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Title: Histoires grotesques et sérieuses
Author: Poe, Edgar Allan
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoires grotesques et sérieuses" ***

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http://www.freeliterature.org (Images generously made
available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)



HISTOIRES

GROTESQUES

ET

SÉRIEUSES

PAR

EDGAR POE

TRADUITES PAR

CHARLES BAUDELAIRE


LE MYSTÈRE DE MARIE ROGET

LE JOUEUR D'ÉCHECS DE MAELZEL--ÉLÉONORA--UN ÉVÉNEMENT A JÉRUSALEM

L'ANGE DU BIZARRE

LE SYSTÈME DU DOCTEUR GOUDRON ET DU PROFESSEUR PLUME

LE DOMAINE D'ARNHEIM--LE COTTAGE LANDOR

PHILOSOPHIE DE L'AMEUBLEMENT--LA GENÈSE D'UN POËME


PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE


1865



LE MYSTÈRE DE MARIE ROGET[1]

POUR FAIRE SUITE A

DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE


      Il y a des séries idéales d'événements qui courent
      parallèlement avec les réelles. Les hommes et les
      circonstances, en général, modifient le train idéal des
      événements, en sorte qu'il semble imparfait; et leurs
      conséquences aussi sont également imparfaites. C'est ainsi
      qu'il en fut de la Réformation; au lieu du Protestantisme
      est arrivé le Luthéranisme.

      NOVALIS.



Il y a peu de personnes, même parmi les penseurs les plus calmes,
qui n'aient été quelquefois envahies par une vague mais saisissante
demi-croyance au surnaturel, en face de certaines _coïncidences_
d'un caractère en apparence si merveilleux, que l'esprit se sentait
incapable de les admettre comme pures coïncidences. De pareils
sentiments (car les demi-croyances dont je parle n'ont jamais la
parfaite énergie de la _pensée_), de pareils sentiments ne peuvent
être que difficilement comprimés, à moins qu'on n'en réfère à la
science de la chance, ou, selon l'appellation technique, au calcul
des probabilités. Or, ce calcul est, dans son essence, purement
mathématique; et nous avons ainsi l'anomalie de la science la plus
rigoureusement exacte appliquée à l'ombre et à la spiritualité de ce
qu'il y a de plus impalpable dans le monde de la spéculation.

Les détails extraordinaires que je suis invité à publier forment, comme
on le verra, quant à la succession des époques, la première branche
d'une série de _coïncidences_ à peine imaginables, dont tous les
lecteurs retrouveront la branche secondaire ou finale dans l'assassinat
récent de Mary Cecilia Rogers, à New-York.

Lorsque, dans un article intitulé _Double assassinat dans la rue
Morgue_, je m'appliquai, il y a un an à peu près, à dépeindre quelques
traits saillants du caractère spirituel de mon ami le chevalier C.
Auguste Dupin, il ne me vînt pas à l'idée que j'aurais jamais à
reprendre le même sujet. Je n'avais pas d'autre but que la peinture
de ce caractère, et ce but se trouvait parfaitement atteint à travers
la série bizarre de circonstances faites pour mettre en lumière
l'idiosyncrasie de Dupin. J'aurais pu ajouter d'autres exemples, mais
je n'aurais rien prouvé de plus. Toutefois, des événements récents,
ont, dans leur surprenante évolution, éveillé brusquement dans ma
mémoire quelques détails de surcroît, qui garderont ainsi, je présume,
quelque air d'une confession arrachée. Après avoir appris tout ce
qui ne m'a été raconté que récemment, il serait vraiment étrange que
je gardasse le silence sur ce que j'ai entendu et vu, il y a déjà
longtemps.

Après la conclusion de la tragédie impliquée dans la mort de madame
L'Espanaye et de sa fille, le chevalier Dupin congédia l'affaire de
son esprit, et retomba dans ses vieilles habitudes de sombre rêverie.
Très-porté, en tout temps, vers l'abstraction, son caractère l'y rejeta
bien vite; et continuant à occuper notre appartement dans le faubourg
Saint-Germain, nous abandonnâmes aux vents tout souci de l'avenir, et
nous nous assoupîmes tranquillement dans le présent, brodant de nos
rêves la trame fastidieuse du monde environnant.

Mais ces rêves ne furent pas sans interruption. On devine facilement
que le rôle joué par mon ami dans le drame de la rue Morgue n'avait
pas manqué de faire impression sur l'esprit de la police parisienne.
Parmi ses agents, le nom de Dupin était devenu un mot familier. Le
caractère simple des inductions par lesquelles il avait débrouillé
le mystère n'ayant jamais été expliqué au préfet, ni à aucun autre
individu, moi excepté, il n'est pas surprenant que l'affaire ait été
regardée comme approchant du miracle, ou que les facultés analytiques
du chevalier lui aient acquis le crédit merveilleux de l'intuition.
Sa franchise l'aurait sans doute poussé à désabuser tout questionneur
d'une pareille erreur; mais son indolence fut cause qu'un sujet dont
l'intérêt avait cessé pour lui depuis longtemps ne fut pas agité de
nouveau. Il arriva ainsi que Dupin devint le fanal vers lequel se
tournèrent les yeux de la police; et en mainte circonstance, des
efforts furent faits auprès de lui par la préfecture pour s'attacher
ses talents. L'un des cas les plus remarquables fut l'assassinat d'une
jeune fille nommée Marie Roget.

Cet événement eut lieu deux ans environ après l'horreur de la rue
Morgue. Marie, dont le nom de baptême et le nom de famille frapperont
sans doute l'attention par leur ressemblance avec ceux d'une jeune
et infortunée marchande de cigares, était la fille unique de la veuve
Estelle Roget. Le père était mort pendant l'enfance de la fille, et
depuis l'époque de son décès jusqu'à dix-huit mois avant l'assassinat
qui fait le sujet de notre récit, la mère et la fille avaient toujours
demeuré ensemble dans la rue Pavée-Saint-André[2], madame Roget y
tenant une pension bourgeoise, avec l'aide de Marie. Les choses
allèrent ainsi jusqu'à ce que celle-ci eût atteint sa vingt-deuxième
année, quand sa grande beauté attira l'attention d'un parfumeur qui
occupait l'une des boutiques du rez-de-chaussée du Palais-Royal, et
dont la clientèle était surtout faite des hardis aventuriers qui
infestent le voisinage. M. Le Blanc[3] se doutait bien des avantages
qu'il pourrait tirer de la présence de la belle Marie dans son
établissement de parfumerie; et ses propositions furent acceptées
vivement par la jeune fille, bien qu'elles soulevassent chez madame
Roget quelque chose de plus que de l'hésitation.

Les espérances du boutiquier se réalisèrent, et les charmes de la
brillante grisette donnèrent bientôt la vogue à ses salons. Elle tenait
son emploi depuis un an environ, quand ses admirateurs furent jetés
dans la désolation par sa disparition soudaine de la boutique. M. Le
Blanc fut dans l'impossibilité de rendre compte de son absence, et
madame Roget devint folle d'inquiétude et de terreur. Les journaux
s'emparèrent immédiatement de la question, et la police était sur
le point de faire une investigation sérieuse, quand un beau matin,
après l'espace d'une semaine, Marie, en bonne santé, mais avec un air
légèrement attristé, reparut, comme d'habitude, à son comptoir de
parfumerie. Toute enquête, excepté celle d'un caractère privé, fut
immédiatement arrêtée. M. Le Blanc professait une parfaite ignorance,
comme précédemment. Marie et madame Roget répondirent à toutes les
questions qu'elle avait passé la dernière semaine dans la maison d'un
parent, à la campagne. Ainsi l'affaire tomba, et fut généralement
oubliée; car la jeune fille, dans le but ostensible de se soustraire
à l'impertinence de la curiosité, fit bientôt un adieu définitif au
parfumeur, et alla chercher un abri dans la résidence de sa mère, rue
Pavée-Saint-André.

Il y avait à peu près cinq mois qu'elle était rentrée à la maison,
lorsque ses amis furent alarmés par une soudaine et nouvelle
disparition. Trois jours s'écoulèrent sans qu'on entendit parler
d'elle. Le quatrième jour, on découvrit son corps flottant sur la
Seine[4], près de la berge qui fait face au quartier de la rue
Saint-André, à un endroit peu distant des environs peu fréquentés de la
barrière du Roule[5].

L'atrocité du meurtre (car il fut tout d'abord évident qu'un meurtre
avait été commis), la jeunesse et la beauté de la victime, et,
par-dessus tout, sa notoriété antérieure, tout conspirait pour produire
une intense excitation dans les esprits des sensibles Parisiens. Je
ne me souviens pas d'un cas semblable ayant produit un effet aussi
vif et aussi général. Pendant quelques semaines, les graves questions
politiques du jour furent elles-mêmes noyées dans la discussion de cet
unique et absorbant sujet. Le préfet fit des efforts inaccoutumés; et
toutes les forces de la police parisienne furent, jusqu'à leur maximum,
mises en réquisition.

Quand le cadavre fut découvert, on était bien loin de supposer que
le meurtrier pût échapper, plus d'un temps très-bref, aux recherches
qui furent immédiatement ordonnées. Ce ne fut qu'à l'expiration d'une
semaine qu'on jugea nécessaire d'offrir une récompense; et même cette
récompense fut limitée alors à la somme de mille francs. Toutefois
l'investigation continuait avec vigueur, sinon avec discernement,
et de nombreux individus furent interrogés, mais sans résultat;
cependant l'absence totale de fil conducteur dans ce mystère ne faisait
qu'accroître l'excitation populaire. A la fin du dixième jour, on
pensa qu'il était opportun de doubler la somme primitivement proposée;
et peu à peu, la seconde semaine s'étant écoulée sans amener aucune
découverte, et les préventions que Paris a toujours nourries contre la
police s'étant exhalées en plusieurs émeutes sérieuses, le préfet prit
sur lui d'offrir la somme de vingt mille francs «pour la dénonciation
de l'assassin,» ou, si plusieurs personnes se trouvaient impliquées
dans l'affaire, «pour la dénonciation de chacun des assassins[6].» Dans
la proclamation qui annonçait cette récompense, une pleine amnistie
était promise à tout complice qui déposerait spontanément contre
son complice; et à la déclaration officielle, partout où elle était
affichée, s'ajoutait un placard privé, émanant d'un comité de citoyens,
qui offrait dix mille francs, en plus de la somme proposée par la
préfecture. La récompense entière ne montait pas à moins de trente
mille francs; ce qui peut être regardé comme une somme extraordinaire,
si l'on considère l'humble condition de la petite et la fréquence, dans
les grandes villes, des atrocités telles que celle en question.

Personne ne doutait maintenant que le mystère de cet assassinat
ne fût immédiatement élucidé. Mais, quoique, dans un ou deux
cas, des arrestations eussent eu lieu qui semblaient promettre
un éclaircissement, on ne put rien découvrir qui incriminât les
personnes suspectées, et elles furent aussitôt relâchées. Si bizarre
que cela puisse paraître, trois semaines s'étaient déjà écoulées
depuis la découverte du cadavre, trois semaines écoulées sans
jeter aucune lumière sur la question, et cependant la plus faible
rumeur des événements qui agitaient si violemment l'esprit public
n'était pas encore arrivée à nos oreilles. Dupin et moi, voués à des
recherches qui avaient absorbé toute notre attention, depuis près
d'un mois, nous n'avions, ni l'un ni l'autre, mis le pied dehors;
nous n'avions reçu aucune visite, et à peine avions-nous jeté un coup
d'œil sur les principaux articles politiques d'un des journaux
quotidiens. La première nouvelle du meurtre nous fut apportée par
G......, en personne[7]. Il vint nous voir le 15 juillet 18.., au
commencement de l'après-midi, et resta avec nous assez tard après la
nuit tombée. Il était vivement blessé de l'insuccès de ses efforts
pour dépister les assassins. Sa réputation, disait-il, avec un air
essentiellement parisien, était en jeu; son honneur même, engagé dans
la partie. L'œil du public, d'ailleurs, était fixé sur lui, et il
n'était pas de sacrifice qu'il ne fût vraiment disposé à faire pour
l'éclaircissement de ce mystère. Il termina son discours, passablement
drôle, par un compliment relatif a ce qu'il lui plut d'appeler
le _tact_ de Dupin, et fit à celui-ci une proposition directe,
certainement fort généreuse, dont je n'ai pas le droit de révéler ici
la valeur précise, mais qui n'a pas de rapports avec l'objet propre de
mon récit.

Mon ami repoussa le compliment du mieux qu'il put, mais il accepta tout
de suite la proposition, bien que les avantages en fussent absolument
conditionnels. Ce point étant établi, le préfet se répandit tout
d'abord en explications de ses propres idées, les entremêlant de longs
commentaires sur les dépositions, desquelles nous n'étions pas encore
en possession. Il discourait longuement, et même, sans aucun doute,
doctement, lorsque je hasardai à l'aventure une observation sur la nuit
qui s'avançait et amenait le sommeil. Dupin, fermement assis dans son
fauteuil accoutumé, était l'incarnation de l'attention respectueuse.
Il avait gardé ses lunettes durant toute l'entrevue; et, en jetant de
temps à autre un coup d'œil sous leurs vitres vertes, je m'étais
convaincu que, pour silencieux qu'il eût été, son sommeil n'en avait
pas été moins profond pendant les sept ou huit dernières lourdes heures
qui précédèrent le départ du préfet.

Dans la matinée suivante, je me procurai, à la Préfecture, un rapport
complet de toutes les dépositions obtenues jusqu'alors, et, à
différents bureaux de journaux, un exemplaire de chacun des numéros
dans lesquels, depuis l'origine jusqu'au dernier moment, avait paru
un document quelconque, intéressant, relatif à cette triste affaire.
Débarrassée de ce qui était positivement marqué de fausseté, cette
masse de renseignements se réduisait à ceci:

Marie Roget avait quitté la maison de sa mère, rue Pavée Saint-André,
le dimanche 22 juin 18.., à neuf heures du matin environ. En sortant,
elle avait fait part à M. Jacques Saint-Eustache[8], et à lui seul,
de son intention de passer la journée chez une tante, à elle, qui
demeurait rue des Drômes. La rue des Drômes est un passage court et
étroit, mais très-populeux, qui n'est pas loin des bords de la rivière,
et qui est situé à une distance de deux milles, dans la ligne supposée
directe, de la pension bourgeoise de madame Roget. Saint-Eustache était
le prétendant avoué de Marie, et logeait dans ladite pension, où il
prenait également ses repas. Il devait aller chercher sa fiancée à la
brune et la ramener à la maison. Mais, dans l'après-midi, il survint
une grosse pluie; et, supposant qu'elle resterait toute la nuit chez sa
tante (comme elle avait fait dans des circonstances semblables), il ne
jugea pas nécessaire de tenir sa promesse. Comme la nuit s'avançait,
on entendit madame Roget (qui était vieille et infirme) exprimer la
crainte «de ne plus jamais revoir Marie»; mais dans le moment on
attacha peu d'attention à ce propos.

Le lundi, il fut vérifié que la jeune fille n'était pas allée à la
rue des Drômes; et, quand le jour se fut écoulé sans apporter de ses
nouvelles, une recherche tardive fut organisée sur différents points
de la ville et des environs. Ce ne fut cependant que le quatrième
jour depuis l'époque de sa disparition qu'on apprit enfin quelque
chose d'important la concernant. Ce jour-là (mercredi 25 juin), un
M. Beauvais[9], qui, avec un ami, cherchait les traces de Marie
près de la barrière du Roule, sur la rive de la Seine opposée à la
rue Pavée-Saint-André, fut informé qu'un corps venait d'être ramené
au rivage par quelques pêcheurs, qui l'avaient trouvé flottant sur
le fleuve. En voyant le corps, Beauvais, après quelque hésitation,
certifia que c'était celui de la jeune parfumeuse. Son ami le reconnut
plus promptement.

Le visage était arrosé de sang noir, qui jaillissait en partie de
la bouche. Il n'y avait pas d'écume, comme on en voit dans le cas
des personnes simplement noyées. Pas de décoloration dans le tissu
cellulaire. Autour de la gorge se montraient des meurtrissures et des
impressions de doigts. Les bras étaient replies sur la poitrine et
roidis. La main droite crispée, la gauche à moitié ouverte. Le poignet
gauche était marqué de deux excoriations circulaires, provenant
apparemment de cordes ou d'une corde ayant fait plus d'un tour. Une
partie du poignet droit était aussi très-éraillée, ainsi que le dos
dans toute son étendue, mais particulièrement aux omoplates. Pour
amener le corps sur le rivage, les pêcheurs l'avaient attaché à une
corde; mais ce n'était pas là ce qui avait produit les excoriations
en question. La chair du cou était très-enflée. Il n'y avait pas de
coupures apparentes ni de meurtrissures semblant le résultat de coups.
On découvrit un morceau de lacet si étroitement serré autour du cou
qu'on ne pouvait d'abord l'apercevoir; il était complètement enfoui
dans la chair, et assujetti par un nœud caché juste sous l'oreille
gauche. Cela seul aurait suffi pour produire la mort. Le rapport des
médecins garantissait fermement le caractère vertueux de la défunte.
Elle avait été vaincue, disaient-ils, par la force brutale. Le cadavre
de Marie, quand il fut trouvé, était dans une condition telle, qu'il
ne pouvait y avoir, de la part de ses amis, aucune difficulté à le
reconnaître.

La toilette était déchirée et d'ailleurs en grand désordre. Dans le
vêtement extérieur, une bande, large d'environ un pied, avait été
déchirée de bas en haut, depuis l'ourlet jusqu'à la taille, mais non
pas arrachée. Elle était roulée trois fois autour de la taille et
assujettie dans le dos par une sorte de nœud très-solidement fait.
Le vêtement, immédiatement au-dessous de la robe, était de mousseline
fine; et on en avait arraché une bande large de dix-huit pouces,
arraché complètement, mais très-régulièrement et avec une grande
netteté. On retrouva cette bande autour du cou, adaptée d'une manière
lâche et assujettie avec un nœud serré. Par-dessus cette bande de
mousseline et le morceau de lacet, étaient attachées les brides d'un
chapeau, avec le chapeau pendant. Le nœud qui liait les brides
n'était pas un nœud comme le font les femmes, mais un nœud
coulant, à la manière des matelots.

Le corps, après qu'il fut reconnu, ne fut pas, comme c'est l'usage,
transporté à la Morgue (cette formalité étant maintenant superflue),
mais enterré à la hâte non loin de l'endroit du rivage où il avait été
recueilli. Grâce aux efforts de Beauvais, l'affaire fut soigneusement
assoupie, autant du moins qu'il fut possible; et quelques jours
s'écoulèrent avant qu'il en résultât aucune émotion publique. A la fin,
cependant, un journal hebdomadaire[10] ramassa la question; le cadavre
fut exhumé, et une enquête nouvelle ordonnée; mais il n'en résulta rien
de plus que ce qui avait déjà été observé. Toutefois, les vêtements
furent alors présentés à la mère et aux amis de la défunte, qui les
reconnurent parfaitement pour ceux portés par la jeune fille quand elle
avait quitté la maison.

Cependant l'excitation publique croissait d'heure en heure. Plusieurs
individus furent arrêtés et relâchés. Saint-Eustache en particulier
parut suspect; et il ne sut pas d'abord donner un compte rendu
intelligible de l'emploi qu'il avait fait du dimanche, dans la matinée
duquel Marie avait quitté la maison. Plus tard cependant, il présenta à
M. G...... des _affidavit_ qui expliquaient d'une manière satisfaisante
l'usage qu'il avait fait de chaque heure de la journée en question.
Comme le temps s'écoulait sans amener aucune découverte, mille rumeurs
contradictoires furent mises en circulation, et les journalistes purent
lâcher la bride à leurs _inspirations_. Parmi toutes ces hypothèses,
une attira particulièrement l'attention; ce fut celle qui admettait
que Marie Roget était encore vivante, et que le cadavre découvert dans
la Seine était celui de quelque autre infortunée. Il me parait utile
de soumettre au lecteur quelques-uns des passages relatifs à cette
insinuation. Ces passages sont tirés textuellement de _l'Étoile_[11],
journal dirigé généralement avec une grande habileté.

«Mademoiselle Roget est sortie de la maison de sa mère dimanche matin,
22 juin 18.., avec l'intention exprimée d'aller voir sa tante, ou
quelque autre parent, rue des Drômes. Depuis cette heure-là, on ne
trouve personne qui l'ait vue. On n'a d'elle aucune trace, aucunes
nouvelles....

Aucune personne quelconque ne s'est présentée, déclarant l'avoir vue ce
jour-là, après qu'elle eut quitté le seuil de la maison de sa mère....

Or, quoique nous n'ayons aucune preuve indiquant que Marie Roget était
encore de ce monde, dimanche 22 juin, après neuf heures, nous avons la
preuve que jusqu'à cette heure elle était vivante. Mercredi, à midi, un
corps de femme a été découvert flottant sur la rive de la barrière du
Roule. Même en supposant que Marie Roget ait été jetée dans la rivière
trois heures après qu'elle est sortie de la maison de sa mère, cela ne
ferait que trois jours écoulés depuis l'instant de son départ,--trois
jours tout juste. Mais il est absurde d'imaginer que le meurtre,
si toutefois elle a été victime d'un meurtre, ait pu être consommé
assez rapidement pour permettre aux meurtriers de jeter le corps à la
rivière avant le milieu de la nuit. Ceux qui se rendent coupables de si
horribles crimes préfèrent les ténèbres à la lumière....

Ainsi nous voyons que, si le corps trouvé dans la rivière était celui
de Marie Roget, il n'aurait pas pu rester dans l'eau plus de deux jours
et demi, ou trois au maximum. L'expérience prouve que les corps noyés,
ou jetés à l'eau immédiatement après une mort violente, ont besoin d'un
temps comme de six à dix jours pour qu'une décomposition suffisante
les ramène à la surface des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le
canon, et qui s'élève avant que l'immersion ait duré au moins cinq ou
six jours, ne manque pas de replonger, si on l'abandonne à lui-même.
Maintenant, nous le demandons, qu'est-ce qui a pu, dans le cas présent,
déranger le cours ordinaire de la nature?....

Si le corps, dans son état endommagé, avait été gardé sur le rivage
jusqu'à mardi soir, on trouverait sur ce rivage quelque trace des
meurtriers. Il est aussi fort douteux que le corps ait pu revenir
sitôt à la surface, même en admettant qu'il ait été jeté à l'eau deux
jours après la mort. Et enfin, il est excessivement improbable que les
malfaiteurs, qui ont commis un meurtre tel que celui qui est supposé,
aient jeté le corps à l'eau sans un poids pour l'entraîner, quand il
était si facile de prendre cette précaution.»

L'éditeur du journal s'applique ensuite à démontrer que le corps doit
être resté dans l'eau _non pas simplement trois jours, mais au moins
cinq fois trois jours_, parce qu'il était si décomposé, que Beauvais a
eu beaucoup de peine à le reconnaître. Ce dernier point, toutefois,
était complètement faux. Je continue la citation:

«Quels sont donc les faits sur lesquels M. Beauvais s'appuie pour
dire qu'il ne doute pas que le corps soit celui de Marie Roget? Il
a déchiré la manche de la robe et a trouvé, dit-il, des marques qui
lui ont prouvé l'identité. Le public a supposé généralement que ces
marques devaient consister en une espèce de cicatrice. Il a passé sa
main sur le bras, et y a trouvé du _poil_,--quelque chose, ce nous
semble, d'aussi peu particulier qu'on puisse se le figurer, d'aussi peu
concluant que de trouver un bras dans une manche. M. Beauvais n'est
pas rentré à la maison cette nuit-là, mais il a envoyé un mot à madame
Roget, à sept heures, mercredi soir, pour lui dire que l'enquête,
relative à sa fille, marchait toujours. Même en admettant que madame
Roget, à cause de son âge et de sa douleur, fût incapable de se rendre
sur les lieux (ce qui, en vérité, est accorder beaucoup), à coup sûr,
il se serait trouvé quelqu'un qui aurait jugé que cela valait bien
la peine d'y aller et de suivre l'investigation, si toutefois ils
avaient pensé que c'était bien le corps de Marie. Personne n'est
venu. On n'a rien dit ni rien entendu dire de la chose, dans la rue
Pavée-Saint-André, qui soit parvenu même aux locataires de ladite
maison. M. Saint-Eustache, l'amoureux et le futur de Marie, qui
avait pris pension chez sa mère, dépose qu'il n'a entendu parler de
la découverte du corps de sa promise que le matin suivant, quand M.
Beauvais lui-même est entré dans sa chambre et lui en a parlé. Qu'une
nouvelle aussi capitale que celle-là ait été reçue si tranquillement,
il y a de quoi nous étonner.»

Le journal s'efforce ainsi de suggérer l'idée d'une certaine apathie
dans les parents et les amis de Marie, laquelle apathie serait absurde
si l'on suppose qu'ils crussent que le corps trouvé était vraiment
le sien. _L'Étoile_ cherche, en somme, à insinuer que Marie, avec la
connivence de ses amis, s'est absentée de la ville pour des raisons
qui compromettent sa vertu; et que ces mêmes amis, ayant découvert sur
la Seine un corps ressemblant un peu à celui de la jeune fille, ont
profité de l'occasion pour répandre dans le public la nouvelle de sa
mort. Mais _l'Étoile_ y a mis beaucoup trop de précipitation. Il a
été clairement prouvé qu'aucune apathie de ce genre n'a existé; que la
vieille dame était excessivement faible, et si agitée, qu'il lui eût
été impossible de s'occuper de quoi que ce soit; que Saint-Eustache,
bien loin de recevoir la nouvelle froidement, était devenu fou de
douleur et avait donné de tels signes de frénésie, que M. Beauvais,
avait cru devoir charger un de ses amis et parents de le surveiller et
de l'empêcher d'assister à l'examen qui devait suivre l'exhumation. En
outre, bien que _l'Étoile_ affirme que le corps a été réenterré aux
frais de l'État,--qu'une offre avantageuse de sépulture particulière
a été absolument repoussée par la famille,--et qu'aucun membre de la
famille n'assistait à la cérémonie,--bien que _l'Étoile_, dis-je,
affirme tout cela pour corroborer l'impression qu'elle cherche à
produire,--_tout cela_ a été victorieusement réfuté. Dans un des
numéros suivants du même journal, on fit un effort pour jeter des
soupçons sur Beauvais lui-même. L'éditeur dit:

«Un changement vient de s'opérer dans la question. On nous raconte que,
dans une certaine occasion, pendant qu'une madame B. était chez madame
Roget, M. Beauvais, qui sortait, lui dit qu'un gendarme allait venir,
et qu'elle, madame B., eut soin de ne rien dire au gendarme jusqu'à
ce qu'il fût de retour et qu'elle lui laissât, à lui, tout le soin de
l'affaire....

Dans la situation présente, il semble que M. Beauvais porte tout
le secret de la question, enfermé dans sa tête. Il est impossible
d'avancer d'un pas sans M. Beauvais; de quelque côté que vous tourniez,
vous vous heurtez à lui....

Pour une raison quelconque, il a décidé que personne, excepté lui, ne
pourrait se mêler de l'enquête, et il a jeté les parents à l'écart
d'une manière fort incongrue, s'il faut en croire leurs récriminations.
Il a paru très préoccupé de l'idée d'empêcher les parents de voir le
cadavre.»

Le fait qui suit sembla donner quelque couleur de vraisemblance aux
soupçons portés ainsi sur Beauvais. Quelqu'un qui était venu lui rendre
visite à son bureau, quelques jours avant la disparition de la jeune
fille, et pendant l'absence dudit Beauvais, avait observé une rose
plantée dans le trou de la serrure, et le mot _Marie_ écrit sur une
ardoise fixée à portée de la main.

L'impression générale, autant du moins qu'il nous fut possible de
l'extraire des papiers publics, était que Marie avait été la victime
d'une bande de misérables furieux, qui l'avaient transportée sur la
rivière, maltraitée et assassinée. Cependant une feuille d'une vaste
influence, _le Commercial_[12], combattit très-vivement cette idée
populaire. J'extrais un ou deux passages de ses colonnes:

«Nous sommes persuadés que l'enquête a jusqu'à présent suivi une
fausse piste, tant du moins qu'elle a été dirigée vers la barrière
du Roule. Il est impossible qu'une jeune femme, connue, comme était
Marie, de plusieurs milliers de personnes ait pu passer trois bornes
sans rencontrer quelqu'un à qui son visage fût familier; et quiconque
l'aurait vue s'en serait souvenu, car elle inspirait de l'intérêt à
tous ceux qui la connaissaient. Elle est sortie juste au moment où les
rues sont pleines de monde....

Il est impossible qu'elle soit allée à la barrière du Roule ou à la
rue des Drômes sans avoir été reconnue par une douzaine de personnes;
aucune déposition cependant n'affirme qu'on l'ait vue ailleurs que
sur le seuil de la maison de sa mère, et il n'y a même aucune preuve
qu'elle en soit sortie du tout, excepté le témoignage concernant
_l'intention exprimée par elle_. Un morceau de sa robe était déchiré,
serré autour d'elle et noué; c'est ainsi que le corps a pu être porté
comme un paquet. Si le meurtre avait été commis à la barrière du Roule,
il n'aurait pas été nécessaire de prendre de telles dispositions. Ce
fait, que le corps a été trouvé flottant près de la barrière, n'est pas
une preuve relativement au lieu d'où il a été jeté dans l'eau....

Un morceau d'un des jupons de l'infortunée jeune fille, long de deux
pieds et large d'un pied, avait été arraché, serré autour de son cou et
noué derrière sa tête, probablement pour empêcher ses cris. Cela a été
fait par des drôles qui n'avaient même pas un mouchoir de poche.»

Un jour ou deux avant que le préfet vint nous rendre visite, la police
avait obtenu un renseignement assez important qui semblait détruire
l'argumentation du _Commercial_, au moins dans sa partie principale.
Deux petits garçons, fils d'une dame Deluc, vagabondant dans les
bois, près de la barrière du Roule, avaient pénétré par hasard dans
un épais fourré, où se trouvaient trois ou quatre grosses pierres,
formant une espèce de siège, avec dossier et tabouret. Sur la pierre
supérieure gisait un jupon blanc; sur la seconde une écharpe de soie.
On y trouva aussi une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche.
Le mouchoir portail le nom «Marie Roget.» Des lambeaux de vêtements
furent découverts sur les ronces environnantes. Le sol était piétiné,
les buissons enfoncés; il y avait là toutes les traces d'une lutte.
Entre le fourré et la rivière, on découvrit que les palissades étaient
abattues, et la terre gardait la trace d'un lourd fardeau qu'on y avait
traîné.

Une feuille hebdomadaire, _le Soleil_[13], donnait sur cette découverte
les commentaires suivants, commentaires qui n'étaient que l'écho des
sentiments de toute la presse parisienne:

«Les objets sont évidemment restés là pendant au moins trois ou quatre
semaines; ils étaient complètement moisis par l'action de la pluie, et
collés ensemble par la moisissure. Tout autour, le gazon avait poussé
et même les dominait partiellement. La soie de l'ombrelle était solide;
mais les branches étaient fermées, et la partie supérieure, là où
l'étoffe était double et rempliée, étant toute pénétrée de moisissure
et pourrie, se déchira aussitôt qu'on l'ouvrit....

Les fragments de vêtements accrochés aux buissons étaient larges de
trois pouces environ et longs de six. L'un était un morceau de l'ourlet
de la robe, qui avait été raccommodé, l'autre, un morceau du jupon,
mais non pas l'ourlet. Ils ressemblaient à des bandes arrachées et
étaient suspendus au buisson d'épines, à un pied de terre environ....

Il n'y a donc pas lieu de douter que le théâtre de cet abominable
outrage n'ait été enfin découvert.»

Aussitôt après cette découverte, un nouveau témoin parut. Madame Deluc
raconta qu'elle tenait une auberge au bord de la route, non loin de la
berge de la rivière opposée à la barrière du Roule. Les environs sont
solitaires,--très-solitaires. C'est là, le dimanche, le rendez-vous
ordinaire des mauvais sujets de la ville, qui traversent la rivière
en canot. Vers trois heures environ, dans l'après-midi du dimanche en
question, une jeune fille était arrivée à l'auberge, accompagnée par
un jeune homme au teint brun. Ils y étaient restés tous deux pendant
quelque temps. Après leur départ, ils firent route vers quelque bois
épais du voisinage. L'attention de madame Deluc fut attirée par la
toilette que portait la jeune fille, à cause de sa ressemblance avec
celle d'une de ses parentes défunte. Elle remarqua particulièrement une
écharpe. Aussitôt après le départ du couple, une bande de _mécréants_
parut, qui firent un tapage affreux, burent et mangèrent sans payer,
suivirent la même route que le jeune homme et la jeune fille, revinrent
vers l'auberge à la brune, puis repassèrent la rivière en grande hâte.

Ce fut peu après la tombée de la nuit, dans la même soirée, que madame
Deluc, ainsi que son fils aîné, entendit des cris de femme dans le
voisinage de l'auberge. Les cris furent violents, mais ne durèrent pas
longtemps. Madame Deluc reconnut non seulement l'écharpe trouvée dans
le fourré, mais aussi la robe qui habillait le cadavre. Un conducteur
d'omnibus, Valence[14], déposa également alors qu'il avait vu Marie
Roget traverser la Seine en bateau, dans ce dimanche en question,
en compagnie d'un jeune homme d'une figure brune. Lui, Valence,
connaissait Marie et ne pouvait pas se tromper sur son identité. Les
objets trouvés dans le bosquet furent parfaitement reconnus par les
parents de Marie.

Cette masse de dépositions et d'informations que je récoltai ainsi
dans les journaux, à la demande de Dupin, comprenait encore un
point,--mais c'était un point de la plus haute importance. Il parait
qu'immédiatement après la découverte des objets ci-dessus indiqués,
on trouva, dans le voisinage du lieu que l'on croyait maintenant
avoir été le théâtre du crime, le corps inanimé ou presque inanimé de
Saint-Eustache, le fiancé de Marie. Une fiole vide portant l'étiquette
«laudanum» était auprès de lui. Son baleine accusait le poison. Il
mourut sans prononcer une parole. On trouva sur lui une lettre
racontant brièvement son amour pour Marie et son dessein arrêté de
suicide.

«Je ne crois pas avoir besoin de vous dire,--dit Dupin, comme il
achevait la lecture de mes notes,--que c'est là un cas beaucoup
plus compliqué que celui de la rue Morgue, duquel il diffère en un
point très-important. C'est là un exemple de crime atroce, mais
_ordinaire_. Nous n'y trouvons rien de particulièrement _outré_.
Observez, je vous prie, que c'est la raison pour laquelle le mystère
a paru simple; quoique ce soit justement la même raison qui aurait dû
le faire considérer comme plus difficile à résoudre. C'est pourquoi
on a d'abord jugé superflu d'offrir une récompense. Les mirmidons de
G...... étaient assez forts pour comprendre comment et pourquoi une
telle atrocité pouvait avoir été commise. Leur imagination pouvait se
figurer un mode,--plusieurs modes,--un motif,--plusieurs motifs; et
parce qu'il n'était pas impossible que l'un de ces nombreux modes et
motifs fut l'unique réel, ils ont considéré comme démontré que le réel
devait être un de ceux-là. Mais l'aisance avec laquelle ils avaient
conçu ces idées diverses, et même le caractère plausible dont chacune
était revêtue, auraient dû être pris pour des indices de la difficulté
plutôt que de la facilité attachée à l'explication de l'énigme. Je vous
ai déjà fait observer que c'est par des saillies au-dessus du plan
ordinaire des choses, que la raison doit trouver sa voie, ou jamais,
dans sa recherche de la vérité, et que dans des cas tels que celui-là,
l'important n'est pas tant de se dire: «Quels sont les faits qui se
présentent?» que de se dire: «Quels sont les faits qui se présentent,
qui ne se sont jamais présentés auparavant?». Dans les investigations
faites chez madame L'Espanaye[15], les agents de G...... furent
découragés et confondus par cette _étrangeté_ même qui eût été, pour
une intelligence bien faite, le plus sûr présage de succès; et cette
même intelligence eût été plongée dans le désespoir par le caractère
ordinaire de tous les faits qui s'offrent à l'examen dans le cas de
la jeune parfumeuse et qui n'ont encore rien révélé de positif, si ce
n'est la présomption des fonctionnaires de la Préfecture.

«Dans le cas de madame L'Espanaye et de sa fille, dès le commencement
de notre investigation, il n'y avait pour nous aucun doute qu'un
meurtre avait été commis. L'idée de suicide se trouvait tout d'abord
exclue. Dans le cas présent, nous avons également à éliminer toute
idée de suicide. Le corps trouvé à la barrière du Roule a été trouvé
dans des circonstances qui ne nous permettent aucune hésitation sur
ce point important. Mais on a insinué que le cadavre trouvé n'est
pas celui de la Marie Roget dont l'assassin ou les assassins sont à
découvrir, pour la découverte desquels une récompense est offerte, et
qui sont l'unique objet de notre traité avec le préfet. Vous et moi,
nous connaissons assez bien ce gentleman. Nous ne devons pas trop nous
fier à lui. Soit que, prenant le corps trouvé pour point de départ, et
suivant la piste d'un assassin, nous découvrions que ce corps est celui
d'une autre personne que Marie; soit que, prenant pour point de départ
la Marie encore vivante, nous la retrouvions non assassinée,--dans les
deux cas, nous perdons notre peine, puisque c'est avec M. G...... que
nous avons affaire. Donc, pour notre propre but, si ce n'est pour le
but de la justice, il est indispensable que notre premier pas soit la
constatation de l'identité du cadavre avec la Marie Roget disparue.

«Les arguments de _l'Étoile_ ont trouvé crédit dans le public; et le
journal lui-même est convaincu de leur importance, ainsi qu'il résulte
de la manière dont il commence un de ses articles sur le sujet en
question: «Quelques-uns des journaux du matin,--dit-il,--parlent de
l'article _concluant_ de _l'Étoile_ dans son numéro de lundi.» Pour
moi cet article ne me paraît guère concluant que relativement au zèle
du rédacteur. Nous devons ne pas oublier qu'en général le but de nos
feuilles publiques est de créer une sensation, de faire du piquant
plutôt que de favoriser la cause de la vérité. Ce dernier but n'est
poursuivi que quand il semble coïncider avec le premier. Le journal
qui s'accorde avec l'opinion ordinaire (quelque bien fondée que soit
d'ailleurs cette opinion) n'obtient pas de crédit parmi la foule. La
masse du peuple considère comme profond celui-là seul qui émet des
_contradictions piquantes_ de l'idée générale. En logique aussi bien
qu'en littérature, c'est _l'épigramme_ qui est le genre le plus
immédiatement et le plus universellement apprécié. Dans les deux cas,
c'est le genre le plus bas selon l'ordre du mérite.

«Je veux dire que c'est le caractère mêlé d'épigramme et de mélodrame
de cette idée,--que Marie Roget est encore vivante,--qui l'a suggérée à
_l'Étoile_, plutôt qu'aucun véritable caractère plausible, et qui lui
a assuré un accueil favorable auprès du public. Examinons les points
principaux de l'argumentation de ce journal, et prenons bien garde à
l'incohérence avec laquelle elle se produit dès le principe.

«L'écrivain vise d'abord à nous prouver, par la brièveté de
l'intervalle compris entre la disparition de Marie et la découverte
du corps flottant, que ce corps ne peut pas être celui de Marie.
Réduire cet intervalle à la dimension la plus petite possible devient
tout d'abord chose capitale pour l'argumentateur. Dans la recherche
inconsidérée de ce but, il se précipite dès son début dans la pure
supposition. «C'est une folie,--dit-il,--de supposer que le meurtre, si
un meurtre a été commis sur cette personne, ait pu être consommé assez
vite pour permettre aux meurtriers de jeter le corps dans la rivière
avant minuit.» Nous demandons tout de suite, et très-naturellement,
_pourquoi_. Pourquoi est-ce une folie de supposer que le meurtre a été
commis _cinq minutes_ après que la jeune fille a quitté le domicile
de sa mère? Pourquoi est-ce une folie de supposer que le meurtre a
été commis à un moment quelconque de la journée? Il s'est commis des
assassinats à toutes les heures. Mais, que le meurtre ait eu lieu à
un moment quelconque entre neuf heures du matin, dimanche, et minuit
moins un quart, il serait toujours resté bien assez de temps _pour
jeter le cadavre dans la rivière avant minuit_. Cette supposition se
réduit donc à cela: que le meurtre n'a pu être commis le dimanche;
et si nous permettons à _l'Étoile_ de supposer cela, nous pouvons
lui accorder toutes les libertés possibles. On peut imaginer que le
paragraphe commençant par: «C'est une folie de supposer que le meurtre,
etc.,» quoiqu'il ait été imprimé sous cette forme par _l'Étoile_, avait
été réellement conçu dans le cerveau du rédacteur sous cette autre
forme: «C'est une folie de supposer que le meurtre, si un meurtre a
été commis sur cette personne, ait pu être consommé assez vite pour
permettre aux meurtriers de jeter le corps dans la rivière avant
minuit; c'est une folie, disons-nous, de supposer cela, et en même
temps de supposer (comme nous voulons bien le supposer) que le corps
n'a été jeté à l'eau que _passé minuit_;» opinion passablement mal
déduite, mais qui n'est pas aussi complètement déraisonnable que celle
imprimée.

«Si j'avais eu simplement pour but,--continua Dupin,--de réfuter ce
passage de l'argumentation de _l'Étoile_, j'aurais pu tout aussi bien
le laisser où il est. Mais ce n'est pas de _l'Étoile_ que nous avons
affaire, mais bien de la vérité. La phrase en question, dans le cas
actuel, n'a qu'un sens, et ce sens, je l'ai nettement établi; mais
il est essentiel que nous pénétrions derrière les mots pour chercher
une idée que ces mots donnent évidemment à entendre, sans l'exprimer
positivement. Le dessein du journaliste était de dire qu'il était
improbable, à quelque moment de la journée ou de la nuit de dimanche
que le meurtre eût été commis, que les assassins se fussent hasardés
à porter le corps à la rivière avant minuit. C'est justement là que
gît la supposition dont je me plains. On suppose que le meurtre a été
commis à un tel endroit et dans de telles circonstances, qu'il est
devenu nécessaire de _porter le corps_ à la rivière. Or, l'assassinat
pourrait avoir eu lieu sur le bord de la rivière, ou sur la rivière
même; et ainsi le lançage du corps à l'eau, auquel on a eu recours,
à n'importe quel moment du jour ou de la nuit, se serait présenté
comme le mode d'action le plus immédiat, le plus sous la main. Vous
comprenez que je ne suggère ici rien qui me paraisse plus probable ou
qui coïncide avec ma propre opinion. Jusqu'à présent je n'ai pas en vue
les _éléments_ mêmes de la cause. Je désire simplement vous mettre en
garde contre le ton général des _suggestions_ de _l'Étoile_ et appeler
votre attention sur le caractère de _parti pris_ qui s'y manifeste tout
d'abord.

«Ayant ainsi prescrit une limite accommodée à ses idées préconçues,
ayant supposé que, si ce corps était celui de Marie, il n'aurait pu
rester dans l'eau que pendant un laps de temps très-court, le journal
en vient à dire:

«L'expérience prouve que les corps noyés, ou jetés à l'eau
immédiatement après une mort violente, ont besoin d'un temps comme
de six à dix jours pour qu'une décomposition suffisante les ramène à
la surface des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le canon, et qui
s'élève avant que l'immersion ait duré au moins cinq ou six jours, ne
manque pas de replonger, si on l'abandonne à lui-même.»

«Ces assertions ont été acceptées tacitement par tous les journaux
de Paris, à l'exception du _Moniteur_[16]. Cette dernière feuille
s'efforce de combattre la partie du paragraphe qui a trait seulement
aux corps _des noyés_, en citant cinq ou six cas dans lesquels les
corps de personnes notoirement noyées ont été trouvés flottants après
un laps de temps moindre que celui fixé par _l'Étoile_. Mais il y a
quelque chose d'excessivement antiphilosophique dans cette tentative
que fait _le Moniteur_, de repousser l'affirmation générale de
_l'Étoile_ par une citation de cas particuliers militant contre cette
affirmation. Quand même il eût été possible d'alléguer cinquante
cas, au lieu de cinq, de cadavres trouvés à la surface des eaux au
bout de deux ou trois jours, ces cinquante exemples auraient pu
être légitimement considérés comme de pures exceptions à la règle
de _l'Étoile_, jusqu'à ce que la règle elle-même fût définitivement
réfutée. Cette règle admise (et _le Moniteur_ ne la nie pas, il insiste
seulement sur les exceptions), l'argumentation de _l'Étoile_ reste
en possession de toute sa force; car cette argumentation ne prétend
pas impliquer plus qu'une question de _probabilité_ relativement à un
corps pouvant s'élever à la surface en moins de trois jours; et cette
probabilité sera en faveur de _l'Étoile_ jusqu'à ce que les exemples,
si puérilement allégués, soient en nombre suffisant pour constituer une
règle contraire.

«Vous comprenez tout de suite que toute argumentation de ce genre doit
être dirigée contre la règle elle-même, et, dans ce but, nous devons
faire l'analyse raisonnée de la règle. Or, le corps humain n'est, en
général, ni beaucoup plus léger, ni beaucoup plus lourd que l'eau de
la Seine; c'est-à-dire que la pesanteur spécifique du corps humain,
dans sa condition naturelle, est à peu près égale au volume d'eau
douce qu'il déplace. Les corps des individus gras et charnus, avec
de petits os, et généralement des femmes, sont plus légers que ceux
des individus maigres, à gros os, et généralement des hommes; et la
pesanteur spécifique de l'eau d'une rivière est quelque peu influencée
par la présence du flux de la mer. Mais, en faisant abstraction de
la marée, on peut affirmer que très-peu de corps humains seront
submergés, même dans l'eau douce, _spontanément_, par leur propre
nature. Presque tous, tombant dans une rivière, seront aptes à flotter,
s'ils laissent s'établir un équilibre convenable entre la pesanteur
spécifique de l'eau et leur pesanteur propre, c'est-à-dire s'ils se
laissent submerger tout entiers, en exceptant le moins de parties
possible. La meilleure position pour celui qui ne sait pas nager est
la position verticale de l'homme qui marche sur la terre, la tête
complètement renversée et submergée, la bouche et les narines restant
seules au-dessus du niveau de l'eau. Dans de telles conditions, nous
pourrons tous flotter sans difficulté et sans effort. Il est évident,
toutefois, que les pesanteurs du corps et du volume d'eau déplacé
sont alors très-rigoureusement balancées, et qu'un rien suffira pour
donner à l'un ou à l'autre la prépondérance. Un bras, par exemple,
élevé au-dessus de l'eau, et conséquemment privé de son support, est un
poids additionnel suffisant pour faire plonger toute la tête, tandis
que le secours accidentel du plus petit morceau de bois nous permettra
de lever suffisamment la tête pour regarder autour de nous. Or, dans
les efforts d'une personne qui n'a pas la pratique de la natation,
les bras se jettent invariablement en l'air, et il y a en même temps
obstination à conserver à la tête sa position verticale ordinaire. Le
résultat est l'immersion de la bouche et des narines, et, par suite
des efforts pour respirer sous l'eau, l'introduction de l'eau dans
les poumons. L'estomac en absorbe aussi une grande quantité, et tout
le corps s'appesantit de toute la différence de pesanteur entre l'air
qui primitivement distendait ces cavités et le liquide qui les remplit
maintenant. C'est une règle générale, que cette différence suffit
pour faire plonger le corps; mais elle ne suffit pas dans le cas des
individus qui ont de petits os et une quantité anormale de matière
flasque et graisseuse. Ceux-là flottent même après qu'ils sont noyés.

«Le cadavre, que nous supposerons au fond de la rivière, y restera
jusqu'à ce que, d'une manière quelconque, sa pesanteur spécifique
devienne de nouveau moindre que celle du volume d'eau qu'il déplace.
Cet effet est amené soit par la décomposition, soit autrement. La
décomposition a pour résultat la génération du gaz qui distend tous
les tissus cellulaires et donne aux cadavres cet aspect bouffi qui
est si horrible à voir. Quand cette distension est arrivée à ce point
que le volume du corps est sensiblement accru sans un accroissement
correspondant de matière solide ou de poids, sa pesanteur spécifique
devient moindre que celle de l'eau déplacée, et il fait immédiatement
son apparition à la surface. Mais la décomposition peut être modifiée
par d'innombrables circonstances; elle peut être hâtée ou retardée par
d'innombrables agents; par la chaleur ou le froid de la saison, par
exemple; par l'imprégnation minérale ou la pureté de l'eau; par sa
plus ou moins grande profondeur; par le courant ou la stagnation plus
ou moins marqués; et puis par le tempérament originel du corps, selon
qu'il était déjà infecté ou pur de maladie avant la mort. Ainsi il est
évident que nous ne pouvons, avec exactitude, fixer une époque où le
corps devra s'élever par suite de la décomposition. Dans de certaines
conditions, ce résultat peut être amené en une heure; dans d'autres,
il peut ne pas avoir lieu du tout. Il y a des infusions chimiques qui
peuvent préserver à tout jamais de corruption tout le système animal,
par exemple le bichlorure de mercure. Mais, à part la décomposition,
il peut y avoir et il y a ordinairement une génération de gaz dans
l'estomac, par la fermentation acétique de la matière végétale (ou
par d'autres causes dans d'autres cavités), suffisante pour créer
une distension qui ramène le corps à la surface de l'eau. L'effet
produit par le coup de canon est un effet de simple vibration. Il peut
dégager le corps du limon ou de la vase molle où il est enseveli,
lui permettant ainsi de s'élever, quand d'autres agents l'y ont déjà
préparé; ou bien il peut vaincre l'adhérence de quelques parties
putréfiées du système cellulaire, et faciliter la distension des
cavités sous l'influence du gaz.

«Ayant ainsi devant nous toute la philosophie du sujet, nous pouvons
vérifier les assertions de _l'Étoile_. «L'expérience prouve,--dit
cette feuille,--que les corps noyés, ou jetés à l'eau immédiatement
après une mort violente, ont besoin d'un temps comme de six à dix
jours, pour qu'une décomposition suffisante les ramène à la surface
des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le canon, et qui s'élève avant
que l'immersion ait duré au moins cinq ou six jours, ne manque pas de
replonger si on l'abandonne à lui-même.»

«Tout le paragraphe nous apparaît maintenant comme un tissu
d'inconséquences et d'incohérences. L'expérience _ne montre pas
toujours_ que les corps des noyés _ont besoin_ de cinq ou six jours
pour qu'une décomposition suffisante leur permette de revenir à la
surface. La science et l'expérience réunies prouvent que l'époque de
leur réapparition est et doit être nécessairement indéterminée. En
outre, si un corps est ramené à la surface de l'eau par un coup de
canon, il ne _replongera pas de nouveau, même abandonné à lui-même_,
toutes les fois que la décomposition sera arrivée au degré nécessaire
pour permettre le dégagement des gaz engendrés. Mais je désire appeler
votre attention sur la distinction faite entre les corps des noyés et
les corps des personnes jetées à l'eau immédiatement après une mort
violente. Quoique le rédacteur admette cette distinction, cependant il
enferme les deux cas dans la même catégorie. J'ai montré comment le
corps d'un homme qui se noie acquiert une pesanteur spécifique plus
considérable que le volume d'eau déplacé, et j'ai prouvé qu'il ne
s'enfoncerait pas du tout, sans les mouvements par lesquels il jette
ses bras au-dessus de l'eau, et les efforts de respiration qu'il fait
sous l'eau, qui permettent au liquide de prendre la place de l'air dans
les poumons. Mais ces mouvements et ces efforts n'auront pas lieu dans
un corps _jeté à l'eau immédiatement après une mort violente_. Ainsi,
dans ce dernier cas, _la règle générale est que le corps ne doit pas
du tout s'enfoncer_,--fait que _l'Étoile_ ignore évidemment. Quand la
décomposition est arrivée à un point très-avancé, quand la chair a, en
grande partie, quitté les os,--alors seulement, mais pas avant, nous
voyons le corps disparaître sous l'eau.

