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Title: Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française (Tome 3) - Tome III - Du 18 Brumaire à la Restauration
Author: Daudet, Ernest
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



TOME III

DU DIX-HUIT BRUMAIRE À LA RESTAURATION



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


OEUVRES HISTORIQUES


À LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

  =Les Conspirations royalistes du Midi sous la Révolution= (1790-1793),
     un vol. in-16 avec 3 cartes, broché.                     3 fr. 50

  =Histoire de la Restauration=, un vol. in-16 (_Épuisé_).

  =La Terreur Manche=, épisodes et souvenirs (1815), 3e édition, un vol.
     in-16, broché.

  =Le roman d'un Conventionnel, Hérault de Séchelles et les Dames de
     Bellegarde=, 2e édition, un vol. in-16, avec 8 gravures, broché.


CHEZ DIVERS ÉDITEURS

  =Le cardinal Consalvi=, in-18 (_Épuisé_).

  =Le Ministère de M. de Martignac=, in-8º (_Épuisé_).

  =Le Procès des Ministres de Charles X=, in-8º (_Épuisé_).

  =La Police et les Chouan=s, in-18.

  =Conspirateurs et Comédiennes=, in-18.

  =Poussière du passé=, in-18.

  =Louis XVIII et le duc Decazes=, in-8º.

  =La Conjuration de Pichegru=, in-8º.

  =Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier=, in-8º.

  =Souvenirs de la Présidence du Maréchal de Mac-Mahon=, in-18.

  =Le duc d'Aumale=, un vol. in-8º.

  =Mémoires d'un gentilhomme du temps de Louis XIV=, un vol.
     in-18.

  =Coblentz=, in-8º (_Épuisé_).

  =Les Émigrés et la seconde Coalition=, in-8º (_Épuisé_).

  =Les Bourbons et la Russie=, in-8º (_Épuisé_)[1].

[Note 1: Ces trois derniers volumes sont fondus dans l'_Histoire de
l'Émigration_ et ne seront pas réimprimés.]



ERNEST DAUDET



HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



TOME III

DU DIX-HUIT BRUMAIRE À LA RESTAURATION


Ouvrage couronné par L'Académie Française

(Grand Prix Gobert)



PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, boulevard Saint-Germain, 79


1907

Droits de traduction et de reproduction réservés.



HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE



LIVRE ONZIÈME

LA COUR DE MITAU EN 1800



I

L'ÉGLISE ET LA ROYAUTÉ


En l'émouvante histoire de Louis XVIII dans l'émigration, l'année
1800, à n'y regarder qu'au point de vue de sa sûreté personnelle,
n'est pas celle où il a le plus à se plaindre de sa destinée.
La générosité du tsar Paul Ier lui a assuré un asile. Traité en
souverain, il y vit paisible, à l'abri du besoin, grâce aux deux cent
mille roubles qu'il reçoit annuellement de son bienfaiteur, dans
une intimité familiale dont la présence à ses côtés de la duchesse
d'Angoulême accroît pour lui la douceur et qu'embellit encore
l'incessant dévouement de son fidèle ami le comte d'Avaray, capitaine
de ses gardes. Parmi ses familiers d'autrefois, quelques-uns de
ceux qu'il préfère ont pu le rejoindre: le cardinal de Montmorency,
grand aumônier, qu'assistent trois aumôniers ordinaires, y compris
l'abbé Edgeworth, confesseur de Sa Majesté; le comte de Saint-Priest,
premier ministre de cette petite cour; les ducs de Fleury, de Duras,
de Villequier, gentilshommes de la chambre; le comte des Cars,
premier maître d'hôtel; le duc de Guiche, le duc de Piennes, le
comte de La Chapelle, le marquis de Bonnay. Il y a aussi la maison
de la reine, celle de la duchesse d'Angoulême, dont le mari est à
l'armée de Condé avec son frère le duc de Berry, et où l'on compte
le duc et la duchesse de Sérent, la comtesse de La Tour-d'Auvergne,
Mlle de Choisy, le marquis de Nesle, oncle du comte d'Avaray, et sur
lequel une démarche imprudente attirera bientôt de la part du tsar
un ordre d'expulsion. Il y a enfin un nombreux personnel domestique,
sous la direction de Hue et de Cléry. Grâce à cet entourage, à la
pompeuse étiquette qu'on y observe, moins encore par la volonté du
roi que par les ordres de d'Avaray; grâce à ses gardes du corps, que
la sollicitude de Paul Ier a rassemblés autour de lui, le souverain
proscrit peut croire encore qu'il n'a pas tout perdu.

Chaque jour, après la messe, il donne audience. À la porte de
son cabinet, se tiennent, l'épée nue, deux gardes, chevaliers de
Saint-Louis. Le gouverneur de Courlande présente le visiteur au
gentilhomme de service, qui l'introduit auprès du prince. Le roi
porte ordinairement un habit bleu, à collet rouge. Affable est son
accueil. Il s'énonce bien, parle avec la même facilité le latin, le
français et l'italien, un peu l'anglais. S'il retient le visiteur à
dîner, celui-ci est placé à côté du duc d'Angoulême, assis lui-même
près du roi, et «qui ne trouve rien à dire malgré le désir qu'il
paraît en avoir». À la droite de la duchesse d'Angoulême, prend place
le cardinal de Montmorency, très sourd, «n'entendant rien, parlant
peu, mais mangeant d'un grand appétit.»

Le roi aime à entretenir ses invités des malheurs de son frère. Il
montre, attendri, «le dernier billet que la reine Marie-Antoinette
lui écrivit du Temple et le cachet de France, qu'un hasard a mis dans
ses mains.» Le soir, on installe, comme à Versailles, le jeu du roi.
C'est ordinairement le duc d'Angoulême qui lient les cartes contre
son oncle. Quand c'est à lui de les donner, il se lève et reste
debout en les distribuant.

Les distractions de la cour de Mitau ne vont guère au delà de ces
réunions. Dans la journée, une promenade en voiture, quelques
visites chez les châtelains des environs; le soir, le thé chez la
duchesse de Guiche: «Les tasses sont en faïence, la théière en
étain. La gêne règne dans les finances; mais les grâces embellissent
la détresse.» Quelquefois, c'est un haut personnage qui passe par
Mitau, le grand-duc Constantin, second fils du tsar, le maréchal
Souvarof[2], vieux et malade, des diplomates étrangers, quelque
émigré mandé par l'empereur, ou même des espions et des aventuriers
qui pénètrent en Russie, en trompant la surveillance rigoureuse
exercée aux frontières.

[Note 2: Le maréchal Souvarof passa deux fois à Mitau: en 1799, en
allant prendre le commandement des armées coalisées, et en 1800,
lorsque le tsar, après Zurich, rompit l'alliance. La première fois,
Saint-Priest étant allé le voir fut reçu à la portière de la voiture
du vieux soldat. La seconde fois, Souvarof passa sans s'arrêter ni
voir personne. Il était malade et découragé.]

Mais les avantages matériels de cette existence, dont le roi,
sans qu'il puisse encore le prévoir, sera dépossédé demain, ne le
dédommagent pas des déceptions et des mécomptes qu'amasse sur sa
tête et voit éclater cette année 1800. Considérée à travers tant
d'événements désastreux pour sa cause, elle apparaît comme la plus
douloureuse de son exil. La journée de brumaire a livré la France
à Bonaparte, coupé court aux négociations que Louis XVIII croyait
nouées entre ses agents et Barras, révélé les ambitions du premier
consul, et dispersé les royalistes qui, dans Paris, travaillaient
au rétablissement de la monarchie. Paul Ier, mécontent de ses
alliés, est sorti de la coalition. Déjà, ses regards se tournent
avec admiration vers le jeune général qui a maté le monstre
révolutionnaire. La froideur, la réserve, des susceptibilités sans
objet caractérisent de plus en plus ses rapports avec l'héritier des
Bourbons. La Sardaigne et Naples subissent le joug de la République;
la Prusse et l'Espagne vivent en paix avec elle; l'Autriche et
l'Angleterre, quoique à contre-coeur, entrevoient le moment où elles
devront suivre cet exemple. Le pape lui-même abandonne le roi, se
rapproche du vainqueur, consent à négocier avec lui en vue d'un
Concordat. À sa voix et rebelles à celle du roi, les évêques, pour
la plupart, rentrent en France, où le clergé de second ordre les a
précédés, et se préparent à envoyer à Rome leur démission afin de
faciliter l'exécution de l'acte réparateur, qui va faire refleurir la
vieille religion des ancêtres. Il semble en un mot que les chances
de la royauté légitime soient pour longtemps paralysées, sinon pour
toujours.

Une lettre écrite le 15 novembre par Louis XVIII à une noble
Anglaise, lady Malmesbury, une amie des jours heureux, qui lui avait
adressé ses hommages, nous permet de lire dans son âme, d'y voir
les sentiments auxquels, après cinq années d'un exil tragique, il
s'abandonnait:

«Je vous remercie de vouloir que je vous entretienne de ma position.
Je pourrais ne vous dire qu'un mot: je suis à cinq cents lieues de
ma patrie, et ce mot dirait tout. Mais vous désirez des détails, et
pour vous satisfaire, il faut que je distingue deux personnes en moi:
l'homme public et l'homme privé.

«Si ce dernier oubliait qu'il a perdu les êtres qu'il chérissait
le plus au monde, il pourrait se croire heureux. Le plus généreux
des souverains m'a donné un asile; il m'y comble d'amitiés; il l'a
embelli par l'union de mes enfants, par la présence de l'unique
rejeton de ceux que je pleure, de cet ange que la France envie à la
Courlande. Mais, toutes les douceurs qu'éprouve l'homme privé sont
empoisonnées par les peines de l'homme public. Mon coeur et mes yeux
se portent sans cesse vers la France. Je vois mon peuple revenu de
ses erreurs, mais opprimé par ceux qui l'avaient égaré, me tendant
les mains auxquelles les miennes ne peuvent atteindre, les autels
déserts, le trône de mes pères renversé, leur palais occupé par un
homme à peine né Français, et je ne puis pas au péril de ma vie
mettre un terme à tant de malheurs et une politique aussi fausse
qu'incompréhensible enchaîne le bras, rend nulles les magnanimes vues
de mon auguste ami, et me retient à l'extrémité de l'Europe. Avec de
telles pensées, puis-je être heureux? Non, sans doute.

«Mais gardez-vous, _my dear lady_, de croire que je m'en laisse
abattre. Je pense que mes maux sont bien peu de chose en comparaison
de ceux que mon malheureux frère a soutenus avec une constance qui
honorera éternellement sa mémoire, et cette idée seule suffirait
pour soutenir mon courage. L'espérance est d'ailleurs loin de
m'abandonner. Le temps viendra où l'aveuglement des rois cessera,
où tous sentiront que le danger est commun à tous et menace non
seulement leur tête, mais encore tout l'ordre social, et que pour
s'en garantir, pour en empêcher l'inévitable effet, il faut s'unir
au seul allié qui puisse assurer le succès d'une telle entreprise,
au coeur des vrais Français, en opposant franchement la monarchie à
la République, le roi légitime à l'usurpateur. Ces vérités, souvent
répétées et jusqu'à présent sans fruit, germeront un jour. Je
l'attends, je l'espère et ne cesse de travailler à le hâter. Telle
est ma vie.»

Cette éloquente profession de foi nous montre Louis XVIII toujours
égal à lui-même, toujours animé de cette indomptable confiance dans
le triomphe de ses droits, qui, jusqu'en 1814, fut son guide et
son soutien, et dont il convenait d'évoquer le témoignage avant de
poursuivre le récit de ses cruelles épreuves, ne serait-ce que pour
faire comprendre comment il est parvenu à en porter le fardeau sans
en être écrasé.

Il est vrai qu'au début de l'année 1800, à la faveur de la sécurité
matérielle dont il jouissait, et surtout de son éloignement de la
France, qui lui dérobait trop souvent ce qui s'y passait, il se
flattait encore de voir réussir quelques-unes des entreprises qu'il
avait conçues ou approuvées. Sans doute, les victoires des armées
républicaines, le renoncement de Paul Ier à toute idée belliqueuse,
le rappel de ses troupes, avaient frappé au coeur la coalition. Mais,
outre qu'à Mitau on ne croyait pas que sa défaite fût définitive,
on y gardait encore quelque espoir de la voir se renouer. On
l'espérait d'autant plus que Dumouriez venait d'être appelé par le
tsar à Saint-Pétersbourg, et que Pichegru et Willot poursuivaient en
Allemagne, chacun de son côté, l'exécution de leurs plans. Enfin, à
Paris, un conseil composé d'hommes honorables venait de prendre en
main les affaires du roi. Il s'efforçait de négocier avec Bonaparte
en vue d'une restauration des Bourbons, et bien que le roi n'osât
croire au succès de cette négociation, il n'y avait pas lieu de
perdre confiance tant que le dernier mot n'en était pas dit. Tout,
d'ailleurs, en France et en Europe, demeurait encore si confus et
si contradictoire, que les espérances étaient aussi fondées que les
craintes.

Entre les diverses questions qui préoccupaient le roi, celle qui
lui causait en ce moment les plus graves soucis était la question
religieuse. Elle ne lui apparaissait pas moins obscure que les
autres. Lorsque après la mort de son frère, et vu la minorité de
Louis XVII, il s'était proclamé régent, il avait pu constater le
mauvais vouloir du pape Pie VI pour sa cause. L'ambassadeur d'Espagne
à Rome, le comte d'Azara, s'étant présenté au Vatican, le pape averti
qu'il y était envoyé par le cardinal de Bernis, représentant du comte
de Provence, lui avait dit:

--Je suppose que vous ne venez pas me demander de le reconnaître
comme régent, je ne le ferai que lorsque les autres l'auront fait.
D'Azara, jugeant qu'il serait inopportun de formuler une requête
positive, s'était contenté de répondre que le prince ne demandait que
des bénédictions.--Je les lui donne de tout mon coeur, avait répliqué
le pape.

Cependant, peu après, comme pour corriger l'effet de son refus,
il avait, dans un bref au comte de Provence, exprimé l'espoir que
les difficultés s'aplaniraient, et que la maison de France serait
rétablie. Puis, en 1796, dans la fameuse bulle commençant par ces
mots: _Pastoralis sollicitudo_, on l'avait entendu exhorter les
Français «à l'obéissance envers ceux qui les gouvernent aujourd'hui,
c'est-à-dire, déclarait Louis XVIII dans sa protestation du 8
octobre de la même année, envers ceux qui exercent sur eux, à notre
préjudice, une autorité qui n'appartient qu'à nous». Il en tirait
cette conclusion que la papauté abandonnait les Bourbons.

Mais, trois ans plus tard, après l'arrestation de Pie VI, le Sacré
Collège réfugié à Venise, ayant fait une démarche solennelle
auprès de toutes les cours pour amener la délivrance du captif, y
avait compris Louis XVIII. Une lettre du cardinal Albani, doyen de
l'illustre assemblée, était arrivée à Mitau, adressée à «Sa Royale
Majesté très chrétienne», et conçue dans les mêmes termes que si
le destinataire eût été en possession de son royaume. Elle lui
recommandait, «autant que le permettent les circonstances actuelles,
aussi bien la cause du Saint-Siège apostolique que la personne sacrée
du Saint-Père,» et lui offrait les voeux du Sacré Collège «pour
son prochain rétablissement sur le trône de ses glorieux ancêtres».
Enfin, peu après, le Sacré Collège s'étant réuni en Conclave pour
donner un successeur à Pie VI, non seulement le cardinal Albani avait
fait part de sa réunion au roi, mais le nouveau pape, Pie VII, à
peine élu annonçait son élection au souverain détrôné en une lettre
autographe que le cardinal Maury s'empressait de transmettre à Mitau.
L'adresse en était ainsi libellée: _Dilectissimo in Christo filio
nostro Ludovico XVIII, regi christianissimo_.

Cette communication n'arriva à Mitau qu'à la fin d'avril. Le roi
y répondit aussitôt par celle-ci: «Très saint Père, j'ai reçu la
lettre de Votre Sainteté, en date du 14 mars, par laquelle elle me
fait part de son exaltation sur la chaire de saint Pierre. Jamais
nouvelle ne me fut plus agréable, et je regarde comme un bienfait
particulier de la Providence d'avoir donné à l'Église un chef que
sa conduite vis-à-vis du moderne Attila désignait d'avance pour
occuper la place de saint Léon le Grand. En mettant aux pieds de
Votre Béatitude l'hommage du fils aîné de l'Église, et les assurances
de ma vénération pour sa personne sacrée, ainsi que ma dévotion au
Saint-Siège, en recevant avec reconnaissance la bénédiction que
Votre Sainteté donne à la reine son épouse et à moi, je la lui
demande pour mon royaume, auquel les attentats des impies ne feront
jamais perdre le glorieux titre de roi très chrétien et qui, aux
droits que ses malheurs lui donnent sur le coeur paternel de Votre
Béatitude, en joint un particulier: celui d'être le berceau de ses
illustres aïeux.» On voit par ce langage que le roi interprétait la
démarche du Saint-Siège comme une reconnaissance de son titre royal
que d'autres puissances s'obstinaient à lui refuser, dans la pensée
de la lui vendre au moment opportun, au prix de quelques cessions
territoriales. Elle l'avait comblé de joie; il en gardait à Maury une
vive gratitude, et c'est sur ce cardinal que, résolu à se donner un
ministre auprès du Saint-Siège, son choix était tombé.

Les raisons pour lesquelles il l'avait choisi se trouvent résumées
dans une lettre qu'il écrivait à son frère, en réponse à la
proposition que lui avait faite celui-ci de désigner comme son
représentant auprès du Saint-Siège le bailli de Crussol, dont le
dévouement à la cause royale ne s'était jamais démenti. Le roi
aimait et estimait à sa juste valeur ce gentilhomme; en maintes
circonstances, il avait apprécié ses services, et ne contestait pas
ses aptitudes à remplir la haute fonction que Monsieur sollicitait
pour lui. Mais, en cette circonstance, Maury s'imposait:

«Le pape m'a reconnu, il est vrai; mais d'une simple note de
reconnaissance à l'admission d'un ministre, il y a encore un grand
pas, et quoique le pape ait montré, dès les premiers instants de
son règne, un caractère très décidé, je n'ai pas la certitude qu'il
admette même le cardinal Maury. Il ne fallait donc pas faire arriver
à sa cour un personnage nouveau et dont la non-admission, à laquelle
Vienne et peut-être beaucoup d'autres travailleront indubitablement
de tous leurs moyens, ne pût rester cachée, et ne devînt pour moi un
soufflet pire que tous ceux que l'infortuné Pie VI m'a donnés. Il
fallait un homme qui eût mille raisons pour aborder le pape soit à
Rome, soit à Venise, et qui pût négocier l'admission de mon ministre
avec d'autant plus d'avantage qu'il eût lui-même du crédit auprès de
Sa Sainteté. Cet homme était sans contredit le cardinal Maury. Or, le
charger de semer pour qu'un autre recueillît, c'était lui donner un
désagrément qu'il est loin d'avoir mérité, puisque c'est à lui que
je dois la première démarche que le Sacré Collège a faite auprès de
moi, démarche dont celle que le pape vient de faire n'a été qu'une
conséquence nécessaire. Je dis, lui donner un désagrément; car, outre
qu'il a déjà en quelque sorte exercé les fonctions de mon ministre
dans le Conclave, j'avais tout lieu de penser, et j'ai eu depuis
la preuve qu'il désirait en être revêtu auprès du pape. D'ailleurs
personne n'est plus propre à réussir auprès de Sa Sainteté. Le parti
qui lui a donné la tiare avait pour chefs apparents les cardinaux
Albani et Braschi; mais c'était le cardinal Maury qui en était
l'âme[3].»

[Note 3: Bien que les mémoires et la correspondance du cardinal Maury
avec Louis XVIII, publiés en 1891, et les études sur l'histoire
du clergé de France à cette époque nous exposent, en en résumant
les phases principales, à raconter des faits déjà connus, il était
impossible de ne leur pas donner place dans ces récits. Il s'en
faut, en effet, comme on va le voir, que les ouvrages antérieurs
contiennent toutes les pièces du procès. Celles notamment qu'on va
lire et qui sont inédites éclairent des péripéties qu'il y avait lieu
de conserver à l'histoire, ne serait-ce que parce qu'elles mirent aux
prises les droits de l'Église et ceux de la monarchie, si étroitement
liés jusqu'à la Révolution, et brisèrent une association qui,
durant des siècles, avait également profité à l'une et à l'autre.
Elles nous montrent en outre la grande majorité de l'épiscopat de
France, uniquement guidée, dans des circonstances critiques, et,
bien qu'appartenant à la noblesse, «parure et appui du trône,» par
l'intérêt supérieur de la religion, n'hésitant pas à lui sacrifier
celui de la royauté.]

Le roi inclinait donc à penser que le zèle et l'habileté de son
représentant lui assureraient le bon vouloir du Saint-Siège. Il n'en
avait jamais eu plus besoin qu'en ce moment où, avec une persistance
inlassable, il s'efforçait de rallier le clergé à sa cause et de
s'assurer son appui. Il y travaillait depuis le 18 fructidor. À
cette époque, il avait, à l'aide des prêtres restés en France, tenté
d'organiser dans l'intérieur des missions religieuses, dont il
avouait à son frère vouloir tirer une utilité politique. «Je désire,
mandait-il le 10 octobre 1797 aux évêques émigrés, qui avaient
conservé des rapports avec leurs diocèses, que les ecclésiastiques
soutiennent parmi mes sujets l'esprit monarchique en même temps que
l'esprit religieux, qu'ils les pénètrent de la connexion intime qui
existe entre l'autel et le trône, et de la nécessité qu'ils ont l'un
et l'autre de leur appui mutuel.»

Mais, il ne trouvait pas partout les oreilles également ouvertes à
ses paroles. Maintenant qu'il devenait plus visible que Bonaparte
favorisait la renaissance religieuse, c'est vers lui, et non vers
le roi que, en grande majorité, se tournaient les prêtres résidant
en France. Ils semblaient attendre de Bonaparte, et de lui seul,
la réouverture légale des temples. Son pouvoir naissant leur
apparaissait comme plus efficace pour la protection de leurs intérêts
que les promesses d'un souverain détrôné, comme plus utile à la cause
de l'Église que cet autre pouvoir qui ne pouvait se rétablir qu'à la
faveur d'une révolution nouvelle.

Si tel était l'état d'âme des ecclésiastiques non émigrés, celui des
prêtres que l'exil n'avait pas encore rendus à leur patrie ne se
trahissait pas comme plus favorable aux intérêts de la monarchie.
Après s'être distingués à l'étranger par leur fidélité, leur
constance et leur courage tant que leur pays ne leur offrait que la
perspective de persécutions analogues à celles qu'ils avaient dû
fuir, ils puisaient maintenant dans le spectacle rassurant qu'il leur
présentait des espérances nouvelles, sous lesquelles se dissipaient
celles que, naguère encore, ils attachaient au rétablissement de
la monarchie. Las d'avoir tant souffert, convaincus qu'au milieu
de leurs ouailles ils retrouveraient le repos, la sécurité et,
pour tout dire, la fin de leurs malheurs, ils n'aspiraient qu'à se
rapatrier, même au prix d'un serment de soumission aux institutions
républicaines. «Ils rentrent en foule, écrivait d'Avaray dans un
mémoire destiné à passer sous les yeux du roi. Ils rentrent non pour
exercer leur ministère en missionnaires qui n'ont plus à craindre
une persécution aussi active, mais pour remplir solennellement leurs
fonctions paroissiales en faisant la dangereuse promesse de fidélité
à la Constitution. Tel est même l'empire de la séduction qui les
entraîne, qu'un grand vicaire connu pour la pureté de ses principes
et de son zèle, mande qu'il est à souhaiter que le souverain pontife
et le roi cherchent de concert le moyen de concilier cette promesse
avec les règles de la religion et les devoirs de la fidélité,
problème impossible peut-être ou du moins difficile à résoudre.»

Cette attitude du clergé de second ordre ne constituait pas
l'unique danger qui menaçât les intérêts de la royauté. Il était
encore à craindre que la contagion ne gagnât le corps épiscopal,
«ce qui serait, au dire de d'Avaray, d'une conséquence beaucoup
plus pernicieuse.» Et comme, en effet, certains prélats, pressés
de retourner dans leur diocèse, commençaient à prétendre que leur
retour, précédé ou suivi de la promesse de fidélité exigée par le
gouvernement, ne compromettrait pas les intérêts monarchiques,
d'Avaray s'élevait avec force contre cette allégation.

«Il n'est pas concevable qu'en promettant d'être fidèle à une
Constitution qui consacre l'usurpation des droits de la royauté, l'on
ne fasse rien de préjudiciable aux intérêts du légitime souverain.
Faite par les chefs de l'Église, cette promesse aurait une influence
terrible sur l'opinion publique; faite par les simples curés, elle
pervertira la conscience de leurs paroissiens. En un mot, les maîtres
de la morale, les ministres de l'Évangile, en promettant fidélité
à la Constitution, persuaderaient tous ceux qui les prennent pour
modèles et pour guides, qu'ils doivent eux-mêmes lui être fidèles, et
les entraîneraient ainsi à se détacher du souverain légitime pour se
soumettre de coeur et d'esprit à l'usurpateur.»

Le roi manquerait donc à ce qu'il se devait à lui-même comme à ses
sujets s'il autorisait le clergé à faire une promesse qui «serait
aussi funeste dans ses effets qu'elle est injuste et scandaleuse en
elle-même». La prudence exigeait cependant qu'il fît une différence
entre les évêques et les curés. Ceux-ci étaient trop nombreux,
trop avides d'une tranquillité dont ils ne pouvaient jouir dans
leur paroisse qu'en se soumettant aux lois, pour reculer devant
la promesse qu'on leur demandait. La leur interdire, ce serait
les indisposer, les aigrir, compromettre même l'autorité royale.
Il fallait donc qu'à leur égard, le roi dissimulât, qu'il évitât
également de permettre et de défendre, et «couvrît les prêtres
défaillants du voile de l'indulgence».

Mais tout autre devait être sa conduite envers les évêques. Moins
nombreux, tenant presque tous à l'ordre de la noblesse, «le sentiment
de l'honneur fortifie en eux le sentiment du devoir.» Pour la
plupart, ils s'étaient hautement prononcés pour la saine doctrine.
Leur défection serait bien plus funeste que celle des curés, tandis
que leur persévérance et leur exemple «garantiraient encore de
plus grands excès» les pasteurs de second ordre, qui avaient déjà
porté quelque atteinte aux vrais principes. Le roi ne pouvait donc
se dispenser de leur interdire la promesse. «Il risque moins de se
compromettre en leur défendant de la prêter.»

Dans le langage du fidèle conseiller de Louis XVIII, on voit naître
le conflit qui allait bientôt s'élever entre ce prince et la plus
grande partie de l'épiscopat français émigré, et qui devint plus aigu
lorsque la conclusion du Concordat eut mis le roi dans la nécessité
de se prononcer non plus seulement sur la question de la rentrée
des évêques, mais encore sur celle bien autrement grave de leur
démission. À l'heure où d'Avaray rédigeait la note que nous venons
de résumer, la seconde de ces questions ne s'était pas encore posée;
la première seule était en jeu. Relégué au fond de la Courlande, ne
recevant les nouvelles du centre de l'Europe que plusieurs semaines
après les événements qu'elles relataient, le roi ignorait ce qui
se passait au même moment en France et en Italie. Il était loin de
soupçonner que Bonaparte rêvait déjà de réconcilier la République
avec la papauté.



II

LES DIVISIONS DE L'ÉPISCOPAT


Les archevêques et évêques sortis de France depuis la Révolution
étaient dispersés en Europe. Il y en avait en Allemagne, en Espagne,
en Italie, en Suède, en Danemark et en Angleterre, presque partout
séparés les uns des autres, dans l'impossibilité de communiquer
aisément entre eux, livrés à toutes les tristesses de la solitude
en pays étranger et quelques-uns aux horreurs de la pire misère.
Ceux-là seuls qui avaient accepté l'hospitalité britannique vivaient
groupés, d'autant plus accessibles aux exhortations du roi et aux
idées de résistance que la pension qu'ils recevaient du gouvernement
anglais les mettait, quoique modique, à l'abri du besoin et rendait
supportable leur exil. Ils résidaient à Londres, au nombre de
dix-huit, entretenant entre eux des relations quotidiennes, associés
aux espérances que nourrissait le comte d'Artois, toujours prêt à
les recevoir lorsque, d'Édimbourg, sa résidence ordinaire, il venait
dans la capitale; il exerçait sur eux une influence incessante et se
montrait ardemment soucieux de ne pas les laisser s'y dérober.

Dans cette importante réunion d'un si grand nombre de prélats, il
semble que la communauté du malheur, non moins que le caractère
dont ils étaient revêtus, aurait dû faire régner la concorde et
la paix. Il n'en était rien. Les rivalités et les jalousies qui
furent le fléau de l'émigration s'étaient glissées au milieu
d'eux tout aussi bien que parmi les émigrés laïques, par suite
surtout de l'intransigeance de quelques-uns et notamment de Dillon,
archevêque de Narbonne, et de Conzié, évêque d'Arras. Royalistes
exaltés, entraînant par leur exemple plusieurs de leurs confrères,
ils traitaient en parias ceux qui osaient parler d'accommodement
ou plaider en faveur de la rentrée des pasteurs dans leur diocèse.
Quiconque ne pensait pas et ne déclamait pas comme eux devenait un
ennemi.

C'est ainsi qu'ils avaient frappé d'ostracisme et presque mis à
l'index le vertueux Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux. Ils
lui reprochaient non seulement son opinion sur l'opportunité de la
rentrée, mais aussi sa conduite aux États généraux, où on l'avait
vu s'associer au tiers pour exiger la vérification des pouvoirs
en commun par les trois ordres, et durant son court ministère au
moment du vote de la constitution civile du clergé. Ils avaient, en
une occasion importante, manifesté à leur vénérable confrère, sous
une forme presque injurieuse, les sentiments d'animosité qu'ils
nourrissaient contre lui et qu'il ne méritait pas.

C'était à l'automne de 1798. Pie VI vivait encore. Ayant décidé de
lui adresser une lettre collective, à l'effet d'attester la fidélité
qu'ils lui gardaient dans ses malheurs, ils avaient affecté de ne
pas inviter l'archevêque de Bordeaux à la signer avec eux. Elle fut
expédiée sans lui avoir été présentée. Indigné d'un tel traitement,
convaincu d'ailleurs que quatre prélats seulement étaient les
instigateurs de ce complot, et que les autres n'y avaient participé
qu'à regret ou par faiblesse, Cicé se plaignit au roi, à qui sa
plainte arriva en même temps qu'il recevait de l'archevêque de
Narbonne une copie de la lettre envoyée à Pie VI. On est heureux de
constater que Louis XVIII n'hésita pas plus à blâmer la conduite des
intransigeants qu'à défendre un prélat dont il savait sans doute les
idées en contradiction avec les siennes sur plus d'un point, mais
qu'il tenait en très haute estime, et dans la personne duquel il
considérait en outre comme essentiel de ménager le pasteur d'un des
plus importants diocèses de France.

«S'il m'était permis de citer à un pontife les apôtres et les
docteurs de l'Église, je vous rappellerais le treizième chapitre de
la première épître aux Corinthiens et cette belle maxime de saint
Augustin: _Unité dans ce qui est nécessaire, liberté dans ce qui est
douteux, charité en tout_. Mais dans ma position, je dois vous tenir
un autre langage.

«Il est vrai que la conduite de M. l'archevêque de Bordeaux a prêté
à la censure dans le commencement de nos malheurs; mais depuis lors,
il a fidèlement et courageusement servi le roi mon frère pendant son
ministère; il a emporté ses regrets; il a refusé le serment qu'une
assemblée impie et rebelle exigeait du clergé de France; il partage
le glorieux exil de ses confrères. Qui pourrait donc lui mériter de
leur part une réprobation aussi affligeante pour l'Église et aussi
dangereuse en politique qu'elle est douloureuse pour lui?

«Si, lorsque je ne cesse de tendre les bras à tous mes sujets, on en
voyait qui fussent repoussés avec dédain par ceux qui méritent le
plus mon estime, quelle confiance pourrait-on prendre à mes paroles?
Et que serait-ce si cette répulsion tombait sur des hommes revêtus
d'une dignité éminente, auxquels il n'est plus permis de parler de
torts effacés depuis longtemps? Que penserait-on enfin, en voyant
M. l'archevêque de Bordeaux traité comme pourrait l'être celui de
Sens[4], s'il vivait encore? D'ailleurs, ce schisme ne peut produire
que l'effet le plus funeste dans le diocèse de Bordeaux, et dans
ceux qui, étant vacants, sont, par les lois canoniques, soumis à la
juridiction immédiate du métropolitain. Cette considération, à la
fois politique et religieuse, est du plus grand poids.

[Note 4: Le cardinal de Brienne, qui avait prêté serment à la
Constitution civile du clergé.]

«J'ai pris le ton d'amitié et de franchise que je me plais toujours
à employer avec vous. Je suis sûr de son effet, et je m'attends
que vous vous empresserez de faire cesser une division qui me fait
beaucoup de peine, et qui deviendrait très nuisible à l'Église et à
l'État.»

Non content d'avoir administré cette remontrance à l'archevêque de
Narbonne, le roi la communiqua à l'archevêque de Bordeaux en lui
exprimant ses regrets et en l'assurant de son affectueuse estime.
Puis, l'année suivante, à l'approche du conclave, il faisait part à
son frère de l'incident dans lequel il était lui-même intervenu ainsi
qu'on vient de le voir, et le chargeait de s'entremettre afin que,
lorsque les prélats résidant à Londres enverraient au nouveau pape
leur acte de soumission, Champion de Cicé fût mis à même de le signer
avec eux, et qu'on lui épargnât ainsi une nouvelle avanie.

«L'objet des plaintes de l'archevêque de Bordeaux, écrivait-il au
comte d'Artois, était d'avoir été exclu de la démarche que les
évêques réfugiés en Angleterre ont faite vis-à-vis du pape. Cette
démarche était, en effet, mi-partie de religion et de politique,
et à ce dernier titre, les signataires de la lettre pouvaient se
défendre. Cependant, comme le fort doit emporter le faible, c'était
véritablement traiter l'archevêque de Bordeaux comme Grégoire que
de l'en exclure. J'ai profité de cette occasion pour prêcher une
tolérance que je crois très nécessaire, car l'intolérance des émigrés
a fait beaucoup de mal, et nous ne devons pas oublier qu'elle a coûté
à la bonne cause plus d'un sujet qui l'aurait utilement servie.
L'archevêque de Bordeaux, qui est dans une classe toute particulière,
me fournissait une belle occasion, parce que sa conduite
ministérielle a été bonne, et que celle qu'il a tenue depuis sa
sortie du ministère a été sage. Il n'a, du moins à ma connaissance,
jamais prêché comme tant d'autres, et tout ce que j'ai dit de lui
est vrai. Mais je n'ai pas prétendu tout faire à moi seul. Vous avez
lu dans le catéchisme, qu'il y a trois parties dans le sacrement de
pénitence: la contrition, la confession, la satisfaction. Le premier
vient de Dieu; les hommes ne peuvent l'exiger, ne pouvant la juger.
L'archevêque de Bordeaux a rempli la troisième. Mais je ne pense pas
pour cela qu'il soit dispensé de la seconde. Je vous dis tout cela
pour vous seul, car je ne vois pas que vous puissiez en tirer un
grand parti.

«Mais voici une occasion de faire l'application de ma lettre à
l'archevêque de Narbonne; c'est à vous à produire ce miracle. Le
clergé de France doit faire une démarche de soumission envers le
pape qui va être élu. Faites savoir à nos évêques que c'est affaire
religieuse, et que par conséquent, l'archevêque de Bordeaux doit
être admis à la signature. Ne vous laissez pas prendre au subterfuge
qu'ils ont employé une première fois, en disant que ce n'est pas le
clergé en corps, que ce sont les individus, etc. Persuadez, exigez
en mon nom s'il le faut, et soyez sûr que vous aurez rendu un bon
service à la cause. Je leur écrirais bien de le faire, mais il
faudrait pour cela que je supposasse que ma première invitation a été
_righted_, et il faudrait que je prisse le ton plus qu'impératif, ce
qui, dans les circonstances présentes, ne vaudrait rien, et pourrait
même avoir des inconvénients en raison de ce que c'est matière
religieuse. J'aime mieux vous en charger.»

Comme on doit le penser, l'archevêque de Bordeaux, encore que
les efforts réunis du roi et de Monsieur n'eussent pas modifié
sensiblement l'attitude des intransigeants à son égard, fut sensible
aux témoignages de justice et de bonté que lui avait prodigués son
souverain en ces pénibles circonstances. Ses lettres expriment sa
gratitude. Mais, elle ne pouvait le ralentir longtemps dans ce qu'il
considérait comme l'accomplissement d'un grand devoir.



III

LA RENTRÉE DES ÉVÊQUES


Il n'était ni le seul ni le premier qui, préoccupé avant tout du
bien des âmes, eût résolu de retourner dans son diocèse, dès qu'il
le pourrait faire avec honneur et sûreté. En janvier 1800, du fond
de son exil, Louis XVIII voyait avec amertume plusieurs des membres
de l'épiscopat, après avoir longtemps jeté sur la France un regard
analogue à celui qu'avaient jadis jeté les Hébreux sur la terre
promise, reprendre l'un après l'autre la route de son royaume, que
lui fermait à lui-même un pouvoir usurpateur. Chaque courrier venu
de France lui apprenait quelque nouvelle défection. Le nombre des
défaillants augmentait de jour en jour. Sur cette liste douloureuse,
allaient s'inscrire peu à peu des prélats qu'on avait vus toujours
fidèles à la royauté: de Boisgelin, archevêque d'Aix; de Puységur,
archevêque de Bourges; de Rohan, archevêque de Cambrai; de Cély,
évêque d'Apt; de Clermont-Tonnerre, évêque de Châlons-sur-Marne;
de Lubersac, évêque de Chartres; d'Osmond, évêque de Comminges; de
Mérinville, évêque de Dijon; de Noé, évêque de Lescar; de Chaumont,
évêque de Saint-Dié; de Champorcin, évêque de Toul; de Barral, évêque
de Troyes, et même de Mercy, évêque de Luçon, qui longtemps s'était
signalé par sa résistance aux pensées de retour, et qui maintenant
proclamait que les pasteurs devaient se rendre aux voeux de leurs
diocésains. Les motifs dont s'inspiraient ses confrères et lui-même,
il les avait résumés par avance dans un mémoire justificatif de la
conduite qu'il s'apprêtait à tenir, et qu'à sa prière, La Fare,
évêque de Nancy, fixé à Vienne, se chargea de présenter au roi.

Mécontent de cette apologie, étonné que La Fare l'eût transmise
sans la blâmer, Louis XVIII y répondit avec véhémence, par une de
ces notes qu'il se plaisait à rédiger de sa main, et qu'il faisait
expédier ensuite en guise de réplique à ceux dont le langage lui
avait fait prendre la plume. Cette réponse, où sont reproduits les
arguments de l'évêque, précise le dissentiment qui s'était élevé
entre l'épiscopat et le roi. Les droits de l'Église et ceux de l'État
y sont discutés de part et d'autre avec l'énergie qu'inspirait à
chacun des tenants la conviction qu'il était dans la vérité.

«Le royaume de Jésus-Christ n'étant pas de ce monde, avait écrit
l'évêque de Luçon, il n'appartient pas aux prêtres de se mêler des
querelles de ceux qui s'en disputent l'empire.» Le roi protestait
d'abord contre ce dire; la neutralité du clergé lui semblait
impossible dans la pratique. «Bernadotte appelle les Bretons sous
les drapeaux de la République; Georges les appelle sous ceux de
la royauté. Ni l'un ni l'autre n'entendent qu'un homme en état de
porter les armes reste oisif. Un paysan vient consulter son curé
pour savoir de quel côté il se tournera. Comment le curé fera-t-il
pour ne se mêler de rien? Refusera-t-il d'éclairer la conscience de
son paroissien? Prendra-t-il sur lui, par ce refus, le danger de le
voir se jeter dans la mauvaise voie quand il aurait pu le guider
dans la bonne?» À ces questions, l'évêque avait répondu par avance,
en déclarant que le curé devrait, le cas échéant, prêcher de paroles
et d'exemples la soumission à la puissance publique qui existe,
quand réellement elle existe, pour le temps qu'elle existe, «parce
que c'est la volonté de Dieu;» d'où le roi tirait cette conclusion
que, pour se conformer à ce principe, le paysan devrait se soumettre
à Bernadotte. «Si c'est là de la neutralité, répliquait-il, je ne
sais plus quel est le sens qu'on peut attacher à ce mot. Si c'est du
royalisme, je m'avoue encore plus ignorant. Fera-t-on une distinction
entre l'existence réelle par le droit et celle qui ne l'est que par
le fait? Elle serait bien subtile. D'ailleurs, si on la faisait, on
sortirait encore de la neutralité, car Georges a pour lui la réalité
du droit; ainsi ce serait lui qu'il faudrait aller joindre.»

Mais telle n'était pas la pensée de l'évêque de Luçon. Sans doute, il
ne se dissimulait pas «le crime de la rébellion et de l'usurpation»;
il se promettait bien de nourrir dans le coeur de ses diocésains
«l'amour qu'ils doivent conserver à leur légitime souverain, le
désir du retour de son autorité paternelle et la volonté de seconder
la Providence s'il était dans ses desseins de hâter ce retour».
Seulement, il ajoutait «qu'ils devaient rester sous le joug auquel
Dieu les avait soumis, jusqu'à ce qu'il lui plût de le briser dans
sa miséricorde». Mais alors, le roi demandait à quels signes les
diocésains de l'évêque de Luçon reconnaîtraient qu'il était dans
les desseins de la Providence de rétablir la monarchie. Étaient-ce
les victoires des étrangers? Mais, après en avoir remporté l'année
précédente, les étrangers maintenant étaient attaqués jusque dans
leurs foyers. Était-ce un soulèvement en faveur de la royauté? Hélas!
Stofflet, Charette, Frotté et tant d'autres étaient morts dans les
supplices. Étaient-ce les divisions intérieures des usurpateurs?
Mais, on ne voyait autre chose depuis le commencement de la
Révolution. Si ce sont là les signes auxquels on peut reconnaître
qu'un gouvernement chancelle, il fallait du moins admettre qu'ils
sont bien trompeurs.

«M. l'évêque de Luçon attend-il des miracles? Ce serait tenter Dieu
que de lui en demander. Il faut donc conclure qu'il veut qu'on
subisse le joug, qu'on se soumette à l'autorité publique, qu'on lui
obéisse, et de conséquence en conséquence, que les diocésains de M.
l'évêque de Luçon, les illustres et fidèles Vendéens, s'arment et
deviennent des sujets de Bonaparte.

«Il leur a dit que la cause de la monarchie n'est pas tellement liée
à celle de la religion qu'il faille abandonner celle-ci, s'il n'est
pas dans les desseins de Dieu de défendre l'autre. Cette phrase est
du plus grand danger. À Dieu ne plaise que le roi très chrétien,
renonçant à son plus beau titre, veuille faire prévaloir la monarchie
sur la religion. Mais convient-il à un sujet fidèle de poser, même en
hypothèse, le cas où leurs intérêts seraient opposés?

«Il a dit qu'une puissance peut être criminelle dans sa cause, et
devenir légitime dans son effet; que ce sont les événements humains
qui en décident, et qui sont toujours dirigés par la Providence,
qui doit faire servir jusqu'à la mauvaise volonté des méchants à
l'accomplissement de ses desseins. Fauchet[5] prenant pour texte ces
paroles de saint Paul: _Vos ad libertatem vocati istis_, n'a pas
mieux prêché en faveur de la Révolution, pas même si adroitement; car
il voulait justifier la cause, ce qui était fait pour révolter son
auditoire, s'il n'eût pas été fanatisé, au lieu qu'en condamnant la
cause et justifiant l'effet, on peut séduire bien plus de monde.»

[Note 5: Membre de la Convention et évêque constitutionnel du
Calvados.]

Ainsi, dans la pensée de Louis XVIII, l'argumentation de son
contradicteur ne tendait à rien moins qu'à compromettre ses droits
les plus légitimes. L'évêque avait beau dire qu'il les respectait,
qu'ils lui étaient chers; il les sacrifiait en déclarant «qu'il
n'enseignerait pas la révolte contre ceux qui, aujourd'hui,
gouvernent par la permission de Dieu, et qu'il leur obéirait aussi
longtemps que Dieu voudrait les tolérer, malgré le crime de leur
usurpation». La révolte! Ce mot, sous la plume de Mercy, prélat
gentilhomme, indignait le roi. «C'est la première fois, écrivait-il,
que pareille chose est traitée de révolte dans les écrits d'un
autre que d'un révolutionnaire. Sans arguer contre M. l'évêque de
Luçon du fameux passage de l'Écriture: _Rendez à César ce qui est à
César_, je lui rappellerai un fait consigné dans les livres saints:
Dieu avait promis à David que le Messie sortirait de sa race. Joas
sauvé du massacre de ses frères suffisait pour l'accomplissement de
la promesse divine. Athalie régnait pareillement depuis huit ans.
Cependant, le grand-prêtre Joïada conspira contre elle, la détrôna,
la fit tuer, et l'Écriture loue cette action qui ne lui fut inspirée
que par la fidélité qu'il devait au fils d'Ochosias. Je n'ai plus
besoin de faire de commentaire sur ce texte.»

Cette argumentation pressante, datée de juillet 1800, ne convainquit
pas l'évêque de Luçon. Au mois de septembre, une lettre de Champion
de Cicé au comte de Saint-Priest vint apprendre au roi que cet
archevêque était décidé à suivre l'exemple de Mercy. Après avoir
établi que l'acte de soumission «ne pouvait répugner à aucun
catholique, d'après les explications données par le gouvernement de
France», il ajoutait: «Je m'étais flatté de n'être point obligé de
délibérer sur moi-même, et d'échapper à la pénible alternative où je
suis: ou de déplaire à Sa Majesté ou de négliger mes devoirs envers
les fidèles confiés à mes soins. En satisfaisant à mes devoirs de
pasteur, il me serait infiniment pénible d'agir contre ou même sans
l'agrément de Sa Majesté, quoique je regarde comme certain que ses
intérêts n'y seraient point compromis.»

Bien que, sous les formules de respect, ce langage révélât une
résolution irréductible, le roi ne désespéra pas de la modifier; il
chargea son frère de cette mission délicate. Dans la lettre qu'il lui
adressait à cet effet, à Londres, où résidait l'archevêque, il lui
rappelait que plusieurs prélats «avaient déjà faibli», et lui faisait
remarquer qu'il était bien important que le métropolitain de Bordeaux
n'allât pas en grossir le nombre. «Il est aigri par la conduite trop
raide, il faut l'avouer, et trop différente de l'excellent principe:
_fortiter in re, suaviter in modo_, que ses confrères ont tenue à
son égard. Une défense absolue et sèche suffirait peut-être pour
arrêter un autre personnage qui serait dans l'erreur. Mais celui-ci
partirait, la défense dans sa poche, et ferait cent fois plus de mal
que s'il était parti sans me consulter. Vous seul, mais je dis vous
seul, pouvez empêcher ce mal. Il s'agit donc que vous l'envoyiez
chercher, et que vous lui disiez que je vous ai chargé de répondre à
sa lettre.»

Le roi fournissait ensuite à son frère les éléments de cette réponse.
On y retrouve, sous une forme différente, l'argumentation détaillée
que, dans la longue note citée plus haut, il avait opposée aux
allégations de l'évêque de Luçon. Était-il vrai qu'il n'y eût rien
dans l'acte de soumission qui pût répugner à un catholique? Dire la
messe, porter les sacrements aux malades, ne sont que les moindres
parties du ministère du prêtre. Il doit aussi annoncer la parole de
Dieu, expliquer les commandements, confesser, accorder ou refuser
l'absolution. «Or, je demande comment il pourra l'accorder à un
acquéreur de biens nationaux, et comment il pourra concilier avec son
serment le commandement: _Bien d'autrui ne prendras ni retiendras à
ton escient_. Dieu ordonne la restitution, les lois de la République
la défendent. Le confesseur pourra-t-il braver l'ordre? Pourra-t-il
enfreindre la défense à laquelle il a juré d'être soumis?» Son
embarras serait le même en cas de guerre civile. À son pénitent
obligé d'arborer la cocarde blanche ou la cocarde tricolore, que
conseillerait-il? «S'il lui conseille la première, il viole sa
promesse; s'il lui conseille l'autre, peut-il croire que mes intérêts
ne seront pas compromis?» Le roi établissait, d'ailleurs, une
différence entre les prêtres qui avaient émigré et ceux qui n'avaient
pas quitté la France. Il reconnaissait que ceux-ci, ne pouvant
exercer leur ministère sans prêter le serment, étaient justifiés de
l'avoir prêté; mais que les autres, ne le prêtant que pour rentrer,
et le prêtant volontairement, le scandale serait d'autant plus
grand que la soumissionnaire serait plus élevé en dignité. «Ces
raisonnements, développés avec cette grâce et cette aménité qui vous
sont propres, et que je ne saurais trop vous recommander d'employer
dans cette occasion, doivent produire leur effet. Et si vous ne
pouviez opérer cette grande conversion, songez du moins qu'il ne
faut pas que l'homme sorte exaspéré d'auprès de vous. Ce sera bien
assez du mal que sa désertion fera, sans y ajouter encore celui qu'il
ferait par animosité.»

Monsieur se hâta de se conformer à ces ordres; il prit même la
précaution, avant de donner audience à l'archevêque, de se munir
d'une copie par extraits de la lettre royale, «la lui lut et la lui
relut,» sans toutefois consentir à la lui laisser, sous prétexte
qu'il n'y était pas autorisé. Mécontent de ce refus, blessé de ce
que le roi ne lui eût pas écrit directement, mais dominé surtout par
sa conscience, le prélat se retira en révélant en ses propos que
sa résolution n'était pas affaiblie par les exhortations dont il
venait d'être l'objet. Le lendemain, il écrivit à Monsieur pour le
lui déclarer, en ajoutant un nouvel argument à ceux qu'il avait déjà
fait valoir. Admettant comme un principe indiscutable que les émigrés
laïques rentrant dans leur patrie avaient le droit de promettre
fidélité à la Constitution, il demandait comment les émigrés
ecclésiastiques pourraient eux-mêmes se refuser à une promesse qu'il
n'était pas en leur pouvoir de défendre aux autres.

Le comte d'Avaray, dont les notes inédites nous révèlent ces détails,
ajoute qu'en relevant cette question dans la lettre de l'archevêque,
que lui avait envoyée son frère, le roi consulta l'abbé Edgeworth,
«dont l'avis était, à ses yeux, tel que la décision d'un concile,»
et, dans un essai de réponse, déclara qu'à ses yeux, «la promesse
de fidélité n'était pas plus permise aux laïques qu'aux prêtres.»
Mais, à la réflexion, le danger d'une telle doctrine lui apparut.
Outre qu'il la jugeait discutable, il ne lui sembla pas politique
«de répandre le blâme sur un si grand nombre d'individus qui
avaient fait la promesse ou allaient la faire». Il se contenta donc
d'établir que l'obligation de fidélité au roi, «quoique plus sévère
pour les pasteurs, était néanmoins commune à tous les fidèles.»
«Je suis persuadé, ajoutait-il, que ceux qui ont fait la promesse
l'ont regardée comme nulle, parce que la religion ne leur permet
pas de la remplir, et cependant comme tolérable, parce qu'elle
seule peut leur fournir le moyen de servir efficacement la cause de
l'autel et du trône. Ces motifs les rendent excusables à mes yeux,
mais n'excuseraient pas les ministres de l'Évangile, les chefs
de l'Église. Je ne peux donc, si je suis consulté, autoriser la
promesse.»

Cette fois, la décision, au moins au regard des évêques et
des prêtres, était catégorique. Ils ne pouvaient compter sur
l'assentiment du roi. Toutefois, il n'allait pas jusqu'à les menacer
de sa disgrâce. Malgré tout, il voulait «leur laisser l'espoir et
leur inspirer le désir de mériter sa bienveillance». Il en donnait
l'assurance aux simples prêtres, et tout en leur faisant entendre que
les gens de bien ne pouvaient approuver leur conduite, il n'exprimait
de désapprobation qu'à l'égard des prélats qui se montraient disposés
à se soumettre à la Constitution.

Comme on l'a vu, ils étaient déjà nombreux. Vainement,
Talleyrand-Périgord, archevêque de Reims, et Asseline, évêque de
Boulogne, résidant en Allemagne, qui pensaient en tout comme le
roi, et qu'il avait institués propagateurs de son opinion parmi
leurs collègues, s'efforçaient de les retenir dans l'exil, ils n'y
parvenaient pas. Il n'y avait un peu d'ensemble et de fermeté dans la
résistance que parmi ceux qui habitaient Londres. Partout ailleurs
elle faiblissait, et, même à Londres, des dispositions à y renoncer
se manifestaient. L'archevêque de Bordeaux ébranlait Boisgelin,
le vénérable archevêque d'Aix, qui mandait à Maury son dessein de
rentrer. D'autre part, de Trente, où il s'était établi, l'évêque de
Langres, La Luzerne, traçait au représentant du roi à Rome le plus
sombre tableau des malheurs que préparait la différence des opinions
sur la promesse de fidélité. Il le suppliait de solliciter du pape
une décision qui deviendrait, affirmait-il, «une règle irréfragable
pour tous les évêques.» Mais l'heure était mal choisie pour inviter
Pie VII à se prononcer. Les conférences entre ses représentants et
ceux du gouvernement consulaire pour la conclusion d'un concordat
étant près de commencer, Maury renonçait à toute démarche auprès du
Saint-Père, en un moment «où l'ouverture des négociations exigeait
de lui une condescendance trop nuisible à la vérité», et où il ne
pouvait que considérer comme dangereux de dicter aux prélats français
leur conduite.

Tandis que Louis XVIII apprenait ainsi que Bonaparte avait fait à Pie
VII des propositions en vue de rétablir l'accord entre la République
et l'Église, il recevait de Mitau une lettre de Du Chillau, évêque
de Chalon-sur-Saône, qui lui demandait son avis sur cette question de
la rentrée, si vivement controversée depuis trois ans. La réponse du
roi résume sous une forme encore plus nette toutes ses précédentes
lettres, et achève de préciser son opinion quant aux devoirs de
l'épiscopat.

«Je n'ignore pas que plusieurs de vos confrères, dont quelques-uns
sont faits, par les lumières et les vertus qu'ils ont jusqu'ici
déployées, pour ébranler l'opinion, se sont laissé persuader qu'ils
pourraient retourner dans leur diocèse aux conditions imposées par
le gouvernement usurpateur, peut-être même qu'ils pourraient, par
ce moyen, servir plus utilement la cause de la monarchie. Je pense
absolument le contraire. Je crois qu'en faisant la promesse exigée
aujourd'hui, ils perdraient les moyens d'éclairer les peuples sur
leurs devoirs envers moi; je crois qu'ils y manqueraient eux-mêmes,
non d'intention, je rends justice à la leur, mais de fait; je crois,
enfin, que loin de servir la religion, ils l'aviliraient, en se
soumettant volontairement, dans l'exercice public de leurs fonctions,
à un gouvernement qui proclame son indifférence pour tous les cultes,
et qui prétend légitimer tous les forfaits.

«C'est ce que j'ai chargé M. le cardinal Maury de représenter
fortement au pape, aussitôt que j'ai été instruit des propositions
que Bonaparte a faites à Sa Sainteté, et du parti qu'elle a pris
d'assembler une congrégation de cardinaux pour examiner cette
question. J'espère encore que la congrégation tiendra aux vrais
principes. Mais, prévoyant le cas contraire, j'ai chargé M. le
cardinal Maury d'obtenir du moins, en désespoir de cause, que la
formule de promesse qui serait approuvée réservât tous les droits
de la religion catholique. Si cette clause y était explicitement
insérée, en prêchant une religion qui ordonne aux sujets de demeurer
fidèles à leur souverain légitime, les évêques pourraient leur
prêcher aussi le retour à l'obéissance, et alors, loin de m'opposer
à leur rentrée, je serais le premier à les y exhorter. Mais, il
serait bien plus grand, bien plus noble, d'y aller sans faire aucune
promesse, d'y vivre, d'y agir, autant que les circonstances peuvent
le permettre, comme missionnaires. Je n'ai pas, comme le Sauveur du
monde, le droit de dire aux prélats de mon royaume: _Ecce, ego mitto
vos sicut agnos inter lupos_; mais vous sentez facilement que de tous
les partis, ce serait celui que je leur verrais prendre avec le plus
de satisfaction.»

L'avis que le roi exprimait en ces termes ne peut être interprété
que comme un aveu de son impuissance à en donner de pratiques,
alors que ses ordres ne suffisaient plus à empêcher les évêques de
promettre fidélité à la Constitution. Leur conseiller de rentrer
en missionnaires, au mépris des lois, c'était, en les exposant aux
plus graves dangers, leur supposer un héroïsme qui n'était certes
pas au-dessus du courage de la plupart d'entre eux, mais qui eût été
sans profit pour la cause de l'Église, puisqu'ils n'en eussent sans
doute recueilli d'autres fruits que l'emprisonnement et peut-être
la proscription, à moins que le gouvernement consulaire n'eût été
disposé, ce qui était bien invraisemblable, à témoigner d'une
longanimité et d'une tolérance que le gouvernement royal lui-même, à
l'apogée de sa puissance, n'avait jamais manifestées. Il semble donc
qu'en tenant à l'évêque de Chalon-sur-Saône le langage qu'on vient
de lire, Louis XVIII était convaincu que les voeux qu'il formait
ne pourraient se réaliser, et qu'en ce cruel embarras, tout en se
promettant de fermer les yeux sur les défaillances épiscopales, afin
de ne pas s'aliéner, par un excès de sévérité, le clergé de «son
royaume», il entendait du moins se montrer inébranlable sur les
principes. Du reste, il ne prévoyait pas encore qu'à quelque temps
de là, sa volonté de les défendre allait être soumise à une plus
rude épreuve, que la question de la rentrée passerait au second rang
pour faire place à celle, bien autrement grave, de la démission des
évêques.



IV

LES PRÉLIMINAIRES DU CONCORDAT


En même temps qu'il déployait ainsi toutes les ressources de son
esprit et toute son énergie pour la défense de ses droite, Louis
XVIII, non content d'avoir été reconnu par Pie VII comme roi,
s'efforçait d'obtenir un témoignage éclatant de cette reconnaissance,
propre à prouver qu'elle n'était pas un vain mot, et qu'attaché à sa
cause, c'était avec lui, avec lui seul, que le pape entendait traiter
des affaires religieuses de France. Dès l'avènement du pontife,
il lui avait fait demander par Maury le chapeau de cardinal pour
l'archevêque de Reims, Talleyrand-Périgord. Il considérait sa demande
comme juste, car l'archevêque, «par sa naissance, sa conduite, ses
vertus, ses lumières, était digne de la promotion au cardinalat.»
Il la considérait comme politique; car, en la faisant, il prouvait
«que les crimes de l'évêque d'Autun étaient sans influence sur ses
sentiments envers les parents de ce prélat apostat et rebelle», et
le pape, en y accédant, aurait récompensé la conduite héroïque de
l'épiscopat dans la personne d'un de ses principaux membres.

Maury avait été chargé, en outre, de solliciter pour l'abbé
Edgeworth, confesseur de Louis XVI, fixé à Mitau auprès de
Louis XVIII, la coadjutorerie de l'archevêché de Paris. «Nul
ecclésiastique, est-il dit dans les notes de d'Avaray, n'est plus
digne de l'épiscopat. Mais Paris ayant été le théâtre de ses vertus
et de sa gloire, c'est là qu'il doit être placé. Cet homme au-dessus
de tous les éloges, qui s'est acquis la vénération des Français de
tous les partis, présenté aux yeux de la France, et surtout des
habitants de la capitale comme coadjuteur de Paris entre Louis XVIII
et l'auguste fille de Louis XVI, quelle favorable impression ne
produirait-il pas sur tous les esprits? La religion, la politique, la
justice du roi se réunissent donc pour solliciter de concert cette
mesure. Le coadjuteur inspirerait de l'énergie à l'archevêque de
Paris dont les vertus ne sont pas équivoques, mais dont la faiblesse
est dangereuse; il donnerait surtout un meilleur esprit au clergé
parisien, dont les chefs lui prêchent une doctrine et lui donnent des
exemples peu louables.»

Enfin, un troisième objet était confié à la sollicitude et aux soins
de Maury. Depuis les débuts de la Révolution, la mort avait fait des
vides parmi l'épiscopat. Plusieurs sièges étaient sans titulaires. Le
roi souhaitait qu'il fût pourvu à ces vacances. Mais, reconnaissant
qu'en l'état des choses, le pape ne pouvait donner l'institution
canonique sur sa proposition faite dans les formes prescrites par
le concordat de 1516, qu'il regardait comme toujours en vigueur, il
invitait Maury à obtenir que les évêques à nommer fussent choisis sur
une liste présentée secrètement par le roi, et que le pape feignit de
les nommer _motu proprio_.

Il fallait une forte dose d'illusions pour supposer que la situation
de l'Église de France, au lendemain de tant de cruelles épreuves,
permettrait la réalisation des voeux que Louis XVIII avait adressés
à son représentant. En fait, le pape dut se dérober à ce qu'on
attendait de lui. Il se contenta de promettre pour des temps plus
opportuns la pourpre cardinalice à Talleyrand-Périgord, et ajourna
sa décision sur les vacances auxquelles le roi lui demandait de
pourvoir. Quant à l'abbé Edgeworth, Pie VII n'eut pas à décider,
l'archevêque de Paris, Juigné, réfugié à Augsbourg, dont le
consentement était indispensable, ayant énergiquement refusé de se
donner un coadjuteur. En réponse à une lettre autographe du roi,
assez pressante pour l'y déterminer «si quelque chose, lui reproche
injustement d'Avaray, pouvait vaincre la répugnance d'une âme
pusillanime pour toute démarche noble et généreuse», l'archevêque
objecta, en un langage «respectueux, soumis, respirant la bonne
foi, l'amour de la religion et des sentiments vertueux», que les
circonstances n'étaient pas favorables, «qu'un coadjuteur, dont le
caractère était aussi ferme et les principes aussi prononcés, ne
conviendrait pas au diocèse de Paris dans un moment de fermentation
et de trouble,» et, en un mot, qu'il convenait d'attendre.

Les choses suivaient leur cours, et le roi ignorait encore le
résultat des propositions dont il avait chargé le cardinal Maury,
lorsqu'une lettre de ce dernier, arrivée à Mitau, au commencement
d'août, lui apporta une nouvelle aussi douloureuse qu'inattendue.
Au lendemain de la victoire de Marengo, Bonaparte s'étant rendu à
Verceil le 25 juin, le cardinal Martiniana, évêque de cette ville,
lui avait fait une visite. Le lendemain, recevant celle du premier
consul, celui-ci lui avait communiqué la résolution prise par lui de
rétablir, en France, la religion, et l'avait prié de faire savoir
au pape «qu'il voulait lui faire présent de trente millions de
catholiques français».

--Les intrus ne sont qu'un tas de brigands déshonorés dont je saurai
me défaire, s'était-il écrié. C'est un clergé vierge que j'entends
établir à leur place. Les diocèses étaient trop multipliés en France;
il faut en diminuer le nombre. Parmi les anciens évêques, il en est
qui ne jouissaient d'aucune considération dans leur diocèse. Il
serait au moins inutile de les y renvoyer. Il en est d'autres qui ne
sont sortis de France que pour cabaler; je ne les reprendrai pas. On
traitera avec les uns et les autres de leur démission; on leur fera
un sort convenable. Je m'occuperai de rendre au clergé une dot en
biens-fonds et, en attendant, je lui assurerai un traitement honnête:
le plus pauvre des évêques aura au moins quinze mille francs de
rente. Du reste, le pape rentrera dans l'exercice de sa juridiction
en France: il instituera les évêques sur la présentation de celui qui
administre l'autorité souveraine, et je le rétablirai dans toutes les
possessions du Saint-Siège.

Violemment ému par des promesses qui faisaient luire aux yeux de
l'Église un avenir réparateur, et le rétablissement complet du
culte catholique, le cardinal Martiniana s'était empressé de les
transmettre au souverain pontife, qu'elles avaient mis, à en croire
Maury, dans un grand embarras. Il sentait l'inconvénient d'une
acceptation précipitée non moins que celui d'un refus absolu. Il eût
voulu se dispenser d'envoyer un négociateur à Paris ou d'en recevoir
un à Rome. Mais obligé de répondre, il fit savoir au cardinal
Martiniana qu'il bénirait le Ciel des dispositions favorables de
Bonaparte; qu'il regarderait comme le plus beau jour de sa vie et
de son pontificat, celui où il verrait la France rentrer dans le
sein de l'Église catholique, et que, s'il y avait lieu de traiter,
il enverrait à Verceil une personne de confiance, munie de ses
pouvoirs et de ses instructions. On remarquera qu'il ne faisait
aucune allusion à la promesse de Bonaparte de le rétablir dans les
possessions du Saint-Siège; c'est qu'il tenait à prouver que seuls
les grands intérêts de la religion le préoccupaient en ce moment.

En portant ces nouvelles à la connaissance de Louis XVIII, Maury
s'efforçait d'en atténuer l'effet. Encore qu'il ne dissimulât pas
les inquiétudes qu'elles lui causaient, il affectait de paraître
rassuré en considérant «que le catholicisme ne peut se concilier avec
les décades, le divorce, les serments, l'instabilité d'un clergé
salarié, la rapine des biens ecclésiastiques, la destruction des
séminaires et des collèges, et tant d'autres lois que les principes
de la religion réprouvent». Ces motifs lui paraissaient autant
d'obstacles qui s'opposeraient au succès de la négociation et la
rendraient illusoire.

Mais le roi ne se payait pas de mots. Il avait compris sur-le-champ
que la réconciliation du Saint-Siège avec la Révolution n'était pas
impossible, alors qu'elle était désirée par un homme aussi habile que
Bonaparte, et qu'en s'opérant, elle porterait le coup le plus funeste
à la monarchie. L'envisageant à ce point de vue, il pensait «que des
transactions faites par la faiblesse avec l'impiété tourneraient
à la honte de l'Église et au préjudice de la religion elle-même».
C'est de ces craintes qu'on le voit dès ce moment s'inspirer dans
les instructions que successivement, pendant toute la durée des
négociations concordataires, et aussi bien après qu'elles furent
closes, il envoyait au cardinal Maury.

«Il est clair que l'unique but de Bonaparte est d'exclure de leurs
sièges les évêques qui refuseront de reconnaître son autorité, de
composer le corps épiscopal d'hommes aveuglément dévoués à sa cause,
de s'assurer le second ordre du clergé par l'influence du premier,
et la nation elle-même par l'influence de ses pasteurs; en un mot,
de chercher un appui à son usurpation dans l'autorité religieuse.
Pour obtenir le point qu'il a uniquement en vue, il cédera facilement
tous les autres. Il remplacera les décades par les dimanches, et
les autres fêtes solennelles que l'Église a consacrées; au lieu de
serments, il se contentera d'une simple promesse, sans se rendre
très difficile sur les termes dans lesquels elle sera conçue; il
s'empressera de commencer l'exécution de la promesse qu'il a faite
de doter le clergé; il abolira le divorce, au moins pour l'avenir,
ainsi que toutes les lois du code républicain qui sont incompatibles
avec les principes de la religion; il remplacera les séminaires qui,
subordonnés à des évêques nommés par lui, seront à ses yeux plutôt
un motif d'espoir que de crainte, et les collèges qui, remplis de ses
créatures, lui donneront lieu de croire qu'il les trouvera dociles à
ses instructions et favorables à ses desseins.»

Comme conclusion à ces appréciations auxquelles un avenir prochain
allait donner un caractère prophétique, le roi estimait que la
constance inébranlable des prélats de l'Église gallicane et la sage
fermeté de Pie VII pouvaient seuls opposer une barrière aux projets
hypocrites de l'usurpateur. Si ces prélats résistaient, il ne
serait pas au pouvoir du pape de les contraindre à se démettre, et
moins encore voudrait-il entreprendre de les déposer. Il rougirait
d'en instituer sur la nomination d'un homme «qui naguère nommait
des cadis». Enfin, il ne souillerait pas les premiers jours de son
pontificat en consacrant comme vicaire de Jésus-Christ la plus
criminelle usurpation.

En de si poignantes conjonctures, le roi invitait le cardinal Maury
à représenter au pape qu'il ne pouvait prendre confiance ni dans la
personne de Bonaparte, ni dans la stabilité de son gouvernement, et
qu'en conséquence, un traité conclu avec lui ne présenterait que des
dangers. Le cardinal devait aussi engager le Saint-Père à multiplier,
ce qui serait très facile, les préliminaires et les incidents afin,
s'il était impossible de ne pas engager la négociation, de la faire
traîner en longueur et d'en préparer la rupture «avec assez d'art
pour que l'opinion publique n'en imputât le tort qu'à Bonaparte». Il
convenait enfin d'insister pour que le pape rejetât toute espèce de
promesse de soumission au gouvernement consulaire ou que, tout au
moins, on introduisît dans le texte de cette promesse une clause qui
laissât aux ecclésiastiques, fidèles à la cause royale, la liberté de
leur conduite et de leur enseignement, celle-ci par exemple: «Sauf en
tous les droits de la religion catholique.»

Dans ces mêmes instructions, dont nous ne présentons ici qu'un
résumé, le roi rappelait ses demandes concernant l'archevêque de
Reims et l'abbé Edgeworth, et, en ce qui touchait la nomination des
évêques, il rappelait le _mezzo termini_ qu'il avait déjà proposé
«pour concilier la sûreté du pape avec les droits de la couronne»,
et qui consistait pour le Saint-Siège à choisir les évêques sur une
liste dressée par le roi, en gardant le silence sur les motifs de son
choix. Si Bonaparte voulait que la présentation fût énoncée dans les
bulles, le souverain pontife lui répondrait qu'il ne convenait point
à son caractère de prononcer entre le roi et lui, et que, pour cette
fois du moins, les circonstances lui faisaient un devoir de conférer
de son propre mouvement, en réservant pour l'avenir les droits de
toutes les parties. Par ce procédé, les créatures de l'usurpateur
seraient éloignées des évêchés; le roi, qui se réservait de faire
savoir aux évêques promus qu'ils lui devaient leur promotion,
s'assurerait leur reconnaissance, et si Bonaparte, par sa résistance,
prolongeait la viduité des diocèses, c'est sur lui qu'en retomberait
la responsabilité.

Le roi prévoyait enfin une dernière hypothèse: celle où le pape
accorderait tout à l'usurpateur et refuserait tout concert avec
le souverain légitime. «Dans ce cas, _fidèle_, je resterais dans
la communion du vicaire de Jésus-Christ; mais _roi_, je n'aurais
plus rien de commun avec lui.» À l'appui de cette déclaration, il
chargeait Maury, «s'il voyait le pape sur le point de faiblir et
de violer le concordat de 1516 sans son consentement préalable, de
l'avertir qu'en ce cas, il se regarderait comme délié de tous les
engagements qui s'y trouvaient stipulés envers la cour de Rome.»

Le roi était dans son rôle en demandant au pape de repousser les
propositions de Bonaparte; mais le pape, en les écoutant, en
s'efforçant d'en tirer profit pour le catholicisme, était dans le
sien, tout aussi bien qu'y avait été Pie VI lorsque, naguère, il
se refusait à prendre parti pour la royauté contre le gouvernement
républicain, même quand, au mépris de ses droits les plus sacrés, il
en était la victime. «La papauté ne s'attache pas à des cadavres,»
avait-il dit peut-être trop durement. C'était aussi la pensée de
Pie VII, et, quoiqu'il l'exprimât sous des formes adoucies, c'était
d'elle dont s'inspirait sa conduite. Entre un prince proscrit, sans
pouvoir, sans influence, et le conquérant glorieux qui promettait le
relèvement des autels et renouait les traditions de la fille aînée de
l'Église, il ne pouvait hésiter et n'hésitait pas.

Le roi, sans en être encore assuré, en avait le pressentiment, et
dans le fond de son coeur, il était plus disposé à l'en absoudre
qu'il ne le montrait. Mais, inébranlable quant aux principes[6],
et pour se donner des armes, il signalait à l'empereur de Russie
les dangers que la démarche de Bonaparte auprès du pape faisait
courir à la monarchie. Par l'intermédiaire du comte de Caraman,
son représentant à la cour moscovite, il le suppliait d'intervenir
pour les conjurer. Et comme il pouvait craindre que cette cour lui
objectât qu'elle était sans rapports avec Rome, il suggérait à
Caraman un argument décisif. «Le tsar est sans rapports avec Rome,
soit; mais il a promis sa protection à tous les princes d'Italie, et
il la doit au pape comme aux autres.» Est-il besoin d'ajouter que
cette démarche, comme celles que nous venons de raconter, devait
rester sans effet? Les événements, en se succédant, ne tarderont pas
à montrer Pie VII de plus en plus animé du désir de seconder les vues
du premier consul et aboutir à leur entier triomphe.

[Note 6: Il écrivait à son frère: «Je n'aurai pas, après la
Restauration, besoin d'être requis pour m'opposer aux entreprises de
la cour de Rome. Je sais le respect que le fils aîné de l'Église doit
à son chef; mais je ne perdrai pas de vue l'exemple de saint Louis
dont Boniface VIII lui-même, ce grand ennemi des rois, et notamment
de Philippe le Bel, n'a pu s'empêcher de canoniser la résistance à
ses prédécesseurs Grégoire IX et Innocent IV.»]

Dans les dernières semaines de 1800, on apprend à Mitau que Spina,
envoyé par le pape à Verceil, a reçu en route l'invitation du
gouvernement français de venir à Paris, où Bonaparte a fixé le lieu
des conférences. Pie VII l'a autorisé à s'y rendre, et la négociation
va être placée «sous la main de l'usurpateur». Le bruit se répand
qu'il a chargé d'y prendre part en son nom Boisgelin, l'archevêque
d'Aix, et Bausset, l'évêque d'Alais. Dans l'affectation qu'il met à
confier ses pouvoirs à des prélats «que l'opinion n'a pas couverts de
mépris et dont le caractère et les principes peuvent d'ailleurs lui
donner quelque espoir», on reconnaît la perfidie de sa politique.

Ce choix inspire à d'Avaray des paroles injustes et amères: «M.
l'évêque d'Alais a toujours été favorable à tous les serments que
l'on a successivement exigés, et il exerce un empire absolu sur
M. l'archevêque d'Aix.» Il ne veut cependant pas croire,--et il
a raison de ne pas le croire, car la nouvelle était fausse,--que
deux prélats, qui ont été jusqu'à présent «orthodoxes et fidèles»,
consentiront à se faire les complices de l'usurpateur. Un peu plus
tard, c'est la marche des négociations, les incidents qu'on voit s'y
produire, le voyage du cardinal secrétaire d'État Consalvi à Paris,
qui viennent tantôt ranimer les espérances du roi, tantôt accroître
ses inquiétudes et le livrer en un mot aux plus cruelles perplexités.

Pendant ce temps, à Rome, Maury s'est agité, remué, entremis auprès
de Spina, de Consalvi, du pape lui-même, pour faire prévaloir les
vues de son maître; il a rédigé des mémoires à cet effet, écrit
lettres sur lettres; il a même conféré avec un religieux, savant
théologien, qui accompagne Spina. Il croit que la congrégation des
cardinaux rejettera la promesse de fidélité à la Constitution; du
moins, ses membres y sont-ils unanimement décidés. Consalvi a même
confié à Maury que si le roi connaissait les instructions données à
Spina, il en serait satisfait. Les intentions du pape, a-t-il dit
encore, sont favorables à Sa Majesté. Mais le saint-père ne peut
répondre des événements; «il faut du temps et du temps,» et durant
les délais qu'on fera naître, la prudence ordonne de rester muet.
«Ils ont grand'peur, ajoute Maury, et ils sont excusables d'aller
lentement.» Ainsi le temps s'écoule sans apporter aucun soulagement à
l'angoisse de la cour de Mitau.



V

LES PRINCES D'ORLÉANS EN ANGLETERRE


Au milieu des préoccupations que causait à Louis XVIII, parmi tant
de circonstances imprévues et changeantes, l'attitude du clergé,
un événement, dont il n'avait jamais désespéré, mais qui s'était
fait longtemps attendre, lui apporta la joie la plus vive qu'il
pût ressentir. Au mois d'avril, il reçut, à Mitau, la soumission
des trois fils de Philippe-Égalité: Louis-Philippe, duc d'Orléans;
le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais. Au commencement
de cette année et à la suite de pénibles aventures, ils étaient
arrivés des États-Unis à Londres, où ils avaient résolu de se
fixer. Ils espéraient que leur mère, Louise-Marie-Adélaïde de
Bourbon-Penthièvre, veuve de Philippe-Égalité, réfugiée en Espagne,
et leur soeur, Mme Adélaïde, qui résidait alors à Presbourg,
viendraient les rejoindre. Ils pourraient ainsi reconstituer à
l'étranger le foyer familial qu'avait détruit la Révolution, en
attendant que des circonstances plus heureuses leur permissent de le
transporter dans leur patrie d'où ils étaient encore bannis.

L'aîné des trois frères avait à cette époque vingt-sept ans, le cadet
vingt-cinq et le plus jeune vingt et un. Les deux derniers étaient
de santé frêle; leur jeunesse ne le cachait qu'imparfaitement. Déjà,
se trahissait en eux la maladie dont ils devaient mourir l'un et
l'autre à peu d'années de là. Louis-Philippe, au contraire, avait
grandi robuste. L'éducation virile à l'excès qu'il devait à Mme de
Genlis, la vie des champs, les voyages, les duretés de l'exil avaient
développé ses forces naturelles; la vigueur de son corps n'avait
d'égale que celle de son intelligence; tout en sa personne trahissait
un esprit pondéré, toujours maître de soi, pour qui ne seraient
jamais perdues les leçons auxquelles il devait une expérience précoce.

Lorsque las de leur existence nomade en Amérique, pressés de se
rapprocher de leur mère et de leur soeur, les trois frères avaient
décidé de revenir en Europe, ils n'éprouvaient au sujet de leur
conduite future qu'indécision et incertitudes. Singulièrement obscur
s'offrait à eux l'avenir. Leur situation, celle de l'aîné surtout,
rendue si difficile par la conduite criminelle de leur père à
l'égard de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et ensuite par l'échec
de la tentative de rapprochement entre eux et la branche aînée de
leur maison, dont Louis XVIII avait pris, en 1796, l'initiative[7],
l'était devenue plus encore par suite des intrigues du parti
politique désigné sous le nom de faction d'Orléans, qui s'était
formé en France et se réclamait d'eux, encore qu'ils n'eussent
pas prêté les mains à ses entreprises. Tenus en suspicion par les
princes leurs cousins, décriés par les royalistes, objet de la haine
des émigrés et de la défiance des républicains, il semblait bien
qu'ils ne dussent de longtemps trouver grâce ni vis-à-vis des uns,
ni vis-à-vis des autres, et qu'ils fussent condamnés à un isolement
absolu. Ils s'y étaient par avance résignés, les deux plus jeunes
sans effort, leur santé les vouant à une existence retirée; l'aîné
par raison, sa résolution étant prise de ne se prêter, pour se
rapprocher du roi, à aucun sacrifice d'opinions et pas davantage aux
manoeuvres du parti qui s'était emparé de son nom pour s'en faire un
drapeau et voulait, en lui donnant la couronne, assurer à la France,
sous son sceptre, un gouvernement représentatif, semblable à celui
qui existait en Angleterre.

[Note 7: Voir: _Histoire de l'Émigration_, t. I, p. 365 et suiv.]

Tel était donc l'état d'âme du duc d'Orléans au moment où il arrivait
à Londres avec ses frères, en s'entourant d'assez de précautions pour
que leur présence n'y fût connue que lorsqu'il jugerait opportun de
faire cesser leur incognito. Mais, brusquement, une lettre qu'il
reçut, à peine arrivé, vint mettre un terme à son embarras. Datée du
29 septembre 1799, elle était de Dumouriez, avec qui, en avril 1793,
au moment de la trahison de ce général, il avait quitté la France et
vécu durant quelques mois dans le voisinage de Hambourg. Elle lui
révélait une situation toute nouvelle, résultant d'événements qui
s'étaient passés en son absence, qu'il avait en conséquence ignorés
et bien propres à modifier ses résolutions.

«Je me suis chargé, mon jeune et cher ami, lui disait Dumouriez,
d'une commission que je voudrais avoir reçue beaucoup plus tôt, parce
qu'elle convient à votre coeur et au mien. Apprenez d'abord que tous
les préjugés sont dissipés; qu'ayant pris la liberté d'écrire au mois
de mai à Louis XVIII pour le prévenir sur un grand plan que j'ai
fait, et auquel je travaille depuis un an pour son rétablissement, il
m'a fait une réponse de sa main, telle qu'Henri IV l'aurait pu faire
à Sully; vous en jugerez quand nous nous verrons. M. Thauvenay, son
agent secret et de confiance à Hambourg, m'a apporté cette lettre.
Il m'a sur-le-champ parlé de vous et de vos frères avec le plus grand
éloge; il m'a raconté qu'il avait été chargé pendant votre séjour à
Frédérikstadt de voir M. de Montjoye pour savoir de lui comment il
pourrait procurer au baron de Roll une entrevue avec vous; il a été
alors enchanté de sa franchise et de la bonne volonté que Montjoye
avait témoignée après avoir appris l'objet de l'entrevue. Il m'a
ajouté que le baron de Roll y avait mis une dureté et une maladresse
qui avait produit le plus mauvais effet; qu'on avait été scandalisé;
qu'on avait enjoint à M. de Roll de réparer le mal qu'il avait fait,
mais que son départ avait empêché que cette affaire ne fût suivie.

«J'ai répondu à M. Thauvenay que, quoique depuis que nous nous
connaissions, vous m'eussiez témoigné beaucoup de confiance,
cependant, je n'avais su la démarche respectueuse et noble que
vous aviez faite auprès du roi que par vous-même après qu'elle
avait échoué; que, quoique j'en approuvasse entièrement le fond, si
j'avais été consulté, je vous aurais conseillé de la retarder, et
de ne la faire qu'après qu'elle aurait été préparée. J'ai ajouté
que je garantissais que cette démarche avait toujours été dans
votre coeur, et qu'elle y était encore malgré que, par la faute des
intermédiaires, elle eût eu un insuccès auquel vous ne deviez pas
vous attendre; que je connaissais votre caractère et votre probité;
que j'étais sûr que le roi ne trouverait pas de meilleurs parents et
serviteurs que vous et vos frères, et que si vous trouviez en lui la
bonté paternelle que vous deviez en attendre, vous vous jetteriez
dans ses bras et lui consacreriez votre vie comme à votre légitime
souverain.

«En conséquence de cette intéressante conversation, j'ai reçu ordre
de vous écrire pour vous engager à écrire au roi. Vous pouvez ou
m'envoyer cette lettre ou l'adresser à M. Thauvenay à Hambourg, sous
l'enveloppe de notre ami Wersphalen. Faites-la simple et sentimentale
comme votre coeur vous la dictera, au nom de vous trois et signée
de vous trois. Il paraîtra tout simple que vous ayez attendu d'être
réunis pour l'écrire en commun. N'y parlez pas des contretemps qui
ont empêché l'effet de votre première lettre; j'ose vous répondre que
vous aurez lieu d'être satisfaits de ce que le roi vous mandera. Tout
sera oublié de tous les côtés, et cette réunion fera tomber les faux
bruits d'une faction que les ennemis communs des différentes branches
de votre auguste maison cherchent à perpétuer, bruits infâmes
auxquels vous n'avez jamais donné aucun prétexte, et qui laisseraient
sur vous et vos frères une tache ineffaçable si vous ne les faisiez
pas tomber par cette démarche.

«Il y a trop longtemps que votre auguste et infortunée maison est
divisée; c'est cette division qui a fait tous ses malheurs et celui
de votre patrie. Votre réunion achèvera de désarmer les scélérats
qui abusent encore du nom d'Orléans pour perpétuer l'anarchie et les
calamités de la France. Non seulement il faut que votre démarche
soit prompte, mais il faut aussi qu'elle soit authentique et connue
de toute l'Europe. Je vous en conjure par le tendre intérêt que vous
m'avez inspiré, par l'amitié de père que je vous ai vouée et par
patriotisme. Vous ne devez chercher et trouver d'asile qu'au sein
de votre famille; vous devez partager ses dangers, ses maux et ses
biens. Rappelez-vous ce que je vous dis à Jemmapes en vous envoyant
au combat: «Petit-fils d'Henri IV, montrez-vous digne de lui.» Je
vous répète la même exhortation. Écrivez sur-le-champ cette lettre.
Suivez-la de près. Arrivez à Frédérikstadt, où on vous attend. Le
prince Charles de Hesse, généralissime des armées danoises, gendre,
beau-frère, beau-père de deux rois et du prince royal, dont je vous
ai fait un ami, vous attend, et vous rendra votre asile d'autant plus
agréable qu'il s'attend comme moi à votre rapprochement du chef de
votre maison et à votre soumission à votre souverain légitime.

«Vous ne languirez plus longtemps dans l'oisiveté, si vous venez
me joindre. Bientôt nous combattrons encore ensemble et sous les
mêmes drapeaux, pour le rétablissement de la monarchie. Bientôt nous
vengerons le sang de cet infortuné Louis XVI, que nous avons pleuré
ensemble, sur les monstres qui nous ont persécutés, et qui voudraient
vous faire paraître coupable pour vous sacrifier ensuite comme ...
Nous sécherons les larmes de votre respectable mère; vous et vos
frères serez l'appui du trône que votre nom a aidé à renverser.

«Venez, mon ami, mon fils, rappelez-vous les larmes amères que vous
avez versées dans mes bras à Liège. Nous en verserons encore, mais
ce seront celles d'une douce et vertueuse sensibilité. Montjoye,
votre digne Pylade, va certainement se joindre à moi pour hâter le
départ de votre lettre et le vôtre. Il ne s'agit pas ici d'une froide
politique; n'écoutez que votre coeur; je connais sa droiture et sa
chaleur, et, d'avance, j'ai répondu de vous. Adieu, mon cher prince,
je vous embrasse comme mon fila adoptif. J'attends avec impatience
votre réponse, ou plutôt vous-même.»

La lecture de cette lettre fit éprouver au duc d'Orléans une surprise
égale à l'émotion qu'elle déchaînait en lui. Elle lui révélait en
Dumouriez un homme nouveau, converti, devenu, après tant d'erreurs et
de fautes, partisan résolu des Bourbons, travaillant à leur faire des
prosélytes, à réconcilier avec eux les princes de la branche cadette;
tout cela était certes aussi étonnant qu'inattendu. Elle prouvait en
outre au jeune chef de la maison d'Orléans que le roi lui pardonnait
sa conduite de 1796, la réponse qu'il avait eu alors l'audace de
faire au baron de Roll, quand ce dernier était venu lui apporter,
au nom de Louis XVIII, l'ordre de se rendre sur-le-champ auprès du
roi, au camp de Condé. Non seulement il avait alors refusé d'obéir,
se trouvant offensé par la maladroite impertinence de l'émissaire
royal; mais encore il avait osé lui remettre, à l'adresse de son
souverain, un acte écrit de sa main, en date du 8 juin, portant
«qu'il a toujours reconnu à la nation française le droit de se
donner une constitution, qu'il est de son devoir de reconnaître tout
gouvernement qui garantira en France la sûreté des personnes, des
propriétés et d'une liberté raisonnable; que telle est la profession
de foi de ses sentiments auxquels il sera attaché toute sa vie; qu'en
conséquence, il ne peut aller à l'armée de Condé».

Que le roi eût pardonné une déclaration si formelle, si contraire
à la lettre et à l'esprit de ses propres manifestes, qu'il l'eût
pardonnée, alors que, dans son entourage, tant de gens, ennemis
irréconciliables de la maison d'Orléans, avaient dû s'attacher à lui
en démontrer la coupable insolence, voilà ce dont le jeune prince
ne revenait pas. C'est qu'il ignorait que cette déclaration, le roi
ne l'avait jamais connue, grâce au comte d'Avaray. En la recevant,
avec une lettre du baron de Roll, le fidèle serviteur de Louis XVIII
s'était empressé de la dérober à la connaissance de son maître:

«Je compris aisément, écrit-il dans ses notes inédites, ce que le
baron de Roll n'avait pu comprendre, qu'un acte de cette nature,
si M. le duc d'Orléans pouvait croire que le roi en avait eu
connaissance, élèverait entre eux un mur de séparation, soit en
inspirant au prince la crainte de ne plus pouvoir rentrer en grâce,
soit en rendant le roi plus difficile à l'accorder. Je cherchai
donc le moyen de réparer la sottise que le baron avait faite. Je
lui écrivis le 8 juillet qu'il avait eu tort de recevoir un acte
aussi contraire à celui qu'il était chargé d'obtenir, que je ne le
mettrais point sous les yeux du roi et que je le lui renverrais par
une occasion sûre afin qu'il le renvoyât à M. le duc d'Orléans; enfin
qu'il fallait absolument qu'il fît connaître ces dispositions à M. le
duc d'Orléans et à M. de Montjoye (aide de camp et homme de confiance
du prince). J'ajoutai qu'un jour on me saurait gré de ce que j'osais
hasarder. Puis, dans un billet séparé, joint à cette lettre qui était
ostensible, je lui expliquais les motifs de ma conduite.

«Le baron trouva que sa dignité serait compromise si M. le duc
d'Orléans savait que son rapport n'avait pas été adressé directement
à Sa Majesté. Il m'écrivit, le 9 août, pour me conjurer, et le roi
lui-même, de lui épargner ce désagrément. J'insistai avec plus de
force dans une lettre du 16 septembre; je lui déclarai nettement que
le roi lui ordonnait de faire sans délai la démarche que je lui avais
prescrite; je lui indiquai des raisons pour colorer des retards qu'il
se trouverait avoir mis dans l'exécution de cet ordre. Au surplus,
voulant diminuer pour lui l'amertume de ce calice, je laissai quelque
latitude, en exigeant simplement qu'il fît connaître ce qui était
convenu dans ma lettre du 8 juillet au lieu de l'envoyer, et de faire
parler au lieu d'écrire. Enfin il se rendit justice. Il écrivit à M.
de Montjoye que j'avais supprimé l'acte et le pria de lui indiquer
une voie sûre par laquelle il pût le lui renvoyer lorsqu'il l'aurait
reçu. M. de Montjoye lui répondit qu'il était inutile de le lui
renvoyer, parce qu'il ne voulait pas se charger de le rendre au
prince.»

Par suite de ces circonstances, au moment où le duc d'Orléans lisait
à Londres la lettre de Dumouriez, sa déclaration, qu'il croyait
dans les mains du roi, était encore dans celles de d'Avaray, qui
n'attendait pour la lui restituer, ainsi qu'on le verra plus loin,
que de connaître le résultat de la mission du général auprès de lui.
Dans cette croyance, il avait lieu de s'étonner qu'en dépit d'une
manifestation si formelle des opinions qu'il professait en 1796, le
roi lui fît aujourd'hui de nouvelles avances.

Du reste, tout était mystère pour lui, quant aux causes et aux
origines de cette démarche inattendue. De la conversion même de
Dumouriez au royalisme d'ancien régime, dont la lettre de ce
général lui apportait une preuve éclatante, il ne savait rien; il
en entendait parler pour la première fois. Il ne comprenait pas
davantage à quel propos Dumouriez, à peine rentré en grâce, s'était
fait son défenseur auprès de Louis XVIII, s'était chargé de dissiper
les malentendus qui avaient trop longtemps retardé une réconciliation
nécessaire. Ces choses encore mystérieuses pour lui devaient lui être
expliquées plus tard par Dumouriez lui-même; il devait apprendre
bientôt pourquoi une lettre, qu'au lendemain de la mort de Louis
XVII, il avait écrite à son successeur, était restée sans réponse;
que si le nouveau roi s'était abstenu d'y répondre, c'est qu'il ne
l'avait pas reçue et que c'était même dans les explications échangées
à ce sujet entre Dumouriez et Thauvenay, l'agent du roi à Hambourg,
que le comte d'Avaray avait puisé la conviction que le dernier mot
du jeune prince n'était pas dit, qu'une tentative nouvelle pour le
ramener à son devoir avait chance d'aboutir.

«L'assurance positive que vous donna M. Dumouriez dans votre
entrevue, mandait d'Avaray à Thauvenay, le 15 septembre 1799,
suffisait pour rassurer le roi sur tout ce que l'on débite de la
faction d'Orléans; les raisons qu'il a détaillées dans sa lettre
sont décisives, et le roi les a lues avec autant de satisfaction que
d'intérêt. Mais ce qu'il dit de la lettre écrite au roi par M. le duc
d'Orléans, après la mort de Louis XVII, nous a frappés d'étonnement.
Ah! monsieur, si cette lettre avait été reçue, de quel énorme
fardeau elle eût déchargé le coeur du roi! Si elle eût été reçue, il
y a longtemps que le roi et le premier prince de son sang seraient
réunis. Mais, jamais, non jamais, Sa Majesté n'a reçu de lui aucune
lettre, et le seul écrit qui soit parvenu de sa part est ce fatal
billet dont je vous ai parlé. Assurez-en M. Dumouriez. Assurez-le
que le roi a toujours désire, désire toujours aussi sincèrement que
jamais de voir ce jeune prince devenir digne de son nom, effacer les
crimes de son père et ses propres torts et ramené dans ses bras par
l'amour et la confiance. Quant à moi, ce que j'ai fait en 1796, pour
lui tenir la porte ouverte malgré lui, prouve assez mon empressement
à lui en faciliter l'entrée. Qu'il écrive donc au roi sans crainte;
que M. Dumouriez l'y engage avec la certitude que Sa Majesté lui
tiendra compte de cette démarche. Adressez-moi cette lettre, et
que M. le duc d'Orléans se repose sur ma parole qui lui promet un
plein succès. À une époque comme celle-ci et d'après le dire même du
général Dumouriez, ce n'est point l'intérêt d'anéantir une faction
sans puissance qui s'explique par ma bouche: c'est le coeur sensible
et bon du meilleur prince que la France puisse compter parmi ses
rois.»

Si le duc d'Orléans eût connu cette lettre, ce que lui présentait
d'obscur la démarche de Dumouriez eût été éclairci. Mais, nous
l'avons dit, il l'ignorait et il ignorait de même que le général, en
même temps qu'il lui adressait la sienne, en avait envoyé une copie
au comte d'Avaray à Mitau, en l'accompagnant de commentaires qui
étaient un véritable plaidoyer en faveur de «son jeune ami».

«Quant au duc d'Orléans, disait-il, il m'a lu lui-même la lettre
très soumise et très sensible qu'il a écrite à Sa Majesté à la
mort de Louis XVII. Entre beaucoup de très bonnes qualités que
je lui connais, il a celle de l'horreur du mensonge; ainsi je
le crois. C'est dans cette persuasion que je lui ai écrit ces
jours-ci la lettre datée d'aujourd'hui, que je lui ai envoyée hier
par triplicata, par Hambourg, Londres et Copenhague, pour qu'il
la reçoive sûrement. Je vous envoie mon brouillon, vous y verrez
mon coeur; or j'espère le sien, à moins qu'il ne soit entièrement
changé! Quant à la négociation de M. de Roll et au billet, je n'en
ai rien su que par M. de Thauvenay, et j'avoue que je suis étonné de
cette réticence. C'est une preuve qu'en faisant, sans doute par de
mauvais conseils, une chose déplacée, il a craint la sévérité de mes
principes. Je lui en parlerai dans ma première lettre. Alors, celle
dont je vous envoie le brouillon aura fait son effet ou l'aura manqué.

«S'il se range à son devoir, comme je n'en doute pas, je serai
toujours son ami. S'il s'y refuse, lorsque la bonté du roi l'attend
et le prévient presque, je deviendrai son ennemi implacable. Il
le sait, je lui ai donné la proclamation imprimée que j'ai faite
à Francfort en 1793. Souvent, nos conversations ont roulé sur cet
objet, même devant témoins, et il a toujours repoussé avec horreur
l'idée de rébellion et de faction.

«Vous verrez que je n'avais pas attendu l'ordre positif du roi pour
écrire au duc d'Orléans, et que cependant, pour lui donner confiance
entière, je lui ai annoncé cet ordre. Dans ma première lettre, ces
jours-ci, je lui détaillerai tout ce que vous me mandez à cet égard;
je veux qu'il vous connaisse, qu'il vous apprécie et qu'il vous aime
comme moi.»

Quelque contradictoires et indécises qu'eussent été d'abord les
pensées éveillées dans l'âme du duc d'Orléans par les pressants
conseils de Dumouriez, ces conseils étaient trop conformes à ce
que lui commandaient son devoir et son intérêt pour qu'il hésitât
longtemps à s'y rendre. D'autre part, et quoiqu'il eût, avant son
départ pour l'Amérique, désavoué la politique et les menées des
émigrés, signé la déclaration de 1796 et combattu, sous les ordres
de Dumouriez, dans les armées républicaines, il lui répugnait de
continuer à servir de prétexte aux intrigues d'un parti politique,
notoirement hostile à la royauté légitime et qui lui faisait injure
en le supposant capable d'usurper la couronne; il lui semblait qu'il
serait mal à l'aise dans le rôle que ce parti lui destinait, et il
tenait à honneur de prouver qu'on l'avait calomnié en lui attribuant
l'intention de s'y prêter. D'autre part, outre qu'en faisant sa
soumission au roi, il rentrerait dans la situation à laquelle le
destinait sa naissance, la conduite que Dumouriez lui conseillait
de tenir serait la conséquence logique de celle qu'il avait tenue
en quittant la France. Même dans l'isolement volontaire auquel
le condamnait l'horreur qu'inspirait aux royalistes le nom qu'il
portait, si tristement souillé par son père, il ne s'était jamais
mis en révolte contre l'autorité royale. Rencontrant à Stockholm,
en 1795, le comte de Saint-Priest, il lui avait fait part de son
désir de recouvrer les bonnes grâces du roi; après la mort de Louis
XVII, il avait écrit pour les solliciter, et si sa réponse au baron
de Roll, en 1796, faisait ombre à ce tableau, il avait pour excuse
et les mauvais conseils auxquels sa jeunesse ne le rendait que trop
accessible et l'insigne maladresse du négociateur qu'on lui avait
envoyé. En tous cas, puisque l'occasion s'offrait à lui de faire
oublier ce qu'il y avait eu de répréhensible dans son passé et de le
réparer, il était obligé de la saisir s'il voulait reprendre son rang
dans la famille royale.

Ces idées paraissent s'être emparées de lui avec rapidité, puisque,
ayant reçu, le 10 février, la lettre de Dumouriez, sa résolution
était arrêtée dès le lendemain. Il l'avait prise sans même consulter
ses frères que l'état de leur santé avait obligés, dès leur arrivée
en Angleterre, à s'installer à la campagne, à quelque distance de
Londres. Le même jour, il écrivait au comte d'Artois qui se trouvait
dans la capitale pour lui demander audience. En faisant porter
sa demande par le comte de Montjoie, il chargeait cet ami dévoué
d'indiquer au prince l'objet important dont il voulait l'entretenir.
En conformité de la réponse faite à Montjoie, il se présentait, le
13 février, chez Monsieur, dont la correspondance nous a conservé le
récit de leur entrevue.



VI

RÉCONCILIÉS


On croira sans peine que le fils de Philippe-Égalité était violemment
ému en entrant dans le cabinet où le frère de Louis XVI avait eu
la délicate attention de le recevoir seul, afin de lui éviter
l'humiliation de dire devant témoins ce qu'il était tenu de dire.
Il est donc probable que Monsieur n'a rien exagéré en parlant de
l'embarras et de l'émotion de son visiteur.

Du reste, il s'empresse de le rassurer par ces mots:

--Je suis convaincu d'avance que le résultat de votre démarche ne
peut qu'être honorable pour vous et conséquemment agréable pour le
roi et pour moi.

--C'est vrai, répond le duc d'Orléans.

Et, se ressaisissant aussitôt, il continue avec chaleur et d'un ton
qui annonce qu'il est pénétré jusqu'au fond de l'âme des sentiments
qu'il exprime:

--L'unique but que je me propose, ainsi que mes frères, c'est de
déposer dans les mains de Monsieur et aux pieds du roi l'hommage de
notre fidélité et de notre dévouement. Je sens tous mes torts,[8]
j'en suis pénétré et je ne demande que d'obtenir la possibilité de
les réparer en sacrifiant ma vie et jusqu'à la dernière goutte de
mon sang pour défendre la personne et la cause du roi. J'ose espérer
que la bonté et l'indulgence de Sa Majesté atténueront du moins une
partie de mes fautes en considération de mon extrême jeunesse et des
infâmes conseils qui m'ont entraîné. Mais, ce sera par un dévouement
sans bornes et soutenu dans tous les temps de ma vie que je prouverai
à ceux à qui j'ai l'honneur d'appartenir, et à tous les Français
fidèles, que mes torts ne venaient point de mon coeur et que, malgré
les démarches coupables où j'ai été entraîné, je suis encore digne de
ma naissance et de l'estime des hommes vertueux.

[Note 8: Nous devons observer ici que pour reconstituer cette
entrevue, nous n'avons que la version royaliste, et que pour en
affirmer l'entière sincérité, il faudrait pouvoir la comparer à la
version orléaniste que nous ne possédons pas. On remarquera toutefois
que les propos attribués par la première au duc d'Orléans ne sont pas
démentis par les lettres du prince, que nous citons plus loin.]

Touché par ce discours qui semble avoir prévu toutes les objections,
Monsieur en félicite son cousin avec une sensibilité dont témoigne la
vivacité attendrie avec laquelle il lui presse les mains.

--Mais vous comprendrez, lui dit-il alors, que vous devez au roi
mon frère, à la noblesse française, à la France elle-même, une
déclaration écrite de vos sentiments, à moins que vous ne préfériez
les consigner dans une lettre à Sa Majesté.

--Je préfère écrire au roi, réplique vivement le duc d'Orléans.
Monsieur trouvera bon cependant que j'attende l'arrivée de mes
frères, afin que cette lettre soit signée de nous trois. Je souhaite
bien, par exemple, qu'elle ne soit pas insérée dans les papiers
publics. Et, sans laisser à son interlocuteur le temps de critiquer
cette restriction, il la lui explique.--Je reconnais mes torts, je
les avoue franchement; je les avouerai de même au roi. Mais une
humiliation me serait plus insupportable que la mort.

Monsieur ne proteste pas. Il semble comprendre la préoccupation
de son cousin. Il lui promet que sa lettre ne sera pas publiée.
Il insiste seulement pour qu'elle soit communiquée aux ministres
anglais, au comte de Woronzof, ambassadeur de Russie à Londres, et
à quelques-uns des Français émigrés résidant dans cette ville, ce à
quoi consent le duc d'Orléans.

Au moment où il va se retirer, Monsieur lui fait connaître que devant
expédier le lendemain un courrier à Mitau, il en profitera pour
apprendre au roi ce qui vient de se passer.

--Et moi, dit encore le duc d'Orléans, j'en profiterai, si Monsieur
m'y autorise, pour envoyer à Sa Majesté mon hommage personnel, en
attendant l'hommage collectif que nous voulons lui offrir, mes frères
et moi.

Fidèle à cette promesse, le prince, rentré chez lui, rédige la lettre
suivante, en date du même jour, 13 février:

«Sire, j'ai enfin le bonheur que je désirais depuis si longtemps de
pouvoir offrir à Votre Majesté le tribut d'hommage de mon inviolable
fidélité et celle de mes frères. Il serait, Sire, au-dessus de
mes forces, d'exprimer tout ce que je sens dans cette heureuse
circonstance. Mais, je suis vivement affligé que mes frères, retenus
à quelque distance d'ici par une indisposition assez grave survenue à
l'un d'eux, ne puissent se joindre à moi dans la première lettre que
j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté; la connaissance parfaite que
j'ai de leur loyauté m'est un sûr garant du profond regret qu'ils en
ressentiront. Mais j'ai lieu d'espérer, que, sous peu de jours, ils
pourront donner un libre cours aux sentiments dont leurs coeurs sont
pénétrés.

«Je me suis empressé, Sire, de faire part à Monsieur, de mon arrivée
ici et de fixer le moment où il daignerait me recevoir. Monsieur a
bien voulu me donner la marque de confiance de me recevoir seul dans
son cabinet, ce qui m'a procuré la satisfaction de pouvoir exprimer,
sans aucune réserve, tous les sentiments qui m'animent tant sur le
passé que sur l'avenir. Que Votre Majesté me permette de déposer dans
son sein ce mélange de peines et de satisfaction. Qu'elle daigne
croire qu'elle n'aura jamais de sujets plus fidèles et qui puissent
éprouver un regret plus vif et plus sincère d'avoir eu le malheur
d'être aussi longtemps séparés de leur roi.

«Je ne saurais, Sire, terminer cette lettre sans exprimer à Votre
Majesté combien je suis pénétré de l'accueil plein de bonté que
Monsieur a daigné me faire. Le souvenir en restera gravé dans mon
coeur et, pour y mettre le comble, il a bien voulu m'apprendre qu'un
courrier partait demain pour Mitau, ce qui m'a déterminé à écrire
seul à Votre Majesté, afin que mon empressement parût dans toute sa
sincérité, et quoique je sois assuré que mes frères regretteront
infiniment de n'avoir pas pu profiter en même temps que moi de la
bonté de Monsieur.

«Je suis, Sire, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant
et très fidèle serviteur et sujet.--LOUIS-PHILIPPE DE BOURBON, DUC
D'ORLÉANS.»

       *       *       *       *       *

Le 14 février, cette lettre part pour Mitau. Le surlendemain, le duc
de Montpensier et le comte de Beaujolais étant arrivés à Londres,
leur frère les conduit sans délai chez Monsieur, qui les reçoit aussi
affectueusement qu'il a reçu leur aîné. Il coupe même court aux
explications qu'ils commencent à lui donner sur leur conduite passée.

--Il me suffit de savoir, leur dit-il, que vous pensez comme votre
frère. Le roi sera heureux de l'apprendre. Hâtez-vous, donc de lui
donner, en lui adressant votre acte de soumission, la satisfaction et
la liberté de vous traiter en parents.

Quelques heures plus tard, il reçoit la lettre destinée au roi,
signée des trois princes d'Orléans. Elle est datée de Londres, du 16
février, et est ainsi conçue:

«Sire, nous venons nous acquitter envers Votre Majesté d'un devoir
dont le sentiment est, depuis longtemps, dans nos coeurs; nous venons
lui offrir le tribut d'hommages de notre inviolable fidélité. Nous
n'essayerons pas de peindre à Votre Majesté le bonheur dont nous
jouissons de pouvoir enfin lui manifester notre respectueux et entier
dévouement à son auguste personne, non plus que la profonde douleur
que nous ressentons que des circonstances à jamais déplorables nous
aient retenus aussi longtemps séparés de Votre Majesté, et nous
venons la supplier de croire que jamais, à l'avenir, elle n'aura
lieu de s'en souvenir. Les assurances pleines de bonté qu'Elle a
daigné nous faire donner à plusieurs reprises nous ont pénétrés de
la plus vive reconnaissance et auraient redoublé notre impatience
s'il eût été possible de l'augmenter. La grande distance où nous nous
trouvions et l'inutilité des tentatives réitérées que nous avons
faites pour revenir en Europe sont les seules causes qui aient pu en
retarder l'expression. Sachant, Sire, que la volonté de Votre Majesté
est que nous lui offrions en commun le serment solennel de notre
fidélité, nous nous empressons de nous réunir pour la supplier d'en
accepter l'hommage. Que Votre Majesté daigne croire que nous ferons
consister notre bonheur à la voir convaincue de ces sentiments et
notre gloire à pouvoir lui consacrer notre vie et verser jusqu'à la
dernière goutte de notre sang pour son service.

«Nous vous supplions, Sire, de nous permettre d'ajouter combien nous
avons été pénétrés de l'accueil touchant que Monsieur a daigné nous
faire. Nous en conserverons toujours un souvenir profond et nous
regardons comme un grand bonheur que l'expression de nos respectueux
sentiments parvienne à Votre Majesté par son extrême bonté.

«Nous sommes, Sire, de Votre Majesté, les très humbles, très
obéissants et très fidèles serviteurs et sujets.--LOUIS-PHILIPPE
DE BOURBON, DUC D'ORLÉANS,--ANTOINE-PHILIPPE DE BOURBON, DUC DE
MONTPENSIER,--N. DE BOURBON, COMTE DE BEAUJOLAIS.»

       *       *       *       *       *

Quoique en envoyant cette lettre à Monsieur, les princes d'Orléans
l'eussent autorisé à y faire les changements qu'il jugerait
nécessaires, il n'y trouva rien à reprendre. Elle lui parut donner
entière satisfaction aux légitimes exigences du roi. Il n'éprouvait
que le regret de ne pouvoir la publier. Mais il avait promis qu'elle
ne le serait pas, et il devait tenir sa promesse. Il se contenta
donc, après l'avoir communiquée aux ministres britanniques «qui
l'approuvèrent» et à l'ambassadeur russe dont il prenait l'avis
en toutes les circonstances graves, d'en donner lecture au duc de
Bourbon, à cinq ou six ducs et pairs, à l'archevêque de Narbonne, à
l'évêque d'Arras, à M. de Barentin et au marquis de Blangy, réunis
chez lui à cet effet. Les voyant partager sa satisfaction, il invita
le duc de Bourbon à rendre visite à ses cousins, et la noblesse
française résidant à Londres à leur offrir ses respects comme aux
premiers princes du sang, «ce qui fut exécuté avec empressement.»
Quelques jours plus tard, il les présentait au roi et à la reine
d'Angleterre, les invitait à dîner, et ainsi achevait de s'opérer la
réconciliation des deux branches de la maison de France.

À Mitau, les lettres qu'on vient de lire réjouirent plus qu'elles
n'étonnèrent, car on les attendait. Dès la fin de mars, les
journaux anglais et le _Spectateur du Nord_, qui se publiait à
Hambourg, avaient apporté au roi quelques détails sur la visite du
duc d'Orléans à Monsieur. À en croire ces gazettes, la démarche
du prince lui avait été conseillée par l'une de ses amies, Mme de
Sillery. Mais, tout cela était encore trop vague pour qu'on y pût
ajouter foi. Le 7 avril seulement, ces nouvelles obscures furent
confirmées par les déclarations du duc d'Orléans et de ses frères.
D'Avaray, qui nous l'apprend, se flatte d'avoir dicté à son maître
ce qu'il convenait de faire en ces importantes circonstances: «Je
pensai qu'il était de l'intérêt du roi de donner un grand exemple
de clémence et un témoignage éclatant de la sincérité, de la grâce
même avec lesquelles il pardonne ou plutôt efface les torts que
l'on reconnaît et les erreurs que l'on rétracte.» Il conseilla donc
au roi de demander à l'empereur de Russie pour le duc d'Orléans la
grand'croix de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem et d'accorder à
ses frères la décoration de l'ordre du Saint-Esprit, que lui portait
déjà. À ces grâces, l'initiative royale en ajouta une autre. Le
comte de Beaujolais n'avait été qu'ondoyé au moment de sa naissance,
et depuis, on avait négligé de le baptiser. Le roi voulut être son
parrain. Il chargerait le comte d'Artois de le représenter à la
cérémonie du baptême. La duchesse d'Harcourt, qui résidait à Londres,
représenterait la marraine, c'est-à-dire la reine de France.

Dans la triste situation à laquelle il était réduit, Louis XVIII ne
pouvait témoigner de sa satisfaction sous d'autres formes, si ce
n'est en écrivant de sa main aux jeunes princes. Il le fit le même
jour:

«Mes cousins, j'ai reçu votre lettre du 16 février, qui m'a été
transmise par mon frère. Les moments les plus doux pour mon coeur,
les plus propres à me faire oublier mes peines, sont ceux où
quelques-uns de mes enfants reviennent dans mes bras paternels. Jugez
du sentiment que j'éprouve en ne voyant plus parmi les princes de
mon sang que les dignes neveux d'Henri IV et de Louis XIV. Jaloux,
de mon côté, d'effacer tout ce qui pourrait rappeler des souvenirs
trop amers et de resserrer de plus en plus nos liens, je permets au
duc de Montpensier et au comte de Beaujolais de porter les marques
de l'ordre du Saint-Esprit en attendant que je puisse les créer
chevaliers. Mon frère les en revêtira et présentera en mon nom le
comte de Beaujolais aux fonts baptismaux. Oublions le passé, ou
plutôt rappelons-nous sans cesse, moi, la bataille du Mont-Cassel et
de Lérida[9], vous la satisfaction que j'éprouve aujourd'hui, et,
tous réunis, essuyons les larmes de votre vertueuse et respectable
mère.»

[Note 9: Le combat de Mont-Cassel, 11 avril 1677, où le duc
d'Orléans, frère de Louis XIV, se couvrit de gloire, et la prise de
Lérida, 12 octobre 1707, où son fils, le futur régent, se distingua.]

La duchesse d'Orléans, à laquelle il venait de faire allusion, était
alors, nous l'avons dit, réfugiée en Espagne. Il ne l'avait jamais
rendue responsable de la conduite de son mari dont elle restait
inconsolable, plus malheureuse de l'avoir vu se déshonorer que de
l'avoir perdu. Il lui conservait des sentiments affectueux; elle lui
en était reconnaissante, ainsi qu'en témoignent les lettres qu'elle
lui écrivait tantôt en les signant, tantôt sans signature, sous
le nom de Justine, inséré dans le corps de la lettre. Il voulut
l'associer à sa joie.

«Je viens, ma chère cousine, vous féliciter ou plutôt me féliciter
avec vous de l'événement qui pouvait le plus contribuer à votre
bonheur. J'étais bien certain des sentiments de vos enfants! Mais
il me tardait d'en recevoir l'assurance par eux-mêmes et de pouvoir
leur parler des miens. Cet heureux instant est enfin arrivé, et, à
travers la joie qu'il me cause, je sens bien vivement la vôtre. Mais,
quelque plaisir que j'aie à vous obliger, croyez que je n'ai songé à
satisfaire que moi-même, en permettant aux deux cadets de porter les
marques de l'ordre du Saint-Esprit et en chargeant mon frère de tenir
en mon nom le dernier sur les fonts du baptême.»

Ce n'est pas seulement à ses cousins et à leur mère qu'écrivit le
roi. Il avait pris depuis longtemps l'habitude, chaque fois qu'un
événement heureux ou malheureux pour lui se produisait, d'en faire
part à divers membres de sa famille. Il s'y conforma encore ce
jour-là, en écrivant à la reine qui était alors éloignée de lui, à la
comtesse d'Artois, à la princesse de Conti, à la reine de Sardaigne,
au roi de Naples, à l'infant de Parme, au prince de Condé, à la
comtesse de Marsan, son ancienne gouvernante, et enfin à l'empereur
de Russie, à qui il demandait, pour le duc d'Orléans, la grand'croix
de Saint-Jean de Jérusalem. À son frère, après lui avoir dit qu'il
permettait au duc de Montpensier et au comte de Beaujolais de porter
les insignes de l'ordre du Saint-Esprit, il annonçait en outre que
la reine et lui tiendraient le plus jeune sur les fonts baptismaux.
Pour présider la cérémonie, il désignait Dillon, l'archevêque de
Narbonne. «Sa noble éloquence aura un beau jeu de se déployer. Vous
l'appellerez Louis et tel autre nom que vous ou lui jugerez à propos,
mais pas Joseph, quoique cela fût naturel, vu la marraine. Mais
c'était le nom de leur père, et il ne faut plus qu'il se retrouve
dans cette branche.»

On a vu que les trois princes en envoyant au roi leur hommage de
fidélité avaient signé «Bourbon». Leur signature lui suggéra une
observation qu'il leur fit transmettre par Monsieur: «Bourbon était
le nom distinctif de notre branche avant l'avènement de Henri IV au
trône. Celle de Condé le porte et celle de Conti par suite, parce
que leur séparation était déjà faite en 1589. Mais ceux-ci, qui
descendent de Louis XIII, ne doivent pas plus le porter que nous. Ils
doivent porter et signer celui de leur branche qui est d'Orléans,
sans y ajouter d'autre titre: c'est le nom de baptême qui les
distinguera entre eux.»

Après ces témoignages de sollicitude pour cette affaire de famille,
le politique reparaît: «Reste à savoir ce que nous ferons de ces
trois jeunes gens qu'il ne faut pas laisser moisir, mandait-il
encore à son frère. S'il se tire un coup de fusil en France, il
faut qu'ils y soient, ne fût-ce que pour chouanner. S'il n'y a rien
de cette nature à faire ni à espérer prochainement, il faut qu'ils
aillent volontaires à l'armée de Condé et non pas seulement à l'armée
autrichienne comme ils paraissaient le désirer. Le noviciat sera
un peu dur, je le sais. Mais outre qu'ils ont à réparer, ce qu'ils
sèmeront, ils le recueilleront au centuple. Mais, je vous le répète,
en tout état de cause, il faut qu'ils partent promptement, pour
eux et même pour nous, car il faut les utiliser et surtout ne pas
laisser dire que nous avons cherché à les neutraliser.» C'est la même
préoccupation qui se manifeste dans sa lettre au prince de Condé: «Il
est possible qu'ils aillent me prouver leurs sentiments en combattant
sous vos drapeaux et, dans ce cas, je ne suis pas en peine de
l'accueil que vous et les valeureux gentilshommes qui sont sous vos
ordres, ferez à ces princes redevenus dignes d'être les descendants
d'Henri IV.»

Tandis que le roi se prodiguait ainsi pour prouver de quel prix était
à ses yeux la rentrée de ses cousins dans le devoir, d'Avaray, qui
ne voulait pas être en reste, puisait dans son dévouement à la cause
qu'il servait une idée aussi heureuse qu'imprévue. Il tirait de la
cassette, dans laquelle il la tenait cachée, la fameuse déclaration
de 1796, dérobée par ses soins à la connaissance du roi, et il la
renvoyait au duc d'Orléans en l'accompagnant de ces quelques lignes
bien faites pour lui assurer à jamais l'amicale confiance du prince:

«Monseigneur, il fut un temps où un royaliste dévoué à son maître
ne pouvait que nourrir en silence les sentiments et le respect qui
l'attachaient au premier prince du sang. Réduit ainsi que tout
Français fidèle à hâter de mes voeux l'heureux jour qui nous comble
de joie, je crus cependant trouver une occasion de faire davantage
et d'aplanir la route qui devait tôt ou tard conduire Votre Altesse
Sérénissime aux pieds de Sa Majesté. Si Monseigneur daigne accueillir
avec bonté la démarche que j'ose faire aujourd'hui en lui remettant
un écrit de sa main, qui me fut adressé au quartier général de Riégel
en 1796 et que j'ai soustrait à la connaissance du roi, j'aurai
atteint un but vivement désiré: celui de prouver à Votre Altesse
Sérénissime mon dévouement à sa personne.»

S'étant ainsi acquitté de ce qu'il considérait comme un devoir,
d'Avaray mandait à Dumouriez, qui était encore à Saint-Pétersbourg,
la grande nouvelle, en une longue note, pleine de détails plus exacts
que ceux auxquels les gazettes avaient trop facilement accordé leur
publicité.

«Lisez donc et pleurez, disait-il en la lui transmettant, car je
sais que, dans l'occasion, vous avez aussi des larmes à répandre.
Les bavards à la journée vont s'exercer à qui mieux mieux, et ce ne
sera pas pour le mieux. Je n'aime pas déjà le prélude de celui de
Hambourg qui cite Mme de Sillery et autres pauvretés. Je suis bien
fâché que vous ne soyez pas là. Vous auriez senti, vous auriez dit à
Mgr le duc d'Orléans que ce qu'il y avait de plus noble et de plus
satisfaisant pour lui et les siens était de publier sa lettre au roi
et la réponse.»

Publier sa lettre au roi, c'est là justement ce que le prince ne
voulait pas. Il l'avait dit à Monsieur qui, de son côté, s'était
engagé à ne pas la rendre publique, créant au roi, du même coup,
une égale obligation. L'intervention de Dumouriez, que regrettait
d'Avaray, eût été inutile. Il est d'ailleurs douteux que le général
eût consenti à intervenir. Il connaissait la fierté naturelle du duc
d'Orléans, et eût jugé dangereux de le contraindre à une publicité
que le prince avait par avance déclarée humiliante pour ses frères
et pour lui. Il en était de même en ce qui touchait leur envoi à
l'armée de Condé, dont le roi parlait à Monsieur. Mais on ignorait
à Mitau leurs dispositions à cet égard. Cette ignorance favorisait
les illusions de d'Avaray. Elles se trahissent, avec une ardeur
belliqueuse, dans la suite de sa lettre à Dumouriez.

«Maintenant, où et comment faut-il utiliser le dévouement des jeunes
princes? En France, mon cher général, et non à l'armée autrichienne
comme, à leur passage en Angleterre, ils paraissaient le désirer.
Mais, il faut un retour de chances favorables. Le magnanime Paul
Ier nous les rendra, et je ne doute pas que cette année il n'assure
au roi les moyens de se montrer à ses sujets fidèles, ou égarés, ou
rebelles, l'olivier d'une main et l'épée de l'autre. Alors Mgr le
duc d'Orléans trouvera sa place auprès de son maître ou viendrait se
réunir à lui s'il l'avait déjà précédé sur le théâtre de gloire qui
nous attend. Quant à ses jeunes frères, ils iront se battre pour le
service du roi partout où ils en trouveront l'occasion. Je lis tout
cela dans votre âme autant que dans la mienne.»

Les espérances exprimées par d'Avaray allaient être promptement
déçues. En se réconciliant avec les Bourbons, les d'Orléans
avaient eu surtout pour but de mettre un terme à des divisions
aussi nuisibles à la cause royale qu'à eux-mêmes, et leur conduite
ultérieure, pendant la durée de l'émigration, atteste leur sincérité.
Mais, en jurant «de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang
pour le service du roi», ils n'entendaient pas abdiquer le droit de
juger par eux-mêmes de ce que commandait le bien de ce service ni
de choisir les moyens de s'y consacrer. Il n'apparaît pas au point
où nous en sommes de leur histoire que l'aîné d'entre eux, le seul
des trois qui compte, puisque c'est son exemple qui entraînait les
deux autres, eût encore entrevu la possibilité de s'unir contre la
France à une armée étrangère ni de s'enrôler dans le corps de Condé.
Ce qu'on disait de son intention de prendre du service en Autriche,
outre qu'on n'en trouve nulle part la preuve, ne prouvait pas qu'il
fût prêt à marcher avec les Autrichiens contre sa patrie, et ce
qui sur ce point est plus décisif que tous les commentaires, c'est
qu'après avoir envoyé sa soumission, il sembla vouloir se faire
oublier.

Ce que le roi attendait de lui et de ses frères, Monsieur le lui
avait dit. Sans y opposer un refus formel, il ne s'y conforma pas. Il
avait d'ailleurs de graves et justes raisons pour rester à Londres:
la santé de ses frères d'abord qui exigeait du repos et des soins,
et plus encore, les démarches auxquelles il se livrait au même moment
pour décider sa mère à quitter l'Espagne et à venir le rejoindre en
Angleterre, où il attendait également sa soeur, Madame Adélaïde.
Il alléguait ces démarches ainsi que l'approbation donnée par les
ministres britanniques à son attitude réservée et passive. Monsieur,
qui s'était contenté de conseiller, n'osa aller, ainsi qu'il
l'avouait à son frère, jusqu'à ordonner, soit qu'il craignît un refus
du duc d'Orléans, soit qu'il ne voulût pas déplaire au gouvernement
anglais. Une lettre du roi, en date du 22 avril, nous éclaire sur ce
conflit passager auquel les circonstances coupèrent court.

«La piété filiale est un excellent sentiment, mais tout doit avoir
ses bornes, et je trouve celle des d'Orléans d'autant plus excessive
que leur présence n'est nullement nécessaire pour tirer leur mère
d'Espagne. J'aurais attendu de leur part un mouvement plus énergique.
J'allais jusqu'à me figurer qu'ils pourraient faire quelque coup de
tête et que, perdus de vue un instant, ils reparaîtraient tout d'un
coup à la tête d'un mouvement royaliste. Mais, puisqu'il ne vous
restait d'autre ressource qu'un coup d'autorité qui aurait été mal vu
du roi d'Angleterre et de ses ministres, vous avez sagement fait de
vous en abstenir.

«J'avais, comme je vous l'ai mandé, pour achever de sceller
ma réconciliation avec eux, demandé à l'empereur de Russie la
grand'croix de Saint-Jean de Jérusalem pour l'aîné. Je joins ici la
copie de la réponse qu'il m'a faite. Voyez si vous croyez utile de la
lui communiquer.»

Nous avons lieu de croire que, laissé juge de l'opportunité
de la communication, le comte d'Artois s'abstint de mettre la
réponse impériale sous les yeux de son jeune cousin, qui s'en fût
probablement offensé: «J'attendrai pour le nommer, disait le tsar,
d'avoir pu juger de sa conduite antérieure et qu'il ait contribué à
rendre à la France son roi légitime.» Le refus était dur, et mieux
valait ne l'attribuer, sans en faire connaître les termes, qu'à l'un
de ces caprices déconcertants et toujours inexplicables dont Paul Ier
était coutumier. C'est sans doute ce qui fut fait.

Au surplus, ces incidents n'eurent aucune suite. La résistance plus
ou moins dissimulée qu'avait opposée le duc d'Orléans au désir
exprimé par le roi de le voir rejoindre l'armée de Condé trouvait,
à l'heure même où il était instruit de ce désir, une raison d'être
dans l'état de l'Europe et les dispositions des puissances qui le
dispensaient de livrer, dès ce moment, le fond de sa pensée et de
déclarer qu'il ne voulait pas porter les armes contre son pays. Tout
annonçait une paix prochaine. Elle existait entre la France et la
Prusse. Le gouvernement consulaire allait la conclure avec la Russie,
et quoique l'Angleterre et l'Autriche n'eussent pas encore désarmé,
ce n'est pas au moment où l'Autriche n'employait l'armée de Condé
qu'avec une évidente mauvaise grâce, et où l'Angleterre s'ingéniait
à paralyser les projets des princes et des émigrés qu'elles eussent
accepté les services du duc d'Orléans. D'autre part, d'Avaray se
trompait lorsqu'il se flattait de voir Paul Ier «assurer à Louis
XVIII les moyens de se montrer à ses sujets, l'olivier dans une main
et l'épée dans l'autre». Les combats qui se livraient encore en
Allemagne et en Italie n'étaient plus que les dernières convulsions
de la coalition démembrée et expirante. Les circonstances venaient
donc en aide au duc d'Orléans, favorisaient son attitude, la
justifièrent bientôt, et le léger nuage qui aurait pu obscurcir la
réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon se dissipa
sans laisser de traces.

Sur ces entrefaites, le roi reçut d'Espagne, au commencement
d'octobre, une lettre de la duchesse d'Orléans en réponse à celle
qu'il lui avait écrite au mois d'avril pour la féliciter de la
conduite de ses fils. Elle le remerciait avec effusion de ses bontés
pour eux. Mais, en même temps, elle se plaignait de la dureté de son
exil, de l'exiguïté de ses ressources, des difficultés matérielles
qui s'opposaient à son départ d'Espagne. La tendre et ancienne
affection que lui portait le roi se révèle dans les consolations
qu'il lui adressait. «La lettre de Justine est parvenue il y a huit
jours à son adresse. Celui qui l'a reçue y a vu avec plaisir les
témoignages d'une amitié qui lui est bien chère. Mais il est bien
affligé de voir par la lettre même et d'avoir appris en même temps
que les peines de Justine sont encore augmentées. Ah! qu'elles soient
plutôt adoucies par la conduite touchante de ceux qui lui sont chers
avec tant de raison! Plût à Dieu, que se livrant aux mouvements de
son coeur plutôt qu'à des espérances trompeuses, elle cédât à leurs
instances. Que Justine compte du moins à jamais sur l'amitié de celui
qui lui écrit aujourd'hui.» Quelques mois plus tard, sur la nouvelle
assurance qu'il recevait du dévouement de «Justine» et l'avis de son
prochain départ pour l'Angleterre, la tendresse du roi pour elle
paraît encore redoubler; il y associe la duchesse d'Angoulême. «Celui
à qui ce touchant écrit était destiné n'en aurait pas joui, s'il
n'eût fait partager à son ange consolateur les sentiments dont il
est rempli. Tous deux se réunissent pour exprimer leur sensibilité,
pour dire à Justine combien ils prennent part à l'amélioration de
son sort, surtout à une réunion dont leur propre expérience leur
fait sentir tout le prix, enfin pour l'assurer qu'elle n'a et n'aura
jamais d'amis plus tendres ni plus vrais qu'eux.»

