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Title: Théâtre 1 - La Princesse Maleine (1890) - L'Intruse (1890) - Les Aveugles (1891)
Author: Maeterlinck, Maurice
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Théâtre 1 - La Princesse Maleine (1890) - L'Intruse (1890) - Les Aveugles (1891)" ***

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+------------------------------------------------------------------+
| Notes du transcripteur:                                          |
| * Texte en italique est rendu comme _italique_, texte en gras    |
|   comme *gras*.                                                  |
| * Le colophon se trouve en fin de ce fichier.                    |
| * Deux astérisques** renvoient à la table en-dessous du colophon.|
+------------------------------------------------------------------+


                    *       *       *      *      *

                       MAURICE MAETERLINCK

                              *Théâtre*

                                  I

                        LA PRINCESSE MALEINE (1890)

                  L'INTRUSE(1891). — LES AVEUGLES (1891)



              P. LACOMBLEZ                PER LAMM
                 Éditeur                   Éditeur
          31, RUE DES PAROISSIENS      7, RUE DE LILLE, 7
                BRUXELLES                  PARIS, VII

                                 1901

                [Cachet: Bibliotheca Gandavensis]



                              *Théâtre.*



                          DU MÊME AUTEUR:

SERRES CHAUDES suivies de QUINZE CHANSONS.
  Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.00

L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES de
  _Ruysbroeck l'admirable_, traduit du flamand et
  accompagné d'une Introduction. Un volume
  in-16, sur papier à la main . . . . . . . . . . . . . . . . . 5.00

LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS de
  Novalis, traduits de l'allemand et précédés
  d'une Introduction. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . . 4.00

LES SEPT PRINCESSES, drame. Un petit volume
  in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.00

LE TRÉSOR DES HUMBLES. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . .  3 50

LA SAGESSE ET LA DESTINÉE. Un volume in-18
  jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3.50

LA VIE DES ABEILLES. Un volume in-18 jésus . . . . . . . . . .  3.50

                                  A PARAITRE:

THÉÂTRE. Tome II: _Pellèas et Mèlisande.--Alladine
  et Palomides.--Intérieur.--La mort de Tintagiles._

THÉÂTRE. Tome III: _Aglavaine et Sélysette.--Ardiane
  et Barbe-bleue.--Sœur Béatrice._

                            CHEZ LE MÊME ÉDITEUR:

SEPT ESSAIS D'EMERSON, traduits par J. Will,
  avec une préface de _Maurice Maeterlinck_. Un
  volume in-18 jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  3.50



                       MAURICE MAETERLINCK

                              *Théâtre*

                                  I

                        LA PRINCESSE MALEINE (1890)

                  L'INTRUSE(1891). — LES AVEUGLES (1891)



              P. LACOMBLEZ                PER LAMM
                 Éditeur                   Éditeur
          31, RUE DES PAROISSIENS      7, RUE DE LILLE, 7
                BRUXELLES                  PARIS, VII

                                 1901

                [Cachet: Bibliotheca Gandavensis]

                    *       *       *      *      *

             TABLE

Préface. . . . . . . . . . . . . I

La princesse Maleine . . . . . . 1

L'Intruse. . . . . . . . . . . 199

Les Aveugles . . . . . . . . . 247


                            *     *     *     *     *

        _Droits de traduction, de reproduction et de représentation
                         réservés pour tous les pays
              y compris la Suède, la Norwège et la Hollande._

                            *     *     *     *     *



                              *Préface.*


                                 I.

Le texte de ces petits drames que mon éditeur réunit aujourd'hui en
trois volumes, n'a guère été modifié. Ce n'est point qu'ils me semblent
parfaits, il s'en faut bien, mais on n'améliore pas un poème par des
corrections successives. Le meilleur et le pire y confondent leurs
racines, et souvent, à tenter de les démêler, on perdrait l'émotion
particulière et le charme léger et presque inattendu, qui ne pouvaient
fleurir qu'à l'ombre d'une faute qui n'avait pas encore été commise. Il
eût, par exemple, été facile de supprimer dans la _Princesse Maleine_
beaucoup de naïvetés dangereuses, quelques scènes inutiles et la plupart
de ces répétitions étonnées qui donnent aux personnages l'apparence de
somnambules un peu sourds constamment arrachés à un songe pénible.
J'aurais pu leur épargner ainsi quelques sourires, mais l'atmosphère et
le paysage même où ils vivent en eût paru changé. Du reste ce manque de
promptitude à entendre et à répondre, tient intimement à leur
psychologie et à l'idée un peu hagarde qu'ils se font de l'univers** On
peut ne pas approuver cette idée, on peut aussi y revenir après avoir
parcouru bien des certitudes. Un poète plus âgé que je n'étais alors et
qui l'eût accueillie, non pas à l'entrée mais à la sortie de
l'expérience de la vie, aurait su transformer en sagesse et en beautés
solides, les fatalités trop confuses, qui s'y agitent. Mais telle
quelle, l'idée anime tout le drame et il serait impossible de l'éclairer
davantage sans enlever à celui-ci la seule qualité qu'il possède: une
certaine harmonie épouvantée et sombre.


                                 II.

Les autres drames, dans l'ordre où ils parurent, à savoir: _L'Intruse_,
_les Aveugles_ (1890), _les Sept Princesses_ (1891), _Pelléas et
Mélisande_ (1892), _Alladine et Palomides_, _Intérieur_ et _la Mort de
Tintagiles_ (1894) présentent une humanité et des sentiments plus
précis, en proie à des forces aussi inconnues, mais un peu mieux
dessinées. On y a foi à d'énormes puissances, invisibles et fatales,
dont nul ne sait les intentions, mais que l'esprit du drame suppose
malveillantes, attentives à toutes nos actions, hostiles au sourire, à
la vie, à la paix, au bonheur. Des destinées innocentes mais
involontairement ennemies, s'y nouent et s'y dénouent pour la ruine de
tous, sous les regards attristés des plus sages, qui prévoient l'avenir
mais ne peuvent rien changer aux jeux cruels et inflexibles que l'amour
et la mort promènent parmi les vivants. Et l'amour et la mort et les
autres puissances y exercent une sorte d'injustice sournoise, dont les
peines--car cette injustice ne récompense pas,--ne sont peut-être que
des caprices du destin. Au fond, on y trouve l'idée du Dieu chrétien,
mêlée à celle de la fatalité antique, refoulée dans la nuit impénétrable
de la nature, et, de là, se plaisant à guetter, à déconcerter, à
assombrir les projets, les pensées, les sentiments et l'humble félicité
des hommes.


                                 III.

Cet inconnu prend le plus souvent la forme de la mort. La présence
infinie, ténébreuse, hypocritement active de la mort remplit tous les
interstices du poème. Au problème de l'existence il n'est répondu que
par l'énigme de son anéantissement. Du reste, c'est une mort
indifférente et inexorable, aveugle, tâtonnant à peu près au hasard,
emportant de préférence les plus jeunes et les moins malheureux,
simplement parce qu'ils se tiennent moins tranquilles que les plus
misérables, et que tout mouvement trop brusque dans la nuit attire son
attention. Il n'y a autour d'elle que de petits êtres fragiles,
grelottants, passivement pensifs, et les paroles prononcées, les larmes
répandues ne prennent d'importance que de ce qu'elles tombent dans le
gouffre au bord duquel se joue le drame et y retentissent d'une certaine
façon qui donne à croire que l'abîme est très vaste parce que tout ce
qui s'y va perdre y fait un bruit confus et assourdi.


                                 IV.

Il n'est pas déraisonnable d'envisager ainsi notre existence. C'est, de
compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés,
le fond de notre vérité humaine. Longtemps encore, à moins qu'une
découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à
moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une
communication avec une planète plus ancienne et plus savante que la
nôtre, ne nous apprenne enfin l'origine et le but de la vie, longtemps
encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites
lueurs, abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une
nuit indifférente. A peindre cette faiblesse immense et inutile, on se
rapproche le plus de la vérité dernière et radicale de notre être, et,
si des personnages qu'on livre ainsi à ce néant hostile, on parvient à
tirer quelques gestes de grâce et de tendresse, quelques paroles de
douceur, d'espérance fragile, de pitié et d'amour, on a fait ce qu'on
peut humainement faire quand on transporte l'existence aux confins de
cette grande vérité immobile qui glace l'énergie et le désir de vivre.
C'est ce que j'ai tenté dans ces petits drames. Il ne m'appartient point
de juger si j'y ai quelquefois réussi.


                                   V.

Mais aujourd'hui, cela ne me parait plus suffisant. Je ne crois pas
qu'un poème doive sacrifier sa beauté à un enseignement moral, mais si,
tout en ne perdant rien de ce qui l'orne au dedans comme au dehors, il
nous mène à des vérités aussi admissibles mais plus encourageantes que
la vérité qui ne mène à rien, il aura l'avantage d'accomplir un double
devoir incertain. Chantons durant des siècles, la vanité de vivre et la
force invincible du néant et de la mort, nous ferons passer sous nos
yeux des tristesses qui deviendront plus monotones à mesure qu'elles se
rapprocheront davantage de la dernière vérité. Essayons au contraire de
varier l'apparence de l'inconnu qui nous entoure et d'y découvrir une
raison nouvelle de vivre et de persévérer, nous y gagnerons du moins
d'alterner nos tristesses en les mêlant d'espoirs qui s'éteignent et se
rallument. Or, dans l'état où nous sommes, il est tout aussi légitime
d'espérer que nos efforts ne sont pas inutiles, que de penser qu'ils ne
produisent rien. La vérité suprême du néant, de la mort et de
l'inutilité de notre existence, où nous aboutissons dès que nous
poussons notre enquête à son dernier terme, elle n'est, après tout, que
le point extrême de nos connaissances actuelles. Nous ne voyons rien par
delà, parce que là s'arrête notre intelligence. Elle parait certaine,
mais en définitive rien en elle n'est certain que notre ignorance. Avant
que d'être tenu de l'admettre irrévocablement, il nous faudra longtemps
encore chercher de tout notre cœur à dissiper cette ignorance et faire
ce que nous pourrons pour tenter si nous ne trouverons pas de lumière.
Dès lors le grand cercle de tous nos devoirs antérieurs à cette
certitude trop hâtive et mortelle se remet en branle, et la vie humaine
recommence avec ses passions qui ne semblent plus aussi vaines, avec ses
joies, ses tristesses et ses devoirs qui reprennent de l'importance
puisqu'ils peuvent nous aider à sortir de l'obscurité ou à la supporter
sans amertume.


                                 VI.

Ce n'est pas à dire que nous reviendrons au point où nous nous trouvions
autrefois, ni que l'amour, la mort, la fatalité et les autres forces
mystérieuses de la vie, reprendront exactement leur place et leur rôle
anciens dans notre existence réelle et dans nos œuvres, et notamment,
puisque c'est d'elles que nous nous occupons ici, dans nos œuvres
dramatiques. L'esprit humain, ai-je dit, à ce propos, dans une page à
peu près inédite, l'esprit humain subit depuis trois quarts de siècle
une évolution dont on n'a pas encore une vue bien claire, mais qui est
probablement l'une des plus considérables qui aient eu lieu dans le
domaine de la pensée. Cette évolution, si elle ne nous a pas donné sur
la matière, la vie, la destinée de l'homme, le but, l'origine et les
lois de l'univers, des certitudes définitives, nous a du moins enlevé ou
rendu presque impraticables un certain nombre d'_incertitudes_; et ces
_incertitudes_ étaient justement celles où se complaisaient et
fleurissaient librement les pensées les plus hautes. Elles étaient, par
excellence, l'élément de beauté et de grandeur de toutes nos allusions,
la force cachée qui élevait nos paroles au-dessus des paroles de la vie
ordinaire, et le poète semblait grand et profond à proportion de la
forme plus ou moins triomphante, de la place plus ou moins prépondérante
qu'il savait donner à ces incertitudes belles ou effrayantes, pacifiques
ou hostiles, tragiques ou consolatrices.


                                 VII.

La haute poésie, à la regarder de près, se compose de trois éléments
principaux: D'abord** la beauté verbale, ensuite la contemplation et la
peinture passionnées de ce qui existe réellement autour de nous et en
nous-mêmes, c'est-à-dire la nature et nos sentiments, et enfin,
enveloppant l'œuvre entière et créant son atmosphère propre, l'idée que
le poète se fait de l'inconnu dans lequel flottent les êtres et les
choses qu'il évoque, du mystère qui les domine et les juge et qui
préside à leurs destinées. Il ne me paraît pas douteux que ce dernier
élément est le plus important. Voyez un beau poème, si bref, si rapide
qu'il soit. Rarement, sa beauté, sa grandeur se limitent aux choses
connues de notre monde. Neuf fois sur dix il les doit à une allusion aux
mystères des destinées humaines, à quelque lien nouveau du visible à
l'invisible, du temporel à l'éternel. Or, si l'évolution peut-être sans
précédent qui se produit de nos jours dans l'idée que nous nous faisons
de l'inconnu ne trouble pas encore profondément le poète lyrique, et ne
lui enlève qu'une partie de ses ressources, il n'en va pas de même du
poète dramatique. Il est peut-être loisible au poète lyrique de demeurer
une sorte de théoricien de l'inconnu. A la rigueur il lui est permis de
se tenir aux idées générales les plus vastes et les plus imprécises. Il
n'a point à se préoccuper de leurs conséquences pratiques. S'il est
convaincu que les divinités d'autrefois, que la justice et la fatalité
n'interviennent plus aux actions des hommes et ne dirigent plus la
marche de ce monde, il n'a pas besoin de donner un nom aux forces
incomprises qui s'y mêlent toujours et dominent toute chose. Que ce soit
Dieu ou l'Univers qui lui paraisse immense et terrible, il importe assez
peu. Nous lui demandons principalement qu'il fasse passer en nous
l'impression immense ou terrible qu'il a ressentie. Mais le poète
dramatique ne peut se borner à ces généralités. Il est obligé de faire
descendre dans la vie réelle, dans la vie de tous les jours, l'idée
qu'il se fait de l'inconnu. Il faut qu'il nous montre de quelle façon,
sous quelle forme, dans quelles conditions, d'après quelles lois, à
quelle fin, agissent sur nos destinées, les puissances supérieures, les
influences inintelligibles, les principes infinis, dont, en tant que
poète, il est persuadé que l'univers est plein. Et comme il est arrivé à
une heure où loyalement il lui est à peu près impossible d'admettre les
anciennes, et où celles qui les doivent remplacer ne sont pas encore
déterminées, n'ont pas encore de nom, il hésite, tâtonne, et s'il veut
rester absolument sincère, il n'ose plus se risquer hors de la réalité
immédiate. Il se borne à étudier les sentiments humains dans leurs
effets matériels et psychologiques. Dans cette sphère il peut créer de
fortes œuvres d'observation, de passion et de sagesse, mais il est
certain qu'il n'atteindra jamais à la beauté plus vaste et plus profonde
des grands poèmes où quelque chose d'infini se mêlait aux actions des
hommes; et il se demande s'il doit décidément renoncer aux beautés de
cet ordre.


                                 VIII.

Je ne le crois pas. Il trouvera à réaliser ces beautés, des difficultés
qu'aucun poète n'avait jusqu'ici rencontrées, mais il y parviendra
demain. Et aujourd'hui même, qui semble le moment le plus dangereux de
l'alternative, un ou deux poètes ont réussi à sortir du monde des
réalités évidentes, sans rentrer dans celui des chimères anciennes, car
la haute poésie est avant tout le royaume de l'imprévu, et des règles
les plus générales surgissent, comme des fragments d'étoiles qui
traversent le ciel où l'on n'attendait aucune lueur, des exceptions
déconcertantes. Et c'est, par exemple, _La Puissance des Ténèbres_ de
Tolstoï qui passe sur le fleuve le plus banal de la vie inférieure,
comme un îlot flottant, un îlot d'horreur grandiose et tout ensanglanté
de fumées infernales, mais enveloppé aussi de l'énorme flamme blanche,
pure et miraculeuse qui jaillit de l'âme primitive d'Akim. Ou bien, ce
sont les _Revenants_ d'Ibsen, où éclate, dans un salon bourgeois,
aveuglant, étouffant, affolant les personnages, l'un des plus terribles
mystères des destinées humaines. Nous avons beau nous fermer à
l'angoisse de l'inintelligible, dans ces deux drames interviennent des
puissances supérieures que nous sentons tous peser sur notre vie. Car
c'est bien moins l'action du Dieu des Chrétiens qui nous trouble dans le
poème de Tolstoï que l'action du Dieu qui se trouve dans une âme
humaine, plus simple, plus juste, plus pure et plus grande que les
autres. Et dans le poème d'Ibsen, c'est l'influence d'une loi de justice
ou d'injustice récemment soupçonnée et formidable; la loi de l'hérédité,
loi peut-être discutable, mais si mal connue, et en même temps si
plausible, que sa menace énorme cache la plus grande portion de ce qu'on
y pourrait mettre en doute. Mais en dépit de ces sorties inattendues, il
n'en reste pas moins que le mystère, l'inintelligible, le surhumain,
l'infini--peu importe le nom qu'on lui donne--est devenu si peu maniable
depuis que nous n'admettons plus _a priori_ l'intervention divine dans
les actions humaines, que le génie même n'a pas souvent de ces
rencontres heureuses. Quand Ibsen, dans d'autres drames, essaie de
relier à d'autres mystères les gestes de ses hommes en mal de conscience
exceptionnelle ou de ses femmes hallucinées, il faut convenir que si
l'atmosphère qu'il parvient à créer est étrange et troublante, elle est
rarement saine et respirable, parce qu'elle est rarement raisonnable et
réelle.


                                 IX.

Dans le temps, le génie à coup sûr, parfois le simple et honnête talent,
réussissaient à nous donner au théâtre cet arrière-plan profond, ce
nuage des cimes, ce courant d'infini, tout ceci et tout cela, qui
n'ayant ni nom ni forme, nous autorise à mêler nos images en en parlant,
et parait nécessaire pour que l'œuvre dramatique coule à pleins bords et
atteigne son niveau idéal. Aujourd'hui, il y manque presque toujours ce
troisième personnage, énigmatique, invisible mais partout présent, qu'on
pourrait appeler le personnage sublime, qui, peut-être, n'est que l'idée
inconsciente mais forte et convaincue que le poète se fait de l'univers
et qui donne à l'œuvre une portée plus grande, je ne sais quoi qui
continue d'y vivre après la mort du reste et permet d'y revenir sans
jamais épuiser sa beauté. Mais convenons qu'il manque aussi à notre vie
présente. Reviendra-t-il? Sortira-t-il d'une conception nouvelle et
expérimentale de la justice ou de l'indifférence de la nature, d'une de
ces énormes lois générales de la matière ou de l'esprit que nous
commençons à peine d'entrevoir? En tout cas, gardons lui sa place.
Acceptons, s'il le faut, que rien ne la vienne occuper pendant le temps
qu'il mettra à se dégager des ténèbres, mais n'y installons plus de
fantômes. Son attente, et son siège vide dans la vie, ont par eux-mêmes
une signification plus grande que tout ce que nous pourrions asseoir sur
le trône que notre patience lui réservé. Pour mon humble part, après les
petits drames que j'ai énumérés plus haut, il m'a semblé loyal et sage
d'écarter la mort de ce trône auquel il n'est pas certain qu'elle ait
droit. Déjà, dans le dernier, que je n'ai pas nommé parmi les autres,
clans _Aglavaine_ et _Sélysette_, j'aurais voulu qu'elle cédât à
l'amour, à la sagesse ou au bonheur une part de sa puissance. Elle ne
m'a pas obéi, et j'attends, avec la plupart des, poètes de mon temps,
qu'une autre force se révèle. Quant aux deux petites pièces qui suivent
_Aglavaine_ et _Sélysette_, savoir: _Ardiane et Barbe-bleue, ou la
délivrance inutile_, et _Sœur Béatrice_, je voudrais qu'il n'y eût aucun
malentendu à leur endroit. Ce n'est pas parce qu'elles sont postérieures
qu'il y faudrait chercher une évolution ou un nouveau désir. Ce sont, à
proprement parler, de petits jeux de scène, de courts poèmes du genre
assez malheureusement appelé «opéra-comique» destinés à fournir aux
musiciens qui les avaient demandés, un thème convenable à des,
développements lyriques. Ils ne prétendent à rien davantage, et l'on se
méprendrait sur mes intentions si l'on y voulait trouver par surcroît de
grandes arrière-pensées morales ou philosophiques.



                     *La Princesse Maleine.*

DRAMATIS PERSONAE.

HJALMAR, roi d'une partie de la Hollande.
MARCELLUS, roi d'une autre partie de la Hollande.
Le prince HJALMAR, fils du roi HJALMAR.
Le petit ALLAN, fils de la reine Anne.
ANGUS, ami du prince HJALMAR.
STÉPHANO)
        ) officiers de Marcellus.
VANOX   )
Un chambellan.
Un médecin.
Un fou.
Trois pauvres.
Deux vieux paysans, un cuisinier.
Seigneurs, officiers, un vacher, un cul-de-jatte,
   pèlerins, paysans, domestiques, mendiants,
   vagabonds, enfants, etc.
ANNE, reine du Jutland.
GODELIVE, femme du roi Marcellus.
La princesse MALEINE, fille de Marcellus et de
   Godelive.
La princesse UGLYANE, fille de la reine Anne.
La nourrice de Maleine.
Sept béguines.
Une vieille femme.
Dames d'honneur, servantes, paysannes, etc.
Un grand chien noir nommé Pluton.


               _Le premier acte à Harlingen; les autres au
                   château Ysselmonde et aux environs._



                                  ACTE I


                        *     *     *     *     *


                                  SCÈNE I

                         *Les jardins du château.*

                                          [Entrent Stéphano et Vanox].

                                  VANOX.

Quelle heure est-il?

                                 STÉPHANO.

D'après la lune il doit être minuit.

                                  VANOX.

Je crois qu'il va pleuvoir.

                                 STÉPHANO.

Oui; il y a de gros nuages vers l'Ouest.--On ne viendra pas nous relever
avant la fin de la fête.

                                  VANOX.

Et elle ne finira pas avant le petit jour.

                                 STÉPHANO.

Oh! oh**! Vanox!

                       [Ici une comète apparaît au-dessus du château.]

                                  VANOX.

Quoi?

                                 STÉPHANO.

Encore la comète de l'autre nuit!

                                  VANOX.

Elle est énorme!

                                 STÉPHANO.

Elle a l'air de verser du sang sur le château!

               [Ici une pluie d'étoile, semble tomber sur le château.]

                                  VANOX.

Les étoiles tombent sur le château! Voyez! voyez! voyez!

                                 STÉPHANO.

Je n'ai jamais vu pareille pluie d'étoiles! On dirait que le ciel pleure
sur ces fiançailles!

                                  VANOX.

On dit que tout ceci présage de grands malheurs!

                                 STÉPHANO.

Oui; peut-être des guerres ou des morts de rois. On a vu ces présages à
la mort du vieux roi Marcellus.

                                  VANOX.

On dit que ces étoiles à longue chevelure annoncent la mort des
princesses.

                                 STÉPHANO.

On dit... on dit bien des choses...

                                  VANOX.

La princesse Maleine aura peur de l'avenir!

                                 STÉPHANO.

A sa place, j'aurais peur de l'avenir sans l'avertissement des étoiles...

                                  VANOX.

Oui; le vieux Hjalmar me semble assez étrange...

                                 STÉPHANO.

Le vieux Hjalmar? Ecoute, je n'ose pas dire tout ce que je sais; mais
un de mes oncles est chambellan de Hjalmar; eh bien, si j'avais une
fille, je ne la donnerais pas au prince Hjalmar.

                                  VANOX.

Je ne sais pas... le prince Hjalmar...

                                 STÉPHANO.

Oh! ce n'est pas à cause du prince Hjalmar, mais son père!...

                                   VANOX

On dit qu'il a la tête...

                                 STÉPHANO.

Depuis que cette étrange reine Anne est venue du Jutland, où ils l'ont
détrônée, après avoir emprisonné leur vieux roi, son mari, depuis qu'elle
est venue à Ysselmonde, on dit... on dit... enfin le vieux Hjalmar a plus
de-soixante-dix ans, et je crois qu'il l'aime un peu trop pour son âge...

                                  VANOX.

Oh! oh!

                                 STÉPHANO.

Voilà ce qu'on dit...--Et je n'ose pas dire tout ce que je sais.--Mais
n'oublie pas ce que j'ai dit aujourd'hui.

                                   VANOX.

Alors pauvre petite princesse!

                                  STÉPHANO.

Oh, je n'aime pas ces fiançailles!--Voilà qu'il pleut déjà!

                                   VANOX.

Et peut-être un orage là-bas.--Mauvaise nuit! [Passe un valet avec une
lanterne.] Où en est la fête?

                                 LE VALET.

Voyez les fenêtres.

                                   VANOX.

Oh! elles ne s'éteignent pas.

LE VALET.

Et elles ne s'éteindront pas cette nuit. Je n'ai jamais vu de fête
pareille! Le vieux roi Hjalmar est absolument ivre, il a embrassé notre
roi Marcellus, il...

                                   VANOX.

Et les fiancés?

                                 LE VALET.

Oh! les fiancés ne boivent pas beaucoup. Allons, bonne nuit! je vais à la
cuisine, on n'y boit pas de l'eau claire non plus, bonne nuit!

                                                            [Il sort.]

                                   VANOX.

Le ciel devient noir, et la lune est étrangement rouge.

                                  STÉPHANO.

Voilà l'averse! et pendant que les autres boivent, nous allons...

                  [Ic** les fenêtres du château, illuminées au fond du
                     jardin, volent en éclats: cris, rumeurs, tumulte.]

                                   VANOX.

Oh!

                                  STÉPHANO.

Qu'y a-t-il?

                                   VANOX.

On brise les vitres.

                                  STÉPHANO.

Un incendie!

                                   VANOX.

On se bat dans la salle!

                   [La princesse Maleine, échevelée et tout en pleurs,
                      passe en courant, au fond du jardin.]

                                  STÉPHANO.

La princesse!

                                   VANOX.

Où court-elle?

                                 STÉPHANO.

Elle pleure!

                                  VANOX.

On se bat dans la salle!

                                 STÉPHANO.

Allons voir!...

            [Cris, tumulte, les jardins se remplissent d'officiers, de
               domestiques, etc., les portes du château s'ouvrent
               violemment, et le roi Hjalmar parait sur le perron,
               entouré de courtisans et de pertuisaniers. Au-dessus du
               château, la comète. La pluie d'étoiles continue.]

                              LE ROI HJALMAR.

Ignoble Marcellus! Vous avez fait aujourd'hui une chose monstrueuse!
Allons, mes chevaux! mes chevaux! je m'en vais! je m'en vais! je m'en
vais! Et je vous laisse votre Maleine, avec sa face verte et ses cils
blancs! Et je vous laisse avec votre vieille Godelive! Mais attendez!
Vous irez à genoux à travers vos marais! Et ce seront vos fiançailles que
je viendrai célébrer, avec tous mes pertuisaniers et tous les corbeaux de
Hollande à vos fêtes funèbres! Allons-nous-en! Au revoir! au revoir! Ah!
ah! ah!

                                        [Il sort avec ses courtisans.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE II

                       *Un appartement du château.*

            [On découvre la reine Godelive, la princesse Maleine et la
               nourrice; elles chantent en filant leur quenouille.]

                        _Les nonnes sont malades,
                           Malades à leur tour;
                         Les nonnes sont malades.
                         Malades dans la tour..._

                                 GODELIVE.

... Voyons, ne pleure plus Maleine; essuie tes larmes et descends au
jardin. Il est midi.

                               LA NOURRICE.

C'est ce que je lui dis depuis ce matin, Madame. A quoi cela sert-il de
s'abimer les yeux? Elle ouvre sa fenêtre ce matin, elle regarde un chemin
vers la forêt et se met à pleurer; alors je lui dis: est-ce que vous
regardez déjà le chemin vers la tour, Maleine...

                                 GODELIVE.

Ne parle pas de cela!

                               LA NOURRICE.

Si, si, il faut en parler; on en parlera tout à l'heure. Je lui demande
donc: est-ce que vous regardez déjà le chemin vers la tour où l'on a
enfermé, dans le temps, la pauvre duchesse Anne, parce qu'elle aimait un
prince qu'elle ne pouvait aimer?...

                                 GODELIVE.

Ne parle pas de cela!

                               LA NOURRICE.

Au contraire, il faut en parler, on en parlera tout à l'heure. Je lui
demande donc...--Voici le roi!

                                                    [Entre Marcellus.]

                                MARCELLUS.

Eh bien, Maleine?

                                 MALEINE.

Sire?

                                MARCELLUS.

Aimais-tu le prince Hjalmar?

                                 MALEINE.

Oui, Sire.

                                MARCELLUS.

Pauvre enfant!... mais l'aimes-tu encore?

                                 MALEINE.

Oui, Sire.

                                MARCELLUS.

Tu l'aimes encore?

                                 MALEINE.

Oui.

                                MARCELLUS.

Tu l'aimes encore après?...

                                 GODELIVE.

Seigneur, ne l'effrayez pas!

                                MARCELLUS.

Mais je ne l'effraye pas!--Voyons, je viens ici en véritable père, et je
ne songe qu'à ton bonheur, Maleine. Examinons cela froidement. Tu sais ce
qui est arrivé: le vieux roi Hjalmar m'outrage sans raison; ou plutôt, je
soupçonne trop bien ses raisons!... Il outrage ignoblement ta mère, il
t'insulte plus bassement encore, et s'il n'avait pas été mon hôte, s'il
n'avait pas été là, sous la main de Dieu, il ne serait jamais sorti de
mon château!--enfin, oublions aujourd'hui.--Mais, est-ce à nous que tu
dois en vouloir?--est-ce à ta mère ou est-ce à moi? Voyons, réponds,
Maleine?

                                 MALEINE.

Non, Sire.

                                MARCELLUS.

Alors pourquoi pleurer? Quant au prince Hjalmar, il vaut mieux l'oublier;
et puis, comment pourrais-tu l'aimer sérieusement? vous vous êtes à peine
entrevus; et le cœur à ton âge est comme un cœur de cire; on en fait ce
qu'on veut. Le nom de Hjalmar était encore écrit dans les nuages, un
orage est venu et tout est effacé, et dès ce soir tu n'y songeras plus.
Et puis, crois-tu que tu aurais été bien heureuse à la cour de Hjalmar?
Je ne parle pas du prince, le prince est un enfant; mais son père, tu
sais bien qu'on a peur d'en parler... Tu sais bien qu'il n'y a pas une
cour plus sombre en Hollande; tu sais que son château a peut-être
d'étranges secrets. Mais tu ne sais pas ce que l'on dit de cette reine
étrangère, venue avec sa fille au palais d'Ysselmonde, et je ne te
redirai pas ce qu'on en dit; car je ne veux pas verser de poison dans ton
cœur.--Mais tu allais entrer, toute seule, dans une effrayante forêt
d'intrigues et de soupçons!--Voyons, réponds, Maleine; n'avais-tu pas
peur de tout cela? et n'était-ce pas un peu malgré toi que tu allais
épouser le prince Hjalmar?

                                 MALEINE.

Non, Sire.

                                MARCELLUS.

Soit, mais alors, réponds-moi franchement. Il ne faut pas que le vieux
roi Hjalmar triomphe. Nous allons avoir une grande guerre à cause de toi.
Je sais que les vaisseaux de Hjalmar entourent Ysselmonde et vont mettre
à la voile avant la pleine lune; d'un autre côté, le duc de Bourgogne,
qui t'aime depuis longtemps;--[se tournant vers la reine,] je ne sais si
ta mère?...

                                 GODELIVE.

Oui, Seigneur.

                                MARCELLUS.

Eh bien?

                                 GODELIVE.

Il faudrait l'y préparer, peu à peu...

                                MARCELLUS.

Laissez-la parler!--Eh bien, Maleine?...

                                 MALEINE.

Sire?

                                MARCELLUS.

Tu ne comprends pas?

                                 MALEINE.

Quoi, Sire?

                                MARCELLUS.

Tu me promets d'oublier Hjalmar?

                                 MALEINE.

Sire...

                                MARCELLUS.

Tu dis?--tu aimes encore Hjalmar?

                                 MALEINE.

Oui, Sire!

                                MARCELLUS.

«_Oui, Sire!_» Ah! démons et tempêtes! Elle avoue cela cyniquement, et
elle ose me crier cela sans pudeur! Elle a vu Hjalmar une seule fois,
pendant une seule après-midi, et la voilà plus chaude que l'enfer!

                                 GODELIVE.

Seigneur!...

                                MARCELLUS.

Taisez-vous! «_Oui, Sire!_» Et elle n'a pas quinze ans! Ah, c'est à les
tuer sur place! Voilà quinze ans que je ne vivais plus qu'en elle! Voilà
quinze ans que je retenais mon souffle autour d'elle! Voilà quinze ans
que nous n'osions plus respirer de peur, de troubler ses regards! Voilà
quinze ans que j'ai fait de ma cour un couvent, et le jour où je viens
regarder dans son cœur...

                                 GODELIVE.

Seigneur!

                               LA NOURRICE.

Est-ce qu'elle ne peut pas aimer comme une autre? Allez-vous la** mettre
sous verre? Est-ce une raison pour crier ainsi à tue-tête après une
enfant? Elle n'a rien fait de mal!

                                MARCELLUS.

Ah! elle n'a rien fait de mal!--Et d'abord, taisez-vous; je ne vous parle
pas, et c'est probablement à vos instigations d'entremetteuse...

                                 GODELIVE.

Seigneur!

                               LA NOURRICE.

Entremetteuse! moi, une entremetteuse!

                                MARCELLUS.

Me laisserez-vous parler enfin! Allez-vous-en! Allez-vous-en toutes deux!
Oh! je sais bien que vous vous entendez, et que l'ère des intrigues est
ouverte à présent, mais attendez!--Allez-vous-en! Ah! des larmes!
[Sortent Godelive et la nourrice.] Voyons, Maleine, ferme d'abord les
portes. Maintenant que nous sommes seuls, je veux oublier. On t'a
donné de mauvais conseils, et je sais que les femmes entre elles font
d'étranges projets; ce n'est pas que j'en veuille au prince Hjalmar;
mais il faut être raisonnable. Me promets-tu d'être raisonnable?

