.

Les Juifs de Metz, avertis qu'on poursuivait leur frère Raphaël, lui
écrivirent de venir de Boulay à Metz, pour se justifier. Il se rendit
à cette invitation; les Juifs le conduisirent chez le commandant de
la ville, qui lui dit que, s'il était innocent, il ne lui arriverait
rien. Le lieutenant-criminel avait déjà décrété contre lui, et
fait défense de laisser sortir aucun Juif de la ville. Raphaël se
constitua de lui-même prisonnier. Une enquête eut lieu; dix-huit
témoins furent entendus; et, après la confrontation, il fut reconnu
que Raphaël Lévi avait enlevé l'enfant.

Les Juifs, qui s'intéressaient à leur coreligionnaire, le défendirent
au moyen de l'alibi qu'ils essayèrent de prouver; mais ils ne purent
y parvenir, et le procureur du roi du bailliage conclut à ce que
Raphaël Lévi fût brûlé vif, et appliqué préalablement à la question
ordinaire et extraordinaire. Le procureur-général évoqua sur-le-champ
cette affaire au parlement.

Le geôlier vint déposer que le Juif avait jeté un billet à la
servante de la maison, et qu'il en avait trouvé plusieurs autres dans
sa poche: ces billets étaient écrits en hébreu et en allemand; on les
traduisit. Dans le billet no 1, le Juif, écrivant à ses frères de
Metz, leur faisait part des inquiétudes que lui causait son affaire.
Le billet no 2 marquait qu'on lui enverrait un petit brin de paille
pour mettre sous sa langue, lors de l'interrogatoire: On lisait dans
un autre: «Si (Dieu t'en garde) on te veut donner la question, tu
diras trois fois: _Moi Juif; Juif moi; vive Juif, Juif vive; mort
Juif, Juif mort_.» Les autres billets avaient été écrits à Raphaël
par quelques-uns de ses amis, qui lui donnaient des instructions sur
ce qu'il devrait opposer aux témoins, lors de la confrontation.

Cependant les Juifs répandirent le bruit que l'enfant du charron
avait été dévoré par des bêtes féroces; et, pour le prouver, ils
exposèrent sa tête, et partie du col et des côtés, et ses habits,
dans un bois, à un quart de lieue de Glatigny; la chemise de cet
enfant fut mise sur un buisson. En même temps plusieurs personnes,
envoyées par eux, vinrent faire des recherches dans le bois. Des
porchers trouvèrent peu après les restes du petit cadavre, plus
deux petites robes l'une dans l'autre, un bas et un bonnet rouge.
Un conseiller se transporta sur les lieux avec le charron, qui
n'eut pas de peine à reconnaître que le tout appartenait bien à son
malheureux enfant. Tout ce qu'on avait trouvé dans le bois fut
déposé au greffe; mais le Juif, interrogé, s'inscrivit en faux contre
l'enlèvement de l'enfant.

Comme l'enquête suivait son cours, un autre Juif, nommé Gédéon Lévi,
demeurant à une lieue de Glatigny, fut accusé d'avoir porté dans
une hotte quelque chose au bois dont on vient de parler. Arrêté et
interrogé, il nia le fait; mais il convint que les autres Juifs
l'avaient sollicité pour engager du monde à chercher dans le bois.
Cependant les témoins déposaient toujours contre les ruses et les
menées de l'Israélite Raphaël. Celui-ci, d'un autre côté, variait
dans tous ses interrogatoires. Enfin le parlement rendit son arrêt
définitif du 16 janvier 1670, qui confirmait la sentence du premier
juge, et, de plus, condamnait Raphaël à quinze cents livres de
dommages-intérêts envers le père de l'enfant. L'arrêt portait en
outre que Gédéon Lévi serait appliqué à la question ordinaire et
extraordinaire, pour découvrir ceux qui avaient exposé l'enfant
dans le bois; que Maïeur Schuaube, Juif, serait arrêté, et sa femme
ajournée, et qu'il serait plus amplement informé du lieu où l'enfant
avait été mis.

Ce Maïeur Schuaube était un des principaux directeurs des Juifs
de Metz, et en cette qualité, on présumait qu'il devait avoir eu
connaissance de l'enlèvement de l'enfant, qui sans doute avait été
destiné à être sacrifié, crime dont les Juifs étaient hautement
accusés. Il avait été accusé formellement dans le procès, par les
témoins à charge, d'avoir autrefois, de concert avec d'autres gens
de sa religion, flagellé un crucifix, autre crime que les Juifs
sont véhémentement soupçonnés de commettre, selon les rites de leur
communion.

Raphaël Lévi, n'ayant fait aucun aveu à la question, fut mis entre
les mains de deux confesseurs, un curé et un capucin; mais celui-ci,
malgré toute leur adresse, malgré les ambages de leurs questions,
persista dans une dénégation complète. Il fut Juif jusqu'à la mort,
qu'il subit avec une grande fermeté. Gédéon Lévi, qui avait souffert
la torture sans avoir rien avoué, fut condamné à un bannissement
perpétuel, et ses biens confisqués; Maïeur Schuaube dut payer une
amende de trois mille livres, et il fut défendu aux Juifs, sous peine
de la vie, d'attenter dorénavant dans leur synagogue, à la religion
chrétienne; de s'assembler ailleurs que dans ces synagogues, les
portes ouvertes, à peine de cinq cents livres d'amende; et de sortir
de leur quartier depuis le mercredi saint jusqu'au mercredi suivant.
De plus, la cour ordonna que l'arrêt serait gravé sur une plaque de
cuivre, et attaché à un poteau dans la rue des Juifs.

Quant à l'horrible forfait qui donna lieu à cet arrêt, il demeura
toujours enveloppé d'un affreux mystère. On avait la certitude du
crime, la connaissance de ses auteurs, mais on ne put que former des
présomptions sur les circonstances abominables qui avaient accompagné
son exécution.



LE LIEUTENANT-CRIMINEL TARDIEU ET MARIE FERRIER, SA FEMME. LEUR
ASSASSINAT.


Jacques Tardieu, lieutenant-criminel de Paris, était d'une
bonne famille de la robe. Il était neveu de Jacques Gillot,
conseiller-clerc au parlement de Paris, chanoine de la sainte-Chapelle,
et l'un des principaux auteurs de la fameuse _satire Ménippée_.
Jacques Tardieu avait de l'esprit et de l'instruction; mais il était
enclin à un vice hideux, l'avarice. Avec une semblable faiblesse, le
mariage fut pour lui plutôt une affaire de bourse qu'une spéculation
de sentiment; il tint beaucoup moins de compte des yeux de sa
prétendue que de ceux de sa cassette. Il épousa Marie Ferrier, fille
de Jérémie Ferrier, qui avait été ministre protestant à Nîmes, et qui
abjura ensuite le calvinisme. Marie Ferrier était extrêmement laide et
mal faite. On dit pourtant qu'elle avait été belle dans sa jeunesse,
mais la petite vérole en avait fait un monstre de laideur.

Du reste, une merveilleuse sympathie unit dès l'abord ces deux époux
dignes l'un de l'autre. A la grande satisfaction de Tardieu, sa femme
se trouva être encore plus avare que lui. Qu'on juge de sa joie
lorsqu'elle lui reprocha la trop grande prodigalité qui régnait dans
sa maison! Aussi ne balança-t-il pas à remettre le gouvernail de ses
affaires domestiques entre les mains d'une aussi bonne ménagère.
Celle-ci fit sur-le-champ une réforme complète. Plus de valets, plus
de servantes; les plaideurs qui venaient solliciter étaient obligés
de panser les chevaux de la maison, et de les mener à l'abreuvoir.
Mais cela ne dura pas long-temps. Elle vendit premièrement les
chevaux, et puis la mule; et quand le lieutenant-criminel était
obligé de suivre quelque condamné au supplice, il empruntait une
monture. Il ne resta chez eux qu'un vieux valet, nommé Desbordes, qui
portait ordinairement une méchante casaque rouge.

L'avarice marche rarement seule: quand on n'a jamais assez pour soi,
on se fait peu de scrupule de retrancher aux autres. La dame Tardieu
n'entrait jamais dans une maison qu'elle n'y escroquât quelque chose,
et quand elle n'y pouvait rien prendre, elle empruntait et ne rendait
jamais. C'est d'elle que Racine dit dans ses _Plaideurs_:

    Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
    Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.

Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du
palais. Dans une maison voisine de la sienne, il y avait un lieu de
débauche où elle allait tous les jours pour y attraper son dîner; et
elle ne manquait jamais d'envoyer à son mari une partie de ce qu'il
y avait sur la table. En échange, le lieutenant-criminel accordait
sa protection à ce lieu d'honneur; mais le chef de la justice le fit
déguerpir de son voisinage. Dans le même quartier, il y avait un
pâtissier où la femme du lieutenant-criminel allait souvent prendre
des biscuits sans les payer. Le pâtissier, las de cette pratique
ruineuse, fit des biscuits purgatifs et les lui donna.

Boileau, qui connaissait particulièrement ce couple rapace, en donne
une peinture vraie dans sa dixième satire. Quoique l'auteur du
_Lutrin_ soit, dit-on, en très-grande défaveur aujourd'hui sous le
rapport de l'art, nos lecteurs nous pardonneront sans doute de leur
rappeler cette tirade satirique dont les vers peuvent ne plus être
bons, si l'on veut, mais qui n'en offre pas moins un curieux portrait
de mœurs. Voici Jacques Tardieu et sa femme peints d'après nature:

    Dans la robe on vantait son illustre maison:
    Il était plein d'esprit, de sens et de raison;
    Seulement pour l'argent un peu trop de faiblesse
    De ces vertus en lui ravalait la noblesse,
    Sa table, toutefois, sans superfluité,
    N'avait rien que d'honnête en sa frugalité.
    Chez lui deux bons chevaux de pareille encolure
    Trouvaient dans l'écurie une pleine pâture;
    Et du foin que leur bouche au râtelier laissait,
    De surcroît une mule encor se nourrissait.
    Mais cette soif de l'or qui le brûlait dans l'âme
    Le fit enfin songer à choisir une femme,
    Et l'honneur dans ce choix ne fut point regardé.
    Vers son triste penchant son naturel guidé
    Le fit, dans une avare et sordide famille,
    Chercher un monstre affreux sous l'habit d'une fille;
    Et, sans trop s'enquérir d'où la laide venait,
    Il sut, ce fut assez, l'argent qu'on lui donnait.
    Rien ne le rebuta, ni sa vue éraillée,
    Ni sa masse de chair bizarrement taillée;
    Et trois cent mille francs avec elle obtenus,
    La firent à ses yeux plus belle que Vénus;
    Il l'épouse, et bientôt son hôtesse nouvelle,
    Le prêchant, lui fit voir qu'il était, auprès d'elle,
    Un vrai dissipateur, un parfait débauché.
    Lui-même le sentit, reconnut son péché,
    Se confessa prodigue, et plein de repentance,
    Offrit, sur ses avis, de régler la dépense.
    Aussitôt de chez eux tout rôti disparut;
    Le pain bis, renfermé, d'une moitié décrut:
    Les deux chevaux, la mule au marché s'envolèrent;
    Deux grands laquais, à jeûn, sur le soir s'en allèrent;
    De ces coquins déjà l'on se trouvait lassé,
    Et pour n'en plus revoir, le reste fut chassé.
    Deux servantes, déjà, largement souffletées,
    Avaient, à coups de pied, descendu les montées;
    Et, se voyant enfin hors de ce triste lieu,
    Dans la rue en avaient rendu grâces à Dieu.
    Un vieux valet restait, seul chéri de son maître,
    Que toujours il servit et qu'il avait vu naître,
    Et qui, de quelque somme amassée au bon temps,
    Vivait encor chez eux partie à ses dépens.
    Sa vue embarrassait, il fallut s'en défaire;
    Il fut de la maison chassé comme un corsaire.
    Voilà nos deux époux, sans valets, sans enfans,
    Tout seuls dans leur logis, libres et triomphans;
    Alors on ne mit plus de borne à la lésine:
    On condamna la cave, on ferma la cuisine;
    Pour ne s'en point servir aux plus rigoureux mois,
    Dans le fond d'un grenier on séquestra le bois.
    L'un et l'autre, dès lors, vécut, à l'aventure,
    Des présens qu'à l'abri de la magistrature
    Le mari quelquefois des plaideurs extorquait,
    Ou de ce que la femme aux voisins escroquait.
    Mais, pour bien mettre ici leur crasse en tout son lustre,
    Il faut voir du logis sortir ce couple illustre;
    Il faut voir le mari tout poudreux, tout souillé,
    Couvert d'un vieux chapeau de cordon dépouillé,
    Et de sa robe, en vain de pièces rajeunie,
    A pied dans les ruisseaux traînant l'ignominie.
    Mais qui pourrait compter le nombre de haillons,
    De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,
    De chiffons ramassés dans la plus noire ordure,
    Dont la femme, aux beaux jours, composait sa parure?
    Décrirai-je ses bas en trente endroits percés,
    Ses souliers grimaçant, vingt fois rapetassés,
    Ses coiffes d'où pendait, au bout d'une ficelle,
    Un vieux masque pelé presque aussi hideux qu'elle?
    Peindrai-je son jupon bigarré de latin,
    Qu'ensemble composaient trois thèses de satin,
    Présent qu'en un procès sur certain privilége,
    Firent à son mari les régens d'un collége,
    Et qui sur cette jupe à maint rieur encor
    Derrière elle faisait lire: _Argumentabor?_
    Mais peut-être j'invente une fable frivole.
    Déments donc tout Paris, qui, prenant la parole,
    Sur ce sujet encor, de bons témoins pourvu,
    Tout prêt à le prouver, te dira: Je l'ai vu;
    Vingt ans j'ai vu ce couple, uni d'un même vice,
    A tous mes habitans montrer que l'avarice
    Peut faire dans les biens trouver la pauvreté,
    Et nous réduire à pis que la mendicité.
    Des voleurs, qui chez eux pleins d'espérance entrèrent,
    De cette triste vie enfin les délivrèrent:
    Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux
    Dont l'hymen ait jamais uni deux malheureux!

Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme furent assassinés dans leur
maison, sur le quai des Orfèvres, le jour de la Saint-Barthélemy, 24
août 1665, sur les dix heures du soir, par René et François Touchet,
frères, natifs de Niafle près de Grand en Anjou. Ces deux assassins
n'ayant pu ouvrir la porte pour sortir, parce qu'il y avait un
secret à la serrure, furent pris dans la maison même, et trois jours
après, condamnés à être rompus vifs sur un échafaud, à la pointe de
l'île du Palais, devant le cheval de bronze; ce qui fut exécuté le
27 du même mois. Quelques jours avant cet assassinat, le roi avait
ordonné au premier président de Lamoignon de faire informer contre le
lieutenant-criminel à cause de ses malversations.

Gui-Patin, à l'occasion de ce couple, s'exprimait ainsi dans sa
correspondance sous la date du 25 août 1660. «Le lieutenant-criminel
est ici fort malade; sa femme, qui est mégère, l'a battu et enfermé
dans sa cave: c'est une diablesse pire que la femme de Pilate: elle
est fille de Jérémie Ferrier, jadis ministre de Nîmes, révolté.» Dans
une autre lettre du 16 septembre 1665, il dit sur le même sujet: «On
ne parle ici que du massacre de M. Tardieu, lieutenant-criminel,
et de sa femme: les deux assassins ont été pris incontinent.....
Tout le peuple va comme en procession à l'église Saint-Barthélemy
y prier Dieu pour l'âme de ce malheureux lieutenant-criminel et de
sa misérable femme, laquelle était si énormément avare, qu'elle
n'avait ni valet, ni cocher, ni servante. Elle aimait mieux se servir
elle-même pour épargner son pain..... On a fait un grand service dans
Saint-Barthélemy pour feu M. le lieutenant-criminel et sa femme; mais
si elle n'avait point d'âme, que deviendront ces prières? Car, pour
les cierges, ils sont brûlés et consumés.»



LA MARQUISE DE BRINVILLIERS, EMPOISONNEMENS QU'ELLE COMMET DANS SA
FAMILLE, SON SUPPLICE.


Le nom de la Brinvilliers suffit seul pour rappeler le souvenir
des plus horribles scélératesses, des crimes les plus dénaturés.
L'histoire de cette femme est bien connue; elle a été traduite sur
presque tous les théâtres, mais plus ou moins travestie, suivant les
exigences de la scène. Nous essaierons donc d'en offrir une esquisse
plus conforme à la vérité.

Ce récit prouvera que le premier pas fait dans la voie du crime peut
conduire presque insensiblement aux attentats les plus pervers.

    Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés,

dit notre illustre Racine; et ces degrés, je parle de ceux du crime,
ne se trouvent souvent que trop rapidement franchis, pour l'honneur
et la paix des familles et pour le repos de la société. Ce qui ne
semble quelquefois qu'une peccadille, une faiblesse, une erreur, aux
yeux du monde, peut finir par l'assassinat et le poison.

Marie-Marguerite d'Aubray fut mariée en 1651 au marquis de
Brinvilliers, fils de M. Gobelin, président de la cour des comptes.
La fortune des deux époux était considérable. Le marquis était
mestre-de-camp du régiment de Normandie. Il s'était lié pendant
ses campagnes avec le sieur Godin, dit de Sainte-Croix, capitaine
de cavalerie, qu'il introduisit dans sa maison quelque temps après
son mariage. Ce Sainte-Croix était né avec la vocation du crime;
mais, doué d'un esprit adroit et facile, il avait l'art de donner
habilement le change sur son caractère. D'ami du mari, il devint
en peu de temps l'ami particulier de la dame, et ensuite son amant
passionné.

La marquise possédait les grâces ordinaires de son sexe; ses traits
se distinguaient par une extrême régularité: le tour de son visage se
faisait admirer par une rondeur remplie de charmes. Sa physionomie,
pleine de sérénité, présentait tous les caractères de la candeur et
de la vertu. Une taille médiocre, mais pourtant élégante, était le
seul désavantage physique que l'on pût signaler en elle.

Sainte-Croix s'empara entièrement de l'esprit de la marquise, et
ne tarda pas à lui faire partager les sentimens qu'elle lui avait
inspirés. La vie dissipée du marquis favorisait ces premiers
désordres; et d'ailleurs, pour s'affranchir davantage encore du joug
conjugal, elle obtint une séparation de biens qui lui donna le moyen
de se soustraire absolument à la dépendance de son mari. Alors elle
se livra sans mesure à toute sa passion. L'éclat que fit ce commerce
scandaleux obligea M. d'Aubray, son père, de solliciter une lettre
de cachet pour faire arrêter Sainte-Croix: la lettre fut accordée,
l'amant fut saisi dans le carrosse de la marquise, et conduit à la
Bastille.

Sainte-Croix connut dans sa prison un Italien nommé Exili, habile
dans l'art funeste de composer des poisons. Cet étranger lui
apprit les principaux secrets de sa science infernale. Après un an
d'emprisonnement, Sainte-Croix recouvra sa liberté, et en profita
pour renouer son commerce avec la marquise: mais tous deux, devenus
plus circonspects, s'attachèrent à sauver les apparences; et la
Brinvilliers eut l'adresse de recouvrer l'amitié et les bonnes grâces
de son père. Sainte-Croix lui apprit les secrets dangereux qu'il
tenait d'Exili, et en même temps lui inspira le dessein d'en faire
usage pour satisfaire la vengeance et la cupidité qui les animaient
tous deux. Le projet de Sainte-Croix était de mettre son amante à la
tête de tous les biens de sa famille, et de jouir lui-même de toutes
les successions dont elle hériterait.

Alors commença cette épouvantable série d'empoisonnemens dont ces
deux monstres se souillèrent pour parvenir à leurs fins. On ne
peut se faire une idée des raffinemens de cruauté que décèle leur
conduite. La Brinvilliers semble même l'emporter sur son complice par
le rôle actif qu'elle joue dans ce drame lugubre.

Elle se chargeait d'éprouver les poisons que Sainte-Croix composait;
elle empoisonnait des biscuits qu'elle donnait à des pauvres, et
s'informait avec soin de l'effet qu'ils avaient produit. Elle allait
même à l'Hôtel-Dieu distribuer ces biscuits. Elle fit une épreuve
sur Françoise Roussel sa femme de chambre, à qui elle donna des
groseilles et une tranche de jambon empoisonnées. Cette fille en fut
très-incommodée; mais elle n'en mourut pas.

Madame de Sévigné s'en exprime ainsi dans une lettre adressée à sa
fille: «La Brinvilliers empoisonnait des tourtes de pigeonneaux,
dont plusieurs mouraient qu'elle n'avait pas dessein de tuer. Le
chevalier de guet avait été de ces jolis repas, et s'en meurt depuis
deux ou trois ans. Elle demanda, quand elle fut en prison, s'il était
mort: on lui dit que non. Il a la vie bien dure, dit-elle. M. de la
Rochefoucauld dit que cela est vrai.»

Enfin le parricide vint mettre le sceau à tous ses crimes. La
Brinvilliers, étouffant dans son cœur tous les sentimens de la
nature, présenta à son père un bouillon empoisonné. L'effet en fut
si violent, qu'il eut des vomissemens extraordinaires, des douleurs
d'estomac insupportables et d'étranges chaleurs d'entrailles. Bientôt
il succomba aux convulsions causées par le poison. La marquise,
pendant tout le temps que dura l'agonie de son père, conserva un
sang-froid qui devait écarter tous les soupçons. On ne chercha point
alors à pénétrer la cause d'une mort aussi subite; c'est ce qui
enhardit l'empoisonneuse à attenter à la vie de ses deux frères.

Elle employa, pour cette œuvre exécrable, un ancien laquais de
Sainte-Croix, nommé Lachaussée, qui s'était formé dans le crime
auprès d'un pareil maître. On le fit entrer au service des deux
frères, qui demeuraient ensemble, et il se chargea de les empoisonner
moyennant une récompense de cent pistoles. Après plusieurs tentatives
infructueuses, les deux frères furent victimes de leur confiance
en leur scélérat de domestique. Après avoir langui plusieurs mois,
l'aîné mourut le 16 juin 1670. A l'autopsie cadavérique, on trouva
les traces manifestes du poison; mais on ne remonta pas à la source.
L'autre frère fut malade trois mois, et mourut avec les mêmes
accidens. Il avait fait un legs de cent écus en faveur de Lachaussée,
son assassin.

Afin de réunir, pour ainsi dire, toute sa famille dans le même
tombeau, elle chercha aussi à empoisonner mademoiselle d'Aubray, sa
sœur; mais, soit que celle-ci se tînt sur ses gardes, soit que le
hasard la favorisât, elle n'alla pas grossir le nombre des victimes
du poison.

Si l'on en croit madame de Sévigné, qui, par ses relations sociales,
était à portée de connaître les particularités de cette épouvantable
affaire, la Brinvilliers aurait aussi tenté plusieurs fois de se
défaire de son mari par les procédés à son usage. «Elle voulait,
dit madame de Sévigné, épouser Sainte-Croix, qui, ne voulant point
avoir une femme aussi méchante que lui, donnait du contre-poison à ce
pauvre mari: de sorte qu'ayant été ballotté de cette sorte, tantôt
empoisonné, tantôt désempoisonné, il est demeuré en vie.»

D'après toutes les circonstances qui avaient accompagné la mort du
père et des deux frères de la marquise de Brinvilliers, il était
bien constant dans le public que ces trois personnes étaient mortes
empoisonnées; mais les auteurs de ces crimes restaient enveloppés
d'un profond mystère. On n'avait que des soupçons vagues, sans la
moindre preuve, et souvent même fort éloignés de la vérité. Comment,
en effet, oser faire la supposition qu'une jeune femme, belle, riche,
bien élevée, sortie d'une famille recommandable, pût devenir capable
de semblables forfaits?

Mais la Providence, qui, pour le repos de la société, laisse rarement
le crime impuni, permit que cette horrible trame fût dévoilée.

Sainte-Croix s'exerçait toujours dans sa science des poisons. Un
jour qu'il faisait une expérience de ce genre, le masque de verre
qu'il avait, pour se garantir de la vapeur de ses drogues vénéneuses,
tomba. Suffoqué par la violence du poison, il mourut à l'instant
même. Cette mort d'un homme dont on ne connaissait pas la famille,
et qui passait même pour n'en point avoir, rendit indispensable
la présence du commissaire, qui vint apposer le scellé dans
l'appartement du défunt. Lors de l'inventaire, on trouva une cassette
qu'on ouvrit; et la première chose qui frappa les regards fut une
feuille de papier écrite, dans laquelle Sainte-Croix suppliait
très-humblement ceux ou celles entre les mains de qui tomberait cette
cassette de vouloir la rendre en main propre à madame la marquise
de Brinvilliers, demeurant rue Neuve-Saint-Paul; «attendu, disait
l'écrit, que tout ce qu'elle contient la regarde et appartient à elle
seule, et que d'ailleurs, il n'y a rien d'aucune utilité à personne
du monde, son intérêt à part; et, en cas que la marquise fût plus tôt
morte que moi, de la brûler et tout ce qu'il y a dedans, sans rien
ouvrir ni innover, etc.» Cet écrit était signé par de Sainte-Croix.

