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Title: L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873" ***

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L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL

[Illustration.]

31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1593
SAMEDI 6 SEPTEMBRE. 1873

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL
60, rue de Richelieu, Paris.

Prix du numéro: 75 centimes
La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements
Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.

SOMMAIRE

_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert
Audebrand.--Nos gravures: Verdun et la porte Chaussée:--Correspondance
d'Espagne;--Obsèques du duc de Brunswick;--La reconstruction de la
colonne Vendôme;--L'île de Man;--Un héros, du siège de Paris.--La Cage
d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--Les Théâtres,--Histoire
de la Colonne (quatrième article);--Bulletin bibliographique.

_Gravures_: Verdun et la porte Chaussée.--Événements d'Espagne: le pont
de Barcelone, à Ripoli (Catalogne).--Les funérailles du duc de Brunswick
à Genève (3 gravures).--Événement» d'Espagne; le, port et la vile de
Carthagène (5 gravures).--La reconstruction de la Colonne; restauration
artistique des pièces de la Colonne dans l'usine de M. Thiébault.--L'Île
de Man (7 gravures).--Un héros du siège de Paris: pigeon voyageur ayant
forcé cinq fois le blocus prussien.--Rébus.

[Illustration: VERDUN.--La porte Chaussée.]



HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

La politique chôme, et pour suppléer aux faits qui font défaut, les
journaux en sont réduits à épiloguer sur ceux que chacun connaît déjà,
ou à en inventer d'imaginaires, sauf à les démentir le lendemain. C'est
toujours la fusion, ses chances d'avenir et les conséquences de son
succès ou de son avortement qui servent de thème aux polémistes et aux
lanceurs de nouvelles à sensation. Tantôt c'est le _Salut public_ de
Lyon qui, dans une correspondance affectant des allures officieuses,
nous annonce que lui seul sait la vérité sur les négociations entamées à
Frohsdorf, que l'homme politique chargé de ces négociations n'est aucun
de ceux dont on s'est plu à mettre le nom en avant, mais bien M. Lucien
Brun, député de l'Ain, et que les déclarations à lui faites par M. le
comte de Chambord ont anéanti toutes les espérances de la droite. Un
autre jour, c'est le _XIXe siècle_ qui se charge de nous dévoiler
l'avenir que réserverait à la France l'avènement de Henri V: guerre avec
l'Italie et la Prusse, nouvelle invasion, démembrement, etc. Inutile
d'ajouter que ces informations, entourées d'un luxe de détails de nature
à faire, pour un instant, illusion aux naïfs, étaient presque aussitôt
démenties que publiées. Au _Salut public_ on s'est contenté de répondre
en établissant que M. Lucien Brun n'avait pas quitté la France; et au
_XIXe siècle_ on a demandé quelle était la chancellerie qui livrait à
son rédacteur les secrets de la diplomatie européenne, sur quoi le _XIXe
siècle_ s'est jusqu'à présent abstenu de donner des éclaircissements.

Ce qui paraît mériter davantage d'être pris au sérieux, c'est une
correspondance adressée de Paris au _Times_ et contenant, sur les
sentiments du cabinet actuel à l'égard de la fusion, des indications
évidemment puisées à bonne source, car cette correspondance a été
reproduite par la plupart des feuilles ministérielles: «Si l'orléanisme
n'existe plus depuis la visite du comte de Paris à Frohsdorf, dit le
rédacteur du _Times_, il existe dans l'Assemblée et dans le pays un
parti constitutionnel dont le comte de Paris n'avait pas le droit de
disposer et qui ne pourra et ne voudra jamais abdiquer. C'est avec ce
parti que le comte de Chambord devra compter. Ce parti, qui compte parmi
ses membres les principaux ministres du cabinet lui-même, adjure le
comte de Chambord de ne pas sacrifier la politique de Henri IV à la
bannière de Jeanne d'Arc. Si donc, le comte de Chambord compte arriver
avec son programme et son drapeau, il trouvera dans le gouvernement,
actuel un adversaire résolu.» Passant ensuite à l'appréciation du
discours de M. le duc de Broglie au conseil général de l'Eure, le
correspondant du _Times_ conclut en ajoutant:

«Le discours du duc de Broglie a été un discours de précaution politique
qui rassurera les esprits, quant à la possibilité d'un insuccès
monarchique, en montrant que le chef actuel de l'exécutif est prêt à
sauvegarder la France contre ses propres excès, jusqu'à ce qu'un édifice
quelconque ait pu être érigé d'un commun accord, puisqu'il a été prouvé
que la République avait bien changé depuis le jour où M. Thiers la
déclarait être «le gouvernement qui nous divisait le moins».

Ainsi que nous le disions plus haut, cet article est d'autant plus
significatif qu'il a été reproduit par les journaux qui passent pour
recevoir les inspirations du ministère. Son insertion par ces journaux
pouvait passer pour une réponse aux questions que tout le monde se pose,
sur la véritable attitude du chef du cabinet, attitude que les uns
définissent en représentant le duc de Broglie comme un des membres les
plus actifs de la fusion, tandis que d'autres donnent à entendre que,
chef véritable du pouvoir, il n'a aucune envie de se donner un maître.
Aussi voit-on depuis quelques jours prendre de plus en plus de
consistance au bruit de la présentation prochaine d'un projet de loi
tendant à proroger pour trois ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon.

Si ce bruit se confirmait, il faudrait s'attendre à voir la droite se
séparer du cabinet du 24 mai comme elle a été amenée à se séparer du
gouvernement de M. Thiers. Le ton des journaux légitimistes, lorsqu'ils
abordent cette question, ne peut laisser aucun doute à cet égard, et il
subit, pour en donner la preuve, de citer les lignes suivantes d'un
article de l'_Union_, qui rappelle à s'y méprendre les avertissements
qu'adressait le même journal à M. Thiers au lendemain du message de
novembre et pendant la campagne des Trente:

«Nous n'avons garde de prendre au sérieux un manège qui essaye de se
faire jour dans la presse de Paris et dans les correspondances de
Londres.

Il s'agirait tout simplement de reprendre la thèse qui avait pour but de
faire durer la République de M. Thiers. Le nom seul serait changé.

Mais ce qui est changé, ce n'est pas le nom tout seul, c'est l'homme, et
c'est aussi le temps.

Nous n'en sommes plus à des fictions de République accommodées à des
calculs de personnalité vaniteuse. Le manège qui se laisse entrevoir est
le dernier effort d'une intrigue aussi mesquine que désespérée.

S'il était permis de discuter la thèse en question, comme digne de
quelque attention, nous nous bornerions à demander à ceux qui essayent
de l'introduire, s'ils n'ont pas peur de blesser le sentiment universel
de respect qui couvre le nom du maréchal de Mac-Mahon. Le manège était
plausible avant le 24 mai; depuis il est plus qu'injurieux, il est
puéril.»

Quelle que soit la manière dont se posera devant l'Assemblée la question
de la restauration monarchique, il est certain que la majorité du 24 mai
verra se détacher d'elle un certain nombre de ses adhérents lorsqu'il
s'agira de la résoudre. Le groupe bonapartiste, notamment, paraît décidé
à se réunir à la gauche pour demander la dissolution et l'appel au
peuple. Voici quelques passages d'un article du _Pays_ qui ne laisse
aucun doute à cet égard, et qui contient des appréciations curieuses à
noter sur les sentiments des bonapartistes à l'égard de leurs nouveaux
alliés dans cette étrange association:

«Rien en effet ne saurait plus nous répugner qu'un rapprochement avec
les républicains; un tel rapprochement paraît monstrueux et hors nature:
mais serait-ce une raison, par exemple, que nous abandonnions la
doctrine de l'appel au peuple, uniquement parce que les républicains
l'adoptent? Non.

«En pareil cas, nous combattrions isolément les uns et les autres, sans
appartenir pour cela à la même armée, au même chef; et cependant, des
deux côtés l'objectif serait le même.

«Reste pourtant à savoir si, poussés dans leurs derniers retranchements,
si, en présence d'un 4 septembre légitimiste, orléaniste ou fusionniste,
les républicains ne chercheront pas à risquer le tout pour le tout sur
l'appel au peuple. Car, dans ce cas, l'essentiel pour eux serait de
désarmer la fusion, de jeter le désordre dans ses rangs, quitte à
laisser les bonapartistes coucher sur le champ de bataille où aura
combattu la République.

«Y aurait-il dans ce fait une alliance entre les bonapartistes et les
républicains?

«Pas le moins du monde. Après la lutte contre l'ennemi commun, chacun
garderait ses positions, en attendant que la doctrine de l'appel au
peuple passe du domaine des idées dans le domaine du fait accompli.»

Tandis que les partis poursuivent sans trêve le cours de leurs
intrigues, nous voyons se dresser à l'horizon une question d'un tout
autre genre et devant laquelle sont venues plus d'une fois échouer les
combinaisons des plus profonds politiques. La récolte de 1873 a été
mauvaise, et le prix du blé s'est subitement élevé à un taux qu'il
n'avait pas atteint depuis bien des années. Hâtons-nous d'ajouter que
les affirmations des pessimistes qui nous menacent d'une disette sont
loin, jusqu'à présent, d'être confirmées par les faits; s'il est
malheureusement vrai que la production du blé ait été cette année
notablement inférieure à la moyenne ordinaire, on a lieu de penser que
cette infériorité sera corrigée, en partie, par un rendement supérieur
des épis; et quant à l'élévation actuelle des prix, il paraît avéré
qu'elle résulte en partie des spéculations qui, comme toujours en pareil
cas, exploitent les craintes exagérées de la première heure.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement s'est ému de cet état de choses, et
il n'a même pas attendu les observations qui lui ont été présentées à ce
sujet par la commission de permanence, pour préparer les mesures
destinées à atténuer le mal. Déjà le _Journal officiel_ a publié un
décret exemptant les grains et farines importées des surtaxes d'entrepôt
et de pavillon; en même temps, le gouvernement entrait en pourparlers
avec les compagnies de chemins de fer dans le but d'obtenir un
abaissement de tarif dans le transport des céréales; et bien que ces
pourparlers n'aient pas encore abouti, tout fait espérer une heureuse
solution. En tous cas, si les récoltes sont en réalité très-inférieures
à la moyenne, elles le sont beaucoup moins que les alarmistes l'avaient
affirmé d'abord, et l'on peut être assuré dès à présent que les mesures
les plus larges seront prises pour favoriser les importations destinées
à combler le déficit.


ESPAGNE.

On sait que l'amiral Yelverton, commandant l'escadre anglaise mouillée
dans les eaux de Carthagène, détenait dans la rade d'Escombrera les deux
navires cuirassés _l'Almansa_ et _la Vitoria_, dont les insurgés avaient
voulu se servir pour aller bombarder Almeria. D'après les ordres qu'il
avait reçus de Londres, l'amiral anglais devait conduire ces deux
navires à Gibraltar pour en faire la remise aux autorités espagnoles;
mais les insurgés avaient déclaré qu'ils s'opposeraient au besoin par la
force à l'exécution de cet ordre et avaient braqué leurs batteries sur
l'entrée de la baie, en informant l'amiral Yelverton qu'ils feraient feu
contre lui s'il tentait de forcer le passage. L'amiral avait donné aux
insurgés un délai de quarante-huit heures pour réfléchir. Ces
quarante-huit heures ont-elles porté conseil? Il faut le croire, car, le
2 septembre au soir, le commandant anglais, en exécution de ses ordres,
a fait sortir de la baie d'Escombrera les navires saisis, escortés par
le _Triumph_ et le _Swiftsure_, et les insurgés n'ont mis à exécution
aucune de leurs menaces. Ainsi a disparu une cause de conflit qui aurait
pu avoir les plus graves conséquences.


ITALIE.

Après une délibération prise en conseil des ministres, le roi d'Italie
s'est décidé à accepter l'invitation de l'empereur d'Autriche, à faire
le voyage de Vienne. Après avoir visité l'Exposition universelle, Victor
Emmanuel se rendra à Berlin, d'où une invitation lui a été également
adressée par l'empereur d'Allemagne. Le roi partira le 20 septembre, et
son absence durera environ quinze jours. Les journaux italiens
s'efforcent de faire entendre que ce voyage n'implique aucun projet qui
soit de nature à porter ombrage aux autres puissances et notamment à la
France; mais ils ajoutent que l'entrevue du roi et des deux empereurs
aura pour résultat de confirmer l'accord d'après lequel les puissances
allemandes prêteraient leur appui à l'Italie si celle-ci venait à être
attaquée.



