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Title: Le second rang du collier
Author: Gautier, Judith
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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available by The Bodleian Libraryin Oxford)



Le Collier des Jours

Le second rang du collier

par

Judith Gautier



Paris

Félix Juven Éditeur

122, Rue Réaumur, 122


1909



I


--Je suis sûr, Théo, que mam'zelle Huai, enseigne à vos filles le plus
pur accent marseillais et qu'elles prononcent: _des oiegnons._

C'est Paul de Saint-Victor qui taquine ainsi mon père, à propos
de notre institutrice, Mlle Honorine Huet (qu'il prononce: Huai,
méchamment sans faire sonner le T, pour imiter le parler du midi) car
il a une antipathie marquée pour la grave personne qui nous dirige.
Quand il vient à la maison, il ne manque jamais de lui décocher, du
haut de son raide faux col, quelque piquante malice, qu'Honorine
accueille par un rire gras, qui sonne faux, et des minauderies
pincées. Toujours, aussi, le grand critique s'arrêtait, comme s'il
le voyait pour la première fois, devant: _Le règlement_, que Mlle
Huet avait placardé sur une porte, et qui disciplinait chaque heure
de notre journée. Il affectait une grande surprise, relisait chaque
article, avec une attention narquoise et des commentaires ironiques.
Une fois--il nous avait rencontrées quelques jours auparavant, à une
matinée du Théâtre-Français seules dans une loge avec Mlle Huet et
écoutant mélancoliquement _Britannicus_--Saint-Victor ajouta de sa main
au code d'Honorine un paragraphe ainsi conçu:

«Quand on aura été particulièrement méchantes, qu'on aura poussé la
perversité jusqu'à ne pas se conformer au règlement, on ira, pour faire
pénitence, voir une tragédie.»

Ce fut à Enghien, où nous avions passé le dernier été, que
Mlle Huet commença de régner sur ma sœur et sur moi.
Succédant à la surveillance, toute affectueuse de notre gentille
bonne alsacienne qui nous laissait une liberté presque complète,
cette tutelle trop attentive ne pouvait pas être acceptée, par nous,
sans rébellion et sans luttes. Cependant, le séjour à la campagne,
la saison, les promenades, nous permettaient encore d'échapper assez
souvent à la tyrannie; les devoirs étaient peu nombreux et pas trop
sévères; mais nous voyions approcher avec inquiétude la fin des
vacances.

Le retour d'Enghien à Paris lut marqué par un incident comique,
résultat d'une méchante espièglerie de ma sœur et de moi, dirigée
contre l'institutrice.

La passion de Mlle Huet pour les escargots n'était pas égoïste:
pieusement, en rentrant à Paris, elle en rapportait à sa mère plein
un panier de tout vivants. Dès l'aube, elle était allée les cueillir
sur les vignes roussies par l'automne, tenant secrète son expédition,
car elle savait notre répugnance à tous pour son mets favori. Aussi ne
soufflait-elle mot sur le colis supplémentaire qu'elle emportait, posé
à terre, dans le wagon, et à demi dissimulé par sa jupe.

Tout de suite ce mystérieux paquet nous avait intriguées et nous
n'avions pas été longues à découvrir, par le cliquetis des coquilles
grouillantes, ce qu'il contenait.

La malice fut vite résolue: le panier adroitement entr'ouvert; et,
le coup fait, la contemplation innocente du paysage nous absorba
complètement.

Le cri que nous attendions, sans avoir l'air d'y penser, ne tarde
pas à éclater: l'exode des escargots est commencée: cornes tendues
ils explorent la voiture et les jambes des voyageurs, argentant les
vêtements, engluant les capitons. On s'affole, des écrasements flasques
craquent sous les pieds; Mlle Huet, cramoisie et conciliante, cherche
à rattraper les fugitifs pour les replonger dans leur geôle, mais ma
mère, impitoyable, empoigne le panier et envoie le tout par la portière.

A cette fin d'automne, en revenant de la campagne, Mlle Huet retourna
habiter chez elle avec sa mère et sa sœur, la belle Virginie,
qui nous donnait ça et là de vagues leçons de piano; mais à peine
étions-nous levées qu'elle arrivait, ponctuelle, et nous prenait en
main, comme un attelage encore mal dressé.

A force de patience, de ténacité: grâce à une faconde persuasive dont
elle nous étourdissait, la pompeuse Honorine parvenait à vaincre nos
révoltes et nous conduisait presque comme elle le voulait.

Ce fut pour moi une sorte d'abdication de ma personnalité, un
renoncement, une veulerie de volonté et presque de pensée, qui fait
cette époque de ma vie la plus vide, la moins vivante.

Nous avions l'air, ma sœur et moi, de personnes très sages, nous
subissions les devoirs, accomplissant des tâches machinales, nous
immobilisant dans des essais de couture, et nous ne retrouvions un peu
d'entrain que le soir, quand la porte s'était refermée sur le départ
tumultueux de Mlle Huet.

Le dimanche, comme nos parents dînaient toujours en ville, elle restait
avec nous et nous conduisait «en partie fine» disait-elle, dîner
au restaurant, le plus souvent place de la Bourse, «Au rosbif» une
renommée d'alors. Ces orgies, à un franc par tête, nous semblaient
assez mornes; nous regrettions le riz au lait de jadis et les lectures
des romans de George Sand, qui faisaient verser tant de larmes à notre
douce et sentimentale Marianne.

       *       *       *       *       *

Toutes sortes de conciliabules avaient lieu à la maison; des gens
inconnus venaient, à des heures fixées, conduits, le plus souvent,
par la belle Virginie Huet, pianiste de plus en plus éminente. On
s'enfermait, on discutait, des éclats de voix arrivaient jusqu'à nous,
tandis que, penchées sur nos cahiers, nous écrivions quelque dictée,
qu'Honorine égrenait distraitement, l'oreille tendue vers les bruits du
salon.

Mon père ne faisait pas partie de ces réunions; ce tourbillonnement
insolite évoluait autour de ma mère, qui semblait très affairée et dans
un état de surexcitation joyeuse.

Tout s'expliqua un jour: il s'agissait de l'organisation d'une tournée
artistique, d'une série de concerts donnés à Nice, pendant la saison
d'hiver.

Virginie faisait partie de la combinaison; elle était engagée comme
pianiste, plutôt à cause de ses bras de statue et de son profil
biblique, que de sa valeur artistique, très contestable, je crois.

Il fut convenu que Mme Huet mère accompagnerait sa fille à Nice et que
ma mère partirait avec elles. On ferait là-bas ménage commun.

Nous avions tout de suite pressenti quel serait, pour nous, le
résultat de cette aventure. Le départ de ma mère amenait logiquement
l'installation complète de l'institutrice à la maison, tant que
durerait l'absence.

Cela eut lieu, en effet, le lendemain même du départ; Honorine
emménagea, et, comme le logis de la rue Richer restait désert, elle dut
joindre à ses bagages le gros matou tigré de sa mère et le bengali de
sa sœur.

L'arrivée du chat nous intéressa.

Au sortir du panier, où il était blotti tout effaré, on présenta au
nouveau venu, qui s'appelait Gil Blas de Santillane, Don Pierrot de
Navarre, notre angora blanc, chéri de tous. Don Pierrot cligna ses
doux yeux, pour faire accueil à son hôte, mais celui-ci, qui, avec son
museau noir et sa robe bigarrée, aurait pu tenir le rôle d'Arlequin,
était peu sociable: il lui cracha au nez, et, dès qu'il put s'enfuir,
d'un bond prodigieux, gagna le sommet de l'armoire à glace et disparut
derrière le fronton de palissandre. Là, sans doute, il se mit en
observation, pour se rendre compte, à loisir, du nouvel état de choses.

Mon père prit la chambre de ma mère et abandonna la sienne à
Mlle Huet, qui, dès lors, dirigea tout dans la maison, en
nous surveillant de plus près encore.

A peine nous était-il possible de récriminer, en secret, dans la
compagnie de Marianne et d'Annette, la cuisinière, qui formaient avec
nous une ligue contre l'ennemi commun. Nous n'avions cependant aucune
haine contre l'institutrice, pas méchante du tout et qui s'efforçait
d'être agréable; mais il était entendu, d'abord qu'elle nous opprimait,
ensuite qu'elle nous dégoûtait. Ce parler nasillard, qui était son
signe distinctif, nous préoccupait beaucoup. Nous avions entendu dire
qu'il était causé par la présence, dans son nez, d'un polype. De
vagues notions zoologiques nous donnaient à penser que le polype était
un animal, très vilain et très effrayant, et nous nous attendions à
le voir s'échapper, un jour, du nez bourbonnien qui lui servait de
caverne. La sensible Marianne surtout était impressionnée, au point
qu'elle mettait des gants pour faire le lit de mademoiselle.

Inspirer le respect, était cependant une des prétentions de Mlle Huet
et nous nous efforcions d'être polies. Quelquefois, pourtant, après
nous être longtemps contraintes, ma sœur et moi, nous pouffions
de rire, au milieu de la leçon, parce que Honorine, au retour de
quelque course, avait oublié, en ôtant son chapeau, de retirer son
tour-de-tête!... C'était une affreuse ruche de tulle qui, en ce
temps-là, se plaçait sous les capotes pour encadrer coquettement le
visage; elle était ordinairement cousue au chapeau, mais souvent aussi
indépendante; on la posait alors autour de la figure en l'attachant
sous le menton par un petit ruban, puis on mettait le chapeau, et
cela se rejoignait tant bien que mal. Mlle Huet oubliait toujours de
retirer son tour-de-tête et cela nuisait beaucoup à son prestige; elle
traînait, comme toujours, des robes très longues, en dandinant sa vaste
corpulence et en redressant la tête d'un air digne; mais la diable de
ruche, derrière laquelle les oreilles s'étalaient, larges et rougies,
lui donnait l'air d'une poule effarée, et notre respect s'éparpillait
sous le fou rire.

-Té! mon tour-de-tête!... s'écriait Honorine, en l'enlevant d'un
mouvement brusque, il n'y a pas tant de quoi rire.

Mon père, lui, qui n'aimait guère la contrainte, ni les règlements
sévères, se tenait à quatre pour ne pas être de notre parti et garder
son sérieux, quand nous répétions quelque sentence péremptoire de
mademoiselle, en imitant son accent marseillais. Cependant il lui
fallait bien soutenir l'autorité et affirmer les bienfaits de la
discipline.

Même nos jeux étaient surveillés; Mlle Huet croyait peut-être les
rendre plus attrayants en y prenant part.

Notre jouet de prédilection était un théâtre, dans lequel s'enrôlait
une troupe toujours grossissante de poupées à ressorts. Honorine
feignait de s'intéresser beaucoup aux folles pièces que nous
improvisions. Tout en faisant des trous au poinçon dans sa broderie
anglaise, tendue sur une bande de toile cirée verte; elle écoutait,
critiquait, donnait des conseils et s'efforçait de nous diriger vers
un art théâtral moralisateur et instructif: l'histoire de France;
les héros célèbres; des résumés des tragédies classiques. Mais nous
préférions de beaucoup les évocations des contes de Perrault ou les
échos fantaisistes du répertoire italien. Pourtant, un jour, elle
nous suggéra une idée, qui nous séduisit tout de suite et dont la
réalisation nous occupa longtemps. Il s'agissait de faire une surprise
à notre père, en tirant une pièce d'un de ses romans pour la jouer sur
notre théâtre.

Le choix s'arrêta sur _Avatar_, dans lequel Mlle Huet découpa un
scénario rapide. Je ne me souviens guère de ce que furent les mérites
de cette adaptation. J'ai retenu seulement que, afin d'être plus
pittoresque, au lieu du vêtement moderne, on adopta le costume du
temps de Henri III, pour les poupées, ce qui permit de leur poser sur
l'épaule un petit manteau de velours et de leur attacher au côté une
petite épée taillée dans une allumette. _L'Avatar_ des âmes, entre les
deux héros, se faisait au moyen de deux houppettes d'ouate, attachées
chacune a un fil, trempées dans l'alcool et enflammées, ce qui nous
parut admirable.

Mon père, le monocle à l'œil, écouta la pièce avec beaucoup de patience
et mit une complaisance charmante à s'émerveiller. Il complimenta
Honorine sur l'ingéniosité de l'adaptation, bien qu'elle affirmât,
mollement, n'y être pour rien, afin de nous en laisser toute la gloire.

       *       *       *       *       *

Je lui gardai longtemps une rancune particulière pour une méchanceté
qu'elle me fit, qui m'avait extrêmement mortifiée: un soir d'hiver où,
pelotonnée dans mon lit, je ne pouvais m'endormir, tant j'avais froid,
j'eus l'idée d'aller décrocher dans la garde-robe tous mes vêtements
pour m'en faire des couvertures. Cela forma un monceau inégal et
chancelant, sur lequel, pour lui donner de la stabilité, je couchai une
chaise; puis, avec beaucoup de précautions, je me glissai entre mes
draps.

Le lendemain matin je fus éveillée, en sursaut, par des cris d'orfraie.
C'était Honorine, en pâmoison devant ce tableau imprévu. Ses grands
bras levés exprimaient la stupéfaction et l'horreur.

--Sa robe de popeline! Son paletot de velours! Son col en vison
d'Amérique!...

Ses bras se refermèrent, empoignant la chaise et une grande partie des
pièces à conviction, puis elle sortit de la chambre.

Mon père était au salon, avec un visiteur; Mlle Huet poussa du pied la
porte à deux battants et apparut aux regards hébétés des deux causeurs
interrompus. Elle jeta devant eux, sur le parquet, tout le tas qu'elle
portait, plus la chaise; puis, du même beau mouvement tragique, elle
revint à mon lit, emporta le reste, qu'elle éparpilla de la même façon.

--Voici ce que Mlle Judith avait sur son lit, cria-t-elle d'un ton qui
réclamait vengeance.

Assez inquiète, je tendais l'oreille, mais je reconnus bientôt que
l'indignation de mon père n'était pas à la hauteur du forfait. Je
l'entendis éclater de rire, et Honorine eut beau s'efforcer d'attiser
sa colère, il refusa de punir et décréta seulement que le jour même il
fallait m'acheter un édredon.

       *       *       *       *       *

Subitement, je pris une importance extraordinaire aux yeux de Mlle
Huet. Il m'arrivait quelquefois la nuit de me lever dans de légers
accès de somnambulisme. J'ouvrais la fenêtre et les persiennes, ce
qui était assez grave au cinquième; puis j'errais dans l'appartement,
mon oreiller sous le bras, et j'allais souvent le jeter sur le lit de
l'institutrice, qui s'éveillait, très effrayée. Mais lorsqu'elle eut
compris que je dormais, que j'étais un sujet, peut-être lucide, elle
fut vivement intéressée et m'interrogea, avec méthode, sur les mystères
de l'avenir. En général, je m'éveillais dès qu'on me parlait, et je ne
pus rien dévoiler. Ce fut mademoiselle qui nous découvrit alors tout
une partie de son état d'âme qu'elle avait jusque-là tenue secrète.
Elle s'occupait de spiritisme, de tables tournantes, d'occultisme et
de magnétisme!... C'était là sa vie inconnue, sa passion cachée. Elle
était affiliée à toutes sortes de Sociétés singulières, à des êtres
inspirés, qui fréquentaient chez les esprits et ne voyaient que le
monde invisible.

Honorine ne put s'empêcher de parler à ses amis du jeune sujet qu'elle
avait en sa puissance, ni résister au désir de me présenter à eux. Ma
sœur et moi, nous fûmes alors adroitement initiées aux mystères du
spiritisme, et incitées à ne pas parler à nos parents du grand honneur
qu'elle voulait bien nous faire, de nous présenter à l'un des maîtres
les plus fameux.

Ce maître était un personnage très cocasse, qu'on appelait le comte
d'Ourch. Court, trapu, avec une petite tête ronde où floconnaient
des cheveux et des favoris jaunes pâles mêlés de blancs, il avait un
air à la fois jovial et inquiet; il s'agitait, se retournait, riait
sans cause apparente; en vous parlant il semblait écouter d'autres
interlocuteurs, quelquefois s'interrompait au milieu d'une phrase et
s'enfuyait.

Chez lui, on butait toujours contre deux lévriers couchés de tout leur
long sur le parquet, qui se laissaient marcher dessus plutôt que de se
déranger, et tenaient une place énorme.

Le comte d'Ourch accueillait, le plus souvent, Mlle Huet par le récit
d'aventures extraordinaires, dites avec des éclats de voix retenus, des
mines effarées et de longs points d'exclamations.

--Eh bien, il y en a de bonnes! s'écriait-il dès notre entrée, en
s'agitant sur son fauteuil, où souvent le clouait la goutte. Regardez
mon bahut en chêne sculpté.... Qu'en dites-vous?...

--Je ne vois rien, disait Mlle Huet.

--Vous ne voyez rien? Il est fendu en zig-zag, regardez, on dirait
la foudre. Des esprits forcenés se sont battus là-dedans cette nuit,
frappant des coups à réveiller tout le quartier. Ils m'en veulent, mais
je les ai domptés, ils n'ont pas pu sortir.

Ou bien c'était pire encore. Étant couché il avait été enlevé avec son
lit jusqu'au plafond; le chevet était allé écorner les moulures, puis
brusquement on l'avait laissé retomber.

Nous écoutions ces histoires bouche bée, regardant, en dessous, Mlle
Huet pour voir si elle y croyait. L'expression enthousiaste de sa noble
figure nous impressionnait.

On nous conduisait alors dans le salon, où l'on maintenait toujours
une obscurité presque complète; le comte nous faisait asseoir devant
une table, en nous recommandant de poser dessus nos mains étendues,
de ne pas bouger et de nous taire; puis il s'en allait échanger de
mystérieuses confidences avec Mlle Huet.

Ces longues stations, dans la pénombre, ne nous amusaient guère. Nous
aurions bien voulu entendre le sabbat des armoires et surtout voir le
comte d'Ourch enlevé dans son lit jusqu'au plafond; les coups sourds
frappés dans la table, nous payaient mal l'ennui de l'attente. Dès
qu'ils se faisaient entendre, nous appelions Mlle Huet, qui revenait
avec le maître. Celui-ci allait chercher une médaille, large comme
une soucoupe, et enfermée dans un étui de soie brodée. Il la posait
sur la table, en disant que si l'esprit qui se manifestait était un
mauvais esprit il serait réduit au silence. L'esprit, presque toujours,
subissait l'épreuve victorieusement, ne fuyant pas au contact de la
relique. Alors le comte l'interrogeait, en récitant l'alphabet, à n'en
plus finir.

On nous conduisait aussi quelquefois dans des soirées, pour lesquelles
Mlle Huet nous empanachait de plumes jaunes. C'était dans le
quartier du Temple, chez d'obscurs bourgeois, dont les logis étroits
contenaient avec peine les invités, en toilettes prétentieuses; le
sirop de groseille alternait avec le sirop d'orgeat, tandis que de
vieilles demoiselles, professeurs de musique, chantaient des romances
sentimentales.

Le comte d'Ourch paraissait quelquefois à ces fêtes. C'était alors une
effervescence émue, la musique cessait et, à notre grand ennui, on
recommençait à interroger les tables.

       *       *       *       *       *

L'hiver s'écoulait, calme, et assez monotone pour nous.

Gil Blas de Santillane était descendu des hauteurs de l'armoire à
glace; il avait pris en grande amitié don Pierrot et le débarbouillait
consciencieusement en promenant sa langue râpeuse sur la longue
fourrure couleur de neige. Le bengali de la belle Virginie sautillait
sans relâche en pépiant, et les nombreux canaris de la volière--qu'une
amie avait donné à garder et ne reprenait plus--s'égosillaient à qui
mieux mieux et emplissaient l'appartement de roulades stridentes. Cela
égayait un peu le silence, et l'ennui lourd des devoirs à faire.

Très occupé, mon père était entraîné au dehors par des amis et des
collègues, nous ne le voyions guère; Mlle Huet, d'ailleurs, nous tenait
le plus possible à l'écart des réunions et des visites dont il ne nous
arrivait plus que de confuses rumeurs à travers les portes. Elle avait
imaginé de nous conduire au catéchisme, où nous somnolions sous le flux
de sévères conférences. Il fallait en faire des résumés, cependant;
mais Mlle Huet, très ferrée, quoique juive, sur l'histoire religieuse
chrétienne, les rédigeait entièrement, ce qui nous valait, à chaque
concours, de glorieux cachets d'argent et d'or, dont nous n'étions pas
fières du tout.

       *       *       *       *       *

Les nouvelles de Nice, qui avaient d'abord été joyeuses et agréables,
devenaient depuis quelque temps assez inquiétantes.

Mon père ne nous communiquait plus les lettres que ma mère lui
écrivait. Il nous disait seulement qu'elle se portait bien et nous
embrassait, en nous recommandant de ne pas tracasser le chat et ne pas
faire peur aux oiseaux. De son côté, Honorine paraissait soucieuse et
ne soufflait mot des nouvelles qu'elle recevait de sa mère et de sa
sœur.

Un jour, l'adresse de ma mère, à Nice, changea. Le ménage, là-bas,
était disloqué.

Que s'était-il passé? rivalité d'artistes?... incompatibilité
d'humeur?... la vivacité méridionale et la violence italienne,
avaient-elles amené un choc?...

Jamais nous n'avons su exactement ce qui était arrivé. Jusqu'au retour
de ma mère, Honorine continua à nous diriger et à s'occuper du ménage;
elle déménagea quelques jours avant l'arrivée, emporta Gil Blas de
Santillane et le bengali, puis reprit l'habitude de venir le matin,
pour s'en retourner le soir.

Seulement, entre elle et ma mère on sentait la situation tendue.
Elles s'évitaient le plus possible, ne se parlaient pas, sans laisser
échapper des mots aigres, des allusions rancuneuses; et la contrainte
résignée de l'institutrice se traduisait pour nous en exigences plus
aiguës et en sévérité plus solennelle.



II


Théophile Gautier adorait les voyages, mais il détestait, ou croyait
détester la campagne.

--La villégiature qui me plairait le plus, répétait-il souvent, ce
serait un entresol sur le boulevard des Italiens.

Cependant un projet imprévu prit naissance à la maison, un certain
printemps, et devint le sujet de toutes les conversations: il était
question de déménager, de quitter la rue de la Grange-Batelière, où
nous habitions depuis plusieurs années, d'abandonner même Paris, et
d'aller s'installer aux environs.

Cette idée avait été suggérée à mon père, insinuée plutôt, et presque
imposée, par les directeurs du _Moniteur Universel_, journal officiel
de l'Empire.

Elle fut d'abord accueillie sans enthousiasme, mon père ne se laissa
pas convaincre facilement; mais les deux amis qui avaient résolu de le
décider revenaient sans cesse a la charge.

Le journal officiel était alors pourvu d'une organisation singulière.
Il avait deux directeurs. Non pas deux collaborateurs qui unissaient
leurs travaux et se partageaient la besogne, mais deux maîtres
successifs, indépendants l'un de l'autre. Ils régnaient chacun quinze
jours par mois; quand l'un prenait possession du journal, l'autre n'y
paraissait plus; et, comme les deux autocrates étaient de tempéraments
très contraires, ils passaient le temps de leur toute-puissance à
défaire chacun ce qu'avait fait le prédécesseur. Un de ces directeurs
était Paul Dalloz; jeune, élégant, poli et pâle, avec la moustache
soyeuse, de courts favoris et des cheveux noirs coquettement bouclés au
fer, il avait la voix douce et le regard voilé sous de longs cils.

Son plus grand titre de gloire était exposé dans son cabinet
directorial: reliés en vert, les nombreux in-folios du répertoire de
jurisprudence de son père, Désiré Dalloz.

L'autre chef du _Moniteur_ s'appelait Turgan. Trapu, nerveux, brutal,
mal embouché, tout l'opposé enfin du dandy qu'était Paul Dalloz. Turgan
avait étudié la médecine et affectait les allures et le parler d'un
carabin; il était très autoritaire, violent et vaniteux, mais bon
garçon tout de même.

Paul Dalloz avait un très somptueux appartement dans l'hôtel du
_Moniteur_, 13, quai Voltaire; mais, sa quinzaine directoriale
terminée, il devait le céder à Turgan. Sa véritable résidence était
située dans le parc de Neuilly: une maison charmante, au milieu d'un
beau jardin.

Pour ne se laisser surpasser en rien par son collègue, peut-être,
Turgan avait installé, lui aussi, sa famille à Neuilly, du côté de
Longchamp. Or, ces deux êtres, qui ne s'entendaient jamais sur rien,
étaient parfaitement d'accord sur ce point: décider Théophile Gautier à
venir, comme eux, habiter Neuilly.

Mais mon père ne se laissait pas persuader, malgré tous les avantages
qu'on lui vantait: le voisinage du bois de Boulogne, les charmes de la
rivière, la vie à meilleur compte, l'air pur, l'impression de la vraie
campagne à vingt minutes à peine de Paris: Dalloz les mettait juste à
parcourir la distance du parc de Neuilly au quai Voltaire, et cela sans
forcer l'allure de son cheval, et Turgan affirmait que lui faisait la
route en moins de temps encore.

--Mes chers amis, répondait mon père entre deux bouffées de cigare,
ce séjour enchanteur peut l'être, en effet, pour des particuliers
cossus, tels que vous, qui ont chevaux à l'écurie, voiture en la remise
et cocher à portée de la voix. Sauter du perron de la villa dans un
tilbury, toucher du bout du fouet la croupe soyeuse d'un pur sang, et,
vingt minutes après, jeter élégamment les rênes au valet, pour gravir
l'escalier de pierre du _Moniteur_, cela est faisable; mais pour un
simple galapiat de lettres,--l'étymologie de galapiat semble bien être:
Gaulois à pied,--c'est une autre affaire. Il faudra me soumettre au
bon plaisir de l'omnibus, attendre au bord du trottoir, les pattes
dans la crotte, son passage, et subir les cinquante-cinq minutes
réglementaires de trimbalage, et encore s'il ne passe pas complet,
auquel cas je piétinerai sous la pluie et le vent à n'en plus finir!

Là-dessus, les deux directeurs l'accablaient de reproches affectueux:
comment pouvait-il s'imaginer, qu'étant ses voisins, ils le
laisseraient aller en omnibus, tandis qu'ils iraient en voiture?...

--Je viendrai vous chercher chaque jour, cher maître, disait Dalloz, et
je vous ramènerai.

--Me prends-tu pour un pignouf? clamait Turgan; me crois-tu capable
de te laisser patauger et attraper des rhumes de cerveau, pendant
que j'aurai les pieds au sec dans une bonne guimbarde?... D'abord tu
n'auras pas besoin de venir tant que ça au _Moniteur_: nous irons
cueillir ta copie chez toi, et on te dépêchera des larbins, qui
t'apporteront les épreuves et attendront, pour nous les rapporter
corrigées.

Mon père hochait la tête, très peu convaincu de la réalisation de
toutes ces belles promesses; mais il était forcé de reconnaître
qu'habiter une petite maison à soi avait un certain charme; que
l'absence de voisins, et surtout l'abolition du concierge étaient à
considérer; de plus, la distance débarrasserait des importuns, et
Neuilly comptait déjà des habitants de choix.... Le petit Dumas,
comme on appelait toujours Alexandre Dumas fils, y habitait; Charles
Baudelaire avait un pied-à-terre mystérieux dans l'avenue même; Edmond
About se faisait installer un grand chalet du coté de Longchamp;
sans parler de nobles mondaines qui venaient passer l'été dans leurs
propriétés et organisaient des fêtes fort agréables.

Mon père finit par céder: il donna congé de l'appartement, après avoir
visité la petite maison qui était à louer au n° 32 rue de Longchamp, et
que Turgan avait découverte.

Elle était bien lointaine, bien petite, bien médiocre; mais le jardin
était très séduisant, et mon père signa le bail qui l'exilait de Paris.

       *       *       *       *       *

Ce fut par un après-midi d'avril ensoleillé que nous quittâmes
l'appartement, bouleversé et à moitié vide déjà, de la rue de la
Grange-Batelière. Un fiacre à deux chevaux nous attendait au bord du
trottoir, sur lequel beaucoup de nos meubles en désarroi, parmi une
jonchée de paille, gênaient la circulation.

Les colis les plus précieux furent placés sur la voiture; Annette, la
cuisinière, chargée d'un lourd panier contenant un dîner tout prêt,
s'assit à coté du cocher; ma mère, ma sœur et moi nous montâmes dans
la voiture, où Marianne, notre femme de chambre alsacienne, nous
rejoignit bientôt; elle portait avec la plus grande sollicitude et
toutes sortes de précautions, don Pierrot de Navarre, l'angora blanc
chéri de tous, enfermé dans un panier.

Le véhicule pesant gagna les boulevards, grimpa, sans hâte, l'avenue
des Champs-Elysées, atteignit enfin l'avenue de Neuilly, où il se
traîna. Don Pierrot, qui en était à son premier voyage, disait son
angoisse en quelques miaulements plaintifs, et le cocher se retournait
vers nous pour demander d'une voix enrouée où était la rue de Longchamp.

--C'est la dernière à gauche, avant le pont de Neuilly! criait ma mère.

Ma sœur et moi nous n'avions pas vu la maison, nous ne savions pas où
nous allions; mais nous étions bien amusées par la nouveauté. Cette
avenue, si large, si longue et si déserte, nous paraissait imposante.

Enfin la voiture tourna; le point de vue changea brusquement et d'une
façon peu agréable; le cocher retint ses chevaux, qui trébuchaient, sur
une pente raide, dont les pavés inégaux nous cahotèrent violemment: on
s'engageait dans une rue étroite, entre des maisons basses, noires et
sordides, hors desquelles le bruit, peu habituel, d'une voiture fit
surgir des femmes en camisole et une nombreuse marmaille ébahie.

Mais bientôt ce pâté de maisons ouvrières fut dépassé, la pente se
nivela et l'on roula, plus doucement, sur de la terre battue. A droite,
des murs de jardins et des maisonnettes bourgeoises. A gauche, à perte
de vue, un parc verdoyant, clôturé seulement par un muret surmonté
d'un treillage vermoulu: ce sont là les jardins de la fameuse maison
d'aliénés du docteur Pinel. Devant le muret, un fossé se creuse tout
empli d'arbustes, d'acacias et d'herbes folles; sous les orties et les
ciguës en fleur, de vieux tessons et des débris de vaisselle miroitent.

Le fiacre s'arrêta, de l'autre côté de la rue, et nous sautâmes vite
sur l'étroit trottoir, bosselé de gros pavés qui vous tortillaient les
pieds, très impatientes de voir enfin notre nouveau logis.

Il est plus banal encore que nous n'avions pu l'imaginer: la maison
s'aligne le long du trottoir, et la porte à deux battants, peinte en
vert, s'ouvre, au ras du sol, entre deux fenêtres; mais celle de droite
n'est là que pour la symétrie: c'est une fausse fenêtre dont les volets
clos, peints en blanc, ne s'ouvrent pas. Des barreaux protègent celle
de gauche contre l'escalade facile, qui ne serait qu'une enjambée. Un
revêtement de pierraille spongieuse jaune et roussâtre, hérisse le
mur à hauteur d'homme: c'est le seul essai d'ornement sur le blanc
gris de la façade. Au premier, trois fenêtres, avec des persiennes, au
lieu de volets pleins comme au rez-de-chaussée; puis, au-dessus, des
mansardes. D'un côté, la maison joint un mur percé d'une grille en
fer, que flanquent deux piliers, et d'une petite porte qui donne sur la
cour.

Celle de la maison est grande ouverte, pour le va-et-vient des
déménageurs, et, aussitôt qu'on l'a franchie, la disposition du logis
est comprise d'un coup d'œil. C'est très simple: le vestibule et
l'escalier le partagent en deux; à gauche, le salon, qui occupe toute
l'épaisseur de l'édifice,--ce qui n'est pas encore grand'chose;--à
droite, deux portes, celle de la cuisine d'abord, puis celle de la
salle à manger; au fond, l'escalier.

--Montez don Pierrot là-haut, sans ouvrir le panier! crie ma mère, qui
règle avec le cocher.

Au premier, sur un petit palier, trois portes, deux à droite, une seule
à gauche: c'est par celle-ci que nous entrons dans la pièce qui va être
la chambre de mon père. Tout de suite, du côté opposé à la façade, une
glace sans tain, au-dessus de la cheminée, attire les regards: c'est un
lumineux tableau de verdure; de grands peupliers sur le ciel bleu, un
fouillis de feuillages nuancés....

Vite, un tour de clé à la porte, pour que don Pierrot ne se sauve pas,
et nous dégringolons l'escalier, afin de nous jeter dans cet inconnu,
de prendre possession du jardin. C'est par la salle à manger qu'on y
accède: une double porte vitrée, juste au-dessous de la glace sans tain
que nous venons de voir, s'ouvre sur la cour. De ce côté, la cour
devient terrasse, une terrasse large, très longue, pavée, et bordée,
sur le jardin en contrebas, par un mur, qui forme parapet, à droite et
à gauche d'un escalier de pierre. Du haut des marches, on embrasse le
jardin dans son ensemble: il paraît immense, un parc infini: car les
petits treillages, verdis de mousse, qui le limitent, sont invisibles.
L'escalier, assez raide, descend entre deux talus de gazon; des vases
de fonte l'ornent de marche en marche.

En bas, au bord d'une pelouse toute neuve, d'un vert délicieusement
tendre, un cerisier a des fleurs, ce qui nous arrache des cris de
joie; puis nous nous lançons en courant sur la pente douce de l'allée.
Tout est fin et léger encore, beaucoup d'arbres n'ont presque pas de
feuilles et, à travers le réseau des branches, on voit des lointains
de verdures plus claires, des taillis, des pelouses, de grands arbres
magnifiques, des fuites de perspectives attirantes, mais qui garderont
leur mystère puisqu'elles appartiennent à des enclos voisins.

Là-bas, tout au fond, la Seine doit couler derrière la colonnade des
hauts peupliers.

Un bonhomme, à dos rond, qui ratisse le gravier des allées, nous salue
d'un clignement d'yeux. Ce doit être le père Husson, jardinier du
propriétaire, et qui, sans doute, va devenir le nôtre.

Au retour, quelque chose que nous apercevons tout à coup, nous
intrigue: c'est une voûte sombre, qui apparaît comme un tunnel de
chemin de fer, au bout d'une allée, à droite de l'escalier, là où finit
le talus. Nous nous approchons; mais il fait bien noir là-dessous,
nous n'osons pas risquer une exploration. D'ailleurs, on nous rappelle
en haut: mon père, qui était resté à Paris pour surveiller la seconde
escouade de déménageurs, vient d'arriver.

Dans la salle à manger, le buffet et la table sont déjà installés, le
couvert est mis.

Elle n'est pas bien grande, cette salle, que je n'ai pas regardée tout
à l'heure. Du plancher à mi-hauteur, une boiserie peinte, d'un ton
sanguinolent qui veut imiter l'acajou, revêt les murs; deux fenêtres
donnent sur la cour, très proches l'une de l'autre; à droite de la
porte vitrée, dans un pan coupé qui forme niche, un poêle; à gauche, le
pan coupé est rempli par deux placards superposés.

Mon père s'assied à table, à la place qu'il occupera toujours
désormais, entre les deux fenêtres; le dossier de sa chaise touche
presque le mur.

--Ma foi, dit-il, je ne suis pas fâché de m'asseoir, depuis ce matin
que je suis debout!... Les tibias me sortent par les yeux.

Il a l'air, en effet, très las, et surtout triste.

--Père, qu'est-ce que tu as?... tu n'es pas content?...

--D'abord, je suis moulu, farci de poussière, et ensuite, dépaysé,
désorienté, hors de mon assiette. J'ai horreur des bouleversements et
de tout ce qui prend fin. Toi, qui n'en es qu'aux premières étapes de
la vie, tu ne peux peut-être pas comprendre cela; mais quitter même un
endroit où l'on n'a pas eu beaucoup d'agrément, où l'on a trimé ferme
et enduré pas mal d'embêtements, c'est un arrachement pénible. Toutes
sortes de fils invisibles se cassent, dans cette atmosphère où vous
avez tissé lentement votre vie; vos idées, vos rêveries, vos peines
et vos joies, pendant des années, ont imprégné les murs, enveloppé
les objets, formé ce capitonnage particulier qui fait le bien-être du
chez-soi: tout cela est disloqué, dispersé, détruit, il faut du temps
pour que cela se refasse. Et puis, c'est une période de l'existence que
l'on tranche, brusquement, pour la jeter dans le passé.

Si je comprenais, moi, qui avais été tant de fois transplantée!... Mais
je pensais que la peine était surtout d'être séparé de ceux qu'on aime,
et c'est ce que je ne sus pas exprimer.

--Cependant, ajouta mon père, je ne tiens à rien et j'adore les
voyages; arrange cela comme tu voudras: l'homme est plein de
contradictions!

Marianne apporta la soupe, une julienne fumante et qui embaumait.
Annette avait tenu à honneur que son dîner fût aussi bon, ce jour-là,
qu'à l'ordinaire, et n'avait préparé, à l'avance, que des mets qui
gagnent à être réchauffés, ou qui sont meilleurs froids. Nous prenons,
à table, les places que nous occuperons chaque jour: moi, à la droite
de mon père, ma sœur à la gauche, ma mère à côté de ma sœur. Tout un
demi-cercle reste vide.

Nous sommes tous un peu gênés, à ce commencement de dîner, affectés par
ce changement si brusque, ce milieu nouveau, ces murs nus, ce parquet
terne où traîne de la paille.

Ma mère récrimine contre les méfaits probables des déménageurs, elle
énumère les objets cassés ou écornés, ceux qu'on ne retrouve pas.

Mon père conclut:

--La sagesse des nations l'affirme: «Trois déménagements valent un
incendie».

Tout à coup, une lueur empourpre la chambre; à travers les vitres nues,
des traînées rouges courent sur la table, sur nos mains, montent le
long de la muraille.

--Qu'est-ce que c'est?... le feu?...

Et nous voici tous sur la terrasse; la serviette à la main.

C'est le soleil couchant, qui incendie le ciel, et ce spectacle inusité
nous cause une extrême surprise. La pourpre et l'or se fondent, sous
des nuages qui flambent, derrière le rideau des grands peupliers, dont
les silhouettes prennent une couleur intense de velours loutre. Toutes
les ramilles des arbres sont visibles, noires sur cette lumière et
laissent fuser çà et là des jets de feu.

Mon père a mis son monocle, pour ne rien perdre de la vision.

--C'est superbe! s'écrie-t-il; le tableau se compose on ne peut mieux,
et il est fort heureux que le soleil se couche de ce côté-là. Nous
autres, Parisiens, nous finissons par oublier l'astre du jour et
ne plus nous soucier des beaux effets qui accompagnent chaque soir
son départ: nous ignorons les soleils couchants et la splendeur des
crépuscules....

Une brise fit s'incliner, à plusieurs reprises, les hauts peupliers,
dans un lent mouvement silencieux.

--Ils ont vraiment l'air de nous saluer, pour nous souhaiter la
bienvenue! dit mon père. Eh bien! je me sens débarbouillé de toute la
poussière par ce bain de lueurs, particulièrement superbes, et je crois
que le mouvement de ces grands plumeaux, balaye les toiles d'araignées,
tissées dans mon esprit par la mélancolie des regrets.

       *       *       *       *       *

Nous nous promenons, ma sœur et moi, sur la terrasse, le long du
parapet, quand tinte la clochette que fait sonner, en s'ouvrant, la
petite porte de la cour, fermée seulement au pène, qui donne sur la rue
près de la loge du jardinier.

Nous nous retournons, pour voir qui vient.

Deux messieurs, que nous ne connaissons pas, sont entrés. L'un,
mince, grand, avec des cheveux blonds très frisés, une fine moustache,
le teint sombre, presque de la même couleur que les cheveux; l'autre
plus gros, très brun, les joues bleues, d'épais sourcils, de grandes
oreilles et une grande bouche.

Ils s'avancent en se dandinant, les mains dans les poches, et regardant
tout, autour d'eux.

--Est-ce que Théo est là? nous demande le brun.

--Non, il est à Paris. Maman est sortie aussi! Nous sommes seules à la
maison.

--C'est ça, la maison? dit le grand blond en la désignant d'un geste de
la tête. Et voici le jardin; ajoute-t-il en se rapprochant lentement du
parapet.

Son compagnon le rejoint, et ils restent là, plantés, sans mot dire,
paraissant très absorbés dans la contemplation du jardin, mais ayant
l'air aussi de penser à autre chose. Le brun tient sa canne en fusil,
le blond pose alternativement son index sur l'une ou l'autre de ses
narines.

Appuyées l'une à l'autre, ma sœur et moi, nous nous poussons le coude,
en nous communiquant des yeux, les impressions que nous causent ces
singuliers visiteurs. Le blond, qui nous regarde en dessous, surprend
le geste.

--Hein! vous ne nous connaissez pas, dit-il; vous vous demandez:
«Qu'est-ce que c'est que ces bonshommes-là?» Eh bien, moi, je vous
connais: voilà Judith, et voilà Estelle.

Il rit, découvrant des dents très blanches, un peu projetées en avant.
Puis il se replonge dans son mutisme, la tête baissée, les sourcils
froncés, ses yeux, d'un bleu mat, regardant comme sans voir.

Tout à coup, il les lève vers nous et nous jette cette question
saugrenue:

--Savez-vous renifler?

Nous croyons avoir mal entendu, mais il ajoute, en riant de notre
stupéfaction:

--C'est très utile, quand on a oublié son mouchoir.

--Je ne sais pas, moi! dit ma sœur, d'un air narquois; comment fait-on?

--Comme ça!...

Nous tournons le dos à ces messieurs, décidément bien singuliers.

--Faites-nous voir le rez-de-chaussée, dit le personnage brun de sa
voix de basse.

Nous montons les deux marches, qui précèdent la porte vitrée, pour leur
montrer la route.

La salle à manger n'a plus l'air si petite, maintenant que les rideaux
drapent les fenêtres, que l'or des cadres rit sur les murs, et que les
peintures y creusent des profondeurs. A travers les glaces du buffet,
reluit une très belle argenterie ancienne: plateaux, théière, hanaps,
coupes, objets d'art. Sur le poêle est posée une fontaine en vieux
Rouen, qui emplit toute la niche; on y voit, sur un fond blanc, des
tritons et des sirènes cambrant leurs torses.

Le monsieur blond va droit à un tableau qui représente des prunes.

--Mais c'est un Saint-Jean, cela! s'écrie-t-il, et en voilà un autre
là-bas: des roses! J'aime mieux les prunes!

Nous traversons le vestibule pour entrer dans le salon.

En face de la porte, il est prolongé en reflet par une haute glace
placée au-dessus d'une console dorée, sur laquelle est posé le buste en
bronze de Lucius Verus. Les meubles Louis XIV, couverts de leur lampas
rouge, font bon effet, rangés le long des murs, qui disparaissent sous
les tableaux grands et petits. Sur la cheminée, dont la glace sans
tain laisse voir d'épaisses verdures, la pendule de Boule arrondit
son cadran aux chiffres bleus entre deux beaux vases à long col, en
porcelaine de Chine blanche, illustrée de guerriers; mais leur monture
dorée, ornée d'amours et de guirlandes, qui leur ajoute un bec et une
anse, change complètement leur style.

Du côté de la rue, dans le coin sombre, près de la fenêtre, s'allonge
un immense fauteuil en damas pourpre, qui fait penser à une baignoire.
L'autre encoignure est emplie par un piano d'Érard, de forme surannée,
carré et plat, sur lequel s'entassent toutes sortes de livres et de
partitions.

Mais les visiteurs inconnus donnent toute leur attention aux tableaux.
La _Lady Macbeth_ et _le Combat du Giaour_ de Delacroix, _la Panthère
Noire_ de Gérôme, les Diaz, les Rousseau, les Leleux, les intéressent
vivement.

Devant la console est posée, sur un socle de bois noir, une statue en
bronze, demi-nature, représentant une femme assise, qui tient un masque
ricanant, et qui pleure, désespérément, le menton dans sa main.

--De qui est-ce, cela? demanda le grand brun.

--De Préault. C'est la _Comédie humaine_, un projet, je crois, pour le
tombeau de Balzac; mais ça n'a pas servi, et Préault l'a donné à mon
père.

--Elle a l'air joliment embêtée, la pauvre dame! tandis que son masque
se fiche d'elle, dit le monsieur blond. Jean qui pleure et Jean qui
rit!...

Brusquement il cherche la sortie:

--Car nous ne sommes pas entrés par la vraie porte....

Dans la rue, ils nous tendent la main.

--Nous reviendrons, dit le personnage brun.

--Moi, j'habite là, presque en face de la rue de Longchamp, de l'autre
côté de l'avenue. Vous voyez, nous sommes voisins. Dites à papa, que
ceux qui sont venus pour le voir, c'est le père Lavoix et le petit
Dumas....

       *       *       *       *       *

La maison s'arrange peu à peu: tout le monde y met la main. Marianne se
multiplie, coud des rideaux, plante des clous, dégringole et remonte
l'escalier vingt fois dans une heure.

Mon père a mis son monocle carré devant son œil et le retient d'un
froncement de sourcil. Il surveille le travail, dirige la belle
ordonnance des tableaux, d'après le principe établi: «Toujours aligner
les cadres par le bas.»

Mais il est difficile de suivre la règle, sans exception. Il y a trop
de choses à placer et certaines toiles se logent si bien dans les vides!

Déjà, les murs de l'escalier disparaissent sous les gravures et les
esquisses: c'est très gai et on ne peut s'empêcher de flâner, en se
laissant glisser le dos à la rampe, lorsqu'on descend. L'histoire
d'Othello, racontée par Théodore Chasseriau en nombreuses eaux-fortes,
qu'encadre une bande d'or grenu, se déroule de marche en marche, et,
avant d'avoir lu le drame, je savais par cœur toutes les légendes des
scènes illustrées.

Il y a aussi une gravure d'après le _Laocoon_, une tête de _Léda_ plus
grande que nature, très violacée, et qui lève de gros yeux humides vers
le Cygne; une délicieuse _Charlotte Corday_, dont nous voudrions bien
avoir le bonnet pour nous en coiffer _Hamlet_, qui crie: «Un rat! un
rat!» et tant d'autres choses, qu'on ne finit pas de voir....

Les deux chambres, à gauche du palier, n'en forment plus qu'une: mon
père a fait abattre la cloison, qu'il a remplacée par un rideau, en
reps grenat sombre. Il est ainsi un peu plus à l'aise. Son grand lit
Louis XIII, à colonnes torses, à baldaquin en chêne découpé à jour
est placé dans l'angle, près de la fenêtre de la rue qui fait face à
la glace sans tain. Le côté donnant sur le jardin est son cabinet de
travail, qu'il peut isoler en fermant le rideau. Il y a installé la
bibliothèque des livres reliés, et pendu aux murs les tableaux qu'il
préfère. Mais tant de livres ne trouvent pas leur place; tant de toiles
vont rester par terre!... La maison est trop petite. On va essayer de
l'agrandir un peu.

Après des pourparlers avec le propriétaire, on a obtenu la
permission--à la condition de tout payer, bien entendu!--d'embellir
son immeuble, en surélevant une partie du second étage pour construire
un atelier. Les ouvriers y sont déjà. Ce ne sera pas long. L'atelier,
placé au-dessus du salon, à deux étages de distance, doit être de la
même dimension: il n'aura pas d'ouverture sur la rue, mais un vitrage
tiendra toute sa largeur du côté des grands peupliers.

Au jardin, bien fleuri maintenant, il y a un hamac, suspendu à deux
acacias; une tonnelle, couverte de vigne, avec des ébauches de raisin,
sous laquelle on prend quelquefois le café. Le tunnel inquiétant n'a
plus de secrets pour nous. Il passe sous la terrasse et rejoint le
sous-sol de la maison,--un large cellier, où des cloisons de chêne
forment, d'un côté, deux caves fermées à clé.--Le long du tunnel sont
rangés des pots à fleurs vides, la brouette et les outils du jardinier.
Le poulailler est auprès, adossé au mur: une vingtaine de volailles
s'ébattent dans un carré treillage; les plus remarquables sont des
poules nègres, toutes blanches, mais qui laissent voir une peau bleue
comme les prunes de Monsieur, quand on souffle dans leurs plumes, qui
sont des poils.

Don Pierrot de Navarre est très heureux de son nouveau séjour: il
bondit sur les pelouses, court après les papillons et s'intéresse
beaucoup aux mœurs des oiseaux. Une chatte abandonnée a été recueillie
et appelée Grognette. Il y a eu mariage entre elle et Pierrot, qui
est père d'une jolie houppe à poudre de riz, laquelle à été nommée
Séraphita.

       *       *       *       *       *

Et Mlle Huet, notre institutrice au nez bourbonien?... qu'était-elle
devenue? Elle avait disparu, dans ce bouleversement. Certainement, on
avait assez d'elle. Le départ de Paris était un prétexte merveilleux
de rupture et on ne le laissa pas échapper. Mais on ne nous expliqua
rien. Mlle Huet ne revint pas, et on ne parla plus d'elle.

Nous avions repris, tout naturellement, notre vie de libre flânerie:
tant de choses nous occupaient, si nouvelles encore! Et quand nous
étions seules à la maison, fatiguées de tourner dans le jardin, de
regarder les poules et d'aller voir vingt fois dans leur nid si elles
avaient pondu, nous cédions aux instances de Marianne, qui nous
suppliait de venir lui lire, un peu, comme autrefois.... Nous nous
installions dans la cuisine, car Annette, la cuisinière, quoique moins
lettrée que Marianne, voulait entendre aussi.

Annette était une petite personne mignonne et grassouillette, avec une
poitrine rebondie, très serrée dans son corset, et un cou blanc sur
lequel le menton se doublait quand elle baissait la tête; propre, un
peu compassée et très susceptible, elle se fâchait pour rien.

Nous nous asseyions sur le rebord de la fenêtre ouverte, cette fenêtre
donnant sur la cour, par laquelle nous passions si souvent, en des
sauts prodigieux, et que les bonnes, revenant de la pompe, enjambaient
péniblement.

C'était toujours George Sand qu'il fallait relire, et comme, à la fin,
nous en étions lassées, nous imaginâmes déjouer quelques scènes des
romans: c'était plus nouveau et bien plus amusant. Dans _Valentine_
surtout, nous étions superbes, Marianne ne pouvait cacher son émotion:
son petit nez en trompette frémissait, entre ses belles joues rouges,
et ses jolis yeux noirs s'emplissaient de larmes. Annette elle-même
était captivée: debout, la cuiller de bois à la main, elle semblait
changée en statue. Mais c'était toujours elle qui rompait le charme:

--Ma julienne qui bout trop vite! s'écriait-elle tout à coup. Vous me
rendez folle avec vos histoires!...

Et nous nous sauvions, pour aller lire quelque livre moins connu.

Mon père proclamait que la lecture est la clé de tout, et que la chose
la plus merveilleuse, c'est qu'un enfant puisse apprendre à parler
et à lire: aussi laissait-il la bibliothèque à notre disposition et
nous poussait-il à y fouiller souvent. Nous avions déjà énormément lu.
Après Walter Scott et Alexandre Dumas, c'étaient Victor Hugo, Balzac,
Shakespeare,--à mesure que paraissait la traduction de François-Victor
Hugo,--et, à travers le merveilleux style de Baudelaire,--Edgar Poë,
qui nous passionnait spécialement.

Notre ardeur à dévorer les livres enchantait mon père, mais «les
personnes sérieuses» trouvaient ce genre d'éducation parfaitement
absurde et même criminel. Il n'aimait pas la discussion et ne savait
guère imposer sa volonté. C'est pourquoi, à regret, il nous laissa
mettre dans des pensionnats dont on lui vantait les mérites, l'avenue
de Neuilly ayant le monopole des institutions de premier ordre.
Externes d'abord, nous allâmes chez madame Liétard, une noble personne,
qui, par amour des enfants et pour se consoler de la perte des siens,
avait fondé cet établissement, où l'on était vraiment gâté plus que
chez soi; puis pensionnaires, chez une madame Biré. Elle portait une
perruque bouclée,--«un tour en acajou ronceux», disait mon père, qui
avait une aversion spéciale pour cette dame.

Ces tentatives ne furent pas de longue durée: mon père trouvait
vraiment la maison trop déserte et trop triste, sans le mouvement et le
bruit que nous y mettions et, pour être sûr de nous garder, il eut un
jour une triomphante idée, celle de faire lui-même notre éducation:

--J'en suis aussi capable que vos sous-maîtresses!... Et, bien que je
ne sois pas même bachelier, si vous en saviez autant que moi, il me
semble que ça ne serait pas mal.

Le principe ordinaire d'instruction qui consiste à entasser pêle-mêle
dans la mémoire des notions succinctes sur toutes sortes de sujets lui
semblait absurde:

--La science abrégée, et l'histoire ramenée à un point de vue général,
n'intéressent pas, disait-il, et c'est pour cela que tout ce que l'on
apprend en classe est si vite oublié. Ce travail si pénible, à un âge
où l'on a un besoin impérieux d'activité physique, est, la plupart du
temps, absolument perdu et l'on eût mieux fait de laisser les enfants
jouer aux barres ou au cheval fondu, ce qui leur eût au moins procuré
de l'agrément et donné de la vigueur. Il vaut mieux savoir une seule
chose, à fond, que d'apprendre par cœur la liste de toutes celles qu'on
ne saura jamais.

Il ne voulait donc enseigner qu'une seule chose à la fois et, cherchant
quelle était la science la plus utile à connaître, celle par où il
fallait commencer, il décida que c'était l'astronomie.

Alors, lui, le forçat de la «copie», lui qui détestait par-dessus tout
écrire, même la plus courte lettre, il se mit à rédiger, chaque jour,
une petite leçon, où il résumait, de la façon la plus claire, les
premiers principes de la mécanique céleste. Cela faisait, de sa fine
écriture, quinze à vingt lignes, sur une feuille de papier à lettre.
Il développait, de vive voix, la leçon, que nous devions apprendre par
cœur. De Paris, il nous apportait des images coloriées, enchâssées dans
du papier noir, et transparentes. On y voyait le système solaire, les
planètes et leurs satellites, Saturne avec ses anneaux, la lune et les
éclipses. Cela nous intéressa énormément, à tel point même que, pour
ma part, je trouvai bientôt la leçon trop courte, et j'en réclamai de
plus longues, avec cette violence qui m'avait valu naguère le surnom
d'Ouragan. Je voulais toute l'astronomie, tout de suite, et non pas
miette à miette, comme cela, et jour à jour.

«Épilepsie--Catalepsie», avait coutume de dire mon père, pour
définir mon caractère d'alors, qui me faisait tantôt exaltée et
enthousiaste, tantôt morne, indifférente et dédaigneuse: il m'incitait,
charitablement, à choisir un terme entre ces deux extrêmes. Mais je
lui répondais que c'était là une idée digne d'un classique, et qu'un
romantique comme lui savait bien que rien n'est plus bourgeois que le
juste milieu.

Cette fois, il favorisa «l'épilepsie», en me livrant les meilleurs et
les plus récents ouvrages sur l'astronomie.

Ce fut une vraie passion qu'il éveilla en moi. Il n'était plus question
que de cela; je travaillais du matin au soir; les livres les plus
arides, les plus obscurs ne me rebutaient pas, je m'acharnais à les
comprendre, et bientôt je fus singulièrement renseignée sur les choses
du ciel.

Mon père me fit alors cadeau d'un télescope, ce qui faillit me rendre
folle de joie. C'était un bon instrument, qui permettait de voir les
taches du soleil, les anneaux de Saturne, les satellites des planètes
et les montagnes de la lune. Il était enfermé dans une boîte noire qui
ressemblait assez à un cercueil d'enfant.

La nuit, à l'heure du lever des planètes, quand tout dormait dans la
maison, je sortais de mon lit, et, avec mille précautions pour ne rien
faire craquer, je descendais l'escalier. Dans le salon, je cherchais à
tâtons le télescope, dont je connaissais bien la place, et j'empoignais
la boîte très lourde que je pouvais à peine porter. C'était toujours la
porte-fenêtre de la salle à manger qui, en grinçant, me trahissait: les
volets, qu'il fallait pousser avec force, avaient, en s'ouvrant, une
sorte de miaulement très particulier, que je ne pouvais éviter.

Aussi à peine avais-je monté le télescope sur son pied de cuivre, au
bord de la terrasse, le seul endroit d'où l'on vit bien le ciel, que ma
mère apparaissait, en chemise de nuit, une bougie à la main, dans le
cadre de la porte.

--Qu'est-ce que tu fais là?...

--Je note la position des satellites de Jupiter.

--C'est une jolie heure pour réveiller les gens et courir la
pretentaine!

--Est-ce ma faute si les étoiles ne brillent pas en plein midi?

--Tout cela est bel et bon, mais tu vas aller les voir dans ton lit.

Et il fallait remettre le télescope dans sa boîte noire, sans avoir vu
Jupiter....

       *       *       *       *       *

Dès le matin, quand nous dormons encore, retentissent dans la maison
des déclamations bizarres et d'extraordinaires chansons.

C'est le père, qui, toujours levé bien avant les autres, charme sa
solitude, et essaie aussi, sans en avoir l'air, de tirer les paresseux
de leur sommeil.

Il s'ennuie tout seul, et surtout il a faim. Pourtant il professe le
plus profond mépris pour ce que l'on appelle «le petit déjeuner»: il
veut le grand, tout de suite. Après douze ou quatorze heures de jeûne,
son appétit réclame autre chose que ces fallacieuses tisanes que
l'on vous apporte au lit, comme à des malades, avec quelques minces
feuilles de mie de pain beurrées. Il lui faut des nourritures autrement
substantielles: le large bifteck, épais de trois doigts, et le copieux
macaroni. Mais il lui est impossible d'obtenir ces choses avant dix
heures: personne n'est prêt, la cuisinière ne peut pas arriver, elle
prétend que les fournisseurs n'ouvrent pas leurs boutiques assez tôt.

