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Title: Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine
Author: France, Anatole
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine" ***

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was produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



HISTOIRE CONTEMPORAINE

  *  *  *  *  *

MONSIEUR BERGERET A PARIS

PAR

ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)



Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui précèdent celui-ci ont
pour titre:

_L'Orme du Mail.

 Le Mannequin d'Osier.

 L'Anneau d'Améthyste._



I


M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet
était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait
l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait
son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement
quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté
souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui
étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine
lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple,
la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux
pieds du maître, dans le silence et l'immobilité.

--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant
le plat sur la table.

--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes,
et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant.

--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux
messieurs à découper la volaille.

--Je ne sais pas découper.

--Monsieur devrait savoir.

Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les
échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et
ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la
servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme
un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle
était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est
de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître.
Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle
n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur
elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son
office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le
confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et
d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur
oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à
chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.

--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une
aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est
tendre.

--Angélique, veuillez découper cette volaille.

Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur
un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait
des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de
Riquet.

Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du
préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de
manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons,
il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de
l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe,
en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du
ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le
consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la
tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que
la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est
chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la
dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée
recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il
traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva
pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept
parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il
donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour
l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et
dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel,
pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M.
Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre
nourricière, se sentait ramené aux jours antiques.

--Si monsieur veut se servir?...

Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère,
une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la
table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait
pas,

--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose
excellente.

Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table,
jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût
l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à
ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger
humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu
plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté,
d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé
obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne
la bienfaisance. Il lui avait dit:

--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je
suis le bon riche.

Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait.
Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons
qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.

Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il
avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair
délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la
nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de
douceur et de reproche, qui disaient:

--Maître, pourquoi me tentes-tu?

Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en
signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière,
contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M.
Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.

Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il
n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet,
après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger
avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en
reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours
de ses pensées.

C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger.
Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas,
Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts.
Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa
juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux
bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre
Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction
reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons
au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis
petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme
primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais
l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon.

M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se
levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte.

Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet
animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé
de sa chaise.

Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique,
montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que
«ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle
parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas
si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et
soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas,
qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles
cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une
éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un
ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion
de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation.

Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la
main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille,
mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait
plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et
presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui
lui échappait par la force éclatante de la jeunesse.

--Bonjour, mon papa!

La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale.

--Comme tu es grande, ma fille!

Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa
bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut
tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille
sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent
une entreprise incertaine et difficile.

Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue.

--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas
aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux.

Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil
si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence,
mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des
hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il
aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du
fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux
des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis
en reculant.

--Tu as un chien, papa? fit Pauline.

--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.

--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.

--Oui, dit M. Bergeret.

--Non, l'autre.

--Je n'en ai reçu qu'une.

--On ne s'entend pas ici.

Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de
son gosier.

--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son
manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?

Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût
une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât
plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort
de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait
la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il
haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table.
Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec
ironie:

--Est-ce que tu veux me manger, toi?

Et Riquet s'enfuit, épouvanté.

--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa?

--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant.

--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé.

--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais
nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables
les unes aux autres.

--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes.

M. Bergeret dit a Pauline:

--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.

Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller trouver, à la cuisine, la
bonne Angélique, de l'avertir, s'il était possible, des troubles qui
désolaient la salle à manger. Il n'espérait plus qu'en elle pour
rétablir l'ordre et chasser les intrus.

--Où as-tu mis le portrait de notre père? demanda mademoiselle Zoé.

--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et
diverses autres choses.

--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?

--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?

--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si
j'avais un jardin.

Elle s'arrêta de manger du poulet et dit:

--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un grand homme.

--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret.



II


Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance de
mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer.

Pendant les jours de déménagement, Riquet errait tristement dans
l'appartement dévasté. Il regardait avec défiance Pauline et Zoé dont
la venue avait précédé de peu de jours le bouleversement de la demeure
naguère si paisible. Les larmes de la vieille Angélique, qui pleurait
toute la journée dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus
chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus,
injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans
la cuisine fouler au pied son assiette à pâtée et son bol d'eau
fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il s'y couchait
et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, que,
dans sa propre maison, il ne savait plus où mettre.

Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté de résister. Lors de
l'enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l'ennemi.
Mais à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait point
encouragé, et même, à n'en point douter, il était combattu.
Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et
mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!» Renonçant
désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour
le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et
cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité.
Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié,
il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui
demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible
qu'utile, car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait,
retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et
le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr
que le premier.

Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des
peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit,
qui était le plus affecté.

Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses
inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies
favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats,
sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine;
fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et
ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si
grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de
chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que,
semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à
l'oubli des maux. Durant les longues absences des déménageurs altérés,
quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière
du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite
d'une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il
retombait bientôt dans la tristesse.

Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se
désola. Il lui parut spécialement funeste qu'on empilât le linge dans
de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa
malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre
mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C'est la
fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand
il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible
spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le
hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de
Riquet. Cette attitude, qui était triste, elle la trouva comique et
elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet,
viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il
n'avait pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse et,
par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait
d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et,
comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses
bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à
plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie.
Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait
de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle
fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après
quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et
elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A
ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la chambre,
laissant Riquet dans la malle.

Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de
supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par simple jeu et par
badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il
s'efforça de ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées.
Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne
se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire
d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et
les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et
il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis
deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir,
l'appela:

--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le
libraire.... Viens! Où es-tu?...

La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y
répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient
éperdument la paroi d'osier.

--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à Pauline, qui revenait
portant une pile de linge.

--Papa, il est dans la malle.

--Pourquoi est-il dans la malle?

--Parce que je l'y ai mis, papa.

M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:

--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les
chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de
miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de
faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.

Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit
jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa
son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se
dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les
avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit
son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de
religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la
puissance l'avait plongé dans une malle profonde.

M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y
était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École
communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples
adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu,
en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des
livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son
fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous
ses dimanches.

M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il
tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire générale des voyages_. Le
livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette
fois encore il lut ces lignes insipides:

«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons
d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre
voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous
beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient
encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses
prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent
malheureusement pas.»

Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient
tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par
les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais
cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de
découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de
toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le
livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus
ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot.

Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de
la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les
poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des
ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les
formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un
exemple et un reproche, sur cette cité stérile.

Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les
jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son
regard disait:

--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu
pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses
des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à
coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner
dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et
le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent
le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras
des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un
esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu
n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as
perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au
sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es
indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je?

--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à
huit heures et nous n'avons pas encore dîné. Allons dîner à la gare.

--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville
illustre et généreuse. Cette générosité, à vrai dire, n'est point
répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire,
dans un très petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une
nation résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force
et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on
appelle le génie d'une race ne parvient à sa conscience que dans
d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits
assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir
eux-mêmes la vérité voilée.



III


M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé
et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il
commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce
qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même
terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle
n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus
commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement.

C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui
n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant.
La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un
réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de
faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair
ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier,
assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des
degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le
matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de
cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la
pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres,
qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la
trame de sa vie.

Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis.
Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine,
où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie
paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches
difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées
profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables
et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la
face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles
de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de
travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût
excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine
ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais,
comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par
la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si
cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les
arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans
quelque force d'âme:

--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette
ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, ses antiques élégances, son
noble paysage historique, est emporté violemment. Toutefois, il
convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas
s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des changements
qui nous importunent, puisque le changement est la condition même de
la vie. Peut-être ces bouleversements sont-ils nécessaires, et
peut-être faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle
pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne
moins pénible et moins dure.

Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots
indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive
illustre, et il se disait encore:

--Je vois ici l'image de la cité future où les plus hauts édifices ne
sont marqués encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux
hommes légers que les ouvriers qui travaillent à l'édification de
cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des abîmes, quand en
réalité peut-être ils élèvent la maison prospère, la demeure de joie
et de paix.

Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne volonté, considérait
favorablement les travaux de la cité idéale. Il s'accommodait moins
bien des travaux de la cité réelle, se voyant exposé, à chaque pas, à
tomber, par distraction, dans un trou.

Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles
maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un
langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait particulièrement, et quand il
voyait l'écriteau d'un appartement à louer, à côté d'un mascaron en
clef de voûte, sur une porte d'où l'on découvrait le départ d'une
rampe en fer forgé, il gravissait les montées, accompagné d'une
concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée par des siècles de
rats et que réchauffaient, d'étage en étage, les émanations des
cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y
mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M.
Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de découragement.

Et rentré chez lui, il exposait, à table, pendant le dîner, à sa soeur
Zoé et à sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses recherches.
Mademoiselle Zoé l'écoutait sans trouble. Elle était bien résolue à
chercher et à trouver elle-même. Elle tenait son frère pour un homme
supérieur, mais incapable d'une idée raisonnable dans la pratique de
la vie.

--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en
penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du
lierre et une statue de Flore, moussue et mutilée, qui n'a plus de
tête et qui continue à tresser une guirlande de roses. J'ai visité
aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin,
où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles
auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande
chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de rendre charmante avec quelques
mètres de cretonne à fleurs.

--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne t'occupes jamais de
ma chambre. D'ailleurs...

Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son
frère.

--Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve,
dit M. Bergeret, qui était sage et accoutumé à soumettre ses désirs à
la raison.

--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te
trouverons un petit arbre qui montera à ta fenêtre; je te promets.

Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser
beaucoup pour elle-même, comme une jeune fille que le changement
n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée
encore et qui vit dans une sorte d'attente.

--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les
vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-être parce que j'y sens
mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie
étroite. Non pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de
mon état. C'est le banal et le commun qui me déplaît.... Vous allez me
trouver absurde.

--Oh! non, papa.

--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des
dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des
logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins
vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas
entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien
m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi
je ne renonce qu'à regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de
celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue
nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de
ménages est, dans les bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend
ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre avec
le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à
la même heure; ces cuisines, très petites, avec le garde-manger sur la
cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun
l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision
de sa structure, les fonctions quotidiennes des êtres qu'elle
renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et
ces gens qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous
l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie, composent,
quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant.

--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était
bien décidée à s'établir dans une maison neuve.

--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique.

--Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit
M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop élevé. Cette
expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un
homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est
telle, que les taudis seraient recherchés autant que les palais, si
nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en
harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous
suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un homme d'une
bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment
que nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que
leurs propriétaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de
serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce
bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne
craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la
question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir
d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est
assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un fabricant de
produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations,
pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on
voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue
de Flore, sans tête et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas
facilement à Paris.



IV


--Il est à louer, dit mademoiselle Zoé Bergeret, arrêtée devant la
porte cochère. Il est à louer, mais nous ne le louerons pas. Il est
trop grand. Et puis....

--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis
curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret à sa soeur.

Ils hésitaient. Il leur semblait qu'en pénétrant sous la voûte
profonde et sombre, ils entraient dans la région des ombres.

Parcourant les rues à la recherche d'un logis, ils avaient traversé
d'aventure cette rue étroite des Grands-Augustins qui a gardé sa
figure de l'ancien régime et dont les pavés gras ne sèchent jamais.
C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils
avaient passé six années de leur enfance. Leur père, professeur de
l'Université, s'y était établi en 1856, après avoir mené, quatre ans,
une existence errante et précaire, sous un ministre ennemi, qui le
chassait de ville en ville. Et cet appartement où Zoé et Lucien
avaient commencé de respirer le jour et de sentir le goût de la vie
était présentement à louer, au témoignage de l'écriteau battu du vent.

Lorsqu'ils traversèrent l'allée qui passait sous un massif
avant-corps, ils éprouvèrent un sentiment inexplicable de tristesse et
de piété. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de
la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorité de
Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait à droite en entrant, servait de
loge au concierge. Là, à l'embrasure de la porte-fenêtre, une pie
dansait dans sa cage, et dans la loge, derrière un pot de fleurs, une
femme cousait.

--C'est bien le second sur la cour qui est à louer?

--Oui. Vous voulez le voir?

--Nous désirons le voir.

La concierge les conduisit, une clef à la main. Ils la suivirent en
silence. La morne antiquité de cette maison reculait dans un
insondable passé les souvenirs que le frère et la soeur retrouvaient
sur ces pierres noircies. Ils montèrent l'escalier de pierre avec une
anxiété douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de
l'appartement, ils restèrent immobiles sur le palier, ayant peur
d'entrer dans ces chambres où il leur semblait que leurs souvenirs
d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts.

--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.

D'abord ils ne retrouvèrent rien dans le grand vide des pièces et la
nouveauté des papiers peints. Et ils s'étonnaient d'être devenus
étrangers à ces choses jadis familières....

--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle à manger...
par ici le salon....

Une voix cria de la cour:

--Mame Falempin?...

La concierge passa la tête par une des fenêtres du salon, puis,
s'étant excusée, descendit l'escalier d'un pas mou, en gémissant.

Et le frère et la soeur se rappelèrent.

Les traces des heures inimitables, des jours démesurés de l'enfance
commencèrent à leur apparaître.

--Voilà la salle à manger, dit Zoé. Le buffet était là, contre le mur.

--Le buffet d'acajou, «meurtri de ses longues erreurs», disait notre
père, quand le professeur, sa famille et son mobilier étaient chassés
sans trêve du Nord au Midi, du Levant à l'Occident, par le ministre du
2 Décembre. Il reposa là quelques années, blessé et boiteux.

--Voilà le poêle de faïence dans sa niche.

--On a changé le tuyau.

--Tu crois?

--Oui, Zoé. Le nôtre était surmonté d'une tête de Jupiter Trophonius.
C'était, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du
Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faïence.

--Es-tu sûr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tête ceinte d'un
diadème et portant une barbe en pointe?

--Non.

--Après tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours été indifférente
aux formes des choses. Tu ne regardes rien.

--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois
rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondulé ses cheveux, tu ne t'en
es pas aperçu.... Sans moi....

Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard
de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.

--C'est là, dans ce coin, près de la fenêtre, que se tenait
mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'était
le jour de la couturière. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un
samedi.

--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel âge aurait-elle
aujourd'hui? Elle était déjà vieille quand nous étions petits. Elle
nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai
retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: «C'était
pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pères. Il faisait
un froid vif qui donnait l'onglée. En revenant de faire mes
provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir
comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon
panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit: « Mademoiselle, vous
flambez!» Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fumée sortir
de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.»

Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret.
Elle la contait souvent. C'avait été peut-être la plus considérable de
sa vie.

--Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. Voici exactement
les paroles de mademoiselle Verpie:

--Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous flambez.» Je lui
réponds: «Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme
vous voudrez, mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre....

--Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais un endroit
considérable. Par sa réponse, mademoiselle Verpie, qui était bossue,
se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait
retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne
extrêmement pudique.

--Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des raccommodages. Ce
qu'on faisait de reprises à la maison!...

--Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est
qu'avant de se mettre à coudre dans la salle à manger, elle disposait
près d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour,
une botte de giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, ou
des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes
d'api étaient aussi jolies à voir que des roses; je n'ai vu personne
goûter aussi bien qu'elle la beauté d'une pêche ou d'une grappe de
raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle
reconnaissait que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle préférait
les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: «Vois, Lucien: y
a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombée de l'aile d'un
pigeon!» Je ne crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de
candeur et de simplicité.

--Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un goût terrible
en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe
bleue. Cela s'appelait le bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette
robe a fait le malheur de mon enfance.

--Tu n'as jamais été coquette, toi.

--Vous croyez?... Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait été fort agréable
d'être bien habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur
aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien!

Ils passèrent dans une pièce étroite, une sorte de couloir.

--C'est le cabinet de travail de notre père, dit Zoé.

--Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une cloison? Je me le
figurais plus grand.

--Non, il était comme à présent. Son bureau était là. Et au-dessus il
y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé
cette gravure, Lucien?

--Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse de ses livres,
et contenait des peuples entiers de poètes, de philosophes,
d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'écoutais leur silence, qui
remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une
telle assemblée reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste
salle.

--C'était très encombré. Il nous défendait de ranger rien dans son
cabinet.

--C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte
Zobéide à ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre père!
C'est de là qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé
dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai vu sourire
doucement à la mort, comme il avait souri à la vie.

--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne s'est pas vu
mourir.

M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:

--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et
blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un
tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux
noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un
souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces
hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse
qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient
vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pensée était plus haute que
la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la
justice sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de
la république et l'harmonieuse formation des États-Unis d'Europe. Sa
déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous.

Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le
cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. Là, ils se
rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat,
dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des
citadelles.

--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il,
Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les
feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de
chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantité, que je reçus
comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en
les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin
Paul était venu dîner à la maison, je lui donnai une de ces armures
qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure
de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien
regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens ne s'armaient ainsi
au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je
pris Damiette.

»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître
de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les
cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan
qu'il tomba sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables,
malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et quand elle vit le
cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le
releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte,
Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin
Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je
n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai
rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée
par la magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me
suis pas fait de mal.»

»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture
neuve, je le retrouve peu à peu. Que son vilain papier vert à ramages
était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin
répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la
cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croisés, jetait
un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me
restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait
parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser
mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses
joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie
pendait à son menton. Une longue dent jaune passait à travers ses
lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible
petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait
me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine?
Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une
pension viagère de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à
faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une
douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait
à coeur de prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un
cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné à
déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse
antique, il y avait de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des
broderies.

--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu
à Marie-Antoinette.

--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, reprit M.
Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la vieille
prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle
j'ai touché au règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi pour
dire bonjour à M. Mathalène, qui n'était pas aussi vieux que
mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais âme
plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'était un prêtre
interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu'il
estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle
Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme
elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le
soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en
réalité plus grands qu'un fromage. C'était précisément l'avis de
Pierrot; mais M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après trente ans de
méditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses
brochures dans les boîtes des bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle
pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il
n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il
prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu'ils
voulaient l'empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant
par prudence que par pauvreté.

Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmériens,
M. Bergeret appelait à lui des ombres. Il demeura pensif un moment et
dit:

--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se
trouvait plus de fous qu'à présent, ou bien notre père en prenait plus
que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la pitié
l'attachât à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les
personnes raisonnables, il en avait un grand cortège.

Mademoiselle Bergeret secoua la tête.

--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite.
Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques
vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir.

--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens
qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle
Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun,
cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face
rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était
vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils
avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au
jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec
délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main
légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était
de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant
avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans
l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô.

--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret.

--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M.
Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le
plus chez un fou.

--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous.

--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux
petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait
les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme
des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes
armoires, Zoé, pour nous faire des costumes.

--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit.

--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui.
Le mot était _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon
spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je
crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils
voulaient toujours parler.

--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton
rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la
première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es
pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes
papiers.

--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence.
Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne
pouvait pas placer un mot.

--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle
Bergeret, et une verve intarissable.

--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli
garçon.

--On le disait.

--Il me semble qu'il t'aimait bien.

--Je ne crois pas.

--Il s'occupait de toi.

--C'est autre chose.

--Et puis tout d'un coup il a disparu.

--Oui.

--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?

--Non.... Allons-nous-en, Lucien.

--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.

Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du
vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence
l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des
Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les
artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la
vie, comme au sortir d'une longue solitude.



V


M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à
fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme
grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de
la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être
importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un
service.

Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans
ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les
toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa
famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la
noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se
permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret,
en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un
examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y
faisait effort:

--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter....

--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit
geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré
par la modestie.

--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne
c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.

--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait
ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à
sa faiblesse toutes les puissances de la société civile,
ecclésiastique et militaire.

--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête.
Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens,
il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il
a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé
sa voie.

--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret
avec douceur.

--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je
vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que
voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par
mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien
modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères
Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour
avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la
neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872,
en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants
accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La
Barge, riche et honoré.

--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de
La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une
tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de
l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis
monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or,
l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce
qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous
fait espérer en l'avenir.

M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;
mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut:

--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée,
pour insensés ceux qui oseraient y toucher.

--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de
Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis
me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais
puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être
bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont
l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez
pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion.
Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien
d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant
sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de
son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à
l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre
chose que ce qu'elle est aujourd'hui.

--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La
Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le
répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la
hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de
présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du
service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique.
Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce
serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans.
Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans,
vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des
démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme
de celle-là.

Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes
avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale,
ce serait plus franc.

--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise
de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices
uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le
publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine.
N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès
sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements
rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise
et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent
l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions,
les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa
sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par
prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé
ses pères et qui va s'écrouler sur lui.

N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret
avec un charmant sourire.

M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la
représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix
qui s'enflait:

--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et
si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent,
l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie,
ses chefs en sont atteints.

--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples,
répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de
quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont
demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps
refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est
la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité
démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des
crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils
aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur
difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont
passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc
qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus
sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le
professeur de droit de l'Europe et du monde?

--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la
connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de
l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que
Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais,
cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon
fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service
militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce
serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen
d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce
ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de
goût pour la littérature.

--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études
commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce.
Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif
d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
brevet.

--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec
quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit
obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine.

--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.

--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.

--Le tamoul, vous croyez?

--Ou le malgache.

--Le malgache, peut-être.

--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus
parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune.
Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand
recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il
en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des
langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de
s'en informer.

Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.



VI


Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret
chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit
positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître
que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni
l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle
avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les
moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à
connaître Paris.

--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison
neuve qui regardait le jardin du Luxembourg.

--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.

--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue
cinq petits étages.

--Tu crois? répondit Lucien flatté.

Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.

Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités.

--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression
d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au
mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque
endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en
passant devant une église.

Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de
fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits
mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans
l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à
l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la
petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis.
Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes
nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement
quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à
l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens
qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec
une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien
raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation
des pauvres.

--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.

--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.

--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas
faire des récits en montant les escaliers.

--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre
sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande
part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses,
il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de
belles pensées.

--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle
est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de
travail.

En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec
effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme.

--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.

Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier
clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un
pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et
mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:

--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de
sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées
abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec
effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez
douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en
repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des
heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce
sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et
sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une
lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est
que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants.
Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne
le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage
ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de
travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle
insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je
réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité.

--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à
coucher.

--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne
concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous
dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien
de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et
c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain
réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de
façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent
séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et
nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et
le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les
yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs
des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins
d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des
appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous
voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe
point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une
apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne
s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement.
Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le
seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et
l'espace n'a pas plus de réalité que le temps.

--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as
pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu
n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras
davantage à celle de Pauline.

--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa
machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à
fleurs.

Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:

--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du
passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus
vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où
les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail
méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de
publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour
marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe
pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette
fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.

Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son
cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son
vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit
la fenêtre.

--Regarde, Lucien.

Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit.

Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les
teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre
verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de
sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très
aimable. Viens que je t'embrasse.

Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:

--Tu es bonne, Zoé.

Et mademoiselle Zoé répondit:

--Notre père et notre mère étaient bons tous deux.

M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit:

--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela.

Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras:

--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était
la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en
labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert.
Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie
de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue
de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique,
croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants
s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils
ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice
et de la tyrannie.

»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les
choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des
jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été
formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont
aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République
sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées
sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir
la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin
où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les
paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet?

--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur,
ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et
des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité
de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de
vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu
es content de ton appartement?

--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie
chambre.

--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.

--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.

--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas.

--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me
poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail.



VII


M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne
faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion
d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait
de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
substantielles.

Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un
matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.

Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître,
Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui
assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le
sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette
aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par
le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien
de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la
maison, il en concevait une heureuse fierté.

Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les
campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et
telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des
odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le
plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un
grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne
savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien
féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé,
qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en
péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en
reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna
de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son
dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné
vers son maître, semblait lui dire:

--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui.
J'ai fait mon devoir, advienne que pourra.

Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant
les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il
lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le
polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à
s'instruire et savait l'excellence du langage populaire.

Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues
par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est
ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages.

--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si
l'ouvrage est bien dressé.

--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en
queue-d'aronde?

--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier.

Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez
avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face
creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au
front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air
d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et
montra ses dents blanches, et il parut jeune.

--Je vous connais, monsieur Bergeret.

--Vraiment?

--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout
de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas
que je vous le dise?

--Nullement.

--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous
êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les
défenseurs du sabre et du goupillon.

--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela
devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie
je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous?

--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier.
On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant
mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de
Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire.
Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième.

--Et que disent vos amis?

--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont
pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre
pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade
Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un
homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous
tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois
que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le
nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour
l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de
bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des
capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les
juifs.»

»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je
vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux
communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me
suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble
que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la
bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la
pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est
travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les
injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement
de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs
de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution
sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des
hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont
justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens,
il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois
seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les
collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant
toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre
et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de
bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au
coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et
quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps
que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et
le temps file.»

Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa
veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et
dit sans se retourner:

--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans
l'affaire Dreyfus.

Et il s'en alla déjeuner.

Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme
obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en
prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu
furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la
gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons
de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.

Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de
douceur, ces paroles attristées:

--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents
pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,
rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi
tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique
iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre
social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour
véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude.
Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses
séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton
esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes
avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des
préjugés cruels, le mépris des malheureux.

Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.
Bergeret reprit avec plus de douceur encore:

--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux,
tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne
sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la
défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a,
dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté.

Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui
qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la
conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la
peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et
t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une
figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et
tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et
de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est
la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore
elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une
idée juste.

Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les
nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait
la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées
sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque
mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face.
Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice,
ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.



VIII


M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin,
son élève.

--J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothèque d'un ami,
un petit livre rare et peut-être unique. Soit qu'il l'ignore, soit
qu'il le dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un
petit in-douze, intitulé: _Les charactères et pourtraictures tracés
d'après les modelles anticques_. Il fut imprimé dans la docte rue
Saint-Jacques, en 1538.

--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.

--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit M. Bergeret. Il
n'écrit pas aussi agréablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de
sens. J'ai pris plaisir à lire son ouvrage, et j'en ai copié un
chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre?

--Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur
sa table et lut ce titre:

_Des Trublions qui nasquirent en la Republicque._ M. Goubin demanda
quels étaient ces Trublions. M. Bergeret lui répondit que peut-être il
le saurait par la suite, et qu'il était bon de lire un texte avant de
le commenter. Et il lut ce qui suit:

«Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et
feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient ung chef nommé
Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de sçavoir et en
grande impéritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef,
nommé Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes
mirifiques. Et avoit esté piteusement mis hors la republicque par loi
et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire
à Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre tiroit en amont.
Mais les Trublions n'en avoient cure, étant si fols gens, que ne
sçavoient où alloient.

»Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin
Mielleux, jà tout chenu, en semblance de fouyn, ou blereau, de grande
ruse et cautèle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit
gouverner la cité par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et,
pour les attirer à soy, leur siffloit d'une voix doucette comme flûte,
selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le
bon Tintinnabule esbahi et marri de telles piperies et avoit grand
paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons.

»Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient
commandemans dans la caterve trublionne:

  iij coquillons bien aigres,
  xxj marranes,
  un quarteron de bons moines mendiants,
  viij faiseurs d'almanachs,
  lv démagogues misoxènes, xénophobes, xénoctones et
     xénophages; et six boisseaux de gentilshommes dévots à la
     belle dame de Bourdes, en Navarre.

»Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit
bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte
Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et
gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces
maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels
et ecclises pour de là despiter, garbouiller, embouser et compisser
les bourgeois débonnaires.

»Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole,
le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus
ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en
faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: «Longue
vie au vieil coronel!» Et les petits grimauds d'école piaillaient
semblablement à leur derrière: «Longue vie au vieil coronel!»
Faisoient les dicts Trublions force assemblées et conventicules, en
lesquelles vociféraient la santé du vieil coronel, d'une telle
véhémence de gueule, que les airs en estoient estonnés et que les
oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis
et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrénésie très
horrible.

»Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cité et mériter
la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne nouées
par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes
couronnes, faut jecter cris furieux et discours très insanes, et que
ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-là qui faulchent et
moissonnent, mènent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers,
en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins
fruictiers, ne servent point la cité, ni ces compaignons qui taillent
la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons
couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les
verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cybèle, et que
ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes
clauses et librairies bien amples, à cognoistre beaux secrets de
nature, ni les mères allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne
vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes à
ses petits enfans; mais que ils servent la cité ces Trublions à braire
comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant,
pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur
cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient à force pour le bien
public et commun prouffict.

«Et ne crioient pas tant seulement «Longue vie au vieil coronel!» ains
crioient encore sans répit qu'ilz amaient la cité. En quoi ils
faisoient griève offense aux aultres citoyens, en donnant à entendre
que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cité
maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste
et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict
ce naturel amour, et est doux à respirer l'air natal. Or estoient de
ce temps en la ville et contrée moult prud'hommes et saiges, lesquels
amaient leur cité et republicque d'une plus chère et pure amour que
oncques ne l'amèrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts
prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de
grâces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que
surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre,
et non point du tout, comme à contre fil la souhaitaient ces
Trublions, tenant es mains gros baston à escarbouiller les bons
citoyens et benoist chapelet à marmonner des _ave_, orde et mauvaise
et misérablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et à ce
Tintinnabule. Car, de vray, la vouloient soubmettre aux frocards,
hypocrites, bigots, cafars, imposteurs, pouilleux, enjuponnés,
escabournés, encucullés, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de
crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes,
captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis jà
furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et prairies, la tierce
part du pays françoys. Et s'estudioient (ces Trublions), à rendre la
cité toute rude et inélégante. Car avoient pris en aversion et
desgoust la méditation, la philosophie, et tout argument déduict par
droict sens et fine raison, et toute pensée soubtile, et ne
cognoissoient que la force; encore ne la prisoient-ils que si elle
estoit toute brute. Voilà comme ils amaient leur cité et lieu de
naissance, ces Trublions....»

M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de faire sonner
toutes les lettres dont il était hérissé à la mode de la Renaissance.
Il avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de
l'orthographe comme d'une chose méprisable et avait au contraire le
respect de la vieille prononciation si légère et si coulante et qui de
nos jours s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte
conformément à la prononciation traditionnelle. Sa diction rendait aux
vieux mots la jeunesse et la nouveauté. Aussi le sens en coulait-il
clair et limpide pour M. Goubin, qui fit cette remarque:

--Ce qui me plaît dans ce morceau c'est la langue. Elle est naïve.

--Croyez-vous? dit M. Bergeret.

Et il reprit sa lecture.

«Et disoient les Trublions que ils défendoient les coronels et
souldards de la cité et républicque, ce qui estoit gaberie et
dérision, car les coronels et souldards qui sont armés à force de
cannes à feu, mousquetterie, artillerie et autres engins très
terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre
deffendus par les citoyens inarmés, et que il estoit impossible de
imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs
propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions
demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement
soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cité et republicque.
Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne sçavoient rien
entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement.

»Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au
seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors
de la teste, à la mode des écrevisses de mer, très horriblement, et
faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit
emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust
envoyer cartel à ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays,
et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine à tout moment de
partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre.

»Et, comme est véritable que de tout temps les fols, plus nombreux que
les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit
sçavoir et entendement (de ceulx-là il s'en treuve beaucoup tant
parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux
Trublions et avec eux trublionnèrent. Et ce fust un tintamarre
horrifique dans la cité, tant que la saige pucelle Minerve assise en
son temple, pour n'être point tympanisée par tels traineurs de
casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la
cire que luy avoient apportée en offrande ses bien amées abeilles de
l'Hymette, donnant ainsi à entendre à ses fidelles, doctes hommes,
philosophes et bons législateurs de la cité, que estoit peine perdue
d'entrer en sçavante dispute et docte combat d'esprits avec ces
Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non
des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols
fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et
insigne cité cul par-dessus teste, ce qui eust été bien lamentable
aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevèrent pour ce qu'ils
estoient pleins de vent.»

M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait terminé sa
lecture.

--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous
font oublier le temps présent.

--En effet, dit M. Goubin.

Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.



IX


Durant les vacances, M. Mazure, archiviste départemental, vint passer
quelques jours à Paris pour solliciter dans les bureaux du ministère
la croix de la Légion d'honneur, faire des recherches historiques aux
Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces
travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures
après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la
chaleur du jour accablait les hommes retenus à la ville, sous des
toits brûlants et dans des rues pleines d'une acre poussière, M.
Bergeret eut une pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans
un cabaret où de petites tables étaient dressées sous les arbres, au
bord d'une eau dormante.

Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, en faisant un dîner
fin, ils échangèrent des propos familiers, traitant tour à tour des
bonnes études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans dessein
concerté, par une inclination fatale, ils parlèrent de l'Affaire.

M. Mazure était dans un grand trouble à ce sujet. Jacobin de doctrine
et de tempérament, patriote comme Barère et Saint-Just, il s'était
joint à la foule nationaliste du département et avait poussé de
grands cris en compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes
noires, dans l'intérêt supérieur de la patrie, pour l'unité et
l'indivisibilité de la République. Il était même entré dans la ligue
présidée par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant voté
une adresse au Roi, il commençait à croire qu'elle n'était pas
républicaine, et il n'était plus tranquille sur les principes. Quant
au fait, ayant la pratique des textes et n'étant point incapable de
conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficulté
médiocre, il éprouvait quelque embarras à soutenir le système de ces
faussaires qui, pour la perte d'un innocent, déployèrent, dans la
fabrication et la falsification des pièces, une audace inconnue
jusqu'alors. Il se sentait environné d'impostures. Pourtant il ne
reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu n'est possible
qu'aux esprits d'une qualité particulière. M. Mazure soutenait au
contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnaître qu'il
était maintenu, serré, pressé, comprimé dans l'ignorance par la masse
compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enquête et la
discussion des documents n'avaient point pénétré dans cette ville
mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour
écarter la lumière, il y avait là, dans les fonctions publiques et
dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de cléricaux
que M. Méline abritait naguère encore sous les pans de sa redingote
villageoise, et qui y prospéraient dans l'ignorance consentie de la
vérité. Cette élite, mettant l'iniquité dans les intérêts de la patrie
et de la religion, la rendait respectable à tous, même au pharmacien
radical-socialiste, Mandar. Le département était d'autant mieux gardé
contre toute divulgation des faits les plus avérés qu'il était
administré par un préfet israélite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu,
par cela seul qu'il était juif, à servir les intérêts des antisémites
de son administration avec plus de zèle que n'en eût déployé à sa
place un préfet catholique. D'une main prompte et sûre il étouffa dans
le département le parti naissant de la revision.

Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les fit prospérer
si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressensé, Jean
Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y
parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe siècle.
Ils n'y trouvèrent que des papistes idolâtres qui poussaient des cris
de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin
convaincu, dès le jugement de 1894, que Dreyfus était innocent, ne
faisait pas mystère de cette conviction, après dîner, en fumant son
cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de
compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un sentiment
personnel.

Cette ferme tenue du département dont il gardait les archives imposait
grandement à M. Mazure, qui était un jacobin ardent et capable
d'héroïsme, mais qui, comme la troupe des héros, ne marchait qu'au
tambour. M. Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres
et à lui-même d'expliquer sa pensée. Après le potage, en attendant la
truite, il dit, accoudé à la table:

--Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. Que Dreyfus soit
innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce
n'est pas mon affaire. Il est peut-être innocent. Mais certainement
les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion
personnelle à une décision de la justice républicaine, ils ont commis
une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le pays républicain.
Le commerce en souffre.

--Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et
d'un seul jet comme un jeune arbre.

--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée.

--Vous en parlez bien légèrement, dit M. Bergeret. Quand une poupée
est vivante, c'est une grande force de la nature.

--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni d'aucune autre
femme. Cela tient peut-être à ce que la mienne est très bien faite.

Il le disait et voulait le croire. A la vérité, il avait épousé la
vieille servante-maîtresse des deux archivistes, ses prédécesseurs.
Pendant dix ans, elle avait été tenue à l'écart de la société
bourgeoise. Mais son mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du
département, elle avait été reçue tout de suite dans le meilleur monde
du chef-lieu. La générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et
la colonelle Despautères ne la quittait plus.

--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est
d'avoir affaibli, énervé la défense nationale et diminué notre
prestige au dehors.

Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs
des arbres. M. Bergeret crut honnête de répondre:

--Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine
est devenue une affaire nationale, la faute en est non point à nous,
mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation erronée
et illégale un système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait
fait son devoir en procédant à la révision dès qu'il lui fut démontré
qu'elle était nécessaire, les particuliers auraient gardé le silence.
C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont
élevées. Ce qui a troublé le pays, ce qui était de sorte à lui nuire
au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir s'obstinât dans une
iniquité monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les
mensonges dont on s'efforçait de la couvrir.

--Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je suis patriote
et républicain.

--Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, vous devez vous
sentir étranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus
beaucoup de républicains en France. La République n'en a pas formés.
C'est le gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la meule
de la royauté ou du césarisme s'aiguise l'amour de la liberté, qui
s'émousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère
l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas bien
aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire
qu'aujourd'hui les Français âgés de moins de cinquante ans ne sont pas
républicains.

--Ils ne sont pas monarchistes.

--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas
souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent
aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu.
L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le réservoir et
la source de toute épouvante. Cela est sensible dans le suffrage
universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur
de l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui devrait
opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les
changements contiennent d'inconnu l'arrête, et le monstre tend le col
au licou.

--Ces messieurs prendront peut-être une pêche au marasquin, dit le
maître d'hôtel.

Sa voix était douce et persuasive, et ses regards vigilants
parcouraient l'étendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit
point de réponse, il voyait venir sur le chemin sablé une dame coiffée
d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue
d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serré à
la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui
enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa
tète de chérubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la
rencontre charmante l'avait plus d'une fois troublé dans l'âpre
monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle était accompagnée d'un
jeune homme élégant et trop correct pour ne pas paraître ennuyé.

Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle
qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance,
ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en
prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les
profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la
vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle
que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes.

Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette
dame.

--Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils
viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons
tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les
arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M.
Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres?

--Et sur la terrasse et dans le kiosque.

Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de
mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M.
Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de
Gromance, et ne répondit pas.

Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le
feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de
papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait
apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces
clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se
rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté
voisine se devinaient deux jeunes têtes plus légères que les phalènes
qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune montrait
dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde.

--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel.

Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants.

Et M. Bergeret dit en souriant:

--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits
panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur
un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et
pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des
désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des additions! Quelle
force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand.

--Nous avons dîné bien agréablement, dit M. Mazure en se levant de
table. Ce restaurant est fréquenté par les gens les plus huppés.

--Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, n'étaient peut-être pas du
plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins
de plaisir, je l'avoue, à voir des gens élégants depuis qu'une machine
a mis en mouvement le fanatisme débile et la cruauté étourdie de ces
pauvres petites cervelles. L'Affaire a révélé le mal moral dont notre
belle société est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un
organisme les lésions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des
profondeurs de flots humains sous cette écume argentée. Mais quand
donc mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la haine?



X


La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la baronne Jules,
cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les
circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau
d'améthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'eût
été dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'été, entre le Bois et
l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait
particulier qui est lié aux affaires publiques.

La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de juin à Montil, au
bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre à Gmunden. Sa maison
étant close, elle alla dîner dans un restaurant du Bois avec son frère
le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le
jeune Lacrisse, qui étaient comme elle de passage à Paris.

Appartenant tous à la bonne société, ils étaient tous nationalistes.
Le baron Wallstein l'était autant que les autres. Juif autrichien, mis
en fuite par les antisémites viennois, il s'était établi en France où
il faisait les fonds d'un grand journal antisémite et se réfugiait
dans l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de Terremondre, petit
noble et petit propriétaire, montrait exactement ce qu'il fallait de
passions militaristes et cléricales pour s'identifier à la haute
aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance avaient trop
d'intérêt au rétablissement de la monarchie pour ne le pas désirer
sincèrement. Leur situation pécuniaire était très embarrassée. Madame
de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait
encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'était plus jeune et touchait à
l'âge où l'on a besoin de sécurité, de bien-être, de considération,
soupirait après des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue
du Roi. Il comptait bien être nommé pair de France par Philippe
restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil au Luxembourg sur son
état de rallié et il se mettait au nombre de ces républicains de
Monsieur Méline, que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le
jeune Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste du
département où la baronne avait des terres et les Gromance des dettes.
Devant la petite table dressée sous le feuillage, à la lueur des
bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les
papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une même pensée,
que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:

--Il faut sauver la France!

C'était le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est
vrai qu'on avait perdu le Président Faure et le ministre Méline qui,
le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en
redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrés,
menaient la République en terre avec la Justice. Méline avait quitté
le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au plus beau de la fête. Il
est vrai que les obsèques du Président nationaliste n'avaient pas
produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqué le coup du
catafalque. Il est vrai qu'après avoir défoncé le chapeau du Président
Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les
leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un
ministère républicain s'était constitué et avait trouvé une majorité.

Mais la réaction tenait le clergé, la magistrature, l'armée,
l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de
la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait
judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de
faire opérer des perquisitions au siège des Comités royalistes et
antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire
de police pour saisir des papiers compromettants.

--C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu
de grands services.

--Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont.

--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutumé par son
faste le peuple à la monarchie. Après lui, le Roi ne paraîtra pas
encombrant et ses équipages ne sembleront pas ridicules.

--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son
entrée à Paris dans un carrosse traîné par six chevaux blancs.

--Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je
passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrêtées,
des agents formés ça et là en bouquets et des piétons plantés en
bordure sur le trottoir. Un brave homme, à qui je demandai ce que cela
voulait dire, me répondit gravement qu'on attendait depuis une heure
le Président, qui rentrait à l'Elysée après une visite à Saint-Denis.
J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et
tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet à la main,
manquaient le train avec déférence. Je fus heureux de constater que
tous ces gens-là se formaient docilement aux moeurs de la royauté, et
que le Parisien était prêt à recevoir son souverain.

--La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. Tout va bien, dit
Joseph Lacrisse.

--Tant mieux, dit madame de Bonmont.

--Est-ce que votre père partage vos espérances? demanda M. de Gromance
au jeune secrétaire de la Jeunesse royaliste.

C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des congrégations,
n'était pas à mépriser. Maître Lacrisse travaillait avec l'état-major
et préparait le procès de Rennes. Il rédigeait les dépositions des
généraux et les leur faisait répéter. C'était une des lumières
nationalistes du barreau. Mais on le soupçonnait de nourrir peu de
confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait
travaillé jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris.
Il savait, par expérience, que la République ne se laisse pas
facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille
qu'elle en a l'air. Il se méfiait du Sénat. Et, gagnant un peu
d'argent au Palais, il se résignait volontiers à vivre en France dans
une monarchie sans roi. Il ne partageait point les espérances de son
fils Joseph, mais il était trop indulgent pour blâmer l'ardeur d'une
jeunesse enthousiaste.

--Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de son côté. Moi, j'agis du
mien. Nos efforts sont convergents.

Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à voix basse:

--Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes.

--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une piété
sincère; car il est temps de sauver la France.

Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la
conversation reprit, faible et languissante, et se traîna en propos
intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de
Bonmont parlèrent toilette.

--Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne femme, dit
madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la
représentant alourdie par une jupe bouffante.

--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis allé aujourd'hui.
Je suis allé au Sénat. Il n'y avait pas séance. Laprat-Teulet m'a fait
visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la
bibliothèque. C'est un beau local.

Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle où devaient siéger les
pairs après la restauration du Roi, il avait palpé les fauteuils de
velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait
demandé à Laprat-Teulet où était la caisse. Cette visite au palais des
pairs futurs avait ranimé ses convoitises. Il répéta, dans la grande
sincérité de son coeur:

--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est
que temps.

Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta
une grande discrétion. Il fallait l'en croire, tout était prêt. On
serait sans doute obligé de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin
et à deux ou trois autres dreyfusistes du département. Et il ajouta,
en avalant un quartier de pêche dans du sucre:

--Cela ira tout seul.

Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa
connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires
viennoises qui l'amusaient beaucoup.

Puis, en manière de conclusion:

--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est
très bien. Mais il faut reconnaître que vous avez manqué votre coup
aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce
que je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas
une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis.

Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à
l'Opéra avant la fin de la représentation, il alluma un cigare et se
leva de table.

Joseph Lacrisse était discret par situation: il conspirait. Mais il
aimait à faire montre de sa puissance et de son crédit. Il ôta de sa
poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine,
contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit à madame de
Bonmont, et dit en souriant:

--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout
sur moi.

Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant
d'émotion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, à
Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentrée dans son étui
de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de
la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur cette poitrine
un long regard mouillé de larmes et brûlé de flammes. Le jeune
Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beauté héroïque.

L'humidité et la fraîcheur de la nuit pénétraient lentement les
dîneurs attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs rosés, dans
lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'éteignaient une à
une sur les tables désertées. A la demande de madame de Gromance et de
la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'étui la lettre
du roi et la lut d'une voix étouffée, mais distincte:

 Mon cher Joseph,

 Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos
amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru
dans d'excellentes dispositions.

 A vous cordialement,

 PHILIPPE.

Après avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans
son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet
blanc de sa boutonnière.

M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.

--Très bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef.

--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir à
exécuter les ordres d'un tel maître.

--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de
Gromance. Le duc d'Orléans semble avoir reçu de monsieur le comte de
Chambord le secret du style épistolaire... Vous n'ignorez point,
mesdames, que le comte de Chambord écrivait les plus belles lettres du
monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait
principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa
grande manière dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et
le duc d'Orléans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse...
Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien
française! Il plaît, il est séduisant. On m'a affirmé qu'il était
presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de «Gamelle».

--Sa cause fait de grands progrès dans les masses, dit Lacrisse. Les
épingles à l'effigie du Roi, que nous distribuons à profusion,
commencent à pénétrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus
de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succès.

M. de Gromance répondit d'un ton de bienveillance et d'autorité:

--Avec du zèle, de la prudence et des dévouements tels que le vôtre,
monsieur Lacrisse, toutes les espérances sont permises. Et je suis sûr
que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de
victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mêmes à vous.

Sa profession de rallié à la République, sans lui interdire de former
des voeux pour le rétablissement de la monarchie, ne lui permettait
pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le
jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de Gromance, qui allait
aux bals de la préfecture et était en coquetterie avec madame
Worms-Clavelin, avait gardé un silence de bon goût quand le jeune
secrétaire du Comité royaliste s'était expliqué sur la nécessité de
crever le préfet youpin; mais aucune convenance ne l'empêchait
maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du prince et de
faire entendre qu'il était prêt à tous les sacrifices pour le salut du
pays.

M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne goûtait pas
moins le style de Philippe. Mais il était si grand collectionneur de
curiosités et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant
tout à obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par voie
d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'était
procuré par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages
mêlés à l'affaire Dreyfus et il en avait formé un recueil intéressant.
Il songeait maintenant à faire le dossier du Complot, et à y
introduire la lettre du prince, comme pièce capitale. Il concevait que
ce serait difficile, et sa pensée en était tout occupée.

--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir à Neuilly,
où je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pièces
assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre.

Madame de Gromance avait écouté avec toute l'attention convenable le
billet du Roi. Elle était du monde. Elle avait trop d'usage pour ne
pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait incliné la tête à la
parole de Philippe, comme elle eût fait la révérence au couvert du Roi
si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait
d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. Et
puis elle savait précisément ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu
d'aussi près que possible un parent du duc. Ç'avait été dans une
maison discrète du quartier des Champs-Élysées, un après-midi. On
s'était dit tout ce qu'on avait à se dire, et ce jour n'avait point eu
de lendemain. Monseigneur avait été convenable, sans magnificence.
Assurément, elle se sentait honorée mais elle n'avait pas le sentiment
que cet honneur fût très particulier ni très extraordinaire. Elle
estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle n'en rêvait
pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la
sympathie qu'elle éprouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de
tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme
blond, un peu grêle, assez gentil, qui n'était pas riche et qui se
donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance.
Elle aussi savait par expérience que la grande vie n'est pas facile à
mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux
dans la haute société. C'était un motif de bonne entente. S'entr'aider
à l'occasion, fort bien! Mais voilà tout!

--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs
souhaits. Que les impressions de la baronne Jules étaient plus
chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intéressait de
tout son coeur à cet élégant complot, dont l'oeillet blanc était
l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être mêlée à une
conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'était pour elle
entrer et plonger dans la vieille noblesse française, pénétrer dans
les salons les plus aristocratiques et bientôt, peut-être, aller à la
Cour. Elle était émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que
tendre, ce qu'elle trouvait à cette lettre du Prince, dans la
sincérité de son coeur aisément ouvert, ce qu'elle trouvait à cette
lettre, c'était de la poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle
le pensait:

--Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique.

--C'est vrai, répondit Joseph Lacrisse. Et ils échangèrent un long
regard.

Nulle parole mémorable ne fut dite après celle-là, en cette nuit
d'été, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table
du restaurant.

L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'étant levée, la baronne reçut
de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes épaules, elle
tendit la main à M. de Terremondre, qui prenait congé. Il allait à
pied à Neuilly, où il avait son logis de passage.

--C'est tout près, à cinq cents pas d'ici. Je suis sûr, madame, que
vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai découvert à Saint-James un reste
de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage.
Il faut que je vous montre cela, un jour.

Et déjà sa longue forme robuste s'enfonçait dans l'allée bleuie par la
lune.

La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire chez eux
dans sa voiture, une voiture de cercle, que son frère Wallstein lui
avait envoyée.

--Montez! nous tiendrons bien tous les trois.

Mais les Gromance avaient de la discrétion. Ils appelèrent un fiacre
arrêté à la grille du restaurant et s'y glissèrent si vite que la
baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph Lacrisse
devant la portière ouverte de sa voiture.