COURRIER DE PARIS

Il n'y a plus qu'une chose: la chasse. Tout homme qui vient à vous est
un Nemrod, sans en avoir l'air. Ce gommeux que vous avez vu sur
l'asphalte n'aura été qu'un faux flâneur. Il n'attendait que le jour
d'ouverture pour faire peau neuve: il vient de se coiffer d'une
casquette de sport; il a des guêtres de cuir; c'est un Ésaü, pas
beaucoup moins velu que celui de la légende où se trouve l'affaire du
plat de lentilles. Ce qui abonde aussi, c'est le Méléagre des lycées. De
nos jours, on va faire ses classes pour apprendre l'art de tirer un coup
de fusil correctement. En septième, en sixième, on commence par les
pétards; en quatrième, en abordant Virgile, on s'applique au revolver;
en seconde, on est déjà d'une belle force sur le chassepot. En
rhétorique et en philosophie, on arrive au canon se chargeant par la
culasse. Cela forme un cours de belles-lettres et de pyrotechnie mêlées.
La charge en douze temps alterne avec le maniement de la logique. Pour
en revenir à la chasse, on a montré un certain étonnement de voir qu'il
y ait eu, cette année, une si grande dépense de permis. Trois jours
avant le 1er septembre, le chiffre avait dépassé 6,000; au moment de
l'ouverture, il atteignait 8,000. Comment! huit mille ports d'armes rien
que pour une zone, pour le seul département de la Seine!

Ceux qui tiennent absolument à connaître l'origine des choses se sont
cogné le front sans parvenir à comprendre. Plusieurs se sont rabattus
sur la diminution du prix des permis, 25 francs au lieu de 40, Sans
doute cela pourrait être une explication à la rigueur. Je pense que ce
n'est pas la bonne. Il faut chercher le mot du rébus dans ce que je vous
disais tout à l'heure relativement aux lycées. Ce sont les humanités
s'unissant à la vie de caserne qui nous valent cette prodigieuse
pullulation de chasseurs. Mais tout n'est pas fini avec les 8,000 permis
délivrés par la préfecture. Où tout ce monde-là chassera-t-il? Prenez la
carte des environs de Paris, vous n'y trouverez jamais que la plaine des
Vertus. Partout ailleurs le même écriteau arrête le passant; «Chasse
réservée.» Que me mettront-ils donc en joue, ces 8,000 fusils? Il
n'existe à travers nos campagnes qu'un gibier platonique. Pour sûr, la
statistique compterait plus de chasseurs que de lièvres.

--Nous chassons nos chiens, et nos chiens nous chassent.

C'était un mot d'Alexandre Decamps, qui le disait sans malice, tout
homme d'esprit qu'il était. Au fond, cette boutade d'artiste servait
d'enveloppe à une vérité dont la constatation est à la portée de tout le
monde. S'il n'existe plus de gibier à poil sur les marges de la
capitale, il ne s'y trouve pas beaucoup plus de gibier à plume. Supposez
de rares perdrix, conjecturez quelques familles de cailles; ce sera
tout. Je ne puis compter les bécassines, puisqu'elles sont absentes, ni
les canards sauvages, palmipèdes que la grande banlieue ne connaît que
de réputation. Qu'est-ce qu'un si mince objectif pour 8,000 permis? En
Afrique, dans la province de Constantine, les Arabes, fureteurs de
solitudes, indiquent cinq ou six lions au plus, derniers survivants
d'une vieille race, et cela suffît à enflammer le zèle des successeurs
de Jules Gérard. Chez nous, vous allez le voir, on en arrivera sous peu
à signaler la présence d'un pigeon ramier ou celle d'une bartavelle. «On
assure avoir aperçu trois grives du côté de Ville-d'Avray,» dira un
télégramme. Il n'en faudra pas plus pour déterminer une soudaine prise
d'armes. Les 8,000 fusils seront vite sur pied. Trois grives!
Comprenez-vous cette chance: le canton de Ville-d'Avray qui renferme un
trio de grives, quand il n'y a plus une alouette autour de Paris! Arme
au bras! La suite de Charlemagne ne mettait pas plus de ferveur à courre
l'élan ou bien à abattre l'auroch.

Cependant nous sommes dans le pays par excellence des contrastes. Le
gibier que nous n'avons pas vivant ne nous fera point défaut pour cela,
il nous arrive d'heure en heure à pleins wagons. Le voilà, depuis le
sanglier jusqu'à l'ortolan, depuis la poule d'eau monastique jusqu'au
chevreuil, morceau de millionnaire. Voulez-vous des bec-figues? En voilà
des bourriches. La devanture du marchand de comestibles prend des airs
de musée ou de reposoir. A dater du 1er septembre, la perdrix rouge est
devenue quelque chose comme une monnaie courante. Le faisan ferait tout
au plus l'effet d'une pièce d'or. Un coq de bruyère, un faisan, un
perdreau, on vous en donnera plus que saint Jean-Baptiste n'avait de
sauterelles dans le désert. L'Afrique, l'Espagne, la Petite-Russie, les
provinces danubiennes nous servent de garde-manger. Nous pouvons nous
amuser des 8,000 fusils qui poursuivent une belette autour de nos murs.

Septembre est d'ailleurs un mois vénérable aux yeux de la gastrosophie;
c'est l'avril des gourmands. Au gibier vient se joindre le poisson frais
des côtes de la Normandie, la sole, le turbot, la barbue, la sardine non
confite, le homard, le saumon, plus cette perle des perles, l'huître de
Cancale, qui reparaît pour tous les mois dans le nom desquels entrera
l'_r_. Il est des cénacles où l'on fête religieusement le retour de
l'huître, et rien ne se conçoit mieux. A tous ces trésors il manque une
merveille, la truffe du Périgord, et celle-là aussi frappe à nos portes.
Gibier, poisson, huître, truffe, le tout entouré des fruits si savoureux
que l'Occident a empruntés au vieil Orient, la prune d'Arménie, la pèche
de Médie et le raisin doré du Liban, et il ne manque plus rien pour que
la table ait toute sa puissance.

--Comment peut-on se laisser prendre aux chimères de la politique quand
on a tout cela? s'écriait le prince de Kaunitz.

De la table à l'amour, d'une bourriche d'huîtres à la poésie, la
transition, ce me semble, n'est pas si brusque qu'elle ne puisse être
risquée sans plus de cérémonie; suivez-moi donc, et vous allez voir s'il
y a moyen de tenir à ce qui se passe ou à ce qui se dit dans le monde.
Tout récemment une jeune femme des plus louables, nièce d'un des plus
beaux génies des temps modernes, animée d'un sentiment pieux pour la
mémoire de son oncle illustre, a fait paraître deux volumes de ses
oeuvres posthumes. C'étaient, en grande partie, des _juvénilia_, prose
et vers. Mais, jeune ou vieux, Lamartine est toujours le merveilleux
rapsode aux livres duquel se sont pendues deux générations.

Il se trouve là-dedans une page magnifique sur Pétrarque.

«Pétrarque se mourait d'amour», dit-il; et il continue sur ce ton.

J'aime beaucoup Lamartine, et je l'ai prouvé cent fois; mais je n'aime
pas l'erreur, notamment quand elle est pommée. En parlant de cette sorte
de celui qui a chanté la fontaine de Vaucluse, l'auteur du _Lac_ a
consulté plus les dessus de pendules que la vérité. En effet, mille
objets d'art en bronze nous montrent Pétrarque sous la figure d'un bel
Ausonien, mélancolique et tendre, cherchant des yeux la belle Laure de
Noves, qu'il a tant célébrée dans ses stances.

Il faut bien dire qu'il en était de ce faiseur d'élégies comme de tous
ses pareils les faiseurs de chansons: il lui fallait le nom d'une femme
à mêler à ses rimes. Un jour, pendant une ambassade de Rome à Avignon,
il a aperçu Laure, grande, belle, blonde, très-chaste, et il s'est dit:

--La femme que j'ai vue dans mes rêves ressemblait à celle-là. Je vais
célébrer la beauté de Laure! Dans mille ans d'ici, on dira encore:
«Voyez donc les beaux vers que cet Italien a faits sur cette belle
Provençale! Ils s'aimaient d'un grand et généreux amour, allez!» Et ils
entrelaceront dans leurs souvenirs les noms de Laure et de Pétrarque.

Il a eu raison déjà pendant près de six cents ans. Mais c'est fini. La
justice de l'histoire est boiteuse. Elle marche lentement, pourtant elle
finit par arriver à son but. On sait aujourd'hui que toute cette grande
tendresse du faiseur de _Canzone_ n'était qu'une frime; Laure n'a pas
aimé Pétrarque, et, de son côté, Pétrarque n'a pas beaucoup raffolé de
Laure. En véritable artiste qu'il était, il n'aimait que les stances
qu'il composait sur elle.

En premier lieu, il avait quarante ans lorsqu'il aperçut cette belle
pour la première fois. L'âge, dira-t-on, ne fait rien à l'affaire. Il
faisait partie d'une ambassade des Romains dépossédés du Saint-Siège, à
Clément VI, pape français, résidant à Avignon. Il ne songeait point à
s'exiler aux bords des ondes sauvages de la fontaine de Vaucluse par un
de ces entraînements de passion qui mènent aux Thébaïdes. Ce qu'il
venait rêver dans la solitude, parmi ces rochers fameux, c'étaient les
vanités d'une position politique élevée. Pétrarque, couronné du laurier
vert et or des poètes officiels, avait eu son triomphe au Capitole, à la
vue de Rome entière. Il croyait que ce grand succès devait le mener à
tout. Il avait été le favori du grand pape Jean XXII, qui s'obstinait à
résider à Avignon, et Pétrarque, couronné à Rome, voulait que la cour du
pape se tînt à Rome. De là, des épigrammes, des satires, des pamphlets.
Ce tendre Pétrarque, terrible dans sa haine, donnait au
Souverain-Pontife les noms de Nemrod, de Sémiramis, de Cerbère, de
Pasiphaé, de Minotaure, de Denys le Tyran, d'Alcibiade; et le pape
l'avait fait archidiacre et chanoine de Parme.--Un poète amoureux et
chanoine, vous attendiez-vous à celle-là!

Quant à Laure, elle était belle sans doute, mais elle était mariée au
seigneur Hugues de Sade et elle avait onze enfants, tous vivants.
Voyez-vous cette poétique mère de famille,--du reste
irréprochable,--dans son ménage, célébrée par un poète au moment où elle
faisait onze tartines à sa progéniture?

Un jour, elle devint veuve. Le pape Benoit, touché des plaintes de
Pétrarque, lui dit:

--Si vous l'aimez si éperdument, je vous donnerai des dispenses pour
l'épouser.

Pétrarque refusa.

--Si une fois j'étais le mari de Laure, dit-il, tout ce que je
chanterais sur elle ne serait plus de saison.

Et, en effet, il a fait sur la belle veuve de touchantes élégies. Bien
mieux, Laure morte, Pétrarque, archidiacre et chanoine, se consola en se
mariant à Françoise de Bassano, qui lui donna des enfants, entre autres
un fils qu'il a chanté! Ingrat et mobile Pétrarque, qui passe pour si
fidèle, pour si pur!--Mais essayez donc de déraciner ces préjugés, semés
et plantés par je ne sais qui, et l'on haussera les épaules. D'ailleurs,
une rectification à cet égard nuirait, beaucoup aux marchands d'estampes
et au commerce des dessus de pendules. Au nom de l'industrie et de la
bêtise humaine, laissez Pétrarque sur son trône d'amour. Néanmoins, j'ai
voulu vous faire voir que cela n'était pas plus vrai qu'autre chose.

Qu'il est donc cent fois vrai, du reste, que l'histoire recommence sans
cesse! Sans chercher à mettre le pied dans le domaine de la politique
courante, à bon droit exclue de ce Courrier, je veux pourtant faire un
rapprochement entre ce qui se passait en 1818 et ce qui se passe
aujourd'hui. Dans les premières années de la Restauration, il était de
mode de se faire la guerre à l'aide de symboles. Tantôt on se servait
des fleurs; aujourd'hui aussi on emploie le lis, la violette et
l'oeillet rouge. Tantôt on exhibait des oiseaux; de nos jours on dessine
partout l'aigle, le coq gaulois et la poule au pot. Autre point de
ressemblance. Le Paris d'il y a cinquante-cinq ans était, comme celui
d'à-présent, inondé de petites feuille littéraires ou soi-disant telles.
En dépit de la censure des Bourbons, quatre ou cinq étaient notoirement
bonapartistes.

