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Title: La Comédie humaine, Volume 4
Author: Balzac, Honoré de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Comédie humaine, Volume 4" ***

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  Au lecteur

  Cette version numérisée reproduit, dans son intégralité,
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été
  modifiés. La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
  Cependant l'original présente de nombreux défauts d'impression en
  début et en fin de ligne: ces défauts ont été tacitement corrigés.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  H. DE BALZAC


  LA
  COMÉDIE HUMAINE

  QUATRIÈME VOLUME


  PREMIÈRE PARTIE
  ÉTUDES DE MŒURS


  PREMIER LIVRE


  PARIS.--IMPRIMERIE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2



  SCÈNES
  DE
  LA VIE PRIVÉE

  TOME IV


  BÉATRIX (2e PARTIE)--MODESTE MIGNON--HONORINE
  UN DÉBUT DANS LA VIE--LA GRANDE BRETÈCHE


  PARIS

  Ve Adre HOUSSIAUX, ÉDITEUR
  HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
  7, RUE PERRONET, 7

  1877



[Illustration: IMP. E. MARTINET.

MODESTE MIGNON.

Modeste remit la lettre dans son corset et tendit à Dumoy celle
destinée à son père.

(MODESTE MIGNON.)]



PREMIER LIVRE

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.


BÉATRIX.

DERNIÈRE PARTIE.


Dans la semaine suivante, après la messe de mariage qui, selon
l'usage de quelques familles du faubourg Saint-Germain, fut célébrée
à sept heures à Saint-Thomas-d'Aquin, Calyste et Sabine montèrent
dans une jolie voiture de voyage, au milieu des embrassements, des
félicitations et des larmes de vingt personnes attroupées ou groupées
sous la marquise de l'hôtel de Grandlieu. Les félicitations venaient
des quatre témoins et des hommes, les larmes se voyaient dans les yeux
de la duchesse de Grandlieu, de sa fille Clotilde, qui toutes deux
tremblaient agitées par la même pensée.

--La voilà lancée dans la vie! Pauvre Sabine, elle est à la merci d'un
homme qui ne s'est pas tout à fait marié de son plein gré.

Le mariage ne se compose pas seulement de plaisirs aussi fugitifs dans
cet état que dans tout autre, il implique des convenances d'humeur, des
sympathies physiques, des concordances de caractère qui font de cette
nécessité sociale un éternel problème. Les filles à marier aussi bien
que les mères connaissent les termes et les dangers de cette loterie;
voilà pourquoi les femmes pleurent à un mariage, tandis que les hommes
sourient. Les hommes croient ne rien hasarder, les femmes savent bien
tout ce qu'elles risquent.

Dans une autre voiture qui précédait celle des mariés, se trouvait
la baronne de Guénic, à qui la duchesse vint dire:--Vous êtes mère,
quoique vous n'ayez eu qu'un fils, tâchez de me remplacer près de ma
chère Sabine!

Sur le devant de cette voiture, on voyait un chasseur qui servait de
courrier, et à l'arrière deux femmes de chambre à qui les cartons et
les paquets mis par-dessus les vaches cachaient le paysage. Les quatre
postillons, vêtus de leurs plus beaux uniformes, car chaque voiture
était attelée de quatre chevaux, portaient tous des bouquets à leur
boutonnière et des rubans à leurs chapeaux que le duc de Grandlieu eut
mille peines à leur faire quitter, même en les payant; le postillon
français est éminemment intelligent, mais il tient à ses plaisanteries:
ceux-là prirent l'argent, et à la barrière ils remirent leurs rubans.

--Allons, adieu, Sabine, dit la duchesse, souviens-toi de ta promesse,
écris-moi souvent. Calyste, je ne vous dis plus rien, mais vous me
comprenez!...

Clotilde, appuyée sur sa plus jeune sœur Athénaïs à qui souriait le
vicomte Juste de Grandlieu, jeta sur la mariée un regard fin à travers
ses larmes, et suivit des yeux la voiture qui disparut au milieu des
batteries réitérées de quatre fouets plus bruyants que des pistolets de
tir. En quelques secondes, le gai convoi atteignit à l'esplanade des
Invalides, gagna par le quai le pont d'Iéna, la barrière de Passy, la
route de Versailles, enfin le grand chemin de la Bretagne.

N'est-il pas au moins singulier que les artisans de la Suisse et
de l'Allemagne, que les grandes familles de France et d'Angleterre
obéissent au même usage et se mettent en voyage après la cérémonie
nuptiale? Les grands se tassent dans une boîte qui roule. Les petits
s'en vont gaiement par les chemins, s'arrêtant dans les bois,
banquetant à toutes les auberges, tant que dure leur joie ou plutôt
leur argent. Le moraliste serait fort embarrassé de décider où se
trouve la plus belle qualité de pudeur, dans celle qui se cache au
public en inaugurant le foyer et la couche domestique comme font les
bons bourgeois, ou dans celle qui se cache à la famille en se publiant
au grand jour des chemins, à la face des inconnus? Les âmes délicates
doivent désirer la solitude et fuir également le monde et la famille.
Le rapide amour qui commence un mariage est un diamant, une perle, un
joyau ciselé par le premier des arts, un trésor à enterrer au fond du
cœur.

Qui peut raconter une lune de miel, si ce n'est la mariée? Et combien
de femmes reconnaîtront ici que cette saison d'incertaine durée (il y
en a d'une seule nuit!) est la préface de la vie conjugale. Les trois
premières lettres de Sabine à sa mère accuseront une situation qui,
malheureusement, ne sera pas neuve pour quelques jeunes mariées et pour
beaucoup de vieilles femmes. Toutes celles qui se sont trouvées pour
ainsi dire gardes-malades d'un cœur ne s'en sont pas, comme Sabine,
aperçues aussitôt. Mais les jeunes filles du faubourg Saint-Germain,
quand elles sont spirituelles, sont déjà femmes par la tête. Avant
le mariage, elles ont reçu du monde et de leur mère le baptême des
bonnes manières. Les duchesses jalouses de léguer leurs traditions,
ignorent souvent la portée de leurs leçons quand elles disent à leurs
filles:--Tel mouvement ne se fait pas.--Ne riez pas de ceci.--On ne
se jette jamais sur un divan, l'on s'y pose.--Quittez ces détestables
façons!--Mais cela ne se fait pas, ma chère! etc. Aussi de bourgeois
critiques ont-ils injustement refusé de l'innocence et des vertus
à des jeunes filles qui sont uniquement, comme Sabine, des vierges
perfectionnées par l'esprit, par l'habitude des grands airs, par
le bon goût, et qui, dès l'âge de seize ans, savaient se servir de
leurs jumelles. Sabine, pour s'être prêtée aux combinaisons inventées
par mademoiselle des Touches pour la marier, devait être de l'école
de mademoiselle de Chaulieu. Cette finesse innée, ces dons de race
rendront peut-être cette jeune femme aussi intéressante que l'héroïne
des _Mémoires de deux jeunes mariées_, lorsqu'on verra l'inutilité de
ces avantages sociaux dans les grandes crises de la vie conjugale,
où souvent ils sont annulés sous le double poids du malheur et de la
passion.


I.

A MADAME LA DUCHESSE DE GRANDLIEU.

  Guérande, avril 1838.

«Chère mère, vous saurez bien comprendre pourquoi je n'ai pu vous
écrire en voyage, notre esprit est alors comme les roues. Me voici,
depuis deux jours, au fond de la Bretagne, à l'hôtel du Guénic,
une maison brodée comme une boîte en coco. Malgré les attentions
affectueuses de la famille de Calyste, j'éprouve un vif besoin de
m'envoler vers vous, de vous dire une foule de ces choses qui, je le
sens, ne se confient qu'à une mère. Calyste s'est marié, chère maman,
en conservant un grand chagrin dans le cœur, personne de nous ne
l'ignorait, et vous ne m'avez pas caché les difficultés de ma conduite.
Hélas! elles sont plus grandes que vous ne le supposiez. Ah! chère
maman, quelle expérience nous acquérons en quelques jours, et pourquoi
ne vous dirai-je pas en quelques heures? Toutes vos recommandations
sont devenues inutiles, et vous devinerez comment par cette seule
phrase: J'aime Calyste comme s'il n'était pas mon mari. C'est-à-dire
que si mariée à un autre, je voyageais avec Calyste, je l'aimerais
et haïrais mon mari. Observez donc un homme aimé si complétement,
involontairement, absolument, sans compter tous les autres adverbes
qu'il vous plaira d'ajouter. Aussi ma servitude s'est-elle établie
en dépit de vos bons avis. Vous m'aviez recommandé de rester grande,
noble, digne et fière pour obtenir de Calyste des sentiments qui
ne seraient sujets à aucun changement dans la vie: l'estime, la
considération qui doivent sanctifier une femme au milieu de la famille.
Vous vous étiez élevée avec raison sans doute contre les jeunes femmes
d'aujourd'hui qui, sous prétexte de bien vivre avec leurs maris,
commencent par la facilité, par la complaisance, la bonhomie, la
familiarité, par un abandon un peu trop _fille_, selon vous (un mot que
je vous avoue n'avoir pas encore compris, mais nous verrons plus tard),
et qui, s'il faut vous en croire, en font comme des relais pour arriver
rapidement à l'indifférence et au mépris peut-être.--«Souviens-toi que
tu es une Grandlieu!» m'avez-vous dit à l'oreille. Ces recommandations,
pleines de la maternelle éloquence de Dédalus, ont eu le sort de toutes
les choses mythologiques. Chère mère aimée, pouviez-vous supposer que
je commencerais par cette catastrophe qui termine, selon vous, la lune
de miel des jeunes femmes d'aujourd'hui?

»Quand nous nous sommes vus seuls dans la voiture, Calyste et moi,
nous nous sommes trouvés aussi sots l'un que l'autre en comprenant
toute la valeur d'un premier mot, d'un premier regard, et chacun de
nous, sanctifié par le sacrement, a regardé par sa portière. C'était
si ridicule, que, vers la barrière, monsieur m'a débité, d'une
voix un peu troublée, un discours, sans doute préparé comme toutes
les improvisations, que j'écoutai le cœur palpitant, et que je
prends la liberté de vous abréger. «--Ma chère Sabine, je vous veux
heureuse, et je veux surtout que vous soyez heureuse à votre manière,
a-t-il dit. Ainsi dans la situation où nous sommes au lieu de nous
tromper mutuellement sur nos caractères et sur nos sentiments par
de nobles complaisances, soyons tous deux ce que nous serions dans
quelques années d'ici. Figurez-vous que vous avez un frère en moi,
comme moi je veux voir une sœur en vous.» Quoique ce fût plein de
délicatesse, comme je ne trouvai rien dans ce premier _speech_ de
l'amour conjugal qui répondît à l'empressement de mon âme, je demeurai
pensive après avoir répondu que j'étais animée des mêmes sentiments.
Sur cette déclaration de nos droits à une mutuelle froideur, nous
avons parlé pluie et beau temps, poussière, relais et paysage, le
plus gracieusement du monde, moi riant d'un petit rire forcé, lui
très-rêveur.

»Enfin, en sortant de Versailles, je demandai tout bonnement à Calyste,
que j'appelais mon cher Calyste, comme il m'appelait ma chère Sabine,
s'il pouvait me raconter les événements qui l'avaient mis à deux
doigts de la mort, et auxquels je savais devoir le bonheur d'être sa
femme. Il hésita pendant longtemps. Ce fut entre nous l'objet d'un
petit débat qui dura pendant trois relais, moi, tâchant de me poser
en fille volontaire et décidée à bouder; lui, se consultant sur la
fatale question portée comme un défi par les journaux à Charles X:
_Le Roi cédera-t-il?_ Enfin, après le relais de Verneuil et après
avoir échangé des serments à contenter trois dynasties, de ne jamais
lui reprocher cette folie, de ne pas le traiter froidement, etc., il
me peignit son amour pour madame de Rochefide.--«Je ne veux pas, me
dit-il en terminant, qu'il y ait de secrets entre nous!» Le pauvre
cher Calyste ignorait-il donc que son amie, mademoiselle des Touches
et vous, vous aviez été obligées de me tout avouer, car on n'habille
pas une jeune personne, comme je l'étais le jour du contrat, sans
l'initier à son rôle. On doit tout dire à une mère aussi tendre que
vous. Eh bien, je fus profondément atteinte en voyant qu'il avait obéi
beaucoup moins à mon désir qu'à son envie de parler de cette passion
inconnue. Me blâmerez-vous, ma mère chérie, d'avoir voulu reconnaître
l'étendue de ce chagrin, de cette vive plaie du cœur que vous m'aviez
signalée? Donc, huit heures après avoir été bénis par le curé de
Saint-Thomas-d'Aquin, votre Sabine se trouvait dans la situation assez
fausse d'une jeune épouse écoutant de la bouche même de son mari la
confidence d'un amour trompé, les méfaits d'une rivale! Oui, j'étais
dans le drame d'une jeune femme apprenant officiellement qu'elle devait
son mariage aux dédains d'une vieille blonde. A ce récit, j'ai gagné
ce que je cherchais! Quoi?... direz-vous. Ah! chère mère, j'ai bien
vu assez d'amours s'entraînant les uns les autres sur des pendules ou
sur des devants de cheminée pour mettre cet enseignement en pratique!
Calyste a terminé le poëme de ses souvenirs par la plus chaleureuse
protestation d'un entier oubli de ce qu'il a nommé sa folie. Toute
protestation a besoin de signature. L'heureux infortuné m'a pris la
main, l'a portée à ses lèvres; puis il l'a gardée entre ses mains
pendant longtemps. Une déclaration s'en est suivie; celle-là m'a semblé
plus conforme que la première à notre état civil, quoique nos bouches
n'aient pas dit une seule parole. J'ai dû ce bonheur à ma verveuse
indignation sur le mauvais goût d'une femme assez sotte pour ne pas
avoir aimé mon beau, mon ravissant Calyste...

»On m'appelle pour jouer à un jeu de cartes que je n'ai pas encore
compris. Je continuerai demain. Vous quitter dans ce moment pour faire
la cinquième à la _mouche_, ceci n'est possible qu'au fond de la
Bretagne!...


  Mai.

»Je reprends le cours de mon Odyssée. La troisième journée, vos enfants
n'employaient plus le _vous_ cérémonieux, mais le _tu_ des amants. Ma
belle-mère, enchantée de nous voir heureux, a tâché de se substituer à
vous, chère mère, et, comme il arrive à tous ceux qui prennent un rôle
avec le désir d'effacer des souvenirs, elle a été si charmante, qu'elle
a été presque vous pour moi. Sans doute elle a deviné l'héroïsme de ma
conduite, car, au début du voyage, elle cachait trop ses inquiétudes
pour ne pas les rendre visibles par l'excès des précautions.

»Quand j'ai vu surgir les tours de Guérande, j'ai dit à l'oreille de
votre gendre: «--L'as-tu bien oubliée?» Mon mari, devenu _mon ange_,
ignorait sans doute les richesses d'une affection naïve et sincère,
car ce petit mot l'a rendu presque fou de joie. Malheureusement le
désir de faire oublier madame de Rochefide m'a menée trop loin. Que
voulez-vous? j'aime, et je suis presque portugaise, car je tiens
plus de vous que de mon père. Calyste a tout accepté de moi, comme
acceptent les enfants gâtés, il est fils unique d'abord. Entre nous,
je ne donnerai pas ma fille, si jamais j'ai des filles, à un fils
unique. C'est bien assez de se mettre à la tête d'un tyran, et j'en
vois plusieurs dans un fils unique. Ainsi donc nous avons interverti
les rôles, je me suis comportée comme une femme dévouée. Il y a des
dangers dans un dévouement dont on profite, on y perd sa dignité. Je
vous annonce donc le naufrage de cette demi-vertu. La dignité n'est
qu'un paravent placé par l'orgueil et derrière lequel nous enrageons
à notre aise. Que voulez-vous, maman?... vous n'étiez pas là, je me
voyais devant un abîme. Si j'étais restée dans ma dignité, j'aurais
eu les froides douleurs d'une sorte de fraternité qui certes serait
tout simplement devenue de l'indifférence. Et quel avenir me serais-je
préparé? Mon dévouement a eu pour résultat de me rendre l'esclave
de Calyste. Reviendrai-je de cette situation? nous verrons; quant à
présent, elle me plaît. J'aime Calyste, je l'aime absolument avec la
folie d'une mère qui trouve bien tout ce que fait son fils, même quand
elle est un peu battue par lui.


  15 mai.

»Jusqu'à présent donc, chère maman, le mariage s'est présenté pour moi
sous une forme charmante. Je déploie toute ma tendresse pour le plus
beau des hommes qu'une sotte a dédaigné pour un croque-note, car cette
femme est évidemment une sotte et une sotte froide, la pire espèce de
sottes. Je suis charitable dans ma passion légitime, je guéris des
blessures en m'en faisant d'éternelles. Oui, plus j'aime Calyste, plus
je sens que je mourrais de chagrin si notre bonheur actuel cessait. Je
suis d'ailleurs l'adoration de toute cette famille et de la société
qui se réunit à l'hôtel du Guénic, tous personnages nés dans des
tapisseries de haute lice, et qui s'en sont détachés pour prouver que
l'impossible existe. Un jour, où je serai seule, je vous peindrai ma
tante Zéphirine, mademoiselle de Pen-Hoël, le chevalier du Halga, les
demoiselles Kergarouët, etc. Il n'y a pas jusqu'aux deux domestiques
qu'on me permettra, je l'espère, d'emmener à Paris, Mariotte et
Gasselin, qui ne me regardent comme un ange descendu de sa place dans
le ciel, et qui tressaillent encore quand je leur parle, qui ne soient
des figures à mettre sous verre.

»Ma belle-mère nous a solennellement installés dans les appartements
précédemment occupés par elle et par feu son mari. Cette scène a
été touchante. «--J'ai vécu toute ma vie de femme, heureuse ici,
nous a-t-elle dit, que ce vous soit un heureux présage, mes chers
enfants.» Et elle a pris la chambre de Calyste. Cette sainte femme
semblait vouloir se dépouiller de ses souvenirs et de sa noble vie
conjugale pour nous en investir. La province de Bretagne, cette ville,
cette famille de mœurs antiques, tout, malgré des ridicules qui
n'existent que pour nous autres rieuses Parisiennes, a quelque chose
d'inexplicable, de grandiose jusque dans ses minuties qu'on ne peut
définir que par le mot _sacré_. Tous les tenanciers des vastes domaines
de la maison du Guénic, rachetés comme vous savez par mademoiselle des
Touches que nous devons aller voir à son couvent, sont venus en corps
nous saluer. Ces braves gens, en habits de fête, exprimant tous une
vive joie de savoir Calyste redevenu réellement leur maître, m'ont fait
comprendre la Bretagne, la féodalité, la vieille France. Ce fut une
fête que je ne veux pas vous peindre, je vous la raconterai. La base
de tous les baux a été proposée par ces _gars_ eux-mêmes, nous les
signerons après l'inspection que nous allons passer de _nos_ terres
engagées depuis cent cinquante ans!... Mademoiselle de Pen-Hoël nous
a dit que les gars avaient accusé les revenus avec une véracité peu
croyable à Paris. Nous partirons dans trois jours, et nous irons à
cheval. A mon retour, chère mère, je vous écrirai; mais que pourrai-je
vous dire, si déjà mon bonheur est au comble? Je vous écrirai donc ce
que vous savez déjà, c'est-à-dire combien je vous aime.»


II.

DE LA MÊME A LA MÊME.

  Nantes, juin.

«Après avoir joué le rôle d'une châtelaine adorée de ses vassaux comme
si la révolution de 1830 et celle de 1789 n'avaient jamais abattu de
bannières, après des cavalcades dans les bois, des haltes dans les
fermes, des dîners sur de vieilles tables et sur du linge centenaire
pliant sous des platées homériques servies dans de la vaisselle
antédiluvienne, après avoir bu des vins exquis dans des gobelets comme
en manient les faiseurs de tours, et des coups de fusil au dessert! et
des Vive les du Guénic, à étourdir! et des bals dont tout l'orchestre
est un _biniou_ dans lequel un homme souffle pendant des dix heures de
suite! et des bouquets! et des jeunes mariées qui se sont fait bénir
pour nous! et de bonnes lassitudes dont le remède se trouve au lit en
des sommeils que je ne connaissais pas, et des réveils délicieux où
l'amour est radieux comme le soleil qui rayonne sur vous et scintille
avec mille mouches qui bourdonnent en bas-breton!... enfin, après un
grotesque séjour au château du Guénic où les fenêtres sont des portes
cochères, et où les vaches pourraient paître dans les prairies de la
salle, mais que nous avons juré d'arranger, de réparer, pour y venir
tous les ans aux acclamations des gars du clan de Guénic dont l'un
portait notre bannière, je suis à Nantes!...

»Ah! quelle journée que celle de notre arrivée au Guénic! Le recteur
est venu, ma mère, avec son clergé, tous couronnés de fleurs, nous
recevoir, nous bénir en exprimant une joie..... j'en ai les larmes aux
yeux en t'écrivant. Et ce fier Calyste, qui jouait son rôle de seigneur
comme un personnage de Walter Scott. Monsieur recevait les hommages
comme s'il se trouvait en plein treizième siècle. J'ai entendu les
filles, les femmes se disant:--Quel joli seigneur nous avons! comme
dans un chœur d'opéra-comique. Les Anciens discutaient entre eux la
ressemblance de Calyste avec les du Guénic qu'ils avaient connus. Ah!
la noble et sublime Bretagne, quel pays de croyance et de religion!
Mais le progrès la guette, on y fait des ponts, des routes; les idées
viendront, et adieu le sublime. Les paysans ne seront certes jamais
ni si libres ni si fiers que je les ai vus, quand on leur aura prouvé
qu'ils sont les égaux de Calyste, si toutefois ils veulent le croire.

»Après le poëme de cette restauration pacifique et les contrats signés,
nous avons quitté ce ravissant pays toujours fleuri, gai, sombre et
désert tour à tour, et nous sommes venus agenouiller ici notre bonheur
devant celle à qui nous le devons. Calyste et moi nous éprouvions le
besoin de remercier la postulante de la Visitation. En mémoire d'elle,
il écartèlera son écu de celui des des Touches qui est: _parti coupé,
tranché, taillé d'or et de sinople_. Il prendra l'un des aigles
d'argent pour un de ses supports, et lui mettra dans le bec cette jolie
devise de femme: _Souviègne-vous!_ Nous sommes donc allés hier au
couvent des dames de la Visitation où nous a menés l'abbé Grimont, un
ami de la famille du Guénic, qui nous a dit que votre chère Félicité,
maman, était une sainte; elle ne peut pas être autre chose pour lui,
puisque cette illustre conversion l'a fait nommer vicaire-général du
diocèse.

»Mademoiselle des Touches n'a pas voulu recevoir Calyste, et n'a vu
que moi. Je l'ai trouvée un peu changée, pâlie et maigrie; elle m'a
paru bien heureuse de ma visite.--«Dis à Calyste, s'est-elle écriée
tout bas, que c'est une affaire de conscience et d'obéissance si je
ne le veux pas voir, car on me l'a permis; mais je préfère ne pas
acheter ce bonheur de quelques minutes par des mois de souffrance. Ah!
si tu savais combien j'ai de peine à répondre quand on me demande:--A
quoi pensez-vous? La maîtresse des novices ne peut pas comprendre
l'étendue et le nombre des idées qui me passent par la tête comme des
tourbillons. Par instants je revois l'Italie ou Paris avec tous leurs
spectacles, tout en pensant à Calyste qui, dit-elle avec cette façon
poétique si admirable et que vous connaissez, est le soleil de ses
souvenirs... J'étais trop vieille pour être acceptée aux Carmélites, et
je me suis donnée à l'ordre de saint François de Sales uniquement parce
qu'il a dit: «--Je vous déchausserai la tête au lieu de vous déchausser
les pieds!» en se refusant à ces austérités qui brisent le corps. C'est
en effet la tête qui pèche. Le saint évêque a donc bien fait de rendre
sa règle austère pour l'intelligence et terrible contre la volonté!...
Voilà ce que je désirais, car ma tête est la vraie coupable, elle m'a
trompée sur mon cœur jusqu'à cet âge fatal de quarante ans où si l'on
est pendant quelques moments quarante fois plus heureuse que les jeunes
femmes, on est plus tard cinquante fois plus malheureuse qu'elles... Eh
bien, mon enfant, es-tu contente? m'a-t-elle demandé en cessant avec un
visible plaisir de parler d'elle.--Vous me voyez dans l'enchantement
de l'amour et du bonheur! lui ai-je répondu.--Calyste est aussi bon
et naïf qu'il est noble et beau, m'a-t-elle dit gravement. Je t'ai
instituée mon héritière; tu possèdes, outre ma fortune, le double
idéal que j'ai rêvé... Je m'applaudis de ce que j'ai fait, a-t-elle
repris après une pause. Maintenant, mon enfant, ne t'abuse pas. Vous
avez facilement saisi le bonheur, vous n'aviez que la main à étendre,
mais pense à le conserver. Quand tu ne serais venue ici que pour en
remporter les conseils de mon expérience, ton voyage serait bien payé.
Calyste subit en ce moment une passion communiquée, tu ne l'as pas
inspirée. Pour rendre ta félicité durable, tâche, ma petite, d'unir
ce principe au premier. Dans votre intérêt à tous deux, essaie d'être
capricieuse, sois coquette, un peu dure, il le faut. Je ne te conseille
pas d'odieux calculs, ni la tyrannie, mais la science. Entre l'usure et
la prodigalité, ma petite, il y a l'économie. Sache prendre honnêtement
un peu d'empire sur Calyste. Voici les dernières paroles mondaines que
je prononcerai, je les tenais en réserve pour toi, car j'ai tremblé
dans ma conscience de t'avoir sacrifiée pour sauver Calyste! attache-le
bien à toi, qu'il ait des enfants, qu'il respecte en toi leur mère...
Enfin, me dit-elle d'une voix émue, arrange-toi de manière qu'il ne
revoie jamais Béatrix!...» Ce nom nous a plongées toutes les deux dans
une sorte de torpeur, et nous sommes restées les yeux dans les yeux
l'une de l'autre échangeant la même inquiétude vague.--«Retournez-vous
à Guérande? me demanda-t-elle.--Oui, lui dis-je.--Eh bien, n'allez
jamais aux Touches.... J'ai eu tort de vous donner ce bien.--Et
pourquoi?--Enfant! les Touches sont pour toi le cabinet de Barbe-Bleue,
car il n'y a rien de plus dangereux que de réveiller une passion qui
dort.»

»Je vous donne en substance, chère mère, le sens de notre conversation.
Si mademoiselle des Touches m'a fait beaucoup causer, elle m'a donné
d'autant plus à penser que, dans l'enivrement de ce voyage et de mes
séductions avec mon Calyste, j'avais oublié la grave situation morale
dont je vous parlais dans ma première lettre.

»Après avoir bien admiré Nantes, une charmante et magnifique ville,
après être allés voir sur la place Bretagne l'endroit où Charette
est si noblement tombé, nous avons projeté de revenir par la Loire à
Saint-Nazaire, puisque nous avions fait déjà par terre la route de
Nantes à Guérande. Décidément, un bateau à vapeur ne vaut pas une
voiture. Le voyage en public est une invention de monstre moderne,
le Monopole. Trois jeunes dames de Nantes assez jolies se démenaient
sur le pont atteintes de ce que j'ai appelé le kergarouëtisme, une
plaisanterie que vous comprendrez quand je vous aurai peint les
Kergarouët. Calyste s'est très bien comporté. En vrai gentilhomme,
il ne m'a pas affichée. Quoique satisfaite de son bon goût, de même
qu'un enfant à qui l'on a donné son premier tambour, j'ai pensé que
j'avais une magnifique occasion d'essayer le système recommandé par
Camille Maupin, car ce n'est certes pas la postulante qui m'avait
parlé. J'ai pris un petit air boudeur, et Calyste s'en est très
gentiment alarmé. A cette demande:--Qu'as-tu?... jetée à mon oreille,
j'ai répondu la vérité:--Je n'ai rien! Et j'ai bien reconnu là le
peu de succès qu'obtient d'abord la Vérité. Le mensonge est une arme
décisive dans les cas où la célérité doit sauver les femmes et les
empires. Calyste est devenu très-pressant, très-inquiet. Je l'ai mené
à l'avant du bateau, dans un tas de cordages; et là, d'une voix pleine
d'alarmes, sinon de larmes, je lui ai dit les malheurs, les craintes
d'une femme dont le mari se trouve être le plus beau des hommes!....
«--Ah! Calyste, me suis-je écriée, il y a dans notre union un affreux
malheur, vous ne m'avez pas aimée, vous ne m'avez pas choisie! Vous
n'êtes pas resté planté sur vos pieds comme une statue en me voyant
pour la première fois! C'est mon cœur, mon attachement, ma tendresse
qui sollicitent votre affection, et vous me punirez quelque jour de
vous avoir apporté moi-même les trésors de mon pur, de mon involontaire
amour de jeune fille!... Je devrais être mauvaise, coquette, et je ne
me sens pas de force contre vous... Si cette horrible femme, qui vous
a dédaigné, se trouvait à ma place ici, vous n'auriez pas aperçu ces
deux affreuses Bretonnes, que l'octroi de Paris classerait parmi le
bétail...» Calyste, ma mère, a eu deux larmes dans les yeux, il s'est
retourné pour me les cacher, il a vu la Basse-Indre, et a couru dire au
capitaine de nous y débarquer.

»On ne tient pas contre de telles réponses, surtout quand elles sont
accompagnées d'un séjour de trois heures dans une chétive auberge de
la Basse-Indre, où nous avons déjeuné de poisson frais dans une petite
chambre comme en peignent les peintres de genre, et par les fenêtres
de laquelle on entendait mugir les forges d'Indret à travers la belle
nappe de la Loire. En voyant comment tournaient les expériences de
l'Expérience, je me suis écriée:--Ah! chère Félicité!.... Calyste,
incapable de soupçonner les conseils de la religieuse et la duplicité
de ma conduite, a fait un divin calembour; il m'a coupé la parole en
me répondant:--Gardons-en le souvenir? nous enverrons un artiste pour
copier ce paysage. Non, j'ai ri, chère maman, à déconcerter Calyste
et je l'ai vu bien près de se fâcher.--Mais, lui dis-je, il y a de ce
paysage, de cette scène, un tableau dans mon cœur qui ne s'effacera
jamais, et d'une couleur inimitable.

»Ah! ma mère, il m'est impossible de mettre ainsi les apparences
de la guerre ou de l'inimitié dans mon amour. Calyste fera de moi
tout ce qu'il voudra. Cette larme est la première, je pense, qu'il
m'ait donnée, ne vaut-elle pas mieux que la seconde déclaration de
nos droits?... Une femme sans cœur serait devenue dame et maîtresse
après la scène du bateau, moi, je me suis reperdue. D'après votre
système, plus je deviens femme, plus je me fais _fille_, car je suis
affreusement lâche avec le bonheur, je ne tiens pas contre un regard de
mon seigneur. Non! je ne m'abandonne pas à son amour, je m'y attache
comme une mère presse son enfant contre son sein en craignant quelque
malheur.»


III.

DE LA MÊME A LA MÊME.

  Juillet, Guérande.

«Ah! chère maman, au bout de trois mois connaître la jalousie! Voilà
mon cœur bien complet, j'y sens une haine profonde et un profond
amour! Je suis plus que trahie, je ne suis pas aimée!...... Suis-je
heureuse d'avoir une mère, un cœur où je puisse crier à mon aise!...
Nous autres femmes, qui sommes encore un peu jeunes filles, il suffit
qu'on nous dise: «Voici une clef tachée de sang, au milieu de toutes
celles de votre palais, entrez partout, jouissez de tout, mais
gardez-vous d'aller aux Touches!» pour que nous entrions là, les pieds
chauds, les yeux allumés de la curiosité d'Ève. Quelle irritation
mademoiselle des Touches avait mise dans mon amour! Mais aussi pourquoi
m'interdire les Touches? Qu'est-ce qu'un bonheur comme le mien qui
dépendrait d'une promenade, d'un séjour dans un bouge de Bretagne? Et
qu'ai-je à craindre? Enfin, joignez aux raisons de madame Barbe-Bleue
le désir qui mord toutes les femmes de savoir si leur pouvoir est
précaire ou solide, et vous comprendrez comment un jour j'ai demandé
d'un petit air indifférent: «--Qu'est-ce que les Touches?--Les Touches
sont à vous, m'a dit ma divine belle-mère.--Si Calyste n'avait jamais
mis le pied aux Touches!... s'écria ma tante Zéphirine en hochant la
tête.--Mais il ne serait pas mon mari, dis-je à ma tante.--Vous savez
donc ce qui s'y est passé? m'a répliqué finement ma belle-mère.--C'est
un lieu de perdition, a dit mademoiselle de Pen-Hoël, mademoiselle
des Touches y a fait bien des péchés dont elle demande maintenant
pardon à Dieu.--Cela n'a-t-il pas sauvé l'âme de cette noble fille,
et fait la fortune d'un couvent? s'est écrié le chevalier du Halga;
l'abbé Grimont m'a dit qu'elle avait donné cent mille francs aux
dames de la Visitation.--Voulez-vous aller aux Touches? m'a demandé
ma belle-mère, ça vaut la peine d'être vu.--Non! non,» ai-je dit
vivement. Cette petite scène ne vous semble-t-elle pas une page de
quelque drame diabolique? elle est revenue sous vingt prétextes. Enfin,
ma belle-mère m'a dit: «--Je comprends pourquoi vous n'allez pas aux
Touches, vous avez raison.» Oh! vous avouerez, maman, que ce coup de
poignard involontairement donné vous aurait décidée à savoir si votre
bonheur reposait sur des bases si frêles, qu'il dût périr sous tel ou
tel lambris. Il faut rendre justice à Calyste, il ne m'a jamais proposé
de visiter cette chartreuse devenue son bien. Nous sommes des créatures
dénuées de sens, dès que nous aimons; car ce silence, cette réserve
m'ont piquée, et je lui ai dit un jour: «--Que crains-tu donc de voir
aux Touches que toi seul n'en parles pas?--Allons-y,» dit-il.

»J'ai donc été prise comme toutes les femmes qui veulent se laisser
prendre, et qui s'en remettent au hasard pour dénouer le nœud gordien
de leur indécision. Et nous sommes allés aux Touches. C'est charmant,
c'est d'un goût profondément artiste, et je me plais dans cet abîme
où mademoiselle des Touches m'avait tant défendu d'aller. Toutes les
fleurs vénéneuses sont charmantes, Satan les a semées, car il y a les
fleurs du diable et les fleurs de Dieu! nous n'avons qu'à rentrer en
nous-mêmes pour voir qu'ils ont créé le monde de moitié. Quelles âcres
délices dans cette situation où je jouais non pas avec le feu, mais
avec les cendres!... J'étudiais Calyste, il s'agissait de savoir si
tout était bien éteint, et je veillais aux courants d'air, croyez-moi!
J'épiais son visage en allant de pièce en pièce, de meuble en meuble,
absolument comme les enfants qui cherchent un objet caché. Calyste
m'a paru pensif, mais j'ai cru d'abord avoir vaincu. Je me suis
sentie assez forte pour parler de madame de Rochefide que, depuis
l'aventure du rocher au Croisic, l'appelle Rocheperfide. Enfin, nous
sommes allés voir le fameux buis où s'est arrêtée Béatrix quand il l'a
jetée à la mer pour qu'elle ne fût à personne.--«Elle doit être bien
légère pour être restée là, ai-je dit en riant. Calyste a gardé le
silence.--Respectons les morts, ai-je dit en continuant. Calyste est
resté silencieux.--T'ai-je déplu?--Non, mais cesse de galvaniser cette
passion, a-t-il répondu.» Quel mot!... Calyste, qui m'en a vue triste,
a redoublé de soins et de tendresse pour moi.


  Août.

»J'étais, hélas! au fond de l'abîme, et je m'amusais, comme les
innocentes de tous les mélodrames, à y cueillir des fleurs. Tout à
coup une pensée horrible a chevauché dans mon bonheur, comme le cheval
de la ballade allemande. J'ai cru deviner que l'amour de Calyste
s'agrandissait de ses réminiscences, qu'il reportait sur moi les orages
que je ravivais, en lui rappelant les coquetteries de cette affreuse
Béatrix. Cette nature malsaine et froide, persistante et molle, qui
tient du mollusque et du corail, ose s'appeler Béatrix!... Déjà, ma
chère mère, me voilà forcée d'avoir l'œil à un soupçon quand mon
cœur est tout à Calyste, et n'est-ce pas une grande catastrophe que
l'œil l'ait emporté sur le cœur, que le soupçon enfin se soit trouvé
justifié? Voici comment.--«Ce lieu m'est cher, ai-je dit à Calyste un
matin, car je lui dois mon bonheur, aussi te pardonné-je de me prendre
quelquefois pour une autre...» Ce loyal Breton a rougi, je lui ai sauté
au cou, mais j'ai quitté les Touches, et je n'y reviendrai jamais.

»A la force de la haine qui me fait souhaiter la mort de madame de
Rochefide, oh! mon Dieu naturellement d'une fluxion de poitrine, d'un
accident quelconque, j'ai reconnu l'étendue, la puissance de mon amour
pour Calyste. Cette femme est venue troubler mon sommeil, je la vois en
rêve, dois-je donc la rencontrer?... Ah! la postulante de la Visitation
avait raison!... Les Touches sont un lieu fatal, Calyste y a retrouvé
ses impressions, elles sont plus fortes que les délices de notre amour.
Sachez, ma chère mère, si madame de Rochefide est à Paris, car alors je
resterai dans nos terres de Bretagne. Pauvre mademoiselle des Touches
qui se repent maintenant de m'avoir fait habiller en Béatrix pour le
jour du contrat, afin de faire réussir son plan, si elle apprenait
jusqu'à quel point je viens d'être prise pour notre odieuse rivale!...
que dirait-elle? Mais c'est une prostitution! je ne suis plus moi, j'ai
honte. Je suis en proie à une envie furieuse de fuir Guérande et les
sables du Croisic.


  25 août.

»Décidément, je retourne aux ruines du Guénic. Calyste, assez inquiet
de mon inquiétude, m'emmène. Ou il connaît peu le monde s'il ne devine
rien, ou s'il sait la cause de ma fuite, il ne m'aime pas. Je tremble
tant de trouver une affreuse certitude si je la cherche, que je me
mets, comme les enfants, les mains devant les yeux pour ne pas entendre
une détonation. Oh! ma mère, je ne suis pas aimée du même amour que je
me sens au cœur. Calyste est charmant, c'est vrai; mais quel homme,
à moins d'être un monstre, ne serait pas, comme Calyste, aimable et
gracieux, en recevant toutes les fleurs écloses dans l'âme d'une jeune
fille de vingt ans, élevée par vous, pure comme je le suis, aimante, et
que bien des femmes vous ont dit être belle...


  Au Guénic, 18 septembre.

»L'a-t-il oubliée? Voilà l'unique pensée qui retentit comme un remords
dans mon âme! Ah! chère maman, toutes les femmes ont-elles eu comme
moi des souvenirs à combattre?... On ne devrait marier que des jeunes
gens innocents à des jeunes filles pures! Mais c'est une décevante
utopie, il vaut mieux avoir sa rivale dans le passé que dans l'avenir.
Ah! plaignez-moi, ma mère, quoiqu'en ce moment je sois heureuse,
heureuse comme une femme qui a peur de perdre son bonheur et qui s'y
accroche!... Une manière de le tuer quelquefois, dit Clotilde.

»Je m'aperçois que depuis cinq mois je ne pense qu'à moi, c'est-à-dire
à Calyste. Dites à ma sœur Clotilde que ses tristes sagesses me
reviennent parfois; elle est bien heureuse d'être fidèle à un mort,
elle ne craint plus de rivale. J'embrasse ma chère Athénaïs, je vois
que Juste en est fou. D'après ce que vous m'en dites dans votre
dernière lettre, il a peur qu'on ne la lui donne pas. Cultivez cette
crainte comme une fleur précieuse. Athénaïs sera la maîtresse, et
moi qui tremblais de ne pas obtenir Calyste de lui-même, je serai
servante. Mille tendresses, chère maman. Ah! si mes terreurs n'étaient
pas vaines, Camille Maupin m'aurait vendu sa fortune bien cher. Mes
affectueux respects à mon père.»

Ces lettres expliquent parfaitement la situation secrète de la femme
et du mari. Si pour Sabine son mariage était un mariage d'amour,
Calyste y voyait un mariage de convenance, et les joies de la lune
de miel n'avaient pas obéi tout à fait au système légal de la
communauté. Pendant le séjour des deux mariés en Bretagne, les travaux
de restauration, les dispositions et l'ameublement de l'hôtel du
Guénic avaient été conduits par le célèbre architecte Grindot, sous
la surveillance de Clotilde, de la duchesse et du duc de Grandlieu.
Toutes les mesures avaient été prises pour qu'au mois de décembre
1838 le jeune ménage pût revenir à Paris. Sabine s'installa donc rue
de Bourbon avec plaisir, moins pour jouer à la maîtresse de maison
que pour savoir ce que sa famille penserait de son mariage. Calyste,
en bel indifférent, se laissa guider volontiers dans le monde par sa
belle-sœur Clotilde, et par sa belle-mère, qui lui surent gré de cette
obéissance. Il y obtint la place due à son nom, à sa fortune et à son
alliance. Le succès de sa femme, comptée comme une des plus charmantes,
les distractions que donne la haute société, les devoirs à remplir, les
amusements de l'hiver à Paris, rendirent un peu de force au bonheur
du ménage en y produisant à la fois des excitants et des intermèdes.
Sabine, trouvée heureuse par sa mère et sa sœur qui virent dans la
froideur de Calyste un effet de son éducation anglaise, abandonna ses
idées noires; elle entendit envier son sort par tant de jeunes femmes
mal mariées, qu'elle renvoya ses terreurs au pays des chimères. Enfin,
la grossesse de Sabine compléta les garanties offertes par cette
union du genre neutre, une de celles dont augurent bien les femmes
expérimentées. En octobre 1839, la jeune baronne du Guénic eut un fils
et fit la folie de le nourrir, selon le calcul de toutes les femmes
en pareil cas. Comment ne pas être entièrement mère quand on a eu son
enfant d'un mari vraiment idolâtré? Vers la fin de l'été suivant, en
août 1840, Sabine était donc encore nourrice. Pendant un séjour de deux
ans à Paris, Calyste s'était tout à fait dépouillé de cette innocence
dont les prestiges avaient décoré ses débuts dans le monde de la
passion. Calyste s'était lié naturellement avec le jeune duc Georges de
Maufrigneuse, marié comme lui nouvellement à une héritière, Berthe de
Cinq-Cygne; avec le vicomte Savinien de Portenduère, avec le duc et la
duchesse de Rhétoré, le duc et la duchesse de Lenoncourt-Chaulieu, avec
tous les habitués du salon de sa belle-mère. La Richesse a des heures
funestes, des oisivetés que Paris sait, plus qu'aucune autre capitale,
amuser, charmer, intéresser. Au contact de ces jeunes maris qui
laissent les plus nobles, les plus belles créatures pour les délices
du cigare et du whist, pour les sublimes conversations du club, ou
pour les préoccupations du _turf_, bien des vertus domestiques furent
atteintes chez le jeune gentilhomme breton. Le maternel désir d'une
femme qui ne veut pas ennuyer son mari, vient toujours en aide aux
dissipations des jeunes mariés. Une femme est si fière de voir revenir
à elle un homme à qui elle laisse toute sa liberté!...

Un soir, en octobre de cette année, pour fuir les cris d'un enfant en
sevrage, Calyste, à qui Sabine ne pouvait pas voir sans douleur un
pli au front, alla, conseillé par elle, aux Variétés, où l'on donnait
une pièce nouvelle. Le valet de chambre, chargé de louer une stalle
à l'orchestre, l'avait prise assez près de cette partie de la salle
appelée l'avant-scène. Au premier entr'acte, en regardant autour
de lui, Calyste aperçut, dans une des deux loges d'avant-scène, au
rez-de-chaussée, à quatre pas de lui, madame de Rochefide.

Béatrix à Paris! Béatrix en public! ces deux idées traversèrent le
cœur de Calyste comme deux flèches. La revoir après trois ans bientôt!
Comment expliquer le bouleversement qui se fit dans l'âme d'un amant
qui, loin d'oublier, avait quelquefois si bien épousé Béatrix dans sa
femme, que sa femme s'en était aperçue! A qui peut-on expliquer que le
poëme d'un amour perdu, méconnu, mais toujours vivant dans le cœur du
mari de Sabine, y rendit obscures les suavités conjugales, la tendresse
ineffable de la jeune épouse. Béatrix devint la lumière, le jour, le
mouvement, la vie et l'inconnu; tandis que Sabine fut le devoir, les
ténèbres, le prévu! L'une fut en un moment le plaisir, et l'autre
l'ennui. Ce fut un coup de foudre. Dans sa loyauté, le mari de Sabine
eut la noble pensée de quitter la salle. A la sortie de l'orchestre,
il vit la porte de la loge entr'ouverte, et ses pieds l'y menèrent en
dépit de sa volonté. Le jeune Breton y trouva Béatrix entre deux hommes
des plus distingués, Canalis et Nathan, un homme politique et un homme
littéraire. Depuis bientôt trois ans que Calyste ne l'avait vue, madame
de Rochefide avait étonnamment changé; mais, quoique sa métamorphose
eût atteint la femme, elle devait n'en être que plus poétique et plus
attrayante pour Calyste. Jusqu'à l'âge de trente ans, les jolies femmes
de Paris ne demandent qu'un vêtement à la toilette; mais en passant
sous le porche fatal de la trentaine, elles cherchent des armes, des
séductions, des embellissements dans les chiffons; elles se composent
des grâces, elles y trouvent des moyens, elles y prennent un caractère,
elles s'y rajeunissent, elles étudient les plus légers accessoires,
elles passent enfin de la nature à l'art. Madame de Rochefide venait
de subir les péripéties du drame qui, dans cette histoire des mœurs
françaises au XIXe siècle, s'appelle la Femme Abandonnée. Elle avait
été quittée la première par Conti; naturellement elle était devenue une
grande artiste en toilette, en coquetterie et en fleurs artificielles.

--Comment Conti n'est-il pas ici? demanda tout bas Calyste à Canalis
après avoir fait les salutations banales par lesquelles commencent les
entrevues les plus solennelles quand elles ont lieu publiquement.

L'ancien grand poëte du Faubourg Saint-Germain, deux fois ministre et
redevenu pour la quatrième fois un orateur aspirant à quelque nouveau
ministère, se mit significativement un doigt sur les lèvres. Ce geste
expliqua tout.

--Je suis bien heureuse de vous voir, dit chattement Béatrix à Calyste.
Je me disais en vous reconnaissant là, sans être aperçue tout d'abord,
que vous ne me renieriez pas, vous!--Ah! mon Calyste, pourquoi vous
êtes-vous marié? lui dit-elle à l'oreille, et avec une petite sotte
encore!...

Dès qu'une femme parle à l'oreille d'un nouveau venu dans sa loge en
le faisant asseoir à côté d'elle, les gens du monde ont toujours un
prétexte pour la laisser seule avec lui.

--Venez-vous, Nathan? dit Canalis. Madame la marquise me permettra
d'aller dire un mot à d'Arthez, que je vois avec la princesse de
Cadignan; il s'agit d'une combinaison de tribune pour la séance de
demain.

Cette sortie de bon goût permit à Calyste de se remettre du choc
qu'il venait de subir; mais il acheva de perdre son esprit et sa
force en aspirant la senteur, pour lui charmante et vénéneuse, de la
poésie composée par Béatrix. Madame de Rochefide, devenue osseuse et
filandreuse, dont le teint s'était presque décomposé, maigrie, flétrie,
les yeux cernés, avait ce soir-là fleuri ses ruines prématurées
par les conceptions les plus ingénieuses de l'Article-Paris. Elle
avait imaginé, comme toutes les femmes abandonnées, de se donner
l'air vierge, en rappelant, par beaucoup d'étoffes blanches, les
filles en _a_ d'Ossian, si poétiquement peintes par Girodet. Sa
chevelure blonde enveloppait sa figure allongée par des flots de
boucles où ruisselaient les clartés de la rampe attirées par le
luisant d'une huile parfumée. Son front pâle étincelait. Elle avait
mis imperceptiblement du rouge dont l'éclat trompait l'œil sur la
blancheur fade de son teint refait à l'eau de son. Une écharpe d'une
finesse à faire douter que des hommes eussent ainsi travaillé la soie,
était tortillée à son cou de manière à en diminuer la longueur, à le
cacher, à ne laisser voir qu'imparfaitement des trésors habilement
sertis par le corset. Sa taille était un chef-d'œuvre de composition.
Quant à sa pose, un mot suffit, elle valait toute la peine qu'elle
avait prise à la chercher. Ses bras maigris, durcis, paraissaient à
peine sous les bouffants à effets calculés de ses manches larges. Elle
offrait ce mélange de lueurs et de soieries brillantes, de gaze et de
cheveux crêpés, de vivacité, de calme et de mouvement, qu'on a nommé le
_je ne sais quoi_. Tout le monde sait en quoi consiste le _je ne sais
quoi_. C'est beaucoup d'esprit, de goût et d'envie de plaire. Béatrix
était donc une pièce à décor, à changement et prodigieusement machinée.
La représentation de ces féeries qui sont aussi très-habilement
dialoguées rend fous les hommes doués de franchise, car ils éprouvent
par la loi des contrastes un désir effréné de jouer avec les artifices.
C'est faux et entraînant, c'est cherché, mais agréable, et certains
hommes adorent ces femmes qui jouent à la séduction comme on joue
aux cartes. Voici pourquoi. Le désir de l'homme est un syllogisme
qui conclut de cette science extérieure aux secrets théorèmes de la
volupté. L'esprit se dit sans parole:--Une femme qui sait se créer si
belle doit avoir de bien autres ressources dans la passion. Et c'est
vrai. Les femmes abandonnées sont celles qui aiment, les conservatrices
sont celles qui savent aimer. Or si cette leçon d'Italien avait été
cruelle pour l'amour-propre de Béatrix, elle appartenait à une nature
trop naturellement artificieuse pour ne pas en profiter.

--Il ne s'agit pas de vous aimer, disait-elle quelques instants avant
que Calyste entrât, il faut vous tracasser quand nous vous tenons,
là est le secret de celles qui veulent vous conserver. Les dragons
gardiens des trésors sont armés de griffes et d'ailes!...

--On ferait un sonnet de votre pensée, avait répondu Canalis au moment
où Calyste se montra.

En un seul regard, Béatrix devina l'état de Calyste; elle retrouva
fraîches et rouges les marques du collier qu'elle lui avait mis aux
Touches. Calyste, blessé du mot dit sur sa femme, hésitait entre sa
dignité de mari, la défense de Sabine, et une parole dure à jeter dans
un cœur d'où s'exhalaient pour lui tant de souvenirs, un cœur qu'il
croyait saignant encore. Cette hésitation, la marquise l'observait,
elle n'avait dit ce mot que pour savoir jusqu'où s'étendait son empire
sur Calyste; en le voyant si faible, elle vint à son secours pour le
tirer d'embarras.

--Eh bien, mon ami, vous me trouvez seule, dit-elle quand les deux
courtisans furent partis, oui, seule au monde!...

--Vous n'avez donc pas pensé à moi?... dit Calyste.

--Vous! répondit-elle, n'êtes-vous pas marié?... Ce fut une de mes
douleurs au milieu de celles que j'ai subies, depuis que nous ne nous
sommes vus. Non-seulement, me suis-je dit, je perds l'amour, mais
encore une amitié que je croyais être bretonne. On s'accoutume à
tout. Maintenant je souffre moins, mais je suis brisée. Voici depuis
longtemps le premier épanchement de mon cœur. Obligée d'être fière
devant les indifférents, arrogante comme si je n'avais pas failli
devant les gens qui me font la cour, ayant perdu ma chère Félicité, je
n'avais pas une oreille où jeter ce mot:--Je souffre! Aussi maintenant
puis-je vous dire quelle a été mon angoisse en vous voyant à quatre
pas de moi sans être reconnue par vous, et quelle est ma joie en vous
voyant près de moi... Oui, dit-elle en répondant à un geste de Calyste,
c'est presque de la fidélité! Voilà les malheureux! un rien, une visite
est tout pour eux. Ah! vous m'avez aimée, vous, comme je méritais de
l'être par celui qui s'est plu à fouler aux pieds tous les trésors que
j'y versais! Et, pour mon malheur, je ne sais pas oublier, j'aime, et
je veux être fidèle à ce passé qui ne reviendra jamais.

En disant cette tirade, improvisée déjà cent fois, elle jouait de la
prunelle de manière à doubler par le geste l'effet des paroles qui
semblaient arrachées du fond de son âme par la violence d'un torrent
longtemps contenu. Calyste, au lieu de parler, laissa couler les larmes
qui lui roulaient dans les yeux; Béatrix lui prit la main, la lui
serra, le fit pâlir.

--Merci, Calyste! merci, mon pauvre enfant, voilà comment un véritable
ami répond à la douleur d'un ami!... Nous nous entendons. Tenez,
n'ajoutez pas un mot!... allez-vous-en, l'on nous regarde, et vous
pourriez faire du chagrin à votre femme, si, par hasard, on lui disait
que nous nous sommes vus, quoique bien innocemment, à la face de mille
personnes... Adieu, je suis forte, voyez-vous!...

Elle s'essuya les yeux en faisant ce que dans la rhétorique des femmes
on doit appeler une antithèse en action.

--Laissez-moi rire du rire des damnés avec les indifférents qui
m'amusent, reprit-elle. Je vois des artistes, des écrivains, le monde
que j'ai connu chez notre pauvre Camille Maupin, qui certes a peut-être
eu raison! Enrichir celui qu'on aime, et disparaître en se disant: Je
suis trop vieille pour lui, c'est finir en martyre. Et c'est ce qu'il y
a de mieux quand on ne peut pas finir en vierge.

Elle se mit à rire, comme pour détruire l'impression triste qu'elle
avait dû donner à son ancien adorateur.

--Mais, dit Calyste, où puis-je vous aller voir?

--Je me suis cachée rue de Chartres, devant le parc de Monceaux, dans
un petit hôtel conforme à ma fortune, et je m'y bourre la tête de
littérature, mais pour moi seule, pour me distraire. Dieu me garde
de la manie de ces dames!... Allez, sortez, laissez-moi, je ne veux
pas occuper de moi le monde, et que ne dirait-on pas en nous voyant?
D'ailleurs, tenez, Calyste, si vous restiez encore un instant, je
pleurerais tout à fait.

Calyste se retira, mais après avoir tendu la main à Béatrix, et avoir
éprouvé pour la seconde fois la sensation profonde, étrange, d'une
double pression pleine de chatouillements séducteurs.

--Mon Dieu! Sabine n'a jamais su me remuer le cœur ainsi, fut une
pensée qui l'assaillit dans le corridor.

Pendant le reste de la soirée, la marquise de Rochefide ne jeta pas
trois regards directs à Calyste; mais il y eut des regards de côté qui
furent autant de déchirements d'âme pour un homme tout entier à son
premier amour repoussé.

Quand le baron du Guénic se trouva chez lui, la splendeur de ses
appartements le fit songer à l'espèce de médiocrité dont avait parlé
Béatrix, et il prit sa fortune en haine de ce qu'elle ne pouvait
appartenir à l'ange déchu. Quand il apprit que Sabine était depuis
longtemps couchée, il fut fort heureux de se trouver riche d'une nuit
pour vivre avec ses émotions. Il maudit alors la divination que l'amour
donnait à Sabine. Lorsqu'un mari, par aventure, est adoré de sa femme,
elle lit sur ce visage comme dans un livre, elle connaît les moindres
tressaillements des muscles, elle sait d'où vient le calme, elle se
demande compte de la plus légère tristesse, et recherche si c'est elle
qui la cause; elle étudie les yeux, pour elle les yeux se teignent de
la pensée dominante, ils aiment ou ils n'aiment pas. Calyste se savait
l'objet d'un culte si profond, si naïf, si jaloux, qu'il douta de
pouvoir se composer une figure discrète sur le changement survenu dans
son moral.

--Comment ferai-je, demain matin?... se dit-il en s'endormant, et
redoutant l'espèce d'inspection à laquelle se livrait Sabine.

En abordant Calyste, et même parfois dans la journée, Sabine lui
demandait: «--M'aimes-tu toujours?» Ou bien: «--Je ne t'ennuie pas?»
Interrogations gracieuses, variées selon le caractère ou l'esprit des
femmes, et qui cachent leurs angoisses ou feintes ou réelles.

Il vient à la surface des cœurs les plus nobles et les plus purs des
boues soulevées par les ouragans. Ainsi, le lendemain matin, Calyste,
qui certes aimait son enfant, tressaillit de joie en apprenant que
Sabine guettait la cause de quelques convulsions en craignant le
croup et qu'elle ne voulait pas quitter le petit Calyste. Le baron
prétexta d'une affaire et sortit en évitant de déjeuner à la maison. Il
s'échappa comme s'échappent les prisonniers, heureux d'aller à pied, de
marcher par le pont Louis XVI et les Champs-Élysées, vers un café du
boulevard où il se plut à déjeuner en garçon.

Qu'y a-t-il donc dans l'amour? La nature regimbe-t-elle sous le joug
social? la nature veut-elle que l'élan de la vie donnée soit spontané,
libre, que ce soit le cours d'un torrent fougueux, brisé par les
rochers de la contradiction, de la coquetterie, au lieu d'être une eau
coulant tranquillement entre les deux rives de la Mairie, de l'Église?
A-t-elle ses desseins quand elle couve ces éruptions volcaniques
auxquelles sont dus les grands hommes peut-être? Il eût été difficile
de trouver un jeune homme élevé plus saintement que Calyste, de mœurs
plus pures, moins souillé d'irréligion, et il bondissait vers une femme
indigne de lui, quand un clément, un radieux hasard lui avait présenté
dans la baronne du Guénic une jeune fille d'une beauté vraiment
aristocratique, d'un esprit fin et délicat, pieuse, aimante et attachée
uniquement à lui, d'une douceur angélique encore attendrie par l'amour,
par un amour passionné malgré le mariage, comme l'était le sien pour
Béatrix. Peut-être les hommes les plus grands ont-ils gardé dans leur
constitution un peu d'argile, la fange leur plaît encore. L'être le
moins imparfait serait donc alors la femme, malgré ses fautes et ses
déraisons. Néanmoins madame de Rochefide, au milieu du cortége de
prétentions poétiques qui l'entourait, et malgré sa chute, appartenait
à la plus haute noblesse, elle offrait une nature plus éthérée que
fangeuse, et cachait la courtisane qu'elle se proposait d'être sous les
dehors les plus aristocratiques. Ainsi, cette explication ne rendrait
pas compte de l'étrange passion de Calyste. Peut-être en trouverait-on
la raison dans une vanité si profondément enterrée que les moralistes
n'ont pas encore découvert ce côté du vice. Il est des hommes pleins de
noblesse comme Calyste, beaux comme Calyste, riches et distingués, bien
élevés, qui se fatiguent, à leur insu peut-être, d'un mariage avec une
nature semblable à la leur, des êtres dont la noblesse ne s'étonne pas
de la noblesse, que la grandeur et la délicatesse toujours consonnant
à la leur, laissent dans le calme, et qui vont chercher auprès des
natures inférieures ou tombées la sanction de leur supériorité, si
toutefois ils ne vont pas leur mendier des éloges. Le contraste de la
décadence morale et du sublime divertit leurs regards. Le pur brille
tant dans le voisinage de l'impur! Cette contradiction amuse. Calyste
n'avait rien à protéger dans Sabine, elle était irréprochable, les
forces perdues de son cœur allaient toutes vibrer chez Béatrix. Si des
grands hommes ont joué sous nos yeux ce rôle de Jésus relevant la femme
adultère, pourquoi les gens ordinaires seraient-ils plus sages?

Calyste atteignit à l'heure de deux heures en vivant sur cette phrase:
Je vais la revoir! un poëme qui souvent a défrayé des voyages de sept
cents lieues!... Il alla d'un pas leste jusqu'à la rue de Courcelles,
il reconnut la maison quoiqu'il ne l'eût jamais vue, et il resta, lui,
le gendre du duc de Grandlieu, lui riche, lui noble comme les Bourbons,
au bas de l'escalier, arrêté par la question d'un vieux valet.

--Le nom de monsieur?

Calyste comprit qu'il devait laisser à Béatrix son libre arbitre, et il
examina le jardin, les murs ondés par les lignes noires et jaunes que
produisent les pluies sur les plâtres de Paris.

Madame de Rochefide, comme presque toutes les grandes dames qui rompent
leur chaîne, s'était enfuie en laissant à son mari sa fortune, elle
n'avait pas voulu tendre la main à son tyran. Conti, mademoiselle
des Touches avaient évité les ennuis de la vie matérielle à Béatrix,
à qui sa mère fit d'ailleurs, à plusieurs reprises, passer quelques
sommes. En se trouvant seule, elle fut obligée à des économies assez
rudes pour une femme habituée au luxe. Elle avait donc grimpé sur
le sommet de la colline où s'étale le parc de Monceaux, et s'était
réfugiée dans une ancienne petite maison de grand seigneur située sur
la rue, mais accompagnée d'un charmant petit jardin, et dont le loyer
ne dépassait pas dix-huit cents francs. Néanmoins, toujours servie par
un vieux domestique, par une femme de chambre et par une cuisinière
d'Alençon attachés à son infortune, sa misère aurait constitué
l'opulence de bien des bourgeoises ambitieuses. Calyste monta par un
escalier dont les marches en pierre avaient été poncées et dont les
paliers étaient pleins de fleurs. Au premier étage le vieux valet
ouvrit, pour introduire le baron dans l'appartement, une double porte
en velours rouge, à losanges de soie rouge et à clous dorés. La soie,
le velours tapissaient les pièces par lesquelles Calyste passa. Des
tapis de couleurs sérieuses, des draperies entrecroisées aux fenêtres,
les portières, tout à l'intérieur contrastait avec la mesquinerie de
l'extérieur mal entretenu par le propriétaire. Calyste attendit Béatrix
dans un salon d'un style sobre, où le luxe s'était fait simple. Cette
pièce, tendue de velours couleur grenat rehaussé par des soieries
d'un jaune mat, à tapis rouge foncé, dont les fenêtres ressemblaient
à des serres, tant les fleurs abondaient dans les jardinières, était
éclairée par un jour si faible qu'à peine Calyste vit-il sur la
cheminée deux vases en vieux céladon rouge, entre lesquels brillait une
coupe d'argent attribuée à Benvenuto Cellini, apportée d'Italie par
Béatrix. Les meubles en bois doré garnis en velours, les magnifiques
consoles sur une desquelles était une pendule curieuse, la table à
tapis de Perse, tout attestait une ancienne opulence dont les restes
avaient été bien disposés. Sur un petit meuble, Calyste aperçut des
bijoux, un livre commencé dans lequel scintillait le manche orné
de pierreries d'un poignard qui servait de coupoir, symbole de la
critique. Enfin, sur le mur, dix aquarelles richement encadrées, qui
toutes représentaient les chambres à coucher des diverses habitations
où sa vie errante avait fait séjourner Béatrix, donnaient la mesure
d'une impertinence supérieure.

Le froufrou d'une robe de soie annonça l'infortunée qui se montra
dans une toilette étudiée, et qui certes aurait dit à un roué qu'on
l'attendait. La robe, taillée en robe de chambre pour laisser entrevoir
un coin de la blanche poitrine, était en moire gris-perle, à grandes
manches ouvertes d'où les bras sortaient couverts d'une double manche
à bouffants divisés par des lisérés, et garnie de dentelles au bout.
Les beaux cheveux que le peigne avait fait foisonner s'échappaient de
dessous un bonnet de dentelle et de fleurs.

--Déjà?.... dit-elle en souriant. Un amant n'aurait pas un tel
empressement. Vous avez des secrets à me dire, n'est-ce pas?

Et elle se posa sur une causeuse invitant par un geste Calyste à se
mettre près d'elle. Par un hasard cherché peut-être (car les femmes ont
deux mémoires, celle des anges et celle des démons), Béatrix exhalait
le parfum dont elle se servait aux Touches lors de sa rencontre
avec Calyste. La première aspiration de cette odeur, le contact de
cette robe, le regard de ces yeux qui, dans ce demi-jour, attiraient
la lumière pour la renvoyer, tout fit perdre la tête à Calyste. Le
malheureux retrouva cette violence qui déjà faillit tuer Béatrix;
mais, cette fois, la marquise était au bord d'une causeuse, et non de
l'Océan, elle se leva pour aller sonner, en posant un doigt sur ses
lèvres. A ce signe, Calyste, rappelé à l'ordre, se contint, il comprit
que Béatrix n'avait aucune intention belliqueuse.

--Antoine, je n'y suis pour personne, dit-elle au vieux domestique.
Mettez du bois dans le feu.--Vous voyez, Calyste, que je vous traite
en ami, reprit-elle avec dignité quand le vieillard fut sorti, ne me
traitez pas en maîtresse. J'ai deux observations à vous faire. D'abord,
je ne me disputerais pas sottement à un homme aimé; puis je ne veux
plus être à aucun homme au monde, car j'ai cru, Calyste, être aimée
par une espèce de Rizzio qu'aucun engagement n'enchaînait, par un
homme entièrement libre, et vous voyez où cet entraînement fatal m'a
conduite? Vous, vous êtes sous l'empire du plus saint des devoirs, vous
avez une femme jeune, aimable, délicieuse; enfin, vous êtes père. Je
serais, comme vous l'êtes, sans excuse et nous serions deux fous...

--Ma chère Béatrix, toutes ces raisons tombent devant un mot: je n'ai
jamais aimé que vous au monde, et l'on m'a marié malgré moi.

--Un tour que nous a joué mademoiselle des Touches, dit-elle en
souriant.

[Illustration: BUTSCHA.

Modeste avait surnommé ce grotesque premier clerc,
le _Nain mystérieux_.

(MODESTE MIGNON.)]

Trois heures se passèrent pendant lesquelles madame de Rochefide
maintint Calyste dans l'observation de la foi conjugale en lui posant
l'horrible ultimatum d'une renonciation radicale à Sabine. Rien ne la
rassurerait, disait-elle, dans la situation horrible où la mettrait
l'amour de Calyste. Elle regardait d'ailleurs le sacrifice de Sabine
comme peu de chose, elle la connaissait bien!

--C'est, mon cher enfant, une femme qui tient toutes les promesses
de la fille. Elle est bien Grandlieu, brune comme sa mère la
Portugaise, pour ne pas dire orange, et sèche comme son père. Pour dire
la vérité, votre femme ne sera jamais perdue, c'est un grand garçon qui
peut aller tout seul. Pauvre Calyste, est-ce là la femme qu'il vous
fallait? Elle a de beaux yeux, mais ces yeux-là sont communs en Italie,
en Espagne et en Portugal. Peut-on avoir de la tendresse avec des
formes si maigres? Ève est blonde, les femmes brunes descendent d'Adam,
les blondes tiennent de Dieu dont la main a laissé sur Ève sa dernière
pensée, une fois la création accomplie.

Vers six heures Calyste, au désespoir, prit son chapeau pour s'en aller.

--Oui, va-t'en, mon pauvre ami, ne lui donne pas le chagrin de dîner
sans toi!...

Calyste resta. Si jeune, il était si facile à prendre par ses côtés
mauvais.

--Vous oseriez dîner avec moi? dit Béatrix en jouant un étonnement
provocateur; ma maigre chère ne vous effrayerait pas, et vous auriez
assez d'indépendance pour me combler de joie par cette petite preuve
d'affection?

--Laissez-moi seulement, dit-il, écrire un petit mot à Sabine, car elle
m'attendrait jusqu'à neuf heures.

--Tenez, voici la table où j'écris, dit Béatrix.

Elle alluma les bougies elle-même, et en apporta une sur la table afin
de lire ce qu'écrirait Calyste.

«Ma chère Sabine...

--Ma chère! Votre femme vous est encore chère? dit-elle en le regardant
d'un air froid à lui geler la moelle dans les os. Allez! allez dîner
avec elle!.....

--Je dîne au cabaret avec des amis...

--Un mensonge. Fi! vous êtes indigne d'être aimé par elle ou par
moi!... Les hommes sont tous lâches avec nous! Allez, monsieur, allez
dîner avec votre chère Sabine.

Calyste se renversa sur le fauteuil, et y devint pâle comme la mort.
Les Bretons possèdent une nature de courage qui les porte à s'entêter
dans les difficultés. Le jeune baron se redressa, se campa le coude
sur la table, le menton dans la main, et regarda d'un œil étincelant
l'implacable Béatrix. Il fut si superbe, qu'une femme du nord ou du
midi serait tombée à genoux en lui disant:--Prends-moi! Mais Béatrix,
née sur la lisière de la Normandie et de la Bretagne, appartenait à la
race des Casteran, l'abandon avait développé chez elle les férocités du
Franc, la méchanceté du Normand; il lui fallait un éclat terrible pour
vengeance, elle ne céda point à ce sublime mouvement.

--Dictez ce que je dois écrire, j'obéirai, dit le pauvre garçon. Mais
alors...

--Eh bien, oui, dit-elle, car tu m'aimeras encore comme tu m'aimais à
Guérande. Écris: Je dîne en ville, ne m'attendez pas!

--Et... dit Calyste qui crut à quelque chose de plus.

--Rien, signez. Bien, dit-elle en sautant sur ce poulet avec une joie
contenue, je vais faire envoyer cela par un commissionnaire.

--Maintenant... s'écria Calyste en se levant comme un homme heureux.

--Ah! j'ai gardé, je crois, mon libre arbitre!... dit-elle en se
retournant et s'arrêtant à mi-chemin de la table à la cheminée où elle
alla sonner.--Tenez, Antoine, faites porter ce mot à son adresse.
Monsieur dîne ici.

Calyste rentra vers deux heures du matin à son hôtel. Après avoir
attendu jusqu'à minuit et demi, Sabine s'était couchée, accablée de
fatigue; elle dormait quoiqu'elle eût été vivement atteinte par le
laconisme du billet de son mari; mais elle l'expliqua!... l'amour vrai
commence chez la femme par expliquer tout à l'avantage de l'homme aimé.

--Calyste était pressé, se dit-elle.

Le lendemain matin, l'enfant allait bien, les inquiétudes de la mère
étaient calmées. Sabine vint en riant avec le petit Calyste dans ses
bras, le présenter au père quelques moments avant le déjeuner en
faisant de ces jolies folies, en disant ces paroles bêtes que font et
que disent les jeunes mères. Cette petite scène conjugale permit à
Calyste d'avoir une contenance, il fut charmant avec sa femme, tout en
pensant qu'il était un monstre. Il joua comme un enfant avec monsieur
le chevalier, il joua trop même, il outra son rôle, mais Sabine
n'en était pas arrivée à ce degré de défiance auquel une femme peut
reconnaître une nuance si délicate.

Enfin, au déjeuner, Sabine lui demanda:--Qu'as-tu donc fait hier?

--Portenduère, répondit-il, m'a gardé à dîner et nous sommes allés au
club jouer quelques parties de whist.

--C'est une sotte vie, mon Calyste, répliqua Sabine. Les jeunes
gentilshommes de ce temps-ci devraient penser à reconquérir dans leur
pays tout le terrain perdu par leurs pères. Ce n'est pas en fumant
des cigares, faisant le whist, désœuvrant encore leur oisiveté, s'en
tenant à dire des impertinences aux parvenus qui les chassent de toutes
leurs positions, se séparant des masses auxquelles ils devraient servir
d'âme, d'intelligence, en être la providence, que vous existerez. Au
lieu d'être un parti, vous ne serez plus qu'une opinion, comme a dit de
Marsay. Ah! si tu savais combien mes pensées se sont élargies depuis
que j'ai bercé, nourri ton enfant. Je voudrais voir devenir historique
ce vieux nom de du Guénic! Tout à coup, plongeant son regard dans les
yeux de Calyste qui l'écoutait d'un air pensif, elle lui dit: «Avoue
que le premier billet que tu m'auras écrit est un peu sec.»

--Je n'ai pensé à te prévenir qu'au club...

--Tu m'as cependant écrit sur du papier de femme, il sentait une odeur
que je ne connais pas.

--Ils sont si drôles les directeurs de club!...

Le vicomte de Portenduère et sa femme, un charmant ménage, avaient fini
par devenir intimes avec les du Guénic au point de payer leur loge aux
Italiens par moitié. Les deux jeunes femmes, Ursule et Sabine, avaient
été conviées à cette amitié par le délicieux échange de conseils, de
soins, de confidences à propos des enfants. Pendant que Calyste, assez
novice en mensonge, se disait:--Je vais aller prévenir Savinien, Sabine
se disait:--Il me semble que le papier porte une couronne!... Cette
réflexion passa comme un éclair dans cette conscience, et Sabine se
gourmanda de l'avoir faite; mais elle se proposa de chercher le papier
que, la veille, au milieu des terreurs auxquelles elle était en proie,
elle avait jeté dans sa boîte aux lettres.

Après le déjeuner, Calyste sortit en disant à sa femme qu'il allait
rentrer, il monta dans une de ces petites voitures basses à un cheval
par lesquelles on commençait à remplacer l'incommode cabriolet de
nos ancêtres. Il courut en quelques minutes rue des Saints-Pères où
demeurait le vicomte, qu'il pria de lui rendre le petit service de
mentir à charge de revanche, dans le cas où Sabine questionnerait la
vicomtesse. Une fois dehors, Calyste, ayant préalablement demandé
la plus grande vitesse, alla de la rue des Saints-Pères à la rue de
Chartres en quelques minutes; il voulait voir comment Béatrix avait
passé le reste de la nuit. Il trouva l'heureuse infortunée sortie du
bain, fraîche, embellie, et déjeunant de fort bon appétit. Il admira
la grâce avec laquelle cet ange mangeait des œufs à la coque, et
s'émerveilla du déjeuner en or, présent d'un lord mélomane à qui Conti
fit quelques romances pour lesquelles le lord _avait donné ses idées_,
et qui les avait publiées comme de lui. Il écouta quelques traits
piquants dits par son idole dont la grande affaire était de l'amuser
tout en se fâchant et pleurant au moment où il partait. Il crut n'être
resté qu'une demi-heure, et il ne rentra chez lui qu'à trois heures.
Son beau cheval anglais, un cadeau de la vicomtesse de Grandlieu,
semblait sortir de l'eau tant il était trempé de sueur. Par un hasard
que préparent toutes les femmes jalouses, Sabine stationnait à une
fenêtre donnant sur la cour, impatiente de ne pas voir rentrer Calyste,
inquiète sans savoir pourquoi. L'état du cheval dont la bouche écumait
la frappa.

--D'où vient-il? Cette interrogation lui fut soufflée dans l'oreille
par cette puissance qui n'est pas la conscience, qui n'est pas le
démon, qui n'est pas l'ange; mais qui voit, qui pressent, qui nous
montre l'inconnu, qui fait croire à des êtres moraux, à des créatures
nées dans notre cerveau, allant et venant, vivant dans la sphère
invisible des idées.

--D'où viens-tu donc, cher ange? dit-elle à Calyste au-devant de qui
elle descendit jusqu'au premier palier de l'escalier. Abd-el-Kader est
presque fourbu, tu ne devais être qu'un instant dehors, et je t'attends
depuis trois heures....

--Allons, se dit Calyste qui faisait des progrès dans la dissimulation,
je m'en tirerai par un cadeau.--Chère nourrice, répondit-il tout haut à
sa femme en la prenant par la taille avec plus de câlinerie qu'il n'en
eût déployé s'il n'eût pas été coupable, je le vois, il est impossible
d'avoir un secret, quelque innocent qu'il soit, pour une femme qui nous
aime...

--On ne se dit pas de secrets dans un escalier, répondit-elle en riant.
Viens.


Au milieu du salon qui précédait la chambre à coucher, elle vit dans
une glace la figure de Calyste qui, ne se sachant pas observé, laissait
paraître sa fatigue et ses vrais sentiments en ne souriant plus.

--Le secret!... dit-elle en se retournant.

--Tu as été d'un héroïsme de nourrice qui me rend plus cher encore
l'héritier présomptif des du Guénic; j'ai voulu te faire une surprise,
absolument comme un bourgeois de la rue Saint-Denis. On finit en ce
moment pour toi une toilette à laquelle ont travaillé des artistes; ma
mère et ma tante Zéphirine y ont contribué...

[Illustration: OSCAR HUSSON.

Et quand ils retournaient, ils regardaient toujours Oscar,
tapi dans un coin.

(UN DÉBUT DANS LA VIE.)]

Sabine enveloppa Calyste de ses bras, le tint serré sur son cœur,
la tête dans son cou, faiblissant sous le poids du bonheur, non pas
à cause de la toilette, mais à cause du premier soupçon dissipé. Ce
fut un de ces élans magnifiques qui se comptent et que ne peuvent pas
prodiguer tous les amours, même excessifs, car la vie serait trop
promptement brûlée. Les hommes devraient alors tomber aux pieds des
femmes pour les adorer, car c'est un sublime où les forces du cœur et
de l'intelligence se versent comme les eaux des nymphes architecturales
jaillissent des urnes inclinées. Sabine fondit en larmes.

Tout à coup, comme mordue par une vipère, elle quitta Calyste, alla
se jeter sur un divan, et s'y évanouit. La réaction subite du froid
sur ce cœur enflammé, de la certitude sur les fleurs ardentes de ce
Cantique des cantiques faillit tuer l'épouse. En tenant ainsi Calyste,
en plongeant le nez dans sa cravate, abandonnée qu'elle était à sa
joie, elle avait senti l'odeur du papier de la lettre!... Une autre
tête de femme avait roulé là, dont les cheveux et la figure laissaient
une odeur adultère. Elle venait de baiser la place où les baisers de sa
rivale étaient encore chauds!...

--Qu'as-tu?... dit Calyste après avoir rappelé Sabine à la vie en lui
passant sur le visage un linge mouillé, lui faisant respirer des sels...

--Allez chercher mon médecin et mon accoucheur, tous deux! Oui, j'ai,
je le sens, une révolution de lait... Ils ne viendront à l'instant que
si vous les en priez vous-même...

Le _vous_ frappa Calyste qui, tout effrayé, sortit précipitamment. Dès
que Sabine entendit la porte cochère se fermant, elle se leva comme
une biche effrayée, elle tourna dans son salon comme une folle en
criant:--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Ces deux mots tenaient lieu de
toutes ses idées. La crise qu'elle avait annoncée comme prétexte eut
lieu. Ses cheveux devinrent dans sa tête autant d'aiguilles rougies au
feu des névroses. Son sang bouillonnant lui parut à la fois se mêler à
ses nerfs et vouloir sortir par ses pores! Elle fut aveugle pendant un
moment. Elle cria:--Je meurs!


Quand à ce terrible cri de mère et de femme attaquée, sa femme de
chambre entra; quand prise et portée au lit, elle eut recouvré la vue
et l'esprit, le premier éclair de son intelligence fut pour envoyer
cette fille chez son amie, madame de Portenduère. Sabine sentit ses
idées tourbillonnant dans sa tête comme des fétus emportés par une
trombe.--J'en ai vu, disait-elle plus tard, des myriades à la fois.
Elle sonna le valet de chambre, et, dans le transport de la fièvre,
elle eut la force d'écrire la lettre suivante, car elle était dominée
par une rage, celle d'avoir une certitude!...


A MADAME LA BARONNE DU GUÉNIC.

«Chère maman, quand vous viendrez à Paris, comme vous nous l'avez
fait espérer, je vous remercierai moi-même du beau présent par lequel
vous avez voulu, vous, ma tante Zéphirine et Calyste, me remercier
d'avoir accompli mes devoirs. J'étais déjà bien payée par mon propre
bonheur!... Je renonce à vous exprimer le plaisir que m'a fait cette
charmante toilette, c'est quand vous serez près de moi que je vous le
dirai. Croyez qu'en me parant devant ce bijou, je penserai toujours,
comme la dame romaine, que ma plus belle parure est notre cher petit
ange, etc.»

Elle fit mettre à la poste pour Guérande cette lettre par sa femme de
chambre. Quand la vicomtesse de Portenduère entra, le frisson d'une
fièvre épouvantable succédait chez Sabine à ce premier paroxysme de
folie.

--Ursule, il me semble que je vais mourir, lui dit-elle.

--Qu'avez-vous, ma chère?

--Qu'est-ce que Savinien et Calyste ont donc fait hier après avoir dîné
chez vous?

--Quel dîner? repartit Ursule, à qui son mari n'avait encore rien dit
en ne croyant pas à une enquête immédiate. Savinien et moi, nous avons
dîné hier ensemble et nous sommes allés aux Italiens, sans Calyste.

--Ursule, ma chère petite, au nom de votre amour pour Savinien,
gardez-moi le secret sur ce que tu viens de me dire et sur ce que je te
dirai de plus. Toi seule sauras de quoi je meurs... Je suis trahie, au
bout de la troisième année, à vingt-deux ans et demi!...

Ses dents claquaient, elle avait les yeux gelés, ternes, son visage
prenait des teintes verdâtres et l'apparence d'une vieille glace de
Venise.

--Vous, si belle!... Et pour qui?...

--Je ne sais pas! Mais Calyste m'a fait deux mensonges... Pas un mot!
Ne me plains pas, ne te courrouce pas, fais l'ignorante; tu sauras
peut-être _qui_ par Savinien. Oh! la lettre d'hier!...

Et grelottant, et en chemise, elle s'élança vers un petit meuble et y
prit la lettre...

--Une couronne de marquise! dit-elle en se remettant au lit. Sache si
madame de Rochefide est à Paris?... J'aurai donc un cœur où pleurer,
où gémir!... Oh! ma petite, voir ses croyances, sa poésie, son idole,
sa vertu, son bonheur, tout, tout en pièces, flétri, perdu!... Plus
de Dieu dans le ciel! plus d'amour sur terre, plus de vie au cœur,
plus rien... Je ne sais s'il fait jour, je doute du soleil... Enfin,
j'ai tant de douleur au cœur que je ne sens presque pas les atroces
souffrances qui me labourent le sein et la figure. Heureusement le
petit est sevré, mon lait l'eût empoisonné!

A cette idée, un torrent de larmes jaillit des yeux de Sabine,
jusque-là secs.

La jolie madame de Portenduère, tenant à la main la lettre fatale que
Sabine avait une dernière fois flairée, restait comme hébétée devant
cette vraie douleur, saisie par cette agonie de l'amour, sans se
l'expliquer, malgré les récits incohérents par lesquels Sabine essaya
de tout raconter. Tout à coup Ursule fut illuminée par une de ces idées
qui ne viennent qu'aux amies sincères.

--Il faut la sauver! se dit-elle.--Attends-moi, Sabine, lui
cria-t-elle, je vais savoir la vérité.

--Ah! dans ma tombe, je t'aimerai, toi!... cria Sabine.

La vicomtesse alla chez la duchesse de Grandlieu, lui demanda le plus
profond silence et la mit au courant de la situation de Sabine.

--Madame, dit la vicomtesse en terminant, n'êtes-vous pas d'avis que
pour éviter une affreuse maladie, et, peut-être, que sais-je? la
folie!... nous devons tout confier au médecin, et inventer au profit de
cet affreux Calyste des fables qui pour le moment le rendent innocent.

--Ma chère petite, dit la duchesse, à qui cette confidence avait donné
froid au cœur, l'amitié vous a prêté pour un moment l'expérience d'une
femme de mon âge. Je sais comment Sabine aime son mari, vous avez
raison, elle peut devenir folle.

--Mais elle peut, ce qui serait pis, perdre sa beauté! dit la
vicomtesse.

--Courons! cria la duchesse.

La vicomtesse et la duchesse gagnèrent fort heureusement quelques
instants sur le fameux accoucheur Dommanget, le seul des deux savants
que Calyste eût rencontrés.

--Ursule m'a tout confié, dit la duchesse à sa fille, et tu te
trompes... D'abord Béatrix n'est pas à Paris... Quant à ce que ton
mari, mon ange, a fait hier, il a perdu beaucoup d'argent, et il ne
sait où en prendre pour payer ta toilette...

--Et cela?... dit-elle à sa mère en tendant la lettre.

--Cela! s'écria la duchesse en riant, c'est le papier du Jockey-club,
tout le monde écrit sur du papier à couronne, bientôt nos épiciers
seront titrés...

La prudente mère lança dans le feu le papier malencontreux. Quand
Calyste et Dommanget arrivèrent, la duchesse, qui venait de donner des
instructions aux gens, en fut avertie; elle laissa Sabine aux soins de
madame de Portenduère, et arrêta dans le salon l'accoucheur et Calyste.

--Il s'agit de la vie de Sabine, monsieur, dit-elle à Calyste, vous
l'avez trahie pour madame de Rochefide...

Calyste rougit comme une jeune fille encore honnête prise en faute.

--Et, dit la duchesse en continuant, comme vous ne savez pas tromper,
vous avez fait tant de gaucheries que Sabine a tout deviné; mais j'ai
tout réparé. Vous ne voulez pas la mort de ma fille, n'est-ce pas?...
Tout ceci, monsieur Dommanget, vous met sur la voie de la vraie maladie
et de sa cause... Quant à vous, Calyste, une vieille femme comme
moi conçoit votre erreur, mais sans la pardonner. De tels pardons
s'achètent par toute une vie de bonheur. Si vous voulez que je vous
estime, sauvez d'abord ma fille; puis oubliez madame de Rochefide, elle
n'est bonne à avoir qu'une fois!... sachez mentir, ayez le courage du
criminel et son impudence. J'ai bien menti, moi, qui serai forcée de
faire de rudes pénitences pour ce péché mortel!...

Et elle le mit au fait des mensonges qu'elle venait d'inventer.
L'habile accoucheur, assis au chevet de la malade, étudiait déjà dans
les symptômes les moyens de parer au mal. Pendant qu'il ordonnait
des mesures dont le succès dépendait de la plus grande rapidité dans
l'exécution, Calyste, assis au pied du lit, tint ses yeux sur Sabine en
essayant de donner une vive expression de tendresse à son regard.

--C'est donc le jeu qui vous a cerné les yeux comme ça?..... dit-elle
d'une voix faible.

Cette phrase fit frémir le médecin, la mère et la vicomtesse, qui
s'entre-regardèrent à la dérobée. Calyste devint rouge comme une cerise.

--Voilà ce que c'est que de nourrir, dit spirituellement et brutalement
Dommanget. Les maris s'ennuient d'être séparés de leurs femmes, ils
vont au club, et ils jouent... Mais ne regrettez pas les trente mille
francs que monsieur le baron a perdus cette nuit-ci.

--Trente mille francs!... s'écria niaisement Ursule.

--Oui, je le sais, répliqua Dommanget. On m'a dit ce matin chez la
jeune duchesse Berthe de Maufrigneuse que c'est monsieur de Trailles
qui vous les a gagnés, dit-il, à Calyste. Comment pouvez-vous jouer
avec un pareil homme? Franchement, monsieur le baron, je conçois votre
honte.

En voyant sa belle-mère, une pieuse duchesse, la jeune vicomtesse, une
femme heureuse, et un vieil accoucheur, un égoïste, mentant comme des
marchands de curiosités, le bon et noble Calyste comprit la grandeur du
péril, et il lui coûta deux grosses larmes qui trompèrent Sabine.

--Monsieur, dit-elle en se dressant sur son séant et regardant
Dommanget avec colère, monsieur du Guénic peut perdre trente,
cinquante, cent mille francs, s'il lui plaît, sans que personne ait
à le trouver mauvais et à lui donner des leçons. Il vaut mieux que
monsieur de Trailles lui ait gagné de l'argent que nous, nous en ayons
gagné à monsieur de Trailles.

Calyste se leva, prit sa femme par le cou, la baisa sur les deux joues,
et lui dit à l'oreille: Sabine, tu es un ange!...

Deux jours après on regarda la jeune femme comme sauvée. Le lendemain
Calyste était chez madame de Rochefide, et s'y faisait un mérite de son
infamie.

--Béatrix, lui disait-il, vous me devez le bonheur. Je vous ai livré ma
pauvre femme, elle a tout découvert. Ce fatal papier sur lequel vous
m'avez fait écrire, et qui portait votre nom et votre couronne que je
n'avais pas vus!... Je ne voyais que vous!... Le chiffre heureusement,
votre B. était effacé par hasard. Mais le parfum que vous avez laissé
sur moi, mais les mensonges dans lesquels je me suis entortillé comme
un sot, ont trahi mon bonheur. Sabine a failli mourir, le lait est
monté à la tête, elle a un érésipèle, peut-être en portera-t-elle les
marques pendant toute sa vie...

En écoutant cette tirade, Béatrix eut une figure plein Nord à faire
prendre la Seine si elle l'avait regardée.

--Eh bien, tant mieux, répondit-elle, ça vous la blanchira peut-être.

Et Béatrix, devenue sèche comme ses os, inégale comme son teint, aigre
comme sa voix, continua sur ce ton par une kyrielle d'épigrammes
atroces. Il n'y a pas de plus grande maladresse pour un mari que de
parler de sa femme, quand elle est vertueuse, à sa maîtresse, si ce
n'est de parler de sa maîtresse, quand elle est belle, à sa femme. Mais
Calyste n'avait pas encore reçu cette espèce d'éducation parisienne
qu'il faut nommer la politesse des passions. Il ne savait ni mentir à
sa femme ni dire à sa maîtresse la vérité, deux apprentissages à faire
pour pouvoir conduire les femmes. Aussi fut-il obligé d'employer toute
la puissance de la passion pour obtenir de Béatrix un pardon sollicité
pendant deux heures, refusé par un ange courroucé qui levait les yeux
au plafond pour ne pas voir le coupable, et qui débitait les raisons
particulières aux marquises d'une voix parsemée de petites larmes
très-ressemblantes, furtivement essuyées avec la dentelle du mouchoir.

--Me parler de votre femme presque le lendemain de ma faute!...
Pourquoi ne me dites-vous pas qu'elle est une perle de vertu! Je le
sais, elle vous trouve beau par admiration! en voilà de la dépravation!
Moi, j'aime votre âme! car, sachez-le bien, mon cher, vous êtes
affreux, comparé à certains pâtres de la Campagne de Rome! etc.

Cette phraséologie peut surprendre, mais elle constituait un système
profondément médité par Béatrix. A sa troisième incarnation, car à
chaque passion on devient tout autre, une femme s'avance d'autant dans
la rouerie, seul mot qui rende bien l'effet de l'expérience que donnent
de telles aventures. Or, la marquise de Rochefide s'était jugée à son
miroir. Les femmes d'esprit ne s'abusent jamais sur elles-mêmes; elles
comptent leurs rides, elles assistent à la naissance de la patte d'oie,
elles voient poindre leurs grains de millet, elles se savent par cœur,
et le disent même trop par la grandeur de leurs efforts à se conserver.
Aussi, pour lutter avec une splendide jeune femme, pour remporter
sur elle six triomphes par semaine, Béatrix avait-elle demandé ses
avantages à la science des courtisanes. Sans s'avouer la noirceur de
ce plan, entraînée à l'emploi de ces moyens par une passion turque
pour le beau Calyste, elle s'était promis de lui faire croire qu'il
était disgracieux, laid, mal fait, et de se conduire comme si elle le
haïssait.

Nul système n'est plus fécond avec les hommes d'une nature conquérante.
Pour eux, trouver ce savant dédain à vaincre, n'est-ce pas le triomphe
du premier jour recommencé tous les lendemains? C'est mieux, c'est
la flatterie cachée sous la livrée de la haine, et lui devant la
grâce, la vérité dont sont revêtues toutes les métamorphoses par les
sublimes poëtes inconnus qui les ont inventées. Un homme ne se dit-il
pas alors:--Je suis irrésistible! Ou--J'aime bien, car je dompte sa
répugnance.

Si vous niez ce principe deviné par les coquettes et les courtisanes
de toutes les zones sociales, nions les pourchasseurs de science, les
chercheurs de secrets, repoussés pendant des années dans leur duel avec
les causes secrètes.

Béatrix avait doublé l'emploi du mépris comme piston moral, de la
comparaison perpétuelle d'un chez soi poétique, confortable, opposé
par elle à l'hôtel du Guénic. Toute épouse délaissée qui s'abandonne
abandonne aussi son intérieur, tant elle est découragée. Dans cette
prévision, madame de Rochefide commençait de sourdes attaques sur le
luxe du faubourg Saint-Germain, qualifié de sot par elle. La scène de
la réconciliation, où Béatrix fit jurer haine à l'épouse qui jouait,
dit-elle, la comédie du lait répandu, se passa dans un vrai bocage où
elle minaudait environnée de fleurs ravissantes, de jardinières d'un
luxe effréné. La science des riens, des bagatelles à la mode, elle la
poussa jusqu'à l'abus chez elle. Tombée en plein mépris par l'abandon
de Conti, Béatrix voulait du moins la gloire que donne la perversité.
Le malheur d'une jeune épouse, d'une Grandlieu riche et belle, allait
être un piédestal pour elle.

Quand une femme revient de la nourriture de son premier enfant à la vie
ordinaire, elle reparaît charmante, elle retourne au monde embellie. Si
cette phase de la maternité rajeunit les femmes d'un certain âge, elle
donne aux jeunes une splendeur pimpante, une activité gaie, un _brio_
d'existence, s'il est permis d'appliquer au corps le mot que l'Italie a
trouvé pour l'esprit. En essayant de reprendre les charmantes coutumes
de la lune de miel, Sabine ne retrouva plus le même Calyste. Elle
observa, la malheureuse, au lieu de se livrer au bonheur. Elle chercha
le fatal parfum et le sentit. Enfin elle ne se confia plus ni à son
amie ni à sa mère, qui l'avaient si charitablement trompée. Elle voulut
une certitude, et la Certitude ne se fit pas attendre. La Certitude ne
manque jamais, elle est comme le soleil, elle exige bientôt des stores.
C'est en amour une répétition de la fable du bûcheron appelant la Mort,
on demande à la Certitude de nous aveugler.

Un matin, quinze jours après la première crise, Sabine reçut cette
lettre terrible.

A MADAME LA BARONNE DU GUÉNIC.

  «Guérande.

»Ma chère fille, ma belle-sœur Zéphirine et moi, nous nous sommes
perdues en conjectures sur la toilette dont parle votre lettre; j'en
écris à Calyste et je vous prie de me pardonner notre ignorance. Vous
ne pouvez pas douter de nos cœurs. Nous vous amassons des trésors.
Grâce aux conseils de mademoiselle de Pen-Hoël sur la gestion de
vos biens, vous vous trouverez dans quelques années un capital
considérable, sans que vos revenus en aient souffert.

»Votre lettre, chère fille aussi aimée que si je vous avais portée dans
mon sein et nourrie de mon lait, m'a surprise par son laconisme et
surtout par votre silence sur mon cher petit Calyste; vous n'aviez rien
à me dire du grand, je le sais heureux; mais, etc.»

Sabine mit sur cette lettre en travers: _La noble Bretagne ne peut pas
être tout entière à mentir!_... Et elle posa la lettre sur le bureau
de Calyste. Calyste trouva la lettre et la lut. Après avoir reconnu
l'écriture et la ligne de Sabine, il jeta la lettre au feu, bien résolu
de ne l'avoir jamais reçue. Sabine passa toute une semaine en angoisses
dans le secret desquelles seront les âmes angéliques ou solitaires que
l'aile du mauvais ange n'a jamais effleurées. Le silence de Calyste
épouvantait Sabine.

--Moi qui devrais être tout douceur, tout plaisir pour lui je lui ai
déplu, je l'ai blessé!... Ma vertu s'est faite haineuse, j'ai sans
doute humilié mon idole! se disait-elle.

Ces pensées lui creusèrent des sillons dans le cœur. Elle voulait
demander pardon de cette faute, mais la Certitude lui décocha de
nouvelles preuves.

Hardie et insolente, Béatrix écrivit un jour à Calyste chez lui, madame
du Guénic reçut la lettre, la remit à son mari sans l'avoir ouverte;
mais elle lui dit, la mort dans l'âme, et la voix altérée:

--Mon ami, cette lettre vient du Jockey-club... Je reconnais l'odeur et
le papier...

Cette fois Calyste rougit et mit la lettre dans sa poche.

--Pourquoi ne la lis-tu pas?...

--Je sais ce qu'on me veut.

La jeune femme s'assit. Elle n'eut plus la fièvre, elle ne pleura
plus, mais elle eut une de ces rages qui, chez ces faibles créatures,
enfantent les miracles du crime, qui leur mettent l'arsenic à la main,
ou pour elle ou pour leurs rivales. On amena le petit Calyste, elle le
prit pour le dodiner. L'enfant, nouvellement sevré, chercha le sein à
travers la robe.

--Il se souvient, lui!... dit-elle tout bas.

Calyste alla lire sa lettre chez lui. Quand il ne fut plus là, la
pauvre jeune femme fondit en larmes, mais comme les femmes pleurent
quand elles sont seules.

La douleur, de même que le plaisir, a son initiation. La première
crise, comme celle à laquelle Sabine avait failli succomber, ne
revient pas plus que ne reviennent les prémices en toute chose. C'est
le premier coin de la question du cœur, les autres sont attendus, le
brisement des nerfs est connu, le capital de nos forces a fait son
versement pour une énergique résistance. Aussi Sabine, sûre de la
trahison, passa-t-elle trois heures avec son fils dans les bras, au
coin de son feu, de manière à s'étonner, quand Gasselin, devenu valet
de chambre, vint dire:--Madame est servie.

--Avertissez monsieur.

--Monsieur ne dîne pas ici, madame la baronne.

Sait-on tout ce qu'il y a de tortures pour une jeune femme de
vingt-trois ans, dans le supplice de se trouver seule au milieu de
l'immense salle à manger d'un hôtel antique, servie par de silencieux
domestiques, en de pareilles circonstances?

--Attelez, dit-elle tout à coup, je vais aux Italiens.

Elle fit une toilette splendide, elle voulut se montrer seule et
souriant comme une femme heureuse. Au milieu des remords causés par
l'apostille mise sur la lettre, elle avait résolu de vaincre, de
ramener Calyste par une excessive douleur, par les vertus de l'épouse,
par une tendresse d'agneau pascal. Elle voulut mentir à tout Paris.
Elle aimait, elle aimait comme aiment les courtisanes et les anges,
avec orgueil, avec humilité. Mais on donnait _Otello_! Quand Rubini
chanta: _Il mio cor si divide_, elle se sauva. La musique est souvent
plus puissante que le poëte et que l'acteur, les deux plus formidables
natures réunies. Savinien de Portenduère accompagna Sabine jusqu'au
péristyle et la mit en voiture, sans pouvoir s'expliquer cette fuite
précipitée.

Madame du Guénic entra dès lors dans une période de souffrances
particulière à l'aristocratie. Envieux, pauvres, souffrants, quand
vous voyez aux bras des femmes ces serpents d'or à têtes de diamant,
ces colliers, ces agrafes, dites-vous que ces vipères mordent, que ces
colliers ont des pointes venimeuses, que ces liens si légers entrent au
vif dans ces chairs délicates. Tout ce luxe se paie. Dans la situation
de Sabine les femmes maudissent les plaisirs de la richesse, elles
n'aperçoivent plus les dorures de leurs salons, la soie des divans est
de l'étoupe, les fleurs exotiques sont des orties, les parfums puent,
les miracles de la cuisine grattent le gosier comme du pain d'orge, et
la vie prend l'amertume de la mer Morte.

Deux ou trois exemples peindront cette réaction d'un salon ou d'une
femme sur un bonheur, de manière que toutes celles qui l'ont subie y
retrouvent leurs impressions de ménage.

Prévenue de cette affreuse rivalité, Sabine étudia son mari quand il
sortait pour deviner l'avenir de la journée. Et avec quelle fureur
contenue une femme ne se jette-t-elle pas sur les pointes rouges de
ces supplices de sauvage?... Quelle joie délirante s'il n'allait pas
rue de Chartres! Calyste rentrait-il? l'observation du front, de
la coiffure, des yeux, de la physionomie et du maintien prêtait un
horrible intérêt à des riens, à des remarques poursuivies jusque dans
les profondeurs de la toilette, et qui font alors perdre à une femme sa
noblesse et sa dignité. Ces funestes investigations, gardées au fond du
cœur, s'y aigrissaient et y corrompaient les racines délicates d'où
s'épanouissent les fleurs bleues de la sainte confiance, les étoiles
d'or de l'amour unique.

Un jour, Calyste regarda tout chez lui de mauvaise humeur, il y
restait! Sabine se fit chatte et humble, gaie et spirituelle.

--Tu me boudes, Calyste, je ne suis donc pas une bonne femme?... Qu'y
a-t-il ici qui te déplaise? demanda-t-elle.

--Tous ces appartements sont froids et nus, dit-il, vous ne vous
entendez pas à ces choses-là.

--Que manque-t-il?

--Des fleurs.

--Bien, se dit en elle-même Sabine, il paraît que madame de Rochefide
aime les fleurs.

Deux jours après, les appartements avaient changé de face à l'hôtel du
Guénic, personne à Paris ne pouvait se flatter d'avoir de plus belles
fleurs que celles qui les ornaient.

Quelque temps après, Calyste, un soir après dîner, se plaignit du
froid. Il se tordait sur sa causeuse en regardant d'où venait l'air,
en cherchant quelque chose autour de lui. Sabine fut pendant un
certain temps à deviner ce que signifiait cette nouvelle fantaisie,
elle dont l'hôtel avait un calorifère qui chauffait les escaliers, les
antichambres et les couloirs. Enfin, après trois jours de méditations,
elle trouva que sa rivale devait être entourée d'un paravent pour
obtenir le demi-jour si favorable à la décadence de son visage, et elle
eut un paravent, mais en glaces et d'une richesse israélite.

--D'où soufflera l'orage maintenant? se disait-elle.

Elle n'était pas au bout des critiques indirectes de la maîtresse.
Calyste mangea chez lui d'une façon à rendre Sabine folle, il rendait
au domestique ses assiettes après y avoir _chipoté_ deux ou trois
bouchées.

--Ce n'est donc pas bon? demanda Sabine, au désespoir de voir ainsi
perdus tous les soins auxquels elle descendait en conférant avec son
cuisinier.

--Je ne dis pas cela, mon ange, répondit Calyste sans se fâcher, je
n'ai pas faim! voilà tout.

Une femme dévorée d'une passion légitime, et qui lutte ainsi, se livre
à une sorte de rage pour l'emporter sur sa rivale, et dépasse souvent
le but, jusque dans les régions secrètes du mariage. Ce combat si
cruel, ardent, incessant dans les choses apercevables et pour ainsi
dire extérieures du ménage, se poursuivait tout aussi acharné dans
les choses du cœur. Sabine étudiait ses poses, sa toilette, elle se
surveillait dans les infiniment petits de l'amour.

L'affaire de la cuisine dura près d'un mois. Sabine, secourue par
Mariotte et Gasselin, inventa des ruses de vaudeville pour savoir quels
étaient les plats que madame de Rochefide servait à Calyste. Gasselin
remplaça le cocher de Calyste, tombé malade par ordre, Gasselin put
alors camarader avec la cuisinière de Béatrix, et Sabine finit par
donner à Calyste la même chère et meilleure, mais elle lui vit faire de
nouvelles façons.

--Que manque-t-il donc?... demanda-t-elle.

--Rien, répondit-il en cherchant sur la table un objet qui ne s'y
trouvait pas.

--Ah! s'écria Sabine le lendemain en s'éveillant, Calyste voulait de
ces hannetons pilés, de ces ingrédients anglais qui se servent dans
des pharmacies en forme d'huiliers; madame de Rochefide l'accoutume à
toutes sortes de piments!

Elle acheta l'huilier anglais et ses flacons ardents; mais elle ne
pouvait pas poursuivre de telles découvertes jusque dans toutes les
préparations conjugales.

Cette période dura pendant quelques mois, l'on ne s'en étonnera pas
si l'on songe aux attraits que présente une lutte. C'est la vie, elle
est préférable avec ses blessures et ses douleurs aux noires ténèbres
du dégoût, au poison du mépris, au néant de l'abdication, à cette mort
du cœur qui s'appelle l'indifférence. Tout son courage abandonna
néanmoins Sabine un soir qu'elle se montra dans une toilette comme en
inspire aux femmes le désir de l'emporter sur une autre, et que Calyste
lui dit en riant:--Tu auras beau faire, Sabine, tu ne seras jamais
qu'une belle Andalouse!

--Hélas! répondit-elle en tombant sur sa causeuse, je ne pourrai jamais
être blonde; mais je sais, si cela continue, que j'aurai bientôt
trente-cinq ans.

Elle refusa d'aller aux Italiens, elle voulut rester chez elle pendant
toute la soirée. Seule, elle arracha les fleurs de ses cheveux et
trépigna dessus, elle se déshabilla, foula sa robe, son écharpe, toute
sa toilette aux pieds, absolument comme une chèvre prise dans le lacet
de sa corde, qui ne s'arrête en se débattant que quand elle sent la
mort. Et elle se coucha. La femme de chambre entra, qu'on juge de son
étonnement.

--Ce n'est rien, dit Sabine, c'est monsieur!

Les femmes malheureuses ont de ces sublimes fatuités, de ces mensonges
où de deux hontes qui se combattent la plus féminine a le dessus.

A ce jeu terrible, Sabine maigrit, le chagrin la rongea; mais elle ne
sortit jamais du rôle qu'elle s'était imposé. Soutenue par une sorte
de fièvre, ses lèvres refoulaient les mots amers jusque dans sa gorge
quand la douleur lui en suggérait; elle réprimait les éclairs de ses
magnifiques yeux noirs, et les rendait doux jusqu'à l'humilité. Enfin
son dépérissement fut bientôt sensible. La duchesse, excellente mère,
quoique sa dévotion fût devenue de plus en plus portugaise, aperçut
une cause mortelle dans l'état véritablement maladif où se complaisait
Sabine. Elle savait l'intimité réglée existant entre Béatrix et
Calyste. Elle eut soin d'attirer sa fille chez elle pour essayer de
panser les plaies de ce cœur, et de l'arracher surtout à son martyre;
mais Sabine garda pendant quelque temps le plus profond silence sur ses
malheurs en craignant qu'on n'intervînt entre elle et Calyste. Elle
se disait heureuse!... Au bout du malheur, elle retrouvait sa fierté,
toutes ses vertus! Mais, après un mois pendant lequel Sabine fut
caressée par sa sœur Clotilde et par sa mère, elle avoua ses chagrins,
confia ses douleurs, maudit la vie, et déclara qu'elle voyait venir la
mort avec une joie délirante. Elle pria Clotilde, qui voulait rester
fille, de se faire la mère du petit Calyste, le plus bel enfant que
jamais race royale eût pu désirer pour héritier présomptif.

Un soir, en famille, entre sa jeune sœur Athénaïs, dont le mariage
avec le vicomte de Grandlieu devait se faire à la fin du carême, entre
Clotilde et la duchesse, Sabine jeta les cris suprêmes de l'agonie du
cœur, excités par l'excès d'une dernière humiliation.

--Athénaïs, dit-elle en voyant partir vers les onze heures le jeune
vicomte Juste de Grandlieu, tu vas te marier, que mon exemple te serve.
Garde-toi comme d'un crime de déployer tes qualités, résiste au plaisir
de t'en parer pour plaire à Juste. Sois calme, digne et froide, mesure
le bonheur que tu donneras sur celui que tu recevras! C'est infâme,
mais c'est nécessaire. Vois!... je péris par mes qualités. Tout ce que
je me sens de beau, de saint, de grand, toutes mes vertus sont des
écueils sur lesquels s'est brisé mon bonheur. Je cesse de plaire parce
que je n'ai pas trente-six ans! Aux yeux de certains hommes, c'est une
infériorité que la jeunesse! Il n'y a rien à deviner sur une figure
naïve. Je ris franchement, et c'est un tort! quand, pour séduire, on
doit savoir préparer ce demi-sourire mélancolique des anges tombés
qui sont forcés de cacher des dents longues et jaunes. Un teint frais
est monotone! l'on préfère un enduit de poupée fait avec du rouge, du
blanc de baleine et du _cold cream_. J'ai de la droiture, et c'est la
perversité qui plaît! Je suis loyalement passionnée comme une honnête
femme, et il faudrait être manégée, tricheuse et façonnière comme une
comédienne de province. Je suis ivre du bonheur d'avoir pour mari
l'un des plus charmants hommes de France, je lui dis naïvement combien
il est distingué, combien ses mouvements sont gracieux, je le trouve
beau; pour lui plaire il faudrait détourner la tête avec une feinte
horreur, ne rien aimer de l'amour, et lui dire que sa distinction est
tout bonnement un air maladif, une tournure de poitrinaire, lui vanter
les épaules de l'Hercule Farnèse, le mettre en colère et me défendre,
comme si j'avais besoin d'une lutte pour cacher des imperfections qui
peuvent tuer l'amour. J'ai le malheur d'admirer les belles choses,
sans songer à me rehausser par la critique amère et envieuse de tout
ce qui reluit de poésie et de beauté. Je n'ai pas besoin de me faire
dire en vers et en prose, par Canalis et Nathan, que je suis une
intelligence supérieure! Je suis une pauvre enfant naïve, je ne connais
que Calyste. Ah! si j'avais couru le monde comme _elle_, si j'avais
comme _elle_ dit:--Je t'aime! dans toutes les langues de l'Europe, on
me consolerait, on me plaindrait, on m'adorerait, et je servirais le
régal macédonien d'un amour cosmopolite! On ne vous sait gré de vos
tendresses que quand vous les avez mises en relief par des méchancetés.
Enfin, moi, noble femme, il faut que je m'instruise de toutes les
impuretés, de tous les calculs des _filles_!... Et Calyste qui est la
dupe de ces singeries!... Oh! ma mère! oh! ma chère Clotilde, je me
sens blessée à mort. Ma fierté est une trompeuse égide, je suis sans
défense contre la douleur, j'aime toujours mon mari comme une folle, et
pour le ramener à moi, je devrais emprunter à l'indifférence toutes ses
clartés.

--Niaise, lui dit à l'oreille Clotilde, aie l'air de vouloir te
venger...

--Je veux mourir irréprochable, et sans l'apparence d'un tort, répondit
Sabine. Notre vengeance doit être digne de notre amour.

--Mon enfant, dit la duchesse à sa fille, une mère doit voir la vie un
peu plus froidement que toi. L'amour n'est pas le but, mais le moyen de
la famille; ne va pas imiter cette pauvre petite baronne de Macumer. La
passion excessive est inféconde et mortelle. Enfin, Dieu nous envoie
les afflictions en connaissance de cause. Voici le mariage d'Athénaïs
arrangé, je vais pouvoir m'occuper de toi... J'ai déjà causé de la
crise délicate où tu te trouves avec ton père et le duc de Chaulieu,
avec d'Ajuda, nous trouverons bien les moyens de te ramener Calyste...

--Avec la marquise de Rochefide, il y a de la ressource! dit Clotilde
en souriant à sa sœur, elle ne garde pas longtemps ses adorateurs.

--D'Ajuda, mon ange, reprit la duchesse, a été le beau-frère de
monsieur de Rochefide... Si notre cher directeur approuve les petits
manéges auxquels il faut se livrer pour faire réussir le plan que
j'ai soumis à ton père, je puis te garantir le retour de Calyste.
Ma conscience répugne à se servir de pareils moyens, et je veux les
soumettre au jugement de l'abbé Brossette. Nous n'attendrons pas, mon
enfant, que tu sois _in extremis_ pour venir à ton secours. Aie bon
espoir! ton chagrin est si grand ce soir que mon secret m'échappe; mais
il m'est impossible de ne pas te donner un peu d'espérance.

--Cela fera-t-il du chagrin à Calyste? demanda Sabine en regardant la
duchesse avec inquiétude.

--Oh! mon Dieu! serai-je donc aussi bête que cela! s'écria naïvement
Athénaïs.

--Ah! petite fille, tu ne connais pas les défilés dans lesquels nous
précipite la vertu, quand elle se laisse guider par l'amour, répondit
Sabine en faisant une espèce de fin de couplet, tant elle était égarée
par le chagrin.

Cette phrase fut dite avec une amertume si pénétrante que la duchesse,
éclairée par le ton, par l'accent, par le regard de madame du Guénic,
crut à quelque malheur caché.

--Mes enfants, il est minuit, allez... dit-elle à ses deux filles dont
les yeux s'animaient.

--Malgré mes trente-six ans, je suis donc de trop? demanda
railleusement Clotilde. Et pendant qu'Athénaïs embrassait sa mère,
elle se pencha sur Sabine et lui dit à l'oreille:--Tu me diras
quoi!... J'irai demain dîner avec toi. Si ma mère trouve sa conscience
compromise, moi, je te dégagerai, Calyste, des mains des infidèles.

--Eh bien, Sabine, dit la duchesse en emmenant sa fille dans sa chambre
à coucher, voyons, qu'y a-t-il de nouveau, mon enfant?

--Eh! maman, je suis perdue!

--Et pourquoi?

--J'ai voulu l'emporter sur cette horrible femme, j'ai vaincu, je
suis grosse, et Calyste l'aime tellement que je prévois un abandon
complet. Lorsque l'infidélité qu'il a faite sera prouvée, _elle_
deviendra furieuse! Ah! je subis de trop grandes tortures pour pouvoir
y résister. Je sais quand il y va, je l'apprends par sa joie; puis sa
maussaderie me dit quand il en revient. Enfin il ne se gêne plus, je
lui suis insupportable. Elle a sur lui une influence aussi malsaine que
le sont en elle le corps et l'âme. Tu verras, elle exigera, pour prix
de quelque raccommodement, un délaissement public, une rupture dans le
genre de la sienne, elle me l'emmènera peut-être en Suisse, en Italie.
Il commence à trouver ridicule de ne pas connaître l'Europe, je devine
ce que veulent dire ces paroles jetées en avant. Si Calyste n'est pas
guéri d'ici à trois mois, je ne sais pas ce qu'il adviendra... je le
sais, je me tuerai!

--Malheureuse enfant! et ton âme! Le suicide est un péché mortel.

--Comprenez-vous? elle est capable de lui donner un enfant! Et si
Calyste aimait plus celui de cette femme que les miens! Oh! là est le
terme de ma patience et de ma résignation.

Elle tomba sur une chaise, elle avait livré les dernières pensées de
son cœur, elle se trouvait sans douleur cachée, et la douleur est
comme cette tige de fer que les sculpteurs mettent au sein de leur
glaise, elle soutient, c'est une force!

--Allons, rentre chez toi, pauvre affligée! En présence de tant de
malheurs, l'abbé me donnera sans doute l'absolution des péchés véniels
que les ruses du monde nous obligent à commettre. Laisse-moi, ma fille,
dit-elle en allant à son prie-Dieu, je vais implorer Notre-Seigneur et
la sainte Vierge pour toi, plus spécialement. Adieu, ma chère Sabine,
n'oublie aucun de tes devoirs religieux, surtout, si tu veux que nous
réussissions...

--Nous aurons beau triompher, ma mère, nous ne sauverons que la
Famille. Calyste a tué chez moi la sainte ferveur de l'amour en me
blasant sur tout, même sur la douleur. Quelle lune de miel que celle où
j'ai trouvé dès le premier jour l'amertume d'un adultère rétrospectif!


Le lendemain, vers une heure après-midi, l'un des curés du faubourg
Saint-Germain, désigné pour un des évêchés vacants en 1840, siége
trois fois refusé par lui, l'abbé Brossette, un des prêtres les plus
distingués du clergé de Paris, traversait la cour de l'hôtel de
Grandlieu, de ce pas qu'il faudrait nommer un pas ecclésiastique, tant
il peint la prudence, le mystère, le calme, la gravité, la dignité
même. C'était un homme petit et maigre, d'environ cinquante ans, à
visage blanc comme celui d'une vieille femme, froidi par les jeûnes du
prêtre, creusé par toutes les souffrances qu'il épousait. Deux yeux
noirs, ardents de foi, mais adoucis par une expression plus mystérieuse
que mystique, animaient cette face d'apôtre. Il souriait presque en
montant les marches du perron, tant il se méfiait de l'énormité des
cas qui le faisaient appeler par son ouaille; mais comme la main de
la duchesse était trouée pour les aumônes, elle valait bien le temps
que volaient ses innocentes confessions aux sérieuses misères de la
paroisse. En entendant annoncer le curé, la duchesse se leva, fit
quelques pas vers lui dans le salon, distinction qu'elle n'accordait
qu'aux cardinaux, aux évêques, aux simples prêtres, aux duchesses plus
âgées qu'elle et aux personnes du sang royal.

--Mon cher abbé, dit-elle en lui désignant elle-même un fauteuil et
parlant à voix basse, j'ai besoin de l'autorité de votre expérience
avant de me lancer dans une assez méchante intrigue, mais d'où doit
résulter un grand bien, et je désire savoir de vous si je trouverai
dans la voie du salut des épines à ce propos...

--Madame la duchesse, répondit l'abbé Brossette, ne mêlez pas les
choses spirituelles et les choses mondaines, elles sont souvent
inconciliables. D'abord, de quoi s'agit-il?

--Vous savez, ma fille Sabine se meurt de chagrin; monsieur du Guénic
la laisse pour madame de Rochefide.

--C'est bien affreux, c'est grave; mais vous savez ce que dit à ce
sujet notre cher saint François de Sales. Enfin songez à madame Guyon
qui se plaignait du défaut de mysticisme des preuves de l'amour
conjugal, elle eût été très-heureuse de voir une madame de Rochefide à
son mari.

--Sabine ne déploie que trop de douceur, elle n'est que trop bien
l'épouse chrétienne; mais elle n'a pas le moindre goût pour le
mysticisme.

--Pauvre jeune femme! dit malicieusement le curé. Qu'avez-vous trouvé
pour remédier à ce malheur?

--J'ai commis le péché, mon cher directeur, de penser à lâcher à madame
de Rochefide un joli petit monsieur, volontaire, plein de mauvaises
qualités, et qui certes ferait renvoyer mon gendre.

--Ma fille, nous ne sommes pas ici, dit-il en se caressant le menton,
au tribunal de la pénitence, je n'ai pas à vous traiter en juge. Au
point de vue du monde, j'avoue que ce serait décisif...

--Ce moyen m'a paru vraiment odieux!... reprit-elle...

--Et pourquoi? Sans doute le rôle d'une chrétienne est bien plutôt
de retirer une femme perdue de la mauvaise voie que de l'y pousser
plus avant; mais quand on s'y trouve aussi loin qu'y est madame de
Rochefide, ce n'est plus le bras de l'homme, c'est celui de Dieu qui
ramène ces pécheresses; il leur faut des coups de foudre particuliers.

--Mon père, reprit la duchesse, je vous remercie de votre indulgence;
mais j'ai songé que mon gendre est brave et Breton, il a été héroïque
lors de l'échauffourée de cette pauvre MADAME. Or, si monsieur de
la Palférine, que je crois non moins brave, avait des démêlés avec
Calyste, qu'il s'ensuivît quelque duel...

--Vous avez eu là, madame la duchesse, une sage pensée, et qui prouve
que, dans ces voies tortueuses, on trouve toujours des pierres
d'achoppement.

--J'ai découvert un moyen, mon cher abbé, de faire un grand bien, de
retirer madame de Rochefide de la voie fatale où elle est, de rendre
Calyste à sa femme, et peut-être de sauver de l'enfer une pauvre
créature égarée...

--Mais alors, à quoi bon me consulter? dit le curé souriant.

--Ah! reprit la duchesse, il faut se permettre des actions assez
laides...

--Vous ne voulez voler personne?

--Au contraire, je dépenserai vraisemblablement beaucoup d'argent.

--Vous ne calomniez pas? vous ne...

--Oh!

--Vous ne nuirez pas à votre prochain?

--Hé, hé! je ne sais pas trop.

--Voyons votre nouveau plan? dit l'abbé devenu curieux.

--Si, au lieu de faire chasser un clou par un autre, pensai-je à mon
prie-Dieu après avoir imploré la sainte Vierge de m'éclairer, je
faisais renvoyer Calyste par monsieur de Rochefide en lui persuadant
de reprendre sa femme: au lieu de prêter les mains au mal pour opérer
le bien chez ma fille, j'opérerais un grand bien par un autre bien non
moins grand...

Le curé regarda la Portugaise et resta pensif.

--C'est évidemment une idée qui vous est venue de si loin que...

--Aussi, reprit la bonne et humble duchesse, ai-je remercié la Vierge!
Et j'ai fait vœu, sans compter une neuvaine, de donner douze cents
francs à une famille pauvre, si je réussissais. Mais quand j'ai
communiqué ce plan à monsieur de Grandlieu, il s'est mis à rire et m'a
dit:--A vos âges, ma parole d'honneur, je crois que vous avez un diable
pour vous toutes seules.

--Monsieur le duc a dit en mari la réponse que je vous faisais quand
vous m'avez interrompu, reprit l'abbé qui ne put s'empêcher de sourire.

--Ah! mon père, si vous approuvez l'idée, approuverez-vous les moyens
d'exécution? Il s'agit de faire chez une certaine madame Schontz, une
Béatrix du quartier Saint-Georges, ce que je voulais faire chez madame
de Rochefide pour que le marquis reprît sa femme.

--Je suis certain que vous ne pouvez rien faire de mal, dit
spirituellement le curé qui ne voulut savoir rien de plus en trouvant
le résultat nécessaire. Vous me consulteriez d'ailleurs dans le cas
où votre conscience murmurerait, ajouta-t-il. Si, au lieu de donner à
cette dame de la rue Saint-Georges une nouvelle occasion de scandale,
vous lui donniez un mari?...

--Ah! mon cher directeur, vous avez rectifié la seule chose mauvaise
qui se trouvât dans mon plan. Vous êtes digne d'être archevêque, et
j'espère ne pas mourir sans vous dire Votre Éminence.

--Je ne vois à tout ceci qu'un inconvénient, reprit le curé.

--Lequel?

--Si madame de Rochefide allait garder monsieur le baron tout en
revenant à son mari?

--Ceci me regarde, dit la duchesse. Quand on fait peu d'intrigues, on
les fait...

--Mal, très-mal, reprit l'abbé, l'habitude est nécessaire en tout.
Tâchez de racoler un de ces mauvais sujets qui vivent dans l'intrigue,
et employez-le, sans vous montrer.

--Ah! monsieur le curé, si nous nous servons de l'enfer, le ciel
sera-t-il avec nous?...

--Vous n'êtes pas à confesse, répéta l'abbé, sauvez votre enfant!

La bonne duchesse, enchantée de son curé, le reconduisit jusqu'à la
porte du salon.

Un orage grondait, comme on le voit, sur monsieur de Rochefide qui
jouissait en ce moment de la plus grande somme de bonheur que puisse
désirer un Parisien, en se trouvant chez madame Schontz tout aussi
mari que chez Béatrix; et, comme l'avait judicieusement dit le duc à
sa femme, il paraissait impossible de déranger une si charmante et si
complète existence. Cette présomption oblige à de légers détails sur
la vie que menait monsieur de Rochefide, depuis que sa femme en avait
fait un _Homme Abandonné_. On comprendra bien alors l'énorme différence
que nos lois et nos mœurs mettent, chez les deux sexes, entre la même
situation. Tout ce qui tourne en malheur pour une femme abandonnée
se change en bonheur chez un homme abandonné. Ce contraste frappant
inspirera peut-être à plus d'une jeune femme la résolution de rester
dans son ménage, et d'y lutter comme Sabine du Guénic en pratiquant à
son choix les vertus les plus assassines ou les plus inoffensives.

Quelques jours après l'escapade de Béatrix, Arthur de Rochefide,
devenu fils unique par suite de la mort de sa sœur, première femme
du marquis d'Ajuda-Pinto, qui n'en eut pas d'enfants, se vit maître
d'abord de l'hôtel de Rochefide, rue d'Anjou-Saint-Honoré, puis de deux
cent mille francs de rente que lui laissa son père. Cette opulente
succession, ajoutée à la fortune qu'Arthur possédait en se mariant,
porta ses revenus, y compris la fortune de sa femme, à mille francs
par jour. Pour un gentilhomme doté du caractère que mademoiselle
des Touches a peint en quelques mots à Calyste, cette fortune était
déjà le bonheur. Pendant que sa femme était à la charge de l'amour
et de la maternité, Rochefide jouissait d'une immense fortune,
mais il ne la dépensait pas plus qu'il ne dépensait son esprit. Sa
bonne grosse vanité, déjà satisfaite d'une encolure de bel homme à
laquelle il avait dû quelques succès dont il s'autorisa pour mépriser
les femmes, se donnait également pleine carrière dans le domaine
de l'intelligence. Doué de cette sorte d'esprit qu'il faut appeler
réflecteur, il s'appropriait les saillies d'autrui, celles des pièces
de théâtre ou des petits journaux par la manière de les redire; il
semblait s'en moquer, il les répétait _en charge_, il les appliquait
comme formules de critique; enfin sa gaieté militaire (il avait servi
dans la Garde Royale) en assaisonnait si à propos la conversation,
que les femmes sans esprit le proclamaient homme spirituel, et les
autres n'osaient pas les contredire. Ce système, Arthur le poursuivait
en tout; il devait à la nature le commode génie de l'imitation sans
être singe, il imitait gravement. Ainsi, quoique sans goût, il savait
toujours adopter et toujours quitter les modes le premier. Accusé de
passer un peu trop de temps à sa toilette et de porter un corset, il
offrait le modèle de ces gens qui ne déplaisent jamais à personne en
épousant sans cesse les idées et les sottises de tout le monde, et
qui, toujours à cheval sur la circonstance, ne vieillissent point.
C'est les héros de la médiocrité. Ce mari fut plaint, on trouva
Béatrix inexcusable d'avoir quitté le meilleur enfant de la terre,
et le ridicule n'atteignit que la femme. Membre de tous les clubs,
souscripteur à toutes les niaiseries qu'enfantent le patriotisme ou
l'esprit de parti mal entendus, complaisance qui le faisait mettre
en première ligne à propos de tout, ce loyal, ce brave et très sot
gentilhomme, à qui malheureusement tant de riches ressemblent, devait
naturellement vouloir se distinguer par quelque manie à la mode. Il
se glorifiait donc principalement d'être le sultan d'un sérail à
quatre pattes gouverné par un vieil écuyer anglais, et qui par mois
absorbait de quatre à cinq mille francs. Sa spécialité consistait à
_faire courir_, il protégeait la race chevaline, il soutenait une revue
consacrée à la question hippique; mais il se connaissait médiocrement
en chevaux, et depuis la bride jusqu'aux fers il s'en rapportait à
son écuyer. C'est assez vous dire que ce demi-garçon n'avait rien en
propre, ni son esprit, ni son goût, ni sa situation, ni ses ridicules;
enfin sa fortune lui venait de ses pères! Après avoir dégusté tous
les déplaisirs du mariage, il fut si content de se retrouver garçon,
qu'il disait entre amis:--«Je suis né coiffé!» Heureux surtout de
vivre sans les dépenses de représentation auxquelles les gens mariés
sont astreints, son hôtel, où depuis la mort de son père il n'avait
rien changé, ressemblait à ceux dont les maîtres sont en voyage: il y
demeurait peu, il n'y mangeait pas, il y couchait rarement. Voici la
raison de cette indifférence.

Après bien des aventures amoureuses, ennuyé des femmes du monde qui
sont véritablement ennuyeuses et qui plantent aussi par trop de haies
d'épines sèches autour du bonheur, il s'était marié, comme on va
le voir, avec la célèbre madame Schontz, célèbre dans le monde des
Fanny-Beaupré, des Suzanne du Val-Noble, des Mariette, des Florentine,
des Jenny Cadine, etc. Ce monde, de qui l'un de nos dessinateurs a dit
spirituellement en en montrant le tourbillon au bal de l'Opéra:--«Quand
on pense que tout ça se loge, s'habille et vit bien, voilà qui donne
une crâne idée de l'homme!» ce monde si dangereux a déjà fait irruption
dans cette histoire des mœurs par les figures typiques de Florine et
de l'illustre Malaga d'_Une Fille d'Ève_ et de _La Fausse Maîtresse_;
mais, pour le peindre avec fidélité, l'historien doit proportionner
le nombre de ces personnages à la diversité des dénoûments de leurs
singulières existences qui se terminent par l'indigence sous sa plus
hideuse forme, par des morts prématurées, par l'aisance, par d'heureux
mariages, et quelquefois par l'opulence.


Madame Schontz, d'abord connue sous le nom de la Petite-Aurélie pour la
distinguer d'une des ses rivales beaucoup moins spirituelle qu'elle,
appartenait à la classe la plus élevée de ces femmes dont l'utilité
sociale ne peut être révoquée en doute ni par le préfet de la Seine,
ni par ceux qui s'intéressent à la prospérité de la ville de Paris.
Certes, le Rat taxé de démolir des fortunes souvent hypothétiques,
rivalise bien plutôt avec le castor. Sans les Aspasies du quartier
Notre-Dame de Lorette, il ne se bâtirait pas tant de maisons à Paris.
Pionniers des plâtres neufs, elles vont remorquées par la Spéculation
le long des collines de Montmartre, plantant les piquets de leurs
tentes, soit dit sans jeu de mots, dans ces solitudes de moellons
sculptés qui meublent les rues européennes d'Amsterdam, de Milan, de
Stockholm, de Londres, de Moscou, steppes architecturales où le vent
fait mugir d'innombrables écriteaux qui en accusent le vide par ces
mots: _Appartements à louer_! La situation de ces dames se détermine
par celle qu'elles prennent dans ces quartiers apocryphes; si leur
maison se rapproche de la ligne tracée par la rue de Provence, la femme
a des rentes, son budget est prospère; mais cette femme s'élève-t-elle
vers la ligne des boulevards extérieurs, remonte-t-elle vers la ville
affreuse de Batignolles, elle est sans ressources. Or, quand monsieur
de Rochefide rencontra madame Schontz, elle occupait le troisième étage
de la seule maison qui existât rue de Berlin, elle campait donc sur
la lisière du malheur et sur celle de Paris. Cette femme fille ne se
nommait, vous devez le pressentir, ni Schontz ni Aurélie! Elle cachait
le nom de son père, un vieux soldat de l'empire, l'éternel colonel qui
fleurit à l'aurore de ces existences féminines soit comme père, soit
comme séducteur. Madame Schontz avait joui de l'éducation gratuite
de Saint-Denis, où l'on élève admirablement les jeunes personnes,
mais qui n'offre aux jeunes personnes ni maris ni débouchés au sortir
de cette école, _admirable création_ de l'Empereur à laquelle il ne
manque qu'une seule chose: l'Empereur!--«Je serai là, pour pourvoir
les filles de mes légionnaires,» répondit-il à l'observation d'un de
ses ministres qui prévoyait l'avenir. Napoléon avait dit aussi: «--Je
serai là!» pour les membres de l'Institut à qui l'on devrait ne donner
aucun appointement plutôt que de leur envoyer _quatre-vingt-trois
francs_ par mois, traitement inférieur à celui de certains garçons de
bureau. Aurélie était bien réellement la fille de l'intrépide colonel
Schiltz, un chef de ces audacieux partisans alsaciens qui faillirent
sauver l'Empereur dans la campagne de France, et qui mourut à Metz,
pillé, volé, ruiné. En 1814, Napoléon mit à Saint-Denis la petite
Joséphine Schiltz, alors âgée de neuf ans. Orpheline de père et de
mère, sans asile, sans ressources, cette pauvre enfant ne fut pas
chassée de l'établissement au second retour des Bourbons. Elle y fut
sous-maîtresse jusqu'en 1827; mais alors la patience lui manqua, sa
beauté la séduisit. A sa majorité, Joséphine Schiltz, la filleule de
l'impératrice, aborda la vie aventureuse des courtisanes, conviée
à ce douteux avenir par l'exemple fatal de quelques-unes de ses
camarades, comme elle sans ressources, et qui s'applaudissaient de leur
résolution. Elle substitua un _on_ à l'_il_ du nom paternel et se plaça
sous le patronage de sainte Aurélie. Vive, spirituelle, instruite, elle
fit plus de fautes que celles de ses stupides compagnes dont les écarts
eurent toujours l'intérêt pour base. Après avoir connu des écrivains
pauvres mais malhonnêtes, spirituels mais endettés; après avoir essayé
de quelques gens riches aussi calculateurs que niais, après avoir
sacrifié le solide à l'amour vrai, s'être permis toutes les écoles où
s'acquiert l'expérience, en un jour d'extrême misère où chez Valentino,
cette première étape de Musard, elle dansait vêtue d'une robe, d'un
chapeau, d'un mantille d'emprunt, elle attira l'attention d'Arthur,
venu là pour voir le fameux galop! Elle fanatisa par son esprit ce
gentilhomme qui ne savait plus à quelle passion se vouer; et, alors,
deux ans après avoir été quitté par Béatrix dont l'esprit l'humiliait
assez souvent, le marquis ne fut blâmé par personne de se marier au
treizième arrondissement de Paris avec une Béatrix d'occasion.