--Voulez-vous que je vous emmène, monsieur Lacrisse?

--Je crains de vous gêner.

--Nullement. Où voulez-vous que je vous dépose?

--A l'Étoile.

Ils s'engagèrent sur la route bleue, bordée de noir feuillage, dans la
nuit silencieuse.... Et la course s'accomplit.

La voiture s'étant arrêtée, la baronne, de la voix qu'on a en sortant
d'un rêve, demanda:

--Où sommes-nous?

--A l'Étoile, hélas! répondit Joseph Lacrisse.

Et, après qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule sur l'avenue
Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc déchiré entre ses
doigts nus, les paupières mi-closes et les lèvres entr'ouvertes,
frissonnait encore de cette ardente et douce étreinte, qui,
rapprochant de sa poitrine la lettre royale, venait de mêler pour elle
à la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait conscience que
cette lettre communiquait à son aventure intime une grandeur nationale
et la majesté de l'histoire de France.



XI


C'était dans une maison de la rue de Berri, au fond de la cour, un
petit entresol, qui recevait un jour triste comme les pierres le long
desquelles il descendait péniblement. Le fils du duc Jean, Henri de
Brécé, président du Comité exécutif, assis à son bureau, devant une
feuille de papier blanc, faisait d'un pâté d'encre un ballon, en y
ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrière lui, sur le
mur, une grande photographie était accrochée où le Prince apparaissait
très mou, dans sa solennité vulgaire et sa jeunesse épaisse. Des
drapeaux aux trois couleurs, fleurdelisés, entouraient cette image.
Aux angles de la pièce se déployaient des bannières sur lesquelles des
dames vendéennes et des dames bretonnes avaient brodé des lis d'or et
des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de
cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: « Vive
l'armée!» Au-dessous, piquée avec des épingles, une caricature de
Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort
composaient, avec un canapé, quatre chaises et le bureau de bois noir,
tout le meuble de cette pièce à la fois intime et administrative. Des
brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs.
Debout contre la cheminée, Joseph Lacrisse, secrétaire du Comité
départemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la
liste des affiliés. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le
front plissé, Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du
Sud-Ouest, développait ses idées. Il passait pour impertinent et
chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacités héréditaires en
finance le rendaient précieux à ses associés. Il était fils de ce
Léon-Léon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruiné au crack de l'_Union
Générale_.

--Ça se resserre, vous avez beau dire, ça se resserre. Je le sens. De
jour en jour, le cercle se rétrécit autour de nous. Avec Méline nous
avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous étions à l'aise,
libres de nos mouvements.

Il écarta les coudes et joua des bras, comme pour donner une idée de
la facilité qu'on avait à se mouvoir dans ces temps heureux, qui
n'étaient plus. Et il poursuivit:

--Avec Méline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le
gouvernement, l'armée, la magistrature, l'administration, la police.

--Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brécé. Et l'opinion est
plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire.

--Ce n'est plus la même chose. Avec Méline nous étions officieux, nous
étions gouvernementaux, nous étions conservateurs. C'était une
situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le
Français, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les
déménagements l'effraient. Méline nous avait rendu ce service immense
de nous donner l'air rassurant, de nous faire bénins, bénins, aussi
bénins que lui. Il disait que c'était nous les républicains, et les
populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le
soupçonner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion.
Le service n'est pas mince!

--Méline, c'était un honnête homme! soupira Henri de Brécé. Il faut
lui rendre cette justice.

--C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse.

--Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions tout, nous
étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions même pas besoin de nous
cacher. Nous n'étions pas en dehors de la République; nous étions
au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme.
Nous étions tout le monde, nous étions la France! Je ne suis pas
tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est
quelquefois bonne fille. Sous Méline, la police était exquise, elle
était suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une manifestation
royaliste, que vous aviez très gentiment organisée, Brécé, j'ai crié
«Vive la police!» à m'égosiller. C'était de bon coeur. Les sergots
assommaient les républicains avec entrain!... Gérault-Richard était
fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la République!» Méline nous
faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il
nous a endormis. Mais oui! Le général Decuir lui-même disait: «Du
moment que nous avons tout ce que nous pouvons désirer, pourquoi
essayer de chambarder la boutique, au risque d'écoper salement?» O
temps heureux! Méline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes,
antisémites, plébiscitaires, nous dansions en choeur à son violon
villageois.

»Tous ruraux, tous fortunés! Sous Dupuy déjà, j'étais moins content;
avec lui, c'était moins franc. On était moins tranquille. Bien sûr
qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'était pas un vrai
ami. Ce n'était plus le bon ménétrier de village qui menait la noce.
C'était un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait
cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-là, et l'on risquait de
verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'était un faux
maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble énormément à la vraie.
Et puis il ne savait pas où il voulait aller. On en voit comme ça, des
collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent
indéfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un
air malin. C'est énervant!

--Je ne défends pas Dupuy, dit Henri de Brécé.

--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'étudie, je le classe. Je ne
le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas.
Sans lui, nous serions tous coffrés à l'heure qu'il est. Parfaitement,
pendant les funérailles de Faure, au grand jour de l'action parallèle,
sans lui, après avoir raté le coup du catafalque, nous étions frits,
mes petits agneaux.

--Ce n'est pas nous qu'il voulait ménager, dit Joseph Lacrisse, le nez
dans son registre.

--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il
y avait des généraux là dedans, que c'était trop gros. Néanmoins nous
lui devons une fameuse chandelle.

--Bah! dit Henri de Brécé, nous aurions été acquittés, comme
Déroulède.

--C'est possible, mais il nous a laissés nous refaire bien
tranquillement après la débandade des obsèques, et je lui en suis
reconnaissant, je l'avoue. D'un autre côté, sans méchanceté, sans le
vouloir, peut-être, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup,
au moment où l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de
se fâcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de défendre la
République. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'était pas
sérieux. Mais ça faisait mauvais effet. Je m'épuise à vous le dire: ce
pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Méline, que
c'était nous les conservateurs, que c'était nous les républicains.
D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le
croyait jamais. Sous son ministère, nous avons perdu quelque chose de
notre autorité sur le pays. Nous avons cessé d'être du gouvernement.
Nous avons cessé d'être rassurants. Nous avons commencé à inquiéter
les républicains de profession. C'était honorable, mais c'était
dangereux. Nos affaires étaient moins bonnes sous Dupuy que sous
Méline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles
n'étaient sous Dupuy. Voilà la vérité, l'amère vérité.

--Évidemment, répliqua Henri de Brécé en tirant sa moustache,
évidemment le ministère Waldeck-Millerand est animé des pires
intentions; mais, je vous le répète, il est impopulaire, il ne durera
pas.

--Il est impopulaire, reprit Henri Léon, mais êtes-vous sûr qu'il ne
durera pas assez longtemps pour nous faire du mal? Les gouvernements
impopulaires durent autant que les autres. D'abord il n'y a pas de
gouvernements populaires. Gouverner, c'est mécontenter. Nous sommes
entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des bêtises exprès. Est-ce
que vous croyez que nous serons populaires, nous, quand nous serons le
gouvernement? Croyez-vous, Brécé, que les populations pleureront
d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de chambellan,
une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous que vous serez
acclamé dans les faubourgs, un jour de grève, quand vous serez préfet
de police? Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la
tête d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas nous-mêmes. Nous
disons que le ministère Waldeck est composé d'idiots. Nous avons
raison de le dire; nous aurions tort de le croire.

--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse
du gouvernement, qui ne sera pas obéi.

--Il y a belle lurette, dit Henri Léon, que nous n'avons que des
gouvernements faibles. Ils nous ont tous battus.

--Le ministère Waldeck n'a pas un commissaire de police à sa
disposition, répliqua Joseph Lacrisse, pas un seul!

--Tant mieux! dit Henri Léon, car il suffirait d'un pour être coffrés
tous les trois. Je vous le dis, le cercle se resserre. Méditez cette
parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: «Les républicains
gouvernent mal, mais ils se défendent bien.»

Cependant Henri de Brécé, penché sur son bureau, transformait un
second pâté d'encre en coléoptère par l'adjonction d'une tête, de deux
antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre,
leva la tête et dit:--Nous avons encore de belles cartes dans notre
jeu, l'armée, le clergé....

Henri Léon l'interrompit:

--L'armée, le clergé, la magistrature, la bourgeoisie, les garçons
bouchers, tout le train de plaisir de la République, quoi!...
Cependant le train roule, et il roulera jusqu'à ce que le mécanicien
arrête la machine.

--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le président Faure!....

--Félix Faure, reprit Henri Léon, s'était mis avec nous par vanité. Il
était nationaliste pour chasser chez les Brécé. Mais il se serait
retourné contre nous dès qu'il nous aurait vus sur le point de
réussir. Ce n'était pas son intérêt de rétablir la monarchie. Dame!
qu'est-ce que la monarchie lui aurait donné? Nous ne pouvions pourtant
pas lui offrir l'épée de connétable. Regrettons-le; il aimait l'armée;
pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il
n'était pas le mécanicien. Loubet non plus n'est pas le mécanicien. Le
Président de la République, quel qu'il soit, n'est pas maître de la
machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le
train de la République est conduit par un mécanicien fantôme. On ne le
voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.

»Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Léon. Il y a la
veulerie générale. Je veux vous rapporter à ce sujet une parole
profonde du citoyen Bissolo. C'était quand nous organisions, avec les
antisémites, des manifestations spontanées contre Loubet. Nos bandes
traversaient les boulevards en criant: «Panama! démission! Vive
l'armée!» C'était superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du
général Decuir tenaient la tête, huit reflets au chapeau, un oeillet
blanc à la boutonnière, à la main une badine à pomme d'or. Et les
meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les
choisir. Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient été bien
fâchés de manquer une telle fête. Aussi quelles gueules, et quels
poings, et quels gourdins!

»Une contre-manifestation ne tardait pas à se produire. Des bandes
moins nombreuses et moins brillantes que les nôtres, aguerries
cependant et résolues, s'avançaient à l'encontre de nous, aux cris de
«Vive la République! A bas la calotte!» Parfois, du milieu de nos
adversaires, un cri de «Vive Loubet!» s'élevait, tout surpris lui-même
de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant
d'expirer, la colère des sergots, qui formaient précisément à cette
heure un barrage sur le boulevard. Tel un austère galon de laine
noire au bord d'un tapis bariolé. Mais bientôt cette bordure,
animée d'un mouvement propre, se précipitait sur le front de la
contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents
travaillait les derrières. Ainsi la police avait bientôt fait de
mettre en pièces les partisans de M. Loubet et d'en traîner les débris
méconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot.
C'était l'ordre de ces jours troublés. M. Loubet ignorait-il, à
l'Élysée, les procédés mis en usage par sa police pour faire respecter
sur le boulevard le chef de l'État? ou, les connaissant, n'y
pouvait-il, n'y voulait-il rien changer?

Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularité elle-même, bien
que solide et pleine, se dissipait, s'évanouissait presque, dans
l'agréable et singulier spectacle offert, chaque soir, à un peuple
spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant;
il aurait du génie, et je ne serais plus sûr de coucher cet hiver à
l'Élysée, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je
crois que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir
rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent
spontanément et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent,
en rendant la répression sympathique, à répandre sur l'avènement du
Président un peu de cette joie populaire qui y manquait tout à fait.
En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de
bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions intérêt à
voir grandir le mécontentement général.

»Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernières de cette grande
semaine, tandis que la manoeuvre attendue s'exécutait de point en
point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tête et
en queue par les agents et en flanc par nous-mêmes, je vis le citoyen
Bissolo se détacher du front menacé des élyséens et, par grandes
enjambées, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner
l'angle de la rue Drouot où je me tenais avec une douzaine de camelots
qui criaient sous mes ordres: «Panama! démission!» Un petit coin bien
tranquille! Je battais la mesure et mes hommes détachaient les
syllabes «Pa-na-ma». C'était vraiment fait avec goût. Bissolo se
blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il
n'avait pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous
nous trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations;
à l'entrée, à la sortie de toutes les réunions, en tête de tous les
cortèges. Nous avions échangé toutes les injures politiques: «Calotin,
vendu, faussaire, traître, assassin, sans-patrie!» Ça lie, ça crée une
sympathie. Et puis j'étais content de voir un socialiste, presque un
libertaire, protéger Loubet, qui est plutôt un modéré dans son genre.
Je me disais: «Il doit être agacé, le Président, d'être acclamé par
Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les réunions
publiques réclame la nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce
bourgeois, être soutenu par un bourgeois comme moi. Mais il peut se
fouiller. Panama! Panama! démission! démission! Vive l'armée! A bas
les juifs! Vive le Roi!» Tout cela fit que je reçus Bissolo avec
courtoisie. Je n'aurais eu qu'à dire: «Tiens! voilà Bissolo!» pour le
faire échapper immédiatement par mes douze camelots. Mais ce n'était
pas utile. Je ne dis rien. Nous étions bien calmes, l'un à côté de
l'autre, et nous regardions le défilé des prisonniers loubettistes,
qui étaient menés sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la
plupart, ayant été préalablement assommés, ils traînaient aux bras des
agents comme des bonshommes d'étoupe. Il se trouvait dans le nombre un
député socialiste, très bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de
manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: «maman! maman!...»
un rédacteur d'un journal incolore, les yeux pochés; son nez, une
fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang
impur.... J'en remarquai surtout un, qui était bien plus respectable
et bien plus calamiteux que les autres. C'était une espèce de
professeur, homme d'âge et grave. Évidemment, il avait voulu
s'expliquer; il s'était efforcé de faire entendre aux flics des
paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris
que ceux-ci lui labourassent les reins, comme ils faisaient, des clous
de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et
comme il était très long, très mince, faible et de peu de poids, il
sautillait sous les coups d'une façon tout à fait ridicule, et il
montrait une tendance comique à s'échapper en hauteur. Sa tête nue
était lamentable. Il avait cet air de submergé que prennent les myopes
quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage exprimait la détresse
infinie d'un être qui n'a plus de contact avec le monde extérieur que
par des poignes solides et des semelles ferrées.

»Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien
qu'en territoire ennemi, ne put s'empêcher de soupirer et de dire:

»--C'est tout de même drôle que des républicains soient traités de
cette manière-là dans une république.

»Je répondis poliment qu'en effet c'était assez joyeux.

»--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux.
C'est triste. Mais ce n'est pas là le vrai malheur. Le vrai malheur,
je vais vous le dire, c'est l'avachissement public.

»Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait
tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et il est vrai qu'elle
me sembla molle et sans énergie. De son épaisseur jaillissait de temps
à autre, comme un pétard lancé par un enfant, un cri d' «A bas Loubet!
A bas les voleurs! à bas les juifs! vive l'armée!»; il s'en dégageait
une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas
d'électricité, rien qui annonçât l'orage. Et le citoyen Bissolo
poursuivit avec une mélancolie philosophique:

»--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les
républicains, nous les socialistes et les libertaires, nous en
souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les
césariens, vous en souffrirez demain. Et vous saurez à votre tour
qu'il n'est pas facile de faire boire un âne qui n'a pas soif. On
arrête les républicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour
des royalistes d'être arrêtés, personne ne bougera non plus. Vous
pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous délivrer,
vous, monsieur Henri Léon, et, votre ami M. Déroulède.

»--Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la
profondeur lugubre de l'avenir. Je répondis néanmoins avec quelque
ostentation:

»--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette
différence que vous êtes pour la foule un tas de vendus et de
sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous
jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires.

»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agréablement et dit:

»--La monture est là, monseigneur; vous n'avez qu'à l'enfourcher. Mais
quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du
chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je
vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la
popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La foule a-t-elle jamais pu
porter le moindre secours à ses idoles en péril? Vous n'êtes pas aussi
populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre
prétendant Gamelle n'est guère connu du public. Mais si jamais la
foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous découvrirez bientôt
l'énormité de son impuissance et de sa lâcheté.

»Je ne pus me retenir de reprocher sévèrement au citoyen Bissolo de
calomnier la foule française. Il me répondit qu'il était sociologue,
qu'il faisait du socialisme à base scientifique, qu'il possédait dans
une petite boîte une collection de faits exactement classés, qui lui
permettaient d'opérer la révolution méthodique. Et il ajouta:

»--C'est la science, et non le peuple, en qui est la souveraineté. Une
bêtise répétée par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'être
une bêtise. Les majorités ont montré le plus souvent une aptitude
supérieure à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie
avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles
n'ont un peu de force qu'au moment où elles crèvent de faim. Je suis
en état de vous prouver que le matin du 10 août 1792 le peuple de
Paris était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les
réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de horions. L'éducation
du peuple est à peine commencée, voilà la vérité. Dans la cervelle
d'un ouvrier, à la place où les bourgeois logent leurs préjugés
ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est à combler. On y
arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide
que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique,
tout cela est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de
l'évolution.... C'est égal, la veulerie générale me dégoûte. Et à
votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les
défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils
assez gélatineux!

»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: «Vive la Sociale!»
plongea tête basse dans la foule énorme et disparut sous la houle.»

Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long récit, demanda
si le citoyen Bissolo n'était pas une simple brute.

--C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri Léon, et qu'on
voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en
parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne
fait pas boire un âne qui n'a pas soif.



XII


Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Après ce
dîner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour
ému du Bois, dans la voiture chaude encore d'une étreinte historique,
elle avait dit à Joseph Lacrisse: «Ce sera pour toujours!» et cette
parole, qui semblera vaine, si l'on considère l'instabilité des
éléments qui servent de substance aux émotions amoureuses, n'en
témoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un goût
distingué pour l'infini. «Parfaitement!» avait répondu Joseph
Lacrisse.

Deux semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit généreuse, deux
semaines durant lesquelles le secrétaire du Comité départemental de la
Jeunesse royaliste avait partagé son temps entre les soins du complot
et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage
couvert d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à l'heure
dite, dans le petit premier d'une discrète maison de la rue
Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait aménagées elle-même avec toutes
les délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* céleste dont
s'enveloppaient naguère ses amours oubliées avec Raoul Marcien. Elle y
avait trouvé Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche,
charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle eût voulu. Il
était d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncés, les
lèvres minces et serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle n'avait
possédé dans sa plénitude le don délicieux d'oublier le passé. Elle
savait que, s'il était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle
savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour sa part, de
«décerveler» un préfet de première classe et les principaux
républicains d'un département très peuplé; qu'il risquait dans cette
entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône et l'autel. C'est parce
qu'il était un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à
présent, elle l'aurait préféré plus souriant et plus tendre. Il ne
l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: «Vous voir, c'est une
ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé,
positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous êtes délicieuse!» Mais il
l'avait à peine regardée. Et tout de suite il était allé à la fenêtre.
Il avait soulevé un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il
restait là, en observation.

Il lui dit sans se retourner:

--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne
vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le
devant. Mais l'arbre m'empêche de voir.

--L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement sa voilette.

La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plantée d'un acacia
et d'une douzaine de fusains, et fermée par une grille garnie de
lierre.

--L'acacia, si vous voulez.

--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?

--Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en face.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme?

--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je
suis filé. Depuis que j'habite Paris, je promène toute la journée deux
agents. C'est agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant bien
les avoir semés.

--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?

--A qui?

--Je ne sais pas... au gouvernement....

Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en observation.
Puis, s'étant assuré que l'homme n'était pas un de ses agents, il
revint à elle, un peu rasséréné.

--Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que d'habitude. Je
vous assure. Vous êtes adorable.... Mais si on me les avait changés,
mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donnés. Il y en avait un
grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit
avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient
de côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas bien à craindre. Ils
étaient brûlés. Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me
disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents à la porte.»
Je leur envoyais, à ces braves agents, des cigares et de la bière. Je
me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me
protéger. Il était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il était
tout de même un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels.
Avec eux, il faut jouer serré. S'ils m'avaient changé mes agents, les
misérables!

Il retourna à la fenêtre.

--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqué
son gilet rayé de jaune. La peur déforme les objets, c'est positif!...
Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour
vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de moi.
Vous si charmante, si délicieuse!...

Il revint à elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses
profondes. Bientôt elle vit ses vêtements dans un tel désordre, que la
pudeur, à défaut d'un autre sentiment, l'aurait obligée à les ôter.

--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.

--Il me semble que si je ne vous aimais pas....

--Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la rue?

--Non, mon ami.

Et il était vrai que, plongée dans un néant délicieux, elle ne prêtait
pas l'oreille aux bruits du monde extérieur.

--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit,
l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le distinguerais entre
mille.

Et il retourna à la fenêtre.

Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 février, il avait perdu
sa belle assurance. Il commençait à croire que ce serait long et
difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses associés. Il
devenait ombrageux. Tout l'irritait.

Elle eut le malheur de lui dire:

--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à dîner, pour
demain, chez mon frère Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir.

Il éclata:

--Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race,
celui-là! Henri Léon lui a parlé cette semaine d'une affaire
intéressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait répandre à
profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres
ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des
conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il croit que c'est des
conseils que nous lui demandons, votre frère Wallstein?

Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans
inélégance défendre son frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait.
Elle garda le silence.

Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait posé sur la table
de nuit.

--Si l'on vient m'arrêter... dit-il.

Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il s'écria que les
juifs, les protestants, les francs-maçons, les libres-penseurs, les
parlementaires, les républicains, les ministériels, il voudrait les
fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol.
Il devint éloquent, fit entendre le langage dévot des _Croix_:

--Les juifs et les francs-maçons dévorent la France. Ils nous ruinent
et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procès de
Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer
les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tête à la
devanture des charcutiers!... Tout est prêt. Le mouvement éclatera
simultanément à Rennes et à Paris. Les dreyfusards seront écrabouillés
sur le pavé des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée flambant. Et ce
ne sera pas trop tôt.

Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Elle ne
croyait pas que ce fût assez pour un jour d'oublier une seule fois
l'univers dans cette chambre tendue de bleu céleste. Elle s'efforça de
ramener son ami à de plus douces pensées. Elle lui dit:

--Vous avez de beaux cils.

Et elle lui donna de petits baisers sur les paupières.

Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son âme
heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph
soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retînt encore de
l'un de ses beaux bras amollis et dénoués. D'une voix tendre comme un
soupir, elle lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si heureux tout à
l'heure!

--Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois
dépêches chiffrées à envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est
dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté
nos télégrammes du 22 février. Il y avait dedans de quoi nous faire
coffrer tous.

--Et il ne les avait pas interceptés, mon ami?

--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas été inquiétés. Mais
j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le
gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas étranglé la
gueuse, je ne serai pas tranquille.

Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras,
comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur lui les saphirs
humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche
ardente et fraîche:

--Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous réussirez,
j'en suis sûre. Elle est perdue leur République. Comment veux-tu
qu'elle te résiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut
plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres
penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui
n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, n'est-ce pas,
la religion et la patrie? Il y a un élan admirable des âmes. Le
dimanche, à la messe, les églises sont pleines. Et il n'y a pas que
des femmes, comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a
des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami,
vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des cierges pour vous dans la
chapelle de saint Antoine.

Lui, pensif et grave:

--Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de septembre. L'esprit
public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des
populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque.

Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.

--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la
campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est
l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du
meilleur monde nous ont apporté trois cent mille francs. Monseigneur a
été sensible à cette générosité bien française. N'est-ce pas qu'il y a
dans cette offrande faite par des femmes à la royauté quelque chose de
charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne société?

Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne
semblait pas entendre.

Il précisa sa pensée:

--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs,
apportés par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grâce
chevaleresque: «Dépensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier
sol.» Si une belle petite main nous apportait cent mille autres
francs, elle serait bénie. Elle aurait contribué à sauver la France.
Il y a une bonne place à prendre parmi les amazones du chèque, dans
l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'être
désavoué, je promets à la quatrième venue une lettre autographe du
Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à la Cour.

Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait une impression
pénible. Ce n'était pas la première fois. Mais elle ne s'y accoutumait
point. Et elle jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent
à la restauration du trône. Sans doute elle aimait ce jeune prince si
beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait
ardemment son retour, elle était impatiente de voir son entrée dans
Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de
revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnât autre chose que de
l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de
parler, le silence devenait pénible. Elle murmura, devant la glace:

--Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant achevé sa toilette,
elle tira de son petit porte-monnaie un trèfle à quatre feuilles
enfermé dans un médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil.
Elle le tendit à son ami et lui dit d'un ton sentimental:

--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours.

Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de
détourner sur lui les agents, s'il était filé. Sur le palier, il
murmura avec une mauvaise grimace:

--Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être baptisée.... La
caque sent toujours le hareng.



XIII


Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg
était comme baigné d'une poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre
MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de
Marguerite d'Angoulême.

--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin
dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que
vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai
volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la
bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être
montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté
d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la
moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à
l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été
la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jetée
en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si,
vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit
dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. Il est
certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et
sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je
croirais plutôt que son sourire était souvent voilé de tristesse, et
qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté
plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle
ne fut point heureuse dans son existence privée et elle vit autour
d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et
des lâches. Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je
vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de marbre.

Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit:

LE BUREAU

«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à
l'origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec
le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite
d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de
leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans
des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens
et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui.