Malgré cette injonction testamentaire, on passa outre à la
vérification de la cassette; elle contenait des poisons de toute
espèce, et l'inventaire qui en fut dressé eût été de nature à jeter
l'épouvante dans des esprits faibles.

La marquise, fort alarmée quand elle apprit qu'on avait mis le scellé
chez Sainte-Croix, prit la fuite, et passa en pays étrangers.

Lachaussée, ce domestique pervers dont on s'était servi pour
empoisonner les deux frères de la marquise, s'alla jeter lui-même
dans les filets de la justice; il eut l'impudence de former
opposition au scellé, et cette démarche appela les soupçons sur lui.
Bientôt instruit des découvertes qu'on avait faites au scellé, le
trouble et les remords de sa conscience le trahirent. Arrêté, traduit
successivement devant le châtelet et le parlement, il fut condamné,
pour le double empoisonnement qu'il avait commis, à être rompu vif
et à expirer sur la roue, après avoir été appliqué à la question
ordinaire et extraordinaire pour la révélation de ses complices. La
marquise fut condamnée par contumace à avoir la tête tranchée.

A la question, Lachaussée avoua tout. Dès lors les crimes de la
Brinvilliers ne furent plus enveloppés d'incertitudes. L'affreuse
vérité parut dans toute sa hideuse laideur. L'idée de cette
empoisonneuse, dès qu'on y pensait, faisait horreur, et l'on ne
prononçait son nom qu'en frémissant.

Elle s'était réfugiée dans un couvent de Liége. Un exempt, nommé
Desgrais, fut envoyé pour l'arrêter. Pour ne pas causer de scandale,
il se déguisa en abbé, se présenta à elle comme compatriote, lui
rendit plusieurs visites; et, lui ayant parlé le langage de l'amour,
qui fut écouté, il l'engagea à sortir de la ville pour faire une
partie de promenade. Alors l'amant se changea tout d'un coup en
exempt, arrêta la marquise, et, la laissant sous la garde de ses
archers, il retourna au couvent, où il entra par un ordre du conseil
des soixante. Il trouva sous le lit de la marquise une cassette à
laquelle elle paraissait attacher beaucoup d'importance. Elle voulait
qu'on lui rendît un papier qui s'y trouvait et qu'elle appelait sa
confession: il formait quinze ou seize feuillets; c'était l'histoire
de toute sa vie. Dès le premier article, elle s'accusait d'avoir fait
mettre le feu à une maison; dans un autre article, elle confessait
qu'elle s'était laissé débaucher dès l'âge de sept ans. Elle
s'accusait non seulement de tous les crimes qu'on lui attribuait,
mais encore de beaucoup d'autres dont on ne la soupçonnait pas.
Elle essaya plusieurs fois de s'évader, mais ses tentatives furent
inutiles. Plus troublée de l'horreur du supplice qui la menaçait
que de l'horreur de ses crimes, elle voulut se donner la mort en
avalant une épingle; mais elle fut détournée de son dessein par un
archer. Transférée à la conciergerie à Paris, elle nia tout dans
son interrogatoire, les lettres qu'elle avait écrites depuis qu'elle
était arrêtée, la cassette de Sainte-Croix qu'on lui représenta, et
la promesse de trente mille livres qu'elle avait faite à ce même
Sainte-Croix.

Le parlement, indépendamment de la confession de La Brinvilliers,
jugea qu'il y avait assez de preuves pour la condamner. Le corps
des délits était bien constaté et conduisait facilement à connaître
les auteurs des crimes, Sainte-Croix et la marquise. L'intérêt, le
mobile de tant de crimes, les avait excités; la marquise voulait
recueillir les successions de son père, de ses frères et de sa sœur:
Sainte-Croix espérait disposer du bien d'une femme qui lui était
livrée par une passion aveugle. Cette fatale cassette, qui contenait
tant de poisons, était une pièce de conviction sans réplique.

Elle fut condamnée, pour tous ses crimes, à avoir la tête tranchée en
place de Grève, à être ensuite brûlée et ses cendres jetées au vent.

La marquise, qui avait nié ses crimes depuis son arrestation, les
avoua après l'arrêt. Lorsqu'elle fut conduite à la mort, elle
rencontra sur son chemin plusieurs dames de distinction que la
curiosité avait attirées; elle les regarda avec beaucoup de fermeté,
en leur disant avec une ironie amère: _voilà un beau spectacle à
Voir!_ Le célèbre peintre Lebrun se plaça sur son passage, dans un
endroit d'où il pût la considérer attentivement, quand on la mena en
Grève, afin de pouvoir saisir l'expression de la physionomie d'une
criminelle pénétrée de l'horreur du dernier supplice qu'elle va subir.

Madame de Sévigné a raconté, à sa manière inimitable, les derniers
momens de La Brinvilliers. Son récit, en terminant le nôtre, lui
prêtera son appui, et le recommandera aux lecteurs. Voici ce qu'elle
écrivait à sa fille, à la date du 17 juillet 1676: «Enfin c'en est
fait, La Brinvilliers est en l'air, son pauvre petit corps a été
jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au
vent; de sorte que nous la respirerons; et, par la communication des
petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante dont
nous serons tout étonnés. Elle fut jugée dès hier: ce matin on lui a
lu son arrêt, on l'a présentée à la question: elle a dit qu'il n'en
était pas besoin, qu'elle dirait tout: en effet, jusqu'à quatre
heures, elle a conté sa vie plus épouvantable qu'on ne pensait. Elle
a empoisonné dix fois de suite son père, elle n'en pouvait venir à
bout; puis ses frères; et toujours l'amour et les confidences mêlés
partout. Elle a demandé à parler à M. le procureur-général, elle a
été une heure avec lui; on ne sait point encore le sujet de cette
conversation.

«A six heures, on l'a menée, nue en chemise, et la corde au cou, à
Notre-Dame, faire l'amende honorable; et puis on l'a remise dans le
même tombereau, où je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille,
avec une cornette basse, et sa chemise, un docteur auprès d'elle,
le bourreau de l'autre côté. En vérité, cela m'a fait frémir: ceux
qui ont vu l'exécution disent qu'elle a monté avec bien du courage.
Pour moi, j'étais sur le pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars.
Jamais il ne s'est vu tant de monde, ni Paris si ému et si attentif;
demandez-moi ce qu'on a vu. Pour moi, je n'ai vu qu'une cornette: ce
jour était consacré à une tragédie; j'en saurai demain davantage,
et cela vous reviendra.» Dans une autre lettre, elle écrit: «Encore
un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a vécu,
c'est-à-dire résolument: elle entra dans le lieu où on lui devait
donner la question; et voyant trois seaux d'eau: «C'est assurément
pour me noyer, dit-elle; car, de la taille dont je suis, on ne
prétend pas que je boive tout cela.» Elle écouta son arrêt dès le
matin, sans frayeur et sans faiblesse, et, sur la fin, elle fit
recommencer, disant: _Ce tombereau m'a d'abord frappée, j'en ai perdu
l'attention pour le reste_. Elle dit à son confesseur en chemin de
faire mettre le bourreau devant, _afin de ne point voir_, dit-elle,
_ce coquin de Desgrais qui m'a prise_. Il était à cheval devant le
tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment: elle dit: «Ah!
mon Dieu, je vous en demande pardon: qu'on me laisse donc cette
étrange vue.» Elle monta seule et nu-pieds sur l'échafaud, et fut
en un quart-d'heure, _mirodée_, rasée, dressée et redressée par le
bourreau. Ce fut un grand murmure et une grande cruauté.»

Madame de Sévigné dit ailleurs: «Il n'est pas possible que cette
horrible femme soit en paradis: sa vilaine âme doit être séparée
des autres. Assassiner, c'est une bagatelle en comparaison d'être
huit mois à tuer son père, à recevoir toutes ses caresses et ses
douceurs, à quoi elle ne répondait qu'en doublant toujours la dose.»
L'indignation exprimée dans ce dernier fragment est peut-être bien
peu charitable, chrétiennement parlant: mais combien néanmoins il
serait à désirer qu'elle fût partagée et sentie par tout ce qui porte
un cœur d'homme!



JEAN MAILLARD, OU LA FEMME AUX DEUX MARIS.


La vie de Jean Maillard, notre héros, est des plus variées et des
plus bizarres. Il était né à Toul en 1600, et tout jeune encore il
avait été conduit par son père à Dourlac en Allemagne. Il y entra
au service des trois messieurs de Bade, fils du marquis de Dourlac.
Après huit années de service, ses maîtres lui firent apprendre
le métier de tailleur. Étant venu à Paris en 1621 avec les trois
princes, il s'enrôla dans les soldats aux gardes, et suivit son
régiment. Revenu dans la capitale, après la prise de Montauban, il
se mit à vendre du vin en détail; et enfin, le 14 août 1625, étant
âgé de vingt-cinq ans, il épousa, à Saint-Eustache, Marie de La Tour,
fille d'un archer du guet. Cette fille était très-belle, mais d'une
conduite très-déréglée; car elle avait eu précédemment avec un abbé
une liaison, de laquelle il était résulté trois enfans.

Jean Maillard et Marie de La Tour ne se convinrent pas long-temps:
leurs caractères ne sympathisaient nullement. Marie de La Tour
forma sans succès une demande en séparation d'habitation; mais Jean
Maillard lui aplanit toutes les difficultés à cet égard; ennuyé
d'avoir toujours l'enfer dans son ménage, il quitta sa femme, et
entra, en qualité de valet de chambre chez le baron de Pletemberg,
qu'il servit jusqu'en 1638, travaillant toujours de son métier de
tailleur.

Vers ce temps, trois fondeurs de cloches, très-habiles, ayant eu à
travailler chez le baron, Jean Maillard se lia avec eux, apprit leur
métier, y devint très-habile, et suivit cette profession ambulante
pendant quelque temps, au bout duquel, se sentant sur le retour, il
songea à se retirer. Pour exécuter son dessein, il entra comme frère
lai dans le couvent des Bernardins de l'abbaye de Reinfelstein, au
pays de Hesse.

Cependant sa femme, voulant se remarier à Paris, comme veuve, mais
n'en ayant aucune preuve, trouva moyen de tirer un certificat du
comte de Lignon, capitaine d'une compagnie de chevau-légers, portant
que le nommé Jean Maillard était mort du flux de sang en Italie, dans
le quartier de Saluces, le 10 mars 1630. Marie de La Tour vivait
alors avec un sieur de Boessière, dont elle avait déjà deux enfans,
et qu'elle épousa le 28 avril 1646. Outre les deux enfans nés avant
le mariage, elle en eut encore deux autres; mais tous moururent,
excepté l'aîné de tous, qui avait été baptisé sous le nom de Pierre
Forain.

M. de Boessière mourut au bout de vingt années de ce mariage; et son
fils, qui, depuis le mariage, se nommait Pierre Thibaut, seigneur de
Villiers, lui succéda dans tous ses biens.

Cependant il circulait un bruit sourd que Jean Maillard n'était
point mort: ses collatéraux ne demeurèrent pas oisifs. On fit des
recherches: on trouva Jean Maillard dans son couvent; on l'engagea,
par l'espoir d'une grande succession à partager, et par l'annonce
fausse de la mort de sa femme, à revenir en France.

Lorsqu'il fut arrivé à Paris, il découvrit la vérité, et, déterminé
par les avis des collatéraux, il rendit plainte contre sa femme en
crime d'adultère. Marie de La Tour fut décrétée de prise de corps
et conduite en prison. Elle refusa de reconnaître son mari lors de
la confrontation. Cette affaire donna lieu à plusieurs procédures,
pendant lesquelles Maillard tomba malade, et mourut âgé de
soixante-dix ans, après avoir déclaré qu'il était le véritable Jean
Maillard.

L'instance fut reprise par Jacqueline Maillard, sœur du défunt, et
la cause fut recommencée le 27 avril 1672.

Après plus de quarante audiences, où il fut discuté sur les moyens
qui tendaient à prouver que Jean Maillard avait été le mari
véritable, les juges rendirent un arrêt définitif qui déclarait
abusif le second mariage de Marie de La Tour, et mit la sœur de Jean
Maillard en possession des biens de son frère. Cet arrêt fut rendu le
15 mars 1675.



LA VOISIN ET LA VIGOUREUX, EMPOISONNEUSES.


On s'aperçut, à Paris, en 1680, que les empoisonnemens devenaient
extrêmement fréquens. La terreur s'empara des esprits avec d'autant
plus de rapidité, qu'à cette époque les idées d'empoisonnement et
de sortilége étaient presque inséparables. Le roi donna, le 11
janvier de cette année, une déclaration concernant les empoisonnemens
et les sorciers, dans laquelle on lisait: «Voulant pourvoir aux
impiétés, sacriléges, empoisonnemens et autres crimes énormes que
commettent certaines personnes qui faisaient profession de magie,
qui passaient pour devins, et qui, sous ce prétexte, surprenaient la
crédulité de beaucoup de gens, par la fausseté de leurs impostures
et de leurs enchantemens, Sa Majesté ordonne, que tous les devins
et devineresses sortiront incessamment de son royaume, à peine de
punition corporelle, et que tous ceux qui auront employé des termes
de l'Écriture sainte ou des prières, en faisant des choses qui n'ont
aucun rapport aux causes naturelles, seront punis exemplairement.»
La même déclaration défendait l'usage des poisons à tous autres qu'à
ceux qui sont d'un art ou d'une profession qui les autorise à les
employer dans leurs remèdes et leurs antidotes.

Il y avait déjà quelques années que la marquise de Brinvilliers avait
donné le spectacle de son juste châtiment. Son supplice n'empêcha pas
plusieurs scélérats de renouveler ses crimes. La veuve d'un sieur de
Montvoisin, plus connue sous le nom de la Voisin, s'était unie, vers
1677, avec une autre femme nommée la Vigoureux, pour trafiquer des
poisons de l'Italien Exili, qui avait fait de tristes découvertes en
ce genre. Elles cachaient leur infâme commerce par des prédictions et
de prétendues apparitions d'esprits, dont elles amusaient les âmes
crédules et faibles.

Plusieurs morts subites et extraordinaires ayant fait soupçonner
des crimes secrets, une chambre ardente fut établie à l'Arsenal. La
Voisin et la Vigoureux, arrêtées et traduites devant ce tribunal,
furent convaincues de plusieurs empoisonnemens, et brûlées vives le
22 juillet.

Ces misérables, dans leurs interrogatoires, nommèrent comme leurs
complices des personnages d'un grand nom et faisant figure à la cour,
entre autres la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons et le
duc de Luxembourg. La duchesse de Bouillon brava les juges dans son
interrogatoire, et ne fut pas mise en prison; mais on l'obligea de
s'absenter pendant quelque temps. La comtesse de Soissons, décrétée
de prise de corps, aima mieux sortir de France que de s'exposer aux
efforts de la haine des ennemis qu'elle avait à la cour. Quant au duc
de Luxembourg, accusé de commerce avec le démon et les magiciens,
il fut envoyé à la Bastille, mais élargi bientôt après, et déclaré
absous. On dit qu'il s'était attiré cette disgrâce pour s'être
brouillé avec le ministre Louvois.

Remarquons en finissant que c'était l'envie de faire une grande
dépense qui avait porté la Voisin à tous ces attentats. Un beau
carrosse, un suisse à sa porte, et un appartement superbe qu'elle
occupa pendant quelque temps, exigeaient beaucoup d'argent; elle s'en
procura en disant la bonne aventure, en promettant de faire voir le
diable, enfin en vendant chèrement des poisons.



HISTOIRE DE LA PIVARDIÈRE, OU LE VRAI REVENANT.


Les préventions des juges n'ont que trop souvent égaré le glaive de
la justice. Combien d'innocens ont été frappés au lieu des coupables!
Mais ces funestes erreurs pouvaient du moins être justifiées, jusqu'à
un certain point, par des apparences imposantes, par des preuves
spécieuses.

Le récit que l'on va lire semblera beaucoup plus extraordinaire, en
ce que la justice, lorsqu'il n'y avait pas de corps de délit, voulut
absolument trouver des coupables. Il n'y avait pas crime, comment
pouvait-il y avoir des criminels?

Louis de la Pivardière, sieur du Bouchet, était de ces gentilshommes
dont la noblesse, comme on dit en plaisantant, était si ancienne, que
ses biens en étaient usés. Il épousa en 1687 la dame de Chauvelin,
veuve du sieur Menou de Billy, qui avait cinq enfans de son premier
lit, et pour toute fortune la terre de Nerbonne d'environ 1000 livres
de revenu.

Cette union ne fut pas heureuse. M. de la Pivardière était un homme
de plaisir. Sa femme avait beaucoup de goût pour la société. Ils se
déplurent bientôt mutuellement. L'arrière-ban ayant été convoqué en
1689, le sieur de la Pivardière, comme seigneur de Nerbonne, fut
obligé de prendre du service, et obtint en 1692 une lieutenance dans
le régiment de dragons Sainte-Hermine.

Pendant son absence, madame de la Pivardière eut une liaison de
société avec le prieur de l'abbaye de Miseray, voisin et chapelain du
château de Nerbonne. La médisance n'épargna pas les visites assidues
du prieur. La calomnie vint y mêler son venin. Bientôt le bruit de
ce prétendu commerce de galanterie parvint aux oreilles du sieur de
la Pivardière. Mais, soit philosophie, soit indifférence, au lieu de
revenir dans sa maison, il prit le parti de voyager de ville en ville.

Arrivant à Auxerre, sur le soir d'un beau jour d'été, et se promenant
sur le rempart de la ville, il fut frappé de la beauté d'une jeune
fille qui folâtrait avec un grand nombre de compagnes. Bientôt épris
de l'amour le plus vif, il attaqua le cœur de la jeune fille, qui
ne fut pas insensible. Mais, quoique née dans une classe obscure,
quoiqu'elle eût perdu tout récemment son père, qui était huissier
cabaretier, l'amante de la Pivardière avait été bien élevée et sa
réputation de sagesse n'avait souffert aucune atteinte. Elle ne
consentit à prêter l'oreille aux propos galans du gentilhomme qu'à la
condition qu'il l'épouserait. Celui-ci cachait avec beaucoup de soin
qu'il fût marié; il résista quelque temps à la proposition de celle
qu'il aimait; mais, sa passion l'emportant, non seulement il épousa
sa maîtresse, mais encore il prit la charge d'huissier que son
beau-père avait laissée vacante. Afin de se mieux cacher, il avait
quitté le nom de la Pivardière, et n'était connu à Auxerre que sous
celui du Bouchet.

Quelque temps après son mariage, sous le prétexte d'aller faire une
récolte d'argent chez ses fermiers, la Pivardière se rendit auprès
de sa première femme, qui ne lui fit pas un accueil très-gracieux.
Il y rencontra le prieur de Miseray, son prétendu rival, sans lui
manifester le moindre mécontentement. Comme il disait qu'il devait
retourner à son régiment, sa femme songea beaucoup plus à lui donner
de l'argent pour en être débarrassée qu'à lui faire des caresses pour
le retenir. La Pivardière, de son côté, n'avait garde de rester.
Il retourna à Auxerre, la bourse bien garnie; ce qui fit juger à
sa nouvelle femme qu'elle avait fait, en l'épousant, une meilleure
affaire qu'elle ne pensait. Pendant quatre années, cette union
n'éprouva aucun trouble. La Pivardière faisait annuellement un voyage
pour aller lever chez sa première femme des contributions qu'il
rapportait à la seconde. Il avait eu quatre enfans de ce mariage
criminel.

Cependant la première femme apprend vaguement le second mariage
de son mari. Sa vanité se trouve blessée beaucoup plus que ses
affections. Elle jure de s'en venger. La Pivardière arrive à Nerbonne
pour son voyage annuel. Il y avait grande réunion au château. C'était
un jour de fête. Il est très-bien accueilli par tout le monde,
excepté par la dame du lieu. Chacun des convives était étonné de
cette froideur. «Est-ce ainsi qu'on reçoit un mari qu'on n'a vu
depuis long-temps? s'écria une dame de la compagnie.--Je suis son
mari, répliqua la Pivardière, mais je ne suis pas son ami.»

Quand la société fut partie, la dame de la Pivardière éclata contre
son mari, lui reprocha son second mariage, et le menaça de s'en
venger. Il eut beau nier le fait, protester de sa sincérité, il
ne fut point écouté, et l'on se sépara avec colère. Quand le mari
fut dans sa chambre, une des servantes de la maison vint l'avertir
secrètement qu'il courait risque d'être arrêté s'il passait la nuit
au château. Par suite de la colère où il avait vu sa femme, cet avis
lui parut si vraisemblable, qu'il partit avant le jour, laissant
à l'écurie son cheval, qui était boiteux. Il n'emporta ni ses
pistolets ni son manteau, qui l'auraient embarrassé pour voyager à
pied, et retourna à Auxerre.

Il y avait à peine quelques jours qu'il était parti, lorsqu'une
rumeur sourde se répandit que le sieur de la Pivardière avait
été assassiné à Nerbonne, et que sa femme était l'auteur du
crime: le cheval et les hardes laissés au château servaient de
fondement à l'accusation. Sur ces indices, le procureur du roi de
Châtillon-sur-Indre, ennemi particulier du prieur de Miseray, rendit
plainte de l'assassinat. Des témoins furent entendus: il y eut des
voisins qui déposèrent avoir entendu un coup de fusil pendant la
nuit du crime; deux servantes de la dame de la Pivardière firent une
histoire précise et circonstanciée de l'assassinat: l'une accusa sa
maîtresse, qui était sa marraine et sa bienfaitrice, d'avoir éloigné
tous ceux qui pouvaient lui être suspects, et introduit deux valets
du prieur de Miseray dans la chambre de son mari, et que ces valets
avaient commis le meurtre la nuit; l'autre servante dit qu'on l'avait
éloignée, et qu'elle était arrivée lorsqu'on achevait de tuer son
maître; la fille du sieur de la Pivardière, âgée de neuf ans, déposa
qu'elle avait entendu, au milieu de la nuit, la voix de son père, qui
criait: «Ah! mon Dieu! ayez pitié de moi!»

Sur ces dépositions, madame de la Pivardière fut décrétée de prise
de corps; mais, prévoyant l'orage qui la menaçait, elle avait caché
ses meubles et effets les plus précieux, et s'était mise à l'abri des
poursuites de la justice, non qu'elle ne fût forte de son innocence,
mais parce que, ignorant le lieu de la retraite de son mari, il lui
était impossible de le représenter pour sa justification.

Cependant le lieutenant particulier et le procureur du roi
poursuivaient le procès. Madame de la Pivardière se rendit à Paris
pour solliciter son renvoi devant un autre juge que celui de
Châtillon. On fit droit à sa requête, et le 18 septembre 1697 la
chambre des vacations rendit un arrêt qui la renvoyait au tribunal de
Romorantin.

Pendant ce temps, madame de la Pivardière faisait toujours chercher
son mari. Ces recherches furent d'abord infructueuses; enfin on
s'adresse à Auxerre: là on apprend le mystère de toute sa conduite.
Il apprend lui-même que c'est de la part de sa femme que l'on est
à sa recherche: il prend la fuite; on le poursuit, et on l'arrête
à Flavigny, où on lui annonce que sa femme est accusée de l'avoir
assassiné. Cette nouvelle le pétrifie; le malheur qui pèse sur sa
femme l'accable comme un remords; il se reproche intérieurement
d'avoir, par ses égaremens, causé ce fatal incident. Ce n'est plus
pour lui qu'il craint, c'est pour elle. Une des circonstances les
plus touchantes de cette affaire, c'est que la seconde femme de ce
bigame, si indignement trompée, vient généreusement au secours de la
première, et excite son mari à secourir sa femme légitime.

La Pivardière ne perd pas un instant; il fait dresser devant notaire
un acte de son existence, qu'il revêt de sa signature. Il se
présente devant le juge de Romorantin, pour qu'il soit procédé à sa
reconnaissance. Le juge se transporte avec lui dans tous les endroits
voisins de Nerbonne; partout on reconnaît la Pivardière; ceux qui
le croyaient mort demeuraient, à sa vue, saisis d'étonnement et de
frayeur. Lors de sa confrontation avec les deux servantes qui étaient
dans la prison de Châtillon, celles-ci, qui avaient dit d'abord
que celui qui prenait le nom de leur maître était un imposteur, se
rétractèrent, et le reconnurent positivement.