Esquissons ici les quatre saisons de ce bonheur. Il est nécessaire
de montrer que la théorie du mariage au treizième arrondissement
en enveloppe également tous les administrés. Soyez marquis et
quadragénaire, ou sexagénaire et marchand retiré, six fois millionnaire
ou rentier (Voir _Un Début dans la Vie_), grand seigneur ou bourgeois,
la stratégie de la passion, sauf les différences inhérentes aux zones
sociales, ne varie pas. Le cœur et la caisse sont toujours en rapports
exacts et définis. Enfin, vous estimerez les difficultés que la
duchesse devait rencontrer dans l'exécution de son plan charitable.

On ne sait pas quelle est en France la puissance des mots sur les gens
ordinaires, ni quel mal font les gens d'esprit qui les inventent.
Ainsi, nul teneur de livres ne pourrait supputer le chiffre des
sommes qui sont restées improductives, verrouillées au fond des
cœurs généreux et des caisses par cette ignoble phrase:--_Tirer
une carotte_!... Ce mot est devenu si populaire qu'il faut bien
lui permettre de salir cette page. D'ailleurs, en pénétrant dans
le treizième arrondissement, il faut bien en accepter le patois
pittoresque. Monsieur de Rochefide, comme tous les petits esprits,
avait toujours peur d'être _carotté_. Le substantif s'est fait verbe.
Dès le début de sa passion pour madame Schontz, Arthur fut sur ses
gardes, et fut alors très _rat_, pour employer un autre mot aux
ateliers de bonheur et aux ateliers de peinture. Le mot _rat_, quand
il s'applique à une jeune fille, signifie le convive, mais appliqué à
l'homme, il signifie un avare amphitryon. Madame Schontz avait trop
d'esprit et connaissait trop bien les hommes pour ne pas concevoir
les plus grandes espérances d'après un pareil commencement. Monsieur
de Rochefide alloua cinq cents francs par mois à madame Schontz, lui
meubla mesquinement un appartement de douze cents francs à un second
étage rue Coquenard, et se mit à étudier le caractère d'Aurélie qui
lui fournit aussitôt un caractère à étudier en s'apercevant de cet
espionnage. Aussi Rochefide fut-il heureux de rencontrer une fille
douée d'un si beau caractère; mais il n'y vit rien d'étonnant: la mère
était une Barnheim de Bade, une femme comme il faut! Aurélie avait
été d'ailleurs si bien élevée!... Parlant l'anglais, l'allemand et
l'italien, elle possédait à fond les littératures étrangères. Elle
pouvait lutter sans désavantage contre les pianistes du second ordre.
Et, notez ce point! elle se comportait avec ses talents comme les
personnes bien nées, elle n'en disait rien. Elle prenait la brosse
chez un peintre, la maniait par raillerie, et faisait une tête assez
_crânement_ pour produire un étonnement général. Par désœuvrement,
durant le temps où elle dépérissait sous-maîtresse, elle avait poussé
des pointes dans le domaine des sciences; mais sa vie de femme
entretenue avait couvert ces bonnes semences d'un manteau de sel, et
naturellement elle fit honneur à son Arthur de la floraison de ces
germes précieux, recultivés pour lui. Aurélie commença donc par être
d'un désintéressement égal à la volupté, qui permit à cette faible
corvette d'attacher sûrement ses grappins sur ce vaisseau de haut bord.
Néanmoins, vers la fin de la première année, elle faisait des tapages
ignobles dans l'antichambre avec ses socques en s'arrangeant pour
rentrer au moment où le marquis l'attendait, et cachait, de manière à
le bien montrer, un bas de sa robe outrageusement crotté. Enfin, elle
sut si parfaitement persuader à son _gros papa_ que toute son ambition,
après tant de hauts et bas, était de conquérir honnêtement une petite
existence bourgeoise que, dix mois après leur rencontre, la seconde
phase se déclara.

Madame Schontz obtint alors un bel appartement, rue
Neuve-Saint-Georges. Arthur, ne pouvant plus dissimuler sa fortune
à madame Schontz, lui donna des meubles splendides, une argenterie
complète, douze cents francs par mois, une petite voiture basse à un
cheval, mais à location, et il accorda le tigre assez gracieusement.
La Schontz ne sut aucun gré de cette munificence, elle découvrit les
motifs de la conduite de son Arthur et y reconnut des calculs de rat.
Excédé de la vie de restaurant où la chère est la plupart du temps
exécrable, où le moindre dîner de gourmet coûte soixante francs pour
un, et deux cents francs quand on invite trois amis, Rochefide offrit
à madame Schontz quarante francs par jour pour son dîner et celui d'un
ami, tout compris. Aurélie accepta. Après avoir fait accepter toutes
ses lettres de change de morale, tirées à un an sur les habitudes de
monsieur de Rochefide, elle fut alors écoutée avec faveur quand elle
réclama cinq cents francs de plus par mois pour sa toilette, afin de ne
pas couvrir de honte son _gros papa_ dont les amis appartenaient tous
au Jockey-club. «--Ce serait du joli, dit-elle, si Rostignac, Maxime
de Trailles, d'Esgrignon, La Roche-Hugon, Ronquerolles, Laginski,
Lenoncourt, et autres, vous trouvaient avec une madame Everard!
D'ailleurs, ayez confiance en moi, mon gros père, vous y gagnerez!» En
effet, Aurélie s'arrangea pour déployer de nouvelles vertus dans cette
nouvelle phase. Elle se dessina dans un rôle de ménagère dont elle
tira le plus grand parti. Elle nouait, disait-elle, les deux bouts du
mois sans dettes avec deux mille cinq cents francs, ce qui ne s'était
jamais vu dans le faubourg Saint-Germain du treizième arrondissement,
et elle servait des dîners infiniment supérieurs à ceux de Rothschild,
on y buvait des vins exquis à dix et douze francs la bouteille. Aussi,
Rochefide émerveillé, très heureux de pouvoir inviter souvent ses
amis chez sa maîtresse en y trouvant de l'économie, disait-il en la
serrant par la taille: «--Voilà un trésor!...» Bientôt il loua pour
elle un tiers de loge aux Italiens, puis il finit par la mener aux
premières représentations. Il commençait à consulter son Aurélie en
reconnaissant l'excellence de ses conseils, elle lui laissait prendre
les mots spirituels qu'elle disait à tout propos et qui, n'étant pas
connus, relevèrent sa réputation d'homme amusant. Enfin il acquit la
certitude d'être aimé véritablement et pour lui-même. Aurélie refusa de
faire le bonheur d'un prince russe à raison de cinq mille francs par
mois. «--Vous êtes heureux, mon cher marquis, s'écria le vieux prince
Galathionne en finissant au club une partie de whist. Hier, quand vous
nous avez laissés seuls, madame Schontz et moi, j'ai voulu vous la
souffler; mais elle m'a dit: «Mon prince, vous n'êtes pas plus beau,
mais vous êtes plus âgé que Rochefide; vous me battriez, et il est
comme un père pour moi, trouvez-moi là le quart d'une bonne raison pour
changer?... Je n'ai pas pour Arthur la passion folle que j'ai eue pour
des petits drôles à bottes vernies, et de qui je payais les dettes;
mais je l'aime comme une femme aime son mari quand elle est honnête
femme. Et elle m'a mis à la porte.» Ce discours, qui ne sentait pas _la
charge_, eut pour effet de prodigieusement aider à l'état d'abandon et
de dégradation qui déshonorait l'hôtel de Rochefide. Bientôt, Arthur
transporta sa vie et ses plaisirs chez madame Schontz, et il s'en
trouva bien; car, au bout de trois ans, il eut quatre cent mille francs
à placer.

La troisième phase commença. Madame Schontz devint la plus tendre des
mères pour le fils d'Arthur, elle allait le chercher à son collége
et l'y ramenait elle-même; elle accabla de cadeaux, de friandises,
d'argent cet enfant qui l'appelait sa _petite maman_, et de qui
elle fut adorée. Elle entra dans le maniement de la fortune de son
Arthur, elle lui fit acheter des rentes en baisse avant le fameux
traité de Londres qui renversa le ministère du 1er mars. Arthur
gagna deux cent mille francs, et Aurélie ne demanda pas une obole. En
gentilhomme qu'il était, Rochefide plaça ses six cent mille francs en
actions de la Banque, et il en mit la moitié au nom de mademoiselle
Joséphine Schiltz. Un petit hôtel, loué rue de la Bruyère, fut remis à
Grindot, le célèbre architecte, avec ordre d'en faire une voluptueuse
bonbonnière. Rochefide ne compta plus dès lors avec madame Schontz,
qui recevait les revenus, et payait les mémoires. Devenue sa femme...
de confiance, elle justifia ce titre en rendant son gros papa plus
heureux que jamais; elle en avait reconnu les caprices, elle les
satisfaisait comme madame de Pompadour caressait les fantaisies de
Louis XV. Elle fut enfin maîtresse en titre, maîtresse absolue. Aussi
se permit-elle alors de protéger de petits jeunes gens ravissants, des
artistes, des gens de lettres nouveau-nés à la gloire qui niaient les
anciens et les modernes et tâchaient de se faire une grande réputation
en faisant peu de chose. La conduite de madame Schontz, chef-d'œuvre
de tactique, doit vous en révéler toute la supériorité. D'abord, dix
à douze jeunes gens amusaient Arthur, lui fournissaient des traits
d'esprit, des jugements fins sur toutes choses, et ne mettaient pas
en question la fidélité de la maîtresse de la maison; puis ils la
tenaient pour une femme éminemment spirituelle. Aussi ces annonces
vivantes, ces articles ambulants firent-ils passer madame Schontz pour
la femme la plus agréable que l'on connût sur la lisière qui sépare
le treizième arrondissement des douze autres. Ses rivales, Suzanne
Gaillard qui, depuis 1838, avait sur elle l'avantage d'être devenue
femme mariée en légitime mariage, pléonasme nécessaire pour expliquer
un mariage solide, Fanny-Beaupré, Mariette, Antonia répandaient des
calomnies plus que drolatiques sur la beauté de ces jeunes gens et sur
la complaisance avec laquelle monsieur de Rochefide les accueillait.
Madame Schontz, qui distançait de trois _blagues_, disait-elle, tout
l'esprit de ces dames, un jour à un souper donné par Nathan chez
Florine, après un bal de l'Opéra, leur dit, après leur avoir expliqué
sa fortune et son succès, un «--Faites-en autant?...» dont on a gardé
la mémoire. Madame Schontz fit vendre les chevaux de course pendant
cette période, en se livrant à des considérations qu'elle devait
sans doute à l'esprit critique de Claude Vignon, un de ses habitués.
«--Je concevrais, dit-elle un soir après avoir longtemps cravaché
les chevaux de ses plaisanteries, que les princes et les gens riches
prissent à cœur l'hippiatrique; mais pour faire le bien du pays,
et non pour les satisfactions puériles d'un amour-propre de joueur.
Si vous aviez des haras dans vos terres, si vous y éleviez des mille
à douze cents chevaux, si chacun faisait courir les meilleurs élèves
de son haras, si tous les haras de France et de Navarre concouraient
à chaque solennité, ce serait grand et beau; mais vous achetez des
sujets comme des directeurs de spectacle font la traite des artistes,
vous ravalez une institution jusqu'à n'être plus qu'un jeu, vous avez
la Bourse des jambes comme vous avez la Bourse des rentes!.... C'est
indigne. Dépenseriez-vous par hasard soixante mille francs pour lire
dans les journaux: «LÉLIA, _à monsieur de Rochefide, a battu d'une
longueur_ FLEUR-DE-GENÊT, _à monsieur le duc de Rhétoré_»?... Il
vaudrait mieux alors donner cet argent à des poëtes, ils vous feraient
aller en vers ou en prose à l'immortalité, comme feu Monthyon!» A force
d'être taonné, le marquis reconnut le creux du _turf_, il réalisa
cette économie de soixante mille francs, et l'année suivante madame
Schontz lui dit: «--Je ne te coûte plus rien, Arthur!» Beaucoup de
gens riches envièrent alors madame Schontz au marquis et tâchèrent
de la lui enlever; mais, comme le prince russe, ils y perdirent leur
vieillesse. «--Écoute, mon cher, avait-elle dit quinze jours auparavant
à Finot devenu fort riche, je suis sûre que Rochefide me pardonnerait
une petite passion si je devenais folle de quelqu'un, et l'on ne quitte
jamais un marquis de cette bonne-enfance-là pour un parvenu comme
toi. Tu ne me maintiendrais pas dans la position où m'a mise Arthur,
il a fait de moi une demi-femme comme il faut, et toi tu ne pourrais
jamais y parvenir, même en m'épousant.» Ceci fut le dernier clou rivé
qui compléta le ferrement de cet heureux forçat. Le propos parvint aux
oreilles absentes pour lesquelles il fut tenu.

La quatrième phase était donc commencée, celle de l'_accoutumance_,
la dernière victoire de ces plans de campagne, et qui fait dire d'un
homme par ces sortes de femmes: «Je le tiens!» Rochefide, qui venait
d'acheter le petit hôtel au nom de mademoiselle Joséphine Schiltz,
une bagatelle de quatre-vingt mille francs, en était arrivé, lors des
projets formés par la duchesse, à tirer vanité de sa maîtresse qu'il
nommait Ninon II, en en célébrant ainsi la probité rigoureuse, les
excellentes manières, l'instruction et l'esprit. Il avait résumé ses
défauts et ses qualités, ses goûts, ses plaisirs par madame Schontz,
et il se trouvait à ce passage de la vie où, soit lassitude, soit
indifférence, soit philosophie, un homme ne change plus, et s'en tient
ou à sa femme ou à sa maîtresse.

On comprendra toute la valeur acquise en cinq ans par madame Schontz,
en apprenant qu'il fallait être proposé longtemps à l'avance pour être
présenté chez elle. Elle avait refusé de recevoir des gens riches
ennuyeux, des gens tarés; elle ne se départait de ses rigueurs qu'en
faveur des grands noms de l'aristocratie. «--Ceux-là, disait-elle, ont
le droit d'être bêtes, parce qu'ils le sont _comme il faut_!» Elle
possédait ostensiblement les trois cent mille francs que Rochefide
lui avait donnés et qu'un _bon enfant d'agent de change_, Gobenheim,
le seul qui fût admis chez elle, lui faisait valoir; mais elle
manœuvrait à elle seule une petite fortune secrète de deux cent mille
francs composée de ses bénéfices économisés depuis trois ans et de
ceux produits par le mouvement perpétuel des trois cent mille francs,
car elle n'accusait jamais que les trois cent mille francs connus.
«--Plus vous gagnez, moins vous vous enrichissez, lui dit un jour
Gobenheim.--L'eau est si chère, répondit-elle.--Celle des diamants?
reprit Gobenheim.--Non, celle du fleuve de la vie.» Le trésor inconnu
se grossissait de bijoux, de diamants, qu'Aurélie portait pendant
un mois et qu'elle vendait après, de sommes données pour payer des
fantaisies passées. Quand on la disait riche, madame Schontz répondait,
qu'au taux des rentes, trois cent mille francs donnaient douze mille
francs et qu'elle les avait dépensés dans les temps les plus rigoureux
de sa vie, alors qu'elle aimait Lousteau.

Cette conduite annonçait un plan, et madame Schontz avait en effet un
plan, croyez-le bien. Jalouse depuis deux ans de madame du Bruel, elle
était mordue au cœur par l'ambition d'être mariée à la Mairie et à
l'Église. Toutes les positions sociales ont leur fruit défendu, une
petite chose grandie par le désir au point d'être aussi pesante que le
monde. Cette ambition se doublait nécessairement de l'ambition d'un
second Arthur qu'aucun espionnage ne pouvait découvrir. Bixiou voulut
voir le préféré dans le peintre Léon de Lora, le peintre le voyait
dans Bixiou qui dépassait la quarantaine et qui devait penser à se
faire un sort. Les soupçons se portaient aussi sur Victor de Vernisset,
un jeune poëte de l'école de Canalis, dont la passion pour madame
Schontz allait jusqu'au délire; et le poëte accusait Stidmann, un jeune
sculpteur, d'être son rival heureux. Cet artiste, un très joli garçon,
travaillait pour les orfévres, pour les marchands de bronze, pour les
bijoutiers, il espérait recommencer Benvenuto Cellini. Claude Vignon,
le jeune comte de la Palférine, Gobenheim, Vermanton, philosophe
cynique, autres habitués de ce salon amusant, furent tour à tour mis
en suspicion et reconnus innocents. Personne n'était à la hauteur de
madame Schontz, pas même Rochefide qui lui croyait un faible pour le
jeune et spirituel La Palférine; elle était vertueuse par calcul et ne
pensait qu'à faire un bon mariage.

On ne voyait chez madame Schontz qu'un seul homme à réputation
macairienne, Couture qui plus d'une fois avait fait hurler les
Boursiers; mais Couture était un des premiers amis de madame Schontz,
elle seule lui restait fidèle. La fausse alerte de 1840 rafla les
derniers capitaux de ce spéculateur qui crut à l'habileté du 1er mars;
Aurélie, le voyant en mauvaise veine, fit jouer, comme on l'a vu,
Rochefide en sens contraire. Ce fut elle qui nomma le dernier malheur
de cet inventeur des primes et des commandites, une _découture_.
Heureux de trouver son couvert mis chez Aurélie, Couture à qui Finot,
l'homme habile, ou si l'on veut heureux entre tous les parvenus,
donnait de temps en temps quelques billets de mille francs, était seul
assez calculateur pour offrir son nom à madame Schontz qui l'étudiait,
pour savoir si le hardi spéculateur aurait la puissance de se frayer un
chemin en politique, et assez de reconnaissance pour ne pas abandonner
sa femme. Couture, homme d'environ quarante-trois ans, très usé, ne
rachetait pas la mauvaise sonorité de son nom par la naissance, il
parlait peu des auteurs de ses jours. Madame Schontz gémissait de la
rareté des gens capables, lorsque Couture lui présenta lui-même un
provincial qui se trouva garni des deux anses par lesquelles les femmes
prennent ces sortes de cruches quand elles veulent les garder.

Esquisser ce personnage, ce sera peindre une certaine portion de la
jeunesse actuelle. Ici la digression sera de l'histoire.

En 1838, Fabien du Ronceret, fils d'un président de chambre à la cour
royale de Caen mort depuis un an, quitta la ville d'Alençon en donnant
sa démission de juge, siége où son père l'avait obligé de perdre son
temps, disait-il, et vint à Paris dans l'intention de faire son chemin
en faisant du tapage, idée normande difficile à réaliser, car il
pouvait à peine compter huit mille francs de rentes, sa mère vivant
encore et occupant comme usufruitière un très important immeuble au
milieu d'Alençon. Ce garçon avait déjà, dans plusieurs voyages à Paris,
essayé sa corde comme un saltimbanque, et reconnu le grand vice du
replâtrage social de 1830; aussi comptait-il l'exploiter à son profit,
en suivant l'exemple des finauds de la bourgeoisie. Ceci demande un
rapide coup d'œil sur un des effets du nouvel ordre de choses.

L'égalité moderne, développée de nos jours outre mesure, a
nécessairement développé dans la vie privée sur une ligne parallèle
à la vie politique, l'orgueil, l'amour-propre, la vanité, les trois
grandes divisions du Moi social. Les sots veulent passer pour gens
d'esprit, les gens d'esprit veulent être des gens de talent, les gens
de talent veulent être traités de gens de génie; quant aux gens de
génie, ils sont plus raisonnables, ils consentent à n'être que des
demi-dieux. Cette pente de l'esprit public actuel, qui rend à la
Chambre le manufacturier jaloux de l'homme d'État et l'administrateur
jaloux du poëte, pousse les sots à dénigrer les gens d'esprit, les
gens d'esprit à dénigrer les gens de talent, les gens de talent à
dénigrer ceux d'entre eux qui les dépassent de quelques pouces, et les
demi-dieux à menacer les institutions, le trône, enfin tout ce qui ne
les adore pas sans condition. Dès qu'une nation a très impolitiquement
abattu les supériorités sociales reconnues, elle ouvre des écluses par
où se précipite un torrent d'ambitions secondaires dont la moindre
veut encore primer; elle avait dans son aristocratie un mal, au dire
des démocrates, mais un mal défini, circonscrit; elle l'échange contre
dix aristocraties contendantes et armées, la pire des situations. En
proclamant l'égalité de tous, on a promulgué la _déclaration des droits
de l'Envie_. Nous jouissons aujourd'hui des saturnales de la Révolution
transportées dans le domaine, paisible en apparence, de l'esprit, de
l'industrie et de la politique; aussi, semble-t-il aujourd'hui que les
réputations dues au travail, aux services rendus, au talent, soient
des priviléges accordés aux dépens de la masse. On étendra bientôt
la loi agraire jusque dans le champ de la gloire. Donc, jamais dans
aucun temps, on n'a demandé le triage de son nom sur le volet public à
des motifs plus puérils. On se distingue à tout prix par le ridicule,
par une affectation d'amour pour la cause polonaise, pour le système
pénitentiaire, pour l'avenir des forçats libérés, pour les petits
mauvais sujets au-dessus ou au-dessous de douze ans, pour toutes les
misères sociales. Ces diverses manies créent des dignités postiches,
des présidents, des vice-présidents et des secrétaires de sociétés dont
le nombre dépasse à Paris celui des questions sociales qu'on cherche
à résoudre. On a démoli la grande société pour en faire un millier
de petites à l'image de la défunte. Ces organisations parasites ne
révèlent-elles pas la décomposition? n'est-ce pas le fourmillement
des vers dans le cadavre? Toutes ces sociétés sont filles de la même
mère, la Vanité. Ce n'est pas ainsi que procèdent la Charité catholique
ou la vraie Bienfaisance, elles étudient les maux sur les plaies en
les guérissant, et ne pérorent pas en assemblée sur les principes
morbifiques pour le plaisir de pérorer.

Fabien du Ronceret, sans être un homme supérieur, avait deviné, par
l'exercice de ce sens avide particulier à la Normandie, tout le parti
qu'il pouvait tirer de ce vice public. Chaque époque a son caractère
que les gens habiles exploitent. Fabien ne pensait qu'à faire parler
de lui. «--Mon cher, il faut faire parler de soi pour être quelque
chose! disait-il en partant au roi d'Alençon, à du Bousquier, un ami
de son père. Dans six mois je serai plus connu que vous!» Fabien
traduisait ainsi l'esprit de son temps, il ne le dominait pas, il
y obéissait. Il avait débuté dans la Bohême, un district de la
topographie morale de Paris (Voir _Un Prince de la Bohême_, Scènes
de la Vie Parisienne), où il fut connu sous le nom de _l'héritier_ à
cause de quelques prodigalités préméditées. Du Ronceret avait profité
des folies de Couture pour la jolie madame Cadine, une des actrices
nouvelles à qui l'on accordait le plus de talent sur une des scènes
secondaires, et à qui, durant son opulence éphémère, il avait arrangé,
rue Blanche, un délicieux rez-de-chaussée à jardin. Ce fut ainsi que
du Ronceret et Couture firent connaissance. Le Normand, qui voulait
du luxe tout prêt et tout fait, acheta le mobilier de Couture et les
embellissements qu'il était obligé de laisser dans l'appartement, un
kiosque où l'on fumait, une galerie en bois rustiqué garnie de nattes
indiennes et ornée de poteries pour gagner le kiosque par les temps
de pluie. Quand on complimentait l'Héritier sur son appartement, il
l'appelait _sa tanière_. Le provincial se gardait bien de dire que
Grindot l'architecte y avait déployé tout son savoir-faire, comme
Stidmann dans les sculptures, et Léon de Lora dans la peinture; car il
avait pour défaut capital cet amour-propre qui va jusqu'au mensonge
dans le désir de se grandir. L'Héritier compléta ces magnificences
par une serre qu'il établit le long d'un mur à l'exposition du midi,
non qu'il aimât les fleurs, mais il voulut attaquer l'opinion publique
par l'horticulture. En ce moment, il atteignait presque à son but.
Devenu vice-président d'une société jardinière quelconque présidée
par le duc de Vissembourg, frère du prince de Chiavari, le fils cadet
du feu maréchal Vernon, il avait orné du ruban de la Légion-d'Honneur
son habit de vice-président, après une exposition de produits dont le
discours d'ouverture acheté cinq cents francs à Lousteau fut hardiment
prononcé comme de son cru. Il fut remarqué pour une fleur que lui
avait _donnée_ le vieux Blondet d'Alençon, père d'Émile Blondet, et
qu'il présenta comme obtenue dans sa serre. Ce succès n'était rien.
L'Héritier, qui voulait être accepté comme un homme d'esprit, avait
formé le plan de se lier avec les gens célèbres pour en refléter la
gloire, plan d'une mise à exécution difficile en ne lui donnant pour
base qu'un budget de huit mille francs. Aussi, Fabien du Ronceret
s'était-il adressé tour à tour et sans succès à Bixiou, à Stidmann, à
Léon de Lora pour être présenté chez madame Schontz et faire partie de
cette ménagerie de lions en tous genres. Il paya si souvent à dîner à
Couture, que Couture prouva catégoriquement à madame Schontz qu'elle
devait acquérir un pareil original, ne fût-ce que pour en faire un de
ces élégants valets sans gages que les maîtresses de maison emploient
aux commissions pour lesquelles on ne trouve pas de domestiques.

En trois soirées madame Schontz pénétra Fabien et se dit:--«Si Couture
ne me convient pas, je suis sûre de bâter celui-là. Maintenant mon
avenir va sur deux pieds!» Ce sot de qui tout le monde se moquait
devint donc le préféré, mais dans une intention qui rendait la
préférence injurieuse, et ce choix échappait à toutes les suppositions
par son improbabilité même. Madame Schontz enivrait Fabien de sourires
accordés à la dérobée, de petites scènes jouées au seuil de la porte
en le reconduisant le dernier lorsque monsieur de Rochefide restait le
soir. Elle mettait souvent Fabien en tiers avec Arthur dans sa loge
aux Italiens et aux premières représentations; elle s'en excusait en
disant qu'il lui rendait tel ou tel service, et qu'elle ne savait
comment le remercier. Les hommes ont entre eux une fatuité qui leur
est d'ailleurs commune avec les femmes, celle d'être aimés absolument.
Or, de toutes les passions flatteuses, il n'en est pas de plus prisée
que celle d'une madame Schontz pour ceux qu'elles rendent l'objet d'un
amour dit de cœur par opposition à l'autre amour. Une femme comme
madame Schontz, qui jouait à la grande dame, et dont la valeur réelle
était supérieure, devait être et fut un sujet d'orgueil pour Fabien
qui s'éprit d'elle au point de ne jamais se présenter qu'en toilette,
bottes vernies, gants paille, chemise brodée et à jabot, gilets de
plus en plus variés, enfin avec tous les symptômes extérieurs d'un
culte profond. Un mois avant la conférence de la duchesse et de son
directeur, madame Schontz avait confié le secret de sa naissance et de
son vrai nom à Fabien qui ne comprit pas le but de cette confidence.
Quinze jours après, madame Schontz, étonnée du défaut d'intelligence du
Normand, s'écria: «--Mon Dieu! suis-je niaise! il se croit aimé pour
lui-même.» Et alors elle emmena l'Héritier dans sa calèche, au Bois,
car elle avait depuis un an petite calèche et petite voiture basse
à deux chevaux. Dans ce tête-à-tête public, elle traita la question
de sa destinée et déclara vouloir se marier. «--J'ai sept cent mille
francs, dit-elle, je vous avoue que, si je rencontrais un homme plein
d'ambition et qui sût comprendre mon caractère, je changerais de
position, car savez-vous quel est mon rêve? Je voudrais être une bonne
bourgeoise, entrer dans une famille honnête, et rendre mon mari, mes
enfants, tous bien heureux!» Le Normand voulait bien être distingué
par madame Schontz; mais l'épouser, cette folie parut discutable à
un garçon de trente-huit ans que la révolution de juillet avait fait
juge. En voyant cette hésitation, madame Schontz prit l'Héritier pour
cible de ses traits d'esprit, de ses plaisanteries, de son dédain,
et se tourna vers Couture. En huit jours, le spéculateur, à qui elle
fit flairer sa caisse, offrit sa main, son cœur et son avenir, trois
choses de la même valeur.

Les manéges de madame Schontz en étaient là lorsque madame de Grandlieu
s'enquit de la vie et des mœurs de la Béatrix de la rue Saint-Georges.

D'après le conseil de l'abbé Brossette, la duchesse pria le marquis
d'Ajuda de lui amener le roi des coupe-jarrets politiques, le célèbre
comte Maxime de Trailles, l'archiduc de la Bohême, le plus jeune
des jeunes gens, quoiqu'il eût quarante-huit ans. Monsieur d'Ajuda
s'arrangea pour dîner avec Maxime au club de la rue de Beaune, et lui
proposa d'aller faire un _mort_ chez le duc de Grandlieu qui, pris par
la goutte avant le dîner, se trouvait seul. Quoique le gendre du duc de
Grandlieu, le cousin de la duchesse, eût bien le droit de le présenter
dans un salon où jamais il n'avait mis les pieds, Maxime de Trailles ne
s'abusa pas sur la portée d'une invitation ainsi faite, il pensa que le
duc ou la duchesse avaient besoin de lui. Ce n'est pas un des moindres
traits de ce temps-ci que cette vie de club où l'on joue avec des gens
qu'on ne reçoit point chez soi.

Le duc de Grandlieu fit à Maxime l'honneur de paraître souffrant.
Après quinze parties de whist, il alla se coucher, laissant sa femme
en tête-à-tête avec Maxime et d'Ajuda. La duchesse, secondée par le
marquis, communiqua son projet à monsieur de Trailles, et lui demanda
sa collaboration en paraissant ne lui demander que des conseils. Maxime
écouta jusqu'au bout sans se prononcer, et attendit pour parler que la
duchesse eût réclamé directement sa coopération.

--Madame, j'ai bien tout compris, lui dit-il alors après avoir jeté sur
elle et sur le marquis un de ces regards fins, profonds, astucieux,
complets, par lesquels ces grands roués savent compromettre leurs
interlocuteurs. D'Ajuda vous dira que, si quelqu'un à Paris peut
conduire cette double négociation, c'est moi, sans vous y mêler, sans
qu'on sache même que je suis venu ce soir ici. Seulement, avant tout,
posons les préliminaires de Léoben. Que comptez-vous sacrifier?...

--Tout ce qu'il faudra.

--Bien, madame la duchesse. Ainsi, pour prix de mes soins, vous me
feriez l'honneur de recevoir chez vous et de protéger sérieusement
madame la comtesse de Trailles.

--Tu es marié?... s'écria d'Ajuda.

--Je me marie dans quinze jours avec l'héritière d'une famille riche
mais excessivement bourgeoise, un sacrifice à l'opinion! j'entre dans
le principe même de mon gouvernement! Je veux faire peau neuve. Ainsi
madame la duchesse comprend de quelle importance serait pour moi
l'adoption de ma femme par elle et par sa famille. J'ai la certitude
d'être député par suite de la démission que donnera mon beau-père
de ses fonctions, et j'ai la promesse d'un poste diplomatique en
harmonie avec ma nouvelle fortune. Je ne vois pas pourquoi ma femme
ne serait pas aussi bien reçue que madame de Portenduère dans cette
société de jeunes femmes où brillent mesdames de La Bastie, Georges
de Maufrigneuse, de l'Estorade, du Guénic, d'Ajuda, de Restaud, de
Rastignac et de Vandenesse! Ma femme est jolie, et je me charge de la
_désenbonnetdecotonner_!... Ceci vous va-t-il, madame la duchesse?...
Vous êtes pieuse, et, si vous dites oui, votre promesse, que je sais
être sacrée, aidera beaucoup à mon changement de vie. Encore une bonne
action que vous ferez là!... Hélas! j'ai pendant longtemps été le roi
des mauvais sujets; mais je veux bien finir. Après tout, nous portons
_d'azur à la chimère d'or lançant du feu, armée de gueules et écaillée
de sinople, au comble de contre-hermine_, depuis François Ier qui jugea
nécessaire d'anoblir le valet de chambre de Louis XI, et nous sommes
comtes depuis Catherine de Médicis.

--Je recevrai, je patronerai votre femme, dit solennellement la
duchesse, et les miens ne lui tourneront pas le dos, je vous en donne
ma parole.

--Ah! madame la duchesse, s'écrie Maxime visiblement ému, si monsieur
le duc daigne aussi me traiter avec quelque bonté, je vous promets,
moi, de faire réussir votre plan sans qu'il vous en coûte grand'chose.
Mais, reprit-il après une pause, il faut prendre sur vous d'obéir à mes
instructions.... Voici la dernière intrigue de ma vie de garçon, elle
doit être d'autant mieux menée qu'il s'agit d'une belle action, dit-il
en souriant.

--Vous obéir?... dit la duchesse. Je paraîtrai donc dans tout ceci.

--Ah! madame, je ne vous compromettrai point, s'écria Maxime, et je
vous estime trop pour prendre des sûretés. Il s'agit uniquement de
suivre mes conseils. Ainsi, par exemple, il faut que du Guénic soit
emmené comme un corps saint par sa femme, qu'il soit deux ans absent,
qu'elle lui fasse voir la Suisse, l'Italie, l'Allemagne, enfin le plus
de pays possible...

--Ah! vous répondez à une crainte de mon directeur, s'écria naïvement
la duchesse en se souvenant de la judicieuse objection de l'abbé
Brossette.

Maxime et d'Ajuda ne purent s'empêcher de sourire à l'idée de cette
concordance entre le ciel et l'enfer.

--Pour que madame de Rochefide ne revoie plus Calyste, reprit-elle,
nous voyagerons tous, Juste et sa femme, Calyste et Sabine, et moi. Je
laisserai Clotilde avec son père...

--Ne chantons pas victoire, madame, dit Maxime, j'entrevois d'énormes
difficultés, je les vaincrai sans doute. Votre estime et votre
protection sont un prix qui va me faire faire de grandes saletés; mais
ce sera les...

--Des saletés? dit la duchesse en interrompant ce moderne _condottiere_
et montrant dans sa physionomie autant de dégoût que d'étonnement.

--Et vous y tremperez, madame, puisque je suis votre procureur. Mais
ignorez-vous donc à quel degré d'aveuglement madame de Rochefide a fait
arriver votre gendre?... je le sais par Nathan et par Canalis entre
lesquels elle hésitait alors que Calyste s'est jeté dans cette gueule
de lionne! Béatrix a su persuader à ce brave Breton qu'elle n'avait
jamais aimé que lui, qu'elle est vertueuse, que Conti fut un amour de
tête auquel le cœur et le reste ont pris très peu de part, un amour
musical enfin!... Quant à Rochefide, ce fut du devoir. Ainsi, vous
comprenez, elle est vierge! Elle le prouve bien en ne se souvenant pas
de son fils, elle n'a pas depuis un an fait la moindre démarche pour
le voir. A la vérité, le petit comte a douze ans bientôt, et il trouve
dans madame Schontz une mère d'autant plus mère que la maternité, vous
le savez, est la passion de ces filles. Du Guénic se ferait hacher et
hacherait sa femme pour Béatrix! Et vous croyez qu'on retire facilement
un homme quand il est au fond du gouffre de la crédulité?... Mais,
madame, le Yago de Shakspeare y perdrait tous ses mouchoirs. L'on croit
qu'Othello, que son cadet Orosmane, que Saint-Preux, René, Werther et
autres amoureux en possession de la renommée, représentent l'amour!
Jamais leurs pères à cœur de verglas n'ont connu ce qu'est un amour
absolu, Molière seul s'en est douté. L'amour, madame la duchesse, ce
n'est pas d'aimer une noble femme, une Clarisse, le bel effort, ma
foi!... L'amour, c'est de se dire: «Celle que j'aime est une infâme,
elle me trompe, elle me trompera, c'est une rouée, elle sent toutes
les fritures de l'enfer...» Et d'y courir, et d'y trouver le bleu de
l'éther, les fleurs du paradis. Voilà comme aimait Molière, voilà
comme nous aimons, nous autres mauvais sujets; car, moi, je pleure
à la grande scène d'Arnolphe!... Et voilà comment votre gendre aime
Béatrix!... J'aurai de la peine à séparer Rochefide de madame Schontz,
mais madame Schontz s'y prêtera sans doute; je vais étudier son
intérieur. Quant à Calyste et à Béatrix, il leur faut des coups de
hache, des trahisons supérieures et d'une infamie si basse que votre
vertueuse imagination n'y descendrait pas, à moins que votre directeur
ne vous donnât la main... Vous avez demandé l'impossible, vous serez
servie... Et, malgré mon parti pris d'employer le fer et le feu, je
ne vous promets pas absolument le succès. Je sais des amants qui ne
reculent pas devant les plus affreux désillusionnements. Vous êtes trop
vertueuse pour connaître l'empire que prennent les femmes qui ne le
sont pas...

--N'entamez pas ces infamies sans que j'aie consulté l'abbé Brossette
pour savoir jusqu'à quel point je suis votre complice, s'écria la
duchesse avec une naïveté qui découvrit tout ce qu'il y a d'égoïsme
dans la dévotion.

--Vous ignorerez tout, ma chère mère, dit le marquis d'Ajuda.

Sur le perron, pendant que la voiture du marquis avançait, d'Ajuda dit
à Maxime:--Vous avez effrayé cette bonne duchesse.

--Mais elle ne se doute pas de la difficulté de ce qu'elle
demande!...--Allons-nous au Jockey-club? Il faut que Rochefide m'invite
à dîner pour demain chez la Schontz, car cette nuit mon plan sera fait
et j'aurai choisi sur mon échiquier les pions qui marcheront dans la
partie que je vais jouer. Dans le temps de sa splendeur, Béatrix n'a
pas voulu me recevoir, je solderai mon compte avec elle, et je vengerai
votre belle-sœur si cruellement qu'elle se trouvera peut-être trop
vengée...

Le lendemain, Rochefide dit à madame Schontz qu'ils auraient à dîner
Maxime de Trailles. C'était la prévenir de déployer son luxe et de
préparer la chère la plus exquise pour ce connaisseur émérite que
redoutaient toutes les femmes du genre de madame Schontz; aussi
songea-t-elle autant à sa toilette qu'à mettre sa maison en état de
recevoir ce personnage.

A Paris, il existe presque autant de royautés qu'il s'y trouve d'arts
différents, de spécialités morales, de sciences, de professions; et
le plus fort de ceux qui les pratiquent a sa majesté qui lui est
propre; il est apprécié, respecté par ses pairs qui connaissent les
difficultés du métier, et dont l'admiration est acquise à qui peut
s'en jouer. Maxime était aux yeux des rats et des courtisanes un
homme excessivement puissant et capable, car il avait su se faire
prodigieusement aimer. Il était admiré par tous les gens qui savaient
combien il est difficile de vivre à Paris en bonne intelligence avec
des créanciers; enfin il n'avait pas eu d'autre rival en élégance, en
tenue et en esprit, que l'illustre de Marsay qui l'avait employé dans
des missions politiques. Ceci suffit à expliquer son entrevue avec la
duchesse, son prestige chez madame Schontz, et l'autorité de sa parole
dans une conférence qu'il comptait avoir sur le boulevard des Italiens
avec un jeune homme déjà célèbre, quoique nouvellement entré dans la
Bohême.

Le lendemain, à son lever, Maxime de Trailles entendit annoncer Finot
qu'il avait mandé la veille, il le pria d'arranger le hasard d'un
déjeuner au Café Anglais où Finot, Couture et Lousteau babilleraient
près de lui. Finot, qui se trouvait vis-à-vis du comte de Trailles
dans la position d'un colonel devant un maréchal de France, ne pouvait
lui rien refuser; il était d'ailleurs trop dangereux de piquer ce
lion. Aussi, quand Maxime vint déjeuner, vit-il Finot et ses deux amis
attablés, la conversation avait déjà mis le cap sur madame Schontz.
Couture, bien manœuvré par Finot et par Lousteau qui fut à son insu
le compère de Finot, apprit au comte de Trailles tout ce qu'il voulait
savoir sur madame Schontz.

Vers une heure, Maxime mâchonnait son cure-dents en causant avec du
Tillet sur le perron de Tortoni où se tient cette petite Bourse,
préface de la grande. Il paraissait occupé d'affaires, mais il
attendait le jeune comte de La Palférine qui, dans un temps donné,
devait passer par là. Le boulevard des Italiens est aujourd'hui ce
qu'était le Pont-Neuf en 1650, tous les gens connus le traversent au
moins une fois par jour. En effet, au bout de dix minutes, Maxime
quitta le bras de du Tillet en faisant un signe de tête au jeune prince
de la Bohême, et lui dit en souriant:--A moi, comte, deux mots!...

Les deux rivaux, l'un astre à son déclin, l'autre un soleil à son
lever, allèrent s'asseoir sur quatre chaises devant le Café de Paris.
Maxime eut soin de se placer à une certaine distance de quelques
vieillots qui par habitude se mettent en espalier, dès une heure après
midi, pour sécher leurs affections rhumatiques. Il avait d'excellentes
raisons pour se défier des vieillards. (Voir _Une Esquisse d'après
nature_, Scènes de la Vie Parisienne.)

--Avez-vous des dettes?... dit Maxime au jeune comte.

--Si je n'en avais pas, serais-je digne de vous succéder?... répondit
La Palférine.

--Quand je vous fais une semblable question, je ne mets pas la chose
en doute, répliqua Maxime, je veux uniquement savoir si le total est
respectable, et s'il va sur cinq ou sur six?

--Six, quoi?

--Six chiffres! si vous devez cinquante ou cent mille?.... J'ai dû,
moi, jusqu'à six cent mille.

La Palférine ôta son chapeau d'une façon aussi respectueuse que
railleuse.

--Si j'avais le crédit d'emprunter cent mille francs, répondit le jeune
homme, j'oublierais mes créanciers et j'irais passer ma vie à Venise,
au milieu des chefs-d'œuvre de la peinture, au théâtre le soir, la
nuit avec de jolies femmes, et...

--Et à mon âge, que deviendriez-vous? demanda Maxime.

--Je n'irais pas jusque-là, répliqua le jeune comte.

Maxime rendit la politesse à son rival en soulevant légèrement son
chapeau par un geste de gravité risible.

--C'est une autre manière de voir la vie, répondit-il d'un ton de
connaisseur à connaisseur. Vous devez...?

--Oh! une misère indigne d'être avouée à un oncle; si j'en avais un, il
me déshériterait à cause de ce pauvre chiffre, six mille!...

--On est plus gêné par six que par cent mille francs, dit
sentencieusement Maxime. La Palférine! vous avez de la hardiesse dans
l'esprit, vous avez encore plus d'esprit que de hardiesse, vous pouvez
allez très loin, devenir un homme politique. Tenez... de tous ceux qui
se sont lancés dans la carrière au bout de laquelle je suis et qu'on a
voulu m'opposer, vous êtes le seul qui m'ayez plu.

La Palférine rougit, tant il se trouva flatté de cet aveu fait avec une
gracieuse bonhomie par le chef des aventuriers parisiens. Ce mouvement
de son amour-propre fut une reconnaissance d'infériorité qui le blessa;
mais Maxime devina ce retour offensif, facile à prévoir chez une nature
si spirituelle, et il y porta remède aussitôt en se mettant à la
discrétion du jeune homme.

--Voulez-vous faire quelque chose pour moi, qui me retire du cirque
olympique par un beau mariage, je ferai beaucoup pour vous, reprit-il.

--Vous allez me rendre bien fier: c'est réaliser la fable du rat et du
lion, dit La Palférine.

--Je commencerai par vous prêter vingt mille francs, répondit Maxime en
continuant.

--Vingt mille francs?... Je savais bien qu'à force de me promener sur
ce boulevard... dit La Palférine en façon de parenthèse.

--Mon cher, il faut vous mettre sur un certain pied, dit Maxime en
souriant, ne restez pas sur vos deux pieds, ayez-en six; faites comme
moi, je ne suis jamais descendu de mon tilbury...

--Mais alors vous allez me demander des choses par-dessus mes forces!

--Non, il s'agit de vous faire aimer d'une femme, en quinze jours.

--Est-ce une fille?

--Pourquoi!

--Ce serait impossible; mais s'il s'agissait d'une femme très comme il
faut, et de beaucoup d'esprit...

--C'est une très illustre marquise!

--Vous voulez avoir de ses lettres?... dit le jeune comte.

--Ah!... tu me vas au cœur, s'écria Maxime. Non, il ne s'agit pas de
cela.

--Il faut donc l'aimer?

--Oui, dans le sens réel...

--Si je dois sortir de l'esthétique, c'est tout à fait impossible, dit
La Palférine. J'ai, voyez-vous, à l'endroit des femmes, une certaine
probité, nous pouvons les rouer, mais non les...

--Ah! l'on ne m'a donc pas trompé, s'écria Maxime. Crois-tu donc que
je sois homme à proposer de petites infamies de deux sous?... Non, il
faut aller, il faut éblouir, il faut vaincre. Mon compère, je te donne
vingt mille francs ce soir et dix jours pour triompher. A ce soir, chez
madame Schontz!

--J'y dîne.

--Bien, reprit Maxime. Plus tard, quand vous aurez besoin de moi,
monsieur le comte, vous me trouverez, ajouta-t-il d'un ton de roi qui
s'engage au lieu de promettre.

--Cette pauvre femme vous a donc fait bien du mal? demanda La Palférine.

--N'essaie pas de jeter la sonde dans mes eaux, mon petit, et
laisse-moi te dire qu'en cas de succès tu te trouveras de si puissantes
protections que tu pourras, comme moi, te retirer dans un beau mariage,
quand tu t'ennuieras de ta vie de Bohême.

--Il y a donc un moment où l'on s'ennuie de s'amuser? dit La Palférine,
de n'être rien, de vivre comme les oiseaux, de chasser dans Paris comme
les Sauvages et de rire de tout!...

--Tout fatigue, même l'Enfer, dit Maxime en riant. A ce soir!

Les deux roués, le jeune et le vieux, se levèrent. En regagnant son
escargot à un cheval, Maxime se dit:--Madame d'Espard ne peut pas
souffrir Béatrix, elle va m'aider... A l'hôtel de Grandlieu, cria-t-il
à son cocher en voyant passer Rastignac.

Trouvez un grand homme sans faiblesses?... Maxime vit la duchesse,
madame du Guénic et Clotilde en larmes.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à la duchesse.

--Calyste n'est pas rentré, c'est la première fois, et ma pauvre Sabine
est au désespoir.

--Madame la duchesse, dit Maxime en attirant la femme pieuse dans
l'embrasure d'une fenêtre, au nom de Dieu qui nous jugera, gardez le
plus profond secret sur mon dévouement, exigez-le de d'Ajuda, que
jamais Calyste ne sache rien de nos trames, ou nous aurions ensemble
un duel à mort... Quand je vous ai dit qu'il ne vous en coûterait pas
grand'chose, j'entendais que vous ne dépenseriez pas des sommes folles,
il me faut environ vingt mille francs; mais tout le reste me regarde,
et il faudra faire donner des places importantes, peut-être une Recette
générale.

La duchesse et Maxime sortirent. Quand madame de Grandlieu revint près
de ses deux filles, elle entendit un nouveau dithyrambe de Sabine
émaillé de faits domestiques encore plus cruels que ceux par lesquels
la jeune épouse avait vu finir son bonheur.

--Sois tranquille, ma petite, dit la duchesse à sa fille, Béatrix
paiera bien cher tes larmes et tes souffrances, la main de Satan
s'appesantit sur elle, elle recevra dix humiliations pour chacune des
tiennes!...

Madame Schontz fit prévenir Claude Vignon qui plusieurs fois avait
manifesté le désir de connaître personnellement Maxime de Trailles;
elle invita Couture, Fabien, Bixiou, Léon de Lora, La Palférine et
Nathan. Ce dernier fut demandé par Rochefide pour le compte de Maxime.
Aurélie eut ainsi neuf convives tous de première force, à l'exception
de du Ronceret; mais la vanité normande et l'ambition brutale de
l'Héritier se trouvaient à la hauteur de la puissance littéraire de
Claude Vignon, de la poésie de Nathan, de la finesse de La Palférine,
du coup d'œil financier de Couture, de l'esprit de Bixiou, du calcul
de Finot, de la profondeur de Maxime et du génie de Léon de Lora.

Madame Schontz, qui tenait à paraître jeune et belle, s'arma d'une
toilette comme savent en faire ces sortes de femmes. Ce fut une
pèlerine en guipure d'une finesse aranéide, une robe de velours bleu
dont le fin corsage était boutonné d'opales, et une coiffure à bandeaux
luisants comme de l'ébène. Madame Schontz devait sa célébrité de jolie
femme à l'éclat et à la fraîcheur d'un teint blanc et chaud comme
celui des créoles, à cette figure pleine de détails spirituels, de
traits nettement dessinés et fermes dont le type le plus célèbre fut
offert si longtemps jeune par la comtesse Merlin, et qui peut-être est
particulier aux figures méridionales. Malheureusement la petite madame
Schontz tendait à l'embonpoint depuis que sa vie était devenue heureuse
et calme. Le cou, d'une rondeur séduisante, commençait à s'empâter
ainsi que les épaules. On se repaît en France si principalement de la
tête des femmes, que les belles têtes font longtemps vivre les corps
déformés.

--Ma chère enfant, dit Maxime en entrant et en embrassant madame
Schontz au front, Rochefide a voulu me faire voir votre nouvel
établissement où je n'étais pas encore venu; mais c'est presque en
harmonie avec ses quatre cent mille francs de rente... Eh bien, il
s'en fallait de cinquante qu'il ne les eût, quand il vous a connue, et
en moins de cinq ans vous lui avez fait gagner ce qu'une autre, une
Antonia, une Malaga, Cadine ou Florentine lui auraient mangé.

--Je ne suis pas une fille, je suis une artiste! dit madame Schontz
avec une espèce de dignité. J'espère bien finir, comme dit la comédie,
par faire souche d'honnêtes gens...

--C'est désespérant, nous nous marions tous, reprit Maxime en se jetant
dans un fauteuil au coin du feu. Me voilà bientôt à la veille de faire
une comtesse Maxime.

--Oh! comme je voudrais la voir!... s'écria madame Schontz.
Mais permettez-moi, dit-elle, de vous présenter monsieur Claude
Vignon.--Monsieur Claude Vignon, monsieur de Trailles!...

--Ah! c'est vous qui avez laissé Camille Maupin, l'aubergiste de la
littérature, aller dans un couvent?... s'écria Maxime. Après vous,
Dieu!... Je n'ai jamais reçu pareil honneur. Mademoiselle des Touches
vous a traité, monsieur, en Louis XIV...

--Et voilà comme on écrit l'histoire!... répondit Claude Vignon, ne
savez-vous pas que sa fortune a été employée à dégager les terres de
monsieur du Guénic?... Si elle savait que Calyste est à son ex-amie...
(Maxime poussa le pied au critique en lui montrant monsieur de
Rochefide)... elle sortirait de son couvent, je crois, pour le lui
arracher.

--Ma foi, Rochefide, mon ami, dit Maxime en voyant que son
avertissement n'avait pas arrêté Claude Vignon, à ta place, je rendrais
à ma femme sa fortune, afin qu'on ne crût pas dans le monde qu'elle
s'attaque à Calyste par nécessité.

--Maxime a raison, dit madame Schontz en regardant Arthur qui rougit
excessivement. Si je vous ai gagné quelques mille francs de rentes,
vous ne sauriez mieux les employer. J'aurai fait le bonheur de la femme
et du mari, en voilà un chevron!...

--Je n'y avais jamais pensé, répondit le marquis; mais on doit être
gentilhomme avant d'être mari.

--Laisse-moi te dire quand il sera temps d'être généreux, dit Maxime.

--Arthur! dit Aurélie, Maxime a raison. Vois-tu, mon bon homme, nos
actions généreuses sont comme les actions de Couture, dit-elle en
regardant à la glace pour voir quelle personne arrivait, il faut les
placer à temps.

Couture était suivi de Finot. Quelques instants après, tous les
convives furent réunis dans le beau salon bleu et or de l'hôtel
Schontz; tel était le nom que les artistes donnaient à leur auberge
depuis que Rochefide l'avait achetée à sa Ninon II. En voyant entrer
La Palférine qui vint le dernier, Maxime alla vers lui, l'attira dans
l'embrasure d'une croisée et lui remit les vingt billets de banque.

--Surtout, mon petit, ne les ménage pas, dit-il avec la grâce
particulière aux mauvais sujets.

--Il n'y a que vous pour savoir ainsi les doubler!... répondit La
Palférine.

--Es-tu décidé?

--Puisque je prends, répondit le jeune comte avec hauteur et raillerie.

--Eh bien, Nathan, que voici, te présentera dans deux jours chez madame
la marquise de Rochefide, lui dit-il à l'oreille.

La Palférine fit un bond en entendant le nom.

--Ne manque pas de te dire amoureux-fou d'elle; et, pour ne pas
éveiller de soupçons, bois du vin, des liqueurs à mort! Je vais dire
à Aurélie de te mettre à côté de Nathan. Seulement, mon petit, il
faudra maintenant nous rencontrer tous les soirs, sur le boulevard de
la Madeleine, à une heure du matin, toi pour me rendre compte de tes
progrès, moi pour te donner des instructions.

--On y sera, mon maître.... dit le jeune comte en s'inclinant.

--Comment nous fais-tu dîner avec un drôle habillé comme un premier
garçon de restaurant? demanda Maxime à l'oreille de madame Schontz en
lui désignant du Ronceret.

--Tu n'as donc jamais vu l'Héritier? Du Ronceret d'Alençon.

--Monsieur, dit Maxime à Fabien, vous devez connaître mon ami
d'Esgrignon?

--Il y a longtemps que Victurnien ne me connaît plus, répondit Fabien;
mais nous avons été très liés dans notre première jeunesse.

Le dîner fut un de ceux qui ne se donnent qu'à Paris, et chez ces
grandes dissipatrices, car elles surprennent les gens les plus
difficiles. Ce fut à un souper semblable, chez une courtisane belle et
riche comme madame Schontz, que Paganini déclara n'avoir jamais fait
pareille chère chez aucun souverain, ni bu de tels vins chez aucun
prince, ni entendu de conversation si spirituelle, ni vu reluire de
luxe si coquet.

Maxime et madame Schontz rentrèrent dans le salon les premiers, vers
dix heures, en laissant les convives qui ne gazaient plus les anecdotes
et qui se vantaient leurs qualités en collant leurs lèvres visqueuses
au bord des petits verres sans pouvoir les vider.

--Eh bien, ma petite, dit Maxime, tu ne t'es pas trompée, oui, je viens
pour tes beaux yeux, il s'agit d'une grande affaire, il faut quitter
Arthur; mais je me charge de te faire offrir deux cent mille francs par
lui.

--Et pourquoi le quitterais-je, ce pauvre homme?

--Pour te marier avec cet imbécile venu d'Alençon exprès pour cela.
Il a été déjà juge, je le ferai nommer président à la place du père
de Blondet qui va sur quatre-vingt-deux ans; et, si tu sais mener ta
barque, ton mari deviendra député. Vous serez des personnages et tu
pourras enfoncer madame la comtesse du Bruel...

--Jamais! dit madame Schontz, elle est comtesse.

--Est-il d'étoffe à devenir comte?...

--Tiens, il a des armes, dit Aurélie en cherchant une lettre dans
un magnifique cabas pendu au coin de sa cheminée et la présentant à
Maxime, qu'est-ce que cela veut dire? voilà des peignes.

--Il porte _coupé au un d'argent à trois peignes de gueules; deux
et un, entrecroisés à trois grappes de raisin de pourpre tigées et
feuillées de sinople, un et deux; au deux, d'azur à quatre plumes d'or
posées en fret_, avec SERVIR pour devise et le casque d'écuyer. C'est
pas grand'chose, ils ont été anoblis sous Louis XV, ils ont eu quelque
grand-père mercier, la ligne maternelle a fait fortune dans le commerce
des vins, et le du Ronceret anobli devait être greffier... Mais, si tu
réussis à te défaire d'Arthur, les du Ronceret seront au moins barons,
je te le promets, ma petite biche. Vois-tu, mon enfant, il faut te
faire mariner pendant cinq ou six ans en province si tu veux enterrer
la Schontz dans la présidente... Ce drôle t'a jeté des regards dont les
intentions étaient claires, tu le tiens...

--Non, répondit Aurélie, à l'offre de ma main, il est resté, comme les
eaux-de-vie dans le bulletin de la Bourse, très-calme.

--Je me charge de le décider, s'il est gris... Va voir où ils en sont
tous...

--Ce n'est pas la peine d'y aller, je n'entends plus que Bixiou qui
fait une de ses _charges_ sans qu'on l'écoute; mais je connais mon
Arthur, il se croit obligé d'être poli avec Bixiou; et, les yeux
fermés, il doit le regarder encore.

--Rentrons, alors!...

--Ah! çà! dans l'intérêt de qui travaillerai-je, Maxime? demanda tout à
coup madame Schontz.

--De madame de Rochefide, répondit nettement Maxime, il est impossible
de la rapatrier avec Arthur tant que tu le tiendras; il s'agit pour
elle d'être à la tête de sa maison et de jouir de quatre cent mille
francs de rentes!

--Elle ne me propose que deux cent mille francs?... J'en veux trois
cent, puisqu'il s'agit d'elle. Comment, j'ai eu soin de son moutard et
de son mari, je tiens sa place en tout, et elle lésinerait avec moi!
Tiens, mon cher, j'aurais alors un million. Avec ça, si tu me promets
la présidence du tribunal d'Alençon, je pourrai faire ma tête en madame
du Ronceret....

--Ça va, dit Maxime.

--M'embêtera-t-on dans cette petite ville-là!... s'écria
philosophiquement Aurélie. J'ai tant entendu parler de cette
province-là par d'Esgrignon et par la Val-Noble, que c'est comme si j'y
avais déjà vécu.

--Et si je t'assurais l'appui de la noblesse?...

--Ah! Maxime, tu m'en diras tant!... Oui, mais le pigeon refuse
l'aile...

--Et il est bien laid avec sa peau de prune, il a des soies au lieu de
favoris, il a l'air d'un marcassin, quoiqu'il ait des yeux d'oiseau
de proie. Ça fera le plus beau président du monde. Sois tranquille,
dans dix minutes il te chantera l'air d'Isabelle au quatrième acte de
_Robert le Diable_: «Je suis à tes genoux!...» mais tu te charges de
renvoyer Arthur à ceux de Béatrix...

--C'est difficile, mais à plusieurs on y parviendra...

Vers dix heures et demie, les convives rentrèrent au salon pour prendre
le café. Dans les circonstances où se trouvait madame Schontz, Couture
et du Ronceret, il est facile d'imaginer quel effet dut alors produire
sur l'ambitieux Normand la conversation suivante que Maxime eut avec
Couture dans un coin et à mi-voix pour n'être entendu de personne, mais
que Fabien écouta.

--Mon cher, si vous voulez être sage, vous accepterez dans un
département éloigné la Recette générale que madame de Rochefide vous
fera donner; le million d'Aurélie vous permettra de déposer votre
cautionnement, et vous vous séparerez de biens en l'épousant. Vous
deviendrez député si vous savez bien mener votre barque, et la prime
que je veux pour vous avoir sauvé, ce sera votre vote à la chambre.

--Je serai toujours fier d'être un de vos soldats.

--Ah! mon cher, vous l'avez échappé belle! Figurez-vous qu'Aurélie
s'était amourachée de ce Normand d'Alençon, elle demandait qu'on
le fît baron, président du tribunal de sa ville et officier de la
Légion-d'Honneur. Mon imbécile n'a pas su deviner la valeur de madame
Schontz, et vous devez votre fortune à un dépit; aussi ne lui donnez
pas le temps de réfléchir. Quant à moi, je vais mettre les fers au feu.

Et Maxime quitta Couture au comble du bonheur, en disant à La
Palférine:--Veux-tu que je t'emmène, mon fils?...

A onze heures Aurélie se trouvait entre Couture, Fabien et Rochefide.
Arthur dormait dans une bergère, Couture et Fabien essayaient de se
renvoyer sans y parvenir. Madame Schontz termina cette lutte en disant
à Couture un:--A demain, mon cher?... qu'il prit en bonne part.

--Mademoiselle, dit Fabien tout bas, quand vous m'avez vu songeur à
l'offre que vous me faisiez indirectement, ne croyez pas qu'il y eût
chez moi la moindre hésitation; mais vous ne connaissez pas ma mère, et
jamais elle ne consentirait à mon bonheur...

--Vous avez l'âge des sommations respectueuses, mon cher, répondit
insolemment Aurélie. Mais, si vous avez peur de maman, vous n'êtes pas
mon fait.

--Joséphine! dit tendrement l'Héritier en passant avec audace la
main droite autour de la taille de madame Schontz, j'ai cru que vous
m'aimiez?

--Après?

--Peut-être pourrait-on apaiser ma mère et obtenir plus que son
consentement.

--Et comment?

--Si vous voulez employer votre crédit...

--A te faire créer baron, officier de la Légion-d'Honneur, président du
tribunal, mon fils? n'est-ce pas... Écoute, j'ai tant fait de choses
dans ma vie que je suis capable de la vertu! Je puis être une brave
femme, une femme loyale, et remorquer très haut mon mari; mais je veux
être aimée par lui sans que jamais un regard, une pensée, soit détourné
de mon cœur, pas même en intention... Ça te va-t-il?... Ne te lie pas
imprudemment, il s'agit de ta vie, mon petit.

--Avec une femme comme vous, je tope sans voir, dit Fabien enivré par
un regard autant qu'il l'était de liqueurs des îles.

--Tu ne te repentiras jamais de cette parole, mon bichon, tu seras
pair de France... Quant à ce pauvre vieux, reprit-elle en regardant
Rochefide qui dormait, d'aujourd'hui, n, i, ni, c'est fini!

Ce fut si joli, si bien dit, que Fabien saisit madame Schontz et
l'embrassa, par un mouvement de rage et de joie où la double ivresse de
l'amour et du vin cédait à celle du bonheur et de l'ambition.

--Songe, mon cher enfant, dit-elle, à te bien conduire dès à présent
avec ta femme, ne fais pas l'amoureux, et laisse-moi me retirer
convenablement de mon bourbier. Et Couture, qui se croit riche et
receveur général!

--J'ai cet homme en horreur, dit Fabien, je voudrais ne plus le voir.

--Je ne le recevrai plus, répondit la courtisane d'un petit air prude.
Maintenant que nous sommes d'accord, mon Fabien, va-t'en, il est une
heure.

Cette petite scène donna naissance, dans le ménage d'Aurélie et
d'Arthur, jusqu'alors si complétement heureux, à la phase de la guerre
domestique déterminée au sein de tous les foyers par un intérêt secret
chez un des conjoints. Le lendemain même Arthur s'éveilla seul, et
trouva madame Schontz froide comme ces sortes de femmes savent se faire
froides.

--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda-t-il en déjeunant et
regardant Aurélie.

--C'est comme ça, dit-elle, à Paris. On s'est endormi par un temps
humide, le lendemain les pavés sont secs et tout est si bien gelé qu'il
y de la poussière; voulez-vous une brosse?...

--Mais qu'as-tu, ma chère petite?

--Allez trouver votre grande bringue de femme...

--Ma femme?... s'écria le pauvre marquis.

--N'ai-je pas deviné pourquoi vous m'avez amené Maxime?... Vous voulez
vous réconcilier avec madame de Rochefide qui peut-être a besoin de
vous pour un moutard indiscret... Et moi, que vous dites si fine, je
vous conseillais de lui rendre sa fortune!... Oh! je conçois votre
plan! au bout de cinq ans, monsieur est las de moi. Je suis bien en
chair, Béatrix est bien en os, ça vous changera. Vous n'êtes pas
le premier à qui je connais le goût des squelettes. Votre Béatrix
se met bien d'ailleurs et vous êtes de ces hommes qui aiment des
porte-manteaux. Puis, vous voulez faire renvoyer monsieur du Guénic.
C'est un triomphe!... Ça vous posera bien. Parlera-t-on de cela, vous
allez être un héros!

Madame Schontz n'avait pas arrêté le cours de ses railleries à
deux heures après midi, malgré les protestations d'Arthur. Elle
se dit invitée à dîner. Elle engagea _son infidèle_ à se passer
d'elle aux Italiens, elle allait voir une première représentation à
l'Ambigu-Comique et y faire connaissance avec une femme charmante,
madame de La Baudraye, une maîtresse à Lousteau. Arthur proposa,
pour preuve de son attachement éternel à sa petite Aurélie et de son
aversion pour sa femme, de partir le lendemain même pour l'Italie et
d'y aller vivre maritalement à Rome, à Naples, à Florence, au choix
d'Aurélie, en lui offrant une donation de soixante mille francs de
rentes.

--C'est des _giries_ tout cela, dit-elle. Cela ne vous empêchera pas de
vous raccommoder avec votre femme, et vous ferez bien.

Arthur et Aurélie se quittèrent sur ce dialogue formidable, lui pour
aller jouer et dîner au club, elle pour s'habiller et passer la soirée
en tête-à-tête avec Fabien.

Monsieur de Rochefide trouva Maxime au club, et se plaignit en homme
qui sentait arracher de son cœur une félicité dont les racines y
tenaient à toutes les fibres. Maxime écouta les doléances du marquis
comme les gens polis savent écouter, en pensant à autre chose.

--Je suis homme de bon conseil en ces sortes de matières, mon cher, lui
répondit-il. Eh bien, tu fais fausse route en laissant voir à Aurélie
combien elle t'est chère. Laisse-moi te présenter à madame Antonia.
C'est un cœur à louer. Tu verras la Schontz devenir bien petit
garçon... elle a trente-sept ans, ta Schontz, et madame Antonia n'a pas
plus de vingt-six ans! et quelle femme! elle n'a pas d'esprit que dans
la tête, elle!... C'est d'ailleurs mon élève. Si madame Schontz reste
sur les ergots de sa fierté, sais-tu ce que cela voudra dire?...

--Ma foi, non.

--Qu'elle veut peut-être se marier, et alors rien ne pourra l'empêcher
de te quitter. Après six ans de bail, elle en a bien le droit, cette
femme... Mais, si tu voulais m'écouter, il y a mieux à faire. Ta femme
aujourd'hui vaut mille fois mieux que toutes les Schontz et toutes les
Antonia du quartier Saint-Georges. C'est une conquête difficile; mais
elle n'est pas impossible, et maintenant elle te rendrait heureux comme
un Orgon! Dans tous les cas, il faut, si tu ne veux pas avoir l'air
d'un niais, venir ce soir souper chez Antonia.

--Non, j'aime trop Aurélie, je ne veux pas qu'elle ait la moindre chose
à me reprocher.

--Ah! mon cher, quelle existence tu te prépares!... s'écria Maxime.

--Il est onze heures, elle doit être revenue de l'Ambigu, dit Rochefide
en sortant.

Et il cria rageusement à son cocher d'aller à fond de train rue de La
Bruyère.

Madame Schontz avait donné des instructions précises, et monsieur put
entrer absolument comme s'il était en bonne intelligence avec madame;
mais, avertie de l'entrée au logis de monsieur, madame s'arrangea
pour faire entendre à monsieur le bruit de la porte du cabinet de
toilette qui se ferma comme se ferment les portes quand les femmes sont
surprises. Puis, dans l'angle du piano, le chapeau de Félicien oublié à
dessein fut très maladroitement repris par la femme de chambre, dans le
premier moment de conversation entre monsieur et madame.

--Tu n'es pas allée à l'Ambigu, mon petit?

--Non, mon cher, j'ai changé d'avis, j'ai fait de la musique.

--Qui donc est venu te voir?... dit le marquis avec bonhomie en voyant
emporter le chapeau par la femme de chambre.

--Mais personne.

Sur cet audacieux mensonge, Arthur baissa la tête, il passait sous
les fourches caudines de la Complaisance. L'amour véritable a de ces
sublimes lâchetés. Arthur se conduisait avec madame Schontz comme
Sabine avec Calyste, comme Calyste avec Béatrix.

En huit jours, il se fit une métamorphose de larve en papillon chez
le jeune, spirituel et beau Charles-Édouard, comte Rusticoli de La
Palférine, le héros de la Scène intitulée _Un Prince de la Bohême_
(voir les Scènes de la vie Parisienne), ce qui dispense de faire
ici son portrait et de peindre son caractère. Jusqu'alors il avait
misérablement vécu, comblant ses déficits par une audace à la Danton;
mais il paya ses dettes, puis il eut, selon le conseil de Maxime, une
petite voiture basse, il fut admis au Jockey-club, au club de la rue de
Grammont, il devint d'une élégance supérieure; enfin il publia dans le
_Journal des Débats_ une nouvelle qui lui valut en quelques jours une
réputation comme les auteurs de profession ne l'obtiennent pas après
plusieurs années de travaux et de succès, car il n'y a rien de violent
à Paris comme ce qui doit être éphémère. Nathan, bien certain que le
comte ne publierait jamais autre chose, fit un tel éloge de ce gracieux
et impertinent jeune homme chez madame de Rochefide, que Béatrix
aiguillonnée par la lecture de cette nouvelle manifesta le désir de
voir ce jeune roi des truands de bon ton.

--Il sera d'autant plus enchanté de venir ici, répondit Nathan, que je
le sais épris de vous à faire des folies.

--Mais il les a toutes faites, m'a-t-on dit.

--Toutes, non, répondit Nathan, il n'a pas encore fait celle d'aimer
une honnête femme.

Six jours après le complot ourdi sur le boulevard des Italiens entre
Maxime et le séduisant comte Charles-Édouard, ce jeune homme à qui la
nature avait donné sans doute par raillerie une figure délicieusement
mélancolique, fit sa première invasion au nid de la colombe de la
rue de Chartres, qui, pour cette réception, prit une soirée où
Calyste était obligé d'aller dans le monde avec sa femme. Lorsque
vous rencontrerez La Palférine ou quand vous arriverez au _Prince de
la Bohême_, dans le troisième Livre de cette longue histoire de nos
mœurs, vous concevrez parfaitement le succès obtenu dans une seule
soirée par cet esprit étincelant, par cette verve inouïe, surtout si
vous vous figurez le bien-jouer du cornac qui consentit à le servir
dans ce début. Nathan fut bon camarade, il fit briller le jeune comte,
comme un bijoutier montrant une parure à vendre en fait scintiller les
diamants. La Palférine se retira discrètement le premier, il laissa
Nathan et la comtesse ensemble, en comptant sur la collaboration de
l'auteur célèbre, qui fut admirable. En voyant la marquise abasourdie,
il lui mit le feu dans le cœur par des réticences qui remuèrent en
elle des fibres de curiosité qu'elle ne se connaissait pas. Nathan fit
entendre ainsi que l'esprit de La Palférine n'était pas tant la cause
de ses succès auprès des femmes que sa supériorité dans l'art d'aimer,
et il le grandit démesurément.

C'est ici le lieu de constater un nouvel effet de cette grande loi
des Contraires qui détermine beaucoup de crises du cœur humain
et qui rend raison de tant de bizarreries, qu'on est forcé de la
rappeler quelquefois, tout aussi bien que la loi des Similaires.
Les courtisanes, pour embrasser tout le sexe féminin qu'on baptise,
qu'on débaptise et rebaptise à chaque quart de siècle, conservent
toutes au fond de leur cœur un florissant désir de recouvrer leur
liberté, d'aimer purement, saintement et noblement un être auquel elles
sacrifient tout (Voir _Splendeurs et Misère des courtisanes_). Elles
éprouvent ce besoin antithétique avec tant de violence, qu'il est rare
de rencontrer une de ces femmes qui n'ait pas aspiré plusieurs fois à
la vertu par l'amour. Elles ne se découragent pas malgré d'affreuses
tromperies. Au contraire, les femmes contenues par leur éducation,
par le rang qu'elles occupent, enchaînées par la noblesse de leur
famille, vivant au sein de l'opulence, portant une auréole de vertus,
sont entraînées, secrètement bien entendu, vers les régions tropicales
de l'amour. Ces deux natures de femmes si opposées ont donc au fond
du cœur, l'une un petit désir de vertu, l'autre ce petit désir de
libertinage que J.-J. Rousseau le premier a eu le courage de signaler.
Chez l'une, c'est le dernier reflet du rayon divin qui n'est pas encore
éteint; chez l'autre, c'est le reste de notre boue primitive. Cette
dernière griffe de la bête fut agacée, ce cheveu du diable fut tiré par
Nathan avec une excessive habileté. La marquise se demanda sérieusement
si jusqu'à présent elle n'avait pas été la dupe de sa tête, si son
éducation était complète. Le vice?... c'est peut-être le désir de tout
savoir.

Le lendemain, Calyste parut à Béatrix ce qu'il était, un loyal et
parfait gentilhomme, mais sans verve ni esprit. A Paris, un homme
spirituel est un homme qui a de l'esprit comme les fontaines ont
de l'eau, car les gens du monde et les Parisiens en général sont
spirituels; mais Calyste aimait trop, il était trop absorbé pour
apercevoir le changement de Béatrix et la satisfaire en déployant
de nouvelles ressources; il parut très pâle au reflet de la soirée
précédente, et ne donna pas la moindre émotion à l'affamée Béatrix.
Un grand amour est un crédit ouvert à une puissance si vorace, que
le moment de la faillite arrive toujours. Malgré la fatigue de cette
journée, la journée où une femme s'ennuie auprès d'un amant, Béatrix
frissonna de peur en pensant à une rencontre entre La Palférine, le
successeur de Maxime de Trailles, et Calyste, homme de courage sans
forfanterie. Elle hésita donc à revoir le jeune comte; mais ce nœud
fut tranché par un fait décisif. Béatrix avait pris un tiers de loge
aux Italiens, dans une loge obscure du rez-de-chaussée, afin de ne
pas être vue. Depuis quelques jours Calyste enhardi conduisait la
marquise et se tenait dans cette loge derrière elle, en combinant
leur arrivée assez tard pour qu'ils ne fussent aperçus par personne.
Béatrix sortait une des premières de la salle avant la fin du dernier
acte, et Calyste l'accompagnait de loin en veillant sur elle, quoique
le vieil Antoine vînt chercher sa maîtresse. Maxime et La Palférine
étudièrent cette stratégie inspirée par le respect des convenances,
par ce besoin de cachotterie qui distingue les idolâtres de l'éternel
Enfant, et aussi par une peur qui oppresse toutes les femmes autrefois
les constellations du monde et que l'amour a fait choir de leur rang
zodiacal. L'humiliation est alors redoutée comme une agonie plus
cruelle que la mort; mais cette agonie de la fierté, cette avanie,
que les femmes restées à leur rang dans l'Olympe jettent à celles
qui en sont tombées, eut lieu dans les plus affreuses conditions par
les soins de Maxime. A une représentation de la _Lucia_ qui finit,
comme on sait, par un des plus beaux triomphes de Rubini, madame de
Rochefide qu'Antoine n'était pas venu prévenir arriva par son couloir
au péristyle du théâtre dont les escaliers étaient encombrés de jolies
femmes étagées sur les marches ou groupées en bas en attendant que leur
domestique annonçât leur voiture. Béatrix fut reconnue par tous les
yeux à la fois, elle excita dans tous les groupes des chuchotements qui
firent rumeur. En un clin d'œil la foule se dissipa, la marquise resta
seule comme une pestiférée. Calyste n'osa pas, en voyant sa femme sur
un des deux escaliers, aller tenir compagnie à la réprouvée, et Béatrix
lui jeta, mais en vain, par un regard trempé de larmes, à deux fois,
une prière de venir près d'elle. En ce moment La Palférine, élégant,
superbe, charmant, quitta deux femmes, vint saluer la marquise et
causer avec elle.

--Prenez mon bras et sortez fièrement, je saurai trouver votre voiture,
lui dit-il.

--Voulez-vous finir la soirée avec moi? lui répondit-elle en montant
dans sa voiture et lui faisant place près d'elle.

La Palférine dit à son groom: «Suis la voiture de madame!» et monta
près de madame de Rochefide à la stupéfaction de Calyste, qui resta
planté sur ses deux jambes comme si elles fussent devenues de plomb,
car ce fut pour l'avoir aperçu pâle et blême que Béatrix fit signe
au jeune comte de monter près d'elle. Toutes les colombes sont des
Robespierre à plumes blanches. Trois voitures arrivèrent rue de
Chartres avec une foudroyante rapidité, celle de Calyste, celle de la
Palférine, celle de la marquise.

--Ah! vous voilà?... dit Béatrix en entrant dans son salon appuyée
sur le bras du jeune comte et y trouvant Calyste dont le cheval avait
dépassé les deux autres équipages.

--Vous connaissez donc monsieur? demanda rageusement Calyste à Béatrix.

--Monsieur le comte de la Palférine me fut présenté par Nathan il y
a dix jours, répondit Béatrix, et vous, monsieur, vous me connaissez
depuis quatre ans...

--Et je suis prêt, madame, dit Charles-Édouard, à faire repentir
jusque dans ses petits-enfants madame la marquise d'Espard, qui la
première s'est éloignée de vous...

--Ah! c'est _elle_!... cria Béatrix: je lui revaudrai cela.

--Pour vous venger, il faudrait reconquérir votre mari, mais je suis
capable de vous le ramener, dit le jeune homme à l'oreille de la
marquise.

La conversation ainsi commencée alla jusqu'à deux heures du matin sans
que Calyste, dont la rage fut sans cesse refoulée par des regards
de Béatrix, eût pu lui dire deux mots à part. La Palférine, qui
n'aimait pas Béatrix, fut d'une supériorité de bon goût, d'esprit et
de grâce égale à l'infériorité de Calyste qui se tortillait sur les
meubles comme un ver coupé en deux, et qui par trois fois se leva pour
souffleter La Palférine. La troisième fois que Calyste fit un bond
vers son rival, le jeune comte lui dit un:--«Souffrez-vous, monsieur
le baron?...» qui fit asseoir Calyste sur une chaise, et il y resta
comme un terme. La marquise conversait avec une aisance de Célimène,
en feignant d'ignorer que Calyste fût là. Palférine eut la suprême
habileté de sortir sur un mot plein d'esprit en laissant les deux
amants brouillés.

Ainsi, par l'adresse de Maxime, le feu de la discorde flambait dans le
double ménage de monsieur et de madame de Rochefide. Le lendemain, en
apprenant le succès de cette scène par La Palférine au Jockey-club où
le jeune comte jouait au wisk avec succès, il alla rue de La Bruyère, à
l'hôtel Schontz, savoir comment Aurélie menait sa barque.

--Mon cher, dit madame Schontz en riant à l'aspect de Maxime, je suis
au bout de tous mes expédients, Rochefide est incurable. Je finis ma
carrière de galanterie en m'apercevant que l'esprit y est un malheur.

--Explique-moi cette parole?...

--D'abord, mon cher ami, j'ai tenu mon Arthur pendant huit jours
au régime des coups de pied dans les os des jambes, des _scies_
les plus patriotiques et de tout ce que nous connaissons de plus
désagréable dans notre métier.--«Tu es malade, me disait-il avec une
douceur paternelle, car je ne t'ai fait que du bien, et je t'aime
à l'adoration.--Vous avez un tort, mon cher, lui ai-je dit, vous
m'ennuyez.--Eh! bien, n'as-tu pas pour t'amuser les gens les plus
spirituels et les plus jolis jeunes gens de Paris?» m'a répondu ce
pauvre homme. J'ai été collée. Là j'ai senti que je l'aimais.

--Ah! dit Maxime.

--Que veux-tu? c'est plus fort que nous, on ne résiste pas à ces
façons-là. J'ai changé la pédale. J'ai fait des agaceries à ce sanglier
judiciaire, à mon futur tourné comme Arthur en mouton, je l'ai fait
rester là sur la bergère de Rochefide, et je l'ai trouvé bien sot.
Me suis-je ennuyée?... il fallait bien avoir là Fabien pour me faire
surprendre avec lui...

--Eh bien! s'écria Maxime, arrive donc?... Voyons, quand Rochefide t'a
eu surprise?...

--Tu n'y es pas, mon bonhomme. Selon tes instructions, les bans sont
publiés, notre contrat se griffonne, ainsi Notre-Dame-de-Lorette n'a
rien à redire. Quand il y a promesse de mariage, on peut bien donner
des arrhes... En nous surprenant, Fabien et moi, le pauvre Arthur s'est
retiré sur la pointe des pieds jusque dans la salle à manger, et il
s'est mis à faire--«broum! broum!» en toussaillant et heurtant beaucoup
de chaises. Ce grand niais de Fabien, à qui je ne peux pas tout dire, a
eu peur...

    Voilà, mon cher Maxime, à quel point nous en sommes...

Arthur me verrait deux, un matin en entrant dans ma chambre, il est
capable de me dire:--Avez-vous bien passé la nuit, mes enfants?

Maxime hocha la tête et joua pendant quelques instants avec sa canne.

--Je connais ces natures-là, dit-il. Voici comment il faut t'y prendre,
il n'y a plus qu'à jeter Arthur par la fenêtre et à bien fermer la
porte. Tu recommenceras ta dernière scène avec Fabien?...

--En voilà une corvée, car enfin le sacrement ne m'a pas encore donné
sa vertu...

--Tu t'arrangeras pour échanger un regard avec Arthur quand il te
surprendra, dit Maxime en continuant; s'il se fâche, tout est dit. S'il
fait encore broum! broum! c'est encore bien mieux fini...

--Comment?...

--Hé bien! tu te fâcheras, tu lui diras:--«Je me croyais aimée,
estimée; mais vous n'éprouvez plus rien pour moi; vous n'avez pas de
jalousie.» Tu connais la tirade. «Dans ce cas-là, Maxime (fais-moi
intervenir) tuerait son homme sur le coup. (Et pleure!) Et Fabien, lui
(fais-lui honte en le comparant à Fabien), Fabien que j'aime, Fabien
tirerait un poignard pour vous le plonger dans le cœur. Ah! voilà
aimer! Aussi, tenez, adieu, bonsoir, reprenez votre hôtel, j'épouse
Fabien, il me donne son nom, lui! il foule aux pieds sa vieille mère.»
Enfin, tu...

--Connu! connu! je serai superbe! s'écria madame Schontz. Ah! Maxime,
il n'y aura jamais qu'un Maxime, comme il n'y a eu qu'un de Marsay.

--La Palférine est plus fort que moi, répondit modestement le comte de
Trailles, il va bien.

--Il a de la langue, mais tu as du poignet et des reins! En as-tu
supporté? en as-tu peloté? dit la Schontz.

--La Palférine a tout, il est profond et instruit; tandis que je
suis ignorant, répondit Maxime. J'ai vu Rastignac qui s'est entendu
sur-le-champ avec le Garde-des-Sceaux, Fabien sera nommé président, et
officier de la Légion d'honneur après un an d'exercice.

--Je me ferai dévote! répondit madame Schontz en accentuant cette
phrase de manière à obtenir un signe d'approbation de Maxime.

--Les prêtres valent mieux que nous, repartit Maxime.

--Ah! vraiment? demanda madame Schontz. Je pourrai donc rencontrer
des gens à qui parler en province. J'ai commencé mon rôle. Fabien a
déjà dit à sa mère que la grâce m'avait éclairée, et il a fasciné la
bonne femme de mon million et de la présidence; elle consent à ce que
nous demeurions chez elle, elle a demandé mon portrait et m'a envoyé
le sien: si l'Amour le regardait, il en tomberait... à la renverse!
Va-t'en, Maxime, ce soir je vais exécuter mon pauvre homme, ça me fend
le cœur.

Deux jours après, en s'abordant sur le seuil de la maison du
Jockey-club, Charles-Édouard dit à Maxime:--C'est fait! Ce mot, qui
contenait tout un drame horrible, épouvantable, accompli souvent par
vengeance, fit sourire le comte de Trailles.

--Nous allons entendre les doléances de Rochefide, dit Maxime, car
vous avez touché but ensemble, Aurélie et toi! Aurélie a mis Arthur à
la porte, et il faut maintenant le chambrer, il doit donner trois cent
mille francs à madame du Ronceret et revenir à sa femme; nous allons
lui prouver que Béatrix est supérieure à Aurélie.

--Nous avons bien dix jours devant nous, dit finement Charles-Édouard,
et en conscience ce n'est pas trop; car maintenant que je connais la
marquise, le pauvre homme sera joliment volé.

--Comment feras-tu, lorsque la bombe éclatera?

--On a toujours de l'esprit quand on a le temps d'en chercher, je suis
surtout superbe en me préparant.

Les deux joueurs entrèrent ensemble dans le salon et trouvèrent le
marquis de Rochefide vieilli de deux ans, il n'avait pas mis son
corset, il était sans son élégance, la barbe longue.

--Eh bien! mon cher marquis?... dit Maxime.

--Ah! mon cher, ma vie est brisée...

Arthur parla pendant dix minutes et Maxime l'écouta gravement, il
pensait à son mariage qui se célébrait dans huit jours.

--Mon cher Arthur, je t'avais donné le seul moyen que je connusse de
garder Aurélie, et tu n'as pas voulu...

--Lequel?

--Ne t'avais-je pas conseillé d'aller souper chez Antonia?

--C'est vrai... Que veux-tu? j'aime... et toi, tu fais l'amour comme
Grisier fait des armes.

--Écoute, Arthur, donne-lui trois cent mille francs de son petit hôtel,
et je te promets de te trouver mieux qu'elle... Je te parlerai de cette
belle inconnue plus tard, je vois d'Ajuda qui veut me dire deux mots.

Et Maxime laissa l'homme inconsolable pour aller au représentant d'une
famille à consoler.

--Mon cher, dit l'autre marquis à l'oreille de Maxime, la duchesse est
au désespoir, Calyste a fait faire secrètement ses malles, il a pris
un passe-port. Sabine veut suivre les fugitifs, surprendre Béatrix et
la griffer. Elle est grosse, et ça prend la tournure d'une envie assez
meurtrière, car elle est allée acheter publiquement des pistolets.

--Dis à la duchesse que madame de Rochefide ne partira pas, et que dans
quinze jours tout sera fini. Maintenant, d'Ajuda, ta main? Ni toi, ni
moi, nous n'avons jamais rien dit, rien su! nous admirerons les hasards
de la vie!...

--La duchesse m'a déjà fait jurer sur les saints évangiles et sur la
croix de me taire.

--Tu recevras ma femme dans un mois d'ici...

--Avec plaisir.

--Tout le monde sera content, répondit Maxime. Seulement, préviens la
duchesse d'une circonstance qui va retarder de six semaines son voyage
en Italie, je te dirai quoi plus tard.

--Qu'est-ce!... dit d'Ajuda qui regardait La Palférine.

--Le mot de Socrate avant de partir: nous devons un coq à Esculape,
répondit La Palférine sans sourciller.

Pendant dix jours, Calyste fut sous le poids d'une colère d'autant
plus invincible qu'elle était doublée d'une véritable passion. Béatrix
éprouvait cet amour si brutalement, mais si fidèlement dépeint à la
duchesse de Grandlieu par Maxime de Trailles. Peut-être n'existe-t-il
pas d'êtres bien organisés qui ne ressentent cette terrible passion
une fois dans le cours de leur vie. La marquise se sentait domptée par
une force supérieure, par un jeune homme à qui sa qualité n'imposait
pas, qui, tout aussi noble qu'elle, la regardait d'un œil puissant et
calme, et à qui ses plus grands efforts de femme arrachaient à peine
un sourire d'éloge. Enfin, elle était opprimée par un tyran qui ne la
quittait jamais sans la laisser pleurant, blessée et se croyant des
torts. Charles-Édouard jouait à madame de Rochefide la comédie que
madame de Rochefide jouait depuis six mois à Calyste. Béatrix, depuis
l'humiliation publique reçue aux Italiens, n'était pas sortie avec
monsieur du Guénic de cette proposition:

--Vous m'avez préféré le monde et votre femme, vous ne m'aimez donc
pas. Si vous voulez me prouver que vous m'aimez, sacrifiez-moi votre
femme et le monde. Abandonnez Sabine, et allons vivre en Suisse, en
Italie, en Allemagne!

S'autorisant de ce dur _ultimatum_, elle avait établi ce blocus que
les femmes dénoncent par de froids regards, par des gestes dédaigneux
et par leur contenance de place forte. Elle se croyait délivrée
de Calyste, elle pensait que jamais il n'oserait rompre avec les
Grandlieu. Laisser Sabine à qui mademoiselle des Touches avait laissé
sa fortune, n'était-ce pas se vouer à la misère? Mais Calyste, devenu
fou de désespoir, avait secrètement pris un passe-port, et prié sa mère
de lui faire passer une somme considérable. En attendant cet envoi
de fonds, il surveillait Béatrix, en proie à toute la fureur d'une
jalousie bretonne. Enfin, neuf jours après la fatale communication
faite au club par La Palférine à Maxime, le baron, à qui sa mère avait
envoyé trente mille francs, accourut chez Béatrix avec l'intention de
forcer le blocus, de chasser La Palférine et de quitter Paris avec son
idole apaisée. Ce fut une de ces alternatives terribles où les femmes
qui ont conservé quelque peu de respect d'elles-mêmes s'enfoncent à
jamais dans les profondeurs du vice, mais d'où elles peuvent revenir à
la vertu. Jusque-là madame de Rochefide se regardait comme une femme
vertueuse au cœur de laquelle il était tombé deux passions; mais
adorer Charles-Édouard et se laisser aimer par Calyste, elle allait
perdre sa propre estime; car, là où commence le mensonge, commence
l'infamie. Elle avait donné des droits à Calyste, et nul pouvoir humain
ne pouvait empêcher le Breton de se mettre à ses pieds et de les
arroser des larmes d'un repentir absolu. Beaucoup de gens s'étonnent
de l'insensibilité glaciale sous laquelle les femmes éteignent leurs
amours; mais si elles n'effaçaient point ainsi le passé, la vie serait
sans dignité pour elles, elles ne pourraient jamais résister à la
privauté fatale à laquelle elles se sont une fois soumises. Dans la
situation entièrement neuve où elle se trouvait, Béatrix eût été sauvée
si La Palférine fût venu; mais l'intelligence du vieil Antoine la
perdit.

En entendant une voiture qui arrêtait à la porte, elle dit à
Calyste:--Voilà du monde! et elle courut afin de prévenir un éclat.

Antoine, en homme prudent, dit à Charles-Édouard qui ne venait pas pour
autre chose que pour entendre cette parole:--Madame la marquise est
sortie!

Quand Béatrix apprit de son vieux domestique la visite du jeune comte
et la réponse faite, elle dit: «--C'est bien!» et rentra dans son salon
en se disant:--«Je me ferai religieuse!»

Calyste, qui s'était permis d'ouvrir la fenêtre, aperçut son rival.

--Qui donc est venu? demanda-t-il.

--Je ne sais pas, Antoine est encore en bas.

--C'est La Palférine...

--Cela pourrait être...

--Tu l'aimes, et voilà pourquoi tu me trouves des torts, je l'ai vu!...

--Tu l'as vu!...

--J'ai ouvert la fenêtre...

Béatrix tomba comme morte sur son divan. Alors elle transigea pour
avoir un lendemain; elle remit le départ à huit jours sous prétexte
d'affaires, et se jura de défendre sa porte à Calyste si elle pouvait
apaiser La Palférine, car tels sont les épouvantables calculs et les
brûlantes angoisses que cachent ces existences sorties des rails sur
lesquels roule le grand convoi social.

Lorsque Béatrix fut seule, elle se trouva si malheureuse, si
profondément humiliée, qu'elle se mit au lit: elle était malade; le
combat violent qui lui déchirait le cœur lui parut avoir une réaction
horrible, elle envoya chercher le médecin; mais en même temps, elle fit
remettre chez La Palférine la lettre suivante, où elle se vengea de
Calyste avec une sorte de rage.

«Mon ami, venez me voir, je suis au désespoir. Antoine vous a renvoyé
quand votre arrivée eût mis fin à l'un des plus horribles cauchemars de
ma vie en me délivrant d'un homme que je hais, et que je ne reverrai
plus jamais, je l'espère. Je n'aime que vous au monde, et je n'aimerai
plus que vous, quoique j'aie le malheur de ne pas vous plaire autant
que je le voudrais...»

Elle écrivit quatre pages qui, commençant ainsi, finissaient par une
exaltation beaucoup trop poétique pour être typographiée, mais où
Béatrix se compromettait tant qu'elle la termina par: «Suis-je assez à
ta merci? Ah! rien ne me coûtera pour te prouver combien tu es aimé.»
Et elle signa, ce qu'elle n'avait jamais fait ni pour Calyste ni pour
Conti.

Le lendemain, à l'heure où le jeune comte vint chez la marquise, elle
était au bain; Antoine le pria d'attendre. A son tour, il fit renvoyer
Calyste, qui, tout affamé d'amour, vint de bonne heure, et qu'il
regarda par la fenêtre au moment où il remontait en voiture désespéré.

--Ah! Charles, dit la marquise en entrant dans son salon, vous m'avez
perdue!...

--Je le sais bien, madame, répondit tranquillement La Palférine. Vous
m'avez juré que vous n'aimiez que moi, vous m'avez offert de me donner
une lettre dans laquelle vous écririez les motifs que vous auriez
de vous tuer, afin qu'en cas d'infidélité je pusse vous empoisonner
sans avoir rien à craindre de la justice humaine, comme si des gens
supérieurs avaient besoin de recourir au poison pour se venger. Vous
m'avez écrit: _Rien ne me coûtera pour te prouver combien tu es
aimé!_... Eh! bien, je trouve une contradiction dans ce mot: _Vous
m'avez perdue!_ avec cette fin de lettre... Je saurai maintenant si
vous avez eu le courage de rompre avec du Guénic...

--Eh bien! tu t'es vengé de lui par avance, dit-elle en lui sautant au
cou. Et, de cette affaire-là, toi et moi nous sommes liés à jamais...

--Madame, répondit froidement le prince de la Bohême, si vous me voulez
pour ami, j'y consens; mais à des conditions...

--Des conditions?

--Oui, des conditions que voici. Vous vous réconcilierez avec monsieur
de Rochefide, vous recouvrerez les honneurs de votre position, vous
reviendrez dans votre bel hôtel de la rue d'Anjou, vous y serez une des
reines de Paris: vous le pourrez en faisant jouer à Rochefide un rôle
politique et en mettant dans votre conduite l'habileté, la persistance
que madame d'Espard a déployée. Voilà la situation dans laquelle doit
être une femme à qui je fais l'honneur de me donner...

--Mais vous oubliez que le consentement de monsieur de Rochefide est
nécessaire.

--Oh! chère enfant! répondit La Palférine, nous vous l'avons préparé,
je lui ai engagé ma foi de gentilhomme que vous valiez toutes les
Schontz du quartier Saint-Georges, et vous me devez compte de mon
honneur...

Pendant huit jours, tous les jours, Calyste alla chez Béatrix dont
la porte lui fut refusée par Antoine, qui prenait une figure de
circonstance pour dire: «Madame la marquise est dangereusement malade.»
De là, Calyste courait chez La Palférine dont le valet de chambre
répondait: «Monsieur le comte est à la chasse!» Chaque fois le Breton
laissait une lettre pour La Palférine.

Le neuvième jour Calyste, assigné par un mot de La Palférine pour une
explication, le trouva, mais en compagnie de Maxime de Trailles, à qui
le jeune roué voulait donner sans doute une preuve de son savoir-faire
en le rendant témoin de cette scène.

--Monsieur le baron, dit tranquillement Charles-Édouard, voici les six
lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, elles sont saines
et entières, elles n'ont pas été décachetées, je savais d'avance ce
qu'elles pouvaient contenir en apprenant que vous me cherchiez partout,
depuis le jour que je vous ai regardé par la fenêtre quand vous étiez
à la porte d'une maison où la veille j'étais à la porte quand vous
étiez à la fenêtre. J'ai pensé que je devais ignorer des provocations
malséantes. Entre nous, vous avez trop de bon goût pour en vouloir
à une femme de ce qu'elle ne vous aime plus. C'est un mauvais moyen
de la reconquérir que de chercher querelle au préféré. Mais, dans la
circonstance actuelle, vos lettres étaient entachées d'un vice radical,
d'une _nullité_, comme disent les avoués. Vous avez trop de bon sens
pour en vouloir à un mari de reprendre sa femme. Monsieur de Rochefide
a senti que la situation de la marquise était sans dignité. Vous
ne trouverez plus madame de Rochefide rue de Chartres, mais bien à
l'hôtel de Rochefide, dans six mois, l'hiver prochain. Vous vous êtes
jeté fort étourdiment au milieu d'un raccommodement entre époux que
vous avez provoqué vous-même en ne sauvant pas à madame de Rochefide
l'humiliation qu'elle a subie aux Italiens. En sortant de là, Béatrix,
à qui j'avais porté déjà quelques propositions amicales de la part de
son mari, me prit dans sa voiture et son premier mot fut alors:--Allez
chercher Arthur!...

--Oh! mon Dieu!... s'écria Calyste, elle avait raison, j'avais manqué
de dévouement.

--Malheureusement, monsieur, ce pauvre Arthur vivait avec une de ces
femmes atroces, la Schontz, qui, depuis longtemps, se voyait d'heure
en heure sur le point d'être quittée. Madame Schontz, qui, sur la foi
du teint de Béatrix, nourrissait le désir de se voir un jour marquise
de Rochefide, est devenue enragée en trouvant ses châteaux en Espagne
à terre, elle a voulu se venger d'un seul coup de la femme et du mari!
Ces femmes-là, monsieur, se crèvent un œil pour en crever deux à leur
ennemi; la Schontz, qui vient de quitter Paris, en a crevé six!... Et
si j'avais eu l'imprudence d'aimer Béatrix, cette Schontz en aurait
crevé huit. Vous devez vous être aperçu que vous avez besoin d'un
oculiste...

Maxime ne put s'empêcher de sourire au changement de figure de Calyste
qui devint pâle en ouvrant alors les yeux sur sa situation.

--Croiriez-vous, monsieur le baron, que cette ignoble femme a donné sa
main à l'homme qui lui a fourni les moyens de se venger?... Oh! les
femmes!... Vous comprenez maintenant pourquoi Béatrix s'est renfermée
avec Arthur pour quelques mois à Nogent-sur-Marne où ils ont une
délicieuse petite maison, ils y recouvreront la vue. Pendant ce séjour,
on va remettre à neuf leur hôtel où la marquise veut déployer une
splendeur princière. Quand on aime sincèrement une femme si noble, si
grande, si gracieuse, victime de l'amour conjugal au moment où elle
a le courage de revenir à ses devoirs, le rôle de ceux qui l'adorent
comme vous l'adorez, qui l'admirent comme je l'admire, est de rester
ses amis quand on ne peut plus être que cela... Vous voudrez bien
m'excuser si j'ai cru devoir prendre monsieur le comte de Trailles pour
témoin de cette explication; mais je tenais beaucoup à être net en tout
ceci. Quant à moi, je veux surtout vous dire que si j'admire madame
de Rochefide comme intelligence, elle me déplaît souverainement comme
femme.

--Voilà donc comment finissent nos plus beaux rêves, nos amours
célestes! dit Calyste abasourdi par tant de révélations et de
désillusionnements.

--En queue de poisson, s'écria Maxime. Je ne connais pas de premier
amour qui ne se termine bêtement. Ah! monsieur le baron, tout ce que
l'homme a de céleste ne trouve d'aliment que dans le ciel!... Voilà ce
qui nous donne raison à nous autres roués. Moi, j'ai beaucoup creusé
cette question-là, monsieur; et, vous le voyez, je suis marié d'hier,
je serai fidèle à ma femme, et je vous engage à revenir à madame du
Guénic... dans trois mois. Ne regrettez pas Béatrix, c'est le modèle
de ces natures vaniteuses, sans énergie, coquettes par gloriole, c'est
madame d'Espard sans sa politique profonde, la femme sans cœur et sans
tête, étourdie dans le mal. Madame de Rochefide n'aime qu'elle; elle
vous aurait brouillé sans retour avec madame du Guénic, et vous eût
planté là sans remords; enfin, c'est incomplet pour le vice comme pour
la vertu.

--Je ne suis pas de ton avis, Maxime, dit La Palférine, elle sera la
plus délicieuse maîtresse de maison de Paris.

Calyste ne sortit pas sans avoir échangé des poignées de main avec
Charles-Édouard et Maxime de Trailles, en les remerciant de ce qu'ils
l'avaient opéré de ses illusions.

Trois jours après la duchesse de Grandlieu, qui n'avait pas vu sa fille
Sabine depuis la matinée où cette conférence avait eu lieu, survint un
matin et trouva Calyste au bain, Sabine auprès de lui travaillait à des
ornements nouveaux pour la nouvelle layette.

--Eh bien! que vous arrive-t-il donc, mes enfants? demanda la bonne
duchesse.

--Rien que de bon, ma chère maman, répondit Sabine qui leva sur sa
mère des yeux rayonnants de bonheur, nous avons joué la fable des deux
pigeons! voilà tout.

Calyste tendit la main à sa femme et la lui serra si tendrement,
en lui jetant un regard si éloquent, qu'elle dit à l'oreille de la
duchesse:--Je suis aimée, ma mère, et pour toujours!

  1838-18



LA GRANDE BRETÈCHE.

(FIN DE AUTRE ÉTUDE DE FEMME.)


--Ah! madame, répliqua le docteur, j'ai des histoires terribles dans
mon répertoire; mais chaque récit a son heure dans une conversation,
selon ce joli mot rapporté par Chamfort et dit au duc de Fronsac:--Il y
a dix bouteilles de vin de Champagne entre ta saillie et le moment où
nous sommes.

--Mais il est deux heures du matin, et l'histoire de Rosine nous a
préparées, dit la maîtresse de la maison.

--Dites, monsieur Bianchon!... demanda-t-on de tous côtés.

A un geste du complaisant docteur, le silence régna.

--A une centaine de pas environ de Vendôme, sur les bords du Loir,
dit-il, il se trouve une vieille maison brune, surmontée de toits
très élevés, et si complétement isolée qu'il n'existe à l'entour ni
tannerie puante ni méchante auberge, comme vous en voyez aux abords
de presque toutes les petites villes. Devant ce logis est un jardin
donnant sur la rivière, et où les buis, autrefois ras qui dessinaient
les allées, croissent maintenant à leur fantaisie. Quelques saules,
nés dans le Loir, ont rapidement poussé comme la haie de clôture, et
cachent à demi la maison. Les plantes que nous appelons mauvaises
décorent de leur belle végétation le talus de la rive. Les arbres
fruitiers, négligés depuis dix ans, ne produisent plus de récolte,
et leurs rejetons forment des taillis. Les espaliers ressemblent à
des charmilles. Les sentiers, sablés jadis, sont remplis de pourpier;
mais, à vrai dire, il n'y a plus trace de sentier. Du haut de la
montagne sur laquelle pendent les ruines du vieux château des ducs de
Vendôme, le seul endroit d'où l'œil puisse plonger sur cet enclos, on
se dit que, dans un temps qu'il est difficile de déterminer, ce coin
de terre fit les délices de quelque gentilhomme occupé de roses, de
tulipiers, d'horticulture en un mot, mais surtout gourmand de bons
fruits. On aperçoit une tonnelle, ou plutôt les débris d'une tonnelle
sous laquelle est encore une table que le temps n'a pas entièrement
dévorée. A l'aspect de ce jardin qui n'est plus, les joies négatives de
la vie paisible dont on jouit en province se devinent, comme on devine
l'existence d'un bon négociant en lisant l'épitaphe de sa tombe. Pour
compléter les idées tristes et douces qui saisissent l'âme, un des
murs offre un cadran solaire orné de cette inscription bourgeoisement
chrétienne: ULTIMAM COGITA! Les toits de cette maison sont
horriblement dégradés, les persiennes sont toujours closes, les balcons
sont couverts de nids d'hirondelles, les portes restent constamment
fermées. De hautes herbes ont dessiné par des lignes vertes les fentes
des perrons, les ferrures sont rouillées. La lune, le soleil, l'hiver,
l'été, la neige ont creusé les bois, gauchi les planches, rongé les
peintures. Le morne silence qui règne là n'est troublé que par les
oiseaux, les chats, les fouines, les rats et les souris, libres de
trotter, de se battre, de se manger. Une invisible main a partout
écrit le mot: _Mystère_. Si, poussé par la curiosité, vous alliez voir
cette maison du côté de la rue, vous apercevriez une grande porte
de forme ronde par le haut, et à laquelle les enfants du pays ont
fait des trous nombreux. J'ai appris plus tard que cette porte était
condamnée depuis dix ans. Par ces brèches irrégulières, vous pourriez
observer la parfaite harmonie qui existe entre la façade du jardin et
la façade de la cour. Le même désordre y règne. Des bouquets d'herbes
encadrent les pavés. D'énormes lézardes sillonnent les murs, dont les
crêtes noircies sont enlacées par les mille festons de la pariétaire.
Les marches du perron sont disloquées, la corde de la cloche est
pourrie, les gouttières sont brisées. Quel feu tombé du ciel a passé
par là? Quel tribunal a ordonné de semer du sel sur ce logis?--Y a-t-on
insulté Dieu? Y a-t-on trahi la France? Voilà ce qu'on se demande. Les
reptiles y rampent sans vous répondre. Cette maison vide et déserte
est une immense énigme dont le mot n'est connu de personne. Elle était
autrefois un petit fief, et porte le nom de la _Grande Bretèche_.
Pendant le temps de son séjour à Vendôme, où Desplein m'avait laissé
pour soigner un riche malade, la vue de ce singulier logis devint un de
mes plaisirs les plus vifs. N'était-ce pas mieux qu'une ruine? A une
ruine se rattachent quelques souvenirs d'une irréfragable authenticité;
mais cette habitation encore debout quoique lentement démolie par
une main vengeresse, renfermait un secret, une pensée inconnue; elle
trahissait un caprice tout au moins. Plus d'une fois, le soir, je me
fis aborder à la haie devenue sauvage qui protégeait cet enclos. Je
bravais les égratignures, j'entrais dans ce jardin, sans maître, dans
cette propriété qui n'était plus ni publique ni particulière; j'y
restais des heures entières à contempler son désordre. Je n'aurais
pas voulu, pour prix de l'histoire à laquelle sans doute était dû ce
spectacle bizarre, faire une seule question à quelque Vendômois bavard.
Là, je composais de délicieux romans, je m'y livrais à de petites
débauches de mélancolie qui me ravissaient. Si j'avais connu le motif,
peut-être vulgaire, de cet abandon, j'eusse perdu les poésies inédites
dont je m'enivrais. Pour moi, cet asile représentait les images les
plus variées de la vie humaine, assombrie par ses malheurs: c'était
tantôt l'air du cloître, moins les religieux; tantôt la paix du
cimetière, sans les morts qui vous parlent leur langage épitaphique;
aujourd'hui la maison du lépreux, demain celle des Atrides; mais
c'était surtout la province avec ses idées recueillies, avec sa vie de
sablier. J'y ai souvent pleuré, je n'y ai jamais ri. Plus d'une fois
j'ai ressenti des terreurs involontaires en y entendant, au-dessus
de ma tête, le sifflement sourd que rendaient les ailes de quelque
ramier pressé. Le sol y est humide; il faut s'y défier des lézards, des
vipères, des grenouilles qui s'y promènent avec la sauvage liberté de
la nature; il faut surtout ne pas craindre le froid, car en quelques
instants vous sentez un manteau de glace qui se pose sur vos épaules,
comme la main du commandeur sur le cou de don Juan. Un soir j'y ai
frissonné: le vent avait fait tourner une vieille girouette rouillée,
dont les cris ressemblèrent à un gémissement poussé par la maison au
moment où j'achevais un drame assez noir par lequel je m'expliquais
cette espèce de douleur monumentalisée. Je revins à mon auberge, en
proie à des idées sombres. Quand j'eus soupé, l'hôtesse entra d'un
air de mystère dans ma chambre, et me dit:--Monsieur, voici monsieur
Regnault.--Qu'est monsieur Regnault?--Comment, monsieur ne connaît
pas monsieur Regnault? Ah! c'est drôle! dit-elle en s'en allant. Tout
à coup je vis apparaître un homme long, fluet, vêtu de noir, tenant
son chapeau à la main, et qui se présenta comme un bélier prêt à
fondre sur son rival, en me montrant un front fuyant, une petite tête
pointue, et une face pâle, assez semblable à un verre d'eau sale.
Vous eussiez dit de l'huissier d'un ministre. Cet inconnu portait un
vieil habit, très usé sur les plis; mais il avait un diamant au jabot
de sa chemise et des boucles d'or à ses oreilles.--Monsieur, à qui
ai-je l'honneur de parler! lui dis-je. Il s'assit sur une chaise, se
mit devant mon feu, posa son chapeau sur ma table, et me répondit en
se frottant les mains:--Ah! il fait bien froid. Monsieur, je suis
monsieur Regnault. Je m'inclinai, en me disant à moi-même:--_Il
bondo cani!_ Cherche.--Je suis, reprit-il, notaire à Vendôme.--J'en
suis ravi, monsieur, m'écriai-je, mais je ne suis point en mesure de
tester, pour des raisons à moi connues.--Petit moment, reprit-il, en
levant la main comme pour m'imposer silence. Permettez, monsieur,
permettez! J'ai appris que vous alliez vous promener quelquefois dans
le jardin de la Grande Bretèche.--Oui, monsieur.--Petit moment! dit-il
en répétant son geste, cette action constitue un véritable délit.
Monsieur, je viens, au nom et comme exécuteur testamentaire de feu
madame la comtesse de Merret, vous prier de discontinuer vos visites.
Petit moment! Je ne suis pas un Turc et ne veux point vous en faire un
crime. D'ailleurs, bien permis à vous d'ignorer les circonstances qui
m'obligent à laisser tomber en ruines le plus bel hôtel de Vendôme.
Cependant, monsieur, vous paraissez avoir de l'instruction, et devez
savoir que les lois défendent, sous des peines graves, d'envahir
une propriété close. Une haie vaut un mur. Mais l'état dans lequel
la maison se trouve peut servir d'excuse à votre curiosité. Je ne
demanderais pas mieux que de vous laisser libre d'aller et venir dans
cette maison; mais chargé d'exécuter les volontés de la testatrice,
j'ai l'honneur, monsieur, de vous prier de ne plus entrer dans le
jardin. Moi-même, monsieur, depuis l'ouverture du testament, je n'ai
pas mis le pied dans cette maison, qui dépend, comme j'ai eu l'honneur
de vous le dire, de la succession de madame de Merret. Nous en avons
seulement constaté les portes et fenêtres, afin d'asseoir les impôts
que je paye annuellement sur des fonds à ce destinés par feu madame la
comtesse. Ah! mon cher monsieur, son testament a fait bien du bruit
dans Vendôme! Là, il s'arrêta pour se moucher, le digne homme! Je
respectai sa loquacité, comprenant à merveille que la succession de
madame de Merret était l'événement le plus important de sa vie, toute
sa réputation, sa gloire, sa Restauration. Il me fallait dire adieu
à mes belles rêveries, à mes romans; je ne fus donc pas rebelle au
plaisir d'apprendre la vérité d'une manière officielle.--Monsieur,
lui dis-je, serait-il indiscret de vous demander les raisons de cette
bizarrerie? A ces mots, un air qui exprimait tout le plaisir que
ressentent les hommes habitués à monter sur le _dada_, passa sur la
figure du notaire. Il releva le col de sa chemise avec une sorte de
fatuité, tira sa tabatière, l'ouvrit, m'offrit du tabac; et, sur mon
refus, il en saisit une forte pincée. Il était heureux! Un homme qui
n'a pas de dada ignore tout le parti que l'on peut tirer de la vie.
Un dada est le milieu précis entre la passion et la monomanie. En ce
moment, je compris cette jolie expression de Sterne dans toute son
étendue, et j'eus une complète idée de la joie avec laquelle l'oncle
Tobie enfourchait, Trim aidant, son cheval de bataille.--Monsieur,
me dit monsieur Regnault, j'ai été premier clerc de maître Roguin, à
Paris. Excellente étude, dont vous avez peut-être entendu parler? Non!
cependant une malheureuse faillite l'a rendu célèbre. N'ayant pas assez
de fortune pour traiter à Paris, au prix où les charges montèrent en
1816, je vins ici acquérir l'Étude de mon prédécesseur. J'avais des
parents à Vendôme, entre autres une tante fort riche, qui m'a donné sa
fille en mariage.--Monsieur, reprit-il après une légère pause, trois
mois après avoir été agréé par Monseigneur le Garde-des-Sceaux, je fus
mandé un soir, au moment où j'allais me coucher (je n'étais pas encore
marié), par madame la comtesse de Merret, en son château de Merret.
Sa femme de chambre, une brave fille qui sert aujourd'hui dans cette
hôtellerie, était à ma porte avec la calèche de madame la comtesse.
Ah! petit moment! Il faut vous dire, monsieur, que monsieur le comte
de Merret était allé mourir à Paris deux mois avant que je vinsse
ici. Il y périt misérablement en se livrant à des excès de tous les
genres. Vous comprenez? Le jour de son départ, madame la comtesse avait
quitté la Grande Bretèche et l'avait démeublée. Quelques personnes
prétendent même qu'elle a brûlé les meubles, les tapisseries, enfin
toutes les choses généralement quelconques qui garnissaient les lieux
présentement loués par ledit sieur... (Tiens, qu'est-ce que je dis
donc? Pardon, je croyais dicter un bail.) Qu'elle les brûla, reprit-il,
dans la prairie de Merret. Êtes-vous allé à Merret, monsieur? Non,
dit-il en faisant lui-même ma réponse. Ah! c'est un fort bel endroit!
Depuis trois mois environ, dit-il en continuant après un petit
hochement de tête, monsieur le comte et madame la comtesse avaient
vécu singulièrement; ils ne recevaient plus personne, madame habitait
le rez-de-chaussée, et monsieur le premier étage. Quand madame la
comtesse resta seule, elle ne se montra plus qu'à l'église. Plus tard,
chez elle à son château, elle refusa de voir les amis et amies qui
vinrent lui faire des visites. Elle était déjà très changée au moment
où elle quitta la Grande Bretèche pour aller à Merret. Cette chère
femme-là... (je dis chère, parce que ce diamant me vient d'elle, je
ne l'ai vue, d'ailleurs, qu'une seule fois!) Donc, cette bonne dame
était très malade; elle avait sans doute désespéré de sa santé, car
elle est morte sans vouloir appeler de médecins; aussi, beaucoup de
nos dames ont-elles pensé qu'elle ne jouissait pas de toute sa tête.
Monsieur, ma curiosité fut donc singulièrement excitée en apprenant
que madame de Merret avait besoin de mon ministère. Je n'étais pas le
seul qui s'intéressât à cette histoire. Le soir même, quoiqu'il fût
tard, toute la ville sut que j'allais à Merret. La femme de chambre
répondit assez vaguement aux questions que je lui fis en chemin;
néanmoins, elle me dit que sa maîtresse avait été administrée par le
curé de Merret pendant la journée, et qu'elle paraissait ne pas devoir
passer la nuit. J'arrivai sur les onze heures au château. Je montai
le grand escalier. Après avoir traversé de grandes pièces hautes et
noires, froides et humides en diable, je parvins dans la chambre à
coucher d'honneur où était madame la comtesse. D'après les bruits qui
couraient sur cette dame (monsieur, je n'en finirais pas si je vous
répétais tous les contes qui se sont débités à son égard!), je me la
figurais comme une coquette. Imaginez-vous que j'eus beaucoup de peine
à la trouver dans le grand lit où elle gisait. Il est vrai que, pour
éclairer cette énorme chambre à frises de l'ancien régime, et poudrées
de poussière à faire éternuer rien qu'à les voir, elle avait une de ces
anciennes lampes d'Argant. Ah! mais vous n'êtes pas allé à Merret! Eh!
bien, monsieur, le lit est un de ces lits d'autrefois, avec un ciel
élevé, garni d'indienne à ramages. Une petite table de nuit était près
du lit, et je vis dessus une _Imitation de Jésus-Christ_, que, par
parenthèse, j'ai achetée à ma femme, ainsi que la lampe. Il y avait
aussi une grande bergère pour la femme de confiance, et deux chaises.
Point de feu, d'ailleurs. Voilà le mobilier. Ça n'aurait pas fait
dix lignes dans un inventaire. Ah! mon cher monsieur, si vous aviez
vu, comme je la vis alors, cette vaste chambre tendue en tapisseries
brunes, vous vous seriez cru transporté dans une véritable scène de
roman. C'était glacial, et mieux que cela, funèbre, ajouta-t-il en
levant le bras par un geste théâtral et faisant une pause. A force de
regarder, en venant près du lit, je finis par voir madame de Merret,
encore grâce à la lueur de la lampe dont la clarté donnait sur les
oreillers. Sa figure était jaune comme de la cire, et ressemblait à
deux mains jointes. Madame la comtesse avait un bonnet de dentelles qui
laissait voir de beaux cheveux, mais blancs comme du fil. Elle était
sur son séant, et paraissait s'y tenir avec beaucoup de difficulté.
Ses grands yeux noirs, abattus par la fièvre, sans doute, et déjà
presque morts, remuaient à peine sous les os où sont les sourcils.--Ça,
dit-il en me montrant l'arcade de ses yeux. Son front était humide.
Ses mains décharnées ressemblaient à des os recouverts d'une peau
tendre; ses veines, ses muscles se voyaient parfaitement bien. Elle
avait dû être très belle; mais, en ce moment! je fus saisi de je ne
sais quel sentiment à son aspect. Jamais, au dire de ceux qui l'ont
ensevelie, une créature vivante n'avait atteint à sa maigreur sans
mourir. Enfin, c'était épouvantable à voir! Le mal avait si bien rongé
cette femme qu'elle n'était plus qu'un fantôme. Ses lèvres d'un violet
pâle me parurent immobiles quand elle me parla. Quoique ma profession
m'ait familiarisé avec ces spectacles en me conduisant parfois au
chevet des mourants pour constater leurs dernières volontés, j'avoue
que les familles en larmes et les agonies que j'ai vues n'étaient
rien auprès de cette femme solitaire et silencieuse, dans ce vaste
château. Je n'entendais pas le moindre bruit, je ne voyais pas ce
mouvement que la respiration de la malade aurait dû imprimer aux
draps qui la couvraient, et je restai tout à fait immobile, occupé
à la regarder avec une sorte de stupeur. Il me semble que j'y suis
encore. Enfin ses grands yeux se remuèrent, elle essaya de lever
sa main droite qui retomba sur le lit, et ces mots sortirent de sa
bouche comme un souffle, car sa voix n'était déjà plus une voix.--«Je
vous attendais avec bien de l'impatience.» Ses joues se colorèrent
vivement. Parler, monsieur, c'était un effort pour elle.--«Madame,»
lui dis-je. Elle me fit signe de me taire. En ce moment, la vieille
femme de charge se leva et me dit à l'oreille: «Ne parlez pas, madame
la comtesse est hors d'état d'entendre le moindre bruit; et ce que
vous lui diriez pourrait l'agiter.» Je m'assis. Quelques instants
après, madame de Merret rassembla tout ce qui lui restait de forces
pour mouvoir son bras droit, le mit, non sans des peines infinies,
sous son traversin; elle s'arrêta pendant un petit moment; puis, elle
fit un dernier effort pour retirer sa main, et lorsqu'elle eut pris
un papier cacheté, des gouttes de sueur tombèrent de son front.--«Je
vous confie mon testament, dit-elle. Ah! mon Dieu! Ah!» Ce fut tout.
Elle saisit un crucifix qui était sur son lit, le porta rapidement à
ses lèvres, et mourut. L'expression de ses yeux fixes me fait encore
frissonner quand j'y songe. Elle avait dû bien souffrir! Il y avait
de la joie dans son dernier regard, sentiment qui resta gravé sur
ses yeux morts. J'emportai le testament; et, quand il fut ouvert, je
vis que madame de Merret m'avait nommé son exécuteur testamentaire.
Elle léguait la totalité de ses biens à l'hôpital de Vendôme, sauf
quelques legs particuliers. Mais voici quelles furent ses dispositions
relativement à la Grande Bretèche. Elle me recommanda de laisser
cette maison pendant cinquante années révolues, à partir du jour de
sa mort, dans l'état où elle se trouverait au moment de son décès, en
interdisant l'entrée des appartements à quelque personne que ce fût,
en défendant d'y faire la moindre réparation, et allouant même une
rente afin de gager des gardiens, s'il en était besoin, pour assurer
l'entière exécution de ses intentions. A l'expiration de ce terme, si
le vœu de la testatrice a été accompli, la maison doit appartenir à
mes héritiers, car monsieur sait que les notaires ne peuvent accepter
de legs; sinon, la Grande Bretèche reviendrait à qui de droit, mais à
la charge de remplir les conditions indiquées dans un codicille annexé
au testament, et qui ne doit être ouvert qu'à l'expiration desdites
cinquante années. Le testament n'a point été attaqué, donc... A ce
mot, et sans achever sa phrase, le notaire oblong me regarda d'un
air de triomphe, je le rendis tout à fait heureux en lui adressant
quelques compliments.--Monsieur, lui dis-je en terminant, vous m'avez
si vivement impressionné, que je crois voir cette mourante plus pâle
que ses draps; ses yeux luisants me font peur; et je rêverai d'elle
cette nuit. Mais vous devez avoir formé quelques conjectures sur les
dispositions contenues dans ce bizarre testament.--Monsieur, me dit-il
avec une réserve comique, je ne me permets jamais de juger la conduite
des personnes qui m'ont honoré par le don d'un diamant. Je déliai
bientôt la langue du scrupuleux notaire vendomois, qui me communiqua,
non sans de longues digressions, les observations dues aux profonds
politiques des deux sexes dont les arrêts font loi dans Vendôme. Mais
ces observations étaient si contradictoires, si diffuses, que je
faillis m'endormir, malgré l'intérêt que je prenais à cette histoire
authentique. Le ton lourd et l'accent monotone de ce notaire, sans
doute habitué à s'écouter lui-même et à se faire écouter de ses clients
ou de ses compatriotes, triompha de ma curiosité. Heureusement il s'en
alla.--Ah! ah! monsieur, bien des gens, me dit-il dans l'escalier,
voudraient vivre encore quarante-cinq ans; mais, petit moment! Et il
mit, d'un air fin, l'index de sa main droite sur sa narine, comme s'il
eût voulu dire: Faites bien attention à ceci!--Pour aller jusque-là,
dit-il, il ne faut pas avoir la soixantaine. Je fermai ma porte, après
avoir été tiré de mon apathie par ce dernier trait que le notaire
trouva très spirituel; puis, je m'assis dans mon fauteuil, en mettant
mes pieds sur les deux chenets de ma cheminée. Je m'enfonçai dans un
roman à la Radcliffe, bâti sur les données juridiques de monsieur
Regnault, quand ma porte, manœuvrée par la main adroite d'une
femme, tourna sur ses gonds. Je vis venir mon hôtesse, grosse femme
réjouie, de belle humeur, qui avait manqué sa vocation: c'était une
Flamande qui aurait dû naître dans un tableau de Teniers.--Eh bien!
monsieur? me dit-elle. Monsieur Regnault vous a sans doute rabâché son
histoire de la Grande Bretèche.--Oui, mère Lepas.--Que vous a-t-il
dit? Je lui répétai en peu de mots la ténébreuse et froide histoire
de madame Merret. A chaque phrase, mon hôtesse tendait le cou, en
me regardant avec une perspicacité d'aubergiste, espèce de juste
milieu entre l'instinct du gendarme, l'astuce de l'espion et la ruse
du commerçant.--Ma chère dame Lepas! ajoutai-je en terminant, vous
paraissez en savoir davantage. Hein? Autrement, pourquoi seriez-vous
montée chez moi?--Ah! foi d'honnête femme, aussi vrai que je m'appelle
Lepas...--Ne jurez pas, vos yeux sont gros d'un secret. Vous avez connu
monsieur de Merret. Quel homme était-ce?--Dame, monsieur de Merret,
voyez-vous était un bel homme qu'on ne finissait pas de voir, tant il
était long! un digne gentilhomme venu de Picardie, et qui avait, comme
nous disons ici, la tête près du bonnet. Il payait tout comptant pour
n'avoir de difficultés avec personne. Voyez-vous, il était vif? Nos
dames le trouvaient toutes fort aimable.--Parce qu'il était vif! dis-je
à mon hôtesse.--Peut-être bien, dit-elle. Vous pensez bien, monsieur,
qu'il fallait avoir eu quelque chose devant soi, comme on dit, pour
épouser madame de Merret qui, sans vouloir nuire aux autres, était la
plus belle et la plus riche personne du Vendômois. Elle avait aux
environs de vingt mille livres de rente. Toute la ville assistait à sa
noce. La mariée était mignonne et avenante, un vrai bijou de femme.
Ah! ils ont fait un beau couple dans le temps!--Ont-ils été heureux
en ménage?--Heu, heu! oui et non, autant qu'on peut le présumer, car
vous pensez bien que, nous autres, nous ne vivions pas à pot et à
rôt avec eux! Madame de Merret était une bonne femme, bien gentille,
qui avait peut-être bien à souffrir quelquefois des vivacités de son
mari; mais quoiqu'un peu fier, nous l'aimions. Bah! c'était son état
à lui d'être comme ça! Quand on est noble, voyez-vous...--Cependant
il a bien fallu quelque catastrophe pour que monsieur et madame de
Merret se séparassent violemment?--Je n'ai point dit qu'il y ait
eu de catastrophe, monsieur. Je n'en sais rien.--Bien. Je suis sûr
maintenant que vous savez tout.--Eh! bien, monsieur, je vais tout
vous dire. En voyant monter chez vous monsieur Regnault, j'ai bien
pensé qu'il vous parlerait de madame de Merret, à propos de la Grande
Bretèche. Ça m'a donné l'idée de consulter monsieur, qui me paraît un
homme de bon conseil et incapable de trahir une pauvre femme comme moi
qui n'ai jamais fait de mal à personne, et qui se trouve cependant
tourmentée par sa conscience. Jusqu'à présent je n'ai point osé
m'ouvrir aux gens de ce pays-ci, ce sont tous des bavards à langue
d'acier. Enfin, monsieur, je n'ai pas encore eu de voyageur qui soit
demeuré si longtemps que vous dans mon auberge, et auquel je pusse
dire l'histoire des quinze mille francs...--Ma chère dame Lepas! lui
répondis-je en arrêtant le flux de ses paroles, si votre confidence
est de nature à me compromettre, pour tout au monde je ne voudrais
pas en être chargé.--Ne craignez rien, dit-elle en m'interrompant.
Vous allez voir. Cet empressement me fit croire que je n'étais pas le
seul à qui ma bonne aubergiste eût communiqué le secret dont je devais
être l'unique dépositaire, et j'écoutai.--Monsieur, dit-elle, quand
l'Empereur envoya ici des Espagnols prisonniers de guerre ou autres,
j'eus à loger, au compte du gouvernement, un jeune Espagnol envoyé
à Vendôme sur parole. Malgré la parole, il allait tous les jours se
montrer au Sous-Préfet. C'était un Grand d'Espagne! Excusez du peu! Il
portait un nom en _os_ et en _dia_, comme Bagos de Férédia. J'ai son
nom écrit sur mes registres; vous pourrez le lire, si vous le voulez.
Oh! c'était un beau jeune homme pour un Espagnol qu'on dit tous laids.
Il n'avait guère que cinq pieds deux ou trois pouces, mais il était
bien fait; il avait de petites mains qu'il soignait, ah! fallait voir.
Il avait autant de brosses pour ses mains qu'une femme en a pour toutes
ses toilettes! Il avait de grands cheveux noirs, un œil de feu, un
teint un peu cuivré, mais qui me plaisait tout de même. Il portait du
linge fin comme je n'en ai jamais vu à personne, quoique j'aie logé des
princesses, et entre autres le général Bertrand, le duc et la duchesse
d'Abrantès, monsieur Decazes et le roi d'Espagne. Il ne mangeait pas
grand'chose; mais il avait des manières si polies, si aimables, qu'on
ne pouvait pas lui en vouloir. Oh! je l'aimai beaucoup, quoiqu'il ne
disait pas quatre paroles par jour et qu'il fût impossible d'avoir
avec lui la moindre conversation; si on lui parlait, il ne répondait
pas: c'était un tic, une manie qu'ils ont tous, à ce qu'on m'a dit.
Il lisait son bréviaire comme un prêtre, il allait à la messe et à
tous les offices régulièrement. Où se mettait-il (nous avons remarqué
cela plus tard)? à deux pas de la chapelle de madame de Merret. Comme
il se plaça là dès la première fois qu'il vint à l'église, personne
n'imagina qu'il y eût de l'intention dans son fait. D'ailleurs, il
ne levait pas le nez de dessus son livre de prières, le pauvre jeune
homme! Pour lors, monsieur, le soir il se promenait sur la montagne,
dans les ruines du château. C'était son seul amusement à ce pauvre
homme, il se rappelait là son pays. On dit que c'est tout montagnes
en Espagne! Dès les premiers jours de sa détention, il s'attarda.
Je fus inquiète en ne le voyant revenir que sur le coup de minuit;
mais nous nous habituâmes tous à sa fantaisie; il prit la clef de
la porte, et nous ne l'attendîmes plus. Il logeait dans la maison
que nous avons dans la rue des Casernes. Pour lors, un de nos valets
d'écurie nous dit qu'un soir, en allant faire baigner les chevaux, il
croyait avoir vu le Grand d'Espagne nageant au loin dans la rivière
comme un vrai poisson. Quand il revint, je lui dis de prendre garde
aux herbes; il parut contrarié d'avoir été vu dans l'eau.--Enfin,
monsieur, un jour, ou plutôt un matin, nous ne le trouvâmes plus
dans sa chambre, il n'était pas revenu. A force de fouiller partout,
je vis un écrit dans le tiroir de sa table où il y avait cinquante
pièces d'or espagnoles qu'on nomme des portugaises et qui valaient
environ cinq mille francs; puis des diamants pour dix mille francs
dans une petite boîte cachetée. Son écrit disait donc qu'au cas où il
ne reviendrait pas, il nous laissait cet argent et ces diamants, à la
charge de fonder des messes pour remercier Dieu de son évasion et pour
son salut. Dans ce temps-là, j'avais encore mon homme, qui courut à
sa recherche. Et voilà le drôle de l'histoire! il rapporta les habits
de l'Espagnol qu'il découvrit sous une grosse pierre, dans une espèce
de pilotis sur le bord de la rivière, du côté du château, à peu près
en face de la Grande Bretèche. Mon mari était allé là si matin, que
personne ne l'avait vu. Il brûla les habits après avoir lu la lettre,
et nous avons déclaré, suivant le désir du comte Férédia, qu'il s'était
évadé. Le Sous-Préfet mit toute la gendarmerie à ses trousses; mais
brust! on ne l'a point rattrapé. Lepas a cru que l'Espagnol s'était
noyé. Moi, monsieur, je ne le pense point, je crois plutôt qu'il est
pour quelque chose dans l'affaire de madame de Merret, vu que Rosalie
m'a dit que le crucifix auquel sa maîtresse tenait tant qu'elle
s'est fait ensevelir avec, était d'ébène et d'argent; or, dans les
premiers temps de son séjour, monsieur Férédia en avait un d'ébène et
d'argent que je ne lui ai plus revu. Maintenant, monsieur, n'est-il
pas vrai que je ne dois point avoir de remords des quinze mille francs
de l'Espagnol, et qu'ils sont bien à moi?--Certainement. Mais vous
n'avez pas essayé de questionner Rosalie? lui dis-je.--Oh! si fait,
monsieur. Que voulez-vous? Cette fille-là, c'est un mur. Elle sait
quelque chose; mais il est impossible de la faire jaser. Après avoir
encore causé pendant un moment avec moi, mon hôtesse me laissa en proie
à des pensées vagues et ténébreuses, à une curiosité romanesque, à
une terreur religieuse assez semblable au sentiment profond qui nous
saisit quand nous entrons à la nuit dans une église sombre où nous
apercevons une faible lumière lointaine sous des arceaux élevés; une
figure indécise glisse, un frottement de robe ou de soutane se fait
entendre... nous avons frissonné. La Grande Bretèche et ses hautes
herbes, ses fenêtres condamnées, ses ferrements rouillés, ses portes
closes, ses appartements déserts, se montra tout à coup fantastiquement
devant moi. J'essayai de pénétrer dans cette mystérieuse demeure en y
cherchant le nœud de cette solennelle histoire, le drame qui avait tué
trois personnes. Rosalie fut à mes yeux l'être le plus intéressant de
Vendôme. Je découvris, en l'examinant, les traces d'une pensée intime,
malgré la santé brillante qui éclatait sur son visage potelé. Il y
avait chez elle un principe de remords ou d'espérance; son attitude
annonçait un secret, comme celle des dévotes qui prient avec excès ou
celle de la fille infanticide qui entend toujours le dernier cri de son
enfant. Sa pose était cependant naïve et grossière, son niais sourire
n'avait rien de criminel, et vous l'eussiez jugée innocente, rien qu'à
voir le grand mouchoir à carreaux rouges et bleus qui recouvrait son
buste vigoureux, encadré, serré, ficelé par une robe à raies blanches
et violettes.--Non, pensais-je, je ne quitterai pas Vendôme sans savoir
toute l'histoire de la Grande Bretèche. Pour arriver à mes fins je
deviendrai l'ami de Rosalie, s'il le faut absolument.--Rosalie! lui
dis-je un soir.--Plaît-il, monsieur?--Vous n'êtes pas mariée? Elle
tressaillit légèrement.--Oh! je ne manquerai point d'hommes quand la
fantaisie d'être malheureuse me prendra! dit-elle en riant. Elle se
remit promptement de son émotion intérieure, car toutes les femmes,
depuis la grande dame jusqu'aux servantes d'auberge inclusivement, ont
un sang-froid qui leur est particulier.--Vous êtes assez fraîche, assez
appétissante pour ne pas manquer d'amoureux! Mais, dites-moi, Rosalie,
pourquoi vous êtes-vous faite servante d'auberge en quittant madame
de Merret? Est-ce qu'elle ne vous a pas laissé quelque rente?--Oh!
que si! Mais, monsieur, ma place est la meilleure de tout Vendôme.
Cette réponse était une de celles que les juges et les avoués nomment
_dilatoires_. Rosalie me paraissait située dans cette histoire
romanesque comme la case qui se trouve au milieu d'un damier; elle
était au centre même de l'intérêt et de la vérité; elle me semblait
nouée dans le nœud. Ce ne fut plus une séduction ordinaire à tenter,
il y avait dans cette fille le dernier chapitre d'un roman; aussi, dès
ce moment, Rosalie devint-elle l'objet de ma prédilection. A force
d'étudier cette fille, je remarquai chez elle, comme chez toutes les
femmes de qui nous faisons notre pensée principale, une foule de
qualités: elle était propre, soigneuse; elle était belle, cela va sans
dire; elle eut bientôt tous les attraits que notre désir prête aux
femmes, dans quelque situation qu'elles puissent être. Quinze jours
après la visite du notaire, un soir, ou plutôt un matin, car il était
de très bonne heure, je dis à Rosalie:--Raconte-moi donc tout ce que
tu sais sur madame de Merret?--Oh! répondit-elle avec terreur, ne me
demandez pas cela, monsieur Horace! Sa belle figure se rembrunit, ses
couleurs vives et animées pâlirent, et ses yeux n'eurent plus leur
innocent éclat humide.--Eh! bien, reprit-elle, puisque vous le voulez,
je vous le dirai; mais gardez-moi bien le secret!--Va! ma pauvre fille,
je garderai tous tes secrets avec une probité de voleur, c'est la
plus loyale qui existe.--Si cela vous est égal, me dit-elle, j'aime
mieux que ce soit avec la vôtre. Là-dessus, elle ragréa son foulard,
et se posa comme pour conter; car il y a, certes, une attitude de
confiance et de sécurité nécessaire pour faire un récit. Les meilleures
narrations se disent à une certaine heure, comme nous sommes là tous
à table. Personne n'a bien conté debout ou à jeun. Mais s'il fallait
reproduire fidèlement la diffuse éloquence de Rosalie, un volume
entier suffirait à peine. Or, comme l'événement dont elle me donna la
confuse connaissance se trouve placé, entre le bavardage du notaire et
celui de madame Lepas, aussi exactement que les moyens termes d'une
proportion arithmétique le sont entre leurs deux extrêmes, je n'ai plus
qu'à vous le dire en peu de mots. J'abrége donc. La chambre que madame
de Merret occupait à la Bretèche était située au rez-de-chaussée. Un
petit cabinet de quatre pieds de profondeur environ, pratiqué dans
l'intérieur du mur, lui servait de garde-robe. Trois mois avant la
soirée dont je vais vous raconter les faits, madame de Merret avait
été assez sérieusement indisposée pour que son mari la laissât seule
chez elle, et il couchait dans une chambre au premier étage. Par un de
ces hasards impossibles à prévoir, il revint, ce soir-là, deux heures
plus tard que de coutume du Cercle où il allait lire les journaux
et causer politique avec les habitants du pays. Sa femme le croyait
rentré, couché, endormi. Mais l'invasion de la France avait été l'objet
d'une discussion fort animée; la partie de billard s'était échauffée,
il avait perdu quarante francs, somme énorme à Vendôme, où tout le
monde thésaurise, et où les mœurs sont contenues dans les bornes d'une
modestie digne d'éloges, qui peut-être devient la source d'un bonheur
vrai dont ne se soucie aucun Parisien. Depuis quelque temps monsieur
de Merret se contentait de demander à Rosalie si sa femme était
couchée; sur la réponse toujours affirmative de cette fille, il allait
immédiatement chez lui, avec cette bonhomie qu'enfantent l'habitude
et la confiance. En rentrant, il lui prit fantaisie de se rendre chez
madame de Merret pour lui conter sa mésaventure, peut-être aussi pour
s'en consoler. Pendant le dîner, il avait trouvé madame de Merret fort
coquettement mise; il se disait, en allant du Cercle chez lui, que sa
femme ne souffrait plus, que sa convalescence l'avait embellie, et il
s'en apercevait, comme les maris s'aperçoivent de tout, un peu tard.
Au lieu d'appeler Rosalie qui dans ce moment était occupée dans la
cuisine à voir la cuisinière et le cocher jouant un coup difficile
de la brisque, monsieur de Merret se dirigea vers la chambre de sa
femme, à la lueur de son falot qu'il avait déposé sur la première
marche de l'escalier. Son pas facile à reconnaître retentissait sur
les voûtes du corridor. Au moment où le gentilhomme tourne la clef de
la chambre de sa femme, il crut entendre fermer la porte du cabinet
dont je vous ai parlé; mais, quand il entra, madame de Merret était
seule, debout devant la cheminée. Le mari pensa naïvement en lui-même
que Rosalie était dans le cabinet; cependant un soupçon qui lui tinta
dans l'oreille avec un bruit de cloches le mit en défiance; il regarda
sa femme, et lui trouva dans les yeux je ne sais quoi de trouble et de
fauve.--Vous rentrez bien tard, dit-elle. Cette voix ordinairement si
pure et si gracieuse lui parut légèrement altérée. Monsieur de Merret
ne répondit rien, car en ce moment Rosalie entra. Ce fut un coup de
foudre pour lui. Il se promena dans la chambre, en allant d'une fenêtre
à l'autre par un mouvement uniforme et les bras croisés.--Avez-vous
appris quelque chose de triste, ou souffrez-vous? lui demanda
timidement sa femme pendant que Rosalie la déshabillait. Il garda le
silence.--Retirez-vous, dit madame de Merret à sa femme de chambre,
je mettrai mes papillotes moi-même. Elle devina quelque malheur au
seul aspect de la figure de son mari et voulut être seule avec lui.
Lorsque Rosalie fut partie, ou censée partie, car elle resta pendant
quelques instants dans le corridor, monsieur de Merret vint se placer
devant sa femme, et lui dit froidement:--Madame, il y a quelqu'un dans
votre cabinet! Elle regarda son mari d'un air calme, et lui répondit
avec simplicité:--Non, monsieur. Ce non navra monsieur de Merret, il
n'y croyait pas; et pourtant jamais sa femme ne lui avait paru ni plus
pure ni plus religieuse qu'elle semblait l'être en ce moment. Il se
leva pour aller ouvrir le cabinet; madame de Merret le prit par la
main, l'arrêta, le regarda d'un air mélancolique, et lui dit d'une voix
singulièrement émue:--Si vous ne trouvez personne, songez que tout
sera fini entre nous! L'incroyable dignité empreinte dans l'attitude
de sa femme rendit au gentilhomme une profonde estime pour elle, et
lui inspira une de ces résolutions auxquelles il ne manque qu'un plus
vaste théâtre pour devenir immortelles.--Non, dit-il, Joséphine, je
n'irai pas. Dans l'un et l'autre cas, nous serions séparés à jamais.
Écoute, je connais toute la pureté de ton âme, et sais que tu mènes une
vie sainte, tu ne voudrais pas commettre un péché mortel aux dépens
de ta vie. A ces mots, madame de Merret regarda son mari d'un œil
hagard.--Tiens, voici ton crucifix, ajouta cet homme. Jure-moi devant
Dieu qu'il n'y a là personne, je te croirai, je n'ouvrirai jamais cette
porte. Madame de Merret prit le crucifix et dit:--Je le jure.--Plus
haut, dit le mari, et répète: Je jure devant Dieu qu'il n'y a personne
dans ce cabinet. Elle répéta la phrase sans se troubler.--C'est bien,
dit froidement monsieur de Merret. Après un moment de silence:--Vous
avez une bien belle chose que je ne connaissais pas, dit-il en
examinant ce crucifix d'ébène incrusté d'argent, et très artistement
sculpté.--Je l'ai trouvé chez Duvivier, qui, lorsque cette troupe
de prisonniers passa par Vendôme l'année dernière, l'avait acheté
d'un religieux espagnol.--Ah! dit monsieur de Merret en remettant le
crucifix au clou, et il sonna. Rosalie ne se fit pas attendre. Monsieur
de Merret alla vivement à sa rencontre, l'emmena dans l'embrasure de la
fenêtre qui donnait dans le jardin, et lui dit à voix basse:--Je sais
que Gorenflot veut t'épouser, la pauvreté seule vous empêche de vous
mettre en ménage, et tu lui as dit que tu ne serais pas sa femme s'il
ne trouvait moyen de se rendre maître maçon... Eh bien! va le chercher,
dis-lui de venir ici avec sa truelle et ses outils. Fais en sorte de
n'éveiller que lui dans sa maison; sa fortune passera vos désirs.
Surtout sors d'ici sans jaser, sinon.... Il fronça le sourcil. Rosalie
partit, il la rappela.--Tiens, prends mon passe-partout, dit-il.--Jean!
cria monsieur de Merret d'une voix tonnante dans le corridor. Jean,
qui était tout à la fois son cocher et son homme de confiance, quitta
sa partie de brisque, et vint.--Allez vous coucher tous, lui dit son
maître en lui faisant signe de s'approcher; et le gentilhomme ajouta,
mais à voix basse:--Lorsqu'ils seront tous endormis, _endormis_,
entends-tu bien? tu descendras m'en prévenir. Monsieur de Merret,
qui n'avait pas perdu de vue sa femme, tout en donnant ses ordres,
revint tranquillement auprès d'elle devant le feu, et se mit à lui
raconter les événements de la partie de billard et les discussions du
Cercle. Lorsque Rosalie fut de retour, elle trouva monsieur et madame
de Merret causant très amicalement. Le gentilhomme avait récemment
fait plafonner toutes les pièces qui composaient son appartement de
réception au rez-de-chaussée. Le plâtre est fort rare à Vendôme, le
transport en augmente beaucoup le prix; le gentilhomme en avait donc
fait venir une assez grande quantité, sachant qu'il trouverait toujours
bien des acheteurs pour ce qu'il lui resterait. Cette circonstance
lui inspira le dessein qu'il mit à exécution.--Monsieur, Gorenflot
est là, dit Rosalie à voix basse.--Qu'il entre! répondit tout haut
le gentilhomme picard. Madame de Merret pâlit légèrement en voyant le
maçon.--Gorenflot, dit le mari, va prendre des briques sous la remise,
et apportes-en assez pour murer la porte de ce cabinet; tu te serviras
du plâtre qui me reste pour enduire le mur. Puis attirant à lui Rosalie
et l'ouvrier:--Écoute, Gorenflot, dit-il à voix basse, tu coucheras ici
cette nuit. Mais, demain matin, tu auras un passe-port pour aller en
pays étranger dans une ville que je t'indiquerai. Je te remettrai six
mille francs pour ton voyage. Tu demeureras dix ans dans cette ville;
si tu ne t'y plaisais pas, tu pourrais t'établir dans une autre, pourvu
que ce soit au même pays. Tu passeras par Paris, où tu m'attendras. Là
je t'assurerai par un contrat six autres mille francs qui te seront
payés à ton retour au cas où tu aurais rempli les conditions de notre
marché. A ce prix, tu devras garder le plus profond silence sur ce que
tu auras fait ici cette nuit. Quant à toi, Rosalie, je te donnerai dix
mille francs qui ne te seront comptés que le jour de tes noces, et
à la condition d'épouser Gorenflot; mais, pour vous marier, il faut
se taire. Sinon, plus de dot.--Rosalie, dit madame de Merret, venez
me coiffer. Le mari se promena tranquillement de long en large, en
surveillant la porte, le maçon et sa femme, mais sans laisser paraître
une défiance injurieuse. Gorenflot fut obligé de faire du bruit. Madame
de Merret saisit un moment où l'ouvrier déchargeait des briques et où
son mari se trouvait au bout de la chambre, pour dire à Rosalie:--Mille
francs de rente pour toi, ma chère enfant, si tu peux dire à Gorenflot
de laisser une crevasse en bas. Puis, tout haut, elle lui dit avec
sang-froid:--Va donc l'aider! Monsieur et madame de Merret restèrent
silencieux pendant tout le temps que Gorenflot mit à murer la porte.
Ce silence était calcul chez le mari, qui ne voulait pas fournir à sa
femme le prétexte de jeter des paroles à double entente; et chez madame
de Merret ce fut prudence ou fierté. Quand le mur fut à la moitié de
son élévation, le rusé maçon prit un moment où le gentilhomme avait le
dos tourné pour donner un coup de pioche dans l'une des deux vitres de
la porte. Cette action fit comprendre à madame de Merret que Rosalie
avait parlé à Gorenflot. Tous trois virent alors une figure d'homme
sombre et brune, des cheveux noirs, un regard de feu. Avant que son
mari se fût retourné, la pauvre femme eut le temps de faire un signe
de tête à l'étranger pour qui ce signe voulait dire:--Espérez! A
quatre heures, vers le petit jour, car on était au mois de septembre,
la construction fut achevée. Le maçon resta sous la garde de Jean, et
monsieur de Merret coucha dans la chambre de sa femme. Le lendemain
matin, en se levant, il dit avec insouciance:--Ah! diable! il faut
que j'aille à la mairie pour le passe-port. Il mit son chapeau sur sa
tête, fit trois pas vers la porte, se ravisa, prit le crucifix. Sa
femme tressaillit de bonheur.--Il ira chez Duvivier, pensa-t-elle.
Aussitôt que le gentilhomme fut sorti, madame de Merret sonna Rosalie;
puis, d'une voix terrible:--La pioche! la pioche! s'écria-t-elle, et à
l'ouvrage! J'ai vu hier comment Gorenflot s'y prenait, nous aurons le
temps d'y faire un trou et de le reboucher. En un clin d'œil, Rosalie
apporta une espèce de _merlin_ à sa maîtresse, qui, avec une ardeur
dont rien ne pourrait donner une idée, se mit à démolir le mur. Elle
avait déjà fait sauter quelques briques, lorsqu'en prenant son élan
pour appliquer un coup encore plus vigoureux que les autres, elle vit
monsieur de Merret derrière elle; elle s'évanouit.--Mettez madame sur
son lit, dit froidement le gentilhomme. Prévoyant ce qui devait arriver
pendant son absence, il avait tendu un piége à sa femme; il avait tout
bonnement écrit au maire, et envoyé chercher Duvivier. Le bijoutier
arriva au moment où le désordre de l'appartement venait d'être réparé.
Duvivier, lui demanda le gentilhomme, n'avez-vous pas acheté des
crucifix aux Espagnols qui ont passé par ici?--Non, monsieur.--Bien,
je vous remercie, dit-il en échangeant avec sa femme un regard de
tigre.--Jean, ajouta-t-il en se tournant vers son valet de confiance,
vous ferez servir mes repas dans la chambre de madame de Merret, elle
est malade, et je ne la quitterai pas qu'elle ne soit rétablie. Le
cruel gentilhomme resta pendant vingt jours près de sa femme. Durant
les premiers moments, quand il se faisait quelque bruit dans le cabinet
muré et que Joséphine voulait l'implorer pour l'inconnu mourant, il lui
répondait, sans lui permettre de dire un seul mot:--Vous avez juré sur
la croix qu'il n'y avait là personne.