                                 MALEINE.

Oui, Sire.

                                MARCELLUS.

Ah! tu vois! alors tu ne songeras plus à ce mariage?

                                 MALEINE.

Oui.

                                MARCELLUS.

Oui?--c'est-à-dire que tu vas oublier Hjalmar?

                                 MALEINE.

Non.

                                MARCELLUS.

Tu ne renonces pas encore à Hjalmar?

                                 MALEINE.

Non.

                                MARCELLUS.

Et si je vous y oblige, moi? et si je vous enferme? et si je vous sépare
à jamais de votre Hjalmar à face de petite fille?--vous dites? [Elle
pleure.] Ah! c'est ainsi!--Allez-vous-en; et nous verrons! Allez-vous-en!

                                             [Ils sortent séparément.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE III

                               *Une forêt.*

                                 [Entrent le prince Hjalmar et Angus.]


                            LE PRINCE HJALMAR.

J'étais malade; et l'odeur de tous ces morts! et l'odeur de tous ces
morts! et maintenant, c'est comme si cette nuit et cette forêt avaient
versé un peu d'eau sur mes yeux...

                                  ANGUS.

Il ne reste plus que les arbres!

                                 HJALMAR.

Avez-vous vu mourir le vieux roi Marcellus?

                                  ANGUS.

Non, mais j'ai vu autre chose; hier au soir, pendant votre absence, ils
ont mis le feu au château, et la vieille reine Godelive courait à travers
les flammes avec les domestiques. Ils se sont jetés dans les fossés et je
crois que tous y ont péri.

                                 HJALMAR.

Et la princesse Maleine?--Y était-elle?

                                  ANGUS.

Je ne l'ai pas vue.

                                 HJALMAR.

Mais d'autres l'ont-ils vue?

                                  ANGUS.

Personne ne l'a vue, on ne sait où elle est.

                                 HJALMAR.

Elle est morte?

                                  ANGUS.

On dit qu'elle est morte.

                                 HJALMAR.

Mon père est terrible!

                                  ANGUS.

Vous l'aimiez déjà?

                                 HJALMAR.

Qui?

                                  ANGUS.

La princesse Maleine.

                                 HJALMAR.

Je ne l'ai vue qu'une seule fois... elle avait cependant une manière de
baisser les yeux;--et de croiser les mains;--ainsi--et des cils blancs
étranges!--Et son regard!... on était tout à coup comme dans un grand
canal d'eau fraîche... Je ne m'en souviens pas très bien; mais je
voudrais revoir cet étrange regard...

                                  ANGUS.

Quelle est cette tour sur cette butte?

                                 HJALMAR.

On dirait un vieux moulin à vent; il n'a pas de fenêtres.

                                  ANGUS.

Il y a une inscription de ce côté.

                                 HJALMAR.

Une inscription?

                                  ANGUS.

Oui,--en latin.

                                 HJALMAR.

Pouvez-vous lire?

                                  ANGUS.

Oui, mais c'est très vieux.--Voyons:

                              _Olim inclusa
                               Anna ducissa
                              anno...,_ etc.,

Il y a trop de mousse sur tout le reste.

                                 HJALMAR.

Asseyons-nous ici.

                                  ANGUS.

«_Ducissa Anna_», c'est le nom de la mère de votre fiancée.

                                 HJALMAR.

D'Uglyane?--Oui.

                                  ANGUS.

Voilà un _oui_ plus lent et plus froid que la neige!

                                 HJALMAR.

Mon Dieu, le temps des _oui_ de flamme est assez loin de moi...

ANGUS

Uglyane est jolie cependant.

                                 HJALMAR.

J'en ai peur!

                                  ANGUS.

Oh!

                                 HJALMAR.

Il y a une petite âme de cuisinière au fond de ses yeux verts.

                                  ANGUS.

Oh! oh! mais alors, pourquoi consentez-vous?

                                 HJALMAR.

A quoi bon ne pas consentir? Je suis malade à en mourir une de ces
vingt mille nuits que nous avons à vivre, et je veux le repos! le repos!
le repos! Et puis, elle ou une autre, qui me dira «_mon petit Hjalmar_»
au clair de lune en me pinçant le nez! Pouah!--Avez-vous remarqué les
colères subites de mon père depuis que la reine Anne est arrivée à
Ysselmonde?--Je ne sais ce qui se passe; mais il y a là quelque chose, et
je commence à avoir d'étranges soupçons; j'ai peur de la reine!

                                  ANGUS.

Elle vous aime comme un fils cependant.

                                 HJALMAR.

Comme un fils?--Je n'en sais rien, et j'ai d'étranges idées, elle est
plus belle que sa fille, et voilà d'abord un grand mal. Elle travaille
comme une taupe à je ne sais quoi; elle a excité mon pauvre vieux père
contre Marcellus et elle a déchainé cette guerre;--il y a quelque chose
là-dessous!

                                  ANGUS.

Il y a, qu'elle voudrait vous faire épouser Uglyane, ce n'est pas
infernal.

                                 HJALMAR.

Il y a encore autre chose.

                                  ANGUS.

Oh! je sais bien! Une fois mariés, elle vous envoie en Jutland vous
battre sur les glaçons pour son petit trône d'usurpatrice, et délivrer
peut-être son pauvre mari, qui doit être bien inquiet en l'attendant; car
une reine aussi belle, errant seule par le monde, il faut bien qu'il
arrive des histoires...

                                 HJALMAR.

Il y a encore autre chose.

                                  ANGUS.

Quoi?

                                  HJALMAR.

Vous le saurez un jour; allons-nous-en.

                                   ANGUS.

Vers la ville?

                                  HJALMAR.

Vers la ville?--il n'y en a plus; il n'y a plus que des morts entre des
murs écroulés!

                                                        [Ils sortent.]

                        *     *     *     *     *


                                  SCÈNE IV

                    *Une chambre voûtée dans une tour.*

                    [On découvre la princesse Maleine et la nourrice.]


                                LA NOURRICE.

Voilà trois jours que je travaille à desceller les pierres de cette tour,
et je n'ai plus d'ongles au bout de mes pauvres doigts. Vous pourrez vous
vanter de m'avoir fait mourir. Mais voilà, il fallait désobéir! il
fallait vous échapper du palais! il fallait rejoindre Hjalmar! Et nous
voici dans cette tour; nous voici entre ciel et terre, au-dessus des
arbres de la forêt! Ne vous avais-je pas avertie, ne vous l'avais-je pas
dit? Je connaissais bien votre père!--Mais est-ce après la guerre qu'on
nous délivrera?

                                 MALEINE.

Mon père l'a dit.

                                LA NOURRICE.

Mais cette guerre ne finira jamais! Depuis combien de jours sommes-nous
dans cette tour? Depuis combien de jours n'ai-je plus vu de lune ni de
soleil! Et partout où je mets les mains, je trouve des champignons et des
chauves-souris; et j'ai vu, ce matin, que nous n'avions plus d'eau!

                                 MALEINE.

Ce matin?

                                LA NOURRICE.

Oui, ce matin, pourquoi riez-vous? Il n'y a pas de quoi rire? Si nous ne
parvenons pas à écarter cette pierre aujourd'hui, il ne nous reste plus
qu'à dire nos prières. Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour être
mise dans ce tombeau, au milieu des rats, des araignées et des
champignons! Je ne me suis pas révoltée, moi! Je n'ai pas été insolente
comme vous! Etait-ce si difficile de se soumettre en apparence, et de
renoncer à ce saule pleureur de Hjalmar qui ne remuerait pas le petit
doigt pour nous délivrer?

                                 MALEINE.

Nourrice!

                                LA NOURRICE.

Oui, nourrice! Je serai bientôt la nourrice des vers de terre à cause de
vous. Et dire que sans vous, j'étais tranquillement dans la cuisine en ce
moment, ou à me chauffer au soleil dans le jardin, en attendant la cloche
du déjeuner! Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour... Oh, Maleine!
Maleine! Maleine!

                                 MALEINE.

Quoi?

                               LA NOURRICE.

La pierre!...

                                 MALEINE.

La...?

                               LA NOURRICE.

Oui,--elle a remué!

                                 MALEINE.

La pierre a remué?

                               LA NOURRICE.

Elle a remué! elle est détachée! il y a du soleil entre le mortier! Venez
voir! Il y en a sur ma robe! II y en a sur mes mains! Il y en a sur votre
visage! Il y en a sur les murs! Eteignez la lampe! il y en a partout!
Je vais pousser la pierre!

                                 MALEINE.

Elle tient encore?

                               LA NOURRICE.

Oui!--mais ce n'est rien! c'est là, dans le coin; donnez-moi votre
fuseau!--oh! elle ne veut pas tomber!...

                                 MALEINE.

Tu vois quelque chose par les fentes?

                               LA NOURRICE.

Oui! oui--non! je ne vois que le soleil!

                                 MALEINE.

Est-ce le soleil?

                               LA NOURRICE.

Oui! oui! c'est le soleil! Mais voyez donc! c'est de l'argent et des
perles sur ma robe! Et c'est chaud comme du lait sur mes mains!

                                 MALEINE.

Mais laisse-moi donc voir aussi!

                               LA NOURRICE.

Voyez-vous quelque chose?

                                 MALEINE.

Je suis éblouie!

                               LA NOURRICE.

C'est étonnant que nous ne voyions pas d'arbres. Laissez-moi regarder.

                                 MALEINE.

Où est mon miroir?

                               LA NOURRICE.

Je vois mieux.

                                 MALEINE.

En vois-tu?

                               LA NOURRICE.

Non. Nous sommes sans doute au-dessus des arbres. Mais il y a du vent. Je
vais essayer de pousser la pierre. Oh! [Elles reculent devant le jet de
soleil qui s'irrue** et restent un moment en silence au fond de la
salle.] Je n'y vois plus!

                                 MALEINE.

Va voir! va voir! J'ai peur!

                               LA NOURRICE.

Fermez les yeux! Je crois que je deviens aveugle!

                                 MALEINE.

Je vais voir moi-même.

                               LA NOURRICE.

Eh bien?

                                 MALEINE.

Oh! c'est une fournaise! et j'ai des meules rouges dans les yeux!

                               LA NOURRICE.

Mais ne voyez-vous rien!

                                 MALEINE.

Pas encore; si! si! le ciel est tout bleu. Et la forêt! Oh! toute la
forêt!

                               LA NOURRICE.
Laissez-moi voir!

                                 MALEINE.

Attends! Je commence à voir!

                               LA NOURRICE.

Voyez-vous la ville?

                                 MALEINE.

Non.

                               LA NOURRICE.

Et le château?

                                 MALEINE.

Non.

                               LA NOURRICE.

C'est qu'il est de l'autre côté.

                                 MALEINE.

Mais cependant... je vois la mer.

                               LA NOURRICE.

Vous voyez la mer?

                                 MALEINE.

Oui, oui, c'est la mer! Elle est verte!

                               LA NOURRICE.

Mais alors, vous devez voir la ville. Laissez-moi regarder.

                                 MALEINE.

Je vois le phare!

                               LA NOURRICE.

Vous voyez le phare?

                                 MALEINE.

Oui. Je crois que c'est le phare...

                               LA NOURRICE.

Mais alors, vous devez voir la ville.

                                 MALEINE.

Je ne vois pas la ville.

                               LA NOURRICE.

Vous ne voyez pas la ville?

                                 MALEINE.

Je ne vois pas la ville.

                               LA NOURRICE.

Vous ne voyez pas le beffroi?

                                 MALEINE.

Non.

                               LA NOURRICE.

C'est étonnant!

                                 MALEINE.

Je vois un navire sur la mer!

                               LA NOURRICE.

Il y a un navire sur la mer?

                                 MALEINE.

Avec des voiles blanches!...

                               LA NOURRICE.

Où est-il?

                                 MALEINE.

Oh! le vent de la mer agite mes cheveux!--Mais il n'y a plus de maisons
le long des routes!

                               LA NOURRICE.

Quoi?--Ne parlez pas ainsi vers l'extérieur, je n'entends rien.

                                 MALEINE.

Il n'y a plus de maisons le long des routes!

                               LA NOURRICE.

Il n'y a plus de maisons le long des routes?

                                 MALEINE.

Il n'y a plus de clochers dans la campagne!

                               LA NOURRICE.

Il n'y a plus de clochers dans la campagne?

                                 MALEINE.

Il n'y a plus de moulins dans les prairies!

                               LA NOURRICE.

Plus de moulins dans les prairies?

                                 MALEINE.

Je ne reconnais plus rien!

                               LA NOURRICE.

Laissez-moi regarder.--Il n'y a plus un seul paysan dans les champs. Oh!
le grand pont de pierre est démoli.--Mais qu'est-ce qu'ils ont fait aux
ponts-levis?--Voilà une ferme qui a brûlé!--Et celle-là aussi!--Mais
celle-là aussi!--Mais celle-là aussi!--Mais!... oh! Maleine! Maleine!

                                 MALEINE.

Quoi?

                               LA NOURRICE.

Tout a brûlé! tout a brûlé! tout a brulé!

                                 MALEINE.

Tout a...?

                               LA NOURRICE.

Tout a brulé, Maleine! tout a brûlé! Oh, je vois maintenant!... Il n'y a
plus rien!

                                 MALEINE.

Ce n'est pas vrai, laisse-moi voir!

                               LA NOURRICE.

Aussi loin qu'on peut voir tout a brulé! Toute la ville n'est plus qu'un
tas de briques noires. Je ne vois plus que les fossés pleins de pierres
du château! Il n'y a plus un homme ni une bête dans les champs! Il n'y a
plus que les corbeaux dans les prairies! Il ne reste plus que les arbres!

                                 MALEINE.

Mais alors!...

                               LA NOURRICE.

Ah!...



                                  ACTE II


                        *     *     *     *     *


                                  SCÈNE I

                               *Une forêt.*

                        [Entrent la princesse Maleine et la nourrice.]


                                 MALEINE.

Oh, qu'il fait noir ici!

                               LA NOURRICE.

Il fait noir! il fait noir! une forêt est-elle éclairée comme une salle
de fête?--J'en ai vu de plus noires que celle-ci; et où il y avait des
loups et des sangliers. Je ne sais d'ailleurs s'il n'y en a pas ici;
mais, grâce à Dieu, il passe au moins un peu de lune et d'étoiles entre
les arbres.

                                 MALEINE.

Sais-tu le chemin, maintenant, nourrice?

                               LA NOURRICE.

Le chemin? Ma foi non; je ne sais pas le chemin. Je n'ai jamais su le
chemin; croyez-vous que je sache tous les chemins? Vous avez voulu aller
à Ysselmonde; moi, je vous ai suivie; et voilà où nous en sommes depuis
douze heures que vous me promenez dans cette forêt, où nous allons mourir
de faim, à moins que nous ne soyons dévorées par les ours et les
sangliers; et tout cela pour aller à Ysselmonde où vous serez bien reçue
par le prince Hjalmar quand il vous verra venir, la peau sur les os, pâle
comme une fille de cire et pauvre comme une qui n'a rien du tout.

                                 MALEINE.

Des hommes!

                               LA NOURRICE.

N'ayez pas peur; mettez-vous derrière moi.

                                              [Entrent trois pauvres.]

LES PAUVRES.

Bonsoir!

                               LA NOURRICE.

Bonsoir! où sommes-nous?

                              PREMIER PAUVRE.

Dans la forêt.

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Que faites-vous ici?

                               LA NOURRICE.

Nous sommes perdues.

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Vous êtes seules?

                                LA NOURRICE.

Oui--non, nous sommes ici avec deux hommes.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Où sont-ils?

                                LA NOURRICE.

Ils cherchent le chemin.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Est-ce qu'ils sont loin?

                                LA NOURRICE.

Non, ils vont revenir.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Quelle est cette petite? c'est votre fille?

                                LA NOURRICE.

Oui, c'est ma fille.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Elle ne dit rien; est-ce qu'elle est muette?

                                LA NOURRICE.

Non, elle n'est pas du pays.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Votre fille n'est pas du pays?

                                LA NOURRICE.

Si, si, mais elle est malade.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Elle est maigre. Quel âge a-t-elle?

                                LA NOURRICE.

Elle a quinze ans.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Oh! oh! alors elle commence... où sont-ils ces deux hommes?

                                LA NOURRICE.

Ils doivent être aux environs.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Je n'entends rien.

                                LA NOURRICE.

C'est qu'ils ne font pas de bruit.

                              DEUXIÈME PAUVRE.

Voulez-vous venir avec nous?

                             TROISIÈME PAUVRE.

Ne dites pas de mauvaises paroles dans la forêt.

                                 MALEINE.

Demande-leur le chemin d'Ysselmonde?

                               LA NOURRICE.

Quel est le chemin d'Ysselmonde?

                              PREMIER PAUVRE.

D'Ysselmonde?

                               LA NOURRICE.

Oui.

                                 MALEINE.

Demande-leur ce qui est arrivé.

                               LA NOURRICE.

Qu'est-ce qui est arrivé?

                              PREMIER PAUVRE.

Ce qui est arrivé?

                               LA NOURRICE.

Oui; il y a eu une guerre?

                              PREMIER PAUVRE.

Oui; il y a eu une guerre.

                                 MALEINE.

Demande-leur s'il est vrai que le roi et la reine soient morts?

                               LA NOURRICE.

Est-ce que le roi et la reine sont morts?

                              PREMIER PAUVRE.

Le roi et la reine?

                               LA NOURRICE.

Oui, le roi Marcellus et la reine Godelive.

                              PREMIER PAUVRE.

Oui, je crois qu'ils sont morts.

                                 MALEINE.

Ils sont morts?

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Oui, je crois qu'ils sont morts; tout le monde est mort de ce côté-là
dans le pays.

                                 MALEINE.

Mais vous ne savez depuis quand?

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Non.

                                 MALEINE.

Vous ne savez pas comment?

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Non.

                             TROISIÈME PAUVRE.

Les pauvres ne savent jamais rien.

                                 MALEINE.

Avez-vous vu le prince Hjalmar?

                              PREMIER PAUVRE.

Oui.

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Il va se marier.

                                 MALEINE.

Le prince Hjalmar va se marier?

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Oui.

                                 MALEINE.

Avec qui?

                              PREMIER PAUVRE.

Je ne sais pas.

                                 MALEINE.

Mais quand va-t-il se marier?

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Je ne sais pas.

                               LA NOURRICE.

Où pourrons-nous coucher cette nuit?

                             DEUXIÈME PAUVRE.

Avec nous.

                              PREMIER PAUVRE.

Allez chez l'ermite.

                               LA NOURRICE.

Quel ermite?

                              PREMIER PAUVRE.

Là-bas, au carrefour des quatre Judas.

                               LA NOURRICE.

Au carrefour des quatre Judas?

                             TROISIÈME PAUVRE.

Ne criez pas ce nom dans l'obscurité!

                                                   [Ils sortent tous.]

                        *     *     *     *     *


                                  SCÈNE II

                       *Une salle dans le château.*

                [On découvre le roi Hjalmar et la reine Anne enlacés.]

                                   ANNE.

Mon glorieux vainqueur!

                                  LE ROI.

Anne!

                                                      [Il l'embrasse.]

                                   ANNE.

Attention, votre fils!

                                 [Entre le prince Hjalmar; il va à une
                                    fenêtre ouverte, sans les voir.]

                                  HJALMAR.

Il pleut; un enterrement dans le cimetière: on a creusé deux fosses et le
_dies irae_ entre dans la maison. On ne voit que le cimetière par toutes
les fenêtres; il vient manger les jardins du château; et voilà que les
dernières tombes descendent jusqu'à l'étang. On ouvre le cercueil, je
vais fermer la fenêtre.

                                   ANNE.

Monseigneur!

                                  HJALMAR.

Ha!--Je ne vous avais pas vus.

                                   ANNE.

Nous venons d'arriver.

                                  HJALMAR.

Ah!

                                   ANNE.

A quoi songiez-vous, Seigneur?

                                  HJALMAR.

A rien, Madame.

                                   ANNE.

A rien? C'est pour la fin du mois, Seigneur...

                                  HJALMAR.

Pour la fin du mois, Madame?

                                   ANNE.

Vos belles noces...

                                  HJALMAR.

Oui, Madame.

                                   ANNE.

Mais, approchez-vous donc, Seigneur.

                                  LE ROI.

Oui, approche-toi, Hjalmar.

                                   ANNE.

Pourquoi donc êtes-vous si froid? Avez-vous peur de moi? Vous êtes
presque mon fils cependant; et je vous aime comme une mère;--et peut-être
plus qu'une mère;--donnez-moi votre main.

                                  HJALMAR.

Ma main, Madame?

                                   ANNE.

Oui, votre main; et regardez-moi dans les yeux;--n'y voyez-vous pas que
je vous aime?--Vous ne m'avez jamais embrassée jusqu'ici.

                                  HJALMAR.

Vous embrasser, Madame?

                                   ANNE.

Oui, m'embrasser; n'embrassiez-vous pas votre mère? Je voudrais vous
embrasser tous les jours.--J'ai rêvé de vous cette nuit...

                                  HJALMAR.

De moi, Madame?

                                   ANNE.

Oui, de vous. Je vous dirai mon rêve un jour.--Votre main est toute
froide, et vos joues sont brûlantes. Donnez-moi l'autre main.

                                  HJALMAR.

L'autre main?

                                   ANNE.

Oui. Elle est froide aussi et pâle comme une main de neige. Je voudrais
réchauffer ces mains-là!--Etes-vous malade?

                                  HJALMAR.

Oui, Madame.

                                   ANNE.

Notre amour vous guérira.

                                                        [Ils sortent.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE III

                           *Une rue du village.*

                        [Entrent la princesse Maleine et la nourrice.]

              MALEINE [se penchant sur le parapet d'un pont].

Je ne me reconnais plus quand je me vois dans l'eau!

                                LA NOURRICE.

Fermez votre manteau; on voit les franges d'or de votre robe;--voici des
paysans!

                                         [Entrent deux vieux paysans.]

                              PREMIER PAYSAN.

Voilà la fille!

                              SECOND PAYSAN.

Celle qui est arrivée aujourd'hui?

                              PREMIER PAYSAN.

Oui; avec une vieille.

                              SECOND PAYSAN.

D'où vient-elle?

                              PREMIER PAYSAN.

On ne sait pas.

                              SECOND PAYSAN.

Alors ça ne me dit rien de bon.

                              PREMIER PAYSAN.

On en parle dans tout le village.

                              SECOND PAYSAN.

Elle n'est pas extraordinaire cependant.

                              PREMIER PAYSAN.

Elle est maigre.

                              SECOND PAYSAN.

Où demeure-t-elle?

                              PREMIER PAYSAN.

Au «_Lion bleu_».

                              SECOND PAYSAN.

Est-ce qu'elle a de l'argent?

                              PREMIER PAYSAN.

On dit que oui.

                              SECOND PAYSAN.

Il faudrait voir.

                                       [Ils sortent.--Entre un vacher]

                                LE VACHER.

Bonsoir!

                         MALEINE ET LA NOURRICE.

Bonsoir!

                                LE VACHER.

Il fait beau ce soir.

                               LA NOURRICE.

Oui, il fait assez beau.

                                LE VACHER.

C'est grâce à la lune.

                               LA NOURRICE.

Oui.

                                LE VACHER.

Mais il a fait chaud pendant le jour.

                               LA NOURRICE.

Oh! oui, il a fait chaud pendant le jour.

                                    LE VACHER [descendant vers l'eau.]

Je m'en vais me baigner.

                               LA NOURRICE.

Vous baigner!

                                LE VACHER.

Oui, je vais me déshabiller ici.

                               LA NOURRICE.

Vous déshabiller devant nous?...

                                LE VACHER.

Oui.

                          LA NOURRICE à MALEINE.

Venez!

                                LE VACHER.

Vous n'avez jamais vu un homme tout nu?

              [Entre, en courant, une vieille femme en pleurs, elle va
                 crier à la porte de l'auberge du «_Lion bleu._»]

                             LA VIEILLE FEMME.

Au secours! au secours! Mon Dieu! mon Dieu! ouvrez donc! Ils
s'assassinent avec de grands couteaux!

                      DES BUVEURS [ouvrant la porte.]

Qu'y a-t-il?

                             LA VIEILLE FEMME.

Mon fils! mon pauvre fils! Ils s'assassinent avec de grands couteaux!
avec de grands couteaux de cuisine!

                          DES VOIX AUX FENÊTRES.

Qu'y a-t-il?

                               LES BUVEURS.

Une bataille!

                          DES VOIX AUX FENÊTRES.

Nous venons voir!

                               LES BUVEURS.

Où sont-ils?

                             LA VIEILLE FEMME.

Derrière «_l'Etoile d'or_», il se bat avec le forgeron à cause de cette
fille qui est venue au village aujourd'hui; ils saignent déjà tous les
deux!

                                LES BUVEURS.

Ils saignent déjà tous les deux?

                             LA VIEILLE FEMME.

Il y a déjà du sang sur les murs!

                                  LES UNS.

Il y a déjà du sang sur les murs?

                                LES AUTRES.

Allons voir! Où sont-ils?

                             LA VIEILLE FEMME.

Derrière «_l'Etoile d'or_», on peut les voir d'ici.

                                LES BUVEURS.

On peut les voir d'ici?--avec de grands couteaux de cuisine?--comme ils
doivent saigner!--Attention, le prince! [Ils rentrent tous dans l'auberge
du «_Lion bleu_» entraînant la vieille femme qui crie et se débat.--
Entrent le prince Hjalmar et Angus.]

                           MALEINE [à la nourrice.]

Hjalmar!

                                LA NOURRICE.

Cachez-vous!

                                                       [Elles sortent.]

                                   ANGUS.

Avez-vous vu cette petite paysanne?

                                  HJALMAR.

Entrevue... entrevue...

                                   ANGUS.

Elle est étrange.

                                  HJALMAR.

Je ne l'aime pas.

                                   ANGUS.

Moi, je la trouve admirable; et je vais en parler à la princesse Uglyane.
Il lui faut une suivante. Oh, comme vous êtes pâle!

                                  HJALMAR.

Je suis pâle?

                                   ANGUS.

Extraordinairement pâle! Etes-vous malade?

                                  HJALMAR.

Non; c'est cette journée d'automne si étrangement chaude; j'ai cru vivre
tout le jour dans une salle pleine de fiévreux; et maintenant, cette nuit
froide comme une cave! Je ne suis pas sorti du château aujourd'hui et
cette humidité du soir m'a saisi dans l'avenue.

                                   ANGUS.

Prenez garde! Il y a beaucoup de malades au village.

                                  HJALMAR.

Oui, ce sont les marais; et voilà que je suis au milieu de marais, moi
aussi!

                                  ANGUS.

Quoi?

                                 HJALMAR.

J'ai entrevu aujourd'hui les flammes de péchés auxquels je n'ose pas
encore donner un nom!

                                  ANGUS.

Je ne comprends pas.

                                 HJALMAR.

Je n'ai pas compris non plus certains mots de la reine Anne, mais j'ai
peur de comprendre!

                                  ANGUS.

Mais qu'est-il arrivé?

                                 HJALMAR.

Peu de chose; mais j'ai peur de ce que je verrai de l'autre côté de mes
noces... Oh! oh! regardez donc, Angus!

                            [Ici l'on voit le roi et la reine Anne qui
                               s'embrassent à une fenêtre du château.]

                                  ANGUS.

Attention! ne regardez pas, ils vont nous voir.

                                 HJALMAR.

Non, nous sommes dans l'obscurité et leur chambre est éclairée. Mais
voyez donc comme le ciel devient rouge au-dessus du château!

                                  ANGUS.

Il y aura une tempête demain.

                                 HJALMAR.

Elle ne l'aime pas cependant...

                                  ANGUS.

Allons-nous-en!

                                 HJALMAR.

Je n'ose plus regarder ce ciel-là; et Dieu sait quelles couleurs il a
pris au-dessus de nous aujourd'hui! Vous ne savez pas ce que j'ai entrevu
cette après-midi dans ce château que je crois vénéneux, et où les mains
de la reine Anne m'ont mis en sueur plus que ce soleil de septembre sur
les murs!

                                  ANGUS.

Mais qu'est-il donc arrivé?

                                 HJALMAR.

N'en parlons plus!--où est-elle cette petite paysanne?

                               [Cris dans l'auberge du «_Lion bleu_».]

                                  ANGUS.

Qu'est-ce que c'est?

                                  HJALMAR.

Je ne sais; il y a eu toute l'après-midi une étrange agitation dans le
village. Allons-nous-en, vous comprendrez un jour ce que j'ai dit.

                                                        [Ils sortent.]

                  UN BUVEUR [ouvrant la porte de l'auberge].

Il est parti!

                      TOUS LES BUVEURS [sur le seuil].

Il est parti?--Maintenant nous pouvons voir!--Comme ils doivent saigner!

Ils sont peut-être morts!

                                                   [Ils sortent tous.]

                            *     *     *     *     *


                                  SCÈNE IV

                        *Un appartement du château.*

                     [On découvre la reine Anne, la princesse Uglyane,
                       la princesse Maleine, vêtue comme une suivante,
                       et une suivante.]


                                   ANNE.

      Apportez un autre manteau.--Je crois que le vert vaudra mieux.

                                  UGLYANE.

Je n'en veux pas;--un manteau de velours vert paon, sur une robe vert
d'eau!

                                   ANNE.

Je ne sais pas.

                                  UGLYANE.

«_Je ne sais pas! je ne sais pas!_» Vous ne savez jamais quand il s'agit
des autres!

                                   ANNE.

Voyons, ne te fâche pas! J'ai cru bien faire en te disant cela; tu vas
arriver toute rouge au rendez-vous.

                                  UGLYANE.

Je vais arriver toute rouge au rendez-vous! Ah! c'est à se jeter par les
fenêtres! Vous ne savez plus qu'imaginer pour me faire souffrir!

                                   ANNE.

Uglyane! Uglyane! Voyons, voyons.--Apportez un autre manteau.

                                LA SUIVANTE.

Celui-ci, Madame?

                                  UGLYANE.

Oui?--oh! oui!

                                   ANNE.

Oui;--tourne-toi;--oui, oui, cela vaut infiniment mieux.

                                  UGLYANE.

Et mes cheveux?--ainsi?

                                   ANNE.

Il faudrait les lisser un peu plus sur le front.

                                  UGLYANE.

Où est mon miroir?

                                   ANNE.

Où est son miroir? [A Maleine.] Vous ne faites rien, vous? Apportez son
miroir!--Elle est ici depuis huit jours et elle ne saura jamais rien!--
Est-ce que vous venez de la lune?--Allons! arrivez donc! Où êtes-vous?

                                  MALEINE.

Ici, Madame.

                                  UGLYANE.

Mais ne penchez pas ainsi ce miroir!--J'y vois tous les saules pleureurs
du jardin, ils ont l'air de pleurer sur votre visage.

                                   ANNE.

Oui, ainsi!--mais laisse-les s'étaler sur le dos.--Malheureusement il
fera trop noir dans le bois...

                                  UGLYANE.

Il fera noir?

                                   ANNE.

Il ne te verra pas,--il y a de gros nuages sur la lune.

                                  UGLYANE.

Mais pourquoi veut-il que je vienne au jardin? si c'était au mois de
juillet, ou bien pendant le jour; mais le soir, en automne! il fait
froid! il pleut! il y a du vent! Mettrai-je des bijoux?

                                   ANNE.

Evidemment.--Mais nous allons...

                                         [Elle lui parle à l'oreille.]

                                  UGLYANE.

Oui.

                         ANNE [à Maleine et à la suivante].

Allez-vous-en, et ne revenez pas avant qu'on vous appelle.

                        [Sortent la princesse Maleine et la suivante.]

                        *      *      *      *    *


                                  SCÈNE V

                         *Un corridor du château.*

                       [Entre la princesse Maleine.--Elle va frapper à
                          une porte au bout du corridor.]

                             ANNE [à l'intérieur.]

Qui est là?

                                  MALEINE.

Moi!

                                   ANNE.

Oui, vous?

                                  MALEINE.

La princesse Ma... la nouvelle suivante.

                       ANNE [entre-bâillant** la porte.]

Que venez-vous faire ici?

                                  MALEINE.

Je viens de la part...

                                   ANNE.

N'entrez pas! eh bien?

                                  MALEINE.

Je viens de la part du prince Hjalmar...

                                   ANNE.

Oui, oui, elle vient! elle vient! un moment! Il n'est pas encore huit
heures,--laissez-nous!

                                  MALEINE.

Un officier m'a dit qu'il était absent.

                                   ANNE.

Qui est absent?

                                  MALEINE.

Le prince Hjalmar.

                                   ANNE.

Le prince Hjalmar est absent?

                                  MALEINE.

Il a quitté le château.

                                   ANNE.

Où est-il allé?

                            UGLYANE [de l'intérieur.]

Qu'est-ce qu'il y a?

                                   ANNE.

Le prince a quitté le château!

               UGLYANE [par l'entre-bâillement** de la porte.]

Quoi?

                                   ANNE.

Le prince a quitté le château!

                                  MALEINE.

Oui.

                                  UGLYANE.

Ce n'est pas possible!

                                   ANNE.

Où est-il allé?

                                 MALEINE.

Je ne sais pas. Je crois qu'il est allé vers la orêt**; et il fait dire
qu'il ne pourra pas venir au endez-vous**.

                                   ANNE.

Qui vous a dit cela?

                                 MALEINE.

Un officier.

                                   ANNE.

Quel officier?

                                 MALEINE.

Je ne sais pas son nom.

                                   ANNE.

Où est-il, cet officier?

                                 MALEINE.

Il est parti avec le prince.

                                   ANNE.

Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?

                                 MALEINE.

J'ai dit que vous vouliez être seules.

                                   ANNE.

Qui vous avait chargée de dire cela? Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-il donc
arrivé? Allez-vous-en!

                                  [La porte se referme. Maleine sort.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE VI

                          *Un bois dans un parc.*


                                 HJALMAR.