Une plaisante aventure arriva au lieutenant particulier de
Châtillon, qui poursuivait encore le procès, quoiqu'on le lui eût
défendu. Il s'était transporté aux étangs de Nerbonne pour y faire
la perquisition du corps, qu'on lui avait dit avoir été jeté dans
ces pièces d'eau. La Pivardière, averti de cette circonstance, se
présenta à lui, en disant: _Monsieur, ne cherchez pas au fond de
l'étang ce que vous trouvez sur le bord_. Cette apparition subite,
ces paroles, cette voix, que le juge reconnut très-bien pour être
celle du mort, lui causèrent une telle terreur, qu'il courut à son
cheval, et prit la fuite au grand galop.

Cette frayeur ne diminua cependant pas l'acharnement qu'il avait mis
dans la poursuite de cette affaire. La rage d'avoir été récusé pour
juge, et la haine qu'il portait au prieur de Miseray, l'engagèrent à
diriger ses coups contre ce dernier. Il eut recours à l'autorité du
procureur-général, qui, secondant ses projets de vengeance, obtint un
arrêt qui défendait au juge de Romorantin de passer outre. Par cet
arrêt, le parlement évoquait à lui cette cause singulière. Le prieur
de Miseray fut arrêté et jeté en prison, les fers aux pieds.

Le sieur de la Pivardière intervint, prenant la défense de sa femme,
et attaqua les juges de Châtillon. Il faisait plaider par ses
avocats; mais il ne comparaissait point: son crime de bigamie, qui
aurait pu devenir le sujet d'une accusation périlleuse pour lui,
l'avait empêché de se constituer prisonnier. La cause se plaida
de la part de la Pivardière, du prieur de Miseray et des juges de
Châtillon. Enfin, après quinze audiences, un arrêt du 23 juillet
1698, décréta de prise de corps le sieur de la Pivardière, et renvoya
l'instruction du procès devant le lieutenant-criminel de Chartres.

En paraissant en personne, la Pivardière eût mis fin sur-le-champ
à cette première affaire, mais son état de bigame, et la crainte
des peines qu'il pouvait encourir comme tel, le retenaient dans sa
retraite. Touchée de cette affreuse position, sa seconde femme,
toujours généreuse, alla se jeter aux pieds de Louis XIV, et
solliciter de sa clémence un sauf-conduit pour la Pivardière. Le
roi, étonné de cette générosité, lui dit en la faisant relever: «Une
fille faite comme vous méritait un meilleur sort;» et fit expédier
le sauf-conduit pour trois mois. Alors la Pivardière se constitua
volontairement prisonnier au Fort-l'Évêque, et prit des lettres en
requête civile contre le dernier arrêt. Vers ce temps, le prieur
de Miseray fut remis en liberté; et la requête civile ayant été
entérinée par arrêt du 22 juillet 1699, la Pivardière obtint aussi
son élargissement.

Enfin le parlement rendit un arrêt définitif, du 14 juin 1701, qui
condamna l'une des deux servantes, comme faux témoin, à faire amende
honorable, à la marque et au bannissement perpétuel du ressort du
parlement. Cet arrêt annula aussi toutes les procédures, et mit hors
de cour tous les accusés. La seconde servante était morte en prison
pendant le cours de l'instruction.

Après ses égaremens, disons même après son crime, la Pivardière
avait peu de bonheur à attendre de la vie conjugale. Pouvait-il
retourner auprès de sa première femme, qu'il avait trahie pour
en épouser une autre? Devait-il aller consacrer ses jours à celle
dont la merveilleuse générosité lui avait sauvé la vie? l'option
était embarrassante. La Pivardière trancha le nœud gordien: il
s'éloigna de ses deux femmes, et fut tué peu de temps après par des
contrebandiers, à la tête d'une brigade que le duc de La Feuillade
lui avait fait obtenir. Sa première femme, presque en même temps,
fut trouvée morte un matin dans son lit. A l'égard de la seconde, si
intéressante par le noble caractère qu'elle déploya, elle eut deux
maris, et survécut long-temps à ces étranges événemens.



INNOCENS CONDAMNÉS, OU LA FAMILLE D'ANGLADE.


Dans l'examen de nos fastes judiciaires, on n'a que trop souvent
l'occasion de déplorer les effets de l'incertitude et des erreurs de
la justice humaine. Quelquefois le crime, ou plutôt ceux qui l'ont
commis, ont tellement pris leurs précautions, qu'ils restent même à
l'abri de tout soupçon; tandis que des indices accablans viennent
forcer les juges à condamner l'innocence. Le récit qui va suivre doit
en fournir un déplorable exemple.

Le comte de Montgommery et le sieur d'Anglade habitaient la même
maison, rue Royale, à Paris. Le comte occupait le rez-de-chaussée
et le premier étage, et son voisin le second et le troisième. M. de
Montgommery, jouissant d'une honnête fortune, faisait une certaine
figure dans le monde; le train de sa maison était en harmonie avec
son rang et sa naissance; il avait des équipages, et entretenait
même un aumônier à ses gages. Nous mentionnons ce personnage, parce
que son rôle est important dans ce drame.

Le sieur d'Anglade n'avait qu'un revenu médiocre; cependant il vivait
avec tous les dehors d'une grande aisance, s'insinuait chez les gens
de distinction, et savait se faire admettre dans les meilleures
sociétés; du reste, sa probité sortit intacte de l'information sévère
que l'on fit sur sa vie.

Il n'existait entre les deux voisins qu'une simple liaison de
bienséance et de politesse, mais sans intimité. Le comte et sa femme
ayant formé le projet d'aller passer quelques jours à leur terre de
Villebousin, y invitèrent le sieur et la dame d'Anglade. Ceux-ci
acceptèrent d'abord l'invitation; mais plus tard ils s'excusèrent de
ne pouvoir s'y rendre; cette excuse fut d'un grand poids contre les
deux époux.

Le 22 septembre 1687, le comte et la comtesse partent le soir pour
aller à leur terre, d'où ils ne devaient revenir que trois jours
après. Ils y furent suivis de François Gagnard, prêtre manceau,
leur aumônier, et de leurs domestiques. La maison de la ville resta
confiée aux soins d'une demoiselle de la dame de Montgommery, d'un
petit laquais, et de quatre filles qui travaillaient à la broderie.

Le comte et la comtesse revinrent un jour plus tôt qu'ils n'étaient
attendus. Le comte ayant, a-t-il dit, remarqué du sang sur une nappe
et sur une serviette, en avait conçu un funeste pressentiment, et
s'était décidé à partir sur-le-champ. Ses gens n'arrivèrent qu'après
lui; on s'aperçut qu'une petite salle en bas, où couchaient les
domestiques, était ouverte, et que la porte n'en était que tirée,
quoique l'aumônier, qui en avait la clef, eût fermé la chambre à
double tour en partant, et que, pendant l'absence du comte, elle
eût constamment paru fermée. Le même soir, le sieur et la dame
d'Anglade virent le comte et la comtesse dans une salle basse, où ils
achevaient de souper. Des domestiques déposèrent à cette occasion que
ces deux personnes avaient l'air surpris et interdit du retour de
leurs maîtres.

Le lendemain au soir, le comte rend plainte au lieutenant-criminel
du Châtelet d'un vol commis pendant son absence, au moyen de
l'effraction de la serrure d'un coffre de campagne, où on avait pris
treize sacs de mille livres en argent blanc, onze mille cinq cents
livres en or, en pièces de deux pistoles, cent louis d'or neufs et au
cordon, un collier de perles valant quatre mille livres.

La justice se transporta aussitôt sur les lieux, bien convaincue
d'avance que le vol n'avait pu être fait que par des personnes de la
maison. On fit donc perquisition dans tous les appartemens; le sieur
et la dame d'Anglade demandent qu'on commence par leur local.

Le lieutenant-criminel est conduit par eux dans tous les lieux qu'ils
occupent; coffres, cabinets, tiroirs, lits, paillasses, matelas, tout
est fouillé avec le plus grand soin; on ne trouve rien.

On monte au grenier. Madame d'Anglade témoigne qu'elle a une
défaillance qui l'empêche d'y monter. On trouve, dans un vieux coffre
plein de hardes et de linge, un rouleau de soixante-dix louis au
cordon, enveloppé dans un papier imprimé, contenant une généalogie
que le comte dit être la sienne. Cette découverte fixe les soupçons
sur le sieur d'Anglade et sa femme. On descend ensuite dans la salle
où couchaient l'aumônier, le page, et le valet de chambre; et les
préventions défavorables aux deux époux s'accrurent encore, en ce
que la dame d'Anglade fit remarquer au lieutenant-criminel qu'on
avait trouvé la porte de cette salle tirée et non fermée; qu'il
fallait s'attacher au valet de chambre, et qu'on pourrait trouver là
quelque chose. Ces préventions se changèrent en indices certains,
après qu'on eut trouvé dans un coin de cette salle cinq sacs de
mille livres chacun, et un où il manquait à cette somme deux cent
dix-neuf livres dix-neuf sous. On ne visita pas les autres pièces
de l'appartement du comte; et pourtant on devait naturellement
soupçonner les domestiques, quoique le comte répondît de ses gens.

Alors le juge, prévenu, s'adressant au sieur d'Anglade, lui dit: «Ou
vous, ou moi, avons commis ce vol.» Il ordonna, à la réquisition du
comte, qu'il serait informé contre les deux époux, et qu'ils seraient
constitués prisonniers. Le mari est conduit au Châtelet, la femme au
Fort-l'Évêque; ils y sont écroués et enfermés dans des cachots, au
secret, et le scellé est apposé sur leurs effets.

Le sieur et la dame d'Anglade sont accusés de vol avec effraction.
Lors de l'enquête, les indices furent fortifiés par une foule
d'étranges dépositions. Un témoin dit que l'accusé était un joueur;
un autre, qu'il avait demeuré dans une maison où on avait volé de la
vaisselle d'argent. D'autres déposaient qu'ils avaient ouï dire que
d'Anglade avait volé une pièce de ruban; on confondit, dans ce qu'on
avait dit contre lui, la raillerie avec le sérieux. Le 25 octobre
1687, le jugement de compétence rendu par le lieutenant-criminel, et
portant que le vol avait été fait avec effraction, fut cassé par le
grand conseil. D'Anglade interjeta appel de la procédure, et prit
le lieutenant-criminel à partie; mais par arrêt du parlement, du 13
décembre, le procès fut renvoyé devant ce magistrat, qui, ayant été
pris à partie par l'accusé, s'en vengea cruellement, en se livrant
sans réserve à d'injustes préventions. D'Anglade fut condamné, le
19 janvier 1688, à la question ordinaire et extraordinaire, et,
quoiqu'il n'eût rien avoué, le 16 février suivant il fut condamné à
neuf années de galères, et sa femme bannie de Paris, pendant le même
espace de temps, avec restitutions, dommages et dépens.

Il faut remarquer que le sieur d'Anglade et sa femme ne sont pas
déclarés atteints et convaincus d'avoir fait le vol; ce qui eût
entraîné une peine capitale à cette époque; mais ils étaient victimes
d'apparences trompeuses, de conjectures hasardées, de préventions
passionnées.

Le sieur d'Anglade, d'une complexion extrêmement faible, tomba malade
dans son cachot, et était encore bien souffrant lors du départ de
la chaîne. On reproche au comte de Montgommery d'avoir sollicité
vivement le départ de d'Anglade, quoiqu'il fût encore loin d'être
guéri, et de l'avoir attendu sur le chemin pour se repaître du
cruel spectacle de l'état de souffrance du malheureux condamné.
Arrivé à Marseille, d'Anglade fut transporté sans retard à l'hôpital
des forçats. Sa santé paraissait irrémédiable; ses chagrins, les
souffrances de la route avaient épuisé toutes ses forces. Il mourut
le 4 mars 1689, à Marseille, quatre mois après son arrivée.

Le sort de la dame d'Anglade n'était pas moins affreux. Renfermée
avec sa fille, âgée de cinq ans, dans un cachot obscur, humide,
infect; manquant des choses les plus nécessaires à la vie, ce fut
comme par miracle qu'elle put survivre à ses peines physiques et
morales. L'espoir de justifier un jour la mémoire de son mari, et
de se justifier elle-même, ranimait chaque jour son courage prêt à
faillir.

Cependant, pour l'honneur de l'innocence, le ciel ménageait la
découverte, bien tardive sans doute, des véritables auteurs du crime.
Il courut dans le monde des lettres anonymes, où celui qui les avait
écrites disait qu'allant s'enfermer dans un cloître, il se croyait
obligé, pour la décharge de sa conscience, d'apprendre que le sieur
d'Anglade était innocent du vol dont il avait été accusé; que les
auteurs du crime étaient Vincent, dit Belestre, fils d'un tanneur du
Mans, et un prêtre appelé Gagnard, aussi du Mans, aumônier du comte
de Montgommery; et qu'une femme, nommée de la Comble, donnerait
là-dessus des renseignemens positifs.

Ces lettres anonymes provoquèrent des informations sur la vie et
les mœurs de Belestre et de Gagnard, qui avait quitté la maison
du comte. On sut que Belestre, complice d'un assassinat dans sa
jeunesse, s'était fait soldat; qu'il avait déserté pour avoir tué un
sergent; qu'étant de retour dans son pays, il avait toujours mené
une vie errante et vagabonde; qu'il avait des liaisons très-intimes
avec Gagnard; qu'enfin il avait changé tout-à-coup de fortune et
avait acheté une terre de neuf à dix mille livres, auprès du Mans.
Quant à Gagnard, on apprit qu'il était né dans le sein de la misère;
qu'il était fils d'un geôlier de la prison du Mans; que, depuis
qu'il n'était plus chez le comte de Montgommery, il vivait dans
l'abondance, faisant une dépense excessive, et entretenait une fille.

Bientôt ces deux hommes furent arrêtés, Gagnard pour avoir été
présent au meurtre d'un homme, et Belestre pour un vol fait à un
marchand. Parmi les témoins qui furent entendus, la femme de la
Comble déposa, entre autres choses, des circonstances précises du
vol commis par Belestre et Gagnard chez le comte de Montgommery. Les
preuves que l'on réunit rendirent la culpabilité de ces scélérats
évidente, pleine et entière. Pendant l'instruction de leur procès,
la demoiselle d'Anglade, sous l'autorité d'un tuteur, intervint, et
demanda que les deux accusés fussent déclarés coupables du vol fait
chez le comte de Montgommery, et que la mémoire de son père et de
sa mère fût justifiée. La procédure apprit que Belestre était voleur
de grands chemins, et que c'était lui qui avait fabriqué les fausses
clefs qui avaient servi à faire le vol du comte de Montgommery.

Les faits étaient positifs et précis, les témoins nombreux et dignes
de foi par leur accord, les dépositions accablantes. La potence
termina le sort de ces deux scélérats. Belestre souffrit la question
sans rien avouer; Gagnard ne fut pas si ferme, il confessa le crime,
et Belestre l'avoua avant d'être exécuté.

Comme on ne pouvait plus douter de l'innocence des deux époux
d'Anglade, le conseil du roi donna des lettres de révision que
le parlement retint. La dame d'Anglade forma une demande de
dommages-intérêts contre le sieur de Montgommery. Il y eut de longues
plaidoiries de part et d'autre. Le comte taxait d'injuste et de
non-recevable la demande de l'infortunée: c'est ce qui excitait
l'indignation du public, qui avait pris parti pour les innocens
condamnés.

Enfin, le 17 juin 1693, le parlement rendit un arrêt qui
réhabilitait pleinement la mémoire des deux époux, et qui satisfit
aussi pleinement que possible à ce que voulaient la justice et
l'humanité.



ASSASSINAT DE M. DE RIANCOURT.


Le 5 octobre 1697, entre sept et huit heures du soir, le sieur de
Riancourt, retiré depuis quelques jours dans sa maison de campagne,
étant à table avec sa femme dans sa cuisine, fut atteint d'un coup
d'arme à feu chargé de trois balles, qui avait été tiré par une
fenêtre dont quatre vitres cassées étaient couvertes d'un morceau de
tapisserie fendu de manière à donner passage au canon de l'arme.

Ce coup de feu jeta l'effroi dans la maison. Deux domestiques,
épouvantés, s'enfuirent. La servante se mit en devoir d'assister sa
maîtresse pour donner du secours à M. de Riancourt, pensant qu'il
n'était tombé qu'en faiblesse. Cependant le sang qui sortait en
abondance de sa bouche et de ses blessures était d'un sinistre
présage. En effet, il ne prononça que ces mots: «_Ah! mon Dieu,
qu'est ceci? Nous sommes perdus!_» et il rendit le dernier soupir.

Le lendemain du crime, le bailli de Jouars se transporta sur les
lieux, dressa procès-verbal, apposa le scellé, interrogea les
domestiques et d'autres témoins, et quelques jours après reçut la
plainte de la veuve, sur laquelle il décréta de prise de corps deux
quidams dont on désignait le visage, la taille et les habits.

Le 20 novembre, le sieur de Riancourt-Duplessis, frère du défunt,
prévenu qu'il était soupçonné d'être l'auteur de l'assassinat,
se pourvut devant le parlement de Paris, et rejeta l'accusation
dirigée contre lui sur la veuve de son frère et sur le chevalier
de Mouchy, qui furent décrétés de prise de corps. La veuve se
constitua prisonnière, et, après diverses procédures devant plusieurs
tribunaux, elle fut déclarée accusatrice et mise en liberté. En
sa qualité d'accusatrice, elle continua l'instruction contre son
beau-frère et les autres accusés. Mais au bout de quelque temps,
plusieurs officiers de la ville de Montmédy ayant présenté au roi
un placet dans lequel ils attestaient que le 5 octobre, jour de
l'assassinat, le sieur de Riancourt-Duplessis n'était point sorti de
la ville, et qu'ainsi il était injustement accusé d'avoir commis un
crime à cinquante lieues de Montmédy, le grand conseil renvoya absous
le sieur de Riancourt-Duplessis, et ordonna un plus ample informé
contre Mouchy.

Depuis cet arrêt, rendu le 25 septembre 1700, la veuve Riancourt, qui
était restée accusatrice, ne fit aucune diligence.

Justement offensé du long silence de la veuve, le sieur de Riancourt
se porta accusateur contre Mouchy et ses complices, et se fit
autoriser à informer contre eux.

Quel pouvait être l'auteur du meurtre de M. de Riancourt? Ce
ne pouvait être son frère, le fait était bien constaté. On ne
connaissait à M. de Riancourt qu'un seul ennemi personnel, et cet
ennemi était l'intime ami, l'amant de sa femme; enfin c'était ce
Mouchy qui avait été décrété de prise de corps avec la veuve, mais
qui avait pris la fuite. M. de Riancourt, offensé de la liaison trop
familière qui s'était établie entre sa femme et lui, lui avait
interdit la porte de sa maison. Des témoins ont attesté la conduite
scandaleuse de la dame de Riancourt avec ce Mouchy, et l'autorité
dont celui-ci s'était emparé dans la maison. D'autres circonstances
venaient encore accuser cet homme. On avait vu Mouchy rôder, quelques
jours avant l'assassinat, aux environs de la maison de M. de
Riancourt; une gâche avait été enlevée dans l'intérieur de la maison;
une porte laissée ouverte ou mal fermée pour faciliter l'entrée ou la
sortie de l'assassin.

Ce qui donnait aussi quelque force aux soupçons de complicité qui
planaient sur la veuve, c'était le lieu de la cuisine, où le défunt
n'avait jamais mangé depuis trois ans; c'était aussi un souper
de cérémonie qui devait avoir lieu ce soir-là, et qui avait été
contremandé. C'était encore son silence à l'égard de Mouchy, depuis
qu'elle était restée accusatrice.

On pouvait encore puiser dans la vie antérieure de Mouchy de bien
fortes preuves contre lui. Il avait déjà été condamné à être rompu
vif pour vols et pour assassinat. Tel était l'homme que madame de
Riancourt avait choisi pour son favori.

Après plusieurs plaidoiries contradictoires, le grand conseil ordonna
que la dame de Riancourt, qui venait de se marier en secondes noces,
serait tenue de faire de nouvelles poursuites contre Mouchy, et d'en
rendre compte au procureur-général. Du reste, le beau-frère et la
belle-sœur furent mis hors de cour.

Plus de quinze ans après cet arrêt, il ne s'était présenté aucun
incident, soit que Mouchy fût mort, soit qu'il fût resté dans les
pays étrangers. Il est probable qu'alors on abandonna l'accusation.

On a lieu d'être surpris que le grand-conseil eût confié la poursuite
à la veuve. Dès que le meurtrier indiqué était accusé d'être son
amant, pouvait-on croire qu'elle poursuivrait le coupable avec toute
la vigueur d'une femme vertueuse?

Cette affaire criminelle, extrêmement singulière, fut aussi
singulièrement jugée. Elle est propre néanmoins à donner une grande
leçon. Sans ses liaisons adultères avec Mouchy, madame de Riancourt
n'aurait pas été accusée de complicité avec l'assassin, et peut-être
le meurtre n'eût-il pas eu lieu. La conclusion morale est facile à
tirer.



ASSASSINAT DE LA DAME MAZEL. SUPPLICE D'UN INNOCENT PRIS POUR LE
MEURTRIER; SA RÉHABILITATION; JUGEMENT ET AVEUX DU VRAI COUPABLE.


Quand on se représente un malheureux, accusé d'un grand crime, et
condamné à une peine horrible, sur des indices sinon légers, mais qui
semblent ne pas équivaloir à des preuves claires et irrésistibles,
on éprouve un sentiment de compassion pénible; on blâme secrètement
la sévérité des magistrats; on déplore, au nom de l'humanité, la
rigoureuse nécessité qui leur a confié le glaive de la justice
pour le repos de l'ordre social. Mais si cet homme, mort dans les
tortures, vient à être reconnu innocent; si son innocence est
proclamée par les aveux de l'auteur même du crime, et si l'on songe
que semblable destinée peut atteindre l'homme le plus vertueux; alors
le cœur se brise de douleur, et l'on s'indigne contre la rigueur des
lois et contre la précipitation funeste des juges. Le fait suivant,
qui nous suggère ces réflexions, les confirmera pleinement.

La dame Mazel occupait un hôtel rue des Maçons-Sorbonne. Cette maison
avait quatre étages, qui étaient occupés par les domestiques, à
l'exception du premier, qui formait un appartement de réserve destiné
aux visiteurs et aux joueurs, et du second où couchait la dame Mazel.
Son valet de chambre, Lebrun, avait son lit dans une salle qui
servait d'office, près du grand escalier.

La chambre à coucher de la dame Mazel donnait sur la cour; pour y
arriver, il fallait passer deux anti-chambres; la première, sortant
sur un grand escalier, restait toujours ouverte; on fermait la
seconde après le coucher de la maîtresse, et l'on mettait la clef sur
la cheminée de la première; la clef de sa chambre se mettait alors
sur un siége en dedans, près de la porte, qu'on tirait en sortant.
Dans cette chambre à coucher, il y avait deux autres portes, l'une
qui ouvrait sur un escalier dérobé, l'autre dans une garde-robe qui
donnait sur le même escalier.

Du reste, la maison, rendez-vous bruyant de joueurs, de joueuses et
de laquais était ouverte jour et nuit.

Le 27 novembre 1689, madame Mazel, ayant soupé, se coucha à onze
heures du soir, les clefs étant posées comme de coutume, et le valet
de chambre Lebrun ayant tiré la porte de la chambre.

Le lendemain matin, à huit heures, madame Mazel n'étant pas encore
levée, contre son habitude, qui était de se lever à sept heures,
l'inquiétude commença à se répandre parmi ses domestiques. Après
avoir attendu quelque temps, on frappa à sa porte; comme elle ne
répondait pas, on courut en avertir M. de Savonière, son fils,
conseiller au parlement, qui se trouvait en ce moment-là au palais.
Il arrive, envoie chercher un serrurier; on ouvre sans peine. Avant
l'ouverture de la porte, chacun émettait ses conjectures; les uns
disaient que madame Mazel était tombée en apoplexie; les autres,
qu'il lui avait pris sans doute un saignement de nez qui lui était
ordinaire. Lebrun dit: «Il faut que ce soit quelque chose de pis: je
suis fort inquiet d'avoir vu, la nuit, la porte ouverte.»

Quelqu'un ayant dit qu'il fallait un chirurgien, Lebrun dit: _Il
n'est pas question de cela, c'est bien pis_.

Aussitôt que la porte fut ouverte, Lebrun entra le premier, et,
courant au lit de la dame Mazel, il l'appela plusieurs fois, puis
s'écria: _Ah! Madame est assassinée!_ Il passa ensuite dans la
garderobe, ôta une des barres de la fenêtre pour donner du jour,
souleva le coffre-fort, qui était bien fermé, et dit: _Elle n'est
point volée, qu'est-ce que cela?_

Des médecins furent appelés pour visiter le corps, et le
lieutenant-criminel pour constater le crime.