Après ce récit, toutes les femmes se levèrent de table, et le charme
sous lequel Bianchon les avait tenues fut dissipé par ce mouvement.
Néanmoins quelques unes d'entre elles avaient eu quasi froid en
entendant le dernier mot.



MODESTE MIGNON.

  A UNE ÉTRANGÈRE.

  _Fille d'une terre esclave, ange par l'amour, démon par la
  fantaisie, enfant par la foi, vieillard par l'expérience, homme
  par le cerveau, femme par le cœur, géant par l'espérance, mère
  par la douleur et poëte par tes rêves; à toi, qui es encore la
  Beauté, cet ouvrage où ton amour et ta fantaisie, ta foi, ton
  expérience, ta douleur, ton espoir et tes rêves sont comme les
  chaînes qui soutiennent une trame moins brillante que la poésie
  gardée dans ton âme, et dont les expressions visibles sont comme
  ces caractères d'un langage perdu qui préoccupent les savants._

  DE BALZAC.


Vers le milieu du mois d'octobre 1829, monsieur Simon Babylas
Latournelle, un notaire, montait du Havre à Ingouville, bras dessus
bras dessous avec son fils, et accompagné de sa femme, près de laquelle
allait, comme un page, le premier clerc de l'Étude, un petit bossu
nommé Jean Butscha. Quand ces quatre personnages, dont deux au moins
faisaient ce chemin tous les soirs, arrivèrent au coude de la route
qui tourne sur elle-même comme celles que les Italiens appellent des
_corniches_, le notaire examina si personne ne pouvait l'écouter du
haut d'une terrasse, en arrière ou en avant d'eux, et il prit le médium
de sa voix par excès de précaution.

--Exupère, dit-il à son fils, tâche d'exécuter avec intelligence la
petite manœuvre que je vais t'indiquer, et sans en rechercher le
sens; mais si tu le devines, je t'ordonne de le jeter dans ce Styx
que tout notaire ou tout homme qui se destine à la magistrature doit
avoir en lui-même pour les secrets d'autrui. Après avoir présenté tes
respects, tes devoirs et tes hommages à madame et mademoiselle Mignon,
à monsieur et madame Dumay, à monsieur Gobenheim s'il est au Chalet;
quand le silence se sera rétabli, monsieur Dumay te prendra dans un
coin; tu regarderas avec curiosité (je te le permets) mademoiselle
Modeste pendant tout le temps qu'il te parlera. Mon digne ami te
priera de sortir et d'aller te promener, pour rentrer au bout d'une
heure environ, sur les neuf heures, d'un air empressé; tâche alors
d'imiter la respiration d'un homme essoufflé, puis tu lui diras à
l'oreille, tout bas, et néanmoins de manière que mademoiselle Modeste
t'entende:--_Le jeune homme arrive!_

Exupère devait partir le lendemain pour Paris, y commencer son Droit.
Ce prochain départ avait décidé Latournelle à proposer à son ami Dumay
son fils pour complice de l'importante conspiration que cet ordre peut
faire entrevoir.

--Est-ce que mademoiselle Modeste serait soupçonnée d'avoir une
intrigue? demanda Butscha d'une voix timide à sa patronne.

--Chut! Butscha, répondit madame Latournelle en reprenant le bras de
son mari.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

MADAME LATOURNELLE.

Elle prend du tabac, se tient roide comme un pieu...
et ressemble parfaitement à une momie...

(MODESTE MIGNON.)]

Madame Latournelle, fille du greffier du tribunal de première instance,
se trouve suffisamment autorisée par sa naissance à se dire issue
d'une _famille parlementaire_. Cette prétention indique déjà pourquoi
cette femme, un peu trop couperosée, tâche de se donner la majesté du
tribunal dont les jugements sont griffonnés par monsieur son père.
Elle prend du tabac, se tient roide comme un pieu, se pose en femme
considérable, et ressemble parfaitement à une momie à laquelle le
galvanisme aurait rendu la vie pour un instant. Elle essaie de donner
des tons aristocratiques à sa voix aigre; mais elle n'y réussit pas
plus qu'à couvrir son défaut d'instruction. Son utilité sociale semble
incontestable à voir les bonnets armés de fleurs qu'elle porte, les
tours tapés sur ses tempes, et les robes qu'elle choisit. Où les
marchands placeraient-ils ces produits, s'il n'existait pas des madame
Latournelle? Tous les ridicules de cette digne femme, essentiellement
charitable et pieuse, eussent peut-être passé presque inaperçus; mais
la nature, qui plaisante parfois en lâchant de ces créations falotes,
l'a douée d'une taille de tambour-major, afin de mettre en lumière
les inventions de cet esprit provincial. Elle n'est jamais sortie du
Havre, elle croit en l'infaillibilité du Havre, elle achète tout au
Havre, elle s'y fait habiller; elle se dit _Normande jusqu'au bout
des ongles_, elle vénère son père et adore son mari. Le petit
Latournelle eut la hardiesse d'épouser cette fille arrivée à l'âge
anti-matrimonial de trente-trois ans, et sut en avoir un fils. Comme il
eût obtenu partout ailleurs les soixante mille francs de dot donnés par
le greffier, on attribua son intrépidité peu commune au désir d'éviter
l'invasion du Minotaure, de laquelle ses moyens personnels l'eussent
difficilement garanti, s'il avait eu l'imprudence de mettre le feu
chez lui, en y mettant une jeune et jolie femme. Le notaire avait tout
bonnement reconnu les grandes qualités de mademoiselle Agnès (elle
se nommait Agnès), et remarqué combien la beauté d'une femme passe
promptement pour un mari. Quant à ce jeune homme insignifiant, à qui
le greffier imposa son nom normand sur les fonts, madame Latournelle
est encore si surprise d'être devenue mère, à trente-cinq ans sept
mois, qu'elle se retrouverait des mamelles et du lait pour lui, s'il le
fallait, seule hyperbole qui puisse peindre sa folle maternité.

--Comme il est beau, mon fils!... disait-elle à sa petite amie Modeste
en le lui montrant, sans aucune arrière-pensée, quand elles allaient à
la messe et que son bel Exupère marchait en avant.

--Il vous ressemble, répondait Modeste Mignon comme elle eût dit: Quel
vilain temps!

La silhouette de ce personnage, très accessoire, paraîtra nécessaire
en disant que madame Latournelle était depuis environ trois ans le
chaperon de la jeune fille à laquelle le notaire et Dumay son ami
voulaient tendre un de ces piéges appelés _souricières_ dans la
Physiologie du Mariage.

Quant à Latournelle, figurez-vous un bon petit homme, aussi rusé que
la probité la plus pure le permet, et que tout étranger prendrait
pour un fripon à voir l'étrange physionomie à laquelle le Havre s'est
habitué. Une vue, dite tendre, force le digne notaire à porter des
lunettes vertes pour conserver ses yeux, constamment rouges. Chaque
arcade sourcilière, ornée d'un duvet assez rare, dépasse d'une ligne
environ l'écaillé brune du verre en en doublant en quelque sorte le
cercle. Si vous n'avez pas observé déjà sur la figure de quelque
passant l'effet produit par ces deux circonférences superposées et
séparées par un vide, vous ne sauriez imaginer combien un pareil visage
vous intrigue; surtout quand ce visage, pâle et creusé, se termine en
pointe comme celui de Méphistophélès que les peintres ont copié sur le
masque des chats, car telle est la ressemblance offerte par Babylas
Latournelle. Au-dessus de ces atroces lunettes vertes s'élève un crâne
dénudé, d'autant plus artificieux que la perruque, en apparence douée
de mouvement, a l'indiscrétion de laisser passer des cheveux blancs
de tous côtés, et coupe toujours le front inégalement. En voyant cet
estimable Normand, vêtu de noir comme un coléoptère, monté sur ses deux
jambes comme sur deux épingles, et le sachant le plus honnête homme
du monde, on cherche, sans la trouver, la raison de ces contre-sens
physiognomiques.

Jean Butscha, pauvre enfant naturel abandonné, de qui le greffier
Labrosse et sa fille avaient pris soin, devenu premier clerc à force
de travail, logé, nourri chez son patron qui lui donne neuf cents
francs d'appointements, sans aucun semblant de jeunesse, presque nain,
faisait de Modeste une idole: il eût donné sa vie pour elle. Ce pauvre
être, dont les yeux semblables à deux lumières de canon sont pressés
entre les paupières épaisses, marqué de la petite vérole, écrasé par
une chevelure crépue, embarrassé de ses mains énormes, vivait sous
les regards de la pitié depuis l'âge de sept ans: ceci ne peut-il pas
vous l'expliquer tout entier? Silencieux, recueilli, d'une conduite
exemplaire, religieux, il voyageait dans l'immense étendue du pays
appelé, sur la carte de Tendre, Amour-sans-espoir, les steppes arides
et sublimes du Désir. Modeste avait surnommé ce grotesque premier clerc
le nain mystérieux. Ce sobriquet fit lire à Butscha le roman de Walter
Scott, et il dit à Modeste:--Voulez-vous, pour le jour du danger, une
rose de votre nain mystérieux? Modeste refoula soudain l'âme de son
adorateur dans sa cabane de boue, par un de ces regards terribles que
les jeunes filles jettent aux hommes qui ne leur plaisent pas. Butscha
se surnommait lui-même le _clerc obscur_, sans savoir que ce calembour
remonte à l'origine des panonceaux; mais il n'était, de même que sa
patronne, jamais sorti du Havre.

Peut-être est-il nécessaire, dans l'intérêt de ceux qui ne connaissent
pas le Havre, d'en dire un mot en expliquant où se rendait la famille
Latournelle, car le premier clerc y est évidemment inféodé.

Ingouville est au Havre ce que Montmartre est à Paris, une haute
colline au pied de laquelle la ville s'étale, à cette différence près
que la mer et la Seine entourent la ville et la colline, que le Havre
se voit fatalement circonscrit par d'étroites fortifications, et
qu'enfin l'embouchure du fleuve, le port, les bassins, présentent un
spectacle tout autre que celui des cinquante mille maisons de Paris.
Au bas de Montmartre, un océan d'ardoises montre ses lames bleues
figées; à Ingouville, on voit comme des toits mobiles agités par
les vents. Cette éminence, qui, depuis Rouen jusqu'à la mer, côtoie
le fleuve en laissant une marge plus ou moins resserrée entre elle
et les eaux, mais qui certes contient des trésors de pittoresque
avec ses villes, ses gorges, ses vallons, ses prairies, acquit une
immense valeur à Ingouville depuis 1816, époque à laquelle commença la
prospérité du Havre. Cette commune devint l'Auteuil, le Ville-d'Avray,
le Montmorency des commerçants, qui se bâtirent des villas étagées sur
cet amphithéâtre pour y respirer l'air de la mer parfumé par les fleurs
de leurs somptueux jardins. Ces hardis spéculateurs s'y reposent des
fatigues de leurs comptoirs et de l'atmosphère de leurs maisons serrées
les unes contre les autres, sans espace, souvent sans cour, comme
les font et l'accroissement de la population du Havre, et la ligne
inflexible de ses remparts, et l'agrandissement des bassins. En effet,
quelle tristesse au cœur du Havre, et quelle joie à Ingouville! La loi
du développement social a fait éclore comme un champignon le faubourg
de Graville, aujourd'hui plus considérable que le Havre, et qui s'étend
au bas de la côte comme un serpent.

A sa crête, Ingouville n'a qu'une rue; et, comme dans toutes ces
positions, les maisons qui regardent la Seine ont nécessairement un
immense avantage sur celles de l'autre côté du chemin auxquelles elles
masquent cette vue, mais qui se dressent, comme des spectateurs, sur
la pointe des pieds, afin de voir par-dessus les toits. Néanmoins il
existe là, comme partout, des servitudes. Quelques maisons assises au
sommet occupent une position supérieure ou jouissent d'un droit de vue
qui oblige le voisin à tenir ses constructions à une hauteur voulue.
Puis la roche capricieuse est creusée par des chemins qui rendent son
amphithéâtre praticable; et, par ces échappées, quelques propriétés
peuvent apercevoir ou la ville, ou le fleuve, ou la mer. Sans être
coupée à pic, la colline finit assez brusquement en falaise. Au bout de
la rue qui serpente au sommet, on aperçoit les gorges où sont situés
quelques villages, Sainte-Adresse, deux ou trois saints-je-ne-sais-qui,
et les criques où mugit l'Océan. Ce côté presque désert d'Ingouville
forme un contraste frappant avec les belles villas qui regardent la
vallée de la Seine. Craint-on les coups de vent pour la végétation? les
négociants reculent-ils devant les dépenses qu'exigent ces terrains en
pente?... Quoi qu'il en soit, le touriste des bateaux à vapeur est tout
étonné de trouver la côte nue et ravinée à l'ouest d'Ingouville, un
pauvre en haillons à côté d'un riche somptueusement vêtu, parfumé.

En 1829, une des dernières maisons du côté de la mer, et qui se
trouve sans doute au milieu de l'Ingouville d'aujourd'hui, s'appelait
et s'appelle peut-être encore _le Chalet_. Ce fut primitivement une
habitation de concierge avec son jardinet en avant. Le propriétaire
de la villa dont elle dépendait, maison à parc, à jardins, à volière,
à serre, à prairies, eut la fantaisie de mettre cette maisonnette en
harmonie avec les somptuosités de sa demeure, et la fit reconstruire
sur le modèle d'un _cottage_. Il sépara ce cottage de son boulingrin
orné de fleurs, de plates-bandes, la terrasse de sa villa, par une
muraille basse le long de laquelle il planta une haie pour la cacher.
Derrière le cottage, nommé, malgré tous ses efforts, le Chalet,
s'étendent les potagers et les vergers. Ce Chalet, sans vaches ni
laiterie, a pour toute clôture sur le chemin un palis dont les
charniers ne se voient plus sous une haie luxuriante. De l'autre côté
du chemin, la maison d'en face, soumise à une servitude, offre un palis
et une haie semblables qui laissent la vue du Havre au Chalet. Cette
maisonnette faisait le désespoir de monsieur Vilquin, propriétaire de
la villa. Voici pourquoi. Le créateur de ce séjour dont les détails
disent énergiquement: _Cy reluisent des millions!_ n'avait si bien
étendu son parc vers la campagne que pour ne pas avoir ses jardiniers,
disait-il, dans ses poches. Une fois fini, le Chalet ne pouvait plus
être habité que par un ami. Monsieur Mignon, le précédent propriétaire,
aimait beaucoup son caissier, et cette histoire prouvera que Dumay le
lui rendait bien; il lui offrit donc cette habitation. A cheval sur la
forme, Dumay fit signer à son patron un bail de douze ans à trois cents
francs de loyer, et monsieur Mignon le signa volontiers en disant:--Mon
cher Dumay, songes-y, tu t'engages à vivre douze ans chez moi.

Par des événements qui vont être racontés, les propriétés de monsieur
Mignon, autrefois le plus riche négociant du Havre, furent vendues
à Vilquin, l'un de ses antagonistes sur la place. Dans la joie de
s'emparer de la célèbre villa Mignon, l'acquéreur oublia de demander
la résiliation de ce bail. Dumay, pour ne pas faire manquer la vente,
aurait alors signé tout ce que Vilquin eût exigé; mais, une fois la
vente consommée, il tint à son bail comme à une vengeance. Il resta
dans la poche de Vilquin, au cœur de la famille Vilquin, observant
Vilquin, gênant Vilquin, enfin le taon des Vilquin. Tous les matins, à
sa fenêtre, Vilquin éprouvait un mouvement de contrariété violente en
apercevant ce bijou de construction, ce Chalet qui coûta soixante mille
francs, et qui scintille comme un rubis au soleil. Comparaison presque
juste!

L'architecte a bâti ce cottage de briques du plus beau rouge
rejointoyées en blanc. Les fenêtres sont peintes en vert vif, et les
bois en brun tirant sur le jaune. Le toit s'avance de plusieurs pieds.
Une jolie galerie découpée règne au premier étage, et une varanda
projette sa cage de verre au milieu de la façade. Le rez-de-chaussée se
compose d'un joli salon, d'une salle à manger, séparés par le palier
d'un escalier de bois dont le dessin et les ornements sont d'une
élégante simplicité. La cuisine est adossée à la salle à manger, et le
salon est doublé d'un cabinet qui servait alors de chambre à coucher
à monsieur et à madame Dumay. Au premier étage, l'architecte a ménagé
deux grandes chambres accompagnées chacune d'un cabinet de toilette,
auxquelles la varanda sert de salon; puis, au-dessus, se trouvent, sous
le faîte, qui ressemble à deux cartes mises l'une contre l'autre, deux
chambres de domestique, éclairées chacune par un œil-de-bœuf, et
mansardées, mais assez spacieuses. Vilquin eut la petitesse d'élever un
mur du côté des vergers et des potagers. Depuis cette vengeance, les
quelques centiares que le bail laisse au Chalet ressemblent à un jardin
de Paris. Les communs, bâtis et peints de manière à les raccorder au
Chalet, sont adossés au mur de la propriété voisine.

L'intérieur de cette charmante habitation est en harmonie avec
l'extérieur. Le salon, parqueté tout en bois de fer, offre aux regards
les merveilles d'une peinture imitant les laques de Chine. Sur des
fonds noirs encadrés d'or, brillent les oiseaux multicolores, les
feuillages verts impossibles, les fantastiques dessins des Chinois. La
salle à manger est entièrement revêtue de bois du Nord découpé, sculpté
comme dans les belles cabanes russes. La petite antichambre formée
par le palier et la cage de l'escalier sont peintes en vieux bois et
représentent des ornements gothiques. Les chambres à coucher, tendues
de perse, se recommandent par une coûteuse simplicité. Le cabinet où
couchaient alors le caissier et sa femme est boisé, plafonné, comme
la chambre d'un paquebot. Ces folies d'armateur expliquent la rage de
Vilquin. Ce pauvre acquéreur voulait loger dans ce cottage son gendre
et sa fille. Ce projet connu de Dumay pourra plus tard vous expliquer
sa ténacité bretonne.

On entre au Chalet par une petite porte de fer, treillissée, et dont
les fers de lance s'élèvent de quelques pouces au-dessus du palis
et de la haie. Le jardinet, d'une largeur égale à celle du fastueux
boulingrin, était alors plein de fleurs, de roses, de dahlias, des
plus belles, des plus rares productions de la Flore des serres; car,
autre sujet de douleur vilquinarde, la petite serre élégante, la serre
de fantaisie, la serre, dite de Madame, dépend du Chalet et sépare
la villa Vilquin, ou, si vous voulez, l'unit au cottage. Dumay se
consolait de la tenue de sa caisse par les soins de la serre, dont les
productions exotiques faisaient un des plaisirs de Modeste. Le billard
de la villa Vilquin, espèce de galerie, communiquait autrefois par une
immense volière en forme de tourelle avec cette serre; mais, depuis la
construction du mur qui le priva de la vue des vergers, Dumay mura la
porte de communication.

--Mur pour mur! dit-il.

--Vous et Dumay, vous murmurez! dirent à Vilquin les négociants pour le
taquiner.

Et tous les jours, à la Bourse, on saluait d'un nouveau calembour le
spéculateur jalousé.

En 1827, Vilquin offrit à Dumay six mille francs d'appointements
et dix mille francs d'indemnité pour résilier le bail; le caissier
refusa, quoiqu'il n'eût que mille écus chez Gobenheim, un ancien
commis de son patron. Dumay, croyez-le, est un Breton repiqué par le
Sort en Normandie. Jugez de la haine conçue contre ses locataires
du Chalet par le normand Vilquin, un homme riche de trois millions!
Quel crime de lèse-million que de démontrer aux riches l'impuissance
de l'or? Vilquin, dont le désespoir le rendait la fable du Havre,
venait de proposer une jolie habitation en toute propriété à Dumay,
qui de nouveau refusa. Le Havre commençait à s'inquiéter de cet
entêtement, dont, pour beaucoup de gens, la raison se trouvait dans
cette phrase:--Dumay est Breton. Le caissier, lui, pensait que madame
et surtout mademoiselle Mignon eussent été trop mal logées partout
ailleurs. Ses deux idoles habitaient un temple digne d'elles, et
profitaient du moins de cette somptueuse chaumière où des rois déchus
auraient pu conserver la majesté des choses autour d'eux, espèce de
décorum qui manque souvent aux gens tombés.

Peut-être ne regrettera-t-on pas d'avoir connu par avance et
l'habitation et la compagnie habituelle de Modeste; car, à son âge,
les êtres et les choses ont sur l'avenir autant d'influence que
le caractère, si toutefois le caractère n'en reçoit pas quelques
empreintes ineffaçables. A la manière dont les Latournelle entrèrent au
Chalet, un étranger aurait bien deviné qu'ils y venaient tous les soirs.

--Déjà, mon maître?... dit le notaire en apercevant dans le salon un
jeune banquier du Havre, Gobenheim, parent de Gobenheim-Keller, chef de
la grande maison de Paris.

Ce jeune homme à visage livide, un de ces blonds aux yeux noirs dont
le regard immobile a je ne sais quoi de fascinant, aussi sobre dans sa
parole que dans le vivre, vêtu de noir, maigre comme un phthisique,
mais vigoureusement charpenté, cultivait la famille de son ancien
patron et la maison de son caissier, beaucoup moins par affection que
par calcul. On y jouait le whist à deux sous la fiche. Une mise soignée
n'était pas de rigueur. Il n'acceptait que des verres d'eau sucrée,
et n'avait aucune politesse à rendre en échange. Cette apparence de
dévouement aux Mignon laissait croire que Gobenheim avait du cœur,
et le dispensait d'aller dans le grand monde du Havre, d'y faire des
dépenses inutiles, de déranger l'économie de sa vie domestique. Ce
catéchumène du Veau d'or se couchait tous les soirs à dix heures et
demie, et se levait à cinq heures du matin. Enfin, sûr de la discrétion
de Latournelle et de Butscha, Gobenheim pouvait analyser devant eux
les affaires épineuses, les soumettre aux consultations gratuites
du notaire, et réduire les cancans de la place à leur juste valeur.
Cet apprenti gobe-or (mot de Butscha) appartenait à cette nature de
substances que la chimie appelle absorbantes. Depuis la catastrophe
arrivée à la maison Mignon, où les Keller le mirent en pension pour
apprendre le haut commerce maritime, personne au Chalet ne l'avait prié
de faire quoi que ce soit, pas même une simple commission; sa réponse
était connue. Ce garçon regardait Modeste comme il aurait examiné une
lithographie à deux sous.

--C'est l'un des pistons de l'immense machine appelée Commerce, disait
de lui le pauvre Butscha dont l'esprit se trahissait par de petits mots
timidement lancés.

Les quatre Latournelle saluèrent avec la plus respectueuse déférence
une vieille dame vêtue de velours noir, qui ne se leva pas du fauteuil
où elle était assise, car ses deux yeux étaient couverts de la taie
jaune produite par la cataracte. Madame Mignon sera peinte en une seule
phrase. Elle attirait aussitôt le regard par le visage auguste des
mères de famille dont la vie sans reproches défie les coups du Destin,
mais qu'il a pris pour but de ses flèches, et qui forment la nombreuse
tribu des Niobés. Sa perruque blonde bien frisée, bien mise, seyait
à sa blanche figure froidie comme celle de ces femmes de bourgmestre
peintes par Holbein. Le soin excessif de sa toilette, des bottines
de velours, une collerette de dentelles, le châle mis droit, tout
attestait la sollicitude de Modeste pour sa mère.

Quand le moment de silence, annoncé par le notaire, fut établi dans ce
joli salon, Modeste, assise près de sa mère et brodant pour elle un
fichu, devint pendant un instant le point de mire des regards. Cette
curiosité cachée sous les interrogations vulgaires que s'adressent tous
les gens en visite, et même ceux qui se voient chaque jour, eût trahi
le complot domestique médité contre la jeune fille à un indifférent;
mais Gobenheim, plus qu'indifférent, ne remarqua rien, il alluma les
bougies de la table à jouer.

L'attitude de Dumay rendit cette situation terrible pour Butscha, pour
les Latournelle, et surtout pour madame Dumay, qui savait son mari
capable de tirer, comme sur un chien enragé, sur l'amant de Modeste.
Après le dîner, le caissier était allé se promener, suivi de deux
magnifiques chiens des Pyrénées soupçonnés de trahison, et qu'il avait
laissés chez un ancien métayer de monsieur Mignon; puis, quelques
instants avant l'entrée des Latournelle, il avait pris à son chevet ses
pistolets et les avait posés sur la cheminée en se cachant de Modeste.
La jeune fille ne fit aucune attention à tous ces préparatifs, au moins
singuliers.

Quoique petit, trapu, grêlé, parlant tout bas, ayant l'air de
s'écouter, ce Breton, ancien lieutenant de la Garde, offre la
résolution, le sang-froid si bien gravés sur son visage, que personne
en vingt ans, à l'armée, ne l'avait plaisanté. Ses petits yeux d'un
bleu calme, ressemblent à deux morceaux d'acier. Ses façons, l'air
de son visage, son parler, sa tenue, tout concorde à son nom bref de
Dumay. Sa force, bien connue d'ailleurs, lui permet de ne redouter
aucune agression. Capable de tuer un homme d'un coup de poing, il
avait accompli ce haut fait à Bautzen, en s'y trouvant sans armes,
face à face avec un Saxon, en arrière de sa compagnie. En ce moment
la ferme et douce physionomie de cet homme atteignit au sublime du
tragique. Ses lèvres pâles comme son teint indiquèrent une convulsion
domptée par l'énergie bretonne. Une sueur légère, mais que chacun vit
et supposa froide, rendit son front humide. Le notaire, son ami, savait
que, de tout ceci, pouvait résulter un drame en Cour d'Assises. En
effet, pour le caissier, il se jouait, à propos de Modeste Mignon, une
partie où se trouvaient engagés un honneur, une foi, des sentiments
d'une importance supérieure à celle des liens sociaux, et résultant
d'un de ces pactes dont le seul juge, en cas de malheur, est au ciel.
La plupart des drames sont dans les idées que nous nous formons des
choses. Les événements qui nous paraissent dramatiques ne sont que les
sujets que notre âme convertit en tragédie ou en comédie, au gré de
notre caractère.

Madame Latournelle et madame Dumay, chargées d'observer Modeste, eurent
je ne sais quoi d'emprunté dans le maintien, de tremblant dans la voix
que l'inculpée ne remarqua point, tant elle paraissait absorbée par
sa broderie. Modeste plaquait chaque fil de coton avec une perfection
à désespérer des brodeuses. Son visage disait tout le plaisir que
lui causait le mat du pétale qui finissait une fleur entreprise. Le
nain, assis entre sa patronne et Gobenheim, retenait ses larmes, il
se demandait comment arriver à Modeste, afin de lui jeter deux mots
d'avis à l'oreille. En prenant position devant madame Mignon, madame
Latournelle avait, avec sa diabolique intelligence de dévote, isolé
Modeste.

Madame Mignon, silencieuse dans sa cécité, plus pâle que ne la faisait
sa pâleur habituelle, disait assez qu'elle savait l'épreuve à laquelle
Modeste allait être soumise. Peut-être au dernier moment blâmait-elle
ce stratagème, tout en le trouvant nécessaire. De là son silence. Elle
pleurait en dedans.

Exupère, la détente du piége, ignorait entièrement la pièce où le
hasard lui donnait un rôle. Gobenheim restait, par un effet de son
caractère, dans une insouciance égale à celle que montrait Modeste.

Pour un spectateur instruit, ce contraste entre la complète ignorance
des uns et la palpitante attention des autres eût été sublime.
Aujourd'hui plus que jamais, les romanciers disposent de ces effets
et ils sont dans leur droit; car la nature s'est, de tout temps,
permis d'être plus forte qu'eux. Ici, la nature, vous le verrez, la
nature sociale, qui est une nature dans la nature, se donnait le
plaisir de faire l'histoire plus intéressante que le roman, de même
que les torrents dessinent des fantaisies interdites aux peintres, et
accomplissent des tours de force en disposant ou léchant les pierres à
surprendre les statuaires et les architectes.

Il était huit heures. En cette saison, le crépuscule jette alors ses
dernières lueurs. Ce soir-là, le ciel n'offrait pas un nuage, l'air
attiédi caressait la terre, les fleurs embaumaient, on entendait crier
le sable sous les pieds de quelques promeneurs qui rentraient. La
mer reluisait comme un miroir. Enfin il faisait si peu de vent, que
les bougies allumées sur la table à jouer montraient leurs flammes
tranquilles, quoique les croisées fussent entr'ouvertes. Ce salon,
cette soirée, cette habitation, quel cadre pour le portrait de cette
jeune fille, étudiée alors par ces personnes avec la profonde attention
d'un peintre en présence de la Margherita Doni, l'une des gloires
du palais Pitti. Modeste, fleur enfermée comme celle de Catulle,
valait-elle encore toutes ces précautions?... Vous connaissez la cage,
voici l'oiseau.

Alors âgée de vingt ans, svelte, fine autant qu'une de ces sirènes
inventées par les dessinateurs anglais pour leurs _livres de beautés_,
Modeste offre, comme autrefois sa mère, une coquette expression de
cette grâce peu comprise en France, où nous l'appelons _sensiblerie_,
mais qui, chez les Allemandes, est la poésie du cœur arrivée à la
surface de l'être et s'épanchant en minauderies chez les sottes, en
divines manières chez les filles spirituelles. Remarquable par sa
chevelure couleur d'or pâle, elle appartient à ce genre de femmes
nommées, sans doute en mémoire d'Ève, les blondes célestes, et dont
l'épiderme satiné ressemble à du papier de soie appliqué sur la chair,
qui frissonne sous l'hiver ou s'épanouit au soleil du regard, en
rendant la main jalouse de l'œil. Sous ces cheveux, légers comme des
marabouts et bouclés à l'anglaise, le front, que vous eussiez dit tracé
par le compas tant il est pur de modelé, reste discret, calme jusqu'à
la placidité, quoique lumineux de pensée; mais quand et où pouvait-on
en voir de plus uni, d'une netteté si transparente? il semble, comme
une perle, avoir un orient. Les yeux d'un bleu tirant sur le gris,
limpides comme des yeux d'enfant, en montraient alors toute la malice
et toute l'innocence, en harmonie avec l'arc des sourcils à peine
indiqué par des racines plantées comme celles faites au pinceau dans
les figures chinoises. Cette candeur spirituelle est encore relevée
autour des yeux et dans les coins, aux tempes, par des tons de nacre à
filets bleus, privilége de ces teints délicats. La figure, de l'ovale
si souvent trouvé par Raphaël pour ses madones, se distingue par la
couleur sobre et virginale des pommettes, aussi douce que la rose
de Bengale, et sur laquelle les longs cils d'une paupière diaphane
jetaient des ombres mélangées de lumière. Le cou, alors penché, presque
frêle, d'un blanc de lait, rappelle ces lignes fuyantes, aimées de
Léonard de Vinci. Quelques petites taches de rousseur, semblables
aux mouches du dix-huitième siècle, disent que Modeste est bien une
fille de la terre, et non l'une de ces créations rêvées en Italie
par l'École Angélique. Quoique fines et grasses tout à la fois, ses
lèvres, un peu moqueuses, expriment la volupté. Sa taille, souple sans
être frêle, n'effrayait pas la Maternité comme celle de ces jeunes
filles qui demandent des succès à la morbide pression d'un corset. Le
basin, l'acier, le lacet épuraient et ne fabriquaient pas les lignes
serpentines de cette élégance, comparable à celle d'un jeune peuplier
balancé par le vent. Une robe gris de perle, ornée de passementeries
couleur de cerise, à taille longue, dessinait chastement le corsage
et couvrait les épaules, encore un peu maigres, d'une guimpe qui
ne laissait voir que les premières rondeurs par lesquelles le cou
s'attache aux épaules.

A l'aspect de cette physionomie vaporeuse et intelligente tout
ensemble, où la finesse d'un nez grec à narines roses, à méplats
fermement coupés, jetait je ne sais quoi de positif; où la poésie qui
régnait sur le front presque mystique était quasi démentie par la
voluptueuse expression de la bouche; où la candeur disputait les champs
profonds et variés de la prunelle à la moquerie la plus instruite, un
observateur aurait pensé que cette jeune fille, à l'oreille alerte et
fine que tout bruit éveillait, au nez ouvert aux parfums de la fleur
bleue de l'Idéal, devait être le théâtre d'un combat entre les poésies
qui se jouent autour de tous les levers de soleil et les labeurs de la
journée, entre la Fantaisie et la Réalité. Modeste était la jeune fille
curieuse et pudique, sachant sa destinée et pleine de chasteté, la
vierge de l'Espagne plutôt que celle de Raphaël.

Elle leva la tête en entendant Dumay dire à Exupère:--Venez ici, jeune
homme! et après les avoir vus causant dans un coin du salon, elle
pensa qu'il s'agissait d'une commission à donner pour Paris. Elle
regarda ses amis qui l'entouraient comme étonnée de leur silence,
et s'écria de l'air le plus naturel:--Eh bien! vous ne jouez pas?
en montrant la table verte que la grande madame Latournelle nommait
l'_autel_.

--Jouons! reprit Dumay qui venait de congédier le jeune Exupère.

--Mets-toi là, Butscha, dit madame Latournelle en séparant par toute
la table le premier clerc du groupe que formaient madame Mignon et sa
fille.

--Et toi, viens là!... dit Dumay à sa femme en lui ordonnant de se
tenir près de lui.

Madame Dumay, petite Américaine de trente-six ans, essuya furtivement
des larmes, elle adorait Modeste et croyait à une catastrophe.

--Vous n'êtes pas gais, ce soir, reprit Modeste.

--Nous jouons, répondit Gobenheim qui disposait ses cartes.

Quelque intéressante que cette situation puisse paraître, elle le
sera bien davantage en expliquant la position de Dumay relativement à
Modeste. Si la concision de ce récit le rend sec, on pardonnera cette
sécheresse en faveur du désir d'achever promptement cette scène, et à
la nécessité de raconter l'argument qui domine tous les drames.

Dumay (Anne-François-Bernard), né à Vannes, partit soldat en 1799, à
l'armée d'Italie. Son père, président du tribunal révolutionnaire,
s'était fait remarquer par tant d'énergie, que le pays ne fut pas
tenable pour lui lorsque son père, assez méchant avocat, eut péri
sur l'échafaud après le 9 thermidor. Après avoir vu mourir sa mère
de chagrin, Anne vendit tout ce qu'il possédait et courut à l'âge de
vingt-deux ans, en Italie, au moment où nos armées succombaient. Il
rencontra dans le département du Var un jeune homme qui, par des motifs
analogues, allait aussi chercher la gloire, en trouvant le champ de
bataille moins périlleux que la Provence.

Charles Mignon, dernier rejeton de cette famille à laquelle Paris
doit la rue et l'hôtel bâti par le cardinal Mignon, eut dans son père
un finaud qui voulut sauver des griffes de la Révolution la terre
de la Bastie, un joli fief du Comtat. Comme tous les peureux de ce
temps, le comte de la Bastie, devenu le citoyen Mignon, trouva plus
sain de couper les têtes que de se laisser couper la sienne. Ce faux
terroriste disparut au Neuf Thermidor et fut alors inscrit sur la liste
des émigrés. Le comté de la Bastie fut vendu. Le château déshonoré
vit ses tours en poivrière rasées. Enfin le citoyen Mignon, découvert
à Orange, fut massacré, lui, sa femme et ses enfants, à l'exception
de Charles Mignon qu'il avait envoyé lui chercher un asile dans les
Hautes-Alpes. Saisi par ces affreuses nouvelles, Charles attendit,
dans une vallée du mont Genèvre, des temps moins orageux. Il vécut là
jusqu'en 1799 de quelques louis que son père lui mit dans la main, à
son départ. Enfin, à vingt-trois ans, sans autre fortune que sa belle
prestance, que cette beauté méridionale qui, complète, arrive au
sublime, et dont le type est l'Antinoüs l'illustre favori d'Adrien,
Charles résolut de hasarder sur le tapis rouge de la Guerre son audace
provençale qu'il prit, à l'exemple de tant d'autres, pour une vocation.
En allant au dépôt de l'armée, à Nice, il rencontra le Breton. Devenus
camarades et par la similitude de leurs destinées et par le contraste
de leurs caractères, ces deux fantassins burent à la même tasse, en
plein torrent, cassèrent en deux le même morceau de biscuit, et se
trouvèrent sergents à la paix qui suivit la bataille de Marengo.

Quand la guerre recommença, Charles Mignon obtint de passer dans la
cavalerie et perdit alors de vue son camarade. Le dernier des Mignon
de la Bastie était, en 1812, officier de la Légion-d'Honneur et major
d'un régiment de cavalerie, espérant être renommé comte de la Bastie
et fait colonel par l'Empereur. Pris par les Russes, il fut envoyé,
comme tant d'autres, en Sibérie. Il fit le voyage avec un pauvre
lieutenant dans lequel il reconnut Anne Dumay, non décoré, brave, mais
malheureux comme un million de pousse-cailloux à épaulettes de laine,
le canevas d'hommes sur lequel Napoléon a peint le tableau de l'Empire.
En Sibérie, le lieutenant-colonel apprit, pour tuer le temps, le calcul
et la calligraphie au Breton, dont l'éducation avait paru inutile au
père Scévola. Charles trouva dans son premier compagnon de route un de
ces cœurs si rares où il put verser tous ses chagrins en racontant ses
félicités.

Le fils de la Provence avait fini par rencontrer le hasard qui cherche
tous les jolis garçons. En 1804, à Francfort-sur-Mein, il fut adoré par
Bettina Wallenrod, fille unique d'un banquier, et il l'avait épousée
avec d'autant plus d'enthousiasme qu'elle était riche, une des beautés
de la ville, et qu'il se voyait alors seulement lieutenant, sans autre
fortune que l'avenir excessivement problématique des militaires de
ce temps-là. Le vieux Wallenrod, baron allemand déchu (la Banque est
toujours baronne), charmé de savoir que le beau lieutenant représentait
à lui seul les Mignon de la Bastie, approuva la passion de la blonde
Bettina, qu'un peintre (il y en avait un alors à Francfort) avait fait
poser pour une figure idéale de l'Allemagne. Wallenrod, nommant par
avance ses petits-fils comtes de la Bastie-Wallenrod, plaça dans les
fonds français la somme nécessaire pour donner à sa fille trente mille
francs de rente. Cette dot fit une très faible brèche à sa caisse, vu
le peu d'élévation du capital. L'Empire, par suite d'une politique
à l'usage de beaucoup de débiteurs, payait rarement les semestres.
Aussi Charles parut-il assez effrayé de ce placement, car il n'avait
pas autant de foi que le baron allemand dans l'aigle impériale. Le
phénomène de la croyance ou de l'admiration, qui n'est qu'une croyance
éphémère, s'établit difficilement en concubinage avec l'idole. Le
mécanicien redoute la machine que le voyageur admire, et les officiers
étaient un peu les chauffeurs de la locomotive napoléonienne, s'ils
n'en furent pas le charbon. Le baron de Wallenrod-Tustall-Bartenstild
promit alors de venir au secours du ménage.

Charles aima Bettina Wallenrod autant qu'il était aimé d'elle, et
c'est beaucoup dire; mais quand un Provençal s'exalte, tout chez lui
devient naturel en fait de sentiment. Et comment ne pas adorer une
blonde échappée d'un tableau d'Albert Durer, d'un caractère angélique,
et d'une fortune notée à Francfort? Charles eut donc quatre enfants
dont il restait seulement deux filles, au moment où il épanchait ses
douleurs au cœur du Breton. Sans les connaître, Dumay aima ces deux
petites par l'effet de cette sympathie, si bien rendue par Charles, qui
rend le soldat père de tout enfant! L'aînée, appelée Bettina Caroline,
était de 1805, l'autre, Marie-Modeste, de 1808.

Le malheureux lieutenant-colonel sans nouvelles de ces êtres chéris,
revint à pied, en 1814, en compagnie du lieutenant, à travers la Russie
et la Prusse. Ces deux amis, pour qui la différence des épaulettes
n'existait plus, atteignirent Francfort au moment où Napoléon
débarquait à Cannes. Charles trouva sa femme à Francfort, mais en
deuil; elle avait eu la douleur de perdre son père de qui elle était
adorée et qui voulait toujours la voir souriant, même à son lit de
mort. Le vieux Wallenrod ne survivait pas aux désastres de l'Empire.
A soixante-douze ans, il avait spéculé sur les cotons, en croyant
au génie de Napoléon, sans savoir que le génie est aussi souvent
au-dessus qu'au-dessous des événements. Ce dernier Wallenrod, des vrais
Wallenrod-Tustall-Bartenstild, avait acheté presque autant de balles
de coton que l'Empereur perdit d'hommes pendant sa sublime campagne de
France.

--_Che meirs tans le godon!..._ dit à sa fille ce père, de l'espèce des
Goriot, en s'efforçant d'apaiser une douleur qui l'effrayait, _ed che
meirs ne teffant rienne à berzonne_, car ce Français d'Allemagne mourut
en essayant de parler la langue aimée de sa fille.

Heureux de sauver de ce grand et double naufrage sa femme et ses
deux filles, Charles Mignon revint à Paris où l'Empereur le nomma
lieutenant-colonel dans les cuirassiers de la Garde, et le fit
commandant de la Légion-d'Honneur. Le rêve du colonel, qui se voyait
enfin général et comte au premier triomphe de Napoléon, s'éteignit dans
les flots de sang de Waterloo. Le colonel peu grièvement blessé, se
retira sur la Loire et quitta Tours avant le licenciement.

Au printemps de 1816, Charles réalisa ses trente mille livres de rentes
qui lui donnèrent environ quatre cent mille francs, et résolut d'aller
faire fortune en Amérique en abandonnant le pays où la persécution
pesait déjà sur les soldats de Napoléon. Il descendit de Paris au Havre
accompagné de Dumay, à qui, par un hasard assez ordinaire à la guerre,
il avait sauvé la vie en le prenant en croupe au milieu du désordre
qui suivit la journée de Waterloo. Dumay partageait les opinions et le
découragement du colonel. Charles, suivi par le Breton comme par un
caniche (le pauvre soldat idolâtrait les deux petites filles), pensa
que l'obéissance, l'habitude des consignes, la probité, l'attachement
du lieutenant en feraient un serviteur fidèle autant qu'utile; il lui
proposa donc de se mettre sous ses ordres, au civil. Dumay fut très
heureux en se voyant adopté par une famille où il vivrait comme le gui
sur le chêne.

En attendant une occasion pour s'embarquer, en choisissant entre les
navires et méditant sur les chances offertes par leurs destinations, le
colonel entendit parler des brillantes destinées que la paix réservait
au Havre. En écoutant la dissertation de deux bourgeois, il entrevit un
moyen de fortune, et devint à la fois armateur, banquier, propriétaire;
il acheta pour deux cent mille francs de terrains, de maisons, et lança
vers New-York un navire chargé de soieries françaises achetées à bas
prix à Lyon. Dumay, son agent, partit sur le vaisseau. Pendant que
le colonel s'installait dans la plus belle maison de la rue Royale
avec sa famille, et apprenait les éléments de la Banque en déployant
l'activité, la prodigieuse intelligence des Provençaux, Dumay réalisa
deux fortunes, car il revint avec un chargement de coton acheté à
vil prix. Cette double opération valut un capital énorme à la maison
Mignon. Le colonel fit alors l'acquisition de la villa d'Ingouville, et
récompensa Dumay en lui donnant une modeste maison, rue Royale.

Le pauvre Breton avait ramené de New-York, avec ses cotons, une
jolie petite femme à laquelle plut, avant toute chose, la qualité de
Français. Miss Grummer possédait environ quatre mille dollars, vingt
mille francs que Dumay plaça chez son colonel. Dumay, devenu l'_alter
Ego_ de l'armateur, apprit en peu de temps la tenue des livres, cette
science qui distingue, selon son mot, les sergents-majors du commerce.
Ce naïf soldat, oublié pendant vingt ans par la Fortune, se crut
l'homme le plus heureux du monde en se voyant propriétaire d'une maison
que la munificence de son chef garnit d'un joli mobilier, puis de douze
cents francs d'intérêts qu'il eut de ses fonds, et de trois mille six
cents francs d'appointements. Jamais le lieutenant Dumay, dans ses
rêves, n'avait espéré situation pareille; mais il était encore plus
satisfait de se sentir le pivot de la plus riche maison de commerce
du Havre. Madame Dumay, petite Américaine assez jolie, eut le chagrin
de perdre tous ses enfants à leur naissance, et les malheurs de sa
dernière couche la privèrent de l'espérance d'en avoir; elle s'attacha
donc aux deux demoiselles Mignon avec autant d'amour que Dumay, qui
les eût préférées à ses enfants. Madame Dumay, qui devait le jour à
des cultivateurs habitués à une vie économe, se contenta de deux mille
quatre cents francs pour elle et son ménage. Ainsi, tous les ans,
Dumay plaça deux mille et quelques cents francs de plus dans la maison
Mignon. En examinant le bilan annuel, le patron grossissait le compte
du caissier d'une gratification en harmonie avec les services. En
1824, le crédit du caissier se montait à cinquante-huit mille francs.
Ce fut alors que Charles Mignon, comte de la Bastie, titre dont on ne
parlait jamais, combla son caissier en le logeant au Chalet, où, dans
ce moment, vivaient obscurément Modeste et sa mère.

L'état déplorable où se trouvait Madame Mignon, que son mari laissa
belle encore, a sa cause dans la catastrophe à laquelle l'absence de
Charles était due. Le chagrin avait employé trois ans à détruire cette
douce Allemande; mais c'était un de ces chagrins semblables à des vers
logés au cœur d'un bon fruit. Le bilan de cette douleur est facile à
chiffrer. Deux enfants, morts en bas âge, eurent un double _ci-gît_
dans cette âme qui ne savait rien oublier. La captivité de Charles
en Sibérie fut, pour cette femme aimante, la mort tous les jours. La
catastrophe de la riche maison Wallenrod et la mort du pauvre banquier
sur ses sacs vides fut, au milieu des doutes de Bettina sur le sort de
son mari, comme un coup suprême. La joie excessive de retrouver son
Charles faillit tuer cette fleur allemande. Puis la seconde chute de
l'Empire, l'expatriation projetée furent comme de nouveaux accès d'une
même fièvre. Enfin, dix ans de prospérités continuelles, les amusements
de sa maison, la première du Havre; les dîners, les bals, les fêtes
du négociant heureux, les somptuosités de la villa Mignon, l'immense
considération, la respectueuse estime dont jouissait Charles, l'entière
affection de cet homme, qui répondit par un amour unique à un unique
amour, tout avait réconcilié cette pauvre femme avec la vie. Au moment
où elle ne doutait plus, où elle entrevoyait un beau soir à sa journée
orageuse, une catastrophe inconnue, enterrée au cœur de cette double
famille et dont il sera bientôt question, fut comme une sommation du
malheur.

En janvier 1826, au milieu d'une fête, quand le Havre tout entier
désignait Charles Mignon pour son député, trois lettres, venues de
New-York, de Paris et de Londres, furent chacune comme un coup de
marteau sur le palais de verre de la Prospérité. En dix minutes, la
ruine avait fondu de ses ailes de vautour sur cet inouï bonheur, comme
le froid sur la Grande Armée en 1812.

En une seule nuit, passée à faire des comptes avec Dumay, Charles
Mignon prit son parti. Toutes les valeurs, sans en excepter les
meubles, suffisaient à tout payer.

--Le Havre, dit le colonel au lieutenant, ne me verra pas à pied.
Dumay, je prends tes soixante mille francs à six pour cent...

--A trois, mon colonel.

--A rien alors, dit Charles Mignon péremptoirement. Je te ferai ta part
dans mes nouvelles affaires. _Le Modeste_, qui n'est plus à moi, part
demain, le capitaine m'emmène. Toi, je te charge de ma femme et de ma
fille. Je n'écrirai jamais! Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.

Dumay ne demanda rien à son patron, il ne lui fit pas de questions sur
ses projets.

--Je pense, dit-il à Latournelle d'un petit air entendu, que mon
colonel a son plan fait.

Le lendemain, il accompagna au petit jour son patron sur le navire _le
Modeste_, partant pour Constantinople. Là, sur l'arrière du bâtiment,
le Breton dit au Provençal:--Quels sont vos derniers ordres, mon
colonel?

--Qu'aucun homme n'approche du Chalet! dit le père en retenant mal
une larme. Dumay! garde-moi mon dernier enfant, comme me le garderait
un boule-dogue. La mort à quiconque tenterait de débaucher ma seconde
fille! ne crains rien, pas même l'échafaud, je t'y rejoindrais.

--Mon colonel faites vos affaires en paix. Je vous comprends. Vous
retrouverez mademoiselle Modeste comme vous me la confiez, ou je
serais mort! Vous me connaissez et vous connaissez nos deux chiens des
Pyrénées. On n'arrivera pas à votre fille. Pardon de vous dire tant de
phrases!

Les deux militaires se jetèrent dans les bras l'un de l'autre comme
deux hommes qui s'étaient appréciés en pleine Sibérie.

Le jour même, le _Courrier du Havre_ contenait ce terrible, simple,
énergique et honnête premier Havre.


  «La maison Charles Mignon suspend ses payements. Mais les
  liquidateurs soussignés prennent l'engagement de payer toutes
  les créances passives. On peut, dès à présent, escompter aux
  tiers-porteurs les effets à terme. La vente des propriétés
  foncières couvre intégralement les comptes courants.

  »Cet avis est donné pour l'honneur de la maison et pour empêcher
  tout ébranlement du crédit sur la place du Havre.

  »Monsieur Charles Mignon est parti ce matin sur _le Modeste_ pour
  l'Asie-Mineure, ayant laissé de pleins pouvoirs à l'effet de
  réaliser toutes les valeurs, même immobilières.

    »DUMAY (_liquidateur pour les comptes de banque_); LATOURNELLE,
    _notaire_ (_liquidateur pour les biens de ville et de campagne_);
    GOBENHEIM (_liquidateur pour les valeurs commerciales_).»


Latournelle devait sa fortune à la bonté de monsieur Mignon, qui lui
prêta cent mille francs, en 1817, pour acheter la plus belle Étude du
Havre. Ce pauvre homme, sans moyens pécuniaires, premier clerc depuis
dix ans, atteignait alors à l'âge de quarante ans et se voyait clerc
pour le reste de ses jours. Il fut le seul dans tout le Havre dont le
dévouement pût se comparer à celui de Dumay, car Gobenheim profita de
la liquidation pour continuer les relations et les affaires de monsieur
Mignon, ce qui lui permit d'élever sa petite maison de banque.

Pendant que des regrets unanimes se formulaient à la Bourse, sur
le port, dans toutes les maisons, quand le panégyrique d'un homme
irréprochable, honorable et bienfaisant remplissait toutes les
bouches, Latournelle et Dumay, silencieux et actifs comme des fourmis,
vendaient, réalisaient, payaient et liquidaient. Vilquin fit le
généreux en achetant la villa, la maison de ville et une ferme. Aussi
Latournelle profita-t-il de ce bon premier mouvement en arrachant un
bon prix à Vilquin.

On voulut visiter madame et mademoiselle Mignon; mais elles avaient
obéi à Charles en se réfugiant au Chalet, le matin même de son départ
qui leur fut caché dans le premier moment. Pour ne pas se laisser
ébranler par leur douleur, le courageux banquier avait embrassé sa
femme et sa fille pendant leur sommeil. Il y eut trois cents cartes
mises à la porte de la maison Mignon. Quinze jours après, l'oubli le
plus profond, prophétisé par Charles, révélait à ces deux femmes la
sagesse et la grandeur de la résolution ordonnée.

Dumay fit représenter son maître à New-York, à Londres et à Paris. Il
suivit la liquidation des trois maisons de banque auxquelles cette
ruine était due, réalisa cinq cent mille francs de 1826 à 1828, le
huitième de la fortune de Charles; et, selon des ordres écrits pendant
la nuit du départ, il les envoya dans le commencement de l'année 1828,
par la maison Mongenod, à New-York, au compte de monsieur Mignon. Tout
cela fut accompli militairement, excepté le prélèvement de trente
mille francs pour les besoins personnels de madame et de mademoiselle
Mignon que Charles avait recommandé de faire et que ne fit pas Dumay.
Le Breton vendit sa maison de ville vingt mille francs, et les remit à
madame Mignon, en pensant que plus son colonel aurait de capitaux, plus
promptement il reviendrait.

--Faute de trente mille francs quelquefois on périt, dit-il à
Latournelle qui lui prit à sa valeur cette maison où les habitants du
Chalet trouvaient toujours un appartement.

Tel fut, pour la célèbre maison Mignon du Havre, le résultat de la
crise qui bouleversa, de 1825 à 1826, les principales places de
commerce et qui causa, si l'on se souvient de ce coup de vent, la ruine
de plusieurs banquiers de Paris, dont l'un présidait le Tribunal de
Commerce.

On comprend alors que cette chute immense, couronnant un règne
bourgeois de dix années, pût être le coup de la mort pour Bettina
Wallenrod, qui se vit encore une fois séparée de son mari, sans rien
savoir d'une destinée en apparence aussi périlleuse, aussi aventureuse
que l'exil en Sibérie; mais le mal qui l'entraînait vers la tombe est à
ces chagrins visibles ce qu'est aux chagrins ordinaires d'une famille
l'enfant fatal qui la gruge et la dévore. La pierre infernale jetée au
cœur de cette mère était une des pierres tumulaires du petit cimetière
d'Ingouville, et sur laquelle on lit:

    BETTINA-CAROLINE MIGNON,
    _Morte à vingt-deux ans_.
    PRIEZ POUR ELLE.
    1827.

Cette inscription est pour la jeune fille ce qu'une épitaphe est pour
beaucoup de morts, la table des matières d'un livre inconnu. Le livre,
le voici dans son abrégé terrible qui peut expliquer le serment échangé
dans les adieux du colonel et du lieutenant.

Un jeune homme, d'une charmante figure, appelé Georges d'Estourny,
vint au Havre sous le vulgaire prétexte de voir la mer, et il y vit
Caroline Mignon. Un soi-disant élégant de Paris n'est jamais sans
quelques recommandations; il fut donc invité, par l'intermédiaire
d'un ami des Mignon, à une fête donnée à Ingouville. Devenu très
épris et de Caroline et de sa fortune, le Parisien entrevit une fin
heureuse. En trois mois, il accumula tous les moyens de séduction, et
enleva Caroline. Quand il a des filles, un père de famille ne doit pas
plus laisser introduire un jeune homme chez lui sans le connaître,
que laisser traîner des livres ou des journaux sans les avoir lus.
L'innocence des filles est comme le lait que font tourner un coup de
tonnerre, un vénéneux parfum, un temps chaud, un rien, un souffle
même. En lisant la lettre d'adieu de sa fille aînée, Charles Mignon
fit partir aussitôt madame Dumay pour Paris. La famille allégua la
nécessité d'un voyage subitement ordonné par le médecin de la maison
qui trempa dans cette excuse nécessaire; mais sans pouvoir empêcher le
Havre de causer sur cette absence.

--Comment, une jeune personne si forte, d'un teint espagnol, à
chevelure de jais!... Elle? poitrinaire!...

--Mais, oui, l'on dit qu'elle a commis une imprudence.

--Ah! ah! s'écriait un Vilquin.

--Elle est revenue en nage d'une partie de cheval, et a bu à la glace;
du moins, voilà ce que dit le docteur Troussenard.

Quand madame Dumay revint, les malheurs de la maison Mignon étaient
consommés, personne ne fit plus attention à l'absence de Caroline ni au
retour de la femme du caissier.

Au commencement de l'année 1827, les journaux retentirent du procès de
Georges d'Estourny, condamné pour de constantes fraudes au jeu par la
Police correctionnelle. Ce jeune corsaire s'exila sans s'occuper de
mademoiselle Mignon à qui la liquidation faite au Havre ôtait toute
sa valeur. En peu de temps, Caroline apprit et son infâme abandon,
et la ruine de la maison paternelle. Revenue dans un état de maladie
affreux et mortel, elle s'éteignit, en peu de jours, au Chalet. Sa
mort protégea du moins sa réputation. On crut assez généralement à la
maladie alléguée par monsieur Mignon lors de la fuite de sa fille, et à
l'ordonnance médicale qui dirigeait, disait-on, mademoiselle Caroline
sur Nice.

Jusqu'au dernier moment, la mère espéra conserver sa fille! Bettina fut
sa préférence, comme Modeste était celle de Charles. Il y avait quelque
chose de touchant dans ces deux élections. Bettina fut tout le portrait
de Charles, comme Modeste est celui de sa mère. Chacun des deux époux
continuait son amour dans son enfant. Caroline, fille de la Provence,
tint de son père et cette belle chevelure noire, comme l'aile d'un
corbeau, qu'on admire chez les femmes du midi, et l'œil brun, fendu
en amande, brillant comme une étoile, et le teint olivâtre, et la peau
dorée d'un fruit velouté, le pied cambré, cette taille espagnole qui
fait craquer les basquines. Aussi le père et la mère étaient-ils fiers
de la charmante opposition que présentaient les deux sœurs.

--Un diable et un ange! disait-on sans malice, quoique ce fût une
prophétie.

Après avoir pleuré pendant un mois dans sa chambre où elle voulut
rester sans voir personne, la pauvre Allemande en sortit les yeux
malades. Avant de perdre la vue, elle était allée, malgré tous ses
amis, contempler la tombe de Caroline. Cette dernière image resta
colorée dans ses ténèbres, comme le spectre rouge du dernier objet vu
brille encore, après qu'on a fermé les yeux par un grand jour.

Après cet affreux, ce double malheur, Modeste devenue fille unique,
sans que son père le sût, rendit Dumay, non pas plus dévoué, mais plus
craintif que par le passé. Madame Dumay, folle de Modeste comme toutes
les femmes privées d'enfant, l'accabla de sa maternité d'occasion, sans
cependant méconnaître les ordres de son mari qui se défiait des amitiés
féminines. La consigne était nette.

--Si jamais un homme de quelque âge, de quelque rang que ce soit,
avait dit Dumay, parle à Modeste, la lorgne, lui fait les yeux doux,
c'est un homme mort, je lui brûle la cervelle et je vais me mettre à
la disposition du Procureur du Roi, ma mort la sauvera peut-être. Si
tu ne veux pas me voir couper le cou, remplace-moi bien auprès d'elle,
pendant que je suis en ville.

Depuis trois ans, Dumay visitait ses armes tous les soirs. Il
paraissait avoir mis de moitié dans son serment les deux chiens des
Pyrénées, deux animaux d'une intelligence supérieure; l'un couchait
à l'intérieur et l'autre était posté dans une petite cabane d'où il
ne sortait pas et n'aboyait point; mais l'heure où ces deux chiens
auraient remué leurs mâchoires sur un quidam eût été terrible!

On peut maintenant deviner la vie menée au Chalet par la mère et
la fille. Monsieur et madame Latournelle, souvent accompagnés de
Gobenheim, venaient à peu près tous les soirs tenir compagnie à leurs
amis, et jouaient au whist. La conversation roulait sur les affaires
du Havre, sur les petits événements de la vie de province. Entre neuf
et dix heures du soir, on se quittait. Modeste allait coucher sa mère,
elles faisaient leurs prières ensemble, elles se répétaient leurs
espérances, elles parlaient du voyageur chéri. Après avoir embrassé sa
mère, la fille rentrait dans sa chambre à dix heures. Le lendemain,
Modeste levait sa mère avec les mêmes soins, les mêmes prières,
les mêmes causeries. A la louange de Modeste, depuis le jour où la
terrible infirmité vint ôter un sens à sa mère, elle s'en fit la femme
de chambre, et déploya la même sollicitude, à tout instant, sans se
lasser, sans y trouver de monotonie. Elle fut sublime d'affection,
à toute heure, d'une douceur rare chez les jeunes filles, et bien
appréciée par les témoins de cette tendresse. Aussi, pour la famille
Latournelle, pour monsieur et madame Dumay, Modeste était-elle au
moral la perle que vous connaissez. Entre le déjeuner et le dîner,
madame Mignon et madame Dumay faisaient, pendant les jours de soleil,
une petite promenade jusque sur les bords de la mer, accompagnées
de Modeste, car il fallait le secours de deux bras à la malheureuse
aveugle.

Un mois avant la scène, au milieu de laquelle cette explication fait
comme une parenthèse, madame Mignon avait tenu conseil avec ses seuls
amis, madame Latournelle, le notaire et Dumay, pendant que madame Dumay
amusait Modeste par une longue promenade.

--Écoutez, mes amis, avait dit l'aveugle, ma fille aime, je le sens,
je le vois... Une étrange révolution s'est accomplie en elle, et je ne
sais pas comment vous ne vous en êtes pas aperçus...

--Nom d'un petit bonhomme! s'écria le lieutenant.

--Ne m'interrompez pas, Dumay. Depuis deux mois, Modeste prend soin
d'elle, comme si elle devait aller à un rendez-vous. Elle est devenue
excessivement difficile pour sa chaussure, elle veut faire valoir son
pied, elle gronde madame Gobet, la cordonnière. Il en est de même avec
sa couturière. En de certains jours, ma pauvre petite reste morne,
attentive, comme si elle attendait quelqu'un; sa voix a des intonations
brèves comme si, quand on l'interroge, on la contrariait dans son
attente, dans ses calculs secrets; puis, si ce quelqu'un attendu, est
venu...

--Nom d'un petit bonhomme!

--Asseyez-vous, Dumay, dit l'aveugle. Eh! bien, Modeste est gaie!
Oh! elle n'est pas gaie pour vous, vous ne saisissez pas ces nuances
trop délicates pour des yeux occupés par le spectacle de la nature,
cette gaieté se trahit par les notes de sa voix, par des accents
que je saisis, que j'explique. Modeste, au lieu de demeurer assise,
songeuse, dépense une activité folle en mouvements désordonnés...
Elle est heureuse, enfin! Il y a des actions de grâce jusque dans les
idées qu'elle exprime. Ah! mes amis, je me connais au bonheur aussi
bien qu'au malheur... Par le baiser que me donne ma pauvre Modeste, je
devine ce qui se passe en elle: si elle a reçu ce qu'elle attend, ou si
elle est inquiète. Il y a bien des nuances dans les baisers, même dans
ceux d'une fille innocente, car Modeste est l'innocence même, mais,
c'est comme une innocence instruite. Si je suis aveugle, ma tendresse
est clairvoyante, et je vous engage à surveiller ma fille.

Dumay devenu féroce, le notaire en homme qui veut trouver le mot
d'une énigme, madame Latournelle en duègne trompée, madame Dumay, qui
partagea les craintes de son mari, se firent alors les espions de
Modeste. Modeste ne fut pas quittée un instant. Dumay passa les nuits
sous les fenêtres, caché dans son manteau comme un jaloux Espagnol;
mais il ne put, armé de sa sagacité de militaire, saisir aucun indice
accusateur. A moins d'aimer les rossignols du parc Vilquin, ou quelque
prince Lutin, Modeste n'avait pu voir personne, n'avait pu recevoir
ni donner aucun signal. Madame Dumay, qui ne se coucha qu'après avoir
vu Modeste endormie, plana sur les chemins du haut du Chalet avec
une attention égale à celle de son mari. Sous les regards de ces
quatre argus, l'irréprochable enfant, dont les moindres mouvements
furent étudiés, analysés, fut si bien acquittée de toute criminelle
conversation, que les amis taxèrent madame Mignon de folie, de
préoccupation. Madame Latournelle, qui conduisait elle-même à l'église
et qui en ramenait Modeste, fut chargée de dire à la mère qu'elle
s'abusait sur sa fille.

--Modeste, fit-elle observer, est une jeune personne très exaltée, elle
se passionne pour les poésies de celui-ci, pour la prose de celui-là.
Vous n'avez pas pu juger de l'impression qu'a produite sur elle cette
symphonie de bourreau (mot de Butscha qui prêtait de l'esprit à fonds
perdu à sa bienfaitrice), appelée le _Dernier jour d'un Condamné_;
mais elle me paraissait folle avec ses admirations pour ce monsieur
Hugo. Je ne sais pas où ces gens-là (Victor Hugo, Lamartine, Byron sont
ces _gens-là_ pour les madame Latournelle) vont prendre leurs idées.
La petite m'a parlé de Child-Harold, je n'ai pas voulu en avoir le
démenti, j'ai eu la simplicité de me mettre à lire _cela_ pour pouvoir
en raisonner avec elle. Je ne sais pas s'il faut attribuer cet effet à
la traduction, mais le cœur me tournait, les yeux me papillotaient,
je n'ai pas pu continuer. Il y a là des comparaisons qui hurlent, des
rochers qui s'évanouissent, les laves de la guerre!... Enfin, comme
c'est un Anglais qui voyage, on doit s'attendre à des bizarreries, mais
cela passe la permission. On se croit en Espagne, et il vous met dans
les nuages, au-dessus des Alpes, il fait parler les torrents et les
étoiles; et, puis, il y a trop de vierges!... c'en est impatientant!
Enfin, après les campagnes de Napoléon, nous avons assez des boulets
enflammés, de l'airain sonore qui roulent de page en page. Modeste
m'a dit que tout ce pathos venait du traducteur et qu'il fallait lire
l'anglais. Mais, je n'irai pas apprendre l'anglais pour lord Byron,
quand je ne l'ai pas appris pour Exupère. Je préfère de beaucoup
les romans de Ducray-Duménil à ces romans anglais! Moi je suis trop
Normande pour m'amouracher de tout ce qui vient de l'étranger, et
surtout de l'Angleterre.

Madame Mignon, malgré son deuil éternel, ne put s'empêcher de sourire à
l'idée de madame Latournelle lisant Child-Harold. La sévère notaresse
accepta ce sourire comme une approbation de ses doctrines.

--Ainsi donc, vous prenez, ma chère madame Mignon, les fantaisies de
Modeste, les effets de ses lectures pour des amourettes. Elle a vingt
ans. A cet âge, on s'aime soi-même. On se pare pour se voir parée.
Moi, je mettais à feu ma pauvre petite sœur un chapeau d'homme, et
nous jouions au monsieur... Vous avez eu, vous, à Francfort, une
jeunesse heureuse; mais, soyons justes?... Modeste est ici, sans aucune
distraction. Malgré la complaisance avec laquelle ses moindres désirs
sont accueillis, elle se sait gardée, et la vie qu'elle mène offrirait
peu de plaisir à une jeune fille qui n'aurait pas trouvé comme elle
des divertissements dans les livres. Allez, elle n'aime personne que
vous..... Tenez-vous pour très heureuse de ce qu'elle se passionne pour
les corsaires de lord Byron, pour les héros de roman de Walter Scott,
pour vos Allemands, les comtes d'Egmont, Werther, Schiller et autres
Err.

--Eh! bien, madame?... dit respectueusement Dumay qui fut effrayée du
silence de madame Mignon.

--Modeste n'est pas seulement amoureuse, elle aime quelqu'un: répondit
obstinément la mère.

--Madame, il s'agit de ma vie, et vous trouverez bon, non pas à cause
de moi, mais de ma pauvre femme, de mon colonel et de nous, que je
cherche à savoir qui de la mère ou du chien de garde se trompe...

--C'est vous, Dumay! Ah! si je pouvais regarder ma fille!... s'écria la
pauvre aveugle.

--Mais qui peut-elle aimer? dit madame Latournelle. Quant à nous, je
réponds de mon Exupère.

--Ce ne saurait être Gobenheim que, depuis le départ du colonel,
nous voyons à peine neuf heures par semaine, dit Dumay. D'ailleurs
il ne pense pas à Modeste, cet écu de cent sous fait homme! Son oncle
Gobenheim-Keller lui a dit: «Deviens assez riche pour épouser une
Keller.» Avec ce programme, il n'y a pas à craindre qu'il sache de quel
sexe est Modeste. Voilà tout ce que nous voyons d'homme ici. Je ne
compte pas Butscha, pauvre petit bossu, je l'aime, il est votre Dumay,
madame, dit-il à la notaresse. Butscha sait très bien qu'un regard
jeté sur Modeste lui vaudrait une _trempée_ à la mode de Vannes... Pas
une âme n'a de communication avec nous. Madame Latournelle qui, depuis
votre... votre malheur, vient chercher Modeste pour aller à l'église et
l'en ramène, l'a bien observée, ces jours-ci, durant la messe, et n'a
rien vu de suspect autour d'elle. Enfin, s'il faut vous tout dire, j'ai
ratissé moi-même les allées autour de la maison depuis un mois, et je
les ai retrouvées le matin sans traces de pas...

--Les râteaux ne sont ni chers ni difficiles à manier, dit la fille de
l'Allemagne.

--Et les chiens,... s'écria Dumay.

--Les amoureux savent leur trouver des philtres, répondit madame Mignon.

--Ce serait à me brûler la cervelle, si vous aviez raison, car je
serais enfoncé!... s'écria Dumay.

--Et pourquoi, Dumay? demanda madame Mignon.

--Eh! madame, je ne soutiendrais pas le regard du colonel s'il ne
retrouvait pas sa fille, surtout maintenant qu'elle est unique, aussi
pure, aussi vertueuse qu'elle était quand, sur le vaisseau, il m'a
dit:--Que la peur de l'échafaud ne t'arrête pas, Dumay, quand il
s'agira de l'honneur de Modeste!

--Je vous reconnais bien là tous les deux! dit madame Mignon pleine
d'attendrissement.

--Je gagerais mon salut éternel, que Modeste est pure comme elle
l'était dans sa barcelonette, dit madame Dumay.

--Oh! je le saurai, dit Dumay, si madame la comtesse veut me permettre
d'essayer d'un moyen, car les vieux troupiers se connaissent en
stratagèmes.

--Je vous permets tout ce qui pourra nous éclairer sans nuire à notre
dernier enfant.

--Et, comment feras-tu, Anne?... dit madame Dumay, pour savoir le
secret d'une jeune fille, quand il est si bien gardé.

--Obéissez-moi bien tous, s'écria le lieutenant, j'ai besoin de tout le
monde.

Ce précis rapide, qui, développé savamment, aurait fourni tout un
tableau de mœurs (combien de familles peuvent y reconnaître les
événements de leur vie), suffit à faire comprendre l'importance des
petits détails donnés sur les êtres et les choses pendant cette soirée
où le vieux militaire avait entrepris de lutter avec une jeune fille,
et de faire sortir du fond de ce cœur un amour observé par une mère
aveugle.

Une heure se passa dans un calme effrayant, interrompu par les phrases
hiéroglyphiques des joueurs de whist.

--Pique!--Atout!--Coupe!--Avons-nous les honneurs?--Deux de _tri_
(_sic_)!--A huit!--A qui à donner? Phrases qui constituent aujourd'hui
les grandes émotions de l'aristocratie européenne.

Modeste travaillait sans s'étonner du silence gardé par sa mère. Le
mouchoir de madame Mignon glissa de dessus son jupon à terre, Butscha
se précipita pour le ramasser; il se trouva près de Modeste et lui dit
à l'oreille:--Prenez garde!... en se relevant.

Modeste leva sur le nain des yeux étonnés dont les rayons, comme
épointés, le remplirent d'une joie ineffable.

--Elle n'aime personne! se dit le pauvre bossu qui se frotta les mains
à s'arracher l'épiderme.

En ce moment Exupère se précipita dans le parterre, dans la maison,
tomba dans le salon comme un ouragan, et dit à l'oreille de
Dumay:--Voici le jeune homme!

Dumay se leva, sauta sur ses pistolets et sortit.

--Ah! mon Dieu! Et s'il le tue?... s'écria madame Dumay qui fondit en
larmes.

--Mais que se passe-t-il donc? demanda Modeste en regardant ses amis
d'un air candide et sans aucun effroi.

--Mais il s'agit d'un jeune homme qui tourne autour du Chalet!...
s'écria madame Latournelle.

--Eh! bien, reprit Modeste, pourquoi donc Dumay le tuerait-il?...

--_Sancta simplicita!..._ dit Butscha qui contempla aussi fièrement son
patron qu'Alexandre regarde Babylone dans le tableau de Lebrun.

Modeste alla vers la porte.

--Où vas-tu, Modeste? demanda la mère.

--Tout préparer pour votre coucher, maman, répondit Modeste d'une voix
aussi pure que le son d'un harmonica.

Et elle quitta le salon.

--Vous n'avez pas fait vos frais! dit le nain à Dumay quand il rentra.

--Modeste est sage comme la vierge de notre autel, s'écria madame
Latournelle.

--Ah! mon Dieu! de telles émotions me brisent, dit le caissier, et je
suis cependant bien fort.

--Je veux perdre vingt-cinq sous, si je comprends un mot à tout ce que
vous faites ce soir, dit Gobenheim, vous m'avez l'air d'être fous.

--Il s'agit cependant d'un trésor, dit Butscha qui se haussa sur la
pointe de ses pieds pour arriver à l'oreille de Gobenheim.

--Malheureusement, Dumay, j'ai la presque certitude de ce que je vous
ai dit, répéta la mère.

--C'est maintenant à vous, madame, dit Dumay d'une voix calme, à nous
prouver que nous avons tort.

En voyant qu'il ne s'agissait que de l'honneur de Modeste, Gobenheim
prit son chapeau, salua, sortit, en emportant dix sous, et regardant
tout nouveau _rubber_ comme impossible.

--Exupère et toi, Butscha, laissez-nous, dit madame Latournelle. Allez
au Havre, vous arriverez encore à temps pour voir une pièce, je vous
paie le spectacle.

Quand madame Mignon fut seule entre ses quatre amis, madame
Latournelle, après avoir regardé Dumay, qui, Breton, comprenait
l'entêtement de la mère, et son mari qui jouait avec les cartes, se
crut autorisée à prendre la parole.

--Madame Mignon, voyons? quel fait décisif a frappé votre entendement?

--Eh! ma bonne amie, si vous étiez musicienne, vous auriez entendu déjà
comme moi, le langage de Modeste quand elle parle d'amour.

Le piano des deux demoiselles Mignon se trouvait dans le peu de
meubles à l'usage des femmes qui furent apportés de la maison de ville
au Chalet. Modeste avait conjuré quelquefois ses ennuis en étudiant
sans maître. Née musicienne, elle jouait pour égayer sa mère. Elle
chantait naturellement, et répétait les airs allemands que sa mère
lui apprenait. De ces leçons, de ces efforts, il en était résulté ce
phénomène, assez ordinaire chez les natures poussées par la vocation,
que, sans le savoir, Modeste composait, comme on peut composer sans
connaître l'harmonie, des cantilènes purement mélodiques. La mélodie
est à la musique ce que l'image et le sentiment sont à la poésie, une
fleur qui peut s'épanouir spontanément. Aussi les peuples ont-ils eu
des mélodies nationales avant l'invention de l'harmonie. La botanique
est venue après les fleurs. Ainsi Modeste, sans rien avoir appris du
métier de peintre, que ce qu'elle avait vu faire à sa sœur quand sa
sœur lavait des aquarelles, devait rester charmée et abattue devant
un tableau de Raphaël, de Titien, de Rubens, de Murillo, de Rembrandt,
d'Albert Durer et d'Holbein, c'est-à-dire devant le beau idéal de
chaque pays. Or, depuis un mois surtout, Modeste se livrait à des
chants de rossignol, à des tentatives, dont le sens, dont la poésie
avait éveillé l'attention de sa mère, assez surprise de voir Modeste
acharnée à la composition, essayant des airs sur des paroles inconnues.

--Si vos soupçons n'ont pas d'autre base, dit Latournelle à madame
Mignon, je plains votre susceptibilité.

--Quand les jeunes filles de la Bretagne chantent, dit Dumay redevenu
sombre, l'amant est bien près d'elles.

--Je vous ferai surprendre Modeste improvisant, dit la mère, et vous
verrez!...

--Pauvre enfant, dit madame Dumay; mais si elle savait nos inquiétudes,
elle serait désespérée, et nous dirait la vérité, surtout en apprenant
de quoi il s'agit pour Dumay.

--Demain, mes amis, je questionnerai ma fille, dit madame Mignon, et
peut-être obtiendrai-je plus par la tendresse que vous par la ruse...

La comédie de la Fille mal gardée se jouait-elle, là comme partout et
comme toujours, sans que ces honnêtes Bartholo, ces espions dévoués,
ces chiens des Pyrénées si vigilants, eussent pu flairer, deviner,
apercevoir l'amant, l'intrigue, la fumée du feu?... Ceci n'était pas
le résultat d'un défi entre des gardiens et une prisonnière, entre
le despotisme du cachot et la liberté du détenu, mais l'éternelle
répétition de la première scène jouée au lever du rideau de la
Création: Ève dans le paradis. Qui, maintenant, de la mère ou du chien
de garde, avait raison?

Aucune des personnes qui entouraient Modeste ne pouvait comprendre
ce cœur de jeune fille, car l'âme et le visage étaient en harmonie,
croyez-le bien! Modeste avait transporté sa vie dans un monde, aussi
nié de nos jours que le fut celui de Christophe Colomb au seizième
siècle. Heureusement, elle se taisait, autrement elle eût paru folle.
Expliquons, avant tout, l'influence du passé sur Modeste.

Deux événements avaient à jamais formé l'âme comme ils avaient
développé l'intelligence de cette jeune fille. Avertis par la
catastrophe arrivée à Bettina, monsieur et madame Mignon résolurent,
avant leur désastre, de marier Modeste. Ils avaient fait choix du fils
d'un riche banquier, un Hambourgeois établi au Havre depuis 1815, leur
obligé d'ailleurs. Ce jeune homme, nommé Francisque Althor, le dandy
du Havre, doué de la beauté vulgaire dont se paient les bourgeois, ce
que les Anglais appellent un mastok (de bonnes grosses couleurs de la
chair, une membrure carrée), abandonna si bien sa fiancée au moment du
désastre, qu'il n'avait plus revu ni Modeste, ni madame Mignon, ni les
Dumay.

Latournelle s'étant hasardé à questionner le papa Jacob Althor à ce
sujet, l'Allemand avait haussé les épaules en répondant:--Je ne sais
pas ce que vous voulez dire!

Cette réponse, rapportée à Modeste afin de lui donner de l'expérience,
fut une leçon d'autant mieux comprise que Latournelle et Dumay
firent des commentaires assez étendus sur cette ignoble trahison.
Les deux filles de Charles Mignon, en enfants gâtés, montaient à
cheval, avaient des chevaux, des gens, et jouissaient d'une liberté
fatale. En se voyant à la tête d'un amoureux officiel, Modeste avait
laissé Francisque lui baiser la main! la prendre par la taille pour
lui aider à monter à cheval; elle accepta de lui des fleurs, de ces
menus témoignages de tendresse qui encombrent toutes les cours faites
à des prétendues; elle lui avait brodé une bourse en croyant à ces
espèces de liens, si forts pour les belles âmes, des fils d'araignée
pour les Gobenheim, les Vilquin et les Althor. Au printemps qui
suivit l'établissement de madame et de mademoiselle Mignon au Chalet,
Francisque Althor vint dîner chez les Vilquin. En voyant Modeste
par-dessus le mur du boulingrin, il détourna la tête. Six semaines
après, il épousa mademoiselle Vilquin, l'aînée. Modeste, belle, jeune,
de haute naissance, apprit ainsi qu'elle n'avait été, pendant trois
mois, que mademoiselle _Million_.

La pauvreté connue de Modeste fut donc une sentinelle qui défendit
les approches du Chalet, aussi bien que la prudence des Dumay, que la
vigilance du ménage Latournelle. On ne parlait de mademoiselle Mignon
que pour l'insulter par des:--Pauvre fille, que deviendra-t-elle? elle
coiffera sainte Catherine.

--Quel sort! avoir vu tout le monde à ses pieds, avoir eu la chance
d'épouser le fils Althor et se trouver sans personne qui veuille d'elle.

--Avoir connu la vie la plus luxueuse, ma chère, et tomber dans la
misère!

Et qu'on ne croie pas que ces insultes fussent secrètes et seulement
devinées par Modeste; elle les écouta, plus d'une fois, dites par
des jeunes gens, par des jeunes personnes du Havre, en promenade à
Ingouville, et qui, sachant madame et mademoiselle Mignon logées au
Chalet, parlaient d'elles en passant devant cette jolie habitation.
Quelques amis des Vilquin s'étonnaient souvent que ces deux femmes
eussent voulu vivre au milieu des créations de leur ancienne splendeur.

Modeste entendit souvent derrière ses persiennes fermées des insolences
de ce genre.

--Je ne sais pas comment elles peuvent demeurer là! se disait-on en
tournant autour du boulingrin, et peut-être pour aider les Vilquin à
chasser leurs locataires.

--De quoi vivent-elles? Que peuvent-elles faire là?...

--La vieille est devenue aveugle!

--Mademoiselle Mignon est-elle restée jolie? Ah! elle n'a plus de
chevaux! Était-elle fringante?...

En entendant ces farouches sottises de l'Envie, qui s'élance, baveuse
et hargneuse, jusque sur le passé, bien des jeunes filles eussent senti
leur sang les rougir jusqu'au front; d'autres eussent pleuré, quelques
unes auraient éprouvé des mouvements de rage; mais Modeste souriait
comme on sourit au théâtre en entendant des acteurs. Sa fierté ne
descendait pas jusqu'à la hauteur où ces paroles, parties d'en bas,
arrivaient.

L'autre événement fut plus grave encore que cette lâcheté mercantile.
Bettina-Caroline était morte entre les bras de Modeste, qui garda
sa sœur avec le dévouement de l'adolescence, avec la curiosité
d'une imagination vierge. Les deux sœurs, par le silence des nuits,
échangèrent bien des confidences. De quel intérêt dramatique Bettina
n'était-elle pas revêtue aux yeux de son innocente sœur? Bettina
connaissait la passion par le malheur seulement, elle mourait pour
avoir aimé. Entre deux jeunes filles, tout homme, quelque scélérat
qu'il soit, reste un amant. La passion est ce qu'il y a de vraiment
absolu dans les choses humaines, elle ne veut jamais avoir tort.
Georges d'Estourny, joueur, débauché, coupable, se dessinait toujours
dans le souvenir de ces deux filles comme le dandy parisien des
fêtes du Havre, lorgné par toutes les femmes (Bettina crut l'enlever
à la coquette madame Vilquin), enfin comme l'amant heureux de
Bettina. L'adoration d'une jeune fille est plus forte que toutes les
réprobations sociales. La Justice avait tort aux yeux de Bettina:
comment avoir pu condamner un jeune homme par qui elle s'était vue
aimée pendant six mois, aimée à la passion dans la mystérieuse retraite
où Georges la cacha dans Paris, pour y conserver, lui, sa liberté.
Bettina mourante inocula donc l'amour à sa sœur, elle lui communiqua
cette lèpre de l'âme. Ces deux filles causèrent toutes deux de ce grand
drame de la passion que l'imagination agrandit encore. La morte emporta
dans sa tombe la pureté de Modeste, elle la laissa sinon instruite, au
moins dévorée de curiosité. Néanmoins le remords avait enfoncé trop
souvent ses dents aiguës au cœur de Bettina pour qu'elle épargnât les
avis à sa sœur. Au milieu de ses aveux, jamais elle n'avait manqué
de prêcher Modeste, de lui recommander une obéissance absolue à la
famille. Elle supplia sa sœur, la veille de sa mort, de se souvenir
de ce lit trempé de pleurs, et de ne pas imiter une conduite que tant
de souffrances expiaient à peine. Bettina s'accusa d'avoir attiré la
foudre sur la famille, elle mourut au désespoir de n'avoir pas reçu le
pardon de son père. Malgré les consolations de la religion, attendrie
par tant de repentir, Bettina ne s'endormit pas sans crier au moment
suprême: Mon père! mon père! d'un ton de voix déchirant.

--Ne donne pas ton cœur sans ta main, dit Caroline à Modeste une heure
avant sa mort, et surtout n'accueille aucun hommage sans l'aveu de
notre mère ou de papa...

Ces paroles, si touchantes dans leur vérité textuelle, dites au
milieu de l'agonie, avaient eu d'autant plus de retentissement dans
l'intelligence de Modeste que Bettina lui dicta le plus solennel
serment. Cette pauvre fille, clairvoyante comme un prophète, tira de
dessous son chevet un anneau, sur lequel elle avait fait graver au
Havre par sa fidèle servante, Françoise Cochet: _Pense à Bettina!_
1827, à la place de quelque devise. Quelques instants avant de rendre
le dernier soupir, elle mit au doigt de sa sœur cette bague en la
priant de l'y garder jusqu'à son mariage. Ce fut donc, entre ces deux
filles, un étrange assemblage de remords poignants et de peintures
naïves de la rapide saison à laquelle avaient succédé si promptement
les bises mortelles de l'abandon; mais où les pleurs, les regrets, les
souvenirs furent toujours dominés par la terreur du mal.

Et cependant, ce drame de la jeune fille séduite et revenant mourir
d'une horrible maladie sous le toit d'une élégante misère, le désastre
paternel, la lâcheté du gendre des Vilquin, la cécité produite par la
douleur de sa mère, ne répondent encore qu'aux surfaces offertes par
Modeste, et dont se contentent les Dumay, les Latournelle, car aucun
dévouement ne peut remplacer _la mère_!

Cette vie monotone dans ce Chalet coquet, au milieu de ces belles
fleurs cultivées par Dumay, ces habitudes à mouvements réguliers comme
ceux d'une horloge; cette sagesse provinciale, ces parties de cartes
auprès desquelles on tricotait, ce silence interrompu seulement par les
mugissements de la mer aux équinoxes; cette tranquillité monastique
cachait la vie la plus orageuse, la vie par les idées, la vie du Monde
Spirituel. On s'étonne quelquefois des fautes commises par des jeunes
filles; mais il n'existe pas alors près d'elles une mère aveugle pour
frapper de son bâton sur un cœur vierge, creusé par les souterrains de
la Fantaisie. Les Dumay dormaient, quand Modeste ouvrait sa fenêtre,
en imaginant qu'il pouvait passer un homme, l'homme de ses rêves, le
cavalier attendu qui la prendrait en croupe, en essuyant le feu de
Dumay.

Abattue après la mort de sa sœur, Modeste s'était jetée en des
lectures continuelles, à s'en rendre idiote. Élevée à parler deux
langues, elle possédait aussi bien l'allemand que le français; puis,
elle et sa sœur avaient appris l'anglais par madame Dumay. Modeste,
peu surveillée en ceci par des gens sans instruction, donna pour pâture
à son âme les chefs-d'œuvre modernes des trois littératures anglaise,
allemande et française. Lord Byron, Goethe, Schiller, Walter Scott,
Hugo, Lamartine, Crabbe, Moore, les grands ouvrages du dix-septième
et du dix-huitième siècles, l'Histoire et le Théâtre, le Roman depuis
Rabelais jusqu'à Manon Lescaut, depuis les Essais de Montaigne jusqu'à
Diderot, depuis les Fabliaux jusqu'à la Nouvelle Héloïse, la pensée
de trois pays meubla d'images confuses cette tête sublime de naïveté
froide, de virginité contenue, d'où s'élança brillante, armée, sincère
et forte, une admiration absolue pour le génie. Pour Modeste, un livre
nouveau fut un grand événement; heureuse d'un chef-d'œuvre à effrayer
madame Latournelle, ainsi qu'on l'a vu; contristée quand l'ouvrage ne
lui ravageait pas le cœur. Un lyrisme intime bouillonna dans cette
âme pleine des belles illusions de la jeunesse. Mais, de cette vie
flamboyante aucune lueur n'arrivait à la surface, elle échappait et
au lieutenant Dumay et à sa femme, comme aux Latournelle; mais les
oreilles de la mère aveugle en entendirent les petillements. Le dédain
profond que Modeste conçut alors de tous les hommes ordinaires imprima
bientôt à sa figure je ne sais quoi de fier, de sauvage, qui tempéra
sa naïveté germanique, et qui s'accorde d'ailleurs avec un détail de
sa physionomie. Les racines de ses cheveux plantés en pointe au-dessus
du front semblent continuer le léger sillon déjà creusé par la pensée
entre les sourcils, et rendent ainsi cette expression de sauvagerie
peut-être un peu trop forte. La voix de cette charmante enfant,
qu'avant son départ Charles appelait _sa petite babouche de Salomon_,
à cause de son esprit, avait gagné la plus précieuse flexibilité
à l'étude de trois langues. Cet avantage est encore rehaussé par
un timbre à la fois suave et frais qui frappe autant le cœur que
l'oreille. Si la mère ne pouvait voir l'espérance d'une haute destinée
écrite sur le front, elle étudia les transitions de la puberté de l'âme
dans les accents de cette voix amoureuse.

A la période affamée de ses lectures succéda, chez Modeste, le jeu de
cette étrange faculté donnée aux imaginations vives de se faire acteur
dans une vie arrangée comme dans un rêve; de se représenter les choses
désirées avec une impression si mordante qu'elle touche à la réalité,
de jouir enfin par la pensée, de dévorer tout jusqu'aux années, de se
marier, de se voir vieux, d'assister à son convoi comme Charles-Quint,
de jouer enfin en soi-même la comédie de la vie, et au besoin celle de
la mort. Modeste jouait, elle, la comédie de l'amour. Elle se supposait
adorée à ses souhaits, en passant par toutes les phases sociales.
Devenue l'héroïne d'un roman noir, elle aimait, soit le bourreau, soit
quelque scélérat qui finissait sur l'échafaud, ou, comme sa sœur, un
jeune élégant sans le sou qui n'avait de démêlés qu'avec la Sixième
Chambre. Elle se supposait courtisane, et se moquait des hommes au
milieu de fêtes continuelles, comme Ninon. Elle menait tour à tour
la vie d'une aventurière, ou celle d'une actrice applaudie épuisant
les hasards de Gil Blas et les triomphes des Pasta, des Malibran, des
Florine. Lassée d'horreurs, elle revenait à la vie réelle. Elle se
mariait avec un notaire, elle mangeait le pain bis d'une vie honnête,
elle se voyait en madame Latournelle. Elle acceptait une existence
pénible, elle supportait les tracas d'une fortune à faire; puis, elle
recommençait les romans: elle était aimée pour sa beauté; un fils de
pair de France, jeune homme excentrique, artiste, devinait son cœur,
et reconnaissait l'étoile que le génie des Staël avait mise à son
front. Enfin, son père revenait riche à millions. Autorisée par son
expérience, elle soumettait ses amants à des épreuves, où elle gardait
son indépendance, elle possédait un magnifique château, des gens, des
voitures, tout ce que le luxe a de plus curieux, et elle mystifiait ses
prétendus jusqu'à ce qu'elle eût quarante ans, âge auquel elle prenait
un parti. Cette édition des Mille et une Nuits, tirée à un exemplaire,
dura près d'une année, et fit connaître à Modeste la satiété par la
pensée. Elle tint trop souvent la vie dans le creux de sa main, elle
se dit philosophiquement et avec trop d'amertume, avec trop de sérieux
et trop souvent:--Eh! bien, après?... pour ne pas se plonger jusqu'à
la ceinture en ce profond dégoût dans lequel tombent les hommes de
génie empressés de s'en retirer par les immenses travaux de l'œuvre à
laquelle ils se vouent. N'était sa riche nature, sa jeunesse, Modeste
serait allée dans un cloître. Cette satiété jeta cette fille, encore
trempée de Grâce catholique, dans l'amour du bien, dans l'infini du
ciel. Elle conçut la Charité comme occupation de la vie; mais elle
rampa dans des tristesses mornes en ne se trouvant plus de pâture pour
la Fantaisie tapie en son cœur, comme un insecte venimeux au fond d'un
calice. Et elle cousait tranquillement des brassières pour les enfants
des pauvres femmes! Et elle écoutait d'un air distrait les gronderies
de monsieur Latournelle qui reprochait à monsieur Dumay de lui avoir
_coupé une treizième carte_, ou de lui avoir tiré son dernier atout.

La foi poussa Modeste dans une singulière voie. Elle imagina qu'en
devenant irréprochable, catholiquement parlant, elle arriverait à un
tel état de sainteté, que Dieu l'écouterait et accomplirait ses désirs.

--La foi, selon Jésus-Christ, peut transporter des montagnes, le
Sauveur a traîné son apôtre sur le lac de Tibériade; mais, moi, je ne
demande à Dieu qu'un mari, se dit-elle: c'est bien plus facile que
d'aller me promener sur la mer.

Elle jeûna tout un carême, et resta sans commettre le moindre
péché; puis, elle se dit qu'en sortant de l'église, tel jour, elle
rencontrerait un beau jeune homme digne d'elle, que sa mère pourrait
agréer, et qui la suivrait amoureux fou. Le jour où elle avait assigné
Dieu, à cette fin d'avoir à lui envoyer un ange, elle fut suivie
obstinément par un pauvre assez dégoûtant; il pleuvait à verse, et il
ne se trouvait pas un seul jeune homme dehors. Elle alla se promener
sur le port, y voir débarquer des Anglais, mais ils amenaient tous
des Anglaises, presque aussi belles que Modeste qui n'aperçut pas le
moindre Childe-Harold égaré. Dans ce temps-là, les pleurs la gagnaient
quand elle s'asseyait en Marius sur les ruines de ses fantaisies. Un
jour où elle avait _cité_ Dieu pour la troisième fois, elle crut que
l'élu de ses rêves était venu dans l'église, elle contraignit madame
Latournelle à regarder à chaque pilier, imaginant qu'il se cachait
par délicatesse. De ce coup, elle destitua Dieu de toute puissance.
Elle faisait souvent des conversations avec cet amant imaginaire, en
inventant les demandes et les réponses, et elle lui donnait beaucoup
d'esprit.

L'excessive ambition de son cœur, cachée dans ces romans, fut donc
la cause de cette sagesse tant admirée par les bonnes gens qui
gardaient Modeste; ils auraient pu lui amener beaucoup de Francisque
Althor et de Vilquin fils, elle ne se serait pas baissée jusqu'à ces
manants. Elle voulait purement et simplement un homme de génie, le
talent lui semblait peu de chose, de même qu'un avocat n'est rien
pour la fille qui se rabat à un ambassadeur. Aussi ne désirait-elle
la richesse que pour la jeter aux pieds de son idole. Le fond d'or
sur lequel se détachèrent les figures de ses rêves était moins riche
encore que son cœur plein des délicatesses de la femme, car sa pensée
dominante fut de rendre heureux et riche, un Tasse, un Milton, un
Jean-Jacques Rousseau, un Murat, un Christophe Colomb. Les malheurs
vulgaires émouvaient peu cette âme qui voulait éteindre les bûchers
de ces martyrs souvent ignorés de leur vivant. Modeste avait soif des
souffrances innommées, des grandes douleurs de la pensée. Tantôt elle
composait les baumes, elle inventait les recherches, les musiques, les
mille moyens par lesquels elle aurait calmé la féroce misanthropie
de Jean-Jacques. Tantôt elle se supposait la femme de lord Byron, et
devinait presque son dédain du réel en se faisant fantasque autant
que la poésie de Manfred, et ses doutes en en faisant un catholique.
Modeste reprochait la mélancolie de Molière à toutes les femmes du
dix-septième siècle.

--Comment n'accourt-il pas, se demandait-elle, vers chaque homme de
génie, une femme aimante, riche, belle, qui se fasse son esclave comme
dans Lara, le page mystérieux?

Elle avait, vous le voyez, bien compris _le pianto_ que le poëte
anglais a chanté par le personnage de Gulnare. Elle admirait beaucoup
l'action de cette jeune Anglaise qui vint se proposer à Crébillon
fils, et qu'il épousa. L'histoire de Sterne et d'Éliza Draper fit sa
vie et son bonheur pendant quelques mois. Devenue en idée l'héroïne
d'un roman pareil, plus d'une fois elle étudia le rôle sublime
d'Éliza. L'admirable sensibilité, si gracieusement exprimée dans cette
correspondance, mouilla ses yeux des larmes qui manquèrent, dit-on,
dans les yeux du plus spirituel des auteurs anglais.

Modeste vécut donc encore quelque temps par la compréhension,
non-seulement des œuvres, mais encore du caractère de ses auteurs
favoris. Goldsmith, l'auteur d'Oberman, Charles Nodier, Maturin, les
plus pauvres, les plus souffrants, étaient ses dieux; elle devinait
leurs douleurs, elle s'initiait à ces dénûments entremêlés de
contemplations célestes, elle y versait les trésors de son cœur; elle
se voyait l'auteur du bien-être matériel de ces artistes, martyres
de leurs facultés. Cette noble compatissance, cette intuition des
difficultés du travail, ce culte du talent, est une des plus rares
fantaisies qui jamais aient voleté dans des âmes de femme. C'est
d'abord comme un secret entre la femme et Dieu; car là rien d'éclatant,
rien de ce qui flatte la vanité, cet auxiliaire si puissant des actions
en France.

De cette troisième période d'idées, naquit chez Modeste un violent
désir de pénétrer au cœur d'une de ces existences anormales, de
connaître les ressorts de la pensée, les malheurs intimes du génie, et
ce qu'il veut, et ce qu'il est. Ainsi, chez elle, les coups de tête de
la Fantaisie, les voyages de son âme dans le vide, les pointes poussées
dans les ténèbres de l'avenir, l'impatience d'un amour en bloc à porter
sur un point, la noblesse de ses idées quant à la vie, le parti pris
de souffrir dans une sphère élevée au lieu de barboter dans les marais
d'une vie de province, comme avait fait sa mère, l'engagement qu'elle
maintenait avec elle-même de ne pas faillir, de respecter le foyer
paternel et de n'y apporter que de la joie, tout ce monde de sentiments
se produisit enfin sous une forme. Modeste voulut être la compagne
d'un poëte, d'un artiste, d'un homme enfin supérieur à la foule des
hommes; mais elle voulut le choisir, ne lui donner son cœur, sa vie,
son immense tendresse dégagée des ennuis de la passion, qu'après
l'avoir soumis à une étude approfondie.

Ce joli roman, elle commença par en jouir. La tranquillité la plus
profonde régna dans son âme. Sa physionomie se colora doucement. Elle
devint la belle et sublime image de l'Allemagne que vous avez vue,
la gloire du Chalet, l'orgueil de madame Latournelle et des Dumay.
Modeste eut alors une existence double. Elle accomplissait humblement
et avec amour toutes les minuties de la vie vulgaire au Chalet,
elle s'en servait comme d'un frein pour enserrer le poëme de sa vie
idéale, à l'instar des Chartreux qui régularisent la vie matérielle et
s'occupent pour laisser l'âme se développer dans la prière. Toutes les
grandes intelligences s'astreignent à quelque travail mécanique afin
de se rendre maîtres de la pensée. Spinosa dégrossissait des verres à
lunettes, Bayle comptait les tuiles des toits, Montesquieu jardinait.
Le corps ainsi dompté, l'âme déploie ses ailes en toute sécurité.
Madame Mignon, qui lisait dans l'âme de sa fille, avait donc raison.
Modeste aimait, elle aimait de cet amour platonique si rare, si peu
compris, la première illusion des jeunes filles, le plus délicat de
tous les sentiments, la friandise du cœur. Elle buvait à longs traits
à la coupe de l'Inconnu, de l'Impossible, du Rêve. Elle admirait
l'oiseau bleu du paradis des jeunes filles, qui chante à distance, et
sur lequel la main ne peut jamais se poser, qui se laisse entrevoir, et
que le plomb d'aucun fusil n'atteint, dont les couleurs magiques, dont
les pierreries scintillent, éblouissent les yeux, et qu'on ne revoit
plus dès que la Réalité, cette hideuse Harpie accompagnée de témoins
et de monsieur le Maire, apparaît. Avoir de l'amour toutes les poésies
sans voir l'amant! quelle suave débauche! quelle Chimère à tous crins,
à toutes ailes!

Voici le futile et niais hasard qui décida de la vie de cette jeune
fille.

Modeste vit à l'étalage d'un libraire le portrait lithographié d'un
de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien sont menteuses ces
esquisses, le fruit de hideuses spéculations qui s'en prennent à
la personne des gens célèbres, comme si leurs visages étaient des
propriétés publiques. Or, Canalis, crayonné dans une pose assez
byronienne, offrait à l'admiration publique ses cheveux en coup de
vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit avoir. Le
front de Victor Hugo fera raser autant de crânes que la gloire de
Napoléon a fait tuer de maréchaux en herbe. Cette figure, sublime par
nécessité mercantile, frappa Modeste, et le jour où elle acheta ce
portrait, l'un des plus beaux livres de d'Arthès venait de paraître.
Dût Modeste y perdre, il faut avouer qu'elle hésita longtemps entre
l'illustre poëte et l'illustre prosateur. Mais ces deux hommes célèbres
étaient-ils libres?

Modeste commença par s'assurer la coopération de Françoise Cochet, la
fille emmenée du Havre et ramenée par la pauvre Bettina-Caroline, que
madame Mignon et madame Dumay prenaient en journée préférablement à
toute autre, et qui demeurait au Havre. Elle emmena dans sa chambre
cette créature assez disgraciée; elle lui jura de ne jamais donner le
moindre chagrin à ses parents; de ne jamais sortir des bornes imposées
à une jeune fille; quant à Françoise, plus tard, au retour de son
père, elle lui assurerait une existence tranquille, à la condition de
garder un secret inviolable sur le service réclamé. Qu'était-ce? peu de
chose, une chose innocente. Tout ce que Modeste exigea de sa complice,
consistait à mettre des lettres à la poste et à en retirer qui seraient
adressées à Françoise Cochet.

Le pacte conclu, Modeste écrivit une petite lettre polie à Dauriat,
l'éditeur des poésies de Canalis, par laquelle elle lui demandait, dans
l'intérêt du grand poëte, si Canalis était marié; puis elle le priait
d'adresser la réponse à mademoiselle Françoise, poste restante, au
Havre.

Dauriat, incapable de prendre cette épître au sérieux, répondit par des
railleries de libraire, une lettre faite entre cinq ou six journalistes
dans son cabinet et où chacun d'eux mit son mot.

  «Mademoiselle,

»Canalis (baron de), Constant Cyr Melchior, membre de l'Académie
française, né en 1800, à Canalis (Corrèze), taille de cinq pieds
quatre pouces, en très bon état, vacciné, de race pure, a satisfait à
la conscription, jouit d'une santé parfaite, possède une petite terre
patrimoniale dans la Corrèze et désire se marier, mais très richement.

»Il _porte mi-parti de gueules à la dolouère d'or et mi-parti de sable
à la coquille d'argent, sommé d'une couronne de baron, pour supports
deux mélèzes de sinople_. _La devise_: OR ET FER, ne fut jamais
aurifère.

»Le premier Canalis, qui partit pour la Terre-Sainte à la première
croisade, est cité dans les chroniques d'Auvergne pour s'être armé
seulement d'une hache, à cause de la complète indigence où il se
trouvait et qui pèse depuis ce temps sur sa race. De là l'écusson sans
doute. La hache n'a donné qu'une coquille. Ce haut baron est d'ailleurs
célèbre aujourd'hui pour avoir déconfit force infidèles, et mourut à
Jérusalem, sans or ni fer, nu comme un ver, sur la route d'Ascalon, les
ambulances n'existent pas encore.

»Le château de Canalis, qui rapporte quelques châtaignes, consiste en
deux tours démantelées, réunies par un pan de muraille remarquable par
un lierre admirable, et paye vingt-deux francs de contribution.

»L'éditeur soussigné fait observer qu'il achète dix mille francs chaque
volume de poésies à monsieur de Canalis, qui ne donne pas ses coquilles.

»Le chantre de la Corrèze demeure rue de Paradis-Poissonnière, numéro
29, ce qui, pour un poëte de l'École Angélique, est un quartier
convenable. Les vers attirent les goujons. _Affranchir._

»Quelques nobles dames du faubourg Saint-Germain prennent, dit-on,
souvent le chemin du Paradis, et protégent le Dieu. Le roi Charles
X considère ce grand poëte au point de le croire capable de devenir
administrateur; il l'a nommé récemment officier de la Légion-d'Honneur,
et, ce qui vaut mieux, Maître des Requêtes attaché au ministère des
Affaires Étrangères. Ces fonctions n'empêchent nullement le grand homme
de toucher une pension de trois mille francs sur les fonds destinés à
l'encouragement des Arts et des Lettres. Ce succès d'argent cause en
Librairie une huitième plaie à laquelle a échappé l'Égypte, _les vers_!

»La dernière édition des œuvres de Canalis, publiée sur cavalier
vélin, avec des vignettes par Bixiou, Joseph Bridau, Schinner,
Sommervieux, etc., imprimée par Didot, est en cinq volumes du prix de
neuf francs par la poste.»

Cette lettre tomba comme un pavé sur une tulipe. Un poëte, Maître des
Requêtes, émargeant au Ministère, touchant une pension, poursuivant
la rosette rouge, adulé par les femmes du faubourg Saint Germain,
ressemblait-il au poëte crotté, flânant sur les quais, triste,
rêveur, succombant au travail et remontant à sa mansarde, chargé de
poésie?... Néanmoins, Modeste devina la raillerie du libraire envieux
qui disait:--J'ai fait Canalis! j'ai fait Nathan! D'ailleurs, elle
relut les poésies de Canalis, vers excessivement pipeurs, pleins
d'hypocrisie, et qui veulent un mot d'analyse ne fût-ce que pour
expliquer son engouement.

Canalis se distingue de Lamartine, le chef de l'École Angélique par
un patelinage de garde-malade, par une douceur traîtresse, par une
correction délicieuse. Si le chef aux cris sublimes est un aigle;
Canalis blanc et rose, est comme un flamant. En lui, les femmes voient
l'ami qui leur manque, un confident discret, leur interprète, un être
qui les comprend, qui peut les expliquer à elles-mêmes. Les grandes
marges laissées par Dauriat dans la dernière édition étaient chargées
d'aveux écrits au crayon par Modeste qui sympathisait avec cette âme
rêveuse et tendre. Canalis ne possède pas le don de vie, il n'insuffle
pas l'existence à ses créations; mais il sait calmer les souffrances
vagues, comme celles qui assaillaient Modeste. Il parle aux jeunes
filles leur langage, il endort la douleur des blessures les plus
saignantes, en apaisant les gémissements et jusqu'aux sanglots. Son
talent ne consiste pas à faire de beaux discours aux malades, à leur
donner le remède des émotions fortes, il se contente de leur dire d'une
voix harmonieuse, à laquelle on croit:

--Je suis malheureux comme vous, je vous comprends bien; venez à moi,
pleurons ensemble sur le bord de ce ruisseau, sous les saules?

Et l'on va! Et l'on écoute sa poésie vide et sonore comme le chant
par lequel les nourrices endorment les enfants. Canalis, comme Nodier
en ceci, vous ensorcèle par une naïveté, naturelle chez le prosateur
et cherchée chez Canalis, par sa finesse, par son sourire, par ses
fleurs effeuillées, par une philosophie enfantine. Il singe assez
bien le langage des premiers jours, pour vous ramener dans la prairie
des illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut les
qualités du diamant, une perfection incorruptible; mais, avec Canalis,
on se contente du petit sou de l'orphelin, on lui passe tout. Il
semble bon enfant, humain surtout. Ces grimaces de poëte angélique lui
réussissent, comme réussiront toujours celles de la femme qui fait bien
l'ingénue, la surprise, la jeune, la victime, l'ange blessé.

Modeste, en reprenant ses impressions, eut confiance en cette âme,
en cette physionomie aussi ravissante que celle de Bernardin de
Saint-Pierre. Elle n'écouta pas le libraire. Donc, au commencement du
mois d'août, elle écrivit la lettre suivante à ce nouveau Dorat qui
passe encore pour une des étoiles de la pléiade moderne.


I.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Déjà bien des fois, monsieur, j'ai voulu vous écrire, et pourquoi?
vous le devinez: pour vous dire combien j'aime votre talent. Oui,
j'éprouve le besoin de vous exprimer l'admiration d'une pauvre fille
de province, seulette dans son coin, et dont tout le bonheur est de
lire vos poésies. De René, je suis venue à vous. La mélancolie conduit
à la rêverie. Combien d'autres femmes ne vous ont-elles pas envoyé
l'hommage de leurs pensées secrètes?... Quelle est ma chance d'être
distinguée dans cette foule? Qu'est-ce que ce papier, plein de mon âme,
aura de plus que toutes les lettres parfumées qui vous harcèlent? Je me
présente avec plus d'ennuis que toute autre: je veux rester inconnue
et demande une confiance entière, comme si vous me connaissiez depuis
longtemps.

»Répondez-moi, soyez bon pour moi. Je ne prends pas l'engagement de me
faire connaître un jour, cependant je ne dis pas absolument non. Que
puis-je ajouter à cette lettre?... Voyez-y, monsieur, un grand effort,
et permettez-moi de vous tendre la main, oh! une main bien amie, celle
de

  »Votre servante,
  »O. D'ESTE-M.

»Si vous me faites la grâce de me répondre, adressez, je vous prie,
votre lettre à mademoiselle F. Cochet, poste restante, au Havre.»


Maintenant, toutes les jeunes filles, romanesques ou non, peuvent
imaginer dans quelle impatience vécut Modeste pendant quelques jours!
L'air fut plein de langues de feu. Les arbres lui parurent un plumage.
Elle ne sentit pas son corps, elle plana dans la nature! La terre
fléchissait sous ses pieds. Admirant l'institution de la Poste, elle
suivit sa petite feuille de papier dans l'espace, elle se sentit
heureuse, comme on est heureux à vingt ans du premier exercice de son
vouloir. Elle était occupée, possédée comme au Moyen-âge. Elle se
figura l'appartement, le cabinet du poëte, elle le vit décachetant sa
lettre, et elle faisait des suppositions par myriades.

Après avoir esquissé la poésie, il est nécessaire de donner ici le
profil du poëte.

Canalis est un petit homme sec, de tournure aristocratique, brun,
doué d'une figure _vituline_, et d'une tête un peu menue, comme celle
des hommes qui ont plus de vanité que d'orgueil. Il aime le luxe,
l'éclat, la grandeur. La fortune est un besoin pour lui plus que
pour tout autre. Fier de sa noblesse, autant que de son talent, il
a tué ses ancêtres par trop de prétentions dans le présent. Après
tout, les Canalis ne sont ni les Navarreins, ni les Cadignan, ni les
Grandlieu, ni les Nègrepelisse. Et cependant, la nature a bien servi
ses prétentions. Il a ces yeux d'un éclat oriental qu'on demande aux
poëtes, une finesse assez jolie dans les manières, une voix vibrante;
mais un charlatanisme naturel détruit presque ces avantages. Il est
comédien de bonne foi. S'il avance un pied très élégant, il en a pris
l'habitude. S'il a des formules déclamatoires, elles sont à lui. S'il
se pose dramatiquement, il a fait de son maintien une seconde nature.
Ces espèces de défauts concordent à une générosité constante, à ce
qu'il faut nommer le _paladinage_, en contraste avec la _chevalerie_.
Canalis n'a pas assez de foi pour être don Quichotte; mais il a trop
d'élévation pour ne pas toujours se mettre dans le beau côté des
questions. Cette poésie, qui fait ses éruptions miliaires à tout
propos, nuit beaucoup à ce poëte qui ne manque pas d'ailleurs d'esprit,
mais que son talent empêche de déployer son esprit; il est dominé par
sa réputation, il vise à paraître plus grand qu'elle.