«Et maintenant que penserons-nous de ce raisonnement,--que le cadavre
trouvé ne peut pas être celui de Marie Roget, parce que ce cadavre a
été trouvé flottant après un laps de trois jours seulement? Si elle a
été noyée, elle a pu ne pas s'enfoncer, étant une femme; si elle s'est
enfoncée, elle a pu reparaître au bout de vingt-quatre heures, ou même
moins. Mais personne ne suppose qu'elle a été noyée; et étant morte
avant d'être jetée à la rivière, elle aurait flotté et aurait pu être
retrouvée à n'importe quelle époque postérieure.

«Mais,--dit _l'Étoile_,--si le corps est resté sur le rivage dans son
état de détérioration jusqu'à la nuit de mardi, on a dû trouver sur ce
rivage quelque trace des meurtriers.»

«Ici il est difficile de saisir tout d'abord l'intention du raisonneur.
Il cherche à prévenir ce qu'il imagine pouvoir être une objection à
sa théorie,--à savoir que le corps, étant resté deux jours sur le
rivage, a dû subir une décomposition rapide,--_plus_ rapide que s'il
avait été plongé dans l'eau. Il suppose que, si tel a été le cas, le
corps aurait pu reparaître à la surface le mercredi, et pense que,
dans ces conditions-là seulement, il aurait pu reparaître. Il est donc
très-pressé de prouver que le corps _n'est pas resté_ sur le rivage;
car, dans ce cas, _on aurait trouvé sur ce rivage quelque trace des
meurtriers_. Je présume que cette conséquence vous fera sourire. Vous
ne pouvez pas comprendre comme le séjour _plus ou moins long_ du corps
sur le rivage aurait pu _multiplier les traces_ des assassins. Ni moi
non plus.»

Le journal continue: «Et enfin, il est excessivement improbable que les
malfaiteurs qui ont commis un meurtre tel que celui qui est supposé,
aient jeté le corps à l'eau sans un poids pour l'entraîner, quand il
était si facile de prendre cette précaution.»

«Observez ici la risible confusion d'idées! Personne, pas même
_l'Étoile_, ne conteste qu'un meurtre a été commis sur le corps
trouvé. Les traces de violence sont trop évidentes. Le but de notre
raisonneur est simplement de montrer que ce corps n'est pas celui de
Marie. Il désire prouver que Marie n'est pas assassinée,--mais non pas
que ce cadavre n'est pas celui d'une personne assassinée. Cependant
son observation ne prouve que ce dernier point. Voilà un corps auquel
aucun poids n'avait été attaché. Des assassins, le jetant à l'eau,
n'auraient pas manqué d'y attacher un poids. Donc, il n'a pas été jeté
par des assassins. Voilà tout ce qui est prouvé, si quelque chose peut
l'être. La question d'identité n'est même pas abordée, et _l'Étoile_
est très en peine pour contredire maintenant ce qu'elle admettait tout
à l'heure. «Nous sommes parfaitement convaincus,--dit-elle,--que le
cadavre trouvé est celui d'une femme assassinée.»

«Et ce n'est pas le seul cas, même dans cette partie de son sujet, où
notre raisonneur raisonne, sans s'en apercevoir, contre lui-même. Son
but évident, je l'ai déjà dit, est de réduire, autant que possible,
l'intervalle de temps compris entre la disparition de Marie et la
découverte du corps. Cependant nous le voyons insister sur ce point,
que personne n'a vu la jeune fille depuis le moment où elle a quitté la
maison de sa mère. «Nous n'avons,--dit-il,--aucune déposition prouvant
que Marie Roget fût encore sur la terre des vivants passé neuf heures,
dimanche 22 juin.»

Comme son raisonnement est évidemment entaché de parti pris, il aurait
mieux fait d'abandonner ce côté de la question; car, si l'on trouvait
quelqu'un qui eût vu Marie, soit lundi, soit mardi, l'intervalle en
question serait très-réduit, et, d'après sa manière de raisonner, la
probabilité que ce corps puisse être celui de la grisette se trouverait
diminuée d'autant. Il est toutefois amusant d'observer que _l'Étoile_
insiste là-dessus avec la ferme conviction qu'elle va renforcer son
argumentation générale.

«Maintenant, examinez de nouveau cette partie de l'argumentation qui
a trait à la reconnaissance du corps par Beauvais. Relativement au
_poil_ sur le bras, _l'Étoile_ montre évidemment de la mauvaise foi.
M. Beauvais, n'étant pas un idiot, n'aurait jamais, pour constater
l'identité d'un corps, argué simplement _de poil sur le bras_. Il n'y
a pas de bras sans poil. La _généralité_ des expressions de _l'Étoile_
est une simple perversion des phrases du témoin. Il a dû nécessairement
parler de quelque _particularité_ dans ce poil; particularité dans la
couleur, la quantité, la longueur ou la place.

«Le journal dit: Son pied était petit;--il y a des milliers de petits
pieds. Sa jarretière n'est pas du tout une preuve, non plus que son
soulier; car les jarretières et les souliers se vendent par ballots.
On peut en dire autant des fleurs de son chapeau. Un fait sur lequel
M. Beauvais insiste fortement est que l'agrafe de la jarretière avait
été reculée pour rendre celle-ci plus étroite. Cela ne prouve rien; car
la plupart des femmes emportent chez elles une paire de jarretières et
les accommodent à la grosseur de leurs jambes plutôt que de les essayer
dans la boutique où elles les achètent.

«Ici il est difficile de supposer le raisonneur dans son bon sens.
Si M. Beauvais, à la recherche du corps de Marie, a découvert un
cadavre ressemblant, par les proportions générales et l'aspect, à la
jeune fille disparue, il a pu légitimement croire (même en laissant
de côté la question de l'habillement) qu'il avait abouti au but de sa
recherche. Si, outre ce point de proportions générales et de contour,
il a trouvé sur le bras une apparence velue déjà observée sur le bras
de Marie vivante, son opinion a pu être justement renforcée, et a dû
l'être en proportion de la particularité ou du caractère insolite de
cette marque velue. Si, le pied de Marie étant petit, les pieds du
cadavre se trouvent également petits, la probabilité que ce cadavre est
celui de Marie doit croître dans une proportion, non pas simplement
arithmétique, mais singulièrement géométrique ou accumulative.
Ajoutez à tout cela des souliers tels qu'on lui en avait vu porter
le jour de sa disparition, et, bien que les souliers _se vendent par
ballots_, vous sentirez la probabilité s'augmenter jusqu'à confiner à
la certitude. Ce qui, par soi-même, ne serait pas un signe d'identité
devient, par sa position corroborative, la preuve la plus sûre.
Accordez-nous, enfin, les fleurs du chapeau correspondant à celles que
portait la jeune fille perdue, et nous n'avons plus rien à désirer.
_Une seule_ de ces fleurs, et nous n'avons plus rien à désirer;--mais
que dirons-nous donc, si nous en avons deux, ou trois, ou plus encore?
Chaque unité successive est un témoignage multiple,--une preuve non
pas _ajoutée_ à la preuve précédente, mais _multipliée_ par cent ou
par mille. Nous découvrons maintenant sur la défunte des jarretières
semblables à celles dont usait la personne vivante; en vérité, il y
a presque folie à continuer l'enquête. Mais il se trouve que ces
jarretières sont resserrées par le reculement de l'agrafe, juste comme
Marie avait fait pour les siennes, peu de temps avant de quitter la
maison. Douter encore, c'est démence ou hypocrisie. Ce que _l'Étoile_
dit relativement à ce raccourcissement qui doit, selon elle, être
considéré comme un cas journalier, ne prouve pas autre chose que
son opiniâtreté dans l'erreur. La nature élastique d'une jarretière
à agrafe suffit pour démontrer le caractère _exceptionnel_ de ce
raccourcissement. Ce qui est fait pour bien s'ajuster ne doit avoir
besoin d'un perfectionnement que dans des cas rares. Ce doit avoir
été par suite d'un accident, dans le sens le plus strict, que ces
jarretières de Marie ont eu besoin du raccourcissement en question.
Elles seules auraient largement suffi pour établir son identité.
Mais l'important n'est pas que le cadavre ait les jarretières de la
jeune fille perdue, ou ses souliers, ou son chapeau, ou les fleurs de
son chapeau, ou ses pieds, ou une marque particulière sur le bras,
ou son aspect et ses proportions générales;--l'important est que le
cadavre a chacune de ces choses, et les a _toutes collectivement_.
S'il était prouvé que _l'Étoile_ a _réellement_, dans de pareilles
circonstances, conçu un doute, il n'y aurait, pour son cas, aucun
besoin d'une commission _de lunatico inquirendo_. Elle a cru faire
preuve de sagacité en se faisant l'écho des bavardages des hommes de
loi, qui, pour la plupart, se contentent de se faire eux-mêmes l'écho
des préceptes rectangulaires des cours criminelles. Je vous ferai
observer, en passant, que beaucoup de ce qu'une cour refuse d'admettre
comme preuve est pour l'intelligence ce qu'il y a de meilleur en fait
de preuves. Car, se guidant d'après les principes généraux en matière
de preuves, les principes reconnus et inscrits dans les livres, la cour
répugne à dévier vers les raisons particulières. Et cet attachement
opiniâtre au principe, avec ce dédain rigoureux pour l'exception
contradictoire, est un moyen sûr d'atteindre, dans une longue suite
de temps, le _maximum_ de vérité auquel il est permis d'atteindre; la
pratique, _en masse_, est donc philosophique; mais il n'est pas moins
certain qu'elle engendre de grandes erreurs dans des cas spéciaux[17].

«Quant aux insinuations dirigées contre Beauvais, vous n'aurez qu'à
souffler dessus pour les dissiper. Vous avez déjà pénétré le véritable
caractère de ce brave gentleman. C'est un officieux, avec un esprit
très-tourné au romanesque et peu de jugement. Tout homme ainsi
constitué sera facilement porté, dans un cas d'émotion _réelle_, à se
conduire de manière à se rendre suspect aux yeux des personnes trop
subtiles ou enclines à la malveillance. M. Beauvais, comme il résulte
de vos notes, a eu quelques entrevues personnelles avec l'éditeur de
_l'Étoile_, et il l'a choqué en osant exprimer cette opinion, que,
nonobstant la théorie de l'éditeur, le cadavre était positivement celui
de Marie. «Il persiste,--dit le journal,--à affirmer que le corps est
celui de Marie, mais il ne peut pas ajouter une circonstance à celles
que nous avons déjà commentées, pour faire partager aux autres cette
croyance.» Or, sans revenir sur ce point, qu'il eût été impossible,
_pour faire partager aux autres cette croyance_, de fournir une preuve
plus forte que celles déjà connues, observons ceci: c'est qu'il est
facile de concevoir un homme parfaitement convaincu, dans un cas de
cette espèce, mais cependant incapable de produire une seule raison
pour convaincre une seconde personne. Rien n'est plus vague que
les impressions relatives à l'identité d'un individu. Chaque homme
reconnaît son voisin, et pourtant il y a bien peu de cas où le premier
venu sera tout prêt à donner une raison de cette _reconnaissance_.
L'éditeur de _l'Étoile_ n'a donc pas le droit d'être choqué de la
croyance non raisonnée de M. Beauvais.

«Les circonstances suspectes dont il est enveloppé cadrent bien mieux
avec mon hypothèse d'un caractère officieux, tatillon et romanesque,
qu'avec l'insinuation du journaliste relative à sa culpabilité.
L'interprétation plus charitable étant adoptée, nous n'avons plus
aucune peine à expliquer la rose dans le trou de la serrure; le mot
_Marie_ sur l'ardoise; le fait _d'écarter les parents mâles; sa
répugnance à leur laisser voir le corps_; la recommandation faite à
Madame B. de ne pas causer avec le gendarme jusqu'à ce qu'il fût de
retour, lui, Beauvais; et enfin cette résolution apparente _de ne
permettre à personne autre que lui-même de se mêler de l'enquête_.
Il me semble incontestable que Beauvais était un des adorateurs de
Marie; qu'elle a fait la coquette avec lui; et qu'il aspirait à faire
croire qu'il jouissait de sa confiance et de son intimité complète.
Je ne dirai rien de plus sur ce point; et comme l'évidence repousse
complètement l'assertion de _l'Étoile_ relativement à cette _apathie_
dont il accuse la mère et les autres parents, apathie qui est
inconciliable avec cette supposition, qu'ils croient à l'identité du
corps de la jeune parfumeuse, nous procéderons maintenant comme si la
question d'identité était établie à notre parfaite satisfaction.»

«Et que pensez-vous,--demandai-je alors,--des opinions du _Commercial?_»

«Que, par leur nature, elles sont beaucoup plus dignes d'attention
qu'aucune de celles qui ont été lancées sur le même sujet. Les
déductions des prémisses sont philosophiques et subtiles; mais ces
prémisses, en deux points au moins, sont basées sur une observation
imparfaite. _Le Commercial_ veut faire entendre que Marie a été prise
par une bande de vils coquins non loin de la porte de la maison de sa
mère. «Il est impossible,--dit-il,--qu'une jeune femme connue, comme
était Marie, de plusieurs milliers de personnes, ait pu passer trois
bornes sans rencontrer quelqu'un à qui son visage fût familier.» C'est
là l'idée d'un homme résidant depuis longtemps dans Paris,--d'un homme
public,--dont les allées et les venues dans la ville ont été presque
toujours limitées au voisinage des administrations publiques. Il sait
que _lui_, il va rarement à une douzaine de bornes au delà de son
propre bureau sans être reconnu et accosté. Et mesurant l'étendue de
la connaissance qu'il a des autres et que les autres ont de lui-même,
il compare sa notoriété avec celle de la parfumeuse, ne trouve pas
grande différence entre les deux, et arrive tout de suite à cette
conclusion qu'elle devait être, dans ses courses, aussi exposée à être
reconnue que lui dans les siennes. Cette conclusion ne pourrait être
légitime que si ses courses, à elle, avaient été de la même nature
invariable et méthodique, et confinées dans la même espèce de région
que ses courses, à lui. Il va et vient, à des intervalles réguliers,
dans une périphérie bornée, remplie d'individus que leurs occupations,
analogues aux siennes, poussent naturellement à s'intéresser à lui et
à observer sa personne. Mais les courses de Marie peuvent être, en
général, supposées d'une nature vagabonde. Dans le cas particulier qui
nous occupe, on doit considérer comme très-probable qu'elle a suivi une
ligne s'écartant plus qu'à l'ordinaire de ses chemins accoutumés. Le
parallèle que nous avons supposé exister dans l'esprit du _Commercial_
ne serait soutenable que dans le cas des deux individus traversant
toute la ville. Dans ce cas, s'il est accordé que les relations
personnelles soient égales, les chances aussi seront égales pour qu'ils
rencontrent un nombre égal de connaissances. Pour ma part, je tiens
qu'il est, non-seulement possible, mais infiniment probable que Marie a
suivi, à n'importe quelle heure, une quelconque des nombreuses routes
conduisant de sa résidence à celle de sa tante, sans rencontrer un
seul individu qu'elle connût ou de qui elle fût connue. Pour bien juger
cette question, pour la juger dans son vrai jour, il nous faut bien
penser à l'immense disproportion qui existe entre les connaissances
personnelles de l'individu le plus répandu de Paris et la population de
Paris tout entière.

«Mais quelque force que paraisse garder encore l'insinuation du
_Commercial_, elle sera bien diminuée, si nous prenons en considération
_l'heure_ à laquelle la jeune fille est sortie. «C'est,--dit _le
Commercial_,--au moment où les rues sont pleines de monde, qu'elle est
sortie de chez elle.» Mais pas du tout! Il était neuf heures du matin.
Or, à neuf heures du matin, toute la semaine _excepté le dimanche_, les
rues de la ville sont, il est vrai, remplies de foule. A neuf heures,
le dimanche, tout le monde est généralement chez soi, _s'apprêtant pour
aller à l'église_. Il n'est pas d'homme un peu observateur qui n'ait
remarqué l'air particulièrement désert de la ville de huit heures à dix
heures, chaque dimanche matin. Entre dix et onze, les rues sont pleines
de foule, mais jamais à une heure aussi matinale que celle désignée.

«Il y a un autre point où il semble que l'esprit d'observation ait
fait défaut au _Commercial_. «Un morceau,--dit-il,--d'un des jupons de
l'infortunée jeune fille, de deux pieds de long et d'un pied de large,
avait été arraché, serré autour de son cou et noué derrière sa tête,
probablement pour empêcher ses cris. Cela a été fait par des drôles
qui n'avaient pas même un mouchoir de poche.» Cette idée est fondée
ou ne l'est pas, c'est ce que nous essayerons plus tard d'examiner;
mais par ces mots, _des drôles qui n'ont pas un mouchoir de poche_,
l'éditeur veut désigner la classe de brigands la plus vile. Cependant
ceux-là sont justement l'espèce de gens qui ont toujours des mouchoirs,
même quand ils manquent de chemise. Vous avez eu occasion d'observer
combien, depuis ces dernières années, le mouchoir de poche est devenu
indispensable pour le parfait coquin.»

«Et que devons nous penser,--demandai-je,--de l'article du _Soleil?_»

«Que c'est grand dommage que son rédacteur ne soit pas né perroquet,
auquel cas il eût été le plus illustre perroquet de sa race. Il a
simplement répété des fragments des opinions individuelles déjà
exprimées, qu'il a ramassés, avec une louable industrie, dans tel et
tel autre journal. «Les objets,--dit-il, sont _évidemment_ restés là
pendant trois ou quatre semaines au moins, et _l'on ne peut pas_ douter
que le théâtre de cet effroyable crime n'ait été enfin découvert.»
Les faits énoncés ici de nouveau par _le Soleil_ ne suffisent pas du
tout pour écarter mes propres doutes sur ce sujet, et nous aurons à
les examiner plus particulièrement dans leurs rapports avec une autre
partie de la question.

«A présent il faut nous occuper d'autres investigations. Vous n'avez
pas manqué d'observer une extrême négligence dans l'examen du cadavre.
A coup sûr, la question d'identité a été facilement résolue, ou devait
l'être; mais il y avait d'autres points à vérifier. Le corps avait-il
été, de façon quelconque, _dépouillé_? La défunte avait-elle sur elle
quelques articles de bijouterie quand elle a quitté la maison? Si elle
en avait, les a-t-on retrouvés sur le corps? Ce sont des questions
importantes, absolument négligées par l'enquête, et il y en a d'autres
d'une valeur égale qui n'ont aucunement attiré l'attention. Nous
tâcherons de nous satisfaire par une enquête personnelle. La cause
de Saint-Eustache a besoin d'être examinée de nouveau. Je n'ai pas
de soupçons contre cet individu; mais procédons méthodiquement. Nous
vérifierons scrupuleusement la validité des attestations relatives
aux lieux où on l'a vu le dimanche. Ces sortes de témoignages écrits
sont souvent des moyens de mystification. Si nous n'y trouvons rien à
redire, nous mettrons Saint-Eustache hors de cause. Son suicide, bien
qu'il soit propre à corroborer les soupçons, au cas où on trouverait
une supercherie dans les _affidavit_, n'est pas, s'il n'y a aucune
supercherie, une circonstance inexplicable, ou qui doive nous faire
dévier de la ligne de l'analyse ordinaire.

«Dans la marche que je vous propose maintenant, nous écarterons les
points intérieurs du drame et nous concentrerons notre attention sur
son contour extérieur. Dans des investigations du genre de celle-ci,
on commet assez fréquemment cette erreur, de limiter l'enquête aux
faits immédiats et de mépriser absolument les faits collatéraux ou
accessoires. C'est la détestable routine des cours criminelles de
confiner l'instruction et la discussion dans le domaine du relatif
apparent. Cependant l'expérience a prouvé, et une vraie philosophie
prouvera toujours qu'une vaste partie de la vérité, la plus
considérable peut-être, jaillit des éléments en apparence étrangers à
la question. C'est par l'esprit, si ce n'est précisément par la lettre
de ce principe, que la science moderne est parvenue _à calculer sur
l'imprévu_. Mais peut-être ne me comprenez-vous pas? L'histoire de
la science humaine nous montre d'une manière si continue que c'est
aux faits collatéraux, fortuits, accidentels, que nous devons nos
plus nombreuses et nos plus précieuses découvertes, qu'il est devenu
finalement nécessaire, dans tout aperçu des progrès à venir, de faire
une part non-seulement très-large, mais la plus large possible aux
inventions qui naîtront du hasard, et, qui sont tout à fait en dehors
des prévisions ordinaires. Il n'est plus philosophique désormais de
baser sur ce qui a été une vision de ce qui doit être. L'_accident_
doit être admis comme partie de la fondation. Nous faisons du hasard
la matière d'un calcul rigoureux. Nous soumettons l'inattendu et
l'inconcevable aux formules mathématiques des écoles.

«C'est, je le répète, un fait positif que la meilleure partie de la
vérité est née de l'accessoire, de l'indirect; et c'est simplement
en me conformant au principe impliqué dans ce fait, que je voudrais,
dans le cas présent, détourner l'instruction du terrain battu et
infructueux de l'événement même pour la porter vers les circonstances
contemporaines dont il est entouré. Pendant que vous vérifierez la
validité des _affidavit_, j'examinerai les journaux d'une manière
plus générale que vous n'avez fait. Jusqu'ici, nous n'avons fait que
reconnaître le champ de l'investigation; mais il serait vraiment
étrange qu'un examen compréhensif des feuilles publiques, tel que je
veux le faire, ne nous apportât pas quelques petits renseignements qui
serviraient à donner une direction nouvelle à l'instruction.»

Conformément à l'idée de Dupin, je me mis à vérifier scrupuleusement
les _affidavit_. Le résultat de mon examen fut une ferme conviction de
leur validité et conséquemment de l'innocence de Saint-Eustache. En
même temps, mon ami s'appliquait, avec une minutie qui me paraissait
absolument superflue, à examiner les collections des divers journaux.
Au bout d'une semaine, il mit sous mes yeux les extraits suivants:

«Il y a trois ans et demi environ, une émotion semblable fut causée par
la disparition de la même Marie Roget, de la parfumerie de M. Le Blanc,
au Palais-Royal. Cependant, au bout d'une semaine, elle reparut à son
comptoir ordinaire, l'air aussi bien portant que possible, sauf une
légère pâleur qui ne lui était pas habituelle. Sa mère et M. Le Blanc
déclarèrent qu'elle était allée simplement rendre visite à quelque ami
à la campagne, et l'affaire fut promptement assoupie. Nous présumons
que son absence actuelle est une frasque de même nature, et qu'à
l'expiration d'une semaine ou d'un mois nous la verrons revenir parmi
nous.» _Journal du soir_.--Lundi, 25 juin[18].

«Un journal du soir, dans son numéro d'hier, rappelle une première
disparition mystérieuse de mademoiselle Roget. C'est chose connue
que, pendant son absence d'une semaine de la parfumerie Le Blanc,
elle était en compagnie d'un jeune officier de marine, noté pour
ses goûts de débauche. Une brouille, à ce qu'on suppose, la poussa
providentiellement à revenir chez elle. Nous savons le nom du Lothario
en question, qui est actuellement en congé à Paris; mais, pour des
raisons qui sautent aux yeux, nous nous abstenons de le publier.»--_Le
Mercure_.--Mardi matin, 24 juin[19].

«Un attentat du caractère le plus odieux a été commis aux environs
de cette ville dans la journée d'avant-hier. Un gentleman, avec sa
femme et sa fille, à la tombée de la nuit, a loué, pour traverser la
rivière, les services de six jeunes gens qui manœuvraient un bateau
çà et là, près de la berge de la Seine. Arrivés à la rive opposée, les
trois passagers mirent pied à terre, et ils s'étaient éloignés déjà
du bateau jusqu'à le perdre de vue, quand la jeune fille s'aperçut
qu'elle y avait laissé son ombrelle. Elle revint pour la chercher, fut
saisie par cette bande d'hommes, transportée sur le fleuve, bâillonnée,
affreusement maltraitée et finalement déposée sur un point de la
rive, peu distant de celui où elle était primitivement montée dans le
bateau avec ses parents. Les misérables ont échappé pour le moment à
la police; mais elle est sur leur piste, et quelques-uns d'entre eux
seront prochainement arrêtés.»--_Journal du matin_.--25 juin[20].

«Nous avons reçu une ou deux communications qui ont pour objet
d'imputer à Mennais[21] le crime odieux commis récemment; mais, comme
ce gentleman a été pleinement disculpé par une enquête judiciaire,
et comme les arguments de nos correspondants semblent marqués de
plus de zèle que de sagacité, nous ne jugeons pas convenable de les
publier.»--_Journal du matin_.--28 juin[22].

«Nous avons reçu plusieurs communications assez énergiquement écrites,
qui semblent venir de sources diverses et qui poussent à accepter,
comme chose certaine, que l'infortunée Marie Roget a été victime
d'une de ces nombreuses bandes de coquins qui infestent, le dimanche,
les environs de la ville. Notre propre opinion est décidément en
faveur de cette hypothèse. Nous tâcherons prochainement d'exposer ici
quelques-uns de ces arguments.»--_Journal du soir_,--Mardi, 31 juin[23].

«Lundi, un des bateliers attachés au service du fisc a vu sur la
Seine un bateau vide s'en allant avec le courant. Les voiles étaient
déposées au fond du bateau. Le batelier le remorqua jusqu'au bureau de
la navigation. Le matin suivant, ce bateau avait été détaché et avait
disparu sans qu'aucun des employés s'en fût aperçu. Le gouvernail est
resté au bureau de la navigation.»--_La Diligence_.--Jeudi, 26 juin[24].

En lisant ces différents extraits, non-seulement il me sembla qu'ils
étaient étrangers à la question, mais je ne pouvais concevoir aucun
moyen de les y rattacher. J'attendais une explication quelconque de
Dupin.

«Il n'entre pas actuellement dans mon intention,--dit-il,--de
m'appesantir sur le premier et le second de ces extraits. Je les ai
copiés principalement pour vous montrer l'extrême négligence des
agents de la police, qui, si j'en dois croire le préfet, ne se sont
pas inquiétés le moins du monde de l'officier de marine auquel il est
fait allusion. Cependant il y aurait de la folie à affirmer que nous
n'avons pas le droit de _supposer_ une connexion entre la première et
la seconde disparition de Marie. Admettons que la première fuite ait
eu pour résultat une brouille entre les deux amants et le retour de
la jeune fille trahie. Nous pouvons considérer un second enlèvement
(si nous _savons_ qu'un second enlèvement a en lieu) comme indice de
nouvelles tentatives de la part du traître, plutôt que comme résultat
de nouvelles propositions de la part d'un second individu; nous pouvons
regarder cette deuxième fuite plutôt comme le _raccommodage_ du vieil
amour que comme le commencement d'un nouveau. Ou celui qui s'est déjà
enfui une fois avec Marie lui aura proposé une évasion nouvelle, ou
Marie, à qui des propositions d'enlèvement ont été faites par un
individu, en aura agréé de la part d'un autre; mais il y a dix chances
contre une pour la première de ces suppositions! Et ici, permettez-moi
d'attirer votre attention sur ce fait, que le temps écoulé entre
le premier enlèvement connu et le second supposé ne dépasse que de
peu de mois la durée ordinaire des croisières de nos vaisseaux de
guerre. L'amant a-t-il été interrompu dans sa première infamie par la
nécessité de reprendre la mer, et a-t-il saisi le premier moment de son
retour pour renouveler les viles tentatives non absolument accomplies
jusque-là, ou du moins non absolument accomplies _par lui_? Sur toutes
ces choses, nous ne savons rien.

«Vous direz peut-être que, dans le second cas, l'enlèvement que nous
imaginons n'a pas eu lieu. Certainement non; mais pouvons-nous affirmer
qu'il n'y a pas eu une tentative manquée? En dehors de Saint-Eustache
et peut-être de Beauvais, nous ne trouvons pas d'amants de Marie,
reconnus, déclarés, honorables. Il n'a été parlé d'aucun autre. Quel
est donc l'amant secret dont les parents (au moins pour la plupart)
n'ont jamais entendu parler, mais que Marie rencontre le dimanche
matin, et qui est entré si profondément dans sa confiance qu'elle
n'hésite pas à rester avec lui, jusqu'à ce que les ombres du soir
descendent, dans les bosquets solitaires de la barrière du Roule? Quel
est, dis-je, cet amant secret dont la plupart, au moins, des parents
n'ont jamais entendu parler? Et que signifient ces singulières paroles
de madame Roget, le matin du départ de Marie: «Je crains de ne plus
jamais revoir Marie?»

«Mais, si nous ne pouvons pas supposer que madame Roget ait eu
connaissance du projet de fuite, ne pouvons-nous pas au moins imaginer
que ce projet ait été conçu par la fille? En quittant la maison,
elle a donné à entendre qu'elle allait rendre visite à sa tante, rue
des Drômes, et Saint-Eustache a été chargé de venir la chercher à
la tombée de la nuit. Or, au premier coup d'œil, ce fait milite
fortement contre ma suggestion; mais réfléchissons un peu. Qu'elle ait
positivement rencontré quelque compagnon, qu'elle ait traversé avec
lui la rivière et qu'elle soit arrivée à la barrière du Roule à une
heure assez avancée, approchant trois heures de l'après-midi, cela est
connu. Mais, en consentant à accompagner ainsi cet individu (_dans un
dessein quelconque, connu ou inconnu de sa mère_), elle a dû penser à
l'intention qu'elle avait exprimée en quittant la maison, ainsi qu'à
la surprise et aux soupçons qui s'élèveraient dans le cœur de son
fiancé, Saint-Eustache, quand, venant la chercher à l'heure marquée,
rue des Drômes, il apprendrait qu'elle n'y était pas venue, et quand,
de plus, retournant à la pension avec ce renseignement alarmant, il
s'apercevrait de son absence prolongée de la maison. Elle a dû, dis-je,
penser à tout cela. Elle a dû prévoir le chagrin de Saint-Eustache, les
soupçons de tous ses amis. Il se peut qu'elle n'ait pas eu le courage
de revenir pour braver les soupçons; mais les soupçons n'étaient plus
qu'une question d'une importance insignifiante pour elle, si nous
supposons qu'elle avait l'intention de _ne pas_ revenir.

«Nous pouvons imaginer qu'elle a raisonné ainsi:

«J'ai rendez-vous avec une certaine personne dans un but de fuite, ou
pour certains autres projets connus de moi seule. Il faut écarter toute
chance d'être surpris; il faut que nous ayons suffisamment de temps
pour déjouer toute poursuite; je donnerai à entendre que je vais rendre
visite à ma tante et passer la journée chez elle, rue des Drômes. Je
dirai à Saint-Eustache de ne venir me chercher qu'à la nuit; de cette
façon, mon absence de la maison, prolongée autant que possible, sans
exciter de soupçons ni d'inquiétude, pourra s'expliquer, et je gagnerai
plus de temps que par tout autre moyen. Si je prie Saint-Eustache
de venir me chercher à la brune, il ne viendra certainement pas
auparavant; mais si je néglige tout à fait de le prier de venir, le
temps consacré à ma fuite sera diminué, puisque l'on s'attendra à
me voir revenir de bonne heure et que mon absence excitera plus tôt
l'inquiétude. Or, s'il pouvait entrer dans mon dessein de revenir, si
je n'avais en vue qu'une simple promenade avec la personne en question,
il ne serait pas de bonne politique de prier Saint-Eustache de venir
me chercher; car, en arrivant, il s'apercevrait à coup sûr que je
me suis jouée de lui, chose que je pourrais lui cacher à jamais en
quittant la maison sans lui notifier mon intention, en revenant avant
la nuit et en racontant alors que je suis allée visiter ma tante, rue
des Drômes. Mais, comme mon projet est de ne _jamais_ revenir,--du
moins avant quelques semaines ou avant que j'aie réussi à cacher
certaines choses,--la nécessité de gagner du temps est le seul point
dont j'aie à m'inquiéter.»

«Vous avez observé, dans vos notes, que l'opinion générale,
relativement à cette triste affaire, est et a été, dès le principe, que
la jeune fille a été victime d'une bande de brigands. Or, l'opinion
populaire, dans de certaines conditions, n'est pas faite pour être
dédaignée. Quand elle se lève d'elle-même, quand elle se manifeste
d'une manière strictement spontanée, nous devons la considérer comme
un phénomène analogue à cette _intuition_ qui est l'idiosyncrase de
l'homme de génie. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, je m'en
tiendrais à ses décisions. Mais il est très-important que nous ne
découvrions pas de traces palpables _d'une suggestion extérieure_.
L'opinion doit être rigoureusement la _pensée personnelle_ du public;
et il est souvent très-difficile de saisir cette distinction et de la
maintenir. Dans le cas présent, il me semble, à moi, que cette _opinion
publique_, relative à _une bande_, a été inspirée par l'événement
parallèle et accessoire raconté dans le troisième de mes extraits.
Tout Paris est excité par la découverte du cadavre de Marie, une fille
jeune, belle et célèbre. Ce cadavre est trouvé portant des marques de
violence et flottant sur la rivière. Mais il est maintenant avéré qu'à
l'époque même ou vers l'époque où l'on suppose que la jeune fille a
été assassinée, un attentat analogue à celui enduré par la défunte,
quoique moins énorme, a été consommé, par une bande de jeunes drôles,
sur une autre jeune fille. Est-il surprenant que le premier attentat
connu ait influencé le jugement populaire relativement à l'autre,
encore obscur? Ce jugement attendait une direction, et l'attentat connu
semblait l'indiquer avec tant d'opportunité! Marie, elle aussi, a été
trouvée dans la rivière; et c'est sur cette même rivière que l'attentat
connu a été consommé. La connexion des deux événements avait en elle
quelque chose de si palpable, que c'eût été un miracle que le populaire
_oubliât_ de l'apprécier et de la saisir. Mais, en fait, l'un des
deux attentats, connu pour avoir été accompli de telle façon, est un
indice, s'il en fut jamais, que l'autre attentat, commis à une époque
presque coïncidente, _n'a pas_ été accompli _de la même façon_. En
vérité, on pourrait regarder comme une merveille que, pendant qu'une
bande de scélérats consommait, en un lieu donné, un attentat inouï,
il se soit trouvé une autre bande semblable, dans la même localité,
dans la même ville, dans les mêmes circonstances, occupée, avec les
mêmes moyens et les mêmes procédés, à commettre un crime d'un caractère
exactement semblable et précisément à la même époque! Et à quoi, je
vous prie, l'opinion, _accidentellement suggérée_, du populaire nous
pousserait-elle à croire, si ce n'est à cette merveilleuse série de
coïncidences?

«Avant d'aller plus loin, considérons le théâtre supposé de
l'assassinat dans le fourré de la barrière du Roule. Ce bosquet,
très-épais, il est vrai, se trouve dans l'extrême voisinage d'une route
publique. Dedans, nous dit-on, se trouvent trois ou quatre larges
pierres, formant une espèce de siège, avec dossier et tabouret. Sur la
pierre supérieure on a découvert un jupon blanc; sur la seconde, une
écharpe de soie. Une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche ont
été également trouvés. Le mouchoir portait le nom: _Marie Roget_. Des
fragments de robe étaient attachés aux ronces environnantes. La terre
était piétinée, les buissons enfoncés, et il y avait là toutes les
traces d'une lutte violente.

«Malgré l'acclamation dont la presse a salué la découverte de ce
fourré, et l'unanimité avec laquelle on a supposé qu'il représentait
le théâtre précis du crime, il faut admettre qu'il y avait plus
d'une bonne raison pour en douter. Si le _véritable_ théâtre avait
été, comme l'insinue _le Commercial_, dans le voisinage de la rue
Pavée-Saint-André, les auteurs du crime, que nous supposerons demeurant
encore à Paris, auraient naturellement été frappés de terreur par
l'attention publique, si vivement poussée dans la vraie voie; et tout
esprit d'une certaine classe aurait senti tout de suite la nécessité
de faire une tentative quelconque pour distraire cette attention.
Ainsi, le fourré de la barrière du Roule ayant déjà attiré les
soupçons, l'idée de placer les objets en question là où ils ont été
trouvés a pu être inspirée très-naturellement. Il n'y a pas de preuve
réelle, quoi qu'en dise _le Soleil_, que les objets retrouvés soient
restés dans le fourré plus d'un très-petit nombre de jours; pendant
qu'il est plus que présumable qu'ils n'auraient pas pu rester là, sans
attirer l'attention, durant les vingt jours écoulés entre le dimanche
fatal et l'après-midi dans laquelle ils ont été découverts par les
petits garçons. «Ils étaient complètement _moisis_ par l'action de la
pluie,--dit _le Soleil_, tirant cette opinion des journaux qui ont
parlé avant lui,--et collés ensemble par la _moisissure_. Le gazon
avait poussé tout autour et même les recouvrait partiellement. La soie
de l'ombrelle était solide; mais les branches en avaient été refermées;
la partie supérieure, là où l'étoffe était double et rempliée, étant
toute _moisie_ et pourrie par l'humidité, se déchira aussitôt qu'on
l'ouvrit.» Relativement au gazon, _ayant poussé tout autour et même
recouvrant_ les objets _partiellement_, il est évident que le fait
ne peut avoir été constaté que d'après les dires résultant eux-mêmes
des souvenirs des deux petits garçons; car ces enfants enlevèrent les
objets et les portèrent à la maison avant qu'ils eussent été vus par
une troisième personne. Mais le gazon croît, particulièrement dans une
température chaude et humide (comme celle qui régnait à l'époque du
meurtre), d'une hauteur de deux ou trois pouces en un seul jour. Une
ombrelle posée sur un terrain récemment gazonné peut, en une seule
semaine, être complètement cachée par l'herbe soudainement grandie. Et
quant à cette _moisissure_ sur laquelle l'éditeur du _Soleil_ insiste
si opiniâtrement, qu'il n'emploie pas le mot moins de trois fois
dans le très-court paragraphe cité, ignore-t-il réellement la nature
de cette _moisissure_? Faut-il lui apprendre que c'est une de ces
nombreuses classes de _fungus_, dont le caractère le plus ordinaire est
de croître et de mourir en vingt-quatre heures?

«Ainsi nous voyons, au premier coup d'œil, que ce qui avait été
si pompeusement allégué pour soutenir cette idée, _que les objets
étaient restés dans le bosquet pendant trois ou quatre semaines au
moins_, est absolument nul, en tant que preuve quelconque de ce fait.
D'autre part, il est excessivement difficile de croire que ces objets
aient pu rester dans le fourré en question pendant plus d'une semaine,
pendant un intervalle plus long que celui d'un dimanche à l'autre.
Ceux qui connaissent un peu les alentours de Paris savent l'extrême
difficulté d'y trouver la _retraite_, excepté à une grande distance
des faubourgs. Un recoin inexploré ou même rarement visité, dans ces
bois et ces bosquets, est une chose insupposable. Qu'un véritable
amant quelconque de la nature, condamné par son devoir à la poussière
et à la chaleur de cette grande métropole, essaye, même pendant les
jours ouvrables, d'étancher sa soif de solitude parmi ces décors de
beauté naturelle et champêtre qui nous entourent. Avant qu'il ait pu
faire deux pas, il sentira l'enchantement naissant rompu par la voix
ou l'irruption personnelle de quelque goujat ou d'une bande de drôles
en ribote. Il cherchera le silence sous les ombrages les plus épais,
mais toujours en vain. C'est précisément dans ces coins-là qu'abonde
la crapule; ce sont là les temples les plus profanés. Le cœur navré
de dégoût, le promeneur retournera en hâte vers Paris, comme vers un
cloaque d'impureté moins grossière et conséquemment moins odieuse.
Mais, si les environs de la ville sont ainsi infestés pendant les jours
de la semaine, combien plus encore le sont-ils le dimanche! C'est
surtout alors que, délivré des liens du travail ou privé des occasions
ordinaires favorables au crime, le goujat de la ville se répand vers
les environs, non par amour de la nature champêtre, qu'il méprise de
tout son cœur, mais pour échapper aux gênes et aux conventions
sociales. Ce n'est pas l'air frais et les arbres verts qu'il désire,
mais l'absolue _licence_ de la campagne. Là, dans l'auberge, au bord de
la route, ou sous l'ombrage des bois, n'étant plus contenu par d'autres
regards que ceux de ses dignes compagnons, il se livre aux excès
furieux d'une gaieté mensongère, fille de la liberté et du rhum. Je
n'avance rien de plus que ce qui sautera aux yeux de tout observateur
impartial, quand je répète que le fait de ces objets restant non
découverts pendant une période plus longue que d'un dimanche à
l'autre, dans un bosquet quelconque des environs de Paris, doit être
considéré presque comme un miracle.

«Mais les motifs ne nous manquent pas qui nous font soupçonner que
les objets ont été placés dans ce fourré dans le but de détourner
l'attention du véritable théâtre du crime. Et d'abord, permettez-moi de
vous faire remarquer _la date_ de cette découverte. Rapprochez-la de
la date du cinquième de mes extraits, dans la revue des journaux que
j'ai faite moi-même. Vous verrez que la découverte a suivi, presque
immédiatement, les communications urgentes envoyées au journal du
soir. Ces communications, quoique variées, et provenant en apparence
de sources diverses, tendaient toutes au même but,--lequel était
d'attirer l'attention sur une _bande_ de malfaiteurs comme auteurs de
l'attentat, et sur les alentours de la barrière du Roule comme théâtre
du fait. Or, ce qui peut nous étonner, ce n'est pas, naturellement,
que les objets aient été trouvés par les petits garçons, à la suite de
ces communications et après que l'attention publique a été dirigée de
ce côté; mais on pourrait légitimement supposer que, si les enfants
n'ont pas trouvé les objets _plus tôt_, c'est parce que lesdits objets
n'étaient pas encore dans le fourré; parce qu'ils y ont été déposés à
une époque tardive,--celle de la date, ou une de très-peu antérieure à
la date de ces communications,--par les coupables eux-mêmes, auteurs de
ces communications.

«Ce bosquet était un singulier bosquet,--excessivement singulier.
Il était d'une rare épaisseur. Dans l'enceinte de ses murailles
naturelles, il y avait trois pierres extraordinaires, _formant un
siège avec dossier et tabouret_. Et ce bosquet, où la nature imitait
si bien l'art, était dans l'extrême voisinage, à _quelques verges_,
de l'habitation de madame Deluc, de qui les enfants avaient coutume
de fouiller soigneusement les fourrés pour récolter de l'écorce de
sassafras. Serait-il téméraire de parier--mille contre un--qu'il ne
s'écoulait pas une journée sans qu'un, au moins, de ces petits garçons
vînt se cacher dans cette salle de verdure et trôner sur ce trône
naturel? Ceux qui hésiteraient à parier, ou n'ont jamais été enfants,
ou ont oublié la nature enfantine. Je le répète, il est excessivement
difficile de comprendre comment les objets auraient pu, sans être
découverts, rester dans ce bosquet plus d'un ou deux jours; et il y
a ainsi de bonnes raisons de soupçonner, en dépit de la dogmatique
ignorance du _Soleil_, qu'ils ont été déposés, à une date relativement
tardive, là ou on les a trouvés.

«Mais, pour croire que la chose s'est passée ainsi, il y a encore
d'autres raisons, plus fortes qu'aucune de celles que je vous ai
présentées. Laissez-moi maintenant attirer votre attention sur
l'arrangement remarquablement artificiel des objets. Sur la pierre
_supérieure_ se trouvait un jupon blanc; sur la _seconde_, une écharpe
de soie; éparpillés alentour, une ombrelle, des gants et un mouchoir
de poche marqué du nom de Marie. C'est justement là un arrangement
tel qu'a dû _naturellement_ l'imaginer un esprit peu subtil, visant
à trouver un arrangement _naturel_. Mais ce n'est pas du tout un
arrangement _réellement_ naturel. J'aurais mieux aimé voir les choses
gisant _toutes_ à terre, et foulées sous les pieds. Dans l'étroite
enceinte de ce bosquet, il eût été presque impossible que le jupon
et l'écharpe gardassent leur position sur les pierres, exposés aux
secousses résultant d'une lutte entre plusieurs personnes. «Il y
avait,--dit-on,--trace d'une lutte; la terre était piétinée; les
buissons enfoncés;--mais le jupon et l'écharpe sont trouvés reposant
comme sur des planches. «Les fragments de vêtements accrochés aux
buissons étaient larges de trois pouces environ, et longs de six. L'un
était un morceau de l'ourlet de la robe, qui avait été raccommodé
... _Ils ressemblaient à des bandes arrachées_...» Ici, sans s'en
apercevoir, _le Soleil_ a employé une phrase excessivement suspecte.
Les fragments, tels qu'il nous les décrit, _ressemblent à des bandes
arrachées_, mais à dessein et par la main. C'est un accident des
plus rares, qu'un morceau d'un vêtement tel que celui en question
puisse être _arraché entièrement_ par l'action _d'une épine_. Par
la nature même du tissu, une épine ou un clou qui s'y accroche le
déchire rectangulairement,--le divise par deux fentes longitudinales,
faisant angle droit, et se rencontrant au sommet par où l'épine est
entrée;--mais il est presque impossible de comprendre que le morceau
soit _complètement arraché_. Je n'ai jamais vu cela, ni vous non plus.
Pour _arracher_ un morceau d'un tissu, il faut, dans presque tous les
cas, deux forces distinctes, agissant en sens différents. Si l'étoffe
présente deux bords,--si, par exemple, c'est un mouchoir, si l'on
désire en arracher une bande, alors,--et seulement alors, une force
unique suffira. Mais, dans le cas actuel, il est question d'une robe,
qui ne présente qu'un seul côté. Quant à arracher un morceau du milieu,
lequel n'offre aucun côté, ce serait miracle que plusieurs épines le
pussent faire, et _une seule_ ne le pourrait. Mais, même quand le tissu
présente un côté, il faudra deux épines, agissant, l'une dans deux
directions distinctes, et l'autre dans une seule. Et encore faut-il
supposer que le bord n'est pas ourlé. S'il est ourlé, la chose devient
presque impossible. Nous avons vu quels grands et nombreux obstacles
empêchent que des morceaux soient arrachés par la simple action des
épines; cependant on nous invite à croire que non-seulement un morceau,
mais plusieurs morceaux ont été arrachés de cette manière! Et _l'un
de ces morceaux était l'ourlet de la robe_! Un autre morceau était
_une partie de la jupe, mais non pas l'ourlet_,--c'est-à-dire qu'il
avait été complètement arraché, par l'action des épines, du milieu et
non du bord de la jupe! Voilà, dis-je, des choses auxquelles il est
bien pardonnable de ne pas croire; cependant, prises collectivement,
elles forment un motif moins plausible de suspicion que cette unique
circonstance si surprenante, à savoir que les objets aient pu être
laissés dans ce bosquet par des _meurtriers_ qui avaient eu la
précaution d'emporter le cadavre. Toutefois, vous n'avez pas saisi
exactement ma pensée, si vous croyez que mon dessein soit de _nier_
que ce bosquet ait été le théâtre de l'attentat. Qu'il soit arrivé
là quelque chose de grave, c'est possible; plus vraisemblablement un
malheur, chez madame Deluc. Mais, en somme, c'est un point d'importance
secondaire. Nous avons promis de tâcher de découvrir, non pas le lieu,
mais les auteurs du meurtre. Tous les arguments que j'ai allégués,
malgré toute la minutie que j'y ai mise, n'avaient pour but que de
vous prouver, d'abord, la sottise des assertions si positives et si
impétueuses du _Soleil_, ensuite et principalement, de vous amener, par
la route la plus naturelle, à une autre idée de doute,--à examiner si
cet assassinat a été ou n'a pas été l'œuvre d'une _bande_.

«J'attaquerai cette question par une simple allusion aux détails
révoltants donnés par le chirurgien interrogé dans l'enquête. Il me
suffira de dire que ses conclusions publiées, relativement au nombre
des prétendus goujats, ont été justement ridiculisées, comme fausses
et complètement dénuées de base, par tous les anatomistes honorables
de Paris. Je ne dis pas que la chose _n'ait pas pu_, matériellement,
arriver comme il le dit; mais je ne vois pas de raisons suffisantes
pour sa conclusion;--n'y en avait-il pas beaucoup pour une autre?

«Réfléchissons maintenant sur _les traces d'une lutte_, et demandons
ce qu'on prétend nous prouver par ces traces. La présence d'une bande?
Mais ne prouvent-elles pas plutôt l'absence d'une bande? Quelle espèce
de _lutte_,--quelle lutte assez violente et assez longue pour laisser
des traces dans tous les sens,--pouvons-nous imaginer entre une faible
fille sans défense et la bande de brigands qu'on suppose? Quelques
rudes bras l'empoignant silencieusement, c'en était fait d'elle. La
victime aurait été absolument passive et à leur discrétion. Vous
observerez ici que nos arguments contre le bosquet, adopté comme
théâtre de l'attentat, ne s'y appliquent principalement que comme au
théâtre d'un attentat commis par _plus d'un seul individu_. Si nous
ne supposons _qu'un seul_ homme acharné au viol, alors, et seulement
ainsi, nous pourrons comprendre une lutte d'une nature assez violente
et assez opiniâtre pour laisser des traces aussi visibles.

«Autre chose encore.--J'ai déjà noté les soupçons naissant de ce fait,
que les objets en question aient pu même demeurer dans le bosquet où on
les a découverts. Il semble presque impossible que ces preuves de crime
aient été laissées accidentellement là où on les a trouvées. On a eu
assez de présence d'esprit (cela est supposé) pour emporter le cadavre;
et cependant une preuve plus concluante que ce cadavre même (dont les
traits auraient pu être rapidement altérés par la corruption), reste,
impudemment étalée sur le théâtre de l'attentat. Je fais allusion au
mouchoir de poche, portant _le nom_ de la défunte. Si c'est là un
accident, ce n'est pas un accident du fait _d'une bande_. Nous ne
pouvons nous l'expliquer que de la part d'un individu. Examinons.
C'est un individu qui a commis le meurtre. Le voilà seul avec le
spectre de la défunte. Il est épouvanté par ce qui gît immobile devant
lui. La fureur de sa passion a disparu, et il y a maintenant dans son
cœur une large place pour l'horreur naturelle de la chose faite.
Son cœur n'a rien de cette assurance qu'inspire inévitablement la
présence de plusieurs. Il est _seul_ avec la morte. Il tremble, il
est effaré. Cependant il y a nécessité de mettre ce cadavre quelque
part. Il le porte à la rivière, mais il laisse derrière lui les autres
traces du crime; car il lui est difficile, pour ne pas dire impossible,
d'emporter tout cela en une seule fois, et il lui sera loisible de
revenir pour reprendre ce qu'il a laissé. Mais, dans son laborieux
voyage vers la rivière, les craintes redoublent en lui. Les bruits
de la vie environnent son chemin. Une douzaine de fois il entend ou
croit entendre le pas d'un espion. Les lumières mêmes de la ville
l'effrayent. A la fin cependant, après de longues et fréquentes pauses
pleines d'une profonde angoisse, il atteint les bords de la rivière, et
se débarrasse de son sinistre fardeau, au moyen d'un bateau peut-être.
Mais, _maintenant_, quel trésor au monde, quelle menace de châtiment
auraient puissance pour contraindre ce meurtrier solitaire à revenir
par sa fatigante et périlleuse route, vers le terrible bosquet plein
de souvenirs glaçants? Il ne revient pas, il laisse les conséquences
suivre leur cours. Il voudrait revenir qu'_il ne le pourrait pas!_
Sa seule pensée, c'est de fuir immédiatement. Il tourne le dos _pour
toujours_ à ces bosquets pleins d'épouvante, et se sauve comme menacé
par le courroux du ciel.

«Mais, si nous supposions une bande d'individus?--Leur nombre leur
aurait inspiré de l'audace, si, en vérité, l'audace a jamais pu manquer
au cœur d'un fieffé gredin; et c'est de fieffés gredins seulement
qu'on suppose une bande composée. Leur nombre, dis-je, les aurait
préservés de cette terreur irraisonnée et de cet effarement qui, selon
mon hypothèse, ont paralysé l'individu isolé. Admettons, si vous
voulez, la possibilité d'une étourderie chez un, deux ou trois d'entre
eux; le quatrième aurait réparé cette négligence. Ils n'auraient rien
laissé derrière eux; car leur nombre leur aurait permis de _tout_
emporter à la fois. Ils n'auraient pas eu besoin de _revenir_.