Les hommes de l'art lui trouvèrent cinquante coups de couteau: il
y en avait un grand nombre aux mains et aux bras, quelques-uns au
visage, à l'omoplate et à la jugulaire; ce qui avait été suivi d'une
grande effusion de sang qui avait causé la mort, car aucune des
blessures par elle-même n'était mortelle. On trouva dans le lit tout
ensanglanté un morceau de cravate de dentelle teint de sang, et une
serviette tournée en forme de bonnet de nuit. Cette serviette, aussi
ensanglantée, était marquée comme celles de la maison. On présuma que
la dame Mazel, en se défendant, avait arraché à l'assassin ce morceau
de cravate et cette espèce de bonnet. La victime avait tous les
doigts coupés; on trouva quelques cheveux dans une de ses mains. Les
cordons des sonnettes se trouvèrent tournés à la tringle de la housse
du lit et serrés à deux nœuds. Enfin on trouva dans les cendres un
couteau à secret; la clef de la chambre n'était point à sa place
accoutumée. Les deux portes du petit escalier et de la garderobe
étaient fermées en dedans avec un crochet. A la première visite que
l'on fit du coffre-fort, on jugea que la dame Mazel n'avait point été
volée.

Lebrun fut interrogé sur-le-champ sur ce qu'il avait fait la veille
au soir; puis, le lieutenant-criminel l'ayant fait fouiller, on
trouva sur lui la clef de l'office et un passe-partout à ouvertures
fort larges qui ouvrait la porte de la chambre à demi-tour. Ce
passe-partout fit naître de violens soupçons. Lebrun fut gardé à
vue: on lui mit à la tête la serviette tournée en forme de bonnet de
nuit; après quoi, il fut conduit en prison, et sa femme arrêtée.

Le lendemain, le magistrat vint interroger les autres domestiques. Ce
jour-là, on trouva au bas du petit escalier une longue corde neuve
tenant à un croc de fer à trois branches, et ayant, d'espace en
espace, différens nœuds pour servir d'échelle.

Lorsque Lebrun fut visité, il ne se trouva ni sur lui, ni sur ses
habits, aucune égratignure, et pas la moindre tache de sang. Le
même jour, en faisant perquisition dans les greniers, on trouva
sous de la paille une chemise dont le devant et les manches étaient
ensanglantés, et un col de cravate taché de sang aux deux bouts. Les
visites, faites chez la femme de Lebrun, ne fournirent aucun indice
contre son mari.

Pour plus ample information, on fit venir serruriers, couteliers,
lingères et cordiers. Les serruriers trouvèrent que le passe-partout
de Lebrun ouvrait les doubles tours de la grande porte, ainsi que
ceux de la chambre et des anti-chambres. Les couteliers ne virent
aucun rapport entre le couteau de Lebrun et celui trouvé dans les
cendres. Les cordiers trouvèrent que la corde nouée ne ressemblait
nullement aux vieilles cordes trouvées dans l'office. Les lingères
établirent une grande différence entre la chemise ensanglantée et
celle de Lebrun. Des femmes de chambre de la maison crurent l'avoir
blanchie à un laquais nommé Berry, qui avait été chassé de la maison
pour vol.

Il était bien constant que l'assassinat avait été commis par
quelqu'un qui connaissait parfaitement les êtres de la maison. Tout
semblait aussi prouver que Lebrun n'était pas l'assassin, mais il
était fortement soupçonné d'avoir introduit le meurtrier dans la
chambre à coucher de sa maîtresse. Telle fut la conviction des
juges à cet égard, qu'ils le condamnèrent à la peine capitale. La
sentence portée contre lui le condamna à faire amende honorable, et
à être rompu vif, après avoir été appliqué à la question ordinaire
et extraordinaire. Après un examen attentif et consciencieux, le
parlement confirma la condamnation à la question, et le malheureux
Lebrun fut mis à la torture. Il nia constamment le crime dont on
l'accusait, ce qui occasiona un second arrêt du 27 février 1690, qui
infirme l'arrêt du Châtelet, et renvoie l'affaire à un plus ample
informé, pendant lequel Lebrun devait rester en prison.

Après avoir subi le supplice de la question, Lebrun s'était trouvé si
faible, que, ne pouvant marcher, il fut porté dans l'infirmerie de la
prison. Il y languit environ un mois, et mourut, à l'âge de 45 ans,
le 1er mars. Il y eut un grand concours de peuple à son enterrement.
Chacun était convaincu de son innocence, chacun déplorait sa triste
destinée et l'infortune de sa famille.

Le coupable fut enfin découvert. Le 27 mars il fut arrêté par le
prevôt de Sens. Il faisait trafic de chevaux dans cette ville depuis
quelque temps. Il s'appelait Jean Gerlat, dit Berry; c'était le
laquais de la dame Mazel dont nous avons parlé plus haut. Il offrit
à ceux qui l'arrêtèrent une bourse pleine d'or, afin qu'ils le
laissassent évader. On trouva sur lui une montre qu'on avait vue
à la dame Mazel la veille de son assassinat. Amené à Paris, à la
requête de MM. de Savonière et de la veuve Lebrun, plusieurs dirent
l'y avoir vu dans le temps du meurtre de la dame Mazel; ce qu'il
niait fortement. Une femme le reconnut pour l'avoir vu sortir de la
maison Mazel pendant la nuit du meurtre. La chemise et la cravate
ensanglantées furent reconnues pour lui appartenir.

Appliqué à la question, il dit que c'était par les ordres de madame
de Savonière que Lebrun et lui avaient fait le complot de voler et
tuer madame Mazel; que Lebrun, qui s'était chargé de l'exécution,
était entré seul dans la chambre de sa maîtresse, et l'avait
poignardée pendant que lui, Berry, faisait le guet.

Ce scélérat croyait en imposer encore à la justice; pourtant il
était démenti par toutes les preuves rapportées au procès. Mais il
changea de langage lorsqu'il eut été conduit en place de Grève pour
l'exécution. Il rendit pleinement hommage à la vérité. D'abord il
désavoua tout ce qu'il avait dit contre madame de Savonière et contre
Lebrun. Il fit ensuite l'histoire de son crime, qu'il avait commis
tout seul. Il dit, entre autres choses, qu'étant venu à Paris pour
voler madame Mazel, il entra deux jours après dans sa maison, ayant
trouvé la porte de la rue ouverte. Il monta, sans être vu, dans
le grenier, où il resta, vivant de pommes et de pain, pendant deux
jours. Le second était un dimanche. A onze heures du matin, heure
de la messe pour madame Mazel, il descendit dans sa chambre et se
cacha sous son lit. Plus tard, madame Mazel étant allée à vêpres, il
sortit de dessous le lit; son chapeau l'incommodant, il l'y laissa,
et se fit un bonnet d'une serviette qu'il trouva; il noua les cordons
des sonnettes, et resta à se chauffer jusqu'au soir, qu'entendant
le carosse rentrer, il se remit sous le lit et y attendit minuit.
Croyant alors madame Mazel endormie, il sortit de sa cachette; mais,
l'ayant trouvée éveillée, il lui demanda de l'argent. Elle se mit à
crier. «Madame, si vous criez, je vous tue,» lui dit le scélérat;
et, comme elle cherchait les cordons de ses sonnettes, il lui porta
plusieurs coups de couteau, jusqu'à ce qu'il la crût tuée. Puis il
alluma de la chandelle, prit à côté du lit la clef de l'armoire, dans
laquelle il trouva les clefs du coffre-fort; y prit environ cinq à
six cents louis, une montre d'or, et remit les clefs où il les avait
prises. Il jeta son couteau dans le feu, laissa la serviette dont il
s'était fait un bonnet, remonta dans son grenier, après avoir fermé
toutes les portes derrière lui, quitta sa chemise ensanglantée, se
lava les mains avec son urine, remit son habit, descendit à la porte
de la rue, et sortit. Il avoua aussi qu'il s'était muni d'une échelle
de corde, afin de descendre d'une fenêtre du premier étage, si la
grande porte avait été fermée.

Après cette déclaration, qui lavait complétement la mémoire de
Lebrun, Berry fut exécuté.

La femme de Lebrun, restée veuve avec cinq enfans mineurs,
demanda, conjointement avec leur tuteur la réhabilitation, de la
mémoire de son mari, avec restitution des effets qu'on lui avait
enlevés, et confirmation des legs qui les concernaient dans le
testament de madame Mazel. Elle réclama de plus, de la part de
monsieur de Savonière, leur accusateur, cinquante mille livres de
dommages-intérêts pour ses enfans, vingt mille pour elle-même, et
le paiement de tous les dépens. L'arrêt du parlement, du 30 mars
1694, fit droit à cette requête, excepté pour ce qui concernait les
dommages-intérêts.



MADAME TIQUET, SES DÉSORDRES, SES CRIMES.


L'adultère ouvre la porte à une foule d'autres crimes. Chose étrange!
un sentiment aussi tendre que celui de l'amour finit quelquefois par
des atrocités. C'est que ce n'est jamais impunément que l'on foule
aux pieds les lois de la société, que l'on viole la foi jurée. Ces
réflexions rappellent naturellement l'exemple de la marquise de
Brinvilliers, qui, comme madame Tiquet, préluda aux crimes les plus
horribles par les désordres du libertinage.

Madame Tiquet, fille d'un riche libraire de Metz, nommé Carlier,
était douée d'une grande beauté et d'un esprit cultivé. Restée
orpheline à l'âge de quinze ans, elle se vit en possession d'un
demi-million, part qu'elle eut dans la riche succession de son père.

La fortune et la beauté de mademoiselle Carlier attirèrent un grand
nombre de prétendans à sa main. Ce fut M. Tiquet, conseiller au
parlement, qui l'emporta. La demoiselle se détermina en sa faveur, à
cause du rang qu'elle occuperait et de la richesse qu'elle supposait
à son futur. Les commencemens de ce mariage furent rians: un fils
et une fille, qui en furent les fruits, semblaient devoir resserrer
encore les liens qui unissaient les deux époux. Mais bientôt les
dépenses excessives de madame Tiquet obligèrent son mari, qui n'était
pas riche, à lui faire connaître le véritable état de sa fortune.
Dans le même temps, le sieur de Montgeorge, capitaine aux gardes, se
présenta chez madame Tiquet, et fit agréer très-aisément ses hommages
empressés. M. Tiquet devint jaloux et se fit haïr de sa femme. Un
époux jaloux et haï, un amant aimable et aimé, ont bientôt fait du
chemin en sens inverse dans le cœur d'une femme. Au reste, madame
Tiquet, par un effet de sa complexion, se livrait à des désordres
secrets dans lesquels elle admettait souvent pour complices les
sujets du plus bas étage. Elle gardait néanmoins de certains dehors,
et savait si bien se composer, qu'elle était admise dans les
meilleures sociétés, dont elle faisait l'agrément.

Cependant la fortune de M. Tiquet était très-dérangée. Ses créanciers
le poursuivaient; sa femme obtint sa séparation de biens au Châtelet.
Elle avait deux griefs contre son mari: le premier, d'avoir été
trompée sur sa fortune; le second, d'être contrainte dans ses
plaisirs, et tourmentée par la jalousie de son argus, qui épiait
toutes ses démarches.

De telles dispositions la conduisirent bientôt au désir de se
défaire de ce mari importun; elle s'adresse à un scélérat, Auguste
Cattelain, qui servait les étrangers arrivant à Paris; lui donne une
grosse somme, et lui en promet davantage s'il parvient à assassiner
M. Tiquet. Elle gagne aussi son portier par les mêmes moyens,
et l'associe à cet horrible complot: heureusement les assassins
manquèrent leur coup.

Cette entreprise ayant échoué, madame Tiquet témoigna qu'elle avait
changé de dessein, et recommanda le secret à ses deux complices.
M. Tiquet, qui soupçonnait le portier de favoriser le sieur de
Montgeorge, chassa ce domestique, et garda lui-même la clef de sa
maison. Quand il sortait sur le soir, pour rentrer fort tard, il
emportait la clef, et, quand il se couchait, il la mettait sous son
chevet. Les deux époux avaient chacun leur appartement, et ils ne se
voyaient qu'à table. Ils vécurent ainsi trois ans, dans une mutuelle
froideur et dans un morne silence.

Ce fut dans cet intervalle de temps qu'elle donna ordre au valet de
chambre de son mari de lui porter un bouillon qui était empoisonné;
et, comme ce valet de chambre avait découvert le crime, il affecta
de faire un faux pas et de laisser tomber le bouillon, et demanda
incontinent son congé; mais quand il fut sorti, il révéla ce mystère
d'iniquité.

Ce second essai n'ayant pas mieux réussi que le premier, madame
Tiquet revint à son ancien projet d'assassinat. Elle ne s'en ouvrit
qu'à son portier, qui se chargea de trouver des gens d'exécution. Un
jour, elle entra tout émue chez madame la comtesse d'Aunay, où se
réunissait une société brillante. On lui demanda ce qu'elle avait:
«Je viens, dit-elle, de passer deux heures avec le diable.--Vous avez
eu là une vilaine compagnie, répondit la comtesse d'Aunay.--Quand je
dis, répliqua madame Tiquet, que j'ai vu le diable, je veux dire
une devineresse fameuse qui prédit l'avenir.--Que vous a-t-elle donc
prédit? demanda la comtesse d'Aunay.--Rien que de flatteur, dit
madame Tiquet. Elle m'a assuré que dans deux mois je serais au-dessus
de mes ennemis et hors d'état de craindre leur malice, et que je
serais parfaitement heureuse. Vous voyez bien, madame, que je ne dois
pas compter là-dessus, puisque je ne serai jamais tranquille pendant
la vie de M. Tiquet, qui se porte trop bien pour que je compte sur un
si prompt dénoûment.»

Ce jour-là même, M. Tiquet rentra fort tard chez lui; on entendit
tirer plusieurs coups de pistolet; les domestiques accoururent et
trouvèrent leur maître baigné dans son sang. Toutefois ses blessures
n'étaient ni mortelles ni graves; il ne voulut pas qu'on le fît
entrer chez lui, et, par son ordre, on le conduisit chez une personne
du voisinage. Quelques instans après, madame Tiquet s'y étant
présentée, son mari refusa de la voir. Le commissaire du quartier
étant venu pour recevoir la plainte de M. Tiquet, et lui demandant
quels étaient ses ennemis, le blessé lui répondit qu'il n'en avait
point d'autres que sa femme. Cette réponse confirma les soupçons qui
dès l'abord avaient plané sur elle. Cependant madame Tiquet montrait
toujours la même force d'esprit, au milieu des accusations dont
elle était l'objet; elle ne se déconcertait point, et conservait
tous les dehors imposans de l'innocence. On lui conseilla de fuir,
mais elle ne voulut jamais y consentir, croyant qu'elle saurait
bien fasciner la justice. Mais Auguste Cattelain vint déclarer de
lui-même en justice que, trois ans auparavant, madame Tiquet lui
avait donné de l'argent pour assassiner son mari, et que le portier
était du complot. Il n'y eut point assez de preuves pour convaincre
madame Tiquet du dernier assassinat; mais on en trouva assez pour la
déclarer coupable de la machination du premier, et la condamner à une
peine capitale.

C'est sur ce fondement que les juges du Châtelet condamnèrent le 3
juin 1699 madame Tiquet à avoir la tête tranchée. Le portier fut
condamné à être pendu.

Auguste Cattelain fut dans la suite condamné aux galères
perpétuelles.

M. Tiquet, guéri de ses blessures, alla à Versailles, accompagné de
ses deux enfans, se jeter aux pieds du roi pour demander la grâce
de sa femme; mais le monarque fut inflexible. Le frère de madame
Tiquet, capitaine aux gardes, et le sieur de Montgeorge, firent
jouer tous les ressorts à la cour pour toucher la clémence royale.
Le roi aurait pu sans doute céder à toutes ces instances; mais
l'archevêque de Paris s'y opposa, alléguant que la sûreté de la vie
des maris dépendait de la punition de madame Tiquet; que le grand
pénitencier avait les oreilles rebattues des confessions de femmes
qui s'accusaient d'avoir attenté à la vie de leurs maris. Cette
remontrance détermina le roi à laisser faire un grand exemple à la
justice.

Madame Tiquet était dans la force de l'âge: elle avait quarante-deux
ans. Le lendemain de la Fête-Dieu, on la conduisit à la chambre de
la question; on lui lut son arrêt, qu'elle entendit sans sourciller.
Elle refusa d'abord d'avouer son crime, et fut soumise à la question;
mais après le premier pot d'eau, faisant réflexion que sa fermeté
ne lui servirait de rien, elle avoua tout; et sur ce qu'il lui fut
demandé si M. de Montgeorge n'avait point eu part à son crime, elle
s'écria: «_Ah! je n'ai eu garde de lui en faire confidence, j'aurais
perdu son estime sans ressource!_»

Son interrogatoire achevé, le curé de Saint-Sulpice s'approcha d'elle
et la disposa à mourir. Elle fut mise dans la charrette, ainsi que
son portier: là ils se demandèrent pardon l'un à l'autre. Le portier
fut exécuté le premier; son tour arrivé, quand elle fut montée sur
l'échafaud, elle baisa le billot, accommoda elle-même ses cheveux,
et présenta son cou au bourreau. Celui-ci était si troublé, qu'il ne
put lui abattre la tête qu'au troisième coup. On laissa quelque temps
cette tête sur l'échafaud, pour que ce spectacle imprimât dans les
esprits une terreur salutaire.



JUGES DE MANTES PUNIS COMME PRÉVARICATEURS.


Il n'est peut-être pas de crime plus préjudiciable à la société que
celui de la prévarication des juges. On se défie d'un voleur, d'un
assassin; mais on se confie aveuglément au magistrat armé du glaive
de la loi pour la défense des citoyens. S'il vient à prévariquer,
c'est un attentat pire même que celui d'une sentinelle qui égorgerait
ceux qu'elle est chargée de garder et de protéger. Aussi le roi
Cambyse fit-il écorcher tout vif un juge prévaricateur, et couvrir de
sa peau le siége de son fils, qui lui succédait dans sa charge, afin
qu'ayant toujours présent le supplice de son père, il ne fût jamais
tenté d'imiter son exemple.

Charles Goubert des Ferrières, gentilhomme d'ancienne noblesse,
avait exercé pendant plusieurs années la charge de garde de la
manche du roi. Il était seigneur des Ferrières, de la paroisse de
Saint-Chéron, et d'une partie de celle de Villeneuve. Ce gentilhomme
avait été souvent l'arbitre des différends du point d'honneur parmi
ses égaux. Du reste, sa conduite, ou du moins sa réputation, n'était
pas sans reproche.

Il avait un fils, Claude de Saint-Chéron, et deux filles, Geneviève
et Catherine. Ce fils et Geneviève, sa fille aînée, furent accusés
d'un commerce incestueux. Geneviève se déroba aux recherches de la
justice, mais Saint-Chéron fut arrêté. Le sieur Bourret, procureur du
roi de la maréchaussée de Mantes, l'accusa en outre d'avoir enlevé
sa cousine germaine, d'en avoir eu des enfans qu'il avait fait
disparaître, et d'avoir commis plusieurs vols faits dans le pays. Le
père fut aussi accusé de vol; mais, en sa qualité de gentilhomme,
il déclina la juridiction de la maréchaussée, et obtint sa liberté,
moyennant un plus ample informé, pendant trois mois.

Quant au fils, ayant été condamné aux galères perpétuelles, il
sollicita une commutation de peine, et obtint le bannissement à
perpétuité. Il prit alors du service; mais étant revenu chez son
père pendant la paix, il y fut arrêté pour avoir violé son ban, et
il fut pendu le 10 septembre 1698, ensuite exposé à la porte de la
maison paternelle, attaché à un arbre.

La justice s'empara aussi de la terre de Saint-Chéron pour le
paiement d'une amende de mille livres qui faisait partie de sa
sentence de condamnation. Le père, n'étant point tenu d'acquitter les
dettes de son fils, appela de cette saisie arbitraire au parlement.
Cet appel irrita les juges de Mantes; ils reprirent, sur de nouvelles
charges, le procès intenté précédemment contre ce gentilhomme.
Goubert des Ferrières se rendit de nouveau appelant, et prit à partie
le procureur du roi, le greffier, le prevôt et l'assesseur.

Ses accusateurs, qui étaient en même temps juges et parties, n'eurent
aucun égard à cet appel. Ils firent décréter des Ferrières; on vint
l'arrêter dans son château, et, sans pitié pour l'âge de cet homme
plus qu'octogénaire, on le traîna dans un cachot avec la dernière
barbarie.

Cependant le parlement rendit un arrêt par lequel il mandait à sa
barre les juges avec les informations du procès. Mais, au lieu
d'obéir à cette injonction, le procureur du roi de la maréchaussée
de Mantes changea de tribunal et passa au grand conseil, où, sur une
simple requête, il obtint un arrêt qui l'autorisait à poursuivre
le procès, sauf à l'accusé à se pourvoir par les voies de droit.
On déroba la connaissance de cet arrêt à l'accusé, et la procédure
fut continuée. Quand l'instruction fut terminée, le procureur du
roi, qui était le plus acharné des accusateurs de des Ferrières,
signifia ledit arrêt au procureur au parlement. Celui-ci présenta
une requête au grand conseil, qui renvoya l'affaire à l'audience
à Mantes. Le sieur Petit fut nommé rapporteur. On n'appela pas le
lieutenant-général, dont on redoutait les lumières et la droiture. On
se hâta pour le jugement, de peur que l'ordre de surseoir n'arriva
de Paris avant que l'affaire ne fût consommée. Des Ferrières fut
donc jugé sur-le-champ à être pendu à la place du marché, pour vols
et autres cas mentionnés dans l'arrêt. Cette sentence inique fut
exécutée en toute diligence et avec des circonstances révoltantes.

Or, voici sommairement l'origine de toutes ces procédures, tant
contre le fils que contre le père. La cupidité des juges fut
l'unique mobile de leur acharnement et la cause de leur crime.
Les terres du malheureux des Ferrières étaient à la bienséance de
plusieurs officiers de la maréchaussée qui espéraient s'en rendre
adjudicataires.

Après l'horrible supplice de son père, Catherine Goubert des
Ferrières, demoiselle vertueuse et d'une conduite irréprochable,
se fit un devoir de laver et de venger la mémoire de l'auteur de
ses jours. Elle se pourvut au conseil d'état, demanda des juges, et
attaqua ceux du tribunal de Mantes, suppliant le roi de statuer selon
sa volonté, pour la peine due à la prévarication de ces magistrats,
qui était évidente. Le roi, frappé de la teneur de la requête, et
indigné que de semblables griefs pussent être articulés contre des
organes de la justice, chargea le chancelier Boucherat de l'examen de
cette affaire. Le chancelier seconda avec zèle les vues équitables du
monarque. Des conseillers d'état distingués par leurs connaissances
et leur probité eurent mission d'instruire; et sur leur rapport, tous
les juges de Mantes, qui avaient condamné des Ferrières, furent
arrêtés et conduits à Versailles. Une heure après leur arrivée, le
chancelier les fit amener en sa présence, et les traita avec rudesse
et indignation, surtout le procureur du roi, qu'il appela fripon et
prévaricateur. Le chancelier donna ensuite l'ordre de conduire cet
indigne magistrat au cachot, dans la conciergerie du palais.

Le roi renvoya l'examen de l'affaire aux requêtes de l'hôtel, fit
expédier des lettres de révision, et donna l'ordre de juger en
dernier ressort. Le procureur-général de la chambre et le rapporteur
s'étant transportés à Mantes, pour les informations nécessaires, et
l'instruction étant aussi complète que possible, intervint l'arrêt
définitif du 1er septembre 1699, qui déclarait les juges de Mantes
atteints et convaincus de prévarication; et condamnait en conséquence
le procureur du roi, le prevôt, et l'assesseur, à être bannis pour
cinq ans de la ville, bailliage et ressort de Mantes. Le même arrêt
bannissait à perpétuité du royaume le greffier de la maréchaussée,
et prononçait d'autres condamnations contre des subalternes. En
outre, les condamnés devaient remettre incessamment à Saint-Chéron
les meubles enlevés par eux; et ils étaient solidairement tenus à
vingt mille livres de réparation civile, en tous dépens, et à fonder
à perpétuité, pour le jour anniversaire de l'exécution du sieur des
Ferrières, un service solennel, avec une messe haute, à diacre et
sous-diacre, dans l'église de Notre-Dame de Mantes, pour le repos de
l'âme du défunt. Cette fondation et sa cause devaient être gravées
sur un marbre blanc placé sur un des piliers de la même église.
La fondation et le marbre ne furent point exécutés; les officiers
condamnés donnèrent une somme au chapitre et à la succession.

Cette condamnation n'était sans doute pas proportionnée au crime;
même dans notre siècle si ennemi des peines de sang, on trouvera
que la justice fut trop indulgente à l'égard de ses dépositaires
infidèles; mais la loi du talion eût-elle réparé ce qui était
irréparable? Le sang des juges prévaricateurs eût-il rendu la vie à
leur victime? Au lieu que le jugement qui les flétrissait, qui les
tuait, pour ainsi dire, civilement, dut faire une grande sensation,
et donner un enseignement salutaire.