Elle m'a dit de l'attendre auprès du jet d'eau. Je veux la voir enfin en
présence du soir... Je veux voir si la nuit la fera réfléchir.--Est-ce
qu'elle aurait un peu de silence dans le cœur?--Je n'ai jamais vu ce
bois d'automne plus étrange que ce soir. Je n'ai jamais vu ce bois plus
obscur que ce soir; à quelles clartés allons-nous donc nous voir? Je ne
distingue pas mes mains!--Mais qu'est-ce que toutes ces lueurs autour de
moi? Tous les hiboux du parc sont donc venus ici!
Allez-vous-en! Allez-vous-en! au cimetière! auprès des morts! [Il leur
jette de la terre.] Est-ce qu'on vous invite aux nuits de noces? Voilà
que j'ai des mains de fossoyeur à présent.--Oh! je ne reviendrai pas
souvent!--Attention! elle vient!--Est-ce que c'est le vent?--Oh! comme
les feuilles tombent autour de moi!--Mais il y a là un arbre qui se
dépouille absolument! Et comme les nuages s'agitent sur la lune!--Mais
ce sont des feuilles de saule pleureur qui tombent ainsi sur mes
mains!--Oh! je suis mal venu ici!--Je n'ai jamais vu ce bois plus
étrange que ce soir!--Je n'ai jamais vu plus de présages que ce soir!
Elle est là!

                                         [Entre la princesse Maleine.]

                                  MALEINE.

Où êtes-vous, Seigneur?

                                  HJALMAR.

Ici.

                                  MALEINE.

Où donc?--Je ne vois pas.

                                  HJALMAR.

Ici, près du jet d'eau.--Nous nous entreverrons à la clarté de l'eau. Il
fait étrange ici ce soir.

                                  MALEINE.

Oui;--j'ai peur!--ah! je vous ai trouvé!

                                  HJALMAR.

Pourquoi tremblez-vous?

                                  MALEINE.

Je ne tremble pas.

                                  HJALMAR.

Je ne vous vois pas.--Venez ici; il fait plus clair, et renversez un peu
la tête vers le ciel.--Vous êtes étrange aussi ce soir!--On dirait que
mes yeux se sont ouverts ce soir.--On dirait que mon cœur s'est
entr'ouvert** ce soir...--Mais je crois que vous êtes vraiment belle!--Mais
vous êtes étrangement belle, Uglyane!--Il me semble que je ne vous ai
jamais regardée jusqu'ici!--Mais je crois que vous êtes étrangement
belle!--Il y a quelque chose autour de vous ce soir...--Allons ailleurs,
à la lumière!--Venez!

                                  MALEINE.

Pas encore.

                                  HJALMAR.

Uglyane! Uglyane!

               [Il l'embrasse: ici le jet d'eau, agité par le vent, se
                  penche et rient retomber sur eux.]

                                  MALEINE.

J'ai peur!

                                  HJALMAR.

Allons plus loin...

                                  MALEINE.

Quelqu'un pleure ici....

                                  HJALMAR.

Quelqu'un pleure ici?...

                                  MALEINE.

J'ai peur.

                                  HJALMAR.

Mais n'entendez-vous pas que c'est le vent?

                                 MALEINE.

Mais qu'est-ce que tous ces yeux sur les arbres?

                                  HJALMAR.

Où donc? Oh! ce sont les hiboux qui sont revenus! Je vais les chasser.
[Il leur jette de la terre.] Allez-vous-en! allez-vous-en!

                                 MALEINE.

Il y en a un qui ne veut pas s'en aller!

                                  HJALMAR.

Où est-il?

                                 MALEINE.

Sur le saule pleureur.

                                  HJALMAR.

Allez-vous-en!

                                 MALEINE.

Il ne s'en va pas!

                                  HJALMAR.

Allez-vous-en! Allez-vous-en!

                                           [Il lui jette de la terre.]



                                 MALEINE.

Oh! vous avez jeté de la terre sur moi!

                                  HJALMAR.

J'ai jeté de la terre sur vous?

                                 MALEINE.

Oui, elle est retombée sur moi!

                                  HJALMAR.

Oh! ma pauvre Uglyane!

                                 MALEINE.

J'ai peur!

                                  HJALMAR.

Vous avez peur auprès de moi?

                                 MALEINE.

Il y a là des flammes entre les arbres.

                                  HJALMAR.

Ce n'est rien;--ce sont des éclairs, il a fait très chaud aujourd'hui.

                                 MALEINE.

J'ai peur! oh! qui est-ce qui remue la terre autour de nous?

                                  HJALMAR.

Ce n'est rien; c'est une taupe, une pauvre petite taupe qui travaille.

                                 MALEINE.

J'ai peur!...

                                 HJALMAR.

Mais nous sommes dans le parc...

                                 MALEINE.

Y a-t-il des murs autour du parc?

                                 HJALMAR.

Mais oui; il y a des murs et des fossés autour du parc.

                                 MALEINE.

Et personne ne peut entrer?

                                 HJALMAR.

Non;--mais il y a bien des choses inconnues qui entrent malgré tout.

                                 MALEINE.

Je saigne du nez.

                                 HJALMAR.

Vous saignez du nez?

                                 MALEINE.

Oui, où est mon mouchoir?

                                 HJALMAR.

Allons au bassin.

                                 MALEINE.

Oh, ma robe est déjà pleine de sang!

                                 HJALMAR.

Uglyane! Uglyane! regardez-moi...

                                 MALEINE.

Oui.

                                                         [Un silence.]

                                 HJALMAR.

A quoi songez-vous?

                                 MALEINE.

Je suis triste!

                                 HJALMAR.

Vous êtes triste? à quoi songez-vous, Uglyane

                                 MALEINE.

Je songe à la princesse Maleine.

                                 HJALMAR.

Vous dites?

                                 MALEINE.

Je songe à la princesse Maleine.

                                 HJALMAR.

Vous connaissez la princesse Maleine?

                                 MALEINE.

Je suis la princesse Maleine.

                                 HJALMAR.

Quoi?

                                 MALEINE.

Je suis la princesse Maleine.

                                 HJALMAR.

Vous n'êtes pas Uglyane.

                                 MALEINE.

Je suis la princesse Maleine.

                                 HJALMAR.

Vous êtes la princesse Maleine! Vous êtes la princesse Maleine! Mais elle
est morte!

                                 MALEINE.

Je suis la princesse Maleine.

                        [Ici la lune passe entre les arbres et éclaire
                           la princesse Maleine.]

                                 HJALMAR.

Oh! Maleine!--Mais d'où venez-vous? et comment êtes-vous venue jusqu'ici?
Mais comment êtes-vous venue jusqu'ici?

                                 MALEINE.

Je ne sais pas.

                                 HJALMAR.

Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! d'où me suis-je évadé
aujourd'hui! Et quelle pierre vous avez soulevée cette nuit! Mon Dieu!
mon Dieu! de quel tombeau suis-je sorti ce soir!--Maleine! Maleine!
qu'allons-nous faire?--Maleine!... Je crois que je suis dans le ciel
jusqu'au cœur!...

                                 MALEINE.

Oh! moi aussi!

                     [Ici le jet d'eau sanglote étrangement et meurt.]

                           TOUS DEUX[, se retournant].

Oh!

                                 MALEINE.

Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a maintenant?

                                 HJALMAR.

Ne pleurez pas; n'ayez pas peur. C'est le jet d'eau qui sanglote...

                                 MALEINE.

Qu'est-ce qui arrive ici? Qu'est-ce qui va arriver? Je veux m'en aller!
je veux m'en aller! je veux m'en aller!

                                 HJALMAR.

Ne pleurez pas!

                                 MALEINE.

Je veux m'en aller!

                                 HJALMAR.

Il est mort; allons ailleurs.

                                                        [Ils sortent.]



                                 ACTE III

                        *     *     *     *     *


                                  SCÈNE I

                       *Un appartement du château.*

                      [On découvre le roi.--Entre le prince Hjalmar.]

                                 HJALMAR.

Mon père?

                                  LE ROI.

Hjalmar?

                                 HJALMAR.

J'aurais à vous parler, mon père.

                                  LE ROI.

De quoi voulez-vous me parler?

                                 HJALMAR.

Vous êtes malade, mon père?

                                  LE ROI.

Oui; je suis malade, et voyez comme je deviens vieux! Presque tous mes
cheveux sont tombés; voyez comme mes mains tremblent; et je crois que
j'ai toutes les flammes de l'enfer dans la tête!

                                 HJALMAR.

Mon père! mon pauvre père! Il faudrait vous éloigner; aller ailleurs
peut-être... je ne sais pas...

                                  LE ROI.

Je ne puis pas m'éloigner!--Pourquoi êtes-vous venu? J'attends quelqu'un.

                                 HJALMAR.

J'avais à vous parler.

                                  LE ROI.

De quoi?

                                  HJALMAR.

De la princesse Maleine.

                                  LE ROI.

De quoi?--Je n'entends presque plus.

                                  HJALMAR.

De la princesse Maleine. La princesse Maleine est revenue.

                                  LE ROI.

La princesse Maleine est revenue?

                                  HJALMAR.

Oui.

                                  LE ROI.

Mais elle est morte!

                                  HJALMAR.

Elle est revenue.

                                  LE ROI.

Mais je l'ai vue morte!

                                  HJALMAR.

Elle est revenue.

                                  LE ROI.

Où est-elle?

                                  HJALMAR.

Ici.

                                  LE ROI.

Ici, dans le château?

                                  HJALMAR.

Oui.

                                  LE ROI.

Montrez-la! Je veux la voir!

                                  HJALMAR.

Pas encore.--Mon père, je ne puis plus épouser Uglyane.

                                  LE ROI.

Vous ne pouvez plus épouser Uglyane?

                                  HJALMAR.

Je n'ai jamais aimé que la princesse Maleine.

                                  LE ROI.

Ce n'est pas possible, Hjalmar!... Hjalmar!... Mais elle va s'en
aller!...

                                  HJALMAR.

Qui?

                                  LE ROI.

Anne!

                                  HJALMAR.

Il faudrait l'y préparer peu à peu.

                                  LE ROI.

Moi?--l'y préparer--Ecoutez... je crois qu'elle monte l'escalier. Mon
Dieu!... mon Dieu! que va-t-il arriver?--Hjalmar, attendez!...

                                                            [Il sort.]

                                  HJALMAR.

Mon père! mon pauvre père!--Elle le fera mourir avant la fin du mois!

                                                       [Rentre le roi.]



                                  LE ROI.

Ne l'avertissez pas encore aujourd'hui!

                                                            [Il sort.]

                                  HJALMAR.

Mon Dieu! mon dieu!--Je crois que je l'entends dans l'oratoire.--Elle va
venir ici.--Depuis quelques jours elle me suit comme mon ombre. [Entre la
reine Anne.] Bonsoir, Madame.

                                   ANNE.

Ah! c'est vous Hjalmar.--Je ne m'attendais pas...

                                  HJALMAR.

J'avais à vous parler, Madame.

                                   ANNE.

Vous n'aviez jamais rien à me dire... Sommes-nous seuls?

                                  HJALMAR.

Oui, Madame.

                                   ANNE.

Alors venez ici. Asseyez-vous ici.

                                  HJALMAR.

Ce n'est qu'un mot, Madame.--Avez-vous entendu parler de la princesse
Maleine?

                                   ANNE.

De la princesse Maleine?

                                  HJALMAR.

Oui, Madame.

                                   ANNE.

Oui, Hjalmar;--mais elle est morte.

                                  HJALMAR.

On dit qu'elle vit peut-être.

                                   ANNE.

Mais c'est le roi lui-même qui l'a tuée.

                                  HJALMAR.

On dit qu'elle vit peut-être.

                                   ANNE.

Tant mieux pour elle.

                                  HJALMAR.

Vous la** verrez peut-être.

                                   ANNE.

Ah! ah! ah! dans l'autre monde alors?

                                  HJALMAR.

Ah!...

                                                            [Il sort.]

                                   ANNE.

Où allez-vous, Seigneur? et pourquoi fuyez-vous?--Mais pourquoi
fuyez-vous?

                                                          [Elle sort.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE II

                    *Une salle d'apparat dans le château.*

                          [On découvre le roi, la reine Anne, Hjalmar,
                             Uglyane, Angus, des dames d'honneur, des
                             seigneurs, etc.--On danse. Musique.]

                                   ANNE.

Venez, ici, Monseigneur; vous me semblez transfiguré ce soir.

                                  HJALMAR.

Ma fiancée n'est-elle pas près de moi?

                                   ANNE.

Laissez-moi mettre un peu la main sur votre cœur. Oh! il bat déjà des
ailes comme s'il voulait voler vers je ne sais quel ciel!

                                  HJALMAR.

C'est votre main qui le retient, Madame.

                                   ANNE.

Je ne comprends pas... je ne comprends pas. Vous m'expliquerez cela plus
tard. [Au roi.] Vous êtes triste, Seigneur; à quoi songez-vous?

                                  LE ROI.

Moi?--Je ne suis pas triste mais je deviens très vieux.

                                   ANNE.

Voyons, ne dites pas cela un soir de fête! Admirez plutôt votre fils;
n'est-il pas admirable ainsi en pourpoint de soie noire et violette? et
n'ai-je pas choisi un bel époux pour ma fille?

                                      HJALMAR.

Madame, je m'en vais retrouver Angus. Il jettera un peu d'eau sur le feu
tandis que vous n'y versez que de l'huile.

                                        ANNE.

Mais ne nous revenez pas tout transi de la pluie de ses sages paroles...

                                       HJALMAR.

Elles tomberont en plein soleil!

                                        ANGUS.

Hjalmar! Hjalmar!

                                      HJALMAR.

Oh! je sais ce que vous allez dire; mais il n'est pas question de ce que
vous croyez.

                                       ANGUS.

Je ne vous reconnais plus;--mais que vous est-il donc arrivé hier soir?

                                      HJALMAR.

Hier soir?--Oh, il est arrivé d'étranges chose hier soir!--Mais j'aime
mieux ne pas en parler à présent. Allez une nuit dans le bois du parc,
près du jet d'eau; et vous remarquerez que c'est à certains moments
seulement, et lorsqu'on les regarde, que les choses se tiennent
tranquilles comme des enfants sages et ne semblent pas étranges et
bizarres; mais dès qu'on leur tourne le dos, elles vous font des grimaces
et vous jouent de mauvais tours.

                                       ANGUS.

Je ne comprends pas.

                                      HJALMAR.

Moi non plus; mais j'aime mieux être au milieu des hommes; fussent-ils
tous contre moi.

                                       ANGUS.

Quoi?

                                      HJALMAR.

Ne vous éloignez pas.

                                       ANGUS.

Pourquoi?

                                      HJALMAR.

Je ne sais pas encore.

                                        ANNE.

Avez-vous bientôt fini, Monseigneur? On n'abandonne pas ainsi sa fiancée!

                                      HJALMAR.

J'accours, Madame.

                                  HJALMAR [à Uglyane.]

Angus vient de me raconter une étrange aventure, Uglyane.

                                  UGLYANE.

Vraiment.

                                  HJALMAR.

Oui.--Il s'agit d'une jeune fille; une pauvre jeune fille qui a perdu
tous les biens qu'elle avait...

                                  UGLYANE.

Oh!

                                  HJALMAR.

Et elle veut l'épouser malgré tout. Elle l'attend au jardin tous les
soirs; elle le poursuit au clair de lune; il n'a plus un instant de
repos.

                                  UGLYANE.

Que va-t-il faire?

                                  HJALMAR.

Il n'en sait rien. Je lui ai dit de faire lever les ponts-levis, et de
mettre un homme d'armes à chaque porte, afin qu'elle ne puisse plus
entrer; il ne veut pas.

                                  UGLYANE.
Pourquoi?
                                  HJALMAR.

Je n'en sais rien.--Oh! ma chère Uglyane!

                              ANGUS [à Hjalmar.]

Ne grelottez-vous pas en entrant dans les grottes de glace du mariage?

                                  HJALMAR.
Nous en ferons des grottes de flammes!

                              LE ROI[, très haut].

Je ne vois pas du tout danser d'ici.

                                    ANNE.

Mais vous êtes à trois pas des danseurs, Monseigneur.

                                   LE ROI.

Je croyais en être très loin.

                              ANGUS [à Hjalmar.]

Avez-vous remarqué comme votre père a l'air pâle et fatigué depuis
quelque temps?

                                  HJALMAR.

Oui, oui...

                                   ANGUS.

Il vieillit étrangement.

                              LE ROI [très haut].

Je crois que la mort commence à frapper à ma porte!

                  [Il** tressaillent tous.--Silence.--La musique cesse
                     subitement et on entend frapper à une porte.]

                                   ANNE.

On frappe à la petite porte!

                                 HJALMAR.

Entrez!

      [La porte s'entr'ouvre** et on aperçoit, dans l'entrebâillement,
         la princesse Maleine en longs vêtements blancs de fiancée.]

                                   ANNE.

Qui est-ce qui entre?

                                 HJALMAR.

La princesse Maleine!

                                   ANNE.

Qui?

                                 HJALMAR.

La princesse Maleine!

                                  LE ROI.

Fermez la porte.

                                   TOUS.

Fermez la porte!

                                 HJALMAR.

Pourquoi fermer la porte?

                                                       [Le roi tombe.]

                                  ANGUS.

Au secours! le roi se trouve mal!

                            UNE DAME D'HONNEUR.

Allez chercher un verre d'eau!

                                 HJALMAR.

Mon père!--Aidez-moi!...

                         UNE AUTRE DAME D'HONNEUR.

Allez chercher un prêtre!

                               UN SEIGNEUR.

Ouvrez les fenêtres!

                                  ANGUS.

Ecartez-vous! Ecartez-vous!

                                 HJALMAR.

Appelez un médecin! Portons-le sur son lit! Aidez-moi!

                                  ANGUS.

Il y a une étrange tempête au-dessus du château.

                                                   [Ils sortent tous.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE III

                           *Devant le château.*

                                    [Entrent le roi et la reine Anne.]

                                  LE ROI.

Mais on pourrait peut-être éloigner la petite?

                                   ANNE.

Et la revoir le lendemain?--ou bien faut-il attendre une mer de misères?
Faut-il attendre que Hjalmar la rejoigne?--faut-il...

                                  LE ROI.

Mon Dieu! mon Dieu! que voulez-vous que je fasse?

                                   ANNE.

Vous ferez ce que vous voudrez; vous avez à choisir entre cette fille et
moi.

                                  LE ROI.

On ne sait jamais ce qu'il pense...

                                   ANNE.

Je sais qu'il ne l'aime pas. Il l'a crue morte. Avez-vous vu couler une
larme sur ses joues?

                                  LE ROI.

Elles ne coulent pas toujours sur les joues.

                                   ANNE.

Il ne se serait pas jeté dans les bras d'Uglyane.

                                  LE ROI.

Attendez quelques jours.--Il pourrait en mourir...

                                   ANNE.

Nous attendrons.--Il ne s'en apercevra pas.

                                  LE ROI.

Je n'ai pas d'autre enfant...

                                   ANNE.

Mais c'est pourquoi il faut le rendre heureux.--Attention! il arrive avec
sa mendiante de cire; il l'a promenée autour des marais, et l'air du soir
l'a déjà rendue plus verte qu'une noyée de quatre semaines. [Entrent le
prince Hjalmar et la princesse Maleine.] Bonsoir, Hjalmar!--Bonsoir,
Maleine! vous avez fait une belle promenade?

                                 HJALMAR.

Oui, Madame.

                                   ANNE

Il vaut mieux cependant ne pas sortir le soir. Il faut que Maleine soit
prudente. Elle me semble un peu pâle déjà. L'air des marais est très
pernicieux.

                                  MALEINE.

On me l'a dit, Madame.

                                   ANNE.

Oh! c'est un véritable poison!

                                  HJALMAR

Nous n'étions pas sortis de toute la journée; et le clair de lune nous a
entraînés; nous avons été voir les moulins à vent le long du canal.

                                   ANNE.

Il faut être prudente au commencement; j'ai été malade moi aussi.

                                  LE ROI.

Tout le monde est malade en venant ici.

                                  HJALMAR

Il y a beaucoup de malades au village.

                                  LE ROI.

Et beaucoup de morts au cimetière!

                                   ANNE.

Voyons! n'effrayez pas cette enfant!

                                                       [Entre le fou.]

                                  HJALMAR.

Maleine, le fou!

                                  MALEINE.

Oh!

                                   ANNE.

Vous ne l'aviez pas encore vu, Maleine? N'ayez pas peur, n'ayez pas peur;
il ne fait pas de mal. Il erre ainsi tous les soirs.

                                  HJALMAR.

Il va, toutes les nuits, creuser des fosses dans les vergers.

                                  MALEINE.

Pourquoi?

                                  HJALMAR.

On ne sait pas.

                                  MALEINE.

Est-ce moi qu'il montre du doigt?

                                  HJALMAR.

Oui, n'y fais pas attention.

                                  MALEINE.

Il fait le signe de la croix!

                                  LE FOU.

Oh! oh! oh!

                                 MALEINE.

J'ai peur!

                                  HJALMAR.

Il a l'air épouvanté.

                                  LE FOU.

Oh! oh! oh!

                                  HJALMAR.

Il s'en va.

                                                        [Sort le fou.]

                                   ANNE.

A** quand les noces, Maleine?

                                  HJALMAR.

Avant la fin du mois, si mon père y consent.

                                  LE ROI.

Oui, oui...

                                   ANNE.

Vous savez que je reste ici jusqu'à vos noces; et Uglyane aussi; oh! la
pauvre Uglyane! Hjalmar, Hjalmar, l'avez-vous abandonnée!

                                  HJALMAR.

Madame!...

                                   ANNE.

Oh! n'ayez pas de remords, il vaut mieux vous le dire aujourd'hui; elle
obéissait à son père plus qu'à son cœur; elle vous aimait cependant; mais
que voulez-vous? elle a été élevée et elle a passé son enfance avec le
prince Orsic son cousin et cela ne s'oublie pas; elle a pleuré toutes les
larmes de son pauvre petit cœur en le quittant, et j'ai dû la traîner
jusqu'ici.

                                 MALEINE.

Il y a quelque chose de noir qui arrive.

                                  LE ROI.

De qui parlez-vous?

                                  HJALMAR.

Quoi?

                                 MALEINE.

Il y a quelque chose de noir qui arrive.

                                  HJALMAR.

Où donc?

                                 MALEINE.

Là-bas; dans le brouillard, du côté du cimetière.

                                  HJALMAR.

Ah! ce sont les sept béguines.

                                 MALEINE.

Sept béguines!

                                   ANNE.

Oui; elles viennent filer pour vos noces.

                               [Entrent la nourrice et sept béguines.]

                               LA NOURRICE.

Bonsoir! Bonsoir, Maleine!

                            LES SEPT BÉGUINES.

Bonsoir!

                                   TOUS.

Bonsoir, mes sœurs!

                                 MALEINE.

Oh! qu'est-ce qu'elle porte?

                                 HJALMAR.

Qui?

                                 MALEINE.

La troisième, la vieille.

                               LA NOURRICE.

C'est de la toile pour vous, Maleine.

                        [Sortent les sept béguines.--On entend sonner
                           une cloche.]

                                 HJALMAR.

On sonne les vêpres;--viens, Maleine.

                                 MALEINE.

J'ai froid!

                                 HJALMAR.

Tu es pâle, rentrons!

                                 MALEINE.

Oh! comme il y a des corbeaux autour de nous!

                                                       [Croassements.]

                                 HJALMAR.

Viens!

                                 MALEINE.

Mais qu'est-ce que toutes ces flammes sur les marais?

                                        [Feux follets sur les marais.]

                               LA NOURRICE.

On dit que ce sont des âmes.

                                 HJALMAR.

Ce sont des feux follets.--Viens.

                                  MALEINE.

Oh! il y en a un très long qui va au cimetière!

                                  HJALMAR.

Viens; viens.

                                  LE ROI.

Je rentre aussi;--Anne, venez-vous?

                                   ANNE.

Je vous suis.[Sortent le roi, Hjalmar et Maleine.] Maleine m'a l'air un
peu malade. Il faudra la soigner.

                                LA NOURRICE.

Elle est un peu pâle, Madame. Mais elle n'est pas malade. Elle est plus
forte que vous ne le croyez.

                                   ANNE.

Je ne serais pas étonnée si elle tombait malade...

                                         [Elle sort avec la nourrice.]

                            *     *     *     *     *


                                  SCÈNE IV

                 *Une chambre dans la maison du médecin.*

                                                   [Entre le médecin.]

                                LE MÉDECIN.

Elle m'a demandé du poison; il y a un mystère au-dessus du château et je
crois que ses murs vont tomber sur nos têtes; et malheur aux petits qui
sont dans la maison! Il y a déjà d'étranges rumeurs autour de nous; et il
me semble que de l'autre côté de ce monde on commence à s'inquiéter un
peu de l'adultère. En attendant, ils entrent dans la misère jusqu'aux
lèvres; et le vieux roi va mourir dans le lit de la reine avant la fin du
mois... Il blanchit étrangement depuis quelques semaines et son esprit
commence à chanceler en même temps que son corps. Il ne faut pas que je
me trouve au milieu des tempêtes qui vont venir, il serait temps de s'en
aller, il serait temps de s'en aller, et je n'ai pas envie d'entrer
aveuglément avec elle en cet enfer! Il faut que je lui donne quelque
poison presque inoffensif, qui lui fasse illusion; et j'ouvrirai les yeux
avant qu'on ne ferme un tombeau. En attendant, je m'en lave les mains...
Je ne veux pas mourir en essayant de soutenir une tour qui s'écroule!

                                                            [Il sort.]

                            *     *     *     *     *


                                   SCÈNE V

                           *Une cour du château.*

                                                       [Entre le roi.]

                                   LE ROI

Mon Dieu! mon Dieu! Je voudrais être ailleurs! Je voudrais pouvoir dormir
jusqu'à la fin du mois; et que je serais heureux de mourir! Elle me
conduit comme un pauvre épagneul; elle va m'entraîner dans une forêt de
crimes, et les flammes de l'enfer sont au bout de ma route! Mon Dieu, si
je pouvais revenir sur mes pas! Mais n'y avait-il pas moyen d'éloigner la
petite? J'ai pleuré ce matin en la** voyant malade! Si elle pouvait
quitter ce château vénéneux!... Je voudrais m'en aller n'importe où!
n'importe où! Je voudrais voir les tours s'écrouler dans l'étang! Il me
semble que tout ce que je mange est empoisonné; et je crois que le ciel
est vénéneux ce soir!--Mais ce poison, mon Dieu, dans ce pauvre petit
corps blanc!... Oh! oh! oh! [Entre la reine.] Ils arrivent?

                                   ANNE.

Oui, ils viennent.

                                  LE ROI.

Je m'en vais.

                                   ANNE.

Quoi?

                                  LE ROI.

Je m'en vais; je ne puis plus voir cela.

                                   ANNE.

Qu'est-ce que c'est? vous allez rester. Asseyez-vous là. N'ayez pas l'air
étrange!

                                  LE ROI.

J'ai l'air étrange?

                                   ANNE.

Oui. Ils s'en apercevront. Ayez l'air plus heureux.

                                  LE ROI.

Oh! oh! heureux!

                                   ANNE.

Voyons, taisez-vous; ils sont là.

                                  LE ROI.

Mon Dieu! mon Dieu! comme elle est pâle!

                       [Entrent le prince Hjalmar, Maleine et le petit
                           Allan.]

                                   ANNE.

Eh bien, Maleine, comment allez-vous?

                                 MALEINE.

Un peu mieux; un peu mieux.

                                   ANNE.

Vous avez meilleure mine; asseyez-vous ici, Maleine. J'ai fait apporter
des coussins; l'air est très pur ce soir.

                                  LE ROI.

Il y a des étoiles.

                                   ANNE.

Je n'en vois pas.

                                  LE ROI.

Je croyais en voir là-bas.

                                   ANNE.

Où sont vos idées?

                                  LE ROI.

Je ne sais pas.

                                   ANNE.

Etes-vous bien ainsi, Maleine?

                                 MALEINE.

Oui, oui.

                                   ANNE.

Etes-vous fatiguée?

                                 MALEINE.

Un peu, Madame.

                                   ANNE.

Je vais mettre ce coussin sous votre coude.

                                 MALEINE.

Merci, Madame.

                                 HJALMAR.

Elle est si résignée! Oh! ma pauvre Maleine!

                                   ANNE.

Voyons, voyons; ce n'est rien. Il faut du courage; c'est l'air des
marais. Uglyane est malade elle aussi.

                                 HJALMAR.

Uglyane est malade?

                                   ANNE.

Elle est malade comme Maleine; elle ne quitte plus sa chambre.

                                  LE ROI.

Maleine ferait mieux de quitter le château.

                                   ANNE.

Quoi?

                                  LE ROI.

Je disais que Maleine ferait peut-être mieux d'aller ailleurs...

                                 HJALMAR.

Je l'ai dit également.

                                   ANNE.

Où irait-elle?

                                  LE ROI.

Je ne sais pas.

                                   ANNE.

Non, non, il vaut mieux qu'elle reste ici; elle se fera à l'air des
marais. Mon Dieu, j'ai été malade moi-aussi; où la soignera-t-on mieux
qu'ici? Est-ce qu'il ne vaut pas mieux qu'elle reste ici?

                                  LE ROI.

Oh! Oh!

                                   ANNE.

Quoi?

                                  LE ROI.

Oui! oui!

                                   ANNE.

Ah!--Voyons, Allan; qu'as-tu donc à nous observer ainsi? Viens
m'embrasser; et va-t-en jouer à la balle.

                              LE PETIT ALLAN.

Est-ce que Maleine est ma-alade?

                                   ANNE.

Oui, un peu.

                              LE PETIT ALLAN.

Très, très, très ma-alade?

                                   ANNE.

Non, non.

                              LE PETIT ALLAN.

Elle jouera plus a-avec moi?

                                   ANNE.

Si, si, elle jouera encore avec toi; n'est-ce pas, Maleine?

                              LE PETIT ALLAN.

Oh! le mou-oulin il s'est a-arrêté!

                                   ANNE.

Quoi?

                              LE PETIT ALLAN.

Le mou-oulin il s'est a-arrêté!

                                   ANNE.

Quel moulin?

                              LE PETIT ALLAN.

Là-à, le mou-oulin noir!

                                   ANNE.

Et** bien, c'est que le meunier est allé se coucher.

                              LE PETIT ALLAN.

Est-ce qu'il est ma-alade?

                                   ANNE.

Je n'en sais rien; allons, tais-toi; va jouer.

                              LE PETIT ALLAN.

Pourquoi Ma-aleine ferme les yeux?

                                   ANNE.

Elle est fatiguée.

                              LE PETIT ALLAN.

Ou-ouvrez les yeux, Ma-aleine!

                                   ANNE.

Allons, laisse-nous tranquilles maintenant; va jouer...

                              LE PETIT ALLAN.

Ou-ouvrez les yeux. Ma-aleine!

                                   ANNE.

Va jouer; va jouer. Ah! vous avez mis votre manteau de velours noir,
Maleine?

                                 MALEINE.

Oui, Madame.

                                 HJALMAR.

Il est un peu triste.

                                   ANNE.

Il est admirable![Au roi.] L'avez-vous vu, Seigneur?

                                  LE ROI.

Moi?

                                   ANNE.

Oui, vous.

                                  LE ROI.

Quoi?

                                   ANNE.

Où êtes-vous? Je parle du manteau de velours noir.

                                  LE ROI.

Il y a là un cyprès qui me fait des signes!

TOUS.

Quoi?

                                  LE ROI.

Il y a là un cyprès qui me fait des signes!

                                   ANNE.

Vous vous êtes endormi? est-ce que vous rêvez?

                                  LE ROI.

Moi?

                                   ANNE.

Je parlais du manteau de velours noir.

                                  LE ROI.

Ah!--oui, il est très beau...

                                   ANNE.

Ah! ah! ah! il s'était endormi!--Mais comment vous trouvez-vous, Maleine?

                                  MALEINE.

Mieux, mieux.

                                  LE ROI.

Non, non, c'est trop terrible!

                                  HJALMAR.

Qu'est-ce qu'il y a?

                                   ANNE.

Qu'est-ce qui est terrible?

                                  LE ROI.

Rien! rien!

                                   ANNE.

Mais faites attention à ce que vous dites! Vous effrayez tout le monde!

                                  LE ROI.

Moi? J'effraye tout le monde?

                                   ANNE.

Mais ne répétez pas toujours ce que l'on dit! Qu'avez-vous donc ce soir?
Vous êtes malade?

                                  HJALMAR.

Vous avez sommeil, mon père?

                                  LE ROI.

Non, non, je n'ai pas sommeil!

                                   ANNE.

Quoi songez-vous?

                                  LE ROI.

Maleine?

                                  MALEINE.

Sire?

                                  LE ROI.

Je ne vous ai pas encore embrassée?

                                  MALEINE.

Non, Sire.

                                  LE ROI.

Est-ce que je puis vous embrasser ce soir?

                                  MALEINE.

Mais oui, Sire.

                          LE ROI[, l'embrassant].

Oh, Maleine! Maleine!

                                  MALEINE.

Sire?--Qu'est-ce que vous avez?

                                  LE ROI.

Mes cheveux blanchissent, voyez-vous!

                                  MALEINE.

Vous m'aimez un peu aujourd'hui?

                                  LE ROI.

Oh! oui, Maleine!... Donne-moi ta petite main!--Oh! oh! elle est chaude
encore comme une petite flamme....

                                  MALEINE.

Qu'y a-t-il?--Mais qu'est-ce qu'il y a?

                                   ANNE.

Voyons! voyons! Vous la** faites pleurer...

                                  LE ROI.

Je voudrais être mort!

                                   ANNE.

Ne dites plus de pareilles choses le soir!

                                  HJALMAR.

Allons-nous-en.

                               [Ici on frappe étrangement à la porte.]

                                   ANNE.

On frappe!

                                  HJALMAR.

Qui est-ce qui frappe à cette heure?

                                   ANNE.