Alors il chante, pour tromper sa faim.

Son répertoire est des plus variés et des plus étranges, et on ne sait
pas d'où il lui vient; sauf pour quelques fragments des romances de
Monpou, populaires pendant la jeunesse des romantiques, et quelques
couplets de vaudeville, remarquables par leur bêtise, on ne retrouve
pas les origines. D'ailleurs, cela n'est jamais complet: il n'a retenu
que la phrase la plus baroque, le couplet le plus niais. Il a la voix
juste,--n'en déplaise à la légende,--sans beaucoup de timbre, mais il
sait l'enfler et la rendre tonitruante, quand on n'a pas l'air de
vouloir s'éveiller.

On entend ce fragment, dit de l'accent traînard spécial aux pauvresses
qui chantent dans les cours:

     Otons nos bas, mettons-nous presque nue:
     C'est pour ma mère, il me respectera....

Une complainte d'assassin succède, sans transition:

     A l'Abbaye de Monte-à-r'gret,
     Du Paradis l'on est tout près ...

Ou bien, c'est une mélodie caverneuse des plus énigmatiques:

     Léonore avait un amant
     Qui lui disait: «Ma chère enfant,
     J'éclaterai comme une bombe!
     Je ressemble aux bénédictins,
     Qui s'en vont tous les matins
     Creuser leur tombe ...

Je crois que ce morceau faisait partie d'un opéra qu'il avait voulu
composer, paroles et musique, pour le théâtre qu'il avait construit
lorsqu'il était adolescent.

Quand le temps menaçait, il redisait, à n'en plus finir, cette
incantation de berger qu'il avait entendu chanter autrefois par une
vieille fileuse, à Maupertuis, où il allait passer les vacances:

     Pleut, pleut, mouille, mouille ...
     C'est le temps de la grenouille:
     La grenouille a fait son nid
     Dans l'étable à nos brebis;
     Nos brebis en sont malades
     Nos moutons en sont guéris ...

D'autres fois, c'était ce pseudo-cantique, qui le ravissait:

     Tout le monde pue
     Comme une charogne,
     N'y-a, n'y-a, n'y-a que mon Jésus
     Qui ait l'odeur bogne!...

il prononçait «bogne», au lieu de «bonne», à cause de la rime.

Quand il avait assez de chanter, il déclamait. Ceci entre autres:

     J'aime les bottes à l'écuyère
     Et les pantalons de tricot...,
     Et les romans de Walter Scott,
     Il faut en avoir deux paires!...

Enfin l'on descendait à table. Le macaroni quotidien tordait dans le
plat ses anneaux dorés de beurre et grumelés de parmesan; le juteux
faux-filet saignait sur le persil, tout frais cueilli au jardin. Le
lion affamé se calmait.

Il aimait que l'on fût gai au déjeuner, que l'on y vînt avec des
visages souriants, des mines reposées et bienveillantes. Rien ne
le tourmentait comme de découvrir un pli de maussaderie ou de
préoccupation sur les figures, et il fallait lui expliquer longuement
les motifs d'ennui ou d'inquiétude, pour qu'il pût les détruire au
plus vite, si c'était possible. Quand l'air grognon persistait, il
arrangeait les bouteilles sur la table, y appuyant un journal pour se
faire un paravent et ne pas voir.

On se fâchait quelquefois de son insistance à étudier les plus fugitifs
mouvements des traits, qui la plupart du temps n'avaient pas de cause
explicable: alors il nous reprochait avec véhémence de ne pas lui
rendre la pareille, de ne pas chercher à nous rendre compte, d'après
sa physionomie, de l'état de son humeur et de sa santé. Et il nous
répétait la légende du pain à cacheter vert, qu'il avait gardé trois
jours au milieu du front, sans que personne le vît.

--Moi, j'ai la bosse de l'approbativité, disait-il; si vous saviez la
phrénologie et si vous tâtiez mon crâne, vous verriez tout de suite
que cette proéminence est presque monstrueuse chez moi. J'ai le besoin
d'être approuvé, en tout et par tous, même par les bonnes, même par
le chat. Je suis opprimé et malheureux à la moindre opposition, au
plus petit désaccord, et la mauvaise humeur me semble toujours dirigée
contre moi.

--Même quand on n'a pas faim, tu crois que c'est par méchanceté!

--Évidemment! Et j'ai raison. C'est une façon détournée, mais perfide,
de faire ressortir mon appétit, de me faire paraître un goinfre,
un glouton, un mâche-dru, capable de s'empiffrer plus que Gamache,
Gargantua et l'ogre du _Petit Poucet._

Souvent, au milieu de ces belles discussions, Dumas fils, qu'on n'avait
pas entendu sonner, entrait et nous contemplait de la porte.

--Quelle drôle d'heure pour déjeuner! grognait-il.

Et il allait s'asseoir dans un coin, près d'une des fenêtres.

Alors mon père essayait de lui démontrer que cette heure était la
meilleure possible pour prendre le premier repas, le seul sérieux;
qu'elle avait l'avantage de ne pas couper la journée en deux et qu'elle
permettait, même si l'on s'accordait l'indispensable flânerie de la
digestion, de se mettre au travail, sans avoir l'estomac chargé, entre
midi et une heure, ou de commencer les pérégrinations, si l'on était
forcé de sortir.

Mais Dumas fils n'était pas du tout convaincu.

       *       *       *       *       *

Un autre personnage, un vieil ami de la famille Hugo, que mon père
connaissait aussi, était venu nous voir dès les premiers jours de
notre installation à Neuilly et arrivait aussi pendant le déjeuner.
C'était M. Robelin, un architecte, propriétaire de maisons. Il en
avait à Paris, a Nevers et à Neuilly.... Nous avions visité celles-ci,
qui étaient nombreuses, et assez bizarres. Pris dans le mouvement
littéraire de 1830, très enthousiaste de romantisme, Robelin avait
voulu, lui aussi, être révolutionnaire et moyenâgeux et, pour cela, il
avait conçu le plan de maisons pas ordinaires: des toits à pic, qui
mansardaient presque tous les étages; des tourelles en poivrières, dans
lesquelles les escaliers avaient peine à tourner.... Amusantes à l'œil,
ces constructions, édifiées dans un espace restreint, étaient à peu
près inhabitables.

Cela n'empêchait pas M. Robelin d'être un homme fort agréable, un peu
avare peut-être, ou plutôt feignant de l'être pour masquer des revers
de fortune dus à des traits de générosité qu'il tenait secrets, mais,
en tout cas, un avare aimable, se blaguant lui-même et ne redoutant pas
de raconter des traits de son caractère. Par exemple, il achetait ses
souliers à la livre, dans un endroit connu de lui; il boutonnait dix
ans un veston de gauche à droite, avant de le boutonner de droite à
gauche, ce qui lui faisait, disait-il, un habit neuf; il se promenait
tous les matins au bois de Boulogne et ramassait des branches mortes,
dont il faisait des tas: plus tard, sa vieille bonne, Rosalie, allait
les ramasser, si quelques pauvresses ne les avaient pas trouvés et
emportés.

--Alors, c'est tant mieux pour elles, disait-il: je suis philanthrope
de bon cœur.

Tous les matins, donc, depuis noire arrivée, M. Robelin venait nous
voir, vers la fin du déjeuner; et, pendant de longues années, il n'a
jamais manqué à cette habitude.

Il entrait par la porte de la cour, dont on n'avait qu'à tourner le
bouton et qui sonnait en s'ouvrant. C'était pour ne déranger personne;
mais son entrée dans la salle à manger causait toujours, néanmoins,
un indescriptible tumulte et un grand émoi: il avait à sa suite un
chien de chasse blanc et gris et un vieil épagneul noir. Aussitôt la
porte vitrée entr'ouverte, les chiens se précipitaient dans la salle à
manger, où ils étaient accueillis par les jurements et les miaulements
des chats épouvantés, et par des cris de toute espèce:

--Prenez garde aux chats!... N'entrez pas!... Tenez vos chiens!...

--Ici! Stop!... Tiby, allez coucher!...

Et, quand on était parvenu à refermer la porte sur les chiens expulsés,
ils rentraient aussitôt, d'un bond, par la fenêtre, et les imprécations
recommençaient de plus belle.

Chaque jour, la scène se renouvelait, au moment où l'on servait le
café, sans que M. Robelin, en fût le moins du monde troublé.

       *       *       *       *       *

     _Post prandium stabis,_
     _Seu passus mille meabis,_

C'est mon père qui récite ce précepte de l'école de Salerne, en nous
entraînant sur la terrasse, après le déjeuner, pour nous promener et
causer.

--Il faudrait traduire cela en vers français, dit-il, mais ça n'est pas
très commode.... Que penses-tu de ce distique, cependant?...

     Après dîner, debout tu te tiendras,
     Ou seulement mille pas tu feras.

--Hein! est-ce assez mirlitonesque et proverbial?

--C'est très bien!

--En tout cas, c'est exact et ça rime.

Et nous faisons les mille pas.

C'est l'heure la plus charmante de la journée, celle où le père est
vraiment à nous, et qu'il prolonge d'ailleurs autant qu'il le peut.

La terrasse est extrêmement agréable pour ces lentes promenades. A
l'angle de la salle à manger, elle s'épanouit et forme la cour, élargie
qu'elle est de toute l'épaisseur de la maison: les fenêtres, de ce
côté-là, font face au pavillon du jardinier, tout enguirlandé de vigne
vierge. Plus loin, la terrasse reprend sa largeur initiale, en longeant
la maison du propriétaire et une autre petite maison mitoyenne. Il n'y
a pas de séparation, pas de barrière; là-bas, un escalier de pierre,
qui fait pendant au nôtre, descend, lui aussi, vers les jardins, entre
des vases de fonte, où les fuchsias alternent avec les géraniums. Rien
ne gêne la vue, par-dessus le parapet, vers la fuite des allées et les
vallonnements des pelouses où penchent des abricotiers.

Le propriétaire, un M. Achard, lapidaire, qui habite Paris, ne vient,
avec sa famille, que du samedi au lundi; le reste de la semaine, tout
est clos chez lui, et nous pouvons marcher d'un bout à l'autre de la
terrasse, ce qui fait près d'une centaine de pas.

De notre côté, la promenade s'achève devant un mur assez élevé,
couvert de lierre du haut en bas, et toujours agité d'un chamaillis de
pierrots. Ce mur joint d'un bout notre maison et de l'autre le parapet
de la terrasse. C'est le coin le plus frais et on y trouve toujours de
l'ombre. Quand on est fatigué de marcher, le mur bas de la terrasse,
avec ses larges dalles, offre un banc des plus commodes. Mon père s'y
assied, le bout de son pied touchant encore le pavé; pour nous, c'est
un peu plus haut: il nous faut prendre un élan, et, une fois assises,
laisser pendre nos jambes.

C'est là que tous trois nous faisons assaut de mémoire, en récitant des
vers de _la Légende des siècles:_

     Charlemagne, empereur à la barbe fleurie ...

Et nous continuons, nous entr'aidant. Quand un ne sait plus, l'autre
sait. Nous menons ainsi le poème assez loin. Puis, tout à coup, un vers
nous arrête ... il se dérobe ... personne ne sait plus....

--Va prendre le bouquin! dit mon père.

--Non, non ... ça n'est pas de jeu!

Et nous cherchons, par des raisonnements, par l'alternance des rimes,
tout fiers quand nous retrouvons enfin le vers.

Ou bien nous parlons de nos livres préférés. Mon père trouve un grand
plaisir à reprendre l'impression qu'une lecture lui a laissée, à la
faire chatoyer devant l'esprit, comme une belle étoffe sous la lumière.

--Ce _Scarabée d'or_ d'Edgar Poë, est-ce assez étonnant! Quelle
clarté! quelle simplicité apparente, quelle précision mathématique,
qui rend même les choses impossibles parfaitement vraisemblables et
même évidentes!... L'as-tu relu récemment? Crois-tu que tu serais
capable, si tu trouvais un parchemin mystérieux, de découvrir la clé
du cryptogramme et de déterrer le trésor.... Moi, je sens que j'aurais
beau me pressurer la cervelle, je ne déchiffrerais pas la formule et
resterais pauvre comme devant.

--Je ne chercherais même pas à comprendre, répondis-je, tant cela me
semble difficile! Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas
non plus, dans cette nouvelle si admirable, c'est la façon dont elle
est composée....

--Quoi! oserais-tu dire qu'elle n'est pas bien composée?... Ton âge a
toutes les audaces!

--Je ne veux pas dire qu'elle est mal composée. Je voudrais savoir pour
quelle raison Edgar Poë a choisi cette manière de composition, au lieu
de l'autre, qui aurait été, il me semble, encore plus émouvante.

--Tu m'étonnes.... Quelle autre? Voyons, dis ton affaire.

--Pourquoi la découverte du trésor est-elle réalisée avant
l'explication du parchemin mystérieux qui en indique la place? Il
était plus naturel de suivre William Legrand dans les émotions du
déchiffrement, les recherches à travers l'île et enfin les péripéties
de la découverte,--que l'erreur du nègre, qui confond l'œil gauche
de la tête de mort avec l'œil droit, suffit à dramatiser.--Edgar Poë
prend le sujet à rebours, et c'est seulement après le dénouement, qu'il
explique comment il a pu l'amener.

--Ta remarque est judicieuse, dit mon père: on s'attend, en effet,
après le départ de son ami, à ce que Legrand reprenne le parchemin,
pour l'étudier dans la solitude. Cela tourne autrement et c'est très
bien tout de même, peut-être mieux, puisque c'est plus imprévu.
L'auteur, sans doute, n'a justement pas voulu faire comme un autre
aurait fait; ou bien cette façon de procéder eût entraîné plus de
développement que n'en comportait la dimension d'une nouvelle: la
nouvelle est une forme parfaite, mais a ses exigences et demande même
souvent le sacrifice du sujet, qui pourrait fournir tout un roman....
Enfin je ne sais pas exactement quelle a été l'idée d'Edgar Poë;
mais ce qui m'étonne, c'est qu'une gamine comme toi ait eu celle de
faire une pareille observation. Cela me prouve, comme je te l'ai dit
plusieurs fois, que tu as un sens littéraire très juste et que tu es
très coupable de ne pas vouloir essayer d'écrire ... quand ce ne serait
que pour me faire plaisir!

--Je t'assure que, devant un papier, il ne me vient aucune idée, je ne
trouve rien du tout. Comme Balzac aurait fait dire à Mistigris:

     La critique est Thésée et l'art est Hippolyte!

--Prends garde, justement, que le sens critique ne soit déjà trop
développé chez toi et ne t'empêche d'achever un travail. Tu te jugeras
toi-même, tout de suite, trop sévèrement, et, quand on commence, il ne
faut pas se juger: on a besoin d'une grande naïveté, d'une confiance
absolue en son génie, on doit se trouver superbe et triomphant, quitte
à en rabattre plus tard.

--J'en suis déjà à ce plus tard.

--C'est très mal! Tu me forceras à t'enlever ce titre de: «Mon dernier
espoir», que je t'avais donné.... Mon dernier espoir sera trompé, comme
tous les autres.

--Non, non, père, ne me l'enlève pas! m'écriai-je en me jetant à son
cou. J'ai peur de t'enlever, moi, des illusions.... Mais je te promets
d'essayer, dès que j'aurai trouvé une idée.

--Eh bien, je te le laisse, jusqu'à nouvel ordre! me répondit-il en
m'embrassant.

       *       *       *       *       *

Une après-midi, mon frère vint à Neuilly, avec son camarade Rodolfo,
dans l'intention d'aller faire un tour en canot sur la Seine. Mon père
était à Paris; ma mère cousait dans sa chambre et ne se dérangea pas
pour les nouveaux venus.

--Venez donc avec nous, disait Rodolfo; nous resterons à peine une
heure, on ne saura même pas que vous êtes sorties.

--Il vaudrait peut-être mieux demander la permission.

--Jamais de la vie!... Sur l'eau!... On pousserait de beaux cris!
s'écria Rodolfo.

--Nous serons joliment grondées.

--Vous manquez d'héroïsme, laissa tomber notre frère Toto, de son air
flegmatique.

--Tant pis, allons!...

Et nous voilà descendant l'escalier, sournoisement, bien décidées
maintenant à l'escapade.

Au fond du jardin du propriétaire, une petite porte s'ouvrait sur une
allée ombreuse, qui, en contournant plusieurs enclos, aboutissait aux
berges de la rivière. Mais il fallut remonter jusqu'au pont de Neuilly
pour louer un canot.

Toto prit les rames, et Rodolfo se mit au gouvernail. Nous étions
ravies de glisser le long de l'île verdoyante, qui partage la Seine
en deux bras, et que nous n'avions pas encore vue de près. Elle
apparaissait, entre les branches qui penchaient vers l'eau, toute
fleurie, et soignée comme un beau parc.

Le ciel était lourd, la rivière sombre, la menace d'un orage pesait;
cela inquiétait notre plaisir, en aggravant nos remords: ce serait joli
si nous recevions une averse!

--Nous n'irons que jusque devant Saint-Cloud et nous reviendrons,
disait Rodolfo.

Mais, avant que nous ayons atteint Suresnes, le grain crève en une
pluie drue et serrée.... Rien pour nous protéger, pas une ombrelle, pas
même un fichu. Nous rions tout de même, narguant la Providence, qui
sans doute s'est dérangée pour nous punir.

Toto était d'avis de virer de bord et de rentrer au plus vite; mais
nous étions trop loin, trempés déjà, et l'orage n'en était qu'aux
préliminaires. Rodolfo conseilla de gagner une petite auberge où il se
rappelait avoir mangé des fritures de goujons et qui devait être assez
proche.

On enfonça les avirons plus profondément; la Seine se ridait et
écumait sous une brusque rafale, qui ployait les arbres des rives et
leur arrachait des feuilles. A travers les cinglements de l'averse,
les éclairs et les coups de tonnerre, ce ne fut pas sans peine que
le bateau, alourdi par l'eau qui tombait, vint enfin cogner contre
l'embarcadère rustique de la maisonnette qui devait nous abriter.

C'était complet!... Nous étions dans un cabaret, attablées devant des
consommations!--car il avait bien fallu demander quelque chose,--tandis
qu'à la maison on nous cherchait certainement avec inquiétude et
colère!... Sans l'orage, on aurait pu ne pas s'apercevoir de notre
absence: on aurait supposé que nous étions dans le jardin, c'était lui
qui nous dénonçait et, de plus, nous bloquait dans cette auberge en
augmentant nos appréhensions.

Nos deux complices n'étaient pas non plus très rassurés. Mais,
au retour, ils nous débarquèrent à la hauteur de notre jardin et
continuèrent leur route,--pour ramener le canot;--ensuite ils
fileraient tout droit sur Paris, où on les attendait....

--Tâchez de vous tirer d'affaire! nous cria Toto en s'éloignant.

--Mettez tout sur notre dos! ajouta Rodolfo....

Des dos de fuyards, qui ne risquent rien!...

Nous ne marchions pas très vite, en reprenant les sentiers couverts,
entre les enclos.

--Il faudra tout de même finir par arriver! disait ma sœur.

Mais je m'attardais, surtout pour réfléchir: une idée m'était venue, je
croyais tenir un moyen de parer le coup.

--Ecoute, si tu as le courage de recevoir seule le premier choc, pour
me laisser le temps de faire quelque chose de très difficile, avant
l'arrivée de papa, nous sommes sauvées.

--Qu'est-ce que c'est?

--Tu verras.... Mais je n'ai pas une minute à perdre, il est déjà tard.

--Dépêchons-nous!

Et c'est en courant que nous faisons le reste du chemin. Moi, je
grimpe, quatre à quatre, jusqu'à l'atelier, où je m'enferme. J'entends
des éclats de voix, des cris, des portes qui claquent.... Mais je me
bouche les oreilles, je serre fortement les paupières, pour m'absorber
dans une méditation intense, et, bientôt, je me mets à écrire.

C'est la première fois que je m'essaye à la littérature, et ce début
est fait bien légèrement; pourtant je dois avoir mûri le sujet dans
ma tête, car cela vient facilement, comme si je recopiais. Le morceau
a pour titre: _le Retour des Hirondelles._ C'est une sorte de poème
en prose, qui s'arrange tout seul en strophes; après quelques pages,
c'est fini.... Je n'ai pas mis une heure à l'écrire.

Je descends vite retrouver ma sœur, qui s'est réfugiée dans la cuisine.

--Etait-ce bien terrible?...

--On a parlé des Madelonnettes.... Gare, quand le père va rentrer!...

--Allons au-devant de lui.

Tout doucement nous ouvrons la porte de la rue, et nous nous glissons
le long des maisons vers l'avenue. Nous n'osons pas aller jusqu'au bout
populeux, plein de gamins et de cabarets. Mais nous voyons très bien,
au loin, passer, à de longs intervalles, les omnibus jaunes. Enfin,
de l'un d'eux, le père descend, de l'impériale, sans que la voiture
s'arrête,--ce qui nous fait toujours si peur,--et nous courons à sa
rencontre.

Je suis un peu troublée. C'est peut-être stupide, ce que j'ai écrit:
mon père va avoir une déception.... Il me saura gré de l'effort, mais
il vaudrait mieux, tout de même, que ce fût bien.

Je n'ai pas le temps d'hésiter.... Nous revenons pendues chacune à un
de ses bras.

--Père, je t'apporte quelque chose....

--Quoi donc?

--De la copie!...

--Ah! Enfin!... C'est gentil d'avoir pensé à faire plaisir à ton vieux
papa. Donne, donne....

Et le voilà qui s'arrête et déploie mes feuillets. Le cœur me bat; je
guette anxieusement son impression, tandis qu'il lit.... Je suis vite
rassurée.... Sa figure s'éclaire. Il est enchanté:

--On dirait du Henri Heine! Je devinais bien, moi, que tu avais le don.

Et il presse le pas pour aller porter la bonne nouvelle, pendant que
nous ébauchons derrière son clos une gigue discrète, en narguant
peut-être bien d'un pied de nez la punition de Damoclès, qui ne tombera
pas.

En effet, lorsqu'il se heurte à la bourrasque, c'est lui qui gronde,
contre son habitude, et, tout à son plaisir, il ne veut pas même
entendre le récit de nos méfaits.

       *       *       *       *       *

D'une fenêtre du premier, je regarde dans la rue. C'est un vilain jour
d'automne, où tout est noyé de pluie; cependant il y a une éclaircie,
un pâle rayon de soleil m'a donné l'envie d'ouvrir et de me pencher au
dehors. Personne ne passe; le fossé, en face, semble un ruisseau, et,
au delà, dans le jardin des fous, les branches mouillées s'égouttent
sur les allées désertes.

Quelqu'un marche pourtant, au loin, venant de l'avenue de Neuilly: un
homme, qui s'avance lentement et d'une allure singulière. Il longe le
fossé et, sur le trottoir, qui de ce côté-là n'est pas pavé, pétrit la
boue jaune sous ses pieds. Un chien marche devant l'homme, un assez
grand chien à longs poils et horriblement crotté. Il va, le nez sur une
piste, la queue basse, frangée de boue et frôlant le sol.... Pourquoi
l'homme marchait-il si près de ce chien, qui n'avait pas l'air d'être
son chien?

Tout à coup, la distance diminuant, je reconnus le promeneur: c'était
Charles Baudelaire.

Il venait chez nous, certainement, mais quelle idée avait-il? Que lui
avait fait ce vulgaire toutou, qui ne le voyait même pas?

Je crus comprendre que Baudelaire cherchait à lui marcher sur la queue,
non pas dans une méchante intention, mais, sans doute, pour jouir de la
surprise et de la frayeur de l'animal, pour voir ce qu'il ferait.

Il le vit!...

Le promeneur ayant réussi à presser, du bout de son pied, la pointe de
la queue du chien, celui-ci poussa un hurlement de peur, mais aussitôt
il se retourna et se jeta sur l'homme, qui tomba en pleine boue jaune!
Par bonheur, les représailles ne furent pas poussées plus loin: le
chien détala, retournant vers l'avenue.

J'avais retenu un cri, au moment de la chute; mais je m'étais en même
temps rejetée en arrière, ayant le sentiment que le poète, si correct,
si soucieux de l'harmonie, serait très vexé d'être vu en cette posture.
Cependant, s'il s'était fait mal?...

Je regardai, sans me montrer. Baudelaire s'était relevé; il examinait,
d'un air perplexe, ses mains souillées et son paletot, dont tout un
côté disparaissait sous un enduit jaune. Qu'allait-il faire? S'en
retourner? Il hésita quelques instants, puis il traversa la rue et vint
résolument vers la maison. Vite, je refermai sans bruit la fenêtre,
pour courir en bas et ne rien perdre de ce qu'il dirait.

Dès l'escalier j'entendis les exclamations de Marianne, stupéfaite de
voir M. Baudelaire dans un pareil état.

--Monsieur est au moins tombé du haut de l'omnibus!

--Non, ma fille, pas de si haut. Aidez-moi à me rendre présentable,
répondit-il en baissant la voix.

Il ôta ses gants de chamois gris et son paletot boueux, puis entra dans
la cuisine, pour qu'on lui essuyât le bas de son pantalon.

Je pus me glisser, sans être vue, dans la salle à manger, où mon père
s'était attardé, après le déjeuner, à lire son journal en fumant, parce
qu'il faisait là plus chaud qu'ailleurs.

Baudelaire parut bientôt, parfaitement correct, une cravate en soie
cerise nouée mollement sous son col qui lui dégageait le cou.

--Je viens d'être renversé et terrassé par un chien que je ne connais
pas, dit-il, j'étais effroyable à voir; mais votre chambrière
alsacienne m'a gentiment remis à neuf.

--Un chien!... un chien enragé ... peut-être! s'écria mon père, très
effrayé. Il t'a mordu?

--Non, non, rassure-toi....

--C'est heureux, car j'allais faire allumer des braises, rougir des
fers, et te cautériser, de force, jusqu'à l'os.

--Merci!... Quelques fers à repasser suffiront, pour cautériser mon
paletot.

--Mais quelles raisons ce chien avait-il de t'en vouloir? Les animaux
sont logiques et n'agissent pas sans raisons, comme les bipèdes.
Avais-tu escaladé les clôtures confiées à sa garde, pour enlever
quelque bourgeoise?

--Cet animal était dans son droit: je l'avais offensé, en lui marchant
sur la queue, exprès.... Mais je suis très humilié, parlons d'autre
chose.

Décidément, je ne saurai jamais pour quelle raison ce grand poète
s'était acharné à jouer un mauvais tour à ce pauvre chien des rues.
Peut-être ne le savait-il pas lui-même; ou seulement avait-il cherché à
se ménager une entrée originale, en racontant son aventure: il aimait
beaucoup n'être pas ordinaire et causer de l'étonnement.

Je savais de lui plusieurs histoires assez remarquables. Banville
racontait, entre autres, qu'il avait un jour rencontré Baudelaire
dans la rue; celui-ci, après quelques instants de causerie, s'était
interrompu pour lui poser cette question:

--Ne trouveriez-vous pas agréable, cher ami, de prendre un bain, en ma
compagnie?

--Comment donc! s'écria Banville sans vouloir paraître surpris le moins
du monde, j'allais vous le proposer.

Et il entra, résolument, dans le premier établissement qui se présenta,
en demandant une chambre à deux baignoires.

Quand ils furent tous deux immergés dans l'eau tiède, Baudelaire, de
son air le plus doucereusement perfide, dit à Banville:

--Maintenant que vous êtes sans défense, mon cher confrère, je vais
vous lire une tragédie en cinq actes!...

J'avais surpris, aussi, le récit d'une autre anecdote, pas trop
convenable, dont je ne pouvais m'empêcher de rire, chaque fois que j'y
repensais.

Baudelaire, dans une tenue de parfait gentleman, entrait chez un
pharmacien, le saluait, et, du ton le plus poli, lui disait:

--Monsieur l'apothicaire, voulez-vous avoir l'obligeance de
m'administrer un clystère?...

On ne dit pas comment était accueillie cette singulière exigence, ni si
le client était servi. Baudelaire affirmait que les apothicaires, même
sous le nom de pharmaciens de 1re classe, étaient tenus d'obéir à cette
injonction, que c'était une des charges de leur état, et que, ce que
lui en faisait, se dévouant au ridicule, c'était surtout pour ne pas
laisser tomber en désuétude une servitude ancienne et bienfaisante!

       *       *       *       *       *

--Un nouveau livre d'Edgar Poë, qui vient de paraître!... un livre pour
toi, car c'est de la cosmogonie transcendentale.

Et mon père me tend le volume d'_Eurêka_, traduit par Charles
Baudelaire.

--C'est beau?

--Ma foi, cela me semble un peu aride et compliqué. L'ouvrage est d'une
lecture laborieuse et je ne suis pas bien sûr de l'avoir compris. Je
compte sur toi pour me l'expliquer.

--Oh! père! toi, mon professeur d'astronomie!...

--Je t'en ai enseigné les rudiments et il y a longtemps que tu m'as
dépassé. Voyons, sois gentille, lis le livre, attentivement, et
écris-en une analyse détaillée; tâche de faire un article. Tu peux bien
essayer cela, pour moi.

Soit! C'est un devoir qu'il me donne. Je le ferai, de mon mieux, pour
lui être agréable.

Je me mets à lire. Le livre est terrible, mais il me passionne, et, la
semaine suivante, l'article est fait. Mon père le prend et l'emporte.

Le temps passe et mon père ne me dit rien: je crois qu'il l'a oublié,
perdu, ou, peut-être, trouvé si mauvais qu'il préfère n'en pas parler.
Et moi, je n'ose souffler mot, très déçue et très mortifiée: aussi,
c'était trop difficile!...

Un matin, j'étais à peine éveillée, quand mon père entre dans ma
chambre, tenant le _Moniteur universel_ tout déployé.

--Regarde!

Il me montre du doigt un titre: _Eurêka._

--Qu'est-ce que c'est?

--Ton article!... Je l'ai jugé digne d'être imprimé, ce qui vaut mieux
que tout ce que j'aurais pu te dire. Je voulais te faire une surprise;
ça a duré un peu longtemps. Tu as subi l'épreuve sans broncher, ce qui
dénote une assez jolie force de caractère.

--Tu as refait l'article?

--Je n'y ai pas changé un mot; tu le verras bien....

Mais je n'ose pas le relire; je le regarde, seulement. Il tient
plusieurs colonnes, en très bonne place, et est signé: _Judith Walter._

--C'est moi qui t'ai choisi ce pseudonyme,--dit mon père:--«Walter»
c'est Gautier en allemand.... et cela signifie: «Seigneur des Bois!»

--Judith Walter est très ébahie, dis-je, et très contente; pas trop
orgueilleuse, tout de même, car elle comprend bien que, sans ta
toute-puissante protection à ce journal, on l'aurait joliment envoyée
promener, avec son article!

--Et cela n'eût pas infirmé sa valeur, dit mon père qui reprend le
journal et l'emporte pour le montrer à ma mère.

Huit jours après, je reçus de Baudelaire la lettre suivante:

      Mademoiselle,

      J'ai trouvé récemment chez un de mes amis votre article,
      dans le _Moniteur_ du 29 mars, dont votre père m'avait
      quelque temps auparavant communiqué les épreuves. Il
      vous a sans doute raconté l'étonnement que j'éprouvai
      en les lisant. Si je ne vous ai pas écrit tout de suite
      pour vous remercier, c'est uniquement par timidité. Un
      homme peu timide par nature peut être mal à l'aise devant
      une belle jeune fille, même quand il l'a connue toute
      petite,--surtout quand il reçoit d'elle un service,--et il
      peut craindre, soit d'être trop respectueux et trop froid,
      soit de la remercier avec trop de chaleur.

      Ma première impression, comme je l'ai dit, a été
      l'étonnement,--impression toujours agréable
      d'ailleurs.--Ensuite, quand il ne m'a plus été permis de
      douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile à exprimer,
      composé moitié de plaisir d'avoir été si bien compris,
      moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes
      plus chers amis avait une fille vraiment digne de lui.

      Dans votre analyse si correcte d'_Eurêka_, vous avez fait
      ce qu'à votre âge je n'aurais peut-être pas su faire, et
      ce qu'une foule d'hommes très mûrs, et se disant lettrés,
      sont incapables de faire. Enfin vous m'avez prouvé ce que
      j'aurais volontiers jugé impossible, c'est qu'une jeune
      fille peut trouver dans les livres des amusements sérieux,
      tout à fait différents de ceux si bêtes et si vulgaires
      qui remplissent la vie de toutes les femmes.

      Si je ne craignais pas encore de vous offenser en médisant
      de votre sexe, je vous dirais que vous m'avez contraint
      à douter moi-même de vilaines opinions que je me suis
      forgées à l'égard des femmes en général.

      Ne vous scandalisez pas de ces compliments, si bizarrement
      mêlés de malhonnêtetés: je suis arrivé à un âge où l'on
      ne sait plus se corriger même pour la meilleure et la plus
      charmante personne.

      Croyez, mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir
      du plaisir que vous m'avez donné.

                                             CHARLES BAUDELAIRE.

--Oui, me dit mon père, il a été prodigieusement étonné: il ne voulait
pas croire que l'article ne fût pas de moi. J'ai eu de la peine à le
convaincre, et il m'a dit cette phrase bizarre: «J'en appelle à ta
candeur!» Je lui ai affirmé que je n'ai bien compris le livre qu'après
ton analyse.... Il trouve que tu as l'esprit d'ordre, qualité des plus
rares, déclare-t-il, chez les femmes surtout.

De nouvelles surprises m'étaient réservées: _le Moniteur_ paya
l'article!... Mon père m'apporta, un soir, 80 francs et 40 centimes.
Je gardai longtemps la somme dans ma poche, où je la faisais
sonner, continuellement, sans savoir à quoi l'employer. Puis, très
gracieusement, Arsène Houssaye, apprenant ce début, me fit cadeau d'une
bague,--une jolie émeraude, entourée de roses,--pour consacrer le
souvenir, disait-il, de la publication de mon premier article.

Et ce ne fut pas tout: des choses graves se produisirent, qui
furent accueillies par nous plutôt gaiement. _Le Moniteur_,
journal officiel, fut pris à partie pour avoir publié un article
antireligieux,--puisqu'il parlait de la création du monde en d'autres
termes que la Bible.--Un prêtre, à Colmar, fit même un sermon contre
l'auteur de ces impiétés, et en annonça un autre, pour le dimanche
suivant. Un camarade de mon frère, qui habitait Colmar, lui révéla
qu'il s'attaquait à une toute jeune fille,--qui ne portait pas encore
de jupes longues,--et lui conseilla de retenir ses foudres.

C'était bien du bruit autour de ce pauvre article, sur lequel, malgré
tous ces encouragements, je ne me faisais pas d'illusions, et que,
à part moi, je jugeais mal réussi, gauche, sec, et d'une désolante
concision.

       *       *       *       *       *

Ma sœur et moi, nous sommes dans la chambre de ma mère, en grande
toilette, devant l'armoire à glace, et nous nous regardons
attentivement. Je suis vêtue d'une robe en damas noir et gros bleu,
épais comme le doigt; la jupe ne touche pas terre et se tient si raide
que je parais plus large que haute; un «talma» en velours noir, bordé
de vison, me donne une silhouette de cloche; ma figure disparaît sous
l'avancée d'un chapeau, genre cabriolet, en feutre noir garni de rubans
verts. Ma sœur porte une robe en popeline écossaise et une petite
redingote de velours noir, qu'une étroite bande d'hermine orne tout
autour; une houppe de plumes noires surmonte sa capote.

Nous dînons chez l'illustre Giulia Grisi, cousine germaine de ma mère,
et celle-ci, qui d'ordinaire se préoccupe peu de notre tenue, a voulu
tout diriger, cette fois, pour que nous soyons très bien. Elle nous a
habillées et coiffées elle-même. Aussi nous sommes prêtes trop tôt,
tandis qu'elle est en retard.

Solennellement, nous descendons l'escalier, pour attendre en bas, et,
comme nous avons trop chaud sous nos manteaux, nous sortons dans la
cour.

Alors nous nous regardons, ma sœur et moi, et nous pouffons de rire.

Un peu amer, tout de même, ce rire, qui raille nos splendeurs, sur
lesquelles nous n'avons aucune illusion. Nous nous sentons parfaitement
ridicules et comiques: c'est ennuyeux d'aller divertir les autres.

--Tu as tout à fait l'air des singes mécaniques qui dansent sur les
orgues de Barbarie.

C'est moi qui fais ce compliment à ma sœur.

--Oh! oui! c'est cela! s'écrie-t-elle.

Et elle se met à danser en secouant la houppe de son chapeau.

--Toi, à quoi ressembles-tu?... Un sac....

--A cause de l'affreux manteau: sans lui, avec ma robe raide comme du
carton, je rappelle ces laides bonnes femmes de Velasquez, qui ont des
jupes comme des commodes.... Tiens! ça doit être très bien pour «faire
un fromage»!...

Je me lance en une pirouette et l'achève en un plongeon, au centre de
l'étoffe qui bouffe.

--Il est beau, n'est-ce pas, ce «fromage»?...

--Oui! soupire ma sœur, décidément plus contrariée que moi; mais nos
cousines, qui sont si _chic,_ vont joliment se moquer de nous!

--Oh! Rita seulement: les autres sont trop petites!...

Quand nous arrivons à l'hôtel de Giulia Grisi, d'assez bonne heure,
pour la voir un peu avant la venue des convives, nous entendons
résonner le piano dans le salon. La porte est ouverte sur le vestibule
et nous nous glissons sans être remarquées.

Giulia et Mario sont debout près du piano et déchiffrent un duo,
qu'Alary, compositeur et pianiste, accompagne.

La scène est originale: ces grands artistes, dont les voix
merveilleuses ont enthousiasmé tous les dilettantes de l'Europe et les
charment encore, ne sont pas, à ce qu'il semble, très musiciens. Le
déchiffrement ne va pas tout seul. Alary, qui est sourd, se démène,
bat la mesure du pied, chante, à hauts cris, d'une voix fausse, pour
indiquer la mélodie; mais les chanteurs préfèrent la jouer eux-mêmes,
d'un doigt, et, par-dessus les mains du pianiste, s'efforcent chacun de
son côté. Cela produit une confusion inextricable, d'où s'élèvent par
moments des notes magnifiques, pas toujours celles qu'il faudrait.

Je contiens a grand'peine un fou rire, qui va m'échapper, quand ma mère
dénonce notre présence en criant:

--_Brava!..._

Alary se retourne brusquement, en faisant pivoter le tabouret, puis
se lève, comme un diable jaillit d'une boîte. Long, maigre, avec une
barbiche blonde, la bouche béante, et ses mèches pâles s'embrouillant
dans le fil de son lorgnon.

L'harmonieuse langue italienne résonne alors, dans l'effusion de
l'accueil et l'échange des politesses.

Giulia Grisi est belle, toujours. Elle n'entend pas se laisser vaincre
par le temps. Ce n'est plus peut-être, tout à fait, la statue parfaite
qui inspira à mon père ce poème si enthousiaste, cet hymne a la beauté,
où il regrette, voyant la cantatrice pour la première fois, d'avoir
abandonné les pinceaux pour la plume. C'était à la salle Favart,
pendant une représentation de _Mosè:_

     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
     La loge lui formant un cadre de son bord,
     Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Vous n'avez pas menti, non, maîtres: voilà bien
     Le marbre grec doré par l'ambre italien,
     L'œil de flamme, le teint passionnément pâle,
     Blond comme le soleil sous son voile de hâle,
     Dans sa mate blancheur les noirs sourcils marqués,
     Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
     Les ailes de cheveux s'abattant sur ses tempes
     Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté?
     Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
     Et l'épithète creuse et la rime incolore?
     Ah! combien je regrette et comme je déplore
     De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
     A _Mosè_, dans ta loge, ô Giulia Grisi!

La diva est un peu forte maintenant, et ses traits s'empâtent et
s'estompent; le doigt implacable du destructeur tire un peu vers le bas
les coins de la bouche; mais l'ensemble est noble et superbe; le port
de la tête, la chaude pâleur, la douceur inquiétante des yeux glauques,
sous le noir des lourds cheveux ondés, gardent un charme extrême. Elle
porte une jupe de taffetas noir, dont les sept volants sont interrompus
par la traîne tout unie qui les recouvre à moitié; le corsage décolleté
laisse voir, sous un réseau de dentelle, les épaules rondes et les bras
blancs.

Mario, lui aussi, fut un type de beauté remarquable: coqueluche des
douairières et bourreau de bien des jeunes cœurs. Il n'entend pas
renoncer à cette royauté et s'y cramponne d'une main élégante. C'est un
très grand seigneur: marquis de Candia et officier dans les chasseurs
sardes. Un coup de tête l'a jeté hors de son milieu et poussé vers la
carrière artistique, où il a trouvé la gloire: aussi il n'a rien de la
suffisance coutumière des ténors et montre une suprême distinction. Il
a du ressembler beaucoup à Raphaël Sanzio, avec sa barbe légère, qu'il
semble n'avoir jamais coupée, ses cheveux souples et ses beaux yeux
noirs, si doux sous la longue frange des cils.

Dès que cela est possible, je le prends à part: j'ai un secret à
lui confier, qui, j'en suis sûre, lui fera plaisir. Une élève de
l'institution de Mme Liétard, où nous allons parfois comme externes,
est amoureuse de l'illustre artiste et lui demande en grâce d'écrire
quelques mots sur la photographie qui le représente et qu'elle a
achetée.

--Tu comprends, elle t'a vu aux Italiens, dans le rôle d'Almaviva, et
elle t'a trouvé si joli qu'elle ne pense plus qu'à toi et garde ton
portrait dans sa poche, pour le regarder toute la journée.

Mario s'intéresse à mon histoire, un sourire lui chatouille les lèvres.

--Est-elle belle, ton amie?

--Oh! oui, et grande, grande: au moins vingt ans!... Et élégante!...
elle porte des jupes larges comme ça!... Une vraie dame! Je ne sais
pourquoi elle est encore en pension.

--Tu l'as, cette photographie?

--Bien sûr! Elle m'a fait jurer, plus de dix fois, que je te
l'apporterais.

Après un regard furtif vers Giulia, qui ne s'occupe pas de lui, Mario
me dit en baissant un peu la voix:

--Monte voir les petites, et, après, va dans ma bibliothèque. J'irai
t'y écrire ces quelques mots.

La maison, un hôtel qu'on a loué tout meublé, est vaste et confortable,
mais assez banale. L'organisation intérieure se modèle sur celle
d'Angleterre: la _nursery_ est au second étage, et là les enfants sont
bien chez eux, sous la surveillance discrète de la gouvernante et de la
bonne anglaises.

Les trois fillettes accourent et nous accueillent par des cris et des
rires. Elles sont charmantes, sous leurs cheveux libres qui bouclent
jusqu'à leurs épaules, leurs robes blanches légères et fraîches,
ornées seulement d'une ceinture à longs pans. Rita, très brune et
très blanche, avec le nez un peu fort et les sourcils très accentués,
est déjà grande; mais les deux autres, la douce et timide Cecilia, et
Clelia, délicieusement mutine, sont toutes petites. Giulia, dans son
magnifique automne, près de l'âge où l'on peut être grand'mère, a toute
une jeune nichée à elle. Une quatrième fille, Maria, la dernière, qui
n'avait pas trois ans, a été emportée brutalement par la mort, il n'y
a pas encore très longtemps, et c'est pour cela que les ceintures, des
trois sœurs qui restent, sont noires sur les robes blanches.

Le poème d'_Émaux et Camées_, intitulé _les Joujoux de la Morte_ et qui
commence par ces vers:

     La petite Marie est morte,
     Et son cercueil est si peu long
     Qu'il tient, sous le bras qui l'emporte,
     Comme un étui de violon ...

a été inspiré par ce berceau creusé en tombe.

J'entends Mario qui chantonne en montant l'escalier, et je me dépêche
de descendre un étage pour le rejoindre dans son cabinet.

Cette pièce a un peu plus de caractère que le reste de l'hôtel. Une
bibliothèque à hauteur d'appui, dont le dessus forme table, l'entoure
et supporte des statuettes et des bibelots. Les livres, nombreux,
sont richement reliés: le marquis de Candia est un lettré et soigne
beaucoup sa bibliothèque. Mais des couronnes, des palmes, des branches
de laurier en or et en argent, appendues ça et là, trophées de soirées
triomphales, ramassés à tous les coins du monde, font souvenir que
l'illustre chanteur se doit à son art et n'a pas autant de loisirs
qu'il le voudrait pour feuilleter ses volumes.

--Donne la photographie.

Je la tire de ma poche et la sors d'une double enveloppe.

--Quel bel homme! s'écrie Mario, qui examine son image en riant; ça ne
m'étonne pas qu'il fasse encore rêver les pensionnaires.

Il met un binocle et s'assied, pour écrire quelques mots au dos de la
carte, tout en soupirant:

--_Ah! povero!..._

Pendant qu'il secoue de la poudre d'or sur l'écriture pour la sécher,
son domestique se présente:

--Monsieur, dit-il, il y a en bas une dame qui désire voir monsieur un
instant.

--Comment s'appelle-t-elle?

--Monsieur ne la connaît pas. Elle dit qu'elle a fait un long voyage
pour obtenir un moment d'entretien et supplie monsieur de le lui
accorder.

--Est-elle jeune et jolie, au moins?...

--La tournure est très bien; mais la dame cache sa figure sous un voile.

--Mauvais signe!...

Cependant, avant de descendre, Mario s'approche de la glace et fait
bouffer ses cheveux.

En bas, dans le vestibule, une femme, mince et grande, couverte d'un
voile noir, se tient debout. Elle regarde s'avancer le beau chanteur,
enjoignant les mains, comme en extase. Quand il atteint les dernières
marches, l'inconnue se jette à genoux, lève les bras au ciel, et
entonne, d'une voix vibrante et grave, le _Miserere_ du _Trovatore_.
Mario s'arrête, interloqué d'abord, mais il a bientôt fait de
reconnaître cette voix et il s'écrie, un peu vexé et déçu:

--Allons, grande folle, finis tes bêtises!

Un frais éclat de rire, longtemps contenu, lui répond et la
Borghi-Mamo, rejetant son voile, lui saute au cou.

--Tu as été pris! tu as été pris! crie-t-elle, tu croyais que c'était
une amoureuse!...

Mario ne veut pas en convenir. Il prétend, au contraire, qu'il l'a
devinée tout de suite, et que c'est lui qui l'a fait poser.

Dans le salon, les convives sont maintenant réunis et causent par
groupes, assis ou debout.... Tous n'ont pas été invités: la maison est
hospitalière et la table s'allonge indéfiniment. Nombre d'artistes
italiens, jeunes ambitions ou espérances déçues, sont les clients de
ces gloires; ils évoluent dans leur atmosphère, attirant sur eux un peu
de lumière, ou se réchauffant à leur rayonnement.

Beaucoup de personnes connues, fameuses même en ce temps-là, sont les
intimes des deux grands artistes et leur forment une cour.

Ce soir, j'aperçois la jolie barbe noire de Gaetano Braga, le délicieux
violoncelliste, qui est aussi, et surtout, compositeur. On a représenté
de lui, au Théâtre-Italien, un opéra en trois actes: _Margherita la
Mendicante_, et sa _Sérénade_, pour chant avec accompagnement de
violoncelle et de piano, a fait fureur. Braga vient souvent nous voir à
Neuilly: nous nous glissons à travers les groupes, ma sœur et moi, pour
aller lui dire bonsoir.

Il n'a pas l'air, tout d'abord, de nous reconnaître, puis nous regarde
d'un air consterné:

--Pourquoi vous a-t-on déguisées comme cela?

Nous ne pensions plus à nos toilettes!

--Avec de si jolies figures.... On veut donc vous enlaidir?...

Et il s'éloigne, en haussant les épaules.

Nous allons rejoindre Giulia Grisi, dans le petit salon. Elle est
assise sur un divan avec ses fillettes autour d'elle, qui la cajolent.
Elles ont déjà dîné et viennent dire bonsoir avant d'aller se coucher.
Tout le monde leur fait fête, pour flatter la mère passionnée qu'est
Giulia; mais elle est jalouse aussi et ne permet pas qu'on embrasse ses
filles.

--C'est horrible! s'écrie-t-elle; je ne comprends pas qu'on laisse
embrasser ses enfants, surtout par des hommes: cette chair si délicate,
si tendre, si fraîche!... ce sont des fleurs, et cela les fane.... Je
ne veux pas!...

Comme je trouve que c'est bien dit et qu'elle a raison! Si on savait
avec quelle répugnance les enfants endurent ces baisers d'indifférents,
ces mentons qui grattent, ces haleines fortes, cette odeur de tabac,
ces moustaches qui chatouillent, on les laisserait tranquilles; toutes
les mamans devraient être comme Giulia.

On se récrie, cependant, autour d'elle; mais elle garde sa belle
placidité et ne cède rien de sa conviction.

Moi, je ne me lasse pas de l'admirer: cette douceur, ce calme, ces
poses si simplement nobles, cette voix pénétrante, ces longs silences
méditatifs où les yeux glauques s'assombrissent, tout m'intéresse en
elle. Les femmes racontent qu'elle est perfide, jalouse, violente; mais
je ne peux le croire: cela dérangerait ses belles lignes harmonieuses;
d'ailleurs, une mère aussi tendre ne peut pas être mauvaise.

Je viens m'asseoir à ses pieds, pour voir, de plus près, le portrait de
son autre enfant, un fils, dont la miniature, entourée de diamants, est
toujours sur sa poitrine, au fond d'une grotte de dentelles.

Un mystère plane sur celui-là, pour moi du moins. Il vit loin de sa
mère, qui ne le rencontre que rarement. C'est un beau jeune homme, en
costume d'officier anglais. Ce cousin, que je n'ai jamais aperçu qu'en
image, m'intrigue infiniment. Giulia baisse la tête vers le portrait et
murmure, avec un long soupir:

--Fred!...

Mon père vient d'entrer. Il arrive directement du _Moniteur_, où il
terminait son feuilleton du dimanche. C'est lui que l'on attendait, car
aussitôt on replie les portes qui séparent la salle à manger du salon,
et l'on annonce le dîner....

       *       *       *       *       *

En hiver, sous la neige!... Le jardin, tout blanc, est bien joli dans
sa pureté intacte.

Le balai a ménagé des sentiers praticables, à travers la cour, de la
salle à manger à la pompe, de la cuisine à la petite porte de la rue,
et aussi sur l'escalier de la terrasse afin qu'on puisse atteindre le
poulailler, ou la cave, au fond du tunnel.

Le père a été obligé d'aller à Paris tout de même. La journée
s'annonce morne et longue, dans la maison silencieuse, séparée
de la ville par des steppes de neige, que nul visiteur ne peut,
raisonnablement, s'aventurer à franchir.

Nous sommes donc résignées à voir s'écouler bien lente cette après-midi
froide, ne nous doutant guère qu'elle marquera, au contraire, un point
brillant dans nos souvenirs.

Vers les trois heures, un brusque coup de sonnette éveilla le silence.

Cela nous fit peur d'abord. Qui pouvait venir, par ces chemins gelés?
Toujours, l'idée de quelque accident arrivé au père nous angoissait.

De la salle à manger, l'œil à un entre-bâillement, nous regardions
ouvrir la porte d'entrée.

Une dame en noir, à l'air noble et doux, parut, accompagnée d'un garçon
assez grand qui portait l'uniforme de Sainte-Barbe. La dame demanda mon
père, et, sur la réponse qu'il était absent, elle fit passer sa carte à
ma mère, en la priant de la recevoir.

Dès que Marianne eut refermé, sur les visiteurs, la porte du salon,
nous nous élançâmes, pour savoir le nom.

--Fais voir la carte?... _Madame Veuve Ganneau_....

Ma mère descendit et s'enferma avec les inconnus; mais bientôt le salon
se rouvrit: on nous cherchait.

--Arrivez! nous cria ma mère.

Mme Ganneau nous examinait avec curiosité et sympathie. Ce fut elle qui
parla:

--Voilà Nono, dit-elle en poussant vers nous son fils. Nous avons à
causer, votre mère et moi; amusez-vous pendant ce temps-là: faites
connaissance....

Elles retournent dans le salon, nous laissant le jeune barbiste, fort
gentil dans sa veste courte à boutons dorés. Ses cheveux châtain clair,
longs pour un collégien, bouclent et encadrent gracieusement sa figure
très olivâtre. Il a de grands yeux bruns, très beaux, la bouche petite
et rouge: mais il a l'air excessivement grognon et pas disposé du tout
à faire les premiers pas vers nous.

Dans la salle à manger, nous voilà donc tous les trois, assis, contre
le mur, sur des chaises très éloignées les unes des autres, et ne
disant pas un mot. Cela dure assez longtemps, mais nous trouvons que
nous avons l'air bien bêtes et nous étouffons des rires. Nono fait des
efforts pour garder son sérieux. Tout à coup, il se décide à parler:

--Je parie que vous ne savez pas vider un œuf sans le casser! dit-il.

--Non, nous ne savons pas.... Tu sais, toi?...

--Bien sûr, que je sais!

Nous courons à la cuisine, réclamer un œuf.

--Pour quoi faire, un œuf?

Nono affirme qu'il ne sera pas perdu, et même qu'on ne crèvera pas le
jaune.

Il faut maintenant une aiguille, pour percer un petit trou à chaque
bout de la coquille. L'opération est longue et laborieuse, mais enfin
l'œuf, resté intact, est vidé.

--On peut l'emplir d'eau, à présent

--Allons à la pompe!

Nous voilà dehors, marchant à la file, dans le petit chemin creusé
par le balai à travers la neige. La pompe, empaillée à cause de la
gelée, a l'air d'une ruche, au pied du mur de lierre tout engoncé
d'ouate blanche. Mais l'œuf ne s'emplit pas du tout; l'eau très froide
nous inonde les mains, nous éclabousse la figure, et nous cassons la
coquille pour nous venger.

Nono se baisse et pétrit une boule de neige, qu'il nous lance. C'est
alors, par la cour, une course folle, qui laisse l'empreinte de nos
pieds dans la neige intacte: nous nous poursuivons avec des rires, et
des cris aigus quand un projectile s'écrase sur nous.

La connaissance est faite, lorsque, saupoudrés de neige, essoufflés,
les mains rouges, nous rentrons dans la maison, où l'on nous appelle.
Et les nouveaux venus prennent congé.

Telle fut notre première rencontre avec Clermont-Ganneau, l'illustre
savant, aujourd'hui professeur au Collège de France, qui devint notre
plus cher camarade et l'ami de toute la vie.

Du Grand-Mont rouge à Neuilly, c'était loin vraiment: il fallait
des heures pour faire le voyage, par tout un jeu d'omnibus qui
coïncidaient vaguement. Aussi les tantes, Lili et Zoé, qui demeuraient
au Grand-Montrouge, ne pouvaient-elles accomplir l'aller et le retour
dans la même journée, sans affronter, surtout en hiver, la nuit noire
et dangereuse. L'une ou l'autre devait venir chaque mardi cependant,
pour toucher la pension que leur frère leur servait. Celle qui venait
couchait à Neuilly, pour repartir le lendemain, quelquefois le
surlendemain. Mais l'autre s'ennuyait, seule à Montrouge. Après bien
des tâtonnements, on s'arrêta à cette combinaison: à tour de rôle, Lili
ou Zoé venait seule; le surlendemain, sa sœur la rejoignait à Neuilly,
et, le quatrième jour, elles retournaient ensemble à Montrouge. De
cette façon, leur vie était un peu animée, plus gaie, moins solitaire,
et ce séjour avait l'avantage de leur valoir une très sérieuse économie.

Le point délicat, c'était les relations entre les tantes et ma mère,
qui n'avaient jamais été extrêmement cordiales: cette vie sous le même
toit mettait à de périlleuses épreuves les caractères difficiles. Mon
père avait dû parlementer longtemps et employer toute son éloquence
pour obtenir, de part et d'autre, des promesses solennelles d'urbanité
parfaite et de patience inébranlable. Chacun s'y efforçait de son
mieux; mais le meilleur moyen d'éviter les chocs, c'était de réduire
les rapprochements au strict indispensable. Ma mère profitait de la
présence des tantes pour faire ses courses à Paris et nous laissait
avec elles; j'aimais à les entendre parler du grand-père, de Montrouge,
où j'avais tant gaminé, et de ces temps, déjà lointains, où j'avais si
bien mérité les surnoms violents d'Ouragan et de Chabraque.

       *       *       *       *       *

_A la Renommée du Ratafia_.--Cette affirmation, en grosses lettres
rouges et noires, peinte sur le mur de l'épicier qui fait le coin de
l'avenue de Madrid et de l'avenue de Neuilly, attire le regard, quand
on passe, et reste dans le souvenir. Mon père la lit tous les jours, du
haut de l'omnibus, et l'idée du ratafia le hante.

--Sais-tu ce que c'est, seulement? me demande-t-il.

--Pas du tout!

--C'est une liqueur légère que l'on fait de toutes sortes de fruits,
mais surtout de cassis. La maman de Rodolfo réussissait très bien le
ratafia et en donnait à mon père qui l'aimait beaucoup.... Je ne le
détestais pas.... Nous irons en goûter, un de ces matins, tous les
trois, sans rien dire à la maison.

Renseignements pris, l'épicier du coin, avenue de Madrid, est un
usurpateur: la véritable _Renommée_ est de l'autre côté du pont de
Neuilly, à Courbevoie[1]. C'est plus commode pour notre escapade: au
moins, là, on ne nous connaît pas.

L'expédition résolue, nous descendons, un matin, l'escalier de pierre
et nous faisons ceux qui se promènent très innocemment dans le jardin;
puis nous passons dans l'enclos du propriétaire, et nous gagnons la
porte qui mène aux allées du bord de l'eau.