Quoiqu'elle eût annoncé au roi qu'elle se préparait à aller retrouver
ses fils, la duchesse d'Orléans devait attendre jusqu'en 1808 cette
réunion. Elle ne se décida à quitter l'Espagne que lorsque les armées
de Napoléon y entrèrent. Néanmoins, dès la fin de 1800, elle parlait
à ses fils de son retour auprès d'eux. Elle leur disait même qu'elle
espérait pouvoir traverser la France et gagner l'Allemagne, où elle
s'embarquerait pour les rejoindre. «J'ose avouer à Votre Majesté,
écrivait au roi, le 13 novembre, le duc d'Orléans, que je le souhaite
plus que je ne l'espère.» Aveu mélancolique, plein de sous-entendus
que n'éclaircit pas cette réponse de Louis XVIII:

«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 13 novembre avec plaisir,
parce que j'en aurai toutes les fois que je recevrai des témoignages
de vos sentiments et que j'aurai occasion de vous en donner des
miens; mais, en même temps avec peine, parce que j'y vois que
tous les efforts de votre piété filiale n'ont pu réussir à faire
sortir votre vertueuse mère d'un séjour qui, dans les circonstances
actuelles, lui convient si peu. Je souhaite vivement que la faible
espérance, qui vous reste encore pour elle, se réalise. Quoi qu'il en
soit, n'oubliez pas, en lui écrivant, de lui parler de ma sensibilité
à la commission qu'elle vous a donnée pour moi et du tendre et
constant intérêt que je lui porte.»

Lorsque le roi traçait ces lignes, le 18 décembre 1800, dix mois
après la soumission de ses cousins, il était, on le voit, convaincu
de leur sincérité. Les années suivantes devaient lui en fournir de
nouvelles preuves.



VII

LES DISSENTIMENTS ENTRE LE ROI ET SON FRÈRE


À l'heure où s'opérait, entre Louis XVIII et ses cousins d'Orléans,
une réconciliation qu'il avait ardemment souhaitée, il souhaitait
au même degré voir se dénouer avec un égal bonheur les difficultés
qui, depuis longtemps, s'étaient élevées entre lui et son frère,
et auxquelles les intrigues des émigrés de Londres, contre le
conseil royal de Paris, venaient d'imprimer une vivacité plus
grande[10]. À la vérité, leurs dissentiments n'avaient jamais été
assez graves, ni l'oubli par Monsieur de ses devoirs envers le roi
assez caractérisé, pour provoquer la rupture de leurs rapports. Mais
les entours du comte d'Artois, leurs jalousies, leurs prétentions,
leurs indiscrétions, leurs imprudences, tolérées par sa faiblesse
ou encouragées par sa vanité, multipliant les dissentiments et
envenimant les conflits, ces rapports s'étaient tendus. Entre les
deux frères, la défiance du côté du roi et une susceptibilité
déplacée du côté de Monsieur remplaçaient l'union confiante qu'eût
exigée l'intérêt de la monarchie. À l'époque où nous sommes arrivés,
cette situation était devenue d'autant plus douloureuse, qu'elle
résultait d'une longue suite d'incidents, dont le roi ne pouvait se
souvenir sans y voir une tentative persistante de son frère pour
se substituer à lui dans la direction du parti royaliste français
au dedans et au dehors. Bien que ces causes de dissentiments aient
apparu déjà au cours de cette histoire, il y a lieu d'y revenir, pour
faire comprendre, en remontant à leur origine et en les résumant,
combien ces divisions étaient nuisibles à la cause royale, et
l'ardent désir du roi de les voir finir.

[Note 10: Voir _Histoire de l'Émigration_, tome II, pages 408 et
suivantes.]

Nés à peu d'années de distance l'un de l'autre, et ayant perdu leurs
parents étant encore enfants, le comte de Provence et le comte
d'Artois avaient été élevés ensemble. Indépendamment du gouverneur
et des maîtres qui leur furent donnés, leur première éducatrice,
leur éducatrice morale fut la comtesse de Marsan, appartenant à la
famille de Soubise, nommée en 1754 gouvernante des enfants de France
en remplacement de la duchesse de Tallard. Ils n'oublièrent jamais
ce qu'ils lui devaient. Jusqu'à sa mort, survenue en 1802, elle fut
de leur part l'objet d'un véritable culte; ils l'appelaient leur
seconde mère. Le prince qui devint Louis XVIII, dans les nombreuses
lettres qu'il lui a écrites, la qualifie toujours: «ma petite chère
petite amie,» et il n'en est pas une où n'éclate par quelque trait la
reconnaissance qu'il lui avait gardée.

La gouvernante des deux frères ne leur avait pas seulement prêché la
nécessité de se confier à Dieu dans les grandes épreuves de la vie.
À eux comme à leur aîné, l'héritier de la couronne, et comme à leur
soeur, Madame Clotilde, la future reine de Sardaigne, et à Madame
Élisabeth, elle avait prêché aussi l'union familiale; elle leur avait
surtout appris à s'aimer les uns les autres. Au cours des premiers
troubles révolutionnaires, on put croire, à ne juger le comte de
Provence et le comte d'Artois que par leur attitude envers Louis XVI,
qu'ils avaient oublié cette partie des enseignements de «leur seconde
mère». En réalité, cet oubli ne fut que momentané.

La politique souille plus ou moins tout ce qu'elle touche; elle les
avait égarés jusqu'au point de faire croire momentanément à une
rivalité qui n'existait pas. Lorsqu'ils accusaient leur frère, resté
en otage à Paris, de leur disputer les pouvoirs à l'aide desquels ils
prétendaient le sauver, alors que, par leurs maladresses et leurs
violences, ils précipitaient sa perte, leur tête seule était coupable
et non leur coeur. Nulle cause de désunion ne se fût produite entre
eux et lui, s'ils n'eussent été loin de sa personne. Leurs douloureux
débats, que révèlent les correspondances que nous avons publiées
antérieurement, furent le résultat d'une séparation dont tous
souffraient au même degré.

Du reste, un fait analogue s'était déjà passé entre Monsieur et le
comte d'Artois en 1790. De Turin, où celui-ci résidait alors, il
usait contre le comte de Provence, encore à Paris, des mêmes armes
qu'un peu plus tard, quand ils furent réunis, on les vit employer
contre Louis XVI. À propos de l'affaire du marquis de Favras et de la
démarche de Monsieur auprès de la municipalité parisienne, à laquelle
il se présenta «non comme prince, mais comme citoyen», le comte
d'Artois ne craignit pas d'incriminer violemment sa conduite.

--Il s'est avili, disait-il; il a roulé dans la boue!

Mais ces griefs ne tinrent pas devant la joie que ressentirent les
deux princes, en se retrouvant à Bruxelles au mois de juin 1791,
et devant la douleur que leur causa l'arrestation de Louis XVI à
Varennes.

À Coblentz, ils vécurent unis. S'il y eut entre eux des discussions,
on n'y découvre pas le caractère agressif et malveillant qui, dans
les querelles, rend parfois les contradicteurs irréconciliables. Ils
eurent même assez d'esprit, l'un et l'autre, pour ne pas se laisser
influencer par les intrigues et les rivalités de leurs courtisans,
et pour ne pas s'associer à des dissentiments qui, dans les limites
où ils se produisaient, n'étaient déjà que trop funestes à la cause
royale, mais l'eussent été davantage si les princes y fussent
intervenus et eussent pris parti. Les difficultés contre lesquelles
ils avaient à se débattre leur étaient communes: d'une part les
ordres que de Paris leur envoyait leur frère à qui, croyaient-ils,
son propre intérêt leur défendait d'obéir; d'autre part, les
incessantes excitations du prince de Condé, toujours disposé à
trouver qu'ils n'allaient ni assez vite ni assez loin, et dont il
eût été singulièrement imprudent de suivre les conseils. Pour que
leur résistance des deux côtés fût efficace, une étroite union était
nécessaire, et parmi tant de fautes qu'on peut leur reprocher, ils ne
commirent pas celle de se désunir.

Tant qu'ils vécurent ensemble, Monsieur, quoique l'aîné, ne chercha
pas à faire prévaloir sa volonté sur celle de son frère. À Coblentz,
il s'efface maintes fois devant ce frère plus jeune que lui, mais
plus actif, plus déterminé, plus enclin aux résolutions promptes et
irréfléchies. Il le laisse faire, il se laisse entraîner. Visible
est son souci de maintenir entre eux l'égalité des pouvoirs. Lorsque,
après la mort de Louis XVI, il se proclame régent, il confère au
comte d'Artois la lieutenance générale du royaume. Ils se tracent
d'un commun accord les limites en lesquelles l'action de chacun
d'eux devra s'exercer. Monsieur agira dans le Midi, de Lyon à
Toulon, des Alpes aux Pyrénées. C'est à lui que les conspirateurs
de ces contrées viendront demander des ordres. Le comte d'Artois
s'attribue les pays de l'Ouest, la Bretagne, la Vendée, et quand
les Chouans solliciteront les secours du gouvernement britannique,
ce sera par son entremise. Ainsi, la part est égale entre les deux
frères; nulle différence entre eux quant à l'exercice de l'autorité,
soit que Monsieur ne suppose pas la sienne supérieure à celle de son
cadet, soit qu'il recule déjà devant la difficulté de lui imposer
l'obéissance.

Cette difficulté résulte de leur éducation première, de leurs
habitudes, de la tendre familiarité qui a toujours caractérisé leurs
rapports. Elle n'apparaît pas encore durant cette première période
de l'émigration; mais elle apparaîtra demain, créera des conflits
douloureux dont l'amour fraternel seul aura raison. Vingt ans plus
tard, elle renaîtra. Louis XVIII rentré en possession de son royaume,
installé en maître aux Tuileries, la rencontrera devant lui. Elle
paralysera sa longue résistance aux prétentions de l'ultra-royalisme
dont le comte d'Artois s'est fait le champion, et lui arrachera cette
réflexion révélatrice de son impuissance et de son découragement:

--Croyez-vous qu'il soit facile de se faire obéir par son frère,
lorsque, enfants, on a joué ensemble et dormi dans le même lit?

Mais, si le comte de Provence, avant de devenir roi, n'a pas
manifesté la volonté d'être le maître, il n'en est plus de même
lorsque le trépas de Louis XVII, en juin 1795, met la couronne sur
sa tête. Dès ce jour, sa correspondance change de ton. Ce n'est plus
uniquement des avis et des conseils qu'il donne, mais des ordres.
Quoique envers son frère il en tempère l'expression par cette
affectuosité de langage, qu'il a toujours employée dans ses relations
avec lui, sous les paroles tendres, à travers les précautions
qu'il prend pour dicter sa volonté, elle s'affirme, et comme si
la majesté royale imposait à celui qui en est revêtu de nouvelles
formes, le tutoiement des anciens jours disparaît peu à peu presque
complètement. Louis XVIII ne parle plus seulement en frère, en ami,
mais en roi, et il n'hésite pas à blâmer les initiatives que loin de
lui, sans l'avoir consulté, s'en tenant à de longues habitudes, croit
pouvoir continuer à prendre le comte d'Artois.

Grande est la surprise de ce prince, plus vif encore son
mécontentement; il se soumet, car il ne voudrait pas être accusé
de contester l'autorité de son souverain, mais ce n'est pas sans
rancoeur. Ce qu'il ressent, il ne parvient pas toujours à le taire.
Quand il le laisse entendre, le roi, que de nouvelles circonstances
éloignent de plus en plus du royaume, voit rééditer contre lui
l'argument que, naguère à Coblentz et, d'accord alors avec le comte
d'Artois, il opposait aux ordres de Louis XVI.

«Vous n'êtes pas libre, lui mandait-il; votre volonté est enchaînée;
les ordres que vous nous dictez n'en sont pas l'expression sincère;
ils vous sont arrachés par la contrainte, et nous y conformer ce
serait vous trahir.»

C'est un langage analogue que maintenant lui tient à lui-même le
comte d'Artois. Ce frère dont il ne saurait suspecter le dévouement,
lui objecte qu'il est trop loin de la France pour connaître ce qui
s'y passe, pour être bon juge des résolutions à prendre et pour les
prendre en temps utile. Il est donc de toute nécessité de laisser
au lieutenant général sa liberté d'action. Il y a du vrai dans ce
raisonnement. Le roi le comprend, se résigne; mais il exige que
toutes les fois qu'il pourra être consulté on le consulte.

Dès ce jour, au fur et à mesure que parviennent à sa connaissance
les décisions prises par son frère, il n'est que trop porté à se
demander si véritablement elles étaient assez urgentes, pour qu'il
ait été nécessaire de les prendre sans solliciter son avis. S'il en
juge autrement, il le dit en homme résolu à ne pas laisser tomber
son pouvoir en quenouille, et qui entend l'exercer sans entraves.
Monsieur,--c'est sous ce nom que, depuis que le comte de Provence
est devenu roi, on désigne le comte d'Artois,--répond, s'explique,
s'efforce de se justifier. Ses arguments ne plaisent pas toujours.
Le roi qui envie son activité, le bonheur qu'il a d'être à portée du
royaume, la gloire qui l'attend s'il parvient à y pénétrer, redoute,
sans oser l'avouer, qu'il ne veuille s'assurer à lui seul le mérite
d'avoir rétabli la monarchie. Quand il le pousse à se jeter en
Vendée, c'est avec le cuisant regret de ne pouvoir agir de même, soit
sur ce théâtre, soit sur un autre. Son confident, le comte d'Avaray,
que le souci de la gloire de son maître rend parfois injuste,
défiant, soupçonneux, entretient ses dispositions, lui fait partager
ses propres préventions qui souvent sont fondées, car il n'est que
trop certain qu'il y a, dans la conduite de Monsieur, un excès
d'indépendance souvent peu compatible avec ses devoirs de sujet.
De là, entre le roi et son frère, des discussions, des querelles,
des conflits qui ne s'étaient jamais produit quand ils étaient
réunis, que leur séparation multiplie, et qu'elle envenimerait
irréparablement si la tendresse fraternelle ne finissait par prendre
le dessus.

Entre les griefs de Louis XVIII contre Monsieur, de 1795 à 1800, le
plus réel, qui est aussi le moins apparent dans la correspondance
royale où il en est à peine fait mention, se fonde sur le retard
que mettait le comte d'Artois à répondre aux appels des Vendéens,
retard qu'expliquent trop imparfaitement ses dires, pour qu'on puisse
trouver dans les raisons qu'il en donnait une justification, et qui
finalement aboutit à une impossibilité matérielle de débarquer sur
les côtes de l'Ouest.

En recevant à sa cour le comte d'Artois, l'impératrice Catherine
l'avait vivement pressé d'aller en Bretagne. Elle espérait lui
en avoir fourni le moyen en lui donnant une lettre pour le roi
d'Angleterre, qu'elle invitait à seconder l'exécution de ce projet.
Cette lettre ne produisit pas l'effet que la vieille souveraine en
avait espéré. Le roi d'Angleterre dut s'en remettre à ses ministres,
et ceux-ci refusèrent d'organiser l'expédition avec laquelle le
comte d'Artois se serait transporté en France. Restait au prince
la ressource de s'y rendre et de se mettre à la tête des bandes
vendéennes. Il ne s'y résigna pas; il ne voulait se montrer dans
l'Ouest qu'entouré d'une armée étrangère. Ce fut une première
occasion perdue, et l'événement causa à Louis XVIII une cruelle
déception.

Une seconde occasion se présenta après Quiberon. Le roi était
tellement convaincu que son frère ne la laisserait pas échapper, que
le 18 septembre 1795, étant sans nouvelles de lui, il le croyait
déjà passé sur le continent, et lui envoyait ses instructions. «Je
me sers, mon ami, de ma voie ordinaire avec Charette pour te dire
le plaisir que j'ai à te savoir enfin arrivé dans notre pays, et te
parler du désir ardent que j'ai de t'y aller rejoindre. Travailles-y
de tout ton pouvoir. Voici maintenant les choses dont je te charge:
1º de donner en mon nom le cordon rouge à Charette; 2º de confirmer
en mon nom tous les officiers dans leurs grades; 3º Stofflet et
Sapinaud sont des gens excellents qu'il faut contenter, mais qu'il
faut toujours tenir dans la subordination à l'égard de Charette, et
je crois que le grade de maréchal de camp est ce qu'il leur faut.»

Dans la même lettre, constatant, d'après les dires de ses agents de
Paris, que la déclaration adressée à son peuple lors de son avènement
avait produit en France un bon effet, il se plaignait des Jacobins
qui n'avaient rien trouvé de mieux «pour rompre le coup», que de
publier qu'il était mort ou mourant, et que le comte d'Artois pensait
tout au rebours de lui. «Il est donc bien essentiel, lui mandait-il,
que tu fasses connaître que tu penses absolument comme moi, et que si
tu étais à ma place, tu marcherais exactement sur la même ligne. Je
n'ai pas besoin de te recommander d'avoir grand soin de tenir sous
bride les prétentions de toute ta petite armée. Les prétentions sont
le mal ordinaire de notre nation, et il n'y en aurait pas de plus
dangereux dans ce moment-ci. Adieu, mon ami, je t'aime et t'embrasse
de toute la tendresse de mon coeur.»

Cette lettre, une des dernières où Louis XVIII s'en tient avec son
frère au ton familier si longtemps en usage entre eux, ne parvint
pas à son adresse. Le comte d'Artois, que le roi croyait auprès de
Charette, était encore à l'île d'Yeu, victime des intrigues anglaises
et de sa propre irrésolution, manquant de l'énergie nécessaire,
lorsqu'il sut que l'expédition était contremandée, pour passer outre,
rejoindre coûte que coûte les chouans auxquels il était annoncé,
et qui l'attendaient avec une impatience qui n'avait d'égale que
l'enthousiasme avec lequel ils se préparaient à l'accueillir[11].
En apprenant qu'il s'était résigné à retourner en Angleterre et à
se laisser en quelque sorte interner à Édimbourg, le roi fut encore
plus déçu que la première fois. Il ne lui adressa cependant ni
critiques ni reproches. Il feignit même d'attribuer uniquement au
mauvais vouloir de l'Angleterre, l'échec d'une tentative dont il
avait souhaité avec ardeur le succès. Mais, un doute resta en lui
sur le point de savoir si son frère avait été aussi complètement
empêché qu'il le disait de passer en Bretagne. Ce doute se trahit,
lorsqu'en 1799, comme on le verra plus loin, le comte d'Artois, après
avoir annoncé de nouveau l'intention d'aller se mettre à la tête des
Vendéens, sollicita en secret et obtint des Anglais l'autorisation de
se réunir en Suisse à l'armée de Souvarof, alors que le roi de son
côté négociait avec le tsar pour s'y faire envoyer.

[Note 11: D'après une version récemment lancée, sur la foi de
documents nouveaux, par un ecclésiastique breton, M. l'abbé
Lemonnier, le comte d'Artois se serait effectivement embarqué sur
un cutter anglais, le _Swan_, pour rejoindre Charette. Mais ce
cutter ayant été arrêté, le 5 octobre 1795, par un navire français,
le prince qui s'y trouvait sous le nom de Fernand Christin aurait
été conduit à Quiberon avec ses compagnons, sans être, il est vrai,
reconnu, et se serait échappé au moment d'être transféré à Paris avec
eux, ou aurait été enlevé sur la route par des gens masqués. C'est
ainsi qu'il aurait été empêché de passer en Bretagne.

Les évasions et les enlèvements sont fréquents à cette époque.
Mais, s'il est vrai que le prisonnier qui déclara se nommer Fernand
Christin soit parvenu à s'enfuir, on ne saurait admettre que ce fût
le comte d'Artois. Fernand Christin a réellement existé; il était
secrétaire des princes à Coblentz, et les Archives russes ont publié
de nombreuses lettres de lui, datées de 1830, adressées à une amie,
la princesse Tourkestanow, où il évoque quelques-uns de ses souvenirs
des temps révolutionnaires. Voir: _Histoire de l'Émigration_, tome I,
p. 131.

Quant au comte d'Artois, sans nous attacher à démontrer par un
rapprochement de dates l'impossibilité de sa présence à bord du
_Swan_, nous ferons seulement remarquer que, s'il eût été le héros
d'une aussi émouvante aventure, il n'eût pas manqué, ce qu'il n'a pas
fait, de la raconter au roi, son frère, et de l'opposer à ceux qui
lui reprochaient de n'avoir pas voulu se réunir aux chouans.]

Mais si ce grief du roi apparaît moins dans la correspondance qu'il
ne s'y devine, il en est d'autres qui s'y trouvent exposés tout au
long, et qui successivement donnèrent lieu à de pénibles querelles,
voire à des brouilles momentanées. Celui sur lequel on voit Louis
XVIII s'expliquer à plusieurs reprises, résultait de la facilité avec
laquelle le comte d'Artois promettait aux personnes de son entourage
des grâces, des grades, des décorations, les leur accordait même sans
attendre l'agrément de son frère au nom duquel il les distribuait, et
à qui il était tenu de les demander. Dès la fin de 1796, c'est une
affaire de ce genre qui met aux prises le souverain et le lieutenant
général du royaume.

D'Édimbourg où il a dû se retirer, Monsieur demande à son frère le
cordon rouge pour MM. de La Rosière, de La Chapelle et de Chalus, la
grand'croix de Saint-Louis pour le général d'Autichamp et le cordon
bleu pour M. de Miran, distinctions que, par leurs services à l'armée
des princes ou en Vendée, ont méritées ces gentilshommes. Mais, celui
d'entre eux à qui Monsieur est le plus pressé de faire obtenir le
cordon rouge est La Rozière. Cet officier général va s'éloigner de
lui pour suivre une expédition que l'Angleterre envoie en Portugal
afin de faire échec à l'Espagne, qui a conclu la paix avec la
République. Le roi ne se hâtant pas de répondre à cette requête,
le comte d'Artois, interprétant ce silence comme une approbation,
autorise La Rozière à porter le cordon aussitôt qu'il sera arrivé en
Portugal. Au reçu de la lettre qui mentionne cet acte d'autorité,
qu'il considère comme une violation de ses prérogatives,--c'est le 22
décembre,--Louis XVIII prend la plume et manifeste son mécontentement.

«Je suis affligé de ce qui s'est passé au sujet de La Rozière. Il
vous était facile de préjuger mon intention de lui donner le cordon
rouge. Mais, je ne comprends pas que vous ayez pu croire que ce fût
mon intention dans ce moment-ci. Vous savez, et vous me le reprochez,
que mon intention est de ménager l'Espagne. Est-ce la ménager que
d'accorder une grande grâce à celui qui va la combattre? Je sais bien
que je puis annuler l'effet de cette grâce. Mais, Dieu me préserve
d'avoir jamais ce pouvoir sur moi-même. Je me tirerai de ceci comme
je le pourrai. Mais, au nom de Dieu, ne mettez plus le roi en
compromis avec votre ami.»

La remontrance est certes inoffensive. Monsieur, n'en voyant que le
blâme, s'en montre étonné et affecté. Il déclare toutefois «qu'il
n'en parlera plus et n'y pense plus du tout». Le roi s'offense de
cette protestation. Il en envoie une copie à son frère. «Je suis
sûr qu'en la relisant vous serez fâché de l'avoir écrite.» Quelques
jours plus tard, avant même d'avoir reçu une nouvelle explication,
il revient sur l'incident, reconnaît qu'il ne se fût pas produit
si lui-même n'avait eu le tort de ne pas répondre aux demandes de
son frère, s'excuse en alléguant que, lorsqu'il les a reçues, «il
avait la tête en compote;»--«n'importe, j'aurais dû répondre tout de
suite.» C'est une concession; mais elle ne porte que sur la forme; il
ne cède pas sur le fond. «Trouve bon, je t'en prie, que je ne fasse
pas le roi de Versailles et que je ne donne ces distinctions qu'au
moment de l'activité.» Il ajoute en confidence «qu'après la mort de
son pauvre neveu», il a fait _in petto_ une promotion de cordons
bleus et que les protégés de son frère y figurent. «Mais je ne veux
pas le dire tout haut parce que, outre que les promesses faites
d'avance ne valent rien en général, je ne me soucie pas de vendre la
peau de l'ours. Ainsi, si ces messieurs t'ont chargé de me faire ces
demandes, dis-leur de bien jolies choses; assure-les qu'ils seront
contents, mais ne trahis pas mon secret.»

Cette lettre vient de partir lorsqu'en arrive une de Monsieur en
date du 15 mars, dont l'affaire La Rozière fait tous les frais et
où il plaide les circonstances atténuantes. Mais elle ne donne pas
satisfaction à son destinataire. «Elle ne guérit pas le mal que
m'avait fait celle du 11 février. En vérité, plus je relis la mienne
du 22 décembre et moins je trouve qu'elle ait pu te blesser. Je n'en
suis pas moins affligé de t'avoir fait de la peine. Il n'y aurait
qu'une affliction pire que celle-là: ce serait de te voir douter un
instant de ma tendresse. Je n'en parlerai plus. Si tu étais là, je
t'embrasserais de tout mon coeur et tout serait dit.»

Ces accents émeuvent le comte d'Artois. Pour y répondre, il ne prend
conseil que de son affection fraternelle: «J'ai reçu avant-hier,
mon cher frère, votre lettre du 4, et mon coeur a besoin de vous
exprimer comme il le sent, à quel point je suis touché de votre
réponse à ma lettre du 15 mars. Je n'ai jamais regretté plus
vivement de ne pas être à portée de vous sauter au col. Mais, nous
nous devinerons toujours mutuellement et tout servira à resserrer
davantage tous les tendres liens qui nous unissent pour la vie.»
Ainsi, se dénoue la querelle que closent définitivement ces deux
lignes du roi; «J'ai reçu votre lettre du 18 avril. Vous jugez du
bien qu'elle m'a fait.»

Tout est dit maintenant, et il semble que désormais le malentendu
qui a menacé un moment l'entente des deux frères ne se renouvellera
pas. Mais c'est trop compter sur la sagesse de Monsieur et sur la
longanimité du roi. À l'heure même où les avances de celui-ci, encore
que ce ne fût pas de son côté qu'on dût en attendre, amènent une
réconciliation nécessaire et conjurent un éclat qui serait funeste à
la cause royale, les circonstances préparent un conflit d'une bien
autre gravité, dont nous pourrons suivre une à une les péripéties
dans la correspondance qui est sous nos yeux.



VIII

AGGRAVATION DES CONFLITS


Depuis le désastre de Quiberon, le comte de Puisaye était en
disgrâce, non que le roi fût homme à lui tenir rigueur de sa défaite
s'il eût été prouvé qu'il n'avait rien négligé pour la conjurer,
mais parce que, dans la conduite de cette fatale expédition, Puisaye
avait donné trop de preuves de son incapacité, de sa légèreté, de
son imprévoyance pour se dérober à la responsabilité d'un échec
que le parti royaliste avait payé de son sang et qui avait eu des
conséquences effroyables. Tout en cette affaire accusait Puisaye:
ses vantardises antérieures, les vices d'une organisation hâtive,
sa fuite éperdue dans la journée du 21 juillet, son embarquement
précipité sur la _Pomone_, les propos de d'Hervilly mourant, la
lettre accablante où l'héroïque Sombreuil le traitait de lâche
fourbe, les fusillades de Vannes et enfin le cri presque général des
survivants de ce sanglant désastre.

Qu'il y eût beaucoup d'exagération dans ces griefs, que Puisaye eût
été plus malheureux que coupable, c'était possible. Mais tant de voix
vengeresses clamaient contre lui, qu'il n'était plus au pouvoir du
roi de lui conserver sa confiance. Dans la pensée de Louis XVIII,
dans celle même du comte d'Artois qui, tout en se plaignant de lui,
ne pouvait se défendre de beaucoup d'indulgence, Puisaye devait
disparaître et se faire oublier.

Il eût été, toutefois, imprudent et dangereux de le lui signifier en
des termes autoritaires. C'était, malgré tout, un homme à ménager.
Le cabinet britannique ne le jugeait pas aussi sévèrement que le
jugeait le roi. Sa défaite n'avait détruit ni la considération que
les ministres professaient pour sa personne et son caractère, ni leur
confiance en ses talents, et pas davantage l'affection dont il était
depuis si longtemps l'objet de la part des populations bretonnes, sur
lesquelles, au cours des insurrections vendéennes, s'était exercée
son autorité. Lui-même n'entendait pas renoncer à son commandement.
Rentré à Londres au lendemain de Quiberon, il y avait retrouvé la
faveur des ministres, l'amitié de l'un d'eux, Windham, chargé du
département de la Guerre. Fort de cette influence que n'avait pu
détruire son malheur, il activait ses démarches à l'effet de se faire
transporter en Bretagne pour y reprendre le rôle prépondérant qu'il y
avait naguère rempli de l'aveu et au nom du roi.

Or, ce rôle, le roi ne voulait pas le lui rendre. Dès les premiers
mois de 1796, il invitait son frère à négocier avec habileté et
prudence en vue d'obtenir que Puisaye donnât sa démission. De longs
mois s'écoulèrent avant que Monsieur pût procéder à des démarches
efficaces et se flatter de les voir aboutir. Enfin, au commencement
de 1797, une circonstance imprévue lui permit de se conformer aux
instructions de son frère. Puisaye, comme s'il les avait pressenties
et voulait les prévenir, avait envoyé à Blanckenberg des émissaires
de confiance, lesquels, sous prétexte de soumettre au roi ses projets
et ses plans, devaient plaider sa cause et obtenir que ses fonctions
lui fussent conservées. Mais, malgré les efforts de ces ambassadeurs
et cédant aux conseils du baron de Roll, agent de Monsieur, qui se
trouvait alors à Blanckenberg, le roi ne voulut pas se prononcer.
Il renvoya l'affaire au comte d'Artois «chargé spécialement de la
direction des provinces de l'Ouest», et adressa à ce prince une note
particulière en laquelle il développait ses vues et ses désirs en ce
qui concernait Puisaye.

Celui-ci, aussitôt qu'il connut cette décision, alla de Londres à
Édimbourg afin de conférer avec Monsieur. Là, contrairement à ses
espérances, il fut amené à donner sa démission. Il la donna cependant
de manière à laisser croire qu'elle était volontaire. Mais, craignant
qu'on ne la regardât comme forcée, il demanda qu'elle fût tenue
secrète jusqu'à la nomination de son successeur, qui semblait devoir
être le prince de Rohan. Pour justifier cette demande, à laquelle
Monsieur s'empressa de faire droit, il observa que si l'on voulait
tirer quelque parti de ses relations avec le ministère britannique,
il était essentiel qu'il conservât vis-à-vis de ce ministère assez
de consistance pour n'être pas considéré comme amoindri. Donnée et
acceptée avec ces amendements, la démission fut aussitôt transmise au
roi. En la lui adressant, Monsieur insistait sur la nécessité de ne
pas la rendre publique.

Le roi fut plus surpris que satisfait des réserves dont elle était
accompagnée. Le comte d'Avaray, qui méprisait Puisaye et le «tenait
pour un drôle», avait fait partager à son maître cette opinion.
Louis XVIII était pressé de se débarrasser du personnage et de le
remplacer. Il donnerait ainsi satisfaction à la grande majorité du
parti royaliste, qui s'étonnait que cette mesure n'eût pas été déjà
prise et que le roi gardât à son service un homme qui l'avait si mal
servi. Animé de cette conviction, loin de déférer aux conseils de
son frère, il désigna sur l'heure le remplaçant de Puisaye, et, au
lieu de choisir le prince de Rohan proposé par le comte d'Artois,
il choisit le comte de Chalus. Ce gentilhomme avait commandé sous
les ordres de celui dont l'emploi lui était octroyé; il s'était
vaillamment conduit à Quiberon; il jouissait d'un grand renom en
Bretagne et méritait la confiance et l'estime. Les princes et les
royalistes lui en avaient donné précédemment maints témoignages.

Le roi lui écrivit pour lui faire connaître celui que, de nouveau,
il lui accordait. En lui ordonnant de se considérer désormais
comme commandant en chef de Bretagne dans la partie où le comte de
Puisaye avait rempli la même fonction, il l'invitait, ainsi qu'il
l'avait déjà fait sur tous les points du royaume, à faire entrer les
royalistes dans les gardes nationales qui se formaient alors. Il lui
transmettait en même temps ses instructions et ses ordres en vue du
rôle qu'il l'appelait à remplir.

Au moment d'expédier cette lettre, il se demanda s'il devait
l'envoyer à Monsieur en le chargeant de la faire parvenir ou s'il
l'enverrait par la voie de ses agents de Paris qui étaient en
communications constantes avec la Bretagne et la Vendée. Finalement,
c'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta, en laissant ses agents
juges de l'opportunité de sa décision. Mais, comprenant la nécessité
d'avertir son frère de ce qu'il avait fait, il le lui manda le 7
septembre.

Au sujet de la lettre destinée à Chalus, il lui disait:

«Je me suis décidé à l'envoyer directement, par la raison que,
l'ayant envoyée sous la même restriction (si mes agents voyaient la
chose du même oeil que moi), je ne sais pas s'il la recevra, et que
si je l'avais fait passer par vous, comme j'aurais fait en toute
autre circonstance, il y aurait eu un temps considérable de perdu; et
vous voyez que, de cette manière, il la recevra avant que je sache
moi-même si elle lui sera envoyée. J'en joins ici une copie aussi
bien que de l'ordre général.»

Lorsque la lettre écrite au comte de Chalus arriva à Paris, le
coup de force du 18 fructidor venait de s'accomplir et les agents
royalistes de se disperser. Elle fut cependant remise à l'un d'eux,
le prince de La Trémoïlle. Empêché de l'envoyer en Bretagne et étant
parvenu à s'enfuir, il l'emporta avec lui en Angleterre. De Londres,
il écrivit au comte d'Artois à Édimbourg pour lui demander ce qu'il
devait faire de cette lettre dont il lui communiquait une copie.
Le comte d'Artois n'avait pas encore reçu celle que son frère lui
avait adressée le 7 septembre. Il apprit donc tout à la fois par La
Trémoïlle que le roi, ne tenant aucun compte de son avis, venait de
rendre publique la démission de Puisaye, de nommer son successeur et
qu'au lieu de charger son lieutenant général de porter sa décision à
la connaissance des intéressés, il avait préféré s'en fier aux agents
de Paris du soin de communiquer sa lettre au destinataire quand ils
le jugeraient opportun.

L'événement inattendu du 18 fructidor, qui déjouait cruellement les
projets royalistes, ne disposait que trop Monsieur à l'irascibilité.
Il considéra le procédé du roi à son égard comme une offense
volontaire, et c'est à peine si la lettre royale du 7 septembre,
arrivée sur ces entrefaites, put le ramener à une interprétation
moins irritante de la conduite de son frère. La réflexion fut plus
efficace. Ayant ordonné à La Trémoïlle de ne pas expédier la missive
royale à Chalus, il se domina assez pour ne rien trahir, dans la
sienne au roi, des sentiments qui l'agitaient.

Après avoir reconnu la réalité des sujets de plaintes qu'avait
donnés Puisaye, il ajoutait: «Eh bien! mon cher frère, malgré tout
cela, votre intérêt et mon devoir exigent impérieusement que je vous
demande avec la plus vive instance de vous en rapporter uniquement
à moi sur la manière d'employer M. de Puisaye dans la partie que
vous m'aviez confiée et d'approuver que l'envoi de votre lettre à M.
de Chalus reste suspendu au moins jusqu'à l'époque où, en réponse
à cette lettre, vous m'aurez fait passer vos ordres directs ...
Vous avez jugé vous-même que la marche que vous avez suivie pour
l'envoi de votre lettre à M. de Chalus n'était pas conforme à la
règle que vous aviez établie. Je connais trop bien votre amitié et
votre confiance pour penser à me plaindre de ce que cette marche
pouvait avoir de désagréable pour moi. Votre intérêt seul m'occupe,
et si j'attache du prix à ce qui peut affaiblir ou augmenter ma
considération personnelle, ce n'est que pour la rendre plus utile à
votre service. Mais, il est de mon devoir de vous représenter que,
dans la circonstance actuelle surtout, l'envoi de votre lettre à M.
de Chalus n'aurait pu que produire un effet fâcheux, et c'est par
ce motif que j'ai fait dire au prince de La Trémoïlle de la garder
jusqu'à nouvel ordre.»

Pour écrire avec cette modération, Monsieur, dans l'état d'esprit
où il se trouvait, avait dû certes se faire violence. Mais le roi
ne lui en sut aucun gré, même après que le comte François d'Escars,
qui lui apportait la lettre à Blanckenberg, l'eût complétée, au
nom de Monsieur, par diverses explications. Les formes déférentes
qu'affectait son frère ne l'empêchèrent pas de sentir vivement ce
qu'il y avait d'attentatoire à son autorité dans la suspension de ses
ordres, et si sa réponse, en date du 30 octobre, trahit la volonté
de demeurer aussi calme que ferme et de ne prononcer aucune parole
blessante, on y devine cependant un blâme formel et la résolution de
se faire obéir.

«Je pense bien comme vous que l'événement du 4 septembre n'a pas
abattu le courage des royalistes et je conçois qu'au contraire,
ils soient plus animés que jamais. Je suis fort aise que vous vous
occupiez d'un plan pour tirer parti de ces dispositions. S'il est
achevé lorsque vous recevrez ma lettre, j'espère que je le recevrai
bientôt et surtout avant que le ministère en ait aucune connaissance.
Je dois vous observer d'avance que pour qu'un plan soit bon, il
faut qu'il embrasse toutes les parties de l'objet qu'on se propose
et qu'il y en a dans celui-ci de très essentielles, que vous ne
pouvez pas encore connaître. Vous savez qu'excepté une douzaine, les
victimes du 4 septembre ont échappé à la fureur du Directoire; or les
principaux se sont rendus en Suisse et ont dû se réunir à Yverdun,
pour y former aussi un plan qu'un d'entre eux doit m'apporter et que
sans doute M. Wickham, sous les yeux de qui cette conférence a dû se
tenir, aura transmis par courrier à sa cour. Il s'en faut bien que
tous les membres de cette conférence aient les mêmes droits à notre
confiance; aussi je me propose d'examiner scrupuleusement leur plan.
En arrêter un sans avoir connaissance du leur, serait une chose fort
imprudente; car tout sortis de France qu'ils sont, plus l'esprit qui
les a fait élire est bon et prononcé, plus ils doivent avoir conservé
d'influence sur ceux qui les ont élus, et plus il est nécessaire,
je ne dirai pas d'adopter leurs idées, mais de concerter avec eux
les mesures à prendre. D'ailleurs le plan auquel vous travaillez
est militaire et, à moins d'exciter une insurrection générale, ce
serait une chose déraisonnable d'en exciter une, sans savoir: 1º si
elle pourra être soutenue; 2º si le Directoire ne pourra pas faire
marcher contre elle des forces supérieures aux siennes, même réunies
aux auxiliaires qu'elle pourrait recevoir. Or, dans ce moment-ci, le
Directoire va, surtout si la nouvelle de la paix est vraie, être en
état d'employer toutes ses forces contre une insurrection quelconque.
Pour toutes ces raisons, envoyez-moi votre plan le plus tôt possible;
je voudrais l'avoir avant l'arrivée de l'homme d'Yverdun; mais ne le
donnez pas au ministère.

«Pour ce qui regarde la lettre à Chalus, certes vous ne me soupçonnez
pas d'avoir envie de vous ôter de la considération; mais prenez une
carte, voyez la position où nous sommes tous les deux, relativement à
la France, et dites-moi s'il m'est toujours possible de faire passer
par Édimbourg ce que j'envoie en Bretagne ou en Normandie. Il n'y a
nul doute que, lorsqu'il n'y a pas _periculum in mora_, je ne doive
prendre cette route; mais lorsque ce péril existe comme il existait,
et comme vous pouvez vous en convaincre par une lecture attentive
de ma lettre du 7 septembre, il faut bien passer par-dessus les
formes et envoyer l'ordre directement, en vous donnant avis en même
temps; car je me donnerais un soufflet de ma propre main, si je vous
laissais dans l'ignorance. La lettre est partie pour la France au
même moment, à peu près, que le bouleversement s'opérait; je ne sais
si elle a pu parvenir à sa destination, mais si elle revient à Pierre
(La Trémoïlle), il faut qu'il l'envoie: 1º parce que Chalus en a très
sûrement connaissance, attendu que je n'ai pas ordonné à Cazalès d'en
faire mystère à M. Wickham, et que je sais que les réfugiés en sont
instruits et particulièrement Lemeret, Breton qui ne peut souffrir
Puisaye et qui certainement ne le cachera pas à ses correspondants
en Bretagne; 2º parce que je ne puis pas être de votre avis sur une
nouvelle conduite à tenir à l'égard de Puisaye.

«Cet homme est toujours le même à mes yeux, c'est-à-dire un intrigant
du premier ordre, et par conséquent un être dangereux, car tous les
intrigants le sont. Ce n'est pas une raison pour casser les vitres
et chercher à l'exaspérer. Mais, il y a une grande distinction
à faire entre ne pas exaspérer un homme et céder à toutes ses
volontés. Voyons l'état des choses. Puisaye a donné sa démission
et très volontairement, grâce à vos soins. L'a-t-il donnée de bonne
foi? C'est la question; mais je la regarde comme aussi inutile que
difficile à résoudre. Le fait est que s'il l'a donnée de bonne foi,
il peut, peut-être, blâmer la connaissance que j'en donnerais, mais
il ne peut pas en être blessé, et que, dans le cas contraire, auquel
je ne vois malheureusement que trop de vraisemblance, cette fausseté
nécessite le prompt usage de l'arme que nous avons entre les mains.

«Vous craignez le mauvais effet que la connaissance de cette
démission peut produire, tant à cause de l'attachement que Puisaye a
inspiré à ses subalternes, qu'à cause de la crainte qu'ils peuvent
avoir de perdre les grâces qu'il leur a prodiguées. Mais si la
première de ces craintes est fondée aujourd'hui, le sera-t-elle moins
dans six mois, dans un an? Si une circonstance quelconque oblige à
reprendre les armes, sera-ce le moment d'apprendre aux Bretons qu'ils
ont un autre commandant? La seconde crainte se dissipe d'elle-même;
en m'adressant à Chalus que Puisaye a placé, n'est-ce pas dire, au
moins implicitement, que je confirme tous les choix? Je pense, comme
vous, qu'il faut ménager M. Windham, et c'est une raison de plus pour
l'éclairer; c'est pourquoi, loin de me reprocher d'avoir employé le
moyen le plus propre que je pusse pour y parvenir, je vous avoue que
je m'en sais très bon gré, et que je ne conçois pas pourquoi vous
m'en paraissez affecté.

«Pour me résumer, il est nécessaire que ma lettre, qui n'a plus
d'objet, relativement à la Garde nationale, mais qui contient sans
réflexion et historiquement un fait que Chalus doit savoir, et qui,
d'ailleurs, contient un témoignage de satisfaction pour lui et que
je suis bien aise qu'il reçoive, lui parvienne, et je suis persuadé
que vous serez fâché de l'ordre que vous avez donné à Pierre, lorsque
vous songerez aux dangers d'une pareille mesure; je ne veux pas même
vous les indiquer ici; votre bon coeur et votre bon esprit ne vous
les feront que trop sentir. Si Puisaye se plaint que ce soit nous
qui ayons fait connaître sa démission à Chalus, nous aurons le droit
d'être surpris qu'il ne la lui ait pas fait connaître lui-même,
depuis plus de quatre mois qu'il l'a donnée.»

En apportant au roi la lettre de Monsieur, le comte François
d'Escars lui avait exposé la détresse financière en laquelle se
trouvait ce prince à Édimbourg. La confidence ne pouvait être faite
plus à propos; une somme de deux cent mille roubles, envoyée par Paul
Ier, venait d'arriver à Blanckenberg. Nonobstant le mécontentement
que lui inspirait la conduite de son frère, le roi n'hésita pas à lui
porter secours. En post-scriptum à la lettre qu'on vient de lire, il
fit connaître à Monsieur la manière dont il comptait employer les
subsides russes: «1º cent mille roubles en dépôt pour parer à une
nécessité urgente; 2º vingt-cinq mille pour payer mes différents
agents, envoyer des courriers; 3º douze mille cinq cents pour venir
au secours des petits créanciers les plus nécessiteux, à secourir la
misère; 4º douze mille cinq cents pour vos enfants; 5º vingt-cinq
mille à votre ordre; 6º vingt-cinq mille pour mon propre usage. Avec
cette somme, de l'économie et quelques moyens accidentels, j'espère
que nous pourrons joindre le moment où nous verrons plus clair dans
nos affaires.»

Peut-être le roi pensait-il qu'à la faveur de ce post-scriptum, où
se révélait sa sollicitude pour son frère, les observations qu'il
avait dû faire seraient plus facilement acceptées. Il n'en fut
rien. La réponse de Monsieur, à la date du 28 novembre, en même
temps qu'elle prouve son impuissance à se contenir, fait tourner
brusquement la querelle à l'état aigu. Tout le blesse et l'offense
dans la conduite et les propos de son frère: la mise en demeure de ne
confier son plan aux ministres anglais qu'après le lui avoir soumis,
les remontrances sur le non-envoi de la lettre à Chalus, le jugement
sur Puisaye et le soin qu'avait pris le roi d'envoyer à son insu
l'ancien constitutionnel Cazalès chez le ministre Windham, afin de
lui démontrer que Puisaye n'était pas digne de l'intérêt qu'il lui
conservait. Dans l'entraînement de la colère, il prend la plume et
s'explique avec une vivacité inaccoutumée sur les griefs qui lui sont
imputés.

«Votre lettre du 30 octobre m'est parvenue le 20 de ce mois. Je l'ai
lue et relue avec beaucoup d'attention. J'ai tardé à y répondre pour
me défendre encore plus de l'impression qu'elle a faite sur moi.
J'ai consulté mon coeur et ma raison, comme vous m'y invitez: l'un
et l'autre m'ont dit également que cette lettre ne contenait, ni
pour le fond, ni pour la forme, rien de tout ce que j'étais en droit
d'attendre de vous.

«Je ne perdrai jamais de vue la mesure que je dois m'imposer à
l'avenir, et puisque le zèle d'un frère est mal jugé par vous,
jusqu'au point d'en resserrer le cercle que vous me prescrivez, je
saurai désormais me renfermer dans le strict devoir du premier de vos
sujets. Si vous étiez dans la plénitude de votre puissance, ou même
si vous n'aviez que de légers obstacles à vaincre, je n'hésiterais
pas à vous rendre dès ce moment les pouvoirs que vous m'avez donnés:
ils ne peuvent plus être utiles aujourd'hui. Mais, le devoir auquel
je demeurerai fidèle jusqu'à la mort, me prescrivant d'éviter autant
qu'il peut dépendre de moi un éclat qui serait nuisible, je garderai
le silence et je m'éloignerai sans secousse des opérations auxquelles
je ne peux plus participer que par les sacrifices que l'honneur me
commande.

«Je vous remercie de la somme que vous avez destinée pour moi et pour
mes enfants. Je m'arrangerai pour m'en passer. Les partages faits par
l'amitié sont doux à recevoir; la classe où vous me rangez par votre
lettre ne me laisse plus la même liberté.

«Vos ordres seront transmis au prince de La Trémoïlle, et je ne me
permettrai aucune observation.

«Je n'avais formé de plan que pour me tenir prêt à seconder un
mouvement général qui pourrait arriver. Mais, la paix de l'Autriche,
la liberté qu'elle laisse au Directoire de comprimer avec de
plus grandes forces les provinces de l'Ouest et du Midi, suspend
nécessairement toute mesure active. Je me bornerai donc à attendre
maintenant dans le silence l'époque où, comme gentilhomme français,
je pourrai acquitter ce que je dois à mon honneur et à ma gloire.»

Huit jours plus tard, comme s'il voulait atténuer l'effet de sa
protestation, Monsieur reprend sa correspondance avec le roi dans la
forme habituelle. Mais il la fait précéder de cette déclaration: «Ma
lettre du 28 novembre aura fait connaître à mon frère à quel point
je suis affecté et blessé. C'est par sa réponse que je jugerai si
ce sera désormais avec le roi que j'aurai à correspondre ou encore
avec un frère et ami. Jusqu'à ce que j'aie reçu cette réponse, je
continuerai mes expressions ordinaires d'une correspondance amicale.»

C'est en vain qu'il allait attendre cette réponse. Offensé à son tour
et attristé par ces deux lettres dont la seconde, loin de corriger
l'effet de la première, l'avait aggravé, le roi s'était promis de ne
répondre ni à l'une ni à l'autre. Il ne lui convenait pas de donner
de l'éclat à une querelle dont le retentissement eût été nuisible à
ses affaires en réjouissant ses ennemis; il lui répugnait surtout
d'entourer son autorité, en l'employant vis-à-vis de son frère, de
formes trop dures. Il ne répondit donc pas. Mais, pour laisser une
voie ouverte à la réconciliation, il écrivit au maréchal de Castries,
qui se trouvait alors à une courte distance de lui, à Wolfenbüttel,
dans le duché de Brunswick. Lui ayant brièvement raconté les faits,
il le prenait comme arbitre du différend qu'il n'avait pas voulu
clore par un acte d'autorité.

Le maréchal professait pour Louis XVIII une admiration égale à son
dévouement; il n'eût pu admettre que le roi eût des torts. Lui en
eût-il reconnu, il n'en aurait pas moins pensé que Monsieur, en
les établissant et en niant les siens, avait dépassé les bornes du
respect, et qu'en conséquence, c'était à lui à revenir le premier. Il
le laissa entendre en lui transmettant la lettre que lui-même avait
reçue du roi. Mais le comte d'Artois était buté, et sa réponse au
vieux soldat vint prouver à ce dernier que la démarche qu'il avait
faite auprès du prince allait à l'encontre du but qu'il s'était
proposé. Monsieur s'attachait à établir qu'il n'avait aucun tort,
que la «réprimande» dont il demeurait blessé était imméritée, et
que la conduite de son frère envers lui témoignait d'une véritable
ingratitude.

«Je me suis abandonné sans réserve pour servir mon frère loyalement,
franchement, et, je peux le dire, avec le dévouement d'une amitié
sincère. Depuis six ans surtout, où la mort du feu roi a établi une
différence marquée entre le roi actuel et moi, j'ai veillé, surveillé
toutes mes actions pour qu'il n'y en eût aucune qui pût laisser
le plus léger prétexte de douter de mes sentiments pour lui. Je
n'ai point provoqué la conduite qu'il a tenue envers moi. Je suis
parfaitement sûr de n'avoir aucuns torts dont il puisse justement
s'appuyer, car je ne saurais regarder comme tels le droit et le
devoir qui m'ont porté à lui dire franchement et librement qu'il
avait blessé mon coeur. Un seul mot de tendresse de sa part eût pu
aisément guérir ma plaie. Mais, s'il lui importe peu de la laisser
saigner; si, plus occupé de la prééminence de son rang, il oublie ce
qu'il doit à son frère, à un ami qui a tout fait pour lui, alors, mon
cher maréchal, tout est dit, n'en parlons plus. Je vivrais mille ans
que je ne ferais pas un pas de plus pour le ramener à des sentiments
qui seraient effacés dans son coeur.»

Non content de présenter ainsi sa défense qu'allait bientôt compléter
une seconde lettre, le comte d'Artois annonçait à son frère qu'il
avait répondu au maréchal, et, parlant de cette réponse, il disait:
«La franchise du sentiment qu'elle exprime ne blessera pas, je
l'espère, un bon et tendre frère; c'est aussi en bon frère que je me
flatte de vous avoir servi. Je crois l'avoir démontré dans ma réponse
au maréchal. La seule observation que je vous adresserai directement,
c'est qu'il me semble que dans une affaire de ce genre, se dispenser
de répondre à son frère parce que sa lettre déplaît, pourrait être un
droit de paternité, mais non de fraternité.»

Il existe, dans les papiers de Louis XVIII, à propos de cette
affaire, un écrit de sa main, une de ces notes en lesquelles, en
toute occasion importante de sa vie d'émigré, il se plaisait à
discuter avec lui-même les incidents qui s'y produisaient. Celle-ci,
qui, d'ailleurs, n'est qu'un résumé du débat et ne nous apprend rien
que nous ne connaissions, nous révèle dans sa conclusion la pensée
secrète de Louis XVIII.

«Lorsqu'on eut administré les cérémonies du baptême à Louis XIV,
alors Dauphin et âgé de quatre ans et demi, Louis XIII, au lit de la
mort, lui demanda quel nom on lui avait donné:

«--Je m'appelle Louis XIV, papa.

«--Pas encore, mon fils.»

Depuis quelque temps, en énumérant les décisions prises sans son
consentement par son frère et dont il n'était averti que lorsqu'il
ne pouvait plus en arrêter l'exécution, le roi estimait que Monsieur
empiétait sur son pouvoir royal et qu'il oubliait trop souvent qu'il
n'était pas encore Charles X. En ce moment (juillet 1798) il en
trouvait la preuve dans deux nouveaux incidents qui venaient de se
greffer sur l'affaire Puisaye, avant qu'elle ne se fût dénouée.

Le premier avait trait à l'abbé de La Marre. Sans prendre avis de
Monsieur, à qui sans doute, parce qu'il redoutait sa perspicacité,
cet agent déplaisait, il l'avait envoyé à Londres avec une mission
confidentielle pour les ministres anglais. Avant de commencer ses
démarches, l'abbé devait se concerter avec le comte d'Artois, ce
qu'il s'était empressé de faire. Celui-ci ne pouvait donc arguer
contre son frère d'un manque d'égards. Il n'en trouva pas moins
mauvais qu'un personnage qu'il n'aimait pas eût été investi d'une
mission que lui-même aurait pu remplir. Au lieu de lui en faciliter
l'accomplissement, il lui créa sous main tant d'entraves, que le roi
dut rappeler son messager, qu'il chargea alors de le représenter
auprès de Wickham, le distributeur en Suisse des subsides anglais.

Au cours de ce mince épisode, un second incident se produisit. Louis
XVIII avait un agent financier à Londres. C'était l'ancien trésorier
de la Couronne, Dutheil, dont il prisait fort le savoir-faire.
Dutheil, en possession de sa confiance, avait su gagner celle
de Monsieur par l'habileté avec laquelle il était parvenu, dans
l'exercice de ses fonctions, à concilier ce qu'il devait au roi et ce
qu'il devait au frère du roi, et s'était associé à ce dernier dans
ses efforts pour faire échouer la mission de l'abbé de La Marre. En
arrivant à Mitau, Louis XVIII, sans tenir compte des plaintes de
l'abbé contre Dutheil, décida que ce dernier viendrait prendre auprès
de lui la direction de ses affaires financières, et il le lui annonça
sans avoir pris soin de consulter Monsieur.

La correspondance qui est sous nos yeux témoigne du mécontentement du
prince; elle est pleine de ses récriminations. Une lettre en date du
15 octobre les résume. Après avoir rappelé ce qui s'est passé pour
Puisaye d'abord, pour l'abbé ensuite, il précise son grief en ce qui
touche Dutheil: «Sans me consulter, sans même m'en prévenir, vous
déplacez l'homme que j'emploie depuis plusieurs années à la suite de
vos affaires les plus importantes, celui qui n'a pu qu'avec beaucoup
de temps et de soins s'amalgamer avec le ministère britannique, ses
bureaux, et obtenir tout accès auprès d'eux. Enfin, non seulement
vous ne me demandez pas mon avis sur le choix de son remplaçant, mais
vous vous bornez purement et simplement à m'annoncer que ce choix est
fait et que vous me le ferez connaître. Jugez d'après cela, mon cher
frère, jugez vous-même ce que je dois penser, ce que je dois sentir.»

Louis XVIII était encore sous le coup de la conduite de son frère
dans l'affaire Puisaye. Dans le nouveau grief que Monsieur lui
imputait, il vit une fois encore la prétention d'entraver son pouvoir
et l'accomplissement de sa volonté. C'était pour lui une belle
occasion d'établir une fois de plus qu'il était et entendait être
seul maître. Il ne manqua pas d'en profiter, mais il le fit sans se
départir des formes affectueuses qui caractérisent sa correspondance.

«J'ai reçu, mon cher frère, votre lettre du 15 octobre et j'y réponds
par occasion sûre. Cette lettre m'a affligé parce que vous avez l'air
de douter de ma tendresse pour vous. Croyez, mon ami, que la plus
grande peine que je puisse éprouver est de ne pas toujours faire
ce que vous pouvez désirer, de ne pas toujours déférer à vos avis.
Après cette profession de foi, qui, j'ose espérer, était inutile à
votre coeur, mais dont le mien n'a que trop souvent besoin pour son
soulagement, j'en reviens, en très peu de mots, aux trois articles de
votre lettre.

«J'ai fait à l'égard de M. de Puisaye ce que j'ai cru devoir faire
et je recommencerais si j'étais dans le cas, car je crois que rien
ne pourrait être pire que de n'en pas finir avec un aussi méchant
homme. Je n'ai jamais cru à son roman de Bretagne; je vous l'ai fait
connaître, mais je n'ai que trop vu son insolence envers vous.

«Je vous ai exposé dans ma lettre du 15 juillet les motifs de ma
conduite au sujet de l'abbé André. Son retour à Uberlingen ne doit
pas vous étonner. Je vous l'ai annoncé dans cette même lettre.

«J'ai accordé à Dutheil ce qu'il me demande constamment depuis
cinq ans, ce que mes intérêts pécuniaires demandent plus fortement
encore, et ce que je lui avais promis de faire quand j'aurais un
établissement plus fixe. S'il s'était agi du duc d'Harcourt, de celui
qui reçoit directement mes ordres et est en rapports continuels avec
vous, je n'aurais sûrement rien fait sans vous demander au moins
votre avis. Mais, pour un subalterne, j'ai cru qu'il suffisait de
vous en parler au moment même où je m'y suis déterminé. D'ailleurs,
vous serez content de Vellecourt, j'en suis certain; et quand je vous
ai écrit, je ne savais pas, comme je vous l'ai mandé il y a peu de
jours, s'il accepterait ou si c'en serait un autre.

«Ne me sachez pas mauvais gré de mon laconisme. Il me semble que je
touche du fer rouge quand je suis obligé de vous dire des choses
que je crains qui ne vous plaisent pas. Vous m'aimez, je vous aime;
dormons l'un et l'autre sur cet oreiller et embrassez-moi d'aussi bon
coeur que je vous embrasse.»

Ainsi le roi ne voulait ni se brouiller avec son frère qu'il aimait
et dont les services lui étaient indispensables, ni abdiquer en rien.
Cette fois, le comte d'Artois se le tint pour dit. Il cessa de parler
de ses griefs. Il n'y est plus fait allusion dans la suite de la
correspondance. Il est vrai que les échecs qu'à cette heure subissait
de toutes parts la cause royale étaient bien faits pour démontrer aux
deux frères la nécessité de leur étroite union, et que l'imminence
du mariage de Madame Royale avec le duc d'Angoulême leur commandait
d'oublier leurs torts réciproques.



IX

QUERELLES APAISÉES


Les événements préliminaires de ce mariage, dont nous avons fait
précédemment le récit, constituent la préoccupation principale du
roi et de son frère pendant les derniers mois de 1798 et le premier
semestre de 1799. C'est à peine si, de temps à autre, durant cette
période, les lettres qu'ils échangeaient trahissent soit sur cet
objet important, soit sur d'autres, des divergences de vues. Nos
lecteurs se souviendront que lorsqu'il s'en produisait, comme par
exemple à l'occasion de la formation de la maison de la future
duchesse d'Angoulême, dont Monsieur, contrairement à l'opinion de son
frère, eût voulu recruter les dignitaires dans son entourage intime,
c'est-à-dire parmi ce qui avait survécu de la coterie Polignac, le
roi intervint, présenta ses objections, refusa de souscrire aux
propositions qui lui étaient soumises, et finalement imposa sa
volonté[12].

[Note 12: Voir: _Histoire de l'Émigration_, tome II, pages 343 et
suivantes.]

Il la manifesta encore à la même époque à propos de plans que
lui présentait Monsieur en vue de provoquer dans le royaume des
mouvements insurrectionnels contre le Directoire. Le roi ne les
voulait pas isolés, mais qu'ils coïncidassent avec une marche en
avant des armées étrangères. Considérant que son frère, tout en
partageant son avis à cet égard, ne se montrait pas assez résolu à
les éviter, il lui déclarait qu'il n'en fallait point tolérer et lui
ordonnait d'écarter sans rémission les plans qui auraient pour but
d'en faire éclater.

«Je pense parfaitement comme vous que c'est de l'intérieur de la
France que viendra son salut et le nôtre. La conduite des puissances
étrangères ne nous a que trop donné la mesure de ce qu'on peut
espérer d'elles. Mais, bien rempli de cette vérité, je ne pense pas
moins fortement qu'il faut éviter les mouvements partiels, qui ne
sont propres qu'à faire couler inutilement le sang le plus pur de
la France. Je l'ai toujours dit, toujours écrit et je suis enchanté
que nous soyons d'accord sur ce point. Le gouvernement britannique
peut ne pas voir comme nous, et je le comprends très bien. Un
soulèvement, si petit qu'il puisse être, occupera toujours une partie
des forces du Directoire, et ce sera autant d'ennemis de moins pour
l'Angleterre. Mais nous, quoique nous ne devions pas craindre la
guerre civile en grand, que je regarde comme la fièvre nécessaire
pour consumer les humeurs, nous devons avoir en horreur ces bouffées
éphémères qui épuisent le malade sans détruire la cause du mal. Si,
contre toutes les apparences, la coalition se renouvelait, le cas
serait différent. Alors, les troupes du Directoire, occupées aux
frontières, ne pourraient comprimer l'intérieur et une nouvelle
Vendée pourrait se former. Mais comment l'espérer? L'Espagne asservie
laisse renverser le trône pontifical; l'Autriche laisse opprimer la
Suisse et ne sait pas même profiter de l'imprudence de Bernadotte et
d'un mouvement qu'elle avait, selon toutes les apparences, excité
elle-même; la Prusse excite et ressent une défiance universelle et
décèle sa faiblesse par celle de sa conduite; la Russie n'a que des
vues pacifiques. Ce qu'on peut conclure d'un pareil tableau, c'est:
point de mouvements partiels.»

Dans le même temps, la comtesse d'Artois, qui résidait à Turin auprès
de son frère le roi de Sardaigne, ne s'y trouvant plus en sûreté à
cause de la marche en avant de l'armée républicaine, fit demander,
par l'entremise de La Fare, l'évêque de Nancy, un asile à Vienne. Le
roi ne fut informé de cette démarche que lorsqu'elle était en cours
d'exécution. Sans se préoccuper de savoir si son frère avait été
consulté, mécontent de ne l'avoir pas été lui-même, il n'hésita pas,
en écrivant à Monsieur, à en blâmer et le fond et la forme.

«Ne pensez-vous pas comme moi qu'elle ne peut produire un bon effet
à Vienne, dans le moment où je m'occupe d'en retirer ma femme et ma
nièce? De plus, elle est faite d'une façon tout à fait inconvenante.
Qu'est-ce que c'est que de demander à l'Empereur un asile pour
Son Altesse Royale Marie-Thérèse de Savoie? Votre femme est-elle
divorcée? La mère de vos enfants rougit-elle de leur nom? Si on
avait fait ce qui se pratique en pareil cas, qu'on eût pris un nom
d'incognito, je n'y trouverais rien à redire quant à la forme; mais,
comme cela, elle ne vaut rien du tout, et j'imagine que vous le ferez
savoir à qui de droit.»

Quant à la comtesse d'Artois, il jugeait qu'elle était très
convenablement à Turin, et qu'elle devait, par conséquent, y rester
le plus possible. «Mais en mettant les choses au pis, et en
supposant qu'on sera obligé de quitter le Piémont, il est impossible
de songer à un établissement durable en Autriche italienne ni
allemande, et il faut pourvoir au futur. Si je demandais à l'empereur
de Russie que ma belle-soeur vînt à Mitau, je suis bien sûr qu'il me
répondrait: «Que ne va-t-elle retrouver son mari, comme votre femme
va venir vous retrouver?» Il est bien certain que près de vous elle
serait décemment, et qu'ailleurs, elle n'y serait pas, n'étant plus
chez son frère. C'est à vous de voir si cela vous convient. Mais,
dans le cas contraire, je ne vois que Naples qui a, cependant, mille
inconvénients, mais où du moins elle serait avec mes tantes car, pour
l'Espagne, on ne peut y songer d'aucune façon.

«Si l'évêque me demande mes ordres pour faire ou ne pas faire, je
lui répondrai: 1º de ne faire dans aucun cas aucune mention de Son
Altesse Royale Marie-Thérèse de Savoie; 2º si, après avoir tâté le
terrain, il est certain que cette négociation ne nuira pas à celle du
mariage, et _vice versa_, de s'assurer que dans un cas de nécessité
urgente, la cour de Vienne fermera les yeux sur le séjour provisoire
de Mme la marquise de Maisons à Vérone, Vicence, Padoue ou Venise;
c'est là tout ce qu'il m'est possible de faire.»

Quelques semaines plus tard, un incident d'ordre non moins intime que
le précédent fournit encore au roi un prétexte à observations et à
blâme. Il s'agissait de donner un aide de camp au duc de Berry, qui
allait rejoindre en Wolhynie l'armée de Condé. Le roi avait proposé à
son frère de désigner pour cet emploi M. de Sourdis, neveu du comte
d'Avaray. Monsieur ne tint aucun compte de cette recommandation. Il
nomma M. de Nantouillet, neveu du comte de Duras, et c'est au roi
lui-même qu'il demanda d'apprendre au duc de Berry le choix qu'il
avait fait. Le roi fut tout mortifié de son échec, auquel d'Avaray ne
se montra pas moins sensible que lui.

«Je regarde la communication entre père et enfants comme une chose
sacrée, mandait-il à son frère, et j'ai religieusement rempli
la commission que vous m'aviez donnée. Mais, je vous dirai tout
franchement que je suis profondément affecté du choix que vous avez
fait de l'aide de camp du duc de Berry, si toutefois il ne peut en
avoir qu'un. M. de Nantouillet est un bon sujet; son mérite peut
faire oublier sa naissance, j'en conviens; mais vous devez vous
rappeler que vous ne l'aviez pas donné à votre fils dans l'origine,
que vous aviez seulement permis qu'il fût auprès de son oncle. Ainsi,
vous n'étiez pas lié à son égard, et s'il est neveu du comte de
Duras, M. de Sourdis, aussi bon sujet que lui, et d'une tout autre
espèce, est beau-frère de d'Avaray. Vous savez ce que ce titre est
pour moi, et j'aime à me persuader qu'il est quelque chose pour
vous, surtout au moment du mariage de nos enfants. Avez-vous oublié
d'ailleurs, mon ami, l'engagement que vous avez pris vis-à-vis de
votre fils et de M. de Sourdis lui-même?»

Ainsi, toujours et en tout, Louis XVIII parle net et franc. C'est
chez lui parti pris et système de ne rien cacher à son frère de
ce qu'il a sur le coeur. Il met des mitaines pour l'écrire; mais
il l'écrit. Au surplus, il serait incapable de se contenir. Le
seul effort qui soit en son pouvoir consiste à maîtriser sa plume
toutes les fois qu'il pressent qu'elle va laisser échapper quelque
parole blessante ou trop sévère. Cette victoire sur sa vivacité
naturelle est de tous les instants. Il connaît par expérience les
susceptibilités de Monsieur. Averti par les incidents qui ont
failli les brouiller, il a trouvé le secret de ne rien taire de ce
qu'il pense, sans provoquer cependant de nouvelles querelles. C'est
ainsi qu'en février 1799, répondant au reproche que lui avait fait
Monsieur, de n'avoir pas confiance dans le gouvernement britannique,
il s'en expliquait avec la visible et double préoccupation de ne pas
s'emporter, et d'empêcher cependant que ce reproche se renouvelât.

«... Vous me parlez toujours d'avoir confiance au cabinet de
Saint-James. Définissons donc une bonne fois ce mot confiance. Est-ce
de nous entendre et de marcher du même pied? Il n'y a rien que je
n'aie fait pour y parvenir, et je doute que le ministère britannique
en pût dire autant; n'importe, je suis toujours prêt, et je me plais
à croire qu'il a enfin senti combien nos intérêts sont étroitement
liés. Est-ce une raison de dormir sur sa bonne foi, et de tenir
d'avance pour bon tout ce qu'il fera? Ce serait compromettre mon
honneur, l'intérêt de la France, le mien, le vôtre, celui de vos
enfants, de vos descendants, et de tous ceux qui portent et porteront
à jamais notre nom. Ainsi cela m'est impossible. Je sais fort bien
qu'on peut agir pour ou contre moi, sans m'en prévenir, et sans que
je puisse l'empêcher; mais je sais aussi, comme je vous l'écrivais,
le 15 juillet dernier, que si je n'ai pas la force physique, je
dispose de la force morale, et je suis aussi déterminé à l'accorder,
si l'on veut agir de concert avec moi, qu'à la refuser, si l'on
prétend exiger de moi une confiance aveugle. Je le répète sans croire
avancer un paradoxe: ce ne sera pas moi qui mettrai le moins dans
cette communauté.»

Le roi devait croire que le constant effort qu'il faisait pour
ne pas réveiller, en élevant la voix, les susceptibilités de son
frère aurait pour conséquence, de la part de Monsieur, plus de
circonspection, un plus vif souci de ne pas se donner l'air, en ses
paroles et ses actes, de méconnaître l'autorité royale. Mais, au mois
de juin 1799, il recueillait tout à coup la preuve que son effort
avait été vain, que Monsieur n'était pas corrigé, qu'il continuait
à agir à sa guise, à décider, à prononcer, à résoudre seul les
questions les plus graves. Monsieur avait quitté Édimbourg, était
venu à Londres pour conférer avec les ministres britanniques, et
avait négligé d'en prévenir son frère, qui n'en fut instruit que par
les gazettes anglaises.

Il les avait lues depuis plusieurs jours lorsque arriva enfin, par
la poste, une lettre de Monsieur. Mais le prince se contentait
d'annoncer qu'il était à Londres, attendant, disait-il, une occasion
sûre pour révéler les motifs de son voyage. Il parut au roi qu'en la
circonstance, ce désir d'une occasion sûre n'était qu'un prétexte.
Pour communiquer entre eux, les deux frères avaient un chiffre dont
ils se servaient couramment. Si Monsieur, cette fois, ne s'en était
pas servi, c'est qu'il voulait dissimuler au roi les raisons de
son déplacement et l'objet de ses conférences avec le cabinet de
Saint-James.

Le trait était d'une inconvenance telle, qu'il sembla impossible
de l'attribuer uniquement à la légèreté de Monsieur; il y avait
eu volonté de «couvrir un mystère», peut-être même d'user de
représailles. À ce moment, en effet, s'étaient engagées entre
les agents du roi et les prétendus agents de Barras les fameuses
négociations dont nous avons retracé précédemment le piquant
récit[13]. Lié par la promesse du secret, le roi avait dû les taire à
Monsieur. Mais, il se pouvait que de fâcheuses indiscrétions eussent
appris au prince ce qu'on lui cachait, et qu'offensé par le silence
de son frère, il eût voulu répondre par un mauvais procédé à ce qu'il
considérait comme un acte de défiance, «procédé fort injuste, écrit
d'Avaray, car la loi de réciprocité n'est pas applicable ici. Lorsque
le roi promet le secret à l'égard de tous, c'est un devoir pour
Monsieur d'instruire le roi de tout ce qui intéresse essentiellement
le service de Sa Majesté. Lui eût-on même imposé la loi du secret,
cette obligation contraire aux lois de la souveraineté et aux devoirs
d'un sujet serait nulle.»

[Note 13: Voir _Histoire de l'Émigration_, t. II, p. 241 et
suivantes.]

C'est la même thèse qu'expose le roi dans la réponse qu'il fit à son
frère. «Il n'y aurait qu'un cas où la réticence fût admissible entre
nous, ce serait celui où l'on viendrait me faire une proposition
importante en exigeant ma parole d'un secret universel. Le malheur
de celui qui est au timon est de ne pouvoir toujours se livrer à
ses sentiments les plus naturels, et si je trouvais que l'affaire
le méritât, il faudrait bien donner ma parole et la tenir. Mais, si
j'étais exposé à me trouver momentanément dans ce cas à votre égard,
vous ne pourriez jamais y être au mien.»

Cette lettre était expédiée lorsque les informations envoyées de
Suisse par le baron d'André, représentant de Louis XVIII auprès de
Wickham, firent soupçonner au roi le véritable but de la présence de
son frère à Londres. Ces informations l'autorisaient à penser que
Monsieur agissait auprès du ministère britannique à l'effet de se
faire octroyer le commandement d'un corps de vingt mille Suisses,
que se proposait de former l'Angleterre pour seconder les armées
russes qui se dirigeaient vers la France. Si l'on se rappelle qu'il
avait toujours été convenu que le comte d'Artois irait dans l'Ouest
pour se mettre à la tête des Chouans, et qu'il était averti que son
frère s'efforçait d'obtenir du tsar l'autorisation de marcher avec
les troupes que commandaient Souvarof et Korsakof, on comprendra
combien le roi fut indigné de voir son lieutenant général marcher sur
ses brisées, s'efforcer de se substituer à lui en Suisse, au lieu
de se porter en Bretagne, et avec quelle impatience il attendit des
nouvelles plus précises et plus sûres.

Il ne les reçut que le 22 août. Une lettre de Monsieur, en date du
27 juillet, lui apprenait qu'il n'avait pu conférer encore avec les
ministres anglais, bien qu'ils l'eussent appelé à Londres, mais qu'il
était averti que, «ne comptant employer les royalistes de l'Ouest
que comme un moyen secondaire et pour faire une simple diversion,
ils lui proposeraient de se porter en Suisse sans délai pour y être
mis en activité avec les troupes de cette nation que le gouvernement
britannique lève et solde.»--«J'écouterai tout ce qui me sera proposé
avant de me décider, disait Monsieur; mais si mes conjectures
sont justes, et si je vois que mes représentations à cet égard ne
produisent aucun effet, comme je dois m'y attendre, je n'hésiterai
pas à accepter un moyen aussi honorable de vous bien servir, et je ne
perdrai pas un instant pour me rendre en Suisse.» Le prince ajoutait
que le duc de Bourbon, muni des pouvoirs que le roi lui avait
octroyés trois ans avant, irait dans l'Ouest à sa place. Quant à lui,
tout en regrettant que les puissances n'eussent pu adopter les plans
qu'on leur avait proposés, il se réjouissait de se rapprocher de son
frère, d'être à portée de connaître ses intentions, de recevoir ses
ordres et de pouvoir, par sa présence auprès des armées coalisées,
rassurer les Français «si les intentions des puissances étaient
droites, ou contrarier les vues de la cour de Vienne si elles étaient
toujours contraires».

En dépit de ce langage, le roi ne se méprit pas à ce qu'il y avait
de désobligeant pour lui dans la conduite de Monsieur. Il demeura
convaincu que les offres dont lui parlait son frère n'étaient
faites à ce prince que parce qu'il les avait provoquées, ne voulant
pas aller en Bretagne. Ce fut aussi l'avis de d'Avaray. «Il est
impossible, écrivait-il, d'être joué plus sensiblement que le roi
l'est en ce moment par son frère.» Cependant, si blessante que
fût la duplicité de Monsieur, et bien qu'elle ne s'expliquât que
par la crainte de voir ses vues contrariées à Mitau, les offres du
gouvernement britannique, promptement confirmées par une seconde
lettre, témoignaient d'un trop favorable revirement de la part des
puissances pour qu'il y eût lieu à des récriminations. Malgré tout,
le roi, «enchaîné à Mitau,» ne pouvait voir qu'avec une véritable
satisfaction son lieutenant général devenir son précurseur auprès
de ses sujets, et «se présenter à eux à la tête d'une armée amie».
L'activité authentiquement donnée par les alliés au lieutenant
général du royaume, à l'héritier présomptif de la couronne, était une
preuve positive de leur dessein de rétablir la monarchie, et c'était
«un grand pas qu'ils faisaient vers la reconnaissance du roi».

«Je pensai, écrit encore d'Avaray, que le roi ne devait témoigner
aucune humeur à son frère ni de se voir prendre une place que
Sa Majesté s'était réservée pour elle-même, ni de la conduite
mystérieuse qu'il avait tenue dans cette occasion, mais qu'en même
temps, il ne devait pas paraître avoir été sa dupe, et qu'en lui
faisant sur sa dissimulation des reproches dictés par l'amitié, il
fallait lui dire que depuis longtemps ses démarches étaient connues,
et lui témoigner cependant sa satisfaction du parti que le ministère
britannique avait embrassé.»

La réponse du roi nous prouve que, tout en suivant le conseil de
d'Avaray, il entendait éviter ce dont aurait pu se choquer son frère.
C'est à peine s'il donne à entendre qu'il a eu vent de ses démarches,
et, en réalité, il ne laisse voir que de la satisfaction.

«J'ai reçu, mon cher frère, vos lettres des 27 et 30 juillet. C'est
surtout à la première que je vais répondre. Le parti que le ministère
britannique paraît avoir pris à votre égard, et sur lequel j'avais
déjà reçu quelques avis, me fait peine et plaisir. Il me fait peine
par la douleur que votre éloignement va causer aux royalistes de
l'Ouest. En vain sauront-ils que vous avez une autre destination;
en vain verront-ils M. le duc de Bourbon prêt à vous remplacer, ce
dédommagement ne les satisfera pas. Ils accuseront le gouvernement
britannique de les abandonner, peut-être même de les trahir, et cette
idée peut avoir des résultats funestes. Voilà le côté fâcheux; voici
le bon. Cette démarche du gouvernement britannique est une preuve
de sa bonne foi; car, quoique j'eusse mieux aimé que, profitant
des ouvertures que vous lui avez faites à l'égard de Lorient ou de
Saint-Malo, il vous eût transporté à l'Ouest, l'activité qu'il vous
donne d'un autre côté le justifie, car s'il l'eût voulu, rien ne lui
était plus aisé que de vous retenir à Édimbourg, en vous amusant par
de belles paroles, et j'y vois le corollaire de la lettre que le roi
d'Angleterre m'a écrite.

«D'un autre côté, cette mesure me sera, j'espère, utile à moi-même,
et l'Angleterre prenant à votre égard un parti aussi décisif, j'ai
lieu de me flatter que l'empereur de Russie qui a toujours été si
fort en avant des autres, ne voudra pas rester en arrière, et que
j'obtiendrai enfin de sortir de ma cruelle et pernicieuse inaction.
L'armée de Souvarof et celle de Korsakof sont en ce moment toutes
les deux aux portes de la France, et que je fusse à l'une ou à
l'autre, je serais bien aisément et bien vite à celle qui entrerait
la première. Enfin, vous vous trouverez à portée de mon agence de
Souabe, et les relations actives qui s'établiront entre vous et elle
ne pourront avoir que des effets avantageux.»

Les espérances exprimées dans cette lettre ne devaient pas se
réaliser. Quelques jours plus tard, Monsieur mandait à Mitau que,
sur le conseil de Wickham, le ministère britannique ajournait
indéfiniment l'exécution de son projet. D'autre part, l'empereur
Paul, dont la volonté n'était probablement pas étrangère à cet
ajournement, refusait à Louis XVIII l'autorisation de se porter à
l'armée de Souvarof. Il lui signifiait son refus en ces termes:
«Ce n'est pas aux armées et aux frontières que vous devez aller,
mais droit à Paris de Mitau, si la Providence daignera (_sic_) le
permettre.» Ainsi, de toute cette affaire, ne restait au roi que le
souvenir douloureux d'un mauvais procédé de Monsieur, dont seules sa
modération, sa sagesse avaient prévenu les suites. Ce n'était pas le
premier, on l'a vu; ce ne devait pas être le dernier.

Au mois de juillet de cette année 1799, quelques semaines après le
mariage de la fille de Louis XVI avec le duc d'Angoulême, la maison
royale à Mitau était profondément troublée par la méchante humeur de
la reine. Quinteuse, fantasque, déséquilibrée, ainsi que le démontre
la volumineuse correspondance à laquelle donnaient lieu ses lubies
et ses caprices, cette princesse arrivée en Courlande à la veille
du mariage de sa nièce ne pardonnait pas à son mari d'avoir éloigné
d'elle sa lectrice Mme de Gourbillon, dont il jugeait l'influence sur
elle nuisible à sa dignité. Après avoir vainement prié et supplié la
reine, au moment où elle allait se mettre en route pour Mitau, de
ne pas amener cette femme avec elle, le roi, devant une obstination
maladive, encouragée par Mme de Gourbillon elle-même, s'était décidé
à user de rigueur. Le soir même de l'arrivée de la reine, la lectrice
avait été arrêtée aux portes de Mitau par les autorités russes,
et renvoyée, dès le lendemain, dans une bourgade sur la frontière
prussienne, où elle devait rester internée. La reine, après avoir
vainement uni ses protestations à celles de Mme de Gourbillon,
contint son ressentiment pendant les cérémonies du mariage. Mais,
bientôt après, elle le manifestait, en affectant de ne plus adresser
la parole à son mari et au comte d'Avaray, ni aux personnes de
l'intimité du roi. En même temps, ayant eu l'occasion d'écrire au
comte d'Artois, son beau-frère, elle se plaignit amèrement des
avanies dont elle se prétendait l'objet.

En lui répondant, Monsieur commit la faute de lui donner raison et de
donner tort à son frère. Il était au désespoir, disait-il, de le voir
«faire pareille école», observation d'autant plus déplacée qu'il ne
savait rien des motifs qui avaient déterminé la conduite du roi. La
reine ne manqua pas de faire lire cette lettre autour d'elle. L'un de
ceux à qui elle l'avait communiquée en parla à d'Avaray et celui-ci à
son maître, «envers qui, observait-il, Monsieur ne cesse d'aggraver
ses torts.» Le roi avait pris son parti de l'incroyable humeur de la
reine. «Quand il a souffert d'un côté tout ce que son devoir et sa
situation lui imposent, écrit d'Avaray, il va jouir et respirer au
milieu de ses enfants.» Dans le spectacle de leur jeune bonheur il
puisa le courage d'épargner à son frère des remontrances cependant
bien méritées, mais qu'il n'eût pu faire sans affliger profondément
le duc d'Angoulême, qui ne redoutait rien tant que de voir son oncle
et son père se désunir. Le comte d'Artois ne sut jamais que le roi
avait eu connaissance de sa lettre à la reine, et nous ignorerions
ce pénible incident, s'il n'y était fait une brève allusion dans les
notes de d'Avaray.

Elles sont moins discrètes et moins sommaires en ce qui touche
une autre preuve de l'esprit d'indiscipline de Monsieur et de ses
prétentions, qui se produisit presque au même moment et donna lieu
à de nouveaux débats entre les deux frères. Le roi, sur le conseil
de l'abbé de La Marre, peu après le 18 fructidor, avait, on s'en
souvient, réorganisé son agence de Paris et créé un conseil, dit
Conseil royal, composé d'hommes dignes de confiance: le marquis de
Clermont-Gallerande, l'abbé de Montesquiou et un jeune député aux
Cinq-Cents, Royer-Collard. Monsieur, craignant de voir s'amoindrir
son influence sur le parti royaliste, après avoir vainement tenté de
prendre la direction de ce conseil, ne craignit pas de créer dans la
capitale, avec le concours de deux émigrés, le chevalier de Coigny
et Hyde de Neuville, un conseil rival à la dévotion du gouvernement
britannique et de contrecarrer ainsi les projets de son frère. Cette
agence nouvelle, désignée sous le nom de Comité anglais, eut de
retentissantes et cruelles aventures[14]. La police de Fouché en
découvrit les ressorts et les auteurs. Il en résulta pour la cause
royale un dommage irréparable, dont la responsabilité incombait tout
entière à Monsieur. Le roi, cependant, ne lui tint pas rigueur, et de
cet incident, qui défraye une partie de la correspondance royale, il
n'est qu'un fait à retenir ici, c'est que ce fut le dernier où le roi
eut à formuler des plaintes.

[Note 14: Voir _Histoire de l'Émigration_, t. II, p. 408 et suiv.
Quant aux démêlés de l'agence avec la police, ils forment un épisode
à part et trop important pour qu'il y ait lieu d'en narrer à cette
place les péripéties.]

Il est vrai qu'à cette époque, les agitations de Monsieur étaient
paralysées par le mauvais vouloir des cabinets européens, qu'avaient
terrifiés l'ascension foudroyante de Bonaparte et ses victoires sur
la coalition, d'où Paul Ier venait de sortir brusquement en faisant
claquer les portes. Littéralement réduit à l'impuissance, Monsieur
n'avait plus guère l'occasion de se trouver en contradiction avec
son frère, bien qu'il forgeât et entassât plans sur plans. On a vu
qu'il avait dû renoncer à passer en Suisse. Comme si cet échec lui
eût inspiré le regret de n'être pas passé dans l'Ouest, c'est là que,
maintenant, il disait vouloir aller et dans ce but qu'il soumettait
aux ministres anglais toute une suite de projets de descente en
France.

Un jour, il s'agissait de s'emparer de Calais, un autre jour de
Belle-Isle, de Lorient, de Saint-Malo ou encore de Brest. Georges
Cadoudal était l'inspirateur de ces propositions. Il alla même
de Londres en Bretagne pour s'assurer des concours. Plusieurs
conférences eurent lieu entre Monsieur, Pitt et lord Grenville. On
y discuta ses rapports, et ils excitèrent tant d'enthousiasme qu'il
fut un moment question de l'envoyer à Saint-Pétersbourg. On ne
doutait pas qu'en voyant «ce brave homme», en l'écoutant, le tsar
ne se laissât séduire par ses plans et ne donnât pour aider à leur
réalisation des troupes et de l'argent. Cadoudal se tint prêt à
partir. Woronzow, l'ambassadeur de Russie à Londres, promettait son
appui.

Le projet concernant Brest, surtout, souriait aux ministres
anglais. Monsieur s'effraya même de l'empressement avec lequel ils
accueillirent ce projet, dont l'exécution les eût rendus maîtres de
la presque totalité des forces navales de la République. Il déclara
qu'il ne poursuivrait pas la négociation s'il n'était d'abord
formellement stipulé que les navires, dont les Anglais auraient opéré
la capture, seraient mis sous le commandement d'officiers français et
rendus au roi après sa restauration. Les ministres promirent qu'il
en serait ainsi. Ils se réservèrent seulement le droit de considérer
comme butin de guerre les bâtiments espagnols qu'ils trouveraient à
Brest. Ils entendaient les garder.

On croit rêver quand on voit des princes français discuter de tels
projets, et des hommes d'État croire encore au succès après la
terrible leçon donnée à Quiberon par la République à ses ennemis. On
en est réduit à se demander si les ministres anglais se proposaient
un autre but que celui de lanterner Monsieur. Il n'en rendait pas
moins hommage à leur bonne foi comme à leur zèle, et il n'en doutait
pas lorsque, au mois de février 1800, éclata l'empêchement imprévu
qui mit à néant tous ces plans. «Plusieurs officiers généraux de
l'armée anglaise, écrivait-il, et de simples colonels réunis à eux,
ont fait des représentations contre l'expédition projetée. L'armée
tout entière témoigne la plus grande répugnance à s'exposer en
Bretagne aux revers qu'elle a précédemment éprouvés en Hollande.»
La prudence ne permettait donc pas au gouvernement de former une
telle entreprise contre le voeu de l'armée. Monsieur avoue qu'il n'a
rien pu répondre. Il a seulement exposé à lord Grenville l'embarras
en lequel il se trouvait, après avoir annoncé aux royalistes, sur
la parole même du ministère, que, vers la fin de février, il leur
conduirait un secours efficace et puissant.

À la faveur de ces négociations, dont le comte d'Artois, plus avisé
cette fois qu'en des circonstances précédentes, rendait exactement
compte au roi, la confiance se rétablit entre eux. Dans son
lointain exil, Louis XVIII les suivait avec anxiété, en attendait
fiévreusement le résultat.

«L'horizon semble un peu s'être éclairci, écrivait-il à Monsieur le
6 juin. L'évasion de Georges rend un chef au Morbihan. Le chevalier
de Bruslard, ami et confident du malheureux Frotté, en offre un pour
la Normandie. Je crois que l'esprit de ces excellentes populations
n'est pas changé, que les armes n'ont été rendues qu'en très petite
quantité. Il ne manque plus qu'un chef suprême pour faire de ces
précieuses fractions un ensemble utile et décisif. Enfin, je ne puis
vous dire avec quelle émotion j'ouvre toutes les lettres que je
reçois de vous. J'espère toujours y trouver en tête: «Cette lettre,
mon cher frère, est la dernière que je vous écrirai d'Angleterre.»
Mon imagination s'échauffe; j'en prévois les conséquences: les
transports de joie de ces braves royalistes qui ont si longtemps cru
qu'on les trompait en leur promettant qu'un de nous viendrait se
mettre à leur tête, les décisions intérieures cassées, les calomnies
du tyran réfutées, lui-même troublé, n'osant ni quitter Paris, ni se
fier assez à un chef pour vous l'opposer; ces généraux, ces troupes
républicaines, si fiers, si insolents quand ils n'ont eu à combattre
que des chefs désunis, abandonnant le consul, se joignant à vous,
grossissant votre armée; je vois enfin l'aurore des beaux jours qui
nous sont dus après tant de peines. Tout cela n'est point un rêve;
rien n'est plus possible; tout cela sera, et fasse le ciel que ce
soit bientôt.»

Huit jours plus tard, il y revenait en des termes plus pressants
encore, révélateurs de son impatience qui, toute légitime qu'elle
fût, ne lui faisait pas méconnaître le danger qui pouvait résulter du
contact des troupes anglaises avec ces populations bretonnes pour qui
l'Angleterre était l'ennemi séculaire.

«La première, la plus urgente, la plus salutaire des opérations, est
sans contredit le débarquement sur les côtes de l'Ouest d'une armée,
si cela se peut, mais surtout et avant tout de votre personne. Je
ne reviendrai ici sur ce que je vous ai mandé par les Polignac que
pour vous dire que les espérances contenues dans votre lettre du 22
ont doublé, s'il est possible, les sentiments que je vous exprimais
dans celle du 6 ... Je ne puis plus les contenir en moi; je sèche, je
meurs d'impatience ...

«Quant au débarquement d'une armée anglaise, je vous avouerai que,
connaissant la prévention qui règne en France dans la plupart des
esprits, je ne verrais pas cette mesure sans inquiétude pour le
succès si je ne voyais par votre lettre qu'elle a été sollicitée par
le général Georges lui-même, ce qui m'assure au moins d'un bon effet
dans les provinces de l'Ouest.»

Il en fut des voeux que formait alors Louis XVIII et des brillantes
perspectives qu'il entrevoyait comme de tant d'autres illusions
caressées depuis qu'il était sorti de France et constamment trompées.
Mais, du moins, eut-il la consolation de voir se dissiper les
dissentiments qui s'étaient élevés entre lui et son frère.



X

NÉGOCIATIONS EN VUE D'UN MARIAGE


En cette même année 1800, le roi poursuivait avec la cour de
Naples, aussi activement que le permettaient les circonstances, une
négociation au succès de laquelle il attachait le plus grand prix.
Elle avait pour objet d'obtenir pour le duc de Berry la main d'une
princesse de la maison des Deux-Siciles. L'idée de cette alliance lui
avait été suggérée en 1798, alors que venait d'être décidé le mariage
du duc d'Angoulême avec Madame Royale. Bien qu'il ne dût s'effectuer
que l'année suivante, Louis XVIII, considérant cette affaire comme
terminée, avait recouvré assez de tranquillité d'esprit, quant à cet
objet qu'il mettait au-dessus de tous les autres, pour s'occuper
de l'établissement du plus jeune de ses deux neveux. La fille de
l'Électeur de Saxe, veuve depuis peu et encore toute jeune, avait
d'abord paru au roi un parti avantageux. Il s'était flatté de
l'espoir d'obtenir pour le duc de Berry la main de cette princesse.
Mais, le duc de Berry n'ayant manifesté pour cette union aucun
enthousiasme, son oncle s'était abstenu de toutes démarches et
cherchait d'un autre côté, lorsqu'il reçut du comte d'Artois, alors
en Angleterre, une communication inattendue.

À la faveur des aimables souvenirs laissés à Londres par le duc de
Berry, la marquise de Circello, femme de l'ambassadeur de Naples
auprès du gouvernement britannique, avait conçu l'idée de le marier
avec l'une des filles de son souverain. Sans faire part de ses
projets à personne, si ce n'est à son mari, Mme de Circello, d'accord
avec lui, avait écrit à la reine Caroline, mère des deux princesses
qu'elle avait en vue, à l'effet de la convaincre des avantages que
présenterait pour les Bourbons de Naples une alliance avec les
Bourbons de France. La réponse de la reine approuvant entièrement les
voeux de l'ambassadrice napolitaine, celle-ci s'était empressée d'en
communiquer au comte d'Artois un extrait significatif, qui ouvrait
largement la porte à toutes les espérances.

Comme moyen d'arriver au but qu'elle se proposait, elle conseillait
au père du duc de Berry l'envoi du prince à l'armée sicilienne, où
il lui serait aisé de conquérir la faveur du roi et de la reine
de Naples en combattant leurs ennemis. J'ai sous les yeux les
remerciements adressés à l'entreprenante et ingénieuse marquise
par le comte d'Artois. Datés du 5 août 1798, ils témoignent d'une
vive satisfaction. «C'est un vrai bonheur pour moi de recevoir
d'une manière aussi parfaitement aimable l'assurance que, si la
guerre recommence, mon fils pourra servir des souverains dont les
sentiments et l'énergie sont si dignes du sang qui coule dans leurs
veines. Ce premier pas fait, ce sera au jeune homme à mériter des
faveurs plus précieuses encore.» Ce langage excitait la verve de la
marquise. «Je me flatte, répondait-elle, que Mgr le duc de Berry
ne fera pas un long séjour en Russie, et puisque Votre Altesse
Royale daigne confier la conduite ultérieure de cette affaire à la
prudence de mon mari, quand il en sera temps (et mes souhaits en
accélèrent l'époque), j'aurai l'honneur de lui en donner avis pour
les démarches ultérieures. Ce sera pour moi une grande consolation,
car je regarderai Mgr le duc de Berry comme le gendre de mon maître,
dès qu'il sera dans ses armées, puisque, doué comme il l'est de tout
ce qu'il faut pour plaire, il ne peut pas manquer de gagner des
coeurs sensibles et faits pour apprécier le mérite, comme ceux de mes
souverains.»

Le comte d'Artois, avant même de répondre, comme on vient de le voir,
à ces ouvertures, s'était empressé de les annoncer à son frère. Par
malheur, entre le moment où il les expédiait d'Angleterre et celui où
elles arrivaient à Mitau, l'armée française, poursuivant sa marche
triomphale à travers l'Italie, avait envahi les États napolitains; la
famille royale s'était enfuie et réfugiée à Palerme. Il y avait là de
quoi ébranler la confiance de Louis XVIII dans l'heureuse issue des
négociations directes dont les premières démarches de Mme de Circello
lui permettaient de prendre l'initiative.

«Il me serait doux, mandait-il à son frère, que mes deux neveux
fussent mariés dans la famille. Mais pouvons-nous raisonnablement
nous en flatter? M. et Mme de Circello sont excellents; ils aiment
leurs souverains; notre enfant leur a plu et je n'en suis pas
surpris: car il n'a que de quoi plaire. Ils se sont échauffés dans
leurs harnais, et c'est ainsi que l'affaire s'est engagée. Mais ils
voyaient Berry, et le roi et la reine de Naples ne le connaissent
pas (en quoi, soit dit en passant, vous avez eu tort, car il
fallait profiter du séjour de Turin pour faire faire à vos enfants
la connaissance de nos parents d'Italie); ils sont à Londres bien
tranquilles, et leurs malheureux souverains sont sous le couteau des
républicains. Je crains bien, et il n'y a que trop d'apparence, que
la réponse ne soit: «Nous serions bien heureux d'avoir un gendre tel
que celui que vous nous proposez; mais notre position ne nous permet
même pas d'y songer.» Cela n'empêche pas que vous n'ayez parfaitement
bien fait d'écrire ce que vous avez écrit à Mme de Circello.»

Si le roi, avec son bon sens et sa perspicacité, avait conçu les
doutes exprimés dans cette lettre, il n'en était pas moins disposé à
ne rien négliger pour aplanir les obstacles qu'il prévoyait. Le duc
de Berry, prince sans apanage, chassé de son pays et à qui son rang
dans la famille royale ne laissait guère l'espoir de régner un jour,
ne pouvait, dans la situation des Bourbons de France, rien souhaiter
de mieux qu'une alliance avec les Bourbons des Deux-Siciles. Cette
alliance ne lui donnerait pas une couronne; mais elle lui assurerait
dans l'avenir une existence opulente et paisible, soit dans les
États napolitains si Louis XVIII et ses héritiers étaient condamnés
à un exil sans fin, soit en France si elle se rouvrait au souverain
proscrit.

Le monarque qui régnait alors à Naples, Ferdinand IV, était l'époux
de cette fameuse Caroline, dont l'histoire nous a fait connaître
l'inconduite et dont les désordres, ignorés ou tolérés par son mari,
scandalisaient les sujets. De ce mariage étaient nés six enfants:
deux fils, dont l'aîné, héritier du trône, récemment marié, était
désigné sous le nom de Prince héréditaire, et quatre filles. L'aînée
avait épousé l'archiduc François d'Autriche, devenu empereur par
la mort de son père Léopold; la cadette, le grand-duc de Toscane;
les deux autres, en âge d'être mariées, ne l'étaient pas encore. La
plus âgée, Marie-Christine, que dans sa famille on appelait Mimi,
était laide; la plus jeune, Amélie, quoiqu'elle ne fût pas une
beauté, charmait par sa grâce et son esprit[15]. C'est entre ces deux
princesses que leurs parents, à en croire la marquise de Circello,
permettraient au duc de Berry de faire un choix.

[Note 15: En 1809, elle épousa Louis-Philippe d'Orléans et devint, en
1830, reine des Français.]

Toutefois, avant d'en arriver là, avant même de songer à demander
l'une d'elles, il y avait, au préalable, une grave question à
résoudre. La marquise, on l'a vu, conseillait au duc de Berry de
commencer par s'engager au service de Naples; elle estimait qu'il
devait se faire connaître avant de se déclarer. C'était aussi l'avis
du roi et du comte d'Artois. Mais, pour passer au service de Naples,
il fallait quitter celui de la Russie. Comment le quitter sans
s'exposer à blesser le souverain capricieux, mobile et fantasque, qui
régnait alors à Saint-Pétersbourg, le tsar Paul Ier, de qui, au même
moment, Louis XVIII recevait un asile et sollicitait une intervention
armée? Pouvait-on croire qu'il ne s'offenserait pas de voir le duc de
Berry préférer l'armée napolitaine à l'armée moscovite, s'il n'était
mis dans le secret du motif de cette préférence? Le roi pensait donc
qu'il fallait commencer par se confier à lui. Le comte d'Artois, au
contraire, estimait qu'une confidence faite avant que la cour de
Naples eût consenti positivement au mariage serait prématurée et
dangereuse. Une lettre de Louis XVIII, en date du 11 octobre, écrite
en réponse à de nouvelles communications de son frère, précise ce
léger dissentiment en même temps que, d'autre part, elle nous révèle,
sous la forme la plus piquante, l'embarras qu'il éprouvait quant au
choix à faire entre les deux princesses.

«... Je suis bien satisfait de l'état où en est l'affaire de Berry,
et je crois que le moment est proche où il pourra demander du
service à Naples. Mais vous savez que la question _quomodo_ est
souvent plus épineuse que la question _où_. C'est le cas présent,
vu la position du jeune homme dans ce pays-ci. Engagé au service
de Paul Ier, dans l'incertitude si le corps dont il fait partie
marchera ou non, comment, sans une raison majeure, demandera-t-il
du service à un autre souverain? Ce n'est pas, assurément, que
cette raison n'existe; mais, si on ne la dit pas, l'empereur pourra
justement trouver très mauvais que l'on veuille, sans motif, quitter
son service; et que la réponse du roi de Naples soit telle qu'elle
puisse passer pour un appel spontané de sa part, c'est assurément
caser au plus fort. Eh bien, il y a encore cent à parier contre un
que l'empereur soupçonnera la vérité et prendra une humeur dont les
suites pourront être très préjudiciables. Que sera-ce donc si les
démarches faites à Naples viennent à être connues de lui? Il me
paraît donc beaucoup plus simple de lui parler franchement et de lui
dire: «Il est question d'un mariage entre Berry et une princesse de
Naples. Sa Majesté sicilienne désire que son futur gendre commence
par lui demander du service. J'y trouve le très grand avantage d'une
connaissance préalable, avantage qui se trouve bien rarement dans les
mariages des gens de notre maison. J'espère donc que Votre Majesté
consacrera, par son approbation, la démarche que mon neveu fait en
ce moment auprès du roi de Naples, et qui est autorisée par les
apparences de la guerre qui menace ses États. J'espère aussi que si,
par impossible, ce prince changeait d'avis à l'égard de mon neveu,
Votre Majesté lui conserverait ses bienfaits, et que, dans tous les
cas, elle gardera le secret sur une ouverture que mon amitié, ma
confiance et ma reconnaissance me reprocheraient de ne pas lui faire.»

«De cette façon, il ne pourra se fâcher, ou du moins (car on ne
peut jamais répondre de rien), c'est, de toutes les façons, celle
qui lui en ôte le plus les moyens. Je sais que c'est mettre au
commencement ce que vous penchez le plus à mettre à la fin, ce qui
est bien différent; mais je suis trop près du terrain et j'ai eu trop
l'occasion de le sonder, pour ne le pas connaître, et vous pouvez
vous fier à moi sur la manière de le labourer. Au reste, vous avez
sûrement envie que l'affaire réussisse. Eh bien! je vous déclare
qu'il est impossible que vous en ayez autant que moi, et la raison en
est bien simple: vous ne voyez pas de vos yeux notre enfant avec une
cocarde noire et jaune à son chapeau[16].

[Note 16: Paul Ier avait exigé que l'armée de Condé, en passant à son
service, prît l'uniforme russe.]

«Je vois, par la lettre de la reine de Naples à Mme de Circello,
qu'il pourrait être question de deux filles. Je me fais peut-être
illusion, mais je le souhaite: 1º parce qu'il est certain qu'il se
trouve dans la nature des aversions dont on ne peut pas se rendre
raison, et que cela n'arrive jamais, ou du moins presque jamais pour
deux personnes à la fois: ce qui fait que, quand on le peut, il vaut
mieux avoir le choix; 2º parce que la reine de Naples, parlant de
Mimi, dit: _J'espère qu'elle me fermera les yeux_, ce qui me ferait
craindre qu'elle ne voulût mettre au mariage l'extravagante condition
que les deux époux restassent auprès d'elle dans tous les cas, ce qui
ne vaudrait rien, d'abord parce que j'ai éprouvé par moi-même, et
vous aussi sans doute, qu'un gendre dans la maison de son beau-père,
lors même qu'il est le mieux avec toute la famille de sa femme, est
toujours comme une ... dans une lanterne; ensuite parce qu'il serait
bien impolitique de laisser notre seconde branche provigner (sans
trône) hors de chez nous; 3º c'est que la reine dit encore: _Mimi est
un ange de bonté et une femme bien agréable; Amélie est plus belle
et plus faite pour être sur le théâtre du grand monde, avec, aussi,
un coeur excellent._ Or cela ne prouve pas qu'Amélie soit réellement
belle; mais elle me fait bien craindre que l'ange de bonté ne soit un
véritable trognon, et il faut éviter que la femme de Berry en soit
un.»

Ajoutons à ces commentaires qu'au cours de ces pourparlers, le roi
commença par se préoccuper de ce défaut d'agréments extérieurs qui
caractérisait la princesse Christine. Il craignait qu'elle n'inspirât
pas à son volage neveu un attachement durable. On en trouve la preuve
dans la suite de sa correspondance que résume sur ce chapitre le
passage suivant d'une lettre postérieure. «J'ai de la peine à croire
qu'il n'y ait pas de la flatterie dans ce qu'on dit de l'aînée des
deux princesses, car presque tout le monde s'accorde à dire qu'elle
est laide à l'excès, et je me défie des éloges qu'on donne aux filles
à marier. Au reste, Berry en jugera. Je l'ai seulement prévenu que,
n'ayant pas les mêmes ressources que Jacob, il ne fallait pas qu'il
se laissât duper comme lui.» Finalement, ravi de tout ce qui lui
revenait des heureuses qualités de la princesse en cause, il prit son
parti de ses imperfections physiques. «Il est dommage qu'elle soit si
laide. Mais, la nuit, tous les chats sont gris, et si elle est saine,
c'est l'essentiel.»

Entre temps, le duc de Berry, en route pour la Pologne, arriva à
Mitau. C'était dans les derniers jours d'octobre de cette année
1798. Il y avait dix-huit mois qu'il était éloigné de son oncle.
Leur dernière entrevue à Blanckenberg datait du mois de mars de
l'année précédente. Déjà, à cette époque, le roi avait eu quelque
peine à reconnaître son neveu. Il avait laissé presque un enfant,
il retrouvait un homme, un bel adolescent, aux allures cavalières
et fougueuses, plein de force et de santé, «en sachant long sur
certain chapitre,» et dont il s'était plu à raconter à son frère,
avec son flegme accoutumé et en des termes difficiles à reproduire,
la première aventure amoureuse. «J'imagine, ajoutait-il, que ce petit
événement ne vous affectera pas plus que moi. Je tâcherai d'éviter,
sans pédanterie, qu'il ne joue ce jeu d'une manière dangereuse.»
Mais, l'année suivante, ces changements constatés en 1797 s'étaient
encore accentués. «Votre fils cadet est arrivé vendredi en fort bonne
santé, écrivait le roi en octobre 1798, mais un peu maigri, ce qui
ne m'a pas étonné, vu le genre de vie qu'il a mené cet été.» Si ces
changements contribuaient à rendre plus séduisant le jeune prince, on
pouvait d'autre part regretter que, de son aïeul Henri IV que le roi
lui proposait souvent pour modèle, il rappelât surtout, en même temps
que la vaillance, le goût immodéré pour les plaisirs.

C'est là d'ailleurs l'objet des remontrances qu'on verra fréquemment
le roi lui adresser, non seulement pendant la durée de l'émigration,
mais encore après la rentrée de la famille royale en France. En
1817, lorsque, la monarchie restaurée, le duc de Berry, marié depuis
un an, considéré comme héritier du trône, tenu par conséquent à de
multiples et grands devoirs, prouve par sa conduite qu'il ne trouve
pas en lui-même assez de force pour les observer et réfréner ses
passions, le roi, abandonnant le ton affectueux et paternel que,
jadis, il employait pour le gronder de ses incartades, s'exprime avec
une sévérité bien différente du langage affectueux des anciens jours.
«Lorsqu'on se marie à trente-huit ans et qu'on ne se range pas, cela
prouve qu'on ne voit dans sa femme qu'une maîtresse de plus. Alors,
il reste peu d'espoir d'une réforme dans les moeurs.»

Mais ce n'est pas ainsi qu'il parlait en 1798. Il lui eût été
impossible alors de se montrer trop sévère envers ce brillant fils
de France, pour qui plaidaient son énergie, sa vaillance et ses
vingt ans. Durant le court séjour que le duc de Berry fit à Mitau,
les conseils qu'il recevait de son oncle s'enveloppaient de tant de
bonté qu'il les écoutait avec le plus ferme dessein de les suivre,
et très inconsciemment se préparait d'avance une excuse, pour le
cas trop probable où il les oublierait. Il avait d'ailleurs en sa
possession, et il ne l'ignorait pas, un moyen de se racheter. C'était
son courage, sa bouillante ardeur, l'impérieux désir qu'il exprimait
sans cesse de se jeter en France pour aider le roi à reconquérir sa
couronne. Qu'il contribuât à la lui rendre, et il lui serait beaucoup
pardonné. Ses frasques de jeune homme seraient vite oubliées.

Nos documents sont muets quant à l'accueil qu'il fit aux ouvertures
de Mme de Circello lorsqu'elles lui furent communiquées. On doit
supposer toutefois qu'il ne lui vint pas à l'esprit qu'elles dussent
avoir une suite immédiate. Ce qui autorise cette supposition, c'est
qu'elles n'empêchèrent pas son départ pour la Wolhynie; elles ne
le retardèrent même pas. Il s'effectua à la fin d'octobre. En
l'annonçant au comte d'Artois, le roi ne faisait aucune allusion au
projet de mariage. Le départ de son neveu lui laissait un vide dans
le coeur; il l'avouait à son frère, se contentant d'ajouter: «Je ne
saurais trop assez vous répéter combien je l'ai trouvé changé à son
avantage.»

Ce n'est pas cependant que le projet fût abandonné. Il l'était si
peu, que le 1er janvier suivant, Louis XVIII, sur la nouvelle que
le roi de Naples réfugié à Palerme fomente parmi ses sujets un
soulèvement patriotique contre les envahisseurs de ses États, écrit à
la reine Caroline afin de lui offrir les services du duc de Berry.

«Tous les moments du roi, son époux, sont trop noblement employés,
pour que je ne me reprochasse pas de lui en faire perdre un seul.
J'ai appris les premiers succès dont il a plu à la divine Providence
de couronner sa généreuse entreprise, et Votre Majesté comprendra
facilement le sentiment que j'éprouve en voyant un ouvrage digne de
saint Louis, si heureusement commencé par celui de ses descendants
qui marche le plus glorieusement sur ses traces. Je ne dissimulerai
cependant pas à Votre Majesté le regret que j'éprouve de ne pouvoir
moi-même partager les périls et la gloire du roi, mon cousin. Mais
si les circonstances me privent de ces avantages, pourquoi ne
pourrais-je pas me faire remplacer par un autre moi-même? Mon neveu,
le duc de Berry, a déjà fait ses preuves à la guerre, et le moment
où elle recommence lui rend son oisiveté actuelle bien pesante. J'ai
lieu de me flatter que Votre Majesté, ainsi que le roi son époux,
le verrait avec plaisir suivre son inclination qui l'appelle auprès
d'eux, et ma tendresse pour lui forme sur ce voyage des espérances
dont la réalité serait d'un aussi grand prix pour mon coeur que pour
le sien.»



XI

MISÈRES DE PRINCE


À ce moment, la coalition contre la France se renouait; cette fois,
le souverain moscovite y prenait part, et il se proposait d'employer
la légion des émigrés dans cette campagne. Ces circonstances avaient
activé le zèle du jeune prince, qui venait d'atteindre sa vingt et
unième année. N'ayant pu encore trouver l'occasion de combattre, il
brûlait du désir de se mesurer avec les soldats de la République.
Assurément, il en résulterait pour lui quelque gloire et elle
rejaillirait sur la cause royale. C'est même cette considération
qui avait décidé le roi, son oncle, à le laisser partir, malgré les
conseils contraires de d'Avaray, qui prévoyait «les dégoûts et les
mortifications» dont le jeune prince allait être abreuvé en Wolhynie.

Ses premiers déboires provinrent de son état de misère. Pour le
mettre en état de partir, le roi s'était saigné aux veines. Mais le
peu qu'il avait pu faire fut promptement épuisé. Le prince, à qui
son père n'envoyait rien, se trouva réduit à la maigre solde que
lui avait assurée le tsar, et dont la modicité était pour lui une
cause d'humiliation quand il la comparait à celle que touchaient ses
cousins, les trois Condé. Tandis que le prince de Condé recevait du
Trésor russe un traitement annuel de quarante mille roubles, que ceux
de son fils le duc de Bourbon et de son petit-fils le duc d'Enghien
étaient fixés à vingt mille et à quinze mille roubles, le duc de
Berry n'en touchait que trois mille, solde des généraux de cavalerie,
grossis d'une pension de douze cents, qu'un vieil usage accordait
aux princes étrangers servant en Russie. Aussi, à peine arrivé à
l'armée, se voyait-il obligé de vivre d'emprunts et de recourir à la
bonté de son oncle. Dès sa première lettre, il crie misère. Le roi,
quoique à la gêne, est contraint de venir à son secours. «J'ai reçu,
mon cher enfant, votre lettre de bonne année, et je vous rends vos
souhaits du meilleur de mon coeur. Vous me parlez de votre misère;
ce mot m'affecte. Si les différents souverains eussent été aussi
généreux pour moi que l'empereur de Russie, s'ils avaient suivi son
invitation et son exemple, et fourni leur quote-part, je ne serais
pas exposé à m'entendre dire ce vilain mot par mes enfants. J'espère
que Sa Majesté Impériale voudra bien prendre cet état de choses
en considération, et qu'elle vous donnera de quoi vous soutenir à
son service. Mais, en attendant, je vous envoie bien moins que je
ne voudrais et bien plus que je ne peux. Vous savez sûrement les
malheurs du Piémont, et vous en êtes aussi affligé que moi. Remerciez
Dieu de ce qu'au moins, vos oncles et vos tantes sont en sûreté, et
de ce que votre mère est partie à temps.»

Les quelque mille francs contenus dans cette lettre ne furent qu'un
déjeuner de soleil. En deux mois, ils eurent coulé entre les doigts
du duc de Berry. Le 11 mars 1799, il adressait au roi cet appel
désespéré: «Mon très cher oncle, je suis encore obligé de fatiguer
Votre Majesté par le récit de la position où je me trouve, qui
demande le plus prompt secours. Le comte de Damas a l'honneur de
rendre compte au roy, fort en détail, de la pénurie où je suis,
malgré l'économie dont j'ai usé depuis que je suis ici. Cependant,
dans neuf jours, je n'aurai pas un rouble, pas un sol si je ne trouve
pas encore à emprunter. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien
me faire passer ses ordres sur la conduite qu'elle ordonne que je
tienne, et, en tout cas, si elle veut me rapprocher d'elle ou si elle
veut que je reste à mon corps, m'envoyer de l'argent, surtout pour
payer les dettes que j'ai déjà contractées, qui sont soucis pour moi,
puisque je dois à des gentilshommes qui m'ont ouvert leur bourse et
que c'est le fruit de leurs économies.

«Nous ne savons pas encore quand nous partirons; l'on n'en parle
plus; mais, ce qu'il y a de bien sûr, c'est que nous ne ferons pas
la guerre cette année. Nous venons de recevoir deux cents chevaux,
qui sont encore plus méchants que les premiers; mais, grâce aux
précautions, nous n'avons encore personne d'estropié.»

Si pressante que fût cette lettre, elle trouva le roi dans
l'impuissance d'y satisfaire comme il l'eût voulu. «J'ai reçu hier
votre lettre, mon cher enfant; il n'y a pas un mot dedans qui n'ait
été à mon coeur et qui ne l'ait déchiré. Je sens votre position;
mais, malheureusement, elle ne peut me faire oublier la mienne.
Obligé de vivre, de soutenir comme je puis votre frère, de secourir
tant de malheureux qui sont à chaque instant au point de succomber
sous le poids de leur misère, ayant des dettes bien autres que les
vôtres, et contractées par l'honneur envers l'honneur, puisque c'est
l'existence de la plupart des émigrés, qui a été versée dans mes
mains pour la campagne de 1792, vous sentez que je ne puis me livrer,
comme je le voudrais, à ma tendresse pour vous. Par mes ordres,
d'Avaray a fait des démarches à Pétersbourg pour vous faire obtenir
un traitement qui puisse au moins approcher de vos besoins. J'ai
moi-même, depuis mon retour, écrit à l'empereur sur cet objet; je
lui ai demandé, en même temps, de vous faire payer les dix-huit mois
échus de ce qu'il vient de vous fixer et, de mon côté, je vous envoie
le même secours que je vous ai fait passer au mois de janvier. N'y
voyez pas mes moyens, ils sont nuls; voyez-y ma bonne volonté.»

Quelques mois plus tard, alors que le duc de Berry, comme on le
verra, est en route pour l'Allemagne, c'est la même préoccupation
qu'on retrouve dans le langage que lui tient cet oncle dont la
sollicitude et la bonté ne se lassent pas. À la fin d'une lettre
du 3 septembre 1799, où le roi lui recommande «de travailler sans
relâche à se rendre maître de son premier mouvement», on peut lire ce
post-scriptum: «Je sens bien que vous seriez bien aise de trouver,
joint à cette lettre, un beau morceau de papier sur lequel il y eût
écrit: _Monsieur, par la présente, il vous plaira de payer_, etc.
Je le voudrais bien aussi; mais vous savez que, malheureusement,
mes moyens ne répondent pas à ma tendresse. Pour y suppléer, j'ai
travaillé à émouvoir les entrailles maternelles en votre faveur;
j'espère y réussir. Mais ce que j'espère surtout, c'est que votre
père pourra ou vous aider lui-même ou vous faire aider par d'autres.»

Répondant en ce même moment à la comtesse d'Artois, qui, en fuyant
Turin, s'est empressée de l'avertir qu'elle a trouvé un asile
paisible à Klagenfurth, en Carinthie, le roi tient la promesse qu'il
a faite à son neveu, et s'efforce d'arracher à la mère quelques
secours pour le fils: «J'aurais reçu, ma chère soeur, votre lettre
avec bien du plaisir, si je n'y avais pas trouvé un peu de cérémonie.
J'aimerais cent fois mieux être appelé: _espèce d'amphibie_, comme
vous m'avez jadis fait cet honneur aux échecs, que _Votre Majesté_.
Après ce reproche, je vous dirai que je vous vois heureuse, et que
cela me cause une satisfaction peu commune. Vous avez, sur ma parole,
trois aimables enfants: car il ne faut pas oublier ce pauvre Berry,
et quand je n'aurais pas à vous parler des autres, je vous écrirais
tout exprès pour lui. Il n'a exactement pas le sol, et moi je ne puis
pas le secourir. Trois ou quatre mille francs par mois le feraient
vivre. Il me suffit de vous en avoir donné l'avis, et je suis bien
sûr que votre tendresse maternelle n'a besoin que de cela.

«J'aurais bien envie de vous parler du bonheur de mon frère, des
grâces, des vertus, de l'amabilité de votre belle-fille. Mais je
craindrais de vous tantaliser. Ainsi, je ne vous en dis pas un mot,
et je me contente d'en être heureux dans mon petit coin.»

La cruelle situation qui résulte pour le duc de Berry de la gêne
que révèle cette correspondance émeut le sensible d'Avaray plus
encore peut-être que le roi. Non seulement elle l'émeut, mais il
s'en indigne. «Tous les princes de la maison de Condé nagent dans
l'abondance, écrit-il avec amertume, et un petit-fils de France reste
dans la misère.» Et il conseille au jeune prince «de rompre son petit
état de maison, de percer son pourpoint au coude s'il ne l'est déjà,
et de choisir cinq ou six braves gentilshommes pour faire auberge
avec eux. Voilà le seul moyen de sollicitation qui, selon moi, puisse
être noblement employé».

Ce conseil semble impraticable au duc de Berry. Il ne change rien
à son genre d'existence; mais il en souhaite ardemment la fin.
Désireux maintenant de quitter au plus tôt la Wolhynie, il supplie
son oncle d'écrire au roi de Naples pour le faire entrer dans l'armée
sicilienne. Il voudrait y être déjà, montrer au monde de quoi il est
capable. «Je ne puis pas faire en ce moment ce que vous désirez, est
contraint de lui répondre son oncle; il y a bien des préliminaires.
Cependant, pour vous consoler, je vous dirai qu'il y a plus d'un mois
que je les ai commencés. Ah! certes, il n'y a malheureusement rien
qui presse. Les moins mauvaises nouvelles ne sont point confirmées,
et il n'est que trop vraisemblable, d'après celles qui sont venues
hier, qu'à l'heure qu'il est, le roi de Naples a fait sa paix ou
qu'il est retiré en Sicile, heureux encore que la bataille d'Aboukir
lui fasse un rempart du détroit de Messine.»

Le duc de Berry est donc obligé de se résigner à son sort, et il
s'y résignerait sans se plaindre s'il ne voyait surgir autour de
lui de nouvelles causes d'humiliations. Si douloureuse que soit sa
misère, bien plus cruelle est la blessure que fait à son orgueil
la persistance du prince de Condé à le tenir «dans une affligeante
nullité», à réserver à son petit-fils, le duc d'Enghien, «toutes les
occasions d'acquérir de la gloire.» Cette préférence semble d'autant
plus inexplicable que les deux princes étant égaux de grade, et
chacun d'eux commandant un régiment de cavalerie noble, il suffirait
de les traiter également pour qu'il ne pût naître entre eux aucune
rivalité, le duc de Berry ayant spontanément renoncé, en arrivant au
corps, à revendiquer les droits qu'il tient de sa naissance, et qui,
en France, placeraient son cousin au-dessous de lui. Une circonstance
imprévue fait éclater le conflit latent qu'a provoqué l'attitude de
Condé à son égard.

Au mois de mars, le vieux prince reçoit de l'empereur Paul l'ordre de
partir pour l'Allemagne avec son infanterie pour rejoindre l'armée
russe qui, sous le commandement de Souwarof, marche avec l'Autriche
contre la France. Quant à sa cavalerie, il la laissera dans ses
quartiers. Cette décision cause au duc de Berry comme à ses soldats
un véritable désespoir, qui s'accroît encore lorsqu'il peut supposer
que le duc d'Enghien, abandonnant son régiment, partira avec son
grand-père. Il lui reste, il est vrai, la ressource d'imiter cet
exemple et de suivre l'infanterie, en abandonnant sa cavalerie.
Mais sa jeune raison lui montre les périls qui résulteraient de
son départ. Si, comme le duc d'Enghien, il quitte son régiment
pour marcher en volontaire, ne peut-on craindre un soulèvement
des gentilshommes qui le composent? «Tous croiront qu'ils sont
abandonnés, mande-t-il à son oncle, qu'ils ne reverront jamais leur
patrie; ils se débanderont, et ne pouvant pas avoir de congé, ils
déserteront, et il arrivera les scènes les plus affligeantes qui nous
attireront la colère de l'Empereur. Votre Majesté connaît les têtes
françaises; elle a vu à Thionville l'infanterie presque révoltée,
lorsque la cavalerie est partie pour la Champagne; qu'elle juge ce
que peuvent des gentilshommes aigris par dix ans de maux, laissés
au fond de la Pologne sans chefs, à cinq cents lieues de la France,
voyant partir leurs camarades et tous leurs princes.»

Peut-il, d'autre part, ne pas partir si son cousin donne suite à
ses projets? «Le roi jugera combien il m'en coûterait de rester en
Pologne pendant que mes cousins seraient devant l'ennemi!» Si le
duc d'Enghien, au contraire, reste à la tête de son régiment, comme
le duc de Berry à la tête du sien, se posera la question de savoir
auquel des deux princes sera dévolu, en l'absence du général en
chef, le commandement supérieur. Elle agite déjà les esprits, cette
question, et le prince de Condé ne cache pas que, dans sa pensée,
elle est résolue au profit de son petit-fils.

Le duc de Berry, l'ayant su, proteste si vivement, que Condé,
s'emportant à son tour, lui parle avec dureté:

--Le duc d'Enghien a commandé l'avant-garde en 1796; il s'est
distingué en plusieurs combats, tandis que Votre Altesse Royale
n'avait qu'un commandement _ad honores_. Elle ne pourrait produire en
sa faveur aucune action.

D'Avaray, à qui nous devons la révélation de ce pénible débat,
reproduit la réplique du duc de Berry en constatant combien elle lui
fait honneur.

--Si j'avais été à l'armée de mon père, monseigneur, j'aurais fait
les mêmes choses que votre petit-fils, et il n'aurait fait que le peu
que vous m'avez laissé faire.

Renonçant à résoudre lui-même cette difficulté, le prince de Condé
la soumet à la fois au tsar et à Louis XVIII. De son côté, le duc de
Berry écrit à son oncle. Il lui expose ses griefs et lui demande,
au cas où il n'aurait pas satisfaction, l'autorisation de retourner
auprès de lui. Le mariage de son frère est un prétexte suffisant pour
justifier son départ. Il n'insiste pas cependant. Ses gentilshommes
le supplient de ne pas s'éloigner d'eux. Il est prêt à leur céder si
le roi lui en manifeste le désir.

Avant que la réponse du roi ne lui parvienne, arrivent de nouveaux
ordres de l'empereur. Ils portent que le duc d'Enghien partira en
même temps que l'infanterie, avec tout ce qu'il aura pu réunir de
cavalerie en état, et que le duc de Berry ne rejoindra que lorsque
les cavaliers non encore montés auront reçu leurs chevaux. «Il reste
donc au dépôt, remarque tristement d'Avaray, tandis que M. le prince
de Condé, son fils et son petit-fils marchent à l'ennemi.» D'Avaray
se console, cependant, en pensant que ce fâcheux démêlé aura eu
pour le duc de Berry l'avantage de développer la noblesse de son
caractère, de mettre en lumière «sa prudence au-dessus de son âge et
de la tête qu'on lui connaît».

Une lettre que le prince reçoit alors de son oncle et qui clôt
l'incident prouve que le roi ne l'avait pas pris au tragique. Au
reçu de la question que lui posait Condé, il avait répondu assez
dédaigneusement: «Ce n'en serait pas une en France; mais, quelle
que soit la décision de l'Empereur, mon neveu s'y conformera avec
soumission.» Envers son neveu, il fut moins laconique; il s'attachait
à verser du baume sur la blessure, sans renoncer à donner de fermes
et sages conseils.

«C'est à l'Empereur seul à décider à qui doit rester le commandement
en l'absence de M. le prince de Condé. Quelle que soit sa décision,
conformez-vous-y sans difficulté, mon cher enfant. Si elle est
contraire à vos désirs, triomphez de vous-même, mais ne vous abaissez
pas jusqu'à la plainte. _Cogita_, dit Tite-Live, _quis sis et aude
nectas sis_. Souvenez-vous surtout que celui qui est au-dessus du
droit, ne peut éprouver un passe-droit. Ne croyez pas que je sois
insensible à ce que vous éprouvez; mais soyez sûr qu'en souffrant
plus que vous de vos peines, je m'en console en songeant que rien
n'est plus propre à vous former le caractère, à rompre la fougue de
vos passions, enfin à faire de vous tout ce que vous pouvez être, et
ce que j'espère que vous serez un jour. Enfin n'oubliez pas que votre
immortel aïeul, Henri IV, fit ses premières armes sous le prince de
Condé, son oncle, et que, quoiqu'il eût à peu près votre âge lorsque
celui-ci fut tué, il ne fit aucune difficulté d'être aux ordres de
l'amiral de Coligny.

«Le désir que les gentilshommes qui sont sous vos ordres vous ont
témoigné de vous voir rester parmi eux est fort naturel, et le parti
que vous avez pris d'accéder à ce désir est d'autant plus généreux,
que je sens très bien ce qu'il vous en coûte. Je l'approuve donc, et
je me vois forcé de vous annoncer un autre sacrifice à faire, c'est
celui de votre présence au mariage de votre frère, quand bien même
l'Empereur vous le permettrait. Les raisons qui vous empêchent de
demander à suivre l'infanterie doivent aussi vous faire renoncer à
ce doux espoir. Vous le sentez facilement. Une absence momentanée
passerait bientôt pour définitive, et les mêmes inconvénients
s'ensuivraient. Mais, ces mêmes gentilshommes ne doivent pas en
inférer que dans aucun cas, vous ne vous séparerez d'eux. L'exemple
de MM. de Vioménil et de Langeron prouve que l'Empereur juge
quelquefois à propos de séparer les chefs de leurs corps, et si
la même chose vous arrivait, il n'y aurait pas à balancer. Il est
donc absolument nécessaire que vous préveniez ces messieurs de la
possibilité de ce cas, qui n'a, d'ailleurs, rien d'improbable.»

Docile à la volonté de son oncle, le duc de Berry, caressant l'espoir
de prendre sa revanche, ne songea plus qu'à presser l'organisation de
sa cavalerie, afin de se transporter au plus vite sur le théâtre des
opérations. Il y était à la fin de septembre. Mais il n'y arriva que
pour apprendre le résultat de la bataille de Zurich, livrée le 26 par
Masséna à Souwarof, et qui s'était terminée par l'écrasante défaite
de celui-ci. Ainsi, tout semblait conspirer contre les ardeurs
belliqueuses du jeune prince, pour l'empêcher d'y satisfaire. Il put
croire un moment qu'il serait appelé à combattre; il n'en fut rien;
il n'eut même pas la chance d'assister au combat de Constance, dans
lequel l'infanterie de Condé fut engagée. Le roi, l'ayant appris par
d'autres que par lui, s'efforçait de le consoler:

«J'ai reçu, mon cher enfant, votre lettre du 13 octobre, et je
profite, pour y répondre, de l'occasion du duc de Vioménil qui
va remplacer le général de Korsakof. Je savais déjà l'affaire de
Constance et la mort du brave Salgues. Mais son oraison funèbre,
si bien faite par vous, ne m'en a pas moins touché. Quant à vous,
quoique ce fût une affaire d'infanterie, je ne savais pas si vous
aviez pu y prendre part, et j'étais bien sûr que vous ne m'en diriez
pas un mot. (Ceci n'est pas un reproche à beaucoup près.) Enfin,
j'ai su que vous n'aviez pu rien faire, et j'ai senti votre peine.
Espérons que vous trouverez une meilleure occasion. Le héros qui
vient si miraculeusement de vous rejoindre en est un sûr garant.
Alors, je ne suis pas en peine de ce que vous ferez. Je sais que mon
enfant reviendra toujours avec ou sur son bouclier. Mais, quelque
satisfaction que ma tendresse éprouve de votre conduite, elle sera
toujours imparfaite, tant que je ne l'apprendrai que par les récits
d'autrui.»

