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Title: L'Illustration, No. 1602, 8 novembre 1873
Author: Various
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 1602, 8 novembre 1873" ***

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L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL

31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1602
SAMEDI 8 NOVEMBRE 1873

[Illustration.]

Prix du numéro: 75 centimes
La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel,
broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements
Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois,
18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.



SOMMAIRE

_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert
Audebrand.--La Soeur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M.
Mayne Reid.--Un voyage en Espagne pendant l'insurrection carliste
(II).--Nos gravures.--Les Théâtres.--Bulletin bibliographique.

_Gravures_: Inauguration de la statue de Vauban, à Avallon (Yonne), le
25 octobre 1873.--L'incendie de l'Opéra: vue prise de la rue Le
Peletier.--Le départ des hirondelles, composition et dessin de Karl
Bodmer.--L'incendie de l'Opéra: aspect du boulevard des Italiens pendant
l'incendie.--L'Homme-Chien;--Mâchoire de l'homme;--_La Julia
Pastrana_;--Mâchoire de l'enfant;--L'enfant.--_La France pittoresque_:
Thiers, les rémouleurs de couteaux;--La rue de Durolle, à Thiers;--Le
château du Piroux, à Thiers.--Rébus.

[Illustration: AVALLON (Yonne).--Inauguration de la statue de Vauban, le
27 octobre 1873.]



HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE

Il y a de ces périodes de crise suraiguë où les jours semblent des
siècles et où les nouvelles vieillissent en quelques heures. Telle a été
la semaine que nous venons de traverser. La France entière sait par
coeur aujourd'hui la lettre mémorable par laquelle M. le comte de
Chambord est venu bouleverser, comme d'un coup de théâtre, une situation
acquise au prix de trois mois d'efforts et de négociations épineuses;
nous ne pouvons nous dispenser de reproduire ce document dans une revue
qui doit être avant tout un répertoire aussi complet que possible des
faits, et cependant, en le consignant ici, nous risquons fort, nous le
savons, de paraître faire un cours d'histoire ancienne, bien qu'il
remonte à cinq jours à peine. Voici cette lettre, adressée à M.
Chesnelong, et reproduite le jour même de son arrivée à Paris par le
journal _l'Union._

«Salzbourg, le 27 octobre 1873.

«J'ai conservé, Monsieur, de votre visite à Salzbourg un si bon
souvenir, j'ai conçu pour votre noble caractère une si profonde estime,
que je n'hésite pas à m'adresser loyalement à vous, comme vous êtes venu
vous-même loyalement vers moi.

«Vous m'avez entretenu, durant de longues heures, des destinées de notre
chère et bien-aimée patrie, et je sais qu'au retour vous avez prononcé,
au milieu de vos collègues, des paroles qui vous vaudront mon éternelle
reconnaissance. Je vous remercie d'avoir si bien compris les angoisses
de mon âme et de n'avoir rien caché de l'inébranlable fermeté de mes
résolutions.

«Aussi ne me suis-je point ému quand l'opinion publique, emportée par un
courant que je déplore, a prétendu que je consentais enfin à devenir le
roi légitime de la Révolution. J'avais pour garant le témoignage d'un
homme de coeur, et j'étais résolu à garder le silence tant qu'on ne me
forcerait pas à faire appel à votre loyauté.

«Mais puisque, malgré vos efforts, les malentendus s'accumulent,
cherchant à rendre obscure ma politique à ciel ouvert, je dois toute la
vérité à ce pays dont je puis être méconnu, mais qui rend hommage à ma
sincérité, parce qu'il sait que je ne l'ai jamais trompé et que je ne le
tromperai jamais.

«On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je
répondre? sinon que je ne rétracte rien, que je ne retranche rien de mes
précédentes déclarations. Les prétentions de la veille me donnent la
mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer
un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse.

«Il est de mode, vous le savez, d'opposer à la fermeté d'Henri V
l'habileté d'Henri IV. _La violente_ amour que je porte à mes sujets,
disait-il souvent, me rend tout possible et honorable.

«Je prétends, sur ce point, ne lui céder en rien, mais je voudrais bien
savoir quelle leçon se fût attirée l'imprudent assez osé pour lui
persuader de renier l'étendard d'Arques et d'Ivry.

«Vous appartenez, Monsieur, à la province qui l'a vu naître, et vous
serez, comme moi, d'avis qu'il eût promptement désarmé son interlocuteur
en lui disant avec sa verve béarnaise: Mon ami, prenez mon drapeau
blanc; il vous conduira toujours au chemin de l'honneur et de la
victoire.

«On m'accuse de ne pas tenir en assez haute estime la valeur de nos
soldats, et cela au moment où je n'aspire qu'à leur confier tout ce que
j'ai de plus cher. On oublie donc que l'honneur est le patrimoine commun
de la maison de Bourbon et de l'armée française, et que, sur ce
terrain-là, on ne peut manquer de s'entendre!

«Non, je ne méconnais aucune des gloires de ma patrie, et Dieu seul, au
fond de mon exil, a vu couler mes larmes de reconnaissance toutes les
fois que, dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, les enfants de la
France se sont montrés dignes d'elle.

«Mais nous avons ensemble une grande oeuvre à accomplir. Je suis prêt,
tout prêt à l'entreprendre quand on le voudra, dès demain, dès ce soir,
dès ce moment. C'est pourquoi je veux rester tout entier ce que je suis.
Amoindri aujourd'hui, je serais impuissant demain.

«Il ne s'agit de rien moins que de reconstituer sur ses bases naturelles
une société profondément troublée, d'assurer avec énergie le règne de la
loi, de faire renaître la prospérité au dedans, de contracter au dehors
des alliances durables, et surtout de ne pas craindre d'employer la
force au service de l'ordre et de la justice.

«On parle de conditions; m'en a-t-il posé, ce jeune prince dont j'ai
ressenti avec tant de bonheur la loyale étreinte, et qui, n'écoutant que
son patriotisme, venait spontanément à moi, m'apportant, au nom de tous
les siens, des assurances de paix, de dévouement et de réconciliation?

«On veut des garanties; en a-t-on demandé à ce Bayard des temps
modernes, dans cette nuit mémorable du 24 mai, où l'on imposait à sa
modestie la glorieuse mission de calmer son pays par une de ces paroles
d'honnête homme et de soldat qui rassurent les bons et font trembler les
méchants?

«Je n'ai pas, c'est vrai, porté comme lui l'épée de la France sur vingt
champs de bataille, mais j'ai conservé intact, pendant quarante-trois
ans, le dépôt sacré de nos traditions et de nos libertés. J'ai donc le
droit de compter sur la même confiance et je dois inspirer la même
sécurité.

«Ma personne n'est rien; mon principe est tout. La France verra la fin
de ses épreuves quand elle voudra le comprendre. Je suis le pilote
nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que
j'ai mission et autorité pour cela.

«Vous pouvez beaucoup, Monsieur, pour dissiper les malentendus et
arrêter les défaillances à l'heure de la lutte. Vos consolantes paroles,
eu quittant Salzbourg, sont sans cesse présentes à ma pensée: la France
ne peut pas périr, car le Christ aime encore ses Francs, et lorsque Dieu
a résolu de sauver un peuple, il veille à ce que le sceptre de la
justice ne soit remis qu'en des mains assez fermes pour le porter.

«HENRI»

L'émotion, la surprise causées par cette révélation inattendue, le
profond désappointement des uns, la joie intense des autres, nous
renonçons à les décrire. Mais il ne s'agissait pas, pour la majorité
conservatrice qui faisait ainsi naufrage au port, de s'abandonner à des
regrets stériles, il s'agissait de réunir les débris de l'édifice si
péniblement échafaudé et qui venait d'être renversé comme par un coup de
foudre; il fallait surtout prendre un parti sans délai, car la prochaine
réunion de l'Assemblée ne laissait plus de place aux hésitations.
Essayer de présenter le projet de restauration monarchique, déjà tout
rédigé, il n'y fallait plus songer; créer, comme il en fut un instant
question, une lieutenance générale du royaume, en l'absence du roi,
empêché, c'était bien hasardeux; d'ailleurs les princes d'Orléans,
successivement consultés, refusaient de s'associer à toute combinaison
de ce genre, et faisaient déclarer par un journal notoirement attaché à
leur cause, qu'après comme avant ce qui venait de se passer, il ne se
trouverait pas parmi eux de prétendant à la couronne. Il fut décidé, à
la suite de réunions répétées des groupes de la droite, qu'on
proposerait la prolongation pour dix années des pouvoirs du maréchal
Mac-Mahon, et qu'on ferait suivre cette proposition de celle d'un
ensemble de lois répressives de nature à maintenir le pouvoir entre les
mains de la majorité actuelle.

C'est dans ce sens qu'a été rédigé le Message du Président de la
République dont le chef du cabinet est venu donner lecture avant-hier à
l'Assemblée et dont voici la texte:

«Messieurs,

«Au moment où vous vous sépariez, je vous disais que vous pouviez vous
éloigner sans inquiétude et qu'en votre absence rien ne viendrait
troubler le repos public.

«Ce que je vous annonçais s'est réalisé. En vous réunissant aujourd'hui,
vous retrouvez la France en paix; la libération complète de notre
territoire est maintenant un fait consommé. L'armée étrangère a quitté
le sol français, et nos troupes sont rentrées dans nos départements
évacués au milieu de la joie patriotique des populations. Notre
délivrance s'est opérée sans causer de troubles au dedans, sans éveiller
de méfiances au dehors. L'Europe, assurée de notre ferme résolution de
maintenir la paix, nous voit sans crainte reprendre possession de
nous-mêmes. Je reçois de toutes les puissances le témoignage de leur
désir de vivre avec nous dans des relations d'amitié.

«A l'intérieur, l'ordre public a été fermement maintenu; une
administration vigilante, confiée à des fonctionnaires d'origine
politique différente, mais tout dévoués à la cause de l'ordre, a fait
strictement appliquer les lois existantes; elle s'est inspirée partout
de cet esprit conservateur dont la grande majorité de cette Assemblée
s'est montrée toujours animée, et dont, en ce qui me concerne, tant que
vous me confierez le pouvoir, je ne me départirai pas.

«A la vérité, la tranquillité matérielle n'a pas empêché l'agitation des
esprits, et, à l'approche de votre réunion, la lutte engagée entre les
partis a redoublé de vivacité. Il fallait s'y attendre. Au nombre des
objets que vous aviez indiqués vous-mêmes comme devant vous occuper dès
la reprise de vos travaux, figurait l'examen des lois constitutionnelles
présentées par mon prédécesseur. Cette attente ramenait nécessairement
la question jusqu'ici toujours réservée de la forme définitive du
gouvernement. Il n'est donc pas étonnant que ce grave problème ait été
soulevé d'avance par les divers partis et traité par chacun d'eux avec
ardeur dans le sens conforme à ses voeux. Je n'avais point qualité pour
intervenir dans leur débat, ni pour devancer l'arrêt de votre autorité
souveraine; l'action de mon gouvernement a du se borner à contenir la
discussion dans les limites légales et à assurer, en toute hypothèse, le
respect absolu de toutes vos décisions.

«Votre pouvoir est donc entier et rien n'en peut entraver l'exercice;
peut-être penserez-vous que l'émotion causée par ces discussions si
vives est une preuve que, dans l'état présent des faits et des esprits,
l'établissement d'une forme de gouvernement quelle qu'elle soit, qui
engage indéfiniment l'avenir, présente de graves difficultés. Peut-être
trouverez-vous plus prudent de conserver à vos instituions le caractère
qui leur permet de rallier, comme aujourd'hui, autour du pouvoir, tous
les amis de l'ordre sans distinction de parti.

«Si vous en jugez ainsi, permettez à celui que vous avez élu sans qu'il
ait cherché cet honneur, de vous dire avec franchise son sentiment. Pour
donner au repos public une garantie sûre, il manque au régime actuel
deux conditions essentielles dont vous ne pouvez, sans danger, le
laisser privé plus longtemps: il n'a ni la stabilité ni l'autorité
suffisantes.

«Quel que soit le dépositaire du pouvoir, il ne peut faire un bien
durable si son droit de gouverner est chaque jour remis en question, et
s'il n'a devant lui la garantie d'une existence assez longue pour éviter
au pays la perspective d'agitations sans cesse renouvelées. Avec un
pouvoir qui peut changer à tout moment, on peut assurer la paix du jour,
mais non la sécurité du lendemain: toute grande entreprise est, par là
même, rendue impossible; le travail languit; la France, qui ne demande
qu'à renaître, est arrêtée dans son développement. Dans les relations
avec les puissances étrangères, la politique ne peut acquérir l'esprit
de suite et de persévérance qui seul à la longue inspire la confiance et
maintient ou rétablit la grandeur d'une nation.

«Si la stabilité manque au pouvoir actuel, l'autorité aussi lui fait
souvent défaut. Il n'est pas suffisamment armé par les lois pour
décourager les factions, et même pour se faire obéir de ses propres
agents. La presse se livre avec impunité à des écarts et à des violences
qui finiraient par corrompre l'esprit des populations; les municipalités
élues oublient qu'elles sont les organes de la loi et laissent
l'autorité centrale sans représentants sur bien des parties du
territoire. Vous songerez à ces périls, et vous ferez don à la société
d'un pouvoir exécutif durable et fort qui prenne souci de son avenir et
puisse la défendre énergiquement.

«Maréchal de Mac-Mahon,

«Duc de Magenta.»