Ainsi, comme il arrive très souvent, l'homme est en désaccord complet
avec les produits de sa pensée. Ces morceaux câlins, naïfs, pleins
de tendresse, ces vers calmes, purs comme la glace des lacs; cette
caressante poésie femelle a pour auteur un petit ambitieux, serré dans
son frac, à tournure de diplomate, rêvant une influence politique,
aristocrate à en puer, musqué, prétentieux, ayant soif d'une fortune
afin de posséder la rente nécessaire à son ambition, déjà gâté par le
succès sous sa double forme: la couronne de laurier et la couronne de
myrte. Une place de huit mille francs, trois mille francs de pension,
les deux mille francs de l'Académie, et les mille écus du revenu
patrimonial, écornés par les nécessités agronomiques de la terre de
Canalis, au total quinze mille francs de fixe, plus les dix mille
francs que rapportait la poésie, bon an, mal an; en tout vingt-cinq
mille livres. Pour le héros de Modeste, cette somme constituait alors
une fortune d'autant plus précaire, qu'il dépensait environ cinq ou six
mille francs au delà de ses revenus; mais la cassette du roi, les fonds
secrets du ministère avaient jusqu'alors comblé ces déficits. Il avait
trouvé pour le Sacre un hymne qui lui valut un service d'argenterie. Il
refusa toute espèce de somme en disant que les Canalis devaient leur
hommage au Roi de France. Le Roi Chevalier sourit, et commanda chez
Odiot une coûteuse édition des vers de Zaïre:

    Ah! Versificateur, te serais-tu flatté
    D'effacer Charles dix en générosité?

Dès cette époque, Canalis avait, selon la pittoresque expression des
journalistes, vidé son sac. Il se sentait incapable d'inventer une
nouvelle fortune de poésie. Sa lyre ne possède pas sept cordes, elle
n'en a qu'une; et, à force d'en avoir joué, le public ne lui laissait
plus que l'alternative de s'en servir à se pendre ou de se taire. De
Marsay, qui n'aimait pas Canalis, se permit une plaisanterie qui laissa
dans le flanc du poëte sa pointe envenimée.

--Canalis, dit-il une fois, me fait l'effet de l'homme le plus
courageux, signalé par le grand Frédéric après la bataille, _ce
trompette qui n'avait cessé de souffler le même air dans son petit
turlututu_!

Canalis, aux oreilles de qui cette épigramme arriva, voulut devenir
général. Combien de fois un mot n'a-t-il pas décidé de la vie d'un
homme? L'ancien président de la république Cisalpine, le plus grand
avocat du Piémont, Colla s'entend dire, à quarante ans, par un ami,
qu'il ne connaît rien à la botanique; il se pique, devient un Jussieu,
cultive les fleurs, en invente, et publie la Flore du Piémont, en
latin, l'ouvrage de dix ans.

--Après tout, Canning et Chateaubriand sont des hommes politiques, se
dit le poëte éteint, et de Marsay trouvera son maître en moi!

Canalis aurait bien voulu faire un grand ouvrage politique; mais il
craignit de se compromettre avec la prose française, dont les exigences
sont cruelles à ceux qui contractent l'habitude de prendre quatre
alexandrins pour exprimer une idée. De tous les poëtes de ce temps,
trois seulement: Hugo, Théophile Gautier, de Vigny ont pu réunir la
double gloire de poëte et de prosateur que réunirent aussi Racine et
Voltaire, Molière et Rabelais, une des plus rares distinctions de la
littérature française et qui doit signaler un poëte entre tous. Donc,
le poëte du faubourg Saint-Germain faisait sagement en essayant de
remiser son char sous le toit protecteur de l'Administration.

En devenant Maître des Requêtes, Canalis éprouva le besoin d'avoir un
secrétaire, un ami qui pût le remplacer en beaucoup d'occasions, faire
sa cuisine en librairie, avoir soin de sa gloire dans les journaux, et,
au besoin, l'aider en politique, être enfin son âme damnée.

Beaucoup d'hommes célèbres dans les Sciences, dans les Arts, dans les
Lettres, ont à Paris un ou deux caudataires, un capitaine des gardes
ou un chambellan qui vivent aux rayons de leur soleil, espèces d'aides
de camp chargés des missions délicates, se laissant compromettre
au besoin, travaillant au piédestal de l'idole, ni tout à fait ses
serviteurs ni tout à fait ses égaux, hardis à la réclame, les premiers
sur la brèche, couvrant les retraites, s'occupant des affaires, et
dévoués tant que durent leurs illusions ou jusqu'au moment où leurs
désirs sont comblés. Quelques uns reconnaissent un peu d'ingratitude
chez leur grand homme, d'autres se croient exploités, plusieurs se
lassent de ce métier, peu se contentent de cette douce égalité de
sentiment, le seul prix que l'on doive chercher dans l'intimité d'un
homme supérieur et dont se contentait Ali, élevé par Mahomet jusqu'à
lui. Beaucoup se tiennent pour aussi capables que leur grand homme,
abusés par leur amour-propre. Le dévouement est rare, surtout sans
solde, sans espérance, comme le concevait Modeste. Néanmoins il
se trouve des Menneval, et plus à Paris que partout ailleurs, des
hommes qui chérissent une vie à l'ombre, un travail tranquille, des
Bénédictins égarés dans notre société sans monastère pour eux. Ces
agneaux courageux portent dans leurs actions, dans leur vie intime,
la poésie que les écrivains expriment. Ils sont poëtes par le cœur,
par leurs méditations à l'écart, par la tendresse, comme d'autres sont
poëtes sur le papier, dans les champs de l'intelligence et à tant le
vers! comme lord Byron, comme tous ceux qui vivent, hélas! de leur
encre, l'eau d'Hippocrène d'aujourd'hui, par la faute du pouvoir.

Attiré par la gloire de Canalis, par l'avenir promis à cette prétendue
intelligence politique et conseillé par madame d'Espard, un jeune
Référendaire à la Cour des Comptes se constitua le secrétaire bénévole
du poëte, et fut caressé par lui comme un spéculateur caresse son
premier bailleur de fonds. Les prémices de cette camaraderie eurent
assez de ressemblance avec l'amitié. Ce jeune homme avait déjà fait
un stage de ce genre auprès d'un des ministres tombés en 1827; mais
le ministre avait eu soin de le placer à la Cour des Comptes. Ernest
de La Brière, jeune homme alors âgé de vingt-sept ans, décoré de la
Légion-d'Honneur, sans autre fortune que les émoluments de sa place,
possédait la triture des affaires, et savait beaucoup après avoir
habité pendant quatre ans le cabinet du principal ministère. Doux,
aimable, le cœur presque pudique et rempli de bons sentiments, il
lui répugnait d'être sur le premier plan. Il aimait son pays, il
voulait être utile, mais l'éclat l'éblouissait. A son choix, la place
de secrétaire près d'un Napoléon lui eût mieux convenu que celle de
premier ministre.

Ernest, devenu l'ami de Canalis, fit de grands travaux pour lui; mais,
en dix-huit mois, il reconnut la sécheresse de cette nature si poétique
par l'expression littéraire seulement. La vérité de ce proverbe
populaire: _L'habit ne fait pas le moine_ est surtout applicable à la
littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le
talent et le caractère. Les facultés ne sont pas le résumé de l'homme.
Cette séparation, dont les phénomènes étonnent, provient d'un mystère
inexploré, peut-être inexplorable. Le cerveau, ses produits en tous
genres, car dans les Arts la main de l'homme continue sa cervelle,
sont un monde à part qui fleurit sous le crâne, dans une indépendance
parfaite des sentiments, de ce qu'on nomme les vertus du citoyen, du
père famille, de l'homme privé. Ceci n'est cependant pas absolu. Rien
n'est absolu dans l'homme. Il est certain que le débauché dissipera
son talent, que le buveur le dépensera dans ses libations, sans que
l'homme vertueux puisse se donner du talent par une honnête hygiène;
mais il est aussi presque prouvé que Virgile, le peintre de l'amour,
n'a jamais aimé de Dinon, et que Rousseau, le citoyen modèle, avait de
l'orgueil à défrayer toute une aristocratie. Néanmoins, Michel-Ange
et Raphaël ont offert l'heureux accord du génie et de la forme du
caractère. Le talent, chez les hommes, est donc à peu près, quant au
moral, ce qu'est la beauté chez les femmes, une promesse. Admirons deux
fois l'homme chez qui le cœur et le caractère égalent en perfection le
talent.

En trouvant sous le poëte un égoïste ambitieux, la pire espèce de
tous les égoïstes, car il en est d'aimables, Ernest éprouva je ne
sais quelle pudeur à le quitter. Les âmes honnêtes ne brisent pas
facilement leurs liens, surtout ceux qu'ils ont noués volontairement.
Le secrétaire faisait donc bon ménage avec le poëte quand la lettre
de Modeste courait la poste; mais comme on fait bon ménage, en se
sacrifiant toujours. La Brière tenait compte à Canalis de la franchise
avec laquelle il s'était ouvert à lui. D'ailleurs, chez cet homme, qui
sera tenu grand pendant sa vie, qui sera fêté comme le fut Marmontel,
les défauts sont l'envers de qualités brillantes. Ainsi, sans sa
vanité, sans sa prétention, peut-être n'eût-il pas été doué de cette
diction sonore, instrument nécessaire à la vie politique actuelle. Sa
sécheresse aboutit à la rectitude, à la loyauté. Son ostentation est
doublée de générosité. Les résultats profitent à la société, les motifs
regardent Dieu. Mais, lorsque la lettre de Modeste arriva, Ernest ne
s'abusait plus sur Canalis.

Les deux amis venaient de déjeuner et causaient dans le cabinet du
poëte, qui occupait alors, au fond d'une cour, un appartement donnant
sur un jardin, au rez-de-chaussée.

--Oh! s'écria Canalis, je le disais bien l'autre jour à madame de
Chaulieu, je dois lâcher quelque nouveau poëme, l'admiration baisse,
car voilà quelque temps que je n'ai reçu de lettres anonymes....

--Une inconnue? demanda La Brière.

--Une inconnue! une d'Este, et au Havre! C'est évidemment un nom
d'emprunt.

Et Canalis passa la lettre à La Brière. Ce poëme, cette exaltation
cachée, enfin le cœur de Modeste fut insouciamment tendu par un geste
de fat à ce petit Référendaire de la Cour des Comptes.

--C'est beau! s'écria le Référendaire, d'attirer ainsi à soi les
sentiments les plus pudiques, de forcer une pauvre femme à sortir des
habitudes que l'éducation, la nature, le monde lui tracent, à briser
les conventions... Quel privilége le génie acquiert! Une lettre comme
celle que je tiens, écrite par une jeune fille, une vraie jeune fille,
sans arrière-pensée, avec enthousiasme...

--Eh bien?... dit Canalis.

--Eh bien! on peut avoir souffert autant que le Tasse, on doit être
récompensé, s'écria La Brière.

--On se dit cela, mon cher, à la première, à la seconde lettre, dit
Canalis; mais quand c'est la trentième!... Mais lorsqu'on a trouvé que
la jeune enthousiaste est assez rouée! Mais quand au bout du chemin
brillant parcouru par l'exaltation du poëte, on a vu quelque vieille
Anglaise assise sur une borne et qui vous tend la main!... Mais quand
l'ange de la poste se change en une pauvre fille médiocrement jolie en
quête d'un mari!... Oh! alors l'effervescence se calme.

--Je commence à croire, dit La Brière en souriant, que la gloire a
quelque chose de vénéneux, comme certaines fleurs éclatantes.

--Et puis, mon ami, reprit Canalis, toutes ces femmes, même quand
elles sont sincères, elles ont un idéal, et vous y répondez rarement.
Elles ne se disent pas que le poëte est un homme assez vaniteux, comme
je suis taxé de l'être; elles n'imaginent jamais ce qu'est un homme
malmené par une espèce d'agitation fébrile qui le rend désagréable,
changeant; elles le veulent toujours grand, toujours beau; jamais elles
ne pensent que le talent est une maladie; que Nathan vit avec Florine,
que d'Arthez est trop gras, que Béranger va très bien à pied, que
le Dieu peut avoir la pituite. Un Lucien de Rubempré, poëte et joli
garçon, est un phénix. Et pourquoi donc aller chercher de méchants
compliments, et recevoir les douches froides que verse le regard hébété
d'une femme désillusionnée?...

--Le vrai poëte, dit La Brière, doit alors rester caché comme Dieu dans
le centre de ses mondes, n'être visible que par ses créations...

--La gloire coûterait alors trop cher, répondit Canalis. La vie a du
bon. Tiens! dit-il en prenant une tasse de thé, quand une noble et
belle femme aime un poëte, elle ne se cache ni dans les cintres ni
dans les baignoires du théâtre, comme une duchesse éprise d'un acteur;
elle se sent assez forte, assez gardée par sa beauté, par sa fortune,
par son nom, pour dire comme dans tous les poëmes épiques: _Je suis la
nymphe Calypso, amante de Télémaque_. La mystification est la ressource
des petits esprits. Depuis quelque temps, je ne réponds plus aux
masques...

--Oh! combien j'aimerais une femme venue à moi!... s'écria La Brière
en retenant une larme. On peut te répondre, mon cher Canalis, que ce
n'est jamais une pauvre fille qui monte jusqu'à l'homme célèbre; elle a
trop de défiance, trop de vanité, trop de crainte! c'est toujours une
étoile, une...

--Une princesse, s'écria Canalis en partant d'un éclat de rire,
n'est-ce pas? qui descend jusqu'à lui... Mon cher, cela se voit une
fois en cent ans. Un tel amour est comme cette fleur qui fleurit tous
les siècles... Les princesses, jeunes, riches et belles, sont trop
occupées, elles sont entourées, comme toutes les plantes rares, d'une
haie de sots, gentilshommes bien élevés, vides comme des sureaux!
Mon rêve, hélas! le cristal de mon rêve, brodé de la Corrèze ici de
guirlandes de fleurs, dans quelle ferveur!... (n'en parlons plus), il
est en éclats, à mes pieds, depuis longtemps... Non, non, toute lettre
anonyme est une mendiante! Et quelles exigences! Écris à cette petite
personne, en supposant qu'elle soit jeune et jolie, et tu verras! Tu
n'auras pas autre chose à faire. On ne peut raisonnablement pas aimer
toutes les femmes. Apollon, celui du Belvédère du moins, est un élégant
poitrinaire qui doit se ménager.

--Mais quand une créature arrive ainsi, son excuse doit être dans une
certitude d'éclipser en tendresse, en beauté, la maîtresse la plus
adorée, dit Ernest, et alors un peu de curiosité...

--Ah! répondit Canalis, tu me permettras, trop jeune Ernest, de m'en
tenir à la belle duchesse qui fait mon bonheur.

--Tu as raison, trop raison, répondit Ernest.

Néanmoins, le jeune secrétaire lut la lettre de Modeste, et la relut en
essayant d'en deviner l'esprit caché.

--Il n'y a pourtant pas là la moindre emphase, on ne te donne pas
du génie, on s'adresse à ton cœur, dit-il à Canalis. Ce parfum de
modestie et ce contrat proposé me tenteraient...

--Signe-le, réponds, va toi-même jusqu'au bout de l'aventure, je te
donne là de tristes appointements, s'écria Canalis en souriant, Va, tu
m'en diras des nouvelles dans trois mois, si cela dure trois mois...

Quatre jours après, Modeste tenait la lettre suivante, écrite sur du
beau papier, protégée par une double enveloppe, et sous un cachet aux
armes de Canalis.


II.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

  «Mademoiselle,

»L'admiration pour les belles œuvres, à supposer que les miennes
soient telles, comporte je ne sais quoi de saint et de candide qui
défend contre toute raillerie et justifie à tout tribunal la démarche
que vous avez faite en m'écrivant. Avant tout, je dois vous remercier
du plaisir que causent toujours de semblables témoignages, même
quand on ne les mérite pas; car le faiseur de vers et le poëte s'en
croient intimement dignes, tant l'amour-propre est une substance peu
réfractaire à l'éloge. La meilleure preuve d'amitié que je puisse
donner à une inconnue, en échange de ce dictame qui guérirait les
morsures de la critique, n'est-ce pas de partager avec elle la moisson
de mon expérience, au risque de faire envoler vos vivantes illusions.

»Mademoiselle, la plus belle palme d'une jeune fille est la fleur d'une
vie sainte, pure, irréprochable. Êtes-vous seule au monde? Tout est
dit. Mais si vous avez une famille, un père ou une mère, songez à tous
les chagrins qui peuvent suivre une lettre comme la vôtre, adressée à
un poëte que vous ne connaissez pas personnellement. Tous les écrivains
ne sont pas des anges, ils ont des défauts. Il en est de légers,
d'étourdis, de fats, d'ambitieux, de débauchés; et, quelque imposante
que soit l'innocence, quelque chevaleresque que soit le poëte français,
à Paris vous pourriez rencontrer plus d'un ménestrel dégénéré, prêt à
cultiver votre affection pour la tromper. Votre lettre serait alors
interprétée autrement que je ne l'ai fait. On y verrait une pensée
que vous n'y avez pas mise, et que, dans votre innocence, vous ne
soupçonnez point. Autant d'auteurs, autant de caractères. Je suis
excessivement flatté que vous m'ayez jugé digne de vous comprendre;
mais si vous étiez tombée sur un talent hypocrite, sur un railleur dont
les livres sont mélancoliques et dont la vie est un carnaval continuel,
vous auriez pu trouver au dénoûment de votre sublime imprudence un
méchant homme, quelque habitué des coulisses, ou un héros d'estaminet!
Vous ne sentez pas, sous les berceaux de clématite où vous méditez sur
les poésies, l'odeur du cigare qui dépoétise les manuscrits; de même
qu'en allant au bal, parée des œuvres resplendissantes du joaillier,
vous ne pensez pas aux bras nerveux, aux ouvriers en veste, aux
ignobles ateliers d'où s'élancent, radieuses, ces fleurs du travail.

»Allons plus loin!... En quoi la vie rêveuse et solitaire que vous
menez, sans doute au bord de la mer, peut-elle intéresser un poëte dont
la mission est de tout deviner, puisqu'il doit tout peindre? Nos jeunes
filles à nous sont tellement accomplies, que nulle des filles d'Ève ne
peut lutter avec elles! Quelle Réalité valut jamais le Rêve?

»Maintenant, que gagnerez-vous, vous, jeune fille élevée à devenir une
sage mère de famille, en vous initiant aux agitations terribles de la
vie des poëtes dans cette affreuse capitale, qui ne peut se définir que
par ces mots: Un enfer qu'on aime! Si c'est le désir d'animer votre
monotone existence de jeune fille curieuse qui vous a mis la plume à la
main, ceci n'a-t-il pas l'apparence d'une dépravation?

»Quel sens prêterai-je à votre lettre? Êtes-vous d'une caste réprouvée,
et cherchez-vous un ami loin de vous? Êtes-vous affligée de laideur
et vous sentez-vous une belle âme sans confident? Hélas! triste
conclusion: vous avez fait trop ou pas assez. Ou restons-en là; ou,
si vous continuez, dites-m'en plus que dans la lettre que vous m'avez
écrite.

»Mais, mademoiselle, si vous êtes jeune, si vous êtes belle, si vous
avez une famille, si vous sentez au cœur un nard céleste à répandre,
comme fit Madeleine aux pieds de Jésus, laissez-vous apprécier par un
homme digne de vous, et devenez ce que doit être toute bonne jeune
fille: une excellente femme, une vertueuse mère de famille. Un poëte
est la plus triste conquête que puisse faire une jeune personne, il
a trop de vanités, trop d'angles blessants qui doivent se heurter
aux légitimes vanités d'une femme, et meurtrir une tendresse sans
expérience de la vie. La femme du poëte doit l'aimer pendant un long
temps avant de l'épouser, elle doit se résoudre à la charité des
anges, à leur indulgence, au vertus de la maternité. Ces qualités,
mademoiselle, ne sont qu'en germe chez les jeunes filles.

»Écoutez la vérité tout entière, ne vous la dois-je pas en retour de
votre enivrante flatterie? S'il est glorieux d'épouser une grande
renommée, on s'aperçoit bientôt qu'un homme supérieur est, en tant
qu'homme, semblable aux autres. Il réalise alors d'autant moins les
espérances, qu'on attend de lui des prodiges. Il en est alors d'un
poëte célèbre comme d'une femme dont la beauté trop vantée fait
dire:--Je la croyais mieux, à qui l'aperçoit; elle ne répond plus aux
exigences du portrait tracé par la fée à laquelle je dois votre billet,
l'Imagination! Enfin, les qualités de l'esprit ne se développent et ne
fleurissent que dans une sphère invisible, la femme du poëte n'en sent
plus que les inconvénients, elle voit fabriquer les bijoux au lieu de
s'en parer. Si l'éclat d'une position exceptionnelle vous a fascinée,
apprenez que les plaisirs en sont bientôt dévorés. On s'irrite de
trouver tant d'aspérités dans une situation qui, à distance, paraissait
unie, tant de froid sur un sommet brillant! Puis, comme les femmes
ne mettent jamais les pieds dans le monde des difficultés, elles
n'apprécient bientôt plus ce qu'elles admiraient, quand elles croient
en avoir, à première vue, deviné le maniement.

»Je termine par une dernière considération dans laquelle vous auriez
tort de voir une prière déguisée, elle est le conseil d'un ami.
L'échange des âmes ne peut s'établir qu'entre gens disposés à ne se
rien cacher. Vous montrerez-vous telle que vous êtes à un inconnu? Je
m'arrête aux conséquences de cette idée.

»Trouvez ici, mademoiselle, les hommages que nous devons à toutes les
femmes, même à celles qui sont inconnues et masquées.»


Avoir tenu cette lettre entre sa chair et son corset, sous son busc
brûlant, pendant toute une journée!... en avoir réservé la lecture
pour l'heure où tout dort, minuit, après avoir attendu ce silence
solennel dans les anxiétés d'une imagination de feu!... avoir béni le
poëte, avoir lu par avance mille lettres, avoir supposé tout, excepté
cette goutte d'eau froide tombant sur les plus vaporeuses formes de la
fantaisie et les dissolvant comme l'acide prussique dissout la vie!...
il y avait de quoi se cacher, quoique seule, ainsi que le fit Modeste,
la figure dans ses draps, éteindre la bougie et pleurer...

Ceci se passait dans les premiers jours d'août, Modeste se leva, marcha
par sa chambre, et vint ouvrir la croisée. Elle voulait de l'air. Le
parfum des fleurs monta vers elle, avec cette fraîcheur particulière
aux odeurs pendant la nuit. La mer, illuminée par la lune, scintillait
comme un miroir. Un rossignol chanta dans un arbre du parc Vilquin.

--Ah! voilà le poëte, se dit Modeste dont la colère tomba.

Les plus amères réflexions se succédèrent dans son esprit. Elle se
sentit piquée au vif, elle voulut relire la lettre, elle ralluma la
bougie, elle étudia cette prose étudiée, et finit par entendre la voix
poussive du Monde réel.

--Il a raison et j'ai tort, se dit-elle. Mais comment croire qu'on
trouvera sous la robe étoilée des poëtes un vieillard de Molière?...

Quand une femme ou une jeune fille est prise en flagrant délit, elle
conçoit une haine profonde contre le témoin, l'auteur ou l'objet de sa
faute. Aussi la vraie, la naturelle, la sauvage Modeste éprouva-t-elle
en son cœur un effroyable désir de l'emporter sur cet esprit de
rectitude et de le précipiter dans quelque contradiction, de lui rendre
ce coup de massue. Cette enfant si pure, dont la tête seule avait été
corrompue, et par ses lectures, et par la longue agonie de sa sœur,
et par les dangereuses méditations de la solitude, fut surprise par
un rayon de soleil sur son visage. Elle avait passé trois heures à
courir des bordées sur les mers immenses du Doute. De pareilles nuits
ne s'oublient jamais. Elle alla droit à sa petite table de la Chine,
présent de son père, et écrivit une lettre dictée par l'infernal esprit
de vengeance qui frétille au fond du cœur des jeunes personnes.


III.

A MONSIEUR DE CANALIS.

  «Monsieur,

«Vous êtes certainement un grand poëte, mais vous êtes quelque chose
de plus, vous êtes un honnête homme. Après avoir eu tant de loyale
franchise avec une jeune fille qui côtoyait un abîme, en aurez-vous
assez pour répondre sans la moindre hypocrisie, sans détour, à la
question que voici.

»Auriez-vous écrit la lettre que je tiens en réponse à la mienne; vos
idées, votre langage auraient-ils été les mêmes si quelqu'un vous eût
dit à l'oreille ce qui peut se trouver vrai: Mademoiselle O. d'Este-M.
a six millions et ne veut pas d'un sot pour maître?

»Admettez pour certaine et pendant un moment cette supposition. Soyez
avec moi comme avec vous-même, ne craignez rien, je suis plus grande
que mes vingt ans, rien de ce qui sera franc ne pourra vous nuire
dans mon esprit. Quand j'aurai lu cette confidence, si toutefois vous
daignez me la faire, vous recevrez alors une réponse à votre première
lettre.

»Après avoir admiré votre talent, si souvent sublime, permettez-moi de
rendre hommage à votre délicatesse et à votre probité, qui me forcent à
me dire toujours

  »Votre humble servante,
  »O. D'ESTE-M.»


Quand Ernest de La Brière eut cette lettre entre les mains, il alla
se promener sur les boulevards, agité dans son âme comme une frêle
embarcation par une tempête où le vent parcourt toutes les aires du
compas, de moment en moment.

Pour un jeune homme comme on en rencontre tant, pour un vrai Parisien,
tout eût été dit avec cette phrase: C'est une petite rouée!... Mais
pour un garçon dont l'âme est noble et belle, cette espèce de serment
déféré, cet appel à la Vérité eut la vertu d'éveiller les trois juges
tapis au fond de toutes les consciences. Et l'Honneur, le Vrai, le
Juste, se dressant en pied, criaient énergiquement:

--Ah! cher Ernest, disait le Vrai, tu n'aurais certes pas donné de
leçon à une riche héritière!... Ah! mon garçon, tu serais parti, et
roide pour le Havre, afin de savoir si la jeune fille était belle, et
tu te serais senti très malheureux de la préférence accordée au génie.
Et si tu avais pu donner un croc-en-jambe à ton ami, te faire agréer à
sa place, mademoiselle d'Este eût été sublime!

--Comment, disait le Juste, vous vous plaignez, vous autres gens
d'esprit ou de capacité, sans monnaie, de voir les filles riches
mariées à des êtres dont vous ne feriez pas vos portiers; vous
déblatérez contre le positif du siècle qui s'empresse d'unir l'argent
à l'argent, et jamais quelque beau jeune homme plein de talent, sans
fortune, à quelque belle jeune fille noble et riche: en voilà une qui
se révolte contre l'esprit du siècle?... et le poëte lui répond par un
coup de bâton sur le cœur...

--Riche ou pauvre, jeune ou vieille, belle ou laide, cette fille a
raison, elle a de l'esprit, elle roule le poëte dans le bourbier de
l'intérêt personnel, s'écriait l'Honneur, elle mérite une réponse,
sincère, noble et franche, et avant tout l'expression de ta pensée!
Examine-toi! Sonde ton cœur, et purge-le de ses lâchetés! Que dirait
l'Alceste de Molière?

Et La Brière, parti du boulevard Poissonnière, allait si lentement,
perdu dans ses réflexions, qu'une heure après il atteignait à peine au
boulevard des Capucines. Il prit les quais pour se rendre à la Cour des
Comptes alors située auprès de la Sainte-Chapelle. Au lieu de vérifier
des comptes, il resta sous le coup de ses perplexités.

--Elle n'a pas six millions, c'est évident, se disait-il; mais la
question n'est pas là...

Six jours après, Modeste reçut la lettre suivante.


IV.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

  «Mademoiselle,

»Vous n'êtes pas une d'Este. Ce nom est un nom emprunté pour cacher
le vôtre. Doit-on les révélations que vous sollicitez à qui ment sur
soi-même?

»Écoutez, je réponds à votre demande par une autre: Êtes-vous d'une
famille illustre? d'une famille noble? d'une famille bourgeoise?

»Certainement la morale ne change pas, elle est une; mais ses
obligations varient selon les sphères. De même que le soleil éclaire
diversement les sites, y produit les différences que nous admirons,
elle conforme le devoir social au rang, aux positions. La peccadille du
soldat est un crime chez le général, et réciproquement. Les observances
ne sont pas les mêmes pour une paysanne qui moissonne, pour une
ouvrière à quinze sous par jour, pour la fille d'un petit détaillant,
pour la jeune bourgeoise, pour l'enfant d'une riche maison de commerce,
pour la jeune héritière d'une noble famille, pour une fille de la
maison d'Este. Un roi ne doit pas se baisser pour ramasser une pièce
d'or, et le laboureur doit retourner sur ses pas pour retrouver
dix sous perdus, quoique l'un et l'autre doivent obéir aux lois de
l'Économie.

»Une d'Este riche de six millions peut mettre un chapeau à grands bords
et à plumes, brandir sa cravache, presser les flancs d'un barbe, et
venir, amazone brodée d'or, suivie de laquais, à un poëte en disant:
«J'aime la poésie, et je veux expier les torts de Léonore envers le
Tasse!» tandis que la fille d'un négociant se couvrirait de ridicule en
l'imitant.

»A quelle classe sociale appartenez-vous? Répondez sincèrement, et je
vous répondrai de même à la question que vous m'avez posée.

»N'ayant pas l'heur de vous connaître, et déjà lié par une sorte
de communion poétique, je ne voudrais pas vous offrir des hommages
vulgaires. C'est déjà peut-être une malice victorieuse que
d'embarrasser un homme qui publie ses livres.»


Le Référendaire ne manquait pas de cette adresse que peut se permettre
un homme d'honneur. Courrier par courrier il reçut la réponse.


V.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Vous êtes de plus en plus raisonnable, mon cher poëte. Mon père est
comte. Notre principale illustration est un cardinal du temps où les
cardinaux marchaient presque les égaux des rois. Aujourd'hui notre
maison, quasi-tombée, finit en moi; mais j'ai les quartiers voulus pour
entrer dans toutes les cours et dans tous les chapitres. Nous valons
enfin les Canalis. Trouvez bon que je ne vous envoie pas nos armes.
Tâchez de répondre aussi sincèrement que je le fais. J'attends votre
réponse pour savoir si je pourrai me dire encore comme maintenant,

  »Votre servante,
  »O. D'ESTE-M.»

--Comme elle abuse de ses avantages, la petite personne! s'écria de La
Brière. Mais est-elle franche?

On n'a pas été pendant quatre ans le secrétaire particulier d'un
ministre, on n'habite pas Paris, on n'en observe pas les intrigues
impunément; aussi l'âme la plus pure est-elle toujours plus ou moins
grisée par la capiteuse atmosphère de cette impériale Cité. Heureux
de ne pas être Canalis, le jeune Référendaire retint une place dans
la malle-poste du Havre, après avoir écrit une lettre où il annonçait
une réponse pour un jour déterminé, se rejetant sur l'importance de
la confession demandée, et sur les occupations de son ministre. Il
eut le soin de se faire donner, par le directeur-général des Postes,
un mot qui recommandait silence et obligeance au directeur du Havre.
Ernest put ainsi voir venir au bureau Françoise Cochet, et la suivit
sans affectation. Remorqué par elle, il arriva sur les hauteurs
d'Ingouville, et aperçut à la fenêtre du Chalet Modeste Mignon.

--Eh bien! Françoise? demanda la jeune fille.

A quoi l'ouvrière répondit:--Oui, mademoiselle, j'en ai une.

Frappé par cette beauté de blonde céleste, Ernest revint sur ses pas,
et demanda le nom du propriétaire de ce magnifique séjour à un passant.

--Çà, répondit le passant en montrant la propriété.

--Oui, mon ami.

--Oh! c'est à monsieur Vilquin, le plus riche armateur du Havre, un
homme qui ne connaît pas sa fortune.

--Je ne vois pas de cardinal Vilquin dans l'histoire, se disait le
Référendaire en descendant vers le Havre pour retourner à Paris.

Naturellement, il questionna le directeur de la poste sur la famille
Vilquin, il apprit que la famille Vilquin possédait une immense
fortune. Monsieur Vilquin avait un fils et deux filles, dont une mariée
à monsieur Althor fils. La prudence empêcha La Brière de paraître en
vouloir aux Vilquin; le directeur le regardait déjà d'un air narquois.

--N'y a-t-il personne en ce moment chez eux, outre la famille?
demanda-t-il encore.

--En ce moment, la famille d'Hérouville y est. On parle du mariage du
jeune duc avec mademoiselle Vilquin, cadette.

--Il y a eu le fameux cardinal d'Hérouville, sous les Valois, se dit
La Brière, et sous Henri IV, le terrible maréchal qu'on a fait duc.

Ernest repartit, ayant assez vu de Modeste pour en rêver, pour penser
que, riche ou pauvre, si elle avait une belle âme, il ferait d'elle
assez volontiers madame de La Brière, et il résolut de continuer la
correspondance.

Essayez donc de rester inconnues, pauvres femmes de France, de filer
le moindre petit roman au milieu d'une civilisation qui note sur les
places publiques l'heure du départ et de l'arrivée des fiacres, qui
compte les lettres, qui les timbre doublement au moment précis où elles
sont jetées dans les boîtes et quand elles se distribuent, qui numérote
les maisons, qui configure sur le rôle-matrice des Contributions les
étages, après en avoir vérifié les ouvertures, qui va bientôt posséder
tout son territoire représenté dans ses dernières parcelles, avec ses
plus menus linéaments, sur les vastes feuilles du Cadastre, œuvre
de géant ordonnée par un géant! Essayez donc de vous soustraire,
filles imprudentes, non pas à l'œil de la police, mais à ce bavardage
incessant qui, dans la dernière bourgade, scrute les actions les plus
indifférentes, compte les plats de dessert chez le préfet et voit
les côtes de melon à la porte du petit rentier, qui tâche d'entendre
l'or au moment où la main de l'Économie l'ajoute au trésor, et qui,
tous les soirs au coin du foyer, estime le chiffre des fortunes du
canton, de la ville, du département! Modeste avait échappé, par un
quiproquo vulgaire, au plus innocent des espionnages qu'Ernest se
reprochait déjà. Mais quel Parisien voudrait être la dupe d'une petite
provinciale? N'être la dupe de rien, cette affreuse maxime est le
dissolvant de tous les nobles sentiments de l'homme.

On devinera facilement à quelle lutte de sentiments cet honnête jeune
homme fut en proie par la lettre qu'il écrivit, et où chaque coup de
fléau reçu dans la conscience a laissé sa trace.

A quelques jours de là, voici donc ce que lut Modeste à sa fenêtre, par
une belle journée du mois d'août.


VI.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

  «Mademoiselle,

»Sans aucune hypocrisie, oui, si j'avais été certain que vous eussiez
une immense fortune, j'aurais agi tout autrement. Pourquoi? J'en ai
cherché la raison, la voici.

»Il est en nous un sentiment inné, développé d'ailleurs outre mesure
par la Société, qui nous lance à la recherche, à la possession du
bonheur. La plupart des hommes confondent le bonheur avec ses moyens,
et la fortune est, à leurs yeux, le plus grand élément du bonheur.
J'aurais donc tâché de vous plaire entraîné par le sentiment social
qui, dans tous les temps, a fait de la richesse une religion. Du
moins, je le crois. On ne doit pas attendre, chez un homme, jeune
encore, cette sagesse qui substitue le bon sens à la sensation; et,
devant une proie, l'instinct bestial caché dans le cœur de l'homme,
le pousse en avant. Au lieu d'une leçon, vous eussiez donc reçu de moi
des compliments, des flatteries. Aurais-je eu ma propre estime? j'en
doute. Mademoiselle, dans ce cas, le succès offre une absolution; mais
le bonheur?... c'est autre chose. Me serais-je défié de ma femme, si
je l'eusse obtenue ainsi?... Bien certainement... Votre démarche eût
repris tôt ou tard son caractère. Votre mari, quelque grand que vous
le fassiez, finirait par vous reprocher de l'avoir avili; vous-même,
tôt ou tard, peut-être arriveriez-vous à le mépriser. L'homme ordinaire
tranche le nœud gordien que constitue un mariage d'argent avec l'épée
de la tyrannie. L'homme fort pardonne. Le poëte se lamente.

»Telle est, mademoiselle, la réponse de ma probité.

ȃcoutez-moi bien maintenant. Vous avez eu le triomphe de me faire
profondément réfléchir, et sur vous que je ne connais pas assez, et sur
moi que je connaissais peu. Vous avez eu le talent de remuer bien des
pensées mauvaises qui croupissent au fond de tous les cœurs; mais il
en est sorti chez moi quelque chose de généreux, et je vous salue de
mes plus gracieuses bénédictions, comme on salue en mer un phare qui
nous a montré les écueils où nous pouvions périr.

»Voici ma confession, car je ne voudrais perdre ni votre estime ni la
mienne, au prix de tous les trésors de la terre.

»J'ai voulu savoir qui vous étiez. Je reviens du Havre où j'ai vu
Françoise Cochet, je l'ai suivie à Ingouville, et vous ai vue au milieu
de votre magnifique villa. Vous êtes aussi belle que la femme des rêves
d'un poëte; mais je ne sais pas si vous êtes mademoiselle Vilquin
cachée dans mademoiselle d'Hérouville, ou mademoiselle d'Hérouville
cachée dans mademoiselle Vilquin. Quoique de bonne guerre, cet
espionnage m'a fait rougir, et je me suis arrêté dans mes recherches.
Vous aviez éveillé ma curiosité, ne m'en voulez pas d'avoir été quelque
peu femme: n'est-ce pas le droit du poëte?

»Maintenant, je vous ai ouvert mon cœur, je vous y ai laissé lire,
vous pouvez croire à la sincérité de ce que je vais ajouter. Quelque
rapide qu'ait été le coup d'œil que j'ai jeté sur vous, il a suffi
pour modifier mon jugement. Vous êtes à la fois un poëte et une
poésie, avant d'être une femme. Oui, vous avez en vous quelque chose
de plus précieux que la beauté, vous êtes le beau idéal de l'Art, la
Fantaisie... La démarche, blâmable chez les jeunes filles vouées à une
destinée ordinaire, change pour le caractère que je vous prête. Dans
le grand nombre d'êtres, jetés par le hasard de la vie sociale sur la
terre pour y composer une génération, il est des exceptions. Si votre
lettre est la terminaison de longues rêveries poétiques sur le sort
que la loi réserve aux femmes; si vous avez voulu, entraînée par la
vocation d'un esprit supérieur et instruit, apprendre la vie intime
d'un homme à qui vous accordez le hasard du génie, afin de vous créer
une amitié soustraite au commun des relations, avec une âme pareille à
la vôtre, en échappant à toutes les conditions de votre sexe; certes,
vous êtes une exception! La loi qui sert à mesurer les actions de la
foule est alors très étroite pour déterminer votre résolution. Mais, le
mot de ma première lettre revient alors dans toute sa force: vous avez
fait trop ou pas assez.

»Recevez encore des remercîments pour le service que vous m'avez rendu,
en m'obligeant à me sonder le cœur; car vous avez rectifié chez moi
cette erreur assez commune en France, que le mariage est un moyen de
fortune. Au milieu des troubles de ma conscience, une voix sainte m'a
parlé. Je me suis juré, solennellement à moi-même, de faire ma fortune
à moi seul, afin de n'être pas déterminé dans le choix d'une compagne
par des motifs cupides. Enfin j'ai blâmé, j'ai réprimé la curiosité
malséante que vous aviez excitée en moi. Vous n'avez pas six millions.
Il n'y a pas d'incognito possible, au Havre, pour une jeune personne
qui posséderait une pareille fortune, et vous seriez trahie par cette
meute des familles de la Pairie que je vois à la chasse des héritières
à Paris et qui jette le Grand-Écuyer chez vos Vilquin. Ainsi les
sentiments que je vous exprime ont été conçus, abstraction faite de
tout roman ou de la vérité, comme une règle absolue.

»Prouvez-moi maintenant que vous avez une de ces âmes auxquelles on
passe la désobéissance à la loi commune, vous donnerez alors raison
dans votre esprit à cette seconde comme à ma première lettre. Destinée
à la vie bourgeoise, obéissez à la loi de fer qui maintient la société.
Femme supérieure, je vous admire; mais je vous plains, si vous voulez
obéir à l'instinct que vous devez réprimer: ainsi le veut l'État
social. L'admirable morale de l'épopée domestique, intitulée _Clarisse
Harlowe_, est que l'amour légitime et honnête de la victime la mène à
sa perte, parce qu'il se conçoit, se développe et se poursuit, malgré
la famille. La Famille a raison contre Lovelace. La Famille, c'est la
Société.

»Croyez-moi, pour une fille, comme pour une femme, la gloire sera
toujours d'enfermer dans la sphère des convenances les plus serrées ses
ardents caprices. Si j'avais une fille qui dût être madame de Staël,
je lui souhaiterais la mort à quinze ans. Supposez-vous votre fille
exposée sur les tréteaux de la Gloire, et paradant pour obtenir les
hommages de la foule, sans éprouver mille cuisants regrets? A quelque
hauteur qu'une femme se soit élevée par la poésie secrète de ses rêves,
elle doit sacrifier ses supériorités sur l'autel de la famille. Ses
élans, son génie, ses aspirations vers le bien, vers le sublime, tout
le poëme de la jeune fille appartient à l'homme qu'elle accepte, aux
enfants qu'elle aura. J'entrevois chez vous un désir secret d'agrandir
le cercle étroit de la vie à laquelle toute femme est condamnée, et de
mettre la passion, l'amour dans le mariage. Ah! c'est un beau rêve, il
n'est pas impossible, il est difficile; mais il fut réalisé pour le
désespoir des âmes, passez-moi ce mot devenu ridicule, dépareillées!

»Si vous cherchez une espèce d'amitié platonique, elle ferait le
désespoir de votre avenir. Si votre lettre fut un jeu, ne le continuez
pas. Ainsi ce petit roman est fini, n'est-ce pas? Il n'aura pas été
sans porter quelques fruits: ma probité s'est armée, et vous aurez,
vous, acquis une certitude sur la vie sociale. Jetez vos regards vers
la vie réelle, et jetez dans les vertus de votre sexe l'enthousiasme
passager que la littérature y fit naître.

»Adieu, mademoiselle. Faites-moi l'honneur de m'accorder votre estime.
Après vous avoir vue, ou celle que je crois être vous, j'ai trouvé
votre lettre bien naturelle: une si belle fleur devait se tourner vers
le soleil de la poésie. Aimez la poésie ainsi que vous devez aimer
les fleurs, la musique, les somptuosités de la mer, les beautés de
la nature, comme une parure de l'âme; mais songez à tout ce que j'ai
eu l'honneur de vous dire sur les poëtes. Gardez-vous d'épouser un
sot, cherchez avec soin le compagnon que Dieu vous a fait. Il existe,
croyez-moi, beaucoup de gens d'esprit, capables de vous apprécier, de
vous rendre heureuse.

»Si j'étais riche, et si vous étiez pauvre, je mettrais un jour ma
fortune et mon cœur à vos pieds, car je vous crois l'âme pleine de
richesses, de loyauté; je vous confierais enfin ma vie et mon honneur
avec une pleine sécurité. Encore une fois, adieu, blonde fille d'Ève,
la blonde.»


La lecture de cette lettre, dévorée comme une gorgée d'eau dans le
désert, ôta la montagne qui pesait sur le cœur de Modeste. Elle
aperçut les fautes qu'elle avait commises dans la conception de son
plan, et les répara sur-le-champ en faisant à Françoise des enveloppes
de lettres sur lesquelles elle écrivit elle-même son adresse à
Ingouville, en lui recommandant de ne plus venir au Chalet. Désormais
Françoise, rentrée chez elle, mettrait chaque lettre arrivée de Paris
sous une de ces enveloppes et la jetterait secrètement à la poste du
Havre. Modeste se promit de recevoir à l'avenir le facteur elle-même,
en se trouvant sur le seuil du Chalet à l'heure où il y passait. Quant
aux sentiments que cette réponse, où le cœur du noble et pauvre
La Brière battait sous le brillant fantôme de Canalis, excita chez
Modeste, ils furent aussi multipliés que les vagues qui vinrent mourir
une à une sur le rivage, pendant que les yeux attachés sur l'Océan,
elle se livrait au bonheur d'avoir harponné, pour ainsi dire, une âme
angélique dans la mer parisienne, d'avoir deviné que chez les hommes
d'élite le cœur pouvait parfois être en harmonie avec le talent,
et d'avoir été bien servie par la voix magique du pressentiment. Un
intérêt puissant allait animer sa vie. L'enceinte de cette jolie
habitation, le treillis de sa cage était brisé! Sa pensée volait à
pleines ailes.

--O mon père, se dit-elle en regardant à l'horizon, fais-nous bien
riches!

La réponse que lut cinq jours après Ernest de La Brière en dira plus
d'ailleurs que toute espèce de glose.


VII.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Mon ami, laissez-moi vous donner ce nom, vous m'avez ravie, et je
ne vous voudrais pas autrement que vous êtes dans cette lettre, la
première... oh! qu'elle ne soit pas la dernière? Quel autre qu'un poëte
aurait pu jamais excuser si gracieusement une jeune fille et la deviner.

»Je veux vous parler avec la sincérité qui, chez vous, a dicté les
premières lignes de votre lettre. Et d'abord, fort heureusement,
vous ne me connaissez point. Je puis vous le dire avec bonheur, je
ne suis ni cette affreuse mademoiselle Vilquin, ni la très noble
et très sèche mademoiselle d'Hérouville qui flotte entre trente et
cinquante ans, sans se décider à un chiffre tolérable. Le cardinal
d'Hérouville a fleuri dans l'histoire de l'Église avant le cardinal de
qui nous vient notre seule grande illustration, car je ne prends pas
des lieutenants-généraux, des abbés à petits volumes et à trop grands
vers pour des célébrités. Puis je n'habite pas la splendide villa des
Vilquin; il n'y a pas, Dieu merci, dans mes veines la dix-millionième
partie d'une goutte de ce sang froidi dans les comptoirs. Je tiens
à la fois et de l'Allemagne et du midi de la France, j'ai dans la
pensée la rêverie tudesque, et dans le sang la vivacité provençale. Je
suis noble, et par mon père, et par ma mère. Par ma mère, je tiens à
toutes les pages de l'almanach de Gotha. Enfin, mes précautions sont
bien prises, il n'est au pouvoir d'aucun homme ni même au pouvoir de
l'autorité, de démasquer mon incognito. Je resterai voilée, inconnue.
Quant à ma personne, et quant à _mes propres_, comme disent les
Normands, rassurez-vous, je suis au moins aussi belle que la petite
personne (heureuse sans le savoir) sur qui vos regards se sont arrêtés,
et je ne crois pas être une pauvresse, encore que dix fils de pairs
de France ne m'accompagnent pas dans mes promenades! J'ai vu jouer
déjà pour moi le vaudeville ignoble de l'héritière, adorée pour ses
millions. Enfin, n'essayez d'aucune manière, même par pari, d'arriver
à moi. Hélas! quoique libre, je suis gardée, et par moi-même d'abord,
et par des gens de courage qui n'hésiteraient point à vous planter un
couteau dans le cœur, si vous vouliez pénétrer dans ma retraite. Je ne
dis point ceci pour exciter votre courage ou votre curiosité, je crois
n'avoir besoin d'aucun de ces sentiments pour vous intéresser, pour
vous attacher.

»Je réponds maintenant à la seconde édition considérablement augmentée
de votre premier sermon.

»Voulez-vous un aveu? Je me suis dit en vous voyant si défiant, et me
prenant pour une Corinne, dont les improvisations m'ont tant ennuyée,
que, déjà, beaucoup de dixièmes Muses vous avaient emmené, vous tenant
par la curiosité, dans leurs doubles vallons, et vous avaient proposé
de goûter aux fruits de leurs parnasses de pensionnaire... Oh! soyez en
pleine sécurité, mon ami; si j'aime la poésie, je n'ai point de _petits
vers_ en portefeuille, et mes bas sont et resteront d'une entière
blancheur. Vous ne serez point ennuyé par des _légèretés_ en un ou
deux volumes. Enfin si je vous dis jamais: Accourez! vous ne trouverez
point, vous le savez maintenant, une vieille fille, pauvre et laide.

»Oh! mon ami, si vous saviez combien je regrette que vous soyez venu au
Havre! Vous avez ainsi modifié ce que vous appelez mon roman. Non, Dieu
seul peut peser dans ses mains puissantes le trésor que je réservais à
un homme assez grand, assez confiant, assez perspicace pour partir de
chez lui, sur la foi de mes lettres, après avoir pénétré pas à pas dans
l'étendue de mon cœur et arriver à notre premier rendez-vous avec la
simplicité d'un enfant! Je rêvais cette innocence à un homme de génie.
Le trésor, vous l'avez écorné. Je vous pardonne, cher poëte, vous
viviez à Paris; et, comme vous le dites, il y a un homme dans un poëte.
Me prendrez-vous, à cause de ceci, pour une petite fille qui cultive
le parterre enchanté des illusions? Ne vous amusez pas à jeter des
pierres dans les vitraux cassés d'un château ruiné depuis longtemps.
Vous, homme d'esprit, comment n'avez-vous pas deviné que la leçon de
votre pédante première lettre, mademoiselle d'Este se l'était dite à
elle-même! Non, cher poëte, ma première lettre ne fut pas le caillou
de l'enfant qui va gabant le long des chemins, qui se plaît à effrayer
un propriétaire lisant la cote de ses contributions à l'abri de ses
espaliers; mais bien la ligne appliquée avec prudence par un pêcheur du
haut d'une roche au bord de la mer, espérant une pêche miraculeuse.

»Tout ce que vous dites de beau sur la Famille a mon approbation.
L'homme qui me plaira, de qui je me croirai digne, aura mon cœur et
ma vie, de l'aveu de mes parents; je ne veux ni les affliger, ni les
surprendre; j'ai la certitude de régner sur eux, ils sont d'ailleurs
sans préjugés. Enfin, je me sens forte contre les illusions de ma
fantaisie. J'ai bâti de mes mains une forteresse, et je l'ai laissé
fortifier par le dévouement sans bornes de ceux qui veillent sur
moi comme sur un trésor, non que je ne sois de force à me défendre
en plaine; car, sachez-le, le hasard m'a revêtue d'une armure bien
trempée, et sur laquelle est gravé le mot MÉPRIS. J'ai l'horreur la
plus profonde de tout ce qui sent le calcul, de ce qui n'est pas
entièrement noble, pur, désintéressé. J'ai le culte du beau, de
l'idéal, sans être romanesque, mais après l'avoir été, pour moi seule,
dans mes rêves. Aussi ai-je reconnu la vérité des choses, justes
jusqu'à la vulgarité, que vous m'avez écrites sur la vie sociale.

»Pour le moment, nous ne sommes et ne pouvons être que deux amis.
Pourquoi chercher un ami dans un inconnu? direz-vous. Votre personne
m'est inconnue, mais votre esprit, votre cœur me sont connus, ils me
plaisent, et je me sens des sentiments infinis dans l'âme qui veulent
un homme de génie pour unique confident. Je ne veux pas que le poëme
de mon cœur soit inutile, il brillera pour vous comme il eût brillé
pour Dieu seul. Quelle chose précieuse qu'un bon camarade à qui l'on
peut tout dire! Refuserez-vous les fleurs inédites de la jeune fille
vraie qui voleront vers vous comme les jolis moucherons vers les
rayons du soleil? Je suis sûre que vous n'avez jamais rencontré cette
bonne fortune de l'esprit: les confidences d'une jeune fille! Écoutez
son babil, acceptez les musiques qu'elle n'a encore chantées que pour
elle. Plus tard, si nos âmes sont bien sœurs, si nos caractères se
conviennent à l'essai, quelque jour un vieux domestique à cheveux
blancs, placé sur le bord d'une route, vous attendra pour vous conduire
dans un chalet, dans une villa, dans un castel, dans un palais,
je ne sais encore de quel genre sera le pavillon jaune et brun de
l'hyménée (les couleurs de l'Autriche si puissante par le mariage), ni
si le dénoûment est possible; mais avouez que c'est poétique et que
mademoiselle d'Este est de bonne composition! Ne vous laisse-t-elle pas
votre liberté? vient-elle d'un pied jaloux jeter un coup d'œil dans
les salons de Paris? vous impose-t-elle les devoirs d'une _emprinse_,
les chaînes que les paladins se mettaient jadis au bras volontairement?
Elle vous demande une alliance proprement morale et mystérieuse?
Allons, venez dans mon cœur quand vous serez malheureux, blessé,
fatigué. Dites-moi bien tout alors, ne me cachez rien, j'aurai des
élixirs pour toutes vos douleurs. J'ai vingt ans, mon ami, mais ma
raison en a cinquante, et j'ai malheureusement ressenti dans un autre
moi-même les horreurs et les délices de la passion. Je sais tout ce
que le cœur humain peut contenir de lâchetés, d'infamies, et je suis
néanmoins la plus honnête de toutes les jeunes filles. Non, je n'ai
plus d'illusions; mais j'ai mieux: j'ai des croyances et une religion.
Tenez, je commence _le jeu_ de nos confidences.

»Quel que soit le mari que j'aurai, si je l'ai choisi, cet homme
pourra dormir tranquille, il pourra s'en aller aux Grandes Indes,
il me retrouvera finissant la tapisserie commencée à son départ,
sans qu'aucun regard ait plongé dans mes yeux, sans qu'une voix
d'homme ait flétri l'air dans mon oreille; et dans chaque point il
reconnaîtra comme un vers du poëme dont il aura été le héros. Quand
même je me serais trompée à quelque belle et menteuse apparence, cet
homme aura toutes les fleurs de mes pensées, toutes les coquetteries
de ma tendresse, les muets sacrifices d'une résignation fière et non
mendiante. Oui, je me suis promis de ne jamais suivre mon mari au
dehors quand il ne le voudra pas: je serai la divinité de son foyer.
Voilà ma religion humaine. Mais pourquoi ne pas éprouver et choisir
l'homme à qui je serai comme la vie est au corps? L'homme est-il jamais
gêné de la vie? Qu'est-ce qu'une femme contrariant celui qu'elle
aime? C'est la maladie au lieu de la vie. Par la vie, j'entends cette
heureuse santé qui fait de toute heure un plaisir.

»Revenons à votre lettre, qui me sera toujours précieuse. Oui,
plaisanterie à part, elle contient ce que je souhaitais, une expression
de sentiments prosaïques aussi nécessaires à la famille que l'air au
poumon, et sans lesquels il n'est pas de bonheur possible. Agir en
honnête homme, penser en poëte, aimer comme aiment les femmes, voilà ce
que je souhaitais à mon ami, et ce qui maintenant n'est, sans doute,
plus une chimère.

»Adieu, mon ami. Je suis pauvre pour le moment. C'est une des
raisons qui me font chérir mon masque, mon incognito, mon imprenable
forteresse. J'ai lu vos derniers vers dans la Revue, et avec quelles
délices, après m'être initiée aux austères et secrètes grandeurs de
votre âme!

»Serez-vous bien malheureux de savoir qu'une jeune fille prie Dieu
fervemment pour vous, qu'elle fait de vous son unique pensée, et que
vous n'avez pas d'autres rivaux qu'un père et une mère? Y a-t-il des
raisons de repousser des pages pleines de vous, écrites pour vous, qui
ne seront lues que par vous? Rendez-moi la pareille. Je suis si peu
femme encore que vos confidences, pourvu qu'elles soient entières et
vraies, suffiront au bonheur de

  »Votre O. D'ESTE-M.»


--Mon Dieu! suis-je donc amoureux déjà, s'écria le jeune Référendaire
qui s'aperçut d'être resté cette lettre à la main pendant une heure
après l'avoir lue. Quel parti prendre? elle croit écrire à notre grand
Poëte! dois-je continuer cette tromperie? est-ce une femme de quarante
ans ou une jeune fille de vingt ans?

Ernest demeura fasciné par le gouffre de l'inconnu. L'inconnu, c'est
l'infini obscur, et rien n'est plus attachant. Il s'élève de cette
sombre étendue des feux qui la sillonnent par moments et qui colorent
des fantaisies à la Martynn. Dans une vie occupée comme celle de
Canalis, une aventure de ce genre est emportée comme un bluet dans les
roches d'un torrent; mais dans celle d'un Référendaire attendant le
retour aux affaires du système dont le représentant est son protecteur,
et qui, par discrétion, élevait Canalis au biberon pour la Tribune,
cette jolie fille, en qui son imagination persistait à lui faire
voir la jeune blonde, devait se loger dans le cœur et y causer les
mille dégâts des romans qui entrent chez une existence bourgeoise,
comme un loup dans une basse-cour. Ernest se préoccupa donc beaucoup
de l'inconnue du Havre, et il répondit la lettre que voici, lettre
étudiée, lettre prétentieuse, mais où la passion commençait à se
révéler par le dépit.


VIII.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

«Mademoiselle, est-il bien loyal à vous de venir s'asseoir dans le
cœur d'un pauvre poëte avec l'arrière-pensée de le laisser là, s'il
n'est pas selon vos désirs, en lui léguant d'éternels regrets, en lui
montrant pour quelques instants une image de la perfection, ne fût-elle
que jouée, ou tout au moins un commencement de bonheur? Je fus bien
imprévoyant en sollicitant cette lettre où vous commencez à dérouler
la rubannerie de vos idées. Un homme peut très bien se passionner pour
une inconnue qui sait allier tant de hardiesse à tant d'originalité,
tant de fantaisie à tant de sentiment. Qui ne souhaiterait de vous
connaître, après avoir lu cette première confidence? il me faut des
efforts vraiment grands pour conserver ma raison en pensant à vous, car
vous avez réuni tout ce qui peut troubler un cœur et une tête d'homme.
Aussi profité-je du reste de sang-froid que je garde en ce moment pour
vous faire d'humbles représentations.

»Croyez-vous donc, mademoiselle, que des lettres, plus ou moins vraies
par rapport à la vie telle qu'elle est, plus ou moins hypocrites, car
les lettres que nous nous écririons seraient l'expression du moment où
elles nous échapperaient, et non pas le sens général de nos caractères;
croyez-vous, dis-je, que tant belles soient-elles, elles remplaceront
jamais l'expression que nous ferions de nous-mêmes par le témoignage
de la vie vulgaire? L'homme est double. Il y a la vie invisible, celle
du cœur à laquelle des lettres peuvent suffire, et la vie mécanique à
laquelle on attache, hélas! plus d'importance qu'on ne le croit à votre
âge. Ces deux existences doivent concorder à l'idéal que vous caressez;
ce qui, soit dit en passant, est très rare. L'hommage pur, spontané,
désintéressé, d'une âme solitaire, à la fois instruite et chaste, est
une de ces fleurs célestes dont les couleurs et le parfum consolent de
tous les chagrins, de toutes les blessures, de toutes les trahisons que
comporte à Paris la vie littéraire, et je vous remercie par un élan
semblable au vôtre; mais, après ce poétique échange de mes douleurs
contre les perles de votre aumône, que pouvez-vous attendre? Je n'ai ni
le génie, ni la magnifique position de lord Byron; je n'ai pas surtout
l'auréole de sa damnation postiche et de son faux malheur social; mais
qu'eussiez-vous espéré de lui dans une circonstance pareille? Son
amitié, n'est-ce pas? Eh bien, lui qui devait n'avoir que de l'orgueil
était dévoré de vanités blessantes et maladives qui décourageaient
l'amitié. Moi, mille fois plus petit que lui, ne puis-je avoir des
dissonances de caractère qui rendent la vie déplaisante, et qui font de
l'amitié le fardeau le plus difficile?... En échange de vos rêveries,
que recevriez-vous? les ennuis d'une vie qui ne serait pas entièrement
la vôtre. Ce contrat est insensé. Voici pourquoi.

»Tenez, votre poëme projeté n'est qu'un plagiat. Une jeune fille de
l'Allemagne, qui n'était pas, comme vous, une demi-Allemande, mais
une Allemande tout entière, a, dans l'ivresse de ses vingt ans, adoré
Goethe; elle en a fait son ami, sa religion, son dieu! tout en le
sachant marié. Madame Goethe, en bonne Allemande, en femme de poëte,
s'est prêtée à ce culte par une complaisance très narquoise, et qui
n'a pas guéri Bettina! Mais qu'est-il arrivé? Cette extatique a fini
par épouser un Allemand. Entre nous, avouons qu'une jeune fille qui se
serait faite la servante du génie, qui se serait égalée à lui par la
compréhension, qui l'eût pieusement adoré jusqu'à sa mort, comme fait
une de ces divines figures tracées par les peintres dans les volets de
leurs chapelles mystiques, et qui, lorsque l'Allemagne perdra Goethe,
se serait retirée en quelque solitude pour ne plus voir personne, comme
fit l'amie de lord Bolingbroke, avouons que cette jeune fille se serait
incrustée dans la gloire du poëte comme Marie Magdeleine l'est à jamais
dans le sanglant triomphe de notre Sauveur. Si ceci est le sublime,
que dites-vous de l'envers?

»N'étant ni lord Byron, ni Goethe, deux colosses de poésie et
d'égoïsme, mais tout simplement l'auteur de quelques poésies estimées,
je ne saurais réclamer les honneurs d'un culte. Je suis très peu
martyr. J'ai tout à la fois du cœur et de l'ambition, car j'ai ma
fortune à faire et suis encore jeune. Voyez-moi, comme je suis. La
bonté du roi, les protections de ses ministres me donnent une existence
convenable. J'ai toutes les allures d'un homme fort ordinaire. Je vais
aux soirées de Paris, absolument comme le premier sot venu; mais dans
une voiture dont les roues ne portent pas sur un terrain solidifié,
comme le veut le temps présent, par des inscriptions de rente sur
le Grand-Livre. Si je ne suis pas riche, je n'ai donc pas non plus
le relief que donnent la mansarde, le travail incompris, la gloire
dans la misère, à certains hommes qui valent mieux que moi, comme
d'Arthez, par exemple. Quel dénoûment prosaïque allez-vous chercher
aux fantaisies enchanteresses de votre jeune enthousiasme? Restons-en
là. Si j'ai eu le bonheur de vous sembler une rareté terrestre, vous
aurez été, pour moi, quelque chose de lumineux et d'élevé, comme ces
étoiles qui s'enflamment et disparaissent. Que rien ne ternisse cet
épisode de notre vie. En continuant ainsi, je pourrais vous aimer,
concevoir une de ces passions folles qui font briser les obstacles, qui
vous allument dans le cœur des feux dont la violence est inquiétante
relativement à leur durée; et, supposez que je réussisse auprès de
vous, nous finissons de la façon la plus vulgaire: un mariage, un
ménage, des enfants... Oh! Bélise et Henriette Chrysale ensemble,
est-ce possible?... Adieu, donc!»


IX.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Mon ami, votre lettre m'a fait autant de chagrin que de plaisir.
Peut-être aurons-nous bientôt tout plaisir en nous lisant.
Comprenez-moi bien. On parle à Dieu, nous lui demandons une foule
de choses, il reste muet. Moi je veux trouver en vous les réponses
que Dieu ne nous fait pas. L'amitié de mademoiselle de Gournay et
de Montaigne ne peut-elle se recommencer? Ne connaissez-vous pas le
ménage de Sismonde de Sismondi à Genève, le plus touchant intérieur que
l'on connaisse et dont on m'a parlé, quelque chose comme le marquis
et la marquise de Pescaire heureux jusque dans leur vieillesse? Mon
Dieu! serait-il impossible qu'il existât, comme dans une symphonie,
deux harpes qui, à distance, se répondent, vibrent, et produisent une
délicieuse mélodie? L'homme, seul dans la création, est à la fois la
harpe, le musicien et l'écouteur. Me voyez-vous inquiète à la manière
des femmes ordinaires? Ne sais-je pas que vous allez dans le monde,
que vous y voyez les plus belles et les plus spirituelles femmes de
Paris? Ne puis-je présumer qu'une de ces sirènes daigne vous enlacer de
ses froides écailles, et qu'elle a fait la réponse dont les prosaïques
considérations m'attristent? Il est, mon ami, quelque chose de plus
beau que ces fleurs de la coquetterie parisienne, il existe une fleur
qui croît en haut de ces pics alpestres, nommés hommes de génie,
l'orgueil de l'humanité qu'ils fécondent en y versant les nuages puisés
avec leurs têtes dans les cieux; cette fleur, je la veux cultiver et
faire épanouir, car ses sauvages et doux parfums ne nous manqueront
jamais, ils sont éternels.

»Faites-moi l'honneur de ne croire à rien de vulgaire en moi. Si
j'eusse été Bettina, car je sais à qui vous avez fait allusion, je
n'aurais jamais été madame d'Arnim; et si j'avais été l'une des femmes
de lord Byron, je serais à cette heure dans un couvent. Vous m'avez
atteinte à l'endroit sensible. Vous ne me connaissez pas, vous me
connaîtrez. Je sens en moi quelque chose de sublime dont on peut parler
sans vanité. Dieu a mis dans mon âme la racine de cette plante hybride
née au sommet de ces Alpes dont je viens de parler, et que je ne veux
pas mettre dans un pot de fleurs, sur ma croisée, pour l'y voir mourir.
Non, ce magnifique calice, unique, aux odeurs enivrantes, ne sera
pas traîné dans les vulgarités de la vie; il est à vous, à vous sans
qu'aucun regard le flétrisse, à vous à jamais! Oui, cher, à vous toutes
mes pensées, même les plus secrètes, les plus folles; à vous un cœur
de jeune fille sans réserve, à vous une affection infinie. Si votre
personne ne me convient pas, je ne me marierai point. Je puis vivre de
la vie du cœur, de votre esprit, de vos sentiments; ils me plaisent,
et je serai toujours ce que je suis, votre amie. Il y a chez vous du
beau dans le moral, et cela me suffit. Là, sera ma vie.

»Ne faites pas fi d'une jeune et jolie servante qui ne recule pas
d'horreur à l'idée d'être un jour la vieille gouvernante du poëte, un
peu sa mère, un peu sa ménagère, un peu sa raison, un peu sa richesse.
Cette fille dévouée, si précieuse à vos existences, est l'Amitié pure
et désintéressée, à qui l'on dit tout, qui écoute quelquefois en
hochant la tête, et qui veille en filant à la lueur de la lampe, afin
d'être là quand le poëte revient ou trempé de pluie ou maugréant. Voilà
ma destinée si je n'ai pas celle de l'épouse heureuse et attachée à
jamais: je souris à l'une comme à l'autre.

»Et croyez-vous que la France sera bien lésée parce que mademoiselle
d'Este ne lui donnera pas deux ou trois enfants, parce qu'elle ne sera
pas une madame Vilquin quelconque? Quant à moi, jamais je ne serai
vieille fille. Je me ferai mère par la bienfaisance et par ma secrète
coopération à l'existence d'un homme grand à qui je rapporterai mes
pensées et mes efforts ici-bas. J'ai la plus profonde horreur de la
vulgarité. Si je suis libre, si je suis riche, je me sais jeune et
belle, je ne serai jamais ni à quelque niais sous prétexte qu'il est le
fils d'un pair de France, ni à quelque négociant qui peut se ruiner en
un jour, ni à quelque bel homme qui sera la femme dans le ménage, ni
à aucun homme qui me ferait rougir vingt fois par jour d'être à lui.
Soyez bien tranquille à ce sujet. Mon père a trop d'adoration pour mes
volontés, il ne les contrariera jamais. Si je plais à mon poëte, s'il
me plaît, le brillant édifice de notre amour sera bâti si haut, qu'il
sera parfaitement inaccessible au malheur: je suis une aiglonne, et
vous le verrez à mes yeux. Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai
dit déjà, mais je le mets en moins de mots en vous avouant que je serai
la femme la plus heureuse d'être emprisonnée par l'amour, comme je le
suis en ce moment par la volonté paternelle. Eh! mon ami, réduisons à
la vérité du roman ce qui nous arrive par ma volonté.

»Une jeune fille, à l'imagination vive, enfermée dans une tourelle, se
meurt d'envie de courir dans le parc où ses yeux seulement pénètrent;
elle invente un moyen de desceller sa grille, elle saute par la
croisée, escalade le mur du parc, et va folâtrer chez le voisin. C'est
un vaudeville éternel!... Eh bien! cette jeune fille est mon âme, le
parc du voisin est votre génie. N'est-ce pas bien naturel? A-t-on
jamais vu de voisin qui se soit plaint de son treillage cassé par de
jolis pieds? Voilà pour le poëte. Mais le sublime raisonneur de la
comédie de Molière veut-il des raisons! En voici.

»Mon cher Géronte, ordinairement les mariages se font au rebours du
sens commun. Une famille prend des renseignements sur un jeune homme.
Si le Léandre fourni par la voisine ou pêché dans un bal n'a pas volé,
s'il n'a pas de tare visible, s'il a la fortune qu'on lui désire,
s'il sort d'un collége ou d'une École de Droit, ayant satisfait aux
idées vulgaires sur l'éducation, et s'il porte bien ses vêtements, on
lui permet de venir voir une jeune personne, lacée dès le matin, à
qui sa mère ordonne de bien veiller sur sa langue, et recommande de
ne rien laisser passer de son âme, de son cœur sur sa physionomie,
en y gravant un sourire de danseuse achevant sa pirouette, armée
des instructions les plus positives sur le danger de montrer son
vrai caractère, et à qui l'on recommande de ne pas paraître d'une
instruction inquiétante. Les parents, quand les affaires d'intérêt sont
bien convenues entre eux, ont la bonhomie d'engager les prétendus à
se connaître l'un l'autre, pendant des moments assez fugitifs où ils
sont seuls, où ils causent, où ils se promènent, sans aucune espèce
de liberté, car ils se savent déjà liés. Un homme se costume alors
aussi bien l'âme que le corps, et la jeune fille en fait autant de son
côté. Cette pitoyable comédie, entremêlée de bouquets, de parures, de
parties de spectacle, s'appelle _faire la cour à sa prétendue_. Voilà
ce qui m'a révoltée, et je veux faire succéder le mariage légitime à
quelque long mariage des âmes. Une jeune fille n'a, dans toute sa vie,
que ce moment où la réflexion, la seconde vue, l'expérience lui soient
nécessaires. Elle joue sa liberté, son bonheur, et vous ne lui laissez
ni le cornet, ni les dés; elle parie, elle fait galerie. J'ai le droit,
la volonté, le pouvoir, la permission de faire mon malheur moi-même, et
j'en use, comme fit ma mère qui, conseillée par l'instinct, épousa le
plus généreux, le plus dévoué, le plus aimant des hommes, aimé dans une
soirée pour sa beauté. Je vous sais libre, poëte et beau. Soyez sûr que
je n'aurais pas choisi pour confident l'un de vos confrères en Apollon
déjà marié. Si ma mère fut séduite par la Beauté qui peut-être est le
génie de la Forme, pourquoi ne serais-je pas attirée par l'esprit et la
forme réunis?

»Serais-je plus instruite en vous étudiant par correspondance qu'en
commençant par l'expérience vulgaire des quelques mois de _cour_? Ceci
est la question, dirait Hamlet. Mais mon procédé, mon cher Chrysale,
a du moins l'avantage de ne pas compromettre nos personnes. Je sais
que l'amour a ses illusions, et toute illusion a son lendemain. Là se
trouve la raison de tant de séparations entre amants qui se croyaient
liés pour la vie. La véritable épreuve est la souffrance et le bonheur.
Quand, après avoir passé par cette double épreuve de la vie, deux êtres
y ont déployé leurs défauts et leurs qualités, qu'ils y ont observé
leurs caractères, alors ils peuvent aller jusqu'à la tombe en se tenant
par la main; mais, mon cher Argante, qui vous dit que notre petit drame
commencé n'a pas d'avenir?... En tout cas, n'aurons-nous pas joui du
plaisir de notre correspondance?...

»J'attends vos ordres, monseigneur, et suis de grand cœur

  »Votre servante,
  »O. D'ESTE-M.»


X.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

«Tenez, vous êtes un démon, je vous aime, est-ce là ce que vous
désiriez, fille originale! Peut-être voulez-vous seulement occuper
votre oisiveté de province par le spectacle des sottises que peut faire
un poëte? Ce serait une bien mauvaise action. Vos deux lettres accusent
précisément assez de malice pour inspirer ce doute à un Parisien. Mais
je ne suis plus maître de moi, ma vie et mon avenir dépendent de la
réponse que vous me ferez. Dites-moi si la certitude d'une affection
sans bornes, accordée dans l'ignorance des conventions sociales, vous
touchera; enfin si vous m'admettez à vous rechercher... Il y aura
bien assez d'incertitudes et d'angoisses pour moi dans la question de
savoir si ma personne vous plaira. Si vous me répondez favorablement,
je change ma vie et dis adieu à bien des ennuis que nous avons la
folie d'appeler le bonheur. Le bonheur, ma chère belle inconnue, il est
ce que vous rêvez: une fusion complète des sentiments, une parfaite
concordance d'âme, une vive empreinte du beau idéal (ce que Dieu nous
permet d'en avoir ici-bas) sur les actions vulgaires de la vie au
train de laquelle il faut bien obéir, enfin la constance du cœur plus
prisable que ce que nous nommons la fidélité.

»Peut-on dire qu'on fait des sacrifices dès qu'il s'agit d'un bien
suprême, le rêve des poëtes, le rêve des jeunes filles, le poëme qu'à
l'entrée de la vie, et dès que la pensée essaie ses ailes, chaque belle
intelligence a caressé de ses regards et couvé des yeux pour le voir
se briser dans un achoppement aussi dur que vulgaire; car, pour la
presque totalité des hommes, le pied du Réel se pose aussitôt sur cet
œuf mystérieux qui n'éclôt presque jamais. Aussi ne vous parlerai-je
pas encore de moi, ni de mon passé, ni de mon caractère, ni d'une
affection quasi maternelle d'un côté, filiale du mien, que vous avez
déjà gravement altérée, et dont l'effet sur ma vie expliquerait le
mot de sacrifice. Vous m'avez déjà rendu bien oublieux, pour ne pas
dire ingrat: est-ce assez pour vous? Oh! parlez, dites un mot, et je
vous aimerai jusqu'à ce que mes yeux se ferment, comme le marquis de
Pescaire aima sa femme, comme Roméo sa Juliette, et fidèlement. Notre
vie, pour moi du moins, sera cette _félicité sans trouble_ dont parle
Dante comme étant l'élément de son Paradis, poëme bien supérieur à son
Enfer. Chose étrange, ce n'est pas de moi, mais de vous que je doute
dans les longues méditations par lesquelles je me suis plu, comme vous,
peut-être, à embrasser le cours chimérique d'une existence rêvée. Oui,
chère, je me sens la force d'aimer ainsi, d'aller vers la tombe avec
une douce lenteur et d'un air toujours riant, en donnant le bras à une
femme aimée, sans jamais troubler le beau temps de l'âme. Oui, j'ai le
courage d'envisager notre double vieillesse, de nous voir en cheveux
blancs, comme le vénérable historien de l'Italie, encore animés de
la même affection, mais transformés selon l'esprit de chaque saison.
Tenez, je ne puis plus n'être que votre ami. Quoique Chrysale, Oronte
et Argante revivent, dites-vous, en moi, je ne suis pas encore assez
vieillard pour boire à une coupe tenue par les charmantes mains d'une
femme voilée sans éprouver un féroce désir de déchirer le domino, le
masque, et de voir le visage. Ou ne m'écrivez plus, ou donnez-moi
l'espérance. Que je vous entrevoie ou je quitte la partie. Faut-il vous
dire adieu? Me permettez-vous de signer,

  »Votre ami?»


XI.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Quelle flatterie! avec quelle rapidité le grave Anselme est devenu
le beau Léandre? A quoi dois-je attribuer un tel changement? est-ce
à ce noir que j'ai mis sur du blanc, à ces idées qui sont aux fleurs
de mon âme ce qu'est une rose dessinée au crayon noir aux roses du
parterre? ou au souvenir de la jeune fille prise pour moi, et qui est à
ma personne ce que la femme de chambre est à la maîtresse? Avons-nous
changé de rôle? Suis-je la Raison? êtes-vous la Fantaisie? Trêve de
plaisanterie. Votre lettre m'a fait connaître d'enivrants plaisirs
d'âme, les premiers que je ne devrai pas aux sentiments de la famille.
Que sont, comme a dit un poëte, les liens du sang qui ont tant de poids
sur les âmes ordinaires en comparaison de ceux que nous forge le ciel
dans les sympathies mystérieuses? Laissez moi vous remercier... Non, on
ne remercie pas de ces choses... soyez béni du bonheur que vous m'avez
causé; soyez heureux de la joie que vous avez répandue dans mon âme.
Vous m'avez expliqué quelques apparentes injustices de la vie sociale.
Il y a je ne sais quoi de brillant dans la gloire, de mâle, qui ne
va bien qu'à l'Homme, et Dieu nous a défendu de porter cette auréole
en nous laissant l'amour, la tendresse pour en rafraîchir les fronts
ceints de sa terrible lumière. J'ai senti ma mission, ou plutôt vous me
l'avez confirmée.

»Quelquefois, mon ami, je me suis levée le matin dans un état
d'inconcevable douceur. Une sorte de paix, tendre et divine, me donnait
l'idée du ciel. Ma première pensée était comme une bénédiction.
J'appelais ces matinées, mes petits levers d'Allemagne, en opposition
avec mes couchers de soleil du Midi, pleins d'actions héroïques, de
batailles, de fêtes romaines, et de poëmes ardents. Eh bien! après
avoir lu cette lettre où vous ressentez une fiévreuse impatience,
moi j'ai eu dans le cœur la fraîcheur d'un de ces célestes réveils
où j'aimais l'air, la nature, et me sentais destinée à mourir pour un
être aimé. Une de vos poésies, le _Chant d'une jeune fille_, peint
ces moments délicieux où l'allégresse est douce, où la prière est un
besoin, et c'est mon morceau favori. Voulez-vous que je vous dise
toutes mes flatteries en une seule: je vous crois digne d'être moi!...

»Votre lettre, quoique courte, m'a permis de lire en vous. Oui, j'ai
deviné vos mouvements tumultueux, votre curiosité piquée, vos projets,
tous les fagots apportés (par qui?) pour les bûchers du cœur. Mais je
n'en sais pas encore assez sur vous pour satisfaire à votre demande.
Écoutez, cher, le mystère me permet cet abandon qui laisse voir le fond
de l'âme. Une fois vue, adieu notre mutuelle connaissance. Voulez-vous
un pacte? Le premier conclu vous fut-il désavantageux? vous y avez
gagné mon estime. Et c'est beaucoup, mon ami, qu'une admiration qui
se double de l'estime. Écrivez-moi d'abord votre vie en peu de mots;
puis racontez-moi votre existence à Paris, au jour le jour, sans aucun
déguisement, et comme si vous causiez avec une vieille amie: eh bien!
après, je ferai faire un pas à notre amitié. Je vous verrai, mon ami,
je vous le promets. Et c'est beaucoup... Tout ceci, cher, n'est ni une
intrigue, ni une aventure, je vous en préviens, il ne peut en résulter
aucune espèce de galanterie, ainsi que vous dites entre hommes. Il
s'agit de ma vie, et ce qui me cause parfois d'affreux remords sur les
pensées que je laisse envoler par troupes vers vous, il s'agit de celle
d'un père et d'une mère adorés, à qui mon choix doit plaire et qui
doivent trouver un vrai fils dans mon ami.

»Jusqu'à quel point vos esprits superbes, à qui Dieu donne les ailes
de ses anges sans leur en donner toujours la perfection, peuvent-ils
se plier à la famille, à ses petites misères?... Quel texte médité
déjà par moi. Oh! si j'ai dit, dans mon cœur, avant de venir à vous:
«Allons!...» je n'en ai pas moins eu le cœur palpitant dans la
course, et je ne me suis dissimulé ni les aridités du chemin, ni les
difficultés de l'alpe que j'avais à gravir. J'ai tout embrassé dans
de longues méditations. Ne sais-je pas que les hommes éminents comme
vous l'êtes ont connu l'amour qu'ils ont inspiré, tout aussi bien que
celui qu'ils ont ressenti, qu'ils ont eu plus d'un roman, et que vous
surtout, en caressant ces chimères de race que les femmes achètent à
des prix fous, vous vous êtes attiré plus de dénoûments que de premiers
chapitres. Et néanmoins je me suis écriée: «Allons!» parce que j'ai
plus étudié que vous ne le croyez la géographie de ces grands sommets
de l'Humanité taxés par vous de froideur. Ne m'avez-vous pas dit de
Byron et de Goethe qu'ils étaient deux colosses d'égoïsme et de poésie?
Hé! mon ami, vous avez partagé là l'erreur dans laquelle tombent les
gens superficiels; mais peut-être était-ce chez vous générosité,
fausse modestie, ou désir de m'échapper? Permis au vulgaire, et non
à vous, de prendre les effets du travail pour un développement de la
personnalité. Ni lord Byron, ni Goethe, ni Walter Scott, ni Cuvier,
ni l'inventeur, ne s'appartiennent, ils sont les esclaves de leur
idée; et cette puissance mystérieuse est plus jalouse qu'une femme,
elle les absorbe, elle les fait vivre et les tue à son profit. Les
développements visibles de cette existence cachée ressemblent en
résultat à l'égoïsme; mais comment oser dire que l'homme qui s'est
vendu au plaisir, à l'instruction ou à la grandeur de son époque, est
égoïste? Une mère est-elle atteinte de personnalité quand elle immole
tout à son enfant?... Eh bien! les détracteurs du génie ne voient pas
sa féconde maternité! voilà tout. La vie du poëte est un si continuel
sacrifice qu'il lui faut une organisation gigantesque pour pouvoir se
livrer aux plaisirs d'une vie ordinaire; aussi, dans quels malheurs
ne tombe-t-il pas, quand, à l'exemple de Molière, il veut vivre de la
vie des sentiments, tout en les exprimant dans leurs plus poignantes
crises; car, pour moi, superposé à sa vie privée, le comique de Molière
est horrible. Pour moi, la générosité du génie est quasi divine, et je
vous ai placé dans cette noble famille de prétendus égoïstes. Ah! si
j'avais trouvé la sécheresse, le calcul, l'ambition, là où j'admire
toutes mes fleurs d'âme les plus aimées, vous ne savez pas de quelle
longue douleur j'eusse été atteinte! J'ai déjà rencontré le mécompte
assis à la porte de mes seize ans! Que serais-je devenue en apprenant
à vingt ans que la gloire est menteuse, en voyant celui qui, dans ses
œuvres, avait exprimé tant de sentiments cachés dans mon cœur, ne
pas comprendre ce cœur quand il se dévoilait pour lui seul? O mon
ami, savez-vous ce qui serait advenu de moi? vous allez pénétrer dans
l'arrière de mon âme. Eh bien! j'aurais dit à mon père: «Amenez-moi le
gendre qui sera de votre goût, j'abdique toute volonté, mariez-moi pour
vous!» Et cet homme eût été notaire, banquier, avare, sot, homme de
province, ennuyeux comme un jour de pluie, vulgaire comme un électeur
du petit collége; il eût été fabricant, ou quelque brave militaire sans
esprit, il aurait eu la servante la plus résignée et la plus attentive
en moi. Mais, horrible suicide de tous les moments! jamais mon âme ne
se serait dépliée au jour vivifiant d'un soleil aimé! Aucun murmure
n'aurait révélé ni à mon père, ni à ma mère, ni à mes enfants, le
suicide de la créature qui, dans ce moment, ébranle les barreaux de sa
prison, qui lance des éclairs par mes yeux, qui vole à pleines ailes
vers vous, qui se pose comme une Polymnie à l'angle de votre cabinet
en y respirant l'air, en y regardant tout d'un œil doucement curieux.
Quelquefois dans les champs, où mon mari m'aurait menée, en m'échappant
à quelques pas de mes marmots, en voyant une splendide matinée,
secrètement, j'eusse jeté quelques pleurs bien amers. Enfin j'aurais
eu, dans mon cœur, et dans un coin de ma commode, un petit trésor pour
toutes les filles abusées par l'amour, pauvres âmes poétiques, attirées
dans les supplices par des sourires!... Mais je crois en vous, mon
ami. Cette croyance rectifie les pensées les plus fantasques de mon
ambition secrète; et par moments, voyez jusqu'où va ma franchise, je
voudrais être au milieu du livre que nous commençons, tant je me sens
de fermeté dans mon sentiment, tant de force au cœur pour aimer, tant
de constance par raison, tant d'héroïsme pour le devoir que je me crée,
si l'amour peut jamais se changer en devoir!

»S'il vous était donné de me suivre dans la magnifique retraite où je
nous vois heureux, si vous connaissiez mes projets, il vous échapperait
une phrase terrible où serait le mot folie, et peut-être serais-je
cruellement punie d'avoir envoyé tant de poésie à un poëte. Oui, je
veux être une source, inépuisable comme un beau pays, pendant les
vingt ans que nous accorde la nature pour briller. Je veux éloigner
la satiété par la coquetterie et la recherche. Je serai courageuse
pour mon ami, comme les femmes le sont pour le monde. Je veux varier
le bonheur, je veux mettre de l'esprit dans la tendresse, du piquant
dans la fidélité. Ambitieuse, je veux tuer les rivales dans le passé,
conjurer les chagrins extérieurs par la douceur de l'épouse, par sa
fière abnégation, et avoir, pendant toute la vie, ces soins du nid
que les oiseaux n'ont que pendant quelques jours. Cette immense dot,
elle appartenait, elle devait être offerte à un grand homme, avant
de tomber dans la fange des transactions vulgaires. Trouvez-vous
maintenant ma première lettre une faute? Le vent d'une volonté
mystérieuse m'a jetée vers vous, comme une tempête apporte un rosier au
cœur d'un saule majestueux. Et dans la lettre que je tiens là, sur mon
cœur, vous vous êtes écrié, comme votre ancêtre:--Dieu le veut! quand
il partit pour la croisade.

»Ne direz-vous pas: Elle est bien bavarde! Autour de moi, tous
disent:--Elle est bien taciturne, mademoiselle!

  »O. D'ESTE-M.»


Ces lettres ont paru très originales aux personnes à la bienveillance
de qui la Comédie Humaine les doit; mais leur admiration pour ce
duel entre deux esprits croisant la plume, tandis que le plus sévère
incognito tient un masque sur les visages, pourrait ne pas être
partagée. Sur cent spectateurs quatre-vingts peut-être se lasseraient
de cet assaut. Le respect dû, dans tout pays de gouvernement
constitutionnel, à la majorité, ne fût-elle que pressentie, a conseillé
de supprimer onze lettres échangées entre Ernest et Modeste, pendant le
mois de septembre; si quelque flatteuse majorité les réclame, espérons
qu'elle donnera les moyens de les rétablir quelque jour ici.

Sollicités par un esprit aussi agressif que le cœur semblait adorable,
les sentiments vraiment héroïques du pauvre secrétaire intime se
donnèrent ample carrière dans ces lettres que l'imagination de chacun
fera peut-être plus belles qu'elles ne le sont, en devinant ce concert
de deux âmes libres. Aussi Ernest ne vivait-il plus que par ces doux
chiffons de papier, comme un avare ne vit plus que par ceux de la
Banque; tandis qu'un amour profond succédait chez Modeste au plaisir
d'agiter une vie glorieuse, d'en être, malgré la distance, le principe.
Le cœur d'Ernest complétait la gloire de Canalis. Il faut souvent,
hélas! deux hommes pour en faire un amant parfait, comme en littérature
on ne compose un type qu'en employant les singularités de plusieurs
caractères similaires. Combien de fois une femme n'a-t-elle pas dit
dans un salon après des causeries intimes: Celui-ci serait mon idéal
pour l'âme, et je me sens aimer celui-là qui n'est que le rêve des
sens!

La dernière lettre écrite par Modeste, et que voici, permet
d'apercevoir l'_île des Faisans_ où les méandres de cette
correspondance conduisaient ces deux amants.


XXIII.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Soyez, dimanche, au Havre; entrez à l'église, faites-en le tour,
après la messe d'une heure, une ou deux fois, sortez sans rien dire
à personne, sans faire aucune question à qui que ce soit, mais ayez
une rose blanche à votre boutonnière. Puis, retournez à Paris, vous y
trouverez une réponse. Cette réponse ne sera pas ce que vous croyez;
car je vous l'ai dit, l'avenir n'est pas encore à moi... Mais ne
serais-je pas une vraie folle de vous dire oui, sans vous avoir vu!
Quand je vous aurai vu, je puis dire non, sans vous blesser: je suis
sûre de rester inconnue.»


Cette lettre était partie la veille du jour où la lutte inutile entre
Modeste et Dumay venait d'avoir lieu. L'heureuse Modeste attendait donc
avec une impatience maladive le dimanche où les yeux donneraient tort
ou raison à l'esprit, au cœur, un des moments les plus solennels dans
la vie d'une femme et que trois mois d'un commerce d'âme à âme rendait
romanesque autant que le peut souhaiter la fille la plus exaltée. Tout
le monde, excepté la mère, avait pris la torpeur de cette attente pour
le calme de l'innocence. Quelque puissantes que soient et les lois de
la famille et les cordes religieuses, il est des Julies d'Étanges,
des Clarisses, des âmes remplies comme des coupes trop pleines et qui
débordent sous une pression divine. Modeste n'était-elle pas sublime
en déployant une sauvage énergie à comprimer son exubérante jeunesse,
en demeurant voilée? Disons-le, le souvenir de sa sœur était plus
puissant que toutes les entraves sociales; elle avait armé de fer sa
volonté pour ne manquer ni à son père ni à sa famille. Mais quels
mouvements tumultueux! et comment une mère ne les aurait-elle pas
devinés?

Le lendemain, Modeste et madame Dumay conduisirent, vers midi, madame
Mignon au soleil, sur le banc, au milieu des fleurs. L'aveugle tourna
sa figure blême et flétrie du côté de l'Océan, elle aspira l'odeur
de la mer et prit la main à Modeste qui resta près d'elle. Au moment
de questionner sa fille, la mère luttait entre le pardon et la
remontrance, car elle avait reconnu l'amour, et Modeste lui paraissait,
comme au faux Canalis, une exception.

--Pourvu que ton père revienne à temps! s'il tarde encore, il
ne trouvera plus que toi de tout ce qu'il aime! aussi, Modeste,
promets-moi de nouveau de ne jamais le quitter, dit-elle avec une
câlinerie maternelle.

Modeste porta les mains de sa mère à ses lèvres et les baisa doucement
en répondant:--Ai-je besoin de te le redire?

--Ah! mon enfant, c'est que moi-même j'ai quitté mon père pour suivre
mon mari!... mon père était seul cependant, il n'avait que moi
d'enfant... Est-ce là ce que Dieu punit dans ma vie!... Ce que je te
demande, c'est de te marier au goût de ton père, de lui conserver une
place dans ton cœur, de ne pas le sacrifier à ton bonheur, de le
garder au milieu de la famille. Avant de perdre la vue, je lui ai écrit
mes volontés, il les exécutera; je lui enjoins de retenir sa fortune en
entier, non que j'aie une pensée de défiance contre toi, mais est-on
jamais sûr d'un gendre? Moi, ma fille, ai-je été raisonnable? Un clin
d'œil a décidé de ma vie. La beauté, cette enseigne si trompeuse,
a dit vrai pour moi; mais, dût-il en être de même pour toi, pauvre
enfant, jure-moi que si, de même que ta mère, l'apparence t'entraînait,
tu laisserais à ton père le soin de s'enquérir des mœurs, du cœur et
de la vie antérieure de celui que tu aurais distingué, si par hasard tu
distinguais un homme.

--Je ne me marierai jamais qu'avec le consentement de mon père,
répondit Modeste.

La mère garda le plus profond silence après avoir reçu cette réponse,
et sa physionomie quasi morte annonçait qu'elle la méditait à la
manière des aveugles, en étudiant en elle-même l'accent que sa fille y
avait mis.

--C'est que, vois-tu, mon enfant, dit enfin madame Mignon après un
long silence, si la faute de Caroline me fait mourir à petit feu, ton
père ne survivrait pas à la tienne; je le connais, il se brûlerait
la cervelle, il n'y aurait plus ni vie ni bonheur sur la terre pour
lui...--Modeste fit quelques pas pour s'éloigner de sa mère, et revint
un moment après.--Pourquoi m'as-tu quittée? demanda madame Mignon.

--Tu m'as fait pleurer, maman, répondit Modeste.

--Eh bien! mon petit ange, embrasse-moi. Tu n'aimes personne, ici?...
tu n'as pas d'attentif? demanda-t-elle en la gardant sur ses genoux,
cœur contre cœur.

--Non, ma chère maman, répondit la petite jésuite.

--Peux-tu me le jurer?

--Oh! certes!... s'écria Modeste.

Madame Mignon ne dit plus rien, elle doutait encore.

--Enfin, si tu te choisissais un mari, ton père le saurait, reprit-elle.

--Je l'ai promis, et à ma sœur, et à toi ma mère. Quelle faute
veux-tu que je commette en lisant à toute heure, à mon doigt: _Pense à
Bettina_! Pauvre sœur!

Au moment où sur ce mot: Pauvre sœur! dit par Modeste, une trêve de
silence s'était établie entre la fille et la mère, dont les deux yeux
éteints laissèrent couler des larmes que ne put sécher Modeste en se
mettant aux genoux de madame Mignon et lui disant: «Pardon, pardon,
maman», l'excellent Dumay gravissait la côte d'Ingouville au pas
accéléré, fait anormal dans la vie du caissier.

Trois lettres avaient apporté la ruine, une lettre ramenait la fortune.
Le matin même Dumay recevait, d'un capitaine venu des mers de la Chine,
la première nouvelle de son patron, de son seul ami.


A MONSIEUR ANNE DUMAY, ANCIEN CAISSIER DE LA MAISON MIGNON.

«Mon cher Dumay, je suivrai de bien près, sauf les chances de la
navigation, le navire par l'occasion duquel je t'écris; je n'ai pas
voulu quitter mon bâtiment auquel je suis habitué. Je t'avais dit: Pas
de nouvelles, bonnes nouvelles! Mais, au premier mot de cette lettre,
tu seras joyeux; car ce mot, c'est: J'ai sept millions au moins! J'en
rapporte une grande partie en indigo, un tiers en bonnes valeurs sur
Londres et Paris, un autre tiers en bel or. Ton envoi d'argent m'a fait
atteindre au chiffre que je m'étais fixé, je voulais deux millions pour
chacune de mes filles et l'aisance pour moi. J'ai fait le commerce de
l'opium en gros pour des maisons de Canton, toutes dix fois plus riches
que moi. Vous ne vous doutez pas, en Europe, de ce que sont les riches
marchands chinois. J'allais de l'Asie Mineure, où je me procurais
l'opium à bas prix, à Canton où je livrais mes quantités aux compagnies
qui en font le commerce. Ma dernière expédition a eu lieu dans les
îles de la Malaisie, où j'ai pu échanger le produit de l'opium contre
mon indigo, première qualité. Aussi peut-être aurai-je cinq à six cent
mille francs de plus, car je ne compte mon indigo que ce qu'il me coûte.

»Je me suis toujours bien porté, pas la moindre maladie. Voilà ce que
c'est que de travailler pour ses enfants! Dès la seconde année, j'ai pu
avoir à moi _le Mignon_, joli brick de sept cents tonneaux, construit
en bois de teck, doublé, chevillé en cuivre, et dont les emménagements
ont été faits pour moi. C'est encore une valeur. La vie du marin,
l'activité voulue pour mon commerce, mes travaux pour devenir une
espèce de capitaine au long cours, m'ont entretenu dans un excellent
état de santé. Te parler de tout ceci, n'est-ce pas te parler de mes
deux filles et de ma chère femme! J'espère qu'en me sachant ruiné le
misérable qui m'a privé de ma Bettina l'aura laissée, et que la brebis
égarée sera revenu au cottage. Ne faudra-t-il pas quelque chose de plus
dans la dot de celle-là! Mes trois femmes et mon Dumay, tous quatre
vous avez été présents à ma pensée pendant ces trois années. Tu es
riche, Dumay. Ta part, en dehors de ma fortune, se monte à cinq cent
soixante mille francs, que je t'envoie en un mandat, qui ne sera payé
qu'à toi-même par la maison Mongenod, qu'on a prévenue de New-York.
Encore quelques mois, et je vous reverrai tous, je l'espère, bien
portants.

»Maintenant, mon cher Dumay, si je t'écris à toi seulement, c'est que
je désire garder le secret sur ma fortune, et que je veux te laisser
le soin de préparer mes anges à la joie de mon retour. J'ai assez
du commerce, et je veux quitter le Havre. Le choix de mes gendres
m'importe beaucoup. Mon intention est de racheter la terre et le
château de la Bastie, de constituer un majorat de cent mille francs de
rente au moins, et de demander au roi la faveur de faire succéder l'un
de mes gendres à mon nom et à mon titre. Or, tu sais, mon pauvre Dumay,
le malheur que nous avons dû au fatal éclat que répand l'opulence. J'y
ai perdu l'honneur d'une de mes filles. J'ai ramené à Java le plus
malheureux des pères, un pauvre négociant hollandais, riche de neuf
millions, à qui ses deux filles furent enlevées par des misérables,
et nous avons pleuré comme deux enfants, ensemble. Donc je ne veux
pas que l'on connaisse ma fortune. Aussi n'est-ce pas au Havre que
je débarquerai, mais à Marseille. Mon second est un Provençal, un
ancien serviteur de ma famille, à qui j'ai fait faire une petite
fortune. Castagnould aura mes instructions pour racheter La Bastie,
et je traiterai de l'indigo par l'entremise de la maison Mongenod. Je
mettrai mes fonds à la Banque de France, et je reviendrai vous trouver,
en ne me donnant qu'une fortune ostensible d'environ un million en
marchandises. Mes filles seront censées avoir deux cent mille francs.
Choisir celui de mes gendres qui sera digne de succéder à mon nom, à
mes armes, à mes titres, et de vivre avec nous, sera ma grande affaire;
mais je les veux tous deux, comme toi et moi, éprouvés, fermes, loyaux,
honnêtes gens absolument. Je n'ai pas douté de toi, mon vieux, un seul
instant. J'ai pensé que ma bonne et excellente femme, la tienne et
toi, vous avez tracé une haie infranchissable autour de ma fille, et
que je pourrai mettre un baiser plein d'espérances sur le front pur de
l'ange qui me reste. Bettina-Caroline, si vous avez su sauver sa faute,
aura de la fortune. Après avoir fait la guerre et le commerce, nous
allons faire de l'agriculture, et tu seras notre intendant. Cela te
va-t-il? Ainsi, mon vieil ami, te voilà le maître de ta conduite avec
ma famille, de dire ou de taire mes succès. Je m'en fie à ta prudence;
tu diras ce que tu jugeras convenable. En quatre ans, il peut être
survenu tant de changements dans les caractères. Je te laisse être le
juge, tant je crains la tendresse de ma femme pour ses filles. Adieu,
mon vieux Dumay. Dis à mes filles et à ma femme que je n'ai jamais
manqué de les embrasser de cœur tous les jours, soir et matin. Le
second mandat, également personnel, de quarante mille francs, est pour
mes filles et ma femme, en attendant.

  »Ton patron et ami,
  »CHARLES MIGNON.»


--Ton père arrive, dit madame Mignon à sa fille.

--A quoi vois-tu cela, maman? demanda Modeste.

--Il n'y a que cette nouvelle à nous apporter qui puisse faire courir
Dumay.

Modeste, plongée dans ses réflexions, n'avait ni vu ni entendu Dumay.

--Victoire! s'écria le lieutenant dès la porte. Madame, le colonel n'a
jamais été malade, et il revient... il revient sur _le Mignon_, un beau
bâtiment à lui, qui doit valoir avec sa cargaison dont il me parle,
huit à neuf cent mille francs; mais il vous recommande la plus profonde
discrétion, il a le cœur creusé bien avant par l'accident de notre
chère petite défunte.

--Il y a fait la place d'une tombe, dit madame Mignon.

--Et il attribue ce malheur, ce qui me semble probable, à la cupidité
que les grandes fortunes excitent chez les jeunes gens... Mon pauvre
colonel croit retrouver la brebis égarée au milieu de nous... Soyons
heureux entre nous, ne disons rien à personne, pas même à Latournelle,
si c'est possible.--Mademoiselle, dit-il à l'oreille de Modeste,
écrivez à monsieur votre père une lettre sur la perte que la famille a
faite et sur les suites affreuses que cet événement a eues, afin de le
préparer au terrible spectacle qu'il aura; je me charge de lui faire
tenir cette lettre avant son arrivée au Havre, car il est forcé de
passer par Paris; écrivez-lui longuement, vous avez du temps à vous,
j'emporterai la lettre lundi, lundi j'irai sans doute à Paris...

Modeste eut peur que Canalis et Dumay ne se rencontrassent, elle voulut
monter pour écrire et remettre le rendez-vous.

--Mademoiselle, dites-moi, reprit Dumay de la manière la plus humble
en barrant le passage à Modeste, que votre père retrouve sa fille sans
autre sentiment au cœur que celui qu'elle avait à son départ pour lui,
pour madame votre mère.

--Je me suis juré à moi-même, à ma sœur et à ma mère, d'être la
consolation, le bonheur et la gloire de mon père, et--ce--sera!
répliqua Modeste en jetant un regard fier et dédaigneux à Dumay. Ne
troublez pas la joie que j'ai de savoir bientôt mon père au milieu
de nous par des soupçons injurieux. On ne peut pas empêcher le cœur
d'une jeune fille de battre, vous ne voulez pas que je sois une momie?
dit-elle. Ma personne est à ma famille, mon cœur est à moi. Si j'aime,
mon père et ma mère le sauront. Êtes-vous content, monsieur?

--Merci, mademoiselle, répondit Dumay, vous m'avez rendu la vie; mais
vous auriez toujours bien pu me dire _Dumay_, même en me donnant un
soufflet!

--Jure-moi, dit la mère, que tu n'as échangé ni parole ni regard avec
aucun jeune homme...

--Je puis le jurer, ma mère, dit Modeste en souriant et regardant Dumay
qui l'examinait et souriait comme une jeune fille qui fait une malice.

--Elle serait donc bien fausse, s'écria Dumay quand Modeste rentra dans
la maison.

--Ma fille Modeste peut avoir des défauts, répondit la mère, mais elle
est incapable de mentir.

--Eh bien! soyons donc tranquilles, reprit le lieutenant, et pensons
que le malheur a soldé son compte avec nous.

--Dieu le veuille! répliqua madame Mignon. Vous _le_ verrez, Dumay;
moi, je ne pourrai que l'entendre... Il y a bien de la mélancolie dans
mon bonheur!

En ce moment, Modeste, quoique heureuse du retour de son père, était
affligée comme Perrette en voyant ses œufs cassés. Elle avait espéré
plus de fortune que n'en annonçait Dumay. Devenue ambitieuse pour
son poëte, elle souhaitait au moins la moitié des six millions dont
elle avait parlé dans sa seconde lettre. En proie à sa double joie et
contrariée par le petit chagrin que lui causait sa pauvreté relative,
elle se mit à son piano, ce confident de tant de jeunes filles, qui lui
disent leurs colères, leurs désirs, en les exprimant par les nuances
de leur jeu. Dumay causait avec sa femme en se promenant sous les
fenêtres, il lui confiait le secret de leur fortune et l'interrogeait
sur ses désirs, sur ses souhaits, sur ses intentions. Madame Dumay
n'avait, comme son mari, d'autre famille que la famille Mignon. Les
deux époux décidèrent de vivre en Provence, si le comte de la Bastie
allait en Provence, et de léguer leur fortune à celui des enfants de
Modeste qui en aurait besoin.

--Écoutez Modeste! leur dit madame Mignon, il n'y a qu'une fille
amoureuse qui puisse composer de pareilles mélodies sans connaître la
musique...

Les maisons peuvent brûler, les fortunes sombrer, les pères revenir de
voyage, les empires crouler, le choléra ravager la cité, l'amour d'une
jeune fille poursuit son vol, comme la nature sa marche, comme cet
effroyable acide que la chimie a découvert, et qui peut trouer le globe
si rien ne l'absorbe au centre.

Voici la romance que sa situation avait inspirée à Modeste sur les
stances qu'il faut citer, quoiqu'elles soient imprimées au deuxième
volume de l'édition dont parlait Dauriat, car pour y adapter sa
musique, la jeune artiste en avait brisé les césures par quelques
modifications qui pourraient étonner les admirateurs de la correction,
souvent trop savante de ce poëte.

CHANT D'UNE JEUNE FILLE.

    Mon cœur, lève-toi! Déjà l'alouette
    Secoue en chantant son aile au soleil.
    Ne dors plus, mon cœur, car la violette
    Élève à Dieu l'encens de son réveil.

    Chaque fleur vivante et bien reposée,
    Ouvrant tour à tour les yeux pour se voir,
    A dans son calice un peu de rosée,
    Perle d'un jour qui lui sert de miroir.

    On sent dans l'air pur que l'ange des roses
    A passé la nuit à bénir les fleurs!
    On voit que pour lui toutes sont écloses,
    Il vient d'en haut raviver leurs couleurs.

    Ainsi lève-toi, puisque l'alouette
    Secoue en chantant son aile au soleil;
    Rien ne dort plus, mon cœur! la violette
    Élève à Dieu l'encens de son réveil.

Et voici, puisque les progrès de la Typographie le permettent, la
musique de Modeste, à laquelle une expression délicieuse communiquait
ce charme admiré dans les grands chanteurs, et qu'aucune typographie,
fût-elle hiéroglyphique ou phonétique, ne pourra jamais rendre.

[Illustration: Musique]

--C'est joli, dit madame Dumay, Modeste est musicienne, voilà
tout...

--Elle a le diable au corps, s'écria le caissier à qui le soupçon de la
mère entra dans le cœur et donna le frisson.

--Elle aime, répéta madame Mignon.

En réussissant, par le témoignage irrécusable de cette mélodie, à faire
partager sa certitude sur l'amour caché de Modeste, madame Mignon
troubla la joie que le retour et les succès de son patron causaient au
caissier. Le pauvre Breton descendit au Havre y reprendre sa besogne
chez Gobenheim; puis, avant de revenir dîner, il passa chez les
Latournelle y exprimer ses craintes et leur demander de nouveau aide et
secours.

--Oui, mon cher ami, dit Dumay sur le pas de la porte en quittant le
notaire, je suis du même avis que madame: _elle_ aime, c'est sûr, et le
diable sait le reste! Me voilà déshonoré.

--Ne vous désolez pas, Dumay, répondit le petit notaire, nous serons
bien, à nous tous, aussi forts que cette petite personne, et, dans un
temps donné, toute fille amoureuse commet une imprudence qui la trahit;
mais, nous en causerons ce soir.

Ainsi toutes les personnes dévouées à la famille Mignon furent en proie
aux mêmes inquiétudes qui les poignaient la veille avant l'expérience
que le vieux soldat avait cru être décisive. L'inutilité de tant
d'efforts piqua si bien la conscience de Dumay qu'il ne voulut pas
aller chercher sa fortune à Paris avant d'avoir deviné le mot de cette
énigme. Ces cœurs, pour qui les sentiments étaient plus précieux que
les intérêts, concevaient tous en ce moment que, sans la parfaite
innocence de sa fille, le colonel pouvait mourir de chagrin en trouvant
Bettina morte et sa femme aveugle. Le désespoir du pauvre Dumay fit une
telle impression sur les Latournelle qu'ils en oublièrent le départ
d'Exupère que, dans la matinée, ils avaient embarqué pour Paris.
Pendant les moments du dîner où ils furent tous les trois seuls,
monsieur, madame Latournelle et Butscha retournèrent les termes de ce
problème sous toutes les faces, en parcourant toutes les suppositions
possibles.

--Si Modeste aimait quelqu'un du Havre, elle aurait tremblé hier, dit
madame Latournelle, son amant est donc ailleurs.

--Elle a juré, dit le notaire, ce matin, à sa mère et devant Dumay,
qu'elle n'avait échangé ni regard, ni parole avec âme qui vive...

--Elle aimerait donc à ma manière? dit Butscha.

--Et comment donc aimes-tu, mon pauvre garçon? demanda madame
Latournelle.

--Madame, répondit le petit bossu, j'aime à moi tout seul, à distance,
à peu près comme d'ici aux étoiles...

--Et comment fais-tu, grosse bête? dit madame Latournelle en souriant.

--Ah! madame, répondit Butscha, ce que vous croyez une bosse, est
l'étui de mes ailes.

--Voilà donc l'explication de ton cachet! s'écria le notaire.

Le cachet du clerc était une étoile sous laquelle se lisaient ces mots:
_Fulgens, sequar_ (brillante, je te suivrai), la devise de la maison de
Chastillonest.

--Une belle créature peut avoir autant de défiance que la plus laide,
dit Butscha comme s'il se parlait à lui-même. Modeste est assez
spirituelle pour avoir tremblé de n'être aimée que pour sa beauté!

Les bossus sont des créations merveilleuses, entièrement dues
d'ailleurs à la Société; car, dans le plan de la Nature, les êtres
faibles ou mal venus doivent périr. La courbure ou la torsion de la
colonne vertébrale produit chez ces hommes, en apparence disgraciés,
comme un regard où les fluides nerveux s'amassent en de plus grandes
quantités que chez les autres, et dans le centre même où ils
s'élaborent, où ils agissent, d'où ils s'élancent ainsi qu'une lumière
pour vivifier l'être intérieur. Il en résulte des forces, quelquefois
retrouvées par le magnétisme, mais qui le plus souvent se perdent à
travers les espaces du Monde Spirituel. Cherchez un bossu qui ne soit
pas doué de quelque faculté supérieure, soit d'une gaieté spirituelle,
soit d'une méchanceté complète, soit d'une bonté sublime. Comme des
instruments que la main de l'Art ne réveillera jamais, ces êtres,
privilégiés sans le savoir, vivent en eux-mêmes comme vivait Butscha,
quand ils n'ont pas usé leurs forces, si magnifiquement concentrées,
dans la lutte qu'ils ont soutenue à l'encontre des obstacles pour
rester vivants. Ainsi s'expliquent ces superstitions, ces traditions
populaires auxquelles on doit les gnomes, les nains effrayants, les
fées difformes, toute cette race de bouteilles, a dit Rabelais,
contenant élixirs et baumes rares.

Donc, Butscha devina presque Modeste. Et, dans sa curiosité d'amant
sans espoir, de serviteur toujours prêt à mourir, comme ces soldats
qui, seuls et abandonnés, criaient dans les neiges de la Russie:
_Vive l'empereur!_ il médita de surprendre pour lui seul le secret de
Modeste. Il suivit d'un air profondément soucieux ses patrons quand
ils allèrent au Chalet, car il s'agissait de dérober à tous ces yeux
attentifs, à toutes ces oreilles tendues, le piége où il prendrait la
jeune fille. Ce devait être un regard échangé, quelque tressaillement
surpris, comme lorsqu'un chirurgien met le doigt sur une douleur
cachée. Ce soir-là, Gobenheim ne vint pas, Butscha fut le partenaire de
monsieur Dumay contre monsieur et madame Latournelle.

Pendant le moment où Modeste s'absenta, vers neuf heures, afin d'aller
préparer le coucher de sa mère, madame Mignon et ses amis purent causer
à cœur ouvert; mais le pauvre clerc, abattu par la conviction qui
l'avait gagnée, lui aussi, parut étranger à ces débats autant que la
veille l'avait été Gobenheim.

--Eh bien! qu'as-tu donc, Butscha? s'écria madame Latournelle étonnée.
On dirait que tu as perdu tous tes parents...

Une larme jaillit des yeux de l'enfant abandonné par un matelot
suédois, et dont la mère était morte de chagrin à l'hôpital.

--Je n'ai que vous au monde, répondit-il d'une voix troublée, et votre
compassion est trop religieuse, pour que je la perde jamais, car jamais
je ne démériterai vos bontés.

Cette réponse fit vibrer une corde également sensible chez les témoins
de cette scène, celle de la délicatesse.

--Nous vous aimons tous, monsieur Butscha, dit madame Mignon d'une voix
émue.

--J'ai six cent mille francs à moi! dit le brave Dumay, tu seras
notaire au Havre et successeur de Latournelle.

L'Américaine, elle, avait pris et serré la main au pauvre bossu.

--Vous avez six cent mille francs!... s'écria Latournelle, qui leva
le nez sur Dumay dès que cette parole fut lâchée, et vous laissez
ces dames ici!... Et Modeste n'a pas un joli cheval! Et elle n'a pas
continué d'avoir des maîtres de musique, de peinture, de.....

--Eh! il ne les a que depuis quelques heures!... s'écria l'Américaine.

--Chut! fit madame Mignon.

Pendant toutes ces exclamations, l'auguste patronne de Butscha s'était
posée, elle le regardait.

--Mon enfant, dit-elle, je te crois entouré de tant d'affection que je
ne pensais pas au sens particulier de cette locution proverbiale; mais
tu dois me remercier de cette petite faute, car elle a servi à te faire
voir quels amis tes exquises qualités t'ont valus.

--Vous avez donc eu des nouvelles de monsieur Mignon? dit le notaire.

--Il revient, dit madame Mignon, mais gardons ce secret entre nous...
Quand mon mari saura que Butscha nous a tenu compagnie, qu'il nous a
montré l'amitié la plus vive et la plus désintéressée quand tout le
monde nous tournait le dos, il ne vous laissera pas le commanditer
à vous seul, Dumay. Aussi, mon ami, dit-elle en essayant de diriger
son visage vers Butscha, pouvez-vous dès à présent traiter avec
Latournelle...

--Mais il a l'âge, vingt-cinq ans et demi, dit Latournelle. Et, pour
moi, c'est acquitter une dette, mon garçon, que de te faciliter
l'acquisition de mon Étude.

Butscha, qui baisait la main de madame Mignon en l'arrosant de ses
larmes, montra un visage mouillé quand Modeste ouvrit la porte du salon.

--Qui donc a fait du chagrin à mon nain mystérieux?... demanda-t-elle.

--Eh! mademoiselle Modeste, pleurons-nous jamais de chagrin, nous
autres enfants bercés par le Malheur? On vient de me montrer autant
d'attachement que je m'en sentais au cœur pour tous ceux en qui je
me plaisais à voir des parents. Je serai notaire, je pourrai devenir
riche. Ah! ah! le pauvre Butscha sera peut-être un jour le riche
Butscha. Vous ne connaissez pas tout ce qu'il y a d'audace chez cet
avorton!... s'écria-t-il.

Le bossu se donna un violent coup de poing sur la caverne de sa
poitrine et se posa devant la cheminée après avoir jeté sur Modeste un
regard qui glissa comme une lueur entre ses grosses paupières serrées;
car il aperçut, dans cet incident imprévu, la possibilité d'interroger
le cœur de sa souveraine. Dumay crut pendant un moment que le clerc
avait osé s'adresser à Modeste, et il échangea rapidement avec ses amis
un coup d'œil bien compris par eux et qui fit contempler le petit
bossu dans une espèce de terreur mêlée de curiosité.

--J'ai mes rêves aussi, moi!... reprit Butscha dont les yeux ne
quittaient pas Modeste.

La jeune fille abaissa ses paupières par un mouvement qui fut déjà pour
le clerc toute une révélation.

--Vous aimez les romans, laissez-moi, dans la joie où je suis, vous
confier mon secret, et vous me direz si le dénoûment du roman, inventé
par moi pour ma vie, est possible; autrement, à quoi bon la fortune?
Pour moi, l'or est le bonheur plus que pour tout autre; car, pour moi,
le bonheur sera d'enrichir un être aimé! Vous qui savez tant de choses,
mademoiselle, dites-moi donc si l'on peut se faire aimer indépendamment
de la forme, belle ou laide, et pour son âme seulement?

Modeste leva les yeux sur Butscha. Ce fut une interrogation terrible,
car alors Modeste partagea les soupçons de Dumay.

--Une fois riche, je chercherai quelque belle jeune fille pauvre, une
abandonnée comme moi, qui aura bien souffert, qui sera malheureuse;
je lui écrirai, je la consolerai, je serai son bon génie; elle lira
dans mon cœur, dans mon âme, elle aura mes deux richesses à la fois,
et mon or bien délicatement offert, et ma pensée parée de toutes les
splendeurs que le hasard de la naissance a refusées à ma grotesque
personne! Je resterai caché comme une cause que les savants cherchent.
Dieu n'est peut-être pas beau?... Naturellement, cette enfant, devenue
curieuse, voudra me voir; mais je lui dirai que je suis un monstre de
laideur, je me peindrai en laid...

Là, Modeste regarda Butscha fixement, elle lui eût dit:--Que savez-vous
de mes amours?... elle n'aurait pas été plus explicite.

--Si j'ai le bonheur d'être aimé pour les poésies de mon cœur!... Si,
quelque jour, je ne parais être qu'un peu contrefait à cette femme,
avouez que je serai plus heureux que le plus beau des hommes, qu'un
homme de génie aimé par une créature aussi céleste que vous...

La rougeur qui colora le visage de Modeste apprit au bossu presque tout
le secret de la jeune fille.

--Eh bien! enrichir ce qu'on aime, et lui plaire moralement,
abstraction faite de la personne, est-ce le moyen d'être aimé? Voilà le
rêve du pauvre bossu, le rêve d'hier; car, aujourd'hui, votre adorable
mère vient de me donner la clef de mon futur trésor, en me promettant
de me faciliter les moyens d'acheter une Étude. Mais, avant de devenir
un Gobenheim, encore faut-il savoir si cette affreuse transformation
est utile. Qu'en pensez-vous, mademoiselle, vous?...

Modeste était si surprise, qu'elle ne s'aperçut pas que Butscha
l'interpellait. Le piége de l'amoureux fut mieux dressé que celui du
soldat, car la pauvre fille stupéfaite resta sans voix.

--Pauvre Butscha! dit tout bas madame Latournelle à son mari,
deviendrait-il fou?...

--Vous voulez réaliser le conte de _la Belle et la Bête_, répondit
enfin Modeste, et vous oubliez que la Bête se change en prince Charmant.

--Croyez-vous? dit le nain. Moi, j'ai toujours imaginé que ce
changement indiquait le phénomène de l'âme rendue visible, éteignant
la forme sous sa radieuse lumière. Si je ne suis pas aimé, je resterai
caché, voilà tout! Vous et les vôtres, madame, dit-il à sa patronne,
au lieu d'avoir un nain à votre service, vous aurez une vie et une
fortune. Butscha reprit sa place et dit aux trois joueurs en affectant
le plus grand calme:--A qui à donner?... Mais en lui-même, il se disait
douloureusement:--Elle veut être aimée pour elle-même, elle correspond
avec quelque faux grand homme, et où en est-elle?

--Ma chère maman, neuf heures trois quarts viennent de sonner, dit
Modeste à sa mère.

Madame Mignon fit ses adieux à ses amis, et alla se coucher.

Ceux qui veulent aimer en secret peuvent avoir pour espions des chiens
des Pyrénées, des mères, des Dumay, des Latournelle, ils ne sont pas
encore en danger; mais un amoureux?... c'est diamant contre diamant,
feu contre feu, intelligence contre intelligence, une équation parfaite
et dont les termes se pénètrent mutuellement. Le dimanche matin,
Butscha devança sa patronne qui venait toujours chercher Modeste pour
aller à la messe, et il se mit en croisière devant le Chalet, en
attendant le facteur.

--Avez-vous une lettre aujourd'hui pour mademoiselle Modeste? dit-il à
cet humble fonctionnaire quand il le vit venir.

--Non, monsieur, non...

--Nous sommes, depuis quelque temps, une fameuse pratique pour le
gouvernement, s'écria le clerc.

--Ah! dame! oui, répondit le facteur.

Modeste vit et entendit ce petit colloque de sa chambre, où elle se
postait toujours à cette heure derrière sa persienne, pour guetter le
facteur. Elle descendit, sortit dans le petit jardin où elle appela
d'une voix altérée:--Monsieur Butscha?...

--Me voilà, mademoiselle! dit le bossu en arrivant à la petite porte
que Modeste ouvrit elle-même.

--Pourriez-vous me dire si vous comptez parmi vos titres à l'affection
d'une femme le honteux espionnage auquel vous vous livrez? lui demanda
la jeune fille en essayant de terrasser son esclave sous ses regards et
par une attitude de reine.

--Oui, mademoiselle! répondit-il fièrement. Ah! je ne croyais pas,
reprit-il à voix basse, que les vermisseaux pussent rendre service aux
étoiles!... mais il en est ainsi. Souhaiteriez-vous que votre mère, que
monsieur Dumay, que madame Latournelle, vous eussent devinée, et non
un être, quasi proscrit de la vie, qui se donne à vous comme une de
ces fleurs que vous coupez pour vous en servir un moment? Ils savent
tous que vous aimez; mais, moi seul, je sais comment. Prenez-moi comme
vous prendriez un chien vigilant, je vous obéirai, je vous garderai,
je n'aboierai jamais, et je ne vous jugerai point. Je ne vous demande
rien que de me laisser vous être bon à quelque chose. Votre père vous a
mis un Dumay dans votre ménagerie, ayez un Butscha, vous m'en direz des
nouvelles!... Un pauvre Butscha qui ne veut rien, pas même un os!

--Eh bien, je vais vous prendre à l'essai, dit Modeste qui voulut se
défaire d'un gardien si spirituel. Allez sur-le-champ, d'hôtel en
hôtel, à Graville, au Havre, savoir s'il est venu d'Angleterre un
monsieur Arthur...

--Écoutez, mademoiselle, dit Butscha respectueusement en interrompant
Modeste, j'irai tout bonnement me promener au bord de la mer, et cela
suffira, car vous ne me voulez pas aujourd'hui à l'église. Voilà tout.

Modeste regarda le nain en laissant voir un étonnement stupide.

--Écoutez, mademoiselle! quoique vous vous soyez entortillé les joues
d'un foulard et de ouate, vous n'avez pas de fluxion. Et, si vous avez
un double voile à votre chapeau, c'est pour voir sans être vue.

--D'où vous vient tant de pénétration? s'écria Modeste en rougissant.

--Eh! mademoiselle, vous n'avez pas de corset! Une fluxion ne vous
obligeait pas à vous déguiser la taille, en mettant plusieurs jupons,
à cacher vos mains sous de vieux gants, et vos jolis pieds dans
d'affreuses bottines, à vous mal habiller, à...

--Assez! dit-elle. Maintenant, comment serais-je certaine d'avoir été
obéie?

--Mon patron veut aller à Sainte-Adresse, il en est contrarié; mais
comme il est vraiment bon, il n'a pas voulu me priver de mon dimanche:
eh bien, je lui proposerai d'y aller...

--Allez-y, et j'aurai confiance en vous...

--Êtes-vous sûre de ne pas avoir besoin de moi au Havre?

--Non. Écoutez, nain mystérieux, regardez, dit-elle en lui montrant le
temps sans nuages. Voyez-vous la trace de l'oiseau qui passait tout à
l'heure? eh bien! mes actions, pures comme l'air est pur, n'en laissent
pas davantage. Rassurez Dumay, rassurez les Latournelle, rassurez ma
mère, et sachez que cette main, dit-elle en lui montrant une jolie main
fine, aux doigts retroussés et que le jour traversa, ne sera point
accordée, elle ne sera pas même animée d'un baiser, avant le retour de
mon père, par ce qu'on appelle un amant.

--Et pourquoi ne me voulez-vous pas à l'église aujourd'hui?...

--Vous me questionnez, après ce que je vous ai fait l'honneur de vous
dire et de vous demander?...

Butscha salua sans rien répondre, et courut chez son patron dans le
ravissement d'entrer au service de sa maîtresse anonyme.

Une heure après, monsieur et madame Latournelle vinrent chercher
Modeste qui se plaignit d'un horrible mal de dents.

--Je n'ai pas eu, dit-elle, le courage de m'habiller.

--Eh bien! restez, dit la bonne notaresse.

--Oh! non, je veux prier pour l'heureux retour de mon père, répondit
Modeste, et j'ai pensé qu'en m'emmitouflant ainsi, ma sortie me ferait
plus de bien que de mal.

Et mademoiselle Mignon alla seule, à côté de Latournelle. Elle refusa
de donner le bras à son chaperon dans la crainte d'être questionnée sur
le tremblement intérieur qui l'agitait à la pensée de voir bientôt son
grand poëte. Un seul regard, le premier, n'allait-il pas décider de son
avenir?

Est-il dans la vie de l'homme une heure plus délicieuse que celle du
premier rendez-vous donné? Renaissent-elles jamais les sensations
cachées au fond du cœur et qui s'épanouissent alors? Retrouve-t-on les
plaisirs sans nom que l'on a savourés en cherchant, comme fit Ernest de
La Brière, et ses meilleurs rasoirs, et ses plus belles chemises, et
des cols irréprochables, et les vêtements les plus soignés? On déifie
les choses associées à cette heure suprême. On fait alors à soi seul
des poésies secrètes qui valent celles de la femme; et le jour où, de
part et d'autre, on les devine, tout est envolé! N'en est-il pas de
ces choses, comme de la fleur de ces fruits sauvages, âcre et suave
à la fois, perdue au sein des forêts, la joie du soleil, sans doute;
ou, comme le dit Canalis dans le _Chant d'une jeune fille_, la joie de
la plante elle-même à qui l'ange des fleurs a permis de se voir? Ceci
tend à rappeler que, semblable à beaucoup d'êtres pauvres pour qui la
vie commence par le labeur et par les soucis de la fortune, le modeste
La Brière n'avait pas encore été aimé. Venu la veille au soir, il
s'était aussitôt couché comme une coquette, afin d'effacer la fatigue
du voyage, et il venait de faire une toilette méditée à son avantage,
après avoir pris un bain. Peut-être est-ce ici le lieu de placer son
portrait en pied, ne fût-ce que pour justifier la dernière lettre que
devait écrire Modeste.

Né d'une bonne famille de Toulouse, alliée de loin à celle du ministre
qui le prit sous sa protection, Ernest possède cet air _comme il faut_
où se révèle une éducation commencée au berceau, mais que l'habitude
des affaires avait rendu grave sans effort, car la pédanterie est
l'écueil de toute gravité prématurée. De taille ordinaire, il se
recommande par une figure fine et douce, d'un ton chaud quoique sans
coloration, et qu'il relevait alors par de petites moustaches et par
une virgule à la Mazarin. Sans cette attestation virile, il eût trop
ressemblé peut-être à une jeune fille déguisée, tant la coupe du visage
et les lèvres sont mignardes, tant on est près d'attribuer à une femme
ses dents d'un émail transparent et d'une régularité quasi postiche.
Joignez à ces qualités féminines un parler doux comme la physionomie,
doux comme des yeux bleus à paupières turques, et vous concevrez très
bien que le ministre eût surnommé son jeune secrétaire particulier,
mademoiselle de La Brière. Le front plein, pur, bien encadré de cheveux
noirs abondants, semble rêveur, et ne dément pas l'expression de la
figure, qui est entièrement mélancolique. La proéminence de l'arcade
de l'œil, quoique très élégamment coupée, obombre le regard et ajoute
encore à cette mélancolie par la tristesse, physique pour ainsi dire,
que produisent les paupières quand elles sont trop abaissées sur la
prunelle. Ce doute intime, que nous traduisons par le mot modestie,
anime donc et les traits et la personne. Peut-être comprendra-t-on bien
cet ensemble en faisant observer que la logique du dessin exigerait
plus de longueur dans l'ovale de cette tête, plus d'espace entre le
menton qui finit brusquement et le front trop diminué par la manière
dont les cheveux sont plantés. Ainsi, la figure semble écrasée. Le
travail avait déjà creusé son sillon entre les sourcils un peu trop
fournis et rapprochés comme chez les gens jaloux. Quoique La Brière fût
alors mince, il appartient à ce genre de tempéraments qui, formés tard,
prennent à trente ans un embonpoint inattendu.

Ce jeune homme eût assez bien représenté, pour les gens à qui
l'histoire de France est familière, la royale et inconcevable figure
de Louis XIII, mélancolique modestie, sans cause connue, pâle sous la
couronne, aimant les fatigues de la chasse et haïssant le travail,
timide avec sa maîtresse au point de la respecter, indifférent jusqu'à
laisser trancher la tête à son ami, et que le remords d'avoir vengé
son père sur sa mère peut seul expliquer: ou l'Hamlet catholique, ou
quelque maladie incurable. Mais le ver rongeur qui blêmissait Louis
XIII et détendait sa force, était alors, chez Ernest, simple défiance
de soi-même, la timidité de l'homme à qui nulle femme n'a dit: «Comme
je t'aime!» et surtout le dévouement inutile. Après avoir entendu le
glas d'une monarchie dans la chute d'un ministère, ce pauvre garçon
avait trouvé dans Canalis un rocher caché sous d'élégantes mousses, il
cherchait donc une domination à aimer; et cette inquiétude du caniche
en quête d'un maître lui donnait l'air du roi qui trouva le sien. Ces
nuages, ces sentiments, cette teinte de souffrance répandue sur cette
physionomie, la rendaient beaucoup plus belle que ne le croyait le
Référendaire, assez fâché de s'entendre classer par les femmes dans le
genre des Beaux-Ténébreux; genre passé de mode par un temps où chacun
voudrait pouvoir garder pour lui seul les trompettes de l'Annonce.

Le défiant Ernest avait donc demandé tous ses prestiges au vêtement
alors à la mode. Il mit pour cette entrevue, où tout dépendait du
premier regard, un pantalon noir et des bottes soigneusement cirées,
un gilet couleur soufre qui laissait voir une chemise d'une finesse
remarquable et boutonnée d'opales, une cravate noire, une petite
redingote bleue ornée de la rosette et qui semblait collée sur le
dos et à la taille par un procédé nouveau. Portant de jolis gants de
chevreau, couleur bronze florentin, il tenait de la main gauche une
petite canne et son chapeau par un geste assez _Louis-Quatorzien_,
montrant ainsi, comme le lieu l'exigeait, sa chevelure amassée avec
art, et où la lumière produisait des luisants satinés. Campé dès
le commencement de la messe sous le porche, il examina l'église
en regardant tous les chrétiens, mais plus particulièrement les
chrétiennes qui trempaient leurs doigts dans l'eau sainte.

Une voix intérieure cria:--_Le voilà!_ à Modeste quand elle arriva.
Cette redingote et cette tournure essentiellement parisiennes, cette
rosette, ces gants, cette canne, le parfum des cheveux, rien n'était du
Havre. Aussi, quand La Brière se retourna pour examiner la grande et
fière notaresse, le petit notaire et le _paquet_ (expression consacrée
entre femmes), sous la forme duquel Modeste s'était mise, la pauvre
enfant, quoique bien préparée, reçut-elle un coup violent au cœur en
voyant cette poétique figure, illuminée en plein par le jour de la
porte. Elle ne pouvait pas se tromper: une petite rose blanche cachait
presque la rosette. Ernest reconnaîtrait-il son inconnue affublée d'un
vieux chapeau garni d'un voile mis en double?... Modeste eut si peur de
la seconde vue de l'amour, qu'elle se fit une démarche de vieille femme.

--Ma femme, dit le petit Latournelle en allant à sa place, ce monsieur
n'est pas du Havre.

--Il vient tant d'étrangers, répondit la notaresse.

--Mais les étrangers, dit le notaire, viennent-ils jamais voir notre
église qui n'est pas âgée de plus de deux siècles?