Il m'a pris fantaisie de rechercher de quelle manière ces petites
gazettes s'y prenaient pour battre en brèche le trône récemment
restauré. Comme on ne payait pas de cautionnement, on se sauvait par
d'habiles détours. Le procédé le plus usité et le mieux compris
consistait à parler fleurs et oiseaux. Ainsi, en 1819, dans le _Sphinx_,
paraissait une fable, oeuvre d'un académicien de l'Empire, favori de
Bonaparte, exilé à Bruxelles. Ce jour-là, on s'abordait dans les rues en
se disant:

--Avez-vous lu la fable du père Arnault?

Ce père Arnault était la bête noire du roi Louis XVIII pour deux raisons:
la première, parce qu'il faisait des vers, souvent réussis,--d'où une
rivalité de métier;--la seconde, parce qu'il était napoléonien enragé.
Pour en revenir à la fable, le succès et le scandale du jour, la voici:

L'AIGLE ET LE COQ DU CLOCHER

        Un aigle va se percher
        Sur la pointe d'un clocher,
        Sur la croix, sur l'oiseau qui fit pleurer l'apôtre.
        --Plus haut que nous qui donc ose ici se jucher?
        La première place est la nôtre,
        Lui dit maître Gallus; notre droit est connu.
        Ici nous sommes nés, et vous, quel est le vôtre,
        Mon ami?--Mon poulet, moi j'y suis parvenu.

Les partisans de l'empire disaient:

--Que c'est donc joli!

A la cour, les amis du roi s'écriaient sur le ton du courroux:

--Ces jacobins! quelle audace!

Et les mêmes scènes se reproduisent déjà en 1873, dans les mêmes termes!

On continue à espérer que le docteur Nélaton finira par déjouer la crise
dans laquelle il se débat.

Là aussi il y a une ressemblance, un souvenir historique.

Quand l'illustre Bordeu, médecin de Louis XV, fut malade, il pensa
succomber; mais il se releva.

On disait alors dans Paris:

«--La Mort est entrée, un matin, chez Bordeu; elle l'a regardé, a eu
peur et est sortie.»

Philibert Audebrand.



[Illustration: ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Le Pont de Barcelone, à Ripoli
(Catalogne).]

[Illustration: LES FUNÉRAILLES DU DUC DE BRUNSWICK. A GENÈVE.]

[Illustration: TOMBEAU PROVISOIRE DANS LE CIMETIÈRE PROTESTANT DE
GENÈVE.]

[Illustration: EXPOSITION DU CERCUEIL DANS LA SALLE DE LA
RÉFORMATION.--D'après les croquis de M. Champod.]



NOS GRAVURES

Verdun et la porte Chaussée

La ville de Verdun, le seul point du territoire français que foulent
encore les troupes allemandes, est située sur la Meuse, qui la divise en
cinq parties. La plus considérable, la ville haute, occupe un
escarpement rocheux, où se trouve la belle promenade de la Roche, qui
domine à pic la rive gauche de la rivière et d'où l'on jouit d'une vue
magnifique. La ville, dans son ensemble, est assez bien bâtie et
renferme quelques monuments dignes d'être visités: sa cathédrale, son
évêché, son musée, son hôtel de ville, sa place Sainte-Croix, ornée de
la statue en bronze de Chevert, et le pont du même nom; mais ses rues,
dont quelques-unes descendent rapidement vers la Meuse, sont pavées de
cailloux pointus sur lesquels on marche difficilement.

Place de guerre, Verdun est entouré de fortifications qui consistent en
dix fronts bastionnés, et en une citadelle, bâtie par Vauban, séparée de
la ville par l'esplanade de la Roche, et dans laquelle est englobée une
partie de l'abbaye de Saint-Vannes, qui sert de caserne. L'enceinte est
percée de quatre portes, dont l'une, la _porte Chaussée_, transformée
aujourd'hui en prison militaire, mérite une mention spéciale. Nous en
donnons une vue dessinée d'après nature. Elle se compose de deux grosses
tours crénelées, reliées par une courtine au bas de laquelle s'ouvre la
porte. On arrive à cette porte par un pont de fer à deux arches.

La ville de Verdun fut prise par les Prussiens en 1792, après un
simulacre de résistance. On sait qu'il s'y trouvait dans sa population
un parti favorable, à l'invasion, et que lorsque le commandant prussien
y fit son entrée, des femmes et des jeunes filles vinrent au-devant de
lui, portant des corbeilles de fleurs et de dragées. Elles en furent
punies, car les Prussiens ayant évacué la place après la bataille de
Valmy, elles furent envoyées à Paris et moururent sur l'échafaud.
Aujourd'hui, grâce au ciel, il n'y a plus à Verdun qu'un seul parti, et
ce parti, c'est-à-dire toute la ville, est en joie dans l'attente du
grand événement: l'évacuation complète du territoire par l'ennemi. Le
quatrième quart du cinquième et dernier milliard de l'indemnité est en
route pour l'Allemagne, et l'on sait qu'aux termes du dernier traité
conclu avec cette puissance, le point extrême fixé pour l'évacuation est
le 20 septembre!

L. C.


Correspondance d'Espagne

Madrid, 30 août 1873.

Depuis ma dernière lettre datée de Valence, j'ai été à Carthagène, mais
je n'y suis resté que le temps de prendre les croquis et les notes que
je vous envoie, car je vous prie de croire que le séjour de cette ville
est loin d'être agréable. La population a émigré en masse. Sur trente
mille habitants, plus de vingt mille ont pris la fuite, emportant ce
qu'ils possédaient de plus précieux. J'ai fait comme eux, je suis parti,
et me voici à Madrid, d'où je vous écris.

Carthagène est le dernier refuge de l'insurrection séparatiste, et
espérons, ô mon Dieu! que la bête ne tardera pas à être forcée dans sa
lanière, bien que la place soit formidable, comme vous en pourrez juger
par mes croquis Carthagène est une des fortes villes d'Espagne et son
port l'un des plus vastes de la péninsule. L'entrée en est défendue par
deux hautes montagnes, sur lesquelles s'élèvent le château Caleras et le
fort Saint-Julien. La position de ces deux forts est magnifique. Ce
n'est qu'après avoir passé sous leur feu que l'on peut pénétrer dans
l'étroit canal qui conduit au port. Ce canal est lui-même défendu par
quatre autres forts situés: le fort Santa-Anna (6 canons), et la
batterie Santa-Florentina (3 canons), à droite; et à gauche le fort
Podadera, à double batterie, ayant environ douze canons à la batterie
supérieure, et la batterie de la Navidad, non moins redoutablement
armée. Avant d'arriver au port de Carthagène, on trouve à droite la
petite île et la baie d'Escombrera. C'est dans cette baie que
stationnent les vaisseaux anglais et français qui sont devant la ville,
et auxquels sont venus se joindre ces jours derniers deux navires des
États-Unis, _Wabash_ et _Wachusetts_, et quatre italiens, _Roma,
Venezia, San-Martino_ et _Authion_. Là se trouvent également les
bâtiments _Almansa_ et la _Vitoria_, capturés sur les insurgés qui ont
menacé d'ouvrir le feu sur la flotte anglaise si le commandant de
celle-ci faisait mine de sortir lesdits bâtiments de la baie pour les
livrer au gouvernement de Madrid. La frégate cuirassée la _Numancia_,
dont je vous envoie un croquis, et qui est au pouvoir des insurgés,
stationne même à l'entrée du port, se tenant avec le _Mendez_ et le
_Fernando catolico_, également aux insurgés, prête à parer à toutes les
éventualités.

Après avoir franchi le canal, protégé, comme nous l'avons dit, on entre
dans le port, à l'extrémité duquel est située, devant la face du môle,
une batterie de vingt et un canons. A l'extrémité gauche, au coin, est
l'arsenal, qui, indépendamment de ses trois bassins à écluses, possède
un bassin à flot en fer, de 325 pieds de long sur 105 de large et
capable de recevoir un navire d'un tirant d'eau de 27 pieds. La moitié
occidentale de Carthagène est occupée par cet arsenal. Près de là sont
les Presidiarios (bagnes). Du côté opposé, c'est-à-dire à l'est, se
trouvent le faubourg de Sainte-Lucie, qui renferme le lazaret, et le
polygone de la marine. Entre ce faubourg et l'arsenal, et derrière le
môle, s'étend la ville qui possède six places, parmi lesquelles celle de
la Merced, de forme carrée, entourée de beaux édifices et ornée d'une
belle fontaine; et plusieurs monuments remarquables, entre autres
l'ancienne cathédrale, aujourd'hui en ruines, et qui date des premiers
siècles de l'ère chrétienne, et l'église de Santa Maria de Gracia.
Carthagène est entourée de solides fortifications consistant dans une
enceinte en pierres de taille, flanquée de bastions dont les feux
croisés protègent la place, qui est encore défendue, outre les forts
dont nous avons parlé, par la batterie de la Ensenanza et le château del
Cabezo de los Moros, placés l'une au-dessous, l'autre au-dessus du
faubourg de Sainte-Lucie. On voit, par ce que nous venons de dire, que,
soit comme port, soit comme forteresse, Carthagène est une place
importante.

A ces moyens naturels de défense, il faut encore ajouter, pour se faire
une juste idée de la résistance que peuvent opposer les insurgés, les
ressources dont ils disposent. Ils sont au nombre de 5,000 à 6,000, et
la poudre ne leur manque pas. Dans un seul quartier, ils en ont plus de
4,000 quintaux, et 300 canons garnissent les forts et les murailles. De
plus, ils paraissent disposés à se défendre énergiquement, c'est du
moins ce que j'ai cru voir et reconnaître à certains actes, lors de mon
passage à Carthagène. Exemple: Un ancien facteur de la poste, qui
commande l'un des forts, ayant un jour assemblé ses hommes, invita à
sortir des rangs tous ceux qui ne seraient pas décidés à se faire sauter
avec lui dans le cas où le fort serait pris. Sept individus seulement
sortirent des rangs; il les renvoya, se reposant désormais sur la
résolution des autres. Par cela, jugez de leurs dispositions!

Toutefois, il ne faudrait pas s'exagérer la force des insurgés. Ils ont
en eux-mêmes des germes de faiblesse qui les feraient infailliblement
périr, quand même le général Campos ne camperait pas sous leurs murs.
C'est d'abord l'ignorance crasse de leurs officiers de hasard et de
raccroc, et leur vantardise, plus grande encore que celle de leur chef
Contreras, qui, quelques jours après l'arrivée du général Campos devant
Carthagène, lui envoyait un télescope pour lui permettre de mieux
observer ce qui se passait dans la ville. C'est ensuite le manque
d'unité de commandement. Le ministère insurrectionnel ne s'entend
nullement avec la junte de salut public. De là des ordres
contradictoires. Contreras est bien nominalement commandant en chef,
mais plus d'une fois il est obligé de baisser pavillon devant un ancien
propriétaire campagnard, que son enthousiasme pour la République a fait
nommer député, M. Galvez, qui lui-même se prend de temps en temps aux
cheveux avec les ministres de la guerre et de la marine. Ce sont enfin
les dissidences intestines des révoltés, qui accusent plusieurs de leurs
chefs de vouloir livrer la place aux carlistes, accusation assez
vraisemblable, si l'on songe que de nombreux agents de don Carlos ont
été trouvés déjà parmi les insurgés arrêtés à Séville, à Valence et à
Malaga. A toutes ces causes de ruine si l'on ajoute la disette qui
commence à sévir dans la ville par suite du blocus, et le bombardement
qui viendra à son heure, il n'y a pas à douter que dans un temps
très-court Carthagène ne soit rentrée dans le giron du gouvernement. Et
ce ne sera pas trop tôt, car d'un autre côté, au nord, le danger devient
pressant.