Lorsque cette lettre parvint au duc de Berry, la seconde coalition
achevait de se dissoudre. Paul Ier, attribuant la défaite de ses
armes à la mauvaise foi de ses alliés, venait de leur faire savoir
qu'il rappelait ses troupes. L'armée de Condé recevait l'ordre
de revenir en Pologne. Mais, beaucoup de ceux qui la composaient
refusant de s'éloigner de nouveau de la France, leur patrie, c'est
son existence même qui était menacée. Condé ne s'empressa pas
d'obéir. Il écrivit à l'Empereur; il exposa les inconvénients qui
résulteraient pour la cause royale du retour de sa petite armée en
Pologne, et lui demanda de ne pas le priver de combattre pour son
roi. Il recourut, en même temps, aux bons offices de l'Angleterre,
afin d'obtenir, par son entremise, que le corps ne retournât pas
en Russie. Paul Ier n'admettait guère que ses ordres ne fussent
pas promptement exécutés. Il n'écouta ni Condé ni l'ambassadeur
britannique. Il répondit en rendant à Condé la libre disposition
de ses troupes. C'eût été pour elles une sentence de mort si
l'Angleterre n'était intervenue pour les prendre à sa solde, en les
laissant à la disposition de l'Autriche, qui s'engagea, de son côté,
à les employer en Italie pendant la campagne prochaine.

Le duc de Berry, d'abord résolu à quitter l'armée plutôt que de la
suivre en Wolhynie, se décida sans peine à y rester encore lorsqu'il
sut qu'elle ne retournait pas dans un pays détesté. En restant avec
elle, il était assuré d'être transporté sur le territoire italien
dès le printemps suivant. Mais, comme elle allait demeurer oisive
jusque-là, il prit le parti de la précéder, de se rendre à Naples et
de se faire admettre dans l'armée napolitaine.

Son oncle, mis au courant de ses projets, les approuva, non sans y
apporter un changement. Il regardait comme essentiel qu'avant de se
présenter aux souverains siciliens, le duc de Berry allât faire sa
cour à son cousin l'empereur d'Autriche, à qui le rattacheraient de
plus étroits liens de parenté s'il épousait une des princesses de
Sicile, soeurs de l'impératrice. Il lui ordonnait, en conséquence, de
passer par Vienne en allant à Naples. Klagenfurth était sur sa route;
il s'y arrêterait pour embrasser sa mère, qu'il n'avait pas vue
depuis cinq ans. Le 20 février 1800, ayant envoyé cet ordre au duc de
Berry, Louis XVIII en avertissait le roi de Naples.

«L'âme de Votre Majesté est trop élevée pour avoir pu être surprise
du délai qu'a mis le duc de Berry à se rendre auprès de Votre
Majesté. En vain son coeur l'en sollicitait; en vain le lui aurais-je
ordonné moi-même, tant qu'il a été en face de l'ennemi, tant qu'il a
pu croire qu'il y resterait; je le connaissais trop pour lui donner
cet ordre. Aujourd'hui que la gloire ne contrarie plus d'autres
sentiments, je lui mande de se rendre à son nouveau poste, et j'ose
d'avance solliciter les bontés de Votre Majesté en sa faveur. Je le
charge de lui exprimer tous les sentiments qui m'animent pour Elle,
de solliciter la continuation de son amitié pour moi, de son intérêt
pour une cause qui est la sienne, qui le deviendra encore plus,
si, comme je l'espère, un nouveau lien est ajouté à ceux qui nous
unissent de si près, et j'ose être certain que si les malheurs qu'a
récemment éprouvés Votre Majesté lui en laissent la possibilité,
elle ne bornera pas son intérêt à de simples voeux. Je ne puis finir
cette lettre sans dire à Votre Majesté combien j'envie à mon neveu un
bonheur dont j'ai été si près pendant plus de deux ans, sans qu'il
m'ait jamais été possible d'en jouir.»



XII

LE DUC DE BERRY ET LES BOURBONS DE NAPLES


À la fin de février, le duc de Berry débarquait à Vienne. En y
arrivant, il apprit par l'agent du roi, La Fare, que les troupes
françaises venaient d'évacuer les États de Naples, et que Ferdinand
IV se préparait à rentrer dans sa capitale. Nulle nouvelle ne
pouvait lui être plus agréable. Elle lui permettait de penser que la
réalisation de ses espérances ne rencontrerait plus d'obstacles. Mais
il ne tarda pas à comprendre que c'était se flatter trop vite et trop
tôt du succès de son entreprise. Admirablement reçu par l'empereur
et surtout par les archiducs Charles et Albert, invité à dîner au
palais, objet des attentions du premier ministre, baron de Thugut, et
enfin traité partout en fils de France, allié de la cour d'Autriche,
divers traits sur lesquels il lui eût été impossible de fermer les
yeux ne tardèrent pas à lui révéler une hostilité latente, dans
laquelle, au bout de peu de jours, il saisit la main de l'impératrice
elle-même.

Cette fille aînée de la reine Caroline ne le trouvait pas digne
d'épouser une de ses soeurs.

--Il n'est pas d'assez bonne maison, avait-elle dit, oubliant qu'il
était Bourbon comme elle. Et puis, c'est un émigré!

En réalité, elle redoutait l'influence d'un prince français
s'exerçant dans la famille royale de Naples et rompant le joug que la
cour de Vienne imposait à cette famille. Sa malveillance, qu'elle
s'efforçait de dissimuler au prince qui en était l'objet, s'aggravait
de celle de l'ambassadeur napolitain, le marquis de Gallo, qui
s'était fait son complice pour empêcher le mariage.

«Les premiers jours de mon arrivée ici, mandait le prince à son
oncle, le marquis de Gallo, après avoir pressé vivement l'évêque de
Nancy, s'est adressé directement à moi pour me prouver que je ne
pouvais aller maintenant à Naples sans avoir reçu des lettres du
roi et de la reine, que le roi irait peut-être en Calabre, la reine
ici; enfin, il m'a tenu deux heures entières pour m'engager à ne pas
partir encore ou à attendre à Florence des nouvelles ultérieures de
Naples. J'ai réfuté toutes ses raisons en lui disant que c'était
l'ordre de Votre Majesté, qu'Elle en avait prévenu le roi de Naples,
et que moi-même j'y avais envoyé un officier de ma maison pour le
prévenir de ma prochaine arrivée. L'on ne peut se faire d'idée de
l'acharnement qu'il y a mis.»

Ne parvenant pas à vaincre la résistance du prince, le marquis de
Gallo avait alors imaginé de se procurer le signalement de l'officier
qui devait être le précurseur du duc de Berry à Naples, et d'envoyer
deux courriers pour lui faire fermer l'entrée du royaume jusqu'à ce
que ses instances pour provoquer la rupture des négociations eussent
produit leur effet. Ces tentatives furent déjouées par l'habileté de
La Fare, et par la bonne grâce du duc de Berry. Elle charmait tous
ceux qui l'approchaient, et l'empereur tout le premier.

--Il paraît que vous allez vous marier, mon cousin, lui dit-il, et
que vous épousez une fille du roi de Naples. Je vous assure que j'en
serai enchanté.

Il n'y eut pas jusqu'à Thugut lui-même, d'ordinaire assez hostile aux
vues de la maison royale de France, qui ne se montrât favorable au
mariage, et ne protestât contre le dessein qu'on lui attribuait de le
contrecarrer. Il est vrai que d'Avaray voyait dans ses protestations
«une ruse politique». Il suspectait la sincérité de Thugut, le
soupçonnait d'être d'accord avec l'impératrice et le marquis de
Gallo pour faire leur jeu. C'était aussi l'avis du sagace La Fare,
avis partagé par le duc de Berry. Mais ils ne s'étonnaient ni l'un
ni l'autre, pas plus que d'Avaray, de la malveillance qui soufflait
autour du prince. La cour de Vienne, depuis dix ans, n'avait jamais
eu d'autre attitude. Ce qu'elle laissait percer à cette heure de son
hostilité était conforme au système qu'elle avait toujours mis en
pratique envers les émigrés.

Cette attitude, le duc de Berry l'avait prévue. Durant son court
séjour à Klagenfurth, avant de mettre le pied dans la capitale
d'Autriche, il avait écrit au tsar pour implorer sa protection contre
les intrigues qui menaçaient ses desseins. «Il m'est impossible, au
milieu des malheurs qui poursuivent ma famille, de lutter contre des
adversaires aussi puissants ... Je suis assuré du succès si Votre
Majesté veut prendre le mien sous sa protection spéciale par la
voie de son ambassadeur à Naples. Dès que l'on saura à cette cour
l'intérêt qu'elle veut bien y prendre, toute difficulté s'aplanira.»
Espérant une réponse favorable à ses vues, il persévérait dans son
dessein, ouvrant les yeux et les oreilles pour tout voir et tout
entendre.

À Vienne, il rencontra le général Willot et le comte de Précy, venus
l'un et l'autre pour conférer avec les ministres autrichiens sur
une expédition dans le Midi, dont le premier avait conçu le projet
et à laquelle le prince devait participer. En écoutant les deux
généraux, il constata qu'ils se jalousaient, se dénigraient, que
Précy s'efforçait de nuire à Willot. Il dénonça au roi ces manoeuvres
et prit ouvertement parti pour Willot, qui l'avait gagné en lui
soumettant ses plans. «Il compte sur 18 à 20000 hommes, et, ce qui
est mieux que tout, sur une division de l'armée d'Italie.»

Se sachant destiné par le roi à marcher en tête de cette expédition,
et désireux d'attendre à Naples le moment d'entrer en campagne, il se
préparait à quitter Vienne, lorsqu'une communication de l'ambassadeur
d'Angleterre, lord Minto, vint à l'improviste menacer ses projets.
Ce diplomate était averti par lord Grenville que le comte d'Artois
mandait à son fils de venir sur-le-champ en Angleterre «pour prendre
sa place dans une expédition» qui devait opérer dans l'Ouest,
lui-même s'étant réservé le commandement de celle du Midi. Déconcerté
par ces ordres inattendus, mais ne les recevant pas directement, le
duc de Berry résolut de n'obéir que s'ils lui étaient confirmés par
une lettre de son père qu'il attendrait à Klagenfurth, et, dans le
cas contraire, de continuer son voyage. Cette lettre, sans doute, ne
fut pas telle qu'il le pouvait craindre, puisque le 18 avril, ayant
repris sa marche sur Naples, il arrivait à Venise.

C'était au lendemain du conclave dans lequel un nouveau pape avait
été élu sous le nom de Pie VII. Le souverain pontife et le Sacré
Collège étaient encore à Venise, attendant que Rome se rouvrît
pour eux. Le neveu du Roi Très Chrétien eût gravement manqué à son
devoir s'il eût négligé d'aller se prosterner devant le chef de
la catholicité. Dès son arrivée, le duc de Berry fit demander une
audience à Pie VII, qui résidait à Saint-Georges. Le même jour, un
prélat envoyé par le pape venait l'avertir qu'il serait reçu le
lendemain à onze heures. «J'ai été reçu absolument comme je l'aurais
été avant la Révolution, écrivait-il à son oncle. Le pape est venu
au-devant de moi à la porte. Je me suis mis à genoux, et, malgré
les efforts qu'il a faits pour me relever, j'ai voulu absolument
lui baiser la mule, pensant qu'un prince de la maison de France ne
pouvait pas trop rendre au chef de l'Église. Sa Sainteté m'a fait
asseoir auprès d'elle; la conversation a totalement roulé sur le
désir que le pape a de voir rétablir le fils aîné de l'Église dans
tous ses droits, et je lui ai dit que le désir de Votre Majesté était
de pouvoir être à même de soutenir ceux de l'Église comme l'ont
toujours fait ses aïeux. J'ai été reconduit avec tous les honneurs
possibles. Cette après-midi, le Sacré-Collège est venu en grande
partie chez moi. Le cardinal duc d'York m'a chargé particulièrement
de mettre ses hommages aux pieds du roi.» L'accueil que le duc de
Berry avait reçu du pape eut pour effet d'accroître sa confiance
dans la réussite des projets qui le conduisaient à Naples. Il quitta
joyeusement Venise pour marcher à la conquête de la Toison d'or, se
croyant déjà victorieux.

À Naples, une déception l'attendait; la famille royale n'y était
pas rentrée; elle était encore à Palerme. C'est là que le monarque
sicilien l'invitait à se rendre. Une frégate russe avait été mise
à sa disposition pour l'y transporter. Au moment de s'embarquer,
profitant d'un courrier qui partait pour Saint-Pétersbourg et qui
devait passer par Mitau, il écrivit à son oncle le 13 mai: «J'ose
supplier Votre Majesté de ne pas perdre de temps pour faire la
demande au roi de Naples d'une de ses filles pour moi.» Il ignorait
encore que Louis XVIII avait devancé ses désirs. Depuis le 21 avril,
une demande officielle était en route pour Palerme, ou plutôt deux,
l'une adressée au roi de Naples, l'autre à la reine.

La première était ainsi conçue: «J'ai déjà pressenti Votre Majesté
sur le désir extrême que j'avais de resserrer les liens qui nous
unissent de si près, par le mariage d'une de ses filles avec le
duc de Berry, mon neveu. Mais j'ai cru devoir attendre pour m'en
expliquer ouvertement le moment où mon neveu, dont Votre Majesté
a bien voulu agréer les services, se serait rendu auprès de sa
personne. C'est du moins un avantage que je dois à nos malheurs
d'avoir pu ne pas traiter cette affaire comme celles de cette espèce
se traitent ordinairement, mais comme il convient entre bons parents
et amis. Le duc de Berry doit en ce moment être arrivé auprès de
Votre Majesté; au moins je suis sûr qu'il le sera longtemps avant
cette lettre, et elle aura pu juger s'il lui convient pour gendre.
Si cela est, je la prie très instamment de lui accorder la main de
l'une de ses filles, et j'aurai ainsi, dans l'espace d'une année,
eu la douce consolation d'assurer le bonheur de tous mes enfants.
Mon frère s'unit à moi dans cette prière, et je joins ici une lettre
qu'il m'a envoyée, il y a quelque temps, pour la faire passer à Votre
Majesté lorsque je lui ferais cette demande, objet de nos voeux
les plus chers. J'espère que, mon neveu devenant le fils de Votre
Majesté, elle voudra qu'il se montre digne de cet honneur, et qu'elle
lui facilitera, en tout ce qui pourra dépendre d'elle, les moyens de
prendre l'activité que les circonstances actuelles exigent plus que
jamais de lui.»

À la reine de Naples, Louis XVIII tenait à peu près le même
langage: «Encouragé par l'amitié dont Votre Majesté m'a donné tant
de témoignages et de preuves, je viens m'expliquer avec elle plus
ouvertement que je n'ai osé le faire jusqu'à présent, sur le désir
ardent que j'ai de resserrer les liens qui nous unissent. Mon
neveu est, en ce moment, auprès de Votre Majesté ou bien près d'y
arriver, et j'ose espérer que sa présence n'aura pas diminué la bonne
opinion qu'Elle avait bien voulu concevoir de lui. C'est le moment
que j'attendais pour prier Votre Majesté de le rendre heureux en
consentant à son union avec une de ses filles, et en appuyant auprès
du roi, son époux, la demande que je lui en fais. Je joins ici une
lettre de mon frère qui s'unit à moi dans cette demande. Nous serons
certains du succès, si nous obtenons le suffrage et l'appui de Votre
Majesté.»

Pour présenter cette double demande et prendre part aux négociations
qui devaient en être la suite, Louis XVIII avait fait choix d'un
gentilhomme émigré, le comte de Chastellux, diplomate de carrière,
qui avait été longtemps ambassadeur de France auprès des souverains
des Deux-Siciles. Ceux-ci le connaissaient, l'estimaient, et les
rapports qu'il avait entretenus avec eux lui donnaient, pour faire
aboutir ces pourparlers, une autorité dont n'eût pu se flatter tout
autre envoyé. Malheureusement, outre que, par suite de l'imperfection
des postes, les lettres du roi arrivèrent tardivement à Chastellux,
son souci des formes lui fit craindre, quand il les eut lues, ainsi
que les instructions qui les accompagnaient, qu'on ne lui objectât
l'insuffisance de ses pouvoirs. Il en résulta que la demande du roi,
qui n'était pas arrivée lorsque le duc de Berry débarqua à Palerme,
était encore attendue lorsqu'au bout de quinze jours il en repartit.

Il est vrai qu'avec cette belle audace qui caractérise la jeunesse,
il ne s'était pas embarrassé pour si peu. Admis dans l'intimité de
la famille royale, traité par Ferdinand IV et par Caroline comme
un de leurs enfants, il eut promptement conquis tous les coeurs et
particulièrement celui de la princesse Christine. Elle lui dissimula
si peu ses sentiments et lui révéla un si heureux caractère, que
c'est sur elle que se porta son choix préférablement à la princesse
Amélie, et qu'il supplia le roi et la reine de lui accorder sa main.

Leur consentement fut immédiat et formel.

--Dès que le roi, votre oncle, nous aura marqué son désir de voir
s'effectuer cette alliance, lui dit la reine, nous vous donnerons
notre fille; nous sommes assurés que c'est pour son bonheur. Je vais
partir pour Vienne avec elle et sa soeur. Notre absence durera cinq
ou six mois, et, dès notre retour, le mariage pourra être célébré.

Cinq ou six mois, c'était, au gré du duc de Berry, un délai bien
long. Aussi, suppliait-il son oncle de hâter l'envoi de la demande.
En lui transmettant les détails qu'on vient de lire, il ajoutait que
Leurs Majestés siciliennes se chargeaient absolument de leur gendre
et de leur fille tant qu'on serait hors de France, et demandaient
seulement que, lorsqu'on y rentrerait, le sort de la princesse fût
assuré. «Les bontés du roi, mon cousin, pour vous, répondait Louis
XVIII, me touchent au delà de ce que je puis dire. Il y a bien
longtemps que M. de Chastellux, que j'ai chargé de reprendre les
fonctions qu'il exerçait auprès de Leurs Majestés avant la dernière
catastrophe, devrait être arrivé avec la lettre par laquelle je
fais la demande qui, je l'espère, assurera votre bonheur, et les
pouvoirs et documents nécessaires pour le mariage. Mais, mes ordres
ont éprouvé un retard incroyable. J'espère cependant qu'il doit être
à présent à Palerme, et comme il me semble que la reine de Naples
doit y être maintenant de retour, je me flatte que cette affaire si
désirée sera promptement terminée. D'après votre lettre du 3 juin,
je mande à M. de Chastellux de faire la demande formelle de Mme
Christine pour vous.

«Parlez souvent de moi à mes excellents cousins. Assurez en
particulier Mme Christine qu'elle aura toujours en moi un bon oncle,
et qu'elle peut bien compter sur sa part de la grande tendresse
paternelle que je vous porte.»

Cette lettre trouva le duc de Berry à Rome, où il était venu en
quittant Palerme pour rejoindre en Allemagne l'armée de Condé. Il ne
devait que traverser la ville éternelle. Mais, il s'y était arrêté
dans l'espoir de combattre, dans les rangs de l'armée napolitaine
qui s'y trouvait alors, contre les patriotes italiens s'ils se
présentaient, comme tout portait à le faire craindre, la république
française entretenant leur révolte par des promesses d'argent et de
troupes. D'autre part, il espérait recevoir d'un moment à l'autre un
appel du général Willot, avec qui il devait se jeter dans le Midi.
Mais, au milieu de ces préoccupations belliqueuses, il ne perdait
pas de vue le projet de mariage. Par malheur, la reine Caroline, que
Louis XVIII croyait rentrée à Palerme, de retour de son voyage à
Vienne, partait à peine et ne pensait pas revenir avant le printemps,
ce qui reculait jusqu'à une date lointaine et indéterminée la
réalisation des voeux du duc de Berry.

Chastellux, qui se dirigeait vers Naples, la rencontra à son passage
à Ancône. Il la trouva dans les meilleures dispositions en faveur du
duc de Berry, dont elle parlait, écrivait-il, «comme de son enfant.»
Elle entra en explications avec Chastellux sur les clauses du contrat
de mariage. La princesse Christine serait traitée comme l'impératrice
d'Autriche et la grande-duchesse de Toscane, qui avaient eu chacune
pour dot cent mille écus d'or. La cour de Naples se chargeait de
l'entretien des deux époux. Elle demandait seulement que le contrat,
en ce qui concernait le duc de Berry, fût conforme à celui de son
père. Chastellux considéra comme un engagement le langage qu'il
entendit. Du reste, quelques jours plus tard, de Trieste, Caroline
le confirmait à Louis XVIII, et exprimait à l'égard du jeune prince
«des sentiments vraiment maternels» qui conduisirent le roi aux mêmes
conclusions que son envoyé.

Sa réponse trahit la joie qu'il en ressentit:

«Je ne puis dire à Votre Majesté combien je suis touché des marques
d'amitié que sa lettre renferme, et surtout la satisfaction que
j'éprouve de voir qu'en cédant au voeu de mon coeur, j'ai prévenu
l'un de ceux que Votre Majesté voulait bien former. Tout, en effet,
Madame, nous invite à l'union la plus intime: le sang, la politique,
j'ose même dire, pour ma part, l'attrait (j'ai trop entendu l'objet
de nos plus tendres regrets me parler de sa chère Caroline[17], pour
ne pas partager le sentiment qu'elle me peignait si bien); enfin les
nouveaux liens qui, j'espère, vont bientôt se former entre nous.

[Note 17: On se rappelle que la reine de Naples était soeur de
Marie-Antoinette.]

«Votre Majesté pense bien que tous ceux qui ont eu le bonheur de
voir Mme Christine n'ont pas manqué de m'en parler. Si quelque chose
pouvait augmenter le désir que j'éprouve de la voir ma nièce, ce
serait sans doute ces rapports unanimes, et les bontés que Votre
Majesté me témoigne pour M. le duc de Berry l'augmentent encore en
redoublant mes espérances.»

Tandis que ces témoignages de gratitude et d'espoir allaient chercher
à Vienne la reine Caroline, Chastellux avait poursuivi sa route vers
Palerme, où il devait s'acquitter officiellement de la mission dont
il était chargé. Reçu le 3 septembre par Ferdinand IV, il n'eut qu'à
se louer de son accueil. Le roi lui tint un langage analogue à celui
que lui avait tenu la reine. Il le chargea d'assurer Louis XVIII
qu'il était animé des mêmes désirs que lui, quant au mariage, et les
éloges qu'il fit du duc de Berry parurent à Chastellux donner à ses
paroles une portée décisive. Cependant, lorsqu'il voulut parler des
conditions du contrat, le roi le renvoya à son premier ministre, le
général Acton.

Favori de la reine, Acton devait à la confiance de celle-ci d'être
devenu le personnage le plus puissant du royaume. Son approbation
n'était pas moins nécessaire que celle de ses souverains. Il s'était
fait du duc de Berry une opinion favorable. Il ne voyait qu'avantages
dans l'union d'une fille de Naples avec ce prince. Chastellux ne
l'ignorait pas. Aussi, en se présentant chez Acton, fut-il très
surpris et quelque peu déconcerté d'entendre une question à laquelle
il ne pouvait s'attendre.

--M'apportez-vous vos propositions? lui demanda le ministre.

--Je n'en ai point de particulières à vous faire, répondit-il.
Le sort de M. le duc de Berry, tel qu'il devra être après la
restauration, est déjà déterminé par les arrangements qu'a pris le
roi Louis XV et, par conséquent, mon maître a dû croire qu'il lui
suffisait de présenter son neveu avec les droits de son auguste
existence, c'est-à-dire les droits qu'il tient de son aïeul.

--Tout cela n'est pas assez précis, répliqua Acton. Le contrat d'une
princesse de Naples doit être conforme aux contrats de mariage des
princesses de Savoie, et c'est celui de M. le comte de Provence
ou de M. le comte d'Artois qu'il y a lieu de prendre aujourd'hui
pour modèle. Cette forme est nécessaire à la dignité des futurs
époux dont elle fixe la situation; en outre, elle rassurera le
Prince héréditaire; il a plusieurs enfants et commence à donner de
l'attention aux arrangements relatifs à la princesse sa soeur, dans
la crainte que son établissement ne lui devienne un jour à charge.

Chastellux ne vit aucun empêchement à suivre cette voie. Il objecta
seulement que Louis XVIII, en rentrant en France, ne serait peut-être
pas en état de donner au duc de Berry ni de promettre pour le douaire
des sommes aussi fortes que celles qu'avait stipulées Louis XV au
profit du comte de Provence et de son frère. Acton convint que
l'objection était juste. Mais à l'inconvénient qui la justifiait,
il serait aisé de remédier «par des réserves, articles secrets et
contre-lettres». Il ne fut pas question de l'entretien des futurs
époux; ce point était réglé par les déclarations qu'avait faites le
roi de Naples au duc de Berry. Quant à la dot, elle serait égale à
celle de l'impératrice et de la grande-duchesse de Toscane. L'accord
était donc complet.

En le faisant savoir à son maître et en lui envoyant le rapport où
nous puisons ces détails, Chastellux lui demandait une copie de
son contrat de mariage ou de celui de Monsieur. Mais la question
sur ce point spécial n'était point aussi facile à résoudre qu'il
le supposait. Comment, dans la situation précaire où se trouvaient
le roi et son frère, eussent-ils pu régler par des dispositions
précises le sort futur du duc de Berry et de son épouse? Dans sa
réponse, Louis XVIII démontrait l'impossibilité de pratiquer ainsi,
et proposait de rédiger le contrat de la même manière que celui du
duc d'Angoulême. Si la cour de Naples persistait à exiger que le roi
et Monsieur fissent pour le jeune prince les mêmes stipulations qui
avaient été faites en leur faveur par Louis XV, l'embarras serait
d'autant plus grand que le roi n'avait pas son contrat de mariage,
et que probablement Monsieur n'était pas muni du sien. Le seul parti
que l'on pourrait prendre alors, ce serait de déclarer par une
clause générale que le roi et Monsieur s'engageaient, lorsqu'ils
seraient rétablis dans leurs droits, à traiter M. le duc de Berry
et la princesse son épouse de la même manière qu'ils l'avaient été
eux-mêmes dans leur contrat de mariage, dont les clauses seraient
censées être répétées par de légitimes équivalents dans celui des
futurs époux.

Les rapports du comte de Chastellux ne roulaient pas uniquement sur
les questions d'intérêt, qui ne pouvaient, semblait-il, créer de
difficultés sérieuses. Ils touchaient à un autre point dont Louis
XVIII, son frère et son neveu se préoccupaient encore davantage, à
savoir les dispositions personnelles de la princesse dont le duc de
Berry avait demandé la main. Elle était alors à Vienne avec sa mère,
et c'est de là qu'arrivaient à Chastellux, par diverses voies, les
informations qu'il envoyait à Mitau.

On lit dans un de ses rapports:

«Mme Christine, à laquelle M. le duc de Berry donne une préférence
sagement motivée sur le caractère de cette princesse, n'est pas
étrangère aux sentiments que le jeune prince a généralement inspirés
à la cour de Palerme. Elle écrivit à Livourne à la Princesse
héréditaire, et en lui parlant des revers d'Italie: «Je crains,
dit-elle, qu'ils ne reculent les espérances du roi de France; mais ce
nouveau malheur rendrait mon cousin plus intéressant pour moi.» Cette
phrase, où son coeur s'est peint avec une naïveté si touchante, a été
transmise par la Princesse héréditaire à la reine de Naples, et Sa
Majesté a communiqué la lettre à M. le comte de Chastellux.

«C'est surtout à Vienne, que Mme Christine a donné un témoignage
sensible de ses dispositions envers M. le duc de Berry. Le 21 août,
elle demanda à la reine sa mère de lui parler en particulier.

«--Notre séjour ici, lui dit-elle, les larmes aux yeux, pourrait
nuire au projet de mariage; j'espère maintenant qu'il n'en sera rien.
Lorsqu'un engagement a été pris, il faut bien le tenir.»

«La reine lui répondit avec tendresse et dans des termes propres à la
rassurer, puis, le même jour, fit part de cette conversation secrète
à un tiers qui s'empressa d'en rendre compte à M. l'évêque de Nancy,
et qui, sans doute, était autorisé à cette indiscrétion.

«Tous ces faits manifestent assez les sentiments de la reine et
de Mme Christine. On n'a pas encore de garants aussi assurés des
dispositions du roi. Cependant il dit à Sa Majesté dans une lettre du
10 juin: «Je suis chaque jour toujours plus content du duc de Berry.»
C'est dire beaucoup. La reine savait sûrement qu'elle ne serait
pas démentie à Palerme, lorsqu'à Ancône elle parlait avec tant de
franchise au comte de Chastellux.»

Ces «garants», qu'on n'avait pas encore à la date où fut envoyé le
rapport qui précède, Louis XVIII, quand il le lut, les avait trouvés
dans une lettre du roi de Naples, écrite le 16 août, et bien faite
pour raffermir ses espérances. «J'ai eu la satisfaction de connaître
le duc de Berry, y était-il dit, et ai admiré les sentiments et
excellentes dispositions qui le distinguent. Je sais que le comte de
Chastellux est à Naples, et espère avoir bientôt le plaisir de le
voir. L'objet de sa commission m'est infiniment agréable. Tout ce qui
pourra resserrer les liens et constater les sentiments qui m'unissent
à Votre Majesté me sera toujours de la plus vive satisfaction.»

Rien ne se pouvait de plus encourageant. Cependant on voit, peu
après, ces dispositions favorables subir un changement. On le
sent plus encore qu'on ne le constate; il est même si difficile
aux intéressés d'en savoir les causes que le duc de Berry, à qui
d'abord il avait inspiré des craintes, finit par croire qu'il a eu
tort de s'alarmer. Pourquoi s'alarmerait-il lorsqu'il sait que la
reine Caroline est «toujours parfaite» en parlant de lui, qu'elle se
propose de célébrer le mariage à Vienne et déclare qu'en tous cas,
il le sera dès qu'elle sera rentrée à Palerme? Les lettres du prince
à son oncle respirent la confiance. Il regrette les retards qui lui
sont imposés; mais il ne met plus en doute le résultat.

Il eût été moins prompt à se rassurer, s'il connaissait les intrigues
qui, à Vienne, se sont nouées contre lui. C'est l'impératrice qui
les dirige avec la complicité du marquis de Gallo. Tandis que
l'ambassadeur s'attache, dans les rapports qu'il envoie à sa cour,
à détruire les bonnes impressions qu'y a laissées le duc de Berry,
la souveraine d'Autriche exerce dans le même but son influence sur
sa mère et sur sa soeur. Elles sont à Vienne, nous l'avons dit; elle
les voit tous les jours, et son action persistante est d'autant plus
nuisible au duc de Berry, qu'ayant rejoint l'armée de Condé, il est
trop loin pour se défendre, pour parer les coups qu'on lui porte à
son insu.

D'autre part, la reine Caroline sent monter autour d'elle une
défiance qu'elle ne s'explique pas. Ce n'est pas seulement pour voir
sa fille qu'elle est venue à Vienne. Active, entreprenante, plus
habile que son mari à gouverner dans des circonstances difficiles,
elle s'est proposé de faire accepter par l'Empereur les plans qu'elle
a conçus pour rendre efficace la défense de ses États naguère envahis
par les armées de la République et de nouveau menacés. Pour atteindre
ce résultat, elle a compté sur le marquis de Gallo, sur le baron de
Thugut et sur le ministre Acton. Mais, à Vienne, Gallo la trahit et
s'allie à ses ennemis; Thugut la tient éloignée des affaires, lui
fait mystère de tout; à Naples, Acton qu'elle croit un instrument
docile entre ses mains s'applique à détruire son influence sur le
roi son époux. On peut craindre que l'appui qu'elle a promis au duc
de Berry, et que celui-ci a considéré comme «la meilleure carte de
son jeu», ne soit pas déterminant pour l'accomplissement du mariage,
s'il est vrai que le roi de Naples ne voie pas le projet d'un oeil
favorable.

Ces circonstances, le duc de Berry les ignore; il ne les soupçonne
même pas. Il est en Allemagne avec l'armée de Condé. Il y est
venu, on le sait, quittant de son chef l'armée napolitaine, sans
autorisation. Le roi Ferdinand s'est offensé de ce manque d'égards,
sans toutefois en rien laisser paraître. Mais, bientôt, ce grief
viendra s'ajouter à d'autres plus graves, fondés sur des propos
imprudents attribués au duc de Berry, qui déclare d'ailleurs ne les
avoir jamais tenus, et surtout sur ce qui se raconte couramment de sa
conduite privée, du relâchement de ses moeurs, récits exagérés sans
doute, mais non entièrement calomnieux.

Une lettre qu'à cette date (23 novembre) il écrit à son oncle,
prouve clairement qu'il est loin de prévoir l'orage qui se forme sur
sa tête et qui, bientôt, détruira ses espérances. «Mon très cher
oncle, nous sommes sur le point d'entrer en campagne dans une saison
bien rigoureuse. Dès demain nous nous concentrons, et bientôt après
nous marcherons. Il paraît que nous ne reprendrons pas la première
position d'Aitling, et que nous marcherons sur Wasserburg; nous
sommes près de trente mille hommes ici à la solde de l'Angleterre,
savoir vingt-cinq mille Bavarois, cinq mille Wurtemburgeois et nous;
l'armée autrichienne est belle et en très bon état, et j'espère que
si nous attaquons, nous aurons des succès. Il gèle très fort, et la
terre est couverte de neige; le bivouac n'est pas aimable dans ce
temps-ci; nous nous hivernerons en chassant beaucoup, et il me paraît
que mon frère soutiendra très bien la fatigue de la campagne.

«Les Français ont évacué la Toscane après y avoir fait un butin
incessant, cela me rassure sur le reste de l'Italie et me fait
espérer qu'ils la laisseront tranquille. J'ai reçu une lettre du
roi de Naples qui me mande qu'il a été surpris de mon départ sans
que je lui en aie donné nouvelle, ce qui prouve qu'on a intercepté
ou retardé mes lettres, mais qu'il me souhaite beaucoup de bonheur,
et que, dans tous cas, ses sentiments seront toujours les mêmes, et
qu'il sera toujours charmé de me revoir auprès de lui.

«Le comte de Chastellux, qui est très bien avec M. Acton, réussira
fort bien, à ce que j'espère, dans la commission dont Votre Majesté
l'avait chargé. L'évêque de Nancy lui aura rendu compte des petites
difficultés qui s'étaient élevées, à Vienne, sur certains propos que
l'on m'avait prêtés et qui avaient fait impression. J'attends bientôt
Nantouillet, qui aura aplani facilement ce petit malentendu.»

Ainsi, à la fin de cette année 1800, la confiance du duc de Berry
dans l'heureuse issue des négociations qui doivent assurer son
bonheur n'est pas ébranlée. Quant à celle de Louis XVIII, loin de
s'affaiblir, elle s'accroît tous les jours. Elle l'aide à supporter
les amères déceptions que lui cause la conduite versatile, de moins
en moins bienveillante, de l'empereur Paul Ier à son égard, et qui
empoisonnent trop souvent son exil à Mitau.

À cette époque, la reine, depuis plusieurs mois, a quitté la Russie.
Sa santé chancelante a décidé ses médecins à lui ordonner les eaux
de Pyrmont, en Allemagne, et comme elle devra y faire au moins deux
saisons, et qu'entre les deux elle ne pourrait revenir à Mitau sans
s'exposer à des fatigues qu'elle n'est pas en état de supporter,
il a été convenu qu'elle n'y reviendra que pendant l'été de 1801.
Elle devra à cette circonstance d'échapper aux dures épreuves
qui s'amassent, dès ce moment, sur la tête du roi. Le comte de
Saint-Priest y échappera aussi. Il avait besoin de repos; le roi a
consenti à le laisser partir pour la Suède, et il prépare son départ.
Ce n'est pas le seul changement survenu dans le personnel politique
qu'emploie Louis XVIII. Le maréchal de Castries est mort à Brunswick
au mois de janvier, après avoir donné à son maître les marques d'un
inlassable dévouement, et à Londres, une grave maladie a obligé le
duc d'Harcourt à céder provisoirement au duc de Duras la direction
des affaires dont il est chargé.



LIVRE DOUZIÈME

LOUIS XVIII ET PAUL Ier



I

L'ABBÉ EDGEWORTH ET LE COMTE DE CARAMAN À SAINT-PÉTERSBOURG


Au mois de février 1800, une circonstance heureuse vint rassurer le
roi quant aux suites de la retraite des armées russes, rappelées
en Russie par le tsar au lendemain de leurs défaites. Comme pour
lui prouver que dans cette décision il ne devait pas voir la preuve
d'un refroidissement de son amitié, l'empereur Paul, recevant des
mains du comte de Cossé-Brissac le grand cordon de Saint-Lazare que
lui envoyait Louis XVIII, avait exprimé le désir de recevoir en
outre l'ordre du Saint-Esprit; il offrait en retour l'ordre russe
de Saint-André. Une distribution réciproque de croix aux deux cours
devait être la suite des grâces que se seraient accordées l'un à
l'autre les deux souverains.

Lorsqu'il s'agit de décider par qui serait porté à Pétersbourg le
Saint-Esprit, le roi jeta les yeux sur le duc d'Angoulême; mais,
il demanda au tsar si ce messager lui serait agréable. L'empereur
répondit qu'en d'autres circonstances, il eût été enchanté de
recevoir à sa cour le neveu du roi, mais que celles du moment
s'y opposaient. Il fallait donc choisir un autre ambassadeur.
Louis XVIII n'avait alors auprès de lui que trois chevaliers du
Saint-Esprit: le cardinal de Montmorency, le duc d'Aumont et le
marquis de Jaucourt. Mais, celui-ci ne quittait pas son lit; le
duc d'Aumont était en discrédit à la cour de Russie, et entre les
mains du cardinal, la mission eût pris une couleur religieuse qu'il
importait d'éviter. Elle aurait pu être confiée à Saint-Priest, ou à
d'Avaray, ou au comte de Cossé qui était encore à Saint-Pétersbourg.
Mais Saint-Priest y était mal vu; Cossé, accusé de se donner trop
d'importance, avait déplu à d'Avaray, et, par contre-coup, au roi.
Quant à d'Avaray, «il ne lui convenait pas, déclare-t-il, d'avoir
l'air d'aller chercher dans la capitale des ordres de chevalerie,
des présents et une pension.» Pour tirer le roi d'embarras, il lui
conseilla d'y envoyer l'abbé Edgeworth. La réputation de vertu de
ce noble prêtre, l'héroïque souvenir attaché à son nom, le respect
universel dont il était l'objet, tout lui assurait à la cour de
Russie un accueil exceptionnellement favorable.

Quoique sensible au témoignage d'estime que lui donnait le roi et
soumis à ses volontés, l'abbé Edgeworth commença par se défendre
d'un si grand honneur: outre la crainte qu'il exprima de déplaire
aux chevaliers du Saint-Esprit qui étaient à Mitau, il manifesta
celle qu'à la cour de Russie on ne voulût le décorer, ce qui ne lui
paraissait pas conforme à son caractère. Il ne se décida à accepter
la mission que le roi voulait lui confier, qu'après que d'Avaray lui
eut promis que les mesures seraient prises pour qu'aucune décoration
ne lui fût offerte, et pour lui assurer à Saint-Pétersbourg
l'accueil simple que sa modestie lui faisait désirer. Le hasard,
sur ces entrefaites, fit arriver à Mitau le chevalier de Villenau,
Français depuis longtemps établi en Russie, disgracié et renvoyé à
la mort de Catherine. Maintenant rentré en grâce, il retournait à
Saint-Pétersbourg. Il s'offrit pour accompagner l'abbé Edgeworth,
lui aplanir les difficultés de la route, et cette offre acheva de
dissiper les craintes du messager royal, qui s'était d'abord effrayé
de la longueur du voyage.

Toutes les dispositions semblaient arrêtées ainsi, lorsqu'au dernier
moment, Saint-Priest éleva des objections. Elles se fondaient sur
ce fait, qu'à une date récente l'empereur s'était opposé à ce que
l'ouvrage de Cléry, racontant le drame du Temple, fût distribué dans
ses États.

--Cléry a été le témoin de la prison de Louis XVI, disait
Saint-Priest; l'abbé Edgeworth l'a été de son supplice, et peut-être
ce souvenir rendra-t-il sa présence à la cour de Russie peu agréable
à l'empereur. Ne vaudrait-il pas mieux charger de la mission le comte
de Cossé?

Proposer ce dernier, c'était rendre le conseil suspect aux yeux du
roi et de d'Avaray. Ils tenaient d'ailleurs l'un et l'autre au choix
déjà fait, et l'avis de Saint-Priest fut écarté.

Les instructions que reçut l'abbé Edgeworth au moment de son départ
se bornèrent à lui prescrire d'exprimer à l'empereur «la vive et
douce satisfaction qu'éprouvait le roi à resserrer les liens d'amitié
qui déjà les unissaient». Portant ses regards sur l'avenir, il voyait
dans cet événement «le gage d'une union qui, dans des temps plus
heureux, assurerait le bonheur de cinquante millions d'hommes et la
paix de l'Europe». À ces témoignages d'affection et de confiance,
l'abbé Edgeworth devait ajouter, «si l'occasion s'en présentait
naturellement, le voeu et le ferme espoir du roi d'être, par l'appui
de Sa Majesté Impériale, rapproché du lieu où son devoir et ses
sentiments les plus chers l'appelaient.»

L'abbé Edgeworth et son compagnon partirent le 27 février, et
n'arrivèrent au terme de leur course que sept jours plus tard.
Souvarof, rappelé par l'empereur, rentrait en Russie. À toutes
les postes il était annoncé, et comme il lui fallait quarante
chevaux, les autres voyageurs n'en obtenaient que difficilement. À
Pétersbourg, l'envoyé du roi était attendu par le comte de Cossé,
qui s'était entremis pour lui faciliter l'accomplissement de sa
mission et le présenter au principal ministre, le comte Rostopchine.
Mais Rostopchine était malade et alité. Comme il pouvait seul, en
raison de ses fonctions, faire fixer par l'empereur le jour où l'abbé
Edgeworth aurait son audience, elle se trouva retardée. Pour si
naturelle que fût la cause du retard, il donna lieu, dans le monde
de la cour, aux interprétations les plus malveillantes. C'était la
première fois qu'on voyait en Russie un prêtre catholique romain,
revêtu d'un caractère diplomatique. Les gens «bien renseignés»
prétendaient qu'il ne serait pas reçu. Le rétablissement de
Rostopchine coupa court à ces commérages.

«Ce ministre m'a bien dédommagé, écrivait l'abbé Edgeworth au roi.
Sa première sortie fut pour moi, et dès le lendemain, il eut la
bonté de m'écrire pour m'assurer que Sa Majesté Impériale me verrait
avec plaisir, et qu'elle avait fixé mon audience au jour suivant.»
Dans la même lettre, nous trouvons quelques détails sur l'entrevue
du confesseur de Louis XVI avec Paul Ier. «Il est impossible d'y
mettre plus de grâce que n'y en mit l'empereur. Mais, je ne dois pas
dissimuler à Votre Majesté que l'analyse bien exacte de ce qu'il eut
la bonté de me dire pour Elle peut se réduire à ces deux mots:--Le
roi connaît toute mon amitié pour lui; mais il sait, en même temps,
ce qui la rend désormais impuissante.

«De là, se rabattant rapidement sur l'ordre du Saint-Esprit dont
je lui portais les marques, il parut me faire remarquer avec
complaisance qu'aucun prince étranger à la maison de France ne
l'avait porté avant lui. Le reste de la conversation dont il
m'honora, et qui fut assez longue, roula absolument sur ma chétive
personne pour laquelle il témoigna beaucoup plus d'intérêt qu'elle ne
mérite.»

Au laconisme de ce compte rendu, où éclate la modestie de l'abbé
Edgeworth, il y a lieu de suppléer en répétant les paroles que lui
dit l'empereur en le recevant:

--Vous êtes pour moi un être bien intéressant. Vous me rappelez le
moment où vous vous êtes tenu courageusement au pied de l'échafaud.
Je remercierai Louis XVIII de vous avoir choisi pour m'apporter
l'ordre que j'ai désiré de lui. Et prenant de ses mains la plaque du
Saint-Esprit, il ajouta:--C'est le souvenir d'un ami malheureux.

«Au sortir de l'audience, continue le narrateur, M. le comte
Rostopchine, après avoir conféré quelques minutes avec l'empereur, me
dit qu'il avait ordre de m'offrir une tabatière, avec le portrait de
Sa Majesté Impériale et cinq cents ducats de pension sur sa cassette;
que, du reste, vu le désir que témoignait le roi, mon maître, de me
voir revenir promptement auprès de lui, l'empereur me dispensait de
toutes les formalités d'usage, mais qu'il avait pour agréable que
je portasse moi-même au roi de France la croix de Saint-André, et
qu'elle me serait remise avant mon départ.»

Cette lettre causa à Mitau une déception assez vive. Que le tsar eût
déclaré à l'abbé Edgeworth que son amitié pour Louis XVIII était
désormais impuissante, cela ne devait pas surprendre: le rappel
des troupes russes ne laissait que trop prévoir cette déclaration.
Mais qu'au lieu de faire porter à Mitau les insignes de Saint-André
par un personnage de sa cour, il en eût, contrairement à tous les
usages, chargé le propre envoyé du roi, dénotait «un oubli des grâces
que l'on remarquait depuis longtemps dans ses procédés». Le roi et
d'Avaray en furent blessés, et Saint-Priest plus encore. Dans un
accès d'humeur, il proposa de faire des démarches promptes et vives
pour sortir de la Russie. Mais d'Avaray protesta. Était-il possible
de quitter volontairement l'asile de Mitau? L'empereur d'Allemagne
ou le roi de Prusse voudraient-ils en donner un autre? Les princes
secondaires l'oseraient-ils? Et quand ils l'oseraient, Bonaparte,
s'il avait des succès dans la campagne, ne les obligerait-il pas à
renvoyer le roi? Partir, ce serait donc exposer le roi, la reine,
la fille de Louis XVI à se traîner sur les routes, de cabarets en
cabarets; ce serait exposer le roi au risque humiliant de mendier
par nécessité l'asile qu'il aurait quitté par humeur, et à cet
autre risque, de voir l'empereur irrité le priver des bienfaits qui
le faisaient vivre. «Il est inconcevable, observe d'Avaray, que
M. de Saint-Priest, à son âge et avec son expérience, ait toute
l'inconséquence, toute la légèreté d'un enfant ou d'un novice.»

Selon d'Avaray, il fallait se taire et feindre de croire que
l'empereur, en donnant à l'abbé Edgeworth une grande marque d'estime
et de considération, avait voulu témoigner au roi tout le cas qu'il
faisait de son envoyé, et lui éviter en même temps l'embarras qu'il
pourrait éprouver dans sa position à récompenser un personnage de la
cour de Russie, qui serait venu tout exprès pour lui faire hommage
de l'ordre de Saint-André. Ainsi, un procédé qui, au premier abord,
pouvait paraître un manque d'égards, constituerait au contraire une
attention délicate. Cet avis prévalut. Le roi remercia l'empereur
sans trahir ni dépit ni surprise, et on poursuivit, sans autre
incident, la négociation à laquelle donnaient lieu la distribution et
l'échange de croix entre les deux cours.

On jugera, par cet épisode, de tout ce que présentait de délicat, de
troublant et souvent d'humiliant, la situation de Louis XVIII. Se
sachant sans cesse exposé aux énigmatiques caprices de Paul Ier, il
vivait dans les transes, entre la crainte et l'espoir, s'attendant
toujours à voir quelque avanie succéder brusquement à un procédé de
bienveillance, ou également quelque trait inattendu de bonne grâce
le dédommager à l'improviste de ce qu'il pouvait considérer comme
une offense. La mission de l'abbé Edgeworth, avec ses incidents
contradictoires, ne changeait rien à cet état de choses. Étant donné
le caractère mobile de l'empereur, le roi pouvait tout craindre et
tout espérer.

Jusqu'à ce moment, il n'avait été représenté à Saint-Pétersbourg que
par un agent sans caractère officiel, le marquis de La Ferté-Meun,
«véritable commissionnaire,» uniquement chargé de la transmission
des correspondances. Les informations politiques que le roi avait
intérêt à recevoir lui étaient envoyées par un comité secret, composé
de trois émigrés, établis dans la capitale russe: le marquis de
Lambert, le comte de Choiseul-Gouffier, le baron de Flachslanden.
Tous trois entretenaient des relations avec les ministres russes et
le corps diplomatique; ils étaient reçus à la cour. S'il y avait
lieu à quelque négociation auprès de Paul Ier, le roi en chargeait
un messager spécial. C'est ainsi que Saint-Priest et d'Avaray, et
plus récemment le comte de Cossé-Brissac, s'étaient successivement
rendus à Saint-Pétersbourg, le dernier, comme on l'a vu, pour offrir
à l'empereur, de la part du roi, la grand'croix de l'ordre de
Saint-Lazare.

Au mois de janvier, le marquis de La Ferté reçut, par ordre du tsar,
une lettre qui le qualifiait ministre du roi de France. Très ému,
il s'empressa d'avertir son maître. Le roi, qui avait consulté
Saint-Priest et d'Avaray, écrivit le 14 janvier à son «frère et
cousin», en demandant s'il lui convenait d'avoir à sa cour un agent
royal revêtu des attributions d'un ambassadeur, et s'il voulait le
désigner lui-même. La réponse arriva le 20: «Je laisse, disait le
tsar, à la volonté de Votre Majesté le choix de la personne qu'elle
voudra honorer de sa confiance. Je serai très charmé d'avoir à
témoigner au ministre de Sa Majesté très chrétienne auprès de moi,
quel cas je fais de l'amitié de son maître.» Tenu de le choisir, ne
voulant fixer son choix ni sur «le bonhomme La Ferté, qui eût bien
voulu devenir de commissionnaire ministre», ni sur le comte de Cossé,
soupçonné d'avoir tenu à Saint-Pétersbourg des propos désobligeants
sur d'Avaray, le roi proposa, pour exercer ces hautes fonctions,
le comte de Choiseul-Gouffier, et, à défaut de lui, le marquis de
Lambert. Mais, au moment où ces propositions partaient de Mitau, Paul
faisait expulser de son empire ces deux gentilshommes, sans même leur
expliquer les motifs de leur disgrâce.

Le roi, déconcerté, lui envoya alors une liste portant les noms du
duc de Guiche, du comte de La Chapelle, du marquis de Bonnay et
du vicomte de Caraman, entre lesquels il le suppliait de choisir.
L'empereur s'y refusa. Louis XVIII, laissé libre de désigner son
représentant, nomma Caraman[18]. Le jour où la décision impériale fut
connue à Mitau,--c'était le 20 janvier,--le roi écrivit au tsar pour
lui exprimer sa reconnaissance. «D'accord avec mes fidèles sujets,
dit-il, je peux envisager ce grand événement sous deux aspects
également favorables, comme une marque de l'amitié de Paul Ier et
comme un démenti éclatant donné aux calomniateurs qui me prétendaient
privé du plus formidable appui.»

[Note 18: Dans ses Mémoires inédits, le vicomte de Caraman paraît
croire qu'il fut désigné par le tsar. Les documents que nous avons
consultés prouvent le contraire, et notamment cette lettre de Louis
XVIII, en date du 14 février: «Je suis heureux de penser que Votre
Majesté Impériale agrée les sujets parmi lesquels je dois faire
choix de mon représentant auprès d'elle, et puisqu'elle s'en remet
à ma détermination à cet égard, je la prononce en faveur du vicomte
de Caraman, en souvenir des bontés dont Votre Majesté Impériale l'a
honoré lorsqu'il eut le bonheur de lui faire autrefois sa cour. Je
lui écris à Berlin, où il est en ce moment, de se rendre ici.»]

Caraman était alors au service de la Prusse, avec le grade de
colonel, qu'il devait à la bienveillance du roi Frédéric-Guillaume.
Il raconte lui-même quelles appréhensions l'assaillirent quand il
reçut l'ordre qui l'appelait à Mitau et quels motifs le décidèrent
à obéir: «La position des affaires en Europe ne permettait pas la
moindre illusion sur la stabilité du poste auquel j'étais appelé;
je connaissais la mobilité des volontés de l'empereur; mais je
connaissais aussi son inflexibilité, lorsqu'une fois sa résolution
était arrêtée. Je savais que la résistance pouvait lui faire prendre
les partis les plus violents, et, bien persuadé que je serais bientôt
victime d'un changement forcé ou volontaire dans le système que
suivait l'empereur, je ne voulus pas exposer celui qui était toujours
pour moi le roi de France, et, par conséquent, le mien, à voir
ajouter de nouvelles épreuves à celles qu'il avait déjà à supporter.»
Ces considérations honorables, soumises au roi de Prusse, reçurent
son approbation, une approbation que ses relations avec la République
française lui commandaient de taire, mais qui se traduisit par la
promesse faite à Caraman de lui conserver son emploi et d'en payer le
traitement à sa famille.

À Mitau, Caraman prit les ordres de Louis XVIII. On lui recommanda
«d'agir avec prudence, de ménager la dignité d'un prince malheureux,
au milieu des caprices imprévus d'une volonté qui ne connaissait
pas d'obstacles et que la moindre contradiction pouvait porter aux
extrémités les plus fâcheuses». Une lettre du roi qu'il devait
remettre au tsar précisait, d'ailleurs, le caractère de sa mission:
«Dans la situation où je me trouve, étant sans cesse dans le cas de
prendre un parti sur une infinité d'objets, de propositions souvent
séduisantes, mais qui peuvent être insidieuses, que pouvais-je
désirer de plus que d'avoir un moyen de me guider sans cesse par les
avis de Votre Majesté Impériale? C'est donc plutôt un homme toujours
à portée de les recevoir et de me les transmettre qu'un ministre
que j'ai désiré voir auprès d'elle, et je la supplie de recevoir M.
de Caraman à ce titre et de l'écouter avec bonté, et de ne pas me
refuser le secours de ses lumières, non seulement lorsqu'il les lui
demandera de ma part, mais encore lorsque son amitié lui fera sentir
d'elle-même le besoin que j'en aurai.»

La cour de Saint-Pétersbourg, quand M. de Caraman y parut, ne
ressemblait à aucune autre, par suite du despotisme que Paul Ier
exerçait sur ses sujets; mais elle ressemblait à ce qu'elle était
déjà lorsque, trois ans avant, le comte de Saint-Priest y était venu.
Les principaux conseillers du tsar, le comte Rostopchine, le comte
de Pahlen, le comte Panin, ne maintenaient leur crédit que grâce à
des prodiges de prudence et d'habileté, peut-être aussi parce qu'ils
puisaient leur patience dans la résolution de mettre un terme à un
état de choses qui devenait intolérable; car, longtemps opprimé sous
le règne de sa mère, Paul opprimait à son tour.

Soit qu'il redoutât pour ses sujets le pernicieux exemple de la
Révolution française, soit qu'il fût convaincu qu'ils en voulaient
à sa vie, il les tenait sous le joug d'une obéissance passive,
et déployait des rigueurs dont une police sans pitié se faisait
l'instrument. Ni les petits ni les grands, ni les humbles ni les
superbes n'étaient épargnés. La plus légère désobéissance aux
ukases impériaux était considérée comme un crime. Tout sujet russe
convaincu d'avoir porté un costume français, et, notamment, un
chapeau rond et des bottes, se voyait déclaré «infâme et traître»
et frappé des plus sévères châtiments. La valse était interdite sur
toute l'étendue du territoire russe. Les gazettes françaises, les
livres publiés à Paris, la musique même, n'y avaient pas accès. La
violation des ordres de police entraînait des répressions cruelles:
le knout, l'incision des narines ou même la déportation. Les femmes
n'échappaient pas à ces supplices; pour elles, ils s'aggravaient
quelquefois de traitements révoltants.

Ce régime avait engendré la terreur par toute la Russie, dans la
capitale surtout. Un témoin de ces exactions a écrit: «Je ne me
couchais qu'avec les plus noirs pressentiments. Lorsque, la nuit,
j'entendais du bruit dans la rue ou quelque voiture s'arrêter dans
mon voisinage, un tremblement involontaire s'emparait de tout mon
corps; je veillais avec une attention particulière sur la couleur,
la coupe et la façon de mes habits. La consolation d'épancher mes
peines dans le sein d'un ami m'était refusée par ma propre terreur.
Tous les murs avaient des oreilles; le frère n'osait plus se fier à
son frère. Les promenades ne présentaient que le spectacle déchirant
de quelques infortunés que l'on venait d'arrêter et que l'on
conduisait pour recevoir le knout[19].»

[Note 19: _Une année remarquable de la vie d'Auguste Kotzebue_.]

Les récits du temps sont unanimes à représenter le séjour de
Saint-Pétersbourg, à cette époque, comme pénible et dangereux. Et
encore, ce qui s'y passait en 1800 n'était-il que le prologue de
ce qui devait s'y passer durant le premier trimestre de 1801. Il
fut alors éclatant que la Russie était gouvernée par un fou. Cette
conviction arma le bras de ceux qui le mirent à mort et détermina le
mouvement unanime d'allégresse avec lequel ses sujets accueillirent
la nouvelle de ce meurtre. On lit, dans les souvenirs de la princesse
de Liéven, qui était alors à Saint-Pétersbourg: «Nous avons manqué
d'historiens et de poètes pour redire cet enthousiasme, cet
enivrement général. Quatre années de despotisme, touchant parfois
à la folie, souvent à la cruauté, venaient de trouver un terme.
La catastrophe oubliée ou exaltée, il n'y avait pas de milieu. Le
moment de la juger n'était pas venu encore. On s'était couché esclave
opprimé, on se réveillait libre et heureux. Cette pensée dominait
toutes les autres, on était affamé de bonheur et on s'y livrait avec
la confiance de l'éternité[20].»

[Note 20: Voir mon livre: _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_.]

On peut juger, à ces traits, de la gravité des circonstances en
lesquelles Caraman arriva à Saint-Pétersbourg, et des difficultés
qu'il allait y rencontrer, quoiqu'il pût s'y recommander de la
bienveillance dont, lors d'un premier séjour, l'avait honoré
l'empereur et de l'amitié de l'un des ministres, le comte Panin. À
cette amitié, il dut recourir à peine débarqué. Avant même qu'eût été
fixé le jour de son audience, il apprit par un autre ministre, le
comte Rostopchine, que l'intention de Paul Ier était qu'il fût «sur
le même pied que M. de La Ferté». Ce n'était pas là ce qu'on lui
avait promis, ni pour remplir des fonctions subalternes qu'il avait
quitté la Prusse. Obligé d'observer en tout une prudente réserve,
il se demandait comment il obtiendrait le rappel d'une mesure peu
conforme aux intérêts de son maître, lorsque Panin vint à son aide en
adressant une lettre à l'empereur dans laquelle il était dit:

«Si les armées de l'empereur étaient encore en position de prouver à
l'Europe par de nouvelles victoires combien ses principes restaient
les mêmes, on pourrait regarder comme indifférent le titre sous
lequel M. de Caraman sera admis ici. Mais dans un moment où la
retraite des armées de Sa Majesté Impériale donne lieu aux mal
intentionnés de calomnier la constance de ses opinions, c'est une
chose heureuse de pouvoir prouver à toute l'Europe, par l'admission
de M. de Caraman, que si l'empereur a trouvé dans l'infidélité de
ses alliés une raison pour s'en séparer, il n'en persiste pas moins
dans des principes dont son honneur et sa loyauté ne lui permettront
jamais de s'écarter.»

Cette note parut avoir fait merveille. Caraman fut reçu par le tsar;
un traitement de deux mille ducats lui fut attribué, et un peu
plus tard, créé commandeur de Saint-Jean de Jérusalem, il recevait
l'investiture au château de Péterhof des mains mêmes de Paul Ier.
Ces marques de la faveur impériale, les paroles qui lui furent
adressées le rassurèrent un peu, mais ne dissipèrent pas entièrement
les appréhensions que lui avaient causées l'expulsion du marquis de
Lambert et du comte de Choiseul, et surtout les stériles résultats de
la mission du général Dumouriez, qui venait de prendre fin dans des
circonstances qu'on va connaître.



II

LE VOYAGE DU GÉNÉRAL DUMOURIEZ


On a vu le général Dumouriez solliciter du tsar l'autorisation
d'aller à Saint-Pétersbourg lui soumettre ses projets, le tsar
lui faire longtemps attendre sa réponse, et enfin le mander à
l'improviste quand tout portait à croire qu'il refuserait de le
recevoir. Dumouriez se mit en route le 9 décembre 1799, s'arrêta dans
le Schleswig pour prendre congé du prince de Hesse, son protecteur.
Il lui promit de plaider auprès du souverain moscovite la cause du
Danemark. «Il est ivre de joie, écrivait Thauvenay en annonçant son
départ; il adore la personne du roi.» Le 5 janvier, il était à Mitau
en même temps que le grand-duc Constantin, fils cadet de Paul Ier,
qui rentrait à Saint-Pétersbourg. Il est piquant de constater, dans
les notes de d'Avaray, que la présence du général, nouveau converti,
causa plus d'embarras que de satisfaction.

«Il arriva hier, accompagné de deux aides de camp, car il faut bien
faire claquer son fouet; malheureusement, c'est le roi qui fait les
frais de cet étalage. Lorsque son arrivée nous fut annoncée, je
prévis qu'elle étonnerait, indisposerait notre nombreuse colonie,
et particulièrement nos gardes du corps plus attachés au roi que
raisonnables dans leur attachement. J'en parlai donc, il y a quelques
jours, dans la salle des gardes à ceux qui étaient de service; le
salon était plus raisonnable ou du moins plus politique. L'étonnement
fut général. L'un d'eux me dit:

«--Mais, au moins, il ne paraîtra pas au château?

«--Pardonnez-moi, répliquai-je; car puisqu'il va à Saint-Pétersbourg,
c'est pour le service du roi.»

«Je chargeai ensuite quelques-uns des plus sages de rendre plus
sages les autres, et j'eus lieu d'être certain, au moyen de ces
précautions, que si Dumouriez ne reçoit pas de tous des caresses, du
moins ne recevra-t-il de personne des affronts.»

Cette difficulté aplanie, il en restait d'autres à résoudre, et
si graves, que le roi voulut en saisir son conseil. Recevrait-il
Dumouriez officiellement? L'inviterait-il à dîner? Le présenterait-il
à la reine et à la duchesse d'Angoulême? Enfin, le chargerait-il
d'apporter à Paul Ier des projets de contre-révolution qu'il
ne voulait tenter d'exécuter qu'autant qu'il serait assuré du
consentement et de l'appui de la cour impériale? Toutes ces
questions, discutées entre le roi, Saint-Priest, d'Avaray et les
autres membres du conseil, furent résolues négativement.

Charger Dumouriez d'apporter au tsar des pièces importantes,
c'était, si on ne lui en faisait pas connaître la teneur, le blesser
dans son amour-propre, ce qu'il fallait éviter, et si on les lui
communiquait, l'autoriser à les discuter, ce qui n'eût pas été
moins fâcheux; «car, disait d'Avaray, ce nouveau converti a la tête
trop près du bonnet rouge pour le faire entrer dans les conseils du
roi.» Le recevoir officiellement et lui faire fête avant de savoir
quel accueil lui réservait l'empereur, c'était s'exposer, si cet
accueil n'était pas ce qu'on espérait, aux inconvénients d'une fausse
démarche. Enfin, le faire dîner avec la duchesse d'Angoulême, c'était
affliger cette princesse qui voyait toujours en lui un ennemi de ses
parents. En apprenant qu'il allait arriver à Mitau et qu'elle devrait
peut-être tolérer qu'on le lui présentât, elle avait fondu en larmes.
Pour toutes ces raisons, mieux valait attendre, pour le recevoir
officiellement, qu'il revînt de Saint-Pétersbourg. Alors, s'il y
avait été bien accueilli, il serait plus aisé de se détendre avec lui
et de faire comprendre à la duchesse d'Angoulême qu'elle devait se
relâcher de sa rigueur envers un homme en qui le tsar avait reconnu
un bon serviteur de la cause royale.

Saint-Priest eut mission de le chapitrer à sa descente de voiture,
de lui exposer pour quels motifs on ne le traiterait «que comme un
voyageur qui vient prendre les ordres du roi», et pourquoi celui-ci
ne lui donnerait audience que dans son cabinet. Le ministre royal
put d'ailleurs colorer d'un excellent prétexte la résolution prise
de ne pas l'inviter à dîner. Le grand-duc Constantin, l'un des
fils du tsar, de passage à Mitau, dînait chez le roi ce jour-là,
et nul étranger n'eût pu être mis en sa présence. Dumouriez ne
s'offensa d'aucune de ces raisons. Quand Saint-Priest, «après
les lui avoir fait sentir,» le conduisit chez d'Avaray, à qui le
général voulait soumettre ses plans militaires, il était résigné à
garder l'incognito. L'exposé de ces plans remplit les deux soirées
qu'il passa chez d'Avaray. Il fit aussi allusion à l'espoir qu'il
gardait de voir les princes d'Orléans, dès leur retour d'Amérique,
qu'il croyait prochain, faire leur soumission au roi. Dans sa
correspondance, il avait déjà parlé d'eux, en transmettant la copie
d'une lettre envoyée par lui à l'aîné des trois frères, pour les
engager à «rentrer dans le devoir». Le jour de son départ, il fut
reçu par Louis XVIII. Impressionné par le spectacle de cette royale
misère et plus encore par ce qu'il surprit d'ignorance et d'illusions
parmi les courtisans, il n'en laissa cependant rien paraître. Il
parla de ses projets, de l'appui qu'offrait le gouvernement danois.
Il vanta les idées de Willot, les avantages d'un soulèvement du Midi.
Il tint un viril langage, ranima les espérances affaiblies.

Le roi voulut lui donner une lettre pour le tsar, dans laquelle il
le représentait comme son serviteur fidèle. «Mon frère et cousin,
disait-il, le général Dumouriez, porteur de cette lettre, arrivera
rapidement aux pieds de Votre Majesté Impériale. Le passage du
grand-duc Constantin l'ayant retenu ici vingt-quatre heures, je
n'ai pas été fâché de cette circonstance, parce que, outre le désir
que j'avais de l'entretenir, j'ai pensé qu'il fallait qu'avant de
paraître aux yeux du sauveur de l'Europe, il eût déjà reçu une
première purification, en se montrant devant son propre souverain.
Votre Majesté Impériale connaît ses moyens. Sa sagesse jugera du plan
qu'il a conçu. Mais, je ne puis me refuser de témoigner que je crois
pouvoir répondre de son zèle et de son dévouement à la cause qu'il a
embrassée.»

Quand cette lettre fut remise à Dumouriez, il s'aperçut qu'il y était
désigné comme maréchal de camp. Il protesta, rappela qu'il était
lieutenant général.

--Je ne peux reconnaître les nominations faites après la mort de mon
frère, répondit le roi.

C'était une difficulté. Saint-Priest la dénoua en proposant et en
faisant accepter que Dumouriez serait qualifié «général Dumouriez».

Sa première visite fut pour le comte Rostopchine. Le ministre
l'accueillit avec affabilité. Mais la communication qu'il lui fit
d'abord causa à Dumouriez un amer désenchantement. Depuis qu'il avait
été appelé à Saint-Pétersbourg, diverses circonstances étaient venues
successivement modifier les idées de l'empereur. «Il ne pouvait,
dit en son nom Rostopchine à Dumouriez, qu'engager le général à se
remettre en route. Il regrettait de l'avoir inutilement dérangé. Pour
l'indemniser de son déplacement, il lui allouait mille ducats d'or.»

Quoique décontenancé par ce langage, Dumouriez eut assez de présence
d'esprit pour objecter qu'il ne pouvait, sans manquer à ses devoirs
envers le roi son maître, sans s'exposer à devenir pour l'Europe
un sujet de railleries, quitter Saint-Pétersbourg avant d'avoir vu
l'empereur. Il ne se résignait pas à considérer comme définitive
la décision qui lui était transmise. Il espérait qu'elle serait
rapportée, qu'on ne le contraindrait pas à y obéir sur l'heure.
Rostopchine écouta patiemment cette réponse, promit de la répéter
au tsar. Mais sous cette bienveillante condescendance, le ministre
dissimulait sa volonté de contribuer de tous ses efforts à faire
avorter la mission de Dumouriez[21]. Comme la plupart des hommes
d'État de Russie, il avait vu avec regret son maître se jeter dans
la coalition; il s'était efforcé de l'en faire sortir; il croyait à
la possibilité comme à la nécessité de la paix entre la France et
l'empire. On peut donc croire que son influence, à supposer qu'il pût
se flatter d'en posséder une sur un prince fantasque à l'excès, ne
s'exercerait pas dans le sens des vues de Dumouriez. C'est d'autant
plus vraisemblable qu'alors même qu'il eût approuvé ces vues, il
n'était pas homme à user son crédit au profit d'une cause qu'il
considérait comme perdue, et qu'en fait, tout en offrant ses bons
offices à Dumouriez, il ne les poussa pas au delà de ce que lui
commandait la plus vulgaire courtoisie.

[Note 21: Il ne cessa de lui être malveillant: «C'est un intrigant,
disait-il plus tard en parlant de lui, qui servirait également le
ciel et l'enfer et qu'il a fallu chasser.»]

Au bout de quelques jours, il annonça au général que sa prière était
exaucée, qu'il serait admis à l'audience impériale. Il ne lui en
fixa d'ailleurs ni l'époque ni le lieu, ce qui aurait dû suffire
pour empêcher Dumouriez de se laisser prendre, comme il le fit, à
cette apparente bonne grâce. Il en apprécia mieux le caractère, au
fur et à mesure que se prolongeait l'attente qu'on lui imposa. Plus
de six semaines après son arrivée, malgré ses pressantes démarches,
il n'avait pas encore vu l'empereur. Il se décida alors à écrire à
Rostopchine une lettre pressante. Il y exposait avec force «combien
il était important, pour sa considération personnelle et pour lui
conserver quelques moyens de servir le roi, qu'il fût présenté à Sa
Majesté Impériale». Peu de jours après, dans la soirée du 5 mars,
à minuit, un billet de Rostopchine vint l'inviter à se trouver le
lendemain à la parade de l'empereur, c'est-à-dire à la revue matinale
des troupes de service au palais impérial, que le tsar passait
ordinairement dans la cour de ce palais.

Dumouriez fut exact au rendez-vous. Il était à cheval et en uniforme.
Ce jour-là, l'empereur ne parut pas. Le 7 mars, le général fut
plus heureux. Il s'était mêlé à l'état-major qui accompagnait le
souverain. Ce dernier le fit approcher, et là eut lieu leur première
entrevue. Paul Ier témoigna d'une extrême bienveillance. Il parla
à Dumouriez de manière à lui prouver qu'il n'ignorait rien de sa
carrière passée. Aux assurances qu'il lui donnait de son estime, il
mêla «un reproche affectueux et délicat sur ses erreurs passées».
Il exprima son mécontentement contre ses alliés, contre l'Autriche
surtout. Il dissimulait à peine le désir et l'espoir de les voir
subir des revers, maintenant qu'il avait retiré ses troupes.

--Nous verrons comment ils s'en tireront, dit-il. Je les laisserai
faire. Je ne peux sacrifier mon peuple et mes soldats pour l'intérêt
d'alliés perfides.

--Votre colère est juste, Sire, répondit Dumouriez. Mais je ne
désespérerai jamais de vous voir redevenir le chef de la coalition et
le sauveur de l'Europe. Avec de pareilles troupes et la grande âme de
Votre Majesté Impériale, le sort de l'Europe dépend de votre volonté.

Le tsar évita de relever ces paroles, et, changeant de sujet, il ne
cacha pas l'admiration qu'il éprouvait pour le premier consul, et
comme son interlocuteur mettait en doute qu'un gouvernement durable
pût sortir du coup d'État de Brumaire dans un pays où la Révolution
avait détruit le pouvoir personnel, il répondit:

--L'autorité réunie dans une seule personne constitue un gouvernement.

Le mot choqua Dumouriez. Il manifesta son sentiment avec une vivacité
qui arracha un sourire à l'empereur. Du reste, celui-ci s'empressa
d'ajouter qu'à ses yeux, Louis XVIII, roi de France, était le seul
dépositaire légitime de cette autorité; que, pour ce motif, il
voulait aider à le rétablir sur son trône. Il expliqua brièvement
les causes qui l'avaient décidé à rompre avec la coalition. Mais il
n'entendait pas abandonner la cause des Bourbons. Il reconnaissait
que Dumouriez était à même de la servir.

Ils se revirent à la parade du 8. L'empereur revint sur ses griefs
contre l'Autriche. Puis, dans un élan de confiance, sincère ou joué,
il demanda:

--Général, que pensez-vous de ma position?

--Sire, il faudrait un long mémoire pour vous répondre.

--Eh bien, rédigez-le et envoyez-le-moi par Rostopchine. Vous le lui
remettrez cacheté. Et il ajouta:--Peut-être me trouvez-vous méchant
sur le compte des Autrichiens?

--Le ressentiment de Votre Majesté Impériale est juste, fit
Dumouriez. Mais qu'elle me passe une expression triviale: il faut le
garder pour la bonne bouche.

Dumouriez jugea le moment opportun pour exposer le plan qu'il
avait préparé, en 1798, de concert avec le prince Charles de
Hesse, et qui consistait à former un corps de neutres, dont le
Danemark eût été l'âme et qui aurait aidé en France à un changement
de gouvernement[22]. Le tsar écouta ces développements avec
intérêt. Il demanda à Dumouriez de les résumer dans une note et
l'autorisa, l'exécution du plan étant subordonnée à une entente
avec l'Angleterre, à en entretenir lord Withworth, ambassadeur
britannique à sa cour, et l'envoyé danois, le général comte de Blôme.
Dumouriez, en même temps qu'il s'abouchait avec ces diplomates par
l'intermédiaire de Panin, écrivait la note demandée. Il l'envoya
à Rostopchine le 10 mars. C'était un exposé succinct du projet du
prince de Hesse. Après en avoir raconté les origines et comment,
malgré diverses négociations avec Londres, il était tombé dans
l'abandon, le général s'attachait à démontrer que l'heure était
propice pour le reprendre, et qu'il serait facile d'en assurer
l'exécution pour le mois de juillet. «Le Danemark n'étant qu'une
puissance secondaire, disait-il en finissant, ne peut que recevoir
une pareille proposition et non pas la faire lui-même. Rempli de
confiance dans le caractère moral, dans la droiture politique de
l'empereur, il sera nécessairement entraîné ou arrêté dans cette
négociation par l'opinion de Sa Majesté Impériale. Si, comme elle
me l'a fait espérer, elle protège et ne désavoue pas la négociation
particulière qu'elle a daigné me permettre d'ouvrir avec MM. de
Withworth et de Blôme, négociation que je suivrai pas à pas, sous ses
yeux, sous sa puissante direction, je ne doute pas de sa réussite,
surtout si M. de Mourawief reçoit l'ordre d'en suivre les détails
avec la cour de Copenhague, à mesure qu'elle se développera ici et à
Londres.»

[Note 22: Voir _Histoire de l'Émigration_, tome II, pages 271 et
suivantes.]

Cette note était partie depuis quelques heures à peine, qu'on en
demandait une seconde à Dumouriez. Il s'agissait cette fois de ce
qui pourrait être fait dans le Midi. Il exposa le plan concerté avec
Willot, dont il avait, depuis son arrivée à Saint-Pétersbourg, et
pour tenir une promesse faite en traversant Mitau, fait passer une
copie à Saint-Priest. En l'en voyant à Rostopchine, il lui disait:
«Je désire beaucoup que l'empereur soit content. Mais ma féroce
éducation de soldat me rend plus propre à combattre qu'à écrire. Ce
n'est que pour dérouiller mon épée que j'emploie ma plume.»

Il l'employa encore pour rédiger le mémoire qu'il avait promis à
l'empereur à la parade du 8 mars, ou plutôt les mémoires, car il
en fit trois, qu'il envoyait au fur et à mesure qu'ils étaient
finis. Dans la premier, après avoir, pour flatter le tsar, blâmé
sans ménagement la cour de Vienne, et excusé la cour de Londres,
il retraçait le tableau des suites funestes qu'entraînerait pour
l'Europe la retraite absolue de l'empereur de Russie, en obligeant
l'Angleterre à seconder les ambitions de l'Autriche, en laissant
à celle-ci les mains libres en Italie, et enfin en facilitant les
usurpations de Bonaparte. Dans le second, il établissait la nécessité
pour l'empereur de renvoyer ses troupes en Allemagne, mais en leur
imprimant une action absolument indépendante de l'Autriche. Il
conseillait de reprendre l'ancien plan de Souwarof et de marcher
sur Mayence pour pénétrer de là dans la Basse-Alsace. Le troisième
mémoire résumait toutes les raisons qui devaient convaincre
l'empereur de l'utilité qu'il y avait pour l'Europe à ce qu'il
ne dénonçât pas son traité avec l'Angleterre, aux termes duquel
il était tenu de lui fournir quarante-cinq mille hommes en vue
d'opérations ultérieures. Une partie de ses troupes était à Jersey.
Il convenait de les y laisser pour les jeter au moment opportun
sur les côtes de France, les unes au Midi, les autres au Nord, en
faisant appuyer celles-ci par les Danois et les Anglais, les autres
par les Napolitains, les Anglais et les Albanais qui étaient déjà
dans la Méditerranée. Enfin Dumouriez insistait pour qu'un corps
d'observation fût placé sur les confins de l'Autriche, pour barrer le
chemin aux entreprises de Bonaparte en Allemagne.

Les deux premiers mémoires étaient seuls envoyés, lorsque, à la
parade du 13 mars, il fut admis de nouveau à s'entretenir avec
l'empereur. Quelques instants avant, Rostopchine l'ayant mandé chez
lui, avait mis sous ses yeux une note du souverain dans laquelle
celui-ci, en réponse aux communications du général, disait qu'il
«devait être Monk», et que, quant à lui, ce qu'on appelait son
système était le dessein permanent de ne pas favoriser les vues
intéressées des alliés.

Cette phrase permit à Dumouriez d'ouvrir l'entretien en démontrant
que l'intérêt de l'empereur commandait tout au moins la formation
d'un corps d'observation.

--Je n'en ai pas besoin pour arrêter les progrès des Français et
contenir les ambitions de la cour de Vienne, répliqua le tsar. Toutes
mes forces sont en sentinelle.

--Mieux vaudrait, sire, une armée prête à agir, dont la destination
serait connue.

--Soyez sûr que je serai prêt quand il le faudra, quand je verrai
de la bonne foi. Dumouriez n'osa pousser plus loin l'insistance.
L'empereur reprit:--Croyez-vous que votre roi est homme à se mettre à
la tête de ses troupes?

--Ah! sire, s'écria Dumouriez, il m'a dit deux fois, avec
l'enthousiasme d'un petit-fils d'Henri IV: Ou ma couronne ou un coup
de canon!

--Eh bien, général, vous serez Monk, et j'y contribuerai de tout mon
pouvoir.

--Mais, sire, n'ayant que mes bras et ma tête, je ne puis qu'être
inutile et gémir.

L'empereur ne répondant pas, Dumouriez lui annonça son troisième
mémoire relatif au traité avec l'Angleterre.

--Ma position avec l'Angleterre est la même qu'avec l'Autriche,
déclara l'empereur.

--Accordez-moi au moins, sire, les quinze mille hommes que vous avez
encore là-bas.

--À quoi bon? Ils ne vous suffiront pas.

--Sans doute, mais j'espère bien que sur les sollicitations de
la cour de Londres, et après examen de mes plans, Votre Majesté
complétera les quarante-cinq mille hommes.

--N'y comptez pas. Mes troupes vont revenir. Quant à vous, général,
que puis-je faire pour vous?

--Rien pour moi, sire, tout pour Monk.

--Je m'efforcerai de favoriser le plan danois. Voyez Withworth, voyez
Blôme; dites-leur que je suis dans le secret. Traitez avec eux, mais
en votre nom. Évitez de me compromettre.

À la parade du 15 mars, Paul Ier confirma ces propos, mais avec la
préoccupation évidente de ne pas s'engager.

--On m'a trop joué, je suis trop mécontent. J'observerai, j'attendrai
les événements. Je souhaite que vous gagniez le Danemark. Mais vous
n'aurez pas mes quinze mille hommes.

En dépit de ces réponses bien propres à le décourager, et quoique
Rostopchine lui eût fait sentir qu'il ne devait rien attendre de la
cour de Copenhague, ce qui entraînait en réalité l'échec complet de
ses démarches, Dumouriez envoya son troisième mémoire. Cet envoi
effectué, il en attendit impatiemment les suites. À deux ou trois
reprises, il fut encore autorisé à se trouver à la parade sur le
passage de l'empereur. Les entretiens se ressentaient nécessairement
des conditions dans lesquelles ils avaient lieu. L'empereur affectait
de ne faire aucune allusion aux propositions manuscrites qui lui
avaient été remises. La conversation roulait uniquement sur les
questions militaires, le tsar toujours bienveillant, Dumouriez
cherchant en vain l'occasion de parler de l'objet de son voyage,
attentif à ce qu'il disait dans la crainte de déplaire. Mais il lui
fut impossible d'obtenir audience sous une autre forme. Les portes du
cabinet impérial restèrent closes devant lui. Étant un jour en retard
sur l'heure de la parade, il s'excusa en rejetant la faute sur un
personnage considérable de l'empire qu'il avait rencontré.

--Sachez, monsieur, répliqua Paul, qu'il n'y a de personnage
considérable dans mon empire que celui à qui je parle, et pendant que
je lui parle.

Voilà où il en était après un séjour de dix semaines à
Saint-Pétersbourg. Il avait consacré ses talents à suggérer à
l'étranger les moyens d'envahir son pays. Mais il ignorait quelle
suite serait donnée à ses conseils. Cette incertitude, en se
prolongeant, devenait plus cruelle. À partir du 20 mars, il ne revit
plus l'empereur. Personne ne lui parlait de ses plans. Lord Withworth
se prêtait par pure déférence à ses communications sans en espérer de
grands résultats. Le comte de Blôme n'augurait pas mieux du silence
du tsar. Condamné à l'isolement et à l'oisiveté dans une capitale
terrorisée par la police impériale, usant ses efforts contre la
courtoisie silencieuse des ministres russes, Dumouriez n'écrivait que
rarement à Mitau, ne sachant que dire. Pour occuper ses loisirs, il
traçait un plan de défense du Portugal, à la demande du chevalier de
Herta, envoyé de ce pays.

C'est pendant cette période d'attente qu'il reçut de Saint-Priest
l'étrange ouverture que voici: «Le plan du général Willot pour agir
sur nos provinces du Midi a pris couleur. L'Angleterre fournit deux
millions et demi, avec lesquels il se croit en mesure d'opérer un
soulèvement et de lever une force armée. Mais je vous avoue que je
n'ai pas le même espoir s'il n'a quelque appui du dehors. On tâtera
sur cela la cour des Deux-Siciles, et ce serait le cas d'y employer
M. le duc de Berry. Mais, il nous a été proposé un moyen que je crois
d'un succès plus probable. Ce serait, si l'affaire de Danemark n'a
pas lieu, de vous envoyer en Égypte auprès de Sidney Smith, avec des
moyens pécuniaires de l'Angleterre, pour débaucher l'armée française
d'Égypte, en tout ou partie, et l'amener ensuite sur un point de nos
côtes, qui serait d'avance convenu avec Willot. Nous venons d'en
écrire en Angleterre et, si la chose est admise et vous agrée, vous
partirez de Saint-Pétersbourg pour Constantinople et l'Égypte. Voyez
si, en désespoir de cause, vous ne feriez pas cette ouverture au
ministère russe. Il me semble que s'il y donnait de l'appui à la cour
de Londres, cela serait d'un grand poids.»

On croit rêver en lisant, écrite par le personnage le plus sage et
le mieux équilibré de l'Émigration, cette proposition hautement
fantaisiste. Elle fit lever les épaules à Dumouriez. Il la trouvait
extravagante. Il le donna à entendre et on ne lui en parla plus, si
ce n'est pour établir qu'on se rendait à ses raisons. D'ailleurs,
l'armée d'Égypte avait subi un échec: «Il est à présumer que tout est
bâclé et qu'on n'arriverait pas à temps.» Après avoir rendu compte
de ses rapports avec Paul Ier, Dumouriez espaça de plus en plus ses
lettres au roi. Le 4 avril seulement, il prit la plume pour annoncer
son arrivée prochaine à Mitau. Quatorze jours plus tard, on y était
encore sans nouvelles de lui.



III

BONAPARTE ET PAUL Ier


Pour comprendre le visible mauvais vouloir qui caractérise la
conduite de Paul Ier à cette époque, et ses réponses contradictoires
au général Dumouriez, il faut se rappeler les démarches auxquelles,
au même moment, se livrait Bonaparte à l'effet de se rapprocher de la
Russie. Devenu, par la journée du 18 brumaire, maître de la France,
il souhaitait la pacification de l'Europe. La paix était conclue avec
l'Espagne et la Prusse; il la voulait avec les autres puissances,
la Russie surtout. Le cabinet de Berlin, que dirigeait le baron
d'Haugwiz, s'était offert comme médiateur entre Saint-Pétersbourg
et Paris. L'aide de camp Duroc avait été chargé de lui exprimer la
reconnaissance du premier consul. Cette mission temporaire ayant pris
fin, le général de Beurnonville était arrivé à Berlin comme ministre
de la République française, en remplacement de Sieyès, pour tirer
parti des bons offices de la Prusse.

L'idée d'un rapprochement entre la France et la Russie n'était pas
nouvelle. Déjà, à la mort de Catherine II, le Directoire avait
tenté d'opérer ce rapprochement par les mêmes voies. À la demande
du roi Frédéric-Guillaume, le comte de Kalitschef, ambassadeur de
Russie à Berlin, avait eu une entrevue avec le citoyen Caillard,
représentant de la République. Ces pourparlers étaient restés sans
résultat, et les hostilités avaient continué pendant que Talleyrand,
devenu ministre des affaires étrangères, s'efforçait d'intéresser
au rétablissement de la paix certains émigrés, et même, en 1800,
Caraman, qu'il croyait envoyé à Saint-Pétersbourg, non par Louis
XVIII, mais par la Prusse[23]. Les circonstances à cette époque
semblaient plus favorables. Le tsar, nous l'avons dit, regrettait
d'être entré dans la coalition. Ses regrets dataient de la défaite de
ses armes à Zurich. Ils s'augmentaient, de jour en jour, par suite de
l'obstination de l'Angleterre à détenir l'île de Malte, qu'il voulait
rendre à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, dont il s'était fait
proclamer grand-maître, et de la résolution manifestée par l'Autriche
de garder pour elle seule la citadelle d'Ancône, dont elle n'avait pu
s'emparer qu'avec le secours de la marine russe.

[Note 23: «Il n'y a que les émigrés qu'on puisse employer à cette
cause. J'ai la certitude qu'un des Caraman (Victor), envoyé par la
Prusse à Saint-Pétersbourg, et qui y est bien posé, ne demande pas
mieux que de nous être utile.» (Lettre de Talleyrand à Bourgoing, 7
juin 1800.)]

Ce qu'il appelait la mauvaise foi de ses alliés exaspérait Paul
Ier. Sous l'empire de ses griefs, il répondait à Louis XVIII qui le
suppliait de s'associer à une expédition sur les côtes occidentales
de France, que préparait l'Angleterre: «L'exécution de ces projets
est peu probable dans ce moment, vu la confusion générale dans
laquelle se trouve le système politique de toutes les cours, et
tant que les cours de Vienne et de Londres se conduiront d'après
les mêmes principes, je ne pourrai rien entreprendre pour la bonne
cause sans m'attendre à être sacrifié.» Un de ses officiers, chargé
d'accompagner à Londres le comte de Vioménil, alors au service de la
Russie, qu'à la prière de Louis XVIII, l'empereur venait d'autoriser
à prendre part à une expédition anglaise en Vendée, disait en
traversant Berlin: «L'armée de Souwarof ne retournera pas sur le
Rhin. Le voyage de M. de Vioménil n'est qu'une simagrée. L'empereur
est résolu à abandonner la coalition, à rappeler ses armées. Il est
en garde contre les vues ambitieuses des ennemis de la France.»

Le 12 février 1800, ses troupes recevaient l'ordre de rentrer en
Russie. Le corps de Condé ayant manifesté peu d'empressement à obéir,
Paul saisissait l'occasion de se délivrer de l'engagement pris par
lui de le garder à sa solde: «La répugnance que vous témoignez de
rentrer avec le corps de troupes sous vos ordres dans leurs quartiers
respectifs, me porte à croire que Votre Altesse Sérénissime compte
trouver plus d'avantage à faire passer ce corps à la solde anglaise.
C'est ce qui m'engage à lui donner, par la présente, mon plein
consentement à tout arrangement qu'elle voudra contracter en la
déchargeant de ceux qu'elle avait pris envers moi.» Après avoir donné
ce consentement qu'on ne lui demandait pas, avec une facilité qui ne
fut pas sans causer quelque déception au roi de France et au prince
de Condé, il refusait, malgré leurs sollicitations ultérieures, de
s'occuper de la petite armée: «Ayant pris le parti de ne me mêler
d'aucune manière à la coalition existante actuellement, je ne puis
prendre sur moi de prescrire la destination d'un corps qui, de mon
service, a passé à la solde de l'Angleterre. Le comte de Vioménil
n'étant plus dans mon armée, Votre Majesté pourra l'employer d'après
son gré.» Puis, comme pour accuser son ressentiment et ses volontés,
il expulsait lord Withworth, rappelait Woronzow. C'est à ce moment
qu'étaient jetées les bases de la ligue des neutres.

Indépendamment de ses griefs contre l'Angleterre et l'Autriche
auxquels le tsar donnait ainsi satisfaction, des causes accessoires
déterminaient sa conduite: d'une part, l'enthousiasme qu'excitait
en lui le génie de Bonaparte; d'autre part, la complaisance qu'on
mettait, au sein de sa cour, à flatter ses idées du moment. La
campagne d'Italie, l'expédition d'Égypte, la journée du 18 brumaire,
avaient été l'objet de son admiration. Dans le jeune général que les
événements venaient de mettre à la tête de la France, il se plaisait
à voir un représentant des principes qu'il appliquait dans ses États,
et qu'il considérait comme indispensables à la sécurité des trônes
en Europe. La fortune de ce victorieux le séduisait, l'entraînait
bien plus que ne le pouvaient faire les plaintes et la détresse du
chef des Bourbons. Il revenait peu à peu de ses préventions contre la
France.

Autour de lui, ce penchant trouvait des encouragements; ses ministres
s'attachaient à mettre en lumière ce qu'offrait d'égoïste et
d'intéressé la politique des cours de Vienne et de Londres. Ils lui
montraient l'une usurpant le commerce exclusif des mers, l'autre
confisquant l'Italie. Ils le circonvenaient de toutes les cajoleries
qui répondaient à sa haine pour les Anglais; ils ouvraient devant
lui, en flattant son amour-propre militaire, la vaste carrière
d'une attaque sur l'Inde; ils faisaient briller à ses yeux, comme
un argument à l'appui de ceux qui voulaient qu'il se rapprochât du
premier consul, la gloire militaire de ce dernier. Les efforts de
l'impératrice tendaient au même but, ainsi que ceux de la favorite,
Mlle de Nélidof, rappelée à la cour après une courte disgrâce. C'est
en parlant de cette jeune femme que Bourgoing, ministre de France
à Copenhague, écrivait à Talleyrand: «Elle a autant de raison que
d'esprit. Elle a fait tout ce qu'elle a pu pour détourner Paul
d'entrer dans la coalition. Elle le poussera à en sortir.»

La première nouvelle qui salua Beurnonville à son arrivée à Berlin
fut celle de l'ordre donné par le tsar au maréchal Souwarof d'avoir à
rétrograder. Elle lui fut communiquée par d'Haugwiz.

--Il faut finir cette malheureuse et trop longue guerre, lui dit le
ministre. Votre gouvernement régénéré promet aujourd'hui plus de
solidité dans les arrangements. Nous y trouvons l'unité d'action
et de volonté, désirée depuis longtemps. D'un autre côté, le tsar
retire ses troupes. C'est le moment de poser une digue à l'ambition
autrichienne. Tout cela peut se concilier en faisant quelque chose
pour la Russie. Cédez Malte à l'empereur. C'est sa folie. Je crois
qu'il donnerait une partie de son empire pour cette possession.

À ces premiers conseils, le roi Frédéric-Guillaume ajoutait bientôt
l'autorité de ses appréciations. En recevant le ministre de France,
il lui parlait en termes amers de l'avidité «incalculable de
l'Autriche». Il disait de l'Angleterre:

--Elle voudrait à jamais détruire la France, sa rivale, dont elle
craint la résurrection. Restait la Russie.--Elle veut vous donner un
roi, ajoutait Frédéric-Guillaume, en réservant pour elle la grande
maîtrise et la propriété de Malte. Vous avez cependant une ressource,
c'est qu'elle s'oppose à l'agrandissement de l'Autriche, et que
l'Autriche ne veut pas voir passer Malte dans ses mains. Cela pourra
vous être utile.

À ces ouvertures, Beurnonville se contentait de répondre que
le premier consul voulait la paix. Mais, il transmettait à son
gouvernement les confidences qu'il venait de recevoir, et Talleyrand
lui écrivait: «Ce serait une bonne manière de procéder à la
pacification générale que d'opérer un rapprochement entre la France
et la Russie.» Dès ce moment, pour Bonaparte et Talleyrand, l'idée
exprimée en ces termes par ce dernier allait devenir, comme pour
Beurnonville, une idée fixe.

Le ministre de France, cependant, redoublait d'efforts pour arriver
au but qu'il se proposait. Il essayait de se rapprocher de son
collègue de Russie, le comte de Krudener. Ses premières tentatives
échouaient. Mais, les renseignements qu'il recueillait entretenaient
ses espérances. Au mois de juin, Rosenkrantz, envoyé de Danemark
à Berlin, chargé d'une mission à Saint-Pétersbourg, vint le voir,
après l'avoir longtemps évité. La démarche était significative.
Le diplomate danois s'excusa de sa circonspection. Il allégua la
nécessité où il s'était trouvé de ménager les susceptibilités des
agents d'Angleterre et de Russie. Il exprima l'espoir d'être, à son
retour, en état de se conduire autrement. Et comme Beurnonville
s'étonnait que le cabinet de Saint-Pétersbourg n'eût pas encore
répondu aux avances du gouvernement français, Rosenkrantz lui disait:

--Le tsar est retenu par l'amour-propre. Il aime les Bourbons et veut
de bonne foi le rétablissement du trône. Aussi est-il furieux d'avoir
été dupe des coalisés. Il est avide de vengeance. C'est ce qui le
rapprochera de la République.

Enfin, Rosenkrantz promettait de profiter de son séjour à
Saint-Pétersbourg pour sonder les intentions de la Russie. Bientôt
après, il faisait savoir qu'il avait tenu parole et provoqué une
réponse satisfaisante.

--Je ne suis pas éloigné de m'entendre avec le gouvernement français,
lui avait dit le tsar. Mais si, pour cela, je fais l'effort de
renoncer à soutenir Louis XVIII, je me crois en droit d'espérer que
mon intervention en faveur de mes autres alliés ne sera pas sans
succès.

Tandis que Beurnonville transmettait ce langage à Paris, il apprenait
que Caraman avait été reçu à Saint-Pétersbourg comme ministre du roi
de France. La nouvelle était pour désorienter. Il courait porter ses
doléances à d'Haugwiz. Le ministre prussien s'attachait à le rassurer
en lui rappelant que le tsar avait une amitié particulière pour le
roi de Mitau, mais que, dans l'accueil fait à son représentant, il ne
fallait voir «qu'un acte de commisération pour des amis malheureux».
D'Haugwiz, en cette circonstance, poussa si loin le désir de dissiper
les appréhensions du général de Beurnonville qu'il n'hésita pas
à le tromper. Il affirma, contrairement à la vérité, que Caraman
n'avait pas été admis en présence du tsar, mais seulement auprès du
comte Panin, et uniquement à titre d'envoyé du chef de la famille
des Bourbons. Il insinua même que la mission de Caraman avait pour
but d'obtenir que, parmi les domaines dont on disposerait à la paix
générale, on donnât à Louis XVIII, en échange de sa renonciation
à la couronne, un territoire où il pût vivre à l'abri du besoin.
Beurnonville ajouta foi à ces affirmations. Elles le rassurèrent, et
il attendit l'effet des bons offices de la Prusse.

À Paris, Talleyrand se préoccupait de trouver des voies parallèles
à celle de Berlin. Bourgoing reçut à Hambourg, où il attendait des
ordres pour se rendre à son poste de Copenhague, des instructions
conformes à celles qui avaient été précédemment adressées au
général de Beurnonville. «Nous manquons des moyens directs d'agir
à Saint-Pétersbourg, lui mandait Talleyrand, nous sommes obligés
de recourir à l'intermédiaire de la Prusse, et nous ne pouvons
douter qu'il ne soit pas moins officieux au fond qu'en apparence.
Il conviendrait donc que vous examinassiez autour de vous s'il n'y
aurait pas quelque voie bonne à employer près la cour de Russie, tant
pour bien connaître l'intensité de ses déterminations, soit même pour
les exciter dans le sens qui nous est favorable.»

La Russie avait pour représentant, à Hambourg, le comte de Mourawief.
Mais ce diplomate était trop ouvertement favorable aux émigrés pour
que le ministre de la République pût compter sur son concours.
Bourgoing eut alors l'idée de s'adresser au ministre de Suède. Il le
trouva disposé à s'employer pour le rapprochement de la France et
de la Russie, mais peu confiant dans l'initiative de Mourawief, et
convaincu que le meilleur moyen d'aboutir consistait dans l'entremise
plus active de la cour de Berlin. En faisant connaître à Talleyrand
cette opinion commune aux divers amis de la France à Hambourg,
Bourgoing ajoutait: «Ils pensent qu'en cajolant indirectement Paul
Ier, on tendrait également à ce but, qu'il suffirait pour cela
d'agir dans l'esprit que respirent depuis quelque temps nos journaux
officiels, en y ajoutant quelques démarches qui prouveraient nos
ménagements pour la nation russe et surtout pour ses troupes, de
prendre à l'égard des prisonniers de guerre des mesures d'humanité,
peut-être même de les laisser rentrer dans leur pays, en alléguant
qu'ils pourraient souffrir d'un plus long séjour sous un climat si
différent du leur.»

Ce conseil, soit qu'il coïncidât avec des projets déjà formés par
le premier consul, soit qu'il les inspirât, fut suivi sur-le-champ.
Le 20 juin, Talleyrand adressait au comte de Panin une lettre dans
laquelle il était dit qu'après avoir vainement essayé d'échanger les
Russes prisonniers en France, contre des Français prisonniers en
Angleterre et en Autriche, le premier consul venait d'ordonner qu'ils
seraient renvoyés en Russie, sans échange, avec tous les honneurs de
la guerre, habillés à neuf, réunis, et leurs drapeaux restitués. On
en comptait six mille environ, et Talleyrand s'informait de la route
qu'ils devaient suivre. Un exemplaire de cette lettre fut confié à
Bourgoing, qu'on croyait en état de la faire parvenir à destination;
un autre exemplaire à un officier russe qu'on mit en liberté afin
qu'il pût la porter à Saint-Pétersbourg.

Bourgoing était toujours à Hambourg. Au reçu des ordres du premier
consul, il se décida à tenter une démarche auprès du représentant
russe, Mourawief. Il chargea son secrétaire, M. de Rayneval,
d'aller demander en son nom «un entretien intéressant pour les
deux gouvernements». Mais il fut impossible à Rayneval d'arriver à
Mourawief, ni même de faire accepter par les gens de la légation
le billet de Bourgoing. Ce dernier écrivit alors, et deux fois de
suite, par la petite poste; ses lettres restèrent sans réponse.
Il en expédia une autre plus pressante. Il y donnait à entendre
que Mourawief se compromettait en repoussant les ouvertures du
gouvernement français; puis il ajoutait: «Empruntez pour me répondre
une main étrangère. Ne me nommez ni sur le dessus, ni dans le corps
de la lettre; n'y insérez pas un mot qui indique le sujet de la
mienne. Enfin, adressez-la-moi sous le couvert de M. de La Croix,
chez qui j'irai la prendre sans lui rien laisser soupçonner, ou bien
à la même adresse, sous l'enveloppe de mon hôtel d'Altona.» Cette
instance nouvelle, en dépit des précautions qu'elle conseillait,
n'eut pas plus de succès que les précédentes. Il y fut répondu en
ces termes: «Ne pouvant converser avec M. de La Croix sans une
autorisation expresse, on saurait moins encore se charger d'une
lettre quel qu'en soit le contenu. C'est la seule réponse qu'on soit
en état de faire.»

Pour aider à comprendre les craintes de Mourawief, il faut rappeler
la rigueur avec laquelle Paul Ier traitait ceux de ses fonctionnaires
qui excédaient ses ordres. Accepter une lettre des mains du ministre
de France, c'eût été paraître supposer que le tsar pourrait, malgré
son aversion pour les principes révolutionnaires, se rapprocher un
jour du gouvernement français, et cette supposition, pas un de ses
ambassadeurs n'aurait osé la faire. Un de ses généraux, traversant
Hambourg, refusait d'aller dîner chez le banquier de la Russie «marié
à une Française».

En faisant connaître à Talleyrand l'insuccès de ses premières
tentatives, Bourgoing l'attribuait à la pusillanimité de Mourawief.
«Il n'a de fortune dans le monde que sa place, et il sait que le plus
léger caprice de Paul Ier peut la lui faire perdre. Je ne doute pas
cependant qu'il ne l'ait informé de cette première ouverture, comme
il lui transmettra fidèlement mes billets, et je les ai libellés en
conséquence. M. Panin sera informé de la tentative dans quinze ou
vingt jours.»

Malgré la confiance qu'il laissait paraître, Bourgoing n'en restait
pas moins fort perplexe. Il venait d'apprendre l'admission de Caraman
auprès de l'empereur, au titre de représentant du roi de France,
alors qu'il s'était flatté jusque-là de l'espoir que Louis XVIII
serait contraint de quitter la Russie. Mais, il ne se décourageait
pas, et ses réflexions lui suggérèrent un autre moyen d'aboutir.
Au mois d'avril précédent, il avait reçu un Français qui lui était
présenté par Beurnonville comme pouvant lui fournir d'utiles
renseignements. Ce Français se nommait M. de Bellegarde. Ancien
cornette dans le régiment colonel-général-dragons, émigré en Russie,
il y avait pris du service dans l'artillerie et y était devenu
l'ami du comte Rostopchine. Il se préparait à y retourner après
un voyage en Allemagne. Avant de repartir, il était venu s'offrir
à Beurnonville d'abord, à Bourgoing ensuite. Il avait promis de
leur écrire en chiffres pour les informer de ce qui se passerait à
Saint-Pétersbourg. Grâce à ses lettres, Bourgoing se trouvait à même
d'affirmer que l'empereur restait toujours indécis, sans plan arrêté,
tiraillé entre les résolutions les plus contraires, et c'est sans
doute en se rappelant les récits de Bellegarde sur la cour moscovite
qu'il imagina une combinaison nouvelle.

«On pourrait aussi, écrivait-il à Talleyrand, arriver à Paul Ier par
la voie de son favori, autrefois son barbier, Koutaïkof, qui est
épris d'une actrice française, Mme Chevalier. Elle a été quelque
temps à Hambourg. Elle y a laissé d'agréables souvenirs, mais n'y
a pas conservé de relations. Elle est très avide, dit-on, mais son
amant satisfait à tous ses caprices, et elle mettrait sans doute
ses services politiques à un haut prix. J'ai pensé cependant qu'on
pourrait la faire sonder par le Français (Bellegarde). J'ai des
moyens de correspondre avec lui et je vais, sans délai, tenter cette
voie. Je vais aussi la proposer au général Beurnonville, qui est
encore plus à portée que moi de l'employer avec succès.»

Quel que soit le caractère des personnages qu'il rencontre sur sa
route, l'historien n'a pas le droit de les écarter quand ils sont
mêlés aux événements qu'il raconte. À ce titre, il y a lieu de
s'arrêter un moment à ceux qui entraient en scène, associés par
l'ingénieux Bourgoing au grand changement politique qu'il s'agissait
de provoquer. La Chevalier était engagée au Théâtre-Français de
Saint-Pétersbourg depuis 1798[24]. Liée avec Barras, elle lui avait
promis, au moment d'aller exercer ses talents en Russie, de lui faire
tenir les renseignements politiques qu'elle recueillerait en route.
En traversant Hambourg, elle y donna quelques représentations; ses
succès l'obligèrent à y prolonger son séjour durant trois mois.
Elle excita l'enthousiasme et conquit l'amitié de la princesse
d'Holstein-Beck, qui recevait chez elle les notables de la ville, des
émigrés et des républicains.

[Note 24: Il y a plusieurs actrices de ce nom. La plus célèbre brilla
dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Une autre reçut un prix de
chant au concours du 14 janvier 1800, après avoir chanté un morceau
de la _Médée_ de Chérubini. Le prix était ainsi libellé: «Racine à
Médée intéressante; Corneille à Médée vindicative.» (Moniteur du 24
nivôse an VIII.) Il nous paraît bien que celle dont il est question
dans notre récit était au théâtre Louvois en 1792. C'était la fille
d'un maître de danse de Lyon. Restée orpheline, elle rencontra un
maître de ballet, le nommé Chevalier, qui avait brillé à l'Opéra
au temps de Gardel et de Vestris. Il trouva l'orpheline belle, et
l'épousa. Je n'ai pu reconstituer l'histoire du ménage. Il est
vraisemblable qu'à Paris, comme plus tard à Pétersbourg, Chevalier
s'essaya à tirer parti de la beauté de sa femme et qu'il l'emmena en
Russie pour assurer à leur commune habileté un théâtre lucratif. Le
peu que j'ai découvert permet de croire qu'elle figura dans les fêtes
républicaines comme déesse Raison. C'était une jolie femme, facile et
sans préjugés, qui trouva dans son mari un complaisant complice de
ses ambitions.]

La princesse combla la comédienne des témoignages de son intérêt,
la chaperonna, lui présenta ses amis, et, entre autres, un jeune
émigré, le comte d'Espinchal[25], dont la bonne mine et l'esprit la
séduisirent. Une liaison passagère s'ensuivit. D'Espinchal paraît
avoir été le premier confident de la mission que la Chevalier avait
reçue de Barras. Mais il est douteux que cette confidence l'ait rendu
circonspect; il est même probable que c'est grâce à lui que la belle
put fournir au Directoire divers renseignements sur les émigrés. Elle
rencontra aussi chez la princesse une Mme d'Argens[26], un curieux
type d'aventurière, qui se fit son amie et de qui elle obtint de
précieuses révélations.

[Note 25: Originaire d'Auvergne. Il a laissé des Mémoires manuscrits
conservés à la bibliothèque de Clermont-Ferrand, et dont M. Frédéric
Masson a publié la partie militaire.]

[Note 26: Femme d'un officier dont elle avait été la maîtresse, après
avoir vécu publiquement avec un sieur Piconi d'Andrevet, major du
régiment de Mortemart. Mariée une première fois, on prétendait que
son premier mari, M. Thomassin, conseiller à la cour des comptes
de Nancy, n'était pas mort. On racontait aussi que, zélée pour le
magnétisme et la secte des illuminés, elle s'était présentée à Louis
XVI, comme envoyée de la Vierge Marie, pour lui donner des conseils.]

Thauvenay, agent du roi de France à Hambourg, qui avait pénétré
ces intrigues, s'indignait des marques de faveur que recevait la
Chevalier. Sa correspondance avec d'Avaray, en mars 1798, révèle son
indignation: «Je vois avec satisfaction que vous avez approuvé ma
franchise au sujet de Chevalier et de sa femme. Ces deux individus
viennent, véritablement à la honte de la société, de recevoir, pour
ainsi dire, des hommages publics. Ils devaient partir hier. De tous
les côtés, des prières, des bassesses ont été faites, des sommes
considérables leur ont été offertes pour rester encore quinze jours.
La princesse leur a donné dimanche un grand festin et de nouveaux
cadeaux. Elle les a très souvent à sa table et presque tous les
jours dans son intérieur. Presque tous nos compatriotes y sont
successivement invités avec ce trio comique[27].»

[Note 27: Ils étaient accompagnés d'un frère de la femme, danseur, et
à ce titre, engagé aussi à Saint-Pétersbourg.]

Le trio comique cependant nourrissait une haute ambition, celle
d'être présenté au roi de France, en traversant Mitau, où il devait
passer pour se rendre à Saint-Pétersbourg. La princesse et Mme
d'Argens firent demander à l'agent du roi une lettre d'introduction
auprès du comte d'Avaray. L'honnête Thauvenay refusa tout net,
malgré la colère de l'amoureux d'Espinchal, qui s'était chargé de la
commission. Il alla expliquer à la princesse les causes de son refus
et supplia Mourawief d'écrire en Russie pour faire connaître «ces
histrions». Mourawief promit. Mais, soit qu'il se fût abstenu de
tenir sa promesse, soit qu'il n'eût pas assez de crédit pour lutter
contre le charme personnel de la Chevalier, elle trouva, dès son
arrivée à Saint-Pétersbourg, les mêmes succès qu'à Hambourg, succès
de beauté et succès de talent, qui durent la consoler de n'avoir pu
présenter ses hommages au roi de Mitau.

Ses débuts au Théâtre-Français, où elle chantait l'opéra et jouait
la comédie, furent pour elle l'occasion d'un triomphe qui ébranla la
position de la tragédienne Valville. Ils attirèrent sur la nouvelle
venue l'attention de Koutaïkof, grand écuyer de la cour et favori du
tsar. Dès ce moment, elle régna en souveraine.

Singulier personnage aussi, ce Koutaïkof. D'origine tartare, ramassé
à dix ans dans les rues de Bender, lors du sac de cette ville en
1770[28], épargné en raison de sa jeunesse par le soldat entre les
mains duquel il était tombé, vendu au prince Repnin qui l'avait
offert à l'impératrice, donné par celle-ci à son fils l'archiduc
Paul, il était devenu successivement valet de chambre, barbier du
futur empereur, et enfin son ami. Élevé au trône, Paul Ier, pour
reconnaître son dévouement, le nomma grand écuyer, lui fit don des
biens des Narishkine. Personne ne jouit au même degré que Koutaïkof
de la faveur impériale[29]. Son crédit était aussi grand qu'était
vive la haine qu'il inspirait. Protégé par lui, le ménage Chevalier
eut tout à souhait. Le mari, bien qu'on l'accusât d'avoir été un
des plus cruels instruments de la Terreur, devint directeur du
Théâtre-Français. Il reçut à titre honorifique le grade de major dans
la garde, la dignité de conseiller de collège, et fut fait chevalier
de Malte.

[Note 28: D'après une autre version, à laquelle son nom donne
beaucoup de vraisemblance, il aurait été pris à l'assaut de Koutaïs,
au Caucase.]

[Note 29: Le trait suivant donnera une idée de cette faveur. En
décembre 1800, le jeune roi de Suède, Gustave-Adolphe IV, étant venu
à Saint-Pétersbourg pour négocier au sujet de la ligue des neutres,
le tsar lui demanda pour son favori le grand cordon de l'ordre royal
des Séraphins. Le roi refusa, en alléguant que Koutaïkof n'était pas
grand cordon de l'ordre impérial de Saint-André. Il était déjà en
route pour retourner dans ses États, quand le tsar eut connaissance
de ce refus. Furieux, il rappela la suite qu'il lui avait donnée pour
lui faire honneur jusqu'à la frontière et assurer son bien-être. Il
rappela jusqu'aux cuisiniers, et le même jour il créa Koutaïkof comte
et grand cordon de Saint-André. (_Recueil de la Société historique de
Russie._) La faveur de Koutaïkof et celle de la Chevalier finirent en
même temps que la vie de Paul Ier. On sait que l'empereur périt dans
la nuit du 23 au 24 mars 1801 (style russe). Ce soir-là, Koutaïkof
soupait chez la Chevalier. On lui remit une lettre qui portait sur
l'adresse ce mot: _Citissime_. Il la posa sur la cheminée sans
l'ouvrir. Comme la dame l'engageait à en prendre connaissance, il
répondit:

«J'en reçois tant de pareilles!» Il ne l'ouvrit que le lendemain, en
apprenant la mort de l'empereur, et y trouva la révélation du complot
qui venait de réussir. Il prit la fuite et se réfugia à Koenigsberg.
Peu après, la comédienne, dont le mari était à Paris pour y engager
des artistes français, fut arrêtée la nuit dans son lit et conduite à
la frontière. Elle rejoignit son amant. Ici nous perdons ses traces.
En 1809, la police de Napoléon ne savait ce qu'elle était devenue.]

La femme put trafiquer de son influence, vendre à un haut prix ses
services. Elle les vendit à des émigrés français aussi bien qu'à
des sujets russes. Sa vénalité était proverbiale. Elle abusa de son
pouvoir. Elle ne voulut pas que d'autres qu'elle participassent
aux plaisirs de l'empereur. La Valville ne fut plus admise qu'à de
rares intervalles, à jouer la tragédie sur les théâtres de Gatschina
et de l'Ermitage. Les comédiens italiens, allemands et russes en
furent bannis. L'empereur, désireux d'entendre une comédie d'Auguste
Kotzebue qui dirigeait le théâtre allemand, commanda quatre fois
le spectacle, et quatre fois la Chevalier parvint à l'empêcher. Il
n'était question, dans la capitale, que du luxe de ses toilettes et
de ses appartements où, assistée de son mari tout enflé d'orgueil,
elle recevait la haute société. Elle touchait un traitement fixe
de treize mille roubles. Ses représentations à bénéfice lui en
rapportaient vingt mille. On tenait à honneur d'y assister pour
s'assurer sa protection, à payer les places au prix qu'elle en
exigeait. Tous les mois, son banquier expédiait hors de Russie les
fonds qu'elle déposait chez lui.

Telle était la femme qui, par l'intermédiaire de Bellegarde, allait
être chargée de faire parvenir au comte Panin et d'appuyer, auprès
de l'empereur, la lettre de Talleyrand, et d'annoncer que le premier
consul n'attendait qu'une réponse pour écrire lui-même au tsar.
Est-ce par cette voie que la lettre arriva à sa destination? Est-ce,
au contraire, par l'officier russe à qui Talleyrand en avait confié
un exemplaire? Probablement par les deux côtés à la fois. Ce qui
est certain, c'est qu'elle arriva et que, dès ce jour, le crédit
de la Chevalier fut acquis au gouvernement français. Déjà, elle
était devenue hostile à l'exilé de Mitau, grâce à l'habileté de la
Gourbillon, cette lectrice de la reine, chassée par Louis XVIII et
qui, venue à Saint-Pétersbourg, avait intéressé la comédienne à son
sort.

À Berlin, les lenteurs des négociations causaient au général de
Beurnonville autant d'impatiences que d'inquiétudes. D'Haugwiz
s'appliquait à contenir les unes, à calmer les autres.

--Mon général, je vous réponds, ainsi que le roi, de l'empereur de
Russie, disait-il. Ayez pitié d'un amour-propre un peu déplacé.
Mais vous connaissez Paul Ier par tous les rapports qu'on vous a
faits. Ce n'est pas un homme qu'on puisse mener comme on veut.
Laissez-moi faire. Pourvu que je réussisse, c'est tout ce qu'il
faut, et je vous en réponds. Que le premier consul daigne persévérer
dans sa confiance. Nous nous conduirons de manière à donner une paix
honorable à la République et profitable à toute l'Europe qui en a
grand besoin.

Enfin, le 13 septembre, d'Haugwiz prévint Beurnonville que, d'après
le tsar, «tout ce qui concernait la France devait se traiter à
Berlin,» et que M. de Krudener avait reçu des instructions pour
négocier. Le même jour, Bourgoing recevait, à Copenhague, un avis
analogue avec les excuses de Mourawief. La diplomatie française avait
atteint son but.

Une première entrevue, entre Beurnonville et Krudener, eut lieu, le
28 septembre, chez d'Haugwiz qui les avait invités à dîner. Après le
repas, il les conduisit dans son jardin, où il les laissa en disant:

--Messieurs, je voulais avoir le plaisir de vous faire rencontrer.
Je sais que vous avez besoin de causer ensemble; je vous quitte et
je m'estimerai très heureux si le résultat de votre entretien peut
opérer un rapprochement que je désire de tout mon coeur.

Krudener prit aussitôt la parole:

--Vous avez dû, monsieur le général, trouver jusqu'à ce jour ma
conduite fort extraordinaire, dit-il. Mais, tels étaient mes ordres
que je ne pouvais entrer en relations avec vous, ni même vous parler.
J'en éprouvais les regrets les plus vifs et je vous assure que je
n'attendais que l'occasion de vous les exprimer. Tout me faisait
désirer d'avoir des droits à votre estime et de vous prouver que
j'ai autant à coeur que vous le rapprochement de nos deux nations.
Ce serait un jour de fête et de bonheur pour moi que celui où nous
pourrions signer ensemble ce traité auquel je désire personnellement
contribuer. Après avoir expliqué pourquoi Mourawief avait été empêché
de recevoir à Hambourg la lettre de Talleyrand au comte Panin, il
ajouta:--Sa Majesté m'a chargé de vous dire qu'elle recevra avec
plaisir la lettre du premier consul, qu'elle recevra de même les
prisonniers russes restés en France. Elle a désigné le général de
Sprengporten pour aller les recevoir.

Les conditions de la paix furent ensuite abordées. Elles étaient, de
la part de la Russie, au nombre de quatre: 1º la reddition de l'île
de Malte et de ses dépendances à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem;
2º le rétablissement du roi de Sardaigne; 3º la garantie de
l'intégrité des États du roi des Deux-Siciles; 4º la garantie
de l'intégrité des États de l'Électeur de Bavière. L'examen de
ces divers points démontra que l'entente serait facile. Les deux
diplomates s'ajournèrent à une date ultérieure pour entamer
officiellement les négociations qui devaient aboutir à la conclusion
de la paix entre la France et la Russie.

À quelques jours de là, le général de Sprengporten se mettait en
route pour aller recevoir, en France, les prisonniers russes. Nommé
gouverneur de l'île de Malte, c'est là qu'il devait les conduire.
À Bruxelles, le général Clarke lui souhaita la bienvenue au nom du
premier consul. Dans la seconde quinzaine de novembre, il était à
Paris. Accueilli, dès son arrivée, par Bonaparte, il lui exprima
l'admiration de son souverain, dont il révéla en même temps les
intentions. Il fit remarquer que, quoique l'empereur n'eût pu se
dispenser, pour la sûreté de ses propres États, de prendre part
à une querelle dont la source semblait menacer la tranquillité
de l'Europe entière, il n'avait pas cependant hésité un moment à
retirer ses troupes de la coalition aussitôt qu'il s'était aperçu
que les vues des puissances tendaient à des agrandissements que son
désintéressement et sa loyauté ne pouvaient permettre. Il s'estimait
heureux, dans ces conditions, d'avoir pu se rapprocher de la France.
Et comme la France et la Russie, éloignées l'une de l'autre par une
grande distance, ne pourraient jamais se nuire réciproquement, il
leur serait aisé, grâce à leur harmonie, d'empêcher les autres de
s'agrandir. Le premier consul fut touché de ce langage.

--Votre souverain et moi, dit-il, nous sommes appelés à changer la
face du monde.

Sous ces favorables auspices, la mission de M. de Sprengporten ne
pouvait que réussir; elle réussit au delà de ses espérances, et
lorsque, comblé des témoignages de la bonne grâce du premier consul,
il quitta la France derrière plusieurs milliers de prisonniers rendus
à leur patrie, il semblait que la paix entre Saint-Pétersbourg et
Paris était à jamais assurée. Vingt-quatre heures après son départ,
Bonaparte écrivit à Paul Ier:

«J'ai tenté en vain, depuis douze mois, de donner le repos et la
tranquillité à l'Europe. Je n'ai pas pu y réussir et l'on se bat
encore sans raison et, à ce qu'il paraît, à la seule instigation
de la politique anglaise. Vingt-quatre heures après que Votre
Majesté Impériale aura chargé quelqu'un qui ait toute sa confiance
et qui soit dépositaire de ses désirs, de ses spéciaux et pleins
pouvoirs, le continent et les mers seront tranquilles, car lorsque
l'Angleterre, l'empereur d'Allemagne et toutes les autres puissances
seront convaincus que les volontés comme les bras de nos deux grandes
nations tendent au même but, les armes leur échapperont des mains
et la génération actuelle bénira Votre Majesté Impériale de l'avoir
arrachée aux horreurs de la guerre civile et aux déchirements
des passions. Si ces sentiments sont partagés par Votre Majesté
Impériale, comme la loyauté et la grandeur de son caractère me
portent à le penser, je crois qu'il serait convenable et digne que
simultanément, les limites des différents États se trouvassent
réglées et que l'Europe connût dans le même jour que la paix est
signée entre la France et la Russie et les engagements réciproques
qu'elles ont contractés pour pacifier tous les États.»

Le même jour, dans une lettre à Rostopchine, acceptant les bases
de la paix, telles que Krudener les avait exposées à Beurnonville,
Talleyrand disait: «Partout où il se trouvera un négociateur russe
muni de pleins pouvoirs, il se trouvera pareillement un négociateur
français, amplement autorisé.» C'est vers ce temps que le ministre de
la police Fouché écrivait à l'un de ses agents secrets à Hambourg:
«Nous voici au moment d'une alliance avec Paul Ier. Son ultimatum
est parti pour Vienne et Londres. Il veut que ces deux puissances
renoncent à toutes leurs conquêtes, que l'empereur d'Allemagne
rétablisse la république de Venise et que l'Angleterre lui abandonne
Malte jusqu'à la paix.» Et en post-scriptum: «J'oubliais de vous dire
que Paul Ier tient beaucoup à son roi de Mitau.» Fouché se trompait.
L'intérêt que, sous l'empire de circonstances maintenant modifiées,
le tsar avait témoigné à Louis XVIII, cet intérêt était épuisé. Cette
transformation avait commencé au lendemain du 18 brumaire, et l'échec
de la mission de Dumouriez en avait été la première conséquence.



IV

FIN DU RÔLE DE DUMOURIEZ


Nous avons laissé le général à Saint-Pétersbourg, attendant en
vain les réponses définitives de l'empereur à ses propositions.
Brusquement, il fut invité à suspendre toute démarche auprès de
l'ambassade anglaise. Paul venait d'apprendre que l'Angleterre
refusait de lui livrer l'île de Malte, dont il s'était déclaré
grand-maître. Or l'île de Malte, c'était «sa marotte», au dire des
contemporains. Il ne voulait pas se donner l'air de s'intéresser à la
même entreprise que le gouvernement qui lui refusait une satisfaction
dont personne, autour de lui, ne contestait la légitimité.

Le 15 avril, Rostopchine, ayant mandé Dumouriez, lui apprit que
l'empereur ne jugeait pas que l'heure fût opportune pour exécuter
les plans proposés. Il l'engageait à quitter Saint-Pétersbourg, où
désormais sa présence était inutile. Les formes courtoises dont
s'enveloppait le langage de Rostopchine n'enlevaient rien à la
rigueur du procédé dont Dumouriez était victime. On l'expulsait;
sa mission se transformait en échec. Cet échec fut aggravé par
l'impossibilité où il se trouva d'être mis une dernière fois en
présence de l'empereur, quoiqu'il l'eût humblement demandé. La lettre
qu'il lui écrivit porte la trace de sa déception. Sous le langage du
courtisan, elle trahit sa tristesse:

«Votre Majesté Impériale, disait-il, m'a comblé de marques précieuses
d'estime et de bienveillance. Je serais le plus ingrat des hommes si
je ne lui en témoignais pas mon éternelle reconnaissance en partant
de ses États. Le souvenir des conversations pleines de bonté et de
confiance, dont elle m'a honoré, restera gravé dans mon âme; le
dévouement le plus désintéressé et le plus pur en est le fruit et
durera autant que ma vie. C'est à ce dévouement énergique, c'est à
l'importance des objets qui ont donné matière aux entretiens dont
Votre Majesté Impériale m'a honoré, qu'elle doit attribuer les
instances fatigantes que je me suis permises. Quelque jugement, sire,
que vous ayez pu porter sur mes démarches, l'âme pure et magnanime
de Votre Majesté Impériale, son équité et son discernement rendront
justice à mes motifs. L'estime du plus grand souverain de l'Europe me
suivra partout; sa puissante protection appuiera mes démarches; je
réclame avec confiance l'une et l'autre. Elle a eu elle-même la bonté
de me tracer mes devoirs. Je les remplirai, sire, ou je mourrai digne
de l'opinion que vous avez exprimée sur mon caractère et mes talents:
ce sont vos expressions que j'ose répéter.

«Personne ne souhaite plus ardemment que moi que mon expérience
m'ait trompé dans les résultats que j'ai osé tracer à Votre Majesté
Impériale; mais, si les circonstances venaient malheureusement à
l'appui de mes prédictions, si le tableau funeste que je lui ai
tracé, avec l'énergie convenable à son caractère, se vérifiait,
je serais toujours prêt à me rendre aux ordres de Votre Majesté
Impériale et à seconder de tout mon zèle ses grands et généreux
desseins; elle trouverait toujours en moi le courage de la vérité et
l'enthousiasme de sa gloire.

«Dans tout ce que j'ai écrit et dit, vous jugerez, Sire, que je n'ai
pas cherché à vous plaire, ni pensé à profiter de la générosité de
Votre Majesté Impériale; un motif plus noble m'animait. Sa gloire,
sa sûreté, le salut de l'Europe, le rétablissement de mon roi,
de la religion et des lois, la destruction du monstrueux régime
démocratique, voilà ce qui était, ce qui est encore dans les mains
de Votre Majesté Impériale, voilà ce que la Providence vous avait
inspiré l'année passée, ce qu'elle vous inspirera de nouveau, ce
que vous exécuterez encore cette année, Sire, lorsque les dangers,
en augmentant et en se rapprochant, feront céder les justes
ressentiments de Votre Majesté Impériale aux devoirs sacrés du plus
puissant souverain de l'Europe. Quel que soit mon sort, quelque part
que j'existe, ma confiance dans votre grand caractère me suivra et
m'encouragera. Les obstacles s'aplaniront, les vérités que j'ai
semées dans votre noble coeur germeront, et mon voyage ne sera pas
perdu.»

La lettre est instructive. Elle permet d'apprécier à quel degré
de platitude la trahison peut abaisser une âme jadis fière, et,
outre qu'elle nous dispense d'en citer d'autres, conçues dans le
même esprit, que Dumouriez, à la même époque, écrivit au tsar et à
Rostopchine, elle nous le montre, à son départ de Saint-Pétersbourg,
faisant contre mauvaise fortune bon coeur. Dans un dernier entretien
avec le ministre impérial, il essaya de réserver l'avenir. Il demanda
qu'en prévision du séjour qu'il comptait faire à Hambourg, l'envoyé
de Russie dans cette ville fût autorisé à le prendre officiellement
sous sa protection. Rostopchine fit espérer que l'empereur ne
refuserait pas d'accéder à cette demande. Il promit même d'écrire à
Mourawief.

Dumouriez avait espéré qu'à ce dernier moment, il recevrait une
marque nouvelle de la munificence du tsar. Trois ans avant, dans des
circonstances analogues, le comte de Saint-Priest s'était vu gratifié
d'un vaste domaine en Lithuanie, et ce souvenir hantait le sommeil
du brillant conspirateur que nous suivons pas à pas à ces étapes de
la trahison. Mais Rostopchine garda le silence sur ce point délicat.
Le général dut se contenter des mille ducats d'or promis au moment
de son arrivée. Il en éprouva un violent dépit qu'il sut contenir
cependant tant qu'il se trouva sur le territoire russe. Plus tard, il
y donna librement carrière.

--Je n'ai rien reçu, disait-il avec amertume, que ce qu'on donne
toujours à ceux que le tsar mande auprès de lui.

