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Title: L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844
Author: Various
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844" ***

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L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.

N° 73. Vol. III.--JEUDI 11 JUILLET 1844
Bureaux, rue Richelieu, 60.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
pour l'Étranger,          --    10           --     20           --   40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Le Conseil de l'Ordre des Avocats devant la
cour royale_.--Courrier de Paris. _Mademoiselle Rachel dans Phèdre et le
Dépit Amoureux; les Ménestrels de la Virginie; la plus belle moitié du
genre humain à la Cour d'Assises_.--Un voyage au long cours à travers la
France et la Navarre, par A. Aubert. Chap. VI et VII. _Neuf gravures,
par Bertall._--Romanciers contemporains. Eugène Sue.--Revue comique de
l'exposition de l'Industrie. _Dix-huit gravures, par Cham_.--Une soirée
à Saint-Pétersbourg. _Statue de la Néva_.--Colonie de Saint Thomas de
Guatemala.--Les Forçats. (Deuxième article.) _Sept gravures, d'après les
dessins de M. Letuaire, de Toulon_.--Bulletin bibliographique.--Incendie
de la Djeninah à Alger. _Une gravure_.--Caricature par
Seigneurgens.--Correspondances. Rébus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: Le Conseil de L'Ordre des Avocats devant la Cour royale
de Paris, Chambres réunies, audience du 6 juillet 1844]

Nous nous garderons bien d'aller contre le voeu de la loi en rendant
compte de la séance secrète dans laquelle la cour royale, toutes
chambres réunies, a fait comparaître devant elle, lundi dernier, le
bâtonnier et les vingt membres composant le conseil de l'ordre des
avocats. Nous ne nous aviserons pas d'imiter tous les journaux, qui ont
l'indiscrétion d'apprendre à leurs lecteurs que la cour, présidée par M.
Séguier, était au grand complet; que M. le procureur général, entouré de
tous les membres de son parquet, occupait le siège du ministère public;
qu'on est entré en séance à une heure; que M. Hébert a donné ses
conclusions contre le conseil à l'occasion de la lettre écrite par
celui-ci à M. le premier président et de sa résolution à l'égard de la
première chambre, et que le bâtonnier de l'ordre, M. Chaix-d'Est-Ange, a
répondu par une défense rédigée en commun; que la cour est entée à deux
heures moins un quart en délibération, et que ce n'est qu'à six heures
qu'elle a donné lecture d'un arrêt qui ordonne la suppression de la
lettre du conseil et prononce contre lui la peine disciplinaire de
l'avertissement. Mais la loi n'interdisant pas de reproduire la
physionomie d'une audience secrète, les artistes de l'_Illustration_
peuvent donc user d'un privilège que le législateur, par oubli sans
doute, a constitué au crayon. Nos abonnés profiteront de cette
distraction, et seront peut-être portés à penser que le silence de nos
lois sur la presse est plus libéral que leurs prescriptions. Ce qu'il
nous est permis de dire, parce que ces résolutions sont postérieures au
huis clos, c'est que les membres du conseil ont été unanimes à penser et
à décider que, malgré les termes favorables d'un des considérants, où le
loyal concours que le barreau prête à la justice est reconnu, leur
situation, contre laquelle ils avaient protesté, était aggravée encore
par la peine disciplinaire qui venait de leur être infligée; que ce qui
n'était auparavant qu'un conflit avec M. le premier président semblait
en devenir un avec la cour tout entière, alors que, par le prononcé
d'une peine, elle sanctionnait les procédés contre lesquels le conseil
avait cru avoir le droit de réclamer; que la conséquence logique devrait
être pour les membres de l'ordre, de s'abstenir de plaider devant toutes
les chambres de la cour; mais qu'il était plus convenable de maintenir
la détermination première, c'est-à-dire l'abstention de paraître devant
la chambre présidée par M. Séguier, et de se pourvoir en cassation
contre l'arrêt de la cour. Ces résolutions ont été prises à l'unanimité,
et le conseil, pour les faire sanctionner par l'ordre tout entier, vient
de donner sa démission et de se soumettre à une réélection à laquelle il
sera procédé samedi 13. On se demandait, il y a huit jours, comment cela
finira t-il? Aujourd'hui, on se demande si cela finira.

C'est aussi la question que les députés impatients s'adressent en voyant
la session se prolonger indéfiniment. Les ministres ne seraient pas
moins désireux de venir lire l'ordonnance de clôture; néanmoins ils
paraissent appelés à monter plus d'une fois encore à la tribune avant
d'y faire entendre cet _ite missa est_ parlementaire. Les succès leur
deviennent rares, et la fin de la tâche est pour eux laborieuse. M. le
ministre de la guerre a, cette semaine, éprouvé le premier échec. La
chambre des pairs, cédant à son désir, avait rétabli à huit années la
durée un service militaire, ainsi fixée par le projet primitif de la
nouvelle loi sur le recrutement mais réduite à sept ans par la chambre
des députés lors de la précédente discussion qui a eu lieu cette année
au palais Bourbon. Le projet y étant rapporté de nouveau, un nouvel
amendement a été présenté pour que la Chambre maintînt son premier
chiffre, et ne rendît pas obligatoire pendant un plus long temps, et
sans profit pour la constitution d'une réserve sérieuse à laquelle on ne
veut pas songer, ce service qu'on a appelé l'_impôt du sang_. A ces mots
M. Dupin l'aîné a paru pris d'une animation très-grande. Il a combattu
vivement cette expression d'un défenseur de l'amendement; en revanche il
a soutenu vivement l'amendement lui-même; enfin il a fait une pointe
jusqu'il Versailles, et a trouvé moyen d'exalter la liste civile pour
l'emploi national et bien entendu de ses revenus, comme, quelques jours
auparavant, il l'avait malmenée pour l'insistance et l'âpreté de ses
réclamations pécuniaires. On n'est jamais sûr, sans doute, avant le
départ, de se rencontrer avec M. Dupin; mais quand on sait qu'il est
allé par la rive gauche, on peut être certain qu'il reviendra par la
rive droite. L'amendement et le terme de sept ans ont été adoptés malgré
les efforts du ministre, dont l'autorité sur la Chambre avait faibli
dans cette question, par suite des opinions contraires qu'il a émises à
différentes fois, en invoquant toujours une expérience que personne ne
conteste, mais devant laquelle on s'incline plus volontiers quand elle
se montre conséquente avec elle-même.

M. le ministre des finances, dont le but était de faire prendre patience
à la Chambre sur la question de la conversion de la rente, sans engager
le cabinet, n'a pas su conjurer un vote qui, en bonne logique
financière, peut être regardé comme les prémisses dont la réduction du 5
pour cent est la conséquence. L'intérêt payé par l'État aux dépositaires
de cautionnements était jusqu'ici de 4 pour cent. Sur la proposition de
M. Havin, et malgré tous les efforts de M. Lacave-Laplagne, il sera
réduit, à partir du 1er janvier prochain, à 3 pour 100. Puisque c'est là
la valeur véritable que la Chambre assigne à la location de l'argent,
elle ne peut longtemps encore allouer 3 pour 100 aux rentiers. C'est, du
reste, une impatience que ne partage pas le ministre, car, avant
l'adoption de la mesure proposée par M. Havin, il avait répondu à une
interpellation de M. de Saint-Priest sur la conversion, qu'il en
reconnaissait le droit et les avantages, mais qu'il ne pouvait prendre
aucun engagement pour l'exécuter, ni préciser l'époque à laquelle elle
serait opportune. C'est, depuis 1836, le langage qui se tient, la
déclaration qui se renouvelle chaque année; mais on comprendra bientôt
que cela ne fait pas avancer la question d'un pas, et que celle-ci veut
être enfin résolue.

M. le ministre de la justice et des cultes a eu aussi ses luttes à
soutenir. Une réintégration, au moins prématurée, d'un chef de parquet,
que l'on s'était vu forcé de destituer par suite de la part scandaleuse
qu'il avait prise à des menées électorales mises en lumière par la
commission de la chambre des députés, a, dès l'ouverture de la
discussion sur le budget de ce double département ministériel, amené un
débat très-vif. Il n'y avait pas là de vote possible, et comme les
propositions financières du ministre étaient la reproduction de celles
de l'an dernier, la mauvaise humeur de la Chambre n'avait pas matière à
s'exercer. Cependant, dans un tout petit coin du budget des cultes, M.
Martin (du Nord) proposait de modifier une disposition de la loi
organique de l'an X, et d'accorder à M. l'archevêque de Paris quatre
vicaires généraux au lieu de trois. Cette création était motivée en
partie sur l'accroissement d'occupation que nécessite l'examen des
livres nouveaux. MM. Dufaure, Dupin aîné et Isambert ont combattu
successivement la proposition. On a dit que c'était tout simplement la
censure ecclésiastique que l'on arrivait à sanctionner ainsi, et que
pour modifier la loi qui a donné force et vigueur au concordat, ce n'est
point un article inaperçu de budget qu'il faut, mais, si la nécessité en
est reconnue, une loi ostensiblement présentée, examinée, rapportée et
discutée. La proposition ministérielle a été repoussée.

M. le ministre des affaires étrangères a eu son tour. Le ton de
discussion de la presse et même des tribunes anglaises, à l'occasion de
notre affaire du Maroc; les espèces de menaces qu'on à lait entendre
contre la sécurité de nos possessions d'Afrique; les interpellations
annoncées à la chambre des communes, par M. Sheil, sur la question de
savoir si le consul d'Angleterre en Algérie exerce ses fondions en vertu
d'un _exequatur_ du gouvernement français, ou en vertu d'une
autorisation du gouvernement précédent, et sur la situation des
relations de l'Angleterre avec la France en ce qui concerne l'Algérie;
tout donnait un à-propos nouveau à une question qui n'est cependant pas
nouvelle, celle précisément que M. Sheil posait de son côté, M. Crémieux
a reproduit à M. Guizot l'interrogation des précédentes années.
Pourquoi, alors que tous les consuls et vice-consuls des puissances
étrangères en Algérie ont demandé depuis 1830, l'exequatur de la France,
l'Angleterre seule s'en est-elle cru dispensée? M. Guizot a pensé sortir
de la difficulté en reproduisant la réponse qu'il avait faite les années
précédentes, à savoir, que l'_exequatur_ une fois donné à un agent lui
sert pendant tout son exercice et malgré tous les changements de
gouvernement qui peuvent survenir; que le consul anglais à Alger s'y
trouvant depuis plus de quatorze ans, il n'avait pas eu d'_exequatur_
nouveau à solliciter après la chute du dey. Mais M. Crémieux, qui
s'attendait à cette réponse stéréotypée, et qui avait échelonné ses
moyens d'attaque, a fait observer à M. Guizot qu'en admettant qu'on dût
se contenter de cette explication pour le consul général d'Alger, il
resterait à expliquer comment les vice-consuls anglais de Bone, d'Oran,
de Bougie se trouvent également tous sans _exequatur_, et comment
notamment il se fait que dans cette dernière ville, où un même
personnage est tout à la fois vice-consul de Sardaigne, de Toscane et
d'Angleterre, cet agent ait demandé et obtenu l'_exequatur_ du
gouvernement comme représentant de la Sardaigne et de la Toscane
seulement? M. Guizot laissait voir l'embarras le plus mal dissimulé et
la crainte de se mettre en contradiction trop ouverte avec ce qu'il se
disait, sur le même sujet, peut-être au même moment, de l'autre côté de
la Manche, quand M. Fulchiron s'est montré à la tribune, et un mouvement
d'hilarité a distrait la chambre et laissé respirer le ministre.

Les projets de lois à discuter entre les deux budgets s'amoncellent. M.
le ministre des travaux publics avait présenté un projet pour
l'établissement d'un chemin de fer de Paris à Sceaux, partant de la
barrière d'Enfer, suivant le système de M. Arnoux, lequel, on le sait, a
déjà été expérimenté, sur une très-petite échelle, à Saint-Mandé, et
admet les courbes d'un rayon très-réduit, sans crainte de déraillement.
M. Dumon vient d'apporter une proposition nouvelle à la Chambre pour
essayer également le système atmosphérique. On ne lui fera pas attendre
le vote de ces deux lois et l'ouverture de ces deux crédits; ce sera
ensuite à lui à mettre son activité à faire procéder le plus tôt
possible à cette double expérience qui peut opérer une révolution dans
le système des chemins à établir et apporter une économie énorme dans
leur confection.

On se rappelle la proposition relative à l'abolition du timbre des
journaux déposée il y a plusieurs mois par M. Chapuys-Montlaville. La
commission qui avait été chargée, de son examen vient de terminer ses
travaux et de nommer son rapporteur. La majorité a repoussé tout à la
fois deux mesures présentées comme connexes; l'abolition du droit du
timbre réclamée par M. Chapuys-Montlaville, et la fixation d'un droit à
percevoir sur les annonces. Elle s'est bornée à proposer d'uniformiser
le timbre des journaux qui est aujourd'hui, selon le format, de quatre
centimes pour la plupart des feuilles de département et pour le
_Charivari_, par exemple, de cinq centimes pour le _Siècle, le
Constitutionnel, la Presse_ et autres, et enfin de six centimes pour le
_Journal des Débats_ et _la Gazette des Tribunaux_. Le timbre serait,
désormais uniformément fixé à quatre centimes, et il serait loisible aux
feuilles périodiques, selon les besoins de leur publicité, de s'en tenir
à un format réduit ou de recourir au plus étendu. La différence de
recettes causée par cette réduction est estimée devoir être
insignifiante pour le trésor.

La chambre des pairs, de son côté, poursuit activement ses travaux.

Elle a entendu le rapport fait par M Mérillion sur le projet de loi
relatif à l'état de l'esclavage dans les colonies. La lecture de ce
travail n'a pas duré moins de deux heures.--Elle a voté le chemin de fer
d'Orléans à Bordeaux, en retranchant toutefois, sûr les observations de
M. le comte Molé, assez dures pour le ministère, le fameux article 7 que
M. Crémieux y avait fait inscrire. Quel parti va prendre la chambre des
députés, à laquelle le projet ainsi amendé vient d'être
rapporté?--Enfin, la chambre des pairs, s'émouvant comme celle des
députés et comme le pays, du ton et du langage des organes de la
Grande-Bretagne à l'occasion du Maroc, avait résolu d'adresser, lundi
dernier, des interpellations au ministre des affaires étrangères. La
discussion du budget de son département dans l'autre enceinte
législative a forcé M. Guizot de prier la Chambre d'ajourner au mercredi
cette conversation, qui se tient au moment même où nous écrivons.

Nous disions, il y a quinze jours, qu'on semblait vouloir nous imposer,
si nous faisions une pointe dans les États de l'empereur de Maroc,
l'obligation de nous borner à toucher barre et à nous retirer aussitôt.
La réalisation de cette prédiction ne s'est pas fait attendre. Des
dépêches télégraphiques, de M. le maréchal Bugeaud, ont informé M. le
ministre de la guerre que, le 19 nos troupes étaient entrées sans coup
férir dans les murs d'Oneida, et que le 21 elles en étaient ressorties
pour prendre la route quelles avaient suivie en sens contraire
quarante-huit heures auparavant, 100 hommes seulement avaient été
distraits de la colonne pour aller à Djeninah, point sur la côte distant
d'Oran de trente-cinq lieues, situé à quatre lieues de Nedroma et à
douze de Tlemcen, dont il serait devenu le port, si, à la suite de cette
pointe, on n'eût reconnu qu'il n'offrait aucune sûreté pour les navires.
Pendant ces toutes petites promenades exécutées l'arme au bras,
Abd-el-Kader et les siens, bien armés de fusils anglais, passent entre
nos colonnes, font des razzias sur le territoire de la régence d'Alger,
et y lèvent des contributions forcées; dans le même temps, le général
marocain qui nous a si inopinément et si brutalement attaqués nous écrit
qu'il n'a pas la permission de faire la guerre, mais il se montre encore
moins autorisé à faire sa paix avec nous; pendant ce temps, enfin, M. le
prince de Joinville a paru en vue de la côte d'Oran, et sa présence a
électrisé nos marins et nos soldats. A coup sûr, ils ne seraient pas
moins animés si l'on mettait à l'ordre du jour de notre brave année les
insolents discours qui se prononcent à cette occasion dans le parlement
anglais. Les questions de lord Palmerston, la déclaration à la chambre
des lords du comte de Minto qu'il a vu avec inquiétude, le commandement
des forces navales françaises donné au prince de Joinville;
l'énumération des forces considérables envoyées, dit le _Morning Post_,
«pour stationner sur la côte d'Afrique et _surveiller_ la flotte
française sous le commandement de M. le prince de Joinville;» tout cela
est triste et irritant, et il est fâcheux que M. le ministre des affaires
étrangères ait cru devoir faire à la tribune de notre chambre des
députés un éloge de la prudence du jeune amiral d'un ton qui ressemblait
à une leçon à l'adresse de celui-ci et une satisfaction à ses censeurs
de l'autre côté de la Manche.--Lord Minto, que nous nommions tout à
l'heure, en posant quelques questions assez pressantes à lord Aberdeen,
s'est attiré de lord Londonderry une réponse que nous devons rapporter:
«En bonne justice, a dit Sa Seigneurie, la Chambre reconnaîtra que le
pays doit beaucoup à la sage politique du comte Aberdeen, qui a su
diriger habilement nos affaires dans un moment de crise très difficile
pour nos relations avec la France, et l'on ne saurait avoir oublié
comment il a réglé la question du droit de visite.» La question du droit
de visite est donc à la fin réglée? Eh! que ne nous le disait-on? Et
comment l'est-elle, s'il n'est pas trop indiscret de le demander?

On se préoccupe fort, on le comprend, à Alger, de ce qui se passe; ou,
pour être plus exact, de ce qui ne se passe pas sur la frontière du
Maroc. Toutefois, le mois dernier, une prédiction rapportée tout
récemment de la Mecque avait donné à la population indigène une assez
forte distraction, en lui persuadant qu'une ville musulmane allait être
engloutie par les eaux. Ce ne pouvait être qu'Alger; mais on pouvait se
préserver en priant pendant trois jours et en égorgeant un mouton dans
chaque famille. En général, les Maures, qui se laissent un peu gagner
par l'esprit d'examen depuis la conquête, se sont dispensés du
préservatif; mais les nègres n'ont pas imité cette indifférence, et le
mercredi, 19 juin, ils se sont rendus à la qoubbah de Ciddi-Bellal (leur
marabout spécial), auprès du quartier d'Hussein-Dey. Là chaque
dar-el-djemaa (maison d'assemblée) ou réunion de chacune des six nations
du Soudan, avait ses représentants. Un boeuf a été immolé et mangé sur
place, «car il ne fallait pas, disaient les convives, qu'une seule
parcelle de la victime entrât à Alger, sans quoi les prières et les
sacrifices eussent été perdus.» Ils nous paraissent n'avoir réussi qu'à
faite changer l'inondation en incendie, car le 26 au soir, le feu a pris
dans la baraque d'un rôtisseur juif, près de la place Royale d'Alger et
s'est bientôt communiqué à des constructions en bois et à un bâtiment
servant de magasin de campement. (Voir la dernière page de ce numéro.)

Le _Moniteur_ vient de publier le tableau du mouvement commercial de
1843 comparé à celui des années 1842 et 1841. Les importations ont suivi
une marche constamment ascendante. Elles ont été:

En 1841, de 1,121 millions.

En 1842, de 1,142 id.

En 1843, de 1,187 id.

Ces chiffres embrassent les importations par terre et par mer. Sur un
mouvement de 16,411 navires, les nôtres figurent au nombre de 6,106; les
navires étrangers y entrent pour 10,305, c'est-à-dire pour près du
double. On voit que la condition faite à notre marine par de déplorables
traités de commerce ne s'améliore que bien difficilement. Sous le
rapport du tonnage, les étrangers ont sur nous un avantage plus marqué
encore. Ainsi, les 6,106 navires français n'ont transporté que 659,637
tonneaux, soit un peu plus de 1104 tonneaux par navire, tandis que
charnu des 10,305 navires étrangers qui sont venus dans nos ports
portait en moyenne plus de 133 tonneaux. Les exportations se sont un peu
relevées en 1843, sans pourtant atteindre encore le niveau de 1841.
Voici les chiffres:

1841, 1 milliard 65 millions

1842, 940 id.

1833, 992 id.