Les carlistes ont profité de l'insurrection séparatiste qu'ils ont sans
doute provoquée, et il n'est que temps de leur faire une guerre
sérieuse. Leurs bandes se sont renforcées; de tous côtés on signale leur
mouvement en avant. Ces bandes, passant d'une province dans l'autre,
sont entrées successivement dans celles de Tarragone, de Téruel et de
Castillou. Elles sont maintenant dans celle de Valence, à une
quarantaine de kilomètres de cette ville.

Dans la province de Gerone, Saballs a sommé de se rendre, Olot qui se
prépare à la plus vive résistance. Dans les provinces de Barcelone et de
Lerida, les villes seules sont à l'abri des incursions des bandes, et
l'une d'elles, Cervera, est même vivement pressée. Santa-Pau, ayant
voulu attaquer don Carlos à Allo, après la reddition d'Estella, a vu
échouer trois attaques successives, et s'est retiré du côté de Tafalla.
Saint-Sébastien et Bilbao sont plus étroitement bloqués que jamais.
Enfin Tolosa est isolé et semble être l'objectif de Lissaraga. En un
mot, dans presque toute la région nord-est de l'Espagne, l'autorité du
gouvernement central dans les campagnes est méconnue; nulle sécurité
n'existe, et l'on ne cesse de réclamer le secours du gouvernement de
Madrid, réduit à l'impuissance par l'indiscipline d'une partie de
l'armée, par l'indifférence ou la complicité de la majorité des
habitants, et, ajoutons-le, surtout par la minorité intransigeante du
parlement qui, dernièrement encore, s'abstenait dans la question des
crédits extraordinaires pour paralyser le ministère, et, qui plus est,
protestait hautement contre l'appel de la réserve. En vérité, c'est à se
demander ce qu'une minorité carliste pourrait faire de plus!......

X.


Obsèques du duc de Brunswick

C'est le 29 août, à dix heures, dans la salle de la Réformation, qu'a eu
lieu à Genève le service funèbre du duc de Brunswick, qui est mort, on
le sait, il y a une quinzaine de jours, dans cette ville.

Au centre de la salle, tendue de noir, s'élevait le catafalque, surmonté
d'un vaste dais de drap, noir également, orné d'argent et doublé
d'hermine. Aux angles se tenaient, immobiles, quatre soldats de la
gendarmerie, en grande tenue et l'arme au pied. Au fond de la salle, sur
une vaste estrade, avaient pris place, à droite et à gauche de la
tribune, occupée par l'ecclésiastique officiant, les autorités, les
représentants de la famille du défunt et les exécuteurs testamentaires.
A gauche du catafalque étaient placés les jeunes gens représentant le
gymnase et chacune des classes des deux collèges, puis le corps des
officiers; et, en arrière, avec son drapeau voilé de deuil, la Société
littéraire.

Après l'office funèbre, le cortège se dirigea vers le cimetière. Un
peloton de guides à cheval ouvrait la marche, précédé par un commissaire
de police revêtu de ses insignes. Puis venaient: une batterie de
tambours, aux caisses recouvertes d'un crêpe; une musique d'élite;
ensuite, traîné par six chevaux empanachés et couverts de housses noires
à lames d'argent, le char funèbre, recouvert lui-même de drap noir sur
lequel se voyaient brodées en argent les initiales du défunt surmontées
de la couronne ducale et ses armoiries en couleur. Les quatre coins du
poêle étaient portés par des officiers de sapeurs-pompiers, et le dais
du corbillard était surmonté d'un fleuron de plumes noires à collet
d'argent et empanaché de même à chacun de ses angles.

Derrière le char commençait le cortège funèbre, divisé en sections que
séparaient d'assez longs intervalles. Le corps des fanfares militaires
fermait la marche. Le bataillon des sapeurs-pompiers et deux compagnies
de chasseurs formaient la haie.

Le cortège a suivi le Grand-Quai, le Molard, les Rues-Basses, la
Corraterie, la place Neuve et la rue Galame, pour se rendre au cimetière
de Plainpalais, où, devant le tombeau provisoire du duc, que représente
un de nos dessins, le président du Conseil administratif a prononcé un
discours, qui a été l'acceptation officielle du testament du défunt,
lequel a laissé, comme on sait, toute sa fortune à la ville de Genève.

Cette fortune est considérable. Voici, d'après une note qu'ont publiée
plusieurs journaux, quel en serait l'état, suivant le compte fourni en
1866 par la maison Baring à l'empereur Napoléon, lorsque le duc de
Brunswick se proposait de laisser ses biens au prince impérial: Russe 5
pour 100 (1822), 50,000 liv. st.; Russe 5 pour 100, 50,000; Russe 3 pour
100, 50,000: Turcs 6 pour 100 (1858), 100,000; Péruvien 4 1/2 (old),
80,000; Péruvien 4 1/2 (now), 52,000; Canada 6 pour 100, 50,000;
Brésilien 4 1/2, 50,000; Égyptien 7 pour 100, 50,000; Américain 8 pour
100, 100,000; Mississipi 6 pour 100, 25,000; diamants, 200,000;
uniformes, 16,000; hôtel Beaujon, à Paris, 60,000.

Total: 933,000 liv. st., soit 23,325,000 fr.

L. C.


La restauration de la colonne Vendôme

Ainsi que nous l'avons dit dans notre précédent article, les panneaux de
bronze de la colonne Vendôme ont été non-seulement déformés et faussés,
mais beaucoup ont été fendus, ou bien leurs reliefs écrasés, écornés,
ont perdu leurs formes et leurs contours. La restauration de ces pièces
est assez longue et exige le concours du statuaire, du fondeur et du
ciseleur.

Les panneaux, redressés et ajustés dans l'usine Monduit, Béchet et Cie,
sont transportés dans les ateliers de la fonderie Thiébault,
établissement aujourd'hui célèbre par les oeuvres d'art qui en sont
sorties pour orner nos places et nos monuments publics, entre autres le
saint Michel de la fontaine de ce nom, la statue du prince Eugène et
celle de Napoléon 1er en empereur romain qui surmontait la colonne avant
sa chute et qui, lors de la réédification de celle-ci, reprendra sa
place sur la calotte terminale.

La première opération consiste à enlever les parties détériorées.

Pour cela, l'ouvrier, armé d'une mèche d'acier à laquelle il imprime un
rapide mouvement de rotation au moyen d'un archet, entame le bronze sur
plusieurs points successifs, et, avec un ciseau, achève de détacher la
partie défectueuse et de préparer le vide ou l'alvéole dans laquelle on
fixera la pièce rapportée.

Pour former cette dernière, les panneaux sont livrés au statuaire qui
modèle en terre les sections manquantes des bas-reliefs, visage de
soldat, jambe d'officier, roue de canon, queue de cheval, etc., puis, ce
premier travail achevé, tire une épreuve en plâtre de ses raccords et
rend le tout, épreuve et panneau, au fondeur. Le modèle en plâtre sert à
former le moule creux en sable à l'intérieur duquel on dirige un jet de
bronze en fusion d'une composition identique avec celle du métal qui
constitue l'enveloppe de la colonne. L'épreuve définitive en bronze est
dégrossie, introduite dans l'alvéole qu'elle doit occuper, et elle y
demeure fixée très-solidement au moyen de tenons de cuivre. La forte
épaisseur des panneaux, surtout dans les parties où se présentent les
reliefs, n'a pas permis de recourir à la soudure, mais l'habileté des
ouvriers chargés d'ajuster les raccords est telle que, même en y
regardant de très-près, on distingue difficilement les lignes de
jonctions.

Quant aux parties absolument manquantes, ou tout à fait brisées, elles
devront être refaites par le statuaire suivant les modèles et les
dessins que l'on possède des bas-reliefs de la colonne Vendôme, puis
moulées et fondues en bronze, et enfin rajustées comme les raccords par
des tenons de cuivre.

L'ajustage terminé, raccords et panneaux complétés dans toutes leurs
parties, le ciseleur intervient pour enlever les bavures du métal et
pour parfaire la jonction des lignes sculpturales des pièces rapportées
avec les anciennes demeurées intactes. La mise en couleur de toutes les
additions et restaurations suivie d'un nettoyage général du panneau
entier achève la série des opérations après lesquelles les plaques
seront transportées au chantier de la place Vendôme et mises à la
disposition de l'architecte de la colonne, M. Normand, l'habile
restaurateur de l'Arc-de-Triomphe. C'est à son obligeance que nous avons
dû de pouvoir visiter les ateliers où se restaurent les panneaux du
monument, afin de mettre les lecteurs de _l'Illustration_ au courant des
opérations multiples et délicates qui y sont entreprises et que le goût
de l'artiste, comme l'habileté des ouvriers, promettent de mener à bonne
fin.

Mais cette fin, quand la verrons-nous?

Pas aussitôt malheureusement que certains journaux nous l'ont fait
espérer, car l'examen de chaque jour amène la découverte à la surface
des panneaux de détériorations bien plus nombreuses et bien plus graves
que celles entrevues par un premier coup d'oeil. Sur une plaque en
réparation au moment de notre visite aux ateliers Thiébault, nous avons
pu compter une dizaine de points sur lesquels l'ouvrier, le statuaire,
le fondeur, le ciseleur, auront tour à tour à exécuter leur travail
respectif. Et ces plaques à restaurer ainsi sont au nombre de plus de
deux cents.

Ne terminons pas sans apprendre à nos lecteurs que, depuis le 1er
juillet dernier, le gardien des travaux de la colonne--qui plus tard
sera le gardien de la colonne réédifiée--est le sergent Hoff, si célèbre
pendant le siège de Paris par son ardent patriotisme et dont les
exploits sont devenus légendaires. C'est bien à ce brave sous-officier
qu'appartenait l'honneur d'être le gardien du souvenir le plus marquant
de notre ancienne gloire militaire.

P. Laurencin.


L'île de Man

Parmi les touristes qui visitent l'Écosse et l'Irlande, il en est bien
peu qui songent à s'arrêter dans cette petite île placée, comme une
sentinelle avancée, à l'entrée du canal d'Irlande, et qui s'appelle
l'île de Man. Et cependant, elle mériterait une visite; située à égale
distance de l'une et l'autre côte, l'île de Man participe à la fois au
caractère des deux pays; elle a de l'Irlande les vertes prairies et les
frais ombrages, et de l'Écosse, sur une échelle réduite bien entendu,
les escarpements et les ruines pittoresques; du haut de ses sommets les
plus élevés, on embrasse le magnifique panorama des côtes irlandaise,
anglaise et galloise, un horizon de près de cent lieues. Quant aux sites
qu'offre le pays, on peut juger de leur beauté par nos dessins, qui
reproduisent les principaux. C'est un véritable jardin que cette île de
dix lieues de long sur cinq de large, où tout semble disposé pour
charmer l'oeil du voyageur. L'île de Man vient d'être dotée d'un chemin
de fer qui permet de la parcourir en quelques heures dans son entier; ce
chemin de fer en miniature, proportionné à l'étendue de son parcours,
n'a que trois pieds anglais, moins d'un mètre, de largeur entre les
rails; tel qu'il est, il rendra des services inappréciables à la
population industrieuse de l'île et achèvera de rendre facile et rapide
une excursion qu'on ne saurait trop recommander à ceux qui ont occasion
de la faire.


Un héros du siège de Paris

Le gentil oiseau dont nous donnons le portrait est de tous les messagers
du siège celui qui a le mieux mérité de la patrie, car il a forcé à cinq
reprises successives le blocus prussien.

C'est une femelle de taille moyenne, de forme gracieuse et bien
proportionnée, au plumage rouge étincelé. Son oeil vif et intelligent
est noir, bordé de jaune doré.

Elle est née au mois d'avril 1870, dans le colombier de M. Deroard,
secrétaire de la Société l'_Espérance_. Son père est un robuste pigeon
anversois, qui lui a donné son vol soutenu.

Bien avant d'être nubile elle s'était déjà distinguée dans les concours
d'Orléans, de Tours et de Blois, qui eurent lieu, comme à l'ordinaire,
au printemps de l'Année terrible. Elle devait figurer dans le lancer de
Ruffee, cette pierre de touche des pigeons d'élite; mais le gouvernement
impérial l'interdit, pour ne point favoriser l'éducation de voyageurs
prussiens.

Aussitôt après la proclamation de la République, la société
l'_Espérance_ offrit ses services. Elle proposa un grand départ destiné
à faire sortir cent cinquante pigeons voyageurs avant l'investissement
de la capitale. Mais lorsque l'ordre arriva il était trop tard. Paris
était bloqué.