La lecture de ce message était à peine terminée que le président de
l'Assemblée lisait à son tour la proposition signée d'un grand nombre de
membres, le général Changarnier en tête, et tendant à proroger pour dix
ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon. A cette proposition, les
députés bonapartistes, par l'organe de M. le baron Eschassériaux,
répondaient par un projet de plébiscite ayant pour but de convoquer la
totalité des électeurs à bref délai et de les appeler à choisir entre la
royauté, l'empire ou la république. Enfin l'honorable M. Dufaure, au nom
du centre gauche et de la gauche, déclarait qu'il ne s'opposait pas à
l'urgence demandée pour le projet Changarnier, mais qu'il convenait,
selon lui, de discuter ce projet conjointement aux lois
constitutionnelles, à l'examen desquelles, on s'en souvient, l'Assemblée
s'est engagée à procéder dans le mois qui suivrait sa rentrée. La
discussion a été longue, passionnée, et de nature à faire craindre que
la session qui vient de s'ouvrir ne soit orageuse.

Enfin la proposition de M. Dufaure a été repoussée à une majorité de 14
voix seulement, sur 710 votants. Celle du baron Eschassériaux avait été
écartée presque sans discussion par une majorité considérable. Quelle
sera maintenant la nature du pouvoir qui va être conféré au maréchal de
Mac-Mahon? De quelle façon ce pouvoir sera-t-il exercé? Sera-ce un
dictateur pur et simple, l'empire sans empereur, comme on l'a
dit?--Peut-on faire de compression à outrance ou simplement donner au
gouvernement la force qui peut lui manquer dans une mesure sage et
légitime. C'est ce que nous ne tarderons pas à savoir mais nous ne
pouvons nous abstenir de constater en terminant, les appréhensions de
beaucoup de bons esprits qui redoutent de voir le cabinet et la majorité
s'engager sur une pente dangereuse.



COURRIER DE PARIS

Vous le savez, hélas! tout l'univers connu le sait à cette heure,
l'Opéra n'est plus qu'un monceau de cendres. Cet édifice informe, mais
glorieux, qui a servi de berceau à tant de chefs-d'oeuvre, ne sera plus
demain qu'un petit point dans l'histoire de l'art. On ne peut déjà plus
montrer du doigt la place précise où Adolphe Nourrit soupirait avec tant
de puissance, où Levasseur tirait de sa poitrine la voix infernale de
Bertram, où Duprez entraînait trois mille auditeurs avec le:
_Suivez-moi!_ de _Guillaume Tell_. Cherchez donc la trace des ailes de
Marie Taglioni! Dites donc où a dansé jadis Fanny Esller! Les derniers
ballets où se sont montrées les deux demoiselles Fiocre, sont devenus
eux-mêmes de l'archéologie, et cela parce qu'un tuyau à gaz a crevé par
hasard ou parce qu'un fumeur de cigare aura jeté à côté de quelque jupe
en mousseline une allumette mal éteinte! Toujours la pensée de Pascal:
un très-petit fait qui produit des résultats de très-haute dimension.

Il en est que l'élégie fatiguent. Ceux-là nous crient: «Eh bien, l'Opéra
n'existe plus; c'est une chose certaine. Il faut savoir en prendre son
parti. Ne perdons pas de temps à nous lamenter. Un sage doit parler
d'autre chose. Voilà qui est bientôt dit. Ces esprits faciles, si
prompts à s'écarter d'une impression pénible, n'ont pas été témoins de
la tristesse qui a suivi les premières soirées. Ils n'ont pas vu le plus
frivole et le plus opulent de nos quartiers forcé de devenir grave
puisque sa vie était en jeu et menacé d'être transformé en un désert
plus sombre et plus nu que le plus misérable des steppes. Paris était
réellement consterné, parce qu'il voyait bien qu'il était frappé au
coeur.

Plus d'Opéra, c'est un découronnement qu'on n'aurait jamais songé à
redouter. Nous sommes à l'entrée de l'hiver; la saison lyrique commence
à peine. Pour bien fêter son retour, on mettait justement en scène un
grand drame historique, la plus belle de nos légendes nationales, que
Mermet avait brodée d'une musique mâle et consolante. Chacun se disait:
«Cette _Jeanne d'Arc_ s'adaptera merveilleusement à l'histoire de nos
récents revers pour nous en promettre la réparation. Les chanteurs et
les chanteuses étaient groupés, les rôles appris, les décors faits, les
costumes taillés dans la soie et dans le velours; on n'avait plus que
peu de semaines à attendre pour voir se produire cette radieuse
échéance. Il y avait à ce sujet comme un commencement de fête. Notre
grand monde, fort assombri par la politique, attendait de la première
représentation une sorte de détente. Ce devait être un réveil pour
l'apaisement des querelles, pour les fantaisies de la mode. D'un bout à
l'autre de l'Europe, nos voisins du Nord et du Midi s'envoyaient des
télégrammes galants; «Je vous donne rendez-vous à Paris pour la première
de la _Jeanne d'Arc_, de maître Mermet.» Oui, comptez là-dessus ou bien,
je vous le conseille, retournez voir la _Timbale d'argent_ aux
Bouffes-Parisiens.

Une autre déconvenue, disons, si vous voulez, un autre deuil, c'est ce
qui arrive pour ceux qui persistaient à aimer les bals masqués. Faut-il
vous rappeler que ces bals sont, chaque année, le prélude obligatoire du
carnaval? Ils sont fous, les _Lariflas_, soit; ils se démènent comme des
possédés, les _Sovajes sivilizés_; elles ont la tête perdue, les
_pierrettes_ et les _débardeuses_ dont Gavarni trouvait un si grand
plaisir à crayonner les prouesses, mais quels mouvements joyeux! que de
soubresauts fantasques vivifiaient alors le boulevard depuis la pointe
du faubourg Montmartre jusqu'au marché de la Madeleine! Cent industries
de luxe ne trouvaient pas d'ailleurs cette frénésie si condamnable. Ces
bals donnaient un grand essor au commerce du carton bouilli, à celui des
gants, des fleurs, de la parfumerie, des plumes, des rubans, des
trompettes, des bonbons, aux cochers, aux costumiers, aux endroits où
l'on soupe et où l'on chante en soupant avec accompagnement de couteaux
tombant sur les assiettes.

--Ombre du grand Chicard, mânes de Brididi, que dites-vous de ce
désastre?

Avant tout, l'incendie a jeté, sans avertissement, sur le pavé, mille
familles d'artistes ou de petits employés qui n'ont plus de pain, ni de
feu à l'heure même où la bise noire de novembre fait entendre ses
sifflements. Ici, il est vrai, ainsi que l'a dit Mme de Sévigné, la
charité est contagieuse. Un journal voisin, l'_Événement_ a ouvert une
souscription; les théâtres organisent des représentations à bénéfice;
les musiciens vont donner des concerts; les peintres feront des
tombolas; on soulagera ces misères si intéressantes, mais on ne pourra
que les soulager. Ce qu'il y a de mieux à faire c'est de s'arranger de
façon à hâter le plus qu'on pourra le déménagement du drame lyrique et
du ballet à la nouvelle salle, sur le boulevard des Capucines.

Tout ce qu'il vous plaira, mais vous aurez encore de longs jours à
attendre. Le nouvel Opéra a été une des folies de l'empire. Napoléon III
éprouvait pour la rue Le Peletier une répugnance bien concevable après
les bombes d'Orsini, il avait même déclaré ne vouloir plus y mettre les
pieds. C'est surtout pour cette raison qu'on a songé à édifier une autre
salle. Pour la bien faire, surtout pour la faire vite, on en avait
confié la conception à un architecte encore dans sa fleur.

«Place aux jeunes!» s'écriait-on alors. Le jeune M. Garnier a donc mis
la main à la pâte et nous voyons tout ce qu'il a fait ou plutôt ce qu'il
a commencé à faire. Voilà tantôt dix ans qu'il travaille à l'Opéra et il
n'a pas dépensé moins de 35 millions. Si nous nous en rapportons à ce
qui se dit, il faudra encore deux ans et 3 millions. La tour de Babel a
moins exigé, je le parierais, que de fois la foule, profondément ébahie
à l'aspect d'une armée de travailleurs n'a-t-elle pas dit: «Mon Dieu,
que c'est donc long!» Il ne faut pas perdre de vue que nous sommes à
l'âge de la vapeur, de l'électricité et de la photographie, c'est-à-dire
à une époque où l'on veut être servi sans attendre. Assurément un poème
hindou s'étend dans moins d'épisodes. Que de sous-sols, de dessous, de
dessus, d'escaliers, de couloirs, de chambres, de perrons, d'annexes!
Nestor Roqueplan, qui connaissait à fond cette matière, racontait avec
sa verve endiablée une curieuse histoire de bâtisse. Vingt actionnaires
s'étaient rassemblés en bottes d'asperges afin d'élever une salle. On
appela un architecte et des maçons. Il y pleuvait des moellons, du bois,
du fer, du bruit, de la couleur, du sable, des feuilles d'or. L'enfer
était un séjour de bienheureux comparé à ce qu'était ce commencement de
construction. Les jours passaient. Après les jours, les semaines; après
les semaines, les mois. Vint l'heure où l'on compta par années. Bref,
ils mirent tant de temps à bâtir que tous les actionnaires, mais tous,
étaient morts quand le théâtre fut achevé. La société d'exploitation se
trouva représentée par les fils.

Cette histoire aura une seconde édition, comme vous voyez.

Ces jours-ci, M. Charles Garnier a cru devoir prendre la parole, un peu
piqué au talon par ce petit aiguillon de la critique qui est si utile au
public et auquel on fait, sous tous les régimes, une guerre si injuste.
Il a donc écrit aux journaux que le travail d'achèvement allait être
mené _à l'américaine_, lisez à toute vapeur. Cette simple note mérite un
bon point, mais que ne commençait-il par là? car, il faut bien le dire,
hélas! il y a encore beaucoup à faire, ne fût-ce que pour la décoration
intérieure, le lustre, le luminaire, le machinisme, l'ameublement, sans
compter la nécessité de sécher les plâtres, car l'emplacement est bien
humide, puisqu'on est au-dessus d'un lac ou, pis que cela, d'un marais.
Allez donc à l'américaine ou à la chinoise, mais il nous faut, dès à
présent, un asile pour notre Ilion lyrique calciné. Paris a encore plus
d'oreilles que de ventre, et c'est à son honneur.

Pour couper au plus court, les hommes à expédients avaient pensé à un
théâtre de la place du Châtelet. Oui, ce serait sans doute passable pour
quelques semaines. En guise de pied-à-terre même, le Lyrique, comme on
dit, pourrait servir peut-être; mais pour douze mois, pour deux ans!

Il est tels arbres qui ne viennent que sous tels soleils. L'Opéra a
toujours vécu dans la même zone, celle du luxe, de l'élégance, du
plaisir, des clubs dorés, des restaurants où l'on mange dans la
vaisselle plate, des grands hôtels. Vouloir le dépayser au point de le
rejeter au bord de la Sein, ce serait le rendre haïssable, morose,
impossible. Imaginez-vous qu'on puisse aller entendre la musique des
maîtres derrière la halle aux harengs, tout près de cette ancienne grève
où l'on a écartelé Ravaillac, à cent pas de la Conciergerie, en face
même de la Morgue?

Mais; encore un coup, il y a urgence. Allez où bon vous semblera, faites
des prodiges de vitesse. On vous a déjà accordé dix ans et 35 millions
pour que nous n'ayons pas de salle prête à l'heure où une éventualité
sinistre s'est produite; soyez encore prodigues de millions; on vous en
donnera d'autres, mais montrez-vous avares de temps; rendez-nous
l'Opéra, rendez-le nous au plus vite. Ah! l'Opéra, le charme de ce genre
de composition est dans son extravagance même. Aucun autre art ne vit
autant que celui-là de la fine fleur du caprice et de la fantaisie.
C'est le pays des rêves, des sylphes, des ondins, des gnomes et des
enchantements. Drame chanté ou ballet, quand on va l'entendre, il
n'exige pas de vous plus d'attention qu'il n'en faut pour écouter le
chant de l'oiseau, les soupirs de la forêt, le bruit des vagues de la
mer. Rendez-nous donc l'Opéra.

Il nous le faut. Il manque à notre vie physique et intellectuelle. Il
est une force nationale et un relief patriotique à une heure où nous
avons tant besoin de nous relever aux yeux du monde. M. Guizot a
prononcé un jour une grande et belle parole: «La politique est l'art de
faire l'impossible.» Méditez ce mot et vous parviendrez à faire ce que
nous réclamons, nous qui payons.

Souffrez que je fasse halte un moment ici pour constater le succès
toujours croissant des Matinées littéraires et théâtrales de M.
Ballande. Dimanche dernier, sa troupe d'élite jouait le _Siège de
Calais_, cette tragédie patriotique à laquelle nos revers ont donné une
si poignante actualité. Avant la représentation, M. Georges Bell, un des
tribuns littéraires qui parlent le mieux, a fait l'historique du
chef-d'oeuvre de du Belloy. Très-savant et très-attachant tour à tour,
l'orateur a été chaleureusement applaudi par la salle entière et ce
n'était que justice.

Pour revenir à l'Opéra et pour finir par lui, voyez ce trait:

Ces jours derniers, au moment où les décombres commençaient à ne plus
brûler, on apercevait une bonne femme en haillons, tout près de là,
pleurant à chaudes larmes.

--Qu'avez-vous donc, lui demandait-on.

--Ce que j'ai? Ah! ces ruines qui fument me rappellent ma jeunesse et ma
gloire passées.

Et se reprenant:

--Il y a trente ans, j'étais jeune et jolie; M. Duponchel, directeur,
monta un ballet intitulé: _le Diable amoureux_ où il y avait quatre
grenouilles vertes. Telle que vous me voyez, c'était moi qui jouais la
première grenouille verte!