C'était la vérité, mais elle fut longue à se faire jour. On crut
pendant plusieurs semaines que la générosité de Paul Ier avait
enrichi Dumouriez. Bourgoing, le ministre de France en Danemark,
retenu à Hambourg par les ordres de Talleyrand pour surveiller
les émigrés, écrivait, d'après des informations venues de Berlin:
«Dumouriez, en partant de Saint-Pétersbourg, a reçu d'assez fortes
sommes d'argent; on ne sait encore pour quel objet, on le saura à son
arrivée, c'est-à-dire dans les premiers jours de mai.»

Par ce côté, par d'autres encore, Dumouriez avait pris ses mesures
pour dissimuler l'avortement de son voyage. Même auprès des membres
du corps diplomatique, accrédités en Russie, il usait de mensonge.
Trompé par ses confidences, l'envoyé danois adressait à son
gouvernement une note évidemment destinée à accréditer l'opinion que
la mission du général avait réussi: «Hier, Dumouriez a pris congé de
l'empereur. Il en a reçu l'accueil le plus favorable. Il part chargé
d'une mission importante. Il est à la veille de rendre à sa patrie un
service bien plus éclatant que tous ceux qu'il aurait pu lui rendre
par ses succès militaires.»

C'est après s'être fait précéder par ces renseignements que Dumouriez
se mit en route le 19 avril avec d'Angély, qui lui servait de
secrétaire, et un gentilhomme français, M. d'Agoult, rencontré parmi
les émigrés autorisés à résider à Saint-Pétersbourg. Son intention
n'étant pas de repasser par Mitau, il s'embarqua pour Lubeck. Mais,
le navire qui le portait ayant été arrêté par les glaces à Riga, il
profita de cet arrêt pour aller offrir ses hommages à Louis XVIII.
Comme à son premier voyage, il reçut un flatteur accueil. Toutefois,
le roi lui confessa qu'il comptait de moins en moins sur un prochain
réveil de sa fortune. Ce que Dumouriez lui racontait des dispositions
de Paul Ier n'était pas pour ranimer ses espérances. D'autre part,
depuis la première visite de Dumouriez, au commencement de janvier,
les événements désastreux n'avaient cessé de se succéder. Les
armées russes avaient quitté l'Italie, la Suisse, la Hollande, pour
regagner leurs foyers. La guerre, recommencée entre la France et les
puissances restées dans la coalition, s'annonçait comme devant être
rapide et décisive, n'empêchait pas la croyance à une paix prochaine
de se répandre. Les Vendéens, épuisés, hors d'état de combattre
plus longtemps, venaient de faire leur soumission au gouvernement
consulaire; les troupes employées contre eux avaient été expédiées
aux frontières d'Italie, de Suisse et d'Allemagne, pour y grossir
les forces massées contre les alliés. Tout manquait donc à la fois
à la cause royale. Le langage même de l'Angleterre et de l'Autriche
faisait craindre que leur victoire,--à supposer qu'elles fussent
victorieuses,--ne profitât pas aux Bourbons.

Dans ce renversement des multiples combinaisons préparées contre la
République, c'est le plan concerté avec Willot à l'effet de soulever
le Midi que Louis XVIII considérait maintenant comme sa dernière
ressource. Il s'en occupait avec ardeur. Il fit connaître à Dumouriez
qu'il avait investi Willot de pouvoirs étendus pour opérer dans les
provinces méridionales et que ce général venait d'être appelé à
Vienne, à l'instigation de l'Angleterre, pour exposer ses plans au
baron de Thugut. Les événements ultérieurs seuls permettraient de
juger des véritables sentiments de l'Autriche en cette circonstance,
du degré de leur sincérité et de la confiance qu'il y fallait
accorder. Au commencement du mois de mai 1800, Dumouriez rentrait
à Hambourg. La Prusse, tenue au courant de ses démarches, avait
annoncé son retour à Beurnonville. Averti par ce dernier, Bourgoing
en transmettait la nouvelle à Paris. «J'ai les moyens d'être informé,
ajoutait-il, de ce que dira Dumouriez sur la cour de Russie et sur la
réception qu'on lui aura faite à Mitau.»

Présomptueuse était cette assurance. On a vu plus haut que l'envoyé
de la République était moins bien informé qu'il ne supposait, surtout
quand il parlait «des fortes sommes d'argent» reçues par Dumouriez.
De même, il se trompait lorsqu'il écrivait à Talleyrand: «Ceux
qui sont dans sa confidence assurent qu'il ne serait nullement
impossible de le rapprocher du gouvernement actuel, contre lequel il
est loin d'avoir les préventions qu'il avait contre le Directoire.»
Il était trop tard pour que Dumouriez pût revenir à la cause qu'il
avait trahie. Compromis par ses écrits et par ses actes, ses écrits
surtout, les lettres envoyées en Russie, à Mitau, à divers émigrés,
il comprenait lui-même qu'il ne rentrerait en France qu'avec la
royauté restaurée.

Arrivé à Hambourg, il s'appliqua à laisser croire que Paul Ier lui
avait accordé sa confiance et l'avait chargé d'une très importante
négociation auprès du roi de Prusse. Sa première visite fut pour
Mourawief, de qui il sollicita la protection spéciale, qu'à sa
demande, Rostopchine lui avait fait espérer. Dans la ville de
Hambourg, où l'opinion, de plus en plus, se prononçait pour la
République, il voulait circuler librement, revêtu du caractère
de protégé russe, qui l'aurait rendu inviolable. Mais, Mourawief
était sans ordres. Dumouriez eut lieu de craindre que son voyage ne
fût même pas couronné du très mince succès qu'il persistait à en
attendre. Il écrivit à Rostopchine, au tsar lui-même. Il sollicitait
un brevet qui l'annonçât «comme serviteur de l'empereur». Ses lettres
étaient pressantes, humbles, sans fierté, des lettres de mendiant. Et
comme elles restaient sans réponse, il s'ingéniait, pour provoquer
des remerciements, à rendre des services, ne reculant ni devant
l'espionnage, ni devant la délation.

Le 27 mai, il adressait au comte Panin une liste d'individus habitant
ou ayant habité Saint-Pétersbourg, qu'il accusait d'être soudoyés par
le gouvernement français pour faire de la propagande révolutionnaire
en Russie[30]. «Vous déciderez avec M. le comte de Rostopchine s'il
est convenable ou non de continuer à exploiter cette mine ou de
cesser d'être instruit.» Il y a lieu de croire que le comte Panin ne
répondit pas à cette étrange communication. Les documents ne portent
aucune trace de réponse, et les envois de ce genre ne furent pas
renouvelés. Au cours de la même lettre, Dumouriez faisait allusion à
la guerre qui se déroulait sur les frontières françaises, se vantait
de ne s'être pas trompé dans ses prédictions: «Je ne fatiguerai plus
les souverains de mes raisonnements politiques. Il est trop fâcheux
de jouer le rôle de Cassandre. Je me borne à désirer la protection
spéciale de l'empereur votre maître, pour n'être pas inquiété dans
mon asile, jusqu'à des circonstances plus favorables.»

[Note 30: Cette liste, dressée par d'Angély, à l'aide de papiers
dérobés à la légation de France à Hambourg, contient vingt-cinq
noms; au-dessous de chaque nom, une notice qui porte d'ailleurs le
caractère de la vérité. Panin la communiqua à Rostopchine et au
gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg, en faisant remarquer
que Mourawief n'avait pas communiqué ces renseignements. Plusieurs
comédiens attachés au Théâtre-Français impérial figuraient parmi les
espions dénoncés par Dumouriez.]

Cette protection, jusqu'au bout, devait lui être refusée, et lorsque,
sur une sollicitation plus pressante que les autres, Rostopchine se
décidait enfin à répondre, c'était pour se dépenser en banalités:
«J'ai été impoli vis-à-vis de vous par embarras, ... je n'avais
rien d'intéressant à vous dire.» Sa lettre, écrite sur un ton de
plaisanterie familière, outre qu'elle ne contenait aucune allusion
au désir exprimé par Dumouriez, ne disait rien qui pût lui faire
espérer qu'on songeât à utiliser ses services. En terminant son
léger bavardage, Rostopchine ajoutait: «Je vous dirai en confidence
que l'empereur ne sera pas fâché d'avoir de vos nouvelles, que vous
pourrez me les adresser et être persuadé d'avance que vous ne serez
ni indiscret, ni prolixe, ni mauvais prophète.» Simples formules de
politesse, témoignages de courtoisie, rien de plus. Dumouriez écrivit
encore deux ou trois lettres à Paul Ier. Celles que lui répondit
Rostopchine cachaient, comme la précédente, sous la bienveillance de
la forme, l'insignifiance du fond. Dumouriez n'en fut pas surpris.
Depuis plusieurs semaines, il avait compris qu'il ne devait rien
attendre de la Russie. Entre intimes, il en faisait l'aveu:

--J'ai bien eu de la peine à me rapprocher de Paul Ier, disait-il à
Bellegarde. Je l'ai tenu pendant huit jours; je l'avais empaumé. Mais
les Russes s'en sont aperçus et ont déjoué mes plans.»

Il n'en persistait pas moins, dans les salons où on le recevait, à
parler de son voyage, des intentions du tsar dont il disait posséder
le secret, des conditions dans lesquelles il y était associé. Mais,
maintenant, les amis du gouvernement français n'ajoutaient plus foi
à ses assertions: «Ils savent, écrivait l'un d'eux, que le général
n'a point à se louer de son voyage et que, quoi qu'il veuille faire
croire, il est sans mission, sans commandement et sans crédit.»

Bourgoing lui-même était revenu sur ses premières appréciations.
Rendant compte à Talleyrand d'un dîner chez un armateur de Hambourg,
auquel avait été invité Dumouriez, il racontait: «Je ne l'ai ni fui
ni recherché. Mais il m'a adressé plusieurs fois la parole sur des
objets indifférents. Il cherchait à causer plus à fond; mais il n'en
a pas trouvé l'occasion. Il montre une lettre du tsar l'engageant à
devenir le Monck de Louis XVIII. Il cherche à se donner une grande
importance. Il ne peut y faire croire. Après avoir caressé tous
les partis, il n'inspire confiance à aucun. Il ne sera plus que le
confident inactif des stériles voeux de Paul Ier pour Louis XVIII.»
Et il avait raison; car, ainsi que le disait Bellegarde, qui arrivait
de Saint-Pétersbourg, «la Russie était guérie pour longtemps de se
mêler des affaires de l'Occident.»

Cependant, telle était toujours l'assurance de Dumouriez qu'après
avoir essayé de faire croire qu'il aurait le commandement de
l'insurrection du Midi, il occupa pendant quelque temps encore les
cercles hambourgeois de sa personne et de ses propos. Il admirait le
plan militaire qui se déroulait en Allemagne, ce plan qui détruisait
le laborieux édifice de ses longs calculs, et allait forcer la cour
de Vienne à conclure la paix; il convenait que toute la gloire en
revenait à Bonaparte. Puis, tout à coup, il disparut. Il faisait agir
à Londres pour être autorisé à passer en Angleterre. En attendant
de pouvoir partir, il allait vivre à Ottensen, pris soudainement du
désir de se faire oublier. Peut-être les victoires de la France lui
inspiraient-elles le regret d'avoir obéi aux suggestions criminelles
qui l'avaient armé contre sa patrie. Mais, s'il n'était pas trop
tard pour se repentir, il n'était plus temps de reconquérir son
ancienne gloire à jamais souillée. Il ne restait d'autre ressource à
son activité que de s'enfoncer plus profondément dans la trahison.
Disons, pour en finir avec lui, qu'en 1801, du fond de sa retraite,
il envoyait encore à Saint-Pétersbourg des sollicitations et des
conseils.

Le 11 février, répondant à l'une de ses lettres, Rostopchine lui
disait: «J'y ai bien reconnu le talent actif qui s'impatiente dans
l'oisiveté. Mais, les circonstances actuelles ne manqueront pas
de vous présenter des occasions qui vous dédommageront avec usure
du temps perdu. Après la lecture de votre lettre, l'Empereur, mon
maître, m'a ordonné de vous faire savoir que vous n'avez qu'à
prendre un peu de patience pour voir s'effectuer des projets
auxquels vous accorderez peut-être votre estime.» N'était la
gravité des personnages, on serait tenté de se demander si Paul
Ier et son ministre ne se moquaient pas de Dumouriez. Au moment où
ils lui annonçaient ces «projets dignes de son estime», à Paris,
l'ambassadeur russe négociait la paix avec Bonaparte. C'était une
politique nouvelle qui ne laissait aucune place aux idées que
Dumouriez avait propagées et défendues et les condamnait à l'oubli
comme elles l'y condamnaient lui-même[31].

[Note 31: À Ottensen, où il vivait, l'archiduc Charles d'Autriche
vint acheter les conseils de son expérience militaire, qu'il paya
d'une pension de trois mille florins. En 1803, Dumouriez était à
Londres. Quels services y rendit-il? Probablement des services
analogues à ceux qu'il avait rendus au prince de Hesse et à
l'archiduc Charles. Une pension de douze cents livres sterling en
fut le prix. À Londres, il vit Pichegru. Ils discutèrent un plan
d'invasion de la France. En 1805, il alla en Suède. Il rêvait
d'allier contre Napoléon toutes les cours du Nord. En 1806, il revint
en Angleterre. Le duc d'Orléans, en souvenir de leur ancienne amitié,
ajouta à ses revenus une pension de dix mille francs. Il mourut en
Angleterre en 1823. Il avait quatre-vingt-quatre ans.]

Le comte de Caraman à Saint-Pétersbourg, comme Louis XVIII à Mitau,
était bien loin de prévoir le rapprochement entre la France et la
Russie que préparait la diplomatie française activement secondée
par la Prusse. Mais, il ne pouvait ne pas constater les changements
survenus dans les dispositions de l'empereur. Le résultat de la
mission de Dumouriez, qui prenait fin au moment de son arrivée à
Saint-Pétersbourg, ne lui permettait pas de les méconnaître. Non
seulement Dumouriez était parti sans avoir rien obtenu, mais encore
une offre de vingt mille hommes faite par la cour de Naples, pour les
joindre aux troupes russes restées à Jersey, et opérer une descente
sur les côtes de France, avait été dédaigneusement repoussée.
L'empereur se refusait à toute idée d'attaque directe contre la
République consulaire.

«La résistance à toute espèce de coopération, mandait Caraman à
d'Avaray, est montée à un tel point qu'il me semblerait aussi
impolitique que peu utile, de faire de nouvelles tentatives en ce
moment.» Et il se lamentait d'être réduit à louvoyer en de telles
conditions. Il décrivait l'irritabilité de l'empereur, la fougue
et la mobilité de ses résolutions, le manque absolu de plans et la
contradiction, chaque jour plus accusée, entre ce qu'on voulait et
ce qu'on faisait. Certes, Paul Ier n'avait jamais voulu ni diminuer
les embarras de la République, ni protéger les projets avides de
l'Autriche, ni livrer l'Italie à la spoliation; et cependant, c'est à
cela qu'il était arrivé. «Personne ne l'éclaire, personne ne cherche
à arrêter le torrent de ses passions. On applaudit servilement, au
contraire, à tout ce qu'il décide. L'égoïsme l'entoure, l'avidité
des flatteurs repousse la lumière, éloigne le véritable dévouement.
L'empereur ne connaît plus de borne humaine à l'étendue de sa
volonté. Le comte Panin parvient quelquefois à parer les coups les
plus dangereux; il oppose avec fermeté la réflexion à l'emportement;
mais souvent, ses peines restent sans fruit.» Ce tableau n'était pas
rassurant, mais il était exact et on en concevait à Mitau les plus
vives inquiétudes.



V

L'EXPÉDITION DE WILLOT


Pendant que Dumouriez accomplissait cet humiliant voyage de
Saint-Pétersbourg, le général Willot était resté à Goegingen, en
Souabe. Il s'y trouvait encore à la fin du mois de février 1800,
s'occupant des préparatifs de son entrée en campagne, s'attendant à
être, d'un moment à l'autre, appelé à Vienne.

En dépit de ses efforts, l'entreprise à laquelle on l'a vu se
consacrer n'avançait guère. Donnant lieu à d'actifs pourparlers,
mais entravée par les discussions passionnées qui s'élevaient
entre Willot et les membres de l'agence de Souabe[32], elle
faisait éclater des dissentiments profonds, d'ardentes rivalités
propres à favoriser les imprudences et les délations. Si le plan
du Midi «prenait couleur», comme disait Saint-Priest, c'était dans
l'imagination de ses promoteurs bien plus que dans la réalité. Les
difficultés naissaient incessantes. C'est en vain que de Mitau le
roi essayait de les aplanir. Par une ordonnance arrivée à Augsbourg,
le 23 février, il avait conféré à Willot des pouvoirs pour agir
dans les provinces méridionales, en attendant l'arrivée du duc de
Berry, auquel il destinait un emploi dans cette expédition. Sous
les ordres du général, d'André était investi des fonctions de
commissaire civil dans le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, le
Vivarais, le Rouergue, la Gascogne, la Guyenne et la Saintonge. Il
devait s'appliquer «à prémunir le peuple français contre la perfidie
qui l'avait trompé afin de l'asservir». En prévision du cas où sa
présence serait nécessaire à Augsbourg, Cazalès, toujours attaché à
l'agence de Londres, était désigné pour se rendre, en son lieu et
place, dans le Midi.

[Note 32: Cette agence, créée en 1798, avait son siège à Augsbourg.
Elle se composait de Précy, du président de Vezet, d'Imbert-Colomès,
du baron d'André et de l'abbé de La Marre. Ils avaient à leurs ordres
un certain nombre d'émigrés. Voici en quels termes, au mois de
septembre 1798, Saint-Priest, dans une lettre à d'André, définissait
leurs attributions: «L'agence s'étend à toutes les parties du royaume
qui ne sont pas spécialement commises par Sa Majesté aux soins
de Monsieur, telles que la Normandie, la Bretagne, la partie du
Bas-Maine qui se trouve à la rive droite de la Mayenne, l'Anjou et le
Poitou, lesquelles se trouvant plus voisines de la Grande-Bretagne
et plus à portée d'y communiquer par mer, peuvent être plus aisément
surveillées par le lieutenant général du royaume, qualité dont la
définition est d'avoir son usage partout où le roi n'a pas donné des
ordres, le lieutenant général n'existant qu'en remplacement.»

Cazalès était le correspondant de l'agence à Londres. Elle eut
longtemps son siège à Augsbourg. Mais elle n'exerça aucune influence
sur les affaires du roi, et consacra à défendre sa précaire existence
le temps qu'elle devait à ces affaires. Ce fut d'abord des députés
fructidorisés qui voulurent se substituer à elle, à l'instigation du
prince de Condé. Le roi dut intervenir pour arrêter cette tentative.
Puis, les difficultés vinrent d'Angleterre, où les agents de
Monsieur, toujours disposés à excéder leurs pouvoirs, entendaient
dicter des ordres à ceux de Souabe. En avril 1799, le cabinet du roi
écrivait: «L'agence de Souabe est peut-être dissoute en ce moment par
l'effet des intrigues tramées à Londres contre elle.»]

Cette organisation, approuvée par le roi pour la forme, était en
réalité l'oeuvre de Wickham[33]. L'Angleterre s'étant enfin décidée
à appuyer Willot, à envoyer sur les côtes de Provence un corps de
débarquement, c'est l'agent britannique qui avait pris l'initiative
et la haute direction du mouvement. Venu de Berne à Augsbourg, il
donnait des ordres à Précy comme à Willot. Il lui enjoignait de
s'assurer des déserteurs, des conscrits mécontents, pour former le
noyau de son armée, d'acheter des fusils, du plomb, de la poudre,
de se tenir prêt à se porter sur Lyon et, en attendant, de chercher
à gagner les généraux républicains, qui commandaient les garnisons
de cette ville et des villes voisines. Il invitait Willot à prendre
des mesures analogues, afin d'opérer dans le Midi, de la même
manière que Précy dans le Lyonnais. Avec les fonds qu'il tenait de
son gouvernement, il pourvoyait à toutes les dépenses, faisait même
passer de l'argent à l'agence de Paris. Il remettait à Précy jusqu'à
«cinquante-six mille louis». L'énormité de cette somme excitait
l'envie des émigrés, et tant étaient profondes les divisions qui
régnaient entre eux, que certains ne craignaient pas d'insinuer que
Précy ne ferait rien de ce qu'on attendait de son zèle; qu'une fois
entré en France, il ne reviendrait pas et «garderait l'argent».

[Note 33: Au milieu des obscurités qui nous dérobent cette
organisation et en rendent la reconstitution difficile, on peut
cependant en entrevoir les bases et les acteurs principaux. Elle prit
le nom d'Institut. Sous les ordres de Willot et de d'André, elle eut
des chefs civils et militaires. Les chefs civils prirent le nom de
visiteurs et commandaient dans la province. Ils choisissaient les
chefs départementaux qui nommaient eux-mêmes aux emplois subalternes.
Le comte de Noyant était grand visiteur; le prince de la Trémoïlle,
agent général pour Paris, ayant sous ses ordres MM. de Bourmont,
de Suzannet, de Châtillon, de Bellegarde; Précy, agent général
pour Lyon. MM. de Frotté, de Ramar, de Malon exerçaient de hautes
fonctions. Le duc de Lorges commandait en Guienne, le marquis de
Guintrau dans l'Agenais. Il faut citer encore MM. de Mauvoisin, de
Chaffoy, de Parazol, de Palamini, de Thoriac, d'Esparbès, Dulac et
beaucoup d'autres émigrés qui, pour la plupart, ne purent gagner leur
poste. Toute cette organisation n'aboutit d'ailleurs qu'à produire
une demi-douzaine de bandes à la tête desquelles on vit reparaître,
surtout dans le Midi, les gens qui les commandaient avant Fructidor
et que le Directoire n'avait pu atteindre. Après Marengo, ce
personnel rentra dans l'ombre et ne reparut pas.]

On peut juger à ces traits combien avait été laborieux l'enfantement
de l'organisation générale. L'approbation qu'y donnait l'ordonnance
rendue par Louis XVIII n'en rendit pas le fonctionnement plus facile
que l'enfantement. Elle aggrava même les difficultés.

Ce fut d'abord par la faute de Précy. En présence de l'étendue des
pouvoirs donnés à Willot, sa jalousie s'éveilla[34]. Précédemment,
il avait déclaré que son action devait s'exercer dans le Lyonnais
seulement et décliné le commandement dans le Vivarais et le Dauphiné.
Maintenant que ce commandement était octroyé à Willot, il le
revendiquait; à Wickham, qui le pressait de se mettre en route, il
opposait et multipliait les objections. Tandis que Willot, d'accord
avec Wickham et Pichegru, estimait, contrairement à l'avis d'abord
exprimé par le roi, que l'insurrection ne devait arborer le drapeau
royaliste qu'après la victoire et que, jusque-là, elle ne devait pas
prendre le caractère d'un soulèvement contre la République; tandis
qu'il se faisait autoriser sur ce point à agir à son gré, Précy ne
voulait marcher que si le roi était avant tout reconnu.

[Note 34: En fait, il s'abstint d'agir. Le 27 mars, il était
autorisé à se transporter dans l'intérieur. «Sa Majesté ne doute pas
que l'occasion n'y soit incessamment favorable. L'ouverture de la
campagne, déjà commencée en Italie, et prête à s'ouvrir sur le Rhin,
donnera assez d'occupation aux troupes françaises pour qu'on puisse
agir avec sûreté dans les environs de Lyon, surtout si des succès
répondent aux préparatifs qui sont faits.» Cette lettre du cabinet
du roi n'arracha pas Précy à son immobilité. On en trouve la preuve
dans celle-ci, adressée le 22 avril, au président de Vezet: «M. de
Précy n'a point encore écrit, et, sans vouloir rien préjuger sur ses
plaintes, Sa Majesté trouverait extraordinaire qu'il se formalisât
de ce que le général Willot ne lui a pas communiqué les ordres qui
lui étaient adressés. Au surplus, elle ne regarde point les provinces
que M. de Précy appelle son département comme ne pouvant en être
distraites.» Précy, froissé, bouda, se plaignit: «La lettre de M.
de Précy m'est en effet parvenue. Le roi n'a pas pensé qu'elle
exigeât réponse. Sa Majesté compte toujours sur son zèle et ses bons
services.»]

Vainement Wickham invoquait les motifs qui empêchaient son
gouvernement de prendre l'initiative de cette reconnaissance, Précy
n'en démordait pas. En outre, il exigeait du roi des ordres plus
positifs que ceux qu'il avait reçus. Il mettait à son concours deux
conditions: la première, qu'il n'entrerait en France que derrière les
Autrichiens; la seconde, qu'il ne se porterait en avant qu'après que
Willot aurait obtenu des succès. Ses exigences devenaient telles que
Wickham songea à se passer de lui. Willot, consulté, donna à entendre
qu'on n'avait pas besoin de Précy pour acheter le général Moncey, qui
commandait à Lyon.

--Avec quinze mille louis, dit-il, on aura le général et la garnison.

Quand Précy eut acquis la certitude qu'on se résignait à agir sans
son concours, il se ravisa, se déclara prêt à partir, recruta même
quelques officiers. Mais il perdit encore un temps précieux, et, les
événements marchant plus vite que lui, il fut définitivement réduit à
l'impuissance.

D'autre part, la question de la reconnaissance du roi déchaînait un
conflit plus grave encore entre les membres mêmes de l'agence. Les
uns voulaient que tout se fît au nom de Louis XVIII; les autres,
qu'on se présentât comme un parti de mécontents. L'ardent président
de Vezet ne prétendait à rien moins qu'au rétablissement des
anciennes institutions. Il blâmait le choix que le roi avait fait de
Cazalès pour remplacer éventuellement d'André comme commissaire civil
dans le Midi.

--Je n'entrerai pas en relations avec lui, s'il reste à Londres,
s'écriait-il; ce n'est pas qu'il soit indigne de confiance, mais je
me défie des bavardages.

Ainsi, entre les émigrés, éclataient une fois de plus, en des
circonstances quasi-tragiques, les divisions, les rivalités, les
haines qui tant de fois avaient compromis leur cause. Il est vrai
de dire, en ce qui touche le président de Vezet, que ses objections
n'étaient qu'une forme de sa défiance pour les tentatives qui se
préparaient. «Je n'ose me flatter encore de l'exécution de ce plan,
écrivait-il le 16 février. Depuis six ans, j'ai vu tant de beaux
plans adoptés, faiblement soutenus, et je les ai tous vus abandonnés
successivement.»

Quant à Willot, malgré les obstacles accumulés sur son chemin, il
ne se décourageait pas. Il parlait tout haut de ses projets, de
ses préparatifs, de son prochain départ, enrôlait des officiers,
discutait avec les royalistes, se faisait des ennemis de la plupart
d'entre eux. Dès le mois de janvier, sans attendre l'expédition
officielle de ses pouvoirs, il avait chargé deux anciens agents de
la police de Lyon, les frères Marut, protégés par Wickham, de se
rendre sur la frontière franco-italienne, afin d'y rechercher les
Français proscrits et fugitifs, disposés à rentrer en France, sous
la protection des armées autrichiennes, pour y former un parti. Les
frères Marut devaient recruter de préférence ceux qui, étant nés
dans les provinces méridionales, pourraient y guider une armée. Ils
devaient également tout mettre en oeuvre pour engager les militaires
français à la désertion et les rallier aux troupes royales; se créer
des rapports avec les chefs des Barbets[35]; reconnaître les passages
où il serait aisé d'entrer en France et enfin s'assurer des moyens
de se procurer, au fur et à mesure des besoins, de la poudre et des
balles. Il leur était encore enjoint de passer par la Carinthie,
où se trouvait le dépôt des prisonniers français, faits par les
Autrichiens depuis le commencement de la guerre, et de prendre le nom
de ceux qui seraient disposés à servir le roi. Willot se disait en
état d'obtenir leur liberté, en échange d'un engagement qui ferait
d'eux des soldats royalistes.

[Note 35: On désignait sous ce nom les habitants du comté de Nice
et de la vallée de Tende, qui s'étaient fait remarquer par leur
hostilité contre la Révolution française et par leur attitude
malveillante contre les armées républicaines.]

Les frères Marut s'acquittèrent avec zèle de leur mission. Mais
elle n'eut pas de brillants résultats. À Klagenfurth, lorsqu'ils
demandèrent au quartier général autrichien la mise en liberté des
Français prisonniers disposés à passer au service du roi, on les
renvoya à l'archiduc Charles, qui se trouvait alors loin de là et qui
seul, disait-on, pouvait décider. Ils se rendirent ensuite à Turin,
après s'être assuré de nombreux concours parmi les habitants du comté
de Nice. Divers officiers que leur envoyait Willot, pour les seconder
et tirer parti de leurs efforts, vinrent les y rejoindre. Mais,
le banquier de l'agence de Souabe dans cette ville refusa de leur
compter les fonds qu'à leur départ de Bayreuth, on leur avait promis.
Ce fut le premier sujet de division et de brouille. Besogneux,
pressés d'argent, les frères Marut avaient, au cours de leur mission
et à l'insu de Willot, écrit à Précy pour lui emprunter une grosse
somme. Précy s'était abstenu de leur répondre. Déjà mécontents de
ce silence, le refus du banquier de l'agence les exaspéra. Ils
invoquèrent en vain les engagements pris par eux-mêmes, aux termes de
leurs instructions; la caisse resta fermée.

Willot arriva à Turin dans le courant d'avril. Il leur reprocha
très durement d'avoir trompé sa confiance en écrivant à Précy,
en dépensant trop d'argent. Ils répondirent par l'offre de leur
démission. Elle fut acceptée. Ils quittèrent Turin, irrités et
déçus, se rendirent à Bayreuth pour se plaindre à d'André. D'André
les renvoya à Wickham, auprès de qui, en septembre, ils réclamaient
encore et sans succès, par l'intermédiaire d'Imbert-Colomès, ce
qu'ils prétendaient leur être dû. Ce ne fut qu'en 1801 qu'on put
s'acquitter envers eux, grâce à la bienveillance de Wickham.

Ainsi, par cet incident et par d'autres, l'expédition du Midi peu
à peu s'ébruitait. À Augsbourg, dans les cafés, on en racontait
les détails, on en discutait les chances. Il n'était donc pas
étonnant que la police de Fouché fût avertie déjà de l'existence
de la conspiration. Un agent de Willot, envoyé par lui à Paris,
s'était d'ailleurs laissé arrêter. À défaut de preuves certaines, on
peut admettre que, par suite de ses aveux, les renseignements déjà
parvenus au gouvernement français sur cet objet s'étaient complétés.

Mais, les avis expédiés à Willot pour le mettre en garde contre
l'espionnage qui s'exerçait autour de l'agence de Souabe, peut-être
même dans son sein, et livrait à Fouché jusqu'au véritable nom de
l'endosseur des lettres de change qu'elle tirait sur Paris[36], ces
avis le laissaient indifférent, ne troublaient pas sa quiétude. Entre
les lettres qui parvenaient de France à l'agence, il n'attachait de
prix qu'à celles où l'état des esprits se trouvait décrit tel qu'il
le souhaitait.

[Note 36: C'était d'André. Il les signait «Southers». Une
perquisition faite à Paris, chez le banquier au domicile duquel elles
étaient payables, révéla son nom.]

Elles n'étaient pas rares, ces lettres écrites et expédiées au péril
de la vie de leurs auteurs, où de fausses nouvelles, racontées,
affirmées, commentées avec une fiévreuse crédulité, servaient de
prémisses à des conclusions conformes aux espérances des émigrés,
mais contraires à la réalité. Ignorants et naïfs, les rédacteurs
voyaient les choses non telles qu'elles étaient, mais telles qu'ils
auraient voulu qu'elles fussent. Ce qu'ils ne voyaient pas, ce qu'ils
ne disaient pas, c'est que lasse, épuisée, affamée de repos et de
sécurité, la France attendait un maître, qu'elle le saluait déjà dans
Bonaparte, que c'est de lui qu'elle espérait les biens après lesquels
elle soupirait, et non de ces Bourbons qu'elle commençait à oublier
et dont le retour hypothétique lui était annoncé comme le signal
d'une ère de réactions et de vengeances. Ce qu'elles taisaient,
ces lettres menteuses, c'est que les manifestes par lesquels le
prétendant promettait une amnistie générale, la reconnaissance
partielle des faits accomplis, notamment en ce qui touchait les
biens nationaux, la consécration des fonctions et des grades acquis
sous la Révolution, c'est que ces manifestes n'arrivaient pas à
«son peuple»; c'est que si quelques agents dévoués osaient les
colporter mystérieusement, ils ne parvenaient pas à les répandre;
c'est qu'enfin ces assurances données par le roi étaient démenties
par ses partisans de l'intérieur, hommes, pour la plupart, violents
ou exaspérés, qui eussent blâmé sa clémence s'ils avaient connu ses
intentions et qui, dans les rares occasions où il leur était donné de
feindre de les connaître, proféraient des menaces en son nom.

Malgré les circonstances contraires, Willot restait donc plein
de confiance, se croyait au moment de réussir. Raisonnant dans
l'hypothèse où le plan relatif au Midi deviendrait irréalisable, il
en étudiait un autre avec Pichegru. Ils iraient tous les deux dans
l'Ouest, et, l'idée de pénétrer en Franche-Comté étant abandonnée,
c'est dans les contrées situées entre Toulouse et Bordeaux qu'ils
proclameraient l'insurrection. Les projets, on le voit, variaient,
devenaient plus vagues au fur et à mesure qu'approchait l'heure de
l'action. Ce qui se disait, ce qui se préparait, ce qui s'exécutait
ne faisait pas faire un pas à la cause royale. Ce mouvement et ce
bruit n'étaient ni le mouvement, ni le bruit d'une marche en avant;
c'était le piétinement sur place.

Tout à coup, un événement qui devait être considéré comme heureux
vint y couper court. Le 24 mars, Willot, appelé par Wickham, apprit
de lui qu'il était mandé à Vienne, ainsi qu'il l'avait désiré. La
nouvelle avait été envoyée directement de Vienne à Mitau. À cette
occasion, le roi faisait écrire par Saint-Priest à l'agence de
Souabe: «Rien ne pouvait être plus utile que l'intelligence à établir
entre Willot et les généraux autrichiens, et nous savons bien bon
gré à M. le baron de Thugut d'y avoir pensé.» Mais, la confiance
reconnaissante qu'expriment ces lignes était plus apparente que
réelle, ainsi que le prouve la note que Louis XVIII, en apprenant le
départ de Willot pour Vienne, envoyait à La Fare.

«Les démarches de rapprochement de M. de Thugut me sont toujours
suspectes: _Timeo Danaos_. Ce n'est pas une raison pour repousser ses
avances. Mais, c'en est une pour le faire expliquer bien nettement
avant de lier, comme il dit, notre partie pour le Midi. Je considère
que les Autrichiens sont maîtres de tout le nord de l'Italie et
qu'ainsi, ils pourraient bien regarder la Provence du même oeil
qu'ils regardaient, en 1793, la Flandre et l'Alsace. Qui sait s'ils
ne se souviennent pas du royaume d'Arles, du titre de l'Électeur de
Trêves, de la façon de parler des paysans vivarais, qui appellent la
rive gauche du Rhône le côté de l'Empire? L'évêque de Nancy croit
avoir déjà pénétré l'intention de s'assurer, par quelques provinces
françaises et mon intervention, loin d'une pacification générale, la
masse d'indemnités que l'on veut avoir en Italie, c'est-à-dire qu'on
veut me rendre garant des usurpations qu'on médite et ne me rendre
ma couronne ou du moins mes provinces qu'à ce prix ...»

«Quoi qu'il en soit, il faut profiter de l'ouverture que M. de Thugut
a faite et bien lier notre partie pour le Midi. Mais, il faut lui
faire articuler un principe et en faire la base de notre négociation
avec lui: c'est que toute troupe étrangère se présentant sur le
territoire français ne doit y paraître que pour secourir les bons
Français, c'est-à-dire les royalistes contre les mauvais. De ce
principe découlent naturellement la reconnaissance de mon titre royal
et ma mise personnelle en action, accompagnées d'une déclaration des
puissances proclamant l'intégrité du territoire français _ut ante
bellum_.»

C'était une grande illusion de supposer que Thugut consentirait à
s'expliquer. En se décidant à conférer avec Willot, le ministre
autrichien voulait, non rendre service à la cause des Bourbons, mais
se dérober, en ayant l'air d'y céder, aux instances réitérées de
l'évêque de Nancy, qu'appuyait lord Minto, ambassadeur d'Angleterre,
intéressé par Wickham à cette négociation. Il eût fallu beaucoup
de naïveté pour supposer que la mission de Willot à Vienne aurait
un meilleur sort que celle de Dumouriez à Saint-Pétersbourg, qui,
justement, à cette heure, touchait à son piteux dénouement.

Et encore quand Dumouriez se rendait à l'appel de Paul Ier,
l'espérance était-elle permise. Ce monarque, durant plusieurs années,
avait prodigué à Louis XVIII les témoignages de son intérêt. Il
était logique de le croire toujours également bien disposé pour le
roi proscrit. Mais l'Autriche, que pouvait-on espérer d'elle? Depuis
dix ans, elle ne manifestait aux Bourbons que mauvais vouloir et
dédain[37]. Le refus de leur venir pécuniairement en aide, malgré
les liens de parenté; les empêchements longtemps opposés au mariage
de madame Thérèse avec le duc d'Angoulême; les susceptibilités
soulevées par le voyage du duc de Berry à Naples; la volonté
nettement exprimée de ne pas reconnaître le comte de l'Isle comme roi
de France, d'autres traits encore en font foi. Ils révèlent l'égoïsme
de la cour de Vienne, comme sa conduite constante envers ses alliés
révélait son ambition, «son ambition insatiable,» disait Paul Ier. La
cour de Mitau se leurrait donc d'une illusion quand elle attachait au
voyage de Willot une suprême et dernière espérance. Cette espérance
ne devait pas se réaliser.

[Note 37: Langeron, dans ses Mémoires inédits, raconte qu'au
commencement de l'émigration, le comte d'Artois étant allé à Vienne
solliciter les secours de l'Autriche, l'empereur Léopold lui fit
les promesses les plus positives. M. de Gallo, l'ambassadeur de
Naples, exprima à l'empereur son étonnement de la manière dont il
s'engageait: «Vous croyez donc à tout cela? s'écria Léopold. Je ne
me mets à la tête de votre prétendue coalition que pour empêcher
un autre souverain, qui aurait l'intention d'agir efficacement, de
s'en rendre le chef.» Il semble que toute la politique autrichienne,
pendant la Révolution, soit résumée et prédite dans ce langage.]

Aussitôt après avoir reçu la communication de Wickham, Willot
était parti pour Vienne. Mais il n'avait pas encore eu le temps
d'y arriver, qu'une nouvelle désastreuse lui succédait à Augsbourg
qu'il venait de quitter. C'était la nouvelle de la soumission des
Vendéens. L'événement, se produisant au lendemain de la retraite de
l'armée russe, enlevait à la cause royale le puissant appui qui lui
restait dans l'intérieur. Il jetait le désarroi parmi les membres
de l'agence de Souabe. Découragés, ils ne comptaient plus sur le
succès de l'entreprise que poursuivait Willot. À la fin de mars,
d'André, jugeant la situation mieux que ne le faisait le général,
appréciait, commentait le plan que ce dernier essayait de faire
réussir à Vienne: «L'affaire du Midi prend une mauvaise tournure,
et je crois qu'il n'y faut plus compter comme objet principal. Ce
ne sera qu'une diversion utile si les Autrichiens nous secondent de
bonne foi, très nuisible s'ils nous abandonnent. D'un côté, Willot a
mis trop peu de secret dans les préparatifs; de l'autre, on trouve
dans l'intérieur une apathie effroyable. La douceur apparente du
gouvernement, la catastrophe de la Vendée, l'absence de nos princes,
le silence des puissances sur le rétablissement de la monarchie, tout
décourage l'intérieur abattu.» Cette fois, sous une plume royaliste,
la vérité se formulait claire, précise, menaçante. Malheureusement,
la reconnaître, la proclamer tout entière, sans restriction, ne
suffisait pas à remédier aux maux qu'elle mettait en lumière.



VI

WILLOT À VIENNE ET AU CAMP AUTRICHIEN


Arrivé à Vienne le 28 mars, le général Willot se présentait au
débotté, le même jour, chez lord Minto. L'envoyé d'Angleterre, après
avoir pris connaissance des lettres de Wickham, dont le général
était porteur, le conduisit chez le ministre qui dirigeait alors les
affaires de la monarchie autrichienne et dont l'influence néfaste
venait de la précipiter dans une guerre nouvelle qu'il lui eût été
utile et aisé de ne pas entreprendre. Encore quelques jours, et les
opérations militaires laborieusement préparées durant l'hiver qui
finissait, allaient recommencer en Italie et sur le Rhin.

Thugut, vieillard excentrique, «dégoûté des oppositions au dedans
et des revers au dehors,» reçut Willot avec une froide courtoisie.
Il écouta patiemment l'exposé de ses plans. Mais il ne sut pas
dissimuler qu'uniquement dévoué aux intérêts de la maison d'Autriche,
indifférent à ceux des Bourbons, il ne se rallierait au projet de
soulèvement du Midi qu'autant que les généraux des armées impériales
y verraient une diversion utile à leurs plans militaires. Il
subordonnait donc toute décision à leur opinion, qu'il ne connaissait
pas et dont il engagea Willot à s'enquérir, en se transportant
lui-même auprès d'eux. Il reconnut «la nécessité de renouer des liens
avec des puissances redoutables». Il désignait ainsi la Russie et
la Prusse. Il comptait, pour les ramener dans la coalition, sur les
succès des Impériaux.

Willot lui ayant demandé s'il devait, en entrant en France, déployer
la bannière royale et se présenter au nom de Louis XVIII, Thugut l'en
dissuada:

--Il n'a pas de partisans dans son royaume, dit-il. Ses principes
sont un obstacle à la contre-révolution, parce qu'il veut traiter
avec la dernière rigueur ceux qui ont opéré la révolution. Il ne
connaît pas la France.

Vainement, Willot protesta, rappela les récents manifestes du roi,
montra les instructions qui lui avaient été remises; il ne put
modifier l'opinion de Thugut:

--Il ne connaît pas la France! il ne la connaît pas! répétait
l'entêté vieillard.

Et, sur ce point, il avait raison.

Par la suite de l'entretien, Willot se convainquit que l'Autriche
ne souhaitait rien tant que de voir la France livrée de nouveau
à l'anarchie, qu'elle rêvait d'y rallumer la guerre civile, d'y
provoquer au besoin une révolution nouvelle, parce qu'elle espérait
la maîtriser, la diriger, façonner le gouvernement qui en sortirait
de la manière la plus utile à ses plans d'agrandissement, la plus
conforme à ses besoins de domination, plans et besoins par lesquels
étaient incessamment menacées la liberté et l'indépendance des autres
puissances. Par la France, l'Autriche voulait tenir l'Europe.

Pressé par son interlocuteur, Thugut promit cependant des lettres
pour les généraux autrichiens campés du côté de Gênes, et notamment
pour M. de Mélas. Il promit encore des canons et vingt passeports
en blanc pour Turin, destinés à des officiers dont Willot s'était
assuré le concours. «Malheureusement, dit celui-ci dans le rapport
auquel j'emprunte ces détails, les promesses étaient verbales et les
lettres n'étaient pas des ordres.» Il les reçut quelques jours plus
tard, accompagnées de quatre passeports seulement. Quant aux canons,
il n'en était plus question. Ses nouvelles instances auprès de Thugut
ne furent pas couronnées de plus de succès. Celles de lord Minto
restèrent également vaines. C'est dans ces conditions, privé de tout
secours comme de tout appui, ne pouvant compter que sur son habileté,
sur son éloquence, pour rallier Mélas à ses vues, que Willot se mit
en route pour le Piémont, ou il espérait le trouver.

À Verceil, il fut reçu par le duc d'Aoste, beau-frère de Louis
XVIII. Il apprit de lui que la campagne était commencée et que Mélas
opérait dans les montagnes de l'État de Gênes. Avant de chercher
à le rejoindre, il alla à Turin où un certain nombre d'officiers
émigrés, embauchés par ses agents, attendaient son arrivée. Il les
vit, conféra avec eux, leur distribua quelque argent, leur ordonna
de se tenir prêts à passer la frontière et à commencer une active
propagande. Puis, il continua sa course à la poursuite de Mélas.
Il y avait déjà trois semaines qu'il était parti d'Augsbourg. La
longueur, les difficultés du voyage, ses arrêts à Vienne et à Turin
avaient ainsi dévoré un temps précieux. Il perdit encore quinze
jours à chercher Mélas, allant et venant, faisant dix fois la même
route, courant les plus sérieux dangers. C'est au commencement de mai
seulement qu'il le rencontra à Voltri, près de Gênes.

Exaspéré par la longueur du siège de cette ville, par la glorieuse
résistance de Masséna, qui épuisait les forces des assaillants;
averti depuis peu de jours que Bonaparte venait d'apparaître sur les
Alpes, dévoré d'inquiétude, accablé de soucis, le général Mélas ne
vit dans Willot qu'un importun. Il le reçut plus froidement encore
que ne l'avait fait Thugut, l'écouta sans bienveillance et lui
répondit durement:

--Je n'ai aucune confiance dans vos projets. D'ailleurs, je ne m'en
occuperai pas avant la reddition de Gênes.

Cette réponse hautaine permit à Willot d'apprécier combien les
intérêts du roi de France pesaient peu dans la balance autrichienne.
Il protesta cependant, rappela qu'il n'était pas allé à Vienne de son
propre mouvement, qu'on l'y avait appelé; il insista pour obtenir
des secours. Pour se débarrasser de lui, Mélas le renvoya à un de
ses lieutenants, le général Keim, qui commandait en Piémont. Keim ne
parut pas mieux disposé à s'occuper de ses demandes. En désespoir de
cause, il s'aboucha avec le général de Zach, chef de l'état-major.
De Zach se montra plus courtois que Mélas et Keim. Il mit un certain
empressement à écouter Willot, approuva son entreprise, reconnut la
nécessité de s'en occuper, de la préparer. Mais, comme Mélas, il
ajourna toute décision jusqu'après la prise de Gênes.

--On m'a fait des promesses, s'écriait Willot découragé. On m'a
promis un lieu de rassemblement pour mes recrues, des canons, la
permission d'acheter des fusils, des munitions, des vivres; on m'a
promis des passeports pour les avant-postes, sûreté pour mes dépôts,
protection en cas de revers. Qu'on m'accorde au moins ce qu'on s'est
engagé à me donner.

De Zach, pressé de la sorte, «fit des promesses sur tout, sans
commencer rien.» Willot se prenait à désespérer. Allant d'un général
à un autre, il n'entendait parler que de l'héroïque résistance des
Français enfermés dans Gênes; il pouvait mesurer l'admiration et
la crainte qu'inspiraient ces autres héros qui descendaient les
Alpes après avoir accompli des prodiges pour les traverser. Quelque
profondes que fussent ses convictions, elles ne l'étaient pas assez,
on doit le croire, pour le consoler d'avoir perdu le droit de
concourir à la formation du trésor de gloire que préparaient pour la
patrie les vaillants qui lui étaient demeurés fidèles. Même aux yeux
de l'ennemi à qui il apportait des armes pour les combattre, comparé
à eux, il ne comptait plus.

Abandonné, livré à sa seule initiative, il eut alors l'idée d'aller
trouver l'amiral commandant la flotte anglaise, mouillée dans les
eaux de Gênes, lord Keith. Il lui fit part de son embarras. Au nom
de Wickham, il sollicita des secours. Lord Keith objecta qu'il
était sans ordres. Il hésitait à venir en aide à Willot. Il fallut
l'intervention de Jackson, ministre d'Angleterre à Turin, pour
le décider à promettre des vivres, des munitions, ainsi que la
protection de ses navires, si Willot persistait à vouloir débarquer à
Arles, où, à l'en croire, il était attendu.

Cette difficulté vaincue, en restait une autre. Les quelques
centaines d'hommes dont Willot s'était assuré le concours vivaient
de divers côtés, sur le territoire piémontais. Avant de procéder à
leur embarquement, il fallait les réunir. Cette réunion ne pouvait
s'opérer qu'avec le consentement des autorités sardes, favorables, il
est vrai, à l'expédition que préparait Willot, mais dominées par la
crainte d'éveiller, en le laissant paraître, les susceptibilités de
l'Autriche. C'est encore Jackson qui leva cet obstacle. Grâce à son
appui, le comte de Saint-André, lieutenant général du roi de Piémont,
facilita tant qu'il le put la concentration à Turin des officiers
recrutés par Willot. Mais beaucoup d'entre eux manquèrent à l'appel.
Les passeports étaient rares, la correspondance difficile, par suite
de la lenteur et de la mauvaise volonté des avant-postes autrichiens.
Les partisans du roi de France étaient traités,--c'est Willot qui
le déclare,--non en amis, mais en suspects. Il ne touchait pas au
bout de ses épreuves. Il aurait voulu former des dépôts de munitions
et de vivres. Les généraux autrichiens s'opposaient à ce qu'il les
organisât, retardaient son départ, condamnaient à l'oisiveté son
petit corps d'armée, dont les officiers et les soldats essayaient
de se distraire, en prenant part à quelques combats d'avant-postes,
livrés aux Français par l'armée autrichienne.

Tant de difficultés énervaient le courage de Willot. Les lettres
qu'il recevait de l'intérieur l'appelaient avec persistance,
exprimaient la surprise causée par les lenteurs de son expédition.
Elles affirmaient que dix mille hommes armés, équipés, ayant des
chefs, l'attendaient; que de Nice à Toulouse, de Marseille à
Clermont, l'insurrection ne demandait pour éclater qu'un signe de
lui. Mensongères étaient ces assurances, où se manifestaient encore
les illusions royalistes. Mais Willot y ajoutait foi[38]. Elles
rendaient son attente plus douloureuse. Il s'ingéniait à tromper
son activité paralysée. Il envoyait des émissaires à Naples pour
solliciter des secours. Il voulait réunir à l'île d'Elbe une petite
armée sous le commandement du duc de Berry. Il étudiait les moyens de
débaucher à son profit les soldats qui revenaient d'Égypte.

[Note 38: À Mitau, on était devenu moins crédule. Dans une lettre
adressée par ordre du roi aux agents de l'intérieur, le 8 juin, il
était dit: «Sa Majesté voit avec peine que les agents de l'intérieur
n'aient de confiance que dans la guerre étrangère et qu'ils semblent
se reposer uniquement sur les succès des Autrichiens et déterminés
à en attendre les effets pour agir. Comme, en aucun cas, on ne
doit espérer que les armées pénètrent en France, les agents de Sa
Majesté doivent se mettre en mesure de profiter surtout des moyens
que fournit l'intérieur et de toutes les chances que la fortune peut
amener. C'est à leur sagesse à les prévoir, c'est à leur dévouement à
en profiter.»]

Brusquement, la physionomie des événements se modifia. Le 28 mai, les
Autrichiens abandonnaient leurs positions dans le Piémont, fuyant
les Français qui les menaçaient de toutes parts. Willot renouvela
ses demandes. Cette fois, on l'écouta, tout en alléguant que ses
papiers et ses plans étaient égarés. On lui accorda dans le comté de
Nice quatre villages pour ses dépôts. On mit à sa disposition quatre
canons, deux régiments de Suisses restés à la charge du gouvernement
sarde, qui refusait de les conserver. Malheureusement, ces promesses
se produisaient au milieu d'une débâcle qui rendait impossible
leur réalisation. À la faveur de la déroute qui commençait, trois
cents Français rassemblés à Turin furent arrêtés par les officiers
autrichiens et leurs effets pillés.

Le 30 mai, l'armée austro-sarde évacuait le comté de Nice et le
col de Tende: «Seize mille Autrichiens, dit Willot avec amertume,
reculaient devant cinq mille Français.» Turin même fut abandonné.
C'était un irréparable désastre. Willot se voyait désarmé devant
d'avoir combattu. Il déposa ses armes dans la citadelle du Piémont,
gagna Alexandrie et Gênes, en compagnie du ministre d'Angleterre,
laissant derrière soi les débris de sa petite armée, douze cents
hommes environ. Recommandé par Mélas au général Hohenzollern, il
voulut les mettre sous sa protection. Hohenzollern se contenta de
lever les épaules après avoir lu la lettre de son chef et n'en tint
aucun compte.

Quatorze jours plus tard, à Marengo, la vaillance française
consommait la défaite des armées autrichiennes. Au mois de juillet,
ces armées battaient en retraite sur tous les points à la fois; la
trêve était conclue; la Lombardie, le Piémont, Gênes, tombaient
au pouvoir de la France. Willot arrivait au bout de la criminelle
aventure dans laquelle il s'était jeté. Quand Gênes allait être
prise, il se réfugia, avec les plus compromis de ses compagnons, sur
un bâtiment de la flotte anglaise qui le transporta à Livourne. Son
rôle politique et militaire était fini[39].

[Note 39: Il gagna l'Angleterre et, de là, les États-Unis, où
il vécut jusqu'à la Restauration. À cette époque, il rentra en
France. En 1821, il présida à Arbois, dans le Jura, la cérémonie
d'inauguration d'une statue élevée à Pichegru. Il mourut peu après.
Dans les rapports de la police impériale, j'ai trouvé une lettre du
ministre de France aux États-Unis, en date de 1809, répondant à une
demande que le gouvernement français lui avait adressée en 1806 au
sujet de Willot. Il avait fini par découvrir que ce général «vit avec
son frère à Baltimore et qu'il n'y manque de rien».]



VII

LE COUP DE GRÂCE


Ainsi, la marche triomphante des Français en Allemagne et en
Italie renversait tous les plans de l'Émigration. Le 11 juillet,
le président de Vezet écrivait: «Bonaparte, dont un seul revers
eût précipité la chute, s'affermit par des victoires et paraît un
géant.» Et ce n'était pas tout. La police de Fouché avait mis la
main sur les lettres que Willot adressait à Paris et qu'il signait
Mesnard. Elle tenait tous les fils de la conspiration avortée.
Pichegru, s'effondrant, comme Willot et Dumouriez, dans les ruines
de sa trahison, se préparait à aller d'Augsbourg en Italie, et ses
chevaux étaient expédiée déjà par la route d'Inspruck, quand il dut
précipitamment prendre la fuite pour ne pas tomber aux mains des
vainqueurs.

Les membres de l'agence de Souabe, après quelques mois d'une
existence tiraillée, troublée par des discussions intestines, des
jalousies méprisables, de mesquines rivalités, étaient, comme lui,
contraints de fuir. Ils se dispersèrent. Dans le courant de septembre
seulement, ils se trouvèrent réunis à Bayreuth, dans les États
prussiens, sans ordres du roi, pris au dépourvu, la tête perdue au
milieu des dramatiques incidents qui précipitaient la débâcle finale
de leur parti. Sous la direction de d'André, un comité se forma
des débris de l'agence et de quelques émigrés de bonne volonté,
recrutés à la hâte. Pichegru, Précy, son neveu Imbert-Colomès,
d'autres encore y figuraient. Ils se mirent en relations avec
les Français royalistes, qui résidaient à Bruxelles et avaient
échappé à la surveillance consulaire. Ils tentèrent même d'établir
des communications avec les agences de France. Mais celles-ci se
trouvaient désorganisées, à l'exception de celle de Lyon, et partout,
sauf dans cette ville, les rapports restèrent infructueux.

Par Lyon, cependant, on parvint à faire passer quelques avis aux
principaux chefs royalistes. Mais, dans le désarroi causé de tous
côtés par l'énergie que déployait Fouché, ces avis n'avaient
d'autre objet que de faire connaître aux agents du roi que toutes
les opérations devaient être suspendues. Les ordres envoyés
à cet effet de Bayreuth ne s'y formulaient qu'à la suite de
querelles passionnées, où chacun s'efforçait d'imputer à autrui la
responsabilité de la défaite.

Il s'y mêlait des questions d'argent, qui les envenimaient. Des
réclamations arrivaient incessamment, venant d'émigrés qui s'étaient
dévoués au service du roi et se plaignaient de n'avoir pas été
payés. Ils demandaient à être dédommagés, sollicitaient ou même
exigeaient des secours. Déshonorante et laborieuse était cette
liquidation. Wickham, qui s'efforçait, en prévision de son prochain
retour en Angleterre, de mettre un peu d'ordre dans ses écritures,
demandait compte à Précy de ce que celui-ci devait encore sur les
«cinquante-six mille louis» qui lui avaient été confiés. Précy était
obligé d'avouer qu'il en avait employé une partie, cent vingt mille
francs, en spéculations. Les marchandises, il est vrai, étaient en
dépôt à Francfort. Mais l'incident, en s'ébruitant, donnait raison
à ceux qui n'avaient pas craint de prédire que «Précy ne rendrait
pas l'argent». Calomnieuse était l'accusation. Il voulait le rendre.
Malheureusement, pour le rendre, il fallait attendre la vente des
marchandises achetées à bas prix, et destinées à être débitées à
Lyon, par un agent royaliste résidant dans cette ville, Goutailler,
ancien officier de police, à qui Précy s'efforçait en vain de les
faire passer.

D'autres personnages marquants de l'Émigration se voyaient l'objet
d'accusations analogues. D'André lui-même n'était pas épargné. On le
soupçonnait d'avoir reçu de Wickham, pour prix de ses services, une
gratification de cinq cent mille francs, ce qui semblait d'autant
plus monstrueux qu'on le croyait très riche, «à la tête de sept cent
mille florins» déposés dans une banque de Vienne et «de propriétés
en Allemagne». Vrais ou faux, ces scandales étaient commentés
passionnément par les pauvres diables qui traînaient autour du comité
leur lamentable misère: «Je vous prie de dire à M. d'André, mandait
l'un d'eux, que je ne peux lui écrire pour le moment, n'ayant pas les
moyens d'affranchir ma lettre.»

Imbert-Colomès, lui, ne se plaignait pas. Quoique se disant pauvre,
il portait sa pauvreté fièrement, n'ayant pour vivre, au moins en
apparence, que les trois cents francs de pension mensuelle que
l'Angleterre, par l'intermédiaire de Wickham, payait à tous les
députés «fructidorisés» qui avaient sollicité des secours. Cette
modique pension lui permettait d'écrire à Thugut: «Quoique victime
de la Révolution, j'ai des moyens de subsister sans être à charge
à personne.» Cette fierté allait brusquement s'évanouir quand
Wickham, ayant supprimé, au commencement de 1801, les traitements
des membres de l'agence, Imbert-Colomès put croire que sa pension de
«fructidorisé» serait comprise dans cette suppression. En réponse à
la lettre larmoyante qu'il écrivit à Wickham, ce dernier s'empressa
de le rassurer. Mais, le pauvre homme avait eu terriblement peur.

On voit dans quelles préoccupations sans dignité le comité de
Bayreuth se débattait. Il essayait de se survivre pour justifier la
générosité des Anglais, qui lui distribuaient encore capricieusement
de maigres secours. Mais, vers la fin de 1800, Wickham donna l'ordre
de dissoudre toutes les agences de France et de les avertir qu'il ne
serait plus pourvu à leurs besoins. À ce moment, Pichegru venait de
partir pour Londres; d'André songeait à disparaître, considérant son
rôle fini. C'est à Précy qu'incomba le soin de transmettre, à Paris
et à Lyon, les ordres de Wickham. Il saisit cette occasion d'appeler
à Bayreuth son principal agent, Goutailler. Peut-être aussi,
voulait-il s'entendre avec lui au sujet des marchandises déposées à
Francfort et dont il attendait le prix pour rembourser Wickham.

Comment la police de Fouché fut-elle mise au fait du voyage de
Goutailler? Il y avait à Bayreuth, dans le comité même, des agents du
gouvernement français. L'un d'eux communiqua sans doute l'invitation
adressée par Précy à Goutailler. Peut-être, Fouché fut-il averti
par quelque émigré qui obtint à ce prix sa radiation. À Bayreuth,
on soupçonna tout à la fois un sieur Duparc, parti pour Strasbourg,
et une baronne de Kzopf, femme d'un colonel prussien, qui avait
traversé cette ville, en allant en Hollande. Provoqué par ces
individus ou par d'autres restés inconnus, l'ordre vint, de Paris
à Strasbourg, d'arrêter Goutailler avant qu'il passât la frontière.
Mais, soit maladresse, soit complaisance des gens de police, il la
franchit librement, avec le même bonheur que cet abbé Rougier qu'on
avait arrêté à Gap, pour l'envoyer à Paris, que ses amis enlevèrent
aux portes de Lyon, que les agents reprirent et qu'ils relâchèrent
moyennant douze mille francs.

Goutailler arrivait à Bayreuth, le 15 novembre. Les récits qu'il fit
à l'agence, de l'état de la France et des tendances de l'opinion,
ne changèrent, ne pouvaient rien changer à la résolution prise
par Wickham d'arrêter toutes tentatives nouvelles pour soulever
l'intérieur. Ils devinrent l'objet d'un rapport au roi, dicté par
Précy à Goutailler, et qui concluait à l'impossibilité de sortir de
l'expectative. Il est difficile d'ailleurs de comprendre pourquoi
Goutailler passa six mois à Bayreuth, à cette heure de découragement,
où tous les efforts étaient paralysés. Il n'en partit que le 16
mai, porteur de nombreux papiers et notamment de cinq lettres de
Précy à divers agents, les invitant à suspendre tous les mouvements
commencés. Le lendemain, comme il venait d'arriver à Strasbourg, il
fut arrêté, ainsi que sa femme qui voyageait avec lui, et envoyé,
sous bonne escorte, à Paris où on le mit au secret.

La nouvelle de cette arrestation terrifia Précy. «Si ses papiers ont
été trouvés sur lui ou sur sa femme, écrivait-il, c'est un homme
perdu et moi un ruiné, parce qu'il a mes fonds et que je ne pouvais
me libérer, vis-à-vis de M. Wickham, que par ce moyen[40].» C'était
déjà grave. Mais, l'événement devait avoir d'autres conséquences que
l'arrestation d'un agent et la perte de quelques milliers de francs.
La saisie des papiers de Goutailler révéla au ministre de la police
l'existence du comité de Bayreuth. Sur son rapport, le premier Consul
ordonna à Talleyrand de demander à Berlin l'arrestation des membres
de ce comité. Beurnonville présenta la demande; elle fut accueillie
par la Prusse, empressée à plaire à Bonaparte. Dans les premiers mois
de 1801, Précy, le comte de la Chapelle et Imbert-Colomès étaient
arrêtés à Bayreuth[41], leurs papiers saisis et les plus humiliants
secrets de l'Émigration livrés à la publicité par les ordres du
premier Consul. Ce fut la fin de l'agence de Souabe[42].

[Note 40: Plus tard, quand le gouvernement du premier Consul fit
publier les papiers de Bayreuth, il contesta la vérité de cette
affirmation. On n'avait saisi sur Goutailler, affirma-t-il, que huit
mille francs en lettres de change et non les seize mille louis que
Précy devait encore à Wickham. Mais, il faut se défier des rapports
de la police de Fouché, vénale et corrompue comme lui. Elle essaya de
déshonorer les agents royalistes, en les accusant d'avoir volé les
caisses des agences, sans fournir d'ailleurs d'autres preuves que
quelques faits isolés. Ce qui est plus vrai, c'est qu'à la fin de
1801, Précy avait totalement remboursé Wickham.]

[Note 41: Ils eurent le temps d'expédier au comité de Bruxelles cet
avis: «N'écrivez plus, nous sommes arrêtés.»]

[Note 42: Wickham était déjà retourné en Angleterre avec Pichegru.
Imbert-Colomès alla s'y fixer après être resté, dix-huit mois,
prisonnier de la Prusse et y mourut en 1809. Précy vécut en Allemagne
jusqu'en 1814. Sous la Restauration et jusqu'à sa mort, arrivée
en 1820, il commanda la garde nationale de Lyon. D'André s'était
réfugié en Gallicie. En 1811, il demandait à être rayé de la liste
des émigrés. Louis XVIII le fit tour à tour ministre de la police et
intendant des domaines de la couronne.]

L'armée de Condé n'eut pas une moins pitoyable destinée. Après
la bataille de Zurich, quand Paul Ier, imputant à ses alliés la
responsabilité de leur défaite commune, les abandonnait et rappelait
ses soldats, Condé avait reçu l'ordre de ramener les siens en
Volhynie et de reprendre ses quartiers à Dubno. Mais, il redoutait
un nouveau séjour dans les États du tsar. Il hésitait à se placer
une fois de plus sous la surveillance de la police impériale,
tracassière, soupçonneuse, défiante, à se livrer, lui et ses soldats,
aux caprices de Paul Ier. Il s'effrayait surtout de l'oisiveté à
laquelle on le condamnait, quand l'Angleterre et l'Autriche, loin
d'être découragées et de déposer les armes, se préparaient à de
plus ardentes luttes. Il avait alors demandé à Wickham et obtenu
la faveur de passer au service britannique. On lui promit de
l'employer à l'expédition qu'Autrichiens et Anglais songeaient à
jeter sur les côtes occidentales. La petite armée, ne formant plus
que quatre régiments, dut même se mettre en marche pour Livourne, où
l'attendait une flotte. À Livourne, à ce que lui affirmait Ramsay, le
commissaire anglais préposé par Wickham à la direction de sa marche,
l'attendaient du matériel, des uniformes, des munitions, tout ce qui
lui manquait.

Au mois de mai, elle se trouvait à Pordedone, dans les États de
Venise. Après un court arrêt, elle se préparait à poursuivre son
chemin, quand arriva la nouvelle de la bataille de Marengo. On
apprenait en même temps que Moreau marchait sur la Bavière. Condé dut
se porter sur les bords de l'Inn, au pont de Rosenheim, et y attendre
les ordres de l'archiduc Jean d'Autriche à la disposition duquel
il était laissé. Il se remit en route, atteignit sa destination et
installa son quartier général à Pouding.

C'est là qu'il connut l'armistice conclu entre les armées
belligérantes. Cet armistice dura cinq mois. Il prit fin le 1er
décembre. Les hostilités s'engagèrent le même jour et débutèrent
par une victoire de l'archiduc sur Moreau. Il est vrai que dès le
lendemain, on écrivait du quartier général autrichien au prince
de Condé: «Nous savons que l'armée du général Moreau est composée
de sept divisions. Nous en avons combattu seulement quatre, nous
ignorons où sont les trois autres.» Ces trois autres, commandées par
Lecourbe et amenées par lui, en une nuit, des frontières du Tyrol sur
les derrières des Autrichiens, gagnèrent, le 4 décembre, la bataille
de Hohenlinden. Condé, qui n'avait pas combattu, fut contraint de
battre en retraite.

Mais, le 8, il se trouva inopinément en présence des forces
françaises. Elles passèrent l'Inn sous ses yeux, malgré ses efforts.
Pour la première fois, depuis le commencement de la guerre, il
était engagé isolément contre l'armée de Bonaparte, Français
contre Français. «Chose remarquable, dit un témoin oculaire[43],
les Français cherchèrent à nous obliger à la retraite, non par la
force, mais par le nombre; ils tiraient en l'air, s'écriant qu'ils
ne voulaient pas nous faire du mal. Ils étaient les premiers à
nous avertir quand nous étions dépassés par eux sur nos flancs.
Nous ne perdîmes personne. Il n'agirent pas de même vis-à-vis des
Autrichiens. À peine arrivés, les Français les attaquèrent, et en
moins d'une heure, leur perte s'éleva à plus de dix-huit cents
hommes. Le général Moreau, en marchant par son flanc droit et en
traversant les bois, aurait pu nous couper de Salzbourg et arriver
avant nous sur la Salza. Nous avons su depuis qu'il ne l'avait pas
voulu. Notre retraite se fit par la chaussée, et nous arrivâmes à
Salzbourg sans avoir été entamés. Les ennemis nous suivaient, mais de
loin, et sans nous inquiéter; ils s'arrêtaient quand nous faisions
halte; on aurait pu croire que leur marche était concertée sur la
nôtre. Tel était alors l'esprit de l'armée française à notre égard.
Quoique défendant une cause différente de la nôtre, ces braves
militaires ne pouvaient s'empêcher de nous estimer. Depuis, ils nous
donnèrent encore d'autres preuves de leurs bons sentiments vis-à-vis
de nous.»

[Note 43: Marquis de Bouthillier-Chavigny: Mémoires inédits.]

Cette affaire fut la dernière de la campagne, la seule à laquelle
prit part l'armée de Condé. Elle se dirigeait sur Vienne, à travers
les montagnes de Styrie, sans être poursuivie, le gros des troupes
françaises s'étant attaché à l'archiduc Jean, le poussant par un
autre chemin, l'épée dans les reins, transformant sa retraite
en déroute. Condé, plus heureux que lui, arriva sans encombre à
Leoben[44]. Pendant ce temps, à Ems, l'archiduc Charles, remis
en possession du commandement de l'armée impériale, négociait
un armistice avec Moreau. L'armistice fut conclu. Il fallut
alors évacuer Leoben, qui se trouvait compris dans les lignes de
démarcation qu'allaient occuper les Français. Les deux armées
françaises se rencontrèrent, et le prince de Condé, en quittant la
ville, reçut les honneurs militaires des soldats de la République.

[Note 44: À Leoben, le monument commémoratif de la paix de 1798
frappa les Condéens de surprise. Deux de ses faces présentaient les
titres des plénipotentiaires autrichiens, et la troisième cette
inscription en latin: «Bonaparte, général en chef des Français,
arriva ici triomphant et y imposa la paix en vainqueur.»]

Quelques semaines plus tard, après la signature des préliminaires
de paix, qui suivit l'armistice, l'armée de Condé traversait Gratz
pour aller résider dans la Basse-Styrie, quand le commissaire anglais
qui l'accompagnait annonça au prince qu'elle était licenciée. Le
ministère Pitt n'existait plus. Ses successeurs étaient pressés de
conclure la paix avec la France. Le licenciement d'un corps composé
de Français, devait en être le préliminaire. Abandonnés ainsi à
eux-mêmes, au fond d'une contrée inconnue, dont ils ne parlaient
pas la langue et ignoraient les usages, privés de vivres pour eux,
de fourrages pour leurs chevaux, obligés de les vendre à des Juifs
et à vil prix, les Condéens furent plusieurs jours sans être avertis
des conditions du licenciement. Une lettre de Wickham à Condé vint
enfin leur annoncer que ceux qui voudraient rester au service de
l'Angleterre seraient envoyés en Égypte et incorporés dans des
régiments anglais. Aux autres, il était accordé une gratification
égale à six mois de solde. Presque tous se firent inscrire sur la
liste des gratifications, décidés à rentrer en France.

Le règlement de ces questions donna lieu à de pénibles incidents,
engendra des discussions misérables, au milieu desquelles l'armée
de Condé, après avoir vécu, durant douze années, d'une existence
précaire et humiliée, à charge à l'Europe, inclinant tour à tour son
drapeau blanc aux noires fleurs de lys, devant ceux de l'Autriche, de
l'Angleterre et de la Russie, ne combattant presque jamais, arriva au
bout de sa carrière sans gloire, aussi obscurément qu'elle l'avait
parcourue. Quelques mois plus tard, à Lunéville, un traité solennel
rendait la paix à l'Europe et consacrait les victoires de Bonaparte.
C'était, pour la cause royale, le désastre, le coup de grâce.



VIII

LE ROI CHASSÉ DE MITAU


Quoique dans l'entourage de Louis XVIII, à la fin de 1800, on ne pût
connaître encore ces événements, on ne s'y dissimulait pas que la
situation générale se modifiait en des conditions défavorables à la
cause royale. Le général de Sprengporten, allant à Bruxelles recevoir
les prisonniers russes rendus à la liberté par Bonaparte, avait passé
par Mitau. Son voyage était interprété comme la preuve des efforts du
premier Consul, pour détacher l'empereur de la cause de ses ennemis,
et l'engager dans la sienne. On n'allait pas encore jusqu'à croire à
une alliance entre Paul Ier et lui; mais les négociations engagées à
Paris, dont le secret avait transpiré, étaient de nature à la faire
craindre.

Au mois de novembre, la disgrâce du comte Panin, qu'on avait toujours
vu partisan des Bourbons, vint accroître ces légitimes inquiétudes.
Renvoyé du ministère et nommé sénateur, il se voyait bientôt exilé
dans ses terres, sans cause apparente. Son rival, Rostopchine,
restait seul chargé de la direction du gouvernement, sous l'autorité
de l'empereur. Avec Panin, le roi perdait son plus solide appui
à la cour moscovite, et le comte de Caraman se trouvait obligé à
une incessante circonspection pour ne pas se compromettre. De ces
incidents, il fallait conclure que la coterie hostile au «roi de
Mitau» l'avait emporté, dans les conseils de l'empereur, sur ceux qui
le défendaient. Cependant, comme l'attitude de Rostopchine envers
Caraman se maintenait bienveillante, Louis XVIII y aurait puisé des
motifs de se rassurer, si la mobilité du caractère de l'empereur ne
lui eût fait constamment redouter d'en devenir la victime.

Au même moment, elle se trahissait par des actes incompréhensibles et
inexplicables. Le chevalier de Balbe, ministre du roi de Sardaigne,
dont Paul Ier avait hautement épousé les intérêts, recevait tout à
coup l'ordre de quitter Saint-Pétersbourg et de sortir de Russie,
sur le seul soupçon d'avoir tenté d'opérer un rapprochement entre
l'empereur et l'Angleterre. Le roi de Suède venu dans la capitale
pour voir une des grandes-duchesses, dont on lui offrait la main,
était contraint de partir, véritablement chassé par des procédés
indignes de lui, qui succédaient tout à coup aux égards dont on
l'avait d'abord comblé. L'ambassadeur anglais, lord Withworth,
avait été précédemment expulsé[45], et le ministre de Danemark,
Rosenkrantz, allait bientôt subir le même sort. Ces mesures de
rigueur et de colère avaient pour effet d'entretenir, en les
excitant, les alarmes de la cour de Mitau.

[Note 45: L'expulsion de ce diplomate donne la mesure du caractère
de Paul Ier. Au commencement d'avril, l'empereur exprima son dépit
contre l'Angleterre, qui refusait de lui céder Malte dont il s'était
déclaré grand maître. Le 29, il fit saisir à Riga quatre navires
que Withworth expédiait à Londres. Celui-ci se plaignit avec
hauteur. Le tsar demanda son rappel. Puis, le trouvant insolent,
après l'avoir traité en ami, il l'expulsa, sans vouloir même que
le consul anglais Stéphan Shairp restât à Saint-Pétersbourg.
Tout le personnel de l'ambassade dut s'enfuir, «après d'indignes
traitements,» disait Withworth, et en emportant les archives. Le
comte de Woronzow, ambassadeur à Londres, fut rappelé. Il n'obéit
pas d'ailleurs et resta en Angleterre. Les relations diplomatiques
entre la Grande-Bretagne et la Russie ne furent reprises qu'en 1801,
à l'avènement d'Alexandre.]

Elles étaient des plus vives au début de l'année 1801, et les
événements du dehors semblaient se combiner pour les justifier. Les
lettres de France apportaient des nouvelles désespérantes. Elles
montraient les royalistes en butte à la persécution du gouvernement
consulaire; elles signalaient des arrestations mystérieuses,
des condamnations prononcées à huis clos et suivies d'exécution
immédiate. Les papiers de Vienne n'étaient pas plus rassurants.
Moreau menaçait cette capitale; injonction avait été faite aux
étrangers d'en sortir. La Fare écrivait que, même en invoquant le nom
du roi, il n'avait pu obtenir d'être excepté de ces ordres.

À la faveur de ces événements qui concouraient à démontrer la
rapide ascension de Bonaparte, de graves rumeurs circulaient dans
Mitau. D'après les unes, Louis XVIII allait essuyer une diminution
de revenus; selon les autres, il cesserait d'être traité en roi;
on commençait enfin à parler de son renvoi comme d'une chose
vraisemblable, sinon résolue. Mais, malgré tout, il refusait
d'ajouter foi à ces prédictions. Il les attribuait à la malveillance,
sans parvenir à comprendre en quoi il avait mérité qu'elles se
réalisassent ni à supposer Paul Ier capable de lui infliger le dur
traitement qu'elles annonçaient. Caraman, à Saint-Pétersbourg, était
dans le même état d'âme que son maître, inquiet, anxieux, tourmenté,
mais bien loin de prévoir l'orage qui s'amassait sur sa tête. Il
éclata le 4 janvier 1801, du calendrier russe.

Dans la matinée, Caraman avait écrit à Rostopchine pour lui demander
à dîner. Celui-ci, étant invité, lui avait répondu en le priant de
passer chez lui à six heures du soir. Il venait de recevoir ce billet
lorsqu'on lui annonça un secrétaire du ministre comte de Palhen,
grand maître de la police, chargé d'un message verbal destiné au
roi. Ce message était un ordre de partir immédiatement pour Mitau.
Stupéfait, Caraman allégua l'invitation qu'il venait de recevoir de
Rostopchine. L'ordre qu'on lui signifiait de la part du comte de
Palhen ne pouvait résulter que d'un malentendu, d'une erreur.

--Il est précis et positif, monsieur le comte, répondit le
secrétaire, d'un ton qui ne permettait pas de contester cette
affirmation.

Caraman reconnut qu'il ne pouvait qu'obéir.

--Je vais faire mes préparatifs de départ.

--Hâtez-vous. L'ordre porte que vous ne devez plus être à
Saint-Pétersbourg dans deux heures.

Resté seul, le représentant du roi écrivit à Rostopchine, pour
l'avertir de ce qui se passait. En attendant une réponse, qui
d'ailleurs n'arriva pas, il procéda à la destruction de ses papiers.
Au bout de deux heures, il sortit de la ville, et, après avoir couché
dans un château appartenant à Panin, situé hors des portes, sur la
route de Péterhof, il se mit en route pour Mitau. Lorsqu'il y arriva,
le 7 janvier, à sept heures du soir, il n'avait pu découvrir pour
quels motifs il était ainsi renvoyé, bien qu'il se le fût demandé
tout le long du chemin. Était-ce pour avoir continué à entretenir
des rapports avec Panin, malgré la disgrâce de celui-ci? Des propos,
d'ailleurs très réservés, tenus par lui dans un dîner, avaient-ils
été entendus par des gens affiliés à la police, et, pour s'en
faire un grief contre lui, les avait-on dénaturés? Les rapports
confidentiels qu'il envoyait au roi avaient-ils été détournés, et,
dans ses libres réflexions, la police avait-elle trouvé des armes
contre lui? Tout était possible; mais il ne pouvait rien préciser.

En entrant chez d'Avaray auquel il avait jugé bon de se présenter
avant de demander à voir le roi, il le salua de ces mots:

--Me voici, je suis renvoyé.

«Frappé comme d'un coup de foudre à cette nouvelle imprévue, écrit
d'Avaray, je lui demandai le détail des circonstances de son renvoi;
je le sommai, sur son honneur, de m'en avouer franchement les
causes, s'il y avait donné lieu.»

--Ma conscience ne me reproche rien, déclara Caraman; je le jure sur
l'honneur.

Quelques instants après, admis en présence du roi, il lui faisait
la même déclaration et n'eut aucune peine à le convaincre que sa
conduite était irréprochable.

--Mais alors, objecta Louis XVIII, ne faudrait-il pas voir dans votre
renvoi, une preuve de refroidissement de l'amitié du tsar pour ma
personne ou d'un changement dans ses vues politiques?

Caraman ne le croyait pas. Le rendez-vous même que lui avait donné
Rostopchine laissait supposer que ce ministre n'avait pas eu
connaissance de ce qui se préparait, et l'empereur ne le lui eût pas
caché, s'il s'était agi d'une simple modification dans la conduite de
ses affaires. Sans chercher à en savoir plus long, le roi se décida à
écrire à l'empereur.

Sa lettre était humble; elle se ressentait de ses appréhensions, de
la crainte de froisser Paul Ier.

«Monsieur mon frère et cousin, profondément affligé de voir arriver
le comte de Caraman auprès de moi, j'ai interrogé son honneur sur
les causes de sa disgrâce. Il m'a répété les expressions de son
dévouement pour la personne de Votre Majesté Impériale et m'a assuré
ne connaître de son malheur que l'ordre qu'il a reçu de se rendre à
Mitau. Dans la cruelle perplexité ou je me trouve et non moins frappé
de la crainte d'un refroidissement dans l'amitié de Votre Majesté
Impériale que de l'effet funeste, que le renvoi de mon ministre
doit nécessairement produire pour mes intérêts, je la supplie, si
la faute certainement bien involontaire du comte de Caraman n'est
pas irrévocable, de me permettre d'en appeler à l'indulgence de
Votre Majesté Impériale, ou s'il s'était irrévocablement perdu dans
ses bonnes grâces, de vouloir bien m'autoriser à lui présenter de
nouveau quelques sujets parmi lesquels elle daignerait choisir mon
représentant auprès d'elle.»

Cette lettre fut adressée par d'Avaray à Rostopchine, qu'il priait de
la remettre à l'empereur. Mais, elle produisit sur Paul Ier un tout
autre effet que celui qu'en attendait le roi.

--Comment! il me demande compte de mes actions! s'écria-t-il en la
recevant. Suis-je, oui ou non, maître chez moi?

Ce coup de colère était le prélude du malheur, plus grand encore que
le renvoi de Caraman, dont le roi allait être frappé. Le 14 janvier,
d'Avaray n'ayant pas encore quitté sa chambre, le général baron de
Fersen, commandant militaire de Mitau, se présenta pour le voir.
Ayant donné au roi d'incessantes marques d'attachement, le général
était toujours accueilli en ami quand il venait au palais. D'Avaray
s'étant empressé de le recevoir fut douloureusement impressionné en
le voyant, tant était vive l'émotion que trahissaient son visage et
les larmes qui voilaient ses yeux.

--Je suis au désespoir, dit Fersen; mais il faut que j'obéisse.
Voilà une lettre pour le roi. En voici une autre du comte de Palhen
qui me mande que Sa Majesté Impériale, ayant appris que la reine a
formé un établissement près de Kiel, conseille au roi de songer à se
rapprocher d'elle.

Fersen ajouta qu'il avait ordre de faire connaître au roi, dans
les formes les plus convenables, la volonté de l'empereur de lui
conserver son traitement. Il devait, en outre, rendre compte de
l'effet que ces communications auraient produit sur son esprit. Le
courrier qui avait apporté le message ne pouvait rester à Mitau que
trois heures. En parlant, Fersen s'était encore plus attendri; mais,
en l'écoutant, d'Avaray avait peine à contenir son indignation. Ils
étaient aussi émus l'un que l'autre lorsqu'ils entrèrent dans le
cabinet du roi. Louis XVIII lut d'abord la lettre à son adresse.
C'était la réponse de l'empereur à la sienne relative à Caraman.
Signée de Rostopchine, elle disait:

«L'empereur m'ordonne de répondre, pour s'éviter de dire lui-même, au
roi, des choses désagréables. Sa Majesté ne doit pas intervenir en
faveur de M. de Caraman, qui est un intrigant et a donné de justes
sujets de mécontentement à l'empereur. L'empereur veut être maître
chez soi. Il est fâché de rappeler au roi que l'hospitalité est une
vertu et non un devoir.»

Louis XVIII parvint à maîtriser la colère que déchaînait en lui la
dureté de cette déclaration. S'armant de sang-froid, il observa que
cette lettre n'avait aucun rapport avec la commission dont d'Avaray
venait de lui dire que Fersen était chargé. L'émotion empêchant
Fersen de s'expliquer, le roi insista.

--Je suis très sensible, mon cher général, à l'intérêt que je vous
inspire; mais, de quoi s'agit-il? L'habitude du malheur m'a accoutumé
à tout entendre. Parlez sans crainte.

Fersen lui communiqua alors la lettre de Palhen. Elle était en
allemand; il fallut la traduire, et le roi l'ayant lue continua:

--Quoique le malheur m'ait armé depuis longtemps contre les coups de
la fortune, je ne devais pas m'attendre à celui dont elle me frappe
en ce moment. Ce n'est point sur moi que porte ma douleur; c'est
sur ma nièce. Il n'est pas dans le monde entier un coin de terre où
je puisse reposer ma tête. Au surplus, l'empereur a été trompé. La
reine n'est point établie à Kiel. Elle y attend la saison des eaux de
Pyrmont, que sa santé l'oblige à prendre encore l'année prochaine.
D'Avaray m'a prévenu qu'on me laissait deux heures pour ma réponse.
Vous l'aurez dans deux heures.

Fersen s'étant retiré, le roi et son conseiller délibérèrent sur
la conduite à tenir. Si Louis XVIII se fût écouté, il eût répondu
à l'empereur sur le ton dont on venait d'user avec lui, et ainsi
qu'il l'avait fait quelques années avant, au podestat de Vérone.
Mais d'Avaray le ramena au calme et conseilla «une fierté modeste».
Quoiqu'on pût supposer que le séjour de la reine à Kiel n'était
qu'un prétexte, et qu'il y avait parti pris d'éloigner le roi, il
ne fallait pas cependant mettre l'empereur, en le bravant, dans
l'impossibilité de revenir sur la résolution que révélait la lettre
de Palhen, et, même en prévoyant qu'elle serait maintenue, il y avait
lieu de songer aux nombreux Français venus à Mitau à la suite du roi
et de ne pas attirer sur leur tête une mesure aussi brutale que celle
dont lui-même était menacé. Désabuser l'empereur quant au motif qu'il
alléguait, lui montrer la duchesse d'Angoulême errante et sans asile,
attendre ensuite les événements, c'était, selon d'Avaray, tout ce
qu'il convenait de faire. L'idée de confier à la princesse le soin de
supplier l'empereur fut écartée: cette lettre serait regardée comme
dictée par le roi; on aurait dit que «jouant la fierté, il chargeait
sa nièce de s'humilier pour lui». Finalement, l'avis de d'Avaray
prévalut, et le roi, après un entretien avec elle, qui mit en lumière
une fois de plus son courage, sa grandeur d'âme et sa tendresse pour
son oncle, écrivit à l'empereur:

«Monsieur mon frère et cousin, le général d'infanterie baron de
Fersen s'est acquitté de la commission que Votre Majesté Impériale
lui a donnée pour moi. On n'a pas rendu à Votre Majesté Impériale
un compte exact de ce qui regarde la reine mon épouse: obligée de
prendre encore cette année les eaux de Pyrmont et ne pouvant rester
dans un lieu inhabitable l'hiver, sa santé, d'ailleurs, ne lui
permettant pas de faire deux fois, en aussi peu de temps, un pareil
voyage, elle a cherché et trouvé avec bien de la peine, un lieu où
elle pût attendre la saison des eaux, et qui, dans aucun cas, ne
peut, ni pour elle ni pour moi, devenir un établissement; s'il en eût
été autrement, j'en aurais informé Votre Majesté Impériale. Je vais
faire mes préparatifs et les passeports de Votre Majesté Impériale
me trouveront prêt à partir, sans savoir où reposer non ma tête, ce
serait peu pour moi, mais celle de ma nièce.»

Le lendemain, le roi écrivit à son frère pour lui annoncer son
infortune. Mais ses angoisses n'eurent d'autres confidents que
d'Avaray et Caraman. Elles s'aggravèrent bientôt d'un nouvel
incident. La pension de janvier n'avait pas été payée à l'échéance
accoutumée, malgré les promesses de Palhen; le temps s'écoulait sans
qu'elle arrivât. Il fallut envoyer une estafette à Riga, où, à ce
que prétendait le vice-gouverneur de Mitau, l'argent était resté. Ce
ne fut qu'après une longue et cruelle attente, que le roi fut mis en
possession des fonds qui constituaient son unique ressource.

Jusqu'au 20 janvier, on fut sans nouvelles du tsar. Mais, ce jour-là,
Fersen reçut de nouveaux ordres qu'il dut communiquer au roi. Ils
lui enjoignaient de s'éloigner de Mitau à bref délai. Ils étaient
accompagnés des passeports nécessaires pour le voyage et de la lettre
écrite au tsar par Louis XVIII, à qui elle était retournée sans
avoir été décachetée[46]. Après cette communication, Fersen, sans
chercher à taire sa douleur, se tenait debout devant le roi. Celui-ci
soudain se mit à pleurer. Il rappela qu'on était à la veille du jour
anniversaire de la mort de son frère; que sa nièce, enfermée dans ses
appartements, célébrait, par le recueillement, par la prière, cette
douloureuse commémoration.

[Note 46: Nous l'avons retrouvée sous son enveloppe dans les papiers
du roi.]

--Dois-je troubler ses larmes et l'arracher à sa pieuse méditation?
demanda-t-il.

Fersen, très ému, prit sur lui d'ajourner le départ au surlendemain.
Le roi, toutefois, ne voulut pas laisser ignorer à la duchesse
d'Angoulême le nouveau coup qui les frappait. Suivi de d'Avaray et
de Caraman, il se rendit auprès d'elle. La porte était close, gardée
par le fidèle Cléry, qui ne l'ouvrit que sur la demande instante
du roi. La princesse se tenait agenouillée devant son aumônier,
l'abbé Edgeworth, le même qui avait assisté Louis XVI à ses derniers
moments. Surprise par la présence de son oncle, elle se leva, courut
à lui, l'embrassa en l'interrogeant et apprit que l'asile de Mitau
leur était définitivement retiré. Elle reçut cette nouvelle avec
un grand courage, remerciant Dieu, dit-elle, de n'avoir à déplorer
d'autre malheur que le sien et non celui de la France. Elle s'attacha
à rassurer le roi. Elle serait heureuse partout où elle pourrait le
suivre et vivre auprès de lui. Elle demanda ensuite s'il lui serait
permis de consacrer à la mémoire de son père les deux jours suivants,
ou si l'ordre de partir devait être exécuté sur-le-champ. Sur la
réponse de son oncle, elle reprit ses dévotions.

Durant la journée, la nouvelle répandue dans Mitau y donna lien
spontanément à une manifestation de sympathies et de regrets. La
foule se porta aux abords du palais. Il y avait là, à en croire un
témoin oculaire, des gens de toutes conditions, des femmes, des
vieillards, des enfants. Le roi ayant paru avec sa nièce, il y eut
une poussée de cette foule vers eux. On s'inclinait sur leur passage,
on leur baisait les mains. La noblesse courlandaise eut sa part dans
ces démonstrations. Sans craindre de paraître désapprouver la rigueur
déployée contre les exilés royaux, elle sollicita l'honneur d'être
admise à leur faire ses adieux; elle leur offrit aussi ses services
en vue d'adoucir la cruauté du maître.

Pendant ce temps, la petite cour procédait aux préparatifs de son
départ, au milieu d'incidents qui témoignaient du trouble général.
Le gouverneur de Mitau, d'Arsenieff, croyait que la volonté exprimée
par le tsar s'étendait aux gardes du corps. Sans pitié pour leur âge
et leurs infirmités, il leur enjoignait de s'apprêter à suivre le
roi. On eut beaucoup de mal à lui faire comprendre que l'uniforme
russe dont ils étaient revêtus les protégeait, et qu'étant à la solde
de l'empereur, ils devaient être considérés comme appartenant à ses
armées. Il se laissa enfin convaincre et rapporta ses premières
instructions.

Le roi adressa alors à ces braves gens la proclamation que voici:
«Une des peines les plus sensibles que j'éprouve au moment de mon
départ, est de me séparer de mes chers et respectables gardes du
corps. Je n'ai pas besoin de leur recommander de me garder une
fidélité gravée dans leur coeur et si bien prouvée par toute leur
conduite. Mais, que la juste douleur dont nous sommes pénétrés ne
leur fasse jamais oublier ce qu'ils doivent au monarque qui me donna
si longtemps un asile, qui forma l'union de mes enfants, et dont les
bienfaits assurent encore mon existence et celle de mes serviteurs.»
Dans une autre proclamation, le roi chargeait «son cousin le duc
d'Aumont» d'assurer à ceux de ses fidèles serviteurs qu'il ne
pouvait emmener, que leurs traitements seraient continués et de leur
exprimer, avec la douleur qu'il éprouvait en se séparant d'eux,
l'espoir de les voir de nouveau réunis autour de lui. Dans cette même
journée du 20, le roi fit rédiger par le comte d'Avaray une relation
des événements qui avaient précédé son départ; ce récit fut envoyé
à l'évêque de Tarbes et au bailli de Crussol à Londres, au cardinal
Maury à Rome, à l'évêque de Nancy à Vienne, à Thauvenay à Hambourg et
à d'André, celui de ses agents en Suisse qui lui inspirait le plus de
confiance.

Il fallait encore décider en quel pays il porterait ses pas. Ce fut
l'objet d'une délibération qui eut lieu, dans la soirée, entre lui
et ses conseillers. On examina la situation politique des diverses
cours de l'Europe, au point de vue de ce qu'on pouvait attendre
d'elles. La cour d'Espagne fut écartée, à cause de ses relations avec
le gouvernement français. On pouvait compter sûr un bon accueil en
Suède et en Danemark. Mais, la rigueur de la saison ne permettait
pas de s'y rendre avant le printemps. La malveillance avérée de
l'Autriche faisait supposer que le cabinet de Vienne ne consentirait
pas à recevoir un Bourbon. Le roi des Deux-Siciles était disposé
sans doute à offrir un asile à son parent malheureux et proscrit.
Mais, pour arriver dans ses États, il fallait traverser des contrées
surveillées par la République.

Restaient l'Angleterre et la Prusse. L'Angleterre fut jugée
dangereuse; c'était l'heure où Bonaparte la signalait à l'Europe
comme l'ennemie séculaire de la France. En se réfugiant parmi
les Anglais, le roi s'exposerait à froisser irréparablement les
susceptibilités de ses sujets, et du même coup, celles du tsar, qu'il
était tenu de ménager. Quant à la Prusse, elle vivait en paix avec la
République. Tolérerait-elle la présence sur son territoire du plus
redoutable adversaire du gouvernement républicain? À cette question,
Caraman répondit que le roi de Prusse ne refuserait pas l'hospitalité
au roi de France.

--Vous irez donc la lui demander en mon nom, à Varsovie, si c'est
possible, dit Louis XVIII, et au moins jusqu'au jour où les
puissances coalisées auront pu s'entendre pour mon établissement
définitif.

Dans sa pensée, Varsovie ne serait qu'une halte. Il n'y voulait
rester que le temps nécessaire pour négocier avec son cousin des
Deux-Siciles son passage à Naples. S'il y réussissait, son expulsion
de Russie aurait eu pour effet de le rapprocher de son royaume,
et peut-être alors serait-il tenté de la considérer comme un
événement favorable à sa cause. Caraman partit dans la nuit avec
des instructions écrites. Le roi devait attendre de ses nouvelles à
Memel, la première ville prussienne au delà de la frontière russe.

Assistés jusqu'au dernier moment par le général de Fersen, salués par
ceux de leurs serviteurs qui ne restaient derrière eux que pour les
rejoindre à quelques jours de là, le roi et la duchesse d'Angoulême
se mirent en route, le 22 janvier, dès le matin. Leurs passeports
étaient libellés au nom du comte de l'Isle et de la marquise de la
Meilleraye. Leur suite se composait du comte d'Avaray, de la duchesse
de Sérent, du duc de Fleury, de Mlle de Choisy, de l'abbé Edgeworth,
du vicomte d'Hardouineau et de trois domestiques. Il y avait en tout
deux carrosses.



IX

DE MITAU À VARSOVIE


Les lettres écrites par Louis XVIII, au cours de son voyage, nous
permettent de le suivre à toutes les étapes de sa route. Elles nous
révèlent son sang-froid, sa résignation, la constance de ses espoirs
et la reconnaissance que, dès ce moment, il voue à sa nièce, dont la
sollicitude et l'intrépidité ne se démentent pas un instant, bien
qu'à toutes ses souffrances vienne s'ajouter l'inquiétude que lui
cause l'absence de son mari, dont elle n'a pas de nouvelles.

Le froid était rigoureux; la neige tombait dru, couvrait de ses
couches épaisses et cristallisées les vastes plaines qui s'étendent
autour de Mitau. On voyagea jusqu'au soir sans s'arrêter, si ce
n'est aux relais. À la nuit, on trouva respectueux accueil et bon
gîte chez un gentilhomme du pays. Mais, les deux jours suivants, les
augustes proscrits n'eurent que de mauvaises auberges pour abri. La
quatrième journée fut terrible. Un vent impétueux soulevait la neige
en tourbillons, rendait les chemins impraticables aux voitures,
alourdies par le poids des voyageurs. Le roi et ses compagnons se
virent contraints de faire la route à pied. Cette marche sous la
tempête était un supplice, surtout pour le malheureux prince que
paralysait son obésité. Il se traînait péniblement au bras de sa
nièce, héroïque de patience et de sérénité. On atteignit enfin
Memel. En y arrivant, sans attendre les nouvelles que devait envoyer
Caraman, la duchesse d'Angoulême écrivit à la reine de Prusse. Elle
lui demandait d'obtenir de son époux qu'il fût permis au roi de
France de traverser les États prussiens et d'y séjourner au besoin.

Durant le séjour de trois semaines que Louis XVIII fit à Memel, il
écrivit de tous côtés pour faire connaître son malheur. Le 28, il en
envoyait au comte d'Artois, déjà prévenu par des lettres précédentes,
un récit complémentaire:

«Le courage peut faire supporter la peine, lui disait-il, mais
n'empêche pas de la sentir. Aussi la mienne a-t-elle été vive. Mais,
la Providence m'a ménagé des consolations que votre coeur partagera.
La première et la meilleure de toutes est venue de notre admirable
fille, qui consacre aux larmes et à la retraite le jour de la mort
de ses parents et qui, le 21, m'a demandé comme une grâce de venir
me voir. Vous ne serez pas étonné que mes yeux, secs jusque-là,
aient alors versé des larmes, mais bien douces. Ensuite, j'ai reçu
les marques les plus touchantes d'attachement, non seulement de ceux
de mes pauvres Français que je suis obligé de laisser derrière moi,
sans savoir où et quand nous pourrons nous rejoindre, mais aussi du
général Fersen, de M. d'Arsenieff, gouverneur de Courlande, de la
noblesse courlandaise en général et même du peuple. Il me faudrait un
volume pour en écrire l'intéressant détail.»

L'hommage rendu ici à la duchesse d'Angoulême se retrouve dans toutes
les lettres du roi. Il s'y mêle en même temps, en dépit de l'odieux
traitement qu'il a subi, un regain de gratitude pour le tsar devenu
aujourd'hui son persécuteur, car il ne saurait oublier qu'il lui doit
le mariage de ses enfants. Tel est le caractère de la lettre qu'il
adresse au prince de Condé:

«Ma situation est pénible sans doute. Mais, pourrais-je m'en
affliger ou même la sentir, quand je songe à celle de ma nièce qui,
nouvelle Antigone, se dévoue à partager mon triste sort, qui bien
plus admirable ici qu'elle ne le fut au Temple, puisque les devoirs
sont bien loin d'être les mêmes, ne s'occupe que de moi et soutient
ses propres peines avec un courage, une égalité d'humeur qui me les
feraient, s'il était possible, oublier à moi-même!

«Je ne suis pas en peine du sentiment que vos braves compagnons
d'armes et vous, éprouverez en apprenant cet inconcevable événement.
Mais, mon cher cousin, n'oublions jamais que Paul Ier était le maître
de ses bienfaits et que, s'il nous en retire une partie, il en est un
que rien ne peut ravir à la France: l'union de la fille de Louis XVI
avec l'héritier présomptif de la couronne. Le temps nous dévoilera
les causes d'un événement incompréhensible en ce moment, et si
quelque bon Français en sentait abattre son courage, qu'il le ranime
en considérant celui de mon ange consolateur.»

La correspondance du roi avec la reine, qui se trouve alors à Kiel,
complète ces confidences et laisse voir combien l'ont à la fois
indigné et touché les scènes si diverses qui, à Mitau, ont suivi son
départ.

Il écrit le 19 février:

«Il y a bientôt un mois que j'ai été chassé comme un pleutre de
Mitau, et je n'en sais pas plus la véritable raison que le premier
jour ... Mais, ce dont je ne vous ai pas parlé, c'est de la barbarie,
de la précipitation, des propos insolents avec lesquels le gouverneur
qui, jusqu'à mon départ, nous avait témoigné l'intérêt le plus
touchant, a fait exécuter cet ordre. On a vendu ceux de mes meubles
et effets qui n'étaient pas bons à être transportés. Mais, ces
gens-là ont mis tant d'entraves à la vente, qu'elle a ressemblé à
un pillage, et ils ont eu soin de se faire adjuger au plus bas prix
ce qui était à leur convenance. Entre autres, le gouverneur n'a pas
rougi de demander par-dessus le marché des pots de chambre encore
sales.

«Voilà de grandes infamies; voici la contre-partie: attentions
délicates, tendre intérêt, secours de toute espèce en chevaux,
en voitures, en habits, en provisions, en argent, c'est ce que
ces infortunés ont reçu des Courlandais, et je ne dis pas d'un,
de plusieurs, mais de tous, depuis celui qui mangeait le plus
habituellement, chez nous, jusqu'à l'épicier du coin de la rue. Ici,
les détails ne pourraient qu'affaiblir; mais que votre imagination
travaille. Plaisez-vous à inventer ce qu'il peut y avoir de plus
touchant, de plus ingénieux dans la bienfaisance, et vous serez
encore au-dessous de la réalité.»

Peu de jours après avoir confié ces piquants détails à la reine, le
roi apprenait, par un messager de Caraman, que l'asile qu'il avait
sollicité du roi de Prusse lui était accordé. Caraman n'avait pas
perdu une minute. Arrivé si rapidement à Berlin, où il entrait le 2
février, qu'il y précédait la nouvelle de l'expulsion de Louis XVIII,
ce fut lui qui l'annonça au roi. Par ce qu'on a lu précédemment,
il est aisé de deviner quel embarras dut éprouver ce prince, placé
entre l'obligation de répondre à un proscrit qui sollicitait un asile
dans ses États et les devoirs que lui imposaient son intérêt, ses
relations avec la République, le rôle d'intermédiaire qu'il avait
accepté entre elle et la Russie. Hypocrite ou sincère, il parut
compatir à l'infortune du chef de la maison de Bourbon. Mais, après
avoir fait connaître à Caraman qu'il le réintégrait dans son grade,
et sans lui révéler les négociations auxquelles son gouvernement
était mêlé, il ne lui cacha pas ses perplexités. Il parla, non sans
émotion, de ce qu'il aurait voulu pouvoir faire et de la réserve qui
lui était commandée. Son embarras n'étonna pas l'envoyé du roi de
France. Il savait déjà par d'Haugwiz que Frédéric-Guillaume «ne se
souciait guère d'avoir un collègue dans son royaume». Il sollicita
cependant, pour son maître, le séjour de Varsovie. Le monarque
prussien ne voulut pas répondre sur-le-champ; il entendait consulter
ses ministres; il ne céda que sur un point et autorisa la famille
royale à rester à Memel autant qu'elle le voudrait. Mais cette
autorisation ne donnait qu'une demi-satisfaction à Caraman; il ne
renonça pas à obtenir mieux.

Les jours suivants se passèrent en vains pourparlers, au cours
desquels le roi de Prusse reçut communication de la lettre adressée à
sa femme par la duchesse d'Angoulême. Pourtant il résistait encore.
Enfin d'Haugwiz, ayant fait connaître à Beurnonville l'embarras dans
lequel se trouvait son souverain, l'envoyé de France répondit «que
le premier Consul ne désapprouverait pas que des princes persécutés
trouvassent une retraite dans les États prussiens, à condition que
le chef des Bourbons renoncerait à un vain titre». Rassurée par ce
langage, la Prusse n'hésita plus. Louis XVIII fut autorisé à résider
temporairement à Varsovie, «à ses propres frais.» Une lettre de
la reine Louise de Prusse en apporta la nouvelle à la duchesse
d'Angoulême.

«Madame ma soeur et cousine, c'est avec un mélange de plaisir et de
sentiments pénibles que je me suis acquittée auprès du roi, de la
commission dont Votre Altesse Royale a bien voulu me charger. Sans
doute, au moment de la demande, elle s'est dit la réponse, et quand
je vous affirmerai, madame, que votre séjour en Prusse ne dépend que
de vous, et dès à présent nous honore, je ne vous aurai rien appris
dont vous nous ayez fait l'injure de douter.

«Votre Altesse Royale voyage dans une saison fatigante et sous un
ciel auquel elle n'est pas accoutumée. Je la supplie de ménager
sa route afin de ne pas trop s'en ressentir. Il faut beaucoup de
santé, quand il faut tant de courage, et j'apprendrais avec douleur,
qu'entourée d'intérêt et d'estime comme vous le serez partout en
Prusse, vous y fussiez venue chercher des peines nouvelles.»

Il ne se peut de bienfait assaisonné de plus de bonne grâce. De femme
à femme, le coeur seul avait parlé. Il n'en était pas tout à fait
de même dans la réponse du roi de Prusse à Caraman. En cédant à la
requête du monarque proscrit, il avait fait des réserves, invoqué la
raison d'État. Vivant en paix avec le gouvernement consulaire, il
ne voulait pas lui fournir matière à griefs. Aussi, avait-il pesé
des conditions. Son frère et cousin pourrait résider à Varsovie.
Mais, il devait s'engager à n'y pas tenir de cour, à y vivre dans un
strict incognito; rien qui rappelât le roi de France. Ce n'était pas
à celui-ci qu'était accordé un asile en Pologne, mais au comte de
l'Isle. À ce prix, à ce prix seulement, le roi de Prusse répondait de
la tranquillité de son hôte.

Louis XVIII avait prévu ces conditions. Résolu à s'y conformer, il se
préparait à poursuivre sa route, lorsqu'à la veille de son départ,
il eut la douleur de voir arriver cinq de ses gardes du corps et
apprenait par eux que, dix-huit heures après son départ de Mitau,
ordre avait été donné à tous les Français résidant dans cette ville
de sortir de Russie. Ces pauvres gens étaient partis à la débandade,
à pied pour la plupart, réduits à solliciter la charité des paysans.
Le roi voulut attendre qu'ils fussent tous à Memel avant de
poursuivre son voyage.

--Ainsi que moi, disait-il, le Béarnais fut pauvre, et c'est alors
qu'il payait de sa personne. Si je ne peux rien donner à mes
compagnons, je puis au moins leur offrir des consolations et des
exemples.

Une fois réunis, il fallut assurer leur sort, les mettre à même
d'atteindre les lieux où ils devaient se rendre. La tâche ne laissait
pas d'être difficile, étant donnée l'exiguïté des ressources dont il
disposait. La difficulté paraissait même insoluble, quand la duchesse
d'Angoulême offrit spontanément ses diamants à son oncle, notamment
le collier en brillants que le tsar lui avait offert à l'occasion de
son mariage. On pouvait, soit le vendre, soit le mettre en gage. Le
roi commença par refuser; il lui répugnait de dépouiller sa nièce.
Mais elle insista avec tant de force, et si grand était l'embarras
que créait le dénuement des gardes du corps, qu'il finit par céder.
Deux mille ducats, empruntés sur ce gage, lui permirent de soulager
la misère de ses vieux compagnons[47].

[Note 47: Les gardes du corps furent dispersés et pour la plupart
rentrèrent en France. En septembre 1801, le bruit se répandit que le
roi voulait de nouveau les réunir autour de lui, et donner à sa cour
l'éclat qu'elle avait à Mitau. Il fit appeler le général de Kohler et
opposa à ces rumeurs un démenti formel. Il redoutait d'être expulsé
de Varsovie et s'appliqua à démontrer que sa conduite ne méritait
aucun reproche. Il ne quittait pas, dit-il, le palais de Lazienski;
il n'était allé qu'une fois à la ville, le jour de sa fête, pour
dîner chez le prince Poniatowski. Kohler transmit ces propos à
Berlin. Le roi de Prusse répondit, en donnant des ordres pour que la
cour de l'exilé ne fût pas augmentée et que les titres de ceux qui
s'y rendraient fussent examinés avec le plus grand soin. «On est trop
aisément compromis par ces gens-là,» disait-il. C'était le moment où,
sur la demande de Bonaparte, Précy, Imbert-Colomès et La Chapelle
venaient d'être arrêtés à Bayreuth.]

Le 25 février, il faisait part à sa femme de son arrivée à
Koenigsberg. «Nous sommes arrivés ici hier, après avoir passé le Haff
sur la glace, non sans quelque inquiétude de Mme de Sérent, ensuite
cet ennuyeux Strand en vingt-quatre heures. Nous étions tous un peu
las en arrivant, mais nous nous sommas bien reposés aujourd'hui.
Après-demain, nous nous remettrons en route et, Dieu aidant, nous
serons mardi à Varsovie. Ce n'est pas, comme vous sentez, le terme
de nos courses; mais, nous nous y reposerons quelque temps, et puis
nous irons chercher un autre gîte et puis un autre, et puis, et puis,
etc., jusqu'à ce que j'aie trouvé celui où la Providence me permettra
de me fixer et de me réunir à vous. Cette vie errante n'a pas grands
charmes; mais avec ma nièce sous les yeux, et votre pensée dans le
coeur, je puis tout supporter.»

Au jour dit, les augustes voyageurs entraient sans apparat dans
la vieille capitale polonaise. «Notre voyage de Koenigsberg ici,
écrivait encore le roi, peut s'appeler heureux puisque, tant de tués
que de blessés, il n'y a eu personne. Mais: 1º nous avons versé tout
à plat dans un fossé à moitié dégelé, 2º au passage d'un ruisseau sur
lequel on a oublié de faire un pont, une des voitures a mal pris sa
direction; il y a eu un des chevaux noyé et les autres ne valaient
guère mieux; 3º quand nous sommes arrivés au faubourg de Prag, la
Vistule nous a dit que cela nous plaisait à dire, et il nous a fallu
croquer le marmot pendant deux jours en face de la ville sans y
pouvoir arriver. Cependant, le résultat de tout cela est que ma nièce
se porte bien et que moi qui, par suite de la versade, suis demeuré
deux heures les pieds dans la neige ou sur la glace à recevoir la
pluie et qui pouvais raisonnablement espérer de là un rhume et la
goutte, j'ai l'insolence de me porter le mieux du monde.»

Il convient d'insister sur l'allègre humeur dont témoignent ces
quelques lignes où il est fait si bon marché des périls courus et
où il semble que le roi se considère comme au terme de ses maux. En
fait, ayant atteint son but et trouvé sur la route de Naples un asile
provisoire, il était disposé à les oublier. Il n'en gardait même pas
rancune à celui à qui il les devait et qui, à peu de jours de là,
allait tomber sous le fer d'une poignée d'assassins. La nouvelle du
trépas tragique de Paul Ier commença à se répandre en Pologne, le 6
avril. Si Louis XVIII avait conservé quelque ressentiment dans le
coeur, il eût eu lieu d'être satisfait d'avoir été si promptement et
si cruellement vengé. Mais, ce n'est pas de la satisfaction qu'il
manifeste, bien au contraire. Devant la tombe qui vient de s'ouvrir,
il ne se souvient que des bienfaits de l'infortuné sur qui elle va
se fermer. Il le confie à son frère: «On dit, et d'une manière qui
paraît positive, que l'empereur de Russie est mort. Je ne sais si,
politiquement parlant, c'est un bien ou un mal. Mais, je sais que
c'est pour nous un devoir d'oublier, excepté la tendresse et le
respect que mérite plus que jamais notre fille, tout ce qui nous est
arrivé depuis le commencement de cette année et de voir seulement
un grand souverain, accueillant, honorant, soulageant, consolant le
malheur.»

Il est vrai que quelques jours plus tard, et cet hommage rendu à la
mémoire de son bienfaiteur, il envisage, dans une nouvelle lettre au
comte d'Artois, les conséquences de l'événement, en ce qui touche son
sort futur.

«Le choix de Varsovie n'a pas été fait sans réflexion. Je voulais,
et m'écarter le moins possible de la route que je me suis tracée, et
éviter de donner de l'inquiétude, peut-être même de l'embarras au roi
de Prusse. D'après cela, je ne pouvais mieux choisir. Varsovie est
sur la route de Memel en Italie, derrière tous les États prussiens,
et, quoique encore éloigné de tout, je suis cependant bien plus à
portée ici qu'à Mitau. Enfin, le sort même semble avoir pris soin de
justifier le parti que j'ai pris, et ce qui se passe actuellement
dans le nord de l'Allemagne, seul asile que j'eusse pu prendre, si je
n'avais préféré cette partie-ci, m'en rendrait le séjour fâcheux sous
plus d'un rapport.

«Il peut arriver cependant un grand changement dans mon sort et dans
mes projets. Vous devinez bien que je veux parler des suites que
peut avoir la mort de Paul Ier. Je n'ai point encore _heard from_
Alexandre. Cependant, ou tout ce que l'on dit de son caractère n'est
que flatterie ou il doit, ne fût-ce que par _good nature_, chercher
à guérir les plaies que son père m'a faites. Mais, je me mets à sa
place. Son rôle vis-à-vis de moi doit être embarrassant. Paul Ier,
tout en m'enlevant asile et revenu, n'a pas révoqué le titre que sa
mère et lui avaient reconnu en moi. Mais, en même temps, il a, par
l'ambassade de M. Kalitscheff, sanctionné l'existence de la prétendue
république. Que peut faire son successeur, s'il veut faire quelques
démarches à mon égard? Me donner mon titre, ce serait courir le
risque de se brouiller avec Buonaparte; le retrancher, ce serait
me faire une offense plus grande que tout ce que son père m'a fait.
Le silence est un parti mitoyen; il le gardera peut-être jusqu'au
retour d'un courrier qu'il a, dit-on, envoyé à Paris. Cependant,
je ne pouvais prendre le même parti. Je dois avoir l'air de croire
que l'empereur de Russie _ut sic_ n'a pas cessé de reconnaître le
roi de France. Je me suis donc conduit comme j'avais fait à la mort
de Catherine II. J'ai écrit sans attendre le part de l'événement.
J'ai voulu paraître compter sur lui, mais sans lui redemander un
asile, tâchant même d'éviter qu'il me l'offrît, car il me servirait
bien mieux en m'en procurant un qu'en me le donnant. J'ai également
regardé au-dessous de moi, dans l'état actuel des choses, de
lui faire aucune demande pécuniaire. J'ajouterai seulement, mon
cher frère, que ma volonté secrète est de ne reprendre ma route
pour l'Italie qu'au cas de la pacification de l'Angleterre et de
l'ouverture des ports du Midi à ses vaisseaux.»

Louis XVIII, on le voit, sans abdiquer tout espoir relativement au
maintien par l'empereur de Russie de son titre royal, ne se payait
pas d'illusions, et encore qu'il considérât comme une offense grave
le retrait de ce titre que Paul Ier lui avait, en d'autres temps,
spontanément octroyé, il prévoyait qu'Alexandre, animé du désir de
ne pas déplaire à Bonaparte, n'oserait le lui maintenir. L'événement
devait donner raison à sa prévoyance. Dès la première lettre qu'il
reçut du jeune souverain moscovite, au mois d'octobre suivant, il fut
fixé. Elle était adressée à M. le comte de l'Isle; elle débutait par
ces mots: «Monsieur le comte.»

À ce moment, les vues politiques de Bonaparte se réalisaient; le
rapprochement qu'il avait souhaité entre la Russie et la France
s'opérait sur la base des satisfactions demandées par Paul Ier;
l'ambassadeur russe, Kalitscheff, reçu à la frontière avec les
honneurs royaux, salué par les populations comme un messager de paix,
continuait sa marche triomphale vers Paris, où allait le suivre,
à bref délai, la nouvelle de la tragique fin du prince dont il
apportait au premier Consul l'alliance et l'amitié.



X

LES DESSOUS DE L'EXPULSION DU ROI


Quoique le rapprochement qui s'était opéré entre Bonaparte et
l'empereur de Russie puisse paraître au premier abord suffisant
pour expliquer la mesure rigoureuse et brutale dont Louis XVIII
venait d'être la victime, il est malaisé de croire qu'elle n'eut
pas d'autres causes, et que Paul Ier ne se détermina que par des
vues politiques, à chasser de ses États le souverain proscrit que
naguère encore sa sollicitude généreuse entourait d'égards et de
soins. Tout en signant la paix avec le premier Consul, il aurait
pu maintenir à Louis XVIII l'asile qu'il lui avait offert à Mitau,
et il lui eût été facile de mettre d'accord l'orientation nouvelle
qu'il imprimait à sa politique extérieure et ce que lui commandaient
les devoirs d'une hospitalité, dont il s'était longtemps glorifié
d'avoir donné l'exemple à l'Europe. Pour les lui faire oublier,
il fallut assurément quelque incident imprévu, et sans doute une
de ces intrigues si fréquentes à sa cour, à cette époque. C'est
cette intrigue dont, à travers nos documents, nous avons entrevu
les acteurs, qu'il faut, avant d'aller plus loin, essayer de
reconstituer, puisqu'on y peut trouver la preuve que l'expulsion du
roi en fut la conséquence.

Malgré la faveur dont, pendant la plus grande partie de son
règne comme sous celui de Catherine, les émigrés avaient joui à
Saint-Pétersbourg, ils n'y étaient pas aimés. Néanmoins, dans une
cour où la puissance souveraine d'un seul ne connaissait pas de
limites et où les têtes les plus fières devaient plier devant elle,
les sentiments hostiles dont ils étaient l'objet n'auraient pu se
manifester sans exposer quiconque eût osé les laisser éclater, aux
pires châtiments. Quand le maître avait parlé, il fallait se taire,
obéir lorsqu'il avait ordonné. Les émigrés, tant qu'ils reçurent
du monarque des traitements et des grâces, purent se méprendre à
l'empressement qu'à son exemple, les courtisans leur témoignaient.
Mais, lorsque les revers des armées russes et les victoires de
Bonaparte eurent fait comprendre à Paul Ier qu'il était de son
intérêt d'accueillir les ouvertures de la diplomatie française et de
répondre courtoisement aux bons procédés de la République; lorsqu'il
cessa de dissimuler son admiration pour le soldat de fortune, que les
événements portaient toujours plus haut; lorsque enfin, il laissa
éclater l'impatience et l'irritation que lui causaient les demandes
incessantes de la pauvre cour de Mitau et n'y répondit plus qu'avec
mauvaise grâce, soit qu'il les repoussât, soit qu'il les exauçât, les
sentiments hostiles, longtemps contenus autour de lui, commencèrent
à se trahir, en se fortifiant de toutes les basses intrigues que
devait déchaîner, dans une cour asservie, l'intérêt qu'avait chacun à
flatter le maître, à l'aduler, à applaudir à tous ses caprices.

Telle était la situation lorsque débarqua à Saint-Pétersbourg, au
début de 1800, une jeune femme dont l'élégance et la beauté firent
sensation aussitôt qu'elle se fut montrée sur les promenades et dans
les restaurants à la mode. On sut bientôt qu'elle était Française et
s'appelait la comtesse de Bonneuil; c'est du moins le nom qu'elle
se donnait[48]. Elle disait appartenir à la famille des Magon de
La Lande et avoir été élevée par la mère de feu le conventionnel
Hérault de Séchelles, qui était une Magon. Auprès des royalistes
français, elle se réclamait de la protection du duc d'Havré, qu'elle
avait connu en 1797 à Madrid, où il représentait le prétendant
Louis XVIII. C'est même sous son patronage, qu'à peine arrivée à
Saint-Pétersbourg, elle alla frapper à la porte du comte de Caraman.
Elle déposa dans ses mains, afin qu'il les envoyât à son maître, une
lettre de d'Havré qui la recommandait à ce prince et tout un plan
qu'elle se déclarait en état de faire réussir; il avait pour but le
rétablissement de Louis XVIII sur le trône de France.

[Note 48: Pour les extraordinaires incidents de la vie de cette
aventurière, voir mon livre: _Conspirateurs et Comédiennes_.]

Comme Caraman s'étonnait qu'ayant passé par Mitau pour venir à
Saint-Pétersbourg, elle n'eût pas remis elle-même ces papiers
importants à leur destinataire, elle répondit que le roi, en 1797,
lorsqu'il résidait à Blanckenberg, ayant refusé de la recevoir,
malgré les pressantes recommandations du duc d'Havré, elle n'avait
pas voulu s'exposer à subir de nouveau un tel affront. Elle n'en
conservait du reste aucun ressentiment. Mais, elle avait préféré
transmettre ces communications, assurée qu'après en avoir pris
connaissance, Sa Majesté regretterait de ne pas l'avoir reçue une
première fois et s'empresserait de la mander à Mitau afin qu'elle pût
s'expliquer sur les importants projets qu'elle osait lui soumettre.

Nous avons sous les yeux, écrite de la main du duc d'Havré, cette
note prolixe, en laquelle Mme de Bonneuil expose tout un plan de
contre-révolution, dont le succès est certain si le roi l'approuve
et ne confie qu'à elle le soin de l'exécuter, en la munissant de
pleins pouvoirs signés de sa main. À l'en croire, elle dispose dans
l'intérieur de la France de trente mille hommes armés et de vingt
millions. Ces ressources en hommes et en argent se grossiront dès que
le roi, ou, à son défaut, le comte d'Artois, sera venu prendre la
direction du mouvement. Quant à elle, elle désire les précéder d'un
ou deux mois «afin de mettre la machine en mouvement». Elle demande
avec instance que le secret de l'opération soit rigoureusement
gardé. Il n'est connu que du duc d'Havré et du comte de Mouravieff,
ministre de Russie à Hambourg. Si elle en fait la confidence à
Caraman, à qui elle avait d'abord résolu de le cacher, c'est pour
le convaincre qu'il ne doit apporter aucun retard à envoyer à Mitau
ses communications et afin qu'il insiste pour que le roi l'appelle
elle-même.

Un peu étourdi par ce verbiage, Caraman ne sait s'il doit le mettre
en doute ou y ajouter foi. Il sent d'instinct que cette belle
parleuse lui jette de la poudre aux yeux. Mais, la lettre du duc
d'Havré est là, pressante, éloquente, cautionnant en quelque sorte
la déclaration de l'inconnue, ce qu'elle dit de ses moyens d'action
et sa sincérité. Caraman multiplie les questions, et à toutes elle
répond sans embarras. Quand il lui demande pourquoi elle est venue à
Saint-Pétersbourg, elle réplique fièrement que c'est le tsar qui l'a
appelée.

--Il sait, ajoute-t-elle, que j'ai la clef de secrets importants,
qui concernent ses intérêts, ceux de son empire, peut-être même sa
propre sûreté; il a voulu me voir, et c'est par son ordre que la
comte de Mouravieff m'a délivré un passeport.

Ce passeport, elle le montre. C'est bien Mouravieff qui l'a délivré.
Caraman n'ose prendre sur lui de résister à la sirène. Il lui
promet d'expédier ses papiers à Mitau et il les expédie en effet,
en conseillant au comte d'Avaray d'obtenir de Sa Majesté qu'elle
consente à recevoir cette femme. Mais, à Mitau, les assurances
fantastiques de Mme de Bonneuil et les recommandations de son crédule
protecteur, le duc d'Havré, produisent un effet tout contraire à
celui auquel s'attendait ce dernier.

--Ce projet est un roman, déclare le roi, et la dame une coureuse
d'aventures.

Par son ordre, d'Avaray rédige pour Caraman un mémoire explicatif
où sont exposées en détail les tentatives qu'elle a faites
antérieurement pour faire croire «qu'elle possède de grands moyens».
Ce mémoire, des notes de police et des documents conservés dans les
archives du ministère des Affaires étrangères nous permettent de
reconstituer le passé de cette coureuse d'aventures et d'en dire
plus long sur elle que n'en savait Louis XVIII au moment où, pour
la seconde fois, et quoique repoussée une première, elle s'offrait
pour aider au rétablissement de la monarchie. Elle ne s'appelait
pas Bonneuil, mais, ainsi que cela fut prouvé plus tard, Adèle
Riflon. Sans lien avec les familles Magon de La Lande et Hérault de
Séchelles, elle était la fille du «maître des basses oeuvres de la
ville de Bourges», c'est-à-dire du préposé à l'équarrissage et à la
vidange! Venue jeune à Paris, jolie à miracle, assez intelligente
pour se procurer quelque instruction, elle fut promptement lancée
dans le monde de la galanterie et mise à la mode par les personnages
de marque qu'elle y rencontra. C'est là que, sans doute, elle connut
Hérault de Séchelles, alors magistrat, familier de la cour, homme de
plaisirs, et obtint de lui sur sa famille assez de détails pour les
utiliser plus tard, lorsqu'il eut péri sur l'échafaud, à l'effet de
se faire passer pour sa parente.

Elle eut vers le même temps des accointances louches avec la
police, et c'est assurément comme espionne qu'en 1796, après la
conclusion de la paix avec l'Espagne, elle arrivait à Madrid,
bien qu'il semble que, dès ce moment, elle y ait travaillé pour
son compte et non pour le compte de ceux qui l'avaient envoyée.
À Madrid, elle séduit tour à tour, en moins de quinze jours, le
général Pérignon, ambassadeur de la République; Godoï, prince de
la Paix, premier ministre du roi d'Espagne, amant de la reine, et,
enfin, le duc d'Havré, qui représente secrètement Louis XVIII auprès
des Bourbons espagnols. Godoï ne la prend pas au sérieux, mais il
trouve agréable de «libertiner» avec elle et la comble de cadeaux.
Pérignon, complètement ensorcelé par ses charmes,--il en fera plus
tard l'aveu,--tolère qu'elle vive à l'ambassade comme chez elle et
même qu'elle s'installe dans son cabinet lorsqu'il est absent. Quant
au duc d'Havré, il est conquis par les opinions royalistes qu'elle
lui exprime. Elle lui parle de ses relations avec les chefs du
gouvernement français, se vante de connaître leurs secrets et en fait
un titre à sa confiance en les lui livrant, si bien qu'il finit par
se laisser arracher les siens.

Elle le subjugue à ce point, qu'en vingt lettres il supplie Louis
XVIII de recevoir cette femme qui déclare, d'ailleurs, ne pouvoir
lui révéler encore son véritable nom; il pousse la crédulité jusqu'à
la présenter «comme une nouvelle Judith destinée par la Providence à
couper la tête à tous les Holophernes, comme un ange descendu du ciel
pour sauver la France»; il se laisse convaincre, enfin, qu'elle ne
fréquente Godoï et Pérignon que pour surprendre leurs projets; elle
les lui révèle. Elle donne à Pérignon, d'autre part, des explications
analogues pour justifier ses rapports avec d'Havré, qu'elle affirme
être purement amicaux et platoniques. La vérité, c'est qu'elle a
trois amants et que, souvent, dans la même nuit, elle ne sort des
bras de l'un que pour voler successivement dans ceux des deux autres.

Il est d'ailleurs certain que ce qu'elle veut, avant tout, c'est
voir le roi qui est alors à Blanckenberg. D'Havré seconde de tout
son pouvoir la réalisation de ce désir. Au mois d'octobre 1797, elle
quitte brusquement Madrid et, sous le nom de Mme de Nieuband, arrive
à l'improviste à Blanckenberg, où d'Havré a annoncé sa visite. Mais,
la porte reste fermée; le roi refuse de recevoir une femme qui ne
veut pas dire son nom et dont les gazettes ont signalé la présence
à Madrid comme envoyée du prétendant. «Nous ne sommes plus jeunes,
écrit-il à d'Havré, le temps des bals de l'Opéra est passé et le
masque qui ne veut se nommer qu'à moi m'inspire plus de méfiance que
de curiosité. D'ailleurs, vous auriez pu sentir l'inconvénient et
l'imprudence de ce voyage à demi mystérieux. Le Directoire a les yeux
ouverts sur moi. Je crois qu'il n'a pas d'espion dans la maison que
j'habite, mais il y en a certainement au coin de ma rue. Il ne peut
donc ne pas être informé de la visite de cette femme. Ainsi, voilà
d'une part une histoire ridicule sur mon compte et, de l'autre, le
secret de la dame éventé.»

Toutefois, si le roi refuse de recevoir Mme de Nieuband, il tient
néanmoins à savoir ce qu'elle a dans son sac; il lui envoie d'Avaray
à l'auberge où elle est descendue. Mais c'est en vain que celui-ci
l'interroge; elle s'abstient systématiquement de répondre; elle
se borne à déclarer qu'elle est résolue à ne rien dire qu'à Sa
Majesté. Il n'y a donc qu'à la laisser partir. Elle part, en effet,
mécontente de n'être pas parvenue à ses fins et accusant d'Avaray de
sa déconvenue.

Il est aisé de comprendre combien, en 1800, de tels souvenirs
éveillés en la mémoire de Louis XVIII par la lettre du comte de
Caraman, lui apprenant la visite que cette intrigante lui avait
faite, étaient peu propres à le faire revenir sur la résolution de
ne pas la recevoir, prise par lui trois ans avant. Ce fut donc par
un nouveau refus que d'Avaray fut chargé de répondre. À toutes les
raisons qu'il donnait de ce refus à Caraman, il ajoutait celle-ci,
qui est trop piquante pour n'être pas conservée à l'histoire: «Ce
n'est point mon affaire de fournir de certaine denrée le cabinet de
mon maître, et je ferais une fort sotte figure, soit en me retirant
après avoir introduit, soit en restant là, apparemment pour tenir la
chandelle.»