Ici, la proportion est meilleure pour le pavillon national. Sur 11,585
navires qui se sont partagé les transports par mer, l'étranger ne compte
que pour 6,260. Mais il n'en demeure pas moins vrai que, sur l,230,756
tonneaux de produits exportés en 1843, nous n'en transportons pas même
la moitié (565,282).

Le 24 avril un combat a eu lieu près de Montevidéo. Dans cette affaire,
Oribe a perdu 800 hommes et les Montevidéens ont en 200 des leurs tués
ou blessés. Parmi les morts malheureusement se trouvent 40 braves de la
légion française, qui sont tombés dans une embuscade et ont été
impitoyablement massacrés. Le général commandait les Montevidéens dans
cette affaire très-sérieuse, à laquelle une légion formée d'italiens a
pris une glorieuse part. Mais un fait non moins digne d'attention, c'est
le déchirement qui vient de s'opérer entre M. l'amiral Lainé et M. le
consul Bichon, dont la conduite dans toute cette affaire a été si peu
digne de la nation qu'il représentait. Après que la légion française,
pour obtempérer aux injonctions de l'amiral, eut quitté notre cocarde et
se fut placée sous les couleurs montevidéennes, M. l'amiral Lainé se
déclara officiellement satisfait. Mais le lendemain 14, il transmit la
demande faite par M. Pichon d'être réintégré dans ses fonctions; le
gouvernement montevidéen s'y refusa, et de dépit M. Bichon s'est retiré
avec sa famille à Buenos-Ayres, auprès de Rosas, d'où il s'amuse à
lancer des pamphlets contre les Français, les Montevidéens et les
amiraux qui se sont succédé à la Plata et desquels il avait toujours et
vainement sollicité le bombardement de Montevidéo. C'était l'idée fixe
de ce diplomate.

Il nous faudrait beaucoup plus de place qu'il ne nous en reste à remplir
pour donner avec quelques détails les faits intérieurs ou extérieurs qui
ont mérité d'occuper l'attention publique cette semaine. Mentionnons les
donc rapidement, sans développement, sans préambule, sans transition.

M. Charles Laffitte a été réélu pour la quatrième fois au collège de
Louviers. Il avait eu le bon esprit, cette fois, de retirer
préalablement sa soumission. Le conseil lui en avait été donné beaucoup
plus tôt, mais il avait écouté M. Liavières; aujourd'hui il a été mieux
inspiré. Jamais sa position n'avait été meilleure, car il sera reçu
député, et, si l'amendement de M. Crémieux est réintroduit dans la loi
du chemin de Bordeaux, il sera débarrassé de la condition que Louviers y
avait mise.

Cinq voyageurs dépendant de notre établissement du Sénégal ont remonté
le fleuve de ce nom, remorqués par bateau à vapeur jusqu'à Bakel,
capitale du royaume de Galam, situé sur le fleuve, à cent myriamètres de
Saint-Louis. Ce trajet leur avait demandé dix-sept jours. Au-dessus de
Bakel, une rivière qui vient du sud se jette dans le Sénégal; elle
s'appelle Falémé. Sur la rive droite de la Falémé mais en la remontant,
est le royaume de Bambouck; sur la rive gauche, le royaume de Bondou. Il
ont visité l'un et l'autre. Le Bambouck est fameux par ses mines d'or,
qu'ils étudièrent et où ils firent des expériences, qui étaient le
principal but de leurs voyages. Les obstacles que nos courageux
compatriotes ont eu à surmonter sont innombrables. Cette expédition aura
d'utiles résultats. Le Bambouck compte soixante mille habitants. Le
lavage de l'or, dont est semé ce pays, est l'objet d'un commerce actif
de la part de ces peuplades et de leurs chefs. Indépendamment des
avantages que réserve l'avenir il ne pouvait pas être indifférent de
diriger vers nous le commerce du Bambouck, en présence surtout de la
concurrence que nous font les Anglais dans ces contrées.

Parmi les nouvelles apportées par la dernière malle de l'Inde, il s'en
trouvait une dont la gravité n'a pas été suffisamment appréciée. C'est
l'état de rébellion ouverte dans lequel se sont placés plusieurs
régiments natifs au service de compagnie des Indes. Les 1er, 34e, 64e et
69e régiments d'infanterie indigène et le 7e de cavalerie légère sont
ceux qui ont le plus vivement manifesté cet esprit d'insubordination. Le
64e notamment, qui en a donné le premier exemple, est montré tout
disposé à recommencer en arrivant à Sakkir sur l'Indus. La _Gazette de
Delhi_ nie le fait, il est vrai; mais d'autres journaux de l'Inde
discutent la probabilité d'une seconde rébellion. Le _Friend of India_,
journal dévoué au gouverneur général, lord Ellenborough, remarque qu'une
seconde révolte à cause du Scinde ferait autant de tort au gouverneur
actuel que le drame de Caboul en avait fait à lord Strickland. Mais il
soutient qu'un second éclat pareil n'aura pas lieu, et la raison qu'il
en donne est curieuse à noter: C'est, dit-il, parce que toute
disposition à la révolte qui pourrait se manifester de nouveau sur les
bords de l'Indus, sera calmée à l'amiable par des concessions qui
dépasseront celles que la notifications du gouvernement avait fait
connaître; si les troupes demandent l'argent de leurs rations, en vertu
des promesses qui leur ont été faites à Ferozepote, elles
l'obtiendront; en effet, le résultat d'une seconde révolte serait plus
funeste à la stabilité de l'empire que ne serait grand le dommage causé
au trésor par des allocations extraordinaires qui, pour une armée de
15,000 hommes, s'élèveront peu au delà de 7 lacs de roupies par an (un
million 550,000 fr.).

Après le Maroc, l'enquête à faire sur la violation du secret de lettres,
et le droit à cet égard du ministre de l'intérieur a beaucoup occupé les
deux Chambres anglaises. Le cabinet été obligé, chez les lords comme aux
communes, de laisser nommer une commission pour rechercher les abus
commis dans le Post-Office. Lord Radmor, qui a joué dans la chambre
haute le rôle qu'a rempli dans l'autre M. Duncombe, a fait une
déclaration que nous devons consigner ici: «M. Guizot, a-t-il dit, a été
interpellé ces jours derniers à la chambre des députés sur la question
du secret des lettres. La réponse qu'il a faite m'a causé le plus grand
plaisir. Le ministre a déclaré que le secret des lettres était respecté
en France, tant à l'égard des étrangers que des nationaux. Cette
déclaration fait honneur à la France. Chez nous, au contraire, on viole
le secret des lettres. N'est-ce pas une honte pour le pays, n'est-ce pas
là une ignoble pratique?»

La chambre des lords est constituée en cour de justice pour examiner le
pourvoi d'O'Connell et de ses codétenus. Pendant ce même temps, un
meeting monstre de douze mille spectateurs avait lieu à Covent-Garden,
et, ce même jour, la cité de Westminster se réunissait pour voter une
proclamation en faveur d'O'Connell. Une double pétition a été discutée
et arrêtée pour inviter le parlement à intervenir auprès de la reine à
l'effet de faire élargir O'Connell et ses frères martyrs.--L'illustre
prisonnier s'est refusé à se laisser porter candidat pour le poste de
lord-maire de Dublin, et un protestant modéré, M. Arabin, a été nommé à
son refus.

Une lettre d'Akanra (Nouvelle-Zélande), en date du 28 janvier dernier,
rapporte que la tribu des Mahouris a tué trente Anglais appartenant à la
colonie et a mangé ces malheureux.

--Nous avions été faire, dit une lettre, une partie de chasse dans
l'intérieur; nous y étions depuis huit jours, ignorant le conflit élevé
entre les Anglais et les Mahouris, lorsqu'un soir nous sommes arrivés
chez nne tribu amie des Terauparan ou Mahouris. Nous les avons trouvés
mangeant des débris humains; nous crûmes tous qu'ils mangeaient des
prisonniers ou esclaves de leur nation. Comme j'entends la langue des
Mahouris, je ne pus m'empêcher de leur témoigner mon indignation, en les
menaçant de les faire châtier par les hommes de la corvette. Ces
sauvages, effrayés, me dirent: «Ce ne sont point les hommes de Mahouri
que nous mangeons, ce sont des _yes, yes._» (C'est ainsi qu'ils
appellent les Anglais.) Ils me montrèrent alors les têtes des Anglais,
parmi lesquelles je reconnus le capitaine Wakefield, un des notables
habitants du port Nicholson, qui nous avait reçus chez lui lorsque nous
avions été faire des vivres dans cette ville. Je fus saisi d'horreur à
cet aspect. Mes compagnons me firent des reproches d'avoir risqué
d'irriter ces cannibales, car nous n'étions que cinq contre deux cents.
Mais ils nous rassurèrent en nous disant; «Oh! les _oui, oui_ (c'est
ainsi qu'ils nous appellent), sont bons, mais les _yes, yes_ sont
méchants.» Alors ils nous racontèrent pourquoi ils avaient tué les
Anglais; que c'était parce qu'ils avaient voulu s'établir dans une baie
qu'ils n'avaient pas achetée, et que d'ailleurs ils ne voulaient plus
vendre de terre aux Anglais. Nous nous retirâmes alors le coeur soulevé
d'horreur et de dégoût.»

--Nous attendrons, pour enregistrer les démissions ministérielles en
Espagne, qu'elles aient été officiellement acceptées et que la lutte où
le générai Narvaez se distingue, dit-on, par un esprit tout nouveau de
constitutionalisme, compte enfin des vainqueurs et des vaincus. Alors
sans doute nous cil connaîtrons mieux les bulletins.

--Les feuilles italiennes présentent toujours comme ayant échoué la
tentative des fils de l'amiral Bandiera.--Cependant leur nom n'a pas
figuré parmi ceux des rebelles arrêtés.

--En Grèce, le général Grivas, chef de partisans, s'est réfugié à bord
du bâtiment français _le Papin_, dont le capitaine lui a donné asile. On
l'a fait passer à bord de la _Diligente_, autre bâtiment français qui
doit le déposer en lieu sûr. Les ministres se sont adressés à M.
Piscatory, notre ambassadeur, qui a hautement approuvé la conduite du
commandant du _Papin_. «Nous voulons, a-t-il répondu, aider la Grèce de
tout notre pouvoir, mais jamais aux dépens de la dignité de notre
pavillon.»

--_Le Moniteur_ vient de publier une circulaire par laquelle M. le garde
des sceaux se propose d'empêcher le retour du scandale qu'ont donné les
avides et élégantes spectatrices des débats de l'assassinat de Pontoise.
Les émotions de la cour d'assises ou du moins ses places réservées
seront désormais interdites à _la plus belle moitié du genre humain_.
(Voir la page 308 de ce numéro.) Il peut leur rester encore l'espoir de
la police correctionnelle, car la circulaire ne parle que des
inconvénients qu'un encombrement semblable peut avoir pour l'attention
du jury.



COURRIER DE PARIS

Bien que le drame soit terminé, Paris s'est encore occupé pendant
quelques jours de Rousselet et d'Édouard Donon-Cadot. Que voulez-vous?
Après toute une semaine d'attention donnée aux débats de la sanglant
affaire, il était difficile de l'oublier tout à coup, dès le premier
instant qui a suivi le dénouement; et d'ailleurs, quand ces terribles
procès sont achevés, la curiosité publique ne trouve-t-elle pas à
s'exercer encore hors de l'enceinte du tribunal dont les accusés
viennent de sortir condamnés ou absous?--ne cherche-t-elle pas à
pénétrer dans le secret de la prison où le coupable que la justice a
frappé commence à subir sa peine? Ne s'attache-t-elle pas à suivre, dans
les premiers moments de sa liberté, l'homme que la voix du juge vient
d'amnistier? Que se passe-t-il dans cette prison? Comment le condamné
supporte-t-il l'arrêt? Dites-nous son air et son attitude.
Rapportez-nous chacun de ses gestes, chacune de ses parole. A-t-il pâli?
S'est-il trouvé mal? Montre-t-il de la résolution ou de l'insouciance?
Il faut que tous ces curieux insatiables soient satisfaits; car ils ne
laisseront leur proie qu'à la dernière extrémité, quand les jours qui
passent auront remplacé ce drame qui les occupe par un autre non moins
terrible et fatal. La cour d'assises ne chôme jamais!

Aussi les journaux judiciaires, qui connaissent et flattent la passion
de leurs lecteurs, ont ils prolongé les émotions du cette lugubre
affaire de Pontoise, bien au delà de l'arrêt. Les uns ont montré
Rousselet ému pour la première fois, et parlant avec tristesse de sa
femme et de ses enfants; les autres l'ont dépeint au contraire farouche
et impassible; ceux-ci lui laissent la teinte sombre que son crime a
jeté sur lui; ceux-là le transforment tout à coup en idylle, et le font
voir cultivant les fleurs dans un coin solitaire de son cachot; de sorte
qu'il y en a pour tous les goûts, pour ceux qui aiment les criminels
repentants, et pour ceux qui préfèrent les endurcis. On ne saurait mieux
traiter son monde, et les journaux judiciaires sont de complaisants
compères et d'habiles conteurs.

Quant à Édouard Donon-Cadot, son acquittement ne l'a pas mis à l'abri
des descriptions, des narrations, des indiscrétions et de tout ce qui
s'ensuit. On a dit, raconté, imprimé que le lendemain de sa mise en
liberté, il était retourné à Pontoise, où il avait fait son apparition
en tilbury; on ajoutait qu'Édouard Donon se dispose à entrer comme clerc
dans l'étude d'un des notaires de la ville: qu'Édouard retourne à
Pontoise; qu'il cherche à effacer par le travail et par une conduite
honorable le souvenir des tristes soupçons qui ont pesé sur lui; que son
avenir rachète ce passé fatal, et fortifie de toute l'autorité d'une vie
sérieuse et irréprochable le jugement qui a déclaré son innocence, rien
de mieux; c'est ce qu'il faut croire, c'est ce qu'il faut espérer;
cependant il y a quelque chose de trop dans cette affaire: c'est le
tilbury. Nous aimerions à savoir que ce tilbury-là a été fabrique par
l'imagination peu scrupuleuse des feuilletonistes de cours d'assises et
des marchands de _faits Paris._--Mais il est temps d'abandonner ce drame
Donon-Cadot au silence du greffe et à l'éditeur des _Causes célèbres_:
c'est la dernière fois que nous en parlerons pour notre compte: ces
images sanglantes nous répugnent, et nous n'aimons guère à nous arrêter
longtemps sur ces déplorables spectacles. En fait de drames, la fiction
nous convient mieux que la réalité. Avec la fiction du moins on a l'âme
en repos, et si par hasard il vous arrive de vous laisser aller et de
croire un moment que vous assistez à un drame réel, la toile qui tombe
et les quinquets qui s'éteignent vous rendent bien vite votre
tranquillité, en vous montrant qu'après tout il ne s'agissait que d'un
drame pour rire.

Malheureusement, à l'heure où nous parlons, il s'est joué plus de drames
véritables que de drames d'imagination, les vols, les guets-apens, les
assassinats se multiplient avec une abondance effrayante. Pour ne parler
que des huit derniers jours qui viennent de s'écouler: ici, on a surpris
des fabricants de fausse monnaie; là, un saint homme en apparence,
pratiquant la piété avec ostentation s'est enfui, emportant la cassette,
comme ce bon M. Tartufe; et quelle cassette! la cassette des révérends
pères de la congrégation, une cassette contenant 250,000 fr. Notre
larron est une espèce de Janus, un congrégationiste à double face: les
jours de sa pieuse comédie, il se faisait un visage candide, revêtait la
robe d'innocence baissait les yeux, se signait à tous moments, et
assistait aux offices avec componction; mais ce n'était là qu'une moitié
de son visage: de l'autre côté, notre homme n'était plus le même; au
lieu de ce regard contrit, vous trouviez un oeil animé par le plaisir;
et tandis que la main droite tenait un chapelet et un rosaire, la main
gauche recouverte d'un gant paille, maniait impertinemment une cane de
dandy ou offrait un bouquet de fleurs mondaines à quelque bayadère. Que
vous dirai-je? le héros de cette comédie à double visage prenait, d'un
air de canonisé, dans la caisse de la congrégation l'or qu'il semait à
pleines mains pour ses passe-temps païen et de damné. Il a été arrêté à
la sortie de l'Opéra, muni d'or et de billets de banque. On ne dit pas
encore son nom; mais le réquisitoire du procureur du roi et la cour
d'assises ne tarderont pas à nous le faire connaître.

A côté de cette grande comédie, qu'est-ce que la petite pièce dont le
théâtre du Vaudeville nous a gratifiés cette semaine? Bien peu de chose,
en vérité. Nous en dirons quelques mots cependant, ne fut-ce que pour la
rareté du fait. Et n'est-ce pas vraiment une rareté, par ce temps de
disette dramatique, qu'un drame nouveau en deux actes? Les théâtres
vivent en effet les bras croisés depuis longtemps, et ne produisent rien
de neuf. Jetons-nous donc avidement sur ce morceau de vaudeville qu'ils
offrent, par hasard, à notre appétit.

Le titre dissimule; le litre est; _un Mystère_. Qu'y a-t-il dans ce
mystère? Il y a une veuve et un colonel: la veuve est duchesse, rien que
cela; vous voyez que je ne vous mets pas en compagnie de petites gens.
Quant au colonel, il est le brave des braves, et se bat avec acharnement
pour son pays, jusqu'à la dernière extrémité.

Le hasard de la guerre l'emmène loin de duchesse; puis, la guerre finie,
la duchesse et lui se retrouvent. A la vue du colonel, la duchesse pâlit
et frissonne, à la vue de la duchesse, le colonel se trouble; pourquoi?
C'est là le mystère; mais comme je suis, de ma nature, un homme fort peu
mystérieux, je vais vous dire le mot de l'énigme.

Il y a deux ou trois ans de cela le colonel avait sauvé la duchesse d'un
grand danger; la reconnaissance fit naître l'amour dans le coeur de la
tendre femme; le colonel profita de la circonstance; mais le lendemain
du jour où il avait tout obtenu d'elle, il écrivit à cette pauvre
duchesse une lettre insolente où il lui déclarait qu'il ne l'aimait pas,
qu'il ne l'avait jamais aimée, et que fini était fini entre eux; c'était
là un terrible outrage. Comment un si brave colonel a-t-il pu commettre
une si grande lâcheté? Que voulez-vous, mon colonel avait une vengeance
à exercer contre les femmes et particulièrement contre les duchesses, et
celle-là lui était tombée la première sous la main; remarquez que
j'explique mon colonel et que je ne l'excuse pas.

Mais voici que la duchesse prend sa revanche: le remords est entré dans
l'âme du coupable, et en revoyant sa victime, il se met à l'adorer;
d'abord la duchesse, se rappelant l'outrage, le repousse avec dédain,
avec colère, avec mépris; mais les colonels sont bien habiles, et les
duchesses bien faibles! Celui-ci fait tant qu'à force de repentir, de
désespoir et d'amour, il apaise le ressentiment de la comtesse; que
dis-je? il fait de nouveau la conquête de son amour, et cette fois la
conclusion de l'aventure est un bon et légitime mariage qui absout le
passé et assure le présent. Mon colonel, tu dois être content! De son
côté, le public n'a pas troublé, par aucun signe équivoque, cette
satisfaction du colonel et de la duchesse. L'auteur est M. Alexis de
Comberousse.

Nous avons déjà parlé de la double apparition que Mademoiselle Rachel a
faite, avant de partir pour Bruxelles, dans _Phèdre_ et dans le _Dépit
amoureux_; Molière et Racine tout à la fois, ce n'est pas peu
d'ambition. Dans _Phèdre_, mademoiselle Rachel a été admirable; il est
difficile d'allier un art plus exquis à une vérité plus poétique; quant
à la Marinette du _Dépit amoureux_, les éloges lui sont plus disputées.
Nous ne reviendrons pas sur ceux que nous lui avons donnés la semaine
dernière; peut-être, dans notre enthousiasme pour _Phèdre_, avons-nous
un peu flatté Marinette; nous aussi, d'autres ne l'ont ils pas trop
maltraitée? Sans doute Rachel-Marinette n'a pas interprété Molière avec
la vérité de Phèdre-Rachel récitant les beaux vers de Racine; mais
a-t-elle joué aussi maladroitement dans cette comédie que de rudes
critiques l'ont prétendu? ce n'est pas notre avis. Je crois qu'il est
plus juste de dire que dans ce rôle de Marinette, mademoiselle Rachel a
été plutôt singulière que mauvaise. Quoi qu'il en soit, nous offrons à
nos lecteurs cette Phèdre et cette Marinette en personne. Voici la pâle
et malheureuse fille de Pasiphaé et de Minos; voici l'amante joviale de
Gros-René. Là, les soupirs, le remords, la fatalité; ici, le gros rire
et le propos gaillard; toute la poésie du malheur, toute la folle
insouciance de la gaieté; ce qu'il y a de sûr, c'est que Phèdre convient
naturellement à mademoiselle Rachel, et que l'une semble avoir été créée
pour l'autre; tandis que le bavolet, le jupon court et la gaieté de
Marinette lui vont comme va un costume d'emprunt qu'on a pris par hasard
et pour une fantaisie. Il est probable que mademoiselle Rachel ne le
reprendra pas de sitôt: on ne se déguise pas tous les jours.