Philibert Audebrand.


[Illustration: INCENDIE DE L'OPÉRA.--Vue prise de la rue Le Peletier.]


[Illustration: LE DÉPART DES HIRONDELLES.--Composition et dessin de Karl
Bodmer.]



LA SOEUR PERDUE

Une histoire du Gran Chaco

(Suite)


CHAPITRE IV

UNE MAISON EN DEUIL

Il se passa un certain temps avant que la malheureuse femme sortît de
son évanouissement.

Quand elle reprit connaissance, elle aperçut un affreux spectacle: le
corps de son mari était étendu sur un lit; son beau visage avait le
calme et la sérénité de la mort, mais le drap qui recouvrait sa poitrine
était rougi par le sang jailli de la blessure que lui avait faite le
coup de lance qui lui avait ôté la vie.

Gaspardo, aidé des serviteurs, avait défait les liens qui attachaient à
la selle le corps roidi et l'avait porté dans l'intérieur de la maison.

Le gaucho fit alors à la senora le récit de sa mission, mais ce récit
n'ajouta pas beaucoup à ses angoisses. Le spectacle horrible qu'elle
avait devant les yeux avait tout brisé en elle, elle écoutait comme une
personne dont rien ne peut accroître la douleur.

Gaspardo avait rapidement trouvé la piste des absents, il l'avait suivie
jusqu'à un bouquet d'algarrobas qui s'élevait sur la berge du fleuve. Là
il avait rencontré avec horreur le cadavre de son maître, traîtreusement
assassiné. Son cheval qui, pour une raison quelconque, avait échappé à
la cupidité des meurtriers, se tenait auprès du corps de son maître,
comme s'il eût espéré le voir se dresser sur ses pieds et remonter en
selle!

Près du cadavre était aussi un bouquet de magnifiques fleurs. Gaspardo
vit sur un arbre voisin la branche dépouillée d'où elles avaient été
cueillies, et cet indice lui avait prouvé que le naturaliste était
engagé dans ses occupations favorites au moment où il avait reçu le coup
mortel!

Aucun autre signe ne marquait l'endroit, sauf les traces du cheval
d'Halberger et celles de l'animal plus petit monté par sa fille.

Cependant, en suivant ces dernières, Gaspardo rencontra bientôt d'autres
empreintes qui indiquaient qu'une troupe de cavaliers avait dû faire
halte près du bois.

Cachés par les algarrobas, les assassins avaient sans doute suivi à pied
leur victime, ils s'étaient précipités sur elle et l'avaient
certainement frappée à l'improviste avant même qu'elle eût pu soupçonner
leur présence. Telle était du moins l'opinion du gaucho.

«Et mon enfant? s'écria l'infortunée mère en interrompant ces tristes
détails, Francesca est-elle morte, elle aussi?

--Non, non, senora! répliqua aussitôt Gaspardo. Je suis persuadé que ce
cher ange est encore vivant. Santissima! Les sauvages du Chaco eux-mêmes
n'auraient pas eu le coeur de la mettre à mort. S'ils l'avaient tuée, il
y en aurait quelque trace, et je suis sûr de n'en avoir vu aucune; pas
un lambeau de vêtement, pas une seule marque de lutte n'a pu être
découverte par moi. Vous voyez par ce qui est arrivé pour le père qu'ils
n'auraient pas pris la peine d'emporter le cadavre de la fille. Non,
senora, elle ne peut être que vivante.

--Je l'aimerais mieux... morte! s'écria tout à coup la mère infortunée.

En prononçant ce mot, le visage de la pauvre mère refléta l'expression
des terreurs affreuses qui l'avaient envahie à l'idée de la captivité de
sa fille.

«Oh! mère, ne dites pas cela, cria Ludwig en jetant ses bras autour du
cou de la senora. Il n'existe pas au monde d'être assez misérable pour
faire du ma; à une créature aussi innocente que ma soeur Francesca! Nous
irons à sa recherche, nous remuerons ciel et terre, ma mère, et nous la
retrouverons!»

Cypriano s'approcha de sa tante, et pliant le genou devant elle: «C'est
moi seul que ce soin regarde, lui dit-il. Je jure, ma tante bien-aimée,
de ramener ici l'ange qui nous a été ravi. J'accomplirai cette tâche ou
j'y périrai!»

Et se tournant vers son cousin: «Ami, lui dit-il, ton devoir à toi est
de ne pas quitter ta mère.»

--Mais, répliqua Ludwig les larmes aux yeux, mon devoir est aussi
d'aller au secours de ma soeur. Que faire, mon Dieu!

--Te fier à moi et à Gaspardo. Gaspardo, tu le connais? Nous la
délivrerons avec l'aide de Dieu et nous la ramènerons, je te le jure à
toi aussi.

Le ton ferme et vibrant de la voix du jeune Paraguayen qui contrastait
avec la gravité de son attitude, montrait assez qu'il ne reculerait
devant rien pour accomplir son serment.

Quand les premières violences de cette douleur eurent fait place à un
état plus calme, Gaspardo parvint à entraîner la malheureuse femme loin
du corps de son mari. Elle alla pleurer dans une chambre écartée, suivie
seulement par une Indienne, une jeune fille dévouée, qui avait
accompagné ses maîtres au moment où ils avaient fui le territoire du
dictateur.

Pendant ce temps, le gaucho, aidé par les _péons_ indiens et toujours
fidèle à la mémoire de son maître, disposa ses restes d'une manière
convenable pour les ensevelir, tandis que le fils maintenant orphelin et
son cousin Cypriano discutaient ensemble les meilleurs moyens à employer
pour assurer le succès de l'entreprise de Cypriano.

Malgré toute leur douleur, ils ne pouvaient s'empêcher de penser à
Francesca; l'horreur qui les avait saisis l'un et l'autre à la vue du
corps inanimé d'Halberger, de leur père, de leur meilleur ami, loin de
les plonger dans le désespoir, n'avait eu pour effet que de surexciter
leur énergie.

Ils n'étaient que des enfants. Ils avaient vécu au milieu des tendresses
de leurs parents, mais la pensée des devoirs qui leur restaient à
accomplir, des luttes qu'ils allaient avoir à soutenir, des difficultés
qu'ils rencontreraient sur leur route, les avait en un instant grandis
et transformés.

La douleur et la nécessité avaient fait d'eux subitement des hommes
aussi capables de penser que d'agir; l'un et l'autre étaient prêts à
marcher en avant et à sacrifier leur vie pour accomplir la tâche sacrée
qui leur incombait.

Après avoir préparé son oeuvre funèbre, Gaspardo vint les retrouver, et
à eux trois ils tinrent une sorte de conseil. Ils examinèrent et
discutèrent toutes les circonstances qui avaient amené et entouré le
meurtre d'Halberger.

Le crime avait été accompli par des Indiens. Le gaucho n'avait aucun
doute touchant ce fait, qu'il avait pu lire écrit sur le terrain
parcouru par les empreintes des chevaux. Cependant l'idée leur vint
aussi qu'il n'était pas impossible que les soldats du dictateur
l'eussent exécuté. En effet, bien qu'éloignés de la présence du despote,
le naturaliste et sa famille ne s'étaient jamais sentis hors de la
portée des entreprises de cet homme redoutable. La migration du chef
Tovas les avait d'ailleurs en quelque sorte laissés sans protection.
Francia pouvait en avoir été instruit et avoir envoyé une troupe de ses
cuarteleros pour assouvir cette lâche vengeance.

Cependant, sans nier que le dictateur fût bien capable de cette cruauté,
Gaspardo ne la lui attribuait pas. Si les traces des chevaux eussent
appartenu à des cuarteleros, leurs bêtes ou au moins quelques-unes
d'entre elles eussent été ferrées. Il avait suivi leurs traces pendant
une distance considérable, jusqu'au moment où il avait reconnu
l'impossibilité de pousser plus loin; il les avait examinées avec le
plus grand soin, et il n'avait pas trouvé, à l'exception d'une seule
dont la vue le fit tressaillir, les empreintes de fer qu'eussent
laissées les cavaliers de Francia. Il était donc sûr que les assassins
étaient Indiens et que Francesca avait été emportée par eux vivante.
L'unique empreinte de fers qu'il eût découverte était évidemment celle
du poney sur lequel était partie Francesca.

Quels Indiens avaient commis le crime? Ils ne connaissaient que les
Tovas, mais il en existait d'autres. Ce ne pouvait pas être des Tovas,
dont le vieux et vénérable chef avait été souvent leur hôte et toujours
leur protecteur. Une amitié si longue et si éprouvée ne pouvait aboutir
à une catastrophe si terrible et si soudaine.

Gaspardo ne le pensait pas, et Ludwig rejeta cette supposition.

Chose étrange, Cypriano fut d'un avis contraire!

Lorsqu'on lui demanda ses raisons, il les donna. Elle venaient plutôt de
son coeur que de sa tête, et cependant elles étaient pour lui pleines de
probabilité.

Il se rappela que le chef des Tovas avait un fils, un jeune homme un peu
plus âgé que lui-même. Ludwig et Gaspardo s'en souvenaient aussi.
Cypriano avait observé un fait qui avait échappé à l'observation de son
cousin et du gaucho: les yeux du jeune Indien s'étaient arrêtés souvent
avec admiration sur les traits charmants de Francesca!

L'affection de Cypriano pour sa cousine contenait une certaine somme de
jalousie qu'il ne s'expliquait pas, mais qui lui donnait une
clairvoyance qui pouvait manquer à un frère.

Si muettes, si respectueuses qu'elles fussent, les attentions du jeune
Indien pour sa cousine, que Cypriano chérissait, loin de plaire à
celui-ci, lui avaient donc été particulièrement désagréables,--et, pour
tout dire, elles lui avaient laissé un souvenir qui dominait tout en ce
moment.

Le père du jeune Indien était l'ami d'Halberger, mais le fils n'avait
pas les mêmes raisons que le père pour que cette amitié lui fût sacrée.

--C'était une nature sombre et violente d'ailleurs. Cypriano, élevé à
côté de Francesca, s'était, sans se l'avouer à lui-même, sans en rien
dire en tout cas, complu à rêver que, le temps aidant, la gentille
compagne de ses jeux pourrait devenir celle de sa vie entière.

Pourquoi le jeune Indien n'aurait-il pas pensé comme lui? Était-il dès
lors déraisonnable d'imaginer que le projet lui fût venu de ravir
Francesca, dans un âge encore assez tendre pour qu'elle pût oublier, au
milieu des habitants de la tribu, les habitudes de la vie civilisée.

L'affaire prenait un aspect nouveau qui changea le ton de la discussion.
Ni Ludwig, ni Gaspardo n'étaient en mesure de nier qu'il n'y eût quelque
raison dans ce que disait Cypriano. Tous deux furent amenés par là à
trouver que ses conjectures pouvaient être fondées.

Quoi qu'il en fût, il n'y avait qu'une seule ligne de conduite à
adopter. Il fallait aller chercher les Tovas dans la nouvelle localité
qu'ils habitaient. Si la tribu tout entière ou seulement une portion,
s'était rendue coupable du double crime, le chef Naraguana ne manquerait
pas d'en faire justice, même sur son propre fils, Gaspardo en était
convaincu.

Si les Indiens d'une autre tribu avaient commis l'assassinat et
l'enlèvement, Naraguana aiderait ses amis à venger le meurtre et à faire
rendre la liberté à la jeune fille.

Si la malheureuse famille d'Halberger eut vécu sur la frontière de
l'Arkansas ou du Texas, la première pensée du gaucho et des deux jeunes
garçons aurait été de rassembler autour d'elle une troupe de hardis
trappeurs, ses plus proches voisins, et de poursuivre immédiatement les
sauvages. Mais au Chaco les plus proches voisins de la famille
d'Halberger étaient à Asuncion, et ceux-là, même en leur supposant le
courage, la hardiesse et la volonté de venir à leur secours, ne
l'eussent pas osé dans la crainte d'encourir la colère du dictateur.

Aucun d'eux ne songea donc à réclamer de secours du Paraguay. Ils
n'avaient d'espérance qu'en eux-mêmes et dans l'amitié du chef Tovas. Il
fut décidé qu'on partirait à la recherche de la jeune fille.

Cypriano lutta en vain contre la décision qu'avait prise Ludwig de faire
partie de l'expédition.

«Il a raison, avait dit sa mère. Je n'ai besoin de rien tant que vous ne
m'aurez ramené Francesca. Nos serviteurs suffiront à la garde de la
maison, et d'ailleurs... qu'importe ce qui peut m'arriver.»

Sur ce mot Ludwig avait failli renoncer à sa résolution.

«Je veux que tu partes, avait répété sa mère.»

Une autre nuit se passa sans sommeil dans la demeure du
naturaliste,--son dernier propriétaire seul y reposa sans rêve et sans
inquiétude.

Les premiers rayons du soleil du matin brillèrent sur le sol humide
encore d'une tombe nouvellement creusée; avant que la terre ne se
séchât, on put voir trois cavaliers harnachés et approvisionnés pour un
long voyage, s'éloigner de l'_estancia_ solitaire, tandis qu'une femme
en vêtements de deuil s'agenouillait sous la verandah et envoyait au
ciel ses plus ferventes prières pour le succès de l'expédition.


CHAPITRE V

LE CORTÈGE D'UNE PRISONNIÈRE

Retournons sur nos pas. Pendant que le corps inanimé de Ludwig Halberger
gisait encore, seul et silencieux à l'ombre des algarrobas, nous verrons
à peu de distance une troupe de cavaliers se diriger à travers la pampa
et fuir à n'en pas douter le théâtre de l'assassinat.

