Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Le massacre des amazones - études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains
Author: Ryner, Han
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le massacre des amazones - études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.



    Le Massacre
    des Amazones



DU MÊME AUTEUR

Sous le Pseudonyme de HENRI NER


ROMAN

    CHAIR VAINCUE (_Épuisé_).
    LES CHANTS DU DIVORCE, roman en vers (Ollendorff, éditeur).
    CE QUI MEURT, roman social (Fischbacher, éditeur).
    L'HUMEUR INQUIÈTE, roman intime (Dentu, éditeur).
    LA FOLIE DE MISÈRE, roman d'histoire contemporaine (Dentu,
      éditeur).

SOCIOLOGIE

    LA PAIX POUR LA VIE (en collaboration avec M. Saint-Lanne).

TRADUCTION

    VIE D'ENFANT (en collaboration avec Alphonse Daudet).

_En Préparation_:

    AGENTS DE PUBLICITÉ, études critiques sur les critiques
      d'aujourd'hui.


    HAN RYNER
    Le Massacre
    des Amazones

    ÉTUDE CRITIQUES
    SUR DEUX CENTS BAS-BLEUS CONTEMPORAINS

    MESDAMES ADAM, SARAH BERNHARDT
    MARIE-ANNE DE BOVET, BRADAMANTE, JEANNE CHAUVIN
    ALPHONSE DAUDET, COMTESSE DIANE, DIEULAFOY
    TOLA DORLAN, JUDITH GAUTIER, HENRI GRÉVILLE, GYP, MARNI
    DANIEL LESUEUR, MAX LYAN, HECTOR MALOT
    CATULLE MENDÈS, LOUISE MICHEL, MICHELET, CAMILLE PERT
    GEORGES DE PEYREBRUNE, MARIA POGNON, RACHILDE
    CLÉMENCE ROYER, DE RUTE, SÉVERINE, DUCHESSE D'UZÈS
    HÉLÈNE VACARESCO, ETC., ETC.

    PARIS
    CHAMUEL, ÉDITEUR
    5, RUE DE SAVOIE, 5



[Ornement]


LE MASSACRE DES AMAZONES

   La première punition de ces jalouses du génie des hommes a été de
   perdre le leur... La seconde a été de n'avoir plus le moindre
   droit aux ménagements respectueux qu'on doit à la femme. Vous
   entendez, Mesdames? Quand on a osé se faire amazone, on ne doit
   pas craindre les massacres sur le Thermodon.

    J. BARBEY D'AUREVILLY.



I

LA VEILLÉE D'ARMES


Qu'est exactement l'ennemi que je vais combattre? Qu'est-ce qui
constitue le bas-bleu, amazone de la littérature? Je le saurai mieux
après la guerre. J'aurai cherché souvent le point où il faut frapper
pour tuer et je constaterai sans doute que l'endroit vulnérable est
toujours le même. Aux soirs de bataille, je me reposerai à disséquer
quelques cadavres. Parfois,--je l'espère, du moins,--je rencontrerai,
perdue dans l'armée des amazones, telle douce femme qui ne méritera
point la mort littéraire; je la saluerai respectueusement, et, dans un
charme attentif, je l'écouterai causer: les différences constatées
entre elle et le bas-bleu m'aideront à définir cette _chose_.

Mais, dès maintenant, je dois déterminer le sens du _mot_. Il me faut,
avant d'engager les hostilités, un moyen grossier, mais certain et
bien visible, de reconnaître l'ennemi. Peu à peu j'apprendrai mieux sa
tactique et ses mœurs. J'ai besoin de distinguer dès aujourd'hui son
uniforme et son allure ordinaire.

       *       *       *       *       *

Barbey d'Aurevilly a massacré les amazones de son temps. C'est une
besogne d'assainissement que la vanité de la femme, son psittacisme
naturel et le nombre inondant des brevets supérieurs rend de nouveau
urgente. Elle devra être recommencée souvent. Après le passage
d'Hercule, il fallut nettoyer régulièrement les écuries d'Augias
rebâties et repeuplées.

       *       *       *       *       *

Comment Barbey d'Aurevilly définit-il le bas-bleu?

«C'est la femme qui fait métier et marchandise de littérature. C'est
la femme qui se croit cerveau d'homme et demande sa part dans la
publicité et dans la gloire... Les femmes peuvent être et ont été des
poètes, des écrivains et des artistes dans toutes les civilisations,
mais elles ont été des poètes femmes, des écrivains femmes, des
artistes femmes... Quand elles ont le plus de talent, les facultés
mâles leur manquent aussi radicalement que l'organisme d'Hercule à la
Vénus de Milo.» Le bas-bleu méconnaît cette nécessité d'histoire
naturelle.

Dans un livre récent de Mme Alphonse Daudet, je trouve une tentative
de définition: «Ce que nous appelons le bas-bleu, la femme se servant
d'un art comme d'une originalité très voulue, en faisant un moyen
d'effet ou de séduction, ou de satisfaction vaniteuse.» Et Mme Daudet
prétend qu'il n'y a pas de bas-bleus en Angleterre, parce que les
femmes écrivains y sont travailleuses et pratiques. Elle ajoute
qu'elles y «restent femmes et très femmes».

Interrogeons un dictionnaire. Littré dit: «Bas-bleu, nom que l'on
donne par dénigrement aux femmes qui, s'occupant de littérature, y
portent quelque pédantisme.»

       *       *       *       *       *

La définition de Littré manque de précision. Certes, le bas-bleu est
pédant, mais il faut déterminer la nature de son pédantisme et de sa
prétention.

Mme Daudet semble sur un point contredire Barbey d'Aurevilly. Pour
elle, le bas-bleu est un amateur. D'après d'Aurevilly, au contraire,
il «fait métier et marchandise de littérature». Ils se trompent l'un
et l'autre: il y a des bas-bleus amateurs et des bas-bleus
professionnels.

Hommes ou femmes, ceux qui «_font_ métier et marchandise de
littérature» sont des prostitués: je les méprise également. Mais le
bas-bleu, qui peut être méprisable de cette façon, l'est toujours
d'une autre. Qu'il se donne ou qu'il se vende, ce qui lui vaut un nom
spécial, c'est qu'il donne ou vend des apparences et des déceptions.
Il n'écrit pas des livres de femme. Amante ou catin, il s'y refuse. Il
est l'orgueilleuse amazone à qui il faut des victoires et des
maîtresses. Apparente androgyne qui repousse son rôle naturel et,
naïvement ou perversement, fait l'homme. Ange inepte qui se trompe, ou
succube inquiet qui veut à son tour être l'incube.

Ce qui constitue le bas-bleu ou amazone, c'est qu'un léger
développement de ce qui semble viril en elle lui fait croire
qu'intellectuellement elle est un homme. Son ridicule crime cérébral
mérite d'être sifflé comme la ridicule perversité sensuelle de telles
névrosées, muses de ce pauvre Mendès. Balzac définirait le bas-bleu:
«la fille aux yeux d'or de la littérature».

       *       *       *       *       *

Il y a des hommes,--on les appelle parfois féministes,--qui, pour
s'attirer une clientèle de lectrices, essaient d'écrire en femmes. Ces
déguisés no sont pas moins grotesques que les bas-bleus. En citerai-je
quelques-uns? Nommerai-je ces hermaphrodites: les Henri Fouquier, les
Catulle Mendès, les Marcel Prévost, les Jules Bois, les René Maizeroy?
Je ne puis m'attarder en ce moment à la revue des _chaussettes-roses_.
Mais elles sont les alliées des bas-bleus, et il faudra bien les
massacrer à leur tour.

       *       *       *       *       *

Eunuques et amazones, bas-bleus et chaussettes-roses, je les hais
également, parce qu'ils contribuent également à tuer une moitié des
lettres françaises, à empêcher l'expression de tout un sexe, à priver
notre époque d'une vraie littérature féminine.



II

PREMIÈRE RENCONTRE[1]


Le hasard, bien méchant parfois, me fait lire en une semaine trois
livres de bas-bleus: _Mater gloriosa_, de Paul Georges; _Joie morte_,
de Jean Laurenty; _Un vicaire parisien_, de Paul Junka. Trois
pseudonymes virils, car l'ambition du bas-bleu est la même que celle
de l'enfant: il veut faire l'homme.

  [1] Beaucoup de guerres commencent fortuitement par une
  escarmouche qui irrite les deux partis. Ainsi a débuté ce
  massacre.

  Dans un journal hebdomadaire où je faisais la critique littéraire,
  j'étudiai, sous le titre _Bas-Bleus_, trois femmes qui venaient de
  publier en même temps. Mon article souleva des protestations et
  des encouragements. Mon amour de la bataille s'exalta quand
  j'aperçus, derrière les premières troupes rencontrées,
  l'innombrable armée des amazones.

  Je reproduis presque textuellement cet article. Je ne change guère
  que le titre,--trop général pour désigner un simple fragment.

Le hasard eut pour moi quelque attention malicieuse: il diversifia mon
supplice, me fit rencontrer trois variétés assez distinctes de
l'écœurante espèce.

Paul Georges est le bas-bleu naïf et petite fille. Les premières
minutes, on éprouve je ne sais quel puéril et rafraîchissant plaisir à
l'écouter balbutier, et blaiser, et bégayer, et zézayer. Mais il dure
des heures, ce bavardage enfantin auquel, d'abord, on sourit; et on se
sent noyé sous un flux lent d'ennui et d'ensommeillement.

Jean Laurenty est le plus ridicule et le plus fanfaron des bas-bleus.
Elle veut conquérir notre admiration en faisant étalage de pensée et
d'indépendance. Elle essaie le tour de force, elle se baisse pour
soulever des poids de cinquante et de cent kilos, ne soulève rien, ne
se relève même pas. Toute courbée, la main prise dans l'anneau, le
corps prisonnier de la pesanteur, l'inconsciente croit au résultat
parce qu'elle sent la fatigue, et elle réclame «un petit bravo, pour
encourager l'artiste.»

Paul Junka est ce qu'il y a de mieux dans le genre: le bas-bleu qui a
presque du talent.

Et les trois se ressemblent étrangement, frères de laideur.

       *       *       *       *       *

Le bas-bleu est vaniteux; le bas-bleu est soumis. Tels les hommes qui
font des platitudes pour obtenir la croix _d'honneur_. Car le bas-bleu
réussit à ne pas trop différer des hommes lâches et incomplets, de
ceux dont on dit qu'ils ne sont pas des hommes.

La prétention intellectuelle du bas-bleu et sa soumission d'esprit se
concilient en pédantisme. Paul Georges donne à son livre un titre
latin. Paul Junka cite, toujours en latin, de nombreux passages des
Écritures. La puissance de pensée de Jean Laurenty est faite de
citations, parfois avouées, de Baudelaire, de Pascal et surtout de
Schopenhauer. Les marionnettes qu'elle désire sympathiques lui
ressemblent: un poète, voulu intelligent et séduisant, pousse dans un
fiacre une jeune femme très bien douée, elle aussi, et, pour faire sa
cour, récite: 1º un sonnet de Baudelaire; 2º vingt-sept lignes de
Schopenhauer. Puis il débite une incohérente théorie sur l'anarchie,
et finit par s'excuser d'avoir été un peu «pédagogue.» Mais la jeune
femme se récrie, sincère, et l'accuse de coquetterie. Ailleurs, une
cocotte, causant avec son amant de cœur, s'écrie: «Oh! qu'elle est
profonde, cette rêverie du grand Schopenhauer!» et elle cite seize
lignes. En une page d'un livre précédent, cette pauvre Laurenty
résumait les doctrines des philosophes sur l'absolu. Elle mettait
l'inepte dissertation dans la «bouche de colibri» d'une jeune fille
idéale qui débutait ainsi: «L'absolu, du latin _absolutus_...» Un
certain Fernand Hauser, lamentable journaleux, connu de quelques-uns
pour son ignorance encyclopédique, fut ébloui et attribua à l'heureux
auteur qui possédait un Larousse une «érudition de bénédictin.»

Et, en effet, le bas-bleu sait tout, latin, droit, philosophie,
médecine surtout, un peu comme les filles du quartier des Écoles, pour
des raisons qui peuvent être différentes, qui peuvent aussi être les
mêmes.

       *       *       *       *       *

Le bas-bleu sait tout, excepté le français. Jean Laurenty nous montre
une mère qui «_rapporte_ sur son fils toute l'exaltation de son âme»
et nous annonce que la «tendresse féminine de Lison s'était
_rapportée_ sur le jeune homme».

Il lui arrive d'employer des mots dont, visiblement, elle ignore le
sens: «Raison et hygiène, voilà le _critérium_ du mariage.» Un mari
s'excuse, auprès de sa femme, d'une infidélité passagère: «Cette
prétendue trahison ne compte pas... Une minute d'emportement; _j'ai vu
rouge!_...»

Le bavardage étourdi du bas-bleu l'entraîne à des Lapalissades: «Et
_pour oublier_, tu viens _chercher l'oubli_...» Elle met toujours deux
verbes au lieu d'un, remarque rarement si l'un est neutre et l'autre
actif. Et elle dit, avec tranquillité: aimer à quelqu'un. «Elle se
reproche parfois de ne pas assez aimer son fils, de trop _aimer_, de
trop penser _à_ Hugues.» «La supplier à genoux d'_abandonner_, de
renoncer _à_ mon enfant.» Je m'arrête. Dans le seul livre de Laurenty,
j'ai copié quatre pages de citations aussi précieuses.

Sauf de rares exceptions, la petite Paul Georges écrit correctement et
banalement. Le style de Paul Junka est moins mauvais, gris et terne
sans doute, mais, dans son anémie, frémissant d'un peu de vie, avec,
çà et là, une trouvaille de mots presque jolie. On y rencontre aussi,
mais plus rarement, la métaphore incohérente: «Ces _araignées_ de
sacristie qui sont la _lèpre_ de l'église;»--l'incorrection: l'abbé
n'est point coupable, «mais je l'_en_ aurais cru»;--la préciosité
prétentieuse: «Les moindres paroles» des fiancés «semblaient coulées
dans le miel emprunté à la lune prochaine.»

       *       *       *       *       *

La Palisse dirait: «Si le bas-bleu est un homme, c'est un homme
impuissant.»

La femme n'est guère capable que de petites choses et de jolis
détails. J'ai montré que, même dans cet étroit domaine, son attention
est souvent en défaut. Indiquerai-je qu'elle est inégale à la plupart
des matières, incapable de délimiter nettement un sujet et de composer
un livre? Ah! si j'avais la place!...

Le bavardage de Laurenty n'a pas de sujet. Ça commence par la ruine du
notaire Bardalys, ça finit par la vérole de son petit-fils; entre les
deux catastrophes, des anecdotes sans intérêt et sans unité. Si,
pourtant, une unité de sentiment, faux et mal joué: Laurenty ne
reconnaît que l'amour sensuel, et elle le déclare décevant, et elle
l'injurie, le plus souvent avec des paroles de Schopenhauer, parfois
avec des phrases à elle, toutes gargouillantes de je ne sais quel
lyrisme hystérique. Athée du sentiment, insatisfaite par la sensation,
elle reste de longues heures, agenouillée devant le dieu Phallus, à
cracher des blasphèmes[2].

  [2] Je fais de la critique et je ne parle jamais que d'attitudes
  littéraires. Cette déclaration superflue, il me convient de la
  formuler, une fois pour toutes, à l'occasion de Jean Laurenty
  qui, me dit-on, n'a ni frère ni mari. Mais j'autorise, de grand
  cœur, frères et maris à l'oublier, si ça peut leur faire
  plaisir.

Paul Georges hésite entre l'étude de caractère et l'étude de mœurs:
elle ne prend aucun des deux lièvres. L'Agrippine bourgeoise qu'elle a
voulu peindre est manquée, molle et fuyante. _Mater gloriosa_ nous
conduit parmi les politiciens. Et, certes, les toutes petites
intrigues qu'on décore aujourd'hui du nom de politique pourraient être
comprises par une femme. Mais Paul Georges est une fillette. Ses
hommes politiques sont vertueux, ineffablement: ils rendent les
millions volés par beau-papa. On voit que nous sommes loin de la
réalité contemporaine.

Madame Paul Junka a des qualités presque solides et elle a su choisir
son sujet. Elle nous fait pénétrer dans le monde si efféminé du clergé
parisien. Et elle les connaît bien, et elle les pénètre jusqu'au fond,
ses vicaires et ses curés. Malgré beaucoup de lacunes et de
faiblesses, son livre m'a fait plaisir par sa documentation abondante,
par la finesse de sa psychologie et même par cette vie frêle du style
que je signalais tout à l'heure.

Car le bas-bleu n'a pas la puissance de construire une œuvre large.
Mais si à quelque apparence de talent il joint un peu de bonheur, il
lui arrive d'écrire un livre incomplet et intéressant.

       *       *       *       *       *

Qu'on ne m'accuse pas de mépriser la femme, parce que j'ai dit à telle
déguisée: «Beau masque, ta barbe est postiche.» La femme a peut-être
d'autres mérites que celui de porter la barbe.



III

LES CYGNES NOIRS


L'amazone a toutes les prétentions. Non seulement elle fait la bête
pour vouloir faire l'homme; souvent elle devient je ne sais quel
animal de cauchemar, monstrueux et irréel, parce qu'elle s'efforça
d'être un homme extraordinaire, d'une invraisemblable unité,
idéalement et continûment sublime, ou continûment et idéalement
pervers. Le bas-bleu tient à nous montrer: 1º une virilité; 2º des
ailes d'aube ou de ténèbres. Il est ange ou démon.

Je dis trop peu. Il y a neuf chœurs des anges et les satans se
comptent par millions. Le bas-bleu ne saurait être chose si commune.
Chaque hystérique de la Salpêtrière se vante d'offrir un cas
particulier,--qu'elle simule presque toujours. Le camp des amazones
est la Salpêtrière de la littérature. Il contient de quoi étonner
tous les matins les Charcot de la critique, ces charlatans ahuris.

Je souris des clowns de l'hystérie; je ne vois pas dans leurs
contorsions voulues et dans leurs grimaces calculées des attitudes de
la nature ou des laideurs persistantes. Seuls, les naïfs croiront que
vous ne ressemblez pas à tout le monde, Mesdames. Je ne me laisse
point prendre à vos simagrées; et j'étudie sans émotion vos horreurs
de surface et de jeu.

Je sais que tout bas-bleu tient à passer pour oiseau rare, de couleur
inédite ou presque dans sa race: merle blanc ou cygne noir. Je sais
aussi que le petit animal, remarquable par sa seule vanité, est
presque toujours de la couleur ordinaire. Ces dames teignent leur âme
avec plus de soin que leurs cheveux. On connaît l'histoire du merle
blanc que Musset étudia de trop près. Examinons--de plus loin--deux
cygnes noirs.

       *       *       *       *       *

Voici Jane de la Vaudère, couveuse des _Sataniques_ et des
_Demi-Sexes_. Tu as changé de teinture, gamine. Tu fis jadis des
strophes très blanches, oh! si blanches: en rayons d'étoiles,
disais-tu; en verre filé, je m'en souviens. Et la liste de tes livres
m'apprend que tu restes honorée d'un accessit à l'école où les singes
verts récompensent les vieux enfants. Un de tes recueils innocents
fut «mentionné par l'Académie française».

Aujourd'hui, le poète manqué s'imagine écrire en prose. Notre ange
raté se déguise en démon et imite un titre de Barbey d'Aurevilly. Puis
il s'aperçoit que Marcel Prévost, qui singe les hommes par le costume
et les femmes par l'écriture, est plus à sa portée. Le demi-penseur
Dumas observa le demi-monde; le demi-écrivain Prévost découvrit les
demi-vierges; Jane de la Vaudère, bête complète, nous apporte les
_Demi-Sexes_.

Çà et là, dans la platitude et l'insignifiance des _Demi-Sexes_, une
phrase arrête, ridicule autrement que les autres, grotesque par son
entourage, par son inopportunité, mais qui, isolée, aurait de la force
ou de la grâce. Elle est copiée, tout simplement. Un des derniers
romans de Guy de Maupassant par exemple, _Notre cœur_, a été
vaillamment pillé. J'aime mieux juger Jane de la Vaudère sur les
pauvretés plus à elle des _Sataniques_. Là, sauf erreur, elle a pondu
et couvé.

Les promesses raccrocheuses de titres qui ressemblent à de gros
numéros ne suffisent pas toujours à cette matrone de lettres. Elle y
ajoute parfois une couverture excitante: sorcière nue à cheval sur son
balai; chat noir qui vient frôler la peau; plus loin, le bouc qui
attend. Le miché imbécile qui se laissera attirer par toute cette
parade polissonne et qui montera au salon entendra des naïvetés de
petite fille: banales histoires de revenants ou allégories comme on en
«rédige» au Sacré-Cœur. Écoutez la dernière satanique. Ça s'appelle
_la Mystérieuse_. Une femme est aimée d'un homme. Des années passent
sans altérer sa puissante beauté. Mais enfin elle vieillit, et
même--je puis vous certifier cet événement étonnant--elle meurt. Voilà
toute l'histoire de la Mystérieuse. Et le mystère? demandez-vous.
Allons, puisqu'il le faut absolument, je vous dévoilerai l'affreux
satanisme. Cette femme, frémissez d'horreur! cette femme n'était pas
une femme: c'était... l'Illusion.

Seront-ils assez volés, les bons potaches qui monteront chez la
satanique parce qu'elle a promis dans la rue: «Je serai bien
cochonne!» J'avoue d'ailleurs que, parfois, elle y met un peu plus de
bonne volonté. Seulement, voilà, elle a beau faire: elle ne sait pas,
la pauvre petite.

J'ai regardé trop longtemps ce premier cygne noir et, je vous le dis
en confidence, ça n'est pas noir, ça n'est pas un cygne; c'est une
oie.

       *       *       *       *       *

Si je voulais faire un groupe de madame de la Vaudère et de Rachilde,
je montrerais la petite Jane à genoux, admiratrice, balbutiant, en
grande émotion hésitante, les mots: «Maître!... maîtresse!...»
cependant que Rachilde, droite, méprisante, hausserait la tête en un
orgueil qui ne serait pas tout à fait grotesque.

Car Rachilde a reçu des dons considérables et, malgré les
circonstances déformantes et enlaidissantes, elle conserve de beaux
restes.

Rachilde a le malheur d'être perdue au milieu des petites-maîtresses
du _Mercure de France_. Il fallait un mâle à toutes ces parfumées.
Rachilde, plus virile que ces chaussettes-roses, fut condamnée à être
l'homme de la bande, le pacha du harem.

Malgré le rôle burlesque qui lui est imposé, il y en a de plus
ridicules dans sa troupe.

       *       *       *       *       *

Rachilde a cette éloquence passionnée, abondante, quoique faite de
cris rapides et sans suite, qui est le fond de beaucoup de talents
féminins. Le génie de la femme semble surtout lyrique; je veux dire
puissant, mais court et désordonné.

La femme, même supérieure, s'ignore presque toujours elle et les
limites de ses forces. Bavarde, elle prend l'abondance verbale pour la
fécondité mentale et elle aspire à produire des œuvres longues. Voyez
plutôt Catulle Mendès et ses inepties diffuses.

Certes, Mme Rachilde est moins femme que Mendès: elle a beaucoup
moins de souplesse, un peu moins de verbosité, peut-être aussi un peu
plus de solidité et de pensée. Mais elles ont des points communs:
perversité réelle et pose de perversité; imagination amusante parfois,
souvent absurde; romantisme fougueux dans le mot, dans la phrase, dans
la composition. Catulle m'apparaît la souillon de Hugo. Rachilde, déjà
à moitié folle avant la rencontre de cette poésie trop forte pour
elle, coucha peut-être une nuit entre Edgar Poë et Baudelaire.
J'espère mieux pour leur prochaine existence: je rêve Mendès femme de
Rachilde.

       *       *       *       *       *

L'expression, chez Rachilde, est souvent évocatrice. Elle excelle à
certains tableaux moitié de réalité, moitié de cauchemar et telles de
ses pages sont des puissances frissonnantes, quoique l'artifice
toujours soit visible. Il lui arrive de nous secouer d'une émotion
brusque, presque mélodramatique et pourtant presque poétique.

Même les subtilités de sa pensée, indifférentes le plus souvent, ne
sont pas toujours absolument méprisables.

Mais pourquoi cette lyrique sombre, qui pourrait écrire de belles
proses concentrées, s'applique-t-elle à fabriquer des romans? Je
préfère ses contes, encore qu'ils soient des imitations trop directes
et trop vides d'Edgar Poë. Je crois que j'aimerais tout à fait--si
elle les essayait aujourd'hui, avec son talent formel, assoupli et
fortifié--de courtes proses où elle chanterait «tout le cynisme naïf
de sa nature de poète»; où elle dirait «de quelles haines se forme
l'amour»; où tout serait «lourd, violent, et cependant d'une
merveilleuse perversité de tons;» où parfois elle courberait
«au-dessus de la complication des odeurs artificielles et des gestes
de comédie, l'exquise simplicité d'une branche de mimosa».

Hélas! la dernière histoire qu'elle nous conte, _les Hors Nature_, a
près de quatre cents pages de texte compact, et quelques morceaux
joliment pervers sont reliés par la plus puérilement perverse de
toutes les fables. Je n'ai pas le courage d'analyser cette corruption
délayée d'une œuvre célèbre où René, au lieu d'avoir une sœur, a un
frère. Ce long rêve d'inceste unisexuel est déplaisant et nullement
troublant.

La composition du livre ne vaut pas mieux que sa conception générale.
C'est plein d'épisodes inutiles, dont quelques-uns, mis à part,
seraient intéressants. C'est plein aussi de détails ridicules. On y
voit des gens embrasser les étoffes trop fort et «_sombrer_ jusqu'au
spasme en pleine illusion». On y méprise des femmes, mais on y couche
avec leur chevelure coupée. Un frère sublime dit à une petite
servante: «Cesse de résister à mon frère, et je t'épouse, et je
t'apporte, avec le titre de baronne, trois millions de fortune.»
Naturellement, la petite servante, peu éblouie, repousse titre et
fortune. Elle cède pour la seule joie de céder. Puis, elle se venge en
brûlant le château dont elle ne voulut point être souveraine, et
l'homme dont elle refusa le nom, et l'homme dont elle accepta le
baiser. Je crois que, sans l'affolement d'un large édifice à
construire, Rachilde éviterait plusieurs de ces sottises. Amusant
sculpteur de statuettes, pourquoi refais-tu l'architecte?

Ah! la mode est au roman, et essayez d'écarter une femme de la mode!

L'œuvre énorme de Rachilde s'effrite d'elle-même en fragments, dont
quelques-uns restent debout dans notre esprit. Il y a de jolies choses
dans ces ruines. Il y a aussi une uniformité noire, ennuyeuse et trop
voulue.

       *       *       *       *       *

Oui, Rachilde, vous êtes un oiseau rare; oui, vous êtes un cygne noir.
Mais pourquoi vous imaginez-vous réaliser une harmonie supérieure en
vous faisant cirer le bec et les pattes?



IV

UNE POINTE EN FRANCO-RUSSIE


L'âme féminine est poétique: elle a la nostalgie du nouveau, de
l'étrange, de l'inexploré. L'esprit féminin est superficiel, se laisse
prendre aux apparences et aux décors, admire volontiers dans le
rastaquouère un aventurier, dans l'aventurier un héros, dans le héros
un dieu. Leur âme noblement inquiète fait les femmes curieuses; la
futilité de leur esprit rend leur curiosité trop facile à amuser.
Heureusement, rien ne les satisfait. Hélas! tout les occupe.

Tant que l'homme n'a pas compris l'étranger, il le considère comme un
barbare. L'absence ou la forme différente des «hauts-de-chausses», les
mœurs étonnantes, les habitudes inouïes, tout le trouble et l'épeure:
il se demande si l'âme est bien la même ici; il craint d'avoir à
combattre une pensée contradictoire, à lutter pour la vie mentale. Il
s'effare devant le mystère. La femme ne sent pas ce qu'il a de
terrible pour l'esprit qui, bientôt peut-être, en sera élargi, mais
qui d'abord en est comme annihilé. Il y a là une douleur d'enfantement
qu'elle semble ignorer. Peut-être a-t-elle, à chaque rencontre
nouvelle, le sentiment immédiat et rassurant de l'unité profonde des
âmes. Elle laisse ses yeux jouir de l'aspect nouveau, et le sourire de
son esprit caresse l'étranger, comme sa main caresse l'animal
mystérieux et familier. Elle est une de ces fleurs qui surnagent sur
les eaux, imagination flottante et tranquille, espoir toujours ouvert.

Et elle manifeste des admirations faciles, et elle exprime
d'enfantines explications qui nous font sourire d'abord. Mais les mots
souvent répétés prennent pour l'homme aussi force d'idées, et elle
nous accoutume au monstre, nous fait croire avant l'heure que nous
avons compris. La femme est l'ennemie du doute provisoire, et sa
rapide intuition qui devine et qui se trompe au petit bonheur, mais
qui affirme, toujours décisive, nous pousse, nous bouscule, rend
impossible la sage suspension du jugement. Quand il s'agit de
doctrines abstraites, elle nous suit: les bas-bleus d'aujourd'hui ont
pour le pessimisme la tendresse des esthètes de la précédente
génération. Quand il s'agit de personnes ou d'objets lointains, elle
nous précède, nous appelle, nous attire à ses préférences.

Mme de Staël aima l'Allemagne et la fit aimer. L'humeur paresseusement
voyageuse des femmes se réjouit aujourd'hui à l'exotisme de Loti et
entre pour beaucoup dans l'actuelle russophilie. Mme Adam, initiatrice
politique, et M. de Vogüé, initiatrice littéraire, ne se fâcheront
point de n'être pas considérées tout à fait comme des hommes.

Le mouvement de la France vers la Russie a des formes et des causes
complexes. Il me semble, jusque dans ses apparences politiques les
plus raisonnées, imaginatif et sentimental: bien féminin.

Mais je n'ai pas le temps de faire de la psychologie ethnique. Je
reviens en hâte à mes amazones. J'en ai rencontré trois ou quatre qui
causaient de la «sainte Russie»: d'où mon bavardage.

       *       *       *       *       *

Henry Gréville est une grande fabrique de romans russes et autres,
monotones même pour les sommeillants lecteurs de nos plus antiques
revues. Je ne m'occuperai guère d'elle. A ses débuts, elle fut honorée
d'un article plutôt bienveillant de Barbey d'Aurevilly. Un peu effrayé
de la «grêlante rapidité» avec laquelle les premiers livres de Mme
Gréville tombaient sur les lecteurs, tout en signalant «la fadeur et
la fadaise» des sujets, il se laissait entraîner pourtant à des
louanges. Il était séduit par ce qui restait de féminin en ces
printanières écritures, se félicitait de rencontrer seulement un
«bas-lilas». Mais il s'effrayait pour bientôt, sentant poindre le
«bas-bleu dans toute sa ridicule laideur». Les prévisions pessimistes
se sont réalisées au point de rendre étonnants, malgré ce qu'ils ont
d'inquiet et de tremblant, les éloges.

C'est par leur beau moment qu'il faut juger êtres et choses. Il
convient de regarder dans leurs jolis portraits d'autrefois les femmes
vieillies et de lire dans leurs premiers livres les écrivains qui
depuis se sont industrialisés. Je renvoie donc à l'article de Barbey
d'Aurevilly et à _Dosia_, qui ne vaut pas tous les applaudissements du
critique trop indulgent ce jour-là, mais qui est un roman frêle et
frais, gracieux et spirituel suffisamment, digne de faire oublier,
sinon pardonner, l'abondant fatras qui a suivi.

       *       *       *       *       *

Si personne n'a parlé d'une certaine Camée qui vient de publier _Un
amour russe_, ce n'est pas une raison pour que je bavarde longuement
autour de ce vide. Son livre est l'histoire, très nouvelle, des amours
d'un précepteur avec la mère de ses élèves. Vous pouvez traduire le
«russe» du titre par capricieux. Car la maman, sous prétexte qu'elle
est Slave, accomplit les plus naïves extravagances. C'est une gamine
mal élevée que Camée a fabriquée, sans doute, avec des souvenirs
puérils, à qui elle a donné de l'âge et deux enfants sans rien
modifier au caractère boudeur et violent. Une sorte de duc de
Bourgogne femelle que la vie,--plus puissante pourtant que
Fénelon,--n'a pu apaiser. Camée cherche avec candeur le secret des
sottises qu'elle lui attribue «dans le caractère slave particulier
greffé sur le caractère général féminin». Cette ligne, qui me dispense
de juger l'écriture, n'est pas même une apparence d'explication, car
le précepteur, Français, sans excuse de féminisme ou de slavisme,
n'est pas moins absurde que sa maîtresse. Voulez-vous comprendre les
gestes anguleux et criards de vos marionnettes, ô mélodramatique
Camée? Deux mots suffisent: vous êtes restée une toute petite fille,
et vous avez étudié la vie dans les livraisons qui, pour dix centimes,
donnent aux enfants comme vous une image et une bonne tartine de roman
au miel ou à la moutarde.

       *       *       *       *       *

Marguerite Poradowska est bien supérieure, mais je lui garde rancune
d'une déception. Les quarante premières pages de sa _Marylka_ m'ont
charmé. Les Slaves que j'y rencontrais n'étaient plus ces Russes dont
on nous obsède, mais de braves Polonais qui, à force d'être oubliés,
me semblaient tout nouveaux. Et les portraits me donnaient une
impression de vérité originale. «Tour à tour rêveurs mélancoliques et
passionnés fougueux», ces gens-là agissaient en grands enfants
généreux; leurs gestes, nécessaires et inattendus, exprimaient, en
brusques éclats, des sentiments de toujours. Telle de leurs violences
me paraissait poétique et logique comme un incendie qui couva
longtemps, deviné par de vagues inquiétudes et d'hésitants
pressentiments, et qui, tout à coup, surgit, catastrophe inévitable et
spectacle merveilleux. Je m'étonnais même que cet écrivain vivant,
personnel et vrai, eût vu deux de ses livres couronnés par les
vieillards verdâtres dont la Morgue porte le nom prétentieux
d'Académie française. Hélas! j'ai trop compris ensuite le déshonorant
succès. Le roman bientôt arrive, intrigue indifférente lue mille fois,
et les nécessités de la pauvre fable faussent et banalisent les
caractères. Le style même perd peu à peu sa vie capricieuse et jolie,
marche égal, somnolent, sur la grand'route grise et plate de la
perfection académique.

       *       *       *       *       *

Cécile Cassot montre alternativement son impuissance dans toutes les
espèces du roman; à son comptoir vous trouverez un grand assortiment
de rossignols ridicules feuilletons, illisibles romans historiques,
idylles naïves,--oh! oui,--où les paysannes reprochent aux paysans
d'«éluder» telle «réponse directe.» Malgré sa virilité, cette amazone
a, comme beaucoup d'autres, l'abondance fade et dégoûtante. Elle
me fait penser à quelque paradoxale brebis,--suis-je poli
aujourd'hui!--qui répandrait partout sur son passage des flots de
petit-lait.

Cette Cassot possède, à un degré éminent, toutes les admirables
qualités du bas-bleu. Elle a, autant que n'importe quel orateur
politique, le génie de l'imprécision. Le bavard précipite les premiers
mots qui se présentent et, comme les petits germes de pensée qu'il
expulse ne sont encore que de vagues gélatines, il a peut-être raison
d'exprimer au hasard ce banal inexprimable. J'applaudis Cécile chaque
fois qu'elle déclare que «c'est un non-sens» d'aimer celui-ci ou
celle-là, et je fus charmé le jour où elle entendit une «voix
métallique» qui «contenait des grondements intempestifs».

Le génie du pléonasme est aussi pour beaucoup dans la puissance des
bavards. La Cassot ne dit guère: «Cela ne se pouvait pas» sans
ajouter: «Cela ne pouvait pas être.» Elle écrit avec sérénité: «Tes
ennuis, je les éprouve, puisque je les partage.» Elle m'amuse surtout
quand elle s'applique: «Ma pensée ne serait-elle pas toujours
maintenant suspendue au point d'interrogation que je ne cesserais de
me poser?» Malheureusement elle oublie de renverser le point
d'interrogation, à l'espagnole, pour mieux figurer le crochet à
suspendre les pensées de toutes les larves céciliennes. Et pourtant le
point d'interrogation inspire toujours cette fille d'Eve: «Il ne
cessait de retourner en tous sens le point d'interrogation qui restait
muet comme le sphinx accroupi sur le tombeau égyptien.» J'ai noté ces
quelques traits, avec beaucoup d'autres, dans _la Fille d'un
assassin_, livre émouvant et profond où tout arrive au hasard et où
chaque personnage, chaque fois qu'il doit agir, change de caractère.
Et Cécile Cassot, ingénieuse philosophe, conclut de ses propres
incohérences qu'«il y a une destinée» qui «à un moment donné», fait
«entendre sa voix à celui qu'elle veut perdre ou protéger».

Les pauvres tentatives de Cécile vers tous les genres me permettaient
de la jeter dans ce chapitre ou de l'épingler dans toute autre boîte
de ma collection, ou de la laisser tomber parmi les déchets. L'honneur
de coudoyer la petite Camée, elle le doit à la poétique Yvana, jeune
Russe que le comte de Moussac acheta à des Bohémiens, et dont la
Cassot nous conte l'histoire sous ce titre: _Comment ils l'aiment_.
Cécile admire haineusement cette femme fatale et incompréhensible,
«toujours sur la brèche du caprice», «petite âme de Slave à la fois
cruelle et dominatrice», «figure muette sans écho», qui «devait planer
comme une ombre» et qui «avait dû boire le lait d'une tigresse».
Sachez encore qu'elle «possédait un immense orgueil, prêt à damer le
pion» même à l'orgueil nobiliaire, et que «le comte avait en elle à la
fois un camarade, un ami, un bouffon, une fille et une compagne».
Madame Cassot, qui dut être, j'imagine, une institutrice au style
incorrect et aux manières timides, s'effare devant cette «nature
violente, emportée», et conclut le portrait par cette ligne infiniment
instructive: «Cette fille, c'était l'inconnu.»

       *       *       *       *       *

Hélas! il y a le Slave conventionnel, comme il y a l'Anglais de
vaudeville ou l'Italien romantique, et les romanciers de tous sexes,
hommes, femmes ou suisses, Barbey d'Aurevilly, Henry Gréville ou
Cherbuliez, le font parader avec joie, parce que, paraît-il, sa
psychologie ondoyante supprime l'impossible et l'invraisemblable. Le
Slave de convention se divise en deux types principaux: le Polonais,
très en dehors, Gascon de l'Orient; le Russe, dont la folie est plus
rêveusement inquiète. Les deux arbres sont bizarres et indéterminés,
le premier surtout par les découpures inattendues de ses feuilles,
toujours agitées et bruissantes, le second plutôt par les bizarreries
sinueuses de la multiple et divergente vie souterraine de ses racines.
Inutile de dire que la mode actuelle est au russe.

Les deux types sont également commodes, permettent toutes les
fantaisies, excusent toutes les extravagances, autorisent à donner
comme vraies les plus ineptes imaginations du roman d'aventures
héroïques et du roman d'aventures psychologiques. Voici des gens dont
l'âme semble un peu différente de la nôtre et dont les gestes
s'agitent autrement. Les superficiels déclarent indépendants de toute
loi les phénomènes dont ils ignorent la loi et en attribuent la
surprenante apparition au hasard ou au caprice. Les mots caprice ou
hasard sont d'orgueilleux refus d'explication et une façon
présomptueuse d'attribuer aux choses l'ignorance de notre esprit. Mais
le physicien n'affirmera jamais qu'un fait s'est produit sans cause ou
que n'importe quelle cause peut être suivie de n'importe quel effet.
Nos prétendus psychologues sont plus hardis.

Et les types conventionnels, créés par notre ignorance qui croit
savoir, peuvent être amusants à quelque degré: héroïques dans Barbey
d'Aurevilly comme des cuirasses vides que ferait cliqueter un ouragan;
saugrenus et bêtes dans Cherbuliez comme des costumes de carnaval
qu'un bourgeois de Genève voulut dessiner élégants; gentils parfois
dans Henry Gréville comme des femmes presque spirituelles qui
papottent presque ivres. Dans Camée ou dans Cécile Cassot ils effarent
par la platitude de leur fantaisie et l'ordinaire de leur imprévu.
Comment s'intéresser à des marionnettes dont les gestes sont si
gauches, si mesquins et mous, si dépourvus de signification?

       *       *       *       *       *

Madame Tola Dorian, qui est Slave, a essayé de nous expliquer sa race.
Des nouvelles peu lisibles, commentées d'une prétentieuse préface,
veulent nous dire _l'Ame slave_, et on nous promet d'autres nouvelles
qui étudieront les _chevaux russes_. Car madame Dorian a cette
élégance cosaque d'aimer littérairement le cheval. Elle nous informe
que son dernier petit livre, _Félicie Ariescalghera_, fut écrit au
«chalet des chevaux». Je lui ferai sans doute plaisir et j'accomplirai
un devoir en posant la candidature à la gloire du vers où nous
émeuvent simultanément

    Les sanglots des Christs... le mutisme des chevaux.

Nous ignorons encore le secret des discrets chevaux tusses, et il faut
nous contenter des révélations sur l'âme slave. Or l'âme slave,--la
préface nous l'affirme et les nouvelles croient nous le
démontrer,--l'âme slave, c'est de l'eau. Marguerite Poradowska, se
souvenant peut-être de la Dorian, qu'elle vaut mille fois, mais que
son snobisme doit respecter sous deux prétextes (Tola Dorian est
presque célèbre et elle pourrait signer princesse Mertchersky),
applique à une de ses héroïnes le vers de Slowacki:

    O flot... flot infidèle, et pourtant si fidèle.

Je songe au «Perfide comme l'onde», et je me demande si les hâtifs
donneurs d'explications auraient raison et si l'âme slave serait
particulièrement féminine.

Je n'en crois rien. Tolstoï, Dostoiewski, combien d'autres encore,
m'apparaissent singulièrement plus virils que nos chaussettes-roses,
aussi virils que les plus puissants de nos hommes. Mais il est commode
à notre paresse de déclarer mystérieux la femme et le Slave. Et je ne
m'étonne pas qu'une femme soit flattée d'être un mystère «greffé» sur
un mystère. La petite vanité des Tola Dorian et l'inertie
intellectuelle des Camée échangent des sourires bienveillants.

Je n'essaierai point de définir l'âme slave. Question trop éloignée de
mon sujet, et que je n'ai guère étudiée. Les Cassot ou même les Henry
Gréville ne me seraient pas d'un grand secours pour la résoudre.

Je vais continuer, modeste, ma tentative de déterminer un peu l'âme et
l'esprit d'une certaine femme slave, l'âme et l'esprit de Mme Tola
Dorian.

       *       *       *       *       *

Mme Dorian est une Slave singulièrement francisée: elle habite Paris;
elle y dirigea un théâtre; elle emploie notre vocabulaire et daigne
quelquefois obéir à notre syntaxe. Et elle s'est bizantinisée à la
fréquentation admirative de nos plus prétentieux esthètes. Elle
habille sa pensée, comme une icône, de vêtements lourds, surchargés
d'ors, sans grâce, qui lui semblent somptueux et qui sont grotesques.
Elle tient trop à émerveiller pour ne point faire rire. Elle s'est
germanisée aussi à la lecture de Schopenhauer,--que, décidément, nos
actuels bas-bleus vengent bien du dédain de ses contemporaines,--et de
Mme Ackermann. Elle est complexe et artificielle, toute en jeux de
surface, pauvre Isis faite de voiles abondants, de roides broderies
dressées autour de rien.

Je m'arrête et je me calme. Irrité par les inepties des _Roses
remontantes_ et de _Félicie Ariescalghera_, je viens d'être injuste
pour les _Vespérales_. C'est bien mauvais aussi, les _Vespérales_,
presque jusqu'à la fin. Mais la dernière pièce gronde une révolte
noble et qui ne manque pas de puissance. Le poète (car ici, mais ici
seulement, Tola Dorian mérite ce titre) s'adresse à Ishmaël, fils
d'Agar et d'Abraham, chassé au désert par son père:

    Tes fils, pareils aux fils des louves et des merles,
    Ne gardent pas le souvenir de leurs berceaux:

    Ils ignorent la terre où dormiront leurs os:
    Ta race est un collier d'où s'égrènent les perles
    Qui roulent sur le sable, ou sombrent sous les flots.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Le mur de leur orgueil est l'horizon sans borne
    Dont leur âme est l'oiseau superbe et plein de cris.

    Père des sans-famille et de ceux que l'on chasse
    De peur de voir leurs yeux braqués sur les clartés,
    D'entendre leurs clairons creux, emplis de menace,
    --Josués de nouveaux Jérichos,--quoi qu'on fasse,
    Sonner l'écroulement des fétides cités;

    Viens nous frayer, ô Toi, maudit par les Ancêtres,
    Enfant d'Agar, superbe esclave, égal aux rois,
    Des sentiers inconnus vers des plaines sans Maîtres,
    O Pasteur du troupeau libre et puissant des Êtres
    Que jamais n'effleura nulle honte et nul poids.

Malgré la construction peu aimable de la dernière période, malgré ces
vocatifs inharmonieusement dispersés, chevaux attelés devant la
charrette, attachés derrière, montés dedans; malgré des termes
impropres, et de malheureuses recherches d'effets (quelle absurde
antithèse que ce «_troupeau_ libre et puissant!»): j'admire le
mouvement lyrique et certains détails de cette pièce. Et je m'élance à
des espoirs, vite déçus, quand j'entends d'autres cris de révolte:
Tola Dorian ne retrouve jamais cette éloquence directe et cette
poésie simple. Partout ailleurs, elle s'amuse à d'irritantes
subtilités de pensée, de vocabulaire ou de rythme.

Si elle se disait avec moins de prétention et de recherche, je crois
que Mme Dorian nous intéresserait aussi par certains accablements
mélancoliques. Ici je ne puis rien citer à l'appui de mon sentiment:
cette tristesse, que je crois deviner sincère et d'une nuance un peu
nouvelle, je ne la trouve nulle part exprimée sincèrement. Toujours le
cabotinisme des mots choisis pour leur étrangeté, des phrases tordues
en poses impossibles, des allitérations cliquetantes. Car cette
éphémère directrice de théâtre fut toujours cabotine, ne permit guère
à ses douleurs les plus senties de s'exprimer spontanément. Ses vers,
qu'elle offre pieusement «_aux Mémoires de ce qui ne fut pas_», ont
presque toujours la profondeur limpide de la dédicace.

Souvent ils coulent puérils et brillants en litanies interminables,
hérissées de majuscules, colliers dénoués de verroteries grossières,
aux formes bizarres, mal arrondies. Naturellement, il ne faut chercher
aucune pensée dans les pièces composées de la sorte. C'est un
cliquetis de mots singuliers, un chatoiement de rythmes
étranges:--capharnaüm de clinquants, de cailloux rares, de perles
fausses, au milieu desquels joue un enfant barbare.

Voici deux des musiques rauques et une des pauvres flûteries dont se
réjouit l'enfant barbare. Recueillez pieusement ces précieuses
allitérations:

    Sans flux et sans reflux, ton flot déferle et roule.
    Par bonds et par rebonds se cabrant, ta marée.
    Endormi sous sa houle, Endormeur il roucoule.