»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont
il ne faut pas s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des
raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il
n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le
public a été trompé autant qu'on peut l'être, et qu'on a abusé de sa
crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge.
Le gros des journaux s'étant porté au secours des faussaires, les
feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des
injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus
souvent, c'était pour contenter leur public et répondre aux sentiments
intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité
vint de l'instinct populaire.

»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par
eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se
faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la
parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les
bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C'était
aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin
bleu, le quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la
cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux
luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si
frais et des batailles si propres. C'était enfin un symbole de force
et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à
cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de
l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que
tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête
avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le
grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou
mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des
écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des
travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le
traître qu'il fallait sauver?

»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est
qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de
manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de
bureau, un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air
militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours
pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie
infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le
sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de
chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis,
la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent
suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces
sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des
gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs
jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns
des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de
louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l'encre, de
la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur
lequel sont sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes.

»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à
la charge d'un condamné les preuves qu'on avait négligé de produire
avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait
et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit
modéré d'un Français et il s'en dégage une bouffonnerie tragique qu'on
goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des
genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes
pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres
prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le public,
distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, alors même qu'elles
étaient divulguées.

»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministère,
sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à
képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents,
ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et
trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout
l'affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle
a suscité aussi de beaux caractères.

»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait
nullement à ceux-là. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et
de l'étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine,
d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers
les plus intelligents de l'armée.

Et, bien que cette singularité des êtres d'une essence trop rare pût
lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier
des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l'armée, le
plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu
railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur
de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à
vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont
la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la
solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à
se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de
renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois
comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel,
faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou
devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus
humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui
l'accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la
vie.

»Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un
jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Il en
avertit ses chefs. Ils essayèrent, d'abord par douceur, puis par
menaces, de l'arrêter dans des recherches qui, en découvrant
l'innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes.
Il sentit qu'il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit
avec une réflexion calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son
oeuvre de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès et jusque sur la
frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre
raison que de le faire assassiner par des brigands arabes.

»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre
sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut
l'empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la
tranquillité du juste, dans la sérénité d'une âme sans crainte et sans
désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme
qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un
moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les
menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute.

»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir
l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter
des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés
dans son coeur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette
terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la patrie.
Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de
fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un
sectaire, que sa haute intelligence l'élève au dessus des haines et
des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre.

»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses
persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent
et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de
sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes,
ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'idées hautes
et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est
eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers,
prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l'ont
vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les
grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que
s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers
des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de
pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la
fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était
venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je
crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement
de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de
cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces
hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule
ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte
simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment
n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait
dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai
que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois
qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme
silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de
le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine
arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur.
Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au
jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut point de
faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont
permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu'il se
montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il
est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la
garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner
que de l'admiration.»

M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de
Marguerite de Navarre était toute rose. Au couchant, le ciel, dur et
splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages
pareils à des lames de cuivre rouge.



XIV


Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son
collègue Jumage.

Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même
heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un
inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble.
Lucien ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au
même moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces
deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu
qu'il était juste, équitable et salutaire, que les progrès de l'une et
de l'autre fussent égaux.

Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se
poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre
fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui
troublaient la limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût
professeur de faculté quand il était lui-même professeur de grammaire
dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme
à l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur.
Il était trop honnête homme pour en faire un grief à son ami. Mais
quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit
par sympathie.

Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut
que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours
de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais
parce qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité
dans des succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens,
par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons
honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le
contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les
nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le
parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation
française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait
pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire
latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage
n'avait pas toujours raison.

Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un
système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance.
Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que
celui-ci essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le
voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais
jours.

Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine
brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que
Lucien connaissait.

--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?

--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites
par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes
filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les
_Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland.

--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune
importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?...

--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première
fois. Car l'honnête Galland n'en donne pas l'idée. C'est un excellent
conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa
Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous
avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.

--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète,
c'est sans importance.

Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la
main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret
replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le
papier sur la table.

--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait
mieux.... Peut-être est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis,
beaucoup d'ennemis....

--Flatteur! dit M. Bergeret.

Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu:

Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait
en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants
de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la
nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas
surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir
comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le
ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer
comme professeur.

Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:

--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la
peine. C'est si peu de chose!

--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me
laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et
véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas
beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen
Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M.
Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons
connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans
la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par
un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien
y songer maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle
récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus
haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que
l'écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée
dans une forme plus mémorable. Mais c'était trop demander.

Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire
dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait à couper
les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés
appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent
plaisir. Le tirant par la manche:

--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai
blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les
plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te
pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve
énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à
ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas?

--Je n'en doute pas.

Et après un moment de silence, Jumage reprit:

--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu
peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le
conseille pas. Il serait acquitté.

--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans
la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des
éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à
mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des
jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un
Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la
Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des
cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit
de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du
mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc
très probable que mon diffamateur serait acquitté.

--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que
comptes-tu faire?

--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures
de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les
journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite
poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la
condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis
par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par
la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait
contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la
vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses....

--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.

--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put
rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui
avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force
d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la
haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à
la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de
notre cause.

--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes
pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée
contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes
exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes.
Tout le pays est avec nous.

--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux
apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la
justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux
témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je
n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont
trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes.

»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance
publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces
brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de
sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un
Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice,
l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la
puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des
institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et
d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice
étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les
pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un
délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous,
comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges
barbares.

»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de
solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis
comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle
peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous
fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes
vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est
vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une
revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos
erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec
étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes
détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti
énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et
s'écroule de lui-même.

»Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent!
La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences
mêmes de l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites,
parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables
échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs? Cela n'importe
pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse
de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs
disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un
instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon des
plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.»

Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du
Luxembourg, le jeune M. Goubin.

--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je
l'ai trouvé très accablé, très abattu. L'Affaire l'a écrasé.



XV


Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri Léon étaient réunis au siège
du Comité exécutif, rue de Berri. Ils expédièrent les affaires
courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé:

--Mon cher président, je vais vous demander une préfecture pour un bon
royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sûr, quand je vous
aurai exposé les titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion,
maître de forges à Valcombe, mérite à tous égards la bienveillance du
Roi. C'est un patron soucieux du bien-être physique et moral de ses
ouvriers. Il leur distribue des médicaments, et veille à ce qu'ils
aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils envoient leurs enfants aux
écoles congréganistes, à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se
syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le député Cottard
et mal soutenu par le sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un
des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comité
départemental. Il a mené avec énergie la campagne antisémite dans
notre ville et il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, contre
Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, une préfecture à
Gustave Dellion.

--Une préfecture!... murmura Brécé en feuilletant le registre des
fonctionnaires. Une préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et
Draguignan. Voulez-vous Guéret?

Joseph Lacrisse sourit à peine et dit:

--Mon cher président, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il
procédera sous mes ordres, au jour fixé, à la suppression violente du
préfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplaçât.

Henri de Brécé, le regard fixé sur son registre, répondit que c'était
impossible. Le successeur de Worms-Clavelin était déjà nommé.
Monseigneur avait désigné Jacques de Cadde, un des premiers
souscripteurs des listes Henry.

Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était étranger au département;
Henri de Brécé déclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la
dispute devenait assez vive quand Henri Léon, à cheval sur sa chaise,
étendit le bras et dit d'un ton tranchant:

--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni
Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.

Lacrisse et Brécé se récrièrent.

--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, qui n'attendra
pas votre venue pour arborer sur le toit de la préfecture le drapeau
fleurdelisé, et que le ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura
maintenu, par téléphone, à la tête de l'administration départementale.

--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit
dédaigneusement Brécé.

--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri Léon; mais si c'est le
chevalier de Clavelin qui est nommé préfet, il n'y a plus rien à dire.
Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le Roi
donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir
d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis à la louange de la
Maison de France.

»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet
blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au
Jockey et à Puteaux, et que Christiani sera nommé grand maître des
cérémonies?

Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront
laissés à terre, dans l'ombre où se plaît la violette. Christiani sera
mis en liberté, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le
chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous à
présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplacé, sera un
prédécesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses
d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a créé un fâcheux
précédent, et il lui en saura mauvais gré. Nous-mêmes, qui conspirons
aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs
dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous éviter les
déceptions amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur.
Pour moi, si mes services sont oubliés et méprisés, je ne m'en
plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je
sais trop à quoi Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait
remonter sur le trône de ses pères. Avant de récompenser les
dévouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend.
N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus
fructueux seront pour les républicains. Les ralliés fourniront à eux
seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous à
la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan rallié à la
république de Méline, explique sa situation avec lucidité quand il
nous dit: «Vous me faites perdre un siège au Sénat. Vous me devez un
siège à la pairie.» Il l'aura. Et après tout il le mérite. Mais la
part des ralliés sera petite à côté de celle des républicains fidèles
qui n'auront trahi qu'à la minute suprême. C'est à ceux-là qu'iront
les portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les
dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs de France,
savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos
Comités, où nous risquons à toute heure de nous faire arrêter comme
des filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince
cruellement exilé. Vous les trouverez dans les antichambres des
ministres radicaux et dans les salons de l'Élysée et à tous les
guichets où la République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler
de Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas
même dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un
émigré, c'est un régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la
police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que
Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dénué d'intelligence. Ce ne
serait pas respectueux et ce serait peut-être sévère. Quand il sera
roi, il se rendra compte des nécessités de la situation. Tous les
chefs du parti républicain qui ne seront point occis, exilés, déportés
ou incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce parti se
reformera contre lui, vaste et puissant. Et Méline lui-même deviendra
un adversaire farouche.

»Et puisque j'ai nommé Méline, dites vous-même, Brécé, ce qui serait
le plus avantageux à la royauté, ou que le duc votre père présidât la
pairie ou que ce fût Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges,
grand-croix de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, chevalier du
Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hésitation possible: le duc
Méline assurerait plus de partisans à la couronne que le duc de Brécé.
Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations?

»Nous n'aurons que les titres et les places dont les républicains ne
voudront pas. On comptera sur notre dévouement gratuit. On ne craindra
pas de nous mécontenter, dans l'assurance que nous serons des
mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire
de l'opposition.

»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés d'en faire, et nous en
ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute
nous ne nous allierons pas aux républicains: ce serait un manque de
goût, et le loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être moins
royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être plus. Monseigneur le
duc d'Orléans n'est pas démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il
ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la
Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte avec un gilet
breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres
libéraux, il sera libéral. Rien ne nous empêche alors d'être des
ultras. Nous tirerons à droite, pendant que les républicains tireront
à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement.
Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la
monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est
aujourd'hui plus religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie
introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on pensait au
moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le
portefeuille de l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me
charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'années. Après
quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail.

Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui
suivait son idée, pria Henri de Brécé de voir s'il ne restait pas une
bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que
Guéret et Draguignan.

--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en
soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que
c'est le pied à l'étrier.



XVI


La baronne de Bonmont avait invité tous les châtelains titrés et tous
les châtelains industriels et financiers de la région à une fête de
charité qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre château
de Montil, que Bernard de Paves, grand maître de l'artillerie sous
Louis XII, avait fait construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles,
sa quatrième femme, et que le baron Jules avait acheté après l'emprunt
français de 1871. Elle avait eu la délicatesse de n'envoyer aucune
invitation aux châteaux juifs, bien qu'elle y eût des amis et des
parents. Baptisée après la mort de son mari et naturalisée depuis cinq
ans déjà, elle était toute dévouée à la religion et à la patrie. Ainsi
que son frère Wallstein, de Vienne, elle se distinguait honorablement
de ses anciens coreligionnaires par un antisémitisme sincère.
Cependant elle n'était point ambitieuse, et son inclination naturelle
la portait aux joies intimes. Elle se serait contentée d'un état
modeste dans la noblesse chrétienne, si son fils ne l'avait obligée à
paraître. C'est le petit baron Ernest qui l'avait poussée chez les
Brécé. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la
liste des invités à la fête qu'on préparait. C'est lui qui avait amené
à Montil, jouer la comédie, la petite duchesse de Mausac, qui se
disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des écuyères et
boire avec des cochers.

Le programme de la fête comportait une représentation de _Joconde_ par
des acteurs mondains, une kermesse dans le parc, une fête vénitienne
sur l'étang, des illuminations.

C'était déjà le 17. Les préparatifs se faisaient avec une grande hâte,
dans une extrême confusion. La petite troupe répétait la pièce dans la
longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons
portaient avec une ingénieuse variété d'arrangements le paon de
Bernard de Paves lié par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles.

M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le
parc, les charpentiers assujettissaient à grands coups de maillet les
fermes des baraques. Largillière, de l'Opéra-Comique, mettait en
scène.

--A vous, duchesse.

Les doigts de M. Germaine, dépouillés de leurs bagues, hors une qui
restait au pouce, descendirent sur le clavier.

--La, la...

Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont:

--Laissez-moi boire mon cocktail.

Lorsque ce fut fait, Largillière reprit:

--Allons, duchesse!

 Tout me seconde,
 Je l'ai prévu...

Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une
améthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la
duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intérêt:

--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous êtes fait de la
poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y êtes arrivé, vrai!...
Tandis que moi, regardez!

Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap:

--Moi, j'ai tout ôté.

Elle fit demi-tour.

--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-là, ça vous est venu, à
vous. C'est drôle tout de même!... Oh! il n'y a pas de mal. Ça se
compense.

Cependant René Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le
cou allongé comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des
perles de sa voix, grave et même un peu sombre. Il s'impatienta et dit
sèchement:

--Nous ne serons jamais prêts. C'est déplorable!

--Reprenons le quatuor et enchaînons, dit Largillière.

    Tout me seconde,
    Je l'ai prévu;
    Pauvre Joconde!
    Il est vaincu.

--Passez, monsieur Quatrebarbe.

M. Gérard Quatrebarbe était le fils de l'architecte diocésain. On le
recevait dans le monde depuis qu'il avait cassé les carreaux du
bottier Meyer, présumé juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait
ses entrées. Et René Chartier lui jetait des regards furieux.

--Vous n'êtes pas à votre place, duchesse, dit Largillière.

--Ah! pour ça non, répondit la duchesse. Amer, René Chartier
s'approcha du petit Bonmont et lui dit à l'oreille:

--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails à la duchesse. Elle
fera tout manquer.

Largillière se plaignait aussi. Les masses chorales étaient confuses
et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqué le "trois".

--Monsieur Lacrisse, vous n'êtes pas en place.

Joseph Lacrisse n'était pas en place. Et il convient de dire que ce
n'était pas de sa faute. Madame de Bonmont l'attirait sans cesse dans
les petits coins et lui murmurait:

--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez plus, je
sens que j'en mourrais.

Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le complot
tournait mal, il était agacé. D'ailleurs, il lui gardait rancune de ce
qu'elle n'avait pas donné d'argent pour la cause. Il alla d'un pas
très roide se joindre aux masses chorales, tandis que René Chartier,
avec conviction, chantait:

    Dans un délire extrême,
    On veut fuir ce qu'on aime.

Le petit Bonmont s'approcha de sa mère:

--Maman, méfie-toi de Lacrisse.

Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de négligence affectée:

--Que veux-tu dire?... Il est très sérieux, plus sérieux qu'on n'est
ordinairement à son âge; il est occupé de choses importantes; il...

Le petit baron haussa ses épaules d'athlète bossu.

--Je te dis: méfie-toi. Il veut te taper de cent mille francs. Il m'a
demandé de l'aider à t'extirper le chèque. Mais jusqu'à nouvel ordre
je ne vois pas que ce soit nécessaire. Je suis pour le Roi, mais cent
mille francs c'est une somme!

René Chartier chantait:

    On devient infidèle,
    On court de belle en belle.

Un domestique apporta une lettre à la baronne. C'était les Brécé qui,
forcés de partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre à
la fête de charité et envoyaient leur obole.

Elle tendit la lettre à son fils qui eut un mauvais sourire et
demanda:

--Et les Courtrai?

--Ils se sont excusés hier, ainsi que la générale Cartier de Chalmot.

--Quelles rosses!

--Nous aurons les Terremondre et les Gromance.

--Parbleu! c'est leur métier de venir chez nous.

Ils examinèrent la situation. Elle était mauvaise. Terremondre n'avait
pas, comme à son ordinaire, promis de rabattre ses cousines et ses
tantes, toute la nichée des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie
industrielle elle-même semblait hésitante, cherchait des prétextes
pour se dérober. Le petit Bonmont conclut:

--Fichue, maman, ta fête! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas
d'erreur.

A ces mots la douce Élisabeth s'affligea. Son beau visage,
éternellement noyé dans un sourire d'amante, s'assombrit.

A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre,
la voix de Largillière:

--Ce n'est pas ça!... Nous ne serons jamais prêts.

--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prêts. Si
nous remettions la fête, puisqu'elle ne doit pas réussir?

--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta
nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je suis taillé pour
la lutte. Je suis fort. Je suis crevé, mais...

--Mon enfant...

--T'attendris pas. Je suis crevé, mais je lutterai jusqu'au bout.

La voix de René Chartier jaillissait comme une source pure:

    On pense, on pense encore
    A celle qu'on adore,
    Et l'on revient toujours
    A ses premières a...

Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M.
Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano les
bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se réfugia dans la
cheminée monumentale où, sur l'ardoise angevine, étaient sculptés les
amours des nymphes et les métamorphoses des dieux. Et là, montrant une
petite poche de son corsage:

--Elles sont là vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher.
Tenez!... voilà, pour les prendre, les pincettes de Louis XIII.

Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'énormes
pincettes.

René Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le
piano et déclara qu'il rendait son rôle.

--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en
soupirant la baronne à son fils.

--Tout n'est pas perdu. J'ai mon idée, dit le petit baron. Il faut
savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne dis rien à Lacrisse.

--Ne rien dire à Lacrisse!

--Rien de sérieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha
du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse qui lui demandait un
autre cocktail, il répondit très doucement:

--Fichez-moi la paix.

Puis il alla s'asseoir auprès de Joseph Lacrisse qui méditait à
l'écart, et il lui parla quelque temps à voix basse. Il avait l'air
grave et convaincu.

--C'est bien vrai, disait-il au secrétaire du Comité de la Jeunesse
royaliste. Vous avez raison. Il faut renverser la République et sauver
la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mère est aussi de cet
avis. Elle est disposée à verser un acompte de cinquante mille francs
dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande.

Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.

--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mère joint
son offrande patriotique à celle des trois dames françaises, qui se
montrèrent d'une générosité chevaleresque. Soyez sûr, ajouta-t-il,
qu'il témoignera sa gratitude par une lettre autographe.

--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.

Et après un court silence:

--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brécé et les Courtrai,
dites-leur de venir à notre petite fête.



XVII


C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue
fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient
porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais
pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit
logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches
conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce
que ces jours de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient
plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M. Bergeret
gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n'attendant
plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon,
qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies, les
mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des
reposoirs, faisaient l'ornement de cette fête sociale. Ils étaient
tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands,
cagoux, piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux,
drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement
universel des caractères et se conformant à la médiocrité générale des
moeurs, ils n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des
difformités horribles et des plaies épouvantables. Ils n'entouraient
point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples,
ils n'affectaient que des infirmités supportables. L'un d'eux suivit
assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas
agile. Puis il s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.

Après quoi M. Bergeret dit à sa fille:

--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire
l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse
d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au
fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau
l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une
moitié d'âme.

--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule.

--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère
Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en
l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et
celui qui la fait. J'ai mal agi.

--Je ne crois pas, dit Pauline.

--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de
philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en
apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel
m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix
de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que
le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux
genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le
bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur! O dangereux
Clopinel! Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de
bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une
parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la
richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et
convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes de la
civilisation. Et aussitôt j'ai senti que j'étais un puissant de ce
monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux Clopinel, mendigot
exquis, flatteur! Je me suis réjoui, je me suis enorgueilli, je me
suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, ô Clopinel!
_Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis._

»Exécrable pratique de l'aumône! Pitié barbare de l'élémosyne! Antique
erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et
qui se croit quitte envers tous ses frères, par le plus misérable, le
plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de
tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d'une meilleure
répartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumône est
contraire à la bienfaisance et en horreur à la charité.

--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volonté.

--L'aumône, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable à la
bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la
Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l'aumône est
inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin.
C'est précisément ce que je n'ai point fait à l'endroit de mon frère
Clopinel. Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées
dans les âmes sensibles, au siècle des philosophes. On croyait que ce
nom avait été créé par le bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus
ancien et se trouve déjà dans le vieux Balzac. Au XVIe siècle, on
disait _bénéficence_. C'est le même mot. J'avoue que je ne retrouve
pas à ce mot de bienfaisance sa beauté première; il m'a été gâté par
les pharisiens qui l'ont trop employé. Nous avons dans notre société
beaucoup d'établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de
prévoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent
des services. Leur vice commun est de procéder de l'iniquité sociale
qu'ils sont destinés à corriger, et d'être des médecines contaminées.
La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et
non du travail d'autrui. Hors l'échange et la solidarité tout est vil,
honteux, infécond. La charité humaine, c'est le concours de tous dans
la production et le partage des fruits.

»Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles
que les riches. Quels riches exercèrent jamais aussi pleinement
qu'Épictète ou que Benoît Malon la charité du genre humain? La charité
véritable, c'est le don des oeuvres de chacun à tous, c'est la belle
bonté, c'est le geste harmonieux de l'âme qui se penche comme un vase
plein de nard précieux et qui se répand en bienfaits, c'est
Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les députés à l'Assemblée
nationale dans la nuit du 4 Août; c'est le don répandu dans sa
plénitude heureuse, l'argent coulant pêle-mêle avec l'amour et la
pensée. Nous n'avons rien en propre que nous-mêmes. On ne donne
vraiment que quand on donne son travail, son âme, son génie. Et cette
offrande magnifique de tout soi à tous les hommes enrichit le donateur
autant que la communauté.

--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la
beauté à Clopinel. Tu lui as donné ce qui lui était le plus
convenable.

--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui
peuvent flatter un homme, il ne goûte que l'alcool. J'en juge à ce
qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il
est notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre iniquité, sa
mère. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en société doit
donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donné sans doute parce
qu'il n'a pas assez reçu.

--C'est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon
Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de
paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons
naturellement et que c'est la société qui les rend méchants?

--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement,
répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu'ils sortent péniblement et peu
à peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent à grand effort
une justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore
où ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps
est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux
qui représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux
et offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence
durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-déchireront
pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une même
nation s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens
nécessaires à la vie, au lieu d'en faire un partage équitable. Mais je
crois aussi que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins
misérables, que les progrès de l'industrie déterminent à la longue
quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que
l'aubépine transportée d'un terrain sec en un sol gras y change ses
épines en fleurs.

--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'écria Pauline
en s'arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père
le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumière douce et de
fraîcheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur à
bâtir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de construire avec
les hommes de bonne volonté la république nouvelle.

M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à ces yeux d'aurore.

--Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la société nouvelle, où chacun
recevrait le prix de son travail.

--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec
candeur.

Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse:

--Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n'est pas sans
raison que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l'avenir
comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous
était possible de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à
mourir, et peut-être tomberions-nous foudroyés de douleur ou
d'épouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de
haute lice travaillent à leurs tapisseries, sans le voir.

Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square
de la rue de Sèvres, ils rencontrèrent un mendigot solidement implanté
sur le trottoir.

--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix
sous à me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous
serions sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le
bras allongé d'un misérable est une barrière que je ne saurais
franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne à ce
truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas s'exagérer le mal qu'on
fait.

--Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans
ta république. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son
travail?

--Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira à
disparaître. Il est déjà très diminué. La paresse, le goût du repos le
dispose à l'évanouissement final. Il rentrera dans le néant avec
facilité.

--Je crois au contraire qu'il est très content de vivre.

--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est délicieux sans doute
d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparaîtra avec le dernier
mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin dans ma république.
Il n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de
riches ni de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.

--Nous serons tous heureux, mon père.

--Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des âmes, périrait en même
temps que périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le
mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le
bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succéderont
aux jours. Le mal est nécessaire. Il a comme le bien sa source
profonde dans la nature et l'un ne saurait être tari sans l'autre.
Nous ne sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La
souffrance est soeur de la joie et leurs haleines jumelles, en passant
sur nos cordes, les font résonner harmonieusement. Le souffle seul du
bonheur rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence.
Mais aux maux inévitables, à ces maux à la fois vulgaires et augustes
qui résultent de la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux
artificiels qui résultent de notre condition sociale. Les hommes ne
seront plus déformés par un travail inique dont ils meurent plutôt
qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de l'ergastule et l'usine ne
dévorera plus les corps par millions.