Leur costume et la couleur de leur peau les faisaient reconnaître pour
des Indiens; cependant l'un d'eux se distinguait des autres par ses
vêtements et son teint; c'était un homme blanc et appartenant à la race
castillane. Tous les autres cavaliers étaient des jeunes gens dont pas
un ne dépassait l'âge de vingt ans; chacun portait à la main une
javeline et des bolas(1) pendues sur l'épaule ou accrochées à l'arçon de
la selle.

      [Note 1: Les balas ou boladiores sont une arme indienne adaptée
      par tes gauchos. On en trouvera plus loin la description.]

Tous étaient montés sur de petits chevaux nerveux à longue crinière et à
longue queue. Deux d'entre eux avaient pour selle un _recado_ (2), le
reste n'avait pour en remplir l'office qu'un morceau de peau de boeuf ou
la peau du cerf des pampas. Dans tout le cortège on n'aurait pas trouvé
un étrier ou un éperon; pour bride, une courroie de cuir cru nouée
autour de la mâchoire inférieure du cheval, permettait à ces cavaliers
de guider leurs montures avec autant d'adresse qu'au moyen d'un mors
mameluc (3).

      [Note 2: Selle employée par les Américains du Sud.]

      [Note 3: Le cruel mors mameluc est employé par les Mexicains et
      Sud-Américains. Il a été introduit par les conquistadores et
      vient des Maures.]

Il y avait là en tout une vingtaine d'hommes, sur lesquels dix-neuf
étaient vêtus de la même façon, bien que la matière de leurs vêtements
fut différente. C'était le plus simple des costumes. Leurs corps étaient
couverts de la poitrine jusqu'à la moitié de la cuisse par un court
vêtement ressemblant au sarreau des Indiens du nord; elle n'était pas
lissée, c'était simplement la peau d'une bête sauvage. Pour les uns
c'était la robe rouge du puma, chez d'autres la fourrure mouchetée du
jaguar et du yagnarundi, ou celle du chat gris des pampas, du loup
_aguara_, de la _mutria_ ou loutre, ou bien encore la sombre peau du
grand mangeur de fourmis (4). On voyait sur eux la dépouille de presque
toutes les espèces connues des quadrupèdes du Chaco.

      [Note 4: Appelé quelquefois ours aux fourmis. Il en existe quatre
      espèces distinctes dans l'Amérique du Sud.]

Mayne Reid.

(La suite prochainement.)



UN VOYAGE EN ESPAGNE

PENDANT L'INSURRECTION CARLISTE


II

Logement d'un _Cabecilla._--Manière dont les carlistes pratiquent les
réquisitions.--Habitation d'un contrebandier.--Passage en fraude des
armes et munitions de guerre.--La Bidassoa.--Les trois premières bandes
organisées.

Le lendemain de cette étrange revue où j'avais pu me faire une idée de
ce qu'était une bande carliste, je m'empressai d'aller voir le colonel
Martinez, qui m'avait promis de curieuses révélations sur l'insurrection
qui était à ses débuts. Il logeait avec son secrétaire, jeune homme
d'une vingtaine d'années, parlant très-bien, chose fort utile dans ce
pays, le français, l'espagnol, le basque et le catalan, dans une ferme
isolée aux environs de Vera. Contrairement à nos officiers en garnison
qui vont se loger aux centres des villes, dans les plus beaux quartiers,
les _cabecillas_ recherchent de préférence les endroits les plus écartés
pour leur résidence momentanée; ils ont le soin même d'en changer
très-souvent. Ce fut donc après avoir traversé une vaste écurie remplie
de vaches et de moutons, plus, trois réduits obscurs, que je parvins,
non sans peine, dans une vaste chambre du rez-de-chaussée, où le colonel
prenait le chocolat devant une vieille table délabrée. Un grabat et deux
bancs en bois composaient tout l'ameublement de cette pièce.

--Vous voilà, me dit-il, en venant à moi avec cette bonhomie qui forme
le fond de son caractère. Je vous attendais. Asseyez-vous là et prenez
le chocolat avec moi. Je vais vous donner des nouvelles qui assurément
vous intéresseront, en votre qualité de journaliste en quête de ce qui
va se passer en Espagne.

Le colonel m'apprit alors que les sept _cabecillas_ avec lesquels
j'avais dîné la veille étaient partis, pendant la nuit, pour aller
commander des bandes qui se formaient en Navarre, dans le Guipuzcoa, en
Biscaye et dans l'Alava.

--Le mouvement insurrectionnel se généralise partout dans les quatre
provinces, me dit-il, et avant huit jours, le gouvernement de
l'usurpateur _italiano_ aura de leurs nouvelles. Mais ce qui nous
intéresse le plus en ce moment, c'est que nous recevons des armes et des
munitions cette nuit. Je viens d'en être avisé par un de nos courriers.
Des armes et des munitions! voilà ce qu'il nous faut maintenant; quant
aux hommes, ils ne nous manqueront point, ajouta-t-il, avec la foi et la
conviction d'un illuminé politique.

--Puis-je vous demander, sans indiscrétion, colonel, lui dis-je, comment
les armes et les munitions peuvent vous parvenir ici de l'étranger? Si
j'en juge par la surveillance rigoureuse que le gouvernement français
fait exercer sur la frontière, cette contrebande de guerre doit avoir de
grandes difficultés pour franchir les Pyrénées.

--C'est précisément de France, qu'a été expédié l'envoi que j'attends
cette nuit; avec des hommes dévoués et de l'argent, ajouta-t-il, on
parvient à tout, même à tromper la surveillance de la douane et des
gendarmes! Il y a du danger, sans doute; mais quand on sert une cause
aussi noble que la nôtre, il faut savoir le braver. C'est ce que nous
faisons.

Après la pénurie d'argent, la nécessité de se procurer des armes et des
munitions m'a toujours paru une des plus grandes difficultés qu'ait à
surmonter l'insurrection carliste. Telle était ma conviction, et j'en
fis part au colonel.

--L'argent! l'argent! s'écria-t-il avec un air d'insouciance
philosophique, c'est l'affaire de la junte! Elle saura bien en trouver.
En attendant, nous battrons monnaie avec les réquisitions. Quant aux
armes, j'avoue qu'il n'est pas aussi facile de s'en procurer; mais on y
parviendra tout de même. Désirez-vous, au reste, en connaître le secret?

--Je ne demande pas mieux, colonel, lui répondis-je. Je ne voudrais pas,
pourtant, abuser de votre complaisance et de votre discrétion.

--Vous n'abusez de rien du tout (_ninguno_), me dit-il. Vous êtes,
n'est-il pas vrai, un ami de vieille date, et, de plus, un partisan
dévoué de notre cause? Eh bien! je veux que vous soyez le témoin du
moyen que nous avons de nous procurer de la contrebande de guerre,
persuadé que vous pourrez vous-même nous venir en aide, le cas échéant.

Et se levant aussitôt de son banc, il s'avance vers une fenêtre de la
salle et se met à appeler de sa voix stridente:

--Francisco! Francisco!

Une minute après entre dans la chambre un grand gaillard d'une trentaine
d'années, bâti en hercule, et portant le béret et le costume des Basques
espagnols, qui vint se poser fièrement devant nous.

--Francisco, mon ami, lui dit aussitôt le colonel, ce monsieur (el
senor), en me désignant, est un de nos partisans; tu le prendras avec
loi dans ton expédition de cette nuit et je te mets à sa disposition
pour tous les renseignements qu'il désirera avoir. Tu l'attendras à ton
_caserio_ (ferme), où il ira te rejoindre dans la journée; tu entends
bien?

--Il suffit, colonel, se contenta de répondre Francisco; vos ordres
seront fidèlement exécutés.

Et ôtant son béret il sortit lentement de la chambre, comme il y était
entré.

--Maintenant, vous pouvez disposer de Francisco en toute confiance,
ajouta le colonel; c'est le plus hardi contrebandier de la contrée et un
des serviteurs les plus dévoués à la cause légitime qu'il soutient,
comme son père et sou aïeul l'ont soutenue depuis cinquante ans. En
attendant que vous alliez le rejoindre à son _caserio_, je vous emmène
avec moi jusqu'à Yanci, où j'ai une petite affaire de réquisition à
régler dans ce village.

On vient de voir que le brave colonel ne se préoccupait guère de
l'argent nécessaire pour faire la guerre, laissant à la junte le soin de
s'en procurer, et qu'en attendant il battrait monnaie avec les
réquisitions. C'est ce nouveau mode de se procurer des fonds que j'étais
appelé à voir fonctionner.

Yanci est un petit village, peu éloigné de Vera, situé sur la route de
Pampelune, aux pieds des montagnes, entre Vera, Eychalar et Lessaca,
dans une riche et belle vallée. Dans ce village se trouve une superbe
fabrique de porcelaine et de poterie, dont le propriétaire, M. D..., est
très-riche et passe pour avoir des opinions libérales. Un carliste et un
libéral sont, dans les provinces insurgées, deux adversaires
impitoyables. Rien n'est plus enraciné dans ce pays que les haines
politiques. Sous le règne d'Isabelle et surtout sous la régence de la
reine Christine, pendant la guerre de Sept ans, les deux partis étaient
constamment en hostilités ouvertes. Le vaincu devenait toujours la
victime du vainqueur. Cette tradition ne devait pas se perdre. La bande
commandée par le colonel Martinez, à peine organisée, avait fait, dans
les environs, la chasse aux libéraux, et s'était emparé tout
naturellement de la personne de M. D..., propriétaire de la fabrique
d'Yanci, et l'avait emmené prisonnier à Vera. La rançon exigée pour sa
mise en liberté était de 5,000 douros, soit 25,000 francs. Les parents
et amis du prisonnier ayant discuté ce chiffre comme étant trop élevé
auprès du colonel Martinez, celui-ci, excellent homme au demeurant,
l'avait réduit, par un accord mutuel, à 12,000 francs. C'est la somme
que devait aller toucher le colonel à Yanci, tout en ramenant le
prisonnier au sein de sa famille; et c'est à la remise de la somme et du
prisonnier que le colonel voulut me faire assister.

En conséquence, avant le départ, à midi précis, dans l'auberge
d'Apestegui, fut servi un plantureux repas auquel assistaient le
prisonnier, son gendre, deux autres membres de sa famille, le notaire
d'Eychalar, le colonel Martinez et moi. On mangea et on but absolument
comme si l'on eut assisté à une noce; et la conversation, sans être
très-gaie, ne fut pas trop triste. Tout se passa donc selon les règles
d'une politesse de convention entre rançonneurs et rançonnés. Celui qui,
dans ce tableau de famille, devait faire la plus triste figure, c'était
moi qui, en définitive, ne m'y trouvais que comme spectateur.

Le repas terminé, une voiture-omnibus (_coché_), qui avait été, elle
aussi, réquisitionnée par le colonel, pour la circonstance, vint nous
prendre à l'auberge, et les convives, M. D..., le prisonnier en tête,
ses parents, le colonel et moi, nous montâmes dans le véhicule. En moins
de trois quarts d'heure, les chevaux brûlant le pavé, nous arrivâmes à
Yanci, dans la vaste cour de la fabrique. Ici, transports de joie et
grande réception de la part de Mme D... et de ses enfants qui, revoyant
leur mari et leur père, se jetèrent à son cou au milieu de l'allégresse
des serviteurs de la maison. On introduisit ensuite la _compagnie_ dans
un vaste salon, où l'on nous servit à tous des rafraîchissements en
abondance. Dans l'intervalle, on apporta sur la table le prix de la
rançon, soit 12,000 francs en doublons. Le payement s'en effectua
consciencieusement et sans la moindre récrimination de part et d'autre.
Je n'avais jamais vu autant d'or d'Espagne amoncelé pour représenter
cette somme, qui tient si peu de place en billets de banque.


[Illustration: L'INCENDIE DE L'OPÉRA.--Aspect du Boulevard des Italiens
pendant l'incendie.]


Dès que la rançon fut bien et dûment vérifiée, le colonel, qui avait
gardé pendant l'opération un majestueux silence, se contenta d'en mettre
le montant dans sa sacoche et se leva de son siège avec gravité; tout le
monde l'imita. Puis, saluant avec la formule en usage en Espagne: _Que
Dieu vous garde!_ il se dirigea vers le _coché_, qui nous attendait dans
la cour de l'immense usine, accompagné de tous les membres de la
famille, qui lui firent ostensiblement mille démonstrations d'amitié,
auxquelles le colonel ne répondait que par des signes de tête très-peu
sympathiques, sachant sans doute, par expérience, ce qu'elles
signifiaient en matière politique. Et le _cochera_ fit partir aussitôt
ses chevaux dans la direction de Vera.

Je dois constater que pendant le trajet, le colonel ne murmura pas un
seul mot d'approbation ou d'improbation relativement à ce genre de
réquisition. Il se contenta seulement de me répondre à quelques
observations que je lui faisais sur cette scène vraiment attendrissante
à laquelle je venais d'assister:--«Ce sont les lois de la guerre!»

Depuis cette époque, j'ai vu bien d'autres réquisitions opérées par les
bandes carlistes, et je reconnais qu'elles étaient loin de ressembler à
celle-ci par le côté des procédés polis et honnêtes. J'ai vu des maisons
isolées et des villages entiers envahis par les bandes. Dans les
premières on enlevait brutalement boeufs, vaches, provisions et argent;
dans les seconds l'_alcalde_ (maire) était invité, sous peine de la vie,
de faire apporter, _dans le délai de deux heures_, sur la place
publique, une contribution de vivres, d'habillements et d'argent dont le
_cabecilla_ frappait les habitants séance tenante. Et la réquisition
était fournie à l'heure fixe! J'observerai néanmoins que ces
réquisitions ne frappaient que les localités et les habitants qui
passaient pour être hostiles à la cause de don Carlos. J'aurai occasion,
du reste, dans la suite de mon récit, de faire connaître ces genres de
réquisitions.