Quand M. Rampont, directeur général des postes, imagina d'employer les
ballons au transport des pigeons, on commença un peu au hasard par des
oiseaux de second choix. Mais on prit des messagers d'élite pour
l'expédition qui eut lieu le 7 octobre avec l'_Armand Barbes_ et le
_Washington._ Notre fille de l'air était une des seize colombes de la
plus belle espérance qu'on confia au ballon qui emportait M. Gambetta.

Dès le lendemain elle était de retour à son pigeonnier de la rue
Simon-Lefranc. Elle apportait tous les détails d'une expédition
mouvementée, dont le résultat avait déjà été transmis par un pigeon
lancé avant elle, celui qu'on appela depuis le Gambetta. Son message
était daté de Roye, pauvre hameau de Picardie, où les voyageurs
l'avaient rédigé à tête reposée dès qu'ils s'étaient sentis hors de
portée des Prussiens.

Le 12 octobre, on la mettait à bord du Jules-Favre, qui partait par un
vent du sud assez violent. Le retour ne put être immédiat, car il fallut
perdre quelques jours pour ramener les pigeons à Tours. Le message
qu'elle apporta enfin au commencement de novembre montrait déjà que la
France du dehors n'était plus d'accord avec la France du dedans.

Le troisième voyage eut lieu à bord de la _Ville de Châteaudun_. Cette
fois on la lança la première de Réclamville, lieu de l'atterrissage. On
lui donna à porter un message laconique, mais si habilement rédigé, avec
une précision toute Spartiate, qu'il photographiait la situation.

L'investissement s'élargissait, la saison s'avançait, et les naufrages
aériens commençaient. Deux jours avant, le _Galilée_, percé de balles,
était tombé entre les mains des Prussiens.

Le surlendemain, un oiseau échappé au désastre de Ferrières complétait
ces nouvelles; il apprenait que le _Daguerre_, porteur de trente
pigeons, était tombé entre les mains de l'ennemi avec les appareils
photographiques qui formaient le reste de sa cargaison.

Alors éclata dans la grande cité captive, une véritable panique
aérienne. Les départs nocturnes étaient inaugurés. Notre héroïne faisait
partie, de l'escouade de trente-six pigeons qu'on confia au _général
Uhrich_. Parti le 18 novembre, à onze heures du soir, ce malheureux
aérostat fut ballotté pendant trois longues heures entre deux courants
contraires, et ramené à Luzarches, à 30 kilomètres de Paris. Ce n'est
pas sans peine qu'on parvint à soustraire à l'ennemi les cages qui
renfermaient presque les dernières colombes de l'État. Mais au retour de
cette expédition si dangereuse, notre héroïne rapportait triomphalement
les dépêches photographiées par le système Dagron. En outre, c'était
d'Orléans qu'elle avait été lancée.

Mais quand eut lieu le départ du _Denis Pépin_, la triste réalité
apparaissait évidente. La grande sortie avait échoué. Cette fois encore,
notre pauvre colombe put être lancée de Tours, mais c'était au moment où
le gouvernement lui-même battait en retraite. Au lieu de dégager la
capitale, il allait se réfugier à Bordeaux. La vraie guerre était finie,
c'était l'agonie de la défense qui commençait.

Malgré le froid, malgré la bise, malgré les oiseaux de proie, la brave
petite messagère regagna une cinquième fois son doux nid, apportant au
grand Paris des nouvelles qui, malgré leur caractère sombre,
désespérant, n'en étaient pas moins un soulagement.

Une sixième fois elle franchit les lignes ennemies à bord de la
_Délivrance_, nom ironique à la veille de Janvier.

Quelques jours après, la colombe était lancée aux Ormes, à plus de 800
kilomètres de Paris. A peine était-elle en l'air, qu'un coup de fusil
qui lui cassait l'aile l'abattait. Mais, rassurez-vous: quand le
malavisé trop adroit qui l'avait frappée reconnut les cachets de l'État
sur les plumes de sa victime, il entoura de soins la brave et
malheureuse volatile, la guérit, et put la rendre à son maître après la
capitulation de Paris.

W. de Fonvielle.



LA CAGE D'OR

NOUVELLE

(Suite)


XVIII

Au moment où Nicolas Makovlof se disposait à ouvrir la porte, il
s'arrêta; il venait d'entendre dans le vestibule un bruit de pas et une
voix qu'il n'avait pas reconnue, mais qui était celle d'une femme.

Cette femme ne pouvait être que celle que le jeune boyard attendait;
cette idée, en traversant son esprit, y produisit une révolution
singulière. A bout de résignation, sous la double influence de la
jalousie et du désespoir, le doux, le timide, le pacifique marchand
abjura tous les calculs de la prudence et de la ruse; aux prises avec
une sorte de rage vertigineuse, le mouton devint un tigre prêt à braver
la mort, pour assurer sa vengeance.

Il s'élança vers le bureau, y prit le premier poignard qui se trouva
sous sa main et se jeta derrière un rideau.

Il était temps: les plis soyeux frémissaient encore que le domestique
introduisait dans l'appartement la personne qu'il avait accompagnée.

--Monsieur le comte prie madame de l'attendre quelques instants, dit le
valet en s'inclinant respectueusement; il ne tardera pas à rentrer.

Il se retira en refermant la porte.

Nicolas haletait, suffoquait, étranglait dans son asile; il entendait le
frou-frou de la robe brodée de la visiteuse, les frôlements de ses
bottes sur le tapis, jusqu'aux bruits de sa respiration; il n'avait
qu'un geste à faire pour être certain que ses soupçons étaient fondés,
et ce geste il ne parvenait pas à l'accomplir. Il se passait en lui ce
qui se passe chez le malheureux qui, décidé à en finir avec l'existence,
dirige sur sa poitrine le canon d'un pistolet, et dont une force
latente, mais invincible, paralyse le coup de doigt suprême; il voulait
regarder, il n'y parvenait pas; les draperies, devenues de plomb,
résistaient à ses doigts inertes, un nuage obscurcissait ses yeux
convulsivement ouverts.

Alexandra, car c'était elle, était entrée du pas ferme de quelqu'un qui
cède à une résolution implacable. Elle était vêtue de ses plus riches
habits, coiffée d'un magnifique kakoschnik tout étincelant de
pierreries; le calme extraordinaire de sa physionomie contrastait avec
sa pâleur, qui était excessive; c'était à peine si le pli de ses
sourcils, si les légers frémissements de ses narines et de ses lèvres
témoignaient de l'agitation de son âme. Elle promena un regard distrait
autour de l'appartement et, n'apercevant rien qui fixât son attention,
elle s'assit et resta pendant quelques instants plongée dans ses
méditations; puis, soit qu'elle cédât au besoin de fortifier son coeur
contre une défaillance redoutée, soit que, décidée à punir celui qui
l'avait outragée, elle voulût, à l'avance, implorer le pardon du Ciel
pour l'action qu'elle allait commettre, elle se laissa glisser de son
fauteuil, s'agenouilla sur le tapis et se mit à prier.



ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE: LE PORT ET LA VILLE DE CARTHAGÈNE.

[Illustration: Entrée de l'Arsenal de Carthagène.]

[Illustration: La Frégate _la Numancia._]

[Illustration; Vue du port de Carthagène.]

[Illustration: Panorama de Carthagène PRISE DE LA MER.]

[Illustration: Panorama de Carthagène PRISE DE LA TERRE.]



Les formules consacrées se succédaient sur ses lèvres avec une
précipitation fébrile; mais si ardente que fut l'invocation, elle
n'avait pas la puissance d'amollir les lignes froidement rigides de son
visage; pas une larme ne vint rafraîchir ses paupières légèrement
rougies.

Tout à coup, derrière elle, une voix murmura son nom avec l'accent d'un
douloureux reproche. En un clin d'oeil Alexandra était debout, s'était
retournée et se trouvait en présence de son mari, non moins pâle, non
moins bouleversé qu'elle-même.

--Vous, vous ici, s'écria-t-elle en proie à une véritable stupeur.

--Ce n'était pas moi que vous y veniez chercher, n'est-ce pas? répondit
le marchand, dont, le désespoir, un instant suspendu par le spectacle de
cet étrange et pieux prélude à un rendez-vous, trouvait un nouvel
aliment dans l'évidente confusion de la jeune femme; ce n'était pas vous
non plus que je m'attendais à trouver dans cette demeure, Alexandra.
Comme à mon ordinaire, j'y étais venu afin de mendier cette liberté
faute de laquelle je n'ai été, jusqu'à présent, ni un mari, ni même un
homme à vos yeux. En moment j'ai cru que le Ciel s'était lassé de
m'écraser, que la main du maître s'ouvrirait enfin pour me rendre le
bien qu'elle détient. Hélas! cela aura été pour y reconnaître un trésor
bien plus précieux et dont je suis autrement jaloux et que le maître m'a
volé comme le reste.

Ces paroles, elles étaient empreintes d'une douleur si poignante,
qu'Alexandra, profondément touchée, oublia ses récents griefs, et se
rapprochant de son mari, essaya de lui prendre la main.

--Nicolas, écoutez-moi, lui dit-elle.

Celui-ci mit quelque rudesse à se dérober à cette étreinte; il ne la
laissa pas achever et s'animant:

--Ne parle pas, femme, reprit-il; ta présence dans cette maison te
dispense d'un aveu qui ajouterait à ta honte, sans diminuer mes
tortures. Je subis en ce moment le juste châtiment de ma présomption.

Il s'arrêta un instant, puis il reprit:

G. de Cherville.

_La suite prochainement._



LES THÉÂTRES

Gymnase dramatique.--_Un Beau-frère_, pièce en cinq actes, tirée du
roman de M. Hector Malot, par M. Adolphe Belot.

Le Code n'a qu'à bien se tenir. S'il a pour lui le législateur, le
romancier et les auteurs dramatiques le battent en brèche de tous côtés;
ils ont depuis longtemps commencé l'assaut en s'introduisant par les
interstices laissés ouverts sur le côté moral. Les questions de divorce,
de paternité, d'hérédité leur appartiennent, il les débattent, les
portent devant le public et leur donnent leur solution à leur manière,
c'est-à-dire par l'émotion et le sentiment; ce qui n'est peut-être pas
la façon la plus logique de traiter de si délicates matières. M. Adolphe
Belot s'est fait particulièrement l'avocat de ces causes laissées
indécises entre le légiste et l'auteur.

M. Belot écrit en toge et en bonnet carré; nous lui devons un plaidoyer
sous forme de roman et de drame sur l'article 47, relatif à la
surveillance des condamnés. Voici qu'il s'attaque aujourd'hui, avec un
roman de M. Hector Malot pour dossier, à la loi du 30 juin 1838 sur les
aliénés. C'est la jurisprudence du théâtre à côté de celle des
tribunaux; je doute fort que les juges en tiennent compte. Ce procès
porté sur la scène, aidé de toutes les complaisances de l'imagination,
les ferait un peu sourire, et je crois que M. Hector Malot et son
collaborateur n'ont prouvé qu'une seule chose: qu'ils sont gens de
talent et que ce _Beau-frère_, pour être une piètre thèse judiciaire,
n'en est pas moins un excellent drame.

M. le comte d'Eturquerais, un ancien magistrat, a porté devant le
tribunal civil de Coudé une demande d'interdiction contre son fils, le
vicomte Cénéri d'Eturquerais. Sur quels faits s'appuie la demande du
comte et de son gendre, le baron Friardel? Cénéri a un caractère des
plus violents. Cet homme, d'humeur bizarre, fait atteler sur ses terres,
qu'il cultive lui-même, des hommes à des voitures de charroi; enfin ce
vicomte d'Eturquerais vit dans son château du Camp-Hérout avec une
demoiselle Cyprienne, dont il a un fils et qu'il va épouser. C'est sur
de tels actes qu'on va interdire Cénéri! Ce n'est pas admissible. M.
Belot le sent bien, puisque pour surcharger la prévention le baron
Friardel tourne habilement un accident de chasse en tentative de meurtre
contre sa propre personne. Mais un meurtre n'est pas un acte de folie,
c'est un crime; il relève non d'un conseil de famille, mais de la
justice. M. Belot demande donc un trop grand crédit pour sa thèse.