[Illustration: Mademoiselle Rachel, rôle de Phèdre.]

Il s'est passé au théâtre du Palais-Royal quelque chose d'assez bizarre;
nous voulons parler de l'apparition des ménestrels de la Virginie. Ces
ménestrels sont au nombre de quatre; on les avait annoncés avec grand
fracas, et pendant huit jours, de solennelles affiches placardées sur
tous les murs sollicitaient d'avance l'admiration publique; les curieux
sont donc accourus; mais ces affiches, comme tant d'autres, avaient
battu la grosse caisse avec beaucoup trop de bruit; vérification faite
de ces merveilleux phénomènes, on a reconnu qu'ils n'étaient en réalité
que des bipèdes fort ordinaires.

D'abord ils ont l'air de nègres; mais méfiez-vous-en, ce sont des nègres
qui déteignent; un homme digne de foi m'a certifié qu'il les avait vus,
de ses propres yeux vus, se barbouiller de noir dans la coulisse.

Cependant les voici tous quatre qui entrent en scène; les frais de cette
entrée ne sont pas considérables; avec quatre chaises, on fait
l'affaire; or, les chaises étant généralement faites pour s'asseoir, nos
ménestrels y sont bientôt assis; l'un racle du violon, l'autre d'une
espèce de guitare, le troisième agite des petits bâtons en forme de
castagnettes, et je ne sais plus ce que fait le quatrième, pas
grand'chose, j'imagine, à l'exemple de ses trois confrères. Pour
rehausser l'agrément de cet orchestre baroque, nos nègres faux teint
baragouinent des chansonnettes dont la plus courte et la plus agréable
semble lutter de monotonie et de longueur avec la complainte du Juif
errant; ces chansons se donnent pour écrites en pure langue de l'Ohio,
mais la vérité est que c'est du picard tout franc; cela chanté, un des
quatre ménestrels se met à remuer la tête, puis à danser une danse qui
rappelle à s'y méprendre le sautillement d'un frotteur qui donnerait un
coup de brosse à un parquet.--On a rarement vu une mystification plus
complète; c'est comme souvenir de ce _puff_ sans pareil, même dans ce
siècle du _puff_ par excellence, que nous avons cru devoir recueillir
l'image de ces étonnants ménestrels et les mettre sous vos yeux, chers
abonnés.--Ne touchez pas à ces nègres, vous vous noirciriez les doigts.

[Illustration: Les ménestrels de la Virginie.]

[Illustration: Mademoiselle Rachel, rôle de Marinette dans le _Dépit
amoureux._]

On se rappelle les soeurs Romanini, fameuses danseuses de corde, ou
plutôt danseuses de fil d'archal; tout Paris avait admiré, il y a
quelques années, leur adresse et leur intrépidité. On annonce leur
prochain retour et leur rentrée au Cirque-Olympique; nul doute que leur
vogue ne s'accroisse encore de la singularité d'une aventure dont une
des «Jeux soeurs Romanini vient d'être l'héroïne en Afrique,
Mademoiselle Romanini l'aînée en sa qualité de femme intrépide, s'était
tout récemment aventurée un peu avant dans le désert; une bande de
quatre ou cinq Zeybecks l'aperçut, vinrent à elle et voulut s'en
emparer. Mademoiselle Romanini est jolie, et les Zeybecks sont fort
galants un peu rudes, mais fins connaisseurs; une autre que mademoiselle
Romanini se serait évanouie, et Dieu sait que MM. les Zeybecks en
auraient fait; mais rien ne donne plus de courage à l'innocence que la
danse de corde et l'usage du fil d'archal; donc, notre demoiselle
Romanini, au lieu d'avoir une crise de nerfs, s'élance hardiment à la
rencontre des Zeybecks, se précipite sur le premier qui se présente lui
enlève son yatagan, v'lan! lui en donne un coup dans le flanc et le tue;
les quatre autres Zeybecks menacent mais la Romanini leur tient tête;
elle en blesse un profondément, elle en égratigne autre, et les deux qui
reste sans blessures s'enfuient épouvantés. Voilà ce qu'a fait
mademoiselle Romanini, et la danse qu'elle a fait danser aux Zeybecks...
sans balancier.

Mademoiselle Romanini sera à Paris dans quinze jours; elle débutera par
une représentation au bénéfice de la veuve et des enfants du Zeybeck
qu'elle a tué, et des deux Zeybecks qu'elle a mis hors de combat.

Mademoiselle Romanini est une ennemie généreuse; comme tous les grands
vainqueurs elle panse les blessures qu'elle a faites, et tend la main au
vaincus. Mais, tudieu! quelle rude vertu! nous ne conseillons pas aux
Zeybecks du Jockey's-club de s'y frotter sans la permission de
mademoiselle Romanini; on voit ce qu'il en coûte.

[Illustration: La plus belle moitié du genre humain à la Cour
d'Assises.]



Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.

Récit philosophique, sentimental et pittoresque. (Voir t. III, p. 249 et
263.)

[Illustration: Vingt fois on avait vu Othon seller sa grande jument
poulinière.]

[Illustration: Othon revenait tristement chargé de sa fameuse graine,
dont regorgea bientôt la maison paternelle.]

[Illustration: Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le récit
de ces prouesses, levait ses yeux timides vers les deux hercules.]


CHAPITRE VI.

LA GRAINE DE LUZERNE.

Pourquoi donc M. Robinard avait-il serré le bras de madame Verdelet avec
cette grossière familiarité? Et pourquoi la jeune dame avait-elle baissé
les yeux en rougissant?--Je connais, parmi les lecteurs, de si mauvaises
langues, que je dois me hâter de prévenir les inductions malignes que
plus d'un tirerait sans doute de l'impertinence et de la rougeur de nos
deux personnages.

Le présent chapitre sera donc uniquement consacré à démentir les
malhonnêtes apparences des précédents; car, comme l'a dit M. Ponsard:

        La maison d'une épouse est un temple sacré,
        Où même le soupçon ne soit jamais entré.

[Illustration: Trois jours après, Othon s'était glissé dans la chambre
de l'héritière, et lui demandait sa main à genoux.]

[Illustration: Ce fut ainsi que Louise devint madame Verdelet.]

[Illustration: Une Bibiaderi dansant.]

M. Othon Robinard de la Villejoyeuse cachait pourtant, sous cette mine
superbe que vous lui connaissez, un souci rongeur comparable au ver qui
mord le coeur d'une belle pomme. M. Othon voulait se marier, et
quoiqu'il fût doué d'un physique plus que convenable, qu'il portât un
beau nom et qu'il eût une bourse ronde, aucune demoiselle de l'Orléanais
ne s'était encore souciée de s'appeler madame de la Villejoyeuse. _Inde
iræa._ Vingt fois, on avait vu Othon seller sa grosse jument poulinière
et embrasser son affectionné père, en lui disant de faire préparer la
chambre verte, destinée, depuis un temps immémorial, aux nouveaux mariés
de la famille Villejoyeuse, et vingt fois aussi on avait vu le même
Othon revenir l'oreille basse, le chapeau enfoncé sur les yeux, et
garçon comme devant. Les bonnes gens s'imaginaient qu'un malin sorcier
avait jeté un sort sur le beau blond.

Ici Othon était supplanté par un misérable _maigre_ qu'il aurait tué de
son petit doigt; là, les trois soeurs déclaraient qu'elles voulaient se
faire religieuses plutôt que d'épouser le magnifique baronnet; naguère
enfin, pour comble de honte, une riche héritière des environs d'Étampes,
courtisée en même temps par un vieil employé de la douane et par le bel
Othon, avait fait choix de celui-là à la barbe rousse de celui-ci.

[Illustration: Je me rappelle, dit l'abbé, avoir lu les aventures
extraordinaire d'un coche parti de Nantes, en Bretagne, et qui demeura
plus de deux ans en route avant d'arriver à Paris, lieu de sa
destination.]

[Illustration: Première banquette du coche.]

[Illustration: Deuxième banquette du coche.]

Décidément Othon mettait sa gloire à vaincre la rigueur du destin, et,
jour et nuit, il n'avait plus qu'une idée: «Il faut que je me marie, il
faut que je trouve une femme plus belle et plus riche que toutes celles
qui m'ont rebuté; il faut, pour vexer tout le pays, que je fasse une
noce dont on se souviendra comme de la plus fameuse de toutes les
noces.» Et là-dessus, il sellait derechef sa jument, embrassait encore
son père, lui disant désormais, par prudence:

«Je m'en vais à Étampes chercher de la graine de luzerne.

--Bon, répliquait le vieux baronnet; moi, je m'en vais faire préparer la
chambre verte.»

Ce qui donnait aux plus madrés le mot du rébus. Et, dans la province, on
commençait à nommer graines de luzerne toutes les demoiselles à marier.

Mais Othon, toujours poursuivi par un sort contraire, s'en revenait
tristement, chargé de sa fameuse graine, dont regorgea bientôt la maison
paternelle, de telle sorte que le vieux baronnet eût fort désiré que son
bien-aimé fils variât un peu son prétexte, quand il allait aux champs
pour chercher femme.

Sur ces entrefaites, Othon crut un instant toucher au terme de ses
voeux, et se vit au moment de déjouer la malice de la fortune
ennemie.--Il parvint à se faire aimer.--Voici comment.

Mademoiselle Louise était la nièce d'un sieur Bouchard, qui se disait
descendant direct des Bouchard de Montmorency, et avait un gros moulin à
blé sur la rivière du Loir. Louise passait, dans le pays, pour un
très-bon parti, mais les prétendants à sa main étaient fort rares parce
que, de bonne heure, Antoine Bouchard, son cousin, fils du meunier,
avait bonnement annoncé qu'il casserait les reins au malappris qui
marcherait sur ses traces conjugales. Cet Antoine était haut de près de
six pieds, il avait des épaules carrées comme la porte de son moulin, et
des poings énormes toujours au service, de son humeur revêche, et de son
caractère batailleur. Mais Antoine joignait à ces solides qualités une
laideur au moins égale à sa stature. La roue de son moulin loi avait un
beau jour attrapé la joue gauche, dont un morceau fut enlevé, que les
plus habiles médecins ne purent jamais remplacer.

Mademoiselle Louise, élevée au moulin, grandit dans le respect absolu et
dans l'admiration des géants: tout le jour elle entendait son oncle et
son cousin, ces deux colosses, mépriser le reste des hommes et apprécier
chacun de leurs voisins au degré de sa vigueur ou de sa taille. Le soir,
après souper, il n'était question, entre le père et le fils, que des
fameux coups de poing que l'un et l'autre se vantaient d'avoir donnés,
et des tours de force incomparables que tous deux avaient exécutés. Le
père avait un jour, disait-il, arrêté d'une main sa voiture lancée au
grand galop; le fils avait soulevé un tonneau tout rempli de vin; le
père s'était, en son jeune temps, battu contre cinq goujats ensemble; le
fils avait, d'un coup d'épaule, jeté bas un gros mur, etc., etc.

Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le récit de ces
prouesses, levait ses yeux timides vers les deux Hercules, qui lui
semblaient alors les premiers du monde, et dont un geste, un regard
même, la faisait trembler de tous ses membres. Mais son cousin était si
laid!... Louise avait bien soin de toujours placer sa chaise du côté
droit d'Antoine, c'est-à-dire du côté de la joue qui n'était point
balafrée; et pourtant, malgré cette précaution, la pauvre demoiselle ne
pouvait s'empêcher de penser souvent à cette horrible, joue gauche
qu'elle serait bien, un jour, obligée de voir: car, quand on se marie,
c'est pour longtemps, comme disait Oscar, et votre mari, madame, ne sera
pas toujours tourné du côté, droit.

Othon avait épuisé déjà la plus grande partie de l'Orléanais, et, en
désespoir de cause, il résolut d'aller chercher de la graine de luzerne
au moulin du sieur Bouchard. Il n'ignorait point les charitables
avertissements que le terrible Antoine avait semés dans le pays, mais il
savait aussi que les Bouchard avaient entendu parler de lui d'une façon
qui devait leur donner de la jalousie; et comme jusqu'alors Othon avait
toujours rossé, il ne s'imaginait pas qu'il pût trouver à son tour qui
le rossât.

Donc, il s'en allait fort tranquille et donnant des coups de poing dans
l'air pour se faire le bras. A deux portées de fusil du moulin, il
entendit une voix lamentable qui implorait son assistance; c'était le
vieux Bouchard qui s'était démis la jambe en tombant de cheval et gisait
sur la route, sans pouvoir même se traîner. L'occasion était belle.
Othon chargea vigoureusement, sur ses épaules le gros homme blessé, et,
leste sous ce faix énorme, il fit une entrée triomphale au moulin.

Louise et Antoine poussèrent un cri d'admiration à sa vue; le fils
Bouchard pâlit d'étonnement et de jalousie, car, s'il prétendait avoir
soulevé un tonneau de vin, assurément il ne s'était jamais vanté d'avoir
soulevé l'auteur de ses jours. Louise, qui, par habitude, regardait
d'abord le nouvel arrivé du côté droit, sembla surprise agréablement
lorsque la joue gauche de M. Othon lui parut tout à fait semblable à la
droite, et désormais elle levait sans précaution ses yeux sur le bel
étranger.

Antoine considérait le baronnet d'un oeil sournois, et plusieurs fois il
grogna en voyant les regards d'Othon dirigés fixement sur mademoiselle
Louise. Le soir venu, Bouchard le père, la jambe enveloppée, était
étendu sur une bergère, et la conversation se tourna naturellement vers
son objet habituel, je veux dire la force des poignets. Antoine se vanta
magnifiquement: à l'en croire, chacun de ses coups de poing aurait tué
un boeuf. Othon avec modestie rappelait quelques succès obtenus par lui
dans les foires du département; sur quoi, le jeune meunier lui prit la
main, et, tout en feignant de rire, il lui serrait le poignet de façon à
le briser. Othon ne sourcilla pas; de la main qui lui restait libre il
saisit à son tour l'autre poignet d'Antoine, et celui-ci ne put
s'empêcher de jeter un cri.--Dès ce moment, Antoine fut déchu du premier
rang aux yeux de Louise.

Trois jours après, Othon, qui ne perdait point de temps, s'était glissé
dans la chambre de l'héritière, et, à genoux, lui demandait sa main en
les termes les plus fleuris que lui pouvait fournir sa littérature
fablière. Louise rougissait, baissait les yeux, ne répondait rien, mais
son silence était beaucoup plus clair que les plus longs discours du
monde. Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor.

«Fuyez, disait Louise toute tremblante.

--Fuir? jamais! répliquait le superbe Othon.

--C'est Antoine, il vous tuera!

--Me tuer?»

Othon retroussait déjà ses manches. Louise joignit les mains, et si
vivement elle le supplia, que, maugréant et jurant, il consentit enfin à
se blottir au fond d'un placard, que la demoiselle referma sur lui.
Antoine frappait à la porte d'entrée, il frappait à coups redoublés;

«Ouvre-moi, mille tonnerres! ouvre-moi!»

Louise alla ouvrir à son cousin. Quand il la vit pâle et chancelante, il
ne conserva plus aucun doute: la colère lui monta au visage, et sa
balafre, devenue pourpre, était horrible à voir.

«Où est-il? que je le tue!» s'écriait-il, heurtant violemment son bâton
sur le carreau; «sacredieu! où est-il? sacrebleu!» Louise était près de
se trouver mal; Othon, blotti au fond du placard, se contenait encore,
quoique ses oreilles commençaient à s'allumer. «Mille dieux!» s'écriait
le terrible cousin, frappant du pied; «il a bien fait de se sauver, ce
craquelin, ou je l'aurais exterminé!»

Craquelin! exterminé! Othon, bouillonnant dans son trou, donna
violemment du poing dans la porte du placard, et s'écria de toute sa
force:

«Ici! maître sot, ici, ouvre-moi!»

Et il frappait coups sur coups dans la porte. Mais Antoine, renversant
des chaises de droite et de gauche:

«Mille, dieux, si je le trouve! s'il a le malheur de vous regarder
encore, je l'aplatis comme un oeuf sur le mur!

--Ouvre-moi donc, gredin! lâche! bélitre! ouvre-moi donc, grand
gladiateur!»

Othon faisait rage dans son placard et y piétinait sur la faïence avec
un vacarme effroyable. Louise avait pris le parti de
s'évanouir.--Antoine lâcha encore une vingtaine de jurons épouvantables,
frappa du pied et du bâton sur tous les meubles, et sacra de toutes ses
forces en s'écriant qu'il tuerait Othon, partout où il le
rencontrerait.--Là-dessus il sortit.

Othon, écumant, parvint à forcer la porte de sa prison, et s'élança, le
poing levé, à la poursuite de son exterminateur; mais la première
personne qu'il rencontra dans le corridor, ce fut le vieux Bouchard, qui
le prit par le milieu du corps et, avec l'aide de deux valets de
charrue, le jeta enfin à la porte, dans un fossé plein d'eau.

Louise déclara à son oncle qu'elle n'épouserait jamais Antoine, et
celui-ci, par vengeance, conseilla à son père d'accepter la demande de
M. Verdelet, pharmacien retiré et adjoint au maire d'Orléans.--Ce fut
ainsi que Louise devint madame Verdelet, à son grand deuil. Othon, dans
sa première exaspération, avait bien songé à massacrer le vieil
apothicaire, mais il se ravisa, et sachant que Louise avait conservé de
lui un tendre souvenir, il préféra la ruse à la force vis-à-vis du mari.
Electeur influent, la maison de l'adjoint lui fut ouverte d'abord, et
quoique M. Verdelet le jugeât par derrière t'animal le plus
insupportable, par-devant il le traitait flatteusement, et l'invitait
toujours à dîner lorsqu'il venait en ville. Louise, très-réservée avec
son ancien prétendant, lui marquait néanmoins un reste d'intérêt ou
d'admiration; et M. Othon, triomphant de quelques regards qu'on lui
adressait tous les huit jours, s'apitoyait déjà publiquement, comme nous
avons vu, et très-prématurément, ce semble, sur le sort futur réservé à
ce pauvre mari Verdelet.

D'où il suit que le jeune Oscar avait eu grand tort de prendre un avenir
douteux pour un passé bien accompli; et désormais, nous le promettons à
nos lecteurs, notre héros se gardera, dans ses jugements, d'une
semblable témérité.


CHAPITRE VII.

AVANT D'ARRIVER A ORLÉANS.

Le jeune Oscar, placé, on s'en souvient, vis-à-vis de madame Verdelet
dans le wagon, se perdait en toutes sortes de réflexions analytiques;
car c'était là le faible ou le fort, comme vous voudrez, de notre
personnage, de vouloir toujours analyser ses moindres impressions, et
d'employer un tiers de sa vie à chercher intérieurement le pourquoi des
deux autres; encore souvent cette recherche n'aboutissait-elle à rien de
satisfaisant.--Or, à ce moment, Oscar se demandait compte à lui-même du
plaisir manifeste que lui causaient les jolis yeux de madame Verdelet,
et à bon droit il s'étonnait de se trouver si jeune en voyage, lui à qui
les dames de Paris reprochaient de valser comme aurait pu faire Caton le
censeur dans ses jours de liesse.