«Examinez maintenant cette circonstance, que, dans le vêtement de
dessus du cadavre trouvé, _une bande, large environ d'un pied, avait
été déchirée de bas en haut, depuis l'ourlet jusqu'à la taille, mais
non pas arrachée. Elle était roulée trois fois autour de la taille
et assujettie dans le dos par une sorte de nœud_. Cela a été fait
dans le but évident de fournir _une prise_ pour porter le corps.
Or, une _troupe_ d'hommes aurait-elle jamais songé à recourir à un
pareil expédient? A trois ou quatre hommes les membres du cadavre
auraient fourni une prise non-seulement suffisante, mais la plus
commode possible. C'est bien l'invention d'un seul individu, et cela
nous ramène à ce fait: _Entre le fourré et la rivière, on a découvert
que les palissades étaient abattues, et la terre gardait la trace
d'un lourd fardeau qu'on y avait traîné_! Mais une _troupe_ d'hommes
aurait-elle pris la peine superflue d'abattre une palissade pour
traîner un cadavre à travers, puisqu'ils auraient pu, en le soulevant,
le faire passer facilement par-dessus? Une _troupe_ d'hommes se
serait-elle même avisée de _traîner_ un cadavre, à moins que ce ne fût
pour laisser des traces évidentes de cette traînée?

«Et ici il nous faut revenir à une observation du _Commercial_, sur
laquelle je me suis déjà un peu arrêté. Ce journal dit: «Un morceau
d'un des jupons de l'infortunée jeune fille avait été arraché, serré
autour de son cou, et noué derrière la tête, probablement pour empêcher
ses cris. Cela a été fait par des drôles qui n'avaient même pas un
mouchoir de poche.»

«J'ai déjà suggéré qu'un parfait coquin n'était jamais _sans_
un mouchoir de poche. Mais ce n'est pas sur ce fait que je veux
spécialement attirer l'attention. Ce n'est pas faute d'un mouchoir, ni
pour le but supposé par _le Commercial_ que cette bande a été employée;
ce qui le prouve, c'est le mouchoir de poche laissé dans le bosquet;
et ce qui montre que le but n'était pas _d'empêcher les cris_, c'est
que cette bande a été employée de préférence à ce qui aurait beaucoup
mieux satisfait au but supposé. Mais l'instruction, parlant de la
bande en question, dit _quelle a été trouvée autour du cou, adaptée
d'un manière assez lâche et assujettie par un nœud serré_. Ces
termes sont passablement vagues, mais diffèrent matériellement de ceux
du _Commercial_. La bande était large de dix-huit pouces, et devait,
repliée et roulée longitudinalement, former une espèce de cordage assez
fort, quoique fait de mousseline. Voici ma conclusion. Le meurtrier
solitaire ayant porté le cadavre jusqu'à une certaine distance (du
bosquet ou d'un autre lieu) au moyen de la bande _nouée_ autour
de la taille, a trouvé que le poids, en se servant de ce procédé,
excédait ses forces. Il s'est résolu à traîner le fardeau; il y a des
traces qui prouvent que le fardeau a été traîné. Pour ce dessein,
il devenait nécessaire d'attacher quelque chose comme une corde à
l'une des extrémités. C'était autour du cou qu'il était préférable de
l'attacher, la tête devant servir à l'empêcher de glisser. Et alors le
meurtrier a évidemment pensé à se servir de la bande roulée autour des
reins. Il l'aurait sans doute employée, si ce n'eût été l'enroulement
de cette bande autour du corps, le _nœud_ gênant par lequel elle
était assujettie, et la réflexion qu'il fit qu'elle n'avait pas été
_complètement arrachée_ du vêtement. Il était plus facile de détacher
une nouvelle bande du jupon. Il l'a arrachée, l'a nouée autour du cou,
et a ainsi traîné sa victime jusqu'au bord de la rivière.

Que cette bande, dont le mérite était d'être immédiatement à portée de
sa main, mais qui ne répondait qu'imparfaitement à son dessein, ait
été employée, telle quelle, cela démontre que la nécessité de s'en
servir est survenue dans des circonstances où il n'y avait plus moyen
de ravoir le mouchoir,--c'est-à-dire, comme nous l'avons supposé, après
avoir quitté le bosquet (si toutefois c'était le bosquet), et sur le
chemin entre le bosquet et la rivière.

«Mais, direz-vous, la déposition de madame Deluc! désigne spécialement
une _troupe_ de drôles, dans le voisinage du bosquet, à l'heure ou vers
l'heure du meurtre. Je l'accorde. Je croirais même qu'il y avait bien
une _douzaine_ de ces troupes, telles que celle décrite par madame
Deluc, à l'heure ou _vers_ l'heure de cette tragédie. Mais la troupe
qui a attiré sur elle l'animadversion marquée de madame Deluc, encore
que la déposition de celle-ci ait été passablement tardive et soit
très-suspecte, est _la seule_ troupe désignée par cette honnête et
scrupuleuse vieille dame comme ayant mangé ses gâteaux et avalé son
eau-de-vie sans se donner la peine de payer. _Et hinc illæ iræ?_

«Mais quels sont les termes précis de la déposition de madame Deluc?
«Une bande de mécréants parut, qui firent un tapage affreux, burent et
mangèrent sans payer, suivirent la même route que le jeune homme et la
jeune fille, revinrent à l'auberge _à la brune_, puis repassèrent la
rivière en grande hâte.»

«Or, cette _grande hâte_ a pu paraître beaucoup _plus grande_ aux yeux
de madame Deluc, qui rêvait, avec douleur et inquiétude, à sa bière
et à ses gâteaux volés,--bière et gâteaux pour lesquels elle a pu
nourrir jusqu'au dernier moment une faible espérance de compensation.
Autrement, puisqu'il se faisait tard, pourquoi aurait-elle attaché de
l'importance à _cette hâte_? Il n'y a certes pas lieu de s'étonner de
ce qu'une bande, même de coquins, veuille s'en retourner _en hâte_,
quand elle a une large rivière à traverser dans de petits bateaux,
quand l'orage menace et quand la nuit approche.

«Je dis: _approche_; car la nuit n'était _pas encore arrivée_. Ce ne
fut _qu'à la brune_ que la précipitation indécente de ces _mécréants_
offensa les chastes yeux de madame Deluc. Mais on nous dit que c'est le
même soir que madame Deluc, ainsi que son fils aîné, _entendit des cris
de femme dans le voisinage de l'auberge_. Et par quels termes madame
Deluc désigne-t-elle le moment de la soirée où elle a entendu ces cris?
Ce fut, dit-elle, _peu après la tombée de la nuit_. Mais, _peu après la
tombée de la nuit_, c'est au moins _la nuit_; et le mot _à la brune_
représente encore le jour. Ainsi il est suffisamment clair que la
bande a quitté la barrière du Roule avant les cris entendus par hasard
(?) par madame Deluc. Et quoique, dans les nombreux comptes rendus de
l'instruction, ces deux expressions distinctes soient invariablement
citées comme je les cite moi-même dans cette conversation avec vous,
aucune feuille publique, non plus qu'aucun des mirmidons de la police
n'a, jusqu'à présent, remarqué l'énorme contradiction qu'elles
impliquent.

«Je n'ai plus qu'un seul argument à ajouter contre _la fameuse bande_;
mais c'est un argument dont le poids est, pour mon intelligence du
moins, absolument irrésistible. Dans le cas d'une belle récompense
et d'une grâce plénière offertes à tout témoin dénonciateur de ces
complices, on ne peut pas supposer un instant qu'un membre quelconque
d'une bande de vils coquins, ou d'une association d'hommes quelconque,
n'aurait pas, depuis longtemps déjà, trahi ses complices. Chaque
individu dans une pareille bande n'est pas encore si avide de la
récompense, ni si désireux d'échapper, que _terrifié par l'idée d'une
trahison possible_. Il trahit vivement et tout de suite, _pour n'être
pas trahi lui-même_. Que le secret n'ait pas été divulgué, c'est la
meilleure des preuves, en somme, que c'est un secret. Les horreurs
de cette ténébreuse affaire ne sont connues que d'_un_ ou deux êtres
humains, et de Dieu. «Ramassons maintenant les faits, mesquins, il est
vrai, mais positifs, de notre longue analyse. Nous sommes arrivés à
la conviction, soit d'un fatal accident sous le toit de madame Deluc,
soit d'un meurtre accompli, dans le bosquet de la barrière du Roule,
par un amant, ou au moins par un camarade intime et secret de la
défunte. Ce camarade a le teint basané. Ce teint, le nœud savant de
la ceinture, et le nœud coulant des brides du chapeau, désignent
un homme de mer. Sa camaraderie avec la défunte, jeune fille un peu
légère, il est vrai, mais non pas abjecte, le dénonce comme un homme
supérieur par le grade à un simple matelot. Or, les communications
urgentes, fort bien écrites, envoyées aux journaux, servent à fortifier
grandement notre hypothèse. Le fait d'une escapade antérieure, révélé
par _le Mercure_, nous pousse à fondre en un même individu ce marin et
cet officier de l'armée de mer, déjà connu pour avoir induit en faute
la malheureuse.

«Et ici, très-opportunément, se présente une autre considération,
celle relative à l'absence prolongée de cet individu au teint sombre.
Insistons sur ce teint d'homme, sombre et basané; ce n'est pas un teint
légèrement basané que celui qui a pu constituer le _seul point_ de
souvenir commun à Valence et à madame Deluc. Mais pourquoi cet homme
est-il absent? A-t-il été assassiné par la bande? S'il en est ainsi,
pourquoi ne trouve-t-on que les _traces_ de la jeune fille? Le théâtre
des deux assassinats doit être supposé identique. Et lui, où est son
cadavre? Les assassins auraient très-probablement fait disparaître les
deux de la même manière. Non, on peut affirmer que l'homme est vivant,
et que ce qui l'empêche de se faire connaître, c'est la crainte d'être
accusé du meurtre. Ce n'est que maintenant, à cette époque tardive,
que nous pouvons supposer cette considération agissant fortement sur
lui,--puisqu'un témoin affirme l'avoir vu avec Marie;--mais cette
crainte n'aurait eu aucune influence à l'époque du meurtre. Le premier
mouvement d'un homme innocent eut été d'annoncer l'attentat et d'aider
à retrouver les malfaiteurs. L'intérêt bien entendu conseillait cela.
Il a été vu avec la jeune fille; il a traversé la rivière avec elle
dans un bac découvert. La dénonciation des assassins aurait apparu,
même à un idiot, comme le plus sûr, comme le seul moyen d'échapper
lui-même aux soupçons. Nous ne pouvons pas le supposer, dans cette nuit
fatale du dimanche, à la fois innocent et non instruit de l'attentat
commis. Cependant ce ne serait que dans ces circonstances impossibles
que nous pourrions comprendre qu'il eût manqué, lui vivant, au devoir
de dénoncer les assassins.

«Et quels moyens possédons-nous d'arriver à la vérité? Nous verrons
ces moyens se multiplier et devenir plus distincts à mesure que nous
avancerons. Passons au crible cette vieille histoire d'une première
fuite. Prenons connaissance de l'histoire entière de cet officier,
ainsi que des circonstances actuelles où il est placé et des lieux où
il se trouvait à l'époque précise du meurtre. Comparons soigneusement
entre elles les diverses communications envoyées au journal du soir,
ayant pour but d'incriminer une _bande_. Ceci fait, comparons ces
communications, pour le style et l'écriture, avec celles envoyées au
journal du matin, à une époque précédente, et insistant si fortement
sur la culpabilité de Mennais. Tout cela fini, comparons encore
ces communications avec l'écriture connue de l'officier. Essayons
d'obtenir, par un interrogatoire plus minutieux de madame Deluc
et de ses enfants, ainsi que de Valence, le conducteur d'omnibus,
quelque chose de plus précis sur l'apparence physique et les allures
de _l'homme au teint sombre_. Des questions, habilement dirigées,
tireront, à coup sûr, de quelqu'un de ces témoins des renseignements
sur ce point particulier (ou sur d'autres),--renseignements que les
témoins eux-mêmes possèdent peut-être sans le savoir. Et puis alors,
suivons la trace de ce _bateau_ recueilli par le batelier dans la
matinée du lundi, 23 juin, et qui a disparu du bureau de navigation,
à l'insu de l'officier de service, et _sans son gouvernail_, à une
époque précédant la découverte du cadavre. Avec du soin, avec une
persévérance convenable, nous suivrons infailliblement ce bateau; car
non-seulement le batelier qui l'a arrêté peut en constater l'identité,
mais _on a le gouvernail sous la main_. Il n'est pas possible que
qui que ce soit ait, de gaieté de cœur, et sans aucune recherche,
abandonné le gouvernail d'un bateau à voiles. Il n'y a pas eu
d'_avertissement public_ relativement à la découverte de ce bateau. Il
a été silencieusement amené au bureau de navigation, et silencieusement
il est parti. Mais comment _se fait-il_ que le propriétaire ou le
locataire de ce bateau ait pu, _sans annonce publique_, à une époque
aussi rapprochée que mardi matin, être informé du lieu où était amarré
le bateau saisi lundi, à moins que nous ne le supposions en rapports
quelconques avec _la Marine_,--rapports personnels et permanents,
impliquant la connaissance des plus petits intérêts et des petites
nouvelles locales?

«En parlant de l'assassin solitaire traînant son fardeau vers le
rivage, j'ai déjà insinué qu'il avait dû se procurer un _bateau_. Nous
comprenons maintenant que Marie Roget a dû être jetée d'un bateau. La
chose, très-naturellement, s'est passée ainsi. Le cadavre n'a pas dû
être confié aux eaux basses de la rive. Les marques particulières,
trouvées sur le dos et les épaules de la victime, dénoncent les
membrures d'un fond de bateau. Que ce corps ait été trouvé sans un
poids, cela ne fait que corroborer notre idée. S'il avait été jeté
de la rive, on y aurait évidemment attaché un poids. Seulement, nous
pouvons expliquer l'absence de ce poids, en supposant que le meurtrier
n'a pas pris la précaution de s'en procurer un avant de pousser au
large. Quand il a été au moment de confier le cadavre à la rivière,
il a dû, incontestablement, s'apercevoir de son étourderie; mais il
n'avait pas sous la main de quoi y remédier. Il a mieux aimé tout
risquer que de retourner à la rive maudite. Une fois délivré de son
funèbre chargement, le meurtrier a dû se hâter de retourner vers la
ville. Alors, sur quelque quai obscur, il aura sauté à terre. Mais
le bateau, l'aura-t-il mis en sûreté? Il était bien trop pressé pour
songer à une pareille niaiserie! Et même, en l'amarrant au quai, il
aurait cru y attacher une preuve contre lui-même; sa pensée la plus
naturelle a dû être de chasser loin de lui, aussi loin que possible,
tout ce qui avait quelque rapport avec son crime. Non-seulement il
aura fui loin du quai, mais il n'aura pas permis au bateau d'y rester.
Assurément, il l'aura lancé à la dérive.

«Poursuivons notre pensée.--Le matin, le misérable est frappé d'une
indicible horreur en voyant que son bateau a été ramassé et est retenu
dans un lieu où son devoir, peut-être, l'appelle fréquemment. La nuit
suivante, _sans oser réclamer le gouvernail_, il le fait disparaître.
Maintenant, _où_ est ce bateau sans gouvernail? Allons à la découverte;
que ce soit là une de nos premières recherches. Avec le premier
éclaircissement que nous en pourrons avoir commencera l'aurore de notre
succès. Ce bateau nous conduira, avec une rapidité qui nous étonnera
nous-mêmes, vers l'homme qui s'en est servi dans la nuit du fatal
dimanche. La confirmation s'augmentera de la confirmation, et nous
suivrons le meurtrier à la piste.»

Pour des raisons que nous ne spécifierons pas, mais qui sautent aux
yeux de nos nombreux lecteurs, nous nous sommes permis de supprimer
ici, dans le manuscrit remis entre nos mains, la partie où se trouve
détaillée l'investigation faite à la suite de l'indice, en apparence si
léger, découvert par Dupin. Nous jugeons seulement convenable de faire
savoir que le résultat désiré fut obtenu, et que le préfet remplit
ponctuellement, mais non sans répugnance, les termes de son contrat
avec le chevalier.

L'article de M. Poe conclut en ces termes[25]:

On comprendra que je parle de simples coïncidences et de _rien de
plus_. Ce que j'ai déjà dit sur ce sujet doit suffire. Il n'y a dans
mon cœur aucune foi au surnaturel. Que la Nature et Dieu fassent
deux, aucun homme, capable de penser, ne le niera. Que ce dernier,
ayant créé la première, puisse, à sa volonté, la gouverner ou la
modifier, cela est également incontestable. Je dis: _à sa volonté_;
car c'est une question, de volonté, et non pas de puissance, comme
l'ont supposé d'absurdes logiciens. Ce n'est pas que la Divinité _ne
puisse pas_ modifier ses lois, mais nous l'insultons en imaginant
une nécessité possible de modification. Ces lois ont été faites, dès
l'origine, pour embrasser _toutes_ les contingences qui _peuvent_ être
enfouies dans le _Futur_. Car pour Dieu tout est _Présent_.

Je répète donc que je parle de ces choses simplement comme de
coïncidences. Quelques mots encore. On trouvera dans ma narration de
quoi établir un parallèle entre la destinée de la malheureuse Mary
Cecilia Rogers, autant du moins que sa destinée est connue, et la
destinée d'une nommée Marie Roget jusqu'à une certaine époque de son
histoire,--parallèle dont la minutieuse et surprenante exactitude est
faite pour embarrasser la raison. Oui, on sera frappé de tout cela.
Mais qu'on ne suppose pas un seul instant que, en continuant la triste
histoire de Marie depuis le point en question et en poursuivant jusqu'à
son _dénoûment_ le mystère qui l'enveloppait, j'aie eu le dessein
secret de suggérer une extension du parallèle, ou même d'insinuer que
les mesures adoptées à Paris pour découvrir l'assassin d'une grisette,
ou des mesures fondées sur une méthode de raisonnement analogue,
produiraient un résultat analogue.

Car, relativement à la dernière partie de la supposition, on doit
considérer que la plus légère variation dans les éléments des deux
problèmes pourrait engendrer les plus graves erreurs de calcul, en
faisant diverger absolument les deux courants d'événements; à peu
près de la même manière qu'en arithmétique une erreur qui, prise
individuellement, peut être inappréciable, produit à la longue, par la
force accumulative de la multiplication, un résultat effroyablement
distant de la vérité.

Et, relativement à la première partie, nous ne devons pas oublier
que ce même calcul des probabilités, que j'ai invoqué, interdit
toute idée d'extension du parallèle,--l'interdit avec une rigueur
d'autant plus impérieuse que ce parallèle a déjà été plus étendu
et plus exact. C'est là une proposition anormale qui, bien qu'elle
paraisse ressortir du domaine de la pensée générale, de la pensée
étrangère aux mathématiques, n'a, jusqu'à présent, été bien comprise
que par les mathématiciens. Rien, par exemple, n'est plus difficile
que de convaincre le lecteur non spécialiste que, si un joueur de
dés a amené les six deux fois coup sur coup, ce fait est une raison
suffisante de parier gros que le troisième coup ne ramènera pas les
six. Une opinion de ce genre est généralement rejetée tout d'abord par
l'intelligence. On ne comprend pas comment les deux coups déjà joués,
et qui sont maintenant complètement enfouis dans le Passé, peuvent
avoir de l'influence sur le coup qui n'existe que dans le Futur. La
chance pour amener les six semble être précisément ce qu'elle était à
n'importe quel moment, c'est-à-dire soumise seulement à l'influence
de tous les coups divers que peuvent amener les dés. Et c'est là une
réflexion qui semble si parfaitement évidente, que tout effort pour
la controverser est plus souvent accueilli par un sourire moqueur
que par une condescendance attentive. L'erreur en question, grosse
erreur, grosse souvent de dommages, ne peut pas être critiquée dans les
limites qui me sont assignées ici; et pour les philosophes elle n'a pas
besoin de l'être. Il suffit de dire qu'elle fait partie d'une infinie
série de méprises auxquelles la Raison s'achoppe dans sa route, par sa
propension malheureuse à chercher la vérité _dans le détail_.


[1] Lors de la publication originale de _Marie Roget_, les notes
placées au bas des pages auraient été considérées comme superflues.
Mais plusieurs années se sont écoulées depuis le drame sur lequel ce
conte est basé, et il nous a paru bon de les ajouter ici, avec quelques
mots d'explication relativement au dessein général. Une jeune fille,
Mary Cecilia Rogers, fut assassinée dans les environs de New-York;
et bien que sa mort ait excité un intérêt intense et persistant, le
mystère dont elle était enveloppée n'était pas encore résolu à l'époque
où ce morceau fut écrit et publié (novembre 1842). Ici, sous le
prétexte de raconter la destinée d'une grisette parisienne, l'auteur a
tracé minutieusement les faits essentiels, en même temps que ceux non
essentiels et simplement parallèles, du meurtre réel de Mary Rogers.
Ainsi tout argument fondé sur la fiction est applicable à la vérité; et
la recherche de la vérité est le but.

_Le Mystère de Marie Roget_ fut composé loin du théâtre du crime,
et sans autres moyens d'investigation que les journaux que l'auteur
put se procurer. Ainsi fut-il privé de beaucoup de documents dont il
aurait profilé s'il avait été dans le pays et s'il avait inspecté
les localités. Il n'est pas inutile de rappeler, toutefois, que les
aveux de _deux_ personnes (dont l'une est la madame Deluc du roman),
faits à différentes époques et longtemps après cette publication,
out pleinement confirmé, non-seulement la conclusion générale, mais
aussi _tous_ les principaux détails hypothétiques sur lesquels cette
conclusion avait été basée.

[2] Nassau-Street.

[3] Anderson.

[4] L'Hudson.

[5] Weehawken.

[6] Aux amateurs de la stricte vérité locale, je ferai observer,
relativement à ce passage et à d'autres qui suivent, ainsi qu'à
plusieurs de _Double assassinat dans la rue Morgue_, que l'auteur
raconte les choses à l'américaine, et que l'aventure n'est que
très-superficiellement déguisée; mais que des mœurs parisiennes
imaginaires n'infirment pas la valeur de l'analyse, pas plus qu'un plan
de Paris imaginaire.--C. B.

[7] Voir _Double assassinat dans la rue Morgue_ et _La Lettre volée._
Il est évident que Poe a pensé à M. Gisquet, qui d'ailleurs ne se
serait guère reconnu dans le personnage G.--C. B.

[8] Payne.

[9] Crommelin

[10] _The New-York Mercury_.

[11] _The New-York Brother Jonathan_, édité par H. Hastings Weld,
Esquire.

[12] New-York, _Journal of Commerce_.

[13] Philadelphie, _Saturday Evening Post_, édité par C. T. Peterson,
Esquire.

[14] Adam.

[15] Voir _Double assassinat dans la rue Morgue_.

[16] _The New-York Commercial Advertiser_, édité par Col. Stone.

[17] Une théorie basée sur les qualités d'un objet ne peut pas avoir
le développement total demandé par tous les objets auxquels elle
doit s'appliquer; et celui qui arrange des faits par rapport à leurs
causes perd la faculté de les estimer selon leurs résultats. Ainsi
la jurisprudence de toutes les nations montre que la Loi, quand
elle devient une science et un système, cesse d'être la justice.
Les erreurs, dans lesquelles une dévotion aveugle aux principes de
classification a jeté le droit commun, sont faciles à vérifier si l'on
veut observer combien de fois la puissance législative a été obligé
d'intervenir pour rétablir l'esprit d'équité qui avait disparu de ses
formules.--LANDOR.

[18] _New-York Express_

[19] _New-York Herald_

[20] _New-York Courier and Inquirer_.

[21] Mennais était un des individus primitivement soupçonnés et
arrêtés; plus tard, il avait été relâché par suite du manque total de
preuves.

[22] _New-York Courier and Inquirer_.

[23] _New-York Evening Post_.

[24] _New-York Standard_.

[25] Note des éditeurs du _Magazine_ dans lequel fut primitivement
publié _Le Mystère de Marie Roget_.



LE JOUEUR D'ÉCHECS DE MAELZEL


Aucune exhibition du même genre n'a jamais peut-être autant excité
l'attention publique que _le Joueur d'échecs_ de Maelzel. Partout où
il s'est fait voir, il a été, pour toutes les personnes qui pensent,
l'objet d'une intense curiosité. Toutefois la question du _modus
operandi_ n'est pas encore résolue. Rien n'a été écrit sur ce sujet qui
puisse être considéré comme décisif. En effet, nous rencontrons partout
des hommes doués du génie de la mécanique, doués d'une perspicacité
générale fort grande et d'un rare discernement, qui n'hésitent pas
à déclarer que l'automate en question est une _pure machine_, dont
les mouvements n'ont aucun rapport avec l'action humaine, et qui est
conséquemment, sans aucune comparaison, la plus étonnante de toutes
les inventions humaines. Et cette conclusion, disons-le, serait
irréfutable, si la supposition qui la précède était juste et plausible.
Si nous adoptions leur hypothèse, il serait vraiment absurde de
comparer au _Joueur d'échecs_ tout autre individu analogue, soit des
temps anciens, soit des temps modernes. Cependant il a existé bien des
automates, et des plus surprenants. Dans les lettres de Brewster sur la
_Magie naturelle_, nous en trouvons une liste des plus remarquables.
Parmi ceux-là, on peut citer d'abord, comme ayant positivement existé,
le carrosse inventé par M. Camus pour l'amusement de Louis XIV, alors
enfant. Une table, ayant quatre pieds de carré environ, était placée
dans la chambre destinée à l'expérience. Sur cette table était posé un
carrosse long de six pouces, en bois, et traîné par deux chevaux faits
de la même matière. Une glace étant abaissée, on apercevait une dame
sur la banquette postérieure. Sur le siège un cocher tenait les rênes,
et par derrière, un valet de pied et un page occupaient leurs places
ordinaires. M. Camus touchait alors un ressort; immédiatement le cocher
faisait claquer son fouet, et les chevaux marchaient naturellement le
long du bord de la table, traînant le carrosse derrière eux. Étant
allés aussi loin que possible dans ce premier sens, ils opéraient
brusquement un tour sur la gauche, et le véhicule reprenait sa course à
angle droit, toujours le long du bord extrême de la table. Le carrosse
continuait ainsi jusqu'à ce qu'il fût arrivé en face du fauteuil occupé
par le jeune prince. Là, il s'arrêtait; le page descendait et ouvrait
la portière; la dame mettait pied à terre et présentait une pétition
à son souverain, puis elle rentrait. Le page relevait le marchepied,
fermait la portière et reprenait sa place; le cocher fouettait ses
chevaux, et le carrosse retournait vers sa position première.

_Le Magicien_ de M. Maillardet mérite également d'être noté. Nous
copions le compte rendu suivant dans les _Lettres_ déjà citées
du docteur Brewster, qui a tiré ses principaux renseignements de
l'_Encyclopédie d'Édimbourg._

«Une des pièces mécaniques les plus populaires que nous ayons vues
est le _Magicien_ construit par M. Maillardet, dont la spécialité
consiste à répondre à certaines questions données. Une figure habillée
en magicien apparaît assise au pied d'un mur, tenant une baguette dans
la main droite, et dans l'autre un livre. Des questions en un certain
nombre, préparées à l'avance, sont inscrites dans des médaillons
ovales; le spectateur ayant détaché celles de son choix, pour
lesquelles il demande une réponse, et les ayant placées dans un tiroir
destiné à les recevoir, le tiroir se ferme par un ressort jusqu'à ce
que la réponse soit transmise. Le magicien se lève alors de son siège,
incline la tête, décrit des cercles, et, consultant son livre, comme
préoccupé par une profonde pensée, l'élève à la hauteur de son visage.
Feignant ainsi de méditer sur la question posée, il lève sa baguette
et en frappe le mur au-dessus de sa tête; les deux battants d'une
porte s'ouvrent et laissent voir une réponse appropriée à la question.
La porte se referme; le magicien reprend son attitude primitive,
et le tiroir s'ouvre pour rendre le médaillon. Ces médaillons sont
au nombre de vingt, contenant tous des questions différentes,
auxquelles le magicien riposte par des réponses adaptées d'une façon
étonnante. Les médaillons sont faits de minces planches de cuivre, de
forme elliptique, se ressemblant toutes exactement. Quelques-uns des
médaillons portent une question écrite de chaque côté, et dans ce cas
le magicien répond successivement aux deux. Si le tiroir se referme
sans qu'un médaillon y ait été déposé, le magicien se lève, consulte
son livre, secoue la tête et se rassied; les deux battants de la porte
restent fermés et le tiroir revient vide. Si deux médaillons sont mis
ensemble dans le tiroir, on n'obtient de réponse que pour celui qui est
placé en dessous. Quand la machine est montée, le mouvement peut durer
une heure à peu près, et, pendant ce temps, l'automate peut répondre à
environ cinquante questions. L'inventeur affirmait que les moyens par
lesquels les divers médaillons agissaient sur la machine, pour produire
les réponses convenables aux questions inscrites, étaient excessivement
simples.»

Le canard de Vaucanson était encore plus remarquable. Il était de
grosseur naturelle et imitait si parfaitement l'animal vivant, que tous
les spectateurs subissaient l'illusion. Il exécutait, dit Brewster,
toutes les attitudes et tous les gestes de la vie; mangeait et buvait
avec avidité; accomplissait tous les mouvements de tête et de gosier
qui sont le propre du canard, et, comme lui, troublait vivement l'eau,
qu'il aspirait avec son bec. Il produisait aussi le cri nasillard
de la bête avec une vérité complète de naturel. Dans la structure
anatomique, l'artiste avait déployé la plus haute habileté. Chaque os
du canard réel avait son correspondant dans l'automate, et les ailes
étaient anatomiquement exactes. Chaque cavité, apophyse ou courbure
était strictement imitée, et chaque os opérait son mouvement propre.
Quand on jetait du grain devant lui, l'animal allongeait le cou pour le
becqueter, l'avalait et le digérait[1].

Si ces machines révélaient du génie, que devrons-nous donc penser
de la _machine à calculer_ de M. Babbage? Que penserons-nous d'une
mécanique de bois et de métal qui non-seulement peut computer les
tables astronomiques et nautiques jusqu'à n'importe quel point donné,
mais encore confirmer la certitude mathématique de ses opérations
par la faculté de corriger les erreurs possibles? Que penserons-nous
d'une mécanique qui non-seulement peut accomplir tout cela, mais
encore imprime matériellement les résultats de ses calculs compliqués,
aussitôt qu'ils sont obtenus, et sans la plus légère intervention de
l'intelligence humaine? On répondra peut-être qu'une machine telle
que celle que nous décrivons est, sans aucune comparaison possible,
bien au-dessus du _Joueur d'échecs_ de Maelzel. En aucune façon; elle
est au contraire bien inférieure; pourvu toutefois que nous ayons
admis d'abord (ce qui ne saurait être raisonnablement admis un seul
instant) que _le Joueur d'échecs_ est une _pure machine_ et accomplit
ses opérations sans aucune intervention humaine immédiate. Les calculs
arithmétiques ou algébriques sont, par leur nature même, fixes et
déterminés. Certaines données étant acceptées, certains résultats
s'ensuivent nécessairement et inévitablement. Ces résultats ne
dépendent de rien et ne subissent d'influence de rien que des données
primitivement acceptées. Et la question à résoudre marche, ou devrait
marcher, vers la solution finale, par une série de points infaillibles
qui ne sont passibles d'aucun changement et ne sont soumis à aucune
modification. Ceci étant adopté, nous pouvons, sans difficulté,
concevoir la _possibilité_ de construire une pièce mécanique qui,
prenant son point de départ dans les _données_ de la question à
résoudre, continuera ses mouvements régulièrement, progressivement,
sans déviation aucune, vers la solution demandée, puisque ces
mouvements, quelque complexes qu'on les suppose, n'ont jamais pu être
conçus que finis et déterminés. Mais dans le cas du _Joueur d'échecs_
il y a une immense différence. Ici, il n'y a pas de marche déterminée.
Aucun coup, dans le jeu des échecs, ne résulte nécessairement d'un
autre coup quelconque. D'aucune disposition particulière des pièces,
à un point quelconque de la partie, nous ne pouvons déduire leur
disposition future à un autre point quelconque. Supposons le _premier
coup_ d'une partie d'échecs mis en regard des _données_ d'un problème
algébrique, et nous saisirons immédiatement l'énorme différence qui
les distingue. Dans le cas des _données_ algébriques, le second pas
de la question, qui en dépend absolument, en résulte inévitablement.
Il est créé par la _donnée_. Il faut qu'il soit ce qu'il est et non
pas un autre. Mais le premier coup dans une partie d'échecs n'est
pas nécessairement suivi d'un second coup déterminé. Pendant que
le problème algébrique marche vers la solution, la _certitude_ des
opérations reste entièrement intacte. Le second pas n'étant que la
conséquence des _données_, le troisième est également une conséquence
du second, le quatrième du troisième, le cinquième du quatrième,
et ainsi de suite, _sans aucune alternative possible_, jusqu'à la
fin. Mais, dans les échecs, l'_incertitude_ du coup suivant est en
proportion de la marche de la partie. Quelques coups ont eu lieu, mais
_aucun_ pas certain n'a été fait. Différents spectateurs pourront
conseiller différents coups. Tout dépend donc ici du jugement variable
des joueurs. Or, même en accordant (ce qui ne peut pas être accordé)
que les mouvements de _l'Automate joueur d'échecs_ soient en eux-mêmes
déterminés, ils seraient nécessairement interrompus et dérangés par
la volonté non déterminée de son antagoniste. Il n'y a donc aucune
analogie entre les opérations du _Joueur d'échecs_ et celles de la
machine à calculer de M. Babbage; et s'il nous plaît d'appeler le
premier une _pure machine_, nous serons forcés d'admettre qu'il est,
sans aucune comparaison possible, la plus extraordinaire invention de
l'humanité. Cependant son premier introducteur, le baron Kempelen,
ne se faisait pas scrupule de le déclarer «une pièce mécanique
très-ordinaire,--une _babiole_ dont les effets ne paraissaient si
merveilleux que par l'audace de la conception et le choix heureux
des moyens adoptés pour favoriser l'illusion.» Mais il est inutile
de s'appesantir sur ce point. Il est tout à fait certain que les
opérations de _l'Automate_ sont réglées par l'_esprit_, et non par
autre chose. On peut même dire que cette affirmation est susceptible
d'une démonstration mathématique, _à priori_. La seule chose en
question est donc la manière dont se produit l'intervention humaine.
Avant d'entrer dans ce sujet, il serait sans doute convenable de donner
l'histoire et la description très-brèves du _Joueur d'échecs_, pour
la commodité de ceux de nos lecteurs qui n'ont jamais eu l'occasion
d'assister à l'exhibition de M. Maelzel.

[Illustration: L'automate.]

_L'Automate joueur d'échecs_ fut inventé, en 1769, par le baron
Kempelen, gentilhomme de Presbourg, en Hongrie, qui postérieurement le
céda, avec le secret de ses opérations, à son propriétaire actuel[2].
Peu de temps après son achèvement, il fut exposé à Presbourg, à Paris,
à Vienne, et dans d'autres villes du continent. En 1783 et 1784, il
fut transporté à Londres par M. Maelzel. Dans ces dernières années,
_l'Automate_ a visité les principales villes des États-Unis. Partout
où il s'est fait voir, il a excité la plus vive curiosité, et de
nombreuses tentatives ont été faites, par des hommes de toutes classes,
pour pénétrer le mystère de ses mouvements. La gravure qui précède
donne une représentation passable de la figure que les citoyens de
Richmond ont pu contempler, il y a quelques semaines. Le bras droit,
toutefois, devrait s'étendre plus avant sur la caisse; un échiquier
devrait aussi s'y faire voir; enfin le coussin ne devrait pas être
aperçu tant que la main tient la pipe. Quelques altérations sans
importance ont eu lieu dans le costume du _Joueur d'échecs_ depuis
qu'il est la propriété de M. Maelzel;--ainsi, dans le principe, il ne
portait pas de plumet.

A l'heure marquée pour l'exhibition, un rideau est tiré, ou bien une
porte à deux battants s'ouvre, et la machine est roulée à environ
douze pieds du spectateur le plus rapproché, devant lequel une corde
reste tendue. On aperçoit une figure, habillée à la turque, et assise,
les jambes croisées, devant une vaste caisse qui semble faite de bois
d'érable, et qui lui sert de table.

L'exhibiteur roulera, si on l'exige, la machine vers n'importe
quel endroit de la salle, la laissera stationner sur n'importe
quel point désigné, ou même la changera plusieurs fois de place
pendant la durée de la partie. La base de la caisse est assez élevée
au-dessus du plancher, au moyen de roulettes ou de petits cylindres
de cuivre sur lesquels on la fait mouvoir, et les spectateurs peuvent
ainsi apercevoir toute la portion d'espace comprise au-dessous de
_l'Automate_. La chaise sur laquelle repose la figure est fixe et
adhérente à la caisse. Sur le plan supérieur de cette caisse est un
échiquier, également adhérent. Le bras droit du _Joueur d'échecs_ est
étendu tout du long devant lui, faisant angle droit avec son corps, et
appuyé dans une pose indolente, au bord de l'échiquier. La main est
tournée, le dos en dessus. L'échiquier a dix-huit pouces de carré. Le
bras gauche de la figure est fléchi au coude, et la main gauche tient
une pipe.

Une draperie verte cache le dos du Turc et recouvre en partie le devant
des deux épaules. La caisse, si l'on en juge par son aspect extérieur,
est divisée en cinq compartiments,--trois armoires d'égale dimension
et deux tiroirs qui occupent la partie du coffre placée au dessous
des armoires. Les observations précédentes ont trait à l'aspect
de _l'Automate_, considéré au premier coup d'œil, quand il est
introduit en présence des spectateurs.

M. Maelzel annonce alors à l'assemblée qu'il va exposer à ses yeux le
mécanisme de _l'Automate._ Tirant de sa poche un trousseau de clefs, il
ouvre avec l'une d'elles la porte marquée du chiffre 1 dans la gravure
page 122, et livre ainsi tout l'intérieur de l'armoire à l'examen
des personnes présentes. Tout cet espace est en apparence rempli de
roues, de pignons, de leviers et d'autres engins mécaniques, entassés
et serrés les uns contre les autres, de sorte que le regard ne peut
pénétrer qu'à une petite distance à travers l'ensemble. Laissant cette
porte ouverte toute grande, Maelzel passe alors derrière la caisse
et, soulevant le manteau de la figure, ouvre une autre porte placée
juste derrière la première déjà ouverte. Tenant une bougie allumée
devant cette porte, et changeant en même temps la machine de place à
plusieurs reprises, il fait ainsi pénétrer une vive lumière à travers
toute l'armoire, qui alors apparaît pleine, absolument pleine d'engins
mécaniques. Les assistants étant bien convaincus de ce fait, Maelzel
repousse la porte de derrière, la referme, ôte la clef de la serrure,
laisse retomber le manteau de la figure, et revient par devant. La
porte marquée du chiffre 1 est restée ouverte, on s'en souvient.
L'exhibiteur procède maintenant à l'ouverture du tiroir placé sous les
armoires au bas de la caisse; car, bien qu'il y ait en apparence deux
tiroirs, il n'y en a qu'un en réalité, les deux poignées et les deux
trous de clef ne figurant que pour l'ornement. Ce tiroir ouvert dans
toute son étendue, on aperçoit un petit coussin, avec une collection
complète d'échecs, fixés dans un châssis de manière à s'y maintenir
perpendiculairement. Laissant ce tiroir ouvert, ainsi que l'armoire
numéro 1, Maelzel ouvre la porte numéro 2 et la porte numéro 3, qui ne
sont, comme on le voit alors, que les deux battants d'une même porte,
ouvrant sur un seul et même compartiment. Toutefois, à la droite de
ce compartiment (c'est-à-dire à la droite du spectateur), il existe
une petite partie séparée, large de six pouces, et occupée par des
pièces mécaniques. Quant au principal compartiment (en parlant de
cette partie de la caisse visible après l'ouverture des portes 2 et 3,
nous l'appellerons toujours le principal compartiment), il est revêtu
d'une étoffe sombre et ne contient pas d'autres engins mécaniques que
deux pièces d'acier, en forme de quart de cercle, placées chacune à
l'un des deux coins supérieurs de derrière du compartiment. Une petite
éminence, de huit pouces de carré environ, également recouverte d'une
étoffe sombre, s'élève de la base du compartiment près du coin le plus
reculé, à la gauche du spectateur. Laissant ouvertes les portes 2 et
3, ainsi que le tiroir et la porte 1, l'exhibiteur se dirige derrière
le principal compartiment, et, ouvrant là une autre porte, en éclaire
parfaitement tout l'intérieur en y introduisant une bougie allumée.
Toute la caisse ayant été ainsi exposée, en apparence, à l'examen
de l'assemblée, Maelzel, laissant toujours les portes et le tiroir
ouverts, retourne complètement _l'Automate_ et expose le dos du Turc en
soulevant la draperie. Une porte d'environ dix pouces de carré s'ouvre
dans les reins de la figure, et une autre aussi, mais plus petite, dans
la cuisse gauche. L'intérieur de la figure, vu ainsi à travers ces
ouvertures, paraît occupé par des pièces mécaniques. En général, chaque
spectateur est dès lors convaincu qu'il a vu et complètement examiné,
simultanément, toutes les parties constitutives de _l'Automate_, et
l'idée qu'une personne ait pu, pendant une exhibition si complète
de l'intérieur, y rester cachée, est immédiatement rejetée par les
esprits, comme excessivement absurde, si toutefois elle a été acceptée
un instant.

M. Maelzel, replaçant la machine dans sa position première, informe
maintenant la société que _l'Automate_ jouera une partie d'échecs
avec quiconque se présentera comme adversaire. Le défi étant accepté,
une petite table est dressée pour l'antagoniste, et placée tout près
de la corde, non pas en face, mais à un bout extrême, pour ne priver
aucune personne de l'assemblée de la vue de _l'Automate_. D'un tiroir
de cette table est tiré un jeu d'échecs, et généralement, mais pas
toujours, Maelzel les range de sa propre main sur l'échiquier, qui
consiste simplement en carrés peints sur la table, selon le nombre
habituel. L'adversaire s'étant assis, l'exhibiteur se dirige vers le
tiroir de la caisse, et en tire le coussin, qu'il place comme support,
sous le bras gauche de _l'Automate_, après lui avoir retiré la pipe
de la main. Prenant ensuite dans le même tiroir le jeu d'échecs de
_l'Automate_, il dispose les pièces sur l'échiquier placé devant la
figure. Puis il repousse les portes et les ferme, laissant le trousseau
de clefs suspendu à la porte numéro 1. Il ferme également le tiroir,
et enfin il monte la machine en introduisant une clef dans un trou
placé à l'extrémité gauche de la machine (gauche du spectateur). La
partie commence, _l'Automate_ faisant le premier coup. La durée de
la partie est généralement limitée à une demi-heure; mais, si elle
n'est pas finie à l'expiration de cette période, et si l'adversaire
prétend qu'il croit pouvoir battre _l'Automate_, M. Maelzel s'oppose
rarement à la continuation de la partie. Ne pas fatiguer l'assemblée,
tel est le motif ostensible, et sans doute réel, de cette limitation de
temps. Naturellement on devine qu'à chaque coup joué par l'adversaire
à sa propre table, M. Maelzel lui-même, agissant comme représentant
de l'adversaire, exécute le coup correspondant sur la caisse de
_l'Automate_. De même, quand le Turc joue, le coup correspondant est
exécuté, à la table de l'adversaire, par M. Maelzel, agissant alors
comme représentant de _l'Automate_. De cette façon, il est nécessaire
que l'exhibiteur passe souvent d'une table vers l'autre. Souvent aussi
il retourne vers la figure pour emporter les pièces qu'elle a prises et
qu'il dépose au fur et à mesure, sur la caisse, à gauche de l'échiquier
(à sa propre gauche). Quand _l'Automate_ hésite relativement à un coup,
on voit quelquefois l'exhibiteur se placer très-près de sa droite, et
poser sa main de temps à autre, d'une façon négligente, sur la caisse.
Il a aussi une certaine trépidation des pieds, propre à insinuer dans
les esprits qui sont plus rusés que sagaces l'idée d'une connivence
entre la machine et lui. Ces particularités sont sans doute de purs
tics de M. Maelzel, ou, s'il en a conscience, il s'en sert dans le
but de suggérer aux spectateurs cette fausse idée qu'il n'y a dans
_l'Automate_ qu'un pur mécanisme.

Le Turc joue de la main gauche. Tous les mouvements sont opérés à angle
droit. Ainsi, la main (qui est gantée et pliée d'une façon naturelle)
est portée directement au-dessus de la pièce qu'il faut mouvoir, puis
finalement s'abaisse dessus, et dans beaucoup de cas les doigts s'en
emparent sans difficulté. Quelquefois, cependant, quand la pièce
n'est pas précisément et exactement sur la place qu'elle doit occuper,
_l'Automate_ échoue dans son effort pour la saisir. Quand cet accident
se produit, il ne fait pas un second effort, mais le bras continue son
mouvement dans le sens primitivement voulu, tout comme si les doigts
s'étaient emparés de la pièce. Ayant ainsi désigné la place où le coup
aurait dû être fait, le bras se retire vers le coussin, et Maelzel
exécute le mouvement indiqué par _l'Automate_. A chaque mouvement de
la figure, on entend remuer la mécanique. Pendant la marche de la
partie, le Turc, de temps à autre, roule ses yeux comme s'il examinait
l'échiquier, remue la tête, et prononce le mot _échec_, quand il y a
lieu[3].

L'antagoniste a-t-il joué à faux, il tape vivement sur la caisse
avec les doigts de sa main droite, secoue énergiquement la tête, et,
remettant à sa place première la pièce déplacée à tort, prend pour
lui le droit de jouer le coup suivant. Quand il a gagné la partie, il
balance sa tête avec un air de triomphe, regarde complaisamment les
spectateurs autour de lui, et, reculant son bras gauche plus loin que
d'ordinaire, laisse ses doigts seulement reposer sur le coussin. En
général, le Turc est victorieux;--_une ou deux fois il a été battu_.
La partie finie, Maelzel exhibera de nouveau, si on le désire, le
mécanisme de la caisse, de la même manière qu'au commencement. La
machine est roulée en arrière, et un rideau qui se déploie la cache aux
yeux des spectateurs.

Plusieurs tentatives ont été faites pour résoudre le mystère de
_l'Automate_. L'opinion la plus générale, opinion trop souvent adoptée
par des gens de qui l'intelligence promettait mieux, a été, comme
nous l'avons déjà dit, que l'action humaine n'y entrait pour rien,
que la machine était une pure machine, et rien de plus. Quelques-uns,
toutefois, ont soutenu que l'exhibiteur lui-même réglait les mouvements
de _l'Automate_ par quelque moyen mécanique agissant à travers les
pieds de la caisse. D'autres, à leur tour, ont parlé audacieusement
d'un aimant. De la première de ces opinions, nous n'avons, pour le
présent, rien à dire de plus que ce que nous en avons déjà dit.
Relativement à la seconde, il suffira de répéter ce que nous avons
déjà mentionné, à savoir que la machine roule sur des cylindres, et
est, à la requête d'un spectateur quelconque, poussée dans n'importe
quel endroit de la salle, même pendant toute la durée de la partie. La
supposition d'un aimant est également insoutenable;--car, si un aimant
servait d'agent, un autre aimant caché dans la poche d'un spectateur
dérangerait tout le mécanisme. D'ailleurs, l'exhibiteur ne s'opposera
pas à ce qu'on laisse sur la caisse une pierre aimantée, la plus
puissante même, pendant toute la durée de l'exhibition.

Le premier essai d'explication écrit, le premier du moins dont nous
ayons connaissance, s'est produit dans une grosse brochure imprimée à
Paris en 1785. L'hypothèse de l'auteur se réduisait à ceci: qu'un nain
faisait mouvoir la machine. Il était supposé que ce nain se cachait
pendant qu'on ouvrait la caisse, en fourrant ses jambes dans deux
cylindres creux (qu'on représentait comme faisant partie du mécanisme
de l'armoire n°1, bien qu'ils n'y figurent pas), pendant que son corps
restait entièrement hors de la caisse, recouvert par le manteau du
Turc. Quand les portes étaient fermées, le nain trouvait le moyen de
passer son corps dans la caisse, le bruit produit par quelque partie
de la mécanique lui permettant de le faire sans être entendu, et
aussi de fermer la porte par laquelle il était entré. L'intérieur de
_l'Automate_ étant ainsi exhibé, et aucune personne n'y étant vue,
les spectateurs, dit l'auteur de la brochure, sont convaincus qu'il
n'y a en effet personne dans aucune partie de la machine.--Toute
l'hypothèse est trop visiblement absurde pour mériter un commentaire
ou une réfutation, et aussi apprenons-nous qu'elle n'attira que fort
médiocrement l'attention publique.

En 1789, un livre fut publié à Dresde par M. I.-F. Freyhere, dans
lequel se trouvait un nouvel essai d'explication du mystère. Le livre
de M. Freyhere était passablement gros et copieusement illustré de
planches coloriées. Quant à lui, il supposait «qu'un grand garçon,
fort instruit et juste assez mince pour pouvoir se cacher dans un
tiroir placé immédiatement au-dessous de l'échiquier,» jouait la
partie d'échecs et effectuait toutes les évolutions de _l'Automate_.
Cette idée, quoique encore plus sotte que celle de l'auteur parisien,
reçut toutefois un meilleur accueil, et fut, jusqu'à un certain
point, adoptée comme la vraie solution du miracle, jusqu'au moment où
l'inventeur mit fin à la discussion en autorisant un soigneux examen du
couvercle de la caisse.

Ces bizarres essais d'explication furent suivis d'autres non moins
bizarres. Dans ces dernières années, toutefois, un écrivain anonyme,
tout en suivant une voie de raisonnement fort peu philosophique,
est parvenu à tomber sur une solution plausible,--quoique nous ne
puissions la considérer comme la seule absolument vraie. Son article
fut publié primitivement dans un journal hebdomadaire de Baltimore,
illustré de gravures, et portant pour titre: _une Tentative d'analyse
de l'Automate joueur d'échecs de M. Maelzel_. Nous croyons que cet
article est l'édition primitive de la brochure à laquelle sir Brewster
fait allusion dans ses _Lettres sur la magie naturelle_, et qu'il
n'hésite pas à déclarer une parfaite et satisfaisante explication.
Les _résultats_ de l'analyse sont, en somme, et sans aucun doute,
justes; mais, pour que Brewster ait consenti à y voir une parfaite
et satisfaisante explication, il faut supposer qu'il ne l'a lue que
d'une manière distraite et précipitée. Dans le compendium de cet
essai, présenté dans les _Lettres sur la magie naturelle_, il est
absolument impossible d'arriver à une conclusion claire relativement
à la perfection ou à l'imperfection de l'analyse, à cause du
très-mauvais arrangement et de l'insuffisance des lettres de renvoi.
Le même défaut se trouve dans la _Tentative d'analyse_, telle que
nous l'avons lue sous sa première forme. La solution consiste dans
une série d'explications minutieuses (accompagnées de gravures sur
bois, le tout occupant un grand nombre de pages), dont le but est de
montrer _la possibilité de déplacer les compartiments_ de la caisse,
de telle façon qu'un être humain, caché dans l'intérieur, puisse
transporter des parties de son corps d'un lieu à l'autre de la caisse,
pendant l'exhibition du mécanisme, et échapper ainsi à l'attention des
spectateurs. Il n'y a pas lieu de douter, comme nous l'avons déjà fait
observer et comme nous allons essayer de le prouver, que le principe,
ou plutôt le résultat de cette explication, ne soit le seul vrai. Il y
a une personne cachée dans la caisse pendant tout le temps employé à
en montrer l'intérieur. Toutefois, nous repousserons toute la verbeuse
description de la _manière_ selon laquelle doivent se mouvoir les
compartiments pour se prêter aux mouvements de la personne cachée. Nous
la repoussons comme une pure théorie admise _à priori_, et à laquelle
les circonstances devront ensuite s'adapter. Nous ne sommes amenés et
nous ne pouvons être amenés à cette théorie par aucun raisonnement
d'induction. La manière quelconque dont s'opère le déplacement est ce
qui échappe à l'observation à chaque point de l'exhibition. Montrer
qu'il n'est pas impossible que certains mouvements s'effectuent d'une
certaine manière n'est pas du tout montrer qu'ils ont été positivement
effectués de cette manière-là. Il peut exister une infinité d'autres
méthodes par lesquelles les mêmes résultats peuvent être obtenus. La
probabilité que la seule supposée se trouve être la seule juste est
donc dans le rapport de l'unité à l'infini. Mais, en réalité, ce point
particulier--la mobilité des compartiments--est sans aucune importance.
Il est absolument inutile de consacrer sept ou huit pages à vouloir
prouver ce qu'aucune personne de bon sens ne niera,--à savoir que le
puissant génie mécanique du baron Kempelen a pu découvrir les moyens
nécessaires pour fermer une porte ou faire glisser un panneau, avec
un agent humain également à son service et en contact immédiat avec
le panneau ou la porte, ainsi que toutes les opérations exécutées de
manière à échapper entièrement à l'observation des spectateurs,--comme
le montre l'auteur de l'_Essai_, et comme nous essayerons nous-mêmes de
le montrer plus complètement.

