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Title: Chez les passants
Author: L'Isle-Adam, Auguste de Villiers de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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CHEZ LES PASSANTS



VILLIERS DE L'ISLE-ADAM


CHEZ LES PASSANTS


FANTAISIES, PAMPHLETS ET SOUVENIRS SUIVI DE PAGES INÉDITES



  PARIS
  COLLECTION «LES PROSES»
  GEORGES CRÈS ET Cie, ÉDITEURS
  116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
  M CM XIV



IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Vingt-cinq exemplaires sur papier d'Arches à la cuve numérotés de 1 à
25

ET

Mille cinq cents exemplaires sur alfa teinté

Nº 849


Tous droits de traduction et de reproduction réservés



L'ÉTONNANT COUPLE MOUTONNET

_À M. Henri Mercier_


Ce qui cause la réelle félicité amoureuse, chez certains êtres, ce
qui fait le secret de leur tendresse, ce qui _explique_ l'union
fidèle de certains couples, est, entre toutes choses, un mystère dont
le comique terrifierait si l'étonnement permettait de l'analyser. Les
bizarreries sensuelles de l'Homme sont une roue de paon, dont les
yeux ne s'allument qu'au dedans de l'âme, et, seul, chacun connaît
son désir.

       *       *       *       *       *

Par une radieuse matinée de mars 1793, le célèbre citoyen
Fouquier-Tinville, en son cabinet de travail de la rue des
Prouvaires, assis devant sa table, l'oeil errant sur maints dossiers,
venait de signer la liste d'une fournée de ci-devants dont la
suppression devait avoir lieu le lendemain même, entre onze heures et
midi.

Soudain, un bruit de voix,--celles d'un visiteur et d'un planton de
garde,--lui parvint de derrière la porte.

Il releva la tête, prêtant l'oreille. L'une de ces voix, qui parlait
de forcer la consigne, le fit tressaillir.

On entendait: «Je suis Thermidor Moutonnet! de la section des
_Enfants du devoir_!... Dites-lui cela!»

À ce nom, Fouquier-Tinville cria:

--Laissez passer.

--Là! je savais bien! vociféra, tout en pénétrant dans la pièce,
un homme d'une trentaine d'années, et de mine assez joviale,--bien
qu'une sournoiserie indéfinissable ressortît de l'impression que
causait sa vue... Bonjour. C'est moi, mon cher:--j'ai deux mots à te
dire.

--Sois bref: mon temps n'est pas à moi, ici.

Le survenu prit un siège et s'approcha de son ami.

--Combien de têtes pour la prochaine, demanda-t-il en indiquant la
pancarte que venait de parapher son interlocuteur.

--Dix-sept; répondit Fouquier-Tinville.

--Il reste bien une petite place entre la dernière et ta griffe?

--Toujours! dit Fouquier-Tinville.

--Pour une tête de suspecte?

--Parle.

--Eh bien, je te l'apporte.

--Le nom? demanda Fouquier-Tinville.

--C'est une femme!... qui... doit être d'un complot... qui... Combien
de temps demanderait le procès?

--Cinq minutes.--Le nom?

--Alors, on pourrait la guillotiner demain?

--Le nom??

--C'est ma femme.

Fouquier-Tinville fronça le sourcil et jeta la plume.

--Va-t-en; je suis pressé!... dit-il: nous rirons plus tard.

--Je ne ris pas: j'accuse!... s'écria le citoyen Thermidor d'un air
froid et grave avec un geste solennel.

--Sur quelles preuves?

--Sur des indices.

--Lesquels.

--Je les pressens.

Fouquier-Tinville regarda de travers son ami Moutonnet.

--Thermidor, dit-il, ta femme est une digne sans-culotte. Son pâté
de jeudi dernier, joint à ces trois flacons de vieux Vouvray--(que
tu sus découvrir en ta cave derrière des fagots de meilleur aloi
que ceux que tu me débites)--fut bon, fut excellent. Présente mes
cordialités à la citoyenne.--Nous dînons ensemble, demain soir, chez
toi. Sur ce, fuis ou je me fâche.

Thermidor Moutonnet, à cette réponse presque sévère, se jeta
brusquement à genoux, joignant les mains, des larmes aux yeux:

--Tinville, murmura-t-il comme suffoqué par une surprise
douloureuse;--nous fûmes amis dès le berceau; je te croyais un
autre moi-même. Nous avons grandi dans les mêmes jeux. Laisse-moi
faire appel à ces souvenirs. Je ne t'ai jamais rien demandé.--Me
refuseras-tu le premier service que j'implore?

--Qu'as-tu bu ce matin?

--Je suis à jeun, répondit Moutonnet en ouvrant de grands yeux, ne
comprenant évidemment pas la question.