«Le coeur de l'homme, se disait notre héros, a beau se fortifier et même
se durcir, il sera toujours faible et mou dans le changement, et le
moyen de demeurer sage, c'est de rester immobile; pourtant je ne veux
point monter sur la colonne du Stylite, ni regarder éternellement mon
nombril, comme font les fakirs de l'Inde.--Et parbleu! j'y pense
maintenant, ces pieux missionnaires qui ont appris à coups de discipline
à se mortifier la chair dans la poudre de saint Sulpice... je m'imagine
que le diable doit trouver son compte lorsque nos saints hommes,
abordant sur le rivage indien, aperçoivent d'abord une bibiadéri portant
à sa cheville blanche et rose de jolis petites clochettes qui sonnent en
mesure à chacun des pas harmonieux de la danseuse!--Bref, j'estime que
les grands voyageurs doivent être d'insignes amoureux, et, quand je
serai marié, j'entends bien que ma femme ne monte jamais en voiture sans
moi; voyager avec son mari, cela diminue beaucoup l'influence perfide du
changement, la figure d'un époux étant toujours le contraire et
l'antidote de cette haïssable nouveauté...»

Tandis que le jeune Oscar méditait ainsi dans son for, le vieil abbé,
ami de la conversation, et passionné, en sa qualité de géographe, pour
les beaux discours, avait recommencé à deviser avec le gros Verdelet sur
les chemins de fer, les diligences et autres modes de transport; et, de
fil en aiguille, il en vint à trouver pour sa fameuse histoire
l'à-propos qu'il guettait, ou plutôt qu'il s'efforçait d'amener depuis
dix minutes. Il s'écria donc... modestement toutefois;

«C'était en l'an de grâce 1567... à la tombée de la nuit, le coche de
Paris partit de Nantes... Huit personnes se trouvaient entassées dans la
pesante voiture, huit personnes de sexe, d'âge et d'état différents...
d'abord un soldat breton qui s'en allait en guerre, et portait sur le
visage un coup de sabre très-bien affilé du coin de l'oeil droit
jusqu'au bout de la moustache gauche, en passant par ou sur le nez;
ensuite une comédienne, femme d'une vie hasardeuse, qui depuis
longtemps, adorait les faux dieux, et avait contracté, sur le théâtre,
l'habitude de porter du rouge sur les deux joues, ce qui la faisait
ressembler à une peinture; troisièmement et quatrièmement, une grosse
dame de petite noblesse, avec sa fille grande demoiselle que l'on avait
élevée les yeux baissés, ce qui annonçait sur sa figure une vive
dévotion; cinquièmement un moine de l'ordre des Carmes, gras et frais,
comme il convient à un serviteur de Dieu, exempt des soucis qui font
pâtir le commun des hommes; sixièmement, un cavalier encapuchonné dans
son manteau, et dont on ne voyait encore que le bout du nez, mais qui
grommelait à part lui, ce qui n'annonçait rien de bon; septièmement et
huitièmement, deux Gascon qui hâblaient en leur coin et parlaient tout
haut de la Dordogne en des termes libidineux pour faire sourire la
comédienne assise à côté d'eux.

«Ainsi était composée notre carrossée, et déjà l'on était à la bailleur
d'un village nommé Oudon, qui a une grosse tour lorsque tout à coup
l'essieu crie et se rompt...»

Le convoi arrivait à Orléans. Madame Verdelet donna deux ou trois coups
du coude à son mari, qui enfin, d'un ton froid se résigna à offrir
l'hospitalité à nos deux voyageurs. La politesse du gros monsieur était
si forcée et si impolie, que notre héros, par malice, accepta ses offres
avec une cordialité apparente qui dut faire enrager l'amphitryon.

«Et moi, s'écria Robinard, où me logerez-vous, mon cher adjoint, car je
vous préviens que j'ai compté sur votre domicile?--M. Verdelet ouvrait
une grande bouche, mais il ne répondait point...--Mon Dieu! point de
façons, s'écria le baronnet, un lit de sangle au salon... deux nuits,
c'est bientôt passé; et parbleu! je ne caserai point vos deux Chinois de
faïence verte!»

Madame Verdelet avait un air mécontent qui réconcilia un peu le jeune
Oscar avec elle.

(_La suite à un prochain numéro._)

Albert Aubert.



Les Romanciers contemporains.

M. EUGÈNE SUE.

Si le mérite d'un écrivain se devait mesurer au bruit que ses livres
font dans le monde, l'auteur des _Mystères de Paris_ serait justement
mis à la première place parmi les romanciers contemporains. Les succès
les plus fameux oui pâlit près des siens, et l'immense popularité des
deux grands auteurs anglais, Walter Scott et Charles Dickens, ne
surpasse point celle que M. Eugène Sue a conquise rapidement depuis
quelques années. Quatre-vingt mille exemplaires des _Mystères de Paris_
se sont vendus dans les seuls États-Unis et j'imagine que les meilleurs
romans de Cooper n'ont jamais reçu un semblable accueil des Américains
eux-mêmes. Chez nous, depuis les romans infinis du dix-septième siècle,
on n'avait point vu de livres obtenir une faveur aussi universelle que
ceux de M. Eugène Sue; et, s'il nous était permis de toucher à la
biographie d'un écrivain encore vivant, nous trouverions sans doute, de
la part des lecteurs et des lectrices d'aujourd'hui, des marques de
sympathie et d'admiration plus flatteuses encore que l'offre de mariage
faite autrefois à Calprenède par une très-riche veuve, sous cette
condition que le marié achèverait son interminable roman de _la
Cléopâtre_.

Le succès, quand il dépasse ainsi toutes les limites, doit être tenu
d'abord, et avant examen, pour parfaitement légitime; désormais le rôle
de la critique se borne à chercher, à discerner, à expliquer le mérite
de l'oeuvre, mérite nécessaire, mérite que ne peut laisser en doute
l'extraordinaire applaudissement du public. Pourtant je ne sache point
de livre qui ait été critiqué, je dirai même invectivé avec autant
d'amertume que le furent les _Mystères de Paris_, et nous avons vu des
Aristarques s'attarder encore à nier le succès, alors même qu'il
devemait de jour en jour plus éclatant et plus incontestable. Que la
mode s'en soit un peu mêlée, je le veux bien; de quoi la mode un se
mêle-t-elle point depuis que le monde est monde? Mais à coup sûr la
sottise serait étrange d'attribuer tout le succès des _Mystères_ à cette
insaisissable frivole faveur qui a introduit dans tous nos salons la
gigue hongroise que vous savez.

D'ailleurs, je veux le dire tout de suite, le roman de M. Eugène Sue a
obtenu son plus grand succès peut-être parmi une classe de lecteur» sur
laquelle la mode n'a que bien peu d'empire; j'entends la classe des
pauvres et des malheureux, elle est allée, cette fois, chercher dans ces
feuilletons, lecture ordinaire des gens dont les heures ne sont pas
comptées, les paroles généreuses, les libérales pensées de l'écrivain,
sa touchante sympathie, sa noble pitié pour ceux qui souffrent et qui
gémissent dans ce meilleur des mondes. Que de belles histoires de coeur,
que d'extraordinaires aventures, que d'admirables élégies, que de drames
effrayants nous ont été contés bien contés depuis tantôt vingt ans! Que
d'esprit et style, que de sentiment et d'imagination ont été jetés,
comme à pleines mains, dans tous ces romans psychologiques, intimes,
historiques ou goguenards dont notre époque s'est montrée
merveilleusement abondante. Mais le peuple ne les a point lus, mais le
peuple les a laissés de côté, ne les jugea point faits pour lui, ne les
considérant guère que comme chimère agréable d'un monde qu'il ne connaît
point, d'une société qui lui est étrangère. Seul il a été véritablement
populaire et dans toute l'acception de ce mot, l'écrivain généreux qui
entreprit de Révéler les réelles et douloureuses misères du pauvre, qui
mit pour ainsi dire sa grande imagination au service de cette cause
charitable, qui sût bâtir avec les souffrances et les vices d'en bas une
histoire plus émouvante, un roman plus pathétique que les autres
n'avaient su faire avec tous les pleurs d'amour, toutes les peines du
coeur, toutes les maladies de l'esprit, toutes les infirmités de la
grandeur humaine. Celui-ci avait touché la plaie vive, celui-là avait
fait vibrer la corde affreuse, et, terreur et pitié, ces deux grands
ressorts de tout drame possible, emplissaient tellement le coeur de
l'écrivain, qu'il lui fallait modérer toujours l'expression de son
sentiment, plutôt que de l'exalter et de l'exagérer, selon l'usage des
romanciers d'amour. On sent bien que l'auteur a souffert lui même en
écrivant ces pages douloureuses; on voit bien que, comme autre fois
Diderot, composant sa _Religieuse_, M. Sue, composant les _Mystères de
Paris_, il s'est désolé du conte qu'il faisait!»

Ce serait une étude intéressante que de suivre dans les romans de M.
Eugène Sue le progrès et la transformation du système perpétuel de
l'auteur, qui repose tout entier sur ce vieil antagonisme, deux
principes, le bien et le mal. A son début, le romancier, frappé déjà de
la double domination qui se partage le monde, imagine toujours, à côté
du ses héros excellents par le coeur et par l'esprit, un personnage
effroyable dans lequel semblent se réunir les vices et les méchancetés,
une sorte de traître un peu mélodramatique, disons-le sans compter
l'imitation de Méphistophélès. Ainsi nous allons du Szaffie de la
Salamandre au Lugarto de Mathilde, à travers plusieurs héros du mal
coulés dans le même monde. Mais aujourd'hui le romancier a fait ce grand
progrès de ne plus imaginer de semblables parangons de vertu ou de vice,
et de chercher plutôt le bien et le mal dans la réalité même. Alors, au
lieu de Lugarto, ce monstre impossible, chargé de rétablir l'équilibre
quand Mathilde et Rochegune font par trop pencher la balance du côté de
la vertu; au lieu, dis-je, de Lugarto, nous avons eu les misères du
peuple et les vices affreux engendrés par ces mêmes misères; un lieu des
noirceurs d'une âme diabolique, l'auteur nous a montré ce gouffre sans
fond plein d'infamies, de crimes et de douleurs qui se creuse nuit et
jour au plus bas de la société. Alors aussi s'est subitement élevé le
talent du conteur. Soutenu, pour ainsi dire, par la force de la réalité,
l'écrivain ne s'est plus épuisé en ces paginations excessives qui
péchaient toujours par leur excès même; désormais il n'avait besoin que
de refléchir dans son oeuvre ces vérités effrayantes qu'on n'invente
point, et qui laissent bien loin, pour la terreur et la pitié, pour la
curiosité même, toutes les inventions humaines; désormais le roman
devenait presque de l'histoire.--Après cela, on a crié de toutes parts à
l'immoralité. A quoi non parler aux pauvres de leur pauvreté, aux
misérables de leur misère, aux désespérés de leur désespoir? S'ils
allaient s'irriter enfin à la vue de ce tableau trop vrai de l'atroce
destinée que le monde leur a faite?... Rognez ce chapitre, la morale le
réprouve; cachez cette plaie, l'humanité n'en supporte point la vue;
étouffez ce cri, l'ordre public en serait troublé; taisez ce scandale,
la religion s'en indignerait, etc. Ainsi les scrupuleux effarouchaient
de la nudité de ces tableaux; les délicats ne pouvaient tolérer la
crudité de ces tons, et les uns et les autres condamnaient chaque
chapitre en particulier, oubliant en vue de quel enseignement général
l'auteur les avait tracés, ne voyant pas quelle haute moralité il avait
eu le généreux dessin de tirer de ces pages immorales et scandaleuses!

Dieu merci! tout cela est devenu bien clair aujourd'hui; la faveur
publique, qui ne peut, quoi qu'on dise, s'attacher jamais à une oeuvre
foncièrement immorale, a fait justice déjà de toutes ces fausses
accusations dirigées contre l'auteur des _Mystères de Paris_, et il nous
est permis maintenant de louer, le louer hardiment et sans restrictions
ce merveilleux talent de conteur qui a gagné à M. Eugène Sue tous les
lecteurs du monde.

Il ne faut point se dissimuler que le roman français a toujours été
quelque peu bavard. Souvenez-vous des volumineuses histoires du _Cyros_
et de la _Clétie_. Que de conversations mêlées au récit! que de
portrait-tracés au milieu des événements! que de réflexions au travers
de l'aventure! Mademoiselle de Scudéry est bien la patronne de tous nos
romanciers passés, présents et futurs. Toujours nous avons vu nos
conteurs les plus excellents songer à faire ainsi, tout en contant, les
affaires de pur esprit. Nos historiens même écrivaient des chapitres
entiers, où ils se délassaient du récit en discutant les traits, en
raisonnant sur la politique, en déployant toutes les richesses de leur
style. Aucun d'eux, avant M. de Barante, n'avait eu assez de résignation
pour accepter la fameuse devise: _Scribitur ad narrandum, non ad
probandum_. Parmi nos romanciers, prenez tel que vous voudrez, prenez,
comme j'ai dit, ceux qui content par excellence, prenez Lesage lui-même;
ne sentez-vous pas à chaque page l'esprit satirique de l'auteur percer
sous les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages. Souvent
ne voyez-vous pas l'histoire interrompue par des réflexions que les
faits suggèrent à l'auteur, plutôt qu'aux personnages du roman? De la
_Glèbe_ on pourrait extraire un volume entier de conversations, de
digressions morales et de portraits inutiles à l'action. De _Gil Blas_
on tirerait de même un _Lesagana,_ c'est-à-dire un recueil d'aphorismes
critiques, de hors-d'oeuvre littéraires ou moraux appartenant en propre
à l'auteur, et à peu près étranger à son récit. Enfin, il n'y aurait pas
jusqu'au roman burlesque et goguenard de Pagault-Lebrun qui ne nous
offrît un pareil exemple de digression personnelle, et je n'en veux pour
preuve que le fameux chapitre de la lanterne magique dans _Monsieur
Halle_.

Aujourd'hui le spectacle est beaucoup moins philosophique, et se tourne
de préférence vers la description.

        Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.

Nos meilleurs romans, les plus tendres, les plus passionnés, les plus
émouvants, décrivent encore plus qu'ils ne content; pas une scène ne se
peut passer sans que le lieu ne soit peint avec une exactitude
rigoureuse, pas une parole d'amour ne sera dite sans que nous sachions
sous quels arbres et auprès de quelles fleurs elle doit être prononcée.
M. de Balzac, cet esprit si fécond, si fin et si vigoureux, a plus que
tout autre sacrifié à la description, et, pour citer ici l'un de ses
meilleurs livres, _le Lys dans la vallée_ est plutôt un paysage qu'un
roman. Jusqu'à Mathilde, nous avons vu M. Sue payer aussi son tribut à
la mode descriptive qui gouverne toute notre époque, depuis les poètes
jusqu'aux avocats; mais _les Mystères de Paris_ semblent purs de cet
élément si funeste au récit, et nous montrent un conteur véritable, un
conteur uniquement jaloux de conter, se sacrifiant lui-même à son conte,
élève et rival des conteurs modèles, Walter Scott et Dickens.

On a souvent répété, comme éloge insigne, que Walter Scott avait fondé
le roman historique; à mon sens, il eût mieux valu dire, pour l'honneur
de l'écrivain, qu'il avait fondé le roman conteur; et personne ne pourra
douter du mérite singulier de ce nouveau genre, si l'on réfléchit aux
difficultés presque insurmontables de la narration. Les plus grands
écrivains de notre langue, Bossuet, Fénelon, Voltaire, n'ont jamais
donné de marque plus visible et plus belle de leur talent d'écrire que
lorsqu'ils abordèrent le _narratif._ L'action d'abord, l'action ensuite,
et encore l'action, voilà la triple et unique qualité essentielle au
véritable récit, et sans laquelle il ne saurait exister. Volontiers
j'adopterais comme emblème allégorique du roman conteur cette
caricature, où nous voyons une locomotive qui tire derrière elle une
immense page de papier noir scié à la vapeur, et la déroule incessamment
sur le _railway._ Vous ne conterez point, si vous n'avez dans l'esprit
comme un mouvement perpétuel, comme une agitation, comme un souffle
d'air qui enfle la voile de votre invention et vous pousse toujours en
avant; nous l'avons dit, le vrai conteur conte pour conter, ne se
préoccupant guère du pays déjà parcouru, moins encore de l'espace qui
lui reste à franchir; tout entier à l'action du présent, il se meut, il
avance, entendant résonner à son oreille la voix impérieuse dont parle
Bossuet, et qui lui crie sans trêve; Marche! marche!--Aussi semble-t-il
que M. Eugène Sue vient de rencontrer le sujet unique, le sujet par
excellence, le vrai sujet du roman conteur, je veux dire le _Juif
errant_, cet éternel voyageur sur les pas duquel l'écrivain doit marcher
d'un pas infatigable, réglant l'action de son livre sur l'action
perpétuelle du héros, et obéissant nuit et jour au mouvement d'en haut,
qui pousse sans fin et sans relâche Ahasvérus!

Remarquez, en effet, que les romans anglais, et surtout ceux de Cooper,
ne sont autre chose, à bien prendre, que des marches et des
contre-marches perpétuelles. Le dernier roman de Dickens, le _Marchand
d'antiquités_, qu'était-ce, s'il vous plaît? simplement un voyage de
Londres en Écosse, un voyage à pied, celui d'un pauvre vieillard et de
sa petite fille. Et le fameux conte de Cooper, _le Dernier des
Mohicans_? une marche encore, une marche presque militaire, au travers
des savanes et des forêts, ou plutôt une course tellement longue et
tellement rapide que les héros, arrivés au bout de leur route, doivent
mourir d'épuisement.--Mais le Juif errant est un personnage admirable,
parce qu'il ne se lasse point, et, cependant, ne sait point ce que c'est
que de s'arrêter.

_Les Mystères de Paris_ sont déjà un premier chef-d'oeuvre de récit, et
tout ce peuple de lecteurs entraîné pendant dix volumes, captivé durant
une année entière, et comme garrotté par l'intérêt croissant du récit,
fait assez foi de cette perfection dont nous parlons; le roman de M.
Eugène Sue est du petit nombre de ceux qui ne souffrent pas qu'on les
laisse avant d'être arrivé à leur dernière page, et dont la lecture est
tellement attachante qu'elle vous fait tout oublier. Une fois que le
livre vous tient, bon gré, mal gré, il faut bien aller jusqu'au bout, et
si vous résistez, soyez sûr que le livre vous fera violence.

Mais ce serait dire trop peu que d'appeler seulement M. Eugène Sue un
conteur; il est aussi un homme d'imagination, et, en cela, il dépasse de
beaucoup les romanciers anglais, ses modèles en l'art du récit. A coup
sûr, je ne veux point dire le plus petit mal du talent de Walter Scott
et de celui de ses successeurs; mais je m'étonne souvent du peu
d'invention que ces romanciers ont fait voir dans leurs livres, si
attachants d'ailleurs et si merveilleusement contés. Une histoire toute
simple, une histoire unique qui se déroule tout droit devant elle,
coupée de temps en temps par ces accidents faciles à prévoir, et pour
ainsi dire tirés du sujet même. Prenez _Ivanhoe_ ou _les Puritains_, ces
chefs-d'oeuvre, et comparez-les, pour l'invention, aux romans espagnols
ou italiens, comparez-les aussi à la _Crète_ ou à la _Cléopâtre_, ce ne
sera plus qu'un fil auprès d'une trame, qu'une rue auprès d'un
carrefour. L'Arioste fut le grand maître en l'art de ces aventures
croisées, toutes marchant de front, enjambant les unes sur les autres,
suspendant l'intérêt sans le ralentir, irritant la curiosité du lecteur
sans jamais la lasser, et menant le livre par vingt routes à la fois aux
vingt dénouements réunis enfin dans un seul et même chapitre. A
l'exemple du grand poète italien, nos premiers romanciers excellèrent
aussi dans ce genre _croisé_, qui demande une fertilité singulière
d'invention et une industrie de talent plus merveilleuse encore. La
dernière partie de la _Crète_ offre un dénouement modèle; trente-deux
mariages, célébrés du même coup après des traverses infinies et des
infortunes inextricables! M. Eugène Sue a retrouvé, dans _les Mystères
de Paris_, cet art si difficile des vieux conteurs, cet art si important
aux romans de longue haleine, et sans lequel on ne saurait remplir des
volumes, à moins de tomber dans l'insipide monotonie de Richardson. Les
_Mystères_, qui avaient eu, dans ce genre, pour précurseurs _les Mémoire
du Diable_ de M. Frédéric Soulié, se montrent à nous comme un monde tout
entier, où les personnages de toutes sortes se mêlent sans se confondre,
où la comédie vient interrompre le drame, et réciproquement, où
l'aimable scène d'amour est continuée par le spectacle hideux du crime
ou de la misère, où le rire succède aux larmes et l'attendrissement à la
terreur; fleuve profond, qui suit sa pente sans relâche et sans repos!
mais cent affluents y viennent jeter leurs eaux à droite et à gauche,
accélérant son cours au lieu de le ralentir; tout y roule pêle-mêle, à
pleins bords, tout s'y précipite à la fois vers l'embouchure lointaine
et mystérieuse. Que de types variés! que de physionomies diverses!
sombres ou gracieuses, douces ou terribles! quelle multitude vivante et
remuante! Et par combien de situations l'auteur sait-il encore en varier
les aspects! Pas un théâtre qu'il n'explore, pas une scène où il ne
fasse jouer tous les personnages, à la fois fantastiques et réels, que
son imagination a créés, depuis le boudoir aux parfums exquis jusqu'aux
bouges noirs et fangeux, depuis la mansarde au bord des toits, fleurie
et toute brillante de soleil, jusqu'aux sombres greniers de la misère et
de la souffrance! A côté de l'assassin ivre et furieux, Fleur-de-Marie
portant entre ses bras son rosier malade et qui va périr faute d'air et
de rayons; auprès de la belle et pure madame d'Harville, Sarah
intrigante et criminelle; auprès de Fernand, cet avare taché de sang,
Rodolphe, le soutien du malheureux, la providence du pauvre, la
consolation des affligés! L'auteur semble avoir tout vu, tout connu,
tout éprouvé; il nous fait parcourir la société entière; à tous les
échelons, sous tous les costumes, nous voyons s'agiter cette multitude
bruyante, qui pleure et qui rit, née d'un souffle du poète et de sa
fantaisie; anges et démons s'y coudoient, allant et venant, montant et
descendant; on dirait une autre échelle de Jacob!