LES DRAGONNADES.


La révocation de l'édit de Nantes, qui priva la France d'une partie
notable de son industrie, de sa richesse, et de ses bons citoyens,
fut non seulement une grande faute politique du règne de Louis XIV,
mais encore une exécrable violation de tous les droits; enfin, s'il
est permis de parler ainsi, ce fut une hydre de crimes par toutes les
horreurs qui en sortirent.

Cette révocation, arrachée à la vieillesse du grand roi, semble un
honteux anachronisme dans ce règne si resplendissant de toutes les
gloires; on croirait rétrograder jusqu'au moyen âge.

Le ministre Louvois, le jésuite Letellier, et madame de Maintenon,
furent les principaux artisans de cette déloyale mesure, et de
tout ce qui suivit. Comme le roi avait alors de fréquens accès
de dévotion, on tâchait, pour lui complaire, de convertir, par
argent, des protestans réformés. Il y avait à cet effet une caisse,
administrée par Pélisson, célèbre converti lui-même, qui apportait
le plus grand zèle à la conversion de ses anciens coreligionnaires.
Rien de plus ridicule que ces listes de convertis, présentées au roi,
avec le prix des conversions en marge; rien de plus illusoire aussi
que ces actes, arrachés par l'intérêt du moment ou par la crainte, et
rétractés presque aussitôt par ceux qui les avaient souscrits.

De cette caisse, comparée par les protestans à la boîte de Pandore,
sortirent presque tous les maux dont ils eurent à se plaindre. Il
est aisé de sentir que l'achat de ces prétendues conversions dans
la lie des calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui
s'y mêlèrent, et tous les comptes exagérés rendus par des commis
infidèles, persuadèrent faussement au roi que les réformés n'étaient
plus attachés à leur religion, et que le moindre intérêt suffirait
pour les engager à en faire le sacrifice. Ce préjugé dicta presque
seul les lois atroces qui furent rendues contre ceux qui, après avoir
abjuré, retourneraient à leur ancien culte. De là aussi l'emploi des
soldats dans une entreprise qui n'aurait dû être que l'œuvre de la
persuasion, et non celle du sabre. Cette mission d'un nouveau genre
fut appelée la _mission bottée_, et comme on y employait plus de
dragons que d'autres troupes, ces expéditions avaient reçu le surnom
de _dragonnades_.

Les troubles des Cévennes furent un des résultats immédiats de toutes
ces mesures iniques. Les pasteurs protestans, forcés de fuir par la
rigueur des édits, et par la terreur des supplices, avaient dit à
leur troupeau: «L'esprit du Seigneur sera avec vous; il parlera par
la bouche des enfans et des femmes, plutôt que de vous abandonner.»
Du reste, il n'est pas étonnant que ces malheureux montagnards
fussent en proie à une exaspération frénétique. On abattait
leurs temples, on livrait leur pays à la licence des soldats, on
enlevait leurs enfans, on rasait les maisons de ceux qu'on appelait
opiniâtres; on faisait expirer sur la roue les plus zélés de
leurs pasteurs. Les montagnards forcèrent la maison d'un de leurs
persécuteurs, arrachèrent de ses mains quelques-uns de leurs enfans,
et l'égorgèrent. Poursuivis pour ce crime, ils se défendirent. Les
assassinats et les incendies remplirent d'épouvante tous les pays
qui environnent les montagnes. On fut obligé d'envoyer une armée et
des maréchaux de France pour soumettre ces rebelles.

Ces malheureux, attachés opiniâtrement à leur communion, formaient
dans les campagnes des assemblées qu'on appelait les _assemblées du
désert_, s'y réunissaient en plein jour dans toutes les provinces,
le plus souvent dans le voisinage des grandes villes. Les riches
négocians, les bourgeois d'une fortune aisée, les gentilshommes
considérés dans leurs provinces, venaient assidument à ces
assemblées, et y donnaient au peuple l'exemple de la ferveur. Des
vieillards accouraient de vingt, de trente lieues, pour jouir d'un
spectacle si consolant pour eux.

Il y avait une ordonnance qui taxait à une amende tous les habitans
d'un district où il y aurait eu des assemblées. On fit revivre en
Languedoc cette ordonnance presque tombée en désuétude; on commença
dans toutes les provinces protestantes à loger arbitrairement des
troupes, à enlever les enfans, à confisquer les biens, à condamner
aux galères, à mettre les ministres à mort. Les troupes furent
envoyées dans les bois pour disperser, par le fer et par le feu,
ces multitudes de femmes, de vieillards et de gens sans armes. Les
prisons de Grenoble, de Brest, de Montpellier, de Valence, de Die,
de Montélimart, de Nîmes, de Ferrières, de la tour de Lourdes,
d'Auch, de Saint-Hippolyte, d'Alais, regorgeaient de prétendus
nouveaux convertis. En Languedoc, dans la seule année 1746, il y
eut vingt-huit personnes de cette province conduites à la chaîne
des forçats. On vit à Toulouse trois frères d'une noble famille, et
dont l'aîné n'avait pas vingt-deux ans, dont la seule faute était
d'avoir brisé les portes de la prison où leur pasteur était enchaîné,
condamnés à mourir avec lui. On les vit monter ensemble sur un
échafaud dressé à côté de son gibet, et leurs têtes tomber tour à
tour sous le fer des bourreaux.

Un prédicant, nommé Marlié, fut pendu avec ses trois enfans,
convaincu d'avoir prêché sa religion et d'avoir fait convoquer
l'assemblée par ses fils. On fit feu sur plusieurs familles qui
allaient au prêche; on en tua dix-huit dans le diocèse d'Uzès: et
trois femmes enceintes étant du nombre des morts, on les éventra
pour tuer leurs enfans dans leurs entrailles. «Ces femmes étaient
dans leur tort, dit Voltaire en citant ce fait atroce, elles avaient
en effet désobéi aux édits; mais encore une fois les premiers
chrétiens ne désobéissaient-ils pas aux édits des empereurs, quand
ils prêchaient? Il faut absolument ou convenir que les juges romains
firent très-bien de pendre les chrétiens, ou dire que les juges
catholiques firent très-mal de pendre les protestans: car, et
protestans et premiers chrétiens étaient absolument dans les mêmes
termes.»

Bientôt on apprit qu'un des plus beaux exemples de la piété filiale,
s'était donné dans cette persécution même. Fabre, vieillard
protestant, avait été surpris dans une assemblée de sa communion; des
soldats le traînaient au tribunal où ses juges, résolus d'effrayer
le peuple, attendaient une victime; son fils qui fuyait de la même
assemblée, et qui déjà se trouvait hors d'atteinte, le voit entre
les mains des soldats; il accourt; ses instances et ses pleurs
réussissent à les émouvoir. Leur commisération lui permet de se
substituer au vieillard; et il est condamné par les juges au lent
et ignominieux supplice des galères. Après douze années, le bruit
de cette action se répand. Ce généreux dévouement est exposé sur
nos théâtres. Le fils Fabre, honoré par sa flétrissure même, vivait
dans une petite ville des Cévennes, délivré de ses chaînes, mais
encore sous le décret de sa condamnation. Il fut réhabilité aux
applaudissemens publics.

Nous sommes heureux de pouvoir terminer ce triste récit des
dragonnades par un trait aussi consolant de piété filiale.



LE MASQUE DE FER.


La raison d'état peut servir d'excuse, mais non de justification
aux crimes qu'elle a fait commettre. Souvent des innocens ont été
privés de leur liberté ou même de la vie, uniquement parce que leur
existence pouvait donner quelque inquiétude au souverain, ou parce
que leur nom pouvait servir de mot de ralliement à la révolte. Ces
victimes, immolées à la politique, semblent mériter le plus puissant
intérêt; et ceux qui les ont sacrifiées à ce qu'ils appellent la
raison d'état, n'en sont pas moins regardés comme des bourreaux.

Le personnage mystérieux que l'histoire désigne sous le nom de
_Masque de fer_, à défaut de certitude sur son véritable nom, est un
intéressant exemple de la barbarie de cette politique égoïste. La
curiosité du public a été d'autant plus excitée à son sujet, qu'on a
été borné à des conjectures, et qu'il est douteux qu'elle soit jamais
satisfaite.

Vers 1662, un prisonnier inconnu fut envoyé dans le plus grand secret
au château de Pignerol, et de là transféré à l'île Sainte-Marguerite,
dans la mer de Provence. C'était un homme d'une taille au-dessus
de l'ordinaire et très-bien fait. Sa peau était un peu brune, mais
fort douce, et il prenait autant de soin de la conserver en cet état
que la femme la plus coquette. Son plus grand goût était pour le
linge fin, pour les dentelles, pour les colifichets. Il jouait de
la guitare, et paraissait avoir reçu une excellente éducation. Il
intéressait vivement par le seul son de sa voix, ne se plaignait
jamais de son état, et ne proférait aucune parole qui pût faire
entrevoir ce qu'il était. Dans les maladies où il avait besoin du
médecin ou du chirurgien, et dans les voyages que ses différentes
translations occasionnèrent, il portait un masque de velours dont
la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la
liberté de manger et de boire. On avait l'ordre de le tuer s'il se
découvrait; mais lorsqu'il était seul il pouvait se démasquer.

Il resta enfermé à Pignerol jusqu'à ce que Saint-Mars, officier de
confiance, commandant de ce château, obtint la lieutenance de roi des
îles de Lérins. Il le mena avec lui dans cette solitude maritime, et
lorsqu'il fut fait gouverneur de la Bastille son captif le suivit,
toujours masqué.

Ce prisonnier fut logé à la Bastille aussi bien qu'on pouvait
l'être. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait; on lui
donnait les plus riches habits, on lui faisait la plus grande
chère, et le gouverneur, qui lui parlait toujours chapeau bas, ne
s'asseyait jamais devant lui. Le marquis de Louvois, s'étant rendu à
Sainte-Marguerite pour le voir, avant sa translation à Paris, lui
parla avec une considération toute respectueuse.

Ce qui redoubla l'étonnement, c'est que lorsqu'il fut envoyé à
l'île Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme
considérable. Nul doute pourtant que ce prisonnier, traité avec de
si grands égards, enveloppé d'un voile si mystérieux, ne fût un
personnage de la plus haute importance.

Pendant son séjour à l'île Sainte-Marguerite, le gouverneur mettait
lui-même les plats sur la table du captif, et ensuite se retirait
après l'avoir enfermé. Un jour, l'homme mystérieux écrivit avec la
pointe du couteau sur une assiette d'argent, jeta cette assiette par
la fenêtre vers un bateau qui était au rivage presque au pied de la
tour. Un pêcheur ramassa l'assiette, et la rapporta au gouverneur.
Celui-ci, étonné, dit au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est sur cette
assiette? et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains?--Je ne sais pas
lire, répondit le pêcheur, je viens de la trouver, et personne ne
l'a vue.» Cet homme fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien
informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de
personne. «Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir
pas lire.»

Un historien de la Provence raconte un fait qui peut servir de
confirmation à celui qui vient d'être rapporté. Il n'y avait que
peu de personnes attachées au service du prisonnier qui eussent la
liberté de lui parler. Un jour que Saint-Mars s'entretenait avec
lui, en se tenant hors de la chambre dans une espèce de corridor
pour voir de loin ceux qui viendraient, le fils d'un de ses amis
arrive, et s'avance vers l'endroit où il entend du bruit. Le
gouverneur, qui l'aperçoit, ferme aussitôt la porte de sa chambre,
court précipitamment au devant du jeune homme, et, d'un air troublé,
lui demande s'il a vu, s'il a entendu quelque chose. Dès qu'il se
fut bien assuré du contraire, il le fit repartir le jour même,
mandant à son ami, _que peu s'en était fallu que cette aventure n'eût
coûté cher à son fils; qu'il le lui renvoyait de peur de quelque
imprudence_.

On lit dans une lettre de Lagrange-Chancel à l'auteur de l'_Année
littéraire_, que lorsque Saint-Mars alla prendre son prisonnier pour
le conduire à la Bastille, celui-ci dit à son conducteur: «Est ce
que le roi en veut à ma vie?--Non, mon prince, répondit Saint-Mars,
votre vie est en sûreté; vous n'avez qu'à vous laissez conduire.»
J'ai su, ajoute Lagrange-Chancel, du nommé Dubuisson, caissier du
fameux Samuel Bernard (qui, après avoir été quelques années à la
Bastille, fut conduit aux îles Sainte-Marguerite), qu'il était dans
une chambre avec quelques autres prisonniers, précisément au dessus
de celle qui était occupée par cet inconnu: que par le tuyau de la
cheminée ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées;
mais que ceux-ci lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait à leur
taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu
lui coûterait la vie ainsi qu'à ceux auxquels il aurait révélé son
secret.»

Le 19 novembre 1703, le prisonnier masqué, après une maladie qui ne
dura que quelques heures, mourut et fut enterré dans le cimetière
de la paroisse Saint-Paul, à Paris. On prit à sa mort autant et
peut-être plus de précautions qu'on n'en avait pris de son vivant,
pour qu'il ne restât aucun indice sur son état. Dans la crainte que
des curieux ne vinssent le déterrer pour examiner les traits de
son visage, on le déforma, on le mutila, ou, suivant Saint-Foix, on
lui coupa la tête et l'on mit une pierre à sa place. On dépava sa
chambre, on en regratta et blanchit les murailles et le plafond; on
en visita soigneusement tous les coins et recoins; on brûla tous ses
linges et vêtemens, et on fondit toute l'argenterie et les bijoux
dont il s'était servi.

Quel pouvait être ce prisonnier entouré de soins, d'égards et de
respects, et pourtant si étroitement gardé à vue? La raison d'état,
qui a fait tous ses efforts pour dérober son existence au monde,
n'a pas voulu qu'il fût connu davantage après sa mort. On enleva le
feuillet du registre de la Bastille qui constatait son entrée dans
cette forteresse, quoique ce feuillet fût bien loin de donner le
mot de l'énigme. Les historiens se sont épuisés en conjectures à
ce sujet; le Masque de fer a même donné lieu à des polémiques. Les
uns ont voulu que ce fût le duc de Beaufort, d'autres le comte de
Vermandois. On a voulu aussi que ce prisonnier fût le surintendant
Fouquet. Saint-Foix a prétendu qu'il était le duc de Montmouth, fils
naturel de Charles II, roi d'Angleterre, décapité en plein jour,
à Londres, en 1685. Les deux opinions les plus vraisemblables, et
fondées aussi sur des conjectures, c'est que cet illustre inconnu
était un frère jumeau de Louis XIV, ou son frère aîné, mais non
avoué, parce qu'il aurait été le fruit de la faiblesse de la reine
Anne d'Autriche.

Quoiqu'il en soit, disons que cet infortuné paya bien cher son
illustre naissance, et que la politique ne saurait justifier aux
yeux de l'humanité le séquestre atroce auquel elle condamna ses
jours: mieux eût valu cent fois qu'on le privât de la vie au moment
de sa naissance, que de lui faire passer son existence sous les plus
inflexibles verroux. Ne pouvait-on d'ailleurs le faire élever en
pays étranger, sous un nom emprunté, et faire disparaître tous les
vestiges de sa véritable origine? La raison d'état eût alors été
satisfaite, la justice et l'humanité n'auraient pas eu à se plaindre.
Que l'on se représente cette intéressante victime, n'ayant d'autre
société que son geôlier, privé des douces consolations de l'amitié,
des tendres affections de famille, ne pouvant respirer qu'à travers
des barreaux, qu'à travers un masque impénétrable à l'œil d'autrui;
dépouillé du bien le plus cher à l'homme, la liberté, et forcé de
subir encore la dérision poignante du cérémonial usité pour les
princes; et alors on pourra se former quelque idée de la cruelle
situation de cet illustre malheureux, et de l'insensibilité de ceux
qui avaient pu condamner son innocence à un semblable supplice.



ACCUSATION D'INFANTICIDE.


Une femme nommée Chanas avait épousé le nommé Loreau: une fille était
née de ce mariage. Peu de temps après, cette femme eut le malheur de
perdre son mari, et demeura quelques années dans le même village avec
sa fille. Elle y vivait tranquillement, sans songer à se remarier,
lorsqu'un jeune homme vint lui demander sa main. L'idée d'un second
mariage la révolta d'abord; mais bientôt ennuyée de son isolement,
et séduite par les soins et les prévenances du jeune homme qui lui
faisait la cour, elle se familiarisa peu à peu avec cette idée.

Leur liaison devint plus intime, et elle eut pour la veuve Loreau des
conséquences funestes, par suite de la trop grande confiance de cette
malheureuse femme. Devenue enceinte, elle ouvrit, mais trop tard,
les yeux sur le péril de sa situation. Elle communiqua ses alarmes à
son amant. Celui-ci réitéra ses promesses, et prétexta seulement des
arrangemens de famille pour différer le moment de les accomplir.

Assez crédule pour ajouter foi aux nouveaux sermens du jeune homme,
et partagée entre la crainte d'éloigner un homme devenu le maître
de son existence, ou de publier sa propre honte; partagée également
entre l'espoir d'une union légitime qui devait jeter un voile sur
ses égaremens, et le danger d'y apporter elle-même un obstacle par
l'éclat d'une déclaration publique, la veuve Loreau s'abstint de
remplir cette dernière formalité prescrite par l'édit de 1556.

Cependant, ayant eu lieu de reconnaître la perfidie de son amant,
elle prit la résolution de se conformer à la loi, et de se
transporter chez un officier public pour y faire la déclaration de
sa grossesse; mais il lui fut impossible de remplir ses intentions;
les symptômes d'un accouchement prochain l'en empêchèrent, et elle
se vit exposée aux peines prononcées contre les femmes convaincues
d'avoir enfreint l'édit de 1556. Seule, au milieu de la nuit, pendant
que sa fille reposait auprès d'elle, elle ressentit les vives
douleurs de l'enfantement. N'ayant ni la force de se soutenir, ni
celle d'appeler du secours, elle donna le jour au malheureux fruit de
sa faiblesse. Elle venait de l'ondoyer et de le mettre dans son lit,
lorsqu'elle l'entendit pousser un soupir. Aussitôt elle s'approcha de
lui en tremblant, et s'aperçut qu'il était mort.

Au milieu de son trouble, de son désespoir, elle reste anéantie. Que
résoudre, que faire dans ce moment affreux? Elle voit à l'instant
le malheur qui la menace; elle entend déjà la voix terrible de
la prévention s'élever contre elle et l'accuser d'infanticide.
La terreur s'empare d'elle; la honte de sa position, la crainte
du châtiment de la justice la déterminent à cacher, à dérober
la connaissance de son malheur; elle garde le silence sur son
accouchement; elle attend la nuit suivante, et lorsque l'obscurité la
plus profonde règne autour d'elle, elle entoure le petit cadavre de
son enfant d'un linceul, et le dépose dans son grenier. Elle avait
formé le projet de le transporter secrètement, aussitôt qu'elle
pourrait sortir, dans le cimetière du lieu, et de l'y enterrer de ses
mains.

Mais on prévint l'exécution de ce projet. La nouvelle de son
accouchement ne tarda pas à se répandre. Un tribunal composé de
quelques femmes, ayant à leur tête le procureur de la juridiction,
se présente chez elle; on lui parle de son accouchement, elle le
nie; elle est livrée à l'examen des matrones, dont le résultat
dépose violemment contre elle; on monte au grenier, et l'on en
rapporte, sous les yeux de la mère éplorée, le cadavre enveloppé d'un
linge. Alors elle confesse sa faute; elle raconte avec ingénuité
les circonstances de son malheur. Le juge se transporte chez elle,
accompagné du procureur et d'un chirurgien dont les lumières et la
probité lui sont connues. Le chirurgien fait son rapport; il examine
la mère et le cadavre; il certifie que l'accouchement est récent,
et que l'époque indiquée par la mère est certaine. Il atteste que
le cadavre n'a reçu aucunes contusions qui aient pu lui donner la
mort; qu'il ne porte aucun signe, aucune empreinte de violences; que
sa mort ne peut être attribuée qu'au défaut de ligature du cordon
ombilical, qui se trouve d'environ un pied de longueur, et d'où le
sang qui donnait la vie à l'enfant s'est échappé; que cette mort
enfin est un de ces événemens que le défaut de ligature du cordon
ombilical ne cause que trop fréquemment.

Le juge, d'après l'assertion assermentée de la mère, qu'elle avait
ondoyé son enfant, ordonna qu'il serait inhumé dans le cimetière
de la paroisse. Mais en même temps on crut pouvoir considérer la
veuve Loreau comme infanticide; on la mit donc entre les mains de la
justice, quoiqu'il fût bien constaté que l'imprudence était tout son
crime. On entendit des témoins sur le recèlement de sa grossesse; et
les juges du bailliage de Saint-Marcellin, considérant son imprudence
comme un crime capital, la déclarèrent convaincue de recèlement de
grossesse sans déclaration préalable; d'avoir accouché d'un enfant
que l'on avait trouvé dans un grenier, et qu'elle y avait caché;
pour la réparation de quoi, ils la condamnèrent à être pendue.

La veuve Loreau appela de cette sentence au parlement de Grenoble.
Elle espérait que les magistrats qui devaient prononcer sur son sort
reconnaîtraient une différence immense entre une faute et un crime,
et qu'ils mettraient au néant la rigoureuse sentence prononcée contre
elle par les premiers juges. Elle conjurait la cour de réformer un
jugement qui offensait la nature qu'elle n'avait point offensée, de
briser les fers qui l'enchaînaient, et de la rendre à sa jeune fille,
qui avait besoin de ses secours pour subsister.

Le parlement de Grenoble ne rendit point un arrêt tout-à-fait
conforme aux vœux de la pauvre veuve; tout en la considérant comme
moins coupable qu'elle ne l'avait paru aux yeux des premiers juges,
ils ne la trouvèrent point exempte de crime. En effet, s'il n'était
pas prouvé qu'elle eût commis un infanticide, il était bien constant
qu'elle avait voulu dérober la mort de son enfant à la connaissance
du public. Sa conduite offrait des indices et des présomptions
qui ternissaient son innocence. Elle ne s'était point d'ailleurs
conformée à l'édit de 1556. Le parlement de Grenoble la condamna à
une amende de dix livres envers le roi, et au bannissement pendant
dix ans hors de son ressort.



MADAME DE SASSY ACCUSÉE DU MEURTRE DE SON MARI.


La dame Gaudon, veuve du marquis de Ris, connut et aima le marquis de
Sassy, colonel d'un régiment d'infanterie. Celui-ci, quoique beaucoup
plus jeune qu'elle, répondit à sa passion, et demanda sa main. Mais
la sœur de M. de Sassy, qui avait épousé M. de Villiers, conseiller
au parlement, mit opposition à ce mariage. Après deux années de
procédure, le marquis eut gain de cause, et le mariage fut conclu.
Cette union, on le croira facilement, rendit les deux belles-sœurs
ennemies jurées.

Madame de Sassy élevait depuis plusieurs années un enfant qu'on
appelait _Mignon_, et pour qui elle avait tous les soins de la
tendresse maternelle. Étant dans la paroisse de Saint-Irmond en
Bourbonnais, et ayant trouvé cet enfant qui était allaité par une
chèvre d'emprunt, parce que la mère malade ne pouvait le nourrir,
et que la pauvreté de son père ne lui permettait pas d'avoir
de nourrice, elle avait été touchée de ce spectacle, et, avec
l'assentiment des parens, avait emmené cette petite créature. C'était
un très-bel enfant.

Le marquis avait vendu son régiment; mais la vie casanière n'était
pas de son goût; il s'en repentit, et chercha l'occasion de reprendre
du service. Il accompagna le roi d'Espagne à Naples. Il fit ensuite
plusieurs autres voyages, et passa à l'armée d'Italie comme
aide-de-camp du maréchal de Marsin. Il se trouvait, en 1702, à la
bataille de Luzara, où madame de Sassy perdit le fils unique qu'elle
avait eu du marquis de Ris.

La campagne terminée, il se rendit à Venise, où il prit à son service
un Grec nommé Alexandre, et n'ayant pu entrer au service de la
république, il revint à Paris avec son Grec.

Mais son imagination inquiète ne lui permit pas de rester long-temps
tranquille habitant de Paris. Il se mit en tête qu'on le soupçonnait
à la cour d'un crime d'état, et qu'il était menacé d'être arrêté;
il se figurait qu'on avait malignement interprété tous ses voyages;
et pour se mettre à l'abri de toutes recherches, il résolut de
s'éloigner de nouveau; et, sur la fin de l'année 1704, il chargea sa
femme d'acheter secrètement, pour lui et pour son Grec, plusieurs
choses nécessaires en voyage. Puis il partit, allant tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre, revenant parfois sur ses pas, en un mot,
faisant mille détours pour dépister ceux qui pouvaient être chargés
de le surveiller.