Après un silence:

--Tout ce que je puis faire pour toi, c'est de lui taire, demain
soir à table, ta démarche incongrue. Je ne puis croire que tu oses
plaisanter, ici--ni que tu sois devenu fou... quoique, d'après ce que
tu demandes, cette dernière supposition soit admissible.

--Mais... je ne peux plus vivre avec Lucrèce! gémit le solliciteur.

--Tu as soif d'être cornard, citoyen: je vois cela.

--Ainsi... tu me refuses!

--Quoi? de lui faire couper le cou parce que vous avez des mots
ensemble?

--Oh! la carogne! Voyons, mon bon Tinville, au nom de l'amitié, mets
ce nom sur ce papier, je t'en prie... pour me faire plaisir!

--Un mot de plus, j'y mets le tien! grommela Fouquier-Tinville en
ressaisissant la plume.

--Ah! par exemple... pas de çà! cria Moutonnet, tout pâle, en se
relevant.--Allons, soupira-t-il, c'est bien; je m'en vais. Mais,
ajouta-t-il--_(d'une voix de fausset hystériquement singulière,_
pour ainsi dire, _et que son ami ne lui connaissait pas)_,--j'avoue
que je ne te croyais pas capable de me refuser, après tant d'années
de liaison, ce premier, cet insignifiant service qui ne t'eût coûté
qu'un griffonnage!--Viens dîner demain, tout de même,--et motus à ma
femme; ceci entre nous seuls! acheva-t-il d'un ton sérieux et, cette
fois, _naturel_.

Thermidor Moutonnet sortit.

Resté seul, le citoyen Fouquier-Tinville, ayant rêvé un moment, se
toucha le front du doigt avec un froid sourire; puis, ayant haussé
les épaules comme par forme de conclusion, prit sa liste, en inséra
le pli dans une large enveloppe, écrivit l'adresse, scella et frappa
sur un timbre.

Un soldat parut.

--Ceci au citoyen Sanson! dit-il.

Le soldat prit l'enveloppe et se retira.

Tirant un oignon d'or de son gilet en gros de Naples fleuri
d'arabesques tricolores, et regardant l'heure:

--Onze heures, murmura Fouquier-Tinville:--Allons déjeûner.

       *       *       *       *       *

Trente ans après, en 1823. Lucrèce Moutonnet (une brune de
quarante-huit ans, encore dodue, fine et futée!) et son époux
Thermidor, s'étant expatriés en Belgique au bruit des canons de
l'Empire, habitaient une maisonnette d'épicerie florissante, avec un
coin de jardin, dans un faubourg de Liège.

Durant ces lustres, et dès _le lendemain_ de la fameuse démarche, un
mystérieux phénomène s'était produit.

Le couple Moutonnet s'était révélé comme le plus parfait, le plus
doux, le plus fervent de tous ceux que l'amour passionnel enlaça
jamais de ses liens délicieux. Le pigeon, la colombe; tels ils se
semblèrent.

Ils réalisèrent le modèle des existences conjugales. Jamais le plus
léger nuage entre eux ne s'éleva. Leur ferveur fut extrême; leur
fidélité presque sans exemple; leur confiance, réciproque.

Et, cependant, le mortel auquel il eût été donné de pouvoir lire au
profond de ces deux êtres, se fût senti bien étonné, peut-être, de
pénétrer le _réel_ motif de leur félicité.

Thermidor, en effet, chaque nuit, dans l'ombre où ses yeux brillaient
et clignotaient, pendant que l'accolait conjugalement celle qui lui
était chère, se disait en soi-même.

--Tu ne sais pas, non! _toi_, tu ne sais pas que j'ai tenté le
possible pour te faire COUPER LA TÊTE! ha! ha?... Si tu savais cela,
tu ne m'accolerais pas en m'embrassant! Mais,--ha! ha? _seul_ je sais
cela! voilà--ce qui me transporte!

Et cette idée l'avivait, le faisait sourire, doucement, dans les
ténèbres, le délectait, le rendait AMOUREUX jusqu'au délire. _Car il
la voyait alors sans tête_: et cette sensation-là, d'après la nature
de ses appétits, l'enivrait.

Et, de son côté, Lucrèce, également, se disait par une contagion,
avec le même aigu d'idées, en de malsains énervements:

--Oui, bon apôtre,--tu ris! tu es content? Tu es ravi!... Eh bien,
tu me désireras toujours.--Car _tu crois que j'ignore ta visite au
bon Fouquier-Tinville,--ha! ha?_... et que tu as voulu me faire
COUPER LA TÊTE, scélérat! Mais,--voilà! je SAIS cela, moi!...
_Seule_, je sais ce que tu penses,--et à ton insu. Sournois, je
connais tes sens féroces.--Et je ris tout bas! et je suis très
heureuse, malgré toi, mon ami.