Il portait en outre sur le duc d'Havré, protecteur de la Bonneuil,
ce jugement, qu'à la faveur des détails qui précèdent nos lecteurs
ne trouveront pas trop sévère: «M. le duc d'Havré, très respectable
d'ailleurs, est un benêt qui croit tenir la pie au nid, servir très
utilement le roi avec ses apartés et qui se fait moquer tout à
la fois par les intrigants, les catins et par nous-mêmes. Voilà,
une bonne fois pour toutes, mon opinion sur son compte.» Enfin,
s'attachant à fournir à Caraman de bons arguments pour pallier la
dureté du refus, il l'invitait à conseiller à la dame de soumettre
ses plans à l'empereur: «S'ils obtiennent l'approbation de Sa
Majesté Impériale, le roi sera disposé à y prendre confiance. Quant
à l'accueillir à Mitau, comme elle peut mériter de l'être par ses
sentiments, il sera facile à M. de Caraman de lui faire sentir, sans
blesser sa délicatesse, que cet asile du roi est en même temps celui
de Mme la duchesse d'Angoulême.»

Lorsque ces réponses arrivèrent à Saint-Pétersbourg, la Bonneuil,
en les attendant, s'était déjà mise en état de se consoler de
l'humiliation nouvelle qu'elles lui ménageaient et d'en prendre
gaiement son parti. Dans la société qu'elle fréquentait, elle avait
rencontré la Chevalier, cette comédienne dont il a été parlé plus
haut, et, soit que la similitude de leur vie et de leurs goûts les
eût attirées l'une vers l'autre, soit que leur rencontre n'eût été
qu'une reconnaissance propre à leur rappeler le temps où, à Paris,
elles avaient été liées, elles étaient devenues amies intimes. La
Chevalier avait présenté la nouvelle venue à son amant, le comte
Koutaïkoff, et celui-ci l'avait mise en rapport avec de hauts
personnages russes, toujours disposés à se distraire, par la pratique
du plaisir, des graves préoccupations qui, dans tous les pays, sont
le lot ordinaire des hommes d'État.

Parmi eux, il en était deux, le comte Rostopchine et le comte
Panin, pour qui, en quelques heures, elle était devenue un objet
d'admiration et de convoitise. Obligée de choisir entre ces deux
adorateurs, elle s'était entièrement abandonnée au premier en
mitigeant sa résistance au second de tant de beaux espoirs, qu'il ne
se décourageait pas et ne lui en gardait pas rigueur. Maîtresse de
Rostopchine, traitée par lui avec autant d'égards que de générosité,
admise à l'entretenir de «ses vues politiques», connaissant les
siennes que, sérieusement ou pour rire, il ne dédaignait pas de lui
confier, elle jouissait d'un crédit qui s'était encore accru lorsque,
par l'entremise de son amant, elle avait été reçue par l'empereur
lui-même. On savait qu'il l'avait trouvée charmante, et les mauvaises
langues prétendaient qu'il le lui avait prouvé. Pour une femme comme
elle, c'était, certes, suffisant pour la dédommager des dédains de ce
pauvre «roi de Mitau», qui lui refusait si sottement sa confiance.
Elle n'en demeurait pas moins irritée contre lui, encouragée dans
son ressentiment par la Chevalier qui ne demandait qu'à assouvir
le sien, de telle sorte que Louis XVIII comptait maintenant à
Saint-Pétersbourg deux ennemies préparées à ne reculer devant
aucun moyen de satisfaire leur rancune, et dont l'une se flattait
d'exercer une action toute-puissante sur le comte Rostopchine,
celui des conseillers du tsar qui, depuis longtemps, nourrissait le
plus d'aversion contre les émigrés et contre le souverain proscrit,
réfugié en Courlande. C'était comme une conjuration de haines qui
n'attendaient qu'une occasion pour éclater.

Cette occasion ne tarda pas à s'offrir. Il y avait alors à
Saint-Pétersbourg une Française arrivée depuis peu de temps et qui
assiégeait les ministères, y cherchant des influences à l'effet de
faire parvenir au tsar l'exposé des griefs qu'elle disait avoir
contre Louis XVIII. Ce n'était pas, comme la Chevalier et comme
Adèle Riflon, dite Bonneuil, une jeune femme; c'était cette ancienne
lectrice de la reine de France, qu'on a vue, lorsque celle-ci, en
1799, était venue s'installer à Mitau, brusquement séparée d'elle par
un ordre que le roi avait obtenu de l'empereur. Mariée à un sieur de
Gourbillon, receveur de loterie à Lille, mère d'un grand fils que,
deux ans plus tard, ses désordres firent chasser d'Angleterre, les
causes pour lesquelles elle avait perdu son emploi sont exposées tout
au long dans une lettre qu'au mois de mars 1800, en apprenant qu'elle
venait d'arriver à Saint-Pétersbourg, Louis XVIII écrivait à l'abbé
Edgeworth de Firmon, qu'il y avait envoyé pour porter à Paul Ier
l'ordre du Saint-Esprit.

«Il y a plus de quinze ans, disait le roi, que cette femme jouit des
bontés de la reine. Je m'étais aperçu qu'elle en abusait et qu'elle
prenait un ton peu convenable et, en 1789, j'obtins un ordre du
roi, mon frère, pour qu'elle allât rejoindre son mari à Lille. La
Révolution ayant détruit l'effet de cet ordre, je ne pus m'opposer
à son retour et je me bornai à espérer que cette leçon l'avait
corrigée. Mais, je ne tardai pas à m'apercevoir que je m'étais trompé
et, en 1790, j'usai du seul pouvoir qui me restait, celui de lui
interdire l'entrée de ma maison.

«Au bout de quelques mois, la reine me pressa tellement et par tant
de moyens, pour obtenir son retour, que je ne sus pas m'y refuser,
et, quoique cette condescendance ait été pour moi l'objet de bien
des peines, je ne puis m'en repentir, puisque ce fut à cette époque
qu'elle me rendit, en accompagnant la reine dans son évasion, un
service dont sa conduite même n'a pu effacer le souvenir et qui
l'a longtemps balancée dans mon esprit. Mais, enfin, mon devoir et
mon attachement pour la reine l'ont emporté. Il a fallu, au moment
surtout de l'arrivée de ma nièce auprès de moi, écarter une femme
dont l'insolence allait tous les jours en croissant, qui était
un objet de scandale pour tous ceux qui en étaient témoins, qui
semblait ne se servir des bontés d'une maîtresse trop facile, que
pour l'avilir, en perdant, à chaque instant, le respect et les formes
mêmes de la décence.

«Ces faits ont été attestés, non seulement par ceux qui approchaient
la reine pendant notre séparation, mais par la voix publique, par
tous ceux qui les ont vues ensemble, ne fût-ce qu'une minute. À
l'insolence, cette femme joint un intérêt sordide; car, en dépit de
la solennité avec laquelle elle a refusé mes bienfaits, offerts dans
une lettre de ma main, qui lui notifiait en même temps la défense
de paraître à Mitau, il est avéré qu'outre les fonds qu'elle a fait
passer en Angleterre, elle a extorqué de la reine un billet de quatre
cent mille livres. On aurait peine à croire que la reine n'a pas un
livre, pas une pièce de linge ou d'argenterie, qui ne porte la marque
de cette femme et ne soit à sa disposition. On m'a parlé aussi de
sommes considérables en diamants, qui ont passé entre ses mains.»

Dans cette lettre, on le voit, Louis XVIII précisait les faits
qui l'avaient déterminé à empêcher Mme de Gourbillon de rester au
service de la reine et de s'établir à Mitau. Il les révélait à l'abbé
Edgeworth afin de le mettre, durant son séjour dans la capitale
russe, à même de répondre à qui lui en parlerait. Nous n'avons pu
découvrir par quelle influence, internée à Riga, elle avait obtenu,
au bout de quelques mois, l'autorisation de quitter cette ville
et de se rendre à Saint-Pétersbourg. Peut-être bénéficiait-elle
du ralentissement des bonnes grâces de Paul Ier envers l'exilé de
Mitau, et du courant hostile qui, dans la cour moscovite, commençait
à se dessiner contre ce dernier. Toujours est-il qu'elle était à
Saint-Pétersbourg dès le mois de mars, irritée, avide de vengeance,
et que ses plaintes y trouvaient des échos, sans que le prince
qu'elle accusait pût compter sur des avocats en situation de le
défendre efficacement. La légitimité des griefs invoqués contre
elle était méconnue; c'est elle qui était la victime, victime de
l'ingratitude de Louis XVIII, car n'était-ce pas être ingrat que
d'avoir perdu le souvenir du dévouement avec lequel, en juin 1791,
elle avait aidé la comtesse de Provence à s'enfuir de Paris en même
temps que son époux?

Française, et par surcroît quémandeuse, poussant l'audace jusqu'au
cynisme, merveilleusement habile dans l'art de l'intrigue, ne
ménageant ni son temps ni ses peines, résolue à se faire dédommager
d'une façon ou d'une autre du traitement qu'elle avait subi à Mitau
et à se venger du prince à qui elle en attribuait la responsabilité,
la Gourbillon devait, au cours de ses incessantes démarches, se
trouver sur le chemin de la Chevalier et de la Bonneuil. C'est ce
qui arriva en des circonstances sur lesquelles nos documents sont
muets et dont de vagues propos recueillis çà et là, et propres à
révéler l'entente des trois commères, ne dissipent pas l'obscurité.
Nous en savons assez, cependant, pour deviner que dès ce moment elles
associèrent leurs ambitions et leurs ressentiments et qu'elles se
proposèrent, pour but principal, de faire à Louis XVIII le plus de
mal qu'elles pourraient.

La capitale russe, à cette heure, offrait à leurs manoeuvres un
champ aussi vaste que fertile. Le mécontentement de Paul Ier contre
l'Angleterre et l'Autriche, ses alliées d'hier, qu'il accusait de
l'avoir trahi; le souvenir des défaites de ses armées, dont il avait
été humilié; les rapports qu'il venait de nouer avec Bonaparte
et les divers incidents au cours desquels il changeait peu à peu
l'orientation de sa politique, livraient son âme à une agitation
voisine de la démence. En une suite de traits dignes d'un aliéné, il
allait bientôt prouver le dérangement de ses facultés, en traitant
en ennemis ses anciens alliés; en chassant leurs ambassadeurs;
en terrorisant ses sujets par la multiplicité des supplices, des
sentences d'exil; en établissant dans ses États, un régime de police
arbitraire et rigoureux; en frappant à tort et à travers jusque
dans son entourage intime et jusque dans sa propre famille; en
s'abandonnant enfin à tant de fantaisies de despote, qu'il préparait
le peuple moscovite à applaudir à sa mort, lorsque, l'année suivante,
il fut assassiné, et à la considérer comme une délivrance.

Il est probable que les trois personnages, dont nous résumons les
aventures, n'eurent pas trop à souffrir de cette période de terreur.
D'ailleurs, elle n'avait pas atteint son apogée à l'heure où on les
voit évoluer sur le théâtre que nous avons décrit. Elles avaient des
protecteurs puissants. Rostopchine, amant de la Bonneuil, et Panin,
qui s'était résigné, en attendant son heure, à n'être que son ami,
n'avaient pas encore perdu la faveur impériale. Koutaïkoff possédait
toute la confiance du tsar et devait la posséder jusqu'à la fin.
La Chevalier profitait naturellement de l'influence que cet ancien
valet de chambre, porté par son maître au sommet des hauteurs et de
la fortune, exerçait sur lui, et la Gourbillon, par contre-coup,
participait aux avantages qu'assurait à ses deux amies la triple
protection qui s'étendait sur elles. Il semble bien que c'est à ce
moment qu'elles commencèrent à ourdir le complot dont Louis XVIII fut
la victime. Les circonstances étaient propices, nous l'avons dit, à
l'assouvissement d'une haine commune, fondée sur les griefs que nous
avons énumérés; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que la Bonneuil,
ou pour mieux dire, Adèle Riflon, en fut l'instrument principal et
l'agent le plus actif.

La Chevalier et la Gourbillon ne sont que des intrigantes vulgaires,
bonnes tout au plus à des rôles de comparses: l'une jolie, vénale,
sans préjugés, et que ceux mêmes qu'elle traite en ennemis
retourneraient aisément en y mettant le prix; l'autre cupide,
vaniteuse et méchante, âme basse, perfide, dévorée d'envie, aigrie
par ses malheurs et par la médiocrité de sa condition, incapable de
s'élever bien haut.

La Bonneuil, au contraire, est une intelligence, une aventurière
de large envergure, susceptible de concevoir de grands desseins
et assez habile pour les exécuter, quelque difficultueuse qu'en
soit l'exécution. À Madrid, à Blanckenberg, à Saint-Pétersbourg,
elle témoigne d'un rare esprit de décision, d'une incomparable
astuce, d'une extraordinaire souplesse, et lorsqu'il s'agit, pour
faire réussir le plan qu'elle s'est proposé, d'employer des moyens
immédiats et décisifs, d'une fertilité d'imagination qu'on trouve peu
chez les personnes de son sexe.

De ce qu'elle vaut et de ce qui démontre que si elle avait fait un
meilleur emploi de tant d'heureux dons, elle n'eût pas été indigne
d'une brillante destinée, nous possédons un témoignage indéniable,
dans un rapport diplomatique, adressé à Talleyrand, au mois de mai
1801, par le général de Beurnonville. Quelques jours avant, la
comtesse de Biston-Bonneuil s'était présentée à l'ambassade française
à Berlin; elle avait, une fois encore, modifié son nom, en demandant
à voir l'ambassadeur quoiqu'elle lui fût inconnue. Il l'avait reçue
en apprenant qu'elle arrivait de Russie. À cette époque, Louis XVIII
en avait été chassé; Paul Ier n'existait plus depuis six semaines;
son fils Alexandre occupait le trône. On était, en Europe, sans
informations sur les circonstances en lesquelles s'étaient déroulés
ces événements, et peut-être Beurnonville espérait-il que la
visiteuse, les ayant vus de près, lui en donnerait la clef. Admise en
sa présence, elle expliqua sa visite par la nécessité de faire viser
ses passeports. Elle retournait en France par Hambourg.

Dans la longue conversation qui s'engagea ensuite, elle avoua à
l'ambassadeur ses relations avec Rostopchine et avec Panin. Elle ne
cacha pas que le premier avait été son amant, le second son ami, et
qu'elle s'était servie de l'amour de l'un, de l'amitié de l'autre,
pour travailler au profit du gouvernement français. Elle se vantait
d'avoir eu, par l'entremise de Rostopchine, des entrevues fréquentes
avec l'empereur. «On en a pris prétexte pour l'accuser de s'être
abandonnée à ce prince pour avancer les affaires de la France. Elle
nié ces imputations; mais elle se flatte d'avoir donné à Paul Ier,
ainsi qu'à Rostopchine, des conseils utiles à la Russie en même temps
qu'ils étaient avantageux pour la France.»

Elle raconte beaucoup d'autres choses que Beurnonville n'eût pas
hésité à considérer comme autant de mensonges, si cette habile
personne ne lui eût fourni la preuve qu'elle n'inventait rien.
«J'ai vu entre ses mains le portrait de Rostopchine et quarante ou
cinquante billets qu'il lui avait écrits. Elle m'a montré aussi sa
correspondance avec M. de Panin; elle se rend incessamment à Paris.
Aussitôt après son arrivée, son portefeuille vous sera communiqué.»
Ce qui acheva de convaincre Beurnonville qu'elle ne mentait pas,
c'est qu'elle était instruite des négociations engagées entre la
France et la Russie, de la correspondance secrète des deux cours, qui
ne pouvait avoir été mise sous ses yeux que par Rostopchine ou par
son ami le comte Golloni, directeur général des postes russes, et
qu'en sortant de l'ambassade de France, elle alla chez le baron de
Krudener, ambassadeur de Russie à Berlin, où l'attendaient plusieurs
lettres de Panin. Aussi, Beurnonville ne mit-il pas en doute la
déclaration par laquelle elle couronna ses confidences et d'où il
résultait qu'elle «avait un secret» pour déjouer à Saint-Pétersbourg
les efforts qu'y feraient l'Angleterre et l'Autriche à l'effet
d'y renouer la coalition, mais qu'elle ne voulait le révéler qu'à
Talleyrand. Nous ignorons si ce ministre en eut la confidence ni
même s'il reçut Mme de Bonneuil. Mais celles qu'elle avait faites à
Beurnonville nous permettent de préciser la part qu'elle avait eue
dans l'expulsion de Louis XVIII.

On a vu plus haut qu'en arrivant en Russie, elle s'était présentée
chez le comte de Caraman, l'agent officiel du prétendant, avec
l'espoir caché d'en faire l'instrument de ses intrigues. Caraman
l'avait d'abord favorablement accueillie; par ses soins, les
fameux plans de la contre-révolution avaient été expédiés à Mitau.
Mais, quand il sut ce que pensait son maître de cette «coureuse
d'aventures», il lui fit grise mine et finalement cessa de la
recevoir. Elle ne lui pardonna pas; c'est sur lui qu'elle exerça
d'abord sa vengeance, persuadée que les effets en rejailliraient sur
le roi lui-même et que, du même coup, elle servirait les rancunes de
la Gourbillon et de la Chevalier.

Il lui suffit de tirer des papiers qu'elle avait rapportés d'Espagne
un document qu'elle y tenait en réserve pour l'utiliser au moment
opportun. C'était une lettre écrite de Blanckenberg, en 1797, par
le comte d'Avaray au duc d'Havré, à Madrid. Celui-ci ayant eu la
faiblesse de la montrer à sa belle amie, elle la lui avait prise,
ou, pour parler franc, volée. Paul Ier et sa cour y étaient l'objet
des railleries les plus blessantes, Rostopchine accusé de sottise
et d'imbécillité. S'armer de cette lettre vieille de trois ans, la
faire lire à Rostopchine, consentir à la lui laisser, afin qu'il
la soumît au tsar, tel fut le moyen qu'avait imaginé et employé la
Bonneuil. Le lendemain, un ordre impérial, arraché à la fureur de
Paul Ier, enjoignait à Caraman de quitter sur-le-champ la Russie, et
vingt-quatre heures plus tard, arrivé à Mitau, il apprenait à Louis
XVIII, stupéfait, la mesure inexpliquée dont son représentant venait
d'être l'objet.

Tel fut le résultat de l'entente qui s'était formée entre la
Bonneuil, la Gourbillon et la Chevalier. Ce ne fut pas le seul
exploit de la première. Tandis que la Gourbillon disparaît, et si
bien que jamais plus on n'entendra parler d'elle, la Bonneuil ne
se fait oublier un moment que pour reparaître bientôt en Hollande,
où, pendant plusieurs mois, elle déjoue les efforts de la police
consulaire, qui cherche à l'arrêter. À partir de 1805, on perd sa
trace, et son nom tombe à l'oubli.

Quant à la Chevalier, enveloppée, après le meurtre de Paul Ier, dans
la disgrâce de Koutaïkoff, elle s'enfuit avec lui et son mari, et,
dès ce moment, on ne sait ce qu'elle devient.



LIVRE TREIZIÈME

VARSOVIE



I

LA MALADIE DU COMTE D'AVARAY


En arrivant à Varsovie, Louis XVIII ne comptait y demeurer que le
temps nécessaire pour traiter avec le roi des Deux-Siciles de son
installation dans ce royaume. Cousin de ce monarque, Bourbon comme
lui, nourrissant encore l'espoir de resserrer ces liens de parenté
par le mariage du duc de Berry avec une princesse sicilienne, il
pensait, non sans raison, qu'il serait mieux à sa place dans les
États de Naples que dans ceux du roi de Prusse, pour qui sa présence
pouvait devenir une source d'embarras et de difficultés. Comme tant
d'autres projets qu'avaient détruits des événements inattendus,
celui-ci ne devait jamais se réaliser, et le séjour de Louis XVIII en
Pologne allait se prolonger durant trois années.

S'il n'eût eu sans cesse en vue la conquête de sa couronne, s'il
avait pu se désintéresser de la France et renoncer à y rentrer, il se
fût aisément résigné à la tranquille retraite qui lui était assurée.
Il y avait reçu, de la part de la noblesse polonaise, un accueil
aimable, empressé. Le gouverneur de la ville, général de Kohler,
un vieil ami, le comblait de prévenances et de soins. D'illustres
familles, les Zamoysky, les Poniatowski, les Branicki, les Potocky,
les Radziwill, les Tiskievicz, les Mnizeck se prodiguaient en
attentions délicates, en invitations, en témoignages de respect,
et trouvaient le chemin de son coeur en entourant la duchesse
d'Angoulême des hommages dus à sa naissance, à ses malheurs, à ses
vertus. Une grande dame du pays, la comtesse Zamoyska, contrainte par
les exigences prussiennes de vendre une maison qu'elle possédait à
Varsovie, la lui offrait en pur don, ce qui lui valait cette réponse:

«Oui, madame, j'accepte avec la plus vive reconnaissance cette maison
que vous m'offrez d'une manière si aimable; mais je l'accepte comme
un dépôt. J'en paraîtrai le propriétaire puisque les circonstances
ne vous permettent plus de l'être, et comme vous voulez bien vous
occuper des moyens de me céder vos droits, je vais aussi m'occuper de
ceux de vous les conserver.»--«J'ai accepté le don, disait-il à son
frère; mais, vous pensez bien que je ne veux pas en abuser, et que je
serai simplement ce qu'en termes de loi, nous appelons un _custodis
nos_.»

Du reste, cette maison étant déjà pourvue d'un locataire, il ne
l'habita pas. Celle où il passait l'hiver appartenait à la comtesse
Branicka, princesse palatine de Cracovie, soeur du dernier roi de
Pologne, qui lui en avait abandonné la jouissance. L'été venu, il
s'installait au palais de Lazienski, propriété du roi de Prusse.
Mais, ici ou là, il évitait de faire parler de lui, étant tenu, pour
conserver l'asile de Varsovie, d'y vivre obscurément, de se condamner
au plus strict incognito, encore que, dans la ville, personne
n'ignorât que le nom de comte de l'Isle, sous lequel il y vivait,
n'était autre que le nom du roi de France proscrit.

À cette époque, l'oubli semblait l'avoir à ce point enveloppé que
dans la société singulièrement réduite des émigrés, répandue un peu
partout en Europe, on en comptait de nombreux qui n'auraient pu dire
ce qu'il était devenu, et qu'en France, parmi les royalistes même, il
en était bien peu qui eussent appris que leur malheureux souverain
habitait la Pologne.

La police de Fouché n'en avait pas moins cru devoir organiser autour
de lui une surveillance rigoureuse. Un de ses agents, le sieur
Gallon-Boyer, était arrivé à Varsovie, muni d'instructions ainsi
conçues: «Son premier soin, en se faisant connaître comme homme de
lettres, négociant, ou sous tout autre rapport qui puisse attirer la
confiance, sera de se former des connaissances utiles, de se lier
avec les personnes qui, par leur position et leurs rapports, pourront
le plus utilement servir au succès de ses observations. C'est ainsi,
par exemple, qu'il obtiendra sur l'intérieur de la maison du comte de
l'Isle, les notions détaillées et étendues qu'il devra transmettre à
Paris. Le citoyen Gallon-Boyer nous fera connaître la composition du
cortège qui entoure ce prince. Il rapportera les petites intrigues
qui l'agitent, l'espérance qu'on y entretient, les projets que l'on y
forme et les inquiétudes qui détruisent ou changent les unes et les
autres. Il parlera des voyageurs qui pourront y être conduits et de
l'accueil qu'ils y recevront.»

En dépit de son zèle à bien servir, l'homme de la police ne trouvait
rien d'intéressant à dire, tant la vie de l'exilé était retirée et
uniforme: il n'entretenait de relations qu'avec quelques grandes
familles du pays, et encore exigeait-il qu'elles ne le traitassent
pas en roi, ce qui faisait dire à Gallon-Boyer que «les intentions
qu'on lui prête en France de reprendre son titre sont fausses». S'il
se montrait par les rues, c'était toujours «avec l'extérieur le plus
simple, sans décoration, presque sans suite».

Dans sa maison seulement, il semblait se rappeler qu'il était
le roi de France. «Les deux gardes du corps qui ont suivi son
frère à Varennes ne le quittent pas. Le public leur conserve leur
ancien titre, quoiqu'ils soient sans uniforme. Monsieur et Madame
d'Angoulême forment sa société la plus intime. Cette dernière est
très aimée dans la ville, où elle répand d'abondantes aumônes. Quant
à l'emploi du temps, on prétend que le comte travaille tous les
matins une heure ou deux avec ses ministres,--c'est l'expression
générale,--et que le reste de la journée est partagé entre les
exercices de dévotion, la lecture et la table, à laquelle il apporte
généralement les plus heureuses dispositions.»

Ce que l'auteur de ces notes ne disait pas et ne pouvait savoir,
c'est que Louis XVIII, du fond de sa retraite, suivait avec une
attention anxieuse, autant que ses moyens d'information pouvaient
le lui permettre, les événements dont l'Europe était le théâtre.
Il espérait toujours qu'ils lui fourniraient une occasion de
plaider sa cause auprès des puissances qui semblaient à cette
heure l'avoir abandonné à son triste sort. Entre la Russie et la
France, réconciliées après la mort de Paul Ier, il voyait s'élever
des nuages, des difficultés commencer à renaître. Un jour, c'était
parce que la Russie accordait sa protection à des émigrés tels que
le chevalier de Vernègues et le comte d'Antraigues, considérés par
Bonaparte comme des conspirateurs militants et dangereux; un autre
jour, c'était parce qu'elle se refusait à seconder la politique du
premier Consul si violemment hostile à l'Angleterre. Quoique le
roi en fût encore à regretter la soumission de l'Autriche et de la
Prusse aux vues du gouvernement consulaire, il ne se dissimulait pas
que, sous cette soumission qui tirait sa durée de leurs perplexités,
naissait et mûrissait un secret désir de se prêter à une coalition
nouvelle en vue de briser le joug qui pesait déjà si lourdement sur
l'Europe. Et ce que l'homme de la police de Fouché, trompé par les
apparences de la vie morne et paisible du prétendant, ne voyait pas
davantage, c'est que ce noble proscrit puisait dans le spectacle
du monde continental, sourdement irrité de se sentir asservi, des
espérances et des audaces, et croyait à la reprise prochaine d'une
guerre dont les péripéties lui ouvriraient la route de son royaume.

En attendant, et faute de pouvoir faire mieux, il se livrait à
l'étude, relisait ses auteurs favoris; assis à son bureau, durant
des journées entières, il écrivait lettres sur lettres, parlant de
tout, devisant de tout, s'attachant avec le même soin aux menues
préoccupations de sa vie domestique qu'aux affaires de France qu'il
suivait avec un intérêt passionné. Sa correspondance ne fut jamais
plus active. On formerait des volumes avec ses écrits à son frère, à
sa femme, au duc de Berry, au prince de Condé, à sa soeur la reine de
Sardaigne, à celle de Naples, à tant d'autres. Toute l'histoire de sa
vie, à cette époque, est là, racontée par lui-même, tantôt langage de
roi, tantôt langage d'homme privé, effusionné, sentimental, ainsi
que le prouve cette lettre cueillie au hasard dans ce tas de minutes
jaunies, adressée au poète Delille, qui résidait en Pologne:

«Vous êtes accoutumé, monsieur, à voir les habitants de la Vistule
recourir à votre muse pour assurer l'immortalité aux monuments qu'ils
érigent. Mais, ce n'est pas seulement au meilleur poète que je
m'adresse aujourd'hui; c'est à l'âme la plus sensible.

«Ma nièce vient de perdre, par un accident cruel, ce chien cher et
précieux, compagnon de captivité de son malheureux frère, et selon la
sensible expression de l'ami qui vous transmet cette lettre, le seul
témoin compatissant de ses longues souffrances à elle-même. C'est
vous en dire assez, monsieur. Homère nous a transmis le souvenir du
chien d'Ulysse, et, dans cette occasion, je m'écrie avec force: _Musa
vetat mori_.»

Ainsi, il n'aurait eu qu'à se louer d'être venu à Varsovie, si la
médaille n'avait eu son revers. Dans cette ville devenue prussienne,
il ne jouissait d'aucune liberté. Il ne pouvait recevoir qui il
voulait, ni rien faire qui trahît sa volonté d'être le roi. Une
visite impromptue, que lui fit au mois d'avril le duc de Berry,
«provoqua des orages.» Son habileté les conjura, mais il n'échappa
pas aux remontrances du roi de Prusse. «Je réponds de toute
tranquillité tant que vous resterez comme vous êtes, lui écrivait
ce prince. Je demande instamment de tenir bon à ce que le nombre
environnant n'augmente pas du tout et qu'aucune considération
particulière ne fasse faiblir à cet égard: ce serait la chose qui
aurait le plus d'inconvénients.» Louis XVIII se le tint pour dit;
mais il n'en sentit que plus vivement le poids et la dureté de sa
chaîne.

Un si grave inconvénient n'était déjà que trop fait pour altérer sa
sérénité naturelle. À la fin de juillet, un événement d'une autre
sorte vint tout à coup assombrir encore plus sa vie. Souffrant
depuis longtemps, éprouvé par les climats du Nord, et violemment
secoué par les derniers malheurs, le comte d'Avaray tomba malade et
dut s'aliter. Prompt à s'alarmer, il se crut perdu. N'ayant en vue
que l'intérêt de son roi, sachant qu'il lui manquerait si la mort
le frappait, il communiqua secrètement à l'abbé Edgeworth toute
une suite de conseils bons à être utilisés en des circonstances
ultérieures que, dès ce moment, il prévoyait. Il savait quelle
respectueuse admiration le roi professait pour l'ancien confesseur de
Louis XVI, devenu le sien, duquel il disait: «Sa vertu est de celles
qu'on n'ose même louer, dans la crainte de la ternir.» Ce saint
prêtre, après avoir pieusement écouté le comte d'Avaray, s'était
empressé d'écrire, pour n'en rien oublier, ce qu'il avait entendu, et
nous lui devons de connaître les pensées qui agitaient l'ami du roi
alors qu'il se préparait à mourir.

«Dans cette conversation, qui a été assez longue, écrit l'abbé
Edgeworth, M. le comte d'Avaray m'a paru beaucoup moins occupé de
son état, quoiqu'il le regarde comme infiniment critique, que de
l'isolement où sa mort jetterait le maître auquel il a consacré sa
vie. Il m'a paru désirer extrêmement (si Dieu le retire de ce monde)
que le roi s'occupe sans délai de se former un conseil peu nombreux,
mais bien choisi, pour délibérer sur toutes ses affaires. Mais, en me
parlant de ce conseil, il m'a fait sentir avec force combien il sera
essentiel que le roi en soit véritablement l'âme, et qu'après avoir
écouté les avis de ceux qu'il voudra bien y admettre, il finisse
toujours par se décider seul et sans jamais donner une confiance
exclusive à personne.

«--Le roi, m'a-t-il ajouté, a trop de connaissances de tous les
genres, et trop de justesse dans ses vues, pour avoir jamais besoin
d'un premier ministre. D'ailleurs, un premier ministre, on même un
homme réputé tel sans en avoir le titre, ne ferait que lui ravir une
partie de sa gloire, à laquelle il a droit d'aspirer par lui-même, et
qu'il ne doit partager avec personne.

«En convenant avec moi de la difficulté de bien composer ce conseil
dans les circonstances actuelles, il m'a cependant désigné M. de
Cazalès et M. le marquis d'Escars, comme dignes d'y avoir place; et
il ne doute pas que l'un et l'autre ne se rendent à l'invitation du
roi, s'il daigne la leur faire. Il m'a aussi parlé, avec l'accent
de la plus profonde estime, de M. de Thauvenay qu'il regarde comme
un des plus parfaits serviteurs qu'ait aujourd'hui le roi. Il
n'hésiterait même pas à le désigner s'il n'était pas nécessaire
ailleurs pour le bien général des affaires.

«Un autre homme des talents duquel M. le comte d'Avaray m'a paru
faire une grande estime, et qu'il désire même que le roi puisse
appeler auprès de lui, est l'abbé de La Marre.

«--Il a peut-être, m'a-t-il dit, quelques inconvénients de caractère,
mais on les préviendra en le tenant d'une main un peu ferme. Au
surplus, si le roi ne juge pas à propos de le rapprocher de sa
personne, du moins est-il à souhaiter qu'il l'emploie toujours aux
affaires, parce qu'à des talents réels, et à un dévouement plus réel
encore, il joint une connaissance parfaite de la révolution et des
principaux personnages qui y jouent aujourd'hui un rôle. Le duc de
Richelieu et le marquis de Duras, m'a-t-il ajouté, sont encore deux
hommes bien précieux dans un autre genre; et il est à souhaiter que
le roi se les attache de plus en plus, parce qu'ils peuvent, l'un et
l'autre, lui être très utiles.

«En me nommant ces différentes personnes, et en désirant par
conséquent que le roi augmente le petit nombre de serviteurs qui
l'entourent aujourd'hui, M. le comte d'Avaray m'a paru craindre
excessivement que, peu à peu, ce nombre n'excédât les justes bornes
qu'une sage politique semble lui prescrire. Sa crainte à cet égard
est si grande, et lui paraît si bien motivée, qu'il n'a pas hésité
de me dire que la reine elle-même ne devait pas se rapprocher de
Varsovie tant que le roi n'y aurait qu'une existence précaire.

«Parmi les personnes qui environnent aujourd'hui le roi, il m'a paru
distinguer le vicomte d'Agoult: homme sûr, m'a-t-il dit, et sur
lequel le roi peut absolument compter. Il m'a paru désirer aussi que
le roi continuât toujours à avoir des bontés particulières pour MM.
Courvoisier, Hardouineau et Fleuriel, des services desquels il a
beaucoup à se louer. La situation de M. le duc d'Aumont et du comte
de Cossé m'a également paru intéresser la sensibilité de M. d'Avaray;
mais les finances du roi ne lui permettent pas de faire aujourd'hui
des traitements fixes à aucun de ces serviteurs; il ne m'a parlé que
d'un secours de cent louis pour le premier, et d'à peu près autant
pour le second, si toutefois il n'a pas touché sa pension de Russie.
Il est aussi très occupé de son fidèle valet de chambre Potin, dont
il espère que le roi se souviendra toujours, quelles que soient les
chances de l'avenir.

«Quant à ses affaires personnelles, M. le comte d'Avaray m'a
répété plusieurs fois que tout ce qui était chez lui, provenant
des bontés de son maître, devait retourner à son service, quand
il ne serait plus. Il désire cependant que les papiers qui le
regardent personnellement soient envoyés à sa famille, quand on
en aura l'occasion. Il ne recommande pas sa famille au roi, parce
qu'il est bien assuré que les bontés qu'il a toujours eues pour
lui se répandront sur elle, quand il ne sera plus. Mais une faveur
à laquelle il attacherait le plus grand prix, serait que le roi
fît passer dans leur écusson les fleurs de lys, qu'il lui a permis
de prendre dans le sien. Deux amis qu'il laisse derrière lui (MM.
d'Hautefort et Charles de Damas) m'ont aussi paru l'occuper beaucoup.
Il désire que le roi ne les oublie jamais, et les regarde comme deux
de ses plus fidèles serviteurs.

«En me parlant de ses papiers, M. le comte d'Avaray m'a communiqué
un projet qu'il m'a dit avoir conçu depuis longtemps, mais auquel
la multiplicité de ses affaires l'avait empêché de travailler:
c'est celui d'un ouvrage, dont les lettres du roi formeraient, pour
ainsi dire, les bases, et auquel les siennes, ainsi qu'une quantité
de notes éparses que l'on trouvera dans ses papiers, serviraient
de commentaire. Il m'a paru attacher une grande importance à cet
ouvrage, en ce qu'il contribuerait, plus que tout ce que l'on
pourrait imaginer d'ailleurs, à faire connaître le roi à la France et
à l'Europe.

«Dans une conversation postérieure à celle dont je viens de donner la
substance, M. d'Avaray est revenu sur ce même projet d'ouvrage, et
m'a désigné M. de Thauvenay comme l'homme le plus propre à y mettre.
Il m'a témoigné une seconde fois le plus grand désir de voir cet
excellent serviteur plus rapproché du roi qu'il ne l'est.

«--D'ailleurs, m'a-t-il ajouté, en supposant même que ma santé se
rétablisse, la convalescence sera nécessairement bien longue: et je
ne connais personne qui puisse mieux me suppléer auprès de mon maître
que M. de Thauvenay.»

Ces conseils confiés à la garde de l'abbé Edgeworth, le malade
écrivit à Thauvenay pour le prier de venir mettre ses papiers en
ordre après sa mort, et pria le roi d'expédier la lettre. Thauvenay,
ayant confié l'agence de Hambourg au comte de Grémion, «son ami et
son second,» arriva en toute hâte. Il trouva le malade en meilleur
état et le roi rassuré. Mais d'Avaray paraissant pour longtemps
incapable de tout travail, il fut décidé que le nouveau venu
occuperait provisoirement sa place[49].

[Note 49: Il ne l'occupa que jusqu'en 1803, ayant dû quitter à cette
époque, pour raison de santé, le service du roi. Le marquis de Bonnay
le remplaça.]

On peut voir, par les lettres du roi à ses correspondants ordinaires,
combien l'avait troublé cette alerte et avec quelle anxiété il suivit
la marche d'une convalescence trop lente à son gré. Dans la plupart
de ces lettres, on trouve, dès ce moment, la trace des soucis que lui
cause une santé si chère. Sensible aux marques d'intérêt qu'on donne
à son ami, il remercie avec émotion tous ceux qui, en lui écrivant,
lui parlent de d'Avaray. Quand celui-ci ne peut répondre lui-même
aux témoignages affectueux qu'il reçoit, c'est le roi qui répond
en son nom. Il le fait notamment pour la comtesse de Polastron, la
captivante femme à qui le comte d'Artois a voué sa vie, et qui de
Londres avait adressé à d'Avaray des protestations d'attachement.
«Vous avez eu la bonté, madame, d'écrire une lettre bien aimable à M.
d'Avaray; mais, vous lui imposez des lois sévères. Sa convalescence
marche bien lentement, et la raison exigeait de lui une obéissance à
laquelle le sentiment se refusait. Je ne sais qui l'aurait emporté.
J'ai proposé un accommodement dont tout l'avantage était pour moi. Ce
motif l'a fait accepter. Je suis près de vous l'interprète de deux
amis qui sentent vivement l'intérêt que vous avez pris au coup dont
ils ont été également menacés. Recevez donc l'expression de leur
reconnaissance et celle du tendre attachement du secrétaire.»

Mais c'est surtout au comte d'Artois que le roi fait part de ses
angoisses, de tout ce qu'il craint, de tout ce qu'il espère. Ces
libres confidences, accueillies avec sollicitude, suivies de
réponses non moins révélatrices de l'étroite union qui règne
désormais entre les deux frères achèvent de la cimenter. Cependant
le temps marche, l'automne commence, l'hiver approche, et l'état de
d'Avaray ne s'améliore pas assez pour que les inquiétudes du roi ne
renaissent pas. Au mois de septembre, elles sont redevenues telles
qu'au premier jour de la maladie. Il n'est que trop vrai d'ailleurs
qu'elle exige maintenant des moyens de guérison prompts, énergiques,
et celui de tous qui devait être le plus cruel au coeur du roi,
l'installation du malade, pour la durée de l'hiver, sous un climat
plus chaud que celui de la Pologne. Les deux amis devront se séparer,
et cette perspective les afflige également.

Le comte d'Artois est le premier confident de la tristesse royale.
«Je n'ai pas craint, jusqu'à ce moment, mon cher frère, de vous
parler dans toutes mes lettres de d'Avaray, parce qu'en vous
entretenant de mon ami, je vous ai parlé d'un serviteur qui vous
est tendrement dévoué. Aujourd'hui, mon âme est bien triste; la
convalescence, comme je vous l'ai dit, est d'une lenteur extrême.
Soit qu'il faille l'attribuer à la violence des accidents par
lesquels la maladie a commencé, ou au mauvais temps qui a constamment
régné pendant les mois de juillet et d'août, il n'est que trop
certain que le mieux n'a pas fait les progrès que nous devions
espérer, et Le Febvre, effrayé de voir arriver dans un tel état
de choses un hiver quelquefois aussi rude ici qu'en Courlande, a
fortement conseillé au malade d'aller le passer dans un climat
tempéré. Vous jugez, mon ami, de ce que son coeur et le mien ont
souffert d'un pareil arrêt. Mais, la raison, la nécessité ont pris
le dessus. Nous avons senti, et moi surtout, qu'il ne fallait pas
sacrifier des années à quelques mois, et il vient d'être décidé que
d'Avaray partira pour le nord de l'Italie, sauf à s'enfoncer encore
davantage si son état et la saison l'exigent. Cette douloureuse
décision est encore ignorée ici. Mais, en vous la confiant, je ne
vous en demande pas le secret; on ne le saura que trop, avant que
vous receviez cette lettre ... Plaignez-moi, j'espère qu'au printemps
vous me féliciterez.»

Quinze jours plus tard, le roi complète ces désolantes nouvelles
et annonce le départ de son ami. «D'Avaray est parti vendredi,
comme je vous l'avais annoncé. J'ai désiré, j'ai pressé ce voyage;
il était nécessaire tant à cause du climat, que pour lui procurer
un repos auquel il était impossible ici d'obtenir de lui qu'il se
livrât. Mais, j'ai beau me dire tout cela, je n'en souffre pas moins.
Il n'est point guéri, je ne puis me le dissimuler, et quoique le
lait auquel il s'est mis passe bien, quoique je puisse fonder des
espérances raisonnables sur son voyage même, je puis bien aussi
concevoir de cruelles inquiétudes.»

Désormais les détails sur la santé du voyageur tiendront une large
place dans la correspondance qui nous sert de guide. Entre lui
et le maître auquel, même de loin, il ne cesse de prodiguer son
dévouement et ses conseils, s'établira une relation épistolaire qui
se continuera durant des années; car bien qu'au printemps d'Avaray
revienne à Varsovie, il est trop gravement atteint pour se dispenser
de retourner chaque hiver en Italie. Ainsi, périodiquement, d'année
en année, la mauvaise saison ramènera la séparation, et jusqu'à la
fin, malgré l'habitude et la nécessité, les deux amis en souffriront
toujours autant.



II

LA DÉTRESSE FINANCIÈRE


Indépendamment des préoccupations que causait au roi l'état maladif
de d'Avaray, il en était d'autres qui pesaient non moins durement
sur lui, et entretenaient en son esprit une excitation incessante.
Sans parler de celles que lui apportaient les événements qui se
déroulaient en Europe, et éloignaient un peu plus chaque jour sa
restauration, les plus poignantes lui étaient suggérées par sa
détresse financière.

Déjà, à Mitau, il en avait cruellement souffert. Sa maison remplie
de serviteurs de tout rang, dépourvus de ressources, tant d'émigrés
à secourir, les traitements fixes alloués à ses agents, les frais
de courriers, de poste, de voyages, les dépenses du duc et de la
duchesse d'Angoulême, celles du duc de Berry, ce n'était là que
le courant, auquel, en cette année 1800, s'étaient ajoutés le coût
d'une cure de la reine à Pyrmont, de son installation à Kiel, où
elle allait résider encore pendant plus d'une année, et la solde
supplémentaire que le roi avait dû se déterminer à allouer à ses
gardes du corps, dont l'âge et les besoins rendaient insuffisante
celle qu'ils recevaient de l'empereur. Après une vaine tentative
à Saint-Pétersbourg, pour obtenir une augmentation de sa pension
annuelle, fixée à deux cent mille roubles, il s'était adressé à
son frère, en le priant de solliciter des ministres anglais le
renouvellement d'un secours de dix mille livres sterling qu'ils
lui avaient accordé l'année précédente et sa transformation en un
traitement annuel. «Mes pauvres finances sont toujours dans une gêne
extrême à la fin de chaque année, disait-il. Mais, jamais elles ne
furent dans un état plus désastreux qu'à la fin de celle-ci. Il n'y a
que vous qui puissiez me tirer de ce pénible embarras.»

Si profonde qu'apparaisse alors sa misère, elle fut bien pire après
qu'il eut été chassé de Russie. Outre qu'il était menacé de voir son
traitement supprimé, il n'avait reçu, on s'en souvient, qu'en minime
partie les six mois échus au moment de son départ. Pour se mettre
en état d'arriver à Varsovie, il avait dû contracter un emprunt à
Riga, et lorsque ses gardes du corps et ses plus fidèles serviteurs,
chassés aussi de Mitau, étaient arrivés à Memel, privés de tout,
mourant de faim et brisés de fatigue, il n'avait pu leur venir en
aide que grâce à sa nièce.

Dans cette situation, il renouvelait ses instances:

«Vous sentez que le déplacement, un voyage dont je ne peux prévoir
le terme, mon établissement, lorsque j'en aurai trouvé un pour mes
enfants et pour moi, la foule d'infortunés que je laisse derrière
moi et qui bientôt, sans doute, courront les chemins; vous sentez,
dis-je, que tout cela m'écrase et que je ne saurai plus où donner
de la tête, si je ne suis secouru promptement et efficacement.
L'Angleterre seule le peut. _Intelligenti_ (j'ajoute en cette
occasion _et amanti_) _pauca_. Rappelez-vous ce que je vous ai écrit
dernièrement, mais bien loin de prévoir encore ce qui m'arrive.
Jamais je n'eus plus besoin du zèle de mon ami et de la générosité
du roi d'Angleterre.»

Le 18 février, aux portes de Varsovie, nouveaux et plus poignants
aveux. «Je ne vous dirai qu'un mot de ma situation; elle est au
comble de la détresse. Quant aux détails je m'en rapporte au comte
de La Chapelle, qui possède à bon droit votre confiance et la mienne
et que j'envoie en Angleterre, non seulement pour vous informer
de ce qui s'est passé et de l'état où je suis, mais aussi parce
que j'ai jugé indispensable qu'un témoin oculaire et irréprochable
fît sentir aux ministres la nécessité et l'urgence des secours que
je sollicite.» Enfin, en arrivant à Varsovie, presque réduit aux
expédients, il presse encore son frère: «Je me recommande de plus en
plus à vous, pour hâter une décision qui me devient de jour en jour
plus nécessaire. M. de La Chapelle vous parlera sur ce point. Mais,
ce qu'il ignorait et que je n'ai moi-même appris que depuis ma lettre
écrite, c'est que non seulement mon traitement de Russie est fini
pour moi, mais que celui qui a négocié à Riga l'emprunt qui m'a mis
en état de partir y est retenu, par ordre de l'empereur, jusqu'à ce
que la somme soit remboursée.»

À cette époque, telle est la pauvreté de Louis XVIII que, pour la
première fois, il se voit contraint de refuser des secours à ceux de
ses partisans qui se sont montrés les plus fidèles à sa cause, les
plus ardents à le servir. «Il ne vous est que trop facile de deviner
la réponse à faire au duc de Laval. Je ne suis pas sûr d'avoir du
pain pour mes enfants et pour moi-même. Je n'en peux plus donner aux
autres. Il m'est dur de revenir sans cesse à ce pénible sujet.» C'est
le 12 mars qu'il est réduit à cet humiliant refus. Encore quelques
semaines, et ce sera pire. Il devra se résoudre à morigéner la reine,
qui, par des dépenses exagérées à Kiel et à Pyrmont, s'est endettée,
à lui déclarer qu'il ne peut venir à son secours pour le payement
de ses dettes et que c'est à ceux qui dirigent sa maison «de guérir
cette plaie par les réformes les plus rigoureuses».

Pendant ce temps, en Angleterre, le comte d'Artois s'efforçait
d'obtenir du gouvernement britannique les secours dont son frère
avait un si pressant besoin. Au reçu de la nouvelle de son expulsion
et des tristes confidences qui l'accompagnaient, il était accouru
d'Édimbourg à Londres, afin de hâter par sa présence la solution
qu'il souhaitait, plus encore qu'il ne l'espérait. À Londres, il
s'était rencontré avec l'envoyé du roi, le comte de La Chapelle.
Bouleversé par les détails douloureux que lui avait donnés celui-ci,
prévoyant que plusieurs semaines s'écouleraient avant qu'eussent
abouti ses démarches auprès des ministres anglais, il avait couru au
plus pressé et envoyé à Thauvenay, agent de Louis XVIII à Hambourg,
une somme de trois mille livres sterling, réunie à grand'peine au
moyen d'emprunts.

Lorsque le roi connut ce trait de dévouement fraternel, il venait
d'être averti par la comtesse Palhen, femme du ministre russe à
qui la duchesse d'Angoulême avait écrit et «par quelqu'un dont le
témoignage est de poids», que, très probablement, son traitement de
Russie allait être rétabli. Ce n'était pas encore officiel, et il
ignorait toujours si l'arriéré serait acquitté. Il avait lieu du
moins d'en concevoir l'espérance. Il n'en fut pas moins sensible à la
sollicitude empressée du comte d'Artois. Il y a de l'émotion et des
larmes, de douces larmes, dans les remerciements qu'il lui adressait.

«J'ai reçu, mon cher frère, votre lettre du 7, et je voudrais pour
toute réponse vous envoyer mon coeur. Quoi! c'est vous, mon ami, qui,
dans la situation où vous êtes, venez à mon secours? Infortuné Paul,
qu'à ce prix, tes mauvais traitements me sont chers! S'il en était
temps, si Thauvenay ne m'eût déjà rendu compte de l'exécution de vos
aimables et généreux desseins, je vous prierais, je vous conjurerais
d'y renoncer; l'intention me suffisait et bien au delà. Mais, du
moins, si d'ailleurs vos soins vis-à-vis des ministres britanniques
ont le succès que je dois espérer, en dépit de tous les retards, que
son premier usage soit de réparer le mal que vous vous faites pour
moi. Ce n'est plus votre frère, votre ami qui vous le demande, c'est
le roi qui le veut, qui l'exige. Je n'ai qu'un seul regret, c'est de
n'avoir pu exercer cet acte d'autorité qu'après la nouvelle que je
vous ai mandée il y a huit jours, et dont j'ai reçu encore une sorte
de confirmation, mais sans détails sur l'arriéré. Mais je n'ai rien
encore de direct à cet égard. Nous travaillons cependant à arrêter
la vente de la parure de diamants. C'est un procédé de devoir et de
délicatesse envers l'impératrice douairière et le nouvel empereur
lui-même[50].»

[Note 50: La vente fut arrêtée, et la duchesse d'Angoulême rentra en
possession de son collier après que le traitement de Russie eut été
rétabli.]

Au moment où le roi exprimait, en ces termes, sa gratitude au
comte d'Artois, ce prince allait recevoir la réponse du cabinet
britannique. Cinq mille livres sterling étaient mis immédiatement
à la disposition de Louis XVIII; en outre, «il pouvait compter
jusqu'à des temps plus heureux sur une avance annuelle de six mille,»
c'est-à-dire égale à celle que recevait son frère. Il ne paraît pas
que ce secours eût été accordé avec bonne grâce. L'entretien auquel
il donna lieu entre le ministre anglais lord Hawkesbury et le baron
de Roll, représentant du comte d'Artois, révèle un peu d'impatience
de la part du prêteur, qui trouve peut-être qu'on recourt bien
souvent à lui et une certaine aigreur chez l'obligé, qui s'étonne
que, dans la cruelle position du roi, on fasse si peu pour lui venir
en aide. Il est vrai que le baron de Roll était un pauvre diplomate,
dépourvu de tact,--il ne l'avait que trop prouvé en 1796 lors de sa
mission auprès du duc d'Orléans,--et qu'il se peut bien que la forme
donnée à ses exigences ait blessé lord Hawkesbury.

Tel qu'il était cependant, ce subside que le comte d'Artois tenait
«pour bien médiocre», grossissait sensiblement les revenus de son
frère, lui permettait de rétablir les traitements supprimés, de venir
de nouveau en aide à des serviteurs fidèles et malheureux et «d'avoir
toujours une somme devant lui pour subvenir à des besoins urgents».
Quant à ses anciens gardes du corps, dont la détresse lui causait
depuis trois mois de cruels soucis, le gouvernement anglais venait de
pourvoir à leur existence, en leur accordant des pensions modestes
mais suffisantes. Ce qui était fait pour eux fit oublier au roi la
modicité de ce qui était fait pour lui. «Les bienfaits répandus sur
ces respectables vétérans me touchent bien plus que ceux dont je suis
moi-même l'objet.» En ce qui le concernait, il ajoutait: «Le roi
d'Angleterre a fait pour moi ce qu'il a jugé à propos et, quoique le
secours qu'il m'a accordé soit bien inférieur à mes besoins, ce n'est
pas à la reconnaissance à calculer la libéralité.»

Mais, ce dont il était surtout touché, c'était de la conduite de
son frère en ces circonstances. Le souvenir ne devait plus s'en
effacer dans son coeur. Leur correspondance, dès ce moment, prend un
accent plus vif de confiance et de tendresse. Le roi n'abdique pas;
il maintient ses droits, il manifeste ses volontés, continue à se
refuser à ce qu'il juge inopportun. Mais, il prie plus souvent qu'il
n'ordonne, et, de son côté, le comte d'Artois, toutes les fois qu'il
sent que sa résistance offenserait, engendrerait un dissentiment,
s'empresse de céder.

Entre temps, un tragique événement avait changé la face des choses
en Russie. Durant la nuit du 11 au 12 mars, l'empereur était mort
en des circonstances mystérieuses. À la suite d'une conspiration de
palais, il avait péri assassiné. La nouvelle de son trépas arriva
à Paris au moment où Bonaparte, las des procédés de l'ambassadeur
russe Kalitscheff, songeait à demander son remplacement. L'occasion
lui parut propice pour rendre plus étroites et plus cordiales ses
relations avec la cour de Russie. Le nouvel empereur, Alexandre,
était jeune, plus accessible que son père à l'influence des idées
modernes. Non seulement il manifestait l'intention de concourir au
rétablissement de la paix générale par sa persévérance dans les
mesures qu'avait adoptées son prédécesseur avec les puissances du
Nord, mais encore il se prononçait sur son union avec la République
française, comme sur un système justifié par l'expérience de ses
ancêtres, par la convenance des deux États et «par la nécessité de
mettre un frein au despotisme maritime de l'Angleterre». Enfin, dès
son avènement, il avait fait savoir qu'il rappelait M. de Kalitscheff
et désignait un autre de ses sujets, M. de Markoff, pour le remplacer.

Bonaparte ne voulut pas laisser se refroidir ces heureuses
dispositions. Son ambassadeur en Russie n'était pas encore nommé.
En attendant qu'il l'eût choisi, il résolut d'envoyer Duroc, un de
ses aides de camp, à Saint-Pétersbourg. Duroc reçut de Talleyrand
les instructions les plus minutieuses. Il devait présenter au tsar
les regrets du premier Consul sur la mort de Paul Ier, le féliciter
de son avènement, et lui offrir de signer immédiatement la paix.
Une lettre autographe de Bonaparte exprimait ces sentiments. Les
instructions remises à Duroc avaient tout prévu, même l'attitude
qu'il devait prendre vis-à-vis des émigrés. «Quant aux émigrés
français qui pourraient se trouver en crédit à Saint-Pétersbourg,
vous les recevrez tous sans aller chez aucun. Vous pourrez cependant
charger un des deux officiers que vous avez, de se mêler à eux,
afin de rassembler un plus grand nombre de renseignements.» Duroc
quitta Paris le 24 avril. Moins d'un mois après, il faisait connaître
qu'il avait été amicalement accueilli par Alexandre: «Je ne veux
me mêler des affaires intérieures de personne, lui avait dit
l'empereur. Chacun peut se donner le gouvernement qui lui convient.
Je désapprouve ceux qui veulent s'y opposer.»

Ce langage était bien fait pour laisser supposer à Bonaparte qu'il
trouverait dans Alexandre un utile et fidèle allié. Au même moment,
l'arrivée de M. de Markoff à Paris imprimait aux relations des
deux gouvernements le caractère le plus cordial. Sur la demande du
tsar, divers gentilshommes français restés longtemps au service de
la Russie: MM. de Richelieu, de Lambert, de Langeron, de Torcy,
de Choiseul-Gouffier, d'autres encore, étaient rayés de la liste
des émigrés. Talleyrand, ministre des affaires étrangères à Paris,
échangeait avec le prince Kourakin, ministre des affaires étrangères
à Saint-Pétersbourg, d'amicales lettres[51]. Il semblait donc que
Bonaparte, possédé du désir de créer entre la Russie et la France,
pour contenir l'Angleterre, une étroite alliance, eût atteint son but.

[Note 51: Dans l'une d'elles, où le chancelier russe faisait étalage
de ses sentiments de sympathie, on lit: «Agréez-en l'assurance de
même que celle de la confiance que je place en vous.»]

Pendant ce temps, réfugié à Varsovie, Louis XVIII y était oublié par
ces mêmes souverains en qui, naguère, il mettait ses espérances.
S'ils se souvenaient encore de lui, c'était pour s'avouer qu'il ne
pouvait plus être désormais l'instrument de leurs desseins, pour se
décharger, l'un sur l'autre, du soin de le soustraire aux amères
humiliations de la pauvreté. La pauvreté, l'impuissance qui en
résulte, c'étaient là, en effet, les plaies vives de la petite cour
du comte de l'Isle.

Il séjournait depuis plus de six mois à Varsovie qu'il en était
encore à attendre les secours mensuels du tsar. À son départ de
Mitau, Paul Ier s'était engagé à les lui continuer. Mais, en réalité,
il ne les recevait plus. Malgré ses pressantes sollicitations,
l'héritier des Bourbons restait en disgrâce à Saint-Pétersbourg
comme s'il eût été un simple courtisan. Le tsar lui refusait
jusqu'au droit d'avoir un agent à la cour de Russie. Ce n'est que
par l'intermédiaire du duc de Serra-Capriola, représentant des
Deux-Siciles, qu'il pouvait faire parvenir ses demandes et plaider sa
cause.

La correspondance, en cette année 1801, n'est guère défrayée que par
les questions d'argent. La misère chaque jour s'accuse et s'aggrave.
Privé des secours de la Russie, le roi en est réduit aux deux cent
mille francs de l'Espagne et aux vingt mille florins que reçoit
de la cour d'Autriche, comme héritière de Marie-Antoinette, la
duchesse d'Angoulême. Ces fonds arrivent irrégulièrement, à travers
d'innombrables difficultés. Ils ne suffisent pas aux dépenses de
la maison royale, composée de soixante personnes, dépenses qui
dépassent quatre cent mille francs. L'habileté de Thauvenay, appelé
provisoirement à Varsovie pour remplacer d'Avaray, ne parvient pas
à les diminuer. C'est donc la misère, une misère que rendent plus
cruelle les demandes incessantes adressées au roi par ses partisans
et les réclamations de ses créanciers, dont les exigences se sont
déchaînées depuis qu'il habite Varsovie[52]. L'obligation d'y
arracher sa famille et les courtisans de son exil, ne permettait pas
à Louis XVIII de garder longtemps le silence. Après la mort de Paul
Ier, il avait écrit à son héritier pour lui adresser les compliments
d'usage et l'entretenir de ses intérêts pécuniaires. Il chargea le
duc de Serra-Capriola de les exposer et de les défendre.

[Note 52: Il fallut un ordre formel du roi de Prusse pour mettre un
terme aux poursuites dont Louis XVIII était l'objet.]

Le diplomate napolitain en entretint un des ministres russes, le
comte Panin. Celui-ci prit les ordres du tsar et parvint à réveiller
la vieille bienveillance de la maison de Russie pour les Bourbons.
Le traitement annuel que recevait jadis le roi de France fut rétabli
à partie du jour où il avait cessé d'être payé. De nouveau, le
palais de Mitau lui était ouvert. Le tsar s'engageait, en outre, à
intéresser à son sort les familles souveraines d'Europe. Enfin, Panin
insinua qu'il ne serait pas impossible d'obtenir du gouvernement
français un subside régulier qui mettrait le roi à l'abri de tout
souci dans le présent comme dans l'avenir. Pour justifier et
alimenter ce subside, il y avait, à ce que pensait le gouvernement
moscovite, une cause légitime: les biens héréditaires du roi,
confisqués au profit de la nation. Cette opinion reposait sur une
erreur. Louis XVIII dut objecter au duc de Serra-Capriola que tous
les biens du roi de France, sous la loi de l'ancienne monarchie,
étaient domaines de la couronne: «Ceux même qu'il possédait
patrimonialement avant son avènement acquièrent cet indélébile
caractère à l'instant de la mort de son prédécesseur. D'ailleurs, il
serait impossible que je ne parusse pas de près ou de loin dans un
pacte de cette nature, et vous sentez que rien au monde ne peut me
faire transiger sur ma couronne. Si les puissances engageaient celui
qui l'a usurpée à leur assurer un subside qu'elles me transmettraient
ensuite, le cas serait différent. Je puis tout recevoir d'elles, rien
de lui. Votre âme est trop élevée pour ne pas partager cette manière
de voir et surtout de sentir.» Après cette réponse, l'idée parut
abandonnée; mais Alexandre n'y renonça pas, convaincu que Bonaparte
devait une indemnité aux Bourbons.

En attendant d'y revenir, il fit expédier une lettre circulaire à ses
représentants à Vienne, Londres, Berlin et Naples, leur enjoignant de
demander à la cour auprès de laquelle chacun d'eux était accrédité
une pension annuelle pour «M. le comte de l'Isle». La correspondance
directe entre la Russie et l'Espagne n'étant pas encore rétablie,
l'ambassadeur russe à Paris reçut l'ordre de communiquer la
circulaire à son collègue espagnol. Enfin, lui-même fut autorisé à
entretenir verbalement Talleyrand de la question qui préoccupait
le tsar, et que ce prince cherchait à résoudre conformément à la
générosité de son coeur[53].

[Note 53: Voici le texte de la lettre que le tsar fit adresser à ses
ambassadeurs: «La situation à laquelle se trouve réduit M. le comte
de l'Isle (Louis XVIII) à une époque où la tranquillité publique,
après tant d'orages, n'a pu être rétablie qu'aux dépens des droits
de sa naissance, ne peut être indifférente à tous les souverains de
l'Europe. Déchu du milieu d'eux par l'enchaînement des circonstances,
il est de leur dignité de ne pas le laisser en peine et toute sa
famille dans un abandon qui les expose à éprouver le besoin le plus
pressant. Tel serait cependant le sort infailliblement réservé à
cette malheureuse famille si, par des mesures de bienveillance, les
souverains ne s'empressent de venir à son secours.

«Ceux qui lui ont été donnés par feu l'empereur, ceux que lui a fait
tenir tout récemment encore Sa Majesté Impériale ont pu suffire
jusqu'ici à ses besoins. Mais, quelque sensible que soit notre
auguste maître à la situation de ce prince, quelque porté qu'il soit
à l'adoucir, il ne peut supporter la charge trop onéreuse de fournir
seul à cette dépense. Il croit que les autres souverains voudront
la partager, et c'est dans le dessein de les engager à assurer à ce
prince, par une contribution volontaire, des moyens d'existence qui
le mettent hors de l'atteinte du besoin, que l'empereur s'adresse
aujourd'hui à quelques cours, plaçant une pleine confiance dans
leurs sentiments et leur générosité.»]

Ces démarches eurent un sort très différent. L'empereur d'Autriche
se montra empressé à y répondre. Il parut comprendre à demi-mot, et
s'engagea à contribuer pour cinquante mille florins, à partir du 1er
juillet 1802, au traitement annuel du roi de France. Mais, ces belles
promesses restèrent sans effet. Deux ans après, La Fare réclamait en
vain les termes échus de la pension, qui ne fut pas payée davantage
par la suite.

L'Angleterre mit plus de sincérité dans sa réponse. Elle refusa
d'augmenter les charges qu'elle portait déjà. Il est vrai qu'elle
pourvoyait à l'entretien du comte d'Artois, du duc d'Angoulême, du
duc de Berry, des princes d'Orléans, des trois Condé, sans parler des
pensions qu'elle servait à un grand nombre d'émigrés. «Il ne reste
plus que Louis XVIII à pourvoir, disait avec raison lord Hawkesbury à
Woronzow, en motivant le refus de sa cour. Si les autres souverains
de l'Europe veulent imiter ce que l'empereur de Russie fait envers
cet infortuné prince, et ce que le roi de la Grande-Bretagne fait
pour les autres membres de la famille de France, cette dépense ne
leur coûtera pas beaucoup.»

L'Espagne fit une réponse analogue. Depuis 1794, elle payait ou était
censée payer à la maison de Bourbon une somme annuelle de trois cent
trente mille livres. Elle trouvait sa part de charges suffisante et
n'y voulut rien ajouter. Quant au roi de Naples, qui longtemps avait
donné asile aux tantes du roi et qui payait encore un traitement au
duc de Berry, le silence des documents permet de supposer qu'il ne
voulut pas aller au delà.

Nous avons gardé pour la fin la réponse de la Prusse, parce que la
démarche du tsar auprès d'elle révèle le projet que d'Haugwiz et le
général de Beurnonville s'étaient mis en tête de faire réussir. À la
première ouverture de Krudener, le ministre prussien ne fit aucune
objection. Il devait d'abord prendre les ordres de son maître. Puis,
lorsqu'au bout de six semaines il se décida à répondre, il justifia
ses retards en alléguant la nécessité ou il s'était trouvé de faire
rechercher dans les archives du royaume le relevé des sommes fournies
par la Prusse aux princes français. «Ces sommes s'élevant à six
millions en espèces sonnantes, dit-il à Krudener, non compris les
dépenses énormes qu'a faites la Prusse pour relever le trône des
Bourbons, le roi, quoique très sensible aux malheurs de cette auguste
famille, doit à son peuple de mettre un terme aux libéralités de sa
maison. Mais, si j'en puis juger par quelques propos échappés au
général de Beurnonville, bien que je me sois gardé de lui parler de
cet objet, la France elle-même ne serait pas éloignée de pourvoir
à l'entretien des princes français, en leur procurant un petit
établissement.»

Ce langage étonna Krudener. Il fit observer que la proposition du
tsar s'adressait uniquement au coeur du roi de Prusse, qu'il ne
pouvait être question d'une charge onéreuse au trésor de l'État, mais
d'un concert entre les têtes couronnées pour assurer la subsistance
d'un prince déchu du trône. Quant aux propos attribués au général de
Beurnonville, il pensait que ce diplomate avait, en cette occasion,
consulté son coeur et non son gouvernement.

--À supposer, ajouta-t-il, que le premier Consul soit disposé
à écouter des propositions en faveur des Bourbons, ceux-ci
répugneraient peut-être à accepter des bienfaits de la main de ceux
qui les ont dépouillés. Bonaparte y mettrait sans doute la contrition
d'une renonciation formelle à laquelle M. le comte de l'Isle ne
souscrira jamais. Une semblable négociation serait-elle d'ailleurs
bien sérieuse? Ne cacherait-elle pas, de la part du gouvernement
français, le dessein de tenir la maison de France dans une
continuelle sujétion, sans donner jamais de réalités aux espérances
que celle-ci pourrait concevoir?

--En effet, répliqua d'Haugwiz, le premier Consul demanderait
probablement une renonciation. Mais, dans ce cas, la maison
de Bourbon ne devrait pas se faire scrupule d'y souscrire. La
situation est telle qu'il ne peut rester aux Bourbons aucun espoir
de recouvrer leur couronne, à moins qu'elle leur soit offerte par
la nation française elle-même, et alors la renonciation cesserait
d'être obligatoire. Au surplus, Bonaparte n'a-t-il pas déjà procuré
un établissement en Italie à un prince Bourbon? Pourquoi n'en
procurerait-il pas un autre en Allemagne? L'Espagne pourrait se
charger de la négociation et prêter son nom aux formes.

Ces arguments n'ébranlèrent pas la conviction contraire de Krudener.
Il était d'ailleurs sans pouvoirs pour négocier. Les deux diplomates
se séparèrent sur la promesse faite par d'Haugwiz de revenir à la
charge auprès de son souverain.

Il résulte de ce curieux entretien que le roi de Prusse avait eu
la même pensée que l'empereur de Russie; mais tandis que, chez
le monarque moscovite, elle était le résultat d'une initiative
personnelle et désintéressée, chez le monarque prussien elle était
due aux incitations venues de Paris, où Talleyrand poursuivait avec
persévérance la réalisation d'un projet qu'il jugeait propre «à
déshonorer les Bourbons».

Les critiques dont Krudener accompagnait les ouvertures de d'Haugwiz
en les transmettant à sa cour, le 23 février 1802, produisirent
l'effet qu'il était fondé à en attendre. Une communication ultérieure
de l'ambassadeur de Russie à Paris, acheva de donner à Alexandre
la mesure de la délicatesse du premier Consul. Le 4 juillet,
Markoff écrivait: «J'ai voulu pressentir M. de Talleyrand si le
premier Consul avait quelque propension à accorder en général des
secours pécuniaires à cette infortunée famille. Il me répondit
que le premier Consul n'en était pas éloigné et qu'il n'attendait
peut-être pour cela que le rassemblement de cette famille dans un
endroit éloigné de France, et qu'il se proposait même de faire des
démarches auprès du gouvernement anglais pour faire sortir des pays
de sa domination ce qui y restait encore de la maison de Bourbon,
savoir: le comte d'Artois, les trois fils du dernier duc d'Orléans
et le prince de Condé. Faisant semblant d'exciter des doutes que la
délicatesse de Louis XVIII et celle de son frère et de ses neveux
leur permît d'accepter des secours de la France, il me dit de me
tranquilliser là-dessus, qu'on les avait déjà pressentis à cet
égard par Rome et par Naples[54] et qu'ils ne se sont nullement
montrés difficiles.--Mais, peut-être, lui ai-je dit, attacherez-vous
à la prestation de ce secours quelques conditions humiliantes et
préjudiciables pour eux, comme, par exemple, une renonciation
formelle à leurs titres et à leurs droits. Il resta quelque temps à
penser et puis me répliqua:--Les actes de renonciation ne sont point
valides selon les lois de l'ancienne monarchie; mais ce qui les
rendra tels, c'est l'avilissement des individus, qui sera complet
de cette manière.--C'est donc à ces motifs que ces princes devront
quelques secours passagers que le premier Consul leur accordera et
qu'il fera cesser au moment où il s'apercevra qu'il a suffisamment
rempli son objet.»

[Note 54: C'est en vain que j'ai cherché dans les archives d'Italie
quelque document propre à justifier les propos de Talleyrand; je
n'ai trouvé aucune trace de la négociation à laquelle il faisait
allusion et qui, d'ailleurs, à supposer qu'elle eût eu lieu, ne
pouvait aboutir, à en juger du moins par la réponse de Louis XVIII
aux propositions de la Prusse, dont il va être question.]

Après avoir pris connaissance de cette lettre, Alexandre fut édifié
sur les mobiles auxquels, en cette circonstance, obéissait Bonaparte,
et il renonça à ses desseins. À Berlin, il en fut autrement, et l'on
verra bientôt jusqu'à quel point la Prusse poussa son désir de
gagner les bonnes grâces du premier Consul.



III

AU LENDEMAIN DU CONCORDAT


Le 15 août 1801, arrivait à Varsovie la nouvelle de la signature du
Concordat, conclu entre le Saint Siège et la France pour le règlement
des affaires religieuses. Il avait été signé le 15 juillet, et
quelques jours plus tard, un bref adressé par Pie VII aux évêques
français les exhortait à lui envoyer leur démission. Pour leur faire
agréer cette demande, il leur rappelait que, le 3 mai 1791, ceux
d'entre eux qui étaient députés aux États généraux l'avaient déjà
offerte, n'ayant en vue que le bien de l'Église.

La nouvelle consterna Louis XVIII. Écrivant à l'évêque de Nancy, il
envisageait le malheur dans toute son étendue. «L'état déplorable
de l'Italie, l'exemple de Pie VI ont pu abattre le courage de son
successeur; il faut le plaindre sans cesser de le révérer. Mais il
n'a, pas plus que ses prédécesseurs au XIIe et au XIIIe siècles,
le droit de délier les sujets du serment de fidélité envers leur
souverain; il n'a pas davantage celui de dépouiller de leur siège
les légitimes pasteurs. On ne peut arguer contre eux de l'offre
généreuse que quelques-uns d'entre eux firent, il y a onze ans, dans
des circonstances bien différentes et qui ne fut point acceptée par
Pie VI. Les actes que la violence peut arracher en ce moment au
Saint-Père, sont donc nuls devant Dieu et devant les hommes. Le roi,
profondément affligé des nouveaux malheurs qui vont en être la suite
pour l'Église, mais ne craignant point que les portes de l'enfer
prévalent contre elle, se repose avec confiance, pour ce qui regarde
le temporel, sur l'héroïque fermeté que les prélats de son royaume
ont si constamment déployée et qui certainement ne se démentira pas
dans cette douloureuse occasion.»

À l'archevêque de Reims, auquel il signale le danger que courent la
monarchie et l'Église de France, «le plus grand peut-être qu'elles
aient encore couru,» le roi tenait, en l'accentuant, un langage
analogue à celui qu'on vient de lire: «Cette convention ne change
rien à l'état des choses, en ne la considérant que sous le rapport du
droit. Pie VII n'en a pas plus que n'en eurent jadis Grégoire VII,
Innocent IV ou Boniface VIII. Les devoirs des sujets et des prélats
de mon royaume restent les mêmes; nulle puissance ne peut, sans un
jugement légal, dépouiller ceux-ci de leurs sièges. Le Concordat
fait entre François Ier et Léon X subsiste dans toute sa force, et
seul le roi très chrétien a le droit de l'exercer contre le Pape.
Mais, quelque certain que je sois que ces vérités sont gravées
dans le coeur de la plus grande partie de mon clergé, lorsque je
considère que la défection de plusieurs prélats a précédé le parti
que la cour de Rome vient de prendre, n'ai-je pas lieu de craindre
qu'aujourd'hui cet exemple, autorisé par le Saint-Siège, soit imité
par un plus grand nombre et qu'il ne soit suivi d'un schisme mille
fois plus déplorable pour l'Église que celui auquel le Saint-Père a
cru remédier par sa condescendance envers le gouvernement usurpateur?
Cette pensée excite toute ma sollicitude. _Tempus est tacendi; tempus
est loquendi_, disait saint Hilaire. Dans laquelle de ces deux
hypothèses vais-je me trouver? Si je garde le silence, n'est-ce pas
abandonner mes droits? N'est-ce pas trahir la cause de mon fidèle
clergé dont je suis le protecteur né? Parler, c'est-à-dire protester
hautement contre la convention, n'est-ce pas, indépendamment des
inconvénients qui pourraient en résulter personnellement pour
moi dans la situation précaire ou je me trouve, appeler moi-même
le schisme sur l'Église gallicane et aigrir les esprits de ceux
qui croiraient, par faiblesse ou par conviction, devoir céder à
l'autorité pontificale? Mon langage a toujours été: _Je ne crois
pas la promesse de soumission licite; je ne puis l'autoriser. Mais,
persuadé des bonnes intentions de ceux qui la feraient, je ne
l'interdis pas absolument._ Dois-je continuer à tenir ce langage?
Dois-je en prendre un plus prononcé?»

C'est pour sortir de l'embarras dont témoigne cette lettre que
le roi demanda à l'archevêque de Reims son avis, en le priant
de s'adjoindre, pour le formuler, l'évêque de Boulogne, dont
il connaissait aussi les lumières et la fidélité. Il le leur
demandait non seulement sur le fond de l'affaire, mais encore sur
les dispositions générales de l'épiscopat. Si la grande majorité
s'engageait à tenir ferme dans la ligne des principes, il ne
l'abandonnerait pas et braverait tout pour la soutenir. Mais si, au
contraire, elle inclinait à se conformer aux désirs du Saint-Siège,
ou si seulement elle était douteuse, alors il céderait et se
résignerait à courir la chance du bien qui pourrait résulter, pour la
monarchie, de l'augmentation de pouvoir, que le Concordat donnait aux
évêques sur leur clergé.

On voit à quelle importante concession, après avoir tant résisté,
se décidait Louis XVIII sous l'influence du fait accompli. C'était
du reste la seule qu'il voulut faire: aller plus loin, permettre la
soumission, délier ses sujets de leur serment, c'est ce qu'on ne
pouvait attendre de lui. «Un jour viendra que j'aurai à remettre ma
couronne et ma vie entre les mains du Tout-Puissant. Jusque-là, me
détacher volontairement de mes droits serait trahir mon devoir, mon
honneur, me rendre méprisable aux yeux des hommes, offenser Dieu même
par qui les _rois règnent_ et à qui seul je dois remettre le poste
qu'il m'a confié sur la terre.»

L'opportunisme, comme nous dirions aujourd'hui, dont le roi faisait
preuve en cette circonstance s'affirme plus nettement encore dans la
lettre suivante, que le même jour,--28 août 1801,--il adressait à son
frère.

«La crise du moment est bien violente. J'ai eu de sinistres présages
depuis le jour où Bonaparte, vainqueur à Marengo, profita de
l'imbécillité du cardinal de Martiniana pour faire des ouvertures
au Pape. Ils ne sont que trop vérifiés aujourd'hui. On varie un peu
sur les conditions que le cardinal Consalvi a signées le 15 juillet;
mais, il est à peu près sûr qu'en ayant l'air de faire beaucoup pour
la religion, on a sacrifié la monarchie et le clergé de France.
Certainement, cela ne change rien au fond de la chose: mes droits
ne seront pas plus altérés par la faiblesse de Pie VII que ceux de
Philippe le Bel ne le furent par la violence de Boniface VIII. Le
Concordat passé entre Léon X et François Ier subsiste dans toute sa
vigueur, et nul évêque de France ne peut avoir un titre légitime
s'il n'est présenté par moi au Saint-Siège. Enfin, il n'y a point
de puissance sur la terre qui puisse dépouiller un évêque de son
siège, sans un jugement légal et préalable. Et ce serait en vain
qu'on abuserait contre les évêques d'un canon du concile de Trente
qui défend, à peine de déchéance, aux évêques d'être plus de trois
mois absents de leurs diocèses, puisque ceux-ci en ont été chassés
par violence et qu'en les rappelant, on exige d'eux une promesse que
l'approbation même du Pape ne saurait légitimer.

«Le danger n'en est pas moindre. Le clergé est une de nos meilleures
armes. Mais, pour qu'elle ait tout son effet, il faut que les évêques
restent bien unis, et je suis loin d'être sans inquiétude de ce côté.
Tant que le pape a été de notre côté, je craignais peu de défections.
Mais, aujourd'hui qu'il combat contre nous, je crains, au contraire,
qu'il y en ait beaucoup. Outre la peine que j'en ressens, je me
trouve dans la plus grande perplexité sur la conduite que j'ai à
tenir. Si j'avais, comme saint Louis, mes barons assemblés, ou si,
comme Henri IV, j'étais à la tête d'une armée, je ferais afficher une
protestation aux portes du Vatican. Mais, je suis sans troupes, sans
argent, sans asile.

«Reste le corps épiscopal. Si je suis sûr qu'il restera ferme, je
protesterai comme roi, comme protecteur né de l'Église gallicane, et
ma protestation, soutenue de celle des évêques, produira, j'en suis
sûr, un bon effet. Mais, si un nombre considérable d'évêques cédait,
mes démarches n'auraient d'autre effet que d'exciter un schisme, et
je ne veux pas avoir ce reproche à me faire. Alors, non seulement
je garderai le silence, mais j'engagerai sous main tous les évêques
à céder aussi pour tâcher de saisir les chances favorables à la
monarchie qui peuvent résulter de l'augmentation de pouvoir que le
prétendu Concordat leur donne sur le clergé de second ordre.

«Telle est l'alternative où je me trouve. Je n'en puis sortir qu'en
connaissant la façon de penser des évêques, et ce n'est pas une
chose aisée. Je ne pourrais m'adresser à tous sans leur représenter
avec force leur véritable devoir; et cette mesure, inutile vis-à-vis
de ceux qui sont déterminés à rester fidèles à leurs principes,
n'aurait, vis-à-vis des autres, d'autre effet que de compromettre
mon autorité et peut-être d'aigrir les esprits. J'ai pris un autre
parti: j'envoie à l'archevêque de Reims et à l'évêque de Boulogne
une note où j'expose tout ce que je viens de vous dire, en les
chargeant de connaître les dispositions de leurs confrères et leur
demandant leur avis sur ce que j'ai à faire ou à ne pas faire dans
cette conjoncture épineuse. Je leur recommande de s'entendre avec
les évêques réfugiés en Angleterre; mais, il ne faut point que vous
fassiez de démarches vis-à-vis d'eux. Les raisons qui m'empêchent
d'agir directement sont les mêmes pour vous. Il suffit que vous
soyez instruit afin que vous puissiez répondre aux questions et aux
consultations que, vraisemblablement, on vous fera.»

En consultant des prélats en qui il avait confiance et en se
déclarant disposé à suivre leurs conseils, le roi ne renonçait pas à
défendre ses droits jusqu'au bout et à convaincre le clergé de leur
légitimité comme de l'obligation où il était de les soutenir. Oui,
certes, il céderait à l'intérêt de la religion catholique, si la
grande majorité des évêques ne lui donnait pas raison. Mais, il ne
renonçait pas à démontrer qu'il ne devait pas céder, qu'on ne devait
pas lui demander de céder. Il rêvait même d'un petit livre de combat
qui, répandu en France et parmi les évêques émigrés, contribuerait
à les empêcher de se prêter aux vues de Bonaparte et d'envoyer au
pape leur démission. De cet opuscule, il traçait lui-même le plan
et résumait les idées sous forme de questions suivies de la réponse
qu'il convenait d'y faire.

«D.--Le bien de la religion exige-t-il la démission des évêques?

«R.--Oui, si comme au commencement du Ve siècle, il y a eu un tel
schisme que ce grand sacrifice paraisse nécessaire.

«D.--L'Église gallicane est-elle en état de schisme?

«R.--Non; elle est en état de persécution.

«D.--Quelle est la cause de cette persécution?

«R.--L'attachement des évêques à leur souverain, leur fidélité au
serment qu'ils lui ont prêté.

«D.--Cet attachement, cette fidélité ne leur font-ils pas abandonner
un devoir sacré: celui de veiller sur leurs troupeaux?

«R.--Non; ils n'ont cessé, quoique éloignés, d'y veiller et de les
gouverner, tantôt avec plus, tantôt avec moins de difficultés, mais
toujours avec succès.

«D.--Quelle serait la conséquence de leur démission?

«R.--Leur remplacement par des hommes dévoués au nouvel ordre de
choses.

«D.--Cette conséquence est-elle assez à craindre pour qu'ils ne
puissent condescendre au désir du Souverain Pontife?

«R.--Leur devoir est de prêcher à leurs ouailles les vérités de
la religion et de leur inspirer l'amour et la fidélité envers la
puissance légitime, même quand elle ne peut exercer _actu_ ses
droits. Ils ne peuvent donc abandonner leurs places, certains
qu'elles seraient remplies par des hommes qui enseigneraient le
contraire.

«D.--Mais, ne peuvent-ils espérer d'être replacés sur leurs sièges ou
sur d'autres, et par conséquent de prêcher librement ces vérités?

«R.--Il faudrait prêter un serment à la prétendue république. Ce
serment répugne à leurs sentiments et à leur conscience, et s'ils
l'avaient une fois prêté, ne pas l'observer serait un parjure.

«D.--Ne peut-on faire un acte mauvais en lui-même avec l'espoir qu'il
en résultera un grand bien?

«R.--Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il perd son âme?»

Ainsi, Louis XVIII, sans se dissimuler que les efforts auxquels il
se livrait seraient probablement inutiles et ne conjureraient pas le
malheur nouveau qui le menaçait, y persévérait, ne voulant, comme il
le disait, rien avoir à se reprocher.

Quelle était, pendant ce temps, l'attitude de l'épiscopat émigré?
On n'attend pas de nous que nous nous attardions aux détails de
cet émouvant et final épisode de l'histoire des négociations
concordataires. Il a eu ses historiens, et leurs récits ne laissent
que peu de choses à glaner dans le sillon qu'ils ont parcouru. Il
est cependant quelques traits qui méritent d'être tirés de l'ombre
où ils sont restés avec les documents qui les mentionnent, documents
retrouvés dans les papiers du roi.

Le bref pontifical, en date du 15 août, invitant les évêques à
donner leur démission, avait été envoyé à tous ceux dont à Rome on
connaissait la résidence, et on les avait priés de le communiquer à
ceux à qui on n'avait su où l'adresser. Sur environ quatre-vingts
prélats existant alors, les uns au nombre d'une quinzaine, étant
rentrés en France, il n'était pas douteux qu'ils se soumettraient
sans hésiter aux paternelles injonctions de Pie VII. Mais, à Rome,
il s'en fallait qu'on fût aussi assuré du consentement de ceux qui
résidaient encore à l'étranger. La colonie épiscopale de Londres
inspirait surtout de l'inquiétude. On savait à quelles influences
elle obéissait et que son groupement même l'y rendait plus
accessible. Dillon, l'archevêque de Narbonne, et Conzié, l'évêque
d'Arras, se flattaient de la faire marcher au doigt et à l'oeil.
Aussi, de même qu'à la cour du pape, on redoutait leur action,
de même, à la cour du roi, c'est sur eux que l'on comptait pour
encourager une résistance à l'unanimité de laquelle Louis XVIII,
comme on l'a vu, subordonnait sa conduite ultérieure.

Les évêques réfugiés ailleurs qu'en Angleterre n'inspiraient ni
les mêmes espérances à Mitau ni les mêmes craintes à Rome. Leur
dispersion et leur isolement les livrant à leur propre arbitre et le
court délai,--il était de dix jours,--qui leur était accordé pour
répondre au bref papal, ne leur permettant ni de se réunir ni de se
consulter, on devait supposer qu'ils se montreraient dociles aux
voeux du Saint-Père. Un doute existait toutefois en ce qui concernait
ceux qui avaient trouvé un asile en Allemagne. Quoique dispersés, ils
étaient dans une certaine mesure sous la main de Talleyrand-Périgord,
archevêque de Reims, fixé dans le duché de Brunswick; d'Asseline,
l'évêque de Boulogne, fixé à Hildesheim, et de La Fare, évêque
de Nancy, établi à Vienne, en qualité de ministre du roi. S'ils
ouvraient l'oreille au conseil de ces trois prélats, vieux champions
de la cause royale, ils refuseraient de se conformer aux désirs
exprimés par Pie VII et de donner leur démission. Mais, on calculait
que le temps leur manquerait pour solliciter ces conseils ou pour les
recevoir.

Sur ces entrefaites, le bref arrivé à Londres vers la mi-septembre,
sous le couvert du nonce, Mgr Erskine, était adressé par ses soins,
et individuellement, aux dix-huit prélats habitant cette capitale.
On doit constater qu'il déchaîna, chez certains d'entre eux, plus
de colère qu'il ne leur causa de stupéfaction. Mais, cette colère
se manifestait bien plus contre Bonaparte que contre le pape. Dans
la lettre d'envoi, signée: «Erskine,» les destinataires avaient été
frappés par ce passage: «Sa Sainteté a fait tout ce qui était en son
pouvoir, monseigneur, pour que votre siège vous fût conservé. Mais,
le bien de l'unité, de la paix et du rétablissement de la religion
catholique exigeant la démission des évêques. Elle a éprouvé le plus
grand regret en voyant que l'urgence des circonstances rendait cette
mesure indispensable. Sa Sainteté me prie aussi de vous assurer,
monseigneur, qu'Elle vous a recommandé au premier Consul, autant
qu'il lui a été possible, soit pour penser à vous dans la nomination
aux sièges de la nouvelle circonscription, soit pour pourvoir à votre
subsistance, et l'empressement du Saint-Père pour concourir à vous
être utile est tel, qu'il ne négligera aucune occasion favorable
d'alléger le poids de votre situation, et de subvenir à vos besoins
personnels.» De ce langage, les évêques tiraient cette conclusion,
que le pape agissait contraint et forcé; que l'ordre qu'il leur
donnait lui avait été arraché par la violence, et que cette raison, à
défaut d'autres plus graves encore, suffisait à les dispenser d'obéir.

Ce fut tout au moins l'opinion du plus grand nombre. Le fougueux
évêque d'Arras, Conzié, écrit le 19 septembre à Erskine: «Vos nobles
sentiments, qui me sont bien connus, ont dû souffrir beaucoup par
l'ordre que vous avez reçu de notifier à des évêques français, des
recommandations telles que celles que vous avez été chargé de faire.
Tous, je dois le croire, conserveront sans sourciller la fidélité
qu'ils ont jurée au roi très chrétien, et jamais les pontifes de la
véritable Église gallicane ne cesseront de donner le précepte et
l'exemple de la puissance des serments.»

Le même jour, les dix-huit prélats présents à Londres se réunissent
sur la convocation de l'archevêque de Narbonne, dans sa maison
d'Orchard Street. La question qu'ils ont à résoudre est mise
en délibération. Après un long débat, quatre: les archevêques
de Bordeaux et d'Aix, les évêques de Lescar et de Comminges, se
prononcent pour la démission pure et simple, et quatorze pour la
résistance, «afin de prêter un appui à la faiblesse du pape.»
L'un des quatorze, La Marche, évêque de Saint-Pol de Léon, se
réserve cependant de revenir sur sa décision, et de se soumettre au
Saint-Siège si tel est l'avis de la majorité des évêques français,
quand il aura pu la faire connaître. Du reste, le vote n'est pas
enregistré. On l'ajourne au 24, après avoir écarté la proposition
faite par l'un des assistants de demander au pape le temps de
consulter la totalité de l'épiscopat. Le 24, dans une réunion
nouvelle, le vote devient définitif, et les quatorze rédigent,
séance tenante, une lettre de refus destinée au pape, en laquelle
ils lui déclarent «qu'ils ne voient pas assez clairement de quelle
manière la viduité de toutes les églises pourrait produire cet effet,
de rétablir et de conserver, en France, l'unité de la religion
catholique, pour souffrir que le lien sacré qui les a unis à leur
diocèse soit rompu légèrement».

Avis de leur résolution est transmis à Monsieur par l'évêque d'Arras,
et au roi par l'archevêque de Narbonne, qui est également chargé de
faire parvenir à Rome cette protestation. Dans sa lettre au pape,
ce n'est point par des raisons de théologien que Dillon essaye de
justifier la décision qu'il lui communique. Il parle bien plus en
royaliste qu'en pasteur.

«Depuis quatorze siècles, les monarques français avaient fait
asseoir, avec eux sur leur trône, la religion catholique. Protecteurs
aussi zélés que constants de l'Église, leur empire fut toujours
le refuge le plus assuré des pontifes persécutés. Fils aînés de
cette sainte mère, c'est par une fidélité à toute épreuve, c'est
par les bienfaits les plus signalés qu'ils avaient obtenu ce titre
précieux, qu'ils tiennent encore aujourd'hui à gloire et à devoir de
porter et de mériter. Une foule de conciles, et plus énergiquement
celui de Tolède, en l'an 638, ont prononcé anathème contre ceux qui
abandonnaient leur souverain dans l'infortune, et qui se joindraient
à ses ennemis. Comment donc des évêques français pourraient-ils
laisser croire aux peuples qui attendent d'être éclairés, autant
par leurs exemples que par leurs leçons, que la religion n'est
pas le plus ferme appui des trônes, le bien le plus puissant de la
société, que les droits imprescriptibles des souverains se taisent
et disparaissent devant la violence et la séduction? Comment Votre
Sainteté elle-même ne serait-elle pas effrayée de paraître, contre
ses véritables intentions, avoir accrédité la révolte, consacré
l'usurpation et sanctionné les abus monstrueux qui l'accompagnent?

«C'est de la main de nos rois que par une concession spéciale dont
l'exercice, aux différentes formes, remonte jusqu'au berceau de la
monarchie, nous avons été présentés à la consécration de l'Église;
c'est à leur prière, c'est sur leur désignation que nous avons reçu
l'institution canonique. Et nous pourrions, par l'abandon des devoirs
que cette institution nous impose, par l'abdication volontaire
des droits qu'elle nous transmet, transférer autant qu'il est en
nous l'autorité royale dans les mains qui l'ont envahie et qui la
détiennent injustement! Aux liens si doux de la reconnaissance, qui
nous attachent aux rois nos bienfaiteurs, se réunit la puissance,
la religion du serment le plus solennel. Votre Sainteté en connaît
l'énergie et l'étendue. Je l'ai prêté quatre fois, Très Saint Père,
ce serment redoutable, comme évêque d'Évreux, comme archevêque de
Toulouse, comme archevêque de Narbonne et comme commandeur de l'ordre
du Saint-Esprit. L'idée seule de devenir, en l'enfreignant, quatre
fois parjure, me glace d'effroi! Je ne puis donc pas consentir à
rompre volontairement les liens sacrés qui m'attachent à l'église
de Narbonne. Il n'y a que ma mort ou un jugement régulier qui
puissent les dissoudre, et quiconque oserait, moi vivant et non jugé,
usurper, comme on l'a déjà tenté, la chaire sur laquelle j'ai été
canoniquement élevé, encourrait le double reproche de schismatique et
d'intrus.»

L'archevêque de Bordeaux et l'évêque de Luçon, dans les lettres
citées plus haut, avaient proclamé les raisons et les droits de
l'Église, pour lesquels d'autres prélats, et notamment l'archevêque
d'Aix, les évêques d'Alais et de Langres, allaient maintenant plaider
avec eux. L'archevêque de Narbonne, lui, proclamait dans la sienne,
avec l'autorité que lui donnaient ses quatre-vingts ans, les raisons
et les droits de la royauté. Aussi Louis XVIII, en la recevant,
fut-il ému jusqu'aux larmes.

--C'est l'âme du saint vieillard Éléazar qui y respire!» s'écria-t-il.

«Si le pape, mandait-il à son frère, agissait par lui-même, cette
lettre, je n'en doute pas, produirait tout l'effet que nous pouvons
désirer. Il ne faut pas nous en flatter dans l'état de servitude où
ce malheureux pontife est réduit. Je le plains beaucoup plus que je
ne le blâme; car, quoique je sache fort bien que la faiblesse fait
autant et plus de mal que la mauvaise volonté, elle a cependant en
soi quelque chose qui porte, même ceux qui en souffrent, à la pitié
plus qu'à l'indignation.»

En passant, le roi faisait remarquer que la cause plaidée par
l'archevêque de Narbonne était «trop excellente par les règles
canoniques et l'usage commun de toute l'Église», pour qu'il fût
nécessaire d'invoquer, à l'effet de la défendre, les libertés de
l'Église gallicane. Lui-même l'avait fait. Mais il reconnaissait
le péril de cet argument. Ces libertés ne sont que des coutumes
particulières, alléguait-il. Les invoquer, ce serait s'exposer à
une controverse où les avis seraient partagés, et par conséquent à
affaiblir la cause aux yeux des étrangers, «au lieu qu'en s'en tenant
aux maximes générales, à la discipline universelle de l'Église, on ne
peut manquer d'avoir pour soi d'abord les bons esprits, ce qui fait à
la vérité le petit nombre, mais en revanche le grand poids, ensuite
ceux qui, sans avoir l'esprit parfaitement juste, ne l'ont pas du
moins de travers, et vous savez, mon ami, qu'il ne suffit pas d'avoir
raison, et qu'il faut encore paraître l'avoir.»

Cependant le pape avait répondu à l'archevêque de Narbonne en
invoquant de nouveau, avec plus de force, les motifs impérieux
auxquels il avait obéi. Quand sa réponse arriva à Londres, le nonce
Erskine, qui allait être promu au cardinalat, n'y était plus. Elle
fut remise à son destinataire par Douglas, évêque catholique de la
capitale anglaise.

--Vous voilà donc devenu le commissionnaire de Buonaparte, lui dit
Dillon. Vous en recueillerez beaucoup de gloire, et je vous en
félicite.»

Douglas prit en bonne part cette raillerie. Mais, elle ne révélait
que trop les dispositions de l'archevêque. Sourd aux supplications du
pontife, il persista dans son attitude intransigeante, et entraîna
ses treize collègues à le charger de déposer aux pieds de Sa Sainteté
une lettre commune. «J'ai pensé, disait-il au roi, que mon âge, mes
dignités, la confiance distinguée dont m'ont honoré trois de nos
souverains, m'autorisaient à parler au pape avec la franchise et la
liberté d'un évêque et d'un gentilhomme français.»

Ce qu'il avait fait pour grouper autour de lui les évêques fixés
en Angleterre, l'archevêque de Reims le faisait au même moment
pour rallier à ses vues ceux qui habitaient l'Allemagne. Il leur
adressait une circulaire où, leur ayant raconté ce qui s'était passé
à Londres, il leur demandait de suivre cet exemple. Les motifs qu'il
développait n'étaient pas, comme dans la lettre de Dillon, uniquement
tirés des devoirs auxquels était tenu l'épiscopat envers le roi. Il
raisonnait surtout au nom de ce qu'exigeait l'intérêt supérieur de
l'Église, dont une violence sacrilège avait contraint le souverain
pontife à ne pas tenir compte. À la fin de sa circulaire seulement,
le royaliste se trahissait. «Ne devons-nous pas nous occuper aussi de
la conservation de la monarchie et du roi, auquel nous avons prêté un
serment de fidélité? Pouvons-nous accepter une place que nous tenons
de ses bontés ou de celles de ses prédécesseurs, d'un gouvernement
qui l'a dépouillé? Cela serait au-dessus de nos forces. Le pape, s'il
eût été libre, n'aurait pas été le premier souverain qui eût reconnu
le gouvernant usurpateur, et ne lui aurait pas attribué des droits
qui appartiennent à notre roi légitime. Nous sommes le seul corps
existant pouvant défendre encore ces droits. C'est un devoir pour
nous. Remplissons-le avec courage jusqu'à la fin.»

Le succès parut d'abord devoir répondre à ces exhortations. Grâce à
l'adhésion qu'y donnèrent, pour la plupart, les prélats à qui elles
s'adressaient, le roi crut pouvoir en compter trente-huit, tant en
Allemagne qu'en Angleterre, décidés à ne pas démissionner. Le nombre
était certes imposant. Il ne constituait pas toutefois la moitié de
l'épiscopat de France, et les nouvelles instances du pape, celles
de beaucoup de catholiques à leurs pasteurs, le noble exemple de
désintéressement patriotique et de soumission au Saint-Siège, donné
par les plus illustres d'entre eux, allaient promptement le réduire.
Dans le courant de l'année 1802, au spectacle de l'épanouissement
du catholicisme, qui transforme son pays, Louis XVIII est obligé de
reconnaître que la lutte respectueuse mais ferme qu'il a soutenue
contre le Saint-Siège le laisse vaincu, et qu'à la vouloir prolonger,
il ferait plus de mal à l'Église que n'en fait le Concordat à sa
propre cause.

Il en revient alors au plan qu'il s'était éventuellement proposé
et qui consistait, on s'en souvient, non à délier le clergé de ses
promesses et de ses devoirs envers lui, mais à fermer les yeux. C'est
uniquement pour l'acquit de sa conscience et la réserve de ses droits
souverains, qu'à cette époque il rédige, au nom de ses successeurs
et du clergé de France, une protestation contre le Concordat, par
laquelle, tout en renouvelant au Saint-Siège les assurances de
sa soumission «en matière de foi», il déclare cette convention
attentatoire aux libertés de l'Église gallicane, nulle et non avenue,
défend à ses sujets de s'y soumettre, se réservant, si elle est
encore en vigueur au jour de sa restauration, «de la proscrire avec
toute l'authenticité requise.»

Cette protestation, hâtons-nous de le dire, ne fut jamais utilisée.
Elle resta dans les archives de la chancellerie royale. On n'en
retrouve un écho qu'en 1817, alors que, paraissant disposé à exécuter
la menace qu'elle contenait, le gouvernement royal tenta vainement
de substituer un nouveau concordat à celui de 1801, dont cette
tentative, on le sait, ne servit qu'à rendre plus éclatants l'utilité
et les bienfaits.



IV

ÉCHEC DES PROJETS MATRIMONIAUX DU DUC DE BERRY


Au moment où le duc de Berry apprenait que le roi son oncle avait
été renvoyé de Mitau, l'Europe désarmait, et le rôle de l'armée de
Condé était fini. Il semble qu'en ces circonstances, inconsolable
de voir fuir devant lui toutes les occasions de se distinguer,
attristé jusqu'à la douleur de ne pouvoir combattre ni en France
avec Willot, ni en Allemagne avec Condé, ni en Italie avec l'armée
napolitaine, il ait été saisi d'un amer et profond découragement. Son
frère, le duc d'Angoulême, allait se séparer de lui pour se rendre
à Varsovie, où l'attendaient sa jeune femme et le roi son oncle. Le
duc de Berry, s'il ne se mariait pas, n'aurait plus qu'à rejoindre
son père en Écosse, dans ce mélancolique château d'Holyrood, où le
comte d'Artois, pensionné de l'Angleterre, abritait son oisiveté et
ses lamentations, incessamment en proie aux petites rivalités de son
entourage. Les documents qui sont sous nos yeux attestent la crise
morale qui fut, pour le jeune prince, la suite de ses déceptions.

Son oncle en reçut la confidence, et il serait intéressant de
savoir en quels termes elle lui fut faite. Malheureusement, nous
n'avons pu retrouver les lettres qui la contenaient, et dont nous
ne soupçonnerions pas l'existence si celles du roi n'y faisaient
allusion. Mais, nous pouvons en saisir le véritable caractère à
travers la correspondance de Louis XVIII. Nous y voyons que le duc
de Berry est, en ce moment, un désespéré. Il croit et il écrit «que
le bonheur n'est pas fait pour lui»; il ne se flatte même pas de
le trouver dans le mariage: la princesse Christine est si laide!
Et ce qui achève de le troubler, c'est qu'il sera tenu, s'il doit
l'épouser, d'attendre à la cour de Naples le moment de son mariage,
et, en conséquence, de supprimer de sa vie les distractions et les
plaisirs dont il est coutumier, et qui pourraient seuls la lui rendre
tolérable.

La première des lettres qu'il écrit à son oncle, après avoir quitté
l'armée de Condé, ne trahit pas encore cet état de son âme. Il se
contente d'exprimer au roi l'indignation qu'a déchaînée en lui la
conduite de Paul Ier, et de rendre hommage à la dignité courageuse
que Louis XVIII a déployée dans cette épreuve. En même temps, il
lui annonce son prochain départ pour Vienne où la reine Caroline et
ses filles se trouvent encore, et, enfin, il appelle le moment où
il pourra se mesurer en France avec l'usurpateur. Rien, dans cette
lettre, ne saurait faire deviner au roi les douloureuses impressions
que subit son neveu et que celui-ci lui cache.

«Vous me dites, lui répond-il, que mon courage est soumis à une
grande épreuve; un petit apologue va vous faire juger si elle est
bien difficile à supporter. Un souverain qui avait déjà perdu sa
couronne, perdit encore et son asile et son pain; le voilà bien à
plaindre. Mais, il voit son frère travailler avec ardeur et zèle
à lui faire avoir des secours, sa femme à lui procurer un asile;
sa fille l'accompagne dans son exil et lui prodigue les soins les
plus touchants, tandis que son fils, n'écoutant que son courage,
lui demande la permission d'aller, au péril de sa vie, rallier ses
partisans à l'étendard même de ses malheurs. Croyez-vous qu'avec
autant de consolations réelles, et la ferme espérance de voir changer
sa position, il lui faille une bien grande force d'esprit pour
soutenir ce qu'elle a de pénible en ce moment?

«Je ne pousserai pas plus loin mon apologue. Il suffit pour vous
faire voir que, de toutes les consolations que je reçois, celle que
vous m'offrez n'est pas la moins efficace. L'instant d'en profiter
viendra; mais il n'est pas encore venu. Celui-ci doit être consacré
par vous à d'autres occupations bien intéressantes. J'ai appris avec
grand plaisir que vous alliez à Vienne, et j'espère savoir bientôt
que, content de votre visite, vous aurez repris le chemin de Palerme
pour achever d'assurer votre bonheur.»

Cette lettre porte la date du 18 mars. Il y a huit jours qu'elle est
écrite lorsque le duc d'Angoulême arrive à Varsovie, et en remet
au roi deux que son frère lui a confiées. Dans celles-là, sachant
qu'elles arriveront sûrement sans avoir à subir les indiscrétions et
les retards de la poste, le duc de Berry ouvre sans réticences son
coeur à cet oncle qui fut toujours pour lui, non un censeur morose
et sévère, mais un ami dont la tendresse ne s'est jamais lassée.
C'est véritablement une confession que complète le duc d'Angoulême
en précisant au roi certains points sur lesquels son frère ne s'est
qu'imparfaitement expliqué. Nous n'en possédons pas le texte, on le
sait. Mais la réponse qu'y fait le roi, en en reproduisant en quelque
sorte les expressions, nous le révèle aussi complètement que s'il
était sous nos yeux.

«Votre frère m'a apporté, mon cher enfant, vos lettres des 24 février
et 17 mars, et m'a parlé en même temps du désir que vous avez de
venir faire une course ici. Je le partagerais de tout mon coeur
pour moi-même, pour vous qui auriez enfin le bonheur de voir votre
adorable belle-soeur; mais la raison ne me permet pas d'écouter
ma tendresse. Chassé successivement de plusieurs asiles, je viens
de perdre celui qui semblait devoir être d'autant plus stable que
c'était, je ne me fais pas illusion, le dernier qu'il me fût permis
d'espérer. Je ne désespère pourtant pas d'obtenir un abri. Mais, en
attendant, n'oublions pas que je suis toujours en voyage, que mes
séjours sont, il est vrai, tolérés avec toute la grâce possible,
mais qu'ils ne sont que tolérés, et qu'ils pourraient inquiéter si,
faisant venir les personnes qui me sont les plus chères (votre frère
ne peut être ici dans ce cas, c'est un mari qui est venu rejoindre sa
femme), je leur imprimais le caractère d'un établissement tant soit
peu fixe. Supportons donc encore cette privation. Si mes voeux sont
exaucés, ce ne sera pas vous qui viendrez me rejoindre: ce sera moi
qui irai vous chercher.

«Écoutez à présent, non le roi, mais votre oncle, votre second père,
votre ami. Deux choses m'ont fait de la peine: 1º Vous me dites que
le bonheur n'est pas fait pour vous; 2º j'apprends que vous craignez,
en attendant l'époque de votre mariage, d'habiter les mêmes lieux
que la reine de Naples, parce qu'il faudrait vous contraindre sur
certaines choses.

«Sur le premier point, qui peut vous mettre une pareille idée dans
la tête? À peine avez-vous vingt-trois ans et vous croyez déjà que
le sort de toute votre vie est décidé contre vous. Il n'en faudrait
assurément pas davantage pour vous rendre, en effet, malheureux.
Mais, réfléchissez, et vous sentirez que cette pensée n'est pas
juste. L'histoire vous présente des hommes qui ont été heureux,
d'autres qui ont été malheureux; mais l'histoire ne nous fait voir
que les traits principaux de leur vie, et ce n'est pas ainsi qu'il
faut juger. La vie est un tissu de moments; chaque moment produit
un sentiment ou une sensation; croyez-vous que ce soit toujours les
mêmes? Non, il en est de la vie morale de l'homme, comme de la vie
physique de la nature. Les beaux jours ont leurs orages; la mauvaise
saison a son soleil; les hommes les plus heureux ont leurs peines,
les plus malheureux ont leurs jouissances. Le sage, c'est-à-dire
celui qui ne cherche pas à se tourmenter lui-même, saisit les unes
sans trop s'y attacher, supporte les autres sans s'en laisser
abattre, parce qu'il sait que rien n'est stable: _sperat infestis,
meruit secundis, bene præparatum pectus._ Vous qui aimez Horace,
mettez ses préceptes à profit.

«Je crains que cette noire pensée ne soit l'effet d'une comparaison.
Votre belle-soeur, sans être ce qu'on peut appeler jolie, a une
figure extrêmement agréable: mais, c'est là son moindre avantage, et
si le bonheur de votre frère n'était fondé que là-dessus, il serait
bien peu solide. Sa véritable base est l'âme angélique de ma nièce.
La jeunesse passe, la beauté fuit, le caractère reste, et celui de
votre belle-soeur répond à son mari qu'il sera toujours heureux.
Une femme n'est pas, si j'ose m'exprimer ainsi, l'instrument de nos
plaisirs: c'est la compagne de notre vie; elle en partage les peines,
elle les adoucit, elle augmente les joies de nos succès; elle empêche
l'ennui de s'appesantir sur nous. Pourquoi ne croyez-vous pas que
vous pourriez aussi recevoir ce bienfait du ciel? On dit que Mme
Christine n'est point jolie; mais, des deux seules personnes que
je connaisse et qui l'aient vue, le duc de Sérent dit qu'elle est
bien, et votre frère qu'elle n'est pas mal. Je veux bien m'en tenir
à cette dernière version. Quant à son caractère, il n'y a qu'une
voix, et son tendre attachement à sa mère m'en fait bien augurer.
Enfin, vous n'ignorez pas que vous lui avez plu. Je ne crois pas
à l'amour platonique; vous ne connaissez encore que l'épicurien;
mais croyez-moi, mon cher enfant, c'est celui qui est entre les
deux qui est le véritable. La tendresse d'une femme qui n'a rien de
repoussant, lui donne bien du charme à nos yeux. L'amitié s'y mêle;
l'estime est déjà venue, la confiance les suit, et c'est ainsi qu'on
est heureux. Ne repoussez donc pas les espérances que je vous donne;
ne croyez pas que mon imagination ait tracé ce tableau: il est dans
la nature, et j'espère que vous en conviendrez après votre mariage.

«Mais ce bonheur que je vous présage mérite bien d'être acheté par
quelques sacrifices. Lorsque je vous peignis à Blanckenberg les
inconvénients de la carrière dans laquelle je vous voyais entrer,
je vous promis de n'être pas pédant, et je crois avoir bien tenu
ma parole. Mais, aujourd'hui, ce n'est pas la pédanterie, c'est le
plus tendre intérêt qui me fait parler; il y va de votre bonheur.
Vous n'espérez sûrement pas le trouver dans une vie où les sens
jouissent, mais où le coeur reste vide, et c'est justement cette vie
qui peut vous priver de celui que vous promet un amour vertueux. Ne
pouvez-vous donc prendre sur vous de vous contraindre? Ignorez-vous
les préventions que l'on a cherché à donner contre vous? Au fond de
votre âme, les traitez-vous de calomnies? Ne voulez-vous rien faire
pour les détruire? Je ne vous demande de répit que jusqu'à votre
mariage, bien sûr qu'ensuite je n'aurai même plus besoin de vous en
demander. La répugnance que vous semblez avoir pour cette contrainte
salutaire que je vous demande, est la cause de ma seconde peine.
Triomphez-en, je vous en conjure au nom de ma tendresse, au nom de
toute la famille qui, aussi bien que moi, attache, avec raison,
le plus grand prix à un mariage que tous nos efforts ne feront
pas réussir, si vous ne nous secondez par ceux que vous ferez sur
vous-même. J'en ai dit assez à votre raison, à votre coeur; je les
laisse actuellement plaider ma cause ou plutôt la vôtre.

«Je suis très fâché que vous ne puissiez pas retourner tout de suite
à Naples; mais, mettez du moins votre double exil à profit, et qu'une
correspondance suivie et tendre avec le roi, la reine et le prince
héritier y supplée, et empêche le mal qu'il est difficile que votre
absence ne produise pas.»

Ces conseils, dictés par l'affection la plus éclairée, étaient sages,
mais aussi bien tardifs. Le mal que s'était fait à lui-même le duc
de Berry, apparaissait déjà dans des rapports venus de Vienne et de
Naples, et peut-être était-il irréparable. Le roi, tout au moins,
craignait qu'il ne le fût. Le lendemain du jour où avait été expédiée
la lettre qu'on vient de lire (27 mars), il envoyait à Vienne, à
l'évêque de Nancy, une note révélatrice de ses craintes: «Le roi est
fort inquiet de l'état des affaires du duc de Berry. La reine de
Naples s'intitule sa mère, et cependant, elle évite les occasions de
lui faire voir celle qui peut seule lui assurer ce doux nom. Elle
travaille à déraciner l'attrait qui s'est formé pour lui dans le
coeur de cette jeune princesse. Cette marche n'est que trop expliquée
par les lettres du comte de Chastellux, où le roi a vu que l'on
cherche à inspirer à Leurs Majestés des craintes pour le bonheur de
leur fille, fondées sur la conduite privée de M. le duc de Berry.»

À la même date, arrive de Naples à Varsovie un rapport du comte de
Chastellux. Il a eu une conversation avec le ministre Acton. Dans son
langage, il a discerné les inquiétudes «que donne pour le bonheur
de la princesse» le genre d'existence auquel, jusqu'à ce jour, le
duc de Berry n'a que trop paru se complaire. Le roi, sérieusement
alarmé, s'efforce de conjurer ce péril. Il prend la plume et suggère
à Chastellux les arguments dont il devra se servir si les mêmes
griefs sont invoqués de nouveau. «Il n'est pas juste de confondre
le duc de Berry avec les autres princes qui, ordinairement, tenus
sévèrement par leurs parents ou leurs gouverneurs jusqu'à l'époque
très hâtive de leur mariage, apportent sans mérite les prémices de
leur coeur à leurs épouses. M. le duc de Berry, libre à seize ans,
car le comte de Damas était un mentor et non pas un gouverneur, a pu
se rendre responsable à Dieu de quelques-unes de ses actions. Mais,
il ne serait pas juste aux hommes de lui en faire des reproches, bien
moins encore un crime digne de lui ravir le bonheur qu'il a le droit
d'espérer. Tout le monde sait que, dans une âme bien née, ces feux
de la jeunesse, ces voeux trop écoutés de la nature s'atténuent et
disparaissent devant la jouissance réelle qu'on trouve en s'unissant
à une épouse jeune, aimable et surtout aimante, telle que Mme
Christine sera pour M. le duc de Berry.»

Pauvre roi! C'est en vain qu'il plaide pour son neveu. La
condamnation qu'il tente de conjurer n'est pas encore publique, mais
elle est prononcée, et la preuve que lorsque la cour de Naples, après
l'avoir cachée aussi longtemps qu'elle a pu, la fera enfin connaître,
le roi, dans le fond de son coeur, la trouvera juste et dictée par
une sage prudence, c'est que lui-même, dès ce moment, se tient en
garde contre l'inconduite de son neveu. À la fin de juin, se rendant
à ses prières, et supposant que ses conseils verbaux profiteront
mieux au jeune prince que les conseils écrits, il l'autorise à venir
à Varsovie. Mais, en lui accordant cette autorisation, il lui donne
cet avis que lui inspirent sa sollicitude et ses craintes. «Il n'est
que trop facile dans ce pays-ci de se livrer à ses inclinations.
Mais, j'espère que vous n'oublierez pas, outre l'inconvenance qu'il y
aurait à vous y laisser aller, vous trouvant entre votre belle-soeur
et moi, qu'il ne faut pas m'ôter les moyens d'être votre avocat
contre ceux qui n'ont que trop profité du passé.»

Le duc de Berry arrive à Varsovie le 31 juillet. Il raconte au roi,
qu'ayant appris en route que la reine Caroline attendait toujours à
Vienne la fin des malheurs de son royaume où elle ne veut rentrer
que lorsque les Français en seront sortis, il s'est arrêté dans
cette ville pour lui faire sa cour. Elle l'a reçu «avec sa tendresse
accoutumée»; mais, elle n'a voulu ni fixer l'époque du mariage,
ni lui laisser voir ses filles, rejetant le premier refus sur les
circonstances politiques, et le second «sur la grande passion de
Mme Christine pour lui».--«Il a rempli son devoir, mande le roi à
Monsieur, mais non son but.» Cependant rien n'est rompu. Il paraît
certain, toutefois, que le marquis de Gallo est toujours acharné à
faire rompre. Il se fait aider dans ses machinations par le comte
d'Antraigues, qui cherche à tirer vengeance de la disgrâce que lui a
infligée le roi, en expiation de sa conduite à Venise en 1797. «Le
premier nous fut toujours opposé; l'autre est un maître coquin.» Le
duc de Berry, de l'avis du roi, n'a donc plus qu'un parti à prendre:
c'est de retourner à Palerme où est son service et de s'efforcer de
regagner le terrain qu'il a perdu.

Il part, le 25 août, pour se rendre à cette destination, si la reine
de Naples en a déjà repris le chemin, ou pour attendre à Vienne
qu'elle rentre dans ses États. Et Louis XVIII, toujours infatigable
dans la tâche qu'il s'est donnée, annonce à la reine la résolution
de son neveu. «J'aurais peut-être mauvaise grâce à faire l'éloge de
mon enfant; mais, Votre Majesté a daigné le nommer aussi le sien.
Je crois donc pouvoir lui dire que j'ai été frappé du point auquel
son coeur et sa raison se sont formés depuis trois ans que je ne
l'avais vu ... Son heureux naturel a sans doute contribué à ses
progrès. Mais, je ne puis douter que le désir d'être agréable à Votre
Majesté et de mériter le bonheur qu'elle lui a fait espérer n'y ait
eu la plus grande part. J'ose donc la supplier de fixer le terme de
ce bonheur ou, si les circonstances ne le permettent pas encore, de
vouloir bien lui accorder son appui pour qu'il puisse retourner à ce
poste où son coeur l'appelle et où les bontés du roi mon cousin lui
font un devoir de se rendre.»

Tout n'est pas mensonge dans les éloges que le roi prodigue à son
neveu. Pendant son séjour à Varsovie, le prince s'est montré rangé,
discret, modeste, animé des plus sages résolutions et commençant à
les tenir. Il charme tous ceux qui l'approchent; sa jeune belle-soeur
est ravie de lui, et le roi, s'il n'ose prétendre qu'on l'a calomnié,
est du moins convaincu que ce serait bien injuste de l'accuser
encore, car tout révèle en lui une conversion sincère et définitive.
Le malheur est qu'elle arrivait bien tard et précédée de tant de
faits regrettables qu'on devait craindre que la famille royale de
Naples ne se montrât pas aussi confiante dans sa durée que paraissait
l'être à cette heure Louis XVIII.

--Il en a trop fait pour inspirer confiance, diront ses ennemis.

Et c'est contre cette objection qu'à Vienne ainsi qu'à Palerme
viendront se briser les dernières tentatives de Chastellux et de La
Fare. Du reste, le duc de Berry qui, le 25 août, quittait Varsovie
pour se rendre à Palerme se voyait arrêté en chemin par une lettre
du comte de Chastellux qui le prévenait qu'à la cour, on ne désirait
pas le voir revenir en Sicile. Alquier, le ministre de la république
à Naples, avait fait sentir au général Acton les inconvénients de la
visite du duc de Berry, en des termes qui équivalaient à un ordre de
ne pas la tolérer. Vainement, Chastellux avait protesté, allégué que
le prince étant au service du roi de Naples, sa place était auprès
de lui, Acton ne s'était pas rendu. D'autre part, la reine Caroline
résidant toujours à Vienne, avec ses filles, c'est à Vienne et non
à Palerme que l'intérêt du duc de Berry lui commandait d'aller.
Mais, il n'y mettait aucune hâte, autant parce que ses ressources
pécuniaires s'épuisaient que parce que, à la cour d'Autriche, il
serait exposé à rencontrer des républicains français, des serviteurs
du premier Consul Bonaparte. Entre l'Autriche et la France, la
paix était signée, et Champagny s'installait à Vienne en qualité
d'ambassadeur de la République. Néanmoins, le roi pensait que la
place de son neveu était dans cette capitale: «Pressez, sollicitez,
pour retourner à Vienne. La présence de M. de Champagny ne doit rien
vous faire. Où iriez-vous aujourd'hui sans trouver pareille espèce?
Ce serait bien pis à Palerme. Les déplacements sont chers, je le
sais; mais quand on a un objet d'aussi grande importance, l'économie
qui le ferait négliger serait une véritable prodigalité.»

En dépit de ces conseils, le duc de Berry renonça au voyage de Vienne
comme à celui de Palerme. Chastellux lui en avait fait comprendre,
sans doute, l'inutilité, non qu'on lui eût signifié que le projet
était abandonné, mais parce qu'il craignait que toute tentative faite
pour en presser l'exécution ne provoquât des déclarations précises et
définitives qu'il importait d'éviter. Il était d'avis de temporiser
«pour ne pas s'exposer à rompre», et le roi l'approuvait. Le royaume
de Naples allait être débarrassé des troupes républicaines, et
peut-être alors le mariage souffrirait-il moins de difficultés. Ce
n'était là qu'un faible espoir, et bientôt après Louis XVIII semblait
avoir renoncé à le réaliser.

Le 20 janvier 1802, répondant à sa belle-soeur, la comtesse d'Artois,
qui lui avait fait parvenir ses souhaits de bonne année, il ne lui
parlait ni du mariage, ni duc de Berry qui, de guerre lasse, et ne
sachant où s'abriter, venait de partir pour l'Écosse.

«J'ai reçu, ma chère soeur, votre lettre du 4. Vous vous accusez de
si bonne grâce qu'il faudrait un coeur de rocher pour être fâché
contre vous. D'ailleurs, entre nous, je n'en ai pas le droit et je
ne veux pas chercher la paille dans l'oeil de mon prochain quand la
poutre est dans le mien. Ainsi, indulgence plénière et réciproque. Si
je voulais pourtant encore vous quereller, avouez que vous me faites
beau jeu. Qu'est-ce que c'est qu'une immense feuille de papier, une
vedette, de la majesté, du respect? Mains d'Ésaü, voix de Jacob. Un
chiffon grand comme l'ongle du pouce; bonjour et bon an, ce serait
vous. Mais, j'ai promis indulgence; je tiendrai parole.»

Ainsi, pas ombre d'allusion au mariage. Au commencement d'avril
enfin, Chastellux mandait qu'il y fallait renoncer. Louis XVIII en
fut moins étonné qu'affligé, surtout quand il apprit qu'avant de
partir pour l'Écosse, le duc de Berry avait écrit à Ferdinand IV.
Il supposait que son neveu avait déployé, pour se défendre, plus de
chaleur que d'habileté. Il le disait à Chastellux: «Le roi sait que
les calomnies répandues sur le duc de Berry n'ont trouvé que trop de
créance, et peut-être une lettre du prince au roi de Naples a-t-elle
contribué à la rupture. Elle a été la goutte d'eau qui fait déborder
le vase.»

Il semble que Louis XVIII, le comte d'Artois et le duc de Berry aient
été, durant quelques mois, avant de se remettre de cette déconvenue.
Ce n'est que vers la fin de l'été de 1802 qu'on les voit songer à une
nouvelle alliance, et le roi commencer à parler des partis qu'il en a
vue. Il y a d'abord cette jeune veuve, fille de l'Électeur de Saxe,
dont il était déjà question au moment où il connut les propositions
de la marquise de Circello. On dit, il est vrai, qu'elle doit épouser
l'Électeur de Salzbourg. Mais ce mariage n'est pas encore fait, et
peut-être préférera-t-elle un prince français à un petit prince
allemand. À défaut d'elle, on pourrait se retourner du côté de la
maison de Parme, très proche alliée des Bourbons de France. Il y a
deux filles dans cette maison, Antoinette et Béatrix. Mais Béatrix
est encore trop jeune pour qu'on songe à la marier. Antoinette, au
contraire, est en âge de l'être et c'est une personne accomplie.
Mais, dès les premières ouvertures faites à sa mère par le roi, il
apprend que, cédant à une impérieuse vocation religieuse, elle est
entrée au couvent. C'est une déception d'autant plus pénible que
le duc de Berry paraît s'être entièrement amendé et promet d'être
un mari modèle. Il l'a formellement déclaré à son oncle qui, le 6
décembre, l'en félicite avec effusion. «J'ai reçu, mon cher enfant,
votre lettre du 2 novembre, mais je n'ai pu y répondre de suite. Les
bons sentiments que vous m'y témoignez me comblent de joie. On peut
faire des fautes à tout âge; mais, il est rare au vôtre de profiter
aussi bien des leçons que l'on reçoit. Dieu vous maintienne dans
ces dispositions, vous en avez plus besoin que jamais, car le prix
s'éloigne. De deux partis que j'avais en vue, celui pour lequel vous
semblez incliner est devenu impossible; l'obstacle que je craignais
n'est que trop réel. J'en ai acquis la certitude depuis ma lettre à
votre père. Je vous charge de lui dire cette mauvaise nouvelle, et de
lui ajouter que je n'attends qu'avec plus d'impatience les détails
qu'il m'a annoncés et sans lesquels il m'est impossible d'agir.
Adieu.»

Les détails promis par le comte d'Artois et auxquels le roi
faisait allusion arrivèrent peu après. Ils se réduisaient à une
nomenclature raisonnée de diverses princesses alors à marier et qui
pourraient convenir au duc de Berry. C'étaient, outre la fille de
l'Électeur de Saxe, une grande-duchesse de Russie, la fille d'un
archiduc d'Autriche, oncle de l'empereur, et enfin une fille du
duc de Saxe-Gotha. La réponse de Louis XVIII à son frère contient
les objections que lui suggère chacun de ces noms. Elle démontre,
en outre, qu'il n'avait pas perdu tout espoir en ce qui touchait
Antoinette de Parme.

«Antoinette n'a, il est vrai, pas voulu quitter son couvent; c'est ce
qui m'avait fait croire qu'elle était religieuse; mais elle ne l'est
pas. Lui proposer un changement aussi brusque que celui du voile au
mariage, eût peut-être été l'effaroucher et se faire refuser tout
net; j'ai pris une autre tournure. Je lui ai représenté combien,
dans les circonstances actuelles et surtout dans son pays, l'état
de religieuse était précaire, et je lui ai proposé, pénitence pour
pénitence, de venir partager avec ma nièce (qui a bien voulu lui
écrire dans le même sens) la vie errante et pénible que je mène.
J'ai fait passer ma lettre par sa mère, non que j'ignore (je l'ai
vu de mes yeux), le peu de poids qu'elle a sur ses enfants; mais
cela était, de toute façon, plus convenable. Elle l'a transmise, et
j'en devrais déjà avoir réponse, si les postes d'Italie avaient le
sens commun. Si elle accepte, ce qu'à la vérité sa mère, qui aurait
mieux aimé voir ses filles mariées que religieuses, et à qui j'ai
touché un mot des conséquences heureuses que ceci pourrait avoir,
ce que, dis-je, sa mère ne croit pas, nous avons ville gagnée; si
elle refuse, mais sans témoigner un grand attachement pour la vie
religieuse, il y aura encore du remède, en attaquant la grande
question; enfin, si elle refuse tout à fait, j'aurai la triste
consolation d'avoir travaillé de mon mieux à une chose que nous
désirons tous.

«Mais, dans cette dernière hypothèse, il devient nécessaire de
répondre à votre lettre du 28, et je m'en vais le faire article par
article.

«1º Vous devez vous rappeler que ma première pensée eût été pour la
fille de l'Électeur de Saxe; mais, j'ai regardé et je regarde plus
que jamais la chose comme impossible.

«2º Du temps de Paul, il eût peut-être été possible d'avoir une de
ses filles; j'y pensais même, lorsque le mariage de Naples vint
m'arrêter tout court; aujourd'hui, ce serait peut-être chercher à se
faire illusion de croire qu'Alexandre voulût nous donner sa soeur;
de plus, il y aurait une difficulté à laquelle je ne pensais pas en
1798; j'y reviendrai tout à l'heure.

«3º L'âge, la figure (du moins à en juger par ce que j'ai vu, il y
a quelques années), tout conviendrait dans la fille de l'archiduc.
Mais, avec les aimables dispositions de la cour de Vienne, y a-t-il
seulement apparence de succès?

«Vous vous trompez sûrement en me parlant d'une fille du duc de
Saxe-Gotha, et vous voulez dire Weimar. Cela est triste à dire, mais
je doute qu'il nous donnât sa fille, tant la terreur est à l'ordre
du jour. On pourrait cependant sonder le terrain, s'il n'y avait une
autre difficulté que vous avez sentie vous-même et qui existerait
également, si ce n'est même encore plus fort pour la Russie. De notre
temps, une princesse de Weimar se serait faite catholique pour nous
épouser. Cela n'aurait pas fait un pli; je ne crois pas que, même
alors, on en eût obtenu autant d'une Russe; mais notre temps est
passé, ou, pour mieux dire, il dort, et jusqu'à ce qu'il se réveille,
je suis persuadé que ces petits princes, qui croiraient encore nous
faire grâce en nous donnant leurs filles, ne consentiraient pas au
changement de religion. Or, indépendamment de ma conscience qui ne
me permettra jamais de consentir au mariage de mon neveu avec une
femme non-catholique, un peu de fierté me le défendrait encore; ce
serait le premier exemple dans notre famille, et plus on est dans le
malheur, moins il faut s'abaisser.