Pour une imagination abondante et exubérante comme celle de M. Eugène
Sue, le plan du livre n'est proprement qu'un cadre; rien ne la gène,
tout peut entrer dans le livre, livre divers, fourmillant et touffu, si
je puis dire ainsi. Ne demandez pas trop à l'auteur la méthode, ce qu'on
appelait autrefois le dessin de l'ouvrage; il ne se pique pas de
construire son volume sévèrement et correctement: _tenui deducta poemata
filo_; son talent n'est pas là, son talent plein de verve et de hasards,
talent d'improvisation et de mouvement; il n'est pas de ceux qui
distillent leur oeuvre, lentement, filtrée goutte à goutte par un
alambic; le travail de la lime ne lui convient pas, il laisse à son
livre les imperfections du premier jet et les lignes du moule, mais
aussi la physionomie vive et les arêtes saillantes. On sent bien que
s'il pouvait s'arrêter, il corrigerait, il retoucherait; mais évidemment
il est entraîné lui-même et poussé en avant par la force irrésistible de
son récit.

Je ne crains point, d'ailleurs, d'aller trop loin dans mes éloges, quand
je songe que l'imagination de M. Eugène Sue, brillante dès son début, a
acquis chaque jour un nouvel éclat, et deviendra sans doute plus
éblouissante encore. La plupart de nos romanciers réinventent
aujourd'hui leurs premières inventions, à peu près comme les ours
sauvages qui, s'étant engraissés pendant l'hiver, se sustentent, quand
la bise est venue, en se léchant les pattes avec assiduité. L'auteur de
_la Salamandre_, au contraire, a toujours renchéri sur lui-même, sa
veine est féconde, inépuisable; après _Mathilde, les Mystères de Paris_,
et maintenant le _Juif Errant_, admirable sujet, comme nous l'avons dit,
et qui saurait donner de l'imagination à l'esprit le moins inventif du
monde, et au-dessous duquel M. Eugène Sue ne restera point, j'en suis
sûr.

Encore un mot,--sur ce qu'on appelle _la curiosité_ en termes
littéraires.--Vous pouvez, n'est-ce pas? inventer de fort belles choses,
sans en trouver une seule de curieuse. Or, par le temps qui court, et la
fatigue générale qui alanguit les esprits, il faut du nouveau,
c'est-à-dire du _curieux_; il faut que vous saisissiez d'abord votre
lecteur par un tableau étrange, que tout de suite sa langueur
s'évanouisse et son attention se réveille. _Les Mystères de Paris_,
chef-d'oeuvre de récit et d'imagination, sont encore un chef-d'oeuvre de
_curiosité_, curiosité non point éclose dans les rêves bizarres, dans
les fantaisies excentriques de l'auteur, non point artificiellement
composée à l'aide de spirituels paradoxes ou d'axiomes pris au rebours,
mais puisée tout entière,--et c'est là ce qui en fait le mérite,--dans
la réalité même, plus curieuse, quand on la sait observer, que toutes
les lanternes magiques du monde, plus bizarre cent fois que tous les
cerveaux connus des poètes et des chimériques. La Cité et ses mystères
étaient à deux pas de nous; il suffisait d'y regarder pour en tirer des
scènes saisissantes, d'affreux tableaux, d'étonnants spectacles. C'est
ce qu'a fait M. Eugène Sue; et, de même, nous le verrons encore demander
à la vie, à la société, aux secrets du riche et du pauvre, sa
_curiosité_, bien supérieure à celle des romanciers allemands, qui ont
poussé jusqu'à la folie la recherche du bizarre et de l'original. Pour
moi, le rosier de Fleur de Marie est plus curieux certainement que le
docteur Sphex de Jean-Paul, pleurant dans une soucoupe parce qu'il veut
faire sur ses larmes une expérience chimique!

Que si, maintenant, quelques-uns, plus sévères, me trouvent excessif
dans l'éloge, je ne nierai point que ces louanges me sont dictées aussi
par une sorte de reconnaissance envers M. Eugène Sue. N'est-ce donc rien
d'avoir _amusé_, pour prendre le terme le plus mince, d'avoir amusé,
dis-je, les lecteurs des deux mondes durant une année entière, d'avoir
donné une pâture au commun des esprits (et j'en sais des plus fiers qui
s'en sont nourris comme les autres), d'avoir enfin, parmi toutes le
pauvretés courantes, trouvé une mine riche et féconde? Un bon roman, je
l'avoue, m'a toujours semblé un véritable bienfait rendu à la pauvre
espèce humaine, qui s'ennuie si fort; et j'estime qu'on doit de la
reconnaissance à celui qui nous a tiré, ne fût-ce qu'une demi-heure par
jour, de notre assiette ordinaire, plate et nauséabonde, qui nous a
menés avec lui dans les espaces de l'imagination, qui nous a fait goûter
un peu l'oubli de nous-mêmes et des autres. A ce compte, jamais
romancier n'a mieux mérité de la race des lecteurs que M. Eugène Sue, et
il y aurait plus que de l'ingratitude à oublier ces dix volumes de
feuilletons, notre lecture quotidienne et presque nécessaire pendant
plus d'une année.

--«Le paradis, disait un Anglais, c'est le coin du feu et un roman pour
l'éternité.»--Un roman comme _Mathilde_, s'entend, ou comme _les
Mystères de Paris._



Revue comique de l'Exposition, par Cham.

[Illustration: Billard à bandes en caoutchouc.]

[Illustration: Eau africaine pour teindre les cheveux.]

[Illustration: Lit en fer assuré contre l'incendie.]

[Illustration: Avantages d'un chapeau qui prend la forme de la tête.]

[Illustration: Le lundi, à l'Exposition.--les exposants curieux de voir
la famille royale.]

[Illustration: Animaux empaillés.]

[Illustration: Un fusil à deux coup perfectionné.]

[Illustration: La gravure sur bois est trop haut placée cette année pour
qu'on puisse en faire un éloge suffisant.]

[Illustration: Application de la ceinture de sauvetage au transport des
troupes.]

[Illustration: Bottes à 15 fr.]

[Illustration: Faux toupets à l'usage des vieillards qui, n'ayant plus
le droit d'avoir des cheveux, veulent avoir un front chauve.]

[Illustration: Une voiture inversable: elle ne peut pas marcher.]

[Illustration: Parapluie imperméable.]

[Illustration: Savon de toilette à tacher les mains.]

[Illustration: Un chapeau imperméable.]

[Illustration: Napoléon en tapisserie, d'après M. Gros.]

[Illustration: Drap Sedan... cédant au moindre effort.]

[Illustration: Nouveau modèle de pendule.--On demande où est le cadran.]



Une Soirée à Saint-Pétersbourg.

STATUE DE LA NÉVA, PAR JACQUES.

Un jeune sculpteur français, nommé Jacques, qui avait obtenu jadis le
premier prix de Rome, était venu s'établir à Saint-Pétersbourg, où il
exerçait son art avec un succès égal à son talent. Non-seulement il
suffisait à tous ses besoins, mais il avait déjà amassé une petite
fortune, lorsqu'en 1842 il renonça à tous les travaux qui le faisaient
vivre et qui l'enrichissaient pour s'adonner exclusivement à une oeuvre
colossale qui, si ses espérances se réalisaient, devait rendre son nom
immortel. La gloire était désormais l'unique pensée de son ambition; à
cet avenir incertain il sacrifiait avec joie le présent. Enfermé dans
son atelier, il passa une année entière et il composa le modèle en
plâtre, de la statue dont _l'Illustration_ offre aujourd'hui un dessin à
ses abonnés.

C'était la Néva. Depuis longtemps, les architectes russes ou étrangers
établis à Saint Pétersbourg cherchaient, sans pouvoir les trouver, les
moyens de construire sur la Néva un pont qui liât ensemble, à l'époque
de la débâcle, les deux parties de la capitale de la Russie. Personne
n'ignore qu'au moment de la fonte des glaces toutes les communications
sont interrompues souvent pendant plusieurs jours entre la rive droite
et la rive gauche du fleuve. Plus d'un habitant de Saint-Pétersbourg
reste ainsi parfois une semaine entière forcément absent de son
domicile. Une multitude de projets avaient été successivement présentés
au comité spécial chargé de les examiner: tous furent rejetés.

Enfin, en 1841, un nouveau plan obtint, l'assentiment universel. Pour
l'exécuter il fallait, il est vrai, abattre un nombre considérable de
maisons, combler des canaux, percer des rues, etc. Une vaste place
devait, en outre, aboutir au pont, du côté du quai Anglais. A peine M.
Jacques eut-il connaissance de ce projet, il conçut l'idée de sculpter
une statue colossale destinée à l'ornement de cette place, et il fit, en
conséquence, un modèle en plâtre qui excita des transports unanimes
d'admiration.

Heureux et fier de ce premier succès l'artiste croyait toucher au terme
de ses voeux; déjà il s'apprêtait à transformer ce modèle fragile en un
bloc de pierre ici impérissable, lorsqu'un matin,--ô douleur!--on vint
lui apprendre que pendant la nuit un incendie avait tout dévoré; son
atelier, son modèle, sa petite fortune, son avenir, sa gloire, ses
espérances et ses rêves... Il supporta ce coup affreux avec une noble
fermeté; mais, s'il se montra résigné, s'il cacha ses douleurs à tous
les yeux, son désespoir n'en fut pas moins violent.

A cette nouvelle, tous les étrangers établis à Saint-Pétersbourg
ouvrirent une souscription en faveur de notre malheureux compatriote.
Pour en augmenter le chiffre, qui s'élevait cependant avec rapidité,
quelques Français formèrent le projet de donner une représentation
publique de _Tartufe_. S. E. le général de Guidennoff directeur en chef
de tous les théâtres de l'empire, s'empressa d'accorder l'autorisation
qu'on lui avait demandée; et, le 6 mai dernier, le chef d'oeuvre de
Molière a été joué par des amateurs, dans la grande et belle salle de la
maison Paguellard, en présence d'une assemblée nombreuse et réjouie.
Toute l'aristocratie de la capitale était à cette représentation, qui a
rappelé à tous les assistants les plus belles soirées du théâtre
impérial italien, où Pauline Viardo-Garcia, Rubini et Tamburini
obtenaient tant d'applaudissements, de rappris, de bouquets et de
couronnes. La recette s'est élevée à 4,500 roubles, sans compter les
dons particuliers.

M. Jacques a donc été remboursé de ses frais; il a pu faire honneur à sa
signature; mais, de son chef-d'oeuvre, il ne reste plus maintenant qu'un
souvenir... et notre dessin.



Le Sacrifice d'Alceste.

(2e partie.--Voir page 237.)

Le mariage projeté entre Nathaniel de Keraudran et Mathilde de Larcy,
reprit mon oncle Antoine commençant une seconde histoire, avait surtout
pour but de terminer des démêlés d'intérêts qui avaient divisé leurs
familles. Mathilde, par ses idées romanesques, en exigeant un homme qui
eût sacrifié sa vie pour elle, rompit tous ces projets. Aussitôt que
Keraudran eut refusé la fiole de poison, elle refusa son alliance. Les
procès recommencèrent; et au lieu du notaire on vit paraître les
avocats.

Nathaniel de Keraudran en était désolé.

«Faut-il donc devenir ennemis?» disait-il.

Dans son désir de la paix, il eût souscrit à toutes les conditions pour
obtenir un arrangement amiable. Il me pressa d'être son négociateur, et
je partis pour le château de Larcy chargé de cette délicate mission.
J'avoue aussi que, de mon autorité privée, j'en avais pris une plus
délicate encore. Je connaissais l'amour de Keraudran pour Mathilde; il
n'avait fait que s'enflammer depuis leur rupture. D'un autre côté,
j'étais persuadé que Mathilde aimait Nathaniel, et que sa tendresse
avait survécu au bizarre caprice qui avait provoqué leur séparation. Je
ne désespérais donc pas de les réunir, et je partis dans ce but, tout
autant que dans celui de terminer leur procès.

Je fus parfaitement accueilli au château de Larcy. J'avais été l'ami de
la famille avant même d'être celui de Keraudran. De plus, je ne
dissimulai pas le moins du monde mon caractère officiel d'ambassadeur.
Je m'annonçai comme messager de paix, chargé de pleins pouvoirs, et je
m'aperçus bien vite qu'on désirait terminer les hostilités aussi bien au
château de Larcy qu'à celui de Keraudran.

Mais je vis aussi que ma seconde entreprise serait plus difficile: ce
n'était pas seulement un caprice de jeune fille, mais une volonté
sérieuse, un calcul bien arrêté d'avance, qui avaient amené la bizarre
épreuve dans laquelle Nathaniel avait échoué. Prendre un époux, c'était
dans la pensée de Mathilde, lui donner sa vie; elle ne voulait la donner
qu'à un homme qui l'eût, payée d'un semblable retour. Aussi, lorsque je
lui parlai de l'amour de Keraudran, lorsque je peignis son désespoir,
elle haussa les épaules.

«J'en ai fait l'expérience, répondit-elle avec un sourire ironique; je
suis maintenant que cette passion si vive, que cet amour si dévoué ne
peut aller jusqu'à boire deux cuillerées de potion! Que voulez-vous?
continua-t-elle d'un ton agaçant, je m'étais mis dans la tête que je
valais la peine d'être aimée pour tout de bon. J'attendrai de l'être
pour me décider.

--Personne ne vous aimera plus que Nathaniel, répliquai-je.

--Eh bien! alors... j'attendrai toujours! et je ne ma déciderai pour
personne!»

Je revins souvent sur le même sujet, et toujours avec aussi peu de
succès. Je commençai donc à désespérer de renouer une alliance qui
paraissait définitivement rompue, et si j'en parlais encore à Mathilde,
ce n'était plus que pour trouver un sujet d'amusantes querelles et
d'innocentes coquetteries. De son côté, Mathilde semblait se plaire
beaucoup à ces taquineries galantes qui occupaient nos tête-à-tête sans
les rendre dangereux, et qui lui rappelaient un nom et des souvenirs
beaucoup plus chers peut-être qu'elle n'eût voulu le laisser croire.

Je dois avouer aussi que j'avais à cette époque une assez mauvaise
habitude: c'était, de faire la cour à toutes les jolies femmes que je
rencontrais; et cela presque sans but, par simple passe-temps, comme un
jeu d'esprit, et de même qu'on dit en termes d'escrime, pour
m'entretenir la main. J'avais conservé cette habitude dans mes nouvelles
relations avec Mathilde, et elle répondait à mes galanteries avec une
présence d'esprit et une gaieté qui m'encourageaient à continuer en me
permettant de croire qu'elle ne s'abusa pas sur leur véritable valeur.
Que pouvious-nous, d'ailleurs, faire de mieux pour tromper les loisirs
de cette vie de château monotone et solitaire?

C'étaient donc des agaceries, des taquineries, des coquetteries sans
fin. Jamais le père de Larcy n'avait assisté à de semblables
remue-ménage.

«La paix, la paix, que diable! enfants! disait-il par intervalles; vous
ne pouvez donc pas être deux minutes ensemble sans vous chamailler?
Quelle langue, bon Dieu! parbleu, marquis, on voit bien que vous êtes
Gascon!

--Gascon? repartis-je; merci! Il y a des Bretons et même des Bretonnes
qui ne leur cèdent en rien.

--Ou s'en flatte! répliqua vivement Mathilde; mais on sait ce que vaut
la Garonne... et nous sommes francs, au moins!

--J'en suis d'avis. Il n'y a que les Bretonnes pour tenir ce qu'elles
promettent...

--Et les Bretons, donc! répondit Mathilde avec un sourire un peu forcé;
nous en savons quelque chose. Je doute cependant que les Gascons
valussent beaucoup mieux, et ce sont des répondants auxquels je me
fierais peu.

--Je vous dirai comme la première fois: Essayez!

--Un défi!... nous verrons. Mais savez-vous bien que j'ai été sur le
point de vous envoyer aussi la fameuse bouteille? J'aurais été curieuse
de savoir ce que vous auriez fait, monsieur le Gascon.

--Ce que j'aurais fait? je vais vous le dire, parbleu! J'aurais jeté la
fiole par les fenêtres et rossé le sorcier pour lui apprendre à rendre
les gens malades... et dites que ce n'eut pas été une preuve frappante
de ma tendresse!»

Mathilde se mit à lire aux éclats, et nous continuâmes sur ce ton de
folle gaieté. Au reste, loin d'entraver notre intimité croissante, le
vieux papa semblait au contraire la favoriser de tout son pouvoir. Je ne
doute pas qu'il n'eût pensé que je pouvais remplacer avantageusement
Keraudran, et il eût reçu avec, plaisir la proposition d'écarteler mon
blason avec celui de sa fille; mais j'étais loin d'une semblable idée.
Engagé ailleurs dans les liens d'une véritable tendresse, je ne pouvais
dépasser avec Mathilde les limites de la simple et pure amitié, malgré
les amusements de nos causeries et de nos agaceries réciproques.

Avec tout cela, mon séjour se prolongeait au château de Larcy; je m'y
plaisais trop pour chercher à le quitter bien vite. Toutefois, je
songeais déjà sérieusement à préparer mon départ, lorsque Mathilde
m'apprit un soir qu'elle s'était engagée à honorer de sa présence,
suivant le style d'usage, une fête qui devait avoir lieu dans une ferme
située quelques lieues plus loin.

«Nous partirons demain matin, ajouta-t-elle; soyez prêt de bonne heure.

--Nous? répondis-je en riant; c'est à merveille. Vous disposez de moi en
véritable despote. Il n'y a pas même d'observations à faire, à ce que je
vois: allons, je me résigne.

--Pauvre jeune homme! répliqua Mathilde; voyez-vous, il se sacrifie!
Soyez sûr de toute ma reconnaissance, monsieur le marquis, pour cette
complaisance inespérée.»

Et elle fit ironiquement une profonde révérence.

«J'y compte, dis-je, et je la réclamerais au besoin.»

Nous partîmes, en effet, le lendemain de bonne heure. Le temps était
superbe, mais la route détestable; elle traversait les bois, en
tournant, montant, descendant et remontant sans cesse, creusée de
ravins, encombrée de pierres et de branches d'arbres. La voiture ne
pouvait marcher qu'au pas.