En débouchant sur la berge, nous nous arrêtons un moment. C'est
toujours agréable de revoir la rivière, surtout à cet endroit si
verdoyant et si frais, avec l'île de Rothschild, dont les pelouses
claires s'étendent, derrière les hauts arbres, qui se mirent tout
entiers dans l'eau tranquille; et, plus loin, le barrage qui joue
la cascade, puis, à la dernière pointe, surmontant un rocher
broussailleux, ce petit kiosque grec, que nous avons surnommé «le
Temple de l'Amour», et qui est là on ne sait pourquoi....

Nous allons en flâneurs, grimpant lentement la chaussée pavée qui
monte vers le pont, et nous nous attardons à regarder les arches de
pierre, qui forment un rond parfait avec leur reflet, et les barques
silencieuses qui glissent dans le cercle.

[Footnote 1: Voir la première note à la fin du volume.]

--Il est très bien, ce pont, dit mon père, simple, large et solide;
l'entrée est heureusement dégagée et fort majestueuse. J'aime beaucoup
ces maisons de forme arrondie, aux angles de la place, qui justement
suppriment l'angle et dont la courbe est douce à l'œil. Il doit y en
avoir deux autres à Courbevoie, qui font pendant à celles-ci.

--C'est Louis-Philippe qui a bâti le pont de Neuilly?

--Non, c'est Louis XV, sur l'emplacement d'un autre construit pour
remplacer le bac, après l'aventure de Henri IV qui fit là son fameux
plongeon, où il faillit rester, en passant l'eau en carrosse.

--Ça devait être joli, au temps du bac....

A Courbevoie, c'est dans la maison demi-ronde, à droite du pont,
que triomphe la vraie «Renommée du ratafia». L'établissement est un
débit de vins, dont la porte est grande ouverte en face d'un comptoir
brillant. Quelques rouliers, debout, le fouet sur l'épaule, prennent un
verre.

Nous sommes un peu interloqués et nous regardons du dehors, sans oser
entrer. Nous attendons que les rouliers, qui ne se pressent pas, soient
partis.

Nous voici, enfin, alignés, tous les trois, devant le cabaretier. Il
faut bien dire quelque chose. Mon père risque timidement:

--Trois ratafias, s'il vous plaît.

On pose sur le comptoir trois jolis bateaux en argent repoussé et on
les emplit d'un liquide rouge clair.

L'homme nous regarde avec des yeux ronds; il ne trouve pas tout de
suite à quelle catégorie sociale nous appartenons: mon père, dans son
complet du matin, en velours Montagnac gris-ardoise, coiffé d'un bonnet
à pattes, pareil à celui de Dante; nous deux, nu-tête, avec notre teint
mat d'Italiennes.... Il doit conclure que nous sommes des modèles ou
des acteurs.

C'est bon, le ratafia; mais il n'y a pas grand'chose dans ces drôles de
petits vases, qui ressemblent à des soucoupes. Mon père, très enhardi
(il n'y a plus personne dans le cabaret), s'écrie:

--Encore une tournée!

Il paie, et nous faisons une sortie majestueuse.

Très amusés de notre escapade, nous rentrons, en sourdine, par le
jardin, et la maman ne se doute de rien.

       *       *       *       *       *

--As-tu remarqué, me dit mon père, que Saint-Victor, quand il vient, ce
qui est assez rare depuis que nous demeurons si loin, vient toujours
accompagné de son paysage?

--Son paysage?

--Tu ne sais pas ce que c'est?... En ce moment le paysage de
Saint-Victor, c'est Gustave Claudin.

--Gustave Claudin, un paysage?...

--C'est très simple: un ami, un disciple qui, par son âge ou sa
situation de débutant, a tout naturellement, auprès de vous, sa
place au second plan.... Il vous accompagne dans vos visites et vos
promenades, vous sert de fond et vous fait ressortir.... Il vous donne
adroitement la réplique, afin de vous fournir l'occasion de briller.
On s'appuie sur son bras pour discourir. C'est quelque chose comme le
confident de tragédie, personnage très ingénieusement inventé et fort
agréable dans la vie réelle. Il veille sur vous, vient au-devant de
vos désirs, vous évite toutes sortes de petits ennuis: c'est lui qui
fait signe à l'omnibus, règle avec le cocher de fiacre, entre au débit
de tabac allumer son cigare pour vous donner du feu, et risque sa tête
dans les loges de concierge pour demander si les personnes sont chez
elles.... Quand on a goûté du paysage, on ne peut plus s'en passer: il
n'a pas de volonté, vous consacre tout son temps, va où vous voulez
aller et se retire, en vous remerciant, quand vous avez assez de lui!

--Mais c'est un terre-neuve, le paysage! Quel avantage a-t-il à se
dévouer comme cela?...

--Un avantage inappréciable: il est admis dans l'intimité d'un homme
supérieur à lui; il jouit de conversations charmantes, s'amuse et
s'instruit en même temps.... Moi, quand j'étais en Russie, j'avais un
paysage admirable: c'était «Bœuf en Chambre».

(Cette appellation bizarre était le surnom du comte Olivier de
Gourjault, un camarade de mon frère, pour lequel mon père avait
beaucoup d'amitié. Sa forte corpulence, ses grands yeux bleus pareils à
ceux de Junon--Boôpis,--que faisaient ressortir sa barbe et ses cheveux
noirs, étaient le prétexte de ce sobriquet).

--En Russie, tu avais même deux paysages, puisque Toto était aussi avec
toi.

--Toto est mon fils: ce n'est pas la même chose. Il est, par devoir,
plus soumis, et, par habitude, plus familier; il se rebiffe et discute,
tandis que le paysage ne discute pas: il écoute et admire. Olivier
était parfait: son caractère doux et paisible me plaisait infiniment.
Il est même le paysage idéal, car il comprend tout, absorbe tout
et s'y entend sur tout. C'est le véritable connaisseur, artiste?
érudit, qui sait raisonner son admiration et cependant ne crée rien,
et n'est donc jamais un rival, pas même un confrère, et, à cause de
cela, a plus de sincérité, plus d'effusion dans l'enthousiasme qu'il
éprouve. Le seul défaut d'Olivier, c'est qu'il est timide, comme je
le suis moi-même, comme le sont en général tous les hommes gros. Le
paysage doit avoir une certaine audace, et même du toupet: Toto, à
ce point de vue, convenait très bien; il allait de l'avant, portait
la parole, nous servait de bouclier; mais il n'a pas l'égalité d'âme
et la complète abnégation de «Bœuf en Chambre». Il a des préjugés:
par exemple, il entend dormir la nuit, et ne retrouve pas ses idées
nettes, quand on l'éveille en sursaut. Aussi, c'est toujours dans la
chambre d'Olivier que je m'aventurais, vers quatre heures du matin,
quand j'avais assez du sommeil. J'entrais doucement, j'allais poser mon
bougeoir sur la table de nuit; puis je m'asseyais au pied du lit. Après
quelques minutes, la lumière avertissait le dormeur de ma présence.
Il ouvrait les yeux; et, tout de suite, sa figure s'éclairait d'un
bon sourire. Alors, je lui posais une question comme celle-ci: «Que
pensez-vous de l'admirable torse de la Niobé?» Sans aucune surprise,
et sans hésitation, il me disait ce qu'il en pensait, et, plus éveillé
qu'un émerillon, écoutait avec un vif intérêt les choses, très bien,
les thèmes ingénieux, que je développais sur le sujet.... Te voilà
renseignée maintenant. Tu ne me regarderas plus, comme tu l'as fait
tout à l'heure, avec des yeux écarquillés, qui semblaient demander s'il
était urgent de me faire traverser la rue, pour m'interner chez le
docteur Pinel, quand je te disais que Gustave Claudin est le paysage de
Saint-Victor....

       *       *       *       *       *

Un jour de mai, nous étions dans le jardin, mon père, ma sœur et moi,
assis au bord de la pelouse: on y avait mis un tapis par crainte de
l'humidité. Le cerisier était en fleur, et de jeunes pierrots, que
nous avions élevés, pépiaient dans les branches en battant des ailes,
sautant de l'arbre à nos épaules.

Marianne parut en haut de l'escalier et descendit entre le double rang
des pots à fleurs, une carte de visite à la main.

--«Victor de Madarasz!» lut mon père.... Qui cela peut-il être?...
Est-ce que tu as déjà vu ce monsieur?

--Non, monsieur, il n'est jamais venu.

--Quel air a-t-il?

--Il est joliment bien habillé, et pas comme tout le monde.

--Jeune ou vieux?

--Oh! tout jeune!

--Alors, qu'il vienne ici.... Montre-lui la route.

Peu d'instants après, la silhouette, très singulière et infiniment
gracieuse, d'un jeune homme, se profila sur le fond clair de la cour,
et, avec un peu d'hésitation, gêné par les trois paires d'yeux braqués
sur lui d'en bas, le nouveau venu commença à descendre.

Mon père plissait ses paupières, pour mieux voir, n'osant tout de
même pas mettre son monocle. Nous ressentions ce que devait éprouver
cet inconnu et l'effort qu'il lui fallait faire pour avoir bonne
contenance, ne pas trébucher et piquer du nez en avant, sous ces
regards qui le détaillaient, avec autant de curiosité que de surprise.

Il portait un élégant costume hongrois: gilet et culotte gris perle,
finement soutachés, redingote noire, garnie de brandebourgs et de
passementeries, cravate de dentelle, bottes mignonnes serrant le bas de
la jambe jusqu'à mi-mollet.

Quand il atteignit enfin le gravier du jardin, il retira son petit
bonnet d'astrakan, et salua d'un air résolu et digne, malgré une
timidité évidente, qu'il dominait.

Il avait des yeux resplendissants, un teint d'une pâleur chaude,
des moustaches noires, effilées comme des aiguilles, et raidies au
cosmétique.

Ses premières paroles ne furent pas banales:

--Je vous demande pardon, monsieur, d'oser ainsi me présenter sans être
connu de vous et sans recommandation; mais obtenir votre protection est
pour moi une question de vie ou de mort, et c'est votre supériorité
même qui m'a donné l'audace de venir à vous, et confiance en votre
accueil.

--Asseyez-vous d'abord, dit mon père en lui montrant le bout libre
du tapis, et dites ce que vous désirez: je n'ai pas grand pouvoir,
malheureusement.

Le visiteur s'assit gentiment par terre, mais il semblait avoir épuisé
toute son assurance, et ce fut en balbutiant qu'il répondit. Il était
d'une noble famille hongroise, fort aisée, et, contre la volonté de
son père, avait voulu être peintre. Il avait fait ses études de dessin
presque en cachette et travaillé très sérieusement, se croyant la
vocation. Il espérait désarmer sa famille en lui prouvant qu'il valait
vraiment quelque chose: devant sa décision irrévocable de suivre la
carrière artistique, on lui avait coupé les vivres, en lui promettant
de le déshériter, ce qui n'avait fait que le fortifier dans son vouloir.

--C'est très beau de faire des sacrifices à son art, dit mon père; mais
c'est grave aussi de renoncer à une belle situation, pour se jeter dans
une lutte incertaine et périlleuse. A ceux qui viennent me consulter
sur leur vocation littéraire, je demande toujours: «Avez-vous de quoi
vivre?...» S'ils me répondent non, je leur conseille de se faire
épicier, bottier, récureur d'égouts, tout plutôt que littérateur....
J'en ai peut-être sauvé quelques-uns.

--Mais je n'ai pas à me plaindre: j'ai envoyé trois tableaux au Salon
et ils ont été reçus! s'écria Madarasz avec fierté.

--Avoir du talent n'est pas une raison pour réussir, au contraire!...
Qu'est-ce qu'ils représentent, vos tableaux?...

--Le principal a pour sujet: _la Mort de Ladislas Hunyady, ban de
Croatie_. C'est un catafalque entre quatre cierges, sur lequel le mort,
décapité, est étendu.

--Sujet assez farouche et pas très folâtre! dit mon père. Je vous
promets de voir votre œuvre et de la présenter au public. Mais, cette
année, le Salon est arrangé par ordre alphabétique. J'ai suivi cet
ordre et j'intitule mon compte rendu: «l'Abécédaire du Salon». Je n'en
suis qu'au B. Vous vous appelez Madarasz: il faudra revenir quand j'en
serai à l'M.

Le jeune homme se leva, comme mu par un ressort, croyant que cette
phrase l'invitait à prendre congé; mais mon père le rattrapa.

-Je ne vous dis pas de vous en aller! s'écria-t-il, mais seulement de
revenir, quand j'en serai à votre lettre, pour que je n'oublie pas....
D'ailleurs, je n'oublierai pas: vous êtes assez particulier pour que
l'on se souvienne de vous, et je suis curieux de voir ce «ban de
Croatie» entre ses quatre chandelles....

Mon père, maintenant, avait mis son monocle et admirait naïvement le
jeune Hongrois.

--Êtes-vous heureux d'être d'un pays où il est de rigueur de porter
un aussi joli costume!... Est-ce simple, élégant et commode!... Moi
qui ai, en vain, tenté de réagir contre notre hideux affublement et
me suis couvert de ridicule, aux yeux des bourgeois, en revêtant les
toilettes les plus truculentes, j'avoue que je vous envie.... Surtout
ne vous avisez pas, sur le conseil de M. Prudhomme, de renoncer à
votre originalité, pour être comme tout le monde? Vos bottes et vos
soutaches vous feront plus remarquer que tout le talent que vous pouvez
avoir.... Enfin, je souhaite que le tableau soit aussi réussi que le
peintre.

Il se trouva que la grande toile, exposée en bonne place au Salon,
était vraiment originale et habilement peinte. Le débutant, signalé par
mon père à l'attention du public, eut un certain succès et fut très
reconnaissant. Il revint souvent nous voir. Sympathique à tous, il fut
bientôt un familier de la maison.

       *       *       *       *       *

Les Goncourt venaient quelquefois à Neuilly, surtout pendant l'été. Ils
arrivaient, en voiture découverte, vers la fin de notre dîner, au grand
jour, car on dînait encore d'assez bonne heure en ce temps-là.

Nous entendions le fiacre s'arrêter, et, tout de suite, la sonnette, au
timbre un peu grave, tintait violemment sous une main impatiente.

Jules entrait le premier, toujours, d'une allure rapide, tandis
qu'Edmond n'apparaissait qu'un peu après et s'arrêtait un instant dans
le cadre de la porte.

Le plus jeune des deux frères, Jules, était un blond aux yeux noirs;
sous la volute de sa moustache dorée, sa lèvre inférieure, très
gonflée, faisait l'effet d'une grosse cerise pas très mûre. Il était
fort élégant, rasé de frais, avec une fleur de poudre de riz qui
veloutait la fraîcheur de son teint blanc et rosé. Edmond, plus brun,
la figure carrée, le regard attentif, la moustache relevée, avait déjà
cet air mousquetaire qu'il garda toujours.

Jules, à peine assis, contre la porte vitrée de la terrasse, engageait
vivement la conversation sur quelque thème littéraire, et, quand il
reprenait haleine, son frère continuait la phrase, développant l'idée,
que l'autre résumait ensuite. C'était un duo tout spécial, où les voix
alternaient, sans se heurter ni se mêler jamais; seulement, tandis
qu'en parlant Edmond disait: «nous», Jules toujours disait: «je». Leur
tactique consistait surtout à faire parler Théophile Gautier. Quand le
dialogue était bien parti et que mon père s'échauffait, ils procédaient
par questions, le poussaient, l'excitaient, heureux s'il se laissait
aller à toute sa verve; ils ne parlaient presque plus, alors, écoutant
avec un plaisir et une attention extrêmes.

Une fois, aux «mille pas», mon père me demanda:

--Qu'est-ce que tu penses des Goncourt?

--De leur personne ou de leur talent?

--Des deux, puisque tu lis leurs livres, sans demander la permission
... à mesure qu'ils paraissent. Mais procédons par ordre.

-Ils sont on ne peut plus corrects et distingués, Jules surtout; et il
est même joli, ce blond aux yeux noirs, avec son teint blanc rosé et sa
lèvre rouge. Mais je les trouve l'un et l'autre trop appliqués.

--Qu'entends-tu par là?

--Je ne sais pas comment te faire comprendre, car je ne comprends pas
très bien moi-même.... Quand ils sont là, on est content de les voir,
très intéressé par ce qu'ils disent, et cependant on ne se sent pas à
l'aise, on dirait qu'on entre en classe ... qu'on n'a plus le droit de
dire des bêtises ... c'est drôle.... Enfin je ne sais pas m'expliquer.

--Je te comprends d'autant mieux, dit mon père, que je connais la
raison de ton impression, qui est bien près d'être la mienne. Malgré
le charme de leur causerie, leur aisance et leur désintéressement
apparent, on sent en eux une préoccupation, une tension d'esprit. Ils
ne causent pas, comme moi, par exemple, simplement pour le plaisir de
causer: ils étudient et ils observent; ils se documentent....

--Oui, c'est cela. Et même nous, qui n'avons qu'à écouter, nous sommes
mal à l'aise. Je vois bien que, toi aussi, tu n'es pas comme toujours
et que quelque chose te gêne.

--Oui, par moments, tout à coup, je suis inquiet, et je n'ose plus
me déboutonner: ils écoutent avec une attention si intense, avec
la volonté si évidente de retenir, d'apprendre par cœur ce qu'ils
entendent, que je suis interloqué.... Comment dire tout ce qui vous
passe par la tête, quand on a la sensation que l'on parle, peut-être,
pour la postérité? On devient gauche et affecté comme devant
l'appui-tête du photographe.... Et note bien que, s'il m'échappe
quelque ânerie,--malgré la déférence respectueuse qu'ils ont pour
moi,--ils sont tellement éperdus de réalisme qu'ils la saisiront
au vol et la reproduiront de préférence, en la grossissant malgré
eux.... On court le risque d'apparaître aux populations sous un jour
fâcheux, autant qu'inexact, car rien ne défigure, quelquefois, comme la
photographie.... Oui.... j'ai l'impression qu'ils prennent des notes:
quand on ne les regarde pas, ils doivent écrire sur leurs manchettes.

--La littérature est donc pour eux un devoir sans récréation?

--Ils en sont possédés.... Pour les plus belles fleurs, ils sont
toujours d'activés abeilles, jamais des papillons.... Maintenant, dis
ce que tu penses de leur talent.

--Ce n'est pas très facile non plus, car il me déplaît autant qu'il me
plaît.

--Explique-toi.

--Ce style si nouveau et si compliqué m'intéresse beaucoup, mais
en même temps me distrait du roman. Les mots accrochent trop
mon attention: je les remarque, et j'oublie de quoi l'on parle;
c'est d'ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les
descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et
ennuyeux; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait
autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait
le malheur de les rencontrer.

--Tu exagères peut-être un peu, dit mon père: «Catalepsie--Épilepsie»!
Cependant il y a quelque chose d'assez juste dans ton observation;
c'est le contraste entre le style recherché et la banalité voulue du
sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des
cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures
rares et dignes d'être contées, ils redoutent d'embellir la vie: aussi
arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle.... Cela n'empêche
pas qu'ils ne soient charmants et n'aient beaucoup de talent.... De
plus, ce sont des gens heureux! Je les admire, je les aime et j'en suis
bassement jaloux.

--Jaloux! pourquoi!

--Comment, pourquoi? Ils travaillent comme des nègres, c'est vrai,
comme des forçats, comme des bénédictins. Ils se créent à plaisir des
difficultés insurmontables, qu'ils surmontent, et ne se donnent pas
un jour de répit; mais ils font cela à leur idée, sur les sujets qui
leur plaisent, sans que rien ne les oblige ni les entrave. Ils sont
indépendants et ne travaillent pas de leur art pour vivre.... Ah! oui,
je les envie, et de tout mon cœur.... Mais assez jaboté: moi, qui ne
suis pas comme eux, et qui aimerais mieux, en ce moment, ciseler un
sonnet, il faut que je descende à la forêt, pour faire du bois.... Qui
est-ce qui vient me faire ma raie et me mettre ma cravate?



III


Le _Capitaine Fracasse_ paraissait dans la _Revue Nationale_. Nous le
lisions à mesure, et rien n'était plus agréable que d'en causer ensuite
avec l'auteur. Cela lui plaisait beaucoup et, malgré tous ses travaux,
il avait toujours du temps à perdre avec nous. Je lui déclarai une fois
que le personnage que je préférais parmi les héroïnes de son roman,
c'était cette belle Yolande de Foie, si hautaine et si méprisante.
J'avais même l'impression que Sigognac n'aimait vraiment qu'Yolande
et cédait au chagrin d'être dédaigné par elle, quand il se décidait à
suivre les comédiens et à essayer d'aimer Isabelle.

--Je vais te confier quelque chose à mon tour, dit mon père; c'est
que, moi aussi, secrètement, je préfère Yolande. Au fond, c'est d'elle
que je suis amoureux. Je ne me l'avouais pas; mais ton observation
m'éclaire. Comme tous les amoureux, je me suis laissé deviner. Des mots
plus profonds, une émotion plus poignante quand il s'agit d'elle, m'ont
sans doute trahi. Je crois bien que Sigognac partage mon sentiment:
Yolande est l'amour douloureux et impossible, le vrai, et son souvenir
reste dans le cœur du jeune baron comme la pointe cassée d'une flèche.
Ça ne l'empêchera pas de vivre et d'être heureux, relativement, auprès
d'Isabelle.

--Je suis contente d'avoir pensé juste, lui dis-je; mais pourquoi ne
pousses-tu pas davantage la figure d'Yolande?

--Il vaut mieux peut-être la laisser dans ce lointain. Vue de près,
elle perdrait de son prestige.

Un jour, mon père, revenant de chez Charpentier, cria du haut de
l'escalier, comme il le faisait quelquefois:

--Tout le monde sur le pont!

Alors ma mère sortit de sa chambre. Les tantes Lili et Zoé,
descendirent des hauteurs de l'atelier. Ma sœur et moi, occupées en
bas, nous grimpâmes lestement l'escalier.

Théophile Gautier, qui avait repris son costume d'intérieur, était dans
son cabinet, assis par terre, sur un tapis, avec un coussin sous chaque
bras.

--Il s'agit de confabuler, dit-il quand nous fûmes toutes réunies,
pour résoudre une question qui me rend perplexe.... Je viens de voir
le vieux Charpentier, et il a voulu, puisque nous approchons du
dénouement, connaître d'avance la fin du _Capitaine Fracasse_. Je la
lui ai racontée telle que je l'ai conçue. Sigognac, qui a tué en duel
le duc de Vallombreuse, ne peut plus épouser Isabelle et revient, plus
pauvre que jamais, dans son Château de la Misère. Il y rentre vaincu
par la vie, n'ayant plus maintenant aucune velléité d'espérance. Je
reprends alors la description du château, dans des teintes encore plus
sombres qu'au commencement. Le baron se laisse couler dans le malheur
définitif, sans faire aucun effort pour y échapper. Successivement,
Bayard, Miraut et Belzébuth meurent de vieillesse; puis, l'intendant
Pierre, chargé d'années, s'éteint à son tour. Le jeune homme, trop
triste et trop découragé pour pourvoir lui-même à ses besoins, prend
la résolution de se laisser mourir de faim; mais il est si seul, si
ignoré, qu'il n'aurait pas même un serviteur pour l'ensevelir. C'est
pourquoi il descend dans la chapelle en ruines où reposent ses aïeux,
soulève la dalle verte et effritée d'un sépulcre, puis s'assoit au
bord du caveau béant, pour attendre que la Mort vienne le pousser
du doigt dans le trou noir. De cette façon, le dernier des Sigognac
dormira au moins auprès de ceux de sa race.... Vous voyez quel parti
j'aurais tiré de ce thème. Cette fin eût été très poignante, très
logique et très vraie, car c'est de cette façon que procède la vie.
Mais Charpentier a une tout autre opinion: il pousse les hauts cris et
prétend que l'avenir du livre est perdu, que la vente et le succès sont
compromis, car le public sera déçu, trompé dans ses justes prévisions.
Ce qu'il faut c'est la récompense de la vertu, le bonheur des amants
et l'apothéose finale dans le temple de l'hyménée.... Que vous en
semble?... C'est là-dessus que je désire avoir votre avis. Dois-je
céder à Charpentier, ou maintenir ma première conception?

Ma mère n'hésita pas à déclarer que Charpentier avait raison, que le
véritable but d'un livre était le succès, et que cette fin lugubre ne
serait pas du tout amusante.

La tante Lili, comme d'ordinaire, pouffa d'un rire contenu, en grognant
on ne sait trop quoi. Zoé dit simplement:

--Fais comme tu voudras.

Ma sœur et moi, par exemple, toutes griffes dehors, nous éclatâmes en
invectives, contre le bourgeois, dont l'opinion, à notre avis, n'avait
aucune importance, pas plus que le succès ni la vente. Le dénouement
conçu par l'auteur était le seul bon, celui qu'il fallait garder.

La délibération fut orageuse; la question resta pendante.

Le soir, Toto venait dîner avec nous. On lui expliqua le cas et on
continua de discuter, à table. Il était d'avis, comme nous, qu'il
fallait opter pour le dénouement aussi superbement lamentable.

C'était bien l'opinion de Théophile Gautier. Mais la crainte de faire
perdre de l'argent à son éditeur, et d'endurer à n'en plus finir ses
jérémiades, le troublait beaucoup. Après quelques jours passés dans
l'indécision, Charpentier étant revenu à la charge, ce fut l'auteur qui
céda, en adoptant de conclure son roman d'une façon heureuse.

Avec un peu de mélancolie, mon père nous fit part de sa défaite, en
nous assurant que, sous sa plume, cette fin-là serait aussi bonne
que l'autre, dans un autre genre. Mais il sentait bien que nous ne
l'approuvions pas d'avoir cédé ainsi au bourgeois, et que nous étions
tristes de le voir vaincu. Pour nous consoler, il promit d'écrire, à
notre intention, le dénouement primitif,--que l'on pourrait publier
un jour comme variante.--Ce projet nous séduisit fort, et nous le
lui rappelions souvent. Il ne se fit pas faute de nous «parler» le
dénouement qu'il devait toujours écrire. Il y introduisait même des
changements, des améliorations. Yolande reparaissait; il y avait une
suprême rencontre entre elle et Sigognac: lui, pareil à un spectre;
elle, toujours belle et hautaine, avec une ombre de tristesse pourtant.
Tout près de la mort, Sigognac lui avouait qu'il n'avait jamais aimé
qu'elle et que c'était devant ses méprisants regards qu'il avait fui,
quitté le pays pour se jeter dans une vie d'aventures; mais, comme les
étoiles que l'on voit de partout, ces yeux farouches et splendides,
toujours, avaient scintillé au-dessus de lui. Yolande lui laissait
entrevoir qu'il y avait eu, peut-être, un peu d'amour dans sa colère
et du regret dans son mépris....

Hélas! à travers le labeur forcé, comment trouver du loisir pour écrire
des pages inutiles? Le projet ne se réalisa pas. La promesse jamais ne
fut tenue.

       *       *       *       *       *

Théophile Gautier avait une prédilection marquée pour la société des
femmes, et cela, quoi qu'on en puisse dire, sans arrière-pensée de
galanterie. Cette «amitié voluptueuse», dont parle Edmond de Goncourt,
il l'éprouvait pour quelques-unes, et surtout pour sa princesse:
l'impériale amie si bonne, si simple, mais qui l'éblouissait un
peu. Avec toutes il était, comme il disait, «chevalier français»,
ou «Régence». Auprès d'elles il devenait sentimental, élégiaque, il
se plaignait de la vie et échafaudait des rêves et des châteaux en
Espagne. Ses préférées étaient le plus souvent d'honnêtes bourgeoises,
de mœurs irréprochables, mais intelligentes, enthousiastes et aspirant
à quelque chose de plus élevé que le niveau moyen de la vie.

Parmi celles a qui il resta toujours fidèle, les plus intimes étaient
Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toute petite et qu'il tutoyait
(son mari, Alexandre Lafitte, était compositeur de talent et organiste
à Saint-Nicolas-des-Champs); Mme Clermont-Ganneau, qui n'était pas,
elle, une ancienne connaissance, mais l'avait séduit tout de suite,
par son caractère et sa beauté si nobles, et aussi par son fanatisme
maternel, dont il aurait bien voulu voir, plus près de lui, une faible
imitation.

Mais sa favorite était, je le crois bien, Mme Regina Lhomme. Leurs
relations dataient déjà d'assez loin. Il les avait rencontrés, elle et
son mari, sur un bateau à vapeur, en traversant la Manche pour aller en
Angleterre, et il s'était lié avec eux.

Ils firent, de compagnie encore, une autre excursion à Londres, et,
vers 1850, Théophile Gautier fut le parrain d'un de leurs fils. Peu
de temps après, ils allèrent ensemble en Italie. C'est de Mme Regina
Lhomme qu'il s'agit dans ce passage d'un chapitre sur Venise:

      Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de
      vin de Samos, cuit et miellé comme un vin homérique, la
      vieille qui nous servait vint causer avec nous gaiement
      et familièrement, à la façon d'une hôtesse antique; elle
      offrit un bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et
      noué d'un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait
      notre repas, charmante personne à la physionomie
      espagnole, dont le bras rond et blanc sortait du jabot de
      dentelles noires qui terminait sa manche.

      La vieille se récria sur la beauté et la blancheur de ce
      bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec cette grâce
      familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie
      respectueuse n'a rien de servile.

Mme Regina Lhomme était charmante, en effet. Brune, pâle, mignonne et
de proportions exquises, elle avait, comme le dit mon père, l'air
d'une Espagnole, s'habillait volontiers dans le style de son type, et
accrochait souvent une dentelle à son peigne en manière de mantille.
Je me souviens que toujours un grand éventail noir pailleté voletait
devant son visage.

Théophile Gautier avait aussi beaucoup d'amitié pour Alphonse Lhomme,
le mari, qu'il appelait toujours «l'être subtil et malicieux» ou «le
plus malin des bourgeois». Avec lui, c'étaient des dissertations
métaphysiques à n'en plus finir.

La causerie était certainement ce que Théophile Gautier aimait le
plus. Aucune distraction ne le divertissait autant. Mais c'était la
causerie tout intime, à deux ou trois. Un seul ami à la fois, même,
lui plaisait le mieux. Et c'était quand nous étions seules auprès de
lui qu'il causait le plus volontiers avec des gamines comme nous. Il
cherchait à nous apprendre la manière de bien parler, et s'amusait
de l'indépendance de mes opinions. Il me poussait à discuter:
j'avais l'audace de lui tenir tête et d'être très souvent d'un avis
contraire au sien. Mais mes arguments n'étaient pas d'ordinaire très
convaincants. Ils se bornaient, en général, à des affirmations rageuses
et à des trépignements d'impatience. Alors mon père s'arrêtait et me
disait, avec beaucoup de calme:

--Tu discutes très mal ton affaire. La colère et les injures ne
prouvent rien. Il y a beaucoup de choses à dire, que tu ne dis pas. Si
tu veux, changeons d'opinion. Je vais défendre le contraire de ce que
j'ai soutenu, et tu verras comment il fallait s'y prendre.

Mais cette déclaration m'exaspérait. Puisqu'il n'était pas sincère et
ne me prenait pas au sérieux, je ne voulais plus discuter du tout.

Le soir, après dîner, il s'installait dans un fauteuil en tournant le
dos à la lampe et lisait un journal; presque toujours il s'endormait
dessus. Il dormait là, comme dans son lit, d'un bon sommeil réparateur,
que l'on se gardait bien de troubler.

Vers les onze heures, il s'éveillait très en train, prêt à soutenir,
avec une verve admirable, les plus extraordinaires paradoxes: nous
lui tenions tête, de notre mieux, jusqu'à minuit ou une heure. Puis
des signes de lassitude se manifestaient, malgré nous; timidement, on
parlait de s'aller coucher. Alors, son indignation éclatait; il nous
traitait de marmottes, d'aïs, de loirs....

--Puisque personne ne veut m'écouter, s'écriait-il, je louerai un
Auvergnat, que je paierai quarante sous l'heure. Il m'écoutera, lui, en
donnant de temps en temps quelques signes d'approbation.

Nous lui faisions observer que les Auvergnats eux-mêmes dormaient, et
qu'il obtiendrait surtout des ronflements comme marques d'approbation.

--Je le paierai plus cher la nuit, et j'aurai tant d'esprit qu'il sera
aussi éveillé qu'une potée de souris.

S'il aimait la causerie et même les anecdotes gaies, terminées par un
trait d'esprit (il s'amusait souvent à en conter lui-même), Théophile
Gautier détestait les potins, les indiscrétions et les bavardages
calomnieux. Ainsi dit-il, un jour, à une jeune amie, Mlle X... (appelée
familièrement Tata), comme elle se plaignait à lui d'avoir vu mal
interpréter des propos innocents qu'elle avait tenus:

--Sachez, ô Tata! qu'il ne faut jamais dire quoi que ce soit, à qui que
ce soit....

Sous l'influence d'un sentiment analogue, il improvisa ce distique à
l'honneur du silence:

     La parole est d'argent, mais le silence est d'or;
     La parole est un don, le silence un trésor!

Avec la chère Regina Lhomme, sa conversation était élégiaque, poétique,
entremêlée de compliments et de madrigaux, mais quelquefois aussi très
sérieuse: car, malgré sa douceur et son charme, l'amie avait beaucoup
de fermeté dans le caractère et de gravité dans l'esprit. Elle élevait
ses enfants avec méthode et les tenait sous une discipline sévère.
La musique surtout était cultivée très assidûment. Alphonse, le fils
aîné, jouait du violon.--Nous n'avons pas connu Théophile, dont mon
père avait été parrain, et qui mourut tout enfant.--Reine, aujourd'hui
Mme Paul Hillemacher, étudiait le piano, et Henriette, sa sœur, le
violoncelle, sans parler de l'harmonie, du contrepoint et du solfège.
Toute la famille était de petite taille, et les fillettes paraissaient
encore moins que leur âge: le violoncelle, bien réduit pourtant, avait
l'air d'un mastodonte à côté de la mignonne Henriette, qui était forcée
de monter sur un tabouret pour l'atteindre de son archet.

Ma sœur et moi, beaucoup moins avancées et surveillées dans nos
études musicales, nous nous vengions de nos studieuses camarades,
toujours occupées quand nous voulions nous divertir avec elles, en les
traitant de «petits phénomènes», ce qui, je ne sais trop pourquoi, les
terrifiait singulièrement.

Nous nous essayions cependant quelquefois à de la musique d'ensemble,
avec Alphonse, quand sa mère l'amenait à Neuilly. Mais il faut avouer
que, dans ces séances, où nous étions livrés à nous-mêmes, c'était le
fou rire, le plus souvent, qui battait la mesure.

Tandis que les portes fermées étouffaient un peu notre charivari,
Regina et Théophile Gautier causaient ensemble, longuement, et avec
un très vif plaisir. Mais il y avait dans la maison de Neuilly un
continuel va-et-vient. Des importuns, des visiteurs, rompaient le
tête-à-tête des deux amis, et les empêchaient de dévider tranquillement
le fil de leur conversation. Aussi mon père préférait-il encore aller
voir Mme Lhomme chez elle, où l'on était sûr d'être moins dérangé.
Témoin cette lettre qu'il lui écrivit un jour:

      Ma chère Regina,

      J'irai demain lundi chez vous dîner si cela ne vous
      dérange pas dans vos projets. Je vous aurais bien invitée
      à la maison de Neuilly, mais on n'y peut dire un mot
      sans être interrompu et je voudrais bien causer un peu
      librement avec vous puisque vous êtes seule.

      Je serai très heureux de vous trouver _a casa_, comme
      disent les Italiens. Vous avez été souffrante; moi, je
      n'ai pas été bien brillant non plus, mais je vais mieux.

      Bien à vous de cœur,

      THÉOPHILE GAUTIER.

Mme Lhomme fut certainement une des personnes à laquelle il a le
plus écrit, lui qui détestait tant écrire des lettres! Et il variait
affectueusement, dans les en-tête, ce prénom de Regina qui lui
plaisait: _Regina felicitatis, Regina_ la bien nommée, Reine de
bonheur, _Regina cœli_....

Avec Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toujours, sa causerie avait
plus de gaieté et de laisser-aller.

Quand c'était avec Mme Ganneau, il y avait dans le discours une
nuance de respect et de retenue. Il lui faisait doucement la guerre,
cependant, sur son manque absolu d'égoïsme, qui la poussait à oublier
presque qu'elle était femme, et des plus belles. Il la taquinait sur
son absence de coquetterie, sur ses toilettes toujours sombres et d'une
simplicité monacale. Il approuvait seulement la coiffure austère, dont
les belles lignes s'harmonisaient si bien avec le profil de médaille
romaine. Mme Ganneau se défendait en souriant, et son sourire avait un
charme extrême, grâce à des dents petites et délicieuses, que mon père
admirait sans réserve. La beauté des dents était, d'ailleurs, une des
choses qui l'intéressaient le plus chez la femme. Il y attachait une
importance capitale, proclamait que lorsque la nature vous a fait don
de cette parure précieuse, il fallait en prendre soin et la sauvegarder
comme un trésor. Aussi nous surveillait-il de très près, à ce point de
vue, nous apportant les opiats et les élixirs les plus raffinés. Il se
fâchait tout rouge si nous commettions devant lui la moindre imprudence
où nous risquions de nous abîmer les dents.

Un jour, à table, Mme Ganneau assise à côté de lui, cassa une noisette
avec ses dents: d'un brusque mouvement, mon père, indigné, se retourna,
et ne put se retenir d'envoyer un bon soufflet à la coupable.

Aujourd'hui encore Mme Ganneau ne peut se souvenir sans attendrissement
de cette affectueuse et mémorable gifle....

       *       *       *       *       *

Ma mère persistait à vouloir nous faire apprendre le piano, à ma sœur
et à moi; mais nous ne montrions aucune ardeur à l'étude. Pour ma
part, j'avais gardé de ma première instruction musicale, et des verges
vinaigrées de la sœur Fulgence, un souvenir plein de rancune: j'étais
bien persuadée que je n'aimais pas la musique. De vagues professeurs
étaient parvenus cependant à nous en donner quelque idée. Dans les
derniers temps, même, le mari d'Alphonsine, Alexandre Lafitte, s'était
chargé de nous instruire. Mais, comme nous étions très peu empressées
au travail, il ne s'intéressait guère à ses élèves. Il nous faisait
étudier d'assez mauvaise musique: je m'acharnais particulièrement sur
une _Valse espagnole_, d'Ascher, boléro quelconque qui «faisait de
l'effet». Nous avions l'ordre, pendant les heures d'étude, de nous
exercer au déchiffrage, et l'on m'avait confié, pour cela, un cahier de
polkas, valses, quadrilles et autres pages de danses vulgaires.

Un jour, tournant les feuillets, je lus ce titre: _l'Invitation à
la Valse_, par Karl Maria de Weber. Cela ne m'apprenait rien de
particulier, et je commençais à déchiffrer, nonchalamment, comme
d'habitude.... Mais, alors, une espèce de miracle se produisit; il
fut si brusque, si inattendu, que toutes les vieilles métaphores
sont les meilleures pour l'exprimer: «les écailles me tombèrent
des yeux»; «un voile se déchira devant mon esprit»; «la lumière
resplendit soudain dans les ténèbres».... Après quelques lignes, et
jouées Dieu sait comment, il me sembla que je découvrais la musique:
une émotion extraordinaire s'empara de moi, une passion nouvelle
m'envahit. «Catalepsie!--Épilepsie!» aurait dit mon père. Mais, en moi,
l'épilepsie avait bien souvent du bon. Par un phénomène qui m'est resté
incompréhensible, je compris ce chef-d'œuvre absolument, à travers
mes fausses notes, ma mesure fantaisiste, et j'allai jusqu'au bout du
morceau, malgré la difficulté extrême d'exécution. Seul ce mot de valse
était cause qu'on avait relié le morceau de Weber avec les ineptes
danses qui formaient le recueil; et c'est à ce hasard, peut-être, que
je dois la révélation d'un art qui eû pour moi tant d'attraits et prit
une si grande place dans ma vie.

Le jour de la leçon prochaine, j'ouvris le cahier devant M. Lafitte,
et je lui dis d'un ton décidé et sans réplique, en lui indiquant
l'_Invitation à la Valse:_

--Je veux apprendre cela.

--Pourquoi ce morceau plutôt qu'un autre? demanda le maître surpris. Il
est trop difficile pour vous.

--N'importe! Je veux l'apprendre, répondis-je, ou bien je ne toucherai
plus jamais au piano.

Il y avait, sans doute, quelque chose de particulier dans mon attitude,
une lueur dans mes yeux, un frémissement insolite dans ma voix, car M.
Lafitte me regarda profondément et me dit, après un instant de silence:

--Est-ce que vous aimeriez la musique?...

--Jusqu'à présent, je crois que je ne l'aimais pas, répondis-je.
Maintenant, c'est changé. Je veux jouer ce morceau....

M. Lafitte, très étonné et très intéressé, ne répondit rien; il me
regarda encore, puis s'assit au piano, et joua, d'un bout à l'autre,
l'_Invitation à la Valse_. Je fus enthousiasmée de l'entendre exécutée
ainsi en perfection; mais cependant rien de nouveau ne me fut révélé;
je l'avais comprise à première vue, et tout à fait.

--Si vraiment vous aimez la musique, dit M. Lafitte, tout est à
recommencer: nous pouvons jeter au feu nos anciens cahiers, et je vous
guiderai désormais parmi les chefs-d'œuvre.

--Pourquoi ne me les avez-vous pas fait connaître plus tôt?

--Je tiens la musique pour un art sublime et sacré, dit M. Lafitte
gravement. Vous y montriez si peu de goût que je trouvais inutile
de vous, ouvrir le sanctuaire. Jusqu'à présent, je vous donnais des
leçons pour faire plaisir à votre famille. Désormais, si votre nouvelle
impression est sincère et durable, je serai heureux de vous initier à
la musique. Ce serait vraiment singulier que cette aversion pour la
musique quelconque eût été justement chez vous une intuition.

Il n'y eut pas de leçon ce jour-là. Mais, quand il revint, M. Lafitte
nous apporta une gavotte de Sébastien Bach et _le Clavecin bien
tempéré._

A partir de ce jour, un grand changement se produisit à la maison:
la musique prit une importance excessive: «la musique allemande, la
vraie, la seule»,--à ce que ma sœur, facilement conquise, et moi,
nous proclamions avec l'intransigeance de la jeunesse.--Cela amena un
conflit: ma mère, préférait, naturellement, le style italien, tandis
que nous n'avions plus pour lui que haine et mépris.

Mon père, prudemment, restait neutre; en apparence, car, en réalité, il
était de notre parti et le favorisait.

On a toujours affirmé que Théophile Gautier détestait la musique. On en
a donné comme preuve irréfutable cette phrase célèbre: «La musique est
le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits». La vérité est
qu'il n'est pas l'auteur de cette boutade. Il n'a fait que la citer, en
ces termes, dans _Caprices et Zigzags_:

      Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait _la Favorite,_
      accommodée au goût britannique et traduite dans la langue
      de l'île, ce qui produisait un vacarme difficile à
      qualifier et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre
      qui n'était pas mélomane assurément: «La musique est le
      plus désagréable et le plus cher de tous les bruits.»
      Aussi, j'écoutais peu, et j'avais le dos tourné au
      théâtre....

Théophile Gautier ne dit pas quel était ce géomètre (et il serait
curieux de le rechercher), mais cette omission, en tout cas, ne prouve
rien.

Ce qui est certain, c'est que les compositeurs aimaient le poète et
le sollicitaient souvent de collaborer avec eux. Ernest Reyer est
celui qui savait le mieux s'y prendre pour obtenir ce qu'il voulait.
D'autres, très illustres, eurent moins de bonheur:

Meyerbeer, par exemple, alors à l'apogée de sa gloire.

La partition de _Struensée_ se trouvait parmi les volumes, de
musique assez frivole, qui composaient la biblothèque de ma mère. La
présence de cette œuvre, que nous considérions comme la meilleure du
maître, nous étonnait beaucoup. Cependant Meyerbeer avait offert à
ma mère, avec de belles dédicaces, ses principaux opéras; mais, dans
_Struensée_, il n'y avait pas de chant, et cette œuvre, éditée en
Allemagne, personne ne la connaissait alors à Paris. C'était à mon père
que Meyerbeer l'avait donnée, car il fut longtemps question, entre eux,
d'une collaboration. Il s'agissait de vers déclamés sur la musique et
expliquant le drame, dont l'auteur était Michel Beer, frère du maître.
Meyerbeer s'engageait à fournir les éclaircissements nécessaires, et il
écrivit à mon père cette curieuse lettre[1]:

      Monsieur,

      M. Brandus est venu deux fois pour avoir l'honneur de
      vous rencontrer. Il voulait vous amener un pianiste prêt
      à vous jouer les morceaux mélodramiques pour savoir sous
      quelles mesures de la musique il faut placer les paroles
      déclamées.

      J'ai eu également l'honneur de passer deux fois chez vous
      pour vous prier de vouloir bien me donner (ainsi que nous
      en étions convenus), la partition de piano de _Struensée_,
      afin de vous indiquer le sens des paroles allemandes qui
      doivent être déclamées sous la musique; votre concierge
      me dit que vous habitez la campagne, et que je ne puis
      pas espérer de vous trouver à Paris. Comme je ne possède
      pas un autre exemplaire de la partition de piano de
      _Struensée,_ j'ose donc vous prier d'avoir l'extrême
      bonté de m'envoyer le vôtre; j'y ferai ce travail en
      vingt-quatre heures et je vous renverrai la partition,
      pour que vous puissiez continuer votre travail poétique.

      Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments
      les plus distingués de votre très dévoué.

      MEYERBEER.

      Samedi.--Écrit dans la loge de votre concierge.

[Footnote 1: Citée par le vicomte Spoelberch de Lovenjoul dans son
_Histoire des Œuvres de Théophile Gautier._]

Un traité avait été signé, quelque temps avant, avec l'éditeur Brandus.
Cependant l'œuvre ne fut pas réalisée. Théophile Gautier écrivit
seulement le prologue en vers, qui est publié dans son _Théâtre,_ sous
ce titre: _Prologue de Struensée_; je crois qu'il n'a jamais été récité
dans les concerts, où la partition fut exécutée sans le drame de Michel
Beer.

Vers la même époque, Théophile Gautier avait composé pour Meyerbeer un
oratorio intitulé _Josué._ Mais le musicien égara le manuscrit et en
fut très désolé. Il redemanda avec insistance à mon père une nouvelle
copie; mais, comme celui-ci n'en avait pas, sauf quelques vers qui
semblent faire partie de cette œuvre, le poème fut définitivement
perdu.

La première fois que je vis Meyerbeer, ce fut dans son escalier, qu'il
descendait, tandis que nous le montions avec ma mère, qui nous présenta
à lui. Nous étions encore très jeunes, ma sœur et moi, mais grandes
pour notre âge, et il s'écria avec surprise:

--Pas plus petites que ça?...

Meyerbeer aimait beaucoup le contralto vibrant et velouté de ma mère;
il composa pour elle, et lui dédia, une romance dramatique, mêlée de
récitation, sur des paroles de Méry, _la Fiancée du vieux Château_,--le
château de Bade,--et c'est à Bade que ma mère chanta la mélodie encore
inédite.

La dernière fois que je vis le maître, il m'apparut dans une situation
assez bizarre: debout, sur un banc de bois, au milieu du Champ-de-Mars,
où avait lieu l'ascension du ballon de Nadar: _le Géant._

Meyerbeer, qui était de petite taille, ne voyait rien, sans doute,
perdu dans la foule, et s'était hissé sur ce banc, apporté là par un
industriel de circonstance. Serré dans un petit paletot marron, le nez
chargé de lorgnons superposés, tenant des deux mains son parapluie, il
regardait en l'air l'énorme ballon, et paraissait complètement absorbé
par le spectacle et enchanté. Il avait vraiment, dans cette posture,
une silhouette inoubliable, et nous le contemplâmes longtemps, d'en
bas, sans rien dire. Mais sa position n'était pas sans danger: toujours
sans nous faire connaître, nous nous assîmes chacune à un bout du
banc, afin de le caler et de l'empêcher de faire la bascule.

Rossini, lui aussi, voulut collaborer avec Théophile Gautier. Le
fameux chanteur Paolo Barroilhet s'était chargé de la négociation.
Il s'agissait d'une «chanson militaire» que Théophile Gautier devait
refaire en y ajoutant un couplet. Les paroles, sur lesquelles le
compositeur avait déjà écrit la musique, étaient stupides au delà de
toute expression:

           REFRAIN

     A la Patrie
     Brave Français
     Donne sa vie,
     Et sans regret.
     Vive tendresse
     Brûle en son cœur
     Pour sa maîtresse
     Et son Emp'reur!

           1er COUPLET

     Vite il s'apprête;
     Rien ne l'arrête.
     Si la trompette
     Vient à sonner,
     Il prend les armes,
     Court aux alarmes:
     Son plein de charme
     Va l'entraîner ...

     A la Patrie..., etc.

Rossini désirait qu'avant le retour du refrain il y eût quelques
vers de «tendresse militaire», afin qu'il pût y adapter une phrase
sentimentale et douce, _mezza voce._

Théophile Gautier ne savait pas trop ce que pouvait être la «tendresse
militaire»; le sujet, le rhythme de ce morceau ne l'inspiraient guère;
il eût voulu au moins ne pas signer, mais on tenait beaucoup à sa
signature. Barroilhet écrivait: «Il s'agit d'accoupler heureusement
le nom du grand Théo au grand nom de Rossini.» Théophile Gautier, qui
n'osait pas refuser franchement, traînait l'affaire en longueur; mais
on revenait souvent à la charge, en l'accablant de reproches.

Un jour, au moment de sortir, mon père nous dit qu'il allait à Passy
voir le maëstro. Théodore de Banville était venu, ce jour-là, à
Neuilly; il s'en allait aussi, et nous les reconduisions jusqu'à la
porte.

Tout à coup, je dis à mon père:

--Tu sais, si tu vas voir Rossini, je ne te parlerai pas pendant un
mois.

Banville, très surpris, demanda l'explication de cette bizarre menace.

--Les gluckistes et les piccinistes! répondit le père en riant. Ces
demoiselles sont devenues, depuis quelque temps, des musiciennes
intransigeantes et du parti le plus classique. Elles jouent les fugues
de Bach (il disait cela avec un certain orgueil) et n'admettent plus
que Beethoven, Weber, Mozart et autres illustres Allemands. Le grand
chef du parti opposé leur est, naturellement, en horreur....

Et il ajouta, pour moi:

--Prends garde: Catalepsie!--Épilepsie!... Mais je veux bien
condescendre à t'expliquer que, si je vais voir Rossini, c'est pour
tâcher de me dépêtrer poliment de cette «chanson militaire», qui est
pour moi comme serait pour un chien une casserole attachée à la queue.

--En ce cas, je te pardonne et je t'approuve! lui dis-je avec gravité.

       *       *       *       *       *

Une «_International Exhibition_» s'ouvrait à Londres. Dalloz pria
Théophile Gautier d'en faire le compte rendu dans le _Moniteur
universel_, journal officiel de l'Empire français.

Les conditions étaient bonnes; et mon père, toujours enchanté de
voyager, accepta avec plaisir. A notre grande joie, il nous annonça que
nous serions du voyage.

Nous n'avions jamais encore traversé la mer et nous étions très émues
à l'idée d'aller en Angleterre. Nous aurions bien voulu voir une
tempête. Cependant l'appréhension du mal de mer, qu'on nous dépeignait
si affreux, nous tourmentait et nous faisait préférer une traversée
moins pittoresque, mais tranquille. Toutes sortes de palliatifs nous
furent recommandés par nos amis. Notre cher camarade Nono, que nous
considérions comme un oracle, incapable de se tromper, nous affirma
très sérieusement qu'un petit carré de papier posé sur l'estomac était
ce qu'il y avait de mieux. Il expliquait que le frottement du papier
contre la peau occasionnait une diversion qui préservait du mal de mer.

Le directeur du _Moniteur_, Dalloz, partait aussi pour Londres, et il
emmena mon père, qui devait assister avec lui à des inaugurations et
à des cérémonies officielles. Il était convenu que nous le suivrions
quelques jours après avec ma mère, et Henriette, une nouvelle femme de
chambre, car depuis quelque temps Marianne, la bonne qui nous avait
élevées, était promue à la dignité de cuisinière.

Nous devions entrer à Londres par la Tamise, après nous être embarquées
à Boulogne. C'était au mois de mai: le temps était beau, et pourtant
la mer moutonnait un peu; en dépit du préservatif recommandé par Nono,
je dus subir le mal de mer, auquel ma sœur échappa. A l'aube, j'étais
affalée dans ma cabine, affreusement malade et me récitant tout bas,
avec une rapidité fiévreuse et sans pouvoir m'en empêcher, des vers
de la _Légende des Siècles_, lorsque Estelle, très vaillante, et qui
avait, paraît-il, le pied marin, vint me chercher, sous prétexte que
l'apparition du soleil sur la mer était un spectacle admirable. Elle
me traîna presque de force jusqu'au pont; je ne pus atteindre que le
haut de l'escalier, où je me laissai tomber au bord des marches de
cuivre. La splendeur de l'aurore, avec ses roses et ses émeraudes, me
laissa indifférente et ne me guérit pas. Un marin apitoyé m'aida à
gagner un banc, puis il m'apporta un oreiller de crin et du thé.

Cependant, aussitôt que le bateau entra dans les eaux de la Tamise,
le mal disparut, et je pus faire honneur au déjeuner, servi sur le
pont, et composé d'œufs au jambon, comme les Anglais seuls savent les
préparer, de _roastbeef_ et d'excellent _pale ale._

Mon père nous attendait à Londres, au débarcadère, et il nous conduisit
a l'Hôtel de France, Leicester Square, où un appartement était retenu
pour nous. Le soir même, des personnes vinrent nous rendre visite;
entre autre autres, Jules Gérard, le tueur de lions, et un M. S... qui
s'offrait à nous servir de cicerone et d'interprète dans la capitale de
l'Angleterre, qu'il habitait et qu'il connaissait à merveille. En dépit
de ses bonnes intentions, je pris tout de suite ce monsieur en grippe,
à cause de la fatigue qu'il nous imposa, en nous tenant éveillées
jusqu'à plus de onze heures, le soir même d'un voyage aussi pénible. Il
causait abondamment, donnant à mon père toutes sortes de renseignements
qui n'en finissaient pas et feignant, à ce que nous croyions, de ne
pas voir nos signes évidents de lassitude et d'impatience.

Nous étions très bien installés dans cet hôtel, mais, par ce temps
d'exposition, le prix était exorbitant. Ce fut ce M. S... qui nous
conseilla, très sagement, de quitter l'hôtel pour un appartement
meublé. Ce fut lui encore qui découvrit, à Penton Square, la maison qui
convenait. Mais, après le confort de l'hôtel et l'animation amusante
de la place, ce nouveau logis nous parut triste et mesquin. Ce square,
au bout d'une petite rue, formait comme une grande cour carrée très
solitaire. La maison était juste en face de la rue qui débouchait dans
Piccadilly et nous permettait seulement d'apercevoir, un peu et de
loin, le mouvement de la ville.

Nous avions, au premier, un salon, qui servait de salle a manger,
entre deux chambres où s'établirent mon père et ma mère. Ma sœur et
moi, avec la femme de chambre, nous fûmes logées au second étage, dans
un appartement qui donnait sur des cours et des toits très noirs. La
propriétaire de cette maison se chargea de notre nourriture, mais elle
fut très chiche, et nous avions l'impression de mourir un peu de faim.
Aussi, il fut vite résolu que nous ajouterions un repas au maigre
ordinaire de la maison: un souper, que nous allions, en bande, acheter
dans les petites rues commerçantes très éclairées par des torches de
gaz et dont l'aspect nouveau et pittoresque nous intéressait beaucoup.

Nous revenions les bras chargés de gargantuesques victuailles: homard
et saumon marines, jambon d'York, langues de mouton, bœuf fumé,
_stilton, chester_, tarte à la rhubarbe, _plumcake, Dundee marmelade,
stout, pale ale_, porto.

Henriette avait dressé le couvert et allumé des lampes. Nous nous
installions et nous faisions longuement honneur au repas. Jules Gérard
était quelquefois des nôtres, et M. S... presque toujours. Mon père,
très en train et très gai, évoquait le souvenir du radeau de la Méduse,
se comparait à Ugolin réduit, si l'heure du souper avait tardé, à
dévorer ses enfants. Pour moi, qui n'avais pas la tête forte, cette
bière capiteuse me grisait immédiatement. Je divaguais un peu; puis je
m'endormais d'un sommeil si profond qu'on était obligé de m'emporter
dans mon lit.

Londres nous amusait beaucoup. Nous parcourions la ville en badauds,
marchant lentement, le nez en l'air, ce qui paraissait surprendre
extrêmement les Anglais, toujours si pressés et qui ne se faisaient
pas faute de nous bousculer: ils avaient une façon de se faire place à
coups de coudes,--des coudes pointus et durs,--qui m'exaspérait. Comme
je m'en plaignais une fois à un aquarelliste de grand talent, ami de
mon père, nommé Wyld, il me dit que la coutume en Angleterre était de
rendre les coups, pour avertir le passant qu'il vous avait heurté,
ce qu'il feignait d'ignorer jusque-là. Ces représailles n'étaient
pas très aisées, car les coupables marchaient si vite qu'ils étaient
tout de suite hors de vue. Cependant, sans être bien sure que M. Wyld
ne s'était pas moqué de moi, je tenais à exercer ma vengeance, et
souvent on me voyait me mettre à courir à la poursuite d'un monsieur
à qui j'allongeais un grand coup de poing dans le dos. Je n'étais pas
très rassurée, la première fois que j'accomplis cette prouesse. Mais
l'anglais, comme on me l'avait annoncé, se retourna et me dit poliment:

_--I beg your pardon._

Et je fus convaincue que le procédé était bon.