«Je ne suis ici que Jupiter assemble-nuages. Je persiste bien à
penser que si nous ne pouvons avoir Antoinette, Béatrix est, malgré
la différence d'âge qui, à mon sens, n'est qu'un mal qu'à cause
du délai qu'elle entraîne, ce qui conviendrait le mieux sous tous
les rapports. Mais, mon opinion n'est pas tout: il faut d'abord la
volonté de Jean de Bry[55], puis la vôtre. Nous avons encore du
temps, réfléchissez à tout cela.»

[Note 55: Surnom fréquemment employé par le roi pour désigner le duc
de Berry.]

L'espoir dont se flattait le roi ne devait pas se réaliser.
Antoinette de Parme s'était vouée à Dieu, et sa réponse ne laissait
pas plus d'espoir pour l'avenir que pour le présent. Le roi n'osa
d'abord l'écrire au duc de Berry, dont il venait de recevoir une
lettre par laquelle le jeune prince acceptait un mariage qui était sa
seule ressource et qui le rapprocherait de son oncle, de son frère et
de sa belle-soeur. «Je n'en vois pas d'autres qui puissent vouloir
de moi.» Il chargea le comte d'Artois d'apprendre à son fils cette
mauvaise nouvelle, et lui-même attendit quelques jours pour l'en
entretenir. «Nous n'étions sans doute pas digne de cet ange, puisque
Dieu n'a pas permis que nous y songeassions lorsqu'il en était temps.
Je suis affligé pour moi, mais bien plus pour vous, car je le suis
doublement. Je crains que la perte de ce bonheur n'altère en vous des
sentiments que j'y voyais renaître ...»

De l'impression que causa au duc de Berry la nouvelle qui détruisait
sa dernière espérance, nous ne savons rien, sinon qu'elle n'eut pas
pour effet de le faire se résigner à accepter la princesse Béatrix,
soeur de celle qui venait de se refuser. Elle n'avait pas encore
douze ans; il aurait dû longtemps attendre qu'elle fût en âge d'être
mariée, et il ne lui convenait pas d'engager l'avenir.

Restait en dernière ressource la princesse de Saxe. Après avoir en
février déclaré que ce mariage était impossible, le roi y revenait
en août, faute de mieux, en apprenant que la princesse n'épousait
pas l'Électeur de Salzbourg. Il jugeait maintenant que ce serait un
excellent parti pour son neveu. On racontait que l'Électeur de Saxe
voulait garder sa fille auprès de lui, ce qui supposait un prince
cadet et pauvre. Nul ne conviendrait mieux que le duc de Berry qui,
jusqu'à des temps plus heureux, ferait sa résidence auprès de son
beau-père. «Ce serait un nouveau lien entre notre maison et celle de
feu Mme la dauphine ma mère,» écrivait encore le roi en chargeant La
Fare, son représentant à Vienne, de négocier une visite du duc de
Berry à Dresde.

Ce projet allait avorter comme les autres. Les cours d'Europe,
grandes et petites, craignaient, pour la plupart, d'attirer sur
elles, en s'alliant aux Bourbons de France, les ressentiments de
Bonaparte. C'est même cette crainte qui, plus encore que la conduite
privée du duc de Berry, avait déterminé la maison de Naples à
repousser son alliance. Le prince en était convaincu, et sa haine
contre «l'usurpateur» tirait de cette conviction une force plus
grande. Il voulait le «culbuter» avant qu'il n'eût mis la couronne
sur sa tête; sinon la cause royale serait perdue. «Le proverbe dit:
Aide-toi, Dieu t'aidera. Ce n'est pas en ne faisant rien que nous
vaincrons l'ennemi qui ne perd pas une minute pour s'élever sur nos
ruines.»

On sait qu'il en fut des ardeurs belliqueuses du duc de Berry comme
de ses entreprises matrimoniales. Les occasions de les assouvir, dont
il n'avait pu profiter, ne se représentèrent pas pendant la durée de
l'Empire et, jusqu'en 1814, on le voit condamné à l'oisiveté triste
et morne d'un exil qui n'offrait aucune tâche à son activité. On sait
aussi qu'il ne se maria qu'en 1816. Il avait alors trente-huit ans.
La cour de Naples, à cette époque, devait croire que l'âge avait
calmé en lui les fougueux emportements de sa jeunesse, puisqu'elle
lui accordait une de ses filles, la nièce justement de cette
princesse Christine que, quinze années plus tôt, elle lui avait
refusée.



V

QUERELLES DE FAMILLE


Ainsi, après avoir nourri l'espoir de marier le duc de Berry à une
fille du roi de Naples, Louis XVIII voyait ses projets renversés et
ne pouvait se dissimuler que leur avortement était dû à la réputation
d'inconduite du jeune prince, à sa légèreté. Grave cause de soucis
que celle-là, et ce n'était pas la seule du même ordre. En dehors du
duc d'Angoulême et du duc de Berry, la maison de Bourbon n'avait pas
de postérité. Or, au moment où le cadet des fils du comte d'Artois
venait par sa faute de manquer un beau mariage à Naples et, pour les
mêmes raisons, se voyait refusé tour à tour par d'autres familles
régnantes, le Roi constatait avec douleur que l'aîné restait toujours
sans enfants. En lui donnant pour femme Madame Royale, il se flattait
de voir bientôt sa demeure égayée par le sourire d'un nouveau-né.
Au lendemain de cette union, il faisait part de son espérance à son
frère: «Il ne manque plus qu'un point à notre satisfaction; mais, ce
point ne dépend pas de moi: _là finit mon ministère_; ils sont jeunes
et bien portants tous les deux; ils s'aiment. Ainsi, j'espère que
ce point ne se fera pas attendre longtemps et que nous nous verrons
renaître dans nos enfants.» Près de deux ans s'étaient écoulés
depuis qu'il écrivait ces lignes confiantes, et il en était encore
réduit à l'attente. Aucun symptôme de grossesse n'était apparu et
ne s'annonçait. Il l'avouait mélancoliquement. «L'incommodité de ma
nièce n'a, Dieu merci, point eu de suites. Mais, malheureusement,
elle n'a pas eu le moindre mal au coeur. Avec quel empressement je
vous communiquerais le plus léger espoir! Je ne sais pas comment cela
se ferait; mais je suis sûr que vous le liriez dans ma lettre avant
de l'ouvrir.»

Du reste, il n'en chérissait pas moins sa nièce et son neveu. Ils
étaient sa consolation, le presque unique charme de sa vie. Leur
eût-il donné le jour, il ne les aurait pas plus tendrement aimés.
Elle était bien véritablement sa fille et lui son fils. En parlant
d'eux à son frère, il les appelait toujours «nos enfants». Il les
associait à son existence, ne formait aucun projet auquel ils ne
fussent mêlés. Qu'il montât sur son trône ou qu'il dût mourir dans
l'exil, il les voyait incessamment à son côté et ne concevait pas
l'idée qu'ils pussent jamais s'éloigner de lui. Il fallait rappeler
le caractère de cette tendresse paternelle si constante, si vive,
toujours en éveil, pour faire comprendre tout ce qu'apporta de
douloureux à son coeur, au commencement de 1802, l'incident imprévu
dont deux lettres datées de cette époque nous décèlent la gravité.

On a vu que, dès son installation en Pologne, il songeait à gagner
Naples. Mais, il ne se dissimulait pas que la réalisation de ce
désir n'irait pas sans difficultés. Le roi des Deux-Siciles, encore
qu'il se targuât, à plus juste titre que le roi d'Espagne, de son
attachement aux Bourbons de France, pratiquait à leur égard, quoique
à regret, la doctrine du «chacun pour soi». Réduit à traiter avec
Bonaparte, il se montrerait sans doute peu disposé à leur accorder
un asile, si la protection d'un souverain puissant ne le protégeait
contre le mécontentement qu'éprouverait le premier Consul, en
le voyant recevoir dans ses États l'ennemi le plus ardent de la
République. Ce souverain, dans la pensée de Louis XVIII, était tout
indiqué. Le tsar Alexandre seul possédait assez de puissance pour
faire aboutir ces démarches auprès du roi de Naples, dont son père
avait été l'allié. Louis XVIII projetait donc de s'adresser à lui.
Mais, le tsar n'ayant pas répondu aux félicitations qu'il lui avait
envoyées lors de son avènement, et à une seconde lettre écrite
depuis, il hésitait à donner suite à son projet.

Cette réponse, datée du 26 août, arriva enfin à Varsovie au
commencement d'octobre. Quoique bien creuse quant au fond, elle était
dans la forme d'une courtoisie flatteuse: «Monsieur le comte, il me
serait infiniment douloureux d'apprendre que le long silence que j'ai
gardé depuis la réception de votre première lettre, ait pu, monsieur
le comte, vous inspirer quelque doute sur la sincérité de mes
sentiments pour vous. Vos vertus brillent d'un nouveau lustre dans
l'adversité et vous assurent des titres imprescriptibles. Telle est
aussi ma confiance dans votre justice et dans l'élévation de votre
âme, que je me flatte de ne pas vous voir méconnaître mes véritables
dispositions et de me conserver la place que vous m'accordez parmi
vos meilleurs amis.»

Au lieu de cette phraséologie pompeuse, le roi eût certes préféré
recevoir des promesses de secours. Mais, telle qu'était la lettre,
il devait s'en contenter. Il lui parut cependant qu'elle lui ouvrait
une voie pour présenter ses demandes. Il les formula, en ayant soin
toutefois de les faire appuyer par le comte Panin et par le duc de
Serra-Capriola. Cette fois, ainsi que nous le racontons plus haut, le
succès fut aussi rapide qu'éclatant. Le 25 janvier 1802, il apprenait
par diverses lettres, dont une d'Alexandre, que des ordres étaient
envoyés à plusieurs des ambassadeurs russes en Europe, afin qu'ils
invitassent officiellement les souverains à s'entendre entre eux à
l'effet d'assurer, par la constitution d'un revenu fixe, le sort du
roi de France. Un secours immédiat lui était en outre accordé pour le
mettre à même d'attendre les résolutions sollicitées. Quant à l'asile
vers lequel tendaient ses voeux, l'empereur se montrait disposé à le
lui faire assurer.

Heureux de ces réponses, Louis XVIII ne douta pas qu'il ne fût
bientôt autorisé à se rendre à Naples. Tout à sa joie, il fit
aussitôt appeler le duc et la duchesse d'Angoulême et, leur ayant
communiqué ces bonnes nouvelles, il leur annonça qu'avant peu ils
partiraient avec lui pour l'Italie. Il s'attendait à ce qu'ils
prissent part à son bonheur. Il n'en fut que plus bouleversé, en
voyant ces jeunes visages blêmir, s'attrister et en entendant
son neveu et sa nièce lui déclarer, avec un embarras rendu plus
poignant par leurs larmes, que s'il partait pour Naples, ils ne
l'accompagneraient pas, mais, à leur grand désespoir, se rendraient
en Angleterre. Telle était la volonté du comte d'Artois, signifiée à
son fils l'année précédente, au moment où le roi quittait la Russie,
et renouvelée depuis.

La lettre que le même jour le roi envoyait à son frère traduit mieux
que nous ne saurions le faire l'angoissant émoi suscité en son âme
par cette déclaration. «Il y a un an que je suis en route de Mitau
pour Naples. Mais, dans l'exécution de ce projet où la réflexion
n'a cessé de me confirmer, depuis qu'il a été formé, j'ai rencontré
tout à coup un inconvénient inattendu, aussi déchirant pour mon
coeur qu'il était impossible à ma raison de le prévoir, et sur
lequel je dois interpeller votre véracité et appeler votre amitié
à mon secours.» Et après avoir raconté la scène qui venait d'avoir
lieu entre lui et ses enfants, il continuait en ces termes, où la
véhémence le dispute à la prière: «S'ils m'étaient moins connus,
j'aurais, je l'avoue, cru qu'ils me tromperaient. Mais, jamais la
pensée même d'un doute sur leur bonne foi n'entrera dans mon âme; la
vérité n'en est pas moins cruelle pour moi.

«Vous êtes père et je suis oncle. Ces deux mots établissent entre
nous une différence que toutes les primogénitures du monde ne
sauraient effacer. Mais, sans être père par la nature, on peut
l'être par le coeur. Je l'éprouve auprès d'eux; ils sont ma vie,
mon existence! Pourquoi donc m'avez-vous caché le projet de me les
enlever? Est-ce ménagement? Ah! mon ami, il serait aussi cruel que le
projet lui-même. En me l'annonçant aussitôt que vous l'avez formé,
vous me donniez la facilité de le combattre. Mais, en me le laissant
ignorer jusqu'au dernier moment, et c'est ce qui serait arrivé sans
l'incident présent, c'était me laisser dans un sommeil de sécurité
dont je ne sais que trop combien le réveil est affreux. Je dis que
vous me donniez la facilité de le combattre, parce qu'un projet n'est
jamais enraciné aussitôt que formé, au lieu qu'à présent, je crains
d'examiner jusqu'à quel point il vous a ri.

«Et vous, avez-vous songé au mal qu'il me ferait? Avez-vous songé à
notre position respective; aux ressources de bonheur intérieur que
vous avez[56] et qui peut-être (pardonnez-moi cette réflexion; c'est
encore plus votre intérêt que le mien qui me la dicte) cadreraient
mal, dans un moment où chacun de nous doit former le centre d'un très
petit cercle, avec le séjour de ma nièce auprès de vous? Avez-vous
réfléchi que nos enfants, qui ne seraient pas tout pour vous, sont
tout pour moi? Enfin, permettez-moi cette image triviale: avez-vous
jamais vu sans un sentiment pénible une poule qui a élevé des petits
canards? La différence est que la poule n'a point de mémoire et que
je n'en ai que trop.

[Note 56: Allusion à la comtesse de Polastron, qui vivait avec le
comte d'Artois.]

«Mais, peut-être, m'alarmé-je trop et la répugnance de nos enfants
pour l'Angleterre, la proposition qu'ils vous ont faite, semble
offrir un remède également doux pour mon coeur, de quelque côté
que je l'envisage. Si vous consentez à vous absenter pour un temps
d'Écosse, que vous importent quelques cents _meils_ de plus ou de
moins? Qui empêcherait qu'une réunion si douce ait lieu sous mes
yeux, dans mes bras? Dites-moi que vous le désirez: je m'engage à
arranger cela à Berlin, et si je n'y réussis pas, j'accepte pour
punition que nos enfants aillent sans moi vous donner et recevoir un
plaisir dont je serai privé. Si je réussis au contraire, le mal que
je ressens du mystère que vous m'avez fait de tout ceci ne sera pas
même un songe; car on ne les oublie pas toujours.»

En envoyant à ses enfants l'ordre formel contre lequel protestait
maintenant le roi, le comte d'Artois n'avait eu que le tort d'oublier
ce qu'ils étaient pour son frère, et qu'en les lui enlevant, il
allait le réduire à l'isolement le plus cruel. Il trouvait toutefois
une excuse dans la sagesse des considérations dont il s'était
inspiré. Depuis longtemps, il prévoyait l'asservissement de l'Italie
aux volontés de Bonaparte, et il ne pensait pas que son frère pût s'y
réfugier sans s'exposer à de multiples périls. Maintes fois, en lui
écrivant, il en avait évoqué l'image, afin de le détourner de son
dessein. Ce n'est qu'en le voyant y persister qu'il avait ordonné
à ses enfants de venir le rejoindre en Angleterre si ce dessein se
réalisait.

Déjà si puissants au commencement de 1801, les mobiles de sa
détermination l'étaient plus encore au commencement de 1802. En
1801, les troupes russes occupaient Naples, où les avait conduites
la volonté du tsar de défendre la monarchie bourbonnienne; le pape
Pie VII, à peine élu, avait témoigné au roi de France des sentiments
favorables à sa cause, et l'Angleterre restait en armes. Au
commencement de 1802, tout était changé. Les troupes russes avaient
quitté Naples, achevant ainsi de livrer l'Italie aux entreprises
françaises. Le roi des Deux-Siciles, contraint de traiter avec le
premier Consul, avait dû se résoudre à rétablir dans leurs biens
et dignités ceux de ses sujets qui s'étaient révoltés contre sa
couronne; il n'était plus maître chez lui. Le pape lui-même, soit
par force, soit par séduction, était devenu «un vrai satellite de
Bonaparte», et les conférences d'Amiens qui venaient de s'ouvrir
équivalaient, de la part de l'Angleterre, à un aveu d'impuissance.

En de telles conditions, l'Italie était devenue pour le roi, et
par conséquent pour sa famille, un asile encore moins sûr qu'il
ne l'était l'année précédente. La lettre de Louis XVIII, quelque
suppliante qu'elle fût, ne pouvait donc ébranler ni la conviction ni
la volonté du comte d'Artois. Quoiqu'elle l'eût vivement ému, il ne
crut pas pouvoir révoquer l'ordre donné à ses enfants. Elle ouvrait
cependant la voie à une solution nouvelle, et la réponse qu'il y
fit, le 15 février, le montre empressé à mettre d'accord ses devoirs
paternels avec ceux auxquels il était tenu comme frère et comme sujet.

«Voici les motifs qui ont dirigé ma conduite.

«À la funeste époque de votre départ de Mitau, j'étais autorisé
à tout craindre de la part de nos ennemis, et prévoyant ce qu'on
pourrait exiger de vous, ou peut-être ce qu'on pourrait en obtenir
par des insinuations perfides couvertes sous le voile de l'intérêt
pour votre cruelle position, et même pour vos droits, je frémissais
de vous voir entraîné dans des pays esclaves ou complices de
l'usurpateur. D'après cette inquiétude qui n'était que trop naturelle
et qui n'est point encore dissipée, je vous demande à vous-même, mon
ami, si mon devoir ne me prescrivait pas de prémunir nos enfants
contre le sentiment qui les portait si justement à vouloir partager
et adoucir le sort d'un oncle qui leur témoignait la tendresse d'un
second père. J'ajouterai à cela que, aimant mes enfants comme je les
aime, et sentant le désir, la volonté même de passer ma vie avec eux,
mon coeur se révoltait à l'idée de m'en voir séparé par une barrière
qui pouvait être insurmontable.

«Quant au secret que j'ai gardé vis-à-vis de vous, et que j'avais
également recommandé à mes enfants, je voulais, en remplissant
un devoir de politique autant que de sentiment, éviter de vous
causer une peine inutile si le cas prévu par mes instructions ne
se présentait pas. Voyant votre séjour à Varsovie se prolonger, et
n'imaginant pas, d'après le silence que vous aviez gardé jusqu'ici
avec moi à cet égard, et d'après ce que vous-même avez dit à mon
fils pour MM. de Broglie et de Vassé; n'imaginant pas, dis-je, qu'il
fût possible que le roi de Prusse consentît à ce que j'aille à
Varsovie, je m'étais occupé d'autres projets, pour voir mes enfants
au printemps ou dans l'été. Mes idées n'étaient point fixées sur
le lieu de notre réunion, et quoique je sois intimement convaincu
qu'il ne sera pas encore question de nous à Amiens, j'attendais de
connaître le résultat du traité qui va se conclure avant d'arrêter
nos projets. Aussitôt que mon plan aurait été formé, je vous en
aurais fait part en même temps que j'en aurais instruit mes enfants;
et si vous m'eussiez fait alors une proposition pareille à celle qui
est contenue dans votre lettre, ma réponse eût été exactement la même
que je la fais aujourd'hui.

«Oui, mon ami, j'accepte avec beaucoup de plaisir que vous fassiez
auprès du cabinet de Berlin toutes les démarches nécessaires pour
obtenir du roi de Prusse la permission que je puisse traverser ses
États et arriver sans obstacle à Varsovie. Si vous réussissez dans
cette négociation, et si, comme cela est très probable dans le moment
actuel, je ne suis pas retenu par l'intérêt de votre service, vous
pouvez compter d'une part sur mon empressement à arranger tout ce qui
pourra hâter mon voyage, et de l'autre sur le bonheur bien vrai et
bien vivement senti que j'éprouverai en me retrouvant avec vous en
même temps que je me réunirais avec mes enfants.

«Les démarches que j'aurai à faire auprès du gouvernement
britannique, pour annoncer mon voyage et assurer mon retour, seront
si faciles, à ce que j'espère, que j'attendrai pour les faire que
vous m'ayez communiqué les réponses que vous recevrez de Berlin à
mon égard. Je voudrais pouvoir écarter de mon esprit jusqu'à la
possibilité de vous voir éprouver un refus de la part du roi de
Prusse; mais, enfin, si malheureusement cela arrivait, croyez, mon
ami, que je serais aussi sévèrement puni que vous, et qu'en reprenant
forcément mon ancien projet, le bonheur que j'éprouverais, en me
retrouvant avec mes enfants, serait beaucoup altéré.»

Sans attendre la réponse qu'on vient de lire et qui allait, comme il
disait, «mettre du baume dans son sang,» le roi, dès le 1er mars,
commençait à Berlin des démarches à l'effet d'obtenir pour son frère
l'autorisation de venir à Varsovie: «J'ai espéré le succès; car,
soit dit en passant, ce qui n'est que momentané n'inquiète pas le
cabinet de Berlin, mais ce qui serait permanent, et qui donnerait
à ceci l'air de cour, lui déplairait à coup sûr.» C'est la même
préoccupation qui le hantait, lorsque, le 25, il annonça à son frère
que ses démarches avaient abouti. «La poste m'a apporté aujourd'hui
le remède à un mal qui me tient depuis le 17 novembre 1793[57]: le
consentement le plus gracieux à votre venue ici. Vous parler du
bonheur que j'éprouve, ce serait envoyer de l'eau à la rivière.
Venons aux détails d'exécution de ce qui, grâces à Dieu, n'est plus
en espérances. Strict incognito, simplicité en icelui. Vous savez,
mon ami, que c'est à ces deux conditions fidèlement observées de
ma part que je dois la tranquillité dont je jouis, et la joie dont
mon âme est remplie en ce moment. Ainsi, 1º vous vous appellerez le
comte de X..., le marquis de X..., comme il vous plaira, hors votre
véritable nom; 2º il faudra n'amener qu'une ou, tout au plus, deux
personnes de votre suite; pour les valets, je n'ai pas besoin de vous
en parler; je connais votre manière leste de voyager.»

[Note 57: Date de leur séparation à Hamm, depuis laquelle ils ne
s'étaient pas revus.]

Quelques jours plus tard, il confirme gaiement cette lettre: «Toutes
les autres n'ont été que du pelotage; c'est le 25 mars que la partie
a commencé, et je dis d'une jolie manière. Aussi j'espère que vous
aurez été content de mon service, et que vous me renverrez la balle
sur ma raquette. J'espère bien plus, car j'espère que, désormais,
mes lettres ne vous arriveront plus qu'après avoir couru après
vous.» Dans la même lettre, à propos de l'expédition entreprise
par Bonaparte contre les noirs qui se sont révoltés, reparaît le
roi soucieux de ne pas laisser démembrer le royaume et de ménager
le sang et la vie de ses sujets. «Nous sommes, vous et moi, hommes
et Français. Que nous importe la cocarde de ceux qui vont sauver
une malheureuse colonie et venger la France et l'humanité de
l'incendiaire du Cap?--Donnez-lui l'enfant, mais qu'on ne le coupe
pas en deux! s'écriait la véritable mère.»

Le consentement du cabinet de Berlin étant acquis, restait à obtenir
celui du cabinet britannique. «Ce sera facile,» avait écrit le
comte d'Artois. Mais, il se trompait et dut s'en convaincre dès les
premières ouvertures que, de sa résidence de Tunbridge aux environs
de Londres, il faisait faire au gouvernement. Il n'était au pouvoir
de personne de l'empêcher de partir. Mais, on ne lui garantissait
pas qu'une fois sorti d'Angleterre, il y pourrait rentrer. À Amiens,
lui disait-on, les plénipotentiaires français s'étaient plaints des
complaisances du gouvernement anglais pour lui, de l'hospitalité
qu'il recevait à Édimbourg. En y restant, il permettait à ses
défenseurs de répondre qu'on ne pouvait l'en chasser. En en partant
volontairement, il s'exposait à trouver à son retour la porte
fermée, ce qui entraînerait d'autres inconvénient auxquels il serait
difficile de parer, non seulement pour sa personne, mais aussi pour
celle de son frère.

«Je serais tenté de supposer, lui mandait-il, que le cabinet
britannique, connaissant la dépendance de celui de Berlin, sa
disposition à servir tous les intérêts du Consul, a quelques motifs
pour croire que votre liberté et la mienne seraient compromises si on
nous tenait réunis à Varsovie.» Il en tirait cette conclusion qu'il
fallait ajourner toute tentative de réunion[58].

[Note 58: On lit dans la même lettre: «La seule chose que je puisse
ajouter aux nouvelles politiques, c'est que, depuis que j'ai quitté
Londres, trois personnes sont déjà venues m'offrir d'assassiner
Bonaparte. Vous jugez avec quel mépris j'ai repoussé ces infâmes
propositions. Ce ne sera jamais avec l'arme des lâches que nous
combattrons nos ennemis.» Le roi répond: «Je vous ai reconnu
à l'indignation avec laquelle vous avez repoussé les infâmes
propositions qu'on a osé vous faire.» Déjà, à l'occasion de la
machine infernale, il disait: «J'en anathématise les auteurs quels
qu'ils soient.»]

À peine au courant des objections qu'élève le cabinet britannique
contre le départ de son frère pour Varsovie, le roi s'inquiète; il
craint d'être obligé de renoncer à un cher et doux espoir. «La terre
hospitalière où, depuis plus de six ans, on n'a semblé s'occuper
qu'à adoucir vos peines, serait-elle tout à coup devenue l'antre
du lion où l'on entre, mais d'où l'on ne sort pas? Cette idée, les
conséquences qui en dérivent, sont affreuses. Je voudrais les chasser
de mon esprit; mais elles y reviennent sans cesse. J'espère que votre
prochaine lettre les bannira entièrement.» Enfin le 5 juillet, il
ne peut plus se faire illusion; son frère ne viendra pas. Il en est
profondément affligé. Mais peut-être, l'est-il plus encore par les
raisons cachées qu'il pressent sous celles que le cabinet britannique
a données au comte d'Artois. Il ne croit pas que ce cabinet se soit
inspiré, comme il l'affirme, du souci de sa sûreté, de celle de son
frère. Il est en Prusse avec le consentement, sous la protection du
souverain de ce pays; il en serait de même du comte d'Artois s'il
y venait, et l'Angleterre ne peut soupçonner le roi de Prusse de
vouloir violer dans leur personne le droit des gens. Il y a donc
quelque autre motif qu'on n'a pas dit:

«Je ne m'épuiserai pas en conjectures à cet égard. Mais il est une
réflexion que je ne puis me refuser à faire. Notre longue séparation
donne beau jeu à nos ennemis pour calomnier notre tendresse mutuelle.
Notre réunion, ne fût-elle que d'un jour, leur imposerait silence.
N'est-il pas naturel de supposer que des intrigants auront persuadé
au gouvernement britannique qu'il était de son intérêt de la
retarder, et qu'il aura dit la première raison venue, ne pouvant dire
la véritable? Je dis retarder, car je ne puis me tenir pour battu,
et quoique je sente bien qu'il n'y a rien à faire pour cette année,
si, d'ici à l'année prochaine, les circonstances ne changent pas,
il faudra renouveler vos démarches pour obtenir un agrément qu'à la
longue, on ne peut vous refuser.»

À la tristesse que trahit le langage du roi, il y a toutefois un
allègement. Les circonstances qui clouent le comte d'Artois à
Tunbridge, l'obligent lui-même à prolonger son séjour à Varsovie. Le
comte d'Artois n'a plus aucun motif pour lui enlever leurs enfants,
et il espère fermement qu'il ne les lui enlèvera pas. N'empêche qu'il
vivra désormais sous l'obsession de cette crainte. Elle le poursuivra
sans cesse. L'année suivante, au moment où la reine, après avoir
pris les eaux de Toeplitz, va venir le rejoindre et ramener avec
elle ces éléments de troubles domestiques dont, à Mitau, il a tant
souffert, craignant que son frère ne prenne prétexte de ce retour
pour appeler auprès de lui le duc et la duchesse d'Angoulême, il
court spontanément au-devant de cette éventualité douloureuse afin de
la conjurer.

«Vous connaissez trop la reine et moi, pour ne pas sentir qu'en
cette occasion, je ne fais qu'obéir à mon devoir, et pour imaginer
que cette réunion puisse contribuer à mon bonheur, heureux si elle
n'est pas un obstacle à ce qui m'en reste. Je craindrais d'autant
plus que vous ne vous fissiez à cet égard une fausse idée, que vous
pourriez peut-être, en songeant à appeler nos enfants auprès de vous,
croire ne me faire que de la peine, tandis que vous feriez à mon
coeur la plus douloureuse des plaies, une plaie que les comparaisons
aigriraient chaque jour, une plaie qui, hâtant le terme de ma vie,
en couvrirait d'amertume les derniers instants. Ah! vous n'en aurez
pas le courage; vous sentirez au contraire que, plus que jamais, je
vais avoir besoin de consolation; vous me laisserez ces chers enfants
qui font toute la mienne, qui adoucissent mes peines lorsqu'ils ne
me les font pas oublier. Promettez-le-moi, mon ami; écrivez-moi que
vous ne me les enlèverez jamais; je ne puis, dans les circonstances
actuelles, songer, comme l'année dernière, au bonheur de vous revoir,
mais ces circonstances peuvent changer, et je verrais encore, dans le
séjour de nos enfants auprès de moi, le gage d'un si doux espoir.

«Adieu, mon ami, j'attends votre réponse, non pas avec inquiétude, je
connais votre coeur, mais avec une impatience inexprimable; je vous
embrasse aussi tendrement que je vous aime.»



VI

UNE TENTATIVE DE BONAPARTE


Au commencement de 1803, l'uniformité de la morose existence de Louis
XVIII fut troublée soudain par l'événement le plus inattendu. On a
vu, plus haut, avec quelle complaisance la Prusse se prêtait aux
desseins de Bonaparte relativement aux Bourbons. Tout porte même à
supposer que, soit pour se rendre agréable au premier Consul, soit
pour se faire pardonner l'hospitalité, qu'à la demande de sa femme,
il n'osait refuser au comte de l'Isle, le roi de Prusse avait pris
envers le gouvernement français l'engagement de s'employer pour
arracher à Louis XVIII la renonciation à ses droits. Comme si le
premier Consul, au moment de s'emparer de la couronne et de se faire
empereur, eût tenu à légitimer son élévation par le consentement
du propriétaire de cette couronne, il voulait obtenir de lui qu'il
y renonçât. Désireux de plaire à Bonaparte, le monarque prussien
ne craignit pas de se charger de cette délicate mission[59]. Le 25
février, le roi fut instruit par l'abbé Edgeworth que le président
de Meyer, bourgmestre de Varsovie, était chargé, par son maître,
d'obtenir de lui la renonciation pleine et entière de toute la maison
de Bourbon au trône de France, ainsi qu'à tous les domaines qu'elle
avait possédés. Pour prix de ce sacrifice, Bonaparte lui assurait une
indemnité et même une existence brillante.

[Note 59: Il crut devoir en avertir l'empereur Alexandre et lui
énumérer les raisons qui l'avaient décidé à s'en charger. Les
raisons sont celles qu'on va voir le président de Meyer essayer de
faire prévaloir auprès de Louis XVIII. Le tsar, en répondant au
roi de Prusse, fit remarquer qu'il était avant tout nécessaire,
pour légitimer cet arrangement, «que les princes y consentissent de
leur plein gré.» Dans le premier volume de la correspondance du duc
d'Enghien (pp. 265 et suiv.), le comte Boulay de la Meurthe a réuni
diverses pièces relatives à cette affaire.]

Le lendemain, le roi reçut le président. Après les assurances du
tendre intérêt que le roi de Prusse prenait au comte de l'Isle
et à sa famille, Meyer s'expliqua en partant de ce point que
Bonaparte n'avait pas renversé le trône de France, et que, loin
d'avoir participé aux horreurs de la Révolution, il y avait mis
fin. Puis, après s'être étendu sur le bien qu'il avait fait à la
France, et même à l'Europe, il observa que la Révolution était
consolidée. Plus de factions au dedans, plus de guerre au dehors,
toute réaction impossible parce que, partout, on éprouvait un besoin
de repos, partout se rencontraient des intérêts créés par elle, et
incompatibles avec le retour de l'ancien ordre de choses.

--La religion, continua le président, a consacré le nouveau; les
souverains de l'Europe l'ont reconnu. Un système politique, commun
à tous les peuples, s'est établi sur cette base, et les rois le
maintiendront par conscience, par devoir, par intérêt.

Il en résultait que la maison de Bourbon restait sans appuis et sans
moyens d'existence dans l'avenir, que les secours qu'elle recevait
de la Russie pouvaient lui manquer. Dans quelques années, Bonaparte
n'aurait plus d'avantage à mettre un prix à la renonciation qu'il
demandait aujourd'hui. Il serait sage de profiter du moment actuel,
où les droits des Bourbons n'étaient pas encore prescrits, pour
transiger honorablement, utilement et sûrement. Honorablement, car
le premier Consul ferait à la famille de Bourbon un sort brillant;
sûrement, parce que la Prusse, la Russie et les autres puissances
garantiraient le traité; utilement, parce que cette famille
infortunée consoliderait le repos de la France et de l'Europe entière
par ses sacrifices.

Le roi avait écouté, sans en paraître ému ni troublé, cette étrange
ouverture; il ne prit la parole que lorsque Meyer eut cessé de parler.

--Si l'habileté et l'intérêt le plus touchant, dit-il, pouvaient
prévaloir sur l'honneur, sur le devoir, sur les sentiments que l'on
conserve à sa patrie, je serais ébranlé. Mais je ne le suis pas. Les
raisons que vous venez de m'exposer, loin d'affaiblir mes droits, les
établissent, comme votre démarche, loin d'éteindre mes espérances,
les rehausse. Ces raisons, il serait inutile de les discuter
maintenant. Vous trouverez les miennes dans la réponse que je vous
ferai tenir pour votre souverain.

Elle fut remise le surlendemain, 28 février, au président de Meyer.
Elle était brève mais significative.

«Je ne confonds pas Buonaparte avec quelques-uns de ceux qui l'ont
précédé; j'estime sa valeur, ses talents militaires; je lui sais gré
de quelques actes d'administration, car le bien qu'on fera à mon
peuple me sera toujours cher. Mais, il se trompe s'il croit m'engager
à transiger sur mes droits. Loin de là, il les établirait lui-même,
s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait en ce
moment.

«J'ignore les desseins de Dieu sur ma race et sur moi, mais je
connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui
a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations
jusqu'à mon dernier soupir. Fils de saint Louis, je saurai, à son
exemple, me respecter jusque dans les fers. Successeur de François
Ier, je veux au moins pouvoir dire avec lui: _Nous avons tout perdu,
fors l'honneur_.»

Au bas de cette déclaration, le duc d'Angoulême, qui se trouvait
auprès de son oncle, écrivit: «Avec la permission du roi mon oncle,
j'adhère de coeur et d'âme au contenu de cette note.»

En la faisant remettre au président de Meyer, le roi y joignit une
lettre pour le roi de Prusse, qui s'était fait l'intermédiaire de
cette proposition outrageante. Mais, il se garda bien de le lui
reprocher. Après avoir constaté qu'en établissant ses droits, la
démarche révèle les anxiétés de Bonaparte, il ajoute: «La grande âme
de Votre Majesté m'est trop connue, pour ne pas séparer ses pensées
des mesures que ses relations semblent lui dicter. Les rois, pour
épargner à leurs sujets les horreurs de la guerre, ont pu céder à des
circonstances impérieuses. Le malheur me prête son appui. Je suis
seul. C'est à moi à maintenir les droits de tous, en ne sanctionnant
jamais une révolution qui renverserait tous les trônes.»

Quoique par la même lettre il se fût engagé à garder le silence, «si
l'on ne le forçait pas à le rompre,» il ne pouvait taire à son frère
la communication qu'il avait reçue ni sa réponse. L'abbé de La Marre,
qui résidait alors à Varsovie, fut chargé d'aller en Angleterre les
faire connaître à Monsieur. Il partit le 4 mars, emportant, avec une
lettre pour ce prince, la copie de tout ce que le roi avait écrit à
cette occasion. Comme le disait celui-ci à son frère, il trouvait bon
de laisser parler les pièces.

«Je n'essayerai pas de vous peindre les divers sentiments qui se
sont élevés en moi, continuait-il; vous les éprouverez; vous jugerez
comme moi qu'il y aurait de l'avantage à publier tout ceci. Mais,
souvenez-vous que les justes égards dus au souverain qui me donne
asile m'ont déterminé à garder le silence, et imitez ma réserve.»
Il exceptait cependant de cette loi les princes de sa famille,
dont l'adhésion lui était nécessaire. «Ceci n'est pas une simple
confidence d'amitié entre frères. Si jamais le mot de feu M. le
prince de Conti: _La couronne nous appartient à tous; notre aîné la
porte_, fût applicable à un cas, c'est à celui-ci.» Il demandait
donc une déclaration collective ou personnelle, propre à démontrer
que tous les membres mâles de la famille royale étaient d'accord
avec son chef: «Vous n'avez pas besoin de conseils; mais, je ne puis
me refuser à une réflexion, c'est que la modération dans la forme
accroît la force du fond ... Le temps, mon ami, dévoile tout; ceci
sera donc connu, et j'ose me flatter que ce chapitre ne déparera pas
notre histoire.»

Avis de l'événement fut encore donné au roi de Suède, au comte de
Saint-Priest qui, depuis qu'il avait quitté le service du roi, sans
perdre sa confiance, vivait à Stockholm; au cardinal Maury, à Rome; à
La Fare, à Vienne; au duc de Coigny et au comte d'Escars, à Londres;
au duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples en Russie. À tous, le
roi recommandait le silence. Mais, on doit croire qu'il tenait moins
à ce que le silence fût gardé qu'à ce qu'on ne pût lui imputer de
l'avoir rompu, puisque l'abbé de La Marre avait été autorisé à parler
«à ses amis de Paris» de ce qui venait de se passer.

Le 19 mars, alors qu'à Varsovie on attendait les réponses que
comportaient ces communications, le président de Meyer se présenta de
nouveau chez le roi. Une estafette envoyée de Berlin venait de lui
rapporter la réponse de Louis XVIII à Bonaparte. Le roi de Prusse
la trouvait trop agressive dans la forme. La phrase: «Mais, il se
trompe s'il croit m'engager à transiger sur mes droits,» lui semblait
particulièrement dangereuse; dans l'intérêt même du comte de l'Isle,
il lui demandait de la supprimer, ou tout au moins de l'adoucir. Le
roi s'y refusa sans hésiter.

Le président de Meyer lui ayant observé qu'il était essentiel de
ne pas blesser le premier Consul, de ne pas l'irriter, de ne pas
s'exposer à de nouveaux dangers, il s'écria:

--Des dangers! Lesquels? Celui d'être chassé de Prusse! Si votre
souverain, monsieur, se voyait contraint de me retirer cet asile, je
le plaindrais, et je m'en irais.

--Ce n'est pas cela qui est à craindre, reprit le fonctionnaire
prussien. Mais, Bonaparte peut exiger de la Russie et de l'Espagne la
cessation des secours ...

Le roi ne le laissa pas achever.

--Je ne crains pas la pauvreté, dit-il. S'il le fallait, je
mangerais du pain noir avec mes enfants et mes serviteurs. Mais, je
n'en serai jamais réduit là. J'ai une autre ressource, dont je ne
crois pas devoir user tant que j'ai des amis puissants: c'est de
faire connaître mon état en France, et de tendre la main, non au
gouvernement usurpateur, mais à mes fidèles sujets, et croyez-moi, je
serais bientôt plus riche que je ne suis.

Finalement, il ne voulut rien entendre. Le président de Meyer dut
remporter la note sans avoir obtenu qu'un seul mot y fût changé.
Quelques jours plus tard, une lettre du roi de Prusse, pleine de
protestations d'amitié, vint prouver à Louis XVIII que sa résistance
n'avait éveillé aucun ressentiment dans l'âme de ce prince.

Ce fut le dernier mot de cette étrange négociation. La Prusse ne
persista pas à arracher à Louis XVIII une abdication déshonorante,
et les efforts de l'empereur Alexandre pour décider les cours à
contribuer à l'entretien du comte de l'Isle restèrent sans effet.
Quant à celui-ci, à la suite de sa protestation, redoutant d'être
expulsé de Varsovie, il s'occupa de chercher un autre asile. À la
vérité, la Russie lui demeurait ouverte. Mais, la Courlande est loin
de la France. Il lui répugnait d'aller de nouveau s'ensevelir à
une si grande distance des frontières de son pays. Il s'adressa au
roi de Suède, Gustave IV, et lui demanda un asile dans le duché de
Poméranie: «Ce n'est point le roi de France qui fait cette demande
à Votre Majesté; c'est le comte de l'Isle qui la supplie de le
recueillir dans ce nouveau naufrage avec sa famille, et un petit
nombre d'amis. La générosité de Votre Majesté m'est trop connue pour
que j'aie besoin d'invoquer aucun titre auprès d'elle. Mais, j'en
possède un trop cher à mon coeur pour ne pas l'invoquer: Gustave III
fut mon ami.»

Le jeune roi de Suède était généreux comme son père; comme lui, il
ne professait qu'horreur pour la Révolution française; comme lui,
il aimait les Bourbons. Sa réponse fut telle que leur héritier
pouvait l'attendre. Mais, les craintes un moment conçues par Louis
XVIII ne s'étant pas réalisées, il ne profita pas sur l'heure des
bienveillantes dispositions de Gustave IV, et demeura à Varsovie.

Au mois d'avril, le comte d'Artois envoyait d'Angleterre «à son
souverain seigneur et roi» un acte formel d'adhésion à la réponse à
Bonaparte. Le duc de Berry, le duc d'Orléans et ses deux frères, le
duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, le prince de Condé, le
duc de Bourbon son fils, avaient mis leur nom au-dessous du sien,
au bas de cette déclaration solennelle et renouvelaient «devant
Dieu, sur notre épée et entre les mains de notre roi, le serment
sacré de vivre et de mourir fidèles à l'honneur et à notre souverain
légitime». Elle portait déjà la signature du duc d'Angoulême. Il n'y
manquait que celle du duc d'Enghien. Il était alors à Étenheim, dans
le duché de Bade. C'est de là qu'il écrit au roi et s'unit aux autres
membres de sa famille: «Votre Majesté connaît trop bien le sang qui
coule dans mes veines pour conserver un instant de doute sur le sens
de la réponse qu'elle me demande. Je suis Français, sire, et Français
fidèle à son Dieu, à son roi et à ses serments d'honneur.»

En signant ces fières paroles, le jeune prince, en qui promettait de
revivre son aïeul le grand Condé, ne se doutait guère qu'il signait
son arrêt de mort, et qu'il serait la victime expiatoire du noble
refus auquel elles adhéraient avec tant d'éloquence. Elles portent
la date du 22 mars 1803. Un an après, le 21 mars 1804, Bonaparte le
faisait fusiller.



VII

UN ROMAN D'AMOUR


En lisant au bas de la protestation des princes la signature des
trois d'Orléans, personne n'eût osé prétendre que leur réconciliation
avec les Bourbons n'était pas définitive. Elle l'était dans leur
esprit et dans leur coeur. Aussi ne saurait-on s'étonner de voir, peu
après, le duc d'Orléans, dans une circonstance où «l'honneur même»
de sa maison est en jeu, recourir à l'autorité du roi pour fortifier
la sienne qu'en sa qualité d'aîné et de chef de sa branche, il est
obligé d'exercer sur son frère cadet, le duc de Montpensier. Délicat,
ardent et sensible, ce prince, avec la fougue de son âge, s'est épris
d'une belle jeune fille de l'aristocratie anglaise, lady Charlotte
Rawdon[60], et veut l'épouser. Ne pouvant contracter cette alliance
sans le consentement de son frère, il est allé le solliciter avant
même d'écrire à sa mère. Le duc d'Orléans a dû répondre par un refus
formel. Vainement il s'est efforcé d'en adoucir la rigueur par les
paroles les plus affectueuses, le duc de Montpensier n'en a pas moins
été irrité. Il a déclaré qu'en dépit de toutes les défenses, il
épouserait celle qu'il aime. Puis, il est allé se confier au comte
d'Artois qui, ne voulant ni affliger ni encourager sa résistance,
n'a pu que l'inviter à écrire au roi lui-même. Le duc de Montpensier
a déféré à cet avis, prévenu d'ailleurs que son frère écrivait de
son côté. Le 12 mai, le même courrier emporte à Mitau trois lettres
relatives à cette affaire: l'une de Monsieur, qui en est l'exposé;
l'autre du duc de Montpensier qui plaide sa cause, et la troisième du
duc d'Orléans qui supplie le roi d'intervenir.

[Note 60: Elle était la soeur de lord Moira qu'on a vu figurer, à
plusieurs reprises, dans ces récits, et notamment à l'époque de
Quiberon. Le père de ce personnage, sir John Rawdon-Rawdon, baronnet,
avait été créé earl de Moira, dans la pairie d'Irlande, le 9 avril
1750. Marié avec une Hastings, il eut un fils en 1754, celui dont il
est ici question, qui fut gouverneur général de l'Inde, et mourut en
1826, gouverneur et commandant en chef de l'île de Malte. Il était
décoré de l'ordre de la Jarretière. Il a laissé des descendants.]

La lettre de Monsieur est ainsi conçue:

«Jeudi dernier, le duc de Montpensier est venu me demander de me
parler en particulier: après beaucoup de protestations d'attachement
à ses devoirs, de dévouement à votre service et de sensibilité pour
moi personnellement, il m'a avoué qu'il était amoureux de lady
Charlotte Rawdon, que le bonheur de toute sa vie était attaché
à l'épouser; que lady Charlotte Rawdon, soeur de lord Moira,
partageait ses sentiments, qu'elle serait même disposée à adopter la
religion catholique et que lord Moira, qui était instruit de tout,
approuverait tout ce que vous et moi aurions décidé ou autorisé à cet
égard. Ensuite, il m'a prié, conjuré avec les larmes aux yeux, et en
me disant qu'il me regardait comme son véritable père, de donner mon
consentement à une union à laquelle son existence était attachée.

«Après l'avoir bien écouté et lui avoir témoigné l'intérêt qu'il
m'inspirait véritablement, je lui ai fait les objections qui se
sont présentées à mon esprit et j'ai fini par lui dire, d'une part,
que c'était vous seul, comme roi et comme chef de notre famille, à
prononcer sur une telle affaire, et de l'autre part, que M. le duc
d'Orléans étant l'aîné de sa branche, il me paraissait nécessaire
qu'il obtînt son assentiment pour faire les démarches qu'il pourrait
faire à cet égard. Il m'a répondu qu'il avait trouvé son frère si
opposé à ses désirs, lorsqu'il avait voulu lui parler sur cet objet,
qu'il ne lui avait fait jusqu'à présent que des demi-confidences,
mais qu'il ne ferait sûrement rien sans avoir obtenu votre
approbation, et qu'il me conjurait de vous en écrire le plus tôt
possible et pour vous disposer à lui être favorable. Je l'ai assuré
que je vous rendrais compte de tout ce qu'il m'avait dit, que très
sûrement je vous parlerais de lui avec intérêt, mais que je ne
pouvais pas préjuger quelle serait votre opinion, sur un objet aussi
délicat.

«Ma conversation avec M. le duc de Montpensier s'est bornée là;
mais, j'ai lieu de croire que l'intérêt que je lui ai marqué et
la manière honnête dont je me suis expliqué sur lord Moira et sur
sa soeur lui ont paru une espèce d'assentiment de ma part; car,
avant-hier, M. le duc d'Orléans est venu chez moi de grand matin et,
à sa manière de parler, il m'a été facile de juger qu'il me croyait
trop favorable aux désirs de son frère. Je l'ai rassuré en lui disant
que je resterais neutre dans cette affaire jusqu'à ce que j'eusse vos
ordres, mais que son frère m'avait paru si animé que j'avais voulu
éviter de repousser sa confiance.

«Il m'a remercié et ensuite il s'est étendu sur tous les
inconvénients de ce qu'il considère comme une folie de son frère; il
m'a parlé fort noblement de notre position, de la nécessité d'être
plus fier dans le malheur que nous ne le serions dans la prospérité,
et de l'obligation où eux, princes d'Orléans, étaient de ne pas
laisser soupçonner qu'ils pussent abandonner leur rang. Il est entré
après, en détail, sur la position personnelle de son frère, sur sa
pauvreté, sur celle de lady Charlotte et, par conséquent, sur la
nécessité où ils seraient, en cas de mariage, de ne pouvoir vivre que
par la générosité de lord Moira et aux dépens de la fortune qui doit
appartenir à ses parents.

«Enfin, après m'avoir montré l'opposition la plus forte et la plus
raisonnée aux désirs de son frère, il m'a dit qu'il avait parlé avec
la même franchise à lord Moira, que celui-ci voulait me parler de
toute cette affaire et que je le trouverais aussi noblement pensant à
cet égard que sur tout le reste.

«J'ai vu effectivement lord Moira, et j'en ai été on ne peut plus
content. Il m'a dit qu'il ne pouvait être que flatté et honoré
des vues de M. le duc de Montpensier et que si vous donniez votre
approbation à cette alliance, il la regarderait comme le plus grand
honneur qu'il pût recevoir; mais, il ne m'a pas dissimulé qu'il
prévoyait et sentait tous les obstacles qui pouvaient s'y opposer,
qu'il attendrait avec respect votre décision; que dans l'intervalle,
il s'entendrait avec M. le duc d'Orléans pour que les intéressés
pussent calmer la vivacité de leurs sentiments et que la seule chose
qu'il eût exigée de sa soeur était la promesse formelle de ne point
consentir à un mariage secret.

«Je dois ajouter que lord Moira m'a prévenu que dans le cas où cette
union aurait lieu, il voudrait avec raison que sa soeur fût duchesse
de Montpensier.

«Tel est, mon cher frère, l'exposé exact des faits; pesez-les bien
dans votre sagesse et envoyez-moi votre décision.

«La seule chose que je puisse vous demander à cet égard, c'est de me
mettre à portée dans tous les cas de donner en votre nom une preuve
d'estime et de considération à lord Moira, qui en est bien digne sous
tous les rapports.»

La lettre du duc d'Orléans témoigne de sa confiance dans la sagesse
de Louis XVIII et dans la soumission de son frère à la volonté du roi.

«Sire, dit-il, quand, il n'y a guère que quinze jours, nous avions
le bonheur de faire, entre les mains de Votre Majesté, le serment
de transmettre intacts à notre postérité les droits que nous tenons
de notre naissance, je ne m'attendais pas à me voir contraint aussi
promptement à invoquer l'autorité suprême de Votre Majesté pour
empêcher le duc de Montpensier de former une alliance qui ne pourrait
être que funeste pour lui-même, pour ses descendants et les princes
de votre sang, que l'ordre de la succession à la couronne lui a
subordonnés. Monsieur ayant daigné me promettre d'écrire à Votre
Majesté, je m'abstiens d'entrer dans aucun détail, et je me borne à
observer qu'une naissance illustre et une réputation parfaite peuvent
excuser mon frère à ses propres yeux. J'ose donc vous supplier, sire,
d'exprimer votre refus avec indulgence et bonté.

«J'ai la confiance, Sire, que la démarche que je fais en ce moment
envers Votre Majesté n'est nullement nécessaire: la preuve récente
qu'Elle vient de donner de la grandeur, de la noblesse de ses
sentiments, et de la fermeté avec laquelle Elle a maintenu les droits
et l'honneur de sa couronne, me sont de sûrs garants du parti qu'Elle
prendra, et du refus formel que j'ose solliciter de sa part.

«Je supplie Votre Majesté de me pardonner la démarche que je fais
sans qu'Elle l'ait provoquée: je compte sur sa bonté et j'espère
qu'Elle ne me blâmera pas d'avoir cru que je me la devais à moi-même
comme chef de branche, que je la devais au sang d'Henri IV qui coule
dans mes veines, au comte de Beaujolais et aux autres princes mes
cadets.»

Après avoir lu cette lettre, dont celle de Monsieur lui a donné
la clef, le roi prend connaissance des supplications du duc de
Montpensier, où éclatent la sincérité de son amour et l'ardeur de sa
jeunesse. Elles sont éloquentes et pressantes.

«Sire, quoique je connaisse tout le prix de la faveur que j'ose
solliciter de Votre Majesté, me serait-il nécessaire de l'assurer
que je n'eusse jamais songé à l'obtenir si je l'avais cru de nature
à porter la moindre atteinte à l'honneur et aux prérogatives de sa
maison? Si Votre Majesté pouvait entretenir quelque doute à cet
égard, la bonté avec laquelle Monsieur a daigné se charger de mes
sollicitations auprès d'Elle serait, je crois, une justification bien
complète de mes intentions.

«Sire, j'ose assurer Votre Majesté que l'honneur de lui appartenir
et d'être du sang d'Henri IV ne cessera jamais d'être présent à mon
esprit et à mon coeur, et que je brûle d'avoir une occasion de lui
en donner des preuves; mais, je n'ai jamais pu croire que ce fût
dégrader ou avilir ce sang, que de lui allier une des plus anciennes
et des plus illustres familles d'Angleterre.

«J'attends, au surplus, avec la soumission la plus respectueuse et la
plus profonde, la décision que Votre Majesté daignera prononcer à cet
égard.»

Ces accents émeuvent le roi. Jamais, peut-être, il n'a tant déploré
la rigueur des devoirs qui l'enchaînent. Mais, incapable de transiger
sur les siens, il ne saurait davantage consentir à ce que ceux qui
incombent à autrui soient oubliés ou méconnus. Il le dit nettement
au duc de Montpensier en enveloppant son arrêt des formes les plus
bienveillantes.

«Mon frère m'a transmis, à votre prière, mon cher cousin, la demande
que vous me faites de mon agrément pour épouser lady Charlotte Rawdon
et, depuis, il m'a fait passer votre lettre sur le même sujet. Je
voudrais, dans tous les temps et surtout dans celui-ci, n'avoir
qu'à accéder aux voeux des princes de mon sang. Mais, aussi, je me
dois, je leur dois à eux-mêmes de m'écarter moins que jamais de nos
règles ordinaires de conduite. Ma famille s'est souvent alliée à la
noblesse française; mais, lorsqu'elle a cherché des épouses parmi les
étrangers, c'est toujours sur des têtes de filles couronnées ou de
princes souverains que son choix est tombé, et cet usage immémorial
est fondé en raison. Nos aïeux ont senti que notre noblesse verrait
toujours avec joie une personne née dans son sein s'approcher plus
ou moins du trône, mais qu'elle serait justement blessée, si une
étrangère née son égale s'élevait au-dessus d'elle. Ainsi, quoiqu'une
alliance avec un sang qui remonte à l'époque de Guillaume le
Conquérant ne pût assurément nous faire tort, je me vois contraint à
me refuser à vos désirs.

«C'est à regret que je vous afflige; je sais combien un sentiment pur
pour un objet aimable et vertueux a d'empire sur un coeur vertueux
lui-même. Mais, plus ma résolution me coûte, plus aussi elle sera
invariable, et j'attends de votre raison et de votre attachement pour
moi le sacrifice de ce sentiment que, tout légitime qu'il est en
lui-même, vous ne pourriez plus conserver sans offenser celle même
qui vous l'a inspiré.»

Cette lettre vient d'être expédiée lorsque le roi est averti que,
sans attendre sa décision, le duc de Montpensier a manifesté
l'intention de céder aux remontrances de son frère. «Cette affaire
m'afflige, écrit-il alors au duc d'Orléans. Il m'en coûte d'être
obligé de refuser la première demande que votre frère me fait et,
de votre côté, je vous plains des combats qui se sont élevés dans
votre coeur. La raison devait triompher. J'aurais été surpris qu'il
en fût arrivé autrement. Mais, je ne puis me refuser à vous parler
du plaisir que m'a fait la tendresse fraternelle que, malgré la
dissonance d'avis, votre lettre respire à chaque ligne. Elle me fait
former un désir bien vif, c'est que vous me demandiez bientôt un
agrément que je pourrai sans doute accorder. Celui qui est si bon
frère serait, s'il est possible, encore meilleur père, et vous êtes
digne de goûter les douceurs attachées à ce titre.»

À la suite de l'intervention royale, ainsi couronnée de succès,
des témoignages de reconnaissance arrivent à Varsovie. Le duc
de Montpensier assure le roi de son entière soumission. Le duc
d'Orléans lui exprime sa reconnaissance pour l'heureux dénouement de
cette crise intime, qui lui a ramené le coeur d'un frère chéri, et la
duchesse d'Orléans se plaît à proclamer que «son enfant a été rendu
à lui-même, à sa mère, à sa famille, par cette main paternelle et
protectrice qui a daigné le préserver des inconvénients inséparables
d'une imagination vive et d'une jeunesse trop ardente». Et le roi
de répondre qu'il avait besoin que la «chère Justine» approuvât ce
qu'il a fait. «Tout semble annoncer le succès des mesures prises,
ajoute-t-il; j'en jouirai pour moi-même et encore plus pour Justine;
mais, je serai bien loin de m'en attribuer l'honneur. Il sera dû à
un être à bon droit cher à Justine et dont la tendresse éclairée, la
prudente fermeté m'avaient tellement tracé ma route que j'aurais été
coupable de m'en écarter.»

On peut voir, à ces traits, qu'au fur et à mesure que, par sa
conduite et dans sa correspondance, le duc d'Orléans s'était révélé
à lui, le roi avait apprécié son caractère, sa valeur morale, les
qualités qui le distinguaient, et conçu pour sa personne une estime
affectueuse[61]. Cette estime, le prince l'avait conquise sans
avoir rien eu encore à sacrifier de ses vues politiques, des idées
libérales consignées dans sa déclaration de 1796. Assurément, ses
lettres au roi, sa soumission, l'expression de la douleur que lui
causait «un passé à jamais déplorable», ses propos au comte d'Artois
pouvaient être interprétés comme un désaveu du passé. Mais, en fait,
sur ce passé, il ne s'était pas plus expliqué qu'on ne lui en avait
demandé compte, comme s'il eût été à jamais effacé par la démarche
qui avait rendu aux trois frères leur place dans la famille royale.

[Note 61: Il faut cependant remarquer que certains traits de la
conduite du prince avaient déplu au roi et notamment ses rencontres,
dans des dîners, avec des personnages que le roi ne considérait pas
comme ses amis: «Je crois remarquer, par le ton de votre lettre,
écrit-il à son frère le 5 juillet 1802, que vous n'êtes pas content
de nos nouveaux convertis, et, à vous dire vrai, je n'en suis pas
surpris. J'entends aussi parler de certaines rencontres à des dîners
priés, qui ne me séduisent pas beaucoup. Auriez-vous donc perdu votre
primitive influence sur eux? Ce serait un malheur, et il faudrait
tâcher de la regagner.» Ajoutons que les faits qui dictaient au roi
ce langage résultaient du hasard et d'un malentendu auquel une
explication du duc d'Orléans mit fin promptement.]

Il semble donc bien qu'en se soumettant, il n'entendait aliéner
ni la liberté de sa pensée et de ses jugements, ni celle de les
manifester, s'il était mis à même de le faire. Jusqu'en 1808,
époque où, afin de gagner les bonnes grâces de la cour de Naples, à
laquelle il s'alliera bientôt par un mariage qui assure son bonheur,
il sollicite et accepte un commandement dans l'armée espagnole,
ce qui domine visiblement en lui, c'est la volonté de ne pas se
donner un démenti à lui-même en portant les armes contre sa patrie.
Qu'une insurrection royaliste éclate en France et si l'on peut la
considérer comme le prélude d'un mouvement général en faveur de la
restauration, il ne refusera pas d'y participer. Mais, il ne veut pas
marcher, ni seul, ni avec les émigrés parmi les troupes étrangères.
«Jamais, écrira-t-il à d'Avaray en 1805, on ne formera d'armée royale
française sur un territoire étranger. Les petits corps qu'on voudrait
décorer de ce beau nom ne peuvent acquérir aucune importance, et même
ils appartiendront toujours moins au roi qu'à l'armée dont ils feront
partie, et ils seront plus nuisibles qu'utiles à la cause du roi.»

Ce n'est pas le seul point sur lequel ses vues diffèrent de celles
de Louis XVIII. À cette même date, il y a déjà dix ans que le
monarque proscrit sollicite vainement des puissances européennes
la reconnaissance de son titre royal. Cette reconnaissance est son
cheval de bataille. Reconnu par elles, sa présence à la tête de
leurs armées prouverait aux Français qu'elles ne combattent que pour
lui rendre sa couronne et non pas pour démembrer leur territoire.
Mais, dans la pensée du duc d'Orléans, elle ne serait qu'une
satisfaction personnelle, accordée au roi, inutile, d'une part, à
sa cause et, d'autre part, à l'objet de la coalition «qui est de
renfermer la puissance française dans les limites raisonnables».
Sans doute, l'utilité de la reconnaissance dépendrait des mesures
dont cet acte serait suivi. «Mais, je n'en vois point qui puissent
être efficaces, avant que les armées coalisées n'aient réussi à
reporter le théâtre de la guerre sur l'ancien territoire français,
ce dont malheureusement nous sommes encore un peu éloignés. Il
serait chimérique de se flatter que les puissances voulussent ou
même pussent abandonner au roi la direction de leurs armées. Cela
ne comporte pas même un moment de discussion.» Alors, à quoi bon la
reconnaissance du roi? Elle ne faciliterait même pas les opérations
des armées belligérantes et le ferait sans doute envisager par les
armées françaises, «car les Français sont défiants et soupçonneux,»
comme un instrument dont leurs ennemis voudraient se servir pour les
vaincre. «Loin qu'elle pût conduire au but désiré, l'usurpateur en
tirerait peut-être parti contre le roi et la coalition.» Ainsi le
roi ne gagnerait rien à être reconnu. Au lieu de s'épuiser en vains
efforts pour obtenir de l'être, mieux vaudrait qu'il s'attachât à
persuader aux puissances que s'il était rétabli sur son trône, «il ne
souillerait pas sa couronne en y annexant les dépouilles des princes
ses voisins,» et que son premier soin serait de s'entendre avec eux
pour rétablir l'équilibre de l'Europe.

Cette répudiation d'un héritage iniquement acquis, que pouvait
seul opérer le roi légitime n'ayant pas, comme l'usurpateur,
besoin de conquêtes pour assurer son pouvoir, était, selon le
duc d'Orléans, bien autrement nécessaire qu'une reconnaissance
officielle, aussi obstinément refusée, qu'elle était obstinément
réclamée. «Dans le temps de notre prospérité, on accusait Louis XIV
de viser à la monarchie universelle. Aujourd'hui, on accuse le roi
de vouloir tourner à son profit les brigandages des gouvernements
révolutionnaires. Les propos de serviteurs inconsidérés ont donné
une consistance fâcheuse à cette accusation. J'ai la certitude que
les agents de Buonaparte en ont tiré de grands avantages contre le
roi auprès des puissances étrangères.» Il importait donc avant tout
de la détruire par une déclaration franche et formelle à toutes les
cours, propre à faire cesser leurs défiances et leurs craintes, à
rétablir la cordialité avec elles, à ranimer «le désir secret chez
les uns, public chez les autres, mais universel parmi les souverains
de voir Buonaparte rentrer dans le néant d'où il n'aurait jamais dû
sortir», et où il ne pouvait être précipité que par de grands revers
militaires, qui ébranleraient le prestige qu'il exerçait sur ses
soldats.

Bons ou mauvais, fondés ou non, les avis et les opinions que le duc
d'Orléans faisait parvenir au roi dictaient une marche si différente
de celle qu'avaient toujours suivie les émigrés, qu'on ne peut
qu'être surpris que le roi ne se soit pas offensé de la netteté avec
laquelle son jeune cousin la lui conseillait. On doit constater
cependant qu'il ne s'en offensa pas et qu'il lui maintint sa tendre
amitié et sa confiance. Il est vrai que le duc d'Orléans s'efforçait
de s'en rendre digne par d'incessants témoignages de respectueux
dévouement. À côté de ceux que nous avons déjà signalés, il convient
d'en citer un autre auquel Louis XVIII ne pouvait rester insensible;
car, ainsi qu'il se plaisait à le dire, c'est par de telles démarches
qu'on s'ouvrait le plus aisément l'accès de son coeur. Au mois de
janvier 1804, il reçut du duc d'Orléans, alors installé à Twickenham,
une longue lettre dans laquelle il ne put lire sans émotion ce qui
suit:

«Que Votre Majesté me permette d'ajouter ici l'expression d'un voeu
que je forme depuis bien longtemps et dont j'ai même osé lui faire
parvenir l'hommage, il y a plusieurs années, pendant que j'étais à
Minorque, C'est pour moi, Sire, un besoin impérieux en même temps
que c'est un devoir, de porter moi-même aux pieds de Votre Majesté
l'hommage de tous les sentiments dont je suis pénétré pour Elle.
J'ose me flatter qu'Elle approuvera mon respectueux empressement, si
Elle daigne songer que, dans ma position, rien ne saurait remplacer
cet honneur, et qu'aucun intermédiaire, aucune lettre même, ne
peuvent remplir cet objet si important pour moi. Daignez pardonner,
Sire, si vos bontés m'enhardissent à passer les bornes que me
prescrit mon respect; mais, le bonheur dont elles me comblent ne sera
sans mélange que quand j'aurai eu celui de faire ma cour à mon roi,
et que j'aurai l'honneur d'être personnellement connu de lui. Mais,
puisque j'ai osé manifester ce sentiment, j'oserai ajouter qu'il ne
me paraît pas indifférent, pour le service de Votre Majesté, qu'on
sache en France et en Europe, que le premier prince de votre sang a
été honoré par une marque éclatante et directe de sa bienveillance
et, si j'en crois mon espérance, de sa confiance personnelle.

«Je ne sais si je m'abuse, Sire, mais il me semble que les
circonstances actuelles seraient assez favorables. J'ai même (que
Votre Majesté me permette de ne le confier qu'à Elle), j'ai des
raisons de croire que d'ici, on me faciliterait ce voyage. Que Votre
Majesté daigne seulement me dire que sa bonté pour moi irait jusqu'à
le lui faire trouver agréable, et je me flatte d'être bientôt à
portée de recevoir ses ordres. C'est, je le sens, présumer beaucoup,
Sire; mais j'ai la confiance que Votre Majesté me le pardonnera, si
Elle considère la situation et les circonstances où je me trouve, le
temps qui me presse, l'éloignement où je suis, et par-dessus tout,
ma respectueuse impatience d'avoir le bonheur de l'approcher, même
momentanément.»

Le roi ne jugea pas qu'à cette date, la visite du duc d'Orléans
fût opportune. À Varsovie, où il continuait à résider, Louis XVIII
n'était que toléré. Menacé, s'il attirait l'attention sur lui, de
se voir fermer cet asile, il redoutait, en y recevant les princes
de sa famille ou des émigrés connus, d'éveiller les susceptibilités
du gouvernement prussien, qui s'attachait de son côté à ne pas
s'attirer les remontrances de Bonaparte. Mais, cinq mois plus tard,
les circonstances allaient se modifier, et c'est lui qui devait alors
mander le duc d'Orléans, non pas en Pologne, mais en Suède.



VIII

À LA VEILLE DE LA PROCLAMATION DE L'EMPIRE


À la satisfaction que causait à Louis XVIII la soumission de
ses cousins, s'en joignait bientôt une autre, non moins douce à
son coeur: celle de voir, au mois de juin, son fidèle d'Avaray
revenir d'Italie où, pour la seconde fois depuis l'installation à
Varsovie, il avait passé l'hiver. La santé de l'ami du roi s'était
heureusement ressentie de ce séjour, et l'on pouvait espérer que
cette amélioration se maintiendrait. D'Avaray ne revenait pas seul.
Il amenait avec lui un jeune gentilhomme dont il avait apprécié
les mérites et gagné le dévouement et l'amitié. Né à Avignon en
1770, ce gentilhomme appartenait à une vieille maison de Provence
où, dès l'an 940, ses aïeux possédaient la baronnie d'Aulps; il se
nommait le comte de Blacas. Capitaine dans les dragons du roi et
chevalier honoraire de Malte, il avait émigré à la fin de 1789, et
en 1790, se trouvant à Nice, protesté publiquement, par un écrit
inséré dans la _Gazette de Paris_, contre le décret du 19 juin qui
abolissait la noblesse héréditaire. Après avoir établi, en remontant
aux origines de sa famille, qu'il ne tenait pas cette noblesse de
la nation française, et qu'en conséquence, aucun décret ne pouvait
la lui ravir, il déclarait «qu'il la défendrait aux dépens de ses
jours, entendant la laisser sans tache à ses enfants comme la plus
précieuse portion de l'héritage de ses pères». Avec une égale ardeur,
il se déclarait prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang
pour la religion catholique, apostolique et romaine, qu'ils avaient
toujours professée, «pour rendre au meilleur et au plus infortuné des
monarques son autorité légitime et pour venger son auguste épouse des
atroces complots formés contre ses jours.»--«Voilà les sentiments
dans lesquels je jure de vivre et de mourir, toujours fidèle à mon
roi légitime et aux princes de la maison de Bourbon, dignes du sang
du grand Henri.»

À cette protestation ne s'était pas borné le témoignage de son
royalisme. L'année suivante, le bruit s'étant répandu que le roi
serait libre si des gentilshommes français se rendaient prisonniers
à sa place, il s'était offert en otage. «Je suis établi à Nice,
écrivait-il dans une lettre rendue publique comme sa protestation,
mais prêt à rentrer en France pour porter ma tête aux geôliers de mon
roi ou pour me rendre dans la prison que l'on voudra m'indiquer.»
Cette offre chevaleresque n'ayant pas été acceptée, le jeune
Provençal s'était rendu à Coblentz. Mais, à peine arrivé, il était
reparti pour retourner à Nice en qualité d'aide de camp du duc
de Durfort, chargé d'organiser et de commander le rassemblement
royaliste qui se formait dans cette ville. L'échec de cette tentative
le décidait bientôt à aller attendre en Italie une occasion plus
propice de combattre pour la cause royale.

De 1793 à 1799, il séjourna tour à tour à Turin, à Venise, à Rome, à
Florence. À Venise, l'émigration provençale était très nombreuse.
D'Avaray y venait souvent de Vérone, où Louis XVIII était alors
installé. Cette circonstance lui permit de présenter au roi le comte
de Blacas. Le roi ne ménagea au protégé de son ami, ni les éloges
pour le passé, ni les encouragements pour l'avenir, et, sans doute,
celui-ci obéissait aux sentiments qu'avait dû surexciter en lui un
accueil si flatteur, lorsqu'à la fin de 1799, las de son inaction,
il allait s'engager dans le régiment des «Nobles à pied» faisant
partie de l'armée de Condé, alors au service de la Russie. Il ne la
quitta qu'à l'époque de son licenciement. Pendant l'année 1801, on
le retrouve au service autrichien, dans la légion Louis de Rohan
d'abord, dans le régiment d'Auersperg ensuite. Il y resta durant
cette année, et lorsque les événements eurent mis fin à la période
militante de l'émigration, il revint en Italie.

À Florence, il retrouva le comte d'Avaray. Celui-ci y passait l'hiver
et y reparut pendant celui de 1803. Tout naturellement, les anciennes
relations s'étaient renouées. Une estime réciproque, un goût commun
pour les arts, des rencontres fréquentes, le jour dans les musées,
le soir dans les salons, leur donnaient promptement un caractère
d'intimité et de confiance qui n'était que le prologue de l'étroite
amitié qui bientôt se créa entre eux. C'est alors que d'Avaray donna
une preuve de la sienne à son compatriote, en lui proposant d'entrer
au service du roi. L'offre fut acceptée avec reconnaissance. Au mois
de juin suivant, les deux amis arrivaient à Varsovie.

Ramené par d'Avaray, Blacas ne pouvait n'être pas aussi bien reçu
qu'il l'avait été jadis à Vérone. Louis XVIII se souvenait de lui,
connaissait l'opinion qu'en avait d'Avaray et daigna lui dire:

--L'adversité n'est pas bien difficile à supporter lorsqu'on a de
fidèles sujets comme vous et qu'on ne perd pas l'espoir d'employer
leur zèle au service de l'État.

Dès ce jour, il lui accorda sa confiance. Il ne tarda pas à
la lui manifester en le chargeant d'aller le représenter à
Saint-Pétersbourg, aux lieu et place du vieux marquis de La Ferté,
qui invoquait son âge et ses fatigues pour aspirer au repos. Les
quatre années durant lesquelles le comte de Blacas allait vivre à
Saint-Pétersbourg, devaient rendre plus éclatants aux yeux du roi son
dévouement, son tact, sa prudence et son savoir-faire.

Au moment où il arrivait à Varsovie, la cause royale semblait bien
définitivement perdue. Le Concordat, la rentrée du clergé et de la
presque totalité de l'épiscopat, l'attitude de Pie VII, la tentative
de Bonaparte au début de cette année 1803, les desseins qu'on lui
prête, son ascendant sur l'Europe, l'imminence de la proclamation de
l'Empire, tout enfin contribue à ne plus faire, en quelque sorte, des
Bourbons que les spectateurs d'événements dans lesquels ils ont cessé
de compter, spectateurs désenchantés pour qui toutes les sources
d'informations sont taries, comme est détruite la possibilité d'en
tirer parti.

Leurs représentants à l'étranger, La Fare à Vienne, le comte d'Escars
qui a remplacé, à Londres, le duc d'Harcourt décédé, Chastellux
à Naples, Moustier à Berlin, sont tenus en suspicion par les
gouvernements auprès desquels ils résident. On ne leur apprend rien,
on ne leur communique rien. À Paris, les agents royalistes sont
dépourvus de moyens d'action. Arrêtés à Bayreuth, comme le chevalier
de Vernègues le sera bientôt à Rome, les membres de l'agence de
Souabe sont prisonniers de la Prusse. Les émigrés qui sont rentrés
dans leur patrie n'osent plus correspondre avec les princes, et
ceux-ci, à qui leurs proches mêmes redoutent de paraître favorables,
tant est grande la terreur qu'inspire Bonaparte, ne connaissent plus
que par les journaux les événements. C'est surtout de leurs affaires
de famille, de ce qui concerne les partisans de plus en plus rares,
restés fidèles à leur cause, qu'ils s'entretiennent dans leurs
lettres, où les témoignages de tendresse semblent avoir remplacé les
discussions, naguère si vives, de tant de plans maintenant condamnés.
Il n'y aurait donc que de rares fleurs à cueillir dans ce parterre
assombri, si les malheurs privés, dont est frappée la famille royale,
ne donnaient à la correspondance un caractère poignant.

Au mois de mars 1802, le roi et son frère perdent une soeur
tendrement aimée, Clotilde de France, reine de Sardaigne. «Je conçois
votre douleur, écrit le premier au second, et il vous est facile
de comprendre la mienne. Nous étions donc destinés, vous et moi,
à pleurer tous les nôtres. Mais, plus il se rompt de liens, plus
ceux qui restent se resserrent. Je ne l'ai jamais mieux senti qu'en
ce triste moment.» Durant les jours qui suivent, il prodigue des
consolations à tous ceux que frappe ce malheur: la reine sa femme, le
roi de Sardaigne, le duc d'Aoste, l'infant de Parme, la princesse de
Conti, d'autres encore, sans oublier la vieille comtesse de Marsan,
qui avait élevé Madame Clotilde et devait, à quelques mois de là, la
suivre dans la tombe. En cette même année, le prince de Lusace, fils
du prince de Saxe, oncle du roi, est tué en duel à Saint-Pétersbourg;
Madame Adélaïde, fille de Louis XV, meurt à Trieste. Depuis cinq ans,
elle survivait à sa soeur Madame Victoire, «la première de notre
famille, écrivait alors le roi, qui n'ait pas péri de la main des
scélérats.» Avec Madame Adélaïde disparaît le dernier souvenir vivant
des plus brillantes heures de la cour de Versailles.

En dehors de ces deuils communs à toute la famille royale et dont la
mort de la comtesse d'Artois, pendant l'été de 1805, viendra clore
la trop longue liste, il en est un autre qui, au mois de mars 1804,
frappe au coeur son mari, de qui, depuis si longtemps, elle vivait
séparée. Nous voulons dire la mort de Mme de Polastron, l'amie de ce
prince, qu'elle a fixé, lui jadis si volage, sa confidente de toutes
les heures, sa maîtresse en un mot que quinze années d'une liaison
sans nuages lui ont rendue de plus en plus chère.

Dès 1803, on le voit anxieusement préoccupé de la santé de sa
compagne. Abattue par les malheurs dont elle est comme tant d'autres
la victime, son âme exaltée y voit le châtiment de ses faiblesses
pour le prince qu'elle adore et qui répond à son amour par une
fidélité révélatrice de l'ardeur du sien. Elle se détache lentement
de la vie, sans avoir le courage de se détacher de lui, en dépit
des remords qui commencent à les assaillir l'un et l'autre. Averti
des inquiétudes de son frère, le roi redouble de sollicitude et
d'affection:

«La voix publique m'avait déjà donné des alarmes sur la santé de
votre amie. Je n'avais pas besoin de cette voix pour en concevoir. Il
me suffisait de songer à la cruelle perte qu'elle vient d'éprouver.
Mais, j'ignorais le pire de tous les articles: le crachement de sang.
Que votre coeur se dise en mon nom tout ce qu'il dirait au mien en
pareil cas. Mais, en même temps, je vous en conjure, pensez que j'ai
cru, et longtemps, d'Avaray perdu pour moi, et qu'aujourd'hui, si je
n'ose le regarder comme tout à fait sauvé, du moins mes espérances
surpassent de beaucoup mes craintes. Si cette pensée vous console et
vous fortifie, les peines que j'ai souffertes m'auront procuré un
grand bien.»--«Maintenant, il faut que je vous gronde, mande le roi
un peu plus tard. Vous ne pouvez douter que je ne sois vivement peiné
de l'état de Mme de Polastron. Vous ne m'en dites rien. Je demande
donc, ou plutôt j'exige de vous de ne jamais m'écrire une lettre,
grande ou petite, sans me donner de ses nouvelles et quand vous le
pourrez, avec un peu de détail.» Dans les lettres suivantes, il
insiste encore.

Les nouvelles qu'il reçoit au commencement de 1804 lui apprennent les
motifs du silence de son frère. Le comte d'Artois n'a pas répondu
parce qu'il n'a rien de bon à dire. De la chambre même de son amie
qu'il ne quitte pas, il en fait le triste aveu le 17 janvier. Et le
roi, n'écoutant que sa tendre sollicitude, de répondre: «Combien
mon coeur partage les peines du vôtre! Combien il en ressent pour
vous que vous ne sentez pas vous-même! Je sais tous les soins que
l'amitié, qu'un sentiment plus tendre exigent dans ces cruels
moments. Mais, je vous prie, je vous conjure de penser quelquefois
que vous vous devez aussi à des amis éloignés et, en conséquence,
de trouver bon que j'exige de vous de prendre le grand air, pas
longtemps de suite,--cinq minutes suffisent pour le renouveler dans
les poumons,--mais fréquemment, afin de ne pas tomber malade et
d'être en état de soutenir une carrière longue peut-être et, je le
crains du moins, de plus en plus douloureuse.» Répondant le même
jour au duc de Berry, en ce moment à Londres et qui a exprimé les
mêmes craintes que lui pour la santé de son père, le roi écrit: «Je
l'exhorte à prendre l'air. Secondez-moi, mon enfant, je vous en donne
la mission expresse. Empêchons-le, moi par mes conseils lointains,
vous par vos supplications de tous les instants, de se rendre malade.»

Entre temps, l'état de Mme de Polastron s'aggrave. L'espoir auquel
le comte d'Artois se rattachait encore s'écroule de jour en jour. «La
cruelle maladie suit son cours, mande-t-il le 6 mars. On cherche à
en ralentir les terribles progrès. Mais je ne puis ni dois me faire
aucune illusion, et mon malheur n'est que trop certain. Croyez qu'il
n'y a que moi qui puisse apprécier tout ce que je suis destiné à
perdre.» Le 16, il ajoute: «L'état de Mme de Polastron est toujours
le même; elle est peut-être un peu plus calme; mais il ne m'est pas
permis de me flatter en rien.»

Cette lettre vient de partir quand il en reçoit une du roi où il
ne peut lire sans larmes ces lignes compatissantes: «Songez à moi
comme à un coeur à vous, qui sent, qui partage toutes vos peines,
qui voudrait les adoucir. J'ose à peine vous donner des commissions;
mais, si vous parlez quelquefois de moi, dites à la malade que
je l'aimais, mais qu'à présent je l'admire, je la respecte.» Le
comte d'Artois communique à son amie ces consolations. Elle en est
toute remuée, elle le charge de remercier le roi et de lui donner
l'assurance que la mort la trouvera résignée, confiante dans la
miséricorde divine. En s'acquittant de ce triste message, le comte
d'Artois laisse voir qu'il commence à subir les influences de ces
pensées religieuses auxquelles son amie doit d'avoir recouvré la paix
intérieure. Sensible à cette confidence, le roi n'est pas surpris du
soulagement que ressent la chère malade: «Elle a pris le meilleur
des remèdes pour tout le monde, mais surtout pour une âme comme la
sienne. Puisse-t-elle en ressentir les mêmes effets au physique qu'au
moral; et vous, mon ami, malgré la peine que je ressens pour vous,
jugez du bien que ce que vous me dites de vous-même a fait à ce coeur
qui vous aime si tendrement. J'ai cru lire une lettre de notre pauvre
Babet.»

Les choses en sont là, lorsque, au mois de mars, arrivent à Varsovie,
coup sur coup, les nouvelles les plus tragiques: l'arrestation de
Georges Cadoudal et de ses complices, celle de Pichegru, celle du
duc d'Enghien, si promptement suivie de la mort de presque tous ces
malheureux. Elles causent au roi une stupéfaction douloureuse. Le 26
mars, répondant à une lettre de son frère, en date du 21 février,
il s'étonne que celui-ci ne lui parle pas des malheurs, «commencés à
Paris le 15.»--«Je dis commencés, car chaque jour m'apprend que de
nouvelles victimes vont être traînées à l'autel de Moloch. Ce triste
sujet absorbe toutes mes pensées. Une autre affliction peut seule
m'en distraire; ce sont les nouvelles que j'apprends de votre amie.
Votre propre courage, le sien, les sentiments avec lesquels elle voit
approcher le terme fatal vous soutiennent. Mais, quoique assurément
ils donnent beaucoup de consolation à vos amis, ils ne leur donnent
pas la même force qu'à vous. Vous ne sentez pas tout ce que vous
souffrez, et moi je le sens. Mais, je le sens aussi, cette lettre,
quand vous la recevrez, vous paraîtra froide. Mais, mon coeur ne
l'est pas. C'est, après Dieu, en lui que je désire passionnément vous
voir chercher de la consolation. Je suis bien sûr au moins que vous y
trouverez une tendre sympathie. Adieu, mon ami, je n'ai pas la force
de vous dire autre chose aujourd'hui. Je vous aime et vous embrasse
de tout mon coeur.»

En ce qui touche la conspiration Cadoudal et les cruelles suites
qu'elle menace d'avoir, la douleur du roi est d'autant plus
vive qu'il ignorait les menées ténébreuses qu'a découvertes la
police consulaire et qui ont abouti à la catastrophe. «J'en suis
profondément affligé, mande-t-il, le 6 mars, au prince de Condé; je
pleure tant de braves gens qui vont, je ne peux malheureusement me
flatter du contraire, périr pour une entreprise dont je ne peux juger
le fond, puisque j'en ignorais jusqu'au projet.»

Donc, il ne savait rien, absolument rien, et son frère, à Londres,
n'était pas mieux informé que lui. C'est du moins ce qu'affirmait,
dès le mois de février, le comte d'Artois[62]. Le bruit s'étant
répandu que Georges Cadoudal et Pichegru étaient partis pour Paris,
il écrivait au roi:

«Voici les seules choses que je puis vous ajouter: c'est, d'une part,
que les dernières nouvelles que j'ai reçues de Georges sont de la
fin de janvier; qu'à cette époque, il était dans les provinces de
l'ouest, qu'il ne songeait point à se rapprocher de Paris; d'une
autre part, qu'il est très vrai que Pichegru, ne recevant point
de nouvelles de ses amis de l'intérieur, m'avait demandé, il y a
environ six semaines, la permission d'aller lui-même en France pour
y voir ses amis et pour se mettre en état de me faire un rapport
exact et détaillé, du véritable état des choses et des esprits dans
l'intérieur. J'attachais tant de prix au secret de ce voyage, que je
n'en ai parlé à personne sans exception, et que j'ai nié constamment,
même à mes amis les plus intimes, qu'il fût vrai que Pichegru ait
quitté momentanément l'Angleterre. J'attends donc son retour avec la
plus vive impatience, dans l'espoir que j'aurai enfin des détails
importants à vous communiquer. J'ose encore me flatter que le ciel
daignera mettre ce fidèle serviteur à l'abri de ses ennemis.

«Pichegru a-t-il vu Moreau? Je l'ignore et j'en doute, parce que
malgré sa haine contre Buonaparte, Moreau a toujours montré des
sentiments républicains. Pichegru a-t-il fait venir Georges à Paris,
pour connaître ses moyens et les combiner avec les siens? Cela est
possible; mais, je l'ignore absolument, n'ayant eu aucune nouvelle de
Pichegru depuis son arrivée en France. Si j'apprends quelques détails
sur les suites de cette affaire, je vous en informerai sur-le-champ.»

[Note 62: Cette affirmation du comte d'Artois, confirmée par ses
précédentes déclarations à son frère (voir la note de la page
291), donne un démenti formel à divers témoignages recueillis au
cours du procès Cadoudal, tendant à établir qu'il connaissait le
dessein d'assassiner Bonaparte et l'avait approuvé. Mais, elle est
contredite par des documents authentiques, tels que les lettres
de Botherel au prince de Condé en date des 11 et 14 août 1803
(_Archives de Chantilly_): «Ce sont l'assassinat et la chouannerie
qui ont prévalu, écrit Botherel à l'occasion du départ de Georges
pour la France. Georges est parti pour aller faire, s'il le peut,
assassiner Bonaparte ...» Et parlant du comte d'Artois, il ajoute:
«Je crois être sûr qu'il est trompé, qu'il est mal conseillé et qu'il
a connaissance de tout ce qui se prépare.» Il se peut, d'ailleurs,
que les soupçons de Botherel, qui croit le prince instruit de tout,
ne reposent que sur des suppositions et non sur des faits positifs.
C'est au surplus une question que peut seule élucider une histoire
impartiale et complète du complot Cadoudal que nous ne connaissons
jusqu'ici que par un procès, où l'accusation, laborieusement
charpentée par des hommes de police, a ajouté de nombreux mensonges
aux preuves trop positives de la culpabilité de quelques-uns des
accusés.]

La nouvelle des arrestations suivit de près cette lettre du comte
d'Artois. En ce qui touche Cadoudal et ses complices, le roi ne se
fait aucune illusion; il prévoit le dénouement: «Quoique je fusse,
ainsi que je vous l'ai mandé, bien certain que vous ignoriez le
projet, je ne reviens pas du cruel mystère qu'on vous en a fait.
Je dis cruel, car je suis bien sûr, ainsi que vous me le dites,
que vous vous seriez hâté de m'en rendre compte, et peut-être, une
défense de ma part eût-elle empêché tant de têtes précieuses d'être
compromises, hélas! je puis dire perdues; ou, si j'avais approuvé
le plan sur lequel je n'ai, au moment où je vous écris, pas plus de
lumières que vous, au moins ses auteurs n'auraient pas pris sur eux
une si terrible responsabilité. Mais, loin d'accuser ces infortunés,
victimes de leur zèle pour la bonne cause, pleurons-les. Le plus
tendre intérêt, les regrets les mieux sentis, voilà ce que nous leur
devons.» Et lorsque la condamnation est prononcée et exécutée, le
roi, bien qu'il s'y soit attendu, en est consterné. Il fait dire une
messe: «Hélas! le memento des vivants ne sera guère moins triste que
celui des morts!»

Il n'est pas moins inquiet pour le duc d'Enghien; quoique convaincu
que le jeune prince n'a pris aucune part au complot de Cadoudal,
il redoute que Bonaparte ne se venge sur lui de ses griefs contre
les Bourbons. «On dit qu'il est bien traité à Strasbourg, mais
je ne le sais pas de source certaine. D'ailleurs, on ne peut pas
préjuger, d'après les premiers moments, ce qui se passera lorsque
les ordres de Paris seront arrivés.»--«Du moins les circonstances
inouïes de cet enlèvement m'offrent le triste avantage de pouvoir
élever ma voix en faveur du duc d'Enghien, et c'est ce que je fais
aujourd'hui, en écrivant aux deux empereurs et aux rois d'Espagne,
de Naples, d'Angleterre, de Prusse et de Suède. Ceci, mon ami, n'est
pas une simple confidence d'amitié; c'est un compte que le chef de
la famille lui doit au sujet d'un de ses membres. J'ai cru devoir
l'écrire moi-même à M. le prince de Condé et à ses fils. Chargez-vous
de le dire à Berry et à ses cousins d'Orléans qui seront encore en
Angleterre.»

Mais, le 19 avril, il apprend que le duc d'Enghien a été exécuté. Sa
première pensée est pour le prince de Condé et le duc de Bourbon,
grand-père et père de l'infortuné qui vient de périr: c'est à eux
qu'il écrit d'abord. «Je reçois l'affreuse nouvelle, mon cher cousin,
dit-il au prince de Condé; j'aurais plus besoin de recevoir moi-même
des consolations, que je ne suis en état de vous en donner. Une
seule pensée peut nous en fournir; il est mort comme il avait vécu,
en héros. Ah! du moins, que ce malheur n'en entraîne pas d'autres!
Songez que la nature n'a pas, seule, des droits sur vous et que le
vainqueur de Friedberg et de Bernstein se doit aussi à la France, à
son roi, à son ami. Adieu, mon cher cousin.»

Au duc de Bourbon, il exprime la même pensée: «Nous venons, mon cher
cousin, de faire la même perte; votre douleur ne surpasse point
la mienne; mais, souffrez que je vous offre une consolation: les
derniers instants de notre fils l'ont montré digne du nom que sa
vie illustrait. Vous en pouvez goûter encore une autre que je vous
envie: c'est de surmonter vos peines, pour adoucir celles d'un père,
d'un héros que la gloire voudrait qui vécût à jamais, mais qui, pour
son propre bonheur, a peut-être déjà poussé trop loin sa carrière.
Conservez-le, mon cher cousin, conservez-vous vous-même; la France et
moi, nous n'aurons pas tout perdu.»

Tandis qu'il rédige ces douloureuses condoléances, l'abbé Edgeworth
se rend au couvent des Bénédictines de Varsovie, où vit, dans la
retraite, la princesse Louise de Condé; il est chargé de lui annoncer
qu'elle n'a plus de frère et de la préparer à la visite du roi, qui
veut lui témoigner sa compassion.

Louis XVIII écrit aussi au comte d'Artois: «J'ai reçu hier, mon cher
frère, l'affreuse nouvelle de l'assassinat de M. le duc d'Enghien;
la douleur et la rage sont mes seuls sentiments. Il s'y en joint
pourtant encore un autre: quel espoir peut-il nous rester pour ceux
qui, depuis le 15 février, sont tombés dans les griffes du tigre?
Hélas! aucun. Cette pensée redouble mon affliction. Deux choses
pourraient l'adoucir: l'une, les démarches que le roi de Suède a,
sur-le-champ, faites à Paris, et ordonnées à ses ministres à Vienne
et à Ratisbonne, pour tâcher de sauver notre infortuné cousin.
L'autre, l'action d'un de ses palefreniers qui, revenant de l'écurie
au moment où les enleveurs sont entrés dans Ettenheim et saisi par
eux, s'est mis à crier au feu de toutes ses forces, au point qu'il
a réveillé son malheureux maître et l'aurait sauvé, si cela eût été
possible. J'ai écrit pour savoir le nom de ce nouveau d'Assas.»

Ces lettres sont à peine parties que le roi en reçoit une du prince
de Condé, lui confirmant la douloureuse nouvelle qu'il connaissait
déjà. «Votre Majesté est instruite du coup affreux qui vient de
porter dans nos âmes la plus cruelle et la plus ineffaçable douleur.
Il n'est plus, ce jeune prince de votre sang, honoré de votre estime
et de vos bontés particulières. La barbarie d'un nouveau Robespierre
a tranché ces jours intéressants, consacrés à la fidélité comme à la
gloire; il n'est plus! Et, pour notre malheur, nous vivons encore,
mon fils et moi. L'espoir de servir encore Votre Majesté peut seul
nous faire supporter la vie. La foudre ne tombera-t-elle donc jamais,
non pas sur ces faibles Français qui souffrent tant d'horreurs,
mais sur ce monstre atroce qui déshonore l'humanité! Mon malheureux
petit-fils, Sire, n'était pas plus coupable, dans le sens de la
révolution, que nous deux. J'ai la preuve qu'il ignorait entièrement,
qu'il désapprouvait même ce qui vient de se passer. Nous n'avons
appris que par le public cette entreprise malheureusement trop connue
avant qu'elle pût s'exécuter. Ah! que les suites en sont affreuses
pour nous! L'excès de ma douleur ne me permet pas d'entretenir plus
longtemps Votre Majesté de l'horrible catastrophe qui nous perce le
coeur. Nous osons être sûrs que Votre Majesté sera sensible à la
perte affreuse que nous venons de faire. Nous ne nous en consolerons
jamais, et notre malheur s'accroît encore de n'avoir plus que deux
épées à vous offrir! Notre invariable attachement n'aura pas plus de
bornes que notre profond respect.» De son côté, le comte d'Artois
constate que «le _monstre_ reçoit sans secousse le fruit de ses
crimes et que le châtiment paraît encore bien éloigné. Rien n'avance,
rien ne se développe, et le temps présent est cruellement dangereux».

À mentionner encore, dans cette correspondance, ce passage relatif à
Mme de Polastron, dont la mort est attendue d'une minute à l'autre:
«Je ne puis me flatter que le douloureux événement n'arrive pas. Il
me reste donc à espérer et avec raison, au moins selon mes faibles
lumières, qu'il n'y aura pas d'obstacles aux consolations que je
voudrais de tout mon coeur vous donner et recevoir de vous. C'en est
une pour moi de penser que ma commission du 17 février a pu être
faite. Oh! mon ami, que je vous aime et que je vous plains!»

Sur ces entrefaites, une lettre du comte d'Artois, arrivée à Varsovie
le 22 avril[63], annonce le dénouement, que depuis longtemps il
savait inévitable. La comtesse de Polastron a rendu l'âme le 27 mars,
c'est-à-dire vingt-quatre heures avant qu'on ne connût à Londres
l'exécution du duc d'Enghien. «Quoique préparé à cet événement,
écrit le comte d'Escars au marquis de Bonnay, qui tient auprès du
roi la place de d'Avaray, alors en Italie, Monsieur est dans la plus
profonde affliction. Sa santé cependant n'en paraît pas altérée. Il
est impossible de connaître encore quelle influence cette nouvelle
situation aura sur le train de vie de Son Altesse Royale. Ce qu'on
a pu remarquer jusqu'à ce moment est un peu de disposition à se
tourner du côté de la dévotion.» On sait quels rapides progrès allait
faire cette disposition du comte d'Artois. Le roi n'en sera pas
plus surpris qu'il ne l'est en ce moment d'apprendre que son frère
se convertit. Les confidences qu'il a reçues de lui l'ont préparé à
l'événement. En apprenant la mort de Mme de Polastron, il prend la
plume et laisse parler son coeur.

[Note 63: J'ai eu le regret de ne pas la retrouver dans les papiers
du roi. En revanche, il en est une autre du 9 novembre, qui annonce
au roi la mort du fils de Mme de Polastron. Officier dans l'armée
anglaise, il a succombé à la fièvre jaune à Gibraltar. «La manière,
mande le comte d'Artois à son frère, dont je vous avais recommandé le
malheureux jeune homme que je suis réduit à pleurer, et la tendresse
si naturelle que je portais au fils unique de l'amie qui m'a été
enlevée suffisent pour vous donner une idée de l'état de mon coeur et
de mon âme.»]

«On a beau, mon cher frère, avoir prévu depuis longtemps un malheur,
s'y être préparé du mieux qu'on a pu, le coup est toujours le même.
Cette réflexion, sur ce que j'éprouve en ce moment, vous dit assez
que j'ai reçu votre douloureuse lettre du 30 mars. Oh! qu'ils sont
heureux, ceux qui peuvent, en personne, recueillir vos larmes!

«J'attends que la douleur accablante dont vous étiez rempli en
m'écrivant, ait fait place à une douleur également sentie, mais
plus modérée. Je ne vois que trop les traces de la première dans
cette phrase qu'en toute autre circonstance, j'appellerais cruelle:
_Le Ciel me réserve, peut-être, la véritable consolation de mourir
bientôt en vous servant_. Non, il ne vous la réserve point; il faut
que vous viviez pour pleurer ce que nous avons perdu, pour aimer ce
qui nous reste, pour me remplacer un jour, pour achever l'ouvrage que
je ne puis me croire digne de mener à fin. Et ce n'est pas en mon nom
seul que je vous engage à bannir une telle pensée, c'est au nom de
celle qui, sans doute, recueille à présent le fruit de ses longues
et cruelles souffrances, mais dont le bonheur serait troublé si elle
vous voyait chercher à la rejoindre avant le temps prescrit.

«Le croiriez-vous, mon ami? je me suis presque réjoui que la nouvelle
de l'assassinat de M. le duc d'Enghien ait suivi de si près votre
malheur: c'est en essuyant les pleurs des autres, qu'un coeur comme
le vôtre parvient le plus aisément à suspendre les siens.--J'apprends
dans l'instant la fin tragique du brave et malheureux Pichegru. Si
elle a été volontaire,--ce dont il est bien permis de douter,--païen,
je l'eusse peut-être admirée; chrétien, elle ajoute encore à mes
peines.»

Dans les lettres qui sont sous nos yeux, le roi continue à se
montrer prodigue de consolations. «Vous me rendez bien content de
moi-même; je ne me suis jamais flatté de guérir votre plaie, mais
c'est beaucoup pour mon pauvre coeur d'y verser un peu d'huile et
de vin. Mais vous faites bien mieux, vous avez recours au véritable
Samaritain; il ne vous donnera pas, comme nous autres misérables
mortels, de vaines et futiles consolations; il vous rendra vos
souffrances profitables, et à la manière dont il vous les fait
supporter, je le vois déjà marquer votre place à côté de celle qu'il
a voulu qui vous précédât. Mes larmes coulent en vous écrivant ceci,
car je suis bien plus faible que vous; mais, elles sont de tendresse,
au moins autant que de douleur. Priez pour moi, mon ami, d'aussi bon
coeur que je pleure pour vous. C'est du fond de mon âme que je vous
le demande. Mon ami, votre douleur est juste, mais elle me perce le
coeur. Permettez une réflexion à celui qui donnerait sa vie pour vous
rendre ce que vous avez perdu. Si votre amie ne jouissait à présent
du suprême bonheur, vous n'auriez pas les sentiments que toutes vos
lettres respirent; c'est une récompense que Dieu a accordée, non à
vous, mais à elle. Croyez et méditez fortement cette vérité, je ne
suis pas digne de vous la dire; mais, elle n'en existe pas moins.»

Tant de témoignages de tendresse émeuvent le comte d'Artois jusqu'au
fond de l'âme. «Je vous remercie de tout mon coeur, mon ami, de me
parler des grandes et consolantes idées qui peuvent me procurer
des consolations. Croyez que j'en fais un refuge habituel puisque
j'existe, et puisque ma santé et mes forces morales ne sont pas
détruites. Mais Dieu lui-même ne peut guérir une telle blessure que
par un seul remède.»

Attaché à s'associer à la douleur de son frère, le roi n'oublie pas
ce qu'il doit à celle du prince de Condé et du duc de Bourbon. Il
leur écrit à la nouvelle de la mort du duc d'Enghien. Dans leurs
réponses, il a pu juger combien leur âme est déchirée. Le comte
d'Escars, qui est allé les voir à Vamstead House, lui a tracé le
sombre tableau de leur désespoir, «qui prend la teinte de leur
caractère.» Le duc de Bourbon le renferme en lui-même; il ne parle
à personne, ne verse pas une larme, «il n'en est que plus malade.»
Le vieux Condé, au contraire, se désole bruyamment, se répand en
gémissements sur le sort de son petit-fils, en imprécations contre
Bonaparte; au milieu de ses sanglots, il se raconte à lui-même vingt
fois le jour ce drame affreux» et, comme Annibal, répète sans cesse:
_Occidit, occidit spes omnis et fortuna nostri nominis_.»

Cependant, dans leur cruel abattement, ils songent à la sûreté du
roi. Le «forfait» dont leur fils et petit-fils a été la victime leur
fait craindre que Bonaparte ne s'arrête pas en si beau chemin, et
que, grâce à la faiblesse de la Prusse, il ne fasse arrêter le roi à
Varsovie comme il a fait arrêter le duc d'Enghien dans le grand-duché
de Bade, que peut-être même il ne le fasse assassiner. À Londres
et ailleurs, à Varsovie même, les émigrés partagent ces craintes.
Grâce à cette hauteur d'âme qui ne lui a jamais fait défaut, et
à sa confiance dans la loyauté du monarque prussien, Louis XVIII
les dédaigne. Mais, elles inspirent au duc de Bourbon les vives
supplications, qu'en son nom et au nom de son père, il adresse au roi
pour le presser de se tenir sur ses gardes. Voici la réponse qu'il
reçoit:

«Mes larmes étaient bien loin d'être taries, mon cher cousin; votre
lettre les a renouvelées avec plus d'abondance que jamais; mais ce
n'est plus seulement la douleur qui les fait couler, c'est l'amitié,
c'est l'attendrissement le plus vrai. Quoi! dans un pareil moment,
vous avez songé à moi! Sans doute l'assassin d'un héros ne peut
être arrêté par un vain titre, et plût à Dieu qu'il se fût attaqué
à moi, que j'eusse été sa seule, sa seule dernière victime. Mais,
plus je suis sensible à l'intérêt que vous me témoignez, plus je dois
dissiper vos touchantes alarmes. Ma position me défend d'un attentat
caché, et la générosité du souverain qui me donne asile ne me permet
pas d'en craindre d'autres. Le règne du crime aura son terme, et je
goûte d'avance une sorte de consolation, en songeant aux honneurs
publics que nous rendrons un jour à celui qui n'a encore de monument
que dans nos coeurs.»

À cette lettre, en date du 17 mai, le roi en joint une pour le
prince de Condé: «Je désirais, mon cher cousin, et je craignais
presque également de recevoir de vos nouvelles; je connaissais votre
tendresse et votre fermeté, l'une m'effrayait pour vous, l'autre
pouvait à peine me rassurer. Votre lettre a terminé cette pénible
incertitude; elle a, il est vrai, renouvelé ma douleur, mais elle a
calmé mes trop justes craintes pour vous, c'est le seul baume qui
pût en ce moment être versé sur la plaie de mon coeur. Elle est bien
cruelle, cette plaie, elle saignera toujours; mais tant que votre
fils et vous, me serez conservés, elle sera supportable.

«C'est sans doute un adoucissement à votre douleur de songer
qu'aucune imprudence de celui que nous pleurons n'a causé notre
malheur; mais, il avait aux yeux du tyran deux crimes irrémissibles:
son nom et sa gloire.

«Je me suis acquitté de vos commissions pour la reine, pour mes
enfants; ils se sont empressés de vous exprimer leurs sentiments en
apprenant la fatale nouvelle; aujourd'hui, ils ne peuvent qu'admirer
le courage que vous avez eu de m'écrire dans une telle affliction.

«Votre fille vous répond sûrement aujourd'hui ainsi qu'à son frère;
je crois cependant remplir un devoir, en même temps que je goûte une
véritable consolation, de vous dire qu'elle est aussi bien que nous
pouvions nous en flatter, et qu'elle a reçu ce coup affreux avec
toute la sensibilité que vous lui connaissez, mais avec toute la
force que donne la religion.»

Ainsi, des malheurs communs, en se multipliant, avaient rapproché les
uns des autres les membres de la famille royale, fait disparaître les
causes de division et cimenté l'union que ces malheurs rendaient plus
impérieusement nécessaire.



IX

LE DÉPART DE VARSOVIE


Lorsqu'au mois de mars 1803, Louis XVIII, en réponse aux offres de
Bonaparte, s'était empressé de saisir cette occasion d'affirmer
solennellement ses droits, il avait dû prévoir que son expulsion du
territoire prussien serait la conséquence de cette manifestation.
Préoccupé de trouver un autre asile, il l'avait obtenu du roi de
Suède, le jeune Gustave IV, dévoué comme son père à la cause des
Bourbons. Il était convenu entre eux qu'à la première menace, Louis
XVIII pourrait se porter à Stralsund, en Poméranie, avec la certitude
d'y être favorablement accueilli. L'éventualité qu'il redoutait alors
ne s'étant pas produite il était resté à Varsovie, prêt toutefois
à profiter de l'obligeante adhésion du monarque suédois, si les
événements exigeaient qu'il la lui rappelât. Depuis, il n'avait pas
cessé de chercher un prétexte pour quitter Varsovie. Mais ce n'est
qu'en 1804 qu'il le trouva.

«Ce sera, écrivait-il au monarque suédois, le désir, la nécessité
même de revoir mon frère, que les circonstances tiennent éloigné de
moi depuis plusieurs années, de lui mener ses enfants, qu'il n'a pas
vus depuis leur mariage, et de lui épargner une partie du chemin.
Armé de ces raisons, je compte, à moins d'obstacles dont je ne
serai pas le maître, me mettre en chemin vers le 1er mai prochain.
J'annoncerai, à la vérité, mon retour; mais Votre Majesté, qui n'a
fixé pour terme de mon séjour dans ses États que le moment où j'aurai
la volonté d'en sortir, pense bien que cette volonté ne viendra pas
aisément, et que je tiendrai ce langage uniquement par égard pour le
souverain qui me tolère ici depuis trois ans. Je supplie donc Votre
Majesté de renouveler, s'il en est besoin, les ordres qu'elle a bien
voulu donner l'année passée à son gouverneur de Stralsund. Mais je la
supplie en même temps d'ordonner à ce gouverneur, et à tous autres,
d'observer un secret sans lequel l'exécution de mon plan deviendrait
peut-être problématique.»

Cette lettre trouva le roi de Suède toujours animé des intentions
bienveillantes qu'il avait déjà manifestées à Louis XVIII. Mais,
en lui en donnant l'assurance dans sa réponse, il l'invitait à
s'informer, avant de se mettre en route pour la Poméranie, si
l'empereur Alexandre ne trouverait pas mauvais qu'une réunion des
princes français eût lieu ailleurs que dans ses États. Le conseil
était sage et d'autant plus pratique, que l'exécution du duc
d'Enghien venait d'exciter l'horreur et l'indignation des cours
d'Europe, et qu'on pouvait espérer que, moins soucieux qu'autrefois
de ne pas déplaire à Bonaparte, le tsar mettrait quelque empressement
à le lui marquer, en laissant les membres de la famille des Bourbons
se rencontrer sur le territoire russe. Louis XVIII se préparait
donc à suivre l'avis du roi de Suède, lorsqu'un grave événement se
produisit qui lui fit ajourner cette démarche. À la fin de mai, on
apprenait à Varsovie que le premier Consul venait d'être proclamé
empereur.

La nouvelle était faite pour pousser au paroxysme la colère et
l'émotion du souverain dépossédé, dont un usurpateur s'appropriait la
couronne. Mais si elle l'émut et l'irrita, elle ne le surprit pas.
Depuis longtemps, il était préparé à l'événement par la conduite
de Bonaparte. Elle révélait en lui la volonté de ne rien céder de
son pouvoir, le dessein de régner. En se haussant à l'empire, il
justifiait les espérances conçues par ses partisans depuis son retour
d'Égypte, et les craintes conçues par ses ennemis. Mais, si ce
dénouement épique n'avait pas étonné Louis XVIII, il ne l'obligeait
pas moins à élever la voix pour protester contre le coup d'État
qui le dépouillait, et à donner à sa protestation une publicité
retentissante. Sa conviction sur ce point ne pouvait qu'exciter son
désir de hâter la réunion de famille à laquelle il songeait déjà
avant d'apprendre l'élévation de Bonaparte. C'est d'accord avec tous
les princes de son sang qu'il voulait protester à la face du monde,
et pour l'avenir aussi bien que pour le présent!

Une autre obligation primait celle-là et toutes les autres. En
attendant de parler à la foule, de concert avec ses parents, il
était tenu de parler aux souverains régnants. Pour cette première
protestation, sa signature suffisait. Le 6 juin, il adressait à
toutes les cours cette lettre circulaire:

«Monsieur mon frère et cousin, en prenant le titre d'empereur, en
voulant le rendre héréditaire dans sa famille, Buonaparte vient de
mettre le dernier sceau à son usurpation. Ce dernier acte d'une
révolution où tout, dès l'origine, a été nul, et dont les trônes sont
tous ébranlés, par les principes dangereux que le Sénat de Paris
vient de mettre en avant, ne peut sans doute infirmer mes droits.
Mais, comptable de ma conduite à tous les souverains dont les droits
ne sont pas moins lésés que les miens, à la France, à ma famille, à
mon propre honneur, je croirais trahir la cause commune en gardant le
silence en cette occasion.

«Je déclare donc, après avoir au besoin renouvelé mes protestations
contre tous les actes illégaux qui, depuis l'ouverture des États
généraux de France, ont amené la crise effrayante dans laquelle se
trouvent et la France et l'Europe, je déclare, en présence de Votre
Majesté, en présence de tous les autres souverains auxquels j'écris
par ce même courrier, que, loin de reconnaître le titre impérial que
Buonaparte vient de se faire déférer par un corps qui n'a pas même
d'existence légitime, je proteste, et contre le titre et contre
tous les actes subséquents auxquels il pourrait donner lieu. En
remplissant ce devoir, je crois fermement donner à Votre Majesté une
preuve de mon intérêt pour sa couronne et de mon amitié pour elle.»

En envoyant à son frère, le lendemain, une copie de sa protestation,
le roi lui disait: «Voilà Buonaporte qui prend un nouveau titre et un
titre héréditaire. Mon silence en cette occasion n'infirmerait pas
nos imprescriptibles droits; mais, il deviendrait une tache sur ma
vie. Il faut donc que je parle. Dès aujourd'hui, j'écris à tous les
souverains une circulaire dont je vous envoie copie; mais je voudrais
un peu plus de marge pour la protestation publique que je dois et
que je veux faire, non seulement en mon nom, mais au vôtre, mais au
nom de toute ma famille, et pour cet acte important et solennel, je
désirerais extrêmement pouvoir me concerter non seulement, comme je
crois vous l'avoir mandé une fois, avec mon frère, avec mon ami, mais
avec Monsieur. C'est déjà vous dire à quel point votre présence m'est
nécessaire. Si je le pouvais, je voudrais, dans une aussi grande
occasion, être également entouré de tous les princes de mon sang.»

Ainsi, à la date du 7 juin, que porte cette lettre, dans la pensée du
roi, la réunion de famille était résolue, en dépit de l'opposition
qu'y faisaient, au grand désespoir de d'Avaray, quelques-uns des
conseillers qui n'en voyaient que le danger, et parmi lesquels le
comte de Saint-Priest, consulté à Stockholm où il vivait dans la
retraite, n'était pas le moins énergique. Il n'y avait doute de la
part du prétendant que sur le point de savoir si, ne pouvant être
tenue à Varsovie où le roi de Prusse ne l'eût pas tolérée, elle
se tiendrait en Russie ou en Suède. Cette question, l'empereur
Alexandre pouvait seul la résoudre, soit en consentant à ce que la
manifestation projetée eût lieu dans une ville de son empire, soit en
s'y refusant. Louis XVIII espérait obtenir le consentement impérial;
toutefois, il était trop accoutumé à voir ses projets contrecarrés
par les puissances pour ne pas envisager non seulement l'hypothèse
d'un refus, mais encore celle d'un effort du tsar pour empêcher la
réunion même en Suède. Il entendait donc mettre ce prince en présence
du fait accompli, et s'il devait recevoir un désaveu, avoir déjà
quitté Varsovie quand la réponse d'Alexandre y arriverait.

La lettre qu'il lui écrivit, le 25 juin, s'inspira de cette
préoccupation. Après avoir exposé son projet, il ajoutait: «Si
Votre Majesté impériale daignait l'approuver, écrivait-il, cette
réunion si désirable, et qui ne doit être que momentanée, aurait
lieu dans ses propres États soit à Vilna, soit dans toute autre
ville qu'il plairait à Votre Majesté impériale de me désigner. Parmi
les motifs sans nombre qui me feraient préférer ce parti, il est
une considération qui ne peut manquer de toucher l'âme sensible de
Votre Majesté impériale. Depuis son enfance, ma nièce n'a point vu
son beau-père; depuis son mariage, je cherche vainement l'occasion
de la lui présenter; je voudrais lui épargner les fatigues d'un long
voyage et d'un double trajet de mer. Si, malgré cette puissante
considération, Votre Majesté impériale pensait que je dusse plutôt
passer moi-même en Suède, je la supplierais de me donner un bâtiment
qui de ses côtes pût m'y transporter. En attendant, et pour recevoir
moi-même, sans obstacle ni délai, la réponse de Votre Majesté
impériale, je vais, accompagné de mon neveu le duc d'Angoulême, me
mettre en route pour sa frontière, m'y croyant suffisamment autorisé
par l'invitation obligeante qu'elle me fit, il y a deux ans. Je
m'arrêterai à Grodno, et là, j'attendrai la communication ultérieure
qu'elle voudra bien adresser au comte de l'Isle.»

Le même jour, le roi confiait de nouveau ses intentions à son frère,
en donnant à sa pensée plus de développement qu'il ne l'avait fait
dans sa première lettre.

«Pour donner à la protestation que nous avons tous à faire et dont je
m'occupe sans relâche, pour assurer à cet acte important, le dernier
peut-être (jusqu'à des temps plus heureux dont je ne désespérerai
jamais) émané de la race de Robert le Fort, toute la solennité qu'il
doit avoir, notre réunion, mon cher frère, me paraît indispensable,
et celle des princes de notre maison ne l'est pas moins. M. le
duc d'Orléans depuis longtemps se prépare à venir; j'appelle,
aujourd'hui, M. le prince de Condé, et je ne doute pas de sa
réponse. Je suis également sûr de la vôtre. Monsieur accoura auprès
du roi qui l'appelle, mon frère voudra embrasser sa belle-fille; mon
ami volera dans mes bras.

«Je gémis sans doute des délais que tout ceci apportera à la
publication de l'acte que l'Europe attend de nous. Mais, la
protestation que j'ai adressée aux souverains constate déjà mon
droit et dénote mon intention ultérieure; et quant à la protestation
publique, l'éclat que lui donnera notre assemblée de famille
compensera de reste la lenteur avec laquelle nous l'aurons fait
paraître.

«Vous comprendrez facilement que je désire que Berry vienne avec
vous, et que M. le prince de Condé amène son fils. Déjà, M. le duc
d'Orléans qui, en me demandant de venir auprès de moi, ne pensait
sûrement pas au nouveau motif qui doit aujourd'hui l'y conduire, m'a
demandé la permission de se faire accompagner par son frère, le comte
de Beaujolais, que je serais charmé de connaître et d'embrasser.
Mais, je soumets à une assemblée de famille qu'il faudra que vous
teniez, la question de savoir si vous et les deux chefs de branche
viendrez seuls, ou si vous amènerez fils et frère. En délibérant sur
cet objet, vous n'oublierez pas que, réduits comme nous le sommes
au malheur le plus cruel peut-être de l'époque actuelle, au malheur
de vivre séparés les uns des autres, il est du moins nécessaire
de conserver l'asile obtenu en Angleterre; et que la présence de
quelques-uns des nôtres y est peut-être indispensable pour assurer le
retour des absents.

«C'est dans ce même conseil de famille que vous direz aux princes
pourquoi je les appelle; car je ne fais que le leur indiquer, les
renvoyant à vous pour le surplus. Vous leur recommanderez, ainsi que
je vous le recommande, un secret absolu sur le motif de votre voyage.
Il suffira que l'on sache que j'ai voulu rassembler ma famille autour
de moi dans les circonstances les plus graves et les plus critiques,
où je me sois trouvé depuis le commencement de nos infortunes.

«Enfin si, par impossible, cette réunion si désirée par mon
coeur, si utile à nos intérêts, si solennelle aux yeux de nos
contemporains et de la postérité, ne pouvait du tout avoir lieu;
ou si, par des considérations tirées de l'état actuel du roi
d'Angleterre[64], de l'entrée probable de M. Fox dans le ministère,
de l'accélération possible de la paix (de la paix qui nous priverait
de la bonne volonté du gouvernement britannique pour la publication
de ma protestation); si, dis-je, par quelque vue que ce soit de
circonspection ou de sagesse, votre détermination personnelle devait
être indéfiniment retardée, alors je vous expédierais ma protestation
sans délai, afin que, revêtue de votre adhésion, vous pussiez la
faire paraître suivant les formes convenues: mais, je vous le répète,
je regretterais toute ma vie d'avoir été réduit à la faire sans vous.

[Note 64: Il était atteint déjà de la maladie qui, dix ans plus tard,
nécessita la régence du prince de Galles.]

«Vous sentez, mon cher frère, que pour un tel voyage, il faut réduire
votre suite au strict nécessaire. Vous ferez cette observation à M.
le prince d'Orléans et à M. le prince de Condé. Le comte d'Escars est
chargé de prendre vos ordres pour les démarches à faire auprès du
gouvernement britannique, afin de vous procurer le ou les bâtiments
nécessaires pour vous conduire, d'abord à Calmar et de là (s'il y a
lieu, comme je l'espère) dans les ports de Russie. Faites de votre
côté tout ce qu'il faudra pour hâter votre commun départ.»

En même temps qu'à son frère, le roi avait fait part de ses
intentions au prince de Condé, au duc de Bourbon et au duc d'Orléans
qui venait justement de renouveler sa demande de le venir voir, en y
associant son frère cadet, le comte de Beaujolais, lequel tenait à
se joindre à lui. Répondant, le 25 juin, à ses lettres, le roi lui
disait: «Elles m'ont vivement touché; mais, croyez que depuis bien
longtemps mon coeur ne vous distingue plus de mes autres enfants. Si
vous ne m'aviez pas demandé à venir auprès de moi, si depuis près
de six mois je n'attendais avec impatience que les obstacles qui
s'opposent à l'accomplissement de ce désir aussi juste que réciproque
fussent levés, ce serait moi qui vous préviendrais en vous invitant
à venir. Je n'entre pas dans de grands détails à ce sujet, parce que
je charge mon frère de vous les donner. Vous ne pouvez douter de la
satisfaction que j'éprouverais à faire connaissance avec votre frère
cadet, avec mon filleul, et si les circonstances n'avaient donné à
votre voyage auprès de moi un tout autre but que celui qu'il devait
d'abord avoir, je n'hésiterais pas à vous dire de l'amener. Mais,
j'ai dû, comme mon frère vous l'expliquera, soumettre ce point à un
conseil de famille à la décision duquel je m'en rapporte. Mais, soit
que j'aie, ou non, le plaisir de le voir, j'en aurai beaucoup à vous
présenter le comte d'Avaray, dont la santé m'a si longtemps donné
de cruelles inquiétudes, mais qui, je l'espère au moins, est tout à
fait rendu à mon amitié, à ma confiance.» Cette lettre trouva le duc
d'Orléans disposé à partir. «J'espère approcher bientôt votre auguste
personne, mandait-il au roi, et je me trouverai doublement heureux
en cédant à l'impulsion de mon coeur, de penser que j'obéis à vos
ordres.»

La missive royale à laquelle il répondait en ces termes ne porte pas
d'ordres. Mais, il les avait reçus du comte d'Artois; il savait déjà
que c'est à Calmar et non à Varsovie qu'il devait voir Louis XVIII,
et que leur entrevue aurait un caractère solennel et public, puisque
d'autres princes devaient s'y trouver avec lui à l'effet de prendre
en commun d'importantes résolutions.

Au reçu des lettres de son frère, le comte d'Artois s'était empressé
de lui répondre. Il reconnaissait la nécessité d'une réunion de
famille, et se déclarait prêt à se porter au rendez-vous que le roi
lui donnait, inclinant d'ailleurs à croire que la Suède était le pays
qui conviendrait le mieux et considérant «comme une des plus douces
consolations qu'il pût recevoir» le bonheur de se retrouver avec
son frère et avec ses enfants. Il exprimait, en passant, l'espoir
que, tôt ou tard, ils pourraient tous se retrouver en Angleterre.
«Si d'une part l'opinion que nos ennemis n'ont cessé d'accréditer
contre l'Angleterre présente de fortes objections contre le projet
d'y transporter votre résidence, de l'autre, je vois de bonnes et
excellentes têtes extrêmement attachées à notre cause, qui pensent
que la somme des avantages l'emporterait infiniment pour vous, non
seulement à cause de la proximité, qui est un point majeur, mais
encore par la prépondérance que cette puissance aura toujours sur
toutes les autres qui ne sauraient faire un pas, pour ainsi dire,
sans l'appui des subsides de l'Angleterre.» Enfin, le comte d'Artois,
après avoir approuvé sans restriction la protestation adressée par le
roi aux souverains, sollicitait ses ordres quant au lieu et à la date
de la réunion.

Telle était sa réponse à la lettre du 7 juin. Celle du 25, lui
ayant apporté des instructions plus complètes, il se hâta de s'y
conformer et de convoquer le conseil de famille, à la décision
duquel le roi soumettait la question de savoir si tous les princes
se rendraient à son appel ou seulement son frère et les «deux chefs
de branche».--«D'après la prudence que vous recommandez, lui mandait
le comte d'Artois, le 20 juillet, il a été décidé que je ne serai
accompagné que du duc d'Orléans et du prince de Condé. J'ai parlé
hier lundi à milord Harrowby. J'en ai été content, et, d'après ce
qu'il m'a dit, je pense que le voyage aura lieu d'accord avec le
gouvernement britannique, et que le retour sera suffisamment assuré.
Mais, le ministre n'a pas pu me répondre d'une manière positive avant
d'avoir pris les ordres du roi et conféré avec ses collègues. Je ne
crains qu'un peu de retard, parce que je crois que milord Harrowby
voudra attendre que l'empereur de Russie ait notifié ses intentions
par l'envoi des passeports que vous avez demandés.»

Louis XVIII avait quitté Varsovie, depuis le 30 juillet, avec le duc
d'Angoulême, lorsque cette lettre y parvint. D'abord fixé au 25, son
départ avait été retardé par une indisposition qui fut attribuée
à une tentative d'empoisonnement, dont, autour de lui, et bien
que les recherches de la police locale n'en eussent fourni aucune
preuve, on soupçonna des agents du gouvernement français d'être les
auteurs. Lui-même le croyait. En écrivant au roi de Suède pour lui
annoncer son arrivée à Grodno, il accusait les autorités de Varsovie
de n'avoir pas voulu arrêter le dénonciateur du crime, qui «aurait
joué dans cette horrible affaire, le rôle d'un scélérat artisan ou
complice».

Promptement rétabli, il s'était mis en route, non sans avoir eu soin
de mettre sous la protection du roi de Prusse «ce qu'il avait de plus
cher, sa femme et sa nièce», qui restaient à Varsovie où il comptait
revenir bientôt. Il y a lieu de remarquer ici que, quoi que pensât
le monarque prussien de la décision de Louis XVIII, il se contenta
de lui recommander la prudence. «Je ne doute pas de l'intention
constante que vous voudrez bien apporter à éviter tout ce qui, de
manière ou d'autre, pourrait compromettre ce séjour à Varsovie, et à
me procurer le plaisir de continuer à vous l'offrir.»



LIVRE QUATORZIÈME

AVANT ET APRÈS L'ENTREVUE DE CALMAR



I

LE ROI SUR LES CHEMINS


En un temps où, surtout dans les pays du Nord, les voyages
présentaient difficultés et périls, c'était chose grave d'aller
de Varsovie en Russie ou en Suède. Les routes n'offraient que peu
de sécurité; les relais de poste ne suffisaient pas toujours aux
exigences des voyageurs, et les distances s'allongeaient de tous les
obstacles que ceux-ci risquaient de rencontrer en chemin. Il est
donc aisé de comprendre avec quel serrement de coeur la reine et
la duchesse d'Angoulême, encore sous l'impression de la tentative
d'empoisonnement, avaient vu partir le roi et son neveu, non moins
affligés qu'elles de cette séparation. La douleur de tous s'aggravait
des craintes que pouvait faire concevoir l'objet du voyage. Le
gouvernement français averti ne tendrait-il pas aux deux princes
quelque piège, afin de s'emparer d'eux? Ceux qui résidaient en
Angleterre ne seraient-ils pas, pendant la route, exposés au même
danger? La famille royale avait toujours devant les yeux l'aventure
tragique du duc d'Enghien. Les malheurs passés ne la disposaient que
trop à en redouter de nouveaux, et les adieux se ressentirent de tant
de légitimes angoisses.

Si, cependant, celles des deux princesses avaient été susceptibles
d'un peu d'apaisement, elles l'eussent ressenti en voyant de
quels serviteurs dévoués et fidèles partaient entourés les chers
voyageurs. Le comte de l'Isle et son neveu, sous le nom de comte de
Châtellerault, étaient accompagnés du comte d'Avaray, l'homme de
confiance du roi, du duc de Piennes et du jeune marquis de Vassé.
Le comte de Blacas était parti en avant pour préparer des logements
à son maître et devait l'attendre à Grodno, ville de la frontière
russe. Autant de compagnons de route, autant de défenseurs dont le
roi, s'il en était besoin, recevrait aide et secours. Au moment où il
allait quitter Varsovie, le général de Kohler, gouverneur militaire,
et son état-major se présentèrent pour saluer les partants. Ils les
accompagnèrent jusqu'aux portes:

«Le début de mon voyage a été rude depuis l'instant de mon départ
jusqu'à celui de mon arrivée à Bialystock, écrivait quelques jours
plus tard le roi à la reine, en entrant dans Grodno. J'ai été couché
en tout quatre heures et sans me déshabiller encore. Mais, j'ai
été bien dédommagé de cette fatigue par le petit séjour que j'ai
fait chez Mme de Cracovie (comtesse Branicka); on n'est pas plus
aimable qu'elle; on ne reçoit pas son monde avec plus d'aisance, de
noblesse, de grâce et de sensibilité. On n'éprouve chez elle qu'une
seule peine, c'est de la savoir âgée et d'une santé délicate. J'ai
bien grondé Mme de Tyszkiewicz de ma part et de la vôtre. Je ne vous
dis rien de Mlle Annette: un mari ne parle point de ses amours à sa
femme.»

Ce ton enjoué ne permet pas de deviner que le roi avait eu dans
l'hospitalière maison, dont il vantait le charme en ces termes, la
plus douloureuse des surprises. C'est une note de d'Avaray qui nous
l'apprend, en même temps qu'elle nous fait connaître que lui aussi
était pénétré de reconnaissance pour l'accueil qu'il avait reçu chez
la Palatine.

«Mme de Cracovie est une de ces grandes dames dont le moule a été
rompu par la licence et la familiarité de nos derniers temps, par la
dignité crapuleuse et empruntée, qui aujourd'hui règne en France,
mais surtout par le système général d'amalgame et d'indemnisation,
appliqué partout à la société et aux moeurs. Dans un âge très
avancé, une taille élevée qui ne plie point sous le fardeau des
ans, un extérieur noble et doux, d'accord avec le coeur qui l'anime
et l'habitation majestueuse qu'elle occupe, nous l'auraient fait
distinguer au premier coup d'oeil si son aisance respectueuse envers
notre maître ne l'avait mieux fait encore. Les sentiments, les
opinions, le ton, la pureté de langage, le local même, l'ensemble de
la société composée principalement de Français fidèles, que cette
aimable et respectable femme avait réunis auprès d'elle, auraient pu
nous faire croire que, par un prodige nouveau, une de nos maisons
illustres et vraiment dignes de l'être avait transporté son manoir en
Pologne. Cet hommage rendu à Mme de Cracovie m'est dicté surtout par
la sensible reconnaissance de mon maître à l'accueil qu'il en a reçu
et aux soins constants et empressés de son neveu le prince Joseph et
de Mme de Tyszkiewicz soeur de ce dernier, pendant tout le temps du
séjour du roi à Varsovie.»