Personne ne répond.

                                                           [On frappe.]

                                  LE ROI.

Qui peut-ce être?

                                  HJALMAR.

Frappez un peu plus fort; on ne vous entend pas!

                                   ANNE.

On n'ouvre plus!

                                  HJALMAR.

On n'ouvre plus. Revenez demain

                                                           [On frappe.]

                                  LE ROI.

Oh! oh! oh!

                                                           [On frappe.]

                                   ANNE.

Mais avec quoi frappe-t-il

                                  HJALMAR.

Je ne sais pas.

                                   ANNE.

Allez voir.

                                  HJALMAR.

Je vais voir.

                                                  [Il ouvre la porte.]

                                   ANNE.

Qui est-ce?

                                  HJALMAR.

Je ne sais pas. Je ne vois pas bien.

                                   ANNE.

Entrez!

                                  MALEINE.

J'ai froid!

                                  HJALMAR.

Il n'y a personne!

                                   TOUS.

Il n'y a personne?

                                  HJALMAR.

Il fait noir; je ne vois personne.

                                   ANNE.

Alors c'est le vent; il faut que ce soit le vent!

                                  HJALMAR.

Oui, je crois que c'est le cyprès.

                                  LE ROI.

Oh!

                                   ANNE.

Est-ce que nous ne ferions pas mieux de rentrer?

                                  HJALMAR.

Oui.

                                                  [Il** sortent tous.]



                                 ACTE IV

                        *     *     *     *     *


                                  SCÈNE I

                          *Une partie du jardin.*

                                            [Entre le prince Hjalmar.]

                                 HJALMAR.

Elle me suit comme un chien. Elle était à une fenêtre de la tour; elle
m'a vu passer le pont du jardin et voilà qu'elle arrive au bout de
l'allée!--Je m'en vais.

                                      [Il sort.--Entre la reine ANNE.]

                                   ANNE.

Il me fuit et je crois qu'il a des soupçons. Je ne veux pas attendre plus
longtemps. Ce poison traînera jusqu'au jugement dernier! Je ne puis plus
me fier à personne; et je crois que le roi devient fou. Il faut que je
l'aie tout le temps sous les yeux. Il erre autour de la chambre de
Maleine, et je crois qu'il voudrait l'avertir.--J'ai pris la clef de
cette chambre. Il est temps d'en finir!--Ah! voici la nourrice. Elle est
toujours chez la petite, il faudrait l'éloigner aujourd'hui. Bonjour,
nourrice.

                                                      [Entre la nourrice.]

                               LA NOURRICE.

Bonjour, bonjour, Madame.

                                   ANNE.

Il fait beau, n'est-ce pas, nourrice?

                               LA NOURRICE.

Oui, Madame; un peu chaud peut-être; un peu trop chaud pour la saison.

                                   ANNE.

Ce sont les derniers jours de soleil; il faut en profiter.

                               LA NOURRICE.

Je n'ai plus eu le temps de venir au jardin depuis que Maleine est
malade.

                                   ANNE.

Est-ce qu'elle va mieux?

                               LA NOURRICE.

Oui, un peu mieux peut-être; mais toujours faible, faible! et pâle, pâle!

                                   ANNE.

J'ai vu le médecin ce matin; il m'a dit qu'il lui faut, avant tout, le
repos.

                               LA NOURRICE.

Il me l'a dit aussi.

                                   ANNE.

Il conseille même de la laisser seule, et de ne pas entrer dans sa
chambre à moins qu'elle n'appelle.

                                LA NOURRICE.

Il ne m'en a rien dit.

                                   ANNE.

Il l'aura oublié; on n'aura pas osé vous le dire de peur de vous faire de
la peine.

                                LA NOURRICE.

Il a eu tort, il a eu tort.

                                   ANNE.

Mais oui; il a eu tort.

                                LA NOURRICE.

J'avais justement cueilli quelques grappes de raisins pour elle.

                                   ANNE.

II y a déjà des raisins?

                                LA NOURRICE.

Oui, oui, j'en ai trouvé le long du mur. Elle les aime tant...

                                   ANNE.

Ils sont très beaux.

                                LA NOURRICE.

Je croyais les lui donner après la messe, mais j'attendrai qu'elle soit
guérie.

                                   ANNE.

Il ne faudra pas attendre longtemps.

                                        [On entend sonner une cloche.]

                                LA NOURRICE.

Mon Dieu, on sonne la messe! J'allais oublier que c'est dimanche.

                                   ANNE.

J'y vais également.

                                                      [Elles sortent.]

                            *     *     *     *     *


                                  SCÈNE II

                         *Une cuisine du château.*

                       [On découvre des servantes, des cuisiniers, des
                          domestiques, etc.--Les sept béguines filent
                          leur quenouille dans le fond de la salle, en
                          chantant à mi-voix des hymnes latines.]

                               UN CUISINIER.

Il va tonner.

                              UN DOMESTIQUE.

Je viens du jardin; je n'ai jamais vu de ciel pareil; il est aussi noir
que l'étang.

                              UNE SERVANTE.

Il est six heures, et je n'y vois plus. Il faudrait allumer les lampes.

                           UNE AUTRE SERVANTE.

On n'entend rien.

                         UNE TROISIÈME SERVANTE.

J'ai peur.

                              UN CUISINIER.

Il ne faut pas avoir peur.

                          UNE VIEILLE SERVANTE.

Mais regardez donc le ciel! J'ai plus de soixante-dix ans et je n'ai
jamais vu un ciel comme celui-ci!

                              UN DOMESTIQUE.

C'est vrai.

                               UNE BÉGUINE.

Y a-t-il de l'eau bénite?

                              UNE SERVANTE.

Oui, oui.

                            UNE AUTRE BÉGUINE.

Où est-elle?

                              UN CUISINIER.

Attendez qu'il tonne.

                                                 [Entre une servante.]

                               LA SERVANTE.

La reine demande si le souper du petit Atlan est déjà prêt?

                              LE CUISINIER.

Mais non; il n'est pas sept heures. Il soupe toujours à sept heures.

                               LA SERVANTE.

Il soupera plus tôt ce soir.

                              LE CUISINIER.

Pourquoi?

                               LA SERVANTE.

Je n'en sais rien.

                              LE CUISINIER.

En voilà une histoire! Il fallait me prévenir...

                                        [Entre une deuxième servante.]

                          LA DEUXIÈME SERVANTE.

Où est le souper du petit Allan?

                               LE CUISINIER.

«_Où est le souper du petit Allan?_» Mais je ne puis pas préparer ce
souper en faisant le signe de la croix!

                           LA DEUXIÈME SERVANTE.

Il suffit d'un œuf et d'un peu de bouillon. Je dois le mettre au lit
immédiatement après.

                               UNE SERVANTE.

Est-ce qu'il est malade?

                           LA DEUXIÈME SERVANTE.

Mais non, il n'est pas malade.

                            UNE AUTRE SERVANTE.

Mais qu'est-il arrivé?

                           LA DEUXIÈME SERVANTE.

Je n'en sais rien.--[Au cuisinier.] Elle ne veut pas que l'œuf soit trop
dur.

                                       [Entre une troisième servante.]

                          LA TROISIÈME SERVANTE.

Il ne faut pas attendre la reine cette nuit.

                              LES SERVANTES.

Quoi?

                          LA TROISIÈME SERVANTE.

Il ne faut pas attendre la reine cette nuit. Elle se déshabillera toute
seule.

                              LES SERVANTES.

Allons, tant mieux!

                          LA TROISIÈME SERVANTE.

Il faut allumer toutes les lampes dans sa chambre.

                               UNE SERVANTE.

Allumer toutes les lampes?

                          LA TROISIÈME SERVANTE.

Oui.

                               UNE SERVANTE.

Mais pourquoi?

                          LA TROISIÈME SERVANTE.

Je n'en sais rien; elle l'a dit.

                            UNE AUTRE SERVANTE.

Mais qu'est-ce qu'elle a ce soir?

                              UN DOMESTIQUE.

Elle a un rendez-vous.

                           UN AUTRE DOMESTIQUE.

Avec le roi.

                           UN AUTRE DOMESTIQUE.

Ou avec le prince Hjalmar.

                                       [Entre une quatrième servante.]

                          LA QUATRIÈME SERVANTE.

Il faut monter de l'eau dans la chambre de la reine.

                               UNE SERVANTE.

De l'eau? Mais il y en a.

                          LA QUATRIÈME SERVANTE.

Il n'y en aura pas assez.

                              UN DOMESTIQUE.

Est-ce qu'elle va se baigner?

                               UN CUISINIER.

Est-ce vous autres qui la baignez?

                               UNE SERVANTE.

Oui.

                               LE CUISINIER.

Oh la, la!**

                              UN DOMESTIQUE.

Elle est toute nue alors?

                               UNE SERVANTE.

Evidemment.

                              LE DOMESTIQUE.

Sacrebleu!

                                   TOUS.

Un éclair!

                                                     [Ils se signent.]

                               UNE BÉGUINE.

Mais taisez-vous donc! Vous allez attirer la foudre! Vous allez attirer
la foudre sur nous tous! Moi, je ne reste pas ici!

                           LES AUTRES BÉGUINES.

Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non
plus!--Moi non plus!

       [Elles sortent précipitamment en faisant le signe de la croix.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE III

                   *La chambre de la princesse Maleine.*

                     [On découvre la princesse Maleine étendue sur son
                      lit.--Un grand chien noir tremble dans un coin.]

                                 MALEINE.

Ici Pluton! ici Pluton! Ils m'ont laissée toute seule! Ils m'ont laissée
toute seule dans une nuit pareille! Hjalmar n'est pas venu me voir. Ma
nourrice n'est pas venue me voir; et quand j'appelle, personne ne me
répond. Il est arrivé quelque chose au château... Je n'ai pas entendu un
seul bruit aujourd'hui; on dirait qu'il est habité par des morts.--Où
es-tu mon pauvre chien noir? Est-ce que tu vas m'abandonner aussi?--Où
es-tu, mon pauvre Pluton?--Je ne puis te voir dans l'obscurité; tu es
aussi noir que ma chambre.--Est-ce toi que je vois dans le coin?--Mais
ce sont tes yeux qui luisent dans le coin! Mais ferme les yeux pour
l'amour de Dieu! Ici Pluton! Ici Pluton! [Ici commence l'orage.]--Est-ce
toi que j'ai vu trembler dans le coin?--Mais je n'ai jamais vu trembler
ainsi! Il fait trembler tous les meubles!--As-tu vu quelque chose?--
Réponds-moi, mon pauvre Pluton! Y a-t-il quelqu'un dans la chambre? Viens
ici, Pluton, viens, ici!--Mais viens près de moi dans mon lit! Mais tu
trembles à mourir dans ce coin! [Elle se lève et va vers le chien qui
recule et se cache sous un meuble.]--Où es-tu, mon pauvre Pluton?--Oh!
tes yeux sont en feu maintenant.--Mais pourquoi as-tu peur de moi cette
nuit? [Elle se recouche.]--Si je pouvais m'endormir un moment...--Mon Dieu!
Mon Dieu! comme je suis malade! Et je ne sais pas ce que j'ai;--et personne
ne sait ce que j'ai; le médecin ne sait pas ce que j'ai; ma nourrice ne
sait pas ce que j'ai; Hjalmar ne sait pas ce que j'ai...[Ici le vent agite
les rideaux du lit.] Ah! on touche aux rideaux de mon lit! Qui est-ce qui
touche aux rideaux de mon lit? Il y a quelqu'un dans ma chambre?--Il doit
y avoir quelqu'un dans ma chambre?--Oh! voilà la lune qui entre dans ma
chambre!--Mais qu'est-ce que cette ombre sur la tapisserie?--Je crois que
le crucifix balance sur le mur! Qui est-ce qui touche au crucifix? Mon
Dieu! mon Dieu! je ne puis plus rester ici![Elle se lève et va vers la
porte quelle essaye d'ouvrir.]--Ils m'ont enfermée dans ma chambre!--
Ouvrez-moi pour l'amour de Dieu! Il y a quelque chose dans ma chambre!--
Je vais mourir si l'on me laisse ici! Nourrice! nourrice! où es-tu?
Hjalmar! Hjalmar! Hjalmar! où êtes-vous? [Elle revient vers le lit.]--Je
n'ose plus sortir de mon lit.--Je vais me tourner de l'autre côté.--Je ne
verrai plus ce qu'il y a sur le mur. [Ici des vêtements blancs, placés sur
un prie-Dieu, sont agités lentement par le vent.]--Ah! il y a quelqu'un
sur le prie-Dieu![Elle se tourne de l'autre côté.]--Ah! l'ombre est
encore sur le mur! [Elle se retourne.]--Ah! il est encore sur le prie-Dieu!
Oh! oh! oh! oh! oh!--Je vais essayer de fermer les yeux. [Ici on
entend craquer les meubles et gémir le vent.]--Oh! oh! oh! qu'y a-t-il
maintenant? Il y a du bruit dans ma chambre! [Elle se lève.]--Je veux voir
ce qu'il y a sur le prie-Dieu!--J'avais peur de ma robe de noces! Mais,
quelle est cette ombre sur la tapisserie?[Elle fait glisser la
tapisserie.]--Elle est sur le mur à présent! Je vais boire un peu
d'eau! [Elle boit, et dépose le verre sur un meuble.]--Oh! comme ils
crient les roseaux de ma chambre! Et quand je marche tout parle dans ma
chambre! Je crois que c'est l'ombre du cyprès; il y a un cyprès devant ma
fenêtre.[Elle va vers la fenêtre.]--Oh, la triste chambre qu'ils m'ont
donnée! [Il tonne.] Je ne vois que des croix aux lueurs des éclairs; et
j'ai peur que les morts n'entrent par les fenêtres. Mais quelle tempête
dans le cimetière! et quel vent dans les saules pleureurs! [Elle se couche
sur son lit.] Je n'entends plus rien maintenant; et la lune est sortie de
ma chambre. Je n'entends plus rien, maintenant. Je préfère entendre du
bruit. [Elle écoute.] Il y a des pas dans le corridor. D'étranges pas,
d'étranges pas, d'étranges pas... On chuchote autour de ma chambre; et
j'entends des mains sur ma porte! [Ici le chien se met à hurler.] Pluton!
Pluton! quelqu'un va entrer!--Pluton! Pluton! Pluton! ne hurle pas ainsi!
Mon Dieu! mon Dieu! je crois que mon cœur va mourir!

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE IV

                         *Un corridor du château.*

             [Entrent, au bout du corridor, le roi et la reine Anne.--
                          Le roi porte une lumière, l'orage continue.]

                                  ANNE.

Je crois que l'orage sera terrible cette nuit; il y avait un vent
effrayant dans la cour, un des vieux saules pleureurs est tombé dans
l'étang.

                                 LE ROI.

Ne le faisons pas.

                                  ANNE.

Quoi?

                                 LE ROI.

N'y a-t-il pas moyen de faire autrement?

                                  ANNE.

Venez.

                                 LE ROI.

Les sept béguines!

                   [On entend venir le, sept béguines qui chantent des
                                                            litanies.]

                          UNE BÉGUINE, au loin.

Propitius esto!

                           LES AUTRES BÉGUINES.

Parce nobis, Domine!

                               UNE BÉGUINE.

Propitius esto!

                               LES AUTRES.

Exaudi nes, Domine!

                               UNE BÉGUINE.

Ah omni malo!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

                               UNE BÉGUINE.

Ab omni peccato!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

                     [Elles entrent à la file, le** première porte une
                           lanterne, la septième un livre de prières.]

                               UNE BÉGUINE.

Ab ira tua!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

                               UNE BÉGUINE.

A subitanea et improvisa morte!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

                               UNE BÉGUINE.

Ab insidiis diaboli!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

           UNE BÉGUINE [en passant devant le roi et la reine].

A spiritu fornicationis!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

                               UNE BÉGUINE.

Ab ira, et odio, et omni mala voluntate!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

                    [Elles sortent et on continue de les entendre dans
                       l'éloignement.]

                               UNE BÉGUINE.

A fulgure et tempestate!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

                       UNE BÉGUINE, très loin.

A morte perpetua!

                               LES AUTRES.

Libera nos, Domine!

                                  ANNE.

Elles sont parties.--Venez.

                                 LE ROI.

Oh! ne le faisons pas aujourd'hui!

                                  ANNE.

Pourquoi?

                                  LE ROI.

Il tonne si terriblement!

                                   ANNE.

On ne l'entendra pas crier. Venez.

                                  LE ROI.

Attendons encore un peu.

                                   ANNE.

Taisez-vous; c'est ici la porte...

                                  LE ROI.

Est-ce ici la porte?... Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

                                   ANNE.

Où est la clef?

                                  LE ROI.

Allons jusqu'au bout du corridor; il y a peut-être quelqu'un.

                                   ANNE.

Où est la clef?

                                  LE ROI.

Attendons jusqu'à demain.

                                   ANNE.

Mais comment est-il possible? Allons! la clef! la clef!

                                  LE ROI.

Je crois que je l'ai oubliée.

                                   ANNE.

Ce n'est pas possible. Je vous l'ai donnée.

                                  LE ROI.

Je ne la trouve plus...

                                   ANNE.

Mais je l'ai mise dans votre manteau...

                                  LE ROI.

Elle n'y est plus. Je vais la chercher...

                                   ANNE.

Où donc?

                                  LE ROI.

Ailleurs.

                                   ANNE.

Non, non, restez ici; vous ne reviendriez plus.

                                  LE ROI.

Si, si, je reviendrai.

                                   ANNE.

J'irai moi-même. Restez ici. Où est-elle?

                                  LE ROI.

Je ne sais pas. Dans ma chambre à coucher...

                                   ANNE.

Mais vous vous en irez?

                                  LE ROI.

Oh! non, je resterai!... je resterai ici!

                                   ANNE.

Mais il faut que vous l'ayez. Je l'ai mise dans votre manteau. Cherchez.
Nous n'avons pas de temps à perdre.

                                  LE ROI.

Je ne la trouve pas.

                                   ANNE.

Voyons...--Mais elle est ici! Voyons, sois raisonnable, Hjalmar; et ne
fais pas l'enfant ce soir... Est-ce que tu ne m'aimes plus?

                                              [Elle veut l'embrasser.]

                          LE ROI, la repoussant.

Non, non, pas maintenant.

                                   ANNE.

Ouvrez!

                                  LE ROI.

Oh! oh! oh! J'aurais moins peur de la porte de l'enfer! Il n'y a qu'une
petite fille là derrière; elle ne peut pas...

                                   ANNE.

Ouvrez!

                                  LE ROI.

Elle ne peut pas tenir une fleur dans ses mains! Elle tremble quand elle
tient une pauvre petite fleur dans ses mains; et moi...

                                   ANNE.

Allons; ne faites pas de scènes, ce n'est pas le moment.--Nous n'avons
pas de temps à perdre!

                                  LE ROI.

Je ne trouve pas le trou de la serrure.

                                   ANNE.

Donnez-moi la lumière; elle tremble comme si le corridor allait
s'écrouler.

                                  LE ROI.

Je ne trouve pas le trou de la serrure.

                                   ANNE.

Vous tremblez?

                                  LE ROI.

Non;--oui, un peu, mais je n'y vois plus!

                                   ANNE.

Donnez-moi la clef? [Entr'ouvrant** la porte.] Entrez!

                                      [Le chien noir sort en rampant.]

                                 LE ROI.

Il y a quelque chose qui est sorti!

                                  ANNE.

Oui.

                                 LE ROI.

Il y a quelque chose qui est sorti!

                                  ANNE.

Taisez-vous!

                                 LE ROI.

Mais qu'est-ce qui est sorti de la chambre?

                                  ANNE.

Je ne sais pas;--entrez! entrez! entrez!

                                        [Ils entrent dans la chambre.]

                            *     *     *     *     *


                                  SCÈNE V

                  *La chambre de la princesse Maleine.*

                    [On découvre la princesse Maleine immobile sur son
                       lit, épouvantée et aux écoutes; entrent le roi
                       et la reine Anne.--L'orage augmente.]

                                 LE ROI.

Je veux savoir ce qui est sorti de la chambre!...

                                  ANNE.

Avancez, avancez!

                                 LE ROI.

Je veux aller voir ce qui est sorti de la chambre...

                                  ANNE.

Taisez-vous. Elle est là.

                                 LE ROI.

Elle est morte!--Allons-nous-en!

                                  ANNE.

Elle a peur.

                                 LE ROI.

Allons-nous-en! J'entends battre son cœur jusqu'ici!

                                  ANNE.

Avancez;--est-ce que vous devenez fou?

                                 LE ROI.

Elle nous regarde, oh! oh!

                                   ANNE.

Mais c'est une petite fille!--Bonsoir, Maleine.--Est-ce que tu ne
m'entends pas, Maleine? Nous venons te dire bonsoir.--Es-tu malade,
Maleine? Est-ce que tu ne m'entends pas? Maleine! Maleine!

                                         [Maleine fait signe que oui.]

                                  LE ROI.

Ah!

                                   ANNE.

Tu es effrayante!--Maleine! Maleine! As-tu perdu la voix?

                                 MALEINE.

Bon... soir!...

                                   ANNE.

Ah! tu vis encore;--as-tu tout ce qu'il te faut?--Mais je vais ôter mon
manteau. [Elle dépose son manteau sur un meuble et s'approche du lit.]--
Je vais voir.--Oh! cet oreiller est bien dur.--Je vais arranger tes
cheveux.--Mais pourquoi me regardes-tu ainsi, Maleine? Maleine?--Je viens
te dorloter un peu.--Où est-ce que tu as mal?--Tu trembles comme si tu
allais mourir.--Mais tu fais trembler tout le lit!--Mais je viens
simplement te dorloter un peu.--Ne me regarde pas ainsi! Il faut être
dorlotée à ton âge; je vais être ta pauvre maman.--Je vais arranger tes
cheveux. Voyons, lève un peu la tête; je vais les nouer avec ceci.--Lève
un peu la tête.--Ainsi.

                              [Elle lui passe un lacet autour du cou.]

                      MALEINE [sautant à bas du lit].

Ah! qu'est-ce que vous m'avez mis autour du cou?

                                   ANNE.

Rien! rien! ce n'est rien! ne criez pas!

                                 MALEINE.

Ah! ah!

                                   ANNE.

Arrêtez-la! arrêtez-la!

                                  LE ROI.

Quoi? Quoi?

                                   ANNE.

Elle va crier! elle va crier!

                                  LE ROI.

Je ne peux pas!...

                                 MALEINE.

Vous allez me!... oh! vous allez me!...

                         ANNE, saisissant Maleine.

Non! non!

                                   MALEINE.

Maman! Maman! Nourrice! Nourrice! Hjalmar! Hjalmar! Hjalmar!

                                ANNE [au roi].

Où êtes-vous?

                                   LE ROI.

Ici! ici!

                    MALEINE [suivant Anne sur les genou].

Attendez! Attendez un peu! Anne! Madame! roi! roi! roi! Hjalmar!--Pas
aujourd'hui!--Non! non! pas maintenant!...

                                    ANNE.

Vous allez me suivre autour du monde à genoux?

                                             [Elle tire sur le lacet.]

                    MALEINE [tombant au milieu de la chambre].

Maman!... Oh! oh! oh!

                                                [Le roi va s'asseoir.]

                                    ANNE.

Elle ne bouge plus. C'est déjà fini.--Où êtes-vous? Aidez-moi! Elle n'est
pas morte.--Vous êtes assis!

                                   LE ROI.

Oui! oui! oui!

                                    ANNE.

Tenez-lui les pieds; elle se débat. Elle va se relever...

                                   LE ROI.

Quels pieds? quels pieds? Où sont-ils?

                                    ANNE.

Là! là! là! Tirez!

                                   LE ROI.

Je ne peux pas! Je ne peux pas!

                                    ANNE.

Mais ne la faites pas souffrir inutilement!

                [Ici la grêle crépite subitement contre les fenêtres.]

                                   LE ROI.

Ah!

                                    ANNE.

Qu'est-ce que vous avez fait?

                                   LE ROI.

Aux fenêtres!--On frappe aux fenêtres!

                                    ANNE.

On frappe aux fenêtres?

                                  LE ROI.

Oui! oui! avec des doigts! oh! des millions de doigts!

                                                    [Nouvelle averse.]

                                   ANNE.

C'est la grêle!

                                  LE ROI.

La grêle?

                                   ANNE.

Oui.

Est-ce que c'est la grêle?

                                   ANNE.

Oui, je l'ai vu.--Ses yeux deviennent troubles.

                                  LE ROI.

Je veux m'en aller! Je m'en vais! Je m'en vais!

                                   ANNE.

Quoi? quoi? Attendez! attendez! Elle est morte.

             [Ici une fenêtre s'ouvre violemment sous un coup de vent,
                et un vase posé sur l'appui et contenant une
                tige de lys tombe bruyamment dans la chambre.]

                                  LE ROI.

Oh! oh!... maintenant!...--Qu'y a-t-il maintenant?

                                   ANNE.

Ce n'est rien, c'est le lys; le lys est tombé.

                                  LE ROI.

On a ouvert la fenêtre.

                                   ANNE.

C'est le vent.

                                               [Tonnerres et éclairs.]

                                  LE ROI.

Est-ce que c'est le vent?

                                   ANNE.

Oui, oui, vous l'entendez bien.--Enlevez, enlevez l'autre lys;--il va
tomber aussi.

                                  LE ROI.

Où? où?

                                   ANNE.

Là! là! à la fenêtre. Il va tomber! il va tomber! On l'entendra!

                            LE ROI [prenant le lys].

Où faut-il le mettre?

                                   ANNE.

Mais où vous voudrez; à terre! à terre!

                                  LE ROI.

Je ne sais pas où...

                                   ANNE.

Mais ne restez pas avec ce lys dans vos mains! Il tremble comme s'il
était au milieu d'une tempête! Il va tomber!

                                  LE ROI.

Où faut-il le mettre?

                                   ANNE.

Où vous voudrez; à terre;--n'importe où...

                                  LE ROI.

Ici?

                                   ANNE.

Oui, oui.

                                      [Ici Maleine fait un mouvement.]

                                  LE ROI.

Ah!

                                   ANNE.

Quoi? quoi?

                       LE ROI, imitant le mouvement.

Elle a!...

                                   ANNE.

Elle est morte; elle est morte. Venez!

                                  LE ROI.

Moi?

                                   ANNE.

Oui. Elle saigne du nez.--Donnez-moi votre mouchoir.

                                  LE ROI.

Mon... mon mouchoir?

                                   ANNE.

Oui.

                                  LE ROI.

Non, non! pas le mien! pas le mien!

            [Ici le fou apparaît à la fenêtre restée ouverte et ricane
               tout à coup.]

                                   ANNE.

Il y a quelqu'un! Il y a quelqu'un à la fenêtre!

                                  LE ROI.

Oh! oh! oh!

                                   ANNE.

C'est le fou! Il a vu de la lumière.--Il le dira.--Tuez-le!

                 [Le roi court à la fenêtre et frappe le fou d'un coup
                    d'épée.]

                             LE FOU, tombant.

Oh! oh! oh!

                                   ANNE.

Il est mort?

                                  LE ROI.

Il est tombé. Il est tombé dans le fossé. Il se noie! Ecoutez!

Ecoutez!...

                                         [On entend des clapotements.]

                                   ANNE.

Il n'y a personne aux environs?

                                  LE ROI.

Il se noie; il se noie. Ecoutez!

                                   ANNE.

II n'y a personne aux environs?

                                               [Tonnerres et éclairs.]

                                  LE ROI.

Il y a des éclairs! il y a des éclairs!

                                   ANNE.

Quoi?

                                  LE ROI.

II pleut! il pleut! Il grêle! il grêle! Il tonne! il tonne!

                                   ANNE.

Que faites-vous là, à la fenêtre?

                                  LE ROI.

Il pleut, il pleut sur moi! Ils versent de l'eau sur ma tête! Je voudrais
être sur la pelouse! Je voudrais être en plein air! Ils versent de l'eau
sur ma tête! Il faudrait toute l'eau du déluge pour me baptiser à
présent! Le ciel entier écrase de la grêle sur ma tête! Le ciel entier
écrase des éclairs sur ma tête!

                                   ANNE.

Vous devenez fou! Vous allez vous faire foudroyer!

                                  LE ROI.

Il grêle! il grêle sur ma tête! Il y a des grêlons comme des œufs de
corbeaux!

                                   ANNE.

Mais vous devenez fou! Ils vont vous lapider.--Vous saignez déjà.--Fermez
la fenêtre.

                                 LE ROI.

J'ai soif.

                                  ANNE.

Buvez. Il y a de l'eau dans ce verre.

                                 LE ROI.

Où?

                                  ANNE.

Là; il est encore à moitié plein.

                                 LE ROI.

Elle a bu dans ce verre?

                                  ANNE.

Oui; peut-être.

                                 LE ROI.

Il n'y a pas d'autre verre?

                         [Il verse l'eau qui reste et rince le verre.]

                                  ANNE.

Non,--que faites-vous?

                                 LE ROI.

Elle est morte.[Ici on entend d'étranges frôlements et un bruit de
griffes contre la porte.] Ah!

                                  ANNE.

On gratte à la porte!

                                 LE ROI.

Ils grattent! ils grattent!

                                  ANNE.

Taisez-vous.

                                 LE ROI.

Mais ce n'est pas avec une main!

                                  ANNE.

Je ne sais pas ce que c'est.

                                 LE ROI.

Prenons garde! Oh! oh! oh!

                                  ANNE.

Hjalmar! Hjalmar! qu'est-ce que vous avez?

                                 LE ROI.

Quoi? quoi?

                                  ANNE.

Vous êtes effrayant! Vous allez tomber? Buvez, buvez un peu.

                                 LE ROI.

Oui! oui!

                                  ANNE.

On marche dans le corridor.

Il va entrer!

                                   ANNE.

Qui?

                                  LE ROI.

Celui... celui... qui!...

                                        [Il fait le geste de gratter.]

                                   ANNE.

Taisez-vous.--On chante...

                          VOIX dans le corridor.

_De profundis clamavi ad te Domine; Domine exaudi vocem meam!_

                                   ANNE.

Ce sont les sept béguines qui vont à la cuisine.

                          VOIX dans le corridor.

_Fiant auras tuae intendentes, in vocem deprecationis meae!_

                         [Le roi laisse tomber le verre et la carafe.]

                                   ANNE.

Qu'avez-vous fait?

                                  LE ROI.

Ce n'est pas ma faute...

                                   ANNE.

Elles auront entendu le bruit. Elles vont entrer...

                    VOIX s'éloignant dans le corridor.

_Si iniquitates observaveris, Domine: Domine, quis sustinebit?_

                                   ANNE.

Elles sont passées; elles vont à la cuisine.

                                  LE ROI.

Je veux m'en aller! Je veux m'en aller! Je veux aller avec elles!
Ouvrez-moi la porte!

                                                [Il va vers la porte.]

ANNE, le retenant.

Qu'est-ce que vous faites? Où allez-vous? Vous devenez fou?

                                  LE ROI.

Je veux aller avec elles! Elles sont déjà sur la pelouse... Elles sont au
bord de l'étang... Il y a du vent; il pleut; il y a de l'eau; il y a de
l'air!--Si du moins vous l'aviez fait mourir en plein air! Mais ici
dans une petite chambre! Dans une pauvre petite chambre!--Je vais ouvrir
les fenêtres...

                                   ANNE.

Mais il tonne! Vous devenez fou? J'aurais mieux fait de venir seule...

                                  LE ROI.

Oui! oui!

                                   ANNE.

Vous vous en seriez lavé les mains, n'est-ce-pas? Mais maintenant...

                                  LE ROI.

Je ne l'ai pas tuée! Je n'y ai pas touché! C'est vous qui l'avez tuée!
C'est vous! c'est vous! c'est vous!

                                   ANNE.

Bien, bien; taisez-vous.--Nous verrons après. Mais ne criez pas ainsi.

                                  LE ROI.

Ne dites plus que c'est moi ou je vous tue aussi! C'est vous! c'est vous!

                                   ANNE.

Mais ne criez pas comme un possédé! On va vous entendre jusqu'au bout du
corridor.

                                  LE ROI.

On m'a entendu?

                                               [On frappe à la porte.]

                                   ANNE.

On frappe! Ne bougez pas!

                                                          [On frappe.]

                                   LE ROI

Que va-t-il arriver? Que va-t-il arriver maintenant?

                                                          [On frappe.]

                                   ANNE.

Eteignez la lumière.

                                  LE ROI.

Oh!

                                   ANNE.

Je vous dis d'éteindre la lumière.

                                  LE ROI.

Non.

                                   ANNE.

Je l'éteindrai moi-même.

                                  [Elle éteint la lumière. On frappe.]

                       LA NOURRICE, dans le corridor.

Maleine! Maleine!

                           ANNE, dans la chambre.

C'est la nourrice...

                                  LE ROI.

Oh! oh! la nourrice! la bonne, la bonne nourrice! Je veux voir la
nourrice! Ouvrons! Ouvrons!

                                   ANNE.

Mais taisez-vous donc; pour Dieu, taisez-vous!

                      LA NOURRICE, dans le corridor.

Maleine! Maleine! Est-ce que vous dormez?

                         LE ROI, dans la chambre.

Oui; oui; oui; oh!

                                   ANNE.

Taisez-vous.

                      LA NOURRICE, dans le corridor.

Maleine... ma pauvre petite Maleine... Vous ne répondez plus? Vous ne
voulez plus me répondre?--Je crois qu'elle dort profondément.

                         LE ROI, dans la chambre.

Oh! oh! profondément!

                                                          [On frappe.]

                                   ANNE.

Taisez-vous!

                      LA NOURRICE, dans le corridor.

Maleine!--Ma pauvre petite Maleine! Je vous apporte de beaux raisins
blancs et un peu de bouillon. Ils disent que vous ne pouvez pas manger;
mais je sais bien que vous êtes très faible; je sais bien que vous avez
faim.--Maleine, Maleine! Ouvrez-moi!

                         LE ROI, dans la chambre.

Oh! oh! oh!

                                   ANNE.

Ne pleurez pas! elle s'en ira...