Ernest resta pendant toute la messe à la porte, sans avoir vu parmi
les femmes personne qui réalisât ses espérances. Modeste, elle, ne put
maîtriser son tremblement que vers la fin du service. Elle éprouva des
joies qu'elle seule pouvait dépeindre. Elle entendit enfin sur les
dalles le bruit d'un pas d'homme comme il faut; car la messe était
dite, Ernest faisait le tour de l'église où il ne se trouvait plus que
les _dilettanti_ de la dévotion qui devinrent l'objet d'une savante
et perspicace analyse. Ernest remarqua le tremblement excessif du
paroissien dans les mains de la personne voilée à son passage; et,
comme elle était la seule qui cachât sa figure, il eut des soupçons
que confirma la mise de Modeste, étudiée avec un soin d'amant curieux.
Il sortit quand madame Latournelle quitta l'église, il la suivit à une
distance honnête, et la vit rentrant avec Modeste, rue Royale, où,
selon son habitude, mademoiselle Mignon attendait l'heure des vêpres.
Après avoir toisé la maison ornée de panonceaux, Ernest demanda le
nom du notaire à un passant, qui lui nomma presque orgueilleusement
monsieur Latournelle, le premier notaire du Havre... Quand il longea
la rue Royale pour essayer de plonger dans l'intérieur de la maison,
Modeste aperçut son amant, elle se dit alors si malade qu'elle n'alla
pas à vêpres, et madame Latournelle lui tint compagnie. Ainsi le
pauvre Ernest en fut pour ses frais de croisière. Il n'osa pas flâner
à Ingouville, il se fit un point d'honneur d'obéir, et revint à Paris
après avoir écrit, en attendant le départ de la voiture, une lettre que
Françoise Cochet devait recevoir le lendemain, timbrée du Havre.

Tous les dimanches, monsieur et madame Latournelle dînaient au Chalet,
où ils reconduisaient Modeste après vêpres. Aussi, dès que la jeune
malade se trouva mieux, remontèrent-ils à Ingouville accompagnés de
Butscha. L'heureuse Modeste fit alors une charmante toilette. Quand
elle descendit pour dîner, elle oublia son déguisement du matin, sa
prétendue fluxion, et fredonna:

    Rien ne dort plus, mon cœur! la violette
    Élève à Dieu l'encens de son réveil.

Butscha ressentit un léger frisson à l'aspect de Modeste, tant elle lui
parut changée, car les ailes de l'amour étaient comme attachées à ses
épaules, elle avait l'air d'une sylphide, elle montrait sur ses joues
le divin coloris du plaisir.

--De qui donc sont les paroles sur lesquelles tu as fait une si jolie
musique? demanda madame Mignon à sa fille.

--De Canalis, maman, répondit-elle en devenant à l'instant du plus beau
cramoisi depuis le cou jusqu'au front.

--Canalis! s'écria le nain à qui l'accent de Modeste et sa rougeur
apprirent la seule chose qu'il ignorât encore du secret. Lui, le grand
poëte, faire des romances?...

--C'est, dit-elle, de simples stances sur lesquelles j'ai osé plaquer
des réminiscences d'airs allemands...

--Non, non, reprit madame Mignon, c'est de la musique à toi, ma fille!

Modeste, se sentant devenir de plus en plus cramoisie, sortit en
entraînant Butscha dans le petit jardin.

--Vous pouvez, lui dit-elle à voix basse, me rendre un grand service.
Dumay fait le discret avec ma mère et avec moi sur la fortune que mon
père rapporte, je voudrais savoir ce qui en est. Dumay, dans le temps,
n'a-t-il pas envoyé cinq cent et quelques mille francs à papa? Mon père
n'est pas homme à s'absenter pendant quatre ans pour seulement doubler
ses capitaux. Or, il revient sur un navire à lui, et la part qu'il a
faite à Dumay s'élève à près de six cent mille francs.

--Ce n'est pas la peine de questionner Dumay, dit Butscha. Monsieur
votre père avait perdu, comme vous savez, quatre millions au moment
de son départ, il les a sans doute regagnés; mais il aura dû donner à
Dumay dix pour cent de ses bénéfices, et, par la fortune que le digne
Breton avoue avoir, nous supposons, mon patron et moi, que celle du
colonel monte à six ou sept millions...

--O mon père! dit Modeste en se croisant les bras sur la poitrine et
levant les yeux au ciel, tu m'auras donné deux fois la vie!...

--Ah! mademoiselle, dit Butscha, vous aimez un poëte! Ce genre d'homme
est plus ou moins Narcisse! saura-t-il vous bien aimer? Un ouvrier
en phrases occupé d'ajuster des mots est bien ennuyeux. Un poëte,
mademoiselle, n'est pas plus la poésie que la graine n'est la fleur.

--Butscha, je n'ai jamais vu d'homme si beau!

--La beauté, mademoiselle, est un voile qui sert souvent à cacher bien
des imperfections...

--C'est le cœur le plus angélique du ciel...

--Fasse Dieu que vous ayez raison, dit le nain en joignant les mains,
et soyez heureuse! Cet homme aura comme vous, un serviteur dans Jean
Butscha. Je ne serai plus notaire alors, je vais me jeter dans l'étude,
dans les sciences...

--Et pourquoi?

--Eh! mademoiselle, pour élever vos enfants, si vous daignez me
permettre d'être leur précepteur... Ah! si vous vouliez agréer un
conseil? Tenez, laissez-moi faire: je saurai pénétrer la vie et les
mœurs de cet homme, découvrir s'il est bon, s'il est colère, s'il est
doux, s'il aura ce respect que vous méritez, s'il est capable d'aimer
absolument, en vous préférant à tout, même à son talent...

--Qu'est-ce que cela fait, si je l'aime? dit-elle naïvement.

--Eh! c'est vrai, s'écria le bossu.

En ce moment madame Mignon disait à ses amis:--Ma fille a vu ce matin
celui qu'elle aime!

--Ce serait donc ce gilet soufre qui t'a tant intrigué, Latournelle,
s'écria la notaresse. Ce jeune homme avait une jolie petite rose
blanche à sa boutonnière...

--Ah! dit la mère, le signe de reconnaissance.

--Il avait, reprit la notaresse, la rosette d'officier de la Légion
d'Honneur. C'est un homme charmant! mais nous nous trompons! Modeste
n'a pas relevé son voile, elle était fagotée comme une pauvresse, et...

--Et, dit le notaire, elle se disait malade, mais elle vient d'ôter sa
marmotte et se porte comme un charme...

--C'est incompréhensible! s'écria Dumay.

--Hélas! c'est maintenant clair comme le jour, dit le notaire.

--Mon enfant, dit madame Mignon à Modeste qui rentra suivie de Butscha,
n'as-tu pas vu ce matin à l'église un petit jeune homme bien mis, qui
portait une rose blanche à sa boutonnière, décoré...

--Je l'ai vu, dit Butscha vivement en apercevant à l'attention de
chacun le piége où Modeste pouvait tomber, c'est Grindot, le fameux
architecte avec qui la ville est en marché pour la restauration de
l'église: il est venu de Paris, je l'ai trouvé ce matin examinant
l'extérieur, quand je suis parti pour Sainte-Adresse.

--Ah! c'est un architecte... il m'a bien intriguée, dit Modeste à qui
le nain avait ainsi donné le temps de se remettre.

Dumay regarda Butscha de travers. Modeste avertie se composa un
maintien impénétrable. La défiance de Dumay fut excitée au plus haut
point, et il se proposa d'aller le lendemain à la mairie afin de savoir
si l'architecte attendu s'était en effet montré au Havre. De son côté,
Butscha, très inquiet de l'avenir de Modeste, prit le parti d'aller à
Paris espionner Canalis.

Gobenheim vint faire le whist et comprima par sa présence tous
les sentiments en fermentation. Modeste attendait avec une sorte
d'impatience l'heure du coucher de sa mère; elle voulait écrire, elle
n'écrivait jamais que pendant la nuit, et voici la lettre que lui dicta
l'amour, quand elle crut tout le monde endormi.


XXIV.

A MONSIEUR DE CANALIS.

«Ah! mon ami bien-aimé! quels atroces mensonges que vos portraits
exposés aux vitres des marchands de gravures? Et moi qui faisais mon
bonheur de cette horrible lithographie! Je suis honteuse d'aimer un
homme si beau. Non, je ne saurais imaginer que les Parisiennes soient
assez stupides pour ne pas avoir vu toutes que vous étiez leur rêve
accompli. Vous délaissé! vous sans amour!... Je ne crois plus un mot
de ce que vous m'avez écrit sur votre vie obscure et travailleuse,
sur votre dévouement à une idole, cherchée en vain jusqu'aujourd'hui.
Vous avez été trop aimé, monsieur; votre front, pâle et suave comme
la fleur d'un magnolia, le dit assez, et je serai malheureuse. Que
suis-je, moi, maintenant?... Ah! pourquoi m'avoir appelée à la vie!
En un moment j'ai senti que ma pesante enveloppe me quittait! Mon âme
a brisé le cristal qui la retenait captive, elle a circulé dans mes
veines! Enfin, le froid silence des choses a cessé tout à coup pour
moi. Tout, dans la nature, m'a parlé. La vieille église m'a semblé
lumineuse; ses voûtes, brillant d'or et d'azur comme celles d'une
cathédrale italienne, ont scintillé sur ma tête. Les sons mélodieux que
les anges chantent aux martyrs et qui leur font oublier les souffrances
ont accompagné l'orgue! Les horribles pavés du Havre m'ont paru comme
un chemin fleuri. J'ai reconnu dans la mer une vieille amie dont le
langage plein de sympathies pour moi ne m'était pas assez connu. J'ai
vu clairement que les roses de mon jardin et de ma serre m'adorent
depuis longtemps et me disaient tout bas d'aimer; elles ont souri
toutes à mon retour de l'église, et j'ai enfin entendu votre nom de
Melchior murmuré par les cloches des fleurs, je l'ai lu écrit sur
les nuages! Oui, me voilà vivante, grâce à toi! poëte plus beau que
ce froid et compassé lord Byron, dont le visage est aussi terne que
le climat anglais. Épousée par un seul de tes regards d'Orient qui a
percé mon voile noir, tu m'as jeté ton sang au cœur, il m'a rendue
brûlante de la tête aux pieds! Ah! nous ne sentons pas la vie ainsi,
quand notre mère nous la donne. Un coup que tu recevrais m'atteindrait
au moment même, et mon existence ne s'explique plus que par ta pensée.
Je sais à quoi sert la divine harmonie de la musique, elle fut inventée
par les anges pour exprimer l'amour. Avoir du génie et être beau, mon
Melchior, c'est trop! A sa naissance, un homme devrait opter. Mais
quand je songe aux trésors de tendresse et d'affection que vous m'avez
montrés depuis un mois surtout, je me demande si je rêve! Non, vous
me cachez un mystère! Quelle femme vous cédera sans mourir? Ah! la
jalousie est entrée dans mon cœur avec un amour auquel je ne croyais
pas! Pouvais-je imaginer un pareil incendie? Quelle inconcevable et
nouvelle fantaisie! je te voudrais laid, maintenant! Quelles folies
ai-je faites en rentrant! Tous les dahlias jaunes m'ont rappelé votre
joli gilet, toutes les roses blanches ont été mes amies, et je les ai
saluées par un regard qui vous appartenait, comme tout moi! La couleur
des gants qui moulaient les mains du gentilhomme, tout, jusqu'au bruit
des pas sur les dalles, tout se représente à mon souvenir avec tant de
fidélité que, dans soixante ans, je reverrai les moindres choses de
cette fête, telles que la couleur particulière de l'air, le reflet du
soleil qui miroitait sur un pilier, j'entendrai la prière que vous avez
interrompue, je respirerai l'encens de l'autel, et je croirai sentir
au-dessus de nos têtes les mains du curé qui nous a bénis tous deux
au moment où tu passais, en donnant sa dernière bénédiction! Ce bon
abbé Marcellin nous a mariés déjà! Le plaisir surhumain de ressentir
ce monde nouveau d'émotions inattendues ne peut être égalé que par la
joie que j'éprouve à vous les dire, à renvoyer tout mon bonheur à celui
qui le verse dans mon âme avec la libéralité d'un Soleil. Aussi plus de
voiles, mon bien-aimé! Tenez! oh! revenez promptement. Je me démasque
avec plaisir.

»Vous avez dû sans doute entendre parler de la maison Mignon du
Havre? Eh! bien, j'en suis, par l'effet d'un irréparable malheur,
l'unique héritière. Ne faites pas fi de nous, descendant d'un preux
de l'Auvergne! les armes des Mignon de La Bastide ne déshonoreront
pas celles des Canalis. Nous portons _de gueules à une bande de sable
chargée de quatre besants d'or, et à chaque quartier une croix d'or
patriarcale, avec un chapeau de cardinal pour cimier et les_ fiocchi
_pour supports_. Cher, je serai fidèle à notre devise: _Una fides, unus
Dominus!_ La vraie foi, et un seul maître.

»Peut-être, mon ami, trouverez-vous quelque sarcasme dans mon nom,
après tout ce que je viens de faire et ce que je vous avoue ici. Je
me nomme Modeste. Ainsi je ne vous ai jamais trompé en signant O.
d'Este--M.

»Je ne vous ai point abusé davantage en vous parlant de ma fortune;
elle atteindra, je crois, à ce chiffre qui vous a rendu si vertueux.
Et je sais si bien que, pour vous, la fortune est une considération
sans importance, que je vous en parle avec simplicité. Néanmoins,
laissez-moi vous dire combien je suis heureuse de pouvoir donner à
notre bonheur la liberté d'action et de mouvements que procure la
fortune, de pouvoir dire:--Allons! quand la fantaisie de voir un pays
nous prendra, de voler dans une bonne calèche, assis à côté l'un de
l'autre, sans nul souci d'argent; enfin heureuse de pouvoir vous
donner le droit de dire au roi:--J'ai la fortune que vous voulez à vos
pairs!... En ceci, Modeste Mignon vous sera bonne à quelque chose, et
son or aura la plus noble des destinations.

»Quant à votre servante, vous l'avez vue une fois, à sa fenêtre,
en déshabillé... Oui, la blonde fille d'Ève la blonde était votre
inconnue; mais combien la Modeste d'aujourd'hui ressemble peu à celle
de ce jour-là! L'une était dans un linceul, et l'autre (vous l'ai-je
bien dit?) a reçu de vous la vie de la vie. L'amour pur et permis,
l'amour, que mon père enfin revenu de voyage et riche autorisera,
m'a relevée de sa main, à la fois enfantine et puissante, du fond
de cette tombe où je dormais! Vous m'avez éveillée comme le soleil
éveille les fleurs. Le regard de votre aimée n'est plus le regard de
cette petite Modeste si hardie? oh! non, il est confus, il entrevoit
le bonheur et il se voile sous de chastes paupières. Aujourd'hui j'ai
peur de ne pas mériter mon sort! Le roi s'est montré dans sa gloire,
mon seigneur n'a plus qu'une sujette qui lui demande pardon de ses
libertés grandes, comme le joueur aux dés pipés après avoir escroqué le
chevalier de Grammont. Va, poëte chéri, je serai ta Mignon; mais une
Mignon plus heureuse que celle de Goethe, car tu me laisseras dans ma
patrie, n'est-ce pas? dans ton cœur. Au moment où je trace ce vœu de
fiancée, un rossignol du parc Vilquin vient de me répondre pour toi.
Oh! dis-moi bien vite que le rossignol, en filant sa note si pure, si
nette, si pleine, qui m'a rempli le cœur de joie et d'amour, comme une
Annonciation, n'a pas menti?...

»Mon père passera par Paris, il viendra de Marseille; la maison
Mongenod, dont il a été le correspondant, saura son adresse; allez
le voir, mon Melchior aimé, dites-lui que vous m'aimez, et n'essayez
pas de lui dire combien je vous aime, faites que ce soit toujours un
secret entre nous et Dieu! Moi, cher adoré, je vais tout dire à ma
mère. La fille des Wallenrod Tustall-Bartenstild me donnera raison
par des caresses, elle sera tout heureuse de notre poëme si secret,
si romanesque, humain et divin tout ensemble! Vous avez l'aveu de la
fille, ayez le consentement du comte de La Bastie, père de

  »Votre MODESTE.

»_P. S._--Surtout ne venez pas au Havre sans avoir obtenu l'agrément de
mon père; et, si vous m'aimez, vous saurez le trouver à son passage à
Paris.»


--Que faites-vous donc à cette heure, mademoiselle Modeste? demanda
Dumay.

--J'écris à mon père, répondit-elle au vieux soldat; n'avez-vous pas
dit que vous partiez demain?

Dumay n'eut rien à répondre, il rentra se coucher, et Modeste se mit à
écrire une longue lettre à son père.

Le lendemain, Françoise Cochet, tout effrayée en voyant le timbre du
Havre, vint au Chalet remettre à sa jeune maîtresse la lettre suivante
en emportant celle que Modeste avait écrite.


A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

«Mon cœur m'a dit que vous étiez la femme si soigneusement voilée et
déguisée, placée entre monsieur et madame Latournelle qui n'ont qu'un
enfant, un fils. Ah! chère aimée, si vous êtes dans une condition
modeste, sans éclat, sans illustration, sans fortune même, vous ne
savez pas quelle serait ma joie! Vous devez me connaître maintenant,
pourquoi ne me diriez-vous pas la vérité? Moi, je ne suis poëte que
par l'amour, par le cœur, par vous. Oh! quelle puissance d'affection
ne me faut-il pas pour rester ici, dans cet hôtel de Normandie, et ne
pas monter à Ingouville que je vois de mes fenêtres! M'aimerez-vous
comme je vous aime? S'en aller du Havre à Paris dans cette incertitude,
n'est-ce pas être puni d'aimer, autant que si l'on avait commis un
crime? J'ai obéi aveuglément. Oh! que j'aie promptement une lettre,
car, si vous avez été mystérieuse, je vous ai rendu mystère pour
mystère, et je dois enfin jeter le masque de l'incognito, vous dire le
poëte que je suis et abdiquer la gloire qui me fut prêtée.»


Cette lettre inquiéta vivement Modeste, elle ne put reprendre la
sienne que Françoise avait déjà mise à la poste quand elle chercha la
signification des dernières lignes en les relisant; mais elle monta
chez elle, et fit une réponse où elle demandait des explications.

Pendant ces petits événements, il s'en passait d'aussi petits au Havre,
et qui devaient faire oublier cette inquiétude à Modeste. Dumay,
descendu de bonne heure en ville, y sut promptement que nul architecte
n'était arrivé l'avant-veille. Furieux du mensonge de Butscha qui
révélait une complicité dont il lui fallait raison, il courut de la
Mairie chez les Latournelle.

--Où donc est votre sieur Butscha?... demanda-t-il à son ami le notaire
en ne trouvant pas le clerc à l'Étude.

--Butscha, mon cher, il est sur la route de Paris, la vapeur l'emmène.
Il a rencontré ce matin, de grand matin, sur le port, un matelot qui
lui a dit que son père, ce matelot suédois, est riche. Le père de
Butscha serait allé dans les Indes, il aurait servi un prince, les
Marattes, et il est à Paris...

--Des contes! des infamies! des farces! Oh! je trouverai ce damné
bossu, je vais alors exprès à Paris pour ça! s'écria Dumay. Butscha
nous trompe! il sait quelque chose de Modeste, et ne nous en a rien
dit. S'il trempe là-dedans!... il ne sera jamais notaire, je le rendrai
à sa mère, à la boue, en le...

--Voyons, mon ami, ne pendons jamais personne sans procès, répliqua
Latournelle, effrayé de l'exaspération de Dumay.

Après avoir expliqué sur quoi ses soupçons étaient fondés, Dumay pria
madame Latournelle de tenir compagnie à Modeste au Chalet pendant son
absence.

--Vous trouverez le colonel à Paris, dit le notaire. Au mouvement des
ports, ce matin dans le journal du Commerce, il y a, sous la rubrique
de Marseille... Tenez, voyez? dit-il en présentant la feuille «_Le
Bettina-Mignon_, capitaine Mignon, entré du 6 octobre,» et nous sommes
aujourd'hui le 17; le Havre sait en ce moment l'arrivée du patron...

Dumay pria Gobenheim de se passer de lui désormais, il remonta
sur-le-champ au Chalet, et il entrait au moment où Modeste venait de
cacheter la lettre à son père et celle à Canalis. Hormis l'adresse, ces
deux lettres étaient exactement pareilles, comme enveloppe et comme
volume. Modeste crut avoir posé celle de son père sur celle de son
Melchior et avait fait tout le contraire. Cette erreur, si commune dans
le cours des petites choses de la vie, occasionna la découverte de son
secret par sa mère et par Dumay. Le lieutenant parlait avec chaleur à
madame Mignon dans le salon, en lui confiant les nouvelles craintes
engendrées par la duplicité de Modeste et par la complicité de Butscha.

--Allez, madame, s'écriait-il, c'est un serpent que nous avons
réchauffé dans notre sein, il n'y a pas de place pour une âme chez ces
bouts d'hommes-là!...

Modeste mit dans la poche de son tablier la lettre pour son père en
croyant y mettre celle destinée à son amant, et descendit avec celle
de Canalis à la main, en entendant Dumay parler de son départ immédiat
pour Paris.

--Qu'avez-vous donc contre mon pauvre nain mystérieux, et pourquoi
criez-vous? dit Modeste en se montrant à la porte du salon.

--Butscha, mademoiselle, est parti pour Paris ce matin, et vous
savez sans doute pourquoi!... Ce sera pour y aller intriguer avec ce
soi-disant petit architecte à gilet jaune-soufre qui, par malheur pour
le mensonge du bossu, n'est pas encore arrivé.

Modeste fut saisie, elle devina que le nain était parti pour procéder à
une enquête sur les mœurs de Canalis; elle pâlit, et s'assit.

--Je le rejoindrai, je le trouverai, dit Dumay. C'est sans doute
la lettre pour monsieur votre père, dit-il en tendant la main, je
l'enverrai chez Mongenod, pourvu que nous ne nous croisions pas en
route, mon colonel et moi!...

Modeste donna la lettre. Le petit Dumay, qui lisait sans lunettes,
regarda machinalement l'adresse.

--Monsieur le baron de Canalis, rue de Paradis-Poissonnière, n° 29!...
s'écria Dumay. Qu'est-ce que cela veut dire?...

--Ah! ma fille, voilà l'homme que tu aimes! s'écria madame Mignon, les
stances sur lesquelles tu as fait ta musique sont de lui...

--Et c'est son portrait que vous avez là-haut, encadré? dit Dumay.

--Rendez-moi cette lettre, monsieur Dumay?... dit Modeste qui se dressa
comme une lionne défendant ses petits.

--La voici, mademoiselle, répondit le lieutenant.

Modeste remit la lettre dans son corset et tendit à Dumay celle
destinée à son père.

--Je sais ce dont vous êtes capable, Dumay, dit-elle; mais si vous
faites un seul pas vers monsieur Canalis, j'en fais un dehors la
maison, où je ne reviendrai jamais!

--Vous allez tuer votre mère, mademoiselle, répondit Dumay qui sortit
et appela sa femme.

La pauvre mère s'était évanouie, atteinte au cœur par la fatale phrase
de Modeste.

--Adieu, ma femme, dit le Breton en embrassant la petite Américaine,
sauve la mère, je vais aller sauver la fille.

Il laissa Modeste et madame Dumay près de madame Mignon, fit ses
préparatifs de départ en quelques instants et descendit au Havre. Une
heure après, il voyageait en poste avec cette rapidité que la passion
ou la spéculation impriment seules aux roues.

Bientôt rappelée à la vie par les soins de Modeste, madame Mignon
remonta chez elle sur le bras de sa fille, à qui, pour tout reproche,
elle dit quand elles furent seules:--Malheureuse enfant, qu'as-tu fait?
pourquoi te cacher de moi? Suis-je donc si sévère?...

--Eh! j'allais tout te dire naturellement, répondit la jeune fille en
pleurs.

Elle raconta tout à sa mère, elle lui lut les lettres et les réponses,
elle effeuilla dans le cœur de la bonne Allemande, pétale à pétale,
la rose de son poëme, elle y passa la moitié de la journée. Quand la
confidence fut achevée, quand elle aperçut presque un sourire sur les
lèvres de la trop indulgente aveugle, elle se jeta sur elle tout en
pleurs.

--O ma mère! dit-elle au milieu de ses sanglots, vous dont le cœur,
tout or et tout poésie, est comme un vase d'élection pétri par Dieu
pour contenir l'amour pur, unique et céleste qui remplit toute la
vie!... vous que je veux imiter en n'aimant au monde que mon mari! vous
devez comprendre combien sont amères les larmes que je répands en ce
moment et qui mouillent vos mains... Ce papillon, aux ailes diaprées,
cette double et belle âme élevée avec des soins maternels par votre
fille, mon amour, mon saint amour, ce mystère animé, vivant, tombe en
des mains vulgaires qui vont déchirer ses ailes et ses voiles sous
le triste prétexte de m'éclairer, de savoir si le génie est correct
comme un banquier, si mon Melchior est capable d'amasser des rentes,
s'il a quelque passion à dénouer, s'il n'est pas coupable aux yeux des
bourgeois de quelque épisode de jeunesse qui maintenant est à notre
amour ce qu'est un nuage au soleil... Que vont-ils faire? Tiens, voilà
ma main, j'ai la fièvre! Ils me feront mourir.

Modeste, prise d'un frisson mortel, fut obligée de se mettre au lit, et
donna les plus vives inquiétudes à sa mère, à madame Latournelle et à
madame Dumay, qui la gardèrent pendant le voyage du lieutenant à Paris,
où la logique des événements transporta le drame pour un instant.

Les gens véritablement modestes, comme l'est Ernest de La Brière, mais
surtout ceux qui, sachant leur valeur, ne sont ni aimés ni appréciés,
comprendront les jouissances infinies dans lesquelles le Référendaire
se complut en lisant la lettre de Modeste. Après l'avoir trouvé
spirituel et grand par l'âme, sa jeune, sa naïve et rusée maîtresse le
trouvait beau. Cette flatterie est la flatterie suprême. Et pourquoi?
La beauté, sans doute, est la signature du maître sur l'œuvre où il
a empreint son âme, c'est la divinité qui se manifeste; et la voir là
où elle n'est pas, la créer par la puissance d'un regard enchanté,
n'est-ce point le dernier mot de l'amour? Aussi le pauvre Référendaire,
s'écria-t-il dans un ravissement d'auteur applaudi:--Enfin, je suis
aimé! Quand une femme, courtisane ou jeune fille, a laissé échapper
cette phrase: «Tu es beau!» fût-ce un mensonge; si un homme ouvre son
crâne épais au subtil poison de ce mot, il est attaché par des liens
éternels à cette menteuse charmante, à cette femme vraie ou abusée;
elle devient alors son monde, il a soif de cette attestation, il ne
s'en lassera jamais, fût-il prince! Ernest se promena fièrement dans
sa chambre, il se mit de trois-quarts, de profil, de face devant
la glace, il essaya de se critiquer; mais une voix diaboliquement
persuasive lui disait: Modeste a raison! Et il revint à la lettre, il
la relut, il vit sa blonde céleste, il lui parla! Puis, au milieu de
son extase, il fut atteint par cette atroce pensée:--Elle me croit
Canalis, et elle est millionnaire! Tout son bonheur tomba, comme
tombe un homme qui, parvenu somnambuliquement sur la cime d'un toit,
entend une voix, avance et s'écrase sur le pavé.--Sans l'auréole de la
gloire, je serais laid, s'écria-t-il. Dans quelle situation affreuse
me suis-je mis! La Brière était trop l'homme de ses lettres, il était
trop le cœur noble et pur qu'il avait laissé voir, pour hésiter à la
voix de l'honneur. Il résolut aussitôt d'aller tout avouer au père de
Modeste s'il était à Paris, et de mettre Canalis au fait du dénoûment
sérieux de leur plaisanterie parisienne. Pour ce délicat jeune homme,
l'énormité de la fortune fut une raison déterminante. Il ne voulut
pas surtout être soupçonné d'avoir fait servir à l'escroquerie d'une
dot les entraînements de cette correspondance, si sincère de son
côté. Les larmes lui vinrent aux yeux pendant qu'il allait de chez
lui rue Chantereine, chez le banquier Mongenod dont la fortune, les
alliances et les relations étaient en partie l'ouvrage du ministre, son
protecteur à lui.

Au moment où La Brière consultait le chef de la maison Mongenod, et
prenait toutes les informations que nécessitait son étrange position,
il se passa chez Canalis une scène que le brusque départ de l'ancien
lieutenant peut faire prévoir.

En vrai soldat de l'école impériale, Dumay, dont le sang breton avait
bouillonné pendant le voyage, se représentait un poëte comme un drôle
sans conséquence, un farceur à refrains, logé dans une mansarde, vêtu
de drap noir blanchi sur toutes les coutures, dont les bottes ont
quelquefois des semelles, dont le linge est anonyme, qui se rince le
nez avec les doigts, ayant enfin toujours l'air de tomber de la lune
quand il ne griffonne pas à la manière de Butscha. Mais l'ébullition
qui grondait dans sa cervelle et dans son cœur reçut comme une
application d'eau froide quand il entra dans le joli hôtel habité par
le poëte, quand il vit dans la cour un valet nettoyant une voiture,
quand il aperçut dans une magnifique salle à manger un valet vêtu comme
un banquier et à qui le groom l'avait adressé, lequel lui répondit, en
le toisant, que monsieur le baron n'était pas visible.

--Il y a, dit-il en finissant, séance pour monsieur le baron au Conseil
d'État aujourd'hui...

--Suis-je bien, ici, dit Dumay, chez monsieur Canalis, auteur de
quelques poésies?...

--Monsieur le baron de Canalis, répondit le valet de chambre, est bien
le grand poëte dont vous parlez; mais il est aussi Maître des Requêtes
au Conseil d'État, et attaché au Ministère des Affaires Étrangères.

Dumay, qui venait pour souffleter un _poâcre_, selon son expression
méprisante, trouvait un haut fonctionnaire de l'État. Le salon où il
attendit, remarquable par sa magnificence, offrit à ses méditations la
brochette de croix qui brille sur l'habit noir de Canalis laissé sur
une chaise par le valet de chambre. Bientôt ses yeux furent attirés
par l'éclat et la façon d'une coupe de vermeil, où ces mots: _Donné
par_ MADAME le frappèrent. Puis en regard, sur un socle, il vit un
vase de porcelaine de Sèvres sur lequel était gravé: _Donné par madame
la_ DAUPHINE. Ces avertissements muets firent rentrer Dumay dans son
bon sens, pendant que le valet de chambre demandait à son maître s'il
voulait recevoir un inconnu, venu tout exprès du Havre pour le voir, un
nommé Dumay.

--Qu'est-ce? dit Canalis.

--Un homme propre, décoré...

Sur un signe d'assentiment, le valet de chambre sortit et revint, il
annonça:--Monsieur Dumay.

Quand il s'entendit annoncer, quand il fut devant Canalis, au milieu
d'un cabinet aussi riche qu'élégant, les pieds sur un tapis tout aussi
beau que le plus beau de la maison Mignon, et qu'il reçut le regard
apprêté du poëte qui jouait avec les glands de sa somptueuse robe de
chambre, Dumay fut si complétement interdit qu'il se laissa interpeller
par le grand homme.

--A quoi dois-je l'honneur de votre visite, monsieur?

--Monsieur... dit Dumay qui resta debout.

--Si vous en avez pour longtemps? fit Canalis en interrompant, je vous
prierai de vous asseoir...

Et Canalis se plongea dans son fauteuil à la Voltaire, se tirant les
jambes, éleva la supérieure en la dandinant à la hauteur de l'œil,
regarda fixement Dumay qui se trouva, selon son expression soldatesque,
entièrement _mécanisé_.

--Je vous écoute, monsieur, dit le poëte, mes moments sont précieux, le
ministre m'attend...

--Monsieur, reprit Dumay, je serai bref. Vous avez séduit, je ne sais
comment, une jeune demoiselle du Havre, belle et riche, le dernier, le
seul espoir de deux nobles familles, et je viens vous demander quelles
sont vos intentions?...

Canalis qui, depuis trois mois, s'occupait d'affaires graves, qui
voulait être fait commandeur de la Légion-d'Honneur, et devenir
ministre dans une cour d'Allemagne, avait complétement oublié la lettre
du Havre.

--Moi! s'écria-t-il.

--Vous, répéta Dumay.

--Monsieur, répondit Canalis en souriant, je ne sais pas plus ce que
vous voulez me dire que si vous me parliez hébreu... Moi, séduire une
jeune fille!... moi qui...--Un superbe sourire se dessina sur les
lèvres de Canalis.--Allons donc, monsieur! je ne suis pas assez enfant
pour m'amuser à voler un petit fruit sauvage, quand j'ai de beaux et
bons vergers où mûrissent les plus belles pêches du monde. Tout Paris
sait où mes affections sont placées. Qu'il y ait, au Havre, une jeune
fille prise de quelque admiration, dont je ne suis pas digne, pour
les vers que j'ai faits, mon cher monsieur, cela ne m'étonnerait pas!
Rien de plus ordinaire. Tenez! voyez! regardez ce beau coffre d'ébène
incrusté de nacre, et garni de fer travaillé comme de la dentelle...
Ce coffre vient du pape Léon X, il me fut donné par la duchesse de
Chaulieu qui le tenait du roi d'Espagne: je l'ai destiné à contenir
toutes les lettres que je reçois, de toutes les parties de l'Europe,
de femmes ou de jeunes personnes inconnues... J'ai le plus profond
respect pour ces bouquets de fleurs, coupées à même l'âme, envoyés dans
un moment d'exaltation vraiment respectable. Oui, pour moi, l'élan
d'un cœur est une noble et sublime chose!... D'autres, des railleurs,
roulent ces lettres pour en allumer leurs cigares, ou les donnent à
leurs femmes qui s'en font des papillotes; mais, moi, qui suis garçon,
monsieur, je suis trop délicat pour ne pas conserver ces offrandes si
naïves, si désintéressées, dans une espèce de tabernacle; enfin, je les
recueille avec une sorte de vénération; et, à ma mort, je les ferai
brûler sous mes yeux. Tant pis pour ceux qui me trouveront ridicule!
Que voulez-vous, j'ai de la reconnaissance, et ces témoignages-là
m'aident à supporter les critiques, les ennuis de la vie littéraire.
Quand je reçois dans le dos l'arquebusade d'un ennemi embusqué dans
un journal, je regarde cette cassette, et je me dis:--Il est, çà et
là, quelques âmes dont les blessures ont été guéries, ou amusées, ou
pansées par moi...

Cette poésie, débitée avec le talent d'un grand acteur, pétrifia le
petit caissier dont les yeux s'agrandissaient, et dont l'étonnement
amusa le grand poëte.

--Pour vous, dit ce paon qui faisait la roue, et par égard pour une
position que j'apprécie, je vous offre d'ouvrir ce trésor, vous verrez
à y chercher votre jeune fille; mais je sais mon compte, je retiens les
noms, et vous êtes dans une erreur que....

--Et voilà donc ce que devient, dans ce gouffre de Paris, une pauvre
enfant?... s'écria Dumay, l'amour de ses parents, la joie de ses amis,
l'espérance de tous, caressée par tous, l'orgueil d'une maison, et à
qui six personnes dévouées font de leurs cœurs et de leurs fortunes un
rempart contre tout malheur... Dumay reprit après une pause.--Tenez,
monsieur, vous êtes un grand poëte, et je ne suis qu'un pauvre
soldat... Pendant quinze ans que j'ai servi mon pays, et dans les
derniers rangs, j'ai reçu le vent de plus d'un boulet dans la figure,
j'ai traversé la Sibérie où je suis resté prisonnier, les Russes m'ont
jeté sur un kitbit comme une chose, j'ai tout souffert; enfin j'ai vu
mourir des tas de camarades... Eh! bien, vous venez de me donner froid
dans mes os, ce que je n'ai jamais senti!...

Dumay crut avoir ému le poëte, il l'avait flatté, chose presque
impossible, car l'ambitieux ne se souvenait plus de la première fiole
embaumée que l'Éloge lui avait cassée sur la tête.

--Hé! mon brave! dit solennellement le poëte en posant sa main sur
l'épaule de Dumay et trouvant drôle de faire frissonner un soldat
impérial, cette jeune fille est tout pour vous... Mais dans la société,
qu'est-ce?... Rien. En ce moment, le mandarin le plus utile à la Chine
tourne l'œil en dedans, et met l'empire en deuil?... cela vous fait-il
beaucoup de chagrin? Les Anglais tuent dans l'Inde des milliers de gens
qui nous valent, et l'on y brûle, à la minute où je vous parle, la
femme la plus ravissante; mais vous n'en avez pas moins déjeuné d'une
tasse de café?... En ce moment même, il se trouve dans Paris des mères
de famille qui sont sur la paille et qui mettent un enfant au monde
sans linge pour le recevoir!... voici du thé délicieux dans une tasse
de cinq louis et j'écris des vers pour faire dire aux Parisiennes:
«_Charmant! charmant! divin! délicieux! cela va à l'âme._» La nature
sociale, de même que la nature elle-même, est une grande oublieuse!
Vous vous étonnerez, dans dix ans, de votre démarche! Vous êtes dans
une ville où l'on meurt, où l'on se marie, où l'on s'idolâtre dans
un rendez-vous, où la jeune fille s'asphyxie, où l'homme de génie et
sa cargaison de thèmes gros de bienfaits humanitaires sombrent, les
uns à côté des autres, souvent sous le même toit, sans le savoir, en
s'ignorant! Et vous venez nous demander de nous évanouir de douleur
à cette question vulgaire: Une jeune fille du Havre est-elle ou
n'est-elle pas?... Oh!... mais vous êtes...

--Et vous vous dites poëte, s'écria Dumay; mais vous ne sentez donc
rien!...

--Eh! si nous éprouvions les misères ou les joies que nous chantons,
nous serions usés en quelques mois, comme de vieilles bottes!... dit le
poëte en souriant. Tenez, vous ne devez pas être venu du Havre à Paris,
et chez Canalis, pour n'en rien rapporter. Soldat (Canalis eut la
taille et le geste d'un héros d'Homère)! apprenez ceci du poëte: Tout
grand sentiment est un poëme tellement individuel, que votre meilleur
ami, lui-même, ne s'y intéresse pas. C'est un trésor qui n'est qu'à
vous, c'est...

--Pardon de vous interrompre, dit Dumay qui contemplait Canalis avec
horreur, êtes-vous venu au Havre?...

--J'y ai passé une nuit et un jour, dans le printemps de 1824, en
allant à Londres.

--Vous êtes un homme d'honneur, reprit Dumay, pouvez-vous me donner
votre parole de ne pas connaître mademoiselle Modeste Mignon?...

--Voici la première fois que ce nom frappe mon oreille, répondit
Canalis.

--Ah! monsieur, s'écria Dumay, dans quelle ténébreuse intrigue vais-je
donc mettre le pied?... Puis-je compter sur vous pour être aidé dans
mes recherches, car on a, j'en suis sûr, abusé de votre nom! Vous
auriez dû recevoir hier une lettre du Havre!...

--Je n'ai rien reçu! Soyez sûr que je ferai, monsieur, dit Canalis,
tout ce qui dépendra de moi pour vous être utile...

Dumay se retira, le cœur plein d'anxiété, croyant que l'affreux
Butscha s'était mis dans la peau de ce grand poëte pour séduire
Modeste; tandis qu'au contraire Butscha, spirituel et fin autant qu'un
prince qui se venge, plus habile qu'un espion, fouillait la vie et les
actions de Canalis, en échappant par sa petitesse à tous les yeux comme
un insecte qui fait son chemin dans l'aubier d'un arbre.

A peine le Breton était-il sorti que La Brière entra dans le cabinet
de son ami. Naturellement Canalis parla de la visite de cet homme du
Havre...

--Ah! dit Ernest, Modeste Mignon, je viens exprès à cause de cette
aventure.

--Ah! bah! s'écria Canalis, aurais-je donc triomphé par procureur?...

--Eh! oui, voilà le nœud du drame. Mon ami, je suis aimé par la plus
charmante fille du monde, belle à briller parmi les plus belles à
Paris, du cœur et de la littérature autant qu'une Clarisse Harlowe;
elle m'a vu, je lui plais, et elle me croit le grand Canalis!... Ce
n'est pas tout. Modeste Mignon est de haute naissance, et Mongenod
vient de me dire que le père, le comte de La Bastie, doit avoir quelque
chose comme six millions... Ce père est arrivé depuis trois jours,
et je viens de lui faire demander un rendez-vous à deux heures par
Mongenod, qui, dans son petit mot, lui dit qu'il s'agit du bonheur de
sa fille... Tu comprends, qu'avant d'aller trouver le père, je devais
tout t'avouer.

--Dans le nombre de ces fleurs écloses au soleil de la gloire, dit
emphatiquement Canalis, il s'en trouve une magnifique, portant, comme
l'oranger, ses fruits d'or parmi les mille parfums de l'esprit et de
la beauté réunis! un élégant arbuste, une tendresse vraie, un bonheur
entier, et il m'échappe!...--Canalis regarda son tapis, pour ne pas
laisser lire dans ses yeux.--Comment, reprit-il après une pause où
il reprit son sang-froid, comment deviner à travers les senteurs
enivrantes de ces jolis papiers façonnés, de ces phrases qui portent à
la tête, le cœur vrai, la jeune fille, la jeune femme chez qui l'amour
prend les livrées de la flatterie et qui nous aime pour nous, qui nous
apporte la félicité?... il faudrait être un ange ou un démon, et je ne
suis qu'un ambitieux maître des requêtes... Ah! mon ami, la gloire fait
de nous un but que mille flèches visent! L'un de nous a dû son riche
mariage à l'une des pièces hydrauliques de sa poésie, et moi, plus
caressant, plus homme à femmes que lui, j'aurai manqué le mien... car,
l'aimes-tu, cette pauvre fille?... dit-il en regardant La Brière.

--Oh! fit La Brière.

--Eh bien, dit le poëte en prenant le bras de son ami et s'y appuyant,
sois heureux, Ernest! Par hasard, je n'aurai pas été ingrat avec toi!
Te voilà richement récompensé de ton dévouement, car je me prêterai
généreusement à ton bonheur.

Canalis enrageait; mais il ne pouvait se conduire autrement, et alors
il tirait parti de son malheur en s'en faisant un piédestal. Une larme
mouilla les yeux du jeune Référendaire, il se jeta dans les bras de
Canalis et l'embrassa.

--Ah! Canalis, je ne te connaissais pas du tout!...

--Que veux-tu?... Pour faire le tour d'un monde, il faut du temps!
répondit le poëte avec son emphatique ironie.

--Songes-tu, dit La Brière, à cette immense fortune?...

--Eh! mon ami, ne sera-t-elle pas bien placée?... s'écria Canalis en
accompagnant son effusion d'un geste charmant.

--Melchior, dit La Brière, c'est entre nous à la vie et à la mort...

Il serra les mains du poëte et le quitta brusquement, il lui tardait de
voir monsieur Mignon.

En ce moment, le comte de La Bastie était accablé de toutes les
douleurs qui l'attendaient comme une proie. Il avait appris par la
lettre de sa fille, la mort de Bettina-Caroline, la cécité de sa femme;
et Dumay venait de lui raconter le terrible imbroglio des amours de
Modeste.

--Laisse-moi seul, dit-il à son fidèle ami.

Quand le lieutenant eut fermé la porte, le malheureux père se jeta sur
un divan, y resta la tête dans ses mains, pleurant de ces larmes rares,
maigres, qui roulent entre les paupières des gens de cinquante-six
ans, sans en sortir, qui les mouillent, qui se sèchent promptement et
qui renaissent, une des dernières rosées de l'automne humain.--Avoir
des enfants chéris, avoir une femme adorée, c'est se donner plusieurs
cœurs et les tendre aux poignards! s'écria-t-il en faisant un bond
de tigre et se promenant par la chambre. Être père, c'est se livrer
pieds et poings liés au malheur. Si je rencontre ce d'Estourny, je le
tuerai!--Ayez donc des filles?... L'une met la main sur un escroc, et
l'autre, ma Modeste, sur quoi! sur un lâche qui l'abuse sous l'armure
de papier doré d'un poëte. Encore si c'était Canalis! il n'y aurait
pas grand mal. Mais ce Scapin d'amoureux?... je l'étranglerai de mes
deux mains... se disait-il en faisant involontairement un geste d'une
atroce énergie... Et après!... se demanda-t-il, si ma fille meurt de
chagrin! Il regarda machinalement par les fenêtres de l'hôtel des
Princes, et vint se rasseoir sur son divan où il resta immobile. Les
fatigues de six voyages aux Indes, les soucis de la spéculation, les
dangers courus, évités, les chagrins avaient argenté la chevelure de
Charles Mignon. Sa belle figure militaire, d'un contour si pur, s'était
bronzée au soleil de la Malaisie, de la Chine et de l'Asie Mineure,
elle avait pris un caractère imposant que la douleur rendit sublime
en ce moment.--Et Mongenod qui me dit d'avoir confiance dans le jeune
homme qui va venir me parler de ma fille.

Ernest de La Brière fut alors annoncé par l'un des domestiques que le
comte de La Bastie s'était attachés pendant ces quatre années et qu'il
avait triés dans le nombre de ses subordonnés.

--Vous venez, monsieur, de la part de mon ami Mongenod? dit-il.

--Oui, répondit Ernest qui contempla timidement ce visage aussi sombre
que celui d'Othello. Je me nomme Ernest de La Brière, allié, monsieur,
à la famille du dernier premier-ministre, et son secrétaire particulier
pendant son ministère. A sa chute, son Excellence me mit à la Cour des
Comptes, où je suis Référendaire de première classe, et où je puis
devenir Maître des Comptes...

--En quoi tout ceci peut-il concerner mademoiselle de La Bastie?
demanda Charles Mignon.

--Monsieur, je l'aime, et j'ai l'inespéré bonheur d'être aimé d'elle...
Écoutez-moi, monsieur, dit Ernest en arrêtant un mouvement terrible
du père irrité, j'ai la plus bizarre confession à vous faire, la plus
honteuse pour un homme d'honneur. La plus affreuse punition de ma
conduite, naturelle peut-être, n'est pas d'avoir à vous la révéler...
je crains encore plus la fille que le père...

Ernest raconta naïvement et avec la noblesse que donne la sincérité
l'avant-scène de ce petit drame domestique, sans omettre les vingt et
quelques lettres échangées qu'il avait apportées, ni l'entrevue qu'il
venait d'avoir avec Canalis. Quand le père eut fini la lecture de ces
lettres, le pauvre amant, pâle et suppliant, trembla sous les regards
de feu que lui jeta le Provençal.

--Monsieur, dit Charles, il ne se trouve en tout ceci qu'une erreur,
mais elle est capitale. Ma fille n'a pas six millions, elle a tout au
plus deux cent mille francs de dot et des espérances très douteuses.

--Ah! monsieur, dit Ernest en se levant, se jetant sur Charles
Mignon et le serrant, vous m'ôtez un poids qui m'oppressait! Rien ne
s'opposera peut-être plus à mon bonheur!... J'ai des protecteurs, je
serai Maître des Comptes. N'eût-elle que dix mille francs, fallût-il
lui reconnaître une dot, mademoiselle Modeste serait encore ma femme;
et la rendre heureuse, comme vous avez rendu la vôtre, être pour vous
un vrai fils... (oui, monsieur, je n'ai plus mon père), voilà le fond
de mon cœur.

Charles Mignon recula de trois pas, arrêta sur La Brière un regard
qui pénétra dans les yeux du jeune homme comme un poignard dans sa
gaîne, et il resta silencieux en trouvant la plus entière candeur,
la vérité la plus pure sur cette physionomie épanouie, dans ces yeux
enchantés.--Le sort se lasserait-il donc!... se dit-il à demi-voix, et
trouverais-je dans ce garçon la perle des gendres? Il se promena très
agité par la chambre.

--Vous devez, monsieur, dit enfin Charles Mignon, la plus entière
soumission à l'arrêt que vous êtes venu chercher; car, sans cela, vous
joueriez en ce moment la comédie.

--Oh! monsieur...

--Écoutez-moi, dit le père en clouant sur place La Brière par un
regard. Je ne serai ni sévère, ni dur, ni injuste. Vous subirez et les
inconvénients et les avantages de la position fausse dans laquelle
vous vous êtes mis. Ma fille croit aimer un des grands poëtes de ce
temps-ci, et dont la gloire, avant tout, l'a séduite. Eh bien! moi, son
père, ne dois-je pas la mettre à même de choisir entre la Célébrité qui
fut comme un phare pour elle, et la pauvre Réalité que le hasard lui
jette par une de ces railleries qu'il se permet si souvent? Ne faut-il
pas qu'elle puisse opter entre Canalis et vous? Je compte sur votre
honneur pour vous taire sur ce que je viens de vous dire relativement
à l'état de mes affaires. Vous viendrez, vous et votre ami le baron de
Canalis, au Havre passer cette dernière quinzaine du mois d'octobre. Ma
maison vous sera ouverte à tous deux, ma fille aura le loisir de vous
observer. Songez que vous devez amener vous-même votre rival et lui
laisser croire tout ce qu'on dira de fabuleux sur les millions du comte
de La Bastie. Je serai demain au Havre, et vous y attends trois jours
après mon arrivée. Adieu, monsieur...

Le pauvre La Brière retourna d'un pied très lent chez Canalis. En ce
moment, seul avec lui-même, le poëte pouvait s'abandonner au torrent de
pensées que fait jaillir ce second mouvement si vanté par le prince de
Talleyrand. Le premier mouvement est la voix de la Nature, et le second
est celle de la Société.

--Une fille riche de six millions! et mes yeux n'ont pas vu briller cet
or à travers les ténèbres! Avec une fortune si considérable, je serais
pair de France, comte, ambassadeur. J'ai répondu à des bourgeoises, à
des sottes, à des intrigantes qui voulaient un autographe! Et je me
suis lassé de ces intrigues de bal masqué, précisément le jour où Dieu
m'envoyait une âme d'élite, un ange aux ailes d'or... Bah! je vais
faire un poëme sublime, et ce hasard renaîtra! Mais est-il heureux, ce
petit niais de La Brière, qui s'est pavané dans mes rayons?... Quel
plagiat! Je suis le modèle, il sera la statue! Nous avons joué la
fable de Bertrand et Raton! Six millions et un ange, une Mignon de La
Bastie! un ange aristocratique aimant la poésie et le poëte... Et moi
qui montre mes muscles d'homme fort, qui fais des exercices d'Alcide
pour étonner par la force morale ce champion de la force physique, ce
brave soldat plein de cœur, l'ami de cette jeune fille à laquelle il
dira que je suis une âme de bronze! Je joue au Napoléon quand je devais
me dessiner en séraphin!... Enfin j'aurai peut-être un ami, je l'aurai
payé cher; mais l'amitié, c'est si beau! Six millions, voilà le prix
d'un ami: on ne peut pas en avoir beaucoup à ce prix-là...

La Brière entra dans le cabinet de son ami sur ce dernier point
d'exclamation. Il était triste.

--Eh bien! qu'as-tu? lui dit Canalis.

--Le père exige que sa fille soit mise à même de choisir entre les deux
Canalis...

--Pauvre garçon, s'écria le poëte en riant. Il est très spirituel, ce
père-là.

--Je suis engagé d'honneur à t'amener au Havre, dit piteusement La
Brière.

--Mon cher enfant, répondit Canalis, du moment qu'il s'agit de ton
honneur, tu peux compter sur moi... Je vais aller demander un congé
d'un mois...

--Ah! Modeste est bien belle! s'écria La Brière au désespoir, et tu
m'écraseras facilement! J'étais aussi bien étonné de voir le bonheur
s'occupant de moi, et je me disais: Il se trompe!

--Bah! nous verrons! dit Canalis avec une atroce gaieté.

Le soir, après dîner, Charles Mignon et son caissier volaient, à
raison de trois francs de guides, de Paris au Havre. Le père avait
complétement rassuré le chien de garde sur les amours de Modeste, en le
relevant de sa consigne et le rassurant sur le compte de Butscha.

--Tout est pour le mieux, mon vieux Dumay, dit Charles qui avait pris
des renseignements auprès de Mongenod et sur Canalis et sur La Brière.
Nous allons avoir deux personnages pour un rôle, s'écria-t-il gaiement!

Il recommanda néanmoins à son vieux camarade une discrétion absolue sur
la comédie qui devait se jouer au Chalet, la plus douce des vengeances
ou, si vous le voulez, des leçons d'un père à sa fille. De Paris au
Havre, ce fut entre les deux amis une longue causerie qui mit le
colonel au fait des plus légers incidents arrivés à sa famille pendant
ces quatre années, et Charles apprit à Dumay que Desplein, le grand
chirurgien, devait, avant la fin du mois, venir examiner la cataracte
de la comtesse, afin de dire s'il était possible de lui rendre la vue.

Un moment avant l'heure à laquelle on déjeunait au Chalet, les
claquements de fouet d'un postillon comptant sur un large pourboire
apprirent le retour des deux soldats à leurs familles. La joie d'un
père revenant après une si longue absence pouvait seule avoir de
tels éclats; aussi les femmes se trouvèrent-elles toutes à la petite
porte. Il y a tant de pères, tant d'enfants, et peut-être plus de
pères que d'enfants, pour comprendre l'ivresse d'une pareille fête que
la littérature n'a jamais eu besoin de la peindre, heureusement! car
les plus belles paroles, la poésie est au-dessous de ces émotions.
Peut-être les émotions douces sont-elles peu littéraires. Pas un mot
qui pût troubler les joies de la famille Mignon ne fut prononcé dans
cette journée. Il y eut trêve entre le père, la mère et la fille
relativement au soi-disant mystérieux amour qui pâlissait Modeste
levée pour la première fois. Le colonel, avec l'admirable délicatesse
qui distingue les vrais soldats, se tint pendant tout le temps à côté
de sa femme dont la main ne quitta pas la sienne, et il regardait
Modeste sans se lasser d'admirer cette beauté fine, élégante, poétique.
N'est-ce pas à ces petites choses que se reconnaissent les gens de
cœur? Modeste, qui craignait de troubler la joie mélancolique de son
père et de sa mère, venait, de moment en moment, embrasser le front du
voyageur; et, en l'embrassant trop, elle semblait vouloir l'embrasser
pour deux.

--Oh! chère petite! je te comprends! dit le colonel en serrant la main
de Modeste à un moment où elle l'assaillait de caresses.

--Chut! lui répondit Modeste à l'oreille en lui montrant sa mère.

Le silence un peu finaud de Dumay rendit Modeste inquiète sur les
résultats du voyage à Paris, elle regardait parfois le lieutenant à la
dérobée, sans pouvoir pénétrer au delà de ce dur épiderme. Le colonel
voulait, en père prudent, étudier le caractère de sa fille unique, et
consulter surtout sa femme avant d'avoir une conférence d'où dépendait
le bonheur de toute la famille.

--Demain, mon enfant chéri, dit-il le soir, lève-toi de bonne heure,
nous irons ensemble, s'il fait beau, nous promener au bord de la mer...
Nous avons à causer de vos poëmes, mademoiselle de La Bastie.

Ce mot, accompagné d'un sourire paternel qui reparut comme un écho sur
les lèvres de Dumay, fut tout ce que Modeste put savoir; mais ce fut
assez, et pour calmer ses inquiétudes, et pour la rendre curieuse à ne
s'endormir que tard, tant elle fit de suppositions! Aussi, le lendemain
était-elle tout habillée et prête avant le colonel.

--Vous savez tout, mon bon père, dit-elle aussitôt qu'elle se trouva
sur le chemin de la mer.

--Je sais tout, et encore bien des choses que tu ne sais pas,
répondit-il.

Sur ce mot, le père et la fille firent quelques pas en silence.

--Explique-moi, mon enfant, comment une fille adorée par sa mère a pu
faire une démarche aussi capitale que celle d'écrire à un inconnu, sans
la consulter?

--Hé! papa, parce que maman ne l'aurait pas permis.

--Crois-tu, ma fille, que ce soit raisonnable? Si tu t'es fatalement
instruite toute seule, comment ta raison ou ton esprit, à défaut de la
pudeur, ne t'ont-ils pas dit qu'agir ainsi c'était _te jeter à la tête
d'un homme_? Ma fille, ma seule et unique enfant serait sans fierté,
sans délicatesse?... Oh! Modeste, tu as fait passer à ton père deux
heures d'enfer à Paris; car enfin, tu as tenu moralement la même
conduite que Bettina, sans avoir l'excuse de la séduction; tu as été
coquette à froid, et cette coquetterie-là, c'est l'amour de tête, le
vice le plus affreux de la Française.

--Moi, sans fierté?... disait Modeste en pleurant, mais _il_ ne m'a pas
encore vue!...

--_Il_ sait ton nom...

--Je ne _lui_ ai dit qu'au moment où les yeux ont donné raison à trois
mois de correspondance pendant lesquels nos âmes se sont parlé!

--Oui, mon cher ange égaré, vous avez mis une espèce de raison dans une
folie qui compromettait et votre bonheur et votre famille...

--Eh! après tout, papa, le bonheur est l'absolution de cette témérité,
dit-elle avec un mouvement d'humeur.

--Ah! c'est de la témérité seulement? s'écria le père.

--Une témérité que ma mère s'est permise, répliqua-t-elle vivement.

--Enfant mutiné! votre mère, après m'avoir vu pendant un bal, a dit le
soir à son père, qui l'adorait, qu'elle croyait devoir être heureuse
avec moi... Sois franche, Modeste, y a-t-il quelque similitude entre un
amour conçu rapidement, il est vrai, mais sous les yeux d'un père, et
la folle action d'écrire à un inconnu?...

--Un inconnu?... dites, papa, l'un de nos plus grands poëtes, dont le
caractère et la vie sont exposés au grand jour, à la médisance, à la
calomnie, un homme vêtu de gloire, et pour qui, mon cher père, je suis
restée à l'état de personnage dramatique et littéraire, une fille de
Shakspeare, jusqu'au moment où j'ai voulu savoir si l'homme est aussi
bien que son âme est belle...

--Mon Dieu! ma pauvre enfant, tu fais de la poésie à propos de mariage;
mais, si de tout temps on a cloîtré les filles dans l'intérieur de la
famille; si Dieu, si la loi sociale les mettent sous le joug sévère du
consentement paternel, c'est précisément pour leur épargner tous les
malheurs de ces poésies qui vous charment, qui vous éblouissent, et
qu'alors vous ne pouvez apprécier à leur juste valeur. La poésie est un
des agréments de la vie, elle n'est pas toute la vie.

--Papa, c'est un procès encore pendant devant le tribunal des faits,
car il y a lutte constante entre nos cœurs et la famille.

--Malheur à l'enfant qui serait heureuse par cette résistance!...
dit gravement le colonel. En 1813, j'ai vu l'un de mes camarades, le
marquis d'Aiglemont, épousant sa cousine contre l'avis du père, et ce
ménage a payé cher l'entêtement qu'une jeune fille prenait pour de
l'amour... La Famille est en ceci souveraine...

--Mon fiancé m'a dit tout cela, répondit-elle. Il s'est fait Orgon
pendant quelque temps, et il a eu le courage de me dénigrer le
personnel des poëtes.

--J'ai lu vos lettres, dit Charles Mignon en laissant échapper un
malicieux sourire, qui rendit Modeste inquiète; mais, à ce propos, je
dois te faire observer que ta dernière serait à peine permise à une
fille séduite, à une Julie d'Étanges! Mon Dieu, quel mal nous font les
romans!...

--On ne les écrirait pas, mon cher père, nous les ferions, il vaut
mieux les lire... Il y a moins d'aventures dans ce temps-ci que sous
Louis XIV et Louis XV, où l'on publiait moins de romans... D'ailleurs,
si vous avez lu les lettres, vous avez dû voir que je vous ai trouvé
pour gendre le fils le plus respectueux, l'âme la plus angélique, la
probité la plus sévère, et que nous nous aimons au moins autant que
vous et ma mère vous vous aimiez... Eh bien! je vous accorde que tout
ne s'est pas exactement passé selon l'étiquette; j'ai fait, si vous
voulez, une faute...

--J'ai lu vos lettres, répéta le père en interrompant sa fille, ainsi
je sais comment il t'a justifiée à tes propres yeux d'une démarche
que pourrait se permettre une femme à qui la vie est connue et qu'une
passion entraînerait, mais qui chez une jeune fille de vingt ans est
une faute monstrueuse...

--Une faute pour des bourgeois, pour des Gobenheim compassés, qui
mesurent la vie à l'équerre... Ne sortons pas du monde artiste et
poétique, papa... Nous sommes, nous autres jeunes filles, entre
deux systèmes: laisser voir par des minauderies à un homme que nous
l'aimons, ou aller franchement à lui... Ce dernier parti n'est-il
pas bien grand, bien noble? Nous autres jeunes filles françaises,
nous sommes livrées par nos familles comme des marchandises, à trois
mois, quelquefois _fin courant_, comme mademoiselle Vilquin; mais en
Angleterre, en Suisse, en Allemagne, on se marie à peu près d'après le
système que j'ai suivi... Qu'avez-vous à répondre? Ne suis-je pas un
peu Allemande?

--Enfant! s'écria le colonel en regardant sa fille, la supériorité de
la France vient de son bon sens, de la logique à laquelle sa belle
langue y condamne l'esprit: elle est la Raison du monde! l'Angleterre
et l'Allemagne sont romanesques en ce point de leurs mœurs; et,
encore, les grandes familles y suivent-elles nos lois. Vous ne voudrez
donc jamais penser que vos parents, à qui la vie est bien connue,
ont la charge de vos âmes et de votre bonheur, qu'ils doivent vous
faire éviter les écueils du monde!... Mon Dieu! dit-il, est-ce leur
faute, est-ce la nôtre? Doit-on tenir ses enfants sous un joug de fer?
Devons-nous être punis de cette tendresse qui nous les fait rendre
heureux, qui les met malheureusement à même notre cœur?...

Modeste observa son père du coin de l'œil, en entendant cette espèce
d'invocation dite avec des larmes dans la voix.

--Est-ce une faute, à une fille libre de son cœur, de se choisir pour
mari, non seulement un charmant garçon, mais encore un homme de génie,
noble, et dans une belle position?... Un gentilhomme doux comme moi,
dit-elle.

--Tu l'aimes?... demanda le père.

--Tenez, mon père, dit-elle en posant sa tête sur le sein du colonel,
si vous ne voulez pas me voir mourir...

--Assez, dit le vieux soldat, ta passion est, je le vois, inébranlable!

--Inébranlable.

--Rien ne peut te faire changer?...

--Rien au monde!

--Tu ne supposes aucun événement, aucune trahison, reprit le vieux
soldat, tu l'aimes _quand même_, à cause de son charme personnel, et ce
serait un d'Estourny, tu l'aimerais encore?...

--Oh! mon père... vous ne connaissez pas votre fille. Pourrais-je aimer
un lâche, un homme sans foi, sans honneur, un gibier de potence?...

--Et si tu avais été trompée?...

--Par ce charmant et candide garçon, presque mélancolique?... vous
riez, ou vous ne l'avez pas vu.

--Enfin, fort heureusement ton amour n'est plus absolu, comme tu le
disais. Je te fais apercevoir des circonstances qui modifieraient ton
poëme... Eh bien! comprends-tu que les pères soient bons à quelque
chose...

--Vous voulez donner une leçon à votre enfant, papa. Ceci tourne au
Berquin...

--Pauvre égarée! reprit sévèrement le père, la leçon ne vient pas de
moi, je n'y suis pour rien, si ce n'est pour t'adoucir le coup...

--Assez, mon père, ne jouez pas avec ma vie... dit Modeste en pâlissant.

--Allons, ma fille, rassemble ton courage. C'est toi qui as joué avec
la vie, et la vie se joue de toi.

Modeste regarda son père d'un air hébété.

--Voyons, si le jeune homme que tu aimes, que tu as vu dans l'église du
Havre, il y a quatre jours, était un misérable...

--Cela n'est pas! dit-elle, cette tête brune et pâle, cette noble
figure pleine de poésie...

--Est un mensonge! dit le colonel en interrompant sa fille. Ce n'est
pas plus monsieur de Canalis que je ne suis ce pêcheur qui lève sa
voile pour partir...

--Savez-vous ce que vous tuez en moi?... dit-elle.

--Rassure-toi, mon enfant, si le hasard a mis ta punition dans ta faute
même, le mal n'est pas irréparable. Le garçon que tu as vu, avec qui tu
as échangé ton cœur par correspondance, est un loyal garçon, il est
venu me confier son embarras; il t'aime et je ne le désavouerais pas
pour gendre.

--Si ce n'est pas Canalis, qui est-ce donc?... dit Modeste d'une voix
profondément altérée.

--Le secrétaire!... Il se nomme Ernest de La Brière. Il n'est pas
gentilhomme; mais c'est un de ces hommes ordinaires, à vertus
positives, d'une moralité sûre, qui plaisent aux parents. Qu'est-ce que
cela nous fait, d'ailleurs, tu l'as vu, rien ne peut changer ton cœur,
tu l'as choisi, tu connais son âme, elle est aussi belle qu'il est joli
garçon!...

Le comte de La Bastie eut la parole coupée par un soupir de Modeste.
La pauvre fille, pâle, les yeux attachés sur la mer, roide comme une
morte, fut atteinte, comme d'un coup de pistolet, par ces mots: _c'est
un de ces hommes ordinaires à vertus positives, d'une moralité sûre,
qui plaisent aux parents_.

--Trompée!... dit-elle enfin.

--Comme ta pauvre sœur, mais moins gravement.

--Retournons, mon père! dit-elle en se levant du tertre où tous deux
ils s'étaient assis. Tiens, papa, je te jure, devant Dieu, de suivre ta
volonté, quelle qu'elle soit, dans l'_affaire_ de mon mariage.

--Tu n'aimes donc déjà plus?... demanda railleusement le père.

--J'aimais un homme vrai, sans mensonge au front, probe comme vous
l'êtes, incapable de se déguiser comme un acteur, de se mettre à la
joue le fard de la gloire d'un autre...

--Tu disais que rien ne pouvait te faire changer? dit ironiquement le
colonel.

--Oh! ne vous jouez pas de moi?... dit-elle en joignant les mains et
regardant son père dans une anxiété cruelle, vous ne savez pas que vous
maniez mon cœur et mes plus chères croyances avec vos plaisanteries...

--Dieu m'en garde! je t'ai dit l'exacte vérité.

--Vous êtes bien bon, mon père! répondit-elle après une pause et avec
une sorte de solennité.

--Et il a tes lettres! reprit Charles Mignon. Hein?... Si ces folles
caresses de ton âme étaient tombées entre les mains de ces poëtes qui,
selon Dumay, en font des allumettes à cigare!

--Oh!... vous allez trop loin...

--Canalis le lui a dit...

--Il a vu Canalis?...

--Oui, répondit le colonel.

Ils marchèrent tous les deux en silence.

--Voilà donc pourquoi, reprit Modeste après quelques pas, _ce monsieur_
me disait tant de mal de la poésie et des poëtes? pourquoi ce petit
secrétaire parlait de... Mais, dit-elle en s'interrompant, ses
vertus, ses qualités, ses beaux sentiments ne sont-ils pas un costume
épistolaire?... Celui qui vole une gloire et un nom peut bien...

--Crocheter des serrures, voler le Trésor, assassiner sur le grand
chemin!... s'écria Charles Mignon en souriant. Vous voilà bien, vous
autres jeunes filles avec vos sentiments absolus et votre ignorance de
la vie! un homme capable de tromper une femme descend nécessairement de
l'échafaud ou doit y monter...

Cette raillerie arrêta l'effervescence de Modeste; et de nouveau le
silence régna.

--Mon enfant, reprit le colonel, les hommes dans la société, comme
dans la nature d'ailleurs, doivent chercher à s'emparer de vos cœurs,
et vous devez vous défendre. Tu as interverti les rôles. Est-ce bien?
Tout est faux dans une fausse position. A toi donc le premier tort.
Non, un homme n'est pas un monstre quand il essaie de plaire à une
femme et notre droit, à nous, nous permet l'agression dans toutes ses
conséquences, hors le crime et la lâcheté. Un homme peut avoir encore
des vertus, après avoir trompé une femme, ce qui veut tout bonnement
dire qu'il ne reconnaît pas en elle les trésors qu'il y cherchait;
tandis qu'il n'y a qu'une reine, une actrice, ou une femme placée
tellement au-dessus d'un homme qu'elle soit pour lui comme une reine,
qui puissent aller au-devant de lui, sans trop de blâme. Mais une jeune
fille!... elle ment alors à tout ce que Dieu a fait fleurir de saint,
de beau, de grand en elle, quelque grâce, quelque poésie, quelques
précautions qu'elle mette à cette faute.

--Rechercher le maître et trouver le domestique!... Avoir rejoué _les
Jeux de l'Amour et du Hasard_ de mon côté seulement! dit-elle avec
amertume: oh! je ne m'en relèverai jamais...

--Folle!... Monsieur Ernest de La Brière est, à mes yeux, un personnage
au moins égal à monsieur le baron de Canalis: il a été le secrétaire
particulier d'un premier ministre, il est Conseiller référendaire à la
Cour des Comptes, il a du cœur, il t'adore; mais il _ne compose pas de
vers_... Non, j'en conviens, il n'est pas poëte; mais il peut avoir le
cœur plein de poésie. Enfin, ma pauvre enfant, dit-il à un geste de
dégoût que fit Modeste, tu les verras l'un et l'autre, le faux et le
vrai Canalis...

--Oh! papa!

--Ne m'as-tu pas juré de m'obéir en tout, dans l'_affaire_ de ton
mariage? Eh bien! tu pourras choisir entre eux celui qui te plaira pour
mari. Tu as commencé par un poëme, tu finiras par une idylle bucolique
en essayant de surprendre le vrai caractère de ces messieurs dans
quelques aventures champêtres, la chasse ou la pêche!

Modeste baissa la tête, elle revint au Chalet avec son père en
l'écoutant, en répondant par des monosyllabes. Elle était tombée au
fond de la boue, et humiliée, de cette alpe où elle avait cru voler
jusqu'au nid d'un aigle. Pour employer les poétiques expressions d'un
auteur de ce temps: «après s'être senti la plante des pieds trop tendre
pour cheminer sur les tessons de verre de la Réalité, la Fantaisie,
qui, dans cette frêle poitrine réunissait tout de la femme, depuis
les rêveries semées de violettes de la jeune fille pudique jusqu'aux
désirs insensés de la courtisane, l'avait amenée au milieu de ses
jardins enchantés, où, surprise amère! elle voyait au lieu de sa fleur
sublime, sortir de terre les jambes velues et entortillées de la noire
mandragore.» Des hauteurs mystiques de son amour, Modeste se trouvait
dans le chemin uni, plat, bordé de fossés et de labours, sur la route
pavée de la Vulgarité! Quelle fille à l'âme ardente ne se serait brisée
dans une chute pareille? Aux pieds de qui donc avait-elle semé ses
paroles?

La Modeste qui revint au Chalet ne ressemblait pas plus à celle qui
sortit deux heures auparavant que l'actrice dans la rue ne ressemble
à l'héroïne en scène. Elle tomba dans un engourdissement pénible à
voir. Le soleil était obscur, la nature se voilait, les fleurs ne lui
disaient plus rien. Comme toutes les filles à caractère extrême, elle
but quelques gorgées de trop à la coupe du Désenchantement. Elle se
débattit avec la Réalité sans vouloir tendre encore le cou au joug
de la Famille et de la Société, elle le trouvait lourd, dur, pesant!
Elle n'écouta même pas les consolations de son père et de sa mère,
elle goûta je ne sais quelle sauvage volupté à se laisser aller à ses
souffrances d'âme.

--Le pauvre Butscha, dit-elle un soir, a donc raison! Ce mot indique
le chemin qu'elle fit en peu de temps dans les plaines arides du
Réel, conduite par une morne tristesse. La tristesse, engendrée par
le renversement de toutes nos espérances, est une maladie; elle donne
souvent la mort. Ce ne sera pas une des moindres occupations de la
Physiologie actuelle que de rechercher par quelles voies, par quels
moyens _une pensée_ arrive à produire la même désorganisation qu'un
poison; comment le désespoir ôte l'appétit, détruit le pylore, et
change toutes les conditions de la plus forte vie. Telle fut Modeste.
En trois jours, elle offrit le spectacle d'une mélancolie morbide, elle
ne chantait plus, on ne pouvait pas la faire sourire; elle effraya ses
parents et ses amis. Charles Mignon, inquiet de ne pas voir arriver
les deux amis, pensait à les aller chercher; mais le quatrième jour,
monsieur Latournelle en eut des nouvelles. Voici comment.

Canalis, excessivement alléché par un si riche mariage, ne voulut rien
négliger pour l'emporter sur La Brière, sans que La Brière pût lui
reprocher d'avoir violé les lois de l'amitié. Le poëte pensa que rien
ne déconsidérait plus un amant aux yeux d'une jeune fille que de le lui
montrer dans une situation subalterne, et il proposa, de la manière
la plus simple à La Brière, de faire ménage ensemble et de prendre
pour un mois, à Ingouville, une petite maison de campagne où ils se
logeraient tous deux sous prétexte de santé délabrée. Une fois que La
Brière, qui dans le premier moment n'aperçut rien que de naturel à
cette proposition, y eut consenti, Canalis se chargea de mener son ami
gratuitement et fit à lui seul les préparatifs du voyage; il envoya son
valet de chambre au Havre, et lui recommanda de s'adresser à monsieur
Latournelle pour la location d'une maison de campagne à Ingouville en
pensant que le notaire serait bavard avec la famille Mignon. Ernest et
Canalis avaient, chacun je présume, causé de toutes les circonstances
de cette aventure, et le prolixe La Brière avait donné mille
renseignements à son rival. Le valet de chambre, au fait des intentions
de son maître, les remplit à merveille; il trompetta l'arrivée au
Havre du grand poëte à qui les médecins ordonnaient quelques bains de
mer pour réparer ses forces épuisées dans les doubles travaux de la
politique et de la littérature. Ce grand personnage voulait une maison
composée d'au moins tant de pièces, car il amenait son secrétaire, un
cuisinier, deux domestiques et un cocher, sans compter monsieur Germain
Bonnet, son valet de chambre. La calèche choisie par le poëte et
louée pour un mois, était assez jolie, elle pouvait servir à quelques
promenades; aussi Germain chercha-t-il à louer dans les environs du
Havre deux chevaux à deux fins, monsieur le baron et son secrétaire
aimant l'exercice du cheval. Devant le petit Latournelle, Germain, en
visitant les maisons de campagne, appuyait beaucoup sur le secrétaire,
et il en refusa deux, en objectant que monsieur La Brière n'y serait
pas convenablement logé.--«Monsieur le baron, disait-il, a fait de son
secrétaire son meilleur ami. Ah! je serais joliment grondé si monsieur
de La Brière n'était pas traité comme monsieur le baron lui-même!
Et, après tout, monsieur de La Brière est Référendaire à la Cour des
Comptes.» Germain ne se montra jamais que vêtu tout de drap noir, des
gants propres aux mains, des bottes, et costumé comme un maître. Jugez
quel effet il produisit, et quelle idée on prit du grand poëte, sur cet
échantillon? Le valet d'un homme d'esprit finit par avoir de l'esprit,
car l'esprit de son maître finit par déteindre sur lui. Germain ne
_chargea_ pas son rôle, il fut simple, il fut bonhomme, selon la
recommandation de Canalis.

Le pauvre La Brière ne se doutait pas du tort que lui faisait Germain,
et de la dépréciation à laquelle il avait consentie; car, des sphères
inférieures, il remonta vers Modeste quelques éclats de la rumeur
publique. Ainsi, Canalis allait mener son ami à sa suite, dans sa
voiture, et le caractère d'Ernest ne lui permettait pas de reconnaître
la fausseté de sa position assez à temps pour y remédier. Le retard
contre lequel pestait Charles Mignon provenait de la peinture des armes
de Canalis sur les panneaux de la calèche et des commandes au tailleur,
car le poëte embrassa le monde immense de ces détails dont le moindre
influence une jeune fille.

--Soyez tranquille, dit Latournelle à Charles Mignon le cinquième jour,
le valet de chambre de monsieur Canalis a terminé ce matin; il a loué
le pavillon de madame Amaury à Sanvic, tout meublé, pour sept cents
francs, et il a écrit à son maître qu'il pouvait partir, il trouverait
tout prêt à son arrivée. Ainsi, ces messieurs seront ici dimanche.
J'ai même reçu la lettre que voici de Butscha... Tenez, elle n'est pas
longue: «Mon cher patron, je ne puis être de retour avant dimanche.
J'ai, d'ici là, quelques renseignements extrêmement importants à
prendre, et qui concernent le bonheur d'une personne à qui vous vous
intéressez.»

L'annonce de l'arrivée de ces deux personnages ne rendit pas Modeste
moins triste: le sentiment de sa chute, sa confusion, la dominaient
encore, et elle n'était pas si coquette que son père le croyait. Il
est une charmante coquetterie permise, celle de l'âme, et qui peut
s'appeler la politesse de l'amour; or, Charles Mignon, en grondant sa
fille, n'avait pas distingué entre le désir de plaire et l'amour de
tête, entre la soif d'aimer et le calcul. En vrai colonel de l'Empire,
il avait vu dans cette correspondance, rapidement lue, une fille qui
se jetait à la tête d'un poëte; mais, dans les lettres supprimées pour
éviter les longueurs, un connaisseur eût admiré la réserve pudique et
gracieuse que Modeste avait promptement substituée au ton agressif et
léger de ses premières lettres, par une transition assez naturelle à la
femme. Le père avait eu cruellement raison sur un point. La dernière
lettre où Modeste, saisie par un triple amour, avait parlé comme si
déjà le mariage était conclu, cette lettre causait sa honte; aussi
trouvait-elle son père bien dur, bien cruel de la forcer à recevoir un
homme indigne d'elle, vers qui son âme avait volé presque à nu. Elle
avait questionné Dumay sur son entrevue avec le poëte; elle lui en
avait finement fait raconter les moindres détails, et elle ne trouvait
pas Canalis si barbare que le disait le lieutenant. Elle souriait à
cette belle cassette papale qui contenait les lettres des _mille et
trois_ femmes de ce don Juan littéraire. Elle fut plusieurs fois tentée
de dire à son père:--Je ne suis pas la seule à lui écrire, et l'élite
des femmes envoie des feuilles à la couronne de laurier du poëte!

Le caractère de Modeste subit pendant cette semaine une transformation.
Cette catastrophe, et c'en fut une grande chez une nature si poétique,
éveilla la perspicacité, la malice, latentes chez cette jeune fille en
qui ses prétendus allaient rencontrer un terrible adversaire. En effet,
quand, chez une jeune personne, le cœur se refroidit, la tête devient
saine; elle observe alors tout avec une certaine rapidité de jugement,
avec un ton de plaisanterie que Shakspeare a très admirablement peint
dans son personnage de Béatrix de _Beaucoup de bruit pour rien_.
Modeste fut saisie d'un profond dégoût pour les hommes dont les plus
distingués trompaient ses espérances. En amour ce que la femme prend
pour le dégoût, c'est tout simplement voir juste; mais, en fait de
sentiment, elle n'est jamais, surtout la jeune fille, dans le vrai.
Si elle n'admire pas, elle méprise. Or, après avoir subi des douleurs
d'âme inouïes, Modeste arriva nécessairement à revêtir cette armure
sur laquelle elle avait dit avoir gravé le mot _mépris_; elle pouvait
dès lors assister, en personne désintéressée, à ce qu'elle nommait
le vaudeville des prétendus, quoiqu'elle y jouât le rôle de la jeune
première. Elle se proposait surtout d'humilier constamment monsieur de
La Brière.

--Modeste est sauvée, dit en souriant madame Mignon à son mari. Elle
veut se venger du faux Canalis, en essayant d'aimer le vrai.

Tel fut en effet le plan de Modeste. C'était si vulgaire, que sa mère,
à qui elle confia ses chagrins, lui conseilla de ne marquer à monsieur
de La Brière que la plus accablante bonté.

--Voilà deux garçons, dit madame Latournelle le samedi soir, qui ne se
doutent pas du nombre d'espions qu'ils auront à leurs trousses, car
nous serons huit à les dévisager.

--Que dis-tu, deux, bonne amie? s'écria le petit Latournelle, ils
seront trois. Gobenheim n'est pas encore venu, je puis parler.

Modeste avait levé la tête, et tout le monde, imitant Modeste,
regardait le petit notaire.

--Un troisième amoureux, et il l'est, se met sur les rangs...

--Ah! bah!... dit Charles Mignon.

--Mais il ne s'agit de rien moins, reprit fastueusement le notaire, que
de Sa Seigneurie monsieur le duc d'Hérouville, marquis de Saint-Sever,
duc de Nivron, comte de Bayeux, vicomte d'Essigny, Grand-Écuyer de
France et Pair, chevalier de l'Ordre de l'Éperon et de la Toison-d'or,
Grand d'Espagne, fils du dernier gouverneur de Normandie. Il a vu
mademoiselle Modeste pendant son séjour chez les Vilquin, et il
regrettait alors, dit son notaire arrivé de Bayeux hier, qu'elle
ne fût pas assez riche pour lui, dont le père n'a retrouvé que son
château d'Hérouville, orné d'une sœur, à son retour en France. Le
jeune duc a trente-trois ans. Je suis chargé positivement de vous
faire des ouvertures, monsieur le comte, dit le notaire en se tournant
respectueusement vers le colonel.

--Demandez à Modeste, répondit le père, si elle veut avoir un oiseau de
plus dans sa volière; car, en ce qui me concerne, je consens à ce que
_monssu_ le Grand-Écuyer lui rende des soins...

Malgré le soin que Charles Mignon mettait à ne voir personne, à rester
au Chalet, à ne jamais sortir sans Modeste, Gobenheim, qu'il eût été
difficile de ne plus recevoir au Chalet, avait parlé de la fortune de
Dumay, car Dumay, ce second père de Modeste, avait dit à Gobenheim,
en le quittant:--Je serai l'intendant de mon colonel, et toute ma
fortune, hormis ce qu'en gardera ma femme, sera pour les enfants de ma
petite Modeste... Chacun, au Havre, avait donc répété cette question
si simple que déjà Latournelle s'était faite:--«Ne faut-il pas que
monsieur Charles Mignon ait une fortune colossale pour que la part de
Dumay soit de six cent mille francs, et pour que Dumay se fasse son
intendant?--Monsieur Mignon est arrivé sur un vaisseau à lui, chargé
d'indigo, disait-on à la Bourse. Ce chargement vaut déjà plus, sans
compter le navire, que ce qu'il se donne de fortune.» Le colonel ne
voulut pas renvoyer ses domestiques, choisis avec tant de soin pendant
ses voyages, et il fut obligé de louer pour six mois une maison au
bas d'Ingouville, car il avait un valet de chambre, un cuisinier et
un cocher, nègres tous deux, une mulâtresse et deux mulâtres sur la
fidélité desquels il pouvait compter. Le cocher cherchait des chevaux
de selle pour mademoiselle, pour son maître, et des chevaux pour la
calèche dans laquelle le colonel et le lieutenant étaient revenus.
Cette voiture, achetée à Paris, était à la dernière mode, et portait
les armes de La Bastie, surmontées d'une couronne comtale. Ces
choses, minimes aux yeux d'un homme qui, depuis quatre ans, vivait au
milieu du luxe effréné des Indes, des marchands hongs et des Anglais
de Canton, furent commentées par les négociants du Havre, par les
gens de Graville et d'Ingouville. En cinq jours, ce fut une rumeur
éclatante qui fit en Normandie l'effet d'une traînée de poudre quand
elle prend feu.--«Monsieur Mignon est revenu de la Chine avec des
millions, disait-on à Rouen, et il paraît qu'il est devenu comte
en voyage?--Mais il était comte de La Bastie avant la Révolution,
répondait un interlocuteur.--Ainsi, on appelle monsieur le comte un
libéral qui s'est nommé pendant vingt-cinq ans Charles Mignon: où
allons-nous?» Modeste passa donc, malgré le silence de ses parents et
de ses amis, pour être la plus riche héritière de la Normandie, et tous
les yeux aperçurent alors ses mérites. La tante et la sœur de monsieur
le duc d'Hérouville confirmèrent, en plein salon, à Bayeux, le droit de
monsieur Charles Mignon au titre et aux armes de comte dus au cardinal
Mignon dont, par reconnaissance, les glands et le chapeau furent pris
pour sommier et pour supports. Elles avaient entrevu, de chez les
Vilquin, mademoiselle de La Bastie, et leur sollicitude pour le chef de
leur maison appauvrie fut aussitôt réveillée.--«Si mademoiselle de La
Bastie est aussi riche qu'elle est belle, dit la tante du jeune duc, ce
serait le plus beau parti de la province. Et elle est noble, au moins,
celle-là!» Ce dernier mot fut dit contre les Vilquin avec lesquels on
n'avait pas pu s'entendre, après avoir eu l'humiliation d'aller chez
eux.

Tels sont les petits événements qui devaient introduire un personnage
de plus dans cette scène domestique, contrairement aux lois d'Aristote
et d'Horace; mais le portrait et la biographie de ce personnage, si
tardivement venu, n'y causeront pas de longueur, vu son exiguïté.
Monsieur le duc ne tiendra pas plus de place ici qu'il n'en tiendra
dans l'Histoire. Sa Seigneurie monsieur le duc d'Hérouville, un fruit
de l'automne matrimonial du dernier gouverneur de Normandie, est né
pendant l'émigration, en 1796, à Vienne. Revenu avec le Roi en 1814, le
vieux maréchal, père du duc actuel, mourut en 1819 sans avoir pu marier
son fils, quoiqu'il fût duc de Nivron; il ne lui laissa que l'immense
château d'Hérouville, le parc, quelques dépendances et une ferme assez
péniblement rachetée, en tout quinze mille francs de rente. Louis XVIII
donna la charge de Grand-Écuyer au fils, qui, sous Charles X, eut les
douze mille francs de pension accordés aux pairs de France pauvres.
Qu'étaient les appointements de Grand-Écuyer et vingt-sept mille francs
de rente pour cette famille? A Paris, le jeune duc avait, il est vrai,
les voitures du Roi, son hôtel rue Saint-Thomas-du-Louvre, à la Grande
Écurie; mais ses appointements défrayaient son hiver et les vingt-sept
mille francs défrayaient l'été dans la Normandie. Si ce grand seigneur
restait encore garçon, il y avait moins de sa faute que de celle de sa
tante, qui ne connaissait pas les fables de la Fontaine. Mademoiselle
d'Hérouville eut des prétentions énormes, en désaccord avec l'esprit
du siècle, car les grands noms sans argent ne pouvaient guère trouver
de riches héritières dans la haute noblesse française, déjà bien
embarrassée d'enrichir ses fils ruinés par le partage égal des biens.
Pour marier avantageusement le jeune duc d'Hérouville, il aurait fallu
caresser les grandes maisons de Banque, et la hautaine fille des
d'Hérouville les froissa toutes par des mots sanglants. Pendant les
premières années de la Restauration, de 1817 à 1825, tout en cherchant
des millions, mademoiselle d'Hérouville refusa mademoiselle Mongenod,
fille du banquier, de qui se contenta monsieur de Fontaine. Enfin,
après de belles occasions manquées par sa faute, elle trouvait en ce
moment la fortune des Nucingen trop turpidement ramassée pour se prêter
à l'ambition de madame de Nucingen, qui voulait faire de sa fille
une duchesse. Le Roi, dans le désir de rendre aux d'Hérouville leur
splendeur, avait presque ménagé ce mariage, et il taxa publiquement
mademoiselle d'Hérouville de folie. La tante rendit ainsi son neveu
ridicule, et le duc prêtait au ridicule. En effet, quand les grandes
choses humaines s'en vont, elles laissent des miettes, des _frusteaux_,
dirait Rabelais, et la Noblesse française nous montre en ce siècle
beaucoup trop de restes. Certes, dans cette longue histoire des mœurs,
ni le Clergé ni la Noblesse n'ont à se plaindre. Ces deux grandes et
magnifiques nécessités sociales y sont bien représentées; mais ne
serait-ce pas renoncer au beau titre d'historien que de n'être pas
impartial, que de ne pas montrer ici la dégénérescence de la race,
comme vous trouverez ailleurs la figure de l'Émigré dans le comte de
Mortsauf (voyez _le Lis dans la Vallée_), et toutes les noblesses
de la Noblesse dans le marquis d'Espard (voyez _l'Interdiction_).
Comment la race des forts et des vaillants, comment la maison de ces
fiers d'Hérouville, qui donnèrent le fameux maréchal à la Royauté, des
cardinaux à l'Église, des capitaines aux Valois, des preux à Louis XIV,
aboutissait-elle à un être frêle, et plus petit que Butscha? C'est
une question qu'on peut se faire dans plus d'un salon de Paris, en
entendant annoncer plus d'un grand nom de France et voyant entrer un
homme petit, fluet, mince; qui semble n'avoir que le souffle, ou de
hâtifs vieillards, ou quelque création bizarre chez qui l'observateur
recherche à grand'peine un trait où l'imagination puisse retrouver les
signes d'une ancienne grandeur. Les dissipations du règne de Louis XV,
les orgies de ce temps égoïste et funeste, ont produit la génération
étiolée chez laquelle les manières seules survivent aux grandes
qualités évanouies. Les formes, voilà le seul héritage que conservent
les nobles. Aussi, à part quelques exceptions, peut-on expliquer
l'abandon dans lequel Louis XVI a péri, par le pauvre reliquat du règne
de madame de Pompadour. Blond, pâle et mince, le Grand-Écuyer, jeune
homme aux yeux bleus, ne manquait pas d'une certaine dignité dans la
pensée; mais sa petite taille et les fautes de sa tante qui l'avaient
conduit à courtiser vainement les Vilquin, lui donnaient une excessive
timidité. Déjà la famille d'Hérouville avait failli périr par le
fait d'un avorton (voyez _l'Enfant maudit_, ÉTUDES PHILOSOPHIQUES).
Le Grand-Maréchal, car on appelait ainsi dans la famille celui que
Louis XIII avait fait duc, s'était marié à quatre-vingt-deux ans,
et naturellement la famille avait continué. Néanmoins le jeune duc
aimait les femmes; mais il les mettait trop haut, il les respectait
trop, il les adorait, et il n'était à son aise qu'avec celles qu'on ne
respecte pas. Ce caractère l'avait conduit à mener une vie en partie
double. Il prenait sa revanche avec les femmes faciles des adorations
auxquelles il se livrait dans les salons, ou, si vous voulez, dans les
boudoirs du faubourg Saint-Germain. Ces mœurs et sa petite taille,
sa figure souffrante, ses yeux bleus tournés à l'extase, avaient
ajouté, très injustement d'ailleurs, au ridicule versé sur sa personne,
car il était plein de délicatesse et d'esprit; mais son esprit sans
petillement ne se manifestait que quand il se sentait à l'aise. Aussi
Fanny-Beaupré, l'actrice qui passait pour être à prix d'or sa meilleure
amie, disait-elle de lui:--«C'est un bon vin, mais si bien bouché,
qu'on y casse ses tire-bouchons!» La belle duchesse de Maufrigneuse,
que le Grand-Écuyer ne pouvait qu'adorer, l'accabla par un mot qui,
malheureusement, se répéta comme toutes les jolies médisances.--«Il
me fait l'effet, dit-elle, d'un bijou finement travaillé qu'on montre
beaucoup plus qu'on ne s'en sert, et qui reste dans du coton.» Il n'y
eut pas jusqu'au nom de la charge de Grand-Écuyer qui ne fît rire,
par le contraste, le bon Charles X, quoique le duc d'Hérouville fût
un excellent cavalier. Les hommes sont comme les livres, ils sont
quelquefois appréciés trop tard.

Modeste avait entrevu le duc d'Hérouville pendant le séjour
infructueux qu'il fit chez les Vilquin; et, en le voyant passer,
toutes ces réflexions lui vinrent presque involontairement à l'esprit.
Mais, dans les circonstances où elle se trouvait, elle comprit combien
la recherche du duc d'Hérouville était importante pour n'être à la
merci d'aucun Canalis.

--Je ne vois pas pourquoi, dit-elle à Latournelle, le duc d'Hérouville
ne serait pas admis? Je passe, malgré notre indigence, reprit-elle en
regardant son père avec malice, à l'état d'héritière. Aussi finirai-je
par publier un programme... N'avez-vous pas vu combien les regards de
Gobenheim ont changé depuis une semaine? il est au désespoir de ne
pas pouvoir mettre ses parties de whist sur le compte d'une adoration
muette de ma personne.

--Chut! mon cœur, dit madame Latournelle, le voici.

--Le père Althor est au désespoir, dit Gobenheim à monsieur Mignon en
entrant.

--Et pourquoi?... demanda le comte de La Bastie.

--Vilquin, dit-on, va manquer, et la Bourse vous croit riche de
plusieurs millions...

--On ne sait pas, répliqua Charles Mignon très sèchement, quels sont
mes engagements aux Indes, et je ne me soucie pas de mettre le public
dans la confidence de mes affaires.--Dumay, dit-il à l'oreille de son
ami, si Vilquin est gêné, nous pourrions rentrer dans ma campagne, en
lui rendant le prix qu'il en a donné, comptant.

Telles furent les préparations dues au hasard, au milieu desquelles,
le dimanche matin, Canalis et La Brière arrivèrent, un courrier en
avant, au pavillon de madame Amaury. On apprit que le duc d'Hérouville,
sa sœur et sa tante devaient arriver le mardi, sous prétexte de
santé, dans une maison louée à Graville. Ce concours fit dire à la
Bourse que, grâce à mademoiselle Mignon, les loyers allaient hausser
à Ingouville.--Elle en fera, si cela continue, un hôpital, dit
mademoiselle Vilquin la cadette, au désespoir de ne pas être duchesse.

L'éternelle comédie de _l'Héritière_, qui devait se jouer au Chalet,
pourrait certes, dans les dispositions où se trouvait Modeste, et
d'après sa plaisanterie, se nommer _le programme d'une jeune fille_,
car elle était bien décidée, après la perte de ses illusions, à
ne donner sa main qu'à l'homme dont les qualités la satisferaient
pleinement.

Le lendemain de leur arrivée, les deux rivaux, encore amis intimes,
se préparèrent à faire leur entrée, le soir, au Chalet. Ils avaient
donné tout leur dimanche et le lundi matin à leurs déballages, à la
prise de possession du pavillon de madame Amaury et aux arrangements
que nécessite un séjour d'un mois. D'ailleurs, autorisé par son
état d'apprenti ministre à se permettre bien des roueries, le poëte
calculait tout; il voulut donc mettre à profit le tapage probable que
devait faire son arrivée au Havre, et dont quelques échos retentiraient
au Chalet. En sa qualité d'homme fatigué, Canalis ne sortit pas. La
Brière alla deux fois se promener devant le Chalet, car il aimait
avec une sorte de désespoir, il avait une terreur profonde d'avoir
déplu, son avenir lui semblait couvert de nuages épais. Les deux amis
descendirent pour dîner le lundi, tous deux habillés pour la première
visite, la plus importante de toutes. La Brière s'était mis comme il
l'était le fameux dimanche à l'église; mais il se regardait comme le
satellite d'un astre, et s'abandonnait aux hasards de sa situation.
Canalis, lui, n'avait pas négligé l'habit noir, ni ses ordres, ni cette
élégance de salon, perfectionnée dans ses relations avec la duchesse
de Chaulieu, sa protectrice, et avec le plus beau monde du faubourg
Saint-Germain. Toutes les minuties du dandysme, Canalis les avait
observées, tandis que le pauvre La Brière allait se montrer dans le
laisser-aller de l'homme sans espérance.

En servant ses deux maîtres à table, Germain ne put s'empêcher de
sourire de ce contraste. Au second service, il entra d'un air assez
diplomatique, ou, pour mieux dire, inquiet.

--Monsieur le baron, dit-il à Canalis et à demi-voix, sait-il que
monsieur le Grand-Écuyer arrive à Graville pour se guérir de la même
maladie qui tient monsieur de La Brière et monsieur le baron?

--Le petit duc d'Hérouville? s'écria Canalis.

--Oui, monsieur.

--Il viendrait pour mademoiselle de La Bastie? demanda La Brière en
rougissant.

--Pour mademoiselle Mignon! répondit Germain.

--Nous sommes joués! s'écria Canalis en regardant La Brière.

--Ah! répliqua vivement Ernest, voilà le premier _nous_ que tu dis
depuis notre départ. Jusqu'à présent tu disais, _je_!

--Tu me connais, répondit Melchior en laissant échapper un éclat de
rire. Mais nous ne sommes pas en état de lutter contre une Charge de
la couronne, contre le titre de duc et pair, ni contre les marais que
le Conseil d'État vient d'attribuer, sur mon rapport, à la maison
d'Hérouville.

--Sa Seigneurie, dit La Brière avec une malice pleine de sérieux,
t'offre une fiche de consolation dans la personne de sa sœur.

En ce moment on annonça monsieur le comte de La Bastie: les deux jeunes
gens se levèrent en l'entendant, et La Brière alla vivement au-devant
de lui pour lui présenter Canalis.

--J'avais à vous rendre la visite que vous m'avez faite à Paris, dit
Charles Mignon au jeune Référendaire, et je savais en venant ici que
j'aurais le double plaisir de voir l'un de nos grands poëtes actuels.

--Grand?... Monsieur, répondit le poëte en souriant, il ne peut plus
y avoir rien de grand dans un siècle à qui le règne de Napoléon sert
de préface. Nous sommes d'abord une peuplade de soi-disant grands
poëtes!... Puis, les talents secondaires jouent si bien le génie,
qu'ils ont rendu toute grande illustration impossible.

--Est-ce la raison qui vous jette dans la politique? demanda le comte
de La Bastie.

--Même chose dans cette sphère, dit le poëte. Il n'y aura plus de
grands hommes d'État, il y aura seulement des hommes qui toucheront
plus ou moins aux événements. Tenez, monsieur, sous le régime que nous
a fait la Charte qui prend la cote des contributions pour une cotte
d'armes, il n'y a de solide que ce que vous êtes allé chercher en
Chine, la fortune!

Satisfait de lui-même et content de l'impression qu'il faisait sur le
futur beau-père, Melchior se tourna vers Germain.

--Vous servirez le café dans le salon, dit-il en invitant le négociant
à quitter la salle à manger.

--Je vous remercie, monsieur le comte, dit alors La Brière, de me
sauver ainsi l'embarras où j'étais pour introduire chez vous mon ami.
Avec beaucoup d'âme, vous avez encore de l'esprit...

--Bah! l'esprit qu'ont tous les Provençaux, dit Charles Mignon.

--Ah! vous êtes de la Provence?... s'écria Canalis.

--Excusez mon ami, dit La Brière, il n'a pas, comme moi, étudié
l'histoire des La Bastie.

A cette observation d'_ami_, Canalis jeta sur Ernest un regard profond.

--Si votre santé vous le permet, dit le Provençal au grand poëte, je
réclame l'honneur de vous recevoir ce soir sous mon toit, ce sera une
journée à marquer, comme dit l'ancien, _albo notanda lapillo_. Quoique
nous soyons assez embarrassés de recevoir une si grande gloire dans
une si petite maison, vous satisferez l'impatience de ma fille dont
l'admiration pour vous va jusqu'à mettre vos vers en musique.

--Vous avez mieux que la gloire, dit Canalis, vous y possédez la
beauté, s'il faut en croire Ernest.

--Oh! une bonne fille que vous trouverez bien provinciale, dit Charles.

--Une provinciale recherchée, dit-on, par le duc d'Hérouville, s'écria
Canalis d'un ton sec.

--Oh! reprit monsieur Mignon avec la perfide bonhomie du méridional, je
laisse ma fille libre. Les ducs, les princes, les simples particuliers,
tout m'est indifférent, même un homme de génie. Je ne veux prendre
aucun engagement, et le garçon que ma Modeste choisira sera mon gendre,
ou, plutôt, mon fils, dit-il en regardant La Brière. Que voulez-vous?
madame de La Bastie est Allemande, elle n'admet pas notre étiquette,
et moi je me laisse mener par mes deux femmes. J'ai toujours aimé
mieux être dans la voiture que sur le siége. Nous pouvons parler de
ces choses sérieuses en riant, car nous n'avons pas encore vu le
duc d'Hérouville, et je ne crois pas plus aux mariages faits par
procuration qu'aux prétendus imposés par les parents.

--C'est une déclaration aussi désespérante qu'encourageante pour deux
jeunes gens qui veulent chercher la pierre philosophale du bonheur dans
le mariage, dit Canalis.

--Ne croyez-vous pas utile, nécessaire et politique, de stipuler la
parfaite liberté des parents, de la fille et des prétendus? demanda
Charles Mignon.

Canalis, sur un regard de La Brière, garda le silence, la conversation
devint banale; et, après quelques tours de jardin, le père se retira,
comptant sur la visite des deux amis.

--C'est notre congé, s'écria Canalis, tu l'as compris comme moi.
D'ailleurs, à sa place, moi je ne balancerais pas entre le Grand-Écuyer
et nous deux, quelque charmants que nous puissions être.

--Je ne le pense pas, répondit La Brière. Je crois que ce brave soldat
est venu pour satisfaire son impatience de te voir, et nous déclarer
sa neutralité, tout en nous ouvrant sa maison. Modeste, éprise de ta
gloire et trompée par ma personne, se trouve tout simplement entre la
Poésie et le Positif. J'ai le malheur d'être le Positif.

--Germain, dit Canalis au valet de chambre qui vint desservir le café,
faites atteler. Dans une demi-heure nous partons, nous nous promènerons
avant d'aller au Chalet.

Les deux jeunes gens étaient aussi impatients l'un que l'autre de voir
Modeste, mais La Brière redoutait cette entrevue, et Canalis y marchait
avec une confiance pleine de fatuité. L'élan d'Ernest vers le père et
la flatterie par laquelle il venait de caresser l'orgueil nobiliaire du
négociant en faisant apercevoir la maladresse de Canalis, déterminèrent
le poëte à prendre un rôle. Melchior résolut, tout en déployant ses
séductions, de jouer l'indifférence, de paraître dédaigner Modeste, et
de piquer ainsi l'amour-propre de la jeune fille. Élève de la belle
duchesse de Chaulieu, il se montrait en ceci digne de sa réputation
d'homme connaissant bien les femmes, qu'il ne connaissait pas, comme il
arrive à ceux qui sont les heureuses victimes d'une passion exclusive.
Pendant que le pauvre Ernest, confiné dans son coin de calèche, abîmé
dans les terreurs du véritable amour et pressentant la colère, le
mépris, le dédain, toutes les foudres d'une jeune fille blessée et
offensée, gardait un morne silence, Canalis se préparait non moins
silencieusement, comme un acteur prêt à jouer un rôle important dans
quelque pièce nouvelle. Certes ni l'un ni l'autre, ils ne ressemblaient
à deux hommes heureux. Il s'agissait d'ailleurs pour Canalis d'intérêts
graves. Pour lui, la seule velléité du mariage emportait la rupture de
l'amitié sérieuse qui le liait, depuis dix ans bientôt, à la duchesse
de Chaulieu. Quoiqu'il eût coloré son voyage par le vulgaire prétexte
de ses fatigues auquel les femmes ne croient jamais, même quand il est
vrai, sa conscience le tourmentait un peu; mais le mot conscience parut
si jésuitique à La Brière, qu'il haussa les épaules quand le poëte lui
fit part de ses scrupules.

--Ta conscience, mon ami, me semble tout bonnement la crainte de perdre
des plaisirs de vanité, des avantages très réels et une habitude, en
perdant l'affection de madame de Chaulieu; car, si tu réussis auprès
de Modeste, tu renonceras sans regret aux fades regains d'une passion
très fauchée depuis huit ans. Dis que tu trembles de déplaire à ta
protectrice, si elle apprend le motif de ton séjour ici, je te croirai
facilement. Renoncer à la duchesse et ne pas réussir au Chalet, c'est
jouer trop gros jeu. Tu prends l'effet de cette alternative pour des
remords.

--Tu ne comprends rien aux sentiments, dit Canalis impatienté comme un
homme à qui l'on dit la vérité quand il demande un compliment.

--C'est ce qu'un bigame devrait répondre à douze jurés, répliqua La
Brière en riant.

Cette épigramme fit encore une impression désagréable sur Canalis; il
trouva La Brière trop spirituel et trop libre pour un secrétaire.

L'arrivée d'une calèche splendide, conduite par un cocher à la livrée
de Canalis, fit d'autant plus de sensation au Chalet que l'on y
attendait les deux prétendants, et que tous les personnages de cette
histoire, moins le duc et Butscha, s'y trouvaient.

--Lequel est le poëte? demanda madame Latournelle à Dumay dans
l'embrasure de la croisée où elle vint se poster au bruit de la voiture.

--Celui qui marche en tambour-major, répondit le caissier.

--Ah! dit la notaresse en examinant Melchior qui se balançait en homme
regardé.

Quoique trop sévère, l'appréciation de Dumay, homme simple s'il en
fut jamais, a quelque justesse. Par la faute de la grande dame qui
le flattait excessivement et le gâtait comme toutes les femmes plus
âgées que leurs adorateurs les flatteront et les gâteront toujours,
Canalis était alors au moral une espèce de Narcisse. Une femme d'un
certain âge, qui veut s'attacher à jamais un homme, commence par en
diviniser les défauts, afin de rendre impossible toute rivalité; car
une rivale n'est pas de prime abord dans le secret de cette superfine
flatterie à laquelle un homme s'habitue assez facilement. Les fats
sont le produit de ce travail féminin, quand ils ne sont pas fats de
naissance. Canalis, pris jeune par la belle duchesse de Chaulieu,
se justifia donc à lui-même ses affectations en se disant qu'elles
plaisaient à cette femme dont le goût faisait loi. Quoique ces
nuances soient d'une excessive délicatesse, il n'est pas impossible
de les indiquer. Ainsi, Melchior possédait un talent de lecture fort
admiré que de trop complaisants éloges avaient amené dans une voie
d'exagération où ni le poëte ni l'acteur ne s'arrêtent, et qui fit dire
de lui (toujours par de Marsay) qu'il ne déclamait pas, mais qu'il
bramait ses vers, tant il allongeait les sons en s'écoutant lui-même.
En argot de coulisse, Canalis _prenait des temps_ un peu _longuets_.
Il se permettait des œillades interrogatives à son public, des poses
de satisfaction, et ces ressources de jeu appelées par les acteurs
_des balançoires_, expression pittoresque comme tout ce que crée le
peuple artiste. Canalis eut d'ailleurs des imitateurs et fut chef
d'école en ce genre. Cette emphase de mélopée avait légèrement atteint
sa conversation, il y portait un ton déclamatoire, ainsi qu'on l'a vu
dans son entretien avec Dumay. Une fois l'esprit devenu comme ultra
coquet, les manières s'en ressentirent. Aussi Canalis avait-il fini par
scander sa démarche, inventer des attitudes, se regarder à la dérobée
dans les glaces, et faire concorder ses discours à la façon dont il
se campait. Il se préoccupait tant de l'effet à produire, que plus
d'une fois, un railleur, Blondet, avait parié l'interloquer, et avec
succès, en dirigeant un regard obstiné sur la frisure du poëte, sur ses
bottes ou sur les basques de son habit. Après dix années, ces grâces,
qui commencèrent par avoir pour passe-port une jeunesse florissante,
étaient devenues d'autant plus vieillottes que Melchior paraissait
usé. La vie du monde est aussi fatigante pour les hommes que pour les
femmes, et peut-être les vingt années que la duchesse avait de plus
que Canalis pesaient-elles plus sur lui que sur elle, car le monde la
voyait toujours belle, sans rides, sans rouge et sans cœur. Hélas!
ni les hommes ni les femmes n'ont d'ami pour les avertir au moment où
le parfum de leur modestie se rancit, où la caresse de leur regard
est comme une tradition de théâtre, où l'expression de leur visage
se change en minauderie, et où les artifices de leur esprit laissent
apercevoir leurs carcasses roussies. Il n'y a que le génie qui sache se
renouveler comme le serpent; et, en fait de grâce comme en tout, il n'y
a que le cœur qui ne vieillisse pas. Les gens de cœur sont simples.
Or, Canalis, vous le savez, a le cœur sec. Il abusait de la beauté de
son regard en lui donnant, hors de propos, la fixité que la méditation
prête aux yeux. Enfin, pour lui, les éloges étaient un commerce où il
voulait trop gagner. Sa manière de complimenter, charmante pour les
gens superficiels, pouvait aux gens délicats paraître insultante par sa
banalité, par l'aplomb d'une flatterie où l'on devinait un parti pris.
En effet, Melchior mentait comme un courtisan. Il avait dit sans pudeur
au duc de Chaulieu qui fit peu d'effet à la tribune quand il fut obligé
d'y monter comme ministre des Affaires Étrangères:--Votre Excellence a
été sublime! Combien d'hommes eussent été, comme Canalis, opérés de
leurs affectations par l'insuccès administré par petites doses!... Ces
défauts, assez légers dans les salons dorés du faubourg Saint-Germain,
où chacun apporte avec exactitude sa quote part de ridicules, et où
cette espèce de jactance, d'apprêt, de tension, si vous voulez, a
pour cadre un luxe excessif, des toilettes somptueuses qui peut-être
en sont l'excuse, devaient trancher énormément au fond de la province
dont les ridicules appartiennent à un genre opposé. Canalis, à la
fois tendu et maniéré, ne pouvait d'ailleurs point se métamorphoser,
il avait eu le temps de se refroidir dans le moule où l'avait jeté la
duchesse; et, de plus, il était très Parisien, ou, si vous voulez,
très Français. Le Parisien s'étonne que tout ne soit pas partout
comme à Paris, et le Français, comme en France. Le bon goût consiste
à se conformer aux manières des étrangers sans néanmoins trop perdre
de son caractère propre, comme le faisait Alcibiade, ce modèle des
_gentlemen_. La véritable grâce est élastique. Elle se prête à toutes
les circonstances, elle est en harmonie avec tous les milieux sociaux,
elle sait mettre une robe de petite étoffe, remarquable seulement par
la façon, pour aller dans la rue, au lieu d'y traîner les plumes et les
ramages éclatants que certaines bourgeoises y promènent. Or, Canalis,
conseillé par une femme qui l'aimait plus pour elle que pour lui-même,
voulait faire loi, être partout ce qu'il était. Il croyait, erreur que
partagent quelques uns des grands hommes de Paris, porter son public
particulier avec lui.

Tandis que le poëte accomplissait au salon une entrée étudiée, La
Brière s'y glissa comme un chien qui craint de recevoir des coups.

--Eh! voilà mon soldat! dit Canalis en apercevant Dumay après avoir
adressé un compliment à madame Mignon et salué les femmes. Vos
inquiétudes sont calmées, n'est-ce pas? reprit-il en lui tendant la
main avec emphase; mais à l'aspect de mademoiselle, on les conçoit dans
toute leur étendue. Je parlais des créatures terrestres, et non des
anges.

Chacun, par son attitude, demandait le mot de cette énigme.

--Ah! je compterai comme un triomphe, reprit le poëte en comprenant
l'explication que chacun désirait, d'avoir ému l'un de ces hommes de
fer que Napoléon avait su trouver pour en faire le pilotis sur lequel
il essaya de fonder un empire trop colossal pour être durable. A de
telles choses, le temps seul peut servir de ciment! Mais est-ce bien
un triomphe dont je doive m'enorgueillir? Je n'y suis pour rien. Ce fut
le triomphe de l'idée sur le fait. Vos batailles, mon cher monsieur
Dumay, vos charges héroïques, monsieur le comte, enfin la guerre fut
la forme qu'empruntait la pensée de Napoléon. De toutes ces choses,
qu'en reste-t-il? l'herbe qui les couvre n'en sait rien, les moissons
n'en diraient pas la place; et, sans l'historien, sans notre écriture,
l'avenir ignorerait ce temps héroïque! Ainsi vos quinze ans de luttes
ne sont plus que des idées, et c'est ce qui sauvera l'Empire, les
poëtes en feront un poëme! Un pays qui sait gagner de telles batailles
doit savoir les chanter!

Canalis s'arrêta pour recueillir, par un regard jeté sur les figures,
le tribut d'étonnement que lui devaient des provinciaux.

--Vous ne pouvez pas douter, monsieur, du chagrin que j'ai de ne pas
vous voir, dit madame Mignon, à la manière dont vous me dédommagez par
le plaisir que vous me donnez à vous écouter.

Décidée à trouver Canalis sublime, Modeste, mise comme elle l'était
le jour où cette histoire commença, restait ébahie, et avait lâché sa
broderie qui ne tenait plus à ses doigts que par l'aiguillée de coton.

--Modeste, voici monsieur de La Brière. Monsieur Ernest, voici ma
fille, dit Charles en trouvant le secrétaire un peu trop humblement
placé.

La jeune fille salua froidement Ernest, en lui jetant un regard qui
devait prouver à tout le monde qu'elle le voyait pour la première fois.

--Pardon, monsieur, lui dit-elle sans rougir, la vive admiration que je
professe pour le plus grand de nos poëtes est, aux yeux de mes amis,
une excuse suffisante de n'avoir aperçu que lui.

Cette voix fraîche et accentuée comme celle, si célèbre, de
mademoiselle Mars, charma le pauvre Référendaire, déjà ébloui de la
beauté de Modeste, et il répondit dans sa surprise un mot sublime, s'il
eût été vrai:--Mais c'est mon ami, dit-il.

--Alors, vous m'avez pardonné, répliqua-t-elle.

--C'est plus qu'un ami, s'écria Canalis en prenant Ernest par l'épaule
et s'y appuyant comme Alexandre sur Éphestion, nous nous aimons comme
deux frères.....

Madame Latournelle coupa net la parole au grand poëte, en montrant
Ernest au petit notaire, et lui disant:--Monsieur n'est-il pas
l'inconnu que nous avons vu à l'église?

--Et pourquoi pas?... répliqua Charles Mignon en voyant rougir Ernest.

Modeste demeura froide, et reprit sa broderie.

--Madame peut avoir raison, je suis venu deux fois au Havre, répondit
La Brière qui s'assit à côté de Dumay.

Canalis, émerveillé de la beauté de Modeste, se méprit à l'admiration
qu'elle exprimait, et se flatta d'avoir complétement réussi dans ses
effets.

--Je croirais un homme de génie sans cœur, s'il n'avait pas auprès de
lui quelque amitié dévouée, dit Modeste pour relever la conversation
interrompue par la maladresse de madame Latournelle.

--Mademoiselle, le dévouement d'Ernest pourrait me faire croire que
je vaux quelque chose, dit Canalis, car ce cher Pylade est rempli de
talent, il a été la moitié du plus grand ministre que nous ayons eu
depuis la paix. Quoiqu'il occupe une magnifique position, il a consenti
à être mon précepteur en politique; il m'apprend les affaires, il me
nourrit de son expérience, tandis qu'il pourrait aspirer à de plus
hautes destinées. Oh! il vaut mieux que moi... A un geste que fit
Modeste, Melchior dit avec grâce:--La poésie que j'exprime, il l'a dans
le cœur; et si je parle ainsi devant lui, c'est qu'il a la modestie
d'une religieuse.

--Assez, assez, dit La Brière qui ne savait quelle contenance tenir, tu
as l'air, mon cher, d'une mère qui veut marier sa fille.

--Et comment, monsieur, dit Charles Mignon en s'adressant à Canalis,
pouvez-vous penser à devenir un homme politique?

--Pour un poëte, c'est abdiquer, dit Modeste, la politique est la
ressource des hommes positifs...

--Ah! mademoiselle, aujourd'hui la tribune est le plus grand théâtre
du monde, elle a remplacé le champ clos de la chevalerie; elle sera le
rendez-vous de toutes les intelligences, comme l'armée était naguère
celui de tous les courages.

Canalis enfourcha son cheval de bataille, il parla pendant dix
minutes sur la vie politique:--La poésie était la préface de l'homme
d'État.--Aujourd'hui, l'orateur devenait un généralisateur sublime,
le pasteur des idées.--Quand le poëte pouvait indiquer à son pays
le chemin de l'avenir, cessait-il donc d'être lui-même?--Il cita
Chateaubriand, en prétendant qu'il serait un jour plus considérable par
le côté politique que par le côté littéraire.--La tribune française
allait être le phare de l'Humanité.--Maintenant les luttes orales
avaient remplacé celles du champ de bataille.--Telle séance de la
Chambre valait Austerlitz, et les orateurs s'y montraient à la hauteur
des généraux, ils y perdaient autant d'existence, de courage, de force,
ils s'y usaient autant que ceux-ci à faire la guerre.--La parole
n'était-elle pas une des plus effrayantes prodigalités de fluide vital
que l'homme pouvait se permettre, etc., etc.

Cette improvisation composée des lieux communs modernes, mais revêtu
d'expressions sonores, de mots nouveaux, et destinée à prouver que le
baron de Canalis devait être un jour une des gloires de la tribune,
produisit une profonde impression sur le notaire, sur Gobenheim, sur
madame de Latournelle et sur madame Mignon. Modeste était comme à un
spectacle et enthousiaste de l'acteur, absolument comme Ernest devant
elle; car, si le Référendaire savait toutes ces phrases par cœur, il
écoutait par les yeux de la jeune fille en s'en éprenant à devenir
fou. Pour cet amoureux vrai, Modeste venait d'éclipser les différentes
Modestes qu'il avait créées en lisant ses lettres ou en y répondant.

Cette visite, dont la durée fut déterminée à l'avance par Canalis, qui
ne voulait pas laisser à ses admirateurs le temps de se blaser, finit
par une invitation à dîner pour le lundi suivant.

--Nous ne serons plus au Chalet, dit le comte de La Bastie, il
redevient l'habitation de Dumay. Je rentre dans mon ancienne maison
par un contrat à réméré, de six mois de durée, que j'ai signé tout à
l'heure avec monsieur Vilquin, chez mon ami Latournelle...

--Je souhaite, dit Dumay, que Vilquin ne puisse pas vous rendre la
somme que vous venez de lui prêter...

--Vous serez là, dit Canalis, dans une demeure en harmonie avec votre
fortune...

--Avec la fortune qu'on me suppose, répondit vivement Charles Mignon.

--Il serait malheureux, dit Canalis en se retournant vers Modeste et en
faisant un salut charmant, que cette madone n'eût pas un cadre digne de
ses divines perfections.

Ce fut tout ce que Canalis dit de Modeste, car il avait affecté de
ne pas la regarder, et de se comporter en homme à qui toute idée de
mariage était interdite.

--Ah! ma chère madame Mignon, il a bien de l'esprit, dit la notaresse
au moment où les deux Parisiens faisaient crier le sable du jardinet
sous leurs pieds.

--Est-il riche? voilà la question, répondit Gobenheim.

Modeste était à la fenêtre, ne perdant pas un seul des mouvements du
grand poëte, et n'ayant pas un regard pour Ernest de La Brière. Quand
monsieur Mignon rentra, quand Modeste, après avoir reçu le dernier
salut des deux amis lorsque la calèche tourna, se fut remise à sa
place, il y eut une de ces profondes discussions comme en font les
gens de la province sur les gens de Paris, à une première entrevue.
Gobenheim répéta son mot:--Est-il riche? au concert d'éloges que firent
madame Latournelle, Modeste et sa mère.

--Riche? répondit Modeste. Et qu'importe! ne voyez-vous pas que
monsieur de Canalis est un de ces hommes destinés à occuper les plus
hautes places dans l'État; il a plus que de la fortune, il possède les
moyens de la fortune.

--Il sera ministre ou ambassadeur, dit monsieur Mignon.

--Les contribuables pourraient tout de même avoir à payer les frais de
son enterrement, dit le petit Latournelle.

--Eh! pourquoi? dit Charles Mignon.

--Il me paraît homme à manger toutes les fortunes dont les moyens lui
sont si libéralement accordés par mademoiselle Modeste.

--Comment Modeste ne serait-elle pas libérale envers un poëte qui la
traite de madone? dit le petit Dumay, fidèle à la répulsion que Canalis
lui avait inspirée.

Gobenheim apprêtait la table de whist avec d'autant plus de persistance
que, depuis le retour de monsieur Mignon, Latournelle et Dumay
s'étaient laissés aller à jouer dix sous la fiche.

--Eh bien! mon petit ange, dit le père à sa fille dans l'embrasure
d'une fenêtre, avoue que papa pense à tout. En huit jours, si tu donnes
tes ordres ce soir à ton ancienne couturière de Paris et à tous tes
fournisseurs, tu pourras te montrer dans toute la splendeur d'une
héritière, de même que j'aurai le temps de nous installer dans notre
maison. Tu as un joli poney, songe à te faire faire un costume de
cheval, le Grand-Écuyer mérite cette attention...

--D'autant plus que nous avons du monde à promener, dit Modeste sur les
joues de qui reparaissaient les couleurs de la santé.

--Le secrétaire, dit madame Mignon, n'a pas dit grand'chose.

--C'est un petit sot, répondit madame Latournelle. Le poëte a eu des
attentions pour tout le monde. Il a su remercier Latournelle de ses
soins pour la location de son pavillon en me disant qu'il semblait
avoir consulté le goût d'une femme. Et l'autre restait là, sombre comme
un Espagnol, les yeux fixes, ayant l'air de vouloir avaler Modeste.
S'il m'avait regardée, il m'aurait fait peur.

--Il a un joli son de voix, répondit madame Mignon.

--Il sera sans doute venu prendre des renseignements sur la maison
Mignon, pour le compte du poëte, dit Modeste en guignant son père, car
c'est bien lui que nous avons vu dans l'église.

Madame Dumay, madame et monsieur Latournelle, acceptèrent cette façon
d'expliquer le voyage d'Ernest.

--Sais-tu, Ernest, s'écria Canalis à vingt pas du Chalet, que je ne
vois pas dans le monde, à Paris, une seule personne à marier comparable
à cette adorable fille!

--Eh! tout est dit, répliqua La Brière avec une amertume concentrée,
elle t'aime, ou, si tu le veux, elle t'aimera. Ta gloire a fait la
moitié du chemin. Bref, tout est à ta disposition. Tu retourneras là
seul. Modeste a pour moi le plus profond mépris, elle a raison, et je
ne vois pas pourquoi je me condamnerais au supplice d'aller admirer,
désirer, adorer ce que je ne puis jamais posséder.

Après quelques propos de condoléance où perçait la satisfaction d'avoir
fait une nouvelle édition de la phrase de César, Canalis laissa voir le
désir d'en finir avec la duchesse de Chaulieu. La Brière, ne pouvant
supporter cette conversation, allégua la beauté d'une nuit douteuse
pour se faire mettre à terre, et courut comme un insensé vers la
côte où il resta jusqu'à dix heures et demie, en proie à une espèce
de démence, tantôt marchant à pas précipités et se livrant à des
monologues, tantôt restant debout ou s'asseyant, sans s'apercevoir de
l'inquiétude qu'il donnait à deux douaniers en observation. Après avoir
aimé la spirituelle instruction et la candeur agressive de Modeste,
il venait de joindre l'adoration de la beauté, c'est-à-dire l'amour
sans raison, l'amour inexplicable, à toutes les raisons qui l'avaient
amené, dix jours auparavant, dans l'église du Havre. Il revint au
Chalet, où les chiens des Pyrénées aboyèrent tellement après lui qu'il
ne put s'adonner au plaisir de contempler les fenêtres de Modeste. En
amour, toutes ces choses ne comptent pas plus à l'amant que les travaux
couverts par la dernière couche ne comptent au peintre; mais elles sont
tout l'amour, comme les peines enfouies sont l'art tout entier: il en
sort un grand peintre et un amant véritable que la femme et le public
finissent, souvent trop tard, par adorer.

--Eh bien! s'écria-t-il, je resterai, je souffrirai, je la verrai, je
l'aimerai pour moi seul, égoïstement! Modeste sera mon soleil, ma vie,
je respirerai par son souffle, je jouirai de ses joies, je maigrirai de
ses chagrins, fût-elle la femme de cet égoïste de Canalis...

--Voilà ce qui s'appelle aimer! monsieur, dit une voix qui partit
d'un buisson sur le bord du chemin. Ah çà! tout le monde aime donc
mademoiselle de La Bastie?...

Et Butscha se montra soudain, il regarda La Brière. La Brière rengaina
sa colère en toisant le nain à la clarté de la lune, et il fit quelques
pas sans lui répondre.

--Entre soldats qui servent dans la même compagnie, on devrait être un
peu plus camarades que ça! dit Butscha. Si vous n'aimez pas Canalis, je
n'en suis pas fou non plus.

--C'est mon ami, répondit Ernest.

--Ah! vous êtes le petit secrétaire, répliqua le nain.

--Sachez, monsieur, répliqua La Brière, que je ne suis le secrétaire de
personne; j'ai l'honneur d'être Conseiller à l'une des Cours suprêmes
du royaume.

--J'ai l'honneur de saluer monsieur de La Brière, fit Butscha. Moi,
j'ai l'honneur d'être premier clerc de maître Latournelle, conseiller
suprême du Havre, et j'ai certes une plus belle position que la vôtre.
Oui, j'ai eu le bonheur de voir mademoiselle Modeste de La Bastie
presque tous les soirs, depuis quatre ans, et je compte vivre auprès
d'elle comme un domestique du roi vit aux Tuileries. On m'offrirait le
trône de Russie, je dirais:--J'aime trop le soleil! N'est-ce pas vous
dire, monsieur, que je m'intéresse à elle plus qu'à moi-même, en tout
bien, tout honneur. Croyez-vous que l'altière duchesse de Chaulieu
verra d'un bon œil le bonheur de madame de Canalis, quand sa femme
de chambre, amoureuse de monsieur Germain, inquiète déjà du séjour
que fait au Havre ce charmant valet de chambre, se plaindra, tout en
coiffant sa maîtresse, de...

--Comment savez-vous ces choses-là? dit La Brière en interrompant
Butscha.

--D'abord, je suis clerc de notaire, répondit Butscha; mais vous n'avez
donc pas vu ma bosse? elle est pleine d'inventions, monsieur. Je me
suis fait le cousin de mademoiselle Philoxène Jacmin, née à Honfleur,
où naquit ma mère, une Jacmin... il y a onze branches de Jacmin à
Honfleur. Donc, ma cousine, alléchée par un héritage improbable, m'a
raconté bien des choses...

--La duchesse est vindicative!... dit La Brière.

--Comme une reine, m'a dit Philoxène; elle n'a pas encore pardonné à
monsieur le duc de n'être que son mari, répliqua Butscha. Elle hait
comme elle aime. Je suis au fait de son caractère, de sa toilette, de
ses goûts, de sa religion et de ses petitesses, car Philoxène me l'a
déshabillée, âme et corset. Je suis allé à l'Opéra pour voir madame
de Chaulieu, je n'ai pas regretté mes dix francs (je ne parle pas du
spectacle)! Si ma prétendue cousine ne m'avait pas dit que sa maîtresse
comptait cinquante printemps, j'aurais cru être bien généreux en lui en
donnant trente: elle n'a pas connu d'hiver, cette duchesse-là!

--Oui, reprit La Brière, c'est un camée conservé par son caillou...
Canalis serait bien embarrassé si la duchesse savait ses projets, et
j'espère, monsieur, que vous en resterez là de cet espionnage indigne
d'un honnête homme...

--Monsieur, reprit Butscha fièrement, pour moi, Modeste, c'est l'État!
Je n'espionne pas, je prévois! La duchesse viendra, s'il le faut, ou
restera dans sa tranquillité, si je le juge convenable...

--Vous?

--Moi!...

--Et par quel moyen?... dit La Brière.

--Ah! voilà! dit le petit bossu qui prit un brin d'herbe. Tenez,
voyez!... Ce gramen prétend que l'homme construit ses palais pour
le loger, et il fait choir un jour les marbres les plus solidement
assemblés, comme le peuple, introduit dans l'édifice de la Féodalité,
l'a jeté par terre. La puissance du faible qui peut se glisser partout
est plus grande que celle du fort qui se repose sur ses canons. Nous
sommes trois Suisses qui avons juré que Modeste serait heureuse et
qui vendrions notre honneur pour elle. Adieu, monsieur. Si vous aimez
mademoiselle de La Bastie, oubliez cette conversation, et donnez-moi
une poignée de main, car vous me semblez avoir du cœur!... Il me
tardait de voir le Chalet, j'y suis arrivé comme _elle_ soufflait
sa bougie, je vous ai vu signalé par les chiens, je vous ai entendu
rageant; aussi ai-je pris la liberté de vous dire que nous servons dans
le même régiment, celui de Royal-Dévouement!

--Eh bien! répondit La Brière en serrant la main du bossu, faites-moi
l'amitié de me dire si mademoiselle Modeste a jamais aimé quelqu'un
d'amour avant sa correspondance secrète avec Canalis...

--Oh! s'écria sourdement Butscha. Mais le doute est une injure?...
Et, maintenant encore, qui sait si elle aime? le sait-elle elle-même?
Elle s'est passionnée pour l'esprit, pour le génie, pour l'âme de ce
marchand de stances, de ce vendeur d'orviétan littéraire; mais elle
l'étudiera, nous l'étudierons, je saurai bien faire sortir le caractère
vrai de dessous la carapace de l'homme à belles manières, et nous
verrons la tête menue de son ambition, de sa vanité, dit Butscha qui
se frotta les mains. Or, à moins que mademoiselle n'en soit folle à en
mourir...

--Oh! elle est restée en admiration devant lui comme devant une
merveille! s'écria La Brière en laissant échapper le secret de sa
jalousie.

--Si c'est un brave garçon, loyal, et s'il aime, s'il est digne d'elle,
reprit Butscha, s'il renonce à la duchesse, c'est la duchesse que
j'entortillerai!... Tenez, mon cher monsieur, suivez ce chemin, vous
allez être chez vous en dix minutes.

Butscha revint sur ses pas, et héla le pauvre Ernest qui, en sa qualité
d'amoureux véritable, serait resté pendant toute la nuit à causer de
Modeste.

--Monsieur, lui dit Butscha, je n'ai pas eu l'honneur de voir encore
notre grand poëte, je suis curieux d'observer ce magnifique phénomène
dans l'exercice de ses fonctions, rendez-moi le service de venir passer
la soirée après-demain au Chalet, restez-y longtemps, car ce n'est pas
en une heure qu'un homme se développe. Je saurai, moi le premier, s'il
aime, ou s'il peut aimer, ou s'il aimera mademoiselle Modeste.

--Vous êtes bien jeune pour...

--Pour être professeur, reprit Butscha qui coupa la parole à La Brière.
Eh! monsieur, les avortons naissent tous centenaires. Puis, tenez!...
un malade, quand il est longtemps malade, devient plus fort que son
médecin, il s'entend avec la maladie, ce qui n'arrive pas toujours aux
docteurs consciencieux. Eh bien! de même un homme qui chérit la femme,
et que la femme doit mépriser sous prétexte de laideur ou de gibbosité,
finit par si bien se connaître en amour, qu'il passe séducteur,
comme le malade finit par recouvrer la santé. La sottise seule est
incurable... Depuis l'âge de six ans (j'en ai vingt-cinq), je n'ai
ni père ni mère; j'ai la charité publique pour mère, et le procureur
du roi pour père.--Soyez tranquille, dit-il à un geste d'Ernest, je
suis plus gai que ma position... Eh bien! depuis six ans que le regard
insolent d'une bonne de madame Latournelle m'a dit que j'avais tort
de vouloir aimer, j'aime, et j'étudie les femmes! J'ai commencé par
les laides, il faut toujours attaquer le taureau par les cornes. Aussi
ai-je pris pour premier objet d'étude ma patronne qui, certes, est
un ange pour moi. J'ai peut-être eu tort; mais, que voulez-vous, je
l'ai passée à mon alambic, et j'ai fini par découvrir, tapie au fond
de son cœur, cette pensée:--_Je ne suis pas si mal qu'on le croit!_
Et, malgré sa piété profonde, en exploitant cette idée, j'aurais pu la
conduire jusqu'au bord de l'abîme... pour l'y laisser!