Après avoir rendu cet hommage à Mme de Cracovie, d'Avaray nous
initie, en un récit que nous résumons, à l'événement qui vint
troubler le court séjour du roi à Bialystock. On a vu que le comte
de Blacas était parti pour Grodno quelques jours avant lui. Dans
cette ville, résidait le général comte de Benningsen, gouverneur
général de la Lithuanie, à qui devaient être adressées les réponses
que le roi attendait de la cour de Russie. Blacas étant autorisé à en
prendre possession, Benningsen lui remit celles qu'il avait reçues,
et elles furent aussitôt expédiées à d'Avaray chez Mme de Cracovie.
L'une était de l'empereur Alexandre pour le comte de l'Isle, l'autre
adressée par le chancelier Czartoryzky au duc de Serra-Capriola,
ambassadeur de Naples à Saint-Pétersbourg, qui avait été chargé par
le roi d'appuyer ses démarches et qui la lui envoyait.

Avant de donner le texte de ces lettres, il faut rappeler en quelles
conditions elles avaient été écrites. À Saint-Pétersbourg, comme
dans toutes les cours, on était toujours sous l'impression de
révolte et d'horreur, produite par l'exécution du duc d'Enghien.
Cette impression, la Prusse et l'Autriche cherchaient encore à
la dissimuler. Mais, la Russie semblait s'appliquer à la trahir.
Entre elle et la France, les relations se tendaient. L'ambassadeur,
Markoff, tombé, comme Kalitscheff, dans la disgrâce de Bonaparte,
avait quitté Paris où un simple chargé d'affaires, d'Oubril,
occupait sa place. Le général d'Hédouville, ambassadeur de France
à Saint-Pétersbourg, écrivait le 20 avril: «Tout est changé ici
depuis la nouvelle de l'arrestation du duc d'Enghien et l'arrivée de
l'estafette expédiée par le résident de Russie à Francfort, qui a
appris son jugement. On ne parle que d'une rupture ouverte avec la
France et de mesures violentes qui en seraient la suite. L'empereur
s'est échappé plusieurs fois en propos contre les Français, en
ajoutant qu'ils gâtaient ce qu'ils avaient fait de bon.»

Le général d'Hédouville signalait en outre la position difficile de
son ambassade. Après la mort du petit-fils des Condé, la cour de
Russie avait pris le deuil et fait célébrer un service religieux;
elle avait poussé la diète de Ratisbonne à protester contre la
violation du territoire badois. L'ambassadeur de France, en énumérant
ces actes, préparait son gouvernement au rappel de d'Oubril,
à l'ordre donné aux sujets russes de quitter la France, à une
résurrection de la sympathie du tsar pour Louis XVIII, à une alliance
entre la Russie et l'Allemagne, toutes choses dont le langage et
l'attitude d'Alexandre ne laissaient que trop prévoir la réalisation.

De son côté, le gouvernement français se répandait en reproches et
en plaintes. Le 2 mai, Talleyrand exprimait par écrit ses griefs à
d'Oubril. «Après l'intervention que le cabinet de Saint-Pétersbourg
a voulu prendre aux affaires intérieures de la France; après
la conduite qu'il a tenue par rapport à MM. de Vernègues et
d'Antraigues; après ce qu'on voit d'incertitude dans les dispositions
de ce cabinet, relativement aux nouvelles destinées de la France
et aux prétentions de la maison de Bourbon; après, surtout, cette
affectation de porter, sans qu'aucun lien de parenté l'exigeât,
le deuil d'un homme coupable, tombé sous le glaive des lois pour
avoir tramé des assassinats sous l'influence de l'Angleterre, la
déclaration qui vient d'être faite à Ratisbonne est un acte qui
prouve clairement qu'il n'y a plus aucun moyen pour que la France
et la Russie se concilient à l'effet d'intervenir de concert dans
les affaires germaniques. La première démarche que fit Paul Ier, de
glorieuse mémoire, lorsqu'il voulut se rapprocher de la France, ce
fut d'éloigner le comte de l'Isle de ses États et de lui retirer
toute sa protection.»

Cette lettre précédait et préparait une rupture qui fut
définitivement consommée au mois d'août[65]. Néanmoins, et quoique
irrité contre la France, l'empereur de Russie voulait choisir son
heure pour rompre avec elle. Jusque-là, il entendait dissimuler ses
intentions en la ménageant, et c'est bien ce désir qui apparaît
dans sa réponse à Louis XVIII. Elle constituait un refus positif et
dépourvu de toute bonne grâce.

[Note 65: D'Oubril, à Paris, demanda ses passeports le 28 août; ils
lui furent envoyés le même jour. D'Hédouville avait déjà quitté
Saint-Pétersbourg, ainsi que Rayneval, resté derrière lui comme
chargé d'affaires.]

«Monsieur le comte, par la lettre que vous m'avez adressée de
Varsovie en date du 13 juin, j'ai vu avec peine la résolution que
vous venez de prendre. J'aurais désiré en être instruit d'avance;
alors, mon amitié pour vous et ma franchise accoutumée m'auraient
porté, monsieur le comte, à vous déconseiller les démarches que
vous avez faites, lesquelles, dans la crise actuelle, loin de
vous procurer quelque avantage réel, ne sont propres qu'à donner
de nouvelles armes à vos ennemis et les engager à rendre votre
position encore plus difficile qu'elle ne l'est dans ce moment. Sans
prétendre, au surplus, m'immiscer dans ce qui ne me regarde pas
directement, je ne saurais, pour ma part, adhérer aux demandes que
vous m'avez adressées, monsieur le comte, et je ne vous cacherai
pas que l'offre qui vous a été faite et que je vous réitère encore
aujourd'hui, de vous donner un asile dans mes États, en cas que votre
demeure ailleurs ne puisse se continuer, n'était que dans la vue de
vous accorder une retraite paisible et tranquille, ou il ne serait
question d'aucune démarche semblable à celle que vous vous proposez
de faire.

«J'ai cru devoir vous parler sans réserve, monsieur le comte,
étant persuadé que ni l'impossibilité d'exécuter votre résolution
en Russie, ni l'énoncé de ma manière de l'envisager, ne sauraient
vous faire douter, au reste, de mon engagement à vous donner dans
toute autre occasion des preuves réitérées de mon estime et de ma
considération très distinguée.»

La lettre de Czartorysky au duc de Serra-Capriola accentuait plus
durement encore ce refus. Elle exprimait la surprise qu'avait
causée à l'empereur la résolution prise par le comte de l'Isle,
sans avoir le soin d'en instruire la cour de Russie. «Les relations
entre la Russie et le gouvernement français n'étant point rompues,
il n'appartient à personne de mesurer le degré d'harmonie ou de
froideur dans lequel elles se trouvent, et encore moins de préjuger
de leur durée.» L'empereur se trouvait, en conséquence, contraint
de repousser les demandes du comte de l'Isle comme ne pouvant
cadrer avec les relations qui existaient entre la Russie et la
France; et sans prétendre lui tracer sa conduite, il croyait sage
de le détourner du projet de réunion, de lui conseiller «de se
tenir tranquille et de revenir, s'il en est temps encore, sur les
résolutions projetées».

Dans la note à laquelle nous avons déjà fait un emprunt, d'Avaray
confesse que la lecture de ces lettres le terrifia. Il n'avait pas
cru «à la possibilité d'une pareille catastrophe». La question se
posait maintenant de savoir si Louis XVIII, se trouvant encore
sur le territoire prussien, devait revenir sur ses pas, rentrer à
Varsovie et, par cette soumission, s'assurer le bon vouloir du tsar,
au cas où il serait obligé de lui demander asile, ou s'il fallait
persister quand même dans le projet que la mise en route avait révélé
à toute l'Europe. Cette question, il ne pouvait en décider seul. Il
fit donc appeler le roi et le duc d'Angoulême hors du salon de Mme
de Cracovie, «empli de monde,» et on délibéra. «On était loin des
conseillers craintifs et timides. Le roi était seul entre son neveu
et un conseiller qui n'avait jamais manqué d'audace.» La délibération
ne pouvait être longue. D'un commun accord, il fut décidé «de s'en
tenir aux résolutions prises et de marcher au-devant des orages».

«Cette détermination fixée, le roi fut tout entier à la société,
avec la même amabilité et les mêmes succès, passant du poison de
Buonaparte à la colère de l'empereur de Russie, comme il allait
autrefois de sa grotte solitaire de Versailles à une fête de Trianon.
Et qu'on ne croie pas que ce soit une façon de parler. Mme de
Cracovie avait auprès d'elle une société nombreuse et, entre autres,
deux de ses nièces, mère et fille, dont l'une, Mlle de Tyszkiewicz,
avec l'esprit le plus piquant, prolongeait les grâces du célibat. Le
roi, aimable à l'envi et pour la nièce et pour la tante, trouvant
dans son coeur et cette inaltérable bonté qui le distingue si
particulièrement, quelques mots sensibles et obligeants à dire à tous
ses Français qui s'empressaient autour de lui, quitta Bialystock en
y laissant des regrets et des souvenirs, dont l'expression le suivit
sur la route aussi loin qu'ils purent l'atteindre.»

Dans la soirée du 3 août, il arrivait à Grodno. Le général comte de
Benningsen prévenu par Blacas, et bien qu'il n'eût pas d'ordres de
sa cour, lui avait fait préparer des logements et voulut procéder
lui-même à son installation, secondé par toutes les autorités
militaires et civiles. Il avait poussé les égards jusqu'à placer
devant la maison que le comte de l'Isle devait occuper une garde
nombreuse avec un drapeau. Mais le roi, tout en exprimant sa
gratitude, exigea le renvoi de cette troupe, ni lui ni son neveu
«n'étant dans le cas de recevoir des honneurs». Du reste, il pensait
ne rester que peu de jours à Grodno.

Obligé, pour se rendre à Calmar, de traverser la Baltique, et la
lettre du tsar ne lui permettant plus de compter sur une frégate
russe pour effectuer ce passage, il recourut de nouveau au dévouement
du comte de Blacas. Il le fit partir pour Riga, où, sans doute, il
serait aisé de trouver promptement un bâtiment faisant voile pour la
Suède. Cet espoir devait être trompé. De Riga, Blacas écrivait qu'en
dépit de ses efforts pour hâter le départ, il craignait qu'on ne dût
attendre pendant plusieurs semaines. En de telles conditions, un plus
long séjour à Grodno devenait impossible, tant y étaient rares les
moyens d'existence un peu confortable, et le roi se demandait s'il
ne solliciterait pas de Mme de Cracovie, à qui il venait d'adresser
ses remerciements, un asile temporaire, lorsqu'un gentilhomme du
pays, le baron de Koenigsfeld, habitant Blankenfeld, bourgade de
Courlande sur la frontière de Lithuanie, lui en offrit un dans son
château. Avant d'aller occuper cette résidence, le roi écrivit à
l'empereur Alexandre et au roi de Suède. À celui-ci, il ce contentait
de communiquer le refus du tsar et d'annoncer son arrivée prochaine à
Calmar.

«Une seule circonstance pourrait empêcher l'exécution de ce projet,
ce serait celle où des obstacles insurmontables s'opposeraient à ce
que mes parents quittassent l'Angleterre pour se rendre en Suède.
Je n'ai point encore reçu leurs réponses; eux-mêmes n'avaient pas
encore, le 17 juillet, date de leurs dernières lettres, reçu les
miennes du 25 juin; mais, il est impossible qu'avant huit jours,
je ne sache à quoi m'en tenir sur leur marche. Jusqu'à ce moment,
la reconnaissance eût suffi pour m'engager à faire part à Votre
Majesté de l'objet pour lequel je rassemble les miens; aujourd'hui,
une confiance sans bornes est devenue envers elle un devoir. Je
dirai donc à Votre Majesté, et je lui en demande le secret, qu'en
m'environnant de mes parents, mon intention est de conférer avec
eux sur le nouvel acte que je prépare et que je veux adresser à
mon peuple. Sans doute, il eût été bien satisfaisant pour moi de
placer les trois fleurs de lis à l'abri des trois couronnes; mais,
je n'abuserai point de la généreuse amitié de Votre Majesté; la
compromettre serait pour moi un malheur et une source de regrets
éternels. Je lui donne donc ma parole d'honneur que rien ne sera ni
daté, ni publié de ses États.»

Sa réponse à l'empereur était plus froide, plus hautaine et empreinte
de cette dignité qui lui était propre et qu'il n'abdiqua jamais, même
dans les circonstances les plus critiques de sa vie. C'est assurément
une des plus belles qu'il ait jamais écrites.

«Monsieur mon frère et cousin, j'ai reçu la lettre de Votre Majesté
Impériale en date du 5 juillet; je la remercie de la franchise dont
elle use envers moi, et j'y vais répondre par une semblable ouverture
de coeur.

«Mille raisons de sentiment et de politique me faisaient désirer
que Votre Majesté Impériale approuvât que ma réunion momentanée
avec quelques-uns de mes proches, eût lieu dans son empire. Elle
s'y refuse; je le regrette profondément, et je vais, aussitôt
que j'aurai reçu des lettres d'Angleterre, qui, sans les vents
contraires, auraient dû me trouver encore à Varsovie, quitter Grodno
et m'acheminer vers Riga, pour y trouver un bâtiment qui me conduise
en Suède. Vivement sensible aux inquiétudes que l'amitié de Votre
Majesté Impériale pour moi lui suggère, je ne puis cependant les
partager. Je connais les armes ordinaires de mes ennemis, et je les
méprise; j'ose même penser que Votre Majesté Impériale ne m'en eût
pas présenté l'image, si elle eût pu m'y croire véritablement exposé.
Au moment même ou je reçois sa lettre, un complot affreux, dont en
partant j'ai rendu compte à Sa Majesté prussienne, devait trancher
par le poison, non seulement mes jours et ceux de mon neveu,--la
politique des scélérats pouvait expliquer ce crime,--mais ceux de
ma femme, de mon adorable nièce et de tous les serviteurs fidèles
qui m'entourent. Est-ce donc à l'instant où, grâce à la Providence,
ce complot vient d'être découvert, que je puis, en abandonnant des
mesures que le devoir me commande, témoigner une crainte qui n'est
pas dans mon âme? J'en appelle à celle de Votre Majesté Impériale.

«Je sais que dans ses États, ma sécurité pourrait être entière pour
des têtes qui me sont bien autrement précieuses que la mienne; mais,
en acceptant un asile, il faut en remplir les conditions, et celles
que renferme la lettre de Votre Majesté Impériale me condamnent,
aujourd'hui plus que jamais, à vaincre les penchants de mon propre
coeur, toujours disposé à recevoir aveuglément les directions et les
bienfaits d'une main auguste et chère. Que Votre Majesté Impériale
daigne m'entendre.

«À mon âge, après tant de traverses, sans doute, il pourrait sembler
permis d'aspirer au repos; mais, jusqu'à l'époque, peut-être peu
éloignée, où je trouverai celui de la tombe, je dois à mes aïeux,
dont les regards sont fixés sur moi, à la famille dont je suis le
chef, à nos descendants dont les intérêts me sont confiés, à la
France qui gémit sous un joug odieux, à mon honneur enfin, qui lui
appartient comme à moi-même, de travailler sans relâche à recouvrer
mes droits, ou plutôt l'exercice de mes devoirs. Mon action peut être
paralysée, ma volonté ne le sera jamais.

«Ces sentiments, je ne crains pas de les exposer à Votre Majesté
Impériale; ce langage serait le sien si elle était à ma place, j'en
suis certain; le jour n'est pas éloigné où, dégagée des entraves de
la politique, elle pourra donner un libre essor à son indignation.
En attendant, je respecte les mesures que sa prudence lui dicte, et
je vais, ainsi que je l'ai supposé, au cas où elle ne jugerait pas
devoir accueillir mes parents en Lithuanie, traverser simplement ses
États pour me rendre au lieu que je leur ai indiqué, pour y recevoir
mes ordres ultérieurs. Lorsque j'aurai terminé mes affaires, je me
propose de retourner sans beaucoup de retard à Varsovie, comptant
plus que jamais sur l'appui de Votre Majesté Impériale auprès de
Sa Majesté prussienne, pour le temps que moi et les miens aurons à
passer dans une ville qui, assurément, dans de telles circonstances,
ne peut m'offrir aucun attrait, mais qui, jusqu'à présent, est pour
moi l'asile le moins éloigné de la France.

«Je ne puis fermer cette lettre sans remercier Votre Majesté
Impériale de l'accueil et des attentions constantes que je reçois
ici de M. le général de Benningsen, de M. le gouverneur Lanskoy et
de toutes les personnes qui exercent ici l'autorité de Votre Majesté
Impériale.»

Une autre lettre alla porter de ses nouvelles à la duchesse
d'Angoulême. «Je ne m'aviserai point, ma chère enfant, de vous donner
des détails sur notre voyage; une main à bon droit plus chère que
la mienne s'est chargée de ce soin. Je vous dirai seulement que ma
vieille carcasse a mieux soutenu cette fatigue que je ne l'aurais
cru moi-même. Mais si le physique va bien, il n'en est pas de même
du moral. Je vous demande pardon, dans la demi-heure que votre
tendresse m'a accordée de plus, de n'avoir pas mieux su vous cacher
ce que j'éprouvais et d'avoir ainsi peut-être accru votre peine.
Mlle de Choisy a vu l'état où j'étais; elle a eu compassion de moi;
elle a fait ce qu'elle a pu pour me réconforter. J'ai senti, je sens
vivement ses aimables soins, mais Nature était la plus forte. Quand
on a pu se dire à meilleur titre que Titus:

  Depuis cinq ans entiers, tous les jours je la vois,
  Et crois toujours la voir pour la première fois,

et que le moment arrive de se séparer de vous pour un temps indéfini,
la comparaison du passé au présent est bien cruelle. On me taxera,
si l'on veut, de faiblesse; mais, du moins ce ne sera pas ceux qui
vous connaîtront. Je vous prie, cependant, de croire que j'ai su
me contraindre, et même être aimable à Bialystock; mais, aussi, il
est si aisé de l'être avec Mme de Cracovie! Elle a tant de cette
dignité douce, de cette gaieté modeste, de cette bonté touchante qui
caractérisent ce que j'aime le mieux au monde! Ôtez son âge, j'aurais
pu rêver que j'étais à côté de vous. Nous voilà ici, sans savoir
encore ni combien nous y resterons, ni où nous irons en partant
d'ici: que la volonté du Seigneur soit faite!»

On peut voir par ce langage que cinq années de vie commune avec
sa nièce, loin de refroidir sa tendresse pour elle, l'avaient
rendue plus vive. Malgré la différence des âges, cette jeune femme
était devenue pour lui, à travers tant de cruelles épreuves subies
ensemble, l'amie et la consolatrice de tous les jours, souvent aussi
la conseillère. Il l'aimait ainsi qu'un père aime sa fille. De loin
comme de près, il se préoccupait de son bonheur. Nous en trouvons
une preuve dans l'empressement qu'il mit, durant son séjour prolongé
à Blankenfeld, à autoriser le duc d'Angoulême à aller passer trois
jours auprès d'elle. Elle se hâte de le remercier. Sa réponse à ces
remerciements témoigne une fois de plus de la joie qu'il ressentait à
lui faire plaisir.

«Vous me remerciez de vous avoir envoyé votre mari, ah! ma fille,
vous ne me devez rien; je n'ai fait que donner un consentement
qu'Hérode ou Philippe II n'auraient pu refuser. Voici le fait.
Nous avons d'abord dû partir d'ici le 13, puis le 16. Mon neveu,
n'entrevoyant pas même la possibilité d'une course rétrograde,
supportait l'absence avec résignation à la Providence, douleur à
votre égard et au mien, avec une tendresse que les deux autres
sentiments rendaient mille fois plus touchante. Les raisons qu'il
vous aura dites me déterminent, le dimanche 12, à retarder mon départ
jusqu'au 20. Aussitôt, mon neveu conçoit l'idée, emmène d'Avaray chez
lui et s'ouvre à lui. Mon ami ne fait qu'un saut dans mon cabinet,
et l'instant d'après, mon fils est dans mes bras, déjà presque aussi
heureux que vous l'avez vu jeudi.

«Vous voyez le peu de mérite que j'y ai eu; mais, puisqu'il se loue
de moi, il est juste que je lui rende la pareille. Ce n'est pas de
sa tendresse pour moi que je veux parler, elle ne satisfait que mon
coeur. Mais, depuis que je suis ici, je l'ai mis sur des objets plus
sérieux, et, je vous le dis avec autant de joie que de vérité, il a
surpassé mon attente. De toute notre race, (pardonnez-moi de vous
présenter de tristes images), deux seuls ont passé soixante ans. J'en
ai près de cinquante, mon frère n'a pas tout à fait deux ans de moins
que moi; je dois donc m'attendre, surtout avec les peines de tout
genre qui nous poursuivent depuis quinze ans, que ni lui, ni moi ne
vivrons encore longtemps; mais, après ce que me promet mon neveu,
je pourrai adresser à Dieu le cantique de Siméon. Ce n'est point
illusion de tendresse qui me fait parler ainsi: il y a plus de huit
jours que je ne l'ai vu; ce n'est pas flatterie pour lui: il ne sera
plus auprès de vous quand vous recevrez cette lettre; mais, c'est un
témoignage que je lui dois, et j'ai d'autant plus de plaisir à le lui
rendre, que je suis sûr de l'usage que vous en ferez.

«Voici, maintenant, un secret que je confie, moins encore à votre
amitié qu'à votre discrétion absolue. Il est pour vous seule,
absolument seule; il n'est personne au monde que vous à qui j'en
donne la plus légère indication. J'ai reçu hier des nouvelles de mon
frère. Le gouvernement britannique, soit lâcheté, soit n'importe
quel autre motif, s'oppose formellement au départ de mon frère et
des princes. Ainsi point de réunion. Je n'en pars pas moins, pour
Riga ou Liebau, car je ne sais pas encore auquel de ces deux ports
je m'embarquerai. Là, seulement, j'apprendrai que mes parents ne
viennent point; mais, je ne serai pas en vain sorti de Varsovie,
et si, parmi de si hautes considérations, j'en puis faire entrer
de moindres, je ne me serai pas en vain arraché le coeur en vous
quittant. Les puissances sur lesquelles je croyais pouvoir le plus
compter, la Russie, l'Angleterre, m'abandonnent. Dieu et le sentiment
de mes devoirs me restent. Je n'irai pas en Suède; je ferai voile
pour Dantzig, et dans la traversée, n'ayant pour témoins que le ciel
et la mer, j'adresserai la parole à mon peuple. Puis, je retournerai
dans l'enfer qu'on me prépare, mais où je retrouverai ma chère nièce.
Serrez bien ma lettre.»

Sur la minute écrite de la main du roi où nous copions ces lignes,
le dernier paragraphe a été barré puis semble avoir été rétabli et
corrigé par d'Avaray, de telle sorte que nous ne pouvons établir avec
certitude si, oui ou non, la duchesse d'Angoulême a eu connaissance
du «secret» que le roi avait eu la pensée de lui confier. Mais, il
nous révèle qu'à la veille de s'embarquer pour Calmar, Louis XVIII
ne savait pas encore si les membres de sa famille se trouveraient au
rendez-vous qu'il leur avait donné.



II

À BLANKENFELD


Durant l'exil de Louis XVIII, on ne compte guère d'heures plus
pénibles que celles qu'il passa à Blankenfeld, du 25 août au 12
septembre 1804, en attendant de pouvoir s'embarquer pour la Suède.
Ce n'est pas que l'hospitalité qu'il recevait chez le baron de
Koenigsfeld ne fût de nature à lui faire prendre son mal en patience.
On le voit, dans une lettre au comte d'Artois, rendre hommage aux
procédés délicats et généreux de son hôte, qu'il reconnaîtra douze
ans plus tard, lorsqu'il aura recouvré sa couronne, en lui donnant
le titre de comte, transmissible à ses descendants, et en le nommant
officier de la Légion d'honneur:

«Je ne pouvais croire à ce que les anciens nous disent de
l'hospitalité, écrit-il le 12 septembre, au moment où il vient
de quitter cette maison bénie. M. et Mme de Koenigsfeld, Mme de
Manteufel, soeur de celle-ci, et leurs enfants m'ont prouvé qu'on
pouvait dans ce genre ne rien exagérer. Se gêner pour recevoir des
hôtes nombreux, pour conformer sa vie à la leur; faire pendant
quinze jours l'accueil et le traitement du meilleur goût, de ce que
nous appelions par excellence de bonne compagnie, et cela, avec une
fortune bornée, tout cela n'est rien; la vanité peut en faire autant.
Mais, ces attentions qui partent du coeur, ces soins aimables,
recherchés, mais toujours mesurés et jamais gênants, voilà ce que
j'ai trouvé à Blankenfeld, voilà ce que ni moi ni les miens ne devons
jamais oublier. C'est une substitution que je laisse, ne pouvant
malheureusement m'acquitter moi-même.»

Si donc la tranquillité de son âme pouvait dépendre de soins
matériels, et de ce qu'y peut ajouter de bonne grâce la main qui les
prodigue, le roi n'aurait, en ce moment, rien à souhaiter. Mais, une
lettre du comte d'Artois lui a appris que le gouvernement britannique
empêche ce prince de quitter l'Angleterre, en le menaçant de ne pas
l'y laisser rentrer s'il en sort. «Je pars pour la Suède avec la
douloureuse certitude de ne pas vous y voir,» lui mande-t-il de Riga.
C'est à peine s'il espère y rencontrer le prince de Condé, et quoique
résolu «à se servir du seul asile» d'où il puisse, sans blesser
ni compromettre personne, s'acquitter envers la France, envers sa
famille, et surtout envers ce frère qui est appelé à recueillir «son
funeste héritage», du grand devoir qu'exige son propre honneur, il
n'en est pas moins sensible au cruel désappointement qu'il vient de
subir.

D'autre part, il se demande si, lorsqu'il reviendra de Calmar, la
Prusse voudra tolérer sa présence à Varsovie, et il ne sait où il
ira si cet asile lui est refusé. Il est étreint par une angoisse
déchirante lorsqu'il songe qu'en ce cas, il devra condamner de
nouveau les chères créatures qu'il y a laissées, aux hasards et aux
périls de sa vie errante.

Et ce ne sont point là les seuls objets de ses peines. La santé du
frêle et chétif d'Avaray, qu'avait rétablie un séjour en Italie, est
de nouveau compromise par les fatigues du voyage et par les multiples
soucis qui les ont aggravées. «Ses forces épuisées, des insomnies
continuelles, de fréquents mouvements de fièvre,» autant de symptômes
inquiétants qui prouvent au roi que ce fidèle compagnon n'est pas en
état de passer la mer. Il est donc contraint de le laisser à Riga; et
n'osant le lui dire en face, car il sait combien il va l'affliger,
il le lui écrit. Il allègue que la réunion de famille ne pouvant plus
avoir lieu, sa course à Calmar ne présente qu'un intérêt secondaire,
alors même que le prince de Condé se trouverait au rendez-vous. En
laissant d'Avaray à terre, il le charge de mettre la dernière main à
sa «Déclaration» dont il n'emporte qu'une ébauche pour la communiquer
au roi de Suède et au prince de Condé; de revoir, à tête reposée,
cette pièce, «le testament de mort ou le marche-pied du trône de
Louis XVIII,» de manière à ce qu'à son retour de Suède, il puisse la
signer sans perdre un temps précieux. «Refusez-moi si, en votre âme
et conscience, vous connaissez dans la situation des choses un autre
que vous qui puisse me prêter la main pour atteindre le noble but que
nous nous sommes proposé.»

Avec ces raisons, il en invoque une non moins décisive. Il a confié à
Blacas la mission d'aller défendre ses intérêts à Saint-Pétersbourg
et de porter au comte Joseph de Maistre, qui s'y trouve en qualité
de ministre de Sardaigne, le projet de Déclaration afin qu'il
corrige, ajoute et retranche, selon qu'il le jugera convenable[66].
Blacas vient de partir. Qui le dirigera, qui entretiendra avec lui
une correspondance nécessaire si d'Avaray ne reste pas à Riga?
«N'est-ce pas vous, mon ami, que ce soin important regarde? Enfin,
songez, je vous prie, que si vous me suiviez en Suède, il n'est que
trop probable, dans l'état seulement où vous êtes, que je serais
contraint de vous y laisser, et faut-il vous dire que dans une telle
crise, j'ai besoin de la tête encore plus que du coeur de mon ami?»
Prévoyant qu'en dépit de ses arguments, d'Avaray tentera de résister
à ses prières, le roi ajoute: «Mais, c'en est assez; vous resterez
sur le continent. Si vous conjurer n'a pas été suffisant, je vous
l'ordonne.»

[Note 66: En 1797, alors que Joseph de Maistre était à Turin, et
venait de publier son livre: _Considérations sur la France_, des
relations s'étaient nouées entre lui et d'Avaray. Le souvenir de
ces relations décida Louis XVIII, en 1804, à demander à l'illustre
écrivain son avis sur la Déclaration. On verra plus loin, comme par
la publication de la correspondance de Joseph de Maistre avec Blacas,
quelle vive et tendre amitié se forma entre eux, à suite de leur
rencontre à Saint-Pétersbourg.]

Il adresse la même prière ou le même ordre au vieil archevêque de
Reims, Talleyrand-Périgord, qui est venu de Varsovie le rejoindre
à Blankenfeld, réclamant l'honneur de l'accompagner à Calmar. En
raison de son grand âge, il ne veut pas l'exposer aux fatigues d'une
traversée, que les vents qui soufflent sur la Baltique annoncent
difficile et même périlleuse. «Je vous prie donc, lui écrit-il, je
vous conjure par votre zèle pour mon service qui doit vous faire
voir combien il m'est nécessaire que vous vous ménagiez, de ne point
me suivre dans cette course rapide, et s'il le faut, je l'exige
absolument de vous. Je ne vous cacherai même pas que, comptant sur
votre condescendance à mes désirs, j'ai déjà dit à M. de Koenigsfeld,
dont le coeur a parfaitement entendu le mien, que je ne pouvais le
payer de sa noble et touchante hospitalité qu'en lui laissant un
dépôt aussi cher et aussi précieux que vous. Vous ne voudrez pas le
priver d'un pareil legs.»

L'archevêque et d'Avaray se résignèrent à obéir. Mais leur
résignation n'alla pas sans douleur pour leur maître comme pour
eux-mêmes. On retrouve la trace de ses peines dans les lettres qu'il
écrivit, avant de s'embarquer, à son frère qu'il croyait à Londres, à
la reine et à la duchesse d'Angoulême restées à Varsovie. Celle qu'il
adressait à sa nièce résume les deux autres, tout en témoignant de
plus de paternelle sollicitude et de tendres regrets.

«Je suis bien affligé aujourd'hui, ma chère enfant, non de
partir,--le devoir m'appelle,--mais du cruel sacrifice par lequel
il me faut commencer mon voyage en Suède. J'épargne à votre
sensibilité le détail de l'état où les peines, les fatigues de
tout genre ont réduit mon ami. Mais, il est tel qu'il lui eût été
impossible de soutenir le trajet de mer. Je le sentais et je le
voyais. Mais, je n'aurais jamais osé entreprendre de l'engager à
rester sur le continent, si la réunion de famille avait eu lieu. La
voyant manquée, je lui ai démontré que sa présence à Calmar était
absolument inutile à mes intérêts. J'ai obtenu de lui cette pénible
résignation. Du moins, son zèle aura une consolation. Restant à Riga,
il me sera de la plus grande utilité pour tenir, en mon absence,
la correspondance avec Pétersbourg. Je pars donc avec mon neveu,
avec le duc de Piennes et M. de Vassé; je pars, emportant le regret
de quitter un lieu où j'ai reçu la plus noble, la plus touchante
hospitalité. Je n'ai qu'un moyen de témoigner ma reconnaissance à
M. et à Mme de Koenigsfeld: c'est de vous demander en temps et lieu
pour eux votre portrait. Mon Antigone me le refusera-t-elle?... Vous
sentirez l'inquiétude, la douleur que j'éprouve en voyant reculer
peut-être l'instant de notre réunion. Je n'y crois pas; mais, elles
n'en redoublent pas moins, en songeant à celles que vous éprouvez
vous-même, et pour mon neveu et même pour moi.»

Il résulte de cette lettre que le roi ne doutait pas de revenir à
Riga. Qu'il dût reprendre la route de Pologne ou rester en Russie,
c'est en effet par cette ville qu'il lui serait le plus commode de
passer, et quoi qu'il pût arriver, que des circonstances imprévues le
déterminassent à aller débarquer à Koenigsberg ou à Dantzig, c'est
à Riga que, d'accord avec lui, d'Avaray décida de l'attendre. Entre
temps, le bâtiment arrêté par Blacas, commandé par un capitaine
danois et pourvu d'un équipage excellent, était prêt à mettre à la
voile. Mais la mer démontée, et grondant en tempête, laissait prévoir
une traversée affreuse. Le roi ne voulut pas toutefois retarder son
embarquement. Le 14 septembre, le navire qui emportait la «fortune de
la France» s'éloignait de la côte sous l'oeil attristé de d'Avaray.

Quelques jours plus tard, consignant dans ses notes le poignant
souvenir de ce douloureux instant, il écrivait: «Je restai à Riga!
Ce seul mot peint l'état de mon âme. À l'instant de la séparation,
je crus que toute ma résolution allait s'évanouir, et je peux dire
avec vérité que si, en restant à terre, j'ai accompli le devoir qui
m'était imposé, je dois surtout la satisfaction que j'en ressens à
l'état désespérant de faiblesse et de souffrance où j'étais. Un peu
plus de force, et le capitaine des gardes eût rempli son devoir.»

Tout en regrettant de ne l'avoir pas rempli sous la forme la plus
douce à son coeur, d'Avaray songeait maintenant à le remplir sous
la forme que lui avait imposée son maître. Celui-ci à peine en mer,
il s'empressait de faire insérer dans les gazettes allemandes une
note où, avec une candeur qui désarme la critique et le blâme, il
livrait à la publicité la nouvelle d'un voyage qu'il eût été plus
prudent de garder secret encore, et qui allait, vu la signification
d'ailleurs trompeuse qu'il lui donnait, exciter les susceptibilités
et les craintes du gouvernement prussien jusqu'à le décider à
fermer Varsovie à Louis XVIII, pour n'être pas compromis aux yeux
de Napoléon. «M. le comte de l'Isle, disait cette note, a quitté
l'asile noble et touchant qu'il a reçu en Courlande, chez le baron de
Koenigsfeld, et s'est rendu à Riga, le 12 septembre, accompagné de
M. le duc d'Angoulême, de son capitaine des gardes et de son premier
gentilhomme de la chambre. M. le comte de l'Isle a mis sur-le-champ à
la voile pour se rendre à Stockholm, et reprendre ultérieurement et
sans retard la direction déterminée de concert avec les puissances du
Nord.» Le concert avec les puissances du Nord! On vient de voir en
quoi il consistait.

Tandis que ces lignes imprudentes faisaient le tour de l'Allemagne,
et que le roi de Prusse se croyait obligé de donner au gouvernement
français des explications propres à démontrer qu'il n'était pour rien
dans les résolutions du comte de l'Isle[67], celui-ci opérait sur la
Baltique une traversée orageuse, contrariée par des vents impétueux,
et qui ne dura pas moins de onze jours.

[Note 67: Dès le 20 juillet, le roi de Prusse avait donné avis à
Lucchesini, son ministre en France, des projets du prétendant:
«Je vous en informe afin que vous puissiez en parler, puisque le
gouvernement français paraît attacher, à tort, de l'importance
aux démarches même les plus innocentes de cet infortuné prince.
Je m'attends au moins que dans aucun cas, on ne paraîtra vouloir
s'enquérir officiellement de cette correspondance indifférente dont
personne absolument n'a le droit de se mêler.»]



III

L'ENTREVUE DE CALMAR


Le roi de Suède, Gustave IV, quelles que fussent les difficultés
de sa situation, n'avait pas voulu se dérober aux devoirs de
l'hospitalité. Attaché aux Bourbons, comme son père, il s'était
employé déjà pour leur cause. L'année précédente, il avait même tenté
d'ameuter l'Allemagne contre le gouvernement consulaire. L'avortement
de cette tentative l'avait contraint, bien qu'il fût en brouille
ouverte avec la France, à s'enfermer dans une apparente neutralité.
À l'exemple de la Russie, il avait refusé de mettre au service de
Louis XVIII un bâtiment de sa marine, exigé que la protestation
que voulait élever ce prince ne fût pas datée de Suède. Mais, ces
réserves faites, il avait envoyé des ordres au général d'Anckarsward,
gouverneur de Calmar, à l'effet de préparer au proscrit un accueil
digne de son rang et de son infortune. Il lui enjoignait notamment de
veiller sur la personne du roi de France, de prendre des précautions
pour sa sûreté. Le bruit s'était, en effet, répandu que Bonaparte
cherchait à faire assassiner le chef de la maison de Bourbon.

Dans la matinée du 24 septembre, le général d'Anckarsward fut averti
qu'un bâtiment, portant deux princes français, poussé par la tempête
sur l'île d'Oeland, les y avait débarqués. L'île d'Oeland n'est
séparée de Calmar que par une courte distance. Le général s'embarqua
aussitôt pour rejoindre les princes. Mais la violence du vent qui
régnait sur la Baltique le contraignit à rentrer au port. C'est
seulement dans l'après-midi qu'il put atteindre l'île où s'étaient
réfugiés Louis XVIII et ses compagnons. Il trouva le roi de France
au presbytère de Resmo, en train de se reposer des fatigues d'une
pénible traversée, qui n'avait pas duré moins de dix jours. Il fut
décidé entre eux que ce prince se rendrait à Calmar le lendemain.
Lui-même y retourna sur-le-champ, afin d'y préparer la réception,
conformément aux ordres qu'il avait reçus.

Le lendemain, les habitants de Calmar, groupés en foule sur le port
autour de toutes les autorités, virent débarquer un personnage de
taille moyenne, dont une obésité précoce ralentissait la marche. Ses
cheveux étaient poudrés. L'ordre des Séraphins s'étalait sur son
habit gris. Un pantalon nankin, serré dans ses bottes, complétait
son costume. C'était Louis XVIII. Reçu par le gouverneur, l'évêque,
le clergé, les officiers de la garnison, les Anciens de la ville et
les magistrats, il fut harangué et conduit par eux jusqu'à la maison
qu'il devait occuper. Il allait y vivre durant plusieurs semaines,
entouré des honneurs royaux pour la première fois depuis qu'à Vérone,
la mort de Louis XVII avait mis la couronne sur son front.

Son premier soin, en y arrivant, fut de prendre connaissance des
lettres qui l'attendaient. Celles qui venaient d'Angleterre, et
notamment une du comte d'Escars, son représentant à Londres depuis
la mort du duc d'Harcourt, lui rendirent quelque espérance de voir
arriver son frère. «Cette espérance est, à la vérité, bien faible,
mandait-il au roi de Suède en le remerciant de l'accueil qu'il venait
de recevoir; mais, elle me devient plus chère que jamais, depuis
que je sais que Votre Majesté a bien voulu donner pour ma famille
les mêmes ordres que pour moi. Que Votre Majesté me permette de lui
exprimer la joie que je ressens en voyant celle que sa prochaine
arrivée répand dans le coeur de tous ses fidèles sujets, et d'ajouter
que, personnellement, j'en ai aussi ma part. Il me sera bien doux de
pouvoir, au moins pendant quelque temps, respirer le même air que
Votre Majesté. Mon neveu prend la liberté de se joindre à moi pour
peindre à Votre Majesté une reconnaissance que nous sentons tous deux
également.»

Le duc d'Angoulême ne partageait pas la demeure de son oncle. Par
les soins d'une délicate attention, il était logé dans la maison
préparée pour recevoir son père, le comte d'Artois, si ce prince
venait à Calmar. Mais y viendrait-il? On l'ignorait encore, et cette
incertitude se prolongea durant douze jours. Le roi de France,
pendant ce temps, fut l'objet de la plus courtoise sollicitude.
Une garde d'honneur, que, d'ailleurs, il refusa, lui fut offerte.
Une musique militaire, envoyée à Calmar, lui donna des concerts
tous les jours. Les hauts fonctionnaires, tour à tour, se firent un
honneur de l'inviter à leur table. Lui-même, tous les soirs, tint
une espèce de cour. On lui fit visiter la ville, ses environs. Il
voulut s'agenouiller sur la pierre commémorative du débarquement de
Gustave Wasa, en 1521, et de l'intrépidité de ce prince, qui vint,
après une longue proscription, arracher son royaume à la domination
danoise. Partout, dans ces visites, dans ces excursions, Louis XVIII
apportait son affabilité, son grand air, et se gagnait tous les
coeurs. Il y apportait aussi sa tristesse, car il ignorait toujours
s'il aurait la joie de voir son frère.

Enfin, le 6 octobre, quand, déjà, il commençait à désespérer, un
courrier extraordinaire vint à l'improviste lui donner des nouvelles
du comte d'Artois. Ce prince, accompagné du marquis de Ségur et de
l'abbé de Latil, était parti d'Harwick sur un bâtiment de la marine
anglaise. Débarqué à Gothenbourg, sous le nom de comte de Ponthieu,
il avait envoyé aussitôt un courrier à Calmar, afin d'annoncer son
arrivée pour le lendemain.

C'était miracle qu'il fût parvenu à vaincre les difficultés que
lui avait suscitées le gouvernement britannique. On lui avait
objecté tour à tour les dangers de la route, le risque d'être
enlevé en chemin par les agents de Bonaparte, l'inopportunité d'une
manifestation royaliste, les embarras qu'elle pouvait créer aux
puissances qui donnaient asile aux Bourbons. On l'avait même menacé,
nous l'avons dit, de ne pas le laisser revenir en Angleterre. Mais,
il s'était débattu, avait opposé à toutes les raisons qu'on mettait
en avant une volonté ferme et persévérante, objecté aux ministres
anglais que, depuis plus de dix ans, il était séparé de son frère
et de l'aîné de ses fils, qu'il ne connaissait pas sa belle-fille.
Finalement, sur la promesse de partir sans le duc d'Orléans et le
prince de Condé, de ne donner à son entrevue avec le comte de l'Isle
aucun caractère politique, il avait obtenu l'autorisation qu'il
souhaitait. Le gouvernement d'Angleterre avait même poussé la bonne
grâce jusqu'à mettre à sa disposition une frégate qui devait le
conduire en Suède et le ramener.

Cette nouvelle fit oublier à Louis XVIII ses fatigues et ses
angoisses. Quant au duc d'Angoulême, pressé d'embrasser son père,
il voulut aller à sa rencontre jusqu'à trente lieues de Calmar.
Vainement, le général d'Anckarsward lui objecta qu'il s'exposait à
ne pas le rencontrer, le jeune prince s'obstina à partir, bien qu'il
ignorât par quelle route arrivait le voyageur. Il était à peine parti
que les craintes du général se réalisèrent; le comte de Ponthieu
avait pris un autre chemin que celui que suivait son fils. Le 7
octobre, le roi sortit de la ville, se dirigeant vers Ryssby, petit
village des environs, où son frère avait dû passer la nuit. C'est là
qu'ils se virent et s'embrassèrent après une séparation de plusieurs
années. Le même jour, ils rentraient ensemble à Calmar, où le duc
d'Angoulême, revenu de sa longue et inutile course, les rejoignit
dans la soirée. Ils purent alors goûter librement le bonheur de se
trouver réunis.

Le lendemain, le roi écrivait au duc de Berry:

«Votre père, mon cher enfant, a chargé devant moi votre frère de vous
apprendre son arrivée. Mais, moi, je veux vous parler du plaisir que
j'éprouve à me retrouver enfin auprès de lui après une si longue
séparation, et surtout à le revoir si bien portant. Il est engraissé,
moins cependant que je ne m'y attendais, d'après ce qu'on m'avait
dit, et, ce qui va vous paraître extravagant, il m'a paru grandi.
Cela vient de ce que votre frère et vous m'avez accoutumé à être
le plus grand de la famille et que mes yeux sont tout étonnés d'en
voir un plus grand que moi. Il manque pourtant quelque chose à mon
bonheur, et vous devinez bien quoi. J'ai amené à mon frère un de
ses fils et, malheureusement, il n'a pu m'en amener un des miens.
Mais, quoi? depuis bien longtemps, je ne vis que de privations.
_Meliora speremus._ En attendant, soyez bien sûr que s'il y a quelque
chose de bon à faire, je tâcherai que mes enfants ne demeurent pas
oiseaux niais.» À la reine, au duc d'Havré resté à Varsovie, avec
elle et la duchesse d'Angoulême, Louis XVIII exprime aussi sa joie:
«Malheureusement, notre réunion ne sera pas de longue durée. Mais,
jouissons toujours du présent. Cette première consolation, après
six mois comme ceux que je viens de passer (il y a aujourd'hui six
mois que j'ai appris la mort de M. le duc d'Enghien; récapitulez un
peu tout ce que j'ai éprouvé depuis), est bien douce à goûter. Je
ne veux songer qu'à elle.» Et au comte de La Chapelle à Londres:
«La traversée de mon frère a été plus longue et plus fatigante que
la mienne. Mais, en nous revoyant, nous avons bien vite oublié _les
ornières du chemin_.»

Il est aisé de suivre les deux frères dans les entretiens intimes
qui remplirent les seize jours qu'ils passèrent ensemble, et de
deviner quels sujets douloureux alimentèrent leurs confidences
réciproques. À l'exception du mariage de la fille de Louis XVI avec
le fils aîné du comte d'Artois,--seul épisode consolant et réparateur
du martyrologe de la famille royale,--tout avait été malheur pour
elle, depuis qu'elle avait dû se disperser. En dernier lieu, la
mort du duc d'Enghien était venue mettre le comble à ses maux. Ces
catastrophes successives, communes à tous, s'étaient aggravées pour
le comte d'Artois d'un deuil intime et déchirant, dont nous avons
déjà parlé: la mort de la compagne de son exil, sa fidèle amie, la
comtesse de Polastron, décédée à Londres, au mois de mars précédent.
Il ne pouvait donc exister que désolation dans des coeurs si
cruellement éprouvés. Si la joie de se retrouver y faisait trêve un
moment, elle était impuissante à leur verser l'oubli.

Le comte d'Artois était porteur de lettres du duc d'Orléans, du
prince de Condé et du duc de Berry, exprimant leur regret de ne
pouvoir assister à cette réunion de famille. Celle du duc d'Orléans
résumait les idées qu'il eût développées devant le roi, s'il lui
eût été permis de se rendre à Calmar: «En considérant l'objet pour
lequel Votre Majesté daignait nous appeler auprès d'elle, disait-il,
il ne paraît pas que les nouvelles formes que Buonaparte vient de
donner à son gouvernement, et les nouveaux titres dont il s'est
revêtu, puissent, aux yeux de qui que ce soit, porter atteinte aux
droits de Votre Majesté, et à nos droits éventuels. Sans doute, et
surtout dans le commencement, ces innovations paraîtront élever de
nouveaux obstacles à votre rétablissement sur le trône de nos pères;
mais, Sire, nul n'ignore que nous seuls nous pouvons nous priver
nous-mêmes, ainsi que nos descendants, des droits que nous tenons de
notre naissance; et la réponse à jamais mémorable de Votre Majesté
ainsi que la déclaration solennelle que nous avons tous déposée entre
vos mains l'année dernière, ne permettent à personne de douter de
notre ferme résolution de maintenir jusqu'à notre dernier soupir vos
droits, Sire, et les nôtres, et de ne jamais transiger à cet égard.
Toutes les fois que Votre Majesté pourra croire avantageux à son
service que je réitère cette déclaration, Elle me trouvera toujours
heureux et empressé de le faire; et j'affirme qu'aucun acte, émané
de moi, ne m'empêchera _jamais_ de pouvoir la répéter à tous les
instants de ma vie.

«Mais, Sire, si ne me rappelant que les bontés dont vous m'honorez et
la confiance que vous daignez me témoigner en m'appelant auprès de
vous dans cette circonstance, j'osais entrer dans quelques détails,
et exprimer une opinion sur ce dont Votre Majesté est bien plus
capable de juger que personne, je dirais que ce qui me frappe comme
le point le plus important, c'est d'empêcher le monde de croire
que les derniers événements aient fixé la couronne dans la famille
de Buonaparte, et nous aient privés désormais de toute occasion de
faire valoir nos droits. Ce qu'il me paraît donc important d'établir,
c'est que non seulement les nouveaux titres de Buonaparte, et la
reconnaissance honteuse qu'en ont faite la plupart des souverains,
n'ont pu porter aucune atteinte à vos droits et aux nôtres, Sire,
mais qu'ils n'ont donné aucun droit quelconque à Buonaparte; que son
prétendu caractère impérial ne peut être qu'une dignité viagère,
comme son consulat; que ni la France, ni l'Europe ne peuvent compter
sur sa permanence et sa durabilité; parce que, comme tous ceux qui
l'ont précédé, ce n'est qu'un gouvernement _de facto_ et non pas
_de jure_, et qu'il n'y a de solides que les gouvernements appuyés
sur ces deux bases; que le gouvernement impérial de Buonaparte ne
diffère donc pas, dans son essence, de son gouvernement consulaire,
mais seulement par le ressort que ce changement de forme ajoute
à sa puissance; que le gouvernement impérial est encore une des
phases de la révolution, et qu'il est au moins aussi dangereux par
sa nature (et beaucoup plus par l'augmentation de sa puissance),
pour les souverains et gouvernements légitimes, que tous ceux qui
l'ont précédé en France, depuis la révolution, sans cependant
(et c'est au moins une circonstance heureuse), sans avoir, aux
yeux des républicains modernes, d'autres avantages sur les autres
gouvernements monarchiques que ceux de son origine révolutionnaire,
de sa nouveauté, et de l'espoir qu'il leur laisse de le renverser
plus aisément; enfin, que ce gouvernement monstrueux ne doit sa
naissance et sa durée qu'à l'asservissement de l'Europe sous la
puissance française; et que cet asservissement étant nécessaire à sa
conservation, les puissances de l'Europe n'ont à attendre de lui que
des insultes et des agressions toujours croissantes.

«Sire, si Votre Majesté parvenait à faire sentir à la France et au
monde l'instabilité du gouvernement de Buonaparte, et l'impossibilité
qu'il s'arrête jamais à aucunes bornes, Elle aurait fait un pas
énorme vers son renversement. Si j'ose le dire comme un résumé de
cette longue lettre, le plus grand parti que Votre Majesté puisse
tirer de la circonstance actuelle, me paraît donc être de faire
sentir que la force des choses rend instable toute institution
politique dont la base est révolutionnaire, et que celle de la
prétendue dignité impériale l'est autant que l'était la base du
Comité de salut public; que chaque changement survenu en France,
depuis l'horrible époque que je n'ose rappeler, a toujours tendu à la
concentration du pouvoir dans les mains d'un seul, et s'est toujours
rapproché graduellement de la forme de gouvernement sous laquelle
la France est demeurée pendant tant de siècles; que l'établissement
de la prétendue Monarchie Impériale est une preuve bien forte
de la nécessité de ce rapprochement; et que, comme toutes les
institutions qui l'ont précédée, elle servira quelque jour à prouver
l'insuffisance de tout ce qui n'est pas la véritable Monarchie
Royale, c'est-à-dire, le souverain légitime.»

Les considérations développées dans cette lettre témoignaient de
trop de sagesse et de prévoyance pour que l'esprit judicieux de
Louis XVIII n'en fût pas frappé. Elles contribuèrent à fortifier la
confiance que lui inspirait déjà le duc d'Orléans, dont il regretta
l'absence, mais dont il ne put qu'approuver la déférence, comme celle
du prince de Condé, au désir du gouvernement britannique, qui s'était
opposé à leur voyage.

Les longues conversations du roi avec son frère roulèrent sur
les idées exposées dans cette lettre et sur toutes celles que
pouvait leur suggérer la situation de l'Europe. Ils avaient tant
d'espérances communes à échanger, tant de projets à étudier, tant de
malentendus antérieurs à éclaircir! Au cours de leur séparation, ils
avaient été souvent divisés d'opinions. Mais, ces divisions étaient
moins l'oeuvre de leur coeur que celle de leurs partisans. En se
retrouvant face à face, en s'expliquant sans intermédiaires, il leur
fut aisé de se mettre d'accord. Leurs griefs s'évanouirent; leurs
épanchements ne se ressentirent à aucun degré des dissentiments que
nous avons racontés. Les circonstances d'ailleurs ne leur étaient
plus favorables au même degré qu'autrefois. Les victoires successives
de Bonaparte affermissaient la couronne impériale sur son front.
Tour à tour, les souverains de l'Europe reconnaissaient en lui le
fait accompli. Le triomphe du droit sur la force était indéfiniment
ajourné. Le rôle du prétendant ne pouvait plus être qu'un rôle
d'observation et d'expectative. Quand les champions d'une même cause
sont désarmés, réduits à l'impuissance, il leur est facile de vivre
unis.

Les princes examinèrent leurs chances, sans illusion comme sans
défaillance; mais, toujours animés d'un indomptable espoir, ils se
fortifièrent dans le dessein de ne rien changer à leur attitude.
La protestation que le roi entendait élever contre Bonaparte était
considérée par lui comme un moyen efficace de servir la cause de
la légitimité. Il en communiqua l'ébauche au comte d'Artois. Ils
en discutèrent ensemble l'opportunité et les termes, les idées
générales, le fond et la forme. Le comte d'Artois, tout en approuvant
le projet, ne parut pas convaincu de l'utilité d'une publication
immédiate. Il y voyait plus de dangers que d'avantages. Mais, son
frère persistant à défendre son oeuvre, il n'osa la condamner. Il
fut seulement décidé qu'il emporterait l'ébauche à Londres, pour
la soumettre aux autres princes et qu'il ferait connaître au roi
leur sentiment. En attendant, le roi, d'accord avec d'Avaray,
perfectionnerait la rédaction de ce document en s'entourant, autant
qu'il le pourrait, de conseils et de lumières.

Il l'avait envoyé déjà, par le comte de Blacas, à Joseph de Maistre,
à Saint-Pétersbourg. Il eût voulu pouvoir le soumettre au roi
de Suède. Mais Gustave IV, qui avait promis de venir à Calmar,
renonça, au dernier moment, à quitter Stockholm. À sa place, il
envoya le maréchal comte de Fersen, le vieil ami de Louis XVI et
de Marie-Antoinette, resté indomptablement fidèle aux Bourbons. Au
nom de son maître, Fersen déclara aux princes que, quelque risque
qu'il pût courir en leur donnant un asile en Suède, il ne le leur
refuserait pas, s'ils étaient empêchés d'en trouver un autre. Il
approuva la protestation. Contrairement à l'avis du comte d'Artois,
il conseilla de la publier sans retard, insistant seulement pour
qu'elle ne fût pas datée du territoire suédois. Mais la publication
immédiate était impossible pour des motifs que Louis XVIII exposait
au roi de Suède, en lui écrivant, le 17 octobre.

En partant de Riga, il avait annoncé à l'empereur Alexandre
l'intention où il était d'adresser la parole à son peuple; mais,
en même temps, il lui avait promis de lui faire connaître cet acte
avant sa publication. Il l'avait prié aussi, à l'exemple de son père,
qui fit déposer dans les archives du sénat le contrat de mariage
du duc d'Angoulême avec Madame Royale, de vouloir bien être le
dépositaire de sa déclaration. «Je n'ai point encore reçu la réponse
de Sa Majesté Impériale, disait-il au roi de Suède. Je désirerais
la recevoir ici. Mais la saison avancée ne me permet pas davantage
d'y prolonger mon séjour, et j'ai été obligé de fixer mon départ au
commencement de la semaine prochaine. Quant à la date que portera
ma déclaration, j'ai promis à Votre Majesté, et j'y serai fidèle,
que rien ne porterait celle de ses États. Votre Majesté pense qu'il
suffirait qu'elle ne portât celle d'aucun lieu. Mais, qu'elle me
permette de le lui dire, tout le monde saura l'instant de mon arrivée
et celui de mon départ de Suède. Je craindrais de la compromettre
encore et ce sera du sein même de la mer que je la daterai.
J'aurai ainsi un lieu positif qui n'appartient à personne, et je
n'appréhenderai pas que mon malheur s'attache à ceux dont l'amitié
fait ma consolation.»

Cette lettre était à peine partie, lorsqu'en arriva une du baron de
Hardenberg, chancelier de Prusse, à l'adresse du comte d'Avaray.
Chargé de la faire parvenir à son destinataire, le ministre prussien
à Stockholm, baron de Tarrach, l'avait envoyée à Calmar. En l'absence
de d'Avaray, c'est le roi qui la reçut. Il apprit ainsi que la
Prusse, considérant l'entrevue de Calmar comme un acte hostile à
la France, aggravée par l'approbation qu'y avait donnée le roi de
Suède, jugeait «que le séjour du comte de l'Isle à Varsovie était
incompatible avec la neutralité que Sa Majesté prussienne entendait
garder».

Au moment où Louis XVIII avait quitté sa retraite de Pologne, la
Prusse songeait déjà à cette grave mesure, dont les nouvelles reçues
de Calmar et une lettre du comte de l'Isle au roi Frédéric-Guillaume
avaient hâté l'exécution. Dès le 2 octobre, ce souverain écrivait
de Potsdam à Hardenberg: «J'ai rempli jusqu'au bout les devoirs
de l'hospitalité. Cependant, ces éternelles réclamations sont
désagréables. L'existence équivoque de mes hôtes fait désirer d'en
être quitte avec honneur. On a recueilli des particuliers. S'ils
quittent la Prusse pour jouer ailleurs un autre rôle, il ne convient
pas qu'ils y rentrent. De même, si les craintes qu'on a se réalisent,
il faut chercher le mode le plus décent de s'épargner les embarras
auxquels exposerait infailliblement le séjour des princes.»

Hardenberg approuvait les vues du roi; trois jours après, il lui
répondait: «Le cas est pressant. La conduite des princes est
désapprouvée même par les ennemis de la France. On préparera sans
doute à Calmar des manifestes qui déplairont nécessairement à
l'empereur Napoléon et qui ne verront le jour qu'après le retour du
comte de l'Isle à Varsovie. Il serait trop tard pour parer le coup.
Donc, il faut s'expliquer d'avance avec le comte de l'Isle et je vais
charger de ce soin M. de Tarrach.» L'explication ne fut pas longue.
Elle se borna, de la part du diplomate prussien, à un avis verbal qui
était en réalité un ordre d'expulsion et à la remise de la lettre
écrite par Hardenberg à d'Avaray. Après l'avoir lue, le roi déclara
«qu'elle n'exigeait pas de réponse».

Il était donc de nouveau sans asile. Il pouvait, à la rigueur, rester
en Suède. Mais, outre qu'il craignait de n'y pas être toujours à
l'abri des entreprises de Napoléon, il lui répugnait d'exposer sa
femme et sa nièce aux périls de la traversée. D'autre part, il se
croyait assuré de la générosité du tsar. Ayant sollicité de lui
la faveur de retourner à Mitau, si la Pologne lui était fermée,
il attendait avec confiance. C'est là ce qui explique pourquoi la
décision du monarque prussien ne parvint pas à lui faire regretter
d'être venu à Calmar, et pourquoi il ne mit aucun retard à en partir.
Le 22 octobre, les princes échangeaient de tendres et derniers
embrassements. Le comte d'Artois remontait à bord de la frégate qui
l'avait amené et qui mettait aussitôt à la voile pour l'Angleterre.
Le roi et le duc d'Angoulême partaient le lendemain, se dirigeant
vers Riga.

L'entrevue de Calmar clôt définitivement l'histoire politique de
l'émigration. À dater de ce jour et pour longtemps encore, les
chances de la royauté paraîtront anéanties. Le roi ne se fera
guère d'illusions à cet égard. Mais, ses espérances n'en seront
pas plus ébranlées qu'elles ne l'ont été au cours de ses aventures
antérieures. Seulement, quoique convaincu que son heure viendra,
il pense que toute tentative pour la hâter, dans les circonstances
actuelles, aurait pour effet de la retarder. Il le dit à son frère
qui lui avait demandé des directions. «Entretenir le feu sacré,
mais empêcher que la moindre étincelle ne cause un embrasement dont
il ne pourrait résulter que du mal; faire le mort, mais être aux
aguets de toutes les chances favorables et présumables, voilà ce que
je vous aurais dit si ce n'était dans votre lettre. Bénissons la
Providence qui dans nos malheurs nous a du moins conservé cette unité
de sentiments. Ne perdons jamais courage, et, pour le mieux garder,
disons-nous souvent: _Forsan et hæc olim meminisse juvabit_.»



IV

EN ROUTE POUR MITAU


La mer, pendant ce second voyage du roi, ne lui fut pas plus clémente
qu'elle ne l'avait été pendant le premier. Neuf jours durant, on ne
fit que «courir des bordées, avec beaucoup d'ennuis et passablement
de fatigue». Le 4 novembre seulement, les vents devinrent favorables.
«Le premier jour, racontait, après avoir débarqué, le roi à son
frère, j'ai éprouvé un peu de malaise. Le lendemain il n'en était
plus question, et il n'est pas revenu. Mais, toute la semaine
d'après, j'ai été, me portant très bien, réduit à demeurer au lit
pour ne pas me battre avec mon siège. Mon neveu vous aura mandé qu'il
a toujours été malade. Mais moi, je suis bien aise d'ajouter qu'on ne
peut pas supporter son mal avec plus de patience et de douceur.»

Le 13 novembre, le bâtiment jetait l'ancre à Riga. D'Avaray, prévenu
à Blankenfeld, où il avait établi sa résidence, accourut aussitôt,
accompagné de l'archevêque de Reims, qui n'était pas moins pressé
que lui de saluer le roi et son neveu. Ils ne firent qu'entrevoir
le jeune prince. À peine débarqué, il repartit pour aller passer
huit jours à Varsovie auprès de sa femme. Sans être entièrement
satisfaisant, l'état de d'Avaray s'était sensiblement amélioré, et
lui permettait de s'occuper activement des affaires de son maître. Il
lui communiqua les nouvelles de Russie arrivées en son absence. Elles
n'étaient qu'à demi satisfaisantes. Le tsar voulait bien rouvrir son
empire au comte de l'Isle. Mais, au lieu de lui accorder Mitau, ainsi
que le souhaitait celui-ci, en se rappelant le temps relativement
heureux qu'il y avait passé, les amitiés nouées durant le premier
séjour, et qu'il était sûr d'y retrouver, il lui assignait Kiew
pour résidence; Kiew, misérable petite ville des bords du Dnieper,
non loin de la mer Noire, formée de maisons de bois, répandues dans
la campagne, «sans un magasin, sans un banquier,» et, pendant huit
mois de l'année, noyée dans la boue ou ensevelie sous la neige. Quel
séjour pour un proscrit!

À peine averti de cette décision, Louis XVIII se hâta d'écrire au
comte de Blacas à Saint-Pétersbourg, à l'effet d'obtenir un arrêt
moins rigoureux. Alexandre n'était pas animé de mauvais sentiments
contre le roi proscrit; mais, il aurait voulu que ce prince s'abstînt
de faire acte de prétendant et se résignât à son sort. Il était
disposé à venir en aide au comte de l'Isle, mais non à favoriser
les vues du roi de France. On voit se révéler ces sentiments dans
une lettre que le prince Czartorysky écrivait, le 8 octobre, à M.
d'Alopeus, ministre russe à Berlin, pour l'informer de ce qui s'était
passé entre la Russie et le comte de l'Isle. «L'empereur n'a pas
répondu à sa seconde lettre. Il lui a refusé un vaisseau de guerre
pour le transporter à Calmar. L'empereur n'a pas voulu se prêter à un
projet qu'il désapprouvait et qui était inutile. Il ne doute pas que
sa conduite n'obtienne l'assentiment de Sa Majesté prussienne.»

À travers ces lignes, il est aisé de discerner les mobiles qui
guidaient le tsar, lorsqu'il se prêtait à laisser Louis XVIII
rentrer en Russie. C'était à la fois un acte d'indépendance, presque
d'hostilité, vis-à-vis du gouvernement français; mais, c'était aussi
le plus sûr moyen de tenir le prétendant, de l'empêcher de créer des
embarras à la politique générale. En l'exilant à Kiew, il cherchait à
l'éloigner du théâtre des événements. Mais, il savait bien qu'à Mitau
comme à Kiew, il pourrait paralyser son action si, de nouveau, elle
tentait de s'exercer. Blacas put donc obtenir que le séjour de Kiew
ne fût pas imposé dès ce moment à son maître. Le 27 novembre, le tsar
faisait savoir au comte de l'Isle qu'il persistait à lui offrir un
asile à Kiew, mais qu'il lui permettait en attendant, et vu la saison
rigoureuse, d'habiter Mitau.

«L'alternative est entre Mitau et Kiew, mandait Louis XVIII à son
frère, heureux encore si on m'en laisse le choix. Et quel bonheur?
D'un côté, montrer ma tête grise et découronnée, dans ces mêmes
lieux où Paul Ier voulut que je parusse en roi; de l'autre, m'exiler
du monde. Si, cependant, j'ai le choix, je n'hésite pas. Tout amer
qu'est le premier calice, Louis le boira pour que le roi soit un
peu moins enterré qu'il ne le serait à Kiew. Je dis un peu moins,
car il le sera encore. Le peu de délicatesse de la Russie, en cette
occasion, est une furieuse pelletée de terre jetée sur lui. Mitau
Ier était Saint-Germain; Vilna eût été un autre Varsovie; Mitau II
ne sera plus qu'un lit à l'Hôtel-Dieu. Vous pensez donc bien que je
ne l'accepterai qu'avec la ferme volonté, avec le désir ardent d'en
sortir, de manière ou d'autre, le plus tôt possible.»

La crainte d'être interné à Kiew devait peser longtemps sur le
malheureux roi. Elle le hantait encore à la fin de mars 1805, après
plusieurs mois passés à Mitau. Il le disait en confidence à son
frère, qui, sur sa demande, s'efforçait d'obtenir du gouvernement
anglais une démarche auprès de l'empereur de Russie, dans le but
d'éviter à l'exilé «Kiew, le plus grand des maux, mal tellement
funeste, non seulement à mon individu, mais à notre cause, que si
j'y suis précipité, tout bon Français, et moi le premier, n'aura
plus qu'une seule prière à faire, c'est de demander à Dieu qu'il
délivre le plus promptement possible mon corps et mon âme de leur
prison ... Mon ami, si vous ne pouvez faire mieux, qu'on me laisse à
Mitau. Voilà cependant où j'en suis réduit.» Le voeu si modeste qu'il
formulait en ces termes émouvants fut enfin exaucé. Au printemps de
1805, il était averti qu'il pourrait rester à Mitau aussi longtemps
qu'il le voudrait. Il goûtait en même temps la joie d'y voir revenir
sa femme, sa nièce, l'abbé Edgeworth et les compagnons de son premier
séjour.

Mais, ce dénouement relativement heureux de la crise effroyable qu'il
venait de traverser, il ne pouvait encore le prévoir au moment où
cette crise battait son plein, c'est-à-dire au mois de novembre 1804,
alors qu'en débarquant de Suède, il ne savait où se réfugier et se
voyait contraint d'attendre à Blankenfeld que le tsar eût répondu
à ses demandes. Mille déceptions l'assaillaient à la fois: les
décisions de la Prusse, le silence de la Russie, et le pire de tous
les maux, la misère, une misère profonde, résultant non seulement de
l'insuffisance de ses ressources, de l'accroissement de ses dépenses,
mais aussi des fautes ruineuses de l'un de ses serviteurs les plus
dévoués. C'est encore à son frère qu'il adressait ces confidences
humiliantes.

«Mais, mon ami, il y a toujours un article qui me tourmente
cruellement, c'est celui de l'argent. Je vous ai fait connaître ma
situation pécuniaire, qui est loin d'être heureuse. Ces déplacements
m'achèvent. Je vais vous donner une preuve de ma pénurie et
vous ouvrir en même temps mon coeur sur un point qui m'afflige
extrêmement, en vous demandant de garder la chose entre nous. Le duc
de Fleury que j'aime, qui le mérite par cent bonnes qualités, a le
malheur d'être dominé par la plus cruelle de toutes les passions,
celle du jeu. J'ai eu la faiblesse, excusable sans doute, de le
secourir plusieurs fois, et notamment cet été, au moment même où
j'ai quitté Varsovie, je lui ai envoyé trois mille et quelques cents
ducats aux eaux, où il se trouvait dans une situation affreuse.
J'espérais, vu l'époque et l'horrible circonstance où je me trouvais,
que pour cette fois il serait corrigé. Vain espoir! Il s'en est remis
cent pieds par-dessus la tête; le malheureux est perdu, et moi je
devrais, quand bien même j'en aurais les moyens, me dire sans volonté
de le secourir davantage. Voilà un échantillon de mes misères. Mais
ce n'est rien. Voyez les frais énormes de mon voyage, du double
établissement prolongé en Pologne et en Courlande, et, cependant,
il faut lever le pavillon de Varsovie, y payer les arriérés, les
provisions d'hiver déjà faites, payer les dettes, pourvoir au
transport et à l'établissement de cent cinquante individus, hommes,
femmes ou enfants attachés à moi, à la reine, à mon neveu, à ma
nièce; et, lors même que j'en laisserais une partie en arrière, ne
faut-il pas toujours les faire vivre? En vérité, il y a de quoi
perdre la tête.»

C'est à la fin de décembre que ces tristes aveux tombaient de la
plume du roi, et qu'il les couronnait par ces lignes où éclate la
preuve que son séjour à Blankenfeld fut véritablement empoisonné par
ses embarras d'argent: «La lettre de l'empereur auquel j'ai fait
connaître ma position et mes besoins ne renferme rien qui annonce
l'intention de les alléger, et déjà elle est de trois semaines de
date. Ils ne feront rien, ou si peu que rien. J'ai même fort à
craindre de ne pas rentrer dans toute la partie du château que mon
monde occupait ... Les secours de l'Angleterre sont pressants et
indispensables.»

D'Avaray, à la même époque, écrivait à Blacas: «Ce déblai de Varsovie
dans une pareille saison, et à l'époque où tous les loyers venaient
d'être renouvelés, où toutes les provisions d'hiver venaient d'être
faites, sera d'un embarras, d'une dépense et d'une perte exorbitants.
Le quartier de janvier mangera l'année entière ... En 1798, lors
du départ de Blankenberg, le roi était seul de sa personne avec un
petit nombre de serviteurs. L'empereur Paul, indépendamment de son
traitement, fit passer à notre maître soixante mille roubles pour
les frais de son déplacement. Comparez un peu le déplacement de
Blankenberg avec celui de Varsovie.»

Enfin, non content d'avoir chargé son frère à Londres et Blacas
à Saint-Pétersbourg, de l'aider à sortir de sa détresse, le
roi recourait aussi aux bons offices du duc d'Orléans, fixé en
Angleterre, dont la conduite, depuis qu'ils étaient réconciliés,
avait gagné son entière et affectueuse confiance. On a déjà vu les
sentiments du jeune prince pour son royal cousin se manifester en
diverses circonstances, avec autant de dignité que d'à-propos. Nous
en trouvons un nouveau témoignage dans une lettre qu'il lui écrivait
de Twickenham, le 6 juillet 1805, à l'occasion du décès de la
comtesse d'Artois.

«Sire, aucun prince n'étant plus sensible que Votre Majesté, c'est
particulièrement à elle que la mort de Madame vient d'imposer un
nouveau sacrifice. Le coeur de Votre Majesté souffre en ce moment
pour la reine, votre auguste famille et pour vous-même. Daignez,
Sire, me permettre de déposer à vos pieds les sentiments que nous
éprouvons; mes frères me demandent d'être leur interprète auprès
de Votre Majesté dans cette occasion douloureuse, qui nous fait
ressentir à tous trois la même affliction et les mêmes regrets.

«Que Votre Majesté daigne aussi agréer, avec la bonté qu'elle a
constamment pour moi, l'hommage de mon profond dévouement et de mon
attachement à sa personne sacrée. Puissent des circonstances moins
malheureuses me permettre de signaler mon zèle pour son service, zèle
dont je suis pénétré, et dont votre approbation, Sire, serait la
récompense la plus douce et la plus flatteuse! Quoique réduit encore
à désirer des occasions, il m'est doux au moins d'offrir à Votre
Majesté, toutes les fois que j'ose lui écrire, ce zèle, ce dévouement
et ma respectueuse reconnaissance.»

Indépendamment du dévouement respectueux que trahit cette lettre,
d'autres motifs avaient contribué à déterminer le choix de Louis
XVIII. Le duc d'Orléans fixé à Twickenham, aux environs de Londres,
bénéficiait dans son exil de la dignité de son existence privée, qui
contrastait à son avantage avec celle de la plupart des émigrés.
Appliqué à fuir leurs intrigues, il n'avait cessé d'observer, dans
ses rapports avec la famille royale d'Angleterre, avec les ministres,
avec la société britannique, une discrétion, une réserve que sa
jeunesse rendait plus remarquables et qui lui avaient assuré, avec
l'amitié de quelques-uns, du prince de Galles notamment, l'estime
de tous. Il en était résulté pour lui une situation privilégiée,
aussi justifiée par sa conduite que la confiance dont Louis XVIII
se plaisait à lui fournir des preuves, et dont il allait lui donner
maintenant un gage éclatant.

D'autre part, dans les lettres que lui écrivait le prince, dans
celles que le comte d'Avaray recevait de lui, le roi trouvait la
preuve que sur les grandes lignes de la politique générale leurs
opinions étaient identiques; d'accord sur le but à atteindre, ils
l'étaient aussi sur les moyens d'y parvenir. Si, sur ce point qui
lui tenait au coeur, il eût été possible à Louis XVIII de concevoir
quelques doutes, la correspondance ultérieure du duc d'Orléans les
aurait promptement dissipés, en lui démontrant, sa décision une fois
prise, combien il avait eu raison de la prendre.

Le comte de La Chapelle que, de Blankenfeld, le roi expédiait à
Londres, afin de développer au comte d'Artois les motifs pour
lesquels il voulait publier sans retard sa déclaration et en
maintenait les termes, fut également chargé de porter au duc
d'Orléans ses désirs et ses instructions, et de l'inviter à
solliciter du gouvernement anglais, pour le roi de France, un asile
en Angleterre et les secours pécuniaires que nécessitait sa détresse.
Le roi, vu l'importance de ses demandes, avait cru devoir recourir à
une communication verbale, préférablement à des lettres qui eussent
été nécessairement fort longues, et dont la longueur eût rendu, sans
doute, la lecture difficile à des personnages aussi occupés que ceux
qu'il s'agissait de convaincre. Le comte de La Chapelle, bien et
dûment chapitré, était chargé d'exposer au duc d'Orléans l'objet de
la démarche qu'on attendait de lui et de lui fournir les arguments
qu'il devrait faire valoir.

En ce qui touchait l'intérêt qu'aurait le roi à s'établir en
Angleterre, le duc d'Orléans devrait rappeler que les efforts de
Louis XVIII avaient toujours tendu à le rapprocher de son royaume,
qu'il n'avait jamais cessé de réclamer des cours d'Europe la
reconnaissance de ses droits et celui de marcher avec leurs armées
contre la Révolution. Sa démarche actuelle n'était donc que la
continuation logique de ses démarches antérieures. Les circonstances
la rendaient encore plus nécessaire, plus urgente que n'avaient été
celles-ci. Plus que jamais, il jugeait indispensable de créer entre
lui et le gouvernement britannique une intelligence parfaite «pour
préparer les moyens de mettre en action le roi de France comme la
seule arme qui pût sauver l'Europe et rendre la paix au monde». Mais,
cette entente ne pouvait se créer et porter ses fruits tant qu'il
résiderait si loin de sa patrie. Ce n'est qu'une fois à Londres
qu'il lui serait permis d'y travailler utilement, de confondre les
calomnies propagées par l'usurpateur, qui présentaient la famille
royale comme profondément divisée par des rivalités et des conflits,
de tirer parti du dévouement des partisans qu'il comptait en France
et, une fois réuni à son frère, à ses neveux et à ses cousins,
de témoigner à Georges III et à sa nation la gratitude que leur
inspirait la noble hospitalité accordée par l'Angleterre aux Français
fidèles. À l'appui de cette argumentation, le comte de La Chapelle
apportait au duc d'Orléans tout un dossier de notes et de lettres,
écrites en d'autres temps par Louis XVIII, et qui démontraient que
ses vues n'avaient jamais varié; que ce qu'il réclamait maintenant,
il n'avait cessé de le réclamer depuis que la mort de son neveu avait
mis la couronne sur son front.

En ce qui touchait les secours pécuniaires que la détresse du roi
l'obligeait à demander, les instructions étaient d'un ordre plus
intime; mais, elles n'étaient pas moins émouvantes, car jamais cette
détresse n'avait été plus profonde ni plus humiliante. Elle provenait
tout à la fois de la multiplicité des misères auxquelles le roi
était tenu de venir en aide, des dépenses considérables auxquelles
l'avaient contraint son voyage en Suède, son retour en Russie, celui
de sa famille, de la diminution des traitements que les puissances
lui avaient assurés et de la négligence qu'elles apportaient,
pour la plupart, dans l'exécution de leurs engagements. L'Espagne
et le Portugal l'avaient même suspendue. L'Autriche ne payait
qu'irrégulièrement. La Russie seule payait avec exactitude; mais,
elle avait réduit sa quote-part à soixante-quinze mille roubles, ce
qui équivalait à deux tiers de moins que ce qu'elle faisait jadis.
Quant à l'Angleterre, ayant pris à sa charge les membres de la
famille royale et les émigrés réfugiés sur son territoire, elle
se considérait comme dégagée de l'obligation envers le roi de lui
assurer un revenu fixe, et persistait dans le refus qu'elle avait
opposé précédemment à ses demandes.

C'est de ce refus que le duc d'Orléans devait s'appliquer à avoir
raison. «L'héritier de saint Louis n'a pas de quoi vivre, lui écrira
quelques mois plus tard, au cours de la négociation, le comte
d'Avaray. Et qu'on ne croie pas, Monseigneur, que ceci soit une
façon de parler. Votre Altesse, en évaluant la réduction du revenu
au tiers de ce qu'il fut, il y a quelques années, est restée bien
au-dessous de ce qui existe, puisque le roi avait deux cent mille
roubles de la Russie, sans y comprendre l'entretien de ses gardes
et celui d'une maison de campagne, etc., etc...; que ce traitement
est aujourd'hui de soixante-quinze mille roubles; qu'à cette
réduction, il faut ajouter la suppression de ce que faisaient alors
l'Espagne et le Portugal (le ministre d'Espagne à Pétersbourg ayant
cessé de recevoir ses appointements, il ne faut pas s'étonner que
le comte et la comtesse de l'Isle ne touchent plus rien de cette
puissance); enfin, le discrédit des Banco Zettels et leur baisse
excessive ont réduit à la valeur de deux mille guinées au plus les
cinquante mille florins que fournit la cour de Vienne. Et toutes
ces pertes se sont accumulées à une époque où, sans aucun secours,
le roi a dû faire le voyage de Calmar, pour fixer arec Monsieur sa
protestation contre l'usurpation de son trône; prolonger un double
établissement à Varsovie et à Mitau; enfin, transférer sa famille
et plus de deux cents serviteurs: vieillards, femmes et enfants, de
Pologne en Courlande, où nous avons trouvé tous les besoins de la
vie un tiers en sus de ce qu'ils étaient lors du premier séjour.
Je dois ajouter que, depuis bien longtemps, le roi a rompu sa
table[68] et son écurie, et, dans l'affliction de son coeur, réduit
les pensions alimentaires fort au-dessous de l'absolu nécessaire.
Enfin, Monseigneur, le roi a pour vivre, au milieu de son auguste
famille nourrie de son pain, et pour faire subsister une immensité de
malheureux, autour de lui ou répandus en Allemagne, un revenu qui, au
pays qu'il habite, doit être rangé dans la classe de la plus médiocre
fortune qu'un particulier puisse avoir, et si après mille et mille
tentatives infructueuses, la douleur, le dévouement et l'amour pour
mon maître, en imposant silence à un autre sentiment, ne m'avaient
déterminé, l'an passé, à aller moi-même caresser un honnête banquier,
qui m'a prêté soixante-quinze mille roubles, remboursables sur un
traitement qui se trouve ainsi réduit pendant quatre ans à pareille
somme, grevée des intérêts annuels du dit emprunt, il fallait en
venir aux derniers expédients, c'est-à-dire donner à chacun son
argent à dépenser et mettre le roi tout à fait à pied en renvoyant
ses quatre chevaux de louage, car le roi aimerait mieux en venir là
que de priver de tout secours les infortunés qui n'attendent que de
lui leur subsistance. Voilà la première fois, Monseigneur, qu'une
fierté que je tiens de mon maître s'abaisse au récit de pareils
détails; mais, c'est au premier prince de son sang que je parle;
envers tout autre il faut savoir souffrir, se taire et se grandir de
ses propres ruines.»

[Note 68: En avril 1806, Louis XVIII ordonne que, désormais, son
dîner ne sera que de trois plats, que les traitements de sa maison
au-dessus de douze cents francs seront réduits de 20 pour 100, et que
le fonds de la caisse de secours le sera de trente-six mille à douze
mille.]

Tel était donc le double objet de la mission dont Louis XVIII, par
l'entremise du comte de La Chapelle, confiait au duc d'Orléans
l'accomplissement: obtenir pour lui l'autorisation de se fixer en
Angleterre, et un traitement régulier qui l'aiderait à subvenir aux
multiples exigences de sa situation. On verra bientôt comment le duc
d'Orléans s'en acquitta.



V

LA DÉCLARATION DU ROI


Tout en se débattant dans ces difficultés, le roi ne perdait pas de
vue sa déclaration. De concert avec d'Avaray, il en avait arrêté la
rédaction définitive; puis il l'avait expédiée, par La Chapelle, au
comte d'Artois, en l'invitant à la communiquer d'abord aux quatre
princes de son sang établis à Londres, puis, s'ils l'approuvaient,
aux ministres britanniques, aux évêques français émigrés et à tout
ce qu'il y avait «de plus marquant dans l'émigration». Quant à la
publication, il souhaitait que le gouvernement anglais s'en chargeât,
ou tout au moins la favorisât de son patronage. S'il s'y refusait,
le roi y consacrerait au besoin ses dernières ressources. Il était
résolu à ne pas laisser sous le boisseau un document qui lui avait
coûté tant de peines, tant d'efforts, et auquel il attachait un si
grand prix. Suivait la recommandation de ne pas s'en dessaisir, et de
ne laisser personne en prendre copie. Il redoutait les indiscrétions
de l'entourage du comte d'Artois, dont, en d'autres circonstances,
il avait tant eu à se plaindre. Ayant communiqué le document à la
Russie, «sous le sceau du plus inviolable secret,» il se donnerait
le tort le plus grave, s'il le laissait publier avant de connaître
l'opinion de l'empereur sur cette pièce importante.

Il y rappelait ses protestations antérieures contre l'usurpation,
les promesses qu'il avait faites et qu'il entendait maintenir de
proclamer à sa rentrée en France une amnistie générale, de conserver
aux fonctionnaires leur emploi, aux officiers leur grade, aux
possesseurs de biens nationaux leurs propriétés. Puis, après avoir
fait allusion à ses démarches auprès de Bonaparte en 1800, exposé les
horreurs de la Révolution, les bienfaits de la monarchie, et expliqué
pourquoi il avait dû se borner à observer en silence la marche des
événements, il terminait en ces termes:

«Français! au sein de la Baltique, en face et sous la protection
du ciel, fort de la présence de notre frère, de celle du duc
d'Angoulême, notre neveu, de l'assentiment des autres princes de
notre sang, qui, tous, partagent nos principes et sont pénétrés des
mêmes sentiments qui nous animent; attestant et les royales victimes
et celles que la fidélité, l'honneur, la pitié, l'innocence, le
patriotisme, le dévouement, offrirent à la fureur révolutionnaire
ou à la soif et à la jalousie des tyrans; invoquant les mânes du
jeune héros que des mains impies viennent de ravir à la patrie et à
la gloire; offrant à nos peuples comme gage de réconciliation les
vertus de l'ange consolateur que la Providence, pour nous donner
un grand exemple, a voulu attacher à de nouvelles adversités, en
l'arrachant aux bourreaux et aux fers, nous le jurons, jamais on
ne nous verra rompre le noeud sacré qui unit inséparablement nos
destinées aux vôtres, qui nous lie à vos familles, à vos coeurs, à
vos consciences; jamais nous ne transigerons sur l'héritage de nos
pères; jamais nous n'abandonnerons nos droits. Français! nous prenons
à témoins de ce serment le Dieu de saint Louis, celui qui juge les
justices!»

Conformément aux instructions de Louis XVIII, le comte d'Artois, au
reçu de cette protestation, s'était empressé de convoquer le duc de
Berry, les deux d'Orléans, les deux Condé et quelques émigrés de
marque, pour la leur soumettre. À Calmar, on s'en souvient, tout en
en approuvant les termes, il en avait contesté l'opportunité. Son
sentiment restait le même. Il s'était, en outre, fortifié du langage
que lui avaient tenu l'un des ministres anglais, lord Hawkesbury, et
l'ambassadeur de Russie à Londres, le comte de Woronzow. Bien qu'il
ne leur eût pas montré le projet de déclaration, tous deux avaient
déclaré ne pouvoir donner aux Bourbons une meilleure preuve de leur
respect et de leur attachement qu'en insistant pour les prier «de ne
rien faire, de ne rien publier et d'attendre ce que les événements
pourraient produire».

Ce fut aussi l'avis unanime de l'assemblée réunie par les soins du
comte d'Artois, «de tout ce qui vous est attaché par le sang, moi à
la tête, de vos plus dévoués serviteurs,» écrivait-il à son frère.
Ils se réunissaient tous pour le conjurer de considérer les dangers
qui résulteraient infailliblement de la publication, en un moment où
il se trouvait dans la situation la plus incertaine. Ils pensaient
tous que le roi ne devrait parler aux Français que s'il était au
moment de rentrer dans son royaume avec des forces respectables,
ou si, par une nouvelle paix conclue entre les puissances et
l'usurpateur, la cause royale était abandonnée pour toujours par
elles, et le sort des Bourbons livré à la volonté des Français.

Ce principe posé, le comte d'Artois discutait la déclaration,
laquelle «serait aujourd'hui calomniée et ridiculisée par des mains
aussi habiles que perfides». Il opinait pour le silence. «Ce ne
serait qu'avec la plus juste et la plus excessive répugnance que nous
paraîtrions avoir adhéré à une démarche que nous considérons, en
notre âme et conscience, comme très nuisible à tous nos intérêts.»
D'ailleurs, il n'approuvait pas que la déclaration eût rappelé
avec des détails la négociation tentée jadis avec Bonaparte. Mieux
vaudrait n'en parler que sommairement. Une phrase générale éviterait
des compliments toujours déplacés vis-à-vis d'un «scélérat», ou des
injures peu conformes à la dignité royale. «Vous sentirez d'ailleurs
que ni aucun Condé, ni même aucun Bourbon ne pourrait jamais avoir
l'air d'adhérer à un acte qui renfermerait une phrase qui pourrait
paraître flatteuse pour l'assassin du duc d'Enghien.»

On n'est pas accoutumé à voir le comte d'Artois faire montre de
tant de sagesse. Mais, il est juste de reconnaître qu'en cette
circonstance, la sagesse, la raison, la prévoyance semblent être de
son côté. Nous disons qu'elle semble y être; car, après la lecture
de la réponse du roi, on inclinerait à croire qu'elles sont du sien.
À Londres, on n'avait envisagé que deux cas où une déclaration du
roi serait nécessaire. «Mais il en est un troisième, répondait-il,
prévu depuis longtemps, enfin arrivé, et qui m'a toujours été
indiqué par mes fidèles serviteurs de l'intérieur, par ceux mêmes
qui avaient toujours été opposés à ce qu'aucun acte émanât de moi,
comme celui où il deviendrait nécessaire de me faire entendre de mon
peuple. C'est l'usurpation ouverte du Corse, et il est à observer
que personne n'avait pu prévoir qu'il la couvrirait du manteau de la
religion, en y faisant intervenir le plus malheureux des successeurs
de saint Pierre.» Cela seul, selon le roi, eût suffi à justifier
sa déclaration, si elle ne l'eût été par d'autres motifs aussi
puissants, et notamment par «le soin de sa gloire», laquelle, en
aucun cas, n'aurait à souffrir ni de la calomnie ni du ridicule que
son frère redoutait.

D'ailleurs, pouvait-il ne pas parler, alors qu'en partant de
Varsovie, il avait annoncé qu'il parlerait, et qu'il allait à
Calmar pour se concerter avec les princes de sa maison sur ce qu'il
convenait de dire? «Qu'est-il résulté de ces confidences? Mon
exclusion des États prussiens et rien de plus. Mais, j'ai tort de
dire rien de plus. Il en est résulté le bruit que Buonaparte a fait
répandre que j'avais été en Suède pour abdiquer. Ne traitons pas
légèrement ce bruit. Il a trouvé très grande créance en France,
j'en ai la certitude; il l'a trouvée même au dehors. Des étrangers
bien pensants, dont je suis personnellement connu, ont demandé avec
douleur à l'abbé Edgeworth,--je cite ce témoin parce qu'il n'en
existe pas de plus irréprochable,--si le fait était vrai. Ma gloire
souffrirait donc, si une aussi grande démarche que mon voyage à
Calmar demeurait sans résultat, bien plus encore, si ce résultat en
paraissait aussi honteux.»

Le roi s'expliquait avec la même force sur le souvenir rappelé dans
sa déclaration, de la tentative de 1800 auprès du premier consul.
Si celui-ci eût débuté par l'assassinat du duc d'Enghien, le roi
ne se serait pas adressé à lui en 1800; s'il se fût souillé de ce
forfait en 1802, le roi ne lui aurait pas dit, en 1803, d'accord
avec tous les princes, «qu'il estimait sa valeur, ses talents
militaires.»--«Mais ces faits sont antérieurs à celui qui a détruit
toute possibilité de pacte entre le _monstre_ et moi, et nul de
vous ne peut se faire un point de délicatesse d'en rétracter la
mémoire.» N'en pas parler, alors qu'ils avaient eu une publicité
semi-officielle, ce serait paraître les désavouer et «rompre le
plan de la déclaration, qui consiste en une série de faits, et des
inductions que j'en tire, plan auquel je ne veux rien changer, parce
qu'après y avoir bien réfléchi, je le crois le meilleur que je puisse
adopter, et surtout parce que c'est chose faite».

Cette lettre, emportée à Londres par le comte de La Chapelle, que le
roi avait chargé d'en développer les raisons, et surtout de déclarer
que telle était sa volonté, eut pour effet de dissiper les scrupules
du comte d'Artois et des princes ses cousins. Le 15 janvier 1805, il
déclarait en leur nom qu'ils applaudissaient à la sagesse des vues du
roi, à la générosité de ses sentiments, à sa bonté paternelle envers
les Français, et par-dessus tout à la justesse frappante «du tableau
noble, touchant, énergique» par lequel se terminait la déclaration.
Il protestait de leur attachement commun dicté par la confiance
autant que par le devoir: «Nos existences sont entièrement consacrées
à votre service, notre dévouement sans bornes pour votre personne et
pour votre cause ne finira qu'avec nous.»

Au moment où disparaissait ainsi l'obstacle élevé à Londres contre
la politique de Louis XVIII, s'en dressait un autre auquel il
s'était attendu, et dont il fut plus affligé que surpris. L'empereur
Alexandre désapprouvait la déclaration et le lui faisait savoir par
l'intermédiaire de d'Avaray, à qui le prince Czartorysky écrivait à
cet effet:

«L'empereur ayant déjà énoncé précédemment son opinion sur l'entrevue
de Calmar et sur les résultats qu'elle pourrait avoir, vous ne serez
point surpris, monsieur le comte, de la détermination qu'il a pris
relativement à la déclaration que M. le comte de l'Isle lui a fait
parvenir. Mon auguste maître a été sensible à cette nouvelle marque
de confiance, et se serait fait un plaisir de satisfaire aux demandes
qu'elle a motivées, s'il n'avait été convaincu que toute démarche
de ce genre, et nommément la déclaration telle qu'elle est, loin
de produire, dans les circonstances actuelles, l'effet désiré et
attendu, deviendrait une arme contre M. le comte de l'Isle, dans les
mains de Bonaparte, si habile à diriger l'opinion publique, et à lui
donner une impulsion conforme à ses vues. À cette conviction s'est
jointe la résolution qu'a adoptée Sa Majesté Impériale, de ne prendre
aucune part aux affaires intérieures de la France.»

Ce qu'il y a de plus piquant, c'est qu'en même temps qu'il infligeait
au roi de France ce formel désaveu, l'empereur, soit qu'il voulût
entraver l'envoi de la proclamation, soit qu'il se réservât de s'en
servir ultérieurement, conseillait, par l'intermédiaire du duc de
Serra-Capriola, diverses modifications. Il fit même rédiger un
mémoire à cet effet. Le rédacteur de ce mémoire, après avoir critiqué
la proclamation royale, concluait en démontrant la nécessité d'un
manifeste nouveau plus net, plus énergique en ce qui concernait
surtout les engagements et les garanties. Il invitait le comte de
l'Isle à déclarer qu'il n'attendait «que de la libre volonté, de la
réflexion mûrie par le malheur le retour des Français à leurs anciens
maîtres».

Le duc de Serra-Capriola ne voulut pas transmettre ces conseils à
Mitau sans en discuter le fond avec les ministres de l'empereur.
Il sollicita même l'avis du comte de Maistre, que le roi, on s'en
souvient, avait aussi consulté. L'illustre écrivain prit parti pour
lui contre l'empereur avec une rare puissance d'arguments: «Il faut
être équitable; on ne saurait exiger du roi de France qu'il déclare
qu'il n'attend la couronne que de la libre volonté des Français, et
que si la nation le rappelle au trône ... Sans entrer à cet égard
dans des détails qui me mèneraient trop loin, je me bornerai à
signaler deux erreurs qui me paraissent influer trop sur la politique
actuelle. La première, c'est que le rétablissement du roi sera le
fruit d'une délibération, et que, par conséquent, il s'agit de capter
par tous les moyens possibles la volonté de la nation; la seconde,
c'est que le roi de France est un pauvre homme qui a besoin de tout
le monde, et dont personne n'a besoin. C'est tout le contraire.
Aucune révolution politique, bonne ou mauvaise, ne résulte d'une
délibération. Le peuple français n'a rien voulu de ce qui s'est fait,
depuis «la nation, la loi et le roi» jusqu'au capitaine-empereur;
il en sera de même du changement que nous attendons. Tout se fera
par la force des choses, et la guerre ne doit servir qu'à donner le
mouvement. Quant au roi de France, il est, dans l'état même où il se
trouve actuellement, au rang de tout ce qu'il y a de plus grand et de
plus imposant dans l'univers. Je ne suis pas suspect en le disant,
puisque je ne suis pas son sujet; mais, j'affirme sans balancer que
les puissances qui le soutiennent ont autant besoin de lui qu'il
a besoin d'elles. L'Europe n'est ébranlée et ensanglantée, depuis
quinze ans, que parce qu'il n'est pas à sa place ... Au lieu donc de
parler aux Français de la bonté qu'ils auront de rappeler leur roi,
il serait plus royal, et même plus philosophe, de les entretenir du
service inestimable qu'il leur rendra en revenant à sa place[69].»

[Note 69: On peut voir par les lettres de Joseph de Maistre à
Louis XVIII et au comte d'Avaray (t. 1er, pp. 229, 261, 264, 267,
de la _Correspondance_, Vitte et Perrussel, éditeurs, Lyon) qu'il
n'approuva pas, dans toutes ses parties, le manifeste royal, mais
que, pour la plupart, les corrections qu'il proposait ne furent pas
acceptées par le roi, bien que d'Avaray les eût sollicitées, en
disant: «De toutes les vanités d'auteur, la plus déplacée serait
celle du roi ou la mienne. Taillez, réformez, supprimez, ajoutez.»
Du reste, Joseph de Maistre n'en parut pas offensé.]

Le roi, de son côté, écrivait au tsar: «En 1792, on tenta de
s'appuyer de l'opinion; mais ce levier puissant, même alors,
fut aussitôt abandonné que mis en jeu. En 1793, je représentai
inutilement à l'empereur François II que s'il prenait Valenciennes et
Condé au nom du roi, mon neveu, s'il mettait en avant le dépositaire
de l'autorité royale, il aurait pour alliés tout ce qu'il y aurait de
bons Français, tandis que s'il prenait ces places en son propre nom,
il aurait pour ennemis l'universalité des habitants de la France.
En 1795, je recommençai mes efforts avec aussi peu de succès. En
1796, la même politique annula l'effet de ma présence sur les bords
du Rhin. En 1799, je demandai vivement à Paul Ier de paraître aux
premiers rangs de son armée. Enchaîné par des traités, ce prince ne
put suivre sa propre impulsion. Ainsi, jamais on n'opposa le droit
au crime, le successeur de trente rois à des tyrans éphémères, la
légitimité à la révolution[70]. Aujourd'hui, la circonstance est
peut-être plus favorable que jamais. Et qu'on ne s'en laisse pas
imposer par l'idée de l'éloignement de la France où commenceraient
les hostilités. Partout où le roi et les siens seront offerts en
personne aux étendards de la rébellion, là sera la frontière. Les
armées sont plus attaquables avec ma déclaration appuyée de la
garantie imposante de l'empereur Alexandre, que les places ne le sont
par le canon et la valeur éprouvée des soldats. Le temps est passé
où l'on pouvait craindre de faire la guerre à des abstractions ...
Enfin, pour dire toute ma pensée, on a trop combattu les Français;
il est temps de les convaincre, et voilà pourquoi j'attache tant
d'importance à cette déclaration.»

[Note 70: Il résulte de cette citation que ce n'est pas Talleyrand,
ainsi qu'on l'avait toujours supposé, qui prononça, le premier, en
1814, ce mot: légitimité.]

Louis XVIII, on le voit, n'était pas disposé à suivre les conseils du
tsar. Il s'en tint, sauf des changements insignifiants, à sa version
première. Mais, lorsqu'il voulut la faire pénétrer et la répandre en
France, il ne put y parvenir. La petite brochure imprimée qui la
contenait ne circula guère qu'en Allemagne. Il en fut de même d'une
seconde proclamation datée du 21 octobre de l'année suivante, au
moment où se rouvrait la période des guerres, et qui confirmait la
précédente. Elle ne put franchir la frontière. Durant les deux années
qu'il devait passer encore en Russie, Louis XVIII allait subir, dans
toute son horreur, la cruelle impuissance de ne pouvoir se faire
entendre «de son peuple».

Entre temps, à la fin de janvier 1805, il avait quitté Blankenfeld
et s'était réinstallé à Mitau, où il attendait avec impatience sa
nièce et sa femme, retenues encore à Varsovie par le froid et par
la santé de la reine. Ce n'est qu'au mois d'août qu'elles purent le
rejoindre. La détresse de la famille royale ne fut pas étrangère
à ces retards. Le roi faisait recommander l'économie à sa femme
elle-même: «Le roi a fait maritalement tout ce qu'il pouvait faire,
écrivait d'Avaray. C'est à M. d'Havré à se prévaloir des intentions
connues de Sa Majesté, et des favorables dispositions manifestées par
la reine, pour ramener sans cesse aux principes d'économie, plus que
jamais nécessaire dans la cruelle situation où le roi se trouve.» La
reine se résigna. La maison royale, en partie licenciée, fut réduite
à douze personnes; on vendit les chevaux et les voitures. Malgré ces
sacrifices, on laissa des dettes à Varsovie. Les princesses firent la
route jusqu'à Mitau, accompagnées seulement du marquis de Bonnay, de
l'abbé Edgeworth et de quelques domestiques.



VI

LA MISSION DU DUC D'ORLÉANS


Nous avons montré Louis XVIII au moment où, contraint par la
nécessité, il se préparait à retourner en Courlande, violemment
obsédé du désir de se fixer en Angleterre, dès que les circonstances
le lui permettraient. Avant même d'arriver à Mitau, il rêve d'en
sortir. Il attend avec impatience le résultat des négociations
qu'il a chargé son frère et le duc d'Orléans, chacun de son côté,
d'ouvrir avec le gouvernement anglais. Il est convaincu qu'une fois
en Angleterre, il lui sera plus aisé que du fond de la Russie de
correspondre avec ses partisans et d'imprimer, à ce qu'ils peuvent
déployer encore d'activité pour sa cause, des directions que,
jusque-là, malgré ses efforts, ils n'ont reçues que du comte d'Artois.

En se séparant, à Calmar, les deux frères s'étaient promis de ne rien
négliger pour assurer leur réunion à Londres. Monsieur avait même
exprimé à cet égard des voeux et des espoirs, dont le roi, encore
qu'il dût en être quelque peu surpris, restait profondément touché.
Aussi, avant de quitter Blankenfeld, avait-il écrit à son frère en
même temps qu'au duc d'Orléans, pour lui tracer la conduite qui
lui semblait la plus propre à hâter la réalisation de leurs désirs
communs, et surtout à conjurer le péril auquel ils seraient exposés
si, leur réunion une fois opérée, la paix était conclue entre la
France et l'Angleterre.

«Il est plus que probable, observait-il, qu'une des premières
conditions que Buonaparte exigera sera notre expulsion d'Angleterre.
Ne nous reposons pas sur la générosité britannique: la demande que le
Corse a faite en pleine paix à cet égard, a excité une indignation
générale; je crois bien qu'à la longue, le ministre qui aurait
acheté la paix à ce prix, serait perdu; mais celui qui, pour n'y pas
souscrire, refuserait de traiter, serait _impeach'd_ ou du moins
entièrement dépopularisé.

«Pour obvier à ce dernier inconvénient, il est nécessaire que
le ministère britannique soit tellement lié vis-à-vis de moi,
qu'il ne puisse plus me retirer l'asile. Cela ne serait pas, s'il
m'accueillait; cela sera, s'il m'attire. Il faut donc que ce soit
lui qui, convaincu de la nécessité de montrer de plus en plus aux
royalistes de France le point auquel ils doivent se rallier, me
désire, m'appelle en Angleterre. Cette marche a l'avantage unique
de parer à la fois aux deux dangers que je crains, car si, d'un
côté, elle lie l'Angleterre, de l'autre, elle ne me donne aucun tort
vis-à-vis de la Russie.

«Il faudrait donc, non seulement que l'Angleterre m'appelât chez
elle, mais encore qu'elle me demandât à l'empereur Alexandre. Si
cela se fait ainsi, je paraîtrai fort sensible à l'offre de la
Grande-Bretagne; mais, je déclarerai que je ne puis vouloir, ni ne
veux, sans le consentement, même sans l'avis de Sa Majesté Impériale,
que l'asile que je tiens de son amitié. Il me le donnera, j'y
céderai, et alors, prévoyant même le cas où l'Angleterre, malgré ses
nouveaux liens, nous mettrait à la porte, celle de la Russie nous
resterait ouverte, et du moins, nous aurions une autre perspective
que l'Amérique. Mais, il ne s'agit pas de _demander_ ceci au cabinet
de Saint-James; il faut le lui _accorder_; il faut lui en faire
naître le désir, de manière à ce qu'il croie l'avoir conçu lui-même.

«J'ai indiqué le but à votre amitié, au voeu touchant, et si bien
partagé, que vous m'avez exprimé en nous séparant; cherchez-en les
moyens dans votre intelligence. Cette négociation doit, vous le
sentez, être menée avec beaucoup d'adresse; elle exige un temps
considérable, mais aussi nous avons tout l'hiver devant nous. De
toutes les choses qui peuvent la faire réussir, la première, la plus
essentielle, c'est le secret le plus inviolable.»

Il y a lieu de constater qu'après avoir exposé si clairement à son
frère sous quelle forme celui-ci devait travailler à lui assurer
le succès qu'il souhaitait, ce n'est pas de lui que Louis XVIII
l'attendait. Du reste, soit que l'entourage du comte d'Artois
redoutât de laisser l'autorité du roi se dresser en face et si près
de la sienne, soit que le prince, par ses demandes incessantes, ses
légèretés, les indiscrétions de ses courtisans, eût lassé la patience
des ministres anglais, il ne semble pas qu'il ait donné suite à la
mission dont il était chargé. Sa correspondance, à cette époque, ne
parle guère que de la Déclaration, et seul le duc d'Orléans paraît
s'être occupé d'obtenir pour le roi des secours pécuniaires, et un
asile sur le territoire anglais.

Lorsque La Chapelle arriva à Londres, Pitt venait de mourir, et Fox,
son plus illustre rival, qui devait le suivre de si près dans la
tombe, de le remplacer à la tête du gouvernement, avec lord Grenville
pour principal collaborateur. Aux difficultés que présentait déjà la
mission du duc d'Orléans, l'avènement de Fox au pouvoir en ajoutait
une nouvelle. Fox s'était toujours déclaré partisan de la paix avec
la France, et à peine aux affaires, c'est vers ce but que tendait
son effort. Il n'était donc pas probable qu'au moment où il rêvait
de se rapprocher de Napoléon, il se montrât favorable à la cause des
Bourbons, et disposé à leur venir en aide. Le duc d'Orléans n'en
accueillit pas moins, avec un loyal empressement, l'envoyé du roi et
les instructions que celui-ci lui communiquait.

«Je m'empresse d'offrir à Votre Majesté, mandait-il au roi, le 24
février 1806, l'hommage de ma respectueuse reconnaissance de ses
bontés et de la confiance dont elle m'honore. Le comte de La Chapelle
m'a communiqué officiellement ce dont Votre Majesté daigne me
charger; mais, je ne puis encore parler que de mon zèle et des voeux
bien sincères que je forme pour le succès. Je me réserve d'entrer en
détails aussitôt que je serai arrivé à quelques données positives.
En attendant, je ne puis que me référer à ce que j'ai communiqué
verbalement à M. de La Chapelle, et qui n'est encore que bien peu de
chose.

«J'ai lu et admiré ce dont Votre Majesté a permis que j'eusse
connaissance, et qui peint d'une manière si frappante et sa belle
âme, et ses sentiments si dignes du rang où le ciel l'a placée. Je
voudrais que quelques-unes de ces pièces, et particulièrement les
lettres de Votre Majesté au roi de Suède, fussent également connues.
Elles ne pourraient que confirmer les fidèles amis de Votre Majesté
dans leur attachement pour sa personne.»

L'approbation que donnait ainsi le duc d'Orléans aux vues et aux
projets de Louis XVIII nous le révèle, contrairement à une opinion
généralement répandue, comme rallié, dès ce moment, à la politique
des émigrés. C'est en vain que, plus tard, ses partisans ont prétendu
qu'il avait toujours répudié cette politique funeste, qu'il n'avait
jamais voulu s'y associer, ni admettre qu'il fût digne des Bourbons
de pousser contre la France les puissances alliées, et de devoir
leur restauration aux armées de l'étranger, la lettre qu'on vient de
lire prouve le contraire. Quelle qu'eût été son attitude dans les
premières années de l'émigration, en se réconciliant avec le chef de
sa maison, il était devenu un autre homme, et à cette date de 1806,
sa métamorphose se manifestait, non seulement par l'empressement
qu'il mettait à souscrire aux désirs du roi, mais encore par
l'exposé, plus explicite encore, qu'il adressait à d'Avaray, des
espérances et des craintes que lui suggérait alors l'état de
l'Europe. Tel il apparaît dans ce document confidentiel, tel il sera
jusqu'en 1814. Il ne croit pas au renversement de Napoléon par les
Français. Il n'attend sa chute que de ses défaites; il souhaite que
la Russie et l'Angleterre s'entendent pour rétablir le roi de France
sur son trône; il est convaincu que seule cette entente peut conduire
à ce grand résultat. Voici en quels termes il le dit à d'Avaray,
au moment même où il vient d'entreprendre ses démarches auprès du
gouvernement britannique.

«J'attendais, monsieur, pour avoir le plaisir de vous écrire, que
le chaos dans lequel nous nous sommes trouvés après la bataille
d'Austerlitz et la paix de Presbourg, se fût assez débrouillé pour
qu'on pût commencer à apercevoir la situation de l'Europe, les vues
des différentes puissances, et le parti qu'on pourrait en tirer
pour le roi. Il est difficile de pénétrer le mystère des cabinets,
d'autant plus qu'ils changent souvent de vues et de systèmes, et que
leurs projets du lendemain ne sont pas toujours ceux de la veille. On
ne peut donc calculer sur aucune donnée certaine, et les changements
prodigieux qui ont eu lieu entre l'époque où je vous écrivis, le 7
de septembre, et celle où je reçus votre réponse, il y a environ six
semaines, ne me font que trop sentir, combien il est possible que ce
qui peut être vrai pendant que je vous écris aujourd'hui, ait cessé
de l'être avant que vous ne receviez ma lettre. Mais, ce qui est
vrai dans tous les temps et dans tous les pays, c'est ma profonde
sensibilité pour les bontés dont le roi me comble, et surtout pour
la confiance dont Sa Majesté daigne m'honorer, et le plaisir que
j'éprouve à faire passer par vous, monsieur, le peu que je puis avoir
à communiquer dans les tristes circonstances où nous nous trouvons.

«Il paraît que la Russie est décidée à continuer la guerre, et
c'est un grand point, car tant que la Russie ne s'accommodera pas
avec Bonaparte, il est à peu près impossible que l'Angleterre se
détermine à conclure une paix quelconque. Cependant, encore une
fois, on ne peut répondre de rien. Je crois qu'il y a à présent
une négociation en train, mais je crois aussi qu'elle se brouille.
Si elle se brouille, il est probable, je dirais presque certain,
que l'état de choses actuel doit rallumer la guerre continentale,
et que dans cette guerre, l'Autriche reprendra les armes pour la
Russie, ou plutôt avec elle, tandis que la Prusse et toutes les
nouvelles puissances allemandes ou italiennes feront cause commune
avec Buonaparte, dont elles reconnaissent déjà la suzeraineté. Il y a
lieu de croire que cette masse terrible n'intimide point l'empereur
Alexandre, et qu'il ne veut point faire la paix, parce qu'il sait
que ce que ce Buonaparte appelle la paix n'est autre chose que la
soumission. Mais, néanmoins, il n'est que trop vraisemblable qu'il
croira avoir besoin de toutes ses forces, soit dans ses propres
États, soit entre eux et l'empire français, et il me paraît fort à
craindre qu'il ne soit encore plus éloigné que l'année dernière du
beau projet d'envoyer une de ses armées débarquer, avec le roi, sur
les côtes de France, et de le faire proclamer à Paris, pendant que
l'usurpateur serait en Prusse, en Autriche ou même en Pologne.

«Ce projet me paraît toujours le plus grand et le plus beau de tous;
mais, il ne s'agit pas de ce que nous en pensons, il s'agit de le
faire adopter, et malheureusement, ceux de qui cela dépend paraissent
le regarder comme inexécutable. C'est donc à combattre cette opinion
qu'il faut s'attacher d'abord, et il me semble que c'est en Russie
où il est le plus essentiel d'y parvenir; car c'est de la Russie
seule qu'on peut obtenir les troupes nécessaires à l'exécution de
ce projet, et je ne doute pas que si la puissance qui a les troupes
voulait les donner pour cette entreprise, celle qui a l'argent ne
fournît les sommes dont on aurait besoin. Je crois donc que c'est
à Pétersbourg où cet objet doit être négocié principalement. Je
crains, je le répète, que le peu de succès que ces négociations ont
eu précédemment, ne permette pas d'avoir beaucoup d'espérances de
réussir aujourd'hui. Cependant, tout ce qui s'est passé et tout ce
qui se passe journellement, doit faire sentir fortement la nécessité
de renverser Buonaparte, de l'abattre, de le terrasser, et je vois
avec un extrême plaisir que cette opinion fait des progrès sensibles
dans des têtes qui en étaient bien éloignées.

«Je suis même porté à croire que si l'empereur Alexandre se
persuadait qu'une armée russe débarquée en France avec le roi, pût
arrêter la carrière de Buonaparte et renverser son trône, il se
déciderait à l'entreprendre. Mais, si on ne peut pas l'y amener,
il faudrait au moins tâcher de lui faire sentir que le roi serait
mieux placé ici qu'en Russie, et qu'il n'y a rien à risquer, mais
tout à gagner à ce que le gouvernement britannique assiste le roi
pécuniairement et lui fournisse les moyens indirects d'ébranler
le trône de l'usurpateur. Je crois que si on y parvenait, on
n'éprouverait pas beaucoup de difficultés de ce côté-ci. Mais, la
Russie en a en quelque sorte l'initiative, et j'ai bien peur que nous
ne réussissions à rien ici, tant qu'elle ne nous aidera pas.

«Vous vous rappellerez aussi, monsieur, les détails dont j'ai eu
l'honneur de rendre compte au roi, le 7 mars, et probablement, vous
conclurez comme moi que c'est à la Russie qu'il faut s'adresser en
première instance.

«J'attends avec impatience les ordres que le roi aura jugé à propos
de me donner sur ce que j'ai eu l'honneur de lui communiquer le 7
mars; car tant que je ne les aurai pas reçus, je n'ai rien à ajouter
à tout ce que j'ai déjà dit aux ministres de Sa Majesté britannique,
et de nouvelles instances n'auraient probablement d'autre effet que
celui de rendre le succès encore plus difficile en les fatiguant,
peut-être en les dégoûtant d'écouter ce que je pourrai être chargé
de leur communiquer, après avoir reçu les ordres du roi. Cependant,
en les attendant, je ne négligerai pas d'employer quelques moyens
indirects qui sont à ma portée, et qui prépareront les voies pour les
communications subséquentes. On m'a donné beaucoup d'espérances pour
des secours pécuniaires, et je vais de nouveau représenter combien il
est urgent d'en accorder immédiatement. Je serai trop heureux si mes
faibles efforts peuvent contribuer à adoucir la situation cruelle, et
presque inconcevable, où se trouve le roi, et j'espère n'avoir pas
besoin d'ajouter que le bonheur de l'avoir servi, sera toujours la
plus douce récompense que je puisse obtenir.

«Il me semble aussi, monsieur, que si le roi pouvait, en sollicitant
des secours pour sa correspondance, présenter des moyens
d'intelligence avec des généraux mécontents ou d'autres personnages
importants dans le gouvernement de Buonaparte, rien ne tenterait
plus le gouvernement britannique. Il a grande envie de culbuter
Buonaparte; mais, il craint les tentatives inutiles; il regarde
les royalistes comme une arme émoussée; il se défie d'eux; il se
défie des émigrés, et croyant que le roi n'a plus de partisans
puissants, ce n'est plus que parmi ceux qui sont, ou qui ont été
les serviteurs de Buonaparte, qu'il se flatte encore de trouver les
moyens de le renverser. Je suis persuadé que si le roi pouvait offrir
des correspondances de ce genre, et présenter des plans plausibles
dans ce sens-là, on les accueillerait avec empressement. Rien ne me
paraîtrait plus avantageux, car je ne doute pas que le préliminaire
_sine qua non_ du rétablissement du roi ne soit le renversement de
Buonaparte, quel que soit le gouvernement qui le remplace. C'est
donc ce renversement qu'il faut opérer à quelque prix que ce soit;
il faut tâcher d'y arriver par toutes les voies que l'honneur permet
d'employer, et quand on s'aperçoit qu'une voie est barrée, il faut
chercher et en trouver une autre. Buonaparte a trop excité contre
lui toutes les passions des hommes, pour qu'il n'y ait pas un très
grand nombre de ces voies-là. Mais, on a été trompé si souvent, qu'on
est devenu bien défiant, et je crains fort qu'il ne suffise plus de
parler vaguement de correspondances et d'intelligences pour obtenir
qu'on les paye. Je crois qu'il faut présenter un but qui soit tentant
et qu'on croie pouvoir atteindre.»

Il résulte de l'avant-dernier alinéa de cette longue et curieuse
lettre, qu'à la date où le duc d'Orléans l'écrivait, ses premières
démarches auprès des ministres anglais étaient restées infructueuses.
À la demande d'un revenu fixe, lord Grenville s'était contenté
d'objecter tout ce que l'Angleterre avait déjà dépensé pour venir en
aide à la famille royale de France. Il n'avait rien refusé ni rien
voulu promettre. Moins indécis sur la question de l'établissement
du roi en Angleterre, il avait invoqué la nécessité dans laquelle
se trouvait le gouvernement britannique de ménager l'opinion de
son pays. Depuis la triste expédition de Quiberon, elle était moins
favorable aux émigrés. Le peuple anglais considérait qu'on avait
assez fait pour eux, et si le cabinet tentait de faire davantage,
s'il se donnait l'air, en accueillant le roi de France en Angleterre,
de prendre sa cause en main, il verrait se dresser devant lui une
opposition puissante, à laquelle il ne pourrait résister.

Le ministre Fox, auquel le duc d'Orléans s'était adressé ensuite,
avait été plus net encore. Désireux de conclure la paix avec
Napoléon, il ne voulait pas commencer par le braver, et ce serait
le braver, ajouter à ses nombreux griefs un grief nouveau que de
donner asile au souverain proscrit dont il occupait le trône.
Vainement, le duc d'Orléans avait fait remarquer que ce n'est pas
comme roi de France que Louis XVIII ambitionnait d'être reçu en
Angleterre. Il y viendrait sous le nom de comte de l'Isle, qu'il
avait porté à Varsovie et qu'il portait encore en Russie; il
garderait l'incognito, vivrait dans la retraite; les relations qu'il
se flattait d'entretenir avec les ministres resteraient secrètes.
Mais, Fox ne s'était pas laissé convaincre. Le duc d'Orléans, en le
quittant, redoutait de n'en rien obtenir, et l'avouait tristement au
roi. «Je suis parfaitement satisfait, non de la chose, mais de vous,
lui répondait celui-ci. L'affaire est en une mauvaise situation. J'en
suis profondément affecté, mais nullement découragé.» Et pour le
prouver, il invitait le duc d'Orléans à laisser là les ministres et à
s'adresser directement au prince de Galles[71], dont l'influence dans
le gouvernement s'exerçait avec activité depuis que le roi Georges
III son père était tombé malade.

[Note 71: On sait que la maladie de son père ayant dégénéré en
aliénation mentale, le prince de Galles fut proclamé, en 1810, régent
du royaume, sur lequel il régna plus tard sous le nom de Georges IV.]



VII

NÉGOCIATION AVORTÉE


Le duc d'Orléans se rendit chez le prince de Galles, avec qui, nous
l'avons dit, il était lié d'amitié. Il lui fit le récit de ses
démarches auprès des ministres, lui communiqua la copie des diverses
notes qu'il leur avait remises et, pour finir, la lettre royale qui
vient d'être citée. Le prince de Galles lut ces pièces avec attention
et les lui rendit en disant:

--Je suis très sensible à la confiance que le roi de France me
témoigne. Mais, vous sentez bien qu'il m'est impossible de donner la
parole que Sa Majesté me demande. Si j'étais roi, je la donnerais
dans l'instant; mais n'étant qu'héritier présomptif, ce serait
manquer au respect que je dois au roi mon père; ce serait faire, par
mon autorité, ce que son gouvernement ne juge pas à propos de faire.

--Mais, il ne s'agit ici que d'une promesse qui resterait entre le
roi et Votre Altesse royale, s'écria le duc d'Orléans, une promesse
personnelle. Aux yeux de votre père, des ministres, du peuple
anglais, Louis XVIII passerait pour être venu de son chef, sans
aucune autorisation préalable.

--Oui, reprit le prince de Galles, Sa Majesté y met la plus grande
délicatesse; mais, ce serait en manquer envers elle, que de lui
donner une parole qu'il ne dépendrait pas de moi de tenir. Croyez,
mon cher ami, que je suis sensible à sa démarche; que je n'ai rien
tant à coeur que de la convaincre de mon zèle pour sa cause et de
mon intérêt pour sa personne. Je m'en vais, du reste, lui écrire une
lettre que vous voudrez bien faire chiffrer et lui communiquer.

La cordialité des paroles n'enlevait rien à la netteté du refus.
Le duc d'Orléans ne s'y méprit pas. Il pouvait d'autant moins s'y
méprendre, qu'au lieu et place de la lettre que le prince de Galles
lui avait annoncée pour le roi, il en reçut une le surlendemain
qui lui était adressée à lui-même, et qui lui prouvait que son
correspondant avait renoncé à écrire à Louis XVIII.

«Mon cher ami, d'après la conversation que nous avons eue ensemble
avant-hier, j'ai cru qu'il valait mieux vous donner ma réponse par
écrit que de la laisser verbalement entre vos mains, me paraissant
plus respectueux vis-à-vis du roi, et en même temps plus claire pour
vous.

«Malgré tout l'attachement respectueux que je professe et que
j'aurai toujours pour Sa Majesté, dans la position où je me trouve,
il m'est impossible de me lier par une promesse qu'il serait
peut-être impossible de remplir. C'est avec les sentiments de
l'amitié la plus sincère que je suis, mon cher duc, votre affectionné
ami et cousin:--«LE PRINCE DE GALLES.»

Quelque décevante que fût cette réponse, le duc d'Orléans, en
la transmettant au roi, avec le compte rendu de l'entretien,
exprimait l'opinion qu'il n'y avait pas lieu de renoncer à tout
espoir d'aboutir. Il faisait allusion à des confidences du prince
de Galles, qui avaient immédiatement suivi la réponse, en quelque
sorte officielle, qu'on vient de lire et qui en atténuaient la
rigueur. «Malheureusement, il m'a fait jurer le secret, de manière
à m'interdire les indiscrétions qu'il eût été de mon devoir de
commettre, et tout ce que je puis dire, c'est qu'il m'a témoigné un
désir très réel que Votre Majesté trouvât un asile dans les États du
roi d'Angleterre.

«Il ne me reste donc, Sire, qu'à exprimer franchement à Votre Majesté
l'opinion que je me suis formée sur le parti qu'elle peut prendre
dans la circonstance présente, d'après les communications que j'ai
eues avec le prince de Galles à ce sujet ainsi qu'avec les ministres.
Je crois dire, que dans l'état actuel des choses, il est impossible
d'obtenir d'avance du gouvernement la permission que Votre Majesté
vienne fixer sa résidence en Angleterre; mais, je crois en même
temps, que si Votre Majesté arrivait à l'improviste, seule et sans
suite, on n'oserait pas ne pas la recevoir, et dès qu'une fois Votre
Majesté serait en Angleterre, je suis persuadé qu'elle y verrait
le roi d'Angleterre et les ministres, et je suis porté à croire
qu'elle parviendrait à arranger son asile. Je ne me dissimule pas
cependant que c'est un grand parti, et je craindrais trop d'avoir à
me reprocher les embarras auxquels il peut exposer Votre Majesté pour
la presser de l'adopter avant d'y avoir mûrement réfléchi.

«Il faut encore, Sire, que Votre Majesté me permette de lui rappeler
une petite circonstance de ma conversation avec le prince de Galles.
Après avoir lu la lettre et la note, il me dit:

«--Sa Majesté écrit fort bien, et je voudrais qu'elle pût voir M.
Fox; je suis sûr que sa conversation lui plairait. Ne le croyez-vous
pas aussi?

«--Mais je le croirais, lui répondis-je, il y a un point de
rapprochement. C'est que ce sont les deux hommes qui connaissent le
mieux l'histoire de leur pays.

«--Oh! oui, reprit le prince de Galles, ils se conviendraient
beaucoup.»

Il n'est pas sans intérêt de constater que ce qui, dans la
conversation du prince de Galles avec le duc d'Orléans, frappa
surtout Louis XVIII, ce fut le dernier paragraphe où un flatteur
hommage était rendu à ses talents d'écrivain et exprimait l'espoir
que s'il pouvait causer avec Fox, ils se séduiraient réciproquement.
Son esprit cultivé, son érudition, ses goûts littéraires trouvaient
leur compte à ce genre d'éloges, et c'est à ce passage de la lettre
du duc d'Orléans qu'il voulut d'abord répondre par la note suivante,
qu'il chargea d'Avaray de lui communiquer.

«J'ai lu avec un extrême plaisir ce que Monseigneur le prince de
Galles a dit à Monseigneur le duc d'Orléans, au sujet de M. Fox et de
moi. Rien n'entre mieux dans ma pensée; mais, ce ne seraient pas des
rapports d'érudition sur l'histoire des temps passés que je voudrais
avoir avec ce ministre. Je voudrais que nous préparassions de concert
des matériaux à l'histoire du nôtre; il y a cependant, ici, un
obstacle à franchir; ce n'est pas assurément que je ne fasse le plus
grand cas des talents de M. Fox, que je ne rende justice à son coeur
que je sais bon; mais il a, sur le banc de l'opposition, professé
des principes qui me retiennent. Je serais très fâché qu'on crût que
je veux parler de ce qu'il a témoigné relativement à ma famille:
je n'y vois que l'accent d'Édouard III, de Henri V, de Guillaume
III; mais, après avoir lu ses discours antérieurs à la présente
époque, ce serait me rendre suspect et me déconsidérer à ses propres
yeux, que rechercher prématurément et à son entrée au ministère, ce
concert intime, qu'au fond de l'âme je désire, parce que je le crois
nécessaire, et à moi et à mon pays et à l'Angleterre même. M. Fox (et
je le vois avec une vive satisfaction) semble vouloir détruire ce
mur de séparation. J'ai admiré son discours sur le message du roi,
au sujet de l'usurpation du Hanovre. J'ai été encore plus content
de celui qu'il a prononcé à la séance du 30 mai. Dans la bouche
d'un homme d'État, ces paroles: «Je veux la paix, mais une paix qui
ôte tout germe de guerre,» ont un grand sens pour qui n'a cessé
de voir et de crier que le germe éternel de la guerre est dans la
révolution française. Je ne prétends assurément pas qu'il leur donne,
à Westminster, l'interprétation que je cherche au fond de sa pensée;
mais, que je puisse acquérir la certitude de l'opinion que je me fais
des vues du nouveau ministre, et la barrière est levée; je préviens
M. Fox, je m'ouvre directement à lui et avec une entière franchise.»

Il ne pouvait suffire à Louis XVIII, dans les circonstances dont
nous retraçons le récit, d'avoir envisagé, en homme d'esprit,
l'hypothèse de relations suivies avec le membre le plus éminent du
cabinet britannique. Tenace était sa volonté. On le voit toujours, en
dépit des humiliations et des refus, persévérer dans ses démarches,
et ne les ajourner que lorsqu'il lui est démontré que le but qu'il
se proposait en les entreprenant est actuellement inaccessible. De
la lettre du duc d'Orléans, il retenait surtout le conseil qu'elle
lui avait apporté, de passer outre aux objections de Fox et de lord
Grenville, d'arriver à l'improviste en Angleterre et de mettre ainsi
le gouvernement anglais en présence du fait accompli. Dès ce moment,
il adoptait le projet que son jeune cousin venait de lui suggérer,
décidé à saisir la première occasion de l'exécuter.

En attendant, il convenait d'entretenir le prince de Galles dans les
dispositions favorables qu'il avait confiées au duc d'Orléans. À
cet effet, et après avoir attendu en vain la lettre promise, le roi
lui écrivit. Sous prétexte de le remercier de l'accueil fait à ses
communications, il les renouvelait, tout en paraissant se résigner
à en attendre les effets. «J'ai toujours pensé, je pense plus que
jamais, qu'opposer non mon individu, je n'ai pas pareille vanité,
mais _le roi de France en personne en France, au perturbateur_
est le seul moyen de sauver l'Europe, et je regarde mon passage
en Angleterre, comme un premier pas nécessaire vers cette mesure
salutaire et que, depuis tant d'années, je sollicite vainement.»
Heureux d'avoir constaté que le prince de Galles partageait à cet
égard sa conviction, il reconnaissait cependant que de graves
difficultés s'opposaient à la réalisation de ses désirs. Mais,
ces difficultés ne lui semblaient pas insolubles; le temps devait
nécessairement en avoir raison.

Il en revenait ensuite, avec plus d'insistance et de précision, à
la question financière, et demandait la transformation des secours
extraordinaires, que le gouvernement anglais lui accordait de temps
en temps, en un revenu fixe de dix mille livres sterling, lequel
aurait l'avantage de lui rendre un peu d'aisance et de le laisser
plus maître de ses démarches.