Nous étions très intéressés par les industries de la rue. La mendicité
est interdite à Londres; mais la rue appartient à tout le monde (pas
le trottoir). Aussi les mendiants sont-ils censés faire un métier: de
petits garçons se précipitent sur vous, mais sans quitter la chaussée,
et, de force, vous cirent vos souliers; ou bien ils balayent avec
frénésie votre chemin, vous empêchant de marcher. Les compagnies de
faux nègres, vêtus de coutil rose et blanc et exécutant de bizarres
musiques, qui déambulent par la ville, suivies d'un public sympathique,
nous semblaient surtout très originales.

Une fois, à Penton Square, pendant le déjeuner, nous entendîmes
une aubade exécutée sous nos fenêtres d'une façon vraiment assez
remarquable. Il y avait un violon, un alto et une voix de femme. Je fus
chargée de jeter des _pence_ par la fenêtre; mais, en apercevant les
musiciens, je poussai un cri de surprise:

--La famille Lhomme!

Tout le monde se leva et vint près de moi. Il n'y avait pas à s'y
tromper. M. et Mme Lhomme et leur fils Alphonse, notre camarade, venus
à Londres, sans doute pour l'Exposition, s'étaient déguisés, dans
l'idée de nous faire une farce. Nous étions très contents de les voir
et bien amusés de leur invention.

--Le bel ensemble de votre musique vous a trahis! leur criait mon père
du haut de la fenêtre. Assez, maintenant! Venez déjeuner avec nous.

Mais, imperturbables, ils persistaient à tenir leur rôle, à racler les
violons et à chanter.

Nous eûmes vite fait de dégringoler l'escalier pour aller les chercher.
Mais alors nous nous arrêtâmes, stupéfaits: malgré cette triple et
extraordinaire ressemblance, ces musiciens étaient bien des personnages
anglais, et pas du tout la famille Lhomme!...

La société de Londres faisait grand accueil à mon père. Beaucoup
d'artistes venaient le visiter. Nous vîmes une fois Thackeray, colossal
et superbe. Nous avions lu _la Foire aux vanités_, ce qui le flatta
beaucoup. Il fut très aimable pour ma sœur et pour moi; je me souviens
qu'il admira notre coiffure, et nous demanda des détails afin de
pouvoir apprendre à ses filles la façon d'arranger leurs cheveux de
même.

Dans cette maison meublée, de Penton Square, il y avait, au second
étage, d'autres locataires que nous, entre autres un _horse-guard_ tout
habillé de rouge, si étonnamment maigre et long, que nous ne pouvions
nous retenir de le regarder, peut-être avec trop d'insistance: il était
plus timide qu'une jeune fille, et notre effronterie lui causait une
peur folle, tellement que s'il lui arrivait d'ouvrir sa porte au moment
où nous ouvrions la nôtre, il se rejetait en arrière, la refermait
brusquement et n'osait plus sortir de longtemps.

Un matin, à notre grande terreur, tandis que nous nous habillions, deux
ramoneurs, noirs comme le diable, en chapeau haut de forme, entrèrent
dans notre chambre par la fenêtre qui s'ouvrait sur des toits en
terrasse!... Nos cris, nos réclamations indignées, dans une langue
qu'ils ne comprenaient pas, les laissèrent parfaitement impassibles.
Ils farfouillèrent dans la cheminée, sans se presser le moins du monde,
puis s'en allèrent par le même chemin.

Le sans-gêne des anglais est d'ailleurs ce qui me frappa le plus à
Londres.

J'ai gardé peu de souvenirs de l'Exposition universelle, mais je
n'ai jamais oublié une aventure qui m'arriva au cours d'une de mes
visites dans ses galeries, à la section des beaux-arts: accoudée à la
balustrade, séparant du public la muraille où sont pendus les tableaux,
j'étais en contemplation devant un Gainsborough.... Tout à coup, un
visiteur, qui trouvait sans doute que j'avais assez vu, m'enleva par
les coudes et me posa plus loin; puis il s'accouda à ma place. Fidèle
à mon principe, après le premier moment de surprise, je me mis à taper
sur ce monsieur, à le tirer, avec des saccades, par les basques de sa
redingote; mais il tourna vers moi une bonne face réjouie, se cramponna
à la barre de fer et ne démarra pas.

Un jour, je fis dans la ville une rencontre qui me laissa une
impression ineffaçable. Nous nous promenions, ma mère, ma sœur et
moi, dans un passage (je ne saurais dire lequel) quand nous vîmes, en
face de nous, deux personnages très étranges, suivis par une foule
de curieux. C'étaient deux Japonais, dans leur costume national.
Ils feignaient de ne pas voir tout ce cortège de badauds, qui les
obsédaient cependant, car ils entrèrent, pour y échapper, dans une
boutique élégante où l'on vendait toutes sortes d'objets de toilette en
ivoire et en écaille. Nous ne pûmes y tenir: nous entrâmes aussi dans
la boutique, tandis que la foule se massait derrière les vitres.

J'étais fascinée.... Ce fut là ma première rencontre avec
l'Extrême-Orient; et, par lui, dès cet instant, j'étais conquise.

L'un de ces Japonais paraissait grand, dans les longs plis souples de
sa robe de soie. Sa figure pâle, au nez fin et busqué, du type (je l'ai
su depuis) le plus aristocratique, avait une expression particulière,
mélange de dignité, de grâce mélancolique, de douceur et de dédain.
Il était coiffé d'un chapeau, en forme de bouclier, retenu par des
bourrelets de soie blanche qui lui passaient sur les joues. Hors de
la ceinture, en brocart tissé d'or, qui lui serrait la taille, se
croisaient, haut sur sa poitrine, les poignées délicatement ciselées de
deux sabres. A côté dépassait un éventail qu'il prenait fréquemment et
ouvrait d'un seul geste.

Le teint de l'autre Japonais était couleur d'or foncé, et quelques
marques de petite vérole lui donnaient l'aspect d'un bronze ancien un
peu meurtri par le temps. Il portait aussi deux sabres, aux riches
poignées, dans sa ceinture de velours.

Leurs sandales, qui tenaient à peine sur leurs chaussettes de toile
blanche articulées au pouce, leur donnaient une démarche molle et
nonchalante.

Ces deux inconnus nous examinaient avec beaucoup de curiosité. Ils
savaient quelques mots de français et d'anglais et nous essayâmes de
causer. Débarqués en Angleterre depuis quelques jours à peine, ils
faisaient leurs premiers pas dans cette Europe qu'ils ne connaissaient
pas du tout. On eût dit qu'autour d'eux, sans que rien s'en fût encore
disperse, flottait le parfum et comme l'atmosphère de leur fabuleux
pays.

Quelle rencontre fatidique pour moi, quelle vision inoubliable! Tout
un monde inouï m'apparaissait, et une sorte d'intuition (que j'avais
toujours en face des choses qui allaient me passionner) me fit
l'entrevoir dans son ensemble et me révéla ses beautés spéciales.

Quand, plus tard, j'ai essayé de faire revivre le Japon féodal, dans un
roman intitulé: _la Sœur du Soleil_, c'est toujours l'image saisissante
de cet inconnu, aux allures si nobles, qui me servait de modèle pour
peindre un de mes personnages, le prince de Nagato.

Qui sait si ces deux samouraïs n'étaient pas ces deux jeunes officiers,
d'un prince de Nagato justement, qui, à cette époque, où le Japon
était encore très fermé aux étrangers, firent, sur l'ordre de leur
seigneur, un voyage d'études à travers la civilisation de l'Occident
inconnu?... Qui sait si ce n'étaient pas là, Ito Shunshé et Inouyé
Bunda, qui jouèrent, depuis, et jouent encore, un rôle si éminent dans
la politique de leur pays?...

Au moment même où nous essayions, dans ce magasin, d'échanger quelques
mots avec eux, tandis qu'ils maniaient de leurs doigts minces des
babioles d'ivoire et d'écaillé, un soulèvement terrible--dont la
nouvelle n'était pas encore parvenue en Europe--ensanglantait le Japon.
J'ai donné, dans mes _Princesses d'Amour_, une esquisse de cette guerre
civile, de cette étrange révolution, unique dans la chronique du monde,
qui fit éclore, de la façon la plus imprévue, le Japon nouveau.

C'est en étudiant l'histoire de cette guerre que j'ai cru retrouver la
trace de ces deux jeunes hommes, dont je me souvenais si bien. Quand,
après deux années de voyage, ils revinrent au Japon, enthousiasmés
par ce qu'ils avaient vu, ils se heurtèrent à la bataille, qui durait
toujours, au cri de: «Mort aux étrangers!»

       *       *       *       *       *

De tous les points du monde, des êtres venaient à Théophile Gautier,
pour lui demander aide et protection. Il ne se défendait pas du tout,
écoutait toutes les doléances; et l'on peut dire que l'on entrait chez
nous comme dans un moulin. Ses conseils, son influence, l'appui de sa
plume, c'était tout ce qu'il avait à donner; mais il donnait royalement.

Parmi tous ces solliciteurs inconnus, qui venaient sans être présentés
et sans recommandation, j'ai gardé le souvenir d'une certaine madame
Key Blunt qui fut particulièrement tenace et nous tourmenta longtemps.
Elle arrivait d'Amérique et avait été la femme, à ce qu'elle disait,
d'un président des États-Unis, mort récemment. Il l'avait laissée
avec des enfants et sans ressources: mais elle avait l'amour et, à ce
qu'elle croyait, le don du théâtre, qui l'aiderait, pensait-elle, à
relever sa fortune. C'était une femme assez jolie, de taille moyenne,
et toujours endeuillée de voiles de crêpe: «Mon mari est toujours
mort», répondait-elle à ceux qui lui faisaient observer que le temps du
deuil était passé.

Mon père s'était laissé toucher par cette infortune exotique. Cependant
il combattit autant qu'il le put le singulier projet de la belle
veuve: elle voulait jouer, à Paris, et en anglais, un grand drame
de Shakespeare. Pour consacrer son talent, et lui donner de l'éclat
en Amérique, il fallait qu'elle eût été entendue à Paris. Jouer, en
anglais, devant des Parisiens, quelle folie!... Mais elle ne voulait
pas en démordre.

Mon père finit par renoncer à la convaincre; et, devant son insistance,
jugeant aussi que c'était le seul moyen de se débarrasser d'elle, il
songea à faire aboutir le projet, en le réduisant le plus possible.

Taillade, que Théophile Gautier soutenait beaucoup et admirait
infiniment, consentit, sur sa demande, à entrer dans la combinaison.
Il s'agissait de jouer, en anglais, un acte de _Macbeth_, celui du
meurtre de Duncan. Taillade ne savait pas l'anglais, ou à peine; mais
cela ne démontait nullement madame Key Blunt, qui se chargeait de
seriner à l'artiste français la bonne prononciation.

Le Vaudeville prêta complaisamment sa salle, et, après d'innombrables
et laborieuses répétitions, la représentation eut lieu. Mais il se
trouva--ce que l'on soupçonnait déjà--que madame Key Blunt avait fort
peu de talent et que Taillade en avait beaucoup, même en anglais. Il
sut se faire comprendre du public parisien, fortement ahuri par ces
mots inconnus, et il emporta tout le succès.

Mon père, dans son compte rendu, essaya d'en laisser une part à
l'artiste américaine; mais on le devine plus sincère quand il parle de
Taillade:

      Par un prodige de volonté, par une idolâtrie passionnée
      pour Shakespeare, il est arrivé à dire le texte, même
      avec un très bon accent, et à produire, dans cet idiome
      presque étranger pour lui, tous les effets qu'il obtenait
      à l'Odéon dans l'excellente traduction de Jules Lacroix.
      Chose étrange: loin d'être gêné en grandeur, en puissance,
      en énergie, son jeu avait quelque chose de direct, de
      natif, d'original. On ne sentait plus rien entre lui et
      le poète. Les idées jaillissaient avec leurs mots, leurs
      sons, leurs couleurs; et d'une représentation qui pour la
      plupart des spectateurs n'était guère qu'une pantomime,
      le sens profond, caché, mystérieux de l'œuvre colossale
      se dégageait avec plus de clarté que dans tous les
      commentaires.

Taillade, en effet, était superbe. Il avait, entre autres, quand
il sortait à reculons de la chambre du crime, un sursaut de peur en
heurtant par hasard, un fauteuil, qui donnait le frisson à toute la
salle.

Mais je crois bien que madame Key Blunt n'a jamais pardonné a mon père
le succès de son partenaire Taillade.



IV


Le 31 août était l'anniversaire de la naissance de Théophile Gautier;
et, pour fêter ce jour, nous organisions chaque année, en grand
mystère, quelque réjouissance: récitation de compliments, naïves
pantomimes, feux d'artifice et flammes de Bengale, qui donnaient
au jardin une féerique et fugitive splendeur. Une fois, cependant,
vers les approches de sa fête, le père nous déclara, qu'à ce propos,
il avait une idée extrêmement ingénieuse, dont il voulait nous
faire part. Les prétendues surprises, qui ne le surprenaient guère,
les répétitions, faites en cachette, qu'il avait l'air de ne pas
soupçonner, et pendant lesquelles on le laissait tout seul, n'étaient
pas très gaies pour lui. Il savait bien que les préliminaires d'une
fête en sont le plus souvent la partie la plus divertissante. Il
n'était pas juste que lui, le fêté justement, en fût exclu. Il
proposait donc d'organiser avec nous les réjouissances et même d'y
prendre une part active.

--Je me fêterai moi-même, dit-il. Que penseriez-vous d'une pièce, dont
je suis l'auteur, et dans laquelle je jouerais?...

Comme on le pense bien, cette motion fut accueillie avec enthousiasme.

Il fut donc décidé que nous représenterions _Pierrot posthume_,
puis--les débutants ne doutant de rien,--dans la même soirée, _le
Tricorne enchanté._

Il n'y avait pas de temps à perdre. _Pierrot posthume_ fut tout de
suite mis à l'étude, et l'on distribua les rôles ainsi:

    _Le Docteur_. . . THÉOPHILE GAUTIER.
    _Pierrot_ . . . . THÉOPHILE GAUTIER FILS.
    _Arlequin_. . . . ESTELLE.
    _Colombine_ . . . JUDITH.

Bientôt les répétitions commencèrent.

Mon père y apportait un entrain extrême et beaucoup d'application.
Seulement, tout d'abord, son jeu fantaisiste et primesautier se
plaisait mal à la discipline, et il mettait parfois ses partenaires
dans un grand embarras: quand un hémistiche ou un vers lui manquait, il
en improvisait un autre, et notre réplique, naturellement, ne rimait
plus. Cela nous fâchait beaucoup; mais il nous répondait que nous
n'avions qu'à faire comme lui, en improvisant des rimes nouvelles:
proposition qui soulevait un tollé général.

On s'occupa, presque en même temps, de la mise en scène de l'autre
pièce, qui comportait un plus grand nombre d'acteurs.

Mon père prit le rôle de Géronte; mon frère, celui de Frontin; ma
mère, celui de Valère. On chargea Rodolfo de jouer l'ivrogne Champagne.
Le rôle d'Inès fut distribué à ma sœur, et celui de Marinette à moi.

Mlle Favart, qui habitait à Neuilly, voulut bien venir nous
donner quelques conseils; elle assista à plusieurs répétitions et
dirigea la mise en scène.

Puvis de Chavannes avait demandé la faveur de peindre les décors. Pour
qu'il pût les exécuter sur place, et dans la mesure voulue, on convoqua
Belloir, qui édifia tout de suite le théâtre. Cela fut aussi plus
commode pour nous. Puvis travaillait sur place, et nous répétions en
scène.

Cette construction légère, couverte de coutil blanc et rouge,
s'étendait sur la terrasse et en tenait toute la largeur entre la
maison et le parapet. L'escalier du jardin était masqué, et il fallait,
pour l'atteindre, traverser «la salle». La scène communiquait par la
porte vitrée, avec la salle à manger, qui nous servait de loge.

On n'était plus occupé à la maison que de la représentation. Les
bonnes, submergées dans les plis blancs, cousaient des mètres de
calicot pour les décors, tandis que des menuisiers clouaient des
châssis. Avec ma mère, nous courions Paris, en quête d'étoffes pour les
costumes. Nous prenions leurs modèles dans un ouvrage de Maurice Sand
sur la comédie italienne, publié récemment et intitulé: _Masques et
Bouffons._

Rodolfo était régisseur; il avait l'œil à tout. Un lit était dressé
pour lui dans l'atelier, afin qu'il ne quittât plus Neuilly, que pour
le service du théâtre: courses et commissions urgentes.

Mon père ne s'était pas trompé, ces répétitions et ces préparatifs
emplissaient la maison d'une animation et d'une gaieté extrêmes. Notre
frère Toto arrivait chaque matin avec Puvis de Chavannes. Ce grand
artiste, si modeste, était dévoré d'inquiétude: il ne se croyait pas
à la hauteur de sa tâche. Il nous fallait le rassurer, l'encourager.
On le raillait même affectueusement, lui, le peintre déjà glorieux
qui avait exposé _la Paix_ et _la Guerre, le Travail_ et _le Repos_,
d'attaquer avec tant d'effroi le barbouillage de ses décors. Le bon
Puvis riait et se mettait à l'ouvrage.

Il peignit, d'abord, une rue du vieux Paris, s'élargissant en
carrefour, pour laquelle Pierrot, dans son monologue, donne quelques
indications pittoresques, qui étaient suivies scrupuleusement:

      Le cabaret encor rit et jase à son angle....

On voyait, au-dessus d'un rideau rouge qui flottait au vent, l'enseigne
découpée représentant un pot d'étain.

De l'autre côté, le rôtisseur: _A Saint-Laurent,_ montrait de belles
flammes pétillantes, qui cuisaient des volailles, derrière un étalage
de pâtés et de quartiers de viande. L'image du saint donnait l'occasion
à Puvis de peindre un homme admirable, cuisant sur le gril.

Le décor de la seconde pièce n'était pas très différent du premier,
puisqu'il devait représenter une place publique, devant la maison de
Géronte.

On aurait pu, à la rigueur, jouer les pièces dans le même décor.
Mais Puvis tenait à en faire deux, et il se tourmentait encore en
cherchant la façon de les varier. Il imagina, pour _le Tricorne_, de
choisir quelque ville du Midi, claire et colorée, qui contrasterait
heureusement avec le bistre de la vieille rue moyenageuse de _Pierrot
posthume_. Au milieu de la scène, il plaça une fontaine de marbre,
avec un jet d'eau, et, tout auprès, éclaboussé de gouttelettes, un
laurier-rose en fleur. La première coulisse, à droite du spectateur,
une boutique de marchande de fruits, fut le motif d'une remarquable
nature morte, à laquelle Puvis s'appliqua tout spécialement. Sous
l'auvent bariolé, des tranches de pastèques montraient leur pulpe rose
semée de pépins noirs, à côté de pyramides d'oranges, de paniers de
pêches et de grappes de raisins bleus ou dorés. C'était parfait.... La
maison de Géronte, avec un balcon praticable, s'élevait à gauche.

Les costumes nous donnaient beaucoup à faire. Celui de mon père, dans
_Pierrot posthume_, reproduisait exactement l'image représentant «le
Docteur» dans _Masques et Bouffons_. C'était une houppelande de soie
noire sur un maillot et un gilet rouges; pour coiffure, un bonnet noir
à pattes. Toto, long et svelte, s'accommodait on ne peut mieux du
classique accoutrement de Pierrot; mais l'habit de Frontin, à rayures
groseille et blanches, de la seconde pièce, l'avantageait encore plus.
Rodolfo avait découvert, au Temple, une livrée admirable, trop grande
pour lui, qui venait de la valetaille d'un archevêque. Estelle, qui
devait enfouir sa jolie figure sous le masque d'Arlequin, prenait sa
revanche dans _le Tricorne_: la toilette d'Inès lui allait à ravir,
avec la berthe de dentelle, l'éventail pailleté et surtout la jupe
traînante, qui la faisait tout à fait une grande demoiselle. Pour moi,
il me semble bien que le corselet de velours vert et la double jupe, en
soie rayée, de Colombine m'allait mieux que le tablier de Marinette.
Le costume de Valère était le plus brillant: on avait taillé, dans de
la toile d'or moirée, le haut-de-chausse, et la veste qui s'ouvrait
sur un jabot de dentelle. Le travesti allait très bien à ma mère, qui
prenait un air crâne sous la grande perruque blonde et le chapeau
à plumes. Mais, malgré le peu de longueur du rôle, elle était loin
d'être sûre d'elle. Son accent italien, la difficulté qu'elle avait
à retenir et à bien scander le vers français, lui rendaient sa tâche
assez ardue. Mon père, pour lui fournir l'occasion de briller un peu
et de faire entendre sa belle voix, ajouta une sérénade à la première
scène de Valère, et il refit quelques vers, pour le raccord. L'amoureux
s'avançait donc, une guitare à la main et chantait, sous le balcon
d'Inès, la sérénade de Schubert, qu'un harpiste accompagnait dans la
coulisse.

Plus de deux cents invitations furent lancées, adressées, comme on le
pense bien, non seulement aux amis de la maison, mais encore à l'élite
des lettres et des arts.

Les cartes d'invitation étaient ainsi rédigées:

      M Neuilly, 14 août 1863.

      Vous êtes prié d'assister à la représentation qui sera
      donnée à Neuilly, le lundi 31 août 1863, à 8 heures et
      demie, jour anniversaire de la naissance de M. Théophile
      Gautier.

      R. S. V. P. 32, rue de Longchamp.

Suivait le programme de la soirée avec la distribution des rôles.

Le grand jour se leva enfin. Il ne nous sembla pas long, tant nous
étions absorbées par les derniers préparatifs.

Le soir vint. On illumina la cour par laquelle le public devait entrer;
on alluma le lustre dans la salle, et, sur la scène, la rampe et les
portants.

Rodolfo, qui ne jouait pas dans la première pièce, tint les fonctions
de majordome, en habit noir et en cravate blanche. Il avait encore sa
barbe blonde et ne la rasa, pour faire plus d'effet, qu'au moment de
se costumer. Il reçut les invités et les plaça.

La rue de Longchamp n'avait jamais vu semblable animation, pareil
encombrement de voitures. Les portières claquaient; les femmes,
encapuchonnées de dentelles, entraient, par la petite porte de la cour,
et se hâtaient vers la tente de coutil rouge et blanc, pour avoir de
bonnes places.

Les acteurs, très agités, se disputaient les petits jours ménagés dans
le rideau et regardaient la salle s'emplir. Cette assemblée valait
certes la peine d'être vue:

Elle était illustre et choisie, comme le dit Théodore de Banville, dans
le feuilleton en vers qu'ils improvisa, la nuit même de la fête.

    Tant de beaux yeux couleur des soirs
    Ou de l'or pur ou de pervenches
    Faisaient passer les habits noirs
    Masqués par des épaules blanches.

Ces habits noirs n'étaient cependant pas à dédaigner, car ils serraient
presque tous des torses illustres:

    La littérature y comptait,
    --La vieille aussi bien que la neuve,--
    Si bien que Dumas fils était
    Assis auprès de Sainte-Beuve.

Nous voyions entrer successivement Flaubert, Paul de Saint-Victor,
Gustave Claudin, Baudelaire, les Goncourt, Vacquerie, Meurice,
Champfleury, Arsène Houssaye, Ernest Feydeau, Mario Uchard, Xavier
Aubryet, Adolphe Gaiffe, et aussi beaucoup de peintres, entre autres
Cabanel, Baudry, Hébert, Français; puis Gustave Doré, Arthur Kratz,
Charles Garnier, Georges Charpentier, tant d'autres encore!...

On frappa enfin les trois coups et le rideau se leva:

     Les décors malins et vermeils
     Etaient de Puvis de Chavannes.
     Pour en rencontrer de pareils
     On irait bien plus loin que Vannes.

Le bon Puvis fut saisi d'une telle émotion au moment où ses décors
se dévoilaient devant cette assemblée extraordinaire, qu'il
dégringola l'escalier de pierre et--s'il n'alla pas aussi loin que
Vannes--s'enfuit tout au bout du jardin!... Là, il rencontra Rodolfo,
occupé à pousser des hurlements suraigus, afin de se casser la voix,
pour se faire un bel organe d'ivrogne.

Théophile Gautier, comme acteur, eut un succès prodigieux, et ce succès
était bien mérité.

     Malgré le «chacun son métier»,
     La critique ici ne peut mordre,
     Puisque Théophile Gautier
     Est un acteur de premier ordre.

     Comme il a bien peur des filous!
     Oh! la réplique alerte et vive,
     Les bons airs de tuteur jaloux,
     La bonne bêtise naïve!

Gaiement ironique dans le rôle du malin docteur, admirablement ahuri
sous le crâne chauve de Géronte, qui lui faisait une tête impayable,
il tirait son plus irrésistible effet de brusques changements de voix;
passant sans transition, d'un timbre grave, profond et caverneux, à des
notes aiguës et criardes dont le contraste était d'un comique extrême.

     Quant à Pierrot, blanc comme un lis,
     Et sérieux comme un augure,
     Il empruntait de Gautier fils,
     Une très aimable figure.

Rodolfo, lui, fut épique. Sa trogne rouge, sa voix, enrouée pour de
bon, son allure d'ivrogne fieffé, sa somnolence continuelle, dont il
sortait seulement par saccades, créaient une figure très originale,
qu'un acteur de profession n'eût pas mieux composée.

     Il est terrible, il est superbe!

s'écriait Banville!...

Il va sans dire que tous les interprètes furent fêtés et que ce fut une
soirée triomphale.

Elle nous laissa quelques regrets et de bons souvenirs.

Longtemps, la cadence des vers chanta dans notre mémoire. Nous avions
même pris l'habitude, Théophile Gautier tout le premier, de ne presque
plus parler que par citations. La première pièce, spécialement, se
prêtait à ce jeu et nous fournissait nombre de maximes, s'appliquant
aux petits faits de la vie. Aussi mon père répétait-il souvent:

--Tout est dans _Pierrot posthume!..._

       *       *       *       *       *

Dès les premiers jours du printemps, il y avait dans le jardin des
fous, en face de notre maison, un rossignol, qui chantait avec un éclat
incomparable. C'était certainement un vieux maître, qui possédait
toutes les subtilités de son art, et dont les jeunes devaient étudier
la manière, de loin, en silence. Nous attendions son arrivée, et, de
nos fenêtres, nous l'écoutions sans nous lasser, en l'admirant sans
réserves. Il le savait, peut-être, car il venait toujours se percher
tout près de la rue, sur les arbres d'en face. Par les soirs de clair
de lune, il nous donnait vraiment de merveilleux concerts. D'ailleurs,
à l'éclosion des lilas, ce coin de la rue de Longchamp devenait
particulièrement splendide: tout le parc du docteur Pinel était en
fleurs, et, dans le fossé, qui se creusait devant la palissade, tout
ébouriffé d'acacias, de buissons et de fleurettes sauvages, le soleil
et l'ombre variaient des effets charmants.

Aussi avions-nous pris l'habitude de faire quelquefois les «mille
pas» dans la rue déserte, le long de ces fleurs et de ces verdures
fraîches. Les feuillages, encore peu épais, nous permettaient de
voir dans les profondeurs du parc. Nous apercevions souvent les
mélancoliques pensionnaires de l'établissement, qui se promenaient, ou
qui s'occupaient à jardiner. Nous plaignions beaucoup les pauvres fous,
et nous trouvions surtout qu'ils avaient l'air très raisonnable.

Mon père en avait remarqué un à l'allure grave et digne, qui passait,
suivi d'un domestique, et revenait souvent. Il était grand, maigre,
avec quelque chose de militaire dans la carrure, la figure osseuse,
la moustache et les favoris noirs; il paraissait une cinquantaine
d'années. Il nous regardait en marchant, mais d'un regard glissé de
côté, sans tourner la tête. Un jour, pendant une de nos promenades,
tandis que mon père était rentré un instant pour rallumer son cigare,
cet homme s'approcha tout près du fossé et, par-dessus la palissade,
nous lança une grosse gerbe de lilas; puis il s'éloigna aussitôt.

Nous étions rentrées avec cette botte de fleurs, pour raconter
l'aventure.

Mon père en fut très effrayé:

--Au lieu de fleurs, disait-il, il aurait pu tout aussi bien vous
lancer des pierres. Comment a-t-il pu tromper la surveillance de ce
domestique qui ne le quitte pas?...

--Mais, vois, père, il y a une lettre au milieu du bouquet.

--Un billet doux!... c'est complet!... Ils ne se gênent pas, messieurs
les fous!

Mon père détacha la lettre: elle était dans une enveloppe fermée par un
cachet de cire rouge, avec une empreinte d'armoiries sous une couronne
de comte, et adressée à «monsieur Théophile Gautier».

--Comment! c'est pour moi la déclaration?... Ce fol sait mon nom et m'a
reconnu!...

Mon père lut la lettre, qui parut l'étonner. Celui qui l'écrivait
se disait le fils du général Bertrand, compagnon de Napoléon Ier à
Sainte-Hélène. Comme tous les fous, il prétendait être l'homme le plus
sage du monde et victime d'ennemis ténébreux. Il suppliait mon père de
lui venir en aide, pour le tirer de captivité.

Mon père s'informa, fit des démarches.

C'était bien le fils du général Bertrand. Mais l'intercession de mon
père n'eut d'autre effet que de faire se resserrer la surveillance
autour du captif: on empêcha désormais le malheureux fou de se promener
de notre côté.

       *       *       *       *       *

J'avais promis à mon père de chercher à imaginer un sujet de nouvelle,
et de le lui raconter, avant d'essayer d'écrire. Il me demandait
souvent si j'avais enfin trouvé quelque thème original, ou qui me parût
tel. Je croyais en tenir un, et je le développais longuement dans ma
tête; mais je n'en voulais pas parler avant d'être parvenue à conclure,
ce qui ne fut pas facile. Quand je crus mon scénario bien d'aplomb,
j'allai trouver mon père, et d'un air assez solennel, je lui demandai
s'il avait le temps de m'écouter.

--J'ai le temps et je suis tout oreilles! me répondit-il avec
empressement, en s'agenouillant dans un grand fauteuil, ce qui était sa
façon favorite de s'asseoir.

--Eh bien, voilà mon histoire:

«Un luthier très épris de son état, une sorte de Stradivarius
fanatique, habite dans une ville d'Italie un vieux quartier assez
désert; il travaille sans relâche au perfectionnement des instruments
de musique. Il rêve quelque chose d'extraordinaire, un violon idéal,
unique, d'une délicatesse merveilleuse, expressif, comme s'il
comprenait la musique dont il vibre: une voix, une âme, enfin!... Le
luthier maniaque, réalise des chefs-d'œuvre, et cependant n'est pas
satisfait. Pour choisir des bois incomparables, il fait de lointains
voyages et, une fois, risque sa vie en abattant lui-même un arbre qui
penche au bord d'un abîme, où personne n'ose se risquer. Il veut cet
arbre qui a grandi dans un frisson sonore, au bruit des torrents, sous
la furie des tempêtes. Il s'imagine que le bois de cet arbre-là gardera
peut-être mieux qu'un autre une sorte de conscience musicale.

«Dans le même temps, une cantatrice merveilleuse emplit de sa gloire
toute l'Italie. Le luthier la suit de ville en ville et de théâtre en
théâtre. Un jour, à Milan, il apprend qu'un jeune et riche seigneur,
très amoureux de la cantatrice, va l'épouser et l'enlever à l'art. Le
mariage est décidé; mais, quelques jours avant les noces, la fiancée
disparaît, sans qu'il soit possible de retrouver ses traces. L'amoureux
la cherche éperdument pendant des mois, pendant des années, et, quand
il a perdu l'espoir, il ne parvient pas à oublier.

«Un soir, entraîné par des amis dans une salle de concert, il entend
un virtuose exécuter un morceau sur le violon. Il éprouve alors une
émotion profonde, qui n'est causée ni par la musique ni par le talent
de l'exécutant, mais par le son même du violon; les battements de son
cœur s'accélèrent, il est bouleversé comme s'il avait entendu la voix
de la bien-aimée perdue.

«Le morceau terminé, il se précipite dans les coulisses et demande à
voir le virtuose. Il veut à n'importe quel prix lui acheter ce violon;
mais l'artiste lui répond qu'il ne lui appartient pas et qu'il n'a pas
le droit de le laisser toucher par qui que ce soit. Au même instant,
un être singulier s'approche, qui saisit le violon d'un geste leste et
impérieux, et le couche, avec d'amoureuses précautions, dans un étui
de velours blanc. Le jeune seigneur s'adresse au nouveau venu et lui
dit de fixer le prix qu'il exige pour lui céder ce violon. Mais l'homme
singulier, qui est le luthier, l'artisan délicat, que son incomparable
habileté dans la facture des instruments de musique a rendu célèbre, ne
répond pas et s'éloigne, ou plutôt s'enfuit, en emportant le violon.

«Le jeune homme retrouve facilement le luthier monomane. Il va le
voir dans sa boutique et le supplie de nouveau. Afin de l'attendrir,
il finit par lui raconter son chagrin et son malheur; il lui avoue
que le son des cordes de ce merveilleux instrument, lui rappelle la
voix de son amie, la diva si mystérieusement disparue. Mais, au nom
de la cantatrice, le luthier pâlit et rougit, et ne peut cacher un
trouble si étrange que le jeune homme en est tout saisi. Il essaie de
l'interroger. Le bonhomme, redevenu maître de lui, ne répond plus,
reste impénétrable, et finit par mettre l'intrus hors de sa boutique,
où il se barricade.

«L'idée que cet étrange maniaque sait quelque chose de la bien-aimée,
l'a enlevée sans doute et la tient captive, ne quitte plus le jeune
seigneur. Il emploie tous les moyens possibles pour découvrir la
vérité; ne pouvant arriver à rien, il a l'idée de s'adresser à un
magnétiseur fameux et de l'intéresser à ses recherches. Celui-ci
parvient à endormir le luthier, qui raconte, malgré lui, toute
l'histoire de son crime: il a attiré un soir chez lui, sous un
prétexte, la diva, et, sans la faire souffrir, il l'a tuée, par amour
de cet art auquel elle consentait à renoncer. Elle, qui était comme une
lyre vivante, allait devenir une simple comtesse; elle, dont tous les
nerfs, toutes les fibres, vibraient, avec sa voix de cristal, comme
les cordes d'un violon! Le luthier seul pouvait la sauver et, en même
temps, parachever le chef-d'œuvre auquel il avait pensé toute sa vie:
le violon sensible et conscient. Mais, pour cela, la chanteuse devait
mourir, et il la tua sans hésiter.

«Ses longs cheveux blonds et soyeux sont devenus les fils de l'archet;
de ses entrailles précieuses furent formées les cordes!

«L'amoureux, ivre de rage, ne veut pas en entendre plus. Il se jette
sur le luthier et l'étrangle Puis il met le feu à la boutique et
s'enfuit en emportant le violon....

«Voilà, c'est tout....»

Le visage de mon père, toujours agenouillé dans son grand fauteuil et
qui m'avait écoutée avec beaucoup d'attention, exprimait la stupeur. Il
poussait des «ah!» et des «oh!» en levant les mains vers le plafond.

--Je suis épouvanté! dit-il enfin. Je m'attendais à quelque idylle
naïve, à une gracieuse éclosion de la petite fleur bleue de l'idéal;
et c'est l'étripement de ton héroïne que m'offre, comme première
œuvre d'imagination, ton cerveau de quinze ans!... Je suis comme
le Prince Charmant, des contes de fées, qui voit sortir de la
bouche de la belle princesse, au lieu de perles et de diamants, des
couleuvres et des scorpions; je peux même dire ici: des vipères et
des serpents à sonnettes!... Oui, tu as l'esprit, je m'en suis aperçu
déjà, particulièrement féroce.... Je ne peux pas dire que le sujet
soit banal. Oh! non, il ne l'est même pas assez, et l'abominable
histoire est conduite avec logique. Seul, le magnétiseur ne me
plaît guère. L'influence d'Edgar Poë est manifeste, et peut-être
aurait-il tiré quelque chose de cette affreuse aventure.... Et comment
s'intitulera-t-elle?... _Le Boyau révélateur_, sans doute!

--Elle n'aura pas de titre du tout, dis-je en l'embrassant, car elle
est condamnée sans appel. J'envoie le violon au diable et je vais
inventer autre chose.

       *       *       *       *       *

Dans les premiers temps de notre installation à Neuilly, on ne
pouvait pas s'imaginer qu'il serait possible de ne pas avoir un
pied-à-terre à Paris. Mon père loua donc un petit appartement, 15, rue
de Grammont. C'était au second étage, sur une cour; il se composait
d'une antichambre, d'une très vaste pièce avec une alcôve et d'un grand
cabinet qui n'avait de jour que par une cloison vitrée. Mon père et ma
mère, quand ils devaient dîner en ville, venaient s'y habiller, plutôt
que de retourner à Neuilly, et, ce jour-là, ils y couchaient. Nous y
restions quelquefois tous, après les soirées passées au théâtre.

Sommairement meublé, assez négligemment entretenu par la concierge, ce
logis terne et obscur ne nous plaisait guère; mon père s'en lassa vite
et, après avoir trouvé une combinaison meilleure pour nos sorties du
soir, il donna congé de l'appartement. On avait fait la découverte, à
Neuilly, d'un loueur de voitures, le père Girault, qui se montra assez
raisonnable, et avec lequel mon père conclut un arrangement. Il venait
nous prendre à notre porte, pour nous conduire au théâtre, où nous le
retrouvions, vers minuit, et il nous ramenait chez nous.

Pendant bien des années, les guimbardes du père Girault, que Théophile
Gautier appelait «ses carrosses de gala», nous trimbalèrent sur la
longue route, de Neuilly à Paris et de Paris à Neuilly. Nous allions à
toutes les premières des principaux théâtres, à ceux dans lesquels mon
père avait une loge; lorsqu'on ne lui envoyait que deux places, il les
donnait à Toto, qui lui rendait alors compte de la pièce.

Pendant les représentations, nous étions chargées, ma mère, ma sœur
et moi, de bien écouter, tandis que le père se promenait dans les
couloirs, fumait un cigare sur le perron, ou somnolait au fond de la
loge. Au retour, tassés tous les quatre dans la voiture, et longuement
cahotés à travers la nuit, nous lui racontions, dans le bruit des roues
et le cliquetis des vitres, l'intrigue et les péripéties du drame, ou
de la comédie, que nous venions de voir.

Il nous fallait garder le souvenir des différentes pièces jouées
pendant la semaine, au moins jusqu'au dimanche suivant, afin que le
père, au moment d'écrire son article, pût contrôler l'intégrité des
comptes rendus.

Le dimanche se levait pour nous dans une atmosphère grise et
mélancolique. Pas de chansons matinales, pas de déclamations
fantaisistes et tonitruantes. Le père s'habillait, pour sortir,
aussitôt levé, et le déjeuner était servi encore plus tôt que
d'ordinaire.

C'était le jour noir, le jour du feuilleton. Théophile Gautier allait
l'écrire au journal même, et il n'y avait pas une ligne faite d'avance.
On connaît sa fameuse réponse à ceux qui le pressaient de travailler un
peu, dans la semaine, à son article:

--On ne demande pas à un condamné de se faire guillotiner avant l'heure!

Les «mille pas», le long de la terrasse, étaient supprimés. Nous
conduisions le père jusqu'à l'omnibus, et il s'en allait analyser,
dans son style parfait, les péripéties du _Serpent à plumes_, de _la
Grève des Portiers_, de _Vermouth et Adélaïde_ et autres chefs-d'œuvre
oubliés.

       *       *       *       *       *

Un jour, Nono, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, vint à
Neuilly, et il nous raconta une aventure qui lui était arrivée,
quelques mois auparavant. Un être extraordinaire l'avait abordé
dans la rue en lui demandant un renseignement, dans un langage
incompréhensible. Cet être, assez petit, avait une bizarre figure
jaune, avec des yeux bridés, qui faisait l'effet le plus drôle du monde
sous un vieux chapeau haut de forme trop large et qui lui entrait
jusqu'aux oreilles; il portait un paletot râpé et des souliers éculés,
rattachés par des ficelles.

Malgré ce triste déguisement, qui le rendait hideux, son type
trahissait clairement son origine: c'était un Chinois, un Chinois
authentique, échoué, à la suite d'incidents malheureux, sur le pavé de
Paris.

Avec beaucoup de peine et en y mettant le temps, Nono était parvenu
à débrouiller l'histoire de ce pauvre diable. Il avait été amené
en France par Mgr Callery, évêque de Macao, qui l'avait engagé pour
travailler à la rédaction d'un dictionnaire chinois-français; mais Mgr
Callery était mort et l'on avait tout simplement renvoyé le Chinois.

Comme on l'avait tenu, jusque-là, à peu près enfermé chez cet évêque,
il ne savait presque rien de la langue du pays où il se trouvait, et
n'avait aucune relation; le peu d'argent, épargné à grand'-peine, fut
vite mangé. Lorsque Nono le rencontra, il se rendait chez Stanislas
Julien, qui lui faisait faire quelques travaux, dont il ne se hâtait
pas de lui verser le mince salaire.

Clermont-Ganneau s'était intéressé à ce Chinois. Il l'avait décidé à
reprendre son costume national, à laisser repousser sa natte: l'homme
était redevenu une très élégante potiche. Dans son dénûment, il avait
rencontré une femme, de condition modeste, qui s'était apitoyée sur
lui, l'avait pris en affection et était sur le point de l'épouser;
mais, tout dernièrement, elle venait de mourir. Et le pauvre exilé,
qu'elle aidait un peu, était retombé dans la misère.

Voilà mon père, et nous tous, profondément attendris sur le sort de ce
Chinois, seul et sans ressources, si loin de sa patrie chimérique.

--Je me vois à Pékin, sans un sol, dit mon père, ne sachant pas un mot
de chinois et ayant pour toute recommandation un aspect insolite, qui
ameute les foules à mes trousses et les chiens contre mes mollets!...

L'idée de voir un habitant du Céleste Empire nous exaltait beaucoup:
cet être invraisemblable existait donc, autrement que sur les écrans et
les éventails, avec une tête d'ivoire ou une figure en papier de riz?

Il y avait longtemps que mon père avait écrit:

     Celle que j'aime à présent est en Chine,

et une nouvelle, _le Pavillon sur l'eau_, d'après l'analyse, faite par
Pauthier, d'une comédie chinoise. Il s'intéressait vivement à l'antique
civilisation de l'Empire du Milieu. Il avait lu les travaux d'Abel
Rémusat et les pièces de théâtre, traduites par Bazin; il avait voyagé,
en idée, dans ce pays du rêve, qui était demeuré néanmoins, pour lui,
irréel.

--Amène-moi ton Chinois, dit-il à Nono. On tâchera de réunir pour lui
un petit magot (le mot vient tout seul), et de rapatrier l'exilé. Viens
déjeuner demain ici avec lui.

Clermont-Ganneau, fidèle au rendez-vous, nous présenta, le lendemain,
le Chinois Ting-Tun-Ling, qui nous fit les plus respectueux saluts, en
fermant ses poings pour les secouer à la hauteur de son front: cela
nous parut délicieux. Il portait une robe bleue, en étoffe molle, sous
une tunique de soie noire brochée, à petits boutons de cuivre. Selon
les rites, il garda sur sa tête sa petite calotte en satin noir, ornée
d'un bouton de nacre carré encadré de filigrane doré. Sa figure jaune
était spirituelle et fine, mais l'émotion la plissait et la déplissait
continuellement, en faisant papilloter ses yeux, très vifs et très
bridés.

Il n'avait pas plus de trente ans, mais on ne pouvait guère, à première
vue, lui donner un âge quelconque. Il avait l'air à la fois d'un
prêtre, d'une jeune guenon et d'une vieille femme. De ses manches
sortaient à demi des mains maigres et aristocratiques, prolongées par
des ongles plus longs que les doigts. On essaya d'échanger quelques
phrases avec lui; mais ce n'était pas commode, car le peu de français
qu'il savait, il le prononçait d'une façon très imprévue.

Cependant, quand il eut compris qu'on avait l'intention de lui fournir
les moyens de retourner dans son pays, il manifesta une grande
épouvante.

--Moi, pas tourner Chine! s'écria-t-il. Si tourner, couper moi tête....

Diable? qu'avait-il donc commis là-bas? Etait-ce un malfaiteur
dangereux? Avait-il sur la conscience quelque crime très compliqué?

Clermont-Ganneau, qui comprenait son jargon et même déjà quelques mots
chinois, l'avait interrogé et nous fit part de ce qu'il soupçonnait:

Ting-Tun-Ling était, très probablement, un ancien taïping, qui avait
conspiré. Il s'était battu et un de ses bras gardait la marque d'une
affreuse blessure:--Nono l'avait vue;--un canon en bambou, serré par
des cordes, en éclatant lui avait enlevé une large tranche de chair.
Traqué, réduit à la plus grande misère, pendant une famine terrible, il
avait été sauvé, par des missionnaires, à la condition qu'il se ferait
chrétien.

--Pas tourner Chine!... continuait à murmurer le Chinois, très effrayé.

Que faire pour lui, alors, s'il ne voulait pas s'en aller?

Le garder, et l'héberger, à la façon orientale, telle fut la conclusion
de mon père.

--As-tu envie d'apprendre le chinois, me dit-il, et d'étudier un
pays presque encore inconnu, et qui semble prodigieux? Ce ouistiti
mélancolique a l'air très intelligent. Il doit être lettré, puisque
l'évêque Callery l'avait choisi pour travailler à son dictionnaire.
Veux-tu essayer de dévider cet homme jaune et de voir ce qu'il cache au
fond de sa cervelle obscure?

Si je le voulais!...

Je ne répondis que par une série de cabrioles, que le Chinois regarda
de ses yeux obliques, en plissant tout entier son front, mais, par
politesse, sans manifester aucune surprise.

Et c'est ainsi que Ting-Tun-Ling devint le Chinois de Théophile
Gautier.

       *       *       *       *       *

Parmi les vieux amis de mon père, «un de l'ancien temps», comme il
le disait, était Auguste Préault, sculpteur de grand talent, auteur
d'un des groupes qui décorent l'entrée du pont d'Iéna, et dont nous
avions, à Neuilly, je l'ai dit, une belle statue de bronze. Pendant
le mouvement romantique, Préault était le chef des sculpteurs
révolutionnaires: élève de Rude, disciple de Michel-Ange, il était
violent, excessif, passionné, et avait, comme il convenait, l'horreur
du poncif et du convenu. Il fut un des camarades de Gambetta.

On nous disait que Préault avait été amoureux de la tante Zoé, ce qui
nous paraissait extraordinaire et invraisemblable; mais il vantait sa
tête bien construite, ses yeux grands et vifs, ses cheveux ondulés, son
cou d'une ligne élégante.

Préault était, lui, un type très original. Petit, trapu, la tête
grosse, à demi chauve, avec une couronne de longs cheveux blonds
et blancs, les yeux pâles et saillants, la moustache courte et un
mince collier de barbe qui lui donnaient quelque chose de militaire.
Il s'asseyait toujours de biais, une jambe repliée, le menton dans
la main, et fixait longtemps sur le même objet son regard aigu et
scrutateur.

Il passait pour avoir beaucoup d'esprit, un esprit sceptique et
mordant. Il racontait, en ménageant l'effet, des anecdotes qui valaient
surtout par la pointe finale. Mais comme, a pétrir les blocs humides
de terre glaise, il avait contracté un enrouement qui le rendait à peu
près aphone, le souffle lui manquait bientôt et le dernier mot lui
restait presque toujours dans la gorge, de sorte que l'auditeur, après
avoir attendu patiemment le trait spirituel, ne l'entendait pas. J'en
ai entendu et retenu cependant quelques-uns.

Préault reçoit un jour la visite d'un personnage long, maigre, triste,
sinistre, qui sollicite de lui une lettre de recommandation pour La
Rounat, alors directeur de l'Odéon.

--Quels rôles jouez-vous? lui demanda le sculpteur.

--Les comiques!...

Alors il écrit à La Rounat:

«Je vous présente M. Un Tel, qui désire un emploi dans votre troupe.
Il se dit comique. S'il l'est, remerciez-moi; s'il ne l'est pas,
remerciez-le.»

Il redisait volontiers ce mot, assez connu, et que l'on cite souvent,
mais sans l'attribuer à son véritable auteur.

Une veuve était venu le trouver, un jour, pour le prier, en sa qualité
de sculpteur, de vouloir bien se charger de graver, sur une stèle
funèbre, une épitaphe pour son mari défunt. Elle voulait une phrase
expressive, mais, pour que ce ne fût pas trop cher, une phrase assez
courte.

--Eh bien! lui dit Préault, après avoir réfléchi quelques instants,
mettons: «Enfin!»

       *       *       *       *       *

Mon père raconte une histoire à propos de Rachel.

Ce n'est pas à moi qu'il la raconte et je ne devrais pas entendre. Mais
j'entends tout de même.

Au foyer du Théâtre-Français, un soir, il voit la grande artiste,
affalée sur une banquette, la tête baissée, regardant le plancher, de
son air le plus tragique. Il la salue et lui tend la main. Elle prend
cette main, qu'elle serre nerveusement et retient dans la sienne, sans
lever la tête. Après quelques moments de silence, d'un geste brusque,
elle écarte son péplum et promène violemment sur sa poitrine maigre, la
main qu'elle serre dans ses doigts minces. Sans paraître trop surpris,
Théophile Gautier constate que cette poitrine, dont on sent toutes les
côtes, ressemble plus à un gril qu'à tout autre chose. Rachel lève
alors sur lui un regard noir et lui dit anxieusement:

--Il n'y a rien, n'est-ce pas?...

--Pas grand chose! répond-il assez gêné.

Alors, la grande tragédienne, d'une voix sourde et désespérée, murmure:

--Les hommes n'aiment que les nourrices!...

       *       *       *       *       *

Depuis que nous raffolions de la musique, Toto, Olivier de Gourjault,
Henri Delaborde et plusieurs autres camarades de mon frère, fidèles
habitués des Concerts populaires de Pasdeloup, nous conseillaient
vivement d'y assister avec suite, afin de connaître et de comprendre
sérieusement la musique classique. Pasdeloup envoyait à mon père, qui
rendait compte de ses concerts, une place pour toutes les séries; mais
il nous en fallait trois, et, comme cela coûtait assez cher, nous
n'osions pas trop insister; mais nos mines contrites, nos soupirs,
nos airs de victimes résignées, parlaient pour nous, et le père ne
tarda pas à nous faire la charmante surprise de nous apporter deux
abonnements, pour toute la saison. De ce jour, nos dimanches ne furent
plus mélancoliques.

Du fond de Neuilly au Cirque d'Hiver, il y avait un bon bout de chemin
et il fallait partir de bonne heure, pour arriver avant le premier coup
d'archet du chef d'orchestre.

Ma mère, ou une des tantes, nous accompagnait, et souvent nous partions
avec mon père, qui allait au journal, pour écrire son feuilleton. En ce
cas, l'omnibus nous menait jusqu'à la porte Maillot, où nous prenions
une voiture; nous conduisions mon père au _Moniteur Universel_,
quai Voltaire, puis le fiacre continuait sa route vers le lointain
boulevard du Temple. Nous étions maintenant des enthousiastes. Les
symphonies de Beethoven, surtout, nous avaient transportées. Rien ne
nous arrêtait quand il s'agissait d'aller aux Concerts populaires, ni
la pluie ni la neige, ni la distance; même le soir, nous ne redoutions
pas l'expédition, malgré le retour hasardeux, à des heures indues.

Je me souviens d'un certain vendredi saint, où il faisait vraiment un
temps abominable. Arrivées à la porte Maillot, sous les rafales et la
pluie torrentielle, nous donnâmes l'adresse du Cirque d'Hiver à un
cocher, qui demeura stupide et ne put s'empêcher de nous dire:

--Qu'est-ce que vous pouvez bien aller faire, si loin, par un temps
pareil, un vendredi saint?...

On jouait la symphonie avec chœur de Beethoven! Nous y serions allées à
pied! C'est ce que le cocher ne pouvait comprendre.

S'il faisait beau, ou simplement s'il ne pleuvait pas, le retour du
Cirque d'Hiver, le dimanche, était un très agréable moment. Nos amis
et connaissances, qui assistaient au concert, nous attendaient à la
sortie, et l'on descendait ensemble le boulevard, par groupes joyeux,
au milieu du flot de public qui suivait la même route.

Ah! les beaux enthousiasmes, la joie ardente de découvrir des
chefs-d'œuvre, les chaudes discussions, sur le mérite d'un morceau, ou
sur la façon dont Pasdeloup avait compris et interprété les maîtres,
le mouvement trop lent qu'il avait donné, par exemple, à l'andante de
la symphonie en _la_!

--Il en fait une marche funèbre.

--Et il a raison, car c'en est une.

--Non, c'est un cortège nuptial.

--Mais qui semble attristé par le désespoir d'un amant trahi.

En général, nous étions du parti de Pasdeloup.

On lui devait une telle reconnaissance, qu'il nous paraissait
monstrueux de lui chercher chicane.

Nous en voulions beaucoup à Reyer, qui avait écrit: «M. Pasdeloup sera
dirigé par l'orchestre», et qui, méchamment, l'appelait toujours «pied
de loup».

Quelquefois le grand chef lui-même, fendant la foule, descendait aussi
le boulevard. Serré dans son paletot, roulant comme une boule, il était
tout de suite reconnu à la couleur paille de sa belle barbe. Son allure
affairée et rapide dépassait vite notre pas de flânerie. Alors, nous
courions après lui, pour tâcher de savoir ce qu'il jouerait au prochain
concert, mais il était cachottier et mystérieux, ne promettait rien.

Des musiciens de l'orchestre passaient aussi, un foulard au cou,
portant leur violon dans l'étui noir. Nous en reconnaissions
quelques-uns, des plus en vue sur l'estrade.

A cette époque, Flaubert, quand il n'était pas à Croisset, habitait un
entresol dans cette région du boulevard. C'était sur notre chemin, et
nous ne manquions jamais, en passant, de monter chez lui. Quelquefois,
les fenêtres étaient ouvertes, et on le voyait, d'en bas, emplissant de
sa carrure le salon trop petit pour lui: il avait un vaste pantalon en
drap loutre, serré par une écharpe rouge, et une robe flottante sur une
chemise de soie. Nous entrions en coup de vent, tout agitées de la joie
prise au concert, et aussi du plaisir de le voir; mais il ne comprenait
pas encore, dans l'effusion qui me jetait à son cou, tout ce qu'il y
avait en moi d'admiration et d'enthousiasme pour son génie.

La pièce où il se tenait était tendue de cretonne claire à grands
ramages; à part cette cretonne, tout donnait une impression d'Orient:
des cuirs rouges et verts, des pipes, des tapis, un divan bas, une
grande table sur laquelle était posé un immense plat de cuivre tout
rempli de plumes d'oie. Ces plumes avaient servi, quelques-unes très
usées, d'autres le bout de leur bec à peine trempé d'encre. Flaubert
écrivait sur des feuilles de papier bleu, d'une écriture serrée, qui
remontait; il y avait sur la table des feuillets, très chargés de
ratures.

Je regardais tout cela, avec un sentiment de dévotion; mais l'auteur de
_Salammbô_ ne pouvait pas savoir.... Un peu inquiet de cette invasion,
qui rompait le recueillement de son cabinet de travail, il nous
suivait du regard doux de ses grands yeux à longs cils, et, les mains
sur les hanches, ployait vers nous sa haute taille: nous l'embrassions
encore, puis nous redescendions et reprenions notre route, avec les
amis les plus fidèles, qui avaient eu la constance de nous attendre.

Un autre personnage, habitait aussi un entresol, de ce même côté du
boulevard; mais chez celui-ci nous ne nous arrêtions pas: c'était
Paul de Kock. On le voyait presque toujours assis derrière sa fenêtre
ouverte, face au public, avec sa bonne tête joyeuse toute ébouriffée
de cheveux blancs. On l'acclamait, on l'interpellait en passant, et
il échangeait des propos avec la foule. Nous méprisions cette gloire.
Nous ne savions rien de l'œuvre d'ailleurs, mais l'engouement de Pie
IX pour l'écrivain nous donnait envie de lire ses livres[2]; mon père
redisait souvent la question fameuse, que le Saint-Père posait à tous
les visiteurs français:

--Connaissez-vous Paolo di Koko?...

Nous n'allions guère plus loin, à pied, que la Madeleine. C'était assez
long. Mais la route nous paraissait très courte, faite ainsi en aimable
compagnie et en devisant gaiement.

Très souvent Toto et Olivier de Gourjault nous accompagnaient jusqu'à
Neuilly et restaient à dîner.

En attendant l'arrivée du père, qui rentrait toujours si tard, ce
jour-là, «Bœuf en Chambre», bon musicien, se mettait au piano et jouait
des fragments, de ce que nous avions entendu le jour même; ou bien il
prenait une partition de Wagner,--il y en avait déjà chez nous,--et il
essayait de la déchiffrer, d'en pénétrer les mystères....

[Footnote 2: Voir la deuxième note à la fin du volume.]

L'affreux scandale de l'Opéra, à propos de la représentation du
_Tannhäuser_, avait eu un grand retentissement parmi nous, et depuis ce
temps Richard Wagner nous préoccupait beaucoup.

La répétition générale du _Tannhäuser_ avait été marquée pour moi par
un incident assez singulier. J'étais alors en pension, mais c'était un
jour de sortie; mon père nous emmenait, ma sœur et moi, à Paris,
pour nous présenter à Mme Victor Hugo, qui faisait un court séjour en
France et nous avait invitées à dîner. Nous la voyions pour la première
fois.

Théophile Gautier n'était pas chargé, à cette époque, de la critique
musicale. Il n'avait donc pas de «service» à l'Opéra; mais ma
mère était parvenue à voir le compositeur, qui l'avait reçue très
courtoisement et lui avait donné une place pour la répétition générale.
Il était convenu qu'après notre dîner nous irions la prendre, à
la sortie du théâtre, pour rentrer ensemble à Neuilly. Nous nous
promenions donc, vers minuit, en l'attendant, dans le passage de
l'Opéra. Il fut brusquement envahi, au moment de la sortie, par une
foule, qui paraissait dans un état d'excitation et d'agitation
extraordinaire.