--Et avez-vous étudié Modeste?

--Je croyais vous avoir dit, répliqua le bossu, que ma vie est à elle,
comme la France est au roi! Comprenez-vous mon espionnage à Paris,
maintenant? Personne que moi ne sait tout ce qu'il y a de noblesse,
de fierté, de dévouement, de grâce imprévue, d'infatigable bonté, de
vraie religion, de gaieté, d'instruction, de finesse, d'affabilité dans
l'âme, dans le cœur, dans l'esprit de cette adorable créature!...

Butscha tira son mouchoir pour étancher deux larmes, et La Brière lui
serra la main longtemps.

--Je vivrai dans son rayonnement! ça commence à elle, et ça finit en
moi, voilà comment nous sommes unis, à peu près comme l'est la nature à
Dieu, par la lumière et le verbe. Adieu, monsieur; je n'ai jamais de ma
vie tant bavardé; mais, en vous voyant devant ses fenêtres, j'ai deviné
que vous l'aimiez à ma manière!

Sans attendre la réponse, Butscha quitta le pauvre amant à qui cette
conversation avait mis je ne sais quel baume au cœur. Ernest résolut
de se faire un ami de Butscha, sans se douter que la loquacité du
clerc avait eu pour but principal de se ménager des intelligences chez
Canalis. Dans quel flux et reflux de pensées, de résolutions, de plans
de conduite, Ernest ne fut-il pas bercé avant de sommeiller!... Et son
ami Canalis dormait, lui, du sommeil des triomphateurs, le plus doux
des sommeils après celui des justes.

Au déjeuner, les deux amis convinrent d'aller ensemble passer, le
lendemain, la soirée au Chalet, et de s'initier aux douceurs d'un
whist de province; mais pour brûler la journée, ils firent seller les
chevaux, tous les deux pris à deux fins, et ils s'aventurèrent dans le
pays qui, certes, leur était inconnu autant que la Chine: car ce qu'il
y a de plus étranger en France, pour les Français, c'est la France.

En réfléchissant à sa position d'amant malheureux et méprisé, le
Référendaire fit alors sur lui-même un travail quasi semblable à celui
que lui avait fait faire la question posée par Modeste au commencement
de leur correspondance. Quoique le malheur passe pour développer les
vertus, il ne les développe que chez les gens vertueux; car ces sortes
de nettoyages de conscience n'ont lieu que chez les gens naturellement
propres. La Brière se promit de dévorer à la spartiate ses douleurs,
de rester digne, et de ne se laisser aller à aucune lâcheté; tandis
que Canalis, fasciné par l'énormité de la dot, s'engageait lui-même à
ne rien négliger pour captiver Modeste. L'égoïsme et le dévouement,
le mot de ces deux caractères, arrivèrent, par une loi morale assez
bizarre dans ses effets, à des moyens contraires à leur nature. L'homme
personnel allait jouer l'abnégation, l'homme tout complaisance allait
se réfugier sur le mont Aventin de l'Orgueil. Ce phénomène s'observe
également en politique. On y met fréquemment son caractère à l'envers,
et il arrive souvent que le public ne sait plus quel est l'endroit.

Après dîner, les deux amis apprirent par Germain l'arrivée du
Grand-Écuyer, qui fut présenté dans cette soirée au Chalet, par
monsieur Latournelle. Mademoiselle d'Hérouville trouva moyen de blesser
une première fois ce digne homme en le faisant prier de venir chez
elle par un valet de pied, au lieu d'envoyer son neveu simplement chez
le notaire, qui, certes, aurait parlé pendant le reste de ses jours
de la visite du Grand-Écuyer. Aussi le petit notaire fit-il observer
à Sa Seigneurie, quand elle lui proposa de le conduire en voiture à
Ingouville, qu'il devait y mener madame Latournelle. Devinant à l'air
gourmé du notaire qu'il y avait quelque faute à réparer, le duc lui
dit gracieusement:--J'aurai l'honneur d'aller prendre, si vous le
permettez, madame de Latournelle.

Malgré un haut-le-corps de la despotique mademoiselle d'Hérouville,
le duc sortit avec le petit notaire. Ivre de joie en voyant à sa
porte une calèche magnifique dont le marchepied fut abaissé par des
gens à la livrée royale, la notaresse ne sut plus où prendre ses
gants, son ombrelle, son ridicule et son air digne en apprenant que
le Grand-Écuyer la venait chercher. Une fois dans la voiture, tout en
se confondant de politesse auprès du petit duc, elle s'écria par un
mouvement de bonté:--Eh bien! et Butscha?

--Prenons Butscha, dit le duc en souriant.

Quand les gens du port attroupés par l'éclat de cet équipage virent ces
trois petits hommes avec cette grande femme sèche, ils se regardèrent
tous en riant.

--En les soudant au bout les uns des autres, ça ferait peut-être un
mâle pour c'te grande perche! dit un marin bordelais.

--Avez-vous encore quelque chose à emporter, madame? demanda
plaisamment le duc au moment où le valet attendit l'ordre.

--Non, monseigneur, répondit la notaresse qui devint rouge et qui
regarda son mari comme pour lui dire: Qu'ai-je fait de si mal?

--Sa Seigneurie, dit Butscha, me fait beaucoup d'honneur en me prenant
pour une chose. Un pauvre clerc comme moi n'est qu'un _machin_!

Quoique ce fût dit en riant, le duc rougit et ne répondit rien. Les
grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs inférieurs. La
plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l'égalité. Aussi est-ce pour
obvier aux inconvénients de cette égalité passagère que, la partie
finie, les joueurs ont le droit de ne se plus connaître.

La visite du Grand-Écuyer avait pour raison ostensible une affaire
colossale, la mise en valeur d'un espace immense laissé par la mer,
entre l'embouchure de deux rivières, et dont la propriété venait
d'être adjugée par le Conseil d'État à la maison d'Hérouville. Il ne
s'agissait de rien moins que d'appliquer des portes de flot et d'ebbe
à deux ponts, de dessécher un kilomètre de tangue sur une largeur de
trois ou quatre cents arpents, d'y creuser des canaux, et d'y pratiquer
des chemins. Quand le duc d'Hérouville eut expliqué les dispositions
du terrain, Charles Mignon fit observer qu'il fallait attendre que
la nature eût consolidé ce sol encore mouvant par ses productions
spontanées.

--Le temps qui a providentiellement enrichi votre maison, monsieur
le duc, peut seul achever son œuvre, dit-il en terminant. Il serait
prudent de laisser une cinquantaine d'années avant de se mettre à
l'ouvrage.

--Que ce ne soit pas là votre dernier mot, monsieur le comte, dit le
duc, venez à Hérouville, et voyez-y les choses par vous-même.

Charles Mignon répondit que tout capitaliste devrait examiner cette
affaire à tête reposée, et donna par cette observation au duc
d'Hérouville un prétexte pour venir au Chalet. La vue de Modeste fit
une vive impression sur le duc, il demanda la faveur de la recevoir
en disant que sa sœur et sa tante avaient entendu parler d'elle et
seraient heureuses de faire sa connaissance. A cette phrase, Charles
Mignon proposa de présenter lui-même sa fille en allant inviter les
deux demoiselles à dîner pour le jour de sa réintégration à la villa,
ce que le duc accepta. L'aspect du cordon bleu, le titre et surtout les
regards extatiques du gentilhomme agirent sur Modeste; mais elle se
montra parfaite de discours, de tenue et de noblesse. Le duc se retira
comme à regret en emportant une invitation de venir au Chalet tous les
soirs, fondée sur l'impossibilité reconnue à un courtisan de Charles
X de passer une soirée sans faire son whist. Ainsi le lendemain soir,
Modeste allait voir ses trois amants réunis. Assurément, quoi qu'en
disent les jeunes filles, et quoiqu'il soit dans la logique du cœur de
tout sacrifier à la préférence, il est excessivement flatteur de voir
autour de soi plusieurs prétentions rivales, des hommes remarquables
ou célèbres, ou d'un grand nom, tâchant de briller ou de plaire. Dût
Modeste y perdre, elle avoua plus tard que les sentiments exprimés
dans ses lettres avaient fléchi devant le plaisir de mettre aux prises
trois esprits si différents, trois hommes dont chacun, pris séparément,
aurait certainement fait honneur à la famille la plus exigeante.
Néanmoins cette volupté d'amour-propre fut dominée chez elle par la
misanthropique malice qu'avait engendrée la blessure affreuse qui
déjà lui semblait seulement un mécompte. Aussi lorsque le père dit en
souriant:--Eh bien! Modeste, veux-tu devenir duchesse?

--Le malheur m'a rendue philosophe, répondit-elle en faisant une
révérence moqueuse.

--Vous ne serez que baronne?... lui demanda Butscha.

--Ou vicomtesse, répliqua le père.

--Comment cela? dit vivement Modeste.

--Mais si tu agréais monsieur de La Brière, il aurait bien assez de
crédit pour obtenir du Roi la succession de mes titres et de mes
armes...

--Oh! dès qu'il s'agit de se déguiser, celui-là ne fera pas de façons,
répondit amèrement Modeste.

Butscha ne comprit rien à cette épigramme dont le sens ne pouvait être
deviné que par madame et monsieur Mignon et par Dumay.

--Dès qu'il s'agit de mariage, tous les hommes se déguisent, répondit
madame Latournelle, et les femmes leur en donnent l'exemple. J'entends
dire depuis que je suis au monde: «Monsieur ou mademoiselle une telle a
fait un bon mariage;» il faut donc que l'autre l'ait fait mauvais?

--Le mariage, dit Butscha, ressemble à un procès, il s'y trouve
toujours une partie de mécontente; et si l'une dupe l'autre, la moitié
des mariés joue certainement la comédie aux dépens de l'autre.

--Et vous concluez, sire Butscha? dit Modeste.

--A l'attention la plus sévère sur les manœuvres de l'ennemi, répondit
le clerc.

--Que t'ai-je dit, ma mignonne? dit Charles Mignon en faisant allusion
à sa scène avec sa fille au bord de la mer.

--Les hommes, pour se marier, dit Latournelle, jouent autant de rôles
que les mères en font jouer à leurs filles pour s'en débarrasser.

--Vous permettez alors le stratagème, dit Modeste.

--De part et d'autre, s'écria Gobenheim, la partie est alors égale.

Cette conversation se faisait, comme on dit familièrement, à bâtons
rompus, à travers la partie et au milieu des appréciations que chacun
se permettait de monsieur d'Hérouville qui fut trouvé très bien par le
petit notaire, par le petit Dumay, par le petit Butscha.

--Je vois, dit madame Mignon avec un sourire, que madame Latournelle et
mon pauvre mari sont ici les monstruosités.

--Heureusement pour lui, le colonel n'est pas d'une haute taille,
répondit Butscha pendant que son patron donnait les cartes, car un
homme grand et spirituel est toujours une exception.

Sans cette petite discussion sur la légalité des ruses matrimoniales,
peut-être taxerait-on de longueur le récit de la soirée impatiemment
attendue par Butscha; mais, la fortune pour laquelle tant de lâchetés
secrètes se commirent prêtera peut-être aux minuties de la vie privée
l'immense intérêt que développera toujours le sentiment social si
franchement défini par Ernest dans sa réponse à Modeste.

Dans la matinée, arriva Desplein qui ne resta que le temps d'envoyer
chercher les chevaux de la poste du Havre et de les atteler, environ
une heure. Après avoir examiné madame Mignon, il décida que la malade
recouvrerait la vue, et il fixa le moment opportun pour l'opération à
un mois de là. Naturellement cette importante consultation eut lieu
devant les habitants du Chalet, tous palpitants et attendant l'arrêt
du prince de la science. L'illustre membre de l'Académie des Sciences
fit à l'aveugle une dizaine de questions brèves en étudiant les yeux au
grand jour de la fenêtre. Étonnée de la valeur que le temps avait pour
cet homme si célèbre, Modeste aperçut la calèche de voyage pleine de
livres que le savant se proposait de lire en retournant à Paris, car il
était parti la veille au soir, employant ainsi la nuit et à dormir et
à voyager. La rapidité, la lucidité des jugements que Desplein portait
sur chaque réponse de madame Mignon, son ton bref, ses manières, tout
donna pour la première fois à Modeste des idées justes sur les hommes
de génie. Elle entrevit d'énormes différences entre Canalis, homme
secondaire, et Desplein, homme plus que supérieur. L'homme de génie a
dans la conscience de son talent et dans la solidité de la gloire comme
une garenne où son orgueil légitime s'exerce et prend l'air sans gêner
personne. Puis, sa lutte constante avec les hommes et les choses ne lui
laisse pas le temps de se livrer aux coquetteries que se permettent
les héros de la mode qui se hâtent de récolter les moissons d'une
saison fugitive, et dont la vanité, l'amour-propre ont l'exigence et
les taquineries d'une douane âpre à percevoir ses droits sur tout ce
qui passe à sa portée. Modeste fut d'autant plus enchantée de ce grand
praticien qu'il parut frappé de l'exquise beauté de Modeste, lui entre
les mains de qui tant de femmes passaient et, qui depuis longtemps les
examinait en quelque sorte à la loupe et au scalpel.

--Ce serait en vérité bien dommage, dit-il avec ce ton de galanterie
qu'il savait prendre et qui contrastait avec sa prétendue brusquerie,
qu'une mère fût privée de voir une si charmante fille.

Modeste voulut servir elle-même le simple déjeuner que le grand
chirurgien accepta. Elle accompagna, de même que son père et Dumay, le
savant attendu par tant de malades jusqu'à la calèche qui stationnait à
la petite porte, et là, l'œil doré par l'espérance, elle dit encore à
Desplein:--Ainsi, ma chère maman me verra!

--Oui, mon petit feu follet, je vous le promets, répondit-il en
souriant, et je suis incapable de vous tromper, car moi aussi j'ai une
fille!...

Les chevaux emportèrent Desplein sur ce mot qui fut plein d'une grâce
inattendue. Rien ne charme plus que l'imprévu particulier aux gens de
talent.

Cette visite fut l'événement du jour, elle laissa dans l'âme de Modeste
une trace lumineuse. La jeune enthousiaste admira naïvement cet homme
dont la vie appartenait à tous, et chez qui l'habitude de s'occuper
des douleurs physiques avait détruit les manifestations de l'égoïsme.
Le soir, quand Gobenheim, les Latournelle et Butscha, Canalis, Ernest
et le duc d'Hérouville furent réunis, chacun complimenta la famille
Mignon de la bonne nouvelle donnée par Desplein. Naturellement alors
la conversation, où domina la Modeste que ses lettres ont révélée,
se porta sur cet homme dont le génie était, malheureusement pour
sa gloire, appréciable seulement par la tribu des savants et de la
Faculté. Gobenheim laissa échapper cette phrase qui, de nos jours,
est la Sainte-Ampoule du génie au sens des économistes et des
banquiers:--Il gagne un argent fou!

--On le dit très intéressé, répondit Canalis.

Les louanges données à Desplein par Modeste incommodaient le poëte. La
Vanité procède comme la Femme. Toutes deux elles croient perdre quelque
chose à l'éloge et à l'amour accordés à autrui. Voltaire était jaloux
de l'esprit d'un roué que Paris admira deux jours, de même qu'une
duchesse s'offense d'un regard jeté sur sa femme de chambre. L'avarice
de ces deux sentiments est telle qu'ils se trouvent volés de la part
faite à un pauvre.

--Croyez-vous, monsieur, demanda Modeste en souriant, qu'on doive juger
le génie avec la mesure ordinaire?

--Il faudrait peut-être avant tout, répondit Canalis, définir l'homme
de génie, et l'une de ses conditions est l'invention: invention d'une
forme, d'un système ou d'une force. Ainsi Napoléon fut inventeur, à
part ses autres conditions de génie. Il a inventé sa méthode de faire
la guerre. Walter Scott est un inventeur, Linné est un inventeur,
Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier sont des inventeurs. De tels hommes
sont hommes de génie au premier chef. Ils renouvellent, augmentent
ou modifient la science ou l'art. Mais Desplein est un homme dont
l'immense talent consiste à bien appliquer des lois déjà trouvées,
à observer, par un don naturel, les désinences de chaque tempérament
et l'heure marquée par la nature pour faire une opération. Il n'a pas
fondé, comme Hippocrate, la science elle-même. Il n'a pas trouvé de
système comme Galien, Broussais ou Rasori. C'est un génie exécutant
comme Moschelès sur le piano, Paganini sur le violon, comme Farinelli
sur son larynx! gens qui développent d'immenses facultés, mais qui
ne créent pas de musique. Entre Beethoven et la Catalani, vous me
permettrez de décerner à l'un l'immortelle couronne du génie et du
martyre, et à l'autre beaucoup de pièces de cent sous; avec l'une nous
sommes quittes, tandis que le monde reste toujours le débiteur de
l'autre! Nous nous endettons chaque jour avec Molière, et nous avons
trop payé Baron.

--Je crois, mon ami, que tu fais la part des idées trop belle, dit
La Brière d'une voix douce et mélodieuse qui produisit un soudain
contraste avec le ton péremptoire du poëte dont l'organe flexible avait
quitté le ton de la câlinerie pour le ton magistral de la Tribune. Le
génie doit être estimé, surtout, en raison de son utilité. Parmentier,
Jacquart et Papin, à qui l'on élèvera des statues quelque jour, sont
aussi des gens de génie. Ils ont changé ou changeront la face des États
en un sens. Sous ce rapport, Desplein se présentera toujours aux yeux
des penseurs, accompagné d'une génération tout entière dont les larmes,
dont les souffrances auront cessé sous sa main puissante.

Il suffisait que cette opinion fût émise par Ernest pour que Modeste
voulût la combattre.

--A ce compte, dit-elle, monsieur, celui qui trouverait le moyen
de faucher le blé sans gâter la paille, par une machine qui ferait
l'ouvrage de dix moissonneurs, serait un homme de génie?

--Oh! oui, ma fille, dit madame Mignon, il serait béni du pauvre dont
le pain coûterait alors moins cher, et celui que bénissent les pauvres
est béni de Dieu!

--C'est donner le pas à l'utile sur l'art, répondit Modeste en hochant
la tête.

--Sans l'utile, dit Charles Mignon, où prendrait-on l'art? sur quoi
s'appuierait, de quoi vivrait, où s'abriterait et qui payerait le poëte?

--Oh! mon cher père, cette opinion est bien capitaine au long
cours, épicier, bonnet de coton!... Que Gobenheim et monsieur le
Référendaire, dit-elle en montrant La Brière, qui sont intéressés à la
solution de ce problème social, le soutiennent, je le conçois; mais
vous, dont la vie a été la poésie la plus inutile de ce siècle, puisque
votre sang répandu sur l'Europe, et vos énormes souffrances exigées
par un colosse, n'ont pas empêché la France de perdre dix départements
acquis par la République, comment donnez-vous dans ce raisonnement
excessivement _perruque_, comme disent les romantiques?.... On voit
bien que vous revenez de la Chine.

L'irrévérence des paroles de Modeste fut aggravée par un petit ton
méprisant et dédaigneux qu'elle prit à dessein et dont s'étonnèrent
également madame Latournelle, madame Mignon et Dumay. Madame
Latournelle n'y voyait pas clair tout en ouvrant les yeux. Butscha,
dont l'attention était comparable à celle d'un espion, regarda d'une
manière significative monsieur Mignon en lui voyant le visage coloré
par une vive et soudaine indignation.

--Encore un peu, mademoiselle, et vous alliez manquer de respect
à votre père, dit en souriant le colonel éclairé par le regard de
Butscha. Voilà ce que c'est que de gâter ses enfants.

--Je suis fille unique!.... répondit-elle insolemment.

--Unique! répéta le notaire en accentuant ce mot.

--Monsieur, répondit sèchement Modeste à Latournelle, mon père est très
heureux que je me fasse son précepteur; il m'a donné la vie, je lui
donne le savoir, il me redevra quelque chose.

--Il y a manière, et surtout l'occasion, dit madame Mignon.

--Mais mademoiselle a raison, reprit Canalis en se levant et se posant
à la cheminée dans l'une des plus belles attitudes de sa collection de
mines. Dieu, dans sa prévoyance, a donné des aliments et des vêtements
à l'homme, et il ne lui a pas directement donné l'art! Il a dit à
l'homme:--«Pour vivre, tu te courberas vers la terre; pour penser, tu
t'élèveras vers moi!» Nous avons autant besoin de la vie de l'âme que
de celle du corps. De là, deux utilités. Ainsi, bien certainement on ne
se chausse pas d'un livre. Un chant d'épopée ne vaut pas, au point de
vue utilitaire, une soupe économique du bureau de bienfaisance. La plus
belle idée remplacerait difficilement la voile d'un vaisseau. Certes,
une marmite autoclave, en se soulevant de deux pouces sur elle-même,
nous procure le calicot à cinq sous le mètre meilleur marché; mais
cette machine et les perfections de l'industrie ne soufflent pas la vie
à un peuple, et ne diront pas à l'avenir qu'il a existé; tandis que
l'art égyptien, l'art mexicain, l'art grec, l'art romain avec leurs
chefs-d'œuvre taxés d'inutiles, ont attesté l'existence de ces peuples
dans le vaste espace du temps, là où de grandes nations intermédiaires
dénuées d'hommes de génie ont disparu, sans laisser sur le globe leur
carte de visite! Toutes les œuvres du génie sont le _summum_ d'une
civilisation, et présupposent une immense utilité. Certes, une paire
de bottes ne l'emporte pas à vos yeux sur une pièce de théâtre, et
vous ne préférerez pas un moulin à l'église de Saint-Ouen? Eh bien, un
peuple est animé du même sentiment qu'un homme, et l'homme a pour idée
favorite de se survivre à lui-même moralement comme il se reproduit
physiquement. La survie d'un peuple est l'œuvre de ses hommes de
génie. En ce moment, la France prouve énergiquement la vérité de cette
thèse. Assurément, elle est primée en industrie, en commerce, en
navigation par l'Angleterre; et, néanmoins, elle est, je le crois, à la
tête du monde par ses artistes, par ses hommes de talent, par le goût
de ses produits. Il n'est pas d'artiste ni d'intelligence qui ne vienne
demander à Paris ses lettres de maîtrise. Il n'y a d'école de peinture
en ce moment qu'en France, et nous régnerons par le Livre peut-être
plus sûrement, plus longtemps que par le Glaive. Dans le système
d'Ernest, on supprimerait les fleurs de luxe, la beauté de la femme,
la musique, la peinture et la poésie, assurément la Société ne serait
pas renversée, mais je demande qui voudrait accepter la vie ainsi? Tout
ce qui est utile est affreux et laid. La cuisine est indispensable
dans une maison; mais vous vous gardez bien d'y séjourner, et vous
vivez dans un salon que vous ornez, comme l'est celui-ci, de choses
parfaitement superflues. A quoi ces charmantes peintures, ces bois
façonnés servent-ils? Il n'y a de beau que ce qui nous semble inutile!
Nous avons nommé le Seizième siècle, la Renaissance, avec une admirable
justesse d'expression. Ce siècle fut l'aurore d'un monde nouveau, les
hommes en parleront encore qu'on ne se souviendra plus de quelques
siècles antérieurs, dont tout le mérite sera d'avoir existé, comme ces
millions d'êtres qui ne comptent pas dans une génération!

--Guenille, soit! ma guenille m'est chère! répondit assez plaisamment
le duc d'Hérouville pendant le silence qui suivit cette prose
pompeusement débitée.

--L'art qui, selon vous, dit Butscha en s'attaquant à Canalis, serait
la sphère dans laquelle le génie est appelé à faire ses évolutions,
existe-t-il? N'est-ce pas un magnifique mensonge auquel l'homme social
a la manie de croire? Qu'ai-je besoin d'avoir un paysage de Normandie
dans ma chambre quand je puis l'aller voir très bien réussi par Dieu?
Nous avons dans nos rêves des poëmes plus beaux que l'Iliade. Pour une
somme peu considérable, je puis trouver à Valognes, à Carentan, comme
en Provence, à Arles, des Vénus tout aussi belles que celles de Titien.
La _Gazette des Tribunaux_ publie des romans autrement faits que ceux
de Walter Scott, qui se dénouent terriblement, avec du vrai sang et non
avec de l'encre. Le bonheur et la vertu sont au-dessus de l'art et du
génie.

--Bravo! Butscha, s'écria madame Latournelle.

--Qu'a-t-il dit? demanda Canalis à La Brière en cessant de recueillir
dans les yeux et dans l'attitude de Modeste les charmants témoignages
d'une admiration naïve.

Le mépris qu'avait essuyé La Brière, et surtout l'irrespectueux
discours de la fille au père, contristaient tellement ce pauvre jeune
homme, qu'il ne répondit pas à Canalis; ses yeux, douloureusement
attachés sur Modeste, accusaient une méditation profonde.
L'argumentation du clerc fut reproduite avec esprit par le duc
d'Hérouville, qui finit en disant que les extases de sainte Thérèse
étaient bien supérieures aux créations de lord Byron.

--Oh! monsieur le duc, répondit Modeste, c'est une poésie entièrement
personnelle, tandis que le génie de Byron ou celui de Molière profitent
au monde...

--Mets-toi donc d'accord avec monsieur le baron, répondit vivement
Charles Mignon. Tu veux maintenant que le génie soit utile, absolument
comme le coton; mais tu trouveras peut-être la logique aussi perruque,
aussi vieille que ton pauvre bonhomme de père.

Butscha, La Brière et madame de Latournelle échangèrent des regards à
demi moqueurs qui poussèrent Modeste d'autant plus avant dans la voie
de l'irritation qu'elle resta court pendant un moment.

--Mademoiselle, rassurez-vous, dit Canalis en lui souriant, nous ne
sommes ni battus ni pris en contradiction. Toute œuvre d'art, qu'il
s'agisse de la littérature, de la musique, de la peinture, de la
sculpture ou de l'architecture, implique une utilité sociale positive,
égale à celle de tous les autres produits commerciaux. L'art est le
commerce par excellence, il le sous-entend. Un livre, aujourd'hui,
fait empocher à son auteur quelque chose comme dix mille francs, et
sa fabrication suppose l'imprimerie, la papeterie, la librairie, la
fonderie, c'est-à-dire des milliers de bras en action. L'exécution
d'une symphonie de Beethoven ou d'un opéra de Rossini demande tout
autant de bras, de machines et de fabrications. Le prix d'un monument
répond encore plus brutalement à l'objection. Aussi peut-on dire
que les œuvres du génie ont une base extrêmement coûteuse, et
nécessairement profitable à l'ouvrier.

Établi sur cette thèse, Canalis parla pendant quelques instants avec
un grand luxe d'images et en se complaisant dans sa phrase; mais il
lui arriva, comme à beaucoup de grands parleurs, de se trouver dans sa
conclusion au point de départ de la conversation, et du même avis que
La Brière, sans s'en apercevoir.

--Je vois avec plaisir, mon cher baron, dit finement le petit duc
d'Hérouville, que vous serez un grand ministre constitutionnel.

--Oh! dit Canalis avec un geste de grand homme, que prouvons-nous dans
toutes nos discussions? l'éternelle vérité de cet axiome: Tout est
vrai et tout est faux! Il y a pour les vérités morales, comme pour
les créatures, des milieux où elles changent d'aspect au point d'être
méconnaissables.

--La société vit de choses jugées, dit le duc d'Hérouville.

--Quelle légèreté! dit tout bas madame Latournelle à son mari.

--C'est un poëte, répondit Gobenheim qui entendit le mot.

Canalis, qui se trouvait à dix lieues au-dessus de ses auditeurs et
qui peut-être avait raison dans son dernier mot philosophique, prit
pour des symptômes d'ignorance l'espèce de froid peint sur toutes les
figures; mais il se vit compris par Modeste, et il resta content, sans
deviner combien le monologue est blessant pour des provinciaux dont
la principale occupation est de démontrer aux Parisiens l'existence,
l'esprit et la sagesse de la province.

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la duchesse de Chaulieu?
demanda le duc à Canalis pour changer de conversation.

--Je l'ai quittée il y a six jours, répondit Canalis.

--Elle va bien? reprit le duc.

--Parfaitement bien.

--Ayez la bonté de me rappeler à son souvenir quand vous lui écrirez.

--On la dit charmante? reprit Modeste en s'adressant au duc.

--Monsieur le baron, répondit le Grand-Écuyer, peut en parler plus
savamment que moi.

--Plus que charmante, dit Canalis en acceptant la perfidie de monsieur
d'Hérouville; mais je suis partial, mademoiselle, c'est mon amie
depuis dix ans; je lui dois tout ce que je puis avoir de bon, elle
m'a préservé des dangers du monde. Enfin, monsieur le duc de Chaulieu
lui-même m'a fait entrer dans la voie où je suis. Sans la protection de
cette famille, le roi, les princesses auraient pu souvent oublier un
pauvre poëte comme moi; aussi mon affection sera-t-elle toujours pleine
de reconnaissance.

Ceci fut dit avec des larmes dans la voix.

--Combien nous devons aimer celle qui vous a dicté tant de chants
sublimes, et qui vous inspire un si beau sentiment, dit Modeste
attendrie. Peut-on concevoir un poëte sans muse?

--Il serait sans cœur, il ferait des vers secs comme ceux de Voltaire
qui n'a jamais aimé que Voltaire, répondit Canalis.

--Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de me dire à Paris, demanda le
Breton à Canalis, que vous n'éprouviez aucun des sentiments que vous
exprimez?

--La botte est droite, mon brave soldat, répondit le poëte en souriant,
mais apprenez qu'il est permis d'avoir à la fois beaucoup de cœur et
dans la vie intellectuelle et dans la vie réelle. On peut exprimer de
beaux sentiments sans les éprouver, et les éprouver sans pouvoir les
exprimer. La Brière, mon ami que voici, aime à en perdre l'esprit,
dit-il avec générosité en regardant Modeste; moi, qui certes aime
autant que lui, je crois, à moins de me faire illusion, que je pourrais
donner à mon amour une forme littéraire en harmonie avec sa puissance;
mais je ne réponds pas, mademoiselle, dit-il en se tournant vers
Modeste avec une grâce un peu trop cherchée, de ne pas être demain sans
esprit...

Ainsi, le poëte triomphait de tout obstacle, il brûlait en l'honneur
de son amour les bâtons qu'on lui jetait entre les jambes, et Modeste
restait ébahie de cet esprit parisien qu'elle ne connaissait pas et qui
brillantait les déclamations du discoureur.

--Quel sauteur! dit Butscha dans l'oreille du petit Latournelle après
avoir entendu la plus magnifique tirade sur la religion catholique et
sur le bonheur d'avoir pour épouse une femme pieuse, servie en réponse
à un mot de madame Mignon.

Modeste eut sur les yeux comme un bandeau; le prestige du débit et
l'attention qu'elle prêtait à Canalis, par parti pris, l'empêcha de
voir ce que Butscha remarquait soigneusement, la déclamation, le
défaut de simplicité, l'emphase substituée au sentiment et toutes
les incohérences qui dictèrent au clerc son mot un peu trop cruel.
Là où monsieur Mignon, Dumay, Butscha, Latournelle s'étonnaient de
l'inconséquence de Canalis sans tenir compte de l'inconséquence d'une
conversation, toujours si capricieuse en France, Modeste admirait la
souplesse du poëte, et se disait en l'entraînant avec elle dans les
chemins tortueux de sa fantaisie: «Il m'aime!» Butscha, comme tous
les spectateurs de ce qu'il faut appeler cette _représentation_, fut
frappé du défaut principal des égoïstes que Canalis laisse un peu trop
voir, comme tous les gens habitués à pérorer dans les salons. Soit
qu'il comprît d'avance ce que l'interlocuteur voulait dire, soit qu'il
n'écoutât point, ou soit qu'il eût la faculté d'écouter tout en pensant
à autre chose, Melchior offrait ce visage distrait qui déconcerte la
parole autant qu'il blesse la vanité. Ne pas écouter est non-seulement
un manque de politesse, mais encore une marque de mépris. Or Canalis
pousse un peu loin cette habitude, car souvent il oublie de répondre
à un discours qui veut une réponse, et passe sans aucune transition
polie au sujet dont il se préoccupe. Si d'un homme haut placé, cette
impertinence s'accepte sans protêt, elle engendre au fond des cœurs
un levain de haine et de vengeance; mais d'un égal, elle va jusqu'à
dissoudre l'amitié. Quand, par hasard, Melchior se force à écouter,
il tombe dans un autre défaut, il ne fait que se prêter, il ne se
donne pas. Sans être aussi choquant, ce demi-sacrifice indispose tout
autant l'écouteur et le laisse mécontent. Rien ne rapporte plus dans
_le commerce du monde_ que l'aumône de l'attention. A bon entendeur,
salut! n'est pas seulement un précepte évangélique, c'est encore une
excellente spéculation; observez-le, on vous passera tout, jusqu'à
des vices. Canalis prit beaucoup sur lui dans l'intention de plaire
à Modeste; mais, s'il fut complaisant pour elle, il redevint souvent
lui-même avec les autres.

Modeste, impitoyable pour les dix martyrs qu'elle faisait, pria Canalis
de lire une de ses pièces de vers, elle voulait un échantillon du
talent de lecture si vanté. Canalis prit le volume que lui tendit
Modeste et roucoula, tel est le mot propre, celle de ses poésies qui
passe pour être la plus belle, une imitation des _Amours des anges_ de
Moore, intitulée VITALIS, que mesdames Latournelle et Dumay, Gobenheim
et le caissier accueillirent par quelques bâillements.

--Si vous jouez bien au whist, monsieur, dit Gobenheim en présentant
cinq cartes mises en éventail, je n'aurai jamais vu d'homme aussi
accompli que vous...

Cette question fit rire, car elle fut la traduction des idées de chacun.

--Je le joue assez, pour pouvoir vivre en province le reste de mes
jours, répondit Canalis. Voici sans doute plus de littérature et de
conversation qu'il n'en faut à des joueurs de whist, ajouta-t-il avec
impertinence en jetant son volume sur la console.

Ce détail indique les dangers que court le héros d'un salon à sortir,
comme Canalis, de sa sphère; il ressemble alors à l'acteur chéri
d'un certain public, dont le talent se perd en quittant son cadre et
abordant un théâtre supérieur.

On mit ensemble le baron et le duc, Gobenheim fut le partenaire de
Latournelle. Modeste vint se placer auprès du poëte, au grand désespoir
du pauvre Ernest qui suivait sur le visage de la capricieuse jeune
fille les progrès de la fascination exercée par Canalis. La Brière
ignorait le don de séduction que possédait Melchior et que la nature
a souvent refusé aux êtres vrais, assez généralement timides. Ce don
exige une hardiesse, une vivacité de moyens qu'on pourrait appeler
la voltige de l'esprit; il comporte même un peu de mimique; mais n'y
a-t-il pas toujours, moralement parlant, un comédien dans un poëte?
Entre exprimer des sentiments qu'on n'éprouve pas, mais dont on conçoit
toutes les variantes, et les feindre quand on en a besoin pour obtenir
un succès sur le théâtre de la vie privée, la différence est grande;
néanmoins, si l'hypocrisie nécessaire à l'homme du monde a gangrené
le poëte, il arrive à transporter les facultés de son talent dans
l'expression d'un sentiment nécessaire, comme le grand homme voué à la
solitude finit par transborder son cœur dans son esprit.

--Il travaille pour les millions, se disait douloureusement La Brière,
et il jouera si bien la passion que Modeste y croira!

Et au lieu de se montrer plus aimable et plus spirituel que son
rival, La Brière imita le duc d'Hérouville, il resta sombre, inquiet,
attentif; mais là où l'homme de cour étudiait les incartades de la
jeune héritière, Ernest fut en proie aux douleurs d'une jalousie noire
et concentrée, il n'avait pas encore obtenu un regard de son idole. Il
sortit, pour quelques instants, avec Butscha.

--C'est fini, dit-il, elle est folle de lui, je suis plus que
désagréable, et d'ailleurs elle a raison! Canalis est charmant, il a
de l'esprit dans son silence, de la passion dans les yeux, de la poésie
dans ses amplifications...

--Est-ce un honnête homme? demanda Butscha.

--Oh! oui, répondit La Brière. Il est loyal, chevaleresque, et capable
de perdre, soumis à l'influence d'une Modeste, les petits travers que
lui a donnés madame de Chaulieu...

--Vous êtes un brave garçon, dit le petit bossu. Mais, est-il capable
d'aimer, et l'aimera-t-il?

--Je ne sais pas, répondit La Brière. A-t-elle parlé de moi?
demanda-t-il après un moment de silence.

--Oui, dit Butscha qui redit à La Brière le mot échappé à Modeste sur
les déguisements.

Le Référendaire alla se jeter sur un banc, et s'y cacha la tête dans
ses mains; il ne pouvait retenir ses larmes et ne voulait pas les
laisser voir à Butscha; mais le nain était homme à les deviner.

--Qu'avez-vous, monsieur? demanda Butscha.

--Elle a raison!... dit La Brière en se relevant brusquement, je suis
un misérable.

Il raconta la tromperie à laquelle l'avait convié Canalis; mais
en faisant observer à Butscha qu'il avait voulu détromper Modeste
avant qu'elle se fût démasquée, et il se répandit en apostrophes
assez enfantines sur le malheur de sa destinée. Butscha reconnut
sympathiquement l'amour dans sa vigoureuse et sapide naïveté, dans ses
vraies, dans ses profondes anxiétés.

--Mais pourquoi, dit-il au Référendaire, ne vous développez-vous pas
devant mademoiselle Modeste, et laissez-vous votre rival faire ses
exercices...

--Ah! vous n'avez donc pas senti, lui dit La Brière, votre gorge se
serrer dès qu'il s'agit de lui parler... Vous ne sentez donc rien dans
la racine de vos cheveux, rien à la surface de la peau, quand elle vous
regarde, ne fût-ce que d'un œil distrait...

--Mais vous avez eu assez de jugement pour être d'une tristesse morne
quand elle a, en quelque sorte, dit à son digne père:--Vous êtes une
ganache.

--Monsieur, je l'aime trop pour ne pas avoir senti comme la lame d'un
poignard entrer dans mon cœur, en l'entendant ainsi donner un démenti
aux perfections que je lui trouve.

--Canalis, lui, l'a justifiée, répondit Butscha.

--Si elle avait plus d'amour-propre que de cœur, elle ne serait pas
regrettable, répliqua La Brière.

En ce moment Modeste, suivie de Canalis qui venait de perdre, sortit
avec son père et madame Dumay, pour respirer l'air d'une nuit étoilée.
Pendant que sa fille se promenait avec le poëte, Charles Mignon se
détacha d'elle pour venir auprès de La Brière.

--Votre ami, monsieur, aurait dû se faire avocat, dit-il en souriant et
regardant le jeune homme avec attention.

--Ne vous hâtez pas de juger un poëte avec la sévérité que vous
pourriez avoir pour un homme ordinaire, comme moi par exemple, monsieur
le comte, répondit La Brière. Le poëte a sa mission. Il est destiné
par sa nature à voir la poésie des questions, de même qu'il exprime
celle de toute chose; aussi, là où vous le croyez en opposition avec
lui-même, est-il fidèle à sa vocation. C'est le peintre, faisant
également bien une madone et une courtisane. Molière a raison dans ses
personnages de vieillard et dans ceux de ses jeunes gens, et Molière
avait certes le jugement sain. Ces jeux de l'esprit, corrupteurs chez
les hommes secondaires, n'ont aucune influence sur le caractère chez
les vrais grands hommes.

Charles Mignon serra la main à La Brière, en lui disant:--Cette
facilité pourrait néanmoins servir à se justifier à soi-même des
actions diamétralement opposées, surtout en politique.

--Ah! mademoiselle, répondait en ce moment Canalis d'une voix câline
à une malicieuse observation de Modeste, ne croyez pas que la
multiplicité des sensations ôte la moindre force aux sentiments. Les
poëtes, plus que les autres hommes, doivent aimer avec constance et
foi. D'abord ne soyez pas jalouse de ce qu'on appelle la Muse. Heureuse
la femme d'un homme occupé! Si vous entendiez les plaintes des femmes
qui subissent le poids de l'oisiveté des maris sans fonctions ou à qui
la richesse laisse de grands loisirs, vous sauriez que le principal
bonheur d'une Parisienne est la liberté, la royauté chez elle. Or,
nous autres, nous laissons prendre à une femme le sceptre chez nous,
car il nous est impossible de descendre à la tyrannie exercée par les
petits esprits. Nous avons mieux à faire... Si jamais je me mariais, ce
qui, je vous le jure, est une catastrophe très éloignée pour moi, je
voudrais que ma femme eût la liberté morale que garde une maîtresse et
qui peut-être est la source où elle puise toutes ses séductions.

Canalis déploya sa verve et ses grâces en parlant amour, mariage,
adoration de la femme, en controversant avec Modeste jusqu'à ce que
monsieur Mignon, qui vint les rejoindre, eût trouvé dans un moment
de silence l'occasion de prendre sa fille par le bras et de l'amener
devant Ernest à qui le digne soldat avait conseillé de tenter une
explication.

--Mademoiselle, dit Ernest d'une voix altérée, il m'est impossible
de rester sous le poids de votre mépris. Je ne me défends pas, je ne
cherche pas à me justifier, je veux seulement vous faire observer
qu'avant de lire votre flatteuse lettre adressée à la personne, et non
plus au poëte, la dernière enfin, je voulais, et je vous l'ai fait
savoir par un mot écrit du Havre, dissiper l'erreur où vous étiez. Tous
les sentiments que j'ai eu le bonheur de vous exprimer sont sincères.
Une espérance a lui pour moi quand, à Paris, monsieur votre père s'est
dit pauvre; mais, maintenant, si tout est perdu, si je n'ai plus que
des regrets éternels, pourquoi resterais-je ici où tout est supplice
pour moi?... Laissez-moi donc emporter un sourire de vous, il sera
gravé dans mon cœur.

--Monsieur, répondit Modeste qui parut froide et distraite, je ne suis
pas la maîtresse ici; mais, certes, je serais au désespoir d'y retenir
ceux qui n'y trouvent ni plaisir ni bonheur.

Elle laissa le Référendaire en prenant le bras de madame Dumay pour
rentrer. Quelques instants après tous les personnages de cette scène
domestique, de nouveau réunis au salon, furent assez surpris de voir
Modeste assise auprès du duc d'Hérouville, et coquetant avec lui comme
aurait pu le faire la plus rusée Parisienne; elle s'intéressait à son
jeu, lui donnait les conseils qu'il demandait, et trouva l'occasion de
lui dire des choses flatteuses en élevant le hasard de la noblesse sur
la même ligne que les hasards du talent et de la beauté. Canalis savait
ou croyait savoir la raison de ce changement, il avait voulu piquer
Modeste en traitant le mariage de catastrophe et en s'en montrant
éloigné; mais, comme tous ceux qui jouent avec le feu, ce fut lui qui
se brûla. La fierté de Modeste, son dédain alarmèrent le poëte, il
revint à elle en donnant le spectacle d'une jalousie d'autant plus
visible qu'elle était jouée. Modeste, implacable comme les anges,
savoura le plaisir que lui causait l'exercice de son pouvoir, et
naturellement elle en abusa. Le duc d'Hérouville n'avait jamais connu
pareille fête: une femme lui souriait! A onze heures du soir, heure
indue au Chalet, les trois prétendus sortirent, le duc en trouvant
Modeste charmante, Canalis en la trouvant excessivement coquette, et
La Brière navré de sa dureté.

Pendant huit jours l'héritière fut avec ses trois prétendus ce qu'elle
avait été durant cette soirée, en sorte que le poëte parut l'emporter
sur ses rivaux, malgré les boutades et les fantaisies qui donnaient
de temps en temps de l'espoir au duc d'Hérouville. Les irrévérences
de Modeste envers son père, les libertés excessives qu'elle prenait
avec lui; ses impatiences avec sa mère aveugle en lui rendant comme
à regret ces petits services qui naguère étaient le triomphe de sa
piété filiale, semblaient être l'effet d'un caractère fantasque et
d'une gaieté tolérée dès l'enfance. Quand Modeste allait trop loin,
elle se faisait de la morale à elle-même, et attribuait ses légèretés,
ses incartades à son esprit d'indépendance. Elle avouait au duc et
à Canalis son peu de goût pour l'obéissance, et le regardait comme
un obstacle réel à son établissement, en interrogeant ainsi le moral
de ses prétendus, à la manière de ceux qui trouent la terre pour en
ramener de l'or, du charbon, du tuf ou de l'eau.

--Je ne trouverai jamais, disait-elle la veille du jour où
l'installation de la famille à la Villa devait avoir lieu, de mari qui
supportera mes caprices avec la bonté de mon père qui ne s'est jamais
démentie, avec l'indulgence de mon adorable mère.

--Ils se savent aimés, mademoiselle, dit La Brière.

--Soyez sûre, mademoiselle, que votre mari connaîtra toute la valeur de
son trésor, ajouta le duc.

--Vous avez plus d'esprit et de résolution qu'il n'en faut pour
discipliner un mari, dit Canalis en riant.

Modeste sourit comme Henri IV dut sourire après avoir révélé, par
trois réponses à une question insidieuse, le caractère de ses trois
principaux ministres à un ambassadeur étranger.

Le jour du dîner, Modeste, entraînée par la préférence qu'elle
accordait à Canalis, se promena longtemps seule avec lui sur le terrain
sablé qui se trouvait entre la maison et le boulingrin orné de fleurs.
Aux gestes du poëte, à l'air de la jeune héritière, il était facile de
voir qu'elle écoutait favorablement Canalis; aussi les deux demoiselles
d'Hérouville vinrent-elles interrompre ce scandaleux tête-à-tête; et,
avec l'adresse naturelle aux femmes en semblable occurrence, elles
mirent la conversation sur la cour, sur l'éclat d'une charge de la
couronne, en expliquant la différence qui existait entre les charges de
la maison du roi et celles de la couronne; elles tâchèrent de griser
Modeste en s'adressant à son orgueil et lui montrant une des plus
hautes destinées à laquelle une femme pouvait alors aspirer.

--Avoir pour fils un duc, s'écria la vieille demoiselle, est un
avantage positif. Ce titre est une fortune, hors de toute atteinte,
qu'on donne à ses enfants.

--A quel hasard, dit Canalis assez mécontent d'avoir vu son entretien
rompu, devons-nous attribuer le peu de succès que monsieur le
Grand-Écuyer a eu jusqu'à présent dans l'affaire où ce titre peut le
plus servir les prétentions d'un homme?

Les deux demoiselles jetèrent à Canalis un regard chargé d'autant
de venin qu'en insinue la morsure d'une vipère, et furent si
décontenancées par le sourire railleur de Modeste, qu'elles se
trouvèrent sans un mot de réponse.

--Monsieur le Grand-Écuyer, dit Modeste à Canalis, ne vous a jamais
reproché l'humilité que vous inspire votre gloire: pourquoi lui en
vouloir de sa modestie?

--Il ne s'est d'ailleurs pas encore rencontré, dit la vieille
demoiselle, une femme digne du rang de mon neveu. Nous en avons vu
qui n'avaient que la fortune de cette position; d'autres qui, sans la
fortune, en avaient tout l'esprit; et j'avoue que nous avons bien fait
d'attendre que Dieu nous offrît l'occasion de connaître une personne
en qui se rencontrent et la noblesse et l'esprit et la fortune d'une
duchesse d'Hérouville.

--Il y a, ma chère Modeste, dit Hélène d'Hérouville en emmenant sa
nouvelle amie à quelques pas de là, mille barons de Canalis dans le
royaume comme il y a cent poëtes à Paris qui le valent; et il est si
peu grand homme que, moi, pauvre fille destinée à prendre le voile
faute d'une dot, je ne voudrais pas de lui! Vous ne savez d'ailleurs
pas ce que c'est qu'un jeune homme exploité depuis dix ans par la
duchesse de Chaulieu. Il n'y a vraiment qu'une vieille femme de
soixante ans bientôt qui puisse se soumettre aux petites indispositions
dont est, dit-on, affligé le grand poëte, et dont la moindre fut, chez
Louis XIV, un défaut insupportable; mais la duchesse n'en souffre pas
autant, il est vrai, qu'en souffrirait une femme, elle ne l'a pas
toujours chez elle comme on a un mari...

Et, pratiquant l'une des manœuvres particulières aux femmes entre
elles, Hélène d'Hérouville répéta d'oreille à oreille les calomnies
que les femmes jalouses de madame de Chaulieu colportaient sur le
poëte. Ce petit détail, assez commun dans les conversations des jeunes
personnes, montre avec quel acharnement on se disputait déjà la fortune
du comte de la Bastie.

En dix jours, les opinions du Chalet avaient beaucoup varié sur les
trois personnages qui prétendaient à la main de Modeste. Ce changement,
tout au désavantage de Canalis, se basait sur des considérations
de nature à faire profondément réfléchir les porteurs d'une gloire
quelconque. On ne peut nier, à voir la passion avec laquelle on
poursuit un autographe, que la curiosité publique ne soit vivement
excitée par la Célébrité. La plupart des gens de province ne se rendent
évidemment pas un compte exact des procédés que les gens illustres
emploient pour mettre leur cravate, marcher sur le boulevard, bayer
aux corneilles ou manger une côtelette; car, lorsqu'ils aperçoivent un
homme vêtu des rayons de la mode ou resplendissant d'une faveur plus
ou moins passagère, mais toujours enviée, les uns disent:--«Oh! c'est
ça!» ou bien:--«C'est drôle!» et autres exclamations bizarres. En un
mot, le charme étrange que cause toute espèce de gloire, même justement
acquise, ne subsiste pas. C'est, surtout pour les gens superficiels,
moqueurs ou envieux, une sensation rapide comme l'éclair et qui ne
se renouvelle point. Il semble que la gloire, de même que le soleil,
chaude et lumineuse à distance, est, si l'on s'en approche, froide
comme la sommité d'une alpe. Peut-être l'homme n'est-il réellement
grand que pour ses pairs; peut-être les défauts inhérents à la
condition humaine disparaissent-ils plutôt à leurs yeux qu'à ceux des
vulgaires admirateurs. Pour plaire tous les jours, un poëte serait
donc tenu de déployer les grâces mensongères des gens qui savent se
faire pardonner leur obscurité par leurs façons aimables et par leurs
complaisants discours; car, outre le génie, chacun lui demande les
plates vertus de salon et le _berquinisme_ de famille. Le grand poëte
du faubourg Saint-Germain, qui ne voulut pas se plier à cette loi
sociale, vit succéder une insultante indifférence à l'éblouissement
causé par sa conversation des premières soirées. L'esprit prodigué sans
mesure produit sur l'âme l'effet d'une boutique de cristaux sur les
yeux; c'est assez dire que le feu, que le brillant de Canalis fatigua
promptement des gens qui, selon leur mot, aimaient le solide. Tenu
bientôt de se montrer homme ordinaire, le poëte rencontra de nombreux
écueils sur un terrain où La Brière conquit les suffrages de ceux qui
d'abord l'avaient trouvé maussade. On éprouva le besoin de se venger
de la réputation de Canalis en lui préférant son ami. Les meilleures
personnes sont ainsi faites. Le simple et bon Référendaire n'offensait
aucun amour-propre; en revenant à lui, chacun lui découvrit du cœur,
une grande modestie, une discrétion de coffre-fort et une excellente
tenue. Le duc d'Hérouville mit, comme valeur politique, Ernest beaucoup
au-dessus de Canalis. Le poëte, inégal, ambitieux et mobile comme le
Tasse, aimait le luxe, la grandeur, il faisait des dettes; tandis que
le jeune Conseiller, d'un caractère égal, vivait sagement, utile sans
fracas, attendant les récompenses sans les quêter, et faisait des
économies. Canalis avait d'ailleurs donné raison aux bourgeois qui
l'observaient. Depuis deux ou trois jours, il se laissait aller à des
mouvements d'impatience, à des abattements, à ces mélancolies sans
raison apparente, à ces changements d'humeur, fruits du tempérament
nerveux des poëtes. Ces originalités (le mot de la province) engendrées
par l'inquiétude que lui causaient ses torts, grossis de jour en jour,
envers la duchesse de Chaulieu à laquelle il devait écrire sans pouvoir
s'y résoudre, furent soigneusement remarquées par la douce Américaine,
par la digne madame Latournelle, et devinrent le sujet de plus d'une
causerie entre elles et madame Mignon. Canalis ressentit les effets de
ces causeries sans se les expliquer. L'attention ne fut plus la même,
les visages ne lui offrirent plus cet air ravi des premiers jours;
tandis qu'Ernest commençait à se faire écouter. Depuis deux jours,
le poëte essayait donc de séduire Modeste, et profitait de tous les
instants où il pouvait se trouver seul avec elle pour l'envelopper dans
les filets d'un langage passionné. Le coloris de Modeste avait appris
aux deux filles avec quel plaisir l'héritière écoutait de délicieux
concetti délicieusement dits; et, inquiètes d'un tel progrès, elles
venaient de recourir à l'_ultima ratio_ des femmes en pareil cas, à
ces calomnies qui manquent rarement leur effet en s'adressant aux
répugnances physiques les plus violentes. Aussi, en se mettant à table,
le poëte aperçut-il des nuages sur le front de son idole, il y lut
les perfidies de mademoiselle d'Hérouville, et jugea nécessaire de se
proposer lui-même pour mari dès qu'il pourrait parler à Modeste. En
entendant quelques propos aigres-doux, quoique polis, échangés entre
Canalis et les deux nobles filles, Gobenheim poussa le coude à Butscha
son voisin pour lui montrer le poëte et le Grand-Écuyer.

--Ils se démoliront l'un par l'autre, lui dit-il à l'oreille.

--Canalis a bien assez de génie pour se démolir à lui tout seul,
répondit le nain.

Pendant le dîner, qui fut d'une excessive magnificence et admirablement
bien servi, le duc remporta sur Canalis un grand avantage. Modeste, qui
la veille avait reçu ses habits de cheval, parla de promenades à faire
aux environs. Par le tour que prit la conversation, elle fut amenée
à manifester le désir de voir une chasse à courre, plaisir qui lui
était inconnu. Aussitôt le duc proposa de donner à mademoiselle Mignon
le spectacle d'une chasse dans une forêt de la Couronne, à quelques
lieues du Havre. Grâce à ses relations avec le prince de Cadignan,
Grand-Veneur, il entrevit les moyens de déployer aux yeux de Modeste
un faste royal, de la séduire en lui montrant le monde fascinant de la
cour et lui faisant souhaiter de s'y introduire par un mariage. Des
coups d'œil échangés entre le duc et les deux demoiselles d'Hérouville
que surprit Canalis, disaient assez: «A nous l'héritière!» pour que
le poëte, réduit à ses splendeurs personnelles, se hâtât d'obtenir un
gage d'affection. Presque effrayée de s'être avancée au delà de ses
intentions avec les d'Hérouville, Modeste, en se promenant après le
dîner dans le parc, affecta d'aller un peu en avant de la compagnie
avec Melchior. Par une curiosité de jeune fille, et assez légitime,
elle laissa deviner les calomnies dites par Hélène; et sur une
exclamation de Canalis, elle lui demanda le secret qu'il promit.

--Ces coups de langue, dit-il, sont de bonne guerre dans le grand
monde; votre probité s'en effarouche et moi j'en ris, j'en suis même
heureux. Ces demoiselles doivent croire les intérêts de Sa Seigneurie
bien en danger pour y avoir recours.

Et, profitant aussitôt de l'avantage que donne une communication de ce
genre, Canalis mit à sa justification une telle verve de plaisanterie,
une passion si spirituellement exprimée en remerciant Modeste d'une
confidence où il se dépêchait de voir un peu d'amour, qu'elle se vit
tout aussi compromise avec le poëte qu'avec le Grand-Écuyer. Canalis,
sentant la nécessité d'être hardi, se déclara nettement. Il fit à
Modeste des serments où sa poésie rayonna comme la lune ingénieusement
invoquée, où brilla la description de la beauté de cette charmante
blonde admirablement habillée pour cette fête de famille. Cette
exaltation de commande, à laquelle le soir, le feuillage, le ciel et
la terre, la nature entière servirent de complices, entraîna cet avide
amant au delà de toute raison; car il parla de son désintéressement et
sut rajeunir par les grâces de son style le fameux thème: _Quinze cents
francs et ma Sophie_ de Diderot, ou _Une chaumière et ton cœur!_ de
tous les amants qui connaissent bien la fortune d'un beau-père.

--Monsieur, dit Modeste après avoir savouré la mélodie de ce concerto
si admirablement exécuté _sur un thème connu_, la liberté que me
laissent mes parents m'a permis de vous entendre; mais c'est à eux que
vous devriez vous adresser.

--Eh bien! s'écria Canalis, dites-moi que, si j'obtiens leur aveu, vous
ne demanderez pas mieux que de leur obéir.

--Je sais d'avance, répondit-elle, que mon père a des fantaisies
qui peuvent contrarier le juste orgueil d'une vieille maison comme
la vôtre, car il désire voir porter son titre et son nom par ses
petits-fils.

--Eh! chère Modeste, quels sacrifices ne ferait-on pas pour confier sa
vie à un ange gardien tel que vous?

--Vous me permettrez de ne pas décider en un instant du sort de toute
ma vie, dit-elle en rejoignant les demoiselles d'Hérouville.

En ce moment ces deux nobles filles caressaient les vanités du petit
Latournelle, afin de le mettre dans leurs intérêts. Mademoiselle
d'Hérouville, à qui, pour la distinguer de sa nièce Hélène, il faut
donner exclusivement le nom patrimonial, donnait à entendre au notaire
que la place de président du tribunal au Havre, dont disposerait
Charles X en leur faveur, était une retraite due à son talent de
légiste et à sa probité. Butscha, qui se promenait avec La Brière et
qui s'effrayait des progrès de l'audacieux Melchior, trouva moyen de
causer pendant quelques minutes au bas du perron avec Modeste, au
moment où l'on rentra pour se livrer aux taquinages de l'inévitable
whist.

--Mademoiselle, j'espère que vous ne lui dites pas encore Melchior?...
lui demanda-t-il à voix basse.

--Peu s'en faut! mon nain mystérieux, répondit-elle en souriant à faire
damner un ange.

--Grand Dieu! s'écria le clerc en laissant tomber ses mains qui
frôlèrent les marches.

--Eh bien! ne vaut-il pas ce haineux et sombre Référendaire à qui vous
vous intéressez? reprit-elle en prenant pour Ernest un de ces airs
hautains dont le secret n'appartient qu'aux jeunes filles, comme si la
Virginité leur prêtait des ailes pour s'envoler si haut. Est-ce votre
petit monsieur de La Brière qui m'accepterait sans dot? dit-elle après
une pause.

--Demandez à monsieur votre père? répliqua Butscha qui fit quelques
pas pour emmener Modeste à une distance respectable des fenêtres.
Écoutez-moi, mademoiselle. Vous savez que celui qui vous parle est prêt
à vous donner non seulement sa vie, mais encore son honneur, en tout
temps, à tout moment; ainsi vous pouvez croire en lui, vous pouvez lui
confier ce que peut-être vous ne diriez pas à votre père. Eh bien, ce
sublime Canalis vous a-t-il tenu le langage désintéressé qui vous fait
jeter ce reproche à la face du pauvre Ernest?

--Oui.

--Y croyez-vous?

--Ceci, mau-clerc, reprit-elle en lui donnant un des dix ou douze
surnoms qu'elle lui avait trouvés, m'a l'air de mettre en doute la
puissance de mon amour-propre.

--Vous riez, chère mademoiselle; ainsi rien n'est sérieux, et j'espère
alors que vous vous moquez de lui.

--Que penseriez-vous de moi, monsieur Butscha, si je me croyais le
droit de railler quelqu'un de ceux qui me font l'honneur de me vouloir
pour femme? Sachez, maître Jean, que, même en ayant l'air de mépriser
le plus méprisable des hommages, une fille est toujours flattée de
l'obtenir...

--Ainsi, je vous flatte?... dit le clerc en montrant sa figure
illuminée comme l'est une ville pour une fête.

--Vous?... dit-elle. Vous me témoignez la plus précieuse de toutes
les amitiés, un sentiment désintéressé comme celui d'une mère pour sa
fille! ne vous comparez à personne, car mon père lui-même est obligé de
se dévouer à moi.--Elle fit une pause.--Je ne puis pas dire que je vous
aime, dans le sens que les hommes donnent à ce mot, mais ce que je vous
accorde est éternel, et ne connaîtra jamais de vicissitudes.

--Eh bien, dit Butscha qui feignit de ramasser un caillou pour baiser
le bout des souliers de Modeste en y laissant une larme, permettez-moi
donc de veiller sur vous, comme un dragon veille sur un trésor. Le
poëte vous a déployé tout à l'heure la dentelle de ses précieuses
phrases, le clinquant des promesses. Il a chanté son amour sur la plus
belle corde de sa lyre, n'est-ce pas?... Si dès que ce noble amant
aura la certitude de votre peu de fortune, vous le voyez changeant
de conduite, embarrassé, froid; en ferez-vous encore votre mari, lui
donnerez-vous toujours votre estime?...

--Ce serait un Francisque Althor?... demanda-t-elle avec un geste où se
peignit un amer dégoût.

--Laissez-moi le plaisir de produire ce changement de décoration, dit
Butscha. Non seulement, je veux que ce soit subit; mais, après, je ne
désespère pas de vous rendre votre poëte amoureux de nouveau, de lui
faire souffler alternativement le froid et le chaud sur votre cœur
aussi gracieusement qu'il soutient le pour et le contre dans la même
soirée, sans quelquefois s'en apercevoir.

--Si vous avez raison, dit-elle, à qui se fier?...

--A celui qui vous aime véritablement.

--Au petit duc?...

Butscha regarda Modeste. Tous deux, ils firent quelques pas en silence.
La jeune fille fut impénétrable, elle ne sourcilla pas.

--Mademoiselle, me permettez-vous d'être le traducteur des pensées
tapies au fond de votre cœur, comme des mousses marines sous les eaux,
et que vous ne voulez pas vous expliquer.

--Eh! quoi, dit Modeste, mon conseiller-intime-privé-actuel serait
encore un miroir?...

--Non, mais un écho, répondit-il en accompagnant ce mot d'un geste
empreint d'une sublime modestie. Le duc vous aime, mais il vous aime
trop. Si j'ai bien compris, moi nain, l'infinie délicatesse de votre
cœur, il vous répugnerait d'être adorée comme un Saint-Sacrement dans
son tabernacle. Mais, comme vous êtes éminemment femme, vous ne voulez
pas plus voir un homme sans cesse à vos pieds et de qui vous seriez
éternellement sûre, que vous ne voudriez d'un égoïste, comme Canalis,
qui se préférerait à vous... Pourquoi? je n'en sais rien. Je me ferai
femme et vieille femme pour savoir la raison de ce programme que j'ai
lu dans vos yeux, et qui peut-être est celui de toutes les filles.
Néanmoins, vous avez dans votre grande âme un besoin d'adoration.
Quand un homme est à vos genoux, vous ne pouvez pas vous mettre aux
siens.--On ne va pas loin ainsi, disait Voltaire. Le petit duc a donc
trop de génuflexions dans le moral; et Canalis pas assez, pour ne pas
dire point du tout. Aussi deviné-je la malice cachée de vos sourires,
quand vous vous adressez au Grand-Écuyer, quand il vous parle, quand
vous lui répondez. Vous ne pouvez jamais être malheureuse avec le duc,
tout le monde vous approuvera si vous le choisissez pour mari, mais
vous ne l'aimerez point. Le froid de l'égoïsme et la chaleur excessive
d'une extase continuelle produisent sans doute dans le cœur de toutes
les femmes une négation. Évidemment, ce n'est pas ce triomphe perpétuel
qui vous prodiguera les délices infinies du mariage que vous rêvez,
où il se rencontre des obéissances qui rendent fière, où l'on fait
de grands petits sacrifices cachés avec bonheur, où l'on ressent des
inquiétudes sans cause, où l'on attend avec ivresse des succès, où l'on
plie avec joie devant des grandeurs imprévues, où l'on est compris
jusque dans ses secrets, où parfois une femme protége de son amour son
protecteur...

--Vous êtes sorcier! dit Modeste.

--Vous ne trouverez pas non plus cette douce égalité de sentiments,
ce partage continu de la vie et cette certitude de plaire qui fait
accepter le mariage, en épousant un Canalis, un homme qui ne pense qu'à
lui, dont le moi est la note unique, dont l'attention ne s'est pas
encore abaissée jusqu'à se prêter à votre père ou au Grand-Écuyer!...
un ambitieux du second ordre à qui votre dignité, votre obéissance
importent peu, qui fera de vous une chose nécessaire dans sa maison, et
qui vous insulte déjà par son indifférence en fait d'honneur! Oui, vous
vous permettriez de souffleter votre mère, Canalis fermerait les yeux
pour pouvoir se nier votre crime à lui-même, tant il a soif de votre
fortune. Ainsi, mademoiselle, je ne pensais ni au grand poëte qui n'est
qu'un petit comédien, ni à Sa Seigneurie qui ne serait pour vous qu'un
beau mariage et non pas un mari...

--Butscha, mon cœur est un livre blanc où vous gravez vous-même ce
que vous y lisez, répondit Modeste. Vous êtes entraîné par votre haine
de province contre tout ce qui vous force à regarder plus haut que la
tête. Vous ne pardonnez pas au poëte d'être un homme politique, de
posséder une belle parole, d'avoir un immense avenir, et vous calomniez
ses intentions...

--Lui?... mademoiselle. Il vous tournera le dos du jour au lendemain
avec la lâcheté d'un Vilquin.

--Oh! faites-lui jouer cette scène de comédie, et...

--Sur tous les tons, dans trois jours, mercredi, souvenez-vous-en.
Jusque-là, mademoiselle, amusez-vous à entendre tous les airs de cette
serinette, afin que les ignobles dissonances de la contre-partie en
ressortent mieux.

Modeste rentra gaiement au salon où, seul de tous les hommes, La
Brière, assis dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où, sans doute, il
avait contemplé son idole, se leva comme si quelque huissier eût crié:
La Reine! Ce fut un mouvement respectueux plein de cette vive éloquence
particulière au geste et qui surpasse celle des plus beaux discours.
L'amour parlé ne vaut pas l'amour prouvé, toutes les jeunes filles de
vingt ans en ont cinquante pour pratiquer cet axiome. Là est le grand
argument des séducteurs. Au lieu de regarder Modeste en face, comme
le fit Canalis qui la salua par un hommage public, l'amant dédaigné
la suivit d'un long regard en dessous, humble à la façon de Butscha,
presque craintif. La jeune héritière remarqua cette contenance en
allant se placer auprès de Canalis au jeu de qui elle parut s'associer.
Durant la conversation, La Brière apprit par un mot de Modeste à son
père qu'elle reprendrait mercredi l'exercice du cheval; elle lui
faisait observer qu'il lui manquait une cravache en harmonie avec la
somptuosité de ses habits d'écuyère. Le Référendaire lança sur le nain
un regard qui petilla comme un incendie; et, quelques instants après,
ils piétinaient tous deux sur la terrasse.

--Il est neuf heures, dit Ernest à Butscha, je pars pour Paris à franc
étrier, j'y puis être demain matin à dix heures. Mon cher Butscha, de
vous elle acceptera bien un souvenir, car elle a de l'amitié pour vous;
laissez-moi lui donner, sous votre nom, une cravache, et sachez que,
pour prix de cette immense complaisance, vous aurez en moi non pas un
ami, mais un dévouement.

--Allez, vous êtes bien heureux, dit le clerc, vous avez de l'argent,
vous!...

--Prévenez Canalis de ma part que je ne rentrerai pas, et qu'il invente
un prétexte pour justifier une absence de deux jours.

Une heure après, Ernest, parti en courrier, arriva en douze heures à
Paris où son premier soin fut de retenir une place à la malle-poste du
Havre pour le lendemain. Puis, il alla chez les trois plus célèbres
bijoutiers de Paris, comparant les pommes de cravache, et cherchant
ce que l'art pouvait offrir de plus royalement beau. Il trouva, faite
pour une Russe qui n'avait pu la payer après l'avoir commandée, une
chasse au renard sculptée dans l'or, et terminée par un rubis d'un
prix exorbitant pour les appointements d'un Référendaire; toutes ses
économies y passèrent, il s'agissait de sept mille francs. Ernest donna
le dessin des armes des La Bastie, et vingt heures pour les exécuter à
la place de celles qui s'y trouvaient. Cette chasse, un chef-d'œuvre
de délicatesse, fut ajustée à une cravache de caoutchouc, et mise dans
un étui de maroquin rouge doublé de velours sur lequel on grava deux
M entrelacés. Le mercredi matin, La Brière était arrivé par la malle,
et à temps pour déjeuner avec Canalis. Le poëte avait caché l'absence
de son secrétaire en le disant occupé d'un travail envoyé de Paris.
Butscha, qui se trouvait à la Poste pour tendre la main au Référendaire
à l'arrivée de la malle, courut porter à Françoise Cochet cette œuvre
d'art en lui recommandant de la placer sur la toilette de Modeste.

--Vous accompagnerez, sans doute, mademoiselle Modeste à sa promenade,
dit le clerc qui revint chez Canalis pour annoncer par une œillade à
La Brière que la cravache était heureusement parvenue à sa destination.

--Moi, répondit Ernest, je vais me coucher...

--Ah bah! s'écria Canalis en regardant son ami, je ne te comprends plus.

On allait déjeuner, naturellement le poëte offrit au clerc de se mettre
à table. Butscha restait avec l'intention de se faire inviter au besoin
par La Brière, en voyant sur la physionomie de Germain le succès d'une
malice de bossu que doit faire prévoir sa promesse à Modeste.

--Monsieur a bien raison de garder le clerc de monsieur Latournelle,
dit Germain à l'oreille de Canalis.

Canalis et Germain allèrent dans le salon sur un clignotement d'œil du
domestique à son maître.

--Ce matin, monsieur, je suis allé voir pêcher, une partie proposée
avant-hier par un patron de barque de qui j'ai fait la connaissance.

Germain n'avoua pas avoir eu le mauvais goût de jouer au billard dans
un café du Havre où Butscha l'avait enveloppé d'amis pour agir à
volonté sur lui.

--Eh bien, dit Canalis, au fait, vivement.

--Monsieur le baron, j'ai entendu sur monsieur Mignon une discussion
à laquelle j'ai poussé de mon mieux, on ne savait pas à qui
j'appartenais. Ah! monsieur le baron, le bruit du port est que vous
donnez dans un panneau. La fortune de mademoiselle de La Bastie est,
comme son nom, très modeste. Le vaisseau sur lequel le père est venu
n'est pas à lui, mais à des marchands de la Chine avec lesquels
il devra loyalement compter. On débite à ce sujet des choses peu
flatteuses pour l'honneur du colonel. Ayant entendu dire que vous et
monsieur le duc vous vous disputiez mademoiselle de La Bastie, j'ai
pris la liberté de vous prévenir; car, de vous deux, il vaut mieux
que ce soit Sa Seigneurie _qui la gobe_... En revenant, j'ai fait un
tour sur le port, devant la salle de spectacle où se promènent les
négociants parmi lesquels je me suis faufilé hardiment. Ces braves
gens, voyant un homme bien vêtu, se sont mis à causer du Havre; de fil
en aiguille, je les ai mis sur le compte du colonel Mignon, et ils se
sont si bien trouvés d'accord avec les pêcheurs, que je manquerais
à mes devoirs en me taisant. Voilà pourquoi j'ai laissé monsieur
s'habiller, se lever seul...

--Que faire? s'écria Canalis en se trouvant engagé de manière à ne
pouvoir plus revenir sur ses promesses à Modeste.

--Monsieur connaît mon attachement, dit Germain en voyant le poëte
comme foudroyé, il ne s'étonnera pas de me voir lui donner un
conseil. Si vous pouviez griser ce clerc, il dirait bien le fin mot
là-dessus; et, s'il ne se déboutonne pas à la seconde bouteille de
vin de Champagne, ce sera toujours bien à la troisième. Il serait
d'ailleurs singulier que monsieur, que nous verrons sans doute un jour
ambassadeur, comme Philoxène l'a entendu dire à madame la duchesse, ne
vînt pas à bout d'un clerc du Havre.

En ce moment, Butscha, l'auteur inconnu de cette partie de pêche,
invitait le Référendaire à se taire sur le sujet de son voyage à Paris,
et à ne pas contrarier sa manœuvre à table. Le clerc avait tiré parti
d'une réaction défavorable à Charles Mignon qui s'opérait au Havre.
Voici pourquoi. Monsieur le comte de La Bastie laissait dans un complet
oubli ses amis d'autrefois qui pendant son absence avaient oublié sa
femme et ses enfants. En apprenant qu'il se donnait un grand dîner à
la villa Mignon, chacun se flatta d'être un des convives et s'attendit
à recevoir une invitation; mais quand on sut que Gobenheim, les
Latournelle, le duc et les deux Parisiens étaient les seuls invités, il
se fit une clameur de haro sur l'orgueil du négociant; son affectation
à ne voir personne, à ne pas descendre au Havre, fut alors remarquée et
attribuée à un mépris dont se vengea le Havre en mettant en question
cette soudaine fortune. En caquetant, chacun sut bientôt que les fonds
nécessaires au réméré de Vilquin avaient été fournis par Dumay. Cette
circonstance permit aux plus acharnés de supposer calomnieusement que
Charles était venu confier au dévouement absolu de Dumay des fonds
pour lesquels il prévoyait des discussions avec ses prétendus associés
de Canton. Les demi-mots de Charles dont l'intention fut toujours
de cacher sa fortune, les dires de ses gens à qui le mot fut donné,
prêtaient un air de vraisemblance à ces fables grossières, auxquelles
chacun crut en obéissant à l'esprit de dénigrement qui anime les
commerçants les uns contre les autres. Autant le patriotisme de clocher
avait vanté l'immense fortune d'un des fondateurs du Havre, autant la
jalousie de province la diminua. Le clerc, à qui les pêcheurs devaient
plus d'un service, leur demanda le secret et un coup de langue. Il fut
bien servi. Le patron de la barque dit à Germain qu'un de ses cousins,
un matelot, arrivait de Marseille, congédié par suite de la vente du
brick sur lequel le colonel était revenu. Le brick se vendait pour le
compte d'un nommé Castagnould, et la cargaison, selon le cousin, valait
tout au plus trois ou quatre cent mille francs.

--Germain, dit Canalis au moment où le valet de chambre sortit, tu nous
serviras du vin de Champagne et du vin de Bordeaux. Un membre de la
Basoche de Normandie doit remporter des souvenirs de l'hospitalité d'un
poëte... Et puis, il a de l'esprit autant que le _Figaro_, dit Canalis
en appuyant sa main sur l'épaule du nain, il faut que cet esprit de
petit journal jaillisse et mousse avec le vin de Champagne; nous ne
nous épargnerons pas non plus, Ernest?... Il y a bien, ma foi! deux ans
que je ne me suis grisé, reprit-il en regardant La Brière.

--Avec du vin?... cela se conçoit, répondit le clerc. Vous vous grisez
tous les jours de vous-même! Vous buvez à même, en fait de louanges.
Ah! vous êtes beau, vous êtes poëte, vous êtes illustre de votre
vivant, vous avez une conversation à la hauteur de votre génie, et vous
plaisez à toutes les femmes, même à ma patronne. Aimé de la plus belle
sultane Validé que j'aie vue (je n'ai encore vu que celle-là), vous
pouvez, si vous le voulez, épouser mademoiselle de La Bastie... Tenez,
rien qu'à faire l'inventaire du présent sans compter votre avenir (un
beau titre, la pairie, une ambassade!...), me voilà soûl, comme ces
gens qui mettent en bouteilles le vin d'autrui.

--Toutes ces magnificences sociales, reprit Canalis, ne sont rien sans
ce qui les met en valeur, la fortune!... Nous sommes ici entre hommes,
les beaux sentiments sont charmants en stances.

--Et en circonstances, dit le clerc en faisant un geste significatif.

--Mais vous, monsieur le faiseur de contrats, dit le poëte en souriant
de l'interruption, vous savez aussi bien que moi que _chaumière_ rime
avec _misère_.

A table, Butscha se développa dans le rôle du Trigaudin de _la Maison
en loterie_, à effrayer Ernest, qui ne connaissait pas les _charges_
d'Étude: elles valent les _charges_ d'atelier. Le clerc raconta la
chronique scandaleuse du Havre, l'histoire des fortunes, celle des
alcôves et les crimes commis le code à la main, ce qu'on appelle, en
Normandie, _se tirer d'affaire comme on peut_. Il n'épargna personne.
Sa verve croissait avec le torrent de vin qui passait par son gosier
comme un orage par une gouttière.

--Sais-tu, La Brière, que ce brave garçon-là, dit Canalis en versant du
vin à Butscha, ferait un fameux secrétaire d'ambassade?...

--A _dégoter_ son patron! reprit le nain en jetant à Canalis un regard
où l'insolence se noya dans le petillement du gaz acide carbonique.
J'ai assez peu de reconnaissance et assez d'intrigue pour vous
monter sur les épaules. Un poëte portant un avorton!... ça se voit
quelquefois, et même assez souvent... dans la librairie. Allons, vous
me regardez comme un avaleur d'épées. Eh! mon cher grand génie, vous
êtes un homme supérieur, vous savez bien que la reconnaissance est
un mot d'imbécile, on le met dans le dictionnaire, mais il n'est pas
dans le cœur humain. La reconnaissance n'a de valeur qu'à certain
mont qui n'est ni le Parnasse ni le Pinde. Croyez-vous que je doive
beaucoup à ma patronne pour m'avoir élevé? mais la ville entière lui
a soldé ce compte en estime, en paroles, en admiration, la plus chère
des monnaies. Je n'admets pas le bien dont on se constitue des rentes
d'amour-propre. Les hommes font entre eux un commerce de services, le
mot reconnaissance indique un débet, voilà tout. Quant à l'intrigue,
elle est ma divinité. Comment! dit-il à un geste de Canalis, vous
n'adoreriez pas la faculté qui permet à un homme souple de l'emporter
sur l'homme de génie, qui demande une observation constante des vices,
des faiblesses de nos supérieurs, et la connaissance de _l'heure du
berger_ en toute chose. Demandez à la diplomatie si le plus beau de
tous les succès n'est pas le triomphe de la ruse sur la force? Si
j'étais votre secrétaire, monsieur le baron, vous seriez bientôt
premier ministre, parce que j'y aurais le plus puissant intérêt!...
Tenez, voulez-vous une preuve de mes petits talents en ce genre? Oyez?
Vous aimez à l'adoration mademoiselle Modeste, et vous avez raison.
L'enfant a mon estime, c'est une vraie Parisienne. Il pousse, par-ci,
par-là, des Parisiennes en province!... Notre Modeste est femme à
lancer un homme... Elle a de ça, dit-il, en donnant en l'air un tour de
poignet. Vous avez un concurrent redoutable, le duc: que me donnez-vous
pour lui faire quitter le Havre avant trois jours?...

--Achevons cette bouteille, dit le poëte en remplissant le verre de
Butscha.

--Vous allez me griser! dit le clerc en lampant un neuvième verre de
vin de Champagne. Avez-vous un lit où je puisse dormir une heure? Mon
patron est sobre comme un chameau qu'il est, et madame Latournelle
aussi. L'un et l'autre, ils auraient la dureté de me gronder, et ils
auraient raison contre moi qui n'en aurais plus, j'ai des actes à
faire!... Puis, reprenant ses idées antérieures sans transition, à la
manière des gens gris, il s'écria:--Et quelle mémoire?... Elle égale ma
reconnaissance.

--Butscha, s'écria le poëte, tout à l'heure tu te disais sans
reconnaissance, tu te contredis.

--Du tout, reprit le clerc. Oublier, c'est presque toujours se
souvenir! Allez! marchez! je suis taillé pour faire un fameux
secrétaire...

--Comment t'y prendrais-tu pour renvoyer le duc? dit Canalis, charmé de
voir la conversation aller d'elle-même à son but.

--Ça, ne vous regarde pas! fit le clerc en lâchant un hoquet majeur.

Butscha roula sa tête sur ses épaules et ses yeux de Germain à La
Brière, de La Brière à Canalis, à la manière des gens qui, sentant
venir l'ivresse, veulent savoir dans quelle estime on les tient; car,
dans le naufrage de l'ivresse, on peut observer que l'amour-propre est
le seul sentiment qui surnage.

--Dites donc, grand poëte, vous êtes pas mal farceur! Vous me prenez
donc pour un de vos lecteurs, vous qui envoyez à Paris votre ami à
franc étrier pour aller chercher des renseignements sur la maison
Mignon... Je blague, tu blagues, nous blaguons... Bon! Mais faites-moi
l'honneur de croire que je suis assez calculateur pour toujours me
donner la conscience nécessaire à mon état. En ma qualité de premier
clerc de maître Latournelle, mon cœur est un carton à cadenas......
Ma bouche ne livre aucun papier relatif aux clients. Je sais tout et
je ne sais rien. Et puis, ma passion est connue. J'aime Modeste, elle
est mon élève, elle doit faire un beau mariage..... Et j'emboiserais le
duc, s'il le fallait. Mais vous épousez...

--Germain, le café, les liqueurs... dit Canalis.

--Des liqueurs?... répéta Butscha levant la main comme une fausse
vierge qui veut résister à une petite séduction. Ah! mes pauvres
actes!... il y a justement un contrat de mariage. Tenez, mon second
clerc est bête comme un avantage matrimonial et capable de f... f...
flanquer un coup de canif dans les paraphernaux de la future épouse; il
se croit bel homme parce qu'il a cinq pieds six pouces... un imbécile.

--Tenez, voici de la crème de thé, une liqueur des îles, dit Canalis.
Vous que mademoiselle Modeste consulte...

--Elle me consulte...

--Eh bien! croyez-vous qu'elle m'aime? demanda le poëte.

--_Ui_, plus que le duc! répondit le nain en sortant d'une espèce de
torpeur qu'il jouait à merveille. Elle vous aime à cause de votre
désintéressement. Elle me disait que pour vous elle était capable des
plus grands sacrifices, de se passer de toilette, de ne dépenser que
mille écus par an, d'employer sa vie à vous prouver qu'en l'épousant
vous auriez fait une excellente affaire, et elle est crânement (un
hoquet) honnête, allez! et instruite, elle n'ignore de rien, cette
fille-là!

--Çà et trois cent mille francs, dit Canalis.

--Oh! il y a peut-être ce que vous dites, reprit avec enthousiasme le
clerc. Le papa Mignon... Voyez-vous, il est mignon comme père (aussi
l'estimé-je...) Pour bien établir sa fille unique il se dépouillera
de tout... Ce colonel est habitué par votre Restauration (un hoquet)
à rester en demi-solde, il sera très heureux de vivre avec Dumay en
_carottant_ au Havre, il donnera certainement ses trois cent mille
francs à la petite... Mais n'oublions pas Dumay, qui destine sa fortune
à Modeste. Dumay, vous savez, est Breton, son origine est une valeur au
contrat, il ne variera pas, et sa fortune vaudra celle de son patron.
Néanmoins, comme ils m'écoutent, au moins autant que vous, quoique je
ne parle pas tant ni si bien, je leur ai dit: «Vous mettez trop à votre
habitation; si Vilquin vous la laisse, voilà deux cent mille francs
qui ne rapporteront rien... Il resterait donc cent mille francs à
faire _boulotter_... ce n'est pas assez, à mon avis...» En ce moment,
le colonel et Dumay se consultent. Croyez-moi! Modeste est riche.
Les gens du port disent des sottises en ville, ils sont jaloux... Qui
donc a pareille dot dans le département? dit Butscha qui leva les
doigts pour compter.--Deux à trois cent mille francs comptant, dit-il
en inclinant le pouce de sa main gauche qu'il toucha de l'index de la
droite, et d'un!--La nue propriété de la villa Mignon, reprit-il en
renversant l'index gauche, et de deux!--_Tertiò_, la fortune de Dumay!
ajouta-t-il en couchant le doigt du milieu. Mais la petite mère Modeste
est une fille d'un million, une fois que les deux militaires seront
allés demander le mot d'ordre au père Éternel.

Cette naïve et brutale confidence, entremêlée de petits verres,
dégrisait autant Canalis qu'elle semblait griser Butscha. Pour le
clerc, jeune homme de province, évidemment cette fortune était
colossale. Il laissa tomber sa tête dans la paume de sa main droite;
et, accoudé majestueusement sur la table, il clignota des yeux en se
parlant à lui-même.

--Dans vingt ans, au train dont va le Code, qui pile les fortunes avec
le Titre des Successions, une héritière d'un million, ce sera rare
comme le désintéressement chez un usurier. Vous me direz que Modeste
mangera bien douze mille francs par an, l'intérêt de sa dot; mais elle
est bien gentille... bien gentille... bien gentille. C'est, voyez-vous?
(à un poëte, il faut des images!...) c'est une hermine malicieuse comme
un singe.

--Que me disais-tu donc? s'écria doucement Canalis en regardant La
Brière, qu'elle avait six millions?...

--Mon ami, dit Ernest, permets-moi de te faire observer que j'ai dû
me taire, je suis lié par un serment, et c'est peut-être trop en dire
déjà, que de...

--Un serment à qui?

--A monsieur Mignon.

--Comment! Ernest, toi qui sais combien la fortune m'est nécessaire...

Butscha ronflait.

--... Toi qui connais ma position, et tout ce que je perdrais, rue de
Grenelle, à me marier, tu me laisserais froidement m'enfoncer?... dit
Canalis en pâlissant. Mais, c'est une affaire entre amis, et notre
amitié, mon cher, comporte un pacte antérieur à celui que t'a demandé
ce rusé Provençal...

--Mon cher, dit Ernest, j'aime trop Modeste pour...

--Imbécile! je te la laisse, cria le poëte. Ainsi romps ton serment?...

--Me jures-tu, ta parole d'homme, d'oublier ce que je vais te dire, de
te conduire avec moi comme si cette confidence ne t'avait jamais été
faite, quoi qu'il arrive?...

--Je le jure, par la mémoire de ma mère.

--Eh bien! à Paris, monsieur Mignon m'a dit qu'il était bien loin
d'avoir la fortune colossale dont m'ont parlé les Mongenod. L'intention
du colonel est de donner deux cent mille francs à sa fille. Maintenant,
Melchior, le père avait-il de la défiance? était-il sincère? Je n'ai
pas à résoudre cette question. Si elle daignait me choisir, Modeste,
sans dot, serait toujours ma femme.

--Un bas-bleu! d'une instruction à épouvanter, qui a tout lu! qui sait
tout... en théorie, s'écria Canalis à un geste que fit La Brière, un
enfant gâté, élevée dans le luxe dès ses premières années, et qui en
est sevrée depuis cinq ans?... Ah! mon pauvre ami, songes-y bien.

--Ode et code! dit Butscha en se réveillant, vous faites dans l'Ode et
moi dans le Code, il n'y a qu'un C de différence entre nous. Or, code
vient de _coda_, queue! Vous m'avez régalé, je vous aime... ne vous
laissez pas faire au code!... Tenez, un bon conseil vaut bien votre vin
et votre crème de thé. Le père Mignon, c'est aussi une crème, la crème
des honnêtes gens... Eh bien! montez à cheval, il accompagne sa fille,
vous pouvez l'aborder franchement, parlez-lui dot, il vous répondra
net, et vous verrez le fond du sac, aussi vrai que je suis gris et
que vous êtes un grand homme; mais, pas vrai, nous quittons le Havre
ensemble?... Je serai votre secrétaire, puisque ce petit, qui me croit
gris et qui rit de moi, vous quitte... Allez, marchez, laissez-lui
épouser la fille.

Canalis se leva pour aller s'habiller.

--Pas un mot... il court à son suicide, dit posément à La Brière
Butscha froid comme Gobenheim, et qui fit à Canalis un signe familier
aux gamins de Paris.--Adieu! mon maître, reprit le clerc en criant à
tue-tête, vous me permettez de _renarder_ dans le kiosque de madame
Amaury?...

--Vous êtes chez vous, répondit le poëte.

Le clerc, objet des rires des trois domestiques de Canalis, gagna le
kiosque en marchant dans les plates-bandes et les corbeilles de fleurs
avec la grâce têtue des insectes qui décrivent leurs interminables
zigzags quand ils essayent de sortir par une fenêtre fermée. Lorsqu'il
eut grimpé dans le kiosque, et que les domestiques furent rentrés, il
s'assit sur un banc de bois peint et s'abîma dans les joies de son
triomphe. Il venait de jouer un homme supérieur; il venait, non pas de
lui arracher son masque, mais de lui en voir dénouer les cordons, et
il riait comme un auteur à sa pièce, c'est-à-dire avec le sentiment de
la valeur immense de ce _vis comica_.--Les hommes sont des toupies,
il ne s'agit que de trouver la ficelle qui s'enroule à leur torse!
s'écria-t-il. Ne me ferait-on pas évanouir en me disant: Mademoiselle
Modeste vient de tomber de cheval, et s'est cassé la jambe!

Quelques instants après, Modeste, vêtue d'une délicieuse amazone de
casimir vert-bouteille, coiffée d'un petit chapeau à voile vert, gantée
de daim, des bottines de velours aux pieds sur lesquelles badinait la
garniture de dentelle de son caleçon, et montée sur un poney richement
harnaché, montrait à son père et au duc d'Hérouville le joli présent
qu'elle venait de recevoir, elle en était heureuse en y devinant une de
ces attentions qui flattent le plus les femmes.

--Est-ce de vous, monsieur le duc?... dit-elle en lui tendant le bout
étincelant de la cravache. On a mis dessus une carte où se lisait:
«Devine si tu peux» et des points. Françoise et madame Dumay prêtent
cette charmante surprise à Butscha; mais mon cher Butscha n'est pas
assez riche pour payer de si beaux rubis! Or, mon père, à qui j'ai dit,
remarquez-le bien, dimanche soir, que je n'avais pas de cravache, m'a
envoyé chercher celle-ci à Rouen.

Modeste montrait à la main de son père une cravache dont le bout était
un semis de turquoises, une invention alors à la mode, et devenue
depuis assez vulgaire.

--J'aurais voulu, mademoiselle, pour dix ans à prendre dans ma
vieillesse, avoir le droit de vous offrir ce magnifique bijou, répondit
courtoisement le duc.

--Ah! voici donc l'audacieux, s'écria Modeste en voyant venir Canalis à
cheval. Il n'y a qu'un poëte pour savoir trouver de si belles choses...
Monsieur, dit-elle à Melchior, mon père vous grondera, vous donnez
raison à ceux qui vous reprochent ici vos dissipations.

--Ah! s'écria naïvement Canalis, voilà donc pourquoi La Brière est allé
du Havre à Paris à franc étrier?

--Votre secrétaire a pris de telles libertés? dit Modeste en pâlissant
et jetant sa cravache à Françoise Cochet avec une vivacité dans
laquelle on devait lire un profond mépris. Rendez-moi cette cravache,
mon père.

--Pauvre garçon qui gît sur son lit, moulu de fatigue! reprit Melchior
en suivant la jeune fille qui s'était lancée au galop. Vous êtes dure,
mademoiselle. «Je n'ai, m'a-t-il dit, que cette chance de me rappeler à
son souvenir...»

--Et vous estimeriez une femme capable de garder des souvenirs de
toutes les paroisses? dit Modeste.

Modeste, surprise de ne pas recevoir une réponse de Canalis, attribua
cette inattention au bruit des chevaux.

--Comme vous vous plaisez à tourmenter ceux qui vous aiment! lui dit le
duc. Cette noblesse, cette fierté démentent si bien vos écarts que je
commence à soupçonner que vous vous calomniez vous-même en préméditant
vos méchancetés.

--Ah! vous ne faites que vous en apercevoir, monsieur le duc, dit-elle
en riant. Vous avez précisément la perspicacité d'un mari!

On fit presque un kilomètre en silence. Modeste s'étonna de ne plus
recevoir la flamme des regards de Canalis qui paraissait un peu trop
épris des beautés du paysage pour que cette admiration fût naturelle.
La veille, Modeste montrant au poëte un admirable effet de coucher
de soleil en mer, lui avait dit en le trouvant interdit comme un
sourd:--«Eh bien! vous n'avez donc pas vu?--Je n'ai vu que votre main,»
avait-il répondu.

--Monsieur La Brière sait-il monter à cheval? demanda Modeste à Canalis
pour le taquiner.

--Pas très bien, mais il va, répondit le poëte devenu froid comme
l'était Gobenheim avant le retour du colonel.

Dans une route de traverse que monsieur Mignon fit prendre pour aller,
par un joli vallon, sur une colline qui couronnait le cours de la
Seine, Canalis laissa passer Modeste et le duc, en ralentissant le pas
de son cheval de manière à pouvoir cheminer de conserve avec le colonel.

--Monsieur le comte, vous êtes un loyal militaire, aussi verrez-vous
sans doute dans ma franchise un titre à votre estime. Quand les
propositions de mariage, avec toutes leurs discussions sauvages, ou
trop civilisées si vous voulez, passent par la bouche des tiers, tout
le monde y perd. Nous sommes l'un et l'autre deux gentilshommes aussi
discrets l'un que l'autre, et vous avez, tout comme moi, franchi l'âge
des étonnements; ainsi parlons en camarades? Je vous donne l'exemple.
J'ai vingt-neuf ans, je suis sans fortune territoriale, et je suis
ambitieux. Mademoiselle Modeste me plaît infiniment, vous avez dû vous
en apercevoir. Or, malgré les défauts que votre chère enfant se donne à
plaisir...

--Sans compter ceux qu'elle a, dit le colonel en souriant.

--Je ferais d'elle avec plaisir ma femme, et je crois pouvoir la rendre
heureuse. La question de fortune a toute l'importance de mon avenir,
aujourd'hui en question. Toutes les jeunes filles à marier doivent
être aimées _quand même_! Néanmoins, vous n'êtes pas homme à vouloir
marier votre chère Modeste sans dot, et ma situation ne me permettrait
pas plus de faire un mariage dit d'amour que de prendre une femme
qui n'apporterait pas une fortune au moins égale à la mienne. J'ai
de traitement, de mes sinécures, de l'Académie et de mon libraire,
environ trente mille francs par an, fortune énorme pour un garçon. En
réunissant soixante mille francs de rentes, ma femme et moi, je reste à
peu près dans les termes d'existence où je suis. Donnez-vous un million
à mademoiselle Modeste?

--Ah! monsieur, nous sommes bien loin de compte, dit jésuitiquement le
colonel.

--Supposons donc, répliqua vivement Canalis, qu'au lieu de parler, nous
ayons sifflé. Vous serez content de ma conduite, monsieur le comte:
on me comptera parmi les malheureux qu'aura faits cette charmante
personne. Donnez-moi votre parole de garder le silence envers tout le
monde, même avec mademoiselle Modeste; car, ajouta-t-il comme fiche de
consolation, il pourrait survenir dans ma position tel changement qui
me permettrait de vous la demander sans dot.

--Je vous le jure, dit le colonel. Vous savez, monsieur, avec quelle
emphase le public, celui de province comme celui de Paris, parle des
fortunes qui se font et se défont. On amplifie également le malheur et
le bonheur, nous ne sommes jamais ni si malheureux, ni si heureux qu'on
le dit. En commerce, il n'y a de sûrs que les capitaux mis en fonds de
terre, après les comptes soldés. J'attends avec une vive impatience les
rapports de mes agents. La vente des marchandises et de mon navire, le
règlement de mes comptes en Chine, rien n'est terminé. Je ne connaîtrai
ma fortune que dans dix mois. Néanmoins, à Paris, j'ai garanti
deux cent mille francs de dot à monsieur de La Brière, et en argent
comptant. Je veux constituer un majorat en terres, et assurer l'avenir
de mes petits-enfants en leur obtenant la transmission de mes armes et
de mes titres.

Depuis le commencement de cette réponse, Canalis n'écoutait plus. Les
quatre cavaliers, se trouvant dans un chemin assez large, allèrent de
front et gagnèrent le plateau d'où la vue planait sur le riche bassin
de la Seine, vers Rouen, tandis qu'à l'autre horizon les yeux pouvaient
encore apercevoir la mer.

--Butscha, je crois, avait raison, Dieu est un grand paysagiste, dit
Canalis en contemplant ce point de vue unique parmi ceux qui rendent
les bords de la Seine si justement célèbres.

--C'est surtout à la chasse, mon cher baron, répondit le duc, quand la
nature est animée par une voix, par un tumulte dans le silence, que les
paysages, aperçus alors rapidement, semblent vraiment sublimes avec
leurs changeants effets.

--Le soleil est une inépuisable palette, dit Modeste en regardant le
poëte avec une sorte de stupéfaction.

A une observation de Modeste sur l'absorption où elle voyait Canalis,
il répondit qu'il se livrait à ses pensées, une excuse que les auteurs
ont de plus à donner que les autres hommes.

--Sommes-nous bien heureux en transportant notre vie au sein du
monde, en l'agrandissant de mille besoins factices et de nos vanités
surexcitées? dit Modeste à l'aspect de cette coite et riche campagne
qui conseillait une philosophique tranquillité d'existence.

--Cette bucolique, mademoiselle, s'est toujours écrite sur des tables
d'or, dit le poëte.

--Et peut-être conçue dans les mansardes, répliqua le colonel.

Après avoir jeté sur Canalis un regard perçant qu'il ne soutint pas,
Modeste entendit un bruit de cloches dans ses oreilles, elle vit tout
sombre devant elle, et s'écria d'un accent glacial:--Ah! mais, nous
sommes à mercredi!

--Ce n'est pas pour flatter le caprice, certes bien passager, de
mademoiselle, dit solennellement le duc d'Hérouville à qui cette scène,
tragique pour Modeste, avait laissé le temps de penser; mais je déclare
que je suis si profondément dégoûté du monde, de la cour, de Paris,
qu'avec une duchesse d'Hérouville douée des grâces et de l'esprit de
mademoiselle, je prendrais l'engagement de vivre en philosophe à mon
château, faisant du bien autour de moi, desséchant mes tangues, élevant
mes enfants...

--Ceci, monsieur le duc, vous sera compté, répondit Modeste en arrêtant
ses yeux assez longtemps sur ce noble gentilhomme. Vous me flattez,
reprit-elle, vous ne me croyez pas frivole, et vous me supposez assez
de ressources en moi-même pour vivre dans la solitude. C'est peut-être
là mon sort, ajouta-t-elle en regardant Canalis avec une expression de
pitié.

--C'est celui de toutes les fortunes médiocres, répondit le poëte.
Paris exige un luxe babylonien. Par moments, je me demande comment j'y
ai jusqu'à présent suffi.

--Le roi peut répondre pour nous deux, dit le duc avec candeur, car
nous vivons des bontés de Sa Majesté. Si, depuis la chute de monsieur
le Grand, comme on nommait Cinq-Mars, nous n'avions pas eu toujours sa
charge dans notre maison, il nous faudrait vendre Hérouville à la Bande
Noire. Ah! croyez-moi, mademoiselle, c'est une grande humiliation pour
moi de mêler des questions financières à mon mariage...

La simplicité de cet aveu parti du cœur, et où la plainte était
sincère, toucha Modeste.

--Aujourd'hui, dit le poëte, personne en France, monsieur le duc, n'est
assez riche pour faire la folie d'épouser une femme pour sa valeur
personnelle, pour ses grâces, pour son caractère ou pour sa beauté...

Le colonel regarda Canalis d'une singulière manière après avoir examiné
Modeste dont le visage ne montrait plus aucun étonnement.

--C'est pour des gens d'honneur, dit alors le colonel, un bel emploi
de la richesse que de la destiner à réparer l'outrage du temps dans de
vieilles maisons historiques.

--Oui, papa! répondit gravement la jeune fille.

Le colonel invita le duc et Canalis à dîner chez lui sans cérémonie,
et dans leurs habits de cheval, en leur donnant l'exemple du négligé.
Quand, à son retour, Modeste alla changer de toilette, elle regarda
curieusement le bijou rapporté de Paris et qu'elle avait si cruellement
dédaigné.

--Comme on travaille, aujourd'hui! dit-elle à Françoise Cochet devenue
sa femme de chambre.

--Et ce pauvre garçon, mademoiselle, qui a la fièvre...

--Qui t'a dit cela?...

--Monsieur Butscha! Il est venu me prier de vous faire observer que
vous vous seriez sans doute aperçue déjà qu'il vous avait tenu parole
au jour dit!

Modeste descendit au salon dans une mise d'une simplicité royale.

--Mon cher père, dit-elle à haute voix en prenant le colonel par
le bras, allez savoir des nouvelles de monsieur de La Brière et
reportez-lui, je vous en prie, son cadeau. Vous pouvez alléguer que
mon peu de fortune autant que mes goûts m'interdisent de porter des
bagatelles qui ne conviennent qu'à des reines ou à des courtisanes. Je
ne puis d'ailleurs rien accepter que d'un promis. Priez ce brave garçon
de garder la cravache jusqu'à ce que vous sachiez si vous êtes assez
riche pour la lui racheter.

--Ma petite fille est donc pleine de bon sens? dit le colonel en
embrassant Modeste au front.

Canalis profita d'une conversation engagée entre le duc d'Hérouville
et madame Mignon pour aller sur la terrasse où Modeste le rejoignit,
attirée par la curiosité, tandis qu'il la crut amenée par le désir
d'être madame de Canalis. Effrayé de l'impudeur avec laquelle il venait
d'accomplir ce que les militaires appellent un quart de conversion, et
que, selon la jurisprudence des ambitieux, tout homme dans sa position
aurait fait tout aussi brusquement, il chercha des raisons plausibles à
donner en voyant venir l'infortunée Modeste.

--Chère Modeste, lui dit-il en prenant un ton câlin, aux termes où nous
en sommes, sera-ce vous déplaire que de vous faire remarquer combien
vos réponses à propos de monsieur d'Hérouville sont pénibles pour un
homme qui aime, mais surtout pour un poëte dont l'âme est femme, est
nerveuse, et qui ressent les mille jalousies d'un amour vrai. Je serais
un bien triste diplomate si je n'avais pas deviné que vos premières
coquetteries, vos inconséquences calculées ont eu pour but d'étudier
nos caractères...

Modeste leva la tête par un mouvement intelligent, rapide et coquet
dont le type n'est peut-être que dans les animaux chez qui l'instinct
produit des miracles de grâce.

--... Aussi, rentré chez moi, n'en étais-je plus la dupe. Je
m'émerveillais de votre finesse en harmonie avec votre caractère et
votre physionomie. Soyez tranquille, je n'ai jamais supposé que tant de
duplicité factice ne fût pas l'enveloppe d'une candeur adorable. Non,
votre esprit, votre instruction, n'ont rien ravi à cette précieuse
innocence que nous demandons à une épouse. Vous êtes bien la femme d'un
poëte, d'un diplomate, d'un penseur, d'un homme destiné à connaître de
chanceuses situations dans la vie, et je vous admire autant que je me
sens d'attachement pour vous. Je vous en supplie, si vous n'avez pas
joué la comédie avec moi, hier quand vous acceptiez la foi d'un homme
dont la vanité va se changer en orgueil en se voyant choisi par vous,
dont les défauts deviendront des qualités à votre divin contact, ne
heurtez pas en lui le sentiment qu'il a porté jusqu'au vice?... Dans
mon âme, la jalousie est un dissolvant, et vous m'en avez révélé toute
la puissance, elle est affreuse, elle y détruit tout. Oh!... il ne
s'agit pas de la jalousie à l'Othello! reprit-il à un geste que fit
Modeste, fi donc!... il s'agit de moi-même! je suis gâté sur ce point.
Vous connaissez l'affection unique à laquelle je suis redevable du seul
bonheur dont j'aie joui, bien incomplet d'ailleurs! (Il hocha la tête.)
L'amour est peint en enfant chez tous les peuples parce qu'il ne se
conçoit pas lui-même sans toute la vie à lui... Eh bien! ce sentiment
avait son terme indiqué par la nature. Il était mort-né. La maternité
la plus ingénieuse a deviné, a calmé ce point douloureux de mon cœur,
car une femme qui se sent, qui se voit mourir aux joies de l'amour, a
des ménagements angéliques; aussi la duchesse ne m'a-t-elle pas donné
la moindre souffrance en ce genre. En dix ans, il n'y a eu ni une
parole, ni un regard détournés de son but. J'attache aux paroles, aux
pensées, aux regards plus de valeur que ne leur en accordent les gens
ordinaires. Si, pour moi, un regard est un trésor immense, le moindre
doute est un poison mortel, il agit instantanément: je n'aime plus. A
mon sens, et contrairement à celui de la foule qui aime à trembler,
espérer, attendre, l'amour doit résider dans une sécurité complète,
enfantine, infinie... Pour moi, le délicieux purgatoire que les femmes
aiment à nous faire ici bas avec leur coquetterie est un bonheur atroce
auquel je me refuse; pour moi, l'amour est ou le ciel, ou l'enfer.
De l'enfer, je n'en veux pas, et je me sens la force de supporter
l'éternel azur du paradis. Je me donne sans réserve, je n'aurai ni
secret, ni doute, ni tromperie dans la vie à venir, je demande la
réciprocité. Je vous offense peut-être en doutant de vous! songez que
je ne vous parle en ceci, que de moi...

--Beaucoup; mais ce ne sera jamais trop, dit Modeste blessée par tous
les piquants de ce discours où la duchesse de Chaulieu servait de
massue, j'ai l'habitude de vous admirer, mon cher poëte.

--Eh bien! me promettez-vous cette fidélité canine que je vous offre,
n'est-ce pas beau? n'est-ce pas ce que vous vouliez?...

--Pourquoi, cher poëte, ne recherchez-vous pas en mariage une muette
qui serait aveugle et un peu sotte? Je ne demande pas mieux que de
plaire en toute chose à mon mari; mais vous menacez une fille de lui
ravir le bonheur particulier que vous lui arrangez, de le lui ravir
au moindre geste, à la moindre parole, au moindre regard! Vous coupez
les ailes à l'oiseau, et vous voulez le voir voltigeant. Je savais
bien les poëtes accusés d'inconséquence... Oh! à tort, dit-elle au
geste de dénégation que fit Canalis, car ce prétendu défaut vient de
ce que le vulgaire ne se rend pas compte de la vivacité des mouvements
de leur esprit. Mais je ne croyais pas qu'un homme de génie inventât
les conditions contradictoires d'un jeu semblable, et l'appelât la
vie? Vous demandez l'impossible pour avoir le plaisir de me prendre en
faute, comme ces enchanteurs qui, dans les Contes Bleus, donnent des
tâches à des jeunes filles persécutées que secourent de bonnes fées...

--Ici la fée serait l'amour vrai, dit Canalis d'un ton sec en voyant
sa cause de brouille devinée par cet esprit fin et délicat que Butscha
pilotait si bien.

--Vous ressemblez, cher poëte, en ce moment, à ces parents qui
s'inquiètent de la dot de la fille avant de montrer celle de leur
fils. Vous faites le difficile avec moi, sans savoir si vous en avez
le droit. L'amour ne s'établit point par des conventions sèchement
débattues. Le pauvre duc d'Hérouville se laisse faire avec l'abandon de
l'oncle Tobie dans Sterne, à cette différence près que je ne suis pas
la veuve Wadman, quoique veuve en ce moment de beaucoup d'illusions sur
la poésie. Oui! nous ne voulons rien croire, nous autres jeunes filles,
de ce qui dérange notre monde fantastique!... On m'avait tout dit à
l'avance! Ah! vous me faites une mauvaise querelle indigne de vous, je
ne reconnais pas le Melchior d'hier.

--Parce que Melchior a reconnu chez vous une ambition avec laquelle
vous comptez encore...

Modeste toisa Canalis en lui jetant un regard impérial.

--... Mais je serai quelque jour ambassadeur et pair de France, tout
comme lui.

--Vous me prenez pour une bourgeoise, dit-elle en remontant le perron.
Mais elle se retourna vivement et ajouta, perdant contenance, tant
elle fut suffoquée:--C'est moins impertinent que de me prendre pour une
sotte. Le changement de vos manières a sa raison dans les niaiseries
que le Havre débite, et que Françoise, ma femme de chambre, vient de me
répéter.

--Ah! Modeste, pouvez-vous le croire? dit Canalis en prenant une pose
dramatique. Vous me supposeriez donc alors capable de ne vous épouser
que pour votre fortune!

--Si je vous fais cette injure après vos édifiants discours au bord
de la Seine, il ne tient qu'à vous de me détromper, et alors je serai
tout ce que vous voudrez que je sois, dit-elle en le foudroyant de son
dédain.

--Si tu penses me prendre à ce piége, se dit le poëte en la suivant,
ma petite, tu me crois plus jeune que je ne le suis. Faut-il donc tant
de façons avec une petite sournoise dont l'estime m'importe autant que
celle du roi de Bornéo! Mais, en me prêtant un sentiment ignoble, elle
donne raison à ma nouvelle attitude. Est-elle rusée?... La Brière sera
bâté, comme un petit sot qu'il est; et, dans cinq ans, nous rirons bien
de lui avec elle!

La froideur que cette altercation avait jetée entre Canalis et Modeste
fut visible le soir même à tous les yeux. Canalis se retira de bonne
heure en prétextant de l'indisposition de La Brière, et il laissa
le champ libre au Grand-Écuyer. Vers onze heures, Butscha, qui vint
chercher sa patronne, dit en souriant tout bas à Modeste:--Avais-je
raison?

--Hélas! oui, dit-elle.

--Mais avez-vous, selon nos conventions, entre-bâillé la porte, de
manière qu'il puisse revenir?

--La colère m'a dominée, répondit Modeste. Tant de lâcheté m'a fait
monter le sang au visage, et je lui ai dit son fait.

--Eh bien! tant mieux. Quand tous deux vous serez brouillés à ne plus
vous parler gracieusement, je me charge de le rendre amoureux et
pressant à vous tromper vous-même.

--Allons, Butscha, c'est un grand poëte, un gentilhomme, un homme
d'esprit.

--Les huit millions de votre père sont plus que tout cela.

--Huit millions?... dit Modeste.

--Mon patron, qui vend son Étude, va partir pour la Provence afin de
diriger les acquisitions que propose Castagnould, le second de votre
père. Le chiffre des contrats à faire pour reconstituer la terre de
la Bastie monte à quatre millions, et votre père a consenti à tous les
achats. Vous avez deux millions en dot, et le colonel en compte un pour
votre établissement à Paris, un hôtel et le mobilier! Calculez.

--Ah! je puis être duchesse d'Hérouville, dit Modeste en regardant
Butscha.

--Sans ce comédien de Canalis, vous auriez gardé sa cravache, comme
venant de moi, dit le clerc en plaidant ainsi la cause de La Brière.

--Monsieur Butscha, voudriez-vous par hasard me marier à votre goût?
dit Modeste en riant.

--Ce digne garçon aime autant que moi, vous l'avez aimé pendant huit
jours, et c'est un homme de cœur, répondit le clerc.

--Et peut-il lutter avec une charge de la Couronne? il n'y en a que
six: grand-aumônier, chancelier, grand-chambellan, grand-maître,
connétable, grand-amiral; mais on ne nomme plus de connétables.

--Dans six mois, le peuple, mademoiselle, qui se compose d'une infinité
de Butscha méchants, peut souffler sur toutes ces grandeurs. Et,
d'ailleurs, que signifie la noblesse aujourd'hui? Il n'y a pas mille
vrais gentilshommes en France. Les d'Hérouville viennent d'un huissier
à verge de Robert de Normandie. Vous aurez bien des déboires avec
ces deux vieilles filles à visage laminé! Si vous tenez au titre de
duchesse, vous êtes du Comtat, le Pape aura bien autant d'égards pour
vous que pour des marchands, il vous vendra quelque duché en _nia_
ou en _agno_. Ne jouez donc pas votre bonheur pour une charge de la
Couronne.

Les réflexions de Canalis pendant la nuit furent entièrement positives.
Il ne vit rien de pis au monde que la situation d'un homme marié
sans fortune. Encore tremblant du danger que lui avait fait courir
sa vanité mise en jeu près de Modeste, le désir de l'emporter sur le
duc d'Hérouville, et sa croyance aux millions de monsieur Mignon, il
se demanda ce que la duchesse de Chaulieu devait penser de son séjour
au Havre aggravé par un silence épistolaire de quatorze jours, alors
qu'à Paris ils s'écrivaient l'un à l'autre quatre ou cinq lettres par
semaine.

--Et la pauvre femme qui travaille pour m'obtenir le cordon de
commandeur de la Légion et le poste de ministre auprès du grand-duc de
Bade!... s'écria-t-il.

Aussitôt, avec cette vivacité de décision qui, chez les poëtes comme
chez les spéculateurs, résulte d'une vive intuition de l'avenir, il se
mit à sa table et composa la lettre suivante.


A MADAME LA DUCHESSE DE CHAULIEU.

«Ma chère Éléonore, tu seras sans doute étonnée de ne pas avoir encore
reçu de mes nouvelles; mais le séjour que je fais ici n'a pas eu
seulement ma santé pour motif, il s'agissait de m'acquitter en quelque
sorte avec notre petit La Brière. Ce pauvre garçon est devenu très
épris d'une certaine demoiselle Modeste de La Bastie, une petite fille
pâle, insignifiante et filandreuse, qui, par parenthèse, a le vice
d'aimer la littérature et se dit poëte pour justifier les caprices, les
boutades et les variations d'un assez mauvais caractère. Tu connais
Ernest, il est si facile de l'attraper que je n'ai pas voulu le laisser
aller seul. Mademoiselle de La Bastie a singulièrement coqueté avec ton
Melchior, elle était très disposée à devenir ta rivale, quoiqu'elle
ait les bras maigres, peu d'épaules comme toutes les jeunes filles, la
chevelure plus fade que celle de madame de Rochefide, et un petit œil
gris fort suspect. J'ai mis le holà, peut-être trop brutalement, aux
gracieusetés de cette Immodeste; mais l'amour unique est ainsi. Que
m'importent les femmes de la terre, qui, toutes ensemble, ne te valent
pas?

»Les gens avec qui je passe mon temps et qui forment les
accompagnements de l'héritière sont bourgeois à faire lever le cœur.
Plains-moi, je passe mes soirées avec des clercs de notaire, des
notaresses, des caissiers, un usurier de province; et, certes, il y
a loin de là aux soirées de la rue de Grenelle. La prétendue fortune
du père qui revient de la Chine nous a valu la présence de l'éternel
prétendant, le Grand-Écuyer, d'autant plus affamé de millions qu'il
en faut six ou sept, dit-on, pour mettre en valeur les fameux marais
d'Hérouville. Le roi ne sait pas combien est fatal le présent qu'il
a fait au petit duc. Sa Grâce, qui ne se doute pas du peu de fortune
de son désiré beau-père, n'est jaloux que de moi. La Brière fait son
chemin auprès de son idole, à couvert de son ami qui lui sert de
paravent. Nonobstant les extases d'Ernest, je pense, moi poëte, au
solide; et les renseignements que je viens de prendre sur la fortune
assombrissent l'avenir de notre secrétaire, dont la fiancée a des
dents d'un fil inquiétant pour toute espèce de fortune. Si mon ange
veut racheter quelques-uns de nos péchés, elle tâchera de savoir la
vérité sur cette affaire en faisant venir et questionnant, avec la
dextérité qui la caractérise, Mongenod son banquier. Monsieur Mignon,
ancien colonel de cavalerie dans la Garde Impériale, a été pendant sept
ans le correspondant de la maison Mongenod. On parle de deux cent mille
francs de dot au plus, et je désirerais, avant de faire la demande de
la demoiselle pour Ernest, avoir des données positives. Une fois nos
gens accordés, je serai de retour à Paris. Je connais le moyen de tout
finir au profit de notre amoureux, il s'agit d'obtenir la transmission
du titre de comte au gendre de monsieur Mignon, et personne n'est plus
qu'Ernest, à raison de ses services, à même d'obtenir cette faveur,
surtout secondé par nous trois, toi, le duc et moi. Avec ses goûts,
Ernest, qui deviendra facilement Maître des Comptes, sera très heureux
à Paris en se voyant à la tête de vingt-cinq mille francs par an, une
place inamovible et une femme, le malheureux!

»Oh! chère, qu'il me tarde de revoir la rue de Grenelle! Quinze jours
d'absence, quand ils ne tuent pas l'amour, lui rendent l'ardeur des
premiers jours, et tu sais mieux que moi peut-être, les raisons qui
rendent mon amour éternel. Mes os, dans la tombe, t'aimeront encore!
Aussi n'y tiendrais-je pas! Si je suis forcé de rester encore dix
jours, j'irai pour quelques heures à Paris.

»Le duc m'a-t-il obtenu de quoi me pendre? Et auras-tu, ma chère
vie, besoin de prendre les eaux de Baden l'année prochaine? Les
roucoulements de notre Beau Ténébreux, comparés aux accents de l'amour
heureux, semblable à lui-même dans tous ses instants depuis dix ans
bientôt, m'ont donné beaucoup de mépris pour le mariage, je n'avais
jamais vu ces choses-là de si près. Ah! chère, ce qu'on nomme _la
faute_ lie deux êtres bien mieux que _la loi_, n'est-ce pas?»


Cette idée servit de texte à deux pages de souvenirs et d'aspirations
un peu trop intimes pour qu'il soit permis de les publier.

La veille du jour où Canalis mit cette épître à la poste, Butscha,
qui répondit sous le nom de Jean Jacmin à une lettre de sa prétendue
cousine Philoxène, donna douze heures d'avance à cette réponse sur
la lettre du poëte. Au comble de l'inquiétude depuis quinze jours et
blessée du silence de Melchior, la duchesse, qui avait dicté la lettre
de Philoxène au cousin, venait de prendre des renseignements exacts sur
la fortune du colonel Mignon, après la lecture de la réponse du clerc,
un peu trop décisive pour un amour-propre quinquagénaire. En se voyant
trahie, abandonnée pour des millions, Éléonore était en proie à un
paroxysme de rage, de haine et de méchanceté froide. Philoxène frappa
pour entrer dans la somptueuse chambre de sa maîtresse, elle la trouva
les yeux pleins de larmes et resta stupéfaite de ce phénomène sans
précédent depuis quinze ans qu'elle la servait.

--On expie le bonheur de dix ans en dix minutes! s'écriait la duchesse.

--Une lettre du Havre, madame.

Éléonore lut la prose de Canalis sans s'apercevoir de la présence de
Philoxène dont l'étonnement s'accrut en voyant renaître la sérénité
sur le visage de la duchesse, à mesure qu'elle avançait dans la
lecture de la lettre. Tendez à un homme qui se noie une perche grosse
comme une canne, il y voit une route royale de première classe; aussi
l'heureuse Éléonore croyait-elle à la bonne foi de Canalis en lisant
ces quatre pages où l'amour et les affaires, le mensonge et la vérité
se coudoyaient. Elle, qui, le banquier sorti, venait de faire mander
son mari pour empêcher la nomination de Melchior, s'il en était encore
temps, fut prise d'un sentiment généreux qui monta jusqu'au sublime.

--Pauvre garçon! pensa-t-elle, il n'a pas eu la moindre pensée
mauvaise! il m'aime comme au premier jour, il me dit tout.--Philoxène!
dit-elle en voyant sa première femme de chambre debout et ayant l'air
de ranger la toilette.

--Madame la duchesse?

--Mon miroir, mon enfant.

Éléonore se regarda, vit les lignes de rasoir tracées sur son front
et qui disparaissaient à distance, elle soupira, car elle croyait par
ce soupir dire adieu à l'amour. Elle conçut alors une pensée virile
en dehors des petitesses de la femme, une pensée qui grise pour
quelques moments, et dont l'enivrement peut expliquer la clémence de la
Sémiramis du Nord quand elle maria sa jeune et belle rivale à Momonoff.

--Puisqu'il n'a pas failli, je veux lui faire avoir les millions et la
fille, pensa-t-elle, si cette petite demoiselle Mignon est aussi laide
qu'il le dit.

Trois coups, élégamment frappés, annoncèrent le duc à qui sa femme
ouvrit elle-même.

--Ah! vous allez mieux, ma chère, s'écria-t-il avec cette joie factice
que savent si bien jouer les courtisans et à l'expression de laquelle
les niais se prennent.

--Mon cher Henri, répondit-elle, il est vraiment inconcevable que vous
n'ayez pas encore obtenu la nomination de Melchior, vous qui vous êtes
sacrifié pour le roi dans votre ministère d'un an, en sachant qu'il
durerait à peine ce temps-là?

Le duc regarda Philoxène, et la femme de chambre montra par un signe
imperceptible la lettre du Havre posée sur la toilette.

--Vous vous ennuierez bien en Allemagne, et vous en reviendrez
brouillée avec Melchior, dit naïvement le duc.

--Et pourquoi?

--Mais ne serez-vous pas toujours ensemble?... répondit cet ancien
ambassadeur avec une comique bonhomie.

--Oh! non, dit-elle, je vais le marier.

--S'il faut en croire d'Hérouville, notre cher Canalis n'attend pas vos
bons offices, reprit le duc en souriant. Hier, Grandlieu m'a lu des
passages d'une lettre que le Grand-Écuyer lui a écrite et qui, sans
doute, était rédigée par sa tante à votre adresse, car mademoiselle
d'Hérouville, toujours à l'affût d'une dot, sait que nous faisons
le whist presque tous les soirs, Grandlieu et moi. Ce bon petit
d'Hérouville demande au prince de Cadignan de venir faire une chasse
royale en Normandie en lui recommandant d'y amener le roi pour tourner
la tête à la donzelle, quand elle se verra l'objet d'une pareille
chevauchée. En effet, deux mots de Charles X arrangeraient tout.
D'Hérouville dit que cette fille est d'une incomparable beauté...

--Henri, allons au Havre! cria la duchesse en interrompant son mari.

--Et sous quel prétexte? dit gravement cet homme qui fut un des
confidents de Louis XVIII.

--Je n'ai jamais vu de chasse.

--Ce serait bien si le roi y allait, mais c'est un aria que de chasser
si loin, et il n'ira pas, je viens de lui en parler.

--MADAME pourrait y venir...

--Ceci vaut mieux, reprit le duc, et la duchesse de Maufrigneuse peut
vous aider à la tirer de Rosny. Le roi ne trouverait pas alors mauvais
qu'on se servît de ses équipages de chasse. N'allez pas au Havre, ma
chère, dit paternellement le duc, ce serait vous afficher. Tenez,
voici, je crois, un meilleur moyen. Gaspard a de l'autre côté de la
forêt de Brotonne son château de Rosembray, pourquoi ne pas lui faire
insinuer de recevoir tout ce monde?

--Par qui? dit Éléonore.

--Mais sa femme, la duchesse, qui va de compagnie à la Sainte-Table
avec mademoiselle d'Hérouville, pourrait, soufflée par cette vieille
fille, en faire la demande à Gaspard.

--Vous êtes un homme adorable, dit Éléonore. Je vais écrire deux mots à
la vieille fille et à Diane, car il faut nous faire faire des habits de
chasse. Ce petit chapeau, j'y pense, rajeunit excessivement. Avez-vous
gagné hier chez l'ambassadeur d'Angleterre?...

--Oui, dit le duc, je me suis acquitté.

--Surtout, Henri, suspendez tout pour les deux nominations de
Melchior...

Après avoir écrit dix lignes à la belle Diane de Maufrigneuse et un mot
d'avis à mademoiselle d'Hérouville, Éléonore sangla cette réponse à
travers les mensonges de Canalis.


A MONSIEUR LE BARON DE CANALIS.

«Mon cher poëte, mademoiselle de La Bastie est très belle, Mongenod
m'a démontré que le père a huit millions, je pensais vous marier avec
elle, je vous en veux donc beaucoup de votre manque de confiance. Si
vous aviez l'intention de marier La Brière en allant au Havre, je ne
comprends pas pourquoi vous ne me l'avez pas dit avant d'y partir. Et
pourquoi rester quinze jours sans écrire à une amie qui s'inquiète
aussi facilement que moi? Votre lettre est venue un peu tard, j'avais
déjà vu notre banquier. Vous êtes un enfant, Melchior, vous rusez avec
nous. Ce n'est pas bien. Le duc lui-même est outré de vos procédés, il
vous trouve peu gentilhomme, ce qui met en doute l'honneur de madame
votre mère.

»Maintenant, je désire voir les choses par moi-même. J'aurai
l'honneur, je crois, d'accompagner MADAME à la chasse que donne le duc
d'Hérouville pour mademoiselle de La Bastie, je m'arrangerai pour que
vous soyez invité à rester à Rosembray, car le rendez-vous de chasse
sera probablement chez le duc de Verneuil.

»Croyez bien, mon cher poëte, que je n'en suis pas moins pour la vie,

  Votre amie,
  »ÉLÉONORE DE M.»


--Tiens, Ernest, dit Canalis en jetant au nez de La Brière et à travers
la table cette lettre qu'il reçut pendant le déjeuner, voici le
deux-millième billet doux que je reçois de cette femme, et il n'y a pas
un _tu_! L'illustre Éléonore ne s'est jamais compromise plus qu'elle ne
l'est là... Marie-toi, va! Le plus mauvais mariage est meilleur que le
plus doux de ces licous!... Ah! je suis le plus grand Nicodème qui soit
tombé de la lune. Modeste a des millions, elle est perdue à jamais pour
moi, car l'on ne revient pas des pôles où nous sommes, vers le Tropique
où nous étions il y a trois jours! Ainsi je souhaite d'autant plus ton
triomphe sur le Grand-Écuyer que j'ai dit à la duchesse n'être venu ici
que dans ton intérêt; aussi vais-je travailler pour toi.

--Hélas! Melchior, il faudrait à Modeste un caractère si grand,
si formé, si noble, pour résister au spectacle de la cour et des
splendeurs si habilement déployées en son honneur et gloire par le
duc, que je ne crois pas à l'existence d'une pareille perfection; et,
cependant, si elle est encore la Modeste de ses lettres, il y aurait de
l'espoir...

--Es-tu heureux, jeune Boniface, de voir le monde et ta maîtresse avec
de pareilles lunettes vertes! s'écria Canalis en sortant et allant se
promener dans le jardin.

Le poëte, pris entre deux mensonges, ne savait plus à quoi se résoudre.

--Jouez donc les règles, et vous perdez! s'écria-t-il assis dans le
kiosque. Assurément, tous les hommes sensés auraient agi comme je l'ai
fait, il y a quatre jours, et se seraient retirés du piége où je me
voyais pris; car, dans ces cas-là, l'on ne s'amuse pas à dénouer, l'on
brise!... Allons, restons froid, calme, digne, offensé. L'honneur ne me
permet pas d'être autrement. Et une roideur anglaise est le seul moyen
de regagner l'estime de Modeste. Après tout, si je ne me retire de là
qu'en retournant à mon vieux bonheur, ma fidélité pendant dix ans sera
récompensée, Éléonore me mariera toujours bien!

La partie de chasse devait être le rendez-vous de toutes les passions
mises en jeu par la fortune du colonel et par la beauté de Modeste;
aussi vit-on comme une trêve entre tous les adversaires. Pendant les
quelques jours demandés par les apprêts de cette solennité forestière,
le salon de la villa Mignon offrit alors le tranquille aspect que
présente une famille très unie. Canalis, retranché dans son rôle
d'homme blessé par Modeste, voulut se montrer courtois; il abandonna
ses prétentions, ne donna plus aucun échantillon de son talent
oratoire, et devint ce que sont les gens d'esprit quand ils renoncent
à leurs affectations, charmant. Il causait finances avec Gobenheim,
guerre avec le colonel, Allemagne avec madame Mignon, et ménage avec
madame Latournelle, en essayant de les conquérir à La Brière. Le duc
d'Hérouville laissa le champ libre aux deux amis assez souvent, car il
fut obligé d'aller à Rosembray se consulter avec le duc de Verneuil
et veiller à l'exécution des ordres du Grand-Veneur, le prince de
Cadignan. Cependant l'élément comique ne fit pas défaut. Modeste se
vit entre les atténuations que Canalis apportait à la galanterie du
Grand-Écuyer et les exagérations des deux demoiselles d'Hérouville
qui vinrent tous les soirs. Canalis faisait observer à Modeste qu'au
lieu d'être l'héroïne de la chasse, elle y serait à peine remarquée.
MADAME serait accompagnée de la duchesse de Maufrigneuse, belle-fille
du Grand-Veneur, de la duchesse de Chaulieu, de quelques-unes des dames
de la cour, parmi lesquelles une petite fille ne produirait aucune
sensation. On inviterait sans doute des officiers en garnison à Rouen,
etc. Hélène ne cessait de répéter à celle en qui elle voyait déjà sa
belle-sœur, qu'elle serait présentée à MADAME; certainement le duc de
Verneuil l'inviterait, elle et son père, à rester à Rosembray; si le
colonel voulait obtenir une faveur du Roi, la pairie, cette occasion
serait unique, car on ne désespérait pas de la présence du Roi pour
le troisième jour; elle serait surprise par le charmant accueil que
lui feraient les plus belles femmes de la cour, les duchesses de
Chaulieu, de Maufrigneuse, de Lenoncourt-Chaulieu, etc. Les préventions
de Modeste contre le faubourg Saint-Germain se dissiperaient, etc.,
etc. Ce fut une petite guerre excessivement amusante par ses marches,
ses contre-marches, ses stratagèmes, dont jouissaient les Dumay, les
Latournelle, Gobenheim et Butscha, qui, tous en petit comité, disaient
un mal effroyable des nobles, en notant leurs lâchetés savamment,
cruellement étudiées.

Les dires du parti d'Hérouville furent confirmés par une invitation
conçue en termes flatteurs du duc de Verneuil et du Grand-Veneur
de France à monsieur le comte de La Bastie et à sa fille, de venir
assister à une grande chasse à Rosembray, les 7, 8, 9 et 10 novembre
prochain.

La Brière, plein de pressentiments funestes, jouissait de la présence
de Modeste avec ce sentiment d'avidité concentrée dont les âpres
plaisirs ne sont connus que des amoureux séparés à terme et fatalement.
Ces éclairs de bonheur à soi seul, entremêlés de méditations
mélancoliques, sur ce thème: «Elle est perdue pour moi!» rendirent ce
jeune homme un spectacle d'autant plus touchant que sa physionomie et
sa personne étaient en harmonie avec ce sentiment profond. Il n'y a
rien de plus poétique qu'une élégie animée qui a des yeux, qui marche,
et qui soupire sans rimes.