Dans cette tentative d'explication de _l'Automate_, nous montrerons
d'abord comment ses opérations s'effectuent, et ensuite nous décrirons,
aussi brièvement que possible, la nature des _observations_ d'où nous
avons déduit notre résultat.

Il est nécessaire, pour bien faire comprendre la question, que nous
répétions ici en peu de mots la routine adoptée par l'exhibiteur
pour montrer l'intérieur de la caisse,--routine dont il ne s'écarte
jamais en aucun point, ni en aucun détail. D'abord il ouvre la porte
n°1. La laissant ouverte, il tourne derrière la caisse et ouvre une
porte située précisément en face de la porte n°1. A cette porte de
derrière il tient une bougie allumée. Il repousse _alors_ la porte
de derrière, la ferme, et, revenant par devant, ouvre le tiroir dans
toute sa longueur. Ceci fait, il ouvre les portes n°2 et n°3 (les
deux battants), et découvre l'intérieur du compartiment principal.
Laissant ouverts ce principal compartiment, le tiroir et la porte de
face de l'armoire n°1, il retourne encore par derrière et ouvre la
porte de derrière du principal compartiment. Pour refermer la caisse,
il n'observe aucun ordre particulier, sauf que la porte à battants est
toujours fermée avant le tiroir.

Maintenant, supposons que, quand la machine est traînée en présence
des spectateurs, un homme soit déjà caché dedans. Son corps est placé
derrière le fouillis de mécaniques dans l'armoire n°1 (la partie
postérieure de cet appareil mécanique étant disposée pour glisser
_en masse_ du principal compartiment dans l'armoire n°1, quand la
circonstance l'exige), et ses jambes sont étendues dans le principal
compartiment. Quand Maelzel ouvre la porte n°1, l'homme caché ne risque
pas d'être découvert, car l'œil le plus exercé ne peut pas pénétrer
au delà de deux pouces dans les ténèbres. Mais le cas est bien
différent quand la porte de derrière de l'armoire n° 1 est ouverte.
Une lumière brillante pénètre alors l'armoire, et le corps de l'homme
serait découvert s'il y était resté. Mais il n'en est pas ainsi. La
clef placée dans la serrure de la porte de derrière a été un signal au
bruit duquel la personne cachée a ramené son corps en avant jusqu'à un
angle aussi aigu que possible,--se fourrant entièrement, ou à peu près,
dans le principal compartiment. Mais c'est là une position pénible,
dans laquelle on ne peut pas longtemps se maintenir. Aussi voyons-nous
que Maelzel _ferme la porte de derrière_. Ceci fait, rien n'empêche que
le corps de l'homme ne reprenne sa position première,--car l'armoire
est redevenue assez sombre pour défier l'examen. Le tiroir est alors
ouvert, et les jambes de la personne cachée tombent, par derrière, dans
l'espace qu'il occupait tout à l'heure[4].

Il n'y a donc plus aucune partie de l'homme dans le compartiment
principal, son corps étant placé derrière le mécanisme de l'armoire
n° 1, et ses jambes dans l'espace occupé naguère par le tiroir.
L'exhibiteur est donc libre maintenant de montrer le compartiment
principal. C'est ce qu'il fait,--ouvrant les deux portes, celle de face
et celle de derrière;--et l'on n'y aperçoit personne. Les spectateurs
sont maintenant convaincus que tout l'ensemble de la caisse est exposé
à leurs regards, ainsi que toutes les parties, dans un seul et même
instant. Mais évidemment il n'en est pas ainsi. Ils n'aperçoivent ni
l'espace compris derrière le tiroir ouvert, ni l'intérieur de l'armoire
n°1,--dont Maelzel a virtuellement fermé la porte de face quand il
fermait la porte de derrière. Ayant fait alors tourner la machine
sur elle-même, soulevé le manteau du Turc, ouvert les portes du dos
et de la cuisse et montré le tronc de _l'Automate_ plein de pièces
mécaniques, il ramène le tout à sa position première et ferme les
portes. L'homme est libre maintenant de se mouvoir. Il se hausse dans
le corps du Turc juste assez pour que ses yeux se trouvent au niveau
de l'échiquier. Il est très-probable qu'il s'assied sur le petit bloc
carré, la petite éminence qu'on a aperçue dans un coin du compartiment
principal, alors que les portes étaient ouvertes. Dans cette position,
il voit l'échiquier à travers la poitrine du Turc, qui est en gaze.
Ramenant son bras droit par devant sa poitrine, il fait mouvoir le
petit mécanisme nécessaire pour diriger le bras gauche et les doigts
de la figure. Ce mécanisme est placé juste au-dessous de l'épaule
gauche du Turc et peut donc être facilement atteint par la main droite
de l'homme caché, si nous supposons son bras droit ramené sur sa
poitrine. Les mouvements de la tête, des yeux et du bras droit de la
figure, ainsi que le bruit imitant le mot _échec_, sont produits par un
autre mécanisme intérieur, et opérés à volonté par l'homme caché. Tout
l'ensemble de ce mécanisme, c'est-à-dire tout le mécanisme essentiel à
l'automate, est très-probablement contenu dans la petite armoire (large
de six pouces environ) qui occupe la droite du principal compartiment
(droite du spectateur).

Dans cette analyse des opérations de _l'Automate_, nous avons
volontairement évité de parler de la manière dont se meuvent les
compartiments, et l'on comprendra facilement que cette question est
sans aucune importance, puisque l'habileté du charpentier le plus
ordinaire fournit une infinité de moyens d'y satisfaire, et puisque
nous avons montré que, quelle que soit la manière dont l'opération a
lieu, elle a lieu hors de la vue du spectateur. Notre résultat est
fondé sur les _observations_ suivantes, relevées durant de fréquentes
visites que nous avons faites à _l'Automate_ de Maelzel[5].

I

Les coups joués par le Turc n'ont pas lieu à des intervalles de
temps réguliers, mais se conforment aux intervalles des coups de
l'adversaire,--bien que cette condition (la régularité), si importante
dans toute espèce de combinaison mécanique, eut pu facilement être
remplie en limitant le temps accordé pour les coups de l'adversaire.
Si, par exemple, cette limite était de trois minutes, les coups de
_l'Automate_ pourraient avoir lieu à des intervalles quelconques plus
longs que trois minutes. Donc, le fait de l'irrégularité, quand la
régularité aurait pu être si facilement obtenue, sert à prouver que
la régularité n'a pas d'importance dans l'action de _l'Automate_,--en
d'autres termes, que _l'Automate_ n'est pas _une pure machine_.


II

Quand _l'Automate_ est au moment de remuer une pièce, un mouvement
distinct peut être aperçu juste au-dessous de l'épaule gauche, lequel
mouvement fait trembler très-légèrement la draperie qui recouvre le
devant de l'épaule gauche. Ce tremblement précède invariablement de
deux secondes à peu près le mouvement du bras lui-même, et le bras
ne se meut jamais, dans aucun cas, sans ce mouvement précurseur de
l'épaule. Or, supposons que l'adversaire pousse une pièce, et que le
coup correspondant soit exécuté par Maelzel, selon son habitude, sur
l'échiquier de _l'Automate_; supposons que l'adversaire surveille
attentivement _l'Automate_ jusqu'à ce qu'il découvre ce mouvement
précurseur de l'épaule. Aussitôt qu'il a découvert ce mouvement
et avant que le bras mécanique commence à se mouvoir, supposons
qu'il retire sa pièce, comme s'il s'apercevait d'une erreur dans sa
manœuvre; on verra alors que le mouvement du bras, qui, dans tous
les autres cas, succède immédiatement au mouvement de l'épaule, est
cette fois retenu,--n'a pas lieu,--quoique Maelzel n'ait pas encore
exécuté sur l'échiquier de _l'Automate_ le coup correspondant à la
retraite de l'adversaire. Dans ce cas, il est évident que _l'Automate_
allait jouer,--et que, s'il n'a pas joué, ça été un effet simplement
produit par la retraite de l'adversaire, et sans aucune intervention de
Maelzel.

Ce fait prouve nettement,--_primo_, que l'intervention de Maelzel,
exécutant sur l'échiquier du Turc les coups de l'adversaire, n'est
pas indispensable pour les mouvements du Turc,--_secundo_, que les
mouvements de _l'Automate_ sont réglés par l'_esprit_, par quelque
personne pouvant apercevoir l'échiquier de l'adversaire,--_tertio_, que
ses mouvements ne sont pas réglés par l'esprit de Maelzel, qui avait
le dos tourné du côté de l'adversaire pendant que celui-ci opérait son
mouvement de retraite.

III

_L'Automate_ ne gagne pas invariablement. Si la machine était une pure
machine, il n'en serait pas ainsi; elle devrait _toujours_ gagner.
Étant découvert le _principe_ par lequel une machine peut _jouer_ une
partie d'échecs, l'extension du même principe la doit rendre capable
de la _gagner_, et une extension plus grande, de gagner _toutes_ les
parties, c'est-à-dire de battre n'importe quel adversaire. Il suffira
d'un peu de réflexion pour convaincre chacun qu'il n'est pas plus
difficile, en ce qui regarde le principe des opérations nécessaires,
de faire une machine gagnant toutes les parties que d'en faire une qui
n'en gagne qu'une seule. Si donc nous regardons _le Joueur d'échecs_
comme une machine, nous devons supposer (ce qui est singulièrement
improbable) que l'inventeur a mieux aimé la laisser incomplète que la
faire parfaite,--supposition qui apparaît encore plus absurde si nous
réfléchissons qu'en la laissant incomplète, il fournissait un argument
contre la possibilité supposée d'une pure machine;--c'est justement
l'argument dont nous profitons ici.

IV

Quand la situation de la partie est difficile ou complexe, nous ne
voyons jamais le Turc secouer la tête ou rouler ses yeux. C'est
seulement quand son prochain coup est d'une nature évidente, ou quand
la partie se présente de telle façon que pour l'homme placé dans
_l'Automate_ il n'y a pas nécessité de réfléchir. Or, ces mouvements
particuliers de la tête et des yeux sont des mouvements propres aux
personnes plongées dans une méditation, et l'ingénieux baron Kempelen
aurait ajusté ces mouvements (si la machine était une pure machine)
aux occasions qui leur serviraient de prétexte naturel,--c'est-à-dire
aux occasions de complexité. Mais c'est l'inverse qui a lieu, et cet
inverse s'accorde justement avec notre supposition d'un homme caché
dans l'intérieur. Quand il est contraint de méditer son jeu, il n'a pas
assez de loisir pour faire jouer la mécanique qui met en branle la tête
et les yeux. Mais, quand le coup à jouer est évident, il a le temps de
regarder autour de lui, et c'est pourquoi nous voyons alors le tête
s'agiter et les yeux rouler.

V

Quand la machine est tournée pour permettre aux spectateurs d'examiner
le dos du Turc, et quand la draperie est enlevée et les portes du
tronc et de la cuisse ouvertes, l'intérieur du tronc paraît encombré
de mécaniques. En examinant les mécaniques pendant que _l'Automate_
était en mouvement, c'est-à-dire pendant que la machine roulait sur
ses roulettes, il nous a semblé que certaines parties du mécanisme
changeaient de forme et de position à un degré trop marqué pour
être expliqué par les simples lois de la perspective; et plusieurs
examens subséquents nous ont convaincu que ces altérations exagérées
devaient être attribuées à des miroirs placés dans l'intérieur du
tronc. L'introduction des miroirs dans le mécanisme ne peut pas avoir
pour but d'agir, à un degré quelconque, sur le mécanisme même. Leur
action, quelle que soit cette action, ne peut être dirigée que sur
l'œil du spectateur. Nous conclûmes tout de suite que ces miroirs
étaient disposés pour multiplier aux yeux du public les quelques pièces
mécaniques du tronc de manière à faire croire qu'il en est rempli.
De ceci nous inférons directement que la machine n'est pas une pure
machine; car, si telle elle était, l'inventeur, bien loin de désirer
que son mécanisme parût très-compliqué et d'user de supercherie pour
lui donner cette apparence, aurait été particulièrement soigneux de
convaincre les spectateurs de la _simplicité_ des moyens par lesquels
il obtenait de si miraculeux résultats.

VI

La physionomie extérieure, et particulièrement la gesticulation
du Turc, ne sont, considérées comme imitations de la vie, que des
imitations très-banales. La physionomie est une œuvre qui ne
témoigne d'aucune ingéniosité, et elle est bien dépassée, dans la
ressemblance humaine, par les plus vulgaires ouvrages en cire. Les
yeux roulent dans la tête sans aucun naturel et sans mouvements
correspondants des lèvres ou des sourcils. Le bras, surtout, accomplit
ses opérations d'une manière excessivement roide, disgracieuse,
convulsive et rectangulaire. Or, tout cela est le résultat de
l'impuissance de Maelzel à faire mieux, ou d'une négligence
volontaire,--la négligence accidentelle devant être mise hors de
question, quand nous voyons que l'ingénieux propriétaire emploie tout
son temps à perfectionner ses machines. Assurément, nous ne devons pas
attribuer à l'incapacité cette apparence hors nature; car tous les
autres automates de Maelzel prouvent sa miraculeuse habileté à copier
exactement les mouvements et toutes les caractéristiques de la vie.
Ses danseurs de corde, par exemple, sont inimitables. Quand le clown
rit, ses lèvres, ses sourcils, ses paupières, tous les traits de sa
physionomie enfin, sont pénétrés de leur expression naturelle. Chez
lui et chez son compagnon, chaque geste est si parfaitement aisé, si
bien délivré de toute trace d'artifice, que, si ce n'était l'exiguïté
de leur taille et la faculté accordée aux spectateurs de se les faire
passer de main en main avant l'exécution de la danse, il serait
difficile de convaincre une assemblée que ces automates de bois ne sont
pas des créatures vivantes. Nous ne pouvons donc pas douter des talents
de M. Maelzel, et nous sommes contraints d'admettre qu'il a laissé
volontairement à son _Joueur d'échecs_ la même physionomie artificielle
et barbare que le baron Kempelen lui avait donnée dès le principe,
non pas évidemment sans dessein. Quel était son dessein, il n'est pas
difficile de le deviner. Si _l'Automate_ avait imité exactement la vie
dans ses mouvements, le spectateur eût été plus porté à attribuer ses
opérations à leur véritable cause, c'est-à-dire à l'action humaine
cachée, qu'il ne l'est actuellement, les manœuvres gauches et
rectangulaires de la poupée inspirant l'idée d'une pure mécanique
livrée à elle-même.

VII

Quand, peu de temps avant le commencement de la partie, l'exhibiteur,
selon son habitude, _monte_ son _Automate_, une oreille un peu
familiarisée avec les sons produits par le montage d'un système
mécanique découvrira tout de suite que l'axe que la clef fait tourner
dans la caisse du _Joueur d'échecs_ ne peut être en rapport ni avec un
poids, ni avec un levier, ni avec aucun engin mécanique quelconque.
La conséquence que nous en lirons est la même que dans notre dernière
observation. Le montage n'est pas essentiel aux opérations de
_l'Automate_, et n'a lieu que dans le but de faire naître chez les
spectateurs l'idée fausse d'un mécanisme.

VIII

Quand on pose très-explicitement cette question à Maelzel:
«_L'Automate_ est-il ou n'est-il pas une pure machine?» il fait
invariablement la même réponse: «Je n'ai pas à m'expliquer là-dessus.»
Or, la notoriété de _l'Automate_, et la grande curiosité qu'il a
excitée partout, sont dues à cette opinion dominante qu'il est une
pure machine, plus particulièrement qu'à toute autre circonstance.
Naturellement, il est de l'intérêt du propriétaire de le présenter
comme une chose telle. Et quel moyen plus simple, plus efficace peut-il
y avoir, pour impressionner les spectateurs dans le sens désiré,
qu'une déclaration positive et explicite à cet effet? D'autre part,
quel moyen plus simple, plus efficace pour détruire la confiance du
spectateur dans _l'Automate_ pris comme pure machine, que de refuser
cette déclaration explicite? Or, nous sommes naturellement portés à
raisonner ainsi:--Il est de l'intérêt de Maelzel de présenter la chose
comme une pure machine;--il se refuse à le faire, directement du moins,
par la parole; mais il ne se fait pas scrupule et il est évidemment
soigneux de le persuader indirectement par ses actions; si la chose
était vraiment telle qu'il cherche à l'exprimer par ses actions, il se
servirait très-volontiers du témoignage plus direct des paroles;--la
conclusion, c'est que la conscience qu'il a que la chose n'est pas une
pure machine est la raison de son silence;--ses actions ne peuvent pas
le compromettre ni le convaincre d'une fausseté évidente;--ce que ses
paroles pourraient faire.

IX

Quand Maelzel, dans l'exhibition de l'intérieur de la caisse, a ouvert
la porte n°1, ainsi que la porte placée immédiatement derrière, il
présente devant cette porte de derrière, comme nous l'avons dit,
une bougie allumée, puis promène çà et là la machine entière pour
convaincre l'assemblée que l'armoire n°1 est entièrement remplie
par le mécanisme. Quand la machine est ainsi remuée, un observateur
soigneux découvrira que, pendant que la partie du mécanisme placée
près de la porte de devant n°1 reste parfaitement fixe et inébranlée,
la partie postérieure oscille, presque imperceptiblement, avec les
mouvements de la machine. Ce fut cette circonstance qui éveilla d'abord
en nous le soupçon que la partie postérieure du mécanisme pouvait être
disposée pour glisser aisément, _en masse_, et pour changer de place
quand l'occasion l'exigeait. Nous avons déjà établi que cette occasion
se présente quand l'homme caché ramène son corps dans une position
droite après la fermeture de la porte de derrière.

X

Sir David Brewster affirme que la figure du Turc est de dimension
naturelle; mais en réalité elle dépasse de beaucoup les dimensions
ordinaires. Rien de plus facile que de se tromper dans les
appréciations de grandeurs. Le corps de _l'Automate_ est généralement
isolé, et n'ayant pas de moyens de le comparer immédiatement avec une
figure humaine, nous nous laissons aller à le considérer comme étant de
dimension ordinaire. Toutefois on corrigera cette méprise en observant
_le Joueur d'échecs_ quand l'exhibiteur s'en rapproche, ainsi que cela
arrive souvent. Sans doute, M. Maelzel n'est pas très-grand; mais,
quand il s'approche de la machine, sa tête se trouve à dix-huit pouces
au moins au-dessous de la tête du Turc, bien que celui-ci, on s'en
souvient, soit dans la position d'un homme assis.

XI

La caisse derrière laquelle _l'Automate_ est placé a juste trois pieds
six pouces de longueur, deux pieds quatre pouces de profondeur et deux
pieds six pouces de hauteur. Ces dimensions sont pleinement suffisantes
pour loger un homme très au-dessus de la taille ordinaire, et le
compartiment principal, à lui seul, peut contenir un homme ordinaire
dans la position que nous avons attribuée à la personne cachée. Tels
étant les faits (et quiconque en doute peut les vérifier lui-même par
le calcul), il nous paraît inutile de nous appesantir dessus davantage.
Nous ferons seulement observer que, bien que le couvercle de la caisse
soit en apparence une planche de trois pouces d'épaisseur environ,
le spectateur peut se convaincre, en se baissant pour l'examiner en
dessous pendant que le principal compartiment est ouvert, qu'il est en
réalité très-mince. La hauteur du tiroir peut aussi être mal appréciée
par ceux qui l'examinent d'une manière insuffisante. Il y a un espace
d'environ trois pouces entre le haut du tiroir tel qu'il paraît, vu de
l'extérieur, et le bas de l'armoire,--espace qui doit être compris dans
la hauteur du tiroir. Ces artifices, qui ont pour but de faire paraître
l'espace compris dans la caisse moins grand qu'il n'est réellement,
doivent être attribués au dessein de l'inventeur, qui est de frapper
l'assemblée d'une idée fausse,--c'est-à-dire qu'un être humain ne
pourrait pas se loger dans la caisse.

XII

L'intérieur du principal compartiment est partout recouvert d'_étoffe_.
Nous présumons que cette étoffe doit avoir un double objet. Une partie
de l'étoffe, bien tendue, sert peut-être à représenter les seules
cloisons qu'il soit nécessaire de déplacer pendant que l'homme change
de position, à savoir la cloison placée entre la paroi postérieure du
principal compartiment et la paroi postérieure de l'armoire n°1, puis
la cloison entre le principal compartiment et l'espace derrière le
tiroir quand il est ouvert. Si nous supposons que tel soit le cas, la
difficulté de déplacer les cloisons disparaît tout à fait, si toutefois
on a jamais pu se figurer qu'il y eût là une réelle difficulté. La
seconde utilité de l'étoffe est d'amortir et de rendre indistincts les
bruits occasionnés par les mouvements de la personne enfermée.

XIII

Comme nous l'avons déjà fait observer, l'adversaire ne peut pas jouer
sur l'échiquier de _l'Automate_, mais il est assis à quelque distance
de la machine. Si nous demandions pourquoi, on nous donnerait sans
doute, pour expliquer cette particularité, cette raison que, placé
autrement, l'adversaire intercepterait pour le spectateur la vue de la
machine. Mais on pourrait obvier facilement à cet inconvénient, soit
en élevant les sièges de l'assemblée, soit en tournant vers elle l'un
des bouts de la caisse pendant la durée de la partie. Le vrai motif
de cette restriction est, peut-être, d'une nature bien différente. Si
l'adversaire était assis en contact avec la caisse, le secret courrait
quelque danger d'être découvert; une oreille exercée, par exemple,
pourrait surprendre la respiration de l'homme caché.

XIV

Quoique M. Maelzel, en découvrant l'intérieur de la machine, dévie
quelquefois légèrement de la routine que nous avons tracée, toutefois,
il ne s'en départ jamais assez, en aucun cas, pour créer un obstacle à
notre solution. Par exemple, on l'a vu, dans un temps, ouvrir le tiroir
avant tout le reste; mais il n'ouvre jamais le principal compartiment
sans fermer préalablement la porte de derrière de l'armoire n°1; il
n'ouvre jamais le principal compartiment sans d'abord tirer le tiroir;
il ne ferme jamais le tiroir sans avoir d'abord fermé le principal
compartiment; il n'ouvre jamais la porte de derrière de l'armoire
n°1 pendant que le principal compartiment est ouvert, et la partie
d'échecs ne commence jamais avant que toute la machine soit close. Or,
si on observe que _jamais, pas même en un seul cas_, M. Maelzel ne
s'est départi de cette routine, dont nous avons tracé la marche comme
nécessaire à notre solution, c'est déjà là un des plus forts arguments
qui la puissent confirmer; mais l'argument se trouve infiniment
renforcé si nous tenons justement compte de cette circonstance, qu'il
s'en est _quelquefois_ départi, mais jamais _assez_ pour infirmer la
solution.

XV

Pendant l'exhibition, il y a six bougies sur la table de _l'Automate_.
Une question se présente naturellement: «Pourquoi employer tant
de bougies, quand une seule ou deux, tout au plus, éclaireraient
bien suffisamment l'échiquier pour les spectateurs, dans une salle,
d'ailleurs, aussi bien illuminée que l'est toujours la salle de
l'exhibition;--puisque, de plus, si nous supposons que _l'Automate_
est une pure machine, il n'y a aucune nécessité de déployer tant de
lumière, et même qu'il n'en est pas besoin du tout pour _lui_ permettre
d'accomplir ses opérations;--puisque, surtout, il n'y a qu'une seule
bougie sur la table de l'adversaire?» La réponse qui, la première,
se présente à l'esprit, est qu'il faut une lumière aussi intense pour
fournir à l'homme le moyen d'y voir à travers la matière transparente,
probablement de la gaze ou de la mousseline très-fine, dont est faite
la poitrine du Turc. Mais, quand nous examinons _l'arrangement_ des
bougies, une autre raison s'offre immédiatement. Il y a, disons-nous,
six bougies en tout. Il y en a trois de chaque côté de la figure.
Les plus éloignées du spectateur sont les plus longues;--celles du
milieu sont de deux pouces plus courtes,--et les plus rapprochées du
public sont encore plus courtes de deux pouces environ;--enfin les
bougies placées d'un côté diffèrent en hauteur des bougies placées à
l'opposite dans une proportion de plus de deux pouces,--c'est-à-dire
que la plus longue bougie d'un des côtés est environ de trois pouces
plus courte que la plus longue placée de l'autre côté, et ainsi de
suite. On voit qu'ainsi il n'y a pas deux bougies de la même hauteur,
et que la difficulté de vérifier la matière dont est faite la poitrine
de _l'Automate_ se trouve considérablement augmentée par l'effet
éblouissant des croisements compliqués de rayons,--croisements qui
sont produits en plaçant les centres d'irradiation à différents niveaux.

XVI

Du temps que _le Joueur d'échecs_ était la propriété du baron Kempelen,
on a observé plus d'une fois, d'abord, qu'un Italien à la suite
du baron ne se faisait jamais voir pendant que le Turc jouait une
partie d'échecs; ensuite, que, l'Italien étant tombé sérieusement
malade, l'exhibition fut interrompue jusqu'à sa guérison. Cet Italien
professait une _totale_ ignorance du jeu d'échecs, quoique toutes les
autres personnes de la suite du baron jouassent passablement. Des
observations analogues ont été faites depuis que Maelzel est entré
en possession de _l'Automate_. Il y a un homme, _Schlumberger_, qui
l'accompagne partout où il va, mais qui n'a pas d'autre occupation
connue que de l'aider à emballer et à déballer _l'Automate_. Cet homme
est à peu près de taille moyenne et a les épaules singulièrement
_voûtées_. Se donne-t-il comme connaissant le jeu d'échecs ou comme
n'y entendant rien? c'est ce que nous ignorons. Mais il est bien
certain qu'il a toujours été invisible pendant l'exhibition du _Joueur
d'échecs_, quoiqu'on le voie souvent avant et après le spectacle. De
plus, il y a quelques années, Maelzel étant en tournée à Richmond
avec ses automates, et les exhibant, à ce que nous croyons, dans la
maison consacrée maintenant par M. Bossieux à une Académie de danse,
_Schlumberger_ tomba tout à coup malade, et durant sa maladie il n'y
eut aucune exhibition du _Joueur d'échecs_. Ces faits sont bien connus
de plusieurs de nos concitoyens. La raison explicative de la suspension
des représentations du _Joueur d'échecs_, telle qu'elle fut offerte au
public, _ne fut pas_ la maladie de _Schlumberger_. Les conclusions à
tirer de tout ceci, nous les livrons, sans autre commentaire, à notre
lecteur.

XVII

Le Turc joue avec son bras gauche. Une circonstance si remarquable
ne peut pas être accidentelle. Brewster n'y prend pas garde; il se
contente, autant qu'il nous en souvient, de constater le fait. Les
auteurs des _Essais_ les plus récents sur _l'Automate_ semblent n'avoir
pas du tout remarqué ce point et n'y font pas allusion. L'auteur de
la brochure citée par Brewster en fait mention, mais il reconnaît
son impuissance à l'expliquer. Cependant, c'est évidemment de telles
excentricités et incongruités que nous devons tirer (si toutefois la
chose nous est possible) les déductions qui nous conduiront à la vérité.

Que _l'Automate_ joue avec sa main gauche, c'est là une circonstance
qui n'a pas de rapport avec la machine, considérée simplement comme
machine. Toute combinaison mécanique qui obligerait un automate à
remuer, d'une façon donnée quelconque, le bras gauche, pourrait, _vice
versâ_, le contraindre à remuer le bras droit. Mais ce principe ne
peut pas s'étendre jusqu'à l'organisation humaine, où nous trouvons
une différence radicale et marquée dans la conformation, et, de toute
manière, dans les facultés des deux bras, le droit et le gauche. En
réfléchissant sur ce dernier fait, nous rapprochons naturellement
cette excentricité de _l'Automate_ de cette particularité propre à
l'organisation humaine. Et nous sommes alors contraints de supposer une
sorte de _renversement_, car _l'Automate_ joue précisément comme un
homme _ne jouerait pas_. Ces idées, une fois acceptées, suffisent par
elles-mêmes pour suggérer la conception d'un homme caché à l'intérieur.
Encore quelques pas, et nous touchons finalement au résultat.
_L'Automate_ joue avec son bras gauche parce que, dans les conditions
actuelles, l'homme ne peut jouer qu'avec son bras droit;--c'est
simplement _faute de mieux_. Supposons, par exemple, que _l'Automate_
joue avec son bras droit. Pour atteindre le mécanisme qui fait mouvoir
le bras, et que nous avons dit être juste au-dessous de l'épaule, il
faudrait nécessairement que l'homme se servît de son bras droit dans
une position excessivement pénible et embarrassée (c'est-à-dire en le
soulevant tout contre son corps, strictement opprimé entre son corps et
le flanc de _l'Automate_), ou bien qu'il se servît de son bras gauche
en le ramenant sur sa poitrine. Dans aucun des deux cas il n'agirait
avec la précision et l'aisance nécessaires. Au contraire, _l'Automate_
jouant, comme il fait, avec son bras gauche, toutes les difficultés
disparaissent: le bras droit de l'homme passe devant sa poitrine,
et les doigts de sa main droite agissent, sans aucune gêne, sur le
mécanisme de l'épaule de la figure.

Nous ne croyons pas qu'aucune objection raisonnable puisse être élevée
contre cette explication de _l'Automate joueur d'échecs_.


[1] Sous le titre: _Androïdes_, on trouvera dans l'_Encyclopédie
d'Édimbourg_ une liste complète des principaux automates des temps
anciens et modernes.

[2] Cet article était écrit en 1855, quand M. Maelzel, qui vient de
mourir récemment, montrait _le Joueur d'échecs_ dans les États de
l'Union. _L'Automate_, à ce que nous croyons, est maintenant (1855) en
la possession du professeur J.-K. Mitchell, de Philadelphie. (_Note de
l'éditeur_.)

[3] Le mot _échec_ prononcé par le Turc est un perfectionnement de M.
Maelzel. Quand elle était la propriété du baron Kempelen, la figure
signifiait _échec_ en frappant sur la caisse avec sa main droite.

[4] Sir David Brewster suppose qu'il y a toujours un grand espace
derrière le tiroir, même quand il est fermé,--en d'autres termes,
que le tiroir est «un faux tiroir.» Mais cette idée est absolument
insoutenable. Une supercherie aussi vulgaire serait immédiatement
découverte; le tiroir, étant ouvert dans toute son étendue, fournirait
ainsi l'occasion de comparer sa profondeur avec celle de la caisse.

[5] Plusieurs de ces _observations_ ont simplement pour but de prouver
que la machine est nécessairement réglée par _la pensée_, et il nous
a paru que ce serait un travail superflu que de produire de nouveaux
arguments à l'appui de ce qui a été déjà parfaitement admis. Mais
notre dessein est de convaincre spécialement certains de nos amis, sur
lesquels une méthode de raisonnement suggestive aura plus d'influence
que la démonstration _à priori_ la plus rigoureuse.



ÉLÉONORA[1]


      Sub conservatione formæ specificæ salva anima.
                                      RAYMOND LULLE.


Je suis issu d'une race qu'ont illustrée une imagination vigoureuse et
des passions ardentes. Les hommes m'ont appelé fou; mais la Science
ne nous a pas encore appris si la folie est ou n'est pas le sublime
de l'intelligence,--si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce
qui est la profondeur, ne vient pas d'une maladie de la pensée, d'un
mode de l'esprit exalté aux dépens de l'intellect général. Ceux qui
rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux
qui ne rêvent qu'endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent
des échappées de l'éternité et frissonnent, en se réveillant, de voir
qu'ils ont été un instant sur le bord du grand secret. Ils saisissent
par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore
de la science du Mal. Sans gouvernail et sans boussole, ils pénètrent
dans le vaste océan de la _lumière ineffable_, et, comme pour imiter
les aventuriers du géographe nubien, _aggressi sunt Mare Tenebrarum,
quid in eo esset exploraturi_.

Nous dirons donc que je suis fou. Je reconnais du moins qu'il y a deux
conditions distinctes dans mon existence spirituelle: la condition
de raison incontestablement lucide, qui s'applique au souvenir des
événements formant la première époque de ma vie, et une condition de
doute et de ténèbres, qui se rapporte au présent et à la mémoire de ce
qui constitue la seconde grande époque de mon existence. Donc, ce que
je dirai de la première période, croyez-le; et ce que je puis relater
du temps postérieur, n'y ajoutez foi qu'autant que cela vous semblera
juste; doutez-en même tout à fait; ou, si vous n'en pouvez pas douter,
sachez être l'Œdipe de cette énigme!

Celle que j'aimais dans ma jeunesse et dont aujourd'hui je trace,
posément et distinctement, ce souvenir, était la fille unique de
l'unique sœur de ma mère depuis longtemps défunte. Éléonora était le
nom de ma cousine. Nous avions toujours habité ensemble, sous un soleil
tropical, dans la Vallée du Gazon-Diapré. Jamais un pas sans guide
n'avait pénétré jusqu'à ce vallon; car il s'étendait au loin à travers
une chaîne de gigantesques montagnes qui se dressaient et surplombaient
tout autour, fermant à la lumière du soleil ses plus délicieux replis.
Aucune route frayée ne sillonnait le voisinage, et, pour atteindre
notre heureuse retraite, il fallait repousser le feuillage de milliers
d'arbres forestiers et anéantir la gloire de milliers de fleurs
parfumées. C'est ainsi que nous vivions tout à fait solitaires, ne
connaissant rien du monde que cette vallée,--moi, ma cousine et sa mère.

Du haut des régions obscures situées au delà des montagnes, à
l'extrémité supérieure de notre domaine si bien fermé, se glissait une
étroite et profonde rivière, plus brillante que tout ce qui n'était
pas les yeux d'Éléonora; et serpentant çà et là en nombreux méandres,
elle s'échappait à la fin par une gorge ténébreuse à travers des
montagnes encore plus obscures que celles d'où elle était sortie. Nous
la nommions la rivière du Silence; car il semblait qu'il y eût dans
son cours une influence pacifiante. Aucun murmure ne s'élevait de son
lit, et elle se promenait partout si doucement, que les grains de
sable, semblable à des perles, que nous aimions à contempler dans la
profondeur de son sein, ne bougeaient absolument pas, mais reposaient
dans un bonheur immobile, chacun à son antique place primitive et
brillant d'un éclat éternel.

Le bord de la rivière et de maints petits ruisseaux éblouissants qui,
par différents chemins, se glissaient vers son lit; tout l'espace
qui s'étendait depuis le bord jusqu'au fond de cailloux à travers
les profondeurs transparentes; toutes ces parties, dis-je, ainsi que
toute la surface de la vallée, depuis la rivière jusqu'aux montagnes
qui l'entouraient, étaient tapissées d'un gazon vert-tendre, épais,
court, parfaitement égal, et parfumé de vanille, mais si bien étoilé,
dans toute son étendue, de renoncules jaunes, de pâquerettes blanches,
de violettes pourprées et d'asphodèles d'un rouge de rubis, que sa
merveilleuse beauté parlait à nos cœurs, en accents éclatants, de
l'amour et de la gloire de Dieu.

Et puis, çà et là, parmi ce gazon, s'élançaient en bouquets, comme des
explosions de rêves, des arbres fantastiques dont les troncs grands
et minces ne se tenaient pas droits, mais se penchaient gracieusement
vers la lumière qui visitait à midi le centre de la vallée. Leur écorce
était mouchetée du vif éclat alterné de l'ébène et de l'argent, et plus
polie que tout ce qui n'était pas les joues d'Éléonora; si bien que,
sans le vert brillant des vastes feuilles qui s'épandaient de leurs
sommets en longues lignes tremblantes et jouaient avec les Zéphirs,
on aurait pu les prendre pour de monstrueux serpents de Syrie rendant
hommage au Soleil, leur souverain.

Pendant quinze ans, Éléonora et moi, la main dans la main, nous errâmes
à travers cette vallée avant que l'amour entrât dans nos cœurs. Ce
fut un soir, à la fin du troisième lustre de sa vie et du quatrième
de la mienne, comme nous étions assis, enchaînés dans un mutuel
embrassement, sous les arbres serpentins, et que nous contemplions
notre image dans les eaux de la rivière du Silence. Nous ne prononçâmes
aucune parole durant la fin de cette délicieuse journée, et, même
encore le matin, nos paroles étaient tremblantes et rares. Nous avions
tiré le dieu Éros de cette onde, et nous sentions maintenant qu'il
avait rallumé en nous les âmes ardentes de nos ancêtres. Les passions
qui pendant des siècles avaient distingué notre race se précipitèrent
en foule avec les fantaisies qui l'avaient également rendue célèbre, et
toutes ensemble elles soufflèrent une béatitude délirante sur la Vallée
du Gazon-Diapré. Un changement s'empara de toutes choses. Des fleurs
étranges, brillantes, étoilées, s'élancèrent des arbres où aucune fleur
ne s'était encore fait voir. Les nuances du vert tapis se firent plus
intenses; une à une se retirèrent les blanches pâquerettes, et à la
place de chacune jaillirent dix asphodèles d'un rouge de rubis. Et la
vie éclata partout dans nos sentiers; car le grand flamant, que nous
ne connaissions pas encore, avec tous les gais oiseaux aux couleurs
brûlantes, étala son plumage écarlate devant nous; des poissons
d'argent et d'or peuplèrent la rivière, du sein de laquelle sortit peu
à peu un murmure qui s'enfla à la longue en une mélodie berçante, plus
divine que celle de la harpe d'Éole, plus douce que tout ce qui n'était
pas la voix d'Éléonora. Et alors aussi un volumineux nuage, que nous
avions longtemps guetté dans les régions d'Hespérus, en émergea, tout
ruisselant de rouge et d'or, et, s'installant paisiblement au-dessus de
nous, il descendit, jour à jour, de plus en plus bas, jusqu'à ce que
ses bords reposassent sur les pointes des montagnes, transformant leur
obscurité en magnificence, et nous enfermant, comme pour l'éternité,
dans une magique prison de splendeur et de gloire.

La beauté d'Éléonora était celle des Séraphins; c'était d'ailleurs
une fille sans artifice, et innocente comme la courte vie qu'elle
avait menée parmi les fleurs. Aucune ruse ne déguisait la ferveur de
l'amour qui animait son cœur, et elle en scrutait avec moi les plus
intimes replis, pendant que nous errions ensemble dans la Vallée du
Gazon-Diapré, et que nous discourions des puissants changements qui
s'y étaient récemment manifestés.

A la longue, m'ayant un jour parlé, tout en larmes, de la cruelle
transformation finale qui attend la pauvre Humanité, elle ne rêva plus
dès lors qu'à ce sujet douloureux, le mêlant à tous nos entretiens, de
même que, dans les chansons du barde de Schiraz, les mêmes images se
présentent opiniâtrement dans chaque variation importante de la phrase.

Elle avait vu que le doigt de la Mort était sur son sein, et que, comme
l'éphémère, elle n'avait été parfaitement mûrie en beauté que pour
mourir; mais pour elle les terreurs du tombeau étaient toutes contenues
dans une pensée unique, qu'elle me révéla un soir, au crépuscule,
sur les bords de la Rivière du Silence. Elle s'affligeait de penser
qu'après l'avoir enterrée dans la Vallée du Gazon-Diapré, je quitterais
pour toujours ces heureuses retraites, et que je transporterais mon
amour, qui maintenant était si passionnément tout à elle, vers quelque
fille du monde extérieur et vulgaire. Et, de temps à autre, je me
jetais précipitamment aux pieds d'Éléonora, et je lui offrais de faire
serment, à elle et au Ciel, que je ne contracterais jamais de mariage
avec une fille de la Terre; que je ne me montrerais jamais, en aucune
manière, infidèle à son cher souvenir, ni au souvenir de la fervente
affection dont elle m'avait gratifié. Et j'invoquai le Tout-Puissant
Régulateur de l'Univers comme témoin de la pieuse solennité de mon
vœu. Et la malédiction dont je les suppliai de m'accabler, Lui et
elle,--elle, une sainte dans le Paradis,--si je venais à me parjurer,
impliquait un châtiment d'une si prodigieuse horreur, que je ne
puis le confier au papier. Et, à mes paroles, les yeux brillants
d'Éléonora brillèrent d'un éclat plus vif; et elle soupira comme si
sa poitrine était déchargée d'un fardeau mortel; et elle trembla et
pleura très-amèrement; mais elle accepta mon serment (car était-elle
autre chose qu'une enfant?), et mon serment lui rendit plus doux son
lit de mort. Et peu de jours après, mourant paisiblement, elle me
disait qu'à cause de ce que j'avais fait pour le repos de son esprit,
elle veillerait sur moi avec ce même esprit après sa mort; et que, si
cela lui était permis, elle viendrait se rendre visible à moi durant
les heures de la nuit; mais que, si une pareille chose dépassait les
privilèges des âmes en Paradis, elle saurait au moins me donner de
fréquents symptômes de sa présence, soupirant au-dessus de moi dans les
brises du soir, ou remplissant l'air que je respirais du parfum pris
dans l'encensoir des anges. Et, avec ces paroles sur les lèvres, elle
rendit son innocente vie, marquant ainsi la fin de la première époque
de la mienne.

Jusqu'ici, j'ai parlé fidèlement. Mais, quand je passe cette barrière
dans la route du temps, formée par la mort de ma bien-aimée, et que
je m'avance dans la seconde période de mon existence, je sens qu'une
nuée s'amasse sur mon cerveau, et je mets moi-même en doute la parfaite
santé de ma mémoire. Mais laissez-moi continuer.--Les années se
traînèrent lourdement une à une, et je continuai d'habiter la Vallée
du Gazon-Diapré. Mais un second changement était survenu en toutes
choses. Les fleurs étoilées s'abîmèrent dans le tronc des arbres et
ne reparurent plus. Les teintes du vert tapis s'affaiblirent; et un
à un dépérirent les asphodèles d'un rouge de rubis, et à leur place
jaillirent par dizaines les sombres violettes, semblables à des yeux
qui se convulsaient péniblement et regorgeaient toujours de larmes
de rosée. Et la Vie s'éloigna de nos sentiers; car le grand flamant
n'étala plus son plumage écarlate devant nous, mais s'envola tristement
de la vallée vers les montagnes avec tous les gais oiseaux aux couleurs
brûlantes qui avaient accompagné sa venue. Et les poissons d'argent
et d'or s'enfuirent en nageant à travers la gorge, vers l'extrémité
inférieure de notre domaine, et n'embellirent plus jamais la délicieuse
rivière. Et cette musique caressante, qui était plus douce que la harpe
d'Éole et que tout ce qui n'était pas la voix d'Éléonora, mourut peu
à peu en murmures qui allaient s'affaiblissant graduellement, jusqu'à
ce que le ruisseau fût enfin revenu tout entier à la solennité de son
silence originel. Et puis, finalement, le volumineux nuage s'éleva,
et, abandonnant les crêtes des montagnes à leurs anciennes ténèbres,
retomba dans les régions d'Hespérus, et emporta loin de la Vallée du
Gazon-Diapré le spectacle infini de sa pourpre et de sa magnificence.

Cependant Éléonora n'avait pas oublié ses promesses; car j'entendais le
balancement des encensoirs angéliques auprès de moi; et des effluves
de parfum céleste flottaient toujours, toujours, à travers la vallée;
et aux heures de solitude, quand mon cœur battait lourdement, les
vents qui baignaient mon front m'arrivaient chargés de doux soupirs;
et des murmures confus remplissaient souvent l'air de la nuit; et
une fois,--oh! une fois seulement,--je fus éveillé de mon sommeil,
semblable au sommeil de la mort, par des lèvres immatérielles appuyées
sur les miennes.

Mais, malgré tout cela, le vide de mon cœur ne se trouvait pas
comblé. Je souhaitais ardemment l'amour, qui l'avait déjà rempli
jusqu'à déborder. A la longue, la vallée, pleine des souvenirs
d'Éléonora, me fut une cause d'affliction, et je la quittai à jamais
pour les vanités et les triomphes tumultueux du monde.

       *       *       *       *       *

Je me trouvais dans une cité étrangère, où toutes choses étaient
faites pour effacer de ma mémoire les doux rêves que j'avais rêvés
si longtemps dans la Vallée du Gazon-Diapré. Les pompes et l'apparat
d'une cour imposante, et le cliquetis délirant des armes, et la beauté
rayonnante des femmes, tout éblouissait et enivrait mon cerveau. Mais
jusqu'alors mon âme était restée fidèle à ses serments, et, durant
les heures silencieuses de la nuit, Éléonora me donnait toujours des
symptômes de sa présence. Subitement ces manifestations cessèrent;
et le monde devint noir devant mes yeux; et je restai épouvanté des
pensées brûlantes qui me possédaient, des tentations terribles qui
m'assiégaient; car de loin, de très-loin, de quelque contrée inconnue,
était venue, à la cour du roi que je servais, une fille dont la beauté
conquit tout de suite mon cœur apostat,--devant l'autel de qui je
me prosternai, sans la moindre résistance, avec la plus ardente et la
plus abjecte idolâtrie d'amour. Qu'était, en vérité, ma passion pour la
jeune fille de la vallée en comparaison de la ferveur, du délire et de
l'extase enlevante d'adoration avec lesquels je répandais toute mon âme
en larmes aux pieds de l'éthéréenne Ermengarde?--Oh! brillante était
la séraphique Ermengarde! Et cette idée ne laissait en moi de place à
aucune autre.--Oh! divine était l'angélique Ermengarde! Et quand je
plongeais dans les profondeurs de ses yeux imprégnés de ressouvenance,
je ne rêvais que d'eux--et d'_elle_.

Je l'épousai;--et je ne craignis pas la malédiction que j'avais
invoquée, et je ne reçus pas la visitation de son amertume. Et une
fois, une seule fois, dans le silence de la nuit, les doux soupirs qui
m'avaient délaissé traversèrent encore les jalousies de ma fenêtre, et
ils se modulèrent en une voix délicieuse et familière qui me disait:

«Dors en paix! car l'Esprit d'amour est le souverain qui gouverne et
qui juge, et, en admettant dans ton cœur passionné celle qui a nom
Ermengarde, tu es relevé, pour des motifs qui te seront révélés dans le
ciel, de tes vœux envers Éléonora[2].»


[1] Le lecteur qui a lu les _Histoires extraordinaires_ reconnaîtra
tout de suite dans _Éléonora_ un ordre de sentiments et d'idées
apparentés avec ceux qui règnent dans _Ligeia, Morella_ et
_Metzengerstein_.--C. B.

[2] Je ne veux pas attribuer trop de lumière aux lueurs qui font
quelquefois l'ivresse des biographes. Cependant il ne me paraît pas
inutile d'observer que Poe avait épousé la fille unique de la sœur
de sa mère, et qu'après la mort de cette femme très-aimée, il songea
pendant quelque temps à se remarier. Maint poëte a souvent poursuivi,
dans diverses liaisons, l'image d'une femme unique. Cette supposition
d'une âme permanente sous différents corps peut apparaître comme le
plaidoyer d'une conscience qui craint de se trouver infidèle à une
mémoire chère. La brusque rupture du nouveau mariage projeté et presque
conclu servirait même à fortifier mon hypothèse. En supposant que la
date de la composition d'_Éléonora_, que j'ignore, soit antérieure à
ce projet de nouveau mariage, mon observation n'en garde pas moins une
valeur morale considérable. Le poète, en ce cas, se serait cru d'abord
autorisé par sa théorie favorite, puis l'aurait jugée insuffisante pour
calmer ses scrupules.--C. B.



UN ÉVÉNEMENT A JÉRUSALEM


Intensos rigidam in frontem ascendere canos
Passus erat.
   LUCAIN,--_à propos de Caton._

Traduction: Un horripilant cauchemar[1]!


«Hâtons-nous d'aller aux remparts,--dit Abel-Phittim à Buzi-Ben-Lévi
et à Siméon le Pharisien, le dixième jour du mois Thammuz, en l'an
du monde trois mille neuf cent quarante et un;--hâtons-nous vers
les remparts qui avoisinent la porte de Benjamin, qui est dans la
cité de David, et qui dominent le camp des incirconcis; C'est la
dernière heure de la quatrième veille, et voici le soleil levé; et les
idolâtres, pour remplir la promesse de Pompée, doivent nous attendre
avec les agneaux des sacrifices.»

Siméon, Abel-Phittim et Buzi-Ben-Lévi étaient les Gizbarim, ou
sous-collecteurs de l'offrande, dans la cité sainte de Jérusalem.

«En vérité,--répliqua le Pharisien,--dépêchons-nous; car cette
générosité dans les païens est chose rare, et l'infidélité a toujours
été un attribut des adorateurs de Baal.

--Qu'ils soient infidèles et trompeurs, cela est aussi vrai que le
Pentateuque,--dit Buzi-Ben-Lévi,--mais c'est seulement envers le peuple
d'Adonaï. Quand a-t-on vu que les Ammonites fussent infidèles à leurs
propres intérêts? Il me semble que ce n'est pas un trop grand trait de
générosité de nous accorder des agneaux pour l'autel du Seigneur, en
échange de trente sicles d'argent qu'ils reçoivent par tête d'animal!

--Tu oublies toutefois, Ben-Lévi,--répondit Abel-Phillim,--que le
Romain Pompée, qui maintenant assiège comme un impie la cité du
Très-Haut, n'a aucune preuve que nous n'employons pas les agneaux
achetés pour l'autel à la nourriture du corps plutôt qu'à celle de
l'esprit.

--Pour lors, par les cinq pointes de ma barbe!--s'écria le Pharisien,
qui appartenait à la secte nommée les _Cogneurs_ (petit groupe de
saints dont la façon de se cogner et de se déchirer les pieds contre
le pavé était depuis longtemps une épine et un reproche pour les
dévots moins zélés, une pierre d'achoppement pour les marcheurs moins
illuminés),--par les cinq pointes de cette barbe que, comme prêtre, il
m'est interdit de raser, n'avons-nous vécu que pour voir le jour où le
parvenu idolâtre et blasphémateur de Rome nous accuserait d'approprier
aux appétits de la chair les éléments les plus saints et les plus
consacrés? N'avons-nous vécu que pour voir le jour où...?

--Ne nous enquérons pas des motifs du Philistin,--interrompit
Abel-Phittim,--car aujourd'hui nous profitons pour la première fois de
son avarice ou de sa générosité; mais dépêchons-nous plutôt d'aller aux
remparts, de peur que les offrandes ne nous manquent pour l'autel dont
les pluies du ciel ne peuvent éteindre le feu et dont aucune tempête
ne peut abattre les colonnes de fumée.»