Arrivés à Vera à trois heures du soir, le colonel Martinez me quitta
pour aller donner des ordres à ses lieutenants, m'engageant, de mon
côté, à me rendre au _caserio_ de Francisco, si je voulais assister à la
réception des armes qu'on attendait de France. Ce que je m'empressai, de
faire.

L'habitation de Francisco est située à une lieue environ de Vera, dans
la direction d'Irun, entre deux montagnes formant une gorge profonde et
à un kilomètre de la rive gauche de la Bidassoa. Cachée au milieu des
forêts et dans le fond d'un ravin entouré de gigantesques rochers, il
est impossible de la découvrir à moins d'y être conduit par un guide qui
soit lui-même contrebandier, c'est-à-dire un des agents de Francisco. Ce
fut donc à l'aide d'un de ces guides, du nom de Manuel, que je parvins,
en suivant les sentiers abruptes de la montagne, à découvrir la demeure
où je devais me rendre.

Il était cinq heures du soir et nuit close lorsque j'arrivai devant un
immense bâtiment à quatre façades et n'ayant que de rares ouvertures,
bâti au fond d'un ravin; c'était l'habitation de Francisco. Les
aboiements de quatre ou cinq chiens des Pyrénées ayant annoncé l'arrivée
d'étrangers, Francisco vint me recevoir sur la porte d'entrée.

--Vous êtes en retard, me dit-il; je vous attendais depuis trois heures,
et j'ai déjà expédié mes hommes et mes mulets en avant. Nous irons les
rejoindre bientôt. Venez, en attendant, vous reposer un instant et vous
rafraîchir, c'est-à-dire s'abreuver du vin de Navarre.

En pénétrant dans l'intérieur de l'habitation, ce qui me frappa tout
d'abord, ce fut l'obscurité qui régnait dans la vaste salle où je fus
introduit, malgré l'éclat d'une grosse lampe qui l'éclairait. Je fis
part de mon étonnement à Francisco, qui me répondit avec un air malin:

--A nous, contrebandiers, il ne, faut ni le grand jour, ni les clartés
brillantes; l'obscurité convient bien mieux à notre profession. Que
serait-ce, senor, si vous entriez dans mes souterrains et mes cachettes?

Et il m'expliqua alors que sa maison avait été depuis longtemps
construite par un de ses ancêtres, spécialement en vue de faire la
contrebande sur une vaste échelle. Sa situation à peu de distance de la
Bidassoa, qui sert en cet endroit de frontière entre la France et
l'Espagne, avait été choisie uniquement pour exercer cette industrie, et
que les cachettes pratiquées dans les souterrains n'avaient d'autre
destination que de déjouer toutes les recherches des douaniers et des
gens de la justice provinciale.

Je savais, au reste, par ma propre expérience, que les bords de la
Bidassoa, tant du côté d'Espagne que du côté de France, sont largement
exploités par les contrebandiers des deux pays, dont la plupart font de
brillantes affaires. Le traité de 1659, passé entre les deux
gouvernements voisins, qui a rendu cette rivière neutre à partir du pont
d'Anderlassa, où commence la limite terrestre, jusqu'à son embouchure
dans l'Océan, près d'Hendaye, a donné lieu à une fraude incessante. Des
barques chargées d'articles de contrebande pouvant naviguer librement
sur les eaux de la Bidassoa, sans payer des droits, tant que le bateau
ne touche pas l'un ou l'autre bord, il arrive qu'on trompe facilement la
surveillance des douaniers sur le véritable point du débarquement. C'est
ordinairement la nuit que le bateau contrebandier, après s'être montré
pendant toute une journée aux regards des douaniers, allant et venant
sur la rivière, disparaît tout à coup et va débarquer sa cargaison en un
endroit ignoré de ces derniers et à leur grand désespoir.

Six heures ayant sonné à la pendule du _caserio_, Francisco se leva de
son siège et prenant son _maquilla_, long et gros bâton basque garni de
fer à ses deux extrémités:

--Voici le moment de partir! me dit-il; suivez-moi si vous voulez être
dans le bon chemin, car le temps est brumeux et les sentiers sont
glissants.

Nous voilà en marche par une nuit d'hiver des plus obscures. Du
_caserio_ au pont d'Anderlassa, la distance n'est que d'un kilomètre
environ; nous la franchissons assez prestement, malgré la raideur des
sentiers de la montagne que nous avions à descendre. Un poste de
_miqueletes_, qui forment un corps de troupes entretenu aux frais de la
province de Guipuzcoa, gardait le pont, remplissant les fonctions de
receveurs de la douane.

Francisco salue, en passant, les hommes de service, leur donne des
poignées de main et descend jusqu'au bord de la rivière, où se trouvait
une petite barque dont il est propriétaire. Nous y sautons, et la
détachant avec la prestesse que les Basques mettent dans toutes leurs
actions, il la dirige vers la rive opposée.

--Nous voici en France, me dit-il en mettant le pied à terre. C'est ici
qu'il faut être sur ses gardes. Le douanier français est plus retors que
le _carabinero_. Mais je connais l'un et l'autre; et ils me connaissent
aussi, ajouta-t-il avec une certaine fierté qui n'était pas exempte
d'orgueil et de menaces.

De la rive française à l'endroit convenu entre Francisco et ses hommes,
où devait se trouver la contrebande de guerre, la distance était de
trois heures dans la montagne. Nous avions déjà fait la moitié du
trajet, non sans être, de mon côté, très-fatigué, lorsque passant près
d'une ferme isolée, du nom de Martingaud, Francisco me voyant gravir
avec peine des sentiers abruptes:

--Tenez, _caballero_, me dit-il, vous n'avez pas le pied montagnard, et
vous ne pourriez me suivre plus loin; allez m'attendre ici, chez Michel
(c'était le nom du propriétaire de l'habitation) et nous vous prendrons
à notre retour, car aussi bien nous devons y faire une halte.

J'avoue que cette proposition ne me déplut pas, n'étant pas habitué, par
la nuit obscure qu'il faisait, à gravir d'horribles chemins perdus dans
les montagnes comme ceux que je venais de parcourir, et je me hâtais
d'aller me réfugier dans l'habitation de Michel.

Il existe dans cette contrée, le long de la frontière, plusieurs de ces
maisons isolées dont la destination mystérieuse est d'abriter les
contrebandiers, de les loger et de les héberger, moyennant finances.
Inutile, d'ajouter que les propriétaires de ces habitations sont tous
carlistes. Je fus introduit dans une immense salle où je trouvais une
douzaine d'individus qui devisaient en buvant, devant le foyer, où
brûlait un feu monstrueux alimenté par des troncs d'arbres. Je pris
place à côté d'eux, et comme on leur avait dit, sans doute, que j'étais
un protégé du colonel Martinez, ils continuèrent sans se gêner leur
conversation, qui me parut rouler sur l'insurrection. C'est du moins ce
que je préjugeais d'après l'animation de leur entretien en langue
basque.

Un d'entre eux me voyant silencieux, et par politesse sans doute, voulut
bien m'initier dans leur conversation.

--Vous êtes, me dit-il, un ami du colonel Martinez, et à ce titre je
puis vous dire qui nous sommes et le sujet de notre discussion. Nous
allons à Vera pour nous enrôler dans la bande de Martinez. Une question
s'agite entre nous: faut-il franchir la Bidassoa et nous rendre à notre
destination par la route de Pampelune, gardée par les _carabineros?_ ou
bien est-il plus sûr pour nous de suivre les montagnes et d'y arriver
par le chemin de Pena-Plata?

--Je crois, lui dis-je, avec l'assurance d'un partisan consommé, ce que
j'étais loin d'être intérieurement, que cette dernière route, quoique la
plus longue, est la moins périlleuse pour vous, attendu qu'elle n'est
pas gardée par les troupes du gouvernement.

--C'est aussi mon avis, que je ne puis faire partager à mes camarades,
qui veulent aller rejoindre la bande par la voie la plus courte.

--Vous voyez, leur dit-il, que le _caballero_, en me désignant, qui est
très-expert dans la guerre de partisans, et de plus un ami du colonel,
pense qu'il nous faut suivre le chemin des montagnes et non celui de la
Bidassoa.

Comme les camarades ne paraissaient pas trop vouloir se rendre à mon
avis, et que la discussion allait recommencer inutilement, j'y coupai
court en leur disant:

--Au surplus, Francisco ne peut tarder de venir me rejoindre ici, et
avec lui vous pourrez peut-être mieux vous entendre.

A ce nom de Francisco, qui jouissait dans la contrée d'une considération
et d'une réputation sans égales, tous les volontaires furent unanimes
pour attendre l'arrivée du fameux contrebandier et se ranger à son avis.
En attendant, on se mit à boire, et les Basques, en général,
s'acquittent fort bien de cette fonction, ainsi que je puis l'affirmer,
en ayant été maintes fois le témoin oculaire.

A onze heures ou minuit environ, la porte de l'habitation s'ouvrit tout
à coup discrètement et Francisco, suivi de huit grands gaillards tout
couverts de neige, fit son entrée dans la salle commune où nous étions
réunis, les membres de la famille, les volontaires et moi. Et sans
perdre de temps, venant droit à moi:

--Nous sommes là, me dit-il à demi-voix; tout est prêt, il faut partir!

Pendant que je me dirige vers la porte de sortie, Francisco dit quelques
mots aux volontaires, et tous ensemble, enrôlés et contrebandiers
viennent à ma suite. Au-devant de la porte stationnaient douze mulets
chargés de caisses renfermant des armes, des munitions et des gibernes.
Le cortège se mit aussitôt en marche à travers les montagnes, sous la
direction de Francisco.

Quel est le chemin que nous suivîmes? Comment Francisco fit-il pour nous
faire éviter des précipices dont ces montagnes sont remplies? C'est ce
que je ne pourrais dire. Toujours est-il qu'à quatre heures du matin
nous entrions tous, sains et saufs, dans Vera, où chacun se rendit à ses
affaires. Quant à moi, j'allais à l'auberge pour prendre un repos que
j'avais bien gagné et dont j'avais extrêmement besoin.

Le colonel Martinez, enchanté d'avoir des armes et des munitions, vint
me voir dans la journée et m'engagea à rester quelques jours encore à
Vera, où j'assistai à la formation de deux nouvelles bandes: celle de
Sorouëta, qui s'établit à Lessaca, et celle d'Etchegoyen, qui alla
prendre sa garnison à Oyarzun. Ces deux bandes et celle du colonel
Martinez furent les trois premières organisées dès le commencement de
l'insurrection; et Vera, Lessaca et Oyarzun les trois seuls postes
carlistes dont celle-ci disposa jusque vers la fin du mois de février.

Le but de mon excursion étant atteint, je retournai à Irun, mon
quartier-général, à moi. Le colonel Martinez voulut m'accompagner
jusqu'à moitié chemin, malgré le danger qu'il avait à courir. En me
quittant, ce brave officier, un peu trop enthousiaste de son naturel:

--Adieu, me dit-il; nous nous reverrons bientôt, sinon ici, du moins à
Madrid!

H. Castillon (d'Aspet).



BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

_Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines_, par MM. Ch.
Daremberg et Emu. Saglio. (Hachette et Cie.)--La Librairie Hachette
vient à peine de terminer ce monument qui s'appelle le _Dictionnaire de
la Langue française_, de M. E. Littré, qu'elle entreprend la publication
d'un monument littéraire nouveau, _le Dictionnaire des Antiquités
grecques et romaines_, d'après les textes et les monuments. La vie
publique et privée des anciens est aujourd'hui, on peut le dire, perçue
à jour. On connaît dans toutes ses manifestations cette vie antique. Les
érudits de ce temps reconstituent, en quelque sorte, mois par mois,
l'existence d'un Cicéron ou d'un Démosthène. Sur ce point, la science
française peut offrir des modèles à l'orgueilleuse science allemande.
Mais tout le monde, après tout, n'est point Gaston Boissier ou un
Georges Perrot, et bien des érudits ne sauraient expliquer couramment,
comme va le faire le présent _Dictionnaire_, les termes qui se
rapportent aux moeurs, aux institutions, à la religion, aux arts, aux
sciences, au costume, au mobilier, à la guerre, aux métiers, aux
monnaies, à tout ce qui est, en somme, l'antiquité prise dans sa vie
quotidienne, intime ou collective. C'est précisément ce que prétend
faire ce _Dictionnaire des Antiquités_, rédigé par un groupe d'écrivains
spéciaux, d'archéologues, de professeurs, de savants. M. Saglio, dont
l'érudition est connue, a pris la direction de ce travail, tout d'abord
commencé par lui en collaboration avec M. Charles Daremberg, trop tôt
enlevé aux lettres françaises. On ne saurait juger, dès à présent, un
tel livre, qui ne comprendra pas moins d'environ vingt fascicules (il en
paraîtra trois ou quatre par an). Mais il importe de le signaler comme
un des ouvrages qui devront faire le plus d'honneur à notre science
nationale.