Enfin le duc d'Hérouville vint convenir du départ de Modeste qui,
après avoir traversé la Seine, devait aller dans la calèche du duc
en compagnie de mesdemoiselles d'Hérouville. Le duc fut admirable de
courtoisie; il invita Canalis et La Brière, en leur faisant observer,
ainsi qu'à monsieur Mignon, qu'il avait eu soin de tenir des chevaux
de chasse à leur disposition. Le colonel pria les trois amants de sa
fille d'accepter à déjeuner le matin du départ. Canalis voulut alors
mettre à exécution un projet mûri pendant ces derniers jours, celui de
reconquérir sourdement Modeste, de jouer la duchesse, le Grand-Écuyer
et La Brière. Un élève en diplomatie ne pouvait pas rester engravé
dans la situation où il se voyait. De son côté, La Brière avait résolu
de dire un éternel adieu à Modeste. Ainsi chaque prétendant pensait à
glisser son dernier mot, comme le plaideur à son juge avant l'arrêt, en
pressentant la fin d'une lutte qui durait depuis trois semaines. Après
le dîner, la veille, le colonel prit sa fille par le bras et lui fit
sentir la nécessité de se prononcer.

--Notre position avec la famille d'Hérouville serait intolérable à
Rosembray, lui dit-il. Veux-tu devenir duchesse? demanda-t-il à Modeste.

--Non, mon père, répondit-elle.

--Aimerais-tu donc Canalis?...

--Assurément, non, mon père, mille fois non, dit-elle avec une
impatience d'enfant.

Le colonel regarda Modeste avec une espèce de joie.

--Ah! je ne t'ai pas influencée, s'écria ce bon père; je puis
maintenant t'avouer que, dès Paris, j'avais choisi mon gendre quand en
lui faisant accroire que je n'avais pas de fortune, il m'a sauté au
cou en me disant que je lui ôtais un poids de cent livres de dessus le
cœur...

--De qui parlez-vous? demanda Modeste en rougissant.

--_De l'homme à vertus positives, d'une moralité sûre_, dit-il
railleusement en répétant la phrase qui le lendemain de son retour
avait dissipé les rêves de Modeste.

--Eh! je ne pense pas à lui, papa! Laissez-moi libre de refuser le duc
moi-même; je le connais, je sais comment le flatter...

--Ton choix n'est donc pas fait?

--Pas encore. Il me reste encore quelques syllabes à deviner dans la
charade de mon avenir; mais, après avoir vu la cour par une échappée,
je vous dirai mon secret à Rosembray.

--Vous irez à la chasse, n'est-ce pas? cria le colonel en voyant de
loin La Brière venant dans l'allée où il se promenait avec Modeste.

--Non, colonel, répondit Ernest. Je viens prendre congé de vous et de
mademoiselle, je retourne à Paris...

--Vous n'êtes pas curieux, dit Modeste en interrompant et regardant le
timide Ernest.

--Il suffirait, pour me faire rester, d'un désir que je n'ose espérer,
répliqua-t-il.

--Si ce n'est que cela, vous me ferez plaisir, à moi, dit le colonel en
allant au-devant de Canalis et laissant sa fille et le pauvre Ernest
ensemble pour un instant.

--Mademoiselle, dit-il en levant les yeux sur elle avec la hardiesse
d'un homme sans espoir, j'ai une prière à vous faire.

--A moi?

--Que j'emporte votre pardon! Ma vie ne sera jamais heureuse, j'ai le
remords d'avoir perdu mon bonheur, sans doute par ma faute; mais, au
moins...

--Avant de nous quitter pour toujours, répondit Modeste d'une voix émue
en interrompant à la Canalis, je ne veux savoir de vous qu'une seule
chose; et, si vous avez une fois pris un déguisement, je ne pense pas
qu'en ceci vous auriez la lâcheté de me tromper...

Le mot lâcheté fit pâlir Ernest, qui s'écria:--Vous êtes sans pitié!

--Serez-vous franc?

--Vous avez le droit de me faire une si dégradante question, dit-il
d'une voix affaiblie par une violente palpitation.

--Eh bien! avez-vous lu mes lettres à monsieur de Canalis?

--Non, mademoiselle; et si je les ai fait lire au colonel, ce fut pour
justifier mon attachement en lui montrant et comment mon affection
avait pu naître, et combien mes tentatives pour essayer de vous guérir
de votre fantaisie avaient été sincères.

--Mais comment l'idée de cette ignoble mascarade est-elle venue?
dit-elle avec une espèce d'impatience.

La Brière raconta dans toute sa vérité la scène à laquelle la première
lettre de Modeste avait donné lieu, l'espèce de défi qui en était
résulté par suite de sa bonne opinion, à lui Ernest, en faveur d'une
jeune fille amenée vers la gloire, comme une plante cherchant sa part
de soleil.

--Assez, répondit Modeste avec une émotion contenue. Si vous n'avez pas
mon cœur, monsieur, vous avez toute mon estime.

Cette simple phrase causa le plus violent étourdissement à La Brière.
En se sentant chanceler, il s'appuya sur un arbrisseau, comme un homme
privé de sa raison. Modeste, qui s'en allait, retourna la tête et
revint précipitamment.

--Qu'avez-vous? dit-elle en le prenant par la main et l'empêchant de
tomber.

Modeste sentit une main glacée et vit un visage blanc comme un lys, le
sang était tout au cœur.

--Pardon, mademoiselle. Je me croyais si méprisé.

--Mais, reprit-elle avec une hauteur dédaigneuse, je ne vous ai pas dit
que je vous aimasse.

Et elle laissa de nouveau La Brière qui, malgré la dureté de cette
parole, crut marcher dans les airs. La terre mollissait sous ses pieds,
les arbres lui semblaient être chargés de fleurs, le ciel avait une
couleur rose, et l'air lui parut bleuâtre, comme dans ces temples
d'hyménée à la fin des pièces féeries qui finissent heureusement. Dans
ces situations, les femmes sont comme Janus, elles voient ce qui se
passe derrière elles, sans se retourner; et Modeste aperçut alors dans
la contenance de cet amoureux les irrécusables symptômes d'un amour à
la Butscha, ce qui, certes, est le _nec plus ultrà_ des désirs d'une
femme. Aussi le haut prix attaché à son estime par La Brière causa-t-il
à Modeste une émotion d'une douceur infinie.

--Mademoiselle, dit Canalis en quittant le colonel et venant à Modeste,
malgré le peu de cas que vous faites de mes sentiments, il importe à
mon honneur d'effacer une tache que j'y ai trop longtemps soufferte.
Cinq jours après mon arrivée ici, voici ce que m'écrivait la duchesse
de Chaulieu.

Il fit lire à Modeste les premières lignes de la lettre où la duchesse
disait avoir vu Mongenod et vouloir marier Melchior à Modeste; puis il
les lui remit après avoir déchiré le surplus.

--Je ne puis vous laisser voir le reste, dit-il en mettant le papier
dans sa poche, mais je confie à votre délicatesse ces quelques lignes
afin que vous puissiez en vérifier l'écriture. La jeune fille qui m'a
supposé d'ignobles sentiments est bien capable de croire à quelque
collusion, à quelque stratagème. Ceci peut vous prouver combien je
tiens à vous démontrer que la querelle qui subsiste entre nous n'a pas
eu chez moi pour base un vil intérêt. Ah! Modeste, dit-il avec des
larmes dans la voix, votre poëte, le poëte de madame de Chaulieu n'a
pas moins de poésie dans le cœur que dans la pensée. Vous verrez la
duchesse, suspendez votre jugement sur moi jusque-là.

Et il laissa Modeste abasourdie.

--Ah çà! les voilà tous des anges, se dit-elle, ils sont inépousables,
le duc seul appartient à l'humanité.

--Mademoiselle Modeste, cette chasse m'inquiète, dit Butscha qui parut
en portant un paquet sous le bras. J'ai rêvé que vous étiez emportée
par votre cheval, et je suis allé à Rouen vous chercher un mors
espagnol, on m'a dit que jamais un cheval ne pouvait le prendre aux
dents; je vous supplie de vous en servir, je l'ai fait voir au colonel
qui m'a déjà plus remercié que cela ne vaut.

--Pauvre cher Butscha! s'écria Modeste émue aux larmes par ce soin
maternel.

Butscha s'en alla sautillant comme un homme à qui l'on vient
d'apprendre la mort d'un vieil oncle à succession.

--Mon cher père, dit Modeste en rentrant au salon, je voudrais bien
avoir la belle cravache... si vous proposiez à monsieur de La Brière de
l'échanger contre votre tableau de Van Ostade.

Modeste regarda sournoisement Ernest pendant que le colonel lui
faisait cette proposition devant ce tableau, seule chose qu'il eût
comme souvenir de ses campagnes, et qu'il avait achetée d'un bourgeois
de Ratisbonne. Elle se dit en elle-même en voyant avec quelle
précipitation La Brière quitta le salon:--Il sera de la chasse!

Chose étrange, les trois amants de Modeste se rendirent à Rosembray,
tous le cœur plein d'espérance et ravis de ses adorables perfections.

Rosembray, terre récemment achetée par le duc de Verneuil avec la
somme que lui donna sa part dans le milliard voté pour légitimer
la vente des biens nationaux, est remarquable par un château d'une
magnificence comparable à celle de Mesnière et de Balleroy. On arrive
à cet imposant et noble édifice par une immense allée de quatre rangs
d'ormes séculaires, et l'on traverse une immense cour d'honneur en
pente, comme celle de Versailles, à grilles magnifiques, à deux
pavillons de concierge, et ornée de grands orangers dans leurs caisses.
Sur la cour, le château présente, entre deux corps de logis en retour,
deux rangs de dix-neuf hautes croisées à cintres sculptés et à petits
carreaux, séparées entre elles par une colonnade engagée et cannelée.
Un entablement à balustres cache un toit à l'italienne d'où sortent
des cheminées de pierres de taille masquées par des trophées d'armes,
Rosembray ayant été bâti, sous Louis XIV, par un fermier général nommé
Cottin. Sur le parc, la façade se distingue de celle sur la cour par
un avant-corps de cinq croisées à colonnes au-dessus duquel se voit un
magnifique fronton. La famille de Marigny, à qui les biens de ce Cottin
furent apportés par mademoiselle Cottin, unique héritière de son père,
y fit sculpter un lever de soleil par Coysevox. Au-dessous, deux anges
déroulent un ruban où se lit cette devise substituée à l'ancienne en
l'honneur du Grand Roi: _Sol nobis benignus_. Le Grand Roi avait fait
duc le marquis de Marigny, l'un de ses plus insignifiants favoris.

Du perron à grands escaliers circulaires et à balustres, la vue s'étend
sur un immense étang, long et large comme le grand canal de Versailles,
et qui commence au bas d'une pelouse digne des boulingrins les plus
britanniques, bordée de corbeilles où brillaient alors les fleurs de
l'automne. De chaque côté, deux jardins à la française étalent leurs
carrés, leurs allées, leurs belles pages écrites du plus majestueux
style Lenôtre. Ces deux jardins sont encadrés dans toute leur longueur
par une marge de bois, d'environ trente arpents, où, sous Louis XV, on
a dessiné des parcs à l'anglaise. De la terrasse, la vue s'arrête, au
fond, sur une forêt dépendant de Rosembray et contiguë à deux forêts,
l'une à l'État, l'autre à la Couronne. Il est difficile de trouver un
plus beau paysage.

L'arrivée de Modeste fit une certaine sensation dans l'avenue, où l'on
aperçut une voiture à la livrée de France, accompagnée du Grand-Écuyer,
du colonel, de Canalis, de La Brière, tous à cheval, précédés d'un
piqueur en grande livrée, suivis de dix domestiques parmi lesquels se
remarquaient le mulâtre, le nègre et l'élégant briska du colonel pour
les deux femmes de chambre et les paquets. La voiture à quatre chevaux
était menée par des tigres mis avec une coquetterie ordonnée par le
Grand-Écuyer, souvent mieux servi que le roi. En entrant et voyant
ce petit Versailles, Modeste, éblouie par la magnificence des grands
seigneurs, pensa soudain à son entrevue avec les célèbres duchesses,
elle eut peur de paraître empruntée, provinciale ou parvenue; elle
perdit complétement la tête et se repentit d'avoir voulu cette partie
de chasse.

Quand la voiture eut arrêté, fort heureusement Modeste aperçut un
vieillard en perruque blonde, frisée à petites boucles, dont la figure
calme, pleine, lisse, offrait un sourire paternel et l'expression d'un
enjouement monastique rendu presque digne par un regard à demi voilé.
La duchesse, femme d'une haute dévotion, fille unique d'un premier
président richissime et mort en 1800, sèche et droite, mère de quatre
enfants, ressemblait à madame Latournelle si l'imagination consent
à embellir la notaresse de toutes les grâces d'un maintien vraiment
abbatial.

--Eh! bonjour, chère Hortense, dit mademoiselle d'Hérouville qui
embrassa la duchesse avec toute la sympathie qui réunissait ces deux
caractères hautains, laissez-moi vous présenter ainsi qu'à notre cher
duc ce petit ange, mademoiselle de La Bastie.

--On nous a tant parlé de vous, mademoiselle, dit la duchesse, que nous
avions grand'hâte de vous posséder ici...

--On regrettera le temps perdu, dit le duc de Verneuil en inclinant la
tête avec une galante admiration.

--Monsieur le comte de La Bastie, dit le Grand-Écuyer en prenant le
colonel par le bras et le montrant au duc et à la duchesse avec une
teinte de respect dans son geste et sa parole.

Le colonel salua la duchesse, le duc lui tendit la main.

--Soyez le bienvenu, monsieur le comte, dit monsieur de Verneuil, vous
possédez bien des trésors, ajouta-t-il en regardant Modeste.

La duchesse prit Modeste par-dessous le bras, et la conduisit dans
un immense salon où se trouvaient groupées devant la cheminée une
dizaine de femmes. Les hommes, emmenés par le duc, se promenèrent sur
la terrasse, à l'exception de Canalis qui se rendit respectueusement
auprès de la superbe Éléonore. La duchesse, assise à un métier de
tapisserie, donnait des conseils à mademoiselle de Verneuil pour
nuancer.

Modeste se serait traversé le doigt d'une aiguille en mettant la main
sur une pelote, elle n'aurait pas été si vivement atteinte qu'elle le
fut par le coup d'œil glacial, hautain, méprisant, que lui jeta la
duchesse de Chaulieu. Dans le premier moment, elle ne vit que cette
femme, elle la devina. Pour savoir jusqu'où va la cruauté de ces
charmants êtres que nos passions grandissent tant, il faut voir les
femmes entre elles. Modeste aurait désarmé toute autre qu'Éléonore par
sa stupide et involontaire admiration; car sans sa connaissance de
l'âge, elle eût cru voir une femme de trente-six ans, mais elle était
réservée à bien d'autres étonnements!

Le poëte se heurtait alors contre une colère de grande dame. Une
pareille colère est le plus atroce des sphinx: le visage est radieux,
tout le reste est farouche. Les rois eux-mêmes ne savent comment
faire capituler la politesse exquise de froideur qui cache une armure
d'acier. La délicieuse tête de femme sourit, et en même temps l'acier
mord, la main est d'acier, le bras, le corps, tout est d'acier. Canalis
essayait de se cramponner à cet acier, mais ses doigts y glissaient
comme ses paroles sur le cœur; et la tête gracieuse, et la phrase
gracieuse, et le maintien gracieux déguisaient à tous les regards
l'acier de cette colère descendue à vingt-cinq degrés au-dessous de
zéro. L'aspect de la sublime beauté de Modeste embellie par le voyage,
la vue de cette jeune fille mise aussi bien que Diane de Maufrigneuse,
avaient enflammé les poudres amassées par la réflexion dans la tête
d'Éléonore. Toutes les femmes étaient venues à une croisée pour voir
descendre de voiture la merveille du jour, accompagnée de ses trois
amants.

--N'ayons pas l'air d'être si curieuses, avait dit madame de Chaulieu
frappée au cœur par ce mot de Diane:--Elle est divine! d'où çà
sort-il?

Et elles s'étaient envolées au salon, où chacune avait repris sa
contenance, et où la duchesse de Chaulieu se sentit dans le cœur mille
vipères qui toutes demandaient à la fois leur pâture.

Mademoiselle d'Hérouville dit à voix basse à la duchesse de Verneuil et
avec intention:--Éléonore reçoit bien mal son grand Melchior.

--La duchesse de Maufrigneuse croit qu'il y a du froid entre eux,
répondit Laure de Verneuil avec simplicité.

Cette phrase, dite si souvent dans le monde, n'est-elle pas admirable?
On y sent la bise du pôle.

--Et pourquoi? demanda Modeste à cette charmante jeune fille sortie du
Sacré-Cœur depuis deux mois.

--Le grand homme, répondit la dévote duchesse qui fit signe à sa fille
de se taire, l'a laissée sans un mot pendant quinze jours, après son
départ pour le Havre, et après lui avoir dit qu'il y allait pour sa
santé.

Modeste laissa échapper un mouvement qui frappa Laure, Hélène et
mademoiselle d'Hérouville.

--Et pendant ce temps, disait la dévote duchesse en continuant, elle le
faisait nommer commandeur et ministre à Baden.

--Oh! c'est mal à Canalis, car il lui doit tout, dit mademoiselle
d'Hérouville.

--Pourquoi madame de Chaulieu n'est-elle pas venue au Havre? demanda
naïvement Modeste à Hélène.

--Ma petite, dit la duchesse de Verneuil, elle se laisserait bien
assassiner sans proférer une parole. Regardez-la! Quelle reine! sa tête
sur un billot sourirait encore comme fit Marie Stuart; et notre belle
Éléonore a d'ailleurs de ce sang dans les veines.

--Elle ne lui a pas écrit? reprit Modeste.

--Diane, répondit la duchesse encouragée à ces confidences par un coup
de coude de mademoiselle d'Hérouville, m'a dit qu'elle avait fait à la
première lettre que Canalis lui a écrite, il y a dix jours environ, une
bien sanglante réponse.

Cette explication fit rougir Modeste de honte pour Canalis; elle
souhaita, non pas l'écraser sous ses pieds, mais se venger par une
de ces malices plus cruelles que des coups de poignard. Elle regarda
fièrement la duchesse de Chaulieu. Ce fut un regard doré par huit
millions.

--Monsieur Melchior!... dit-elle.

Toutes les femmes levèrent le nez et jetèrent les yeux alternativement
sur la duchesse qui causait à voix basse au métier avec Canalis, et
sur cette jeune fille assez mal élevée pour troubler deux amants aux
prises, ce qui ne se fait dans aucun monde. Diane de Maufrigneuse hocha
la tête en ayant l'air de dire: «L'enfant est dans son droit!» Les
douze femmes finirent par sourire entre elles, car elles jalousaient
toutes une femme de cinquante-six ans, assez belle encore pour pouvoir
puiser dans le trésor commun et y voler part de jeune. Melchior regarda
Modeste avec une impatience fébrile et par un geste de maître à valet,
tandis que la duchesse baissa la tête par un mouvement de lionne
dérangée pendant son festin; mais ses yeux attachés au canevas jetèrent
des flammes presque rouges sur le poëte en en fouillant le cœur à
coups d'épigrammes, chaque mot s'expliquait par une triple injure.

--Monsieur Melchior! répéta Modeste d'une voix qui avait le droit de se
faire écouter.

--Quoi, mademoiselle?... demanda le poëte.

Obligé de se lever, il resta debout à mi-chemin du métier qui se
trouvait auprès d'une fenêtre et de la cheminée près de laquelle
Modeste était assise sur le canapé de la duchesse de Verneuil. Quelles
poignantes réflexions ne fit pas cet ambitieux, quand il reçut un
regard fixe d'Éléonore. Obéir à Modeste, tout était fini sans retour
entre le poëte et sa protectrice. Ne pas écouter la jeune fille,
Canalis avouait son servage, il annulait le profit de ses vingt-cinq
jours de lâchetés, il manquait aux plus simples lois de la Civilité
puérile et honnête. Plus la sottise était grosse, plus impérieusement
la duchesse l'exigeait. La beauté, la fortune de Modeste mises en
regard de l'influence et des droits d'Éléonore rendirent cette
hésitation entre l'homme et son honneur aussi terrible à voir que le
péril d'un matador dans l'arène. Un homme ne trouve de palpitations
semblables à celles qui pouvaient donner un anévrisme à Canalis que
devant un tapis vert, en voyant sa ruine ou sa fortune décidées en cinq
minutes.

--Mademoiselle d'Hérouville m'a fait quitter si promptement la voiture
que j'y ai laissée, dit Modeste à Canalis, mon mouchoir...

Canalis fit un haut-le-corps significatif.

--Et, dit Modeste en continuant malgré ce geste d'impatience, j'y ai
noué la clef d'un portefeuille qui contient un fragment de lettre
importante; ayez la bonté, Melchior, de la faire demander...

Entre un ange et un tigre irrité, Canalis, devenu blême, n'hésita plus,
le tigre lui parut le moins dangereux; il allait se prononcer, lorsque
La Brière apparut à la porte du salon, et lui sembla quelque chose
comme l'archange Michel tombant du ciel.

--Ernest, tiens, mademoiselle de La Bastie a besoin de toi, dit le
poëte qui regagna vivement sa chaise auprès du métier.

Ernest, lui, courut à Modeste sans saluer personne, il ne vit qu'elle,
il reçut cette commission avec un visible bonheur, et s'élança hors du
salon avec l'approbation secrète de toutes les femmes.

--Quel métier pour un poëte! dit Modeste à Hélène en montrant la
tapisserie à laquelle travaillait rageusement la duchesse.

--Si tu lui parles, si tu la regardes une seule fois, tout est à jamais
fini, disait à voix basse à Melchior Éléonore que le _mezzo termine_
d'Ernest n'avait pas satisfaite. Et, songes-y bien! quand je ne serai
pas là, je laisserai des yeux qui t'observeront.

Sur ce mot, la duchesse, femme de taille moyenne, mais un peu trop
grasse, comme le sont toutes les femmes de cinquante ans passés qui
restent belles, se leva, marcha vers le groupe où se trouvait Diane
de Maufrigneuse, en avançant des pieds menus et nerveux comme ceux
d'une biche. Sous sa rondeur se révélait l'exquise finesse dont
sont douées ces sortes de femmes et que leur donne la vigueur de
leur système nerveux qui maîtrise et vivifie le développement de la
chair. On ne pouvait pas expliquer autrement sa légère démarche qui
fut d'une noblesse incomparable. Il n'y a que les femmes dont les
quartiers de noblesse commencent à Noé, comme Éléonore, qui savent
être majestueuses, malgré leur embonpoint de fermière. Un philosophe
eût peut-être plaint Philoxène en admirant l'heureuse distribution
du corsage et les soins minutieux d'une toilette du matin portée
avec une élégance de reine, avec une aisance de jeune personne.
Audacieusement coiffée en cheveux abondants, sans teinture, et nattés
sur la tête en forme de tour, Éléonore montrait fièrement son cou de
neige, sa poitrine et ses épaules d'un modelé délicieux, ses bras
nus et éblouissants, terminés par des mains célèbres. Modeste, comme
toutes les antagonistes de la duchesse, reconnut en elle une de ces
femmes dont on dit:--C'est notre maîtresse à toutes! Et en effet, on
reconnaissait en Éléonore une des quelques grandes dames, devenues si
rares maintenant en France. Vouloir expliquer ce qu'il y a d'auguste
dans le port de la tête, de fin, de délicat dans telle ou telle
sinuosité du cou, d'harmonieux dans les mouvements, de digne dans un
maintien, de noble dans l'accord parfait des détails et de l'ensemble,
dans ces artifices devenus naturels qui rendent une femme sainte et
grande, ce serait vouloir analyser le sublime. On jouit de cette
poésie comme de celle de Paganini, sans s'en expliquer les moyens, car
la cause est toujours l'âme qui se rend visible. La duchesse inclina
la tête pour saluer Hélène et sa tante, puis elle dit à Diane d'une
voix enjouée, pure, sans trace d'émotion:--N'est-il pas temps de nous
habiller, duchesse?

Et elle fit sa sortie, accompagnée de sa belle-fille et de mademoiselle
d'Hérouville, qui toutes deux lui donnèrent le bras. Elle parla bas en
s'en allant avec la vieille fille, qui la pressa sur son cœur en lui
disant:--Vous êtes charmante. Ce qui signifiait:--Je suis toute à vous
pour le service que vous venez de nous rendre.

Mademoiselle d'Hérouville rentra pour jouer son rôle d'espion, et son
premier regard apprit à Canalis que le dernier mot de la duchesse
n'était pas une vaine menace. L'apprenti diplomate se trouva de trop
petite science pour une si terrible lutte, et son esprit lui servit du
moins à se placer dans une situation franche, sinon digne. Quand Ernest
reparut apportant le mouchoir à Modeste, il le prit par le bras et
l'emmena sur la pelouse.

--Mon cher ami, lui dit-il, je suis l'homme, non pas le plus
malheureux, mais le plus ridicule du monde; aussi ai-je recours à toi
pour me tirer du guêpier où je me suis fourré. Modeste est un démon;
elle a vu mon embarras, elle en rit, elle vient de me parler de deux
lignes d'une lettre de madame de Chaulieu que j'ai fait la sottise de
lui confier; si elle les montrait, jamais je ne pourrais me raccommoder
avec Éléonore. Ainsi, demande immédiatement ce papier à Modeste, et
dis-lui de ma part que je n'ai sur elle aucune vue, aucune prétention.
Je compte sur sa délicatesse, sur sa probité de jeune fille pour se
conduire avec moi comme si nous ne nous étions jamais vus, je la
prie de ne pas m'adresser la parole, je la supplie de m'accorder ses
rigueurs, sans oser réclamer de sa malice une espèce de colère jalouse
qui servirait à merveille mes intérêts... Va, j'attends ici.

Ernest de La Brière aperçut, en rentrant au salon, un jeune officier
de la compagnie des Gardes d'Havré, le vicomte de Sérizy, qui venait
d'arriver de Rosny pour annoncer que MADAME était obligée de se
trouver à l'ouverture de la session. On sait de quelle importance fut
cette solennité constitutionnelle, où Charles X prononça son discours
environné de toute sa famille, madame la Dauphine et MADAME y assistant
dans leur tribune. Le choix de l'ambassadeur chargé d'exprimer les
regrets de la princesse était une attention pour Diane, on la disait
alors adorée par ce charmant jeune homme, fils d'un ministre d'État,
gentilhomme ordinaire de la Chambre, promis à de hautes destinées en sa
qualité de fils unique et d'héritier d'une immense fortune. La duchesse
de Maufrigneuse ne souffrait les attentions du vicomte que pour bien
mettre en lumière l'âge de madame de Sérizy qui, selon la chronique
publiée sous l'éventail, lui avait enlevé le cœur du beau Lucien de
Rubempré.

--Vous nous ferez, j'espère, le plaisir de rester à Rosembray, dit la
sévère duchesse au jeune officier.

Tout en ouvrant l'oreille aux médisances, la dévote fermait les yeux
sur les coquetteries de ses hôtes soigneusement appareillés par le duc,
car on ne sait pas tout ce que tolèrent ces excellentes femmes, sous
prétexte de ramener au bercail par leur indulgence des brebis égarées.

--Nous avons compté, dit le Grand-Écuyer, sans notre gouvernement
constitutionnel, et Rosembray, madame la duchesse, y perd un grand
honneur...

--Nous n'en serons que plus à notre aise! dit un grand vieillard sec,
d'environ soixante-quinze ans, vêtu de drap bleu, gardant sa casquette
de chasse sur la tête par permission des dames.

Ce personnage, qui ressemblait beaucoup au duc de Bourbon, n'était rien
moins que le prince de Cadignan, Grand-Veneur, un des derniers grands
seigneurs français. Au moment où La Brière essayait de passer derrière
le canapé pour demander un moment d'entretien à Modeste, un homme de
trente-huit ans, petit, gros et commun, entra.

--Mon fils, le prince de Loudon, dit la duchesse de Verneuil à
Modeste qui ne put comprimer sur sa jeune physionomie une expression
d'étonnement en voyant par qui était porté le nom que le général de la
cavalerie vendéenne avait rendu si célèbre, et par sa hardiesse et par
le martyre de son supplice.

Le duc de Verneuil actuel était un troisième fils emmené par son père
en émigration, et le seul survivant de quatre enfants.

--Gaspard! dit la duchesse en appelant son fils près d'elle. Le
jeune prince vint à l'ordre de sa mère, qui reprit en lui montrant
Modeste:--Mademoiselle de La Bastie, mon ami.

L'héritier présomptif, dont le mariage avec la fille unique de Desplein
était arrangé, salua la jeune fille sans paraître, comme l'avait
été son père, émerveillé de sa beauté. Modeste put alors comparer
la jeunesse d'aujourd'hui à la vieillesse d'autrefois, car le vieux
prince de Cadignan lui avait déjà dit deux ou trois mots charmants
en lui prouvant ainsi qu'il rendait autant d'hommages à la femme
qu'à la royauté. Le duc de Rhétoré, fils aîné de madame de Chaulieu,
remarquable par ce ton qui réunit l'impertinence et le sans gêne,
avait, comme le prince de Loudon, salué Modeste presque cavalièrement.
La raison de ce contraste entre les fils et les pères vient peut-être
de ce que les héritiers ne se sentent plus être de grandes choses comme
leurs aïeux, et se dispensent des charges de la puissance en ne s'en
trouvant plus que l'ombre. Les pères ont encore la politesse inhérente
à leur grandeur évanouie, comme ces sommets encore dorés par le soleil
quand tout est dans les ténèbres à l'entour.

Enfin Ernest put glisser deux mots à Modeste, qui se leva.

--Ma petite belle, dit la duchesse en croyant que Modeste allait
s'habiller et qui tira le cordon d'une sonnette, on va vous conduire à
votre appartement.

Ernest accompagna jusqu'au grand escalier Modeste en lui présentant
la requête de l'infortuné Canalis, et il essaya de la toucher en lui
peignant les angoisses de Melchior.

--Il aime, voyez-vous? C'est un captif qui croyait pouvoir briser sa
chaîne.

--De l'amour chez ce féroce calculateur?... répliqua Modeste.

--Mademoiselle, vous êtes à l'entrée de la vie, vous n'en connaissez
pas les défilés. Il faut pardonner toutes ses inconséquences à un homme
qui se met sous la domination d'une femme plus âgée que lui, car il n'y
est pour rien. Songez combien de sacrifices Canalis a faits à cette
divinité! Maintenant il a jeté trop de semailles pour dédaigner la
moisson, la duchesse représente dix ans de soins et de bonheur. Vous
aviez fait tout oublier à ce poëte, qui, par malheur, a plus de vanité
que d'orgueil; il n'a su ce qu'il perdait qu'en revoyant madame de
Chaulieu. Si vous connaissiez Canalis, vous l'aideriez. C'est un enfant
qui dérange à jamais sa vie!... Vous l'appelez un calculateur; mais il
calcule bien mal, comme tous les poëtes d'ailleurs, gens à sensations,
pleins d'enfance, éblouis, comme les enfants, par ce qui brille, et
courant après!... Il a aimé les chevaux et les tableaux, il a chéri la
gloire, il veut maintenant le pouvoir, il vend ses toiles pour avoir
des armures, des meubles de la Renaissance et de Louis XV. Convenez que
ses hochets sont de grandes choses?

--Assez, dit Modeste. Venez, dit-elle en apercevant son père qu'elle
appela par un signe de tête pour avoir son bras, je vais vous remettre
les deux lignes; vous les porterez au grand homme en l'assurant d'une
entière condescendance à ses désirs; mais à une condition. Je veux que
vous lui présentiez tous mes remercîments pour le plaisir que j'ai
eu de voir jouer pour moi toute seule une des plus belles pièces du
Théâtre allemand. Je sais maintenant que le chef-d'œuvre de Goethe
n'est ni Faust ni le comte d'Egmont... Et comme Ernest regardait
la malicieuse fille d'un air hébété--... C'est TORQUATO TASSO!
reprit-elle. Dites à monsieur de Canalis qu'il la relise, ajouta-t-elle
en souriant. Je tiens à ce que vous répétiez ceci mot pour mot à votre
ami, car ce n'est pas une immense épigramme, mais la justification de
sa conduite, à cette différence près qu'il deviendra, je l'espère, très
raisonnable, grâce à la folie d'Éléonore.

La première femme de la duchesse guida Modeste et son père vers leur
appartement où Françoise Cochet avait déjà tout mis en ordre, et dont
l'élégance, la recherche étonnèrent le colonel, à qui Françoise apprit
qu'il existait trente appartements de maître dans ce goût au château.

--Voilà comme je conçois une terre, dit Modeste.

--Le comte de La Bastie te fera construire un château pareil, répondit
le colonel.

--Tenez, monsieur, dit Modeste en donnant le petit papier à Ernest,
allez rassurer notre ami.

Ce mot, notre ami, frappa le Référendaire. Il regarda Modeste pour
savoir s'il y avait quelque chose de sérieux dans la communauté de
sentiments qu'elle paraissait accepter; et la jeune fille, comprenant
cette interrogation, lui dit:--Eh! allez donc, votre ami attend.

La Brière rougit excessivement et sortit dans un état de doute,
d'anxiété, de trouble plus cruel que le désespoir. Les approches du
bonheur sont, pour les vrais amants, comparables à ce que la poésie
catholique a si bien nommé l'entrée du paradis, pour exprimer un lieu
ténébreux, difficile, étroit, et où retentissent les derniers cris
d'une suprême angoisse.

Une heure après, l'illustre compagnie était réunie et au grand
complet dans le salon, les uns jouant au whist, les autres causant,
les femmes occupées à de menus ouvrages, en attendant l'annonce du
dîner. Le Grand-Veneur fit parler monsieur Mignon sur la Chine, sur
ses campagnes, sur les Portenduère, les l'Estorade et les Maucombe,
familles provençales; il lui reprocha de ne pas demander du service,
en l'assurant que rien n'était plus facile que de l'employer dans son
grade de colonel et dans la garde.

--Un homme de votre naissance et de votre fortune n'épouse pas les
opinions de l'opposition actuelle, dit le prince en souriant.

Cette société d'élite non seulement plut à Modeste, mais elle y devait
acquérir, pendant son séjour, une perfection de manières qui, sans
cette révélation, lui aurait manqué toute sa vie. Montrer une horloge
à un mécanicien en herbe, ce sera toujours lui révéler la mécanique
en entier; il développe aussitôt les germes qui dorment en lui. De
même Modeste sut s'approprier tout ce qui distinguait les duchesses de
Maufrigneuse et de Chaulieu. Tout, pour elle, fut enseignement, là où
des bourgeoises n'auraient remporté que des ridicules à l'imitation
de ces façons. Une jeune fille, bien née, instruite et disposée comme
Modeste, se mit naturellement à l'unisson et découvrit les différences
qui séparent le monde aristocratique du monde bourgeois, la province du
faubourg Saint-Germain; elle saisit ces nuances presque insaisissables,
elle reconnut enfin la grâce de la grande dame sans désespérer de
l'acquérir. Elle trouva son père et La Brière infiniment mieux que
Canalis au sein de cet Olympe. Le grand poëte, abdiquant sa vraie et
incontestable puissance, celle de l'esprit, ne fut plus qu'un maître
des requêtes voulant un poste de ministre, poursuivant le collier de
commandeur, obligé de plaire à toutes ces constellations. Ernest de La
Brière, sans ambition, restait lui-même; tandis que Melchior, devenu
petit garçon, pour se servir d'une expression vulgaire, courtisait
le prince de Loudon, le duc de Rhétoré, le vicomte de Sérisy, le duc
de Maufrigneuse, en homme qui n'avait pas son franc parler comme le
colonel Mignon, comte de La Bastie, fier de ses services et de l'estime
de l'empereur Napoléon. Modeste remarqua la préoccupation continuelle
de l'homme d'esprit cherchant une pointe pour faire rire, un bon mot
pour étonner, un compliment pour flatter ces hautes puissances parmi
lesquelles Melchior voulait se maintenir. Enfin, là, ce paon se dépluma.

Au milieu de la soirée, Modeste alla s'asseoir avec le Grand-Écuyer
dans un coin du salon: elle l'avait emmené là pour terminer une lutte
qu'elle ne pouvait plus encourager sans se mésestimer elle-même.

--Monsieur le duc, si vous me connaissiez, lui dit-elle, vous sauriez
combien je suis touchée de vos soins. Précisément, à cause de la
profonde estime que j'ai conçue pour votre caractère, de l'amitié
qu'inspire une âme comme la vôtre, je ne voudrais pas porter la plus
légère atteinte à votre amour-propre. Avant votre arrivée au Havre,
j'aimais sincèrement, profondément et à jamais une personne digne
d'être aimée et pour qui mon affection est encore un secret; mais
sachez, et ici je suis plus sincère que ne le sont les jeunes filles,
que si je n'avais pas eu cet engagement volontaire, vous eussiez été
choisi par moi, tant j'ai reconnu de nobles et belles qualités en vous.
Les quelques mots échappés à votre sœur et à votre tante m'obligent
à vous parler ainsi. Si vous le jugez nécessaire, demain, avant le
départ pour la chasse, ma mère m'aura, par un message, rappelée à elle
sous prétexte d'une indisposition grave. Je ne veux pas, sans votre
consentement, assister à une fête préparée par vos soins et où mon
secret, s'il m'échappait, vous peinerait en froissant vos légitimes
prétentions. Pourquoi suis-je venue ici? me direz-vous. Je pouvais ne
pas accepter. Soyez assez généreux pour ne pas me faire un crime d'une
curiosité nécessaire. Ceci n'est pas ce que j'ai de plus délicat à vous
dire. Vous avez dans mon père et moi des amis plus solides que vous ne
le croyez; et, comme la fortune a été le premier mobile de vos pensées
quand vous êtes venu à moi; sans vouloir me servir de ceci comme d'un
calmant au chagrin que vous devez galamment témoigner, apprenez que
mon père s'occupe de l'affaire d'Hérouville, son ami Dumay la trouve
faisable, il a déjà tenté des démarches pour former une compagnie.
Gobenheim, Dumay, mon père, offrent quinze cent mille francs et se
chargent de réunir le reste par la confiance qu'ils inspireront aux
capitalistes en prenant dans l'affaire cet intérêt sérieux. Si je
n'ai pas l'honneur d'être la duchesse d'Hérouville, j'ai la presque
certitude de vous mettre à même de la choisir un jour en toute
liberté, dans la haute sphère où elle est. Oh! laissez-moi finir,
dit-elle à un geste du duc....

--A l'émotion de mon frère, disait mademoiselle d'Hérouville sa nièce,
il est facile de juger que tu as une sœur.

--... Monsieur le duc, ceci fut décidé par moi le jour de notre
première promenade à cheval en vous entendant déplorer votre situation.
Voilà ce que je voulais vous révéler. Ce jour-là mon sort fut fixé.
Si vous n'avez pas conquis une femme, vous aurez trouvé des amis à
Ingouville, si toutefois vous daignez nous accepter à ce titre...

Ce petit discours, médité par Modeste, fut dit avec un tel charme d'âme
que les larmes vinrent aux yeux du Grand-Écuyer qui saisit la main de
Modeste et la baisa.

--Restez ici pendant la chasse, répondit le duc d'Hérouville, mon peu
de mérite m'a donné l'habitude de ces refus; mais, tout en acceptant
votre amitié et celle du colonel, laissez-moi m'assurer auprès des
hommes d'art les plus compétents, que le desséchement des laisses
d'Hérouville ne fait courir aucuns risques et peut donner des bénéfices
à la compagnie dont vous me parlez, avant que j'agrée le dévouement
de vos amis. Vous êtes une noble fille, et quoiqu'il soit navrant
de n'être que votre ami, je me glorifierai de ce titre et vous le
prouverai toujours, en temps et lieu.

--Dans tous les cas, monsieur le duc, gardons-nous le secret; l'on ne
saura mon choix, si toutefois je ne m'abuse pas, qu'après l'entière
guérison de ma mère; car je veux que mon futur et moi nous soyons bénis
de ses premiers regards...

--Mesdames, dit le prince de Cadignan au moment d'aller se coucher, il
m'est revenu que plusieurs d'entre vous avaient l'intention de chasser
demain avec nous; or, je crois de mon devoir de vous avertir que, si
vous tenez à faire les Dianes, vous aurez à vous lever à la diane,
c'est-à-dire au jour. Le rendez-vous est pour huit heures et demie.
J'ai vu, dans le cours de ma vie, les femmes déployant plus de courage
souvent que les hommes, mais pendant quelques instants seulement; et
il vous faudrait à toutes une certaine dose d'entêtement pour rester
pendant toute une journée à cheval, hormis la halte que nous ferons
pour déjeuner, en vrais chasseurs et chasseresses, sur le pouce...
Êtes-vous bien toujours toutes dans l'intention de vous montrer
écuyères finies?...

--Prince, moi j'y suis obligée, répondit finement Modeste.

--Je réponds de moi, dit la duchesse de Chaulieu.

--Je connais ma fille Diane, elle est digne de son nom, répliqua le
prince. Ainsi, vous voilà toutes piquées au jeu... Néanmoins, je ferai
en sorte, pour mademoiselle de Verneuil et les personnes qui resteront
ici, de forcer le cerf au bout de l'étang.

--Rassurez-vous, mesdames, le déjeuner sur le pouce aura lieu sous une
magnifique tente, dit le prince de Loudon quand le Grand-Veneur eut
quitté le salon.

Le lendemain, au petit jour, tout présageait une belle journée. Le
ciel, voilé d'une légère vapeur grise, laissait apercevoir par des
espaces clairs un bleu pur, et il devait être entièrement nettoyé vers
midi par une brise de nord-ouest qui balayait déjà de petits nuages
floconneux. En quittant le château, le Grand-Veneur, le prince de
Loudon et le duc de Rhétoré, qui n'avaient point de dames à protéger,
virent, en allant les premiers au rendez-vous, les cheminées du
château, ses masses blanches se dessinant sur le feuillage brun-rouge
que les arbres conservent en Normandie à la fin des beaux automnes, et
poindant à travers le voile des vapeurs.

--Ces dames ont du bonheur, dit au prince le duc de Rhétoré.

--Malgré leurs fanfaronnades d'hier, je crois qu'elles nous laisseront
chasser sans elles, répondit le Grand-Veneur.

--Oui, si elles n'avaient pas toutes un attentif, répliqua le duc.

En ce moment, ces chasseurs déterminés, car le prince de Loudon et
le duc de Rhétoré sont de la race des Nemrod et passent pour les
premiers tireurs du faubourg Saint-Germain, entendirent le bruit d'une
altercation, et se rendirent au galop vers le rond-point indiqué
pour le rendez-vous, à l'une des entrées des bois de Rosembray, et
remarquable par sa pyramide moussue. Voici quel était le sujet du
débat. Le prince de Loudon, atteint d'anglomanie, avait mis aux ordres
du Grand-Veneur un équipage de chasse entièrement britannique. Or,
d'un côté du rond-point vint se placer un jeune Anglais de petite
taille, blond, pâle, l'air insolent et flegmatique, parlant à peu près
le français, et dont le costume offrait cette propreté qui distingue
tous les Anglais, même ceux des dernières classes. John Barry portait
une redingote courte serrée à la taille, de drap écarlate à boutons
d'argent aux armes de Verneuil, des culottes de peau blanches, des
bottes à revers, un gilet rayé, un col et une cape de velours noir. Il
tenait à la main un petit fouet de chasse, et l'on voyait à sa gauche,
attaché par un cordon de soie, un cornet de cuivre. Ce premier piqueur
était accompagné de deux grands chiens courants de race, véritables
Fox-Hound, à robe blanche tachetée de brun clair, hauts sur jarrets, au
nez fin, la tête menue et à petites oreilles sur la crête. Ce piqueur,
l'un des plus célèbres du comté d'où le prince l'avait fait venir à
grands frais, commandait un équipage de quinze chevaux et de soixante
chiens de race anglaise qui coûtait énormément au duc de Verneuil, peu
curieux de chasse, mais qui passait à son fils ce goût essentiellement
royal. Les subordonnés, hommes et chevaux, se tenaient à une certaine
distance, dans un silence parfait.

Or, en arrivant sur le terrain, John se vit prévenu par trois piqueurs
en tête de deux meutes royales, venues en voiture, les trois meilleurs
piqueurs du prince de Cadignan, et dont les personnages formaient un
contraste parfait par leurs caractères et leurs costumes français avec
le représentant de l'insolente Albion. Ces favoris du prince, tous
coiffés de leurs chapeaux bordés, à trois cornes, très plats, très
évasés, sous lesquels grimaçaient des figures hâlées, tanées, ridées
et comme éclairées par des yeux petillants, étaient remarquablement
secs, maigres, nerveux, en gens dévorés par la passion de la chasse.
Tous munis de ces grandes trompes à la Dampierre, garnies de cordons
de serge verte qui ne laissent voir que le cuivre du pavillon, ils
contenaient leurs chiens et de l'œil et de la voix. Ces dignes
bêtes formaient une assemblée de sujets plus fidèles que ceux à qui
s'adressait alors le roi, tous tachetés de blanc, de brun, de noir,
ayant chacun leur physionomie absolument comme les soldats de Napoléon,
allumant au moindre bruit leurs prunelles d'un feu qui les faisait
ressembler à des diamants; l'un, venu du Poitou, court de reins, large
d'épaules, bas jointé, coiffé de longues oreilles; l'autre, venu
d'Angleterre, blanc, levretté, peu de ventre, à petites oreilles et
taillé pour la course; tous les jeunes impatients et prêts à tapager;
tandis que les vieux, marqués de cicatrices, étendus, calmes, la tête
sur les deux pattes de devant, écoutaient la terre comme des sauvages.

En voyant venir les Anglais, les chiens et les gens du roi
s'entre-regardèrent en se demandant ainsi sans dire un mot:--Ne
chasserons-nous donc pas seuls?... Le service de Sa Majesté n'est-il
pas compromis?

Après avoir commencé par des plaisanteries, la dispute s'était
échauffée entre monsieur Jacquin La Roulie, le vieux chef des piqueurs
français, et John Barry, le jeune insulaire.

De loin, les deux princes devinèrent le sujet de cette altercation, et
poussant son cheval, le Grand-Veneur fit tout finir en disant d'une
voix impérative:--Qui a fait le bois?

--Moi, monseigneur, dit l'Anglais.

--Bien, dit le prince de Cadignan en écoutant le rapport de John Barry.

Hommes et chiens, tous devinrent respectueux pour le Grand-Veneur comme
si tous connaissaient également sa dignité suprême. Le prince ordonna
la journée; car, il en est d'une chasse comme d'une bataille, et le
Grand-Veneur de Charles X fut le Napoléon des forêts. Grâce à l'ordre
admirable introduit dans la Vénerie par le Premier Veneur, il pouvait
s'occuper exclusivement de la stratégie et de la haute science. Il sut
assigner à l'équipage du prince de Loudon sa place dans l'ordonnance de
la journée, en le réservant, comme un corps de cavalerie, à rabattre le
cerf vers l'étang; si, selon sa pensée, les meutes royales parvenaient
à le jeter dans la forêt de la Couronne qui borde l'horizon en face
le château. Le Grand-Veneur sut ménager l'amour-propre de ses vieux
serviteurs en leur confiant la plus rude besogne, et celui de l'Anglais
qu'il employait ainsi dans sa spécialité, en lui donnant l'occasion de
montrer la puissance des jarrets de ses chiens et de ses chevaux. Les
deux systèmes devaient être alors en présence et faire merveilles à
l'envi l'un de l'autre.

--Monseigneur nous ordonne-t-il d'attendre encore? dit respectueusement
La Roulie.

--Je t'entends bien, mon vieux! répliqua le prince, il est tard; mais...

--Voici les dames, car Jupiter sent des odeurs _fétiches_, dit le
second piqueur en remarquant la manière de flairer de son chien favori.

--_Fétiches?_ répéta le prince de Loudon en souriant.

--Peut-être veut-il dire fétides, reprit le duc de Rhétoré.

--C'est bien cela, car tout ce qui ne sent pas le chenil infecte, au
dire de monsieur Laravine, repartit le Grand-Veneur.

En effet, les trois seigneurs virent de loin un escadron composé de
seize chevaux, à la tête duquel brillaient les voiles verts de quatre
dames. Modeste, accompagnée de son père, du Grand-Écuyer et du petit La
Brière, allait en avant aux côtés de la duchesse de Maufrigneuse que
convoyait le vicomte de Sérizy. Puis venait la duchesse de Chaulieu
flanquée de Canalis à qui elle souriait sans trace de rancune. En
arrivant au rond-point, où ces chasseurs habillés de rouge et armés
de leurs cors de chasse, entourés de chiens et de piqueurs, formèrent
un spectacle digne des pinceaux d'un Van der Meulen, la duchesse de
Chaulieu, qui se tenait admirablement à cheval, malgré son embonpoint,
arriva près de Modeste et trouva de sa dignité de ne point bouder cette
jeune personne à qui, la veille, elle n'avait pas dit une parole.

Au moment où le Grand-Veneur eut fini ses compliments sur une
ponctualité fabuleuse, Éléonore daigna remarquer la magnifique pomme
de cravache qui scintillait dans la petite main de Modeste, et la lui
demanda gracieusement à voir.

--C'est ce que je connais de plus beau dans ce genre, dit-elle en la
montrant à Diane de Maufrigneuse; c'est d'ailleurs en harmonie avec
toute la personne, reprit-elle en la rendant à Modeste.

--Avouez, madame la duchesse, répondit mademoiselle de La Bastie en
jetant à La Brière un tendre et malicieux regard où l'amant pouvait
lire un aveu, que, de la main d'un futur, c'est un bien singulier
présent...

--Mais, dit madame de Maufrigneuse, en souvenir de Louis XIV, je le
prendrais comme une déclaration de mes droits.

La Brière eut des larmes dans les yeux et lâcha la bride de son cheval,
il allait tomber; mais un second regard de Modeste lui rendit toute sa
force en ordonnant de ne pas trahir son bonheur. On se mit en marche.

Le duc d'Hérouville dit à voix basse au jeune Référendaire:--J'espère,
monsieur, que vous rendrez votre femme heureuse, et si je puis vous
être utile en quelque chose, disposez de moi, car je voudrais pouvoir
contribuer au bonheur de deux si charmants êtres.

Cette grande journée où tant d'intérêts de cœur et de fortune furent
résolus n'offrit qu'un seul problème au Grand-Veneur, celui de savoir
si le cerf traverserait l'étang pour venir mourir en haut du boulingrin
devant le château; car les chasseurs de cette force sont comme ces
joueurs d'échecs qui prédisent le mat à telle base. Cet heureux
vieillard réussit au gré de ses souhaits, il fit une magnifique chasse
et les dames le tinrent quitte de leur présence pour le surlendemain
qui fut un jour de pluie.

Les hôtes du duc de Verneuil restèrent cinq jours à Rosembray. Le
dernier jour, la _Gazette de France_ contenait l'annonce de la
nomination de monsieur le baron de Canalis au grade de commandeur de la
Légion d'Honneur, et au poste de ministre à Carlsruhe.

Lorsque, dans les premiers jours du mois de décembre, madame la
comtesse de La Bastie, opérée par Desplein, put enfin voir Ernest de
La Brière, elle serra la main de Modeste et lui dit à l'oreille:--Je
l'aurais choisi...

Vers la fin du mois de février, tous les contrats d'acquisitions
furent signés par le bon et excellent Latournelle, le mandataire de
monsieur Mignon en Provence. A cette époque, la famille La Bastie
obtint du Roi l'insigne honneur de sa signature au contrat de mariage
et la transmission du titre et des armes des La Bastie à Ernest de La
Brière, qui fut autorisé à s'appeler le vicomte de La Bastie-La-Brière.
La terre de La Bastie, reconstituée à plus de cent mille francs de
rentes, était érigée en majorat par lettres patentes que la Cour Royale
enregistra vers la fin du mois d'avril. Les témoins de La Brière
furent Canalis et le ministre à qui pendant cinq ans il avait servi de
secrétaire particulier. Ceux de la mariée furent le duc d'Hérouville et
Desplein à qui les Mignon gardèrent une longue reconnaissance, après
lui en avoir donné de magnifiques témoignages.

Plus tard, peut-être reverra-t-on, dans le cours de cette longue
histoire de nos mœurs, monsieur et madame de La Brière-La-Bastie: les
connaisseurs remarqueront alors combien le mariage est doux et facile
à porter avec une femme instruite et spirituelle; car Modeste, qui
sut éviter selon sa promesse les ridicules du pédantisme, est encore
l'orgueil et le bonheur de son mari comme de sa famille et de tous ceux
qui composent sa société.

  Paris, mars-juillet 1844.



HONORINE.

  A MONSIEUR ACHILLE DEVÉRIA,

  _Comme un affectueux souvenir de l'auteur_.

  DE BALZAC.


Si les Français ont autant de répugnance que les Anglais ont de
propension pour les voyages, peut-être les Français et les Anglais
ont-ils raison de part et d'autre. On trouve partout quelque chose de
meilleur que l'Angleterre, tandis qu'il est excessivement difficile de
retrouver loin de la France les charmes de la France. Les autres pays
offrent d'admirables paysages, ils présentent souvent un _comfort_
supérieur à celui de la France, qui fait les plus lents progrès en ce
genre. Ils déploient quelquefois une magnificence, une grandeur, un
luxe étourdissants; ils ne manquent ni de grâce ni de façons nobles;
mais la vie de tête, l'activité d'idées, le talent de conversation et
cet atticisme si familiers à Paris; mais cette soudaine entente de ce
qu'on pense et de ce qu'on ne dit pas, ce génie du sous-entendu, la
moitié de la langue française, ne se rencontrent nulle part. Aussi le
Français, dont la raillerie est déjà si peu comprise, se dessèche-t-il
bientôt à l'étranger, comme un arbre déplanté. L'émigration est un
contre-sens chez la nation française. Beaucoup de Français, de ceux
dont il est ici question, avouent avoir revu les douaniers du pays
natal avec plaisir, ce qui peut sembler l'hyperbole la plus osée du
patriotisme.

[Illustration: L'ABBÉ LORAUX.

(HONORINE.)]

Ce petit préambule a pour but de rappeler à ceux des Français qui
ont voyagé le plaisir excessif qu'ils ont éprouvé quand, parfois,
ils ont retrouvé toute la patrie, une oasis dans le salon de quelque
diplomate; plaisir que comprendront difficilement ceux qui n'ont
jamais quitté l'asphalte du boulevard des Italiens, et pour qui la
ligne des quais, rive gauche, n'est déjà plus Paris. Retrouver Paris!
savez-vous ce que c'est, ô Parisiens! C'est retrouver, non pas la
cuisine du Rocher de Cancale, comme Borel la soigne pour les gourmets
qui savent l'apprécier, car elle ne se fait que rue Montorgueil, mais
un service qui la rappelle! C'est retrouver les vins de France qui sont
à l'état mythologique hors de France, et rares comme la femme dont il
sera question ici! C'est retrouver non pas la plaisanterie à la mode,
car de Paris à la frontière elle s'évente; mais ce milieu spirituel,
compréhensif, critique, où vivent les Français depuis le poëte jusqu'à
l'ouvrier, depuis la duchesse jusqu'au gamin.

En 1836, pendant le séjour de la cour de Sardaigne à Gênes, deux
Parisiens, plus ou moins célèbres, purent encore se croire à Paris, en
se trouvant dans un palais loué par le Consul-Général de France, sur
la colline, dernier pli que fait l'Apennin entre la porte Saint-Thomas
et cette fameuse lanterne qui, dans les _keepsakes_, orne toutes
les vues de Gênes. Ce palais est une de ces fameuses villas où les
nobles Génois ont dépensé des millions au temps de la puissance de
cette république aristocratique. Si la demi-nuit est belle quelque
part, c'est assurément à Gênes, quand il a plu comme il y pleut, à
torrents, pendant toute la matinée; quand la pureté de la mer lutte
avec la pureté du ciel; quand le silence règne sur le quai et dans
les bosquets de cette villa, dans ses marbres à bouches béantes d'où
l'eau coule avec mystère; quand les étoiles brillent, quand les flots
de la Méditerranée se suivent comme les aveux d'une femme à qui vous
les arrachez parole à parole. Avouons-le, cet instant où l'air embaumé
parfume les poumons et les rêveries, où la volupté, visible et mobile
comme l'atmosphère, vous saisit sur vos fauteuils, alors qu'une
cuiller à la main vous effilez des glaces ou des sorbets, une ville à
vos pieds, de belles femmes devant vous; ces heures à la Boccace ne
se trouvent qu'en Italie et aux bords de la Méditerranée. Supposez
autour de la table le marquis di Negro, ce frère hospitalier de tous
les talents qui voyagent, et le marquis Damaso Pareto, deux Français
déguisés en Génois, un Consul-Général entouré d'une femme belle comme
une madone et de deux enfants silencieux, parce que le sommeil les
a saisis, l'ambassadeur de France et sa femme, un premier secrétaire
d'ambassade qui se croit éteint et malicieux, enfin deux Parisiens
qui viennent prendre congé de la consulesse dans un dîner splendide,
vous aurez le tableau que présentait la terrasse de la villa vers la
mi-mai, tableau dominé par un personnage, par une femme célèbre sur
laquelle les regards se concentrent par moments, et l'héroïne de cette
fête improvisée. L'un des deux Français était le fameux paysagiste
Léon de Lora, l'autre un célèbre critique, Claude Vignon. Tous deux
ils accompagnaient cette femme, une des illustrations actuelles du
beau sexe, mademoiselle des Touches, connue sous le nom de Camille
Maupin dans le monde littéraire. Mademoiselle des Touches était allée à
Florence pour affaire. Par une de ces charmantes complaisances qu'elle
prodigue, elle avait emmené Léon de Lora pour lui montrer l'Italie, et
avait poussé jusqu'à Rome pour lui montrer la campagne de Rome. Venue
par le Simplon, elle revenait par le chemin de la Corniche à Marseille.
Toujours à cause du paysagiste, elle s'était arrêtée à Gênes.
Naturellement le Consul-Général avait voulu faire, avant l'arrivée de
la cour, les honneurs de Gênes à une personne que sa fortune, son nom
et sa position recommandent autant que son talent. Camille Maupin,
qui connaissait Gênes jusque dans ses dernières chapelles, laissa son
paysagiste aux soins du diplomate, à ceux des deux marquis génois, et
fut avare de ses instants. Quoique l'ambassadeur fût un écrivain très
distingué, la femme célèbre refusa de se prêter à ses gracieusetés,
en craignant ce que les Anglais appellent une _exhibition_; mais
elle rentra les griffes de ses refus dès qu'il fut question d'une
journée d'adieu à la villa du consul. Léon de Lora dit à Camille que
sa présence à la villa était la seule manière qu'il eût de remercier
l'ambassadeur et sa femme, les deux marquis génois, le consul et la
consulesse. Mademoiselle des Touches fit alors le sacrifice d'une de
ces journées de liberté complète qui ne se rencontrent pas toujours à
Paris pour ceux sur qui le monde a les yeux.

Maintenant, une fois la réunion expliquée, il est facile de concevoir
que l'étiquette en avait été bannie, ainsi que beaucoup de femmes et
des plus élevées, curieuses de savoir si la virilité du talent de
Camille Maupin nuisait aux grâces de la jolie femme, et si, en un mot,
le haut-de-chausses dépassait la jupe. Depuis le dîner jusqu'à neuf
heures, moment où la collation fut servie, si la conversation avait
été rieuse et grave tour à tour, sans cesse égayée par les traits de
Léon de Lora, qui passe pour l'homme le plus malicieux du Paris actuel,
par un bon goût qui ne surprendra pas d'après le choix des convives,
il avait été peu question de littérature; mais enfin le papillonnement
de ce tournoi français devait y arriver, ne fût-ce que pour effleurer
ce sujet essentiellement national. Mais avant d'arriver au tournant de
conversation qui fit prendre la parole au Consul-Général, il n'est pas
inutile de dire un mot sur sa famille et sur lui.

Ce diplomate, homme d'environ trente-quatre ans, marié depuis six
ans, était le portrait vivant de lord Byron. La célébrité de cette
physionomie dispense de peindre celle du consul. On peut cependant
faire observer qu'il n'y avait aucune affectation dans son air rêveur.
Lord Byron était poëte, et le diplomate était poétique; les femmes
savent reconnaître cette différence qui explique, sans les justifier,
quelques-uns de leurs attachements. Cette beauté, mise en relief
par un charmant caractère, par les habitudes d'une vie solitaire
et travailleuse, avait séduit une héritière génoise. Une héritière
génoise! cette expression pourra faire sourire à Gênes où par suite de
l'exhérédation des filles, une femme est rarement riche; mais Onorina
Pedrotti, l'unique enfant d'un banquier sans héritiers mâles, est
une exception. Malgré toutes les flatteries que comporte une passion
inspirée, le Consul-Général ne parut pas vouloir se marier. Néanmoins,
après deux ans d'habitation, après quelques démarches de l'ambassadeur
pendant les séjours de la cour à Gênes, le mariage fut conclu. Le
jeune homme rétracta ses premiers refus, moins à cause de la touchante
affection d'Onorina Pedrotti qu'à cause d'un événement inconnu, d'une
de ces crises de la vie intime si promptement ensevelies sous les
courants journaliers des intérêts, que plus tard, les actions les plus
naturelles semblent inexplicables. Cet enveloppement des causes affecte
aussi très souvent les événements les plus sérieux de l'histoire. Telle
fut du moins l'opinion de la ville de Gênes, où, pour quelques femmes,
l'excessive retenue, la mélancolie du consul français ne s'expliquaient
que par le mot _passion_. Remarquons en passant que les femmes ne se
plaignent jamais d'être les victimes d'une préférence, elles s'immolent
très bien à la cause commune. Onorina Pedrotti, qui peut-être aurait
haï le consul si elle eût été dédaignée absolument, n'en aimait pas
moins, et peut-être plus, _suo sposo_, en le sachant amoureux. Les
femmes admettent la préséance dans les affaires de cœur. Tout est
sauvé, dès qu'il s'agit du sexe. Un homme n'est jamais diplomate
impunément: le _sposo_ fut discret comme la tombe, et si discret que
les négociants de Gênes voulurent voir quelque préméditation dans
l'attitude du jeune consul, à qui l'héritière eût peut-être échappé
s'il n'eût pas joué ce rôle de Malade Imaginaire en amour. Si c'était
la vérité, les femmes la trouvèrent trop dégradante pour y croire. La
fille de Pedrotti fit de son amour une consolation, elle berça ces
douleurs inconnues dans un lit de tendresses et de caresses italiennes.
_Il signor_ Pedrotti n'eut pas d'ailleurs à se plaindre du choix
auquel il était contraint par sa fille bien-aimée. Des protecteurs
puissants veillaient de Paris sur la fortune du jeune diplomate.
Selon la promesse de l'ambassadeur au beau-père, le Consul-Général
fut créé baron et fait commandeur de la Légion-d'Honneur. Enfin, _il
signor_ Pedrotti fut nommé comte par le roi de Sardaigne. La dot fut
d'un million. Quant à la fortune de la _casa_ Pedrotti, évaluée à
deux millions gagnés dans le commerce des blés, elle échut aux mariés
six mois après leur union, car le premier et le dernier des comtes
Pedrotti mourut en janvier 1831. Onorina Pedrotti est une de ces belles
Génoises, les plus magnifiques créatures de l'Italie, quand elles sont
belles. Pour le tombeau de Julien, Michel-Ange prit ses modèles à
Gênes. De là vient cette amplitude, cette curieuse disposition du sein
dans les figures du Jour et de la Nuit, que tant de critiques trouvent
exagérées, mais qui sont particulières aux femmes de la Ligurie. A
Gênes, la beauté n'existe plus aujourd'hui que sous le _mezzaro_, comme
à Venise elle ne se rencontre que sous les _fazzioli_. Ce phénomène
s'observe chez toutes les nations ruinées. Le type noble ne s'y
trouve plus que dans le peuple, comme, après l'incendie des villes,
les médailles se cachent dans les cendres. Mais déjà tout exception
sous le rapport de la fortune, Onorina est encore une exception comme
beauté patricienne. Rappelez-vous donc la Nuit que Michel-Ange a clouée
sous le _Penseur_, affublez-la du vêtement moderne, tordez ces beaux
cheveux si longs autour de cette magnifique tête un peu brune de ton,
mettez une paillette de feu dans ces yeux rêveurs, entortillez cette
puissante poitrine dans une écharpe, voyez la longue robe blanche
brodée de fleurs, supposez que la statue redressée s'est assise et
s'est croisé les bras, semblables à ceux de mademoiselle Georges, et
vous aurez sous les yeux la consulesse avec un enfant de six ans, beau
comme le désir d'une mère, et une petite fille de quatre ans sur les
genoux, belle comme un type d'enfant laborieusement cherché par David
le sculpteur pour l'ornement d'une tombe. Ce beau ménage fut l'objet de
l'attention secrète de Camille. Mademoiselle des Touches trouvait au
consul un air un peu trop distrait chez un homme parfaitement heureux.
Quoique pendant cette journée la femme et le mari lui eussent offert
le spectacle admirable du bonheur le plus entier, Camille se demandait
pourquoi l'un des hommes les plus distingués qu'elle eût rencontrés,
et qu'elle avait vu dans les salons à Paris, restait Consul-Général à
Gênes, quand il possédait une fortune de cent et quelques mille francs
de rentes! Mais elle avait aussi reconnu, par beaucoup de ces riens
que les femmes ramassent avec l'intelligence du sage arabe dans Zadig,
l'affection la plus fidèle chez le mari. Certes, ces deux beaux êtres
s'aimeraient sans mécompte jusqu'à la fin de leurs jours. Camille
se disait donc tour à tour: «--Qu'y a-t-il?--Il n'y a rien!» selon
les apparences trompeuses du maintien chez le Consul-Général qui,
disons-le, possédait le calme absolu des Anglais, des sauvages, des
Orientaux et des diplomates consommés.

En parlant littérature, on parla de l'éternel fonds de boutique de
la république des lettres: la faute de la femme! Et l'on se trouva
bientôt en présence de deux opinions: qui, de la femme ou de l'homme,
avait tort dans la faute de la femme? Les trois femmes présentes,
l'ambassadrice, la consulesse et mademoiselle des Touches, ces femmes
censées naturellement irréprochables, furent impitoyables pour les
femmes. Les hommes essayèrent de prouver à ces trois belles fleurs du
sexe qu'il pouvait rester des vertus à une femme après sa faute.

--Combien de temps allons-nous jouer ainsi à cache-cache! dit Léon de
Lora.

--_Cara vita_ (ma chère vie), allez coucher vos enfants, et envoyez-moi
par Gina le petit portefeuille noir qui est sur mon meuble de Boule,
dit le Consul à sa femme.

La consulesse se leva sans faire une observation, ce qui prouve qu'elle
aimait bien son mari, car elle connaissait assez de français déjà pour
savoir que son mari la renvoyait.

--Je vais vous raconter une histoire dans laquelle je joue un rôle,
et après laquelle nous pourrons discuter, car il me paraît puéril de
promener le scalpel sur un mort imaginaire. Pour disséquer, prenez
d'abord un cadavre.

Tout le monde se posa pour écouter avec d'autant plus de complaisance
que chacun avait assez parlé, la conversation allait languir, et ce
moment est l'occasion que doivent choisir les conteurs. Voici donc ce
que raconta le Consul-Général.

--A vingt-deux ans, une fois reçu docteur en Droit, mon vieil oncle,
l'abbé Loraux, alors âgé de soixante-douze ans, sentit la nécessité de
me donner un protecteur et de me lancer dans une carrière quelconque.
Cet excellent homme, si toutefois ce ne fut pas un saint, regardait
chaque nouvelle année comme un nouveau don de Dieu. Je n'ai pas besoin
de vous dire combien il était facile au confesseur d'une Altesse Royale
de placer un jeune homme élevé par lui, l'unique enfant de sa sœur. Un
jour donc, vers la fin de l'année 1824, ce vénérable vieillard, depuis
cinq ans curé des Blancs-Manteaux à Paris, monta dans la chambre que
j'occupais à son presbytère, et me dit:--«Fais ta toilette, mon enfant,
je vais te présenter à la personne qui te prend chez elle en qualité
de secrétaire. Si je ne me trompe, cette personne pourra me remplacer
dans le cas où Dieu m'appellerait à lui. J'aurai dit ma messe à neuf
heures, tu as trois quarts d'heure à toi, sois prêt.--Ah! mon oncle,
dois-je donc dire adieu à cette chambre où je suis si heureux depuis
quatre ans?...--Je n'ai pas de fortune à te léguer, me répondit-il.--Ne
me laissez-vous pas la protection de votre nom, le souvenir de vos
œuvres, et...?--Ne parlons pas de cet héritage-là, dit-il en souriant.
Tu ne connais pas encore assez le monde pour savoir qu'il acquitterait
difficilement un legs de cette nature, tandis qu'en te menant ce matin
chez monsieur le comte...

(Permettez-moi, dit le Consul, de vous désigner mon protecteur sous son
nom de baptême seulement, et de l'appeler le comte Octave.)

--Tandis qu'en te menant chez monsieur le comte Octave, je crois
te donner une protection qui, si tu plais à ce vertueux homme
d'État, comme je n'en doute pas, équivaudra certes à la fortune
que je t'aurais amassée, si la ruine de mon beau-frère et la mort
de ma sœur ne m'avaient surpris comme un coup de foudre par un
jour serein.--Êtes-vous le confesseur de monsieur le comte?--Et, si
je l'étais, pourrais-je t'y placer? Quel est le prêtre capable de
profiter des secrets dont la connaissance lui vient au tribunal de la
pénitence? Non, tu dois cette protection à Sa Grandeur le Garde des
Sceaux. Mon cher Maurice, tu seras là comme chez un père. Monsieur le
comte te donne deux mille quatre cents francs d'appointements fixes, un
logement dans son hôtel, et une indemnité de douze cents francs pour
ta nourriture: il ne t'admettra pas à sa table et ne veut pas te faire
servir à part, afin de ne point te livrer à des soins subalternes.
Je n'ai pas accepté l'offre qu'on m'a faite avant d'avoir acquis la
certitude que le secrétaire du comte Octave ne sera jamais un premier
domestique. Tu seras accablé de travaux, car le comte est un grand
travailleur; mais tu sortiras de chez lui capable de remplir les plus
hautes places. Je n'ai pas besoin de te recommander la discrétion, la
première vertu des hommes qui se destinent à des fonctions publiques.»
Jugez quelle fut ma curiosité! Le comte Octave occupait alors l'une
des plus hautes places de la magistrature, il possédait la confiance
de madame la Dauphine qui venait de le faire nommer Ministre-d'État,
il menait une existence à peu près semblable à celle du comte de
Sérizy, que vous connaissez, je crois, tous; mais plus obscure, car il
demeurait au Marais, rue Payenne, et ne recevait presque jamais. Sa vie
privée échappait au contrôle du public par une modestie cénobitique
et par un travail continu. Laissez-moi vous peindre en peu de mots
ma situation. Après avoir trouvé dans le grave proviseur du collége
Saint-Louis un tuteur à qui mon oncle avait délégué ses pouvoirs,
j'avais fini mes classes à dix-huit ans. J'étais sorti de ce collége
aussi pur qu'un séminariste plein de foi sort de Saint-Sulpice. A son
lit de mort, ma mère avait obtenu de mon oncle que je ne serais pas
prêtre; mais j'étais aussi pieux que si j'avais dû entrer dans les
Ordres. Au _déjucher_ du collége, pour employer un vieux mot très
pittoresque, l'abbé Loraux me prit dans sa cure et me fit faire mon
Droit. Pendant les quatre années d'études voulues pour prendre tous
les grades, je travaillai beaucoup et surtout en dehors des champs
arides de la jurisprudence. Sevré de littérature au collége, où je
demeurais chez le proviseur, j'avais une soif à étancher. Dès que j'eus
lu quelques-uns des chefs-d'œuvre modernes, les œuvres de tous les
siècles précédents y passèrent. Je devins fou du théâtre, j'y allai
tous les jours pendant longtemps, quoique mon oncle ne me donnât que
cent francs par mois. Cette parcimonie, à laquelle sa tendresse pour
les pauvres réduisait ce bon vieillard, eut pour effet de contenir
les appétits du jeune homme en de justes bornes. Au moment d'entrer
chez le comte Octave, je n'étais pas un innocent, mais je regardais
comme autant de crimes mes rares escapades. Mon oncle était si vraiment
angélique, je craignais tant de le chagriner, que jamais je n'avais
passé de nuit dehors durant ces quatre années. Ce bon homme attendait,
pour se coucher, que je fusse rentré. Cette sollicitude maternelle
avait plus de puissance pour me retenir que tous les sermons et les
reproches dont on émaille la vie des jeunes gens dans les familles
puritaines. Étranger aux différents mondes qui composent la société
parisienne, je ne savais des femmes comme il faut et des bourgeoises
que ce que j'en voyais en me promenant, ou dans les loges au théâtre,
et encore à la distance du parterre où j'étais. Si, dans ce temps, on
m'eût dit: «Vous allez voir Canalis ou Camille Maupin,» j'aurais eu
des brasiers dans la tête et dans les entrailles. Les gens célèbres
étaient pour moi comme des dieux qui ne parlaient pas, ne marchaient
pas, ne mangeaient pas comme les autres hommes. Combien de contes
des Mille et une Nuits tient-il dans une adolescence?... Combien de
Lampes Merveilleuses faut-il avoir maniées avant de reconnaître que la
vraie Lampe Merveilleuse est ou le hasard, ou le travail, ou le génie?
Pour quelques hommes, ce rêve fait par l'esprit éveillé dure peu; le
mien dure encore! Dans ce temps je m'endormais toujours grand-duc
de Toscane,--millionnaire,--aimé par une princesse,--ou célèbre!
Ainsi, entrer chez le comte Octave, avoir cent louis à moi par an, ce
fut entrer dans la vie indépendante. J'entrevis quelques chances de
pénétrer dans la société, d'y chercher ce que mon cœur désirait le
plus, une protectrice qui me tirât de la voie dangereuse où s'engagent
nécessairement à Paris les jeunes gens de vingt-deux ans, quelque sages
et bien élevés qu'ils soient. Je commençais à me craindre moi-même.
L'étude obstinée du Droit des Gens, dans laquelle je m'étais plongé,
ne suffisait pas toujours à réprimer de cruelles fantaisies. Oui,
parfois je m'abandonnais en pensée à la vie du théâtre; je croyais
pouvoir être un grand acteur; je rêvais des triomphes et des amours
sans fin, ignorant les déceptions cachées derrière le rideau, comme
partout ailleurs, car toute scène a ses coulisses. Je suis quelquefois
sorti, le cœur bouillant, emmené par le désir de faire une battue dans
Paris, de m'y attacher à une belle femme que je rencontrerais, de la
suivre jusqu'à sa porte, de l'espionner, de lui écrire, de me confier
à elle tout entier, et de la vaincre à force d'amour. Mon pauvre
oncle, ce cœur dévoré de charité, cet enfant de soixante-dix ans,
intelligent comme Dieu, naïf comme un homme de génie, devinait sans
doute les tumultes de mon âme, car jamais il ne faillit à me dire: «Va,
Maurice, tu es un pauvre aussi! voici vingt francs, amuse-toi, tu n'es
pas prêtre!» quand il sentait la corde par laquelle il me tenait trop
tendue et près de se rompre. Si vous aviez pu voir le feu follet qui
dorait alors ses yeux gris, le sourire qui dénouait ses aimables lèvres
en les tirant vers les coins de sa bouche, enfin l'adorable expression
de ce visage auguste dont la laideur primitive était rectifiée par un
esprit apostolique, vous comprendriez le sentiment qui me faisait,
pour toute réponse, embrasser le curé des Blancs-Manteaux, comme si
c'eût été ma mère.--«Tu n'auras pas un maître, me dit mon oncle en
allant rue Payenne, tu auras un ami dans le comte Octave; mais il est
défiant, ou, pour parler plus correctement, il est prudent. L'amitié
de cet homme d'État ne doit s'acquérir qu'avec le temps; car, malgré
sa perspicacité profonde et son habitude de juger les hommes, il a
été trompé par celui à qui tu succèdes, il a failli devenir victime
d'un abus de confiance. C'est t'en dire assez sur la conduite à tenir
chez lui.» En frappant à l'immense grande porte d'un hôtel aussi vaste
que l'hôtel Carnavalet et sis entre cour et jardin, le coup retentit
comme dans une solitude. Pendant que mon oncle demandait le comte à
un vieux suisse en livrée, je jetai un de ces regards qui voient tout
sur la cour où les pavés disparaissaient entre les herbes, sur les
murs noirs qui offraient de petits jardins au-dessus de toutes les
décorations d'une charmante architecture, et sur des toits élevés comme
ceux des Tuileries. Les balustres des galeries supérieures étaient
rongés. Par une magnifique arcade, j'aperçus une seconde cour latérale
où se trouvaient les communs dont les portes se pourrissaient. Un
vieux cocher y nettoyait une vieille voiture. A l'air nonchalant de ce
domestique, il était facile de présumer que les somptueuses écuries où
tant de chevaux hennissaient autrefois, en logeaient tout au plus deux.
La superbe façade de la cour me sembla morne, comme celle d'un hôtel
appartenant à l'État ou à la Couronne, et abandonné à quelque service
public. Un coup de cloche retentit pendant que nous allions, mon oncle
et moi, de la loge du suisse (il y avait encore écrit au-dessus de
la porte: _Parlez au suisse_) vers le perron, d'où sortit un valet
dont la livrée ressemblait à celle des Labranche du Théâtre-Français
dans le vieux répertoire. Une visite était si rare, que le domestique
achevait d'endosser sa casaque, en ouvrant une porte vitrée en petits
carreaux, de chaque côté de laquelle la fumée de deux réverbères avait
dessiné des étoiles sur la muraille. Un péristyle d'une magnificence
digne de Versailles laissait voir un de ces escaliers comme il ne
s'en construira plus en France, et qui tiennent la place d'une maison
moderne. En montant des marches de pierre, froides comme des tombes,
et sur lesquelles huit personnes devaient marcher de front, nos pas
retentissaient sous des voûtes sonores. On pouvait se croire dans une
cathédrale. Les rampes amusaient le regard par les miracles de cette
orfévrerie de serrurier, où se déroulaient les fantaisies de quelque
artiste du règne de Henri III. Saisis par un manteau de glace qui
nous tomba sur les épaules, nous traversâmes des antichambres, des
salons en enfilade, parquetés, sans tapis, meublés de ces vieilleries
superbes qui, de là, retombent chez les marchands de curiosités. Enfin
nous arrivâmes à un grand cabinet situé dans un pavillon en équerre
dont toutes les croisées donnaient sur un vaste jardin.--«Monsieur
le curé des Blancs-Manteaux et son neveu, monsieur de L'Hostal!» dit
le Labranche aux soins de qui le valet de théâtre nous avait remis à
la première antichambre. Le comte Octave, vêtu d'un pantalon à pieds
et d'une redingote de molleton gris, se leva d'un immense bureau,
vint à la cheminée, et me fit signe de m'asseoir, en allant prendre
les mains à mon oncle et en les lui serrant.--«Quoique je sois sur
la paroisse de Saint-Paul, lui dit-il, il est difficile que je n'aie
pas entendu parler du curé des Blancs-Manteaux, et je suis heureux de
faire sa connaissance.--Votre Excellence est bien bonne, répondit mon
oncle. Je vous amène le seul parent qui me reste. Si je crois faire
un cadeau à Votre Excellence, je pense aussi donner un second père à
mon neveu.--C'est sur quoi je pourrai vous répondre, monsieur l'abbé,
quand nous nous serons éprouvés l'un l'autre, votre neveu et moi, dit
le comte Octave. Vous vous nommez? me demanda-t-il.--Maurice.--Il est
Docteur en Droit, fit observer mon oncle.--Bien, bien, dit le comte
en me regardant de la tête aux pieds.--Monsieur l'abbé, j'espère que,
pour votre neveu d'abord, puis pour moi, vous me ferez l'honneur de
venir dîner ici tous les lundis. Ce sera notre dîner, notre soirée de
famille.» Mon oncle et le comte se mirent à causer religion au point
de vue politique, œuvres de charité, répression des délits, et je pus
alors examiner à mon aise l'homme de qui ma destinée allait dépendre.
Le comte était de moyenne taille, il me fut impossible de juger de ses
proportions à cause de son habillement; mais il me parut maigre et sec.
La figure était âpre et creusée. Les traits avaient de la finesse. La
bouche, un peu grande, exprimait à la fois l'ironie et la bonté. Le
front, trop vaste peut-être, effrayait comme si c'eût été celui d'un
fou, d'autant plus qu'il contrastait avec le bas de la figure, terminée
brusquement par un petit menton très rapproché de la lèvre inférieure.
Deux yeux d'un bleu de turquoise, vifs et intelligents comme ceux du
prince de Talleyrand que j'admirai plus tard, également doués, comme
ceux du prince, de la faculté de se taire au point de devenir mornes,
ajoutaient à l'étrangeté de cette face, non point pâle, mais jaune.
Cette coloration semblait annoncer un caractère irritable et des
passions violentes. Les cheveux, argentés déjà, peignés avec soin,
sillonnaient la tête par les couleurs alternées du blanc et du noir. La
coquetterie de cette coiffure nuisait à la ressemblance que je trouvais
au comte avec ce moine extraordinaire que Lewis a mis en scène d'après
le _Schedoni_ du _Confessionnal des Pénitents noirs_ qui, selon moi, me
paraît une création supérieure à celle du _Moine_. En homme qui devait
se rendre de bonne heure au Palais, le comte avait déjà la barbe faite.
Deux flambeaux à quatre branches et garnis d'abat-jour, placés aux deux
extrémités du bureau, et dont les bougies brûlaient encore, disaient
assez que le magistrat se levait bien avant le jour. Ses mains, que je
vis quand il prit le cordon de la sonnette pour faire venir son valet
de chambre, étaient fort belles, et blanches comme des mains de femme...

(--En vous racontant cette histoire, dit le Consul-Général qui
s'interrompit, je dénature la position sociale et les titres de ce
personnage, tout en vous le montrant dans une situation analogue à la
sienne. État, dignité, luxe, fortune, train de vie, tous ces détails
sont vrais; mais je ne veux manquer ni à mon bienfaiteur ni à mes
habitudes de discrétion.)

--Au lieu de me sentir ce que j'étais, reprit le Consul-Général après
une pause, socialement parlant, un insecte devant un aigle, j'éprouvai
je ne sais quel sentiment indéfinissable à l'aspect du comte, et que je
puis expliquer aujourd'hui. Les artistes de génie...

(Il s'inclina gracieusement devant l'ambassadeur, la femme célèbre et
les deux Parisiens.)

... Les véritables hommes d'État, les poëtes, un général qui a
commandé des armées, enfin les personnes réellement grandes sont
simples; et leur simplicité vous met de plain-pied avec elles. Vous
qui êtes supérieurs par la pensée, peut-être avez-vous remarqué,
dit-il en s'adressant à ses hôtes, combien le sentiment rapproche
les distances morales qu'a créées la Société. Si nous vous sommes
inférieurs par l'esprit, nous pouvons vous égaler par le dévouement
en amitié. A la température (passez-moi ce mot) de nos cœurs, je me
sentis aussi près de mon protecteur que j'étais loin de lui par le
rang. Enfin, l'âme a sa clairvoyance, elle pressent la douleur, le
chagrin, la joie, l'animadversion, la haine chez autrui. Je reconnus
vaguement les symptômes d'un mystère, en reconnaissant chez le comte
les mêmes effets de physionomie que j'avais observés chez mon oncle.
L'exercice des vertus, la sérénité de la conscience, la pureté de
la pensée avaient transfiguré mon oncle, qui de laid devint très
beau. J'aperçus une métamorphose inverse dans le visage du comte: au
premier coup d'œil, je lui donnai cinquante-cinq ans; mais après un
examen attentif, je reconnus une jeunesse ensevelie sous les glaces
d'un profond chagrin, sous la fatigue des études obstinées, sous
les teintes chaudes de quelque passion contrariée. A un mot de mon
oncle, les yeux du comte reprirent pour un moment la fraîcheur d'une
pervenche, il eut un sourire d'admiration qui me le montra à un âge
que je crus le véritable, à quarante ans. Ces observations, je ne les
fis pas alors, mais plus tard, en me rappelant les circonstances de
cette visite. Le valet de chambre entra tenant un plateau sur lequel
était le déjeuner de son maître.--«Je ne demande pas mon déjeuner,
dit le comte, laissez-le cependant et allez montrer à monsieur son
appartement.» Je suivis le valet de chambre, qui me conduisit à
un joli logement complet, situé sous une terrasse, entre la cour
d'honneur et les communs, au-dessus d'une galerie par laquelle les
cuisines communiquaient avec le grand escalier de l'hôtel. Quand je
revins au cabinet du comte, j'entendis, avant d'ouvrir la porte, mon
oncle prononçant sur moi cet arrêt:--«Il pourrait faire une faute,
car il a beaucoup de cœur, et nous sommes tous sujets à d'honorables
erreurs; mais il est sans aucun vice.--Eh! bien, me dit le comte en
me jetant un regard affectueux, vous plairez-vous là? dites? Il se
trouve tant d'appartements dans cette caserne, que si vous n'étiez
pas bien, je vous caserais ailleurs.--Je n'avais qu'une chambre chez
mon oncle, répondis-je.--Eh! bien, vous pouvez être installé ce soir,
me dit le comte, car vous avez sans doute le mobilier de tous les
étudiants, un fiacre suffit à le transporter. Pour aujourd'hui nous
dînerons ensemble, tous trois,» ajouta-t-il en regardant mon oncle.
Une magnifique bibliothèque attenait au cabinet du comte, il nous y
mena, me fit voir un petit réduit coquet et orné de peintures qui
devait avoir jadis servi d'oratoire.--«Voici votre cellule, me dit-il,
vous vous tiendrez là quand vous aurez à travailler avec moi, car vous
ne serez pas à la chaîne.» Et il me détailla le genre et la durée
de mes occupations chez lui; en l'écoutant, je reconnus en lui un
grand précepteur politique. Je mis un mois environ à me familiariser
avec les êtres et les choses, à étudier les devoirs de ma nouvelle
position, et à m'accoutumer aux façons du comte. Un secrétaire observe
nécessairement l'homme qui se sert de lui. Les goûts, les passions,
le caractère, les manies de cet homme deviennent l'objet d'une étude
involontaire. L'union de ces deux esprits est à la fois plus et moins
qu'un mariage. Pendant trois mois, le comte Octave et moi, nous nous
espionnâmes réciproquement. J'appris avec étonnement que le comte
n'avait que trente-sept ans. La paix purement extérieure de sa vie et
la sagesse de sa conduite ne procédaient pas uniquement d'un sentiment
profond du devoir et d'une réflexion stoïque; en pratiquant cet homme,
extraordinaire pour ceux qui le connaissent bien, je sentis de vastes
profondeurs sous ses travaux, sous les actes de sa politesse, sous son
masque de bienveillance, sous son attitude résignée qui ressemblait
tant au calme qu'on pouvait s'y tromper. De même qu'en marchant dans
les forêts, certains terrains laissent deviner par le son qu'ils
rendent sous les pas de grandes masses de pierre ou le vide; de même
l'égoïsme en bloc caché sous les fleurs de la politesse, et les
souterrains minés par le malheur sonnent creux au contact perpétuel
de la vie intime. La douleur et non le découragement habitait cette
âme vraiment grande. Le comte avait compris que l'Action, que le
Fait est la loi suprême de l'homme social. Aussi marchait-il dans sa
voie malgré de secrètes blessures, en regardant l'avenir d'un œil
serein, comme un martyr plein de foi. Sa tristesse cachée, l'amère
déception dont il souffrait ne l'avaient pas amené dans les landes
philosophiques de l'Incrédulité; ce courageux homme d'État était
religieux, mais sans aucune ostentation: il allait à la première messe
qui se disait à Saint-Paul pour les artisans et pour les domestiques
pieux. Aucun de ses amis, personne à la Cour ne savait qu'il observât
si fidèlement les pratiques de la religion. Il cultivait Dieu comme
certains honnêtes gens cultivent un vice, avec un profond mystère.
Aussi devais-je trouver un jour le comte monté sur une alpe de malheur
bien plus élevée que celle où se tiennent ceux qui se croient les
plus éprouvés, qui raillent les passions et les croyances d'autrui
parce qu'ils ont vaincu les leurs, qui varient sur tous les tons
l'ironie et le dédain. Il ne se moquait alors ni de ceux qui suivent
encore l'Espérance dans les marais où elle vous emmène, ni de ceux
qui gravissent un pic pour s'isoler, ni de ceux qui persistent dans
leur lutte en rougissant l'arène de leur sang, et la jonchant de leurs
illusions; il voyait le monde en son entier, il dominait les croyances,
il écoutait les plaintes, il doutait des affections et surtout des
dévouements; mais ce grand, ce sévère magistrat y compatissait, il les
admirait, non pas avec un enthousiasme passager, mais par le silence,
par le recueillement, par la communion de l'âme attendrie. C'était
une espèce de Manfred catholique et sans crime, portant la curiosité
dans sa foi, fondant les neiges à la chaleur d'un volcan sans issue,
conversant avec une étoile que lui seul voyait! Je reconnus bien des
obscurités dans sa vie extérieure. Il se dérobait à mes regards non pas
comme le voyageur qui, suivant une route, disparaît au gré des caprices
du terrain dans les fondrières et les ravins, mais en tirailleur épié
qui veut se cacher et qui cherche des abris. Je ne m'expliquais pas
de fréquentes absences faites au moment où il travaillait le plus, et
qu'il ne me déguisait point, car il me disait: «Continuez pour moi,» en
me confiant sa besogne. Cet homme, si profondément enseveli dans les
triples obligations de l'homme d'État, du Magistrat et de l'Orateur,
me plut par ce goût qui révèle une belle âme et que les gens délicats
ont presque tous pour les fleurs. Son jardin et son cabinet étaient
pleins des plantes les plus curieuses, mais qu'il achetait toujours
fanées. Peut-être se complaisait-il dans cette image de sa destinée?...
il était fané comme ces fleurs près d'expirer, et dont les parfums
presque décomposés lui causaient d'étranges ivresses. Le comte aimait
son pays, il se dévouait aux intérêts publics avec la furie d'un cœur
qui veut tromper une autre passion; mais l'étude, le travail où il
se plongeait ne lui suffisaient pas; il se livrait en lui d'affreux
combats dont quelques éclats m'atteignirent. Enfin, il laissait
entendre de navrantes aspirations vers le bonheur, et me paraissait
devoir être heureux encore; mais quel était l'obstacle? Aimait-il une
femme? Ce fut une question que je me posai. Jugez de l'étendue des
cercles de douleur que ma pensée dut interroger avant d'en venir à une
si simple et si redoutable question! Malgré ses efforts, mon patron
ne réussissait donc pas à étouffer le jeu de son cœur. Sous sa pose
austère, sous le silence du magistrat s'agitait une passion contenue
avec tant de puissance, que personne, excepté moi, son commensal,
ne devina ce secret. Sa devise semblait être: «Je souffre et je me
tais.» Le cortége de respect et d'admiration qui le suivait, l'amitié
de travailleurs intrépides comme lui, des présidents Grandville et
Sérizy, n'avaient aucune prise sur le comte: ou il ne leur livrait
rien, ou ils savaient tout. Impassible, la tête haute en public, le
comte ne laissait voir l'homme qu'en de rares instants, quand, seul
dans son jardin, dans son cabinet, il ne se croyait pas observé; mais
alors il devenait enfant, il donnait carrière aux larmes dévorées sous
sa toge, aux exaltations qui, peut-être mal interprétées, eussent nui
à sa réputation de perspicacité comme homme d'État. Quand toutes ces
choses furent à l'état de certitude pour moi, le comte Octave eut tous
les attraits d'un problème, et obtint autant d'affection que s'il eût
été mon propre père. Comprenez-vous la curiosité comprimée par le
respect?... Quel malheur avait foudroyé ce savant voué depuis l'âge
de dix-huit ans, comme Pitt, aux études que veut le pouvoir, et qui
n'avait pas d'ambition; ce juge, qui savait le Droit diplomatique, le
Droit politique, le Droit civil et le Droit criminel, et qui pouvait y
trouver des armes contre toutes les inquiétudes ou contre toutes les
erreurs; ce profond législateur, cet écrivain sérieux, ce religieux
célibataire dont la vie disait assez qu'il n'encourait aucun reproche?
Un criminel n'eût pas été puni plus sévèrement par Dieu que l'était
mon patron: le chagrin avait emporté la moitié de son sommeil, il ne
dormait plus que quatre heures! Quelle lutte existait au fond de ces
heures qui passaient en apparence calmes, studieuses, sans bruit ni
murmure, et pendant lesquelles je le surpris souvent la plume tombée
de ses doigts, la tête appuyée sur une de ses mains, les yeux comme
deux étoiles fixes et quelquefois mouillés de larmes? Comment l'eau
de cette source vive courait-elle sur une grève brillante sans que
le feu souterrain la desséchât?... Y avait-il, comme sous la mer,
entre elle et le foyer du globe, un lit de granit? Enfin, le volcan
éclaterait-il?... Parfois le comte me regardait avec la curiosité
sagace et perspicace, quoique rapide, par laquelle un homme en examine
un autre quand il cherche un complice; puis il fuyait mes yeux en
les voyant s'ouvrir, en quelque sorte, comme une bouche qui veut une
réponse et qui semble dire: «Parlez le premier!» Par moments, le
comte Octave était d'une tristesse sauvage et bourrue. Si les écarts
de cette humeur me blessaient, il savait revenir sans me demander le
moindre pardon; mais ses manières devenaient alors gracieuses jusqu'à
l'humilité du chrétien. Quand je me fus filialement attaché à cet
homme mystérieux pour moi, si compréhensible pour le monde à qui le
mot _original_ suffit pour expliquer toutes les énigmes du cœur,
je changeai la face de la maison. L'abandon de ses intérêts allait,
chez le comte, jusqu'à la bêtise dans la conduite de ses affaires.
Riche d'environ cent soixante mille francs de rentes, sans compter
les émoluments de ses places, dont trois n'étaient pas sujettes à la
loi du cumul, il dépensait soixante mille francs, sur lesquels trente
au moins allaient à ses domestiques. A la fin de la première année,
je renvoyai tous ces fripons, et priai Son Excellence d'user de son
crédit pour m'aider à trouver d'honnêtes gens. A la fin de la seconde
année, le comte, mieux traité, mieux servi, jouissait du _comfort_
moderne; il avait de beaux chevaux appartenant à un cocher à qui je
donnais tant par mois pour chaque cheval; ses dîners, les jours de
réception, servis par Chevet à prix débattus, lui faisaient honneur;
l'ordinaire regardait une excellente cuisinière que me procura mon
oncle et que deux filles de cuisine aidaient; la dépense, non compris
les acquisitions, ne se montait plus qu'à trente mille francs; nous
avions deux domestiques de plus, dont les soins rendirent à l'hôtel
toute sa poésie, car ce vieux palais, si beau dans sa rouille, avait
une majesté que l'incurie déshonorait.--«Je ne m'étonne plus, dit-il en
apprenant ces résultats, des fortunes que faisaient mes gens. En sept
ans, j'ai eu deux cuisiniers devenus de riches restaurateurs!--Vous
avez perdu trois cent mille francs en sept ans, repris-je. Et vous,
magistrat qui signez au Palais des réquisitoires contre le crime,
vous encouragiez le vol chez vous.» Au commencement de l'année 1826,
le comte avait sans doute achevé de m'observer, et nous étions aussi
liés que peuvent l'être deux hommes quand l'un est le subordonné
de l'autre. Il ne m'avait rien dit de mon avenir; mais il s'était
attaché, comme un maître et comme un père, à m'instruire. Il me fit
souvent rassembler les matériaux de ses travaux les plus ardus, je
rédigeai quelques-uns de ses rapports, et il me les corrigeait en me
montrant les différences de ses interprétations de la loi, de ses
vues et des miennes. Quand enfin j'eus produit un travail qu'il pût
donner comme sien, il en eut une joie qui me servit de récompense,
et il s'aperçut que je la prenais ainsi. Ce petit incident si rapide
produisit sur cette âme, en apparence sévère, un effet extraordinaire.
Le comte me jugea, pour me servir de la langue judiciaire, en dernier
ressort et souverainement: il me prit par la tête et me baisa sur le
front.--«Maurice, s'écria-t-il, vous n'êtes plus mon compagnon, je ne
sais pas encore ce que vous me serez; mais, si ma vie ne change pas,
peut-être me tiendrez-vous lieu de fils!» Le comte Octave m'avait
présenté dans les meilleures maisons de Paris où j'allais à sa place,
avec ses gens et sa voiture, dans les occasions trop fréquentes où,
près de partir, il changeait d'avis et faisait venir un cabriolet de
place, pour aller... où?... Là était le mystère. Par l'accueil qu'on
me faisait, je devinais les sentiments du comte à mon égard et le
sérieux de ses recommandations. Attentif comme un père, il fournissait
à tous mes besoins avec d'autant plus de libéralité que ma discrétion
l'obligeait à toujours penser à moi. Vers la fin du mois de janvier
1827, chez madame la comtesse de Sérizy, j'éprouvai des chances si
constamment mauvaises au jeu, que je perdis deux mille francs, et je
ne voulus pas les prendre sur ma caisse. Le lendemain, je me disais:
«Dois-je aller les demander à mon oncle ou me confier au comte?» Je
pris le dernier parti.--«Hier, lui dis-je pendant qu'il déjeunait, j'ai
constamment perdu au jeu, je me suis piqué, j'ai continué; je dois
deux mille francs. Me permettez-vous de prendre ces deux mille francs
en compte sur mes appointements de l'année?--Non, me dit-il avec un
charmant sourire. Quand on joue dans le monde, il faut avoir une bourse
de jeu. Prenez six mille francs, payez vos dettes, nous serons de
moitié à compter d'aujourd'hui, car si vous me représentez la plupart
du temps, au moins votre amour-propre n'en doit-il pas souffrir.» Je ne
remerciai pas le comte. Un remercîment lui aurait paru de trop entre
nous. Cette nuance vous indique la nature de nos relations. Néanmoins
nous n'avions pas encore l'un et l'autre une confiance illimitée, il
ne m'ouvrit pas ces immenses souterrains que j'avais reconnus dans sa
vie secrète, et moi je ne lui disais pas: «Qu'avez-vous? de quel mal
souffrez-vous?» Que faisait-il pendant ses longues soirées? Souvent, il
rentrait ou à pied ou dans un cabriolet de place, quand je revenais en
voiture, moi, son secrétaire! Un homme si pieux était-il donc la proie
de vices cachés avec hypocrisie? Employait-il toutes les forces de
son esprit à satisfaire une jalousie plus habile que celle d'Othello?
Vivait-il avec une femme indigne de lui? Un matin, en revenant de chez
je ne sais quel fournisseur acquitter un mémoire, entre Saint-Paul et
l'Hôtel-de-Ville, je surpris le comte Octave en conversation si animée
avec une vieille femme, qu'il ne m'aperçut pas. La physionomie de
cette vieille me donna d'étranges soupçons, des soupçons d'autant plus
fondés que je ne voyais pas faire au comte l'emploi de ses économies.
N'est-ce pas horrible à penser? je me faisais le censeur de mon patron.
Dans ce moment, je lui savais plus de six cent mille francs à placer,
et s'il les avait employés en inscriptions de rentes, sa confiance en
moi était tellement entière en tout ce qui touchait ses intérêts, que
je ne devais pas l'ignorer. Parfois le comte se promenait dans son
jardin, le matin, en y tournant comme un homme pour qui la promenade
est l'hippogriffe que monte une Mélancolie rêveuse. Il allait! il
allait! il se frottait les mains à s'arracher l'épiderme! Et quand je
le surprenais en l'abordant au détour d'une allée, je voyais sa figure
épanouie. Ses yeux, au lieu d'avoir la sécheresse d'une turquoise,
prenaient ce velouté de la pervenche qui m'avait tant frappé lors de
ma première visite à cause du contraste étonnant de ces deux regards
si différents: le regard de l'homme heureux, le regard de l'homme
malheureux. Deux ou trois fois, en ces moments, il m'avait saisi par
le bras, il m'avait entraîné; puis il me disait:--«Que venez-vous me
demander?» au lieu de déverser sa joie en mon cœur qui s'ouvrait à
lui. Plus souvent aussi, le malheureux, surtout depuis que je pouvais
le remplacer dans ses travaux et faire ses rapports, restait des heures
entières à contempler les poissons rouges qui fourmillaient dans un
magnifique bassin de marbre au milieu de son jardin, et autour duquel
les plus belles fleurs formaient un amphithéâtre. Cet homme d'État
semblait avoir réussi à passionner le plaisir machinal d'émietter du
pain à des poissons. Voilà comment se découvrit le drame de cette
existence intérieure si profondément ravagée, si agitée, et où, dans
un cercle oublié par Dante dans son Enfer, il naissait d'horribles
joies.

Le Consul-Général fit une pause.

--Par un certain lundi, reprit-il, le hasard voulut que monsieur le
Président de Grandville et monsieur de Sérizy, alors Vice-Président
du Conseil-d'État, fussent venus tenir séance chez le comte Octave.
Ils formaient, à eux trois, une commission de laquelle j'étais
le secrétaire. Le comte m'avait déjà fait nommer auditeur au
Conseil-d'État. Tous les éléments nécessaires à l'examen de la question
politique secrètement soumise à ces messieurs se trouvaient sur l'une
des longues tables de notre bibliothèque. Messieurs de Grandville et
de Sérizy s'en étaient remis au comte Octave pour le dépouillement
préparatoire des documents relatifs à leur travail. Afin d'éviter
le transport des pièces chez monsieur de Sérizy, président de la
commission, il était convenu qu'on se réunirait d'abord rue Payenne.
Le cabinet des Tuileries attachait une grande importance à ce travail,
qui pesa sur moi principalement et auquel je dus, dans le cours de
cette année, ma nomination de Maître des Requêtes. Quoique les comtes
de Grandville et de Sérizy, dont les habitudes ressemblaient fort
à celles de mon patron, ne dînassent jamais hors de chez eux, nous
fûmes surpris discutant encore à une heure si avancée que le valet de
chambre me demanda pour me dire:--«Messieurs les curés de Saint-Paul
et des Blancs-Manteaux sont au salon depuis deux heures.» Il était
neuf heures!--«Vous voilà, messieurs, obligés de faire un dîner de
curés, dit en riant le comte Octave à ses collègues. Je ne sais pas
si Grandville surmontera sa répugnance pour la soutane.--C'est selon
les curés.--Oh! l'un est mon oncle, et l'autre est l'abbé Gaudron,
lui répondis-je. Soyez sans crainte, l'abbé Fontanon n'est plus
vicaire à Saint-Paul....--Eh bien, dînons, répondit le Président
Grandville. Un dévot m'effraie; mais je ne sais personne de gai comme
un homme vraiment pieux!» Et nous nous rendîmes au salon. Le dîner
fut charmant. Les hommes réellement instruits, les politiques à qui
les affaires donnent et une expérience consommée et l'habitude de la
parole, sont d'adorables conteurs, quand ils savent conter. Il n'est
pas de milieu pour eux, ou ils sont lourds, ou ils sont sublimes. A
ce charmant jeu, le prince de Metternich est aussi fort que Charles
Nodier. Taillée à facettes comme le diamant, la plaisanterie des
hommes d'État est nette, étincelante et pleine de sens. Sûr de
l'observation des convenances au milieu de ces trois hommes supérieurs,
mon oncle permit à son esprit de se déployer, esprit délicat, d'une
douceur pénétrante, et fin comme celui de tous les gens habitués à
cacher leurs pensées sous la robe. Comptez aussi qu'il n'y eut rien
de vulgaire ni d'oiseux dans cette causerie, que je comparerais
volontiers, comme effet sur l'âme, à la musique de Rossini. L'abbé
Gaudron était, comme le dit monsieur de Grandville, un saint Pierre
plutôt qu'un saint Paul, un paysan plein de foi, carré de base comme
de hauteur, un bœuf sacerdotal dont l'ignorance, en fait de monde et
de littérature, anima la conversation par des étonnements naïfs et par
des interrogations imprévues. On finit par causer d'une des plaies
inhérentes à l'état social et qui vient de nous occuper, de l'adultère!
Mon oncle fit observer la contradiction que les législateurs du Code,
encore sous le coup des orages révolutionnaires, y avaient établie
entre la loi civile et la loi religieuse, et d'où, selon lui, venait
tout le mal.--«Pour l'Église, dit-il, l'adultère est un crime; pour
vos tribunaux, ce n'est qu'un délit. L'adultère se rend en carrosse à
la Police Correctionnelle au lieu de monter sur les bancs de la Cour
d'Assises. Le Conseil-d'État de Napoléon, pénétré de tendresse pour la
femme coupable, a été plein d'impéritie. Ne fallait-il pas accorder en
ceci la loi civile et la loi religieuse, envoyer au couvent pour le
reste de ses jours, comme autrefois, l'épouse coupable?--Au couvent!
reprit monsieur de Sérizy: il aurait fallu d'abord créer des couvents,
et, dans ce temps, on convertissait les monastères en casernes. Puis,
y pensez-vous, monsieur l'abbé?... donner à Dieu ce dont la Société
ne veut pas!....--Oh! dit le comte de Grandville, vous ne connaissez
pas la France. On a dû laisser au mari le droit de se plaindre; eh
bien! il n'y a pas dix plaintes en adultère par an.--Monsieur l'abbé
prêche pour son saint, car c'est Jésus-Christ qui a créé l'adultère,
reprit le comte Octave. En Orient, berceau de l'Humanité, la femme
ne fut qu'un plaisir, et y fut alors une chose; on ne lui demandait
pas d'autres vertus que l'obéissance et la beauté. En mettant l'âme
au-dessus du corps, la famille européenne moderne, fille de Jésus, a
inventé le mariage indissoluble, elle en a fait un sacrement.--Ah!
l'Église en reconnaissait bien toutes les difficultés, s'écria monsieur
de Grandville.--Cette institution a produit un monde nouveau, reprit le
comte en souriant; mais les mœurs de ce monde ne seront jamais celles
des climats où la femme est nubile à sept ans et plus que vieille à
vingt-cinq. L'Église catholique a oublié les nécessités d'une moitié
du globe. Parlons donc uniquement de l'Europe. La femme nous est-elle
inférieure ou supérieure. Telle est la vraie question par rapport à
nous. Si la femme nous est inférieure, en l'élevant aussi haut que
l'a fait l'Église, il fallait de terribles punitions à l'adultère.
Aussi, jadis, a-t-on procédé ainsi. Le cloître ou la mort, voilà toute
l'ancienne législation. Mais depuis, les mœurs ont modifié les lois,
comme toujours. Le trône a servi de couche à l'adultère, et les progrès
de ce joli crime ont marqué l'affaiblissement des dogmes de l'Église
catholique. Aujourd'hui, là où l'Église ne demande plus qu'un repentir
sincère à la femme en faute, la Société se contente d'une flétrissure
au lieu d'un supplice. La loi condamne bien encore les coupables, mais
elle ne les intimide plus. Enfin, il y a deux morales: la morale du
Monde et la morale du Code. Là où le Code est faible, je le reconnais
avec notre cher abbé, le Monde est audacieux et moqueur. Il est peu
de juges qui ne voudraient avoir commis le délit contre lequel ils
déploient la foudre assez bonasse de leurs _considérants_. Le Monde,
qui dément la loi, et dans ses fêtes, et par ses usages, et par ses
plaisirs, est plus sévère que le Code et l'Église: le Monde punit la
maladresse après avoir encouragé l'hypocrisie. L'économie de la loi
sur le mariage me semble à reprendre de fond en comble. Peut-être la
loi française serait-elle parfaite si elle proclamait l'exhérédation
des filles.--Nous connaissons à nous trois la question à fond, dit en
riant le comte de Grandville. Moi, j'ai une femme avec laquelle je ne
puis pas vivre. Sérizy a une femme qui ne veut pas vivre avec lui. Toi,
Octave, la tienne t'a quitté. Nous résumons donc, à nous trois, tous
les cas de conscience conjugale; aussi composerons-nous, sans doute, la
commission, si jamais on revient au divorce.» La fourchette d'Octave
tomba sur son verre, le brisa, brisa l'assiette. Le comte, devenu pâle
comme un mort, jeta sur le Président de Grandville un regard foudroyant
par lequel il me montrait, et que je surpris.--«Pardon, mon ami, je
ne voyais pas Maurice, reprit le Président de Grandville. Sérizy et
moi nous avons été tes complices après t'avoir servi de témoins, je
ne croyais donc pas faire une indiscrétion en présence de ces deux
vénérables ecclésiastiques.» Monsieur de Sérizy changea la conversation
en racontant tout ce qu'il avait fait pour plaire à sa femme sans y
parvenir jamais. Ce vieillard conclut à l'impossibilité de réglementer
les sympathies et les antipathies humaines, il soutint que la loi
sociale n'était jamais plus parfaite que quand elle se rapprochait de
la loi naturelle. Or, la Nature ne tenait aucun compte de l'alliance
des âmes, son but était atteint par la propagation de l'espèce. Donc
le Code actuel avait été très sage en laissant une énorme latitude
aux hasards. L'exhérédation des filles, tant qu'il y aurait des
héritiers mâles, était une excellente modification, soit pour éviter
l'abâtardissement des races, soit pour rendre les ménages plus
heureux en supprimant des unions scandaleuses, en faisant rechercher
uniquement les qualités morales et la beauté.--«Mais, ajouta-t-il en
levant la main par un geste de dégoût, le moyen de perfectionner une
législation quand un pays a la prétention de réunir sept à huit cents
législateurs!... Après tout, reprit-il, si je suis sacrifié, j'ai
un enfant qui me succédera...--En laissant de côté toute question
religieuse, reprit mon oncle, je ferai observer à Votre Excellence
que la Nature ne nous doit que la vie, et que la Société nous doit le
bonheur. Êtes-vous père? lui demanda mon oncle.--Et moi, ai-je des
enfants?» dit d'une voix creuse le comte Octave dont l'accent causa
de telles impressions que l'on ne parla plus ni femmes, ni mariage.
Quand le café fut pris, les deux comtes et les deux curés s'évadèrent
en voyant le pauvre Octave tombé dans un accès de mélancolie qui ne
lui permit pas de s'apercevoir de ces disparitions successives. Mon
protecteur était assis sur une bergère, au coin du feu, dans l'attitude
d'un homme anéanti.--«Vous connaissez le secret de ma vie, me dit-il
en s'apercevant que nous nous trouvions seuls. Après trois ans de
mariage, un soir, en rentrant, on m'a remis une lettre par laquelle
la comtesse m'annonçait sa fuite. Cette lettre ne manquait pas de
noblesse, car il est dans la nature des femmes de conserver encore des
vertus en commettant cette faute horrible... Aujourd'hui, ma femme
est censée s'être embarquée sur un vaisseau naufragé, elle passe pour
morte. Je vis seul depuis sept ans!... Assez pour ce soir, Maurice.
Nous causerons de ma situation quand je me serai accoutumé à l'idée de
vous en parler. Quand on souffre d'une maladie chronique, ne faut-il
pas s'habituer au mieux? Souvent le mieux paraît être une autre face
de la maladie.» J'allai me coucher tout troublé, car le mystère, loin
de s'éclaircir, me parut de plus en plus obscur. Je pressentis un
drame étrange en comprenant qu'il ne pouvait y avoir rien de vulgaire
entre une femme que le comte avait choisie et un caractère comme le
sien. Enfin les événements qui avaient poussé la comtesse à quitter
un homme si noble, si aimable, si parfait, si aimant, si digne d'être
aimé, devaient être au moins singuliers. La phrase de monsieur de
Grandville avait été comme une torche jetée dans les souterrains sur
lesquels je marchais depuis si longtemps; et, quoique cette flamme les
éclairât imparfaitement, mes yeux pouvaient remarquer leur étendue.
Je m'expliquai les souffrances du comte sans connaître ni leur
profondeur ni leur amertume. Ce masque jaune, ces tempes desséchées,
ces gigantesques études, ces moments de rêverie, les moindres détails
de la vie de ce célibataire marié prirent un relief lumineux pendant
cette heure d'examen mental qui est comme le crépuscule du sommeil
et auquel tout homme de cœur se serait livré, comme je le fis. Oh!
combien j'aimai mon pauvre patron! il me parut sublime. Je lus un poëme
de mélancolie, j'aperçus une action perpétuelle dans ce cœur taxé
par moi d'inertie. Une douleur suprême n'arrive-t-elle pas toujours
à l'immobilité? Ce magistrat, qui disposait de tant de puissance,
s'était-il vengé? se repaissait-il d'une longue agonie? N'est-ce pas
quelque chose à Paris qu'une colère toujours bouillante pendant dix
ans? Que faisait Octave depuis ce grand malheur, car cette séparation
de deux époux est le grand malheur dans notre époque où la vie intime
est devenue, ce qu'elle n'était pas jadis, une question sociale? Nous
passâmes quelques jours en observation, car les grandes souffrances ont
leur pudeur; mais enfin, un soir, le comte me dit d'une voix grave:
«Restez!» Voici quel fut à peu près son récit.

«Mon père avait une pupille, riche, belle et âgée de seize ans,
au moment où je revins du collége dans ce vieil hôtel. Élevée par
ma mère, Honorine s'éveillait alors à la vie. Pleine de grâces et
d'enfantillage, elle rêvait le bonheur comme elle eût rêvé d'une
parure, et peut-être le bonheur était-il pour elle la parure de l'âme?
Sa piété n'allait pas sans des joies puériles, car tout, même la
religion, était une poésie pour ce cœur ingénu. Elle entrevoyait son
avenir comme une fête perpétuelle. Innocente et pure, aucun délire
n'avait troublé son sommeil. La honte et le chagrin n'avaient jamais
altéré sa joue ni mouillé ses regards. Elle ne cherchait même pas le
secret de ses émotions involontaires par un beau jour de printemps.
Enfin, elle se sentait faible, destinée à l'obéissance, et attendait le
mariage sans le désirer. Sa rieuse imagination ignorait la corruption,
peut-être nécessaire, que la littérature inocule par la peinture des
passions; elle ne savait rien du monde, et ne connaissait aucun des
dangers de la société. La chère enfant avait si peu souffert qu'elle
n'avait pas même déployé son courage. Enfin, sa candeur l'eût fait
marcher sans crainte au milieu des serpents, comme l'idéale figure
qu'un peintre a créée de l'Innocence. Jamais front ne fut plus serein
et à la fois plus riant que le sien. Jamais il n'a été permis à une
bouche de dépouiller de leur sens des interrogations précises avec tant
d'ignorance. Nous vivions comme deux frères. Au bout d'un an, je lui
dis, dans le jardin de cet hôtel, devant le bassin aux poissons en leur
jetant du pain: «--Veux-tu nous marier? Avec moi, tu feras tout ce que
tu voudras, tandis qu'un autre homme te rendrait malheureuse.--Maman,
dit-elle à ma mère qui vint au-devant de nous, il est convenu entre
Octave et moi que nous nous marierons...--A dix-sept ans?... répondit
ma mère. Non, vous attendrez dix-huit mois; et si dans dix-huit mois
vous vous plaisez, eh bien, vous êtes de naissance, de fortunes égales,
vous ferez à la fois un mariage de convenance et d'inclination.» Quand
j'eus vingt-six ans, et Honorine dix-neuf, nous nous mariâmes. Notre
respect pour mon père et ma mère, vieillards de l'ancienne cour, nous
empêcha de mettre cet hôtel à la mode, d'en changer les ameublements,
et nous y restâmes, comme par le passé, en enfants. Néanmoins j'allai
dans le monde, j'initiai ma femme à la vie sociale, et je regardai
comme un de mes devoirs de l'instruire. J'ai reconnu plus tard que
les mariages contractés dans les conditions du nôtre renfermaient
un écueil contre lequel doivent se briser bien des affections, bien
des prudences, bien des existences. Le mari devient un pédagogue, un
professeur, si vous voulez; et l'amour périt sous la férule qui tôt ou
tard blesse; car une épouse jeune et belle, sage et rieuse, n'admet pas
de supériorités au-dessus de celles dont elle est douée par nature.
Peut-être ai-je eu des torts? peut-être ai-je eu, dans les difficiles
commencements d'un ménage, un ton magistral? Peut-être, au contraire,
ai-je commis la faute de me fier absolument à cette candide nature, et
n'ai-je pas surveillé la comtesse, chez qui la révolte me paraissait
impossible? Hélas! on ne sait pas encore, ni en politique, ni en
ménage, si les empires et les félicités périssent par trop de confiance
ou par trop de sévérité. Peut-être aussi le mari n'a-t-il pas réalisé
pour Honorine les rêves de la jeune fille? Sait-on, pendant les jours
de bonheur, à quels préceptes on a manqué?...»

(--Je ne me rappelle que les masses dans les reproches que s'adressa
le comte avec la bonne foi de l'anatomiste cherchant les causes d'une
maladie qui échapperaient à ses confrères; mais sa clémente indulgence
me parut alors vraiment digne de celle de Jésus-Christ quand il sauva
la femme adultère.)

«Dix-huit mois après la mort de mon père, qui précéda ma mère de
quelques mois dans la tombe, reprit-il après une pause, arriva la
terrible nuit où je fus surpris par la lettre d'adieu d'Honorine.
Par quelle poésie ma femme était-elle séduite? Étaient-ce les sens,
étaient-ce les magnétismes du malheur ou du génie, laquelle de ces
forces l'avait ou surprise ou entraînée? Je n'ai rien voulu savoir.
Le coup fut si cruel que je restai comme hébété pendant un mois.
Plus tard, la réflexion m'a dit de rester dans mon ignorance, et les
malheurs d'Honorine m'ont trop appris de ces choses. Jusqu'à présent,
Maurice, tout est bien vulgaire; mais tout va changer par un mot:
j'aime Honorine! je n'ai pas cessé de l'adorer. Depuis le jour de
l'abandon, je vis de mes souvenirs, je reprends un à un les plaisirs
pour lesquels sans doute Honorine fut sans goût. Oh! dit-il en voyant
de l'étonnement dans mes yeux, ne me faites pas un héros, ne me croyez
pas assez sot, dirait un colonel de l'Empire, pour ne pas avoir cherché
des distractions. Hélas! mon enfant, j'étais ou trop jeune, ou trop
amoureux: je n'ai pu trouver d'autre femme dans le monde entier.
Après des luttes affreuses avec moi-même, je cherchais à m'étourdir;
j'allais, mon argent à la main, jusque sur le seuil de l'Infidélité;
mais là se dressait devant moi, comme une blanche statue, le souvenir
d'Honorine. En me rappelant la délicatesse infinie de cette peau suave
à travers laquelle on voit le sang courir et les nerfs palpiter; en
revoyant cette tête ingénue, aussi naïve la veille de mon malheur que
le jour où je lui dis:--Veux-tu nous marier? en me souvenant d'un
parfum céleste comme celui de la vertu; en retrouvant la lumière de ses
regards, la _joliesse_ de ses gestes, je m'enfuyais comme un homme qui
va violer une tombe et qui en voit sortir l'âme du mort transfigurée.
Au Conseil, au Palais, dans mes nuits, je rêve si constamment
d'Honorine, qu'il me faut une force d'âme excessive pour être à ce que
je fais, à ce que je dis. Voilà le secret de mes travaux. Eh bien!
je ne me suis pas plus senti de colère contre elle que n'en a un père
en voyant son enfant chéri dans le danger où il s'est précipité par
imprudence. J'ai compris que j'avais fait de ma femme une poésie dont
je jouissais avec tant d'ivresse que je croyais mon ivresse partagée.
Ah! Maurice, un amour sans discernement est, chez un mari, une faute
qui peut préparer tous les crimes d'une femme! J'avais probablement
laissé sans emploi les forces de cette enfant, chérie comme une enfant;
je l'ai peut-être fatiguée de mon amour avant que l'heure de l'amour
eût sonné pour elle! Trop jeune pour entrevoir le dévouement de la
mère dans la constance de la femme, elle a pris cette première épreuve
du mariage pour la vie elle-même, et l'enfant mutin a maudit la vie
à mon insu, n'osant se plaindre à moi, par pudeur peut-être! Dans
une situation si cruelle, elle se sera trouvée sans défense contre
un homme qui l'aura violemment émue. Et moi, si sagace magistrat,
dit-on, moi dont le cœur est bon, mais dont l'esprit était occupé,
j'ai deviné trop tard ces lois du code féminin méconnues, je les ai
lues à la clarté de l'incendie qui dévorait mon toit. J'ai fait alors
de mon cœur un tribunal, en vertu de la loi; car la loi constitue
un juge dans un mari: j'ai absous ma femme et je me suis condamné.
Mais l'amour prit alors chez moi la forme de la passion, de cette
passion lâche et absolue qui saisit certains vieillards. Aujourd'hui,
j'aime Honorine absente, comme on aime, à soixante ans, une femme
qu'on veut avoir à tout prix, et je me sens la force d'un jeune homme.
J'ai l'audace du vieillard et la retenue de l'adolescent. Mon ami, la
Société n'a que des railleries pour cette affreuse situation conjugale.
Là où elle s'apitoie avec un amant, elle voit dans un mari je ne sais
quelle impuissance, elle se rit de ceux qui ne savent pas conserver
une femme qu'ils ont acquise sous le poêle de l'Église et par-devant
l'écharpe du maire. Et il a fallu me taire! Sérizy est heureux. Il doit
à son indulgence le plaisir de voir sa femme, il la protége, il la
défend; et, comme il l'adore, il connaît les jouissances excessives du
bienfaiteur qui ne s'inquiète de rien, pas même du ridicule, car il en
baptise ses paternelles jouissances.--«Je ne reste marié qu'à cause de
ma femme!» me disait un jour Sérizy en sortant du Conseil. Mais moi!...
moi, je n'ai rien, pas même le ridicule à affronter, moi qui ne me
soutiens que par un amour sans aliment! moi qui ne trouve pas un mot
à dire à une femme du monde! moi que la Prostitution repousse! moi,
fidèle par incantation! Sans ma foi religieuse, je me serais tué. J'ai
défié l'abîme du travail, je m'y suis plongé, j'en suis sorti vivant,
brûlant, ardent, ayant perdu le sommeil!...»

(--Je ne puis me rappeler les paroles de cet homme si éloquent, mais
à qui la passion donnait une éloquence si supérieure à celle de la
tribune, que, comme lui, j'avais en l'écoutant les joues sillonnées
de larmes! Jugez de mes impressions, quand après une pause pendant
laquelle nous essuyâmes nos pleurs, il acheva son récit par cette
révélation.)

«Ceci est le drame dans mon âme, mais ce n'est pas le drame extérieur
qui se joue en ce moment dans Paris! Le drame intérieur n'intéresse
personne. Je le sais, et vous le reconnaîtrez un jour, vous qui
pleurez en ce moment avec moi: personne ne superpose à son cœur
ni à son épiderme la douleur d'autrui. La mesure des douleurs est
en nous. Vous-même, vous ne comprenez mes souffrances que par une
analogie très vague. Pouvez-vous me voir calmant les rages les plus
violentes du désespoir par la contemplation d'une miniature où mon
regard retrouve et baise son front, le sourire de ses lèvres, le
contour de son visage, où je respire la blancheur de sa peau, et qui me
permet presque de sentir, de manier les grappes noires de ses cheveux
bouclés? M'avez-vous surpris quand je bondis d'espérance, quand je me
tords sous les mille flèches du désespoir, quand je marche dans la
boue de Paris pour dompter mon impatience par la fatigue? J'ai des
énervements comparables à ceux des gens en consomption, des hilarités
de fou, des appréhensions d'assassin qui rencontre un brigadier de
gendarmerie. Enfin, ma vie est un continuel paroxysme de terreurs, de
joies, de désespoirs. Quant au drame, le voici: Vous me croyez occupé
du Conseil-d'État, de la Chambre, du Palais, de la politique!... Eh!
mon Dieu, sept heures de la nuit suffisent à tout, tant la vie que
je mène a surexcité mes facultés. Honorine est ma grande affaire.
Reconquérir ma femme, voilà ma seule étude; la surveiller dans la cage
où elle est, sans qu'elle se sache en ma puissance; satisfaire à ses
besoins, veiller au peu de plaisir qu'elle se permet, être sans cesse
autour d'elle, comme un sylphe, sans me laisser ni voir ni deviner,
car tout mon avenir serait perdu, voilà ma vie, ma vraie vie! Depuis
sept ans, je ne me suis jamais couché sans être allé voir la lumière
de sa veilleuse, ou son ombre sur les rideaux de la fenêtre. Elle a
quitté ma maison sans en vouloir emporter autre chose que sa toilette
de ce jour-là. L'enfant a poussé la noblesse des sentiments jusqu'à
la bêtise! Aussi, dix-huit mois après sa fuite, était-elle abandonnée
par son amant qui fut épouvanté par le visage âpre et froid, sinistre
et puant, de la Misère, le lâche! Cet homme avait sans doute compté
sur l'existence heureuse et dorée en Suisse et en Italie, que se
donnent les grandes dames en quittant leurs maris. Honorine a de son
chef soixante mille francs de rentes. Ce misérable a laissé la chère
créature enceinte et sans un sou! En 1820, au mois de novembre, j'ai
obtenu du meilleur accoucheur de Paris de jouer le rôle d'un petit
chirurgien de faubourg. J'ai décidé le curé du quartier où se trouvait
la comtesse à subvenir à ses besoins, comme s'il accomplissait une
œuvre de charité. Cacher le nom de ma femme, lui assurer l'incognito,
lui trouver une ménagère qui me fût dévouée et qui fût une confidente
intelligente, bah!... ce fut un travail digne de Figaro. Vous comprenez
que, pour découvrir l'asile de ma femme, il me suffisait de vouloir.
Après trois mois de désespérance plutôt que de désespoir, la pensée
de me consacrer au bonheur d'Honorine, en prenant Dieu pour confident
de mon rôle, fut un de ces poëmes qui ne tombent qu'au cœur d'un
amant quand même! Tout amour absolu veut sa pâture. Eh! ne devais-je
pas protéger cette enfant, coupable par ma seule imprudence, contre
de nouveaux désastres; accomplir enfin mon rôle d'ange gardien? Après
sept mois de nourriture, le fils mourut, heureusement pour elle et
pour moi. Ma femme fut entre la vie et la mort pendant neuf mois,
abandonnée au moment où elle avait le plus besoin du bras d'un homme;
mais ce bras, dit-il en tendant le sien par un mouvement d'une énergie
angélique, fut étendu sur sa tête. Honorine fut soignée comme elle
l'eût été dans son hôtel. Quand, rétablie, elle demanda comment, par
qui elle avait été secourue, on lui répondit:--Les sœurs de charité
du quartier,--la Société de maternité,--le curé de la paroisse qui
s'intéressait à elle. Cette femme, dont la fierté va jusqu'à être
un vice, a déployé dans le malheur une force de résistance que, par
certaines soirées, j'appelle un entêtement de mule. Honorine a voulu
gagner sa vie! ma femme travaille!... Depuis cinq ans, je la tiens,
rue Saint-Maur, dans un charmant pavillon où elle fabrique des fleurs
et des modes. Elle croit vendre les produits de son élégant travail à
un marchand qui les lui paie assez cher pour que la journée lui vaille
vingt francs, et n'a pas eu depuis six ans un seul soupçon. Elle paie
toutes les choses de la vie à peu près le tiers de ce qu'elles valent,
en sorte qu'avec six mille francs par an, elle vit comme si elle avait
quinze mille francs. Elle a le goût des fleurs, et donne cent écus à
un jardinier qui me coûte à moi douze cents francs de gages, et qui me
présente des mémoires de deux mille francs tous les trois mois. J'ai
promis à cet homme un marais et une maison de maraîcher contiguë à la
loge du concierge de la rue Saint-Maur. Cette propriété m'appartient
sous le nom d'un commis-greffier de la Cour. Une seule indiscrétion
ferait tout perdre au jardinier. Honorine a son pavillon, un jardin,
une serre superbe, pour cinq cents francs de loyer par an. Elle vit là,
sous le nom de sa femme de charge, madame Gobain, cette vieille d'une
discrétion à toute épreuve que j'ai trouvée, et de qui elle s'est fait
aimer. Mais ce zèle est, comme celui du jardinier, entretenu par la
promesse d'une récompense au jour du succès. Le concierge et sa femme
me coûtent horriblement cher par les mêmes raisons. Enfin, depuis trois
ans, Honorine est heureuse, elle croit devoir à son travail le luxe
de ses fleurs, sa toilette et son bien-être. Oh! je sais ce que vous
voulez me dire, s'écria le comte en voyant une interrogation dans mes
yeux et sur mes lèvres. Oui, oui, j'ai fait une tentative. Ma femme
était précédemment dans le faubourg Saint-Antoine. Un jour, quand je
crus, sur une parole de la Gobain, à des chances de réconciliation,
j'écrivis, par la poste, une lettre où j'essayais de fléchir ma femme,
une lettre écrite, recommencée vingt fois! Je ne vous peindrai pas
mes angoisses. J'allai de la rue Payenne à la rue de Reuilly, comme
un condamné qui marche du Palais à l'Hôtel de ville; mais il est en
charrette, et moi je marchais!... Il faisait nuit, il faisait du
brouillard, j'allai au-devant de madame Gobain, qui devait venir me
répéter ce qu'avait fait ma femme. Honorine, en reconnaissant mon
écriture, avait jeté la lettre au feu sans la lire.--«Madame Gobain,
avait-elle dit, je ne veux pas être ici demain!...» Fut-ce un coup de
poignard que cette parole pour un homme qui trouve des joies illimitées
dans la supercherie au moyen de laquelle il procure le plus beau
velours de Lyon à douze francs l'aune, un faisan, un poisson, des
fruits au dixième de leur valeur, à une femme assez ignorante pour
croire payer suffisamment, avec deux cent cinquante francs, madame
Gobain, la cuisinière d'un évêque!... Vous m'avez surpris me frottant
les mains quelquefois et en proie à une sorte de bonheur. Eh bien! je
venais de faire réussir une ruse digne du théâtre. Je venais de tromper
ma femme, de lui envoyer par une marchande à la toilette un châle des
Indes proposé comme venant d'une actrice qui l'avait à peine porté,
mais dans lequel, moi, ce grave magistrat que vous savez, je m'étais
couché pendant une nuit. Enfin, aujourd'hui, ma vie se résume par les
deux mots avec lesquels on peut exprimer le plus violent des supplices:
j'aime et j'attends! J'ai dans madame Gobain une fidèle espionne de
ce cœur adoré. Je vais toutes les nuits causer avec cette vieille,
apprendre d'elle tout ce qu'Honorine a fait dans sa journée, les
moindres mots qu'elle a dits, car une seule exclamation peut me livrer
les secrets de cette âme qui s'est faite sourde et muette. Honorine est
pieuse; elle suit les offices, elle prie; mais elle n'est jamais allée
à confesse et ne communie pas: elle prévoit ce qu'un prêtre lui dirait.
Elle ne veut pas entendre le conseil, l'ordre de revenir à moi. Cette
horreur de moi m'épouvante et me confond, car je n'ai jamais fait le
moindre mal à Honorine; j'ai toujours été bon pour elle. Admettons que
j'aie eu quelques vivacités en l'instruisant, que mon ironie d'homme
ait blessé son légitime orgueil de jeune fille? Est-ce une raison de
persévérer dans une résolution que la haine la plus implacable peut
seule inspirer? Honorine n'a jamais dit à madame Gobain qui elle est,
elle garde un silence absolu sur son mariage, en sorte que cette
brave et digne femme ne peut pas dire un mot en ma faveur, car elle
est la seule de la maison qui ait mon secret. Les autres ne savent
rien; ils sont sous la terreur que cause le nom du Préfet de Police et
dans la vénération du pouvoir d'un ministre. Il m'est donc impossible
de pénétrer dans ce cœur: la citadelle est à moi, mais je n'y puis
entrer. Je n'ai pas un seul moyen d'action. Une violence me perdrait à
jamais! Comment combattre des raisons qu'on ignore? Écrire une lettre,
la faire copier par un écrivain public, et la mettre sous les yeux
d'Honorine?... j'y ai pensé. Mais n'est-ce pas risquer un troisième
déménagement? Le dernier me coûte cent cinquante mille francs. Cette
acquisition fut d'abord faite sous le nom du secrétaire que vous avez
remplacé. Le malheureux, qui ne savait pas combien mon sommeil est
léger, a été surpris par moi, ouvrant avec une fausse clef la caisse
où j'avais mis la contre-lettre; j'ai toussé, l'effroi l'a saisi; le
lendemain, je l'ai forcé de vendre la maison à mon prête-nom actuel,
et je l'ai mis à la porte. Ah! si je ne sentais pas en moi toutes les
facultés nobles de l'homme satisfaites, heureuses, épanouies; si les
éléments de mon rôle n'appartenaient pas à la paternité divine, si
je ne jouissais pas par tous les pores, il se rencontre des moments
où je croirais à quelque monomanie. Par certaines nuits, j'entends
les grelots de la Folie, j'ai peur de ces transitions violentes d'une
faible espérance, qui parfois brille et s'élance, à un désespoir
complet qui tombe aussi bas que les hommes peuvent tomber. J'ai médité
sérieusement, il y a quelques jours, le dénoûment atroce de Lovelace
avec Clarisse, en me disant: Si Honorine avait un enfant de moi, ne
faudrait-il pas qu'elle revînt dans la maison conjugale? Enfin, j'ai
tellement foi dans un heureux avenir, qu'il y a dix mois j'ai acquis
et payé l'un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré. Si je
reconquiers Honorine, je ne veux pas qu'elle revoie cet hôtel, ni
la chambre d'où elle s'est enfuie. Je veux mettre mon idole dans un
nouveau temple où elle puisse croire à une vie entièrement nouvelle.
On travaille à faire de cet hôtel une merveille de goût et d'élégance.
On m'a parlé d'un poëte qui, devenu presque fou d'amour pour une
cantatrice, avait, au début de sa passion, acheté le plus beau lit de
Paris, sans savoir le résultat que l'actrice réservait à sa passion.
Eh bien! il y a le plus froid des magistrats, un homme qui passe pour
le plus grave conseiller de la Couronne, à qui cette anecdote a remué
toutes les fibres du cœur. L'orateur de la Chambre comprend ce poëte
qui repaissait son idéal d'une possibilité matérielle. Trois jours
avant l'arrivée de Marie-Louise, Napoléon s'est roulé dans son lit
de noces à Compiègne... Toutes les passions gigantesques ont la même
allure. J'aime en poëte et en empereur!...»