La partie de la ville vers laquelle se hâtaient maintenant nos braves
Gizbarim, et qui portait le nom de son constructeur, le roi David,
était considérée comme le district le mieux fortifié de Jérusalem,
et se trouvait située sur la haute et escarpée colline de Zion. Là,
une tranchée large, profonde, circulaire, taillée dans le roc même,
était défendue par un mur d'une grande solidité, élevé sur son bord
intérieur. Ce mur était décoré, par intervalles réguliers, de tours
carrées de marbre blanc, la plus basse comptant soixante, et la
plus haute cent vingt coudées de hauteur. Mais, dans le voisinage
de la porte de Benjamin, le mur cessait de régner au bord du fossé;
en revanche, entre le niveau de la tranchée et la base du rempart
montait perpendiculairement un rocher, haut de deux cent cinquante
coudées, faisant partie de la montagne escarpée de Moriah. De sorte
que, quand Siméon et ses collègues arrivèrent au sommet de la tour
appelée Adoni-Bezek, la plus haute de toutes les tours qui formaient la
ceinture de Jérusalem et qui était le lieu habituel des communications
avec l'armée assiégeante, ils purent contempler, au-dessous d'eux, le
camp de l'ennemi, d'une hauteur qui dépassait de beaucoup de pieds la
pyramide de Chéops, et de quelques-uns le temple de Bélus.

«En vérité,--soupira le Pharisien, comme il regardait avec vertige dans
le précipice,--les incirconcis sont comme les sables sur les rivages
de la mer, comme les sauterelles dans le désert! La vallée du Roi est
devenue la vallée d'Adommin.

--Et encore,--ajouta Ben-Lévi,--tu ne peux pas me montrer un Philistin,
non, pas un seul, depuis Aleph jusqu'à Tau, depuis le désert jusqu'aux
fortifications, qui semble plus gros que la lettre Jod!

--Descendez le panier avec les sicles d'argent,--cria alors un soldat
romain, d'une voix rude et enrouée qui semblait sortir de l'empire de
Pluton;--descendez le panier avec cette monnaie maudite dont le nom
écorche la bouche d'un noble Romain! Est-ce ainsi que vous témoignez
votre gratitude à notre maître Pompée, qui, dans son indulgence, a
bien voulu tendre l'oreille à vos importunités d'idolâtres? Le dieu
Phœbus, qui est un vrai dieu, est en route depuis une heure, et
ne devriez-vous pas être sur les remparts au lever du soleil? Ædépol!
pensez-vous que nous, les vainqueurs du monde, nous n'ayons rien de
mieux à faire que de monter la garde à la porte de tous les chenils
pour trafiquer avec les chiens de la terre? Descendez le panier, vous
dis-je,--et ayez soin que votre drogue soit de bonne couleur et de bon
poids!

--El Elohim!--s'écria le Pharisien, pendant que les rauques accents
du centurion résonnaient le long des roches du précipice et venaient
mourir contre le temple;--El Elohim! _qui_ est le dieu Phœbus? _qui_
donc invoque ce blasphémateur? Toi, Buzi-Ben-Lévi, qui es érudit dans
les lois des Gentils et qui as séjourné parmi ceux qui se souillent
avec les Téraphim, est-ce Nergal, dont parle l'idolâtre? ou Ashimah? ou
Nibhaz? ou Tartak? ou Adramalech? ou Anamalech? ou Succoth-Bénith? ou
Dagon? ou Bélial? ou Baal-Périth? ou Baal-Péor? ou Baal-Zébub?

--Non, en vérité, ce n'est rien de tout cela; mais prends garde; ne
laisse pas glisser la corde trop rapidement entre tes doigts; car
l'osier pourrait s'accrocher à cette saillie du roc, là-bas, et tu
éparpillerais déplorablement les saintes choses du sanctuaire.»

A l'aide d'un mécanisme assez grossièrement façonné, le panier
pesamment chargé était enfin descendu au milieu de la foule; et, de
leur pinacle vertigineux, ils pouvaient voir les Romains se presser
confusément autour; mais la hauteur prodigieuse, unie au brouillard,
les empêchait de saisir distinctement leurs opérations.

Une demi-heure s'était déjà écoulée.

«Nous serons en retard,--soupira le Pharisien, regardant impatiemment
dans l'abîme à l'expiration de ce terme;--nous serons en retard! nous
serons expulsés de notre emploi par les Katholim.

--Jamais plus,--repartit Abel-Phittim,--jamais plus nous ne nous
régalerons de la graisse de la terre; jamais plus nos barbes ne se
parfumeront d'oliban; jamais plus nos reins ne se ceindront du fin lin
du Temple!

--Raca!--jura Ben-Lévi,--Raca! ont-ils l'intention de nous voler
l'argent du marché? ou, Saint Moïse! osent-ils donc peser les sicles du
Tabernacle?

--Enfin ils ont donné le signal!--cria le Pharisien,--ils ont donné le
signal! Tire, Abel-Phittim, et toi, Buzi-Ben-Lévi, tire aussi! car, en
vérité, les Philistins retiennent encore le panier, ou bien le Seigneur
a persuadé à leurs cœurs d'y mettre un animal d'un bon poids!»

Et les Gizbarim tiraient, et le fardeau se balançait lourdement et
montait à travers la brume toujours croissante.

       *       *       *       *       *

«Malédiction sur lui! malédiction sur lui! telle fut l'exclamation qui
jaillit des lèvres de Ben-Lévi, quand au bout d'une heure un objet se
dessina confusément à l'extrémité de la corde.

--Malédiction sur lui!--Fi! c'est un bélier qui vient des fourrés
d'Engadi, et qui est aussi rugueux que la vallée de Jehosaphat!

--C'est un premier-né du troupeau,--dit Abel-Phittim,--je le reconnais
au bêlement de ses lèvres et à la courbure enfantine de ses membres.
Ses yeux sont plus beaux que les joyaux du Pectoral, et sa chair est
semblable au miel d'Hébron.

--C'est un veau engraissé dans les pâturages de Bashan,--dit le
Pharisien;--les païens se sont conduits admirablement avec nous!
Élevons nos voix en un psaume! Rendons grâces avec la trompette et le
psaltérion! avec la harpe et le buccin! avec le sistre et la saquebute!»

Ce fut seulement quand le panier fut arrivé à quelques pieds des
Gizbarim, qu'un sourd grognement trahit à leurs sens un _cochon_ de
proportions peu communes.

«Pour lors, El Emanu!» s'écria le trio lentement et les yeux levés au
ciel.

Et, comme ils lâchèrent prise, le porc, abandonné à lui-même,
dégringola précipitamment au milieu des Philistins.

«El Emanu! que Dieu soit avec nous! _C'est de la chair innommable!_»


[1] Il y a là un calembour indiqué par le mot _bore_, qui, souligné
dans le texte anglais, sert à insinuer _boar_, un cochon.--C. B.



L'ANGE DU BIZARRE


C'était une froide après-midi de novembre. Je venais justement
d'expédier un dîner plus solide qu'à l'ordinaire, dont la truffe
dyspeptique ne faisait pas l'article le moins important, et j'étais
seul, assis dans la salle à manger, les pieds sur le garde-feu et
mon coude sur une petite table que j'avais roulée devant le feu,
avec quelques bouteilles de vins de diverses sortes et de liqueurs
spiritueuses.

Dans la matinée, j'avais lu le _Léonidas_, de Glover; l'_Épigoniade_,
de Wilkie; _le Pèlerinage_[1], de Lamartine; _la Colombiade_, de
Barlow; la _Sicile_, de Tuckermann, et les _Curiosités_, de Griswold;
aussi, l'avouerai-je volontiers, je me sentais légèrement stupide.
Je m'efforçai de me réveiller avec force verres de laffitte, et, n'y
pouvant réussir, de désespoir j'eus recours à un numéro de journal
égaré près de moi. Ayant soigneusement lu la colonne des _maisons
à louer_, et puis la colonne des _chiens perdus_, et puis les deux
colonnes des _femmes et apprenties en fuite_, j'attaquai avec une
vigoureuse résolution la partie éditoriale, et, l'ayant lue depuis
le commencement jusqu'à la fin sans en comprendre une syllabe, il me
vint à l'idée qu'elle pouvait bien être écrite en chinois; et je la
relus alors, depuis la fin jusqu'au commencement, mais sans obtenir un
résultat plus satisfaisant. De dégoût, j'étais au moment de jeter

    Cet in-folio de quatre pages, heureux ouvrage
    Que la critique elle-même ne critique pas,

quand je sentis mon attention tant soit peu éveillée par le paragraphe
suivant:

«Les routes qui conduisent à la mort sont nombreuses et étranges.
Un journal de Londres mentionne le décès d'un homme dû à une cause
singulière. Il jouait au jeu de _puff the dart_, qui se joue avec une
longue aiguille, emmaillottée de laine, qu'on souffle contre une cible
à travers un tube d'étain. Il plaça l'aiguille du mauvais côté du tube,
et, ramassant fortement toute sa respiration pour chasser l'aiguille
avec plus de vigueur, il l'attira dans son gosier. Celle-ci pénétra
dans les poumons et tua l'imprudent en peu de jours.»

En voyant cela, j'entrai dans une immense rage, sans savoir exactement
pourquoi.

«Cet article, m'écriai-je, est une méprisable fausseté, un pauvre
canard; c'est la lie de l'imagination de quelque pitoyable barbouilleur
à un sou la ligne, de quelque misérable fabricant d'aventures au pays
de Cocagne. Ces gaillards-là, connaissant la prodigieuse jobarderie
du siècle, emploient tout leur esprit à imaginer des possibilités
improbables, des _accidents bizarres_, comme ils les appellent; mais,
pour un esprit réfléchi (comme le mien, ajoutai-je en manière de
parenthèse, appuyant, sans m'en apercevoir, mon index sur le côté de
mon nez), pour une intelligence contemplative semblable à celle que
je possède, il est évident, à première vue, que la merveilleuse et
récente multiplication de ces accidents bizarres est de beaucoup le
plus bizarre de tous. Pour ma part, je suis décidé à ne rien croire
désormais de tout ce qui aura en soi quelque chose de singulier!

«Mein Gott! vaut-il hêtre pette bur tire zela!»--répondit une des plus
remarquables voix que j'eusse jamais entendues.

D'abord, je la pris pour un bourdonnement dans mes oreilles, comme
il en arrive quelquefois à un homme qui devient très-ivre; mais, en
y réfléchissant, je considérai le bruit comme ressemblant plutôt à
celui qui sort d'un baril vide quand on le frappe avec un gros bâton;
et, en vérité, je m'en serais tenu à cette conclusion, si ce n'eût
été l'articulation des syllabes et des mots. Par tempérament, je ne
suis nullement nerveux, et les quelques verres de laffitte que j'avais
sirotés ne servaient pas peu à me donner du courage, de sorte que je
n'éprouvai aucune trépidation; mais je levai simplement les yeux à
loisir, et je regardai soigneusement tout autour de la chambre pour
découvrir l'intrus. Cependant, je ne vis absolument personne.

«Humph!--reprit la voix, comme je continuais mon examen,--il vaut gué
phus zoyez zou gomme ein borgue, bur ne bas me phoir gand che zuis azis
isi à godé te phus.»

A ce coup, je m'avisai de regarder directement devant mon nez; et, là,
effectivement, m'affrontant presque, était installé près de la table un
personnage, non encore décrit, quoique non absolument indescriptible.
Son corps était une pipe de vin, ou une pièce de rhum, ou quelque
chose analogue, et avait une apparence véritablement falstaffienne. A
son extrémité inférieure étaient ajustées deux caques qui semblaient
remplir l'office de jambes. Au lieu de bras, pendillaient de la partie
supérieure de la carcasse deux bouteilles passablement longues, dont
les goulots figuraient les mains.

En fait de tête, tout ce que le monstre possédait était une de ces
cantines de Hesse, qui ressemblent à de vastes tabatières, avec un trou
dans le milieu du couvercle. Cette cantine (surmontée d'un entonnoir
à son sommet, comme d'un chapeau de cavalier rabattu sur les yeux)
était posée de champ sur le tonneau, le trou étant tourné de mon côté;
et, par ce trou qui semblait grimaçant et ridé comme la bouche d'une
vieille fille très-cérémonieuse, la créature émettait de certains
bruits sourds et grondants qu'elle donnait évidemment pour un langage
intelligible.

«Che tis,--disait-elle,--gu'y vaut gue phus zoyez zou gomme ein borgue,
bur hêtre azis là, et ne bas me phoir gand che zuis azis isi, et che
tis ozi gu'il vaut gue phus zoyez eine pette blis grose gu'ine hoie bur
ne bas groire se gui hait imbrimé tans l'imbrimé. C'est la phéridé, la
phéridé, mot bur mot.

--Qui êtes-vous, je vous prie?--dis-je avec beaucoup de dignité,
quoique un peu démonté;--comment êtes-vous entré ici? et qu'est-ce que
vous débitez là?

--Gomment che zuis handré,--répliqua le monstre,--za ne phus recarte
bas; et gand à ze gue che tépide, che tépide ze gue che drouffe pou te
tépider; et gand à ze gue che zuis, che zuis chistement phenu bur gue
phus le phoyiez bar phus-memme.

--Vous êtes un misérable ivrogne,--dis-je,--et je vais sonner et
ordonner à mon valet de chambre de vous jeter à coups de pied dans la
rue.

--Hi! hi! hi!--répondit le drôle,--hu! hu! hu! bur za, phus ne le
buphez bas!

--Je ne puis pas!--dis-je;--que voulez-vous dire? Je ne puis pas quoi?

--Zauner la glauje,»--répliqua-t-il en essayant une grimace avec sa
hideuse petite bouche.

--Là-dessus, je fis un effort pour me lever, dans le but de mettre ma
menace à exécution; mais le brigand se pencha à travers la table, et,
m'ajustant un coup sur le front avec le goulot d'une de ses longues
bouteilles, me renvoya dans le fond du fauteuil, d'où je m'étais à
moitié soulevé. J'étais absolument étourdi, et pendant un moment je ne
sus quel parti prendre. Lui, cependant, continuait son discours:

«Phus phoyez,--dit-il,--gue le mié hait de phus dénir dranguile; et
maindenant phus zaurez gui che zuis. Recartez-moà! che zuis l'_Anche ti
Pizarre_.

--Assez bizarre, en effet,--me hasardai-je à répliquer;--mais je
m'étais toujours figuré qu'un ange devait avoir des ailes.

--Tes elles!--s'écria-t-il grandement courroucé.--Gu'ai-che avaire
t'elles? Me brenez-phus bur ein boulet?

--Non! oh! non!--répondis-je très-alarmé,--vous n'êtes pas un poulet;
non certainement.

--A la ponne heire! Denez-phus tonc dranguile et gombordez-phus pien,
hu che phus paderai engore affec mon boing. Z'est le boulet gui ha tes
elles, et l'ipou gui ha tes elles, et le témon gui ha tes elles, et le
cran tiaple gui ha tes elles. L'anche, il n'a bas t'elles, et che zuis
l'_Anche ti Pizarre_.

--Et cette affaire pour laquelle vous venez, c'est... c'est...?

--Zette avaire!--s'écria l'horrible objet;--oh! guelle phile esbesse de
vaguin mal ellefé haites-phus tongue, bur temanter à ein tchintlemane
et à ine anche z'il vait tes avaires?»

Ce langage dépassait tout ce que je pouvais supporter, même de la part
d'un ange; aussi, ramassant mon courage, je saisis une salière qui se
trouvait à ma portée, et je la lançai à la tête de l'intrus. Mais il
évita le coup, ou je visai mal; car je ne réussis qu'à démolir le verre
qui protégeait le cadran de la pendule placée sur la cheminée. Quant
à l'Ange, il comprit mon intention, et répondit à mon attaque par deux
ou trois vigoureux coups qu'il m'assena consécutivement sur le front
comme il avait déjà fait. Ce traitement me réduisit tout de suite à la
soumission, et je suis presque honteux d'avouer que, soit douleur, soit
humiliation, il me vint quelques larmes dans les yeux.

«Mein Gott!--dit l'Ange du Bizarre, en apparence très-radouci par
le spectacle de ma détresse,--le boffre omme hait drès-iffre ou
drès-avliché. Il ne vaut bas poire zeg gomme za; il vaut medre te l'eau
tans fodre phin. Denez, puffez-moi za; puffez za, gomme un carzon pien
zache, et ne blérez blis maindenant, endentez-phus!»

Alors, l'Ange du Bizarre remplit mon verre (qui, jusqu'au tiers
seulement, contenait du porto) d'un fluide incolore qu'il répandit d'un
de ses bras. J'observai que les bouteilles qui lui servaient de bras
avaient autour du col des étiquettes, et que ces étiquettes portaient
l'inscription _Kirschenwasser._

La bonté attentive de l'Ange m'apaisa considérablement, et, soulagé par
_l'eau_ avec laquelle il avait, à diverses reprises, coupé mon vin, je
retrouvai enfin le calme suffisant pour écouter son très-extraordinaire
discours. Je ne prétends pas relater tout ce qu'il me dit; mais ce que
j'en retins en substance, c'est qu'il était le génie qui présidait aux
_contre-temps_ dans l'humanité, et que sa fonction était d'amener ces
_accidents bizarres_, qui étonnent continuellement les sceptiques. Une
ou deux fois, comme je me hasardais à exprimer ma totale incrédulité
relativement à ses prétentions, il se fâcha tout rouge, si bien qu'à la
fin je considérai comme la politique la plus sage de ne rien dire du
tout et de le laisser aller son train.

Il parla donc tout à son aise pendant que je restais étendu dans mon
fauteuil, les yeux fermés, et que je m'amusais à mâcher des raisins et
à chiquenauder lesquelles à travers la chambre. Mais l'Ange, cependant,
interpréta cette conduite de ma part comme un signe de mépris. Il se
leva dans un effroyable courroux, rabattit complètement son entonnoir
sur ses yeux, lâcha un vaste juron, articula une menace dont je ne
saisis pas le caractère précis, et finalement me fit un profond salut
d'adieu en me souhaitant, à la manière de l'archevêque de Gil Blas,
_beaucoup de bonheur et un peu plus de bon sens_.

Son départ fut pour moi un bon débarras. Les _quelques_ verres de
laffitte, que j'avais bus à petits coups, avaient eu pour effet de
m'assoupir, et je sentis l'envie de faire une sieste de quinze ou vingt
minutes, comme c'est ma coutume après le dîner. J'avais à six heures
un rendez-vous important, auquel je devais être absolument exact. Ma
police d'assurance pour mon habitation était expirée depuis le jour
précédent, et, une difficulté s'étant élevée, il avait été convenu qu'à
six heures je me présenterais devant le conseil des directeurs de la
compagnie pour arrêter les termes d'un renouvellement. Jetant un coup
d'œil sur la pendule de la cheminée (car je me sentais trop assoupi
pour tirer ma montre), j'eus le plaisir de voir que j'avais encore
vingt minutes à moi.

Il était cinq heures et demie; je pouvais aisément me rendre au bureau
d'assurances en cinq minutes, et ma sieste habituelle n'avait jamais
dépassé vingt-cinq minutes. Je me sentis donc suffisamment rassuré, et
je m'arrangeai tout de suite pour faire mon somme.

Quand j'eus fini, à ma grande satisfaction, et que je me réveillai, je
regardai de nouveau l'horloge et je fus à moitié disposé à croire à la
possibilité des accidents bizarres en voyant qu'au lieu de mes quinze
ou vingt minutes habituelles, je n'en avait dormi que trois. Je repris
donc ma sieste, et, enfin, m'éveillant une seconde fois, je vis avec
un immense étonnement qu'il était toujours six heures moins vingt-sept
minutes.

Je sautai sur mes pieds pour examiner la pendule, et je m'aperçus
qu'elle s'était arrêtée. Ma montre m'informa qu'il était sept heures et
demie; j'avais donc dormi deux heures, et mon rendez-vous était manqué.

«Rien n'est perdu,--me dis-je,--j'irai au bureau dans la matinée, et je
m'excuserai. Cependant, que peut-il être arrivé à la pendule?»

En l'examinant, je découvris qu'une des queues de raisin que je lançais
à travers la chambre, pendant que l'Ange du Bizarre me faisait son
discours, avait passé à travers le verre brisé et s'était logée, assez
singulièrement, dans le trou de la clef; se projetant en dehors par un
bout, elle avait ainsi arrêté la révolution de la petite aiguille.

«Ah!--dis-je,--je vois ce que c'est; cela saute aux yeux. Accident
naturel, comme il en doit arriver de temps à autre!»

Je ne m'occupai pas davantage de la chose; et à mon heure accoutumée,
je me mis au lit. Ayant placé une bougie sur une tablette, au chevet de
mon lit, je fis un effort pour lire quelques pages de l'_Omniprésence
de la Divinité_, et je m'endormis malheureusement en moins de vingt
secondes, laissant le flambeau allumé à la même place.

Mes rêves furent terriblement troublés par les apparitions de l'Ange
du Bizarre. Il me sembla qu'il se tenait au pied de ma couche, qu'il
tirait les rideaux, et qu'avec le son caverneux, abominable, d'un
tonneau de rhum, il me menaçait de la plus amère vengeance pour le
mépris que j'avais fait de lui. Il finit sa longue harangue en ôtant
son chapeau-entonnoir, et, me fourrant le tuyau dans le gosier, il
m'inonda d'un océan de kirschenwasser qu'il répandait à flots continus
d'une de ces bouteilles à long col qui lui servaient de bras. A la
longue, mon agonie devint intolérable, et je m'éveillai juste à temps
pour m'apercevoir qu'un rat se sauvait avec la bougie allumée enlevée
de sa tablette, mais pas assez tôt malheureusement pour l'empêcher
de regagner son trou avec sa dangereuse proie. Bientôt je sentis mes
narines assaillies par une odeur forte et suffocante; la maison, je
m'en apercevais bien, était en feu.

En quelques minutes, l'incendie éclata avec violence, et dans un
espace de temps incroyablement court, tout le bâtiment fut enveloppé
de flammes. Toute issue de ma chambre, excepté la fenêtre, se trouvait
coupée. La foule, cependant, se procura vivement une longue échelle, et
la dressa. Grâce à ce moyen, je descendais rapidement, et je pouvais
me croire sauvé, quand un énorme pourceau, dont la vaste panse et
même toute la physionomie me rappelaient en quelque sorte l'Ange du
Bizarre,--quand ce pourceau, dis-je, qui jusqu'alors avait paisiblement
sommeillé dans la boue, se fourra dans la tête que son épaule gauche
avait besoin d'être grattée et ne pouvait pas trouver de grattoir plus
convenable que le pied de l'échelle. En un instant je fus précipité
sur le pavé, et j'eus le malheur de me casser le bras.

Cet accident, joint à la perte de mon assurance et à la perte plus
grave de mes cheveux, qui avaient été totalement flambés, disposa mon
esprit aux impressions sérieuses, si bien que finalement je résolus de
me marier.

Il y avait une riche veuve qui pleurait encore la perte de son septième
mari, et j'offris à son âme ulcérée le baume de mes vœux. Elle
accorda, non sans résistance, son consentement à mes prières. Je
m'agenouillai à ses pieds, plein de gratitude et d'adoration. Elle
rougit et inclina vers moi ses boucles luxuriantes jusqu'à les mettre
en contact avec celles que l'art de Grandjean m'avait fournies pour
suppléer temporairement ma chevelure absente. Je ne sais comment se fit
l'accrochement, mais il eut lieu. Je me relevai sans perruque, avec un
crâne brillant comme une boule; elle, pleine de mépris et de rage, à
moitié ensevelie dans une chevelure étrangère. Ainsi prirent fin mes
espérances relativement à la veuve, par un accident que certainement je
ne pouvais pas prévoir, mais qui n'était que la conséquence naturelle
des événements.

Sans désespérer, toutefois, j'entrepris le siège d'un cœur moins
implacable. Cette fois encore, les destins me furent pendant quelque
temps propices; cette fois encore, un accident trivial en interrompit
le cours. Rencontrant ma fiancée dans une avenue où se pressait
_l'élite_ de la cité, je me hâtais pour la saluer d'un de mes saluts
les plus respectueux, quand une molécule de je ne sais quelle matière
étrangère, se logeant dans le coin de mon œil, me rendit, pour le
moment, complètement aveugle. Avant que j'eusse pu recouvrer la vue,
la dame de mon cœur avait disparu, irréparablement offensée de ce
que j'étais passé à côté d'elle sans la saluer; ce qu'il lui plut de
considérer comme une grossièreté préméditée. Pendant que je restais sur
place, encore ébloui par la soudaineté de cet accident (qui aurait pu
arriver à n'importe qui sous le soleil), et que ma cécité persistait,
je fus accosté par l'Ange du Bizarre, qui m'offrit son secours avec une
civilité a laquelle j'étais loin de m'attendre. Il examina mon œil
malade avec beaucoup de douceur et d'adresse, m'informa que j'avais
une goutte dans l'œil et (de quelque nature que fût cette goutte)
l'enleva, me procurant ainsi un grand soulagement.

Je réfléchis alors qu'il était pour moi grandement temps de mourir,
puisque la fortune avait juré de me persécuter, et je me dirigeai en
conséquence vers la rivière la plus prochaine. Là, me débarrassant de
mes habits (car aucune raison ne s'oppose à ce que nous mourions comme
nous sommes nés), je me jetai la tête la première dans le courant. Le
seul témoin de ma destinée était une corneille solitaire, qui, ayant
été séduite par du grain mouillé d'eau-de-vie, s'était enivrée et avait
abandonné le reste de la troupe.

A peine étais-je entré dans l'eau, que cet oiseau s'avisa de s'enfuir
avec la partie la plus indispensable de mon costume. C'est pourquoi,
remettant pour le moment mon projet de suicide, je glissai tant bien
que mal mes membres inférieurs dans les manches de mon habit, et me mis
à la poursuite de la coupable avec toute l'agilité que réclamait le cas
et que me permettaient les circonstances.

Mais la mauvaise destinée m'accompagnait toujours. Comme je courais
à grande vitesse, le nez en l'air, et ne m'occupant que du ravisseur
de ma propriété, je m'aperçus subitement que mes pieds ne touchaient
plus la terre ferme; le fait est que je m'étais jeté dans un précipice,
et que j'aurais été infailliblement brisé en morceaux, si, pour mon
bonheur, je n'avais saisi une corde suspendue à un ballon qui passait
par là.

Aussitôt que j'eus suffisamment recouvré mes sens pour comprendre la
terrible position dans laquelle j'étais situé (ou plutôt suspendu),
je déployai toute la force de mes poumons pour faire connaître cette
position à l'aéronaute placé au-dessus de moi. Mais pendant longtemps
je m'époumonai en vain. Ou l'imbécile ne pouvait pas me voir, ou
méchamment il ne le voulait pas. Cependant la machine s'élevait
rapidement, pendant que mes forces s'épuisaient plus rapidement encore.

Je fus bientôt au moment de me résigner à mon destin et de me laisser
tomber tranquillement dans la mer, quand tous mes esprits furent
soudainement ravivés par le son d'une voix caverneuse qui partait d'en
haut et qui semblait bourdonner nonchalamment un air d'opéra. Levant
les yeux, j'aperçus l'Ange du Bizarre. Il s'appuyait, les bras croisés,
sur le bord de la nacelle, avec une pipe à la bouche, dont il soufflait
paisiblement les bouffées, et il semblait être dans les meilleurs
termes avec lui-même et avec l'univers. J'étais trop épuisé pour
parler, de sorte que je continuai à le regarder avec un air suppliant.

Pendant quelques instants, bien qu'il me regardât en plein visage, il
ne dit pas un mot. Enfin, faisant passer soigneusement son écume de mer
du coin droit de sa bouche vers le gauche, il consentit à parler.

«Gui haites-phus?--demanda-t-il,--et bar le tiaple, gue vaides-phus là?»

A ce trait suprême d'impudence, de cruauté et d'affectation, je pus à
peine répondre par quelques cris:

«Au secours! servez-moi[2] dans ma détresse!

--Phus zerphir!--répondit le brigand;--bas moâ! phoisi la pudeye:
zerphez-phus phus-memme, et gue le tiaple phus emborde!»

Et avec ces paroles il lâcha une grosse bouteille de kirschenwasser
qui, tombant précisément sur le sommet de ma tête, me donna à croire
que ma cervelle avait sauté en éclats. Frappé de cette idée, j'étais au
moment de lâcher prise et de rendre l'âme de bonne grâce, quand je fus
arrêté par le cri de l'Ange, qui me commandait de tenir bon.

«Denez pon!--disait-il,--ne phus braisez bas, endentez-phus?
Phulez-phus brantre engore l'audre pudeye, ou pien haides phus tékrissé
et reffenu à phus-memme?»

Je me dépêchai de secouer deux fois la tête, une fois dans le sens
négatif, voulant dire que je préférais pour le moment ne pas prendre
l'autre bouteille, et une fois dans le sens affirmatif, signifiant que
je n'étais pas ivre et que j'étais positivement revenu à moi-même. Par
ce moyen, je parvins un peu à adoucir l'Ange.

«Et maindenant,--demanda-t-il,--phus groyez envin? phus groyez à la
bossipilidé ti pizarre?»

Je fis avec ma tête un nouveau signe d'assentiment.

«Et phus groyez en moâ l'Anche ti Bizarre?»

Nouveau Oui! avec ma tête.

«Et phus regonaizez que phus haites ine iphrogne apheukle et ine pette?»

Je fis encore: Oui!

«Médez tongue fodre main troide tans la bauge coge te fodre gulode, in
démoignache te fodre barvède zumizion à l'Anche ti Pizarre.»

Cette condition, pour des raisons bien évidentes, me parut impossible à
remplir. D'abord mon bras gauche ayant été cassé dans ma chute du haut
de l'échelle, si j'avais lâché prise de ma main droite, j'aurais tout à
fait dégringolé. En second lieu, je n'avais plus de culotte depuis que
je courais après la corneille. Je fus donc obligé, à mon grand regret,
de secouer ma tête dans le sens négatif, voulant par là faire entendre
à l'Ange que je trouvais incommode, en ce moment précis, de satisfaire
à sa demande, si raisonnable, qu'elle fût d'ailleurs! Cependant, à
peine avais-je cessé de secouer la tête, que l'Ange du Bizarre se mit à
rugir: «Hallez tongue au tiaple!»

En prononçant ces mots, avec un couteau bien affilé il coupa la corde à
laquelle j'étais suspendu, et, comme il se trouva par hasard que nous
passions juste au-dessus de ma maison (qui pendant mes pérégrinations
avait été très-convenablement rebâtie), j'eus le bonheur de dégringoler
la tête la première par la grande cheminée et de m'abattre dans le
foyer de ma salle à manger.

En recouvrant mes sens (car la chute m'avait entièrement étourdi), je
m'aperçus qu'il était environ quatre heures du matin. J'étais étendu
à l'endroit même où le ballon m'avait laissé tomber. Ma tête traînait
dans les cendres d'un feu mal éteint, pendant que mes pieds reposaient
sur le naufrage d'une petite table renversée, parmi les débris d'un
dessert varié, y compris un journal, quelques verres brisés, des
bouteilles fracassées et une cruche vide de kirschenwasser et de
schiedam. Ainsi s'était vengé l'Ange du Bizarre.


[1] Sans doute le _Voyage en Orient_.--C. B.

[2] J'ai été obligé d'allonger la phrase, pour obtenir à peu près le
jeu de mots anglais, le même mot signifiant également _au secours_ et
_servez-moi_.--C. B.



LE SYSTÈME DU DOCTEUR GOUDRON

ET DU PROFESSEUR PLUME


Pendant l'automne de 18.., comme je visitais les provinces de l'extrême
sud de la France, ma route me conduisit à quelques milles d'une
certaine maison de santé, ou hospice particulier de fous, dont j'avais
beaucoup entendu parler à Paris par des médecins, mes amis. Comme je
n'avais jamais visité un lieu de cette espèce, je jugeai l'occasion
trop bonne pour la négliger, et je proposai à mon compagnon de voyage
(un gentleman dont j'avais fait, par hasard, la connaissance quelques
jours auparavant) de nous détourner de notre route, pendant une heure
à peu près, et d'examiner l'établissement. Mais il s'y refusa, se
disant d'abord très-pressé et objectant ensuite l'horreur qu'inspire
généralement la vue d'un aliéné. Il me pria cependant de ne pas
sacrifier à un désir de courtoisie envers lui les satisfactions de ma
curiosité, et me dit qu'il continuerait à chevaucher en avant, tout
doucement, de sorte que je pusse le rattraper dans la journée, ou, à
tout hasard, le jour suivant. Comme il me disait adieu, il me vint à
l'esprit que j'éprouverais peut-être quelque difficulté à pénétrer dans
le lieu en question, et je lui fis part de mes craintes à ce sujet. Il
me répondit qu'en effet, à moins que je ne connusse personnellement
M. Maillard, le directeur, ou que je ne possédasse quelque lettre
d'introduction, il pourrait bien s'élever quelque difficulté, parce que
les règlements de ces maisons particulières de fous étaient beaucoup
plus sévères que ceux des hospices publics. Quant à lui, ajouta-t-il,
il avait fait, quelques années auparavant, la connaissance de Maillard,
et il pouvait me rendre du moins le service de m'accompagner jusqu'à la
porte et de me présenter; mais sa répugnance, relativement à la folie,
ne lui permettait pas d'entrer dans la maison.

Je le remerciai, et, nous détournant de la grande route, nous entrâmes
dans un chemin de traverse gazonné, qui, au bout d'une demi-heure, se
perdait presque dans un bois épais, recouvrant la base d'une montagne.
Nous avions fait environ deux milles à travers ce bois humide et sombre
quand enfin la maison de santé nous apparut. C'était un fantastique
château, très-abîmé, et qui, à en juger par son air de vétusté et de
délabrement, devait être à peine habitable. Son aspect me pénétra d'une
véritable terreur, et, arrêtant mon cheval, je sentis presque l'envie
de tourner bride. Cependant j'eus bientôt honte de ma faiblesse, et je
continuai.

Comme nous nous dirigions vers la grande porte, je m'aperçus qu'elle
était entre-baillée, et je vis une figure d'homme qui regardait
à travers. Un instant après, cet homme s'avançait, accostait mon
compagnon en l'appelant par son nom, lui serrait cordialement la main
et le priait de mettre pied à terre. C'était M. Maillard lui-même, un
véritable gentleman de la vieille école: belle mine; noble prestance,
manières exquises, et un certain air de gravité, de dignité et
d'autorité fait pour produire une vive impression.

Mon ami me présenta et expliqua mon désir de visiter l'établissement;
M. Maillard lui ayant promis qu'il aurait pour moi toutes les
attentions possibles, il prit congé de nous, et depuis lors je ne l'ai
plus revu.

Quand il fut parti, le directeur m'introduisit dans un petit parloir
excessivement soigné, contenant, entre autres indices d'un goût
raffiné, force livres, des dessins, des vases de fleurs et des
instruments de musique. Un bon feu flambait joyeusement dans la
cheminée. Au piano, chantant un air de Bellini, était assise une jeune
et très-belle femme, qui, à mon arrivée, s'interrompit et me reçut avec
une gracieuse courtoisie. Elle parlait à voix basse, et il y avait
dans toutes ses manières quelque chose de mortifié. Je crus voir aussi
des traces de chagrin dans tout son visage, dont la pâleur excessive
n'était pas, selon moi du moins, sans quelque agrément. Elle était en
grand deuil d'ailleurs, et elle éveilla dans mon cœur un sentiment
combiné de respect, d'intérêt et d'admiration.

J'avais entendu dire à Paris que l'établissement de M. Maillard
était organisé d'après ce qu'on nomme vulgairement le _système de
la douceur_; qu'on y évitait l'emploi de tous les châtiments; qu'on
n'avait même recours à la réclusion que fort rarement; que les malades,
surveillés secrètement, jouissaient, en apparence, d'une grande liberté
et qu'ils pouvaient, pour la plupart, circuler à travers la maison et
les jardins, dans la tenue ordinaire des personnes qui sont dans leur
bon sens.

Tous ces détails restant présents à mon esprit, je prenais bien garde
à tout ce que je pouvais dire devant la jeune dame; car rien ne
m'assurait qu'elle eût toute sa raison; et, en effet, il y avait dans
ses yeux un certain éclat inquiet qui m'induisait presque à croire
qu'elle ne l'avait pas. Je restreignis donc mes observations à des
sujets généraux, ou à ceux que je jugeais incapables de déplaire à une
folle ou même de l'exciter. Elle répondit à tout ce que je dis d'une
manière parfaitement sensée; et même ses observations personnelles
étaient marquées du plus solide bon sens. Mais une longue étude de
la physiologie de la folie m'avait appris à ne pas me fier même à
de pareilles preuves de santé morale, et je continuai, pendant toute
l'entrevue, à pratiquer la prudence dont j'avais usé au commencement.

En ce moment, un fort élégant domestique en livrée apporta un plateau
chargé de fruits, de vins et d'autres rafraîchissements, dont je pris
volontiers ma part; la dame, peu de temps après, quitta le parloir.
Quand elle fut partie, je tournai les yeux vers mon hôte d'une manière
interrogative.

«Non,--dit-il,--oh! non... c'est une personne de ma famille..., ma
nièce, une femme accomplie d'ailleurs.

--Je vous demande mille pardons de mon soupçon,--répliquai-je,--mais
vous saurez bien vous-même m'excuser. L'excellente administration
de votre maison est bien connue à Paris, et je pensais qu'il serait
possible, après tout... vous comprenez...

--Oui! oui! n'en parlez plus,--ou plutôt c'est moi qui devrais vous
remercier pour la très-louable prudence, que vous avez montrée. Nous
trouvons rarement autant de prévoyance chez les jeunes gens, et plus
d'une fois nous avons vu se produire de déplorables accidents par
l'étourderie de nos visiteurs. Lors de l'application de mon premier
système, et quand mes malades avaient le privilège de se promener
partout à leur volonté, ils étaient quelquefois jetés dans des crises
dangereuses par des personnes irréfléchies, invitées à examiner notre
établissement. J'ai donc été contraint d'imposer un rigoureux système
d'exclusion, et désormais nul n'a pu obtenir accès chez nous, sur la
discrétion de qui je ne pusse pas compter.

--Lors de l'application de votre premier système?--dis-je, répétant ses
propres paroles.--Dois-je entendre par là que le _système de douceur_
dont on m'a tant parlé a cessé d'être appliqué chez vous?

--Il y a maintenant quelques semaines,--répliqua-t-il,--que nous avons
décidé de l'abandonner à tout jamais.

--En vérité! vous m'étonnez.

--Nous avons jugé absolument nécessaire,--dit-il avec un soupir,--de
revenir aux vieux errements. Le système de douceur était un effrayant
danger de tous les instants, et ses avantages ont été estimés à un
trop haut prix. Je crois, monsieur, que, si jamais épreuve loyale a
été faite, c'est dans cette maison même. Nous avons fait tout ce que
pouvait raisonnablement suggérer l'humanité. Je suis fâché que vous
ne nous ayez pas rendu visite à une époque antérieure. Vous auriez pu
juger la question par vous-même. Mais je suppose que vous êtes bien au
courant du traitement _par la douceur_ dans tous ses détails.

--Pas absolument. Ce que j'en connais, je le tiens de troisième ou de
quatrième main.

--Je définirai donc le système en termes généraux: un système où
le malade était _ménagé_; un système de _laisser faire_. Nous ne
contredisions aucune des fantaisies qui entraient dans la cervelle du
malade. Au contraire, non-seulement nous nous y prêtions, mais encore
nous l'encouragions; et c'est ainsi que nous avons pu opérer un grand
nombre de cures radicales. Il n'y a pas de raisonnement qui touche
autant la raison affaiblie d'un fou que _la réduction à l'absurde_.
Nous avons eu des hommes, par exemple, qui se croyaient poulets. Le
traitement consistait, en ce cas, à reconnaître, à accepter le cas
comme fait positif,--à accuser le malade de stupidité en ce qu'il ne
reconnaissait pas suffisamment son cas comme fait positif,--et dès
lors à lui refuser, pendant une semaine, toute autre nourriture que
celle qui appartient proprement à un poulet. Grâce à cette méthode, il
suffisait d'un peu de grain et de gravier pour opérer des miracles.

--Mais cette espèce d'acquiescement de votre part à la monomanie,
était-ce tout?

--Non pas. Nous avions grande foi aussi dans les amusements d'une
nature simple, tels que la musique, la danse, les exercices
gymnastiques en général, les cartes, certaines classes de livres,
etc., etc. Nous faisions semblant de traiter chaque individu pour
une affection physique ordinaire, et le mot _folie_ n'était jamais
prononcé. Un point de grande importance était de donner à chaque fou
la charge de surveiller les actions de tous les autres. Mettre sa
confiance dans l'intelligence ou la discrétion d'un fou, c'est le
gagner corps et âme. Par ce moyen, nous pouvions nous passer de toute
une classe fort dispendieuse de surveillants.

--Et vous n'aviez de punitions d'aucune sorte?

--D'aucune.

--Et vous n'enfermiez jamais vos malades?

--Très-rarement. De temps à autre, la maladie de quelque individu
s'élevant jusqu'à une crise, ou tournant soudainement à la fureur, nous
le transportions dans une cellule secrète, de peur que le désordre de
son esprit n'infectât les autres, et nous le gardions ainsi jusqu'au
moment où nous pouvions le renvoyer à ses parents ou à ses amis;--car
nous n'avions rien à faire avec le fou furieux. D'ordinaire, il est
transféré dans les hospices publics.

--Et maintenant vous avez changé tout cela; et vous croyez avoir fait
pour le mieux?

--Décidément, oui. Le système avait ses inconvénients et même ses
dangers. Actuellement, il est, Dieu merci! condamné dans toutes les
maisons de santé de France.

--Je suis très-surpris,--dis-je,--de tout ce que vous m'apprenez; car
je considérais comme certain qu'il n'existe pas d'autre méthode de
traitement de la folie, actuellement en vigueur, dans toute l'étendue
du pays.

--Vous êtes encore jeune, mon ami,--répliqua mon hôte,--mais le temps
viendra où vous apprendrez à juger par vous-même tout ce qui se passe
dans le monde, sans vous fier au bavardage d'autrui. Ne croyez rien
de ce que vous entendez dire, et ne croyez que la moitié de ce que
vous voyez. Or, relativement à nos maisons de santé, il est clair que
quelque ignare s'est joué de vous. Après le dîner, cependant, quand
vous serez suffisamment remis de la fatigue de votre voyage, je serai
heureux de vous promener à travers la maison et de vous faire apprécier
un système qui, dans mon opinion et dans celle de toutes les personnes
qui ont pu en voir les résultats, est incomparablement le plus efficace
de tous ceux imaginés jusqu'à présent.

--C'est votre propre système?--demandai-je,--un système de votre
invention?

--Je suis fier,--répliqua-t-il,--d'avouer que c est bien le mien, au
moins dans une certaine mesure.»

Je conversai ainsi avec M. Maillard une heure ou deux, pendant
lesquelles il me montra les jardins et les cultures de l'établissement.

«Je ne puis pas,--dit-il,--vous laisser voir mes malades immédiatement.
Pour un esprit sensitif, il y a toujours quelque chose de plus ou moins
répugnant dans ces sortes d'exhibitions; et je ne veux pas vous priver
de votre appétit pour le dîner. Car nous dînerons ensemble. Je puis
vous offrir du veau _à la Sainte-Menehould_, des choux-fleurs _à la
sauce veloutée_, après cela un verre de clos-vougeot; vos nerfs alors
seront suffisamment raffermis.»

A six heures, on annonça le dîner, et mon hôte m'introduisit dans une
vaste salle à manger, où était rassemblée une nombreuse compagnie,
vingt-cinq ou trente personnes en tout. C'étaient, en apparence, des
gens de bonne société, certainement de haute éducation, quoique leurs
toilettes, à ce qu'il me sembla, fussent d'une richesse extravagante
et participassent un peu trop du raffinement fastueux de la vieille
cour[1]. J'observai aussi que les deux tiers au moins des convives
étaient des dames, et que quelques-unes d'entre elles n'étaient
nullement habillées selon la mode qu'un Parisien considère comme le bon
goût du jour. Plusieurs femmes, par exemple, qui n'avaient pas moins
de soixante et dix ans, étaient parées d'une profusion de bijouterie,
bagues, bracelets et boucles d'oreilles, et montraient leurs seins
et leurs bras outrageusement nus. Je notai également que très-peu de
ces costumes étaient bien faits, ou du moins que la plupart étaient
mal adaptés aux personnes qui les portaient. En regardant autour de
moi, je découvris l'intéressante jeune fille à qui M. Maillard m'avait
présenté dans le petit parloir; mais ma surprise fut grande de la voir
accoutrée d'une vaste robe à paniers, avec des souliers à hauts talons
et un bonnet crasseux de point de Bruxelles, beaucoup trop grand pour
elle, si bien qu'il donnait à sa figure une apparence ridicule de
petitesse. La première fois que je l'avais vue, elle était vêtue d'un
grand deuil qui lui allait à merveille. Bref, il y avait un air de
singularité dans la toilette de toute la société, qui me remit en tête
mon idée primitive du _système de douceur_, et me donna à penser que
M. Maillard avait voulu m'illusionner jusqu'à la fin du dîner, de peur
que je n'éprouvasse des sensations désagréables pendant le repas, me
sachant à table avec des lunatiques; mais je me souvins qu'on m'avait
parlé, à Paris, des provinciaux du Midi comme de gens particulièrement
excentriques et entichés d'une foule de vieilles idées; et, d'ailleurs,
en causant avec quelques-uns des convives, je sentis bientôt mes
appréhensions se dissiper complètement.

La salle à manger, elle-même, quoique ne manquant pas tout à fait de
confortable, et de bonnes dimensions, n'avait pas toutes les élégances
désirables. Ainsi, le parquet était sans tapis; il est vrai qu'en
France on s'en passe souvent. Les fenêtres étaient privées de rideaux;
les volets, quand ils étaient fermés, étaient solidement assujettis
par des barres de fer, fixées en diagonale, à la manière ordinaire
des fermetures des boutiques. J'observai que la salle formait, à elle
seule, une des ailes du château, et que les fenêtres occupaient ainsi
trois des côtés du parallélogramme, la porte se trouvant placée sur la
quatrième. Il n'y avait pas moins de dix fenêtres en tout.

La table était splendidement servie. Elle était couverte de vaisselle
plate et surchargée de toutes sortes de friandises. C'était une
profusion absolument barbare. Il y avait en vérité assez de mets pour
régaler les Anakim. Jamais, de mon vivant, je n'avais contemplé un si
monstrueux étalage, un si extravagant gaspillage de toutes les bonnes
choses de la vie;--peu de goût, il est vrai, dans l'arrangement du
service;--et mes yeux, accoutumés à des lumières douces, se trouvaient
cruellement offensés par le prodigieux éclat d'une multitude de
bougies, dans des candélabres d'argent, qu'on avait posés sur la table
et disséminés dans toute la salle, partout où on avait pu en trouver la
place. Le service était fait par plusieurs domestiques très-actifs, et
sur une grande table, tout au fond de la salle, étaient assises sept
ou huit personnes avec des violons, des flûtes, des trombones et un
tambour. Ces gaillards, à de certains intervalles, pendant le repas, me
fatiguèrent beaucoup par une infinie variété de bruits, qui avaient
la prétention d'être de la musique, et qui, à ce qu'il paraissait,
causaient un vif plaisir à tous les assistants,--moi excepté, bien
entendu.

En somme, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'il y avait passablement
de bizarrerie dans tout ce que je voyais; mais, après tout, le monde
est fait de toutes sortes de gens, qui ont des manières de penser
fort diverses et une foule d'usages tout à fait conventionnels. Et
puis, j'avais trop voyagé pour n'être pas un parfait adepte du _nil
admirari_; aussi je pris très-tranquillement place à la droite de mon
amphitryon, et, doué d'un excellent appétit, je fis honneur à toute
cette bonne chair.

La conversation, cependant, était animée et générale. Les dames, selon
leur habitude, parlaient beaucoup. Je vis bientôt que la société
était composée, presque entièrement, de gens bien élevés, et mon hôte
était, à lui seul, un trésor de joyeuses anecdotes. Il semblait assez
volontiers disposé à parler de sa position de directeur d'une maison de
santé; et, à ma grande surprise, la folie elle-même devint le thème de
causerie favori de tous les convives.

«Nous avions ici autrefois un gaillard,--dit un gros petit monsieur,
assis à ma droite,--qui se croyait théière; et, soit dit en passant,
n'est-ce pas chose remarquable que cette lubie particulière entre si
souvent dans la cervelle des fous? Il n'y a peut-être pas en France un
hospice d'aliénés qui ne puisse fournir une théière humaine. _Notre_
monsieur était une théière de fabrique anglaise, et il avait soin de
se polir lui-même tous les matins avec une peau de daim et du blanc
d'Espagne.

--Et puis,--dit un grand homme, juste en face,--nous avons eu, il n'y a
pas bien longtemps, un individu qui s'était fourré dans la tête qu'il
était un âne,--ce qui, métaphoriquement parlant, direz-vous, était
parfaitement vrai. C'était un malade très-fatigant, et nous avions
beaucoup de peine à l'empêcher de dépasser toutes les bornes. Pendant
un assez long temps, il ne voulut manger que des chardons; mais nous
l'avons bientôt guéri de cette idée en insistant pour qu'il ne mangeât
pas autre chose. Il était sans cesse occupé à ruer avec ses talons...
comme ça, tenez... comme ça...

--Monsieur de Kock! je vous serais bien obligée, si vous pouviez
vous contenir!--interrompit alors une vieille dame, assise à côte de
l'orateur.--Gardez, s'il vous plaît, vos coups de pieds pour vous. Vous
avez abîmé ma robe de brocart! Est-il indispensable, je vous prie,
d'illustrer une observation d'une manière aussi matérielle? Notre ami,
que voici, vous comprendra tout aussi bien sans cette démonstration
physique. Sur ma parole, vous êtes presque un aussi grand âne que ce
pauvre insensé croyait l'être lui-même. Votre jeu est tout à fait
_nature_, aussi vrai que je vis!

--Mille pardons, mam'zelle!--répondit M. de Kock, ainsi
interpellé,--mille pardons! je n'avais pas l'intention de vous
offenser. Mam'zelle Laplace, M. de Kock sollicite l'honneur de prendre
le vin avec vous.»

Alors, M. de Kock s'inclina, baisa cérémonieusement sa propre main, et
prit le vin avec mam'zelle Laplace.

«Permettez-moi, mon ami,--dit M. Maillard en s'adressant à
moi,--permettez-moi de vous envoyer un morceau de ce veau _à la
Sainte-Menehould_; vous le trouverez particulièrement délicat.»

Trois vigoureux domestiques avaient réussi à déposer sans accident
sur la table un énorme plat, ou plutôt un bateau, contenant ce que
j'imaginais être le _monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen
ademptum_. Un examen plus attentif me confirma toutefois que c'était
seulement un petit veau rôti, tout entier, appuyé sur ses genoux, avec
une pomme entre les dents, selon la mode usitée en Angleterre pour
servir un lièvre.

«Non, je vous remercie,--répliquai-je;--pour dire la vérité, je n'ai
pas un faible bien déterminé pour le veau à _la Sainte_... comment
dites-vous? car je ne trouve pas généralement qu'il me réussisse.
Je vous prierai de faire changer cette assiette et de me permettre
d'essayer un peu du lapin.»

Il y avait sur la table quelques plats latéraux, contenant ce qui me
semblait être du lapin ordinaire, à la française, un délicieux morceau,
que je puis vous recommander.

«Pierre!--cria mon hôte,--changez l'assiette de monsieur, et donnez lui
un morceau de ce lapin _au chat._

--De ce... quoi?--dis-je.

--De ce lapin _au chat_.

--Eh bien, je vous remercie. Toutes réflexions faites, non. Je vais me
servir moi-même un peu de jambon.»

En vérité, pensais-je, on ne sait pas ce qu'on mange à la table de
ces gens de province. Je ne veux pas goûter de leur lapin _au chat_,
pas plus, et pour la même raison, que je ne voudrais de leur _chat au
lapin_.

«Et puis,--dit un personnage à figure cadavéreuse, placé au bas
de la table, reprenant le fil de la conversation où il avait été
brisé,--entre autres bizarreries, nous avons eu, à une certaine époque,
un malade qui s'obstinait à se croire un fromage de Cordoue, et qui se
promenait partout, un couteau à la main, invitant ses amis à couper,
seulement pour y goûter, un petit morceau de sa cuisse.