                      LA NOURRICE, dans le corridor.

Mon Dieu! voilà Hjalmar qui arrive avec le petit Allan. Il va voir que je
lui apporte des fruits. Je vais les cacher sous ma mante.

                         LE ROI, dans la chambre.

Hjalmar arrive!

                                   ANNE.

Oui.

                                  LE ROI.

Et le petit Allan.

                                   ANNE.

Je sais bien; taisez-vous.

                        HJALMAR, dans le corridor.

Qui est là?

                               LA NOURRICE.

C'est moi, Seigneur.

                                 HJALMAR.

Ah! c'est vous, nourrice. Il fait si noir dans ce corridor... Je ne vous
reconnaissais pas. Que faites-vous ici?

                               LA NOURRICE.

J'allais à la cuisine; et j'ai vu le chien devant la porte...

                                 HJALMAR.

Ah! c'est Pluton!--Ici Pluton!

                          ANNE, dans la chambre.

C'était le chien!

                                  LE ROI.

Quoi?

                                   ANNE.

C'était le chien qui grattait...

                      LA NOURRICE, dans le corridor.

Il était dans la chambre de Maleine. Je ne sais pas comment il est
sorti....

                                 HJALMAR.

Est-ce qu'elle n'est plus dans sa chambre?

                               LA NOURRICE.

Je ne sais pas; elle ne répond pas.

                                 HJALMAR.

Elle dort.

                               LA NOURRICE.

Il ne veut pas s'éloigner de la porte.

                                 HJALMAR.

Laissez-le; les chiens ont d'étranges idées. Mais quelle tempête,
nourrice! mais quelle tempête!...

                               LA NOURRICE.

Et le petit Allan n'est pas encore couché?

                                 HJALMAR.

Il cherche sa mère; il ne trouve plus sa mère.

                              LE PETIT ALLAN.

Petite mère est pe-erdue!

                                 HJALMAR.

Il veut absolument la voir avant de s'endormir. Vous ne savez pas où elle
est?

                               LA NOURRICE.

Non.

                              LE PETIT ALLAN.

Petite mère est pe-erdue!

                         HJALMAR [dans le corridor].

On ne la trouve plus.

                              LE PETIT ALLAN.

Petite mère est pe-erdue! pe-erdue! pe-erdue! oh! oh! oh!

                           LE ROI, dans la chambre.

Oh!

                                   ANNE.

Il sanglote!

                      LA NOURRICE, dans le corridor.

Voyons, ne pleure pas; voici ta balle. Je l'ai trouvée dans le jardin.

                              LE PETIT ALLAN.

Ah! ah! ah!

                         [On entend des coups sourds contre la porte.]

                            LE ROI [dans la chambre].

Ecoutez! Ecoutez!

                                   ANNE.

C'est le petit Allan qui joue à la balle contre la porte!

                                  LE ROI.

Ils vont entrer.--Je vais la fermer!

                                   ANNE.

Elle est fermée.

                           LE ROI [allant à la porte].

Les verrous! les verrous!

                                   ANNE.

Doucement, doucement!

                         HJALMAR, dans le corridor.

Mais pourquoi le chien renifle-t-il ainsi sous la porte?

                                LA NOURRICE.

Il voudrait entrer; il est toujours près de Maleine.

                                  HJALMAR.

Croyez-vous qu'elle puisse sortir demain?

                                LA NOURRICE.

Oui, oui. Elle est guérie.--Eh bien, Allan, que fais-tu là!--Tu ne joues
plus? Tu écoutes aux portes? Oh! le petit vilain qui écoute aux portes!

                              LE PETIT ALLAN.

Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!

                             ANNE [dans la chambre].

Que dit-il?

                            HJALMAR [dans le corridor].

Il ne faut jamais écouter aux portes. Il arrive des malheurs quand on
écoute aux portes.

                              LE PETIT ALLAN.

Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!

                          ANNE, dans la chambre.

Il vous a entendu!...

                                  LE ROI.

Oui! oui! Je crois que oui!

                                   ANNE.

Il entend votre cœur ou vos dents!

                                  LE ROI.

On entend mes dents?

                                   ANNE.

Je les entends jusqu'ici! Fermez la bouche!

                                  LE ROI.

Moi?

                                   ANNE.

Mais ne vous couchez pas contre la porte! Allez-vous-en!

Où? où?

                                   ANNE.

Ici! ici!

                                  LE ROI.

                        LE PETIT ALLAN [dans le corridor].

Il y a un petit ga-arçon derrière la porte.

                                  HJALMAR.

Viens; tu as sommeil.

                                LA NOURRICE.

Viens; c'est un méchant petit garçon.

                              LE PETIT ALLAN.

Je veux voir le petit ga-arçon!...

                                LA NOURRICE.

Oui, tu le verras demain. Viens, nous allons chercher petite mère. Ne
pleure pas, viens!

                              LE PETIT ALLAN.

Je veux voir le petit ga-arçon! oh! oh! Je dirai à petite mère! oh! oh!

                                LA NOURRICE.

Et moi, je dirai à petite mère que tu as éveillé  Maleine. Viens, Maleine
est malade.

                              LE PETIT ALLAN.

Ma-aleine est plus ma-alade.

                                LA NOURRICE.

Viens; tu vas éveiller Maleine.

                         LE PETIT ALLAN [s'éloignant].

Non, non, j'éveillerai pas Ma-aleine! j'éveillerai pas Ma-aleine!

                            ANNE [dans la chambre].

Ils sont partis?

                                  LE ROI.

Oui! oui! Allons-nous-en! Je vais ouvrir la porte! la clef! la clef! où
est la clef?

                                   ANNE.

Ici.--Attendez un peu.--Nous allons la porter sur son lit.

                                  LE ROI.

Qui?

                                   ANNE.

Elle...

                                  LE ROI.

Je n'y touche plus!

                                   ANNE.

Mais on verra qu'on l'a étranglée! Aidez-moi!

                                  LE ROI.

Je n'y touche plus! Venez! venez! venez!

                                   ANNE.

Aidez-moi à ôter le lacet!

                                  LE ROI.

Venez! venez!

                                   ANNE.

Je ne puis pas ôter le lacet! un couteau! un couteau!

                                  LE ROI.

Oh! qu'est-ce qu'elle a autour du cou? Qu'est-ce qui brille autour de son
cou? Venez avec moi! venez avec moi!

                                   ANNE.

Mais ce n'est rien! C'est un collier de rubis! votre couteau!

                                  LE ROI.

Je n'y touche plus! je n'y touche plus, vous dis-je! Mais le bon Dieu
serait à genoux devant moi!... je le renverserais! je le renverserais! Je
n'y touche plus! Oh! il y a!... il y a ici!...

                                   ANNE.

Quoi? quoi?

                                  LE ROI.

Il y a ici!... Oh! oh! oh!

                         [Il ouvre la porte en tâtonnant et s'enfuit.]

                                   ANNE.

Où?... Il s'est enfui... Qu'a-t-il vu?... Je ne vois rien... Il court
contre les murs du corridor... Il tombe au bout du corridor...--Je ne
reste pas seule ici.

                                                          [Elle sort.]



                                   ACTE V

                            *     *     *     *     *



                                  SCÈNE I

                      *Une partie du cimetière devant
                                le château.*

                             [On découvre une grande foule. La tempête
                                 continue.]


                           UNE VIEILLE FEMME.

La foudre est tombée sur le moulin!

                            UNE AUTRE FEMME.

Je l'ai vue tomber!

                               UN PAYSAN.

Oui! oui! un globe bleu! un globe bleu!

                            UN AUTRE PAYSAN.

Le moulin brûle! ses ailes brûlent!

                               UN ENFANT.

Il tourne! il tourne encore!

                                 TOUS.

Oh!

                             UN VIEILLARD.

Avez-vous jamais vu une nuit comme celle-ci?

                               UN PAYSAN.

Voyez le château! le château!

                               UN AUTRE.

Est-ce qu'il brûle?--Oui.

                          UN TROISIÈME PAYSAN.

Non, non! ce sont des flammes vertes! Il y a des flammes vertes aux
crêtes de tous les toits!

                               UNE FEMME.

Je crois que le monde va finir!

                            UNE AUTRE FEMME.

Ne restons pas dans le cimetière!

                               UN PAYSAN.

Attendons! attendons un peu! Ils éclairent toutes les fenêtres du
rez-de-chaussée!

                                UN PAUVRE

Il y a une fête!

                            UN AUTRE PAYSAN.

Ils vont manger!

                              UN VIEILLARD.

Il y a une fenêtre du rez-de-chaussée qui ne s'éclaire pas!

                      UN DOMESTIQUE DU CHATEAU.

C'est la chambre de la princesse Maleine.

                               UN PAYSAN.

Celle-là?

                             LE DOMESTIQUE.

Oui; elle est malade.

                         UN VAGABOND, entrant.

Il y a un grand navire de guerre dans le port.

                                  TOUS.

Un grand navire de guerre?

                              LE VAGABOND.

Un grand navire noir; on ne voit pas de matelots.

                              UN VIEILLARD.

C'est le jugement dernier.

                                    [Ici la lune apparaît au-dessus du
                                       château.]

                                  TOUS.

La lune! la lune! la lune!

                               UN PAYSAN.

Elle noire**; elle est noire... Qu'est-ce qu'elle a?

                             LE DOMESTIQUE.

Une éclipse! une éclipse!

                                           [Eclair et coup de foudre
                                             formidables.]

                                  TOUS.

La foudre est tombée sur le château.

                               UN PAYSAN.

Avez-vous vu trembler le château?

                            UN AUTRE PAYSAN.

Toutes les tours ont chancelé!

                               UNE FEMME.

La grande croix de la chapelle a remué... Elle remue! elle remue!

                                LES UNS.

Oui, oui; elle va tomber! elle va tomber!

                               LES AUTRES.

Elle tombe! elle tombe! avec le toit de la tourelle!

                               UN PAYSAN.

Elle est tombée dans le fossé.

                             UN VIEILLARD.

Il y aura de grands malheurs.

                          UN AUTRE VIEILLARD.

On dirait que l'enfer est autour du château.

                               UNE FEMME.

Je vous dis que c'est le jugement dernier.

                            UNE AUTRE FEMME.

Ne restons pas dans le cimetière.

                          UNE TROISIÈME FEMME.

Les morts vont sortir!

                              UN PÈLERIN.

Je crois que c'est le jugement des morts!

                               UNE FEMME.

Ne marchez pas sur les tombes!

                    UNE AUTRE FEMME [aux enfants].

Ne marchez pas sur les croix!

                         UN PAYSAN, accourant.

Une des arches du pont s'est écroulée!

                                  TOUS.

Du pont? Quel pont?

                               LE PAYSAN.

Le pont de pierre du château. On ne peut plus entrer dans le château.

                              UN VIEILLARD.

Je n'ai pas envie d'y entrer.

                          UN AUTRE VIEILLARD.

Je ne voudrais pas y être!...

                           UNE VIEILLE FEMME.

Moi non plus!

                             LE DOMESTIQUE.

Regardez les cygnes! Regardez les cygnes!

                                  TOUS.

Où? où sont-ils!**

                             LE DOMESTIQUE.

Dans le fossé; sous la fenêtre de la princesse Maleine!

                                LES UNS.

Qu'est-ce qu'ils ont? Mais qu'est-ce qu'ils ont?

                               LES AUTRES.

Ils s'envolent! ils s'envolent! ils s'envolent
tous!

                               UN PÈLERIN.

Il y en a un qui ne s'envole pas!

                          UN DEUXIÈME PÈLERIN.

Il a du sang sur les ailes!

                         UN TROISIÈME PÈLERIN.

Il flotte à la renverse!

                                  TOUS.

Il est mort!

                               UN PAYSAN.

La fenêtre s'ouvre!

                             LE DOMESTIQUE.

C'est la fenêtre de la princesse Maleine!

                            UN AUTRE PAYSAN.

Il n'y a personne!

                                                         [Un silence.]

                              DES FEMMES.

Elle s'ouvre!

                            D'AUTRES FEMMES.

Allons-nous-en! allons-nous-en!

                                           [Elles fuient épouvantées.]

                              LES HOMMES.

Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?

                           TOUTES LES FEMMES.

On ne sait pas!

                                                       [Elles fuient.]

                            QUELQUES HOMMES.

Mais qu'est-il arrivé?

                            D'AUTRES HOMMES.

Il n'y a rien! Il n'y a rien!

                                                       [Elles fuient.]

                                  TOUS.

Mais pourquoi vous enfuyez-vous? Il n'y a rien! Il n'y a rien!

                                                       [Elles fuient.]

                            UN CUL-DE-JATTE.

Une fenêtre s'ouvre... une fenêtre s'ouvre... Ils ont peur... Il n'y a
rien!

                         [Il fuit épouvanté en rampant sur les mains.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE II

                     *Une salle précédant la chapelle*
                               du château.*

                   [On découvre une foule de seigneurs, de courtisans,
                      de dames, etc.. dans l'attente. La tempête
                      continue.]

                      UN SEIGNEUR, à une fenêtre.

A-t-on jamais vu une pareille nuit!

                           UN AUTRE SEIGNEUR.

Mais regardez donc les sapins! Venez voir la forêt de sapins, à cette
fenêtre! Elle se couche jusqu'à terre à travers les éclairs!--On
dirait un fleuve d'éclairs!

                           UN AUTRE SEIGNEUR.

Et la lune! Avez-vous vu la lune?

                           DEUXIÈME SEIGNEUR.

Je n'ai jamais vu de lune plus épouvantable!

                           TROISIÈME SEIGNEUR.

L'éclipse ne finira pas avant dix heures.

                            PREMIER SEIGNEUR.

Et les nuages! Regardez donc les nuages! On dirait des troupeaux
d'éléphants noirs qui passent depuis trois heures au-dessus du
château!

                           DEUXIÈME SEIGNEUR.

Ils le font trembler de la cave au grenier!

                                 HJALMAR.

Quelle heure est-il?

                           PREMIER SEIGNEUR.

Neuf heures.

                                 HJALMAR.

Voilà plus d'une heure que nous attendons le roi!

                          TROISIÈME SEIGNEUR.

On ne sait pas encore où il est?

                                 HJALMAR.

Les sept béguines l'ont vu en dernier lieu dans le corridor.

                           DEUXIÈME SEIGNEUR.

Vers quelle heure?

                                  HJALMAR.

Vers sept heures.

                           DEUXIÈME SEIGNEUR.

Il n'a pas prévenu?...

                                  HJALMAR.

Il n'a rien dit. Il doit être arrivé quelque chose; je vais voir.

                                                            [Il sort.]

                           DEUXIÈME SEIGNEUR.

On ne sait pas ce qu'il peut arriver pendant de telles nuits!

                          TROISIÈME SEIGNEUR.

Mais la reine Anne, où est-elle?

                           PREMIER SEIGNEUR.

Elle était avec lui.

                          TROISIÈME SEIGNEUR.

Oh! oh! alors!

                            DEUXIÈME SEIGNEUR.

Une pareille nuit!

                            PREMIER SEIGNEUR.

Prenez garde! Les murs écoutent...

                                                [Entre un chambellan.]

                                   TOUS.

Eh bien?

                              LE CHAMBELLAN.

On ne sait où il est.

                               UN SEIGNEUR.

Mais il est arrivé un malheur!

                              LE CHAMBELLAN.

Il faut attendre. J'ai parcouru tout le château; j'ai interrogé tout
le monde; on ne sait où il est.

                               UN SEIGNEUR.

Il serait temps d'entrer dans la chapelle;--écoutez; les sept béguines
y sont déjà.

                                     [On entend des chants lointains.]

                    UN AUTRE SEIGNEUR [à une fenêtre].

Venez; venez; venez voir le fleuve...

                        DES SEIGNEURS [accourant].

Qu'y a-t-il?

                               UN SEIGNEUR.

Il y a trois navires dans la tempête!

                           UNE DAME D'HONNEUR.

Je n'ose plus regarder un fleuve pareil!

                       UNE AUTRE DAME D'HONNEUR.

Ne soulevez plus les rideaux! ne soulevez plus les rideaux!

                              UN SEIGNEUR.

Toutes les murailles tremblent comme si elles avaient la fièvre!

               UN AUTRE SEIGNEUR [à une autre fenêtre].

Ici, ici, venez ici!

                                LES UNS.

Quoi?

                               LES AUTRES.

Je ne regarde plus!

                      LE SEIGNEUR [à la fenêtre].

Tous les animaux se sont réfugiés dans le cimetière! Il y a des paons
dans les cyprès! Il y a des hiboux sur les croix! Toutes les brebis du
village sont couchées sur les tombes!

                           UN AUTRE SEIGNEUR.

On dirait une fête en enfer!

                          UNE DAME D'HONNEUR.

Fermez les rideaux! fermez les rideaux!

                          UN VALET [entrant].

Une des tours est tombée dans l'étang!

                              UN SEIGNEUR.

Une des tours?

                                LE VALET.

La petite tour de la chapelle.

                             LE CHAMBELLAN.

Ce n'est rien. Elle était en ruine.

                              UN SEIGNEUR.

On se croirait dans les faubourgs de l'enfer.

                               LES FEMMES.

Mon Dieu! Mon Dieu! que va-t-il arriver!

                             LE CHAMBELLAN.

Il n'y a pas de danger!--Le château résisterait au déluge!

                   [Ici un vieux seigneur ouvre une fenêtre, on entend
                       un chien hurler au dehors.--Silence.]

                                  TOUS.

Qu'est-ce que c'est?



                             LE VIEUX SEIGNEUR.

Un chien qui hurle!

                                  UNE FEMME.

N'ouvrez plus cette fenêtre!

                                            [Entre le prince Hjalmar.]

                               UN SEIGNEUR.

Le prince Hjalmar!

                                  TOUS.

Vous l'avez vu, Seigneur?

                                 HJALMAR.

Je n'ai rien vu!

                               DES SEIGNEURS.

Mais alors?...

                                 HJALMAR.

Je n'en sais rien.

                                                        [Entre Angus.]

                                  ANGUS.

Ouvrez les portes! le roi vient!

Tous.

Vous l'avez vu?

                                  ANGUS.

Oui!

                                 HJALMAR.

Où était-il?

                                  ANGUS.

Je ne sais pas.

                                 HJALMAR.

Et la reine Anne?

                                  ANGUS.

Elle est avec lui.

                                 HJALMAR.

Lui avez-vous parlé?

                                  ANGUS.

Oui.

                                 HJALMAR.

Qu'a-t-il dit?

                                  ANGUS.

Il n'a pas répondu.

                                  HJALMAR.

Vous êtes pâle!

                                   ANGUS.

J'ai été étonné!

                                  HJALMAR.

De quoi?

                                   ANGUS.

Vous verrez!

                                UN SEIGNEUR.

Ouvrez les portes! Je l'entends!

                           ANNE [derrière la porte].

Entrez, Sire...

                          LE ROI [derrière la porte].

Je suis malade... Je ne vais pas entrer... J'aimerais mieux ne pas entrer
dans la chapelle...

                              ANNE [à la porte].

Entrez! entrez!

                        [Entrent le roi et la reine Anne.]

                                   LE ROI.

Je suis malade.-.. Ne faites pas attention...

                                  HJALMAR.

Vous êtes malade, mon père?

                                   LE ROI.

Oui, oui.

                                  HJALMAR.

Qu'avez-vous, mon père?

                                   LE ROI.

Je ne sais pas.

                                    ANNE.

C'est cette épouvantable nuit.

                                   LE ROI.

Oui, une épouvantable nuit!

                                    ANNE.

Allons prier.

                                   LE ROI.

Mais pourquoi vous taisez-vous tous?

                                  HJALMAR.

Mon père, qu'y a-t-il là sur vos cheveux?

                                   LE ROI.

Sur mes cheveux?

                                  HJALMAR.

Il y a du sang sur vos cheveux!

                                   LE ROI.

Sur mes cheveux?--Oh! c'est le mien! [On rit.]--Mais pourquoi riez-vous?
II n'y a pas de quoi rire!

                                    ANNE.

Il a fait une chute dans le corridor.

                                       [On frappe à une petite porte.]

                                UN SEIGNEUR.

On frappe à la petite porte...

                                   LE ROI.

Ah! on frappe à toutes les portes ici! Je ne veux plus qu'on frappe aux
portes!

                                    ANNE.

Voulez-vous aller voir, Seigneur?...

                          UN SEIGNEUR [ouvrant la porte].

C'est la nourrice, Madame.

                                   LE ROI.

Qui?

                                 UN SEIGNEUR.

La nourrice, Sire!

                                ANNE [se levant].

Attendez, c'est pour moi...

                                  HJALMAR.

Mais qu'elle entre! qu'elle entre!

                                                  [Entre la nourrice.]

                                LA NOURRICE.

Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.

                                   LE ROI.

Quoi?

                                LA NOURRICE.

Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.

                                    ANNE.

Vous aurez entendu la pluie contre les vitres.

                                LA NOURRICE.

Je ne puis pas ouvrir?

                                    ANNE.

Non! non! il lui faut le repos!

                               LA NOURRICE.

Je ne puis pas entrer?...

                                   ANNE.

Non! non! non!

                                  LE ROI.

Non! non! non!

                               LA NOURRICE.

On dirait que le roi est tombé dans la neige.

                                  LE ROI.

Quoi?

                                   ANNE.

Mais que faites-vous ici? Allez-vous-en! Allez-vous-en!

                                                   [Sort la nourrice.]

                                 HJALMAR.

Elle a raison; vos cheveux me semblent tout blancs. Est-ce un effet de la
lumière?

                                   ANNE.

Oui, il y a trop de lumière.

                                  LE ROI.

Mais pourquoi me regardez-vous tous?--Est-ce que vous ne m'avez jamais
vu?

                                   ANNE.

Voyons; entrons dans la chapelle; l'office sera fini, venez donc.

                                  LE ROI.

Non, non, j'aimerais mieux ne pas prier ce soir...

                                 HJALMAR.

Ne pas prier, mon père?

                                  LE ROI.

Si, si, mais pas dans la chapelle... je ne me sens pas bien, pas bien du
tout!

                                   ANNE.

Asseyez-vous un instant, Seigneur.

                                 HJALMAR.

Qu'avez-vous, mon père?

                                   ANNE.

Laissez, laissez, ne l'interrogez pas; il a été surpris par l'orage;
laissez-lui le temps de se remettre un peu,--parlons d'autre chose.

                                 HJALMAR.

Ne verrons-nous pas la princesse Uglyane ce soir?

                                   ANNE.

Non, pas ce soir, elle est toujours souffrante.

                                   LE ROI.

Je voudrais titre à votre place!

                                  HJALMAR.

Mais ne dirait-on pas que nous sommes malades nous aussi?--Nous attendons
comme de grands coupables...

                                   LE ROI.

Où voulez-vous en venir?

                                  HJALMAR.

Plaît-il, mon père?

                                   LE ROI.

Où voulez-vous en venir? Il faut le dire franchement...

                                    ANNE.

Vous n'avez pas compris.--Vous étiez distrait.--Je disais qu'Uglyane est
souffrante, mais elle va mieux.

                                   ANGUS.

Et la princesse Maleine, Hjalmar?...

                                  HJALMAR.

Vous la** verrez ici, avant la fin de...

          [Ici la petite porte que la nourrice a laissé entr'ouverte**
             se met à battre sous un coup de vent qui fait
             trembler les lumières.]

                              LE ROI [se levant].

Ah!

                                    ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous! C'est une petite porte qui bat...
Asseyez-vous; il n'y a rien!

                                  HJALMAR.

Mon père, qu'avez-vous donc ce soir?

                                    ANNE.

N'insistez pas; il est malade.--[A un seigneur.] Voudriez-vous aller
fermer la porte?

                                   LE ROI.

Oh! fermez bien les portes!--Mais pourquoi marchez-vous sur la pointe des
pieds?

                                  HJALMAR.

Y a-t-il un mort dans la salle?

                                   LE ROI.

Quoi? Quoi?

                                  HJALMAR.

On dirait qu'il marche autour d'un catafalque!

                                   LE ROI.

Mais pourquoi ne parlez-vous que de choses terribles ce soir!...

                                 HJALMAR.

Mais, mon père...

                                   ANNE.

Parlons d'autre chose. N'y a-t-il pas de sujet plus joyeux?

                            UNE DAME D'HONNEUR.

Parlons un peu de la princesse Maleine...

                          LE ROI[, se levant].

Est-ce que? est-ce que?...

                                   ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous!

                                  LE ROI.

Mais ne parlez pas de la...

                                   ANNE.

Mais pourquoi ne parlerions-nous pas de la princesse Maleine?--Il me
semble que les lumières brûlent mal ce soir.

                                 HJALMAR.

Le vent en a éteint plusieurs.

                                  LE ROI.

Allumez les lampes! oui, allumez-les toutes![On rallume les lampes.] Il
fait trop clair maintenant! Est-ce que vous me voyez?

                                 HJALMAR.

Mais mon père?...

                                  LE ROI.

Mais pourquoi me regardez-vous tous?

                                   ANNE.

Eteignez les lumières. Il a les yeux très faibles.

                         [Un des seigneurs se lève et va pour sortir.]

                                  LE ROI.

Où allez-vous?

                                LE SEIGNEUR.

Sire, je...

                                  LE ROI.

Il faut rester! il faut rester ici! Je ne veux pas que quelqu'un porte de
la salle! Il faut rester autour de moi!

                                   ANNE.

Asseyez-vous, asseyez-vous. Vous attristez tout le monde.

                                  LE ROI.

Quelqu'un touche-t-il aux tapisseries?

                                 HJALMAR.

Mais non, mon père.

                                  LE ROI.

Il y en a une qui...

                                 HJALMAR.

C'est le vent.

                                  LE ROI.

Pourquoi a-t-on déroulé cette tapisserie?

                                 HJALMAR.

Mais elle y est toujours; c'est le _Massacre des Innocents_.

                                  LE ROI.

Je ne veux plus la voir! je ne veux plus la voir! Ecartez-la!

                 [On fait glisser la tapisserie et une autre apparaît,
                     représentant le _Jugement dernier_.]

                                  LE ROI.

On l'a fait exprès!

                                 HJALMAR.

Comment?...

                                  LE ROI.

Mais avouez-le donc! Vous l'avez fait exprès, et je sais bien où vous
voulez en venir!...

                            UNE DAME D'HONNEUR.

Que dit le roi?

                                   ANNE.

N'y faites pas attention; il a été épouvanté par cette abominable nuit.

                                 HJALMAR.

Mon père; mon pauvre père... qu'est-ce que vous avez?

                            UNE DAME D'HONNEUR.

Sire, voulez-vous un verre d'eau?

                                  LE ROI.

Oui, oui,--ah, non! non!--enfin tout ce que je fais! tout ce que je fais!

                                 HJALMAR.

Mon père!... Sire!...

                           UNE DAME D'HONNEUR.

Le roi est distrait.

                                 HJALMAR.

Mon père!...

                                   ANNE.

Sire!--Votre fils vous appelle.

                                  HJALMAR.

Mon père.--pourquoi tournez-vous toujours la tête?

                                   LE ROI.

Attendez un peu! attendez un peu!...

                                  HJALMAR.

Mais pourquoi tournez-vous la tête?

                                   LE ROI.

J'ai senti quelque chose dans le cou.

                                   ANNE.

Mais enfin, n'ayez pas peur de tout!

                                  HJALMAR.

Il n'y a personne derrière vous.

                                   ANNE.

N'en parlez plus.. . n'en parlez plus, entrons dans la chapelle.
Entendez-vous les béguines?

               [Chants étouffés et lointain: la reine Anne va vers la
                   porte de la chapelle, le roi la suit, puis retourne
                   s'asseoir.]

                                 LE ROI.

Non! non! ne l'ouvrez pas encore!

                                   ANNE.

Vous avez peur d'entrer?--Mais il n'y a pas plus de danger là qu'ici,
pourquoi la foudre tomberait-elle plutôt sur la chapelle? Entrons.

                                   LE ROI.

Attendons encore un peu. Restons ensemble ici.--Croyez-vous que Dieu
pardonne tout? Je vous ai toujours aimés jusqu'ici.--Je ne vous ai jamais
fait de mal--jusqu'ici--jusqu'ici, n'est-ce pas?

                                   ANNE.

Voyons, voyons, il n'est pas question de cela.--Il parait que l'orage a
fait de grands ravages.

                                   ANGUS.

On dit que les cygnes se sont envolés.

                                  HJALMAR.

Il y en a un qui est mort.

                             LE ROI [sursautant].

Enfin, enfin, dites-le si vous le savez! Vous m'avez assez fait souffrir!

Dites-le tout d'un coup! Mais ne venez pas ici...

                                   ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous donc!

                                  HJALMAR.

Mon père! mon père! qu'est-il donc arrivé?

                                   LE ROI.

Entrons!

                 [Eclairs et tonnerres; —une des sept béguines ouvre
                    la porte de la chapelle et vient regarder dans
                    la salle; on entend les autres chanter les
                    litanies de la Sainte Vierge «Rosa mystica,--ora
                    pro nobis.--Turris davidica», etc., tandis
                    qu'une grande clarté rouge provenue des vitraux
                    et de l'illumination du tabernacle inonde
                    subitement le roi et la reine Anne.]

                                  LE ROI.

Qui est-ce qui a préparé cela?

                                  TOUS.

Quoi? quoi? qu'y a-t-il?

                                  LE ROI.

Il y en a un ici qui sait tout! il y en a un ici qui a préparé tout cela!
mais il faut que je sache...

                            ANNE [l'entraînant].

Venez! venez!

                                  LE ROI.

Il y en a un qui l'a vu!

                                   ANNE.

Mais c'est la lune, venez!

                                  LE ROI.

Mais c'est abominablement lâche! Il y en a un qui sait tout! Il y en a un
qui l'a vu et qui n'ose pas le dire!...

                                   ANNE.

Mais c'est le tabernacle!...--Allons-nous-en!

                                  LE ROI.

Oui! oui! oui!

                                   ANNE.

Venez! venez!

                    [Ils sortent précipitamment par une porte opposée
                       à celle de la chapelle.]

                                 LES UNS.

Où vont-ils?

                                LES AUTRES.

Qu'y a-t-il?

                                 UN SEIGNEUR.

Toutes les forêts de sapins sont en flamme!

                                   ANGUS.

Les malheurs se promènent cette nuit.

                                                   [Ils sortent tous.]

                            *     *     *     *     *


                                 SCÈNE III

                          *Un corridor du château.*

                     [On découvre le grand chien noir qui gratte à une
                        porte.--Entre la nourrice avec une lumière.]

                               LA NOURRICE.

Il est encore à la porte de Maleine!--Pluton! Pluton! qu'est-ce que tu
fais là?--Mais qu'a-t-il donc à gratter à cette porte?--Tu vas éveiller
ma pauvre Haleine! Va-t'en! va-t'en! va-t'en! [Elle frappe des pieds.]--
Mon Dieu! qu'il a l'air effrayé! Est-il arrivé un malheur? A-t-on marché
sur ta patte, mon pauvre Pluton? Viens, nous allons à la cuisine.[Le
chien retourne gratter à la porte.] Encore à cette porte! encore à cette
porte! Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? Tu voudrais être
auprès de Maleine?--Elle dort, je n'entends rien! Viens, viens; tu
l'éveillerais.

                                            [Entre le prince Hjalmar.]

                                 HJALMAR.

Qui va là?

                               LA NOURRICE.

C'est moi, Seigneur.

                                 HJALMAR.

Ah c'est vous, nourrice! Encore ici?

                               LA NOURRICE.

J'allais à la cuisine, et j'ai vu le chien noir qui grattait à cette
porte.

                                 HJALMAR.

Encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton!

                               LA NOURRICE.

Est-ce que l'office est fini?

                                 HJALMAR.

Oui... Mon père était étrange ce soir!

                               LA NOURRICE.

Et la reine de mauvaise humeur!...

                                 HJALMAR.

Je crois qu'il a la fièvre;--il faudra veiller sur lui; il pourrait
arriver de grands malheurs.

                               LA NOURRICE.

Enfin; les malheurs ne dorment pas...

                                 HJALMAR.

Je ne sais ce qui arrive ce soir;--ce n'est pas bien ce qui arrive ce
soir. Il gratte encore à cette porte!...

                               LA NOURRICE.

Ici Pluton! donne-moi la patte.

                                 HJALMAR.

Je vais un moment au jardin.

                               LA NOURRICE.

Il ne pleut plus?

                                 HJALMAR.

Je crois que non.

                               LA NOURRICE.

Il gratte encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton! Fais le beau!
voyons, fais le beau!

                                                     [Le chien aboie.]

                                 HJALMAR.

Il ne faut pas aboyer. Je vais l'emmener. Il finirait par éveiller
Maleine. Viens! Pluton! Pluton! Pluton!

                               LA NOURRICE.

Il y retourne encore!

                                 HJALMAR.

Il ne veut pas la quitter...

                               LA NOURRICE.

Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte?

                                 HJALMAR.

Il faut qu'il s'en aille. Va-t'en! va-t'en! va-t'en!

                   [Il donne un coup de pied au chien, qui hurle, mais
                      retourne gratter à la porte.]

                               LA NOURRICE.

Il gratte, il gratte, il renifle.

                                 HJALMAR.

Il flaire quelque chose sous la porte.

                               LA NOURRICE.

Il doit y avoir quelque chose...

                                 HJALMAR.

Allez voir...

                               LA NOURRICE.

La chambre est fermée; je n'ai pas la clef.

                                 HJALMAR.

Oui est-ce qui a la clef?

                               LA NOURRICE.

La reine Anne.

                                 HJALMAR.

Pourquoi a-t-elle la clef?

                               LA NOURRICE.

Je n'en sais rien.

                                 HJALMAR.

Frappez doucement.

                               LA NOURRICE.

Je vais l'éveiller.

                                 HJALMAR.

Ecoutons.

                               LA NOURRICE.

Je n'entends rien.

                                 HJALMAR.

Frappez un petit coup.

                                     [Elle frappe trois petits coups.]

                               LA NOURRICE.

Je n'entends rien.

                                 HJALMAR.

Frappez un peu plus fort.