Rien n'a été négligé pour faire de ce _Dictionnaire des Antiquités_ à
côté duquel le livre que traduisit M. Chéruel n'est plus qu'un résumé,
une oeuvre monumentale. L'impression est admirable et claire; les
figures, fort nombreuses dans le texte, ont un caractère tout à fait
scientifique et artistique. Ce sont des illustrations au trait, d'une
netteté absolue, dans le genre des compositions célèbres de Flaxman,
mais bien autrement vraies et, pour tout dire absolument exactes. Les
gens du monde, autant que les chercheurs, prendront goût et trouveront
profit à feuilleter, à étudier ce _Dictionnaire_. Ne faut-il pas être,
comment dire? un peu savant soi-même pour admirer à loisir un tableau de
Gérôme ou une composition d'Alma Tadéma. Le premier fascicule de
l'oeuvre actuelle nous promet une somme énorme de science toute
condensée, toute réunie, toute classée. On y trouve déjà des articles
définitifs sur _Achilles_, sur l'_Acropole_, les _Acta populi_, les
_Acta militaria_ etc., sur l'_Adoption_, sur _Æneas_, bref sur tous les
noms anciens compris entre _A_. et _Agr._

Ce maître-livre est digne de la maison Hachette qui commence en même
temps un _Molière_ (annoté par M. Despois) dans sa collection des Grands
Écrivains, qui continue sa curieuse _Bibliothèque des Merveilles_,
achève l'_Histoire de France_ de M. Guizot, réédite Saint-Simon dans un
format portatif, crée un journal d'enfants, le _Journal de la Jeunesse_,
et a complété une _Bibliothèque militaire_ qui restera, en somme, un
modèle de bibliothèque sommaire à l'usage des officiers. Ce sont là de
beaux et bons livres.


_Histoire d'Héloïse et Abailard_, par Marc de Montifaud. (1 vol.
in-32).--Je suis bien en retard avec ce joli volume; c'est que j'ai
hésité longtemps à en parler, Ou du moins à en parler ici. Il est écrit
d'un ton si brûlant, si passionné qu'en vérité je n'oserais le
recommander à mes lecteurs habituels, et, d'autre part, il est si
vaillamment écrit, si coloré, si entraînant que je ne voudrais point
passer pour un critique morose et faire la moue à cette oeuvre d'art.
Autant vaudrait, comme dit M. Marc de Montifaud, faire le procès de
Phidias, parce qu'il a tiré des formes séduisantes d'un bloc de marbre.
On s'imagine tout ce qu'une plume émue peut tirer d'une légende aussi
séduisante que celle d'_Héloïse et d'Abailard_. La rue du Chantre, le
monastère d'Argenteuil, le Paraclet sont les décors superbes où M. M. de
Montifaud a placé ses duos d'amour. On éprouve parfois, à les écouter,
la griserie qui vous prend après l'acte du jardin du _Faust_ de Gounod.
Et pourquoi la plume ne pourrait-elle exprimer ce qui est librement
permis à la musique? «L'accent qui émeut est celui qui vous crée à
travers l'histoire: J ai mon coeur humain, moi!» C'est cet accent qu'a
recherché M. de Montifaud. Il l'a trouvé. Il a été même plus loin que le
coeur humain; l'extase déborde parfois dans ces pages capiteuses. On
perd pied; on s'enivre d'encens. Encore une fois, c'est là une oeuvre
d'art qu'il faut faire relier avec soin et mettre, en son vêtement
artistique, sur un rayon de choix de la bibliothèque, mais un rayon peu
accessible à tous.

Jules Claretie.



NOS GRAVURES


Inauguration de la statue de Vauban à Avallon (Yonne)

Le 25 octobre dernier a eu lieu dans la très-vaillante, très-patriote et
très-jolie petite ville d'Avallon l'inauguration de la statue de Vauban.

Le temps était superbe et la foule immense.

Ajoutons que le même jour on inaugurait également l'embranchement de la
voie ferrée destinée à relier la même ville au chef-lieu du département,
Auxerre. La fête était donc double ou, pour mieux dire, les deux fêtes
n'en faisaient qu'une, celle-ci devant seulement contribuer à l'éclat de
celle-là.

En effet, à huit heures quarante-cinq du matin partait d'Auxerre un
train spécial qu'on pourrait appeler le train des invités, car la
compagnie avait accorde des réductions de prix assez importantes pour
que l'on vit dans ces concessions une coopération marquée à la fête de
l'inauguration de la statue de Vauban.

Dans le train se trouvaient M. le préfet de l'Yonne et son chef du
cabinet, M. Provost, les généraux Doutrelaine et Maurandy et leurs
aides-de-camp, MM. Bert, Lepère, Charton, Guichard, Bonnerot,
Jacquillat, Larabit, Dethou, Masset, Flandin, Ribière, le comte de
Villeneuve, Rampont, duc de Clermont-Tonnerre, Paqueau, etc.

Le train était conduit par M, l'ingénieur Raison, accompagné de ses
chefs de service.

Les gares parcourues apportaient à chaque station un contingent
considérable de voyageurs, et lorsqu'on arriva à Avallon, le train était
littéralement encombré.

La cérémonie a commencé par un discours de M. Raudot, président de la
commission pour l'érection de la statue.

Après ce discours, le général Doutrelaine a pris la parole, et ses
accents émus ont fait vibrer toutes les cordes patriotiques de
l'assistance.

Il appartenait à M. Mathé, maire de la ville d'Avallon, de mettre en
relief le côté plébéien de Vauban. M. Mathé l'a fait avec une logique
pleine d'élévation. C'est au nom du peuple et comme un homme du peuple
qu'il a restitué à Vauban sa gloire la plus pure et la meilleure, celle
d'avoir étudié le mal social, d'en avoir gémi dans sa propre grandeur,
et d'y avoir cherché remède. Le discours de M. Mathé a été accueilli aux
cris chaleureux et fréquemment répétés de: Vive la République!

La cérémonie s'est terminée par un banquet organisé dans la salle de la
mairie, et présidé par le général Doutrelaine. Au banquet ont été portés
les toasts suivants et dans l'ordre ci-dessous indiqué:

1º Le général Doutrelaine:

«Aux initiateurs du comité de la statue, à Vauban!»

2° M. Guichard:

«A l'armée!

«Oui! on peut compter sur l'armée, mais comme on doit compter sur un
corps dévoué à la France, sans acception de forme politique, avec son
drapeau tricolore pour étoile et pour boussole!»

3° M. le préfet de l'Yonne:

«Au maréchal de Mac-Mahon, au grand citoyen qui n'a d'autre politique
que de se tenir à la disposition du pays pour le maintien de l'ordre!»

4° M. le général Maurandy:

«A l'armée, oui! mais à l'armée sur qui le pays peut compter; à l'armée
qui saura maintenir et, au besoin, défendre l'ordre et la liberté!»

5° Le colonel Denfert:

«A l'éducation des masses!»

6° M. Houdaille:

«A la mémoire de Vauban!»

La statue de Vauban, qui est l'oeuvre de M. Bartholdi, a été érigée sur
la place de Lyon, au haut de l'escalier par lequel on monte à la belle
promenade des Terreaux.


Incendie de l'Opéra.

_L'Opéra brûle! l'Opéra a brûlé!_ et, malgré la vivacité des
préoccupations politiques, ce cri sinistre qui depuis cent dix ans
retentit pour la troisième fois, a causé une profonde émotion. La salle
qui vient d'être incendiée était, comme on le sait, une salle
provisoire, construite à la hâte en 1820, pour remplacer celle dont la
démolition avait été ordonnée après l'assassinat du duc de Berry.

Les bâtiments de l'administration, rue Drouot, occupaient tout l'ancien
hôtel construit par Carpentier pour M. Bouret, et qui eut ensuite
plusieurs propriétaires, entre autres M. de la Borde, M. de la Reynière,
le duc de Choiseul. Sous la Révolution, cet hôtel devint une salle de
ventes; on lisait sur la façade: Dépôt de beaux meubles. Plus tard on y
installa le ministère de la guerre, ensuite le ministère du commerce et
des manufactures, puis l'état-major de la garde nationale, et enfin
l'Opéra.

L'architecte Debret avait élevé sur l'emplacement du jardin la scène, la
salle et le foyer du public. De même qu'il avait approprié au service
administratif du théâtre les bâtiments de l'hôtel, il utilisa dans la
construction une grande partie de la menuiserie, de la charpente et des
machines du théâtre de la rue Richelieu, qui avait été bâti en 1793, par
Louis. On comprend combien ces bois, chauffés et séchés depuis
quatre-vingts ans, ont fourni un aliment facile à l'incendie!

Les travaux commencèrent le 13 août 1820. L'ouverture eut lieu le 16
août 1821. La dépense atteignit le chiffre de 2,287,495 fr.

C'est dans cette salle que, dès l'ouverture, le gaz fut employé pour la
première fois. Toutefois le théâtre était encore éclairé par des
quinquets. En 1822 le gaz parut pour la première fois sur la scène;
encore n'était-ce qu'un seul bec, faisant resplendir la Lampe
merveilleuse d'Aladin. En 1833, une partie des décors fut éclairée au
gaz, et c'est en 1858 seulement que son emploi fut étendu aux cintres et
aux dessous. On voit par là combien on avait longtemps reculé devant les
dangers que pouvait présenter ce mode d'éclairage.

Cette salle provisoire, construite légèrement, fut un objet constant de
réclamations de la part des habitants du quartier. Cependant les
précautions prises paraissaient suffisantes. Il ne se passait guère
d'année sans qu'il y eût un commencement plus ou moins grave d'incendie.
Toujours on parvînt facilement à se rendre maître du feu. Parfois même
l'accident se produisit pendant une représentation sans que le public en
eût connaissance.

En dehors de la surveillance exercée pendant le spectacle, un système de
rondes organisé avec une précision mathématique était contrôlé par des
_compteurs._

Voici en quoi consiste cette organisation:

De place en place, sur le chemin désigné pour la ronde, des boîtes de
fonte sont fixées à la muraille; chacune d'elle contient à l'intérieur
une lettre. Le sapeur de garde tient à la main une petite boîte ronde en
cuivre dite compteur, dans laquelle un mouvement d'horlogerie fait
tourner un disque de papier. En passant devant la boîte de fonte, le
sapeur y enfonce le compteur, à une place déterminée, et, à l'intérieur,
l'empreinte de la lettre vient se reproduire sur le disque de papier; la
lettre T, par exemple. Plus loin, et passant devant une autre boîte, le
disque de papier, que le mouvement d'horlogerie aura fait tourner de
quelques millimètres, recevra l'empreinte de la lettre H; plus loin
encore, de la lettre E, et ainsi de suite. Si les rondes ont été faites
à l'heure précise, en ouvrant le lendemain le compteur, on trouvera
imprimé sur le papier, à des distances égales: T, H, E, A, T, R, E, D,
E, L', O, P, E, R, A.

En ce moment on ne sait pas encore exactement comment le feu a pris. Une
enquête minutieuse a lieu, et tant que le résultat n'en sera pas connu
il serait téméraire de se prononcer. Vers onze heures des passants, des
voisins ont aperçu de la fumée sortant des bâtiments sur la rue Rossini.
Un des derniers témoins qui aient pénétré dans la salle de l'Opéra, M.
Lanet, ancien commissaire de police du quartier, a écrit au _Petit
journal_ une lettre qui ne saurait recevoir une trop grande publicité et
dont le but est de démontrer au public que, quelle que soit la gravité
d'un incendie, les spectateurs _ont toujours le temps de se retirer
lentement, sans s'écraser dam les corridors._ M. Lanet dit ceci: «A onze
heures un quart les sapeurs ont eu les premiers indices du feu; ils
l'ont découvert, attaqué immédiatement et, pendant _près d'une heure_,
l'ont circonscrit dans le magasin des décors où il avait pris naissance,
endroit qui fournit sur une scène de théâtre le plus d'aliments aux
flammes, A minuit et demi, c'est-à-dire plus d'une heure après le
commencement de l'incendie, je me suis introduit dans la salle par la
grande entrée de la rue Le Peletier. Elle n'était envahie, à cette
heure, que par une fumée assez intense, il est vrai, mais qui m'a permis
d'arriver jusqu'à l'orchestre des musiciens.

Le feu ne put être arrêté. Une heure après la salle brûlait. Une heure
après le foyer brûlait à son tour.

Pendant ce temps on organisait dans les bâtiments de l'administration le
sauvetage de tout ce qui pouvait être emporté. A deux heures du matin on
n'était pas certain de préserver les bâtiments de la rue Drouot. Les
papiers et registres de la direction, les costumes, la musique, les
meubles furent transportés dans les dépendances de la mairie. Les
archives purent être déménagées avec ordre dans les voitures des
commissaires-priseurs, mises immédiatement à la disposition de
l'administration.

A quatre heures il n'y avait plus de danger à craindre pour toute cette
partie du bâtiment. Le feu s'était arrêté aux gros murs de l'ancien
hôtel. Tout le reste était consumé.

Vers six heures du matin un caporal de sapeurs était entraîné par la
chute d'un plafond et recouvert par les débris de deux murs.

L'_Illustration_ consacrera à ce douloureux accident un dessin et un
article spécial.--Il y a eu, en outre, quelques blessés, la plupart,
heureusement, peu gravement.

Presque tous les décors du répertoire sont détruits. Ceux dont les
châssis étaient rentrés au magasin de la rue Richer ne sont même plus
complets, les rideaux et les plafonds étant restés équipés au théâtre.

Presque tous les accessoires sont détruits.

Toutes les parties d'orchestre des ouvrages en cours de représentation,
déposées pour plus de facilité dans un cabinet près de l'orchestre, ont
été brûlées.

Les bustes du foyer ont été détruits. Parmi eux on doit surtout
regretter le buste de Sully, et un magnifique buste de Gluck par Houdon.
Tous deux avaient été sauvés lors de l'incendie de 1781.