--C'était sans doute un grand fou,--interrompit une autre
personne;--mais il n'est pas à comparer à un certain individu que nous
avons tous connu, à l'exception de ce gentleman étranger. Je veux
parler de l'homme qui se prenait, pour une bouteille de champagne, et
qui _partait_, toujours avec un pan... pan...! et un pschi... t... t...
t...! de cette manière...»

Ici l'orateur, très-grossièrement, à mon sens, fourra son pouce droit
sous la joue gauche, l'en retira brusquement avec un bruit ressemblant
à la pétarade d'un bouchon qui saute, et puis, par un adroit mouvement
de la langue sur les dents, produisit un sifflement aigu, qui dura
quelques minutes, pour imiter la mousse du champagne. Cette conduite,
je le vis bien, ne fut pas précisément du goût de M. Maillard;
cependant, il ne dit rien, et la conversation fut reprise par un petit
homme très-maigre, avec une grosse perruque.

«Il y avait aussi,--dit-il,--un imbécile qui se croyait une
grenouille, animal auquel, pour le dire en passant, il ressemblait
considérablement. Je voudrais que vous l'eussiez vu, monsieur,--c'était
à moi qu'il s'adressait,--ça vous aurait fait du bien au cœur de
voir les airs naturels qu'il prenait. Monsieur, si cet homme n'était
pas une grenouille, je puis dire que c'est un grand malheur qu'il
ne le fût pas. Son coassement était à peu près cela: O... o...
o...gh...! o...o...o...gh!--C'était vraiment la plus belle note du
monde,--un si bémol! et, quand il plaçait ses coudes sur la table
de cette façon, après avoir pris un ou deux verres de vin, et qu'il
distendait sa bouche ainsi, et qu'il roulait ses yeux comme ça, et puis
qu'il les faisait clignoter avec une excessive rapidité,--comme ça,
voyez-vous,--eh bien, monsieur, je puis vous affirmer de la manière la
plus positive que vous seriez tombé en extase devant le génie de cet
homme.

--Je n'en doute pas,--répondis-je.

--Il y avait aussi,--dit un autre,--il y avait aussi Petit-Gaillard,
qui se croyait une pincée de tabac, et qui était désolé de ne pouvoir
se prendre lui-même entre son index et son pouce.

--Nous avons eu aussi Jules Deshoulières, qui était vraiment un
singulier génie, et qui devint fou de l'idée qu'il était une
citrouille. Il persécutait sans cesse le cuisinier pour se faire mettre
en pâtés, chose à laquelle le cuisinier se refusait avec indignation.
Pour ma part, je n'affirmerai pas qu'une tourte _à la Deshoulières_ ne
pût être un mets des plus délicats, en vérité!

--Vous m'étonnez,--dis-je,--et je regardais M. Maillard d'un air
interrogatif.

--Ha! ha!--fit celui-ci,--hé! hé! hi! hi! oh! oh! hu! hu!--Excellent,
en vérité! Il ne faut pas vous étonner, mon ami; notre ami est un
original, un farceur; il ne faut pas prendre à la lettre ce qu'il dit.

--Oh! mais,--dit une autre personne de la société,--nous avons connu
aussi Buffon-Legrand, un autre personnage très-extraordinaire dans son
genre. Il eut le cerveau dérangé par l'amour, et se figura qu'il était
possesseur de deux têtes. Il affirmait que l'une d'elles était celle
de Cicéron; quant à l'autre, il se la figurait composite, étant celle
de Démosthènes depuis le haut du front jusqu'à la bouche, et celle de
lord Brougham depuis la bouche jusqu'au bas du menton. Il ne serait
pas impossible qu'il se trompât; mais il vous aurait convaincu qu'il
avait raison; car c'était un homme d'une grande éloquence. Il avait une
véritable passion pour l'art oratoire, et ne pouvait se retenir de la
montrer. Par exemple, il avait l'habitude de sauter ainsi sur la table,
et puis...»

En ce moment, un ami de l'orateur, assis à son côté, lui mit la main
sur l'épaule et lui chuchota quelques mots à l'oreille; là-dessus,
l'autre cessa soudainement de parler et se laissa retomber sur sa
chaise.

«Et puis,--dit l'ami, celui qui avait parlé bas,--il y a eu Boulard
aussi, le toton. Je l'appelle le toton parce qu'il fut pris, en
réalité, de la manie, singulière peut-être, mais non absolument
déraisonnable, de se croire métamorphosé en toton. Vous auriez crevé de
rire à le voir tourner. Il pirouettait à l'heure sur un seul talon, de
cette façon, voyez...»

Alors, l'ami qu'il avait interrompu, un instant auparavant, par un avis
dit à l'oreille, lui rendit, à son tour, exactement le même office.

«Mais, alors,--cria une vieille dame d'une voix éclatante,--votre
M. Boulard était un fou, et un fou très-bête, pour le moins. Car,
permettez-moi de vous le demander, qui a jamais entendu parler d'un
toton humain? La chose est absurde. Madame Joyeuse était une personne
plus sensée, comme vous savez. Elle avait aussi sa lubie, mais une
inspirée par le sens commun, et qui procurait du plaisir à tous ceux
qui avaient l'honneur de la connaître. Elle avait découvert, après
mûre réflexion, qu'elle avait été, par accident, changée en jeune coq;
mais, en tant que coq, elle se conduisait normalement. Elle battait des
ailes, comme ça, comme ça, avec un effort prodigieux; et, quant à son
chant, il était délicieux! Co... o... o... o... queri... co... o...
o... o...! Co... o... o... que... ri... co... co... co... o... o...
o... o...!»

--Madame Joyeuse, je vous prie de vouloir bien vous
contenir!--interrompit notre hôte avec colère.--Si vous ne voulez pas
vous conduire décemment comme une dame doit le faire, vous pouvez
quitter la table immédiatement. A votre choix!»

La dame (que je fus très-étonné d'entendre nommer madame Joyeuse, après
la description de madame Joyeuse qu'elle-même venait de faire) rougit
jusqu'aux sourcils, et sembla profondément humiliée de la réprimande.
Elle baissa la tête et ne répondit pas une syllabe. Mais une autre dame
plus jeune reprit le sujet de conversation en train. C'était ma belle
jeune fille du parloir.

«Oh!--s'écria-t-elle,--madame Joyeuse _était_ une folle! mais il y
avait, en somme, beaucoup de sens dans l'opinion d'Eugénie Salsafette.
C'était une très-belle jeune dame, d'un air contrit et modeste, qui
jugeait la mode ordinaire de s'habiller très-indécente, et qui voulait
toujours se vêtir en se mettant _hors_ de ses habits au lieu de se
mettre _dedans_. C'est une chose bien facile à faire, après tout. Vous
n'avez qu'à faire comme ça... et puis comme ça... et puis ensuite...,
et enfin...»

--Mon Dieu! mam'zelle Salsafette!--s'écrièrent une douzaine de voix
ensemble,--que faites-vous?-Arrêtez!--c'est suffisant.--Nous voyons
bien comment cela peut se faire!--Assez! assez!»

Et quelques personnes s'élançaient déjà de leur chaise pour empêcher
mam'zelle Salsafette de se mettre sur le pied d'égalité avec la
Vénus de Médicis, quand le résultat désirable fut soudainement et
efficacement amené par une suite de grands cris ou de hurlements,
provenant de quelque partie du corps principal du château. Mes nerfs
furent, pour dire vrai, très-affectés par ces hurlements; mais, quant
aux autres convives, ils me firent pitié. Jamais de ma vie je n'ai vu
une compagnie de gens sensés aussi complètement effrayée. Ils devinrent
tous pâles comme autant de cadavres; ils se ratatinaient sur leur
chaise, frissonnaient et baragouinaient de terreur, et semblaient
attendre d'une oreille anxieuse la répétition du même bruit. Il se
répéta, en effet, plus haut et comme se rapprochant,--et puis une
troisième fois, très-fort, très-fort,--enfin une quatrième, mais
avec une vigueur évidemment décroissante. A cet apaisement apparent
de la tempête, toute la compagnie reprit immédiatement ses esprits,
et l'animation et les anecdotes recommencèrent de plus belle. Je me
hasardai alors à demander quelle était la cause de ce trouble.

«Une pure bagatelle,--dit M. Maillard.--Nous sommes blasés là-dessus,
et nous nous en inquiétons vraiment fort peu. Les fous, à des
intervalles réguliers, se mettent à hurler de concert, l'un excitant
l'autre, comme il arrive quelquefois, la nuit, dans une troupe de
chiens. Il arrive aussi de temps en temps que ce concert de hurlements
est suivi d'un effort simultané de tous pour s'évader; dans ce cas, il
y a, naturellement, lieu à quelques appréhensions.

--Et combien en avez-vous maintenant d'emprisonnés?

--Pour le moment, nous n'en avons pas plus de dix en tout.

--Principalement des femmes, je suppose?

--Oh! non.--Tous des hommes, et de vigoureux gaillards, je puis vous
l'affirmer.

--En vérité! j'avais toujours entendu dire que la majorité des fous
appartenait au sexe aimable.

--En général, oui; mais pas toujours. Il y a quelque temps, nous avions
ici environ vingt-sept malades, et, sur ce nombre, il n'y avait pas
moins de dix-huit femmes; mais, depuis peu, les choses ont beaucoup
changé, comme vous voyez.

--Oui..., ont beaucoup changé, comme vous voyez,--interrompit le
monsieur qui avait brisé les tibias de mam'zelle Laplace.

--Oui..., ont beaucoup changé, comme vous voyez,--carillonna en
chœur toute la société.

--Retenez vos langues, tous! entendez-vous!--cria mon amphitryon, dans
un accès de colère. Là-dessus, toute l'assemblée observa, pendant une
minute à peu près, un silence de mort. Il y eut une dame qui obéit à la
lettre à M. Maillard, c'est-à-dire que, tirant sa langue, une langue
d'ailleurs excessivement longue, elle la prit avec ses deux mains, et
la tint ainsi avec beaucoup de résignation jusqu'à la fin du festin.

«Et cette dame,--dis-je à M. Maillard en me penchant vers lui, et
lui parlant à voix basse,--cette excellente dame qui parlait tout à
l'heure, et qui nous lançait son coquerico, elle est, je présume,
inoffensive,--tout à fait inoffensive, hein?

--Inoffensive!--s'écria-t-il avec une surprise non feinte;--comment?
que voulez-vous dire?

--Elle n'est que légèrement atteinte?--dis-je en me touchant le
front.--Je suppose qu'elle n'est pas particulièrement,--dangereusement
affectée, hein?

--Mon Dieu! qu'imaginez-vous là? Cette dame, ma vieille et particulière
amie, madame Joyeuse a l'esprit aussi sain que moi-même. Elle a ses
petites excentricités, sans doute; mais, vous savez, toutes les
vieilles femmes, toutes les très-vieilles femmes sont plus ou moins
excentriques!

--Sans doute,--dis-je,--sans doute!--Et le reste de ces dames et de ces
messieurs...?

--Tous sont mes amis et mes gardiens,--interrompit M. Maillard en se
redressant avec hauteur,--mes excellents amis et mes aides.

--Quoi! eux tous?--demandai-je,--et les femmes aussi, sans exception?

--Assurément,--dit-il.--Nous ne pourrions rien faire sans les femmes;
ce sont les meilleurs infirmiers du monde pour les fous; elles ont
une manière à elles, vous savez? leurs yeux produisent des effets
merveilleux; quelque chose comme la fascination du serpent, vous savez?

--Certainement,--dis-je,--certainement!--Elles se conduisent d'une
façon un peu bizarre, n'est-ce pas? Elles ont quelque chose d'original,
hein? ne trouvez-vous pas?

--Bizarre! original!... Quoi! vraiment! vous pensez ainsi? A vrai dire,
nous ne sommes pas bégeules dans le Midi; nous faisons assez volontiers
tout ce qui nous plaît; nous jouissons de la vie;--et toutes ces
habitudes-là, vous comprenez ...

--Parfaitement,--dis-je,--parfaitement.

--Et puis, ce clos-vougeot est peut-être un peu capiteux, vous
comprenez?--un peu chaud, n'est-ce pas?

--Certainement,--dis-je,--certainement. Par parenthèse, monsieur, ne
vous ai-je pas entendu dire que le système adopté par vous, à la place
du fameux _système de douceur_, était d'une rigoureuse sévérité?

--Nullement. La réclusion est nécessairement rigoureuse; mais le
traitement,--le traitement médical, veux-je dire,--est plutôt agréable
pour les malades.

--Et le nouveau système est de votre invention?

--Pas absolument. Quelques parties du système doivent être attribuées
au professeur Goudron, dont vous avez nécessairement entendu parler;
et il y a dans mon plan des modifications que je suis heureux de
reconnaître comme appartenant de droit au célèbre Plume, que vous avez
eu l'honneur, si je ne me trompe, de connaître intimement.

--Je suis bien honteux d'avouer.--répliquai-je, que jusqu'ici je
n'avais jamais entendu prononcer les noms de ces messieurs.

--Bonté divine!--s'écria mon hôte, retirant brusquement sa chaise et
levant les mains au ciel. Il est probable que je vous ai mal compris!
vous n'avez pas voulu dire, n'est-ce pas? que vous n'avez jamais ouï
parler de l'érudit docteur Goudron, ni du fameux professeur Plume?

--Je suis forcé de reconnaître mon ignorance,--répondis-je;--mais la
vérité doit être respectée avant toute chose. Toutefois, je me sens
on ne peut plus humilié de ne pas connaître les ouvrages de ces deux
hommes, sans aucun doute extraordinaires. Je vais m'occuper de chercher
leurs écrits, et je les lirai avec un soin studieux. Monsieur Maillard,
vous m'avez réellement,--je dois le confesser,--vous m'avez réellement
fait rougir de moi-même!»

Et c'était la pure vérité.

«N'en parlons plus, mon jeune et excellent ami,--dit-il avec bonté,
en me serrant la main;--prenons cordialement ensemble un verre de ce
sauterne.»

Nous bûmes. La société suivit notre exemple sans discontinuer. Ils
bavardaient, ils plaisantaient, ils riaient, ils commettaient mille
absurdités. Les violons grinçaient, le tambour multipliait ses
rantamplans, les trombones beuglaient comme autant de taureaux de
Phalaris,--et toute la scène, s'exaspérant de plus en plus à mesure
que les vins augmentaient leur empire, devint, à la longue, une sorte
de Pandémonium _in petto_. Cependant M. Maillard et moi, avec quelques
bouteilles de sauterne et de clos-vougeot entre nous deux, nous
continuions notre dialogue à tue-tête. Une parole prononcée sur le
diapason ordinaire n'avait pas plus de chance d'être entendue que la
voix d'un poisson au fond du Niagara.

«Monsieur--lui criai-je dans l'oreille,--vous me parliez avant le dîner
du danger impliqué dans l'ancien _système de douceur_. Quel est-il?

--Oui,--répondit-il,--il y avait quelquefois un très-grand danger. Il
n'est pas possible de se rendre compte des caprices des fous; et dans
mon opinion, aussi bien que dans celle du docteur Goudron et celle
du professeur Plume, il n'est _jamais_ prudent de les laisser se
promener librement et sans surveillants. Un fou peut être _adouci_,
comme on dit, pour un temps, mais à la fin il est toujours capable de
turbulence. De plus, sa ruse est proverbiale et vraiment très-grande.
S'il a un projet en vue, il sait le cacher avec une merveilleuse
hypocrisie; et l'adresse avec laquelle il contrefait la _sanité_ offre
à l'étude du philosophe un des plus singuliers problèmes psychiques.
Quand un fou paraît _tout à fait_ raisonnable, il est grandement temps,
croyez-moi, de lui mettre la camisole.

--Mais le _danger_, mon cher monsieur, le danger dont vous parliez?
D'après votre propre expérience, depuis que cette maison est sous votre
contrôle, avez-vous eu une raison, matérielle, positive, de considérer
la liberté comme périlleuse, dans un cas de folie?

--Ici?--D'après ma propre expérience?--Certes, je peux répondre: oui!
Par exemple, _il n'y a pas très-longtemps_ de cela, une singulière
circonstance s'est présentée dans cette maison même. Le _système de
douceur_, vous le savez, était alors en usage, et les malades étaient
en liberté. Ils se comportaient _remarquablement_ bien, à ce point que
toute personne de sens aurait pu tirer d'une si belle sagesse la preuve
qu'il se brassait parmi ces gaillards quelque plan démoniaque. Et, en
effet, un beau matin, les gardiens se trouvèrent pieds et poings liés,
et jetés dans les cabanons, où ils furent surveillés comme fous par les
fous eux-mêmes, qui avaient usurpé les fonctions de gardiens.

--Oh! que me dites-vous là? Je n'ai jamais, de ma vie, entendu parler
d'une telle absurdité!

--C'est un fait. Tout cela arriva, grâce à un sot animal, un fou,
qui s'était, je ne sais comment, fourré dans la tête qu'il était
inventeur du meilleur système de gouvernement dont on eût jamais ouï
parler,--gouvernement de fous, bien entendu. Il désirait, je suppose,
faire une épreuve de son invention,--et ainsi il persuada aux autres
malades de se joindre à lui dans une conspiration pour renverser le
pouvoir régnant.

--Et il a réellement réussi?

--Parfaitement. Les gardiens et les gardés eurent à troquer leurs
places respectives, avec cette différence importante toutefois, que les
fous avaient été libres, mais que les gardiens furent immédiatement
séquestrés dans des cabanons et traités, je suis fâché de l'avouer,
d'une manière très-cavalière.

--Mais je présume qu'une contre-révolution a dû s'effectuer
promptement. Cette situation ne pouvait pas durer longtemps. Les
campagnards du voisinage, les visiteurs venant voir l'établissement
auront donné sans doute l'alarme.

--Ici, vous êtes dans l'erreur. Le chef des rebelles était trop rusé
pour que cela pût arriver. Il n'admit désormais aucun visiteur,--à
l'exception, une seule fois, d'un jeune gentleman, d'une physionomie
très-niaise et qui ne pouvait lui inspirer aucune défiance. Il lui
permit de visiter la maison, comme pour y introduire un peu de variété
et pour s'amuser de lui. Aussitôt qu'il l'eut suffisamment fait poser,
il le laissa sortir, et le renvoya à ses affaires.

--Et combien de temps a duré le règne des fous?

--Oh! fort longtemps, en vérité;--un mois certainement;--combien en
plus, je ne saurais le préciser. Cependant les fous se donnaient du
bon temps;--vous en pourriez jurer. Ils jetèrent là leurs vieux habits
râpés et en usèrent à leur aise avec la garde-robe de famille et les
bijoux. Les caves du château étaient bien fournies de vin, et ces
diables de fous sont des connaisseurs qui savent bien boire. Ils ont
largement vécu, je puis vous l'affirmer!

--Et le traitement? Quelle était l'espèce particulière de traitement
que le chef des rebelles avait mis en application?

--Ah! quant à cela, un fou n'est pas nécessairement un sot,
comme je vous l'ai déjà fait observer, et c'est mon humble
opinion que son traitement était un bien meilleur traitement que
celui auquel il était substitué. C'était un traitement vraiment
capital,--simple,--propre,--sans aucun embarras,--réellement
délicieux,--c'était...»

Ici, les observations de mon hôte furent brusquement coupées par une
nouvelle suite de cris, de même nature que ceux qui nous avaient déjà
déconcertés. Cette fois, cependant, ils semblaient provenir de gens qui
se rapprochaient rapidement.

«Bonté divine!--m'écriai-je;--les fous se sont échappés, sans aucun
doute.

--Je crains bien que vous n'ayez raison,» répondit M. Maillard,
devenant alors excessivement pâle.

A peine finissait-il sa phrase, que de grandes clameurs et des
imprécations se firent entendre sous les fenêtres; et immédiatement
après, il devint évident que quelques individus du dehors s'ingéniaient
à entrer de force dans la salle. On battait la porte avec quelque chose
qui devait être une espèce de bélier ou un énorme marteau, et les
volets étaient secoués et poussés avec une prodigieuse violence.

Une scène de la plus horrible confusion s'ensuivit. M. Maillard, à
mon grand étonnement, se jeta sous le buffet. J'aurais attendu de sa
part plus de résolution. Les membres de l'orchestre, qui, depuis un
quart d'heure, semblaient trop ivres pour accomplir leurs fonctions,
sautèrent sur leurs pieds et sur leurs instruments, et, escaladant leur
table, attaquèrent d'un commun accord un _Yankee Doodle_[2], qu'ils
exécutèrent, sinon avec justesse, du moins avec une énergie surhumaine,
pendant tout le temps que dura le désordre.

Cependant le monsieur qu'on avait empêché, à grand'peine, de sauter
sur la table, y sauta cette fois au milieu des bouteilles et des
verres. Aussitôt qu'il y fut commodément installé, il commença un
discours qui, sans aucun doute, eût paru de premier ordre, si seulement
on avait pu l'entendre. Au même instant, l'homme dont toutes les
prédilections étaient pour le toton se mit à pirouetter tout autour de
la chambre, avec une immense énergie, les bras ouverts et faisant angle
droit avec son corps, si bien qu'il avait l'air d'un toton véritable,
renversant, culbutant tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Et
puis, entendant d'incroyables pétarades et des sifflements inouïs de
champagne, je découvris que cela provenait de l'individu qui pendant
le dîner avait si bien joué le rôle de bouteille. En même temps,
l'homme-grenouille coassait de toutes ses forces, comme si le salut de
son âme dépendait de chaque note qu'il proférait. Au milieu de tout de
cela s'élevait, dominant tous les bruits, le braiement non interrompu
d'un âne. Quant à ma vieille amie, madame Joyeuse, elle semblait dans
une si horrible perplexité, que j'aurais pu pleurer sur la pauvre dame.
Elle se tenait debout dans un coin, près de la cheminée, et elle se
contentait de chanter, à toutes volées, son «coquericooooo!...»

Enfin arriva la crise suprême, la catastrophe du drame. Comme les
cris, les hurlements et les coquericos étaient les seules formes de
résistance, les seuls obstacles opposés aux efforts des assiégeants,
les deux fenêtres furent très-rapidement et presque simultanément
enfoncées. Mais je n'oublierai jamais mes sensations d'ébahissement et
d'horreur, quand je vis sautant par les fenêtres et se ruant pêle-mêle
parmi nous, et jouant des pieds, des mains, des griffes, une véritable
armée hurlante de monstres, que je pris d'abord pour des chimpanzés,
des orangs-outangs ou de gros babouins noirs du cap de Bonne-Espérance.

Je reçus une terrible rossée, après laquelle je me pelotonnai sous un
canapé, où je me tins coi. Après être resté là quinze minutes environ,
pendant lesquelles j'écoutai de toutes mes oreilles ce qui se passait
dans la salle, j'obtins enfin, avec le dénoûment, une explication
satisfaisante de cette tragédie. M. Maillard, à ce qu'il me parut,
en me contant l'histoire du fou qui avait excité ses camarades à la
rébellion, n'avait fait que relater ses propres exploits. Ce monsieur
avait été, en effet, deux ou trois ans auparavant, directeur de
l'établissement; puis sa tête s'était dérangée, et il était passé au
nombre des malades. Ce fait n'était pas connu du compagnon de voyage
qui m'avait présenté à lui. Les gardiens, au nombre de dix, avaient
été soudainement terrassés, puis bien goudronnés, puis soigneusement
emplumés, puis enfin séquestrés dans les caves. Ils étaient restés
emprisonnés ainsi plus d'un mois, et, pendant toute cette période, M.
Maillard leur avait accordé généreusement non-seulement le goudron et
les plumes (ce qui constituait _son système_), mais aussi un peu de
pain et de l'eau en abondance. Journellement une pompe leur envoyait
leur ration de douches. A la fin, l'un d'eux, s'étant échappé par un
égout, rendit la liberté à tous les autres.

Le _système de douceur_, avec d'importantes modifications, a été
repris au château; mais je ne puis m'empêcher de reconnaître, avec
M. Maillard, que son traitement, à lui, était, dans son espèce, un
traitement capital. Comme il le faisait justement observer, c'était
un traitement _simple,--propre et ne causant aucun embarras,--pas le
moindre._

Je n'ai que quelques mots à ajouter. Bien que j'aie cherché dans toutes
les bibliothèques de l'Europe les œuvres du docteur _Goudron_ et du
professeur _Plume_, je n'ai pas encore pu, jusqu'à ce jour, malgré tous
mes efforts, m'en procurer un exemplaire.


[1] A propos du veau _à la Sainte-Menehould, de la sauce veloutée,
de la vieille cour_, etc., il ne faut pas oublier que l'auteur est
Américain, et que, comme tous les auteurs anglais et américains, il
a la manie d'employer des termes français et de faire parade d'idées
françaises,--termes et idées d'un répertoire un peu suranné.--C. B.

[2] Air populaire américain.--Le lecteur, amateur de la vérité locale,
peut y substituer mentalement l'air de _la Carmagnole_, ou tout autre
air français.--C. B.



LE DOMAINE D'ARNHEIM


    Le jardin était taillé comme une belle dame,
    Étendue et sommeillant voluptueusement,
    Et fermant ses paupières aux cieux ouverts.
    Les champs d'azur du ciel étaient rassemblés correctement
    Dans un vaste cercle orné des fleurs de la lumière.
    Les iris et les rondes étincelles de rosée,
    Qui pendaient à leurs feuilles azurées, apparaissaient
    Comme des étoiles clignotantes qui pétillent dans le bleu
    du soir.
                                        GILES FLETCHER.


Depuis son berceau jusqu'à son tombeau, mon ami Ellison fut toujours
poussé par une brise de prospérité. Et je ne me sers pas ici du mot
prospérité dans son sens purement mondain. Je l'emploie comme synonyme
de bonheur. La personne dont je parle semblait avoir été créée pour
symboliser les doctrines de Turgot, de Price, de Priestley et de
Condorcet,--pour fournir un exemple individuel de ce que l'on a
appellé la chimère des _perfectionnistes_. Dans la brève existence
d'Ellison, il me semble que je vois une réfutation du dogme qui prétend
que dans la nature même de l'homme gît un principe mystérieux, ennemi
du bonheur. Un examen minutieux de sa carrière m'a fait comprendre que
la misère de l'espèce humaine naît, en général, de la violation de
quelques simples lois d'humanité;--que nous avons en notre possession,
en tant qu'espèce, des éléments de contentement non encore mis en
œuvre,--et que même maintenant, dans les présentes ténèbres et
l'état délirant de la pensée humaine sur la grande question des
conditions sociales, il ne serait pas impossible que l'homme, en tant
qu'individu, pût être heureux dans de certaines circonstances insolites
et remarquablement fortuites.

Mon jeune ami était, lui aussi, fortement pénétré des mêmes opinions;
et il n'est pas inutile d'observer que le bonheur non interrompu,
qui a caractérisé toute sa vie, a été, en grande partie, le résultat
d'un système préconçu. Il est positivement évident que, avec moins
de cette philosophie instinctive qui, en maint cas, tient si
bien lieu d'expérience, M. Ellison se serait vu précipité, par le
très-extraordinaire succès de sa vie, dans le tourbillon commun de
malheur qui s'ouvre devant tous les hommes merveilleusement dotés
par le sort. Mais mon but n'est pas du tout d'écrire un essai sur le
bonheur. Les idées de mon ami peuvent être résumées en quelques mots.
Il n'admettait que quatre principes, ou, plus strictement, quatre
conditions élémentaires de félicité. Celle qu'il considérait comme la
principale était (chose étrange à dire!) la simple condition, purement
physique, du libre exercice en plein air. «La santé,--disait-il,-qu'on
peut obtenir par d'autres moyens est à peine digne de ce nom.»
Il citait les voluptés du chasseur de renards, et désignait les
cultivateurs de la terre comme les seules gens qui, en tant qu'espèce,
pussent être sérieusement considérés comme plus heureux que les autres.
La seconde condition était l'amour de la femme. La troisième, la plus
difficile à réaliser, était le mépris de toute ambition. La quatrième
était l'objet d'une poursuite incessante; et il affirmait que, les
autres choses étant égales, l'étendue du bonheur auquel on peut
atteindre était en proportion de la spiritualité de ce quatrième objet.

Ellison fut un homme remarquable par la profusion continue avec
laquelle la fortune l'accabla de ses dons. En grâce et en beauté
personnelles, il surpassait tous les hommes. Son intelligence était de
celles pour qui l'acquisition des connaissances est moins un travail
qu'une intuition et une nécessité. Sa famille était une des plus
illustres de l'État. Sa femme était la plus délicieuse et la plus
dévouée des femmes. Ses biens avaient toujours été considérables;
mais, à l'échéance de sa majorité, il se trouva que la destinée avait,
en sa faveur, fait un de ces tours bizarres qui stupéfient le milieu
social dans lequel ils éclatent, et qui ne manquent guère d'altérer
radicalement la constitution morale de ceux qui en sont les objets
privilégiés.

Il paraît que cent ans, à peu près, avant la majorité de M. Ellison,
était mort, dans une province éloignée, un certain M. Seabright
Ellison. Ce gentleman avait amassé une fortune princière, et, n'ayant
pas de parents immédiats, il avait conçu la fantaisie de laisser sa
fortune s'accumuler durant un siècle après sa mort. Ayant indiqué
lui-même, minutieusement et avec la plus grande sagacité, les
différents modes de placement, il légua la masse totale à la personne
la plus rapprochée par le sang, portant le nom d'Ellison, qui serait
vivante à l'expiration de la centième année. Plusieurs tentatives
avaient été faites pour obtenir l'annulation de ce singulier legs;
mais, entachées d'un caractère rétroactif, elles avaient avorté;
cependant l'attention d'un gouvernement soupçonneux avait été éveillée,
et finalement un décret avait été rendu, qui défendait à l'avenir
toutes accumulations semblables de capitaux. Toutefois ce décret ne
put pas empêcher le jeune Ellison d'entrer en possession au vingt
et unième anniversaire de sa naissance, et comme héritier de son
ancêtre Seabright, d'une fortune de _quatre cent cinquante millions de
dollars_[1]. Quand le chiffre prodigieux de l'héritage fut connu, on
fit naturellement une foule de réflexions sur la manière d'en disposer.
L'énormité de la somme et son applicabilité immédiate éblouissaient
tous ceux qui rêvaient a la question. S'il se fût agi du possesseur
d'une somme quelconque _appréciable_, on aurait pu se le figurer
accomplissant l'un ou l'autre entre mille projets. Doué d'une fortune
surpassant celles de tous les autres citoyens, on aurait pu aisément
le supposer se jetant à l'excès dans l'extravagance de la fashion du
moment,--ou bien se livrant aux intrigues politiques,--ou aspirant
à la puissance ministérielle,--ou achetant un rang plus élevé dans
la noblesse,--ou ramassant de vastes collections artistiques,--ou
jouant le rôle magnifique de Mécène des lettres, des sciences et des
arts,--ou dotant de grandes institutions de charité et y attachant son
nom. Mais, relativement à l'inconcevable richesse dont l'héritier se
trouvait maintenant investi, ces objets et tous les objets ordinaires
de dépense semblaient n'offrir qu'un champ trop limité. On vérifia
que, même à trois pour cent, le revenu annuel de l'héritage ne montait
pas à moins de treize millions cinq cent mille dollars; ce qui faisait
un million cent vingt-cinq mille dollars par mois; ou trente-six
mille neuf cent quatre-vingt-six dollars par jour; ou mille cinq cent
quarante et un dollars par heure; ou vingt-six dollars par chaque
minute. Ainsi le sentier battu des suppositions se trouvait absolument
coupé. Les hommes ne savaient plus qu'imaginer. Quelques-uns allaient
jusqu'à supposer que M. Ellison se dépouillerait lui-même au moins
d'une moitié de sa fortune, comme représentant une opulence absolument
superflue, et qu'il enrichirait toute la multitude de ses parents par
le partage de cette surabondance. En effet, Ellison abandonna à ses
plus proches la fortune plus qu'ordinaire dont il jouissait déjà avant
ce monstrueux héritage.

Cependant je ne fus pas surpris de voir qu'il avait depuis longtemps
des idées arrêtées sur le sujet qui causait parmi ses amis une si
grande discussion, et la nature de sa décision ne m'inspira pas non
plus un grand étonnement. Relativement aux charités individuelles,
il avait satisfait sa conscience. Quant à la possibilité d'un
perfectionnement quelconque, proprement dit, effectué par l'homme
lui-même dans la condition générale de l'humanité, il n'y accordait
qu'une foi médiocre, je le confesse avec chagrin. En somme, pour son
bonheur ou pour son malheur, il se repliait généralement sur lui-même.

C'était un poëte dans le sens le plus noble et le plus large. Il
comprenait, d'ailleurs, le vrai caractère, le but auguste, la
nécessité suprême et la dignité du sentiment poétique. Son instinct
lui disait que la plus parfaite sinon la seule satisfaction, propre
à ce sentiment, consistait dans la création de formes nouvelles de
beauté. Quelques particularités, soit dans son éducation première, soit
dans la nature de son intelligence, avaient donné à ses spéculations
éthiques une nuance de ce qu'on appelle matérialisme; et ce fut
peut-être ce tour d'esprit qui le conduisit à croire que le champ
le plus avantageux, sinon le seul légitime, pour l'exercice de la
faculté poétique consiste dans la création de nouveaux modes de
beauté purement _physique_. C'est ce qui fut cause qu'il ne devint
ni musicien ni poëte,--si nous employons ce dernier mot dans son
acception journalière. Peut-être aussi avait-il négligé de devenir
l'un ou l'autre, simplement en conséquence de son idée favorite, à
savoir que c'est dans le mépris de l'ambition que doit se trouver l'un
des principes essentiels du bonheur sur la terre. Est-il vraiment
impossible de concevoir que, si un génie d'un ordre élevé doit être
nécessairement ambitieux, il y a une espèce de génie plus élevé
encore qui est au-dessus de ce qu'on appelle ambition? Et ainsi ne
pouvons-nous pas supposer qu'il a existé bien des génies beaucoup
plus grands que Milton, qui sont restés volontairement «muets et
inglorieux?» Je crois que le monde n'a jamais vu et que, sauf le cas où
une série d'accidents aiguillonnerait le génie du rang le plus noble
et le contraindrait aux efforts répugnants de l'application pratique,
le monde ne verra jamais la perfection triomphante d'exécution dont
la nature humaine est positivement capable dans les domaines les plus
riches de l'art.

Ellison ne devint donc ni musicien ni poète; quoique jamais aucun autre
homme n'ait existé, plus profondément énamouré de musique et de poésie.
Dans d'autres circonstances que celles qui l'enveloppaient, il n'eût
pas été impossible qu'il fût devenu peintre. La sculpture, quoique
rigoureusement poétique par sa nature, est un art dont le domaine et
les effets sont trop limités pour avoir jamais occupé longtemps son
attention. Je viens d'énumérer tous les départements dans lesquels,
selon l'assentiment des connaisseurs, l'esprit poétique peut se donner
carrière. Mais Ellison affirmait que le domaine le plus riche, le plus
vrai et le plus naturel de l'art, sinon absolument le plus vaste, avait
été inexplicablement négligé. Aucune définition n'avait été faite du
_jardinier-paysagiste_, comme du poëte; et cependant il semblait à mon
ami que la création du _jardin-paysage_ offrait à une Muse particulière
la plus magnifique des opportunités. Là, en vérité, s'ouvrait le
plus beau champ pour le déploiement d'une imagination appliquée à
l'infinie combinaison des formes nouvelles de beauté; les éléments
à combiner étant d'un rang supérieur et les plus admirables que la
terre puisse offrir. Dans la multiplicité de formes et de couleurs
des fleurs et des arbres, il reconnaissait les efforts les plus
directs et les plus énergiques de la Nature vers la beauté physique.
Et c'est dans la direction ou concentration de cet effort, ou plutôt
dans son accommodation aux yeux destinés à en contempler le résultat
sur cette terre, qu'il se sentait appelé à employer les meilleurs
moyens, à travailler le plus fructueusement,--pour l'accomplissement,
non-seulement de sa propre destinée comme poëte, mais aussi des
augustes desseins en vue desquels la Divinité a implanté dans l'homme
le sentiment poétique.

«Son accommodation aux yeux destinés à en contempler le résultat
sur cette terre.» Par l'explication qu'il donnait de cette phrase,
M. Ellison résolvait presque ce qui avait toujours été pour moi une
énigme;--je veux parler de ce fait, incontestable pour tous, excepté
pour l'ignorant, qu'il n'existe dans la nature aucune combinaison
décorative, telle que le peintre de génie la pourrait produire. On
ne trouve pas dans la réalité des paradis semblables à ceux qui
éclatent sur les toiles de Claude Lorrain. Dans le plus enchanteur
des paysages naturels, on découvre toujours un défaut ou un excès,
mille excès et mille défauts. Quand même les parties constitutives
pourraient défier, chacune individuellement, l'habileté d'un artiste
consommé, l'arrangement de ces parties sera toujours susceptible de
perfectionnement. Bref, il n'existe pas un lieu sur la vaste surface
de la terre _naturelle_, où l'œil d'un contemplateur attentif ne se
sente choqué par quelque défaut dans ce qu'on appelle la _composition_
du paysage. Et cependant, combien ceci est inintelligible! En toute
autre matière, on nous a justement appris à vénérer la nature comme
parfaite. Quant aux détails, nous frémirions d'oser rivaliser avec
elle. Qui aura la présomption d'imiter les couleurs de la tulipe, ou de
perfectionner les proportions du lis de la vallée? La critique qui dit,
à propos de sculpture ou de peinture, que la nature doit être ennoblie
ou idéalisée, est dans l'erreur. Aucune combinaison d'éléments de
beauté humaine, en peinture ou en sculpture, ne peut faire plus que
d'approcher de la beauté vivante et respirante. Dans le paysage seul,
le principe de la critique devient vrai; elle l'a senti vrai en ce
point, et c'est l'esprit enragé de généralisation qui l'a poussée à
conclure qu'il était vrai dans tous les domaines de l'art. Elle l'a
_senti_ vrai en ce point, dis-je; car le sentiment n'est ni affectation
ni chimère. Les mathématiques ne fournissent pas de démonstrations
plus absolues que celles que l'artiste tire du sentiment de son art.
Non-seulement il croit, mais il sait positivement que tels et tels
arrangements de matière, arbitraires en apparence, constituent seuls la
vraie beauté. Ses raisons toutefois n'ont pas encore été mûries jusqu'à
la formule. Reste un travail, réservé à l'analyse,--une analyse d'une
profondeur jusqu'à présent inconnue au monde;--ce sera de rechercher
ces raisons et de les formuler complètement. Néanmoins l'artiste est
confirmé dans ses opinions instinctives par la voix de tous ses frères.
Supposons une _composition_ défectueuse; supposons qu'une correction
soit opérée simplement dans la combinaison de la forme, et que cette
correction soit soumise au jugement de tous les artistes du monde. La
nécessité de la correction sera admise par chacun. Mieux encore! pour
remédier au défaut de ladite composition, chaque membre de la confrérie
aurait suggéré une correction identique.

Je répète que, seulement dans la composition du paysage, la nature
physique est susceptible d'ennoblissement, et que cette susceptibilité
de perfectionnement dans cette partie unique était un mystère que
je n'avais jamais pu résoudre. Toutes mes réflexions sur ce sujet
reposaient sur cette idée, que l'intention primitive de la nature
devait avoir disposé la surface de la terre de manière à satisfaire
en tout point le sentiment humain de la perfection dans le beau, le
sublime ou le pittoresque; mais que cette intention primitive avait
été déjouée par les perturbations géologiques connues,--perturbations
qui avaient été ressenties par les formes et les couleurs, dans la
correction et le mélange desquelles gît l'âme de l'art. Mais la force
de cette idée se trouvait très-affaiblie par la nécessité conséquente
de considérer ces perturbations comme anormales et destituées de
toute espèce de but. Ce fut Ellison qui me suggéra qu'elles étaient
des pronostics de _mort_. Il expliquait la chose ainsi: «Admettons que
l'immortalité terrestre de l'homme ait été l'intention première. Nous
concevons dès lors un arrangement primitif de la surface de la terre
approprié à cet état bienheureux de l'homme, état qui n'a pas été
réalisé, mais qui a été préconçu. Les perturbations n'ont été que des
préparatifs pour sa condition mortelle, conçue postérieurement.

«Or,--ajoutait mon ami,--ce que nous regardons comme un ennoblissement
du paysage peut bien être un ennoblissement réel, mais seulement _au
point de vue moral ou humain_. Toute altération du décor naturel
produirait peut-être un défaut dans le tableau, si nous supposons le
tableau vu en grand, en masse, de quelque point éloigné de la surface
de la terre, quoique non au delà des limites de son atmosphère. On
comprend aisément que le perfectionnement d'un détail, examiné de
très-près, pourrait en même temps gâter un effet général, un effet
saisissable à une grande distance. Il se peut qu'il existe une classe
d'êtres, appartenant autrefois à l'humanité, invisibles maintenant
pour elle, aux yeux desquels, dans leur région lointaine, notre
désordre apparaisse comme un ordre, notre non pittoresque comme
pittoresque; en un mot, les anges terrestres, doués d'un sentiment
du beau raffiné par la mort, et pour les regards desquels, plus
spécialement que pour les nôtres, Dieu a peut-être voulu déployer les
immenses _jardins-paysages_ des hémisphères.»

Dans le cours de la discussion, mon ami citait quelques passages d'un
écrivain qui a traité la question du _jardin-paysage_, et que l'on
considère comme faisant autorité:

«Il n'y a proprement que deux styles de _jardin-paysage_, le naturel
et l'artificiel. L'un cherche à rappeler la beauté originale de la
campagne, en appropriant ses moyens au décor environnant; en cultivant
des arbres qui soient en harmonie avec les collines ou la plaine de
toute la terre voisine; en découvrant et en mettant en pratique ces
rapports délicats de grosseur, de proportion et de couleur, qui,
voilés pour l'œil de l'observateur vulgaire, se révèlent partout à
l'élève expérimenté de la nature. Le résultat du style naturel en fait
de jardins se manifeste dans l'absence de tout défaut et de toute
incongruité, dans la prédominance de l'ordre et d'une saine harmonie,
plutôt que dans la création de miracles et de merveilles spéciales.
Le style artificiel comprend autant de variétés qu'il y a de goûts
différents à satisfaire. Il implique un certain rapport général avec
les différents styles d'architecture. Il y a les majestueuses avenues
et les retraites de Versailles; il y a les terrasses italiennes; et
puis un vieux style anglais, mixte et divers, qui a quelque rapport
avec l'architecture gothique domestique et celle du siècle d'Elisabeth.
Malgré tout ce qu'on peut dire contre les abus du _jardin-paysage_
artificiel, l'introduction de l'art pur dans un décor rustique y ajoute
une très-grande beauté. C'est une beauté qui est, en partie, morale, et
en partie faite pour plaire à l'œil par le déploiement de l'ordre
et de l'intention rendue visible. Une terrasse, avec une vieille
balustrade couverte de mousse, évoque immédiatement pour l'œil les
belles créatures qui y ont passé dans d'autres temps. Le plus léger
indice d'art est un témoignage de sollicitude et d'intérêt humains.»

«D'après mes observations précédentes,--dit Ellison,--vous comprenez
déjà que je repousse l'idée, exprimée par l'auteur, de rappeler la
beauté originale de la campagne. Cette beauté originale n'est jamais
aussi grande que celle que l'homme y peut introduire. Naturellement,
tout dépend du choix d'un lieu offrant un champ suffisant. Ce qui est
relatif à l'art _de découvrir et de mettre en pratique les rapports
délicats de grosseur, de proportion et de couleur_, n'est qu'une de
ces façons vagues de parler qui servent à couvrir l'insuffisance de
la pensée. La phrase en question signifie peut-être quelque chose, ne
signifie peut-être rien, et ne peut guider en rien. Que _le résultat
du style naturel, en matière de jardins, se manifeste dans l'absence
de tout défaut et de toute incongruité plutôt que dans la création de
miracles et de merveilles spéciales_, c'est là une de ces propositions
mieux accommodées à l'intelligence rampante du vulgaire qu'aux rêves
ardents de l'homme de génie. Le mérite négatif en question relève de
cette critique boiteuse qui, dans l'ordre littéraire, élèverait Addison
jusqu'à l'apothéose. Pour dire la vérité, cette vertu qui consiste
purement à éviter le vice fait appel directement à l'intelligence, et
peut être, conséquemment, circonscrite par la _règle_; mais la vertu
plus haute qui flamboie en créations ne peut être appréciée que dans
ses résultats. La règle ne s'applique qu'aux mérites négatifs,--aux
qualités qui conseillent l'abstention. Au delà de cette règle, l'art du
critique ne peut que suggérer. On peut nous enseigner à construire un
_Caton_, mais on ne nous apprendra jamais à concevoir un _Parthénon_
ou un _Enfer_. Et cependant, la chose faite, le miracle accompli,
la faculté de le comprendre devient universelle. Les sophistes de
l'école négative, qui, à cause de leur incapacité à créer, bafouent la
création, en sont maintenant les plus bruyants applaudisseurs. Ce qui,
dans sa condition embryonnaire de principe, offensait leur magistrale
raison, ne manque jamais, dans la maturité de l'exécution, d'arracher
l'admiration à leur instinct naturel de beauté.

«Les observations de l'auteur sur le style artificiel,--continuait
Ellison,--sont moins répréhensibles. _L'introduction de l'art pur
dans le décor rustique y ajoute une grande beauté_. C'est juste;
juste aussi, l'observation relative au sentiment de l'intérêt humain.
Le principe tel qu'il est exprimé est incontestable; mais peut-être
y a-t-il au delà quelque chose à trouver. Peut-être existe-t-il un
effet, en accord avec le principe, un effet hors de la portée des
moyens dont disposent ordinairement les individus, et qui, s'il était
atteint, introduirait dans le _jardin-paysage_ un charme dépassant de
beaucoup celui que peut lui donner le sentiment de l'intérêt purement
humain. Un poëte, disposant de ressources pécuniaires extraordinaires,
pourrait, tout en conservant l'idée nécessaire d'art, de culture ou,
selon l'expression de l'auteur, d'intérêt, si bien imbiber ses plans
de beauté nouvelle et d'immensité dans la beauté, qu'ils suggérassent
forcément au spectateur le sentiment d'une intervention spirituelle. On
conçoit que pour la création d'un pareil résultat, il faut que le poëte
garde tous les bénéfices de l'intérêt humain ou du _plan_, et qu'en
même temps il débarrasse son œuvre de la roideur et de la technicité
de l'art vulgaire. Dans le plus âpre des déserts, dans le plus sauvage
des décors de la pure nature, se manifeste _l'art_ d'un créateur;
cependant cet art n'est apparent que pour un esprit réfléchi; il n'a
en aucune façon la force irrésistible d'un sentiment. Or, supposons
que cette expression du dessein du Tout-Puissant soit _abaissée d'un
degré_, soit mise en harmonie, soit appropriée avec le sentiment de
l'art humain de manière à former une espèce d'intermédiaire entre
les deux;--imaginons, par exemple, un paysage où la vastitude et la
délimitation habilement combinées, où la réunion de la beauté, de
la magnificence et de l'_étrangeté_, suggéreront l'idée de soins,
de culture et de surintendance de la part d'êtres supérieurs mais
cependant alliés à l'humanité; alors le sentiment de l'_intérêt_ se
trouvera préservé, et l'art nouveau, dont l'œuvre sera pénétrée, lui
donnera l'air d'une nature intermédiaire ou secondaire,--une nature qui
n'est pas Dieu ni une émanation de Dieu, mais qui est la nature telle
qu'elle serait si elle sortait des mains des anges qui planent entre
l'homme et Dieu.»

Ce fut en consacrant son énorme fortune à l'incorporation d'une
telle vision,--ce fut dans le libre exercice physique en plein air,
nécessité par la surveillance personnelle de ses plans;--ce fut dans
l'objet permanent vers lequel tendaient tous ces plans,--dans la haute
spiritualité de cet objet,--dans ce mépris de toute ambition, qu'il
tira d'une ambition plus éthérée,--dans les sources perpétuelles que
ce but ouvrait à sa soif de beauté, cette passion dominante de son
âme, qui n'en restait pas moins insatiable;--ce fut, par-dessus tout,
dans la sympathie, vraiment féminine, d'une femme, dont la beauté
et l'amour enveloppaient son existence d'une atmosphère empourprée
de paradis, qu'Ellison crut pouvoir trouver et trouva réellement
l'affranchissement des soucis ordinaires de l'humanité, ainsi qu'une
somme de bonheur positif bien supérieure à tout ce qui a pu rayonner
dans les entraînantes songeries de madame de Staël.

Je désespère de donner au lecteur une idée distincte des merveilles
que mon ami parvint à exécuter. Je voudrais les décrire, mais je suis
découragé parla difficulté de la description, et j'hésite entre le
détail et les généralités. Peut-être bien, le meilleur parti serait-il
de réunir les deux dans leurs extrêmes.

Le premier point, pour M. Ellison, concernait évidemment le choix d'une
localité; et, sitôt qu'il commença à méditer sur ce sujet, la nature
luxuriante des îles Pacifiques arrêta son attention. En effet, il
avait d'abord résolu dans son esprit un voyage vers les mers du Sud,
mais une nuit de réflexion lui suffit pour chasser cette idée. «Si
j'étais un misanthrope,--disait-il,--un pareil lieu me conviendrait.
L'isolement complet, la réclusion absolue et la difficulté d'entrer et
de sortir seraient dans ce cas-là le charme des charmes; mais je ne
suis pas encore un Timon. J'aspire au calme, mais non à l'écrasement de
la solitude. Je veux me réserver une certaine autorité relativement à
l'étendue et à la durée de mon repos. Il y aura fréquemment des heures
où j'aurai besoin de la sympathie des esprits poétiques pour l'œuvre
que j'aurai accomplie. Laissez-moi donc chercher un lieu qui ne soit
pas trop loin d'une cité populeuse,--dont le voisinage, d'ailleurs,
facilitera l'exécution de mes plans.»

Ellison, à la recherche du lieu et de la situation désirés, voyagea
plusieurs années, et il me fut accordé de l'accompagner. Mille
endroits qui me ravissaient furent rejetés par lui sans hésitation,
pour des raisons qui me prouvèrent, finalement, qu'il était dans le
vrai. Nous trouvâmes, à la longue, un plateau élevé, d'une beauté et
d'une fertilité surprenantes, qui donnait une perspective panoramique
d'une étendue presque aussi grande que celle qu'on découvre du haut
de l'Etna, et dépassant de beaucoup, par tous les vrais éléments du
pittoresque, cette vue cependant si renommée, au jugement d'Ellison
comme au mien.

«Je n'ignore pas,--me dit le voyageur tout en poussant un soupir de
volupté profonde, arraché par la contemplation du tableau, et après une
heure environ d'extase,--je sais qu'ici, dans les circonstances qui
me sont personnelles, les neuf dixièmes des hommes les plus délicats
se tiendraient pour satisfaits. Ce panorama est vraiment splendide,
et je m'y délecterais, rien que pour l'excès de sa splendeur. Le goût
de tous les architectes qu'il m'a été donné de connaître les pousse,
pour l'amour du _point de vue_, à placer leurs bâtiments sur des
sommets de montagne. Il y a là une erreur évidente. La grandeur,
dans tous ses modes, mais particulièrement dans celui de l'étendue,
éveille, excite, il est vrai,--mais ensuite fatigue et accable. Pour
un paysage d'occasion, rien de mieux;--pour une vue constante, rien de
pire. Et dans une vue constante, l'expression la plus répréhensible
de grandeur est l'étendue; la pire forme de l'étendue est l'espace.
Cela est en contradiction avec le sentiment et le besoin de la
_réclusion_,--sentiment et besoin que nous cherchons à satisfaire
en _nous retirant à la campagne_. Si nous regardons du haut d'une
montagne, nous ne pouvons nous empêcher de nous sentir _hors_ du monde,
_étrangers_ au monde. Celui qui a la mort dans le cœur évite les
perspectives lointaines comme une peste.»