                  [Au moment où elle frappe le dernier coup, on entend
                     subitement le tocsin, comme s'il était
                     sonné dans la chambre.]

                               LA NOURRICE.

Ah!

                                 HJALMAR.

Les cloches! le tocsin!...

                               LA NOURRICE.

Il faut que la fenêtre soit ouverte.

                                 HJALMAR.

Oui, oui, entrez!

                               LA NOURRICE.

La porte est ouverte!

                                 HJALMAR.

Elle était fermée?

                               LA NOURRICE.

Elle était fermée tout à l'heure!

                                 HJALMAR.

Entrez!

                                  [La nourrice entre dans la chambre.]

                       LA NOURRICE [sortant de la chambre].

Ma lumière s'est éteinte en ouvrant la porte... Mais j'ai vu quelque
chose...

                                  HJALMAR.

Quoi? quoi?

                                LA NOURRICE.

Je ne sais pas. La fenêtre est ouverte.--Je crois qu'elle est tombée...

                                  HJALMAR.

Maleine?

                                LA NOURRICE.

Oui.--Vite! vite!

                                  HJALMAR.

Quoi?

                                LA NOURRICE.

Une lumière!

                                  HJALMAR.

Je n'en ai pas.

                                LA NOURRICE.

Il y a une lampe au bout du corridor. Allez la chercher.

                                  HJALMAR.

Oui.

                                                            [Il sort.]

                            LA NOURRICE [à la porte].

Maleine! où es-tu, Maleine? Maleine! Maleine!

                                                     [Rentre Hjalmar.]

                                  HJALMAR.

Je ne peux la décrocher. Où est votre lampe? J'irai l'allumer.

                                                            [Il sort.]

                                LA NOURRICE.

Oui.--Maleine! Maleine! Maleine! Es-tu malade? Je suis ici! Mon Dieu! mon
Dieu! Maleine! Maleine! Maleine!

                                     [Rentre Hjalmar avec la lumière.]

                                  HJALMAR.

Entrez!

                    [Il donne la lumière à la nourrice qui rentre dans
                       la chambre.]

                          LA NOURRICE, [dans la chambre].

Ah!

                              HJALMAR [à la porte].

Quoi? quoi? qu'y a-t-il?

                          LA NOURRICE [dans la chambre].

Elle est morte! Je vous dis qu'elle est morte! Elle est morte! elle est
morte!

                              HJALMAR [à la porte].

Elle est morte! Maleine est morte?

                          LA NOURRICE [dans la chambre].

Oui! oui! oui! oui! oui! Entrez! entrez! entrez!

                              HJALMAR [à la porte].

Morte? Est-ce qu'elle est morte?

                                LA NOURRICE.

Maleine! Maleine! Maleine! Elle est froide! Je crois qu'elle est froide!

                                  HJALMAR.

Oui!

                                LA NOURRICE.

Oh! oh! oh!

                                                [La porte se referme.]

                             *     *     *     *     *


                                  SCÈNE IV.

                   *La chambre de la princesse Maleine.*

                    [On découvre Hjalmar et la nourrice.--Durant toute
                       la scène on entend sonner le tocsin au dehors.]

                                LA NOURRICE.

Aidez-moi! aidez-moi!

                                  HJALMAR.

Quoi? à quoi? à quoi?

                                LA NOURRICE.

Elle est raide! Mon Dieu! mon Dieu! Maleine! Maleine!

                                  HJALMAR.

Mais ses yeux sont ouverts!...

                                LA NOURRICE.

On l'a étranglée! Au cou! au cou! au cou! voyez!

                                  HJALMAR.

Oui! oui! oui!

                                LA NOURRICE.

Appelez! appelez! criez

                                  HJALMAR.

Oui! oui! oui! Oh! oh!--[Dehors.] Arrivez! arrivez! Etranglée!
étranglée! Maleine! Maleine! Etranglée! étranglée! étranglée! Oh! oh!
oh! Etranglée! étranglée! étranglée!

                    [On l'entend courir dans le corridor et battre les
                       portes et les murs.]

                       UN DOMESTIQUE [dans le corridor].

Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?

                           HJALMAR [dans le corridor].

Etranglée! étranglée!...

                          LA NOURRICE [dans la chambre].

Maleine! Maleine! Ici! ici!

                            LE DOMESTIQUE [entrant].

C'est le fou! On l'a trouvé sous la fenêtre!

                                LA NOURRICE.

Le fou?

                               LE DOMESTIQUE.

Oui! oui! Il est dans le fossé! Il est mort!

                                LA NOURRICE.

La fenêtre est ouverte!

                               LE DOMESTIQUE.

Oh! la pauvre petite princesse!

            [Entrent Angus, des seigneurs, des dames, des domestiques,
               des servantes et les sept béguines,
               avec des lumières.]

                                      TOUS.

Qu'y a-t-il?--Qu'est-il arrivé?

                                LE DOMESTIQUE.

On a tué la petite princesse!...

                                    LES UNS.

On a tué la petite princesse?

                                   LES AUTRES.

Maleine?

                                LE DOMESTIQUE.

Oui, je crois que c'est le fou!

                                 UN SEIGNEUR.

J'avais dit qu'il arriverait des malheurs...

                                 LA NOURRICE.

Maleine! Maleine! Ma pauvre petite Maleine!... Aidez-moi!

                                 UNE BÉGUINE.

Il n'y a rien à faire!

                              UNE AUTRE BÉGUINE.

Elle est froide!

                             LA TROISIÈME BÉGUINE.

Elle est roide!

                             LA QUATRIÈME BÉGUINE.

Fermez-lui les yeux!

                             LA CINQUIÈME BÉGUINE.

Ils sont figés!

                              LA SIXIÈME BÉGUINE.

Il faut joindre ses mains!

                              LA SEPTIÈME BÉGUINE.

Il est trop tard!

                           UNE DAME [s'évanouissant].

Oh! oh! oh!

                                LA NOURRICE.

Aidez-moi à soulever Maleine! Aidez-moi; mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi
donc!

                                LE DOMESTIQUE.

Elle ne pèse pas plus qu'un oiseau!

                          [On entend de grands cris dans le corridor.]

                          LE ROI [dans le corridor].

Ah! ah! ah! ah! ah! Ils l'ont vu! ils l'ont vu! Je viens! je viens! je
viens!

                            ANNE [dans le corridor].

Arrêtez! arrêtez! Vous êtes fou!

                                   LE ROI.

Venez! venez! Avec moi! avec moi! Mordez! mordez! mordez! [Entre le roi
entraînant la reine Anne.] Elle et moi! Je préfère le dire à la fin! Nous
l'avons fait à deux!

                                   ANNE.

Il est fou! Aidez-moi!

                                   LE ROI.

Non, je ne suis pas fou! Elle a tué Maleine!

                                   ANNE.

Il est fou! Emmenez-le! Il me fait mal! Il arrivera des malheurs!

                                   LE ROI.

C'est elle! c'est elle! Et moi! moi! moi! j'y étais aussi!...

                                  HJALMAR.

Quoi? quoi?

                                  LE ROI.

Elle l'a étranglée! Ainsi! ainsi! Voyez! voyez! voyez! On frappait aux
fenêtres! Ah! ah! ah! ah! ah! Je vois là son manteau rouge sur Maleine!
Voyez! voyez! voyez!

                                 HJALMAR.

Comment ce manteau rouge est-il ici?

                                   ANNE.

Mais qu'est-il arrivé?

                                 HJALMAR.

Comment ce manteau est-il ici?

                                   ANNE.

Mais vous voyez bien qu'il est fou!...

                                 HJALMAR.

Répondez-moi! comment est-il ici?...

                                   ANNE.

Est-ce que c'est le mien?

                                 HJALMAR.

Oui, le vôtre! le vôtre! le vôtre! le vôtre!...

                                   ANNE.

Lâchez-moi donc! Vous me faites mal!

                                 HJALMAR.

Comment est-il ici? ici? ici?--Vous l'avez?...

                                   ANNE.

Après!...

                                 HJALMAR.

Oh! la putain! putain! putain! monstru... monstrueuse putain!... Voilà!
voilà! voilà! voilà! voilà!

                        [Il la frappe de plusieurs coups de poignard.]

                                   ANNE.

Oh! oh! oh!

                                                         [Elle meurt.]

                                  LES UNS.

Il a frappé la reine!

                                 LES AUTRES.

Arrêtez-le!

                                 HJALMAR.

Vous empoisonnerez les corbeaux et les vers!

                                   TOUS.

Elle est morte!...

                                  ANGUS.

Hjalmar! Hjalmar!

                                  HJALMAR.

Allez-vous-en! Voilà! voilà! voilà! [Il se frappe de son poignard.]
Maleine! Maleine! Maleine!--Oh! mon père! mon père!...

                                                           [II tombe.]

                                   LE ROI.

Ah! ah! ah!

                                  HJALMAR.

Maleine! Maleine! Donnez-moi, donnez-moi sa petite main!--Oh! oh! ouvrez
les fenêtres! Oui! oui! oh! oh!

                                                           [Il meurt.]

                                LA NOURRICE.

Un mouchoir! un mouchoir! Il va mourir!

                                   ANGUS.

Il est mort!

                                LA NOURRICE.

Soulevez-le! Le sang l'étouffe!

                                UN SEIGNEUR.

II est mort!

                                   LE ROI.

Oh! oh! oh! Je n'avais plus pleuré depuis le déluge! Mais maintenant je
suis dans l'enfer jusqu'aux yeux!--Mais regardez leurs yeux! Ils vont
sauter sur moi comme des grenouilles!

                                   ANGUS.

Il est fou!

                                   LE ROI.

Non, non, mais j'ai perdu courage!... Ah! c'est à faire pleurer les pavés
de l'enfer!...

                                   ANGUS.

Emmenez-le, il ne peut plus voir cela!...

                                   LE ROI.

Non, non, laissez-moi;--je n'ose plus rester seul... où donc est la belle
reine Anne?--Anne!...--Anne!...--Elle est toute tordue!...--Je ne l'aime
plus du tout!... Mon Dieu! qu'on a l'air pauvre quand on est mort!... Je
ne voudrais plus l'embrasser maintenant!... Mettez quelque chose sur
elle...

                                LA NOURRICE

Et sur Maleine aussi... Maleine! Maleine... oh! oh! oh!

                                   LE ROI.

Je n'embrasserai plus personne dans ma vie, depuis que j'ai vu tout
ceci!... Où donc est notre pauvre petite Maleine? [Il prend la main de
Maleine.]--Ah! elle est froide comme un ver de terre!--Elle descendait
comme un ange dans mes bras... Mais c'est le vent qui l'a tuée!

                                   ANGUS.

Emmenons-le! pour Dieu, emmenons-le!

                                LA NOURRICE.

Oui! oui!

                                UN SEIGNEUR.

Attendons un instant!

                                  LE ROI.

Avez-vous des plumes noires? Il faudrait des plumes noires pour savoir si
la reine vit encore... C'était une belle femme, vous savez!--
Entendez-vous mes dents?

                                [Le petit jour entre dans la chambre.]

                                   TOUS.

Quoi?

                                  LE ROI.

Entendez-vous mes dents?

                                LA NOURRICE.

Ce sont les cloches, Seigneur...

                                  LE ROI.

Mais, c'est mon cœur alors!... Ah! je les aimais bien tous les trois,
voyez-vous!--Je voudrais boire un peu...

                   LA NOURRICE [apportant un verre d'eau].

Voici de l'eau.

                                  LE ROI.

Merci.

                                                  [Il boit avidement.]

                                LA NOURRICE.

Ne buvez pas ainsi... Vous êtes en sueur.

                                  LE ROI.

J'ai si soif!

                                LA NOURRICE.

Venez, mon pauvre Seigneur! Je vais essuyer votre front.

                                  LE ROI.

Oui.--Aïe! vous m'avez fait mal! Je suis tombé dans le corridor... j'ai
eu peur!

                                LA NOURRICE.

Venez, venez. Allons-nous-en.

                                  LE ROI.

Ils vont avoir froid sur les dalles...--Elle a crié Maman! et puis, oh!
oh! oh!--C'est dommage, n'est-ce pas? Une pauvre petite fille... mais
c'est le vent... Oh! n'ouvrez jamais les fenêtres!--Il faut que ce soit
le vent... Il y avait des vautours aveugles dans le vent cette nuit!--
Mais ne laissez pas traîner ses petites mains sur les dalles... Vous
allez marcher sur ses mains!--Oh! oh! prenez garde!

                               LA NOURRICE.

Venez, venez. Il faut se mettre au lit. Il est temps. Venez, venez.

                                  LE ROI.

Oui, oui, oui, il fait trop chaud ici... Eteignez les lumières; nous
allons au jardin; il fera frais sur la pelouse, après la pluie! J'ai
besoin d'un peu de repos... Oh! voilà le soleil!

                                    [Le soleil entre dans la chambre.]

                               LA NOURRICE.

Venez, venez; nous allons au jardin.

                                  LE ROI.

Mais il faut enfermer le petit Allan! Je ne veux plus qu'il vienne
m'épouvanter!

                               LA NOURRICE.

Oui, oui, nous l'enfermerons. Venez, venez.

                                  LE ROI.

Avez-vous la clef?

                               LA NOURRICE.

Oui, venez.

                                  LE ROI.

Oui, aidez-moi... J'ai un peu de peine à marcher... Je suis un pauvre
petit vieux... Les jambes ne vont plus... Mais la tête est
solide...[S'appuyant sur la nourrice.] Je ne vous fais pas mal?

                               LA NOURRICE.

Non, non, appuyez hardiment.

                                  LE ROI.

Il ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas? Moi qui suis le plus vieux,
j'ai du mal à mourir... Voilà! voilà! à présent c'est fini! Je suis
heureux que ce soit fini; car j'avais tout le monde sur le cœur.

                               LA NOURRICE.

Venez, mon pauvre Seigneur.

                                  LE ROI.

Mon Dieu! mon Dieu! elle attend à présent sur les quais de l'enfer!

                               LA NOURRICE.

Venez! venez!

                                  LE ROI.

Y a-t-il quelqu'un ici qui ait peur de la malédiction des morts?

                                  ANGUS.

Oui, Sire, moi...

                                  LE ROI.

Eh bien! fermez leurs yeux alors et allons-nous en**!

                                LA NOURRICE.

Oui, oui, venez, venez.

                                  LE ROI.

Je viens, je viens! Oh! oh! comme je vais être seul maintenant!...--Et me
voilà dans le malheur jusqu'aux oreilles!--A soixante-dix sept** ans! Où
donc êtes-vous?

                                LA NOURRICE.

Ici, ici.

                                  LE ROI.

Vous ne m'en voudrez pas?--Nous allons déjeuner; y aura-t-il de la
salade?--Je voudrais un peu de salade...

                                LA NOURRICE.

Oui, oui, il y en aura.

                                  LE ROI.

Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste aujourd'hui.--Mon Dieu!
mon Dieu! que les morts ont donc l'air malheureux!...

                                           [Il sort avec la nourrice.]

                                   ANGUS.

Encore une nuit pareille et nous serons tout blancs!

               [Ils sortent tous, à l'exception des sept béguines, qui
                  entonnent le _Miserere_ en transportant les cadavres
                  sur le lit. Les cloches se taisent. On entend
                  les rossignols au dehors. Un coq saute sur l'appui
                  de la fenêtre et chante.]


                                    FIN


                    *       *       *      *      *

                                                    _A Edmond Picard._



                               *L'Intruse.*



                                PERSONNAGES

            L'AÏEUL. _(Il est aveugle)._

            LE PÈRE.

            L'ONCLE.

            LES TROIS FILLES.

            LA SŒUR DE CHARITÉ.

            LA SERVANTE.


                    *       *       *      *      *


                   _La scène dans les temps modernes._



                                *L'INTRUSE*

                    *       *       *      *      *

[Une salle assez sombre en un vieux château. Une porte à droite, une
porte à gauche et une petite porte masquée, dans un angle. Au fond, des
fenêtres à vitraux où domine le vert, et une porte vitrée s'ouvrant sur
une terrasse. Une grande horloge flamande dans un coin. Une lampe
allumée.]


                    *       *       *      *      *


                             LES TROIS FILLES.

Venez ici, grand-père, asseyez-vous sous la lampe.

                                 L'AÏEUL.

Il me semble qu'il ne fait pas très clair ici.

                                 LE PÈRE.

Allons-nous sur la terrasse, ou restons-nous dans cette chambre?

                                 L'ONCLE.

Ne vaudrait-il pas mieux rester ici? Il a plu toute la semaine et ces
nuits sont humides et froides.

                              LA FILLE AINÉE.

Il y a des étoiles cependant.

                                 L'ONCLE.

Oh! les étoiles ça ne prouve rien.

                                 L'AÏEUL

Il vaut mieux rester ici on ne sait pas ce qui peut arriver.

                                 LE PÈRE.

Il ne faut plus avoir d'inquiétudes. Il n'y a plus de danger, elle est
sauvée...

                                 L'AÏEUL.

Je crois qu'elle ne va pas bien...

                                 LE PÈRE.

Pourquoi dites-vous cela?

                                 L'AÏEUL

J'ai entendu sa voix.

                                 LE PÈRE.

Mais puisque les médecins affirment que nous pouvons être tranquilles...

                                 L'ONCLE.

Vous savez bien que votre beau-père aime à nous inquiéter inutilement.

Je n'y vois pas comme vous.

                                 L'ONCLE.

Il faut vous en rapporter alors à ceux qui voient. Elle avait très bonne
mine cette après-midi. Elle dort profondément et nous n'allons pas
empoisonner la première bonne soirée que le hasard nous donne... Il me
semble que nous avons le droit de nous reposer, et même de rire un peu,
sans avoir peur, ce soir.

                                 LE PÈRE.

C'est vrai, c'est la première fois que je me sens chez moi au milieu des
miens, depuis cet accouchement terrible.

                                 L'ONCLE.

Une fois que la maladie est entrée dans une maison, on dirait qu'il y a
un étranger dans la famille.

                                 LE PÈRE.

Mais alors on voit aussi qu'en dehors de la famille, il ne faut compter
sur personne.

                                 L'ONCLE.

Vous avez bien raison.

                                 L'AÏEUL.

Pourquoi n'ai-je pu voir ma pauvre fille aujourd'hui?

                                 L'ONCLE.

Vous savez bien que le médecin l'a défendu.

                                 L'AÏEUL.

Je ne sais pas ce qu'il faut que je pense...

                                 L'ONCLE.

Il est inutile de vous inquiéter.

                  L'AÏEUL [indiquant la porte à gauche].

Elle ne peut pas nous entendre?

                                 LE PÈRE.

Nous ne parlerons pas trop haut; d'ailleurs la porte est très épaisse
et puis la sœur de charité est avec elle et nous avertirait si nous
faisions trop de bruit.

                   L'AÏEUL [indiquant la porte à droite].

Il ne peut pas nous entendre?

                                 LE PÈRE.

Non, non.

                                 L'AÏEUL.

Il dort?

                                 LE PÈRE.

Je suppose que oui.

                                 L'AÏEUL.

Il faudrait aller voir.

                                 L'ONCLE.

Il m'inquiéterait plus que votre femme ce petit. Voilà plusieurs
semaines qu'il est né et il a remué à peine; il n'a pas poussé un seul
cri jusqu'ici; on dirait un enfant de cire.

                                 L'AÏEUL.

Je crois qu'il sera sourd, et peut-être muet... Voilà ce que c'est que
les mariages consanguins...

                                                [Silence réprobateur.]

                                 LE PÈRE.

Je lui en veux presque du mal qu'il a fait à sa mère.

                                 L'ONCLE.

Il faut être raisonnable; ce n'est pas sa faute au pauvre petit. — Il
est tout seul dans cette chambre?

                                 LE PÈRE.

Oui, le médecin ne veut plus qu'il reste dans la chambre de sa mère.

                                 L'ONCLE.

Mais la nourrice est avec lui?

                                 LE PÈRE.

Non, elle est allée se reposer un moment; elle l'a bien gagné depuis ces
derniers jours. — Ursule, va donc voir s'il dort bien.

                              LA FILLE AINÉE.

Oui, mon père.

                [Les trois sœurs se lèvent, et, se tenant par la main,
                   entrent dans la chambre, à droite.]

                                 LE PÈRE.

A quelle heure notre sœur viendra-t-elle!

                                 L'ONCLE.

Je crois qu'elle viendra vers neuf heures.

                                 LE PÈRE.

Il est neuf heures passées. Je voudrais qu'elle vienne ce soir; ma
femme tient beaucoup à la voir.

                                 L'ONCLE.

Il est certain quelle** viendra. C'est la première fois qu'elle vienne
ici?

                                 LE PÈRE.

Elle n'est jamais entrée dans la maison.

                                 L'ONCLE.

Il lui est très difficile de quitter son couvent.

                                 LE PÈRE.

Elle sera seule?

                                 L'ONCLE.

Je pense qu'une des nonnes l'accompagnera. Elles ne peuvent pas sortir
seules.

                                 LE PÈRE.

Elle est la supérieure cependant.

                                 L'ONCLE.

La règle est la même pour toutes.

                                 L'AÏEUL.

Vous n'avez plus d'inquiétudes?

                                 L'ONCLE.

Pourquoi donc aurions-nous des inquiétudes? Il ne faut plus revenir
là-dessus. Il n'y a plus rien à craindre.

                                 L'AÏEUL.

Votre sœur est plus âgée que vous?

                                 L'ONCLE.

Elle est l'ainée de nous tous.

                                 L'AÏEUL

Je ne sais pas ce que j'ai; je ne suis pas tranquille. Je voudrais que
votre sœur fût ici.

                                 L'ONCLE.

Elle viendra; elle l'a promis.

                                 L'AÏEUL.

Je voudrais que cette soirée fût passée!

                                 LE PÈRE.

Il dort?

                             LA FILLE AÎNÉE.

Oui, mon père, très profondément.

                                 L'ONCLE.

Qu'allons-nous faire en attendant?

                                 L'AÏEUL.

En attendant quoi?

                                 L'ONCLE.

En attendant notre sœur.

                                 LE PÈRE.

Tu ne vois rien venir, Ursule?

                         LA FILLE AÎNÉE [à la fenêtre].

Non, mon père.

                                 LE PÈRE.

Et dans l'avenue?--Tu vois l'avenue?

                                LA FILLE.

Oui, mon père; il y a clair de lune et je vois l'avenue jusqu'aux bois
de cyprès.

                                 L'AÏEUL.

Et tu ne vois personne?

                                LA FILLE.

Personne, grand-père.

Quel temps fait-il?

                                LA FILLE.

Il fait très beau; entendez-vous les rossignols?

                                 L'ONCLE.

Oui, oui.

                                LA FILLE.

Un peu de vent s'élève dans l'avenue.

                                 L'AÏEUL.

Un peu de vent dans l'avenue?

                                LA FILLE.

                 Oui, les arbres tremblent un peu.

                                 L'ONCLE.

C'est étonnant que ma sœur ne soit pas encore ici.

                                 L'AÏEUL.

Je n'entends plus les rossignols.

                                 LA FILLE.

Je crois que quelqu'un est entré dans le jardin, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Qui est-ce?

                                LA FILLE.

Je ne sais pas, je ne vois personne.

                                 L'ONCLE.

C'est qu'il n'y a personne.

                                LA FILLE.

Il doit y avoir quelqu'un dans le jardin; les rossignols se sont tus
tout à coup.

                                 L'AÏEUL.

Je n'entends pas marcher cependant.

                                 LA FILLE.

Il faut que quelqu'un passe près de l'étang, car les cygnes ont peur.

                              UNE AUTRE FILLE.

Tous les poissons de l'étang plongent subitement.

                                 LE PÈRE.

Tu ne vois personne?

                                 LA FILLE.

Personne, mon père.

                                 LE PÈRE.

Mais cependant, l'étang est dans le clair de lune...

                                 LA FILLE.

Oui; je vois que les cygnes ont peur.

                                 L'ONCLE.

Je suis sûr que c'est ma sœur qui les effraie. Elle sera entrée par la
petite porte.

                                 LE PÈRE.

Je ne m'explique pas pourquoi les chiens n'aboient point.

                                 LA FILLE.

Je vois le chien de garde tout au fond de sa niche.--Les cygnes vont
vers l'autre rive!...

                                 L'ONCLE.

Ils ont peur de ma sœur. Je vais voir. [Il appelle.] Ma sœur! ma sœur!
Est-ce toi?--Il n'y a personne.

                                 LA FILLE.

Je suis sûre que quelqu'un est entré dans le jardin. Vous allez voir.

                                 L'ONCLE.

Mais elle me répondrait!

                                 L'AÏEUL.

Est-ce que les rossignols ne recommencent pas à chanter, Ursule?

                                 LA FILLE.

Je n'en entends plus un seul dans toute la campagne.

                                 L'AÏEUL.

Il n'y a pas de bruit cependant.

                                 LE PÈRE.

Il y a un silence de mort.

                                 L'AÏEUL.

Il faut que ce soit un inconnu qui les effraie car si c'était quelqu'un
de la maison, ils ne se tairaient pas.

                                 L'ONCLE.

Allez-vous vous occuper des rossignols à présent?

                                 L'AÏEUL.
Toutes les fenêtres sont-elles ouvertes, Ursule?

                                 LA FILLE.

La porte vitrée est ouverte, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Il me semble que le froid entre dans la chambre.

                                 LA FILLE.

Il y a un peu de vent dans le jardin, grand-père, et les roses
s'effeuillent.

                                 LE PÈRE.

Eh bien, ferme la porte. Il est tard.

                                 LA FILLE.

Oui, mon père.--Je ne peux pas fermer la porte.

                           LES DEUX AUTRES FILLES.

Nous ne pouvons pas la fermer.

                                 L'AÏEUL.

Qu'y a-t-il donc, mes filles?

                                 L'ONCLE.

Il ne faut pas dire cela d'une voix extraordinaire. Je vais les aider.

                              LA FILLE AÎNÉE.

Nous ne parvenons pas à la fermer tout à fait.

                                 L'ONCLE.

C'est à cause de l'humidité. Appuyons ensemble. Il faut qu'il y ait
quelque chose entre les battants.

                                 LE PÈRE.

Le menuisier l'arrangera demain.

                                 L'AÏEUL.

Est-ce que le menuisier vient demain?

                                 LA FILLE.

Oui, grand-père, il vient travailler dans la cave.

                                 L'AÏEUL.

Il va faire du bruit dans la maison!...

                                 LA FILLE.

Je lui dirai de travailler doucement.

                    [On entend, tout à coup, le bruit d'une faux qu'on
                      aiguise au dehors.]

                         L'AÏEUL [tressaillant].

Oh!

                                 L'ONCLE.

Qu'est-ce que c'est?

                                 LA FILLE.

Je ne sais pas au juste; je crois que c'est le jardinier. Je ne vois pas
bien, il est dans l'ombre de la maison.

                                 LE PÈRE.

C'est le jardinier qui va faucher.

                                 L'ONCLE.

Il fauche pendant la nuit?

                                 LE PÈRE.

N'est-ce pas dimanche, demain?--Oui.--J'ai remarqué que l'herbe était
très haute autour de la maison.

                                 L'AÏEUL.

Il me semble que sa faux fait bien du bruit...

                                 LA FILLE.

Il fauche autour de la maison.

                                 L'AÏEUL.
L'aperçois-tu, Ursule?

                                 LA FILLE.

Non, grand-père, il est dans l'obscurité.

                                 L'AÏEUL.

Je crains qu'il ne réveille ma fille.

                                 L'ONCLE.

Nous l'entendons à peine.
                                 L'AÏEUL.

Moi; je l'entends comme s'il fauchait dans la maison.

                                 L'ONCLE.

La malade ne l'entendra pas; il n'y a pas de danger.

                                 LE PÈRE.

Il me semble que la lampe ne brûle pas bien ce soir.

                                 L'ONCLE.

Il faudrait y mettre de l'huile.

                                 LE PÈRE.

J'en ai vu mettre ce matin. Elle brûle mal depuis qu'on a fermé la
fenêtre.

                                 L'ONCLE.

Je crois que le verre est voilé.

                                 LE PÈRE.

Elle brûlera mieux tout à l'heure.

                                LA FILLE.

Grand-père s'est endormi. Il n'a pas dormi depuis trois nuits.

                                 LE PÈRE.

Il a eu bien des inquiétudes.

                                 L'ONCLE.

Il s'inquiète toujours outre mesure. Il y a des moments où il ne veut
pas entendre raison.

                                 LE PÈRE.

C'est assez excusable à son âge.

                                 L'ONCLE.

Dieu sait où nous en serons à son âge!

                                 LE PÈRE.

Il a près de quatre-vingts ans.

                                 L'ONCLE.

Alors, on a le droit d'être étrange.

                                 LE PÈRE.

Il est comme tous les aveugles.

                                 L'ONCLE.

Ils réfléchissent un peu trop.

                                 LE PÈRE.

Ils ont trop de temps à perdre.

                                 L'ONCLE.

Ils n'ont pas autre chose à faire.

                                 LE PÈRE.

Et puis, ils n'ont aucune distraction.

                                 L'ONCLE.

Cela doit être terrible.

                                 LE PÈRE.
Il parait qu'on s'y habitue.

                                 L'ONCLE.

Je ne puis me l'imaginer.

                                 LE PÈRE.

Il est certain qu'ils sont à plaindre.

                                 L'ONCLE.

Ne pas savoir où l'on est, ne pas savoir d'où l'on vient, ne pas savoir
où l'on va, ne plus distinguer midi de minuit, ni l'été de l'hiver... et
toujours ces ténèbres, ces ténèbres... j'aimerais mieux ne plus vivre...
Est-ce que c'est absolument incurable?

                                 LE PÈRE.

Il paraît que oui.

                                 L'ONCLE.

Mais il n'est pas absolument aveugle?

                                 LE PÈRE.

Il distingue les grandes clartés.

                                 L'ONCLE.

Ayons soin de nos pauvres yeux.

                                 LE PÈRE.

Il a souvent d'étranges idées.

                                 L'ONCLE.

Il y a des moments où il n'est pas amusant.

                                 LE PÈRE.

Il dit absolument tout ce qu'il pense.

                                 L'ONCLE.

Mais autrefois, il n'était pas ainsi?

                                 LE PÈRE.

Mais non; dans le temps il était aussi raisonnable que nous; il ne
disait rien d'extraordinaire. Il est vrai qu'Ursule l'encourage un peu
trop; elle répond à toutes ses questions...

                                 L'ONCLE.

Il vaudrait mieux ne pas répondre, c'est lui rendre un mauvais service.

                                                 [Dix heures sonnent.]

                           L'AÏEUL [s'éveillant].

Suis-je tourné vers la porte vitrée?

                                 LA FILLE.

Vous avez bien dormi, grand-père?

                                 L'AÏEUL.

Suis-je tourné vers la porte vitrée?

                                 LA FILLE.

Oui, grand-père.

                                 L'AÏEUL.
Il n'y a personne à la porte vitrée?

                                 LA FILLE.

Mais non, grand-père, je ne vois personne.

                                 L'AÏEUL.

Je croyais que quelqu'un attendait. Il n'est venu personne?

                                 LA FILLE.

Personne, grand-père.

                        L'AÏEUL [à l'oncle et au père].

Et votre sœur n'est pas venue?

                                 L'ONCLE.

Il est trop tard; elle ne viendra plus; ce n'est pas gentil de sa part.

                                 LE PÈRE.

Elle commence à m'inquiéter.

                           [On entend un bruit, comme de quelqu'un qui
                              entre dans la maison.]

                                 L'ONCLE.

Elle est là! avez-vous entendu?

                                 LE PÈRE.

Oui; quelqu'un est entré par les souterrains.

                                 L'ONCLE.

Il faut que ce soit notre sœur. J'ai reconnu son pas.

                                 L'AÏEUL.
J'ai entendu marcher lentement.

                                 LE PÈRE.

Elle est entrée très doucement.

                                 L'ONCLE.

Elle sait qu'il y a un malade.

                                 L'AÏEUL.

Je n'entends plus rien maintenant.

                                 L'ONCLE.

Elle montera immédiatement, on lui dira que nous sommes ici.

                                 LE PÈRE.

Je suis heureux qu'elle soit venue.

                                 L'ONCLE.

J'étais sûr qu'elle viendrait ce soir.

                                 L'AÏEUL.

Elle tarde bien à monter.

                                 L'ONCLE.

Il faut cependant que ce soit elle.

                                 LE PÈRE.

Nous n'attendons pas d'autres visites.

                                 L'AÏEUL.

Je n'entends aucun bruit dans les souterrains.

                                 LE PÈRE.

Je vais appeler la servante; nous saurons à quoi nous en tenir.

                                      [Il tire un cordon de sonnette.]

                                 L'AÏEUL.

J'entends déjà du bruit dans l'escalier.

                                 LE PÈRE.

C'est la servante qui monte.

                                 L'AÏEUL.

Il me semble qu'elle n'est pas seule.

                                 LE PÈRE.

Elle monte lentement...

                                 L'AÏEUL.

J'entends les pas de votre sœur!

                                 LE PÈRE.

Je n'entends, moi, que la servante.

                                 L'AÏEUL.

C'est votre sœur! c'est votre sœur!

                                        [On frappe à la petite porte.]

                                 L'ONCLE.

Elle frappe à la porte de l'escalier dérobé.

                                 LE PÈRE.

Je vais ouvrir moi-même, parce que cette petite porte fait trop de
bruit; elle ne sert que lorsqu'on veut entrer dans la chambre sans qu'on
s'en aperçoive. [Il entrouvre la petite porte: la servante reste dehors,
dans l'entre-bâillement**.] Où êtes-vous?

                               LA SERVANTE.

Ici, Monsieur.

                                 L'AÏEUL.

Votre sœur est à la porte?

                                 L'ONCLE.

Je ne vois que la servante.

                                 LE PÈRE.

Il n'y a que la servante. [A la servante.] Qui est-ce qui est entré dans
la maison?

                               LA SERVANTE.

Entré dans la maison?

                                 LE PÈRE.

Oui, quelqu'un est venu tout à l'heure?

                               LA SERVANTE.

Personne n'est venu, Monsieur.