Qui donc est la cause de ces persécutions? _Is fecit cui prodest_, dit
le législateur romain; celui auquel doit revenir le bénéfice de cette
odieuse machination contre un beau-frère, c'est le baron Friardel; il a
hâte d'arriver à ses fins, car Cénéri touche dans quelques jours à sa
vingt-cinquième année; le moment est proche où il peut se marier sans le
consentement de son père, et à défaut de Cénéri une femme et un enfant
légitime pourraient demander des comptes au baron Friardel,
l'administrateur de la fortune des d'Eturquerais. Tous ces considérants
relèvent plus d'une étude d'avoué que du théâtre, et jusque-là la pièce
se traîne dans une procédure des plus ennuyeuses. Il est temps de sortir
de cette toile de basoche ourdie par le Friardel autour d'un pauvre
diable. Cénéri se décide donc et vient voir son père pour lui prouver sa
lucidité et obtenir le désistement du vieillard. Hélas! le pauvre homme
ne s'appartient plus; il est gardé à vue par Friardel, par mistress
Forster, une Anglaise qui, sous le prétexte d'élever les enfants de
Friardel, n'est que la maîtresse du baron, sous le toit conjugal; le
comte est sous la puissance d'un domestique, et cette incarcération
morale et physique est si grande que le père, reconnaissant sa cruelle
injustice envers son fils, ne peut même pas la réparer. O misère! Voilà
donc ce que Friardel a fait de ce vieillard! Et Cénéri exaspéré fait
alors une scène terrible, une scène habilement attendue par Friardel,
qui a aposté six témoins qui attestent l'état de démence de ce
malheureux.

Ce n'est pas tout, il faut le certificat d'un médecin. Un certain
docteur Gilet bâcle complaisamment la chose en échange de la promesse
d'une croix d'honneur, et sans autre forme de procès Cénéri est conduit
dans la maison d'aliénés du docteur Masure. «Laissez toute espérance,
vous qui avez franchi le seuil de cette porte.» Ici la parole et le
silence sont taxés de folie, folie loquace, folie muette; la soumission
un abrutissement, la révolte une folie furieuse, la prière pour la
liberté la monomanie du départ. Ce tableau de l'aliénation mentale est
des plus pénibles; et le spectateur peu rassuré pour le bon sens de
Cénéri, pour le pensionnaire du docteur Masure, pour le docteur, finit
par être inquiet de lui-même. Il a passé alors comme du frisson de
malaise et d'effroi sur toute la salle. Il était temps que ce drame, qui
n'était jusque-là sorti d'une étude d'avoué que pour entrer dans une
maison de fous, se relevât énergiquement.

Par bonheur, le quatrième acte est là pour tout sauver. Il est fort bien
fait ce quatrième acte, très-émouvant, très-sympathique, et il a eu un
prodigieux succès; il était temps de faire passer dans ce cauchemar un
courant d'âme humaine. Cyprienne au désespoir n'a plus qu'un recours;
elle va droit à Mme Friardel; c'est à la soeur de sauver le frère, et
Mme Friardel, jusque-là soumise et vaincue par le baron, ce tyran
domestique, se révolte en entendant de telles infamies, s'indigne à de
telles cupidités. Son parti est pris; elle exigera la mise en liberté
immédiate de Cénéri, et quelle que soit la lutte, elle la soutiendra,
dût-elle en mourir.

Forte d'une telle résolution, elle livre à l'avoué Hélouys, à l'ami
d'enfance de Cénéri, quatre lettres écrites par le baron à mistress
Forster. Cette correspondance amoureuse suffit; elle établit l'entretien
d'une concubine au domicile conjugal. Que Cénéri soit donc mis en
liberté, sinon le procès commence, ôtant la fortune de la baronne des
mains de Friardel pour la rendre à sa famille. Tout ceci est affaire
d'avocat. Le Friardel, serré à la gorge par cet ambassadeur de la loi,
se débat de son mieux et cède enfin, espérant obtenir de sa femme, ou
par force ou par ruse, ce qu'il s'est vu obligé de céder à l'avoué
Hélouys. Mais c'est fini, la baronne a reconquis sa liberté, son âme lui
appartient maintenant; ni les promesses ni les menaces de Friardel ne
pourront avoir action sur elle. Ce que veut cette femme, c'est la
liberté de son frère; et le baron vaincu s'exécute de bonne grâce, en
homme qui sait encore tirer parti de sa mauvaise action et qui, en
demandant au préfet et au tribunal la mise en liberté de son beau-frère,
attire à lui toutes les sympathies des honnêtes gens du pays: chose
toujours utile.

Cénéri est donc de retour parmi les siens. Mais, hélas! sa raison a
succombé dans ce séjour parmi les aliénés. La joie des amis retrouvés,
le bonheur de la famille réunie lui feraient peut-être oublier, ne
serait-ce que quelques instants, un passé horrible, si la maladresse
d'un visiteur ne venait le lui rappeler. La folie éclate de nouveau dans
ce cerveau qu'a atteint la séquestration arbitraire. Il se croit encore
et toujours poursuivi par Friardel. Le malheureux a la manie de la
persécution: manie qui ne finit qu'avec la mort du persécuteur. La
famille est en prière. Pour lui, moitié sur le rebord d'un balcon, il
cherche Friardel d'un oeil hagard; il l'aperçoit l'épée à la main se
défendant contre Hélouys; il raconte toutes les péripéties de cette
lutte, puis il pousse un cri de triomphe, Friardel est mort, Hélouys l'a
tué, et ce n'est point une vision, car l'avoué a positivement tué en
duel Friardel, sous les yeux mêmes de Cénéri. Le persécuteur est mort,
la folie de la persécution est finie.

Ce drame est des plus émouvants en ces deux derniers actes; il est
nettement, vigoureusement fait; il vous serre le coeur, il vous étreint
l'esprit, et c'est là le grand défaut de sa première partie; mais il se
dégage de cette atmosphère monotone des trois premiers actes par de
très-pathétiques situations, et je crois à un réel succès, d'autant plus
qu'il est joué à merveille et dans un ensemble qui fait le plus grand
honneur au théâtre du Gymnase. Tous les interprètes de cette pièce, tous
sans exception, sont grandement à louer. Mme Fromentin lui doit à coup
sûr le meilleur et le plus franc succès de sa carrière dramatique.
Villeroy a trouvé entre le drame et la comédie ce personnage du baron
Friardel, dont il a fait une saisissante création. Pujol donne avec une
nature nerveuse et enjouée le rôle difficile de Cénéri. Duval, Landrol,
Pradeau, Francès et Blaisot, excellent dans le personnage du docteur
Masure, complètent un ensemble des plus remarquables.


Théâtre de La Gaîté.--_Le Gascon_, drame en 9 tableaux, de MM. Théodore
Barrière et Poupart-Davyl.

Voici le théâtre de la Gaîté tout battant neuf et étincelant de dorures
prêt à recevoir le nouveau répertoire que lui réserve son directeur, M.
Offenbach; il touche à tout ce théâtre; à l'opéra, à l'opéra-comique, à
l'opérette, à la féerie, à la comédie et au drame. Il va des _Ruines
d'Athènes_ au _Roi Carotte_; d'_Armide_ à _Orphée aux enfers._ Il
prépare une _Jeanne d'Arc_ de Gomiod, en concurrence avec la _Jeanne
d'Arc_ de Meret à l'Opéra. Il emmagasine tous les genres scéniques. Il
se dédouble, il se multiplie: vous diriez les Docks de la littérature
dramatique. En attendant qu'il déballe toutes ses richesses, il a joué
hier mardi son premier drame, _le Gascon_, drame à grand spectacle, à
grands tableaux, plein de coups d'épées, d'escalades, de guet-à-pens,
tout vivant des foules, des ballets, des chansons; le tout sous la
protection de ce doux nom aimé de la France, Marie Stuart. Le drame
va-t-il donc recommencer une fois encore le procès historique de la
reine d'Écosse? Non; il laisse cette question soulevée depuis près de
trois siècles se débattre encore aujourd'hui par les historiens, et ne
prend de tout cela que la poétique légende. Quelle qu'ait été Marie
d'Écosse par delà la mer, coupable ou non, le coeur de la France est
encore à elle: Marie lui a envoyé dans quelques vers ses derniers
adieux, et ce pays de France, se souvenant de ces poétiques regrets, lui
a été reconnaissant de cette royale amitié, et a idéalisé son souvenir.
Dans cette terre chevaleresque où Marie Stuart a été élevée, on ne
touche pas à la reine. MM. Théodore Barrière et Poupart-Davyl ont fait
ainsi que leurs devanciers, et le poème d'amour de Marie Stuart reste,
comme par le passé, toujours intact.

Ce «Gascon» qui la suivra partout et toujours, qui la conduit
triomphante parmi les embûches de ses ennemis à travers les flots et la
populace d'Édimbourg jusqu'à son palais de Holyrood, me semble fort être
de la famille de d'Artagnan, qui fit tant de merveilles; il en a la
désinvolture, la fanfaronnade et l'audace; comme le premier héros de
cette race qui faillit sauver le roi Charles Ier et qui affermit Louis
XIV sur son trône, il est au service des Majestés, tombées et tombantes.
Il n'a au début que la cape et l'épée, et encore n'est-il pas bien sûr
de son courage, s'il est plus sûr de sa langue; mais au premier duel le
coeur lui vient au ventre et le voilà lancé dans les aventures. La reine
n'a qu'à se fier à lui, et par la _mordioux!_ Artaban de Puycerdac n'est
qu'un simple Gascon ou il rétablira, en dépit de lord Maxwell et de la
reine Elisabeth, la reine d'Écosse sur son trône. A cette entreprise, il
recevra bien quelques horions, quelques coups de dague, on le laissera
plus d'une fois pour mort, mais de tels personnages ne meurent pas,
fussent-ils cloués par terre, l'épée laissée dans le corps sous six
pieds de neige: c'est la féerie dans l'histoire. Et puis, il faut que de
tels dévouements soient couronnés au milieu des flammes de Bengale du
tableau final, et que le Gascon, parti sans sou ni maille de son castel
douteux des bords de la Garonne, soit nommé prince par la reine
elle-même, à la grande confusion de ses ennemis. C'est ce qui arrive à
Artaban de Puycerdac, dont je ne puis vous raconter par le menu toutes
les magnifiques prouesses.

Vous verrez le drame; pour moi, je le résume rapidement au sortir du
théâtre, après le grand succès qu'il a obtenu: on l'a fort applaudi, et
dans cet acte du départ de la reine, et dans ce tableau de l'émeute au
milieu des rues d'Édimbourg, et dans cette scène de la neige où
Puycerdac, frappé par l'épée des assassins, sauve encore l'honneur de la
reine. La chanson béarnaise, le ballet, écrits par Offenbach, ont été
chaleureusement accueillis. Les acteurs ont été également fêtés.
Lafontaine joue avec une verve endiablée et une finesse toute
méridionale ce rôle de Gascon; Clément Just fait avec son talent
habituel le traître Maxwell; Alexandre le comique égaye ce drame par un
amusant personnage de domestique; et Mme Lafontaine prête le charme de
son talent ému au personnage de Marie Stuart. Une charmante personne,
Mme Tessendier, a eu les débuts les plus heureux dans le rôle un peu
effaré de Stella Roselli.

La semaine dramatique a été des plus chargées, aussi me reste-t-il
très-peu d'espace pour signaler la reprise de la _Tour de Londres_ au
Châtelet, et de la _Timbale d'argent_ aux Bouffe-Parisiens, où Mlles
Judie et Peschard ont donné comme un renouveau à cet interminable
succès.