Cueillons encore un hémistiche harmonieux et «une rose jaune or» et
laissons-nous attrister ou égayer par un ciel «livide et vide de vie».

Parmi ce mauvais trop travaillé signalerai-je des négligences? Dans la
même strophe où Mme Dorian fait avec raison le mot «sentier» de deux
syllabes, pourquoi en accorde-t-elle trois à «chantier» et à
«altier».--Elle a le soin louable d'ajouter un errata à son dernier
recueil. J'y trouve cette indication:

    «Page 25, 7e vers, _au lieu de_:
              Sa rumeur murmure effrénée
    _Lisez_:    Sa rumeur mugit effrénée

Je cherche le 7e vers de la page 25 avec la ferme volonté de faire
mugir cette rumeur qu'un goût trop vif pour l'allitération fit accuser
de murmurer effrénément. Et je trouve, non sans stupéfaction:

    Tonne la rumeur effrénée.

Ces petits détails,--que je pourrais trop facilement multiplier,--ont
leur signification cruelle. Les livres de Tola Dorian donnent tout à
l'effet: ce sont des femmes pauvres qui se couvrent de fausses
bijouteries et qui ne soignent pas leurs dessous.



V

ANGLOMANIE


Je rencontre deux femmes dont les livres sincères nous offrent
noblement deux âmes féminines. Le plus souvent, je m'abandonne au
charme de relire des pages exquises. Parfois je m'inquiète d'un
problème. D'où vient que ces deux femmes d'élite manifestent un goût
commun pour l'Angleterre? La rencontre est-elle fortuite? Ou le pays
qui plaît tant au snobisme de Paul Bourget doit-il attirer décidément
toutes les femmes de valeur?

Mme Alphonse Daudet publiait l'an dernier de très sympathiques notes
sur Londres. Elle y déclarait: «J'aime l'Angleterre pour la grandeur
de ses traditions, son activité, son intelligente curiosité des autres
peuples, même la largeur d'idées que les colonies nombreuses étendent
autour d'un pays; pour le parti qu'elle a su tirer d'un climat
triste...» Max Lyan ne nous dit pas pourquoi elle aime l'Angleterre
qu'elle n'a jamais vue mais dont elle a lu tous les livres. Seulement
son amour se manifeste à tout propos et hors propos. Le jeune
méridional qui raconte la _Fée des Chimères_, est honoré de vagues
parents londoniens et du prénom de James. Et Max Lyan, qui écrit
d'ordinaire avec une précision éloquente ou souriante, fait d'une de
ces fermes du Midi dont les habitants ne vivent guère qu'au dehors un
«home aimé» ou un «home protecteur».

       *       *       *       *       *

Mme Daudet se trompe sur les motifs de son amour pour l'Angleterre.
Les meilleures de nos intellectuelles y aiment un pays de pensée et de
respectabilité, un pays où la vie s'enferme dans le home et où les
sentiments se recouvrent d'un aspect froid et poli, glacis de pudeur;
un pays de vie intérieure intense et rêveuse. Elles aiment,--jusque
dans Sully Prudhomme, que Mme Daudet imita, à qui Max Lyan emprunte
des épigraphes,--une certaine poésie anglaise d'un gris nuancé et
psychologique. Elles aiment le roman anglais dont les défauts de
composition ne sauraient choquer les femmes, même de race latine,
intéressées facilement au détail, peu aptes à embrasser les ensembles.
Elles aiment une certaine philosophie anglaise et tout ce qui s'y
manifeste de pratique et de minutieux: l'observation des petits faits,
la facilité à s'en satisfaire, les préoccupations morales, l'absence
d'inquiétude métaphysique.

Il y aurait artifice à pousser plus loin le rapprochement entre deux
écrivains d'une grâce vraiment trop différente. En dehors de leur
anglophilie, il n'y a rien de commun entre Mme Daudet, Parisienne qui
note avec précision ce qu'elle voit ou qui s'excuse de «quelque
élévation courte et subite d'une pensée féminine vers ce qui n'est pas
la tâche journalière ou l'obligation mondaine;»--et Max Lyan,
méridionale un peu farouche, indifférente à la vie si elle n'est
illuminée et parfumée d'amour, amie des féeries et des chimères,
esprit presque anglais mais imagination presque orientale, qui relit
les _Mille et une Nuits_, quand elle ne lit pas Dickens ou Rhoda
Broughton, amoureuse des Pyrénées, venue tardivement à Paris et,
semble-t-il, pour y mieux cacher la liberté de ses longues rêveries.
Mme Daudet est le fruit le plus exquis d'une vie à la fois mondaine et
intelligente, la réalisation délicieuse d'un idéal connu. La parole de
Max Lyan fait songer à ce je ne sais quoi de plus personnel et de
légèrement sauvage qui est le charme de tels provinciaux attardés, des
La Fontaine, des J.-J. Rousseau, par exemple.

Les quelques-uns qui la connaissent blâmeront d'abord l'éclat de
telles comparaisons, trouveront que je dis de cette femme qui se cache
juste le contraire de ce qu'il en faut dire. Bientôt ils me donneront
raison: ils se rappelleront la spontanéité de son amour pour la
nature, l'originalité de ses songeries de promeneuse solitaire; et ces
dons contradictoires de se satisfaire également au brillant et aux
nuances, aux beautés du dehors et aux noblesses du dedans; et tout ce
mélange d'enthousiasme et de gravité amusée, d'esprit et de sagesse,
d'ironie et d'indulgence, qui fait rêver de je ne sais quelle étrange
éducation dirigée, dans le mysticisme souriant d'un couvent mondain,
par la raison sévère d'un pasteur protestant.

       *       *       *       *       *

Mme Daudet est une femme et une mère qui s'abaisse quelquefois à être
une femme du monde. Elle reste encore presque naturelle dans cette
fonction artificielle, presque humaine dans ce bizarre métier.

Elle abonde en observations de détail, précises et fines, d'un charme
tout féminin. Ses réflexions non plus ne sont jamais celles que ferait
un homme; elles peuvent êtres voisines, parentes, gardent toujours une
grâce propre, une émotion et une souplesse différentes, la marque
d'une tout autre allure d'esprit. «Voici, dans une chapelle, la tombe
de Marie Stuart. Je pense à cette tête détachée, à ce cadavre
incomplet, à cette ligne rouge du col _qui ne saurait plus tenir un
fil de perles_.» Ses _Notes sur Londres_ sont pleines de remarques de
modes, caractéristiques et spontanées, qu'un homme, en s'appliquant
beaucoup, eût réunies moins exactes, moins nombreuses, moins
intéressantes. Ah! celle-ci ne pose pas, ne le fait pas à la pensée
virile, n'affecte pas de mépriser la femme et d'être autre chose que
ce qu'elle est. Elle avoue avec candeur ses inquiétudes pour
l'ordonnance d'un dîner donné à Londres et «où ma responsabilité de
maîtresse de maison est peut-être moins engagée que s'il avait lieu
chez moi à Paris». Elle s'accuse d'une faute vénielle contre une règle
spéciale du savoir-vivre londonien. Et, frémissante encore, elle
balbutie les circonstances atténuantes: «Il est bien certain qu'en
dehors de son cercle d'habitudes on peut être exposé à ces menues
erreurs--pourtant gênantes, puisqu'elle vous font l'exception.»

Les inquiétudes de la mondaine ne nuisent jamais aux pensées
maternelles. Malgré son admiration pour la vie anglaise, elle reproche
aux dames de Londres «une certaine négligence de leurs devoirs de
mères» et d'exiler un peu trop les babys dans la nursery. Elle aime à
voir se mêler sa vie et celle de ses enfants. Les préoccupations les
plus graves ne l'empêchent pas de noter un geste de Lucien ou de Léon.
Elle termine par cette phrase le récit de ce dîner dont nous l'avons
vue si troublée: «Edmée est charmante ce soir et très admirée dans ses
courtes apparitions au salon et à table.» La grâce des enfants
entrevus la séduit plus que toutes les beautés du voyage. Elle admire
de jolies «attitudes sur une barrière, comme d'oiseaux perchés». Elle
s'émeut à regarder «ces rondes mains de bébés tenant au bras par un
pli de chair» ou «ces menottes agiles et menues, déjà despotiques,
tendres, aristocratiques, sachant coiffer une poupée, lancer une balle
ou un cerceau». Elle rêve attendrie devant «ces chevelures de
nouveau-nés qui semblent des plumages incomplets d'oiseaux au nid».

       *       *       *       *       *

A cette prose simple et souple, évocatrice à la fois des choses vues
et du regard féminin, je préfère peut-être les vers de Mme Daudet. Non
point ces vers de fillette où elle essayait de fixer «le cantique à la
vie inconnue», où elle chantait «tout au bord d'un espace qu'_elle
croyait_ infini à _son_ élan et à _ses_ espérances». Certes il en est
de charmants, mais ils rappellent une manière connue. Ceux de plus
tard sont d'une beauté autrement originale.

Les femmes, même d'un très grand talent, semblent privées des facultés
critiques. Mme Daudet, qui débrouille si mal les vraies causes de son
amour pour l'Angleterre, croit avoir été initiée à la poésie par Hugo
et Leconte de Lisle, tandis que ses premiers vers sont des imitations
de Sully-Prudhomme. Ces morceaux psychologiques voulurent être
composés sur un modèle rigoureux: le symbole matériel exprimé d'abord
en un détail relativement abondant, puis expliqué par un ou deux
quatrains. Je passe rapide devant ces _Vases brisés_ où pourtant la
personnalité souriante du poète se devine au moins précis et au
velouté de l'expression, et encore à l'aisance féminine et nonchalante
de la composition. L'imagination aimable et la légère fantaisie
viennent colorer d'aurore la pensée qui veut rester grave et, malgré
l'effort, la méditation se disperse souvent en rêverie. On voit, à
chaque tournant de stance, la joliesse chatoyante

    De légers papillons, un moment arrêtés,
    Pliant et dépliant leurs ailes entr'ouvertes
    Avant de s'envoler.....

Bientôt l'originalité de Mme Daudet se dégage, facile et exquise. La
rêverie désormais, ne se laisse plus enfermer dans un cercle tracé
d'avance. Elle vole, libre harmonie, en mouvements d'une grâce
ineffable.

Comment dire, en effet, la beauté changeante de ce sourire qui
n'exprime que nuances fines et ténues?

    Mieux que le jour j'aime les heures blanches
    Qu'on voit errer le soir et le matin,
    Qui font pâlir l'émeraude des branches,
    L'or des sillons et le bleu du lointain.

On devrait les regarder en un bonheur immobile et timide, ces vers qui
sont papillons et colibris voletant dans un charme de brume. Mais le
critique, brutal naturaliste, les saisit, les serre de ses doigts
gauches, essuie maladroitement leur poussière d'or et triomphe
d'expliquer enfin «comment ils sont faits».

Une belle pièce intitulée _Paris_ trahit le secret de ce vers songeurs
de Parisienne dont la grâce me parut d'abord indéfinissable:

    ... Comme ces fleurs errantes dans la rue
    Tiennent par leur racine à quelque sol lointain,
    La pensée, au hasard des foules accourue,
    Garde d'un souvenir le contour incertain.

Rarement, la plante nous est offerte complète, fleur, tige et racine,
souvenir encore suspendu à la pensée.

       *       *       *       *       *

Des strophes d'une beauté subtile expriment de l'inexprimable,
parviennent à formuler, poétiquement et sans effort apparent, un vœu
singulièrement idéaliste.

Mme Daudet voudrait que les chansons, et les parfums, et les clartés,
flottent dans l'air sans causes visibles; elle voudrait entendre le
chant en ignorant l'oiseau et ne point savoir d'où émane l'odeur
grisante; elle voudrait

    Que toute leur magie immortelle fût libre;
    Que la chaleur nous vînt d'astres inaperçus.

Les plus beaux vers de Mme Daudet sont de ces gazouillis et de ces
lueurs dont l'origine nous reste inconnue. C'est la fleur de poésie,
sans la terre de réalité sur laquelle elle poussa. Ce sont des fils de
la Vierge qui flotteraient, vagues, parfumés, lumineusement gris.
Laissons le poète définir lui-même ce délice insaisissable. Ce n'est
plus un chant, c'est un murmure,

    Un murmure flottant aux souvenirs lointains
    Parmi des reflets blancs de claire mousseline,
    Où tremble la lueur errante des matins.

Alors les mots qu'elle groupe en colliers

    Prennent un reflet vague et des teintes peureuses
    De nacre qui s'éteint et de perle qui meurt.

Et c'est une poésie exquise, incertaine et fuyante comme un reflet de
ciel en une transparence de rivière.

Parmi ces rêveries, dont beaucoup ne peuvent même subir la gêne d'un
titre, les plus saisissables--et ceci est bien féminin--sont des
souhaits plutôt difficiles à réaliser. En voici un. La pièce est
courte et de cette grâce à la fois rêveuse et raisonnable qui ne
définirait peut-être pas trop mal Mme Daudet:

    Je voudrais revivre ma vie,
    Jour par jour, avec la raison
    D'une intelligence asservie
    Que ne tente plus l'horizon;

    Relire tout entier mon livre,
    Sans me bâter et sans frémir,
    De la page où l'on se sent vivre
    A celle où l'on se voit mourir.

    Plus d'attente ni de surprises;
    Et les bonheurs sans lendemain,
    Feuilles roses, au revers grises,
    Ne feraient plus trembler ma main.

Il faudrait dire quelles jolies nuances, bleu tendre, gris perle,
mauve pâle, reposent le regard tout le long de ces pages délicates. Il
serait agréable de cueillir quelques-uns des mots heureux qui les
fleurissent un peu partout, soit que l'auteur exprime des sentiments
profonds et montre

    Combien, quand elle reste vide,
    Est grande une place d'enfant.

soit qu'il évoque, souriant, la vie de la petite fille ou celle de la
jeune fille:

    Sur la pelouse en fleurs j'eus la taille des herbes,
    Et, plus tard, j'atteignis aux branches des lilas;

soit qu'il chante «l'étonnement de l'aube»,

    La hâte des midis, si courts et si brûlants,

ou «l'effroi de la nuit»; soit qu'après avoir fait sinuer sous nos
yeux les mille vagues des rivières,

    Charriant tant de bruit, de vie et de clartés,

il lui plaise de nous arrêter, pensifs, devant de calmes eaux,

    Autour du batelet dont verdissent les rames...

       *       *       *       *       *

Mme Alphonse Daudet publie ses petits livres à de larges intervalles.
Max Lyan, qui a donné un premier roman en 1891, vient à peine de se
décider à en publier un second. On m'assure que d'abord elle avait
prié une de ses amies de passer pour l'auteur de _la Fée des Chimères_
et que ce mensonge de modestie, près avoir duré deux années, fut
découvert malgré elle. Son allure, ses gestes, sa parole voilée et
chantante, tout est d'accord avec ce recul craintif. Je l'ai
rencontrée plusieurs fois au milieu de bas-bleus ineptes et bruyants,
toujours occupés à faire la roue. Elle semblait d'abord effacée. Mais,
dès qu'on échangeait quelques mots avec elle, on n'entendait plus les
autres; et, si vous regardiez ses yeux d'ironie et de tendresse, son
sourire amusé et indulgent, rien ne pouvait plus vous en détourner.
Tels ses livres, d'un charme discret, prenant et durable.

La composition de la _Fée des Chimères_ est poétiquement timide. Le
roman, intense et douloureux, n'est pas présenté directement. Il est
aperçu, lueur trop vive, à travers la joliesse rose d'un écran. Un
enfant naïf prend pour une fée une mélancolique délaissée, exige son
histoire, obtient le conte attendu. Après des années, l'adolescent
retrouve la triste marraine et elle avoue «la vérité sur la Fée des
Chimères». Ce qui dans un livre d'homme serait ingéniosité et amusante
trouvaille littéraire est ici charmant de spontanéité: une douceur
épeurée de mains féminines qui vont frôler une blessure.

L'habitation de la Fée des Chimères ressemble au livre lui-même et à
l'esprit de Max Lyan. La réalité se voile de rêve et les pierres
disparaissent sous les calices et les corolles. «Au sommet de la
colline, une haute tourelle d'angle restée debout au milieu des ruines
pittoresques se dressait en plein ciel, comme une gigantesque gerbe
de fleurs. Des draperies de lierre et de vigne vierge empourprée
voilaient sa base; puis, au-dessus des plantes grimpantes aux larges
jets flexibles, éclatait la fanfare des couleurs plus vives. Les
giroflées d'or brun, les iris couleur de ciel, les coquelicots
pourpres, les saxifrages d'émeraude, les mousses richement nuancées,
tout le monde charmant des parasites en fleurs jaillissait des
moindres interstices, se mouvait sous la brise et jusqu'au faîte
dissimulait les vieux murs.»

Telle la solidité fleurie de son esprit, qui semble s'émouvoir à tous
les vents, reste forte et inébranlée. Mais le centre et l'unité sont
difficiles à atteindre, et le sens courageusement douloureux de son
optimisme ne se révèle qu'à une attentive lecture. Les livres de Max
Lyan paraissent tout souriants «de visions de vols d'oiseaux et de
prairies en fleurs», tout sonores de conseils vaillants: «C'est bien
bon, la vie, malgré les jours sombres et les heures tristes. Ne vous
désintéressez pas de votre propre joie.» Il faut «vivre dans une
atmosphère de joie». Mais cette atmosphère, on doit la créer soi-même;
il est prudent de «faire bon visage aux _à peu près_», d'en jouir
comme de bonheurs parfaits et même souvent de bâtir la maison de
bonheur sans autres matériaux que des rêves. Mais les rêves heureux de
Max Lyan, comme les pensées poétiques de Mme Daudet, s'appuient sur
des souvenirs. Les joies d'imaginations sont des oiseaux qui ont
besoin, pour venir nous réjouir de leur vol capricieux, de s'élancer
de quelque lointaine réalité. «J'ai beaucoup rêvé; mais j'ai d'abord
vécu mon roman, et je ne me suis abandonnée aux chimères que lorsque
ma vie de cœur a été close.» L'imagination «doit fleurir nos
existences comme ces plantes grêles fleurissent notre tour. Elle doit
masquer la misère de notre destin d'un voile aussi riant que celui que
jettent ces corolles et ces mousses sur la nudité des vieux murs». Ne
serait-ce que pour les poétiser ensuite, notre jeunesse doit être
accueillante à la vie et à l'amour. «Il est bien doux de retrouver au
fond de sa mémoire l'oiseau d'azur au ramage charmant... Que de vies
sont privées de ces échappées lumineuses...»

Ah! les pauvres qui n'ont pas même au trésor de la mémoire une fleur
fanée et un beau jour éteint, comme Max Lyan les plaint, comme elle
sourit tristement à les voir chercher partout «une issue, un leurre
d'emploi _aux_ facultés aimantes si cruellement refoulées»! Elle
s'attendrit aux humbles affections et aux manies de la vieille fille
qui n'a trouvé parmi les hommes «nul aliment pour son cœur avide et
douloureusement a cherché plus bas des prétextes à amour».

Réfugiée dans le rêve, elle sent tout ce que son bonheur a d'inquiet
et de flottant. Par instants, l'océan de réalité s'irrite, et la
tempête semble sur le point de briser la frêle barque. Toujours,
d'ailleurs, la joie de Max Lyan a quelque chose de contradictoire. La
lutte entre une imagination riche et facile et une raison solide donne
à toutes ces pages le charme piquant d'une «ironie spirituelle et
tendre». Lorsque la Fée des Chimères contait poétiquement sa triste
vie, «ses paroles avaient un ton si doucement ironique que, parfois,
je ne savais si je devais rire ou m'apitoyer. Je cherchais alors le
vrai sens dans ses yeux; mais ces yeux, railleurs et tendres,
m'embrouillaient davantage.» Quelquefois pourtant le regard de la
conteuse se mouille, et elle s'excuse: «Les vieux cœurs sont si
pleins de larmes qu'une émotion de plus les fait déborder. Ne remuez
pas trop le mien.»

       *       *       *       *       *

Depuis que son incognito était découvert, Max Lyan qui,
m'affirme-t-on, a dans ses tiroirs plusieurs volumes inédits, hésitait
à publier de nouveau. Elle vient enfin, après des années, de triompher
de cette pudeur excessive et qui privait douloureusement quelques amis
du beau et du délicat.

_Cœur d'enfant_ est très différent de la _Fée des Chimères_, d'un
art moins habile, mais d'une grâce plus spontanée encore. La _Fée des
Chimères_, avec ce charme inattendu d'une poésie craintive jusqu'à
l'ironie, est de ces livres qu'on ne refait pas. Mais ce conte
renfermait le germe de plusieurs romans. Il me semble la préface,
pudiquement hésitante et balbutiante, de confidences plus directes sur
le cœur de la femme. J'imagine que les livres soigneusement cachés
forment le cycle de l'amour et du rêve féminins, et _Cœur d'enfant_
en dit le premier chapitre.

Ceux-là qui ont remonté dans leurs souvenirs d'enfance sont nombreux
et plusieurs ont rapporté des trésors de ces brumes lointaines.
Certains vers de Sully-Prudhomme sont jolis et émouvants comme des
enfants tristes exilés dans une cour de collège grossièrement
tapageuse; tels vers de Jean Aicard sont alertes comme des petits qui
s'amusent. Le _Roman d'un enfant_ de Loti est d'une grâce mièvre,
vieillote et fausse; peut-être l'auteur est-il sincère, mais l'homme
est trop bêtement vaniteux pour retrouver l'enfant en sa naïveté
simple et il attribue souvent au passé les idées du présent. Les pages
où le peintre Jules Breton conte son enfance sont exquisement vraies.
Pourtant,--si l'on oublie l'immortel _Petit Chose_ et cette _Vie
d'enfant_ dont Batisto Bonnet a fait un merveilleux livre provençal et
dont j'eus la gloire d'aider Alphonse Daudet à faire un livre
français--les femmes ont mieux que les hommes murmuré, souriantes
d'aujourd'hui et frémissantes d'autrefois, les tempêtes des petits
cœurs et les primes floraisons pas tout à fait écloses des
imaginations. Les _Mémoires d'une enfant_ de Mme Michelet sont, malgré
ce qu'il y a de trop viril et de trop brusque, de trop Michelet, dans
la nervosité de la phrase, une œuvre charmante et sincère. _Les
Souvenirs d'une enfant pauvre_ de Rose Romain ont quelque chose
d'étriqué; ils expriment une âme naturellement médiocre que la misère
précoce et trop continue a encore enlaidie et rapetissée; ils font
plaindre l'infortunée petite fille sans la faire aimer. Mais, si la
grâce est absente, l'émotion abonde, assez forte et poignante pour
émouvoir le lecteur qui se défend. Le livre de Max Lyan est très
supérieur à ces œuvres intéressantes. Je lui reproche quelques
longueurs dans la dernière partie, mais le début conte la plus fraîche
et la plus délicieusement enfantine des idylles et les pages
centrales, douloureuses et souriantes, mettent aux yeux des larmes
d'attendrissement et d'admiration heureuse.

       *       *       *       *       *

D'après ces deux livres, j'essaie de rêver ceux qui suivront. Certains
détails me font espérer que l'auteur nous dévoilera un jour, d'une
main qui tremble un peu, les hésitations, les balbutiements, les
erreurs, les élans brusques et brusquement arrêtés de l'amour en un
cœur virginal. Elle nous dira aussi plus complètement la vraie femme
de trente ans, apparue en une fuite dans la _Fée des Chimères_, celle
qui ne sait plus sourire et qui dit, les regards brûlants:
«Marchons... foulons l'avenir... Je veux vivre!... je veux aimer!»

Et, même en nous donnant de la vie directe avec toutes ses tristesses
et ses violences, même quand elle nous dira les aridités de la passion
et ses puissantes oasis, elle ne perdra jamais son don unique «de
flatter notre amour du merveilleux et d'en mettre partout en doses
délicates qui _laissent_ clairement transparaître le réel».



VI

GROSSES CHEVILLES


Que le lecteur austère ou délicat se rassure: je ne me suis point
égayé à soulever des jupes et à tâter ce qui se cache sous l'azur des
bas; j'ai lu des vers. J'ai lu, en bâillant quelquefois, les vers
parnassiens de Daniel Lesueur et de Louise Ducot. J'ai lu, avec un
sourire méprisant, des vers aussi vides et moins sonores signés
Madeleine Lépine et Jean Bertheroy. J'ai lu un recueil franco-roumain.
J'ai feuilleté rapidement telles versificatrices indifférentes dont,
tout à l'heure, je retrouverai les noms dans mes notes. J'ai pris la
peine d'étudier, dans les rimes d'une certaine Berthe Reynold, le
néant absolu. Enfin j'ai goûté un plaisir mélé et agacé à quelques
vers sincères et vieillots d'Andréa Lex, à quelques vers sincères et
enfantins de Marie Caussé.

       *       *       *       *       *

Louise Ducot dédie ses _Rêves d'exil_ à Sully-Prudhomme, en «hommage
d'admiration et de reconnaissance». Et cette excellente élève doit, en
effet, à son maître beaucoup de qualités extérieures et d'apparences
de talent.

Les pièces de son recueil sont rassemblées, comme les sonnets des
_Épreuves_, de façon à donner l'illusion d'un progrès naturel de
l'âme. La première partie, _Insouciance_, chantonne le vague éveil à
la vie, les primes sourires, puérils et jolis, à la beauté extérieure
des choses, et la jeune tranquillité, parfois railleuse, en face
des problèmes qu'on ignore, en face des sentiments qu'on nie à
la veille de les ressentir.--_Tristesses_ déplorent l'amour, car
Sully-Prudhomme, cœur inquiet et gentiment égoïste comme tous les
enfants malades, a établi pour les parnassiens philosophes la vanité
des tendresses qui, paraît-il, ne peuvent durer. Et Louise Ducot
pleurniche aussi sur notre pauvre esprit qui fait le pendule au milieu
du puits, également incapable de remonter jusqu'à la solide margelle
de la foi ancienne et d'atteindre la blanche vérité, naïade endormie
tout au fond.--Sully-Prudhomme, bon kantien, après avoir détruit tout
motif et toute règle d'action, se tire d'affaire en se commandant
«catégoriquement» d'agir. Louise Ducot est peut-être plus heureuse.
Elle paraît remonter à la solide margelle. Il semble que, sur un ton
qui reste mélancolique, les _Joies_ psalmodient le retour voulu à la
foi de l'enfance et l'innocence dont les brèches sont bouchées avec du
repentir. Mais, ceci demeure vague, n'est peut-être que littéraire. Je
soupçonne les pièces de cette troisième partie d'avoir été fabriquées
en même temps que les autres, et la composition tardive de nous
révéler un artifice de lettré imitateur plutôt que le pèlerinage d'une
âme.

Les sentiments de Louise Ducot ne sont jamais exprimés dans leur
lyrique spontanéité; ils sont étudiés à la loupe. Au lieu de jouir de
leur élan vivant, nous assistons à l'examen péniblement scientifique
de leurs parties et de leurs éléments. On nous offre, une fois de
plus, cette chose paradoxale, morte et sully-prud'hommesque, de la
poésie analytique:

    Un autre moi railleur se tient à ma fenêtre
    Et fixe sur mon âme un regard obstiné.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Il ne peut jamais croire à ma sincérité.
    Dans mes plus chers amours il voit l'indifférence.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Il chasse d'un sourire et la joie et le rêve.

Quelle poésie ou même quelle vie pourrait subsister en la pauvre âme
démolie à ce point par «un autre moi railleur et méchant»? Cette
lutte tragi-comique entre les deux moi fut déjà contée par Saint-Paul
et par Molière. Ici, Mercure,

    Ce moi qui s'est montré mon maître,
    Ce moi qui m'a roué de coups,

dépasse vraiment les limites de la cruauté. Il ne lui suffit pas de
démolir Sosie; il fait crouler ses ruines mêmes:

    Il sape lentement chacun de mes amours.
    Je les vois crouler tous et je reste meurtrie.
    Alors, n'ayant personne à qui tendre les bras,
    Le cœur plein de tristesse et l'âme endolorie,
    Je sens un vide affreux _auquel il ne croit pas_.

Cette _Obsession_ me paraît décrire, de façon heureuse et
anti-poétique, le cercle absurde de l'anti-poétique enfer où
Sully-Prudhomme, petit Virgile, a égaré cette pauvre Louise Ducot,
Dante anémique. On y voit non seulement la matière des «poésies», mais
encore les qualités et quelques-uns des défauts de leur manière. On y
trouve, comme partout, cette précision sèche et anguleuse qui blesse
dès le premier dystique:

    Le souci des choses pratiques
    Vide mon cœur à tout instant.

Si vous n'étiez averti, ne croiriez-vous pas lire du mauvais Sully
Prudhomme?

    L'inintelligence des cœurs
    A tout instant froisse le nôtre:
    Les âmes qui se croyaient sœurs
    Sont étrangères l'une à l'autre.

Je veux bien le croire pour les âmes, mais certains esprits ne me
paraissent que trop faciles à pénétrer. Je m'énerve à regarder à
chaque page le titre courant pour être certain ou presque de ne point
relire les _Vaines tendresses_. Le caprice de tel détail joli,

    Ramassons les bonheurs de la saison dernière
    Que dans tous les sentiers nous avons égrenés,

perdu parmi tant de trivialités nettes, ne me console pas des
régiments d'images banales qui, risibles de précision raide,
parcourent lourdement une plaine de tristesse. Et je m'irrite à
rencontrer tant de symboles pauvres qui marchent glose au dos, tant de
_Vases brisés_ moins élégants et de moins gracieuses _Danaïdes_. Les
cœurs des abandonnés, par exemple, sont comparés en quatre vers aux
chiens délaissés, dont quatre strophes nous dirent les ennuis. Chiens
infortunés en les cœurs de qui, paraît-il, «germent» des «fleurs de
mal», tout comme en le cerveau de quelque Baudelaire!

Parfois Sully-Prudhomme semble collaborer avec Mlle de Scudéry et le
symbole nous est expliqué, dans chacun de ses détails, avec une
préciosité minutieuse et ridicule. Ainsi, on mène _le Convoi_ de
l'espérance de Louise. Il y a des pleureuses, qui sont ses douleurs.
Il y a un prêtre, qui est le «symbole de sa foi chrétienne». Il y a
d'autres personnages encore qui eussent intéressé peut-être Guillaume
de Lorris. Mais on remarque surtout un grand fantôme noir, qui est le
cœur de Mlle Ducot. Or, sachez que ce cœur a des «yeux pleins de
larmes» et que sa «main tremble». Souvent nous le retrouvons, ce
cœur, «être bizarre et pétri de contrastes». Le voici qui «marche
dans la rue» et qui «colle son front aux vitres des hôtels» en
«clignant des paupières». Plus loin, il est heureux: «des pleurs
joyeux baignent son front» et diverses allégresses viennent «se
découvrir à ses regards».--Décidément, il faut compter cette brave
Louise parmi ceux qu'elle appelle si poétiquement:

    Les rêveurs retardataires,
    De cœur tendre propriétaires.

Alternant avec ces préciosités si malheureusement féminines, voici
d'étranges virilités: un madrigal à je ne sais quelle dame; une
diatribe contre la Femme, «l'Inconsciente» qui

    ... Cherche un dominateur
    Dont elle rongera le cœur
    Pour se distraire...

et des exhortations vaillantes:

Sachons aimer le Bien d'un amour plus viril.

A force d'aimer trop virilement le Bien, Louise embrouille sinon les
sexes, du moins les genres: un dialogue qu'elle tient avec le cœur
tendre dont elle est propriétaire s'achève par ce tercet;

    Alors, _lui_: «Honte à moi si jamais je l'oublie!
    Ah! puissé-je plutôt, par les veilles _pâlie_,
    Toujours souffrir, toujours aimer, toujours pleurer.»

       *       *       *       *       *

Mlle Jeanne Loiseau fait semblant de se cacher derrière un nom
d'homme. Mais, lorsque Galatée ne réussit pas à se laisser apercevoir
dans sa fuite, elle écarte elle-même le feuillage des saules trop
protecteurs: Daniel Lesueur fait mettre devant ses poèmes son sourire
de femme et son accoudement de penseuse. Daniel Lesueur est une
travailleuse: outre des vers auxquels les parnassiens trouvent quelque
mérite technique, elle a publié des romans irritants, elle a donné un
drame à l'Odéon, un autre au Théâtre Féministe. Enfin elle a traduit
Byron et Sterne, et elle chronique assidûment à _la Fronde_.

Il ne convient pas de la juger sur ses besognes de traductrice ou de
journaleuse. Le théâtre d'une époque où les hommes, n'avant aucune
foi commune, ne peuvent ni rire ni s'émouvoir des mêmes choses
profondes, est nécessairement un artifice superficiel et méprisable.
Quand un écrivain a fait autre chose, j'ai l'indulgence d'oublier ses
machines scéniques; de cette pitié, je suis récompensé parfois par
quelques beautés plus longuement savourées, toujours par de l'ennui
évité.

Les romans de Daniel Lesueur appartiennent à un genre grossier qui
passe pour élégant et que la critique n'a pas encore étiqueté: le
feuilleton mondain. Il y a diverses populaces intellectuelles que
servent des feuilletonistes également méprisables. Jules Lemaître
lui-même admet que les Richebourg de nos concierges valent les Georges
Ohnet qui flattent la vanité et la curiosité bébête des bourgeois; et
l'Académie française couronne indifféremment les uns et les autres.
Les «gens du monde» portent d'autres cravates que les négociants de la
rue du Sentier et ont soin de se baigner plus souvent; mais leur
sottise intellectuelle, plus satisfaite, n'est pas moindre, et les
Henry Rabusson qui travaillent pour eux, malgré un métier différent et
des prétentions plus grandes, ne peuvent passer pour des artistes
qu'aux yeux de leurs ineptes clients. La sottise foncière des snobs
qui se disent artistes ou lettrés est servie aussi par des
feuilletonistes qui, à cette clientèle insuffisamment payante,
ajoutent celle de quelques demi-mondaines. Mendès n'est-il pas le
feuilletoniste des imbéciles de lettres nés vers 1845 et Paul Adam
celui des esthètes de trente ans? Le fécond Saint-Georges de
Bouhélier, qui deviendra de plus en plus Lepelletier, me paraît
destiné à tenir l'emploi chez nos plus jeunes nigauds.

Voici la formule d'après laquelle la maison Daniel Lesueur fabrique le
feuilleton mondain. Un problème--le plus souvent ce que nos juristes
appellent une question d'état--est posé. On espère nous y intéresser
par des moyens puissamment nouveaux: le bonhomme dont la situation a
quelque chose de louche est merveilleusement beau, merveilleusement
élégant, merveilleusement héroïque, merveilleusement intelligent,
merveilleusement amoureux et merveilleusement aimé par une jeune fille
non moins merveilleuse. Bien supérieur aux ingénieurs et aux maîtres
de forges de M. Ohnet, il porte le pantalon rouge de l'officier
d'avenir. Lentement, par des artifices savants et idiots, on nous
entraîne à une solution du problème. A peine la croyons-nous certaine,
qu'on nous inquiète de nouveau. On nous mène sur une autre voie et,
dès que nous marchons d'un pas assuré, on nous indique que nous
faisons peut-être fausse route, on nous démontre que nous faisons
sûrement fausse route. Et recommence pendant trois cents pages et
plus le jeu fuyant et énervant qui nous entraîne à la conquête de
rien, comme les coquetteries engageantes et refuseuses de quelque
Bélise. D'ailleurs, j'avertis les vrais amoureux des Bélises--il y en
a--qu'ils finiront par avoir satisfaction, et qu'après bien des
agaceries et des reculades, bien des aguichements et des fuites, ils
atteindront le dénoûment heureux où les jeunes officiers distingués
épousent les héritières riches de beauté, d'intelligence et d'argent.
Voulez-vous que nous nous amusions et nous irritions un instant à une
de ces anecdotes élégamment grotesques?

Le lieutenant Jean Valdret, une perfection mâle, aime une perfection
de sexe différent, Mlle Odette de Ribeyran, fille du colonel de Jean.
Hélas! cet admirable garçon est sans fortune et--obstacle poétique et
nouveau--on ignore qui peut bien être son papa.

Cependant les choses, semble-t-il, pourront s'arranger, car le colonel
estime son subordonné pour qui Mme de Ribeyran a une affection et une
admiration maternelles. Mais voici que des indices légers, bientôt
corroborés par de graves indices, désignent le colonel comme le père
de Jean. Diable! un inceste en perspective; voilà qui est excitant.
Demandez plutôt à Mendès, notable fabricant de drogues aphrodisiaques,
et à toutes les femmes qui, depuis _Zo'har_, ont rèvé des _Hors
nature_ et des _Incestes d'âmes_. Et, vous savez, ça y est. Une
cousine, qui a des tuyaux sérieux, affirme. Et Jean et Odette, liés
d'un trop _Invincible charme_, ne réussissent pas à ne plus s'aimer
d'amour. Les mondains, qui trouvent l'inceste intéressant, puisque
pour leur sottise c'est un crime, ont, quelques pages durant, de
délicieux frissons le long de la moelle. Et ils courent, ces voyeurs,
vers l'élégante ignominie qu'on leur promet... Ça devient plus
amusant. De nouveaux indices contredisent les premiers. Nous ne savons
plus du tout. Quelle chance! Le doute est un doux oreiller pour un
inceste bien fait. Nous aurons peut-être, nous les heureux
contemporains des demi-vierges et des demi-sexes, un demi-inceste de
plus. Et nous ignorons encore sa séduisante formule. Jean et Odette,
innocents au milieu d'un baiser coupable, se posséderont-ils en frères
qui ne croient pas à leur fraternité? Ou bien, se croyant frères et ne
l'étant pas, commettront-ils coupablement la plus légitime et la plus
innocente des actions? L'horreur grandit encore, et la terreur. Non,
Jean n'est pas le frère d'Odette. Mais, cette Française, cette fille
du plus brave des colonels, du plus intransigeant des patriotes, aime
peut-être un Prussien. Oui, Jean,--oh! mon Dieu, ça devient de plus en
plus probable,--doit être le fils d'un de ces viols qui comptent parmi
les menues contributions de guerre... Je ne me vengerai pas plus
longtemps sur mes lecteurs des quatre cents pages durant lesquelles
_Invincible Charme_ m'a agacé... L'Édit de Nantes n'a pas été révoqué
pour rien, et le patriotisme du Daniel Lesueur que l'Académie couronna
pour cette rime riche:

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La France!
    On dirait, n'est-ce pas? l'écho du mot souffrance...

est capable de quelque subtilité. La situation vraie de Jean de Cantri
dit Jean Valdret est résumée en cette phrase du brave colonel: «Tu es
le fils d'un officier allemand, MAIS de descendance française et
portant un nom français.» Malgré cet énorme mais, M. de Ribeyran
refuse encore sa fille. Jean remplit tout son devoir: il court à
Madagascar et se fait tuer en héros. A la terrible nouvelle, Odette
menace de s'enterrer dans un couvent, si on ne la fiance au mort. On
lui accorde la satisfaction paradoxale et anodine. Vous vous doutez
bien qu'il y a là une ruse de la Providence et de Daniel Lesueur. Jean
était mort pour de rire, et le brave colonel n'est pas homme à manquer
à sa parole. Le Rocambole de l'épaulette se marie donc, et nous
espérons qu'il fera beaucoup de petits-fils à «l'Allemand de
descendance française».

Chez Daniel Lesueur, le poète est moins méprisable que le romancier.
Peut-être même serait-il intéressant, s'il était un moins parfait
disciple. Mais il imite trop correctement et trop froidement les
menues psychologies de Sully-Prudhomme, les grandes historiettes de
Leconte de Lisle, et même les petites histoires de l'illustre
prosopoète François Coppée:

    Un garde de Paris, par le froid étonné,
    Se tient, raide et muet, et grave, sur sa selle.

Quelquefois aussi elle bouche soigneusement de l'eau dans des
bouteilles de champagne et de froids raisonnements dans la strophe
romantique de douze vers; ou, écoutant _deux voix_, celle de Paris et
celle de l'Océan, elle nous sert du Hugo refroidi et banalisé.
D'autres jours, à cheval et cravache à la main, elle débite, d'un ton
délibéré, du Musset mondain trop richement rimé.

    Que faut-il donc de plus pour que l'âme se grise?
    Un bon cheval, un soir embaumé, vaporeux,
    Un charmant tête-à-tête obtenu par surprise,
    Un horizon lointain qui pâlit et s'irise,
    Et la rouge bruyère au bord du chemin creux.

Le plus souvent, elle fabrique du parnasse historique, et surtout du
parnasse philosophique, sages dissertations bien correctes, bien
plates, où les abstractions sont exprimées directement, sans même
l'élégance de quelque symbole sully-prud'hommesque. Elle est d'autant
plus coupable qu'elle sent ce qu'a de ridiculement prosaïque son
effort d'«enchâsser des pensées dans des vers:»

    Hélas! mes durs sonnets les tiennent oppressées;
    Elles perdent en eux leur sève et leurs senteurs.

Elle continue pourtant à chanter, inharmonieuse, «l'homme, astre
humble»,

    L'atome obéissant aux forces despotiques,

et,

    Dans l'organisme obscur la cellule captive.

Elle met Darwin en alexandrins, rime richement une tardive chronique
sur la déesse Raison ou nous apprend en un quatorzain que l'Histoire
n'a pas rempli toute sa mission quand elle nous a montré «d'une plume
fringante» les événements extérieurs, mais qu'elle doit encore, très
grave, s'efforcer d'en déterminer les causes.

Cette endormante philosopheuse est une femme: elle a publié des vers
d'amour auxquels, malgré leurs défauts pédantesques, je trouve parfois
une demi-saveur de sincérité et de charme. Je suis même tenté de
croire que la froideur des dissertations philosophiques et des récits
barbares ou antiques, la tiédeur surtout de beaucoup de poésies
amoureuses, sont des crimes de l'amant autant que de Leconte de Lisle.
Cet homme m'apparaît, à travers les éloges enthousiastes de Jeanne
grotesquement pédant, et ennuyeux, et fat. A chaque instant, qu'on
soit inspirée ou non, monsieur, la coquette exige qu'on lui fasse des
vers; de sorte que stances et sonnets, tout comme les calembours de
Trissotin, ont un papa et une maman:

    Vous lui devez la vie, ô strophes cadencées,
              Il vous fit naître en moi.

Plus heureux que Jean Valdret, ces «fruits d'un hymen sublime»! La
maman peut leur dire:

    Votre naissance est haute, et pure, et légitime.

Le papa les flatte moins, car il tient à avoir des enfants sérieux.
Même, il fait les gros yeux, dès que la maman sourit:

    Ami, qui raillez mon sourire,
    Préférez-vous donc à mon rire
            Mes pleurs?

Il paraît que ce vilain veut mettre «un masque aux fleurs», et je l'ai
entendu leur tenir de bien sévères discours:

    Fleurs, il faut être philosophe,
    Votre âme est de bien mince étoffe.

La pauvre fleur obéit, admiratrice, et s'efforce d'être «philosophe»,
et archéologue, et même chimiste:

    Peut-être,--c'est, je crois, ce qu'apprend la chimie.

Et voilà l'infortuné calice qui se rêve cornue et qui bavarde
combinaisons et mélanges.

Dès que la fleur a ânonné sa leçon, elle est condamnée à entendre un
nouveau cours:

    Parfois vous m'expliquez votre philosophie.

Mais je n'en finirais pas d'énumérer les crimes de l'amoureux transi
et érudit qui est sûr du sens des hiéroglyphes et qui garde un sourire
sceptique devant les protestations les plus tendres. Quelques détails
gracieux et même quelques jolies pièces ont échappé à sa sévérité;
rien n'a échappé à son influence. Les meilleures pages manquent de
lyrisme et de spontanéité, sont trop ingénieuses. En voici une, par
exemple, qui s'appelle _la Nature et l'Amour_, et qui chante, non sans
charme parfois, la nature vue par des yeux heureux. Mais on nous fait
remarquer, dès les premiers vers, qu'il y a là une nouveauté
intéressante et que les poètes antérieurs ont tous chanté la nature
consolatrice des douleurs. Le départ littéraire et l'originalité
étudiée gâtent une inspiration qui serait heureuse si le sentiment
était moins pensé.

       *       *       *       *       *

Hélène Vacaresco est absurde de bégayer son âme en une langue
étrangère; mais, puisqu'il était écrit que cette Roumaine se
traduirait en vers français, il ne faut pas s'étonner qu'elle fabrique
ses strophes comme Santeul forgeait des vers latins ou comme Daniel
Lesueur forge du Leconte de Lisle. Il serait intéressant de relever
ses innombrables imitations: elles nous révéleraient lesquels de nos
poètes sont illustres au bord du Danube. Cette jeune orientale se
laisse prendre au clinquant des _Orientales_ et les lourdeurs barbares
de Leconte de Lisle brillent assez pour lui paraître de l'or. Mais son
goût personnel la porte vers des poètes doux et lents, et elle ne
déteste pas un peu de mièvrerie: elle abonde en verlainismes et elle
fredonne des andantes que pourraient réclamer tantôt Paul Bourget,
tantôt Jean Aicard. Si les langueurs lâches de Pierre Loti étaient
versifiées, elle serait plus séduite encore par cet homme qui semble
réunir toutes les élégances roumaines: officier de marine, cornac
littéraire de Carmen Sylva, jouisseur aux grands airs dédaigneux,
Morny de la littérature que tels imbéciles prennent pour une âme
parce qu'il est un ennui.

Le snobisme de l'Académie française, excité, sans doute, au souvenir
d'un roman princier, couronna un recueil d'Hélène Vacaresco. Malgré
l'applaudissement des Quarante, je croirais pousser loin la naïveté si
je relevais chez cette étrangère impropriétés et incorrections. Je
signale seulement deux pléonasmes satisfaits dont l'un s'orne d'une
heureuse allitération:

    Le chevalier, songeur, songea rêveusement.

En quoi, sans doute, il imitait la jeune Muse qui se demande:

    A quoi donc songeai-je, en songeant?

Je me rappelle certaines recherches de Tola Dorian et je soupçonne
toutes les Orientales qui font des vers français d'aimer le
bizantinisme cliquetant des allitérations.

       *       *       *       *       *

Il y en a d'innombrables dans _les Chants de l'Aurore_ et dans _l'Ame
sereine_. Je me contente d'indiquer ce vers où les _r_ roulent plus
drus que dans Leconte de Lisle:

    Pour voir leur ombre errer au ras des flots encor.

Et, par une citation plus longue, je donne une idée de la manière
d'Hélène Vacaresco:

    Onde rose qui t'enfuis
    Sous les bois aux vertes nuits,
    D'avoir reflété les pâles
    Et mystérieux pétales
    De la fleur qui sur tes bords
    A des parfums lourds et forts
    Dont s'enivrent les clairières
    Avec leurs vertes lumières.....

La phrase continue, mais je suis las de tourner le mirliton où
s'enroule cette période plus interminable et moins rythmée que les
plus lâchées de Mme Deshoulières.