«J'irai plus loin, ajoutait-il; j'ai cinquante ans passés et,
quoique ma santé ait jusqu'ici résisté à toutes les peines que j'ai
éprouvées, leur effet, pour être caché, n'en est pas moins réel,
et je ne me dissimule pas que le terme de mes jours ne peut être
reculé. Résigné à ce sort commun de tous les hommes, je ne peux,
sans frémir, envisager quel serait après moi celui de tout ce qui
m'est attaché. J'ai une femme âgée et infirme, une nièce ou plutôt
une fille, qui fait toute ma consolation, un neveu qui est à la fois
mon fils et mon gendre. J'ai aussi des amis, des serviteurs fidèles.
Votre Altesse Royale est bon ami, bon maître; mais Elle ne sait pas,
Elle ne saura jamais quel sentiment paternel on éprouve lorsque, au
sein de l'infortune, on se voit entouré, servi, aimé comme au temps
de la prospérité. Tous ne vivent que par mes faibles ressources, et
ma mort leur enlèvera tout moyen de subsistance. Cette idée fait
mon supplice de tous les instants; mais, je descendrais tranquille
au tombeau, si ce traitement fixe, que j'espère des soins de Votre
Altesse Royale, me survivait, si j'étais sûr que ceux pour qui je le
sollicite avec ardeur, bien plus que pour moi-même, et qui, pour la
plupart, sont des infirmes et des vieillards, le conservassent le
reste de leurs jours et ne trouvassent pas, pour prix du dévouement
qui les a attachés à ma vie errante et à mon sort, les horreurs de
la mendicité. Je sais et je sens vivement tout ce que la générosité
britannique fait déjà en faveur de mes fidèles serviteurs: évêques,
magistrats, officiers. Aussi, pour parler de moi et de ceux mêmes
qui sont plus directement attachés à ma personne, ou l'étaient déjà
à celle du roi mon frère, c'est à Votre Altesse Royale et à Elle
seule que je m'adresse. Elle servira un ami et, en sauvant du moins
de la misère qui les menace tant de victimes de la fidélité et de
l'honneur, elle arrachera au crime un nouveau triomphe. Il me suffit
d'indiquer à une âme noble et généreuse, un objet si touchant par
lui-même et si intéressant pour moi. Je terminerai donc en faisant
observer à Votre Altesse Royale, que le traitement que je désire pour
être réparti sur plus de cent cinquante têtes de tout état, de toutes
classes, est loin de représenter le revenu annuel que possédaient
en France plusieurs de ceux en faveur desquels je réclame auprès de
Votre Altesse Royale.»

Cette lettre et diverses notes qui l'accompagnaient furent adressées
au duc d'Orléans, le seul négociateur qu'il convînt au roi d'employer
en des affaires aussi délicates. Mais, lorsque le prince les reçut,
Fox était mourant; on ignorait à qui serait confié le ministère
des affaires étrangères qu'il avait dirigé. Les démarches du
duc d'Orléans se trouvaient donc suspendues, ou tout au moins,
singulièrement entravées. Il ne put être reçu par lord Grenville, qui
occupait la Trésorerie, et le prince de Galles, auquel il eût voulu
remettre la lettre du roi, se déroba: «Il était allé à des courses
quand je reçus les ordres de Votre Majesté. Sachant qu'il devait
en revenir au bout de trois jours, je me bornai à lui écrire, pour
m'assurer d'une audience aussitôt qu'il viendrait à Londres, et je
lui mandai que c'était pour m'acquitter d'ordres que Votre Majesté
venait de me donner à son égard. Le prince ne resta que vingt-quatre
heures à Londres, fort occupé d'affaires qui le concernent
personnellement, et fort peu disposé, je crois, à s'occuper d'autre
chose. Je n'ai donc pas pu le voir.»

Il est vrai que le prince de Galles chargea un des membres du
cabinet, lord Moira, un vieil ami de la maison de France, de
s'entretenir avec le duc d'Orléans, en attendant que lui-même pût
lui donner audience, et recevoir de ses mains la lettre de Louis
XVIII. Le duc d'Orléans se borna à parler à lord Moira des embarras
financiers du roi de France. «Je n'ai pas pu lui taire que ces
embarras étaient une honte pour tous les autres souverains, surtout
pour le plus riche.» Le ministre anglais souhaitait vivement venir
en aide au roi. Mais, ses collègues n'y étaient pas disposés au même
degré que lui, lord Grenville surtout, qui tenait les cordons de la
bourse «et s'effarouchait aisément des demandes de secours»; il ne le
cacha pas au duc d'Orléans: «Si l'affaire principale, écrivait encore
ce dernier, allait aussi bien que les compliments, je m'estimerais
bien heureux. Mais, malheureusement, je sens à chaque pas, que ce
n'est pas la même chose ... Il ne faut pas se le dissimuler: il y a
une insouciance bien affligeante sur ce qui nous concerne.»

Comme suite à cette triste constatation, il racontait qu'il avait dit
à lord Moira, que si le passage de Louis XVIII en Angleterre semblait
impossible, on pourrait tout au moins faciliter son établissement
en Suède. Il y serait auprès d'un souverain favorable à sa cause
et toujours prêt à le servir. «Cette idée n'a pas pris du tout,
continuait-il. On m'a observé que, d'un moment à l'autre, la Suède
pouvait devenir le théâtre d'une guerre.

«--Qu'importe? ai-je dit. Les deux cousins ont toujours été en très
bons termes; ils la feraient ensemble; cela aurait très bonne grâce
et ne pourrait produire qu'un bon effet.

«Je suis entré dans quelques détails sur les avantages que pourrait
avoir la présence d'un certain personnage dans ces parages-là. Mais,
je vous le dis à regret, on est froid sur tout.»

C'est au comte d'Avaray que le duc d'Orléans adressait, en août
1806, ces libres et pénibles confidences. Vis-à-vis du roi, il
n'osait trahir son découragement avant d'avoir épuisé les moyens
de persuasion auprès des ministres anglais et du prince de Galles.
Ce dernier ne se pressant pas de rentrer à Londres, il alla le
chercher à Brighton, où il passait l'été. Il le trouva «très occupé
des revues, des dîners et des bals, de son jour de naissance, et
surtout de certaines affaires de son intérieur». Il put cependant lui
remettre la lettre du roi, lui arracher la promesse d'y répondre et
celle de s'efforcer d'obtenir du gouvernement un secours annuel, dans
la forme indiquée par le roi. «Il m'a dit qu'il espérait y réussir.
Lord Moira, qui se trouvait aussi à Brighton, m'a de nouveau assuré
de son zèle à seconder les efforts du prince; il m'a donné quelque
espérance de succès.»

Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois, en janvier 1807, que cette
espérance parut devoir se réaliser. Mis enfin à même d'entretenir
lord Grenville de la détresse du roi, de ses incessantes angoisses
pour ses serviteurs et pour lui-même, le duc d'Orléans la décrivit
dans les termes les plus poignants, les plus propres à émouvoir son
interlocuteur, portant tout son effort sur ce point et négligeant, à
dessein, de parler de l'établissement du roi en Angleterre.

--Si je ne suivais que ma propre impulsion, répondit lord Grenville,
la demande du roi serait immédiatement exaucée, et je serais honteux
que ce ne soit pas sur-le-champ, si Sa Majesté ne savait pas que les
formes du pays et les grandes exigences du moment me forcent à ne
prendre aucun parti sans y avoir mûrement réfléchi. Mais, assurez-la
de mon désir de faire, à cet égard, tout ce qui dépendra de moi. Je
vais m'en occuper sans délai.

Dans la lettre qui nous fait connaître ces détails, le duc
d'Orléans ne semble pas avoir été frappé par ce que présentait
de contradictoire avec ses démarches précédentes la nécessité
qu'invoquait lord Grenville, de réfléchir à une demande dont il était
saisi depuis si longtemps, et sur l'opportunité de laquelle il avait
pu se former à loisir une conviction. «J'espère obtenir de lord
Grenville lui-même, mandait le prince à d'Avaray, ce à quoi je n'ai
pas encore pu réussir, et l'ensemble et le ton de la conversation
m'ont fait grand plaisir.» Mais, il se trompait. Le gouvernement
britannique n'était pas plus disposé à accorder un revenu fixe au
souverain proscrit qu'à tolérer sa présence en Angleterre.

Du reste, à ce moment, diverses causes contraignirent le duc
d'Orléans à suspendre ses démarches. Ce fut d'abord l'état de santé
du prince de Galles. Tombé malade, il dépérissait. Bien qu'il dût
vivre longtemps encore et succéder à son père, il se croyait perdu
«et ne voulait plus se mêler de rien». Le duc d'Orléans se voyait
donc privé, pour ses démarches, d'un appui sur lequel, bien qu'il
n'en eût encore tiré qu'un maigre profit, il n'avait pas cessé de
compter. Ce fut ensuite la retraite de lord Grenville. Le duc de
Portland lui succédait comme premier lord de la Trésorerie, et,
quoique plus favorable que lui à la cause des Bourbons, son avènement
au pouvoir n'en réduisait pas moins à néant la négociation ouverte
avec son prédécesseur; elle était à recommencer, et, absorbé par
d'autres soins, il ne se pressait pas de s'y prêter. Ce fut enfin
la mort du duc de Montpensier, frère cadet du duc d'Orléans, qui le
détourna, durant plusieurs semaines, de la mission qu'il tenait de la
confiance du roi.

Ne voulant laisser à personne le soin d'apprendre son malheur au chef
de sa maison, c'est de la chambre même où son frère venait d'expirer
qu'il le lui annonça, le 18 mai 1807: «Sire, accablé d'une des plus
vives et des plus profondes douleurs que je pouvais éprouver, je
m'empresse de remplir envers Votre Majesté, le triste devoir de
l'informer de la perte que j'ai faite ce matin. Son coeur m'est trop
bien connu, j'ai reçu trop de marques de sa bonté, pour n'être pas
certain qu'Elle daignera me pardonner ce que je puis avoir omis dans
cette lettre. Je compte sur vos bontés, Sire, et que vous daignerez
accueillir l'hommage de mon profond respect et de mon entier
dévouement.»

Le 14 juillet, avant même d'avoir reçu cette lettre émouvante, le
roi, à qui la nouvelle était déjà parvenue, s'empressait d'écrire
à son cousin et de s'associer à sa douleur avec une effusion toute
paternelle. Il lui demandait aussi de le fixer sur l'état de son plus
jeune frère, le comte de Beaujolais, dont la santé menacée donnait
lieu à des bruits alarmants. «Je ne serai complètement rassuré à
cet égard que lorsque vous m'aurez dit que je peux l'être.» À cet
envoi était joint un billet pour la duchesse douairière d'Orléans,
«Justine,» comme il l'appelait. «L'ami de Justine a appris la cruelle
perte qu'elle vient de faire. Il est bien sûr qu'elle ne doute pas
de la sensible part qu'il y prend; mais, il a besoin de l'en assurer
ainsi que sa fille. Puissent ses sentiments, bien vrais et bien
tendres, adoucir la douleur de toutes les deux.»

Ces témoignages de la sollicitude du roi pour la famille d'Orléans
étaient bien faits pour émouvoir jusqu'au fond de l'âme le prince
à qui il les adressait, et, en prouvant à celui-ci l'étendue de
l'affection qu'il inspirait à son royal cousin, pour rendre plus
étroits et plus confiants les rapports qui s'étaient créés entre eux.
Si tel avait été le but de Louis XVIII, la réponse du duc d'Orléans
démontre qu'il le comprit et qu'il en fut aussi reconnaissant qu'ému:

«Sire, je viens de recevoir la lettre dont Votre Majesté m'a honoré
le 19 de juillet. Je suis pénétré de cette nouvelle preuve de vos
bontés, et particulièrement reconnaissant que vous ayez daigné me la
donner avant d'avoir reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous
écrire le jour même, Sire, le 18 de mai, peu d'heures après que
mon pauvre frère avait expiré dans mes bras. Je sais que M. de La
Châtre l'a expédiée immédiatement, et je ne conçois pas ce qui peut
en avoir retardé l'arrivée. J'ai écrit par la même poste à M. le
duc d'Angoulême; mais, j'étais si troublé dans ce cruel moment, et
j'avais si peu de moyens de m'informer des usages et des différents
devoirs que j'avais à remplir, que je n'ai pas eu l'honneur d'écrire
à la reine et à Mme la duchesse d'Angoulême. Ce n'est que longtemps
après que j'ai su que j'aurais dû le faire, et il était alors si tard
pour réparer ma faute, que je n'ai pas osé entreprendre de confesser
moi-même mon ignorance et d'en témoigner mes regrets; mais j'ai
supplié Monsieur d'avoir la bonté de s'en charger, et il a bien voulu
me promettre de le faire.

«Mon frère est bien reconnaissant, Sire, des bontés dont Votre
Majesté l'honore, et de l'intérêt que vous daignez prendre à sa
santé. Il est très vrai qu'elle a été fort dérangée par les suites
d'une rougeole mal guérie, qu'il a eue l'automne dernier dans un
mauvais petit bâtiment, sur lequel il s'était embarqué pour aller
chasser dans les Hébrides. Il a été complètement mouillé par les
vagues et par la pluie, pendant l'éruption qui est rentrée, mais que
la force de sa constitution a fait ressortir peu de jours après,
lorsqu'il était à terre, dans l'Île de Ha. Cela n'a pas empêché que
sa poitrine n'ait été attaquée dans le courant de l'hiver, à la suite
de cet accident. Heureusement, on l'a fort bien traité. On l'a mis
à un régime austère, qu'il a la sagesse de suivre très exactement;
j'espère qu'il le continuera encore quelque temps, et en réitérant à
Votre Majesté l'hommage de notre respectueuse reconnaissance pour ses
bontés, je crois pouvoir l'assurer qu'il n'y a plus d'inquiétudes à
avoir sur la santé de mon frère. Ma mère sera bien touchée du billet
plein de bonté que Votre Majesté me charge de lui faire parvenir, et
que je vais lui adresser immédiatement.»

Le duc d'Orléans ne se contentait pas de témoigner de sa gratitude
par des paroles; il la manifestait aussi par des actes. À peine
remis du terrible coup qui venait de le frapper, il se préoccupait
d'exécuter les ordres du roi et de reprendre la négociation que les
événements avaient suspendue. Un mois après la mort de son frère, il
se présentait chez le duc de Portland et lui répétait tout ce qu'il
avait dit antérieurement à lord Grenville, afin de le convaincre que,
«sans un secours certain, régulier, assuré, la situation de Louis
XVIII, déjà si cruelle, deviendrait plus affreuse de jour en jour» et
aboutirait à une catastrophe. Il revenait aussi sur le chapitre des
pensions à faire aux serviteurs du roi, dans le cas où ils auraient
le malheur de perdre leur maître.

Le compte rendu de cet entretien nous prouve qu'il y déploya beaucoup
de chaleur et d'éloquence. Mais, ce fut en vain. Plus sincère que
lord Grenville, le duc de Portland, tout en donnant à entendre que si
Louis XVIII venait à mourir, l'Angleterre n'abandonnerait pas ceux
qui l'avaient fidèlement servi, refusa de donner à cette promesse
évasive le caractère d'un engagement formel. Il ne voyait aucun moyen
de satisfaire aux désirs du roi; la constitution anglaise ne le
permettait pas. Quant au traitement fixe, ses collègues ne voulaient
pas en entendre parler. Il le déclara au duc d'Orléans; il lui
rappela qu'aux termes d'un accord entre les puissances continentales
et l'Angleterre, celle-ci s'était chargée de pourvoir à la
subsistance des princes français qui résidaient chez elle et que les
puissances avaient la charge des autres. En ces conditions, assurer
au roi un traitement régulier, ce serait leur faire injure, en se
donnant l'air de croire «qu'elles le laissaient manquer». L'empereur
de Russie, notamment, pourrait le trouver mauvais.

Le duc d'Orléans protesta contre cette crainte qui lui semblait
mal fondée. L'empereur serait, au contraire, charmé d'apprendre
que l'Angleterre venait au secours du roi de France, car il
n'ignorait pas que les subsides annuels qu'il lui accordait étaient
insuffisants; en les accordant, il avait surtout voulu donner un
exemple aux autres souverains. Mais, ces arguments n'eurent pas
raison de la résistance réfléchie et obstinée du duc de Portland,
qui répondait à tout par des affirmations d'impossibilité. Il laissa
cependant espérer un secours accidentel, tout en observant cependant
qu'on ne pouvait le prélever que sur le chapitre des fonds secrets,
et «que ce chapitre était déjà terriblement obéré». En définitive,
le duc d'Orléans le quitta sans avoir rien obtenu. En le confessant
au roi, il lui disait qu'il ne voyait plus qu'un moyen d'aboutir.
Il consistait à obtenir du tsar qu'il fît insinuer à Londres, par
son ambassadeur, «que les dépenses dont il était accablé ne lui
permettaient pas d'augmenter le traitement qu'il faisait au roi de
France, mais qu'il verrait avec plaisir le roi d'Angleterre joindre
annuellement ses efforts aux siens.»

Un tel conseil était impraticable. Louis XVIII ne le savait que trop.
De plus en plus s'imposait à lui la conviction qu'il ne pouvait plus
rien attendre de la Russie; c'est avec persistance qu'il tournait
les yeux du côté de l'Angleterre et se rappelait l'avis que, l'année
précédente, lui avait exprimé le duc d'Orléans: «Si Votre Majesté
arrivait à l'improviste, seule et sans suite, on n'oserait pas ne pas
la recevoir.»



VIII

LE SECOND SÉJOUR À MITAU


Le second séjour de Louis XVIII dans la capitale de Courlande, ne
ressemble guère à celui qu'il y avait déjà fait. La maison royale
réduite au strict nécessaire, les gardes du corps licenciés, les
nouvelles des agents royalistes à peu près supprimées, les relations
avec les cabinets européens de plus en rares, et pour tout dire,
Mitau séparé du reste du monde, telle, maintenant, la physionomie de
la morne retraite où le roi de France va se morfondre deux années
durant, réduit à un état voisin de la misère, tandis que là-bas, la
gloire de Napoléon s'élève lumineuse et sanglante. Successivement, il
y apprendra la déroute des Autrichiens et des Russes à Austerlitz,
l'écrasement des Prussiens à Iéna, l'entrée de l'usurpateur à Vienne
d'abord, à Berlin ensuite, et finalement, la paix de Tilsitt,
qui achèvera de détruire les chances, déjà si faibles, de sa
restauration. Il ne se laissera pas abattre cependant, et, toujours
fidèle à lui-même, il ne cessera de puiser des forces dans ses
indomptables espérances.

Les événements sont rares qui méritent d'être signalés dans
l'uniformité de son existence. Le 25 juin, arrive à Mitau la nouvelle
de la mort de la comtesse d'Artois, décédée à Klagenfurth, en
Autriche. Depuis longtemps, sa santé donnait des inquiétudes à ses
proches. Mais, ils ne croyaient pas sa vie en danger. «La nouvelle de
sa mort a été pour moi un coup de foudre, écrit le roi à son frère.
Et plût à Dieu qu'il n'eût porté que sur moi. Hier, pendant le dîner,
trois postes de Vienne sont arrivées à la fois, et, malheureusement,
les lettres de mon neveu ont été distribuées avant les miennes. C'est
ainsi que, sans aucune préparation, au milieu de la plus entière
sécurité, il a appris qu'il n'avait plus de mère ... Pour vous, mon
ami, dites-vous de ma part, dans cette triste circonstance, ce que
renferme mon coeur, et que je n'ai pas le temps d'exprimer.»

Quelques semaines plus tard, Louis XVIII apprend que son cousin,
le roi d'Espagne, vient d'être contraint de décorer l'empereur
Napoléon de l'ordre de la Toison d'or. «La douleur que j'en ressens,
lui mande-t-il, et comme chef de notre maison, et comme tendrement
attaché à votre personne, est bien vive. Je plains Votre Majesté;
mais mon devoir, dans une circonstance aussi pénible, m'aurait déjà
été tracé, s'il en était besoin, par un souverain que sa position,
ainsi que moi le malheur, rend libre de n'écouter que sa dignité et
ses propres sentiments. Je remets donc, avec un regret profond, à
Votre Majesté son ordre de la Toison d'or, dont son auguste père m'a
revêtu le 26 juillet 1767.» Et il invite le comte d'Artois et le duc
de Bourbon, décorés du même ordre, à suivre son exemple.

À cette époque, la correspondance du roi avec son frère, à Londres,
était aussi dépourvue d'intérêt qu'elle était rare, et de même
celle qu'il entretenait avec La Fare, lequel continuait à servir
ses intérêts à Vienne, avec un zèle inébranlable. Ce n'est guère
que par Saint-Pétersbourg, que Louis XVIII était informé de ce qui
se passait en Europe. Il est vrai qu'à Saint-Pétersbourg, il était
représenté par un serviteur aussi habile que dévoué, le comte de
Blacas. La situation de Blacas dans cette capitale était autrement
difficile que n'avait été celle de ses prédécesseurs sous le règne
de Paul Ier. Jusqu'au jour où ce souverain mobile et fantasque avait
chassé Louis XVIII du territoire impérial, il s'était montré prodigue
de faveurs envers les représentants du roi. Le comte de Caraman
occupait le rang d'ambassadeur à la cour de Russie. Il faisait
partie du corps diplomatique tout aussi bien que si son maître eût
régné. Il n'en allait plus de même maintenant. Pour Alexandre Ier,
pour ses ministres, Louis XVIII n'était que le comte de l'Isle.
Son représentant, dépourvu de tout caractère officiel, ne pouvait
obtenir, que d'un excès de bienveillance, d'être reconnu en cette
qualité lorsqu'il avait à traiter des affaires personnelles du roi,
et cette bienveillance, il ne pouvait se l'assurer qu'au prix d'un
prodigieux et constant effort d'habileté.

En dépit de l'inexpérience qu'on doit supposer à un homme de
trente-quatre ans, que sa vie antérieure n'a pas préparé à la
fonction qu'il exerce, Blacas ne fut pas inférieur à sa tâche.
Se recommandant déjà par son nom et son passé, par la confiance
de son souverain, par l'intérêt que lui portaient tant de nobles
personnages qu'il avait connus au cours de ses pérégrinations,
il devait naturellement conquérir, dès sa présentation dans la
société moscovite et dans la petite colonie des émigrés français,
la considération et l'estime. Mais, il les mérita en outre par la
dignité de sa vie, par son esprit et sa bonne grâce. Les sentiments
qu'il inspirait furent ses meilleures armes, au cours de sa mission.
S'il ne lui arriva pas toujours d'être exaucé par les ministres
auprès desquels il plaidait la cause de son maître, du moins était-il
sûr d'être constamment écouté par eux avec déférence.

Ceux qui se succédèrent durant son séjour en Russie, Romantzoff,
Czartorysky, Budberg, témoignaient de leur sympathie pour ce jeune
homme, gui s'acquittait, avec un zèle égal à son intelligence, d'un
devoir difficile. Pour tenter de les gagner à ses vues, il savait
employer à propos des avocats puissants et inspectés, acquis déjà à
la cause royale, et auxquels il n'hésitait pas à faire appel quand
les circonstances l'exigeaient. Tels le duc de Serra-Capriola,
ambassadeur de Naples; le baron de Stedting, ministre de Suède, et
le représentant du roi de Sardaigne, Joseph de Maistre. Ces hauts
personnages étaient dévoués au roi de France; Joseph de Maistre, pour
sa part, saisissait toutes les occasions de le lui prouver. Il avait
accueilli cordialement Blacas qu'il connaissait déjà pour l'avoir
rencontré à Florence, et que le hasard, à Saint-Pétersbourg, lui
avait donné pour voisin dans la maison qu'il habitait. Il s'était
même offert pour expédier sûrement de Russie ce que Sa Majesté
voudrait bien lui faire parvenir. «Mais, elle doit prendre de grandes
précautions, et ne se fier qu'à une personne sûre ou à un chiffre
inattaquable.» Des relations de l'illustre écrivain avec Louis XVIII
naquit promptement une amitié dont leur correspondance, commencée en
1807, et qui durait encore en 1820, atteste la vivacité.

À la fin de 1806, sur les confins de la Pologne, l'armée russe,
réunie aux débris de l'armée prussienne, était en ligne sous les
ordres du général de Benningsen, attendant, comme les Français, sur
une réserve troublée par de fréquents combats, la fin d'une saison
peu propice aux opérations militaires. Il semble bien qu'à ce moment,
l'empereur Alexandre ait pensé qu'on pourrait tirer parti de Louis
XVIII et de ses projets. Il est vrai que le prétendant ne négligeait
aucune occasion de se rappeler à son souvenir. Après la bataille de
Pultusk, le 26 décembre, le général de Benningsen, s'étant attribué
la victoire, en avait fait porter la nouvelle à Saint-Pétersbourg,
ou Louis XVIII s'était empressé d'envoyer ses félicitations. Il en
fut de même après la bataille d'Eylau, survenue le 8 février 1807:
«Je ne parlerai point, ajoutait le roi à ses compliments, de ce
qu'éprouve le petit-fils d'Henri IV, lorsqu'il apprend la nouvelle
d'actions aussi grandes, aussi importantes pour lui-même, et cela
tandis qu'il est dans l'inaction; mais, j'oserai répéter, en ce
moment, ce que je disais avant la campagne de 1805: Là où le roi de
France se trouvera en personne, là sera la frontière, et j'ajouterai
que ma présence doit fixer les succès, influant sur l'opinion en
général, et en particulier sur l'esprit du soldat qui, voyant le
drapeau blanc dans ma main, verra autre chose à suivre qu'un tyran
que la France abhorre.»

Cette fois, Alexandre parut prêter attention au langage du comte de
l'Isle. Il lui fit suggérer l'idée d'une proclamation qui serait
distribuée aux Français par les armées coalisées; il en traça le plan
et en indiqua l'esprit. Blacas, naturellement, était l'intermédiaire
de ces négociations, auxquelles il semble bien d'ailleurs que le tsar
ne se prêtait que par considération pour lui, et pour convaincre
Louis XVIII de son bon vouloir en ce qui touchait la cause royale.
En réalité, ce bon vouloir n'existait pas. Alexandre croyait moins
que jamais à la possibilité d'une restauration. Ni lui ni ses
alliés n'avaient encore en vue le renversement de Napoléon. Son
renversement ne devint leur objectif qu'un peu plus tard. À cette
heure, ils ne cherchaient qu'à contenir ses vues ambitieuses, arrêter
sa marche et le contraindre à la paix, une paix fondée sur des
bases qu'ils auraient imposées. Louis XVIII ne tenait aucune place
dans leurs calculs. Tandis qu'il s'évertuait à leur prouver que la
pacification de l'Europe ne pouvait s'opérer sans lui, ils l'avaient
condamné, toujours prêts, et trop souvent non sans raison, à trouver
inexécutables les plans qu'il leur proposait. À toutes ses demandes,
celle de sa reconnaissance comme roi de France, celle de marcher à
la tête de leurs armées, ils persistaient à répondre par des refus.
Ils étaient résolus à lui tout refuser. C'est à cette résolution que
se heurtait incessamment Blacas, comme s'y heurtaient à Vienne et à
Londres les autres agents du roi.

Cependant, au commencement de 1807, il obtint que l'empereur, qui
devait passer par Mitau en se rendant à son armée, s'y arrêterait
pour conférer avec Louis XVIII. Le 30 mars, à sept heures du soir, il
arrivait, après s'être fait annoncer, dès le matin, par le gouverneur
de Courlande. À la poste, il trouva le duc d'Angoulême venu pour le
complimenter. Suivi du prince et d'un de ses aides de camp, le comte
Tolstoï, il se rendit au château. Au pied de l'escalier, il rencontra
le comte d'Avaray, qui le conduisit jusqu'à la pièce d'entrée du
premier étage, où se tenait le comte de l'Isle, empêché par la goutte
de descendre au-devant de l'empereur. Les deux souverains, s'étant
embrassés, s'enfermèrent dans le cabinet du roi, où ils restèrent
durant plus d'une heure. À l'issue de leur entretien, le tsar
consacra quelques instants à la reine et à la duchesse d'Angoulême;
il quitta Mitau le même soir.

Que s'étaient dit dans cette entrevue l'empereur, qui se considérait
comme l'arbitre des destinées de l'Europe, et le roi sans couronne?
Les lettres postérieurement échangées permettent de le conjecturer.
Louis XVIII demanda à être reconnu par Alexandre comme il l'avait été
par Paul Ier, et à marcher avec les monarques coalisés, son drapeau
déployé, afin qu'il fût prouvé que ce n'était pas une guerre de
conquête qu'ils faisaient à la France, mais qu'ils avaient seulement
en vue de la délivrer du joug de Napoléon, et de lui rendre son roi
légitime.

Il demanda également que le tsar poussât l'Angleterre à organiser
une expédition destinée à agir sur les côtes de Bretagne, expédition
qu'à ce même moment, le comte de La Chapelle et le comte de La Châtre
sollicitaient à Londres, et à laquelle le roi de Suède devait prêter
son concours. À propos de cette expédition, d'Avaray avait écrit à La
Châtre: «Poussez vigoureusement à la reconnaissance et à l'activité
du roi. C'est une chose qui ne peut être faite que d'accord entre
l'Angleterre et la Russie, et au moyen duquel celle-ci donnerait
l'exemple à l'autre. Le cabinet de Saint-Pétersbourg, éclairé par
le feu qui est à ses portes, semble entendre que nos raisons sont
les siennes. Mais, il tremble d'aborder nettement la question, et
je tremble qu'il ne perde l'occasion d'en saisir les avantages.
Enfin, tâchez d'emporter cette malheureuse négociation depuis si
longtemps sur le tapis, des dix-huit mille livres sterling. À peine
le roi a-t-il de quoi manger trois plats et porter un pourpoint
percé au coude. Mais, il n'a pas la plus petite ressource pour ses
relations et ses affaires. Je ne vois pas en quoi il peut être
utile à l'Europe, et particulièrement à l'Angleterre, que la France
et l'armée croient que le roi a abdiqué, et qu'il n'est pas plus
question de lui que de Jean de Vert. C'est pourtant là véritablement
le produit des entraves qui furent mises de toutes parts à la
publication du 2 décembre 1805 de notre égire contre des entreprises
très dangereuses. Ceci aura son explication.» Après l'entrevue avec
Alexandre, d'Avaray écrivait encore: «La cause royale et la personne
du roi ont obtenu des points de contact récents. L'empereur vient
de consentir à l'envoi d'un officier de confiance auprès du général
de Benningsen.» Cet officier était le chevalier de Rivière, dont la
mission ne présente aucun intérêt.

Du reste, dans son entrevue avec le roi, le tsar s'était dérobé à
tout engagement; il ne refusa rien, mais ne promit rien; et quand
le comte de l'Isle devint plus pressant, il se tira d'embarras
en annonçant l'arrivée prochaine d'un personnage investi de sa
confiance, qui serait chargé de traiter des nombreux détails que
soulevaient de telles demandes. Au cours de l'entretien, il exprima
la pensée que toute proclamation du roi devait être contresignée par
les princes de sa famille, la conformité de sentiments entre ses
parents et lui devant donner plus de poids à ses paroles. Le roi lui
communiqua la lettre qu'il avait reçue en 1805 du comte d'Artois, à
la suite de la déclaration de Calmar, et s'engagea à la publier dans
une édition nouvelle de cette déclaration, qu'il suppliait le tsar de
faire répandre dans l'armée française par les soldats russes.

Alexandre à peine parti, le roi lui écrivit lettres sur lettres à son
quartier général, pressant les solutions, réclamant le personnage
de confiance qu'on lui avait annoncé, harcelant l'empereur de ses
demandes, plein d'espoir dans leur succès, véritablement enivré par
un entretien où les deux interlocuteurs avaient parlé comme des
victorieux et non comme des vaincus. Son exaltation fût vite tombée,
s'il avait su quelle fâcheuse impression emportait Alexandre de sa
rencontre avec lui. Soit que le spectacle de cet exilé goutteux,
lourd, impropre à l'activité du champ de bataille, eût mal disposé
l'empereur, soit que la pauvreté de son hôte lui eût caché ses
mérites, il le jugea comme un homme médiocre, et le quitta convaincu
qu'il ne régnerait jamais.

Après son départ, le roi attendit vainement l'effet de leur
entrevue. L'opinion d'Alexandre était faite. Il avait quitté Mitau,
définitivement résolu à abandonner les Bourbons à eux-mêmes, à
ne favoriser en rien leurs projets. Quant à l'hospitalité qu'il
accordait au chef de leur maison, il entendait n'y rien changer,
le laisser libre d'en profiter ou d'y renoncer. Il ne considérait
plus Louis XVIII que comme l'épave d'une grandeur passée, à la
résurrection de laquelle il ne croyait plus, encore qu'il restât
disposé à l'environner des égards dus au malheur. Aussi, confiant
au général de Budberg le soin de répondre aux lettres du prétendant
par de banales formules de politesse, il cessa de s'occuper de lui.
D'autres soucis d'ailleurs l'absorbaient. En arrivant au quartier
général de l'armée russe, sur le Niémen, il avait pu juger par
lui-même d'une situation que, malgré l'évidence, le général de
Benningsen s'obstinait à ne pas croire désespérée, mais dont les
périls apparaissaient de toutes parts. Les opérations militaires qui
allaient s'accomplir constituaient un suprême va-tout, à l'approche
duquel Alexandre eut vite oublié le roi de Mitau.

Le duc d'Angoulême et le duc de Berry, qui brûlaient de faire
campagne dans ses armées, n'y furent pas admis, bien que le roi
l'eût sollicité pour eux, et cette déconvenue détruisit dans l'oeuf
le beau projet formé par d'Avaray, de demander pour le cadet des
deux frères la main de la grande-duchesse Anne, la plus jeune soeur
d'Alexandre, qu'un peu plus tard Napoléon songea, lui aussi, à
épouser. Le tsar ayant promis d'examiner la proposition du roi,
relative à la formation d'un corps de trente mille volontaires
recrutés parmi les prisonniers français, dont il prendrait le
commandement et qui opérerait en Vendée, Blacas avait été invité à
en entretenir le prince Czartorysky, qui était alors chancelier.
Pour le disposer à entrer dans les vues du roi, il imagina de lui
faire lire une histoire des guerres de Vendée, qui venait de
paraître, et qu'il avait annotée. Cette lecture, s'il faut en croire
de Maistre, convainquit le chancelier de l'excellence du projet; il
s'efforça de le faire aboutir. Mais il quitta le pouvoir avant d'y
avoir réussi, et Budberg, son successeur, ne voulut pas renouer la
négociation. Des espérances qu'avait données le tsar à Louis XVIII
dans leur entretien, une seule parut devoir se réaliser: celle d'une
proclamation royale qui serait répandue dans l'armée française.
Mais, quand des pourparlers on en vint à l'exécution, cette idée fut
abandonnée.

D'Avaray s'étant rendu peu après, à Saint-Pétersbourg, pour consulter
les médecins, chercha à utiliser son voyage au profit de la cause
royale. Il essaya de reprendre les affaires dont Blacas poursuivait
sans succès la solution. Il en entretint le chancelier, baron de
Budberg. Ordre avait été donné par le tsar à son ministre, de
répondre aux multiples requêtes du prétendant par de banales formules
de politesse. D'Avaray n'obtint rien de plus. Bientôt après, revenu
à Mitau, il apprenait que sa démarche, de quelque réserve qu'il
l'eût entourée, avait paru aussi déplacée qu'inopportune, et qu'on
l'accusait de ne suggérer au roi que des projets extravagants. Il ne
pardonna pas à Budberg de professer une telle opinion sur son compte.
Il lui pardonna d'autant moins, que peu de temps après, à propos de
la proclamation du roi, le chancelier affecta, dans sa correspondance
avec Mitau, de se passer du concours de d'Avaray. Dans un long
mémoire, l'ami du roi expose ses griefs, et se montre profondément
blessé du sans-façon avec lequel le chancelier de Russie l'avait
traité en cette circonstance.

Blacas dut à la bonne réputation dont il jouissait à
Saint-Pétersbourg, de n'avoir pas à souffrir de ces tiraillements. Il
y demeura, suivant avec anxiété les événements qui se déroulaient sur
le territoire de la Prusse, où, après la bataille d'Eylau, Français
d'un côté, Russes et Prussiens de l'autre étaient restés en présence.
Durant plusieurs mois, son rôle fut simplement un rôle d'informateur.
À l'affût des nouvelles qui arrivaient du théâtre de la guerre et
qu'il recueillait chez la duchesse de Wurtemberg, chez la princesse
de Tarente, chez la comtesse Strogonoff, à l'ambassade de Naples et
à la légation de Sardaigne, où de Maistre le recevait en ami, il les
transmettait à Mitau avec les commentaires auxquels elles donnaient
lieu.

Parfois aussi, quoique rarement, c'est par les ministres impériaux
eux-mêmes qu'elles lui étaient communiquées ou qu'il apprenait ce
qu'ils en pensaient, ce qu'en pensait l'empereur. Au lendemain de la
bataille d'Austerlitz[72], ayant rencontré dans un salon le prince
Adam Czartorysky, celui-ci lui avait dit:

--Vous devez être bien accablé par les derniers événements?

--Nous sommes, depuis longtemps, accoutumés aux revers, répondit
Blacas. Nous avons gémi en silence sur des malheurs que nous avions
prévus, quand nous avons vu recommencer la guerre sans qu'il fût
question du roi. Mais nous ne nous laissons pas abattre; nous
conservons nos espérances. Notre maître nous donne l'exemple du
courage.

[Note 72: Plusieurs émigrés, officiers dans l'armée russe,
assistaient à cette bataille, et notamment le comte de Langeron,
Emmanuel de Saint-Priest et son frère, le comte de Rastignac, le
baron de Damas, M. de Boissaison, M. de Villerot qui fut tué, et les
deux fils de la princesse de Broglie-Revel, dont l'aîné fut blessé à
mort.

Leur mère était en Russie. Le tsar lui écrivit pour lui annoncer la
mort de son fils et pour rendre hommage à la valeur de celui qui
survivait. Mais cet éloge ne la consola pas. Toute à sa douleur, elle
disait à Blacas:

--Il a emporté tout mon bonheur. Je l'eusse sacrifié pour le roi.
Mais, c'est inutilement qu'il a péri.]

Il aurait pu envelopper dans le même éloge l'empereur Alexandre
qui, lui aussi, conservait l'espoir de vaincre. Cet espoir, partagé
par ses sujets, les disposait à transformer en victoires immenses
les combats douteux, ou même les défaites de leurs armes. Il en
fut ainsi de la bataille d'Eylau, à la suite de laquelle on alla
jusqu'à raconter que plusieurs maréchaux de France avaient été tués
ou blessés, et «que le Corse n'avait dû son salut qu'à la vitesse de
son cheval». De ce que le général de Benningsen, placé à la tête des
troupes alliées, n'avait pas été écrasé, les Russes tiraient cette
conclusion que l'armée de Napoléon serait mise en déroute au premier
choc qui se produirait. En juin 1807, la bataille de Friedland vint
infliger à ces espérances un éclatant et sanglant démenti. Elle
livrait toute la Prusse à Napoléon, et contraignait Alexandre à
déposer les armes. C'était pour les patriotes russes une déception
aussi cruelle qu'inattendue. Elle ne le fut pas moins pour les
émigrés, dont elle paralysait de nouveau les projets.

--Notre cause est perdue, avouait le duc de Richelieu.

Aussi, comprendra-t-on de quelle joie s'emplit le coeur de Louis
XVIII, lorsque, à l'improviste, au mois de juin 1807, s'offrit à
lui, sous la forme la plus inattendue, l'occasion de quitter cette
triste capitale de Courlande, qu'en 1804 il n'avait acceptée comme
refuge que faute de mieux, et, ainsi qu'il le disait, comme on
accepte un lit à l'Hôtel-Dieu. Cette occasion était un appel que lui
adressait le roi de Suède. Gustave IV, en guerre avec la France,
dans le but de reconquérir ses possessions d'Allemagne, avait dû
à l'énergique résistance de ses sujets poméraniens, assiégés dans
Stralsund, d'obtenir un armistice durant lequel il s'était mis en
état de reprendre les hostilités. Maintenant, il voulait le rompre,
recommencer à combattre, et, ayant imaginé de former avec les émigrés
et les Français prisonniers en Russie, qui voudraient se réunir à
lui, un corps expéditionnaire, destiné à marcher contre Napoléon, il
invitait Louis XVIII à se rendre auprès de lui, pour aviser ensemble
aux moyens de recruter et d'utiliser cette petite armée, dont une
centaine de volontaires, réunis en Suède par le duc de Piennes,
formait déjà le noyau. Une telle invitation entrait trop bien dans
les vues de celui à qui elle s'adressait pour qu'il ne l'acceptât
pas. Il l'accepta «avec joie et reconnaissance», d'autant plus
empressé à y souscrire, qu'elle lui était transmise par l'empereur de
Russie, et «de la manière la plus amicale», ce qui devait lui faire
croire que ce souverain approuverait son adhésion.

Il allait se mettre en route quand il apprit le résultat de la
bataille de Friedland. Redoutant que le roi de Suède n'eût renoncé à
ses plans, il suspendit son départ. Mais, pressé d'être fixé sur ce
qu'il devait espérer ou craindre, il résolut d'envoyer un émissaire
à Calscrone, port suédois sur la Baltique, où Gustave IV lui avait
donné rendez-vous. Le comte de Blacas, mandé d'urgence à Mitau, reçut
de lui cette mission de confiance. En arrivant à Calscrone, il y fut
salué par la nouvelle de la paix conclue, le 8 juillet, à Tilsitt,
entre la Russie et la France. Il devait croire qu'il n'y avait
plus rien à attendre du monarque suédois. Mais ses craintes furent
heureusement trompées. Rentré à Mitau, au mois d'août, après avoir
longuement conféré avec Gustave IV, il apprenait à Louis XVIII que le
roi de Suède persévérait dans ses desseins. La réussite en était si
peu vraisemblable, qu'il semble impossible que le prétendant ait pu
y croire. Il n'hésita pas cependant à quitter Mitau, en y laissant
la reine et la duchesse d'Angoulême et après avoir écrit au tsar
pour lui annoncer son départ et son prochain retour, quoique, dès ce
moment, il fût hanté par le désir de passer en Angleterre.

En cette circonstance, Alexandre,--et ce ne serait pas la seule où on
l'aurait vu jouer double jeu,--se montre à nous avec deux visages.
Le 31 mai, il transmet à Louis XVIII l'invitation de Gustave IV,
sans songer à le mettre en garde contre les graves inconvénients
qu'elle présente, et le 22 août suivant, lorsqu'il apprend que le
roi se prépare à quitter Mitau pour se rendre à Stockholm, il le
désapprouve. Il est vrai qu'entre ces deux dates, lui-même s'est
rencontré à Tilsitt avec Napoléon, et qu'ils se sont réconciliés.
Mais, il a négligé de conseiller à Louis XVIII de décliner l'appel
du roi de Suède, conseil que le roi de France n'aurait pas manqué de
suivre s'il avait pu prévoir qu'il serait désavoué. Quoi qu'il en
soit, à cette date du 22 août, le tsar fait appeler Lesseps, chargé
d'affaires de Napoléon à Saint-Pétersbourg, et lui tient ce langage
pour qu'il soit répété à Paris:

--En mai dernier, lorsque je faisais la guerre à la France, le roi de
Suède m'écrivit pour m'engager à déterminer le comte de l'Isle à se
rendre à Stockholm. Je me bornai à envoyer cette lettre à Mitau, sans
lui donner aucun conseil, et en le laissant maître de faire ce qu'il
voudrait. Je ne me suis plus occupé de lui parce que je le reconnus,
surtout lorsque j'eus occasion de le voir et de causer avec lui, pour
l'homme le plus nul et le plus insignifiant en Europe. J'en parlai
sur ce ton à l'empereur Napoléon, qui le connaissait sous ce même
rapport. Tranquille sur ce point, je n'y pensais plus, lorsque hier
je reçus un courrier de mon gouverneur de Mitau, qui m'annonçait
que le comte de l'Isle se disposait à s'embarquer pour la Suède.
J'ai aussitôt répondu qu'il n'était pas mon prisonnier, que je lui
avais offert l'hospitalité chez moi, et que, si elle lui devenait
à charge, il était libre de la chercher ailleurs. D'après cela, je
crois qu'il s'en ira. Mais, je n'y suis pour rien. Le comte de l'Isle
m'a sollicité plusieurs fois de le reconnaître comme roi; mais, je
m'y suis constamment refusé, persuadé que jamais il ne montera sur le
trône.

L'avenir réservait à la prédiction de l'empereur Alexandre un
solennel démenti. Louis XVIII devait régner, et c'est parce qu'il
ne cessa jamais de croire à son retour en France qu'on le voit
constamment s'agiter, et trop souvent avec plus de volonté que
d'adresse, pour en hâter l'époque. Et quoi qu'on pense de cette
activité qui ne se lasse pas, il faut bien reconnaître qu'elle
témoigne, à son honneur, de son indomptable confiance dans ce qu'il
appelle «ses imprescriptibles droits». Cette confiance, qu'aucune
épreuve ne parvint à affaiblir, animait son âme en 1807 aussi bien
que dans les années précédentes, qui, cependant, ne lui avaient
apporté que peines et déceptions. C'est d'elle que s'inspirait
sa conduite, lorsque, à la fin du mois d'août, il s'embarquait à
Liebau pour la Suède, sur une frégate que Gustave IV avait mise à sa
disposition.



IX

CHEZ LE ROI DE SUÈDE


Si Louis XVIII, lorsque au mois de juin il avait reçu l'appel
du roi de Suède, était en droit de concevoir des espérances, au
mois d'août, au moment où il quittait la Russie pour se rendre à
Stockholm, il ne pouvait plus se faire illusion quant aux chances qui
lui restaient de les voir se réaliser. Au mois de juin, la Russie
et la Prusse étaient en guerre avec la France. Gustave IV, menacé
dans la Poméranie suédoise, par une armée française, qui assiégeait
Stralsund, leur avait demandé secours. En appelant à lui Louis XVIII,
il lui offrait une possibilité de se rouvrir son royaume. Au mois
d'août, la situation n'était plus la même. Les monarques russe et
prussien avaient conclu la paix avec Napoléon. Le souverain suédois,
réduit à ses seules forces, ne songeait qu'à se défendre et non à
attaquer. De sa réunion avec le roi de France, celui-ci ne pouvait se
flatter de tirer des avantages décisifs. Si donc il persévérait dans
son dessein de partir, c'est surtout parce qu'en quittant Mitau, il
se rapprocherait de la France, but qu'il avait constamment poursuivi.

Nous avons sous les yeux une note rédigée par lui, qui est, à cet
égard, singulièrement instructive. Datée du 22 mars 1806, elle expose
les raisons pour lesquelles, à cette époque, il refusait des pouvoirs
à des royalistes qui croyaient le moment propice pour fomenter parmi
les Français des soulèvements contre le gouvernement impérial. Elle
constitue un fidèle résumé de ses décevantes aventures, qui, s'il eût
écrit ses mémoires, y aurait certainement figuré. Elle est aussi un
témoignage saisissant de l'activité qu'il avait déployée jusque-là
pour se mettre, en se rapprochant d'eux, en rapport avec ses sujets.

«Depuis ma sortie de France, le 21 juin 1791, je n'ai pas fait un pas
qui n'ait tendu à m'en rapprocher, ou du moins à me tenir le plus à
portée possible de mon malheureux peuple égaré. Je me suis d'abord
établi à Coblentz, à deux petites journées des frontières, jusqu'au
commencement de la campagne de 1792. Après cette campagne, obligé de
passer le Rhin, je pris pour asile la petite ville de Hamm, sur la
Lyppe; j'y suis resté jusqu'à ce que le voeu des Toulonnais m'appelât
chez eux. En arrivant à Turin, d'où je comptais aller m'embarquer à
Gênes, j'appris l'évacuation de Toulon. Je restai à Turin.

«Quatre mois après, le roi de Sardaigne mon beau-père, en raison même
de mes instances pour rejoindre son armée, m'obligea de quitter
le Piémont. Le duc de Parme mon cousin, ne put me garder chez lui;
j'allai m'établir à Vérone. Déjà, je sollicitais avec une constante
et inutile chaleur, de l'Espagne et de l'Angleterre, mon passage à
la Vendée. Au bout de deux ans, le sénat me chasse; alors, malgré
l'opposition formelle de l'Autriche, j'allai joindre sur le Rhin le
corps de Condé. N'ayant point, comme mon cousin le prince de Condé
et ses braves gentilshommes, d'engagement personnel avec l'empereur
d'Allemagne, exposé d'ailleurs à des désagréments continuels,
lorsque la retraite fut ordonnée sur le Danube, et que je ne vis
plus les montagnes d'Alsace, je m'éloignai. Je n'étais pas venu dans
l'intention de verser au coeur de l'Allemagne le sang français,
pour des intérêts étrangers. Assassiné en chemin[73], j'allai à
Blanckenberg, dans le duché de Brunswick.

[Note 73: Allusion à l'attentat dont il fut l'objet en 1796, à
Dillingen. Voir tome Ier, p. 375.]

«Après le 18 fructidor, le Directoire exigea du roi de Prusse de
me faire renvoyer. J'essayai en vain d'obtenir un asile en Saxe.
Alors, ne pouvant rester en Allemagne, j'acceptai avec douleur
l'offre généreuse que me fit Paul Ier, d'aller résider à Mitau. Il
m'en chassa au bout de trois ans, et le roi de Prusse me toléra à
Varsovie. J'essayai inutilement d'obtenir, dans les États de ce
prince, un séjour plus rapproché de la France. J'ai quitté Varsovie
pour aller en Suède conférer avec mon frère sur l'acte qu'il était
de mon devoir d'opposer à l'usurpation ouverte de Buonaparte, et,
pendant mon séjour à Calmar, le roi de Prusse m'interdit le retour
dans ses États. Il a donc fallu accepter les offres réitérées de
l'empereur Alexandre et rentrer en Russie. Voilà mon itinéraire
depuis quinze ans; ma correspondance fait foi de mes efforts, sans
cesse et infructueusement renouvelés auprès de toutes les puissances,
pour que moi et les miens puissions prendre une part active à la
guerre.

«Cette esquisse n'est pas consolante, mais elle est nécessaire à
présenter à ceux qui désirent avec tant de raison mon rapprochement
et mon activité. Les efforts les plus infatigables furent renouvelés
à cet effet un an avant le début de cette désastreuse campagne, et,
en ce moment même, je suis en état de prouver que je travaille au
même objet.

«Depuis le commencement de la Révolution, tout, en France et au
dehors, tourne sur un cercle vicieux; chez l'étranger, beaucoup
d'esprits imbus des idées philosophiques ont aimé, aiment peut-être
encore, la révolution; presque tous l'ont crue populaire et par
conséquent indestructible; mais, comme en même temps, on voyait
bien qu'elle désorganisait tout, on s'est flatté que dans cet état
de désordre, il serait facile de faire des conquêtes, et cette idée
n'est pas encore totalement effacée, témoin le dernier traité entre
les puissances (qui, soit dit en passant, rappelle assez bien la
peau de l'ours); cette double erreur est la source de la conduite
constamment tenue à mon égard. On croit, d'une part, qu'il n'y a plus
rien à faire pour moi; de l'autre, on craint, en me mettant en avant,
et de compromettre si l'on ne réussit pas, et de nuire, si l'on
réussit, à des projets ambitieux ultérieurs. Je suis très sûr que
l'empereur de Russie n'a point de tels projets; mais, tout me prouve
qu'il partage l'autre erreur, et cela suffit pour qu'il agisse envers
moi comme les autres souverains.

«En France, cette conduite des puissances a inspiré contre elles
une méfiance qu'on ne peut dire mal fondée, mais qui, cependant,
a des effets très funestes. De plus, les yeux ne pouvant percer à
travers le nuage qui enveloppe moi et les miens, on nous accuse de
tout abandonner, et cette injustice m'afflige profondément sans que
je puisse entièrement la condamner. Dieu seul voit les choses telles
qu'elles sont; les hommes ne peuvent juger que sur les apparences;
il en résulte cependant un découragement, une inertie qui, de plus
en plus, creusent l'abîme. Placé entre les deux partis, je leur crie
également: Vous vous trompez; mais, d'une part, ma voix n'est pas
entendue; de l'autre, elle n'est pas écoutée.

«Je sais bien que si je pouvais me montrer, me rapprocher seulement,
cela serait très utile; mais, les puissances n'y consentent pas,
parce que la chose leur paraît au moins superflue. Je sais également
qu'un mouvement en France leur ouvrirait les yeux; mais ce mouvement
ne s'opère pas, parce qu'on n'en ose même espérer le succès, d'après
l'opinion qu'on a des puissances et de moi-même: voilà le cercle
vicieux dont je parlais tout à l'heure.

«Quelles instructions puis-je donc donner? Quels pouvoirs puis-je
départir? Qui en revêtirai-je? On demande que je parle de nouveau.
À qui? Comment? En quel langage? J'oserai ici citer la parole de
l'Évangile: «Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent,
car, s'ils ne les écoutent pas, un mort ressusciterait qu'ils ne l'en
croiraient pas.» Pour suivre l'application, Moïse et les prophètes,
c'est ma déclaration du 2 décembre 1804. Le mort qui ressusciterait
serait une garantie nouvelle. Tout est renfermé dans ma déclaration.
S'agit-il d'un militaire? Conservation du grade, de l'emploi;
avancement proportionné aux services, abolition du règlement de 1781,
tout y est assuré. Veut-on aborder un administrateur? Son état sera
maintenu. À un homme du peuple? La conscription, cet impôt personnel,
le plus onéreux de tous, sera aboli. À ceux dont l'état n'est pas
spécifié dans la déclaration? Le plus simple raisonnement par
analogie suffit pour les satisfaire. Que je voulusse capter l'armée,
cela s'entendrait; mais, par quelle prédilection conserverais-je
ce juge, cet administrateur, tandis que je dépouillerais celui qui
exerce d'autres fonctions et qui aurait aussi bien mérité qu'eux?
À un nouveau propriétaire? Je me déclare le protecteur des droits
et des intérêts de tous. Un coupable enfin? Les poursuites sont
défendues, l'amnistie générale est solennellement annoncée, la porte
du repentir ouverte. Et sur tous ces points on ne peut douter de ma
bonne foi, puisque je ne fais que citer des instructions qui ont six
ans de date.

«Quelle plus ample instruction peut-on recevoir? Des pouvoirs sont
inutiles; le zèle suffit pour prêcher une pareille doctrine. Des
pouvoirs, d'ailleurs, ne peuvent se donner qu'à un très petit nombre
de personnes. Ma déclaration peut faire autant de missionnaires
qu'il faut en ce moment. Les pouvoirs enfin sont nécessaires pour
traiter,--nous n'en sommes pas là,--mais non pour convertir, et
c'est la conversion qu'il faut avoir pour objet. Si je me trouve
comme Henry IV dans le cas de racheter mon royaume, je donnerai des
pouvoirs à qui cela sera nécessaire; mais, actuellement, ce n'est pas
le cas d'en donner.»

Les pouvoirs que le roi refusait en 1806 à des serviteurs animés
de plus de zèle que de prudence, il les leur eût également refusés
en 1807, puisque cette fois, pas plus que l'année précédente, ils
n'auraient pu être utilisés. Mais, il n'en restait pas moins possédé
de l'incessante volonté de marcher vers le royaume, de se fixer plus
près des partisans qu'il y comptait encore et de s'assurer avec
eux des communications plus fréquentes et plus libres qu'elles ne
pouvaient l'être tant qu'il serait exilé au fond de la Courlande.
Il allait en Suède avec la quasi-certitude de ne faire qu'y passer,
mais décidé, en ce cas, à se jeter en Angleterre, ainsi qu'il en
nourrissait le dessein depuis son arrivée à Mitau.

La frégate suédoise la _Troja_, sur laquelle on vient de le voir
s'embarquer à Liebau, le 3 septembre, n'était pas encore arrivée, le
15, à sa destination. Presque constamment battue des vents et des
flots, elle n'avait pas cessé de louvoyer. Une lettre de d'Avaray,
écrite à bord et destinée au duc d'Havré, resté à Mitau auprès de la
reine et de la duchesse d'Angoulême, nous donne sur cette traversée
orageuse d'attachants détails.

«Je voudrais m'arrêter à vous dire la réception faite au roi par
le lieutenant-colonel commandant Nordenankar, par ses officiers
et l'équipage, parler des hurrahs, des témoignages d'affection
de ces fidèles et braves Suédois; mais le vent souffle, il faut
marcher. Le temps était gros; bientôt tous, excepté à peu près le
roi et le duc de Gramont, vrai loup de mer, furent malades, et il
en fut ainsi jusqu'au surlendemain dimanche, qu'un ciel superbe, un
soleil brillant et chaud, un air agréable et frais remplaçant les
bourrasques, vinrent avec nous saluer notre maître. C'était le jour
de Saint-Louis à Mitau, et par conséquent à bord de la _Troja_. Notre
plus grand bien était de sentir, de penser et d'aimer avec la reine,
Mme la duchesse d'Angoulême et nos amis de Courlande. Après la messe,
nous étions assis sur le pont. Un météore éclatant, en présence même
du soleil, s'allume à notre droite et, filant du nord vers Stralsund
dans une ligne plus directe que celle que le vent nous permettait
de tenir, il avance une double tête de feu et prolonge sa queue
d'argent, en semblant nous dire: «C'est là que la constance, l'amitié
et l'honneur vont embrasser un frère.»

«La journée se passe ainsi; personne de nous ne manque à l'appel
du dîner; Monseigneur (le duc d'Angoulême), cependant, avait été
obligé de rester couché; mais, il était bien et prenait part ainsi à
la fête. Vers la fin du repas, Français et Suédois, confondus dans
la chambre et sur le pont, boivent à la santé du roi, aux cris des
matelots, puis à celle de notre jeune prince. Enfin, la journée était
si tranquille et le contentement tel, que Perronnet (valet de chambre
du roi) qui, la veille, faisait des pas de deux pouces porté sur six
jambes, avec une grimace à fendre le coeur, avait mis le soir habit
bas et sautait à la corde en faisant des croix de chevalier et des
doubles tours. Vains présages! En vérité, mon cher duc, je devrais
m'en tenir, et pour vous et pour moi, à dire avec Pierrot: «Tout à
coup le ciel s'obscurcit, le jour fait place à la nuit.» D'autant
mieux que, comme lui, j'étais, l'on peut dire, à fond de cale, si
ce n'est dans les angoisses de la peur, dans celles de la douleur,
des noires pensées, du cruel contraste, sans cesse présent à mon
imagination, entre ce que fait aujourd'hui l'aveugle fortune du
courage de mon maître, et ce qu'elle en pouvait faire au printemps,
le mettant également sous voile.

«Ce fut le lundi que commença la tourmente qui, durant une semaine
entière, ne nous a pas laissé deux heures de suite une apparence de
repos. Ce même jour, après avoir reconnu la Poméranie et le fort
de Colberg, nous étions parvenus en vue de Rugen. Le commandant
comptait d'abord mouiller, le 7; ensuite, le lendemain matin. Toutes
les précautions de prudence étaient convenues. Après les signaux
et l'appel fait d'un pilote côtier, Nordenankar, si le rapport
de celui-ci était favorable, se proposait d'envoyer à terre deux
officiers: l'un pour se rendre au quartier royal, à l'extrémité
de Rugen, en face de Stralsund; l'autre, pour rapporter à bord
l'assurance que la place tenait toujours, et que l'île n'était pas
occupée par les Français. Déjà le roi dont le calme et, Dieu merci,
la santé ont été imperturbables, amarré sur son siège, car la mer
commençait à être très forte, avait écrit à Sa Majesté Suédoise.
Les vents, une affreuse tempête sans aucune relâche, pendant trois
jours et trois nuits, renouvelée à deux reprises, puis des rafales
éclairées par un soleil lugubre et blanc, se succédant sans aucun
terme; des montagnes qui venaient enlever ou heurter le vaisseau, et
dont les cimes brisées retombaient en déluge; la Providence enfin,
dans son courroux, ou peut-être sa bonté, en ont décidé autrement.
Après avoir, en louvoyant, tenu aussi longtemps que possible vers
cette hauteur, il a fallu céder, et notre brave capitaine déclarant
que, depuis vingt-cinq ans qu'il navigue sur la Baltique, il n'avait
jamais rien éprouvé de pareil, s'est éloigné avec dépit, laissant
bien loin en arrière l'île danoise de Bornholm, puis celle d'Oeland,
et se revoyant rechassé dans l'est jusqu'à moitié de l'espace que
nous avions franchi. Heureusement après tant de fatigues, nous
n'avons personne de vraiment malade. Les plus souffrants sont
Monseigneur et moi: quelques contusions, quelques légères blessures,
inévitable effet, pour des gens surtout qui n'ont pas le pied marin,
de la violence des secousses dans une mer dont les vagues une fois
révoltées s'entrechoquent de toute part. Mais ce qu'il y avait de
plus pénible n'était pas l'agitation. Oh! combien de fois n'ai-je pas
invoqué les bombes de Stralsund! Elles nous eussent paru, comparées à
notre situation, semblables à un berceau délicieux. Mais les bombes
même nous refusaient un abri.»

La tempête dura jusqu'au 13 septembre. Le 14, un calme plat y succéda
et se prolongea jusqu'au lendemain. À l'aube du 15, le vent se leva
de nouveau, mais sans violence. Malheureusement, il était à l'ouest,
éloignait les voyageurs de Stralsund où ils eussent voulu aborder,
croyant que Gustave IV s'y trouvait encore; il les poussait vers
Carlscrone. Ils durent se décider à y débarquer; la plupart d'entre
eux, le duc d'Angoulême notamment, succombaient à la fatigue et
souhaitaient d'être mis à terre. Le roi, d'autre part, avait hâte
de faire parvenir des nouvelles à Mitau. Ce fut une circonstance
heureuse; car, s'ils eussent abordé Stralsund, c'est par l'armée
française qu'ils y auraient été reçus. Cette place s'était rendue
avant de subir un bombardement, sous la condition que les troupes
qui la défendaient ne seraient pas prisonnières et qu'on leur
laisserait le temps de passer à Carlscrone. Leur transport, opéré
par une flottille suédoise, s'achevait quand la _Troja_ jeta l'ancre
devant cette ville.

En débarquant, dans la matinée du 16, Louis XVIII apprit des amiraux
qui vinrent le recevoir, que Gustave IV, tombé malade à Stralsund,
avait pu partir avant la capitulation et se faire conduire à
Carlscrone. Maintenant, il entrait en convalescence. Le roi chargea
aussitôt d'Avaray d'aller le complimenter. Lorsque d'Avaray se
présenta au quartier général, le convalescent montait en voiture avec
la reine et leur fille, la princesse Sophie. C'était sa première
sortie. Il n'y eut que quelques mots échangés. Mais, cette courte
entrevue permit à l'envoyé de Louis XVIII de constater la faiblesse
et le découragement du roi de Suède.

Les deux princes se virent le lendemain. Le duc d'Angoulême
accompagnait son oncle. Il avait été convenu que ce jour-là, on ne
s'entretiendrait pas d'affaires, et Louis XVIII se borna d'abord à
exprimer sa gratitude. «Mais, raconte encore d'Avaray, après les
témoignages d'une réciproque amitié, Gustave IV l'attaqua le premier
avec douleur, sur ses intérêts et l'avantage qui pouvait résulter,
dans de pareilles circonstances, de son passage en Angleterre, pour
y traiter lui-même avec le cabinet et tâcher de faire prendre une
meilleure direction aux efforts de cette puissance.» Ce conseil
était trop conforme aux dispositions de Louis XVIII pour qu'il ne
s'empressât pas d'y souscrire. Mais, en le lui donnant, le roi de
Suède ne s'inspirait pas moins de ses propres intérêts que de ceux
du prince qu'il traitait en ami. En dépit des honneurs qu'il lui
rendait, il considérait sa présence à Carlscrone, comme inopportune
et dangereuse. Il avait déjà pu se convaincre que ses sujets, pour la
plupart, blâmaient l'accueil qu'il faisait à un ennemi de Napoléon.
Tout en lui prodiguant les plus touchantes attentions, il avait hâte
de le voir s'éloigner.

Une conférence nouvelle eut lieu le surlendemain. D'Avaray et M. de
Wetterstedt, le premier ministre suédois, y assistaient. Gustave
IV s'était assis entre le roi et le duc d'Angoulême. «Il était
bien défait, mais son visage et tout son extérieur n'annonçaient
plus qu'un convalescent échappé aux portes de la mort. Je fis
alors lecture au roi de différentes pièces, telles que la lettre
de l'empereur de Russie au roi, pour lui transmettre l'ouverture
relative au passage de Sa Majesté de Suède, et celle du roi à
l'empereur, qui motive son voyage. Je donnai successivement toutes
les explications nécessaires, notre maître lui-même y ajoutant les
siennes.

«Dans cette lecture, lorsqu'il était question de quelques objets, ou
qu'il se présentait quelques expressions méritées, qui ramenaient
Gustave IV à son noble caractère, ou touchaient les cordes sensibles
de son âme, son visage abattu devenait animé, et, pour un instant,
les traces de la maladie faisaient place à celles de la satisfaction
et de l'espoir d'un meilleur avenir. On traita ensuite d'une manière
définitive les moyens les plus prompts pour assurer la célérité et
le secret du passage de Sa Majesté et de Monseigneur en Angleterre,
Gustave IV se faisant honneur de déclarer que, dans des dépêches à
Pétersbourg et à Londres, il en avait donné le conseil. J'en avais
proposé les bases dans ma note remise à M. de Wetterstedt qui désira,
pour le secret même, que le nouvel embarquement se fît à Gothembourg,
tandis que le roi se transporterait à la petite ville du gouvernement
de Toukoping, située sur la route d'Helsingborg à Stockholm, et qui
se trouve à la fois à portée du nouveau point d'embarquement et
pouvant paraître choisie pour faciliter les rapports avec Sa Majesté
Suédoise, que ses affaires et sa santé appelaient à Helsingfors.

«La reine était venue avec la jeune princesse Sophie. Nous fîmes tous
notre cour à Leurs Majestés, qui nous traitèrent avec beaucoup de
distinction et, à leur exemple, tout ce qui composait leur suite. En
sortant de chez le roi, tous les détails furent convenus avec M. le
baron de Wetterstedt. Comme il s'agissait surtout du secret à l'égard
de l'Angleterre et de ses agents, on prit les précautions de prudence
pour que M. Pierrepont, envoyé de Sa Majesté Britannique, ne pût être
informé de la résolution prise, de manière à en prévenir sa cour. Sa
Majesté Suédoise partit ce jour même pour Helsingfors.

«Le roi, étant resté à Carlscrone, y attendit le duc de Piennes que
Gustave IV avait désigné, avec une centaine de soldats français
réunis par ce prince, pour faire la garde de notre maître dans l'île
de Rugen. Sa Majesté revit avec une vive satisfaction ce fidèle
serviteur. Enfin, après avoir visité le port, les chantiers, les
formes qui, par leur nature, taillées ou construites dans le roc,
sont un objet de très grande curiosité; après avoir été rendre
hommage à l'âge, au mérite et l'on peut dire à la Suède, dans la
personne de l'amiral Chapman, vieillard de quatre-vingt-six ans,
célèbre par la profondeur de ses connaissances, et qu'on regarde
comme le père de la marine suédoise, le roi, sans pouvoir empêcher
les autorités militaires et civiles de lui rendre tous les honneurs
dus à son rang, a quitté Carlscrone le 26 septembre pour se rendre à
Toukoping.

«Quant à la frégate, elle avait déjà mis à la voile conformément
aux ordres de Sa Majesté Suédoise. Je m'étais entendu à cet égard
avec l'amiral Puke, commandant du port. Ce brave officier, décoré
du Grand Ordre de l'Épée, l'est en même temps de celui du Mérite,
acquis vaillamment au service de Louis XVI. Il a été, dans cette
circonstance, rempli de zèle pour celui de notre auguste maître.»

Ce que d'Avaray ne dit pas dans ce récit, mais ce que nous révèle
sa correspondance, c'est qu'au moment de quitter Carlscrone, le duc
d'Angoulême sollicita du roi l'autorisation de ne pas le suivre
immédiatement en Angleterre. Il ne jugeait pas que sa présence y fût
utile. Il eût préféré retourner à Mitau, où il avait laissé sa jeune
femme. Quelque légitimes que fussent les raisons qu'il faisait valoir
à l'appui de sa demande, le roi refusa d'y accéder. Il voulait, en se
présentant au gouvernement anglais, avoir auprès de lui l'héritier
présomptif de la couronne. Pour tempérer la rigueur de son refus,
il lui promit que, s'il se fixait en Angleterre, il le chargerait
d'aller chercher à Mitau les princesses et de les lui ramener.

Le duc d'Angoulême se résigna. Mais, convaincu que le refus avait été
dicté au roi par le comte d'Avaray, il conçut contre celui-ci une
sourde rancune. Il parvint à la dissimuler, mais non à en oublier la
cause. À Hartwell, quelques semaines plus tard, il ne put en contenir
l'éclat, ce qui donna lieu à un incident pénible pour le roi et pour
d'Avaray. La résolution de Louis XVIII de quitter Mitau ne plaisait
pas à tout le monde dans son entourage. À une existence bien humble,
sans doute, mais du moins assurée et paisible, elle en substituait
une, incertaine et grosse de dangers. La reine l'avait critiquée, et
ses critiques avaient trouvé des échos jusque dans la domesticité.
C'était, disaient les mécontents, «un plongeon dans l'inconnu,» et
tous se trouvaient d'accord pour en imputer la responsabilité à
d'Avaray, «à qui le roi ne savait rien refuser.» Leur mécontentement
envenimait les jalousies, depuis longtemps suscitées contre lui par
la faveur dont il jouissait auprès de Louis XVIII. Il ne les ignorait
pas; il en souffrait cruellement. Mais, soutenu par la confiance
de son maître, il bravait la calomnie et ne s'inspirait que de sa
volonté de le bien servir. Il avait non pas suggéré, mais approuvé le
voyage en Angleterre, qu'il considérait comme un trait de génie de la
part du roi. Faisant allusion aux difficultés qui existaient alors
entre ce pays et la Russie, il disait avec enthousiasme:

--Nous serons les anges pacificateurs entre la Russie et
l'Angleterre; voilà le rôle qu'il nous convient de jouer. Le roi ne
peut pas renoncer gratuitement à son asile de Russie. L'essentiel
est de voir de ses propres yeux comment se traitent ses affaires en
Angleterre.

Pour ne pas perdre la possibilité de recouvrer cet asile, s'il en
était besoin, il importait de ménager la Russie, de ne pas blesser
le tsar, en lui laissant croire que l'on abandonnait ses États avec
l'espoir de n'y pas revenir. Aussi Louis XVIII tint-il, avant de
quitter la Suède, à écrire à Alexandre pour lui annoncer, non ses
intentions, mais celles qu'il jugeait utile de feindre. «Je vais
entreprendre cette nouvelle course, lui mandait-il, sans savoir ce
qui peut précisément en résulter, puisque mes affaires sont, à bien
des égards, à la disposition du gouvernement anglais, qui, jusqu'à
cette époque, tout en manifestant de bonnes intentions, a presque
toujours employé et soldé des gens auxquels je n'accordais aucune
confiance, et ainsi, faute d'avoir voulu s'entendre directement avec
moi, prolongé bien plutôt que hâté le terme des communs malheurs ...
Maintenant, mon seul regret est de voir différer l'instant de mon
retour. Les gages que moi et mon neveu laissons en Courlande sont
un sûr garant de mon empressement à venir partager avec les miens
l'amitié et les bienfaits de Votre Majesté impériale.»



X

L'ARRIVÉE EN ANGLETERRE


Le 2 octobre, après un voyage durant lequel la sollicitude du roi de
Suède lui avait assuré autant d'égards, d'attentions et d'hommages
que s'il eût été en possession de sa couronne, Louis XVIII arrivait
à Gothembourg, où la _Troja_ l'attendait. Là, une surprise heureuse
lui était réservée. Le duc de Berry venait d'y débarquer. Parti
d'Angleterre, alors qu'on n'y savait pas encore que son oncle avait
quitté Mitau, il allait en Courlande pour y passer quelque temps
auprès de la famille royale. Voulant profiter de son voyage pour se
présenter au roi de Suède, il avait fait escale à Gothembourg, sans
se douter que Louis XVIII et le duc d'Angoulême y étaient annoncés.
Cette rencontre imprévue embellit pour les trois princes leur séjour
dans cette ville.

Le duc de Berry ne se remit en route pour la Courlande qu'au moment
ou son oncle et son frère allaient s'embarquer. Mais, les vents qui
favorisaient sa marche étaient contraires à celle du bâtiment où le
roi avait déjà pris passage, et l'empêchèrent de mettre à la voile.
Ils duraient encore le 16 octobre. Ce jour-là, le roi fut prévenu que
ses projets s'étaient ébruités à Londres. Il apprenait en même temps
que le _Packet Boat_, qui faisait entre la Suède et l'Angleterre
un service régulier, allait partir. Il se décida à lui confier une
lettre qu'il avait écrite au souverain britannique, mais qu'il
aurait voulu ne lui envoyer qu'en arrivant dans ses États ...

«Monsieur mon frère et cousin, lui disait-il, je viens chez Votre
Majesté lui demander et me mettre à portée de concerter avec elle
les moyens d'aller en personne délivrer mes sujets de l'oppression,
arracher l'héritage de mes pères des mains de l'usurpateur, et rendre
la paix à l'Europe. J'y viens avec mon neveu le duc d'Angoulême, sous
la sauvegarde du généreux Gustave IV, l'ami fidèle de Votre Majesté,
et je puis dire le mien. Je n'observe pas de forme parce que le temps
presse, et que j'ai la certitude de servir Votre Majesté en lui
fournissant un allié puissant. Cet allié, ce n'est pas ma personne,
c'est le roi de France.

«Dans le principe de la Révolution, les Français ont cru combattre
pour la liberté et pour la patrie; cette enivrante illusion est
détruite. Qu'importent à la France l'anéantissement de la Prusse,
des victoires en Pologne et jusque sur les confins de l'empire
russe? Mais, Buonaparte l'épuise en promettant toujours la paix, et
les triomphes achetés au prix du sang des victimes qui croient la
conquérir, ne font que river leurs propres fers, et souiller jusqu'au
nom de roi en plantant partout les rejetons d'une race impure. Ces
vérités sont senties; mais, le tyran sait leur opposer une crainte
non moins active. En dénaturant les intentions des souverains et
particulièrement celles de Votre Majesté, il sait encore populariser
au gré de sa fureur et de son ambition, la guerre qu'il fait à la
Grande-Bretagne. Il faut lui arracher le masque; il faut que la
vérité pénètre.

«Cependant, je dois le dire, Votre Majesté seule ne la ferait pas
écouter; toute sacrée qu'est sa parole, elle a besoin d'un garant;
en peut-elle trouver un meilleur que le frère et l'héritier de Louis
XVI s'écriant: «Français, je vous atteste que les intentions de
Georges III sont aussi désintéressées que son caractère personnel est
magnanime!» Cependant, un tel langage, je ne puis le tenir qu'avec
la sanction de Votre Majesté. Ce sont les paroles mêmes que j'aurai
entendues que je dois répéter à mon peuple.

«Dans ce concert entre nous, l'avantage sans doute est grand de mon
côté; j'en espère mon sceptre, et, ce qui est bien plus pour moi, le
bonheur de la France. Mais l'Europe, que Votre Majesté veut délivrer,
y trouve aussi le sien, une paix solide parce que celle-là sera
équitable. Les traités de Campo-Formio, de Lunéville, d'Amiens, de
Presbourg ne lui ont point donné la tranquillité; la paix de Tilsitt
ne la donnera pas davantage. Bien plus les succès du Corse, poussés
au dernier terme, procureraient-ils le repos infâme de la servitude?
Non, les fers engendrent la haine et, tôt ou tard, de ses fers même,
la haine se forge des armes, et ainsi, les sanglantes calamités du
monde seraient sans fin. L'équité (on n'aurait jamais dû l'attendre
de Buonaparte ni de tout autre né d'un ordre de choses incompatible
avec elle), l'équité seule peut donc être la base d'une véritable
tranquillité.

«Enfin, Votre Majesté et son généreux peuple, en participant au
grand bienfait de la paix, y joindront, outre la gloire de n'avoir
pas fléchi devant l'idole, celle d'être les auteurs de la commune
félicité. Les résolutions doivent être à la fois sages et hardies.
Elles offrent sans doute moins de chances favorables qu'à l'époque
de Pultusck et de Preussch-Eylau; mais elles laissent peu de choix,
et, pour le déterminer, il n'y a pas un instant à perdre. Heureux
encore les rois qui trouvent un moyen de salut dans ce que leur dicte
l'honneur!»

Cette lettre adressée, avec des instructions, au comte de La Châtre,
qui avait succédé au comte François d'Escars, comme représentant
de Louis XVIII en Angleterre, devait parvenir par ses soins à sa
destination. D'Avaray écrivait le même jour, 6 octobre, et par la
même voie, au baron d'Alderberg, ministre de Suède à Londres. Porteur
d'un billet d'introduction auprès de lui, signé de Gustave IV, et en
attendant de le lui remettre, il l'invitait «à appuyer avec chaleur
l'admission de M. le comte de l'Isle en Angleterre».

Le malheur fut que ces expéditions, qui devaient précéder le roi,
n'arrivèrent à Yarmouth qu'en même temps que lui, c'est-à-dire le
29 octobre. À Londres, on s'attendait, depuis plusieurs jours, à
voir paraître le roi de France sur quelque point de la côte. Le
gouvernement, bien qu'il ne fût averti que par de vagues indications,
avait fait préparer le château d'Holyrood à Édimbourg pour le
recevoir. Sur la demande du cabinet, dès le 25, le ministre de Suède
envoyait à Yarmouth, à l'adresse du commandant de la _Troja_, pour
être porté à son bord, dès que la frégate serait en vue, l'ordre
d'aller débarquer dans le port de Leith, en Écosse: tout y était
préparé pour la réception du roi de France. Ces instructions,
aggravées par une mesure générale relative aux étrangers, furent
opposées, dès le premier moment, à Louis XVIII. Lorsqu'il voulut
descendre à terre, le commandant du port vint lui déclarer qu'il ne
pouvait le lui permettre. Il protesta sans insister, et obtint du
commandant de la _Troja_ qu'il ne quitterait pas les eaux d'Yarmouth
avant que ne fût dissipé ce qu'il croyait être un malentendu.

À la même heure, le gouvernement anglais prenait connaissance de
la lettre écrite de Gothembourg par Louis XVIII à Georges III.
Les ministres s'émurent, convaincus que le prétendant entendait
se présenter en roi et résider à Londres, ce qui les eût mis en
minorité dans le parlement, s'ils l'eussent toléré. Un renseignement
de police vint ajouter à leur émotion. Le comte de La Châtre avait
loué, dans la capitale, une maison destinée au roi de France. Le
ministre de l'intérieur, lord Hawkesbury, l'un des signataires de
la paix d'Amiens, était hostile aux Bourbons, et son influence plus
prépondérante dans le cabinet que celle de Canning, qui passait pour
leur être favorable. Le duc de Portland pensait comme Canning. Mais,
son grand âge et ses infirmités l'éloignaient des affaires, et lord
Castlereagh se mourait. Les autres ministres étaient dans la main de
lord Hawkesbury. Il lui fut donc facile de leur faire partager la
malveillance qu'il ne dissimulait pas. Après une scène des plus vives
entre lui et Canning, le conseil décida, non seulement que le comte
de l'Isle ne serait pas autorisé à venir à Londres,--sur ce point,
tout le monde était d'accord,--mais encore qu'on ne lui permettrait
pas de débarquer à Yarmouth. La réponse du roi d'Angleterre au comte
de l'Isle, expédiée de Windsor, le 31, s'inspira de cette décision.

«Monsieur mon frère et cousin, ayant déjà appris, par des voies
indirectes, avant la lettre que Votre Majesté m'a écrite en date du
16 du courant, qu'elle comptait se rendre dans mes États, j'avais
donné des ordres pour que mon château, à Édimbourg, fût préparé pour
la réception de Votre Majesté, et pour celle de cette partie de la
famille royale par laquelle elle est accompagnée.

«Je ne doutais nullement que le but de Votre Majesté, en se rendant
dans mes États, était d'y chercher un asile que je me serais fait un
vrai plaisir de lui accorder. Mais, après la lecture de la lettre
de Votre Majesté, j'ai vu, avec une peine que je ne saurais lui
cacher, que l'objet, que Votre Majesté avait en vue, était d'entamer
des négociations politiques, desquelles il n'est pas possible, dans
la crise actuelle, de prévoir un résultat satisfaisant, et dont
l'apparence pourrait entraîner des suites embarrassantes et nuisibles.

«Sous ce point de vue, je dois prier Votre Majesté de se rendre
au château d'Édimbourg comme étant le séjour le plus convenable à
la dignité de Votre Majesté, et le mieux fait, vu la distance de
Londres, pour écarter tous les inconvénients qui pourraient résulter
de l'opinion que l'arrivée de Votre Majesté dans mes États se
rapportait à une démarche politique.»

À bord de la _Troja_ cette déclaration, dont les formes courtoises
atténuaient à peine la dureté, causa déception et colère.

--Je ne peux pas aller à Édimbourg! s'écria Louis XVIII. J'ai un
établissement en Russie. Ma femme, ma nièce et mes serviteurs y sont
encore. Ce n'est pas pour en former un autre en Écosse que je l'ai
quitté. Si l'on ne veut pas laisser le comte de l'Isle débarquer ici,
il repassera sur-le-champ en Suède.

En dépit de ce langage, il n'était pas disposé à repartir;
il ne renonçait pas à vaincre la résistance inattendue qu'il
rencontrait. Par son ordre, d'Avaray écrivit à Canning. Mais,
au lieu de s'attacher à ôter tout prétexte à la malveillance de
lord Hawkesbury, il semble s'être plu à en créer de nouveaux en
insistant sur le caractère politique du voyage de son maître.
«L'ennemi le plus redoutable du perturbateur du monde» était sur les
côtes d'Angleterre. L'Angleterre refuserait-elle de le recevoir,
d'établir avec lui «un concert de résolution, de plan et d'action,
auquel pussent se rattacher les efforts de l'Europe gémissante,
et d'une grande nation opprimée sous le joug d'un tyran abhorré»?
Voudrait-elle repousser «cette ancre de salut» et blesser «la main
généreuse» qui venait l'offrir?

D'Avaray développait longuement cette thèse, et terminait en invitant
Canning «à ne pas perdre, pour la plus grande gloire du règne de
Georges III», pour la sienne propre, «le puissant avantage de la
sagesse du roi, de ses lumières, de ses vues généreuses et si bien
faites pour rattacher à l'héritier de Louis XVI, c'est-à-dire au
pacificateur futur de l'Europe, tous les intérêts et tous les
coeurs.» Ministre responsable d'un gouvernement représentatif,
Canning ne pouvait entrer dans ces vues, et encore moins les
discuter. Il se borna, dans sa réponse, à justifier la conduite du
cabinet, et, pour la solution du différend, à renvoyer d'Avaray au
ministre chargé du département de l'intérieur.

Ces incidents se prolongèrent durant deux jours, envenimés par
les polémiques des journaux. Le roi en attendait la fin à bord de
la _Troja_, tandis qu'à Londres, La Châtre se multipliait pour en
hâter la solution, courant en vain d'un ministre à l'autre, du
baron d'Alopeus, chargé d'affaires de Russie, au baron d'Alderberg,
représentant de la Suède. Loin d'être découragé par l'insuccès de
ses démarches, il était d'avis que le roi devait passer outre et
débarquer quand même. Une fois débarqué, on n'oserait l'expulser.
Il le lui disait en lui rendant compte de ses efforts pour vaincre
la résistance du gouvernement anglais: «Mais, ajoutait-il, il n'y a
plus rien à calculer quand on a le pied sur la brèche, il faut que
le corps y passe ... ou bien ... Je m'arrête; je me jette aux pieds
de Votre Majesté, et je la supplie d'arriver, quelque obstacle qu'on
veuille y apporter.»

D'après une version qui courut à Londres, le roi, docile à cet avis,
se serait fait conduire avec ses compagnons, par un canot de la
_Troja_, sur un point désert de la côte. Il y aurait débarqué sans
rencontrer personne que deux douaniers à qui il aurait dit:

--Je suis le roi de France; je voyage sous le nom de comte de l'Isle;
je vais à Londres.

La vérité est moins romanesque, et tout à l'honneur du duc
d'Orléans. En apprenant les difficultés qui s'opposaient au
débarquement du roi, il avait couru chez le prince de Galles,
sollicité et obtenu qu'il s'entremît auprès des ministres, pour
laisser Louis XVIII descendre à Yarmouth, en promettant en son nom
qu'il ne paraîtrait pas à Londres. Ce premier point gagné, il s'était
mis à la recherche d'une résidence provisoire qui ne fût ni trop près
ni trop loin de la capitale. Le marquis de Buckingham, «connu par sa
généreuse hospitalité envers les Français fidèles,» avait offert sa
maison de Gosfield, dans le comté d'Essex, à environ quarante-cinq
milles de Londres. Les ministres, ayant adhéré à ses arrangements, ne
s'étaient alors occupés que de faire au comte de l'Isle un accueil
digne de l'Angleterre et de lui, et des ordres étaient envoyés en
conséquence à Yarmouth.

Dans la matinée du 1er novembre, le comte de La Châtre y apportait
ces heureuses nouvelles. Monté à bord de la _Troja_, il y trouva
le roi, son neveu et les Français réunis autour d'eux, en train de
fêter, avec les officiers suédois, l'anniversaire de la naissance
de Gustave IV. Après lui, se présentèrent les autorités maritimes,
l'amiral Russell, et enfin, dans l'après-midi, Monsieur, le duc
d'Orléans, le prince de Condé et le duc de Bourbon.

--Parmi tant de jours malheureux, murmurait d'Avaray en voyant les
princes se serrer autour du roi, il n'en faut qu'un pareil pour
fermer bien des blessures.

Le débarquement du comte de l'Isle et son départ pour Gosfield
avaient été fixés au lendemain. Dès le matin, d'Avaray le quitta pour
se rendre à Londres. Il y allait, au nom de son maître, voir Canning,
car le roi ne désespérait pas d'être autorisé à se rapprocher de la
capitale. Quoiqu'il eût pris un engagement contraire, il ne renonçait
pas à s'en faire délier. D'Avaray emportait deux lettres, l'une pour
Georges III, l'autre pour son ministre. Vis-à-vis du souverain, Louis
XVIII affectait une soumission qui n'était pas dans son coeur.

«Monsieur mon frère et cousin, je ne puis laisser passer le premier
moment où je mets pied à terre dans les États de Votre Majesté,
sans la remercier de l'accueil qu'y reçoit le comte de l'Isle. Je
prononce exprès ce nom, parce que je n'en veux ni n'en prétends un
autre dans ces circonstances, ainsi que Votre Majesté en a pu juger
par les démarches faites en même temps que ma lettre du 16 octobre
lui a été remise. Un jour viendra, j'en ai le ferme espoir, où,
avec l'appui de Votre Majesté et de sa généreuse nation, je pourrai
prendre publiquement le titre qui m'appartient; mais ce jour n'est
pas venu, et en l'attendant il m'est à la fois doux et d'un bien
favorable augure d'avoir un sentiment de reconnaissance à exprimer à
Votre Majesté.»

Vis-à-vis de Canning, le roi se montrait moins réservé, plus sincère,
tout en déclarant qu'en Angleterre, il ne voulait être que le comte
de l'Isle. Il ajoutait qu'il n'était pas venu y chercher un asile,
mais avec la persuasion que de l'entente de Louis XVIII et de Georges
III, devait résulter le salut de l'Europe. Or, cette entente ne
pouvait s'établir de loin; il fallait donc qu'il fût à la portée des
ministres, à Londres ou aux environs. Rien à ses yeux n'y pouvait
mettre empêchement; car si la présence du roi de France, présenté
comme tel, offrait des inconvénients, celle du comte de l'Isle n'en
offrait aucun dans la généreuse Angleterre.



LIVRE QUINZIÈME

LES DERNIÈRES ANNÉES DE L'ÉMIGRATION



I

LE ROI S'INSTALLE À GOSFIELD


Le 2 novembre, Louis XVIII débarquait à Yarmouth. L'amiral Russell
s'était réservé l'honneur de venir le chercher dans son canot et de
le conduire à terre, où l'attendaient le comte d'Artois, le duc de
Berry, le duc d'Orléans, le prince de Condé et le duc de Bourbon. Il
partit aussitôt avec eux pour Gosfield. Ce que fut ce court voyage,
c'est lui-même qui le raconte le surlendemain dans une lettre à
d'Avaray, qu'on a vu s'éloigner de lui pour se rendre à Londres.

«Vous serez étonné, mon ami, de recevoir sitôt de mes nouvelles, et
surtout une aussi longue épître, car j'en ai beaucoup à raconter;
mais, ne sachant ni quand je vous verrai ici, ni même si les
commissions que je vous ai données vous laisseront la possibilité d'y
venir avant d'avoir été à Londres, je ne veux pas aggraver le tort
de vous avoir privé des jouissances que mon coeur a éprouvées depuis
deux jours, et, au contraire, je tâcherai de le réparer en vous
faisant un récit que je m'en vais envoyer à Colchester, où je suis
trop sûr que cette lettre arrivera avant vous.

«À peine étais-je monté en voiture, à Yarmouth, avec mon frère, le
duc d'Angoulême et M. le prince de Condé, que, d'un groupe nombreux
et me regardant d'un air d'intérêt véritable, se fit entendre:

«--C'est le roi de France, c'est Louis XVIII, c'est le frère de Louis
XVI.

«Voilà, me suis-je dit, le peuple anglais; ni le manteau de
l'incognito, ni celui du malheur, bien autrement épais, ne peuvent
lui cacher l'objet d'un sentiment généreux. Voilà, me dis-je encore,
la mesure dans laquelle je veux être ici: comte de l'Isle pour la
politique, roi de France pour le coeur.

«Après ce premier hommage que je me plais à rendre à l'Angleterre,
il faut ajouter que je n'ai pas trouvé à voyager les facilités
ordinaires. Le retour des officiers employés à l'expédition de
Copenhague avait encombré la route, et les soins obligeants du bon
M. Brooke, chargé de m'accompagner, ne pouvaient l'emporter sur une
pareille concurrence. Nos chevaux doublèrent le premier stage; mais,
arrivés à Wrentham, à dix-huit milles d'Yarmouth, nous en manquâmes
tout à fait, et M. Brooke, lui-même, ne put repartir qu'au moment de
notre arrivée. Cependant, comme l'auberge est très petite et qu'il
n'était pas encore nuit, je résolus de ne pas rester là et je le
priai de nous faire préparer notre gîte à Yoxford, à douze milles de
là, renonçant à arriver à Woodbridge, qui est beaucoup plus loin. Ce
contretemps était désagréable; mais, le proverbe: À quelque chose
malheur est bon, ne tarda pas à se vérifier.

«Durant l'attente, M. le prince de Condé sortit un moment, et rentra,
appelant mon neveu pour l'aider à comprendre ce que lui disaient deux
hommes qui étaient à la porte. Mon neveu y courut aussitôt; nous le
suivîmes, mon frère et moi, et bientôt le plus âgé des deux Anglais
parla avec tant de chaleur et de sensibilité, que M. le prince de
Condé, le comprenant, me nomma à lui. Aussitôt, l'autre, m'adressant
la parole dans sa langue:

«--Je vous prie, me dit-il, de nous compter parmi ceux de ma nation
qui souhaitent le plus ardemment vous voir établi sur votre trône.

«Mon neveu voulut lui servir d'interprète, mais ne le laissant pas
commencer:

«--_Sir_, dis-je dans mon mauvais anglais, le même qui me servit si
bien autrefois pour me tirer de prison, _the language of the heart
is understood by every body; perhaps my mind can hardly explain
your words; but my heart conceives and feels perfectly well your
meaning_[74].

[Note 74: «Monsieur, le langage du coeur est compris par chacun;
peut-être mon esprit expliquerait difficilement vos paroles; mais mon
coeur conçoit et sent parfaitement le sens.»]

«Il me présenta alors sa fille, qui était accourue pour me voir, et
son fils qui est un _clergyman_. Je fis souhait à l'une d'un mari et
à l'autre d'un évêché, et puissé-je leur porter bonheur à tous. Je
suis bien aise, au surplus, de consigner ici le nom de cet excellent
homme; il s'appelle sir Thomas Gooch. Enfin, les chevaux attelés,
nous repartîmes et arrivâmes à Yoxford sur les huit heures.

«Nous achevions à peine de souper, que nous vîmes arriver M. Bagot,
sous-secrétaire d'État, et M. Ross, secrétaire particulier de M.
Canning, chargés par les ministres de me complimenter, et de m'offrir
toute espèce d'assistance pour ma route, soit à Holyrood house,
soit à Gosfield. Je les priai de bien remercier les ministres de
Sa Majesté, et de leur dire que j'allais m'établir provisoirement
à Gosfield. Ils m'exprimèrent ensuite leurs regrets d'être arrivés
trop tard à Yarmouth pour m'y voir; effectivement, nous les avions
rencontrés dans la ville même, et l'on m'a dit qu'ils avaient
réprimandé les autorités de ne m'avoir pas rendu les honneurs
auxquels, vous le savez, mon ami, je suis très aise d'être échappé,
car ils n'auraient point du tout été d'accord avec la mesure dans
laquelle nous voulons être.

«Hier, il fut impossible de partir d'Yoxford avant dix heures du
matin (_first stage_). J'entrai dans une maison. À peine y étais-je,
qu'un gentleman, nommé M. Lynn, aborda mon frère, et, en assez bon
français, lui demanda si le roi de France était à Yarmouth.

«--Non, répondit Monsieur; il est dans cette maison.

«Aussitôt M. Lynn alla chercher un portrait du roi mon frère,
pour en comparer les traits avec les miens, et ayant probablement
répandu la nouvelle de mon arrivée, la place fut bientôt couverte de
curieux qui, tous, avaient l'air de l'intérêt. Comme nous allions
repartir, M. Lynn vint avec son frère, qui a fait plusieurs voyages
aux Indes, et portant la parole pour lui, m'offrit du vin de Madère,
que j'acceptai de bon coeur. Enfin, comme nous montions en voiture,
M. Lynn cria le premier hurra, et fut _cheerfully_ imité par toute
l'assistance.

«Arrivés à Colchester à cinq heures et demie, je fus invité de si
bonne grâce à prendre quelques rafraîchissements, que je ne pus m'y
refuser. On me conduisit dans une fort belle salle où nous nous mîmes
à table. Bientôt, tout fut plein de monde, et surtout de femmes
très jolies et très bien mises. Vous pensez bien, vous à qui le mot
_gallantry_ peut être si justement appliqué sous les deux acceptions,
qu'en pareille compagnie, l'excellent _luncheon_ qu'on nous avait
servi fut la moindre de mes occupations. Aussi, après avoir mangé
un morceau, pour ne pas désobliger ceux qui me l'offraient de si
bon coeur, je me levai et je m'approchai des dames. Celle auprès
de laquelle je me trouvais tenait par la main un enfant de cinq à
six ans, qui me dit aussitôt en français: «Vive le roi!» _I shook
heartily hand with him_[75]. Pendant ce temps, il s'était formé un
cercle autour de moi. Oh! que je me suis su mauvais gré de ne m'être
pas familiarisé à parler anglais! Quelle opinion, me dis-je, ces
dames vont-elles prendre de la galanterie française? Cette idée me
rendit le courage, et m'adressant à toutes ensemble:

«--_If any one of these ladies could understand French ..._[76].

[Note 75: Je lui serrai affectueusement la main.]

[Note 76: «Si une de ces dames comprenait le français ...»]

«Là, je fus interrompu par un _chorus_ général qui m'en indiquait une
(bien jolie par parenthèse). Elle se défendit en très bon français,
et avec cette grâce modeste, apanage des Anglaises, et me prouva
ainsi que je n'avais plus besoin d'estropier sa langue. Je me
félicitai d'avoir un pareil interprète; puis, je la priai d'exprimer
à toutes les autres combien je me trouvais heureux d'un si aimable
entourage, mais, surtout, combien j'étais touché de l'empressement et
de l'intérêt qu'on me témoignait. En sortant, nous fûmes pour ainsi
dire portés jusqu'à la voiture, et lorsqu'enfin nous partîmes, la
foule, qui était très grande, _cheered us with three hurrahs_[77].
Bon peuple! me disais-je, peuple hospitalier! Puisses-tu rester
toujours le même!

[Note 77: Nous a acclamés par trois hurrahs.]

«En disant cela, des comparaisons pénibles me faisaient éprouver
une sorte de serrement de coeur; mais, l'espoir de recevoir un jour
de l'amour dû à un bon père, l'accueil qui m'était fait par la
générosité, me remonta bientôt. Enfin, nous arrivâmes ici sur les
huit heures et demie, le coeur satisfait et l'appétit prêt à l'être,
car nous eûmes un très bon souper, quoique, par un oubli de mon
frère, nous ne fussions pas attendus. Mais l'hospitalité anglaise
avait tout prévu. Lord Charles Ainsley, dont la maison est voisine
de Gosfield, partage tous les sentiments de mes respectables hôtes,
qui, en ce moment, sont à Stowe. Il sut multiplier les attentions les
plus délicates. Combien je regrette de ne pouvoir vous donner copie
de la lettre pleine de sensibilité, de grâce et de noblesse que lady
Ainsley avait écrite à la _housekeeper_ du château, en lui faisant
envoi de tout ce qu'elle imagina pouvoir m'être agréable! Ici, M.
Brooke nous quitta, et ce _truly good natured man_[78], des soins
duquel nous avons eu tant à nous louer, versa encore des larmes en se
séparant de nous. Tel est le récit exact de mon voyage.

[Note 78: Homme véritablement aimable.]

«Adieu, mon ami; c'est aujourd'hui la Saint-Charles. Je regrette
bien que vous ne soyez pas là pour boire ensemble à la santé de mon
frère, avec du bon vin de M. Lynn; mais, comme vous m'en donnez un si
constant exemple, le devoir d'abord, et le plaisir après. Adieu. _God
bless you._»

La satisfaction dont témoigne ce récit fut de courte durée. Des
difficultés nouvelles suivirent de près l'arrivée du roi à Gosfield.
Ce fut, d'abord, le retour imprévu de d'Avaray auprès de lui. Ce
fidèle serviteur revenait victime de son dévouement à la cause de son
maître. Il n'avait pu obtenir l'autorisation de résider à Londres,
«autorisation qui est une affaire de forme, une sorte de passeport
nécessaire et qui jamais n'est refusé, pas même aux gens suspects
et aux espions dont la ville est pavée.» La raison du refus, c'est
qu'on le soupçonnait de ne venir dans la capitale que dans un but
politique. Le bureau des étrangers avait accordé le permis aux
diverses personnes arrivées avec le roi; d'Avaray seul en avait été
excepté. Il s'était réclamé de Canning; mais Canning était absent,
et il se voyait contraint d'attendre que ce ministre reprît ses
fonctions.

Ce qui l'irritait et l'affligeait le plus, c'est que dans
l'entourage de Monsieur, auquel il s'était adressé pour faire lever
l'interdiction, il n'avait trouvé que mauvais vouloir. La présence
du roi et celle de son ami déplaisaient à la plupart des émigrés
réunis à Londres. Ils voyaient avec dépit l'autorité du roi menacer
celle de son frère. Ils voulaient bien que Louis XVIII allât se
fixer à Édimbourg; mais, ils n'entendaient pas qu'il résidât dans
la capitale. Devinant que d'Avaray n'y venait, en son nom, que pour
obtenir le droit d'y résider, ils étaient plutôt disposés à entraver
ses démarches qu'à les seconder. «C'est un enfer, écrivait-il au duc
d'Havré; ... on ne sait qui vous trompe, qui vous caresse ou vous
assassine ... L'exil d'Édimbourg serait à la convenance de bien du
monde ... C'est un criminel besoin de certaines gens, de tenir le
roi éloigné et étranger à ses affaires ... On lui a fait son lit à
Gosfield, à quarante-cinq milles de Londres, dans l'intention de lui
faire passer ainsi l'hiver, en lui souhaitant un bon voyage aussitôt
que faire se pourra.» Mais la volonté du roi déjouerait le piège.
Qu'avait-il voulu? Venir en Angleterre. Eh bien, il y était.

Le retour de Canning, au bout de peu de jours, permit à d'Avaray
de séjourner à Londres. Mais, ce fut sans profit pour les intérêts
confiés à son dévouement. On le voit se plaindre d'être accablé de
peines, de travail, de pourparlers «avec des gens qui se dévorent».
Malgré tout, il ne se lassait pas, tenait tête aux frondeurs.

--Pourquoi être venu en Angleterre sans prévenir personne?
demandaient-ils.

Et lui de répondre:

--Parce que la moindre négociation préalable eût apporté un
invincible obstacle à l'admission du roi.

--Mais, la lettre au roi d'Angleterre est une démarche de trop
d'éclat, reprenaient les frondeurs. Il fallait prendre un biais, ne
pas avouer un but politique.

Alors il éclatait, s'écriait fièrement:

--Demandez au roi pourquoi ses démarches sont ouvertes, dignes et
nobles? Pourquoi il suit sa carrière avec énergie et constance?
Pourquoi il parle à Georges III le même langage qu'il tint à tous
les souverains et particulièrement à l'empereur Alexandre? Demandez
ensuite à vous-mêmes pourquoi vous êtes constamment timides et
mesquins? Pourquoi, avec niaiserie, vous vous efforcez d'établir que
l'héritier de Louis XVI quitte son asile, tout ce qui peut encore
adoucir et charmer ses malheurs, qu'il passe en Suède, confère avec
Gustave, arrive en Angleterre, et tout cela sans aucun but politique,
car c'est là le point de la difficulté et sur lequel nous ne pouvons
céder, puisque ce serait abandonner les communications directes
du roi avec les ministres; demandez-vous, dis-je, pourquoi vous
travaillez sans cesse à rabaisser jusqu'à votre niveau le sentiment
et l'opinion des peuples? Quant à moi, messieurs, mon but et, si
c'était un tort, ma passion je l'avoue, c'est la gloire de mon
maître, instrument nécessaire au salut de tous. La couronne, je le
sais, peut échapper à Louis XVIII; mais, sa mémoire et son nom seront
honorés. Servez votre pays comme je sers mon roi, et la paix sera
bientôt rendue au monde.

Il y avait beaucoup d'exaltation dans ce langage, et d'Avaray s'en
excusait en écrivant au duc d'Havré, auquel il faisait part de ces
vibrants entretiens, révélateurs de divisions funestes. Mais, elle
s'explique par tous les obstacles qui se dressaient devant le désir
du roi. Il aurait voulu causer avec lord Hawkesbury; mais, celui-ci
se dérobait à toute entrevue. Monsieur étant allé le solliciter au
nom de son frère, il lui opposait la volonté du roi d'Angleterre.
«Sa Majesté est d'avis que dans les circonstances actuelles, un tel
entretien ne peut avoir aucun résultat utile.» Une visite du duc
d'Orléans au prince de Galles n'amenait pas un meilleur résultat. Ce
prince avait d'abord promis d'aller «faire connaissance avec le roi».
Puis, il invoquait des raisons de santé pour ajourner l'exécution
de sa promesse. Plus Louis XVIII s'efforçait «d'établir avec le
ministère un accord ferme et permanent», et plus grandissait la
résistance à ses vues, même de la part de Canning. Au commencement
de décembre, il recevait de ce ministre deux lettres, dont les
formes respectueuses[79] n'atténuaient pas la netteté des arguments
qu'elles faisaient valoir. Elles détruisaient l'espérance que Louis
XVIII avait conservée jusque-là de voir se modifier l'attitude du
gouvernement anglais. Mais, il était résolu à ne pas retourner en
Russie; il ne se souciait pas d'aller de nouveau vivre dans un pays
dont le souverain venait de conclure une alliance avec Napoléon, et,
feinte ou volonté, semblait disposé à favoriser ses ambitions, à
partager ses sympathies et ses haines. Il ne voulait pas s'exposer
à être chassé une seconde fois; il préférait rester en Angleterre.
Mais, il comprenait maintenant qu'il n'y serait toléré qu'à la
condition de s'y faire oublier et de se tenir dans la retraite. Il
le comprenait d'autant mieux qu'il était averti que s'il quittait
Gosfield et n'allait pas à Édimbourg, il ne serait pas autorisé à
résider aux environs de Londres. On exigeait qu'il restât toujours
à cinquante milles au moins de la capitale. Si dure que fût cette
condition, il dut se résigner à la subir.

[Note 79: Il est remarquable que tandis que l'empereur Alexandre
s'obstinait à appeler Louis XVIII le comte de l'Isle, le prince de
Galles et les ministres anglais, en s'adressant à lui, écrivaient:
«Sire» et «Votre Majesté», et en parlant de lui: «Sa Majesté très
chrétienne.»]

À ce moment, il venait d'accepter du marquis de Buckingham, auquel
il devait l'hospitalité de Gosfield, l'invitation d'aller avec
lui visiter un château que ce grand seigneur possédait à Stowe.
En y allant, il devait passer devant Wamstead house, résidence du
prince de Condé. Quoiqu'elle fût voisine de Londres, il se crut
libre de s'y arrêter durant quelques jours. Il eut soin cependant
de faire avertir de son intention le ministre de l'intérieur, lord
Hawkesbury, par le comte de La Châtre. Puis, sans attendre une
réponse qu'il n'avait pas demandée, il partit. Datée du 16 décembre,
elle lui fut envoyée, le 18, à Wamstead house, par La Châtre, à qui
elle était adressée. Elle respirait le plus vif mécontentement,
presque la colère. Lord Hawkesbury, dans son emportement, oubliait
que La Châtre avait droit au titre de comte, et Sa Majesté très
chrétienne n'était plus pour lui que le comte de l'Isle: «Monsieur,
j'ai communiqué à mes collègues la lettre que j'ai reçue de vous ce
matin. Mais, je n'ai pas jugé à propos de la mettre sous les yeux du
roi. L'intimation qu'elle contient de l'intention de M. le comte de
l'Isle de venir à Wamstead, nonobstant la règle qui a été établie
par Sa Majesté, a excité parmi nous la plus grande surprise et rend
nécessaire que je ne perde pas de temps à vous informer qu'il est
impossible à aucun département du gouvernement de Sa Majesté, de
recevoir aucune communication de vous ou de toute autre personne
autorisée à cet effet par M. le comte de l'Isle sur quelque sujet que
ce soit, aussi longtemps que M. le comte de l'Isle restera dans les
environs de Londres.» Le roi fut profondément blessé et humilié par
cet ultimatum. Il écrivit à Hawkesbury une lettre digne et froide.
Mais, il se soumit et ne resta quelques jours encore à Wamstead
house qu'afin d'y attendre que le marquis de Buckingham fût libre
de l'accompagner à Stowe. Le ministre ferma les yeux, mais non sans
déclarer que le roi d'Angleterre refusait de s'écarter de la règle
qu'il avait trouvé nécessaire d'établir.



II

DISSENTIMENTS ET CONFLITS


Ces incidents, déjà si cruels pour la dignité de Louis XVIII, furent
encore aggravés par les bavardages auxquels ils donnèrent lieu
dans l'entourage du comte d'Artois. On y blâmait tout à la fois le
départ du roi pour Wamstead house, avant d'avoir été autorisé à
ce déplacement, et la hâte qu'il mettait à obéir à l'ultimatum du
ministère. Sous ces propos que Monsieur eut le tort d'encourager
par ses propres critiques, se cachait mal le déplaisir que causait,
autour de lui, le dessein maintenant avoué par le roi, de rester en
Angleterre, et qu'on accusait d'Avaray de lui avoir suggéré. Le roi
dut intervenir pour les faire cesser. «Mon frère sentira comme vous,
écrivait-il à La Châtre, le 25 décembre, que mes déterminations,
quelles qu'elles soient, ne doivent pas devenir un sujet de
discussion.»

Mais, il n'était pas au bout de ses peines. Le lendemain, il recevait
de d'Avaray une lettre de plaintes et apprenait ainsi que, dans
cette querelle, son neveu le duc d'Angoulême avait pris parti contre
son ami. Celui-ci, tombé subitement malade à Londres, racontait
que, dans la matinée, le jeune prince, venu à son hôtel, lui avait
reproché d'avoir été l'inspirateur de ce voyage d'Angleterre, dont
les pénibles incidents s'ajoutaient à toutes les raisons qui lui
faisaient regretter le séjour de Mitau.

--Ce ne sont pas les intérêts du roi qui l'ont conduit ici, avait-il
affirmé. Il m'a trompé en me disant que son voyage n'avait pas
d'autre cause. C'est uniquement pour votre santé qu'il est venu dans
ce pays, et personne n'en doute plus aujourd'hui.

Douloureusement surpris de recevoir ce coup d'une telle main,
d'Avaray s'était contenté de répondre au duc d'Angoulême que ce
reproche était sans fondement.

--Si vous êtes en Angleterre, monseigneur, c'est que vous l'avez bien
voulu. Le roi ne comptait pas vous amener avec lui. Ce n'est qu'à vos
pressantes instances qu'il a cédé. Il n'a donc pu vous tromper.

Le prince soutenait son dire.

--Je vous dis ce que je pense; je le dirais au roi lui-même. Du
reste, je n'ai pas voulu vous faire de la peine, avait-il ajouté.

«Le roi ne pense pas sans doute, écrivait d'Avaray après avoir
raconté cette scène, que je puisse le servir étant traité ainsi
par le duc d'Angoulême.» Il demandait au roi de vouloir bien lui
permettre d'aller soigner sa santé loin de lui: «Mon coeur sera
toujours auprès de mon maître. Depuis plusieurs jours, j'étais
déterminé à demander au roi cette pénible grâce. La matinée qui vient
de se passer l'a rendue pour moi d'absolue nécessité. Je supplie
le roi d'être moins sensible à ma douleur qu'à l'expression du
dévouement et du profond respect de son fidèle serviteur.»

Le roi n'hésita pas à donner tort à son neveu. «Vous savez, mon
ami, disait-il à d'Avaray, que je désire plus que personne vous
voir respirer un air plus sain. Ainsi, je vous accorde avec une
grande satisfaction la permission que vous me demandez. Mais, c'est
uniquement le motif de votre santé, qui me détermine. Dans ce qui
vient de se passer, c'est moi et moi seul qui suis offensé, et je
sais ce que je me dois à moi-même.» Et, après avoir donné à d'Avaray
rendez-vous à Gosfield, le plus tôt possible, il terminait par un
chaleureux témoignage d'affection: «Adieu, mon ami; tant qu'un
souffle de vie animera mon existence, vous n'aurez pas d'ami plus
sincère que _Louis_.»

D'Avaray ne se hâta pas de se rendre à l'appel du roi, soit qu'il en
fût empêché par l'état de sa santé, soit qu'il jugeât nécessaire de
le laisser d'abord s'expliquer avec le duc d'Angoulême. À la suite de
cette explication, le prince se montra disposé à adresser à d'Avaray
un mot de regret. Mais, celui-ci refusa de se contenter de si peu.

«On me parle d'un mot de regret de la part de monseigneur le duc
d'Angoulême. Si ce regret est de m'avoir dit une chose offensante et
non méritée, je le répète avec ardeur, ce serait une insoutenable
présomption de ma part, que prétendre davantage: une seule expression
de bonté ainsi motivée, et je suis à ses pieds. Mais, si ce regret
est seulement, comme je le vois, celui de m'avoir fait de la peine en
me disant une chose dont Monseigneur ne veut pas se désister, cela
est absolument insuffisant, je ne dis pas pour moi, je ne dis même
pas pour le capitaine des gardes, mais pour celui que les bontés du
roi ont mis au premier rang dans sa confiance, et j'avoue qu'il m'est
impossible de comprendre comment je pourrais demeurer à mon poste,
avec honneur pour moi et le moindre avantage pour le service de Sa
Majesté, lorsque l'héritier du trône, l'époux de la fille de Louis
XVI, Monseigneur le duc d'Angoulême enfin, que tous les coeurs et les
intérêts fixent auprès du roi, croit cette honteuse inculpation sur
mon compte, véritable; car, avec cette prétendue domination dont on
m'insulte en ravalant d'ailleurs le caractère du roi, il n'est pas
douteux que Monseigneur n'aurait désormais aucun doute que le favori
qui, pour sa santé, a fait surmonter à son maître, en l'arrachant à
ses seules consolations, tant de travaux et de peines, ne soit prêt,
pour son plaisir, à le traîner, dans l'avilissement, à mille autres
sortes de souffrances.

«Je ne crois point que la conscience de Monseigneur lui dise, et
encore moins que sa religion entende qu'un homme dévoué depuis vingt
ans; auquel, lorsqu'il s'agissait de lui fixer un inappréciable
bonheur dans cette carrière d'infortunes, il a plus d'une fois, de
sa main, exprimé sa reconnaissance; qu'il a vu, par trois fois,
malgré les médecins, se faire rapporter mourant en Pologne du fond
de l'Italie pour servir son maître, ne fût-ce que d'un dernier
souffle, dans des circonstances toujours plus malheureuses, ait pu
avoir la pensée de sacrifier l'intérêt du roi et celui de l'État,
celui non moins puissant d'une illustre et si constante amitié, à des
considérations personnelles et tellement pusillanimes. Il ne le croit
pas: n'a-t-il pas été témoin des conférences de Sa Majesté avec le
roi de Suède? Et, s'il était permis d'admettre un pareil aveuglement,
que penser d'un prince qu'on ne pourrait éclairer sur une opinion
qu'il devrait avoir tant besoin de perdre?

«Si notre malheur était tel, c'est avec plus de force et de
résolution que jamais, que je dirais: Il faut m'éloigner, car il ne
m'appartient pas de rester dans une sorte de lutte avec un prince
aussi près du trône, avec l'époux de celle que le roi appelle, avec
tant de sentiment et de raison, son ange consolateur, et qui bientôt,
dans ce conflit, et sans que je puisse m'en plaindre, aurait perdu
pour moi toute bienveillance. Je le répète donc avec douleur,--mais,
mon cher maître, c'est en invoquant mon devoir et mon dévouement
pour vous:--si monseigneur le duc d'Angoulême ne m'exprime pas _sa
peine de m'avoir affligé injustement_ (ce que, dans aucun cas, il
n'appartient au roi de lui prescrire), je prie Sa Majesté de vouloir
bien m'accorder un congé de trois mois, à la suite duquel je me
renfermerai dans les devoirs de ma place.»

Nous avons insisté à dessein sur cet incident parce qu'il met
en lumière l'hostilité qui, depuis si longtemps, existait entre
l'émigration de Londres, toute dévouée au comte d'Artois, et les
gentilshommes qui s'étaient groupés autour de son frère. Pour
quelques-uns de ceux-ci, d'Avaray était un objet de jalousie et
d'animadversion, mais pas au même degré que de la part de l'entourage
de Monsieur, sourdement irrité de ne pouvoir, autant qu'il le
prétendait, diriger le parti royaliste, et de sentir à tout instant
ses prétentions entravées par la volonté du roi, dont d'Avaray était
l'interprète.

Un rapport sans signature, dont l'auteur, qui le destinait à
Louis XVIII, nous est inconnu, constate qu'à ce moment la coterie
des émigrés de Londres s'agitait et se dépensait en de multiples
intrigues, dont, fort heureusement, les rivalités intimes qui s'y
étaient déchaînées atténuaient le danger. Chacun entendait diriger,
blâmait les tentatives en vue desquelles il n'avait pas été consulté,
n'attachait de prix qu'aux siennes, et, souvent, poussait l'esprit
de révolte jusqu'à méconnaître les ordres du roi, en alléguant que,
si loin de la France, il ne pouvait se prononcer sur les mesures à
prendre à l'effet d'y rendre plus prochain son retour.

Parmi ces agitateurs plus ou moins en opposition avec Louis XVIII,
encore qu'ils évitassent de le laisser paraître, ce rapport désignait
le comte de Puisaye, le comte d'Antraigues, le chevalier de Bruslard,
l'abbé de Guillevic et le comte de Bar, anciens chouans; Bertrand
de Molleville, jadis ministre de Louis XVI; le représentant Henry
La Rivière, proscrit au 18 fructidor; le libraire Fauche-Borrel, le
metteur en scène de l'affaire Condé-Pichegru et de l'intrigue Barras.
Quelques-uns de ces personnages, plus ou moins compromis dans des
aventures antérieures, vivaient d'expédients, menaient une existence
sans dignité.

À propos de Dumouriez, le rapport disait: «Il faut à cet homme,
quoique vieux, une femme qui le mène par le bout du nez. Celle
qui est aujourd'hui en possession de cette charge, est une Mme de
Saint-Martin. M. de Saint-Martin est un Piémontais qui trouve cet
arrangement très convenable, et, dans ce tripotage, existe un fils
Saint-Martin, aussi jacobin qu'on puisse l'être. Mme de Saint-Martin
était, à Rastadt, la maîtresse du représentant; à Hambourg, la
maîtresse de l'abbé de Lageard qui, voulant rentrer en France, sut
saisir l'occasion de s'en débarrasser en faveur de Dumouriez, auprès
duquel elle succéda à la soeur de Rivarol (Mme de Beauvert), qui
voulait également rentrer[80]. Si Dumouriez est avide d'argent, c'est
pour elle ou pour le manger, car sa moralité a toujours été celle
d'un flibustier.»

[Note 80: Les relations avouées de Mme de Saint-Martin avec l'abbé de
Lageard, alors employé dans les bureaux de Talleyrand, aux Affaires
étrangères, permettent de penser qu'elle était en rapport avec la
police de Fouché.]

Dans ce milieu, d'Avaray était détesté. On doit croire, par
conséquent, que le conflit qui venait d'éclater entre lui et le
duc d'Angoulême y fut colporté, exagéré, travesti, et l'on n'a
aucune peine à comprendre que, las d'être l'objet des calomnies qui
s'y donnaient librement cours, il ait ardemment voulu s'éloigner
pour quelque temps. Son absence, d'ailleurs, ne fut pas longue, et
bientôt, à peu près rétabli, il vint reprendre sa place auprès du
roi. À ce moment, le duc d'Angoulême partait pour Mitau, afin d'en
ramener en Angleterre sa femme et la reine, ainsi que le personnel
de leurs maisons. Il est probable que son absence facilita la
reprise, par d'Avaray, des fonctions qu'il remplissait auprès du roi.
Mais, malgré l'éclatante protection dont le couvrait celui-ci, les
préventions dont il était l'objet ne désarmaient pas, et jusqu'à son
départ pour Madère, en 1810, il eut fréquemment à en souffrir, même
de la part du comte d'Artois. Le roi n'en souffrait pas moins que
lui, et les incidents qui viennent d'être racontés ajoutèrent à ses
préoccupations et à ses peines.

Ce ne furent pas les seules que lui valut son établissement en
Angleterre. Lorsqu'au mois de juillet 1808, sous la conduite du
duc d'Angoulême, la reine et sa nièce, suivies de toute la petite
colonie de Mitau, composée d'environ quatre-vingts personnes,
arrivèrent à Gothembourg, afin de s'embarquer sur l'_Euryalus_,
frégate anglaise, mise à leur disposition par le gouvernement, pour
les transporter à Yarmouth, on leur opposa un ordre de l'Amirauté,
enjoignant au commandant de ne prendre à bord que vingt passagers,
maîtres ou valets. Cette mesure, dont la courtoisie de l'amiral James
Saumarez atténua finalement la rigueur, donna lieu, entre le roi et
les ministres, quand elle fut connue à Londres, à des négociations
irritantes.

L'archevêque de Reims, Mmes de Luxembourg, de Damas, de Narbonne,
le duc d'Havré, le comte de Blacas, furent au moment de ne pouvoir
partir avec les princesses. «Sûrement, écrivait le duc d'Angoulême
à l'amiral, la suite de notre roi, de notre reine et de nous est
nombreuse. Mais, il faut penser que nous n'avons pas de patrie et
que nous vivons comme un peuple nomade, emportant tout ce que nous
avons avec nous, quand nous changeons de pays.» Ainsi, jusqu'au bout,
depuis son arrivée sur les côtes britanniques, tout avait été pour
le roi humiliations et déceptions. Pour les lui faire oublier, il ne
fallut pas moins que la joie qu'il goûta au mois d'août, en voyant
enfin, après tant d'aventures, sa famille réunie autour de lui dans
la mélancolique demeure de Gosfield.

Une imprudence de son frère, dont celui-ci essaya de rejeter la
responsabilité sur d'Avaray, vint rendre plus difficile la situation
du roi vis-à-vis du ministère. Les nouvelles arrivées d'Espagne
avaient annoncé l'abdication de Charles IV et l'avènement de Joseph.
En les recevant, le roi adressa à Canning une note, dans laquelle il
insistait pour que le roi de Naples, en sa qualité de Bourbon, fût
nommé régent d'Espagne et reconnu, sous ce titre, par les puissances.
Cette note devait rester secrète. Toutefois, désirant la communiquer
au prince de Castel-Cicala, ambassadeur des Deux-Siciles à Londres,
il chargea son frère de cette communication. Monsieur était lui-même
en instances auprès du cabinet britannique, pour se faire envoyer en
Espagne avec ses fils ou au moins avec l'un d'eux. Il agissait dans
le même sens auprès des délégués des Juntes royalistes, récemment
débarqués à Londres pour solliciter des secours en faveur des
insurrections qui se propageaient en Espagne.

À peine en possession de la note du roi, qu'il ne devait communiquer
qu'à l'ambassadeur napolitain, il s'empressa de leur en donner
connaissance, et prenant prétexte de la communication qui en avait
été faite à Canning par d'Avaray, au nom de Louis XVIII, il la leur
présenta comme ayant reçu l'approbation du ministère. Ce trait de
légèreté provoqua, dans le gouvernement, une protestation énergique.
De leur côté, les envoyés espagnols écartèrent avec dédain les offres
du comte d'Artois et refusèrent la régence du roi de Naples, lequel,
d'ailleurs, n'avait pas été consulté. Louis XVIII, très mortifié par
cet incident, essaya d'en conjurer les suites en envoyant au peuple
espagnol une proclamation qu'il ne soumit aux ministres qu'après
qu'elle fut partie. Elle lui valut un nouveau désaveu de leur part,
dans lequel était rappelée avec acrimonie la conduite du comte
d'Artois vis-à-vis des délégués des Juntes. Le roi et son frère
eurent à ce sujet une discussion assez vive. Mais bien plus grave
fut celle qui eut lieu ensuite, entre le comte d'Artois et d'Avaray
auquel le prince, lui imputant ses propres torts, reprocha «de mal
conduire les affaires».

--Je connais ce pays-ci, ajouta-t-il; il faut montrer confiance au
gouvernement; au lieu de cela, vous les heurtez, et c'est ainsi qu'on
gâte tout.

D'Avaray se rebiffa, déclara qu'il n'avait jamais eu en vue que la
gloire de son maître. Ce qu'il avait fait en cette circonstance,
il était prêt à le refaire, et si Monsieur le considérait comme un
conseiller dangereux, il le suppliait d'agir auprès du roi pour
qu'il fût déchargé du fardeau qui l'accablait. L'incident n'eut pas
de suites. Mais il laissa d'Avaray plus découragé, plus aigri, plus
irrité, parce qu'il sentait monter autour de lui plus de jalousie,
d'injustice et de malveillance.



III

LE SUCCESSEUR DE D'AVARAY


C'est au milieu de ces agitations que, quelques mois après l'arrivée
du roi en Angleterre, s'écoule sa vie. Au chagrin qu'elles lui
causent, vient s'ajouter le sentiment de son impuissance. En
débarquant à Yarmouth, il nourrissait l'espoir que, rapproché de son
royaume et réuni à son frère le comte d'Artois, à ses cousins, le
duc d'Orléans, le prince de Condé et le duc de Bourbon, il pourrait
travailler plus efficacement pour sa cause. Mais bientôt il se
voit, comme aux étapes antérieures de sa vie errante, condamné à
l'inaction. À l'exemple des puissances européennes liguées contre
Napoléon, le gouvernement britannique s'obstine à le tenir éloigné
de leurs entreprises communes. Installé d'abord à Gosfield, puis en
1809, à Hartwell, «vieux château sombre et humide,» à douze lieues de
Londres, loué à un riche propriétaire M. Lee, l'exilé allait y être
réduit jusqu'à sa rentrée en France à une vie obscure et morose: tel
un homme que ses contemporains ont oublié, ou dont ils croient la
carrière terminée. Quelques courses chez les châtelains des environs,
des stations périodiques à Bath où il ira, tous les ans, prendre les
eaux, de rares voyages d'agrément couperont seul l'uniformité de son
existence. La reine, le duc et la duchesse d'Angoulême, un petit
groupe de serviteurs fidèles la partageront avec lui; les visites de
son frère et de ses cousins en constitueront l'unique distraction.
Quant à la politique, et encore qu'il ne cesse pas d'en suivre les
mouvements et les variations, elle ne lui apportera, pendant les
premières années de son séjour en Angleterre, que déceptions et
sujets de découragement.

Ce dont il souffre surtout, c'est la difficulté des communications,
non seulement entre la France et les pays étrangers, mais encore
entre les pays étrangers eux-mêmes. Cette difficulté grandit au fur
et à mesure que s'étend en Europe l'action des armées françaises.
Là où elles passent, le service des diligences, celui des postes
sont supprimés ou suspendus. Dans les pays qu'elles ont conquis et
que Napoléon gouverne directement par ses préfets ou indirectement
par les rois qu'il a créés, et qui ne sont à ses yeux que des
fonctionnaires, une police à l'image de la sienne exerce une
surveillance soupçonneuse sur les lettres et les voyageurs. Pour s'y
dérober, les courriers sont contraints à de longs détours. S'ils sont
obligés de recourir à la navigation, c'est pire encore. Les glaces
dans les mers du Nord, les vents contraires, les calmes plats, les
tempêtes, autant d'obstacles qui retardent la mise à la voile des
navires ou entravent leur marche. Tel voyageur qui comptait rester
quinze jours en route, n'est pas encore, au bout de trois mois,
arrivé au terme de son voyage. Toutes les correspondances subissent
des retards; souvent elles n'arrivent pas, soient qu'elles aient été
saisies, soient qu'elles s'égarent. La Châtre, à Londres, constate en
gémissant que «sur sept lettres, six n'arrivent pas».

À Vienne, en octobre 1807, le représentant de Louis XVIII, La Fare,
évêque de Nancy, est averti que le roi et le duc d'Angoulême se sont
embarqués à Gothembourg en Suède, pour passer en Angleterre. Le 11
décembre, il est sans nouvelles de leur traversée et ne sait ce
qu'ils sont devenus, bien qu'en débarquant à Yarmouth, le roi lui ait
fait écrire. Il confie ses inquiétudes au comte de Blacas, qui est
alors en Russie.

«Je ne sais si, à Pétersbourg, vous êtes mieux instruit que je ne
le suis ici sur ce qui concerne le voyage de notre maître et des
princes. Mes dernières nouvelles sont du 14 octobre, de Gothembourg,
lorsqu'on se préparait à mettre à la voile. Depuis, et voilà
bientôt deux mois, aucune nouvelle d'aucun côté sur le voyage ni le
débarquement de ces augustes voyageurs. Les papiers publics donnent
des nouvelles de Londres et d'Angleterre jusqu'au 12 novembre, et
il n'y est fait aucune mention d'un objet aussi intéressant pour
l'Europe entière qu'il l'est pour nous. Buonaparte aurait-il fait
défendre à tous les journalistes de rien articuler sur ce fait,
capable de réveiller l'attention et l'intérêt des Français et de
ranimer la foi endormie?

«Quelquefois, je me demande: Nos princes auraient-ils pris une autre
direction que celle d'Angleterre? Ballottés depuis si longtemps par
la politique versatile des puissances, auraient-ils pris le parti
d'enfoncer leur chapeau, et d'aller se jeter dans quelqu'une de leurs
provinces pour y tenter la fortune? La fin du mois de novembre eût
été une époque bien favorable, Buonaparte étant en Italie, la majeure
partie des troupes de ligne et les chefs les plus expérimentés
étant encore éloignés et dispersés dans les différentes parties du
continent. Dans pareilles circonstances, un débarquement de nos
princes, appuyé de forces suffisantes, devrait produire le meilleur
effet. _Audaces fortuna juvat._»

Les lettres qu'attendait La Fare n'étaient qu'égarées; il les reçut
un peu plus tard. Mais, il n'en allait pas toujours de même. Il
arrivait que les porteurs de dépêches, étant affiliés à la police
impériale, lui livraient les correspondances dont le transport leur
était confié. En 1813, à Dresde, un paquet de lettres expédiées de
Londres par le comte d'Artois à La Fare, afin d'être distribuées par
ses soins, est remis par le courrier au maréchal Davout qui l'envoie
au cabinet de l'empereur: «Celui dont je tiens mes renseignements,
écrit La Fare, a vu lui-même ce paquet à Dresde, sur la table du duc
de Bassano. La pièce la plus essentielle était une lettre de Monsieur
au prince royal de Suède (Bernadotte).»

On pourrait citer vingt exemples analogues, attestant un état de
choses que nous ne comprenons plus guère aujourd'hui, mais qui
donnait alors, à la privation de nouvelles comme aux séparations, un
caractère douloureux. Pendant la durée de son exil, Louis XVIII n'a
pas cessé d'en souffrir. À Mitau, il s'e