Quelle que soit l'étendue de ce désastre on pouvait craindre qu'il ne
fût plus grand encore. On avait toujours considéré comme probable que le
feu, s'il venait à dévorer l'Opéra, se communiquerait aux maisons
voisines et surtout aux passages. Un concours heureux de circonstances,
l'énergie des secours aussitôt qu'ils ont pu être organisés, ont
préservé le quartier d'une conflagration qui était sérieusement à
redouter; et quand l'incendie était dans sa force, pas un officier de
sapeurs, pas un architecte n'eût osé affirmer qu'il ne dépasserait pas
les limites dans lesquelles on a pu le circonscrire.

Une intéressante note de M. Roulin, présentée à l'Académie lundi
dernier, parlant de certains cas de monstruosité observés chez l'homme,
à propos d'une double exhibition qui a lieu dans ce moment, à Paris,
signale l'importance scientifique de ce nouveau sujet d'étude. Nous
croyons donc intéresser nos lecteurs en reproduisant ici les dessins et
les notes que nous confie notre correspondant, M. Duhousset, qui a
examiné de près, dès leur arrivée dans la capitale, les phénomènes qui
provoquèrent la note lue à l'Académie des sciences.

«J'ai été visiter Andrian Ieftichjew, phénomène poilu, qui excite la
curiosité publique sous le nom _Homme-Chien._

«N'ayant ni cheveux, ni barbe, ni moustaches, toute la face ainsi que le
crâne et la partie postérieure du cou de ce curieux sujet disparaissent
sous une abondance anormale de poils follets monstres qui; atteignent
sur le front, le nez et les joues la longueur de la coiffure du chien
griffon comme aspect et disposition des mèches, produisant au toucher la
sensation qu'on éprouve en caressant un terre-neuve. Il est possible que
cette invasion insolite ait amené l'atrophie du système pileux
ordinaire, et il faudrait peut-être se garder d'aller chercher au delà
d'une maladie de la peau pour en déterminer la cause. On sait depuis
longtemps que les anomalies, voire même les déformations artificielles,
surtout les altérations de la forme du crâne, nous fournissent des
exemples de transmission par la génération, mais, outre que ces cas sont
relativement peu nombreux, ils ne persistent pas, et l'état normal
reprend ses droits sans que le moindre écart vienne de nouveau troubler
son évolution.

[Illustration: Mâchoire de l'homme.]

«Andrian a 55 ans, il est né en Russie, à Kostroma, dans les environs de
Moscou; c'est un type commun, d'une stature ordinaire, d'une
intelligence qui nous paraît bornée; on peut difficilement se rendre
compte de ce que serait l'ensemble des détails de sa face; elle n'est
pas prognathe, les yeux sont peu ouverts et bruns, légèrement allongés,
ils paraissent maladifs; le cou est court et fort, les longs poils ne
dépassent pas sa base. Le reste du corps, ainsi que ses bras et ses
jambes robustes, n'offrent rien de remarquable quant au système pileux,
qui paraît remplacé partout par de longs poils follets.

[Illustration: L'HOMME-CHIEN.]

[Illustration: _La Julia Pastrana._]

[Illustration: L'Enfant.]

C'est un sujet tératologique peu grave qui n'a, comme obstacle à
l'accomplissement des fonctions vitales, qu'un retard momentané dans la
trituration des aliments, occasionné par la conformation exceptionnelle
de la bouche.

«Le jeune enfant de trois ans qui l'accompagne et qu'on a lieu de
prendre pour son fils, tant le cas d'hérédité immédiate se lit sur toute
sa personne, peut aider à retrouver par sa face, non encore entièrement
couverte, le type du père; il nous a paru plus intéressant que celui
dont il semble devoir reproduire l'image. Nous avons étudié et dessiné
avec soin, d'après cette petite figure intelligente, à l'oeil brun et
vif entouré de cils noirs, les implantations bizarres de ces poils qui,
chez Fédor, ont la finesse et la blancheur de ceux du chat angora. Les
plus longs partant de l'angle extérieur des yeux, après avoir formé les
sourcils et longé la paupière inférieure, rejoignent ceux de la
chevelure; un bouquet soyeux entre les yeux, une couronne au milieu du
nez et une touffe à son extrémité, les moustaches s'unissent à des
favoris assez longs. Les poils sur les bras sont fins et nombreux, la
peau de la face est blanche comme celle du corps. L'intérieur de
l'oreille est très-velu chez le père et le fils.

[Illustration: Mâchoire de l'enfant.]

«L'autre particularité de ces deux êtres est une anomalie remarquable
dans le nombre des dents. Andrian a quatre incisives à la mâchoire
inférieure et n'en possède qu'une à la supérieure; la gencive porte
cependant la trace d'une seconde dent de même nature qui a disparu. Ou
peut s'assurer, avec le doigt, que telle a été la seule dentition de ce
phénomène; ce qui en reste est fortement usé et noirci par l'abus du
tabac à fumer.

«Chez Fédor, quatre incisives temporaires inférieures et nulle autre. Au
toucher, les arcades dentaires sont minces antérieurement et les
inégalités alvéolaires manquent.

[Illustration sans légende.]

«Andrian Ieftichjew et son fils doivent avoir naturellement leur place
dans les écrits scientifiques qui s'occupent de cette question. Buffon
avait connaissance de la présence d'hommes à la face velue en Asie; il
attribuait cela à une organisation particulière de la peau. Lui-même
relate, dans son Supplément à l'histoire naturelle, avoir vu à Paris, en
1774, un compatriote des phénomènes actuels, dont le front et le visage
étaient couverts d'un poil noir comme sa barbe et ses cheveux.

«Darwin dans son livre traitant de la variation des animaux, indique un
rapport entre l'absence de poils et un défaut dans le nombre ou la
grosseur des dents. Il cite, d'après Varrell, le peu de dents des chiens
égyptiens nus et chez un terrier sans poils. Lcedgwick a observé chez
l'homme plusieurs cas frappants de calvitie héréditaire, accompagnés
d'un manque total ou partiel de dents. Le célèbre naturaliste anglais
tire des citations précédentes une connexion entre l'absence de poils et
une anomalie dans le système masticateur, soit le manque de dents, soit
leur surabondance. M. Crawfurt a vu, à la cour du roi des Birmans, un
homme d'une trentaine d'années dont tout le corps, les pieds et les
mains exceptés, était couvert de poils soyeux et droits qui atteignaient
sur les épaules et l'épine dorsale une longueur de cinq pouces; à sa
naissance, les oreilles seules étaient velues. Il n'arriva à la puberté
et ne perdit ses dents de lait qu'à l'âge de vingt ans, époque à
laquelle elles furent remplacées par cinq dents à la mâchoire
supérieure, quatre incisives et une canine, et quatre incisives à la
mâchoire inférieure; toutes ses dents furent petites.

«Cet homme, du nom de Schwe-Maong, eut quatre filles; la dernière
seulement lui ressemblait. Quant aux poils qui commencèrent à se montrer
dans les oreilles, à l'âge adulte, cette dernière portait barbe et
moustaches: cette particularité étrange avait donc été héréditaire.
C'est probablement cette femme, née en 1822; que virent les officiers
anglais qui mentionnent ce phénomène dans l'Inde, à Ava, en 1855,
c'est-à-dire dans le même lieu où Crawfurt avait vu le père en 1824. La
traduction de cet auteur anglais dans tout son développement, a été lue
dernièrement à l'Académie par M. Roulin.

«Darwin relate encore, comme cas de ce genre, la Julia Pastrana, ayant
une forte barbe, tout le corps velu ainsi que la face, surtout le front
et le cou, et, comme particularité la plus intéressante, la présence
d'une rangée double et irrégulière de dents aux deux mâchoires, ce qui
donnait au sujet un très-fort prognathisme et un profil simien.--Je puis
affirmer que Darwin se trompe en disant que la Pastrana avait deux
séries de dents concentriques: j'ai constaté, chez un docteur de mes
amis qui possède le moule en plâtre de la bouche de la chanteuse velue,
que ses dents, assez mal distribuées du reste, se trouvent placées
intérieurement à une affection hypertrophique des gencives, à la partie
extérieure des deux os maxillaires. Cette affection, très-développée,
remplissait tout le vestibule de la bouche et repoussait les lèvres en
les tuméfiant et les tenant entr'ouvertes, ce qui ajoutait encore à
l'aspect bestial du sujet. Après, avoir pris en considération l'anomalie
que nous signalons, le diamètre antéro-postérieur de la bouche n'était
réellement pas de nature à faire varier trop sensiblement l'angle
facial.

«J'eus dernièrement l'occasion de questionner, au sujet de ce phénomène,
un voyageur érudit qui a longtemps vécu en Amérique; il a pu me
renseigner d'une façon très-précise sur Julia Pastrana, la chanteuse
espagnole de l'Amérique du Sud, dite la _Femme-Ours_, qu'il connut au
Canada vers 1858; elle était très-brune, de petite taille et bien
proportionnée, avait les extrémités délicates, les ongles jaunes, une
belle poitrine, le nombril très-proéminent et probablement coupé avec
les dents comme cela se pratique fréquemment dans l'Amérique du Sud. Ses
cheveux étaient longs, très-noirs, gros comme des crins de cheval, et sa
barbe envahissante était rude; son front, chargé de poils jusqu'à ses
sourcils épais, ombrageait des yeux doux et humides, bordés de longs
cils noirs; sa face était surtout hideuse par le développement exagéré
des lèvres à demi ouvertes, elle parlait difficilement et chantait en
espagnol dans les cordes douces (mezzo-soprano). Les parties les plus
velues étaient, après la figure, le dessus des épaules et des hanches,
la poitrine et la colonne vertébrale. Sur les membres, la pilosité était
surtout à la face interne.

«Pas de renseignements sur les ascendants.

«Je joins le portrait de la Julia Pastrana à ceux d'Andrian et de son
fils. J'ai représenté ces derniers la bouche ouverte pour compléter
l'observation, réunissant ainsi les deux particularités de ces
phénomènes.

«On doit encore enregistrer le récit publié par le professeur Lombroso,
qui décrit une jeune microcéphale toute poilue exhibée en Italie en
1871.

«Maintenant que conclure de tout cela? Combien d'auteurs traitèrent
cette grave et insoluble question de la génération, depuis Pline qui
signalait les irrégularités de la procréation humaine; Hippocrate,
basant la constitution de l'enfant sur l'état de santé de la mère; les
préceptes de Lycurgue recommandant la tempérance, les sages conseils
hygiéniques de Plutarque, la sobriété, et tant d'autres dont finalement
les opinions se résumèrent, pour l'antiquité, dans la croyance que
l'enfant était susceptible de recevoir la ressemblance de telle ou telle
personne, suivant l'imagination de la mère.--De nos jours, la question
n'a pas fait beaucoup de progrès, on a cependant introduit un élément
nouveau, celui de la réversion. Je ne doute pas qu'il ne se produise à
propos du sujet qui nous occupe, et que l'on insinue que l'_Homme-Chien_
ne soit un retour au type de l'espèce primitive, à la suite de
générations et de croisements plus ou moins nombreux.

«J'estime qu'il est peut-être plus prudent d'enregistrer tout simplement
deux faits tératologiques nouveaux, sans remonter aux ancêtres directs
ou collatéraux pour établir un cas d'atavisme trop éloigné. Bornons-nous
donc, pour aujourd'hui, dans l'ignorance où nous sommes des ascendants
de ces deux faces velues, à constater le plus sérieusement qu'il nous
sera possible le cas d'hérédité directe que nous avons sous les yeux,
afin de le suivre à l'occasion dans sa descendance.»

E. Duhousset.


La France pittoresque

THIERS

Thiers est une petite ville de seize mille âmes environ, appartenant au
département du Puy-de-Dôme. Elle occupe les dernières pentes du Besset,
le long desquelles dégringolent ses rues en escaliers comme pour aller
tremper dans la Durolle leurs pieds de pierre.

Cette rivière tiendrait dans le creux de la main, ce qui ne l'empêche
pas de faire autant de tapage que le Xanthe poursuivant de ses eaux
courroucées «le magnanime Eacide». Discrètement d'abord elle naît au
pied de la colline de Noirétable et semble devoir aller bien sagement et
sans faire autrement parler de soi, expirer, à cinq ou six lieues de là,
dans le sein de la Dore. Mais voilà que tout à coup, en approchant de
Thiers, elle s'emporte, s'élance à travers les rochers, et, sous la
ville, s'engageant dans une gorge profonde, passe furieuse, en
mugissant.

Colère heureuse dont les habitants de Thiers ont su tirer le meilleur
parti.

En effet, si leur ville est l'une des plus curieuses et des plus
pittoresques de la France, comme nous le verrons, elle en est aussi
l'une des plus industrielles. Et c'est à ce dernier point de vue qu'ils
ont, ces habitants bien avisés, dompté la Durolle et utilisé sa force,
qui fait marcher nombre de forges et de papeteries. Le cheval échappé a
été bridé et sellé; il frémit, mais il obéit à l'éperon.

La principale industrie de Thiers est la fabrication des couteaux
communs et demi-fins. C'est tout un monde. Disons-en quelques mots, qui
en donneront une idée.