       *       *       *       *       *

Louise Ducot et Daniel Lesueur sont de grands poètes, si on les
compare à Madeleine Lépine ou à Jean Bertheroy. Celles-ci vident en
des récipients informes les mêmes liqueurs insipides et parnassiennes.
Les premières sont des femmes enlaidies de fard, raidies en une mode
qui fut toujours ridicule et qui nous semble déjà vieille. Les
secondes sont des femmes laides et négligées, vêtues d'oripeaux
quelconques, ornées de verroteries grossières. Louise Ducot et Daniel
Lesueur répètent, en vers généralement soignés, les leçons qu'on
vient de leur apprendre. Madeleine Lépine et Jean Bertheroy laissent
couler de leurs lèvres un fade bavardage que relève seulement par
endroits le ridicule d'un effet manqué ou d'un pédantisme. Les unes
ont trop de métier, et pas assez d'art, et pas assez d'âme; chez les
secondes, âme, art, métier, tout est nul. Et je préfère encore les
bonnes écolières de tout à l'heure aux petites filles que j'entends
maintenant bégayer de vieilles histoires indifférentes. Dalila, et la
ruine de Jérusalem, et les barbaries d'Alboin et de Rosemonde
n'inspirent à Madeleine Lépine que des vers médiocres, vides de
pensées, d'images et de sentiments, quelque chose comme des résumés
mnémotechniques de tragédies. Guère moins négligeables, les romans où
Jean Bertheroy nous conte, après un naïf démarquage, les moyens de
séduction et les ennuis de bas-bleus transformés en «peintresses»;
guère moins négligeables, les vers où elle chante banalement _les
Femmes antiques_.

       *       *       *       *       *

Pourtant ce sont là des amazones relativement connues. Depuis que Mlle
Madeleine Lépine est devenue Mme Fernand Clerget, ses vers sont loués
par d'avisés jeunes hommes, qui songent que M. Fernand Clerget est un
éditeur. Jean Bertheroy fut sacrée poète par François Coppée et
applaudie par Hugues Le Roux. Aussi vais-je m'efforcer de
caractériser l'effort de chacune d'elles, d'étiqueter leurs produits
amorphes et peu discernables. Madeleine Lépine me paraît chercher
surtout l'effet spirituel ou tragique, tandis que Jean Bertheroy veut
plutôt nous éblouir de sa science.

Les odes de Madeleine Lépine sont de pénibles et vraiment trop longues
nouvelles à la main. Il s'agit, par exemple, de préparer ce mot de la
fin:

   Ton beau nom est gravé, Sapho, dans tout cœur d'homme; Mais
   l'odieux Phaon était privé d'un cœur.

Ou bien la fière Vasthi se livre à un esclave pour amener cette
antithèse:

    Et, lionne, devint telle qu'une brebis.

On néglige de nous dire si l'esclave heureux fut tel qu'un bélier ou
un bouc.

Les moins mauvaises pièces sont des banalités harmonieuses dont la
pauvreté voudrait être revêtue de musique, de longs rabâchages où le
même sentiment est répété sous des formes presque identiques suivant
le procédé connu de nos illustres chansonniers.

Les drames, _Azraël_, _le Jour prédit_, _Rosemonde_: des horreurs non
émouvantes. Le dernier, par exemple, est une involontaire parodie du
dénoûment de Rodogune et réussit à puériliser le terrible
empoisonnement. La forme est d'ordinaire si plate et ennuyeuse que,
lorsqu'elle devient ridicule, je me réjouis comme d'une bonne fortune.
J'ai été heureux deux ou trois fois. Je me suis amusé de cette
harmonie:

    A déchirer tes pieds dans mon sentier pierreux.

J'ai souri, presque tenté, à cette invitation:

    Dans ce beau crâne humain où je me désaltère
    Daigne étancher ta soif.

Et j'ai éclaté de rire en entendant cette exhortation:

    Maintenant de _l'audace_ et de la diligence.
    _Fuyons._

       *       *       *       *       *

Dans La Fontaine, le berger Tircis, pour séduire la jeune Amarante,
explique à l'enfant naïve ce que c'est que l'amour.

            Amarante dit à l'instant:
    «Oh! oh! c'est là ce mal que vous me prêchez tant!
    Il ne m'est pas nouveau: je pense le connaître.»
            Tircis à son but croyait être,
    Quand la belle ajouta: «Voilà tout justement
            Ce que je sens pour Clidamant.»

Cette rapide citation m'épargne une analyse du dernier roman de Jean
Bertheroy, _Sur la pente_. Les trois cents pages contiennent
d'ailleurs autre chose que les cinquante vers. Du livre du bas-bleu
s'élèvent des «relents de charnalité» que La Fontaine a négligé de
nous faire sentir. Elle parle d'une «reconduction continuelle de
l'infiniment grand à l'infiniment petit» que le philosophe de
_l'Astrologue qui se laisse tomber dans un puits_ eût peut-être mal
comprise. Il y a encore dans ce livre des formules d'une correction
audacieuse: «Elle était prête à tout consentir.» Et il y a, comme dans
_l'Initiateur_ de cet imbécile d'Armand Charpentier, «l'amoureux par
excellence, l'amoureux altruiste; avec lui une femme ne peut manquer
de parvenir au septième ciel de la félicité». Et il y a des maximes
que je signale au brave idiot qui découpe pour le supplément du
_Journal_ des _Pensées et Impressions_. Celle-ci fera sans doute son
affaire: «D'une situation ambiguë résultent toujours des conséquences
embarrassantes.»

Pour être plus mal rythmés que ceux de Daniel Lesueur et plus vides,
les vers de Jean Bertheroy n'en sont pas moins pédants:

    Alma, c'est l'Aditi, l'Isis myrionyme.

Vous voyez que cette amazone aime les grands mots et vous ne serez pas
étonnés quand, «sous d'erratiques cieux», elle nous vantera
«l'influence erratique» de Dionysos.

Parfois ces grands mots ont un sens vague et qui m'inquiète:

    Dans son amour profond et _fatidique_
    S'écoulent les torrents des maux inoubliés;

Jean Bertheroy prend-elle fatidique pour un synonyme de fatal, ou bien
songe-t-elle aux bavardages célèbres des _Bijoux indiscrets_?

La façon dont elle évoque

    Les grandes entités qui charmèrent le monde

est aussi très heureuse:

                    Et ses sens,
    Reconnaissant enfin l'amour qui les embrase,
              S'éveillent tout-puissants.

A ces sens tout-puissants, vous reconnaissez immédiatement Hercule et
vous songez à celui de ses travaux qui le ferait soigner aujourd'hui
comme satyriaque. Vous êtes loin de compte; Mme Jean Bertheroy nous
présentait la pudique Psyché.

J'aime encore chez elle cette belle science de l'anachronisme que
Charles Maurras admira jadis en son poète préféré. Elle attribue à
Psyché un «baiser de nymphe ou de madone», et Circé dans ses vers
parle des «Eons», des «Archanges» et de «l'Hosanna». Je signale cette
Circé étonnante à M. Drumont: celle-là encore doit être vendue aux
Juifs.

    Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire

et le plus mauvais élève, avec le temps, devient instituteur. Jean
Bertheroy, si ineptement pédante, a trouvé un disciple, et bien
inférieur, en M. Marc Legrand, rédacteur de la _Fraternité_ et auteur
de _l'Ame antique_, journaliste pour nègres et poète pour lui-même.

       *       *       *       *       *

Or j'ai lu encore des vers, des vers innombrables. J'ai lu de Mme
Caro-Delvaille des alexandrins grandiloquents et naïfs,--quelque chose
comme du Hugo inharmonieux et gauche,--où

    Le mont géant, hautain, millénaire et farouche

daigne répondre longuement,

    Comme un aïeul très doux qu'un appel d'enfant touche,

aux questions métaphysiques d'un «homme ébloui.»

J'ai lu des vers mélancoliques et bébêtes, où François Casale
(il y a beaucoup de François-les-bas-bleus, sans compter le
François-les-chaussettes-roses dont le vrai nom est Francis Coppée)
établit une comparaison sully-prud'hommesque entre «nos âmes lassées»
et les soleils d'octobre.

En des vers plats, invertébrés,

    Il fut, en Grèce, un roi qui s'appelait Candaule,

j'ai entendu Camille Bruno comparer les écrivains à

    Ce mari surprenant entre tous les maris

qui

    ...Soutint sans broncher son déplorable rôle.

Il paraît que, par vanité,

    Pour montrer au public nos intimes splendeurs,
    Nous avons devant lui déshabillé nos âmes.

Non, Madame, nous sommes surtout coupables de n'avoir point d'âmes à
montrer. Une âme, même médiocre, candidement mise à nu, est un
spectacle admirable: Verlaine l'a prouvé.

       *       *       *       *       *

Mme Claudine Funck-Brentano compare les caresses qu'elle échange avec
son ami aux baisers du ciel et de la mer, car le regard de l'ami
ressemble au «firmament qui recouvre le monde.» Et moi, affirme
Claudine,

    Et moi, je suis la mer orageuse et profonde;
    Ma prunelle verdâtre en a tous les attraits.

Mes compliments, Madame.

Antoinette Renaud s'efforce de s'attrister en maniant des fleurs
sèches et en leur demandant ce qui dort en leur «sein pâli».

Des vers mélancoliques de la duchesse de la Roche-Guyon m'ont ému
parfois par leur abandonnement lassé, m'ont plus souvent fait rire par
leur rhétorique naïve ou fatigué par leurs lents procédés de
développement.

J'ai écouté Marie Valandré gazouiller _Au bord de la vie_ les bons
sentiments qu'on lui apprit, et j'ai lu, traduites en alexandrins,
parfois souriants, les narrations où on lui fit vanter amour filial et
enthousiasme pour le drapeau.

Je suis insatiable et j'ai lu beaucoup de rondels de Mme de
Montgomery. Sans doute, j'ai tort de lire des rondels, d'essayer de
m'intéresser à ce puéril jeu de société. Mais Mme de Montgomery joue
sans sourire et sans grâce, n'atteint même pas les élégances mondaines
et ineptes du genre où elle s'amuse.

Hélas! que n'ai-je point lu? Je puis même vous réciter un quatrain où
Rachel Boyer, bien connue à la Comédie-Française, enferme sous une
forme admirable une philosophie étonnamment nouvelle:

    Pantins de bois, aux gestes fous,
    A tirer vos fils, l'homme excelle.
    Pantins de chair, hommes, pour vous,
    Le Destin tire la ficelle!

On avait dit, avec moins de longueurs: «L'homme s'agite, Dieu le
mène.»

       *       *       *       *       *

Descendons encore. Je reçois une plaquette signée Dolor. Une note de
presse l'accompagne qui affirme que Mlle Berthe Reynold publie «sous
son nom» cet _Éternel Pierrot_. Lisons un ou deux vers, et, pour la
joie de voir sourire telle délicieuse «bouche de colibri», faisons le
pion:

    Il faut vivre ou mourir, dilemme anti-nature.

Vous avez tort, petite Berthe Dolor, de faire de dilemme le synonyme
d'alternative. Il me semble aussi que le mot anti-nature ne peut être
adjectif que pour quelque hardi garçon de restaurant ou pour une
cuisinière audacieuse. Pourquoi, d'ailleurs, appeler «anti-nature» une
loi naturelle ou, comme vous avouez élégamment, un «dilemme»,

    Tracé depuis longtemps pour toute créature?

Je crois inutile, mademoiselle, de continuer la pénible correction de
votre devoir. Toutes les fois que vous essayez quelque bavardage
abstrait, vous abondez en termes vagues et impropres. Au contraire,
quand il s'agit d'objets colorés, vous êtes d'une précision criarde.
Je vous ai vu déployer jadis,--était-ce le 14 juillet?--un sonnet
tricolore. Dans les treize premiers vers, vous aviez blessé
cruellement un pauvre cygne pour le seul plaisir de nous montrer enfin

    L'oiseau blanc qui teintait en rouge le lac bleu.

Fi, mademoiselle, c'est bien vilain ce que vous avez fait ce jour-là.
Aujourd'hui, du moins, vous n'êtes pas méchante et vous ne méritez que
le bonnet d'âne.

       *       *       *       *       *

Andréa Lex, auteur de _Péchés véniels_, aime aussi les _Couleurs du
drapeau_. Plus cruelle mais plus logique, au lieu de leur sacrifier un
cygne, elle tue un soldat.

    Voyez-le, _blanc_ comme un linceul,
    Parmi les plis _bleus_ de la toile!...
    Une tache _rouge_ (ô douleur!)
    Coule de son front comme un pleur!

Elle a, celle-ci, toutes les gaucheries. Ses vers auraient paru
vieillots en 1825. On n'y voit que fleurs et papillons. Elle fait des
quatrains qui valent celui de Rachel Boyer. Et son vocabulaire est
moisi: elle «peint ses feux». Et elle abonde en didactismes rances.

Et ce sont, tous les trois mots, des points d'exclamation, des points
de suspension, des points d'interrogation. Et ses rythmes cahotés ne
lui permettent pas deux vers de suite qui soient des vers. Mais,
quand elle exprime la passion, son mouvement heurté devient naturel et
parfois on ne songe plus au ridicule de la forme parce qu'on est ému.
Elle a quelques cris venus du cœur ou de la chair, et qui nous font
tressaillir.

       *       *       *       *       *

Les _Cantiques du Cantique_ sont signés Jacques Nervat et Marie
Caussé. «C'est pendant de longues fiançailles,--dit la préface,--que
ces vers ont jailli de deux âmes qui se sont penchées l'une vers
l'autre pour se pénétrer.»

Malgré d'horribles allitérations,

    Qu'enlinceule le lin que ta face illumine,

ces vers sont généralement jolis, tendres et harmonieux.

La prosodie des deux jeunes gens effraierait classiques, romantiques
et parnassiens. Pourtant elle est relativement sage. Elle n'admet pas
le vers que Viélé-Griffin et Marie Krysinska croient libre et que
Franc-Nohain avoue amorphe. Elle élide toujours la syllabe muette qui
suit une voyelle sans exiger ici l'hiatus qu'on défend ailleurs:

    Et l'or en effigie remplace le soleil.

En outre, Jacques Nervat et Marie Caussé font partout ce que les
prosodistes appellent la synérèse. Je ne leur cherche pas querelle
quand ils comptent «visions» pour deux syllabes et «mystérieux» pour
trois; mais je suis choqué quand ils me forcent à prononcer «paisan»
ou à frémir en lisant un vers faux:

    Se courbent des paysans sous leurs larges chapeaux.

Si je devais parler de Jacques Nervat, je lui ferais, très intéressé,
beaucoup d'éloges et beaucoup de reproches. Il a une imagination
gasconne qui dépasse souvent mais qui m'amuse toujours. Non sans
quelque honte, j'aime presque ceci:

    Et le soleil fait ruisseler des pièces d'or
    vers la bourse tendue du vieux saule penché.

Mon sourire est plus incertain, hésite entre l'approbation et
l'ironie, quand je rencontre:

    Sa bouche est la margelle de mon puits de joie
    où tombent les cailloux de ses éclats de rire.

L'ironie l'emporte décidément, quand on me montre, trop ingénieux, un
martin-pêcheur qui «tisse de la clarté avec l'aiguille bleue de son
essor».

Marie Caussé imite timidement et docilement ce défaut; mais, à l'éclat
du plein jour, son imagination préfère les douceurs nocturnes:

    Et mon teint pâle comme un clair de lune,
    sera la nef d'argent dans la mer de tes nuits.

Son écriture est moins sûre que celle de Jacques Nervat. Il aurait
bien dû, le bon fiancé, souffler sur certaine «neige de cendre» que je
ne vois pas bien et effacer l'expression plate et un peu ridicule de
tel aveu d'impuissance:

    Et rien ne peut le définir, même des vers.

La poésie de Marie Caussé est trop souvent presque aussi balbutiante
que la prose rimée de Francis Jammes. Mais, par endroits, je suis
charmé de sa sincérité craintive et gracieuse:

    J'offrirais notre amour à Dieu, pour qu'il me fasse
    bonne, comme ton cœur se plût à me rêver
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    et qu'il mette en mes yeux une lueur discrète
    qui soit comme une douce lampe à ton foyer.

C'est une petite fille qui manque de couleurs, cette poésie, mais on
regarde avec quelque plaisir sa joliesse pâle et anémique et ses
gestes d'une câlinerie gentiment puérile:

    Je ferai la maison attachante et câline
    en des riens délicats qui te feront rêver,
    je serai la fée prévoyante qui devine
    tes plus secrets désirs pour pouvoir les combler.
    Oh! mon ami, regarde au loin la belle vie,
    j'aurai du rose aux joues, de la joie dans les yeux,
    car, bien sûr, tes baisers me rendront plus jolie,
    et les fleurs du jardin pareront mes cheveux.



VII

LES CANTINIÈRES

   Ah! mille millions de tonnerres, c'en est!

    (PAUL DÉROULÈDE).


Tout ce qui exprime l'oubli de nos bas intérêts a sa beauté. La
patrie,--quand on comprend sous ce vocable un grand État aggloméré par
le hasard des conquêtes et des maquerellages royaux, limité par le
hasard des défaites,--est une idée artificielle, à la fois trop
étroite et trop large. Le patriotisme est pourtant respectable dès
qu'il est sincère; admirable, s'il devient héroïque. Je méprise
d'autant plus les marchands de papier noirci qui se font de
l'imitation de cet amour un moyen de succès et qui se déguisent en
patriotes pour vendre des exemplaires ou pour gueuser un prix à
l'Académie. Parce que j'aime tous les sentiments vrais, je soufflète
avec joie les masques de noblesse. Mon admiration attendrie pour saint
Vincent de Paul augmente mon désir de cracher au visage de Tartuffe.
_Polyeucte_ m'émeut trop profondément pour que je ne m'irrite point
quand tel joli monsieur qui chercha la fortune dans le mariage prend
_la Samaritaine_ pour matière à mettre en vers français ou quand
Armand Silvestre, avec des doigts qu'il vient de promener sur de
grosses fesses toulousaines et qu'il a peut-être oublié de laver,
manie les accessoires de la Passion et fait la quête au nom de Jésus.

La femme est naturellement l'amante de la paix. Lorsqu'elle chante la
guerre, son accent est faux, ou sa bravoure apparente est une fleur
ignoble nourrie du fumier de bas sentiments: dépit enfantin d'une
vieille partie perdue et besoin animal de vengeance ou, comme ils
disent, de revanche; tout au moins cette admiration lâche de la force
brutale et de ses symboles qui émeut la gigolette sous les menaces de
son «petit homme», la cuisinière devant le pantalon rouge et la
bourgeoise devant l'épaulette.

Pour ces diverses raisons, la plupart des cantinières de lettres que
j'ai rencontrées m'ont paru méprisables: et celles qui m'offraient
leur vin frelaté en chantant dans la langue de Déroulède qu'elles
prennent pour la langue des dieux, et celles qui s'expliquèrent en
prose académique ou soldatesque.

       *       *       *       *       *

Simone Arnaud choisit les plus impossibles et les plus raides parmi
les héros cornéliens; elle les exagère et les ankylose encore; puis
elle les habille en femmes. Mademoiselle du Vigean, quelques jours
avant la Fronde, parle de la «patrie» en vieux romain. Éprise du grand
Condé, elle lui conseille la lâcheté de la soumission au Mazarin
plutôt que le geste orgueilleux d'une révolte que l'avenir pourrait
appeller trahison. Or l'obéissance, devoir d'après les préjugés
actuels, mais qui, pour un prince d'alors, était avilissante, est
aussi l'abandon de leur amour.--Jahel est une mère comme l'autre est
une amoureuse. Cette Israélite a perdu quatre fils dans une rébellion
contre je ne sais quel Assuérus. A son petit dernier tombé entre les
mains de l'ennemi, on offre, avec le trône de Judée, la princesse dont
il est amoureux et aimé. Jahel repousse la honte de tels présents et
recommande à l'enfant la gloire du martyre. Le jeune nigaud consent à
s'empoisonner avec la bien-aimée pour ne point désobéir à maman et
parce qu'Hernani mourut ainsi plutôt que de manquer à sa parole. Mais
la brave princesse le sauve d'une imitation trop servile et, buvant
toute la coupe, réduit le fils de Jahel à se précipiter.--La Jeanne
d'Arc de Simone Arnaud est un peu moins fausse. Ici, l'héroïne est
trop connue pour permettre ces ridicules inventions. L'histoire et la
légende ont triomphé des réminiscences cornéliennes ou romantiques,
ont empêché l'effort de se bander jusqu'à l'inhumain. Malheureusement
le sujet est bien délicat pour un talent fait de mémoire et
d'hyperboles. Simone Arnaud l'a-t-elle manqué plus que les Joseph
Fabre et les Jules Barbier qui l'exploitent? N'exigeons pas
l'impossible de cette brave à trois poils; elle a seulement réussi à
faire aussi mal que les marchands de l'autre sexe, et je me demande
pourquoi l'Académie a couronné de préférence sa machine. J'essaie une
explication. L'Académie monthyonise toujours un peu, même quand elle
s'efforce vers des choix littéraires, et ces cinq actes sont pavés de
bonnes intentions. Monseigneur Perraud a dû être heureux en entendant
un moine du XVe siècle se déclarer hardiment «citoyen», et les
quarante ont sans doute frémi d'aise quand La Trémoïlle, grammairien
bien connu, conseille à un interlocuteur: «Parlons sans hyperbole.»

Simone Arnaud ne semble connaître que le Corneille vanté par
Déroulède. Elle admire surtout ce jeune Horace, inhumain plus que
surhumain, trop brute pour être un héros. Elle s'arrête à cet idéal
inférieur du patriotisme auquel Corneille s'amusa un jour comme à une
curiosité historique, mais qui ne l'empêcha point de dresser ensuite
de vrais héros, de vrais individus conscients: celui qui peut dire:

    Je suis maître de moi comme de l'univers,

et cet admirable Polyeucte «au-dessus de quoi il n'y a rien». Pourtant
je sais gré à Simonette de sa bonne volonté héroïque et, tout en
souriant de lui voir presque réussir du Bornier, je la loue d'avoir
essayé de faire du Corneille.

       *       *       *       *       *

Mme Blanche Sari-Flégier, cantinière premier empire, porte aussi
d'autres déguisements. Bergère, elle convertit des élégantes et les
fait s'écrier: «Vive la nature! Paris n'est qu'une grande citrouille!»
Elle distingue les saisons à des signes ignorés des pauvres habitants
de la grande citrouille. Si l'alouette

    De sa patte menue a pris un roseau vert...
    Et sur le fin tuyau de cette clarinette
    Elle dit sa chanson...

Si le papillon déclare son amour à la pâquerette «en lui baisant la
main», soyez sûrs que nous sommes au printemps. On discerne l'été à
ce que «le papillon volage... va vers d'autres fleurs pour leur baiser
la main.» A l'automne, le papillon

    Lui-même est mort pour avoir trop baisé de mains.

Décembre enfin est un mois bien triste. L'alouette

    D'une patte glacée a pris sa clarinette
    Et l'a jetée au nez tout rouge de l'hiver.

Cette bergère est une brave femme, et qui adore publiquement son
époux, et qui lui prodigue en grands vers de petits noms plus gentils
et plus originaux que des noms d'oiseaux. Il est «l'heureux Présent»;
il est surtout «le pur Éther où brille notre amour». Et cette bonne
épouse est une fille tendre; elle constate en rimes riches que sa
maman

    ...s'appelait d'un joli nom: Thérèse

et qu'elle avait de beaux yeux

    Que jamais ne ternit aucune syndérèse.

Sœur aimante, elle fait de la musique pour plaire à son frère, le
Flégier des stances; elle décore d'un sonnet tout compositeur illustre
et mort; elle vante même un vivant, Camille Saint-Saëns, «le Beethoven
français».

Les sentiments de ce noble cœur se hiérarchisent comme il convient.
Le plus aimé de tous ces aimés, c'est l'époux, «le pur Éther». Il est
officier, et elle a encore plus d'enthousiasmes militaires que
d'admirations musicales. Elle s'émerveille dès que nos fusils à longue
portée tuent courageusement quelques sauvages. Nos exploits malgaches
lui inspirent un dithyrambe:

    Car bientôt, parmi nous, notre héroïque armée,
    Viendra baiser ton front, ô France bien-aimée,
    Et le couronnera du laurier des vainqueurs!

Comme «le pur Éther» a vu le jour au pays des Bonapartes, des
adjudants et des garde-chiourmes, elle met le premier Napoléon en
dix-huit sonnets. Elle veille sur le Corse illustre dès avant sa
naissance, dès le jour où Dieu, causant avec l'Aigle,

    ...prit une plume à l'oiseau
    Et la mit en sa griffe...

pour lui permettre d'écrire «l'histoire du plus Grand d'entre tous».
Dès lors, l'Aigle et Mme Sari-Flégier suivent partout «le Génie
invincible»; ils contemplent successivement «l'Enfant», le «Grand
Vainqueur», le «Grand Proscrit», et n'abandonnent le Grand Mort qu'en
1840, après avoir bordé son lit à l'hôtel des Invalides. Parfois
l'Aigle se permet de donner au «plus Grand des Grands» des
avertissements utiles et, un matin que l'amoureux s'oublie entre les
bras de Joséphine,

    Son aile bat la vitre et l'arrache à sa fièvre..,
    Glorieuse _Alouette_ éveillant _Roméo_!

       *       *       *       *       *

En 1863, Mlle Ernestine Drouet publia un recueil intitulé _Caritas_.
Puis elle devint Mme William Mitchel, fut longtemps absorbée par les
devoirs de famille et par je ne sais quelles occupations officielles,
inutiles et lucratives. En 1897, veuve, en retraite, sa fille mariée,
elle a donné un second volume, _l'Ame Française_. La poésie s'est
vengée de trente-cinq ans d'infidélité et les vers de Mme William
Mitchel sont très inférieurs à ceux d'Ernestine Drouet.

_Caritas_ contient trois sortes de pièces. S'avancent d'abord, graves
et lourds, des poèmes commandés par l'Académie, des traductions, je ne
sais quels autres automates indifférents, parfois un peu ridicules
d'avoir été à la mode et de ne plus l'être. D'une allure aisée en sa
lenteur, défilent ensuite, tantôt noblement droites, tantôt frêles et
penchées, de mélancoliques méditations. Leur vêtement comme leur
démarche hésite entre deux modes; la coupe lamartinienne et la façon
premier empire. L'auteur s'adresse aux sommets:

    L'homme vit soixante ans, l'arbre vit cent années:
    Vous en comptez six mille et vous durez encor!

    Vous usez les forêts, les hommes, la verdure,
    Comme une sentinelle userait son manteau
    Immobile à son poste;--et seuls dans la nature
    Vous n'avez ici-bas ni berceau ni tombeau.

Lamartine est autrement pénétrant et profond; mais ces lieux communs
éloquents valent les meilleures solennités de Chênedollé, et je ne les
trouve pas plus superficiels que les dorures brutalement aveuglantes
que fait sonner José-Maria de Hérédia, rastaquouère de la poésie, ou
que les raides symétries dessinées par Henri de Régnier.

Par le sourire pincé, par la tristesse jolie et légère, par la
précision spirituelle et un peu sèche, tels octosyllabes d'Ernestine
Drouet rappellent les plus aimables pièces d'Arnault.

A ces méditations où la poésie et le convenu se mêlent à doses
diverses, je préfère les effusions personnelles: elles disent une âme
simplement charmante, et les sourires d'une jeunesse pauvre, qui ne
méprise pas les biens extérieurs, mais qui ignore la plainte, qui est
habile à jouir de tout et douce aux à peu près. Ah! l'âme gracieuse,
jeune et point puérile, tendre, résignée, sans envie. Voici comment
elle parle d'une amie plus heureuse:

     Je dois à son bonheur un peu de mon courage.
    Je ne pouvais pleurer lorsque chantait sa voix;
     Il est si consolant de sentir que l'orage
     N'éclate pas du moins en tous lieux à la fois.
               Il est si bon, si salutaire
     A qui marche avec peine en son chemin pierreux
     De voir qu'il pousse encor des fleurs sur notre terre
             Pour embellir les fronts heureux.

     Oui, sa joie et sa grâce avec sa vie écloses
     Sont à mes yeux amis comme un bouquet de roses
     Qui sur un frais buisson riant au voyageur,
     Rafraîchit sa pensée et parfume son cœur.

Il est pénible de quitter les joliesses simples et souples de
_Caritas_ pour lire _l'Ame Française_. Quelle marche désagréable
maintenant, à chaque instant blessée par des gaucheries et des
laideurs! La facile précision s'est évanouie. On rencontre à chaque
pas d'odieux prosaïsmes, des inversions hargneuses et des vers que
d'inexcusables suppressions d'articles font grinçants comme des
machines non huilées:

    Malgré paternelle indulgence,
    Gardant juste sévérité,
    C'est s'exposer à la vengeance
    Qu'exercer une autorité.

ou encore:

                            ... Et leur corps j'ai suivi
    Et j'ai sur leurs blessés mes serments assouvi.

Je suis désolé d'indiquer tant de défauts chez celle dont les vers de
jeunesse me charmèrent. Pourtant, malgré patriotique indulgence,
Déroulède même trouvera-t-il pratique cette façon d'aller à la
victoire:

    Le clairon--à sac ou besace
    Indiquant l'heure et les chemins--
    Nous fera reprendre l'Alsace
    Dût-on y _marcher sur les mains_!

Il y a des indignations que je ne réussis pas à partager, et ces
misérables Prussiens ont commis certains crimes qui m'irritent
médiocrement. Ainsi,

    Ils ont demandé du champagne
    Même à l'évêque d'Orléans.

Le poète a beau ajouter en note cet alexandrin vengeur:

    Monseigneur Dupanloup, évêque des plus sobres,

il ne parvient pas à m'émouvoir. Voici même,--j'en suis vraiment
confus,--que j'ai envie de rire lorsque la cantinière adresse au
champagne cette apostrophe hardie:

    Si jamais défaites pareilles
    Chez nous ramenaient l'Étranger,
    O Vin, fais sauter les bouteilles
    Et sois perdu pour nous venger!

Tout n'est pas ridicule dans _l'Ame française_. Le vers ne retrouve
jamais sa grâce fraîche de 1860; mais il exprime parfois des
sentiments sincères et intéressants. Je suis touché quand Mme William
Mitchel reproche à la défaite, plus que nos biens pillés «et notre
honneur terni», de nous apprendre la haine et de nous induire à
prêcher la vengeance aux enfants que nous voulions autrefois généreux
et doux.--Malgré la pauvreté anguleuse de la forme, la méditation est
noble où, devant un tumulus qui recouvre des Allemands, elle plaint
ces vainqueurs que leur victoire même entraîna pour le dernier sommeil
loin de toute affection et coucha dans le froid inhospitalier d'une
terre ennemie.--Pendant la guerre, on interroge des officiers
prussiens:

                      ...«C'est l'Empire et sa gloire
    Que vous vengez?»--Mais eux: «C'est le Palatinat.»

Une inquiétude s'empare du poète et ne tarde pas à étreindre le
lecteur.

    Que de grandes leçons nous passons sous silence,
    Depuis ce «_Væ Victis_» dit à Rome à genoux
    Qui, s'il jeta d'un brenn l'épée en la balance,
    Par le fer de César est retombé sur nous!

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    O sauvage désir de vengeance farouche!
    Si, punis aujourd'hui, demain voulant punir,
    Le venin dans le cœur et l'écume à la bouche,
    Sur eux nous nous ruons...--C'est à ne plus finir!

    Guerre sur guerre encor,--revanche de revanche!
    Et toujours morts pour morts, sac pour sac, feu pour feu,
    Massacre à tout jamais, en tout siècle, en tout lieu!
    C'est de l'égorgement la roulante avalanche!

Prise entre le devoir de patriotisme qu'on lui enseigna et les
sentiments humains qui s'élèvent du profond de son âme, la pauvre
femme s'agite sans «sortir de ce cruel dilemme», et, impuissante à
conclure, va et revient dans les mêmes pensées alternées, comme
affolée d'angoisse.

On voit que ce livre dit assez souvent des états d'âme noblement
douloureux et que telles réflexions sont poignantes comme des cris de
souffrance intellectuelle. Mais il est rare que l'expression ne soit
pas faible ou incertaine et aucune pièce ne pourrait être citée
jusqu'au bout sans attirer le sourire moqueur. Je crois, au contraire,
que les futures anthologies pourront cueillir dans _Caritas_ deux ou
trois fleurs simples et parfumées. Il convient d'aimer Ernestine
Drouet pour sa grâce jeune et souple et, par sympathie pour la beauté
persistante de son âme, d'adresser des condoléances à Mme William
Mitchel qui a laissé mourir des dons amiables.

       *       *       *       *       *

Mme Astié de Valsayre est plus connue comme «homme d'action» et comme
duelliste que comme écrivain. Elle est secrétaire de cette _Ligue de
l'Affranchissement des Femmes_ qui pétitionna pour la «liberté du
costume». Le couturier Worth appuyait la revendication et proposait,
avec approbation de la Ligue, un «costume mixte, genre cantinière et
oriental».

J'ai lu de Mme Astié de Valsayre des vers signés Jean Misère et de la
prose signée Fernand Marceau: tout ça m'a paru genre cantinière plutôt
que genre oriental.

_Le Retour de l'Exilé_, récit dramatique dit par Mounet-Sully, n'est
ni plus ni moins bête que la plupart des monologues, et Déroulède ne
réussit pas tous les jours à être plus grotesque.

    Haine à ceux qui tuaient sans pitié nos héros
    Et traînaient en exil nos vaillantes phalanges!

Car jamais Français n'a tué un ennemi ou fait un prisonnier: nous
sommes trop généreux pour des forfaits si noirs.

_Le Secret d'Hermine_ est un petit feuilleton très sombre, très
patriotique, très révolutionnaire et très empoignant. Il y a là,
figurez-vous! un salaud de prince allemand,--marié, s'il vous
plaît!--qui, sous un faux nom, vient nous espionner et promettre le
mariage à un ange féminin et français et lui foutre un gosse dans le
ventre. Acte inouï et bien particulièrement prussien. Mais il y a un
brave amiral, brutal et sympathique, qui arrange un peu les choses. Il
faut l'entendre, ce «vieil amphibie embouché comme un matelot»,
ordonner à sa maîtresse,--une sale femme complice du prussien,--de
«rengainer _sa_ langue», et s'écrier, si elle n'obéit pas assez vite:
«Je pourrais oublier que vous êtes femme et vous écraser comme le
reptile immonde que vous êtes.» L'immonde femme-reptile m'a fort
effrayé, surtout quand j'ai mieux regardé «son ensemble de hyène» ou
quand «se mouvant avec une grâce féline en ondulations de panthère,
c'était bien Mathilde prête à distiller son venin». Je me suis vite
sauvé loin de ce venin de panthère. Mais j'ai été doucement payé de
mes émotions violentes, car le traître est puni par où il a péché.
Irrémédiablement amoureux, le misérable teuton, et irrémédiablement
séparé de l'ange français et féminin! Aussi «une larme mouille sa
paupière, larme de remords, larme de honte, larme de prince enfin!»
Cette analyse chimique des larmes de prince me paraît définitive.

       *       *       *       *       *

Notre armée actuelle n'est peut-être pas poétique. C'est en prose que
les cantinières modernes parlent du régiment. J'ai l'honneur de vous
présenter deux de ces braves femmes: Marguerite Belin, dite Jean
Rolland, cantinière académique, et Marie Quivogne de Montifaud, dite
Paul Érasme, qui, avant de servir _Nos Sous-officiers_, passa
peut-être par les halles.

Jean Rolland a débuté par des romans villageois. Un paysan n'y peut
rencontrer une femme seule sans se précipiter sur elle pour la violer
(il paraît qu'ils aiment ça à la _Revue des Deux-Mondes_). Au milieu
des plus jolis récits champêtres, le patriotisme exigeant de cette
femme d'officier jette toujours quelque mélodramatique épisode
d'invasion. Mais parfois, surtout quand elle conte des enfances, son
écriture est souriante et vivante.

Ses romans militaires sont de la besogne bien faite, de bonnes
plaidoiries éloquentes et ineptes, dignes des honoraires que leur
prodigue l'Académie. On y trouve trop de négligences abstraites, trop
de lapsus aussi, comme ce «bercail» qui est un «perchoir». Mais des
chapitres entiers sont corrects et habiles, irritants de métier
littéraire, de talent oratoire et insincère. Me Jean Rolland nous
assure sans rire que, dans l'armée «de bas en haut, ce qui s'affirme à
tous les rangs de la hiérarchie, c'est un désintéressement absolu,
l'abnégation de soi-même poussée jusqu'à la démarcation (?) de
l'individu, le sacrifice de l'intérêt personnel atteignant la limite
où l'héroïsme côtoie la folie.» Baissez la tête, Lucien Descaves,
Adolphe Retté, Georges Darien, Henri Rainaldy, et vous aussi, Émile
Zola, dernier calomniateur de «la grande muette»! Pourtant le héros de
_Sous les galons_ vous inspirerait peut-être plus de pitié que
d'admiration. Ce pauvre officier pauvre geint bien souvent sur
l'insuffisance de la solde et se montre plutôt lâche dans la vie et
dans l'amour. Un dénoûment providentiel, romanesque et ridicule lui
apporte la forte somme et avec, espérons-le, «l'aplomb LÉGITIME de la
fortune et de la naissance». Me Jean Rolland est fécond en ces petits
mots de snob imbécile ou d'avocat qui nous croit vraiment trop bêtes.
Avec une jolie inconscience apparente, il appelle fierté la soumission
et courage l'obéissance tremblante. «Incapable de se plier à une
discipline quelconque, l'ancien déserteur était POURTANT brave pour
son propre compte.» Passez, muscade!

       *       *       *       *       *

Paul Erasme fait toutes sortes de métiers qu'elle affirme littéraires.
Elle a publié quarante volumes et elle s'imagine que là-dedans il y a
des romans, des drames, des vers et de la critique. Trop riche, elle
renie à moitié des _Nouvelles drôlatiques_ «qu'on s'acharne à me jeter
à la tête et qui ne sont qu'un incident dans ma vie,--question de
métier et de pain quotidien». Elle me recommande particulièrement deux
de ses livres: _Nos Sous-officiers_ et un volume de critique. Mais la
même lettre parle de ses «débuts dans la littérature dramatique qui
n'a commencé qu'avec _Nos Sous-officiers_, en 1890»; et j'ai eu peur
de la hardiesse de ses opinions littéraires. J'ai peut-être eu tort.
En lisant le roman d'où est tirée la pièce avec laquelle «la
littérature dramatique... a commencé», je me suis aperçu que quarante
volumes d'exercices furent impuissants à apprendre à Erasme les
premiers éléments de la langue française. Je n'insiste pas: Mme de
Montifaud m'accuserait de m'attarder à «une question oisive». Je
signale seulement ce beau livre où sont traités avec un mépris
légitime «des _cadets_, profitant de ce qu'ils ont un frère sous les
drapeaux, ou qu'ils sont _fils unique_ de veuve, pour se dérober au
service militaire.»

Je cite encore quelques lignes qui me semblent expliquer suffisamment
nos désastres de 1870. Tout au moins, elles consoleront les vrais
patriotes. Elles stigmatisent, en effet, «ces gueux sinistres, dont le
nom national de Prussiens caractérisera toujours les parties basses de
notre individu, puisque jusqu'alors ils ne nous en avaient montré que
cet endroit de leur personne sur nos champs de bataille».



VIII

QUELQUES MÈRES GIGOGNES


Nous avons déjà rencontré plusieurs de ces fécondes poseuses de lapins
littéraires qui contribuent grandement à transformer la littérature
contemporaine en une Australie famélique. Nous en retrouverons encore.
Je vais aujourd'hui jeter une dizaine des plus prolifiques dans la
même charrette.

Il semble que ce chapitre sur «l'abondance stérile» commencerait
heureusement par un hommage à Catulle Mendès. Pourtant, après
réflexion, j'ai préféré ne parler que de celles qui sont femmes par
devant.

       *       *       *       *       *

Georges de Peyrebrune écrivit jadis de jolies choses, frêles et
mièvres, comme _les Frères Colombe_ ou même _les Roses d'Arlette_ et
des études d'un réalisme sain et solide comme _Victoire la Rouge_.
Depuis elle a compliqué, pédantisé et spiritualisé sa manière et elle
est devenue le premier écrivain de notre temps pour les vrais amateurs
de phébus et de fin du fin. Le plus caractéristique de ses livres
s'appelle _les Aimées_. C'est l'histoire d'un «esthète» génial qui
jouit surtout de ses souffrances et des souffrances voisines. Pour
créer de la douleur en lui-même et en l'adorée, Emmanuel fait semblant
d'être marié. Un jour, fatigué de cette comédie, il avoue tout à sa
blonde maîtresse: la merveilleuse brune qui passait pour sa femme et
dont la beauté attisa de si atroces jalousies, est sa sœur.
Malédiction! la bien-aimée s'est fatiguée un jour avant lui; elle est
mariée depuis vingt-quatre heures. Au lieu de jouir délicieusement de
ce malheur imprévu, l'esthète génial devient fou. Ne le plaignons pas
trop: le délire lui permet de prendre la brune pour la blonde, et la
bonne sœur lui rend publiquement son premier «baiser d'amant» en se
déclarant «décidée à tout pour le sauver».

L'admiration que m'inspirent ces aventures originales est décuplée par
l'écriture d'une élégance riche. Ces trois cents pages constituent la
plus étonnante anthologie de gongorismes qu'on puisse rêver. Deux ou
trois fleurs pour boutonnières d'esthètes, voulez-vous?

Ne dites plus, précieux esthètes: le mystère féminin. Dites: «L'obscur
dédale en lequel l'homme se perd dès qu'il veut pénétrer dans la
syringe où se tient enfermée l'âme impénétrable de la créatrice des
races.»

Rougissez-vous d'avoir laissé échapper, après Peyrebrune, cette
lapalissade trop visible: «Tout bonheur n'est parfait que s'il est
complet?» Hâtez-vous de traduire en langage plus abstrus: «L'orbe des
sensations ne doit être fragmenté.» Continuez avec un geste solennel:
«De la cime perdue de nos effluves sensoriels effilés vers l'astral, à
la base charnelle de notre corps, lourde argile qui retient, hors du
vol éternel, notre vague de vie...»

Si vous avez fait une déclaration et qu'on vous réponde mariage,
donnez-vous le temps d'inventer quelque empêchement absolu et
esthétique en vous écriant: «Le mot que vous venez de prononcer
rétrécit l'envergure de mon envolement. Je sens qu'il faut redescendre
pour vous parler comme un homme, non comme un dieu. Soit!»

Voulez-vous exprimer qu'une de ces dames de _la Fronde_ vous sembla
uniquement occupée de pensée pure? Déclarez: «Elle paraissait avoir
transporté la mobilisation de sa vie sur le plan d'une intellectualité
ardente qui suffisait au prétexte de son évolution.»

Cause-t-on devant vous de Joris-Karl Huysmans, chantre de _la
Cathédrale_, ou du ridicule charlatan Mérovack, «l'homme des
cathédrales», appliquez-leur ces belles paroles de Peyrebrune sur la
construction intellectuelle de son héros:

«Assez solidement équilibré en son raisonnement, malgré les
superfétations d'une ornementation bizarre qui donnaient à la
figuration de son intellect l'aspect d'un édifice aux assises purement
architecturales, surmonté d'une forêt de dômes, clochetons,
campaniles, beffrois, aiguilles, tours, obélisques, flèches, mâts,
s'enchevêtrant les uns aux autres en s'escaladant jusqu'à percer les
nues, Emmanuel consentait volontiers à suivre la voie des déductions
logiques que les bases de sa raison lui fournissaient.»

A propos d'un monsieur qui, ayant passé une mauvaise nuit, fut content
de voir revenir le jour, les réflexions suivantes vous procureront un
succès:

«La planète, en tournant, le ramena vers des clartés solaires.
Réellement il avait vogué à travers l'infini, puisqu'il se voyait,
point matériellement infime, mais géant par l'idée, piqué sur l'avant
du navire terrien dont un feu intérieur alimente la chaudière, de
laquelle s'échappent les vapeurs condensées qui se heurtent et se
frottent aux courants sidéraux pour constituer l'engrenage rotatif; il
se voyait mesurant l'étendue et calculant les basses, l'œil sur sa
boussole cervicale...»

Vous pourrez aussi vous rendre intéressant en reprenant pour votre
compte tels vœux du pauvre esthète qui finira par perdre la «boussole
cervicale»:

«Il se souhaita aveugle en un monde désert, pour jouir pleinement de
la vérité des choses.»

       *       *       *       *       *

Madame Th. Bentzon est une voyageuse et une liseuse: elle regarde avec
sympathie, distingue les menus faits intéressants, conte avec un
charme discret, commente en personne de sens. Il y a plaisir à lire
ses études superficielles et élégantes, d'un talent lent et calme sur
les littératures et les mœurs étrangères. Elle s'arrête un instant
devant les types les plus divers, sourit à chacun, l'esquisse en
traits facilement oubliables, mais aimables. Son écriture sans relief
n'effarouche ni la _Revue des Deux Mondes_ ni l'Académie, et pourtant
ces grisailles, grâce à la souplesse du dessin, ne sont point
déplaisantes.

Par malheur, ses innombrables romans me confirment dans cette pensée
que la femme est également incapable d'ordonner un livre et de créer
un caractère. Les œuvres féminines de quelque valeur sont courtes, ou
expriment dans un désordre de conversation des choses vues, ou disent
l'âme de l'auteur. Dès que l'œuvre exige une vue d'ensemble, un
effort de synthèse, la femme y est inégale. Pour employer des mots
allemands, peut-être la femme est-elle destinée à dépasser l'homme
dans l'art subjectif; l'art objectif lui restera sans doute
éternellement fermé. Elle aura d'autres Sapho et d'autres
Desbordes-Valmore. Elle n'aura jamais un Sophocle ou un Balzac.

Les romans de Mme Bentzon sont construits avec de petites habiletés de
feuilletoniste. Nous y retrouvons ces irritants secrets qu'on nous
découvre graduellement, et les caractères sont aussi changeants et
inconsistants que dans Georges Sand elle-même. Voici _Constance_, un
des moins mauvais parmi ces livres indifférents, un des trois que
l'Académie couronna, celui que l'auteur préfère. C'est l'histoire
d'une jeune fille catholique qui aime un divorcé et ne l'épouse point.
Il y avait là un sujet. Le bas-bleu a eu le courage d'en approcher
parce qu'un homme de bonne compagnie, M. Octave Feuillet,
historiographe de _Sibylle_, lui en avait parlé. Elle a, d'ailleurs,
évité tout ce que l'étude pouvait avoir d'intéressant et de profond.
Elle a énervé la force du sujet par toutes sortes de préparations
lâches et adroites. Les cinq premiers sixièmes du livre sont dépensés
à ces mesquines habiletés et à de souriantes anecdotes. Aux dernières
pages seulement, le problème est, non point résolu, certes, ni même
posé franchement, mais indiqué et escamoté. Et la conclusion est
vraisemblable comme un dénoûment d'André Theuriet. Constance sera, si
le bien-aimé l'exige, sa maîtresse; mais elle ne sera pas sa femme.
«Je n'ajouterai pas l'hypocrisie au péché, ne laisserai jamais
légaliser ce qui reste illégitime devant un tribunal qui défie toutes
les lois de ce monde.» Raoul se montre digne de l'héroïque sacrifice,
en le refusant. Et Constance s'écrie, heureuse: «C'est à dater de ce
moment que je crois, que je sais que tu m'aimes. Adieu!» Et c'est
fini. Les deux marionnettes ne seront plus rapprochées. Mme Bentzon
est trop intelligente pour que j'aie à lui apprendre que ce sublime
est banal et faux jusqu'au ridicule. Elle alléguera peut-être qu'elle
a une clientèle à satisfaire et des couronnes académiques à mériter.
Je ne suis pas de ceux à qui ces circonstances paraîtront atténuantes.