M. Savigny.



LES VICTIMES DE LA FOUDRE

L'été de 1873 restera célèbre par ses orages et par le nombre des
victimes que le feu du ciel aura faites. Nos lecteurs se souviennent
encore de l'orage du samedi 26 juillet, pendant lequel la foudre ne
tomba pas moins de dix-huit fois, à Paris seulement, et tua un tailleur
de pierres à La Chapelle en lui arrachant les chairs du cou et des
jambes. Le même orage causa la mort d'un jeune homme à Beliot
(Seine-et-Marne), d'une femme à Melun, et d'une autre femme à
Aix-les-Bains. Pendant la nuit du 8 au 9 août dernier, la foudre tua un
cocher sur son siège, boulevard de Batignolles, une femme rue Vezelay,
au moment où elle ouvrait sa fenêtre, et un passant à Neuilly. Le 7
juillet, quatre personnes continuant le préjugé singulier de sonner les
cloches pendant un orage, près de Clermont-Ferrand, furent renversées
par le tonnerre, venu à l'appel, et deux furent tuées sur le coup. Le
feu du ciel est tombé à Essenbach (Suisse), au milieu d'une famille en
prière. La mère de famille a été tuée net, une des filles a eu un pied
paralysé. Les premiers jours de juin, la foudre a abattu trois maisons à
Elbeuf, a tué cinq personnes et en a blessé huit; à Roubaix, elle a tué
un jeune homme dans un jardin. A Valréas (Vaucluse), un paysan fut
atteint par le fluide électrique, qui le saisit d'abord à la tête, brûla
son chapeau, lui rasa les cheveux, lacéra ses vêtements, pénétra ensuite
le long des jambes en déchirant complètement le pantalon. Enfin cette
oeuvre destructive ne s'arrêta qu'après avoir fait sauter les talons des
souliers. Il paraît toutefois qu'après un pareil traitement notre nomme
n'en est pas mort!

Devant ces chutes fréquentes et meurtrières de la foudre, il est curieux
de se demander quel est en définitive le total des personnes tuées ainsi
chaque année par le caprice du tonnerre. C'est une statistique que j'ai
faite dernièrement en travaillant à mon ouvrage sur _l'Atmosphère et les
grands phénomènes de la nature_. Le résultat est vraiment stupéfiant.
Pour nous en tenir à la France seulement, chaque département fournit
chaque année son contingent à la statistique des foudroyés.

Le territoire de la France n'est pas considérable, sur la superficie
entière du globe, puisqu'il n'en forme que la millième partie. La
population de notre pays n'est pas immense non plus, puisqu'il n'y a en
moyenne que soixante-dix habitants par kilomètre carré. Cependant, les
orages, qui n'ont guère lieu que pendant un tiers de l'année, font un
nombre de victimes qui est loin d'être insignifiant. Qu'on en juge!
Depuis l'année 1835, où l'on a commencé à relever officiellement cette
cause de mort, il n'y a pas en France moins de trois mille quatre cent
trente personnes tuées roide par la foudre.

[Illustration: CARTE STATISTIQUE DE LA FOUDRE EN FRANCE Document tiré de
la deuxième édition de l'_Atmosphère_, par C. Flammarion.]

Ce chiffre donne une moyenne régulière de quatre-vingt-dix par an, sans
compter les blessés, que l'on peut estimer à un nombre triple, d'après
les comparaisons d'accidents. Les quatre-vingt-dix victimes annuelles de
la foudre en France font estimer que dans l'humanité entière il y a
environ dix mille personnes enlevées chaque année par le feu du ciel.
C'est un chiffre digne d'attention.

Les trois mille quatre cent trente victimes faites par la foudre depuis
1835, ne sont pas également réparties sur les divers départements. Il y
a même à cet égard des différences essentielles fort intéressantes.
Ainsi, par exemple, il y a des départements où le tonnerre ne tue
presque jamais personne, et d'autres où il ne laisse pas échapper une
seule année sans laisser les plus tristes souvenirs. J'ai voulu faire la
statistique de chaque département, et construire une carte de France
teintée suivant le nombre proportionnel des victimes. Elle est formée en
divisant le chiffre de la population par le nombre des foudroyés. Telles
contrées, comme la Lozère, la Haute-Loire, les Alpes, comptent, depuis
1835, un foudroyé sur deux mille à trois mille habitants; telles autres,
comme la Seine, l'Orne, la Manche, ne comptent qu'un foudroyé pour
soixante-dix mille ou soixante mille habitants; c'est-à-dire que l'on
court trente fois plus de risques à habiter les premières que les
secondes. Cette disproportion paraît être le résultat du relief du
terrain et des lignes de parcours général des orages.

Remarquons encore qu'il n'y a pas égalité d'accidents entre les deux
sexes, le privilège est en faveur du sexe féminin. Il y a vingt-cinq
hommes tués pour dix femmes. A quelle cause est due cette galanterie du
tonnerre? Probablement à ce simple fait qu'il y a moins de femmes dehors
par la pluie. Les accidents de la campagne sont en effet de beaucoup
plus nombreux que ceux de l'intérieur des maisons.

Tel est le résumé de la statistique de la foudre en France. Il serait
fort curieux de signaler les curiosités inouïes, tout à fait
inexplicables, des faits et gestes du tonnerre, qui tantôt déshabille
entièrement une personne sans lui faire de mal, et tantôt la réduit en
cendres sans toucher à ses vêtements, tantôt donne au cadavre la dureté
et la rigidité du marbre, et tantôt fait tomber le foudroyé en
putréfaction. Physicien, chimiste et même photographe, le tonnerre est
le plus effrayant des prestidigitateurs. Le docteur Boudin m'a même
confié un jour qu'il lui croyait de l'esprit. Mais ce n'est pas ici le
lieu d'entrer dans ces détails, et bornons-nous aujourd'hui à
l'appréciation de la statistique funéraire de ce mystérieux agent, si
insaisissable et si terrible.

Camille Flammarion.



HISTOIRE DE LA COLONNE

Quatrième article (1)

[Note 1: Voy. les numéros des 16, 23 et 30 août dernier.]


V.--LA STATUE DE CHAUDET

(Suite).

Chaudet avait déjà la satisfaction d'être l'unique artiste devant qui
daignât poser le vainqueur d'Austerlitz.

Il eut cet autre succès d'amour-propre de faire prévaloir--quant à
l'habillement de la statue projetée--son opinion personnelle sur celle
de l'Empereur, renforcée de l'avis du baron Denon.

Il fut donc arrêté que le héros serait représenté pourpre à l'épaule,
lauriers au front, s'appuyant de la dextre sur une épée au fourreau, et
tenant, de la senestre, le globe symbolique surmonté d'une figurine
antique de la Victoire.

Et voilà comment ce fut un véritable empereur romain qui couronna cette
colonne de la Grande-Armée, si essentiellement française!

Ajoutons que, pour comble, on s'était imaginé de planter un paratonnerre
dans une des feuilles du laurier classique. L'appareil était disposé de
telle sorte que le fluide suivît le _listel_, qui contourne le fût avec
les bas-reliefs, pour aller se perdre dans un bassin creusé sous le
seuil de la porte.

                                                  *
                                                 * *

Quant à la valeur artistique de la statue, les appréciations ont varié.
Dans le principe, les commissaires chargés de l'examiner en ont fait,
dans leur rapport officiel, les plus pompeux éloges. Elle valut même à
son auteur un des grands prix décennaux.--Mais depuis, l'école de David
a beaucoup perdu de sa faveur première. Et, tout en reconnaissant dans
cette oeuvre--une fois admis le parti-pris du travestissement--une
grande entente du style et de la composition, on s'est généralement
accordé à en trouver l'exécution froide, sèche et grêle. Il paraît
certain, en effet, qu'elle répondait assez mal aux exigences
monumentales de la colonne. En tous cas, il est facile de démêler, à
travers les enthousiasmes et les critiques dont ce bronze a été l'objet,
qu'il n'eût pas ajouté grand'chose à la gloire de son auteur.



[Illustration: LA RECONSTRUCTION DE LA COLONNE VENDOME.--Restauration
artistique des pièces de la colonne dans l'usine de M. Thiébault.]

L'ILE DE MAN.

[Illustration: La jetée.]

[Illustration: La Tour de Kirkbraddon.]

[Illustration: Le pont de Glenfabba.]

[Illustration: Tynwald.]

[Illustration: Le cap Douglas.]

[Illustration: La cascade de Rhenass.]

[Illustration: Ruines scandinaves.]

Chaudet est mort quelques mois après la mise en place de sa statue. Il
n'avait que quarante-sept ans. On attribue cette fin prématurée au
violent chagrin qu'il éprouva de n'avoir pas été choisi pour exécuter le
buste de Marie-Louise. Cette hypothèse nous paraît supposer une
faiblesse de caractère bien peu compatible avec l'énergie, la décision
et--tranchons le mot--la dignité dont le sculpteur avait fait preuve,
lors du conflit d'opinions provoqué par le costume de la statue. Aussi
n'insistons-nous pas.

1814

Nous avons dit que la colonne devait être comme un gigantesque point
d'admiration se dressant au bout de la merveilleuse période militaire
écrite par Napoléon. La première campagne entreprise après
l'inauguration du monument fut celle de 1812. Là commencent les revers.
L'étoile a pâli. La période de gloire était close!

Arrivons au 31 mars 1814.

Paris a capitulé la veille. Les troupes alliées font leur entrée
triomphale dans la capitale. Elles suivent les grands boulevards pour se
rendre aux Champs-Élysées. On arrive à la hauteur de la rue de la Paix.
Là se produit un incident dont les détails sont assez mal connus et
l'importance assez vaguement définie.

La plupart des historiens, même parmi ceux qui se sont occupés
exclusivement de la Restauration, y consacrent à peine quelques lignes
ou n'en parlent pas du tout.

Ainsi Thiers, Capefigue, Vieil-Castel, Lamartine, etc.

N'ont-ils considéré le fait que comme tout personnel à ses auteurs, et,
par suite, n'intéressant pas directement l'histoire des partis? C'est
probable. Disons que telle est aussi notre manière de voir. Sans doute
l'épisode auquel nous faisons allusion emprunte aux circonstances dans
lesquelles il s'est produit, un caractère particulièrement déplorable;
mais il ne nous paraîtrait pas plus juste d'en faire remonter la
responsabilité aux légitimistes que de rendre les républicains
comptables des actes de la Commune.

Cela dit, recherchons la vérité sur cet incident, dans les écrivains qui
se sont montrés le plus explicites:

                                                  *
                                                 * *

Voici le récit de M. de Vaulabelle:

Le grand-duc Constantin, entré dans Paris depuis quelques heures, ne
s'était pas mêlé à l'état-major général. Placé sur un des bas-côtés du
boulevard, il regardait le défilé et causait avec quelques étrangers,
lorsque M. Sosthènes de La Rochefoucauld,--dont la famille, ruinée par
la Révolution, avait été comblée des bienfaits de l'Empereur, qui
s'était empressé de lui restituer tous ses biens non vendus,--s'approcha
du grand-duc et lui adressa quelques mots que ce dernier accueillit avec
une froideur marquée. M. Sosthènes parut insister; un geste de hauteur
dédaigneuse, accompagné de ces paroles prononcées assez haut: «_Cela ne
me regarde pas!_» mit fin à l'incident. Voici ce qui se passait:

Lorsque la tête de la colonne alliée était arrivée en face de la rue de
la Paix, quelques-uns des cavaliers royalistes qui la précédaient,
voyant les regards des souverains se diriger curieusement vers la
colonne de la place Vendôme, avaient eu aussitôt la pensée de fêter
l'entrée triomphale de l'ennemi, en abattant, sous ses yeux, et pendant
le défilé de ses masses sur les boulevards, la statue placée au sommet
de ce monument. MM. Sosthènes de La Rochefoucauld et de Maubreuil, entre
autres, suivis par un groupe de leurs compagnons, s'étaient
immédiatement détachés du cortège et mis en devoir de faire tomber
Napoléon de son glorieux piédestal. Des cordes avaient été placées au
cou de la statue, et MM. Maubreuil, Sosthènes, ainsi que leurs amis, se
faisant aider par quelques misérables auxquels ils jetaient quelques
pièces de cinq francs, s'étaient eux-mêmes attelés aux cordes; mais
c'est à peine s'ils étaient parvenus à les tenir tendues. Ils avaient
alors eu recours à leurs montures. Les chevaux, parmi lesquels figurait
celui de M. de Maubreuil, ayant la croix de la Légion d'honneur de son
cavalier suspendue à la queue, n'avaient pas fait mieux que les hommes.
Ce peu de succès fut attribué à l'insuffisance des forces dont on
pouvait disposer. M. Sosthènes de la Rochefoucauld se chargea d'aller
demander du renfort aux chefs de l'armée alliée. Il s'adressa au
grand-duc Constantin. Nous venons de dire l'impression que produisit son
indigne requête, même sur ce Tartare.......