Ce ne fut que vers la fin de la quatrième année de notre recherche que
nous trouvâmes un lieu dont Ellison lui-même se déclara satisfait. Il
est superflu sans doute de dire _où_ était située cette localité. La
mort récente de mon ami, en ouvrant l'entrée de son domaine à certaines
classes de visiteurs, a donné à _Arnheim_ une espèce de célébrité
secrète et privée, sinon solennelle, ressemblant en quelque sorte,
bien qu'elle soit d'un degré infiniment supérieur, à celle qui s'est
attachée si longtemps à Fonthill.

D'ordinaire, on se rendait à Arnheim par la rivière. Le visiteur
quittait la ville de grand matin. Pendant l'avant-midi, il passait
entre des rives d'une beauté tranquille et domestique, sur lesquelles
paissaient d'innombrables moutons dont les toisons mouchetaient de
blanc le gazon brillant des prairies ondulées. Par degrés, l'impression
de culture s'affaissait dans celle d'une vie purement pastorale.
Lentement, celle-ci se noyait dans une sensation d'isolement, qui à
son tour se transformait en une parfaite conscience de solitude. A
mesure que le soir approchait, le canal devenait plus étroit; les
berges s'escarpaient de plus en plus et se revêtaient d'un feuillage
plus riche, plus abondant, plus sombre. La transparence de l'eau
augmentait. Le ruisseau faisait mille détours, de sorte qu'on ne
pouvait jamais en apercevoir la brillante surface qu'à une distance
d'un huitième de mille. A chaque instant le navire semblait emprisonné
dans un cercle enchanté, formé de murs de feuillage, infranchissables
et impénétrables, avec un plafond de satin d'outre-mer, et sans plan
inférieur,--la quille oscillant, avec une admirable symétrie, sur celle
d'une barque fantastique qui, s'étant retournée de haut en bas, aurait
flotté de conserve avec la vraie barque, comme pour la soutenir. Le
canal devenait alors une _gorge_; je me sers de ce terme, bien qu'il
ne soit pas exactement applicable ici, parce que la langue ne me
fournit pas un mot qui représente mieux le trait le plus frappant et
le plus distinctif du paysage. Ce caractère de gorge ne se manifestait
que par la hauteur et le parallélisme des rives; car il disparaissait
dans tous leurs autres traits principaux. Les parois de la ravine,
entre lesquelles l'eau coulait toujours claire et paisible, montaient
à une hauteur de cent et quelquefois de cent cinquante pieds, et
s'inclinaient tellement l'une vers l'autre qu'elles fermaient presque
l'entrée à la lumière du jour; les longues et épaisses mousses, qui
pendaient, comme des panaches renversés, des arbrisseaux entrelacés
par le haut, donnaient à tout l'abîme un air de mélancolie funèbre.
Les détours devenaient de plus en plus fréquents et compliqués et
semblaient souvent revenir sur eux-mêmes, en sorte que le voyageur
avait depuis longtemps perdu toute idée d'orientation. De plus, il
était enveloppé d'un sentiment exquis d'étrangeté. L'idée de la nature
subsistait encore, mais altérée déjà et subissant dans son caractère
une curieuse modification; c'était une symétrie mystérieuse et
solennelle, une uniformité émouvante, une correction magique dans ces
ouvrages nouveaux. Pas une branche morte, pas une feuille desséchée
ne se laissait apercevoir; pas un caillou égaré, pas une motte de
terre brune. L'eau cristalline glissait sur le granit lisse ou sur la
mousse immaculée avec une acuité de ligne qui effarait l'œil et le
ravissait en même temps.

Pendant quelques heures, on filait à travers les méandres de ce
canal, l'obscurité augmentant d'instant en instant, quand tout à coup
la barque, subissant un brusque détour, se trouvait jetée, comme
si elle tombait du ciel, dans un bassin circulaire d'une étendue
très-considérable, comparée à la largeur de la gorge. Ce bassin avait
environ deux cents yards de diamètre, et était entouré de tous les
côtés, excepté celui faisant face au navire au moment du débouché,
de collines généralement égales en hauteur aux murs de l'abîme, mais
d'un caractère entièrement différent. Leurs flancs s'élevaient en talus
du bord de l'eau, suivant un angle de quarante-cinq degrés, et elles
étaient revêtues de la base jusqu'au sommet, sans lacune perceptible,
d'une draperie faite de bouquets de fleurs les plus magnifiques; à
peine une feuille verte se laissait-elle voir, çà et là, dans cette
mer de couleurs, odorante et ondoyante. Ce bassin était d'une grande
profondeur; mais l'eau en était si transparente, que le fond, qui
semblait consister en un masse épaisse de petits cailloux ronds
d'albâtre, devenait distinctement visible par éclairs,--c'est-à-dire
chaque fois que l'œil parvenait à _ne pas voir_, tout au fond du
ciel renversé, la floraison répercutée des collines. Sur ces dernières,
il n'y avait pas d'arbres, pas même d'arbustes d'une grosseur
quelconque. Les impressions produites sur l'observateur étaient celles
de richesse, de chaleur, de couleur, de quiétude, d'uniformité, de
douceur, de délicatesse, d'élégance, de volupté et d'une miraculeuse
extravagance de culture, faisant rêver d'une race nouvelle de fées,
laborieuses, douées d'un goût parfait, magnifiques et minutieuses;
mais, quand le regard remontait le long du talus omnicolore, depuis
sa fine ligne de jonction avec l'eau jusqu'à son extrémité vaguement
estompée par les plis des nuages surplombants, il était vraiment
difficile de ne pas se figurer une cataracte panoramique de rubis, de
saphirs, d'opales et de chrysolithes, se précipitant silencieusement du
ciel.

Le visiteur, tombant tout à coup dans cette baie, au sortir des
ténèbres de la ravine, est ravi et stupéfait à la fois par le large
globe du soleil couchant, qu'il supposait déjà tombé au-dessous de
l'horizon, mais qui maintenant se présente en face de lui et forme la
seule barrière d'une perspective immense qui s'ouvre à travers une
autre fente prodigieuse séparant les collines.

Le voyageur quitte alors le navire qui l'a amené jusque-là, et descend
dans un léger canot d'ivoire, agrémenté de dessins arabesques d'une
ardente écarlate, en dedans comme en dehors. La poupe et la proue de
ce bateau sont très-élevées au-dessus de l'eau, et se terminent par
une pointe aiguë, ce qui lui donne la forme générale d'un croissant
irrégulier. Il repose sur la surface de la baie avec la grâce superbe
d'un cygne. Le fond, recouvert d'hermine, supporte une aube articulée
en bois de férole; mais on ne voit ni domestique ni rameur. L'hôte
est invité à ne pas perdre courage;--les Parques auront soin de lui.
La grande barque disparaît, et on le laisse seul dans le canot qui
repose sans mouvement apparent au milieu du lac. Mais, pendant qu'il
songe à la route qu'il doit suivre, il s'aperçoit d'un mouvement
très-doux dans la barque magique. Elle tourne lentement sur elle-même
jusqu'à ce que sa proue soit dirigée vers le soleil. Elle avance avec
une vélocité moelleuse mais graduellement accélérée, pendant que les
légers bouillonnements qu'elle fait naître semblent dégager autour des
flancs d'ivoire une mélodie surnaturelle,--semblent offrir la seule
explication possible de cette musique caressante et mélancolique dont
le voyageur charmé cherche vainement autour de lui l'origine invisible.

Le canot marche résolument et se rapproche de la barrière rocheuse
de l'avenue liquide, de sorte que l'œil en peut mieux mesurer
les profondeurs. A droite s'élève une chaîne de hautes collines
couvertes de bois d'une luxuriance sauvage. Cependant on observe que
la caractéristique de merveilleuse _propreté_, à l'endroit où la
berge plonge dans l'eau, domine toujours. On n'aperçoit pas une seule
trace du charriage des rivières ordinaires. A gauche, le caractère
du paysage est plus doux et plus visiblement artificiel. Là, le banc
émerge du courant en talus, et s'élève par une haute pente très-douce,
formant une large pelouse de gazon, qui ressemble parfaitement à un
tissu de velours, et d'un vert si brillant, qu'il pourrait soutenir
la comparaison avec celui de la plus pure émeraude. Ce plateau varie
en largeur de dix à trois cents yards et s'arrête à un mur haut de
cinquante pieds, qui s'allonge, en décrivant une infinité de courbes,
mais en suivant toujours le cours général de la rivière, jusqu'à ce
qu'il se perde dans l'espace vers l'ouest. Ce mur est fait d'un roc
continu; on l'a formé en tranchant perpendiculairement la paroi du
précipice, primitivement hérissée d'inégalités, qui formait la rive
méridionale de la rivière; mais on n'a laissé subsister aucune trace de
ce travail. La pierre taillée au ciseau porte la couleur des siècles
et est abondamment recouverte et ombragée de lierre, de chèvrefeuille,
d'églantine et de clématite. L'uniformité des deux lignes du mur, du
sommet et de la base, est amplement tempérée à l'occasion par des
arbres d'une hauteur gigantesque, s'élevant isolément ou par petits
groupes, placés tantôt le long de la pelouse, tantôt dans le domaine
derrière le mur, mais toujours très-près de ce dernier, de sorte que
de vastes branches (particulièrement de noyer), passent par-dessus
et trempent leurs extrémités dans l'eau. Le regard ne peut pas aller
au delà, et la vue du domaine est rigoureusement empêchée par un
impénétrable paravent de feuillage.

C'est pendant que le canot se rapproche graduellement de ce que j'ai
appelé la barrière de l'avenue qu'on observe à loisir toutes ces
circonstances. Cependant, en arrivant auprès, son caractère d'abîme
s'évanouit; une autre voie d'écoulement de la baie se laisse voir
à gauche, et le mur continue aussi à courir dans cette direction,
longeant toujours le cours du ruisseau. A travers cette nouvelle
ouverture, l'œil ne peut pas pénétrer bien loin; car le ruisseau,
toujours accompagné par le mur, se courbe de plus en plus vers la
gauche et l'un et l'autre sont bientôt engloutis dans le feuillage.

Le bateau, néanmoins, glisse magiquement dans le canal sinueux; et, là,
la rive opposée au mur se trouve être semblable à celle qui faisait
face au mur dans l'avenue en ligne droite déjà parcourue. Des collines
élevées, prenant quelquefois des proportions de montagnes, et couvertes
d'une végétation sauvage et luxuriante, ferment toujours le paysage.

Le voyageur, naviguant doucement mais avec une vélocité légèrement
croissante, trouve, après maints brusques détours, sa route en
apparence barrée par une gigantesque barrière ou plutôt une porte d'or
bruni, curieusement ouvragée et sculptée, et réfléchissant les rayons
directs du soleil qui maintenant s'abaisse rapidement et couronne
de ses dernières flammes toute la forêt environnante. Cette porte
est insérée dans le grand mur, qui semble ici traverser la rivière à
angle droit. Mais, au bout de quelques instants, on s'aperçoit que
le cours d'eau principal fuit toujours vers la gauche en suivant une
longue courbe très-douce, encore accompagné du mur, pendant qu'un
ruisseau d'un volume considérable, se séparant du premier, se fraye
une voie sous la porte avec un léger bouillonnement, et se soustrait
ainsi à la vue. Le canot tombe dans le petit canal et s'avance vers la
porte, dont les lourds battants s'ouvrent lentement et musicalement.
Le bateau glisse entre eux, et commence à descendre rapidement dans
un vaste amphithéâtre complètement fermé de montagnes empourprées,
dont la base est lavée par une rivière brillante dans toute l'étendue
de leur circuit. En même temps, tout le paradis d'Arnheim éclate à
la vue. On entend sourdre une mélodie ravissante; on est oppressé
par une sensation de parfums exquis et étranges; on aperçoit, comme
un vaste rêve, tout un monde végétal où se mêlent les grands arbres
sveltes de l'Orient, les arbustes bocagers, les bandes d'oiseaux dorés
et incarnats, les lacs frangés de lis, les prairies de violettes, de
tulipes, de pavots, de jacinthes et de tubéreuses, les longs filets
d'eau entrelaçant leurs rubans d'argent, et, surgissant confusément
au milieu de tout cela, une masse d'architecture moitié gothique,
moitié sarrasine, qui a l'air de se soutenir dans les airs comme par
miracle,--faisant étinceler sous la rouge clarté du soleil ses fenêtres
encorbellées, ses miradores, ses minarets et ses tourelles,--et semble
l'œuvre fantastique des Sylphes, des Fées, des Génies et des Gnomes
réunis.


[1] Un incident, à peu près semblable à celui supposé dans ce récit,
s'est présenté, il n'y a pas très-longtemps, en Angleterre. Le nom
de l'heureux héritier était Thelluson. J'ai trouvé, pour la première
fois, une mention d'un cas de ce genre dans le _Voyage_ du prince
Puckler-Muskau, qui attribue à l'héritage en question le chiffre de
_quatre-vingt-dix millions de livres_, et fait justement observer que
«dans la contemplation d'une si vaste somme et des buts auxquels elle
peut être appliquée, il y a quelque chose qui ressemble au sublime.»
Pour servir les intentions du présent article, je me suis conformé au
chiffre du prince, bien qu'il soit monstrueusement exagéré. Le germe,
et même l'ébauche positive de ce travail, ont été publiés, il y a
plusieurs années, bien avant le premier numéro de l'admirable _Juif
errant_, d'Eugène Sue, qui en a peut-être tiré l'idée du récit de
Muskau.--E. A. P.



LE COTTAGE LANDOR

POUR FAIRE PENDANT AU DOMAINE D'ARNHEIM


Pendant un voyage à pied que je fis l'été dernier, à travers un ou
deux des comtés riverains de New-York, je me trouvai, à la tombée du
jour, passablement intrigué relativement à la route que je suivais.
Le sol était singulièrement ondulé; et, depuis une heure, le chemin,
comme s'il voulait se maintenir à l'intérieur des vallées, décrivait
des sinuosités si compliquées, qu'il m'était actuellement impossible
de deviner dans quelle direction était situé le joli village de B...,
où j'avais décidé dépasser la nuit. Le soleil avait à peine _brillé_,
strictement parlant, pendant la journée, qui pourtant avait été
cruellement chaude. Un brouillard fumeux, ressemblant à celui de
_l'été indien_, enveloppait toutes choses et ajoutait naturellement
à mon incertitude. A vrai dire, je ne m'inquiétais pas beaucoup de
la question. Si je ne tombais pas sur le village avant le coucher du
soleil, ou même avant la nuit, il était plus que possible qu'une petite
ferme hollandaise, ou quelque bâtiment du même genre, se montrerait
bientôt à mes yeux, quoique, dans toute la contrée avoisinante, en
raison peut-être de son caractère plus pittoresque que fertile, les
habitations fussent, en somme, très-clairsemées. A tout hasard, la
nécessité de bivaquer en plein air, avec mon sac pour oreiller et mon
chien pour sentinelle, était un accident qui ne pouvait que m'amuser.
Ayant confié mon fusil à Ponto, je continuai donc à errer tout à mon
aise, jusqu'à ce que enfin, comme je commençais à examiner si les
nombreuses petites percées qui s'ouvraient çà et là étaient réellement
des chemins, je fusse conduit par la plus invitante de toutes dans une
incontestable route carrossable. Il n'y avait pas à s'y méprendre.
Des traces de roues légères étaient évidentes; et, quoique les hauts
arbustes et les broussailles excessivement accrues se rejoignissent
par le haut, il n'y avait en bas aucune espèce d'obstacle, même pour
le passage d'un chariot des montagnes de la Virginie, le véhicule le
plus orgueilleux de son espèce que je connaisse. Cependant la route,
sauf par ce fait qu'elle traversait le bois (si le mot bois n'est pas
trop important pour peindre un tel assemblage d'arbustes), et qu'elle
gardait des traces évidentes de roues, ne ressemblait à aucune route
que j'eusse connue jusqu'alors. Les traces dont je parle n'étaient que
faiblement visibles, ayant été imprimées sur une surface solide, mais
doucement humectée et qui ressemblait particulièrement à du velours
vert de Gênes. C'était évidemment du gazon, mais du gazon comme nous
n'en voyons guère qu'en Angleterre, aussi court, aussi épais, aussi uni
et aussi brillant de couleur. Pas un seul empêchement ne se laissait
voir dans le sillon de la roue: pas un fragment de bois, pas un brin de
branche morte. Les pierres qui autrefois obstruaient la voie avaient
été soigneusement _placées_, non pas jetées, le long des deux côtés du
chemin, de manière à en marquer le lit avec une sorte de précision
négligée tout à fait pittoresque. Des bouquets de fleurs sauvages
s'élançaient partout, dans les intervalles, avec exubérance.

Que conclure de tout cela, je n'en savais naturellement rien.
Indubitablement, il y avait là de l'art; ce n'était pas ce qui me
surprenait; toutes les routes, dans le sens ordinaire, sont des
ouvrages d'art; et je ne peux pas dire non plus qu'il y eût beaucoup
lieu de s'étonner de l'_excès_ d'art manifesté; tout ce qui semblait
avoir été fait _ici_ pouvait avoir été fait avec les _ressources
naturelles_ (comme disent les livres qui traitent du _jardin-paysage_),
avec très-peu de peine et de dépense. Non; ce n'était pas la quantité,
mais le _caractère_ de cet art, qui m'arrêta et me poussa à m'asseoir
sur une de ces pierres fleuries, pour contempler en tout sens cette
avenue féerique, pendant une demi-heure au moins, avec ravissement. Il
y avait une chose qui, à mesure que je regardais, devenait de plus en
plus évidente, c'est qu'un artiste, doué de l'œil le plus délicat
à l'endroit de la forme, avait présidé à tous ces arrangements. On
avait pris le plus grand soin pour conserver un juste milieu entre
l'élégance et la grâce, d'un côté, et de l'autre, le _pittoresque_,
entendu dans le vrai sens italien. On n'y voyait que peu de lignes
droites, et encore étaient-elles fréquemment interrompues. En général,
un même effet quelconque, de ligne ou de couleur, à quelque point
de vue qu'on se plaçât, n'apparaissait pas plus de deux fois de
suite. Partout la variété dans l'uniformité. C'était une œuvre
_composée_, dans laquelle le goût du critique le plus rigoureux aurait
difficilement trouvé quelque chose à reprendre.

En entrant dans cette route, j'avais tourné à droite; quand je me
relevai, je continuai dans la même direction. Le chemin était tellement
sinueux, qu'en aucun moment je n'en pouvais deviner le parcours pour
plus de deux ou trois pas en avant. Quant au caractère, il ne subissait
aucun changement matériel.

En ce moment, un murmure d'eau frappa doucement mon oreille, et,
quelques secondes après, comme je tournais avec la route, un peu plus
brusquement qu'auparavant, j'aperçus une espèce de bâtiment situé au
pied d'une pente très-douce, juste devant moi. Je ne pouvais rien voir
distinctement à cause du brouillard qui remplissait toute la petite
vallée inférieure. Une légère brise s'éleva cependant, comme le soleil
allait descendre; et, pendant que je restais debout sur le sommet de
la pente, le brouillard se fondit en ondulations et se mit à flotter
au-dessus du paysage.

Pendant que la scène se révélait à ma vue, graduellement, comme je la
décris,--morceau par morceau, ici un arbre, là un miroitement d'eaux,
et puis là un bout de cheminée,--je ne pouvais m'empêcher d'imaginer
que le tout n'était qu'une de ces ingénieuses illusions exhibées
quelquefois chez nous sous le nom de _tableaux fondants_.

Toutefois, pendant le temps que le brouillard avait mis à disparaître,
le soleil était descendu derrière les coteaux, et de là, comme s'il
avait fait un léger _chassé_ vers le sud, il était revenu se montrer
en plein, brillant d'un éclat de pourpre, à travers une brèche qui
s'ouvrait dans la vallée du côté de l'ouest. Ainsi, comme par une
puissance magique, la vallée, avec tout ce qu'elle contenait, se trouva
brillamment illuminée.

Le premier coup d'œil, quand le soleil glissa dans la position que
j'ai indiquée, me causa une impression presque semblable à celle que
j'éprouvais quand, étant enfant, j'assistais à la scène finale de
quelque mélodrame ou de quelque spectacle théâtral bien combiné. Rien
n'y manquait, pas même la monstruosité de la couleur; car la lumière
du soleil jaillissait de l'ouverture, toute teintée de pourpre et
d'orangé; et le vert éclatant du gazon de la vallée était réfléchi,
plus ou moins, sur tous les objets par ce rideau de vapeur, qui restait
toujours suspendu dans les airs, comme s'il lui répugnait de s'éloigner
d'un spectacle si miraculeusement beau.

Le petit vallon, dans lequel mon œil plongeait alors, de dessous
ce pavillon de brume, n'avait pas plus de quatre cents yards de long;
sa largeur variait de cinquante à cent cinquante, peut-être à deux
cents. Il était plus étroit à son extrémité nord et s'élargissait
en s'avançant vers le sud, mais sans beaucoup de précision ni de
régularité. La partie la plus large était à peu près de quatre-vingts
yards à l'extrémité sud. Les pentes qui délimitaient la vallée
n'auraient pas pu être gratifiées du nom de collines, excepté du
côté du nord. Là, un rebord escarpé de granit s'élevait à une hauteur
d'environ quatre-vingt-dix pieds; et, comme je l'ai déjà fait observer,
la vallée, en cet endroit, n'avait pas plus de cinquante pieds de
large; mais, à mesure que le visiteur descendait de ces rochers vers
le sud, il trouvait, à sa droite et à sa gauche, des déclivités moins
hautes, moins abruptes, moins rocheuses. Tout, en un mot, allait
s'abaissant et s'adoucissant vers le sud; et cependant tout le vallon
était entouré d'une ceinture d'éminences, plus ou moins hautes,
excepté sur deux points. J'ai déjà mentionné l'un de ces points. Il
se trouvait placé vers le nord-ouest, là où le soleil couchant, comme
je l'ai expliqué, se frayait une voie dans l'amphithéâtre, par une
brusque tranchée ouverte dans le rempart de granit; cette fissure
pouvait avoir dix yards de large dans sa plus grande largeur, aussi
loin du moins que l'œil y pouvait pénétrer. Elle semblait monter
comme une avenue naturelle vers les retraites des montagnes et des
forêts inexplorées. L'autre ouverture était située directement à
l'extrémité sud de la vallée. Là, les collines n'étaient plus en
général que de molles inclinaisons, s'étendant de l'est à l'ouest
sur un espace de cent cinquante yards environ. A la moitié de cette
étendue, il y avait une dépression qui descendait jusqu'au niveau du
sol de la vallée. En ce qui concernait la végétation, aussi bien que
dans tout le reste, le paysage allait _s'abaissant et s'adoucissant_
vers le sud. Au nord, au-dessus du précipice rocheux, à quelques pas
du bord, s'élançaient les magnifiques troncs des nombreux _hickories_,
des noyers, des châtaigniers, entremêlés de quelques chênes; et les
grosses branches latérales, projetées principalement par les noyers,
se déployaient par-dessus l'arête du rocher. En s'avançant vers le
sud, l'explorateur rencontrait d'abord la même classe d'arbres; mais
ceux-ci étaient de moins en moins élevés et s'éloignaient de plus en
plus des types favoris de Salvator; puis il apercevait l'orme, plus
aimable, auquel succédaient le sassafras et le caroubier; ensuite
se montraient des espèces d'un caractère plus doux, le tilleul, le
_redbud_, le catalpa et le sycomore, suivis à leur tour de variétés
de plus en plus gracieuses et modestes. Toute la surface de la pente
sud était simplement recouverte d'arbustes sauvages, à l'exception,
par-ci par-là, d'un saule gris ou d'un peuplier blanc. Au fond
de la vallée (car on doit se rappeler que la végétation dont il a
été question jusqu'à présent ne recouvrait que les rochers ou les
collines), on n'apercevait que trois arbres isolés. L'un était un
orme de belle taille et d'une forme admirable; il faisait sentinelle
à la porte sud de la vallée. Le second était un _hickory_, beaucoup
plus gros que l'orme, en somme un beaucoup plus bel arbre, quoique
tous les deux fussent excessivement beaux. Il semblait avoir charge
de surveiller l'entrée du nord-ouest. Il s'élançait d'un groupe de
roches dans l'intérieur même de la ravine et projetait au loin son
corps gracieux dans la lumière de l'amphithéâtre, suivant un angle
de quarante-cinq degrés environ. Mais à trente yards, à peu près, à
l'est de cet arbre se dressait la gloire de la vallée, l'arbre le
plus magnifique, sans aucun doute, que j'aie vu de ma vie, excepté,
peut-être, parmi les cyprès de l'Itchiatuckanee. C'était un tulipier
à triple tronc, _liriodendron tulipiferum_, de l'ordre des magnolias.
Ses trois tiges se séparaient de la tige mère à trois pieds environ du
sol, et, divergeant lentement et graduellement, n'étaient pas espacées
de plus de quatre pieds au point où la plus grosse s'épanouissait en
feuillage, c'est-à-dire à une élévation d'environ quatre-vingts pieds.
La hauteur totale de la tige principale était de cent vingt pieds. Il
n'est rien qui puisse dépasser en beauté la forme et la couleur verte,
éclatante, luisante, des feuilles du tulipier. Dans le cas en question,
ces feuilles avaient bien huit bons pouces de large; mais leur gloire
elle-même était éclipsée parla splendeur fastueuse d'une extravagante
floraison. Figurez-vous, étroitement condensé, un million de tulipes,
des plus vastes et des plus resplendissantes! C'est, pour le lecteur,
le seul moyen de se faire une idée du tableau que je voudrais lui
peindre. Ajoutez la grâce imposante des tiges, en forme de colonnes,
nettes, pures, finement granulées, la plus grosse ayant quatre pieds
de diamètre à vingt pieds du sol. Les innombrables fleurs, s'unissant
à celles d'autres arbres à peine moins beaux, quoique infiniment
moins majestueux, remplissaient la vallée de parfums plus exquis
que les parfums d'Arabie. « Le sol général de l'amphithéâtre était
revêtu d'un gazon semblable à celui que j'avais trouvé sur la route;
plus délicieusement doux peut-être, plus épais, plus velouté et plus
miraculeusement vert. Il était difficile de comprendre comment on avait
pu atteindre un tel degré de beauté.

J'ai déjà parlé des deux ouvertures dans la vallée. De celle placée
au nord-ouest jaillissait un petit ruisseau qui descendait le long
de la ravine, avec un doux murmure et une légère écume, jusqu'à ce
qu'il se brisât contre le groupe de roches d'où s'élançait l'_hickory_
isolé. Là, après avoir contourné l'arbre, il inclinait un peu vers le
nord-est, laissant le tulipier à vingt pas environ vers le sud, et ne
faisant plus de déviation sensible dans son cours, jusqu'à ce qu'il
arrivât au point intermédiaire entre les frontières est et ouest de la
vallée. A partir de ce point, après une série de courbes, il tournait
court à angle droit, et tendait généralement vers le sud, serpentant à
l'occasion, et tombant enfin dans un petit lac de forme irrégulière,
quoique grossièrement ovale, qui miroitait à l'extrémité inférieure du
vallon. Ce petit lac avait peut-être cent yards de diamètre dans sa
plus grande largeur. Aucun cristal n'aurait pu rivaliser en clarté
avec ses eaux. Le fond, qu'on apercevait distinctement, consistait
uniquement en cailloux d'une blancheur éclatante. Les bords, revêtus
de ce gazon d'émeraude déjà décrit, arrondis en courbe, plutôt que
coupés en talus, s'enfonçaient dans le ciel clair placé au-dessous; et
ce ciel était si clair et réfléchissait parfois si nettement tous les
objets qui le dominaient, qu'il était vraiment difficile de déterminer
le point où la vraie rive finissait et où commençait la rive réfléchie.
Les truites et quelques autres variétés de poissons, dont cet étang
semblait, pour ainsi dire, foisonner, avaient l'aspect exact de
véritables poissons volants. Il était presque impossible de se figurer
qu'ils ne fussent pas suspendus dans les airs. Une légère pirogue de
bouleau, qui reposait tranquillement sur l'eau, y réfléchissait ses
plus petites fibres avec une fidélité que n'aurait pas surpassée le
miroir le plus parfaitement poli. Une petite île, aimable et souriante,
avec ses fleurs en plein épanouissement,--tout juste assez grande pour
contenir une petite construction pittoresque, ressemblant à une cabane
destinée aux oiseaux,--s'élevait au-dessus du lac, non loin de la rive
nord, à laquelle elle s'unissait par un pont qui, bien que d'une nature
très-primitive, avait l'air incroyablement léger. Il était formé d'une
seule planche de tulipier, large et épaisse. Celle-ci avait quarante
pieds de long, et enjambait tout l'espace d'une rive à l'autre,
appuyée sur une seule arche, très-mince mais très-visible, destinée à
prévenir toute oscillation. De l'extrémité sud du lac s'épanchait une
continuation du ruisseau, qui, après avoir serpenté pendant trente
yards à peu près, passait décidément à travers cette dépression, déjà
décrite, placée au milieu des collines du sud, et, tombant brusquement
au bas d'un précipice d'une centaine de pieds, se frayait un cours
vagabond et inaperçu vers l'Hudson.

Le lac avait, en quelques points, une profondeur de trente pieds;
mais la profondeur du ruisseau dépassait rarement trois pieds, et
sa plus grande largeur était de huit environ. Le fond et les bords
étaient semblables à ceux de l'étang; s'il y avait quelque défaut à
leur reprocher au point de vue du pittoresque, c'était leur excessive
_propreté_.

L'étendue du gazon était relevée, çà et là, de quelque brillant
arbuste, tel que l'hortensia, la boule-de-neige commune, ou le seringat
aromatique; ou, plus fréquemment encore, d'un groupe de géraniums,
d'espèces variées, magnifiquement fleuris. Ces derniers croissaient
dans des pots soigneusement enfouis dans le sol, de manière à leur
donner l'apparence de plantes indigènes. En outre, le velours de
la pelouse était délicieusement tacheté d'une foule de moutons qui
erraient dans la vallée, en compagnie de trois daims apprivoisés et
d'un grand nombre de canards d'un plumage brillant. Un très-gros
dogue semblait avoir commission de veiller attentivement sur tous ces
animaux, sans exception.

Le long des collines de l'est et de l'ouest, vers la partie supérieure
de l'amphithéâtre, là où les limites de la vallée étaient plus ou moins
escarpées, le lierre croissait à profusion, de sorte que l'œil
pouvait à peine entrevoir çà et là un morceau de la roche nue. De même,
le précipice du nord était presque entièrement revêtu de vignes d'une
remarquable richesse, quelques-uns des plants jaillissant du sol ou de
la base du rocher, et d'autres suspendus aux saillies de la paroi.

La légère élévation, qui formait la frontière inférieure de ce petit
domaine, était couronnée par un mur de pierre uni, d'une hauteur
suffisante pour empêcher les daims de s'évader. Aucune espèce de
barrière ne se faisait voir ailleurs; car nulle part, excepté là, il
n'était besoin d'une clôture artificielle; si quelque mouton, par
exemple, s'écartant, avait tenté de sortir de la vallée par la ravine,
il aurait trouvé, au bout de quelques yards, sa marche arrêtée par la
saillie escarpée du roc, d'où tombait la cascade qui avait attiré tout
d'abord mon attention quand je m'étais approché du domaine. Bref, il
n'y avait d'autre entrée ni d'autre issue qu'une grille, occupant une
passe rocheuse sur la route, à quelques pas au-dessous du point où je
m'étais arrêté pour reconnaître le paysage.

J'ai dit que le ruisseau serpentait très-irrégulièrement dans tout son
parcours. Ses deux directions principales, comme je l'ai fait observer,
étaient, d'abord de l'ouest à l'est et ensuite du nord au sud. A
l'endroit du coude, il fuyait en arrière et décrivait une sorte de
bride, presque circulaire, de manière à former une presqu'île, imitant
une île autant qu'il est possible, et enfermant environ le seizième
d'un acre de terre. C'était sur cette presqu'île que s'élevait la
maison d'habitation,--et en disant que cette maison, comme la terrasse
infernale aperçue par Vathek, _était d'une architecture inconnue dans
les annales de la terre_[1], je veux faire entendre simplement que son
_ensemble_ me frappa par le sentiment le plus fin de poésie combiné
avec celui d'appropriation,--en un seul mot, de _poésie_,--(car il me
serait difficile d'employer d'autres termes pour donner une définition
abstraite, plus rigoureuse, de la poésie), et je ne veux pas dire qu'en
aucun point cette construction se distinguât par un pur caractère
_d'outrance_.

En réalité, rien de plus simple, rien de moins prétentieux que
ce cottage. Son merveilleux effet consistait uniquement dans son
arrangement artistique, analogue à celui d'un _tableau_. J'aurais
pu m'imaginer, pendant que je l'examinais, que quelque paysagiste
de premier ordre l'avait bâti avec sa brosse. Le point de vue,
d'où j'avais d'abord contemplé la vallée, n'était pas absolument,
quoiqu'il s'en rapprochât beaucoup, le meilleur point de vue pour
juger la maison. Je la décrirai donc telle que je la vis plus tard,
en prenant position sur le mur de pierre à l'extrémité méridionale de
l'amphithéâtre.

Le bâtiment principal avait environ vingt-quatre pieds de long et seize
de large,--pas davantage à coup sûr. Sa hauteur totale, depuis le sol
jusqu'au sommet du toit, n'excédait pas dix-huit pieds. A l'extrémité
ouest de cette construction une autre se rattachait, plus petite
d'un tiers environ, dans toutes ses proportions;--sa façade faisant
un retrait de deux yards à peu près en arrière de la façade du corps
principal, et le toit se trouvant naturellement placé beaucoup plus
bas que le toit voisin. Faisant angle droit avec ces bâtiments, et,
en arrière du principal, mais non exactement au milieu, s'élevait un
troisième compartiment, très-petit, et, en général, d'un tiers moins
grand que l'aile de l'ouest. Les toits des deux plus grands étaient
très-escarpés, décrivant à partir de la ligne de faîtage, une longue
courbe concave, et dépassant de quatre pieds au moins les murs de la
façade, de manière à faire toiture pour deux portiques. Ces derniers
toits, naturellement, n'avaient aucun besoin de supports; mais, comme
ils avaient _l'air_ d'en avoir besoin, des piliers fort légers et
parfaitement polis y avaient été adaptés, seulement dans les coins. La
toiture de l'aile du nord était simplement la prolongation d'une partie
de la toiture principale. Entre le plus grand bâtiment et l'aile de
l'ouest s'élevait une très-haute et très-svelte cheminée carrée, faite
de briques hollandaises durcies, alternativement noires et rouges, et
couronnée d'une légère corniche de briques faisant saillie. Au-dessus
des pignons, les toits se projetaient aussi très en dehors; dans le
bâtiment principal, cette saillie était environ de quatre pieds vers
l'est et de deux pieds vers l'ouest. La porte principale n'était pas
symétriquement placée dans le corps principal de logis, car elle
était un peu à l'est, et les deux fenêtres à l'ouest. Ces dernières
ne descendaient pas jusqu'au sol, mais étaient plus longues et plus
étroites que de coutume; elles avaient un volet simple, semblable à
une porte, et des carreaux en forme de losanges très-allongés; la
porte était vitrée dans sa partie supérieure, faite aussi de carreaux
losanges, avec un volet mobile qui la protégeait pendant la nuit.
L'aile de l'ouest avait sa porte placée sous le pignon, et une
unique fenêtre regardant le sud. L'aile du nord n'avait pas de porte
extérieure, et et une fenêtre unique, là aussi, s'ouvrait sur l'est.

Le mur soutenant le pignon oriental était flanqué d'un escalier qui le
traversait en diagonale, la montée regardant le sud. Sous l'abri formé
par le rebord très-avancé du toit, ces degrés aboutissaient à une porte
qui conduisait aux mansardes, ou plutôt au grenier; car cette partie
n'était éclairée que par une seule fenêtre donnant sur le nord, et
semblait avoir été destinée à servir de magasin.

Les _piazzas_ du corps principal et de l'aile de l'ouest n'étaient
pas planchéiées selon l'usage; mais devant les portes et les fenêtres
de larges dalles de granit, plates et irrégulières de forme, étaient
enchâssées dans le merveilleux gazon, et fournissaient en toute saison
un confortable chemin pour les pieds. De commodes trottoirs, faits de
même matière, non pas rigoureusement ajustés, mais laissant entre les
pierres de fréquents intervalles par où jaillissait le velours du tapis
naturel, conduisaient, soit de la maison vers une source de cristal,
à cinq pas environ plus loin, soit vers la route, soit vers un ou deux
pavillons situés au nord, au delà du ruisseau, et complètement cachés
par quelques caroubiers et catalpas.

A six pas tout au plus de la porte principale se dressait le tronc
mort d'un fantastique poirier, si bien habillé, de la tête aux pieds,
de magnifiques fleurs de bignonia, qu'il était difficile de deviner
quel singulier et charmant objet ce pouvait être. Aux divers bras de
cet arbre étaient suspendues des cages pour des oiseaux divers. Dans
l'une, vaste cylindre d'osier avec un anneau au sommet, s'ébattait
un oiseau-moqueur; dans une autre, un loriot; dans une troisième,
l'impudent passereau des rizières; et trois ou quatre prisons plus
élégantes retentissaient du chant des canaris.

Les piliers de la _piazza_ étaient enguirlandés de jasmin et de
chèvrefeuille, et de l'angle formé par le corps principal de logis et
l'aile de l'ouest s'élançait une vigne d'une richesse sans exemple;
Défiant toute contrainte, elle avait d'abord grimpé jusqu'au toit
inférieur, puis s'était élancée sur le supérieur, et, là, rampant et se
contorsionnant le long du faîtage, elle jetait ses vrilles à droite et
à gauche, jusqu'à ce qu'elle atteignît le pignon de l'est, d'où elle se
laissait retomber et traînait sur l'escalier.

Toute la maison, ainsi que les ailes, était construite en bardeaux, à
la vieille mode hollandaise, larges et non arrondis par les coins. Ce
mode a cela de particulier qu'il fait paraître les maisons ainsi bâties
plus larges de la base que du sommet, à la manière des architectures
égyptiennes; et, dans le cas actuel, cet effet excessivement
pittoresque était augmenté par de nombreux pots de fleurs magnifiques
qui circonscrivaient presque entièrement la base des bâtiments.

Les bardeaux étaient peints en gris sombre; et tout artiste comprendera
tout de suite combien cette teinte neutre se fondait heureusement dans
le vert éclatant des feuilles de tulipier qui ombrageaient en partie le
cottage.

C'était en se plaçant près du mur de pierre, dont j'ai déjà parlé,
qu'on trouvait la position la plus favorable pour examiner les
bâtiments;--car, l'angle du sud-est se projetant en avant, l'œil
pouvait à la fois embrasser la totalité des deux façades, avec le
pittoresque pignon de l'est, et prendre un aperçu suffisant de l'aile
du nord, ainsi que d'une partie de la jolie toiture de la serre, et
presque de la moitié d'un léger pont qui enjambait le ruisseau tout
près des bâtiments principaux.

Je ne restai pas très-longtemps sur le sommet de la colline, mais assez
toutefois pour étudier complètement le paysage placé sous mes pieds. Il
était évident que je m'étais écarté de la route du village, et j'avais
ainsi une excellente excuse de voyageur pour ouvrir la porte et pour
demander mon chemin, à tout hasard; ainsi, sans plus de cérémonies,
j'avançai.

La porte passée, la route semblait se continuer sur un rebord naturel
qui descendait en pente douce le long de la paroi des rochers du
nord-est. Elle me conduisit au pied du précipice du nord, de là sur le
pont, et, en contournant le pignon de l'est, à la porte de la façade.
Chemin faisant, j'observai qu'il était impossible d'apercevoir les
pavillons.

Comme je tournais au coin du pignon, le dogue bondit vers moi, menaçant
et silencieux, avec l'œil et la physionomie d'un tigre. Je lui
tendis cependant la main, en témoignage d'amitié, et je n'ai jamais
connu de chien qui fût à l'épreuve de cet appel fait à sa courtoisie.
Celui-ci, non-seulement ferma sa gueule et remua sa queue, mais
m'offrit positivement sa patte, et même étendit ses civilités jusqu'à
Ponto.

Comme je n'apercevais pas de cloche, je frappai avec ma canne contre la
porte, qui était à moitié ouverte. Immédiatement une personne s'avança
vers le seuil,--une jeune femme de vingt-huit ans environ,--élancée ou
plutôt légère, et d'une taille un peu au-dessus de la moyenne. Comme
elle s'approchait, avec une démarche à la fois modeste et décidée,
absolument indescriptible, je me dis en moi-même: «J'ai sûrement
trouvé ici la perfection de la grâce naturelle, en antithèse avec
l'artificielle.» La seconde impression qu'elle produisit sur moi,
et qui fut de beaucoup la plus vive des deux, fut une impression
d'_enthousiasme_. Jamais expression d'un _romanesque_ aussi intense,
oserai-je dire, ou d'une étrangeté si extra-mondaine, telle que celle
qui s'échappait de ses yeux profondément enchâssés, n'avait jusqu'alors
pénétré le fond de mon cœur. Je ne sais comment cela se fait,
mais cette expression particulière de l'œil, qui quelquefois même
s'inscrit jusque dans les lèvres, est le charme le plus puissant,
sinon l'unique, qui enchaîne mon attention à une femme. _Romanesque_!
pourvu que mes lecteurs comprennent pleinement tout ce que je voudrais
enfermer dans ce mot!--_romanesque_ et _féminin_ me paraissent deux
termes réciproquement convertibles; et après tout, ce que l'homme
aime vraiment dans la femme, c'est sa _féminéité_. Les yeux d'Annie
(j'entendis quelqu'un qui de l'intérieur appelait sa «chère Annie»)
était d'un _gris céleste_; sa chevelure, d'un blond châtain; ce fut
tout ce que j'eus le temps d'observer en elle.

Sur sa très-courtoise invitation, j'entrai,--et je passai d'abord dans
un vestibule suffisamment spacieux. Étant venu surtout pour _observer_,
je notai qu'à ma droite, en entrant, il y avait une fenêtre, semblable
à celles de la façade; à ma gauche, une porte conduisant dans la pièce
principale; pendant qu'en face de moi, une porte ouverte me permit
de voir une petite chambre, de la même dimension que le vestibule,
arrangée en manière de cabinet de travail, et ayant une large fenêtre
cintrée regardant le nord.

Je passai dans le parloir, et je m'y trouvai avec M. Landor,--car tel
était le nom du maître du lieu, comme je l'appris plus tard. Il avait
des manières polies et même cordiales; mais en ce moment mon attention
était beaucoup plus occupée des arrangements de la maison qui m'avait
tant intéressé que de la physionomie personnelle du propriétaire.

L'aile du nord, je le vis alors, était une chambre à coucher, dont
la porte ouvrait sur le parloir. A l'ouest de cette porte était une
fenêtre simple, regardant le ruisseau. A l'extrémité ouest du parloir,
il y avait une cheminée, puis une porte conduisant dans l'aile de
l'ouest,--qui probablement servait de cuisine.

Il est impossible d'imaginer quelque chose de plus rigoureusement
simple que l'ameublement du parloir. Le parquet était recouvert d'un
tapis de laine teinte, d'un excellent tissu, à fond blanc avec un semis
de petits dessins verts circulaires. Les rideaux des fenêtres étaient
en mousseline de jaconas d'une blancheur de neige; passablement
amples, et descendant en plis fins, parallèles, d'une symétrie
rigoureuse, juste au ras du tapis. Les murs étaient revêtus d'un papier
français d'une grande finesse, à fond argenté, avec une cordelette
d'un vert pâle courant en zigzag. Toute la tenture était simplement
relevée par trois exquises lithographies de Julien, aux trois crayons,
suspendues aux murs, mais sans cadres. L'un de ces dessins représentait
un tableau de richesse ou plutôt de volupté orientale; un autre,
une scène de carnaval, d'une verve incomparable; le troisième était
une tête de femme grecque; jamais visage si divinement beau, jamais
expression d'un vague si provoquant, n'avaient jusqu'alors arrêté mon
attention.

La partie solide de l'ameublement consistait en une table ronde,
quelques sièges (parmi lesquels un fauteuil à bascule) et un sofa ou
plutôt un canapé, dont le bois était de l'érable uni, peint en blanc
crémeux, avec de légers filets verts, et le fond en canne tressée.
Sièges et table étaient assortis pour aller ensemble; mais les formes
avaient été évidemment inventées par le même esprit qui avait tracé
le plan des jardins; il était impossible de concevoir quelque chose de
plus gracieux.

Sur la table traînaient quelques livres; un flacon de cristal, vaste
et carré, contenant quelque parfum nouveau; une simple lampe astrale,
de verre poli (non pas une lampe solaire), avec un abat-jour à
l'italienne, et un large vase plein de fleurs splendidement épanouies.
En somme, les fleurs de couleurs magnifiques et d'un parfum délicat,
formaient la seule vraie décoration de la chambre. Le foyer de la
cheminée était presque entièrement rempli par un pot de brillants
géraniums. Sur une tablette triangulaire, placée dans chaque coin de la
pièce, était posé un vase semblable, ne se distinguant des autres que
par son gracieux contenu. Un ou deux bouquets semblables ornaient le
manteau de la cheminée, et des violettes récemment cueillies étaient
groupées sur le rebord des fenêtres ouvertes.

Je m'arrête, ce travail n'ayant pas d'autre but que de donner une
peinture détaillée de la résidence de M. Landor,--_telle que je l'ai
trouvée_.


[1] Dans l'original, ces mots sont imprimés en français.--C. B.



PHILOSOPHIE DE L'AMEUBLEMENT


Dans la décoration intérieure, si ce n'est dans l'architecture
extérieure de leurs résidences, les Anglais excellent. Les Italiens
n'ont qu'un faible sentiment en dehors des marbres et des couleurs.
En France, _meliora probant, deteriora sequuntur_; les Français sont
une race trop _coureuse_ pour entretenir ces talents domestiques dont
ils ont d'ailleurs la très-délicate intelligence, ou du moins le sens
élémentaire et juste. Les Chinois et la plupart des peuples orientaux
ont une imagination chaude mais mal appropriée. Les Écossais sont de
trop _pauvres_ décorateurs. Les Hollandais ont peut-être l'idée vague
qu'on ne fait pas un rideau avec de la gratte[1]. En Espagne, ils sont
_tout rideaux_,--une nation qui raffole de _pendaisons_[2]. Les Russes
ne se meublent pas. Les Hottentots et les Kickapoos sont bien dans leur
voie naturelle. Seuls, les Yankees vont à rebours du bon sens.

Comment cela se fait, il n'est pas difficile de le comprendre. Nous
n'avons pas d'aristocratie de naissance, et conséquemment ayant--chose
naturelle et inévitable--fabriqué à notre usage une aristocratie de
dollars, l'étalage de la richesse a dû prendre ici la place et remplir
l'office du luxe nobiliaire dans les pays monarchiques. Par une
transition facile à saisir et également facile à prévoir, nous avons
été amenés à noyer dans la pure _ostentation_ toutes les notions de
goût que nous pouvions posséder.

Parlons d'une façon moins abstraite. En Angleterre, par exemple, un
pur étalage de mobilier coûteux serait beaucoup moins propre que chez
nous à créer une idée de beauté relativement au mobilier, ou dégoût
naturel dans le propriétaire;--et cela, d'abord pour cette raison que
la richesse, ne constituant pas la noblesse, n'est pas en Angleterre
l'objet le plus élevé de l'ambition; en second lieu, parce que, là, la
vraie noblesse de naissance, se restreignant aux strictes limites du
goût légitime, évite plutôt qu'elle n'affecte cette pure somptuosité
à laquelle une jalousie de parvenu peut quelquefois atteindre avec
succès. Le peuple imitera les nobles, et le résultat est une diffusion
générale du sentiment juste. Mais, en Amérique, la monnaie courante
étant le seul blason de l'aristocratie, l'étalage de cette monnaie
peut être généralement considéré comme le seul moyen de distinction
aristocratique; et la populace, qui cherche toujours ses modèles en
haut, est insensiblement amenée à confondre les deux idées, entièrement
distinctes, de somptuosité et de beauté. Bref, le coût d'un article
d'ameublement est devenu, à la fin, pour nous, le seul critérium de son
mérite au point de vue décoratif; et ce critérium, une fois adopté, a
ouvert la route vers une foule d'erreurs analogues dont on peut suivre
facilement l'origine jusqu'à la principale sottise primordiale.

Il ne peut rien exister de plus directement choquant pour l'œil
d'un artiste que l'arrangement intérieur de ce qu'on appelle aux
États-Unis,--c'est-à-dire en Appallachie,--un appartement bien meublé.
Son défaut le plus ordinaire est un manque d'harmonie. Nous parlons
de l'harmonie d'une chambre comme nous parlerions de l'harmonie d'un
tableau; car tous les deux, la chambre et le tableau, sont également
soumis à ces principes indéfectibles, qui gouvernent toutes les
variétés de l'art; et l'on peut dire qu'à très-peu de chose près, les
lois par lesquelles nous jugeons les qualités principales d'un tableau
suffisent pour apprécier l'arrangement d'une chambre.

Il y a quelquefois lieu d'observer un manque d'harmonie dans
le caractère des diverses pièces de l'ameublement, mais plus
généralement dans leurs couleurs ou dans leurs modes d'adaptation
à leur usage naturel. Très-souvent l'œil est offensé parleur
arrangement anti-artistique. Les lignes droites sont trop visiblement
prédominantes, trop continuées sans interruption, ou rompues trop
rudement par des angles droits. Si les lignes courbes interviennent,
elles se répètent avec une uniformité déplaisante. Par une précision
outrée, tout l'aspect d'une belle chambre se trouve complètement gâté.

Les rideaux sont rarement bien disposés ou bien choisis, relativement
aux autres décorations. Avec un ameublement complet et rationel,
les rideaux sont hors de place, et un vaste volume de draperies, de
quelque nature qu'elles soient, dans n'importe quelles circonstances,
est inconciliable avec le bon goût,--la quantité convenable ainsi que
l'ajustement convenable dépendant du caractère de l'effet général.

La question des tapis est mieux comprise depuis ces derniers temps
que dans les anciens jours; mais nous commettons souvent des erreurs
dans le choix de leurs dessins et de leurs couleurs. Le tapis, c'est
l'âme de l'appartement. C'est du tapis que doivent être déduites
non-seulement les couleurs, mais aussi les formes de tous les objets
qui reposent dessus. Il est permis à un juge en droit coutumier d'être
un homme ordinaire; un bon juge en tapis _doit être_ un homme de
génie. Cependant nous avons entendu discuter de tapis, avec l'air _d'un
mouton qui rêve_[3], maint gaillard absolument incapable d'arranger
lui-même ses favoris. Chacun sait qu'un grand tapis _peut_ être revêtu
de grands dessins, et qu'un petit _doit_ être couvert de petits;--mais
ce n'est pas là, bien entendu, le fin fond de la doctrine. En ce
qui regarde le tissu, le tapis de Saxe est le seul admissible. Le
tapis de Bruxelles est le passé-plus-que-parfait du style et celui
de Turquie est le goût dans sa définitive agonie. Relativement aux
dessins, un tapis ne doit pas être barbouillé, enjolivé comme un Indien
Riccaree,--tout en craie rouge, ocre jaune et plumes de coq. Pour
être bref, des fonds visibles avec des dessins éclatants, circulaires
ou cycloïdes, mais _sans aucune signification_, sont, dans le cas en
question, des lois inviolables. L'abomination des fleurs ou des images
d'objets familiers de toute sorte devrait être exclue des limites
de la chrétienté. En somme, qu'il s'agisse de tapis, de rideaux, de
tapisserie ou d'étoffes pour divans, tout article de ce genre doit être
orné d'une manière strictement arabesque. Quant à ces anciens tapis
qu'on trouve encore de temps à autre dans les habitations du vulgaire,
ces tapis où s'étalent et rayonnent d'énormes dessins, séparés par des
bandes et brillant de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, à travers
lesquelles il est impossible de distinguer un fond quelconque, ils ne
sont qu'une méchante invention d'une race de complaisants du siècle
et d'amoureux passionnés de l'argent, enfants de Baal et adorateurs
de Mammon,--espèces de Benthams, qui, pour épargner la pensée et
économiser l'imagination, ont d'abord inventé le barbare kaléidoscope,
et puis ont établi des compagnies à fonds communs pour le faire tourner
à la vapeur.