J'étais sur le devant de la calèche, dont Mathilde et son père
occupaient le fond. Mathilde était en toilette de bal, et franchement je
ne l'avais jamais vue si jolie. Je me trouvais, d'ailleurs, en
disposition taciturne et rêveuse, en sorte que le voyage était
silencieux. Je me contentais de regarder mon gracieux vis-à-vis, et sans
doute mes yeux expliquaient trop clairement mes impressions, car
souvent, lorsque nos regards se rencontraient, elle rougissait et
tournait légèrement la tête. Peu à peu elle devint pensive, elle-même,
la chaleur du jour qui s'élevait avec le soleil, le silence du bois, à
peine troublé par le bruit monotone et cadencé des roues et des chevaux,
le bercement lent et uniforme de la voiture, l'air embaumé de la forêt,
ces alternatives d'ombre et de lumière qui passaient et repassaient sur
nous à travers les branchages qui se courbaient au-dessus de nos têtes,
enfin une sorte d'influence magnétique nous disposaient tous deux à la
rêverie; et mes yeux, qui rencontraient maintenant plus souvent et plus
longtemps ses grands yeux bleus, y lisaient cette langueur veloutée, ce
feu pénétrant et voilé... qui vous entraîne plus loin qu'on ne voudrait
souvent.

L'influence avait également agi sur le vieux baron.--Il dormait
profondément sur son coussin.

Je ne suis comment cela se fit, mais, après un long regard échange
presqu'à notre insu, Mathilde tressaillit, et se tourna brusquement pour
regarder dans le bois.

«Il fait une chaleur étouffante, murmura-t-elle en entrouvrant ses
dentelles, et nous sommes exposés au soleil sur cette maudite route...
tandis qu'il y a là-bas dans les taillis des pelouses si vertes, si
fraîches, si bien ombragées!

--Nous pourrions peut-être suivre le voiture à pied, le long du bois...
Voulez-vous mon bras?»

Il y eut comme un moment d'indécision.

«Non, je vous remercie, dit-elle sans lever les yeux.

--On pourrait peut-être remédier au soleil.» repris-je.

Et pendant que la voilure longeait un taillis d'églantiers et
d'aubépines en fleurs, j'en cueillis de longs rameaux; puis, les tenant
réunis en forme, d'éventail, je me penchai vers Mathilde pour l'abriter
sous leur berceau embaumé. Elle sourit et me remercia d'un signe de
tête.--Mais la position que j'avais prise était fatigante et peu
commode; je fus bientôt obligé de me courber tout à fait pour appuyer
mon bras du côté de Mathilde: ma main touchait presque son épaule, et
mes genoux frôlaient sa robe de satin. Elle avait été obligée elle-même
de se renverser en arrière, dans une pose coquette et gracieuse. Elle
était si jolie, si séduisante ainsi, que peu à peu je me sentis enivré
d'une vive émotion. De son côté, Mathilde semblait palpiter sous le feu
de mes regards; ses yeux, qu'elle tenait baissés, se relevèrent
languissamment et se fixèrent sur les miens...--Mais elle tressaillit de
nouveau, et, poussant un cri léger, se rejeta vers son père dont elle
saisit le bras.

«Quoi? quoi?--s'écria le vieux baron, se relevant et se réveillant en
sursaut;--qu'y-a-t-il? qu'y-a-t-il? sommes-nous versés?

--Non, dit Mathilde d'une voix émue... mais c'est un cahot... J'ai eu
peur!

--Cette route est détestable, reprit le baron. J'en suis terriblement
fatigué. Arrivons-nous bientôt?»

On prit des informations auprès du cocher, qui répondit qu'il n'y avait
plus qu'une petite demi-heure de marche. D'ailleurs la route
s'améliorait en sortant du bois, et nous arrivâmes assez rapidement.

Pendant la fête, Mathilde fut excessivement réservée. Du mon côté, en
réfléchissant aux circonstances de notre voyage, je compris cette
réserve, et j'avoue même que j'en fus bien aise. J'aurais été embarrassé
pour recommencer avec elle nos enfantillages des premiers jours; je
craignais même d'avoir été trop loin, et je résolus de partir le plus
promptement possible.

La fête champêtre était, au reste, fort gaie. Il y eut une espèce de feu
d'artifice, et le bal finit fort tard, il avait été décidé que nous
passerions la nuit chez nos hôtes, et on nous conduisit à nos
appartements respectifs. Mathilde et son père furent logés dans le
bâtiment principal, à un étage au-dessus l'un de l'autre Pour moi, l'on
m'avait assigné un petit pavillon sur le jardin. Je m'y endormis
profondément.

Un grand bruit et des cris me réveillèrent au point du jour. Lorsque
j'ouvris les yeux, je vis ma chambre entièrement éclairée d'une rouge et
sinistre lueur. Je me jetai précipitamment en bas du lit; j'ouvris ma
porte... Le feu était à la ferme. A peine vêtu, je me précipitai vers
les bâtiments embrasés; j'eus en un instant traversé le jardin, et
j'arrivai dans la cour.

C'était affreux: le logis principal, assez solidement construit en
maçonnerie, était entouré des bâtiments d'exploitation élevés en
charpente, couverts en chaume pour la plupart et adossés aux murs de la
maison: tous ces bâtiments étaient en feu. Quelques flammèches
d'artifice avaient sans doute causé cet incendie. Les habitants de la
maison, réveillés par les flammes, s'étaient sauvés à demi nus dans la
cour; on criait, on courait, on s'appelait, on se heurtait, et, dans ce
désordre, il n'y avait aucun moyen de combattre et d'arrêter les progrès
du feu, qu'attisait encore la brise du matin. Au reste, il n'y avait
plus guère d'espoir: les bâtiments légers construits en avant étaient
déjà presque entièrement consumés, et les flammes enveloppaient le corps
de logis principal, qu'elles commençaient à dévorer. Quelques seaux
d'eau, jetés çà et là au hasard, sans ensemble et sans direction, par
des mains éperdues, ne faisaient qu'irriter la fureur de l'incendie.

Mon premier soin fut de chercher Mathilde et son père dans la foule.--Je
rencontrai le vieux baron qui appelait sa fille à grands cris.--Mathilde
n'y était pas! Ce fut un coup terrible; personne ne l'avait vue!

«Cherchez-la! ramenez-la moi! criait ce père éploré.

--Pas moyen de rentrer dans la maison, répondit un valet de ferme,
revenant, ses habits à demi bridés. L'escalier s'est écroulé; il a
failli me tomber sur la tête.»

A ce moment, ce fut comme une ineffable et terrible vision; tout en
haut, sur le sommet de la maison, on vit apparaître Mathilde: fuyant
devant les flammes qui s'élançaient d'étage en étage, elle était montée
jusqu'au faîte. La pauvre enfant avait, pour fuir, revêtu ses habits de
la veille; elle était là, accroupie sur le bord du toit, en parure de
bal, blanche et brillante comme une fée. Au-dessous d'elle, les flammes
tourbillonnaient avec des bruissements de fureur, et une large nappe de
fumée brillante et rouge se déroulait derrière en ondoyant sous le vent.
Perdue au milieu de l'incendie qui l'entourait de toutes parts, prêt à
la dévorer, elle restait immobile, les mains croisées sur sa poitrine,
et si elle appelait du secours, sa voix, étouffée dans les mugissements
du feu, ne parvenait pas jusqu'à nous.

«Vingt mille livres, trente mille livres, cent mille livres à qui me
ramènera ma fille! s'écriait le vieux baron en se tordant les mains de
désespoir.

--Ce n'est pas possible!» répétait-on autour de lui.--Et tous les yeux
se fixaient mit elle.--Comment arriver là-haut? Tout brûle dessous.»

Un jeune homme, plus hardi, courut vers la maison et voulut franchir le
premier bâtiment embrasé; un chevron du toit se détacha et l'étendit
presque sans vie sur les charbons ardents. On le retira privé de
connaissance.

J'avais déjà pris mon parti: je m'étais emparé de deux couvertures de
laine que je plongeai dans un des tonneaux de la cour; je saisis un
paquet de cordes, une longue échelle, et je me précipitai à travers le
feu et la fumée, au milieu des cris des spectateurs. Arrivé au pied du
mur principal, déjà crevassé et fumant, je plantai l'échelle et je
gravis rapidement jusqu'au toit, disputant chaque échelon aux flammes
qui commençaient à s'y attacher. Lorsque je parvins sur la corniche, le
pied de l'échelle était en feu, et, un instant après, elle tomba.
J'étais auprès de Mathilde.

«Venez, lui dis-je, hâtons nous.»

Et en même temps je l'enveloppais des convertures mouillées.

«Serrez-les bien autour de vous, et ne craignez rien.

--Non, me répondit-elle, il est trop tard.--Comment descendrons-nous?
Voyez, l'échelle est brûlée.

--Laissez-moi faire.»

Et t'attachais fortement aux barreaux de la lucarne la corde que j'avais
apportée.

«Maintenant, Mathilde, couvrez bien votre visage et vos beaux cheveux.
Tenez-vous fortement à moi.--Puis, écoutez-moi bien: si, quand je serai
arrivé en bas, je tombais... ne vous arrêtez, pas, et courez toujours
devant vous.»

En achevant ces mots, je lui fis passer ses bras autour de moi, et,
cramponné à la corde, je commençai à descendre.

Ce fui un cri d'effroi et d'anxiété qui parvint jusqu'à mes oreilles,
lorsqu'on nous vit abandonner le mur et disparaître au milieu des
flammes et de la fumée. J'ignore, à partir de ce moment, comment
j'accomplis ce périlleux trajet. Étourdi, aveuglé, je me laissai glisser
jusqu'en bas, puis je tombai sur les poutres embrasées, je fus couvert
de feu, je roulai sur les charbons et je ne sais trop ce que devint
Mathilde. Enfin j'arrivai, chancelant, suffoqué, les cheveux et les
mains brûlés, les habits en lambeaux, presque inanimé, au milieu de la
cour; alors je revis Mathilde et son père, qui me reçurent dans leurs
bras.--Je m'évanouis.

Heureusement, je n'avais pas de blessures graves. Quelques jours de
repos suffirent pour me rétablir. Mathilde, protégée par les couvertures
dont je l'avais enveloppée, n'avait reçu aucune atteinte; et jusqu'à mon
rétablissement, elle ne quitta pas mon chevet.

Aussitôt que mes blessures furent cicatrisées, j'annonçai mon départ. A
cette nouvelle inattendue, Mathilde tressaillit.

«Quoi! dit-elle d'une voix évidemment altérée par la surprise, vous
voulez partir... si tôt?

--Il y a longtemps que j'abuse de la permission qui m'a été donnée de
résider au château. Ma mission, qui pouvait seule justifier mon séjour,
est terminée; la transaction a été signée il y a huit jours, et...

--Il s'agit bien de cela! interrompit-elle assez vivement. Me suis-je
jamais occupée de ce procès? Et vous...»

Elle s'arrêta.

«J'espère bien aussi que notre séparation ne sera pas de longue durée,
repris-je en souriant. Le plaisir que j'éprouve ici et la peine que
j'éprouve en vous quittant, me font désirer le moment où je pourrai vous
revoir.

--Plaisantez-vous? demanda-t-elle avec une certaine agitation. Vous me
quittez ainsi!... vous qui avez donné votre vie pour la mienne?

--Moi, répondis-je en riant et en lui prenant la main; Vous ne vous
souvenez, donc plus?... J'ai acquitté la lettre de change que vous avez
tirée sur Keraudran.

--Eh bien!... ensuite?»

Et elle tenait ses yeux baissés, tandis que son sein palpitait
violemment.

«Eh bien! répliquai-je d'un ton plus sérieux; Nathaniel vous aime,
Mathilde, comme vous ne serez jamais mieux aimée; vous l'aimez aussi, je
le sais, j'en suis sûr... et moi...

--Vous m'avez donné votre vie! interrompit-elle.

--C'est possible..., mais je ne puis aussi vous donner que mon amitié;
je compte sur la vôtre, c'est la seule reconnaissance que j'exigerai...
Et je vous le répète, Mathilde, c'est la seule, je le sais, que votre
coeur pourrait me donner. Aussi, j'y compte, n'est-ce pas?»

Elle me serra la main sans répondre, je portai la sienne à mes lèvres...
et trois jours après, je quittai le château de Lurcy...

Alors mon oncle Antoine se tut et se renversa sur son fauteuil en
croisant les jambes.

«Eh bien! m'écriai-je, qu'est-ce que cela prouve? vous avez sauvé la vie
à Mathilde sans l'aimer! Vous avez eu raison; mais cela n'empêche pas
que Keraudran n'ait eu tort.

--Ta, la, la, dit mon oncle Antoine; en toute chose, avant de juger, il
faut attendre la fin.--C'est un précepte de Solon qui, après tout,
n'était pas un sot, bien qu'il ait été un des sept sages de la Grèce.»

D. Fabre d'Olivet.



Colonie de Santo-Thomas de Guatemala.

Il n'est pas d'oeuvre importante dans le monde sur laquelle
_l'Illustration_ n'ait le droit d'appeler l'attention de ses lecteurs.
Pendant que nos hommes d'État, nos publicistes s'évertuent à trouver un
système de colonisation applicable à l'Algérie, il se passe à nos portes
un fait capital à l'égard duquel la presse française est d'une
inexplicable indifférence. Coloniser l'Algérie, c'est pour le
gouvernement français une rude tâche, à laquelle il voudrait bien se
soustraire; mais les événements qui se passent en Afrique, et l'opinion
publique aidant, ne lui permettent pas de se débarrasser de ce lourd
fardeau.

La Belgique, au contraire, à qui la conquête n'avait pas donné, comme à
la France, un vaste territoire à coloniser, un empire à fonder, n'a pas
eu de repos qu'elle n'eût trouvé un coin de terre où elle pût faire de
gaieté de coeur ce que la France ne fait pas même à contre-coeur. La
Belgique a déniché, dans un coin de l'Amérique, un territoire où elle
fait de la colonisation.

Nous allons donner en peu de mots à nos lecteurs une idée de la
situation actuelle de l'établissement belge de Santo-Thomas. Les
résultats obtenus dans l'intervalle d'une année sont consignés dans un
rapport adressé par l'agent général de la compagnie belge de
colonisation au conseil général et au consul de commerce et d'industrie
de cette compagnie.

Un arrêté royal, en date du 31 mars dernier, a autorisé toutes les
communes du la Belgique à ouvrir dans leur sein une souscription pour le
placement des lots de la communauté. Cette souscription est confiée à
MM. les bourgmestres; le produit en sera perçu par les receveurs des
contributions de l'État et versé au trésor.

Cette souscription, fermée le 1er juillet courant, offre aux communes
des avantages positifs. La moitié des souscriptions prises dans les
communes, soit par l'administration communale, soit par des particuliers
ou des étrangers, devrait être employée en achats des produits
industriels de cette commune; la seconde moitié sera employée à conduire
à Santo-Thomas des colons choisis dans les communes par le bourgmestre
et le curé.

Ce sont là deux avantages incontestables.

Le territoire du district de Santo-Thomas comprend une étendue de
100,000 hectares; il possède un port vaste et sûr dans la mer des
Antilles. Ce gouvernement de l'État de Guatemala concéda en 1841, ce
territoire à la compagnie; la chambre législative de Belgique ratifia
cette concession. La compagnie est donc propriétaire en vertu d'un
titre égal et authentique; une loi de l'État l'a mise en possession, et
a conféré en même temps à tous les colons la jouissance des droits
civils et publiques des nationaux.

Ce territoire est couvert de forêts, et les diverses voies navigables,
qui présentent un développement de près de deux cents lieues, offrent
des moyens de transport convenables à l'exploitation de ces bois. La
latitude du district est égale à celle de la Havane, qui est la plus
riche colonie des Antilles.

L'administration a divisé la propriété du district en deux portions
égales: 200,000 hectares sont réservés pour la communauté; 200,000
hectares ont été divisés en 8,000 lots de 25 hectares chacun. Le prix de
chaque lot a été fixé à 500 fr., soit 20 fr. par hectare.

Les acquéreurs de bois sont intéressés dans la communauté pour une
partie de leur acquisition; le prix des lots est versé dans la caisse de
la communauté, et forme son capital d'exploitation. Les lots de la
communauté de l'Union se composent de deux titres distincts: l'un
représentant 20 hectares de terre dont le propriétaire dispose à son
gré; l'autre représentant 5 hectares dont l'exploitation est réservée à
la compagnie, et en échange desquels elle donne une action de la
communauté. Cette action donne droit au partage dans le tiers des
bénéfices de toute nature réalisés dans les opérations industrielles,
agricoles ou commerciales, et au partage en liquidation dans la moitié
de tous les biens meubles et immeubles de la communauté.

La valeur des lots a monté aujourd'hui de 500 à 1,000 francs, et cette
valeur grandit de jour en jour. Une décision récente du conseil général
(3 mai 1844) a garanti un dividende annuel du 40 francs à chaque action
de communauté, de sorte que l'acquéreur actuel d'un lot au taux du 1,000
fr. a la certitude de recevoir au moins le 4 pour cent de la somme
déboursée, et il lui reste comme prime les 20 hectares de terre qu'il
peut vendre, louer, exploiter ou faire exploiter.

On peut se faire une idée du développement inouï que l'esprit
d'association a imprimé à la colonie belge, si je songe, que
l'installation des soixante-neuf premiers colons date à peine d'une
année, et que leur nombre s'élève aujourd'hui à huit cents. Les
fondations d'une ville ont été jetées, des routes sont ouvertes, les
terres se défrichent, les travaux du port s'exécutent, des fermes sont
construites, et l'administration est assez forte pour maintenir l'ordre,
faire respecter la loi, et même expulser de la colonie les perturbateurs
et les membres inutiles. Le crédit de la communauté est fondé, et les
traites qu'elle tire sur la compagnie en Europe sont prises par toutes
les maisons de banque et de commerce.

L'administration approvisionne elle-même ses magasins, et elle fourni
aux colons, au prix coûtant augmenté seulement de 5 pour cent, tous les
objets nécessaires à leur consommation, en leur garantissant une part
dans les bénéfices généraux et du travail pour toute l'année de telle
sorte que dans ces pays, où toutes les provenances d'Europe sont à des
prix excessifs, où les conditions de l'existence sont si pénibles, les
colons du Santo-Thomas y peuvent vivre, en gagnant peu, mieux qu'ils ne
vivraient à la Havane ou à la Nouvelle-Orléans, quand même ils y
recevraient un triple salaire.

Nous avons cru devoir offrir à nos lecteurs une situation sommaire de la
colonie belge, qui est sans contredit une des oeuvres les plus
importantes qu'ait produites de nos jours l'expansion du génie européen.
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si les mesures adoptées par la
compagnie belge sont ou ne sont pas susceptibles d'amélioration. Nous
constatons seulement le progrès immense qu'elle a accompli, et nous
appelons l'attention des hommes qui se préoccupent à bon droit des
difficultés que soulève la question bien plus vaste de la colonisation
de l'Algérie, sur les résultats obtenus à Guatemala par l'esprit
d'association, par l'énergie que donne aux travailleurs l'assurance
d'une part dans les bénéfices que leur travail procure.



Les Forçats.

(2e Article.--Voir t. III, p. 299.)

Les travaux sont suspendus ou terminés; les forçats rentrent dans leurs
salles, soit pour y faire le repas, dont nous parlerons tout à l'heure,
soit pour s'y reposer des fatigues du jour, à onze heures du matin, ou à
quatre et cinq heures du soir. Avant qu'ils repassent le seuil de la
porte du bagne, un garde-chiourme les fouille de la tête aux pieds.
Durant la matinée ou la journée, ils ont tous eu, en effet, de fréquents
rapports avec les ouvriers libres et les visiteurs du bagne; peut-être
ont-ils obtenu de leur pitié un peu d'argent ou quelques douceurs
prohibées; peut-être se sont-ils rendus coupables d'un vol au préjudice
de l'administration pendant les travaux; leurs fers ne sont-ils pas
limés? qui sait même si un parent, un ami, un complice, ne leur a pas
remis des scies, des limes ou des objets d'habillement pour faciliter
leur évasion et leur fuite? D'importantes saisies justifient tous les
jours cette utile précaution. Chaque forçat passe à son tour à la
visite. Il tient son bonnet à la main, parce qu'elle a lieu en présence
d'un adjudant supérieur. A mesure qu'un garde-chiourme les fouille, un
autre les compte, pour s'assurer que tous les hommes sortis et marqués
sur la planche de sûreté rentrent au bagne.