M. de Villiers, son beau-frère et son ennemi, ayant été instruit
de ces marches et contremarches, en donna avis à la cour, et fit
ainsi naître des soupçons qui furent assez forts pour faire arrêter
la marquise de Sassy; on l'enferma à la Bastille, et le scellé fut
apposé sur tous ses papiers. Un autre beau-frère de madame de Sassy,
M. de Ransijac, ancien exempt des gardes-du-corps, obtint que ceux
qui avaient donné des mémoires contre le marquis se déclarassent ses
parties.

Alors le marquis de Villiers rendit une plainte, dans laquelle il
énonça un complot ourdi par la marquise pour se défaire de son mari;
disant que depuis son premier voyage avec le Grec on n'en avait eu
aucune nouvelle; que dans la maison de la marquise il y avait un
enfant de quatre à cinq ans (Mignon), qui passait pour légitime,
quoiqu'il fût bien certain qu'ils n'avaient jamais eu d'enfans.

Sur cette plainte, on décréta de prise de corps la marquise, et
d'ajournement personnel, plusieurs personnes, hommes et femmes,
liées avec elle. On la transféra de la Bastille au Châtelet, dans
un cachot où elle fut interrogée par le lieutenant-criminel. On fit
l'inventaire de ses papiers; on ne trouva aucun coupable dans les
personnes assignées à comparaître; ils furent tous mis hors de cour.

Il paraît que ce procès de complot était fondé sur un équivoque de
mots contenus dans une déposition. La Gasteau, femme de chambre de la
marquise, avait déposé qu'en bassinant le lit de sa maîtresse, elle
l'avait entendue dire à la demoiselle Chamboneau qu'elle se proposait
de se défaire de son mari par l'entremise du Grec. Elle déposa
depuis, à la confrontation, qu'elle ne savait pas si la marquise
voulait se défaire de son mari en le faisant voyager ou par la voie
de l'assassinat.

Ce qui augmentait l'embarras de madame de Sassy, c'est qu'elle
ignorait absolument le point de l'univers où se trouvait son mari.
Cependant le Châtelet rendit une sentence, du 20 mars 1706, par
laquelle le sieur de Villiers était condamné aux dommages intérêts et
aux dépens.

Cette condamnation ne lui donna que plus d'acharnement; il se
proposait d'appeler. Mais ayant entendu dire que le prétendu
assassin de son beau-frère était dans l'île de Jersay, il y envoya
un affidé qui, au lieu de l'assassin, y trouva M. de Sassy lui-même.
Le gouverneur de l'île manda cette circonstance à la marquise, et
lui annonça qu'il retenait l'envoyé de M. de Villiers et son mari,
jusqu'à ce que la cour eût décidé leur rappel. Madame de Sassy était
sortie de prison. A cette nouvelle, elle commença par solliciter le
rappel de son mari; elle l'obtint, et se mit en route pour aller
au-devant de lui; mais en arrivant à Saint-Malo, elle sut que M. de
Villiers, toujours plus animé que jamais, y avait envoyé un exprès,
qui avait requis que M. de Sassy fût soumis à un interrogatoire.
Le lieutenant-général s'était présenté, l'épée au côté, pour
l'interroger au moment de son débarquement. En effet, le marquis
subit un interrogatoire en arrivant; mais cet appareil ébranla son
cerveau déjà fort affaibli, et madame de Sassy eut beaucoup de peine
à le rassurer. Elle interjeta appel de cette nouvelle procédure,
comme entachée d'incompétence, et ramena à Paris le marquis de Sassy:
là, elle fit tous ses efforts pour ramener le calme dans son esprit.
Jamais elle ne put y parvenir, et l'impitoyable de Villiers obtint de
le faire interdire et enfermer à Charenton.

L'arrêt du parlement, rendu en 1706, pour la conclusion de cette
affaire, confirma la sentence du Châtelet, en infirmant seulement
les dommages et intérêts, attendu que Mignon était regardé comme un
enfant adopté.

M. de Sacy, avocat de la marquise, prouva que la calomnie horrible
dont M. de Villiers avait chargé la dame de Sassy était suggérée
par la haine, préparée par l'imposture, concertée par la malignité,
qu'elle avait été consommée par l'opiniâtreté, et que les suites de
cette calomnie avaient troublé pour la vie le repos de la marquise
et de son époux. «Il y va du repos de tous les gens de bien, dit-il
en terminant son plaidoyer, qu'une si cruelle et si dangereuse
entreprise soit réprimée par un exemple propre à faire trembler ceux
qui pourraient l'imiter.»



PARRICIDE COMMIS PAR DEUX FILS, AIDÉS DE LEUR MÈRE.


Le parricide est un crime si anti-naturel, que les législateurs de
l'antiquité, le regardant comme impossible, n'avaient pas voulu le
comprendre dans les cas prévus par les lois. A Rome, il fut ignoré
pendant six cents ans; mais depuis, trop d'exemples ont prouvé que la
méchanceté de l'homme était capable d'enfanter les attentats les plus
énormes, que rien ne pouvait lui servir de frein. Le fait suivant est
de nature à fortifier cette assertion.

François D*** de S***, d'une noble et ancienne famille du Languedoc,
capitaine de la galère _la Réale_, épousa, à l'âge de quarante ans,
une jeune personne de dix-huit ans, Anne de S***, dont les parens
étaient établis à Marseille. Par suite de la différence d'âge et de
caractère, cette union ne fut pas heureuse. Néanmoins, les deux époux
eurent onze enfans, dont il leur resta cinq garçons et deux filles
qui furent religieuses.

La mère, au lieu d'inspirer à ses enfans du respect pour leur père,
les associait à la haine qu'elle lui portait, et travaillait sans
cesse à effacer de leur cœur les sentimens affectueux de la piété
filiale. Le parricide fut le fruit de ses leçons.

En 1709, le père, qui n'avait que ses appointemens pour subsister,
se retira à une bastide qu'il possédait près de Marseille dans la
paroisse de Saint-Barnabé. Le personnel de sa petite habitation
se composait de sa femme, de trois de ses fils, Jean-Baptiste,
François-Guillaume, Louis-César, d'un Turc qui lui servait de
domestique, et de Suzanne Borelli, servante. Antoine, l'aîné de ses
fils, sujet d'une belle espérance, était enseigne dans la marine,
et Étienne Gayetan, le quatrième, avait une sous-lieutenance
d'infanterie.

Les trois années que ce malheureux père de famille passa dans cette
bastide furent une querelle perpétuelle.

Le 16 octobre 1712, jour de la fête de la paroisse de Saint-Barnabé,
le sieur de S*** dîna avec sa famille dans sa bastide. Le repas se
passa même assez paisiblement. Jean-Baptiste devait dîner ce jour-là
avec le sieur Senclou, curé de Saint-Barnabé, dont il avait épousé la
nièce sans le consentement de son père, qui lui avait pardonné cette
union depuis quelque temps, et qui ce jour-là même se faisait une
joie de le retenir à dîner. Il ne pressentait pas qu'il gardait près
de lui un de ses meurtriers.

Après le dîner, François-Guillaume demanda à son père de l'argent
pour aller se divertir à la fête. Celui-ci n'était pas dans l'usage
de donner de l'argent à ses enfans; la mère s'était réservé ce
soin, comme moyen de les capter davantage. Cependant il présenta à
son fils une pièce de cinq sous. Une somme si modique fit murmurer
François-Guillaume; son père lui en offrit une de dix qui ne le
satisfit pas davantage; même il s'emporta jusqu'aux plus grossières
invectives. La mère, sortant alors d'un cabinet voisin, embrassa la
querelle de son fils, et mêla ses reproches à ceux qu'il adressait
à son père. Le jeune homme, se voyant soutenu, ne connut plus de
mesure, il descendit le degré, se tint sur le seuil de la porte, et
mit l'épée à la main, menaçant son père de le tuer.

Le sieur de S***, indigné d'une pareille audace, appelle son
Turc, et lui ordonne de seller son cheval à l'instant, parce que,
dit-il, il veut aller à Marseille porter plainte contre ses enfans,
Jean-Baptiste témoignant qu'il voulait aussi soutenir son frère.
Alors la mère, pâle de fureur, se tournant vers ses fils, leur dit
en élevant la voix: «Si vous le laissez aller faire sa plainte, vous
êtes perdus!» Puis passant derrière son mari, et le tirant par les
cheveux de toute sa force, elle le terrassa, et le saisit aussitôt
par les parties naturelles. A ce signal, Jean-Baptiste, transformé
tout-à-coup en une bête féroce, s'élança sur son père, manifestant
l'horrible intention de le mutiler. La victime, en proie aux plus
vives douleurs, lui dit d'une voix mourante entrecoupée de sanglots:
«Que t'ai-je fait, mon fils, pour me traiter de la sorte? Comment
regardes-tu ton père comme le plus grand de tous tes ennemis? Si je
ne suis plus ton père, je suis au moins un homme comme toi... Je
n'ai recours qu'à ton humanité... Ma vieillesse seule ne doit-elle
pas désarmer ta colère? Faut-il que ma femme et mes enfans unissent
toute leur fureur contre moi?...»

Ces paroles touchantes semblaient irriter ces monstres encore
davantage. Jean-Baptiste prit son père par la gorge pour l'étouffer,
tandis que François-Guillaume, lui portant un coup d'épée à la
tempe, lui fit une blessure dont le sang jaillit aussitôt. Alors
Jean-Baptiste et sa mère, appliquant leurs genoux sur la poitrine du
vieillard, l'étouffèrent. Pendant cette scène exécrable, Louis-César,
le plus jeune des enfans, âgé seulement de treize ans, fondait en
larmes dans un coin de la chambre, et le Turc, interdit, épouvanté,
ne savait quel parti prendre.

Le crime ne fut pas plus tôt consommé qu'il fallut songer à le
cacher. La mère donna un écu à François-Guillaume pour qu'il allât
s'amuser à la fête. Jean-Baptiste et le Turc portèrent le corps à
la chambre la plus haute de la bastide. Puis madame de S*** envoya
le jeune Louis-César chercher le curé de la paroisse; elle jugea
qu'elle ne devait rien redouter de ce prêtre à cause de l'alliance
qu'il avait contractée avec Jean-Baptiste en lui donnant la main de
sa nièce.

Quand le curé fut arrivé, la mère se hâta de lui dire que
Jean-Baptiste et François-Guillaume venaient de tuer leur père, et
lui demanda conseil. Frappé d'étonnement, le curé se récria sur
l'énormité du crime: toutefois il conseilla de mettre le corps dans
le lit, et de dire qu'il était mort subitement. «On ne réussira
point, reprit la mère, à cacher le crime ainsi, parce que le corps
a les parties naturelles froissées et rompues.--Eh bien! répliqua
soudainement le curé, il faut que vous jetiez le corps par la
fenêtre, et que vous fassiez croire que M. de S*** est tombé tout
seul, parce que la tête lui aura tourné en voulant accrocher une
cage en dehors: ayez le soin aussi de lui passer la cage dans le
doigt.» On résolut de suivre ce conseil: Jean-Baptiste alla jeter le
corps par la fenêtre; la mère saigna une poule dans l'endroit où il
tomba: puis elle se mit à s'arracher les cheveux, à jeter les hauts
cris; les voisins accoururent; on leur apprit, avec des torrens de
larmes, la chute de M. de S*** et sa mort. Bientôt, sur l'ordre du
lieutenant-criminel, arrivent des chirurgiens pour faire leur rapport
sur l'état du cadavre. Prévenus que M. de S*** était mort d'une
chute, ils examinèrent si légèrement, qu'ils ne remarquèrent aucune
trace de la vérité. Ainsi ce crime horrible demeura caché.

Cependant la veuve, qui n'avait eu jusque là que les appointemens de
son mari pour subsister, s'en trouva privée par sa mort, et ne tarda
pas à sentir les horreurs de la misère. On fut obligé d'avoir recours
au comte de S***, frère du défunt, qui obtint, par son crédit, une
pension de six cents livres au profit de la mère et des enfans.
Cette pension fut entre eux une pomme de discorde qui produisit
la révélation du crime et sa punition. La mère voulait disposer
seule de cette pension; mais ayant rencontré quelque obstacle de
la part de ses enfans, elle les quitta, et alla se fixer à Aix.
François-Guillaume et Étienne Gayetan s'établirent dans la bastide;
Jean-Baptiste et Louis-César allèrent loger à Marseille.

Alors Étienne Gayetan projeta de se rendre maître de la pension, pour
pouvoir la distribuer avec économie; mais Jean-Baptiste ne voulut
point y consentir. Gayetan le menaça de révéler le crime. Dès lors la
mauvaise intelligence éclata entre les deux frères. Pour parvenir à
son but, Étienne Gayetan imagina un stratagème: il écrivit au marquis
de Montolieu, ancien ami de son père, et lui fit dans sa lettre
l'affreuse relation du parricide. Louis-César l'étant venu voir, il
lui fit lire cette lettre, et même la lui laissa emporter pour qu'il
la montrât à Jean-Baptiste, qu'il espérait par ce moyen amener à
l'arrangement qu'il avait projeté. Jean-Baptiste, pour le combattre
avec les mêmes armes, le prévint, en adressant une semblable lettre
au marquis de Montolieu, dans laquelle il accusait sa mère et
François-Guillaume d'être les seuls auteurs du meurtre. La mère,
instruite de la division qui régnait entre ses enfans, écrivit de son
côté au comte de S*** son beau-frère, chargeant Jean-Baptiste seul
de l'atroce parricide, mais le comte lui renvoya sa lettre, en lui
mandant de la brûler.

La lettre de Jean-Baptiste au marquis de Montolieu eut une destinée
bien différente. Le marquis, révolté du crime qu'on lui révélait,
conçut le dessein d'obtenir, sous quelque prétexte, une lettre de
cachet pour faire sortir du royaume tous ces infâmes. Il en écrivit
au marquis de Cavoye; mais le comte de S***, oncle des coupables,
avec qui on en conféra, sentant que le roi voudrait connaître les
motifs de la lettre de cachet sollicitée, écrivit au marquis de
Montolieu pour le détourner de son projet, et persuada au comte de
Cavoye qu'il fallait brûler la lettre du marquis de Montolieu.

Mais cette fatale lettre, qui contenait toutes les circonstances
de l'assassinat, se mêla, par inadvertance, parmi d'autres papiers
d'affaires que M. de Cavoye remit au chancelier Pontchartrain.
Celui-ci, accablé d'affaires, en différa la lecture jusqu'au
lendemain. Cependant, en les parcourant, la lettre accusatrice lui
tomba dans les mains. L'horreur qu'elle lui inspira fut telle qu'il
la porta sur-le-champ au roi. M. de Cavoye, qui s'était aperçu trop
tard de sa méprise, voulut le lendemain réclamer cette lettre au
chancelier; il n'était plus temps.

Le parlement de Provence reçut, de la part du roi, l'ordre de faire
arrêter tous les coupables, et de rendre bonne et briève justice.
Tous furent conduits dans la prison de Marseille.

L'instruction commença. Le Turc fut d'abord entendu comme témoin. Sa
première déposition fut que son maître était mort de sa chute par la
fenêtre. On l'arrêta comme faux témoin, et pour le forcer d'avouer
la vérité on le mit dans un étroit cachot. Enfin il accusa la mère,
François-Guillaume, et faiblement Jean-Baptiste. Cinq mois après,
ayant demandé à parler, il déchargea la mère et François-Guillaume,
et chargea Jean-Baptiste seul.

Plusieurs témoins vinrent révéler que la dame de S*** avait voulu
empoisonner son mari avec quelque poison lent qui le réduisît au lit,
et qui l'empêchât de troubler son ménage. Jean-Baptiste, interrogé
sur le fait du poison, avoua que sa mère l'avait envoyé plusieurs
fois chez le chirurgien de la maison pour acheter des drogues
vénéneuses. Le chirurgien assigné avoua le fait, mais il affirma
qu'il avait été sourd à toutes les demandes de ce genre.

Jean-Baptiste, confronté avec sa mère, ne lui adressa d'abord
aucun reproche; mais quand il eut entendu la déposition qu'elle
avait faite contre lui: «Quoi! ma mère, lui dit-il, pouvez-vous en
conscience m'inculper de la sorte, et me faire le seul auteur d'un
crime dont je suis le moins coupable? N'est-ce pas mon frère François
qui a mis l'épée à la main contre mon père? N'est-ce pas vous qui,
sortie du cabinet, au bruit de la querelle, l'avez pris par les
cheveux, et lui avez porté la main dans un endroit que vous deviez
respecter? N'est-ce pas vous qui l'avez traîné violemment jusqu'à
l'étouffer?...»

Enfin la suite des interrogatoires et des confrontations dissipa tous
les nuages qui enveloppaient la vérité. L'aveu même de l'attentat
sortit de la bouche des coupables.

La sentence fut prononcée le 10 février 1714, par le tribunal de
Marseille.

Ce premier arrêt condamnait Jean-Baptiste à être tenaillé, à avoir
les deux poings coupés, à être rompu vif et brûlé; François-Guillaume
à avoir le poing coupé, et, du reste, comme son frère Jean-Baptiste;
Louis-César à être témoin des exécutions, et banni à perpétuité; la
mère à avoir la tête tranchée, et le Turc à être fouetté.

Les condamnés, en ayant appelé au parlement d'Aix, furent transférés
dans cette ville. Le 18 avril, l'arrêt du parlement confirma, à peu
de chose près, la sentence des premiers juges, excepté à l'égard
de Louis-César, qui fut mis hors de cour. Quant au Turc, il fut
condamné à assister aux exécutions, et à être pendu deux heures par
les aisselles; quoiqu'il n'eût point trempé dans le meurtre, on jugea
qu'il fallait punir un domestique qui était resté spectateur immobile
de l'assassinat de son maître.

Les condamnés donnèrent des marques touchantes d'un profond repentir,
et subirent leur arrêt avec une résignation toute chrétienne.

M. de Pontchartrain obtint du roi, en faveur des enfans innocens, une
pension de cent cinquante livres, et deux cents livres pour Antoine,
qui, malgré son mérite personnel, fut cependant obligé de quitter
le corps de la marine, par suite de cette inique solidarité que le
public fait peser sur tous les membres d'une famille, et qui est
encore un de nos plus funestes préjugés.



LE NOUVEAU LÉGATAIRE UNIVERSEL.


Le célèbre Regnard avait calqué l'un de ses chefs-d'œuvre de comique
gaîté sur un fait d'insigne friponnerie avec lequel celui que nous
allons raconter peut soutenir la comparaison.

Françoise Fontaine, veuve d'André Forest, marchand à Bordeaux, était
une femme d'un esprit faible et facile à gouverner; aussi était-elle
toujours circonvenue par une foule d'intrigans qui captaient sa
confiance, et finissaient par lui faire faire tout ce qu'ils
voulaient. On pense bien que cette femme était la dupe de tous ces
fripons qui s'entendaient entre eux pour la dépouiller.

Lancelain, solliciteur de procès, commença la scène, en lui
extorquant des donations; après lui, vinrent Brac et la Gouache, qui
lui surprirent plusieurs promesses; puis parut le nommé Quiersac,
qui, après l'avoir engagée à venir demeurer dans une maison voisine
de la sienne, l'amena à faire une donation en faveur de San Pierre
d'Arena, Génois. La dame Françoise Fontaine était alors âgée de
quatre-vingt-deux ans. Ces deux escrocs avaient stipulé ensemble
que le Génois céderait à Quiersac le tiers des biens donnés. Cette
donation enveloppait tous les biens de la donatrice, à la charge par
le donataire de lui payer une pension viagère de mille deux cents
livres. Cette pension devait ensuite retourner à Quiersac. Celui-ci,
cependant, ne fut pas satisfait de cet arrangement; il préféra un
testament comme chose plus sûre. En conséquence, il décida la dame
Fontaine à prendre des lettres de rescision contre la donation faite
au sieur d'Arena. Les lettres furent entérinées, et la donation
annulée par sentence du Châtelet.

San Pierre d'Arena se rendit appelant de cette sentence; mais ensuite
il jugea moins chanceux de transiger avec Quiersac, et de lui assurer
par un billet le tiers des biens et la pension de mille deux cents
livres, après le décès de la veuve.

Quiersac ne perdait cependant pas de vue le testament qu'il avait
dessein de faire signer à la veuve Fontaine; mais la mort de cette
bonne femme vint déranger son projet. Néanmoins il ne se rebuta pas;
car il imagina de cacher sa mort, et de mettre dans son lit une femme
qui contreferait la malade.

Ici commence la scène comique jouée par nos fripons. Quiersac gagna,
par des promesses d'argent, la nommée Rainteau, femme d'un cocher,
et un procureur, nommé Ranquinot. Ayant appris, sur ces entrefaites,
que le sieur Verron de Lisle était créancier de la veuve pour une
somme de deux mille quatre cents livres, dont il n'avait pas de
reconnaissance, nos fourbes allèrent le trouver pour lui dire que la
dame Fontaine avait résolu de faire son testament; qu'ils présumaient
qu'elle y rappellerait sa dette, mais qu'il était cependant à propos
de prévenir sur ce point le notaire.

Le notaire choisi pour présider à la scène importante fut maître
Mahau, chez qui le plan du testament fut dressé, de manière que
la malade supposée n'avait que oui à dire, ce qui était un rôle
très-facile.

Le notaire crédule, procédant de bonne foi, amène un confrère. La
femme Rainteau, affublée en malade, la tête enfoncée dans le lit, le
visage tourné vers la ruelle, répondait _oui_, d'une voix tremblante,
à toutes les questions du notaire; elle confirma ainsi tous les
articles; savoir: les legs pieux, ensuite celui de douze mille livres
au profit de Quiersac. Le procureur Ranquinot, fut fait légataire
universel. Elle se désista des lettres de rescision contre San
Pierre d'Arena; elle ajouta seulement un article où elle se faisait
présent à elle-même, Guillemette Rainteau, d'une somme de trois mille
livres. Un des notaires voulut la voir; mais, s'étant retournée un
moment, elle déclara qu'elle ne pouvait signer, à cause d'un grand
tremblement qu'elle avait dans les mains. Les notaires dressèrent
procès-verbal de cet incident, et se retirèrent peu après.

Le procureur Ranquinot fit son billet à Quiersac, portant promesse de
lui céder la moitié de son legs universel.

La dame Fontaine était morte du 12 au 13 mars 1727. L'exécution du
plan de Quiersac exigea quatre jours, et ce ne fut qu'au bout de ce
temps que le décès de cette femme fut déclaré. Ses obsèques eurent
lieu le 16.

Un sieur de Lurienne, petit-neveu de la défunte, et l'un de ses
héritiers, ne reçut la nouvelle de sa mort que vers le mois de
septembre, tant les héritiers frauduleux avaient pris soin de la
cacher. Mais Lurienne ne pouvant quitter la province de Bretagne,
où ses affaires le retenaient, envoya sa mère à Paris, avec sa
procuration.

A son arrivée, la dame Lurienne découvrit tout le manége, et quand
elle fut bien instruite de tous les détails, elle rendit plainte,
et l'on fit une information sur laquelle Quiersac et sa concubine,
le procureur Ranquinot et la Rainteau, furent décrétés de prise de
corps. De ces quatre individus, la Rainteau seule fut prise: tous les
autres s'évadèrent.

Lors de son interrogatoire, la Rainteau avoua tout; sur quoi le
lieutenant-criminel rendit une sentence qui condamnait les quatre
prévenus, dont trois absens, à faire amende honorable, la Rainteau et
la prétendue femme Quiersac au bannissement de neuf ans, Ranquinot
et Quiersac aux galères pour neuf ans; et tous quatre condamnés
solidairement à deux mille livres envers l'héritier Lurienne.

Le parlement, par arrêt du 11 mai 1728, confirma la sentence du
lieutenant-criminel.



LE SPECTRE, OU LA FOURBERIE DÉCOUVERTE.


Long-temps les histoires de revenans ont trouvé des auditeurs
crédules: telle est la faiblesse de l'esprit humain, qu'il se plaît
à croire aux choses merveilleuses et surnaturelles. Heureusement la
philosophie, en répandant les lumières, en invitant l'homme à faire
usage de sa raison, a fait justice de ces erreurs comme de tant
d'autres non moins funestes. On va voir, par le fait suivant, que
même au dix-huitième siècle, époque si fatale à tant de préjugés
honteux, les fripons savaient encore exploiter ces vieilles croyances
d'esprits, de spectres et de fantômes, et duper non seulement
des gens grossiers et dépourvus d'instruction, mais encore des
magistrats, organes de la justice.

Honoré Mirabel, jeune paysan de Pertuye, servait, comme valet, dans
la bastide de Gay, aux environs de Marseille. Il paraissait fatigué
de sa condition laborieuse et pénible, et s'occupait souvent de la
recherche des moyens propres à l'améliorer.