Je ne savais rien de cette grande bataille engagée autour de l'œuvre
nouvelle, et je ne comprenais pas la cause de cette effervescence.

Un personnage, d'une physionomie très originale et très frappante,
s'arrêta pour saluer mon père. Il était petit, maigre, avec des joues
osseuses, un nez en bec d'aigle, des yeux vifs sous un front large,
l'air ravagé et passionné. Il assistait à la répétition qui avait
soulevé un tumulte indescriptible: on avait sifflé à outrance. Cela lui
causait une joie féroce et il parlait avec une violence haineuse. Je le
regardai, de ces yeux écarquillés et fixes, que j'avais toujours quand
quelque chose m'étonnait. Je ne sais quel sentiment me poussa à sortir
tout à coup du mutisme et de la réserve que mon âge m'imposait, pour
m'écrier, avec une impertinence incroyable:

--On voit bien que vous parlez d'un confrère!... Et il s'agit, sans
doute, d'un chef-d'œuvre!

Mon père, ébahi, me gronda, tout haut, mais en riant, tout bas.

--Qui est-ce? demandai-je quand le monsieur fut parti.

--Hector Berlioz.

J'ai beaucoup admiré, plus tard, ce grand artiste, qui, lui aussi,
était méconnu, bafoué; mais je n'ai jamais oublié cet incident, et je
voulus voir une sorte de pressentiment, dans ce mouvement de colère,
dans ma promptitude à défendre ce Richard Wagner, qui devait m'inspirer
un jour un tel enthousiasme, et dont j'entendais le nom, ce soir-là,
pour la première fois.

Dans la voiture, ma mère nous raconta la terrible soirée. Elle était
outrée de cette cabale, abasourdie encore du tumulte. Quant à la
musique, elle n'en pouvait rien dire, pour la bonne raison qu'il avait
été impossible d'en rien percevoir.

Théophile Gautier alors nous révéla un fait extraordinaire: c'est qu'il
connaissait parfaitement le _Tannhäuser_! Quelques années auparavant,
assistant par hasard à une représentation au théâtre de Wiesbaden, et
frappé par la grandeur de l'œuvre, il avait écrit sur elle un grand
feuilleton, qui avait paru dans le _Moniteur Universel._

--C'est moi qui en ai parlé le premier à Paris! disait-il, non sans
orgueil.

Et, quelque temps après, il nous montra cet article daté de 1857:

      Richard Wagner est, pour ainsi dire, inconnu en France,
      quoique son nom ait été agité souvent dans des polémiques
      violentes; mais sa musique n'a pas franchi le Rhin;
      peut-être ne le franchira-t-elle pas de si tôt, car elle
      est trop allemande, même pour beaucoup d'Allemands.

      Nous avions une grande curiosité de connaître ce
      compositeur, génie sublime pour les uns, maniaque délirant
      poulies autres,--un dieu,--un âne,--pas de milieu. D'après
      les appréciations opposées entre elles que nous avions
      lues, nous nous étions imaginé un Wagner tout différent du
      Wagner véritable. Sans le croire complètement dénué de
      mélodie, de rythme et de carrure, comme on le disait, nous
      pensions avoir affaire à un hardi novateur en musique,
      secouant les vieilles règles, inventant des combinaisons
      bizarres, essayant des effets inattendus;--un paroxyste,
      pour nous permettre ce mot, poussant tout à l'extrême,
      outrant la violence, déchaînant à propos de rien l'ouragan
      de l'orchestre et passant comme une trombe musicale sur le
      parterre abasourdi. Nous nous figurions un génie compliqué
      et furieux, chaotique et fulgurant, mêlé de souffles,
      de ténèbres et de lueurs, et cédant au caprice d'une
      inspiration sauvage, un Kreissler à la Hoffmann près de
      qui Beethoven, Weber et même Berlioz eussent paru fades et
      classiques, et, vraiment, sur ce qu'on en racontait, il
      était difficile de penser autre chose.

      L'auteur du _Tannhäuser_, loin de renchérir sur Weber ou
      Meyerbeer, a remonté délibérément dans le passé vers les
      sources de la musique, comme un peintre qui imiterait
      Van Eyck ou l'ange de Fiesole. Le sujet de son opéra est
      symbolique et fait doublement allusion à cette idée....

Et le poète analyse, dans un style d'un coloris délicieux, la légende
du chevalier Tannhäuser. Puis il le montre, quand le rideau s'écarte,
dans les grottes du Venusberg, accoudé sur les genoux de Vénus,

      ... l'air excédé d'ennui et parfaitement insensible aux
      groupes érotico-mythologiques que figurent derrière une
      gaze des Nymphes et des Amours; en vain les Grâces font
      des poses, et les Sirènes chantent leurs chansons les
      plus perfidement enivrantes de leur voix la plus douce;
      en vain la déesse déploie ses séductions auxquelles rien
      ne résiste que la satiété. Tannhäuser, las de chants
      magiques, de fantasmagories grecques et de baisers
      olympiens, se ressouvient de sa vieille grand'mère,
      de sa jeune fiancée et du son de cloche de la petite
      chapelle, et, invoquant le nom immaculé de Marie, il se
      débarrasse des étreintes de la déesse, et se retrouve
      en pleine campagne. La lutte du principe spiritualiste
      et du principe matérialiste, qui se disputent l'âme
      de Tannhäuser, est bien rendue par le compositeur.
      L'agitation sourde de l'orchestre, La déclamation hachée
      et haletante, les éclats de voix soudains peignent bien
      l'état d'esprit du chevalier.

      Quand Tannhäuser se retrouve au milieu de la campagne, un
      petit pâtre joue une cantilène rustique dont la simplicité
      fait contraste avec les voix langoureusement perfides des
      Sirènes et autres mythologiques enchanteresses.

      Bientôt passe une procession de pèlerins qui fait naître
      des idées de repentir et de religion dans l'âme du
      chevalier Tannhäuser déjà rassérénée par la chanson naïve
      du pâtre. Cette marche, nécessairement rhythmée pour
      rendre la progression du cortège, est d'une grande beauté
      et produit un effet irrésistible: c'est un des meilleurs
      morceaux de l'ouvrage; le souvenir s'en découpe nettement
      du fond de récitatifs et de mélopées un peu vagues qui
      forment la teinte générale de l'œuvre. C'est là une
      musique pleine de grandeur, de caractère et de conviction,
      la musique d'un maître, enfin.

      Comme nous l'avons dit, le romantisme de Wagner est bien
      plutôt un retour aux anciennes formes qu'une innovation
      révolutionnaire; son orchestre est plein de fugues, de
      contre-points fleuris, de canons, exécutés avec beaucoup
      de science. Rien n'est moins échevelé; l'air de désordre
      vient de l'absence du rhythme carré que de parti pris le
      maître évite, de même qu'il s'abstient de moduler. Wagner
      écrit lui-même les paroles de sa musique, pour que la
      cohésion de l'idée et de la note soit encore plus parfaite.

Il terminait l'article par ce souhait:

      Nous voudrions que le _Tannhäuser_ fût exécuté à Paris, au
      Grand-Opéra. La partition mérite cette épreuve solennelle.

Hélas! l'épreuve fut faite quatre ans après, et le résultat n'honorait
guère la capitale du monde.

Mais Théophile Gautier était très fier d'avoir, avant tout autre, salué
ce maître et apprécié son œuvre.

A ce déchaînement de haine, à ces clameurs, à ces huées, il ne se
trompait pas: il les avait entendues déjà en 1830, et savait bien que
le génie seul est capable d'exaspérer à ce point la foule, comme si
sa supériorité était, vraiment, la plus sanglante insulte faite à la
médiocrité.

--Moi, qui ne suis qu'un âne en musique, à ce que l'on prétend,
disait-il, je n'avais pas fait tant de façons et j'avais trouvé le
_Tannhäuser_ très beau, tout simplement.

Et encore n'avait-il pas écrit tout son sentiment: pour ne pas trop
empiéter sur le domaine de son collègue, de Rovray, critique musical
au _Moniteur_, il s'était surtout attaché à l'analyse du poème et, en
ce qui concerne la musique, il avait certainement subi une influence.
Il y avait quelque musicien parmi ses compagnons de voyage, qui lui
souffla les appréciations, assez singulières, que nous avons citées,
comme par exemple: «Le maître s'abstient de moduler», qu'il reproduisit
respectueusement, croyant être très sûrement documenté, puisqu'il
l'était par un homme du métier.

Baudelaire était très heureux que Théophile Gautier eût écrit
cet article sur Wagner: ce document, disait-il, aiderait à la
réhabilitation de Paris. Chauvin, à sa manière, Baudelaire souffrait
extrêmement de la honte dont le scandale de l'Opéra éclaboussait la
France.

--Qu'est-ce qu'on va penser de nous dans le monde? Que dira-t-on de
Paris en Allemagne?... Une poignée d'imbéciles et d'envieux nous ont
déshonorés collectivement.

Il disait cela, et, heureusement, il l'a écrit, en d'admirables pages,
lui, fanatisé dès la première heure, et il a ainsi sauvé l'honneur. Sa
compréhension de Wagner fut vraiment sublime et elle lui vint de façon
fulgurante:

      J'avais subi (du moins cela me paraissait ainsi) une
      opération spirituelle, une révélation. Ma volupté avait
      été si forte et si terrible que je ne pouvais m'empêcher
      d'y vouloir retourner sans cesse.

Cela me faisait penser à ces quelques pages de Weber, qui m'avaient
si soudainement révélé la musique. Les phrases musicales de Wagner,
entendues au piano, m'impressionnaient encore plus vivement.
J'éprouvais, en les écoutant, une fascination, mêlée d'une sorte de
peur. J'étais comme au bord d'un gouffre, dont il me faudrait, sans nul
doute, toucher le fond: c'était un vertige de l'esprit.

Il est bien évident que toujours, en même temps qu'un homme de génie,
il naît un petit groupe d'élus, appelés à le comprendre, à former
autour de lui ce bataillon dévoué qui doit le défendre, le consoler de
la haine universelle et le soutenir, dans sa montée au Golgotha, en lui
affirmant sa divinité.

J'avais déjà la prescience que ma destinée était de prendre rang, un
jour, parmi cette milice sacrée, qui combattait pour le triomphe de
Richard Wagner.



V


Tous les jeudis, il y avait réception à Neuilly. Il ne s'agissait pas
de visites brèves, autour d'une tasse de thé: nos amis arrivaient
d'assez bonne heure, surtout dans les saisons clémentes, vers quatre
ou cinq heures, dînaient et passaient la soirée. Quelques-uns venaient
seulement après le repas.

A chacun de ces dîners hebdomadaires, quelques personnes étaient
invitées, spécialement; d'autres étaient de fondation, et venaient
quand elles voulaient.

Parmi celles-ci, l'une des plus fidèles était madame Sabatier,
l'_amphitryone_ fameuse, qui avait su réunir pendant si longtemps à
sa table tous les artistes de son époque, celle que l'on appelait «la
Présidente», titre que mon père lui avait donné.

Je l'avais toujours connue et j'avais pour elle beaucoup d'amitié.
Quand j'étais toute petite fille, elle avait voulu faire mon portrait,
car elle peignait de gentilles miniatures, avec un art très délicat,
que lui avait enseigné Meissonier lui-même. Il me fallait donc aller
poser, et, pour cela, je passais des après-midi entiers chez elle.
Elle habitait rue Frochot, un appartement, au premier ou au second, je
ne sais plus trop. L'escalier n'était pas grand, et il n'y avait qu'une
porte par étage, ni à droite ni à gauche, mais au milieu du palier. La
porte avait deux battants couleur de palissandre.

L'antichambre, qui n'était qu'une sorte de couloir, apparaissait gaie
et riante. Un vitrage donnant sur des jardins l'éclairait vivement à
travers des stores légers sur lesquels étaient peintes des branches
fleuries. Dans une volière, pleine de perruches, de bouvreuils et de
bengalis, criant et chantant à qui mieux mieux, les ailes frissonnaient
devant la lumière, et les aboiements mièvres de deux petits griffons,
accourus en toute hâte, ajoutaient au joyeux vacarme qui vous
accueillait dès le seuil.

La salle à manger s'ouvrait juste en face de la porte d'entrée, et ce
lieu célèbre, où l'on prodiguait chaque semaine tant d'esprit et tant
de verve, n'était ni très vaste ni très somptueux. La pièce, tendue
d'étoffe rouge sombre, montrait des tableaux et des faïences pendus
symétriquement. La table de chêne, massive et carrée, devait s'étirer
jusqu'aux murailles pour les festins du dimanche.

A droite de la salle à manger, trois pièces en enfilade se bloquaient
l'une l'autre: le boudoir, la chambre à coucher, et, tout au fond, le
cabinet de toilette. Cela joliment capitonné, ouaté, confortable et
frais.

Au lieu de fenêtres, un vitrage, qui formait toute une paroi, éclairait
ces chambres: sous les feuillages des stores qui le voilaient, cet
intérieur avait l'apparence d'une serre.

Le salon, carré et spacieux, était à gauche de la salle à manger. Ses
fenêtres s'ouvraient sur la rue. De larges divans, de bons fauteuils,
des poufs, des coussins, et sur les murs d'illustres toiles,--entre
autres le _Polichinelle_, grandeur nature, de Meissonier, et, au milieu
d'un panneau, le superbe portrait de la maîtresse du logis, avec son
petit griffon sur les genoux, peint par Ricard.

La Présidente arrivait du fond de l'appartement, et s'annonçait par une
roulade, qui s'achevait en un rire perlé.

Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect: beauté, bonté et
joie.

Elle s'appelait Aglaé et aussi Apollonie, et c'est à elle qu'est
adressé le poème _d'Émaux et Camées_:

     J'aime ton nom d'Apollonie,
     Echo grec du sacré vallon,
     Qui, dans sa robuste harmonie,
     Te baptise sœur d'Apollon....

Elle était assez grande et de belles proportions, avec des attaches
très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeux, d'un
châtain doré, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en riches ondes semées
de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers,
avec quelque chose de mutin et de spirituel, la bouche petite et
rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et
du bonheur.

Sa toilette était pleine de fantaisie et de goût. Elle ne se conformait
guère à la mode, en créait une toute spéciale. De grands artistes,
convives du dimanche, donnaient des conseils à leur amie et lui
dessinaient des modèles. Ses costumes, presque toujours, étaient
d'un bel effet. Quelquefois, pourtant, il y avait des tentatives
malheureuses: on parla longtemps d'un étrange chapeau qu'elle portait à
la première représentation de _Madame de Montarcy,_ de Louis Bouilhet;
c'était une sorte de dôme ou de melon côtelé, alternativement, en
couleur café et en couleur chocolat, orné d'oreilles d'ours chenillées
et de flots de rubans. Cela l'avait rendue presque laide et avait
causé du scandale. Plus tard, sans rancune, elle riait elle-même de
l'aventure et faisait complaisamment la description de cette coiffure
extraordinaire, qui lui avait valu une soirée si désagréable.

Pour la pose, nous nous installions dans la salle à manger, très
claire à cause du vitrage qui, au tournant de la maison, se bombait
extérieurement, agrandissant la pièce comme d'une moitié de tour, et il
y avait là des fleurs dans des jardinières.

La Présidente apportait un léger chevalet, des pinceaux, fins comme des
aiguilles, prenait sa palette, et je tâchais de me tenir tranquille.
Elle causait avec moi, me racontant des anecdotes, et la miniature
avançait lentement.

Quelquefois elle me gardait à dîner, et, vers huit heures, Marianne
venait me chercher.

Mais il y avait longtemps de tout cela. Un brusque changement de
fortune avait bouleversé la vie de la Présidente. Les échos s'étaient
tus des fameuses agapes; la vente avait éparpillé les tableaux précieux
et les bibelots rares; les amis s'étaient dispersés. Elle supporta ce
malheur avec une crânerie charmante: dans la défaite elle avait tout de
même l'air triomphant. Des épaves de son luxe passé, elle s'arrangea un
petit rez-de-chaussée qui était encore un nid coquet. Elle faisait sa
cuisine elle-même, en chantant, des turquoises à ses jolies mains, le
petit doigt relevé....

Elle me faisait l'effet de Peau d'Ane, pétrissant le gâteau, vêtue de
sa robe couleur du temps, et j'admirais beaucoup ce courage et cette
force d'âme. Elle était bien toujours, «la très belle, la très bonne,
la très chère», celle à qui l'auteur des _Fleurs du Mal_ avait voué un
si secret et immatériel amour, celle qui revit dans ses vers immortels
et se survivra par cette gloire d'avoir été, quelque temps, l'idéal
d'un grand poète.

       *       *       *       *       *

Gustave Doré était le boute-en-train de nos soirées du jeudi. Cet
infatigable travailleur, si richement doué et d'imagination si féconde,
était, dans l'intimité, un prodigieux gamin. Sa figure juvénile,
au teint blanc et rose, à la fine moustache, aux longs cheveux
blonds rejetés en arrière, cachait, sous un aspect impassible, une
espièglerie, toujours prête à saisir l'occasion d'exécuter quelque bon
tour. Il accomplissait mille folies, très gravement et sans cesser
jamais d'être distingué. En général, il faisait son entrée sur les
mains, les pieds en l'air, et ne consentait à dire bonjour qu'après
avoir exécuté, avec beaucoup de grâce et de souplesse, toutes sortes de
«clowneries».

Quand la Présidente était là, tout de suite il l'entraînait au piano,
et ils improvisaient en duo des tyroliennes pleines de fantaisie. Il
avait une charmante voix de ténor; elle, une agréable voix de soprano,
et c'étaient des roulades, des fioritures, des _lalaïtou_, à n'en plus
finir.

Un des fervents admirateurs de Gustave Doré, son ami le plus intime,
son «paysage», et même son complice, Arthur Kratz, auditeur au Conseil
d'État, d'origine alsacienne et baron, était parmi les habitués. Mon
père prétendait qu'il avait le droit de se faire précéder par quatre
hallebardiers; mais, loin d'user de cette prérogative, il poussait,
au contraire, la simplicité de mœurs et de costume aux plus extrêmes
limites. Gustave Doré le taquinait toujours, à ce propos, mais Kratz
subissait, avec la plus imperturbable patience, toutes les farces que
le grand dessinateur ne se lassait pas de lui faire; il les accueillait
par un sourire fin et mystérieux, et était le premier à s'en amuser.
A Neuilly, il tenait l'emploi de compère, avec un sérieux parfait et
la plus profonde dissimulation, si bien que nous fûmes très longtemps
avant de le découvrir.

Gustave Doré poussait le machiavélisme jusqu'à envoyer Kratz dîner à
Neuilly, lui-même ne versant que le soir. En arrivant, sans prêter
la moindre attention à son ami, sans échanger un mot avec lui, il
organisait des expériences à la Robert-Houdin, découvrait des objets
les mieux cachés, lisait les lettres fermées, devinait les pensées
chuchotées loin de lui, etc.... Il nous confondait et nous stupéfiait,
et nous ne nous doutions pas que Kratz, qui semblait si détaché,
ou si intéressé par une causerie particulière, avec une malice
extraordinaire, à l'aide de mots convenus, lui disait, à haute voix,
tout ce qu'il devait savoir.

Ernest Hébert venait souvent, aussi. Nous avions tous pour lui autant
d'admiration que d'amitié. Chose remarquable, il était le type même de
son idéal d'art, et aurait pu servir de modèle à un de ses tableaux.
Le teint pâle et olivâtre, l'air languissant et délicat, on pouvait le
croire touché par cette _mal'aria_ qu'il savait si bien peindre. Les
traits réguliers, les yeux très doux sous de longs cils noirs, la lèvre
rouge dans l'ombre floconneuse de la barbe noir bleu, il semblait être
né à Florence ou dans les États romains.

A son retour de la Villa Médicis, il avait été victime d'un accident
terrible. Une tempête avait assailli son navire tout près de Marseille,
et le jeune peintre, enlevé par une lame, s'était éveillé, d'un long
évanouissement, dans un lit d'hôpital, la jambe affreusement brisée. Il
lui restait de cette brasure une légère boiterie, qui accentuait son
apparence fragile, bien trompeuse, en réalité, car ce noble artiste
a fourni une longue et belle carrière, et son talent, toujours en
ascension, brille aujourd'hui du plus vif éclat.

Hébert jouait du violon, avec beaucoup de sentiment. Il apportait
souvent à Neuilly son instrument.

Mme Ganneau et son fils, M. et Mme Laffite, Baudry, Puvis, Dumas fils,
l'excellent pianiste Delaborde, Olivier de Gourjault, Madarasz, Rodolfo
et Toto, naturellement, étaient parmi ceux qui venaient le plus souvent.

Au dîner, le nombre des convives n'était jamais certain et, comme cela
arrive presque toujours en pareil cas, il tournait autour du chiffre
treize, chiffre fatal et redouté de tous.

Mon père, moins que personne, n'aurait consenti à s'asseoir à une
table où l'on eût été treize. Il était convaincu que le plus jeune
des assistants devait mourir dans l'année, et, à l'appui de cette
certitude, il racontait maintes aventures probantes. Aussi avions-nous
en réserve un petit quatorzième, qui paraissait, seulement, au moment
où tout espoir de voir venir un nouveau convive était perdu.

Ce quatorzième, fils du père Husson, le jardinier, habitait, avec sa
famille, le petit pavillon de la cour. La mère Husson, femme adroite
et active, venait chez nous aider à la cuisine, le jeudi. Elle était
avertie tout de suite et allait, en un tour de main, revêtir son
fils d'un costume que mon père lui avait fait faire tout exprès. Le
jeune Edmond, gentil garçonnet de quatorze à quinze ans, intimidé et
légèrement ahuri, paraissait avec le potage; il s'asseyait au bout de
la table et, très correct, tenait sa place avec une convenance parfaite.

Le dîner était simple et copieux. On y voyait figurer souvent des
plats spéciaux, exécutés avec art. Une heureuse alliance de la cuisine
italienne et de la cuisine française y donnait une assez grande variété.

Théophile Gautier, comme il le disait lui-même, était gourmet et
gourmand, et savait cuisiner admirablement quand il le voulait, avec
des raffinements et des complications infinies. Il trouvait l'art de
Vatel très dégénéré: on n'y apportait plus le même soin, le même
sérieux qu'autrefois; plus personne ne serait capable de se passer une
épée au travers du corps, pour un plat manqué ou une marée en retard.
Il parlait toujours d'une certaine soupe à la julienne, que l'on
accommodait particulièrement bien sous le règne de Charles X. Notre
cuisinière s'efforçait en vain d'atteindre à cette perfection. Elle
nous servait pourtant d'exquises mixtures, mais mon père hochait la
tête et disait:

--C'est bon, certainement; mais ce n'est pas encore tout à fait la
julienne du temps de Charles X!

Et les tantes, renseignées sur le sujet, appuyaient son dire:

--Théo a raison. Il manque on ne sait quoi.... Mais ce n'est pas encore
la julienne du temps de Charles X!

Le _risotto_, à la milanaise, était toujours cuisiné par ma mère et lui
valait, chaque fois, un triomphe.

Larges mortadelles, saucissons de Bologne, _salami, zamponi_, olives
noires, étaient les plus fréquents hors-d'œuvre. Puis, sur un lit
de persil, paraissait le poisson, servi froid; presque toujours une
truite saumonée,--pour laquelle mon père avait une prédilection
marquée.--J'étais chargée de faire la sauce mayonnaise, et les jeunes
gens, qui se trouvaient là, tenaient à honneur de me seconder dans
cette tâche délicate. Madarasz, en sa qualité de peintre, avait mission
de verser lentement l'huile sur les jaunes d'œuf. D'autres tenaient
le citron, les fines herbes et les ingrédients divers. On déclarait
toujours ma sauce exquise, et on s'en disputait jusqu'à la dernière
bribe.

Le dessert était quelquefois assez recherché; mais, quand il venait
de Paris, il n'arrivait pas toujours à temps. Je me souviens d'une
certaine glace aux bananes, que mon père avait imaginée, et commandée
chez Joséphine, qui s'égara dans les dédales obscurs de Courbevoie et
ne nous parvint que très tard dans la soirée. On lui fit tout de même
bon accueil.

Au salon, mon père s'installait sur le canapé rouge, placé à droite de
la porte, pas loin de la cheminée. Quelques-uns des plus graves, parmi
les invités, s'asseyaient auprès de lui, et ils essayaient de causer,
au milieu du joyeux vacarme.

Gustave Doré combinait des tableaux vivants. La reproduction de la
célèbre toile: _la Naissance de Henri IV_, eut beaucoup de succès.
Dash, présenté dans un torchon, figurait le nouveau-né.--Dash était un
affreux et délicieux roquet, boiteux, dont Théophile Gautier a donné la
biographie dans sa _Ménagerie intime_.

Madarasz fut un habile organisateur de charades. Ce jeu amusait
beaucoup mon père. Le jeune Hongrois avait des ressources infinies:
c'est lui qui nous enseigna à reproduire, d'une façon si saisissante,
la silhouette d'un chameau. Voici comment l'on s'y prend: une
personne, debout, tient des deux mains, levé devant elle, un balai, en
haut duquel, autour des crins, on a modelé avec des chiffons la tête
de l'animal; une autre personne, courbée en avant, suit la première en
la tenant par les hanches; on jette sur le tout une grande couverture
grise, qu'on drape plus étroitement autour du manche de balai qui forme
le cou. La tête de la personne debout figure la bosse, et une femme
peut très bien s'asseoir sur le dos horizontal de la personne penchée.

La première fois que cette fantasmagorie s'avança, balançant le cou,
portant une musulmane, cachée, moins les yeux, dans des voiles blancs,
l'effet fut prodigieux. On crut vraiment qu'un vrai coursier du désert
faisait son entrée dans le salon.

Quelquefois, Delaborde nous improvisait d'effroyables quadrilles,
en défigurant les thèmes les plus sacrés des maîtres. Des motifs du
_Tannhäuser_ y paraissaient déjà.

Le vieil Érard carré avait été remplacé par un piano neuf, qui était en
face du canapé rouge. Une table occupait la place laissée vide, dans
l'encoignure, près de la fenêtre de la rue.

Un soir, M. Robelin était entré, et, debout, appuyé au chambranle de la
porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous regardait danser,
en riant de bon cœur des fantastiques «cavalier seul» exécutés par
Gustave Doré.

Vers le milieu de la contredanse, les bonnes apportèrent le thé et
posèrent le grand plateau sur la table placée dans le coin. Après le
galop final, le piano se tut et on servit le thé; mais les petites
cuillers manquaient. Les bonnes, interpellées, affirmèrent les avoir
données, avec le reste du service. On les chercha, mais on ne put les
trouver nulle part.

Tout à coup Gustave Doré s'écria.

--Fermez la porte, et ne laissez sortir personne. Celui qui a mis,
sans doute par distraction, l'argenterie dans sa poche, est prié de la
restituer de bonne grâce; sinon, on se verra forcé de le fouiller!

--Eh bien! il en a, du toupet! dit Robelin; il nous prend pour des
voleurs!...

--Si j'ai du toupet, vous ne manquez pas de cynisme! riposta Doré avec
gravité. Car vous ne pouvez nier; je vous ai vu tout en dansant: c'est
vous le coupable.

--Elle est forte, celle-là! Fouillez-moi, criait Robelin, en riant aux
larmes.

Mais, ô surprise! c'était bien lui qui détenait les petites cuillers.
Au milieu du fou rire général, on en tira de toutes ses poches!

Pendant les figures du quadrille, avec une dextérité d'escamoteur,
Gustave Doré avait accompli ce bon tour, sans éveiller l'attention de
personne, de prendre, une à une, les cuillers sur le plateau et de les
faire passer où elles étaient maintenant.

M. Robelin, complètement abasourdi, ne riait même plus.

--Comment a-t-il fait, cet animal-là? répétait-il, comment a-t-il fait
pour que je ne me sois aperçu de rien, que pas une seule fois je n'aie
senti qu'il fourrait la main dans mes poches?... Mais il serait capable
de faire pendre un homme.

Doré triomphait, modestement.

--Tu es prodigieux, disait Théophile Gautier. Ce n'est pas toi qui
aurais fait tinter, en le fouillant, le mannequin, cousu de sonnettes,
de la cour des Miracles! Plus heureux que Pierre Gringoire, tu te
serais montré digne d'être, d'emblée, reçu voleur.

--Mais il n'aurait pas épousé la Esmeralda! ajoutait Dumas fils.

Quelquefois, on reprochait à mon père de ne pas se mêler aux jeux,
de ne vouloir en être que spectateur bienveillant: pour montrer que
s'il préférait au mouvement, l'immobilité,--qui ne dérange pas les
lignes,--ce n'était pas faute d'être agile. Il consentait alors à
esquisser une danse, très surprenante, qu'il appelait «le Pas du
créancier». Il fallait beaucoup d'adresse, en effet, pour l'exécuter.
On devait s'accroupir sur les talons, et, dans cette posture, allonger
une jambe, puis l'autre, avec rapidité. C'était une sorte de gigue,
très difficile et même dangereuse, si bien qu'après l'avoir sollicité,
on priait le danseur de cesser la danse, tellement l'on craignait de le
voir tomber.

Vers minuit, en hiver surtout, deux ou trois des carrosses du père
Girault, qui avaient été réquisitionnés, s'alignaient devant la porte.
Ceux des invités qui habitaient à peu près dans les mêmes zones,
à Paris, essayaient de s'entendre pour former des groupes,--cela
n'était pas facile, les sympathies ne s'arrangeant pas toujours de la
combinaison.--Après des changements d'itinéraire, des discussions sur
la situation des quartiers, on s'entassait enfin dans les voitures, en
nous criant encore: «Au revoir! A jeudi prochain!» Et les véhicules,
traînés par des chevaux somnolents, s'enfonçaient dans l'obscurité.

Nous fermions la porte, nous poussions les verrous; mais la petite
maison de la rue de Longchamp ne s'éteignait pas encore: Théophile
Gautier, toujours très éveillé à cette heure-là, était plus que jamais
en train de causer. Il s'agenouillait de nouveau sur le canapé,
allumait un cigare, et, tant que le cigare durait, la petite soirée
intime, tranquille et douce, se prolongeait.



VI


Plus que jamais, une haute fantaisie présidait à l'ordre de mes études.
Mon père, trop chargé de travail, ne continuait pas à les diriger,
et, depuis qu'on avait définitivement renoncé au pensionnat, on nous
laissait libres de faire ce que nous voulions et, même, de ne rien
faire du tout.

Mais les heures de solitude étaient longues: j'étais curieuse, et
j'entreprenais des voyages d'exploration, que je ne menais pas toujours
bien loin, à travers n'importe quelle science, au hasard de mon caprice.

L'astronomie m'intéressait toujours vivement et je ne me lassais pas de
fouiller le firmament à l'aide de mon télescope; je dévorais beaucoup
de livres, très arides et, encouragée partout le monde, j'étudiais
le mieux possible. Claudius Popelin, le maître émailleur, le délicat
poète, qui échangeait des sonnets avec Théophile Gautier, avait fait,
pour moi, un médaillon précieux représentant «la très docte Hypathie»,
qu'il me donnait pour patronne; et, très fidèlement, chaque année,
mon frère Toto m'apportait, aussitôt qu'il avait paru, l'annuaire du
Bureau des Longitudes, pour me tenir au courant des choses du ciel.

Mais sans les mathématiques, l'étude de l'astronomie était fatalement
bornée et stérile.

Les mathématiques!...

Pour faire la moindre addition, je ne connaissais pas d'autre procédé
que de compter sur mes doigts; mon père me donnait l'exemple,
d'ailleurs, et il n'avait pas honte du tout, sachant bien que les
artistes ne peuvent rien entendre aux chiffres, sans doute, parce
qu'ils ont en général peu de chose à compter. La façon dont Beethoven
procédait pour multiplier neuf fois deux en est une preuve charmante:

       2 2 2
       2 2 2
       2 2 2
     _______
      18

Ne pas savoir l'arithmétique me semblait même une vertu, depuis le jour
où, devant le tableau noir, une sous-maîtresse du pensionnat Biré,
m'avait dit, pour me stimuler:

--Mais, mademoiselle, le calcul est la science des sots.

Je lui avais effrontément répondu:

--C'est pour cela que ce n'est pas la mienne! Mais alors, comment
aborder jamais les mathématiques?

Après tout, était-il donc si indispensable de savoir les quatre règles
et n'était-il pas possible de les enjamber et de pousser plus loin?

Je décidai que oui! que j'allais essayer d'apprendre.

Rodolfo, autrefois élève du grand-père Gautier, s'était montré digne de
ses leçons, sévères, mais fécondes; il se chargea d'être mon professeur.

Cela marcha bien tout d'abord; j'avançais assez vite, très
enthousiasmée, dissimulant adroitement, je ne sais plus par quels
moyens, mon ignorance des premiers principes. Mais Rodolfo finit,
cependant, par la deviner; alors tout se gâta, car il prétendit
m'enseigner ces maudites quatre règles; à cela je ne voulus jamais
consentir. Les séances se firent orageuses et, après les discussions
et même les disputes violentes, j'envoyais livres et cahiers dans les
jambes du professeur: il en fut fait des mathématiques....

Privée de cette étude, je sentis un grand vide dans mes journées, et
bientôt j'entrepris autre chose.

Il y avait au second étage, au-dessus du cabinet de toilette qui
séparait la chambre de ma mère de celle de mon père, une petite
pièce entièrement remplie de vieux livres: une grande partie de la
bibliothèque, léguée à Théophile Gautier par l'abbé de Montesquiou,
s'entassait sur les rayons très larges qui s'enfonçaient sous les
pentes de la petite chambre mansardée.

J'installai là une table étroite et une chaise, et cette cellule devint
ma retraite favorite. Je me mis à fouiller dans le chaos des bouquins
disparates, presque tous reliés en veau blanc ou en cuir fauve. On
y trouvait de tout: histoire, romans, poésies, philosophie, livres
de piété ou d'étude. Après avoir remué beaucoup de poussière, je
découvris un traité de géométrie. La géométrie fut, pour le moment, la
science élue. Aussitôt je me mis à l'œuvre, m'efforçant à comprendre,
m'acharnant des heures entières sur un passage embrouillé, la tête dans
mes mains, les sourcils froncés, cherchant à percer les obscurités d'un
style souvent imparfait.

La fenêtre donnait sur la rue et, quelquefois, pour dissiper la
migraine, je m'y penchais; les bras dans la gouttière, mes regards
plongeant sur l'immense parc du docteur Pinel, je me laissais aller à
de longues rêveries.

Mais je revenais au devoir: je traçais des lignes, des carrés, des
triangles; j'eus l'ambition de mesurer la hauteur d'une tour....

Le problème de la quadrature du cercle m'arrêta net; il était bien
évident que là où tout le monde avait échoué, j'allais réussir, et
que c'était moi qui le résoudrais. Je perdis beaucoup de temps à
cette recherche, puis, je l'abandonnai brusquement et, avec elle, la
géométrie.

La géologie lui succéda et je lui trouvai beaucoup de charme; elle
me semblait même trop séduisante: les faits qu'elle me révélait me
paraissaient quelquefois invraisemblables, à tel point qu'arrivée au
chapitre de la formation des cristaux, je ne pus croire à une loi aussi
surprenante et refermai le livre, le soupçonnant d'être l'œuvre d'un
mystificateur.

Nono, qui étudiait les langues orientales, voulut m'enseigner le
persan: je n'apportai pas beaucoup d'ardeur à ce travail, mais dans les
quelques vers, cités en exemple par la grammaire persane, je pris le
goût de cette poésie et le désir d'en connaître davantage.

Je récitais sans cesse un distique que je n'ai jamais oublié:

      Si ce jeune turc de Schiraz voulait accepter mon cœur,
      Pour la noire éphélide de sa joue je donnerais Samarcande
      et Boukhara.

«Éphélide» nous taquinait, Nono et moi, mais «grain de beauté» était
pire. Nous nous torturions l'esprit pour trouver l'expression juste et
harmonieuse, mais il est vraisemblable qu'elle n'existe pas.

L'étude du piano à quatre mains nous absorba, ma sœur et moi, durant
des après-midi entières. Nous ne désirions pas cependant devenir des
pianistes, nous voulions parvenir à déchiffrer assez bien pour lire et
comprendre la grande musique. M. Lafitte, chargé de famille et très
occupé, ne venant que rarement, il nous fallait une maîtresse en
second, qui nous guiderait par des conseils plus fréquents. Ma mère la
découvrit, sur la foi d'une petite affiche, écrite à la main, et collée
chez le charbonnier.

La première fois que la pauvre dame se présenta chez nous, elle nous
trouva aux prises avec l'énorme partition de _la Vie pour le Czar_,
de Glinka, qu'un ami de Russie avait envoyée à mon père, et dont
plusieurs morceaux étaient arrangés à quatre mains. Toute tremblante et
complètement effarée, la nouvelle venue, qui croyait peut-être qu'on
allait lui confier des enfants ne jouant encore que _le Petit Suisse_
ou _Mon Rocher de Saint-Malo_, ne sut pas lire une seule note et sembla
voir un piano pour la première fois.

Loin de nous mal disposer, cette émotion et tout ce que l'attitude
de cette femme révélaient de tristesses et de déceptions, nous
toucha profondément, et nous déclarâmes qu'elle nous convenait. Elle
s'engagea, pour une somme minime, à venir presque tous les jours et à
nous consacrer deux heures.

Malgré les apparences, elle savait assez bien la musique; seulement,
ses mains gourdes, gercées et rougies par les travaux du ménage,
étaient incapables de l'exécuter.

Nous jouions presque exclusivement des symphonies à quatre mains,
celles de Beethoven surtout, et beaucoup des œuvres que nous
entendions aux Concerts Populaires. Pour ce genre d'études, la nouvelle
maîtresse nous fut très utile: elle comptait, battait la mesure,
tournait les pages et, quand une difficulté se présentait, se joignait
à nous pour essayer de la résoudre. Presque toujours, c'était elle qui
finissait par découvrir la solution. Bien des mois elle nous assista
ainsi; puis elle dut quitter Neuilly.

Elle fut remplacée par une jeune femme à la voix délicieusement
timbrée, aux mains blanches et agiles. Celle-ci ne faisait aucun
mystère d'un fils, qu'elle avait, fruit charmant d'une faute, qu'elle
ne regrettait pas. Une de ses parentes habitait avec elle et toutes
deux travaillaient, pour élever l'enfant le mieux possible, heureuses
et fières d'opposer ainsi la noblesse de leur conduite, à la lâche et
habituelle insouciance de l'homme.

Bien souvent, lorsque nous attaquions une ouverture de Weber, Théophile
Gautier descendait, sans bruit, et entrait dans le salon, comme attiré
par un charme. Il ne se trompait jamais. Ce maître exerçait sur lui une
véritable fascination. Il l'a écrit:

      Quand on écoute la musique de Weber, on éprouve
      d'abord une sensation de sommeil magnétique, une sorte
      d'apaisement qui vous sépare sans secousse de la vie
      réelle, puis dans le lointain résonne une note étrange
      qui vous fait dresser l'oreille avec inquiétude. Cette
      note est comme un son pur du monde surnaturel, comme la
      voix des esprits invisibles qui s'appellent. Obéron
      vient d'emboucher son cor et la forêt magique s'ouvre,
      allongeant à l'infini des allées bleuâtres, se peuplant de
      tous les êtres fantastiques décrits par Shakespeare dans
      _le Songe d'une nuit d'été_, et Titania elle-même apparaît
      dans sa transparente robe de gaze d'argent....

Nul autre compositeur ne produisait sur lui une impression aussi
profonde, et cette impression datait de loin, des années du romantisme:
on représenta en 1835, à l'Opéra-Comique, _Robin des Bois_, qui avait
été déjà donné à l'Odéon, en 1824. Mon père savait jouer sur le piano
la célèbre valse de cet opéra: il avait dû beaucoup s'appliquer pour
l'apprendre, mais il ne l'oubliait pas et l'exécutait, tout entière,
dans un mouvement vif, non pas avec un seul doigt, mais avec le bon
doigté et la basse. Nous étions ravies quand il consentait à nous la
faire entendre. J'ai toujours la vision de ce rare tableau: Théophile
Gautier, assis devant le clavier, un peu penché en avant, l'esprit
tendu par une attention anxieuse et les regards sautant continuellement
d'une main à l'autre. Il allait jusqu'au bout du morceau, sans jamais
faire une seule faute. Quand il se relevait, très glorieux, il était
bien embrassé et chaudement félicité.

Nous prenions aussi quelques leçons de dessin et de peinture d'un
artiste de talent, Auguste Herst, aquarelliste de premier ordre, que
mon père appréciait beaucoup.

Mais l'arrivée du Chinois Ting-Tun-Ling et la découverte de la Chine
m'apportèrent des occupations nouvelles.

Ting était maintenant de la maison: sa mince silhouette, dans sa robe
bleue et sa veste noire, sa figure malicieuse, aux yeux demi-clos,
sous sa calotte de satin, que, selon le rite, il n'ôtait jamais,
nous étaient devenues familières et ne nous présentaient plus rien
d'insolite; l'exilé s'harmonisait avec les êtres et nous manquait
lorsqu'il était absent. Il n'habitait pas cependant sous notre toit; on
lui avait trouvé une petite chambre rue des Mauvaises-Paroles, située
dans le bout populeux de la rue de Longchamp. Mais il était là au
déjeuner, et, tout de suite après, nous nous plongions dans l'étude des
grimoires chinois.

«Bœuf en Chambre» me fît cadeau d'un dictionnaire chinois-français,
un grand in-folio que j'ai toujours. Il avait été publié en 1813, sur
l'ordre de Napoléon, par le Père de Guignes. Très imparfait au point
de vue pratique, il est remarquable comme typographie; les caractères
chinois, de deux centimètres carrés, sont très élégamment gravés;
l'édition est devenu rare. Il était d'un maniement laborieux et nous
l'appelions, pour rire: «Le dictionnaire de poche.»

Tout de suite je voulus lire les poètes et essayer de les traduire.
Je commençai à réunir les matériaux de la première version du _Livre
de Jade_, que «Judith Walter» publia bientôt. Pour réaliser ce
travail, je dus faire connaissance avec la bibliothèque de la rue
de Richelieu. Là seulement on pouvait trouver des livres chinois.
Presque chaque jour, accompagnée de Ting, qui me tenait lieu de duègne,
j'allais m'installer dans la salle des manuscrits et nous fouillions
les recueils de poésies, pour y découvrir des poèmes à notre goût,
les copier, afin de les emporter et de les étudier à loisir. J'aimais
beaucoup ce milieu solennel et austère, si calme et si studieux; il
m'en imposait un peu et je n'osais parler que tout bas.

La première fois que je vins à la Bibliothèque, cependant, il se
produisit un incident qui faillit bien m'empêcher d'y revenir jamais.
A quatre heures, les garçons de salle firent retentir leur impératif:
«Messieurs, on ferme!» Ayant jeté un rapide coup d'œil sur les
travailleurs, je vis que personne ne bougeait. Je crus avoir le droit
de ne pas me presser plus que les autres. Alors un des garçons cria
tout près de nous:

--On ferme!

Nous nous dépêchions, Ting et moi, de terminer la copie de quelques
vers; mais le garçon, s'adressant directement à nous, cria encore une
fois:

--On ferme!

Aussitôt, à une table assez distante, un monsieur se leva, furieux, et
interpella violemment l'employé:

--Vous n'êtes qu'un malappris! voilà deux fois que vous vous adressez,
spécialement, à cette dame. On n'a pas idée d'une pareille insolence!...

Le garçon riposta brutalement et le monsieur s'élança sur lui, dans
le brouhaha de toute la salle en émoi. Je m'enfuis, entraînant le
chinois très ahuri, au moment où, par-dessus des têtes, était brandi un
fauteuil!...

Plus tard, on nous autorisa à emporter de la Bibliothèque les livres
dont nous avions besoin. Nous nous installions alors, pour travailler,
dans un coin du salon, près de la fenêtre de la rue; mais j'avais
à lutter contre la paresse, tout orientale, de Ting-Tun-Ling, qui
accaparait le grand fauteuil et s'y endormait volontiers.

Mon père s'intéressait extrêmement à la traduction de ces poèmes
chinois; il les arrangeait quelquefois en vers. Malheureusement, il
n'en écrivit que des brouillons et je crains bien qu'aucun n'ait été
conservé. Je n'ai pu retrouver dans ma mémoire que les deux vers qui
terminaient la pièce intitulée: _l'Épouse vertueuse:_

     Avant d'être ainsi liée,
     Que ne vous ai-je connu!

Le rhythme était de sept pieds, comme dans l'original chinois.

Il aima beaucoup mon premier livre et me fit l'exquise surprise
d'écrire quelques lignes sur lui, à propos du poème en prose de
Baudelaire, _les Bienfaits de la lune:_

      Nous ne connaissons d'analogue à ce morceau délicieux
      que la poésie de Li-Taï-Pé, si bien traduite par Judith
      Walter, où l'impératrice de la Chine traîne parmi les
      rayons, sur son escalier de jade, diamanté par la lune,
      les plis de sa robe de satin blanc....

       *       *       *       *       *

Une nuit, tout le monde dormait dans la maison, toutes lumières
éteintes, quand un violent coup de sonnette retentit.

J'avais le sommeil très léger: je fus éveillée la première et je
me levai, très effrayée. J'allai dans la chambre de ma mère, qui
s'éveillait aussi, mais croyait avoir rêvé ce coup de sonnette.

--C'est quelque farceur, dit-elle.

Cependant elle se leva, ouvrit la fenêtre, poussa les persiennes et se
pencha au dehors en criant d'une voix terrible:

--Qui est là?

Un grand éclat de rire lui répondit et, en même temps, une voix bien
connue disait gaiement:

--C'est le père Dumas!... le grand Dumas!... que son fils vous amène.

Tout le monde était sur pied, maintenant; de sa chambre mon père se
penchait à son tour vers la rue, aussi surpris que charmé par cette
visite imprévue.

Alexandre Dumas s'excusait de venir le surprendre à pareille heure.

--C'est que j'ai absolument besoin d'un numéro du _Moniteur_ d'il y a
quinze jours, disait-il; peut-être le retrouverons-nous ici.... Et puis
j'avais grande envie de vous revoir; je n'ai pas trouvé d'autre moment:
j'arrive de voyage et je repars demain.

--Le temps de passer un pantalon, et je descends vous ouvrir, dit mon
père.

Dumas! le grand Dumas! que nous n'avions jamais vu encore!... l'auteur
des _Trois Mousquetaires!..._ Avec une hâte fiévreuse, on s'habillait,
à peu près, et nous fûmes bientôt tous réunis au salon.

Dumas nous apparut, colossal: mon père, auprès de lui, devenait svelte
et petit. Il avait le teint bronzé, d'abondants cheveux crépus, qui lui
faisaient une tête énorme, des yeux gais et des dents éblouissantes,
entre les lèvres charnues.

Tout de suite il nous tendit les bras et nous embrassa
paternellement.... On alluma des lampes et on jeta au milieu du salon
des paquets de journaux qui avaient été apportés. Nous nous mîmes à
chercher, ma sœur et moi, cet article dont Dumas ne savait pas bien la
date et, pendant ce temps, avec de grands gestes et des rires sonores,
il causait: rappelant des souvenirs, exposant des projets, donnant des
détails sur le voyage qu'il venait de faire.

L'attitude d'Alexandre Dumas fils devant son père nous frappa. Il
semblait très petit garçon, l'écoutait sans rien dire, dans une sorte
de recueillement, et le regardait avec une expression de respectueuse
tendresse, vraiment charmante.

Nous ne trouvions pas le numéro du _Moniteur_ qui contenait le document
cherché. Mais bientôt le grand Dumas, agacé par ce bruit de papier
froissé, nous avoua, qu'au fond, il n'avait pas du tout besoin de cet
article.

On déboucha du _pale ale_, et j'en versai au bon géant, qui, debout
devant la cheminée, me regardait en souriant. Alors, levant son verre
contre la flamme de la lampe, il me dit:

--C'est drôle! tes yeux ont tout à fait la couleur de cette bière.

Il faisait jour quand il nous quitta, pour aller, disait-il, dormir
quelques heures, avant de boucler de nouveau sa valise.

Un mois plus tard, je le rencontrai boulevard de la Madeleine. Je
courus à lui et, sans hésiter, il me serra avec effusion sur les vastes
pentes de son gilet de nankin. Mais, aussitôt après, il me demanda:

--Qui es-tu, toi?...

Je le revis une autre fois, chez M. Robelin, qui l'avait invité à
déjeuner. Ce jour-là, je lui présentai Ting-Tun-Ling, et nous lui
demandâmes, très solennellement, l'autorisation de traduire en chinois
_les Trois Mousquetaires._

Épris des arts plastiques et de la beauté de la forme comme il l'était,
Théophile Gautier ne pouvait manquer de s'inquiéter de lui-même et de
son aspect physique: l'idée qu'il vieillissait, l'attristait infiniment.

--Personne, cependant, n'a été plus jeune que moi! s'écriait-il
quelquefois.

Il allait alors se regarder, de tout près, dans les miroirs, «pour
étudier les progrès, lents mais sûrs, de la décrépitude....»

Le résultat de ces observations s'exprimait par l'improvisation,
paroles et musique, d'un récitatif comme celui-ci:

     J'ai, plus je me regarde et plus je m'examine,
     Le fond du teint très jaune et fort mauvaise mine....

Il réagissait, néanmoins, de son mieux. Sa toilette lui prenait
toujours beaucoup de temps: il aimait les soins délicats, les bains
odorants, les parfumeries fines, et regrettait toujours que les hommes
fussent condamnés aux affreux habits modernes, qu'il voulait du moins
sortant de chez le plus habile tailleur. Il nous confiait le soin
d'arranger sa chevelure, de la bien lustrer et de lui donner un joli
tour. Il se risquait parfois à me laisser peigner sa barbe; mais il
était très douillet, et, si je tirais le moins du monde, il me faisait
des grimaces bouffonnes, roulant des yeux terribles et grinçant des
dents. Sa cravate, qu'il ne savait pas nouer lui-même, exigeait aussi
une attention méticuleuse.

--Comment me trouves-tu? disait-il, lorsqu'il était prêt.

--Tu as l'air d'un beau lion, très fort et très doux.

--Oui, tu dis cela pour me faire plaisir. Mais, au fond, tu me
considères comme un père noble, un Géronte, un vieux birbe.

Il me conduisait alors devant le grand portrait que Chatillon, poète,
peintre et sculpteur, a fait de lui.

-Voilà comment j'étais à vingt-huit ans, disait-il; c'est là l'image
que je voudrais laisser de moi, et elle était d'une ressemblance
absolue. Si je le pouvais, je détruirais tous les autres portraits,
plus ou moins hideux, que l'on m'a fait subir. Physiquement, l'homme
est vraiment lui-même à trente ans; à partir de là, il ne progresse
plus, et bientôt, hélas! il commence à descendre, plus ou moins vite,
l'autre versant de la montagne. La réputation vient tard, en général,
et on ne laisse de soi qu'un masque flétri et déformé, par les fatigues
et les peines de la vie. Cela est absurde. Passé trente ans, on ne
devrait jamais laisser faire son portrait. Mais les peintres demandent
à vous «pourtraire», non pas parce que l'on est beau, mais parce que
l'on est célèbre....

Célèbre, il l'était, en effet, et personnellement connu, à ce qu'il
semblait, par tous les passants. Quand il sortait, il était aussi
fréquemment salué qu'un chef d'État. Il répondait, par de grands coups
de chapeau, à des inconnus, la plupart du temps. Ce manège avait pour
résultat l'usure rapide de ses couvre-chefs: le bord s'amollissait,
se cassait et bientôt lui pendait sur le front. C'était là un dommage
irréparable et il fallait remplacer la coiffure.

Il était accablé d'invitations, à des dîners, à des soirées, qui
l'ennuyaient mortellement. Le monde officiel le sollicitait aussi et
l'intéressa quelque temps. Il reçut, un jour d'été, une invitation de
l'empereur et de l'impératrice, à venir passer une semaine au palais de
Compiègne.

Cela nous causa un certain émoi. Il existait, sans aucun doute, un
cérémonial, une tenue de rigueur. Mon père s'informa: l'après-midi,
redingote noire, pantalon et gilet de fantaisie; le soir, culotte
courte et bas de soie, gilet, habit, épée et bicorne. Il n'y avait
que le temps bien juste de se munir: le tailleur ne put promettre la
culotte que pour le jour même du départ. Ce jour venu, on n'attendait
plus qu'elle pour fermer la malle, mais la culotte n'arrivait pas.
Rodolfo, qui était là, prit la voiture devant la porte, pour aller
jusqu'à un fiacre, et courir à toute bride chez le tailleur.

Nous essayions de patienter.

--Toujours quelque anicroche à ma toilette me taquine, quand j'ai
affaire à des souverains! disait Théophile Gautier. En Espagne, le jour
où l'on me présenta à la reine, j'avais un gilet de nankin, fraîchement
empesé et rétréci au blanchissage, si bien qu'il fut impossible
d'attacher la boucle. Au mouvement que je fis pour saluer, je sentis
un craquement dans le dos: la toile, brûlée par l'empois, cédait!... A
mesure que je m'inclinais, la déchirure augmentait, avec un bruit qui
me paraissait formidable, tandis que le devant du gilet bouffait, d'une
façon grotesque. J'aurais voulu être à six pieds sous terre ... et je
fus parfaitement stupide.

Rodolfo revint.

--Eh bien! dit-il, le paquet est arrivé?

--Pas du tout!

--Comment? Il y a plus de deux heures que celui qui le porte est parti,
et il avait l'ordre de prendre une voiture!

--Il a peut-être perdu l'adresse et est retourné là-bas pour la
redemander.

On attendit jusqu'à la dernière minute, mais mon père, très anxieux,
dut se mettre en route sans emporter la culotte courte. Il était
entendu que Rodolfo la porterait à Compiègne, aussitôt que possible,
le jour même, probablement.

Mais la journée se passa en attentes et en courses vaines: l'émissaire
ne reparut pas chez le tailleur, qui ignorait son adresse. On ne le
revit au magasin que le lendemain assez tard, et comment il fut reçu,
on le devine. Où avait-il déposé le paquet? Qu'en avait-il fait,
puisqu'il ne l'avait pas remis et qu'il ne le rapportait pas?... Après
quelques hésitations, le misérable se confessa. Pour bénéficier de la
différence de prix, au lieu de prendre un fiacre, comme on le lui avait
ordonné, il avait pris l'omnibus et était même monté sur l'impériale.
Il tenait le paquet bien soigneusement sur ses genoux; mais, vers
la moitié de l'avenue, un voyageur pressé avait, en passant, si
brutalement accroché le paquet qu'il fut projeté, du haut de l'omnibus,
en pleine boue. N'osant pas livrer le vêtement dans l'état où il le
ramassa, l'employé revint à Paris et courut chez un teinturier, pour le
faire nettoyer. Celui-ci ne voulut pas interrompre ses occupations pour
s'occuper, tout de suite, de ce travail nouveau, qui demandait du temps
et des soins, et il avait gardé la culotte.

Avec quel plaisir, on eût roué de coups ce malheureux! Mais cela n'eût
rien réparé. En l'accablant d'injures, on le suivit chez le dégraisseur
inconnu, et Rodolfo ne put partir que le soir pour Compiègne, sans
espoir d'arriver avant l'heure du dîner impérial. Ce ne fut que le
troisième jour après son arrivée que Théophile Gautier put se présenter
devant ses hôtes. Il avait été obligé de se dire souffrant et de rester
confiné dans sa chambre où il se morfondait. L'empereur ne manqua
jamais, quand mon père venait le saluer, de lui demander s'il était
bien remis de cette indisposition.

Ce séjour à Compiègne plut à mon père: le château luxueux, les beaux
horizons, la vie raffinée et sans heurts, si bien abritée des ennuis
et qui roulait comme sur un tapis de velours, lui semblait l'existence
normale, qui seule pouvait permettre à la flamme de l'esprit de donner
l'éclat complet de sa lumière, tandis qu'elle vacille sans cesse, aux
cahots de la route et à tous les vents des soucis.

Il nous raconta l'ordre des journées, qui laissait aux invités
beaucoup d'heures de liberté: la matinée était à eux; les souverains
paraissaient au déjeuner, puis ils se retiraient et chacun faisait
ce qu'il voulait. Le plus souvent, par groupes sympathiques, on s'en
allait en excursion dans les environs: des voitures étaient toujours
prêtes et à la disposition des invités. Au dîner, il fallait être en
tenue; la soirée se prolongeait et s'achevait en bal. Ce qui, par
exemple, n'était pas très babylonien ni sardanapalesque, disait mon
père, c'est qu'on dansait aux sons d'un orgue de Barbarie; même il n'y
avait pas une personne spéciale pour tourner la manivelle:--on ne
voulait pas d'un intrus dans l'intimité;--les hôtes de bonne volonté
faisaient la manœuvre.

--J'ai dû, moi aussi, moudre des valses, des quadrilles et des polkas,
tandis que se trémoussait la noble assistance.



VII


Une grande dame russe, nouvellement installée à Paris, la princesse
*** manifesta le plus vif désir de faire la connaissance de Théophile
Gautier. L'espoir de le rencontrer, par hasard, ne se réalisant pas,
elle se décida à écrire au poète son admiration pour lui et la joie
qu'elle aurait de le voir.

La petite lettre parfumée, timbrée d'un chiffre d'or, fut apportée par
Charles Yriarte, qui connaissait la princesse et était en relation
avec mon père. L'aimable messager donna quelques détails biographiques
sur la noble dame, dont Paris, disait-il, allait s'engouer: orpheline,
presque en naissant, elle avait hérité, à l'âge de six mois, de huit
cent mille livres de rente. Sous l'œil indulgent d'une grand'mère,
elle avait grandi, pareille à une plante rare, entourée de soins et
cependant libre, comme si l'on eût combiné pour elle la serre et la
forêt vierge. Jeune fille, elle ne fit rien qu'à sa tête et soumit tout
à ses caprices. D'assez bonne heure, elle s'était mariée; elle avait
deux fils. Maintenant veuve, belle, jeune, indépendante et frondeuse,
elle courait le monde sans entraves et sans soucis, un peu folle
peut-être, mais d'une folie russe et délicieuse.