       *       *       *       *       *

Le cerveau de Jeanne France est, certes, bien incapable d'enfanter, et
il n'est jamais sorti d'elle rien qui ressemble, même de très loin, à
un livre. Mais ce cerveau est atteint d'une maladie désagréable qu'on
situe généralement autre part et dont je croyais la vieillesse
féminine exempte. Elle a laissé couler quarante-trois volumes, et le
flux continue. J'ai étudié les flueurs recueillies par _la Baronne de
Langis_. Voici le résultat de l'analyse: liquide blanchâtre, tirant
parfois sur le jaune, presque insipide et presque inodore (légère
fétidité rance). Principaux animalcules en suspension: le vieillard
sublime, la jeune fille chaste, la mère séduite qui expie, l'officier
séduisant et instruit.

       *       *       *       *       *

Avant de devenir cantinière en chef de l'armée franco-russe et barnum
de la _Nouvelle Revue_, Mme Edmond Adam écrivit de la philosophie
banale, et aussi des romans où des artifices lents et naïfs croyaient
suggérer des rêves de beauté. _Païenne_ est le moins mauvais de ces
livres qu'admira Jules Lemaître, insulteur de Barbey d'Aurevilly et
flatteur de Sarcey, lâcheté souriante, heureuse de frapper la
vieillesse des lions, plus heureuse de caresser tout habile qui fait
semblant d'être un écrivain et qui sait être une influence. _Païenne_,
sous l'apparence d'un roman par lettres, est un long duo d'amour en
prose poétique. Les seuls livres que les femmes aient réussi,--œuvres
épistolaires, mémoires, confessions, demi-romans déguisés sous l'une
de ces formes,--sont écrits à la première personne. La prose poétique,
par sa grâce jeune et comme inachevée, par la liberté de son lyrisme
équivoque, est un genre féminin, comme au théâtre les travestis sont
des emplois féminins. Si Mme Adam était une femme de talent, elle
pouvait faire de _Païenne_ un petit livre exquis. Par malheur, le
volume, qui paraît court à qui compte les pages, devient bien long
quand on essaie de lire. Les amoureux de Juliette Lamber ont le
bonheur bavard et rabâcheur, vite ennuyeux pour qui les écoute. Et ils
ne sont pas sincères; ils se battent les flancs pour aimer, surtout
pour dire leur amour. Dès le commencement, Tiburce avoue des
préoccupations d'auteur: «Je tiens à prolonger et à nuancer cette
délicieuse préface.» Il lui semble que sa maîtresse Mélissandre (oh!
mon Dieu, les jolis noms!) écrit merveilleusement, et il lui demande
plus de descriptions que de baisers. Cette personne complaisante ne
refuse jamais à celui qu'elle aime un exercice de style. Le livre,
agaçant dès les premières pages et inquiétant de fausseté, devient peu
à peu monotone et endormeur. Cette «apothéose de l'amour» déplaît
d'abord par ce qu'elle a de péniblement et banalement théâtral;
bientôt elle nous laisse bâiller, indifférents, comme un dithyrambe
sur l'Alliance.

       *       *       *       *       *

Visitons quelques accouchées moins ridées, déjà loin pourtant de leur
première gésine.

Jeanne Mairet (Mme Charles Bigot),--car elle signe d'un pseudonyme et
d'une parenthèse,--en est à son dixième volume. Celui-ci, un peu
prétentieux, croit contenir _Deux mondes_, ancien et nouveau
continent. Il renferme surtout de nombreuses imitations. Imitation
commerciale de Paul Bourget: _Outre-mer_, paraît-il, s'est bien vendu
en Amérique; essayons de passer aux mêmes clients un rossignol
analogue. Imitation dans la composition: les documents, empruntés au
même Bourget que la noble idée d'exportation, sont disposés à la façon
naturaliste, un peu plus gauchement que chez les habiles. Le style
semble imité de M. Georges Ohnet, et Armand Sylvestre, l'ineffable
critique qui admira les banalités incohérentes du _Curé de Favières_,
ne se déshonorerait guère plus à applaudir Jeanne Mairet. Marcel
Prévost a prêté deux de ses intéressantes demi-vierges. Les détails de
l'intrigue ont été ramassés dans tous les feuilletons de France et
d'Angleterre. On retrouve ici le vieux parent, perdu de vue pendant
des années, qui revient en mendiant et, touché du bon cœur des siens,
s'empresse de mourir en leur laissant le gros héritage. Le professeur
pauvre, trop fier pour avouer son amour à la jeune fille riche, orne
également ce livre. Rassurez-vous: le secret se dévoilera sans qu'il y
ait de la faute de personne. Le délire d'une bonne fièvre typhoïde
rendra innocemment bavard le professeur qui fut jusque-là héroïquement
muet. Il y a aussi une vilaine intrigante qui se fait presque épouser
par un monsieur très estimable. Ne tremblez pas trop: Jeanne Mairet
est bonne comme une providence jamais en défaut. Elle poussera la
vilaine intrigante à écrire deux lettres en même temps, une pour son
amant, l'autre pour son fiancé. Vous devinez qu'une inévitable erreur
d'enveloppe dirigera vers le fiancé l'épître destinée à l'amant.
Ainsi, une fois de plus, la vertu sera protégée et le vice puni.

Parmi tous ces enfantillages un peu bien connus, je dois signaler une
nouveauté. Pour que le livre soit de meilleure défaite de l'autre côté
de l'eau, les Américains y ont le beau rôle. Mais cette pauvre
Française de Jeanne Mairet n'a pu leur donner que les qualités
ordinaires aux jeunes premiers Français. Les Français, en revanche,
ont chez elle les défauts que nos vaudevilles prêtent aux
«transatlantiques». La conception me paraît vraiment bien puissante
pour l'intelligence de Jeanne Mairet, et je suppose qu'elle a, sur
épreuves, imposé à ses personnages un ingénieux échange de noms.

       *       *       *       *       *

C'est de Flaubert que Mme Stanislas Meunier doit avoir appris à
construire une phrase. Elle ne paraît point avoir étudié les
somptuosités de _Salammbô_ ou la souplesse vivante de _Madame Bovary_;
mais uniquement le Flaubert sec et automatique de _l'Éducation
sentimentale_. Et seul l'enseignement grammatical lui a profité; elle
n'a pu apprendre à composer un livre ou même un chapitre. J'ai lu
d'elle deux volumes: _Pour le bonheur_, _Aimer ou vivre_. Le premier
s'orne en épigraphe de ce mot de Chateaubriand: «Le roman prend en
croupe l'histoire». J'ai bien peur que, trop faible de reins, la
pauvre bête n'ait buté dès le premier pas et ne se soit plus relevée,
écrasée sous la double charge. Mme Meunier croit naïvement avoir
fabriqué un roman historique, parce qu'elle a coupé son anecdote en
morceaux plats et minces entre lesquels elle a glissé des tranches
d'histoire ou même des documents textuels. Les chapitres d'_Aimer ou
Vivre_ sont encore des sandwichs, non plus à l'histoire, mais à la
médecine. D'héroïques phtisiques, condamnés par le docteur à choisir
entre quelques jours d'amour ou beaucoup d'années d'ennui, optent pour
la passion, et nous assistons à leurs baisers et à leurs crachats. En
le purgeant de quelques renseignements physiologiques, le sujet
permettait peut-être une nouvelle, un peu frêle, un peu banale,
touchante cependant. Mme Meunier veut moudre plus de farine qu'elle
n'a de blé: elle laisse le son et ajoute du plâtre et toutes les
balayures du moulin. Son pain plus que complet contient parfois des
matières répugnantes.

Par l'abondance de sa documentation, par la gaucherie avec laquelle
elle mêle documents et historiettes, par les nombreux personnages
parasites dont elle encombre ses livres (tel, dans _Aimer ou Vivre_,
ce mari, grotesque suivant la formule, qui sert uniquement à tenir de
la place et dont le revolver inutile et brutal vient tuer un mourant),
par les mérites grammaticaux et monotones de son écriture, Mme
Stanislas Meunier se rend bien terrible à lire. Toutefois j'ai goûté
la vérité nuancée de quelques-uns de ses personnages féminins, et la
Monique de _Pour le bonheur_ m'a intéressé par la souplesse simple et
vivante de certains de ses gestes.

       *       *       *       *       *

Camille Pert fait de la tapisserie à l'aiguille. Elle se procure le
canevas chez n'importe quel fournisseur et le couvre patiemment de
points psychologiques et gris. Seulement, tout à la fin, elle dessine
une flaque rouge. Elle a trouvé le sujet du _Frère_ chez l'un ou
l'autre de nos innombrables marchands d'incestes, a chipé l'idée et le
titre de _la Camarade_ à je ne sais quel vaudevilliste, et ses
_Florifères_ sont une édition revue et pédantisée des _Mères stériles_
d'Henry de Fleurigny. Ses personnages masculins sont bien étranges. Un
jeune médecin, repoussé par une femme, se venge comme une cuisinière
renvoyée. Le mari de la camarade est ce qu'on peut imaginer de plus
invraisemblable. Camille Pert a voulu faire un être médiocre et
quelconque, et elle l'a affligé d'une manie raisonnante et
systématique qui serait possible chez un imbécile, chez un fou ou
chez un penseur. Supposez que Molière, aussi bête que Coquelin, ait
voulu son Arnolphe tragique. Le bourgeois à la fois plat et paradoxal
de Camille Pert pouvait être amusant, si l'inconsciente avait senti ce
que sa création a de caricatural et n'avait pas prétendu nous donner
de l'observation impartiale et de la vérité moyenne. Ce mari adresse,
en effet, à sa pauvre petite femme, des reproches bien risibles: il a
fait un mariage d'inclination, mais il est furieux d'aimer plus qu'il
ne se le proposa, et il ne pardonne point des joies trop grandes, en
dehors de son programme. Le traître du même livre,--car, lorsque
Camille Pert a ses trois cents pages de psychologie, un traître vient
toujours dénouer l'histoire, d'un brusque geste mélodramatique,--est
encore assez extraordinaire. C'est un homme à bonnes fortunes, mais un
don Juan bourgeois et prudent qui ne prendra jamais la femme d'un ami,
«car il n'y a pas de sensation d'amour qui vaille la somme d'ennuis
qui pourrait en résulter». Il a rencontré une seule fois l'amant de la
camarade et il s'est irrité contre le timide gaffeur, comme un joueur
habile qui voit un novice faire des fautes. Et, parce que l'esthétique
de Camille Pert exige une éclaboussure de sang sur le mot «fin», voici
que ce mondain souriant, superficiel et égoïste, agit comme un jaloux
sauvage et, oubliant «la somme d'ennuis qui pourrait résulter» d'un
meurtre, tue l'amant d'une femme qu'il n'aime point et dont il ne
voulut point.

L'écriture de Camille Pert est aussi personnelle que ses sujets. Il y
a, naturellement, dans ses minutieuses psychologies, beaucoup
d'inconscientes parodies de Bourget. Parfois elle s'élance à de gros
lyrismes lourds: on sent qu'elle vient de s'entraîner en lisant
quelques pages de Zola. Un de ses personnages revient-il sur son
passé, les innombrables: «Et c'était... et c'était... à présent
c'était... c'était maintenant», trahissent encore le décalque du
procédé naturaliste. Le plus souvent, ses phrases sans couleur,
hachées de points de suspension, rampent aussi invertébrées qu'une
tirade de Sardou, vraiment dignes de l'approbation de Francisque
Sarcey.

       *       *       *       *       *

Payées à la ligne, les ouvrières en feuilleton noircissent beaucoup de
lignes.

Mme Gouraud, née en 1854, m'écrivait à la fin de 1897: «J'ai commencé
à écrire à 14 ans, et depuis j'ai donné trois cents nouvelles variant
de 100 à 3 000 lignes... Mes feuilletons, longs de 12 000 a 30 000
lignes... Celui que j'ai en cours en ce moment dans _la France_ a 25
000 lignes. Il s'intitule _Cœur de France_, est patriotique,
dialogué, très dramatique; il est signé Perrot d'Ablancourt, nom de
mon aïeul maternel. J'ai sous presse _Dieu et Patrie_, volume illustré
de 15 000 lignes grand format, et aussi _Cœurs vaillants_, volume
illustré de 12 000 lignes. Je travaille à un grand roman qui m'a été
demandé par un journal de Paris, _Sans Patrie_; il aura 20 000
lignes.» Et elle a publié des contes, des légendes, et beaucoup
d'autres romans très longs. «Celui que je préfère et que je trouve le
mieux est: _Cœur de France_, histoire d'une française mariée avant la
guerre à un général allemand.»

Effrayé de cet inventaire, je n'ai examiné aucun des articles fournis
par la maison Gouraud.

Pourtant j'ai repris un peu courage et j'ai lu quelques feuilletons
écrits par des femmes. Voici la recette la plus communément suivie
pour la confection de ce plat populaire:

Prenez un secret que vous découpez en cinq tranches aussi égales que
possible. Entourez-le de quinze personnes intéressées à le connaître
et de cinq personnes intéressées à le cacher: femme de la victime,
femme du meurtrier; les trois filles de la victime et les trois
garçons du meurtrier (ces jeunes gens s'aiment beaucoup,
naturellement); les deux fils de la victime et les deux filles du
meurtrier (ces jeunes gens ne s'aiment pas moins que les premiers).
Vous pouvez ajouter des oncles et des tantes et faire aimer chacun de
nos dix jeunes gens par quelqu'un qu'il repousse. Parmi les dix
dédaignés il sera élégant d'en faire cinq très blonds, très naïvement
bons et dévoués, cinq très bruns, et dont la méchanceté s'irrite d'un
refus. Vous pouvez d'ailleurs faire autant de cordons de petites bêtes
amoureuses que vous voudrez. Mais vingt intéressés autour de cinq
grosses tranches de secret suffisent à constituer un plat présentable.
Vous rapprochez successivement chacun des vingt intéressés de chacune
des cinq tranches, ce qui vous procure cent dialogues. Vous les en
éloignez ensuite par cent autres dialogues, et le rapprochement
définitif vous donne votre troisième cent: 300 dialogues × 100 lignes
× 0 fr. 50 = 15 000 francs, auxquels il convient d'ajouter une somme
égale comme prix de la sauce de récits et de réflexions.

       *       *       *       *       *

Madame Emma de Roussen signait jadis Pierre Ninous. Après un procès
qui fit quelque bruit, elle devint Paul d'Aigremont. Elle m'écrit de
nobles paroles: «J'ai entrepris de relever le roman populaire, de
diminuer les crimes, les cambrioleurs et autres choses si pernicieuses
qui souvent servent d'exemples.»

J'ai lu d'elle quatre volumes où je n'ai pas trouvé en effet la chose
pernicieuse dénommée cambrioleur. Mais j'ai eu le chagrin d'y
rencontrer des tas d'incestes, des monceaux de documents vendus à
l'ennemi, des fleuves de poison bus par des troupeaux de victimes,
assez de testaments supposés pour remplir une étude de notaire, un lot
de faux en écritures publiques ou privées suffisant pour occuper dix
années de Couard, Belhomme et Bertillon. Et des êtres aussi
raisonnables que vous et moi étaient enfermés en des asiles d'aliénés,
pour que de vils gredins pussent jouir de leur fortune ou leur enlever
leur fiancée. Et les braves gens des mêmes livres mentaient tous les
jours et tuaient toutes les semaines.

L'œuvre maîtresse de Paul d'Aigremont s'appelle _Monté-Léone_. Comme
le titre l'avoue naïvement, c'est un démarquage de _Monte-Cristo_.
Quelques incidents empruntés aux _Mystères de Paris_ et au
_Juif-Errant_ viennent corser un peu l'intrigue trop simple du père
Dumas.

L'écriture de Paul d'Aigremont est précise comme celle de Jean
Laurenty dite Bouche-de-Colibri: «Dieu me _rédimerait_ de mon
courage.» Le contexte m'informe que rédimer signifie ici récompenser.
Le pléonasme fleurit dans ses jardins comme dans ceux de Cécile
Cassot: «Il le ferait certainement à coup sûr.» Parfois il se mêle
d'étourderie et donne d'assez joli galimatias: «Autant vaut mieux ne
pas l'entreprendre.» Un avocat d'une éloquence géniale vante un viel
«très grand, encore plus vaste.» C'est aussi dans un feuilleton de Mme
de Roussen que Vadius a relevé cette phrase admirable: «La mort de
votre femme, c'est-à-dire un fait semblable, a provoqué des causes
identiques.» Quand les revendications du féminisme auront triomphé,
j'espère que Paul d'Aigremont fera un excellent député. Nul ne
réussira mieux à envelopper une injure d'élégance parlementaire.
Jamais elle n'appellera vache une femme, fût-elle d'un pays d'élevage.
Elle est trop polie, et ça ferait trop peu de lignes. Mais elle lui
attribuera «le vague aspect de ces ruminants qui, dans les herbages de
la Normandie, son pays natal, avalent des plantes odorantes, pour
donner après le plus riche et le plus crémeux des laits.»

       *       *       *       *       *

J'ai lu de Georges Maldague: _Rose sauvage_, _Tue-les_ et _Mam'zelle
Trottin_. _Mam'zelle Trottin_ et _Rose sauvage_ ont le même centre.
Les fils d'un forçat ignorent leur état civil. Ils aiment, veulent se
marier, et la maman est très embêtée de chaque morceau de vérité qu'on
lui arrache.--Georges Maldague est surtout fière d'avoir écrit
_Tue-les_. Ceci, c'est le roman populaire à thèse. Il ne faut pas tuer
votre femme, même si vous êtes sûr qu'elle vous trompe; parce que,
même quand on est sûr, il arrive que ça n'est pas vrai. Georges
Maldague a une manière de talent: elle délaie ses vaudevilles
tragiques en une langue fade, mais correcte, supérieure à celle de
tels «artistes» de l'un et de l'autre sexe. Il lui arrive même de
montrer quelque prétention et de caresser d'une périphrase les chats,
gracieux «mammifères ronronnants.» Car Georges Maldague est une
savante. Elle aime les curiosités médicales. Elle tire bon parti des
paralysies, des amnésies et des catalepsies. Je la définirais
volontiers un Jules Claretie moins veinard et livré par le hasard à un
public censé inférieur. J'estime également cette brave servante
d'auberge et ce garçon bien stylé de restaurant chic.

       *       *       *       *       *

On me signale encore beaucoup de femmes employées dans le feuilleton.
Un cas me semble intéressant, celui de Charles de Vitis, lauréat du
_Petit Journal_ pour le _Roman de l'ouvrière_. On m'affirme que ce
pseudonyme pédant et bachique désigne un monstre étrange, composé de
cinq femmes secrétaires et d'un prêtre directeur. Je n'ai examiné
aucune grappe produite par la souche à cinq sarments. Mais j'ai voulu
la désigner à l'Académie. S'il est bon que M. Hanotaux, singe
politique de Richelieu, couche quai d'Orsay, il y aurait injustice à
ne pas offrir un fauteuil sous la coupole à l'abbé Vigneron,
successeur du Richelieu littéraire, fabrique de romans, comme le
cardinal fut une fabrique de tragédies.



IX

EN ENFANCE


Plus encore que l'instituteur, l'institutrice est persuadée de sa
supériorité intellectuelle et de l'importance incomparable de sa
mission. Pourtant elle apparaît moins grotesque. Elle joue, en somme,
un rôle féminin en continuant la maman. De même, lorsqu'elles écrivent
pour enfants, les femmes se montrent parfois un peu moins ineptes et
un peu moins gauches que les hommes.

Je pense beaucoup de mal de l'éducation moderne et de toute éducation
prolongée. L'école ne peut exister que par la docilité, la crédulité
et l'esprit d'imitation de l'élève. Il est abominable de nous enfermer
trop longtemps dans ces mérites enfantins, de construire avec les
vertus d'un âge les vices d'une existence, de nous «instruire dans
l'ignorance» de la vie et de nous condamner à «vieillir dans une
longue enfance». La science des classes est nécessairement une science
morte, qui empoisonne esprit d'examen et originalité. L'éducation ne
peut que briser le caractère ou le ployer à des hypocrisies que
secoueront brutalement de prochaines révoltes.

Quel que soit l'orgueil de nos pédagogues, lequel oserait se dire
supérieur à Bossuet, à Fénelon, ou même à Sénèque et Burrhus? Le
premier ne put rien faire de son élève; le second abrutit le sien, et,
sans la contrainte des «cinq ans de vertu», Néron fût devenu un moins
cruel comédien. Il y a, en effet, trois sortes d'éducation: la bonne,
celle qui ne réussit pas du tout, qui se contente de faire perdre du
temps; la médiocre, qui apaise le présent et exaspère l'avenir; la
mauvaise, qui réussit tout à fait et qui est une voleuse d'énergie.

       *       *       *       *       *

Parmi les bas-bleus éducateurs, les uns s'adressent aux petits
enfants, d'autres aux jeunes filles, d'autres enfin au public adulte
et en particulier au public enseignant. On peut donc les distinguer en
institutrices, demoiselles de compagnie et professeurs d'école
normale.

Les institutrices sont innombrables. Voulez-vous une abondante salade
de noms et de pseudonymes? Mme Leroy-Allais, veuve du colonel
Leroy-Ramollot, sœur de l'imbécile Alphonse des «Œuvres anthumes»;
mesdames Noémi Balleyguier, Chéron de la Bruyère, Julie de Monceau, de
Sobol, de Bellaigue, Colomb, de Bovet, de Paloff, de Witt (née
Guizot), Th. Vernes (née de Witt), de Bosguérard; Mlles Leconte,
Jeanne de Coulomb; tante Jane, tante Rosalie, Bruno, Eudoxie Dupuis,
Mélanie Talandier, Marthe Bertin; Amélie Amestoy, Marguerite Levray,
vicomtesse de Pitray, Mme Bellier, Mme Mesureur qui, sous le
pseudonyme d'Amélie Dewailly, s'adresse à nos enfants, comme François
Coppée s'adresse à nous. Je m'arrête, découragé, au tiers de ma liste
qui, encore, doit être ridiculement incomplète. Et quelques-unes de
ces vaillantes ont publié quarante, soixante, jusqu'à cent volumes. Ce
dernier cas est celui de Mme de Witt, qui travaille aussi, il est
vrai, pour grandes personnes, et que nous aurons le plaisir de
retrouver.

Bien entendu, je n'ai pas lu tout ce fatras. Je me suis déclaré
satisfait après cinq volumes de Mme O. Gevin-Cassal, quatre volumes de
Mme Constant Améro, un volume d'Adriana Piazzi et un de Mme Berthe
Flammarion. Une vingtaine d'autres volumes sont là devant moi qui
m'adressent des reproches et des prières: je me suis contenté d'en
couper les pages et de parcourir trois lignes çà et là, pour me rendre
un compte plus exact des modes générales.

De mes recherches, insuffisantes peut-être,--mais qui aura le courage
de faire mieux?--je rapporte trois remarques principales:

1º La vogue est encore aux Alsaciens-Lorrains et, dans presque tous
les récits de longue haleine, la guerre de 1870 fait un premier
ou un dernier chapitre agréable. Ces dames lisent utilement
Erckmann-Chatrian. On trouve dans Berthe Flammarion un «docteur
Mathéus» qui est «bon» au lieu d'être «illustre», et _Fille de
Lorraine_, de Mme Améro, est une puérilisation des _Rantzau_.

2º Ces dames ont, naturellement, de l'esprit à revendre, et nous le
font bien voir. Tout en amusant nos enfants, elles préparent un public
aux futurs vaudevillistes. La vocation du Gandillot et du Valabrègue
qui menacent nos fils sortira sans doute d'un de ces livres d'aspect
pacifique. Elles ont surtout l'esprit,--bien féminin peut-être,--de
mal entendre ce qu'on dit. Elles prêtent à leurs personnages cette
demi-surdité créatrice d'amusants quiproquos. Dans Mme Flammarion,
on demande à une paysanne qui vit atterrir un ballon ce que sont
devenus les aéronautes. Elle répond: «Les _aromates_, qué que c'est
que çà?»L'auteur est si heureux de cette plaisanterie qu'il
essaie de la renouveler vingt pages plus loin. Dans Mme O. Gevin-Cassal,
un employé de chemin de fer vient d'annoncer la station Vanves-Malakoff.
«Nini ouvrait des yeux tout ronds, car elle avait compris
_Œuf-à-la-coque_.»

3º Il y a deux histoires: l'histoire de la petite fille méchante que
le malheur convertit; l'histoire de l'enfant bien sage et débrouillard
qui tire ses parents d'embarras innombrables et arrive à la fortune.
Mais, en revanche, il n'y a qu'un idéal, le million; qu'une
récompense, le gain du million; qu'une punition grave, la perte du
million.

Quel parti chaque institutrice tire-t-elle de ces éléments
invariables?

       *       *       *       *       *

Mme O. Gevin-Cassal écrit avec une abondance facile. Il ne lui manque
ni les banales élégances, ni l'émotion larmoyante. Elle sait l'art de
délayer en trois cents pages les aventures et les mésaventures de la
petite fille méchante dont l'infortune fait une perfection et une
institutrice en attendant le mariage riche qui la récompensera. Outre
le respect de l'argent, elle enseigne l'amour filial, le patriotisme,
la docilité surtout, et que railler est bien vilain. Son plus gros
livre, _Histoire d'un petit exilé_, constitue, m'écrit-elle, «le tome
I de ses mémoires» et, perdus en une diffusion endormeuse, pouvait
présenter quelques détails intéressants et réveilleurs.
Malheureusement le bas-bleu a déguisé en petit garçon la petite fille
qu'elle fut: grâce à cet absurde démarquage, les événements vrais
deviennent plus faux que les autres, et les sentiments éprouvés sont
les moins vraisemblables. En dehors de sa littérature enfantine, Mme
Gevin-Cassal a publié des _Souvenirs du Sundgau_, où quelques
renseignements sur les mœurs populaires de la haute Alsace font
pardonner des nouvelles lentes et ennuyeuses. Cette institutrice (je
parle du métier littéraire et néglige les biberons qu'on peut
inspecter entre temps), emploie le plus souvent un français correct et
usé. J'ai pourtant rencontré chez elle des «boiseries qui
_revêtissaient_ entièrement les parois». Plus que ce barbarisme
lamartinien:

    Comme un fils de Morven me vêtissaient d'orages,

je lui reprocherai l'imprécision et la prétention de son vocabulaire.
Je lui en veux aussi de certaines plaisanteries un peu bien pédantes
et difficiles. J'ai donné ses livres à la petite fille d'amis peu
patients que j'aime à taquiner. A chaque page, elle leur demande
l'explication de phrases comme celle-ci: «Quant à sa pseudo-écriture
(une espèce de gribouillis hiéroglyphique, des _c_ en convulsion de
limaces, des _e_ hydrocéphales, des _t_ plus tordus que la fée
Carabosse...) sa soi-disant écriture, il eût fallu, pour la
déchiffrer, un nouveau Champollion.»

       *       *       *       *       *

Mme Constant Améro, qui signe aussi Marie Améro et Daniel Arnauld,
combat l'esprit d'aventures en personne qui craint de s'y laisser
séduire. Ses livres sont le contre-poison à ordonner après la lecture
de Robinson et des romans de Fenimore Cooper. Chez elle, les histoires
de contrebande finissent mal, les tentatives de colonisation sont
ruineuses et meurtrières. Elle est intarissable sur les fatigues et
les dangers de la _Vie au désert_. Ici, le million ne se gagne pas par
des coups d'éclat: il s'économise, assez vite d'ailleurs, et
quelquefois on le ramasse quand on se baissait sagement dans l'espoir
modeste de cueillir une épingle. Elle profite de toutes les
circonstances pour nous enseigner les petites vertus domestiques, le
respect des lois et,--sauf, bien entendu, quand la patrie est en
danger,--la prudence. Outre de courts récits innombrables, elle a
écrit deux bouquins énormes: _Fille d'Alsace_, qui obtint de
l'Académie une mention honorable; _Fille de Lorraine_, qui ne la
méritait ni plus ni moins et qui n'a rien eu. Ce sont des éloges bien
sentis de «cette forte race de l'Est, ayant plus de volonté que
d'imagination»; ou plutôt, de ces deux races, l'une si grossière,
l'autre si fine, mais également agaçantes et pratiques, et qui,
suivant un mot qu'affectionne la bonne Alsacienne Gevin-Cassal, aiment
par-dessus tout «le butin»; de ces deux races dont les plus nobles
expressions littéraires sont Erckmann-Chatrian, gros bons vivants
habiles, et Maurice Barrès, le plus sec et le plus avisé des
stendahliens.

       *       *       *       *       *

Le héros de Mme Adriana Piazzi, Nicole Flambart dit _Sans-Souci_, est
un brave enfant laborieux et serviable. Il a bon cœur, donc il sera
riche. Je ne conseille à personne son moyen de fortune. Il s'engage
comme matelot et fait naufrage. Il va mourir de faim, allongé sur une
planche, quand il rencontre un magnifique navire abandonné de son
équipage sous prétexte de fièvre jaune, mais qu'un bienfaisant cyclone
eut soin de désinfecter. La trouvaille procure à Nicole des vivres
d'abord et bientôt deux millions. Ce succès me comble d'une joie
d'autant plus vive que l'aimable garçon, malgré son surnom, n'est
nullement égoïste: _Sans-Souci_ se soucie beaucoup des malheurs de sa
famille, et des défaites de la France. A peine millionnaire, il vient
défendre Paris assiégé. Il fait son devoir au Bourget. «Blessé déjà
par quelques coups de baïonnettes prussiennes», il reçoit encore: 1º
«une balle dans le côté,» 2º à sa «vareuse bleue, un ruban rouge»
auquel pendait «une croix qui brilla un instant sous _ses_ yeux et fit
palpiter _son_ cœur».

Le jargon franco-italien d'Adriana Piazzi a des grâces inattendues, et
telles de ses ignorances valent des malices conscientes. Je suis
heureux quand elle prononce _administré_ pour _pauvre diable_:
«Orgueil, orgueil, où vas-tu te nicher? n'as-tu pas les palais où tu
demeures en souverain, sans venir encore troubler la cervelle de nos
administrés?» Il serait injuste aussi de reprocher à cette Italienne
ce que son charabia a de filant et de _macaroni_; je cite, en exemple,
un fragment d'une phrase, courte d'ailleurs: «Cette croix d'argent à
ruban de soie rouge _pour_ laquelle les enfants, et plus tard les
hommes, font tant de belles choses _afin d'être dignes de la
mériter_...»

       *       *       *       *       *

Mme Berthe Flammarion blesse d'abord par cette sécheresse
d'imagination qu'on décore des noms d'esprit moderne et d'esprit
scientifique, par son horreur pour les fées et les légendes. Elle ne
veut que des histoires arrivées, et son plus gros livre s'appelle
_Histoire TRÈS VRAIE de trois enfants courageux_. Les misères du
commencement nous émeuvent, en effet, par leur vérité. Hélas! les
succès arrivent, point légendaires à coup sûr, mais romanesques
platement et souvent impossibles.--Mme Berthe Flammarion écrit avec
une banalité prétentieuse. Chacune de ses pages est un refuge pour
vieilles métaphores. Elle rapproche les plus hostiles sans entendre
leurs cris de protestation. J'ai plaint de vieilles reliques en les
voyant devenir «une mine d'or dont l'exploitation serait un appoint
sérieux à cette planche». La conteuse n'a aucune imagination visuelle
et, parodiste sans le savoir, elle mêle l'abstrait et le concret avec
une inconscience qui fait ma joie: «Le conducteur était rentré de
l'hôtel et de ses obligations envers Cocotte.»

       *       *       *       *       *

Nous sommes de grands enfants. Beaucoup des livres destinés à amuser
notre futilité ressemblent aux histoires pour petites filles ou aux
romans pour jeunes filles. Le mariage est un dénouement heureux pour
divers publics. La plus grande différence est dans l'âge auquel on
nous présente le héros. S'agit-il de divertir les gaminettes, la
future mariée sera connue dès sa plus tendre enfance. Pour intéresser
les grandes demoiselles, on commence le récit à la dernière année de
couvent.

Parmi les demoiselles de compagnie qui s'efforcent d'égayer nos
jeunes filles en les moralisant, je crois apercevoir,--je n'affirme
rien: le domino du pseudonyme pourrait me tromper,--plus de
chaussettes-roses que de bas-bleus. Beaucoup de ces derniers ne
s'enferment pas d'ailleurs en cette spécialité. Judith Gautier essaie
de satisfaire alternativement diverses classes de lecteurs et Jean
Bertheroy, au sortir d'un roman pornographique, s'applique parfois à
tailler sans la salir une plume blanche. Parmi celles qui écrivent
exclusivement ou surtout pour ingénues, les plus appréciées de leur
public sont Jeanne Schultz, Jean de la Brète et cet Henry Bister (Mme
V. Le Coz) qui s'est décidé à mettre son vrai nom sur son dernier
livre. Dans toutes ces fadaises, ce qui m'a le moins ennuyé, c'est le
_Sans mari_ de Mme Le Coz. Le sujet est aussi insuffisant que partout
ailleurs: quelques vers de La Fontaine ont été dilués, suivant la
méthode homéopathique, dans un tonneau d'encre. Mais les vingt
premières pages sont d'un mouvement aisé et gentil, les vingt
dernières disent avec une émotion contenue les chagrins et les
aspirations de la vieille fille: le désespoir devant la fuite des
jours vides, le besoin de plus en plus douloureux de se donner et de
se dévouer. Le reste du livre est insignifiant; la forme même n'est
soignée qu'au début et à la fin. Et je songe de quelque bizarre repas,
ouvert, en guise d'apéritif, par un doigt de champagne, achevé par un
demi-verre de bourgogne. Hélas! des hors-d'œuvre au dessert, on ne
m'a donné que de l'eau. Tel est le régime auquel, depuis plusieurs
mois, me condamnent les Amazones, que j'ai craint un instant d'être
grisé par Mme Le Coz.

       *       *       *       *       *

Blanche Leschassier présente des jeunes filles raisonnables et
dévouées et qui savent sacrifier leur amour au bonheur de leurs
nièces, à des peintres timides qui taisent cinq ans la plus vive des
passions et qui, si on remarque leur tristesse, se hâtent de «mettre
sur le dos du temps et de la saison la véritable raison de leur
mélancolie». Ces artistes se consolent un peu en rêvant de grands
tableaux et en réalisant «d'autres compositions d'une moindre
conséquence». Blanche Leschassier imite aussi les ingéniosités que Mme
de Ségur adapta des romanciers érotiques du XVIIIe siècle et, parce
que le _Sopha_ de Crébillon fils chuchota des perversités, elle fait
conter de naïves histoires à une paire de chenêts.

       *       *       *       *       *

Les professeurs d'école normale sont hautainement ricaneurs et
sottement anecdotiers, comme Pauline Kergomard, ou pédants et abstrus,
comme Lydie Martial. Ces êtres, déplaisants quand ils gardent leur
ton rogue, plus déplaisants lorsqu'ils sourient, m'arrêteront peu.

Je tiens seulement à signaler leur accord inquiétant sur le point
capital de l'éducation féminine. Mme Kergomard, inspectrice des
écoles, félicite le Gouvernement d'avoir beaucoup fait pour
l'instruction des jeunes filles et le Conseil supérieur d'avoir
«élaboré un programme unique pour les écoles des deux sexes». Lydie
Martial dit: «Le plus grand tort, il y a vingt-cinq ans, a été de
donner aux enfants et à la jeunesse des deux sexes les mêmes
programmes scolaires». Je félicite également Mme Kergomard, qui loue
en excelcellente fonctionnaire aussi plate qu'un homme, et Mme Lydie
Martial qui critique en femme de bon sens.

Oserai-je pourtant reprocher à l'une et à l'autre la double naïveté de
croire à l'influence heureuse d'un enseignement moral abstrait et de
le demander à l'État. D'ailleurs je ne suis pas toujours certain
d'attraper la pensée de ces dames; elles font facilement de la prose
difficile:

«Et pendant que s'élucubrent ces controverses oiseuses et puériles,
gigantesques «moi» de faux brillants, enchâssé de faux ors, dressés
pour hypnotiser les snobs, l'esprit public s'égare, le mal persiste,
augmente et s'amoncelle, jusqu'à former entre les individus mêmes une
barrière énigmatique, presque aussi compliquée et inconnue
qu'invincible et redoutable, une barrière contre laquelle se
heurteront peut-être trop tard les efforts chimériques des lois et de
la morale, et qui n'est autre que l'homme nouveau, celui dont la
volonté de se rendre maître de son champ d'évolution n'a d'égale que
la prétention de faire son ciel tout seul et d'édifier à sa guise son
temple et son autel.»

Si on croyait que l'élégant René Maizeroy, ayant dessiné cette
période, en a confié le peinturlurage au fougueux Jean Grave, on se
tromperait. Je viens de copier une des phrases les plus courtes et les
plus simples de Mme Lydie Martial.



X

FILLE, FEMME OU VEUVE


Le bas-bleu, singe de l'homme, traduit ordinairement en grimaces les
physionomies qu'il vit de près. Une amazone est presque toujours
expliquée quand on connaît l'écrivain qu'elle croit admirer et qu'elle
méprise assez pour l'imiter.

       *       *       *       *       *

Barbey d'Aurevilly écarte du même dédain «dauphins» et «dauphines
littéraires». L'homme a pourtant plus de forces de révolte. Le fameux
esprit de contradiction ne fut jamais reproché aux femmes que par des
autoritaires qui ne surent point se faire aimer; quand il n'est point
rébellion d'esclave et manifestation haineuse, il porte uniquement sur
des vétilles, n'exprime que mutinerie enfantine et jolie, besoin
souriant de montrer qu'on est deux, imitation par jeu de la fermeté
voisine sur qui on s'appuie d'ordinaire. Mais les profondes joies de
la femme sont des joies de disciple: elles consistent à suivre, à
obéir, à calquer, à s'efforcer d'être parfaite _comme_ le Dieu est
parfait. Je crois pouvoir concilier, en les précisant, deux proverbes
apparemment contradictoires. Le plus souvent, il convient de dire: «A
père avare, fils prodigue» et: «Tel père, telle fille.» Vérifions sur
des exemples.

Le père Dumas est un conteur merveilleusement fécond en balivernes
sans prétention. Quoi de plus prétentieux que les balivernes du fils?
Alexandre II a la grande qualité paternelle, la verve, et rien de
plus, mais il l'emploie tout autrement: le père fut un joyeux amuseur;
lui s'efforce d'être un moraliste sévère. C'est parce que le premier
fut toute sa vie un grand enfant insouciant que l'autre tendit
toujours à la pensée rigidement virile. Sans doute, il resta au fond
quelqu'un qui s'amuse, mais la morale l'intéressa plus que les
extériorités de l'histoire, et au lieu d'enfiler des anecdotes, il
jongla, adroit et grave, un peu soucieux parce que ça peut tomber,
avec des doctrines fragiles et des thèses cassantes.--Les différences
entre les deux Daudet sont plus naturelles. _Le Petit Chose_ parvint à
l'harmonie souvent puissante par les chemins de la grâce et de
l'attendrissement; Léon Daudet, à travers de superbes et chaotiques
violences, arrive enfin aux larges harmonies, d'où les grâces ne
seront pas toujours exclues. Mais,--si divergents que soient les
gestes de son titanique esprit créateur et ceux de la souriante
intelligence qui observa tant de détails et les ordonna en
chefs-d'œuvre lumineux,--il souffre d'apercevoir telles ressemblances
profondes ou subtiles. Tout le long d'_Hœrès_, souvent aussi en de
soudaines phrases des livres postérieurs, on sent l'angoisse de la
lutte contre l'hérédité et l'on assiste aux merveilleuses et pénibles
victoires de l'individu qui se dégage.

Les lettres féminines ne nous offriront point de tels spectacles: la
fille à Guizot est un Guizot beaucoup plus petit, mais non pas même
plus souriant; la fille à Gautier colorie de nuances trop tendres du
Gautier moins nettement dessiné; les petits bras de Mlle Judith Cladel
s'appliquent à forger du Léon Cladel.

       *       *       *       *       *

Madame de Witt, née Guizot, a, apparemment, autant d'activité que son
père: ses œuvres complètes, meuble encombrant, comprennent plus de
cent volumes de formats très divers. Mais la besogne est tout
extérieure et la compilation de cette bibliothèque n'a pas coûté de
grands efforts intellectuels. Guizot a légué uniquement à Mme de Witt
son génie d'éditeur. Elle n'a pas besoin de donner beaucoup de son âme
et de son esprit, puisqu'elle sait l'art de vendre l'esprit et l'âme
d'autrui. Elle est de ces arrangeurs qui grouillent dans le folk-lore
et pullulent sur l'histoire. Quand elle s'applique, elle écrit un peu
comme l'illustre doctrinaire, avec des solennités lentes et
protestantes. Mais on ne retrouve chez elle ni la noblesse d'une
pensée personnelle, ni ce qu'il y a parfois de vivant aux mouvements
du Nîmois qui se contient. D'ailleurs elle s'applique rarement.
D'ordinaire, elle écrit comme parlent les gens qui parlent mal, sans
simplicité et sans puissance, parfois corrects pour la grammaire,
toujours incorrects devant la logique. Pensées et images,--car Mme de
Witt ne recule jamais devant les rides d'une vieille métaphore,--se
suivent avec incohérence. Je n'ai pas trouvé chez elle le fameux «char
de l'Etat qui navigue sur un volcan»; il s'en faut même de beaucoup,
il s'en faut du volcan tout entier, car la tête de Mme de Witt,
assurément, n'a rien de volcanique. Lorsque Casimir Perier, premier de
la dynastie, «avait pris _les rênes_ de l'Etat, il avait été soutenu à
la Chambre par M. Guizot et par ses amis sans que ceux-ci eussent pris
aucune part aux affaires. La mort du grand homme de gouvernement qui
avait dirigé _le vaisseau_ d'une main si ferme, le laissait violemment
battu par les flots».

Malgré l'insuffisance de la metteuse en œuvre, les livres de Mme de
Witt ne sont pas toujours ennuyeux. Il y a trop de choses qui ne sont
point d'elle: elle ne réussit pas à tout gâter. Voici un détail qui me
paraît intéressant.

En 1839, elle n'est encore qu'une petite fille, et une curieuse lettre
paternelle lui reproche de négliger la ponctuation: «Toute
ponctuation, virgule ou autre, marque un repos de l'esprit, un temps
d'arrêt plus ou moins long, une idée qui est finie ou suspendue, et
qu'on sépare par un signe de celle qui suit. Tu supprimes ces repos,
ces intervalles; tu écris comme l'eau coule, comme la flèche vole.
Cela ne vaut rien, car les idées qu'on exprime, les choses dont on
parle dans une lettre ne sont pas toutes absolument semblables et
toutes intimement liées les unes aux autres. Il y a entre les idées
des différences, des distances inégales, mais réelles, et ce sont
précisément ces distances, ces différences entre les idées que la
ponctuation et les divers signes de la ponctuation ont pour objet de
marquer. Tu fais donc, en les supprimant, une chose absurde; tu
supprimes la différence, la distance naturelle qu'il y a entre les
idées et les choses... Le défaut de ponctuation répand sur tout ce que
tu dis une certaine uniformité menteuse, et enlève aux choses dont tu
parles leur vraie physionomie, leur vraie place, en les présentant
toutes d'un trait et comme parfaitement pareilles et contiguës!»
Mais, quelques jours après, le pauvre père se plaint et se récrie: «Je
t'en prie, ne me jette pas à la tête tant de virgules. Tu m'en
accables comme les Romains accablèrent cette pauvre Tatia de leurs
boucliers.»

Je possède un seul autographe de Mme de Witt, douze lignes datées de
1897: les virgules les plus nécessaires y sont absentes. Dans ses
livres, elle manque seulement, comme beaucoup d'autres femmes, à ce
que j'appellerais volontiers la ponctuation supérieure. Elle ignore
«la distance naturelle qu'il y a entre les idées». Mais, en bonne
écolière et qui veut éviter les reproches, elle met de la distance,
ici, là, n'importe où, à intervalles à peu près réguliers. Elle va à
la ligne au petit bonheur, hache les développements les plus suivis,
rapproche les choses les plus opposées. Le directeur d'une grande
imprimerie me dit à ce sujet: «Mais presque toutes les femmes en sont
là. Beaucoup même écrivent un livre tout d'une venue, sans alinéas,
sans blancs, sans divisions d'aucune sorte. Quand leur pâte plate est
achevée, elles la coupent, comme de la galette, en morceaux
sensiblement égaux. Et quelques-unes reculent devant cette peine,
abandonnent ce soin au typographe et au metteur en pages.»

       *       *       *       *       *

Judith Cladel essaye les tours de force de Léon Cladel. Parfois elle
réussit une image nette et brutale: «Une jeune fille qui a juré
d'empêcher les gens de s'aimer parce que sa mère fut une sainte
malheureuse, indignement sacrifiée par un égoïste, est un oiseau qui
voudrait retenir de ses ailes étendues le torrent au fond duquel
tombèrent son nid et sa couvée.» Le plus souvent, on sourit à voir ses
puériles idées courir par les sentiers de montagne que fraya son père,
ridiculement petites et prétentieuses entre l'énormité abrupte des
rocs. On s'amuse à l'écouter gazouiller les grondements de tonnerre et
les fracas d'avalanche que sa voix croit pouvoir répéter parce qu'ils
sont familiers à son oreille. Voyez de quel geste mou elle manie la
grande phrase rugueuse du romancier épique. «Quelle glorieuse
coïncidence pour cette Scandinavie, marge extrême de l'Europe vers le
septentrion et les boréalités, que de pouvoir ainsi _se_ (?) montrer
au monde, pareils à des géants se dressant sur ses monts glaciaires
dans l'horizon de ses mers aux vaisseaux rares, de ses flots
tourmentés, léchant les blessures sans nombre en lesquelles ils ont
déchiré et déchiqueté ses côtes, comme fait un chien des blessures
ouvertes par ses dents, ces deux personnalités colossales résumant en
un couple de super-hommes d'une part l'Action dans la vie cérébrale,
d'autre part l'Action dans la vie physique!» Elle continue,
grandiloquente et naïve, le jeu du parallèle, et elle remplit ses deux
colonnes de bavardages lyriques sur Ibsen et Nansen: «Leur couple
grandiose et jumeau, sorti de la même terre, des mêmes mœurs
suscitant dans leurs âmes énergiques et opiniâtres les mêmes projets
(?) et les mêmes volontés, _ont_ mené l'un à travers les banquises
polaires, l'autre à travers les banquises cérébrales...» Le verbe n'a
pas de sujet; mais la phrase ne cesse pas pour si peu de nous heurter
à des banquises diverses.