_L'éclat_ est la principale hérésie de la philosophie américaine de
l'ameublement, hérésie qui naît, comme il est facile de le reconnaître,
de cette perversion du goût dont nous parlions tout à l'heure. Nous
sommes violemment affolés de gaz et de verre. Le gaz, dans la maison,
est complètement inadmissible. Sa lumière, vibrante et dure, est
offensante. Quiconque a une cervelle et des yeux refusera d'en faire
usage. Une lumière douce, ce que les artistes appellent un jour froid,
donnant naturellement des ombres chaudes, fera merveille, même dans
une chambre imparfaitement meublée. Il n'y eut jamais d'invention
plus charmante que celle de la lampe astrale. Nous parlons, bien
entendu, de la lampe astrale proprement dite, de la lampe d'Argand,
avec son abat-jour primitif de verre poli et uni, et sa lumière de
clair de lune, uniforme et tempérée. L'abat-jour de verre taillé est
une triste invention du démon. L'empressement avec lequel nous l'avons
adopté, d'abord à cause de son _étincellement_, mais surtout parce
qu'il est _plus coûteux_, est un bon commentaire de la proposition
que nous avons émise en commençant. Nous pouvons affirmer que celui
qui emploie délibérément l'abat-jour de verre taillé est radicalement
privé de goût, ou qu'il est un aveugle serviteur des caprices de la
mode. La lumière qui jaillit d'une de ces vaniteuses abominations est
inégale, brisée et douloureuse. Elle suffit pour gâter une masse de
bons effets dans un ameublement soumis à sa détestable influence. Elle
est un mauvais œil qui détruit spécialement plus de la moitié du
charme de la beauté des femmes. En matière de verre, nous partons
généralement de faux principes. Le caractère principal du verre,
c'est _l'éclat_,--et quel monde de choses détestables ce seul mot
suffit à exprimer! Les lumières trémoussantes, inquiètes, peuvent être
_quelquefois_ agréables (elles le sont toujours pour les enfants et les
idiots); mais, dans la décoration d'une chambre, elles doivent être
scrupuleusement évitées. Je dirai plus: les lumières _constantes_, si
elles sont trop énergiques, sont elles-mêmes inadmissibles. Ces énormes
et insensés lustres de verre taillés à facettes, éclairés au gaz, et
sans abat-jour, qui sont suspendus dans nos salons les plus à la mode,
peuvent être cités comme la quintessence du faux goût et le superlatif
de la folie.

La passion de _l'éclat_,--cette idée s'étant confondue, comme nous
l'avons déjà observé, avec celle de magnificence générale,--nous a
conduits aussi à l'emploi exagéré des miroirs. Nous recouvrons les murs
de nos appartements de grandes glaces anglaises, et nous nous imaginons
avoir fait là quelque chose de fort beau. Or, la plus légère réflexion
suffirait pour convaincre quiconque a un œil du détestable effet
produit par de nombreux miroirs, spécialement par les plus grands. En
faisant abstraction de sa puissance réflective, le miroir présente
une surface continue, plane, incolore, monotone,--une chose toujours
et évidemment déplaisante. Considéré comme réflecteur, il contribue
fortement à produire une monstrueuse et odieuse uniformité, et le mal
est ici aggravé, non pas seulement en proportion directe du moyen,
mais dans une raison constamment croissante. De fait, une chambre avec
quatre ou cinq glaces, distribuées à tort et à travers, est, au point
de vue artistique, une chambre sans aucune forme. Si à ce défaut nous
ajoutons la répercussion du miroitement, nous obtenons un parfait
chaos d'effets discordants et désagréables. Le rustre le plus naïf, en
entrant dans une chambre ainsi enjolivée, sentira immédiatement qu'il y
a là quelque chose d'absurde, bien qu'il lui soit absolument impossible
d'assigner une cause à son malaise. Supposons le même individu conduit
dans une chambre meublée avec goût: il laissera éclater une exclamation
de plaisir et de surprise.

Un malheur qui naît de nos institutions républicaines, c'est qu'ici un
homme possédant une grosse bourse n'a généralement qu'une très-petite
âme à mettre dedans. La corruption du goût fait partie et pendant de
l'industrie des dollars. A mesure que nous devenons riches, nos idées
se rouillent. Donc, ce n'est pas parmi _notre_ aristocratie (encore
moins en Appallachie) que nous chercherons la haute spiritualité du
boudoir anglais. Mais nous avons vu dans la mouvance d'Américains
de fortune moderne des appartements qui, au moins par leur mérite
négatif, pourraient rivaliser avec les cabinets raffinés de nos amis
d'outre-mer. En ce moment même, nous avons présente à l'œil de notre
esprit une petite chambre sans prétentions, dans la décoration de
laquelle il n'y a rien à reprendre. Le propriétaire est assoupi sur un
sofa; le temps est frais; il est près de minuit; nous ferons un croquis
de la chambre pendant qu'il sommeille.

La forme en est oblongue;--trente pieds de long environ, et vingt-cinq
de large;--c'est une forme qui donne les commodités ordinaires les
plus grandes pour l'arrangement d'un mobilier. Elle n'a qu'une
porte, qui n'est rien moins que large, placée à l'un des bouts du
parallélogramme, et que deux fenêtres, placées à l'autre bout. Ces
dernières sont larges et descendent jusqu'au plancher, profondément
enfoncées d'ailleurs, et ouvrant sur une véranda italienne. Leurs
carreaux sont de verre pourpre, encadrés dans un châssis de bois
de palissandre, plus massif que d'ordinaire. Elles sont garnies, à
l'intérieur du renfoncement, de rideaux d'un épais tissu d'argent
adapté à la forme de la fenêtre et tombant librement à petits plis. En
dehors de la niche sont des rideaux de soie cramoisie, excessivement
riche, frangés d'un large réseau d'or et doublés du même tissu d'argent
dont est fait également le store extérieur. Il n'y a pas de corniches;
mais tous les plis de l'étoffe (qui sont plutôt fins que massifs et
ont ainsi un air de légèreté) sortent de dessous un entablement doré,
d'un riche travail, qui fait tout le tour de la chambre à la ligne de
jonction du plafond et des murs. La draperie s'ouvre ou se ferme au
moyen d'une épaisse corde d'or qui l'enveloppe négligemment et qui
se résout facilement en un nœud; on ne voit ni patères ni aucun
mécanisme. Les couleurs des rideaux et de leurs franges, le cramoisi et
l'or, se montrent partout avec profusion et déterminent le _caractère_
de la chambre. Le tapis, un tissu de Saxe, a un pouce et demi
d'épaisseur, et son fond, également cramoisi, est simplement relevé par
une ganse d'or, analogue à la corde qui enserre les rideaux, faisant
légèrement saillie sur le fond, et se promenant à travers, de manière
à former une série de courbes brusques et irrégulières, l'une passant
de temps en temps par-dessus l'autre. Les murs sont revêtus d'un papier
satiné d'une couleur argentée, tigré de petits dessins arabesques de
la même couleur cramoisie dominante, mais un peu affaiblie. Plusieurs
peintures coupent çà et là l'étendue du papier. Ce sont principalement
des paysages d'un style imaginatif, tels _les Grottes des Fées_, de
Stanfield, ou _l'Étang lugubre_, de Chapman. Il y a néanmoins trois
ou quatre têtes de femmes, d'une beauté éthéréenne,--des portraits
dans la manière de Sully. Chacune de ces peintures est d'un ton chaud
mais sombre. Elles ne contiennent pas ce qu'on appelle de _brillants
effets_. De toutes émane un sentiment de repos. Aucune n'est de
petite dimension. Les trop petits tableaux donnent à une chambre cet
aspect moucheté, qui est le vice de plus d'un bel ouvrage d'art
fastidieusement retouché. Les cadres sont larges, mais peu profonds,
richement sculptés, mais ils ne sont ni mats ni travaillés à jour. Ils
ont, tous, tout l'éclat de l'or bruni. Ils reposent à plat sur les
murs et ne sont pas suspendus par des cordes, de manière à pencher.
Il est vrai que les tableaux gagnent souvent beaucoup dans cette
position, mais l'aspect général d'une pièce s'en trouve gâté. On
n'aperçoit qu'une seule glace, qui d'ailleurs n'est pas très-grande.
Sa forme est presque circulaire, et elle est suspendue de telle façon
que le propriétaire ne peut y voir son image reflétée d'aucun des
principaux sièges de la chambre. Deux larges sofas, très-bas, en bois
de palissandre et en soie cramoisie brochée d'or, forment les seuls
sièges, à l'exception de deux causeuses, également en palissandre. Il
y a un piano (en palissandre), sans housse, et tout ouvert. Une table
octogone, faite uniquement du plus beau marbre incrusté d'or, est
placée près d'un des sofas. Cette table n'a pas non plus de tapis; en
fait de draperies, les rideaux ont été jugés suffisants. Quatre vastes
et magnifiques vases de Sèvres, dans lesquels s'épanouit une profusion
de fleurs aussi odorantes qu'éclatantes, occupent les autres angles
légèrement arrondis de la chambre. Un haut candélabre, soutenant une
petite lampe antique pleine d'une huile fortement parfumée, s'élève
près de la tête de mon ami assoupi. Quelques tablettes, légères
et gracieuses, dorées sur leurs tranches, et suspendues par des
cordelettes de soie cramoisie à glands d'or, supportent deux ou trois
cents volumes magnifiquement reliés. En dehors de cela, il n'y a pas
d'autres meubles, excepté une lampe d'Argand, avec un simple globe de
verre poli d'une couleur pourpre, qui par une unique et mince chaîne
d'or est suspendue au plafond, lequel est creusé en voûte et fort
élevé, et répand sur toutes choses une lumière à la fois tranquille et
magique.


[1] Il y a ici un jeu de mots. _Cabbage_ veut dire à la fois _chou_ et
_rognure d'étoffe_, retaille gardée par le tailleur.--C. B.

[2] Autre jeu de mots: _hang_ veut dire pendre et tapisser; _hangman_,
bourreau.--C. B.

[3] Dans l'original, ces mots sont imprimés en français.--C. B.



LA GENÈSE D'UN POËME


La poétique est faite, nous disait-on, et modelée d'après les poëmes.
Voici un poëte qui prétend que son poëme a été composé d'après sa
poétique. Il avait certes un grand génie et plus d'inspiration que qui
que ce soit, si par inspiration on entend l'énergie, l'enthousiasme
intellectuel, et la faculté de tenir ses facultés en éveil. Mais il
aimait aussi le travail plus qu'aucun autre; il répétait volontiers,
lui, un original achevé, que l'originalité est chose d'apprentissage,
ce qui ne veut pas dire une chose qui peut être transmise par
l'enseignement. Le hasard et l'incompréhensible étaient ses deux grands
ennemis. S'est-il fait, par une vanité étrange et amusante, beaucoup
moins inspiré qu'il ne l'était naturellement? A-t-il diminué la faculté
gratuite qui était en lui pour faire la part plus belle à la volonté?
Je serais assez porté à le croire; quoique cependant il faille ne
pas oublier que son génie, si ardent et si agile qu'il fût, était
passionnément épris d'analyse, de combinaisons et de calculs. Un de ses
axiomes favoris était encore celui-ci: «Tout, dans un poëme comme dans
un roman, dans un sonnet comme dans une nouvelle, doit concourir au
dénoûment. Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit
la première.» Grâce à cette admirable méthode, le compositeur peut
commencer son œuvre par la fin, et travailler, quand il lui plaît,
à n'importe quelle partie. Les amateurs du _délire_ seront peut-être
révoltés par ces _cyniques_ maximes; mais chacun en peut prendre ce
qu'il voudra. Il sera toujours utile de leur montrer quels bénéfices
l'art peut tirer de la délibération, et de faire voir aux gens du monde
quel labeur exige cet objet de luxe qu'on nomme Poésie.

Après tout, un peu de charlatanerie est toujours permis au génie, et
même ne lui messied pas. C'est, comme le fard sur les pommettes d'une
femme naturellement belle, un assaisonnement nouveau pour l'esprit.

Poëme singulier entre tous. Il roule sur un mot mystérieux et profond,
terrible comme l'infini, que des milliers de bouches crispées ont
répété depuis le commencement des âges, et que par une triviale
habitude de désespoir plus d'un rêveur a écrit sur le coin de sa table
pour essayer sa plume: _Jamais plus!_ De cette idée, l'immensité,
fécondée par la destruction, est remplie du haut en bas, et l'Humanité,
non abrutie, accepte volontiers l'Enfer, pour échapper au désespoir
irrémédiable contenu dans cette parole.

Dans le moulage de la prose appliqué à la poésie, il y a nécessairement
une affreuse imperfection; mais le mal serait encore plus grand dans
une singerie rimée. Le lecteur comprendra qu'il m'est impossible de
lui donner une idée exacte de la sonorité profonde et lugubre, de la
puissante monotonie de ces vers, dont les rimes larges et triplées
sonnent comme un glas de mélancolie. C'est bien là le poëme de
l'insomnie du désespoir; rien n'y manque: ni la fièvre des idées, ni
la violence des couleurs, ni le raisonnement maladif, ni la terreur
radoteuse, ni même cette gaieté bizarre de la douleur qui la rend
plus terrible. Écoutez chanter dans votre mémoire les strophes les
plus plaintives de Lamartine, les rhythmes les plus magnifiques et
les plus compliqués de Victor Hugo; mêlez-y le souvenir des tercets
les plus subtils et les plus compréhensifs de Théophile Gautier,--de
_Ténèbres_, par exemple, ce chapelet de redoutables concetti sur la
mort et le néant, où la rime triplée s'adapte si bien à la mélancolie
obsédante,--et vous obtiendrez peut-être une idée approximative
des talents de Poe en tant que versificateur; je dis: en tant que
versificateur, car il est superflu, je pense, de parler de son
imagination.

Mais j'entends le lecteur qui murmure comme Alceste: «Nous verrons
bien!»--Voici donc le poëme[1]:


      LE CORBEAU


      «Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais,
      faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume
      d'une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête,
      presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme
      de quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de
      ma chambre. «C'est quelque visiteur,--murmurai-je,--qui
      frappe à la porte de ma chambre; ce n'est que cela, et
      rien de plus.»

      Ah! distinctement je me souviens que c'était dans le
      glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le
      plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le
      matin; en vain m'étais-je efforcé de tirer de mes livres
      un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore
      perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les
      anges nomment Lénore,--et qu'ici on ne nommera jamais plus.

      Et le soyeux, triste, et vague bruissement des rideaux
      pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs
      fantastisques, inconnues pour moi jusqu'à ce jour; si
      bien qu'enfin, pour apaiser le battement de mon cœur,
      je me dressai, répétant: «C'est quelque visiteur qui
      sollicite l'entrée à la porte de ma chambre, quelque
      visiteur attardé sollicitant l'entrée à la porte de ma
      chambre;--c'est cela même, et rien de plus.»

      Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N'hésitant donc
      pas plus longtemps:

      «Monsieur,--dis-je,--ou madame, en vérité j'implore votre
      pardon; mais le fait est que je sommeillais, et vous
      êtes venu frapper si doucement, si faiblement vous êtes
      venu taper à la porte de ma chambre, qu'à peine étais-je
      certain de vous avoir entendu.» Et alors j'ouvris la porte
      toute grande;--les ténèbres, et rien de plus!

      Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps
      plein d'étonnement, de crainte, de doute, rêvant des
      rêves qu'aucun mortel n'a jamais osé rêver; mais le
      silence ne fut pas troublé, et l'immobilité ne donna
      aucun signe, et le seul mot proféré fut un nom chuchoté:
      «Lénore!»--C'était moi qui le chuchotais, et un écho à son
      tour murmura ce mot: «Lénore!»--Purement cela, et rien de
      plus.

      Rentrant dans ma chambre, et sentant en moi toute mon âme
      incendiée, j'entendis bientôt un coup un peu plus fort
      que le premier. «Sûrement,--dis-je,--sûrement, il y a
      quelque chose aux jalousies de ma fenêtre; voyons donc ce
      que c'est, et explorons ce mystère. Laissons mon cœur
      se calmer un instant, et explorons ce mystère;--c'est le
      vent, et rien de plus.»

      Je poussai alors le volet, et, avec un tumultueux
      battement d'ailes, entra un majestueux corbeau digne des
      anciens jours. Il ne fit pas la moindre révérence, il ne
      s'arrêta pas, il n'hésita pas une minute: mais, avec la
      mine d'un lord ou d'une lady, il se percha au-dessus de la
      porte de ma chambre; il se percha sur un buste de Pallas
      juste au-dessus de la porte de ma chambre;--il se percha,
      s'installa, et rien de plus.

      Alors cet oiseau d'ébène, par la gravité de son
      maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma
      triste imagination à sourire: «Bien que ta tête,--lui
      dis-je,--soit sans huppe et sans cimier, tu n'es certes
      pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur
      parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom
      seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne!» Le
      corbeau dit: «Jamais plus!»

      Je fus émerveillé que ce disgracieux volatile entendît
      si facilement la parole, bien que sa réponse n'eût pas
      un bien grand sens et ne me fût pas d'un grand secours;
      car nous devons convenir que jamais il ne fut donné à un
      homme vivant de voir un oiseau au-dessus de la porte de
      sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté
      au-dessus de la porte de sa chambre, se nommant d'un nom
      tel que _Jamais plus!_

      Mais le corbeau, perché solitairement sur le buste
      placide, ne proféra que ce mot unique, comme si dans ce
      mot unique il répandait toute son âme. Il ne prononça rien
      de plus; il ne remua pas une plume,--jusqu'à ce que je
      me prisse à murmurer faiblement: «D'autres amis se sont
      déjà envolés loin de moi; vers le matin, lui aussi, il me
      quittera comme mes anciennes espérances déjà envolées.»
      L'oiseau dit alors: «Jamais plus!»

      Tressaillant au bruit de cette réponse jetée avec tant
      d'à-propos: «Sans doute,--dis-je,--ce qu'il prononce est
      tout son bagage de savoir, qu'il a pris chez quelque
      maître infortuné que le Malheur impitoyable a poursuivi
      ardemment, sans répit, jusqu'à ce que ses chansons
      n'eussent plus qu'un seul refrain, jusqu'à ce que le _De
      profundis_ de son Espérance eût pris ce mélancolique
      refrain: Jamais, jamais plus!

      Mais, le corbeau induisant encore toute ma triste âme à
      sourire, je roulai tout de suite un siège à coussins
      on face de l'oiseau et du buste et de la porte; alors,
      m'enfonçant dans le velours, je m'appliquai à enchaîner
      les idées aux idées, cherchant ce que cet augural oiseau
      des anciens jours, ce que ce triste, disgracieux,
      sinistre, maigre et augural oiseau des anciens jours
      voulait faire entendre en croassant son _Jamais plus!_

      Je me tenais ainsi, rêvant, conjecturant, mais n'adressant
      plus une syllabe à l'oiseau, dont les yeux ardents
      me brûlaient maintenant jusqu'au fond du cœur; je
      cherchais à deviner cela, et plus encore, ma tête reposant
      à l'aise sur le velours du coussin que caressait la
      lumière de la lampe, ce velours violet caressé par la
      lumière de la lampe que sa tête, à _Elle_, ne pressera
      plus,--ah! jamais plus!

      Alors il me sembla que l'air s'épaississait, parfumé par
      un encensoir invisible que balançaient des séraphins
      dont les pas frôlaient le tapis de la chambre.
      «Infortuné!--m'écriai-je,--ton Dieu t'a donné par ses
      anges, il t'a envoyé du répit, du répit et du népenthès
      dans tes ressouvenirs de Lénore! Bois, oh! bois ce bon
      népenthès, et oublie cette Lénore perdue!» Le corbeau dit:
      «Jamais plus!»

      «Prophète!--dis-je,--être de malheur! oiseau ou démon,
      mais toujours prophète! que tu sois un envoyé du
      Tentateur, ou que la tempête t'ait simplement échoué,
      naufragé, mais encore intrépide, sur cette terre déserte,
      ensorcelée, dans ce logis par l'Horreur hanté,--dis-moi
      sincèrement, je t'en supplie, existe-t-il, existe-t-il ici
      un baume de Judée? Dis, dis, je t'en supplie!» Le corbeau
      dit: «Jamais plus!».

      «Prophète!--dis-je,--être de malheur! oiseau ou démon!
      toujours prophète! par ce Ciel tendu sur nos têtes, par ce
      Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée
      de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra
      embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore,
      embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges
      nomment Lénore.» Le corbeau dit: «Jamais plus!»

      «Que cette parole soit le signal de notre séparation,
      oiseau ou démon!--hurlai-je en me redressant.--Rentre dans
      la tempête, retourne au rivage de la Nuit plutonienne;
      ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir
      du mensonge que ton âme a proféré; laisse ma solitude
      inviolée; quitte ce buste au-dessus de ma porte; arrache
      ton bec de mon cœur et précipite ton spectre loin de ma
      porte!» Le corbeau dit: «Jamais plus!»

      Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours
      installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus
      de la porte de ma chambre; et ses yeux ont toute la
      semblance des yeux d'un démon qui rêve; et la lumière
      de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre
      sur le plancher; et mon âme, hors du cercle de cette
      ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus
      s'élever,--jamais plus!


Maintenant, voyons la coulisse, l'atelier, le laboratoire, le mécanisme
intérieur, selon qu'il vous plaira de qualifier la _Méthode de
composition_[2].


MÉTHODE DE COMPOSITION


Charles Dickens, dans une note que j'ai actuellement sous les yeux,
parlant d'une analyse que j'avais faite du mécanisme de _Barnaby
Rudge_, dit:

«Savez-vous, soit dit en passant, que Godwin a écrit son _Caleb
Williams_ à rebours? Il a commencé par envelopper son héros dans un
tissu de difficultés, qui forment la matière du deuxième volume, et
ensuite, pour composer le premier, il s'est mis à rêver aux moyens de
légitimer tout ce qu'il avait fait.»

Il m'est impossible de croire que tel a été précisément le mode de
composition de Godwin, et d'ailleurs ce qu'il en avoue lui-même n'est
pas absolument conforme à l'idée de M. Dickens; mais l'auteur de
_Caleb Williams_ était un trop parfait artiste pour ne pas apercevoir
le bénéfice qu'on peut tirer de quelque procédé de ce genre. S'il est
une chose évidente, c'est qu'un plan quelconque, digne du nom de plan,
doit avoir été soigneusement élaboré en vue du dénoûment, avant que
la plume attaque le papier. Ce n'est qu'en ayant sans cesse la pensée
du dénoûment devant les yeux que nous pouvons donner à un plan son
indispensable physionomie de logique et de causalité,--en faisant que
tous les incidents, et particulièrement le ton général; tendent vers le
développement de l'intention.

Il y a, je crois, une erreur radicale dans la méthode généralement
usitée pour construire un conte. Tantôt l'histoire nous fournit
une thèse; tantôt l'écrivain se trouve inspiré par un incident
contemporain; ou bien, mettant les choses au mieux, il s'ingénie à
combiner des événements surprenants, qui doivent former simplement
la base de son récit, se promettant généralement d'introduire les
descriptions, le dialogue ou son commentaire personnel, partout où une
crevasse dans le tissu de l'action lui en fournit l'opportunité.

Pour moi, la première de toutes les considérations, c'est celle d'un
_effet_ à produire. Ayant toujours en vue l'originalité (car il est
traître envers lui-même, celui qui risque de se passer d'un moyen
d'intérêt aussi évident et aussi facile), je me dis, avant tout: parmi
les innombrables effets ou impressions que le cœur, l'intelligence
ou, pour parler plus généralement, l'âme est susceptible de recevoir,
quel est l'unique _effet_ que je dois choisir dans le cas présent?
Ayant donc fait choix d'un sujet de roman et ensuite d'un vigoureux
effet à produire, je cherche s'il vaut mieux le mettre en lumière par
les incidents ou par le ton,--ou par des incidents vulgaires et un ton
particulier,--ou par des incidents singuliers et un ton ordinaire,--ou
par une égale singularité de ton et d'incidents;--et puis, je cherche
autour de moi, ou plutôt en moi-même, les combinaisons d'événements ou
de tons qui peuvent être les plus propres à créer l'effet en question.

Bien souvent j'ai pensé combien serait intéressant un article écrit
par un auteur qui voudrait, c'est-à-dire qui pourrait raconter,
pas à pas, la marche progressive qu'a suivie une quelconque de ses
compositions pour arriver au terme définitif de son accomplissement.
Pourquoi un pareil travail n'a-t-il jamais été livré au public, il me
serait difficile de l'expliquer; mais peut-être la vanité des auteurs
a-t-elle été, pour cette lacune littéraire, plus puissante qu'aucune
autre cause. Beaucoup d'écrivains, particulièrement les poëtes, aiment
mieux laisser entendre qu'ils composent grâce à une espèce de frénésie
subtile, ou d'intuition extatique, et ils auraient positivement le
frisson s'il leur fallait autoriser le public à jeter un coup d'œil
derrière la scène, et à contempler les laborieux et indécis embryons
de pensée, la vraie décision prise au dernier moment, l'idée si
souvent entrevue comme dans un éclair et refusant si longtemps de se
laisser voir en pleine lumière, la pensée pleinement mûrie et rejetée
de désespoir comme étant d'une nature intraitable, le choix prudent et
les rebuts, les douloureuses ratures et les interpolations,--en un mot,
les rouages et les chaînes, les trucs pour les changements de décor,
les échelles et les trappes,--les plumes de coq, le rouge, les mouches
et tout le maquillage qui, dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent,
constituent l'apanage et le naturel de _l'histrion littéraire_.

Je sais, d'autre part, que le cas n'est pas commun où un auteur se
trouve dans une bonne condition pour reprendre le chemin par lequel
il est arrivé à son dénoûment. En général, les idées, ayant surgi
pêle-mêle, ont été poursuivies et oubliées de la même manière.

Pour ma part, je ne partage pas la répugnance dont je parlais tout à
l'heure, et je ne trouve pas la moindre difficulté à me rappeler la
marche progressive de toutes mes compositions; et puisque l'intérêt
d'une telle analyse ou reconstruction, que j'ai considérée comme un
_desideratum_ en littérature, est tout à fait indépendant de tout
intérêt réel supposé dans la chose analysée, on ne m'accusera pas
de manquer aux convenances, si je dévoile le _modus operandi_ grâce
auquel j'ai pu construire l'un de mes propres ouvrages. Je choisis _le
Corbeau_ comme très-généralement connu. Mon dessein est de démontrer
qu'aucun point de la composition ne peut être attribué au hasard ou à
l'intuition, et que l'ouvrage a marché, pas à pas, vers sa solution
avec la précision et la rigoureuse logique d'un problème mathématique.

Laissons de côté, comme ne relevant pas directement de la question
poétique, la circonstance ou, si vous voulez, la nécessité d'où est
née l'intention de composer un poëme qui satisfit à la fois le goût
populaire et le goût critique.

C'est donc à partir de cette intention que commence mon analyse. La
considération primordiale fut celle de la dimension. Si un ouvrage
littéraire est trop long pour se laisser lire en une seule séance,
il faut nous résigner à nous priver de l'effet prodigieusement
important qui résulte de l'unité d'impression; car, si deux séances
sont nécessaires, les affaires du monde s'interposent, et tout ce que
nous appelons _l'ensemble_, totalité, se trouve détruit du coup. Mais,
puisque, _cæteris paribus_, aucun poëte ne peut se priver de tout ce
qui concourra à servir son dessein, il ne reste plus qu'à examiner si,
dans l'étendue, nous trouverons un avantage quelconque compensant cette
perte de l'unité qui en résulte. Et tout d'abord je dis: Non. Ce que
nous appelons un long poème n'est, en réalité, qu'une succession de
poëmes courts, c'est-à-dire d'effets poétiques brefs. Il est inutile
de dire qu'un poëme n'est un poëme qu'en tant qu'il élève l'âme et
lui procure une excitation intense; et; par une nécessité psychique,
toutes les excitations intenses sont de courte durée. C'est pourquoi la
moitié au moins du _Paradis perdu_ n'est que pure prose, n'est qu'une
série d'excitations poétiques parsemées _inévitablement_ de dépressions
correspondantes, tout l'ouvrage étant privé, à cause de son excessive
longueur, de cet élément artistique si singulièrement important:
totalité ou unité d'effet.

Il est donc évident qu'il y a, en ce qui concerne la dimension, une
limite positive pour tous les ouvrages littéraires,--c'est la limite
d'une seule séance;--et, quoique, en de certains ordres de compositions
en prose, telles que _Robinson Crusoé_, qui ne réclament pas l'unité,
cette limite puisse être avantageusement dépassée, il n'y aura jamais
profit à la dépasser dans un poëme. Dans cette limite même, l'étendue
d'un poëme doit se trouver en rapport mathématique avec le mérite dudit
poëme, c'est-à-dire avec l'élévation ou l'excitation qu'il comporte, en
d'autres termes encore, avec la quantité de véritable effet poétique
dont il peut frapper les âmes; il n'y a à cette règle qu'une seule
condition restrictive, c'est qu'une certaine quantité de durée est
absolument indispensable pour la production d'un effet quelconque.

Gardant bien ces considérations présentes à mon esprit, ainsi que ce
degré d'excitation que je ne plaçais pas au-dessus du goût populaire
non plus qu'au-dessous du critique, je conçus tout d'abord l'idée de
la longueur convenable de mon poëme projeté, une longueur de cent vers
environ. Or, il n'en a, en réalité, que cent huit.

Ma pensée ensuite s'appliqua au choix d'une impression ou d'un effet
à produire; et ici je crois qu'il est bon de faire observer que, à
travers ce labeur de construction, je gardai toujours présent à mes
yeux le dessein de rendre l'œuvre _universellement_ appréciable.
Je serais emporté beaucoup trop loin de mon sujet immédiat, si je
m'appliquais à démontrer un point sur lequel j'ai insisté nombre
de fois, à savoir, que le Beau est le seul domaine légitime de la
poésie. Je dirai cependant quelques mots pour l'élucidation de ma
véritable pensée, que quelques-uns de mes amis se sont montrés trop
prompts à travestir. Le plaisir qui est à la fois le plus intense, le
plus élevé et le plus pur, ce plaisir-là ne se trouve, je crois, que
dans la contemplation du Beau. Quand les hommes parlent de Beauté,
ils entendent, non pas précisément une qualité, comme on le suppose,
mais une impression; bref, ils ont justement en vue cette violente
et pure élévation de l'_âme_,--non pas de l'intellect, non plus que
du cœur,--que j'ai déjà décrite, et qui est le résultat de la
contemplation du Beau. Or, je désigne la Beauté comme le domaine de la
poésie, parce que c'est une règle évidente de l'Art que les effets
doivent nécessairement naître de causes directes, que les objets
doivent être conquis par les moyens qui sont le mieux appropriés à
la conquête desdits objets,--aucun homme ne s'étant encore montré
assez sot pour nier que l'élévation singulière dont je parle soit
plus facilement à la portée de la Poésie. Or, l'objet Vérité, ou
satisfaction de l'intellect, et l'objet Passion, ou excitation du
cœur, sont,--quoiqu'ils soient aussi, dans une certaine mesure, à la
portée de la poésie,--beaucoup plus faciles à atteindre par le moyen
de la prose. En somme, la Vérité réclame une précision, et la Passion
une _familiarité_ (les hommes vraiment passionnés me comprendront),
absolument contraires à cette Beauté qui n'est autre chose, je le
répète, que l'excitation ou le délicieux enlèvement de l'âme. De tout
ce qui a été dit jusqu'ici, il ne suit nullement que la passion, ou
même la vérité, ne puisse être introduite, et même avec profit, dans
un poëme; car elles peuvent servir à élucider ou à augmenter l'effet
général, comme les dissonances en musique, par contraste; mais le
véritable artiste s'efforcera toujours, d'abord de les réduire à
un rôle favorable au but principal poursuivi, et ensuite de les
envelopper, autant qu'il le pourra, dans ce nuage de beauté qui est
l'atmosphère et l'essence de la poésie.

Regardant conséquemment le Beau comme ma province, quel est, me dis-je
alors, le _ton_ de sa plus haute manifestation; tel fut l'objet de ma
délibération suivante. Or, toute l'expérience humaine confesse que ce
ton est celui de la tristesse. Une beauté de n'importe quelle famille,
dans son développement suprême, pousse inévitablement aux larmes une
âme sensible. La mélancolie est donc le plus légitime de tous les tons
poétiques.

La dimension, le domaine et le ton étant ainsi déterminés, je me mis
a la recherche, par la voie de l'induction ordinaire, de quelque
curiosité artistique et piquante, qui me pût servir comme de clef
dans la construction du poëme,--de quelque pivot sur lequel put
tourner toute la machine. Méditant soigneusement sur tous les effets
d'art connus, ou plus proprement sur tous les moyens d'_effet_, le
mot étant entendu dans le sens scénique, je ne pouvais m'empêcher de
voir immédiatement qu'aucun n'avait été plus généralement employé que
celui du _refrain_. L'universalité de son emploi suffisait pour me
convaincre de sa valeur intrinsèque et m'épargnait la nécessité de
le soumettre à l'analyse. Je ne le considérai toutefois qu'en tant
que susceptible de perfectionnement, et je vis bientôt qu'il était
encore dans un état primitif. Tel qu'on en use communément, le refrain
non-seulement est limité aux vers lyriques, mais encore la vigueur de
l'impression qu'il doit produire dépend de la puissance de la monotonie
dans le son et dans la pensée. Le plaisir est tiré uniquement de la
sensation d'identité, de répétition. Je résolus de varier l'effet,
pour l'augmenter, en restant généralement fidèle â la monotonie du
son, pendant que j'altérerais continuellement celle de la pensée;
c'est-à-dire que je me promis de produire une série continue d'effets
nouveaux par une série d'applications variées du refrain, le refrain en
lui-même restant presque toujours semblable.

Ces points établis, je m'inquiétai ensuite de la _nature_ de mon
refrain. Puisque l'application en devait être fréquemment variée,
il est clair que ce refrain devait lui-même être bref; car il y
aurait eu une insurmontable difficulté à varier fréquemment les
applications d'une phrase un peu longue. La facilité de variation
serait naturellement en proportion de la brièveté de la phrase. Cela
me conduisit tout de suite à prendre un mot unique comme le meilleur
refrain.

Alors s'agita la question relative au _caractère_ de ce mot. Ayant
arrêté dans mon esprit qu'il y aurait un refrain, la division du poëme
en stances apparaissait comme un corollaire nécessaire, le refrain
formant la conclusion de chaque stance. Que cette conclusion, cette
chute, pour avoir de la force, dût nécessairement être sonore et
susceptible d'une emphase prolongée, cela n'admettait pas le doute, et
ces considérations me menèrent inévitablement à l'o long, comme étant
la voyelle la plus sonore, associé à l'r, comme étant la consonne la
plus vigoureuse.

Le son du refrain étant bien déterminé, il devenait nécessaire de
choisir un mot qui renfermât ce son, et qui, en même temps, fût dans le
plus complet accord possible avec cette mélancolie que j'avais adoptée
comme ton général du poëme. Dans une pareille enquête, il eût été
absolument impossible de ne pas tomber sur le mot _nevermore,--jamais
plus_. En réalité, il fut le premier qui se présenta à mon esprit.

Le _desideratum_ suivant fut: Quel sera le prétexte pour l'usage
continu du mot unique _jamais plus?_ Observant la difficulté que
j'éprouvais à trouver une raison plausible et suffisante pour cette
répétition continue, je ne manquai pas d'apercevoir que cette
difficulté surgissait uniquement de l'idée préconçue que ce mot, si
opiniâtrement et monotonément répété, devait être proféré par un
_être humain_; qu'en somme la difficulté consistait à concilier cette
monotonie avec l'exercice de la raison dans la créature chargée de
répéter le mot. Alors se dressa tout de suite l'idée d'une créature
non raisonnable et cependant douée de parole, et très-naturellement un
perroquet se présenta d'abord; mais il fut immédiatement dépossédé par
un corbeau, celui-ci étant également doué de parole et infiniment plus
en accord avec le _ton_ voulu.

J'étais donc enfin arrivé à la conception d'un corbeau,--le corbeau,
oiseau de mauvais augure!--répétant opiniâtrement le mot _Jamais plus_
à la fin de chaque stance dans un poëme d'un ton mélancolique et
d'une longueur d'environ cent vers. Alors, ne perdant jamais de vue
le superlatif ou la perfection dans tous les points, je me demandai:
De tous les sujets mélancoliques, quel est _le plus_ mélancolique
selon l'intelligence _universelle_ de l'humanité?--La Mort, réponse
inévitable.--Et quand, me dis-je, ce sujet, le plus mélancolique de
tous, est-il le plus poétique?--D'après ce que j'ai déjà expliqué assez
amplement, on peut facilement deviner la réponse:--C'est quand il
s'allie intimement à la Beauté. Donc, la _mort_ d'une _belle femme_ est
incontestablement le plus poétique sujet du monde, et il est également
hors de doute que la bouche la mieux choisie pour développer un pareil
thème est celle d'un amant privé de son trésor.

J'avais dès lors à combiner ces deux idées: un amant pleurant sa
maîtresse défunte, et un corbeau répétant continuellement le mot
_Jamais plus_. Il fallait les combiner, et avoir toujours présent à
mon esprit le dessein de varier à chaque fois l'application du mot
répété; mais le seul moyen possible pour une pareille combinaison
était d'imaginer un corbeau se servant du mot dont il s'agit pour
répondre aux questions de l'amant. Et ce fut alors que je vis tout de
suite toute la facilité qui m'était offerte pour l'effet auquel mon
poëme était suspendu, c'est-à-dire l'effet à produire par la variété
dans l'application du refrain. Je vis que je pouvais faire prononcer
la première question par l'amant,--la première à laquelle le corbeau
devait répondre: _Jamais plus_,--que je pouvais faire de la première
question une espèce de lieu commun,--de la seconde quelque chose de
moins commun,--de la troisième quelque chose de moins commun encore,
et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'amant, à la longue tiré de sa
nonchalance par le caractère mélancolique du mot, par sa fréquente
répétition, et par le souvenir de la réputation sinistre de l'oiseau
qui le prononce, se trouvât agité par une excitation superstitieuse
et lançât follement des questions d'un caractère tout différent, des
questions passionnément intéressantes pour son cœur;--questions,
faites moitié dans un sentiment de superstition, et moitié dans ce
désespoir singulier qui puise une volupté dans sa torture;--non
pas seulement parce que l'amant croit au caractère prophétique ou
démoniaque de l'oiseau (qui, la raison le lui démontre, ne fait que
répéter une leçon apprise par routine), mais parce qu'il éprouve une
volupté frénétique à formuler ainsi ses questions et à recevoir du
_Jamais plus_ toujours attendu une blessure répétée d'autant plus
délicieuse qu'elle est plus insupportable. Voyant donc cette facilité
qui m'était offerte, ou, pour mieux dire, qui s'imposait à moi dans le
progrès de ma construction, j'arrêtai d'abord la question finale, la
question suprême à laquelle le _Jamais plus_ devait, en dernier lieu,
servir de réponse,--cette question à laquelle le _Jamais plus_ fait la
réplique la plus désespérée, la plus pleine de douleur et d'horreur qui
se puisse concevoir.

Ici donc je puis dire que mon poëme avait trouvé son commencement,--par
la fin, comme devraient commencer tous les ouvrages d'art;--car ce fut
alors, juste à ce point de mes considérations préparatoires, que, pour
la première fois, je posai la plume sur le papier pour composer la
stance suivante:

      «Prophète!--dis-je,--être de malheur! oiseau ou démon!
      toujours prophète! par ce Ciel tendu sur nos têtes, par ce
      Dieu que tous deux nous adorons, dis à cette âme chargée
      de douleur si, dans le Paradis lointain, elle pourra
      embrasser une fille sainte que les anges nomment Lénore,
      embrasser une précieuse et rayonnante fille que les anges
      nomment Lénore.» Le corbeau dit: «Jamais plus!»

Ce fut alors seulement que je composai cette stance, d'abord pour
établir le degré suprême et pouvoir ainsi, plus à mon aise, varier
et graduer, selon leur sérieux et leur importance, les questions
précédentes de l'amant, et, en second lieu, pour arrêter définitivement
le rhythme, le mètre, la longueur et l'arrangement général de la
stance, ainsi que graduer les stances qui devaient précéder, de façon
qu'aucune ne pût surpasser cette dernière par son effet rhythmique. Si
j'avais été assez imprudent, dans le travail de composition qui devait
suivre, pour construire des stances plus vigoureuses, _je me serais
appliqué, délibérément et sans scrupule, à les affaiblir_, de manière à
ne pas contrarier l'effet du _crescendo_.

Je pourrais aussi bien placer ici quelques mots sur la versification.
Mon premier but était (comme toujours) l'originalité. Jusqu'à quel
point la question de l'originalité en versification a été négligée,
c'est une des choses du monde les plus inexplicables. En admettant
qu'il y ait peu de variété possible dans le rhythme pur, toujours
est-il évident que les variétés possibles de mètre et de stance sont
absolument infinies,--et toutefois, pendant des siècles, aucun homme
n'a jamais fait, en versification, ou même n'a jamais paru vouloir
faire quoi que ce soit d'original. Le fait est que l'originalité
(excepté dans des esprits d'une force tout à fait insolite) n'est
nullement, comme quelques-uns le supposent, une affaire d'instinct
ou d'intuition. Généralement, pour la trouver, il faut la chercher
laborieusement, et, bien qu'elle soit un mérite positif du rang le plus
élevé, c'est moins l'esprit d'invention que l'esprit de négation qui
nous fournit les moyens de l'atteindre.

Il va sans dire que je ne prétends à aucune originalité dans le rhythme
ou dans le mètre du _Corbeau_. Le premier est trochaïque; le second
se compose d'un vers octomètre acatalectique, alternant avec un
heptamètre catalectique,--qui, répété, devient refrain au cinquième
vers,--et se termine par un tétramètre catalectique. Pour parler sans
pédanterie, les pieds employés, qui sont des trochées, consistent en
une syllabe longue suivie d'une brève: le premier vers de la stance
est fait de huit pieds de cette nature; le second de sept et demi; le
troisième, de huit; le quatrième, de sept et demi; le cinquième, de
sept et demi, également; le sixième, de trois et demi. Or, chacun de
ces vers, pris isolément, a déjà été employé, et toute l'originalité du
_Corbeau_ consiste à les avoir combinés dans la même stance; rien de ce
qui peut ressembler, même de loin, à cette combinaison, n'a été tenté
jusqu'à présent. L'effet de cette combinaison originale est augmenté
par quelques autres effets inusités et absolument nouveaux, tirés d'une
application plus étendue de la rime et de l'allitération.

Le point suivant à considérer était le moyen de mettre en communication
l'amant et le corbeau, et le premier degré de cette question était
naturellement le _lieu_. Il semblerait que l'idée qui doit, en ce cas,
se présenter d'elle-même, est une forêt ou une plaine; mais il m'a
toujours paru qu'un espace étroit et resserré est absolument nécessaire
pour l'effet d'un incident isolé; il lui donne l'énergie qu'un cadre
ajoute à une peinture. Il a cet avantage moral incontestable de
concentrer l'attention dans un petit espace, et cet avantage, cela va
sans dire, ne doit pas être confondu avec celui qu'on peut tirer de la
simple unité de lieu.

Je résolus donc de placer l'amant dans sa chambre,--dans une chambre
sanctifiée pour lui par les souvenirs de celle qui y a vécu. La chambre
est représentée comme richement meublée,--et cela est en vue de
satisfaire aux idées que j'ai déjà expliquées au sujet de la Beauté,
comme étant la seule véritable thèse de la Poésie.

Le lieu ainsi déterminé, il fallait maintenant introduire l'oiseau, et
l'idée de le faire entrer par la fenêtre était inévitable. Que l'amant
suppose, d'abord, que le battement des ailes de l'oiseau contre le
volet est un coup frappé à sa porte, c'est une idée qui est née de mon
désir d'accroître, en la faisant attendre, la curiosité du lecteur, et
aussi de placer l'effet incidentel de la porte ouverte toute grande
par l'amant, qui ne trouve que ténèbres, et qui dès lors peut adopter,
en partie, l'idée fantastique que c'est l'esprit de sa maîtresse qui
est venu frapper à sa porte.

J'ai fait la nuit tempêtueuse, d'abord pour expliquer ce corbeau
cherchant l'hospitalité, ensuite pour créer l'effet du contraste avec
la tranquillité matérielle de la chambre.

De même j'ai fait aborder l'oiseau sur le buste de Pallas pour créer
le contraste entre le marbre et le plumage; on devine que l'idée du
buste a été suggérée uniquement par l'oiseau; le buste de _Pallas_ a
été choisi d'abord à cause de son rapport intime avec l'érudition de
l'amant, et ensuite à cause de la sonorité même du mot Pallas.

Vers le milieu du poëme, j'ai également profité de la force du
contraste dans le but de creuser l'impression finale. Ainsi j'ai donné
à l'entrée du corbeau une allure fantastique, approchant même du
comique, autant du moins que le sujet le pouvait admettre. Il entre
_avec un tumultueux battement d'ailes_.

      «_Il ne fit pas la moindre révérence_; il ne s'arrêta
      pas, il n'hésita pas une minute; mais, _avec la mine d'un
      lord ou d'une lady_, il se percha au-dessus de la porte de
      ma chambre...»

Dans les deux stances qui suivent, le dessein devient même plus
manifeste:

      «Alors cet oiseau d'ébène, _par la gravité de son
      maintien et la sévérité de sa physionomie_, induisant ma
      triste imagination à sourire: «Bien que ta tête,--lui
      dis-je,--_soit sans huppe et sans cimier_, tu n'es certes
      pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur
      parti des rivages de la Nuit. Dis-moi quel est ton nom
      seigneurial aux rivages de la Nuit plutonienne!» Le
      corbeau dit: «Jamais plus!»

      «Je fus émerveillé que _ce disgracieux volatile_ entendit
      si facilement la parole, bien que sa réponse n'eût pas
      un bien grand sens et ne me fût pas d'un grand secours;
      car nous devons convenir que jamais _il ne fut donné_ à
      un homme vivant _de voir un oiseau au-dessus de la porte
      de sa chambre, un oiseau ou une bête sur un buste sculpté
      au-dessus de la porte de sa chambre_ se nommant d'un nom
      tel que _Jamais plus_.»

Ayant ainsi préparé l'effet du dénoûment, j'abandonne immédiatement le
ton fantastique pour celui du sérieux le plus profond: ce changement
de ton commence avec le premier vers de la stance qui suit la dernière
citée:

      «Mais le Corbeau, perché solitairement sur le buste
      placide, ne proféra, etc.»

A partir de cet instant, l'amant ne plaisante plus; il ne voit même
plus rien de fantastique dans la conduite de l'oiseau. Il parle de lui
comme d'un _triste, disgracieux, sinistre, maigre et augural oiseau des
anciens jours_, et il sent les _yeux ardents_ qui le brûlent _jusqu'au
fond du cœur_. Cette évolution de pensée, cette imagination dans
l'amant, a pour but d'en préparer une analogue dans le lecteur,
d'amener l'esprit dans une situation favorable pour le _dénoûment_,
qui maintenant va venir aussi rapidement et aussi _directement_ que
possible.

Avec le dénoûment proprement dit, exprimé par le _Jamais plus_ du
corbeau, réponse lancée à la question finale de l'amant,--s'il
retrouvera sa maîtresse dans un autre monde?--le poëme, dans sa phase
la plus claire, la plus naturelle, celle d'un simple récit, peut être
considéré comme fini. Jusqu'à présent, chaque chose est restée dans
les limites de l'explicable, du réel. Un corbeau a appris par routine
le seul mot _Jamais plus_, et, ayant échappé à la surveillance de son
propriétaire, est réduit, à minuit, par la violence de la tempête,
à demander un refuge à une fenêtre où brille encore une lumière, la
fenêtre d'un étudiant plongé à moitié dans ses livres, à moitié dans
les souvenirs d'une bien-aimée défunte. La fenêtre étant ouverte au
battement des ailes de l'oiseau, celui-ci va se percher sur l'endroit
le plus convenable hors de la portée immédiate de l'étudiant, qui,
s'amusant de l'incident et de la bizarre conduite du visiteur, lui
demande son nom en manière de plaisanterie et sans s'attendre à une
réponse. Le corbeau, interrogé, répond par son mot habituel _Jamais
plus_,--mot qui trouve immédiatement un écho mélancolique dans le
cœur de l'étudiant; et celui-ci, exprimant tout haut les pensées qui
lui sont suggérées par la circonstance, est frappé de nouveau par la
répétition du _Jamais plus_. L'étudiant se livre aux conjectures que
lui inspire le cas présent; mais il est poussé bientôt par l'ardeur
du cœur humain à se torturer soi-même, et aussi, par une sorte de
superstition, à proposer à l'oiseau des questions choisies de telle
sorte, que la réponse attendue, l'intolérable _Jamais plus_, doit
lui apporter, à lui, l'amant solitaire, la plus affreuse moisson de
douleurs. C'est dans cet amour du cœur pour sa torture, poussé à
la dernière limite, que le récit, dans ce que j'ai appelé sa première
phase, sa phase naturelle, trouve sa conclusion naturelle, et jusqu'ici
rien ne s'est montré qui dépasse les limites de la réalité.

Mais, dans des sujets manœuvrés de cette façon, avec quelque
habileté qu'ils le soient, avec quelque luxe d'incidents qu'on le
suppose, il y a toujours une certaine âpreté, une nudité qui choque
un œil d'artiste. Deux choses sont éternellement requises: l'une,
une certaine somme de complexité, ou, plus proprement, de combinaison;
l'autre, une certaine quantité d'esprit suggestif, quelque chose comme
un courant souterrain de pensée, non visible, indéfini. C'est cette
dernière qualité qui donne à un ouvrage d'art cet air opulent, cette
apparence _cossue_ (pour tirer de la conversation journalière un terme
efficace), que nous avons trop souvent la sottise de confondre avec
l'_idéal_. C'est l'_excès_ dans l'expression du _sens_ qui ne doit être
qu'_insinué_, c'est la manie de faire, du courant souterrain d'une
œuvre, le courant visible et supérieur, qui change en prose, et
en prose de la plus plate espèce, la prétendue poésie des soi-disant
transcendantalistes.

Fort de ces opinions, j'ajoutai les deux stances qui ferment le poème,
leur qualité suggestive étant destinée à pénétrer tout le récit qui
les précède. Le courant souterrain de la pensée se laisse voir pour la
première fois dans ces vers:

      «Arrache ton bec _de mon cœur_, et précipite ton
      spectre loin de ma porte!» Le corbeau dit: «Jamais plus!»

On remarquera que les mots _de mon cœur_ renferment la première
expression métaphorique du poëme. Ces mots, avec la réponse _Jamais
plus_, disposent l'esprit à chercher un sens moral dans tout le récit
développé antérieurement. Le lecteur commence dès lors à considérer
le Corbeau comme emblématique;--mais ce n'est que juste au dernier
vers de la dernière stance qu'il lui est permis de voir distinctement
l'intention de faire du Corbeau le symbole du _Souvenir funèbre et
éternel:_

      «Et le corbeau, immuable, est toujours installé, toujours
      installé sur le buste pâle de Pallas, juste au-dessus
      de la porte de ma chambre, et ses yeux ont toute la
      semblance des yeux d'un démon qui rêve; et la lumière
      de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre
      sur le plancher; et mon âme, _hors du cercle de cette
      ombre_ qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus
      s'élever,--jamais plus!»


[1] Tout ce préambule est écrit par le traducteur.--C. B.

[2] Ces trois lignes sont une interpolation du traducteur.--C. B.



FIN


TABLE

Le Mystère de Marie Roget
Le Joueur d'échecs de Maelzel
Éléonora
Un Événement à Jérusalem
L'Ange du Bizarre
Le Système du docteur Goudron et du professeur Plume
Le Domaine d'Arnheim
Le Cottage Landor
Philosophie de l'Ameublement
La Genèse d'un poëme





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoires grotesques et sérieuses" ***

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