Il vient trouver un jour un magasinier de Marseille, nommé Auquier,
qui, comme lui, était du Pertuye; il veut le consulter, dit-il, sur
une affaire qui l'intéresse beaucoup. Auquier lui prête la plus
grande attention, ne se doutant guère du récit qu'il allait entendre.

Alors Mirabel lui raconte qu'étant couché, dans le mois de mai, à
onze heures du soir, sous un amandier de la bastide de la demoiselle
Gay, il vit, au clair de la lune, un homme à la fenêtre d'une
bastide voisine qui était inhabitée. Mirabel, surpris à la vue de
cet inconnu, dans ce lieu et à cette heure, lui adresse la parole
pour lui demander ce qu'il fait là. Mais point de réponse de la part
de l'homme. Mirabel, piqué, veut approfondir le mystère: la porte
de la bastide est ouverte; il entre, monte l'escalier; mais, après
avoir cherché de tous côtés, il ne trouve personne. Il ne doute
plus alors que l'homme qu'il vient de ne voir soit un revenant;
la frayeur s'empare de lui, il descend précipitamment les degrés,
et fait quelques pas vers un puits voisin pour étancher la soif
que l'émotion lui avait causée. Mais à peine porte-t-il l'eau à
ses lèvres, qu'il entend derrière lui une voix cassée, sombre
et sépulcrale, qui, l'appelant par son nom de pays, lui disait:
«Pertuysan, on a enterré ici un trésor; tu n'as qu'à creuser, il sera
à toi; fais-moi dire des messes.» Puis, un instant après, Mirabel
voit tomber une petite pierre dans un endroit qu'il suppose être le
lieu où il faut creuser.

Étonné, émerveillé de la fortune qui lui arrive et qu'il désirait
si ardemment, Mirabel va faire part de son bonheur inattendu au
nommé Bernard, valet de la fermière de la bastide du Paret. Ils vont
creuser ensemble à l'endroit désigné, en présence de la fermière.
Ils trouvent un paquet de mauvais linge qui tinta très-clair sous
un grand coup de pioche. Personne n'ose d'abord toucher à ce paquet
mystérieux; la crainte de la mort les retient. Mirabel s'avise de
faire un croc avec une branche d'amandier pour retirer le paquet. Il
le prend, le porte dans sa chambre, le trempe, à défaut de vinaigre,
dans un vaisseau plein de vin, l'ouvre, et croit n'avoir pas assez
d'yeux pour contempler l'or qu'il contient. Bernard et la fermière,
revenus de leur premier effroi, et poussés par la curiosité,
accourent; mais Mirabel, déjà défiant comme un propriétaire,
les dépayse par quelques paroles vagues, et se délivre de leurs
importunités.

Telle fut en substance la narration que Mirabel fit à Auquier, en lui
demandant ce qu'il devait faire de son trésor. Celui-ci lui dit de se
défier des voleurs, et l'engagea à lui confier sa nouvelle fortune,
lui montrant, pour lui inspirer plus de confiance, une corbeille où
il avait beaucoup d'espèces d'or et d'argent. Mirabel accepta la
proposition. Il fut convenu qu'il remettrait son trésor à Auquier.
Au jour arrêté, Mirabel vint remettre à son dépositaire deux petits
sacs, l'un noué avec un ruban de fil couleur d'or, l'autre avec un
cordon de fil, et reçut en échange une reconnaissance de la somme de
vingt mille livres, payable à volonté.

Quelque temps après, il arriva que Mirabel allant retirer ses
hardes de la bastide, car il avait quitté le service depuis qu'il
était riche, fut attaqué sur la route par un homme d'une taille
gigantesque qui lui donna brusquement un coup de couteau dont sa
veste et sa chemise furent percées.

Le paysan crut deviner l'auteur de cet assassinat, il ouvrit les yeux
sur le danger qu'il courait; Auquier attentait évidemment à ses jours
pour rester possesseur du trésor qui lui était confié. Pour se mettre
à l'abri de semblables tentatives, il se présenta chez lui, réclamant
ses deux sacs ou le paiement de la reconnaissance.

Mais Auquier nia le dépôt et le billet. Sur ce, le paysan se
pourvut en justice, et rendit plainte. Le juge permit d'informer,
se transporta chez Auquier, fit perquisition, et ne trouva rien,
sinon une petite corbeille d'osier dont Mirabel avait fait mention
dans sa plainte, et un petit ruban de fil couleur d'or. Auquier,
interrogé, dit que Mirabel lui avait confié qu'il avait trouvé un
trésor et promis de le lui remettre, mais il dénia tous les autres
faits énoncés par le plaignant. Sur ces indices, le juge fit faire
l'information, et décréta Auquier d'ajournement personnel. On
entendit quelques témoins favorables à Mirabel. Les experts ayant
examiné la reconnaissance produite par ce dernier, la trouvèrent
contrefaite: mais le ruban du sac qui avait été mis au greffe se
trouva précisément pareil à celui qui était à la jupe de la petite
fille d'Auquier, et que l'on avait trouvé lors de la perquisition.

Le procès suivit son cours, et le lieutenant-criminel condamna
Auquier à la question. Celui-ci appelle de cette sentence au
parlement d'Aix. De nouveaux témoins sont assignés. On entend
Bernard, le valet de ferme, qui avait aidé Mirabel à déterrer le
trésor. Il dépose qu'ils n'avaient rien trouvé, et qu'à quelque temps
de là, Mirabel lui avait montré un papier qu'il disait avoir payé un
écu.

Ce papier se trouva être la prétendue reconnaissance de vingt mille
livres. Cette découverte mit sur la voie de la fourberie.

L'histoire du revenant, du trésor trouvé, de la reconnaissance
d'Auquier, de l'assassinat commis par ce dernier sur la personne de
Mirabel, avait été ourdie par Étienne Barthélemy, ennemi déclaré
d'Auquier, et intime ami de Mirabel, dont il avait égaré l'ignorance
et la simplicité.

Toute cette fourberie fut révélée par Mirabel dans les angoisses
de la question. Auquier fut mis hors de cour, et les galères
perpétuelles furent le partage de son accusateur et de l'intrigant
qui l'avait suscité. Deux faux témoins avaient été condamnés à être
pendus par les aisselles.

Telle fut l'issue de cette cause de spectre, où, par l'incroyable
crédulité du premier juge, l'innocence faillit succomber sous le
poids de la plus grossière calomnie. Le jugement fut rendu en 1729.



LE PÈRE GIRARD, ACCUSÉ D'ENCHANTEMENT ET DE SORTILÉGE PAR LA CADIÈRE.


S'il paraît presque incroyable que des juges, un parlement tout
entier, aient pu, au dix-huitième siècle, prendre au sérieux des
accusations de magie, du moins il semblera consolant pour l'humanité
de voir la majorité d'un tribunal absoudre l'accusé. A l'époque des
Gaufridy et des Grandier, la crédulité universelle ne laissait jamais
une pareille chance de salut.

Le jésuite Girard, né à Dôle, grand prédicateur et fameux directeur,
fut envoyé d'Aix à Toulon, en 1728, pour y exercer les fonctions de
recteur du séminaire de la marine. Il était alors âgé de cinquante
ans.

Précédé d'une grande réputation de talent et de sainteté,
les pénitentes vinrent à lui en grand nombre. L'une d'elles,
Marie-Catherine Cadière, fille de dix-huit ans, d'une famille
honnête, née avec un cœur sensible, entêtée d'ailleurs de se faire
une réputation de vertu, et ayant l'imagination égarée par la lecture
des livres ascétiques les plus remplis d'une fausse spiritualité,
s'est acquis une sorte de célébrité par le procès dont le père Girard
faillit être la victime.

Pour motiver puissamment son changement de confesseur, elle débita
partout, d'un ton d'inspirée, qu'ayant rencontré le père Girard par
hasard en son chemin, elle avait entendu la voix de Jésus-Christ, qui
lui dit: _ecce homo_, voilà l'homme qu'il vous faut. La pénitente,
échauffée par le plaisir d'avoir un directeur qui devait la prôner
partout, eut des extases et des visions. Elle passa le carême de
l'année 1730 sans prendre presque aucune nourriture. Ce jeûne lui
procura de fréquentes extases, pendant lesquelles elle prétendait
entendre des voix venant du ciel. A la fin du carême, elle était
si faible qu'elle ne pouvait plus sortir de son lit. Le vendredi
saint, on la trouva le visage couvert de sang, et elle assura qu'il
provenait de stigmates qu'un ange lui avait faites près du cœur
pendant son sommeil. Son directeur eut l'imprudence de s'enfermer
avec elle dans le dessein de voir ce prétendu miracle: il le vit,
et s'apercevant qu'il y avait de la supercherie dans la conduite de
sa pénitente, il chercha à s'en débarrasser. La Cadière, piquée,
choisit un autre directeur. Elle s'adressa au père Nicolas, prieur
des carmes déchaussés, janséniste déclaré, et par conséquent ennemi
des jésuites. Ce nouveau confesseur n'avait que trente-huit ans.
Il engagea sa pénitente à faire une déposition dans laquelle elle
déclara que le père Girard, après avoir abusé d'elle, avait commis
un inceste spirituel; et, comme par cette déclaration, elle aurait
été aussi coupable que lui, elle l'accusa d'enchantement et de
sortilége. Les deux frères de la Cadière, l'un simple prêtre et
l'autre religieux jacobin, contribuèrent à propager ces bruits
injurieux sur le compte du père Girard.

Pour inspirer encore plus de confiance, la Cadière avait à
volonté des convulsions en public. L'évêque de Toulon envoya son
grand-vicaire pour interroger cette fille. La Cadière étala sa honte
aux yeux du monde, pour l'unique plaisir de se venger de ce que
son directeur n'avait pas été dupe de ses jongleries. Elle déclara
que le père Girard avait soufflé sur elle, et que ce souffle avait
produit dans tous ses sens un dérangement singulier et en même
temps une violente passion pour cet ecclésiastique; qu'ensuite il
l'avait engagée, sous des prétextes de religion, à accepter l'état
d'absession qui lui faisait apparaître toutes sortes de visions
impures. Nous jetterons un voile sur le reste de la déclaration de
la Cadière, qui contient des détails dégoûtans de lubricité et de
sottise.

Cette affaire, portée au parlement d'Aix, mit la combustion dans les
familles. Enfin, après des cabales, des querelles, des satires, des
chansons et des injures sans nombre, le parlement déchargea le père
Girard des accusations intentées contre lui, à la majorité d'une
seule voix, puisque sur vingt-cinq juges, douze le condamnèrent à
être brûlé vif. La Cadière, mise hors de cour et de procès, fut
condamnée, par un arrêt prononcé le 16 décembre 1731, aux dépens
faits devant le lieutenant de Toulon. Elle fut renvoyée à sa mère,
avec invitation de surveiller sa conduite de plus près. L'entêtement
et la prévention des deux factions religieuses, intéressées dans
cette dispute, ont répandu un tel nuage sur cette affaire, qu'on en
raisonne encore diversement aujourd'hui.

Quelques uns regardent le père Girard comme un hypocrite voluptueux
qui avait séduit la jeune Cadière; mais il avait alors plus de
cinquante ans: d'autres pensent que l'amour n'était point sa
faiblesse, mais bien plutôt l'ambition; et que ce fut ce qui le jeta
dans cette scène risible et funeste, en lui faisant croire trop
facilement aux prétendus miracles de sa pénitente: miracles dont la
gloire rejaillissait sur le directeur. Ses supérieurs l'envoyèrent
à Dôle quand le procès fut terminé; il y devint recteur, et y mourut
avec la réputation d'un saint.



FRILLET, OU LE CALOMNIATEUR PUNI.


Frillet, procureur-fiscal des terres de Tréfort et de Varambon,
commissaire à terrier et notaire, s'était enrichi par ses rapines et
ses exactions. Il était le tyran des pauvres gens qui se trouvaient
sous sa domination.

La tuilerie de Joseph Vallet tenta sa cupidité. Il résolut de perdre
cet homme pour s'emparer de son bien. Deux assassinats passaient pour
avoir été commis dans le pays, l'un sur Antoine Dupleix, l'autre sur
un paysan nommé Joseph Senos. Frillet conçut l'idée odieuse d'en
accuser les frères Vallet, et trouva de faux témoins pour attester
les faits.

Lors de la mort d'Antoine Dupleix, il y avait eu un procès où Vallet,
qui avait été injustement accusé, s'était vu absoudre, attendu qu'il
avait été prouvé que Dupleix était mort d'une pleurésie.

Le second crime dont Frillet voulut se servir contre les Vallet pour
les dépouiller présentait plusieurs circonstances. En 1722, le fils
aîné de Joseph Vallet avait été attaqué et volé par les frères Pin
et un autre. Sur les informations, il n'y eut pas assez de preuves
pour prononcer la condamnation. Un paysan, nommé Joseph Senos, caché,
lors du vol, derrière un buisson, s'étant avisé de dire, après le
jugement, dans un cabaret, que s'il avait été assigné il aurait fait
une déposition qui aurait perdu les frères Pin; l'un de ces deux
frères, pour éviter une nouvelle poursuite, résolut de se défaire
de Joseph Senos: il l'enivra, et lui donna un coup de serpe sur la
tête; Joseph Senos fit le mort, et son meurtrier, croyant qu'il
l'était réellement, lui prit quarante écus, et se sauva dans le pays
de Dombes, voisin de la Bresse, où il s'engagea dans le régiment de
la Sarre. Joseph Senos, revenu à lui, pansa sa plaie de son mieux,
et demeura deux jours enfermé seul chez lui; après quoi il disparut
aussi, sans qu'on sût ce qu'il était devenu, ce qui confirma le bruit
qu'il avait été assassiné, et que c'était Pin qui avait commis le
crime.

Voilà les deux événemens sur lesquels Frillet voulait fonder son
accusation contre les frères Vallet. Il employa six mois à suborner
des témoins, et quand il eut tout préparé, il les produisit en
justice, avec une plainte portant que Joseph Vallet avait assassiné
Senos, qu'il l'avait ensuite enterré à l'embouchure du four de sa
tuilerie, puis jeté quelque temps après dans le feu dudit four. Sur
cette plainte, on informa: les faux témoins déposèrent; toute la
famille Vallet fut décrétée; on arrêta le père, la mère et les deux
fils, et on les conduisit aux prisons du château du pont d'Ains, où
ils furent mis au cachot, par l'ordre de Frillet, les fers aux pieds
et aux mains, et traités avec la plus grande cruauté. Ces infortunés
ne surent que lors de l'interrogatoire qu'ils étaient accusés de
l'assassinat de Senos; Frillet fit revivre l'accusation du meurtre
supposé de Dupleix, dont les Vallet avaient été déclarés innocens
dix-neuf ans auparavant. Pour parvenir à ses fins, il suborna le
témoin qui alors avait déchargé Vallet, et l'engagea à faire une
déposition toute contraire.

On arrêta aussi Antoine Pin, accusé, soldat dans le régiment de la
Sarre, et il fut conduit à la même prison. Celui-ci, gagné également
par Frillet, déposa, à l'égard du meurtre de Dupleix, dans le sens du
premier témoin suborné, et eut l'audace inconcevable de charger les
Vallet de l'assassinat de Senos.

Le juge du pont d'Ains était dans les intérêts du procureur Frillet;
le 9 mai 1727, il condamna les Vallet à la question ordinaire et
extraordinaire.

Le parlement de Dijon, devant qui l'affaire avait été portée, jugea
par une sorte de pressentiment qu'on ne pourrait découvrir la
vérité que par le plus coupable, qu'il imaginait être Antoine Pin.
C'est pourquoi il ordonna que les Vallet et Pin seraient interrogés
séparément sur la sellette, et que ce dernier serait en outre
appliqué à la question.

Pendant les tortures de la question, Pin persista à charger les
Vallet de plus en plus; mais, par un de ces retours soudains que
l'homme ne saurait expliquer, à peine la question fut-elle achevée,
que les remords de sa conscience firent en lui ce que la torture
n'avait pu faire: il fit appeler le rapporteur, rétracta toute sa
fausse déposition, déclara les Vallet innocens, et s'avoua seul
coupable du meurtre de Senos.

Le lendemain, le parlement rendit un arrêt qui condamnait Pin à
expirer sur la roue. Ce misérable, dans son testament de mort,
persista dans sa dernière déclaration, et révéla encore d'autres
faits importans: il dit que le geôlier des prisons l'avait toujours
excité à charger les Vallet; que le nommé Vaudan était un fripon qui
avait reçu de l'argent de Frillet pour faire une fausse déposition,
et que si on l'arrêtait on découvrirait bien des choses. Avant de
subir son arrêt, il fit réparation publique aux Vallet, injustement
accusés; après quoi, il se remit aux mains des bourreaux, et
supporta, avec une sorte de courage, sa douloureuse et lente agonie.

Sur les indices fournis par Pin, on arrêta le faux témoin Vaudan,
qui, à l'exemple de ce malheureux supplicié, rétracta ses fausses
dépositions, et déchargea entièrement les Vallet. Il fut condamné à
être pendu, et préalablement à la question.

Enfin Claude Maurice, autre faux témoin, ayant été interrogé, accusa
le notaire et procureur-fiscal Frillet de l'avoir suborné par toutes
sortes de moyens, artifices, promesses ou menaces. Maurice fut
également condamné à la potence, et le même arrêt ordonna que Frillet
fût conduit en prison. Aussitôt que celui-ci connut l'ordre qui le
concernait il prit la fuite, et se sauva en Savoie.

Mais voici que tout-à-coup Senos, que l'on croyait mort, reparaît
dans la ville de Bourg. Nouvelle preuve de l'innocence des Vallet,
qui présentent leur requête pour que Senos soit interrogé. Aussitôt
que Frillet, réfugié en Savoie, fut instruit que Senos reparaissait,
il engagea le frère d'Antoine Pin à demander au conseil d'état la
réhabilitation de la mémoire de son frère. Le conseil évoqua à lui
tout le procès qui finit par le renvoi de Frillet par-devant le
parlement de Dijon; ce qui fut exécuté.

Frillet subit plusieurs interrogatoires, fut confronté avec un grand
nombre de témoins, qui le confondirent. Il fut prouvé que l'on avait
fabriqué de faux actes et de faux exploits, et suborné une foule
de témoins pour le compte de Frillet. Malgré toutes ces charges
accablantes, il voulut encore se justifier, mais son heure était
enfin venue. Par arrêt définitif du 7 août 1733, il fut condamné à
être pendu, à des dommages-intérêts et à la confiscation.

Le peuple, qu'il avait vexé, tourmenté, volé de mille manières,
attendait son supplice avec la joie de la vengeance. Cette
attente fut trompée: le supplice fut changé par le roi en un
bannissement de dix ans hors la province. Il fut obligé de payer
les dommages-intérêts, et mourut en chemin, comme il partait pour
exécuter son ban.

Remarquons, en finissant, comme cet acte de clémence royale est
immoral et inique. Les faux témoins subornés par Frillet sont
roués ou pendus sans délai, sans pitié; et lui, Frillet, qui les a
subornés, lui qui a accusé des innocens; lui qui, par ses manœuvres
criminelles a entraîné dans le crime un grand nombre d'individus;
lui enfin qui est la source de tous les crimes mentionnés plus haut,
il est banni pour dix ans. C'est là que l'on voit que la justice a
quelquefois deux poids et deux mesures.



LA BELLE TONNELIÈRE.


Le sieur Parfait Devaux s'était lié, étant au collége de Navarre,
avec les deux frères Garnier, qui étaient pensionnaires comme lui. On
sait que ces sortes de liaisons, bien différentes de celles que l'on
forme ensuite dans le monde, durent souvent aussi long-temps que la
vie des individus qui les ont formées.

Devaux, après sa sortie du collége, continua à regarder les frères
Garnier comme ses amis. Sa mère s'était remariée en secondes
noces avec un sieur Duparc, et il était né de ce second lit deux
fils, Nicolas et Claude Duparc, dont l'un devint dans la suite
maître-d'hôtel de la ville de Paris, et l'autre officier de la reine.
Ces deux enfans, en leur qualité de frères utérins du sieur Devaux,
étaient ses uniques héritiers, chacun pour moitié de ses meubles et
acquêts, et des propres maternels. Cinq collatéraux étaient appelés à
la succession des propriétés paternelles.

L'un des frères Garnier s'étant marié, et sa femme étant devenue
enceinte, Devaux, qui les voyait fréquemment, leur disait, en
plaisantant, que s'ils avaient une fille, il en ferait sa femme.
Conformément aux désirs de Devaux, ce fut une fille qui vint au
monde. Devaux prit l'habitude d'appeler cette enfant sa femme, et
celle-ci, dès qu'elle put balbutier, l'appela son mari.

Telle fut l'origine de la liaison qui s'établit et dura entre
Marie-Marguerite Garnier et le sieur Devaux jusqu'à la mort de ce
dernier.

Devaux fit plusieurs voyages, et acheta ensuite des charges chez
le roi et chez la reine; ce qui apportait quelque distraction à sa
liaison avec la fille de Garnier.

Marie-Marguerite Garnier se maria avec Nicolas Durand, maître
tonnelier. Elle était richement pourvue des agrémens de la taille
et de la figure; et ces avantages extérieurs étaient même assez
remarquables pour qu'on la nommât dans Paris _la belle tonnelière_.

En 1737 ou 1738, Devaux prit le parti de vendre ses charges, et
de jouir tranquillement de sa fortune à Paris. Dès lors la belle
tonnelière et sa mère ne le quittèrent presque plus. Elles se
rendaient chez lui dès le matin, dînaient avec lui et lui faisaient
société jusqu'au soir. On remarquait entre la jeune femme et lui une
familiarité qui pouvait donner lieu de soupçonner qu'il existait
entre eux autre chose qu'une simple amitié. Mais personne n'avait
intérêt à éclaircir ce mystère; et le mari, qui savait tout ce qui se
passait, ne s'en plaignant aucunement, le monde n'avait rien à dire.

Quoi qu'il en soit, Devaux devint valétudinaire. Les assiduités de
la jeune femme redoublèrent; elle ne le quittait plus, ne souffrant
pas que personne, autre qu'elle, lui administrât les remèdes qui lui
étaient prescrits.

Ce fut dans ces circonstances qu'il fit un testament olographe, le
25 février 1740, par lequel il institua la jeune femme Durand sa
légataire universelle. Cet acte attestait l'empire qu'elle exerçait
sur l'esprit de Devaux, ou du moins l'affection aveugle qu'il avait
pour elle. Non seulement le mari de la légataire n'avait point
part aux libéralités du testateur, mais celui-ci ne voulut pas que
l'autorité maritale s'étendît sur ses générosités. Il voulut qu'elles
tournassent toutes à l'avantage de celle dont les charmes et la
séduction les lui avaient inspirées, et qui en était l'unique objet.

Pour prévenir l'infidélité des héritiers, qui auraient pu facilement
soustraire un testament olographe qui les dépouillait, il en fit
déposer un double chez un notaire, et garda la première minute dans
ses papiers. Il fit ensuite un codicile, par lequel, après avoir
confirmé son testament, il faisait des legs à ses héritiers des deux
branches; mais à condition qu'ils consentiraient à l'exécution du
testament; sans quoi, leurs legs étaient révoqués.

Malgré toutes ces précautions, la belle tonnelière n'était pas sans
inquiétude sur sa qualité de légataire universelle. Un seul instant
pouvait renverser des espérances qui ne pouvaient se réaliser que
par la mort de son bienfaiteur. Elle songea donc à se procurer des
avantages plus indépendans des caprices de la volonté. Le 15 décembre
1741, elle amena Devaux à lui faire une donation entre-vifs d'un
contrat de douze cents livres de rente au principal de vingt-quatre
mille livres. Il voulait, disait-il, dans ce contrat, donner à
la donataire des marques de sa considération particulière, et
reconnaître, en elle, l'attachement singulier qu'il avait toujours
eu pour sa famille. Il voulait aussi que cette donation fût à l'abri
de toutes saisies de créanciers antérieurs et postérieurs, et qu'elle
en disposât sans l'autorisation de son mari. Mais il faut remarquer
qu'il s'en réservait l'usufruit sa vie durant; en sorte que la belle
tonnelière, pour jouir, soit comme donataire, soit comme légataire,
devait attendre le décès du sieur Devaux.

Cependant elle continua ses assiduités, et présida constamment aux
soins qu'exigeait la santé de son bienfaiteur. Pendant ce temps,
on écrivit à Devaux une lettre anonyme, par laquelle on essayait
de lui donner des soupçons sur la femme Durand; mais il rejeta
cette délation avec une énergie qui prouvait sa confiance aveugle.
Pouvait-il croire en effet qu'une jeune femme douce, aimable,
toujours attentive à faire valoir les charmes de la séduction, si
pleine de prévenances à son égard, fût capable de commettre un
attentat aussi noir que celui dont on l'avertissait de se défier?