La princesse priait Théophile Gautier de vouloir bien venir dîner le
lendemain, chez elle, dans l'intimité. Assez curieux de voir cette
étrange et séduisante personne, mon père accepta l'invitation.

Nous étions couchées depuis longtemps quand il revint de chez la
princesse ***. Mais nous ne dormions jamais que d'un sommeil léger
et inquiet, tant que le père n'était pas rentré. Pour moi, quand il
mettait la clef dans la serrure, ce faible choc m'éveillait aussitôt et
j'écoutais tous les bruits familiers et rassurants qui se succédaient
alors:--la porte refermée, le verrou poussé, la clef jetée sur le
guéridon, dans l'angle du vestibule où la lumière attendait; puis la
montée tranquille de l'escalier et les pas sonnant sur le parquet de
la chambre.--Ce n'était pas tout encore: Théophile Gautier ne manquait
jamais de venir dire bonsoir à ma mère et, assis près du lit, de lui
raconter, en détail, tout ce qu'il avait fait et vu. Notre chambre
communiquait avec celle de ma mère et la porte restait ouverte.
J'entendais donc toujours, sans en rien perdre, les narrations. Mais,
ce soir-là, il fut très bref: la princesse *** était extrêmement
aimable et assez originale; il avait trouvé l'installation somptueuse
et le dîner excellent; un sterlet du Volga y figurait, ce succulent
poisson dont il n'avait pas goûté depuis son voyage en Russie et dont
il était très friand.... Puis il bâilla longuement et s'alla coucher.

Le lendemain cependant, durant une absence de ma mère, il nous en
dit un peu plus. La princesse l'avait à la fois charmé et presque
scandalisé.

--Elle est grande, un peu trop grande même pour une femme: cela lui
donne beaucoup de majesté, malgré le galbe assez enfantin de la tête.
Son corps a des souplesses et des grâces de chatte, ou des mouvements
brusques et saccadés de jeune cabri. Après dîner, elle a chanté «_Il
Bacio_» en mon honneur, car elle ne regardait que moi, et en accentuant
les paroles passionnées de la valse, par des tortillements, des
pâmoisons, des œillades, tellement provocantes que j'en étais tout
interloqué. Si nous avions été seuls, ces manières m'eussent paru assez
claires, mais elles l'étaient moins en la présence de vagues comparses,
graves comme des augures et qui semblaient les trouver toutes
naturelles. Je m'en suis tiré par quelques madrigaux, assez vifs, et
la dame a l'air enchantée de moi. Huit cent mille livres de rente, dès
l'âge de six mois, cela vous donne dans la vie un imperturbable aplomb
et un beau dédain du qu'en-dira-t-on.... Après tout, la belle Russe
est peut-être tout simplement une sorte de Célimène instinctive et
innocente, qui a la fantaisie d'atteler un poète à son char!

Dans la journée, la princesse envoya des fleurs, accompagnées d'une
lettre: elle remerciait de la bonne soirée de la veille et indiquait
les jours privilégiés où elle recevait seulement ses amis.

Paris commençait à s'occuper d'elle; dans toutes les fêtes officielles
elle faisait sensation, par son allure, sa beauté et ses toilettes,
très magnifiques. On racontait qu'elle avait une fois sauté au cou de
sa couturière, qui lui livrait une robe particulièrement admirable, et
s'était écriée:

--Mais tu n'es pas ma couturière, tu es mon amie!...

Théophile Gautier retourna chez la princesse et prit plaisir à la
fréquenter; il s'établit entre elle et lui ce que nous appellerions
aujourd'hui «un flirt», mais le mot n'était pas encore à la mode.
Elle recherchait son avis et ses conseils en maintes circonstances
et ses envoyés parcouraient sans cesse la route de Neuilly. Quand le
père était absent, nous dissimulions autant que possible, pour les
lui donner en particulier, les lettres, bien faciles à reconnaître,
qui venaient de la princesse. Nous avions remarqué qu'il évitait de
parler d'elle, excepté avec nous: non qu'il eût rien à cacher, mais il
lui eût été pénible d'entendre formuler sur elle quelque appréciation
désobligeante.

Un soir, vers dix heures, un équipage s'arrêta devant notre porte. La
voiture était vide et le valet de pied remit un billet très pressant:
la princesse suppliait Théophile Gautier de venir chez elle, tout de
suite. Il partit assez effrayé, mais il trouva la belle Russe debout
devant sa psyché, essayant le costume de Salammbô qu'elle devait porter
à un bal travesti chez la comtesse Walewska. Il s'agissait de savoir si
le costume seyait, si rien ne manquait, si les détails étaient exacts:
avec l'approbation de son grand ami elle serait tranquille.

Les deux fils de la princesse, deux gamins de dix ou douze ans,
soulevaient le plus haut qu'ils pouvaient, chacun un candélabre, pour
bien éclairer leur superbe maman, dont ils paraissaient très fiers.

Le costume eut beaucoup de succès, le soir de la fête; il causa même
un peu de scandale: les journaux de l'opposition clabaudèrent sur la
chaînette d'or que les vierges carthaginoises portaient entre les
chevilles et que la princesse n'avait pas voulu supprimer. Mais les
clameurs lui importaient peu et n'altérèrent pas sa sérénité.

L'amour des lettres et la fréquentation des poètes avaient fait naître
dans son esprit une haute ambition, qu'elle avoua bientôt: elle voulait
écrire un livre!...

Chez une personne d'un caractère aussi résolu, du désir à
l'accomplissement, l'espace fut court. Le livre avança vite, mais pour
le mener à bien, les conseils et l'assistance de Théophile Gautier
furent, plus que jamais, indispensables: il refit, anonymement la
courte préface, et, comme l'héroïne de cette sorte d'autobiographie,
éprouvait une gêne à peindre elle-même son portrait, elle le pria de
vouloir bien le tracer, à sa place, mais en exprimant très sincèrement
tout ce qu'il pensait d'elle.

L'auteur disait dans la préface:

      Je n'ai pas la prétention d'être un écrivain; je suis
      étrangère, j'ai peu d'expérience, mais je regarde et je
      vois. Je viens de passer quelques mois dans cette grande
      ville qui s'intitule la lumière du monde; je ne puis me
      vanter de la bien connaître, je tiens à prouver du moins
      que je l'ai observée, et à conserver les impressions que
      j'ai reçues.

      Je demande l'indulgence du lecteur pour ces pages futiles:
      j'ai dit ce que j'ai vu, simplement, comme je l'ai pensé.
      Tout est vrai dans ce livre, même le petit roman de cœur
      qui en est le fond.

      On y chercherait vainement des portraits. Je n'ai peint
      que des tableaux; s'il s'y trouve quelques ressemblances,
      c'est que j'aurai eu des souvenirs involontaires.

      En réunissant mes notes sur cette société où j'ai vécu une
      saison, j'ai cherché plutôt un amusement qu'un succès, je
      ne serai donc ni surprise ni blessée des critiques que
      l'on m'adressera sans doute. Je les accepte d'avance, en
      déclarant néanmoins qu'elles ne changeront rien à mes
      opinions; tout au plus, m'apprendront-elles à en modifier
      la forme. J'ai mes convictions et mes idées: bonnes ou
      mauvaises, je les garde; elles m'appartiennent en propre,
      et j'ai pour principe que dans ce monde il faut être soi,
      c'est la seule manière d'être réellement quelque chose.

Et voici le portrait, où l'on retrouve aisément la couleur et le style
de celui qui l'a exécuté:

      C'est une de ces femmes qui ne sauraient passer inaperçues
      et qu'on ne peut oublier lorsqu'on les a rencontrées une
      fois. Grande, svelte, sa taille est d'une élégance et
      d'une désinvolture sans pareilles. Son visage n'a point
      de régularité, cependant il est adorable; ses yeux ont
      une expression de douceur et de mutinerie qui attire les
      femmes et qui captive les hommes; elle a des dents de
      perle, un sourire où la bonté tempère la malice, une peau
      de satin; des cheveux blonds, qu'elle a la coquetterie
      de porter bouclés, sans s'inquiéter de la mode, donnent
      de l'éclat à son teint de rose du Bengale; elle éblouit
      d'abord, elle plaît ensuite, et quand elle a plu on
      l'aime bientôt, car chaque jour on découvre en elle de
      nouvelles qualités; son âme est pleine de poésie, elle est
      d'une honnêteté et d'une franchise rares; incapable de
      tromper, elle ne croit à la perfidie que contrainte par
      l'expérience, encore elle s'efforce d'en douter souvent.

      Son immense fortune ne lui sert qu'à faire des heureux;
      elle ne peut voir souffrir personne et elle devine bientôt
      les douleurs qu'elle peut soulager, avec l'instinct des
      grandes natures; la sienne est pleine de contrastes.

      Elle est gaie, elle est triste; elle est emportée et
      docile; elle est généreuse et défiante; elle a mille idées
      dans la tête et mille sentiments dans le cœur, qui se
      croisent et se contrarient; un entraînement la pousse dans
      une voie, elle y court, elle s'y jette avec passion; une
      réflexion, un pressentiment, un caprice l'arrêtent, elle
      retourne subitement en arrière et rien ne peut la ramener.

      Versatile et constante, elle changera vingt fois par
      jour d'opinions, de projets et de désirs; pourtant ses
      affections ne varient pas, son cœur ressemble à un de ces
      lacs dont on voit le fond, où les plantes marines, les
      cailloux brillants, semblent à la portée de la main, et
      dont la profondeur est immense. C'est une enfant par la
      grâce, c'est un philosophe par la pensée.

      Elle a la câlinerie de la torpille, elle endort les
      soupçons, elle s'empare de ceux qui sont les plus en garde
      contre elle, et cela sans aucun plan d'envahissement
      arrêté, uniquement par le charme qu'exhale toute sa
      personne, comme les fleurs exhalent leurs parfums. Elle
      est créée pour séduire, ainsi que les violettes pour
      embaumer.

      Avec une telle personnalité, la coquetterie ne peut faire
      défaut. Elle est involontaire, mais c'est dans son essence
      même, il ne faut pas le lui reprocher. Cette coquetterie
      n'est pas cruelle, elle ne blesse que sans y toucher. Anna
      veut être aimée: il y a chez elle un foyer ardent qu'elle
      croit inépuisable et dont elle ne calcule pas les effets,
      encore moins les ravages.

      La princesse a toujours été heureuse; la fortune, la
      naissance, la position, la beauté, l'esprit, elle a tout
      reçu du ciel; un seul malheur l'a frappée en sa vie, la
      perte d'un mari qu'elle aimait tendrement, bien qu'il ne
      fût pas pour elle tout à fait ce qu'elle méritait et ce
      qu'elle avait le droit d'attendre.

Rien que pour ce portrait,--tracé on dirait presque avec émotion,--qui
fixe une si séduisante figure, ce livre vaudrait d'être sauvé de
l'oubli. Dans la suite du volume, l'auteur cite ce mot de Théophile
Gautier: «On est discret en amour, par volupté.» Et ailleurs il raconte
un épisode du bal travesti donné par la comtesse Walewska:

      Je fus aussi attaquée par un masque en manteau vénitien
      que je nommerai sur-le-champ: ce nom est célèbre parmi les
      plus illustres; c'est T. G.; il me fit des compliments sur
      mon costume de Salammbô que j'avais tâché de rendre le
      plus exactement possible et il causa longtemps avec moi.
      C'est un plaisir qu'il me donne souvent et dont je sens
      tout le prix.

Le livre intitulé: _Une Saison à Paris_, fut édité par Dentu; mais, au
dernier moment la princesse ne voulut pas se décider à le mettre en
vente et prit toute l'édition, qu'elle distribua, comme elle le voulut.

Puis cette étoile vagabonde s'envola de Paris, alla rayonner en
d'autres cieux; mais elle revint, toujours fantasque, toujours fidèle
à ses amis. Paris de nouveau s'occupa d'elle, de son luxe, de ses
bizarreries. On parla quelque temps d'un tabouret assez original
qu'elle avait inventé pour ne pas chiffonner en voiture, lorsqu'elle
se rendait aux fêtes des Tuileries, les jupes immenses, enguirlandées
et fanfreluchées, que la mode d'alors imposait aux femmes. Ce tabouret
était une espèce de champignon planté au milieu du coupé: elle s'y
asseyait, après qu'on avait soulevé ses jupes et ses jupons pour
les laisser retomber, ensuite, tout à l'entour, en les disposant le
mieux possible. Le valet de pied était exercé à cette fonction, et la
princesse acceptait son aide avec une dédaigneuse impudeur.

Dans ses voyages, elle avait visité la Tunisie: à l'occasion d'une
matinée que l'on préparait chez la comtesse de Castellane, le bey de
Tunis lui fit présent d'un magnifique costume d'odalisque, qu'elle
voulait revêtir pour figurer à cette fête, en des tableaux vivants.
Comme lors du premier voyage, Théophile Gautier fut convoqué pour
donner son avis et ses conseils. On lui demanda quelque chose
encore. Le tableau dans lequel la belle orientale devait se montrer,
nonchalamment étendue sur un divan, représenterait _le Harem de Tunis_;
mais l'odalisque devait reparaître dans un autre tableau et, cette
fois, réciter quelques vers: elle n'en voulait point d'autres que ceux
de son poète préféré. Il s'agissait de les composer, et, travail plus
difficile sans doute, il fallait lui apprendre à les dire, avec grâce
et sans trop d'accent. Comment ne pas obéir aux caprices de l'exquise
princesse? Théophile Gautier improvisa les vers qu'elle désirait et les
lui fit répéter. Voici cet impromptu:

         L'ODALISQUE A PARIS

    «Est-ce un rêve? Le harem s'ouvre,
    Bagdad se transporte à Paris,
    Un monde nouveau se découvre
    Et brille à mes regards surpris.

    «Pardonnez mon luxe barbare,
    Bariolé d'argent et d'or;
    J'ignorais tout, un maître avare
    M'enfouissait comme un trésor.

    «A l'Orient mon élégance
    Laissant son antique oripeau
    Saura bientôt faire une ganse
    Et mettre un semblant de chapeau.

    «A tout retour je suis rebelle:
    Qu'Osman cherche une autre houri!
    Il est ennuyeux d'être belle
    Incognito, pour son mari!»

La princesse débita les vers d'une façon charmante et obtint un très
vif succès.

Bientôt elle disparut encore, et je ne sais plus rien d'elle.

L'arrangement de l'atelier, qu'il avait fait construire au second étage
de la maison, occupait toujours mon père; il y pratiquait, autant
qu'il le pouvait, des améliorations et des embellissements. Les murs
étaient revêtus maintenant d'armoires de chêne: la partie haute formait
une bibliothèque; la partie basse, une sorte de buffet à nombreux
tiroirs, larges et plats, destinés à enfermer les gravures.

Il était malheureusement un peu tard pour prendre soin de tant de
publications précieuses, que le grand critique d'art avait reçues
des éditeurs. La place manquait pour les conserver, les cartons ne
suffisaient pas, et, avec une insouciance, traversée de quelques
regrets, il avait laissé de superbes gravures s'entasser au hasard,
se ternir à la poussière, se jaunir à la fumée, se maculer d'encre,
et les chats en faire leur litière. Ces tardifs tiroirs en sauvèrent
quelques-unes, encore intactes, et assurèrent le sort des nouvelles
venues.

La question du chauffage, en hiver, prenait une grande importance:
Théophile Gautier était extrêmement frileux, surtout--ce qui peut au
premier abord sembler paradoxal--depuis qu'il avait séjourné en Russie.
En ce pays, le froid est un danger avec lequel on ne plaisante pas:
mon père en avait fait lui-même l'épreuve un jour qu'il aventurait un
peu trop son visage hors du haut collet de peau d'ours. Tout à coup
un passant, armé d'une poignée de neige, s'était jeté sur lui et,
l'aveuglant de poussière glacée, lui avait vigoureusement frotté la
figure, indifférent aux cris, injures et coups de poing par lesquels
la victime stupéfaite se défendait de cette inexplicable agression. Il
fallut en remercier cet inconnu, pourtant, car, sans son intervention
secourable, Théophile Gautier laissait en Russie son nez, qui était en
train de geler.

Contre le froid du dehors, en ce pays, on se défendait par des
fourrures, graduées d'après les fluctuations du thermomètre; aussitôt
franchi le seuil des maisons et les pelisses retirées, on jouissait
d'une température délicieuse et partout égale: c'était l'été. Les
femmes, toujours décolletées, ne portaient que des robes légères en
mousseline ou en gaze.

Mon père aurait bien voulu enfermer chez lui une tiédeur pareille et
il s'y efforçait, mais nos demeures sont mal closes et mal construites
pour conserver la chaleur. Ce qu'il importait d'établir tout d'abord,
c'était la double fenêtre usitée en Russie; l'une des deux fenêtres,
même, est cimentée au commencement de l'hiver et ne s'ouvre jamais.
La grande baie vitrée de l'atelier fut donc fortifiée d'une autre. Un
calorifère Joly, du nom d'un fabricant qui, bien avant le système des
poêles mobiles, avait inventé la double enveloppe et la combustion
lente, fut installé dans la pièce. Il y en avait un autre au
rez-de-chaussée, dans le vestibule, qui tiédissait la maison. Celui-là
était presque haut comme un homme et muni de bouches qui chauffaient
plus spécialement la salle à manger et la chambre de mon père. Quand
on fermait les unes, les autres donnaient avec plus de force, et bien
souvent on entendait le maître crier du seuil de sa chambre:

--Envoyez-moi de la chaleur!...

Mais c'était dans l'atelier qu'il obtenait, le plus facilement, la
température de serre chaude qui lui plaisait. Il interrogeait à chaque
instant son thermomètre et ne le laissait pas descendre au-dessous
de 22 ou 21 degrés. Aussi on étouffait un peu et personne ne voulait
rester auprès de lui.

D'ailleurs, malgré ce titre d'atelier, ce n'était pas toujours là
l'endroit que Théophile Gautier choisissait pour écrire: chose
extraordinaire, rien de fixe n'était installé, dans la maison, en vue
de son travail; ce lieu que tout homme, même qui ne fait rien, appelle
«mon cabinet» ou «mon bureau» n'existait pas pour lui. Au moment de
se mettre à l'œuvre, il cherchait le dictionnaire de Bouillet, qui,
appuyé sur un autre livre, formait pupitre; il le plaçait sur n'importe
quel coin de table, puis essayait de rassembler «tout ce qu'il faut
pour écrire....» L'encrier et les plumes vagabondaient; souvent il
ne trouvait pas de papier, et la bonne devait courir acheter, chez
l'épicier, un cahier de papier à lettres. Il ne réclamait ni le
silence, ni la solitude, aimant, au contraire, à être un peu dérangé.
On allait le voir un instant, l'embrasser, le plaindre d'être forcé de
travailler. Alors il montrait les pages déjà remplies de cette jolie
écriture si nette et si fine.

--Tu vois, disait-il, comme c'est bien écrit!... Remarque que je boucle
les _é_, malgré la petitesse des lettres!... Et pas de ratures; au bout
de ma plume la phrase arrive retouchée déjà, choisie et définitive:
c'est dans ma cervelle que les ratures sont faites.

Lorsqu'il composait des vers, Théophile Gautier rôdait du haut en
bas de la maison, lentement d'un air désœuvré; mais on l'entendait
marmonner par instants: l'on savait à quoi s'en tenir et l'on n'avait
pas l'air de savoir, car, par une sorte de pudeur, il voulait garder
le secret de son effort, tant que le poème n'était pas fini. Quand il
était las de se promener, il s'asseyait sur le tapis, au coin de la
cheminée de sa chambre, s'étayait de coussins et oubliait son cigare,
toujours éteint, toujours rallumé. Sur des bouts de papier, des dos de
lettres, des coins d'enveloppes, il écrivait ses premiers brouillons,
mais rarement le jour s'achevait, sans qu'il nous appelât pour nous
montrer, soigneusement recopié, le poème terminé.

J'ai vu naître ainsi _le Souper des Armures, la Montre, la Source, Ce
que disent les Hirondelles, le Château du Souvenir_, beaucoup d'autres
poésies, pas assez, hélas! Car la vie harcelait toujours, le loisir
manquait, et, au lieu de rêver dans le parterre des roses, il fallait
cultiver le potager.

       *       *       *       *       *

Quelle surprise, un matin d'hiver, d'entendre le père, toujours levé le
premier, pousser des exclamations et nous appeler à grands cris:

--Venez! Venez vite! Venez voir si j'ai la berlue: il n'y a plus de
jardin, il est remplacé par un lac!

--Un lac?...

C'était exact: notre jardin et celui du propriétaire étaient
complètement submergés; l'eau venait baigner la première marche des
escaliers de la terrasse et engloutissait les buissons; les squelettes
d'arbres émergeaient plus ou moins, selon la distance et la pente du
terrain; on ne voyait que le toit treillagé de la tonnelle, et, plus
loin, derrière elle, la potence où l'on suspendait la balançoire avait
disparu.

La Seine, grossie par des pluies continuelles, avait débordé sur ses
berges, en même temps que par des infiltrations elle envahissait
sournoisement tous les jardins du voisinage.

Nous restions ébahis de voir le ciel se refléter là où, la veille,
s'étendait des pelouses. Après tout, c'était plutôt amusant et nous ne
risquions rien, vu la hauteur de la terrasse qui portait notre maison.
Nous parlions de nous procurer un bateau pour naviguer sur ce lac.

Au moment du déjeuner, nous nous aperçûmes que nous étions séparés de
la cave. J'en étais spécialement chargée: je devais surveiller la mise
en bouteilles, du vin, le bouchage et le cachetage; j'avais même voulu,
de mes propres mains, imprimer sur la cire le cachet de mon père.
C'était une bague qu'il portait toujours, un chaton de cornaline, sur
laquelle était gravée cette devise: _Vivere memento_[1]. Je prétendais
que, le V et le B se confondant presque dans certaines langues,
on pouvait lire: _Bibere memento_[2], devise parfaite. Me jugeant
responsable du vin, j'estimai qu'il était de mon devoir d'aller le
conquérir. Je fis porter un baquet et une perche au bas de l'escalier,
décidée à risquer la traversée. Mon père voulut s'y opposer, mais je
n'obéissais pas toujours et j'étais déjà ... au large. Le tunnel sous
la terrasse n'était pas envahi par l'eau, les caves étaient à sec et
mon expédition héroïque fut des plus faciles; seulement, au retour, je
n'osai pas surcharger l'embarcation: je criai que l'on descendit un
panier au bout d'une corde, du haut du mur, devant le tunnel, ce qui
fut fait, et l'on monta le vin très facilement.

Le baquet nous amusa quelques jours; très enhardies, ma sœur et moi,
nous entreprenions, à tour de rôle, de plus lointaines navigations.
Puis l'eau commença de baisser. Mais, la nuit suivante, le thermomètre
étant descendu très bas, elle gela.

Je ne pourrais pas expliquer comment cela se fit, mais il est certain
qu'elle gela en pente. Devant l'escalier du propriétaire au-dessus
de la vaste pelouse, sur tout le jardin, la glace formait une sorte
de montagne russe très unie et très douce. Elle était solide: des
glissades furent organisées tout de suite. Le baquet changea de rôle:
on s'asseyait dedans, on lui donnait un élan, et il se mettait à
descendre en tournoyant et s'en allait très loin.

Le père, un peu inquiet, nous surveillait et cherchait à mettre un
frein à nos imprudences, en nous chantant ce fragment de chanson:

     Il est moins dangereux d'glisser
     Sur le gazon que sur la glace....

Mais tout à coup le baquet le tenta: il entra dedans et se laissa
emporter.

Le jeu lui plut tellement qu'il ne le cessa plus et accapara le baquet.
Nous étions très contentes de le voir partager notre plaisir, et nous
remontions pour lui le véhicule, ce qui était assez pénible; on y
attachait des cordes et on s'y attelait: on tirait de son mieux, en
s'égayant de quelques chutes.

Toto, prévenu, prit part au divertissement, puis il avertit Rodolfo,
«Bœuf en Chambre» et quelques autres; Dumas fils, Robelin, vinrent en
voisins; de nombreux baquets furent apportés; on fit des traîneaux avec
des chaises renversées, on glissa sur des planchettes.... Un temps
clair et ensoleillé nous favorisait, on s'amusait follement; mais rien
ne valait le spectacle de Théophile Gautier, assis dans ce baquet,
semblant faire corps avec lui, grave, imperturbable, pareil à une idole
hindoue et qui glissait sur la pente en tournoyant lentement.

Tant qu'il faisait jour, nous ne pouvions pas nous arracher de là,
et cette frénésie dura presque une quinzaine. Mais un soir la glace
craqua, se fêla d'un bout à l'autre, le dégel disloqua tout; puis la
terre but cette eau, et le jardin réapparut, noir, vaseux, raviné,
abominable!...

Alors le dos voûté du père Husson s'arrondit, entre les bras de sa
brouette, et le brave jardinier, armé de la pelle et du râteau,
commença à réparer, méthodiquement, le désastre.

       *       *       *       *       *

La rue de Longchamp, comme son nom le proclame, aboutit au fameux champ
de courses.

Mon père recevait des cartes, donnant accès dans les tribunes et nous
allions, quelquefois, voir courir, sans prendre un bien vif intérêt
à ce genre de sport. Le grouillement de la foule élégante sur les
pelouses, la cohue des équipages, scintillant au soleil, nous amusaient
plutôt, et cela rompait le calme et le silence de notre retraite.

Nous avions trouvé une façon très agréable de nous rendre à Longchamp,
c'était par la rivière. Une barque venait nous attendre tout près du
jardin, et, sans fatigue, sans poussière, nous remontions doucement le
fil de l'eau. Nous débarquions derrière les tribunes, qui sont édifiées
à une centaine de pas de la berge.

D'habitude, nous ne restions guère sur les gradins encombrés; nous
n'avions aucun pari engagé, la victoire de tel ou tel cheval nous était
indifférente, et cette agitation frénétique dont nous ne partagions pas
l'émoi nous lassait bientôt. Nous retournions vite à notre barque, et
nous prolongions, le plus possible, la promenade sur l'eau, dont mon
père était toujours charmé.

Un soir, après une journée chaude, à l'heure exquise où le soleil tombe
et où l'air se rafraîchit, nous nous attardions, pour ne rien perdre
des jeux de la lumière, pour attendre «l'effet», comme disent les
peintres.

Le batelier avait l'ordre de ne pas ramer; le courant seul nous
ramenait, tout doucement, vers Neuilly.

J'étais, moi, debout à l'avant du bateau, pour signaler les obstacles:
car les autres passagers voguaient à reculons, assis dans le même
sens que les rameurs. Une barque venait à notre rencontre. Ceux qui
la montaient riaient et chantaient; elle approchait assez vite. Un
monsieur, vêtu avec recherche, se tenait à la pointe de l'embarcation,
debout, comme moi, et tournant aussi le dos à ses compagnons. Il avait
le teint uni et bronzé, les yeux et les cheveux très noirs: je pensai
qu'il devait être marseillais. Quand il fut plus près, je vis qu'il
portait la rosette d'officier de la Légion d'honneur.

Au moment où les deux embarcations se croisèrent, cet inconnu, du bout
des doigts, m'envoya un baiser. Je me détournai avec indignation; mais
aussitôt j'entendis des cris de surprise, des exclamations joyeuses,
et la barque, virant de bord, vint accoster la nôtre. Un de ces
promeneurs connaissait mon père, et, tout heureux de le rencontrer, ne
voulait pas manquer l'occasion de le saluer et de renouer des relations
interrompues. C'était un journaliste fameux, le roi des reporters:
Dardenne de la Grangerie, personnage d'une belle et aimable figure,
mais d'une grosseur presque invraisemblable. Mon père avait fait, grâce
à lui, la connaissance de Claudius Popelin et lui en gardait de la
gratitude, car il sympathisait entièrement avec le maître émailleur,
érudit et lettré.

Sur un ton solennel et d'une emphase volontairement exagérée, Dardenne
de la Grangerie présenta le monsieur décoré:

--Son Excellence le général Mohsin-Khan, chargé, par sa Majesté le Shah
de Perse, d'une mission extraordinaire.

Puis il présenta un autre Persan, grand, mince, élégant: un attaché
à la légation de Perse à Paris. Il nomma ensuite Edmond et Lucien
Dardenne, ses deux frères, plus jeunes que lui.

Le général, dont personne ne soupçonnait le méfait, avait un air penaud
et contrit qui m'eût fait rire si je n'avais pas été si fâchée, mais
je gardais, de mon mieux, sur mon visage l'expression du plus profond
mépris.

Cependant la barque des nouveaux venus, bord à bord avec la nôtre,
faisait le même chemin que nous. Mon père avait invité Dardenne de la
Grangerie et ses compagnons à visiter sa petite maison.

--Qu'est-ce que vous chantiez donc tout à l'heure? lui demanda-t-il. La
voix porte sur l'eau, cela m'a paru joli.

--C'est le général qui chantait, avec son ami, une chanson persane. Ils
vont vous la redire.

L'attaché, un peu intimidé, hésitait; le général, très empressé d'être
aimable, le décida. Ils chantèrent à l'unisson une mélodie très douce.
Ils donnèrent la traduction des paroles:

      Au coucher du soleil, j'irai sur les remparts de la ville,
      où le frère de ma bien-aimée se promène quelquefois.

      Je ne verrai pas la sœur, hélas! Mais je verrai au moins
      le frère de la sœur....

Nous longions les bords de l'île, qui appartenait alors à quelqu'un
des Rothschild. Le soleil se couchait derrière elle et la traversait
de rayons; les pelouses resplendissaient: l'on avait un désir intense
de fouler ce velours lumineux, de courir vers ces lointains féeriques.
L'eau clapoteuse jouait avec les teintes exquises, que le ciel lui
jette à cette heure-là.

Dardenne de la Grangerie était enthousiasmé:

--Ah! qu'il ferait bon, s'écriait-il, se baigner dans cette eau, et
dîner, ensuite, sur l'herbe dans cette île déserte et charmante!...
Eh bien! pourquoi ne le ferions-nous pas?... Si Théophile Gautier
voulait la lui demander, Rothschild ne refuserait certainement pas la
permission de le laisser aborder quelquefois dans son île avec des
amis.... Le voulez-vous, maître?... Je me chargerai, moi, de toutes les
démarches. J'irai porter la parole en votre nom et vous n'aurez qu'un
mot de remerciement à écrire, quand l'affaire sera faite.

Ce projet nous séduisait tous. Théophile Gautier se laissa convaincre,
et donna mission, à Dardenne de la Grangerie, d'aller de sa part
solliciter M. de Rothschild.

On débarqua, en attendant, à la hauteur du jardin. Les rameurs, chargés
de ramener les bateaux au pont de Neuilly, où on les avait loués,
devaient dire au cocher du général, qu'ils trouveraient là, de conduire
la voiture au 32 de la rue de Longchamp.

Le général me poursuivait de ses regards suppliants, et, maintenant que
nous n'étions plus séparés par l'eau, il allait vouloir me parler,
s'excuser. Je l'évitai de mon mieux, mais il ne se découragea pas et,
dans les petits chemins, qui menaient à notre jardin, entre les enclos,
à moins de m'enfuir, je ne pouvais l'empêcher de marcher à côté de moi.
Il voulut parler alors; mais, tout à coup, très intimidé, il ne parvint
qu'à balbutier une phrase confuse que je n'entendis pas. Je ne pus me
retenir de lui jeter cette formule du Coran, que Nono m'avait apprise:

--_Na'ouzou, billahmin ech cheitân er redjim!..._

Ce qui est la façon musulmane de dire: _Vade retro, Satanas!_

La surprise du noble persan fut extrême; tout déconcerté, il s'arrêta
sous l'anathème.... Ayant atteint la porte du jardin, je coupai au
plus court pour gagner ma chambre. Tant que dura la longue visite, je
ne parus pas au salon; mais, quand j'entendis le mouvement du départ,
je courus dans la chambre de ma mère, et, à travers les persiennes
fermées, je vis la compagnie s'éloigner dans la voiture du général, une
très élégante calèche à deux chevaux.

Théophile Gautier, si épris de l'Orient, avait été tout à fait séduit
par ces deux persans. Tout d'abord, il n'avait pas cru à leur exotisme,
soupçonnant une mystification du joyeux Dardenne. Mais, quand ils
avaient chanté à demi-voix la chanson persane, il avait été convaincu.
Il leur trouvait, en dépit de leur costume européen, une allure
gracieuse et particulière, d'oiseaux rares parmi des moineaux.

Pendant plusieurs jours, il ne fut question que de ces étrangers, sur
lesquels Dardenne avait donné quelques détails. Mohsin-Khan descendait
du Prophète, par les femmes; il occupait une situation importante
en Perse, où sa rare intelligence était fort appréciée. La mission
qu'il accomplissait en ce moment témoignait de la confiance et de
l'estime qu'il inspirait au shah Nassar-eddine. Il parlait et écrivait
parfaitement le français, était poète, jouait de la guzla et même
du piano, et cet homme timide, doux, si correct dans sa redingote
parisienne, officier de la Légion d'honneur et décoré de quatorze
autres ordres, possédait un harem, des esclaves et des eunuques....

Tout cela était bien fabuleux et bien intéressant. Je sentais
s'évaporer ma fâcherie, pas très sérieuse, contre un personnage aussi
singulier et qui m'était, au fond, très sympathique. Cela m'amusait,
maintenant, qu'il y eût un secret entre lui et moi.

Dardenne de la Grangerie, rapporta bientôt la permission, très
gracieusement accordée par M. de Rothschild: Théophile Gautier pouvait
aborder l'île charmante, aussi souvent qu'il le voudrait et avec ses
amis. Les gardiens du domaine étaient avertis. On allait donc prendre
jour pour une délicieuse baignade, suivie d'un dîner sur l'herbe,
en pique-nique. Mais, avant de convenir des dernières dispositions,
Dardenne avoua qu'il avait laissé à la porte de la maison, dans le
fiacre où elle devait bien s'ennuyer, «une jeune personne»;--sa fille
peut-être?--En nous récriant de ne pas l'avoir su plus tôt, nous
courûmes, ma sœur et moi, chercher l'abandonnée:

--Venez, mademoiselle.... C'est très mal d'être restée si longtemps en
pénitence.

Elle entra dans le salon.

--Madame Dardenne de la Grangerie, dit Dardenne en la présentant; elle
est si jeune, si frêle, à côté de moi surtout, que j'hésite souvent à
avouer qu'elle est ma femme.

On eût dit, en effet, un gamin déguisé en fille. Le visage, fin et
joli, montrait pourtant une certaine gravité pensive; les cheveux noirs
et la robe sombre, toute simple, sans le moindre bout de col ou de
dentelle, formaient un cadre sévère au teint uni et légèrement doré.

Avec une assurance tranquille, elle salua mon père et lui serra la
main, regarda toutes choses autour d'elle de l'œil curieux d'un oiseau.

Tin-Tun-Ling était debout, près du gros dictionnaire, dans notre coin
habituel du salon; il s'inclina devant la visiteuse, qui, l'ayant pris
peut-être pour une potiche, eut un sursaut de surprise:

--Monsieur est Chinois?...

Je lui expliquai, sans penser l'étonner le moins du monde, tant cela
me semblait naturel, que je travaillais, lors de son arrivée, avec mon
professeur Tin-Tun-Ling.

--C'est ici une maison peu banale, dit-elle en souriant.

Nous étions en juillet, il faisait un temps superbe, et le thermomètre
montait à des hauteurs inusitées: il fallait profiter de ces
circonstances favorables, prendre rendez-vous pour le lendemain, fixer
le menu du pique-nique et la part de chacun. Le général et son ami
étaient de la fête, bien entendu; ils apporteraient du Champagne, une
guzla, et beaucoup de tapis persans pour étendre sur le gazon. Dardenne
demandait la permission d'inviter quelques-uns de ses secrétaires: il
n'en avait pas moins de dix-huit, étant correspondant d'innombrables
journaux de province et de l'étranger.

--Ma femme est le dix-neuvième ou plutôt le premier de mes secrétaires,
ajouta-t-il, car elle est très bien douée pour la littérature et elle
aura même du talent.

Cette prédiction s'est réalisée: Mme de la Grangerie publia plus tard,
sous le nom de Philippe Gerfaut, plusieurs volumes très remarquables,
entre autres deux petits livres: _Pensées d'Automne_ et _Pensées d'un
Sceptique_, qui firent sensation.

Le lendemain, la matinée se passa en préparatifs de cuisine, puis on
alla retenir plusieurs barques munies d'échelles.

Théophile Gautier fut saisi tout à coup d'une vive inquiétude. Est-ce
que vraiment nous savions assez nager pour risquer une pleine eau? Il
n'était jamais entré dans l'école de natation du pont de Neuilly, où
nous avions fait nos études. J'avais beau lui conter mes prouesses,
l'estime du maître nageur pour l'énergie de mon coup de pied, l'intérêt
que le professeur avait pris à mon éducation, désireux qu'il était de
m'opposer aux anglaises, dont la supériorité natatoire l'exaspérait,
il n'était pas convaincu. Lui, le beau nageur d'autrefois, si fier
du rouge caleçon d'honneur conquis aux bains Petit, il n'aimait plus
l'eau froide. Cependant il décida qu'il se mettrait en costume de bains
et resterait ainsi dans le bateau, prêt à piquer une tête, pour nous
repêcher, à la première alerte.

Il fut vite rassuré, quand il nous vit dans l'eau, et reconnut que
nous savions nager. Marguerite de la Grangerie était aussi de première
force: il n'y avait donc pas lieu de s'inquiéter, on pouvait être tout
au plaisir. Les jeunes frères de Dardenne et les secrétaires inconnus,
se poursuivaient, en poussant des cris joyeux; nous joutions de vitesse
avec Marguerite, que déjà nous appelions «Meg», tandis que, dans le
bateau, Théophile Gautier riait des histoires, que lui contait le
jovial et spirituel journaliste.

Seul le général faisait une mine élégiaque et navrée, dont j'avais
envie de rire et qui par moments me touchait. Tandis que je me reposais
sur l'échelle, il s'accrocha de la main au bateau, et me dit très
sérieusement:

--Si vous ne me permettez pas de demander mon pardon, je me laisse
couler et je disparais.

--Pas pour longtemps: mon père se jette à l'eau et vous sauve....
Épargnons-lui le rhume que cela pourrait lui causer!

--Croyez-vous à la fatalité? Nous autres, musulmans, nous sommes
fatalistes. Si vous me connaissiez mieux, vous comprendriez qu'une
impulsion irrésistible seule a pu me faire commettre un acte aussi
opposé à mon caractère. Avant ma raison, mon cœur a deviné, que cette
minute allait bouleverser ma vie et que jamais je ne l'oublierais.

--Le mieux est pourtant de l'oublier. C'est à cette condition que je
vous pardonne, au nom de l'hospitalité et de l'Orient que j'aime!

Là-dessus, je piquai une tête dans l'eau verte, et j'allai rejoindre
les nageurs.

Derrière les buissons épais et des tentes improvisées, on se rhabilla
dans l'île ombreuse; et, tandis que les bonnes disposaient le couvert,
on se promena, lentement, par les allées, autour des pelouses,
nouvellement fauchées et bosselées de petites meules. Des corbeilles de
roses embaumaient; nous nous arrêtions pour en admirer les superbes
variétés. Mohsin-Khan raconta, qu'en Perse, le parfum des roses était
beaucoup plus violent et que, dans toutes les maisons, on recueillait
les pétales pour en extraire la précieuse essence. Un jour, de jeunes
folles, par jeu, l'avaient entièrement enseveli sous une jonchée
odorante, si bien qu'il avait failli mourir: il s'était complètement
évanoui et on eut grand'peine à le ranimer.

Théophile Gautier marchait auprès de Marguerite, qui l'avait tout à
fait conquis; à un moment, il resta en arrière et s'adossa à un arbre,
puis reprit sa promenade plus lentement. Je devinais à son sourcil
froncé, à ses pas distraits, que le loisir de cette belle journée lui
inspirait quelque poème.

Bientôt on annonça le dîner. Dardenne de la Grangerie avait surveillé
la disposition du couvert: n'aimant pas beaucoup, à cause de sa
corpulence, à s'asseoir par terre pour manger, il était parvenu à
découvrir l'habitation des gardiens de l'île, dissimulée je ne sais
où, et à obtenir d'eux une petite table et quelques chaises. Mon père,
ma mère et Marguerite y prirent place avec lui, tandis que les autres
s'allongeaient sur les tapis de Perse étendus alentour.

Le soleil couchant nous criblait de rayons, qui faisaient étinceler les
vaisselles, posées de travers, et alluma du même coup la gaieté des
convives. Des mets variés circulaient, un peu au hasard, sans qu'il fut
possible de leur conserver l'ordre prescrit. Dardenne s'ébahissait
«d'une bête à jus» dont il ne pouvait définir l'espèce. C'était un
foie de veau, entier, confectionné par notre cuisinière et qui avait,
l'apparence d'une grosse tortue. La salade russe se renversa à moitié
sur les beaux tapis; et l'on eut beaucoup de peine à démouler la glace.

Avec le champagne, on porta des toasts, à Théophile Gautier, au shah de
Perse, à la Seine, qui prêtait ses ondes, à Rothschild, qui prêtait son
île; puis Dardenne récita, de mémoire, des vers d'_Émaux et Camées_.
Mais Théophile Gautier l'interrompit:

--Ceci est trop connu, dit-il, permettez-moi de vous offrir quelque
chose d'inédit.

Et, se tournant vers Mme de la Grangerie, il modula ce sonnet,
aujourd'hui si célèbre:

Les poètes chinois, épris des anciens rites,
Ainsi que Li-Tai-Pé quand il faisait des vers,
Mettent sur leur pupitre un pot de marguerites,
Dans leur disque montrant l'or de leurs cœurs ouverts.

La vue et le parfum de ces fleurs favorites,
Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts,
Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites,
Sur un même sujet des chants toujours divers.

Une autre Marguerite, une fleur féminine,
Que dans le céladon voudrait planter la Chine,
Sourit à notre table aux regards éblouis.

Et pour la Marguerite un mandarin morose,
Vieux rimeur abruti par l'abus de la prose,
Trouve encore un bouquet de vers épanouis.

La joie et la surprise de Marguerite furent extrêmes et elle les
exprima avec beaucoup de grâce, au milieu des acclamations et des
applaudissements.

Le soleil était couché; une pénombre grise nous enveloppait, sous le
couvert des arbres, et rendait la compagnie moins bruyante et plus
rêveuse. Dans le silence, on entendit l'eau, qu'on ne voyait plus,
clapoter contre les rives; mais la lune qui montait commençait à
éclairer. Alors un arpège léger résonna, exauçant, tout à coup, le
désir confus de tous, d'entendre de la musique.

C'était Mohsin-Khan qui avait pris sa guzla et préludait.

Il chanta une mélodie, mélancolique et passionnée, à laquelle les
mots inconnus ajoutaient du mystère; sans le comprendre, on devinait
un chant d'amour, douloureux et ardent, et l'on écoutait, avec
recueillement, la voix émue qui le disait.

Aux dernières notes, la lumière de la lune tomba sur le chanteur,
jusque-là dans l'ombre, et l'on crut voir, en ses yeux, briller des
larmes.


[Footnote 1: «Souviens-toi de vivre.»]

[Footnote 2: «Souviens-toi de boire.»]



VIII


Qui donc avait eu l'idée, funeste, de donner à ma mère des graines de
vers à soie?... Je crois bien que c'était sa sœur Carlotta, qui, depuis
longtemps retirée à Genève dans un beau domaine, s'était sans doute
amusée à jouer à la magnanarelle. Mais ma mère prenait la chose très
au sérieux, et fondait sur la culture des vers à soie, l'espérance de
gains importants.

Sur un papier blanc, qui recouvrait un plateau de moyenne taille,
on avait éparpillé les graines noires; elles se muèrent, un jour en
quantité, de tout petits bouts de fils, qui grouillaient. Il y avait
deux jeunes mûriers dans le jardin: ils fournirent les quelques
pousses tendres, nécessaires aux nouveaux éclos, qui, tout d'abord, ne
mangèrent que la pulpe, ajourant les feuilles comme de la dentelle.
Bientôt ils grossirent à vue d'œil, débordèrent le plateau; on leur fit
place sur toutes les tables, et il fallut courir, à travers Neuilly,
pour découvrir des mûriers: ceux du jardin, complètement dépouillés,
n'étaient déjà plus que des squelettes d'arbres. On finit par trouver
un enclos, planté de mûriers, et, comme on ne pouvait pas laisser
mourir de faim toute cette vermine, on le loua, très cher.

Les élèves profitèrent admirablement; ils engraissaient de jour en
jour, on ne savait plus où les mettre. Mon père fut dépossédé de
l'atelier, où on les installa; mais ils augmentaient toujours; encore
une fois la place manqua. Un menuisier dut, toutes affaires cessantes
et au prix qu'il voudrait, confectionner de grands châssis en bois
dans lesquels se superposeraient des étagères. Les vers à soie furent
enfin convenablement logés. Ils étaient maintenant gros comme le doigt
et dévoraient des monceaux de verdure, autant que plusieurs vaches. Du
seuil de l'atelier on les entendait brouter: on pouvait se croire dans
une étable.

Tout était en désarroi à la maison; les bonnes devaient, plusieurs fois
par jour, gagner l'enclos des mûriers, grimper sur des échelles et
emplir de feuilles des paniers.

On déjeunait et on dînait sommairement, quand on pouvait: il fallait
nettoyer les étagères, enlever les déchets; c'était interminable;
souvent ma mère ne se couchait pas.

Si, par malheur, il pleuvait, c'était alors un affolement général: car,
avant de livrer les feuilles à la consommation, il fallait les essuyer
soigneusement, la moindre humidité étant capable de donner le choléra
aux intéressantes bestioles. Chacun devait s'y mettre: assis sur les
marches de l'escalier, du matin au soir, on essuyait des feuilles.

Mon père quitta la place. Il s'en alla inaugurer une ligne directe de
chemin de fer, de Paris à Madrid.

Les vers ressemblaient maintenant à de petites saucisses, d'un blanc
verdâtre. Ma mère les trouvait jolis, elle les prenait entre ses doigts
et les baisait.

Quelques-uns commencèrent à se dresser à demi, en oscillant, et cela
signifiait qu'ils désiraient accrocher des fils, pour suspendre leurs
cocons; il fallut se procurer bien vite des fascines, de menues
branches, et les disposer le mieux possible. Bavant des floches,
couleur d'or ou d'argent, ils se mirent à filer, s'entortillèrent en un
tissu, de plus en plus compact, et tous, bientôt, s'endormirent dans la
soie, nous rendant la paix, enfin!

       *       *       *       *       *

Madarasz faisait le portrait de Myrza, une petite chienne havanaise,
que Giulia Grisi avait donnée à ma mère et dont Théophile Gautier a
tracé un léger croquis, dans sa _Ménagerie intime:_

      Elle est blanche comme la neige, surtout quand elle sort
      de son bain et n'a pas encore eu le temps de se rouler
      dans la poussière, manie que certains chiens partagent
      avec les oiseaux pulvérisateurs. C'est une bête d'une
      extrême douceur et qui n'a pas plus de fiel qu'une
      colombe. Rien de plus drôle que sa mine ébouriffée et son
      masque composé de deux yeux pareils à des petits clous
      de fauteuil et d'un petit nez qu'on prendrait pour une
      truffe du Piémont. Des mèches, frisées comme des peaux
      d'Astrakan, voltigent sur ce museau avec des hasards
      pittoresques, lui bouchant tantôt un œil, tantôt l'autre,
      ce qui lui donne la physionomie la plus hétéroclite du
      monde en la faisant loucher comme un caméléon.

      Chez Myrza, la nature imite l'artificiel avec une telle
      perfection que la petite bête semble sortir de la
      devanture d'un marchand de joujoux. A la voir, avec son
      ruban bleu et son grelot d'argent, son poil régulièrement
      frisé, on dirait un chien de carton et, quand elle aboie,
      on cherche si elle n'a pas un soufflet sous les pattes.

Il faut avouer, d'ailleurs, que Myrza était assez stupide, et nous
lui préférions Dash, l'affreux roquet, aussi spirituel que laid. Nous
l'avions trouvé un matin dans la voiturette d'un vieux ramasseur de
verre cassé, qui avait la triste mission de l'aller noyer, parce qu'il
s'était brisé une patte de devant. L'indignation et l'attendrissement
furent unanimes à la maison, et on n'hésita pas à sauver la vie au
jeune chien, en l'adoptant. On ne parvint pas à raccommoder sa patte:
elle resta flottante et trop courte, ce qui ne l'empêchait pas d'être
gai et leste, excepté quand on prétendait lui enseigner quelques tours.
Il faisait alors le pauvre chien boiteux, incapable de se traîner, et
lançait des regards de reproches qui semblaient dire: «Vous n'êtes
vraiment pas raisonnables!...» Seulement, quand on s'était rendu à ses
raisons, il se remettait à sauter et à courir sur ses trois pattes.

Dash avait l'intelligence très vive. Mon père lui trouvait «une
physionomie grimacière étincelante d'esprit», et nous étions persuadés
qu'il comprenait tous les mots de la langue. On s'amusait à lui dire
des choses flatteuses, qu'il écoutait avec complaisance, puis, sans
quitter l'intonation caressante, des injures et des gronderies:
aussitôt son nez se fronçait, il montrait les dents en faisant les
plus drôles de mines. Il n'y avait pas moyen de le tromper: au moindre
mot désagréable, les protestations commençaient. Il s'essayait aussi
à parler et faisait même de longs discours, dans une langue inconnue,
mais étonnamment expressive.

C'était surtout quand mon frère venait à Neuilly que l'éloquence de
Dash atteignait son apogée. A n'en pas douter, il racontait, au nouveau
venu, ce qui s'était passé à la maison, depuis sa dernière visite:
Toto s'intéressait, posait des questions, mettait en doute la vérité
des narrations. Dash affirmait, se récriait, nous donnant le spectacle
d'une scène impayable.

Mais, malgré tout son esprit, Dash n'était pas beau et ne tentait pas
le pinceau des artistes; ils lui préféraient la mine fanfreluchée de la
niaise Myrza.

Donc Madarasz faisait le portrait du bichon de la Havane, qui posait
très bien, étant de nature peu remuante et ne différant guère d'un
chien empaillé.

Nos après-midi, assez maussades, quand le père était absent,
s'égayaient de la présence du jeune hongrois, dont le caractère était
extrêmement agréable. Malgré l'élégance originale de son costume et
sa figure charmante, on ne pouvait surprendre en lui aucune trace de
fatuité. Il se plaisait, au contraire, à se déprécier lui-même, nous
disant qu'il avait eu le nez cassé, l'œil crevé, les dents ébréchées,
et c'était vrai: son nez déviait légèrement, un point rouge trouait
la cornée d'un de ses yeux, et il avait une dent plus courte que les
autres; mais il fallait être prévenu pour apercevoir ces légères tares,
qui n'altéraient en rien l'harmonie du visage. Madarasz rappelait aussi
les mésaventures, causées par son extrême timidité, une entrée fâcheuse
dans un salon, devant un aréopage de jeunes filles, où il s'étalait
par terre, le pied pris dans un rideau, entraînant un guéridon chargé
de tasses. Il s'efforçait de triompher de cette honte de soi, qui rend
si gauche, mais n'y parvenait guère. J'avais imaginé, moi, un moyen de
vaincre la timidité, ou du moins de la dissimuler, dont je révélai la
malice au jeune peintre: c'était d'embarrasser les autres.... Pour cela
il suffisait de paraître, par un jeu de physionomie discret, remarquer
dans la toilette d'une des personnes affrontées, quelque incorrection
grave: regarder avec insistance les chaussures, par exemple, rien ne
déconcertait plus sûrement la victime. Cette méchante ruse avait aussi
l'avantage de vous distraire de votre propre gêne, et par cela même de
la supprimer.

Madarasz nous avait promis, aussitôt le portrait de Myrza terminé,
d'illustrer les vitres de notre chambre par un procédé qui produisait
de très jolis effets. Un fort beau vitrail, ayant servi de modèle à
celui commandé par le Sultan pour un de ses kiosques d'été, offert
ensuite à mon père par les artistes qui l'avaient peint, ornait
notre salon depuis quelque temps: il était placé au-dessus de la
cheminée, couvrant la glace sans tain qui donnait sur la cour. Le
dessin figurait un léger portique; deux colonnettes, rouges et jaunes,
portaient l'arceau découpé et, au centre, dans un disque pourpre,
transparaissait, couleur d'or, le nom de Théophile Gautier, écrit en
caractères turcs.

Les métamorphoses de la lumière à travers ces teintes de pierreries
communiquaient au salon un aspect mystérieux, un recueillement, une
somptuosité, qui nous charmaient; nous aurions voulu quelque chose
d'analogue, et voilà que Madarasz, précisément, pouvait réaliser une
adroite imitation de vitraux!

La fenêtre de notre chambrette était juste au-dessus de la glace sans
tain du salon, tout près de l'angle formé par la maison et le grand
mur tapissé de lierre; des branches s'étaient allongées, tapissaient
le coin de la maison et encadraient notre fenêtre: c'était pittoresque
et romantique, mais cela nous prenait du jour. Quand les nuances du
prisme eurent fleuri les vitres, on n'y voyait plus clair du tout.
Cela importait peu, puisque c'était beau, et qu'en passant le seuil
on croyait entrer dans une chapelle. J'avais appris, en regardant
faire le jeune peintre, en l'aidant un peu, la façon d'exécuter
cette ornementation et j'ai gardé longtemps la manie--je l'ai même
encore--d'enjoliver ainsi mes croisées.

       *       *       *       *       *

Madarasz n'était pas le seul hongrois qui fréquentait à Neuilly.
Théophile Gautier avait fait en Russie la connaissance du peintre
Zichy. Souvent, de passage à Paris, Zichy nous rendait visite. Il
avait même prié mon père de donner l'hospitalité à quelques-unes de
ses aquarelles, au sortir d'une exposition; elles décorèrent notre
salle à manger où nos tableaux s'étaient serrés pour leur faire place:
trois grandes natures mortes--des bêtes saignant sur la neige--et deux
tableaux de genre. Mon père avait présenté ces œuvres au public avant
de les accueillir chez lui, où il les eut pendant plusieurs années sous
les yeux:

      Tout récemment, l'exposition du boulevard Italien
      s'est enrichie de plusieurs aquarelles de Zichy, un
      peintre hongrois, dont la réputation s'est faite à
      Saint-Pétersbourg, et qui ne se trouve nullement dépaysé à
      Paris entre tous ces purs échantillons de l'art français.
      Zichy possède un talent souple et varié qui ne s'enferme
      pas dans une spécialité étroite. A voir son _Renard_,
      son _Loup_ et son _Lynx_, on pourrait le prendre pour
      un animalier de profession, tant sa connaissance des
      bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus
      de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu'il
      est et couché sur la neige, le spirituel animal semble
      encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage
      fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau
      stoïque exprime l'endurcissement des vieux scélérats, il a
      perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures
      mortes sont traitées avec une science, une largeur et une
      liberté des plus remarquables.

      _La Fin du souper_ est une composition pleine d'esprit et
      de mouvement. Des fats surannés lutinent des courtisanes,
      _inter pocula_, sous des costumes du XVIe siècle, et se
      font railler par elles. Cette aquarelle, d'un coloris un
      peu anglais et d'un fini précieux, forme le contraste
      le plus frappant avec les _Profanateurs de tombes_, une
      sépia sinistre où des voleurs arrachent l'anneau nuptial
      du doigt d'une jeune morte dont ils viennent d'ouvrir le
      cercueil. Ce groupe monstrueux, accroupi parmi la terre
      remuée autour de la fosse béante, éclairé par une lueur
      de lanterne sourde, au milieu de ce cimetière hérissé
      de monuments fantasmatiques, ne serait pas indigne de
      Delacroix, et pourtant Zichy n'a jamais vu un tableau de
      ce grand maître.

A Pétersbourg, Zichy était un des fondateurs de la curieuse société
des _Vendrediens_, dont mon père avait fait partie durant son séjour
en Russie. Cette société se réunissait tous les vendredis: chaque
sociétaire recevait à son tour ses autres collègues. Du papier, des
couleurs, des crayons et des pinceaux étaient préparés, et, tout
le monde se mettant au travail, on improvisait, chacun selon sa
fantaisie, un dessin, une sépia ou une aquarelle. Tout en crayonnant
et en peignant, on mangeait et l'on buvait ce que l'amphitryon
était en mesure d'offrir: des truffes et du Champagne, si l'on
était chez un prince; des pommes de terre et de la «piquette de
Saint-Pétersbourg»,--comme disait mon père,--si l'on se trouvait chez
quelque jeune artiste. A la fin de la soirée, toutes les œuvres étaient
réunies, et vendues, le lendemain même, à quelque marchand, qui les
payait fort bien. On formait ainsi, en l'accroissant chaque vendredi,
un capital dont l'emploi était réservé à aider les _Vendrediens,_ dans
les quelques moments difficiles auxquels chaque artiste est exposé par
profession. A part le comité de la société, à qui tous pouvoirs étaient
donnés, personne ne savait le chiffre de la somme remise, et moins
encore le nom de la personne qui la recevait.

Théophile Gautier s'efforça de fonder à Paris une société analogue à
celle-là. Sa proposition avait été accueillie par les artistes avec
enthousiasme, et cependant le projet n'aboutit pas.