Tous les matins, avant la sortie, on distribue à chaque homme, dans
l'intérieur du bague, un morceau de pain noir. A onze heures, après leur
rentée, a lieu le dîner. Outre le pain, la ration quotidienne d'un
forçat se compose d'un litre de bouillon très-faible, de quatre onces de
fèves et de quarante-huit centilitres de vin.

La cuisine et la cantine des forçats sont très-simples, ainsi qu'on peut
s'en convaincre en jetant les yeux sur les dessins ci-joints. La cuisine
est une petite salle carrée attenante à la salle du bagne et
communiquant avec cette salle par une fenêtre. Au fond, près de la
fenêtre, on aperçoit un petit cabinet servant de bûcher, un fourneau,
une énorme marmite, des seaux, une poêle, tels sont les seuls ustensiles
de la cuisine. Contre le mur pendent un faubert, une pincette et une
barre de fer. Ce sont les forçats qui remplissent les fonctions de
cuisiniers c'est-à-dire qui font cuire des fèves dans de l'eau salée,
avec du beurre ou de la graisse. Un seau contient la ration de cinq
hommes.

[Illustration: Visite au retour des travaux.]

A la cantine le service est fait par un commis aux vivres et un
sous-adjudant; la barrique de vin se trouve en face de la porte
d'entrée, et les forçats viennent par escouades prendre leur ration,
consistant, comme nous l'avons dit, en quarante-huit centilitres de vin
par jour. Cette ration, qui s'appelle une _carte_, se distribue en deux
fois. Un _demi_ signifie la moitié ou vingt-quatre centilitres. La
mesure est placée sur une planche percée de petits trous, à travers
lesquels le trop-plein tombe dans un baquet inférieur. Diverses mesures
et une sonde sont suspendues au mur.

[Illustration: La barbe.]

Tous les forçats devraient être soumis au même régime, mais ce principe
d'égalité absolue est souvent violé: au bagne, nous l'avouons avec
peine, le pauvre expie plus cruellement ses crimes que le riche. A leur
arrivée, on enlève aux condamnés, en même temps que leurs habits, tout
l'argent qu'ils ont apporté avec eux, et on le dépose sous leur nom dans
une caisse instituée à cet effet dans les bureaux du commissaire.
D'après les règlements du bagne, un forçat ne doit pas avoir sur lui
plus de 5 francs, mais à mesure que cette somme diminue, il peut la
compléter en donnant une note de ses dépenses. Ainsi, ceux qui sont
riches, ceux qui reçoivent des secours de leur famille ou de leurs
complices, se procurent certaines petites jouissances dont les pauvres
sont privés; ils achètent surtout du pain blanc et du ragoût à un
marchand _fricottier_, établi dans l'intérieur du bagne avec une
permission de l'autorité supérieure. On en voit souvent qui se régalent
le matin de _ratatouille_, tel est le nom de ce ragoût, sans en offrir à
leur camarade de chaîne, que la misère contraint à manger son pain noir
sec. La peine du pauvre s'augmente donc de la diminution de celle du
riche.

Les fonctions de barbier (au bagne on nomme les barbiers barberots)
sont, comme celles de cuisinier, exercées par les forçats qui ont mérité
des récompenses. Cette opération se fait dans un coin de la salle
commune; un grand fauteuil en bois grossièrement travaillé est destiné
aux forçats, qui vont, se laver à une fontaine voisine dès qu'ils sont
rasés.

Lorsque les forçats sont valides et bien portants, il faut qu'ils paient
à l'État ce qu'il fait pour eux, c'est-à-dire qu'ils exécutent avec
soumission et résignation les travaux qui leur sont imposés; il faut que
toujours et partout leur conduite soit bonne, régulière, paisible; sinon
des châtiments proportionnés aux fautes, aux délits dont ils se rendent
coupables ou complices, leur sont infligés avec sévérité.

On pense bien que, parmi un aussi grand nombre de détenus, la colère, la
haine, l'irritation, la vengeance, souvent même le désir de la mort,
qu'ils n'usent pas se donner eux-mêmes, font commettre des crimes qu'on
n'a pas eu le temps ni la possibilité d'empêcher.

Ces crimes sont jugés le plus tôt possible et sans appel par un tribunal
maritime spécial. Les condamnations qui sont prononcées reçoivent leur
exécution dans les vingt-quatre heures; il faut en excepter toutefois
les arrêts de mort, qui maintenant sont soumis préalablement à la
décision royale.

[Illustration: La Cuisine.]

Le chef de service du bagne a à sa disposition les moyens nécessaires
pour y faire régner le plus grand ordre et une parfaite sécurité. Ces
moyens consistent dans la dispensation qu'il fait seul des punitions et
des récompenses.

Autrefois, quand les forçats servaient sur les galères de l'État, ils
étaient soumis à un code d'autant plus rigoureux qu'il fallait prévenir
ou punir sur l'heure les attentats de tout genre et les délits
d'insubordination ou de désobéissance dont ces criminels se rendaient
coupables.

Ce code, qui se ressentait de la barbarie des lois pénales de cette
époque, était effrayant; il infligeait des châtiments terribles, tels
que la mutilation, la perte du nez, des oreilles, de la langue, etc.,
même pour des fautes peu graves.

Mais à mesure que les moeurs s'adoucirent, on renonça à toutes ces
punitions, et il n'y a plus aujourd'hui contre les individus qui
contreviennent aux lois et aux règlements intérieurs que des peines que
l'humanité avoue et qui sont suffisantes.

Jadis la bastonnade était une des moindres punitions; elle est
aujourd'hui la plus forte, et encore n'est-elle appliquée que dans le
cas d'évasion, de tentative d'évasion non consommée, ou pour excitation,
dans les salles et sur les travaux, à des résistances ou mutineries
qu'il est essentiel de réprimer promptement et avec vigueur.

La bastonnade est aussi donnée aux condamnés qui volent à leurs
camarades, soit des vivres, soit de l'argent ou de menus effets.

[Illustration: Cantine.]

Le forçat condamné à la bastonnade subit sa peine étendu, la figure vers
la terre, sur un banc, dit _banc de justice_, et recouvert d'un petit
matelas; ses mains sont liées ensemble avec une corde, un forçat lui
tient les pieds, l'exécuteur du bague met à nu son épaule droite et
frappe le nombre de coups fixé par l'arrêt de condamnation. L'instrument
du supplice est un rotin en corde qui, après avoir trempé plusieurs
jours dans l'eau, est devenu, en séchant, aussi dur mais plus flexible
que du bois. En général, la bastonnade rend malades les forçats qui la
reçoivent, quelques-uns cependant bravent la douleur ou ne la ressentent
pas.

Les autres punitions disciplinaires sont:

Le retranchement du vin;

La perte de la chaîne brisée, ou, ce qui est la même chose, _la remise
en couple_ pour un temps plus ou moins long;

L'exposition, pour les forçats qui se sont évadés;

Le cachot, que nous ferons voir à nos lecteurs dans un troisième et
dernier article.

Ces punitions sont tout à fait suffisantes. En général, elles sont peu
nombreuses, et rarement appliquées, grâce à la surveillance attentive
que l'on exerce envers les condamnés, qui sentent la nécessité de la
soumission.

[Illustration: Exposition d'un forçat évadé.]

A peine l'évasion d'un forçat est-elle connue, on hisse au bagne un
pavillon jaune, et le bâtiment amiral tire un coup de canon, pour
avertir tous les habitants de la ville et des campagnes environnantes.
L'arrestation d'un forçat évadé se paie 50 fr., si elle a lieu dans
l'arsenal ou dans la ville; 100 fr. dans la banlieue. Aux signaux
d'alarmes, citadins et paysans se mettent à la recherche et à la
poursuite des malheureux qui sont parvenus à tromper l'active
surveillance des chiourmes. La crainte d'être volés ou assassinés, plus
encore que l'espoir, de cette récompense, stimule leur zèle.

Aussi les forçats évadés parviennent-ils rarement à se procurer des
vêtements et une perruque, ou à gagner un asile sûr. Tant qu'ils ne sont
pas découverts, le pavillon jaune reste hissé. Quelquefois ils
demeurent, pendant plusieurs jours, cachés dans le bagne même, entre des
pièces de bois, et leurs camarades leur remettent des provisions. Quand
ils sont repris, ils sont condamnés à la bastonnade et au cachot, on
augmente d'une ou de deux années la durée de leur peine, et on les
expose, assis sur une barrique, à la porte du bagne.

--Leur tête est rasée, et on ne leur laisse qu'une petite touffe de
cheveux; leurs mains sont garrottées, et sur leur poitrine est un
écriteau qui porte ces mots:

ÉVADÉ RAMENÉ.

«La distribution des récompenses à la bonne conduite, à l'obéissance et
aux bons services, est encore plus efficace, dit M. Vénuiste-Gleizes,
dans son mémoire sur l'état actuel des bagnes en France (1840), que les
punitions infligées aux mauvais sujets et aux hommes turbulents. Ces
récompenses encouragent les bons, elles les maintiennent dans la voie du
bien, et elles y ramènent souvent les détenus qui en sont détournés par
la violence de leur caractère.»

Voici de quelle nature sont ces récompenses:

D'après les dispositions de la loi, les forçats détenus au bagne sont,
ainsi que nous l'avons montré dans notre premier article, accouplés,
c'est-à-dire attachés deux à deux par une chaîne en fer, dont chacun
traîne la moitié.

Cet accouplement dure plusieurs années; il dure même toujours pour les
hommes suspects et dangereux; et il ne cesse, après _quatre ou cinq ans
d'expiation_, que lorsqu'un condamné s'est fait remarquer par une
conduite régulière, par son repentir, par sa résignation, et par son
mérite comme ouvrier ou comme infirmier. Alors le chef du service
ordonne par écrit le désaccouplement, ce qui s'exprime au bagne par ces
mots; _mis en chaîne brisée_. L'homme dans cet état porte la
demi-chaîne, dont un bout est scellé dans la manille placée autour du
bas de la jambe, et l'autre bout, replié autour du corps, reste attaché
à la ceinture.

C'est la plus douce récompense, la plus grande faveur qu'un forçat
puisse recevoir.

Cette différence de position est en effet immense, et l'on comprend
aisément combien elle est précieuse pour lui! Quelle satisfaction il
éprouve de pouvoir marcher seul, sans être obligé d'attendre que son
compagnon veuille, ou puisse se mouvoir en même temps que lui; et
souvent celui-ci lui est inconnu, antipathique, a un caractère
difficile, violent, etc.

--Contraste horrible, qui rend encore mille fois plus amère et plus
cruelle la condition des condamnés.

Aussi, dans tous les temps, depuis que les bagnes existent, le chef du
service a trouvé dans la mise en chaîne brisée un des moyens les plus
puissants pour maintenir la paix et le repos parmi le personnel de la
chiourme et dans les travaux qui lui sont imposés.

[Illustration: La messe.]

On accorde cette faveur insigne, qui se retire impitoyablement pour les
moindres fautes, aux vieillards, aux infirmes, aux forçats employés
comme infirmiers et servants dans les hôpitaux, et aux ouvriers
recommandés par les ingénieurs.

Les autres récompenses accordées aux forçats, outre la chaîne brisée,
sont leur place dans une salle d'épreuve, les fonctions de servants et
d'infirmiers dans les hôpitaux, et des postes de confiance dans
l'intérieur des bagnes.--On choisit parmi les forçats les infirmiers et
servants pour les malades de toutes armes en traitement dans les
hôpitaux de la marine. En général ces hommes sont actifs, soigneux,
fidèles, subordonnés, parce qu'ils craignent d'être renvoyés au bagne,
où ils seraient bien plus mal.--Les postes de confiance dans l'intérieur
du bagne occupent un certain nombre de forçats comme écrivains de
salles, balayeurs, donneurs de pain, sbires, barberots, etc. Ces divers
employés, pris ordinairement parmi les anciens de la maison, ne vont
point aux travaux du port, et sont par conséquent moins misérables que
les autres.--Les forçats placés dans une salle d'épreuves ont un petit
matelas pour la nuit, et de la viande deux fois par semaine.

[Illustration: La Bastonnade.]

Enfin, le maximum des récompenses que puissent obtenir les forçats, le
but de tous leurs voux, le remède le plus efficace contre leurs
souffrances, c'est la perspective éloignée ou prochaine du terme de leur
captivité, et cette perspective leur paraît se rapprocher à mesure
qu'ils se mettent en position d'être portés sur le tableau des grâces,
qui est soumis annuellement à la clémence du roi.

Tous les ans, une commission spéciale, composée de plusieurs officiers
de la marine, attachés aux diverses directions du port, d'ingénieurs des
constructions navales et des travaux maritimes, ainsi que des officiers
supérieurs d'artillerie, du commissaire des hôpitaux et du chef du
service des chiourmes, se réunit sous la présidence du commissaire
général de la marine, et examine successivement tous les noms dont le
chef du bagne a préparé la liste après avoir compulsé tous les dossiers
des condamnes. Cet examen achevé, elle arrête le tableau des malheureux
qu'elle croit devoir recommander à la miséricorde royale.

Bien que le nombre des graciés ou des commués soit peu considérable
puisqu'il n'est réglementairement que le trentième du personnel de la
chiourme, on ne peut imaginer, dit M. le directeur du bagne de Brest,
les transports de joie, les ravissements, les cris de bonheur qui
retentissent dans toutes les salles à la proclamation des noms de ceux
qui ont obtenu une commutation de peine ou leur grâce entière.

A part un certain nombre d'individus inaccessibles au remords et à la
pitié, il est un grand nombre de condamnés qui sont en droit d'obtenir
leur liberté à des époques plus ou moins rapprochées.

Frustrés dans leur attente à diverses reprises, parce qu'ils ne peuvent
pas bien juger de leur position comparativement avec celle des autres,
ils se flattent d'être plus heureux l'année suivante. Souvent trompés,
ils ne renoncent pas à revoir leur famille et leur pays, à mourir
libres. En attendant, ils augmentent la grande masse des condamnes
soumis, résignés, dignes de miséricorde et de pardon.

Il n'est pas dans le monde entier un établissement où la religion puisse
porter ses espérances et ses consolations avec plus de fruit qu'au
bagne. Des prêtres chrétiens sont toujours prêts, à prodiguer avec un
admirable dévouement les secours de leur ministère aux forçats qui les
réclament ou qui en ont besoin, à essuyer leurs larmes, à les exhorter à
la patience et à la résignation, à leur promettre, au nom d'un Dieu
tout-puissant et miséricordieux, le pardon entier des fautes qu'ils
expient... Tous les dimanches, ils leur disent la messe et leur
adressent des instructions religieuses. L'immense majorité des forçats
assiste au service divin et écoute les sermons avec un pieux
recueillement...

(_La fin à un prochain numéro._)



Bulletin bibliographique.


_De la loi du Contraste simultané des Couleurs, et de ses applications_;
par M. Chevreul, membre de l'institut, de le Société royale de Londres,
etc.--_Chez Langlois et Leclercq._

Le livre que nous allons essayer d'analyser est à la fois un livre de
science et un livre d'application. Livre de science, en ce qu'il nous
révèle les lois qui président aux modifications que les couleurs
éprouvent dans leurs apparences par leur juxtaposition ou leur
succession: livre d'application, en ce qu'il fait voir le parti qu'on
peut tirer de ces influences réciproques dans la peinture, la
fabrication des tapis, l'emploi des couleurs dans l'architecture,
l'assortiment des étoffés pour les meubles, l'habillement et la coiffure
des femmes, et la disposition des fleurs des parterres. Le sujet du
livre étant ainsi suffisamment indiqué, traçons d'abord l'historique de
son origine. Lorsque M. Chevreul fut appelé, par ses beaux travaux de
chimie organique, à diriger les ateliers de teinture de la manufacture
des Gobelins, on appela son attention sur les couleurs noires employées
dans l'établissement. Les artistes qui peignent avec des fils colorés
ces admirables tapisseries se plaignaient que le noir était trop pâle,
et que leurs ombres manquaient de vigueur dans les draperies bleues et
violettes. M. Chevreul se procura des laines teintes en noir, provenant
des ateliers les plus renommes de la France et de l'étranger, et
reconnut qu'elles n'avaient aucune supériorité sur celles des Gobelins,
et que le défaut du vigueur reproché au noir tenait à sa juxtaposition
avec d'autres couleurs. Physicien aussi bien que chimiste, M. Chevreul
reconnut qu'il avait à étudier à la fois le contraste des couleurs
juxtaposées, et les moyens chimiques de leur donner toute la vivacité et
la fixité désirables. Le premier problème rentrait dans le domaine de
l'optique, le second appartenait à la chimie.

Si l'on regarde à la fois deux zones peu étendues, inégalement foncées
et d'une même couleur, ou deux zones également foncées de couleurs
différentes, qui soient contiguës par un de leurs bords, ces couleurs
paraîtront plus différentes qu'elles ne le sont réellement; c'est ce
phénomène que M. Chevreul appelle le _contraste simultané des couleurs_.
Ce contraste est de deux espèces: ou bien il porte sur l'intensité de la
couleur, c'est le _contraste de ton_; ou bien sur la nuance, c'est le
_contraste de couleur._

L'expérience suivante est propre à faire voir le _contraste de ton_.
Prenez deux morceaux de papier non satiné, A et a, de la grandeur d'une
carte, colorés avec le même gris, et deux autres, B et b, de même
grandeur, colorées en gris plus foncé; puis placez sur une feuille de
papier blanc A et B de manière a ce que leurs bords se touchent, tandis
que a et b sont éloignés l'un de l'autre et du groupe AB. En considérant
attentivement ces quatre cartes, vous verrez que A vous paraîtra plus
clair que a et B, plus fonce que b; ce qui tient uniquement au contraste
des deux gris dont les tons sont différents. On réussira également avec
toute autre couleur que le gris, et l'on verra que c'est le long de la
ligne de contact des deux cartes juxtaposées que le contraste est le
plus frappant; il va en s'affaiblissant à mesure qu'on s'éloigne de
cette ligne.

Les _contrastes de couleurs_ s'obtiennent en juxtaposant des papiers et
des étoffes colorés: ainsi, le rouge juxtapose à l'orange, tire sur le
violet; tandis que l'orange tire sur le jaune. Si l'on juxtapose du
rouge et du bleu, le premier lire sur le jaune, le second sur le vert,
etc.

Voici l'explication de ces apparences. On lit dans les traités de
physique que les couleurs complémentaires sont celles qui, ajoutées à
une autre couleur, donnent du blanc. Le rouge est complémentaire du
vert, l'orange du bleu, le jaune-verdâtre du violet, l'indigo du
jaune-orange. Si donc vous juxtaposez deux Couleurs, A et B, l'effet de
cette juxtaposition est de faire paraître les deux couleurs aussi
dissemblables que possible. Le phénomène provient de ce que la couleur
C, complémentaire de A, s'ajoutera à la couleur B; tandis que D,
complémentaire de B, s'ajoutera à la couleur A.

Exemple: Juxtaposez de l'orangé et du vert. Le bleu, étant
complémentaire de l'orange, s'ajoutera au vert et le rendra moins jaune.
D'un autre côte le rouge, complémentaire du vert, s'ajoutant à l'orange,
le vert tirer sur le rouge. Tel est le principe très-simple au moyen
duquel on peut prévoir l'effet de la juxtaposition des couleurs, ou de
leur contraste; simultané. M. Chevreul examine ensuite avec détail le
résultat de la juxtaposition des corps colorés et des corps blancs, des
corps colorés et des corps noirs, des corps colorés et des corps gris.

Le _contraste successif_ se distingue du contraste simultané en ce qu'il
a lieu quand on considère plusieurs couleurs l'une après l'autre.
Regardez pendant quelque temps un papier rouge, puis portez les yeux sur
une surface blanche, vous y verrez du vert, qui est la couleur
complémentaire du rouge. Depuis longtemps les marchands d'étoffes ou de
papiers peints avaient remarqué le fait suivant. Si l'on présente à un
acheteur successivement douze ou quinze pièces du même rouge, il
trouvera que les dernières ont une teinte verdâtre; mais si, après avoir
fait passer sous les veux de l'acheteur cinq ou six pièces rouges, on
lui en présente plusieurs qui soient vertes, et qu'il revienne ensuite
au rouge, celui-ci lui semblera très-vif et très-pur. Cela tient à ce
que l'oeil, fatigué de rouge, est très-bien préparé à recevoir
l'impression du vert, et vice versa. En un mot, une couleur tend à faire
naître la sensation de sa couleur complémentaire. Ainsi, lorsqu'on fixe
les yeux sur un carré de papier ronge placé sur un fond blanc, il paraît
bordé d'un vert faible; jaune, il paraît entouré de bleu; vert, de
blanc-pourpre, etc.