Ainsi, le bas d'insanité sensorielle de l'un avait gagné l'autre, par
le négatif. Ainsi vécurent-ils, se leurrant l'un l'autre (et l'un par
l'autre), en ce détail niais et monstrueux où tous deux puisaient un
terrible et continuel adjuvant de leurs macabres plaisirs:--ainsi
moururent-ils (elle d'abord) sans s'être jamais trahi le secret
mutuel de leurs étranges, de leurs taciturnes joies.

Et le veuf, Thermidor Moutonnet, sans enfants, demeura fidèle à la
mémoire de cette épouse, à laquelle il ne survécut que peu d'années.

Quelle femme, d'ailleurs, eût pu remplacer, _pour lui_, sa chère
Lucrèce?



UNE SOIRÉE CHEZ NINA DE VILLARD


C'était au lendemain d'une fête vénitienne, donnée par Mme Nina de
Villard en son légendaire petit hôtel de la rue des Moines. On dînait
dans le jardin. Parmi nous, se trouvait l'invité de passage, un long
et bel amateur mondain qui depuis les hors-d'oeuvre, nous observait
avec stupeur, en son habit noir. L'on jouissait de la douceur de se
sentir méprisé de ce brillant individu. Vers le café, sur un coup
d'oeil que nous échangeâmes, sa perte fut résolue:--M. Marras, donc,
lui tendit, gravement, un monstrueux paradoxe--auquel, se prenant
comme à de la glu, l'attendrissant éphèbe, avec un suffisant sourire,
répliqua:

--Cependant, Messieurs, si vous attendez après les mots, votre poésie
n'aura souvent pas de sens?...

--Oh! répondit, d'un ton froid, M. Jean Richepin, le sens n'est
qu'une plante parasite qui pousse, quand même, sur le trombone de la
sonorité.

--La sonorité? reprit le «gommeux», les yeux un peu hagards: mais...
le bruit n'est rien: il est des vers discrets, dont le charme...

--Enfin, rimez-vous pour l'oeil ou pour l'oreille?

--Pour l'odorat, Monsieur, répondit, avec mélancolie, M. Léon Dierx.

--Vous riez? Soit. Mais, au bout du compte, le sentiment, qu'en
faites-vous? essaya de reprendre le malheureux élégant, en se
tournant vers M. Stéphane Mallarmé.--L'élégie, en dépit de nos
moeurs, demeure, quand même, d'un succès assuré près des femmes...
Dès lors, pourquoi s'en priver?--Vous ne pleurez donc jamais, en
vers, Monsieur?

--Ni ne me mouche! répondit, de sa voix didactique et flûtée, M.
Stéphane Mallarmé en élevant, à la hauteur de l'oeil, au long du
geste en spirale, un index bouddhique.

Durant ce colloque, Nina et les habituées féminines de ces soirées,
pour ne point rire au nez de l'intéressant jeune homme, étaient
rentrées dans la maison.

--Vous n'êtes, alors, d'aucune école, Messieurs? continuait celui-ci.

--Nous sommes de l'école des Pas-de-Préface! répondit, en souriant,
M. Catulle Mendès.

--Tiens!... Je vous croyais de celle de M. Leconte de
Lisle,--(!)--murmura le pschutteux désorienté; et, à ce propos,
ajouta-t-il en se tournant vers moi,--compte-t-il donner, enfin,
bientôt, quelque chose de... sérieux, Leconte de Lisle?

--Non, Monsieur, répondis-je en m'inclinant: il vous laisse ce soin.

Voyant qu'il avait affaire à des gens insociables, incompréhensibles,
qu'il devait renoncer à convertir, l'amateur s'écria, sans transition
vaine, après avoir tiré sa montre en se levant:

--Avant de vous quitter, j'eusse voulu présenter mes devoirs... Où
sont donc ces dames?

--Mais, au salon... je pense!... répondit négligemment M. Marras.

Sur cette réplique, toute naturelle,--mais dont l'intonation bizarre
le fit presque chanceler,--le brillant invité de passage, saluant
à l'anglaise, rentra, s'échappa très vite, et, sans doute, court
encore,--irréprochable.

C'est ainsi que l'on évinçait poliment les curieux dans cette
maison fantaisiste et charmante. Lorsque tout le monde fut revenu
au jardin, M. Marras, pour dissiper l'impression quelconque laissée
par l'intrus, voulut bien nous lire quelques scènes d'une féerie
compassée, aux épithètes voltaïques où ferraillaient mille adverbes,
où les amoureux ne s'exprimaient qu'en langue médicale. Après les
éclats de rire, nous nous laissâmes aller au silence de la soirée
d'automne, qui était d'un bleu pâle et très douce.