Et d'abord, il y a couteaux et couteaux: les couteaux de table et les
couteaux de poche; les premiers constituant la coutellerie non fermante;
les seconds la coutellerie fermante. Un couteau non fermant se compose
d'une lame, généralement en acier, terminée par une queue ou soie,
destinée à entrer dans un manche en bois, en os ou en ivoire. Entre la
lame et sa queue se trouve la bascule, embase saillante, chargée de
protéger la nappe quand, après s'être servi du couteau, on le pose sur
la table. Un couteau non fermant se compose également d'une lame et d'un
manche, avec cette différence que la lame est articulée sur le manche,
de façon à pouvoir basculer sur lui pour venir céler son tranchant dans
une cavité ménagée pour le recevoir. Le manche est formé d'un certain
nombre de pièces. Ce sont d'abord deux plaques de tôle ou de laiton
appelées platines; puis un ressort pour empêcher le couteau de s'ouvrir
et de se fermer de lui-même; deux nouvelles plaques de bois, de corne,
d'écaille ou d'autre matière, destinées à recouvrir les platines, et que
revêtent finalement dans le voisinage de la lame d'autres plaques d'un
métal quelconque, désignées sous le nom de garnitures.

La fabrication des couteaux de table se fait aujourd'hui mécaniquement.
Ce sont des machines qui taillent, façonnent et percent les manches, qui
forgent la lame et lui donnent sa forme avec une grande régularité. La
lame faite est ensuite limée avec des fraises, puis finie à la main.
Puis on procède à l'opération de la trempe, qui, si elle ne réussit pas,
amène celle du recuit. La lame limée, forgée et trempée, est ensuite
remoulée et aiguisée au moyen de meules de différentes grandeurs, en grès
fin, et mises en mouvement par une machine à vapeur ou une roue
hydraulique. Elles sont constamment mouillées, et, tandis qu'elles
tournent, les ouvriers couchés à plat ventre au-dessus des meules, sur
un plancher _ad hoc_, appuient les lames sur leur contour. L'un de nos
dessins représente cette opération.

Enfin la dernière, celle du polissage, s'effectue au moyen de meules
plus petites, en bois recouvert d'une lame de feutre ou de buffle, sur
laquelle on a préalablement étendu de l'émeri délayé dans un corps gras.
Il ne reste plus qu'à monter la lame et à la consolider dans le manche,
dont l'extrémité est à cet effet garni d'une virole, dite de
consolidation, qui se fait par étampage à froid, en deux pièces, que
l'on soude ensuite ensemble en les fixant.

Pour la coutellerie fermante, à cause de l'infinie variété des modèles,
les machines ne sont guère employées. Tout se fait au marteau, à la lime
et à la meule. Les pièces qui composent le manche se font aussi à la
main.

On voit par ce qui précède à combien d'opérations diverses donne lieu, à
Thiers, l'industrie de la fabrication des couteaux, dont la production
annuelle est d'environ douze millions, et qui occupe plus de douze mille
ouvriers, divisés en un certain nombre de catégories, car chaque
opération y est spécialisée. Ainsi les uns ne forgent que des lames, les
autres ne font que des ressorts, ou des platines, ou des manches, tandis
que ceux-là se chargent exclusivement, soit de la trempe, soit du
recuit, de l'émoulage ou du montage. Ajoutons que, à l'exception de
quelques ateliers, où les ouvriers sont réunis, la plupart vivent et
travaillent en famille. Cette nombreuse population de travailleurs,
vigilante, affairée, donne à la ville un cachet tout particulier. Elle
ajoute encore au pittoresque de cette ruche bourdonnante, dont
l'originalité mérite attention à plus d'un titre, et sur laquelle nous
nous proposons de revenir prochainement.

Louis Clodion.



LES THÉÂTRES

Théâtre du Châtelet. _La Camorra_, drame en cinq actes, de M. Eugène
Nus.--Odéon. _L'apprenti de Cléomène_, un acte en vers, de M. François
Mons.--Opéra-Comique. _Les Trois souhaits_, opéra-comique en un acte,
paroles de M. Jules Adenis, musique de M. Poise.

Peut-être le lecteur ignore-t-il ce que les Italiens entendent par la
Camorra. La Camorra, qui a trouvé dernièrement un historien dans M. Marc
Monnier, est née à Naples, il y a tantôt un demi-siècle. C'est une
association de bandits formée aux jours d'anarchie de la reine Caroline,
à l'effet de détrousser les voyageurs et de rançonner les gens riches.
Naples jouissait jusqu'alors de ces coquins et de ces scélérats poétisés
par nos opéras-comiques; mais chacun d'eux agissait isolément et pour
son compte: c'étaient des forces perdues. Le génie de l'inventeur
consista à canaliser tous ces crimes, à exploiter en grand cet arsenal
d'escopettes et de poignards, et de mettre en commun, au bénéfice d'une
société, le travail des assassins. Voilà donc une maison de commerce
largement établie, ayant pour capital le meurtre et pour but le bien d'autrui:
une terreur paralysant d'effroi les Deux-Siciles.

Ce n'est pas le premier venu qui entre dans une telle compagnie. Un
bandit avait tué un homme; le fait était avéré: c'est bien, mais cela ne
suffisait pas: il y a, comme cela de par le monde, des gens qui se
disent assassins, mais qui ne sont bons à rien du tout. Il fallait un
apprentissage, un stage du vice, et à moins que la nature ne fait
richement doué, auquel cas son avancement était plus rapide, il devait à
la société un apprentissage de cinq ans, et encore n'entrait-il point
dans les rangs réguliers de la Camorra; il avait le premier degré dans
les ordres: on le nommait simplement _garzone_. Partant de là il
subissait des épreuves, et quand il avait obéi à un ordre quelconque du
chef, quand il avait bien joué du couteau et qu'il s'était signalé par
quelque bon coup, alors on l'élevait à la dignité de _camorriste_, après
s'être engagé par le serment qui suit: «Je jure d'appartenir de coeur et
d'âme à la Camorra, d'avoir toujours ce couteau prêt pour la _tirata_,
de ne jamais converser avec la police, de ne jamais dénoncer un seul de
mes frères, d'être tout prêt, au contraire, à les défendre, s'ils sont
en danger, et à punir de mort les traîtres et les dénonciateurs.

Cela fait, l'homme était désormais entré dans cette confrérie, qui
opérait en grand sur les routes de la Calabre et des Abruzzes, dans les
champs de Palerme, autour des ruines de Pompéi, dans les rues de Naples
et jusque dans les maisons même des Napolitains. La peur leur donnait
des associés et des complices. C'était charmant. Le faible gouvernement
des Bourbons ne pouvait rien contre cet ennemi intérieur qui souvent se
réclamait aussi du titre de parti politique, ce qui est une des plus
grandes garanties du crime dans tous les pays. Le préfet de police,
Liberio Romano, fut obligé de pactiser avec cette puissante congrégation
de bandits. Enfin le général de La Marmora ouvrit résolument la campagne
contre eux, et ses bersagliers anéantirent cette puissante _Camorra_ qui
pendant cinquante ans avait terrorisé le pays.

M. Eugène Nus a fait de ces camorristes les acteurs d'un drame. C'est
remuer une bien grosse affaire pour arriver à un petit résultat
théâtral, et cette _Camorra_ aux petits pieds n'a pas jeté grand effroi
dans la salle, car Santa-Fede, ce grand général d'armée des camorristes,
ne fait guère l'effet que d'un chef dans cette petite bande de gredins
qui sert à la confection de tous tes drames passés, présents et futurs
de ce genre. Le lecteur sera juge.

Un ancien dragon français, Pierre Mallet, a combattu à Solférino à côté
du chevalier Luigi, un Sicilien auquel il a sauvé la vie. La
reconnaissance du chevalier n'a pas de bornes; le dragon, comptant sur
cette parole, part pour la Sicile afin de demander à son ami vingt mille
francs qui doivent sauver Mallet père de la faillite. Il arrive au
moment où Luigi va épouser la comtesse Martha. Mais la Camorra, sous les
ordres d'un certain Santa-Fede, a fait des siennes; elle a enlevé la
fiancée du chevalier.

En avant le courageux Français! Le voici à la recherche de Martha,
parcourant la montagne et s'élançant dans les roches abruptes de l'Etna,
A ce propos je ferai remarquer que ce volcan du drame manque un peu de
couleur locale: j'ai vu l'Etna, j'ai fait l'ascension de cette superbe
montagne couverte de bois et fertile comme les champs de Catane qui
s'étendent à ses pieds, et j'avoue que je regrette de ne l'avoir pas
retrouvé dans les décors du Châlelet; on l'a rendu trop sauvage pour la
cause du drame; toujours est-il que notre compatriote Pierre Mallet,
déguisé tantôt en colporteur, tantôt en camorriste, trouve au milieu de
ces pics abruptes une jeune paysanne du nom de Bianca qu'il arrache des
mains d'un féroce camorriste. Dès lors voilà une alliée: et Pierre
Mallet et Bianca vont à eux deux détruire la Camorra sicilienne. Les
camorristes se saisissent de Pierre; Bianca le délivre à la grande joie
des spectateurs, qui rient de la déconfiture de Santa-Fede. Partie
remise: Pierre Mallet tombe une seconde fois entre les mains de la
Camorra; on l'attache à un arbre; en va le fusiller. Oui, n'était
Bianca, la fidèle Bianca qui a adroitement appelé les bersaglieri,
lesquels fusillent les camorristes pendant que l'Etna fait son éruption
et jette son fleuve de lave sur ses flancs en feu. Bien rugi, Etna! Je
crois que le volcan ferait à lui seul le succès de ce drame du bon vieux
temps avec ses brigands, ses traîtres, ses rochers, ses prisons, son
chevalier français prêt à tous les dangers, ses femmes au pouvoir des
brigands, ses Anglais touristes mêlant leur sang-froid comique à toutes
ces scènes, et cette jeune fille au pouvoir des assassins, rendue en fin
de compte à l'amour du bien-aimé. Cela n'est pas à coup sur de la plus
fraîche nouveauté, mais après tout cela amuse et intéresse, et je pense
que voilà un succès pour le Châtelet qui se débat bien courageusement
contre une situation jusqu'à présent peu heureuse.

Il vaut mieux que cela ce brave théâtre: il est rempli de bonne volonté
et il a un personnel de comédiens de vrai talent. Castellano, qui a
très-bien joué le rôle de Pierre Mallet; Donato, un superbe bandit au
teint bistré, à la tête crépue, aux larges épaules, à la voix
formidable; Montrouge, un Anglais de mauvaise humeur et d'un têtu à
mourir de rire; Mlle Gérard, qui donne beaucoup d'énergie au rôle de
Bianca.

J'aurais une observation de détail à faire à Mlle Gérard. Bianca dit
quelque part dans la pièce, en parlant de son père: «Il tomba foudroyé
sous le feu des camorristes et ne se releva que mort.» Je signale cette
phrase à Mlle Gérard. Je ne sais si M. Eugène Nus tient à la conserver;
quant à moi, je l'enverrais...

Cléomène, le sculpteur, est las de la vie. Le désespoir s'est emparé de
l'âme de l'artiste, qui se meurt de la critique des sots, qui souffre
des souvenirs du passé et n'a plus foi dans les triomphes de l'avenir.
Cléomène veut mourir, et la ciguë est préparée. Le sculpteur l'a déjà
bue, en jetant sa dernière malédiction à la vie, lorsqu'on lui annonce
qu'un enfant qui vient de Sicile est là, suppliant, sur le seuil et
demande avec des larmes à lui parler. Nisus, c'est son nom, est venu de
Syracuse à Athènes, attiré par la gloire du maître et voulant devenir
son apprenti. C'est un dernier ami de la dernière heure; Cléomène
accueille l'enfant qui, fatigué, s'endort. L'artiste en regardant Nisus
dans le sommeil, s'aperçoit que l'apprenti est une femme, une inconnue
qui murmure son nom sur ses lèvres entr'ouvertes, et voici Cléomène,
éperdu d'amour, regrettant de mourir. Et ce poison! L'esclave en le
préparant a substitué une liqueur inoffensive à la ciguë, et Nisus n'est
autre que Nisa que Cléomène épouse. Petite comédie à l'antique, dite
dans des vers émus, mais parfois un peu abandonnés, et que joue avec
beaucoup de talent un comédien que nous avons vu avec plaisir revenir à
la comédie, après lui avoir fait une infidélité pour un théâtre de
chant, M. Masset, dont l'Odéon tirera un excellent parti. Mlle Broisat
est charmante dans ce rôle attendri de Nisus.

L'Opéra-Comique a donné, sous le titre des _Trois souhaits,_ un acte de
M. Jules Adenis et de M. Poise, qui, ce me semble, n'a pas de bien
grandes visées, et que la critique doit prendre tel qu'il se présente, à
la bonne franquette. Puisque M. J. Adenis n'a fait que reprendre _le
Bûcheron ou les Trois souhaits_ de Guichard et Castet, que Philidor
avait mis en musique, M. J. Adenis a conservé la plupart des paroles et
des morceaux de chant de ses prédécesseurs; c'est un respect que M.
Poise n'a pas eu pour Philidor: peut-être aurait-il mieux fait de suivre
l'exemple de son collaborateur. Il est bien difficile de reprendre ainsi
à nouveau et en sous-oeuvre des ouvrages du passé: mais ne chicanons
point M. Poise à ce sujet, il y a de fort jolies choses dans ce petit
acte: une charmante ouverture, et un roman d'une heureuse inspiration:
«C'était au temps où fleurit l'églantine», à laquelle le public a fait
un véritable succès, et c'était justice.

M. Savigny.


LA FRANCE PITTORESQUE.

[Illustration: La rue de Durolle, à Thiers.]

[Illustration: Le château du Piroux, à Thiers.]



RÉBUS

[Illustration.]

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

L'arrivée du shah de Perse à Paris, le 6 juillet 1873, avait mis les
têtes à l'envers.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 1602, 8 novembre 1873" ***

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