Après avoir exposé ces principes, que nous n'avons pu qu'énoncer
brièvement, M. Chevreul passe à l'application. Il examine d'abord le
coloris en peinture, et met l'artiste en garde contre les effets de
contraste qui tendent a altérer les couleurs du modèle; il prouve que
souvent, dans ses retouches continuelles, il ne fait que s'éloigner de
plus en plus de la vérité, s'il ne connaît pas la loi du contraste
simultané et successif des couleurs: ainsi il saura qu'une étoffe
blanche, bordée de rouge, paraîtra nécessairement un peu verdâtre dans
le voisinage de la bordure rouge, et il ne mêlera pas du vert au blanc
contigu à cette bordure rouge.

Les lois s'appliquent avec plus de bonheur encore à la fabrication des
tapis, où l'on produit les couleurs en juxtaposant des fils de nuances
différentes, et conduisent l'auteur à donner des conseils aux fabricants
de tapis sur le choix des dessins et l'assortiment des couleurs, de
manière à produire le meilleur effet possible, sans élever démesurément
le prix des tapisseries.

Passant à une industrie moins relevée, celle des toiles peintes, M.
Chevreul fait voir que l'ignorance de ces lois a même donné lieu à des
procès qu'il a été assez heureux pour terminer à l'amiable. Ainsi un
marchand de nouveautés ayant donné des étoffes de couleur unie, rouge,
violette et bleue à des imprimeurs pour qu'ils y appliquassent des
dessins noirs, se plaignit que les noirs étaient verts, jaunâtres ou
cuivrés. Il a suffi au savant professeur de circonscrire ces dessins
noirs avec des papiers blancs découpés pour convaincre ce marchand que
les dessins étaient du plus beau noir, et qu'il était abusé par un effet
de contraste.

Nous ne saurions suivre l'auteur dans ses savantes et poétiques
considérations sur l'architecture polychrome des Égyptiens, des Grecs,
et les vitraux des églises gothiques. De ces hautes régions de l'art,
nous descendrons avec lui dans des considérations plus prosaïques, mais
qui nous touchent de plus près. Il s'agit des étoffes pour meubles. Ici
le contraste est tout-puissant, car il s'agit à la fois de faire
ressortir la couleur du bois et celle de l'étoffe; c'est ainsi que vous
emploierez des étoffes violettes ou bleues avec des bois jaunes, telles
que ceux de citron ou de racine de frêne; les étoffes vertes avec
l'acajou; si votre meuble est en velours cramoisi, alors séparez, le
velours du bois par des clous dorés, ou un galon jaune ou noir. Le
palissandre s'harmonisera avec le brun, le rouge, le bleu, le vert et le
violet.

Le choix des couleurs pour la décoration d'une salle de spectacle est un
des problèmes les plus compliqués que puisse se proposer l'architecte
décorateur. Créer un ensemble harmonieux à la vue, éclairé par une
lumière artificielle, tantôt vive, tantôt ménagée; éviter les contrastes
désagréables avec les décors du théâtre et les costumes des acteurs;
faire ressortir la toilette des femmes et les peintures du plafond ou du
rideau, telles sont les conditions à remplir. Le fond des loges ne devra
jamais être rose ou lie de vin, car il donnerait à la peau un aspect
verdâtre; le vert pâle, au contraire, fera valoir les carnations rosées,
un fond rouge blanchira la peau; le rebord pourra être vert pour
s'harmoniser avec le rouge du fond.

Les uniformes militaires fournissent de nombreuses occasions de vérifier
les vues de M. Chevreul. L'on ne doit jamais oublier, dans l'assortiment
de leurs couleurs, les effets de contraste: le bleu et le jaune, le
rouge et le vert, le jaune et le vert, convenablement assortis, sont des
combinaisons heureuses et qui ont été adoptées instinctivement dans les
différentes armées de l'Europe.

Parmi les uniformes français, M. Chevreul critique celui des
cuirassiers, où le retroussis écarlate du 1er régiment, cramoisi du 2e
aurore du 3e et rose du 4e, vont mal avec le rouge garance du pantalon.

Ceux des hussards lui paraissent pécher tous en ce que le rouge du
pantalon ne s'harmonise pas par sa nuance avec la couleur du dolman.
Celui de l'artillerie est irréprochable.

Je ne sais si beaucoup de lectrices auront eu la patience de me suivre
dans cette analyse, mais celles qui auraient persévéré jusqu'à ce
paragraphe, l'achèveront certainement: il s'agit du l'assortiment des
couleurs pour leurs chapeaux, leurs robes et leurs bonnets. Oui,
mesdames, une femme qui s'habille mal viole non-seulement les règles du
goût, mais encore celles de la physique. Le goût exquis des Parisiennes
est une divination instinctive des phénomènes du contraste; toutes font
de la chromatologie (terrible mot!) sans le savoir. Avant que M.
Chevreul vint dévoiler ces lois, elles les mettaient en pratique, et en
étudiant la toilette d'une femme du monde, le savant professeur a pu
souvent jouir de la continuation de ses principes. Pourquoi entrerai-je
dans ces détails superflus? qu'apprendrai-je à ces savantes analystes
qu'elles ne sachent mieux que moi? Si nous étions dans la saison des
bals, je quitterais ma plume, j'irais dans un salon, et j'achèverais mon
article en rentrant. Mais j'ai promis une analyse, je la ferai en
tremblant, car je parle à des juges trop compétents pour n'être pas
sévères.

La couleur des cheveux blonds étant le résultat d'un mélange de rouge,
de jaune et de brun, il faut la considérer comme de l'orange très-pâle;
les yeux bleus forment avec ces cheveux une harmonie de contraste, et la
couleur de la peau une harmonie d'analogue; le bleu de ciel,
complémentaire de l'orange, sied, comme chacun sait, très-bien aux
blondes.

Chez les brunes, les harmonies du contraste remportent sur les harmonies
d'analogue. La couleur des cheveux, des sourcils et des yeux contrastent
avec la blancheur de la peau, et leurs lèvres, plus vermeilles que
celles des blondes, font paraître les cheveux et les sourcils encore
plus foncés. Le jaune et l'orange, en mêlant aux cheveux des teintes de
violet et de bleuâtre, produisent le meilleur effet.

Les tissus en contact avec la carnation devront varier suivant que la
peau est blanche ou rose. Dans le premier cas, on emploiera le vert
tendre; dans le second, le rose séparé de la peau par une ruche de
tulle. Quand la peau a une teinte orangée, le jaune lui prêtera une
teinte rose en neutralisant le jaune, et c'est encore une raison
pourquoi le jaune sied bien aux brunes. Le violet est une des couleurs
les moins favorables à la peau; il donne du jaune verdâtre aux peaux
blanches, augmente la teinte jaune des peaux orangées, et s'il y a du
bleu dans la carnation, il le verdit. L'orange bleuit les peaux
blanches, blanchit les peaux orangées et verdit celles qui ont une
couleur jaunâtre. Le blanc élève le ton de toutes les couleurs, va bien
aux peaux rosées, mal à toutes les autres; le tulle, la mousseline font
plutôt l'effet du gris, parce qu'elles laissent passer la lumière outre
leurs mailles. Le noir blanchit la peau qui lui est contiguë, mais par
cela même, il fait paraître celles qui sont plus éloignées rouges ou
jaunes, pour peu qu'elles aient quelques nuances de ces couleurs.

Quand on discute la couleur d'un chapeau, il faut non-seulement avoir
égard aux couleurs juxtaposées, mais encore aux couleurs reflétées par
le chapeau. Ainsi un chapeau rose reflète du rose sur la figure, ce rose
engendre des teintes verdâtres; heureusement les couleurs reflétées ont
moins d'influence que les femmes ne le croient généralement, car leur
effet n'est guère sensible que sur les tempes, et fort inférieur à celui
du contraste avec les cheveux ou les carnations auxquelles le chapeau
est juxtaposé. M. Chevreul s'en est assuré par des expériences directes.
Aux blondes conviennent des chapeaux noirs avec des plumes blanches ou
de fleurs roses; bleus clairs avec des fleurs jaunes ou orangées; verts
avec des fleurs roses. Les brunes préféreront un chapeau noir avec des
accessoires blancs, roses, oranges ou jaunes; rose, rouge ou cerise,
avec des fleurs blanches entourées de feuilles; jaune avec du violet ou
du bleu.

Qu'ajouterai-je après avoir analysé cet important chapitre si propre à
réhabiliter la physique dans l'esprit des dames, où elle se liait
ordinairement avec des idées de tubes de cuivre, de ballons de verre, de
fioles pleines de mercure ou de machines à vapeur toujours prêtes à
éclater.

J'engagerai les horticulteurs à méditer les préceptes de M. Chevreul sur
l'art d'assortir les fleurs des parterres, les massifs de verdure de
même nuance ou de nuances variées. Les artistes liront avec fruit les
considérations sur le jugement des divers objets dont la perception nous
arrive par le sens de la vue, et le philosophe méditera le dernier
chapitre, où l'auteur examine si les autres sens sont soumis au
contraste, et où il jette en quelques pages une vive lumière sur
quelques phénomènes de l'entendement qui ont de l'analogie avec ceux qui
font le sujet de son ouvrage.

CH. M.


_Les Heures_, poésies par M. Louis de Ronchaud. 1 vol. in-8.--1844.
_Amyot_.

_Les Heures_ sont soeurs cadettes des _Méditations_ et des _Harmonies_.
M Louis de Ronchaud, comme tant d'autres jeunes poètes, est un écho de

                                        Ce poète sublime
        Dont le nom, cher à tous, sur ses lèvres ranime
                             Tant de divins concerts.

Mais, jusqu'à ce jour, l'école de M. de Lamartine n'avait peut-être pas
vu se produire devant le public un disciple qui se fût plus rapproché du
maître. Facile et élégant, le vers de M. Louis de Ronchaud a une
franchise et une vigueur naturelles bien rares chez les débutants. A
part quelques négligences échappées sans doute à l'improvisation:

        Et s'approchant alors près de la jeune fille,

et certaines phrases peu poétiques:

        Mes rêves,--doux troupeau dont je suis le berger!--
        _Comme cela va, fuit, monte, tournoie et plane_
        Dans la chaude lumière.

Le style est toujours correct et harmonieux, surtout lorsque M. Louis de
Ronchaud ne se sert pas de mots nouveaux semblables à celui-ci:

        Un poète a bâti Néphélocorygie...

M. Louis de Ronchaud a assez de talent pour que nous nous permettions de
lui adresser un reproche plus sérieux. La pensée, dans ses poésies,
reste souvent au-dessous de l'expression; nous aimerions mieux que le
contraire fût vrai. En général, il y a dans la plupart des _Heures_
beaucoup trop de mots vagues et sonores. Que M. Louis de Ronchaud se
méfie de sa facilite; qu'il médite avant de chanter, ou que les caprices
de son imagination soient moins vulgaires et plus nets. Des pensées
nouvelles, fortes et profondes ou des fantaisies vraiment saisissantes
et originales, tels sont les deux buts où doit tendra avant tout le
poète qui aspire, non pas à un succès éphémère, mais à une renommée
solide et durable.

Parmi les meilleures pièces de ce remarquable recueil, nous choisissons
à l'appui de nos éloges les deux fragments suivants empruntes à l'_Hymne
du Printemps_ et à _Mon Jardin_.

        Oui, je te reconnais, c'est bien ton doux sourire,
        O Printemps! Cette voix qui mollement soupire,
        C'est bien la douce voix dont tout être est charmé.
        Quand tu viens délivrer la nature enchaînée.
        Quand tu fais du tombeau sortir la jeune année.
        Qui ne t'aime, ô Printemps, dans ton lit parfumé!

        Souvenir de l'Eden qui traverse notre âge.
        Sur ton berceau pourtant flotte plus d'un nuage;
        Plus d'une fleur succombe à tes matins frileux;
        Plus d'un souffle, fatal aux bourgeons dans leur sève,
        Brusquement interrompt le poète qui rêve
        Une rive inconnue aux printemps fabuleux!

        O fils aîné du ciel, dont l'haleine féconde
        Couvrit de tant d'attrait la jeunesse du monde.
        Que ton souffle était doux sur le globe naissant.
        Quand tout avait sa grâce et sa beauté première
        Sur terre et dans le ciel, où la jeune lumière
        Achevait de tomber des doigts du Tout-Puissant!

        Quelle était, ô Printemps, ta pureté sonore
        Sur cette terre neuve, où toute chose encore
        De la virginité gardait le don charmant;
        Où le vent, vierge encor de toute haleine immonde,
        Parcourait, libre et pur, la mer vierge dont l'onde
        Sur une rive vierge expirait doucement!

        Mais la chute de l'homme entraîne la nature.
        Un seul crime commis par une créature
        A suffi pour changer l'universelle loi.
        Avant l'homme déchu par un arrêt suprême,
        La terre en même temps fut déchue elle-même,
        Et l'univers suivit le destin de son roi.

        Le règne de l'hiver commença sur la terre
        Avec celui du Mal, son triste et sombre frère;
        Et l'on vit remonter au ciel en même temps,
        De peur de se souiller à nos ombres funestes,
        Ces deux enfants de Dieu, ces deux jumeaux célestes,
        L'Innocence divine et le divin Printemps.

        ...................................................................

        Le poète est sans doute une double personne:
        La moitié de lui-même est roi dans un palais,
        Magnifique, entouré d'un peuple de valets,
        La pourpre sur l'épaule et la couronne en tête,
        Habitant au milieu d'une éternelle fête!
        L'autre est un malheureux, marchant les yeux baissés,
        Les habits en lambeaux, les pieds demi-chaussés.
        Un bâton à la main, sur son dos la besace
        Que les enfants au doigt se montrent quand il passe
        Sur l'or de son balcon, un matin s'appuyant,
        Le prince voit en bas passer le mendiant,
        Et dans ce vagabond, pauvre, souffrant et blême,
        Reconnaît aussitôt la moitié de lui-même.
        Il l'appelle, il l'embrasse. Il le prend par la main;
        Il l'invite chez lui jusques au lendemain;
        Il le fait souverain de sa riche demeure,
        Il lui met dans la main le sceptre... pour une heure;
        Il ordonne aux valets d'obéir à sa voix.
        Pendant un jour entier le mendiant est roi.
        Le lendemain, quand l'aube a ouvert sa paupière,
        Il se retrouve assis sur la borne de pierre;
        Il reprend son chemin, pieds nus, sur le pavé,
        Et, pour soulagement, se dit... qu'il a rêvé.



Incendie de la Djeninah, à Alger.

On nous écrit d'Alger, 28 juin 1844;

Le mercredi 26 juin, à neuf heures du soir, deux coups de canon tirés de
la rade jetèrent l'alarme dans la population de la ville d'Alger. Tous
les habitants, Européens ou Maures, se précipitaient hors de leurs
maisons et demandaient avec anxiété ce que signifiait cet effrayant
signal. Les conjectures les plus étranges circulaient déjà parmi la
foule; mais la vérité ne tarda pas à être connue. Un violent incendie
venait d'éclater près de la place Royale. Le feu avait pris dans la
baraque d'un juif marchand de beignets, et s'était communiqué rapidement
aux autres constructions en bois situées entre la rue Bab-Azoun et la
Djeninah. Quand les premiers secours arrivèrent sur le lieu du sinistre,
les flammes avaient fait de tels progrès qu'on ne dut plus songer qu'à
sauver les bâtiments voisins, qu'elles menaçaient d'envahir, la Djeninah
et l'évêché. Mais tous les efforts furent inutiles; malgré le dévouement
de la population civile, des troupes de toutes armes, malgré le généreux
empressement des marins de la frégate sarde _Beroldo_, mouillée dans la
rade, on ne parvint à se rendre maître du feu que le lendemain matin, et
l'incendie avait dévoré l'aile droite de la Djeninah et une partie des
objets de campement qui y étaient emmagasinés.

La perte est, dit-on, considérable.--Personne n'a péri; mais le nombre
des blessés s'élève à trente. A Alger, comme partout ailleurs, des
voleurs ont profilé du désordre pour piller. On a arrêté en flagrant
délit une cinquantaine de ces misérables.--Les malheureuses victimes de
ce sinistre ont ainsi perdu, pour la plupart, le peu d'objets précieux
qu'elles avaient arrachés aux flammes. Dès le lendemain de l'incendie,
la chambre du commerce ouvrit en leur faveur une souscription qui, dans
la journée, se monta à 8,000 francs.

De mémoire d'homme Alger n'avait vu un incendie pareil à celui du 20
juin.

[Illustration.]

Voici, d'après une chronique arabe, la liste de ceux qui ont été le plus
violents.

1025 de l'hégire (1616 de J.-C.), sous Mustapha, explosion des poudres;
incendie du quartier des Kilchawas.

1041 (1632), sous Schikh Hussein, incendie de la Casbah.

1044 (1635), sous Youssef, la Casbah est incendiée de nouveau.

1091 (1670), sous Baba-Hassan, incendie de la grande poudrière.

1155 (1742), sous Ibrahim, incendie du fort l'Empereur.

La Djeninah, qui vient d'être en partie détruite par les flammes, et que
représente notre dessin, fut fondée en 939 de l'hégire (1553 de J.-C.),
sous le pachalik de Saleh. Dapper en donne la description suivante,
d'après Haédo et Marmol, historiens espagnols:

«Le plus beau bâtiment d'Alger est le palais du bacha, qui est au milieu
de la ville, entouré de deux belles galeries l'une au-dessus de l'autre,
soutenues par deux rangs de colonnes de marbre.--Il va aussi deux cours,
dont la plus grande a trente pieds en carré, où le divan s'assemble tous
les samedis, les dimanches, les lundis et les mardis.--C'est là que le
bacha traite les conseillers du divan au temps de la fête du Beyram.
L'autre cour est devant le palais du vice-roi.»

La Djeninah se composait encore, pour le service intérieur, d'un côté
d'une suite de maisons démolies après la conquête, pour faire place aux
baraques provisoires devenues la proie des flammes, et, de l'autre, de
deux bâtiments, dont l'un sert pour la manutention, et l'autre pour le
corps de garde de la milice.

Une inscription placée au-dessus de la porte du corps de garde relate
que près de là, et adossé contre le mur, il existait jadis un mortier de
marbre dans lequel on pilait les condamnés à mort.--De pauvres soldat;
ivres, coupables seulement de désertion, ont subi cet horrible supplice;
c'est du moins ce qu'ajoute l'inscription.

Quoi qu'il en soit, la Djeninah a servi de palais aux dey d'Alger
jusqu'en 1232 de l'hégire (1817 de J.-C.). A cette époque, Ali, l'avant
dernier dey, transporta le siège du gouvernement à la Casbah pour
échapper au despotisme sanglant de la milice turque. Hussein, son
successeur, imita son exemple. Depuis la conquête française en 1830, la
Djeninah servait de magasin pour les objets de campement.



[Illustration: Il vit de ses rentes, tu vis de tes gages, et je vide ses
poches.]



On lit dans le _Journal de la Librairie_:

_A monsieur le Rédacteur._

Monsieur, la librairie allemande est fort étonnée, en ce moment, de la
publication des premières livraisons de _l'Histoire du Consulat et de
l'Empire_, de M. Thiers. Cette publication, faite par un éditeur de
Leipzig, M. Schæfer, est une audacieuse mystification contre laquelle je
dois prévenir ses compatriotes. Il paraît que, dans la prétendue
traduction de l'ouvrage de M. Thiers, _l'Histoire du Consulat et de
l'Empire_ commence à la naissance de Napoléon. L'histoire véritable
commence après le 18 brumaire, et fait suite, sans lacune ni
interruption, à l'_Histoire de la Révolution française_, de l'auteur. Il
n'est pas encore sorti des mains de M. Thiers un seul feuillet de copie,
et il n'en sortira pas un seul avant le mois d'août prochain, époque à
laquelle commencera réellement l'impression en France et en Allemagne.
L'édition allemande est cédée par M Thiers à M. J.-P. Metine, éditeur à
Leipzig.

Agréez, etc.

Paulin.

Paris, le 5 Juillet 1844.



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS

Toi que l'oiseau ne suivrait pas,
Toi qui n'es pas de nos climats.


[Illustration: nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844" ***

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