Un autre hongrois, un virtuose du violon, Remenyi, qui faisait une
tournée triomphale, fut aussi, pendant quelque temps, un assidu des
jeudis. Mon père l'appréciait beaucoup, et Remenyi se prodiguait
pour lui, nous donnait de superbes concerts, auxquels tous nos amis
étaient heureux d'assister. Une fois même, Berlioz, curieux d'entendre
l'artiste hongrois, fut des nôtres; Remenyi se surpassa et Théophile
Gautier a fixé le souvenir de cette intéressante soirée:

      L'autre soir, dans la libre intimité d'une réunion
      amicale, nous avons entendu le violoniste hongrois
      Remenyi. C'est un homme d'aspect tranquille et
      débonnaire, au grand front luisant, aux yeux bleus pleins
      de douceur, vêtu de la redingote à soutaches, et chaussé,
      par-dessus le pantalon, de bottes nationales. Comme Liszt
      il a son Hermann, son Puzzi, l'élève de prédilection qui
      l'accompagne, une sorte de page aux cheveux blonds, dont
      le type rappelle les dessins de Valerio. Dans le repos de
      la causerie à laquelle il participait avec une originalité
      spirituelle, Remenyi a joué une _Polonaise_ de Chopin, et
      les _Rhapsodies hongroises_ de Liszt d'une façon vraiment
      merveilleuse. Sous son archet, ces mélodies bizarres et
      charmantes prenaient un accent profond, intime, pénétrant,
      exotique pour nous, national pour lui, d'un effet
      irrésistible. En les écoutant, on songe aux bohémiens,
      sur la bruyère de Lenau, si libres, si insouciants, si
      fantasques, qui rendent, de leur violon, ces airs vagues
      comme des chants d'oiseaux qui donnent la nostalgie de la
      vie errante. Rien de plus étrange, de plus capricieux, de
      plus romantique, et de plus délicieusement fou. Il y a des
      motifs d'une suavité, d'une fraîcheur et d'une tendresse
      adorables, qui semblent les chants de nourrice du monde
      enfant, et qui se bercent comme dans un hamac; d'autres
      qui fuient brusquement comme des chevreuils à travers la
      forêt des trilles, des arpèges et des appoggiatures, et
      qu'on voit reparaître par places dans les interstices des
      broderies musicales.

      Remenyi possède une irréprochable justesse de son; les
      notes les plus hasardées dans les mouvements les plus
      rapides, lorsque l'archet échevelé bondit sur les cordes
      comme en délire, sortent toujours nettes et pures, et
      cette musique si difficile est jouée par lui avec une
      aisance magistrale.

      Certes, _la Polonaise_ de Chopin, les _Rhapsodies
      hongroises_ de Liszt auraient dû nous contenter; mais nous
      nourrissions un secret désir, celui d'entendre la _Marche
      de Rakoczy_, que Remenyi nous avait jouée déjà, et, au
      risque d'être indiscret, nous lui demandâmes de nous la
      dire encore.

      Remenyi, après s'être excusé d'exécuter sur quatre
      maigres cordes cet air si magnifiquement orchestré par
      Berlioz,--présent à la soirée,--prit son violon et
      commença par une espèce de prélude plein de rumeurs
      sourdes, de frémissements indistincts, de lamentations
      vagues, de bruits d'orage, de résonnances d'armures,
      de galops de cavaliers, de froissements de sabres, de
      tintements d'éperons, de roulements de chariots, et
      de tous ces grondements lointains précurseurs de la
      révolte. A travers ce tumulte menaçant, quelques notes
      persistantes font pressentir le thème de la marche, et
      semblent chercher à prendre la tête de cette tempétueuse
      harmonie; puis la marche elle-même éclate avec sa mélodie
      entraînante, son rhythme irrésistible, son ardeur
      héroïquement rebelle. Le motif galope, brandit le sabre,
      talonne les flancs de sa monture, se précipite sur
      l'ennemi en poussant des cris sauvages; ensuite il tourne
      bride, comme pour reprendre du champ, il s'éloigne, l'on
      entend les fers de son cheval résonner plus faiblement sur
      le sol de la plaine; et quand il revient, c'est avec une
      impétuosité, une furie, une ivresse, un délire de bravoure
      à exalter les natures les plus froides. Qui pourrait
      écouter sans être ému ce chant terrible, d'une farouche
      indépendance et d'un patriotisme indompté, dont la mémoire
      populaire a conservé le thème? Quand il le joue, Remenyi,
      si placide pourtant, si ennemi de toutes singeries
      artistiques, entre dans un état d'exaltation étrange; son
      front fume, ses yeux rayonnent, il agite l'archet avec
      fureur, et entraîné par son propre jeu, il suit à travers
      la chambre, déplaçant avec lui son auditoire, la _Marche
      de Rakoczy le rebelle._

Ce jeune «page aux cheveux blonds», qui accompagnait Remenyi et
semblait une fille déguisée, était vite devenu notre camarade. Il avait
à peine dix-huit ans, et, malgré son talent déjà mûr, qui dénonçait de
longues et sérieuses études, il était resté très gamin. Dès qu'il le
pouvait, il nous attirait, ma sœur et moi, hors du salon, pour nous
divertir un peu et gambader sans contrainte. Il savait des jeux très
drôles, qu'il nous enseignait. Il y en avait un assez sauvage pour
lequel il était besoin d'un kilo de farine. On la versait par terre,
sur une serviette, et on en formait un petit tas, une sorte de petite
montagne, au sommet de laquelle on enfonçait à demi une bague: il
fallait alors s'agenouiller, et les mains attachées derrière le dos,
s'efforcer de saisir la bague avec les dents. Cela n'était pas facile;
le plus souvent on piquait du nez dans la poudre molle et, au milieu
des rires, on se relevait, très comique, la figure tout enfarinée: là
résidait, naturellement, le principal charme du jeu.

       *       *       *       *       *

A cette époque étaient souvent réunis, aux dîners du jeudi, ces
personnages de pays si divers, dont Edmond de Goncourt a parlé,
et à propos de qui Théophile Gautier disait: «En compagnie de mes
convives, on pourrait faire le tour du monde sans interprète.» Il y
avait un chinois, des persans, des hongrois, le prince lithuanien Léon
Radziwill, le colonel russe Froloff, des italiens, des allemands, et
tous parlant plusieurs langues.

Quelquefois mon père amenait de Paris, un hôte, inconnu de nous, et
cela troublait un peu l'intimité établie entre les habitués, assez
hostiles, en général, aux nouveaux venus.

Un jour, il nous prévint qu'il avait invité à dîner M. B..., que
nous avions rencontré au _Moniteur Universel_, où il était employé;
l'incident qui marqua cette unique visite la rendit inoubliable.

Ce M. B..., homme fort aimable d'ailleurs, avait une haute idée de
lui-même et se complaisait dans l'admiration de ses faits et gestes.
Tout ce qui entrait dans son rayonnement, était mieux, plus beau,
meilleur, que le commun des choses. Il avait une façon de dire: «J'ai
mis MON vin dans MES bouteilles», qui annonçait l'énorme différence
qui séparait cette boisson incomparable des liquides quelconques dont
s'abreuvaient les autres mortels. «SON» café, surtout, l'exaltait: de
toute évidence, il était unique, et M. B... seul avait eu l'heur de
boire du café véritable. Il en parlait toujours à Théophile Gautier,
quand ils se trouvaient ensemble au journal, lui en rebattait les
oreilles. Pas plus que le roi Candaule, qui ne pouvait garder pour
lui seul la connaissance de son trésor, il voulait être envié,
entendre proclamer par un autre la supériorité de son bien, et il
témoignait sans cesse le désir de faire goûter à son illustre collègue
l'incomparable nectar. Il eût été simple, pour cela, de lui offrir un
petit paquet des grains précieux. Mais M. B... affirmait que, s'il
n'était pas préparé par lui-même, dans SA propre cafetière, le café
n'aurait pas tout son arôme. Mon père se décida donc à l'inviter à un
dîner du jeudi, lui, son café et sa cafetière.

Les convives, avertis de l'événement qui devait illustrer la fin du
repas, étaient curieux de la voir arriver, et alléchés par le régal
promis. Au moment du dessert, on apporta avec solennité, la cafetière,
le moulin,--car il fallait moudre au dernier moment,--l'eau bouillante,
que l'on replaça sur un réchaud, et l'opération commença: lentement,
goutte à goutte, se fit la mixture.

Enfin, M. B... versa SON café dans les tasses. Mon père but le
premier, sous l'œil attentif de son hôte, qui guettait la première
manifestation d'enthousiasme. Il n'avala qu'une petite gorgée, et
reposa sa tasse, d'un air singulièrement méditatif. Mais Mme Ganneau,
qui venait de goûter au breuvage, le rejeta brusquement avec un cri:

--Qu'est-ce que c'est que ça?...

--Ce café a, en effet, une saveur bizarre! dit mon père; mais, moi,
j'ai été stoïque, j'ai avalé sans broncher.

Chacun trempait ses lèvres, prudemment, dans sa tasse, et l'éloignait
aussitôt, avec des grimaces variées.

--Messeigneurs! nous sommes tous empoisonnés! s'écria Toto.

--Ça, pas café.... Monsieur Gautier boire: bien sûr, malade! disait
Tin-Tun-Ling, inquiet.

M. B... souriait d'un air entendu.

--Vous vous êtes tous concertés pour me faire une farce! dit-il. Mais
je ne suis pas votre dupe.

Et il but à son tour. Mais alors il changea de couleur, et la tasse
trembla dans sa main.

--C'est abominable! C'est monstrueux! cria-t-il; la farce est vraiment
poussée trop loin.

--Ce n'est pas une farce, personne ne se fût permis de vous la faire,
dit Théophile Gautier, mais, selon toute apparence, un accident. Moi,
qui ai le goût très fin et suis seul à avoir eu l'héroïsme d'avaler
la drogue, je distingue, à travers ces saveurs amères, sucrées,
salées, qui forment le plus horrifique mélange, celle si spéciale
des asperges.... On nous en a servi tout à l'heure et je devine ce
qui s'est passé: par suite d'une distraction coupable, mais que peut
excuser le coup de feu du service, la bonne s'est trompée et vous a
apporté l'eau, dans laquelle avaient cuit les asperges, et vous l'avez
versée sur votre précieux moka....

C'était bien cela. On ne put s'empêcher de rire de cette malice du
hasard; M. B... s'efforça de prendre aussi gaiement la mésaventure;
mais il voulut sa revanche. On recommença l'opération et, cette fois,
le café fut, à juste titre, proclamé exquis.

On n'oublia jamais cette soirée; on s'amusa longtemps au souvenir du
café à l'eau d'asperges.

       *       *       *       *       *

Ma mère dut partir brusquement pour Genève, appelée par une dépêche
de sa sœur: la grand'mère Grisi, qui vivait auprès de Carlotta, était
gravement malade.

Pendant cette absence, c'est moi qui fus chargée du gouvernement de
la maison. Je sentais tout le poids d'une telle responsabilité, et je
m'appliquai à remplir de mon mieux cette mission de confiance.

A notre grand chagrin, Marianne, la gentille alsacienne, depuis si
longtemps à notre service, s'était mariée. Un peintre en bâtiments,
beau brun, aux moustaches provocantes, qui, tout en badigeonnant les
persiennes, chantait d'une voix traînarde et sentimentale des romances
de Gounod, avait enflammé le cœur romanesque de la brave fille. Ce
bellâtre, qui la guettait, depuis des mois, comme une proie, ne nous
revenait pas du tout; mais il est inutile d'essayer de convaincre les
gens épris.... Théophile Gautier fut témoin à la mairie et conduisit
à l'autel, dans sa jolie robe blanche, celle qui, pendant plus de dix
années, l'avait servi avec dévouement; Marianne rayonnait de bonheur,
et un peu d'orgueil se mêlait à sa joie, car elle croyait épouser un
artiste.

Hélas! le beau peintre, comme nous l'avions pressenti, n'était qu'un
affreux chenapan, amoureux seulement de la petite dot, si patiemment
amassée. Un mois après la noce, il traînait la malheureuse par les
cheveux, la dépouillait de tout, et l'abandonnait, en lui déclarant
qu'il était bigame!... Marianne, désolée et honteuse, s'enfuit en
Alsace, pour accoucher.

Plusieurs cuisinières s'étaient succédé à la maison, depuis son
départ. Une suissesse colossale, nommée Philomène, régnait sur les
casseroles, quand je pris la direction du ménage. Elle était experte en
son art, savait faire de la pâtisserie et des bombes glacées, tellement
glacées même qu'elles ressemblaient à de petits icebergs et qu'il
fallait les casser à coups de marteau.

Je pris mes nouvelles fonctions très au sérieux, m'y appliquant
avec beaucoup d'attention, surveillant de près la cuisinière, et je
réalisai, tout de suite, de sérieuses économies. J'avais la constance
d'aller aux Halles avec Philomène, les jeudis matin, pour acheter, à
meilleur compte et plus frais, le poisson, truite saumonée ou turbot.
Je composais des menus variés, et mon père s'étonnait que l'on dépensât
moins en mangeant mieux; il me reprochait seulement de donner un peu
trop d'importance aux desserts, sans doute parce que j'aimais beaucoup
les sucreries.

Après plusieurs semaines d'alternatives de mieux et de pire, dans
l'état de la grand'mère, un télégramme nous apporta la nouvelle de sa
mort. Il fallut prendre le deuil.

Pour la première fois, nous étions complètement libres dans le choix de
nos toilettes, et nous en profitâmes pour les commander à notre goût et
fort élégantes.

Nous nous trouvâmes si bien, de ce régime nouveau, qu'on ne put
réussir, plus tard, à nous y faire renoncer. Nous n'acceptions aucun
conseil, nous ne subissions aucune influence, n'écoutant que notre
fantaisie, ou les décrets de la mode, pour la façon de nos costumes.
Mon père, qui nous voyait transformées à notre avantage, nous donnait
raison, et, comme il était souvent sur la route de Paris, nous le
chargions de commissions délicates, qu'il acceptait volontiers pour
nous faire plaisir. Il avait dû pourtant, tout d'abord, se violenter
pour vaincre la timidité qui lui faisait appréhender d'entrer dans les
magasins. Il y entrait maintenant, comparait, discutait et s'acquittait
toujours le mieux du monde de la mission. Une certaine guirlande de
volubilis roses, que nous voulions avoir pour garnir un chapeau,
l'obligea à beaucoup de marches et de contremarches: il ne la trouvait
nulle part à son goût et fut obligé de la faire faire exprès. Une fois,
ce fut à propos d'une ceinture qu'il tomba dans des perplexités: nous
la désirions assortie à une robe de soie couleur peau de biche; les
deux pans devaient être terminés par une frange pareille à l'étoffe.
Le fabricant demanda si la frange devait être «rapportée» ou tissée
avec le ruban; mon père, pris au dépourvu, ne sut que répondre: nous
n'avions rien spécifié à ce sujet.... Il hésita, réfléchit longtemps et
crut apercevoir le moyen de se décider à coup sûr:

--De quelle façon est-ce le plus cher? demanda-t-il.

--Tissées avec l'étoffe.

--Alors c'est cela qu'il faut!

Et il se montrait tout fier d'avoir imaginé cette solution ingénieuse.

Il ne semblait pas se douter combien il était délicieux et touchant
dans ce rôle maternel.

       *       *       *       *       *

C'était une fête pour nous quand le grand Flaubert dînait à Neuilly.
Il venait rarement le jeudi, car nous préférions l'avoir à nous
seuls. Quelquefois Louis Bouilhet, son ami, son frère d'élection,
l'accompagnait, et l'on invitait aussi Maxime du Camp et Ernest
Feydeau. Cela formait, avec Théophile Gautier, comme un groupe à
part, d'une camaraderie plus intime et trouvant le même attrait dans
la conversation, «le grand, l'unique plaisir, d'un être spirituel»,
comme disait Baudelaire. Les entendre remuer des idées était une
joie de choix. Ils semblaient jeter à pleines mains à travers le
champ de la pensée des graines folles qui, ainsi que dans les magies
indiennes germaient et fleurissaient sur l'heure. Rien de morose ni
de pédantesque en ces causeries, étincelantes de verve et de gaieté,
qui cinglaient parfois d'épigrammes aiguës la bêtise et la méchanceté
humaine, mais avec plus de pitié que d'amertume.

Flaubert préparait déjà _Bouvard et Pécuchet_; il amassait des
documents. Mais le titre de l'œuvre était autre, alors; il voulait
l'appeler: _Mémoires de Deux Cloportes._

Le désir de faire représenter une féerie satirique et philosophique le
hantait et il nous en parlait souvent. En collaboration avec Bouilhet,
il avait écrit _le Château des Cœurs_, grande féerie moderne qu'il
ne parvint jamais à faire jouer sur un théâtre[1]. C'est là que l'on
aurait vu, à travers les maisons transparentes d'une place de Paris,
dans des logements identiques, des bourgeois, tous pareils, dînant
en famille, à la même heure, et disant les mêmes lieux communs, avec
les mêmes gestes, tous à la fois, et comme d'une seule voix. Flaubert
croyait à un effet de comique sinistre.

Une autre pièce, dont il nous contait le scénario, n'a jamais, à ce
qu'il semble, été écrite. Elle était intitulée: _Le Phoque par Amour._

Dans une petite ville de Normandie, un jeune homme, pauvre, s'éprend
follement de la fille d'un châtelain voisin, aussi belle que riche.
Il tente de vains efforts pour s'approcher d'elle et lui faire, au
moins, l'aveu de son amour, avant de se débarrasser d'une vie inutile,
puisqu'elle est sans espoir.

Arrive l'époque de la foire de l'endroit. L'amoureux, toujours aux
aguets, remarque que sa bien-aimée prend plaisir à visiter les baraques
et vient souvent se promener à la fête; un éclair de génie traverse
son cerveau: il séduit le propriétaire d'un phoque, et obtient de se
mettre dans le baquet, à la place de l'animal. Ainsi caché, il attend,
avec une persévérance et une patience admirables, le passage de la
jeune châtelaine.

Elle s'avance enfin, sous l'auréole rose de son ombrelle, et s'arrête
pour regarder le phoque. Alors, le jeune homme, au lieu du classique:
«Papa! Maman!» d'une voix passionnée et tremblante, murmure:

--Mademoiselle, je vous aime!... Je n'ai pas d'espoir et je vais
mourir.... Mais je voulais avoir le bonheur de vous dire pourquoi je
meurs....

Très surprise d'abord, la belle héritière s'attendrit. Ce jeune homme,
déguisé en phoque, a de beaux yeux et une voix touchante; il ne faut
pas mourir, mais sortir du baquet, aller demander au châtelain la main
de sa fille, l'obtenir, et être le plus heureux des hommes.

Le faux phoque bondit hors de l'eau, et, tout ruisselant, tombe aux
pieds de la jeune fille. Huit jours après, les bans sont publiés.

A la nouvelle de cette rare fortune, pris d'un beau zèle, tous les
jeunes gens de la ville se mettent dans des baquets et font le phoque,
attendant l'occasion de s'écrier:

--Mademoiselle, je vous aime!

Mais il ne passe plus d'héritières....

Cette conclusion surtout amusait Flaubert. Avec quel bon rire, qui
secouait drôlement sa vaste poitrine et faisait se voiler dans leurs
longs cils ses beaux yeux bleus, il achevait son récit!

Louis Bouilhet, que l'on appelait toujours «monseigneur», était un
homme doux et charmant, qui admirait passionnément son grand Flaubert,
le conseillait, et le soutenait pendant la terrible gestation des
œuvres. Il m'était très sympathique et causait beaucoup avec moi,
parce qu'il s'intéressait spécialement à l'écriture chinoise.
Il voulait savoir comment les caractères étaient composés, afin
de les décomposer pour en donner le sens mystique. Par exemple:
_femme et fils_, en se réunissant, forment un troisième signe
signifiant--_amour_; Bouilhet disait: _a_ l'amour fils de la femme».
_Cœur_ et _porte_ ensemble veulent dire--_tristesse_; il traduisait:
«le cœur captif».--_Trois,--homme,--soleil,_ combinés ensemble,
signifient--_printemps:_--c'était «trois hommes en marche vers la
lumière». Je pense qu'il avait le désir de réunir en un petit recueil
un certain nombre d'exemples pareils à ceux-ci.

Maxime du Camp, mon très affectueux parrain, contrastait avec ces deux
beaux Normands, blonds, robustes, exubérants et sans façon: il était
brun comme un Arabe, mince, sec, réservé et d'une correction élégante.

Ernest Feydeau semblait l'homme le plus heureux du monde. Ses succès
littéraires lui donnaient une assurance et un joyeux orgueil, qui
rayonnaient de sa personne, continuellement. Il avait coutume de dire,
en parlant de lui-même: «l'auteur de _Fanny_», et il n'avait rien
imaginé de plus beau à offrir à sa fiancée, lorsqu'il s'était remarié,
qu'un émail, très finement peint sur le chaton d'une bague, qu'il
montrait à tous ses amis, et représentant: «l'œil de Feydeau».

Il gardait cependant beaucoup de candeur et de naïveté, une tendance
à tout croire, et à mal comprendre l'ironie et les paradoxes: c'est
pourquoi le pince-sans-rire féroce, qu'était Baudelaire, l'horripilait
si fort et le mettait hors de lui.

Oubliant l'œuvre de Balzac, il s'imaginait avoir inventé la
psychologie, et il observait toujours, autour de lui, étudiait les
âmes, à travers les corps.

Une fois, je m'étais jetée sur le canapé, le poing à la tempe, comme
absorbée par une rêverie ténébreuse. Feydeau causait avec mon père, en
face de moi. Il se mit à m'examiner et fit, à demi-voix, des réflexions
que j'entendais très bien: «le naturel de l'attitude, si savante
cependant ... la grâce qui s'ignore ... l'intensité de l'expression,
produite sans doute par quelque pensée frivole, etc....» Lorsqu'à la
fin je me relevai brusquement, comme éveillée par l'attention dont
j'étais l'objet, il me dit:

--Jeune fille, souviens-toi que, sans le savoir, tu as légèrement posé
devant Feydeau.

Je retins un sourire, et mon père échangea avec moi un imperceptible
clignement d'yeux: nous pensions tous deux que c'était plutôt le
contraire....

[Footnote 1: Cette féerie a été publiée depuis, par Émile Bergerat,
dans _la Vie moderne._]

       *       *       *       *       *

Quand approchait le printemps, l'époque des expositions, les peintres
affluaient à la maison. Théophile Gautier était du jury de peinture,
et les articles du grand critique faisaient, mieux que tous autres,
les réputations: on connaissait sa bienveillance, pas si débonnaire
cependant qu'on voulait le croire, et bien souvent aiguisée d'ironie,
pour qui savait lire entre les lignes. Mais la brutalité lui répugnait,
et tout effort sincère lui semblait digne d'égards.

Dans la conversation il apportait la même urbanité, et, si quelque
hâbleur croyait pouvoir lui conter de folles histoires, il le laissait
aller jusqu'au bout, se gardant bien de lui couper son effet; puis,
d'un coup de griffe, léger mais sûr, il faisait crouler le château de
cartes.

Un peintre, de grand talent, lui narrait, une fois, d'étonnantes
aventures de voyages.--José-Maria de Heredia, un jeune et charmant
poète que nous voyions pour la première fois, était à Neuilly, ce
jour-là.--L'artiste racontait, entre autres, une excursion en Égypte,
au cours de laquelle il avait dû soutenir un combat singulier avec un
boa, qui avait failli le dévorer.

Théophile Gautier suivit le récit jusqu'à la fin, puis il dit à son
ami, de sa voix la plus tranquille:

--Mon cher X..., écoute ceci pour ta gouverne! Quand tu raconteras ta
petite histoire, dans les sociétés, remplace le boa par un crocodile:
il n'y a pas de constrictors en Égypte....

Épris des arts plastiques comme il l'était, Théophile Gautier rédigeait
ses Salons avec moins de répugnance que ses chroniques dramatiques.
Parmi les tableaux et les marbres il pouvait encore choisir ses thèmes,
et il s'ingéniait à transposer l'art des formes, en son style coloré
et pittoresque. Il travaillait à la maison, ou quelquefois, pour
aller plus vite, il écrivait ses articles, sur son carnet de notes, à
l'Exposition même.

Moi aussi, j'écrivis un Salon: mon père m'avait beaucoup engagée à le
faire, pour m'exercer, disait-il, à la critique, et il paraissait dans
le journal _l'Entracte_. Ce compte rendu était extrêmement gauche et
succinct, car je n'avais pas--et je n'eus jamais--l'esprit d'analyse,
sachant très mal expliquer, le pourquoi de mes enthousiasmes et de mes
haines, néanmoins très violentes et intransigeantes. Un passage de
ces articles, si maladroits, eut cependant une gloire imprévue. Il se
rapportait à un tableau d'Ernest Hébert:

      A côté de _la Perle noire_ est un tout petit cadre admiré
      de tous: c'est simplement un banc de pierre au fond d'une
      allée, dans un coin de parc solitaire (personne n'est
      assis sur ce banc). Mais des souvenirs doux et tristes
      semblent l'envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs
      s'y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien,
      peut-être, silencieux et émus; alors les arbres complices
      ont caché, de leur verdure impénétrable, de frais baisers
      rapides et tremblants. Puis le vent d'hiver a soufflé; la
      ruine et la mort ont passé par là, et le parc est resté
      désert; le banc s'est recouvert d'un linceul de mousse, et
      les arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à
      terre leurs branches dépouillées.

Pour m'encourager et me persuader que c'était très bien, Théophile
Gautier reprit cet embryon d'idée; il en fit un chef-d'œuvre, le fameux
poème, qu'il dédia au peintre lui-même:

                 LE BANC DE PIERRE

     Au fond du parc, dans une ombre indécise,
     Il est un banc solitaire et moussu,
     Où l'on croit voir la Rêverie assise,
     Triste et songeant à quelque amour déçu.
     Le souvenir dans les arbres murmure,
     Se racontant les bonheurs expiés;
     Et, comme un pleur, de la grêle ramure
       Une feuille tombe à vos pieds.

     Ils venaient là, beau couple qui s'enlace,
     Aux yeux jaloux tous deux se dérobant,
     Et réveillaient, pour s'asseoir à sa place,
     Le clair de lune endormi sur le banc
     Ce qu'ils disaient, la maîtresse l'oublie;
     Mais l'amoureux, cœur blessé, s'en souvient,
     Et dans le bois, avec mélancolie,
       Au rendez-vous, tout seul, revient.

     Pour l'œil qui sait voir les larmes des choses,
     Ce banc désert regrette le passé,
     Les longs baisers, et le bouquet de roses,
     Comme un signal à son angle placé.
     Sur lui la branche à l'abandon retombe,
     La mousse est jaune et la fleur sans parfum;
     La pierre grise a l'aspect de la tombe
       Qui recouvre l'amour défunt!...

Ces réunions d'artistes illustres, ou inconnus encore, qui formaient,
à cette époque du Salon, une véritable cour autour de mon père,
m'effarouchait assez, et, si elles n'étaient pas composées de
quelques-uns de mes bons amis, tels que Puvis, Paul Baudry, Hébert
et quelques autres, je fuyais, car je redoutais les peintres et les
sculpteurs par-dessus tout. Cela, à cause de mon nez: mon père ne
manquait jamais d'en faire admirer le style classique à ceux qui
étaient capables de l'apprécier; il me poussait du doigt, par le
menton, pour me mettre le visage dans la bonne pose, et rien ne
m'humiliait et ne m'agaçait autant que cette cérémonie.

Je ne voulais pas le contrarier, mais, aux coups de sonnette, du haut
de la fenêtre, j'examinais les nouveaux venus: dès que je devinais, en
l'un d'eux, un peintre ou un sculpteur, non encore initié à mon profil,
je me hâtais de disparaître, sous la penderie du cabinet de toilette,
où je m'ennuyais, patiemment, de longues heures. L'instant venait où
l'on me cherchait, où l'on m'appelait avec insistance, mais je ne
répondais pas, et je sortais seulement de ma cachette quand la porte de
la rue avait claqué derrière le visiteur.



IX


--Votre mère n'est pas là?... Très bien!... allons ranger le salon.

C'est Dumas fils, qui vient d'entrer, par la porte de la cour, le
chapeau en arrière, les mains dans ses poches, l'air très frondeur.

L'esthétique du salon a quelques défauts, qui nous taquinent beaucoup;
nous avons chuchoté bien souvent à ce sujet avec Dumas, qui partage
notre souci. Aujourd'hui, révolutionnaire, il médite un bouleversement.

Dans la compagnie de sa sœur Carlotta, qui est devenue très
bourgeoise et occupe activement son inaction, ma mère a pris la manie
du tricotage, du crochet, de la tapisserie: après de longs mois
d'application, elle arrive à parachever des œuvres, dont elle est
fière, et elle en orne le salon. Sans pitié pour la noble harmonie
des toiles illustres pendues aux murs, d'innocentes tapisseries,
aux couleurs crues et criardes, couvrent les tables, et par terre,
plus horrible encore, voisinant avec un tapis d'Orient, s'étale un
carré d'herbe, nuancée, en laine frisée, piqué de coquelicots et de
marguerites, faites au crochet!...

C'est surtout cette verdure qui nous désole. Dumas n'hésite pas: il
bondit vers elle, l'empoigne en regardant autour de lui dans quel coin
il va l'enfouir.

--Une idée!... Soulevons la dame en bronze qui pleurniche, écrasons
sous son poids ces délicieuses pâquerettes.... Maintenant, en amassant
la mousse autour du socle, cela n'est plus qu'une vague draperie qui ne
tire pas l'œil.

C'est parfait: nous battons des mains. Quelques meubles déplacés,
et disposés de façon à couper les lignes, à rompre le déplaisant
parallélisme, produisent un bon effet; mais les tapisseries, jetées çà
et là, hurlent toujours, il n'y a aucun moyen d'en tirer parti.

--Soyons héroïques! s'écrie Dumas, supprimons-les!

Il les enlève et les roule:

--Je tiendrai tête à l'orage!... D'ailleurs, la maman est violente,
mais pas méchante du tout.... Seulement, vous en avez tous peur, et
c'est là le mal....

Nous nous sommes assis pour nous reposer en admirant notre œuvre. Rien
ne détonne plus maintenant: le salon semble plus large et cependant
plus intime; sous la lumière tamisée par le vitrail,--qui n'a qu'un
tort, celui de projeter des lueurs rouges et vertes sur la Diane de
Paul Baudry,--l'ensemble a certainement beaucoup gagné.

Pourvu que ses changements soient maintenus!...

Dumas nous raconte qu'il y a eu un incendie, chez lui, dans sa chambre,
et qu'il a failli rôtir. Il est enchanté de cet événement, parce que la
compagnie d'assurances lui refait une chambre toute neuve.

--En somme, il n'y a de brûlé qu'un rideau de mon lit et je demandais
simplement qu'il fût remplacé; les agents de la Compagnie se sont
récriés: l'ancien et le neuf n'iraient pas ensemble, la teinte ne
serait pas la même, cela jurerait affreusement!... Bref, ils remplacent
tout, la tenture, les portières, le couvre-pied, et c'est joliment
malin de leur part, car vous voyez quelle réclame je leur fais!... Je
parie que vous n'êtes pas assurés.

Nous n'en savons trop rien. Et quelle imprudence de ne pas l'être!
Le père, bien souvent, s'endort sur son journal et enflamme le coin
du papier à sa bougie.... Dernièrement, j'ai été réveillée, moi, en
pleine nuit, par une odeur de roussi. Qu'est-ce que je vois du haut de
l'escalier? Mon père, adossé au poêle, sur lequel il a posé sa lumière,
et qui lit tranquillement; une colonne de fumée monte derrière lui.
Je dégringole nu-pieds et me jette sur l'épais veston de velours, que
j'arrache facilement, mais qui, complètement brûlé dans le dos, se
partage en deux, une manche par-ci, l'autre par-là.

--Si vous étiez assurés, Théo aurait eu un veston neuf! s'écrie Dumas.

Puis il me demande si j'ai fini de lire Vauvenargues, dont il m'a
donné une charmante édition reliée. Je crois bien que je l'ai lu!
Je sais même par cœur nombre de ses pensées et je les cite, en les
appliquant aux circonstances, avec beaucoup d'à-propos. Par exemple, si
l'on me raille sur la véhémence de mes enthousiasmes, je réponds:

«C'est un grand signe de médiocrité que de louer tout modérément.»

Ou, quand je crois ne pas devoir obéir:

«Les conseils des vieillards sont comme le soleil d'hiver: ils
éclairent sans réchauffer.»

--Est-elle mauvaise! dit Dumas en riant.

Et il nous fait de la morale, comme cela lui arrive quelquefois.

Dans les premiers temps de notre connaissance, il nous inspirait une
certaine crainte: sa brusquerie, son esprit mordant nous intimidaient;
les histoires qu'il rapportait nous paraissaient terribles; les mots
cruels dont il avait cinglé ceux--et aussi celles--qui l'attaquaient
étaient d'une suprême insolence. Un entre autres, nous avaient
frappées. Une orgueilleuse personne lui ayant demandé, non sans dédain,
où il avait étudié les femmes du monde:

«--Chez moi, madame,» avait-il répondu.

Mais, entre les piquants de sa malice, sa grande bonté s'était vite
laissée voir, et nous étions devenus très amis.

La morale qu'il nous faisait était assez originale. Il cherchait
à nous armer pour la vie, en nous détournant des «niaiseries
sentimentales», comme il nous disait, des coups de tête absurdes, qui
vous jettent dans des aventures, dont toute l'existence se ressent. Le
malheur est qu'il est difficile de démêler, tout d'abord, quel rôle
vous convient le mieux, sur le théâtre du monde, que l'on se trompe le
plus souvent, qu'au lieu de prendre la route qui vous mènerait à tout,
on s'engage dans le sentier qui vous conduit à rien. D'après lui, nous
étions des créatures de luxe. En dépit d'une éducation décousue, et
dans un milieu où l'on nous surveillait d'une façon intermittente et
plutôt vague, nous avions su nous affiner toutes seules et, par une
instinctive réaction contre la liberté trop large, garder une attitude
réservée et fière, très louable. L'événement le plus à redouter pour
nous, c'était un mariage médiocre--«une chaumière et un cœur»--qui
nous dépayserait complètement et nous serait funeste. Nous menions,
sans nous en douter peut-être, une vie de choix, inaccessible à de
beaucoup plus riches: l'élite du monde fréquentait chez nous, nous
étions de toutes les inaugurations, de toutes les fêtes de l'art; nous
assistions aux premières représentations de tous les théâtres, dans les
plus belles loges.... Et il nous faisait un tableau très noir de la vie
étroite, du logis encombré, de la marmaille criarde et mal tenue, du
terre à terre de tous les instants, où le miel de l'amour a vite fait
de se changer en fiel. Mieux valait cent fois, d'après lui, si le parti
idéal ne se rencontrait pas, rester seules et sans entraves, que de
s'enlizer dans un bourbier.

--Tout ce que j'en dis, cependant, ajoutait-il, ne vous empêchera pas
d'épouser quelque poète sans le sou, sur la foi de ses sonnets: la
jeunesse méprise l'argent et ne veut pas croire qu'il est la seule
puissance durable; l'expérience des autres n'a jamais convaincu
personne. Je puis, avec Judith, citer Vauvenargues: «Les conseils des
vieillards sont comme le soleil d'hiver: ils éclairent sans réchauffer».

Mais voilà que l'on a sonné, et Dash n'aboie pas. C'est maman! Nous
aimons autant disparaître; nous grimpons quatre à quatre vers notre
chambre, après un adieu hâtif à Dumas. Devant cette fuite, peu
héroïque, il s'écrie, comme il le fait souvent, lorsqu'il arrive au
milieu d'une discussion:

--Quelle famille!...

       *       *       *       *       *

     Les pétunias blancs semés dans les corbeilles
     Semblent des papillons qui volent les abeilles ...

C'est moi qui, en oscillant dans le hamac, improvise ce distique, par
hasard, sans y avoir pensé le moins du monde.

Mon père, assis sur l'herbe, le dos appuyé contre un arbre, est
enchanté de ces deux vers qui pourtant ne valent pas grand chose.

--L'image est juste et la rime riche, dit-il.

Et il profite de l'occasion pour me gronder de ce que je ne m'exerce
pas à faire des vers.

--Je t'assure que je n'ai aucune disposition: dès que je m'efforce,
pour t'obéir, mes idées s'éparpillent comme une volée de moineaux et
il m'est impossible d'en retenir une seule. Je ne suis préoccupée que
de la rime et de la mesure ... mais je n'ai rien à mesurer!... De plus
l'hiatus ne me paraît pas si vilain, je serais tentée de trouver joli,
et pas trop long, le fameux vers de Balzac:

     O inca! O roi infortuné et malheureux!!!

D'ailleurs, depuis quelque temps, j'ai une prédilection pour une sorte
de poésie, toute spéciale, et plus difficile que toute autre, à ce
qu'il me semble. C'est Mohsin-Khan qui m'a donné ce goût nouveau, en me
récitant des vers de Kheyam, d'Hafiz ou de Saadi.... C'est tout court,
ces poèmes persans: un distique, un quatrain; mais c'est parfait et
complet, comme une perle ou un diamant. Même à travers la prose et la
gaucherie du mot à mot, on comprend ce que cela doit être.

--Nous ne sommes pas des pourceaux: tu peux semer tes perles devant
nous.

--Je ne les ai pas toutes recueillies dans un écrin, en voici une
pourtant:

      Un jour, je vis, en rêve, Iblis. C'était un beau jeune
      homme au front pensif, au regard lumineux.

      --Comment se peut-il, m'écriai-je, qu'on te représente
      horrible à voir, avec des cornes et une queue?...

      Alors, Iblis eut un sourire doux et triste et me répondit:

      --C'est parce que le pinceau est entre les mains de
      l'ennemi.

--C'est très beau, en effet, dit mon père, très profond, et cela forme
un ensemble parfait auquel on ne saurait rien ajouter.

--Je préfère encore ce distique--de Saadi, comme le
quatrain;--celui-ci, c'est un diamant:

     Je suis près de toi et je ne peux arriver jusqu'à toi.
     Ainsi, dans le désert, le chameau mourant de soif, dont
toute la charge est de l'eau.

Mon père est enthousiasmé, l'image lui paraît admirable: il voudrait
traduire ce distique en vers français, mais le vocable «chameau» lui
semble difficile à employer.

Mohsin-Khan est poète aussi. Il imite avec succès, dans le quatrain
suivant, Omer Kheyani, l'ivrogne sublime:

     O vin limpide! O boisson lumineuse!
     Je veux te boire tant et tant,
     Que celui qui de loin m'apercevra s'écrie:
     «Eh! d'où donc viens-tu, seigneur le Vin?...»

J'ai retenu encore ce distique tout récemment composé:

     Sans cesse j'évoque l'image de ma bien-aimée absente,
     Et toujours elle s'efface, comme un dessin tracé sur l'eau.

Maintenant, père, je vais te dire un secret! J'avais promis de le
garder, mais je le viole sans remords, certaine que je suis de te faire
plaisir.... Nono a écrit des vers, mais il ne veut pas qu'on le sache;
il ignore même que j'ai son sonnet; c'est madame Ganneau qui le lui a
chipé, pour me le donner.

--Cela ne m'étonnerait pas du tout que Nono ait du talent.... En tout
cas je respecte cette pudeur, et, si ses vers sont par trop maladroits,
je serai censé ne les avoir pas lus.

Je saute hors du hamac pour courir chercher le sonnet de
Clermont-Ganneau dans la cachette où je le garde. Quand je reviens, mon
père tend vers moi une main impatiente, avec cette curiosité intense
qu'il a pour tout ce qui est écrit.

De très près, sans monocle, attentivement, il lit le sonnet que voici:

                             LUX

     Quand passe, ventre à terre, un cheval indompté,
     Dans son galop sans frein semblant avoir des ailes,
     On voit souvent jaillir, parmi l'obscurité,
     Sous son ongle de fer, des gerbes d'étincelles.

     Et toi, pareillement, sombre fatalité,
     Coursier qui n'as jamais connu ni mors ni selles,
     Sous ton sabot d'acier foulant l'humanité,
     Tu réduis, sans les voir, bien des cœurs en parcelles.

     Mais de ces cœurs meurtris et broyés sous le choc
     Jaillit une étincelle ainsi que sur le roc,
     Etincelle éclatante au milieu des ténèbres!

     O grands penseurs, frappés par le destin jaloux
     Sur notre route obscure, ô martyrs! c'est donc vous
     Qui seuls illuminez les profondeurs funèbres!

Je ne regrette pas ma trahison, car mon père trouve la pensée très
belle et la facture du sonnet déjà habile; il est tout heureux de voir
l'adolescent qu'il aime se révéler poète. Mais cela ne le surprend pas.

Le jeune Nono, félicité de toutes parts, ne m'en veut pas trop de
l'avoir dénoncé, et Mme Ganneau a la joie d'entendre dire à Théophile
Gautier:

--Je signerais ces vers-là sans hésiter!

       *       *       *       *       *

Nos meilleures journées étaient celles que nous pouvions passer à la
maison, seules avec le père, et elles semblaient lui plaire autant qu'à
nous-mêmes. Nous les connaissions d'avance: elles revenaient toutes les
quinzaines; la maman sortait, pour faire des visites, déjeuner et dîner
chez des amies.

Il était entendu, qu'alors il n'y avait plus d'autorité, qu'on ne
grondait pas, qu'il nous était permis de faire ce que nous voulions, de
dire toutes les folies qui nous passaient par la tête. Nous n'abusions
pas trop de la licence et, en général, nous étions très sages. Par les
temps maussades, nous restions dans la chambre du père; tous assis par
terre, sur le tapis, étayés de coussins, nous bavardions sans relâche.

Parfois, avec une verve comique, qui nous donnait le fou rire,
Théophile Gautier s'amusait à parodier quelque chef-d'œuvre, lui qui
prétendait ne rien comprendre aux parodies et qui détestait par-dessus
tout la caricature. Mais il voulait prouver que, pour faire un pastiche
ou une charge, pour exagérer d'une façon juste la manière ou les
traits, dans le sens ridicule, il fallait parfaitement comprendre
et avoir beaucoup de talent. D'après lui, jamais les partisans du
classique et du poncif n'étaient parvenus à parodier Victor Hugo: les
tons rutilants manquaient sur leurs palettes, et, malgré eux, leurs
grises platitudes se moquaient plutôt de ce qu'ils voulaient défendre.

Une fois, il nous résuma, en un discours d'une gaieté étincelante,
l'œuvre de Paul de Kock!--pour nous épargner, disait-il, la peine de
la lire dans un style grossier et bourgeois.--Certes, personne n'a
connu un Paul de Kock d'une telle drôlerie et aussi bon écrivain!
Quel dommage qu'un phonographe n'ait pas conservé cette étonnante
improvisation et que la mémoire du romancier, jadis si cher aux foules,
soit privée de l'honneur imprévu d'un tel commentaire!

Cet adorable enjouement était un des plus grands charmes de Théophile
Gautier, si chargé de soucis pourtant, si opprimé par la vie. Il lui
arrivait bien de se plaindre, et ses lamentations étaient véhémentes,
mais rares.

--Je suis jovial et bas bouffon, disait-il parfois, et, comme le grand
Rabelais, je trouve que le rire est le propre de l'homme.

De loin en loin, nous entreprenions quelque grand travail, rangement
de la bibliothèque ou classement de gravures; nous étions bien vite
lassées. Nous remettions tout en tas, et nous entraînions le père au
salon pour l'instruire dans la connaissance de la grande musique. Il
lui fallait s'asseoir près du piano et écouter la symphonie héroïque,
ou la symphonie en _la_. Il allumait un cigare et se soumettait
docilement. Si nous croyions surprendre chez lui le moindre signe
de distraction ou un commencement de somnolence, nous changions
immédiatement de thème, nous jouions _J'ai du bon tabac_ ou _Malbrough
s'en va-t-en guerre,_ mais il n'était jamais pris et protestait tout de
suite.

Quand il faisait beau, nous allions, l'après-midi, faire une promenade,
presque toujours au Jardin d'acclimatation, dont une des entrées était
tout près de chez nous. Munis d'énormes miches de pain, nous visitions
nos amis les hémiones, les zébus, les lamas, qui crachent au nez de
ceux qui leur déplaisent, les grues couronnées du Sénégal, l'agami, qui
fait si drôlement la police des poulaillers, et surtout les kanguroos,
si amusants par leur saut ridicule et le fauteuil pliant que forment
leurs pattes de derrière.

Jamais nous ne manquions d'aller faire un tour à l'aquarium, auquel
Théophile Gautier s'intéressait spécialement, pour voir s'il n'avait
pas quelque nouvel hôte. L'apparition des hippocampes, ces délicieux
petits chevaux ailés qui semblaient des Pégases en miniature, nous
avait enthousiasmés.

Quand cet aquarium avait été inauguré, mon père avait écrit à ce propos
un article qui lui avait valu ses entrées permanentes au Jardin,--à
lui, à sa famille et à tous ceux qui se présentaient en sa compagnie.

Cet article n'a jamais été recueilli, pas plus que tant de pages
remarquables: au moins de quoi faire vingt volumes compacts. J'ai eu
grand plaisir à le retrouver et à le relire. On m'accordera que c'est
un «reportage», ou même une «variété» scientifique, de qualité peu
ordinaire:

      La vie mystérieuse qui fourmille sous les eaux semblait
      devoir rester impénétrable pour l'homme: vie immense,
      profonde, inépuisable, multiple d'une étrangeté de formes,
      d'une bizarrerie d'habitudes, qui étonnent l'imagination
      la plus hardie. Sans doute la science possède la faune
      et la flore de ces abîmes comblés d'un fluide que nos
      poumons ne sauraient respirer, mais à l'état inerte,
      mort, empaillé: les poissons dans l'alcool, les coquilles
      sur des rayons, les végétaux entre les feuilles d'un
      herbier....

      Dans le demi-jour vitreux et le silence éternel de
      l'abîme, car les tempêtes les plus violentes ne sont
      qu'un léger frisson sur l'épiderme de l'Océan, toute une
      prodigieuse création, qui va du coquillage microscopique,
      dont il faut trois millions pour remplir un pouce cube,
      jusqu'à la colossale monstruosité de la baleine, nage,
      rampe, sautille, s'accroche, s'incruste, s'enchevêtre,
      s'irradie, sécrète et prépare dans l'ombre les continents
      futurs, les Amériques de l'avenir, sous les plis de cet
      immense manteau glauque qui recouvre plus des deux tiers
      de notre globe.--Ce monde profond, dont l'atmosphère est
      un liquide d'une acre amertume, et qui n'aperçoit notre
      soleil que comme une irradiation diffuse, semble à tout
      jamais fermé à l'homme....

      L'aquarium en trahit les mystères: grâce à lui on pourra
      étudier la vie intime de ces peuples humides; on connaîtra
      leurs mœurs, leurs habitudes, leurs sympathies et leurs
      antipathies, car ils habiteront, comme le sage le
      désirait, une maison aux murailles de verre incapable de
      garder un secret.

      Après avoir franchi un vestibule fort simple, on se
      trouve, comme au Diorama, dans un large couloir à dessein
      baigné d'ombre. Le regard se tourne de lui-même vers une
      suite de tableaux éclairés par un jour de grotte d'azur
      et d'un effet magique. Rien de pareil ne s'est jamais
      offert à l'œil humain: c'est le monde tel que le voient
      les néréides, les sirènes, les ondines, les nixes et les
      poissons.--Dans la paroi du mur sont pratiquées quatorze
      cavités ou chambres, en forme de parallélogramme, séparées
      par des intervalles égaux. Le côté qui fait face au
      spectateur est fermé par une glace de Saint-Gobain d'une
      transparence extrême.

      Les trois autres faces sont revêtues de plaques en
      ardoises d'Angers. Une eau douce ou salée, qu'épurent de
      puissants filtres, remplit ces _bacs_. Quatre bacs sont
      consacrés à la vie fluviale, et dix à la vie marine....

      Un lit de sable couvre le fond de chaque vivier; des
      pierres, des fragments de roche que tapissent en partie
      des plantes aquatiques composent, réfléchis par la
      surface plane de l'eau comme une glace, des paysages
      et des cavernes de l'étrangeté la plus chimériquement
      pittoresque. L'eau en forme l'atmosphère, en dégrade
      les plans, en azure les lointains. Au bout de quelques
      minutes, l'illusion est complète. Le sentiment de la
      proportion se perd, on croit voir les vallées et les
      montagnes d'un pays inconnu ou plutôt d'une planète
      nouvelle.... Les pierres deviennent des pics énormes, la
      moindre anfractuosité de galet une grotte profonde; les
      cailloux du dernier plan se grossissent en sierras. Les
      filets de la _vallisneria_, les touffes de l'_anacharis_
      représentent des forêts noyées.--Quant aux poissons,
      pénétrés de lumière, ils sont d'une translucidité
      féerique. Ils montent et descendent, se déplacent par de
      légers mouvements de queue ou de nageoires et comme s'ils
      flottaient dans l'air le plus limpide; s'ils s'approchent
      de l'invisible barrière que leur oppose la glace, on
      dirait qu'ils vont sortir du cadre et s'élancer hors de
      leur élément....

      Quand on arrive aux bacs d'eau de mer, on est saisi
      tout de suite d'une radicale différence d'aspect. La
      transparence de l'eau douce est celle du cristal; celle de
      l'eau de mer est la transparence du diamant: le milieu a
      complètement disparu, et, sans la crépitation de petites
      bulles que vient faire à la surface le _stillicidium_
      de renouvellement, on pourrait croire qu'il n'y a rien
      entre l'œil et la paroi opaque de la caisse. Les rochers
      qui hérissent ces bacs sont plus âpres, plus bizarres
      de formes, plus fauves de couleur que ceux dont sont
      formés les paysages d'eau douce. Des fleurs d'une
      apparence et d'une coloration fantastique adhèrent à leurs
      flancs.--Ces fleurs sont des polypes, des actinies, êtres
      singuliers qu'on appelle aussi anémones de mer, à cause
      de leur ressemblance avec cette fleur; ces anémones se
      composent d'une sorte de tige ou pied charnu extrêmement
      contractile, s'épanouissant au lobe supérieur en une
      couronne de tentacules très délicats qui retombent comme
      des pétales et dont la bouche de l'animal forme le centre
      ou cœur.

      Ces actinies se déplacent en se laissant rouler par les
      vagues; l'été, elles se rapprochent des côtes; l'hiver,
      elles se réfugient aux profondeurs, où les variations
      de température sont moins sensibles.--Quel prodige! une
      fleur qui marche et qui mange! Car ces tentacules, pareils
      à une chevelure soyeuse, saisissent en se contractant
      les animalcules dont l'actinie fait sa nourriture. Si
      nous vous disions que ces bacs contiennent en outre
      l'_actinia dianthus_, la _tealia crassicornus_, la
      _bunodes gemmacea_, nous ne vous apprendrions peut-être
      pas grand'chose, et ces noms passablement rébarbatifs
      n'éveilleraient aucune idée dans votre imagination, à
      moins que vous ne soyez naturaliste. Mais figurez-vous,
      sur de mignons pédoncules, des panaches de pistils,
      des boules aériennes semblables aux têtes de pissenlit
      et qu'on croirait pouvoir souffler; des couronnes, des
      étoiles d'une pulpe transparente colorée comme les moires
      du burgau; tout un bouquet à cueillir pour la fête d'une
      Océanide. Seulement, pensez que ces fleurs marines sont
      des animaux, quoiqu'on ait bien de la peine à concilier
      l'idée de la vie avec ces formes végétales.

      Cette étoile d'or et d'écarlate, c'est la _balanophyllia
      regia,_--quel nom terrible!--dont les tissus internes
      sécrètent une matière calcaire qui devient le corail.
      Ainsi cette charmante ramification d'un rouge si sanguin
      et si vivant, dont les tons comme ceux de la perle
      s'associent toujours si bien à l'épiderme satiné de la
      femme, n'est que l'armature intérieure d'un polype.

      Le _pagurus Bernardus_, vulgairement connu sous le nom de
      _Bernard l'Ermite_, réunit toujours devant sa glace un
      groupe de spectateurs. Ses allures sont assez comiques,
      si un tel mot peut s'accorder avec l'imperturbable
      sérieux de la nature. Le Bernard l'Ermite est un crabe
      revêtu seulement d'une moitié d'armure; son corps, bien
      préservé à la partie antérieure par un test solide, reste
      sans défense à l'arrière. Connaissant le défaut de sa
      cuirasse, Bernard, qu'on appelle l'Ermite, et qui serait
      mieux nommé le Prudent, cherche une coquille vide, s'y
      introduit à reculons comme on fait dans les gondoles
      vénitiennes, et l'emporte avec lui. Quand il grossit, il
      en avise une plus grande et s'y loge, toujours à mi-corps.
      Quel ingénieux moyen de suppléer l'absence de carapace
      de son arrière-train! Cette armure d'emprunt ne rassure
      guère d'ailleurs le _pagurus Bernardus_. Il va, il vient,
      toujours inquiet, agitant ses pinces et ses tentacules,
      faisant le mort à la plus légère alarme. Chose bizarre!
      le pagure a un parasite. La _sagartia parasitica_ (espèce
      d'anémone) s'implante très souvent sur la coquille qu'il
      charrie, et se fait promener par lui comme en palanquin.
      Dans cette même case, la chevrette exécute ses évolutions
      rapides, et voltige, papillon de nacre, sur ces étranges
      fleurs de la mer. A travers son frêle corps d'argent
      translucide, on voit s'opérer la digestion et tout le
      travail de la vie.

      Les serpules sont aussi très curieuses, avec leurs tubes
      allongés, garnis d'une frange de digitations très menues
      et de couleurs variées. Le _murex arenaceus_, ou des
      rochers, porte sur sa coquille tout un jardin de jolies
      plantes aquatiques, et la _nassa reticulata_ tend son
      piège enfoncé dans le sable jusqu'à la pointe. Voici les
      crustacés, homards, langoustes: ceux-là, on les connaît
      pour les avoir étudiés en mayonnaise. Plus loin, le
      spinache quinze épines, mince, effilé, gracieux, se livre
      à des exercices de nage perpendiculaire. Au moment de la
      ponte, le spinache fait un nid à ses œufs avec les divers
      débris de végétaux qu'il trouve à sa portée. Ce soin est
      rare chez les poissons, en général peu soucieux de leur
      postérité. Dans le dernier bac frétillent des muges,
      des labres et autres menus poissons de mer. On ne peut
      pas exiger de baleine dans un aquarium, aujourd'hui du
      moins, car on y viendra. Du tableau de genre on passera au
      tableau d'histoire, car rien n'est impossible au génie de
      l'homme....

C'est au Jardin d'acclimatation que nous vîmes, une fois, un personnage
extraordinaire, qui depuis longtemps habitait Paris et l'occupait de
ses excentricités: le duc de Brunswick, si célèbre alors, qui, chassé
de son duché par ses sujets, indignés de ses excès, avait, en fuyant,
sauvé avec sa vie beaucoup de millions et de magnifiques pierreries.
Mon père nous redisait d'étonnantes anecdotes sur les raffinements de
coquetterie imaginés par ce seigneur: il était vieux et ravagé, mais
voulait paraître jeune; il se coiffait de perruques, en soie, d'un
noir bleu, et en avait une pour chaque jour du mois, afin de graduer
la longueur des cheveux: il était censé les faire couper le trentième
jour. Sous le postiche, on lui tordait la peau du crâne, le plus
possible, et on serrait le tortillon avec un ruban: cela tendait les
tissus flétris et faisait remonter les lignes du visage. Il se couvrait
de bijoux ornés de pierres précieuses, diamants énormes, rubis,
saphirs, surchargeait ses mains de bagues, mais on ne lui voyait jamais
d'émeraudes. Une dame lui en fit un jour la remarque; alors il défit
la ceinture de son pantalon et fit voir à la dame, assez choquée, de
superbes émeraudes qui boutonnaient son caleçon: il n'employait jamais
cette pierre qu'à cet usage.

C'était à l'occasion d'une Exposition de chiens, organisée au Jardin
d'acclimatation, que le duc était venu: il exposait de superbes
molosses blancs, aux yeux bleu clair, qui ne se nourrissaient que
de viande crue. En plein air, dans des compartiments, aux parois de
toile, élevés sur des planchers, les chiens, de toutes races, étaient
installés. Le duc de Brunswick était grimpé sur cette sorte d'estrade
et nous apparut au milieu de ses molosses, admirablement placé là pour
être vu. Il nous fit l'effet de Barbe-Bleue, avec son fard, ses lèvres
peintes, ses sourcils férocement noirs, qui--détail bizarre et bien
fait pour leur enlever toute vraisemblance--se terminaient sur les
tempes en accroche-cœur!...

Ma sœur et moi, nous le regardions, les yeux écarquillés et, je
le crois bien, la bouche béante. Cela le flatta sans doute d'être
remarqué par des jeunes filles, et il voulut faire un effet, montrer sa
juvénile agilité; il s'élança de l'estrade, pour venir serrer la main à
Théophile Gautier: sans le secours de son secrétaire, qui le rattrapa
et le reçut dans ses bras, il s'effondrait lamentablement par terre.

       *       *       *       *       *

Parmi les camarades de mon frère, qui étaient devenus nos amis, il y en
avait deux, qui, retenus par leurs fonctions en province, ne pouvaient
venir à Paris que très rarement. L'un, Emmanuel Ménessier-Nodier, était
le petit-fils de Charles Nodier par sa mère, dont David d'Angers a,
dans un de ses médaillons, reproduit les traits charmants, sous la
haute et extraordinaire coiffure, qui fut à la mode de 1830 à 1835.
L'autre s'appelait Géraldy et avait été surnommé Nadir; nous ne savions
pas autre chose sur lui.

Ces amis, qui ne nous faisaient que de si rares et si brèves visites,
n'étaient pas parmi les moins aimés, et on les accueillait toujours
avec une joie très vive.