On a dit aussi que, dans le même temps, Devaux avait eu le dessein de
se marier avec une dame veuve de Noinville, et que sa favorite, la
belle tonnelière lui en avait fait des reproches. Il y avait en effet
de quoi l'alarmer dans ce projet, attendu que le testament et la
donation couraient risque d'être anéantis par la survenance d'enfans
légitimes. Ce qu'il y a de certain, c'est que le sieur Devaux fit,
le 21 novembre 1742, un second codicile, contenant quelques legs au
profit de la dame de Noinville.

Le testateur mourut le lendemain de cette nouvelle disposition.
Les symptômes qui accompagnèrent cette mort firent soupçonner un
empoisonnement. Sur ces indices, le corps fut ouvert le lendemain,
et les hommes de l'art déclarèrent que le défunt avait pris quelques
médicamens corrosifs qui avaient causé sa mort. Il n'en fallut pas
davantage pour confirmer les soupçons.

Le procureur du roi au Châtelet rendit plainte le 24 novembre 1742,
se fondant sur les soupçons qui s'étaient élevés sur le genre de mort
du sieur Devaux; et, pour en découvrir la cause et la constater,
il requit que le corps du défunt fût visité par les médecins et
chirurgiens du Châtelet, et qu'il en fût informé.

La visite requise fut ordonnée et exécutée. Les médecins et
chirurgiens du Châtelet déclarèrent qu'ils avaient trouvé l'estomac
gangrené, et en dedans plusieurs excoriations et taches noires, et
le velouté détruit; d'où ils conclurent que Devaux était mort d'un
poison corrosif.

Le corps du délit ainsi constaté, on fit une information pour en
découvrir les auteurs. Mais cette information parut si peu concluante
au ministère public, qu'il se borna, dans ses conclusions, à en
demander la continuation. Cependant la belle tonnelière, sa mère et
un laquais du sieur Devaux, furent arrêtés.

On entendit deux nouveaux témoins. L'un d'eux, nommé André Boisval,
épicier droguiste, déclara que le tonnelier Durand était venu lui
acheter de l'arsenic pour des rats. Mais, dans son récolement, ce
témoin changea plusieurs circonstances notables; il avait dit d'abord
qu'il avait vendu au tonnelier Durand _une once d'arsenic_; et dans
le récolement c'était _une demi-once de sublimé corrosif_.

On a prétendu que ce témoin fut confondu par l'accusée à la
confrontation, et que cette circonstance aurait manifesté son
innocence, si cette confrontation eût été fidèlement rédigée. Mais,
à cette époque, le greffier du Châtelet était ce Marot que ses
infâmes prévarications firent condamner dans la suite aux galères.
A la faveur de la trop grande confiance du juge, il mettait son
ministère à prix. Il ne rougit pas, disait-on, de faire offrir
à la belle tonnelière, moyennant une somme d'argent, ce qu'il
appelait _une bonne tournure_. Mais l'accusée, qui ne voulait
devoir sa justification qu'à son innocence, rejeta avec indignation
cette proposition. Marot, confus d'avoir inutilement découvert sa
scélératesse, devint le plus cruel ennemi de la femme Durand. Aussi
depuis ce temps-là lui fit-il éprouver toutes les humiliations que
lui dictait son ressentiment. Quand on interrogeait cette femme, il
affectait de la confondre avec les scélérats qui devaient, le jour
même, être traînés au dernier supplice. Mais, ces actes de barbarie
ne lui suffisant pas pour assouvir sa vengeance, il fit tout ce
qu'il put pour la faire paraître criminelle, en supprimant, dans la
procédure, ce qui était à sa décharge; et c'est ce qu'il avait fait,
disait-on, dans la rédaction de la confrontation avec Boisval.

On observait encore, relativement à ce dernier, que la crainte d'être
poursuivi comme faux témoin et la conviction intérieure de son crime
lui avaient fait prendre la fuite, sans que l'on sût ce qu'il était
devenu.

Quoi qu'il en soit, ce fut sur le témoignage de ce Boisval que le
tonnelier Durand fut arrêté. Le mari et la femme furent détenus
en prison pendant une année, pour un plus ample informé. L'année
révolue, aucune nouvelle charge n'étant survenue, ils furent
relâchés, à la charge par eux de se représenter quand ils en seraient
requis.

A cette procédure criminelle se joignit une procédure civile qui
fut longue et animée. Les héritiers collatéraux du sieur Devaux
attaquèrent le testament qui constituait la femme Durand légataire
universelle, et la donation qu'elle s'était fait adjuger de la rente
de 1200 livres, et eurent gain de cause. Il y eut des appels de part
et d'autre. Enfin, en 1765, plus de vingt ans après, la femme Durand
ayant invoqué la prescription, pour réclamer l'exécution du testament
de Devaux, fut déclarée non recevable et condamnée aux dépens.
La question d'indignité fut jugée contre elle. Suspecte d'avoir
empoisonné son bienfaiteur, elle était indigne de recueillir ses
bienfaits.



CONDAMNATION D'UN INNOCENT, ET SA JUSTIFICATION TARDIVE.


Quand on parcourt les procès célèbres, on ne peut s'empêcher de
déplorer les malheurs occasionés par la faillibilité de la justice
des hommes. Que d'indices trompeurs, que de faux témoignages,
que d'innocens condamnés à la place des coupables! Les histoires
tragiques de d'Anglade, de Lebrun, de Calas, de Montbailly, et de
tant d'autres infortunés, en nous assurant de cette triste vérité,
sont autant de leçons terribles pour les juges, et leur apprennent
avec quelles précautions ils doivent se servir du glaive de la
justice.

La cause dont nous allons parler réunit des circonstances peut-être
encore plus cruelles. On y voit non seulement l'innocent puni à la
place du coupable, mais c'est le coupable qui, par une impudence sans
exemple, a appelé le châtiment des lois sur la tête de son ennemi,
et a poursuivi lui-même sa condamnation. Les magistrats, trompés,
séduits, entraînés par l'apparente sécurité du criminel, ont cru voir
l'innocence, là où il n'y avait que de l'audace; tandis qu'ils ont
cru devoir imputer le crime, et en faire porter la peine à un homme
qui n'était que modeste et imprudent. Cette cause, déjà intéressante
par ses différentes circonstances, le devient encore davantage par la
qualité des parties. L'innocent et le coupable étaient prêtres, et
présentaient un spectacle déplorable comme l'histoire de l'abbé des
Brosses, que l'on verra plus loin.

Le sieur Risch, homme simple de caractère et de mœurs, et d'une
bonté excessive, était curé de la paroisse de Saint-Simplice de Metz.
Sur la fin de mars 1744, le sieur Louys fut nommé vicaire de la même
paroisse. Une physionomie prévenante, des talens pour la chaire,
prévinrent favorablement le curé, et le firent passer facilement
sur l'inconvénient de sa trop grande jeunesse; ce pasteur eut la
malheureuse imprudence de confier à ce jeune ecclésiastique les
fonctions de vicaire dans sa paroisse. Il expia bien cruellement sa
trop grande confiance.

On ne tarda pas à s'apercevoir du goût du sieur Louys pour la
débauche: on remarqua qu'il avait des relations très-fréquentes
avec une jeune personne appelée Barbe Marchand. Cette fille, alors
âgée de vingt ans, était sa pénitente, et vivait avec sa mère et
sa tante, du travail de ses mains. Lorsqu'il eut conduit cette
liaison à son dernier période, les lieux les plus sacrés, l'église,
le confessionnal, la chambre du sieur Louys, furent tour-à-tour
témoins de leurs entretiens secrets; le cimetière même, qui semble ne
devoir rappeler que des idées lugubres, le cimetière fut souvent le
lieu de leurs rendez-vous amoureux. Le vicaire porta ses indécentes
complaisances jusqu'à conduire sa maîtresse au bal, déguisé comme
elle, avec des habits loués chez les juifs. Cette liaison causait le
plus grand scandale. Barbe Marchand devint plusieurs fois enceinte.
On prévint à diverses reprises le bon curé de tous ces désordres et
des effets fâcheux qu'ils produisaient sur les esprits. Mais le
sieur Risch, que sa candeur empêchait de croire au crime, rejeta
long-temps comme d'infâmes calomnies, les rapports qu'on lui faisait
à cet égard. L'évidence vint enfin l'éclairer; il ne put se refuser
au témoignage de ses yeux. Toutefois la douceur de son caractère,
la bonté de son cœur ne l'abandonnèrent pas non plus dans cette
circonstance. Il parla à son jeune vicaire avec des entrailles de
père, l'engagea à revenir dans la voie de la vertu, et fit tout ce
qu'il put pour couvrir d'un voile les écarts de ce jeune homme, et
le préserver des mesures sévères que pouvait prendre à son égard
l'autorité ecclésiastique.

Sans doute cette excessive tolérance manquait de justice et de
discernement; elle était même coupable, mais avec d'excellentes
intentions. On ne pouvait donc regarder le bon abbé Risch comme un
criminel.

Long-temps ce bon homme sut retenir l'interdit qui menaçait
son vicaire. Mais, soit sur la demande de plusieurs autres
ecclésiastiques, soit d'après la rumeur publique, une procédure fut
commencée. On trouva sans peine les preuves des faits articulés. On
apprit même que Barbe Marchand, qui l'accusait de séduction, n'avait
pas été le seul objet de la passion de l'abbé Louys, et que plusieurs
autres femmes s'étaient partagé son cœur et ses hommages.

Cependant, par suite de sollicitations, la procédure criminelle fut
suspendue. Le sieur Risch lui-même fit encore un dernier effort
pour être utile à son jeune vicaire, qui, du reste, avait pris
l'engagement de se retirer dans un lieu régulier, pour y reprendre
l'esprit de son état.

Après l'exposé rapide de ces principaux faits, personne ne pourra
croire qu'ils aient pu retomber à la charge du vénérable curé; que
le sieur Louys ait pu traîner ce vieillard de cachots en cachots,
de tribunaux en tribunaux; que, victime d'une longue captivité, cet
homme se soit vu dépouillé de son patrimoine et de ses bénéfices,
condamné à des peines infamantes, et paralysé de tous ses membres par
suite de l'humidité des prisons où il avait langui long-temps.

Le sieur Risch, avant d'avoir été curé, avait été chargé, par
l'évêque de Metz, de veiller, dans la ville, au strict maintien de
la discipline ecclésiastique. Ses soins réussirent, mais ils lui
attirèrent beaucoup d'ennemis. Les sages précautions de l'évêque
révoltèrent tous ceux dont elles découvraient les désordres. Ils
en voulurent au sieur Risch de s'être prêté à faire exécuter un
règlement favorable aux mœurs et à la religion. Tous les ennemis de
l'évêque devinrent les siens; ils formèrent une cabale puissante, qui
ne manqua pas d'embrasser secrètement comme sienne la cause du jeune
vicaire. Louys, assuré de cette protection, osa concevoir le dessein
de faire de la justification même du curé le sujet d'une accusation
en diffamation calomnieuse. Tout-à-coup le sieur Risch reçoit un
décret d'ajournement personnel. Il était loin d'imaginer que le sieur
Louys pût porter aussi loin l'impudence et la témérité. Fort de
son innocence, il se présente aux juges; mais à la manière dont il
est interrogé, il s'aperçoit que sa perte est jurée. Bientôt on le
décrète de prise de corps. Pour se soustraire à cet acte tyrannique,
il se retire à l'abbaye de Vadgave dans le comté de Nassau, et par
conséquent hors du royaume; ses ennemis découvrent sa retraite, le
font enlever violemment au mépris du droit des gens, et transférer
dans les prisons de Metz, où il est mis au secret et traité avec une
dureté barbare, tandis que son coupable accusateur jouissait de la
plus grande liberté. Il se passa deux mois sans que le sieur Risch
fût interrogé.

Enfin, après différentes formalités judiciaires, l'official, obligé
de prononcer sur l'accusation du sieur Risch, d'après une procédure
faite uniquement à sa charge, rendit, le 29 avril 1749, un jugement
qui le déclara atteint et convaincu d'avoir occasioné, par ses
discours inconsidérés et téméraires et ses démarches imprudentes,
les bruits diffamans et scandaleux causés par l'accusation de Barbe
Marchand contre le sieur Louys; pour raison de quoi il le condamna
à se retirer dans un séminaire, où pendant trois mois il serait
suspendu des fonctions de son ministère.

Après ce jugement, le sieur Risch fut transféré des prisons de
l'officialité dans celle de la Conciergerie, où son père même ne put
avoir la liberté de le consoler. Ce vieillard respectable, à l'âge
de quatre-vingts ans, ne pouvait cependant que mêler ses larmes avec
celles de son malheureux fils.

Cette déplorable affaire était devenue le sujet de toutes les
conversations. Tous ceux qui en parlaient la jugeaient selon leur
cœur. Le bruit courut que, l'inceste spirituel devant être puni par
le feu, le sieur Risch en éprouverait le supplice, les lois ayant
déterminé contre le calomniateur la peine du talion. Sa famille en
fut alarmée; elle en porta ses plaintes au roi et au chancelier,
qui, après s'être fait rendre compte de cette affaire, écrivit qu'on
ne prononçât aucune peine afflictive contre l'accusé sans l'en
avoir prévenu. Quelques jours après, le procureur-général donna ses
conclusions définitives; elles tendaient à faire condamner le sieur
Risch, comme calomniateur, à faire amende honorable aux principales
portes du palais, de l'église cathédrale et de sa paroisse, conduit
par l'exécuteur de la haute justice, et aux galères perpétuelles.
Ces mêmes conclusions vouaient Barbe Marchand à être pendue comme
calomniatrice.

Cependant le sieur Risch avait demandé d'être admis à la preuve
de ses faits justificatifs. Il obtint cette grâce; mais il fut
ordonné que la preuve serait faite à ses dépens; et, par une suite
de manœuvres inconcevables, quand vint le moment d'entendre les
témoins, ceux sur le témoignage desquels le sieur Risch fondait
l'espoir de sa justification disparurent; on n'entendit que ceux
dont on avait acheté la discrétion. Pour comble de suggestion, des
huissiers, que leur office tenait aux portes de la chambre où les
témoins devaient être entendus, les exhortaient, à mesure qu'ils
entraient, à déclarer qu'ils n'avaient rien vu ni entendu. On y
ajouta la menace de faire punir comme faux témoins ceux qui, ayant
déjà été entendus dans les informations faites par le sieur Louys,
varieraient dans leurs dépositions.

L'arrêt définitif fut rendu le 23 décembre 1749. Barbe Marchand
fut condamnée à être fouettée, marquée et bannie du royaume à
perpétuité. Le sieur Risch fut, comme elle, condamné au bannissement
perpétuel; leurs biens furent acquis et confisqués au profit de qui
il appartiendrait, avec amende de six mille livres au profit du sieur
Louys.

Cet arrêt fut exécuté contre Barbe Marchand; mais le sieur Risch
fut laissé dans les prisons, parce que le sieur Louys devait l'y
faire écrouer le surlendemain des fêtes de Noël, faute du paiement
des six mille livres. On savait bien que ce n'était pas lui qui
était débiteur de cette somme, et qu'elle devait être prise sur
la confiscation; mais on voulait empêcher le sieur Risch d'aller
réclamer l'autorité du roi, et demander à sa justice la vengeance de
tant de persécutions.

On exécuta la confiscation par la vente de tous ses biens et effets.
On poussa l'inhumanité jusqu'à le dépouiller dans les prisons des
vêtemens les plus nécessaires; on le priva des meubles de la moindre
valeur; on lui retira jusqu'à sa calotte et son bonnet de nuit. On
le dépouilla de sa cure, et, après l'avoir réduit ainsi à la plus
affreuse misère, on le retint encore prisonnier. Les temps qui
suivirent ne furent pas moins cruels que ceux qui avaient précédé sa
condamnation; l'obscurité, l'infection, l'humidité des cachots où
il était enfermé, tout contribua à lui enlever le seul bien qui lui
restât encore, la santé.

Heureusement il survécut à tant d'opprobre et de cruautés pour
voir son innocence reconnue, et son calomniateur justement puni de
son ingrate scélératesse; le sieur Risch se pourvut en cassation.
Par un premier arrêt du conseil, les premières procédures furent
rapportées, et par un second, le procès fut renvoyé au grand conseil.

La sortie du sieur Risch des prisons fut un nouvel outrage qu'il
reçut de ses ennemis; on eut soin de ne l'en tirer qu'à l'issue des
audiences; le jour et l'heure étaient indiqués; le peuple était
rassemblé en foule. Le prisonnier fut transféré à Paris.

Alors l'affaire prit bientôt une autre face. Le grand conseil ordonna
de nouvelles informations, de nouveaux monitoires; plus de quatre
cents témoins furent entendus. D'après les charges que renfermaient
leurs dépositions, le sieur Louys, qui avait suivi son prisonnier,
et qui s'était présenté à ses juges avec cette audace que le crime
donne et qui ne devrait appartenir qu'à l'innocence, fut décrété de
prise de corps et renfermé dans les mêmes prisons que sa malheureuse
victime.

Cette fois la lumière jaillit des informations, des dépositions des
témoins; il fut avéré, reconnu que Louys avait violé de la manière la
plus scandaleuse la principale vertu de son ministère, la chasteté;
qu'il avait abusé des sacremens pour séduire et plonger dans la
débauche une jeune personne; que, par la plus noire calomnie, il
avait fait perdre à son curé ses biens et sa santé; qu'enfin il
l'avait accablé de vexations de tous genres.

Ces différens motifs déterminèrent le grand conseil; et, par arrêt du
20 mars 1753, le sieur Risch fut déchargé de l'accusation; le sieur
Louys condamné à un bannissement perpétuel hors du royaume, à la
confiscation de tous ses biens, après avoir prélevé sur eux une somme
de dix mille livres de dommages-intérêts en faveur du sieur Risch.



CARTOUCHE ET MANDRIN.


C'est uniquement pour mémoire que nous indiquons ici ces deux fameux
patrons du brigandage érigé en profession. Il y a peu d'intérêt à
lire les méfaits quotidiens de ces hommes et de leurs semblables,
qui, en hostilité permanente avec la société, et violant par état
toutes ses conventions, toutes ses lois, se sont fait un métier du
crime, et, incapables de repentir, n'ont jamais envisagé la peine qui
les attend tôt ou tard que comme un châtiment de leur maladresse.
En conséquence, nous nous étions proposé d'abord de passer sous
silence les tristes exploits de ces dégoûtans héros de gibet; mais
les noms de Cartouche et de Mandrin sont entourés d'une renommée si
ignominieusement proverbiale, que la crainte du reproche de les avoir
oubliés dans la _Chronique du crime_ nous oblige d'accorder quelques
lignes à ces scélérats.

Louis-Dominique Cartouche, né à Paris vers la fin du dix-septième
siècle, manifesta dès l'enfance son funeste penchant pour le vol.
Ses larcins le firent chasser du collége, et ensuite de la maison
paternelle. Il fit son apprentissage avec une troupe de voleurs qui
infestait la Normandie, et revint bientôt à Paris, où il se mit à la
tête d'une troupe de bandits, sur lesquels il eut l'art de se ménager
un pouvoir sans bornes. Dès lors on n'entendit plus parler dans Paris
que de vols et d'assassinats.

Cartouche avait tant d'adresse, qu'il échappait toujours aux
poursuites de la justice; de sorte qu'une récompense fut promise à
ceux qui pourraient le livrer aux magistrats.

Enfin il fut arrêté dans un cabaret de la Courtille, le 14 octobre
1721. On le renferma dans un profond cachot du Châtelet, d'où il
parvint encore à s'échapper; mais heureusement qu'il fut repris
sur-le-champ. Son procès dura quelque temps: la justice tenait
beaucoup à connaître les affidés de ce chef redoutable. Cartouche
fut condamné à être rompu vif, et exécuté en place de Grève, le 28
novembre 1721.

Dans les angoisses de la question, il avait refusé constamment de
nommer ses complices; mais en arrivant à l'Hôtel-de-Ville, voyant que
ses gens n'étaient pas là pour le secourir, il fit l'aveu de tous ses
brigandages, et nomma ses suppôts, qui furent presque tous arrêtés.

Louis Mandrin, né à Saint-Étienne de Saint-Geoire, village près la
côte Saint-André en Dauphiné, était fils d'un maréchal-ferrant.
Il s'enrôla de très-bonne heure; mais bientôt, fatigué des
assujettissemens continuels du métier de soldat, il déserta, et
se mit à exploiter, à main armée, les voyageurs, sur les grandes
routes. La fausse monnaie et la contrebande furent aussi deux
branches d'industrie pour Mandrin et compagnie. Devenu chef d'une
bande de brigands, il exerçait un grand nombre de violences,
commettait des assassinats, et, tenant souvent tête aux troupes
envoyées à sa poursuite, il était devenu la terreur des pays qu'il
infestait.

On le poursuivit pendant plus d'une année sans pouvoir le prendre.
Enfin on le trouva caché sous un amas de fagots dans un vieux château
dépendant du roi de Sardaigne, d'où on l'arracha, malgré l'immunité
du territoire étranger, sauf à satisfaire au roi Sarde pour cette
espèce d'infraction.

Mandrin fut condamné à mourir sur la roue, le 24 mai 1755, par la
chambre criminelle de Valence; et cet arrêt fut exécuté le lendemain.

Ce scélérat avait une physionomie intéressante, le regard hardi, la
répartie vive et l'élocution facile.


FIN DU DEUXIÈME VOLUME.



TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.


                                                                  Page

    La femme adultère et complice des assassins de son mari.         1

    Extrait des fastes du gibet de Montfaucon.                      11

    Les trois Guilleris.                                            19

    Henri IV et ses assassins.                                      21

    Diablerie et magie.                                             38

    Marie Cognot, ou la mère indigne de l'être.                     43

    Meurtre du maréchal d'Ancre, et procès inique de sa femme.      51

    Le parricide de Château-Renard.                                 59

    Atroce absurdité de la torture.                                 62

    Assassin condamné sur la déposition d'un aveugle.               67

    Vanini, brûlé vif à Toulouse comme athée.                       72

    Infanticide échappée au supplice.                               77

    Punition de quelques stratagèmes criminels.                     84

    Parricide inspiré par la cupidité.                              88

    Urbain Grandier, curé de Loudun, brûlé vif comme magicien.      94

    Louis Gaufridy, ou le sorcier de Provence.                     112

    Le maréchal de Marillac, le duc de Montmorency, l'écuyer
     Cinq-Mars et François-Auguste de Thou, ou les victimes de
     la vengeance du cardinal de Richelieu.                        118

    Meurtre de Philippe de Gueydon, à Aix.                         131

    La mère Louise, ou les religieuses de Louviers.                136

    Meurtre de Monaldeschi.                                        142

    Histoire du jeune Aubriot.                                     147

    Le gueux de Vernon.                                            155

    Imposteur bigame.                                              160

    Simon Morin, ou le fou brûlé comme sorcier.                    172

    L'enfant réclamé par deux mères.                               176

    Le surintendant Fouquet.                                       187

    Malheurs et fin tragique de la marquise de Gange.              198

    Supplice du marquis de la Douze, accusé d'avoir empoisonné
     sa femme.                                                     213

    Le juif de Metz.                                               217

    Le lieutenant-criminel Tardieu et Marie Ferrier, sa femme.
     Leur assassinat.                                              225

    La marquise de Brinvilliers. Empoisonnemens qu'elle commet
     dans sa famille, son supplice.                                232

    Jean Maillard, ou la femme aux deux maris.                     247

    La Voisin et la Vigoureux, empoisonneuses.                     251

    Histoire de la Pivardière, ou le vrai revenant.                254

    Innocens condamnés, ou la famille d'Anglade.                   266

    Assassinat de M. de Riancourt.                                 276

    Assassinat de la dame Mazel. Supplice d'un innocent pris pour
     le meurtrier; sa réhabilitation; jugement et aveux du vrai
     coupable.                                                     281

    Madame Tiquet; ses désordres, ses crimes.                      292

    Juges de Mantes punis comme prévaricateurs.                    300

    Les dragonnades.                                               307

    Le masque de fer.                                              313

    Accusation d'infanticide.                                      321

    Madame de Sassy accusée du meurtre de son mari.                327

    Parricide commis par deux fils, aidés de leur mère.            333

    Le nouveau légataire universel.                                345

    Le spectre, ou la fourberie découverte.                        350

    Le père Girard, accusé d'enchantement et de sortilége par la
     Cadière.                                                      356

    Frillet, ou le calomniateur puni.                              361

    La belle tonnelière.                                           368

    Condamnation d'un innocent, et sa justification tardive.       377

    Cartouche et Mandrin.                                          388


FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Chronique du crime et de l'innocence,  tome 2/8 - Recueil des événements les plus tragiques;.." ***

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