Les hyperboles de sa rhétorique admirative ne se haussent pas toujours
autour de héros aussi réellement admirables que Nansen et Ibsen. Elles
s'émeuvent, éplorées, quand Sarah Bernhardt, la triomphante cabotine
dont tous nos imbéciles chantent le génie, est «un moment interrompue
dans sa trajectoire de grande étoile artistique, par la maladie
soudaine et cruelle». Et Judith Cladel vante comme des exploits les
applaudissements des snobs heureux de retrouver leur amuseuse. Car ils
disent, ces héroïques applaudissements, «que la France aime à acclamer
d'incontestables gloires dont l'éclat dissimule la rareté, aux époques
où son prestige de première nation du monde subit quelques
défaillances». Sarah nous consolant de toutes nos hontes politiques
et de toutes nos pauvretés littéraires!... Et pourquoi pas? Nous ne
savions point tout ce qu'est cette grande Sarah. Mlle Cladel,
heureusement, nous instruit, et désormais nous contemplerons en la
directrice de la Renaissance, la «haute et insubmersible figure du
_devenir_ de la nation».

       *       *       *       *       *

Mme Judith Gautier, qui fut quelque temps Mme Catulle Mendès, tient de
son père une imagination riche, facile, amoureuse, des _Fleurs
d'Orient_. Heureusement elle n'avait point hérité de Théo le goût du
paradoxe et l'outrance romantique, sans quoi elle se fût laissée
entraîner à toutes les folies, au moins littéraires, par la fougue
capricante de son ex-mari. Sa prose est restée louable de simplicité
et d'ordonnance calme. Elle est _une_ Gautier, je veux dire un Gautier
sage, un peu intimidé et qui n'a plus assez de relief. Ce ruisselet a
les allures tranquilles qui font la noble beauté de certains fleuves.
Sa lenteur limpide est agréable, comparée aux violences torrentueuses
de Mendès le fangeux. Mais elle donne la nostalgie de Théophile
Gautier, adorable rivière à la fois claire et clapotante, au mouvement
nombreux et sinuant et qui reflète tant de nuages chimériques comme
des rêves, tant de paysages précis, tant de frémissements d'ombre et
tant de rayons.

J'ai d'autres regrets. Judith Gautier invite quelquefois son talent
gentiment chuchoteur à clamer sur les planches. Et ses mains de femme,
propres aux petits travaux délicats, se sont souvent efforcées à nouer
ces grosses gerbes difficiles, faites de fleurs et d'épines, qu'on
appelle des romans historiques. Elle est adroite et ne se pique guère
les doigts. Mais elle n'a pas assez de force, et le lien trop lâche
laisse s'éparpiller à chaque mouvement corolles et branches méchantes.
Quelques fleurs sont à ramasser pour leur parfum discret et leur
aimable coloris.

       *       *       *       *       *

Marie-Louise Néron, femme d'un certain Jean-Bernard, demanda à
quelques hommes connus, quelle femme des temps passés doit servir de
modèle aux femmes d'aujourd'hui. Plusieurs lui conseillèrent sans rire
d'imiter Jeanne d'Arc. Mais elle trouve plus facile de pasticher son
mari, romancier inepte qui essaye de faire du Cladel, ramasseur de
bouts d'anecdotes, plat conférencier qui trouve du génie à la moindre
amazone et enseigne aux dames du monde à faire des bonnets de coton
avec leurs bas hors d'usage,--jadis le plus parfait imbécile du monde
politique, aujourd'hui le plus parfait imbécile du journalisme. Et il
y a des jours, vraiment, où elle parvient à être aussi bête que lui.
Du reste, c'est peut-être lui qui la supplée ces jours-là, car, sous
divers pseudonymes, cette reporter représente souvent la _Fronde_ en
beaucoup d'endroits à la fois.

Elle a publié une des nombreuses éditions du roman où les amoureux ne
peuvent s'épouser parce qu'ils sont frère et sœur; où ils s'épousent
tout de même, parce qu'on apprend à la fin qu'il y a eu substitution
d'état civil et que le frère n'est pas du tout le frère de sa sœur.
Un mot cueilli dans ce livre suffirait à faire juger la puissance
intellectuelle et la force d'attention de Marie-Louise Néron. Le
meurtrier de Jérôme Brassiac, longtemps triomphant, est enfin puni. Et
l'auteur, sans doute étourdi de joie, de confondre assassin et victime
et de s'écrier: «_Le crime de Jérôme Brassiac_ était expié.»

A la _Fronde_, elle fait de tout. Elle fait de la critique et elle
appelle maître «le sympathique auteur du livret des _Cloches de
Corneville_, M. Ch. Gabet». Elle fait de l'histoire et nous conte des
événements bien extraordinaires. Voici, en exemple, quelques lignes
découpées d'un de ses articles du 10 mars 1898:

«Louis XVIII ne conserva pas son fauteuil à Regnault et lui substitua
le mathématicien Laplace, élu le même jour que le journaliste Auger.

«Un académicien refusait de donner sa voix à ce choix imposé et votait
pour Molière, ce qui faisait dire à _Jean-Jacques Rousseau_:

«Jusqu'à ce jour on remplaçait les morts par les vivants; l'occasion
se présente de remplacer les vivants par les morts.»

Même quand ce qu'elle veut dire est raisonnable, ce qu'elle dit reste
bien bizarre. Elle nous raconte que certaines gens ont peur d'être
enterrés vivants... après leur mort. Je cite encore la date. Il faut
que chacun puisse vérifier des sottises trop invraisemblables. Dans la
_Fronde_ du 17 avril 1898, vous lirez cette phrase: «Si vous parlez
avec des étrangers de marque, de passage chez nous, ils vous diront
qu'une de leurs craintes est de mourir, naturellement, mais enterré,
de mourir en France, où on a des chances pour être vivant.» Plutôt que
de signaler les diverses beautés de ces lignes, j'en copie d'autres
dans le numéro du 14 avril 1898. Mme Jean-Bernard, grâce à la
merveilleuse précision de sa langue, réussit cette fois à calomnier M.
de la Palice. Elle déclare gravement: «Comme toutes les médailles, les
sous ont _deux revers_. M. de La Palice sait ça.» Et elle continue:
«Sur le _premier verso_...» Mais en voilà assez.

J'aurais eu l'indulgence de dédaigner le couple Jean-Bernard, s'il se
contentait de gagner quelque argent à mettre des inepties en mauvais
français. Mais il aspire à la gloire littéraire. Il essaya de fonder
une académie féminine et s'inscrivit lui-même, parmi les quarante,
sous son principal pseudonyme: Marie-Louise Néron. Cette présomption
me l'a prouvé: il y a aussi des fœtus qu'il faut qu'on tue.

       *       *       *       *       *

Georges Renard est un normalien révolté et excommunié. L'homme qui
accepta trop longtemps une orthodoxie ne s'affranchit jamais
complètement: il peut devenir un hérétique, non un penseur libre. Il a
acquis le besoin de marcher et de penser en bande, est devenu
incapable de l'orgueil d'être seul, il changera de parti, ne se
résignera jamais à être lui-même. Il faut qu'il appartienne à une
armée, qu'il combatte à un rang, qui peut devenir le premier, qui
reste toujours un rang. S'il a une âme généreuse, il choisit le groupe
d'où il lui semble qu'on voit le plus de vérité; il n'ose pas aller
droit aux lueurs en une vaillante recherche solitaire. Georges Renard
fut un philosophe universitaire, assez courageux pour repousser les
solutions de l'école, pas assez pour remarquer la niaiserie des
questions posées. Puis il quitta le groupe où il contredisait, se
rapprocha d'autres pédants avec lesquels il serait d'accord. Il est
devenu le critique littéraire du parti socialiste: depuis quelques
années, il étudie les idées et les œuvres à la lumière du flambeau
Benoît Malon.

Ces hérétiques propagandistes peuvent valoir par la fougue éloquente
ou par le sarcasme sec et tranchant. Ce dernier mérite fut celui de
Georges Renard avant que la Suisse l'alourdît. Depuis il est surtout
un logicien dangereux, grand découvreur de contradictions dans les
paroles des adversaires.

Ces apôtres qui ont le besoin de penser avec d'autres et d'augmenter
le nombre de ceux qui pensent avec eux ont grand'peur de la solitude
intellectuelle: ils sont tout à fait incapables de l'œuvre d'art,
expression sincère d'une âme un peu différente des autres.--Georges
Renard se doute si peu des conditions d'éclosion de l'œuvre d'art
que, lui qui fabrique seul ses raisonnements, il demande pour ses
imaginations le secours de madame. Tels de laborieux vaudevillistes,
ils se mettent à deux pour inventer. On est étonné du rachitisme des
enfants que produit ce bon ménage d'imaginations sages.

En dehors de ces collaborations, Mme Georges Renard a écrit quelques
chroniques à la _Fronde_. Elle y loue la montagne, l'étudiant suisse,
la jeune fille protestante. Ça n'est ni mieux ni plus mal qu'autre
chose. C'est estimable et insupportable de sens commun, vraiment trop
commun. Oh! la raideur longue d'une Sarcey calviniste!..

       *       *       *       *       *

Mme Hector Malot est une adoratrice du veau d'or, mais qui l'exige
massif. A peine dans le temple, elle vient à l'idole, la soupèse de
ses bras émus mais vaillants. Si elle parvient à soulever le dieu,
elle a une moue désappointée. Couvrant son dédain d'un air d'héroïsme,
elle proclame: «Je t'aime, malgré ta pauvreté», puis se détourne,
rapide, vers le plus prochain sanctuaire. Quand l'animal résiste d'un
poids vainqueur et immobile, elle s'effare en une joie religieuse, se
prosterne sur toutes les faces, le supplie de renoncer aux grâces trop
frêles de l'enfance, de prendre la taille et les forces irrésistibles
du taureau. Dans une hystérie éblouie, elle se roule sur le sol,
doublement heureuse, à la fois Danaé et Pasiphaé. Souvent aussi,
depuis que l'intelligence de son Hector vaincue par cet Achille qui
s'appelle le temps, est étendue improductive, Marthe le remplace
derrière le veau d'or. Dès que l'idole relève la queue, la prêtresse
tend au bon crottin métallique des mains frémissantes et, les yeux
braqués sur la promesse qui s'entr'ouvre, elle répète l'oraison
jaculatoire de l'abbé Albéroni devant le derrière de Vendôme, qui
devait être pour lui le derrière de la fortune: _O culo di angelo!_

Ce n'est pas qu'il n'y ait des pauvres dans les romans de Mme Malot.
Mais la pauvreté, telle qu'elle la conçoit, devrait se définir: le
vestibule de la richesse. Réjouissez-vous, artistes forcés de vous
coucher à jeun: ces malheurs n'arrivent qu'à la veille du grand succès
et pour rehausser encore du voisinage d'un abîme de misère l'énorme
montagne d'or. Les jeunes filles qui n'ont pas une robe de rechange
connaissent ces indéniables vérités. Elles refusent le cousin pauvre
de deux millions et, si plus tard leur cœur vient à battre pour ce
gueux, elles l'épousent, mais en lui faisant sentir l'importance du
sacrifice consenti à l'amour. J'ai même rencontré dans Mme Malot une
pauvreté joyeusement héroïque. Une jeune fille qui répond au nom
heureux d'Anatole déclare que «c'est gentil d'être pauvre». Et
pourtant ce malheur «gentil» l'empêcha longtemps d'épouser, elle
aussi, le bien-aimé cousin. L'oncle avait dit: «Mon enfant, vous êtes
exquise, digne de lui, noble, pieuse, grave, généreuse, ma fille de
choix, mais vous perdez Louis et vous jetez sa postérité à la misère.»
Anatole avait compris ces paroles d'un père prudent et s'était
résignée en le plaignant. Le pauvre homme! «la nécessité l'étranglait,
et on ne lutte pas contre la nécessité». Car, dit-elle au cousin
capitaine (c'est hors de prix, l'honneur de l'armée): «Mes soixante
mille livres de rente ne pouvaient suffire à ta pauvreté et à ton
rang.» Heureusement, il y a un bon Dieu pour les amoureux. Le beau
cousin hérite quelques millions de rente, ce qui lui permet d'épouser
l'adorée malgré sa pauvreté extrême.

Mme Hector Malot n'est pas inconsciente de ses surhumaines noblesses.
Elle sait que les générosités de ses rêves écarteront d'elle «les
embourgeoisés, cerveaux restreints, âmes réduites.» Elle dédie ses
héroïsmes à ceux qui aiment l'idéal: «Poètes, amants, jeunesse, ceci
est pour vous.»

       *       *       *       *       *

Catulle Mendès paraît échapper à la définition. Vague fantôme
littéraire, il prend tantôt la forme de l'un, tantôt la forme de
l'autre, parce qu'il n'a point de forme à lui. La façon dont ce
tambour sonne alternativement tous les poètes ne permet peut-être
d'affirmer que son vide intérieur. Pourtant il me semble que Mendès
est une puissance annihilatrice. Dans ses tragédies, pornographiques
ou non, il se manifeste comme le Marivaux du drame et le Mignard du
feuilleton. Ce singe, naturellement, ridiculise et puérilise les
gestes nobles ou terribles qu'il contrefait; les grands airs de Hugo
deviennent chez lui les petites grimaces d'une petite figure à la
fois enfantine et vieillote. L'Iblis de la _Légende des Siècles_
emprunte à Dieu les plus beaux éléments de ses plus admirables
créations, et, de ces merveilles rapprochées, forge la sauterelle.
Tels les avortements de Mendès, rapetisseur inconscient et
involontaire parodiste. La vieille blonde se livre à tous les génies
et à tous les talents; après chaque saillie, elle grossit comme une
montagne, pour accoucher régulièrement d'une souris. Les grandes
idées, une fois entrées dans son cerveau, en ressortent pastiches
minces et frêles et maniérés. Un détail fera saisir nettement comment
il se fait une manière en puérilisant les manières des autres. Quand
le dernier mot de sa phrase était un adjectif ou un adverbe pour
lequel il voulait secouer notre attention, Hugo mettait un point
devant et faisait du mot soudain grossi toute une phrase apparente.
Catulle vole ce procédé brutal, mais sa faible voix transforme les
grondements en chuchotis, et le point de Hugo est devenu la virgule de
Mendès. Au lieu du coup de massue herculéen, il décoche une
chiquenaude.

Mme Mendès n'a pas eu grand'peine à imiter ce petit imitateur,
laidement féminin, de tous les virils. Claire Sidon publia dans le
_Journal_ des vers difficiles à distinguer de ceux de son futur. Sous
prétexte de chroniques et de contes, elle vend, depuis son mariage,
de nombreuses virgules de Mendès. Elle fait, presque aussi bien que
sa vieille, du romantisme mignard et de la rêverie précieuse. Elle se
tortille dans les mêmes efforts, amusants d'être presque
gracieux,--car ils ne se tendent pas outre mesure, trop sûrs du
succès,--plus amusants d'être impuissants et satisfaits. Elle ne
réussit pas plus mal que Catulle, parmi le cliquetis des antithèses,
la clownerie métaphysique. «Nous fûmes créés avec de la déité et avec
de la terre, périssables et immortels, voués à tous les
anéantissements pour toutes les renaissances, et, pour toutes les
impuissances, à l'exaltée aspiration d'une infime parcelle de divinité
avide de réatteindre le Tout qui ne fut pas diminué d'elle». Cet
amphigouri vient-il de monsieur ou de madame? Au _Journal_, où la
signature de monsieur a plus de valeur commerciale, ça serait du
Catulle Mendès. A la _Fronde_, feuille uniquement «rédigée par des
femmes», c'est de Mme Catulle Mendès.

       *       *       *       *       *

Le dernier livre de Mme Dieulafoy est la _Constance_ de Bentzon
retournée. Ici, c'est le jeune premier qui est catholique convaincu et
l'amoureuse qui est divorcée. Ils ne s'épousent pas, vous pensez bien.
Mais ils s'épousent presque et, pour empêcher la terrible _Déchéance_,
il faut que la sœur du jeune premier meure, frappée au cœur par le
projet anti-chrétien de son frère. Ces fadaises sont contées dans le
style qui leur convient, et avec les élégances nécessaires. Ainsi la
prise de voile d'une Juive convertie, d'une Irlandaise et d'une jeune
fille noble retranche du monde «l'enfant d'Érin», «la fille d'Israël»
et «la descendante des preux».

Mme Dieulafoy n'est pas seulement une imagination suiveuse et un
écrivain banal. Elle est aussi la plus étourdie des pensionnaires. Un
protestant, qui demande la main d'une catholique, s'étonne de voir la
bien-aimée ignorer à quelle religion il appartient: «Pourtant,
s'écrie-t-il, j'en ai informé Mme de l'Espinet.» Et treize lignes plus
loin, il dit de la même Mme de l'Espinet: «Elle le sait pourtant... A
moins qu'elle n'ait confondu deux branches de ma famille.» Cette suite
dans les idées et cette puissance d'attention grandit singulièrement
ma confiance en les fameuses découvertes archéologiques du couple
Dieulafoy.

       *       *       *       *       *

Lequel des deux fut élève de l'École normale? Quand j'entends une
conférence de Léopold Lacour, abstraite et doctorale, hérissée de
citations, de discussions de textes, de subtilités et d'ergotages, une
de ces conférences où il conquiert la liberté avec les mêmes armes et
le même charme dont Brunetière protège l'autorité, je suis sûr que
c'est lui qui vient de la rue d'Ulm. Mais quand Mary Léopold-Lacour
cite en une même phrase Taine, de Puibusque, Mérimée et je ne sais qui
encore; quand elle appelle Gœthe à son aide pour nous apprendre que
les domestiques ne sont point parfaits; quand elle nomme nos prisons
de «modernes ergastules», je suis tenté de jurer que c'est elle qui
fut le condisciple de Gaston Deschamps. Au reste, c'est peut-être lui
qui écrit les articles ou elle qui prépare les conférences.

Il ou elle répète ce qui s'est dit sur n'importe quelle question, en
nommant ses auteurs; il ou elle fait des leçons indifférentes et
parfois un peu trop naïves. Ainsi, dans _la Fronde_ du 7 février 1898,
il ou elle étudie gravement «le mensonge _féminin par atavisme_». Et
ni lui ni elle ne s'avise un instant que la femme est un peu fille de
l'homme, l'homme un peu fils de la femme et qu'il est enfantin
d'attribuer à une hérédité commune une aggravation quelconque des
différences naturelles entre les deux sexes.

       *       *       *       *       *

Séverine est une admirable nature, faite d'humour et de lyrisme. Elle
a la fantaisie imprévue et elle vibre, merveilleux paquet de nerfs, à
toutes les émotions. Son esprit n'est pas vaste, mais il est si
curieux et si leste.


Elle est une très petite chose, jolie et frémissante, et qui a des
ailes, non point pour voler, certes, mais pour courir sautillante,
d'une allure qui pose à peine. Elle est la Parisienne et elle est la
gamine: sourire gai ou malicieux, larmes vite essuyées, à la fois
amusée et émue de tout, souvent amusante.

Son imagination est vive. Elle a peu de chose à dire de chaque
rencontre, elle n'approfondit rien; mais en passant elle regarde et
son mot, parfois juste, est presque toujours pittoresque. Cette
imagination a ses défauts, mais des défauts séduisants, parce que
créateurs d'imprévu. Elle voit mieux à la ville qu'à la campagne,
s'explique le naturel par l'artifice, l'événement de tous les jours
par l'accident d'une fois, et même ce qui est sous ses yeux par ce
qu'elle n'a pu voir. Chez elle le soleil «se noie dans le vermeil
liquéfié des flots, ainsi que le duc de Clarence dans sa tonne de
Malvoisie.» Pour comprendre la nature, elle fait appel à ses souvenirs
livresques ou elle ferme les yeux et regarde en sa mémoire des décors
de théâtre. Son admiration devant les plus sublimes spectacles n'est
qu'un étonnement amusé: elle parle de la mer moins respectueusement
que d'une cabotine et traite le soleil avec la même familiarité qu'un
conseiller municipal. Elle s'égaie «de sa trogne de vendanges et de
son pif en pomme de thyrse». Quelquefois pourtant elle veut paraître
émue profondément, se croit la plus nette et la plus puissante
conscience de la vie universelle. «Un malaise inexprimable m'étreint
quand le soleil s'évanouit à l'horizon; je me détache de la vie, à
l'automne, comme les feuilles des arbres, et le sang bouillonne dans
mes veines, comme la sève des plantes, quand le premier soleil de mars
troue le plafond de nuages gris». Ça continue des pages et des pages.
«Parfois aussi, me pelotonnant contre la terre, me faisant toute
petite comme une enfant éplorée sur le sein de sa nourrice, j'ai
étreint le sol à pleins bras, enfoncé ma tête dans l'herbe, et
défailli de tristesse, à voir les arbres si beaux, l'horizon si vaste,
le soleil si radieux.» A force de le dire et de le répéter, elle finit
par le croire presque. Et vraiment, tandis que son sourire s'élargit
béat, elle a des larmes dans les yeux, et elle s'agite en une joie
sensuelle, sous une attaque de panthéisme hystérique. Mais il y eut
visiblement, lorsque commença le baiser, de l'effort, de la comédie,
et, pour parler une langue aussi respectueuse que la sienne, du
_chiqué_.

Sa sensibilité s'émeut devant le malheur des hommes ou des bêtes,
suivant les mêmes lois que devant les beautés naturelles. Elle a,
spontanée mais courte, une petite secousse des nerfs, plutôt agréable,
et dont pourtant elle se sait gré. Elle s'efforce de la prolonger,
cette plaisante secousse, et elle en arrive, sadique de la pitié, à
se martyriser d'étranges délices. Elle regarde, avec des larmes qui
lui semblent excuser sa joie, «éclater le crâne comme une grenade trop
mûre où, de l'écorce rougie, s'éparpillent les pépins blancs de la
cervelle». Les spectacles cruels la retiennent, et c'est pour les
dire, pour en jouir de nouveau, que son imagination a les plus
amusantes, les plus pittoresques, les plus irrespectueuses aussi et
les plus artificielles trouvailles. «Comme, en scène, des dos de
figurants font mouvoir la toile verte pour représenter la vague, ici,
des ventres de noyés soulèvent la draperie sale de l'inondation. Ce
sont eux _qui font les flots_.»

Son irrespect, qui persiste devant les sublimités de la nature, devant
la souffrance, devant la mort, peut céder par snobisme et par vanité.
Le même pape qui fait à la R. F. l'honneur de la reconnaître, ayant
fait à Séverine l'honneur de la recevoir, Séverine eut aussi une
attaque d'«esprit nouveau», et elle parla de Léon XIII le roublard
bien moins familièrement que du soleil ou de Jésus. Ses admirations
littéraires, elles, sont irrespectueuses jusqu'à l'imitation. Elle a
étudié les procédés de Vallès et de Hugo, et ses petites mains
remuent, maladroites, ces instruments un peu gros et un peu lourds.
Pourquoi, ayant une personnalité réelle, s'abaisse-t-elle à imiter?
Pour une raison commerciale, la même qui lui fait exagérer ses
sentiments afin qu'ils prêtent à des développements plus longs. Elle
tient à vendre beaucoup de copie.

Dans _la Fronde_ du 27 décembre 1897, elle vante le sens du commerce
chez les femmes. Elles «font admirablement le boniment». Les
marchandes de camelotte «témoignent d'un flair très supérieur à celui
du général Mercier. Car il ne s'agit pas de se méprendre, de s'exposer
à la rebuffade: d'offrir l'actualité antisémite à un juif ni
l'anticléricale à un dévot.» Elle loue chez autrui ses propres
qualités: elle est la plus avisée des négociantes, et je ne connais
point de journal bien payant auquel elle ne puisse fournir l'article
approprié. A ce jeu, l'artiste, qui vaut uniquement par ce qu'il
apporte de personnel, devient trop souvent un ouvrier adroit et
indifférent, je ne sais quoi de souple et d'amorphe comme un cabotin
ou un avocat. Dans le même article, elle remarque que «ces pauvres
hommes ne sont pas de force». Ils lui «ont fait de la peine, avec leur
franchise maladroite, hurluberlue, offrant sans discerner...» Elle
conclut en un élan de pitié: «Quand on leur aura tout pris (décidément
je ne suis qu'une girondine) il faudra, mes sœurs, tout de même faire
quelque chose pour eux.»

J'ai grand'peur que la généreuse girondine ne fasse déjà trop de
choses pour eux. Si elle gaspille son beau talent à de trop nombreux
articles, c'est, sans doute, pour apporter plus d'argent à M. Georges
de la Bruyère. Rochefort put même accuser sans invraisemblance la
quêteuse du fameux «carnet» d'avoir fait longtemps le «boniment» de la
charité pour ce pauvre unique. Je me détourne en hâte de ces questions
insuffisamment littéraires.

A vendre tant de paroles, elle parle souvent sans avoir rien à dire,
se fait des opinions par art, parce qu'une opinion en tant de lignes
vaut, à tel journal, tant de francs. Elle se délaie en d'infinis
bavardages. Comme elle ne peut être un frémissement continuel, de
temps en temps elle pense. Ces jours-là, elle nous enseigne en trois
colonnes que Séverine mourra comme les autres, ou elle fait un long
éloge du bois en général et des sabots en particulier. Et elle abuse
des plus ineptes procédés de développement. Deux surtout la séduisent
et l'entraînent: l'énumération des parties et ce que j'appellerai
l'exorde négatif. Pour nous apprendre la mort de je ne sais quel
cardinal, elle nous affirme successivement que ses doigts ne remueront
plus, que ses yeux ne verront plus, que ses lèvres ne parleront plus.
Et vous supposez bien que chacune de ces vérités nouvelles fournit
quelques lignes attendries. Très souvent son article commence par
déclarer qu'elle ne parlera pas de ceci, ni de cela, ni de telle autre
chose; avant d'arriver à son pauvre sujet insuffisant, elle en traite,
sous prétexte de les écarter, trois ou quatre. Par exemple, la
chronique s'intitule _la Grande Amie_. Séverine avertit d'abord: «Ce
n'est pas la mer». Suit un éloge de la mer. Elle reprend: «Ce n'est
pas la nue», et vante la nue. Elle poursuit: «Ce n'est pas la terre»,
et la terre reçoit les hommages auxquels elle a droit. Elle réitère:
«Ce n'est pas la nature», et chante un hymne à la nature. Et elle
recommence; «Ni l'infini des vagues, ni l'infini des cieux... ni...
ni... Car... Mais...» Elle arrive enfin aux louanges banales de la
mort.--Si elle veut s'attrister à l'Hôtel des Ventes, elle passe par
le cimetière, par la Morgue, par l'hôpital, par la place de la
Roquette, par l'amphithéâtre de dissection, endroits insuffisamment
mélancoliques pour sa fantaisie de ce jour-là, arrive bien préparée au
but de sa promenade. Il en est ainsi presque toutes les fois qu'elle
n'a vraiment rien à dire. Par le développement négatif elle s'entraîne
au bavardage direct. Il semble qu'elle recule devant le trou de sa
pensée, prend du champ pour mieux sauter de l'autre côté de ce vide.

       *       *       *       *       *

Joseph de Nittis fut un peintre charmant. Nul ne connut Paris mieux
que cet Italien et ne l'exprima avec un amour plus élégant. Son esprit
était d'ailleurs piquant plutôt que vaste ou juste, et, lorsqu'il
voulait peindre _les Ruines des Tuileries_, il lui arrivait de nous
faire surtout connaître une marchande d'oranges. Sa veuve a écrit ses
_Notes et Souvenirs_, traduisant en un français d'une simplicité
aimable et souvent spirituelle ce qu'il lui dictait sans doute en un
verveux patois napolitain. Il y a dans ce volume, qui n'est pas un
livre, mais qui est bien mieux, non seulement des anecdotes amusantes,
mais encore des histoires touchantes de vérité profonde. J'aime
beaucoup, par exemple, cette naïve Raphaëla, fleur de jeunesse
triomphante et éphémère, qui, dès vingt et un ans, «dans un joli rire
cristallin, des larmes pourtant sur sa joue brune (soleil et pluie
d'avril)» pleure sa beauté diminuée et, avec une coquetterie en deuil,
se déclare «vieillotte». On trouve avec joie, dans ces pages, de la
vie saisie en son mouvement, de la réalité capturée au passage et des
âmes qui se livrent sans artifice.

Par malheur, avec quelques-uns de ces souvenirs frêles et délicats,
Mme de Nittis a maçonné de lourds romans, laides maisons de rapport où
on reconnaît difficilement les pierres du sanctuaire rustique qui,
dans la campagne ensoleillée, nous sourit. La sacrilège est punie non
seulement par le peu d'intérêt de ces besognes, mais encore par
l'empâtement de son écriture si fine tout a l'heure, par de nombreuses
incorrections: «Celles qu'ils ont épousées honnêtes filles et sont
restées honnêtes femmes,» et par des incohérences où nous voyons un
_fil à la patte_ qui «se martelait la cervelle en se demandant» je ne
sais plus quoi.

       *       *       *       *       *

Sur Mme Edgar Quinet, prière de voir Barbey d'Aurevilly. Elle débuta
dans les lettres par un _Journal du siège_, hymne en l'honneur d'Edgar
dont Edgar écrivit l'ouverture. Depuis, elle a publié de vagues récits
de voyages qui sont encore, de façon guère moins ronflante, «des
tempêtes de mots sonores, prétentieux et vides». La veuve est restée,
malgré un peu de sourdine endeuillée dans son ran-plan-plan, ce que
fut le «bas-bleu conjugal»: «l'élève très réussie du professeur
Quinet, le tambourin de ce tambour».

       *       *       *       *       *

J'ai indiqué dans un autre chapitre le bien que je pense des _Mémoires
d'une Enfant_, de Mme Michelet. Et j'ai regretté que ce fruit du
Quercy n'eût pas gardé sa saveur naturelle. Pourtant je n'ose guère
reprocher à la femme de Michelet de n'avoir point su résister à
l'imitation d'un si prestigieux et nerveux écrivain. Et nous lui
devons quelque reconnaissance pour les nombreuses pages posthumes
qu'elle a recueillies et éditées. Comment ne point la remercier de
nous avoir introduits dans l'intimité d'une âme si noblement
frissonnante? Mme Michelet promet pour bientôt un nouveau volume de
lettres inédites de celui qui fut un homme autant qu'un écrivain: nous
les attendons avec espérance.

       *       *       *       *       *

En dehors de son «journalisme pratique» de cuisinière, de femme de
chambre, de modiste, de professeur de civilité puérile et honnête,
Georges Régnal a écrit avec son mari des romans invraisemblables et
invraisemblablement médiocres. Leur seul intérêt est de montrer deux
intelligences d'hommes d'affaires qui essayent de parler passion et
héroïsme et qui balbutient ridiculement ces langues étrangères. A ces
anecdotes banales et bizarres, romanesques de tous les romanesques
connus, je préfère une courte brochure: _Ce que doivent être nos
filles_. Après une préface où Edouard Petit, universitaire, fait des
grâces lourdes et prend pour de l'esprit un pédantisme qui s'efforce
au sourire, Mme Régnal donne, en une langue malheureusement
insuffisante, des conseils presque tous raisonnables et dont
quelques-uns sont courageux.

       *       *       *       *       *

Ne pas confondre la Mme Caro qui est au coin du quai et la Mme Caro
qui n'est pas au coin du quai.

L'une, dont le nom doit être précédé d'un grand P., a lu en bonne
élève Alexandre Dumas fils. Elle répète ses leçons d'une voix sans
éclat, ânonnante. Elle refit aux lecteurs de la _Revue des Deux
Mondes_ le fameux cours de meurtre, et _Pas à pas_ les conduisit à
tuer pour sauver l'honneur bourgeois, dieu digne de tous les
sacrifices.

L'autre,--la vraie, la veuve du philosophe pour dames, la seule qui
ait le droit de se prénommer E.,--exprime en langage de bon ton, avec
les élégances convenues et convenables, des subtilités psychologiques
joliment déduites plutôt qu'exactement observées. Elle est trop une
_caroline_ pour n'être point optimiste inexorablement, et ses romans
bêbêtes et délicats finissent toujours bien, en plein «ciel
apothéotique de nos rêves» d'amour.



XI

QUELQUES PARASITES


Il y a deux sortes d'esprits parasites qui avouent: les cabotins et
les professeurs.

La femme est plus intelligente que l'homme, plus apte à comprendre la
pensée d'autrui, au moins dans son détail infini. Car l'effort de
ramener la diversité à l'unité et les conséquences au principe; l'art
de définir, l'art de découvrir le centre d'un être et ses limites; la
création refaite par la synthèse est déjà œuvre virile. La femme n'a
guère l'esprit critique; elle a, merveilleusement, l'intelligence
cabotine.

Mais, si la cabotine, cette double réceptivité, essaye de produire,
elle se manifeste prodigieusement pauvre, et banale, et impersonnelle.
Les plus grands exploits de ce perroquet sont de répéter dans un ordre
un peu différent les phrases qu'on lui apprit.

J'ai sous les yeux un acte de Sarah Bernhardt, _l'Aveu_. Si j'ai bien
compris, le neveu du brave général a violé la femme du brave général.
Un fils est né de cette brutalité. Le voici malade, entre la vie et la
mort, le pauvre petit. Or le papa-cousin est docteur et, comme le
brave général n'a confiance qu'en lui, malgré les répugnances de la
mère, c'est lui qui soigne l'enfant. Il me semble que nous sommes en
plein dans une de ces sottises laborieusement combinées qu'on décore
du nom ambitieux de situations dramatiques. Une fois connues les
données banales du banal problème, tous les Sarcey du monde vous
indiqueront, suivant une méthode aussi infaillible que mécanique, les
scènes à faire. Sarah les a faites et je ne m'attarderai pas à conter
ces extravagances prévues.

Signalerai-je le romantisme naïf de la phrase. Le général, quand il
sait tout, s'écrie en voyant pleurer sa femme, victime bien innocente
pourtant, et qu'il devrait consoler: «Ah! pleurez, pleurez, vos larmes
coulant jusque dans l'éternité ne pourront laver la plaie béante de
mon cœur arraché. Pleurez et priez pour celui qui va mourir.»

Et la femme--sotte comme on doit l'être au théâtre pour amener dans ce
qui sert d'esprit aux spectateurs de frissonnantes indécisions--prend
le change.

«Oh!--crie-t-elle--vous voulez tuer mon enfant!»

Le brave général proteste, naturellement. Mais, pour faire durer un
peu l'angoisse des imbéciles qui s'intéressent à cette histoire, il se
fâche avant de protester. Il hurle, blessé à son amour invaincu:

«Le cri de la femelle pour son petit avant le cri de l'épouse!»

Et tous les Sarcey d'applaudir, sans même se demander en quoi la mère
est plus femelle que l'épouse.

Autre sottise d'un genre spécial. Savez-vous comment l'époux apprend
l'adultère? Oh! c'est bien simple: il entend un monologue très long et
qui contient l'aveu.

Certes, aux périodes de paresse intellectuelle où, n'ayant pas le
courage de bien lire, je demande au théâtre des joies passives que je
puisse croire presque littéraires, j'accepte quelques conventions et
je consens à certaines règles sans lesquelles le jeu deviendrait
impossible. J'admets que, pour m'en instruire, les personnages disent
des choses que dans la vie ils ne diraient point. Je veux bien que
l'un d'eux parle seul, longuement, nettement, avec des phrases. Mais
il est intolérable que ces invraisemblables procédés d'exposition
servent à l'action, deviennent des moyens de nouer ou de dénouer
l'intrigue. Dans le monologue, le cabotin fait au spectateur une
commission de l'auteur. Les autres personnages n'ont pas le droit
d'entendre. Sans quoi, l'invraisemblance n'est plus seulement à la
surface, dans la méthode d'exposition, mais au fond même de la pièce
et la tue net. Qu'est-ce que cette aventure qui arrive seulement parce
qu'on me la raconte? Il est exorbitant que le brave général écoute aux
portes et entende des paroles décisives au moment où en réalité sa
femme ne dit rien; mais où l'auteur nous parle, dans un monde que le
général ignore, dans un monde plus lointain qu'une autre planète. Car
il ne sait pas, lui, je suppose, que nous sommes là deux mille voyeurs
à guetter ses cornes qui poussent et à désirer, comme à une course de
taureaux, qu'il en fasse quelque usage meurtrier.

       *       *       *       *       *

Octave Mirbeau, esprit révolté et caractère bourgeois, commença sa
réputation par un violent article contre les comédiens, et sa fortune
par un mariage avec une comédienne. Sur les affiches, la future madame
Mirbeau s'appelait Alice Regnault; mais son véritable nom doit être
Joséphine Prudhomme. Que dirait Mirbeau de ces pensées et de ces
phrases, si elles étaient signées Georges Ohnet, Francisque Sarcey ou
même Victor Cherbuliez: «Pour rendre plus limpide le récit qui va
suivre, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière et de
raconter en quelques mots l'enfance faussée de cette femme dont
l'éducation première, contrairement à la théorie qu'elle venait de
développer, eut une influence si désastreuse sur sa vie entière.
Dissimulés par une apparence de bonhomie, les exemples qu'elle eut
sous les yeux furent autant, sinon plus pernicieux pour elle, que le
spectacle du vice dans tout son cynisme, car, peut-être aurait-elle eu
instinctivement la répulsion du mal, si on le lui avait montré dénué
d'enjolivements et d'excuses?» Les subjonctifs de sa femme ne lui
semblent-ils point s'avancer aussi importants et gracieux que le
ventre du papa Prudhomme: «Dix-huit années passèrent sans que ni l'une
ni l'autre ne songeassent à changer la situation?».

Les aventures contées dans _Mademoiselle Pomme_ sont aussi admirables
que l'écriture. Le livre contient, mêlées assez gauchement, deux
histoires. Les bons instincts d'une fille de courtisane luttent contre
la contagion du milieu. Hélas! le combat sublime pour bourgeois n'a
pas le temps de s'achever et les questions posées n'obtiennent que des
réponses dilatoires: la jeune fille meurt d'un accident au moment où
le livre allait devenir difficile à faire et peut-être intéressant à
lire. On y trouve aussi les malheurs d'un «garçon, doué d'une
intelligence supérieure, qui aurait pu suivre une carrière brillante»,
mais qu'arrête, au moment où il allait décrocher une ambassade, «la
pernicieuse intervention» d'une mauvaise femme. Les mamans bourgeoises
permettront ce livre moralisateur à leurs fils quand ils auront vingt
ans. Mais qu'est-ce que Mirbeau peut bien penser de cette ridicule
réduction de son chef-d'œuvre et s'irrite-il devant la mesquinerie
injurieuse de ce _Calvaire_ qui est une taupinée?

       *       *       *       *       *

Je me console des inepties que Louise France a publiées dans _la
Fronde_, en me disant que cette puissante tragédienne, que son talent
ne tire pas de la misère, a sans doute gagné quelque argent à devenir
un ridicule écrivain. Et pourtant ce me fut un chagrin de voir cette
expressive interprète essayer un moyen d'expression pour lequel elle
n'est point faite et dévoiler son vide intérieur. Mon sourire était
triste quand elle me contait ses tournées, sans esprit, remplaçant la
verve par des souvenirs livresques et de banales citations. Je ne
m'égayais pas non plus à lui voir parodier Musset:

Si vous croyez que je vais dire Qui j'ose aimer, On a bien moins que
sous l'Empire Droit de parler...

et adresser une déclaration, d'un grotesque inconscient, à Zola «sans
le nommer»! Je ne parvenais même pas à rire quand, voulant être
grandiloquente et émouvante, elle imitait les vers de Mlle Couësdon;

«Une femme, une épouse, mère,--est, en ce moment, conspuée,--honnie
par un peuple affolé.

«Son époux, Mme Marie,--tel jadis votre fils aimé,--sans rémission est
condamné.»

       *       *       *       *       *

Mme Carette née Bouvet,--car, malgré ses deux noms campagnards, Mme
Carette tient beaucoup à être née,--a écrit sur la cour des Tuileries
d'insignifiants papotages. Mlle Mélégari, qui sait probablement le
latin, a signé Forsan des romans quelconques et prêcheurs. Elles sont
plus connues comme éditrices. La première a publié un «choix de
mémoires et écrits des femmes françaises aux XVIIe, XVIIIe et XIXe
siècles, avec leurs biographies» que l'Académie a eu le courage de
couronner. A la seconde nous devons le _Journal intime_ de Benjamin
Constant et son introduction solennelle.

Mlle Mélégari est une intelligence d'homme de troisième ordre; la née
Bouvet, une intelligence de femme de douzième ordre. Cet homme est un
professeur documenté, pédant et ennuyeux; cette femme est la plus
ignorante et la plus sotte des institutrices.

       *       *       *       *       *

Il arrive à Mme Carette née Bouvet,--eh! fallait pas te marier, si tu
voulais garder le nom de ton papa!--d'extraire de plusieurs gros
tomes de mémoires un tout petit volume. Dans cette besogne, ses
ciseaux coupent au hasard, sans patron, sans hésitation, sans
discernement. Elle est, naturellement, bien incapable de recoudre;
mais elle ne prend même pas la peine d'indiquer par des notes ou par
de faciles signes typographiques les lacunes les plus graves; elle ne
distingue pas les différentes parties. Elle entraîne le troupeau de
jeunes filles qu'on lui confie dans des paysages sans route et sans
lumière, ne s'aperçoit pas qu'elle marche à l'aveuglette, n'éprouve
jamais le besoin de savoir où elle est. Incapable de s'orienter, elle
va n'importe où et, les trois cents pages parcourues au petit bonheur,
s'arrête où elle se trouve, déclare le voyage fini et son intérêt
épuisé.

Et ce guide inepte, déplorablement muet devant les difficultés du
parcours, s'amuse avant le départ à de longs bavardages de cicérone.
Mme Carette n'est pas seulement née Bouvet, elle est bien élevée, et
elle triomphe dans l'art des présentations. Elle annonce Mme Roland,
ce stoïcien, avec le même sourire fade que Mademoiselle de
Montpensier, cette gamine capricieuse. Je me trompe. Mme Carette est
trop née pour oublier que Mademoiselle de Montpensier est de sang
royal, et elle ne commettrait pas l'incorrection de montrer autant de
respect à la Roland, cette plébéienne.

Le style de ces «biographies» est un excellent modèle pour nos jeunes
filles. C'est écrit comme les _Souvenirs de la Cour des Tuileries_:
mêmes images banales réunies dans les mêmes incohérences
inconscientes, mêmes incorrections, mêmes pléonasmes inaperçus de qui
les commet, même causerie aimable et bébête. Je relis deux pages et je
trouve «certains propos _amers_ qui indiquent des rapports fort
_tendus_ sinon une véritable _aigreur_». Je rencontre «une certaine
école philosophique» qui «a voulu infirmer _des_ sentiments religieux
de Mme de Lafayette». J'admire une plume «instrument vibrant et
délicat _où_ la fantaisie elle-même a toute la force de la réalité».
Et encore j'ai copié trop vite, j'ai laissé perdre une partie de la
phrase et quelques-uns des enseignements qu'elle contient. Mme Carette
née Bouvet nous apprend aussi que la réalité est vraisemblable, et
elle ne s'est point permis d'écrire le mot fantaisie sans le faire
suivre d'une épithète puissamment originale; elle a dit: «la fantaisie
imaginaire elle-même». Je ne m'excuse pas de ces remarques
pédantesques. Vous me demandiez, chère madame, de vous confier
l'éducation de ma fille; j'ai tenu à constater d'abord que vous pensez
avec précision et que vous écrivez correctement.

L'érudition de Mme Carette, toujours née Bouvet, vaut son talent
d'écrivain. A propos de Madame de La Fayette, elle résume de façon
bien intéressante l'histoire du roman. Elle signale d'abord «_celui_
des _Chevaliers de la Table ronde_». Puis vient le _Roman de la Rose_
où l'on voit «les preux guerroyant en l'honneur de leurs dames».
Ensuite Mme Carette, décidément née Bouvet, suit «le développement des
idées et du goût se propageant... sous la forme du fabliau ou de la
romance: du roman à proprement parler». Elle confond tout, cette brave
femme, semble ignorer l'existence des homonymes, prend une langue pour
un genre littéraire, et signale les troubadours comme des fabricants
de romans, sans doute parce qu'ils écrivirent en dialecte roman...
Voilà nos jeunes filles bien renseignées.

       *       *       *       *       *

Mlle Mélégari est un guide sûr et ennuyeux. Elle connaît le sujet dont
elle parle et s'est documentée de son mieux. C'est une honnête
conscience protestante. Elle professe d'un ton oratoire qui atteint
parfois le comique, et nous enseigne pêle-mêle la vie de Benjamin
Constant et la morale. Je l'ai appelée «un homme de troisième ordre»,
et je crois, en effet, en la lisant, entendre un grave pasteur ou un
professeur de l'Université de Genève. Écoutez ces nobles
considérations à la Guizot sur tout ce qui manqua à ce pauvre Adolphe:
«Pas de religion: et Dieu seul aurait pu être la vivante unité de son
existence. Pas de patrie: or la patrie aurait discipliné par les
devoirs positifs qu'elle impose le vagabondage de cet esprit subtil.
Pas de famille, pas d'intérieur...» J'avais l'intention cruelle de
répéter jusqu'à la fin l'éloquente période; un bâillement
irrésistible--et dont je vous demande bien pardon, mesdames et
messieurs--m'a heureusement interrompu.

Mlle Mélégari ne connaît, elle, ni le bâillement ni le sourire. Elle
n'éprouve jamais le besoin de baisser le ton et conte du même accent
oratoire et gris, avec la même solennité lente, les plus graves
événements et les incidents les plus menus. Elle parle, égale, austère
et infatigable, jusqu'à ce que le lecteur édifié médite longuement sur
cette religieuse phrase finale: «Dans le monde supérieur où il est
parvenu, il lui a été sans doute tenu compte de ce désir du bien qui,
durant plus d'un demi-siècle, a tourmenté sa vie et ennobli ses
faiblesses.» Je regrette d'ignorer également la musique et l'hymne
suisse et de ne pouvoir me jouer quelques mesures après ce beau
discours de distribution des prix.

Tous les pédantismes, cette rèche Mélégari les a. Comme les rois, les
gardes champêtres et les professeurs de philosophie, elle sait que le
_moi_ est haïssable et elle dit toujours _nous_. Elle ne perd pas une
occasion de citer. Elle aime les grands mots abstraits et parvient à
prononcer les plus difficiles: elle regrette que des envahis n'aient
pas songé assez tôt à «la _concrétation_ d'un plan de résistance» et
elle nous démontre la «_désidérabilité_» d'une ligne de conduite
élevée. La circonlocution lui plaît et l'entraîne à des phrases
telles: «La sécheresse de cœur dont on a tant accusé cette brillante
intelligence.» Elle a peur des mots, n'ose pas dire que le père de
Benjamin Constant se maria avec sa servante. Elle avoue seulement,
dans un haut-le-corps: «M. Juste de Constant avait épousé _une
personne attachée à son service_». Ah! cette haine du mot propre qui
nous vint des précieuses, ces bas-bleus de la conversation, et qui
affadit deux siècles de notre littérature!

Malgré tous ses défauts, Mlle Mélégari n'atteint qu'au ridicule
austère. Elle est une conscience. Elle fait ce qu'elle doit,
puisqu'elle fait ce qu'elle peut. En soixante-onze pages in-8, je n'ai
relevé qu'une tournure franchement incorrecte. Pour le jour où
triompheront les revendications féministes et où les femmes auront
obtenu les mêmes jouets grotesques que les hommes, je pose sa
candidature à l'Académie. Elle sera sans doute très décorative sous la
robe à palmes vertes. Car elle a beaucoup de tenue. C'est un bon
professeur ou un parfait clergyman qu'il est juste de respecter et
prudent d'éviter.