Emmanuel et Nadir arrivaient à l'improviste, dans l'après-midi,
et, souvent, nous étions seules à la maison. Aussitôt entrés, l'un
s'emparant de ma sœur, l'autre de moi, ils nous entraînaient dans un
tourbillonnement de valse. Nous dansions ainsi sans musique, changeant
parfois de cavalier, jusqu'à parfait essoufflement.

Alors nous nous laissions tomber sur des sièges et l'on se disait
bonjour.

Ils attendaient le retour de Théophile Gautier, dînaient avec nous,
prolongeaient le plus possible la soirée; puis, après un dernier
tour de valse, ils s'en allaient, et pendant de longs mois on ne les
revoyait plus.

       *       *       *       *       *

Dans notre vestibule, au-dessus de la porte de la salle à manger, était
accroché le «massacre» d'un taureau espagnol, tué dans une course par
une épée fameuse.

La courbure élégante des deux cornes, lisses et effilées, élargissant
la forme d'une lyre, faisait un bel effet, et rappelait la _corrida_
émouvante à laquelle mon père et ma mère avaient assisté. Des
cocardes vertes, terminées par un flot de rubans, de celles que les
_banderilleros_ piquent dans la chair des taureaux, complétaient le
trophée; le vainqueur, un genou à terre devant la loge, les avait
offertes, toutes sanglantes encore, à ma mère, peu sensible à cet
hommage et toute bouleversée:--l'horrible spectacle lui valut une
maladie nerveuse dont elle ne se remit qu'à grand'peine.

Théophile Gautier, lui, raffolait des courses de taureaux, ce que
nous ne pouvions comprendre, étant donné son amour pour les bêtes. Il
essayait de nous expliquer, comment la beauté du spectacle fascinait,
au point qu'on prenait à peine garde à l'affreux éventrement des
chevaux; mais nous n'étions pas convaincues et nous nous efforcions de
le détourner de cette passion sanguinaire.

Ce n'était pas seulement, d'ailleurs, en mémoire d'un combat
particulièrement dramatique qu'il gardait ainsi les dépouilles du
taureau: à son idée, ces belles cornes, pendues chez lui, préservaient
toute la maisonnée du mauvais œil, qu'il redoutait extrêmement et dont
il avait décrit le funeste pouvoir dans son roman, _Jettatura_.

Il avait toutes les superstitions: il croyait au 13, au vendredi, au
sel renversé.... Il se figurait l'homme, environné de forces inconnues,
de courants, d'influences, bonnes ou mauvaises, qu'il fallait utiliser
ou éviter; il pensait aussi, que des êtres, s'échappait un rayonnement,
qui heurtait ou caressait le rayonnement d'autres êtres et qui était
cause d'antipathie ou de sympathie. Quelques-uns avaient un rayonnement
plus puissant, portant bonheur ou malheur. Longtemps Théophile Gautier
serra ses pièces d'or dans une petite bourse rouge, faite d'un morceau
de gilet de flanelle, qui venait d'une personne chanceuse et qui
attirait l'argent.

Je crois bien qu'au fond de sa pensée il y avait autre chose qu'une
instinctive superstition. Il était persuadé qu'il faut tenir compte
des impressions, qui agissent sur le moral et, par contre-coup,
dépriment ou exaltent la force de l'homme. Une présence hostile, dans
une salle de spectacle, peut paralyser le jeu d'un acteur, tandis que
les sympathies sont pour lui comme un tremplin. L'idée qu'un mauvais
présage nous a frôlé, diminue l'énergie de la volonté, arrête son élan,
de sorte qu'on sera plus aisément vaincu dans la lutte de la vie; mais
la force augmente et l'on marche à la victoire si l'imagination est
tranquillisée par l'illusion d'une influence favorable. La vertu d'un
talisman n'est pas tout à fait vaine: elle réside dans la foi qu'elle
inspire.

Pourtant mon père redoutait sérieusement le «mauvais œil», qu'il
considérait comme une sorte de magnétisme malfaisant que projetaient
hors d'eux-mêmes, sans le vouloir, ceux qui avaient ce don funeste.

Il existait, heureusement, des moyens de se garer, de rompre le
mauvais regard: Théophile Gautier portait toujours parmi ses breloques
une branche aiguë de corail, et il faisait tout de suite les cornes
avec ses doigts si l'on prononçait devant lui certains noms. Le nom
d'Offenbach, surtout, lui était insupportable, car il tenait le
joyeux musicien pour le plus dangereux des _jettatori_. Une série
de coïncidences malheureuses groupait autour de lui des apparences
de preuves assez inquiétantes: ainsi, plusieurs des femmes qu'il
fréquentait avaient péri par le feu. Emma Livry, brûlée vive sur la
scène de l'Opéra en dansant un ballet d'Offenbach, _le Papillon_, était
la plus récente victime, et sa mort avait vivement ému Paris. Pour
rien au monde, mon père n'aurait assisté à une œuvre d'Offenbach: il
donnait ses places à ceux qui voulaient bien se risquer, aux esprits
forts, aux incrédules, et, pour le compte rendu, il se faisait suppléer.

Notre frère Toto s'efforçait souvent de combattre chez son père cette
croyance au mauvais œil, il le raillait doucement; mais Théophile
Gautier n'aimait pas que l'on touchât à ce sujet et n'entendait pas la
plaisanterie.

Un jour qu'il marchait, avec son fils, rue Vivienne, le portrait
d'Offenbach leur apparut à la vitrine d'un photographe. Aussitôt mon
père conjura le mauvais présage en faisant les cornes avec ses doigts.
Toto, profitant de la circonstance, revint à la charge, discuta sur le
sujet brûlant, mais sans succès.

--Tais-toi, disait le père; tu sais bien que ce genre de conversation
m'est désagréable.

Toto ne voulait pas céder:

--J'ai été voir _la Belle Hélène_, disait-il, et le lustre du théâtre
ne m'est pas tombé sur la tête.... Et, tu le vois, en ce moment même,
je parle d'Offenbach, et il ne m'arrive rien.

Ils tournaient, à cet instant, le coin de la rue et Toto marchait
devant.

Alors, en plein boulevard, lui appliquant au bas des reins un paternel
coup de pied, moitié fâché, moitié riant, Théophile Gautier lui dit:

--Tu vois bien qu'il t'arrive quelque chose!...



X


De temps à autre, il nous venait des cousins d'Italie, neveux de ma
mère, inconnus d'elle, autant que de nous. Quelque détresse, les
chassait de leur pays et ils voulaient chercher fortune à Paris,
en sollicitant l'appui de Théophile Gautier, qui les recevait très
cordialement.

Le premier qui parut à Neuilly s'appelait Agostino Grisi. Il venait
de faire son service militaire et portait encore l'uniforme de
_bersagliere_. Son père, frère aîné de ma mère, était mort et le
laissait sans ressources.

Il passa plusieurs mois chez nous, tandis qu'on tâchait de lui trouver
une position sociale. C'était un garçon doux et nonchalant; il ne
parlait pas le français, amicalement nous appelait «bagasses», et
sifflait des airs tyroliens pour nous faire danser.

Carlotta lui procura une place dans une maison de commerce. Il partit
pour Genève, puis, plus tard, pour l'Amérique, d'où il revint,
plusieurs fois, florissant et très engraissé. Après un dernier voyage,
on ne le revit pas et il ne donna plus de ses nouvelles....

Antonino Capece Minutolo, _dei Duchi di San Valentino_, était le
fils d'une sœur aînée de ma mère, qui avait épousé un seigneur assez
farouche, extrêmement jaloux, et qui dormait en gardant auprès de lui
un revolver. Précepteur de François II, ce gentilhomme occupa longtemps
une très haute situation à la cour de Naples, mais le trône l'entraîna
dans sa chute, et, quand il mourut, son mince patrimoine s'émietta,
entre la veuve et les douze enfants qu'il laissait.

Antonin, officier dans l'armée de Naples, voulant rester fidèle
au roi déchu, refusa fièrement la proposition que lui fit faire
Victor-Emmanuel de garder le même grade dans l'armée d'Italie,

Ce beau geste eut naturellement sa punition: en Italie, toutes les
carrières se fermèrent devant le partisan d'un prince exilé, et il
ne trouva aucun moyen de gagner sa vie. Il vint à Paris pour tenter
la chance; les démarches entreprises n'eurent aucun résultat, à ce
premier voyage; mais plus tard, après la guerre de 1870, Antonin fut
plus heureux: il obtint une situation avantageuse dans une Compagnie
d'assurances.

Notre cousin était de taille moyenne, mince, distingué, avec une
petite tête d'oiseau; il gardait un peu de raideur militaire. Plein de
préjugés de caste, de sentiments chevaleresques, il savait se montrer
cependant aimable et affectueux, quand la préoccupation de sauvegarder
sa dignité ne dominait pas en lui. Il se pliait le mieux qu'il pouvait
à sa vie nouvelle, ponctuel à son bureau, appliqué à son travail; mais
sa susceptibilité chatouilleuse endurait difficilement la moindre
observation: malgré ses efforts, la patience lui échappait souvent.

Après quelques mois, il fut brusquement révoqué par le directeur de la
Compagnie d'assurances. Que s'était-il passé?... Nous étions désolés.
Jamais il ne serait possible de retrouver une aussi bonne position,
mais le descendant des San Valentino ne regrettait rien et paraissait
très fier de lui.

--Vous comprenez qu'un gentilhomme comme moi ne peut pas supporter
un manque d'égards, disait-il; ces gens-là n'avaient aucune idée des
convenances, et je leur ai appris à vivre....

«Ces gens-là», c'étaient ses chefs, et le procédé, simple et définitif,
de M. le duc pour leur enseigner les belles manières, consistait à leur
envoyer les registres par la figure.

Après de longues démarches, on entrevit la possibilité de le voir
entrer au Crédit Lyonnais. Il nous fit de solennelles promesses, donna
sa parole de gentilhomme qu'il supporterait tout, et que le noble San
Valentino ne se formaliserait plus des avanies faites à M. Antonin.
Serment vite oublié: à peine installé depuis quinze jours, le nouvel
employé se voyait contraint d'apprendre à vivre à ses nouveaux patrons
et, encore une fois, les registres volaient en l'air.

Georges Charpentier avait fondé _la Vie Moderne,_ une revue d'art
illustrée, dont Émile Bergerat était directeur; ils offrirent un poste
de confiance à l'ombrageux cousin, ils le nommèrent caissier.

Tout d'abord, M. Antonin se fit aménager, dans son bureau, une sorte de
forteresse, un compartiment grillagé, ne communiquant avec l'extérieur
que par un étroit guichet; il était là-dedans inexpugnable et
inaccessible, même aux clients, qu'il recevait d'un air rogue, daignant
à peine parlementer, par la chatière, avec l'intrus qui désirait être
renseigné: à son avis, les questions n'étaient jamais posées avec une
courtoisie suffisante.

--Monsieur, je vous prie d'être poli! disait-il.

--Est-ce qu'il faut mettre des mitaines pour demander le prix d'un
abonnement?

--Monsieur, je suis gentilhomme: je ne puis tolérer vos insolences;
vous m'avez manqué de respect!

L'autre ripostait. Le dialogue s'envenimait, se haussait de ton: le
noble caissier y coupait court en fermant brusquement son guichet....
Mais le client ne s'abonnait pas et s'en allait en faisant claquer la
porte.

Tout le personnel du journal était vaguement terrorisé. Charpentier
lui-même, si doux de caractère, presque timide, ne manquait jamais de
demander en arrivant:

--Est-ce que monsieur le duc est de bonne humeur?

Et il n'approchait qu'avec précaution des grilles, derrière lesquelles
était tapi son étrange employé.

Un jour, d'un air plus digne encore que d'habitude, Antonino Capece
Minutolo, _dei Duchi di San Valentino_, sortit de sa forteresse, remit
aux directeurs les clefs de la caisse et donna sa démission. Mais il
comprenait bien qu'on ne pouvait plus rien pour lui: il disparut,
retourna sans doute en Italie, et nous n'avons jamais pu savoir ce
qu'il est devenu.

On parla, longtemps avant son arrivée, d'un troisième cousin, très ami
de ma mère celui-là, qui s'annonça par des lettres, où il exposait ses
raisons de venir à Paris.

Il n'était notre parent que par alliance; il s'appelait le comte
Barni et avait été le mari de la grande cantatrice Giuditta Grisi,
sœur de Giulia. Ma mère gardait un culte à la mémoire de sa cousine,
qui s'était occupée de son éducation musicale, et auprès de laquelle
s'était écoulée sa jeunesse. Elle tenait en haute estime son cousin
Barni, qui, d'après elle, conservait les allures d'un seigneur
d'autrefois: viveur magnifique, toujours en fête, généreux et prodigue,
tellement même qu'il avait croqué presque toute sa fortune. Son voyage
à Paris devait servir à la relever: il existait, dans la famille Barni,
un majorat important, auquel le cousin avait droit à la condition
qu'il fût père d'un fils légitime; veuf et sans enfants, il était
décidé à se remarier.

Je ne tardai pas a découvrir que ce projet, favorisé par ma mère,
m'intéressait tout spécialement: un complot s'ourdissait et l'on avait
des vues sur moi. Cette idée m'offensa extrêmement et je me préparai
à bien recevoir le vieux roquentin, à qui suffisaient, pour fixer son
choix, ma parenté avec sa femme et ce nom de Judith, que l'on m'avait
donné en souvenir d'elle.

J'observai mon père pour savoir ce qu'il pensait de cette affaire, et
je vis qu'il lui était très favorable et l'approuvait complètement.

Cela me fit comprendre qu'il n'y attachait aucune importance et
comptait sur moi pour la dénouer: il soutenait toujours, en effet, les
prétendants qui n'avaient pas la moindre chance d'être acceptés par
nous. Aux autres il était franchement hostile, ne nous cachait pas
sa méfiance pessimiste à l'endroit de n'importe quel gendre, qu'il
considérait toujours un peu comme un voleur. Il avait d'ailleurs une
prodigieuse aversion pour toutes les cérémonies qu'eût entraînées un
mariage, les conférences chez les notaires, les contrats, la mairie,
l'église....

--Je ne veux pas être à toutes ces machines-là, disait-il souvent; si
je n'ai pas le pouvoir de les empêcher, du moins je ne les subirai pas:
je m'en irai!

Il savait bien que ce n'était pas Barni qui lui fournirait l'occasion
de fuir.

Ce personnage, si pompeusement annoncé, parut enfin, et je lui pouffai
de rire au nez, en m'écriant:

--Mais c'est Henri IV qui s'est échappé du Pont-Neuf!

Il avait une belle barbe blanche, bien peignée, les cheveux ondulés au
fer, le profil busqué, le teint coloré, et il ressemblait, en effet, au
roi vert galant. C'était un excellent homme, qui convint tout de suite
que j'étais trop _ragazza_ pour consentir à voir jamais en lui autre
chose qu'un ancêtre; il renonça gentiment à ses intentions et, du même
coup, au majorat. Paris lui offrait des distractions bien séduisantes,
et il contracta sans tarder quelques unions, de la main gauche, qui
le consolèrent rapidement. Il loua une des maisons de M. Robelin, s'y
installa, y festoya gaiement avec des amis de rencontre.

Barni fut pour nous un parent dévoué, indulgent, plein d'attentions
aimables, et nous avions beaucoup d'affection pour lui. Venu à Paris
dans l'intention de n'y passer que peu de mois, il y demeura plusieurs
années; quand il retourna en Italie, ce fut avec l'idée de mettre
ordre à ses affaires et de revenir. Le destin ne le permit pas: dans
un bal costumé, à Venise, la coupe de Champagne à la main, le viveur
impénitent, mourut joyeusement, dans un éclat de rire qui lui rompit un
vaisseau.

       *       *       *       *       *

Quand Victor Hugo laissait venir sa famille à Paris pour y passer
quelque temps, M. Robelin ne manquait jamais d'inviter ces illustres
hôtes à dîner chez lui à Neuilly. Mme Hugo et Charles (François-Victor
ne quittait jamais l'exil) acceptaient toujours. Il y avait bombance
alors, dans le logis du vieil architecte romantique, qui ce jour-là
devenait prodigue. Vacquerie et Meurice étaient du festin, où nous
étions aussi conviés.

Notre camarade Berthe, la fille de Robelin, dirigeait les préparatifs
et surveillait l'œuvre de Rosalie, la vieille cuisinière grognonne,
barbue et solennelle. Elle avait des talents de cordon bleu, que
l'ordinaire frugal de la maison utilisait peu et qui n'étaient mis
à l'épreuve que dans les grandes occasions. Son chef-d'œuvre était
un pâté, resté fameux, qu'elle mettait plusieurs jours à parfaire et
qui par ses dimensions eût été digne d'être servi sur la table des
Burgraves, pour faire suite au «bœuf entier»: il était succulent,
délicat et d'une complexité savante.

M. Robelin avait eu le bon sens de choisir, pour l'habiter, la moins
bizarre de ses maisons: elle n'avait ni toits en éteignoirs ni
tourelles en poivrière, mais on pouvait passer par l'escalier, on ne se
cognait pas la tête au plafond et, dans les pièces banalement carrées,
il faisait clair. La plus grande simplicité y régnait: presque pas de
meubles, des murs nus, le plancher pas même ciré.

Les convives arrivaient séparément, madame Victor Hugo toujours en
retard: elle s'excusait en racontant qu'elle avait dû pétrir de ses
blanches mains une bonne pâtée pour Léda, la levrette de Charles, qui
ne confiait cette mission qu'à elle seule.

Devant une glace, elle arrangeait alors sa coiffure, et cela lui
prenait beaucoup de temps. Sous son chapeau, elle avait gardé ses
cheveux roulés en papillotes; elle les déroulait maintenant, les
crêpait, disposant autour de son front bombé une auréole noire. Elle
avait de larges yeux très sombres, un petit nez en bec d'oiseau, le
menton fin et le teint très bistré. Bonne et charmante, mais distraite,
perdue comme dans une sorte de rêve, n'étant jamais à ce qu'on
disait.... Elle plongeait des biscuits dans son verre sans songer à
les reprendre, jusqu'à ce que le verre trop plein fût incapable d'en
recevoir encore, et elle ne s'apercevait qu'alors de son oubli.

Charles Hugo, grand et fort, était d'une beauté extraordinaire, avec
son teint blanc, sa moustache et ses cheveux d'un noir si brillant, sa
bouche fraîche et, dans ses longs cils, le rayonnement de ses yeux très
ouverts et très fixes. Il parlait haut, disait des choses violentes
contre le gouvernement, tournant le chef de l'État en ridicule, mais
se résignait cependant à être poli, et même aimable, avec les sergents
de ville, à cause de sa levrette chérie, que l'indépendance de son
caractère exposait à toutes sortes de contraventions.

Paul Meurice se montrait doux, réservé, presque timide; il parlait peu
et d'une voix discrète.

Le plus original du groupe était Auguste Vacquerie. Son visage
anguleux, ses joues colorées, son nez très long, ses yeux tout petits,
ses cheveux plats qui tombaient tout droit, composaient une physionomie
des plus singulières. Les mains dans ses poches, il se balançait sur
ses jambes d'un air narquois.

J'entendais beaucoup parler de sa bizarrerie et de ses outrances
littéraires. Je connaissais _Tragaldabas_ et le «porc aux choux».
J'avais assisté à la représentation tumultueuse des _Funérailles de
l'Honneur_, et j'étais parvenue à retenir ces quelques vers, que mon
père récitait souvent, d'une parodie des poèmes de Vacquerie:

     Vacquerie,
     à son Py-
     lade épi-
     que, qu'on crie
     ou qu'on rie,
     est momie:
     ce truc-là
     mène à l'A-
     cadémie.

Cette coupe extravagante nous réjouissait beaucoup, et celui qui avait
inspiré la satire me semblait un personnage très curieux. Vacquerie
était d'ailleurs fort aimable avec les jeunes filles et se plaisait
dans leur société. Il se rapprochait volontiers du coin où nous nous
cantonnions avec Berthe, et d'où nous écoutions discrètement la
conversation, observant les causeurs et chuchotant parfois quelque
malicieuse remarque. Vacquerie s'intéressait à nos petites affaires,
aux histoires de chiffons, ou bien il nous faisait rire en nous
débitant d'impossibles paradoxes avec un imperturbable sérieux.

Quelquefois, c'était chez nous qu'on se réunissait, et, après le dîner,
on récitait des vers du «Père» exilé dans l'île, ou bien Théophile
Gautier faisait connaître à ses hôtes une pièce nouvelle d'_Émaux et
Camées_. Un soir, Vacquerie lut à haute voix un désopilant article
intitulé: _Une paire de bottes_. C'était le récit des mésaventures
d'un critique dramatique, torturé par des bottes trop étroites et
qui a l'imprudence de les retirer, sournoisement, en pleine salle de
spectacle. Le morceau, détaillé par l'auteur d'une voix monotone,
d'un air grave et morne, était d'un comique suprême, et cette lecture
augmenta encore mon estime pour celui qui avait découvert que:

     Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!

       *       *       *       *       *

Selon sa coutume, pour nous éveiller comme par hasard, mon père déclame
à tue-tête, en se promenant à travers sa chambre. C'est un fragment de
la complainte de Sainte-Hélène:

     Ce n'est pas sur un canapé
     Qu'il usa cette redingote.
     Et si le drap en est râpé,
     C'est qu'il l'avait à Montenotte.

     Un simple et tout petit chapeau
     Servait de turban à sa gloire;
     Son épée était un rameau
     Cueilli sur l'arbre de victoire....

     Maintenant, c'est un saul'pleureur
     Sur le rocher de Sainte-Hélène!...
     Doux zéphir, porte-lui mes pleurs
     Sur les ailes de ton haleine.

Il s'agit, aujourd'hui, de se lever plus tôt, d'être prêtes de bonne
heure, car Delaunay, le charmant sociétaire de la Comédie-Française,
vient déjeuner à Neuilly, et, après le café, il doit réciter à
Théophile Gautier, presque lui jouer, tout ce qui est écrit de l'_Amour
souffle où il veut_, la pièce en vers, que mon père a promis de
terminer bientôt et qui est reçue d'avance au Théâtre-Français.

Delaunay a le plus grand désir d'interpréter le rôle de Georges d'Elcy.
C'est pour presser un peu le poète, lui donner du cœur à l'ouvrage,
qu'il veut lui montrer de quelle façon il le jouerait. Mais, lorsqu'il
s'agit de théâtre, Théophile Gautier éprouve toujours une sorte de
timidité, une appréhension des angoisses à subir; la perspective,
d'être livré tout vif aux lions du parterre, l'épouvante, et, avant
que la pièce soit faite, il parle déjà de s'expatrier, le soir de la
première, de ne lire aucun journal et de ne revenir que plusieurs mois
après.

Le résultat de la lecture fut néanmoins excellent: le travail avança
plus vite,--pour s'interrompre de nouveau, hélas! être abandonné,
rester inachevé.--Toujours les corvées tyranniques brisaient
l'inspiration; toujours manquait l'indépendance indispensable à une
œuvre de longue haleine.

Il n'est resté aucun scénario de la pièce; les fragments publiés ne
vont pas plus loin que le milieu du second acte; mais mon père nous
avait raconté le sujet tout au long.

Georges d'Elcy, comme l'Arnolphe de l'_École des Femmes_, a élevé,
pour l'épouser plus tard, une jeune fille qu'il a recueillie. Lavinia
est intelligente, spirituelle, artiste et divinement belle; son jeune
tuteur en est éperdument épris et la refuse rageusement à tous ceux
qui viennent lui demander sa main. Il ne sait pas s'il est aimé, il
n'ose pas se déclarer, tant il redoute de voir son rêve s'évanouir.
Devant l'insistance des prétendants, il se décide: il ausculte, pour
ainsi dire, le cœur de sa pupille, cherche à éveiller sa jalousie, et
reconnaît, avec désespoir, qu'elle ne voit en lui rien autre chose
qu'un frère très chéri....

Ne voulant pas imposer son amour, à celle qui lui doit tout, se
jugeant incapable de guérir et de vivre près de la jeune fille en
dissimulant sa souffrance, Georges assure l'avenir de Lavinia par une
dot magnifique et s'expatrie en la laissant libre d'épouser, pendant
son absence, l'homme qui aura su lui plaire. Il change de nom, se fait
explorateur, tueur de lions, s'enfonce dans les solitudes vierges et
terribles, brave les dangers, cherche la mort. Peu à peu, le bruit de
ses exploits se répand, il devient un héros dont les journaux racontent
les hardis voyages, ses combats contre les bêtes féroces. Lavinia, au
milieu de ses soupirants qu'elle nargue, suit avec un intérêt croissant
le récit des aventures de cet inconnu, l'admire passionnément, s'éprend
de lui. Sachant un jour sa présence a Paris, elle exige qu'il lui soit
amené: quand Georges, tout changé, pâlissant d'émotion sous son haie,
reparaît, Lavinia, avec un cri d'amour, se jette défaillante dans ses
bras. Ce cœur qu'il n'a pu atteindre quand il était près de lui, il l'a
conquis en s'enfuyant au bout du monde:--capricieux et libre comme le
vent, «l'amour souffle où il veut».



XI


Théophile Gautier avait une antipathie invincible pour les cafés;
ceux qui les fréquentaient n'étaient pas loin de lui apparaître comme
des criminels, et il serait mort de soif, plutôt que d'entrer dans
un «estaminet» pour y prendre un verre de bière: «S'attabler en des
cafés pour absorber avec flamme des boissons violentes»--il citait
souvent cette phrase prise je ne sais où--lui paraissait le comble de
l'inconduite. Il détestait aussi le jeu, et, si quelqu'un maniait et
battait habilement les cartes devant lui, cette dextérité, acquise par
une longue pratique, lui inspirait une vague horreur.

Cependant nous avions décrété qu'il devait jouer aux dominos. Nous le
tyrannisions ainsi quelquefois, et il se laissait faire sans trop de
révolte: par exemple, nous avions fini par obtenir de lui qu'il mangeât
une soupe, le matin, en se levant, afin de ne pas être, au déjeuner,
affamé depuis tant d'heures et pareil à un ogre; il consentit, à la
condition que ce ne fût pas un «potaige», comme il disait avec beaucoup
de dédain, mais une vraie soupe, assez épaisse pour que la cuiller pût
s'y tenir debout.

Après le dîner, il s'endormait, en lisant un journal ou un livre, et
nous trouvions cela mauvais. Pour le tenir éveillé, il fallait une
occupation bête et ne fatiguant pas l'attention: le jeu de dominos
était tout indiqué.

Théophile Gautier, résigné, se soumit: agenouillé dans un fauteuil, il
étalait tous ses dominos sur la paume de sa main gauche, «pour qu'on
ne vît pas son jeu», et, sans lorgnon, les regardait, de très près, en
fermant un œil.

Rodolfo nous avait initiées, ma sœur et moi, aux finesses du domino
à quatre, ou avec un mort, comme au whist; nous essayâmes de faire
comprendre au père les ingénieuses combinaisons, qui, seules, rendent
le jeu intéressant; mais il n'y eut pas moyen: il posait très
exactement, chiffre contre chiffre, sans s'inquiéter du jeu de son
partenaire, et toujours, avec un naïf empressement, se débarrassait de
son double six.

       *       *       *       *       *

Notre ménagerie était devenue assez nombreuse. Nous nous étions
cependant débarrassés des volailles que, sous aucun prétexte, nous
ne voulions tuer ni manger, et dont le nombre devenait inquiétant:
les poules parvenaient souvent à s'échapper du poulailler; elles
allaient pondre et couver secrètement sous quelques buissons épais
et reparaissaient suivies d'une nombreuse famille. Le ciel lui-même
semblait s'être ému d'un autre embarras, causé par le pullulement
rapide d'un couple de rats de Norvège, imprudemment achetés à des
marins de passage: au cours d'un violent orage, un bienheureux coup de
tonnerre avait foudroyé tous ensemble nos trente-deux rats blancs et
noirs!...

Mais Séraphita, la jolie chatte, blanche comme le duvet des cygnes, mit
au monde trois petits chats qui, à notre grande stupéfaction, étaient
noirs comme de l'encre.

«Explique qui voudra ce mystère!», dit Théophile Gautier dans la
biographie qu'il écrivit plus tard de ces minets très chéris.

      C'était alors la grande vogue des _Misérables_ de Victor
      Hugo; on ne parlait que du nouveau chef-d'œuvre; les noms
      des héros du roman voltigeaient sur toutes les bouches.
      Les deux petits chats mâles furent appelés Enjolras et
      Gavroche. La chatte reçut le nom d'Eponine. Leur jeune
      âge fut plein de gentillesse et on les dressa comme des
      chiens à rapporter un papier chiffonné en boule, qu'on
      leur lançait au loin. On arriva à jeter la boule sur des
      corniches d'armoire, à la cacher derrière des caisses,
      au fond de longs vases, où ils la reprenaient très
      adroitement avec leur patte. Quand ils eurent atteint
      l'âge adulte, ils dédaignèrent ces jeux frivoles et
      rentrèrent dans le calme philosophique et rêveur qui est
      le vrai tempérament des chats.

      Pour les gens qui débarquent en Amérique dans une colonie
      à esclaves, tous les nègres sont des nègres et ne se
      distinguent pas les uns des autres. De même, aux yeux
      indifférents, trois chats noirs sont trois chats noirs;
      mais des regards observateurs ne s'y trompent pas. Les
      physionomies des animaux diffèrent autant entre elles que
      celles des hommes, et nous savions très bien distinguer
      à qui appartenaient ces museaux noirs comme le masque
      d'Arlequin, éclairés par des disques d'émeraude à reflets
      d'or....

Tous ces minous étaient à nous tous; cependant nous en avions adopté
plus spécialement chacun un: ma mère avait choisi Gavroche, ma sœur
Eponine, et moi Enjolras. Ils étaient admis à manger à table, où ils
avaient chacun son couvert et sa chaise, à côté de sa maîtresse. Seul
Gavroche, qui préférait gaminer avec ses amis de la rue, ne venait que
par caprice; les deux autres se montraient d'une ponctualité admirable.
Dès que tintait la sonnette, annonçant le repas, ils dégringolaient
l'escalier, ou accouraient du fond du jardin et étaient toujours les
premiers à table: nous trouvions les deux convives noirs, assis chacun
à sa place et surveillant le plat avec des yeux luisants de gourmandise.

Nous possédions, alors, une vieille pie, assez maussade, dont j'ai
oublié l'origine, mais qui, par un heureux hasard, redevint jeune et
joyeuse.... Un jour, en notre absence, Margot s'échappa de sa cage et
s'envola. La bonne, responsable, redoutant les représailles, se mit
à sa recherche, d'abord dans le jardin, puis à travers Neuilly. Elle
courut comme une folle et finit par rencontrer un gamin qui tenait une
pie:

--Ah! c'est toi qui me l'as volée! s'écria-t-elle en lui arrachant
l'oiseau des mains.

Elle revint à la maison, où nous n'étions pas encore rentrés, et remit
Margot dans sa cage.

Le lendemain seulement, l'aspect rafraîchi, pimpant et guilleret de
la pie nous frappa: des plumes neuves lui avaient poussé, elle était
plus mince, et son œil vif et malin nous regardait avec une expression
toute nouvelle. Notre surprise était extrême: nous ne savions pas que
les pies avaient la faculté de rajeunir! Sous la promesse formelle de
ne pas être grondée, la bonne finit par avouer l'aventure, et nous
comprîmes qu'un assez singulier hasard lui avait fait rencontrer un
oiseau de même espèce que celui qu'elle cherchait, mais que ce n'était
pas le même.

La nouvelle Margot valait beaucoup mieux que l'autre et devint
extrêmement amusante. On finit par la laisser libre, dans la maison
et dans le jardin: sa cage était toujours ouverte, et elle y revenait
quand elle voulait, ne songeant guère à s'échapper. Ses rapports avec
les chats étaient des plus comiques: elle les poursuivait, leur tirait
la queue et semblait vraiment éclater de rire, en se moquant de leur
indignation. C'était une fieffée voleuse; mais, comme elle cachait ses
larcins sur nos genoux, ou dans les plis de nos robes, il n'y avait
pas grand mal. Elle ne parlait pas,--sauf un très vilain mot qu'elle
semblait dire plutôt qu'elle ne le disait;--mais elle avait des _coua
coua_ d'une éloquence très suffisante. Quand elle rentrait du jardin,
pour réclamer quelque pitance plus substantielle que celle qu'elle
avait pu se procurer, elle s'annonçait par des cris, toujours les
mêmes. Si l'on ne prenait pas garde à l'arrivée d'une personne de son
importance, elle paraissait très vexée, montait alors, saut par saut,
les marches de l'escalier, et se plantait devant le premier qu'elle
rencontrait, lui disant très clairement:

--Comment! c'est moi, et on ne m'offre rien?...

Margot divertissait beaucoup Théophile Gautier; il ne manquait jamais,
en rentrant, de demander où elle était.

Dash et Mirza, à part quelques discussions et chamailleries de
camarades, faisaient bon ménage avec les chats et la pie. Mon père,
qui redoutait les chiens à cause de la rage, avait une vive affection
pour ces deux-là. La vertu de Mirza, même, lui tenait au cœur plus
que de raison, et, au moindre risque qu'elle courait, il entrait dans
des colères disproportionnées. Si, par malheur, nous avions laissé
ouverte la porte de la rue et que quelque chien, en faction sur le
trottoir, eût tenté de s'introduire dans le vestibule, il éclatait
en imprécations terribles, affirmant qu'il allait nous arracher les
boyaux, comme un taureau furieux, pour les tirer jusqu'au fond du
jardin, les dévider lentement sur un rouet d'ivoire, ou bien nous scier
entre deux planches de bois mouillé, avec une scie ébréchée.

Ces menaces ne nous troublaient guère. Cependant, nous n'admettions
pas que le père se montrât irrité contre nous, et quelquefois, pour des
gronderies plus graves, nous nous fâchions tout à fait, ne lui parlant
plus, lui tenant rigueur longtemps. Cela le mettait hors de lui.

--Dans une heure, on aura fini de bouder et on m'aimera comme avant;
sinon, je sévirai! disait-il.

--Je ne te dois aucun amour, répondais-je; la Bible est formelle dans
ses commandements: «Tes père et mère honoreras....» Elle ne parle pas
de les aimer; désormais, je vais t'honorer.

Alors il me poursuivait d'objurgations extraordinaires, jetant contre
moi ses pantoufles, sa pipe, tous les objets légers qu'il trouvait à sa
portée, en me criant:

--Veux-tu bien finir cette comédie! veux-tu, tout de suite, me manquer
de respect!

       *       *       *       *       *

C'est à Saint-Jean, près de Genève, chez Carlotta Grisi, que Théophile
Gautier composa en grande partie et termina son roman: _Spirite_. La
beauté du site, la douce solitude de ce séjour, la grâce souriante de
la châtelaine, le charmaient et l'inspiraient tout spécialement.

De l'autre côté du Rhône, qui longeait la propriété dans une course
folle de torrent, le mont Salève et les dentelures des Alpes formaient
le fond du paysage; plus loin, le parc s'achevait en un promontoire,
qui dominait un tableau magnifique: la jonction du Rhône et de l'Arve.
On voyait les deux fleuves accourir, par des routes opposées; l'un,
saphir liquide que l'écume sertissait d'argent; l'autre jaune, lourd,
opaque. Puis, avec un bruit de canonnade, ils se heurtaient, dans un
bouillonnement, et bientôt, se déroulaient sans se confondre, comme un
ruban bleu et un ruban d'or, et enfin disparaissaient, entre de hauts
rochers, drapés de verdures croulantes.

Dans la vie réglée, paisible, abritée des importuns, que l'on menait
à Saint-Jean, le temps semblait plus long qu'ailleurs: la rêverie
naissait tout naturellement et rien ne l'interrompait; la pensée se
développait sans effort, et le travail paraissait plus facile. On
pouvait se promener sans sortir du domaine,--«kilométrer», comme on
disait à Genève; et mon père adopta ce mot, qui remplaça nos «mille
pas» de Neuilly.

La villa Grisi avait aussi sa terrasse: au-dessus d'une pente verte qui
dégringolait vers un frais vallon, elle était plantée de magnifiques
marronniers dont la floraison, chaque année, offrait un spectacle
incomparable. Théophile Gautier aimait beaucoup ce coin du parc; il
admirait les arbres géants sous tous leurs aspects, vêtus de pourpre et
d'or par l'automne, emmitouflés de neige par l'hiver: il y revenait
chaque jour, et «kilométrait» là de préférence. De loin, il y pensait
avec regrets:

     Les marronniers de la terrasse
     Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean,
     La villa d'où la vue embrasse
     Tant de monts bleus coiffes d'argent....

Mais ce qui l'attirait et le retenait surtout, c'était l'extrême
intérêt qu'il portait à la maîtresse de la maison. Il avait pour elle
une de ces passions sentimentales, respectueuses et mélancoliques,
auxquelles il était sujet: en dépit de sa verve rabelaisienne, de sa
truculence et de ses paradoxes, elles montraient sa véritable nature,
que, par une bizarre pudeur, il masquait le plus possible.

Pour lui, Carlotta Grisi, était toujours Giselle, ou la Péri, celle
qui avait incarné les moments les plus heureux de sa jeunesse. En la
revoyant après une longue absence, pourtant, il avait été frappé de son
aspect de petite bourgeoise rangée, dans ses simples robes de laine
sombres, égayées à peine par un col de dentelle ou quelques bouts de
ruban: il avouait qu'il était impossible de soupçonner la radieuse
étoile d'autrefois, dans cette personne toute nouvelle, qui donnait
plutôt l'idée d'une mercière retirée, après fortune faite. Mais, peu à
peu, une expression fugitive, une grâce du sourire, un rayonnement des
prunelles, d'un bleu nocturne, évoquaient la figure première; il la
reconstitua, la retrouva toute, et bientôt ne vit plus qu'elle. Son
rêve, à la fin, lui devint une réalité; la figure idéale de Spirite
n'était pour lui que le reflet d'une image; et cette image, il ne se
doutait pas qu'il l'avait lui-même recréée:

      Une pâleur rosée légèrement colorait cette tête, où les
      ombres et les lumières étaient à peine sensibles, et
      qui n'avaient pas besoin, comme les figures terrestres,
      de ce contraste pour se modeler, n'étant pas soumise
      au jour qui nous éclaire. Ses cheveux d'une teinte
      d'auréole estompaient comme d'une fumée d'or le contour
      de son front. Dans ses yeux à demi baissés nageaient des
      prunelles d'un bleu nocturne, d'une douceur infinie, et
      rappelant ces places du ciel qu'au crépuscule envahissent
      les violettes du soir. Son nez fin et mince était d'une
      idéale délicatesse; un sourire à la Léonard de Vinci, avec
      plus de tendresse et moins d'ironie, faisait prendre aux
      lèvres des sinuosités adorables; le col, flexible, un peu
      ployé sous la tête, s'inclinait en avant et se perdait
      dans une demi-teinte argentée qui eût pu servir de lumière
      à une autre figure.

Telle est l'apparition de Spirite dans le miroir de Venise, et, sans
être prévenu, il n'était pas aisé de reconnaître l'original de ce
portrait; et cependant, lorsque l'on savait, cela ne semblait plus
impossible:

      C'étaient bien les mêmes traits, mais épurés,
      transfigurés, idéalisés et rendus perceptibles par une
      substance en quelque sorte immatérielle.... L'esprit
      ou l'âme qui se communiquait à Guy de Malivert avait
      sans doute emprunté la forme de son ancienne enveloppe
      périssable, mais telle qu'elle devait être dans un milieu
      plus subtil, plus éthéré, où ne peuvent vivre que les
      fantômes des choses et non les choses elles-mêmes.

Théophile Gautier était parti pour Saint-Jean à la fin de juillet, et
nous devions aller le rejoindre, après un séjour dans les environs de
Mâcon, auprès des Dardenne de la Grangerie, chez lesquels ma mère, ma
sœur et moi, nous étions invitées. Mon père était toujours inquiet
et tourmenté, quand sa nichée n'était pas avec lui: il imaginait
toutes sortes d'événements, d'accidents, de querelles tragiques, de
maladies subites, même quand il nous quittait pour de simples courses;
il ne rentrait jamais sans angoisse à Neuilly et était tout heureux,
disait-il, de ne pas trouver «la mère égorgée, les filles violées, le
feu à la maison».

Il travailla plus tranquillement, lorsque nous fûmes tous réunis à
Saint-Jean, et les phénomènes bizarres qu il avait jusque-là remarqués,
cessèrent de l'obséder. Dès qu'il se retirait dans sa chambre, le
soir, pour écrire quelques pages de son roman, autour de lui des
rumeurs troublaient le silence, les meubles craquaient, l'armoire
s'ouvrait brusquement; il voyait des ombres confuses au fond des
miroirs, entendait des bruits de pas, des soupirs. Ce n'était pas sans
appréhension qu'il quittait, pour aller travailler, le petit cercle
réuni au salon et qui s'appliquait à d'importants ouvrages de crochet
ou de tapisserie, sous la douce lumière concentrée par l'abat-jour.
Parfois on l'avait vu revenir très troublé: il ne voulait plus remonter
seul, par les escaliers de pierre, ni parcourir les larges corridors
voûtés de cette maison, qui était une ancienne abbaye et semblait
hantée par des ombres.

Le monde invisible paraissait s'émouvoir et s'efforcer d'entrer en
communication avec ce vivant, créateur d'une fiction, dont l'héroïne
était un esprit.

Au fur et à mesure que l'auteur l'écrivait, le roman paraissait en
feuilleton dans _le Moniteur_, et le succès littéraire de _Spirite_
fut doublé d'un autre succès, sur lequel on ne comptait pas: les
médiums, les magnétiseurs, les partisans des tables tournantes, ceux
qui interrogent les esprits frappeurs, les swedenborgiens, s'émurent et
adressèrent à Théophile Gautier les lettres les plus singulières et les
plus folles. Un monsieur de Grenoble, qui signait «P. S.», affirmait
être Malivert et visité par une Spirite: il ne pouvait s'expliquer
comment l'auteur du roman avait appris cette histoire. Un autre, qui
venait de perdre une amie adorée, demandait sérieusement les formules
d'évocation. La _Neue freie Presse_, de Vienne, reconnaissait un médium
en Théophile Gautier; un autre journal, allemand celui-ci, prétendait
que _Spirite_ avait été commandé par le gouvernement pour occuper
les esprits et détourner leur attention du projet d'annexion de la
Belgique. Par l'entremise d'une dame inconnue, Alfred de Musset envoya,
de l'autre monde, à Théophile Gautier les vers suivants, inspirés par
Spirite:

     Me voilà revenu. Pourtant j'avais, madame,
     Juré sur mes grands dieux de ne jamais rimer:
     C'est un triste métier que de faire imprimer
     Les œuvres d'un auteur réduit à l'état d'âme.

     J'avais fui loin de vous! Mais un esprit charmant
     Risque en parlant de nous d'exciter le sourire.
     Je pense qu'il en sait plus long qu'il n'en veut dire,
     Et qu'il a, quelque part, trouvé son revenant.

     Un revenant! Vraiment, l'aventure est étrange!
     Moi-même, j'en ai ri quand j'étais ici-bas;
     Mais, lorsque j'affirmais que je n'y croyais pas,
     J'aurais, comme un sauveur, accueilli mon bon ange.

     Que je l'aurais aimé, lorsque le front jauni,
     Sur le coude appuyé, la nuit, à la fenêtre,
     Mon esprit, en pleurant, cherchait le grand peut-être
     Et parcourait au loin les champs de l'infini!

     Amis, qu'attendez-vous d'un siècle sans croyance?
     Quand vous aurez pressé votre fruit le plus beau,
     L'homme trébuchera toujours sur un tombeau
     Si, pour le soutenir, il n'a plus l'espérance.

     Mais ces vers, dira-t-on, ils ne sont pas de lui!...
     Que m'importe, après tout, le blâme du vulgaire?
     Lorsque j'étais vivant, il ne m'occupait guère;
     A plus forte raison, en rirai-je aujourd'hui!...

Ces vers parurent charmants à mon père, et si bien dans le style
d'Alfred de Musset, qu'il avait beaucoup connu, qu'il n'eût pas hésité,
disait-il, à les croire de lui, s'il avait pu admettre qu'un mort fît
des vers et fût capable de les transmettre à un vivant.

Lorsque _Spirite_ parut en librairie, l'auteur voulut offrir à la
châtelaine de Saint-Jean un exemplaire d'une rare valeur, de cette
œuvre rêvée sous les grands marronniers, écrite surtout pour lui plaire
et fixer d'elle une idéale image: il composa une longue dédicace, que
l'on imprima en tête d'un seul exemplaire.

Soigneusement relié, en veau bleu, le volume unique, s'en alla vers
Genève, et celle à qui il était adressé le reçut avec grand plaisir.
Mais elle ne sut pas le conserver: plus tard, on le lui vola ou elle le
perdit, et la précieuse dédicace, dont il n'existe pas de copie, est
inconnue.

       *       *       *       *       *

Une aventure, assez désagréable, nous était arrivée pendant notre
séjour chez les Dardenne de la Grangerie, en Bourgogne.

Ma sœur et moi, nous étions allées faire une excursion avec Marguerite,
ses deux beaux-frères, Edmond et Lucien, et un neveu de l'acteur
Dumaine, que l'on appelait le «petit Pécheux», bien qu'il eût près
de vingt ans et qu'il ne fût pas petit. Nous étions partis dans une
gentille carriole, que Lucien conduisait, emportant notre déjeuner
et deux fusils chargés à poudre, afin de faire résonner l'écho d'une
grotte que nous allions visiter.

Après avoir traversé la petite ville de Nolay, le cheval commença
à gravir avec effort une pente de la Côte-d'Or, toute plantée de
vignes et assez peu pittoresque; il nous mena jusqu'à un plateau, où
nous nous arrêtâmes pour déjeuner. Nous nous étions installés auprès
d'une broussaille qui limitait à demi un champ voisin; dans ce champ,
paissait un poulain; il n'y avait personne aux alentours et l'on ne
voyait aucune habitation.

Le repas terminé, comme il faisait très chaud et que le soleil
tombait d'aplomb, on décida d'attendre un peu, en se reposant ou en
flânant, avant de continuer à grimper vers la grotte. Les jeunes gens
s'éparpillèrent pour chercher des mûres, tandis que nous restions
assises derrière la carriole, essayant de nous abriter un peu du
soleil, car il n'y avait plus d'ombre nulle part.

Tout à coup, dans cette solitude, dans ce silence, une rumeur, des
cris, des vociférations. Nous distinguons ces mots:

--Il faut le tuer!...

Qui donc?... Un chien enragé, peut-être?... Nous courons vers le bruit,
pour tâcher de comprendre de quoi il s'agit, et qu'apercevons-nous?...
le petit Pécheux, chevauchant le poulain, et le faisant galoper à
travers le champ voisin, tandis que de tous côtés surgissent des
paysans armés d'échalas, qui se jettent sur lui et veulent le prendre à
la gorge.

Nous nous élançons à son aide, en appelant Edmond et Lucien qui sont
hors de vue. Mais Pécheux a eu le temps de sauter à bas du poulain et
se défend vigoureusement. Malgré sa jeunesse, il n'est pas facile
à émouvoir: embarqué mousse à quinze ans, il a déjà fait deux fois
naufrage; la dernière, il est resté pendant quarante-huit heures
ballotté par les lames, cramponné à un bout de planche. Il pratique
une boxe savante et répond aux coups d'échalas par des coups de poing
en pleine figure: des yeux sont pochés, le sang coule. Mais le nombre
des agresseurs augmente toujours. Edmond et Lucien se sont jetés
dans la bagarre sans savoir de quoi il s'agit; toutes les commères
sont sorties du village invisible d'où, sans doute, depuis longtemps
des paires d'yeux nous surveillaient; elles glapissent, excitent les
hommes, se lamentent sur le sort du malheureux poulain qui, lui, s'est
tranquillement remis à paître: c'est une confusion inextricable.

Je cours à la voiture, y prendre un des fusils, et je reviens; mais
on ne le voit même pas, ce fusil! Avec le canon, je laboure jusqu'à
l'écorcher la poitrine nue d'un vieux paysan à figure de sauvage, qui
hurle et s'acharne plus que tous les autres: je ne parviens même pas
à détourner son attention, mais son fils, un grand gars de vingt-cinq
ans, apercevant son père au bout d'un fusil, court sur moi et me tord
le bras, pour me faire lâcher l'arme, dont il s'empare. Pécheux,
haletant, les habits déchirés, la figure toute sanglante, semble à bout
de forces: je retourne à la voiture et je rapporte le second fusil;
cette fois, je parviens à faire reculer quelques-unes de ces brutes.

Enfin voici M. le maire, en sabots, en blouse bleue, comme les autres,
ne brandissant pas d'échalas pourtant: on va pouvoir s'expliquer
avec lui. Je m'approche, mais il paraît que je lui cause une terreur
extrême, car il fait un bond en arrière et crie:

--Ne me touchez pas!

Les gendarmes paraissent: on est allé les chercher à Nolay. C'est là,
chez le commissaire de police, que l'on va nous conduire. Tant mieux!
Celui-là sera peut-être un peu plus civilisé.

Je dois rendre mon fusil aux gendarmes, puis nous voici défilant par le
raide chemin entre les vignes, bordé de deux rangs de badauds. On se
montre les principaux criminels: Pécheux, qui est vraiment fait comme
un voleur, et moi qui voulais tuer le monde à coups de fusil.

--A-t-elle l'air méchant! disent les bonnes femmes.

Le commissaire est un colosse, mais un homme du monde, heureusement.
Il nous accueille en amis et se montre indigné, au récit de notre
aventure: sur le procès-verbal que l'on vient de lui remettre, elle
est définie: «rébellion à main armée». Il connaît ses administrés, les
habitants de ce village d'où nous venons, et les considère comme de
vrais sauvages.

--Dans les premiers temps de mon séjour, dit-il, ils ont essayé aussi
de m'assommer, et je ne me suis fait respecter d'eux que grâce à ma
force physique. Je les empoignais par la ceinture, et je les apportais,
moi-même, au poste. Cela seulement leur imposa. Si vous aviez endommagé
le poulain, ils n'avaient qu'à le prouver et à se faire indemniser.
Mais maintenant il ne s'agit plus de cela: ils vous ont attaqués
brutalement; vous devez porter plainte et vous faire rendre justice.

Le conseil fut suivi. Dardenne de la Grangerie, que Marguerite mit
au courant par une lettre circonstanciée, prit en mains le procès;
nous le gagnâmes brillamment. Nous avions exigé des excuses écrites.
Elles nous arrivèrent, de la grosse écriture du maire en sabots et
signées de signatures informes. Très magnanimes, nous n'avions pas
exigé d'indemnité pécuniaire, ce qui enthousiasma nos agresseurs, à tel
point, qu'ils proposèrent de nous porter en triomphe, si nous revenions
dans le pays.

J'ai toujours gardé précieusement la petite croix d'argent, surmontée
d'un poulain, que Dardenne fit fondre, à quelques exemplaires, pour les
vainqueurs de ce combat mémorable.



XII


Mohsin-Khan m'avait demandée à mon père Mais un mystère planait
sur cette démarche, qui ne semblait pas avoir été accueillie très
favorablement. Je ne m'expliquais pas pourquoi on ne m'en disait rien,
et j'étais curieuse de connaître la cause de cette réserve. Ce fut
Marguerite de la Grangerie qui me la révéla. Le général avait été
obligé de faire un aveu, d'expliquer sa situation, qui, très normale
en Asie, pouvait paraître singulière à un Européen: il était marié
en Perse, mais dans des conditions particulières; il s'agissait d'un
mariage temporaire, qui se dénouait de lui-même, après un certain
nombre d'années, si l'on ne renouvelait pas l'engagement. Le terme fixé
était échu; Mohsin-Khan allait retourner dans son pays, pour régler
cette affaire et revenir complètement libre.

Mon père jugea qu'en l'état des choses il n'était pas possible
d'examiner la demande, ni d'y faire aucune réponse, qu'il fallait
attendre, pour cela, le fait accompli et le retour de Perse. On fit
même comprendre au général, très assidu à Neuilly, qu'il devait,
jusqu'à nouvel ordre, espacer ses visites.

Mohsin fut désolé de cette décision et chercha à nous rencontrer,
dans des maisons amies, ou au théâtre. Il était toujours, je ne sais
comment, très bien renseigné; il trouvait le moyen, aux premières
représentations, de louer la loge voisine de la nôtre.

Mon père fut très irrité par ces manigances et faillit se fâcher
tout à fait. Cependant, avant le départ pour la Perse, il accueillit
aimablement la visite d'adieu, et laissa même le général me parler en
particulier, quelques instants.

Au moment de s'éloigner, pour une année au moins, Mohsin me suppliait
de lui promettre, sans pour cela m'engager avec lui, de ne pas me
marier avant son retour. Il était certain de revenir, investi de hautes
fonctions diplomatiques; il pourra alors m'offrir des conditions de
bonheur qui me décideraient peut-être.

Mais j'étais mal disposée; l'idée de cette femme lointaine, dont
l'avenir dépendait de moi et qui serait gardée, peut-être, si je ne
promettais rien, me gênait et m'agaçait; de plus, Théophile Gautier, si
épris qu'il fût de l'Orient, le redoutait aussi et tâchait de me faire
partager ses craintes: malgré le charme, l'intelligence et l'évidente
bonté de Mohsin-Khan, il n'était pas très rassuré.

--Les Orientaux sont délicieux, disait-il, ils ont une douceur, une
placidité incomparables; mais ils ont aussi des colères farouches: la
femme ne doit pas broncher; à la moindre frasque ils lui font couper
la tête.

Il me traçait alors un tableau effroyable de malheureuses cousues
vivantes dans des sacs, en compagnie de serpents, de crapauds, de
scorpions, puis jetées à l'eau.

Je ne croyais guère à tout cela, ce qui ne m'empêchait pas de taquiner
méchamment Mohsin en lui disant qu'il serait peut-être capable, un
jour, de me faire couper la tête.

--Comment un homme de génie peut-il avoir de pareilles idées?
s'écriait-il, vraiment désolé; comment ne devine-t-il pas qu'il ne
pourra jamais confier le bonheur de son enfant à quelqu'un qui en
aurait plus de soin que moi?

Il me décrivait alors la beauté d'un voyage en traîneau à travers la
Russie et la Perse, les châteaux mystérieux, les fêtes royales, les
parures constellées de pierreries, tout ce pays des _Mille et une
Nuits_, dont j'avais tant rêvé, et qui, sans doute, était ma vraie
patrie.

--Vous êtes comme une plante née par hasard dans un sol étranger, me
disait-il; vous deviez être une princesse persane: ne repoussez pas
l'occasion qui s'offre d'accomplir votre destinée.

Cependant je ne voulus m'engager à rien: il s'en alla, les larmes aux
yeux, n'emportant aucune promesse.

Il était dit que je ne verrais pas la neige du Mont Albroz étinceler
au soleil, par-dessus les platanes, qui font de Téhéran un bouquet de
verdure: je décidai de m'envoler moins loin, et, lorsque Mohsin Khan,
nommé ambassadeur à Londres, revint en Europe, j'avais quitté le nid
paternel.

Une première série de Souvenirs a paru sous ce titre _Le Collier des
Jours._



APPENDICE


NOTE DE LA CHAPITRE 2.

Dans _les Mémoires_ écrits en français, de Jacques Casanova, on peut
lire à la page 179 du 2e volume de l'édition Rozez, de Bruxelles:

«Les dieux qu'on adore ici, quoiqu'on ne leur élève pas des autels,
sont la nouveauté et la mode. Qu'un homme se mette à courir et
tout le monde lui court après. La foule ne s'arrêtera qu'autant
qu'on découvrira qu'il est fou; mais c'est la mer à boire que cette
découverte, car nous avons une foule de fous de naissance qui passent
encore pour des sages.

Le tabac de la Civette n'est qu'un faible exemple de la foule que la
moindre circonstance peut attirer en ira endroit. Le roi étant un jour
à la chasse se trouva au port de Neuilly et eut envie d'un verre de
ratafia. Il s'arrête à la porte du cabaret et par le plus heureux des
hasards, il se trouve que le pauvre cabaretier en avait une bouteille.
Le roi, après en avoir pris un petit verre, s'avisa d'en demander
un second, en disant qu'il n'avait de sa vie bu de ratafia aussi
délicieux. Il n'en fallait pas tant pour que le ratafia du bonhomme
de Neuilly fût réputé pour être le meilleur de l'Europe. Le roi
l'avait dit. Aussi les plus brillantes compagnies se succédèrent sans
interruption chez le pauvre cabaretier qui est aujourd'hui un homme
fort riche et qui a fait bâtir à l'endroit même une superbe maison, où
l'on voit l'inscription suivante: _Ex liquidis solidum_, inscription
assez comique dont un des quarante immortels fit les frais. Quel est le
dieu que ce cabaretier doit adorer? La sottise, la frivolité et l'envie
de rire.»

Cette «renommée» a continué sans interruption, évidemment; je ne sais
si elle existe encore en 1903, mais en 1848, quand j'étais étudiant, de
même qu'on allait _piquer une prune_ chez la mère Moreau, de même on
allait prendre le ratafia à une vieille renommée dont je ne soupçonnais
pas alors l'origine, mais qui était _dans l'avenue de Neuilly à gauche,
assez près du pont._

                                                         Dr A. GUÈDE.


NOTE DE LA CHAPITRE 4.

Au chapitre IV du _Second rang du Collier_ (_Revue de Paris_ du 1er
février 1903, p. 544), l'auteur de ces très intéressants souvenirs
parle de «l'engouement de Pie IX pour Paul de Kock et de sa fameuse
question: (Connaissez-vous Paolo di Koko?) que le Saint-Père posait à
tous les visiteurs français».

Or, le facétieux écrivain susdit était bien démodé sous le pontificat
de Pie IX (qui parlait d'ailleurs le français). C'est son prédécesseur,
GRÉGOIRE XVI (1831-1846) qui faisait ses délices de Paul de Kock, dont
il italianisait le nom.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le second rang du collier" ***

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