»Cette délivrance, je l'attends de la machine elle-même. La machine
qui a broyé tant d'hommes viendra en aide doucement, généreusement à
la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure,
deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'âme?
Écoute. L'étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite
étoile subtile qui se révéla, dans le siècle dernier, au physicien
émerveillé, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laissée
vaincre sans se laisser connaître, la force mystérieuse et captive,
l'insaisissable saisi par nos mains, la foudre docile, mise en
bouteille et dévidée sur les innombrables fils qui couvrent la terre
de leur réseau, l'électricité portera sa force, son aide, partout où
il faudra, dans les maisons, dans les chambres, au foyer où le père et
la mère et les enfants ne seront plus séparés. Ce n'est point un rêve.
La machine farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les âmes,
deviendra domestique, intime et familière. Mais ce n'est rien, non ce
n'est rien que les poulies, les engrenages, les bielles, les
manivelles, les glissières, les volants s'humanisent, si les hommes
gardent un coeur de fer.

Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore.
Un jour viendra où le patron, s'élevant en beauté morale, deviendra un
ouvrier parmi les ouvriers affranchis, où il n'y aura plus de salaire,
mais échange de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse
qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Août. Elle
abandonnera des gains disputés et des privilèges menacés. Elle sera
généreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'être. Et que dit
aujourd'hui le patron? Qu'il est l'âme et la pensée, et que sans lui
son armée d'ouvriers serait comme un corps privé d'intelligence. Eh
bien! s'il est la pensée, qu'il se contente de cet honneur et de cette
joie. Faut-il, parce qu'on est pensée et esprit, qu'on se gorge de
richesses? Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une
statue de bronze, il était l'âme de l'oeuvre. Le prix qu'il en
recevait du prince ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on
hissait par une poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon
dénouait la corde à son tour et prenait dans le panier selon ses
besoins. N'est-ce point assez de la joie de produire par
l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le maître-ouvrier de
partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais dans ma
république il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera à
tous.

--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité.

--Les biens les plus précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à
tous les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumière
appartiennent en commun à tout ce qui respire et voit la clarté du
jour. Après les travaux séculaires de l'égoïsme et de l'avarice, en
dépit des efforts violents des individus pour saisir et garder des
trésors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d'entre
nous sont encore peu de chose en comparaison de ceux qui appartiennent
indistinctement à tous les hommes. Et dans notre société même ne
vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides,
routes, fleuves, forêts autrefois royales, bibliothèques, musées,
appartiennent à tous? Aucun riche ne possède plus que moi ce vieux
chêne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi
qu'au riche si je sais mieux en jouir. La propriété collective, qu'on
redoute comme un monstre lointain, nous entoure déjà sous mille formes
familières. Elle effraye quand on l'annonce et l'on use déjà des
avantages qu'elle procure.

Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte
autour du vénéré M. Pierre Laffitte ne sont point pressés de devenir
socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la
propriété est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute
propriété, acquise par un effort individuel, n'a pu naître et
subsister que par le concours de la communauté tout entière. Et
puisque la propriété privée est de source sociale, ce n'est point en
méconnaître l'origine ni en corrompre l'essence que de l'étendre à la
communauté et la commettre à l'État dont elle dépend nécessairement.
Et qu'est-ce que l'État?... Mademoiselle Bergeret s'empressa de
répondre à cette question:

--L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis
derrière un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dépouiller
pour lui.

--Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours
incliné à comprendre, et j'y ai perdu des énergies précieuses. Je
découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas
comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon
avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre
volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux
et piteux qui est assis derrière un guichet, tu lui confies tes
lettres, Pauline, que tu ne confierais pas à l'agence Tricoche. Il
administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins
précieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne
sera plus rien. Ou plutôt il ne sera plus que nous. Anéanti par son
universalité, il cessera de paraître tracassier. On n'est plus
méchant, ma fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de
déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne sur la propriété
individuelle, qu'il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et
beaucoup sur les maigres. Cela le rend insupportable. Il est avide. Il
a des besoins. Dans ma république, il sera sans désirs, comme les
dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas,
puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous. Il sera comme s'il
n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers à
l'État, la vie à une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que
je subordonne à la réalité, l'État que je supprime en l'identifiant à
toute l'activité sociale.

»Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais
d'en avoir caressé l'idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et
Auguste Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur les
données de la science positive, a placé Campanella dans le calendrier
des grands hommes.

»Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes
d'action qui se sont mis à l'oeuvre pour les réaliser. Notre pensée
crée l'avenir. Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous
laissons après notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma
fille, je ne bâtis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient
nullement et qui est, en ce moment même, le songe de mille et mille
âmes, est véritable et prophétique. Toute société dont les organes ne
correspondent plus aux fonctions pour lesquelles ils ont été créés, et
dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile
qu'ils produisent, meurt. Des troubles profonds, des désordres intimes
précèdent sa fin et l'annoncent.

»La société féodale était fortement constituée. Quand le clergé cessa
d'y représenter le savoir et la noblesse, d'y défendre par l'épée le
laboureur et l'artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des
membres gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution
imprévue et nécessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans
la société actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que
tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils
produisent? Qui soutiendrait que la richesse est justement répartie?
Qui peut croire enfin à la durée de l'iniquité?

--Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde?

--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole.
L'enchaînement des fortes raisons et des hautes pensées est un lien
qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les
violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela
le monde appartiendrait aux brutes armées. Qui donc les tient en
respect? Seule, sans armes et nue, la pensée.

Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l'ordre
social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles.
Un géologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces
traces effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes
traînés dans les vallées, cette flore des froides contrées et ces
animaux velus succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces
apparences de cataclysmes sont, en réalité, l'effet d'actions
multiples et prolongées, et que ces grands changements, produits avec
la lenteur clémente des forces naturelles, ne furent pas même
soupçonnés par les innombrables générations des êtres animés qui y
assistèrent. Les transformations sociales s'opèrent, de même,
insensiblement et sans cesse. L'homme timide redoute, comme un
cataclysme futur, un changement commencé avant sa naissance, qui
s'opère sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra
sensible que dans un siècle.



XVIII


M. Félix Panneton montait à pied lentement l'avenue des
Champs-Elysées. En s'acheminant vers l'Arc de Triomphe, il calculait
les chances de sa candidature au Sénat. Elle n'était point encore
posée. Et M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer,
agir..." Deux listes étaient déjà offertes aux électeurs dans le
département. Les quatre sénateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby,
Mannequin et Ledru, se représentaient. Les nationalistes portaient le
comte de Brécé, le colonel Despautères, M. Lerond, ancien magistrat et
le boucher Lafolie.

Il était difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait.
Les sénateurs sortants se recommandaient aux paisibles populations du
département par un long usage du pouvoir législatif, et comme gardiens
de ces traditions tout ensemble libérales et autoritaires qui
remontaient à la fondation de la République et se rattachaient au nom
légendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus
avec discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une
clientèle nombreuse et disciplinée. Ces hommes publics, contemporains
des grandes époques, demeuraient fidèles à leur doctrine avec une
fermeté qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences
de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes,
ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre
témoigné de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez
l'un d'eux ce respect était mêlé d'attendrissement. L'ancien avoué
Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'ancêtre,
le républicain des âges héroïques, l'homme des grandes luttes,
Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'armée nationale en termes si tendres
et si émus qu'on eût estimé, dans d'autres temps, qu'un tel langage
s'appliquait mieux à une pauvre orpheline qu'à une institution forte
de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre sénateurs avaient
voté la loi de dessaisissement et exprimé, au Conseil général, le voeu
que le gouvernement prît des mesures rigoureuses pour arrêter
l'agitation révisionniste. C'étaient les dreyfusards du département.
Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils étaient furieusement
combattus par les nationalistes. On faisait un grief à Mannequin
d'être le beau-frère d'un conseiller à la Cour de cassation. Quant à
Laprat-Teulet, tête de liste il recevait des injures et des crachats
dont la liste entière était éclaboussée. C'était un non-lieu, et il
est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps où,
compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrêt, il
laissait croître une barbe blanche qui le rendait vénérable et se
faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa
fille, habillée comme une béguine. Il passait chaque jour, dans ce
cortège d'humilité et de sainteté, sous les ormes du mail, et se
faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne
traçait des raies dans la poussière, tandis que d'un esprit retors il
préparait sa défense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'était
redressé depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il
était panamiste, on le fit dreyfusard. «Cet homme, se disait Ledru, va
couler la liste.» Il fit part de ses inquiétudes à Worms-Clavelin:

--Ne pourrait-on, monsieur le préfet, faire comprendre à
Laprat-Teulet, qui a rendu de signalés services à la République et au
pays, que l'heure a sonné pour lui de rentrer dans la vie privée?

Le préfet répondit qu'il fallait y regarder à deux fois avant de
décapiter la liste républicaine.

Cependant le journal _la Croix_, introduit dans le département par
madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les
sénateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui était
habilement formée. M. de Brécé ralliait les royalistes assez nombreux
dans le département. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des
congrégations, était agréable au clergé; le colonel Despautères,
obscur vieillard en soi, représentait l'honneur de l'armée: il avait
donné des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel
Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers à demi paysans des
faubourgs. On commençait à croire que la liste Brécé obtiendrait plus
de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin
n'était pas tranquille. Il fut tout à fait inquiet quand _la Croix_
publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Président de la
République y était outragé, le Sénat traité de basse-cour et de
porcherie, le cabinet qualifié de ministère de trahison. Si ces
gens-là passent, je saute, pensa le préfet. Et il dit doucement à sa
femme:

--Tu as eu tort, ma chère amie, de favoriser la diffusion de _la
Croix_ dans le département.

A quoi madame Worms-Clavélin répondit:

--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'étais obligée d'exagérer les
sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici.

--Sans doute, répliqua le préfet. Mais nous sommes peut-être allés un
peu loin. Le secrétaire de préfecture, M. Lacarelle, que sa
ressemblance notoire avec Vercingétorix disposait au nationalisme,
faisait des pointages favorables à la liste Brécé. M. Worms-Clavelin,
plongé dans de sombres rêveries, oubliait ses cigares, mâchés et
fumants, sur les bras des fauteuils.

C'est alors que M. Félix Panneton alla le trouver. M. Félix Panneton,
frère cadet de Panneton de La Barge, était dans les fournitures
militaires. On ne pouvait le soupçonner de ne point aimer assez cette
armée qu'il chaussait et coiffait. Il était nationaliste. Mais il
était nationaliste gouvernemental. Il était nationaliste avec M.
Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand
on lui disait que c'était impossible, il répondait:

--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait
seulement en avoir l'idée.

Panneton nationaliste restait gouvernemental. «Il est toujours temps
de ne plus l'être, pensait-il; et tous ceux qui se sont brouillés trop
tôt avec le gouvernement ont eu à le regretter. On ne songe pas assez
qu'un gouvernement déjà par terre a encore le temps de vous lâcher un
coup de pied et de vous casser les mandibules.» Cette sagesse lui
venait de son bon esprit et de ce qu'il était fournisseur, aux ordres
du ministère. Il était ambitieux, mais il s'efforçait de satisfaire
son ambition sans qu'il en coûtât rien à ses affaires ni à ses
plaisirs, qui étaient les tableaux et les femmes. Au reste très actif,
toujours entre son usine et Paris, où il avait trois ou quatre
domiciles.

La pensée de couler sa candidature entre les radicaux et les
nationalistes purs luiétant venue un jour, il alla trouver M. le
préfet Worms-Clavelin et lui dit:

--Ce que j'ai à vous proposer, monsieur le préfet, ne peut que vous
être agréable. Je suis donc certain à l'avance de votre assentiment.
Vous souhaitez le succès de la liste Laprat-Teulet. C'est votre
devoir. A cet égard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les
seconder. Vous redoutez le succès de la liste Brécé. Rien de plus
légitime. De ce côté, je puis vous être utile. Je forme avec trois de
mes amis une liste de candidats nationalistes. Le département est
nationaliste, mais il est modéré. Mon programme sera nationaliste et
républicain. J'aurai contre moi les congrégations. J'aurai pour moi
l'évêché. Ne me combattez pas. Observez à mon égard une neutralité
bienveillante. Je n'ôterai pas beaucoup de voix à la liste Laprat;
j'en prendrai au contraire un grand nombre à la liste Brécé. Je ne
vous cache pas que j'espère passer au troisième tour. Mais ce sera
encore un succès pour vous, puisque les violents resteront sur le
carreau.

M. Worms-Clavelin répondit:

--Monsieur Panneton, vous êtes assuré depuis longtemps de mes
sympathies personnelles. Je vous remercie de l'intéressante
communication que vous avez eu l'amabilité de me faire. J'y
réfléchirai et j'agirai conformément aux intérêts du parti
républicain, en m'efforçant de me pénétrer des intentions du
gouvernement.

Il offrit un cigare à M. Panneton, puis il lui demanda amicalement
s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la nouvelle pièce
des Variétés. Il faisait cette question parce qu'il savait que
Panneton entretenait une actrice de ce théâtre. Félix Panneton passait
pour aimer beaucoup les femmes. C'était un gros homme de cinquante
ans, noir, chauve, la tête dans les épaules, laid et qu'on disait
spirituel.

Quelques jours après son entrevue avec le préfet Worms-Clavelin, il
remontait les Champs-Elysées, songeant à sa candidature, qui
s'annonçait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tôt
possible. Mais au moment de publier la liste dont il tenait la tête,
un des candidats, M. de Terremondre, s'était dérobé. M. de Terremondre
était trop modéré pour se séparer des violents. Il était revenu à eux
en entendant redoubler leurs cris. «Je m'y attendais! songeait
Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance à la place de
Terremondre. Gromance fera l'affaire. Gromance propriétaire. Il n'y a
pas un hectare de ses terres qui ne soit hypothéqué. Mais cela ne lui
nuira que dans son arrondissement. Il est à Paris. Je vais le voir.»

A cet endroit de sa pensée et de sa promenade, il vit venir madame de
Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait jusqu'aux pieds.
Elle restait fine et mince sous l'épaisse toison. Il la trouva
délicieuse ainsi.

--Je suis charmé de vous voir, chèremadame. Comment va M. de Gromance?

--Mais... bien.

Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle craignait
toujours que ce ne fût avec une ironie de mauvais goût.

--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, madame?
J'ai à vous parler de choses sérieuses... d'abord.

--Dites.

--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une charmante
petite sauvage...

--Ce sont là les choses sérieuses que...

--J'y viens. Il est nécessaire que M. de Gromance pose sa candidature
au Sénat. L'intérêt du pays l'exige. M. de Gromance est nationaliste,
n'est-ce pas?

Elle le regarda avec une légère indignation.

--Ce n'est pas un intellectuel, bien sûr!

--Et républicain?

--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... Alors,
vous comprenez...

--Ah! chère madame, ces républicains-là sont les meilleurs. Nous
inscrirons le nom de M. de Gromance en belle place sur notre liste de
nationalistes républicains.

--Et vous croyez que Dieudonné passera?

--Madame, je le crois. Nous avons pour nous l'évêché et beaucoup
d'électeurs sénatoriaux qui, nationalistes de conviction et de
sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs
intérêts. Et, dans le cas d'un échec, qui ne peut être qu'honorable,
M. de Gromance peut compter sur la reconnaissance de l'administration
et du gouvernement. Je vous le dis en grand secret: Worms-Clavelin
nous est favorable.

--Alors, je ne vois pas d'inconvénient à ce que Dieudonné...

--Vous m'assurez de son acceptation?

--Voyez-le vous-même.

--Il n'écoute que vous.

--Vous croyez?...

--J'en suis sûr.

--Alors, c'est entendu.

--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des détails très délicats
qu'on ne peut pas régler ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous
montrerai mes Baudouin. Venez demain.

Et il lui souffla l'adresse à l'oreille, le numéro d'une rue déserte
et languissante dans le quartier de l'Europe. C'est là qu'à une
distance respectueuse de son appartement légal et spacieux des
Champs-Elysées, il avait un petit hôtel, construit naguère pour un
peintre mondain.

--C'est donc bien pressé?

--Si c'est pressé! Songez donc, chère madame, qu'il ne nous reste plus
trois semaines pleines pour faire notre campagne électorale et que
Brécé travaille le département depuis six mois.

--Mais, est-ce qu'il est absolument nécessaire que j'aille voir
vos?...

--Mes Baudouin... C'est indispensable.

--Croyez-vous?

--Écoutez et jugez-en vous-même, chère madame. Le nom de votre mari
exerce un certain prestige, je ne le nie point, sur les populations
rurales, principalement dans les cantons où il est peu connu. Mais je
ne puis vous cacher que lorsque j'ai proposé de l'introduire dans
notre liste, des résistances se sont produites. Elles subsistent
encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il faut
que je puise dans votre... dans votre amitié, cette volonté
irrésistible qui... Enfin, je sens que si vous ne m'accordez pas toute
votre sympathie, je n'aurai pas l'énergie nécessaire pour...

--Mais ce n'est pas très correct d'aller voir vos...

--Oh! à Paris!...

--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour l'armée. Il faut
sauver la France.

--C'est mon avis.

--Faites bien mes amitiés à madame Panneton.

--Je n'y manquerai pas, chère madame. A demain.



XIX


Il y a dans le petit hôtel de M. Félix Panneton une grande pièce qui
servait autrefois d'atelier au peintre mondain, et que le nouveau
propriétaire meubla avec la magnificence d'un gros amateur de
curiosités et la sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y
disposa avec art, dans un ordre déterminé, des canapés, des sofas, des
divans de formes diverses.

En entrant, le regard, promené de droite à gauche, rencontrait d'abord
un petit canapé de soie bleue, dont les bras à col de cygne
rappelaient le temps où Bonaparte à Paris, comme autrefois Tibère à
Rome, restaurait les moeurs; puis un autre canapé, moins étroit, en
beauvais, avec des accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois
parties, garnie de soie; puis un petit sofa de bois, à la capucine,
couvert de tapisserie de point à la turque; puis un grand sofa de bois
doré, couvert de velours cramoisi ciselé, avec son matelas pareil,
provenant de mademoiselle Damours; puis un vaste divan bas, mollement
rembourré, en satin ponceau. Au delà il n'y avait plus qu'un amas
chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental, très bas, qui,
tout baigné d'une ombre rose, touchait à la chambre des Baudouin, à
gauche.

Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces sièges,
chaque visiteuse pouvait choisir celui qui convenait le mieux à son
caractère moral et à l'état présent de son âme. Panneton, dès l'abord,
observait les amies nouvelles, épiait leurs regards, s'étudiait à
deviner leurs préférences et prenait soin de ne les faire asseoir que
là où elles voulaient être assises. Les plus pudiques allaient droit
au petit canapé bleu et posaient leur main gantée sur le col de cygne.
Il y avait même un haut fauteuil de velours de Gênes et de bois doré,
trône autrefois d'une duchesse de Modène et de Parme, qui était pour
les orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans le
canapé de beauvais. Les princesses étrangères marchaient d'ordinaire
vers l'un ou l'autre sofa. Grâce à cette disposition judicieuse des
meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui lui
restait à faire. Il était en état de garder toutes les convenances,
averti de ne point tenter des passages trop brusques dans la
succession nécessaire de ses attitudes, et aussi d'éviter à la
visiteuse comme à lui-même des stations longues et inutiles entre les
politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses démarches en
prenaient une sûreté et une maîtrise qui lui faisaient honneur.

Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton lui sut
gré. Sans regarder seulement le trône de Parme et de Modène, et
laissant à sa droite le col de cygne consulaire, elle s'assit dans le
beauvais fleuri, comme une Parisienne. Clotilde avait langui dans la
petite noblesse agricole du département, un peu traîné avec de petits
jeunes gens mal élevés. Mais le sens de la vie lui venait. Les
embarras d'argent avaient beaucoup exercé son intelligence et elle
commençait à comprendre le devoir social. Panneton ne lui déplaisait
pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux très noirs
collés aux tempes, de gros yeux hors de la tête, un air d'amoureux
apoplectique, lui donnait un peu envie de rire et contentait ce besoin
de comique qu'elle avait dans l'amour. Sans doute elle eût préféré un
superbe garçon, mais elle était encline à la gaieté facile, disposée à
l'amusement qu'un homme procure par des plaisanteries un peu grasses
et par une certaine laideur. Après un moment de gêne bien naturelle,
elle sentit que ce ne serait pas horrible, ni même très ennuyeux.

Ce fut très bien. Le passage du beauvais à la duchesse et de la
duchesse au grand sofa se fit convenablement. On jugea inutile de
s'arrêter aux coussins orientaux et l'on passa dans la chambre des
Baudouin.

Quand Clotilde songea à les regarder, la chambre était, comme ces
tableaux du peintre érotique, toute jonchée de vêtements de femme et
de linge fin.

--Ah! les voilà, vos Baudouin. Vous en avez deux...

--Parfaitement.

Il possédait _le Jardinier galant_ et _le Carquois épuisé_, deux
petites gouaches qu'il avait payées soixante mille francs pièce à la
vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que cela par
l'usage qu'il en faisait.

Il examinait en connaisseur, très calme maintenant et même un peu
mélancolique, cette fine, élégante, coulante figure de femme, et il
goûtait à la trouver jolie une petite satisfaction d'amour-propre qui
s'avivait à mesure qu'elle revêtait pièce à pièce son caractère social
avec ses vêtements.

Elle demanda la liste des candidats:

--Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire; docteur
Fornerol; Mulot, explorateur.

--Mulot?

--Le fils Mulot. Il faisait des dettes à Paris. Le père Mulot l'envoya
faire le tour du monde. Désiré Mulot, explorateur. C'est excellent, un
candidat explorateur. Les électeurs espèrent qu'il ouvrira des
débouchés nouveaux à leurs produits. Et surtout ils sont flattés.

Madame de Gromance devenait une femme sérieuse. Elle voulut connaître
la proclamation aux électeurs sénatoriaux. Il la lui résuma et en
récita les passages qu'il savait par coeur.

--D'abord nous promettons l'apaisement. Brécé et les nationalistes
purs n'ont pas assez insisté sur l'apaisement. Ensuite nous
flétrissons le parti sans nom.

Elle demanda:

--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom?

--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos adversaires,
c'est le nôtre. Il n'y a pas d'équivoque possible... Nous flétrissons
les traîtres, les vendus. Nous combattons la puissance de l'argent.
Cela, très utile, pour la petite noblesse ruinée. Ennemis de toute
réaction, nous répudions la politique d'aventures. La France veut
résolument la paix. Mais le jour où elle tirerait l'épée du
fourreau..., etc., etc. La Patrie repose ses regards avec orgueil et
tendresse sur son admirable armée nationale.. Il faudra changer un peu
cette phrase-là.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle est littéralement dans les deux autres manifestes
électoraux, dans celui des nationalistes et dans celui des ennemis de
l'armée.

--Et vous me promettez que Dieudonné passera.

--Dieudonné ou Goby.

--Comment?... Dieudonné ou Goby? Si vous n'étiez pas plus sûr que ça,
vous auriez dû me prévenir.... Dieudonné ou Goby!... A vous entendre,
on dirait que c'est la même chose.

--Ce n'est pas la même chose. Mais dans les deux cas, Brécé échoue....

--Vous savez, Brécé est de nos amis.

--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, Brécé échoue avec
sa liste, et M. de Gromance, en contribuant à son échec, se sera
acquis des titres à la reconnaissance du préfet et du gouvernement.
Après les élections, quel qu'en soit le résultat, vous reviendrez voir
mes Baudouin, et je fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il
soit.

--Ambassadeur.

Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de Brécé;
colonel Despautères; Lerond, ancien magistrat; Lafolie, boucher,
obtint cent voix en moyenne. La liste des républicains progressistes:
Félix Panneton, industriel; Dieudonné de Gromance, propriétaire;
Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint cent trente voix en
moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le Panama, ne réunit sur son
nom que cent vingt suffrages. Les trois autres sénateurs sortants,
républicains radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne.

Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba à soixante voix.

Au troisième tour, Goby, Mannequin, Ledru, sénateurs sortants
radicaux, et Félix Panneton, républicain progressiste, furent élus.



XX


--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadéro, M.
Bergeret à M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son
lorgnon. Voyez: dômes, minarets, flèches, clochers, tours, frontons,
toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faïences colorées,
de bois, de peaux de bêtes, terrasses italiennes et terrasses
mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes,
tentes, châteaux d'eaux, château de feu, contrastes et harmonies de
toutes les habitations humaines, féerie du travail, jeux merveilleux
de l'industrie, amusement énorme du génie moderne, qui a planté là les
arts et métiers de l'univers.

--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette
immense Exposition?

--Elle en peut recueillir de grands avantages, répondit M. Bergeret, à
la condition de n'en pas concevoir un stérile et hostile orgueil. Ceci
n'est que le décor et l'enveloppe. L'étude du dedans donnera lieu de
considérer de plus près l'échange et la circulation des produits, la
consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire,
l'émancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin,
un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout
d'abord, elle a mis en déroute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et
Jean Mouton, où sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Naguère on
ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tête haute et le mollet
tendu. Jean Mouton allait derrière, gras et frisé. Toute la ville
retentissait de leur _cocorico_ et de leur _bêe, bêe, bêe_; car ils
étaient éloquents. J'ouïs, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait:

»--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue inévitable par
sa lâcheté.