       *       *       *       *       *

Lucien Pérey a été cinq fois couronnée par l'Académie française, et
j'approuve ces récompenses: car c'est une laborieuse qui fouille
toutes les archives imaginables et qui met au jour bien des documents
insignifiants. Son érudition est digne de toutes les couronnes de
papier doré et sa gaucherie de tous les bonnets d'âne. Cependant
quelques verdâtres, historiens ou commentateurs, ont pu admirer chez
elle ce qu'ils estiment en eux-mêmes: l'art de faire de gros livres
avec peu de chose. Son procédé ordinaire pour entasser de la copie est
à la portée de toutes les intelligences: elle conte un petit
événement; puis elle cite en leur intégrité, coupés parfois de
commentaires, les documents qui contiennent la même narration; après
quoi elle raconte une troisième fois. Ajoutez les discussions de
textes, les rapprochements de témoignages; songez que les redites ne
l'effrayent point et que les anecdotes, même sans rapport avec son
sujet, lui semblent de bonne prise.--Son écriture est meilleure que
celle de Mme Carette, plus mauvaise que celle de Mlle Mélégari: lâche,
banale, incohérente parfois, c'est l'écriture de la plupart de nos
historiens et compilateurs.

       *       *       *       *       *

M. Larroumet, chaussette-rose de la Sorbonne, trouve à Arvède Barine
un talent viril. Pour le professeur Larroumet, le grand talent et la
grande virilité, c'est de professer. Et Arvède Barine--intelligence
ouverte et superficielle, curiosité en éveil, parole facile et égale,
sourire spirituel--est un excellent professeur, bien supérieur,
certes, au fade Larroumet. Et il est presque aussi difficile
d'apercevoir un bout de jupe sous la toge de l'une que de deviner une
culotte sous la toge de l'autre. La voix d'Arvède Barine n'a pas plus
la grâce musicale d'une voix de femme que celle de Larroumet la
sonorité ferme d'une voix virile. Les esprits parasites, professeurs
et cabotins, n'ont peut-être que le sexe de l'écho ou du phonographe.

Parmi tous ceux qui professent à la _Revue des Deux Mondes_, Arvède
Barine est un des moins déplaisants. Sans doute, elle paraît
uniquement une intelligence, une calme faculté de comprendre, et, par
conséquent, elle n'est pas une grande intelligence, ni une
intelligence profonde: pour pénétrer une âme, il faut aimer; et des
idées générales personnelles ne se forment point en nous sans une
fermentation lyrique. Sans doute, elle parle de sainte Thérèse comme
d'un héros picaresque, avec le même sourire amusé et les mêmes
plaisanteries de conférencier. Sans doute, comme tous les
vulgarisateurs, elle rend vulgaires les choses qu'elle touche, elle
traduit les âmes extraordinaires en langue bourgeoise, plus railleuse
que sympathique, et ses ricaneuses analyses transforment trop souvent
les tragédies en vaudevilles. Mais ce sont là défauts du genre,
nécessités des endroits où elle parle, conventions qu'on ne lui
permettrait point d'oublier. D'ailleurs, elle les a moins que beaucoup
d'autres: comparée à Sarcey, elle devient la distinction même et elle
semble souple si on la regarde après Brunetière. Et je suis
reconnaissant à son esprit voyageur du choix heureux des contrées à
explorer. Elle nous dit des âmes singulières. Parce que son public
exige qu'elle rie de leur noblesse ou de leur fantaisie, elle a l'air
de s'amuser seulement. Mais, à bien regarder, elle est supérieure à sa
besogne et à ses auditeurs: parfois elle se contient pour ne pas être
émue, se force pour rire. Je crois qu'elle aime un peu ces êtres dont
elle n'ose parler sérieusement puisqu'ils ne sont point catalogués
grands sur les listes officielles. Et je ne serais pas étonné qu'elle
méprisât en silence les ineptes badauds auxquels elle les présente
comme des bêtes curieuses.



XII

LES FRONDEUSES


Quand on annonça la prochaine apparition de _la Fronde_, j'affirmai à
mes amis que les femmes ne parviendraient pas à se montrer inférieures
aux hommes dans la basse besogne du journalisme. Je me trompais: _la
Fronde_, plus mal renseignée que _l'Éclair_ ou _le Matin_,
réussit--comment s'y prend-elle donc?--à être encore moins littéraire
que _le Journal_ et _l'Écho de Paris_.

Juger les lettres féminines françaises sur _la Fronde_ serait
d'ailleurs injuste et appauvrirait singulièrement notre pauvreté. _La
Fronde_ n'a jamais eu Gyp, ni Mme Daudet, ni Max Lyan, ni Judith
Gautier. Marni y est peu restée et n'y a publié aucun de ses savoureux
dialogues, mais uniquement des critiques dramatiques fort médiocres.
J'y ai rencontré une seule fois la signature de Bentzon, et Georges de
Peyrebrune s'est bientôt sauvée de ce mauvais lieu littéraire. Arvède
Barine ne s'y est jamais fourvoyée, non plus que Mme Adam, Rachilde ou
Henry Gréville. Séverine réserve à d'autres journaux tout ce qu'elle
écrit d'un peu intéressant. En revanche grouillent ici les Érasme et
les Marie-Louise Néron. On peut, il est vrai, s'amuser à la vigueur
quotidienne et un peu monotone des ironies de Bradamante, admirer la
précision de ses attaques et le direct de ses coups. Quelquefois aussi
Jacques Fréhel--lorsqu'elle daigne ne point nous ennuyer d'un conte
égyptien--nous émeut d'une nouvelle bretonne pénétrée d'exquises
mélancolies, souriante d'images originales. Mais cette dernière bonne
fortune est rare et les articles de Bradamante ne sont bons que
lorsqu'ils sont rapides et brusques. De quoi Mme Marguerite Durand
fait-elle donc semblant de remplir ce grand journal vide?

       *       *       *       *       *

D'abord _la Fronde_--et le contraire étonnerait--rabâche les
revendications féministes. Elle est l'organe du féminisme économique,
du féminisme politique, du féminisme moral, en un mot--faisons plaisir
aux Léopold Lacour--du féminisme intégral.

Certes, je ne crois pas qu'au point de vue social l'œuvre de la femme
puisse être considérée comme moins importante que celle de l'homme. Au
point de vue intellectuel, son infériorité artistique et scientifique
ne s'exprime que sur les hauteurs, dans les tentatives de création.
Mais elle est peut-être plus apte que l'homme à comprendre, à
appliquer, à imiter, à enseigner. Dans la vie pratique--sauf les rares
occasions où un effort de synthèse est nécessaire--la femme dont on
n'a pas tué l'initiative se montre souvent supérieure par
l'ingéniosité dans le détail, la souplesse, le tact et l'attention
minutieuse. D'ailleurs l'égalité des droits n'exige nullement
l'égalité des facultés et, puisque cet infâme blagueur, le Code,
déclare le balayeur des rues égal à Félix Faure et ce pauvre Félix
Faure égal à Émile Zola, pourquoi refuse-t-il à Mme Pognon que ça
embête le plaisir de voter ou de présider quelqu'une de nos inutiles
assemblées?

Je suis donc féministe, nettement. D'où vient que je sois si souvent
agacé par les réclamations de _la Fronde_?--C'est qu'elles manquent à
la foi de noblesse et de _réalisme_.

J'éprouve le besoin d'applaudir chaleureusement--tout en regrettant,
presque à en pleurer, la faiblesse de ses armes--quand Savioz, âme
vaillante, s'irrite contre toutes les injustices et se meurtrit à
vouloir démolir toutes les bastilles. J'approuve encore quand Mme
Pauline de Grandpré réclame la suppression de Saint-Lazare, honte des
hommes faiseurs de lois et organisateurs de polices.

Mais peu de combattantes ont la belle générosité universelle de
Savioz. Mme Pauline de Grandpré, admirable dans ses efforts sur un
point spécial, est un esprit étroit, à la catholique, et qui sourit à
la plupart des injustices sociales.

       *       *       *       *       *

Celles qui admettent que nous naissions inégaux devant la société
m'intéressent peu quand je les vois repousser uniquement l'inégalité
dont elles sont frappées en tant que femmes. Il m'est indifférent,
absolument, d'avoir pour président du conseil une canaille mâle ou une
canaille femelle et en quoi importe-t-il au producteur pressuré par
les capitalistes des deux sexes d'être écrasé avec l'approbation de
députés et de sénateurs ou de sénatrices et de députées? Je ne puis
que sourire avec mépris, quand ces pauvres féministes réclament comme
une baguette magique le bulletin de vote que les hommes sages oublient
depuis longtemps de déposer dans nos urnes à double fond. Le vote
féminin ne changera-t-il donc rien à la vie? Si. Le mal fait par le
suffrage à la Ledru-Rollin sera doublé par le suffrage à la Maria
Pognon, et la femme, dernière puissance révolutionnaire, sera
annihilée. La première chambre sortie des mains féminines arrivera
beaucoup plus honnête que les précédentes; elle finira aussi vile. Et
l'ignominie de la politique envahira la moitié du pays qui jusqu'ici
lui échappa. Les femmes se vantent--et avec raison depuis que nous
votons--de nous être supérieures en moralité. Cette supériorité ne
résistera pas à deux élections législatives.

       *       *       *       *       *

Aline Valette--qui donne, en une langue peu correcte, des
renseignements à nous faire rougir de honte sur les salaires de famine
imposés à certaines travailleuses--et Camille Bélilon--qui fait
gauchement, avec une verve insuffisante, une petite guerre taquine aux
anti-féministes,--m'objecteront que l'égalité politique entraînera
l'égalité économique. Je n'en suis pas certain: le vote de l'ouvrier
ne gêne guère le capitaliste. Même si le fait se produit, je ne reste
pas sans crainte: il se pourrait que les salaires des femmes ne
fussent point relevés, mais ceux des hommes abaissés. Je redoute cette
égalité par en bas.

Il est incontestable que la femme doit être l'égale de l'homme; il ne
l'est pas moins qu'un homme doit être l'égal d'un autre homme et une
femme l'égale d'une autre femme. Quand la couturière et le pauvre
bougre de mineur seront les égaux de Mme Pognon, je m'intéresserai à
rendre Mme Pognon l'égale de Brisson ou de Deschanel. Mais il est
ridicule de réclamer des droits apparents, dont on ne saura rien
faire, tant qu'on laisse entre quelques mains les capitaux et par
conséquent toutes les puissances réelles. Si Mme Pognon n'est pas une
simple ambitieuse, je m'étonne de la voir, si peu _réaliste_, oublier
la proie pour l'ombre et ne point réclamer l'affranchissement des deux
sexes. Rien ne sera fait de vraiment utile que ce qui sera fait pour
tous, et ils mentent les féministes restreints, comme les antisémites,
comme tous ceux qui fragmentent la question sociale. Tant que tout ne
sera pas résolu d'un coup, tout sera toujours à recommencer.

       *       *       *       *       *

Malgré la médiocrité endormeuse de l'écriture, je suis avec curiosité,
les copieux renseignements de _la Fronde_ sur le mouvement féministe.
Marie Maugeret exposa le féminisme chrétien, pauvre féminisme timide
et anodin.--Dans un petit livre dont _la Fronde_ publia une partie,
Kaethe Schirmacher nous dit l'état actuel du _Féminisme aux
États-Unis, en France, dans la Grande-Bretagne, en Suède et en
Russie_. Mais nous ne devons accorder qu'une confiance restreinte à ce
manuel, où Mme V. Vincent relève des erreurs nombreuses et
graves.--Marie Mali étudie le féminisme belge. Le 31 janvier 1893,
elle avoue, à propos de l'art: «Peut-être, comme la science, est-il
d'un domaine trop lointain pour nos habitudes d'observation
immédiate.» Mais il serait juste, proclame-t-elle, de faire dans la
vie une place plus large à la femme et de mieux «employer ce don
naturel d'inertie et de passivité qui, si puissamment, fit de notre
cramponnante espèce le frein, le régulateur de l'impatiente activité
masculine, excitée à certaines heures de l'histoire par des fièvres
artificielles ou excessives.» Il y a peut-être une vérité dans cette
phrase belge.

       *       *       *       *       *

Le féminisme tient une grande place dans les lettres où Caroline
d'Ambre nous conte les événements algériens; dans celles aussi de
Claire de Pratz sur l'Angleterre des institutrices et sur ces
admirables clubs féminins «_où_ une quantité de questions importantes
y sont toujours discutées». (27 février 1898.)

       *       *       *       *       *

Dans ses chroniques, dans ses nouvelles, dans ses romans, Marcelle
Tinayre pousse souvent le féminisme jusqu'à l'indulgence. L'héroïne,
vivante et passionnée, ne rencontre que des idiots ou des goujats. Un
instant, elle détourne la tête, «saturée de morne dégoût». Mais elle
se laisse reprendre au courant de la vie et finit par se donner à
quelque misérable qu'elle méprise. La formule d'art de Marcelle
Tinayre rencontrera sûrement des imitatrices: elle est à la fois si
ingénieuse et si simple! Il suffit d'aller chercher dans les nuages de
George Sand un noble personnage féminin et de le mettre en face de
marionnettes mâles ramassées dans le fumier naturaliste.

       *       *       *       *       *

_La Fronde_ est un journal complet et légèrement pédant. Il contient
de nombreuses chroniques scientifiques. Thécla conte des histoires de
revenants et vulgarise la théorie du _double_. Blanche Galien professe
la science culinaire et Marie Quinton, la Belle Meunière de Boulanger,
nous apprend l'art de faire cuire les vieux coqs dans du vin. Jeanine
(Flor. Mauriceau) et Clotilde Dissard recueillent les vieux potins de
l'histoire. D. Etchard se manifeste érudite et bête comme une thèse de
doctorat. Dorothée Klumpke enseigne les éléments de l'astronomie et
Mme Hudry-Ménos nous avertit que l'alcool est nuisible à la santé.

La partie littéraire et artistique n'est pas négligée. De vagues M. L.
Gagneur feuilletonisent en vocabulaire franco-russe, en je ne sais
quelle syntaxe océanienne. Harlor analyse platement les revues.
Manoël de Grandfort--qui fit une œuvre charmante et émue, puisqu'elle
est la mère de Marni--tresse des couronnes aux auteurs de livres
nouveaux et Pauline Vigneron rédige les réclames pour peintres.

Ibo tient au courant de la politique étrangère ceux qui ont la
patience de subir une demi-colonne quotidienne de phrases telles: «La
chouannerie espagnole, composée des soldats soi-disant disciplinés du
général Weyler, ne peut perpétrer l'épouvantable tuerie qui
aujourd'hui fait de l'indépendance cubaine une loi d'inéluctable
humanité sous peine d'un retour à l'animalité primitive où l'Europe
moderne ne pourrait apporter sa sanction sans ériger le banditisme
politique en principe.» (22 mai 1898.)

Triboulette (Mme Adolphe Méliot) dit les fluctuations de la Bourse.
Elle a autant d'esprit et d'aussi fin que les financiers de l'autre
sexe. Écoutez-la faire des à-peu-près sur les à-peu-près de ministres
qui régnaient le 25 janvier 1898. «_Ah! nos taux_ présentent de bien
merveilleuses devises... On se montre _barthou_ rassuré... La tête sur
le _billot_, on ne me ferait pas avouer que si je vois l'horizon
éclairci c'est par le fait qu'un optimisme illusoire _rend beau_ à mes
yeux ce qui ne l'est pas.» Tous les jours sous sa plume ces
plaisanteries charmantes alternent avec des chiffres aimables. Si,
après dix ans de cet exercice, elle évite le cabanon, cette femme est
une forte tête[3].

  [3] Cette rapide revue des collaboratrices de _la Fronde_ néglige
  volontairement celles qui sont étudiées en d'autres parties de ce
  livre.

       *       *       *       *       *

Toutes les frondeuses ne sont pas à _la Fronde_, Vous n'y trouverez
pas cette admirable Louise Michel à qui il convient de pardonner son
français d'institutrice anglaise à cause de sa vaillante générosité
sans défaillance. Il n'est même que juste de rappeler qu'après la
Commune, devant les tribunaux d'exception, elle montra plus de courage
que la plupart des hommes de son parti.

       *       *       *       *       *

Mme Olga de Bézobrazow exprime de nobles idées obscures en des vers
rocailleux ou dans un roman sans vie, tout en dialogues
philosophiques. En langue franco-russe y discutent interminablement
deux idéalistes et un homme qui «s'enivre du vin de l'esprit, bien
que, matérialiste convaincu, il se démette de son âme devant le ver de
terre de l'atome de l'épicurien.» Le préfacier, Raoul de la Grasserie,
«docteur en droit», me pardonnera-t-il mon insensibilité? J'ai bâillé
et j'ai ri devant ce livre qui doit, d'après lui, «intéresser tout
cœur _passible_ d'émotion.»

       *       *       *       *       *

Mme E. Sallez, officier d'académie, dame patronnesse de la Société
contre l'abus du tabac, ne se plaindra pas de moi. Je laisse analyser
et admirer par une de ses bienveillantes consœurs son œuvre unique,
_la Fiancée du fumeur_. La parole est à Mme Clotilde Dissard:

«Fort joliment tournée cette saynète. Une jeune fille, Anna, a à se
plaindre de son fiancé. Hier, au salon, avec ses compagnes, elles se
trouvèrent abandonnées. Ces messieurs étaient au fumoir, impossible de
danser. Aussi la jeune fille répond-elle à son père:

    Avec tous ses pareils, votre monsieur Raymond,
    Cette homme si charmant, ce fiancé modèle,
    Avait sournoisement déserté le salon,
    Et, préférant au sexe, ainsi qu'on nous appelle,
    Du tabac empesté l'arome dégoûtant,
    Ils étaient tous allés, ô rare politesse!
    Dans le fumoir voisin délecter leur paresse.
    Il nous fallut rester en cet isolement,
    Une grande heure au moins! Et vous voulez, mon père,
    Que je prenne un mari fait de telle manière
    Qu'il me réserve à moi cet enviable lot
    De me voir préféré le poison de Nicot?
    Cela ne sera pas! Qu'il fume son havane,
    Et qu'à son bras, s'il veut, s'appuie et se pavane
    Une épouse à son goût, éprise du tabac,
    Moi, l'odeur en répugne à mon faible estomac,
    Et je n'accepte pas une lutte inégale
    Entre moi, s'il vous plaît, et cette herbe fatale!

«Mais la bouderie n'est pas très sérieuse, Anna est trop heureuse
d'avoir quelque chose à pardonner, à condition cependant que le fiancé

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . s'abonne
    Au journal mensuel de la Société
    Qui combat le tabac. C'est une œuvre très bonne.
    Qu'il en fasse partie avec sincérité,
    Qu'il lise les écrits signés du secrétaire,
    Ceux de M. Decroix, le fondateur austère,

       *       *       *       *       *

Rose Romain semble une âme repliée et peut-être rapetissée par la
continuité de la douleur.

Je n'oublie pas les lieux communs sur le mérite éducateur de la
souffrance. Je me rappelle Musset:

    L'homme est un apprenti, la douleur est son maître
    Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

Je me rappelle l'Andromaque de Virgile à qui la souffrance a enseigné
la pitié. Mais il ne faut pas que l'enseignement vienne trop tôt et
soit trop continu. Les _Souvenirs d'une enfant pauvre_ nous disent la
faim et les humiliations, toutes les misères, matérielles et morales
d'une enfance dénuée et orpheline. A en juger par le ton geignard et
haineux de son second livre, Rose Romain n'a pas rencontré la revanche
qui lui était due. On connaît l'égoïsme hargneux des malades, et la
douleur continue est une bien terrible maladie. Rose Romain a toujours
à se plaindre des choses et des hommes, toujours à pleurnicher ou à
juger sévèrement. Elle se plaint de n'avoir pas eu du pain tous les
jours; elle se plaint d'avoir été humiliée par ceux qui avaient trop
de viande (et il n'y a dans cette lamentation ni colère passionnée ni
hauteur de dédain); elle se plaint d'avoir été appelée «tourmentée» et
«décadente» par les critiques; elle se plaint surtout de la
«méchanceté inconsciente du mâle».

Et c'est sa misandrie qui la rend ridicule et intéressante. La
misogynie n'est rare ni chez les hommes, ni même chez les écrivains.
Il suffit de rappeler Euripide, La Fontaine et l'Alfred de Vigny de la
_Colère de Samson_. La femme n'est guère moins portée à ce genre de
généralisations hâtives et dans la conversation nous surprenons à
chaque instant des expressions de la misandrie. Quoique prétende
Frédéric Loliée, la littérature féminine--trop imitatrice
jusqu'ici--en est encore avare. On trouve des traces de ce sentiment
dans les journaux et revues qui combattent l'omnipotence masculine;
mais je ne connais pas de livre qui le proclame aussi nettement que
_l'Inévitable Mal_. Je suis reconnaissant à Mme Rose Romain d'avoir
crié bien haut son âme absurde et sincère.

En dehors de la _Colère de Samson_, la misogynie n'a guère inspiré de
chef-d'œuvre. Les vers pour lesquels les femmes d'Aristophane
fouettent Euripide ne sont point les meilleurs du tragique inégal. Les
plaisanteries de La Fontaine, rarement amusantes, sont parfois
odieuses. La _Colère de Samson_ doit sa beauté non seulement à l'âpre
sincérité de Vigny et à la puissance ordinaire de son verbe, mais
encore à l'héroïsme du poète qui pousse le cri d'angoisse et à tout ce
qu'il y a de souffrance d'amour en cette haine vigoureuse. Celui-ci a
été déçu dans ses noblesses, non dans ses égoïsmes. Rose Romain est
malheureusement une souffrante sans stoïcisme, sans grandeur et sans
art. L'âme qui se lamente ici n'est intéressante que parce qu'elle
souffre: il semble qu'il n'y ait ni esprit ni cœur; une sensibilité
dolente seulement et, avec, la banalité de tous les bons sentiments
appris. Incapable du moindre mal, capable du seul bien ordinaire et
sans élan, une passivité qui se révolte, émouvante comme un chien qui
pleure. Certes, c'est quelque chose, c'est beaucoup plus que toutes
les habiletés et tout le métier du monde, puisque, si petite soit-elle
et si égoïste, on nous montre une âme, une flamme frêle et vivante.
Mais j'attends, impatient, la femme au grand cœur qui, ayant souffert
par l'amour, le maudira avec la noble éloquence de Vigny. Comme le
poète, elle aura tort devant la réflexion équitable, raison devant
notre émotion.

       *       *       *       *       *

Ce sont encore des façons de frondeuses qu'on trouve à _la Vie
Parisienne_ et nulle part mieux qu'en ce chapitre je ne pourrais
étudier le sourire de Marni ou le ricanement de Marie-Anne de Bovet et
dresser la notice nécrologique de feu le rire de Gyp.

Gyp (comtesse de Martel de Janville, en littérature). Née le (soyons
discret), morte à Lyon le 24 juin 1894. Longtemps la vie de _la Vie
Parisienne_, la gaieté spontanée de ce triste endroit où trop de gens
essaient de rire sans y parvenir et font de l'esprit pour le seul
résultat de mieux montrer leur sottise. De son vivant, eut de la
finesse, une certaine grâce canaille, une élégance en dehors des
règles et des habitudes, faite de hardiesse et de nonchaloir: fut un
charme original. A laissé deux enfants. Bob était bien amusant quand
il était petit: ses étonnements et ses précoces compréhensions,
également embarrassants pour son pauvre abbé, nous disaient de façon
piquante les incohérences de la vie sociale. Bob vieilli a perdu sa
verve, dessine des images plus ridicules que caricaturales et trouve
parfois un mot lourd de recherche. Paulette nous intéressa aussi par
ses révoltes brusques, par son féminisme informulé. Sa figure et son
papotage n'avaient que la beauté du diable. Elle a perdu esprit et
fraîcheur. Ses instincts naïfs de petit animal égoïste et gracieux
s'expriment aujourd'hui en une philosophie qui a tout le pédantisme
lourd de la légèreté voulue. Son anti-sémitisme l'empêche de signer à
_la Fronde_, mais elle doit y écrire sous quelque pseudonyme.

Gyp, très malade de l'abandon de ses enfants, a vivoté quelque temps
de M. Carnot. Le couteau de Caserio l'a achevée.

Sur sa tombe pousse presque chaque mois un champignon sans saveur que
les éditeurs vantent dans les échos des journaux et que Drumont admire
parce qu'il espère en empoisonner Israël.

Quoique depuis sa mort elle ait autant d'esprit que M. Pierre Véron,
ses inepties posthumes ne feront pas oublier sa verve d'autrefois, et
_En ballade_, _Sport-manomanie_ ou le _Journal d'un grinchu_
n'empêcheront pas de relire ce frêle chef-d'œuvre, le _Petit Bob_.

       *       *       *       *       *

Marni a débuté dans le genre «vie parisienne» en échangeant avec
Maurice Donnay des _Dialogues des courtisanes_: un peu d'observation
diluée dans beaucoup de cet esprit boulevardier qui est la forme la
plus brillante de la sottise. Pourtant le morceau final mérite d'être
signalé pour sa note douloureuse et pénétrante. Les volumes qui sont
de Marni seule contiennent encore trop de cet inepte esprit «vie
parisienne»; mais beaucoup de tableautins y sont frémissants
d'émotion. _Les Enfants qu'elles ont_ marquent le moment exquis de ce
talent. Dans les précédents recueils, l'auteur se croit trop obligée
par la loi du genre et elle s'acharne à la chasse des idées drôles.
Dans les séries suivantes, _Fiacres_, _Celles qu'on ignore_, la
fatigue se laisse un peu sentir et, à côté de pages charmantes, on
rencontre des banalités et d'indifférentes plaisanteries.

Dans Marni, l'homme à la force de l'âge est le mondain quelconque,
bêtement spirituel. Parfois elle le rend odieux en indiquant d'un
trait rapide et adroit quel épouvantable égoïsme se cache sous sa
philosophie gouailleuse. «Ce n'est pas le cœur qui _l_'étouffe» et,
dans tout ce qui n'est pas vie superficielle et banale, dans tout ce
qui montre le fond de l'être, il apparaît, à travers les déchirures de
sa verve, un ignoble mufle. Les amusements idiots et méchants de
quelques petits vicieux, le scepticisme même de quelques enfants
avertissent que le mondain au corps soigné, au langage léger, à l'âme
pourrie, ne disparaîtra pas avec la présente génération. Malgré
l'âpreté sincère et contenue de cette satire, ce n'est pas ici que
j'admire l'originalité de Marni.

Ce que j'aime chez elle, c'est toute la théorie des faibles et des
attendris, tous les cœurs douloureux et qui essaient de consoler. Sur
les chagrins d'enfant elle penche des grands-pères délicieux. Sous les
résignations émouvantes de ses femmes trahies on sent un long passé de
larmes et, parce qu'elles ne pleurent plus, elles nous font pleurer.
Elle a créé d'exquises jeunes filles, d'un esprit avisé, d'un cœur
tendre et que rendent précocement maternelles les fautes et les
douleurs des parents. «Nos mères ont beau être plus vieilles que nous,
quand elles aiment et qu'elles souffrent, elles redeviennent si
faibles, que nous les aimons comme des enfants.»

Plus que ses grands-pères, plus que ses délaissées, plus que ses
jeunes filles, j'adore ses petites filles et l'intelligence émue de
leurs caresses. Oh! leurs mouvements câlins et consolateurs et la
grâce de tel geste si imprévu et à la fois si naturel et tout ce qu'il
y a en elles d'humanité non encore déformée! Oh! la fidélité de leur
souvenir aux malheureux que la loi appelle coupables et leur façon
fraîche de sentir que la vie est autre chose que la société! Attendri,
je pardonne à celle qui a créé un peu de vie humaine d'avoir
quelquefois fabriqué de la vie parisienne. Il fallait plaire aux vieux
messieurs, dirait Jean-Jacques.

Marni, écrivain charmant et pénétrant dans ses dialogues, est
inférieure dans les notes qu'elle signe Simone à _l'Écho de Paris_. Et
elle a donné à _la Fronde_ des critiques dramatiques où elle ne
parlait même plus français. «Feu Toupinel, lequel avait une maîtresse
à Toulouse six mois par an, ne donnant ainsi à sa moitié légitime
qu'une _moitié d'année_ de fidélité, _sur les douze_, auxquels elle
avait droit...» (15 janvier 1898.) Influence du milieu ou excessive
bonté qui craint d'humilier les pauvres consœurs?...

       *       *       *       *       *

Marie-Anne de Bovet perd à être trop connue. La brusquerie de son
allure, son «dédain superbe pour la morale bourgeoise et pour les
petites vertus», toutes les apparences d'une brutale franchise la font
prendre d'abord pour une nature énergique, en dehors, point toujours
«commode», mais toujours sincère et parfois cruellement spirituelle,
une sorte d'Alceste aux jupons verts. On s'intéresse à lui voir
démolir les préjugés et étaler les contradictions qui composent «la
morale factice». On s'égaie avec elle quand, causant avec des
mondains, elle «s'amuse à leur dire des choses énormes, ou du moins
qui leur paraissent telles, car les énormités, ce sont tout simplement
des vérités».

Mais, on s'en aperçoit bientôt, ce qui l'irrite dans le «monde», c'est
uniquement l'hypocrisie des paroles, nullement l'ignominie des pensées
et des actes; et l'accord qu'elle conseille entre ce qu'on pense et ce
qu'on dit, ce n'est point l'harmonie de la vertu, c'est l'insolence du
cynisme.

Régine de Sylveréal vient d'exposer la doctrine de Mlle de Bovet sur
le mariage. Elle suppose une objection et elle y répond: «Alors vous
faites du mariage un marché!--Parfaitement, et vous aussi. Seulement
moi je l'avoue, voilà toute la différence.» La différence me paraît
insuffisante.

Et ce sont toutes les infamies mondaines qu'adopte ainsi cette grande
réformatrice, qu'elle proclame légitimes, et qu'elle encourage à se
montrer au grand jour. La vertu qu'elle vante, c'est l'impudeur.

La seule préoccupation de cette nature sans générosité, c'est la
crainte d'être dupe. Or elle est dupe à rebours, car elle généralise
ce qu'elle voit dans son pauvre monde factice et, inepte sédentaire de
la pensée, elle nie l'amour et l'amitié, comme elle nierait l'Océan et
la montagne si son corps n'avait voyagé. Elle raille «ces amours
factices et ces amitiés exaltées, au moyen desquelles tant de femmes
oisives trompent le néant de leur cœur et l'inutilisation de leurs
énergies». Mais les sentiments qu'elle proclame sincères manquent
vraiment trop d'exaltation. «L'amitié--affirme-t-elle--est purement
et simplement de la camaraderie, autrement dit une intimité d'occasion
et de surface.» Montaigne, autrement habile pourtant à distinguer les
mensonges et les faux-semblants, doit dire à La Boétie que certains
sceptiques sont de parfaits imbéciles. La Fontaine, à qui on n'en
faisait guère accroire non plus, doit plaindre cette pauvre demoiselle
qui, n'ayant point trouvé le Monomotapa au faubourg Saint-Germain, nie
tranquillement l'existence de la lointaine et douce contrée.

Cette personne, dont le myope bon sens prend des airs si agressifs,
est d'ailleurs le plus ridicule des snobs. Elle croit à «l'âme de
l'armée», le pantalon rouge l'émeut et un titre de duc l'éblouit. Une
des héroïnes qui la représentent est aux anges d'épouser l'ex-amant
d'une grande dame, délire de joie à l'idée de «succéder à une
princesse».

L'esprit de Marie-Anne de Bovet amuse un instant, à la première
rencontre. L'idée d'une seconde conversation est redoutable. Nulle ne
se répète davantage. Les «énormités» qu'elle lance à la tête des gens
sont peu nombreuses et chacune lui a servi une bonne dizaine de fois.
On retrouve tout le stock dans chacun de ses prétendus romans, et elle
les détailla en chroniques dans _la Fronde_. Parfois elle se recopie
textuellement. Quand elle a l'hypocrisie de se démarquer, la seconde
version a moins de verve que la première, la troisième est plus
ennuyeuse que la seconde.

Elle n'a que deux personnages. D'abord elle, sous des noms divers: une
fille garçonnière, paradoxalement cynique, et qui espère étonner
toujours en rabâchant éternellement les mêmes agressions. Et puis le
contraire d'elle, celle dont elle rit, la petite oie sentimentale qui
fait, à force de sentiment, toutes sortes de sottises et même toutes
sortes d'inconscientes vilenies. Le troupeau des scandalisées manque
de vie, absolument, ainsi que les hommes qui traversent la platitude
de ces anecdotes et de ces philosophailleries.

Voulez-vous connaître quelques-uns des noms dont elle étiquette ses
marionnettes. La collection vaut bien celle d'Armand Sylvestre,
l'inepte papa de Lekelpudubec. Dans le salon de Marie-Anne de Bovet,
«le président de Vielmanyère, cette vieille panne de Beurrans, Mme de
Poulquipon» et ses six enfants, «Mme de de la Gardemeur, la femme du
général», des héritières comme «Gisèle de Grossac» et «Yvonne de
Lescarcelle», et deux braves marins, «le commandant Dartimon, l'amiral
de Beaupré» causent du «mariage de Mme de Foljambe avec M. de
Latour-Quicrac».



XIII

PRIMÉES

   L'Académie, cette Compagnie de vieillards qui aiment les femmes
   et qui les couronnent, ne pouvant faire mieux... ou pis.

    J. BARBEY D'AUREVILLY.

Les volailles de lettres primées par l'Académie sont innombrables et,
si j'avais le temps, je découvrirais peut-être parmi elles autant de
dindons que de dindes, autant de Georges Ohnet que de Mary Summer.
Nous avons vu déjà des couronnes récompenser le déroulédisme de Simone
Arnaud, de Jean Rolland, de Daniel Lesueur; l'érudition potinière de
Lucien Pérey; la morale grise et protestante de Mme de Witt, la morale
grise et catholique de Bentzon ou l'ambition romanesque d'Hélène
Vacaresco, cette Bérénice roublarde. Les Quarante signalèrent même à
notre admiration Mme Jane de la Vaudère (pourquoi pas Liane de
Pougy?), cacographe et pornographe.

J'ai réuni dans un même chapitre quelques-unes des primées pour
essayer de déterminer les qualités qui plaisent particulièrement au
jury. On m'affirme que ma méthode ne vaut rien, que les académiciens
(circonstance atténuante) ne lisent pas ce qu'ils applaudissent, et
que, si je veux connaître les raisons de leur choix, je dois, au lieu
d'étudier les volumes prétextes à récompenses, m'informer des
relations des lauréats.

Mais, critique candide, je persiste à chercher dans les livres loués
la raison des louanges. Si le résultat de mon enquête est négatif, je
serai étonné et je pousserai l'indulgence jusqu'à ne pas conclure.

       *       *       *       *       *

Marianne Damad conte lentement et ennuyeusement des riens. Elle
analyse, avec toutes sortes de prétentions scientifiques, l'âme d'une
couturière anarchiste, mais qui revient à de bons sentiments en voyant
des riches brusquement ruinés; ou bien elle nous dit en un détail
minutieux les discussions d'un veuf et de sa cuisinière. Elle est
encore plus bavarde que Coppée, ayant encore moins à dire. L'Académie
a couronné chez elle un néant gris.


       *       *       *       *       *

Brada a été couronnée deux fois: pour un roman quelconque, et pour des
_Notes sur Londres_ qui sont loin de valoir celles de Mme Daudet. Ne
la jugez pas sur les livres qui éblouirent ces pauvres immortels: vous
auriez d'elle trop mauvaise opinion, car elle a fait bien mieux, les
_Lettres d'une Amoureuse_. Le commencement m'a enthousiasmé par sa
beauté triomphante. J'étais heureux de voir deux êtres «ravis de la
joie simple de respirer le même air». Je jouissais de tout ce qu'il y
avait de vie harmonieuse dans les cris de volupté, puis dans les
apaisements où la joie et les fleurs «n'exhalaient plus qu'une senteur
si atténuée qu'elle ressemblait à un murmure». Des vibrations
violentes m'émouvaient qui, lentement, par nuances jolies,
s'amortissaient «en tendresses étouffées et mourantes». Hélas! dès la
quinzième page, des notes fausses m'irritèrent. Elles m'irritaient
d'autant plus que,--je le sentais trop,--elles n'étaient pas là pour
elles-mêmes, isolées et oubliables; mais elles avertissaient de
quelque dénoûment banalement sublime et faux. Et, de plus en plus,
l'amoureuse Claudia parlait au bien-aimé Luc d'une certaine Irène dont
elle n'aurait rien eu à dire s'il n'eût fallu préparer la succession à
l'amour. Et voici qu'elle s'oubliait complètement, qu'elle oubliait
complètement l'adoré et qu'elle ne songeait plus,--l'étrange
amoureuse!--qu'à conter cette histoire étrangère. Or un jour Irène, en
voulant se tuer d'un coup de revolver, réussissait à tuer son mari;
elle se jetait, toute sanglante, dans les bras de Luc, qui sur elle se
refermaient. Et Claudia se retirait, non pas fière et indignée, non
pas furieuse comme une vaincue, mais ni dédaigneuse ni jalouse, sans
souffrir, invitant sa rivale à accepter le bonheur, invitant
l'infidèle à cueillir la joie et se déclarant, elle, puisqu'ils
étaient contents, «divinement heureuse.»

       *       *       *       *       *

Mary Floran porte double couronne: son nom est applaudi à la fois de
_l'Académie française_ et de la _Société d'Encouragement au Bien_.
Elle mérite ces joies par l'honnêteté de ses sujets, par le gris
abstrait de son écriture et par la sublimité distinguée et discrète de
ses héroïnes: elles savent tous les dévouements muets enseignés dans
les romans pour jeunes filles, et elles ne manquent jamais à aucune
convenance mondaine. Un hasard remarquable: le moins médiocre de ces
gentils enfantillages est précisément celui qu'admira l'Académie.

       *       *       *       *       *

Mary Summer, deux fois nommée, a eu l'ingratitude de vouloir blaguer
ces bons immortels. Mais elle a trop de snobisme pour s'amuser de
choses aussi respectables: on la sent toute tremblante de son audace
et si éblouie de ce dont elle s'efforce de sourire... Quoi qu'en dise
Augustin Filon, frère de l'auteur, _le Roman d'un Académicien_ n'est
que d'intention «un impertinent petit livre». Il me paraît, ce brave
Augustin, pauvre d'esprit plus encore que sa sœur et plus qu'elle
désireux d'étaler ses misérables richesses. Écoutez-le madrigaliser.
Le XVIIIe siècle, dit-il à Mary, «tu l'as _attrapé_, comme une rare et
subtile maladie d'esprit qui vaudrait mieux que la bonne grosse santé.
Ne dit-on pas que la perle est une maladie de l'huître»? Sans doute,
il croit entendre des rires moqueurs, car il ajoute, agressif: «Et
nous connaissons tant d'huîtres, chère sœur, qui se portent bien.» Il
serait cruel de commenter ces jovialités d'être trop bien portant.

Mary Summer n'est pas bien malade non plus; seulement elle s'orne de
perles fausses. Voici la plus belle: «Ces larmes furent l'étincelle
qui embrase la poudre.»

Le petit livre naïf est beaucoup trop long. Si l'aventure de cet
immortel qui fut aimé et resta froid était arrivée à n'importe qui,
Mary Summer elle-même l'eût trouvée sans intérêt. L'événement était
digne tout au plus d'être conté en une colonne de journal. Il y avait
là, à la rigueur, une nouvelle pour la _Fronde_, non un volume pour
Lemerre. Malgré les quelques perles qu'il laisse apercevoir, j'ai
trouvé le bâillement interminable.

       *       *       *       *       *

François Deschamps a eu l'idée intéressante d'une «série d'études sur
la bourgeoisie commerçante de Paris pendant ce siècle». _Au Coq d'or_
dit le commerce sous le Directoire. _Au Plat d'étain_ nous le fait
connaître sous la Restauration. _Au Lys d'argent_, sous
Louis-Philippe. _Au Fil de soie_ l'étudiera sous le second Empire, et
_Au Balcon fleuri_ chantera le commerce actuel.

François Deschamps n'a aucune des qualités vigoureuses qu'exigeait
cette grosse entreprise, mais elle a des mérites souriants. Ses livres
sans vérité et sans profondeur ne nous renseignent pas sur des mœurs
spéciales et sont bien impuissants à faire revivre une époque. On peut
leur trouver de la distinction et de la race, si l'on entend par là
qu'ils rappellent aimablement des romans anciens. L'histoire d'un
amour pur auquel s'opposent les parents et qui finit par triompher
remplit presque complètement chaque volume. La place qui reste est
occupée par des enfants trouvés qui, à vingt ans, reconnaissent sans
hésitation une mère inaperçue jusque-là et par des incendies qui
permettent à l'amoureux de conquérir sur le feu, au péril de ses
jours, la bien-aimée qu'on lui refusait. Généralement, c'est le ténor
qui est repoussé par les parents de la première chanteuse. Une fois,
pourtant, la jeune fille est moins riche et doit, par de rares
mérites, conquérir son fiancé. L'Académie a justement récompensé cet
effort pour se renouveler: elle a couronné _Jacques Germain_, ombre de
livre élégant, petit-fils anémié de telle idylle de George Sand.

       *       *       *       *       *

«Parmi tant d'obscures réminiscences qui viennent solennellement,
comme des vagues envahies par les ténèbres, battre avec un écho
profond la terre de mes souvenirs, il en est un certain nombre qui ont
résisté dans ma mémoire à d'innombrables oublis et qui se dressent
aujourd'hui devant moi aussi significatives qu'en ces jours de
commencement de vie, brillantes entre toutes, pareilles à ces étoiles
ardentes qui font pâlir leurs compagnes et semblent plus près de nous
par leur éclat.»

Cette première phrase de _Déçue_ montre les défauts et, subtilement
analysée, permettrait peut-être d'indiquer aussi les mérites de cet
écrivain parfois admirable, parfois prétentieux qui signe Jacques
Fréhel.

Elle a, celle-ci, la plénitude souple du rythme, la noblesse et la
vivacité des images. Elle a aussi,--sous les recherches de sa
grandiloquence magnifique et précieuse, et souvent confuse,--l'adorable
frémissement de sincérité. Ses premiers pas sont, d'ailleurs, les
plus solennels et les plus compassés. Plus tard elle aura le fréquent
bonheur d'oublier ses vouloirs littéraires, et ses larges harmonies
seront déchirées par des cris émouvants. Elle jaillira soudain en
exclamations, en interrogations, en apostrophes; et ces gestes
violents, passés de mode, ne seront point ridicules, parce qu'ils
s'élanceront irrésistibles, rapides mouvements de passion et non
attitudes de rhétorique. Par ses efforts et par leurs soudaines
défaites, par la lenteur de ses solennités voulues et par la
brusquerie de sa vie spontanée, par la grâce flottante de ses phrases
et par la fièvre de ses mots, elle se manifeste comme une nerveuse qui
contient ses frémissements, et qui redresse sa taille, et qui se
hausse sur la pointe des pieds; comme une frêle Michelette qui
s'applique à imiter l'ampleur de Chateaubriand.

Le XVIIe siècle hésite dans sa jeunesse entre Scarron et Corneille, se
demande s'il sera un héros ou un bouffon. A l'école de Descartes,
héros de la pensée, il devient un homme. Puis,--car les siècles sont
plus longs qu'on ne pense,--il vieillit, grincheux et chicanier, avec
Voltaire. Le siècle suivant est une femme: capricieuse et sensible
avec Rousseau, cynique et sentimentale commère avec Diderot, vieille
attendrie avec Michelet, et qui retombe en enfance dans les
éblouissements baveurs et vagissants de nos petits naturistes. Il ne
serait pas difficile de relever chez Mme Fréhel d'innombrables
mouvements à la Michelet ou à la Diderot, et qui pourtant ne sont
point imités. Car la grande avidité à boire la vie, et l'ivresse
joyeuse au commencement de la coupe, et l'écœurement lorsqu'on
rencontre la lie, toutes ces sensibilités et ces passivités ne
frémiront nulle part plus poétiques que dans quelques livres de femmes
sincères. Nous les avons déjà rencontrées singulièrement émouvantes
dans _la Fée des chimères_ et dans _Cœur d'enfant_. Mais, tandis que
Max Lyan nous attendrit toujours par sa douceur résignée et par son
effort à «se contenter des à peu près», Jacques Fréhel sort de la
douleur d'aimer frémissante de toutes les révoltes et criant avec
amertume «le malheur d'être femme». Pourtant, après des sursauts plus
violents, elle se reprend aussi; elle aboutit, par un chemin plus long
et plus cahoteux, à la même philosophie courageuse et à demi
désenchantée, à la même constatation que la vie ne donne pas tout ce
qu'on lui demande et que cependant il faut vivre sa vie:

«L'âge de la jeunesse est comme la saison des fleurs. Heureux qui sait
à temps recueillir les corolles afin de préparer quelque fortifiante
essence, quelque baume qui endorme les douleurs quand sera venu l'âge
amer.» Et ailleurs: «Il est bon d'avoir mangé de tous les fruits de la
vie, doux ou amers.»

Certes je pourrais relever dans son livre nombre de fautes et
d'erreurs, des métaphores qui s'embrouillent, des périphrases
solennellement bêtes. Mais ces herbes mauvaises s'agitent sous un
grand vent de passion, parmi d'admirables fleurs.

La première partie du roman chante une enfance de petite fille. Elle
est toute parfumée et souriante «de ces choses tendres et éphémères
qui sortent de la bouche des enfants, comme la brise des lèvres du
printemps».

Ces pages ressemblent à je ne sais plus quelle fraîche joie qui fait
dire à l'héroïne: «C'était comme le premier printemps de ma vie.
Chaque objet était revêtu de riches couleurs et de formes enivrantes;
tout avait des mouvements plus suaves, des ondulations plus
voluptueuses.» Et elle célèbre la nature «embellie, animée par un
jeune cœur avide qui recevait de toutes les impressions un
ébranlement profond de sensibilité».

Elle restera, d'ailleurs, toujours «un de ces précieux instruments qui
renferment des pleurs et des extases». Des gens mourront qu'elle aime.
Elle ne cessera point d'aimer leur compagnie, de leur demander le
secret de leur cœur et de «parer les morts de tous leurs actes
romanesques comme d'une guirlande flétrie, mais odorante encore».

Elle passera par la grande douleur d'amour, mais elle sortira de
l'épreuve plus noble, plus tendre et plus capable de secourir. «Ma
peine,--dira-t-elle magnifiquement,--était comme une étole sacerdotale
que je revêtais pour ouvrir ainsi qu'un tabernacle les portes des
cœurs.»

Je ne puis m'attarder à citer les plus belles des images qui font
sourire et briller chaque page. Je ne résiste pas cependant au plaisir
d'écrire, en me la récitant tout haut, cette phrase dont j'aime et la
vie lumineuse et le rythme chanteur:

«L'Ourse, que les Bretons nomment Ar-c'har kam, dirigeait vers le Nord
son char boiteux, et la Voie lactée, que je connaissais mieux sous le
nom de Chemin de Saint-Jacques, laissait deviner à travers un voile
d'argent l'infinité de ses soleils, pressés comme des pèlerins.»