                                 L'AÏEUL.

Qui est-ce qui soupire ainsi?

                                 L'ONCLE.

C'est la servante, elle est essoufflée.

                                 L'AÏEUL.

Est-ce qu'elle pleure?

                                 L'ONCLE.

Mais non; pourquoi pleurerait-elle?

                        LE PÈRE [à la servante].

Quelqu'un n'est pas entré, tout à l'heure?

                               LA SERVANTE.

Mais non, Monsieur.

                                 LE PÈRE.

Mais nous avons entendu ouvrir la porte!

                               LA SERVANTE.

C'est moi qui ai fermé la porte.

                                 LE PÈRE.

Elle était ouverte?

                               LA SERVANTE.

Oui, Monsieur.

                                 LE PÈRE.

Pourquoi était-elle ouverte, à cette heure?

                               LA SERVANTE.

Je ne sais pas, Monsieur, moi je l'avais fermée.

                                 LE PÈRE.

Mais alors, qui est-ce qui l'a ouverte?

                               LA SERVANTE.

Je ne sais pas, Monsieur, il faut que quelqu'un soit sorti après moi...

                                 LE PÈRE.

Il faut faire attention.--Mais ne poussez donc pas la porte; vous savez
bien qu'elle fait du bruit!

                               LA SERVANTE.

Mais, Monsieur, je ne touche pas à la porte.

                                 LE PÈRE.

Mais si! vous poussez comme si vous vouliez entrer dans la chambre!

                               LA SERVANTE.

Mais, Monsieur, je suis à trois pas de la porte!

                                 LE PÈRE.

Parlez un peu moins haut.

                                 L'AÏEUL.

Est-ce qu'on éteint la lumière?

                              LA FILLE AÎNÉE.

Mais non, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Il me semble qu'il fait noir tout à coup.

                         LE PÈRE [à la servante].

Descendez, mais ne faites plus de bruit dans l'escalier.

                                LA SERVANTE.

Je n'ai pas fait de bruit.

                                  LE PÈRE.

Je vous dis que vous avez fait du bruit; descendez doucement; vous
éveilleriez Madame. Et s'il venait quelqu'un, dites que nous n'y sommes
pas.

                                  L'ONCLE.

Oui, dites que nous n'y sommes pas!

                            L'AÏEUL [tressaillant].

Il ne fallait pas dire cela!

                                  LE PÈRE.

...Si ce n'est pour ma sœur et pour le médecin.

                                 L'ONCLE.

A quelle heure le médecin viendra-t-il?

                                  LE PÈRE.

Il ne pourra pas venir avant minuit.

                    [Il ferme la porte. On entend sonner onze heures.]

                                 L'AÏEUL.
Elle est entrée?

                                 LE PÈRE.

Qui donc?

                                 L'AÏEUL.

La servante?

                                 LE PÈRE.

Mais non, elle est descendue.

                                 L'AÏEUL.

Je croyais qu'elle s'était assise à la table.

                                 L'ONCLE.

La servante?

                                 L'AÏEUL.
Oui.

                                 L'ONCLE.

Il ne manquerait plus que cela!

                                 L'AÏEUL.

Personne n'est entré dans la chambre?

                                 LE PÈRE.

Mais non, personne n'est entré.

                                 L'AÏEUL.

Et votre sœur n'est pas ici?

                                 L'ONCLE.

Notre sœur n'est pas venue.

                                 L'AÏEUL.

Vous voulez me tromper!

                                 L'ONCLE.

Vous tromper?

                                 L'AÏEUL.

Ursule, dis-moi la vérité, pour l'amour de Dieu!

                             LA FILLE AÎNÉE.

Grand-père! grand-père! qu'est-ce que vous avez?

                                 L'AÏEUL.

Il est arrivé quelque chose!... Je suis sûr que ma fille est plus
mal!...

                                  L'ONCLE.

Est-ce que vous rêvez?

                                 L'AÏEUL.

Vous ne voulez pas me le dire!... Je vois bien qu'il y a quelque
chose!...

                                  L'ONCLE.

En ce cas, vous voyez mieux que nous.

                                 L'AÏEUL.

Ursule, dis-moi la vérité!

                                 LA FILLE.

Mais on vous dit la vérité, grand-père!

                                 L'AÏEUL.

Tu n'as pas ta voix ordinaire!

                                 LE PÈRE.

C'est parce que vous l'effrayez.

                                 L'AÏEUL.

Votre voix est changée, elle aussi!

                                 LE PÈRE.

Mais vous devenez fou!

                    [Lui et l'oncle se font des signes d'intelligence,
                      pour se persuader que l'aïeul a perdu la raison.]

                                 L'AÏEUL.

J'entends bien que vous avez peur!

                                 LE PÈRE.

Mais de quoi donc aurions-nous peur?

                                 L'AÏEUL.

Pourquoi voulez-vous me tromper?

                                 L'ONCLE.

Qui est-ce qui songe à vous tromper?

                                 L'AÏEUL.

Pourquoi avez-vous éteint la lumière?

                                 L'ONCLE.

Mais on n'a pas éteint la lumière; il fait aussi clair qu'auparavant.

                                 LA FILLE.

Il me semble que la lampe a baissé.

                                 LE PÈRE.

J'y vois aussi clair que d'habitude.

                                 L'AÏEUL.

J'ai des meules de moulin sur les yeux! Mes filles, dites-moi donc ce
qui arrive ici! dites-le-moi pour l'amour de Dieu, vous autres qui
voyez! Je suis ici, tout seul, dans des ténèbres sans fin! Je ne sais
pas qui vient s'asseoir à côté de moi! Je ne sais plus ce qui se passe à
deux pas de moi!... Pourquoi parliez-vous à voix basse, tout à l'heure?

                                 LE PÈRE.

Personne n'a parlé à voix basse.

                                 L'AÏEUL.

Vous avez parlé à voix basse, près de la porte.

                                 LE PÈRE.

Vous avez entendu tout ce que j'ai dit.

                                 L'AÏEUL.

Vous avez introduit quelqu'un dans la chambre?

                                 LE PÈRE.

Mais je vous dis que personne n'est entré!

                                 L'AÏEUL.

Est-ce votre sœur ou un prêtre?--Il ne faut pas essayer de me
tromper.--Ursule, qui est-ce qui est entré?

                                 LA FILLE.

Personne, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Il ne faut pas essayer de me tromper; je sais ce que je sais!--Combien
sommes-nous ici?

                                 LA FILLE.

Nous sommes six autour de la table, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Vous êtes tous autour de la table?

                                 LA FILLE.

Oui, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Vous êtes là, Paul?

                                 LE PÈRE.

Oui.

                                 L'AÏEUL.

Vous êtes là, Olivier?

                                 L'ONCLE.

Mais oui; mais oui; je suis ici, à ma place ordinaire. Ce n'est pas
sérieux, n'est-ce pas?

                                 L'AÏEUL.

Tu es là, Geneviève?

                             UNE DES FILLES.

Oui, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Tu es là, Gertrude?

                             UNE AUTRE FILLE.

Oui, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Tu es ici, Ursule?

                              LA FILLE AÎNÉE.

Oui, grand-père, à côté de vous.

                                 L'AÏEUL.

Et qui est-ce qui est assis là?

                                 LA FILLE.

Où donc, grand-père?--Il n'y a personne.

                                 L'AÏEUL.

Là, là, au milieu de nous?

                                 LA FILLE.

Mais il n'y a personne, grand-père!

                                 LE PÈRE.

On vous qu'il n'y a personne!

                                 L'AÏEUL.

Mais vous ne voyez pas, vous autres!

                                 L'ONCLE.

Voyons, vous voulez rire?

                                 L'AÏEUL.

Je n'ai pas envie de rire, je vous assure.

                                 L'ONCLE.

Alors, croyez-en ceux qui voient.

                           L'AÏEUL [indécis].

Je croyais qu'il y avait quelqu'un... Je crois que je ne vivrai plus
longtemps...

                                 L'ONCLE.

Pourquoi irions-nous vous tromper? à quoi cela servirait-il?

                                 LE PÈRE.

Il faudrait bien vous dire la vérité.

                                 L'ONCLE.

A quoi bon se tromper mutuellement?

                                 LE PÈRE.

Vous ne pourriez vivre longtemps dans l'erreur.

                      L'AÏEUL [essayant de se lever].

Je voudrais percer ces ténèbres!...

                                 LE PÈRE.

Où voulez-vous aller?

                                 L'AÏEUL.

De ce côté là...

                                 LE PÈRE.

Ne vous troublez pas ainsi...

                                 L'ONCLE.

Vous êtes étrange ce soir.

                                 L'AÏEUL.

C'est vous autres qui me semblez étranges!

                                 LE PÈRE.

Que cherchez-vous ainsi?...

                                 L'AÏEUL.

Je ne sais pas ce que j'ai!

                             LA FILLE AÎNÉE.

Grand-père, grand-père, que vous faut-il, grand-père?

                                 L'AÏEUL.

Donnez-moi vos petites mains, mes filles.

                             LES TROIS FILLES.

Oui, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Pourquoi tremblez-vous toutes les trois, mes filles?

                             LA FILLE AÎNÉE.

Nous ne tremblons presque pas, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Je crois que vous êtes pâles toutes les trois.

                             LA FILLE AÎNÉE.

Il est tard, grand-père, et nous sommes fatiguées.

                                  LE PÈRE.

Il faudrait aller vous coucher et grand-père aussi ferait mieux de
prendre un peu de repos.

                                 L'AÏEUL.

Je ne pourrais pas dormir cette nuit!

                                 L'ONCLE.

Nous attendrons le médecin.

                                 L'AÏEUL.

Préparez-moi à la vérité!

                                 L'ONCLE.

Mais il n'y a pas de vérité!

                                 L'AÏEUL.

Alors, je ne sais pas ce qu'il y a!

                                  L'ONCLE.

Je vous dis qu'il n'y a rien du tout!

                                 L'AÏEUL.

Je voudrais voir ma pauvre fille!

                                  LE PÈRE.

Mais vous savez bien que c'est impossible; il ne faut pas l'éveiller
inutilement.

                                  L'ONCLE.

Vous la** verrez demain.

                                 L'AÏEUL.

On n'entend aucun bruit dans sa chambre.

                                 L'ONCLE.

Je serais inquiet si j'entendais du bruit.

                                 L'AÏEUL.

Il y a bien longtemps que je n'ai vu ma fille!... Je lui ai pris les
mains hier au soir et je ne la voyais pas!... Je ne sais plus ce qu'elle
devient... Je ne sais plus comment elle est... Je ne connais plus son
visage... Elle doit être changée depuis ces semaines! ... J'ai senti les
petits os de ses joues; sous mes mains... Il n'y a plus que les ténèbres
entre elle et moi, et vous tous!... Je ne peux plus vivre ainsi ... ce
n'est pas vivre cela!... Vous êtes là, tous; les yeux ouverts à regarder
mes yeux morts; et pas un de vous n'a pitié! ... Je ne sais pas ce que
j'ai... on ne dit jamais ce qu'il faudrait dire... et tout est effrayant
lorsqu'on y songe.... Mais pourquoi ne parlez-vous plus?

                                 L'ONCLE.

Que voulez-vous que nous disions^ puisque vous ne voulez pas nous croire?

                                 L'AÏEUL.

Vous avez peur de vous trahir!

                                  LE PÈRE.

Mais soyez donc raisonnable, à la fin!

                                 L'AÏEUL.

Il y a longtemps que l'on me cache quelque chose!... Il s'est passé
quelque chose dans la maison... Mais je commence à comprendre
maintenant... Il y a trop longtemps qu'on me trompe!--Vous croyez donc
que je ne saurai jamais rien?--Il y a des moments où je suis moins
aveugle que vous^ vous savez?... Est-ce que je ne vous entends pas
chuchoter, depuis des jours et des jours, comme si vous étiez dans la
maison d'un pendu?--Je n'ose pas dire ce que je sais ce soir... Mais je
saurai la vérité!... J'attendrai que vous disiez la vérité; mais il y a
longtemps que je la sais, malgré vous!--Et maintenant, je sens que vous
êtes tous plus pâles que des morts!

                             LES TROIS FILLES.

Grand-père! grand-père! qu'avez-vous donc, grand-père?

                                 L'AÏEUL.

Ce n'est pas de vous que je parle, mes filles, non, ce n'est pas de vous
que je parle... Je sais bien que vous m'apprendriez la vérité, s'ils
n'étaient pas autour de vous!... Et d'ailleurs je suis sûr qu'ils vous
trompent aussi... Vous verrez, mes filles, vous verrez!... Est-ce que je
ne vous entends pas sangloter toutes les trois?

                                 LE PÈRE.

Est-ce que, vraiment, ma femme est en danger?

                                 L'AÏEUL.

Il ne faut plus essayer de me tromper; il est trop tard maintenant, et
je sais la vérité mieux que vous!...

                                 L'ONCLE.

Mais enfin, nous ne sommes pas aveugles, nous!

LE père.

Voulez-vous entrer dans la chambre de votre fille? Il y a ici un
malentendu et une erreur qui doivent finir.--Voulez-vous?

                       L'AÏEUL [subitement indécis].

Non; non, pas maintenant... pas encore...

                                 L'ONCLE.

Vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.

                                 L'AÏEUL.

On ne sait jamais tout ce qu'un homme n'a pas pu dire dans sa
vie!...--Qui est-ce qui fait ce bruit?

                             LA FILLE AÎNÉE.

C'est la lampe qui palpite ainsi, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Il me semble qu'elle est bien inquiète... bien inquiète...

                                 LA FILLE.

C'est le vent froid qui la tourmente...

                                 L'ONCLE.

Il n'y a pas de vent froid, les fenêtres sont fermées.

                                 LA FILLE.

Je crois qu'elle va s'éteindre.

                                 LE PÈRE.

Il n'y a plus d'huile.

                                 LA FILLE.

Elle s'éteint tout à fait.

                                 LE PÈRE.

Nous ne pouvons pas rester ainsi dans les ténèbres.

                                 L'ONCLE.

Pourquoi pas?--J'y suis déjà habitué.

                                 LE PÈRE.

Il y a de la lumière dans la chambre de ma femme.

                                 L'ONCLE.

Nous en prendrons tout à l'heure quand le médecin sera venu.

                                 LE PÈRE.

Il est vrai qu'on y voit assez; il y a la clarté du dehors.

                                 L'AÏEUL.

Est-ce qu'il fait clair dehors?

                                 LE PÈRE.

Plus clair qu'ici.

                                 L'ONCLE.

Moi, j'aime autant causer dans l'obscurité.

                                 LE PÈRE.

Moi aussi.

                                                            [Silence.]

                                 L'AÏEUL.

Il me semble que l'horloge fait bien du bruit!...

                             LA FILLE AÎNÉE.

C'est qu'on ne parle plus, grand-père.

                                 L'AÏEUL.

Mais pourquoi vous taisez-vous tous?

                                 L'ONCLE.

De quoi voulez-vous que nous parlions?--Vous n'êtes pas sérieux ce soir.

                                 L'AÏEUL.

Est-ce qu'il fait très noir dans la chambre?

                                 L'ONCLE.

Il n'y fait pas très clair.

                                                            [Silence.]

                                 L'AÏEUL.

Je ne me sens pas bien, Ursule; ouvre un peu la fenêtre.

                                 LE PÈRE.

Oui, ma fille, ouvre un peu la fenêtre; je commence à avoir besoin
d'air, moi aussi.

                                         [La fille ouvre une fenêtre.]

                                 L'ONCLE.

Je crois positivement que nous sommes restés enfermés trop longtemps.

                                 L'AÏEUL.

Est-ce que la fenêtre est ouverte?

                                LA FILLE.

Oui, grand-père, elle est grande ouverte.

                                 L'AÏEUL.

On ne dirait pas qu'elle est ouverte; il ne vient aucun bruit du dehors.

                                LA FILLE.

Non, grand-père, il n'y a pas le moindre bruit.

                                 LE PÈRE.

Il y a un silence extraordinaire.

                                LA FILLE.

On entendrait marcher un ange.

                                 L'ONCLE.

Voilà pourquoi je n'aime pas la campagne.

                                 L'AÏEUL.

Je voudrais entendre un peu de bruit. Quelle heure est-il, Ursule?

                                LA FILLE.

Minuit bientôt, grand-père.

                   [Ici l'Oncle** se met à marcher de long en large dans
                      la chambre.]

                                 L'AÏEUL.

Oui est-ce qui marche ainsi, autour de nous?

                                 L'ONCLE.

C'est moi, c'est moi, n'ayez pas peur. J'éprouve le besoin de marcher un
peu. [Silence.]--Mais je vais me rasseoir;--je ne vois pas où je vais.

                                                            [Silence.]

                                 L'AÏEUL.

Je voudrais être ailleurs!

                                 LA FILLE.

Où voudriez-vous aller, grand-père?

                                 L'AÏEUL.

Je ne sais pas où--dans une autre chambre, n'importe où! n'importe où!

                                 LE PÈRE.

Où irions-nous?

              L'ONCLE.

Il est trop tard pour aller ailleurs.

             [Silence. Ils sont assis, immobiles, autour de la table.]

                                 L'AÏEUL.

Qu'est-ce que j'entends, Ursule?

                                 LA FILLE.

Rien, grand-père, ce sont des feuilles qui tombent;--oui, ce sont des
feuilles qui tombent sur la terrasse.

                                 L'AÏEUL.

Va fermer la fenêtre, Ursule.

                                 LA FILLE.

Oui, grand-père.

                         [Elle ferme la fenêtre et revient s'asseoir.]

                                 L'AÏEUL.

J'ai froid. [Silence. Les trois sœurs s'embrassent.] Qu'est-ce que
j'entends maintenant.**

                                 LE PÈRE.

Ce sont les trois sœurs qui s'embrassent.

                                 L'ONCLE.

Il me semble qu'elles sont bien pâles, ce soir.

                                                            [Silence.]

                                 L'AÏEUL.

Qu'est-ce que j'entends encore?

                                 LA FILLE.

Rien, grand-père; ce sont mes mains que j'ai jointes.

                                                            [Silence.]

                                 L'AÏEUL.

Et ceci?...

                                 LA FILLE.

Je ne sais pas, grand-père... peut-être mes sœurs qui tremblent un peu?

                                 L'AÏEUL.

J'ai peur aussi, mes filles.

                         [Ici un rayon de lune pénètre par un coin des
                            vitraux et répand, çà et là, quelques
                            lueurs étranges dans la chambre. Minuit
                            sonne et, au dernier coup, il semble, à
                            certains, qu'on entende, très vaguement,
                            un bruit comme de quelqu'un qui se lèverait
                            en toute hâte.]

              L'AÏEUL [tressaillant d'une épouvante spéciale].

Qui est-ce qui s'est levé?

                                 L'ONCLE.

On ne s'est pas levé!

                                 LE PÈRE.

Je ne me suis pas levé!

                             LES TROIS FILLES.

Moi non plus!--Moi non plus!--Moi non plus!

                                 L'AÏEUL.

Il y'a quelqu'un qui s'est levé de table!

                          L'ONCLE.

La lumière!...

                [Ici on entend tout à coup un vagissement d'épouvante,
                   à droite, dans la chambre de l'enfant; et ce
                   vagissement continue avec des gradations de terreur,
                   jusqu'à la fin de la scène.]

                                  LE PÈRE.

Ecoutez! l'enfant!

                                 L'ONCLE.

Il n'a jamais pleuré!

                                  LE PÈRE.

Allons voir!

                                 L'ONCLE.

La lumière! la lumière!

                     [A ce moment, on entend courir à pas précipites
                        et sourds, dans la chambre de gauche.--
                        Ensuite, un silence de mort.--Ils écoutent dans
                        une muette terreur, jusqu'à ce que la porte de
                        cette chambre s'ouvre lentement, la clarté de
                        la pièce voisine s'irrue dans la salle, et la
                        _Sœur de Charité_ paraît sur le seuil, en ses
                        vêtements noirs, et s'incline en faisant le signe
                        de la croix, pour annoncer la mort de la femme.
                        Ils comprennent, et après un moment d'indécision
                        et d'effroi, entrent en silence dans la chambre
                        mortuaire, tandis que l'Oncle**, sur le pas de la
                        porte, s'efface poliment, pour laisser passer
                        les trois jeunes filles. L'aveugle, resté seul,
                        se lève et s'agite, à tâtons, autour de la table,
                        dans les ténèbres.]

                                 L'AÏEUL.

Où allez-vous?--Où allez-vous?--Elles m'ont laissé tout seul!



FIN



                                            _A Charles Van Lerberghe._



                         *Les Aveugles.*



                           PERSONNAGES

LE PRÊTRE.

TROIS AVEUGLES-NÉS.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

LE CINQUIÈME AVEUGLE.

LE SIXIÈME AVEUGLE.

TROIS VIEILLES AVEUGLES EN PRIÈRE.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

UNE JEUNE AVEUGLE.

UNE AVEUGLE FOLLE.



                               LES AVEUGLES

                    *       *       *      *      *

[Une très ancienne forêt septentrionale, d'aspect éternel sous un ciel
profondément étoilé.--Au milieu, et vers le fond de la nuit, est assis
un très vieux prêtre enveloppé d'un large manteau noir. Le buste et la
tête, légèrement renversés et mortellement immobiles, s'appuient contre
le tronc d'un chêne énorme et caverneux. La face est d'une immuable
lividité de cire où s'entr'ouvrent** les lèvres violettes. Les yeux
muets et fixes ne regardent plus du côté visible de l'éternité, et
semblent ensanglantés sous un grand nombre de douleurs immémoriales et
de larmes. Les cheveux, d'une blancheur très grave, retombent en mèches
roides et rares, sur le visage plus éclairé et plus las que tout ce qui
l'entoure dans le silence attentif de la morne forêt. Les mains
amaigries sont rigidement jointes sur les cuisses.--A droite, six
vieillards aveugles sont assis sur des pierres, des souches et des
feuilles mortes.--A gauche, et séparées d'eux par un arbre déraciné et
des quartiers de roc, six femmes, également aveugles, sont assises en
face des vieillards. Trois d'entre elles prient et se lamentent d'une
voix sourde et sans interruption. Une autre est très vieille. La
cinquième, en une attitude de muette démence, porte, sur les genoux, un
petit enfant endormi. La sixième est d'une jeunesse éclatante et sa
chevelure inonde tout son être. Elles ont, ainsi que les vieillards,
d'amples vêtements, sombres et uniformes. La plupart attendent, les
coudes sur les genoux et le visage entre les mains; et tous semblent
avoir perdu l'habitude du geste inutile et ne détournent plus la tête
aux rumeurs étouffées et inquiètes de l'Ile**. De grands arbres
funéraires, des ifs, des saules pleureurs, des cyprès, les couvrent de
leurs ombres fidèles. Une touffe de longs asphodèles maladifs fleurit,
non loin du prêtre, dans la nuit. Il fait extraordinairement sombre,
malgré le clair de lune qui, çà et là, s'efforce d'écarter un moment les
ténèbres des feuillages.]



                    *       *       *      *      *


                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne revient pas encore?

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Vous m'avez éveillé!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je dormais aussi.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne revient pas encore?

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je n'entends rien venir.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est temps de rentrer à l'hospice.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il faudrait savoir où nous sommes.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il fait froid depuis son départ.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Quelqu'un sait-il où nous sommes?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Nous avons marché très longtemps; nous devons être très loin de
l'hospice.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ah! les femmes sont en face de nous?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Nous sommes assises en face de vous.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Attendez, je viens près de vous. [Il se lève et tâtonne.]--Où
êtes-vous?--Parlez! que j'entende où vous êtes!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Ici; nous sommes assises sur des pierres.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

                 [Il s'avance et se heurte contre le tronc d'arbre et
                   les quartiers de roc.]

Il y a quelque chose entre nous...

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il vaut mieux rester à sa place!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Où êtes-vous assises?--Voulez-vous venir près de nous?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Nous n'osons pas nous lever!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi nous a-t-il séparés?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

J'entends prier du côté des femmes.

252 LES AVEUGLES

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Oui; ce sont les trois vieilles qui prient.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ce n'est pas le moment de prier!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Vous prierez tout à l'heure, au dortoir!

                        [Les trois vieilles continuent leurs prières.]

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je voudrais savoir à côté de qui je suis assis?

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je crois que je suis près de vous.

                                          [Ils tâtonnent autour d'eux.]

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous ne pouvons pas nous toucher!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Cependant, nous ne sommes pas loin l'un de l'autre. [Il tâtonne autour
de lui, et heurte de son bâton le cinquième aveugle, qui gémit
sourdement.] Celui qui n'entend pas est à côté de nous!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je n'entends pas tout le monde; nous étions six tout à l'heure.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je commence à me rendre compte. Interrogeons aussi les femmes; il faut
savoir à quoi s'en tenir. J'entends toujours prier les trois vieilles;
est-ce qu'elles sont ensemble?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Elles sont assises à côté de moi, sur un rocher.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je suis assis sur des feuilles mortes!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Et la belle aveugle, où est-elle?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Elle est près de celles qui prient.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Où est** la folle et son enfant?

                          LA JEUNE AVEUGLE.

Il dort; ne l'éveillez pas!

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Oh! comme vous êtes loin de nous! Je vous croyais en face de moi!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous savons, à peu près, tout ce qu'il faut savoir; causons un peu, en
attendant le retour du prêtre.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il nous a dit de l'attendre en silence.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous ne sommes pas dans une église.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Vous ne savez pas où nous sommes.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'ai peur quand je ne parle pas.

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Savez-vous où est allé le prêtre?

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il me semble qu'il nous abandonne trop longtemps.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il devient trop vieux. Il paraît que lui-même n'y voit plus depuis
quelque temps. Il ne veut pas l'avouer, de peur qu'un autre ne vienne
prendre sa place parmi nous; mais je soupçonne qu'il n'y voit presque
plus. Il nous faudrait un autre guide; il ne nous écoute plus, et nous
sommes trop nombreux. Il n'y a que les trois religieuses et lui qui
voient dans la maison; et ils sont tous plus vieux que nous!--Je suis
sûr qu'il nous a égarés et qu'il cherche le chemin. Où est-il allé?--Il
n'a pas le droit de nous laisser ici...



                          LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il est allé très loin; je crois qu'il a parlé sérieusement aux femmes.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne parle plus qu'aux femmes?--Est-ce que nous n'existons plus?--Il
faudra bien s'en plaindre à la fin!

                          LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

A qui vous plaindrez-vous?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne sais pas encore; nous verrons; nous verrons.--Mais où donc est-il
allé?--Je le demande aux femmes.

                         LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il était fatigué d'avoir marché si longtemps. Je crois qu'il s'est assis
un moment au milieu de nous. Il est très triste et très faible depuis
quelques jours. Il a peur depuis que le médecin est mort. Il est seul.
Il ne parle presque plus. Je ne sais ce qui est arrivé. Il voulait
absolument sortir aujourd'hui. Il disait qu'il voulait voir l'Ile, une
dernière fois, sous le soleil, avant l'hiver. Il paraît que l'hiver sera
très long et très froid et que les glaces viennent déjà du Nord. Il
était très inquiet; on dit que les grands orages de ces jours passés ont
gonflé le fleuve et que toutes les digues sont ébranlées. Il disait
aussi que la mer l'effrayait; il parait qu'elle s'agite sans raison, et
que les falaises de l'Ile ne sont plus assez hautes. Il voulait voir;
mais il ne nous a pas dit ce qu'il a vu.--Maintenant, je crois qu'il est
allé chercher du pain et de l'eau pour la folle. Il a dit qu'il lui
faudrait aller très loin... Il faut attendre.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Il m'a pris les mains en partant; et ses mains tremblaient comme s'il
avait eu peur.

Puis il m'a embrassée...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Oh! oh!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Je lui ai demandé ce qui était arrivé. Il m'a dit qu'il ne savait pas.
Il m'a dit que le règne des vieillards allait finir, peut-être...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Que voulait-il dire, en disant cela?

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Je ne l'ai pas compris. Il m'a dit qu'il allait du côté du grand phare.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Y a-t-il un phare?

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Oui, au Nord de l'Ile. Je crois que nous n'en sommes pas éloignés. Il
disait qu'il voyait la clarté du fanal jusqu'ici, dans les feuilles. Il
ne m'a jamais semblé plus triste qu'aujourd'hui, et je crois qu'il
pleurait depuis quelques jours. Je ne sais pas pourquoi je pleurais
aussi sans le voir. Je ne l'ai pas entendu s'en aller. Je ne l'ai plus
interrogé. J'entendais qu'il souriait trop gravement; j'entendais qu'il
fermait les yeux et qu'il voulait se taire...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne nous a rien dit de tout cela!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Vous ne l'écoutez pas quand il parle!

                         LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Vous murmurez tous quand il parle!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il nous a dit simplement «Bonne nuit» en s'en allant.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faut qu'il soit bien tard.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il a dit deux ou trois fois «Bonne nuit» en s'en allant comme s'il
allait dormir. J'entendais qu'il me regardait en disant « Bonne nuit;
bonne nuit! »--La voix change quand on regarde quelqu'un fixement.

                          LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Ayez pitié de ceux qui ne voient pas!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Oui est-ce qui parle ainsi sans raison?

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je crois que c'est celui qui n'entend pas.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Taisez-vous!--ce n'est plus le moment de mendier!

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Où allait-il chercher du pain et de l'eau?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il est allé du côté de la mer.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

On ne va pas ainsi vers la mer à son âge!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Sommes-nous près de la mer?

                          LA VIEILLE AVEUGLE.

Oui; taisez-vous un instant; vous l'entendrez.

                       [Murmure d'une mer voisine et très calme contre
                          les falaises.]

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je n'entends que les trois vieilles qui prient.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Ecoutez bien, vous l'entendrez à travers leurs prières.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Oui; j'entends quelque chose qui n'est pas loin de nous.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Elle était endormie; on dirait qu'elle s'éveille.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il a eu tort de nous mener ici; je n'aime pas à entendre ce bruit.

                          LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Vous savez bien que l'Ile n'est pas grande, et qu'on l'entend dès
qu'on sort de l'enclos de l'hospice.

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je ne l'ai jamais écoutée.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il me semble qu'elle est à côté de nous aujourd'hui; je n'aime pas à
l'entendre de près.

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Moi non plus; d'ailleurs, nous ne demandons pas à sortir de l'hospice.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous ne sommes jamais venus jusqu'ici; il était inutile de nous mener si
loin.

                         LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il faisait très beau ce matin; il a voulu nous faire jouir des derniers
jours de soleil, avant de nous enfermer tout l'hiver dans l'hospice.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Mais j'aime mieux rester dans l'hospice!

                         LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il disait aussi qu'il nous fallait connaître un peu la petite Ile où
nous sommes. Lui-même ne l'a jamais entièrement parcourue; il y a une
montagne où personne n'a monté, des vallées où l'on n'aime pas à
descendre et des grottes où nul n'a pénétré jusqu'ici. Il disait enfin
qu'il ne fallait pas toujours attendre le soleil sous les voûtes du
dortoir; il voulait nous mener jusqu'au bord de la mer. Il y est allé
seul.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il a raison; il faut songer à vivre.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Mais il n'y a rien à voir au dehors!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Sommes-nous au soleil, maintenant?

                           LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je ne crois pas; il me semble qu'il est très tard.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Quelle heure est-il?

                          LES AUTRES AVEUGLES.

Je ne sais pas.--Personne ne le sait.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Est-ce qu'il fait clair encore? [Au sixième aveugle.]--Ou êtes-vous?--
Voyons; vous qui voyez un peu, voyons!

                           LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je crois qu'il fait très noir; quand il fait du soleil, je vois une
ligne bleue sous mes paupières; j'en ai vu une, il y a bien longtemps;
mais à présent, je n'aperçois plus rien.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Moi, je sais qu'il est tard quand j'ai faim, et j'ai faim.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Mais regardez le ciel; vous y verrez peut-être quelque chose!

                  [Tous lèvent la tête vers le ciel, à l'exception des
                     trois aveugles-nés qui continuent de regarder
                     la terre.]

                             LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je ne sais si nous sommes sous le ciel.

                             PREMIER AVEUGLE-NÉ.

La voix résonne comme si nous étions dans une grotte.

                           LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois plutôt qu'elle résonne ainsi parce que c'est le soir.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Il me semble que je sens le clair de lune sur mes mains.

                          LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois qu'il y a des étoiles; je les entends.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Moi aussi.

                             PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'entends aucun bruit.

                             DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends que le bruit de nos souffles!

                           LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois que les femmes ont raison.

                             PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je n'ai jamais entendu les étoiles.

                       LES DEUX AUTRES AVEUGLES-NÉS.

Nous non plus.

                    [Un vol d'oiseaux nocturnes s'abat subitement dans
                      les feuillages.]

                             DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Ecoutez! écoutez!--Qu'y a-t-il au-dessus de nous?--Entendez-vous?

                           LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Quelque chose a passé entre le ciel et nous!

                             PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne connais pas la nature de ce bruit.--Je voudrais rentrer à l'hospice.

                            DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faudrait savoir où nous sommes!

                             LE SIXIÈME AVEUGLE.

J'ai essayé de me lever; il n'y a que des épines autour de moi; je n'ose
plus étendre les mains.

                            TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faudrait savoir où nous sommes!

                           LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne pouvons pas le savoir!

                             LE SIXIÈME AVEUGLE.

Il faut que nous soyons très loin de la maison; je ne comprends plus
aucun bruit.

                            TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Depuis longtemps, je sens l'odeur des feuilles mortes!

                             LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quelqu'un a-t-il vu l'Ile autrefois et peut-il nous dire où nous
sommes?

                          LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Nous étions tous aveugles en arrivant ici.

264 LES AVEUGLES

                             PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous n'avons jamais vu.

                            DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ne nous inquiétons pas inutilement; il reviendra bientôt; attendons
encore; mais à l'avenir, nous ne sortirons plus avec lui.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne pouvons pas sortir seuls!