»Et Jean Mouton répondait:

»--J'aimerais assez une guerre navale.

»--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente à
l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur
terre et sur mer? Qui nous en empêche?

»--Personne, répondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que
quelqu'un nous en empêchât! Mais auparavant il faut exterminer les
traîtres et les vendus, les juifs et les francs-maçons. C'est
nécessaire.

»--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre
que lorsque le sol national sera purgé de tous nos ennemis.

»Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien
tous deux comment on trempe les énergies nationales pour ne pas
s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer à leur pays les
bienfaits de la guerre civile et de la guerre étrangère.

»Jean Coq et Jean Mouton sont républicains. Jean Coq vote, à chaque
élection, pour le candidat impérialiste, et Jean Mouton pour le
candidat royaliste; mais ils sont tous deux républicains
plébiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le
gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage
obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet,
il vous est profitable, si vous possédez une maison, de la jouer aux
dés contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de
gagner votre maison, ce dont vous serez bien avancé.

»Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clérical bien
qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vénèrent et chérissent la
moinerie qui s'enrichit à vendre des miracles et qui rédige des
papiers séditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une
telle moinerie pullule en ce pays et le dévore!

»Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'être aussi et
vous vous sentez attaché à votre pays par les forces invincibles et
douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous
souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous êtes un complice de
l'étranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous
assommant à coups de matraque, au cri de guerre: «La France aux
Français!» Et ce sera bien fait pour vous. «La France aux Français»,
c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme évidemment ces
trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple
au milieu des autres peuples, expriment les conditions nécessaires de
sa vie, la loi universelle de l'échange, le commerce des idées et des
produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une
large doctrine économique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la
France aux Français, avaient résolu de la fermer aux étrangers,
étendant ainsi, par un coup de génie, aux personnes humaines le
système que M. Méline n'avait appliqué qu'aux produits que
l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit
nombre de propriétaires fonciers. Et cette pensée, que conçut Jean
Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations étrangères
s'imposa par sa beauté farouche à l'admiration d'une assez grande
foule de menus bourgeois et de limonadiers.

»Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de méchanceté. C'est avec
innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus
d'ardeur, Jean Mouton plus de mélancolie; mais ils sont simples tous
deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est là qu'éclate leur
candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisément croyable. Je
vous atteste, imposteurs célèbres, faussaires de tous les temps,
menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions,
d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vénérables ont enrichi
la littérature profane et la littérature sacrée de tant de livres
supposés, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hébraïques,
syriaques et chaldaïques, qui ont abusé si longtemps les ignorants et
les doctes, faux Pythagore, faux Hermès-Trismégiste, faux
Sanchoniathon, rédacteurs fallacieux des poésies orphiques et des
Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clément et
pseudo-Timothée; et vous seigneurs abbés qui, pour vous assurer la
possession de vos terres et de vos privilèges, forgeâtes sous le règne
de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs
en droit canon, qui appuyâtes les prétentions du saint siège sur un
tas de sacrées décrétales que vous aviez vous-mêmes composées; et
vous, fabricants à la grosse de mémoires historiques, Soulavie,
Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous,
feints bourreaux et policiers feints, qui écrivîtes sordidement les
Mémoires de Samson et les Mémoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas
qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet
de Vercingétorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie
entière fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nérons,
fausses Pucelles d'Orléans qui trompâtes les frères même de Jeanne
d'Arc, faux Démétrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie;
je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui
les foules furent séduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane,
Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui,
revenant de loin, eûtes toutes facilités de mentir et en usâtes
pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les
Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-évêque;
et vous Jean de Mandeville, qui rencontrâtes en Asie des diables
crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de
gabs, ô ma Mère l'Oie, ô Till l'Espiègle, ô baron de Münchhausen! et
vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hâbleurs, je vous
atteste; soyez témoins qu'à vous tous, vous n'avez pas accumulé autant
de mensonges, en une longue suite de siècles, que n'en assemble en un
jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Après
cela comment s'étonner qu'ils aient tant de fantômes dans la tête!



XXI


Impliqué dans les poursuites intentées aux auteurs du complot contre
la République, Joseph Lacrisse mit en sûreté sa personne et ses
papiers. Le commissaire de police chargé de saisir la correspondance
du Comité royaliste était trop homme du monde pour ne pas avertir
préalablement de sa visite MM. les membres du Comité. Il les en avisa
vingt-quatre heures à l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord
avec le légitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait,
conformément à l'opinion commune, que le ministère républicain serait
bientôt renversé et remplacé par un ministère Méline ou Ribot. Quand
il se présenta au siège du Comité, tous les cartons et tous les
tiroirs étaient vides. Le magistrat y apposa les scellés. Il mit
pareillement sous scellés un Bottin de 1897, le catalogue d'un
constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de
cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la cheminée. De cette
manière, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le
féliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se
nommait Jonquille. C'était un magistrat distingué et un homme
d'esprit. Il avait composé, dans sa jeunesse, des chansons pour les
cafés-concerts. Une de ses oeuvres, _les Cancrelats dans le pain_,
obtint un grand succès aux Champs-Elysées, en 1885.

Après l'étonnement causé par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse
se rassura. Il s'aperçut vite que, sous le présent régime, on risque
moins à conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la
royauté légitime, et que la troisième République n'est pas
sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en éprouva un grand
soulagement. Madame de Bonmont seule le considérait comme une victime.
Elle l'en aima davantage, car elle était généreuse, et elle lui
témoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en
sorte qu'il passa avec elle, à Bruxelles, quinze jours inoubliables.
Ce fut tout son exil. Il bénéficia d'une des premières ordonnances de
non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on
m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamné personne. Puisqu'on
n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'était pas très élégant
de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les
condamner pour des faits qui n'étaient pas, ou du moins ne semblaient
pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient été
déjà poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des
civils fussent impliqués, cela pouvait paraître étrange.

A quoi d'excellentes gens m'ont répondu:

--On se défend comme on peut.

Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son énergie. Il était prêt à
renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'était
impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui
avaient reçu un mandat de perquisition eussent agi à l'égard des
prévenus royalistes avec la même délicatesse que M. Jonquille, la
malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgré eux,
entre leurs mains, assez de papiers pour révéler au procureur de la
République l'organisation intime des Comités. On ne pouvait plus
conspirer en sûreté, et toute espérance était perdue de voir le Roi
revenir avec les hirondelles.

Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achetés
dans le dessein de les offrir au Prince pour rentrée à Paris, par
l'avenue des Champs-Elysées. Elle les céda, sur l'avis de son frère
Wallstein, à M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadéro.
Elle n'eut point la douleur de les vendre à perte. Elle fit même un
petit bénéfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurèrent quand ces
six chevaux blancs comme des lis quittèrent son écurie pour n'y plus
revenir. Il lui semblait qu'ils prenaient les funérailles de cette
royauté dont ils devaient conduire le triomphe.

Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une
curiosité limitée, siégeait longuement.

Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la
naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient acquitté,
mais qui retenaient quelques accusés.

--Quels bandits! s'écria-t-il.

--Ah! soupira madame de Bonmont, le Sénat est aux gages du ministère.
Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est pas M. Méline qui aurait
fait cet abominable procès. C'était un républicain, M. Méline, mais
c'était un honnête homme. S'il était resté ministre, le Roi serait
aujourd'hui en France.

--Hélas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Léon, qui n'avait
jamais eu beaucoup d'illusions.

Joseph Lacrisse secoua la tête. Et il y eut un grand silence.

--C'est peut-être un bien pour vous, reprit Henri Léon.

--Comment?

--Je dis que, d'une manière, c'est plutôt un avantage pour vous,
Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et même vous devriez en être
enchanté, abstraction faite de vos sentiments patriotiques,
naturellement.

--Je ne comprends pas.

--C'est pourtant bien simple. Si vous étiez financier, comme moi, la
monarchie pourrait vous être profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du
sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu après son avènement, car il
aurait eu besoin d'argent pour régner, ce cher prince. Il y avait gros
à gagner pour moi, dans cette affaire-là. Mais vous, un avocat,
qu'est-ce que vous auriez gagné à la restauration? Une préfecture? La
belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans
la République. Vous parlez très bien... Ne vous en défendez pas. Vous
parlez avec facilité, avec élégance. Vous êtes un des vingt-cinq ou
trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous
pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout à
gagner à ce que le Roi ne revienne pas. Philippe à l'Elysée, vous êtes
mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite à ce métier.
Vous prenez les intérêts du peuple, vous mécontentez le Roi, il vous
chasse. Vous êtes dévoué au Roi, le public murmure, et le Roi vous
congédie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous êtes puni des
vôtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez
fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez
commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de
responsabilité. C'est une situation excellente. Vous n'avez à craindre
ni la popularité ni l'impopularité: vous êtes au-dessus de l'une et
de l'autre. Vous ne pouvez être maladroit: aucune maladresse n'est
possible au défenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est
toujours éloquent. Dans une république on est royaliste sans danger
quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine;
on est libéral; on a la sympathie de tous les ennemis du régime
existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire.
Serviteur de la monarchie déchue, la vénération avec laquelle vous
vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de
votre caractère, et vous pouvez sans bassesse épuiser sur lui toutes
les flatteries. Vous pouvez également, sans inconvénient aucun, faire
la leçon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher
ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par
exemple: «Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous
encanaillez». Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre
renom de fidélité en grandira et vous dominerez votre propre parti du
toute la hauteur de votre âme. Avocat, député, vous avez au Palais, à
la tribune, les plus beaux gestes; vous êtes incorruptible... Et les
bons Pères vous protègent. Lacrisse, connaissez votre bonheur.

Lacrisse répliqua sèchement:

--C'est peut-être drôle, ce que vous dites, Léon; mais je ne trouve
pas. Et je doute que vos plaisanteries soient très à propos.

--Je ne plaisante pas.

--Si! vous plaisantez. Vous êtes sceptique. J'ai horreur du
scepticisme. C'est la négation de l'action. Moi je suis pour l'action,
toujours et quand même.

Henri Léon protesta:

--Je vous assure que je suis très sérieux.

--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne
comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre époque. Vous avez
dessiné là un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait
de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure,
à votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure
qu'aujourd'hui il paraîtrait vieux jeu et bigrement démodé. Le
courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe siècle. Il
ne faut pas être vaincu et les faibles ont tort. Voilà notre morale,
mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grèce, pour
la Finlande? Non, non! Nous ne pinçons pas de cette guitare-là. On
n'est pas des naïfs!... Nous avons crié «Vivent les Boërs!» c'est
vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'était pour ennuyer le
gouvernement en lui créant des difficultés avec l'Angleterre, et parce
que nous espérions que les Boërs seraient victorieux. D'ailleurs je ne
suis pas découragé. J'ai bon espoir que nous renverserons la
République, avec l'aide des républicains.

»Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons avec les
nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous étranglerons la gueuse.
Et tout d'abord il faut travailler les élections municipales.»



XXII


Joseph Lacrisse l'avait dit: il était homme d'action. L'oisiveté lui
pesait. Secrétaire d'un Comité royaliste qui n'agissait plus, il entra
dans un Comité nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en était
violent. On y respirait un amour haineux de la France et un
patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez
farouches, qui avaient lieu soit dans les théâtres, soit dans les
églises. Joseph Lacrisse prenait la tête de ces manifestations.
Lorsqu'elles avaient lieu dans les églises, madame de Bonmont, qui
était pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus
orationis._ Un jour, après s'être joints aux nationalistes, dans la
cathédrale, pour y prier avec éclat, madame de Bonmont et Lacrisse se
mêlèrent, sur la place du Parvis, à des hommes qui exprimaient leur
patriotisme par des cris frénétiques et concertés. Lacrisse I unit sa
voix à la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages
par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lèvres rouges,
qui brillaient sous la voilette.

La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand,
sur un ordre de la Préfecture, une escouade de gardiens de la paix
marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'étonner,
et dès que les agents furent à portée de la voix, il cria: «Vive la
police!»

Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il était sincère.
Des liens d'amitié avaient été noués entre les brigades de la
Préfecture et les manifestants nationalistes aux temps à jamais
regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait
les porteurs de matraque assommer sur le pavé des rues les
républicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modération!
O douces moeurs agricoles! O simplicité première! O jours heureux! qui
ne vous a pas connus n'a pas vécu! O candeur de l'homme des champs,
qui disait: «La République n'a point d'ennemis. Où voyez-vous des
conspirateurs royalistes et des moines séditieux? Il n'y en a point.»
Il les avait tous cachés sous sa longue redingote des dimanches.
Joseph Lacrisse n'avait pas oublié ces heures fortunées. Et sur la foi
de cette antique alliance des émeutiers avec les agents, il acclamait
les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau
au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: «Vive la
police!» Mais les temps étaient changés. Indifférents à cet accueil
amical, sourds à ces cris flatteurs, les agents chargèrent. Le choc
fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des
choses humaines, Lacrisse, qui avait cessé de saluer et s'était
couvert devant les assaillants, eut son chapeau défoncé d'un coup de
poing. Indigné de l'offense, il cassa sa canne sur la tête d'un
sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dégagèrent, il aurait été
mené au poste et passé à tabac, comme un socialiste.

L'agent, qui avait la tête fendue, fut porté à l'hôpital où il reçut
de M. le préfet de police une médaille d'argent. Joseph Lacrisse fut
désigné par le Comité nationaliste du quartier des Grandes-Écuries
comme candidat aux élections municipales du 6 mai.

C'était l'ancien Comité de M. Collinard, conservateur blackboulé aux
précédentes élections, et qui, cette fois, ne se présentait pas. Le
président du Comité, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea à faire
triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant,
Raimondin, républicain radical, demandait le renouvellement de son
mandat. Mais il avait perdu la confiance des électeurs. Il avait
mécontenté tout le monde et négligé les intérêts du quartier. Il
n'avait pas même obtenu un tramway, réclamé depuis douze ans, et on
l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le
quartier était excellent. Les gens de maison étaient tous
nationalistes et les commerçants jugeaient sévèrement le ministère
Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils étaient
antisémites. Les congrégations, nombreuses et riches, marcheraient. On
pouvait compter notamment sur les Pères qui avaient ouvert la chapelle
de Saint-Antoine. Le succès était certain. Il fallait seulement que M.
Lacrisse ne se déclarât pas expressément et en propres termes
royaliste, par ménagement pour le petit commerce qui avait peur d'un
changement de régime, surtout pendant l'Exposition.

Lacrisse résista. Il était royaliste et n'entendait pas mettre son
drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'électeur.
Il savait quelle bête c'était et comment il fallait la prendre. Que M.
Lacrisse se présentât comme nationaliste et Bonnaud enlevait
l'élection. Sinon, il n'y avait rien à faire.

Joseph Lacrisse était perplexe. Il pensa en écrire au Roi. Mais le
temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il, à distance, être bon
juge de ses propres intérêts? Lacrisse consulta ses amis.

--Notre force est dans notre principe, lui répondit Henri Léon. Un
monarchiste ne peut pas se dire républicain, même pendant
l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous déclarer
républicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas même de vous
déclarer républicain progressiste ou républicain libéral, ce qui est
tout autre chose que républicain. On vous demande de vous proclamer
nationaliste. Vous pouvez le faire la tête haute, puisque vous êtes
nationaliste. N'hésitez pas. Le succès en dépend, et il importe à la
bonne cause que vous soyez élu.

Joseph Lâcrisse céda par patriotisme. Et il écrivit au Prince pour lui
exposer la situation et protester de son dévouement.

On arrêta sans difficulté les termes du programme. Défendre l'armée
nationale contre une bande de forcenés. Combattre le cosmopolitisme.
Soutenir les droits des pères de famille violés par le projet du
gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le péril
collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-Écuries à
l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Améliorer le
service des eaux.

De plébiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'était
dans le quartier des Grandes-Écuries. Joseph Lacrisse n'eut point
l'embarras de concilier sa doctrine, qui était celle du droit divin,
avec la doctrine plébiscitaire. Il aimait et admirait Déroulède. Il ne
le suivait pas aveuglément.

--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il à Bonnaud. Ce sera
d'un bel effet. Il ne faut rien négliger pour frapper les esprits.

Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant
obtenu à la dernière heure l'établissement d'une ligne de tramways à
vapeur allant des Grandes-Écuries au Trocadéro, publiait abondamment
cet heureux succès. Il honorait l'armée dans ses circulaires et
célébrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du génie
industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il
devenait un concurrent redoutable.

Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussèrent leur
courage. Dans d'innombrables réunions, ils accusèrent Raimondin
d'avoir laissé mourir de faim sa vieille mère et voté la souscription
municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils flétrirent chaque nuit
Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de
républicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de
Joseph Lacrisse et lança la circulaire que voici:

Messieurs les Électeurs,

Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de
demander compte aux candidats aux élections municipales de leur
sentiment sur la politique générale, de laquelle dépend l'avenir du
pays. A l'heure où des égarés ont la prétention criminelle
d'entretenir une agitation malsaine de nature à affaiblir notre cher
pays; à l'heure où le Collectivisme, audacieusement installé au
pouvoir, menace nos biens, fruits sacrés du travail et de l'épargne; à
l'heure où un gouvernement établi contre l'opinion publique prépare
des lois tyranniques, vous voterez tous pour

M. Joseph LACRISSE

AVOCAT A LA COUR D'APPEL

_Candidat de la liberté de conscience et de la République honnête._

Les socialistes nationalistes du quartier avaient pensé d'abord
désigner un candidat à eux, dont les voix, au second tour, se fussent
reportées sur Lacrisse. Mais le péril imminent imposait l'union. Les
socialistes nationalistes des Grandes-Écuries se rallièrent à la
candidature Lacrisse et firent un appel aux électeurs:

Citoyens,

Nous vous recommandons la candidature nettement républicaine,
socialiste et nationaliste du citoyen LACRISSE _A bas les traîtres! A
bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la
République sociale nationaliste!_

Les Pères, qui possédaient dans le quartier une chapelle et d'immenses
immeubles, se gardèrent d'intervenir dans une affaire électorale. Ils
étaient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses ordres;
et le soin des oeuvres pies les tenait éloignés du siècle. Mais des
amis laïques, qu'ils avaient, exprimèrent à propos, dans une
circulaire la pensée des bons religieux. Voici le texte de cette
circulaire, qui fut distribuée dans le quartier des Grandes-Écuries:

_Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux,
valeurs, et généralement tous objets, meubles et immeubles,
sentiments, affections, etc., etc._

Messieurs,

C'est principalement dans les élections que le diable s'efforce de
troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, il a recours à
d'innombrables artifices. Hélas! n'a-t-il pas à son service toute
l'armée des francs-maçons? Mais vous saurez déjouer les ruses de
l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dégoût le candidat des
incendiaires, des brûleurs d'églises et autres dreyfusards.

C'est en portant au pouvoir des honnêtes gens que vous ferez cesser la
persécution abominable qui sévit si cruellement à cette heure, et que
vous empêcherez un gouvernement inique de mettre la main sur l'argent
des pauvres. Votez tous pour

M. Joseph LACRISSE

AVOCAT A LA COUR D'APPEL

_Candidat de Saint-Antoine_

N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur
imméritée de voir échouer son candidat.

_Signé_: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND,
architecte; BÈCHE, capitaine en retraite; MOLON, ouvrier.

On voit par ces documents à quelle hauteur intellectuelle et morale le
nationalisme a porté la discussion des candidatures municipales à
Paris.



XXIII


Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena très activement la
campagne, dans le quartier des Grandes-Écuries, contre Anselme
Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit à
l'aise dans les réunions publiques. Étant avocat et très ignorant, il
parlait abondamment, sans que rien l'arrêtât jamais. Il étonnait, par
la rapidité de son débit, les électeurs avec lesquels il demeurait en
sympathie par le petit nombre et la simplicité de ses idées, et ce
qu'il disait était toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu
dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait
sans cesse de son honnêteté et de l'honnêteté de ses amis politiques,
répétait qu'il fallait nommer des honnêtes gens, et que son parti
était le parti des honnêtes gens. Et comme c'était un parti nouveau,
on le croyait.

Anselme Raimondin, dans ses réunions, répliqua qu'il était honnête et
très honnête; mais ses déclarations, venant après les autres,
semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait été en place et mêlé aux
affaires, on ne croyait pas facilement qu'il fût honnête, tandis que
Joseph Lacrisse brillait d'innocence.

Lacrisse était jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin était
petit, gros, à lunettes. Cela fut remarqué en un moment où le
nationalisme avait soufflé dans les élections municipales le genre
d'enthousiasme et même de poésie qui lui est propre, et un idéal de
beauté sensible au petit commerce.

Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'édilité et
jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le
servait. Son éloquence en était tout affranchie et soulevée. Anselme
Raimondin, au contraire, se perdait dans les détails. Il avait pris le
pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le goût des
chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connût son public, il se
faisait quelque illusion sur l'intelligence des électeurs qui
l'avaient nommé. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer
des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi
semblait-il froid, obscur, ennui.

Ce n'était pas un innocent. Il avait le sens de ses intérêts et de la
petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submergé par les
journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les
brochures nationalistes, il s'était dit que, le moment venu, il
saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'était pas
bien difficile de flétrir les traîtres et d'acclamer l'armée
nationale. Il n'avait pas assez redouté ses adversaires, estimant
qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'était trompé.
Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pensée nationaliste, un tour
inimitable. Il avait trouvé notamment une phrase dont il faisait un
fréquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle,
celle-ci: «Citoyens, levons-nous tous pour défendre notre admirable
armée contre une poignée de sans-patrie qui ont juré de la détruire.»
C'était exactement ce qu'il fallait dire aux électeurs des
Grandes-Écuries. Cette parole, chaque soir répétée, soulevait dans
l'assemblée entière un enthousiasme auguste et formidable. Anselme
Raimondin ne trouva rien de si bon, à beaucoup près. Et si les mots
patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne
produisait pas d'effet.

Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme
Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit
que la peinture en fût trop lavée, soit que le soleil la mangeât,
elles paraissaient pâles. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il
perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se
dissimulait. Il devenait imperceptible.

Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un décor de
bastringue, il se levait pour parler, ce n'était plus qu'une ombre
blafarde, d'où sortait une voix faible que couvraient la fumée des
pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son passé. Il était,
disait-il, un vieux lutteur. Il défendait la République. Cela aussi
coulait sans bruit et sans nul écho sonore. Les électeurs des
Grandes-Écuries voulaient que la République fût défendue par Joseph
Lacrisse, qui avait conspiré contre elle. C'était leur idée.

Les réunions n'étaient pas contradictoires. Une fois seulement,
Raimondin fut invité à se rendre à une réunion nationaliste. Il y
vint; mais il ne put parler et il fut flétri par un ordre du jour voté
dans le tumulte et l'obscurité, le propriétaire ayant coupé le gaz
lorsque l'on commençait à briser les banquettes. Les réunions, aux
Grandes-Écuries comme dans tous les quartiers de Paris, furent
tumultueuses médiocrement. On y déploya de part et d'autre la molle
violence propre à ce temps, et qui est le caractère le plus sensible
de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetèrent, selon l'usage,
ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de traître et
d'infâme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y
poussa témoignaient d'un extrême affaiblissement physique et moral,
d'un vague mécontentement uni à une profonde stupeur et d'une
inaptitude définitive à penser les choses les plus simples. Beaucoup
d'invectives et peu de rixes. C'est à peine s'il y eut chaque nuit
deux ou trois blessés ou contus, dans les deux partis. On portait ceux
de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste, à côté du
manège, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis-à-vis
du marché. Et à minuit, il n'y avait plus personne dans les rues.

Le dimanche, 6 mai, à six heures, Joseph Lacrisse, entouré de ses
amis, attendait le résultat du scrutin dans une boutique à louer,
décorée d'affiches et de drapeaux. C'était le siège du Comité. M.
Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il était élu par deux mille
trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze données à M.
Raimondin.

--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une
victoire pour la République.

--Et pour les honnêtes gens, répondit Lacrisse.

Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignité:

--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en
mon nom nos vaillants amis.

Puis, se tournant vers Henri Léon, qui se tenait à son côté:

--Léon, lui dit-il à l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie:
télégraphiez tout de suite à Monseigneur notre succès.

Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:

--Vive Déroulède! vive l'Armée! vive la République! A bas les
traîtres! à bas les juifs!

Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule
barrait la rue. Le baron israélite Golsberg se tenait à la portière.
Il saisit la main du nouveau conseiller municipal.

--J'ai voté pour vous, monsieur Lacrisse.

Vous entendez, j'ai voté pour vous. Parce que, je vais vous dire,
l'antisémitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez
comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est sérieux.

--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.

Mais le baron ne le lâchait point.

--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions
aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai voté pour vous, monsieur
Lacrisse.

Cependant la foule criait:

--Vive Déroulède! Vive l'Armée! A bas les dreyfusards! A bas
Raimondin! Mort aux juifs!

Le cocher parvint à fendre le flot des électeurs.

Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, émue,
triomphante.

Elle savait déjà.

--Élu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts.

Et ce nom d'élu, sur les lèvres d'une dame si pieuse, prenait un sens
mystique.

Elle le pressa dans ses beaux bras:

--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton élection.