L'Académie a couronné ce prestigieux écrivain. Mais elle ignore le
livre exalté et émouvant, et ses lauriers sont allés à _Tablettes
d'argile_, recueil de contes assyriens et égyptiens, jeux d'érudit,
froids, indifférents, souvent maladroits jusqu'au ridicule, où «la
déesse Saf» devient le «premier bas-bleu du monde», et où nous voyons
les scribes des pharaons «manger des sandwichs» cachées «dans les
poches de leurs serviettes».



XIV

JE PENSE, DONC JE SUIS


Les maximes, jeu de salon en vogue chez les précieuses, devinrent
chose littéraire grâce à l'esprit systématique et à la forte précision
de La Rochefoucauld. Pascal ne s'amusa point à de telles frivolités,
mais la mort fit des ruines avec ce qui n'était pas encore construit,
et du temple qu'il ne put bâtir, il reste de merveilleuses colonnes:
on ne les dresse pas aussi solides quand on sait d'avance qu'elles
n'auront rien à supporter, et les _Pensées_ sont puissantes parce
qu'elles étaient destinées à soutenir le poids du plus vaste des
livres. La Bruyère, entre deux portraits vigoureux, laisse tomber une
pensée banale dans une expression amusante. Vauvenargues, qui mourut
jeune, employa ce moyen jeune et bégayant pour exprimer son âme noble
et délicate. Rivarol et Chamfort, esprits amuseurs, laissèrent des
mots qui sont pour la sottise des salons ce que sont pour la sottise
du peuple les plaisanteries d'almanach et les calembours. Joubert
occupa ses loisirs de malade à ouvrer finement de frêles pensées: il
serait injuste d'exiger d'un valétudinaire l'effort d'une œuvre, et
on peut admirer l'ingéniosité de son jeu de patience.

       *       *       *       *       *

La comtesse Diane joue avec grâce le noble jeu archaïque.
Sully-Prudhomme la présente en une préface charmante, un peu longue
seulement et ennuyeuse. Il s'aperçoit vers la fin que ses éloges
manquent de hardiesse: «Je n'ai guère fait jusqu'ici que rendre grâce
chez vous à l'auteur de n'avoir pas les défauts qui me déplaisent. Il
serait temps enfin de le remercier des mérites positifs de son
œuvre.» Mais, malgré complaisance et snobisme, l'aimable poète ne
trouve plus rien à dire. Il s'en tire par un compliment au public
mondain; à lui de rendre pleine justice au petit livre «par son
approbation souveraine qui n'est jamais suspecte.»

Le succès n'a pas manqué au petit livre. Ému par l'«approbation
souveraine qui n'est jamais suspecte», j'ai lu en prenant des notes et
en essayant de dégager les idées générales de Mme de Beausacq,
comtesse au joli nom de vaudeville. J'ai réussi le plus souvent à
savoir ce qu'elle pensait au moment où elle écrivait telle ligne;
j'ignore, autant qu'elle-même, ce qu'elle pense: les _Maximes de la
Vie_ se contredisent comme de vulgaires proverbes.

Je trouve, page 12, cette définition souriante «L'oubli est le pardon
involontaire.» Mais la page 5 affirme: «Qui oublie a pardonné, qui
pardonne va tâcher d'oublier.» Ainsi «le pardon involontaire serait un
effort qui succéderait au pardon! Comprenez-vous ce que vous dites,
comtesse? Moi je crois comprendre ceci: un jour, vous vous êtes amusée
d'une subtilité; le lendemain, vous vous êtes réjouie d'une antithèse:
jamais vous n'avez pensé.--Son opinion sur l'avarice n'est pas moins
hésitante que son sentiment sur l'oubli. Tantôt elle affirme,
admirative: «Le but de l'avare n'est pas d'amasser de l'or: c'est de
mettre en réserve de la puissance.» Tantôt elle dénigre: «L'avare se
prive de tout, de peur d'être privé un jour de quelque chose».

Je n'insiste pas. Mme de Beausacq, comtesse au joli nom de vaudeville,
me trouverait naïf si je persistais à la prendre au sérieux. Elle joue
vaniteusement. Elle ne veut pas nous forcer à réfléchir. Elle tient à
montrer son adresse: elle ramasse les sottises dites chez elle, puis
elle les condense, les renferme en des formules jolies et fragiles, et
elle jongle avec sans trop en casser. Encore que ses exercices soient
un peu bien connus et faciles, il y aurait cruauté à lui refuser le
«petit bravo» qu'on accorde à tous les amateurs.

J'applaudis tout le temps, en dissimulant parfois un bâillement.
J'applaudis les innombrables couples de définitions: «La constance
demeure, la persévérance tient à avancer.» Je souris poliment, pendant
qu'on m'explique une fois de plus la distance qui sépare la sincérité
de la franchise, l'affection de la tendresse, la solitude de
l'isolement, l'impertinence de l'insolence, la discrétion de la
délicatesse; et je me sens tout aise d'apprendre qu'entre convaincre
et persuader il y a une nuance. Je remercie, très touché: «Vous êtes
vraiment trop bonne, comtesse, de prendre ainsi toute la peine pour
vous et de me dispenser de consulter moi-même un dictionnaire des
synonymes.»

Quelquefois, pour varier, on joue à la profondeur; mais on a plus de
concision que de précision, et la plaisanterie semble vraiment trop
simple qui consiste à prendre un mot dans deux sens que rien ne
détermine et à nous lancer à la tête des phrases telles: «La
galanterie est l'amour... sans amour.»

Un mathématicien de mes amis admirait:

--Voyez comme le vide de la galanterie est bien exprimé! Je pose:

    galanterie = amour - amour.

et je n'ai aucune peine à résoudre l'équation:

    galanterie = 0.

Il ajoutait, enthousiaste:

--Et que d'applications fécondes de cette géniale formule! Je puis
dire aussi: «La politesse est la bonté sans bonté», ou «l'hypocrisie
est la vertu sans vertu», ou «l'apparence est la réalité sans
réalité», ou...

Je l'interrompis, un peu agacé:

--Ou: «La préciosité est l'esprit sans esprit.»

Il s'effara un instant; puis il affirma très grave:

--Pascal distingue l'esprit géométrique de l'esprit de finesse. Il a
raison: les définitions géométriques sont génératrices; les
définitions fines sont annihilatrices. Mme de Beausacq abonde en
définitions fines.

Je n'ai jamais su si mon ami le mathématicien se moquait de Mme de
Beausacq, comtesse au joli nom de vaudeville, ou s'il se foutait de
moi.

       *       *       *       *       *

Maria Star est un peu moins banale que la comtesse Diane. Son petit
livre, _Autour du Cœur_, contient deux sortes de pensées: des pensées
longues (5 à 12 lignes) et des pensées courtes. Les pensées longues
sont du vide dans des phrases lentes et vagues et flasques. Parmi les
pensées courtes, quelques-unes ont une vivacité spirituelle et valent
par la nouveauté malicieuse, non point certes de l'idée,--seuls les
perroquets aujourd'hui disent des «pensées»,--mais de l'expression
rapidement cinglante. Quand Maria Star s'occupe de la vanité du
«monde», on a parfois le plaisir d'entendre comme un sifflement de
cravache. Par malheur, cette mondaine qui médit même du «monde» n'a
que de l'esprit et, dès qu'elle touche aux choses du cœur, comme
l'esprit ne suffit plus, tout devient incertain, hésitant ou
franchement faux. Souvent même on est choqué par ce qu'il y a de viril
et de donjuanesque dans ces pensées signées d'un nom de femme. «Dans
le royaume de l'amour, la mendicité est interdite. Ne demandez rien,
prenez tout.» Cela est encore féminin, si l'on veut, puisque
raccrocheur. Mais ceci: «La conquête est meilleure que la possession.»
Cette fois, visiblement, Maria Star répète une sottise et une sottise
d'homme. Peut-être le bel et bête Hugues Le Roux, qui signe la préface
de ce «bréviaire délicat (oh! oh!) de sagesse féminine (ah! ah! ah!)
et mondaine (hélas!)» s'est-il souvenu de son vieux métier de
secrétaire et a-t-il raboté pour la patronne quelques-unes de ces
platitudes. Mais,--ne l'oublions pas,--c'est surtout quand une femme
met bas un livre que la recherche de la paternité est interdite, et il
est indiscret de sourire en nommant les parrains.

       *       *       *       *       *

Clémence Royer est un esprit grave et même lourd qui, certes, ne
songerait jamais à jongler avec des maximes. Elle passe pour le plus
vaste des actuels cerveaux féminins; de bons juges estiment sa
puissance généralisatrice et sa force logique, et Renan la déclara
«presque un homme de génie». Malgré le «presque» et le sourire de
Renan, l'éloge reste un peu gros. Mme Clémence Royer, écrivain
pénible, a un vrai talent philosophique, mais un talent de disciple.
Elle emprunte à Darwin ses principes et elle vaut surtout par la
dialectique nette, vigoureuse, ingénieuse parfois dans sa lourdeur,
qui lui permet de tirer d'intéressantes conclusions de détail et
d'indiquer quelques applications inaperçues des vérités ou des erreurs
évolutionnistes. Elle a aussi un intéressant instinct mathématique et
architectonique. En face d'un événement de l'histoire, elle se demande
souvent ce qui serait advenu de tout un peuple, cet événement
supprimé. De telles rêveries semblent au départ capricieuses et
féminines. Mais bientôt la puissance lourde des reconstructions
exprime un esprit géométrique qui s'amuse à bâtir sur des hypothèses
branlantes des équilibres d'univers. J'ai plaisir à voir avec quelle
conviction elle remplit de mortier ses châteaux de cartes. Malgré
l'inélégance du geste et la maladresse de la phrase, on est intéressé
parce qu'on se sent en présence d'un cerveau qui travaille.

Il y a bien longtemps que l'Université de Lausanne partagea le prix
d'économie politique entre elle et Proudhon, et depuis elle ne s'est
jamais désintéressée de la sociologie. La _Fronde_ lui est aujourd'hui
une tribune commode, et elle y expose copieusement ses idées sociales.
Ici encore, elle est un génie constructeur, abominablement latin,
organisateur et tyrannique. Elle ne se trouve pas assez gouvernée:
elle exige un quatrième pouvoir, «le pouvoir enseignant.» Elle
s'irrite de l'originalité de pensée, attaque celui «qui n'en veut
croire que son _logos_, son démon intime». Il lui faut un enseignement
d'Etat seul et tout-puissant, une orthodoxie scientifique. Elle exige
qu'on impose à l'enfant «la vérité actuellement connue des faits
historiques ou naturels».

Je regrette pour elle qu'elle se soit laissée entraîner à la politique
quotidienne et que sa pensée, sous le vent des partis, tourne,
girouette lourde et grinçante. Un exemple de ces naïves palinodies. Le
5 mai 1898, en un article intitulé: _le Colin-Maillard électoral_,
elle proclame très nette: «Si j'étais électeur, j'exigerais de mon
candidat qu'il se déclare anticlérical, antimilitariste,
antiprotectionniste, c'est-à-dire antiméliniste, mais je lui
demanderais en outre d'être antirevisionniste et même antiradical, si
le radicalisme consiste aujourd'hui à être inopportunément
opportuniste et à se mettre un masque sur la figure pour mieux séduire
les gens».

Mais, le 6 juillet de la même année, elle applaudit Brisson qui, pour
être ministre, vient d'abandonner tout son programme, et elle s'écrie:
«Pour le moment, le devoir des patriotes, c'est d'être des
républicains de gouvernement».

Revenez, esprit sérieux, lourd et naïf, à la noblesse d'études moins
actuelles.

       *       *       *       *       *

Paul Redonnel, hautain poète et métaphysicien dans _les Chansons
éternelles_, est parfois un critique bien irrespectueux. N'a-t-il pas
surnommé une de nos plus éminentes penseuses, Mme Clémence
Badère,--Démence Baderne? Pourtant je connais peu d'œuvres aussi
puissamment originales que _la Vérité sur le Christ_. La préface nous
informe que l'auteur est une ignorante de génie et qu'il n'est pas
nécessaire d'étudier pour connaître les vérités historiques. «L'homme
de génie proprement dit n'a pas toujours besoin de livres pour
s'aider;--quant à moi, je serai brave comme Jeanne d'Arc que Dieu seul
inspira». D'ailleurs, elle n'est pas absolument sans lecture, elle a
parcouru «quelques passages d'un livre de M. Darwin».

Voici deux ou trois vérités scientifiques «que Dieu seul inspira».
D'abord une explication nouvelle des fossiles:

«Ces pierres n'étaient-elles pas des ébauches d'animaux ou de
créatures humaines, que le soleil n'aurait pu réchauffer, se trouvant,
par une cause quelconque, à l'abri de ses rayons et qui, par cette
même cause, auraient échappé à l'Intelligence suprême qui n'aurait pu
les animer, les vivifier, et seraient, à la longue, par l'effet du sol
battu par les pluies, rentrées dans la terre et se seraient pétrifiées
avant d'avoir la forme parfaite.»

Quittons les ténèbres de la préhistoire:

«Les Gaulois, qui vivaient depuis des siècles dans des sentiments de
fraternité, malgré qu'ils connussent l'amour sexuel, furent envahis
par les Francs».

Sur Jésus, une grande révélation: il n'était pas le fils, il était
l'époux de la Vierge Marie.

Mais le livre a surtout un but moral. Il enseigne la chasteté:

«Nous ne devons pas engendrer; c'est, selon moi, une erreur qui s'est
transmise de génération en génération».

Et, deux pages plus loin, la démonstration faite, l'auteur triomphe:

«Je le répète, c'est une erreur qui s'est transmise de génération en
génération, et qui, à la longue, est devenue une habitude, et
ensuite, d'âge en âge, de siècle en siècle, est passée par le contact
de la civilisation, qui l'a admise à l'état de besoin.»

Pauvres hommes! combien ils sont à plaindre de leur
erreur-habitude-besoin! Figurez-vous que «cette action, en leur
faisant un autre sang, a changé leur caractère».

Ce malthusianisme si originalement radical est le centre de la
philosophie de Clémence Badère. Le lecteur me dispensera d'exposer le
reste, d'indiquer comment elle puérilise la vieille doctrine de
l'hylozoïsme, comment elle mêle et embrouille le dogme de la chute et
le système de l'évolution. J'aime mieux citer quelques lignes d'un
noble féminisme.

Écoutez cette plainte poignante:

«Quand, par exemple, une femme veut parvenir en littérature, il lui
faut une protection, et son protecteur, très souvent, lui impose
certaines conditions; et il en est parfois qui ont la déloyauté de ne
pas se rendre après.»

Fi! les vilains poseurs de lapins...

Encore une citation, pour achever la confusion de Paul Redonnel et de
ses habitudes «d'insolence littéraire». Voici un souhait d'une
noblesse bien touchante, et qu'applaudira plus d'une demi-mondaine
surmenée:

«Si l'homme, au lieu d'entraîner à sa perte la femme qui s'éprend de
lui, la respectait en s'en tenant avec elle à un amour platonique,
qui est généralement le mieux goûté;

«Si, par reconnaissance de cet amour qu'elle éprouve pour lui, il lui
donnait la même somme ou le même bien-être qu'il lui eût donné si elle
lui eût accordé toutes ses faveurs;

«Ne serait-ce pas plus sage et plus généreux de sa part, que de lui
faire commettre un acte qu'elle ignore, et qu'elle ignorerait
peut-être toujours si on ne le lui montrait pas?»

Liane de Pougy, l'insaisissable, est-elle du même avis: plus de
michés, rien que des poires?

       *       *       *       *       *

Mme Eulalie-Hortense Jousselin est l'auteur d'un livre intitulé _les
Planètes rocheuses, les Erreurs de la Vie_, œuvre écrite «à
l'académie des larmes» et pleine de «découvertes» qui «ont été très
discutées», car «beaucoup de personnes n'ont pas compris que c'est une
bible». Il paraît que son «génie» de «prophète» a attiré à Mme
Jousselin de terribles persécutions: elle se plaint particulièrement
qu'on ait publié plusieurs de ses idées dans des livres signés
Fontenelle et qu'on ait souillé le nom du «neveu du grand Corneille...
dans l'espérance d'anéantir» le nom de Mme Jousselin «si connu, et
_sa_ réputation si universelle».

Je n'aurai pas l'outrecuidance de juger «une bible». En face de Mme
Jousselin, comme en face d'une montagne ou de tout autre spectacle
colossal, mon admiration reste muette. Devant ces puissances énormes
on n'a plus qu'un devoir descriptif, et on tremble en essayant de les
faire connaître à qui ne les a point vues. Heureusement Mme Jousselin
a eu la condescendance de résumer elle-même son livre et de dire en
quelques lignes vigoureuses ce qu'on en doit penser. Je n'ai donc qu'à
copier, respectueusement, en un frisson religieux:

«Ce livre est divisé en cinq grands chapitres:

«Dans le premier: _l'Enfer au milieu des Fleurs_, l'enfant qui vient
de naître est comparé au vieillard et il est parlé du laboureur...
Dans le second: _Erreurs humaines_, le Christ est surnommé
Enri-errant, etc. Dans le troisième: _la Prison pour tous_, l'univers
est comparé à une cellule, l'auteur découvre le Purgatoire et l'Enfer,
et fait voir que le sang ne parle pas, etc. Dans le quatrième: _les
Ames_, l'auteur parle de l'aveugle de naissance et démontre ce
mystère; il découvre deux âmes célestes et deux âmes matérielles;
explique pourquoi nous rêvons pendant notre sommeil: ce passage est
suprême. Dans le dernier chapitre: _Outre terre_, l'auteur découvre
des lois sur la nature; fait parler les éléments terrestres d'une
manière la plus dramatique, et enfin nous montre les Planètes
rocheuses, et ses habitants, dans un tableau si radieux qu'on s'y
voit transporté.

«Enfin, cette merveille est un trait de lumière, une œuvre de
découvertes et de maximes qui laissera l'auteur chef de religion.

«Il est évident que Mme Jousselin la reine de la philosophie moderne,
dont l'école a bouleversé tant de cerveaux, a montré dans ses
_Planètes rocheuses, les Erreurs de la Vie_, pour ne pas dire plus,
autant d'imagination qu'Homère, Michel-Ange, Géricault, Cuvier, Linné,
Geoffroy Saint-Hilaire et Newton».

       *       *       *       *       *

Le roman, genre souple et séduisant, est le mode d'exposition préféré
par quelques penseuses.

Esther de Suze a publié _Cœur brisé_, longue nouvelle d'un romantisme
désolé. J'aime la première partie: une petite fille découvre lentement
les tristesses de la vie et les exprime par de gracieux bégaiements ou
par des gestes mélancoliques d'une beauté frêle. Malheureusement la
petite fille grandit, et son «immortel ennui» entre dans une formule
trop connue. Esther de Suze a d'autres torts. Elle délaie en roman le
sujet d'une ode ou d'une «méditation», et elle n'hésite devant aucun
procédé pour grossir le petit livre: quand elle ne trouve pas d'autre
moyen de répéter les lieux-communs pessimistes, elle fait lire
l'_Ecclésiaste_ à son héroïne et copie pour notre usage quinze versets
aggravés de commentaires rabâcheurs.--L'écriture est d'une débutante
qui veut tout le temps être admirable et qui souvent bavarde, sans
plus savoir ce qu'elle dit, zigzague en une griserie verbale. Il faut
l'excuser, à ces moments-là, avec une de ses belles phrases, et
répéter: «Un vertige lui était venu des lointains inconsciemment en
fermentation de son âme d'intellectuelle».

       *       *       *       *       *

J'ai lu de la baronne Madeleine Deslandes (Ossitt) deux volumes: _A
quoi bon?_ et _Ilse_. C'est, chaque fois, l'histoire d'une femme qui
aime profondément et pour toujours, d'un homme qui aime à demi et pour
peu de temps. Les deux héroïnes meurent de la cruauté inconsciente des
deux mâles. Eux restent pour tirer les conclusions et déplorer dans:
_A quoi bon?_ «le trop tard inexorable et fatal de toute existence»,
dans _Ilse_ «comme tout est inutile.»

Ces deux éditions de la même histoire schaupenhauerienne sont de
valeur très inégale. _A quoi bon?_ est une banalité prétentieuse.
_Ilse_ est arrangée en légende gentiment puérile, écrit avec une
naïveté précieuse, qui a par endroits je ne sais quelle grâce
maniérée. J'aimerais assez ce dernier livre si un épilogue de vie
triviale ne venait écraser la joliesse fleurie,--fleur de papier,
certes, sans parfum, mais adroitement chiffonnée,--du conte idyllique.

       *       *       *       *       *

Mme Julia Bécour a publié sous son nom des contes enfantins d'une
imagination souvent bizarre, parfois amusante. Sous le pseudonyme de
Paul Grendel, elle a donné d'ennuyeux romans à thèse, mal construits,
où s'élèvent entre personnages secondaires d'interminables discussions
sans nul rapport avec l'affabulation banale. Tâchons, du moins, d'en
retirer quelque enseignement nouveau et sachons désormais que les
jésuites sont fourbes, que les matérialistes sont grossiers et que le
spiritisme est la vérité. Paul Grendel nous apprend encore qu'une
jeune fille a tort de prendre un amant et qu'un mari ne saurait
tromper sa femme sans être «un misérable.»

       *       *       *       *       *

Les premières pages que j'ai lues de J. de Tallenay me furent une joie
noble et inquiète. Sa pensée me semblait platonicienne hardiment; son
écriture, vivante d'une vie qui s'élance et qui retombe, qui tâtonne
dans le mystère, toute secouée par des terreurs et des espoirs. En des
sujets analogues à ceux qu'aime Gilbert-Augustin Thierry, je la
trouvais bien supérieure à ce marchand d'au-delà bourgeois pour
lecteurs de la _Revue des Deux-Mondes_. Mais des lenteurs de la
phrase, des longueurs de l'alinéa, du balin-balan endormi du chapitre,
et de la répétition des mêmes effets, et du rabâchage des mêmes idées,
et du recommencement des mêmes scènes, une brume d'ennui s'éleva qui,
peu à peu, noya pour mes regards tous les mérites harmonieux. Je
m'irritais de rencontrer pour la dixième fois le même dialogue
piétinant et de voir admirables aspirations et merveilleux
pressentiments devenir, hélas! des bavardages.

       *       *       *       *       *

Je ne suis ni occultiste ni aliéniste, et je ne me sens pas la
compétence de juger les livres de Mme Lucie Grange, qui parfois signe
Hab, parce qu'elle est aussi le médium Habimélah. La voyante du
boulevard Montmorency publie des communications d'Hermès Trismégiste
lui-même. C'est bien assez d'irriter tous les bas-bleus, sans
m'attirer encore la colère d'une aile-bleue. Je préfère m'incliner
respectueusement, lâche devant le mystère. Mon intelligence alourdie
de chair n'aura pas la présomption de critiquer ce grand désincarné,
et je tremble religieusement devant un livre écrit avec une plume
d'esprit. Écoutez. C'est Habimélah qui parle:

«De ses immenses ailes qui couvraient son corps, ramenées en avant
comme une sorte de voile pudique (oh! oh! messieurs les esprits
auraient-ils aussi des «parties honteuses» et exactement les mêmes
préjugés que nous?), il tira une des plus belles plumes et il m'en fit
présent. Je le remerciai et le questionnai.

«Il ne répondit que par un doux sourire, me faisant remarquer qu'elle
était taillée comme une plume à écrire.»

Ailleurs Hermès lui-même rappelle l'événement:

«L'esprit mystérieux a pris et taillé une plume de ses ailes bleues,
et la lui a donnée pour écrire.»

Certes ma plume de fer n'est pas sans courage. Pourtant elle n'ose
s'attaquer à cette plume d'oie taillée par un «archange».



XV

AU HASARD DE LA MASSUE


Eh bien! non, je ne les massacrerai pas toutes. Elles sont trop, et je
me sens périr d'ennui à lire tant de livres vides. Dans le tas énorme
qui me menace encore, je vais prendre de-ci, de-là, au hasard. Tant
pis ou tant mieux pour qui m'échappera.

Un lot de grandes dames pour commencer.

La comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie a conté son _Séjour aux
Tuileries_ en trois volumes. Cette cousine des Napoléons était bien
placée pour connaître les secrets. Mais une fidélité respectable l'a
empêchée de dire les choses intéressantes. Elle est vague, banale et
apologétique. Elle se manifeste, d'ailleurs, niaise, peu capable de
deviner ou même de voir. Les événements postérieurs soulignent
cruellement plusieurs des niaiseries qu'elle écrit au jour le jour. En
1867, Mme de la Pagerie est dans l'enthousiasme: le roi de Prusse est
venu la voir et, après des compliments personnels, il a dit avec
émotion toute sa sympathie pour Napoléon et Eugénie, qui «salue comme
personne!» Quand «l'année 1869 a remplacé l'année 1868», la comtesse
signale la mort du maréchal Niel, ministre de la Guerre, chargé de
réorganiser l'armée. Enthousiaste comme elle l'est toujours devant un
personnage officiel, elle s'écrie: «On peut dire que la mort l'a
frappé au moment où les plus grandes difficultés étaient surmontées.»
On sait assez généralement, en effet, que le général Lebœuf, «appelé
à continuer son œuvre,» n'eut plus qu'à coudre quelques boutons de
guêtre.

       *       *       *       *       *

Exilée dans sa jeunesse, plus tard femme d'un ministre italien qui fut
un homme d'état remarquable, adulée des uns, calomniée par d'autres,
parfois persécutée, toujours reine d'une petite cour dont la
composition variable fut souvent peu flatteuse, Mme de Rute a pu
beaucoup voir et beaucoup observer. Elle est d'ailleurs une
infatigable voyageuse. Et partout elle porte une curiosité
sympathique, trop facilement éblouie: elle eut dès les premiers jours
une indulgence facile et lasse de vieillard qui comprend tout; elle
n'a pas encore perdu la jeune faculté de l'enthousiasme. Je ne sais
quel flatteur l'a définie: «la bonté armée.» Hélas! les pauvres
armes, combien courtoises et émoussées.

D'après ses livres, la bonté est bien sa caractéristique, mais une
bonté un peu banale, amalgame de curiosité toujours insatisfaite et de
faiblesse. Parfois elle veut montrer ses griffes: alors on s'aperçoit
qu'elle n'en a point. Elle écrit sur le Portugal, un livre qui
s'applique à être sévère et spirituel, qui reste naïf et aimable. Ses
tentatives d'épigrammes tournent en madrigaux et, si elle essaie un
madrigal, c'est un dithyrambe qui lui échappe. Où le plus indulgent
s'indignerait, elle s'efforce de sourire en personne qui n'est pas
dupe tout à fait; elle admire quand nous souririons. Antonio Ennès,
minuscule imitateur de tous nos romantiques, lui apparaît un grand
génie original, et elle vante _Un Divorce_, gros mélo quelconque,
comme un rare chef-d'œuvre. Malheureusement pour Ennèss,
l'enthousiasme de Mme de Rute est indiscret: non contente de louer,
elle traduit, nous permettant ainsi de juger la pauvreté des
inventions qu'elle admire. Elle fut plus heureuse le jour où elle
s'éprit d'Etchegaray et de son _Grand Galeotto_.

Plus que dans ses traductions, ses récits de voyage et son théâtre
(quoique _l'Aventurière des Colonies_ vaille bien _Un Divorce_), elle
est intéressante dans son recueil de nouvelles, _Énigme sans clef_.
Certes, on y trouve çà et là des réflexions bavardes et ennuyeuses.
Mais ces petites inventions révèlent un esprit aimable et indulgent,
une sensibilité frémissante. Le premier récit, surtout, exprime toute
la douceur faible de cette nature souriante, et son besoin
d'attachement, et sa facilité à juger les pires gredins sur leurs
rares spontanéités nobles, et son naïf et touchant instinct de se
confier toujours même après qu'on l'a dupée. D'autres narrations sont
de matière frêle et insuffisante, d'arrangement trop ingénieux.
Parfois aussi l'émotion est produite par des moyens connus, et nous
sourions en songeant à Maupassant. Mais deux ou trois figures se
dressent d'une beauté simple et originale et _la Parricide_ à elle
seule, me paraît valoir,--excusez, madame, mon peu d'estime pour une
de vos grandes admirations--tout ce que je connais d'Antonio Ennès.

       *       *       *       *       *

La duchesse d'Uzès, chauffeuse, fabricante de statues et de
prétendants, a essayé deux fois du sport littéraire. Elle n'y a pas
trop mal réussi. Son premier livre, _Pauvre Petite!_ nous est présenté
comme un manuscrit du XVIIIe siècle. Le pastiche est adroit, le ton
dégagé, la phrase alerte. Mais Mme d'Uzès est la plus moderne des
grandes dames: grande dame par la syntaxe, jolie et souriante et
poudrée, moderne par le vocabulaire. Il lui arrive d'oublier le jeu
auquel elle nous a conviés et de copier dans le vieux manuscrit
étonné le mot «névrose».--_Julien Masly_ est un roman psychologique
dont le début m'intéressa. L'auteur a voulu étudier un caractère de
plébéien malheureux, farouche, «isolé dans son indépendance rageuse»,
quelque chose comme un Jean-Jacques moins le génie. Elle lui a donné
d'abord des gestes significatifs et, comme l'intrigue est longue à se
nouer, j'ai espéré quelque temps qu'il n'y en aurait point. Hélas! il
en arrive une, et dès lors les actes deviennent, de plus en plus
absurdes, les très humbles serviteurs de l'action. Julien, dédaigné
par la grande dame qu'il aime, finit dans la folie. Le dénoûment est
gros et invraisemblable: le pauvre garçon jusque-là n'avait paru
«excessif et déséquilibré» que dans le caractère, et chez lui «tous
les sentiments pouvaient se succéder sans transition.» En bonne
psychologie, malgré le romantisme de ses gestes, son cerveau devait
rester sain. Car c'est seulement à la surface de son âme âpre que se
jouaient ses passions brusques, mêlées, amours qui s'exaspèrent en
haines et que font oublier bientôt d'autres amours haineuses.

       *       *       *       *       *

Mme de Roisel signe ses livres d'un nom plébéien, François Vilars,
peut-être comme on revêt un costume d'une élégance plus négligée quand
on daigne travailler au jardin. Sur le bon terreau plat d'intrigues
déjà ratissées par mille feuilletonistes, elle fait fleurir les
corolles communes d'héroïsmes qui poussent dans trop de romans. Et de
gros drames bien rouges s'étalent laids et lourds comme des pivoines.
Parfois cependant sourit, telle une violette blanche, la grâce simple
d'une idyllette ou rit comme une cascatelle une page de comédie un peu
trop longuement bavarde.

       *       *       *       *       *

_Leur Fille_, le livre de Jean de Ferrières, est triste, gris, d'une
écriture souvent élégante, précise et discrète, quelquefois maigre
anguleusement. L'auteur aime les séries de menues observations
nuancées, mais il applique sa psychologie fine à des situations
romanesques et ce vrai dans du faux donne un résultat flottant et
inquiétant. Je ne parle que des personnages féminins, à demi vivants
dans un air irrespirable. Les hommes sont faux, franchement, de
noblesse convenue ou d'infamie, point pire, certes, que l'infamie
virile, mais différente et toute féminine.

       *       *       *       *       *

Mme Schalck de la Faverie n'est pas, non plus, sans talent; mais ici,
que de pédantisme et que de romantisme! Ses livres sont des mélos
effroyables, commençant,--les traîtres!--en gentillesses d'idylles
et qui, pendant quatre cents pages, nous égarent dans les aventures
les plus extravagantes et dans les plus folles digressions
philosophico-lyriques: immenses jardins aux parterres un peu nus
malgré de nombreuses fleurs noires, mais où les sentiers s'encombrent
d'herbes folles, de fleurettes et de ronces. La tristesse de Mme de la
Faverie n'est pas le pessimisme morne de 1880; c'est le fatalisme
gesticulant de 1840. Elle aussi, elle a dû lire le mot [Grec: Anagchê]
sur quelque tour de Notre-Dame. Ses dénoûments sont à triple détente:
1º les méchants tuent la moitié des bons; 2º la justice prend les bons
qui restent pour les assassins et les supprime; 3º les méchants sont
punis par quelque «hasard fortuit» et pourtant providentiel.

Parmi les personnages qui reviennent le plus souvent dans ces récits
d'une imagination bizarre et amusante, je signalerai «la femme
pieuvre.»

Regardez et frémissez:

«Victor Hugo a vu et nous a décrit l'animal.--Nous avons connu la
femme et nous essaierons de la dépeindre...

«... L'appétit de la bête diffère de l'œuvre de la femme en cela que
la bête tue pour avoir une nourriture, et que la femme dont nous
parlons veut quelque chose de plus: l'homme qu'elle tient ne sera pas
une pâture seulement, mais une parure. Cette pieuvre est aussi un
parasite; elle ne pique pas toujours en enlaçant; elle rampe, glisse,
s'identifie d'abord sans blesser.

«Quand vous vous apercevez qu'elle vous gêne, vous étreint, vous
étouffe, il est déjà trop tard! La liane vivante a pris racine dans
votre écorce, ses branches se nourrissent de votre jeune ardeur;
toutes vos fleurs ne servent plus qu'à l'orner elle-même, tandis que
vous vous fanez dans cette absorption lente, qui tient à la fois de la
caresse et de l'engourdissement.

«La nature l'a pourvue de tous les appareils nécessaires à ses
instincts, à ses plans, à ses besoins.

«... La pieuvre de Victor Hugo dévore un homme; la nôtre se plaît à
bercer, magnétiser et engourdir mollement ses victimes.

«Quand la proie se réveille et fait mine de vouloir fuir, les deux
bras charnus se soulèvent; les fossettes se creusent plus profondes;
les petites mains se réunissent et vous enserrent plus solidement que
ne le ferait une chaîne de galérien; la bouche de la pieuvre adhère à
votre bouche: l'homme est perdu!...»

J'arrête à regret la citation, car j'avoue que cette sottise verveuse
m'amuse. Je dois pourtant avertir les jeunes gens: les dégâts de la
femme pieuvre sont particulièrement terribles quand c'est «à l'entrée
de la vie, sous le portique du temple où le convoquait le destin» que
le pauvre bougre «a rencontré cette créature apocalyptique, à la tête
de chérubin qui souffle de la trompette, aux griffes de dragon qui
déchire les anges.»

Outre de nombreux romans, Mme Schalck de la Faverie a publié un poème,
_Coupables ou Victimes?_ sorte de _Jocelyn_ mélodramatique où j'ai
surtout admiré des épigraphes en langues fort diverses: français,
latin, italien, allemand, anglais et même droit. Des vers
grandiloquents sont précédés de ces lignes: «La séparation de corps ne
rompt point le lien du mariage, elle ne fait que le relâcher.
MOURLON.»

       *       *       *       *       *

Noël Bazan écrit des romans pour _le Petit Journal_, _le Semeur_ ou
_le Républicain de l'Est_. Mais elle est fière surtout de ses deux
recueils de vers. Elle donne «aux autres femmes ces morceaux de _son_
cœur, ces gouttes de _son_ sang... Aux autres femmes... à tous, à
l'humanité. Tant de lèvres lui ont menti, que cela adoucira peut-être
sa souffrance, de pouvoir se reposer sur un cœur vrai.» Elle s'écrie
encore: «J'ouvre aux yeux de tous ce _Livre d'une femme_, que
plusieurs d'entre elles ont pensé, qu'une seule a eu le fier courage
d'écrire, et je sais que beaucoup m'en remercieront.»

Je la remercierais, certes, d'un esprit ému, si elle tenait la moitié
de ces promesses.

Mais l'amour qu'elle chante sur son mirliton est de ces sentiments de
surface dont il est difficile de juger s'ils ont été vaguement sentis
ou décrits seulement:

    Ami, te dire que je t'aime,
    C'est, je crois, ne t'apprendre rien;
    Mais il est, et tu le sais bien,
    Des mots qui sont tout un poème.

Et huit vers,--qui ne sont même point destinés à être mis en
musique,--disent à l'ami: «Je t'aime le soir»; huit vers lui
affirment: «Je t'aime la nuit»; huit vers lui répètent: «Je t'aime le
matin.» Nous voilà instruits de beaux et profonds secrets sur l'amour
féminin.

Noël Bazan, comme beaucoup de poètes insincères, abonde en souvenirs
livresques. Quelquefois elle ronsardise gauchement

    Au courant de cette vesprée,
    Loin du bois qui le vit s'ouvrir,
    Le muguet blanc vient de fleurir
    Parmi la peluche empourprée.

Ou bien, écrasant d'une lourde incohérence le refrain de Villon, elle
se demande:

    A quoi bon rebâtir sur les neiges d'antan?

Quand cette vantarde de sincérité ne mirlitonne pas ou ne se rappelle
pas son cours de littérature, elle se montre abominablement précieuse.
Tantôt elle fait l'homme et se souvient de la bien-aimée:

    ... J'allais lui tendant le rire des corolles
    Pour qu'elle le cachât sous l'aile du baiser.

Tantôt elle morigène un amoureux: «Voyons, mon ami, l'aimes-tu
vraiment? Supposons qu'elle enlaidisse,

    Et que cet être exquis n'ait plus la même écorce,
    Avec le même feu, l'aimeras-tu demain?»

Je trouve cependant chez elle un sentiment sincère: l'admiration
éperdue pour le cabotin. Jules Truffier, tu es «Apollon» lui-même, et
il suffit de te voir, «quand tu t'emballes», pour ne plus soutenir
«qu'Eros est devenu vieux». Sois jaloux pourtant de Mounet-Sully: il
fait délirer davantage Mme Bazan. Elle lui offre un éventail brisé à
l'applaudir,

    Ainsi qu'autrefois l'on offrait
    A Jésus l'encens et la myrrhe.

Elle clame au _Bambino_ imprévu:

    Le génie est un âpre et merveilleux breuvage...
    Tu t'en désaltéras jusques à perdre haleine.

Et elle nous informe, très sérieuse, que Shakespeare «allait tout
détruire» de «son œuvre de granit», quand une vision (heureusement!)
vint lui promettre ce Messie, Mounet-Sully.

       *       *       *       *       *

Ce que ce pauvre Ledrain doit être abruti par la continuelle lecture
des manuscrits! Il nous garantit que nous trouverons dans _Fleurs des
brumes_ non seulement «ce qu'il peut y avoir de délicate tristesse
dans l'âme féminine», mais encore «les ingénieux motifs et l'art de
bien dire». Il affirme aussi, préfacier libéral, que «par son
tempérament et par son genre de talent», Jane Guy appartient «à la
race de Mlle de Lespinasse». J'ouvre au hasard, très alléché, et je
lis:

    M'abusant peut-être j'ai pris
    Pour rêverie intérieure
    Ce qui n'était qu'hébètement.

Pas très poétique. Je suis mal tombé. Tournons des pages... Je
rencontre ce final:

    Viens chaque soir,
    O bel œil noir,
    A mes yeux bleus
    Ouvrir les cieux!

Ledrain est pourtant un homme sérieux, et que la fréquentation des
prophètes juifs a dû rendre difficile en poésie. Je lis tout,
curieusement, âprement, cherchant ce qui a bien pu l'enthousiasmer. Je
trouve d'autres platitudes presque amoureuses; je trouve des moralités
à la Mme Deshoulières sur les oiseaux, les fruits, les orages, les
cerfs-volants. J'arrive enfin à cette conclusion:

    C'était un monstre, un être infâme,
    Et c'était un ange du ciel;
    C'était de l'absinthe et du miel;
    En un mot, c'était une femme.

Veinard de Ledrain, va! Pour aimer tant le bouquin, il n'a dû lire que
le titre, qui est gentil.

       *       *       *       *       *

J'ai encore là devant moi une cinquantaine de volumes lus et un gros
tas de notes laborieuses. Le courage me manque d'utiliser tout cela;
et je cherche des prétextes pour écarter ces dernières gouttes de lie.

Je néglige d'abord les amazones qui, depuis que je les ai dépassées,
m'ont lancé par derrière d'autres livres à la tête. Voici deux mois
que je n'ai parlé de Gyp et de Marie-Anne de Bovet, et vous pensez
bien que je suis en retard d'au moins deux volumes avec chacune de ces
faciles rabâcheuses. Il est vrai que les bavardages réunis sous des
titres inédits, je les avais déjà entendus. Vous parlez beaucoup,
madame et mademoiselle, mais vous vous répétez toujours, infatigables
perroquets de vous-mêmes. Arvède Barine a donné sur quelques
_Névrosés_ des études ni plus ni moins intéressantes que ses travaux
antérieurs. Henry Gréville a publié, je crois, cinq romans depuis six
mois que je me suis débarrassé d'Henry Gréville: je refuse de les
lire. Rachilde a déshonoré une fois de plus un beau talent à bâtir un
château de cartes transparentes. Et j'ai sous la main _le Sang_,
nouveau recueil de phrases de Barbey d'Aurevilly et de Guy de
Maupassant, mises en désordre, rendues incorrectes et salies par les
soins de Jane de la Vaudère. Combien d'autres, que je ne nommerai même
pas, ont recommencé à manifester une ineptie déjà trop connue!

       *       *       *       *       *

Mais voici deux livres qui mériteraient de longs éloges. _Journées de
Femme_ m'a donné les joies exquises qu'on attend de toute œuvre de
Mme Alphonse Daudet. _Follement et Toujours_ m'a fait connaître une
face inédite du talent de Max Lyan. Ce troisième roman est fort
différent des premiers du même auteur. Je n'y retrouve ni la
composition d'un charme inquiet de la _Fée des Chimères_, ni la
simplicité directe et franche de _Cœur d'Enfant_. Ici nous sommes
dans un labyrinthe anglais, qui m'irriterait un peu, si les phrases
éloquentes du guide et l'histoire passionnée qu'il raconte laissaient
le temps de remarquer l'artifice de l'architecture. Et ce livre n'a
pas la vérité humble, tendre, douloureuse, qui nous émut dans _Cœur
d'Enfant_, ni la jolie ironie délicatement triste qui fait sourire la
_Fée des Chimères_. Cette fois, des sentiments violents, presque fous,
soulèvent des gestes amples chez des êtres puissamment harmonieux; et
les détails, parfois réels, mais un peu soulignés, sont disposés
habilement, pour un effet. Par la noblesse emphatique de certaines
attitudes, par le lyrisme large et pourtant gracieux de certains
mouvements, ce livre, d'une fougue adroite et rythmée, m'a fait songer
à tels tableaux de l'école bolonaise. Et, si je préfère, pour ma part,
le dessin plus spontané des œuvres précédentes, je suis heureux
pourtant de découvrir une note nouvelle en la vaste harmonie du talent
de Max Lyan,--un des moins connus et le plus beau peut-être des
talents féminins d'aujourd'hui.

       *       *       *       *       *

Après cette dernière joie, je passe indifférent, sans vouloir les
remarquer, devant beaucoup de bas-bleus qui mériteraient pourtant un
coup de massue.

Non, je ne massacrerai pas sœur Marie du Sacré-Cœur. J'éviterai le
sacrilège de toucher à une nonne, et j'épargnerai une vieille femme
vénérable. Celle-ci a cent ans accomplis, est le doyen de la Société
des Gens de Lettres. Qu'elle continue donc à mendier pour bâtir son
école normale de religieuses. Je l'abandonne aux foudres de
Monseigneur Turinaz.

       *       *       *       *       *

Impunément aussi, Jeanne Amen, peintre de fleurs et directrice d'un
cours de peinture, m'aura, parmi des conseils techniques probablement
utiles, conté tant d'anecdotes indifférentes de professeur aimable et
bavard.

       *       *       *       *       *

Au lieu de démolir le roman quelconque et les nouvelles médiocres de
Jean Dornis, je recommanderai son manuel sur _la Poésie italienne
contemporaine_. On n'y trouve pas grand effort de critique
personnelle, mais, les opinions des Italiens y sont tantôt résumées,
tantôt délayées. L'écriture est d'une simplicité élégante. Enfin de
nombreuses et larges citations forment une anthologie utile à qui
connaît l'italien. Aux autres, les traductions de Jean Dornis,
intelligentes mais timides, n'apprendront pas grand'chose sur des
poètes d'expression plus que de pensée.

       *       *       *       *       *

J'ai lu avec intérêt les biographies un peu lentes et monotones de
Marie Dronsart. Elle est au _Correspondant_, avec autant de conscience
mais moins de talent et de sourire, ce que sont à la _Revue des Deux
Mondes_ Bentzon et Arvède Barine.

       *       *       *       *       *

Qu'Antonia Bossu laisse toujours aller _Au fil de l'eau_ ses vers
lents et la banalité de ses bons sentiments sans imprévu ni
profondeur: je n'essaierai pas de les arrêter.

       *       *       *       *       *

Je ne dirai même pas à Marga que tout un volume de prose incorrecte et
insipide pour délayer _la Jeune Veuve_ de La Fontaine, c'est beaucoup.
Je ne la féliciterai pas du grand effort intellectuel qui lui a permis
de modifier le dénouement. Quand, la veille du second mariage, très
éprise de son fiancé, l'héroïne se tue pour rester _l'Inconsolée_, je
ne m'émeus pas de cette psychologie inepte, à la René Maizeroy: ma
faculté de s'étonner commence à se fatiguer.

       *       *       *       *       *

Je ne signalerai pas non plus les points d'exclamation de Max Dufort
et les faux héroïsmes des amoureuses qui, chez elle, sacrifient leur
passion à l'égoïsme paternel.

       *       *       *       *       *

Et j'écarte Liane de Pougy, et _l'Insaisissable_, sous prétexte que je
ne m'occupe pas des réclames. Il y a pourtant dans celle-ci une jolie
page: le portrait en phototypie de l'auteur-marchandise.

       *       *       *       *       *

J'ai cité ailleurs quelques-uns «des vers plats, invertébrés» de
Camille Bruno. Depuis j'ai lu d'elle trois romans, et aussi des
piécettes, et encore un drame ignoré de tous, même de mon ami Paul
Peltier, le plus renseigné des critiques dramatiques. Je jette au
panier les notes qui disent et prouvent longuement que la prose de
Camille Bruno louée par M. Léon de Tinseau, est encore plus banale que
ses vers.

       *       *       *       *       *

Et mon geste les repousse aussi les deux volumes de Marthe Stiévenard,
d'une note jolie pourtant. L'émotion y est trop souvent superficielle
et la facilité banale; mais parfois un sourire me fut sympathique ou
un geste me parut éloquent.

       *       *       *       *       *

Mme Roy de Montigny, chroniqueuse pour journaux de modes, m'affirme
qu'Adolphe Brisson, en refusant un de ses articles, lui écrivit:
«Votre style est une dentelle.» Et, pour me la montrer, elle cherche
la lettre, qu'elle ne trouve pas. Ne cherchez pas davantage, madame,
je ne me permettrais pas de douter de votre parole. D'ailleurs ce que
vous dites est fort vraisemblable, ne choque en rien ce que je sais
d'Adolphe Brisson, monsieur très poli et très bête. Et puis,--il faut
se méfier de tout le monde,--peut-être, ce jour-là, était-il
malicieusement juste, et se disait-il en aparté: «Je définis la
dentelle quelque chose qui est plat et plein de trous.»