En entendant ces dernières paroles, je crus à la réalisation des
craintes du comte Octave: il s'était levé, marchait, gesticulait, mais
il s'arrêta comme épouvanté de la violence de ses paroles.--Je suis
bien ridicule, reprit-il après une fort longue pause, en venant quêter
un regard de compassion.--Non, monsieur, vous êtes bien malheureux...

«--Oh! oui, dit-il en reprenant le cours de cette confidence, plus que
vous ne le pensez! Par la violence de mes paroles, vous pouvez et vous
devez croire à la passion physique la plus intense, puisque depuis neuf
ans elle annule toutes mes facultés; mais ce n'est rien en comparaison
de l'adoration que m'inspirent l'âme, l'esprit, les manières, le cœur,
tout ce qui dans la femme n'est pas la femme; enfin, ces ravissantes
divinités du cortége de l'Amour avec lesquelles on passe sa vie, et
qui sont la poésie journalière d'un plaisir fugitif. Je vois, par un
phénomène rétrospectif, ces grâces de cœur et d'esprit d'Honorine
auxquelles je faisais peu d'attention au jour de mon bonheur, comme
tous les gens heureux! J'ai, de jour en jour, reconnu l'étendue de
ma perte en reconnaissant les qualités divines dont était doué cet
enfant capricieux et mutin, devenu si fort et si fier sous la main
pesante de la Misère, sous les coups du plus lâche abandon. Et cette
fleur céleste se dessèche solitaire et cachée! Ah! la Loi dont nous
parlions, reprit-il avec une amère ironie, la Loi, c'est un piquet de
gendarmes, c'est ma femme saisie et amenée de force ici!... N'est-ce
pas conquérir un cadavre? La Religion n'a pas prise sur elle, elle en
veut la poésie, elle prie sans écouter les commandements de l'Église.
Moi, j'ai tout épuisé comme clémence, comme bonté, comme amour... Je
suis à bout. Il n'existe plus qu'un moyen de triomphe: la ruse et la
patience avec lesquelles les oiseleurs finissent par saisir les oiseaux
les plus défiants, les plus agiles, les plus fantasques et les plus
rares. Aussi, Maurice, quand l'indiscrétion bien excusable de monsieur
de Grandville vous a révélé le secret de ma vie, ai-je fini par voir
dans cet incident un de ces commandements du Sort, un de ces arrêts
qu'écoutent et que mendient les joueurs au milieu de leurs parties les
plus acharnées... Avez-vous pour moi assez d'affection pour m'être
romanesquement dévoué?...»

--«Je vous vois venir, monsieur le comte, répondis-je en interrompant,
je devine vos intentions. Votre premier secrétaire a voulu crocheter
votre caisse, je connais le cœur du second, il pourrait aimer votre
femme. Et pouvez-vous le vouer au malheur en l'envoyant au feu! Mettre
sa main dans un brasier sans se brûler, est-ce possible?--Vous êtes
un enfant, reprit le comte, je vous enverrai ganté! Ce n'est pas mon
secrétaire qui viendra se loger rue Saint-Maur, dans la petite maison
de maraîcher que j'ai rendue libre, ce sera mon petit cousin, le
baron de l'Hostal, maître des requêtes...» Après un moment donné à la
surprise, j'entendis un coup de cloche, et une voiture roula jusqu'au
perron. Bientôt le valet de chambre annonça madame de Courteville et sa
fille. Le comte Octave avait une très nombreuse parenté dans sa ligne
maternelle. Madame de Courteville, sa cousine, était veuve d'un juge au
Tribunal de la Seine, qui l'avait laissée avec une fille et sans aucune
espèce de fortune. Que pouvait être une femme de vingt-neuf ans auprès
d'une jeune fille de vingt ans, aussi belle que l'imagination pourrait
le souhaiter pour une maîtresse idéale?--«Baron, maître des requêtes,
référendaire au sceau en attendant mieux, et ce vieil hôtel pour
dot, aurez-vous assez de raisons pour ne pas aimer la comtesse?» me
dit-il à l'oreille en me prenant la main et me présentant à madame de
Courteville et à sa fille. Je fus ébloui, non par tant d'avantages que
je n'aurais pas osé rêver, mais par Amélie de Courteville dont toutes
les beautés étaient mises en relief par une de ces savantes toilettes
que les mères font faire à leurs filles quand il s'agit de les marier.
Ne parlons pas de moi, dit le consul en faisant une pause.

--Vingt jours après, reprit-il, j'allai demeurer dans la maison du
maraîcher, qu'on avait nettoyée, arrangée et meublée avec cette
célérité qui s'explique par trois mots: Paris! l'ouvrier français!
l'argent! J'étais aussi amoureux que le comte pouvait le désirer
pour sa sécurité. La prudence d'un jeune homme de vingt-cinq ans
suffirait-elle aux ruses que j'entreprenais et où il s'agissait du
bonheur d'un ami? Pour résoudre cette question, je vous avoue que je
comptai beaucoup sur mon oncle, car je fus autorisé par le comte à
le mettre dans la confidence au cas où je jugerais son intervention
nécessaire. Je pris un jardinier, je me fis fleuriste jusqu'à la manie,
je m'occupai furieusement, en homme que rien ne pouvait distraire,
de défoncer le marais et d'en approprier le terrain à la culture des
fleurs. De même que les maniaques de Hollande ou d'Angleterre, je
me donnai pour monofloriste. Je cultivai spécialement des dahlias
en en réunissant toutes les variétés. Vous devinez que ma ligne de
conduite, même dans ses plus légères déviations, était tracée par le
comte dont toutes les forces intellectuelles furent alors attentives
aux moindres événements de la tragi-comédie qui devait se jouer rue
Saint-Maur. Aussitôt la comtesse couchée, presque tous les soirs, entre
onze heures et minuit, Octave, madame Gobain et moi, nous tenions
conseil. J'entendis la vieille rendant compte à Octave des moindres
mouvements de sa femme pendant la journée; il s'informait de tout,
des repas, des occupations, de l'attitude, du menu du lendemain, des
fleurs qu'elle se proposait d'imiter. Je compris ce qu'est un amour
au désespoir, quand il se compose du triple amour qui procède de la
tête, du cœur et des sens. Octave ne vivait que pendant cette heure.
Pendant deux mois que durèrent les travaux, je ne jetai pas les yeux
sur le pavillon où demeurait ma voisine. Je n'avais pas demandé
seulement si j'avais une voisine, quoique le jardin de la comtesse et
le mien fussent séparés par un palis, le long duquel elle avait fait
planter des cyprès déjà hauts de quatre pieds. Un beau matin, madame
Gobain annonça comme un grand malheur à sa maîtresse l'intention
manifestée par un original devenu son voisin, de faire bâtir à la fin
de l'année un mur entre les deux jardins. Je ne vous parle pas de la
curiosité qui me dévorait. Voir la comtesse!... ce désir faisait pâlir
mon amour naissant pour Amélie de Courteville. Mon projet de bâtir
un mur était une affreuse menace. Plus d'air pour Honorine dont le
jardin devenait une espèce d'allée serrée entre ma muraille et son
pavillon. Ce pavillon, une ancienne maison de plaisir, ressemblait à un
château de cartes, il n'avait pas plus de trente pieds de profondeur
sur une longueur d'environ cent pieds. La façade peinte à l'allemande
figurait un treillage de fleurs jusqu'au premier étage, et présentait
un charmant _specimen_ de ce style Pompadour si bien nommé rococo. On
arrivait par une longue avenue de tilleuls. Le jardin du pavillon et
le marais figuraient une hache dont le manche était représenté par
cette avenue. Mon mur allait rogner les trois quarts de la hache.
La comtesse en fut désolée, et dit au milieu de son désespoir:--«Ma
pauvre Gobain, quel homme est-ce que ce fleuriste?--Ma foi, dit-elle,
je ne sais pas s'il est possible de l'apprivoiser, il paraît avoir
les femmes en horreur. C'est le neveu d'un curé de Paris. Je n'ai vu
l'oncle qu'une seule fois, un beau vieillard de soixante-quinze ans,
bien laid, mais bien aimable. Il se peut bien que ce curé maintienne,
comme on le prétend dans le quartier, son neveu dans la passion des
fleurs, pour qu'il n'arrive pas pis...--Mais quoi?--Eh bien! votre
voisin est un hurluberlu...» fit la Gobain en montrant sa tête. Les
fous tranquilles sont les seuls hommes de qui les femmes ne conçoivent
aucune méfiance en fait de sentiment. Vous allez voir par la suite
combien le comte avait vu juste en me choisissant ce rôle.--«Mais,
qu'a-t-il? demanda la comtesse.--Il a trop étudié, répondit la Gobain,
il est devenu sauvage. Enfin, il a des raisons pour ne plus aimer les
femmes... là, puisque vous voulez savoir tout ce qui se dit.--Eh bien!
reprit Honorine, les fous m'effraient moins que les gens sages, je lui
parlerai, moi! dis-lui que je le prie de venir. Si je ne réussis pas,
je verrai le curé.» Le lendemain de cette conversation, en me promenant
dans mes allées tracées, j'entrevis au premier étage du pavillon
les rideaux d'une fenêtre écartés et la figure d'une femme posée en
curieuse. La Gobain m'aborda. Je regardai brusquement le pavillon et
fis un geste brutal, comme si je disais:--Eh! je me moque bien de votre
maîtresse!--«Madame, dit la Gobain, qui revint rendre compte de son
ambassade, le fou m'a priée de le laisser tranquille, en prétendant
que charbonnier était maître chez soi, surtout quand il était sans
femme.--Il a deux fois raison, répondit la comtesse.--Oui, mais il a
fini par me répondre: «J'irai!» quand je lui ai répondu qu'il ferait le
malheur d'une personne qui vivait dans la retraite, et qui puisait de
grandes distractions dans la culture des fleurs.» Le lendemain, je sus
par un signe de la Gobain qu'on attendait ma visite. Après le déjeuner
de la comtesse, au moment où elle se promenait devant son pavillon, je
brisai le palis et je vins à elle. J'étais mis en campagnard: vieux
pantalon à pied en molleton gris, gros sabots, vieille veste de chasse,
casquette en tête, méchant foulard au cou, les mains salies de terre,
et un plantoir à la main.--«Madame, c'est le monsieur qui est votre
voisin!» cria la Gobain. La comtesse ne s'était pas effrayée. J'aperçus
enfin cette femme que sa conduite et les confidences du comte avaient
rendue si curieuse à observer. Nous étions dans les premiers jours
du mois de mai. L'air pur, le temps bleu, la verdeur des premières
feuilles, la senteur du printemps faisaient un cadre à cette création
de la douleur. En voyant Honorine, je conçus la passion d'Octave et
la vérité de cette expression: une fleur céleste! Sa blancheur me
frappa tout d'abord par son blanc particulier, car il y a autant de
blancs que de rouges et de bleus différents. En regardant la comtesse,
l'œil servait à toucher cette peau suave où le sang courait en filets
bleuâtres. A la moindre émotion, ce sang se répandait sous le tissu
comme une vapeur en nappes rosées. Quand nous nous rencontrâmes, les
rayons du soleil en passant à travers le feuillage grêle des acacias
environnaient Honorine de ce nimbe jaune et fluide que Raphaël et
Titien, seuls parmi tous les peintres, ont su peindre autour de la
Vierge. Des yeux bruns exprimaient à la fois la tendresse et la gaieté,
leur éclat se reflétait jusque sur le visage, à travers de longs cils
abaissés. Par le mouvement de ses paupières soyeuses, Honorine vous
jetait un charme, tant il y avait de sentiment, de majesté, de terreur,
de mépris dans sa manière de relever ou d'abaisser ce voile de l'âme.
Enfin, elle pouvait vous glacer ou vous animer par un regard. Ses
cheveux cendrés, rattachés négligemment sur sa tête, lui dessinaient un
front de poëte, large, puissant, rêveur. La bouche était entièrement
voluptueuse. Enfin, privilége rare en France, mais commun en Italie,
toutes les lignes, les contours de cette tête avaient un caractère de
noblesse qui devait arrêter les outrages du temps. Quoique svelte,
Honorine n'était pas maigre, et ses formes me semblèrent être de
celles qui réveillent encore l'amour quand il se croit épuisé. Elle
méritait bien l'épithète de mignonne, car elle appartenait à ce genre
de petites femmes souples qui se laissent prendre, flatter, quitter
et reprendre comme des chattes. Ses petits pieds que j'entendis sur
le sable y faisaient un bruit léger qui leur était propre et qui
s'harmoniait au bruissement de la robe; il en résultait une musique
féminine qui se gravait dans le cœur et devait se distinguer entre
la démarche de mille femmes. Son port rappelait tous ses quartiers de
noblesse avec tant de fierté, que dans les rues les prolétaires les
plus audacieux devaient se ranger pour elle. Gaie, tendre, fière et
imposante, on ne la comprenait pas autrement que douée de ces qualités
qui semblent s'exclure, et qui la laissaient néanmoins enfant. Mais
l'enfant pouvait devenir forte comme l'ange; et, comme l'ange, une fois
blessée dans sa nature, elle devait être implacable. La froideur sur
ce visage était sans doute la mort pour ceux à qui ses yeux avaient
souri, pour qui ses lèvres s'étaient dénouées, pour ceux dont l'âme
avait accueilli la mélodie de cette voix qui donnait à la parole la
poésie du chant par des accentuations particulières. En sentant le
parfum de violette qu'elle exhalait, je compris comment le souvenir de
cette femme avait cloué le comte au seuil de la Débauche, et comme on
ne pouvait jamais oublier celle qui vraiment était une fleur pour le
toucher, une fleur pour le regard, une fleur pour l'odorat, une fleur
céleste pour l'âme... Honorine inspirait le dévouement, un dévouement
chevaleresque et sans récompense. On se disait en la voyant: «Pensez,
je devinerai; parlez, j'obéirai. Si ma vie, perdue dans un supplice,
peut vous procurer un jour de bonheur, prenez ma vie: je sourirai comme
les martyrs sur leurs bûchers, car j'apporterai cette journée à Dieu
comme un gage auquel obéit un père en reconnaissant une fête donnée à
son enfant.» Bien des femmes se composent une physionomie et arrivent à
produire des effets semblables à ceux qui vous eussent saisi à l'aspect
de la comtesse; mais chez elle tout procédait d'un délicieux naturel,
et ce naturel inimitable allait droit au cœur. Si je vous en parle
ainsi, c'est qu'il s'agit uniquement de son âme, de ses pensées, des
délicatesses de son cœur, et que vous m'eussiez reproché de ne pas
vous l'avoir crayonnée. Je faillis oublier mon rôle d'homme quasi fou,
brutal et peu chevaleresque.--«On m'a dit, madame, que vous aimiez les
fleurs.--Je suis ouvrière fleuriste, monsieur, répondit-elle. Après
avoir cultivé les fleurs, je les copie, comme une mère qui serait assez
artiste pour se donner le plaisir de peindre ses enfants... N'est-ce
pas assez vous dire que je suis pauvre et hors d'état de payer la
concession que je veux obtenir de vous.--Et comment, repris-je avec
la gravité d'un magistrat, une personne qui semble aussi distinguée
que vous exerce-t-elle un pareil état? Avez-vous donc comme moi des
raisons pour occuper vos doigts afin de ne pas laisser travailler votre
tête?--Restons sur le mur mitoyen, répondit-elle en souriant.--Mais
nous sommes aux fondations, dis-je. Ne faut-il pas que je sache, de
nos deux douleurs, ou, si vous voulez, de nos deux manies, laquelle
doit céder le pas à l'autre?... Ah! le joli bouquet de narcisses!
elles sont aussi fraîches que cette matinée!» Je vous déclare qu'elle
s'était créé comme un musée de fleurs et d'arbustes, où le soleil seul
pénétrait, dont l'arrangement était dicté par un génie artiste et que
le plus insensible des propriétaires aurait respecté. Les masses de
fleurs, étagées avec une science de fleuriste ou disposées en bouquets,
produisaient des effets doux à l'âme. Ce jardin recueilli, solitaire,
exhalait des baumes consolateurs et n'inspirait que de douces
pensées, des images gracieuses, voluptueuses même. On y reconnaissait
cette ineffaçable signature que notre vrai caractère imprime en
toutes choses quand rien ne nous contraint d'obéir aux diverses
hypocrisies, d'ailleurs nécessaires, qu'exige la Société. Je regardais
alternativement le monceau de narcisses et la comtesse, en paraissant
plus amoureux des fleurs que d'elle, pour jouer mon rôle.--«Vous aimez
donc bien les fleurs? me dit-elle.--C'est, lui dis-je, les seuls êtres
qui ne trompent pas nos soins et notre tendresse.» Je fis une tirade si
violente en établissant un parallèle entre la botanique et le monde,
que nous nous trouvâmes à mille lieues du mur mitoyen, et que la
comtesse dut me prendre pour un être souffrant, blessé, digne de pitié.
Néanmoins, après une demi-heure, ma voisine me ramena naturellement
à la question; car les femmes, quand elles n'aiment pas, ont toutes
le sang-froid d'un vieil avoué.--«Si vous voulez laisser subsister le
palis, lui dis-je, vous apprendrez tous les secrets de culture que je
veux cacher, car je cherche le dahlia bleu, la rose bleue, je suis fou
des fleurs bleues. Le bleu n'est-il pas la couleur favorite des belles
âmes? Nous ne sommes ni l'un ni l'autre chez nous: autant vaudrait y
mettre une petite porte à claire-voie qui réunirait nos jardins...
Vous aimez les fleurs, vous verrez les miennes, je verrai les vôtres.
Si vous ne recevez personne, je ne suis visité que par mon oncle, le
curé des Blancs-Manteaux.--Non, dit-elle, je ne veux donner à personne
le droit d'entrer dans mon jardin, chez moi, à toute heure. Venez-y,
vous serez toujours reçu, comme un voisin avec qui je veux vivre en
bonnes relations; mais j'aime trop ma solitude pour la grever d'une
dépendance quelconque.--Comme vous voudrez!» dis-je. Et je sautai d'un
bond par-dessus le palis.--«A quoi sert une porte?» m'écriai-je quand
je fus sur mon terrain en revenant à la comtesse et la narguant par un
geste, par une grimace de fou. Je restai quinze jours sans paraître
penser à ma voisine. Vers la fin du mois de mai, par une belle soirée,
il se trouva que nous étions chacun d'un côté du palis, nous promenant
à pas lents. Arrivés au bout, il fallut bien échanger quelques paroles
de politesse; elle me trouva si profondément accablé, plongé dans une
rêverie si douloureuse, qu'elle me parla d'espérance en me jetant des
phrases qui ressemblaient à ces chants par lesquels les nourrices
endorment les enfants. Enfin je franchis la haie, et me trouvai pour
la seconde fois près d'elle. La comtesse me fit entrer chez elle
en voulant apprivoiser ma douleur. Je pénétrai donc enfin dans ce
sanctuaire où tout était en harmonie avec la femme que j'ai tâché de
vous dépeindre. Il y régnait une exquise simplicité. A l'intérieur, ce
pavillon était bien la bonbonnière inventée par l'art du dix-huitième
siècle pour les jolies débauches d'un grand seigneur. La salle à
manger, sise au rez-de-chaussée, était couverte de peintures à fresque
représentant des treillages de fleurs d'une admirable et merveilleuse
exécution. La cage de l'escalier offrait de charmantes décorations en
camaïeu. Le petit salon, qui faisait face à la salle à manger, était
prodigieusement dégradé; mais la comtesse y avait tendu des tapisseries
pleines de fantaisies et provenant d'anciens paravents. Une salle
de bain y attenait. Au-dessus, il n'y avait qu'une chambre avec son
cabinet de toilette et une bibliothèque métamorphosée en atelier.
La cuisine était cachée dans les caves sur lesquelles le pavillon
s'élevait, car il fallait y monter par un perron de quelques marches.
Les balustres de la galerie et ses guirlandes de fleurs Pompadour
déguisaient la toiture, dont on ne voyait que les bouquets de plomb.
On se trouvait dans ce séjour à cent lieues de Paris. Sans le sourire
amer qui se jouait parfois sur les belles lèvres rouges de cette femme
pâle, on aurait pu croire au bonheur de cette violette ensevelie dans
sa forêt de fleurs. Nous arrivâmes en quelques jours à une confiance
engendrée par le voisinage et par la certitude où fut la comtesse de ma
complète indifférence pour les femmes. Un regard aurait tout compromis,
et jamais je n'eus une pensée pour elle dans les yeux! Honorine voulut
voir en moi comme un vieil ami. Ses manières avec moi procédèrent
d'une sorte de compassion. Ses regards, sa voix, ses discours, tout
disait qu'elle était à mille lieues des coquetteries que la femme la
plus sévère se fût peut-être permises en pareil cas. Elle me donna
bientôt le droit de venir dans le charmant atelier où elle faisait ses
fleurs, une retraite pleine de livres et de curiosités, parée comme
un boudoir, et où la richesse relevait la vulgarité des instruments
du métier. La comtesse avait, à la longue, poétisé, pour ainsi dire,
ce qui est l'antipode de la poésie, une fabrique. Peut-être, de tous
les ouvrages que puissent faire les femmes, les fleurs artificielles
sont-elles celui dont les détails leur permettent de déployer le plus
de grâces. Pour colorier, une femme doit rester penchée sur une table
et s'adonner, avec une certaine attention, à cette demi-peinture. La
tapisserie, faite comme doit la faire une ouvrière qui veut gagner sa
vie, est une cause de pulmonie ou de déviation de l'épine dorsale. La
gravure des planches de musique est un des travaux les plus tyranniques
par sa minutie, par le soin, par la compréhension qu'il exige. La
couture, la broderie ne donnent pas trente sous par jour. Mais la
fabrication des fleurs et celle des modes nécessitent une multitude
de mouvements, de gestes, des idées même qui laissent une jolie femme
dans sa sphère: elle est encore elle-même, elle peut causer, rire,
chanter ou penser. Certes, il y avait un sentiment de l'art dans la
manière dont la comtesse disposait sur une longue table de sapin jaune
les myriades de pétales colorés qui servaient à composer les fleurs
qu'elle avait décidées. Les godets à couleur étaient de porcelaine
blanche, et toujours propres, rangés de façon à permettre à l'œil de
trouver aussitôt la nuance voulue dans la gamme des tons. La noble
artiste économisait ainsi son temps. Un joli meuble d'ébène, incrusté
d'ivoire, aux cent tiroirs vénitiens, contenait les matrices d'acier
avec lesquelles elle frappait ses feuilles ou certains pétales. Un
magnifique bol japonais contenait la colle qu'elle ne laissait jamais
aigrir, et auquel elle avait fait adapter un couvercle à charnière
si léger, si mobile, qu'elle le soulevait du bout du doigt. Le fil
d'archal, le laiton se cachaient dans un petit tiroir de sa table
de travail, devant elle. Sous ses yeux s'élevait, dans un verre de
Venise, épanoui comme un calice sur sa tige, le modèle vivant de la
fleur avec laquelle elle essayait de lutter. Elle se passionnait pour
les chefs-d'œuvre, elle abordait les ouvrages les plus difficiles,
les grappes, les corolles les plus menues, les bruyères, les nectaires
aux nuances les plus capricieuses. Ses mains, aussi agiles que sa
pensée, allaient de sa table à sa fleur, comme celles d'un artiste
sur les touches d'un piano. Ses doigts semblaient être _fées_, pour
se servir d'une expression de Perrault, tant ils cachaient, sous la
grâce du geste, les différentes forces de torsion, d'application, de
pesanteur nécessaires à cette œuvre, en mesurant avec la lucidité
de l'instinct chaque mouvement au résultat. Je ne me lassais pas de
l'admirer montant une fleur dès que les éléments s'en trouvaient
rassemblés devant elle, et cotonnant, perfectionnant une tige, y
attachant les feuilles. Elle déployait le génie des peintres dans
ses audacieuses entreprises, elle copiait des feuilles flétries, des
feuilles jaunes; elle luttait avec les fleurs des champs, de toutes
les plus naïves, les plus compliquées dans leur simplicité.--«Cet art,
me disait-elle, est dans l'enfance. Si les Parisiennes avaient un peu
du génie que l'esclavage du harem exige chez les femmes de l'Orient,
elles donneraient tout un langage aux fleurs posées sur leur tête.
J'ai fait, pour ma satisfaction d'artiste, des fleurs fanées avec les
feuilles couleur bronze florentin comme il s'en trouve après ou avant
l'hiver... Cette couronne, sur une tête de jeune femme dont la vie est
manquée, ou qu'un chagrin secret dévore, manquerait-elle de poésie?
Combien de choses une femme ne pourrait-elle pas dire avec sa coiffure?
N'y a-t-il pas des fleurs pour les bacchantes ivres, des fleurs pour
les sombres et rigides dévotes, des fleurs soucieuses pour les femmes
ennuyées? La botanique exprime, je crois, toutes les sensations et
les pensées de l'âme, même les plus délicates!» Elle m'employait à
frapper ses feuilles, à des découpages, à des préparations de fil
de fer pour les tiges. Mon prétendu désir de distraction me rendit
promptement habile. Nous causions tout en travaillant. Quand je
n'avais rien à faire, je lui lisais les nouveautés, car je ne devais
pas perdre de vue mon rôle, et je jouais l'homme fatigué de la vie,
épuisé de chagrins, morose, sceptique, âpre. Mon personnage me valait
d'adorables plaisanteries sur la ressemblance purement physique, moins
le pied bot, qui se trouvait entre lord Byron et moi. Il passait pour
constant que ses malheurs à elle, sur lesquels elle voulait garder le
plus profond silence, effaçaient les miens, quoique déjà les causes
de ma misanthropie eussent pu satisfaire Young et Job. Je ne vous
parlerai pas des sentiments de honte qui me torturaient en me mettant
au cœur, comme les pauvres de la rue, de fausses plaies pour exciter
la pitié de cette adorable femme. Je compris bientôt l'étendue de mon
dévouement en comprenant toute la bassesse des espions. Les témoignages
de sympathie que je recueillis alors eussent consolé les plus grandes
infortunes. Cette charmante créature, sevrée du monde, seule depuis
tant d'années, ayant en dehors de l'amour des trésors d'affection à
dépenser, elle me les offrit avec d'enfantines effusions, avec une
pitié qui certes eût rempli d'amertume le roué qui l'aurait aimée; car,
hélas! elle était tout charité, tout compatissance. Son renoncement
à l'amour, son effroi de ce qu'on appelle le bonheur pour la femme,
éclataient avec autant de force que de naïveté. Ces heureuses journées
me prouvèrent que l'amitié des femmes est de beaucoup supérieure à leur
amour. Je m'étais fait arracher les confidences de mes chagrins avec
autant de simagrées que s'en permettent les jeunes personnes avant
de s'asseoir au piano, tant elles ont la conscience de l'ennui qui
s'ensuit. Comme vous le devinez, la nécessité de vaincre ma répugnance
à parler avait forcé la comtesse à serrer les liens de notre intimité;
mais elle retrouvait si bien en moi sa propre antipathie contre
l'amour, qu'elle me parut heureuse du hasard qui lui avait envoyé
dans son île déserte une espèce de _Vendredi_. Peut-être la solitude
commençait-elle à lui peser. Néanmoins, elle était sans la moindre
coquetterie, elle n'avait plus rien de la femme, elle ne se sentait un
cœur, me disait-elle, que dans le monde idéal où elle se réfugiait.
Involontairement je comparais entre elles ces deux existences, celle
du comte, tout action, tout agitation, tout émotion; celle de la
comtesse, tout passivité, tout inactivité, tout immobilité. La femme
et l'homme obéissaient admirablement à leur nature. Ma misanthropie
autorisait contre les hommes et contre les femmes de cyniques sorties
que je me permettais en espérant amener Honorine sur le terrain des
aveux; mais elle ne se laissait prendre à aucun piége, et je commençais
à comprendre _cet entêtement de mule_, plus commun qu'on ne le pense
chez les femmes.--«Les Orientaux ont raison, lui dis-je un soir, de
vous renfermer en ne vous considérant que comme les instruments de
leurs plaisirs. L'Europe est bien punie de vous avoir admises à faire
partie du monde, et de vous y accepter sur un pied d'égalité. Selon
moi, la femme est l'être le plus improbe et le plus lâche qui puisse
se rencontrer. Et c'est là, d'ailleurs, d'où lui viennent ses charmes:
le beau plaisir de chasser un animal domestique! Quand une femme a
inspiré une passion à un homme, elle lui est toujours sacrée, elle est,
à ses yeux, revêtue d'un privilége imprescriptible. Chez l'homme, la
reconnaissance pour les plaisirs passés est éternelle. S'il retrouve
sa maîtresse ou vieille ou indigne de lui, cette femme a toujours des
droits sur son cœur; mais, pour vous autres, un homme que vous avez
aimé n'est plus rien; bien plus, il a un tort impardonnable, celui de
vivre!... Vous n'osez pas l'avouer; mais vous avez toutes au cœur
la pensée que les calomnies populaires appelées tradition prêtent à
la dame de la tour de Nesle: Quel dommage qu'on ne puisse se nourrir
d'amour comme on se nourrit de fruits! et que, d'un repas fait, il
ne puisse pas ne vous rester que le sentiment du plaisir!...--Dieu,
dit-elle, a sans doute réservé ce bonheur parfait pour le paradis.
Mais, reprit-elle, si votre argumentation vous semble très spirituelle,
elle a pour moi le malheur d'être fausse. Qu'est-ce que c'est que des
femmes qui s'adonnent à plusieurs amours? me demanda-t-elle en me
regardant comme la Vierge d'Ingres regarde Louis XIII lui offrant son
royaume.--Vous êtes une comédienne de bonne foi, lui répondis-je,
car vous venez de me jeter de ces regards qui feraient la gloire
d'une actrice. Mais, belle comme vous êtes, vous avez aimé; donc vous
oubliez.--Moi, répondit-elle en éludant ma question, je ne suis pas une
femme, je suis une religieuse arrivée à soixante-douze ans.--Comment
alors pouvez-vous affirmer avec autant d'autorité que vous sentez plus
vivement que moi? Le malheur pour les femmes n'a qu'une forme, elles
ne comptent pour des infortunes que les déceptions du cœur.» Elle me
regarda d'un air doux, et fit comme toutes les femmes qui, pressées
entre les deux portes d'un dilemme, ou saisies par les griffes de la
vérité, n'en persistent pas moins dans leur vouloir, elle me dit:--«Je
suis religieuse, et vous me parlez d'un monde où je ne puis plus mettre
les pieds.--Pas même par la pensée? lui dis-je.--Le monde est-il si
digne d'envie? répondit-elle. Oh! quand ma pensée s'égare, elle va
plus haut... L'ange de la perfection, le beau Gabriel, chante souvent
dans mon cœur, fit-elle. Je serais riche, je n'en travaillerais pas
moins pour ne pas monter trop souvent sur les ailes diaprées de l'Ange
et aller dans le royaume de la fantaisie. Il y a des contemplations
qui nous perdent, nous autres femmes! Je dois à mes fleurs beaucoup de
tranquillité, quoiqu'elles ne réussissent pas toujours à m'occuper.
En de certains jours j'ai l'âme envahie par une attente sans objet;
je ne puis bannir une pensée qui s'empare de moi, qui semble alourdir
mes doigts. Je crois qu'il se prépare un grand événement, que ma vie
va changer; j'écoute dans le vague, je regarde aux ténèbres, je suis
sans goût pour mes travaux, et je retrouve, après mille fatigues, la
vie... la vie ordinaire. Est-ce un pressentiment du ciel, voilà ce que
je me demande!...» Après trois mois de lutte entre deux diplomates
cachés sous la peau d'une mélancolie juvénile, et une femme que le
dégoût rendait invincible, je dis au comte qu'il paraissait impossible
de faire sortir cette tortue de dessous sa carapace, il fallait casser
l'écaille. La veille, dans une dernière discussion tout amicale, la
comtesse s'était écriée:--«Lucrèce a écrit avec son poignard et son
sang le premier mot de la charte des femmes: _Liberté_!» Le comte
me donna dès lors carte blanche--«J'ai vendu cent francs les fleurs
et les bonnets que j'ai faits cette semaine!» me dit joyeusement
Honorine un samedi soir où je vins la trouver dans ce petit salon du
rez-de-chaussée dont les dorures avaient été remises à neuf par le
faux propriétaire. Il était dix heures. Un crépuscule de juillet et
une lune magnifique apportaient leurs nuageuses clartés. Des bouffées
de parfums mélangés caressaient l'âme, la comtesse faisait tintinnuler
dans sa main les cinq pièces d'or d'un faux commissionnaire en modes,
autre compère d'Octave, qu'un juge, monsieur Popinot, lui avait trouvé.

--«Gagner sa vie en s'amusant, dit-elle, être libre, quand les hommes,
armés de leurs lois, ont voulu nous faire esclaves! Oh! chaque
samedi j'ai des accès d'orgueil. Enfin, j'aime les pièces d'or de
monsieur Gaudissart autant que lord Byron, votre Sosie, aimait celles
de Murray.--Ceci n'est guère le rôle d'une femme, repris-je.--Bah!
suis-je une femme? Je suis un garçon doué d'une âme tendre, voilà tout;
un garçon qu'aucune femme ne peut tourmenter...--Votre vie est une
négation de tout votre être, répondis-je. Comment, vous pour qui Dieu
dépensa ses plus curieux trésors d'amour et de beauté, ne désirez-vous
pas parfois...--Quoi? dit-elle, assez inquiète d'une phrase qui,
pour la première fois, démentait mon rôle.--Un joli enfant à cheveux
bouclés, allant, venant parmi ces fleurs, comme une fleur de vie et
d'amour, vous criant: «Maman!...» J'attendis une réponse. Un silence un
peu trop prolongé me fit apercevoir le terrible effet de mes paroles
que l'obscurité m'avait caché. Inclinée sur son divan, la comtesse
était non pas évanouie, mais froidie par une attaque nerveuse dont le
premier frémissement, doux comme tout ce qui émanait d'elle, avait
ressemblé, dit-elle plus tard, à l'envahissement du plus subtil des
poisons. J'appelai madame Gobain, qui vint et emporta sa maîtresse,
la mit sur son lit, la délaça, la déshabilla, la rendit non pas à la
vie, mais au sentiment d'une horrible douleur. Je me promenais en
pleurant dans l'allée qui longeait le pavillon, en doutant du succès.
Je voulais résigner ce rôle d'oiseleur, si imprudemment accepté.
Madame Gobain, qui descendit et me trouva le visage baigné de larmes,
remonta promptement pour dire à la comtesse:--«Madame, que s'est-il
donc passé? monsieur Maurice pleure à chaudes larmes et comme un
enfant?» Stimulée par la dangereuse interprétation que pouvait recevoir
notre mutuelle attitude, elle trouva des forces surhumaines, prit un
peignoir, redescendit et vint à moi.--«Vous n'êtes pas la cause de
cette crise, me dit-elle; je suis sujette à des spasmes, des espèces
de crampes au cœur!...--Et vous voulez me taire vos chagrins?... lui
dis-je en essuyant mes larmes et avec cette voix qui ne se feint
pas. Ne venez-vous pas de m'apprendre que vous avez été mère, que
vous avez eu la douleur de perdre votre enfant?--Marie! cria-t-elle
brusquement en sonnant. La Gobain se présenta.--De la lumière et le
thé,» lui dit-elle avec le sang-froid d'une lady harnachée d'orgueil
par cette atroce éducation britannique que vous savez. Quand la Gobain
eut allumé les bougies et fermé les persiennes, la comtesse m'offrit
un visage muet; déjà, son indomptable fierté, sa gravité de sauvage
avaient repris leur empire; elle me dit:--«Savez-vous pourquoi j'aime
tant lord Byron?... Il a souffert comme souffrent les animaux. A quoi
bon la plainte quand elle n'est pas une élégie comme celle de Manfred,
une moquerie amère comme celle de don Juan, une rêverie comme celle de
Childe-Harold? On ne saura rien de moi!... Mon cœur est un poëme que
j'apporte à Dieu!--Si je voulais... dis-je.--Si? répéta-t-elle.--Je
ne m'intéresse à rien, répondis-je, je ne puis pas être curieux;
mais, si je le voulais, je saurais demain tous vos secrets.--Je
vous en défie! me dit-elle avec une anxiété mal déguisée.--Est-ce
sérieux?--Certes, me dit-elle en hochant la tête, je dois savoir si
ce crime est possible.--D'abord, madame, répondis-je en lui montrant
ses mains, ces jolis doigts, qui disent assez que vous n'êtes pas une
jeune fille, étaient-ils faits pour le travail? Puis, vous nommez-vous
madame Gobain? vous qui devant moi, l'autre jour, avez, en recevant une
lettre, dit à Marie: «Tiens, c'est pour toi.» Marie est la vraie madame
Gobain. Donc, vous cachez votre nom sous celui de votre intendante.
Oh! madame, de moi, ne craignez rien. Vous avez en moi l'ami le plus
dévoué que vous aurez jamais.... _Ami_, entendez-vous bien? Je donne à
ce mot sa sainte et touchante acception, si profanée en France où nous
en baptisons nos ennemis. Cet ami, qui vous défendrait contre tout,
vous veut aussi heureuse que doit l'être une femme comme vous. Qui sait
si la douleur que je vous ai causée involontairement n'est pas une
action volontaire?--Oui, reprit-elle avec une audace menaçante, je le
veux, devenez curieux, et dites-moi tout ce que vous pourrez apprendre
sur moi; mais... fit-elle en levant le doigt, vous me direz aussi par
quels moyens vous aurez eu ces renseignements. La conservation du
faible bonheur dont je jouis ici dépend de vos démarches.--Cela veut
dire que vous vous enfuirez...--A tire-d'aile! s'écria-t-elle, et dans
le Nouveau-Monde...--Où vous serez, repris-je en l'interrompant, à la
merci de la brutalité des passions que vous inspirerez. N'est-il pas de
l'essence du génie et de la beauté de briller, d'attirer les regards,
d'exciter les convoitises et les méchancetés? Paris est le désert sans
les Bédouins; Paris est le seul lieu du monde où l'on puisse cacher sa
vie quand on doit vivre de son travail. De quoi vous plaignez-vous?
Que suis-je? un domestique de plus, je suis monsieur Gobain, voilà
tout. Si vous avez quelque duel à soutenir, un témoin peut vous
être nécessaire.--N'importe, sachez qui je suis. J'ai déjà dit: _je
veux_! maintenant je vous en prie, reprit-elle avec une grâce (que
vous avez à commandement, fit le consul en regardant les femmes).--Eh
bien! demain à pareille heure je vous dirai ce que j'aurai découvert,
lui répondis-je. Mais n'allez pas me prendre en haine? Agiriez-vous
comme les autres femmes?--Que font les autres femmes?...--Elles nous
ordonnent d'immenses sacrifices, et quand ils sont accomplis, elles
nous les reprochent, quelque temps après, comme une injure.--Elles ont
raison, si ce qu'elles ont demandé vous a paru _des sacrifices_...
reprit-elle avec malice.--Remplacez le mot sacrifice par le mot
efforts, et...--Ce sera, fit-elle, une impertinence.--Pardonnez-moi,
lui dis-je, j'oubliais que la femme et le pape sont infaillibles.--Mon
Dieu, dit-elle, après une longue pause, deux mots seulement peuvent
troubler cette paix si chèrement achetée et dont je jouis comme d'une
fraude...» Elle se leva, ne fit plus attention à moi.--«Où aller?
dit-elle. Que devenir?... Faudra-t-il quitter cette douce retraite,
arrangée avec tant de soin pour y finir mes jours?--Y finir vos jours?
lui dis-je avec un effroi visible. N'avez-vous donc jamais pensé qu'il
viendrait un moment où vous ne pourriez plus travailler, où le prix
des fleurs et des modes baissera par la concurrence?...--J'ai déjà
mille écus d'économies, dit-elle.--Mon Dieu! combien de privations
cette somme ne représente-t-elle pas?... m'écriai-je.--A demain, me
dit-elle, laissez-moi. Ce soir, je ne suis plus moi-même, je veux être
seule. Ne dois-je pas recueillir mes forces, en cas de malheur; car,
si vous saviez quelque chose, d'autres que vous seraient instruits, et
alors.... Adieu, dit-elle d'un ton bref et avec un geste impératif.--A
demain le combat,» répondis-je en souriant, afin de ne pas perdre le
caractère d'insouciance que je donnais à cette scène. Mais en sortant
par la longue avenue, je répétai: A demain le combat! Et le comte que
j'allai, comme tous les soirs, trouver sur le boulevard, s'écria de
même: A demain le combat! L'anxiété d'Octave égalait celle d'Honorine.
Nous restâmes, le comte et moi, jusqu'à deux heures du matin à nous
promener le long des fossés de la Bastille, comme deux généraux qui,
la veille d'une bataille, évaluent toutes les chances, examinent le
terrain, et reconnaissent qu'au milieu de la lutte la victoire dépend
d'un hasard à saisir. Ces deux êtres séparés violemment allaient
veiller tous deux, l'un dans l'espérance, l'autre dans l'angoisse d'une
réunion. Les drames de la vie ne sont pas dans les circonstances,
ils sont dans les sentiments, ils se jouent dans le cœur, ou, si
vous voulez, dans ce monde immense que nous devons nommer le _Monde
Spirituel_. Octave et Honorine agissaient, vivaient uniquement dans
ce monde des grands esprits. Je fus exact. A dix heures du soir, pour
la première fois, on m'admit dans une charmante chambre, blanche et
bleue, dans le nid de cette colombe blessée. La comtesse me regarda,
voulut me parler et fut atterrée par mon air respectueux.--«Madame la
comtesse...» lui dis-je en souriant avec gravité. La pauvre femme,
qui s'était levée, retomba sur son fauteuil et y resta plongée dans
une attitude de douleur que j'aurais voulu voir saisie par un grand
peintre.--«Vous êtes, dis-je en continuant, la femme du plus noble
et du plus considéré des hommes, d'un homme qu'on trouve grand, mais
qui l'est bien plus envers vous qu'il ne l'est aux yeux de tous. Vous
et lui, vous êtes deux grands caractères. Où croyez-vous être ici?
lui demandai-je.--Chez moi, répondit-elle en ouvrant des yeux que
l'étonnement rend fixes.--Chez le comte Octave! répondis-je. Nous
sommes joués. Monsieur Lenormand, le greffier de la Cour, n'est pas
le vrai propriétaire, mais le prête-nom de votre mari. L'admirable
tranquillité dont vous jouissez est l'ouvrage du comte, l'argent que
vous gagnez vient du comte dont la protection descend aux plus menus
détails de votre existence. Votre mari vous a sauvée aux yeux du
monde, il a donné des motifs plausibles à votre absence, il espère
ostensiblement ne pas vous avoir perdue dans le naufrage de _la
Cécile_, vaisseau sur lequel vous vous êtes embarquée pour aller à la
Havane, pour une succession à recueillir d'une vieille parente qui
aurait pu vous oublier; vous y êtes allée en compagnie de deux femmes
de sa famille et d'un vieil intendant! Le comte dit avoir envoyé
des agents sur les lieux et avoir reçu des lettres qui lui donnent
beaucoup d'espoir... Il prend pour vous cacher à tous les regards
autant de précautions que vous en prenez vous-même... Enfin, il vous
obéit...--Assez, répondit-elle. Je ne veux plus savoir qu'une seule
chose. De qui tenez-vous ces détails?--Eh! mon Dieu, madame, mon oncle
a placé chez le commissaire de police de ce quartier un jeune homme
sans fortune en qualité de secrétaire. Ce jeune homme m'a tout dit. Si
vous quittiez ce pavillon ce soir, furtivement, votre mari saurait où
vous iriez, et sa protection vous suivrait partout. Comment une femme
d'esprit a-t-elle pu croire que des marchands pouvaient acheter des
fleurs et des bonnets aussi cher qu'ils les vendent? Demandez mille
écus d'un bouquet, vous les aurez! Jamais tendresse de mère ne fut plus
ingénieuse que celle de votre mari. J'ai su par le concierge de votre
maison que le comte vient souvent, derrière la haie, quand tout repose,
voir la lumière de votre lampe de nuit! Votre grand châle de cachemire
vaut six mille francs... Votre marchande à la toilette vous vend du
vieux qui vient des meilleures fabriques... Enfin, vous réalisez ici
Vénus dans les filets de Vulcain; mais vous êtes emprisonnée seule, et
par les inventions d'une générosité sublime, sublime depuis sept ans
et à toute heure.» La comtesse tremblait comme tremble une hirondelle
prise, et qui, dans la main où elle est, tend le cou, regarde autour
d'elle d'un œil fauve. Elle était agitée par une convulsion nerveuse
et m'examinait par un regard défiant. Ses yeux secs jetaient une lueur
presque chaude; mais elle était femme!... il y eut un moment où les
larmes se firent jour, et elle pleura, non pas qu'elle fût touchée,
elle pleura de son impuissance, elle pleura de désespoir. Elle se
croyait indépendante et libre, le mariage pesait sur elle comme la
prison sur le captif.--«J'irai, disait-elle à travers ses larmes, il
m'y force, j'irai là où, certes, personne ne me suivra!--Ah! dis-je,
vous voulez vous tuer..... Tenez, madame, vous devez avoir des raisons
bien puissantes pour ne pas vouloir revenir chez le comte Octave.--Oh!
certes!--Eh bien! dites-les-moi, dites-les à mon oncle; vous aurez
en nous deux conseillers dévoués. Si mon oncle est prêtre dans un
confessionnal, il ne l'est jamais dans un salon. Nous vous écouterons,
nous essaierons de trouver une solution aux problèmes que vous poserez;
et si vous êtes la dupe ou la victime de quelque malentendu, peut-être
pourrons-nous le faire cesser. Votre âme me semble pure; mais si vous
avez commis une faute, elle est bien expiée... Enfin, songez que vous
avez en moi l'ami le plus sincère. Si vous voulez vous soustraire
à la tyrannie du comte, je vous en donnerai les moyens, il ne vous
trouvera jamais.--Oh! il y a le couvent, dit-elle.--Oui, mais le comte,
devenu Ministre d'État, vous ferait refuser par tous les couvents du
monde. Quoiqu'il soit bien puissant, je vous sauverai de lui... mais...
quand vous m'aurez démontré que vous ne pouvez pas, que vous ne devez
pas revenir à lui. Oh! ne croyez pas que vous fuiriez sa puissance
pour tomber sous la mienne, repris-je en recevant d'elle un regard
horrible de défiance et plein de noblesse exagérée. Vous aurez la
paix, la solitude et l'indépendance; enfin, vous serez aussi libre et
aussi respectée que si vous étiez une vieille fille laide et méchante.
Je ne pourrai pas, moi-même, vous voir sans votre consentement.--Et
comment? par quels moyens?--Ceci, madame, est mon secret. Je ne vous
trompe point, soyez-en certaine. Démontrez-moi que cette vie est la
seule que vous puissiez mener, qu'elle est préférable à celle de la
comtesse Octave, riche, honorée, dans un des plus beaux hôtels de
Paris, chérie de son mari, mère heureuse.... et je vous donne gain de
cause....--Mais, dit-elle, est-ce jamais un homme qui me comprendra!...

--Non, répondis-je. Aussi ai-je appelé la Religion pour nous juger.
Le curé des Blancs-Manteaux est un saint de soixante-quinze ans. Mon
oncle n'est pas le Grand Inquisiteur, il est saint Jean; mais il se
fera Fénelon pour vous, le Fénelon qui disait au duc de Bourgogne:
«Mangez un veau le vendredi; mais soyez chrétien, monseigneur?»--Allez,
monsieur, le couvent est ma dernière ressource et mon seul asile.
Il n'y a que Dieu pour me comprendre. Aucun homme, fût-il saint
Augustin, le plus tendre des pères de l'Église, ne pourrait entrer
dans les scrupules de ma conscience, qui pour moi sont les cercles
infranchissables de l'enfer de Dante. Un autre que mon mari, un autre,
quelque indigne qu'il fût de cette offrande, a eu tout mon amour! Il
ne l'a pas eu, car il ne l'a pas pris; je le lui ai donné comme une
mère donne à son enfant un jouet merveilleux que l'enfant brise. Il
n'y avait pas deux amours pour moi. L'amour pour certaines âmes ne
s'essaie pas: ou il est, ou il n'est pas. Quand il se montre, quand il
se lève, il est tout entier. Eh bien! cette vie de dix-huit mois a été
pour moi une vie de dix-huit ans, j'y ai mis toutes les facultés de mon
être, elles ne se sont pas appauvries par leur effusion, elles se sont
épuisées dans cette intimité trompeuse où moi seule étais franche.
La coupe du bonheur n'est pas vide, monsieur, elle est vidée!... rien
ne peut plus la remplir, car elle est brisée. Je suis hors de combat,
je n'ai plus d'armes... Après m'être ainsi livrée tout entière, que
suis-je? le rebut d'une fête. On ne m'a donné qu'un nom, Honorine,
comme je n'avais qu'un cœur. Mon mari a eu la jeune fille, un indigne
amant a eu la femme, il n'y a plus rien! Me laisser aimer?... voilà
le grand mot que vous allez me dire. Oh! je suis encore quelque
chose, et je me révolte à l'idée d'être une prostituée! Oui, j'ai vu
clair à la lueur de l'incendie; et, tenez... je concevrais de céder à
l'amour d'un autre; mais à Octave?... oh! jamais.--Oh! vous l'aimez,
lui dis-je.--Je l'estime, je le respecte, je le vénère, il ne m'a pas
fait le moindre mal; il est bon, il est tendre; mais je ne puis plus
aimer... D'ailleurs, dit-elle, ne parlons plus de ceci. La discussion
amoindrit tout. Je vous exprimerai par écrit mes idées à ce sujet; car,
en ce moment, elles m'étouffent, j'ai la fièvre, je suis les pieds dans
les cendres de mon Paraclet. Tout ce que je vois, ces choses que je
croyais conquises par mon travail me rappellent maintenant tout ce que
je voulais oublier. Ah! c'est à fuir d'ici, comme je m'en suis allée
de ma maison.--Pour aller où? dis-je. Une femme peut-elle exister sans
protecteur? Est-ce à trente ans, dans toute la gloire de la beauté,
riche de forces que vous ne soupçonnez pas, pleine de tendresses à
donner, que vous irez vivre au désert où je puis vous cacher?... Soyez
en paix. Le comte, qui en cinq ans ne s'est pas fait apercevoir ici,
n'y pénétrera jamais que de votre consentement. Vous avez sa sublime
vie pendant neuf ans pour garantie de votre tranquillité. Vous pouvez
donc délibérer en toute sécurité, sur votre avenir, avec mon oncle et
moi. Mon oncle est aussi puissant qu'un Ministre d'État. Calmez-vous
donc, ne grossissez pas votre malheur. Un prêtre dont la tête a
blanchi dans l'exercice du sacerdoce n'est pas un enfant, vous serez
comprise par celui à qui toutes les passions se sont confiées depuis
cinquante ans bientôt et qui pèse dans ses mains le cœur si pesant
des rois et des princes. S'il est sévère sous l'étole, mon oncle sera
devant vos fleurs aussi doux qu'elles, et indulgent comme son divin
maître.» Je quittai la comtesse à minuit, et la laissai calme en
apparence, mais sombre, et dans des dispositions secrètes qu'aucune
perspicacité ne pouvait deviner. Je trouvai le comte à quelques pas,
dans la rue Saint-Maur, car il avait quitté l'endroit convenu sur le
boulevard, attiré vers moi par une force invincible.--«Quelle nuit
la pauvre enfant va passer? s'écria-t-il quand j'eus fini de lui
raconter la scène qui venait d'avoir lieu. Si j'y allais, dit-il, si
tout à coup elle me voyait!--En ce moment, elle est femme à se jeter
par la fenêtre, lui répondis-je. La comtesse est de ces Lucrèces qui
ne survivent pas à un viol, même quand il vient d'un homme à qui elles
se donneraient.--Vous êtes jeune, me répondit-il. Vous ne savez pas
que la volonté, dans une âme agitée par de si cruelles délibérations,
est comme le flot d'un lac où se passe une tempête, le vent change
à toute minute, et le courant est tantôt à une rive, tantôt à une
autre. Pendant cette nuit, il y a tout autant de chances pour qu'à ma
vue Honorine se jette dans mes bras, que pour la voir sauter par la
fenêtre.--Et vous accepteriez cette alternative? lui dis-je.--Allons,
me répondit-il, j'ai chez moi, pour pouvoir attendre jusqu'à demain
soir, une dose d'opium que Desplein m'a préparée afin de me faire
dormir sans danger!» Le lendemain, à midi, la Gobain m'apporta une
lettre, en me disant que la comtesse, épuisée de fatigue, s'était
couchée à six heures, et que, grâce à un _amandé_ préparé par le
pharmacien, elle dormait.

--Voici cette lettre, j'en ai gardé une copie, car, mademoiselle,
dit le consul en s'adressant à Camille Maupin, vous connaissez les
ressources de l'art, les ruses du style et les efforts de beaucoup
d'écrivains qui ne manquent pas d'habileté dans leurs compositions;
mais vous reconnaîtrez que la littérature ne saurait trouver de tels
écrits dans ses entrailles postiches! Il n'y a rien de terrible comme
le vrai. Voilà ce qu'écrivit cette femme, ou plutôt cette douleur:


  «Monsieur Maurice,

»Je sais tout ce que votre oncle pourrait me dire, il n'est pas
plus instruit que ma conscience. La conscience est chez l'homme le
truchement de Dieu. Je sais que si je ne me réconcilie pas avec Octave
je serai damnée: tel est l'arrêt de la loi religieuse. La loi civile
m'ordonne l'obéissance quand même. Si mon mari ne me repousse pas,
tout est dit, le monde me tient pour pure, pour vertueuse, quoi que
j'aie fait. Oui, le mariage a cela de sublime que la Société ratifie
le pardon du mari; mais elle a oublié qu'il faut que le pardon soit
accepté. Légalement, religieusement, mondainement, je dois revenir
à Octave. A ne nous en tenir qu'à la question humaine, n'y a-t-il
pas quelque chose de cruel à lui refuser le bonheur, à le priver
d'enfants, à effacer sa famille du livre d'or de la pairie? Mes
douleurs, mes répugnances, mes sentiments, tout mon égoïsme (car je
me sais égoïste) doit être immolé à la famille. Je serai mère, les
caresses de mes enfants essuieront bien des pleurs! Je serai bien
heureuse, je serai certainement honorée, je passerai fière, opulente,
dans un brillant équipage! J'aurai des gens, un hôtel, une maison, je
serai la reine d'autant de fêtes qu'il y a de semaines dans l'année.
Le monde m'accueillera bien. Enfin je ne remonterai pas dans le ciel
du Patriciat, je n'en serai pas même descendue. Ainsi Dieu, la Loi, la
Société, tout est d'accord. Contre quoi vous mutinez-vous? me dit-on
du haut du Ciel, de la Chaire, du Tribunal et du Trône dont l'auguste
intervention serait au besoin invoquée par le comte. Votre oncle me
parlera même au besoin d'une certaine grâce céleste qui m'inondera
le cœur alors que j'éprouverai le plaisir d'avoir fait mon devoir.
Dieu, la Loi, le Monde, Octave, veulent que je vive, n'est-ce pas? Eh
bien, s'il n'y a pas d'autre difficulté, ma réponse tranche tout: Je
ne vivrai pas! Je redeviendrai bien blanche, bien innocente, car je
serai dans mon linceul, parée de la pâleur irréprochable de la mort.
Il n'y a pas là le moindre _entêtement de mule_. Cet entêtement de
mule dont vous m'avez accusée en riant est, chez la femme, l'effet
d'une certitude, une vision de l'avenir. Si mon mari, par amour, a la
sublime générosité de tout oublier, je n'oublierai point, moi! L'oubli
dépend-il de nous? Quand une veuve se marie, l'amour en fait une
jeune fille, elle épouse un homme aimé; mais je ne puis pas aimer le
comte. Tout est là, voyez-vous? Chaque fois que mes yeux rencontreront
les siens, j'y verrai toujours ma faute, même quand les yeux de mon
mari seront pleins d'amour. La grandeur de sa générosité m'attestera
la grandeur de mon crime. Mes regards, toujours inquiets, liront
toujours une sentence invisible. J'aurai dans le cœur des souvenirs
confus qui se combattront. Jamais le mariage n'éveillera dans mon
être les cruelles délices, le délire mortel de la passion; je tuerai
mon mari par ma froideur, par des comparaisons qui se devineront,
quoique cachées au fond de ma conscience. Oh! le jour où, dans une
ride du front, dans un regard attristé, dans un geste imperceptible,
je saisirai quelque reproche involontaire, réprimé même, rien ne me
retiendra: je giserai la tête fracassée sur un pavé que je trouverai
plus clément que mon mari. Ma susceptibilité fera peut-être les frais
de cette horrible et douce mort. Je mourrai peut-être victime d'une
impatience causée à Octave par une affaire, ou trompée par un injuste
soupçon. Hélas! peut-être prendrai-je une preuve d'amour pour une
preuve de mépris? Quel double supplice! Octave doutera toujours de moi,
je douterai toujours de lui. Je lui opposerai, bien involontairement,
un rival indigne de lui, un homme que je méprise, mais qui m'a fait
connaître des voluptés gravées en traits de feu, dont j'ai honte
et dont je me souviens irrésistiblement. Est-ce assez vous ouvrir
mon cœur? Personne, monsieur, ne peut me prouver que l'amour se
recommence, car je ne puis et ne veux accepter l'amour de personne.
Une jeune fille est comme une fleur qu'on a cueillie; mais la femme
coupable est une fleur sur laquelle on a marché. Vous êtes fleuriste,
vous devez savoir s'il est possible de redresser cette tige, de raviver
ces couleurs flétries, de ramener la séve dans ces tubes si délicats
et dont toute puissance végétative vient de leur parfaite rectitude...
Si quelque botaniste se livrait à cette opération, cet homme de
génie effacerait-il les plis de la tunique froissée? il referait une
fleur, il serait Dieu! Dieu seul peut me refaire! Je bois la coupe
amère des expiations: mais en la buvant j'ai terriblement épelé cette
sentence:--Expier n'est pas effacer. Dans mon pavillon, seule, je mange
un pain trempé de mes pleurs; mais personne ne me voit le mangeant, ne
me voit pleurant. Rentrer chez Octave, c'est renoncer aux larmes, mes
larmes l'offenseraient. Oh! monsieur, combien de vertus faut-il fouler
aux pieds pour, non pas se donner, mais se rendre à un mari qu'on a
trompé? qui peut les compter? Dieu seul, car lui seul est le confident
et le promoteur de ces horribles délicatesses qui doivent faire pâlir
ses anges. Tenez, j'irai plus loin. Une femme a du courage devant un
mari qui ne sait rien; elle déploie alors dans ses hypocrisies une
force sauvage, elle trompe pour donner un double bonheur. Mais une
mutuelle certitude n'est-elle pas avilissante? Moi, j'échangerais
des humiliations contre des extases? Octave ne finirait-il point par
trouver de la dépravation dans mes consentements? Le mariage est fondé
sur l'estime, sur des sacrifices faits de part et d'autre; mais ni
Octave ni moi nous ne pouvons nous estimer le lendemain de notre
réunion: il m'aura déshonorée par quelque amour de vieillard pour une
courtisane; et moi, j'aurai la honte perpétuelle d'être une chose au
lieu d'être une Dame. Je ne serai pas la vertu, je serai le plaisir
dans sa maison. Voilà les fruits amers d'une faute. Je me suis fait
un lit conjugal où je ne puis que me retourner sur des charbons, un
lit sans sommeil. Ici, j'ai des heures de tranquillité, des heures
pendant lesquelles j'oublie; mais dans mon hôtel, tout me rappellera
la tache qui déshonore ma robe d'épousée. Quand je souffre ici, je
bénis mes souffrances, je dis à Dieu: Merci! Mais chez lui, je serai
pleine d'effroi, goûtant des joies qui ne me seront pas dues. Tout
ceci, monsieur, n'est pas du raisonnement, c'est le sentiment d'une âme
bien vaste, car elle est creusée depuis sept ans par la douleur. Enfin,
dois-je vous faire cet épouvantable aveu? Je me sens toujours le sein
mordu par un enfant conçu dans l'ivresse et la joie, dans la croyance
au bonheur, par un enfant que j'ai nourri pendant sept mois, de qui je
serai grosse toute ma vie. Si de nouveaux enfants puisent en moi leur
nourriture, ils boiront des larmes qui, mêlées à mon lait, le feront
aigrir. J'ai l'apparence de la légèreté, je vous semble enfant... Oh!
oui, j'ai la mémoire de l'enfant, cette mémoire qui se retrouve aux
abords de la tombe. Ainsi, vous le voyez, il n'est pas une situation
dans cette belle vie, où le monde et l'amour d'un mari veulent me
ramener, qui ne soit fausse, qui ne me cache des piéges, qui ne m'ouvre
des précipices où je roule déchirée par des arêtes impitoyables. Voici
cinq ans que je voyage dans les landes de mon avenir, sans y trouver
une place commode à mon repentir, parce que mon âme est envahie par un
vrai repentir. A tout ceci, la Religion a ses réponses et je les sais
par cœur. Ces souffrances, ces difficultés sont ma punition, dit-elle,
et Dieu me donnera la force de les supporter. Ceci, monsieur, est une
raison pour certaines âmes pieuses, douées d'une énergie qui me manque.
Entre l'enfer où Dieu ne m'empêchera pas de le bénir, et l'enfer qui
m'attend chez le comte Octave, mon choix est fait.

»Un dernier mot. Mon mari serait encore choisi par moi, si j'étais
jeune fille, et que j'eusse mon expérience actuelle; mais là
précisément est la raison de mon refus: je ne veux pas rougir devant
cet homme. Comment, je serai toujours à genoux, il sera toujours
debout! Et si nous changeons de posture, je le trouve méprisable. Je
ne veux pas être mieux traitée par lui à cause de ma faute. L'ange
qui oserait avoir certaines brutalités qu'on se permet de part et
d'autre quand on est mutuellement irréprochables, cet ange n'est pas
sur la terre, il est au ciel! Octave est plein de délicatesse, je
le sais; mais il n'y a pas dans cette âme (quelque grande qu'on la
fasse, c'est une âme d'homme) de garanties pour la nouvelle existence
que je mènerais chez lui. Venez donc me dire où je puis trouver cette
solitude, cette paix, ce silence amis des malheurs irréparables et que
vous m'avez promis.»


Après avoir pris de cette lettre la copie que voici pour garder ce
monument en entier, j'allai rue Payenne. L'inquiétude avait vaincu
l'opium. Octave se promenait comme un fou dans son jardin.--«Répondez
à cela, lui dis-je en lui donnant la lettre de sa femme. Tâchez de
rassurer la Pudeur instruite. C'est un peu plus difficile que de
surprendre la Pudeur qui s'ignore et que la Curiosité vous livre.--Elle
est à moi!...» s'écria le comte, dont la figure exprimait le bonheur à
mesure qu'il avançait dans sa lecture. Il me fit signe de la main de
le laisser seul, en se sentant observé dans sa joie. Je compris que
l'excessive félicité comme l'excessive douleur obéissent aux mêmes
lois; j'allai recevoir madame de Courteville et Amélie, qui dînaient
chez le comte ce jour-là. Quelque belle que fût mademoiselle de
Courteville, je sentis, en la revoyant, que l'amour a trois faces, et
que les femmes qui nous inspirent un amour complet sont bien rares.
En comparant involontairement Amélie à Honorine, je trouvais plus de
charme à la femme en faute qu'à la jeune fille pure. Pour Honorine,
la fidélité n'était pas un devoir, mais la fatalité du cœur; tandis
qu'Amélie allait prononcer d'un air serein des promesses solennelles,
sans en connaître la portée ni les obligations. La femme épuisée, quasi
morte, la pécheresse à relever me semblait sublime, elle irritait
les générosités naturelles à l'homme, elle demandait au cœur tous
ses trésors, à la puissance toutes ses ressources; elle emplissait
la vie, elle y mettait une lutte dans le bonheur; tandis qu'Amélie,
chaste et confiante, allait s'enfermer dans la sphère d'une maternité
paisible, où le terre-à-terre devait être la poésie, où mon esprit
ne devait trouver ni combat, ni victoire. Entre les plaines de la
Champagne et les Alpes neigeuses, orageuses, mais sublimes, quel est
le jeune homme qui peut choisir la crayeuse et paisible étendue? Non,
de telles comparaisons sont fatales et mauvaises sur le seuil de la
Mairie. Hélas! il faut avoir expérimenté la vie pour savoir que le
mariage exclut la passion, que la Famille ne saurait avoir les orages
de l'amour pour base. Après avoir rêvé l'amour impossible avec ses
innombrables fantaisies, après avoir savouré les cruelles délices de
l'Idéal, j'avais sous les yeux une modeste Réalité. Que voulez-vous,
plaignez-moi! A vingt-cinq ans, je doutai de moi; mais je pris une
résolution virile. J'allai retrouver le comte sous prétexte de
l'avertir de l'arrivée de ses cousines, et je le vis redevenu jeune au
reflet de ses espérances.--«Qu'avez-vous, Maurice? me dit-il, frappé de
l'altération de mes traits.--Monsieur le comte...--Vous ne m'appelez
plus Octave! vous à qui je devrai la vie, le bonheur.--Mon cher Octave,
si vous réussissez à ramener la comtesse à ses devoirs, je l'ai bien
étudiée... (il me regarda comme Othello dut regarder Yago, quand Yago
réussit à faire entrer un premier soupçon dans la tête du Maure) elle
ne doit jamais me revoir, elle doit ignorer que vous avez eu Maurice
pour secrétaire; ne prononcez jamais mon nom, que personne ne le lui
rappelle, autrement tout serait perdu... Vous m'avez fait nommer
Maître des Requêtes, eh bien! obtenez-moi quelque poste diplomatique
à l'étranger, un consulat, et ne pensez plus à me marier avec
Amélie... Oh! soyez sans inquiétude, repris-je en lui voyant faire un
haut-le-corps, j'irai jusqu'au bout de mon rôle...--Pauvre enfant!...
me dit-il en me prenant la main, me la serrant et réprimant des larmes
qui lui mouillèrent les yeux.--Vous m'aviez donné des gants, repris-je
en riant, je ne les ai pas mis, voilà tout.» Nous convînmes alors de
ce que je devais faire le soir au pavillon, où je retournai dans la
soirée. Nous étions en août, la journée avait été chaude, orageuse,
mais l'orage restait dans l'air, le ciel ressemblait à du cuivre, les
parfums des fleurs arrivaient lourds, je me trouvais comme dans une
étuve, et me surpris à souhaiter que la comtesse fût partie pour les
Indes; mais elle était en redingote de mousseline blanche attachée
avec des nœuds de rubans bleus, coiffée en cheveux, ses boucles
crêpées le long de ses joues, assise sur un banc de bois construit en
forme de canapé, sous une espèce de bocage, ses pieds sur un petit
tabouret de bois, et dépassant de quelques lignes sa robe. Elle ne se
leva point, elle me montra de la main une place auprès d'elle en me
disant:--«N'est-ce pas que la vie est sans issue pour moi?--La vie que
vous vous êtes faite, lui dis-je, mais non pas celle que je veux vous
faire; car si vous le voulez, vous pouvez être bien heureuse...--Et
comment? dit-elle. Toute sa personne interrogeait.--Votre lettre est
dans les mains du comte.» Honorine se dressa comme une biche surprise,
bondit à six pas, marcha, tourna dans le jardin, resta debout pendant
quelques moments, et finit par aller s'asseoir seule dans son salon, où
je la retrouvai quand je lui eus laissé le temps de s'accoutumer à la
douleur de ce coup de poignard.--«Vous! un ami! dites un traître, un
espion de mon mari, peut-être?» L'instinct, chez les femmes, équivaut
à la perspicacité des grands hommes.--«Il fallait une réponse à votre
lettre, n'est-ce pas? et il n'y avait qu'un seul homme au monde qui
pût l'écrire... Vous lirez donc la réponse, chère comtesse, et si vous
ne trouvez pas d'issue à la vie après cette lecture, l'espion vous
prouvera qu'il est un ami, car je vous mettrai dans un couvent d'où
le pouvoir du comte ne vous arrachera pas; mais, avant d'y aller,
écoutons la partie adverse. Il est une loi divine et humaine à laquelle
la haine elle-même feint d'obéir, et qui ordonne de ne pas condamner
sans entendre la défense. Vous avez jusqu'à présent condamné, comme
les enfants, en vous bouchant les oreilles. Un dévouement de sept
années a ses droits. Vous lirez donc la réponse que fera votre mari. Je
lui ai transmis par mon oncle la copie de votre lettre, et mon oncle
lui a demandé quelle serait sa réponse si sa femme lui écrivait une
lettre conçue en ces termes. Ainsi vous n'êtes point compromise. Le
bonhomme apportera lui-même la lettre du comte. Devant ce saint homme
et devant moi, par dignité pour vous-même, vous devez lire, ou vous
ne seriez qu'un enfant mutin et colère. Vous ferez ce sacrifice au
monde, à la loi, à Dieu.» Comme elle ne voyait en cette condescendance
aucune atteinte à sa volonté de femme, elle y consentit. Tout ce
travail de quatre à cinq mois avait été bâti pour cette minute. Mais
les pyramides ne se terminent-elles pas par une pointe sur laquelle
se pose un oiseau?... Le comte plaçait toutes ses espérances dans
cette heure suprême, et il y était arrivé. Je ne sais rien, dans les
souvenirs de toute ma vie, de plus formidable que l'entrée de mon
oncle dans ce salon Pompadour à dix heures du soir. Cette tête dont la
chevelure d'argent était mise en relief par un vêtement entièrement
noir, et cette figure d'un calme divin produisirent un effet magique
sur la comtesse Honorine; elle éprouva la fraîcheur des baumes sur
ses blessures, elle fut éclairée par un reflet de cette vertu,
brillante sans le savoir.--«Monsieur le curé des Blancs-Manteaux!
dit la Gobain.--Venez-vous, mon cher oncle, avec un message de paix
et de bonheur? lui dis-je.--On trouve toujours le bonheur et la paix
en observant les commandements de l'Église,» répondit mon oncle en
présentant à la comtesse la lettre suivante.


  «Ma chère Honorine,

»Si vous m'aviez fait la grâce de ne pas douter de moi, si vous aviez
lu la lettre que je vous écrivais il y a cinq ans, vous vous seriez
épargné cinq années de travail inutile et de privations qui m'ont
désolé. Je vous y proposais un pacte dont les stipulations détruisent
toutes vos craintes et rendent possible notre vie intérieure. J'ai de
grands reproches à me faire et j'ai deviné toutes mes fautes en sept
années de chagrins. J'ai mal compris le mariage. Je n'ai pas su deviner
le danger quand il vous menaçait. Un ange était dans ma maison, le
Seigneur m'avait dit: «Garde-le bien!» le Seigneur a puni la témérité
de ma confiance. Vous ne pouvez vous donner un seul coup sans frapper
sur moi. Grâce pour moi! ma chère Honorine. J'avais si bien compris
vos susceptibilités que je ne voulais pas vous ramener dans le vieil
hôtel de la rue Payenne où je puis demeurer sans vous, mais que je
ne saurais revoir avec vous. J'orne avec plaisir une autre maison au
faubourg Saint-Honoré dans laquelle je mène en espérance, non pas
une femme due à l'ignorance de la vie, acquise par la loi, mais une
sœur qui me permettra de déposer sur son front le baiser qu'un père
donne à une fille bénie tous les jours. Me destituerez-vous du droit
que j'ai su conquérir sur votre désespoir, celui de veiller de plus
près à vos besoins, à vos plaisirs, à votre vie même? Les femmes ont
un cœur à elles, toujours plein d'excuses, celui de leur mère; vous
n'avez pas connu d'autre mère que la mienne qui vous aurait ramenée
à moi; mais comment n'avez-vous pas deviné que j'avais pour vous et
le cœur de ma mère et celui de la vôtre! Oui, chère, mon affection
n'est ni petite ni chicanière, elle est de celles qui ne laissent pas
à la contrariété le temps de plisser le visage d'un enfant adoré.
Pour qui prenez-vous le compagnon de votre enfance, Honorine, en le
croyant capable d'accepter des baisers tremblants, de se partager
entre la joie et l'inquiétude? Ne craignez pas d'avoir à subir les
lamentations d'une passion mendiante, je n'ai voulu de vous qu'après
m'être assuré de pouvoir vous laisser dans toute votre liberté. Votre
fierté solitaire s'est exagéré les difficultés; vous pourrez assister
à la vie d'un frère ou d'un père sans souffrance et sans joie si vous
le voulez; mais vous ne trouverez autour de vous ni raillerie ni
indifférence, ni doute sur les intentions. La chaleur de l'atmosphère
où vous vivez sera toujours égale et douce, sans tempêtes, sans un
grain possible. Si, plus tard, après avoir acquis la certitude d'être
chez vous comme vous êtes dans votre pavillon, vous voulez y introduire
d'autres éléments de bonheur, des plaisirs, des distractions, vous
en élargirez le cercle à votre gré. La tendresse d'une mère n'a ni
dédain ni pitié; qu'est-elle? l'amour sans le désir: eh bien! chez moi,
l'admiration cachera tous les sentiments où vous voudriez voir des
offenses. Nous pouvons ainsi nous trouver nobles tous deux à côté l'un
de l'autre. Chez vous, la bienveillance d'une sœur, l'esprit caressant
d'une amie peuvent satisfaire l'ambition de celui qui veut être votre
compagnon, et vous pourrez mesurer sa tendresse aux efforts qu'il fera
pour vous la cacher. Nous n'aurons ni l'un ni l'autre la jalousie de
notre passé, car nous pouvons nous reconnaître à l'un et à l'autre
assez d'esprit pour ne voir qu'en avant de nous. Donc, vous voilà
chez vous, dans votre hôtel, tout ce que vous êtes rue Saint-Maur:
inviolable, solitaire, occupée à votre gré, vous conduisant par vos
propres lois; mais vous avez en plus une protection légitime que vous
obligez en ce moment aux travaux de l'amour le plus chevaleresque, et
la considération qui donne tant de lustre aux femmes, et la fortune qui
vous permet d'accomplir tant de bonnes œuvres. Honorine, quand vous
voudrez une absolution inutile, vous la viendrez demander; elle ne vous
sera imposée ni par l'Église ni par le Code; elle dépendra de votre
fierté, de votre propre mouvement. Ma femme pouvait avoir à redouter
tout ce qui vous effraie; mais non l'amie et la sœur envers qui je
suis tenu de déployer les façons et les recherches de la politesse.
Vous voir heureuse suffit à mon bonheur, je l'ai prouvé pendant ces
sept années. Ah! les garanties de ma parole, Honorine, sont dans toutes
les fleurs que vous avez faites, précieusement gardées, arrosées de
mes larmes, et qui sont, comme les quipos des Péruviens, une histoire
de nos douleurs. Si ce pacte secret ne vous convenait pas, mon enfant,
j'ai prié le saint homme qui se charge de cette lettre de ne pas dire
un mot en ma faveur. Je ne veux devoir votre retour ni aux terreurs
que vous imprimerait l'Église, ni aux ordres de la loi. Je ne veux
recevoir que de vous-même le simple et modeste bonheur que je demande.
Si vous persistez à m'imposer la vie sombre et délaissée de tout
sourire fraternel que je mène depuis neuf ans, si vous restez dans
votre désert, seule et immobile, ma volonté fléchira devant la vôtre.
Sachez-le bien: vous ne serez pas plus troublée que vous ne l'avez été
jusqu'aujourd'hui. Je ferai donner congé à ce fou qui s'est mêlé de vos
affaires, et qui peut-être vous a chagrinée...»

--«Monsieur, dit Honorine en quittant sa lettre, qu'elle mit dans son
corsage, et regardant mon oncle, je vous remercie, je profiterai de
la permission que me donne monsieur le comte de rester ici...--Ah!»
m'écriai-je. Cette exclamation me valut de mon oncle un regard
inquiet, et de la comtesse une œillade malicieuse qui m'éclaira
sur ses motifs. Honorine avait voulu savoir si j'étais un comédien,
un oiseleur, et j'eus la triste satisfaction de l'abuser par mon
exclamation, qui fut un de ces cris du cœur auxquels les femmes se
connaissent si bien.--«Ah! Maurice, me dit-elle, vous savez aimer,
vous!» L'éclair qui brilla dans mes yeux était une autre réponse qui
eût dissipé l'inquiétude de la comtesse si elle en avait conservé.
Ainsi le comte se servait de moi jusqu'au dernier moment. Honorine
reprit alors la lettre du comte pour la finir. Mon oncle me fit un
signe, je me levai.--«Laissons madame, me dit-il.--Vous partez déjà,
Maurice? me dit-elle sans me regarder. Elle se leva, nous suivit en
lisant toujours, et, sur le seuil du pavillon, elle me prit la main, me
la serra très affectueusement et me dit:--Nous nous reverrons...--Non,
répondis-je en lui serrant la main à la faire crier. Vous aimez votre
mari! Demain je pars.» Et je m'en allai précipitamment, laissant mon
oncle à qui elle dit:--«Qu'a-t-il donc, votre neveu?» Le pauvre abbé
compléta mon ouvrage en faisant le geste de montrer sa tête et son
cœur comme pour dire: «Il est fou, excusez-le, madame!» avec d'autant
plus de vérité qu'il le pensait. Six jours après, je partis avec ma
nomination de vice-consul en Espagne, dans une grande ville commerçante
où je pouvais en peu de temps me mettre en état de parcourir la
carrière consulaire, à laquelle je bornai mon ambition. Après mon
installation, je reçus cette lettre du comte.

«Mon cher Maurice, si j'étais heureux je ne vous écrirais point; mais
j'ai recommencé une autre vie de douleur: je suis redevenu jeune par
le désir, avec toutes les impatiences d'un homme qui passe quarante
ans, avec la sagesse du diplomate qui sait modérer sa passion. Quand
vous êtes parti, je n'étais pas encore admis dans le pavillon de la rue
Saint-Maur; mais une lettre m'avait promis la permission d'y venir, la
lettre douce et mélancolique d'une femme qui redoutait les émotions
d'une entrevue. Après avoir attendu plus d'un mois, je hasardai de me
présenter, en faisant demander par la Gobain si je pouvais être reçu.
Je m'assis sur une chaise, dans l'avenue, auprès de la loge, la tête
dans les mains, et je restai là près d'une heure.--«Madame a voulu
s'habiller,» me dit la Gobain afin de cacher sous une coquetterie
honorable pour moi les irrésolutions d'Honorine. Pendant un gros quart
d'heure, nous avons été l'un et l'autre affectés d'un tremblement
nerveux involontaire, aussi fort que celui qui saisit les orateurs à
la tribune, et nous nous adressâmes des phrases effarées comme celles
de gens surpris qui simulent une conversation.--«Tenez, Honorine, lui
dis-je les yeux pleins de larmes, la glace est rompue, et je suis
si tremblant de bonheur, que vous devez me pardonner l'incohérence
de mon langage. Ce sera pendant long-temps ainsi.--Il n'y a pas de
crime à être amoureux de sa femme, me répondit-elle en souriant
forcément.--Accordez-moi la grâce de ne plus travailler comme vous
l'avez fait. Je sais par madame Gobain que vous vivez depuis vingt
jours de vos économies, vous avez soixante mille francs de rentes à
vous, et si vous ne me rendez pas votre cœur, au moins ne me laissez
pas votre fortune!--Il y a long-temps, me dit-elle, que je connais
votre bonté...--S'il vous plaisait de rester ici, lui répondis-je,
et de garder votre indépendance; si le plus ardent amour ne trouve
pas grâce à vos yeux, ne travaillez plus...» Je lui tendis trois
inscriptions de chacune douze mille francs de rentes; elle les prit,
les ouvrit avec indifférence, et après les avoir lues, Maurice, elle
ne me jeta qu'un regard pour toute réponse. Ah! elle avait bien
compris que ce n'était pas de l'argent que je lui donnais, mais la
liberté.--«Je suis vaincue, me dit-elle en me tendant la main que je
baisai, venez me voir autant que vous voudrez.» Ainsi, elle ne m'avait
reçu que par violence sur elle-même. Le lendemain je l'ai trouvée armée
d'une gaieté fausse, et il a fallu deux mois d'accoutumance avant de
lui voir son vrai caractère. Mais ce fut alors comme un mai délicieux,
un printemps d'amour qui me donna des joies ineffables; elle n'avait
plus de craintes, elle m'étudiait. Hélas! quand je lui proposai de
passer en Angleterre afin de se réunir ostensiblement avec moi, dans
sa maison, de reprendre son rang, d'habiter son nouvel hôtel, elle fut
saisie d'effroi.--«Pourquoi ne pas toujours vivre ainsi?» dit-elle.
Je me résignai, sans répondre un mot. Est-ce une expérience? me
demandai-je en la quittant. En venant de chez moi, rue Saint-Maur, je
m'animais, les pensées d'amour me gonflaient le cœur, et je me disais
comme les jeunes gens: Elle cédera ce soir... Toute cette force factice
ou réelle se dissipait à un sourire, à un commandement de ses yeux
fiers et calmes que la passion n'altérait point. Ce terrible mot répété
par vous:--Lucrèce a écrit avec son sang et son poignard le premier mot
de la charte des femmes: _Liberté!_ me revenait, me glaçait. Je sentais
impérieusement combien le consentement d'Honorine était nécessaire,
et combien il était impossible de le lui arracher. Devinait-elle ces
orages qui m'agitaient aussi bien au retour que pendant l'aller? Je
lui peignis enfin ma situation dans une lettre, en renonçant à lui en
parler. Honorine ne me répondit pas, elle resta si triste que je fis
comme si je n'avais pas écrit. Je ressentis une peine violente d'avoir
pu l'affliger, elle lut dans mon cœur et me pardonna. Vous allez
savoir comment. Il y a trois jours elle me reçut, pour la première
fois, dans sa chambre bleue et blanche. La chambre était pleine de
fleurs, parée, illuminée, Honorine avait fait une toilette qui la
rendait ravissante. Ses cheveux encadraient de leurs rouleaux légers
cette figure que vous connaissez; des bruyères du Cap ornaient sa tête;
elle avait une robe de mousseline blanche, une ceinture blanche à longs
bouts flottants. Vous savez ce qu'elle est dans cette simplicité; mais
ce jour-là, ce fut une mariée, ce fut l'Honorine des premiers jours.
Ma joie fut glacée aussitôt, car la physionomie avait un caractère de
gravité terrible, il y avait du feu sous cette glace.--«Octave, me
dit-elle, quand vous le voudrez, je serai votre femme; mais sachez-le
bien, cette soumission a ses dangers, je puis me résigner... (Je fis un
geste.)--Oui, dit-elle, je vous comprends, la résignation vous offense,
et vous voulez ce que je ne puis donner: l'amour! La religion, la pitié
m'ont fait renoncer à mon vœu de solitude, vous êtes ici! Elle fit une
pause. D'abord, reprit-elle, vous n'avez pas demandé plus, maintenant
vous voulez votre femme. Eh bien! je vous rends Honorine telle qu'elle
est, et sans vous abuser sur ce qu'elle sera. Que deviendrai-je? Mère!
je le souhaite. Oh! croyez-le, je le souhaite vivement. Essayez de
me transformer, j'y consens; mais si je meurs, mon ami, ne maudissez
pas ma mémoire, et n'accusez pas d'entêtement ce que je nommerais le
culte de l'Idéal, s'il n'était pas plus naturel de nommer le sentiment
indéfinissable qui me tuera, le culte du Divin! L'avenir ne me
regardera plus, vous en serez chargé, consultez-vous?...» Elle s'est
alors assise, dans cette pose sereine que vous avez su admirer, et m'a
regardé pâlissant sous la douleur qu'elle m'avait causée, j'avais froid
dans mon sang. En voyant l'effet de ses paroles, elle m'a pris les
mains, les a mises dans les siennes, et m'a dit: «Octave, je t'aime,
mais autrement que tu veux être aimé: j'aime ton âme... Mais, sache-le,
je t'aime assez pour mourir à ton service, comme une esclave d'Orient,
et sans regret. Ce sera mon expiation.» Elle a fait plus, elle s'est
mise à genoux sur un coussin, devant moi, et, dans un accès de charité
sublime, m'a dit:--«Après tout, peut-être ne mourrai-je pas?...»

»Voici deux mois que je combats. Que faire?... j'ai le cœur trop
plein, j'ai cherché celui d'un ami pour y jeter ce cri:--Que faire?»

Je ne répondis rien. Deux mois après les journaux annoncèrent
l'arrivée, par un paquebot anglais, de la comtesse Octave rendue à sa
famille, après des événements de voyage assez naturellement inventés
pour que personne ne les contestât. A mon arrivée à Gênes, je reçus
une lettre de faire part de l'heureux accouchement de la comtesse qui
donnait un fils à son mari. Je tins la lettre dans mes mains pendant
deux heures, sur cette terrasse, assis sur ce banc. Deux mois après,
tourmenté par Octave, par messieurs de Grandville et de Sérizy, mes
protecteurs, accablé par la perte que je fis de mon oncle, je consentis
à me marier.

Six mois après la révolution de juillet, je reçus la lettre que voici
et qui finit l'histoire de ce ménage.

«Monsieur Maurice, je meurs, quoique mère, et peut-être parce que je
suis mère. J'ai bien joué mon rôle de femme: j'ai trompé mon mari,
j'ai eu des joies aussi vraies que les larmes répandues au théâtre
par les actrices. Je meurs pour la Société, pour la Famille, pour le
Mariage, comme les premiers chrétiens mouraient pour Dieu. Je ne sais
pas de quoi je meurs, je le cherche avec bonne foi, car je ne suis
pas entêtée; mais je tiens à vous expliquer mon mal, à vous qui avez
amené le chirurgien céleste, votre oncle, à la parole de qui je me
suis rendue; il a été mon confesseur, je l'ai gardé dans sa dernière
maladie, et il m'a montré le ciel en m'ordonnant de continuer à faire
mon devoir. Et j'ai fait mon devoir. Je ne blâme pas celles qui
oublient, je les admire comme des natures fortes, nécessaires; mais
j'ai l'infirmité du souvenir! Cet amour de cœur qui nous identifie
avec l'homme aimé, je n'ai pu le ressentir deux fois. Jusqu'au dernier
moment, vous le savez, j'ai crié dans votre cœur, au confessionnal,
à mon mari: «Ayez pitié de moi!...» Tout fut sans pitié. Eh bien! je
meurs. Je meurs en déployant un courage inouï. Jamais courtisane ne fut
plus gaie que moi. Mon pauvre Octave est heureux, je laisse son amour
se repaître des mirages de mon cœur. A ce jeu terrible je prodigue mes
forces, la comédienne est applaudie, fêtée, accablée de fleurs; mais
le rival invisible vient chercher tous les jours sa proie, un lambeau
de ma vie. Déchirée, je souris! Je souris à deux enfants, mais l'aîné,
le mort triomphe! Je vous l'ai déjà dit: l'enfant mort m'appellera, et
je vais à lui. L'intimité sans l'amour est une situation où mon âme
se déshonore à toute heure. Je ne puis pleurer ni m'abandonner à mes
rêveries que seule. Les exigences du monde, celles de ma maison, le
soin de mon enfant, celui du bonheur d'Octave ne me laissent pas un
instant pour me retremper, pour puiser de la force comme j'en trouvais
dans ma solitude. Le qui-vive perpétuel surprend toujours mon cœur
en sursaut, je n'ai point su fixer dans mon âme cette vigilance à
l'oreille agile, à la parole mensongère, à l'œil de lynx. Ce n'est
pas une bouche aimée qui boit mes larmes et qui bénit mes paupières,
c'est un mouchoir qui les étanche; c'est l'eau qui rafraîchit mes yeux
enflammés et non des lèvres aimées. Je suis comédienne avec mon âme, et
voilà peut-être pourquoi je meurs! J'enferme le chagrin avec tant de
soin qu'il n'en paraît rien au dehors; il faut bien qu'il ronge quelque
chose, il s'attaque à ma vie. J'ai dit aux médecins qui ont découvert
mon secret:--Faites-moi mourir d'une maladie plausible, autrement
j'entraînerais mon mari. Il est donc convenu entre messieurs Desplein,
Bianchon et moi que je meurs d'un ramollissement de je ne sais quel
os que la science a parfaitement décrit. Octave se croit adoré! Me
comprenez-vous bien? Aussi ai-je peur qu'il ne me suive. Je vous écris
pour vous prier d'être, dans ce cas, le tuteur du jeune comte. Vous
trouverez ci-joint un codicille où j'exprime ce vœu: vous n'en ferez
usage qu'au moment où ce serait nécessaire, car peut-être ai-je de la
fatuité. Mon dévouement caché laissera peut-être Octave inconsolable,
mais vivant! Pauvre Octave! je lui souhaite une femme meilleure que
moi, car il mérite bien d'être aimé. Puisque mon spirituel espion s'est
marié, qu'il se rappelle ce que la fleuriste de la rue Saint-Maur
lui lègue ici comme enseignement: Que votre femme soit promptement
mère! Jetez-la dans les matérialités les plus vulgaires du ménage;
empêchez-la de cultiver dans son cœur la mystérieuse fleur de l'Idéal,
cette perfection céleste à laquelle j'ai cru, cette fleur enchantée,
aux couleurs ardentes, et dont les parfums inspirent le dégoût des
réalités. Je suis une sainte Thérèse qui n'a pu se nourrir d'extases,
au fond d'un couvent avec le divin Jésus, avec un ange irréprochable,
ailé, pour venir et pour s'enfuir à propos. Vous m'avez vue heureuse
au milieu de mes fleurs bien-aimées. Je ne vous ai pas tout dit: je
voyais l'amour fleurissant sous votre fausse folie, je vous ai caché
mes pensées, mes poésies, je ne vous ai pas fait entrer dans mon beau
royaume. Enfin, vous aimerez mon enfant pour l'amour de moi, s'il se
trouvait un jour sans son pauvre père. Gardez mes secrets comme la
tombe me gardera. Ne me pleurez pas: il y a longtemps que je suis
morte, si saint Bernard a eu raison de dire qu'il n'y a plus de vie là
où il n'y a plus d'amour.»

--Et, dit le Consul en serrant les lettres et refermant à clef le
portefeuille, la comtesse est morte.

--Le comte vit-il encore? demanda l'ambassadeur, car depuis la
révolution de juillet il a disparu de la scène politique.

--Vous souvenez-vous, monsieur de Lora, dit le Consul-Général, m'avoir
vu reconduisant au bateau à vapeur...

--Un homme en cheveux blancs, un vieillard? dit le peintre.

--Un vieillard de quarante-cinq ans, allant demander la santé, des
distractions à l'Italie méridionale. Ce vieillard, c'était mon pauvre
ami, mon protecteur qui passait par Gênes pour me dire adieu, pour me
confier son testament... Il me nomme tuteur de son fils. Je n'ai pas eu
besoin de lui dire le vœu d'Honorine.

--Connaissait-il sa position d'assassin? dit mademoiselle des Touches
au baron de l'Hostal.

--Il soupçonne la vérité, répondit le Consul, et c'est là ce qui le
tue. Je suis resté sur le bateau à vapeur qui l'emmenait à Naples,
jusqu'au delà de la rade, une barque devait me ramener. Nous restâmes
pendant quelque temps à nous faire des adieux qui, je le crains, sont
éternels. Dieu sait combien l'on aime le confident de notre amour,
quand celle qui l'inspirait n'est plus!--«Cet homme possède, me disait
Octave, un charme, il est revêtu d'une auréole.» Arrivés à la proue, le
comte regarda la Méditerranée; il faisait beau par aventure, et, sans
doute, ému par ce spectacle, il me légua ces dernières paroles:--«Dans
l'intérêt de la nature humaine, ne faudrait-il pas rechercher quelle
est cette irrésistible puissance qui nous fait sacrifier au plus
fugitif de tous les plaisirs, et malgré notre raison, une divine
créature?... J'ai, dans ma conscience, entendu des cris. Honorine
n'a pas crié seule. Et j'ai voulu!... Je suis dévoré de remords! Je
mourais, rue Payenne, des plaisirs que je n'avais pas; je mourrai en
Italie des plaisirs que j'ai goûtés!... D'où vient le désaccord entre
deux natures également nobles, j'ose le dire?»

Un profond silence régna sur la terrasse pendant quelques instants.

--Était-elle vertueuse? demanda le Consul aux deux femmes.

Mademoiselle des Touches se leva, prit le Consul par le bras, fit
quelques pas pour s'éloigner, et lui dit:--Les hommes ne sont-ils
pas coupables aussi de venir à nous, de faire d'une jeune fille leur
femme, en gardant au fond de leurs cœurs d'angéliques images, en nous
comparant à des rivales inconnues, à des perfections souvent prises à
plus d'un souvenir, et nous trouvant toujours inférieures?

--Mademoiselle, vous auriez raison si le mariage était fondé sur la
passion, et telle a été l'erreur des deux êtres qui bientôt ne seront
plus. Le mariage, avec un amour de cœur chez les deux époux, ce serait
le paradis.

Mademoiselle des Touches quitta le Consul et fut rejointe par Claude
Vignon qui lui dit à l'oreille:--Il est un peu fat, monsieur de
l'Hostal.

--Non, répondit-elle en glissant à l'oreille de Claude cette parole,
il n'a pas encore deviné qu'Honorine l'aurait aimé. Oh! fit-elle en
voyant venir la consulesse, sa femme l'a écouté, le malheureux!...

Onze heures sonnèrent aux horloges, tous les convives s'en retournèrent
à pied, le long de la mer.

--Tout ceci n'est pas la vie, dit mademoiselle des Touches. Cette femme
est une des plus rares exceptions et peut-être la plus monstrueuse de
l'intelligence, une perle! La vie se compose d'accidents variés, de
douleurs et de plaisirs alternés. Le paradis de Dante, cette sublime
expression de l'Idéal, ce bleu constant ne se trouve que dans l'âme,
et le demander aux choses de la vie est une volupté contre laquelle
proteste à toute heure la Nature. A de telles âmes, les six pieds d'une
cellule et un prie-Dieu suffisent.

--Vous avez raison, dit Léon de Lora. Mais, quelque vaurien que je
sois, je ne puis m'empêcher d'admirer une femme capable, comme était
celle-là, de vivre à côté d'un atelier, sous le toit d'un peintre, sans
jamais en descendre, ni voir le monde, ni se crotter dans la rue.

--Ça s'est vu pendant quelques mois, dit Claude Vignon avec une
profonde ironie.

--La comtesse Honorine n'est pas la seule de son espèce, répondit
l'ambassadeur à mademoiselle des Touches. Un homme, voire même un homme
politique, un acerbe écrivain fut l'objet d'un amour de ce genre, et
le coup de pistolet qui l'a tué n'a pas atteint que lui: celle qu'il
aimait s'est comme cloîtrée.

--Il se trouve donc encore de grandes âmes dans ce siècle! dit Camille
Maupin, qui demeura pensive, appuyée au quai, pendant quelques instants.

  Paris, janvier 1843.



UN DÉBUT DANS LA VIE.

  A LAURE.

  _Que le brillant et modeste esprit qui m'a donné le sujet de
  cette scène en ait l'honneur!_

  SON FRÈRE.


Les chemins de fer, dans un avenir aujourd'hui peu éloigné, doivent
faire disparaître certaines industries, en modifier quelques autres,
et surtout celles qui concernent les différents modes de transport
en usage pour les environs de Paris. Aussi, bientôt les personnes et
les choses qui sont les éléments de cette Scène lui donneront-elles
le mérite d'un travail d'archéologie. Nos neveux ne seront-ils pas
enchantés de connaître le matériel social d'une époque qu'ils nommeront
le vieux temps? Ainsi les pittoresques _coucous_ qui stationnaient
sur la place de la Concorde en encombrant le Cours-la-Reine, les
coucous si florissants pendant un siècle, si nombreux encore
en 1830, n'existent plus; et, par la plus attrayante solennité
champêtre, à peine en aperçoit-on un sur la route en 1842. En 1842
les lieux célèbres par leurs sites, et nommés _Environs de Paris_ ne
possédaient pas tous un service de messageries régulier. Néanmoins
les Touchard père et fils avaient conquis le monopole du transport
pour les villes les plus populeuses, dans un rayon de quinze lieues;
et leur entreprise constituait un magnifique établissement situé
rue du Faubourg-Saint-Denis. Malgré leur ancienneté, malgré leurs
efforts, leurs capitaux et tous les avantages d'une centralisation
puissante, les messageries Touchard trouvaient dans les coucous
du faubourg Saint-Denis des concurrents pour les points situés à
sept ou huit lieues à la ronde. La passion du Parisien pour la
campagne est telle, que des entreprises locales luttaient aussi avec
avantage contre les Petites-Messageries, nom donné à l'entreprise des
Touchard par opposition à celui des Grandes-Messageries de la rue
Montmartre. A cette époque le succès des Touchard stimula d'ailleurs
les spéculateurs. Pour les moindres localités des environs de Paris,
il s'élevait alors des entreprises de voitures belles, rapides et
commodes, partant de Paris et y revenant à heures fixes, qui, sur
tous les points, et dans un rayon de dix lieues, produisirent une
concurrence acharnée. Battu par le voyage de quatre à six lieues, le
coucou se rabattit sur les petites distances, et vécut encore pendant
quelques années. Enfin, il succomba dès que les omnibus eurent démontré
la possibilité de faire tenir dix-huit personnes sur une voiture
traînée par deux chevaux. Aujourd'hui le coucou, si par hasard un de
ces oiseaux d'un vol si pénible existe encore dans les magasins de
quelque dépeceur de voitures, serait, par sa structure et par ses
dispositions, l'objet de recherches savantes, comparables à celles de
Cuvier sur les animaux trouvés dans les plâtrières de Montmartre.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

PIERROTIN.

Pendant l'exercice de ses fonctions il portait une blouse bleue, etc.,
etc.

(UN DÉBUT DANS LA VIE.)]

Les petites entreprises, menacées par les spéculateurs qui luttèrent
en 1822 contre les Touchard père et fils, avaient ordinairement un
point d'appui dans les sympathies des habitants du lieu qu'elles
desservaient. Ainsi l'entrepreneur, à la fois conducteur et
propriétaire de la voiture, était un aubergiste du pays dont les
êtres, les choses et les intérêts lui étaient familiers. Il faisait
les commissions avec intelligence, il ne demandait pas autant
pour ses petits services et obtenait par cela même plus que les
Messageries-Touchard. Il savait éluder la nécessité d'un passe-debout.
Au besoin, il enfreignait les ordonnances sur les voyageurs à prendre.
Enfin il possédait l'affection des gens du peuple. Aussi, quand une
concurrence s'établissait, si le vieux messager du pays partageait avec
elle les jours de la semaine, quelques personnes retardaient-elles leur
voyage pour le faire en compagnie de l'ancien voiturier, quoique son
matériel et ses chevaux fussent dans un état peu rassurant.

Une des lignes que les Touchard père et fils essayèrent de monopoliser,
qui leur fut le plus disputée, et qu'on dispute encore aux Toulouse,
leurs successeurs, est celle de Paris à Beaumont-sur-Oise, ligne
étonnamment fertile, car trois entreprises l'exploitaient concurremment
en 1822. Les Petites-Messageries baissèrent vainement leurs prix,
multiplièrent vainement les heures de départ, construisirent vainement
d'excellentes voitures, la concurrence subsista; tant est productive
une ligne sur laquelle sont situées de petites villes comme Saint-Denis
et Saint-Brice, des villages comme Pierrefitte, Groslay, Ecouen,
Poncelles, Moisselles, Baillet, Monsoult, Maffliers, Franconville,
Presle, Nointel, Nerville, etc. Les Messageries-Touchard finirent par
étendre le voyage de Paris à Chambly. La concurrence alla jusqu'à
Chambly. Aujourd'hui les Toulouse vont jusqu'à Beauvais.

Sur cette route, celle d'Angleterre, il existe un chemin qui prend
à un endroit assez bien nommé _La Cave_, vu sa topographie, et qui
mène dans une des plus délicieuses vallées du bassin de l'Oise, à la
petite ville de l'Isle-Adam, doublement célèbre et comme berceau de
la maison éteinte de l'Isle-Adam, et comme ancienne résidence des
Bourbon-Conti. L'Isle-Adam est une charmante petite ville appuyée de
deux gros villages, celui de Nogent et celui de Parmain, remarquables
tous deux par de magnifiques carrières qui ont fourni les matériaux des
plus beaux édifices du Paris moderne et de l'étranger, car la base et
les ornements des colonnes du théâtre de Bruxelles sont de pierre de
Nogent. Quoique remarquable par d'admirables sites, par des châteaux
célèbres que des princes, des moines ou de fameux dessinateurs ont
bâtis, comme Cassan, Stors, Le Val, Nointel, Persan, etc., en 1822,
ce pays échappait à la concurrence et se trouvait desservi par deux
voituriers, d'accord pour l'exploiter. Cette exception se fondait sur
des raisons faciles à comprendre. De La Cave, le point où commence, sur
la route d'Angleterre, le chemin pavé dû à la magnificence des princes
de Conti, jusqu'à l'Isle-Adam, la distance est de deux lieues; et nulle
entreprise ne pouvait faire un détour si considérable, d'autant plus
que l'Isle-Adam formait alors une impasse. La route qui y menait y
finissait. Depuis quelques années un grand chemin a relié la vallée de
Montmorency à la vallée de l'Isle-Adam. De Saint-Denis, il passe par
Saint-Leu-Taverny, Méru, l'Isle-Adam, et va jusqu'à Beaumont, le long
de l'Oise. Mais en 1822, la seule route qui conduisît à l'Isle-Adam
était celle des princes de Conti. Pierrotin et son collègue régnaient
donc de Paris à l'Isle-Adam, aimés par le pays entier. La _voiture
à Pierrotin_ et celle de son camarade desservaient Stors, le Val,
Parmain, Champagne, Mours, Prérolles, Nogent, Nerville et Maffliers.
Pierrotin était si connu, que les habitants de Monsoult, de Moisselles
et de Saint-Brice, quoique situés sur la grande route, se servaient de
sa voiture, où la chance d'avoir une place se rencontrait plus souvent
que dans les diligences de Beaumont, toujours pleines. Pierrotin
faisait bon ménage avec sa concurrence. Quand Pierrotin partait de
l'Isle-Adam, son camarade revenait de Paris, et _vice versâ_. Il est
inutile de parler du concurrent, Pierrotin avait les sympathies du
pays. Des deux messagers, il est d'ailleurs le seul en scène dans
cette véridique histoire. Qu'il vous suffise donc de savoir que les
deux voituriers vivaient en bonne intelligence, se faisant une loyale
guerre, et se disputant les habitants par de bons procédés. Ils avaient
à Paris, par économie, la même cour, le même hôtel, la même écurie, le
même hangar, le même bureau, le même employé. Ce détail dit assez que
Pierrotin et son adversaire étaient, selon l'expression du peuple, de
_bonnes pâtes_ d'hommes.

Cet hôtel, situé précisément à l'angle de la rue d'Enghien, existe
encore, et se nomme le _Lion d'argent_. Le propriétaire de cet
établissement destiné, depuis un temps immémorial, à loger des
messagers, exploitait lui-même une entreprise de voitures pour
Dammartin si solidement établie, que les Touchard, ses voisins, dont
les Petites-Messageries sont en face, ne songeaient point à lancer de
voiture sur cette ligne.

Quoique les départs pour l'Isle-Adam dussent avoir lieu à heure fixe,
Pierrotin et son comessager pratiquaient à cet égard une indulgence
qui leur conciliait l'affection des gens du pays, et leur valait de
fortes remontrances de la part des étrangers, habitués à la régularité
des grands établissements publics; mais les deux conducteurs de cette
voiture, moitié diligence, moitié coucou, trouvaient toujours des
défenseurs parmi leurs habitués. Le soir, le départ de quatre heures
traînait jusqu'à quatre heures et demie, et celui du matin, quoique
indiqué pour huit heures, n'avait jamais lieu avant neuf heures.
Ce système était d'ailleurs excessivement élastique. En été, temps
d'or pour les messagers, la loi des départs, rigoureuse envers les
inconnus, ne pliait que pour les gens du pays. Cette méthode offrait à
Pierrotin la possibilité d'empocher le prix de deux places pour une,
quand un habitant du pays venait de bonne heure demander une place
appartenant à un _oiseau de passage_ qui, par malheur, était en retard.
Cette élasticité ne trouverait certes pas grâce aux yeux des puristes
en morale; mais Pierrotin et son collègue la justifiaient par la
_dureté des temps_, par leurs pertes pendant la saison d'hiver, par la
nécessité d'avoir bientôt de meilleures voitures, et enfin par l'exacte
observation de la loi écrite sur des bulletins dont les exemplaires
excessivement rares ne se donnaient qu'aux voyageurs de passage assez
obstinés pour en exiger.

Pierrotin, homme de quarante ans, était déjà père de famille. Sorti
de la cavalerie à l'époque du licenciement de 1815, ce brave garçon
avait succédé à son père, qui menait de l'Isle-Adam à Paris un coucou
d'allure assez capricieuse. Après avoir épousé la fille d'un petit
aubergiste, il donna de l'extension au service de l'Isle-Adam, le
régularisa, se fit remarquer par son intelligence et par une exactitude
militaire. Leste, décidé, Pierrotin (ce nom devait être un surnom)
imprimait, par la mobilité de sa physionomie, à sa figure rougeaude
et faite aux intempéries, une expression narquoise qui ressemblait à
un air spirituel. Il ne manquait d'ailleurs pas de cette facilité de
parler qui s'acquiert à force de voir le monde et différents pays. Sa
voix, par l'habitude de s'adresser à des chevaux et de crier gare,
avait contracté de la rudesse; mais il prenait un ton doux avec les
bourgeois. Son costume, comme celui des messagers du second ordre,
consistait en de bonnes grosses bottes pesantes de clous, faites à
l'Isle-Adam, et un pantalon de gros velours vert-bouteille, et une
veste de semblable étoffe, mais par-dessus laquelle, pendant l'exercice
de ses fonctions, il portait une blouse bleue, ornée au col, aux
épaules et aux poignets de broderies multicolores. Une casquette à
visière lui couvrait la tête. L'état militaire avait laissé dans les
mœurs de Pierrotin un grand respect pour les supériorités sociales,
et l'habitude de l'obéissance aux gens des hautes classes; mais s'il
se familiarisait volontiers avec les petits bourgeois, il respectait
toujours les femmes à quelque classe sociale qu'elles appartinssent.
Néanmoins, à force de _brouetter le monde_, pour employer une de ses
expressions, il avait fini par regarder ses voyageurs comme des paquets
qui marchaient, et qui dès lors exigeaient moins de soins que les
autres, l'objet essentiel de la messagerie.

Averti par le mouvement général qui, depuis la paix, révolutionnait
sa partie, Pierrotin ne voulait pas se laisser gagner par le progrès
des lumières. Aussi, depuis la belle saison, parlait-il beaucoup d'une
certaine grande voiture commandée aux Farry, Breilmann et Compagnie,
les meilleurs carrossiers de diligences, et nécessitée par l'affluence
croissante des voyageurs. Le matériel de Pierrotin consistait alors
en deux voitures. L'une, qui servait en hiver et la seule qu'il
présentât aux agents du Fisc, lui venait de son père, et tenait du
coucou. Les flancs arrondis de cette voiture permettaient d'y placer
six voyageurs sur deux banquettes d'une dureté métallique, quoique
couvertes de velours d'Utrecht jaune. Ces deux banquettes étaient
séparées par une barre de bois qui s'ôtait et se remettait à volonté
dans deux rainures pratiquées à chaque paroi intérieure, à la hauteur
de dos de patient. Cette barre, perfidement enveloppée de velours et
que Pierrotin appelait un dossier, faisait le désespoir des voyageurs
par la difficulté qu'on éprouvait à l'enlever et à la replacer. Si ce
dossier donnait du mal à manier, il en causait encore bien plus aux
épaules quand il était en place; mais quand on le laissait en travers
de la voiture, il rendait l'entrée et la sortie également périlleuses,
surtout pour les femmes. Quoique chaque banquette de ce cabriolet, au
flanc courbé comme celui d'une femme grosse, ne dût contenir que trois
voyageurs, on en voyait souvent huit serrés comme des harengs dans une
tonne. Pierrotin prétendait que les voyageurs s'en trouvaient beaucoup
mieux, car ils formaient alors une masse compacte, inébranlable;
tandis que trois voyageurs se heurtaient perpétuellement et souvent
risquaient d'abîmer leurs chapeaux contre la tête de son cabriolet, par
les violents cahots de la route. Sur le devant de cette voiture, il
existait une banquette de bois, le siége de Pierrotin, et où pouvaient
tenir trois voyageurs, qui, placés là, prennent, comme on le sait,
le nom de _lapins_. Par certains voyages, Pierrotin y plaçait quatre
lapins, et s'asseyait alors en côté sur une espèce de boîte pratiquée
au bas du cabriolet, pour donner un point d'appui aux pieds de ses
lapins, et toujours pleine de paille ou de paquets qui ne craignaient
rien. La caisse de ce coucou, peinte en jaune, était embellie dans sa
partie supérieure par une bande d'un bleu de perruquier où se lisaient
en lettres d'un blanc d'argent sur les côtés: _L'Isle-Adam--Paris_, et
derrière: _Service de l'Isle-Adam_. Nos neveux seraient dans l'erreur
s'ils pouvaient croire que cette voiture ne pouvait emmener que treize
personnes, y compris Pierrotin: dans les grandes occasions, elle en
admettait parfois trois autres dans un compartiment carré recouvert
d'une bâche où s'empilaient les malles, les caisses et les paquets;
mais le prudent Pierrotin n'y laissait monter que ses pratiques, et
seulement à trois ou quatre cents pas de la Barrière. Ces habitants
du _poulailler_, nom donné par les conducteurs à cette partie de la
voiture, devaient descendre avant chaque village de la route où se
trouvait un poste de gendarmerie. La surcharge interdite par les
ordonnances _concernant la sûreté des voyageurs_ était alors trop
flagrante pour que le gendarme, essentiellement ami de Pierrotin, pût
se dispenser de dresser procès-verbal de cette contravention. Ainsi le
cabriolet de Pierrotin brouettait par certains samedis soir ou lundis
matin, quinze voyageurs; mais alors, pour le traîner, il donnait à son
gros cheval hors d'âge, appelé Rougeot, un compagnon dans la personne
d'un cheval gros comme un poney, dont il disait un bien infini. Ce
petit cheval était une jument nommée Bichette, elle mangeait peu, elle
avait du feu, elle était infatigable, elle valait son pesant d'or.--«Ma
femme ne la donnerait pas pour ce gros fainéant de Rougeot!» s'écriait
Pierrotin.

La différence entre l'autre voiture et celle-ci consistait en ce que la
seconde était montée sur quatre roues. Cette voiture, de construction
bizarre, appelée _la voiture à quatre roues_, admettait dix-sept
voyageurs, et n'en devait contenir que quatorze. Elle faisait un bruit
si considérable, que souvent à l'Isle-Adam on disait: Voilà Pierrotin!
quand il sortait de la forêt qui s'étale sur le coteau de la vallée.
Elle était divisée en deux lobes, dont le premier, nommé _l'intérieur_,
contenait six voyageurs sur deux banquettes, et le second, espèce de
cabriolet ménagé sur le devant, s'appelait un coupé. Ce coupé fermait
par un vitrage incommode et bizarre dont la description prendrait trop
d'espace pour qu'il soit possible d'en parler. La voiture à quatre
roues était surmontée d'une impériale à capote sous laquelle Pierrotin
fourrait six voyageurs, et dont la clôture s'opérait par des rideaux
de cuir. Pierrotin s'asseyait sur un siége presque invisible, ménagé
dessous le vitrage du coupé.

Le messager de l'Isle-Adam ne payait les contributions auxquelles
sont soumises les voitures publiques que sur son coucou présenté
comme tenant six voyageurs, et il prenait un permis toutes les fois
qu'il faisait rouler sa voiture à quatre roues. Ceci peut paraître
extraordinaire aujourd'hui, mais dans ses commencements, l'impôt sur
les voitures, assis avec une sorte de timidité, permit aux messagers
ces petites tromperies qui les rendaient assez contents de _faire la
queue_ aux employés, selon un mot de leur vocabulaire. Insensiblement
le Fisc affamé devint sévère, il força les voitures à ne plus rouler
sans porter le double timbre qui maintenant annonce qu'elles sont
jaugées et que leurs contributions sont payées. Tout a son temps
d'innocence, même le Fisc; mais vers la fin de 1822, ce temps durait
encore. Souvent l'été, la voiture à quatre roues et le cabriolet
allaient de concert sur la route, emmenant trente-deux voyageurs, et
Pierrotin ne payait de taxe que sur six. Dans ces jours fortunés, le
convoi parti à quatre heures et demie du faubourg Saint-Denis arrivait
bravement à dix heures du soir à l'Isle-Adam. Aussi, fier de son
service, qui nécessitait un louage de chevaux extraordinaire, Pierrotin
disait-il: «Nous avons joliment marché!» Pour pouvoir faire neuf lieues
en cinq heures dans cet attirail, il supprimait alors les stations que
les cochers font, sur cette route, à Saint-Brice, à Moisselles et à La
Cave.

L'hôtel du Lion d'argent occupe un terrain d'une grande profondeur. Si
sa façade n'a que trois ou quatre croisées sur le faubourg Saint-Denis,
il comportait alors dans sa longue cour, au bout de laquelle sont les
écuries, toute une maison plaquée contre la muraille d'une propriété
mitoyenne. L'entrée formait comme un couloir sous les planchers duquel
pouvaient stationner deux ou trois voitures. En 1822, le bureau de
toutes les messageries logées au Lion d'argent était tenu par la
femme de l'aubergiste, qui avait autant de livres que de services;
elle prenait l'argent, inscrivait les noms, et mettait avec bonhomie
les paquets dans l'immense cuisine de son auberge. Les voyageurs se
contentaient de ce laisser-aller patriarcal. S'ils arrivaient trop tôt,
ils s'asseyaient sous le manteau de la vaste cheminée, ou stationnaient
sous le porche, ou se rendaient au café de l'Échiquier qui fait le coin
d'une rue ainsi nommée, et parallèle à celle d'Enghien, de laquelle
elle n'est séparée que par quelques maisons.

Dans les premiers jours de l'automne de cette année, par un samedi
matin, Pierrotin était, les mains passées par les trous de sa blouse
dans ses poches, sous la porte cochère du Lion d'argent, d'où se
voyaient en enfilade la cuisine de l'auberge, et au delà la longue
cour au bout de laquelle les écuries se dessinaient en noir. La
diligence de Dammartin venait de sortir, et s'élançait lourdement à la
suite des diligences Touchard. Il était plus de huit heures du matin.
Sous l'énorme porche, au-dessus duquel se lit sur un long tableau:
_Hôtel du Lion d'argent_, les garçons d'écurie et les facteurs des
messageries regardaient les voitures accomplissant ce lancer qui trompe
tant le voyageur, en lui faisant croire que les chevaux iront toujours
ainsi.

--Faut-il atteler, bourgeois? dit à Pierrotin son garçon d'écurie quand
il n'y eut plus rien à voir.

--Voilà huit heures et quart, et je ne me vois point de voyageurs,
répondit Pierrotin. Où se fourrent-ils donc? Attelle tout de même.
Avec cela qu'il n'y a point de paquets. Vingt-bon-Dieu! _Il_ ne saura
où mettre ses voyageurs ce soir, puisqu'il fait beau, et moi je n'en
ai que quatre d'inscrits! V'là un beau _venez-y-voir_ pour un samedi!
C'est toujours comme ça quand il vous faut de l'argent! Quel métier de
chien! qué chien de métier!

--Et si vous en aviez, où les mettriez-vous donc, vous n'avez que
votre cabriolet? dit le facteur-valet d'écurie en essayant de calmer
Pierrotin.

--Et ma nouvelle voiture donc? fit Pierrotin.

--Elle existe donc? demanda le gros Auvergnat, qui en souriant montra
des palettes blanches et larges comme des amandes.

--Vieux propre à rien! elle roulera demain dimanche, et il nous faudra
dix-huit voyageurs!

--Ah! dame! une belle voiture, ça chauffera la route, dit l'Auvergnat.

--Une voiture comme celle qui va sur Beaumont, quoi! toute flambante!
elle est peinte en rouge et or à faire crever les Touchard de dépit! Il
me faudra trois chevaux. J'ai trouvé le pareil à Rougeot, et Bichette
ira crânement en arbalète. Allons, tiens, attelle, dit Pierrotin qui
regardait du côté de la porte Saint-Denis en pressant du tabac dans son
brûle-gueule, je vois là-bas une dame et un petit jeune homme avec des
paquets sous le bras; ils cherchent le Lion d'argent, car ils ont fait
la sourde oreille aux coucous. Tiens! tiens! il me semble reconnaître
la dame pour une pratique!

--Vous êtes souvent arrivé plein après être parti à vide, lui dit son
facteur.

--Mais point de paquets, répondit Pierrotin, qué sort!

Et Pierrotin s'assit sur une des deux énormes bornes qui garantissaient
le pied des murs contre le choc des essieux; mais il s'assit d'un air
inquiet et rêveur qui ne lui était pas habituel. Cette conversation,
insignifiante en apparence, avait remué de cruels soucis cachés au
fond du cœur de Pierrotin. Et qui pouvait troubler le cœur de
Pierrotin, si ce n'est une belle voiture? Briller sur la route, lutter
avec les Touchard, agrandir son service, emmener des voyageurs qui le
complimenteraient sur les commodités dues au progrès de la carrosserie,
au lieu d'avoir à entendre de perpétuels reproches sur _ses sabots_,
telle était la louable ambition de Pierrotin. Or, le messager de
l'Isle-Adam, entraîné par son désir de l'emporter sur son camarade,
de l'amener peut-être un jour à lui laisser à lui seul le service
de l'Isle-Adam, avait outrepassé ses forces. Il avait bien commandé
la voiture chez Farry, Breilmann et Compagnie, les carrossiers qui
venaient de substituer les ressorts carrés des Anglais aux cols de
cygne et autres vieilles inventions françaises; mais ces défiants et
durs fabricants ne voulaient livrer cette diligence que contre des
écus. Peu flattés de construire une voiture difficile à placer si
elle leur restait, ces sages négociants ne l'entreprirent qu'après un
versement de deux mille francs opéré par Pierrotin. Pour satisfaire à
la juste exigence des carrossiers, l'ambitieux messager avait épuisé
toutes ses ressources et tout son crédit. Sa femme, son beau-père et
ses amis s'étaient saignés. Cette superbe diligence, il était allé
la voir la veille chez les peintres, elle ne demandait qu'à rouler;
mais, pour la faire rouler le lendemain, il fallait accomplir le
paiement. Or, il manquait mille francs à Pierrotin! Endetté pour ses
loyers avec l'aubergiste, il n'avait osé lui demander cette somme.
Faute de mille francs, il s'exposait à perdre les deux mille francs
donnés d'avance, sans compter cinq cents francs, prix du nouveau
Rougeot, et trois cents francs de harnais neufs pour lesquels il avait
obtenu trois mois de crédit. Et poussé par la rage du désespoir et
par la folie de l'amour-propre, il venait d'affirmer que sa nouvelle
voiture roulerait demain dimanche. En donnant quinze cents francs sur
deux mille cinq cents, il espérait que les carrossiers attendris lui
livreraient la voiture; mais il s'écria tout haut, après trois minutes
de méditation:--Non, c'est des chiens finis! des vrais carcans.--Si je
m'adressais à monsieur Moreau, le régisseur de Presles, lui qui est
si bon homme? se dit-il frappé d'une nouvelle idée, il me prendrait
peut-être mon billet à six mois.

En ce moment, un valet sans livrée, chargé d'une malle de cuir, et venu
de l'établissement Touchard où il n'avait pas trouvé de place pour le
départ de Chambly à une heure après midi, dit au messager:--Est-ce vous
qu'êtes Pierrotin?

--Après? dit Pierrotin.

--Si vous pouvez attendre un petit quart d'heure, vous emmènerez mon
maître; sinon je remporte sa malle, et il en sera quitte pour aller à
cheval, quoique depuis longtemps il en ait perdu l'habitude.

--J'attendrai deux, trois quarts d'heure et le pouce, mon garçon, dit
Pierrotin en lorgnant la jolie petite malle de cuir bien attachée et
fermant par une serrure de cuivre armoriée.

--Eh bien! voilà, dit le valet en se débarrassant l'épaule de la malle
que Pierrotin souleva, pesa, regarda.

--Tiens, dit le messager à son facteur, enveloppe-la de foin doux, et
place-la dans le coffre de derrière. Il n'y a point de nom dessus,
ajouta-t-il.

--Il y a les armes de monseigneur, répondit le valet.

--Monseigneur? plus que çà d'or! Venez donc prendre un petit verre, dit
Pierrotin en clignotant et allant vers le café de l'Échiquier où il
amena le valet.--Garçon, deux absinthes! cria-t-il en entrant... Qui
donc est votre maître, et où va-t-il? Je ne vous ai jamais vu, demanda
Pierrotin au domestique en trinquant.

--Il y a de bonnes raisons pour cela, reprit le valet de pied. Mon
maître ne va pas une fois par an chez vous, et il y va toujours en
équipage. Il aime mieux la vallée d'Orge, où il a le plus beau parc
des environs de Paris, un vrai Versailles, une terre de famille, il en
porte le nom. Ne connaissez-vous pas monsieur Moreau?

--L'intendant de Presles, dit Pierrotin.

--Eh bien! monsieur le comte va passer deux jours à Presles.

--Ah! je vais mener le comte de Sérisy, s'écria le messager.

--Oui, mon gars, rien que cela. Mais attention! il y a une consigne. Si
vous avez des gens du pays dans votre voiture, ne nommez pas monsieur
le comte, il veut voyager _en cognito_, et m'a recommandé de vous le
dire en vous annonçant un bon pourboire.

--Ah! ce voyage en cachemite aurait-il par hasard rapport à l'affaire
que le père Léger, fermier des Moulineaux, est venu conclure?

--Je ne sais pas, reprit le valet; mais le torchon brûle. Hier au soir,
je suis allé donner l'ordre à l'écurie de tenir prête, à sept heures
du matin, la voiture à la Daumont, pour aller à Presles; mais à sept
heures, Sa Seigneurie l'a décommandée. Augustin, le valet de chambre,
attribue ce changement à la visite d'une dame qui lui a eu l'air d'être
venue du pays.

--Est-ce qu'on aurait dit quelque chose sur le compte de monsieur
Moreau! le plus brave homme, le plus honnête homme, le roi des hommes,
quoi! Il aurait pu gagner bien plus d'argent qu'il n'en a, s'il l'avait
voulu, allez!...

--Il a eu tort alors, reprit le valet sentencieusement.

--Monsieur de Sérisy va donc enfin habiter Presles, puisqu'on a meublé,
réparé le château? demanda Pierrotin après une pause. Est-ce vrai qu'on
y a déjà dépensé deux cent mille francs?

--Si nous avions, vous ou moi, ce qu'on a dépensé de plus, nous serions
bourgeois. Si madame la comtesse y va, ah! dame, les Moreau n'y auront
plus leurs aises, dit le valet d'un air mystérieux.

--Brave homme, monsieur Moreau! reprit Pierrotin qui pensait toujours à
demander ses mille francs au régisseur, un homme qui fait travailler,
qui ne marchande pas trop l'ouvrage, et qui tire toute la valeur de
la terre, et pour son maître encore! Brave homme! il vient souvent à
Paris, il prend toujours ma voiture, il me donne un bon pourboire, et
il vous a toujours un tas de commissions pour Paris. C'est trois ou
quatre paquets par jour, tant pour monsieur que pour madame; enfin,
un mémoire de cinquante francs par mois, rien qu'en commissions. Si
madame _fait un peu sa quelqu'une_, elle aime bien ses enfants, c'est
moi qui vas les lui chercher au collége et qui les y reconduis. Chaque
fois elle me donne cent sous, une grande _magni-magnon_ ne ferait pas
mieux. Oh! toutes les fois que j'ai quelqu'un de chez eux ou pour eux,
je pousse jusqu'à la grille du château... Ça se doit, pas vrai?

--On dit que monsieur Moreau n'avait pas mille écus vaillant quand
monsieur le comte l'a mis régisseur à Presles? dit le valet.

--Mais depuis 1806, en dix-sept ans, cet homme aurait fait quelque
chose! répliqua Pierrotin.

--C'est vrai, dit le valet en hochant la tête. Après ça, les maîtres
sont bien ridicules, et j'espère pour Moreau qu'il a fait son beurre.

--Je suis souvent allé vous porter des bourriches, dit Pierrotin, à
votre hôtel, rue de la Chaussée-d'Antin, et je n'ai jamais _évu la
valiscence_ de voir ni monsieur ni madame.

--Monsieur le comte est un bon homme, dit confidentiellement le valet;
mais s'il réclame votre discrétion pour assurer son _cognito_, il doit
y avoir du grabuge: du moins, voilà ce que nous pensons à l'hôtel; car,
pourquoi décommander la Daumont? pourquoi voyager par un coucou? Un
pair de France n'a-t-il pas le moyen de prendre un cabriolet de remise?

--Un cabriolet est capable de lui demander quarante francs pour
aller et venir; car apprenez que cette route-là, si vous ne la
connaissez pas, est faite pour les écureuils. Oh! toujours monter et
descendre, dit Pierrotin. Pair de France ou bourgeois, tout le monde
est bien _regardant à ses pièces_! Si ce voyage concernait monsieur
Moreau... mon Dieu, cela me vexerait-il, s'il lui arrivait malheur!
Vingt-bon-Dieu! ne pourrait-on pas trouver un moyen de le prévenir?
car c'est un vrai brave homme, un brave homme fini, le roi des hommes,
quoi!...

--Bah! monsieur le comte l'aime beaucoup, monsieur Moreau! dit le
valet. Mais, tenez, si vous voulez que je vous donne un bon conseil:
chacun pour soi. Nous avons bien assez à faire de nous occuper de
nous-mêmes. Faites ce qu'on vous demande, et d'autant plus qu'il ne
faut pas se jouer à Sa Seigneurie. Puis, pour tout dire, le comte est
généreux. Si vous l'obligez de ça, dit le valet en montrant l'ongle
d'un de ses doigts, il vous le rend grand comme ça, reprit-il en
allongeant le bras.

Cette judicieuse réflexion et surtout l'image eurent pour effet, venant
d'un homme aussi haut placé que le second valet de chambre du comte de
Sérisy, de refroidir le zèle de Pierrotin pour le régisseur de la terre
de Presles.

--Allons, adieu, monsieur Pierrotin, dit le valet.

Un coup d'œil rapidement jeté sur la vie du comte de Sérisy et sur
celle de son régisseur est ici nécessaire pour bien comprendre le petit
drame qui devait se passer dans la voiture à Pierrotin.

Monsieur Hugret de Sérisy descend en ligne directe du fameux président
Hugret, anobli sous François Ier. Cette famille _porte parti d'or
et de sable à un orle de l'un à l'autre et deux losanges de l'un en
l'autre_, avec: I, SEMPER MELIUS ERIS, devise qui, non moins que les
deux dévidoirs pris pour supports, prouve la modestie des familles
bourgeoises au temps où les Ordres se tenaient à leur place dans
l'État, et la naïveté de nos anciennes mœurs par le calembour de
ERIS, qui, combiné avec l'I du commencement et l'S final de _melius_,
représente le nom (_Sérisy_) de la terre érigée en comté. Le père du
comte était Premier Président d'un Parlement avant la Révolution.
Quant à lui, déjà Conseiller d'État au Grand-Conseil, en 1787, à l'âge
de vingt-deux ans, il s'y fit remarquer par de très beaux rapports
sur des affaires délicates. Il n'émigra point pendant la Révolution,
il la passa dans sa terre