Elle n'y avait pas contribué de ses deniers. Les fonds, certes,
n'avaient pas manqué, et le candidat nationaliste avait puisé à plus
d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donné, et Joseph
Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:

--J'ai fait brûler tous les jours un cierge à saint Antoine. C'est
pourquoi tu as eu ta majorité. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui
demande. Le père Adéodat me l'a affirmé et j'en ai fait l'expérience
plusieurs fois.

Elle le couvrit de baisers. Et une idée lui vint, qu'elle trouvait
belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda:

--Mon ami, les conseillers municipaux portent une écharpe, n'est-ce
pas? Ces écharpes sont brodées, dis?... Je veux t'en broder une...

Il était très fatigué. Il tomba accablé dans un fauteuil. Mais elle,
agenouillée à ses pieds, murmura:

--Je t'aime!

Et la nuit seule entendit le reste.

Ce même soir, Anselme Raimondin apprit le résultat de l'élection dans
son petit logement «d'enfant du quartier», comme il disait. Il y avait
sur la table de la salle à manger une douzaine de litres de vin et un
pâté froid. Son échec l'étonna.

--Je m'y attendais, dit-il.

Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied.

--C'est ta faute, lui dit en manière de consolation le docteur Maufle,
président de son Comité, vieux radical à face de Silène. Tu as laissé
empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le
courage de les combattre. Tu n'as rien tenté pour dévoiler leurs
mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes
les équivoques. Tu savais la vérité, tu n'as pas osé détromper les
électeurs quand il en était temps encore. Tu as été lâche. Tu es
battu, c'est bien fait!

Anselme Raimondin haussa les épaules.

--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette
élection. Il est pourtant bien clair. Mon échec n'a qu'une cause: le
mécontentement des petits boutiquiers écrasés entre les grands
magasins et les sociétés coopératives. Ils souffrent; ils m'ont fait
payer leurs souffrances. Voilà tout.

Et avec un pâle sourire:

--Ils seront bien attrapés!



XXIV


 M. Bergeret, rencontrant dans une allée du Luxembourg MM.
Goubin et Denis, ses élèves:

--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle à vous annoncer, messieurs. La
paix de l'Europe ne sera pas troublée. Les Trublions eux-mêmes m'en
ont donné l'assurance.

Et voici ce que conta M. Bergeret:

--J'ai rencontré Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe
qui, à l'Exposition, épiaient le craquement des passerelles. Jean Coq
s'approcha de moi et m'adressa ces paroles sévères:

»--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que
nous la ferions, que je débarquerais à Douvres, que j'occuperais
militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite
Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous
l'avez dit méchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Français
que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux.
Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments
militaires,--ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et,
quand nous aurons établi en France la République impériale, nous ne
ferons pas la guerre.

»Je répondis à Jean Coq que j'étais prêt à le croire; qu'au surplus je
voyais bien que je m'étais trompé et que mon erreur était manifeste,
que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les
Trublions avaient suffisamment montré leur amour de la paix en se
défendant de partir pour la Chine, où ils étaient conviés par de
belles affiches blanches.

»--J'ai senti dès lors, ajoutai-je, toute la civilité de vos
sentiments militaires et la force de votre attachement à la patrie.
Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agréer
mes excuses. Je me réjouis de vous voir pacifique comme moi.

»Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde:

»--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le
suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vôtre. Vous vous
contentez bassement de la paix qui nous est imposée aujourd'hui. Nous
avons l'âme trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix
molle et tranquille, dont vous êtes satisfait, offense cruellement la
fierté de nos coeurs. Quand nous serons les maîtres, nous en ferons
une autre. Nous ferons une paix terrible, éperonnée et sonore,
équestre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix
menaçante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante,
tonnante, fulgurante, qui lancera des éclairs; une paix qui, plus
épouvantable que la plus épouvantable guerre, glacera d'effroi
l'univers et fera périr tous les Anglais par inhibition. Voilà,
monsieur Bergeret, voilà comment nous serons pacifiques. Dans deux ou
trois mois, vous verrez éclater notre paix: elle embrasera le monde.

»Je fus bien forcé, après ce discours, de reconnaître que les
Trublions étaient pacifiques, et ainsi me fut confirmée la vérité de
cet oracle écrit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de
sycomore antique:

  Toi qui de vent te repais,
  Trublion, ma petite outre,
  Si vraiment tu veux la paix,
  Commence par nous la f...



XXV


Le salon de madame de Bonmont était singulièrement animé et brillant
depuis la victoire des nationalistes à Paris et l'élection de Joseph
Lacrisse aux Grandes-Écuries. La veuve du grand baron réunissait chez
elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg
Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attiré à elle les
ennemis du peuple saint par un décret spécial du Dieu d'Israël. La
main, pensait-il, qui mit la nièce de Mardochée dans le lit d'Assuérus
s'était plu à rassembler les chefs de l'antisémitisme et les princes
des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait
abjuré la foi de ses pères. Mais qui peut pénétrer les desseins
d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frémont, se rappelaient les
figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beauté d'Erigone
viennoise semblait l'allégorie des vendanges nationalistes.

Ses dîners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le
moindre déjeuner prenait un caractère vraiment national. C'est ainsi
que, ce matin-là, elle avait réuni à sa table plusieurs illustres
défenseurs de l'Église et de l'armée. Henri Léon, vice-président des
Comités royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des
félicitations aux élus nationalistes de Paris. Le capitaine de
Chalmot, fils du général Cartier de Chalmot, et sa jeune femme,
Américaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes
en un tel gazouillis qu'on croyait, à l'entendre, que les oiseaux des
volières prenaient part à nos querelles. M. Tonnellier, professeur
suspendu de cinquième au lycée Sully; on sait que M. Tonnellier,
convaincu d'avoir fait à ses jeunes élèves l'apologie d'un attentat
commis sur la personne de M. le Président de la République, avait été
frappé d'une peine disciplinaire et tout aussitôt reçu dans le
meilleur monde, où il se tenait bien, à cela près qu'il faisait des
jeux de mots. Frémont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts,
qui, sur le déclin de l'âge, s'accommodait à merveille de la société
bourgeoise et capitaliste, fréquentait assidûment les juifs riches,
gardiens des trésors de l'art chrétien, et aurait volontiers vécu sous
la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caressât, toute la journée, de
ses mains délicates, des bibelots d'une matière précieuse et d'un fin
travail. Le vieux comte Davant, teint, ciré, verni, toujours beau, un
peu morose, remémorant l'âge d'or des juifs, quand il fournissait aux
grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de
Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procuré pour quinze millions
d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruiné par des
spéculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les
pères, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont
les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi à sa table
Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe
Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des
Aigues, président du Comité nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et
Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillère, au bras le brassard
blanc à fleurs de lis d'or, très chevelu sous son chapeau rond, que
jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives.
C'était un chansonnier de Montmartre, nommé Dupont, qui, s'étant fait
chouan, était reçu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce,
un vieux fusil à pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis
l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute société
française.

Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mère, la place du maître
de la maison.

La conversation vint à rouler sur la politique.

--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde à Philippe Dellion, croyez-moi,
vous avez tort de ne pas travailler le coup du père François... On ne
sait pas ce qui peut arriver... après l'Exposition... Et du moment que
nous faisons des réunions publiques...

--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour
avoir de bonnes élections dans vingt mois, il faut se préparer à faire
campagne. Je vous réponds que, moi, je serai prêt. Je travaille tous
les jours la boxe et le bâton.

--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.

--Gaudibert. Il a perfectionné la boxe française. C'est étonnant! Il a
des coups de savate exquis, et bien à lui... C'est un professeur de
premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entraînement.

--L'entraînement, tout est là, dit Jacques de Cadde.

--Bien sûr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des méthodes
supérieures d'entraînement, tout un système basé sur l'expérience:
massages, frictions, régime diététique précédant une alimentation
substantielle. Sa devise est « Contre la graisse, pour le muscle». Et
il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une
élasticité... et un coup de pied d'une souplesse...

Madame de Chalmot demanda:

--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministère?

Et à la seule idée du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation
sa jolie tête de petit Samuel.

--Ne vous inquiétez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministère sera
remplacé par un autre tout pareil.

--Un autre ministère de dépense républicaine, dit M. Tonnellier. La
France sera ruinée.

--Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil à celui-ci. Mais le
nouveau déplaira moins, ce ne sera plus le ministère de l'Affaire. Il
nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six
semaines au moins, pour le rendre odieux.

--Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? demanda Frémont à la
baronne.

Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles boîtes et de
jolis carnets de bal.

--Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organisé une
admirable exposition de l'art français. Le moyen âge y est représenté
par les monuments les plus précieux. Le XVIIIe siècle y figure
honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui
possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas l'aumône de quelque
chef-d'oeuvre.

Il est vrai que le grand baron avait laissé des trésors d'art à sa
veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les
châteaux de province et tiré, par toute la France, sur les bords de la
Somme, de la Loire et du Rhône, à des gentilshommes moustachus,
ignares et besogneux, les portraits des ancêtres, les meubles
historiques, dons des rois à leurs maîtresses, souvenirs augustes de
la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son
château de Montil et dans son hôtel de l'avenue Marceau des ouvrages
des plus fameux ébénistes français et des plus grands ciseleurs du
XVIIIe siècle: commodes, médailliers, secrétaires, horloges, pendules,
flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais
bien que Frémont et, avant lui, Terremondre l'eussent priée d'envoyer
quelques meubles, des bronzes, des tentures, à l'exposition
rétrospective, elle s'y était toujours refusée. Vaine de ses richesses
et désireuse de les étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu
prêter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez donc
rien à leur Exposition. Vos objets seront volés, brûlés. Sait-on
seulement s'ils parviendront à organiser leur foire internationale? Il
vaut mieux n'avoir pas affaire à ces gens-là.»

Frémont, qui avait déjà essuyé plusieurs refus, insista:

--Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et qui êtes si digne
de les posséder, montrez-vous ce que vous êtes, libérale, généreuse et
patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre
meuble de Riesener, décoré de sèvres en pâte tendre. Avec ce meuble,
vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en
Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui
proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en
céladon, montées en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!...

Le baron Davant arrêta Frémont:

--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attristée, ne sont pas
de Philippe Caffieri. Elles sont marquées d'un C surmonté d'une fleur
de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne
faut pas dire le contraire.

Frémont reprit ses supplications:

--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez à cet envoi votre
tenture de Leprince, _la Fiancée moscovite_. Et vous vous assurerez
des droits à la reconnaissance nationale.

Elle était près de céder. Avant de consentir, elle interrogea du
regard Joseph Lacrisse, qui lui dit:

--Envoyez-leur votre XVIIIe siècle, puisqu'ils en manquent.

Puis, par déférence pour le comte Davant, elle lui demanda ce qu'il
fallait faire.

Il lui répondit:

--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils à vous donner.
Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles à l'Exposition, ce sera tout un.
Rien ne fait rien, comme disait mon vieil ami Théophile Gautier.

--Ça y est, pensa Frémont! Je vais tout à l'heure aller annoncer au
ministère que j'ai décroché la collection Bonmont. Cela vaut bien la
rosette.

Et il sourit intérieurement. Ce n'est pas qu'il fût un sot. Mais il ne
méprisait pas les distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un
condamné de la Commune fût officier de la Légion d'honneur.

--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prépare le discours
que je prononcerai dimanche au banquet des Grandes-Écuries.

--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile.
Vous improvisez si merveilleusement!...

--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de
parler aux électeurs.

--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'élu Lacrisse, mais
c'est délicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de
programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais....

--La chasse à la perdrix, voilà le programme, messieurs, dit
Jambe-d'Argent.

--Mais l'électeur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on
ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai été élu aux
Grandes-Écuries, par les monarchistes naturellement, et par les
bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les
républicains qui ne veulent plus de la République, mais qui sont
républicains tout de même. C'est un état d'esprit qui n'est pas rare à
Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le
président de mon Comité, me le crie à plein gosier:

«La République des républicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je
la ferais sauter, dussé-je sauter avec. Mais la vôtre, monsieur
Lacrisse, je me ferais tuer pour elle....» Sans doute il y a un
terrain d'entente.

«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer
l'armée.... Sus aux traîtres qui, soudoyés par l'étranger, travaillent
à énerver la défense nationale....» Ça, c'est un terrain.

--Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri Léon.

--L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, réussit très bien aux
Grandes-Écuries, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs
riches qui font campagne avec nous.

--Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques de Cadde, qui était
pieux.

--Nous sommerions d'accord aux Grandes-Écuries pour combattre les
francs-maçons, répondit Joseph Lacrisse. Ceux qui vont à la messe leur
reprochent de n'être pas catholiques. Les socialistes nationalistes
leur reprochent de n'être pas antisémites. Et toutes nos réunions sont
levées sur le cri mille fois répété de: «A bas les francs-maçons!» Sur
quoi le citoyen Bissolo s'écrie: «A bas la calotte!» Il est aussitôt
frappé, renversé, foulé aux pieds par nos amis et traîné au poste par
les agents. L'esprit est excellent aux Grandes-Écuries. Mais il y a
des idées fausses à détruire. Le petit bourgeois ne comprend pas
encore que seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas
encore qu'il se grandit en s'inclinant devant l'Église. Le boutiquier
a été empoisonné par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il
est contre les abus du clergé et l'ingérence des prêtres dans la
politique. Beaucoup de mes électeurs eux-mêmes se disent
anticléricaux.

--Vraiment! s'écria madame la baronne de Bonmont attristée et
surprise.

--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la même chose en province. Et
j'appelle cela être contre la religion. Qui dit anticlérical dit
antireligieux.

--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore
beaucoup à faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il faut rechercher.

--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents.

--Lesquels? demanda Henri Léon.

Il y eut un silence et Henri Léon reprit.

--Nous avons remporté des succès prodigieux. Mais Boulanger aussi
avait remporté des succès prodigieux. Il s'est usé.

--On l'a usé, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas à craindre qu'on
nous use de même. Les républicains, qui se sont très bien défendus
contre lui, se défendent très mal contre nous.

--Aussi, dit Léon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je
crains. Nous avons des amis à la Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent?
Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise
ministérielle compliquée d'une bonne petite crise présidentielle.

--C'eût été désirable, dit Lacrisse. Mais ce n'était pas possible. Si
c'avait été possible, Méline l'aurait fait. Il faut être juste.
Mélinefait ce qu'il peut.

--Alors, dit Léon, nous attendrons patiemment que les républicains du
Sénat et de la Chambre nous cèdent la place. C'est votre avis,
Lacrisse?

--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps où l'on se
cognait. C'était le bon temps.

--Il peut revenir, dit Henri Léon.

--Croyez-vous?

--Dame! si nous le ramenons.

--C'est vrai!

--Nous sommes le nombre, comme dit le général Mercier. Agissons.

--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.

--Agissons, poursuivit Henri Léon. Ne perdons pas de temps. Et surtout
prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut être avalé
chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une
drogue!

--Comment! une drogue? demanda sévèrement Lacrisse.

--Une drogue salutaire, un remède efficace, une bonne médecine. Mais
que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut
pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser,
selon le précepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture
nationaliste, bien secouée, est d'un beau rose agréable à voir, et
d'une saveur légèrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons
reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en
saveur. Elle déposera. Le meilleur ira au fond, les parties de
monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront
au culot. Le malade, défiant, en laissera les trois quarts dans la
fiole. Agitez, messieurs, agitez.

--Qu'est-ce que je vous disais! s'écria le jeune de Cadde.

--Agiter, c'est facile à dire. Encore faut-il le faire à propos. Sans
quoi on risque de mécontenter l'électeur, objecta Lacrisse.

--Oh! dit Léon, si vous songez à votre réélection!...

--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.

--Vous avez raison, il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.

--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes électeurs changeront?

--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils étaient
mécontents, et ils vous ont élu. Ils seront mécontents encore dans
quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil,
Lacrisse?

--Donnez toujours.

--Vous avez été nommé par deux mille électeurs?

--Deux mille trois cent neuf.

--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille
trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au
nombre, il faut aussi regarder à la qualité. Vous avez parmi vos
électeurs un assez gros paquet de républicains anticléricaux, petits
commerçants, petits employés. Ce ne sont pas les plus intelligents.

Lacrisse, qui était devenu un homme sérieux, répondit avec lenteur et
gravité:

--Je vais vous expliquer. Ils sont républicains, mais ils sont avant
tout patriotes. Ils ont voté pour un patriote qui ne pensait pas comme
eux, qui était d'un avis différent du leur sur des questions qu'ils
jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je
pense que vous n'hésitez pas à l'approuver.

--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous,
qu'ils ne sont pas très forts.

--Pas très forts!... reprit Lacrisse amèrement, pas très forts.... Je
ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que....

Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il
n'en connût pas parmi ses amis, soit que sa mémoire ingrate lui
refusât le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui
fît repousser les exemples qui lui venaient à l'esprit, il n'acheva
pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:

--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les débinez.

--Je ne les débine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos
électeurs monarchistes et catholiques qui ont marché pour vous avec
les bons Pères. Ceux-là, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien!
votre intérêt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord
parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe
pas, les bons Pères, tandis qu'on trompe les imbéciles.

--Erreur! profonde erreur! s'écria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon
cher, que vous ne connaissez pas l'électeur. Je le connais, moi! Les
imbéciles ne sont pas plus faciles à tromper que les autres. Ils se
trompent, c'est vrai. Ils se trompent à chaque instant. Mais on ne les
trompe pas....

--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre.

--N'en croyez rien, répondit Lacrisse avec sincérité.

Puis, se ravisant:

--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.

--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le
pouvez à peu de frais. Vous ne voyez pas assez le Père Adéodat. C'est
un homme de bon conseil, et si modéré! Il vous dira avec son fin
sourire, les mains dans ses manches: «Monsieur le conseiller, gardez,
contentez votre majorité. Nous ne serons pas offensés ça et là d'un
vote sur l'imprescriptibilité des droits de l'homme et du citoyen, ou
même contre l'ingérence du clergé dans le gouvernement. Pensez en
séance publique à vos électeurs républicains, et soyez à nous dans les
commissions. C'est là, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne
besogne. Que la majorité du Conseil se montre parfois anticléricale,
c'est un mal que nous supporterons avec patience. Mais il importe que
les grandes commissions soient profondément religieuses. Elles seront
plus puissantes que le Conseil lui-même, parce qu'une minorité active
et compacte l'emporte toujours sur une majorité inerte et confuse.»

»Voilà, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Père Adéodat. Il est
admirable de patience et de sérénité. Quand nos amis viennent lui dire
en frémissant: «Oh! mon père! quelles abominations nouvelles préparent
les francs-maçons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les
associations, ce sont des horreurs!» le bon Père sourit et ne répond
rien. Il ne répond rien, mais il pense: «Nous en avons vu d'autres.
Nous avons vu 89 et 93, la suppression des communautés religieuses et
la vente des biens ecclésiastiques. Et jadis, sous la monarchie très
chrétienne, croit-on que nous avons gardé et accru nos biens sans
efforts et sans luttes? C'est mal connaître l'histoire de France. Nos
grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et
nos moulins, nos bois et nos étangs, nos justices et nos juridictions,
nous ont été sans cesse disputés par de puissants ennemis, seigneurs,
évêques et rois. Nous avions à défendre, à main armée ou devant les
tribunaux, un jour un pré, une route, le lendemain, un château, un
gibet. Pour soustraire nos richesses à la cupidité du pouvoir laïque,
il nous fallait à tout momonet produire ces vieilles chartes de
Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseignée aujourd'hui
dans les écoles du gouvernement, argue de faux. Nous avons plaidé
pendant dix siècles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans
que nous plaidons contre la justice de la République. Et l'on croit
que nous sommes las! Non, nous ne sommes ni effrayés ni découragés.
Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres.
Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui
ne nous feront pas défaut: la protection du Ciel et l'impuissance
parlementaire.»

**»Telles sont les pensées qui se forment harmonieusement sous le
crâne luisant du Père Adéodat. Lacrisse, vous avez été le candidat du
Père Adéodat. Vous êtes son élu. Voyez-le. C'est un grand politique.
Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui à contenter
le charcutier qui est républicain et à charmer le marchand de
parapluies qui est libre penseur. Voyez le Père Adéodat, voyez-le sans
cesse et le revoyez.

--J'ai plusieurs fois causé avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en
effet très intelligent. Ces bons Pères se sont enrichis avec une
rapidité surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.

--Beaucoup de bien, reprit Henri Léon. Tout l'énorme quadrilatère
compris entre la rue des Grandes-Écuries, le manège, l'hôtel du baron
Golsberg et le boulevard extérieur leur appartient. Ils réalisent
patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'élever en plein
Paris, dans votre circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une
immense basilique, qui attirera, chaque année, des millions de
pèlerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des
maisons de rapport.

--Je le sais bien, dit Lacrisse.

--Je le sais aussi, dit Frémont. Je connais leur architecte. C'est
Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez que les bons Pères
organisent des tournées de pèlerinage en France et à l'étranger.
Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les
pèlerins dans leurs visites aux cathédrales. Ils s'est fait la tête
d'un maître maçon du XIIIe siècle. Il contemple les tours et les
clochers avec des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en
tiers-point et la Symbolique chrétienne. Il montre, au cour de la
grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jessé. Il calcule
la résistance des murs avec des larmes, des soupirs et des prières. A
la table d'hôte, qui réunit les moines et les pèlerins, son visage et
ses mains, encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrassées,
attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rêve: «Apporter,
humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que
le monde.» Et, rentré à Paris, il bâtit des maisons ignobles, des
immeubles de rapport avec de mauvais plâtras et des briques creuses
posées de champ, de misérables bâtisses qui ne dureront pas vingt ans.

--Mais, dit Henri Léon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont
les immeubles des Grandes-Écuries dont je parlais tout à l'heure, et
qui feront place un jour à la grande basilique de Saint-Antoine et à
ses dépendances, à toute une cité religieuse qui naîtra dans une
quinzaine d'années. Avant quinze ans, les bons Pères posséderont tout
le quartier de Paris qui a élu notre ami Lacrisse.

Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.

--Vous comprenez, je n'aime pas à me séparer de mes affaires.... Des
objets prêtés courent des risques.... On a des ennuis.... Mais du
moment que c'est dans l'intérêt national.... Le pays avant tout. Vous
choisirez avec M. Frémont ce qu'il faudra exposer.

--C'est égal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez
tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du père François.

On prit le café dans le petit salon.

Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait
d'ajouter à son répertoire quelques chansons royalistes de la
Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succès
dans les salons.

Il chanta, sur l'air de _la Sentinelle_:

   Au champ d'honneur frappé d'un coup mortel,
   Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,
   Fier de périr pour le sol paternel,
   Avec ivresse exhalait sa grande âme:
     Ah! sans regret je puis mourir;
   Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,
     Puisque jusqu'au dernier soupir,
     Sans reproche j'ai pu servir
     Mon roi, ma belle et ma patrie.

Chassons des Aigues, président du Comité d'action nationaliste,
s'approcha de Joseph Lacrisse:

--Mon cher conseiller, décidément, faisons-nous quelque chose le 14
Juillet?

--Le Conseil, répondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un
mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses attributions; mais si des
manifestations spontanées se produisent....

--Le temps presse, le péril grandit, répliqua Chassons des Aigues, qui
s'attendait à être exécuté à son cercle, et contre qui une plainte en
escroquerie était déposée au Parquet. Il faut agir.

--Ne vous énervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous
avons l'argent.

--Nous avons l'argent, répéta Chassons des Aigues, pensif.

--Avec le nombre et l'argent, on fait les élections, poursuivit
Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, et nous le
garderons vingt ans.

--Oui, mais d'ici là.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux
arrondis regardaient, pleins d'inquiétude, dans le vague de l'avenir.

--D'ici là, répondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous
avons déjà commencé.

--Il vaut mieux en finir tout de suite, déclara Chassons des Aigues
avec l'accent d'une conviction profonde. Nous ne pouvons pas laisser à
ce gouvernement de trahison le loisir de désorganiser l'armée et de
paralyser la défense nationale.

--C'est évident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement.
Nous crions: «Vive l'armée!...»

--Je te crois, dit le petit Dellion.

--Laissez-moi dire. Nous crions: «Vive l'armée!» C'est notre cri de
ralliement. Si le gouvernement se met à remplacer les généraux
nationalistes par des généraux républicains, nous ne pouvons plus
crier: «Vive l'armée!»

--Pourquoi? demanda le petit Dellion.

--Parce qu'alors ce serait crier: «Vive la République!», ça crève les
yeux!

--Ce n'est pas à craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers
est excellent. Si le ministère de trahison arrive à mettre dans le
haut commandement un républicain sur dix, c'est tout le bout du monde.

--Ce sera déjà très désagréable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous
serons obligés de crier: «Vivent les neuf dixièmes de l'armée!» Et
pour un cri, c'est trop long.

--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: «Vive l'armée!» on
sait bien que ça veut dire: «Vive Mercier!»

Jambe-d'Argent, au piano, chanta:

  Vive le Roi! Vive le Roi!
  De nos vieux marins c'est l'usage,
  Aucun d'eux ne pensait à soi,
  Tout en succombant au naufrage,
  Chacun criait avec courage:
  Vive le Roi!