       *       *       *       *       *

Pourquoi dirais-je du mal de M. ou de Mme Gaure? Ces braves gens se
sont payé un _Voyage de Noces en Italie_ et en ont informé l'univers
par un volume chacun. Monsieur signe Johan Gavre, et madame, Georges
Duhamel. Ils nous apprennent, en un style aussi puissamment nouveau
que leurs renseignements, que le golfe de Naples est beau, qu'une
éruption du Vésuve détruisit Pompéi et qu'il y a des mendiants en
Italie.

       *       *       *       *       *

Si je n'étais si fatigué, quelles jolies et abondantes perles je
détacherais des coquilles de Maurice de Souillac et de Pierre Dax. Je
veux cependant signaler une des plus belles. O Edmond Rocher, ô Paul
Cirou, ô tous les habiles dessinateurs, essayez de représenter les
yeux qu'imagine Pierre Dax, ces yeux merveilleux qui, au besoin,
savent donner l'oreille: «Deux yeux de turquoise, bordés de velours
noir, allaient de l'un à l'autre des convives, caressaient,
encourageaient, ponctuaient, avec cette attitude consommée qui donne
l'oreille à droite ou à gauche...»

       *       *       *       *       *

Et voici, insultant à mon découragement, un nouvel escadron
d'amazones. Passent la comtesse d'Apraxin, grande dame et petit
esprit; Mme Albérich-Chabrol, dont les romans sont d'un charme trop
lent, trop vite endormeur; Élisa Bloch, représentant du plus inepte
des salons parisiens et de la plus ridiculement vide des revues; Mme
Adolphe Brisson, née Sarcey, qui, m'affirme-t-on, s'appelle parfois
Sergines et utilise ses ciseaux sur du papier imprimé.

Cavalcadent Marya Chéliga, féministe; Marguerite Comert, la
sully-prud'hommesque; Marie Colombier, ignoble platement. Sautille
Jeanne Chauvin, pie séduite au brillant de tous les boutons de
cristal. Courent devant ma fatigue Mary-James Darmesteter qui, sous
prétexte d'étudier Renan, nous donna un quelconque recueil de morceaux
choisis; Nelly Lieutier, auteur de _l'Oiseau de proie parisien_, et en
qui l'Académie couronna la tante de l'académicien Loti; Berthe Mendès,
qui cite souvent des paroles du Christ et, par zèle féministe sans
doute, les attribue à sainte Thérèse.

Passe en chantant d'une voix cassée Mme Penquer, poète vieux jeu, qui
mit en vers mal rythmés les merveilleux rythmes de Chateaubriand et
détruisit les périodes des _Martyrs_ sous prétexte de les orner de
rimes. Voici Louise Réville, féministe vaillante et incorrecte. Et
j'aperçois Mme Henri de Régnier, fille et femme d'habiles et vides
versificateurs, presque aussi habile et encore plus vide.

Galope Pauline Savari, cabotine et sacrée Cosaque, que suit lentement,
de loin, souriante mais grave, la baronne Staffe, professeur de
mondanités puériles et de puérilités mondaines.

Et voici encore Olivier des Armoises, Mme de Blocqueville, la baronne
de Blaye, Berthe Balley, Mme Bourron des Clayes, Claire de
Blandinières, Mlle Blaze de Bury, Mme Paul Bourget, Camille Bias, Mme
Ernest Bosc, la baronne de Baulny, Jeanne Cazin, Jean Dalvy, Jean
Darcy, Mme Danville, Marie Darcey, Aimée Fabrègue, Mme Octave
Feuillet, Mme Eugène Garcin, Rosemonde Gérard, Marie-Robert Halt,
Isabelle Kaiser, Mme Lescot, la pédantesque Mme Lecomte du Nouy.

Je m'arrête. Pourquoi m'époumonner à une sèche énumération et où
trouver les mots pour distinguer tant de sottises si égales et souvent
si pareilles?

Passez en paix, les amazones. Le soir tombe et j'ai fini ma journée.
Je ne ferai plus à aucune d'entre vous l'aumône d'un coup de massue.



XVI

PAIX ÉQUITABLE


Ceux qui m'ont suivi jusqu'ici reconnaîtront que j'ai fait un tableau
impartial de l'actuelle littérature féminine. J'ai «massacré»
impitoyablement ce qui m'a paru nul ou médiocre; mais j'ai exalté en
une joie la beauté des vraies œuvres rencontrées. Et mon enthousiasme
s'exprima aussi librement quand l'écrivain admiré était célèbre et
s'appelait Mme Daudet ou Marni et quand il était inconnu et signait
Max Lyan ou Jacques Fréhel.

On me rendra une autre justice; amoureux de toute beauté et brutal
contre tout «sot livre», je me suis montré également sévère pour les
faux artistes des deux sexes, et j'ai soulevé autant de colères
puériles chez les femelles imitatrices et chez les mâles impuissants.

Ce salaire de fureurs me satisfait. Les injures, publiques ou
privées, signées ou anonymes, que souleva ma critique franche me
furent autant de joies. Mais, parmi les approbations qui me vinrent,
nombreuses aussi, quelques-unes me répugnent et je veux les repousser
du pied.

Certains, écrivains comme on serait épicier, s'irritent de voir «la
partie» trop encombrée, et ils détestent la femme qui écrit comme on
déteste un concurrent. Ils me crurent leurs sentiments bas et
applaudirent à une campagne qui leur paraissait injuste comme leur
cœur, utile comme leurs calculs. Qu'ils portent ailleurs leurs
félicitations déshonorantes et leurs ignobles poignées de main. Je
leur répète cette phrase de mon premier chapitre: «Hommes ou femmes,
ceux qui font métier et marchandise de littérature sont des
prostitués; je les méprise également.» Maintenant qu'ils m'ont
compris, j'espère qu'ils haussent les épaules en murmurant:
«Imbécile!»

Je n'accepte non plus aucune fraternité d'armes avec les
anti-féministes pour qui le bas-bleu se définit: la femme qui écrit.
Pourquoi écrire serait-il un geste d'homme plutôt qu'un geste de
femme? Le premier, en face du bas-bleu, femme qui essaie d'écrire en
homme, j'ai signalé, plus méprisable encore, la chaussette-rose, homme
qui essaie d'écrire en femme. L'artiste a pour premier devoir d'être
lui. Il est vrai que pour cela il faut ÊTRE. Que ceux qui ne sont pas
nous épargnent leurs vains bavardages. S'ils font du bruit, ces échos,
ils auront la joie vaine des éloges payés, et la joie vaine des éloges
de camarades, et la joie vaine des éloges équivoques des lâches. Leur
châtiment sera d'entendre un homme sincère leur dire: Tu n'es pas.

       *       *       *       *       *

La femme marche vers un affranchissement qu'elle comprend mal, je
crois. Imitatrice inhabile, incapable de juger et d'utiliser
l'expérience de l'homme, elle tient à suivre exactement la même route
que nous avons suivie, à refaire les mêmes faux pas, à recommencer les
mêmes chutes, à s'engager derrière nous dans l'impasse du suffrage
universel. Je crie son erreur, par amour de la vérité, sans espoir
d'être entendu. C'est une loi inéluctable qu'un peuple opprimé
considère comme idéale la situation du peuple oppresseur, réclame les
biens vrais ou faux dont le tyran paraît jouir. On ne fait pas deux
étapes à la fois: la femme deviendra citoyenne, pour apprendre combien
la cité est méprisable.

L'affranchissement économique et politique de la femme sera-t-il
accompagné de son affranchissement esthétique? L'esprit féminin se
dégagera-t-il de l'imitation de l'esprit viril et le bas-bleu est-il
destiné à disparaître bientôt?

       *       *       *       *       *

Le bas-bleu est éternel. Deux éléments principaux contribuent à le
former: une prétention puérile d'abord, le désir de nous montrer qu'on
peut faire ce que nous faisons; et aussi la timidité, l'effroi de
s'engager seule dans une voie inconnue. Car tout véritable artiste
doit tracer un sentier nouveau à travers la forêt. La timidité
diminuera, la prétention grandira. Et elle restera toujours pédantisme
d'élève et snobisme de suiveuse. Il y aura demain comme aujourd'hui
quelques chaussettes-roses et beaucoup de bas-bleus. La nature de la
femme est plus imitatrice, et l'exemple des succès masculins lui sera
toujours «un dangereux leurre».

Mais les exceptionnelles qui osent se montrer elles-mêmes deviendront
un peu plus nombreuses, et, parmi des œuvres intéressantes, nous
donneront peut-être quelques chefs-d'œuvre.

       *       *       *       *       *

Les gestes même du génie ne sont imprévus que relativement, et on peut
dès aujourd'hui indiquer les limites que l'art féminin ne dépassera
pas.

Toutes mes lectures me l'ont prouvé: une femme ne peut concevoir et
composer qu'en imitatrice une œuvre objective. Elle est inégale à
l'effort d'une synthèse nouvelle. Elle ne créera jamais ni un poème
large, ni un drame puissant, ni un caractère autre que le sien, ni un
roman qui ne soit pas son roman, ni surtout une doctrine
philosophique. Les femmes philosophes, de celles que Descartes
admirait jusqu'à Mme Clémence Royer, sont des disciples. Peut-être le
lecteur s'est-il étonné de la large place que j'ai faite aux
incohérences de Clémence Badère, d'Eulalie-Hortense Jousselin, de
quelques autres. Les pages que je leur ai consacrées ne sont point des
pages perdues: elles montrent que la femme essayant de rassembler les
éléments d'un système original se disperse elle-même dans la folie.

Mais la femme dira mieux que nous les émotions de l'enfant, et ses
propres émotions, et aussi ce qu'il y a de commun à son cœur et au
nôtre. C'est à elle que semble s'adresser l'appel fameux:

    Ah! frappe-toi le cœur: c'est là qu'est le génie.

       *       *       *       *       *

Car la femme est la sensibilité, l'homme la pensée et le mouvement. La
femme est le centre, l'homme la circonférence. Et l'être complet est
le couple: femme-homme, harmonie-action.

On reproche souvent aux formules leur pauvreté et leur vague. Ces
blâmes sont mal fondés quand la formule est précisée par tout un
livre, enrichie de mille observations de détail. J'essaie donc encore
cette conclusion:

    _La femme est l'élément passif de l'humanité._

Mais je supplie le lecteur de ne pas entendre autour du mot «passif»
des harmoniques injurieuses. Le néant est inconcevable et les termes
négatifs en apparence expriment de simples relations. «Passif» ne
signifie même pas «moins actif»; il veut dire: «dont l'activité est
moins visible, moins en dehors». Dans le corps dit au repos s'agite
l'innombrable armée des mouvements moléculaires, et tel choc dont la
masse ne semblera point émue les exaspérera. La vie extérieure de la
femme est moindre que celle de l'homme, sa vie intérieure est plus
profonde; c'est peut-être cette différence qui constitue tout le
fameux «mystère féminin». Ses gestes sont moins larges et plus rares
parce qu'en elle les mouvements physiologiques et psychologiques
tourbillonnent plus intenses. Lourde des êtres qui ne sont point
encore et des rêves subconscients que ses fils exprimeront en pensées,
sa fécondité même fait sa relative immobilité.


FIN



INDEX ALPHABÉTIQUE

   A

   Ablancourt (Perrot d'). Voir Perrot.

   Ackermann (Mme), 33

   Adam (Mme Edmond), 23, 113, 114, 187.

   Adam (Paul), 64.

   Aicard (Jean), 53, 72.

   Aigremont (Mme Emma Roussen, en littérature Paul d'), 122, 123, 124.

   Albens (vicomte d'), pseudonyme de Mme de Rute. Voir ce nom.

   Albérich-Chabrol (Mme), 257.

   Albéroni (cardinal), 154.

   Allais (Alphonse), 128.

   Ambre (Caroline d'), 192.

   Amen (Jeanne), 253.

   Améro (Mme Constant), 128, 129, 132.

   Améro (Marie), voir Mme Constant Améro.

   Amestoy (Amélie), 128.

   Andromaque, 197.

   Anjou (René d'), pseudonyme de Mme Gouraud. Voir ce nom.

   Apraxin (comtesse d'), 257.

   Arc (Jeanne d'), 91, 149, 228.

   Aristophane, 199.

   Armoises (Marie-Louise Olivier des), 258.

   Arnaud (Mme Coppin-Albancelli, en littérature Simone), 90, 91, 92,
     208.

   Arnault, 96.

   Arvède Barine, voir Barine.

   Astié de Valsayre (Mme), 100, 101.

   Auger, 151.

   Aurevilly (Barbey d'). Voir Barbey.


   B

   Badère (Clémence), 228, 230, 264.

   Balley (Berthe), 258.

   Balleyguier (Noémi), 128.

   Balzac, 5, 111.

   Barbey d'Aurevilly, 1, 2, 3, 4, 15, 23, 24, 29, 30, 113, 140, 168,
     208, 251.

   Barbier (Jules), 91.

   Barine (Mme Charles Vincens, en littérature Arvède), 184, 187, 251,
     254.

   Barrès (Maurice), 133.

   Barsalou de Laspeyres (Mme). Voir Grandfort.

   Baudelaire, 8, 18, 60.

   Baulny (baronne de), 258.

   Bazan (Mme Veuve Delbousquet, en littérature Noël), 246, 247, 248.

   Beausacq (comtesse de). Voir Diane.

   Bécour (Julia), 235.

   Beethoven, 93.

   Belhomme, 123.

   Bélilon (Camille), 190.

   Belin (Marguerite). Voir Rolland.

   Bélise, 65.

   Bellaigue (Mme de), 128.

   Bellier (Mme), 128.

   Bentzon (Mme Thérèse Blanc, en littérature Th.), 110, 111, 112, 158,
     186, 208, 254.

   Bernhardt (Sarah), 147, 148, 172.

   Bertheroy (Mme Roy de Clotte, en littérature Jean), 56, 74, 75, 76,
     77, 78, 79, 80.

   Bertillon, 123.

   Bertin (Marthe), 128.

   Berr (Mme Guillaume). Voir Dornis.

   Bézobrazow (Olga de), 195.

   Bias (Mme Martin: en littérature Camille), 258.

   Bigot (Mme Charles), voir Mairet.

   Bister (Henry), pseudonyme de Mme V. Le Coz. Voir ce nom.

   Blanc (Mme Thérèse). Voir Bentzon.

   Blandinières (Claire de), 258.

   Blaye (baronne de), 258.

   Blaze de Bury (Mlle), 258.

   Bloch (Élisa), 257.

   Blocqueville (Mme de), 258.

   Bois (Jules), 5.

   Bonnet (Batisto), 53.

   Bornier (Henri de), 92.

   Bos d'Elbecq (Mme du). Voir Marie du Sacré-Cœur.

   Bosc (Mme Ernest), 258.

   Bosguérard (Mme de), 128.

   Bossu (Antonia), 254.

   Bossuet, 127.

   Bouhélier (Saint-Georges de), 64.

   Bourget (Mme Paul), 258.

   Bourget (Paul), 38, 72, 115, 120.

   Bourron des Clayes (Mme), 258.

   Bovet (Mme de), 128.

   Bovet (Marie-Anne de), 200, 204, 205, 206, 207, 250.

   Boyer (Eudoxie), voir Lex.

   Boyer (Rachel), 82, 84.

   Brada (comtesse de Puliga, en littérature), 210.

   Bradamante (Mme Constant, en littérature), 187.

   Brète (Mlle Alice Cherbonnel, en littérature Jean de la), 136.

   Breton (Jules), 53.

   Brisson (Adolphe), 256.

   Brisson (Henri), 190, 228.

   Brisson (Mme Adolphe), 257.

   Broughton (Rhoda), 40.

   Brunetière (Ferdinand), 159, 185.

   Bruno (Mme Alfred Fouillée, en littérature), 128.

   Bruno (Camille), 81, 255.

   Bruyère (Mme Chéron de la). Voir Chéron.

   Burrhus, 127.

   Bury (Mlle Blaze de), voir Blaze.

   Byron, 62.


   C

   Camée (Mme Saling de Kerven, en littérature), 24, 25, 28, 31.

   Carette (Mme), 177, 178, 179, 180, 183.

   Carnot (Sadi-), 201.

   Caro (Mme E.), 170.

   Caro (Mme P.), 170.

   Caro-Delvaille (Mme), 80.

   Casale (Mlle Élisabeth Schaller, en littérature François), 80.

   Caserio, 201.

   Cassot (Cécile), 26, 27, 28, 29, 31, 32, 123.

   Caussé (Marie), 56, 85, 86, 87.

   Cazin (Jeanne), 258.

   Chamfort, 220.

   Chantal (Olivier), pseudonyme de Mme de Nittis. Voir ce nom.

   Charcot, 14.

   Charpentier (Armand), 78.

   Chateaubriand, 117, 215, 258.

   Chauvin (Jeanne), 258.

   Chéliga (Marya), 257.

   Chênedollé, 96.

   Cherbonnel (Mlle Alice). Voir Brète.

   Cherbulliez (Victor), 29, 30, 174.

   Chéron de la Bruyère (Mme), 128.

   Chilra (Jean de), autre pseudonyme de Rachilde. Voir ce nom.

   Circé, 79.

   Cirou (Paul), 257.

   Cladel (Judith), 142, 146, 147, 148.

   Cladel (Léon), 142, 146, 149.

   Claretie (Jules), 125.

   Clayes (Mme Bourron des). Voir Bourron.

   Clerget (Fernand), 75.

   Clerget (Mme Fernand). Voir Lépine.

   Clotte (Mme Roy de). Voir Bertheroy.

   Colomb (Mme), 128.

   Colombier (Marie), 257.

   Comert (Marguerite), 257.

   Commenge (Mme). Voir Stiévenard.

   Constant (Benjamin), 177, 180, 182.

   Constant (Mme). Voir Bradamante.

   Cooper (Fenimore), 132.

   Coppée (François), 68, 75, 80, 128, 209.

   Coppin-Albancelli (Mme). Voir Arnaud.

   Coquelin, 119.

   Corneille (Pierre), 91, 92, 215, 231.

   Couard, 123.

   Couësdon (Mlle), 177.

   Coulomb (Jeanne de), 128.

   Coz (Mme Le). Voir Le Coz.

   Crébillon fils, 137.

   Cuvier, 233.


   D

   Dalila, 75.

   Dalvy (Mme Edmond Michel, en littérature Jean), 258.

   Damad (Marianne), 209.

   Dante, 59.

   Danville (Mme G.), 259.

   Darcey (Marie), 259.

   Darcy (Mme Charles Laurent, en littérature Jean), 259.

   Darien (Georges), 104.

   Darmesteter (Mme James), 258.

   Darwin, 69, 226, 228.

   Daudet (Alphonse), 53, 141.

   Daudet (Léon), 42, 141, 142.

   Daudet (Lucien), 42.

   Daudet (Mme Alphonse), 3, 4, 38, 39, 40, 41, 43, 44, 46, 47, 48, 51,
     186, 210, 251, 260.

   Daudet (Mlle Edmée), 43.

   Dax (Mme Gatouil, en littérature Pierre), 257.

   Decroix, 197.

   Delbousquet (Mme). Voir Bazan.

   Déroulède (Paul), 88, 89, 91, 98, 101.

   Desbordes-Valmore (Mme), 111.

   Descartes, 215, 264.

   Descaves (Lucien), 104.

   Deschamps (Mme Louvrier de Lajolais, en littérature François), 213.

   Deschamps (Gaston), 160.

   Deschanel (Paul), 190.

   Deshoulières (Mme), 74, 250.

   Deslandes (baronne Madeleine). Voir Ossit.

   Dewailly (Amélie), 128.

   Diane (Mme de Beausacq, en littérature comtesse), 221, 222, 224.

   Dickens, 40.

   Diderot, 216.

   Dieulafoy (Mme), 158, 159.

   Dieulafoy (Marcel), 159.

   Dissard (Clotilde), 193, 196.

   Dolor, voir Reynold.

   Donnay (Maurice), 201.

   Doré (Gilbert), pseudonyme de Marcelle Tinayre. Voir ce nom.

   Dorian (princesse Mertchersky, en littérature Tola), 31, 32, 33, 34,
     35, 36, 37, 73.

   Dornis (Mme Guillaume Berr, en littérature Jean), 253.

   Dostoïewsky, 32.

   Dronsart (Marie), 254.

   Drouet (Ernestine), 95, 96, 99, 100.

   Drumont (Édouard), 80, 201.

   Ducot (Louise), 56, 57, 58, 59, 61, 62, 74.

   Dufort (Marie de Glinka, en littérature Max), 254.

   Duhamel (Mme Georges), 256.

   Dumas fils (Alexandre), 15, 141, 170.

   Dumas père (Alexandre), 123, 141.

   Dupanloup, 98.

   Dupuis (Eudoxie), 128.

   Durand (Mme). Voir Gréville.

   Durand-Valfère (Mme Marguerite), 187.


   E

   Elbe (Clément d'), pseudonyme de sœur Marie du Sacré-Cœur.
     Voir ce nom.

   Elbhecq (Mme du Bos). Voir Marie du Sacré-Cœur.

   Élisabeth de Roumanie (La reine). Voir Sylva.

   Ennès (Antonio), 240, 241.

   Erasme (Marie Quivogne de Montifaud, en littérature Paul), 103, 104,
     105, 187.

   Erckmann-Chatrian, 129, 133.

   Etchard (D.), 193.

   Etchegaray, 240.

   Etrivières (Jehan des), pseudonyme de Mme Astyé de Valsayre.
     Voir ce nom.

   Euripide, 198, 199.


   F

   Fabre (Joseph), 91.

   Fabrègue (Aimée), 259.

   Faure (Félix), 188.

   Faverie (Mme Schalck de la). Voir Schalck.

   Fénelon, 25, 127.

   Ferrières (Jean de), 243.

   Feuillet (Mme Octave), 259.

   Feuillet (Octave), 111.

   Filon (Augustin), 212.

   Flammarion (Mme Berthe), 128, 129, 134, 135.

   Flaubert (Gustave), 116.

   Flégier, 93.

   Fleurigny (Henri de), 118.

   Floran (Mary), 211.

   Fontenelle, 231.

   Forpomès (Mlle Jeanne). Voir Junka.

   Forsan, pseudonyme de Mlle Melegari. Voir ce nom.

   Foucaux (Mme). Voir Summer.

   Fouillée (Mme Alfred). Voir Bruno.

   Fouquier (Henry), 5.

   France (Jeanne), 112.

   France (Louise), 176.

   Franc-Nohain, 85.

   Fréhel (Mme Jules Martin, en littérature Jacques), 187, 215, 216,
     260.

   Frou-Frou, pseudonyme de Mme Roy de Montigny. Voir ce nom.

   Funck-Brentano (Claudine), 81.


   G

   Gabet (Charles), 150.

   Gagneur (Mme M.-L.), 193.

   Galatée, 62.

   Galien (Blanche), 193.

   Gandillot (Georges), 129.

   Garcin (Mme Eugène), 259.

   Gatouil (Mme). Voir Dax.

   Gaure (Mme). Voir Duhamel.

   Gautier (Judith), 142, 148, 149, 186.

   Gautier (Théophile), 142, 148.

   Gavre (Johan), 256.

   Georges (Paul), 6, 7, 8, 10, 11, 12.

   Gérard (Mme Edmond Rostand, en littérature Rosemonde), 259.

   Géricault, 233.

   Gevin-Cassal (Mme O.), 128, 130, 131, 133.

   Glinka (Marie de), voir Dufort.

   Gœthe, 160.

   Gouraud (Mme), 120, 121.

   Grandfort (Mme Barsalou de Laspeyres, en littérature Manoël de), 194.

   Grandpré (Pauline de), 188, 189.

   Grange (Lucie), 236.

   Grasserie (Raoul de la), 195.

   Grave (Jean), 139.

   Grendel (Paul), pseudonyme de Mme Julia Bécour. Voir ce nom.

   Gréville (Henry), 23, 29, 30, 32, 187, 251.

   Guizot, 128, 142, 143, 180.

   Guy (Jane), 249.

   Gyp (comtesse Martel de Janville, en littérature), 186, 200, 201,
     250.


   H

   Hab. Voir Grange.

   Habimélah (Médium). Voir Grange.

   Halt (Marie-Robert), 259.

   Hanotaux (Gabriel), 125.

   Hanoum (Leïla), pseudonyme de Mme Adriana Piazzi. Voir ce nom.

   Harlor, 194.

   Hauser (Fernand), 9.

   Hérédia (José-Maria de), 96.

   Herpin (Mlle Luce), voir Pérey.

   Homère, 233.

   Hudry-Ménos (Mme), 193.

   Hugo (Victor), 18, 44, 68, 80, 156, 157, 163, 244, 245.

   Hunedell, autre pseudonyme de Georges de Peyrebrune. Voir ce nom.

   Huysmans (Joris-Karl), 108.


   I

   Ibo, 194.

   Ibsen, 147.

   I. R. G., signature de la duchesse Irène de la Roche-Guyon.
     Voir ce nom.

   Isis, 78.


   J

   Jammes (Francis), 87.

   Jane (Tante), 128.

   Janville (Mme Martel de). Voir Gyp.

   Jean-Bernard, 149, 152.

   Jean-Bernard (Mme). Voir Marie-Louise Néron.

   Jeanine (Mme Flor. Mauriceau en littérature), 193.

   Joséphine (l'impératrice), 95.

   Joubert, 221.

   Jousselin (Mme Eulalie-Hortense), 231, 232, 233, 264.

   Joyeux (Tristan), pseudonyme de Mme de Montgomery. Voir ce nom.

   Judicis de la Mirandolle (Mme), voir Peyrebrune.

   Junka (Mlle Jeanne Forpomès, en littérature Paul), 6, 7, 8, 10, 12.


   K

   Kaiser (Isabelle), 259.

   Kergomard (Mme Pauline), 137, 138.

   Kerven (Mme Saling de), voir Camée.

   Klumpke (Dorothée), 193.

   Krysinska (Marie), 85.


   L

   La Boétie, 206.

   Labruyère (Georges de), 165.

   La Bruyère, 220.

   La Bruyère (Mme Chéron de), voir Chéron.

   Lacour (Léopold), 159, 187.

   Lacour (Mary-Léopold), 160.

   Lætitia (comtesse), autre pseudonyme de Georges Régnal. Voir ce nom.

   La Faverie (Mme Schalck de). Voir Schalck.

   La Fayette (Mme de), 179, 180.

   La Fontaine, 40, 77, 78, 136, 198, 199, 206.

   Lajolais (Mme Louvrier de). Voir Deschamps (François).

   Lamartine, 96, 131.

   Lamb (baron de), pseudonyme de sœur Marie du Sacré-Cœur.
     Voir ce nom.

   Lamber (Juliette). Voir Adam (Mme Edmond).

   La Mirandolle (Mme Judicis de). Voir Peyrebrune.

   Langer (Mme). Voir Régnal.

   La Pagerie (comtesse Tascher de). Voir Tascher.

   Laplace, 151.

   La Rochefoucauld, 220.

   La Roche-Guyon (duchesse Irène de). Voir Roche-Guyon.

   Larousse, 9.

   Larroumet (Gustave), 184.

   Lasmastres (Mlle Fernande). Voir Laurenty.

   Laspeyres (Mme Barsalou). Voir Grandfort.

   Laurent (Mme Charles) Voir Darcy.

   Laurenty (Mlle Fernande Lasmastres, en littérature Jean), 6, 7, 8,
     9, 10, 11, 123.

   Lecomte du Nouy (Mme), 259.

   Leconte (Mlle), 128.

   Leconte de Lisle, 44, 68, 70, 72, 73.

   Le Coz (Mme V.), 136, 137.

   Ledrain (E.), 249, 250.

   Ledru-Rollin, 189.

   Legrand (Marc), 80.

   Lemaître (Jules), 63, 113.

   Lemerre (Alphonse), 213.

   Léon XIII, 163.

   Lepelletier (Edmond), 64.

   Lépine (Madeleine), 56, 74, 75, 76.

   Leroy, 128.

   Leroy-Allais (Mme), 128.

   Le Roux (Hugues), 75, 225.

   Leschassier (Blanche), 137.

   Lescot (Mme), 259.

   Lespinasse (Mlle de), 249.

   Lesueur (Mlle Jeanne Loiseau, en littérature Daniel), 56, 62, 63,
     64, 67, 70, 72, 74, 78, 208.

   Levray (Marguerite), 128.

   Lex (Mme Eudoxie Boyer, en littérature Andréa), 56, 84.

   Lieutier (Nelly), 258.

   Linné, 233.

   Littré, 3, 4.

   Loiseau (Jeanne). Voir Lesueur.

   Loliée (Frédéric), 198.

   Lorris (Guillaume de), 61.

   Loti (Pierre), 23, 53, 72, 258.

   Louvrier de Lajolais (Mme). Voir Deschamps (François).

   Lyan (Mme Berthe Nolé, en littérature Max), 39, 40, 48, 49, 50, 51,
     52, 54, 186, 216, 251, 252, 260.


   M

   Mab, pseudonyme de Marie-Anne de Bovet. Voir ce nom.

   Mairet (Jeanne), 114, 115, 116.

   Maizeroy (René), 5, 139, 254.

   Maldague (Mlle Maldague, en littérature Georges), 124, 125.

   Maldague (Mlle). Voir Maldague (Georges).

   Mali (Marie), 191.

   Malon (Benoît), 153.

   Malot (Hector), 154.

   Malot (Mme Hector), 154, 155, 156.

   Malot (Marthe). Voir Malot (Mme Hector).

   Manuéla (Anne), pseudonyme de la duchesse d'Uzès. Voir ce nom.

   Marceau (Fernand), pseudonyme de Mme Astié de Valsayre. Voir ce nom.

   Marco, autre pseudonyme de Georges de Peyrebrune. Voir ce nom.

   Marga, 254.

   Marie du Sacré-Cœur (Mme du Bos d'Elbhecq, en religion sœur), 252.

   Marivaux, 156.

   Marni (Mme Marnière, en littérature J.), 186, 193, 200, 201, 202,
     203, 204, 260.

   Marnière (Mme). Voir Marni.

   Martel de Janville (comtesse). Voir Gyp.

   Martial (Lydie), 137, 138, 139.

   Martin (Mme). Voir Bias.

   Martin (Mme Jules). Voir Fréhel.

   Maugeret (Marie), 191.

   Maupassant (Guy de), 15, 241, 251.

   Mauriceau (Flor). Voir Jeanine.

   Maurras (Charles), 79.

   Mélégari (Mlle Dora), 177, 180, 181, 182, 183.

   Méliot (Mme Adolphe). Voir Triboulette.

   Mendès (Berthe), 258.

   Mendès (Catulle), 5, 17, 18, 64, 65, 106, 148, 156, 157, 158.

   Mendès (Mme Catulle), 157, 158.

   Mercier (général), 164.

   Mérimée, 160.

   Mérovack, 109.

   Mertchersky (princesse). Voir Dorian.

   Mesureur (Mme). Voir Dewailly.

   Meunier (Mme Stanislas), 116, 117, 118.

   Meunière (la Belle). Voir Quinton.

   Michel (Louise), 195.

   Michel (Mme Edmond). Voir Dalvy.

   Michel-Ange, 233.

   Michelet, 54, 168, 215, 216.

   Michelet (Mme), 54, 168, 169.

   Mirandolle (Mme Judicis de la). Voir Peyrebrune.

   Mirbeau (Mme Octave). Voir Regnault (Alice).

   Mirbeau (Octave), 174, 176.

   Misère (Jean), pseudonyme de Mme Astyé de Valsayre. Voir ce nom.

   Mitchel (Mme William). Voir Drouet.

   Molière, 59, 119, 151.

   Monceau (Julie de), 128.

   Montaigne, 206.

   Montgomery (Mme de), 82.

   Monthéas (J. de), autre pseudonyme de Paul Junka. Voir ce nom.

   Montifaud (Marie Quivogne de). Voir Erasme.

   Montifaud (Marc de), autre pseudonyme de Paul Erasme. Voir ce nom.

   Montigny (Mme Roy de). Voir Roy.

   Montpensier (Mme de), 178.

   Mounet-Sully, 101, 249.

   Mourlon, 248.

   Musset (Alfred de), 14, 68, 176, 197.


   N

   Nansen, 147.

   Napoléon Ier, 94.

   Néron, 127.

   Néron (Mme Jean-Bernard Passerieu, en littérature Marie-Louise),
     128, 149, 150, 151, 152, 187.

   Nervat (Jacques), 85, 86, 87.

   Nervat (Mme Jacques). Voir Caussé.

   Newton, 233.

   Ninous (Pierre), autre pseudonyme de Paul d'Aigremont. Voir ce nom.

   Nittis (Joseph de), 166.

   Nittis (Mme de), 167.

   Noël (Yette), autre pseudonyme de Max Lyan. Voir ce nom.

   Nolé (Mme Berthe). Voir Lyan.

   Notine (Manuel de), autre pseudonyme de Manoël de Grandfort.
     Voir ce nom.

   Nouy (Mme Lecomte du). Voir Lecomte.


   O

   Ohnet (Georges), 63, 64, 115, 174, 208.

   Ossit (baronne Madeleine Deslandes, en littérature), 234.


   P

   Pagerie (comtesse Tascher de la). Voir Tascher.

   Paloff (Mme de), 128.

   Parisette, autre pseudonyme de Georges Régnal. Voir ce nom.

   Pascal, 8, 220, 224.

   Passerieu (Mme Jean-Bernard). Voir Néron (Marie-Louise).

   Patient (Pierre), autre pseudonyme de Marie-Louise Néron.
     Voir ce nom.

   Paul (Saint), 59.

   Peltier (Paul), 255.

   Penquer (Mme), 258.

   Pérey (Mlle Luce Herpin, en littérature Lucien), 183, 208.

   Perier (Casimir-), 143.

   Perraud (Mgr), 91.

   Perrot d'Ablancourt, 121.

   Pert (Camille), 118, 119, 120.

   Petit (Edouard), 169.

   Peyrebrune (Mme Judicis de la Mirandolle, en littérature Georges de),
     106, 108, 109, 186.

   Piazzi (Adriana), 128, 133, 134.

   Pitray (vicomtesse de), 128.

   Poë (Edgar), 18, 19.

   Pognon (Mme Maria), 188, 189, 190, 191.

   Poradowska (Marguerite), 25, 31.

   Pougy (Liane de), 209, 231, 255.

   Pratz (Claire de), 192.

   Prévost (Marcel), 5, 15, 115.

   Proudhon, 227.

   Prudhomme (Sully). Voir Sully-Prudhomme.

   Psyché, 79.

   Puibusque (De), 160.

   Puliga (comtesse de). Voir Brada.


   Q

   Quinet (Edgar), 168.

   Quinet (Mme Edgar), 168.

   Quinton (Marie), 193.

   Quivogne de Montifaud (Marie). Voir Erasme.


   R

   Rabusson (Henry), 63.

   Rachilde (Mme Alfred Valette, en littérature), 16, 17, 18, 20, 187,
     251.

   Rattazzi (Mme Urbain). Voir Rute.

   Raynaldy (Henri), 104.

   Redonnel (Paul), 228, 230.

   Régnal (Mme Langer, en littérature Georges), 169.

   Regnault, 151.

   Regnault (Alice), 174.

   Régnier (Henri de), 96.

   Régnier (Mme Henri de), 258.

   Renan, 226, 258.

   Renard (Georges), 152, 153.

   Renard (Mme Georges), 153.

   Renaud (Antoinette), 81.

   Retté (Adolphe), 104.

   Réville (Louise), 258.

   Reynold (Berthe), 56, 83, 84.

   Richebourg (Emile), 63.

   Richelieu (cardinal de), 125.

   Rivarol, 220.

   Rochefort (Henri), 165.

   Roche-Guyon (duchesse Irène de la), 82.

   Rocher (Edmond), 257.

   Roisel (Mme de). Voir Vilars.

   Roland (Mme), 178.

   Rolland (Mme Marguerite Belin, en littérature Jean), 103, 104, 208.

   Romain (Mme Trébuchon, en littérature Rose), 54, 197, 198, 199.

   Rosalie (Tante), autre pseudonyme de Marie-Louise Néron.
     Voir ce nom.

   Rostand (Mme Edmond). Voir Gérard.

   Rousseau (Jean-Jacques), 40, 151, 203, 216, 242.

   Roussen (Mme Emma de). Voir Aigremont.

   Roy de Clotte (Mme). Voir Bertheroy.

   Roy de Montigny (Mme), 256.

   Royer (Clémence), 226, 264.

   Rute (Mme de), 239, 240.


   S

   Sainte-Croix (Mlle de). Voir Savioz.

   Saint-Hilaire (Geoffroy), 233.

   Saint-Morand, pseudonyme de Mme O. Gevin-Cassal. Voir ce nom.

   Saint-Saëns (Camille), 93.

   Saling de Kerven (Mme). Voir Camée.

   Sallez (Mme E.), 196.

   Sand (George), 111, 193, 214.

   Santeul, 72.

   Sapho, 76, 111.

   Sarcey (Francisque), 113, 120, 154, 172, 173, 174, 185, 257.

   Sardou (Victorien), 120.

   Sari-Flégier (Mme Blanche), 92, 94.

   Savary (Pauline), 258.

   Savioz (Mlle de Sainte-Croix, en littérature), 188, 189.

   Scarron, 215.

   Schalck de la Faverie (Mme), 243, 244, 246.

   Schaller (Élisabeth). Voir Casale.

   Schirmacher (Kœthe), 191.

   Schopenhauer, 8, 11, 33.

   Schultz (Jeanne), 136.

   Scudéry (Mlle de), 60.

   Ségur (Mme de), 137.

   Sénèque, 127.

   Sergines (Mme Adolphe Brisson, en littérature), 257.

   Séverine (Mme Guébhard, en littérature), 160, 163, 165, 166, 187.

   Shakespeare, 248.

   Sidon (Claire). Voir Mendès (Mme Catulle).

   Silvestre (Armand), 89, 115, 207.

   Simone, autre pseudonyme de Marni. Voir ce nom.

   Slowacki, 32.

   Sobol (Mme de), 128.

   Sophocle, 111.

   Souillac (Maurice de), 257.

   Staël (Mme de), 23.

   Staffe (baronne), 258.

   Star (Mme Louis Stern, en littérature Maria), 224, 225.

   Steens (Karl), pseudonyme de Mme Alphonse Daudet. Voir ce nom.

   Stern (Mme Louis). Voir Star.

   Sterne, 62.

   Stiévenard (Mme Commenge, en littérature Marthe), 255.

   Stock (baron), pseudonyme de Mme de Rute. Voir ce nom.

   Stuart (Marie), 41.

   Sully-Prudhomme, 39, 44, 53, 57, 59, 60, 68, 221, 257.

   Summer (Mme Foucaux, en littérature Mary), 208, 212, 213.

   Suze (Esther de), 233.

   Sylva (la reine Élisabeth de Roumanie, en littérature Carmen), 72.


   T

   Taine, 160.

   Talandier (Mélanie), 128.

   Tallenay (Mme Jeanne de), 235.

   Tascher de la Pagerie (comtesse), 238, 239.

   Thallo, pseudonyme de Mlle Melegari. Voir ce nom.

   Thécla, 193.

   Thérèse (sainte), 184, 258.

   Theuriet (André), 111.

   Thierry (Gilbert-Augustin), 235.

   Tinayre (Mme Marcelle), 192, 193.

   Tinseau (Léon de), 255.

   Tolstoï, 32.

   Trébuchon (Mme). Voir Romain.

   Triboulette (Mme Adolphe Méliot, en littérature), 194.

   Truffier, 248.

   Turinaz (Mgr), 253.


   U

   Uzès (duchesse d'), 241.


   V

   Vacaresco (Hélène), 72, 73, 74, 208.

   Vadius, 124.

   Valabrègue (Antony), 129.

   Valandré (Marie), 82.

   Valette (Aline), 190.

   Valette (Mme Alfred). Voir Rachilde.

   Vallès, 163.

   Valsayre (Mme Astyé de). Voir Astyé.

   Vaudère (Jane de la), 14, 15, 16, 209, 251.

   Vauvenargues, 220.

   Verlaine, 75, 81.

   Vernes (Mme Th.), 128.

   Véron (Pierre), 201.

   Viélé-Griffin (Francis), 85.

   Vigneron (abbé), 125.

   Vigneron (Pauline), 194.

   Vigny (Alfred de), 198, 199, 200.

   Vilain (Marianne), autre pseudonyme de Marie-Louise Néron.
     Voir ce nom.

   Vilars (Mme de Roisel, en littérature François), 242.

   Villon, 247.

   Vincens (Mme Charles), voir Barine.

   Vincent (Mme V.), 191.

   Vincent de Paul (Saint), 89.

   Virgile, 59, 197.

   Vitis (Charles de), 125.

   Vogüé (Melchior de), 23.

   Voltaire, 216.


   W

   Walter (Judith), pseudonyme de Mme Judith Gautier. Voir ce nom.

   Weyler (général), 194.

   Witt (Mme de), 128, 142, 143, 144, 145, 208.

   Worth, 101.


   Z

   Zola (Émile), 104, 120, 176, 188.



TABLE DES MATIÈRES

              Pages

   I.--LA VEILLÉE D'ARMES                    1


   II.--PREMIÈRE RENCONTRE                   6

   Paul Georges                              7

   Jean Laurenty                             7

   Paul Junka                                7


   III.--LES CYGNES NOIRS                   13


   Jane de la Vaudère                       14

   Rachilde                                 16


   IV.--UNE POINTE EN FRANCO-RUSSIE         21

   Henry Gréville                           23

   Camée                                    24

   Marguerite Poradowska                    25

   Cécile Cassot                            26

   Tola Dorian                              30


   V.--ANGLOMANIE                           39

   Mme Alphonse Daudet                      39

   Max Lyan                                 45


   VI.--GROSSES CHEVILLES                   52

   Louise Ducot                             52

   Daniel Lesueur                           57

   Hélène Vacaresco                         66

   Madeleine Lépine                         70

   Jean Bertheroy                           71

   Mme Caro-Delvaille                       74

   François Casale                          74

   Camille Bruno                            74

   Claudine Funck Brentano                  75

   Antoinette Renaud                        75

   Duchesse de la Roche-Guyon               76

   Marie Valandré                           76

   Mme de Montgomery                        76

   Rachel Boyer                             76

   Berthe Reynold                           76

   Andréa Lex                               78

   Marie Nervat                             78


   VII.--LES CANTINIÈRES                    82

   Simone Arnaud                            83

   Mme Sari-Flégier                         86

   Mme William Mitchel                      88

   Mme Astié de Valsayre                   101

   Jean Rolland                            103

   Paul Erasme                             104


   VIII.--QUELQUES MÈRES GIGOGNES          106

   Georges de Peyrebrune                   106

   Th. Bentzon                             110

   Jeanne France                           112

   Mme Edmond Adam                         113

   Jeanne Mairet                           114

   Mme Stanislas Meunier                   116

   Camille Pert                            118

   Mme Gouraud                             120

   Paul d'Aigremont                        122

   Georges Maldague                        124

   Charles de Vitis                        125


   IX.--EN ENFANCE                         126

   Mme O. Gevin-Cassal                     130

   Mme Constant Améro                      132

   Adriana Piazzi                          133

   Berthe Flammarion                       134

   Mme V. le Coz                           136

   Blanche Leschassier                     137

   Pauline Kergomard                       137

   Lydie Martial                           137


   X.--FILLE, FEMME OU VEUVE               141

   Mme de Witt                             142

   Judith Cladel                           146

   Judith Gautier                          148

   Marie-Louise Néron                      149

   Mme Georges Renard                      152

   Mme Hector Malot                        154

   Mme Catulle Mendès                      156

   Mme Dieulafoy                           158

   Mary Léopold-Lacour                     159

   Séverine                                160

   Mme de Nittis                           166

   Mme Edgar-Quinet                        168

   Mme Michelet                            168

   Georges Régnal                          169

   Mme P. Caro                             170

   Mme E. Caro                             170


   XI.--QUELQUES PARASITES                 171

   Sarah Bernhardt                         172

   Alice Regnault                          174

   Louise France                           176

   Mme Carette                             177

   Dora Mélégari                           180

   Lucien Pérey                            183

   Arvède Barine                           184


   XII.--LES FRONDEUSES                    186

   Bradamante                              187

   Savioz                                  188

   Pauline de Grandpré                     188

   Maria Pognon                            189

   Aline Valette                           190

   Camille Bélilon                         190

   Marie Maugeret                          191

   Kaethe Schirmacher                      191

   Marie Mali                              191

   Caroline d'Ambre                        192

   Claire de Pratz                         192

   Marcelle Tinayre                        192

   Thécla                                  193

   Blanche Galien                          193

   Marie Quinton                           193

   Jeanine                                 193

   Clotilde Dissard                        193

   D. Etchard                              193

   Dorothée Klumpke                        193

   Mme Hudry-Ménos                         193

   M. L. Gagneur                           193

   Harlor                                  194

   Manoël de Grandfort                     194

   Pauline Vigneron                        194

   Ibo                                     194

   Triboulette                             194

   Louise Michel                           195

   Olga de Bézobrazow                      195

   Mme E. Sallez                           196

   Rose Romain                             197

   Gyp                                     200

   Marni                                   201

   Marie Anne de Bovet                     204


   XIII.--PRIMÉES                          208

   Marianne Damad                          209

   Brada                                   210

   Mary Floran                             211

   Mary Summer                             212

   François Deschamps                      213

   Jacques Fréhel                          214


   XIV.--JE PENSE, DONC JE SUIS            220

   Comtesse Diane                          222

   Maria Star                              224

   Clémence Royer                          226

   Clémence Badère                         228

   Eulalie-Hortense Jousselin              231

   Esther de Suze                          233

   Ossitt                                  234

   Paul Grendel                            235

   J. de Tallenay                          235

   Lucie Grange                            236


   XV.--AU HASARD DE LA MASSUE             238

   Stéphanie Tascher de la Pagerie         238

   Mme de Rute                             239

   Mme d'Uzès                              241

   François Vilars                         242

   Jean de Ferrières                       243

   Mme Schalck de la Faverie               243

   Noël Bazan                              246

   Jane Guy                                249

   Sœur Marie du Sacré-Cœur              252

   Jeanne Amen                             253

   Jean Dornis                             253

   Marie Dronsart                          254

   Antonia Bossu                           254

   Marga                                   254

   Max Dufort                              254

   Liane de Pougy                          255

   Marthe Stiévenard                       255

   Mme Roy de Montigny                     256

   Georges Duhamel                         256

   Maurice de Souillac                     257

   Pierre Dax                              257

   Mme d'Apraxin                           257

   Mme Albérich-Chabrol                    257

   Elisa Bloch                             257

   Sergines                                257

   Marie Colombier                         257

   Jeanne Chauvin                          258

   Mary-James Darmesteter                  258

   Nelly Lieutier                          258

   Berthe Mendès                           258

   Mme Penquer                             258

   Louise Réville                          258

   Mme Henri de Régnier                    258

   Pauline Savari                          258

   Baronne Staffe                          258

   Mme Lecomte du Nouy                     259


   XVI.--PAIX ÉQUITABLE                    260


[Ornement]


Paris.--Typ. Chamerot et Renouard.--358 12.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le massacre des amazones - études critiques sur deux cents bas-bleus contemporains" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home