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous ne sortirons plus, j'aime mieux ne pas sortir.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous n'avions pas envie de sortir, personne ne l'avait demandé.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

C'était jour de fête dans l'Ile; nous sortons toujours aux grandes fêtes.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est venu me frapper sur l'épaule pendant que je dormais encore, en me
disant: Levez-vous, levez-vous, il est temps, le soleil est très
haut!--Etait-ce vrai? Je ne m'en suis pas aperçu. Je n'ai jamais vu
le soleil.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Moi, j'ai vu le soleil lorsque j'étais très jeune.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Moi aussi; il y a des années; lorsque j'étais enfant; mais je ne m'en
souviens presque plus.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi veut-il que nous sortions chaque fois que le soleil se
montre? Qui est-ce qui s'en aperçoit? Je ne sais jamais si je me promène
à midi ou à minuit.

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

J'aime mieux sortir à midi; je soupçonne alors de grandes clartés; et
mes yeux font de grands efforts pour s'ouvrir.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je préfère rester au réfectoire, près du bon feu de houille; il y
avait un grand feu ce matin...

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il pouvait nous mener au soleil dans la cour; on est à l'abri des
murailles; on ne peut pas sortir, il n'y a rien à craindre quand la
porte est fermée;--je la ferme toujours.--Pourquoi me touchez-vous le
coude gauche?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne vous ai pas touché; je ne peux pas vous atteindre.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je vous dis que quelqu'un m'a touché le coude!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ce n'est pas un de nous.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous ne pouvons pas attendre éternellement!

                    [Une horloge très lointaine sonne douze coups très
                       lents.]

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Oh! comme nous sommes loin de l'hospice!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il est minuit!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est midi!--Quelqu'un le sait-il?--Parlez!

                           LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je ne sais pas; mais je crois que nous sommes à l'ombre.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne m'y reconnais plus; nous avons dormi trop longtemps!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'ai faim!

                          LES AUTRES AVEUGLES.

Nous avons faim et soif!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Y a-t-il longtemps que nous sommes ici?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Il me semble que je suis ici depuis des siècles!

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je commence à comprendre où nous sommes...

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faudrait aller du côté où minuit est sonné...

                       [Tous les oiseaux nocturnes exultent subitement
                          dans les ténèbres.]

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Entendez-vous?--Entendez-vous?

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous ne sommes pas seuls ici?

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il y a longtemps que je me doute de quelque chose; on nous écoute.--
Est-il revenu?

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne sais pas ce que c'est; c'est au-dessus de nous.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Les autres n'ont-ils rien entendu?--Vous vous taisez toujours!

                          LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous écoutons encore.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

J'entends des ailes autour de moi!

                         LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes!

                           LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je commence à comprendre où nous sommes... L'hospice est de l'autre côté
du grand fleuve; nous avons passé le vieux pont. Il nous a conduits au
nord de l'Ile. Nous ne sommes pas loin du fleuve, et peut-être
l'entendrions-nous si nous écoutions un moment... Il faudrait aller
jusqu'au bord de l'eau s'il ne revenait pas... Il y passe, jour et nuit,
de grands navires et les matelots nous apercevront sur les rives. Il se
peut que nous soyons dans la forêt qui entoure le phare; mais je n'en
connais pas l'issue... Quelqu'un veut-il me suivre?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Restons assis!--Attendons, attendons;--on ne connaît pas la direction
du grand fleuve, et il y a des marais tout autour de l'hospice;
attendons, attendons... Il reviendra; il faut qu'il revienne!

                           LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quelqu'un sait-il par où nous sommes venus? Il nous l'a expliqué en
marchant.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je n'y ai pas fait attention.

                           LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quelqu'un l'a-t-il écouté?

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faut l'écouter à l'avenir.

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quelqu'un de nous est-il né dans l'Ile?

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Vous savez bien que nous venons d'ailleurs.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Nous venons de l'autre côté de la mer.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

J'ai cru mourir pendant la traversée.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Moi aussi;--nous sommes venus ensemble.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous sommes tous les trois de la même paroisse.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

On dit qu'on peut la voir d'ici, par un temps clair;--vers le
Nord.--Elle n'a pas de clocher.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous avons abordé par hasard.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je viens d'un autre côté...

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

D'où venez-vous?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je n'ose plus y songer... Je ne m'en souviens presque plus quand j'en
parle... Il y a trop longtemps... Il y faisait plus froid qu'ici...

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Moi, je viens de très loin...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

D'où venez-vous donc?

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Je ne saurais le dire. Comment voulez-vous que je vous l'explique?--
C'est trop loin d'ici; c'est au delà** des mers. Je viens d'un grand
pays... Je ne pourrais le montrer que par signes; mais nous n'y voyons
plus... J'ai erré trop longtemps... Mais j'ai vu le soleil et l'eau et
le feu, des montagnes, des visages et d'étranges fleurs... Il n'y en a
pas de pareilles dans cette Ile; il y fait trop sombre et trop
froid... Je n'en ai plus reconnu le parfum depuis que je n'y vois
plus... Mais j'ai vu mes parents et mes sœurs... J'étais trop jeune
alors pour savoir où j'étais... Je jouais encore au bord de la mer...
Mais comme je me souviens d'avoir vu!... Un jour, je regardais la neige
du haut d'une montagne... Je commençais à distinguer ceux qui seront
malheureux...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Que voulez-vous dire?

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Je les distingue encore à leur voix par moments... J'ai des souvenirs
qui sont plus clairs quand je n'y pense pas...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Moi, je n'ai pas de souvenirs...

                   [Un vol de grands oiseaux migrateurs passe avec des
                      clameurs au-dessus des feuillages.]

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Quelque chose passe encore sous le ciel I

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi êtes-vous venue ici?

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

A qui demandez-vous cela?

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

A notre jeune sœur.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

On m'avait dit qu'il pouvait me guérir. Il m'a dit que je verrai un
jour; alors je pourrai quitter l'Ile...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous voudrions tous quitter l'Ile!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous resterons toujours ici!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est trop vieux; il n'aura pas le temps de nous guérir!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Mes paupières sont fermées, mais je sens que mes yeux sont en vie...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Les miennes sont ouvertes.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je dors les yeux ouverts.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ne parlons pas de nos yeux!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il n'y a pas longtemps que vous êtes ici?

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

J'ai entendu un soir, pendant la prière, du côté des femmes, une voix
que je ne connaissais pas; et j'entendais à votre voix que vous étiez
très jeune... J'aurais voulu vous voir, à vous entendre...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne m'en suis pas aperçu.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il ne nous avertit jamais!

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

On dit que vous êtes belle comme une femme qui vient de très loin?

LA JEUNE AVEUGLE.

Je ne me suis jamais vue.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne nous sommes jamais vus les uns les autres. Nous nous
interrogeons et nous nous répondons; nous vivons ensemble, nous sommes
toujours ensemble, mais nous ne savons pas ce que nous sommes!... Nous
avons beau nous toucher des deux mains; les yeux en savent plus que
les mains...

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je vois parfois vos ombres quand vous êtes au soleil.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous n'avons jamais vu la maison où nous vivons; nous avons beau tâter
les murs et les fenêtres; nous ne savons pas où nous vivons!...

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

On dit que c'est un vieux château très sombre et très misérable, on n'y
voit jamais de lumière, si ce n'est dans la tour où se trouve la
chambre du prêtre.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne faut pas de lumière à ceux qui ne voient pas.

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Quand je garde le troupeau, aux environs de l'hospice, les brebis
rentrent d'elles-mêmes, en apercevant, le soir, cette lumière de la
tour...--Elles ne m'ont jamais égaré.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Voilà des années et des années que nous sommes ensemble, et nous ne
nous sommes jamais aperçus! On dirait que nous sommes toujours seuls!...
Ilfaut voir pour aimer...

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je rêve parfois que je vois...

                          LE PLUS VIEL AVEUGLE.

Moi, je ne vois que quand je rêve...

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne rêve, d'ordinaire, qu'à minuit.

                 [Une rafale ébranle la forêt, et les feuilles tombent
                    en masses sombres.]

                         LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Oui est-ce qui m'a touché les mains?

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Quelque chose tombe autour de nous!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Cela vient d'en haut; je ne sais ce que c'est...

                         LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Oui est-ce qui m'a touché les mains?--Je m'étais endormi; laissez-moi
dormir!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Personne n'a touché vos mains.

                         LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Qui est-ce qui m'a pris les mains? Répondez à haute voix, j'ai
l'oreille un peu dure...

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne le savons pas nous-mémes.

                         LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Est-on venu nous avertir?

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il est inutile de répondre; il n'entend rien.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il faut avouer que les sourds sont bien malheureux!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je suis las d'être assis!

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je suis las d'être ici!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il me semble que nous sommes si loin les uns des autres... Essayons
de nous rapprocher un peu;--il commence à faire froid...

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je n'ose pas me lever! il vaut mieux rester à sa place.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

On ne sait pas ce qu'il peut y avoir entre nous.

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je crois que mes deux mains sont en sang; j'ai voulu me mettre debout.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'entends que vous vous penchez vers moi.

                     [L'aveugle folle se frotte violemment les yeux en
                         gémissant et en se tournant obstinément vers
                         le prêtre immobile.]

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

J'entends encore un autre bruit...

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois que c'est notre pauvre sœur qui se frotte les yeux.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Elle ne fait jamais autre chose; je l'entends toutes les nuits.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Elle est folle; elle ne dit jamais rien.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Elle ne parle plus depuis qu'elle a eu son enfant... Elle semble
toujours avoir peur...

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Vous n'avez donc pas peur ici?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Qui donc?

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Vous autres tous!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Oui, oui, nous avons peur!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Nous avons peur depuis longtemps!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi demandez-vous cela?

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je ne sais pas pourquoi je le demande!... Il me semble que j'entends
pleurer tout à coup parmi nous!...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne faut pas avoir peur; je crois que c'est la folle...

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il y a encore autre chose... Je suis sûr qu'il y'a encore autre
chose... Ce n'est pas de cela seul que j'ai peur...

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Elle pleure toujours lorsqu'elle va allaiter son enfant.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il n'y a qu'elle qui pleure ainsi!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

On dit qu'elle y voit encore par moments...

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

On n'entend pas pleurer les autres...

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il faut voir pour pleurer...

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Je sens une odeur de fleurs autour de nous...

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne sens que l'odeur de la terre!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Il y a des fleurs, il y a des fleurs autour de nous!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je ne sens que l'odeur de la terre!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

J'ai senti des fleurs dans le vent...

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je ne sens que l'odeur de la terre!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois qu'elles ont raison.

                            LE SIXIÈME AVEUGLE.

Où sont-elles?--J'irai les cueillir.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

A votre droite, levez-vous.

                   [Le sixième aveugle se lève lentement et s'avance à
                      tâtons, en se heurtant aux buissons et aux arbres,
                      vers les asphodèles qu'il renverse et écrase
                      sur son passage.]

                           LA JEUNE AVEUGLE.

J'entends que vous brisez des tiges vertes! Arrêtez-vous! arrêtez-vous!

                            PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ne vous occupez pas des fleurs, mais songez au retour!

                            LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je n'ose plus revenir sur mes pas!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

II ne faut pas revenir!--Attendez.--[Elle se lève.]--Oh! comme la
terre est froide! Il va geler.--[Elle s'avance sans hésitation vers les
étranges et pâles asphodèles, mais elle est arrêtée par l'arbre renversé
et les quartiers de roc, aux environs des fleurs.]--Elles sont ici!--Je
ne puis les atteindre; elles sont de votre côté.

                            LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je crois que je les cueille.

                   [Il cueille, à tâtons, les fleurs épargnées, et les
                      lui offre; les oiseaux nocturnes s'envolent.]

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Il me semble que j'ai vu ces fleurs autrefois. Je ne sais plus leur
nom... Mais comme elles sont malades, et comme leur tige est molle! Je
ne les reconnais presque pas... Je crois que c'est la fleur des morts...

                       [Elle tresse des asphodèles dans sa chevelure.]

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

J'entends le bruit de vos cheveux.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Ce sont les fleurs...

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne vous verrons pas...

LA JEUNE AVEUGLE.

Je ne me verrai pas non plus... J'ai froid.

                   [En ce moment, le vent s'élève dans la foret, et la
                      mère mugit, tout à coup et violemment, contre des
                      falaises très voisines.]

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il tonne!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je crois que c'est une tempête qui s'élève.

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois que c'est la mer.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

La mer?--Est-ce que c'est la mer?--Mais elle est à deux pas de nous!--
Elle est à côté de nous! Je l'entends tout autour de moi!--Il
faut que ce soit autre chose!

LA JEUNE AVEUGLE.

J'entends le bruit des vagues à mes pieds.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je crois que c'est le vent dans les feuilles mortes.

                          LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois que les femmes ont raison.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Elle va venir ici!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

D'où vient le vent?

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il vient du côté de la mer.

                          LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il vient toujours du côté de la mer; elle nous entoure de tous côtés.
Il ne peut pas venir d'autre part...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ne songeons plus à la mer!

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Mais il faut y songer puisqu'elle va nous atteindre!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Vous ne savez pas si c'est elle...

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'entends ses vagues comme si j'allais y tremper les deux mains! Nous
ne pouvons pas rester ici! Elles sont peut-être autour de nous!

                          LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Où voulez-vous aller?

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

N'importe où! n'importe où! Je ne veux plus entendre le bruit de ces
eaux! Allons-nous-en! Allons-nous-en!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il me semble que j'entends encore autre chose.--Ecoutez!

                   [On entend un bruit de pas précipités et lointains,
                      dans les feuilles mortes.]

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Quelque chose s'approche!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il vient! II vient! Il revient!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il vient à petits pas, comme un petit enfant...

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ne lui faisons pas de reproches aujourd'hui!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois que ce n'est pas le pas d'un homme!

                   Un grand chien entre dans la forêt, et passe devant
                     les aveugles.--Silence.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Qui est-là?--Oui ètes-vous?--Ayez pitié de nous, nous attendons
depuis si longtemps!... [Le chien s'arrête et vient poser les pattes
de devant sur les genoux de l'aveugle.] Ah! ah! qu'avez-vous mis sur
mes genoux? Qu'est-ce que c'est?... Est-ce une bête?--Je crois que c'est
un chien?... Oh! oh! c'est le chien! c'est le chien de l'hospice!
Viens ici! viens ici! Il vient nous délivrer! Viens ici! viens ici!

LES AUTRES AVEUGLES.

Viens ici! viens ici!

                             PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il vient nous délivrer! Il a suivi nos traces jusqu'ici. Il me lèche
les mains comme s'il me retrouvait après des siècles!

                              LES AUTRES AVEUGLES.

Viens ici! viens ici!

                           LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il précède peut-être quelqu'un?...

                             PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Non, non, il est seul.--Je n'entends rien venir.--Il ne nous faut pas
d'autre guide; il n'y en a pas de meilleur. Il nous conduira partout
où nous voulons aller; il nous obéira...

                          LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je n'ose pas le suivre.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Moi non plus.
                             PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Pourquoi pas? Il y voit mieux que nous.

                             DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

N'écoutons pas les femmes!

                            TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Quelque chose est changé dans le ciel; je respire librement; l'air est
pur maintenant...

                          LA PLUS VEILLE AVEUGLE.

C'est le vent de la mer qui passe autour de nous.

                             LE SIXIÈME AVEUGLE.

Il me semble qu'il va faire clair; je crois que le soleil se lève...

                          LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois qu'il va faire froid...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Nous allons retrouver notre route. Il m'entraîne!... il m'entraîne.
Il est ivre de joie!--Je ne peux plus le retenir?... Suivez-moi!
suivez-moi! Nous retournons à la maison!...

                   [Il se lève, entraîné par le chien qui le mène vers
                      le prêtre immobile, et s'arrête.]

                          LES AUTRES AVEUGLES.

Où êtes-vous? Où êtes-vous?--Où allez-vous?--Prenez garde!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Attendez! attendez! Ne me suivez pas encore; je reviendrai... Il
s'arrête.--Qu'y a-t-il?--Ah! ah! J'ai touché quelque chose de très
froid!

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Que dites-vous? On n'entend presque plus votre voix.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

J'ai touché!... Je crois que je touche un visage!

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Que dites-vous?--On ne vous comprend presque plus. Qu'avez-vous?--Où
êtes-vous?--Etes-vous déjà si loin de nous?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Oh! oh! oh!--Je ne sais pas encore ce que c'est...--Il y a un mort
au milieu de nous!

                          LES AUTRES AVEUGLES.

Un mort au milieu de nous?--Où êtes-vous? où êtes-vous?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il y a un mort parmi nous, vous dis-je! Oh! oh! j'ai touché le visage
d'un mort!--Vous êtes assis à côté d'un mort! Il faut que l'un de
nous soit mort subitement! Mais parlez donc, enfin, que je sache ceux
qui vivent! Où êtes-vous?--Répondez! répondez tous ensemble!

                 [Les aveugles répondent successivement, à l'exception
                    de l'aveugle folle et de l'aveugle sourd: les
                    trois vieilles ont cessé leurs prières.]

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je ne distingue plus vos voix!... Vous parlez tous de même!...
Elles tremblent toutes!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il y en a deux qui n'ont pas répondu... Où sont-ils?

                        [Il touche de son bâton le cinquième aveugle.]

                         LE CINQUIÈME AVEUGLE.

Oh! oh! J'étais endormi; laissez-moi dormir!

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Ce n'est pas lui.--Est-ce la folle?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Elle est assise à côté de moi; je l'entends vivre.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je crois... Je crois que c'est le prêtre!--Il est debout! Venez!
venez! venez!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est debout?

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il n'est pas mort, alors!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Où est-il?

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Allons voir!...

                  [Ils se lèvent tous, à l'exception de la folle et du
                     cinquième aveugle, et s'avancent, à tâtons, vers
                     le mort.]

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Est-il ici?--Est-ce lui?

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Oui! oui! je le reconnais!

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Mon Dieu! mon Dieu! Qu'allons-nous devenir!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Mon père! mon père!--Est-ce vous? mon père, qu'est-il donc arrivé?--
Qu'avez-vous?--Répondez-nous!--Nous sommes tous autour de vous...

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Apportez de l'eau; il vit peut-être encore...

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Essayons... Il pourra peut-être nous reconduire à l'hospice.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

C'est inutile; je n'entends plus son cœur.--Il est froid...

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il est mort sans rien dire.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il aurait dû nous prévenir.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Oh! comme il était vieux!... C'est la première fois que je touche son
visage...

                TROISIÈME AVEUGLE-NÉ [tâtant le cadavre].

Il est plus grand que nous!...

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ses yeux sont grands ouverts; il est mort les mains jointes...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il est mort, ainsi sans raison...

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il n'est pas debout, il est assis sur une pierre...

                         LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Mon Dieu! mon Dieu! Je ne savais pas tout cela!... tout cela... Il était
malade depuis si longtemps... Il a dû souffrir aujourd'hui!...--Il ne se
plaignait pas... Il ne se plaignait qu'en nous serrant les mains... On
ne comprend pas toujours... On ne comprend jamais!... Allons prier
autour de lui; mettez-vous à genoux...

                             [Les femmes s'agenouillent en gémissant.]

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je n'ose pas me mettre à genoux...

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

On ne sait pas sur quoi l'on s'agenouille...

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Etait-il malade?... Il ne nous l'a pas dit...

                           DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'ai entendu qu'il parlait à voix basse en s'en allant... Je crois
qu'il parlait à notre jeune sœur; qu'a-t-il dit?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Elle ne veut pas répondre.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Vous ne voulez plus nous répondre?--Où donc êtes-vous?--Parlez!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Vous l'avez trop fait souffrir; vous l'avez fait mourir... Vous ne
vouliez plus avancer; vous vouliez vous asseoir sur les pierres de la
route, pour manger; vous avez murmuré tout le jour... Je l'entendais
soupirer... Il a perdu courage...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Etait-il malade? le saviez-vous?

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Nous ne savions rien... Nous ne l'avons jamais vu... Quand donc
avons-nous su quelque chose sous nos pauvres yeux morts?... Il ne se
plaignait pas... Maintenant c'est trop tard... J'en ai vu mourir trois...
mais jamais ainsi!... Maintenant c'est à notre tour...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ce n'est pas moi qui l'ai fait souffrir.--Je n'ai rien dit...

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Moi non plus; nous l'avons suivi sans rien dire...

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il est mort en allant chercher de l'eau pour la folle...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Qu'allons-nous faire? Où irons-nous?

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Où est le chien?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Ici; il ne veut pas s'éloigner du mort.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Entrainez-le! Ecartez-le! écartez-le!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Il ne veut pas quitter le mort!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Nous ne pouvons pas attendre à côté d'un mort!... Nous ne pouvons pas
mourir ici dans les ténèbres!

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Restons ensemble; ne nous écartons pas les uns des autres; tenons-nous
par la main; asseyons-nous tous sur cette pierre... Où sont les
autres... Venez ici! venez! venez!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Où êtes-vous?

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ici; je suis ici. Sommes-nous tous réunis?--Venez plus près de moi.--
Où sont vos mains?--Il fait très froid.

LA JEUNE AVEUGLE.

Oh! comme vos mains sont froides!

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Que faites-vous?

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Je mettais les mains sur mes yeux; je croyais que j'allais y voir tout
à coup...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Qui est-ce qui pleure ainsi?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

C'est la folle qui sanglote.

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Elle ne sait pas la vérité?

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois que nous allons mourir ici...

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Quelqu'un viendra peut-être...

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je pense que les religieuses sortiront de l'hospice...

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Elles ne sortent pas le soir.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Elles ne sortent jamais.

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je pense que les hommes du grand phare nous apercevront...

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Ils ne descendent pas de leur tour.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Ils nous verront peut-être...

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Ils regardent toujours du côté de la mer.

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il fait froid!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Ecoutez les feuilles mortes; je crois qu'il gèle.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Oh! comme la terre est dure!

                          TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

J'entends, à ma gauche, un bruit que je ne comprends pas...

                             LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

C'est la mer qui gémit contre les rochers.

                              TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je croyais que c'étaient les femmes.

                            LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

J'entends les glaçons se briser sous les vagues...

                               PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Qui est-ce qui grelotte ainsi? Il nous fait trembler tous sur la
pierre!

                              DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je ne puis plus ouvrir les mains.

                             LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

J'entends encore un bruit que je ne comprends pas...

                               PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Qui est-ce qui grelotte ainsi parmi nous? Il fait trembler la pierre!

                             LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois que c'est une femme.

                            LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois que c'est la folle qui grelotte le plus fort.

                              TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

On n'entend pas son enfant.

                            LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Je crois qu'il tette encore.

                             LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Il est le seul qui puisse voir où nous sommes!

                               PREMIER AVEUGLE-NÉ.

J'entends le vent du Nord.

                          LE SIXIÈME AVEUGLE.

Je crois qu'il n'y a plus d'étoiles; il va neiger.

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Si l'un de nous s'endort, il faut qu'on le réveille.

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

J'ai sommeil cependant!

                  [Une rafale fait tourbillonner les feuilles mortes.]

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Entendez-vous les feuilles mortes?--Je crois que quelqu'un vient vers
nous...

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

C'est le vent; écoutez!

                         TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Il ne viendra plus personne!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Les grands froids vont venir...

                           LA JEUNE AVEUGLE.

J'entends marcher dans le lointain.

                          PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Je n'entends que les feuilles mortes!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

J'entends marcher très loin de nous!

                          DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je n'entends que le vent du Nord!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Je vous dis que quelqu'un vient vers nous!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

J'entends un bruit de pas très lents...

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Je crois que les femmes ont raison!

                                [Il commence à neiger à gros flocons.]

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Oh! oh! qu'est-ce qui tombe de si froid sur mes mains?

SIXIÈME AVEUGLE.

Il neige!

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

Serrons-nous les uns contre les autres!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Ecoutez-donc le bruit des pas!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Pour Dieu! faites silence un instant!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Ils se rapprochent! ils se rapprochent! écoutez-donc!

            [Ici l'enfant de l'aveugle folle se met à vagir subitement
               dans les ténèbres.]

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

L'enfant pleure?

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Il voit! il voit! Il faut qu'il voie quelque chose puisqu'il pleure.
[Elle saisit l'enfant dans ses bras et s'avance dans la direction d'où
semble venir le bruit des pas; les autres femmes la suivent anxieusement
et l'entourent.] Je vais à sa rencontre!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Prenez garde!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Oh! comme il pleure!--Qu'y a-t-il?--Ne pleure pas.--N'aie pas peur; il
n'y a rien à craindre, nous sommes ici; nous sommes autour de toi.--Que
vois-tu?--Ne crains rien.--Ne pleure pas ainsi! Que vois-tu?--Dis, que
vois-tu?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Le bruit des pas se rapproche par ici; écoutez donc! écoutez donc!

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

J'entends le frôlement d'une robe contre les feuilles mortes.

                           LE SIXIÈME AVEUGLE.

Est-ce une femme?

                         LE PLUS VIEIL AVEUGLE.

Est-ce que c'est un bruit de pas?

                           PREMIER AVEUGLE-NÉ.

C'est peut-être la mer dans les feuilles mortes?

LA JEUNE AVEUGLE.

Non, non! ce sont des pas! ce sont des pas! ce sont des pas!

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Nous allons le savoir; écoutez donc les feuilles mortes!

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Je les entends, je les entends presque à côté de nous! écoutez!
écoutez!--Que vois-tu? Que vois-tu?

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

De quel côté regarde-t-il?

LA JEUNE AVEUGLE.

Il suit toujours le bruit des pas!--Regardez! regardez! Quand je le
tourne il se retourne pour voir... Il voit! il voit! il voit!--Il
faut qu'il voie quelque chose d'étrange!...

                LA PLUS VIEILLE AVEUGLE [elle s'avance].

Elevez-le au-dessus de nous, afin qu'il puisse voir.

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Ecartez-vous! écartez-vous! [Elle élève l'enfant au dessus** du
groupe d'aveugles.]--Les pas se sont arrêtés parmi nous!...

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Ils sont ici! Ils sont au milieu de nous î...

                           LA JEUNE AVEUGLE.

Qui êtes-vous?

                                                            [Silence.]

                        LA PLUS VIEILLE AVEUGLE.

Ayez pitié de nous!

                       [Silence.--L'enfant pleure plus désespérément.]



                                FIN



                    *       *       *      *      *


                   *PAUL LACOMBLEZ, Editeur, Bruxelles.*

                    *       *       *      *      *

*Courouble (Léop.).* Contes et souvenirs . . . . . . . . . . . 3 50
                   Mes Pandectes . . . . . . . . . . . . . . . 3 50
                   Notre langue  . . . . . . . . . . . . . . . 1 00
                   Profils blancs et Frimousses noires . . . . 3 50
                   La famille Kaekebroeck. . . . . . . . . . . 3 50

*De Coster (Charles).* La légende d'Ulenspiegel. . . . . . . . 5 »
                       Légendes flamandes. . . . . . . . . . . 3 50

*De Haulleville (Baron).* En vacances  . . . . . . . . . . . . 3 50
                          Portraits et Silhouettes, 2 vol. á . 3 50
                          J. M. J. Bodson . . . . . . . .  . . 2 »

*Delattre (Louis).* Contes de mon village. . . . . . . . . . . 3 50
                    Les miroirs de jeunesse. . . . . . . . . . 3 50

*Demolder (Eugène).* Contes d'Yperdamme. . . . . . . . . . . . 3 »

*Desombiaux (Maurice).* Vers de l'Espoir . . . . . . . . . . . 2 »

*Destrée (Jules).* Journal des Destrée . . . . . . . . . . . . 1 »
                   Une campagne électorale au pays noir. . . . 1 »

*De Tallenay (J.).* L'Invisible. . . . . . . . . . . . . . . . 3 50

*Eekhoud (G.).* Les fusillés de Malines. . . . . . . . . . . . 3 50
                Au siècle de Shakespeare . . . . . . . . . . . 3 »
                La nouvelle Carthage (édit. définitive). . . . 4 »
                Nouvelles Kermesses . . . . . . . . . . . . .  3 50
                Mes Communions (1re édit., numérotée). . . . . 3 50

*Emerson.* Sept Essais, avec préface de Maeterlinck. . . . . . 3 50

*Frères (Adolphe).* Ames Edèles au mystère . . . . . . . . . . 2 50

*Garnir (George).* Les Charneux. .  . . . . . . . . . . . . .  3 50
                   Contes Marjolaine . . . . . . . . . . . . . 3 50

*Greyson (Emile).* A travers passions et caprices. . . . . . . 3 50

*Krains (H.).* Histoire lunatiques . . . . . . . . . . . . . . 3 »

*Maillart  (Jehan).* Contes chimériques. . . . . . . . . . . . 2 50

*Maubel (Henry).* Etude de jeune fille . . . . . . . . . . . . 2 »
                  Quelqu'un d'aujourd'hui. . . . . . . . . . . 3 50

*Max (Gabrielle).* La petite cigale. . . . . . . . . . . . . . 2 »

*Picard (Edmond).* El Moghreb al Aksa. . . . . . . . . . . . . 4 »
                   En Congolie . . . . . . . . . . . . . . . . 3 50
                   Scènes de le vie judiciaire. .  . . . . . . 4 »
                   Vie simple. . . .  . . . . . . . . . .. . . 2 »
                   Le Sermon sur la montagne . . . . . . . . . 2 »
                   Comment on devient socialiste . . . . . . . 1 »
                   L'Aryano-Sémitisme. . . . . . . . . . . . . 3 »

*Pierron (Sander).* Pages de Charité . . . . . . . . . . . . . 3 50
                    Les délices du Brabant . . . . . . . . . . 3 50

*Ruyters (A.).* Paysages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 50
                A eux deux . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 »
                Les mains gantées et les pieds nus . . . . . . 3 50
                Correspondance du Mauvais Riche. . . . . . . . 1 50

*Sigogne (Emile).* Contes merveilleux . . . . . . . . . . .  . 3 »
                   L'art de parler . . . . . . . . . . . . . . 3 50

*Tordeus (Jeanne).* Manuel de prononciation. . . . . . . . . . 2 »

*Van Beneden (Baron).* Le Mariagicide. . . . . . . . . . . . . 2 50

*Van Doorslaer (Hector).* Sur l'Escaut . . . . . . . . . . . . 3 50

*Van Lerberghe (Charles).* Les Flaireurs . . . . . . . . . . . 1 »

*Waller (Max).* Daisy. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 »

*Will (I).* Une Squaw . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . 1 »



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| COLOPHON                                                           |
|                                                                    |
| * Ce fichier électronique est basé sur l'édition de 1901:          |
| Maurice Maeterlinck, Théâtre 1. Lacomblez - Per Lamm, Paris -      |
| Bruxelles, 1901. 301 p.                                            |
| * Le fichier PDF se trouve sur Internet Archive:                   |
| https://archive.org/details/Maeterlinck_Theatre1                   |
|                                                                    |
| * Cette édition n’est pas cohérente dans l'utilisation de voyelles |
| majuscules après des points d'exclamation et des points            |
| d'interrogation : dans la plupart des cas on y trouve des voyelles |
| minuscules, mais parfois aussi des voyelles majuscules.            |
| * Dans les dialogues il n’y a pas de signes diacritiques sur les   |
| voyelles majuscules (p.ex. Ecoutez, Etranglée), mais il y en a bien|
| dans les noms des personnages (p. ex. STÉPHANO, UNE BÉGUINE) ou    |
| dans les termes de théâtre (p.ex. SCÈNE, THÉÂTRE).                 |
| * Les indications scéniques se trouvent entre crochets après le nom|
| d'un personnage, dans le texte même,  ou alignées à droite.        |
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| typographiques évidentes ou probables, ont été conservées.         |
| * Dans ce cas-là, les mots sont marqués avec des astérisques (**)  |
| et sont commentés dans la table en-dessous de ce colophon.         |
| * La numérotation a été enlevés.                                   |
| * La coupure des mots en fin de ligne n'a pas été maintenue.       |
| * Les espaces devant les signes de ponctuation ont été enlevés.    |
| * Les tirets ont été remplacés par [--], les coq-à-l'âne par cinq  |
| astérisques.                                                       |
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Ligne / source / correction, commentaire ou interprétation
[Ligne 1 = "Notes du transcripteur:"]

LA PRINCESSE MALEINE

139 / univers / univers.
275 / D'abord / d'abord
618 / Ic / faute typographique: Ici
889 / Allez-vous la / Allez-vous là
1312 / s'irrue / IRRUER (S'), verbe pronom. Rare. Se précipiter,
       faire irruption. (http://www.cnrtl.fr/definition/se%20irruer)
2456 / entre-bâillant / entrebâillant
2509 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement
2531 / orêt / faute typographique: forêt
2533 / endez-vous / faute typographique: rendez-vous
2637 / entr'ouvert / entrouvert
3149 / Vous la verrez / Vous là verrez
3355 / Il tressaillent / Ils tressaillent
3366 / s'entr'ouvre / s'entrouvre
3603 / A quand / À quand
3808 / en la voyant / en là voyant
4026 / Et bien / Eh bien
4217 / Vous la / Vous là
4337/ Il sortent / Ils sortent
4675 / Oh la, la! / Oh là, là!
4847 / le première / la première
5079 / Entr'ouvrant / Entrouvrant
6278 / Elle noire; / Elle est noire; [?]
6380 / où sont-ils! / où sont-ils?
7023 / Vous la / Vous là
7025 / entr'ouverte / entrouverte
8186 / allons-nous en / allons-nous-en
8195 / soixante-dix sept / soixante-dix-sept

L'INTRUSE

8467 / quelle viendra / qu'elle viendra
9107 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement
9652 / Vous la / Vous là
9886 / l'Oncle / l'oncle
9106 / l'entre-bâillement / l'entrebâillement
9944 / maintenant. / maintenant?
10042 / l'Oncle / l'oncle

LES AVEUGLES

10102 / s'entr'ouvrent / s'entrouvrent
10120 / Ile / Ce mot est écrit avec un majuscule dans ce texte.
10282 / est / sont
10935 / au delà / au-delà
12061 / au dessus / au-dessus

                                                +-------------------+
                                                |28/02/2015         |
                                                |Johan Boelaert     |
                                                |jboelaert@skynet.be|





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