--Tout de même, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon
jour pour commencer le chambardement. La foule dans les rues, la foule
électrisée, revenant de la revue et acclamant les régiments au
passage!... Avec de la méthode, on peut faire beaucoup ce jour-là. On
peut soulever les masses profondes.

--Vous vous trompez, dit Henri Léon. Vous méconnaissez la physiologie
des foules. Le bon nationaliste qui revient de la revue tient un
nourrisson dans ses bras, et il traîne un moutard par la main. Sa
femme l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie
dans un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa
femme et le déjeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules
sont inspirées par des associations d'idées très simples. Vous ne leur
ferez pas faire une émeute un jour de fête. Les cordons de gaz et les
feux de Bengale suggèrent aux foules des idées joyeuses et pacifiques.
Le populaire voit devant les cabarets un carré de lanternes chinoises
et une estrade drapée d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense
qu'à danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir
le moment psychologique.

--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.

--Il faudrait pourtant tâcher de comprendre, dit Henri Léon.

--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?

--Quelle idée!

--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fâcherez pas. Je
ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqué que les hommes qu'on
trouve intelligents combattent nos idées, nos croyances, qu'ils
veulent détruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien
désolé d'être ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux être
un imbécile et penser ce que je pense, croire ce que je crois.

--Vous avez bien raison, dit Léon. Nous n'avons qu'à rester ce que
nous sommes. Et si nous ne sommes pas bêtes, il faut faire comme si
nous l'étions. C'est encore la bêtise qui réussit le mieux en ce
monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent à rien.

--C'est bien vrai, ce que vous dites là, s'écria Jacques de Cadde.

Jambe-d'Argent chanta:

  Vive le Roi! ce cri de ralliement
  Des vrais Français est le seul qui soit digne.
  Vive le Roi! de chaque régiment
  Que ces trois mots soient la seule consigne.

--C'est égal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de
repousser les moyens révolutionnaires; ce sont les bons.

--Enfants!... dit Henri Léon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un
seul, mais sûr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes nés
de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et
prospéré par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous
sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre
aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si,
arrachée du sol, elle se dessèche et meurt, nous languissons et nous
dépérissons.

»Feignons de l'extirper, mais élevons-la soigneusement,
nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prévenu en
notre faveur. En nous voyant bêcher, gratter, racler autour de la
plante nourricière, il croira que nous nous efforçons d'en arracher
jusqu'à la dernière racine. Et il nous chérira, il nous bénira de
notre zèle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour.
Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est
pas aperçu que c'était par nos soins.»

Jambe-d'Argent chanta:

  Puisqu'ici notre général
  Du plaisir nous donn' le signal,
  Mes amis, poussons à la vente;
  Si nous voulons bien le r'mercier,
  Chantons, soldat, comme officier:
  Moi, Jarnigoi!
  Je suis soldat du Roi,
  J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.

--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les
yeux mi-clos.

--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinière. Cela s'appelle
_Cadet-Buteux enrégimenté ou le Soldat du Roi_. C'est un petit
chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne idée en exhumant ces vieilles
chansons royalistes de la Restauration.

  Moi, Jarnigoi!
  Je suis soldat du Roi.

Et tout à coup, abattant une main démesurée sur la queue du piano où
il avait posé son chapelet et ses médailles:

--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas à mon rosaire. Il est bénit par
notre Saint père le pape.

--C'est égal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la
rue. La rue est à nous. Il faut qu'on le sache. Allons à Longchamp, le
quatorze!...

--J'en suis, dit Jacques de Cadde.

--Moi aussi, j'en suis, s'écria Dellion.

--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait
jusque-là gardé le silence.

Il était assez riche pour se dispenser d'appartenir à aucun parti
politique.

Il ajouta:

--Le nationalisme commence à me raser.

--Ernest! fit la baronne avec la douce sévérité d'une mère.

--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant.

Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues,
qui voulait lui en emprunter, évitèrent de le heurter de front.

Chassons s'efforça de sourire, comme charmé par un trait d'esprit, et
Dellion eut une parole de consentement.

--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?

Cette pensée inspira de profondes réflexions à Ernest, qui, après un
moment de silence, dit avec un accent sincère de mélancolie:--C'est
vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta:

--Ainsi les teuf-teuf, ça vous laisse en panne aux endroits où on ne
voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour
ce qu'on trouve dans les endroits où l'on va... Mais je suis resté
l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas
cet endroit-là? C'est avant d'arriver à Dreux. Pas une maison, pas un
arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond,
avec un bête de ciel posé dessus comme une cloche à melons. On se fait
vieux dans des localités pareilles.... C'est égal, je vais essayer
d'un nouveau système... soixante-dix kilomètres à l'heure... et
moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir.



XXVI


--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif intérêt.
Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai découvert dans le livre
assez précieux de Nicole Langelier, Parisien, un deuxième chapitre
relatif à ces petits êtres. Vous souvient-il du premier, monsieur
Goubin?

M. Goubin répondit qu'il le savait par coeur.

--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est bréviaire. Je vais tout
de suite vous lire le chapitre deuxième, qui ne vous plaira pas moins
que le précédent.

Et le maître lut ce qui suit:

_«Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une
belle harangue que Robin Mielleux leur feict._

»Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cité et
université, chacun d'iceulx frappant avec cuiller à pot sur trublio,
ce qui est à dire marmite de fer et casserole en françois, et estoit
concert bien mélodieux. Et alloient gridant: «Mort aux traistres et
marranes!» Pendoient aussi ès murailles et lieux secrets et retraicts
beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: «Mort aux
marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie à
Tintinnabule!» Se armoient de armes à feu et armes blanches, car
estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin
Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne
desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de
fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien
idoine, très congru et correspondant à leur pensée, que vouloient
décerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la
boette cranienne où elle gist par ordre et disposition de Nature. Et
faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient
occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi
estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous
mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction
parfaicte et bel ordre de bataille.

»Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippées,
lesquelles très gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient
ces gallants Trublions à escarbouiller, descrouller, transpercer,
subvertir et déconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez
esbahi, et reconnoissez à cela l'inclination naturelle des dames à
cruelletés et violences et admiration du fier courage et vaillance
guerrière, comme il se voit jà par les histoires anticques où il est
conté que le dieu Mars fust aimé de Vénus ainsi que de déesses et de
mortelles à foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust
plaisant joueur de viole, ne reçut que desdains des nymphes et des
chambrières.

»Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de
Trublions, n'estaient festins ni obsèques de Trublions, que ung povre
homme ou deux, ou davantage, ne fust assommé par eulx, et laissé
demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout à fait, sur le pavé. Ce
qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions
passés, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit été escarbouillé
fust porté bien piteusement en civière es bouticques et officines de
ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les
apothicaires de la ville du parti des Trublions.

»Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et
plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de
Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite
foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages
d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nommé Cornely, qui
avait jà beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu'à la
veüe, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son
salut éternel et mêmement le boire et le manger. Les peuples estranges
se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y
faire dépense. Rois et roitelets y venoient à l'envi, dont se
rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: «Ce nous est grand
honneur.» Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et
Gaigne-petit, les gens de métiers et industries, entendoient bien
vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la
foire. Les camelots et colporteurs déballoient toute la balle, les
traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entière
estoit vrayment d'un bout à l'autre abondant marché et joyeux
refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus
part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande
force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit
point jusqu'aux négocians et banquiers marranes qui ne les
reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point
maltraités par eulx.

Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi
naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent à
craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades,
pétarades et trublionnades, ne culbutassent leurs étals et menses ès
quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions,
par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples
estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine.
Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions
menaçoient horriblement et terriblement. Ains ils décroulloient gens
en petit nombre, un, deux, trois à la fois, comme ai dict, et gens de
la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples,
mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la
ville estoit grande; il n'y paraissoit guères. Ains possible estoit
que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne
sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante
frairie, feussent veus les Trublions grinçant des dents, roulant oeils
enflammés, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois
rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que
Trublions fissent en ce moment mal à propos ce que ils pouvoient faire
sans inconvénient ne empeschement après la feste et négoce, sçavoir:
assommer de ci de là ung povre diable.

Lors commencèrent les citoyens à dire qu'il falloit soi apaiser et
estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que
les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et répondoient: «Voire,
mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu,
est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons
point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que
devons labourer pour vivre.» Et, pesant en leur esprit le sentiment
universel et commun vouloir, estoient perplexes.

Lors ung vieil Trublion, nommé Robin Mielleux, assembla les principaux
du Trublionnage. Il estoit estimé, vénéré et haut prisé des Trublions
qui le sçavoient expert en piperies et abundant en ruses et cautèle.
Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique
brochet, ébréchée, ains encore assez dentue pour mordre petits
poissons, il dict bien doucement:

«Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons.
Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons
apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est précieux
onguent, hippocratique électuaire et dictame apollonien. C'est belle
infusion médicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre,
c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me
nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc
des chesnes vénérables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez
apaisement.»

Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commençoient les Trublions à
faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: «Est-ce Robin
Mielleux, notre ami, qui parle de ceste façon? Il ne nous ame plus. Il
nous trahit. Il serche à nous nuire, ou bien ses esprits sont
esgarez.» Et les mieulx trublillonnans disoient: «Que prétend ce vieil
tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins,
martins et matraques et les jolis petits bastons à feu que avons en
poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que
donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne
trublionnions plus?» Et s'éleva grande rumeur et murmures en
l'assemblée, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse.

Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les
testes agitées, en façon de ung Neptune qui calme la tempeste, et
ayant remis ainsi l'océan trublion en sa sereine et tranquille
assiette, ou à peu près, reprit bien courtoisement:

«Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil
dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair
que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous
contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et
apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de
police et magistrature à nous opposée et contraire, apaisement des
paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour
prévenir, contenir, réprimer et refréner trublionnage, apaisèment de
justice et loi dont sommes menacés. Voulons que soyent ceux-là plongés
dans profond et mortel apaisément; voulons pour quiconque n'est
Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem
aeternam dona eis, Domine._ Voilà que nous voulons! Demandons pas
apaisement nostre. Sommes pas apaisés. Quand chantons _requiescat_,
est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort,
c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix à autrui, non
en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx
apaisèment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin
Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecière. Mes
agnelets, estes vous donc moins avisés que marmots et grimauds
d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coupé, quand l'un
d'eulx veut prendre l'autre en défaut, lui crie «Poulce» qui est trêve
et suspension d'armes, et l'ayant ainsi démuni de toute défiance et
défense, gaigne aisément sur luy et le fait quinaud?

»Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai,
comme souvent il se treuve, adversaires déifiants et éveillez en
chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax
vobiscum_, et leur coule bien doulcement une potée de pouldre à canon
et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mèche dont tiens le
bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mèche au bon
moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que
pouldre estoit éventée. Ce sera pour une aultre fois.

»Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et
dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour
l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour
retintinnabuler. Est-il apaisé? Vous ne le pensez point. Et le jeune
Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est à
vous utile, profitable et nécessaire, que paroissiez avoir favorable,
benigne, lenifiante et detergente volonté de apaisement. Que vous en
coûte? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que» vous,
inapaisés, sembliez apaisés, et que les aultres (ceulx qui ne
trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaisés, semblent
inapaisés, courroucés, hargneux, enraigés, tout opposés, contraires et
hostiles à bel apaisement, tant souhaitable, aimable et désirable.
Ainsi sera manifeste que avez grand zèle et amour du bien et paix
publics, et que, à contre poil, vos opposans ont maligne envie de
troubler et détruire la ville et environs. Et ne dictes point que
c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple
public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz.
Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que
voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste
rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bêlé
bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont été doulx comme
moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur
escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les
avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons
seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix!
paix! et assommez. Voilà qui est chrétien. Paix! paix! cet homme est
mort! Paix, paix! j'en ai crevé trois. L'intention estoit pacifique et
serez jugés sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez
dur. Les cloches des moustiers sonneront à toute volée pour vous qui
estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges très belles par les
bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre
ouvert, sur les pavés des rues, diront: Voilà qui est bien faict!
C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sçauroit
vivre à l'aise.»



XXVII


Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir
dîné plusieurs fois. Ce soir-là, c'est à «la Belle Chocolatière»,
restaurant suisse, situé, comme on sait, au bord de la Seine, que
dînait madame de Bonmont avec l'élite guerrière du nationalisme,
Joseph Lacrisse, Henri Léon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues
Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua
Henri Léon, ressemblait beaucoup à la jolie servante du pastel de
Liotard, dont une copie très agrandie servait d'enseigne au cabaret.
Madame de Bonmont était douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable
amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une âme
faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la
sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont était la plus touchante
qu'elle eût su découvrir et la retraite prématurée de ce général lui
tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie
sur lequel il reposât sa gloire. Elle faisait volontiers de ces
présents, dont tout le prix était dans le sentiment. Son amour,
agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse,
lui laissait des loisirs qu'elle employait à s'attendrir sur les
malheurs de l'armée nationale et à manger des pâtisseries. Elle
engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame
de Gromance formait des pensées moins généreuses. Elle avait aimé et
trompé Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aimé. Mais
Gustave, en lui ôtant son manteau clair à fleurs roses sur la terrasse
de la «Belle Chocolatière», lui murmura dans l'oreille les noms de
«sale rosse» et de «vadrouille», sous les yeux baissés du maître
d'hôtel respectueux. Elle ne laissa paraître aucun trouble sur son
visage. Mais au dedans d'elle-même elle le trouvait gentil, et elle
sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son côté, Gustave, pensif,
comprit qu'il avait prononcé, pour la première fois de sa vie, une
parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir à table à côté de
Clotilde. Le dîner, qui était le dernier de la saison, ne fut *fut
point joyeux. La mélancolie des adieux se fit sentir, et une certaine
tristesse nationaliste. Sans doute, on espérait encore, que dis-je, on
nourrissait encore des espérances infinies. Mais il est douloureux,
quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du
vague et lointain avenir, le contentement des longs désirs et des
ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque sérénité,
pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant élire conseiller
municipal par les républicains nationalistes des Grandes-Écuries.

--En somme, dit-il, tout s'est bien passé le 14 juillet, à Longchamp.
L'armée a été acclamée. On a crié: «Vive Jamont! vive Bougon!» Il y a
eu de l'enthousiasme.

--Sans doute, sans doute, dit Henri Léon, mais Loubet est rentré
intact à l'Elysée, et cette journée-là n'a pas beaucoup avancé nos
affaires.

Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur
le nez, qu'il avait grand et royal, fronça les sourcils et dit
fièrement:

--Je vous réponds que ça a chauffé à la Cascade. Quand les socialistes
ont crié: «Vive la République! vivent les soldats!...»

--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de
pareils cris...

--Quand les socialistes ont crié: «Vive la République! Vivent les
soldats!» nous avons répondu: «Vive l'armée! mort aux juifs!» Les
«oeillets blancs», que j'avais dissimulés dans les massifs, ont rallié
à mon cri. Ils ont chargé les «églantines rouges» sous une pluie de
chaises de fer. Ils étaient superbes. Mais que voulez-vous? La foule
n'a pas rendu. Les Parisiens étaient venus avec femmes, enfants,
paniers, filets de ménagère pleins de nourriture... et les parents de
province arrivés pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les
jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les
paysannes en fichu, méfiantes comme des chouettes. Comment
vouliez-vous soulever ces familles?

--Sans doute, dit Lacrisse, le moment était mal choisi. D'ailleurs,
nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trêve de
l'Exposition.

--C'est égal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogné, à la
Cascade. J'ai, pour ma part, asséné un coup de poing au citoyen
Bissolo, qui lui a renfoncé la tête dans sa bosse. Je le voyais par
terre: on aurait dit une tortue.... Et «Vive l'armée! mort aux Juifs!»

--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Léon; mais «Vive
l'armée!» et «mort aux juifs!» c'est un peu fin.... pour les foules.
C'est, si j'ose dire, trop littéraire, trop classique, et ce n'est pas
assez révolutionnaire. «Vive l'armée!» c'est beau, c'est noble, c'est
régulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous
que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule:
la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans
armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en
criant.... que sais-je... «Sauve qui peut! alerte!...Vous êtes
trahis!... Français, vous êtes trahis!» Si vous aviez crié cela ou
quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en
courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que
vous, et ne s'arrêtaient plus. C'eût été superbe et terrible. Vous
étiez renversés, foulés aux pieds, mis en bouillie... Mais la
révolution était faite.

--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.

--N'en doutez pas, reprit Léon. «Trahison! trahison!» c'est le vrai
cri d'émeute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher
du même pas les braves et les lâches, qui communique un même coeur à
cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon
Chassons, si vous aviez crié à Longchamp: «Nous sommes trahis! vous
auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son
parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des
lièvres.

--Courir où? demanda Joseph Lacriase.

--Où, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on où va la foule? Le
sait-elle elle-même? Mais qu'importe! Le mouvement est donné. Ça
suffit. On ne fait plus des émeutes avec méthode. Occuper des points
stratégiques, c'était bon aux temps antiques de Barbès et de Blanqui.
Aujourd'hui, avec le télégraphe, le téléphone ou seulement les
bicyclettes des flics, tout mouvement concerté est impossible.
Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la rue de Grenelle?
Non. Il n'y a de possibles que les mouvements vagues, immenses,
tumultueux. Et la peur, la peur unanime et tragique est seule capable
d'emporter l'énorme masse humaine des fêtes publiques et des
spectacles en plein air. Vous me demandez où la foule du 14 Juillet
aurait fui, flagellée, comme par un immense drapeau noir, par les cris
lugubres de «Trahison! trahison! l'étranger! trahison!» Où elle aurait
fui?... mais dans le lac, je pense.

--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait noyée, voilà
tout.

--Eh bien! reprit Henri Léon, trente mille citoyens noyés, ce n'était
donc rien? Le ministère et le gouvernement n'en auraient donc éprouvé
ni difficultés sérieuses ni péril réel? Ce n'était donc pas une
journée?... Tenez, vous n'êtes pas des politiques. Vous n'êtes pas
fichus de renverser la République.

--Vous verrez ça après l'Exposition, dit le jeune de Cadde avec la
candeur de la foi. Moi, pour commencer, à Longchamp, j'en ai crevé un.

--Ah! vous en avez crevé un? Demanda le jeune Dellion avec intérêt.
Quel type était-ce?

--Un ouvrier mécanicien... Si c'avait été un sénateur, c'aurait mieux
valu. Mais dans une foule on a plus de chances de tomber sur un
ouvrier que sur un sénateur.

--Qu'est-ce qu'il faisait, votre mécanicien? demanda Lacrisse.

--Il criait: «Vivent les soldats!» Je l'ai crevé.

Alors le jeune Dellion, piqué d'une émulation généreuse, fit connaître
qu'un socialiste dreyfusard ayant crié «Vive Loubet!», il lui avait
cassé la gueule.

--Tout va bien! dit Jacques de Cadde.

--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues Chassons
des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14 Juillet, Loubet,
Waldeck, Millerand, André sont rentrés chacun chez soi. Ils n'y
seraient pas rentrés si on m'avait écouté. Mais on ne veut pas agir.
Nous manquons d'énergie.

Joseph Lacrisse répondit gravement:

--Non! Nous ne manquons pas d'énergie. Mais il n'y a rien à faire pour
l'instant. Après l'Exposition nous agirons vigoureusement. Le moment
sera favorable. La France, après la fête, aura mal aux cheveux. Elle
sera de mauvaise humeur. Il y aura des chômages et des cracks. Rien ne
sera plus facile alors que de provoquer une crise ministérielle et
même une crise présidentielle. N'est-ce pas votre avis, Léon?

--Sans doute, sans doute, répondit Léon. Mais il ne faut pas se
dissimuler que dans trois mois nous serons un peu moins nombreux et
que Loubet sera un peu moins impopulaire.

Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous les
Trublions ensemble protestèrent et s'efforcèrent d'étouffer par leurs
cris une si fâcheuse prédiction. Mais Henri Léon d'une voix très douce
poursuivit:

--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. Il était
haï sur l'idée que nous avions donnée de lui: il ne la remplira pas
toute. Il n'est pas assez grand pour égaler l'image que nous en avions
dressée, à l'épouvante des foules. Nous avons montré un Loubet de cent
coudées, protégeantles voleurs parlementaires et détruisant l'armée
nationale. La réalité paraîtra moins effrayante. On ne le verra pas
toujours sauver les voleurs et désorganiser l'armée. Il passera des
revues. Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus
honorable que d'aller à pied. Il donnera des croix; il répandra
abondamment les palmes académiques. Ceux qu'il aura décorés ou palmés
ne croiront plus qu'il veut livrer la France à l'étranger. Il aura des
mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont les plus
bêtes. Il n'a qu'à voyager pour être acclamé. Les paysans crieront sur
son passage: «Vive le président» comme si c'était encore le bon
tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'armée. Et si
l'alliance russe venait à repiquer... j'en frissonne.... Vous verriez
nos amis nationalistes dételer sa voiture. Je ne dis pas que c'est un
homme d'un puissant génie. Mais il n'est pas plus bête que nous. Il
cherche à améliorer sa position. C'est bien naturel. Nous avons voulu
le couler; il nous use.

--Nous user, je l'en défie, s'écria le jeune de Cadde.

--Le temps seul, reprit Henri Léon, suffit à nous user. Ainsi, notre
Conseil municipal de Paris, qu'il fut beau le soir du ballottage qui
nous donna la majorité! «Vive l'armée! mort aux juifs!» criaient les
électeurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les élus radieux
répondaient: «Mort aux juifs! Vive l'armée!» Mais comme le nouveau
Conseil ne pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de
ses électeurs, ni distribuer aux petits commerçants l'argent des
riches Israélites, ni même épargner aux ouvriers les souffrances du
chômage, il trompera de vastes espérances et deviendra d'autant plus
odieux qu'il aura été plus désiré. Il risque avant peu de perdre sa
popularité dans la question des monopoles, eaux, gaz, omnibus.

--Vous êtes dans l'erreur, mon cher Léon! s'écria Joseph Lacrisse.
Pour ce qui est du renouvellement des monopoles, rien à craindre. Nous
dirons à l'électeur: «Nous vous donnons le gaz à bon marché», et
l'électeur ne se plaindra pas. Le Conseil municipal de Paris, élu sur
un programme exclusivement politique, exercera une action décisive
dans la crise politique et nationale qui va éclater après la fermeture
de l'Exposition.

--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il prenne
la tête du mouvement démagogique. S'il est modéré, régulier, sage,
conciliant, gentil, tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nommé
pour renverser la République et chambarder le parlementarisme.

--La trompe! la trompe!... s'écria Jacques de Cadde.

--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des Aigues....

--La trompe! la trompe!

Chassons des Aigues dédaigna l'interruption:

--Qu'on émette de temps à autre un voeu, un pur voeu, tel que
celui-ci:

«Mise en accusation des ministres....»

Le jeune de Cadde cria plus fort:

--La trompe! La trompe!...

Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison.

--Je ne suis pas opposé, en principe, à ce que nos amis sonnent
l'hallali des parlementaires. Mais la trompe est, dans les assemblées,
l'argument suprême des minorités. Il faut la réserver pour le
Luxembourg et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher
ami, qu'à l'Hôtel de Ville nous avons la majorité.

Cette considération ne toucha pas le jeune de Cadde, qui cria plus
fort que devant:

--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe, Lacrisse? Si
vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est nécessaire qu'un
conseiller municipal sache sonner de la trompe.

--Je reprends, dit Chassons des Aigues, sérieux comme s'il taillait un
bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation des ministres;
deuxième voeu: mise en accusation des sénateurs; troisième voeu: mise
en accusation du président de la République... Après quelques voeux de
cette force le ministère procède à la dissolution du Conseil. Le
Conseil résiste et fait un véhément appel à l'opinion. Paris outragé
se soulève...

--Croyez-vous, demanda doucement Léon, croyez-vous, Chassons, que
Paris outragé se soulèvera?

--Je le crois, dit Chassons des Aigues.

--Je ne le crois pas, dit Henri Léon.... Vous connaissez le citoyen
Bissolo, puisque vous l'avez décervelé, le 14, à la revue. Je le
connais aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des
manifestations qui suivirent l'élection du triste Loubet, le citoyen
Bissolo vint à moi comme au plus constant et au plus généreux de ses
ennemis. Nous échangeâmes quelques paroles. Tous nos camelots
donnaient. Les cris de: «Vive l'armée!» grondaient de la Bastille à la
Madeleine. Les promeneurs, amusés et souriants, nous étaient
favorables. Lançant comme une faux son long bras de bossu vers la
foule, Bissolo me dit: «Je la connais la rosse. Montez dessus. Elle
vous cassera les reins, en se couchant par terre tout d'un coup, quand
vous ne vous méfierez pas». Ainsi parla Bissolo au coin de la rue
Drouot le jour où Paris s'offrait à nous.

--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'écria Joseph Lacrisse.
Il est infâme.

--Il est prophétique, répliqua Henri Léon.

--La trompe, la trompe, il n'y a que ça, chanta, d'une voix pâteuse,
le jeune Jacques de Cadde.

FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine" ***

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