Pour compléter la relation, il nous suffira d'y ajouter ce passage de M.
Nettement:

.... Toute la satisfaction que l'on put donner à la passion du moment,
ce fut de briser dans la main de la statue une figurine de la Victoire A
l'aide d'une échelle placée dans la galerie au-dessus du chapiteau, et
qui avait servi à ceux qui avaient cherché à _détacher la statue à coups
de marteaux_, un homme monta sur l'acrotérium, puis sur les épaules de
la statue, fit entendre le cri de «Vive le Roi»! et déploya le drapeau
blanc. Ce fut la fin de cette espèce d'émeute; la nuit qui commençait à
tomber dispersa la foule................

                                                  *
                                                 * *

Le de Maubreuil, futur marquis d'Orvault, dont il est ci-dessus
question, n'est autre que cet aventurier politique qui, quelques
semaines plus tard, se prétendra chargé par M. de Talleyrand de la
triple mission:--1º d'assassiner Napoléon, ses frères Joseph et Jérôme;
2° d'enlever le roi de Rome; 3° de saisir les diamants et trésors de
l'ex-reine de Westphalie, Catherine, femme de Jérôme. Et de fait, la
réalité de cette mission ne semble pas dénuée de toute vraisemblance.
Toujours est-il que notre homme se contenta d'exécuter, avec l'aide des
soldats du gouvernement provisoire, la partie la moins périlleuse et la
plus lucrative du programme. Le 20 avril 1814, il arrêtait, sur la
grand'route, la reine Catherine, enlevait toutes ses caisses et les
expédiait sur Paris. L'empereur de Russie, indigné du procédé, voulut
tout restituer à la souveraine déchue; mais il se trouva manquer, dans
les coffres, quatre-vingt mille francs d'or, sur lesquels il fut
impossible de remettre la main.

Après des fortunes diverses,--prison, fuite, exil, etc,--le marquis
d'Orvault se fit condamner, en 1827, à cinq ans de réclusion et dix ans
de surveillance pour avoir «souffleté et renversé», en pleine basilique
de Saint-Denis, le prince de Bénévent, cause première,--disait-il,--de
tous ses malheurs.

De Maubreuil, qui fit ses premières armes à la cour du roi dont il
devait dévaliser la femme, avait pris part à la campagne d'Espagne, dans
la division du général Lasalle, comme capitaine de la cavalerie
westphalienne. C'est là qu'il avait gagné sa croix de chevalier. Ruiné,
plus tard, dans une entreprise des fournitures de l'armée de Catalogne,
il avait un instant compté se refaire avec l'approvisionnement de
Barcelone, qui promettait de beaux bénéfices et qu'on lui offrait. Déjà
le ministre de l'administration de la guerre avait signé le traité;
Napoléon refusa de le ratifier. D'où la haine du marquis.

Cet étrange personnage, qui n'avait que trente-deux ans en 1814, est
mort en 1855.

                                                  *
                                                 * *

Quant à M. Sosthènes, vicomte de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville,
qui joint à la célébrité d'avoir, à vingt-neuf ans, accompli l'exploit
dont nous venons de parler, celle d'avoir, à trente-neuf, allongé les
jupes de l'Opéra et _enfeuillé_ les marbres du Louvre,--il est trop
connu pour qu'il soit intéressant d'esquisser ici sa biographie.

Contentons-nous de lui demander comment il a pu concevoir cette pensée
de faire, à des chevaux cosaques, litière de la gloire française?--Une
page de ses Mémoires nous répondra pour lui:

Que faudrait-il donc, dis-je, à l'un de ces officiers généraux de la
suite de l'Empereur (Alexandre), pour déterminer ce prince à nous rendre
le roi de France?

--Il faudrait, me dit-il vaincu par mon émotion, que le peuple le
demandât lui-même, et que, par quelque acte authentique, il prouvât son
aversion pour l'usurpateur.

--Le peuple, lui dis-je, est glaré de terreur, et s'il était certain
qu'on ne fît jamais la paix avec l'usurpateur, vous verriez alors
éclater son élan comprimé. Je lui proposerais de marcher à la place
Vendôme pour abattre la statue de Buonaparte, et il n'hésiterait pas à
nous suivre.

--Tout serait décidé par là, me dit-il en me saisissant les bras avec
force.

Je me retournai aussitôt vers le peuple que je haranguai.... Il ne fut
pas sourd à ma voix. Je vois la foule s'ébranler et je m'élance, suivi
de deux ou trois mille personnes.... Je revins vers la colonne. Chacun
voulait me seconder. Des coups redoublés firent tomber la porte d'en
bas; celle d'en haut finit aussi par céder Je savais très-bien que la
statue était impossible à abattre C'était uniquement une démonstration
énergique qu'il était nécessaire d'obtenir; aussi, une fois donnée, je
ne mêlai plus mes efforts à ceux qui redoublaient à chaque instant.....

Cette confession,-qui s'attache si soigneusement à faire disparaître le
côté ridicule de l'entreprise,--n'infirme en rien, on le remarquera, les
détails contenus dans notre double citation.

Passons donc.

                                                  *
                                                 * *

La tentative des deux jeunes gens a piteusement échoué. Mais n'importe.
L'idée est semée. Elle portera ses fruits. Déjà quelques zélateurs,
jaloux d'avoir été devancés dans la conception d'un acte qui prouve un
si pur royalisme, s'ingénient pour croquer le marron que d'autres ont,
non sans se brûler les doigts, tiré du feu. L'incident de la place
Vendôme est à l'ordre du jour. On en cause partout. Quelqu'un vient à
parler incidemment de Launay, le fondeur. M. de Montbadon,--un des
soixante-six membres du fameux comité royaliste de la rue de
l'Échiquier, nº 36,--s'empare du nom: «C'est cet homme, se dit-il, qui a
mis la statue en place; c'est lui qui, seul, peut la descendre.» Or,
voilà dès le 3 avril M. de Montbadon relançant Launay de tous côtés.
Celui-ci se récuse de son mieux. Mais M. de Montbadon tient à son
projet. Et le lendemain, au matin, le gentilhomme apporte à l'industriel
un ordre formel émanant de «l'autorité supérieure». Launay l'examine. Il
n'y est pas nominativement désigné; par conséquent, il n'en tiendra pas
compte. Montbadon le pousse dans une voiture qui les conduit chez un
officier général, M. Charles de Geslin, rue Taitbout. Là des pourparlers
s'engagent. M. de Geslin est très-roide; Launay très-ferme, bien que
tremblant. N'a-t-on pas parlé de le fusiller, tout bonnement, s'il
résiste plus longtemps? Notre pauvre fondeur tient bon néanmoins. Il ne
fera ce qu'on lui demande que contraint par la force, et encore «avec
tout le respect dû au malheur». Dans tous les cas, il veut être bien en
règle. Il lui faut un acte constatant la violence à laquelle il obéit.
Qu'à cela ne tienne! Et M. de Montbadon l'entraîne à l'état-major de
l'empereur de Russie. Immédiatement on lui remet l'injonction officielle
dont ci-dessous copie:

En exécution de l'autorisation donnée par nous à M. de Montbadon de
faire descendre _à ses frais_ la statue de Bonaparte, et sur la
déclaration de M. de Montbadon que M. Launay, demeurant à Paris, nº 6,
place Saint-Laurent, faubourg Saint-Denis, et auteur de la fonte des
bronzes du monument de la colonne, est seul capable de faire réussir la
descente de cette statue, ordonnons audit M. Launay, sous peine
d'_exécution militaire_, de procéder sur le champ à ladite opération,
qui devra être terminée mercredi 6 avril, à minuit.

Au quartier général de la place, ce 4 avril 1814.

Le colonel aide de camp de S. M. l'Empereur de Russie,

Commandant, de la place (de Paris),

Signé: De Rochechouart.

Comment ne pas se rendre? Il cherche néanmoins une dernière échappatoire
ou un nouveau répondant. Si le brillant ex-officier d'ordonnance de
l'empereur des Français n'a pas craint de risquer pareil ordre,
peut-être l'ancien conseiller au parlement, devenu, sous Napoléon,
procureur-général, puis baron de l'empire, puis préfet de police,
n'osera pas le contre-signer. Launay court à la préfecture, force les
consignes, traverse la cohue des personnages de marque qui se sont
entassés là et, montrant l'ordre au préfet:--«Que faut-il faire?» Mais
le fonctionnaire, sans plus s'émouvoir, écrit au haut de la pièce:

A exécuter sur le champ.

Signé: Pasquier.

Il fallait bien cette fois en prendre son parti. Quand Launay revint sur
la place Vendôme, il remarqua que la garde nationale qui, quelques
instants auparavant, faisait encore le service du monument, venait
d'être remplacée par des soldats russes!

Jules Dementhe.

(_A suivre._)



[Illustration: UN HÉROS DU SIÈGE DE PARIS.--Pigeon voyageur ayant forcé
cinq fois le blocus prussien.]



Les bibliothèques.

Nous profitons des progrès accomplis; nous en connaissons trop rarement
les promoteurs.

On nous a raconté que, fort jeune, M. Arthur de Rothschild avait eu un
goût très-vif pour les timbres-poste. Cette innocente passion l'a
conduit à former de ces petites estampes la plus belle et peut-être la
plus complète collection qui existe. Mais avec sa haute position sociale
il ne pouvait rester un collectionneur vulgaire. De là ce livre qui,
lui-même, sera plus tard recherché pour compléter mainte collection de
bibliophile. Car il est imprimé avec grand soin, sur beau papier de
Hollande, et fait honneur, aux presses artistiques de M. Jouaust. Nous y
signalerons cependant deux fautes typographiques, page 38 et page 43.
Que les amateurs recherchent ces taches; désormais cela les regarde.

Georges Bell.


_Récits californiens_, de Bret-Harte, traduits par Th. Bentzon (l vol.
in-18. Michel Lévy).--L'Amérique possède toute une littérature, et en
particulier une littérature d'_humouristes_, que nous ne connaissons
pas. Des esprits érudits s'attachent cependant à nous présenter ces
nouveaux venus, et M. Émile Blémont, par exemple, a publié dans un
journal littéraire, _la Renaissance_, une suite d'études fort
attrayantes sur les écrivains nouveaux d'Amérique; les études
deviendront un livre sans doute, et des plus curieux. En attendant, M.
Th. Bentzon, romancier lui-même, auteur de deux livres tout à fait
remarquables, _la Vocation de Louise_ et _Un divorce_, sans compter le
_Roman d'un muet_, vient de traduire pour le public français un volume
de _Récits californiens._ L'auteur américain M. Bret-Harte n'est guère
célébré, en son pays, que depuis quatre ans; mais sa réputation, en peu
de mois, est devenue très-grande, non-seulement aux États-Unis, mais en
Angleterre, où Dickens mourant a salué l'avènement de cette jeune
gloire.

Les _Récits californiens_ de Bret-Harte ont, en effet, des qualités tout
à fait rares et ce parfum de sapins qu'on leur trouve parmi les
compatriotes de leur auteur. Cela est à la fois très-recherché et
très-sauvage. La vie en pleine sève des mineurs, non pas des premiers
venus, mais de ceux dont les moeurs continent déjà à la civilisation,
cette existence hardie à travers les buvettes et les tripots est
dramatisée d'une façon très-vive. On voit réellement ces rouges
paysages,-ce sable rouge, cette terre rouge,--que l'auteur évoque. Tous
ses personnages ont une originalité particulière, et je ne saurais
comparer cet humouriste américain qu'à Ch. Dickens lui-même. Comme
Dickens, Bret-Harte donne, dans ses récits, un rôle non-seulement aux
hommes, mais aux animaux et aux choses. Si deux amoureux parlent tout
bas, il nous montrera les merles se penchant pour les écouter. Voici
encore comment il décrit un coin de terre où vient de se dérouler un
crime: «L'aurore de Noël se leva doucement, effleurant les pics
lointains d'une teinte chaude et rosée _pleine d'amour ineffable_; elle
contempla si tendrement Simpson Bar que toute la montagne, comme si _on
l'eût surprise dans une bonne action, rougit jusqu'aux cieux._» Quelle
ironie charmante et triste!--Et il y a cent de ces traits dans ce volume
de Bret-Harte. Il faut louer M. Th. Bentzon de l'avoir si bien traduit,
et se féliciter de pouvoir connaître du la sorte un auteur si original
et si savoureux.

Jules Claretie.



Rébus

[Illustration: nouveau rébus.]

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

L'aigle fixe le soleil.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873" ***

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