       *       *       *       *       *

Maintenant, Nina, dans sa robe de chambre aux éclatantes fleurs
japonaises, se balançait, une cigarette aux lèvres, en un fauteuil
américain, sous un magnolia: près d'elle, M. Marras parlait d'arcanes
magiques avec un adepte, M. Henri La Luberne, et ce sympathique
savant, Charles Cros, dont la récente mort, si chrétienne, me
rappelle cette soirée d'étoiles.

Entre des feuillées, M. Jean Richepin, passant la tête, considérait
avec le «sourire silencieux du trappeur» M. de Polignac, le jeune et
sympathique incendiaire à la mode, l'anarchiste à la tenue correcte,
aux manières exquises,--lequel causait, à voix basse, avec M. Henri
Delaage, le _medium_, qui, entre deux évocations, venait parfois
consumer un _Cigare-des-Brahmes_ en ce séjour.

Près du jet d'eau qu'elle semblait écouter, Mlle Augusta Holmès, la
grande musicienne, au bercer d'un hamac, regardait vaguement la
nuit.--Je vois encore, en ce crépuscule, la tête de Lucius Verus
d'un jeune peintre, M. Franc Lamy, un disparu de nos réunions, mais
dont nous avons tous admiré, aux derniers Salons, les toiles si
curieusement lumineuses, si remarquables par la délicatesse des tons
et la richesse des lignes, notamment sa _Narcissa_.

Debout, appuyée à la petite charmille, qu'elle dépassait presque de
son front, la belle Manoël de Grandfort méditait sans doute l'une de
ses fantaisies de la _Vie parisienne_ ou de _Gil Blas_:--dans une
allée, se promenant, sous la clarté lunaire, MM. Catulle Mendès et
Stéphane Mallarmé devisaient.

Une plaisante incidence vint égayer, en ce moment, le jardin.
Des cris s'élevaient du côté d'un guéridon solitaire, auprès
duquel, aux lueurs, d'une bougie et ses lunettes d'or sur le nez,
l'auteur de la chanson célèbre: _À la Grand' Pinte_, M. Auguste
de Châtillon, venait de lire, à l'auteur des _Roses remontantes_,
M. Toupié Béziers, une récente poésie intitulée: _Moutonnet_. Or,
il était arrivé que, discutant une rime, le fougueux dramaturge,
en gesticulant, avait fait sauter au ciel, sans le vouloir, les
lunettes du poète, lesquelles, retour des astres, s'étant accrochées
à une branche folle, y demeuraient suspendues--«damonoclétiquement»
selon la remarque de M. de Polignac. L'on accourut, pour éviter,
s'il se pouvait, l'effusion du sang. Mais, en homme de 1830 et en
parfait gentleman, M. Toupié Béziers, modulait déjà les regrets
qu'il devait à son vieil ami,--lequel, cependant, aigri par
l'éloquence de son offenseur, évita, par la suite, le voisinage du
trop nerveux écrivain, et lui garda, secrètement, rancune de cette
incartade,--qu'il ne lui pardonna qu'en mourant.

Bientôt nous nous réunîmes autour de quelques verres de champagne,
qui furent placés sur une table verte, sous les ombrages. Nous étions
un peu las de la fête de la veille et la conversation se ressentait
de notre tendance un peu physique au recueillement.

Nous étions aussi sous l'influence mélancolique de cette stellaire
obscurité, où, froissées par le vent de septembre, des feuilles
tombaient déjà, tout près de nous.

Ce fut alors que Nina, se tournant vers M. Léon Dierx, qui se
trouvait assis auprès de moi, le pria de dire quelques vers.

       *       *       *       *       *

Léon Dierx avait alors trente ans, à peu près. On avait représenté
de lui un drame en un acte, en vers, _La Rencontre_, se résumant en
trois scènes d'une donnée amère, mais laissant l'impression d'une
très pure poésie.

Nous avions connu M. Dierx, autrefois, chez M. Leconte de Lisle.
C'était un pâle jeune homme, aux regards nostalgiques, au front
grave; il venait de l'île Bourbon, dont l'exotisme le hantait. En
ses premiers vers, d'une qualité d'art qui nous charma, Dierx disait
le bruissement des _filaos_, la houle vaste où s'endormait son île
natale, et les grandes fleurs qui en encensaient les étendues;--puis,
les forêts, les lointains, l'espace, et les figures de femmes,
ayant des yeux merveilleux. _Les yeux de Nyssia_, par exemple,
apparaissaient en ses transparentes strophes.

Avec les années, sa poésie, s'est faite plus profonde. Sans
l'inquiétude mystique dont elle est saturée, elle serait d'un
sensualisme idéal. Bien qu'il devienne peu à peu célèbre dans le
monde supérieur de l'Art littéraire, ses livres: _les Lèvres closes_,
_la Messe du vaincu_, _les Amants_, _Poèmes et Poésies_, etc., édités
par M. Lemerre, sont peu connus de la foule,--et je suis sûr qu'il
n'en souffre pas.

C'est qu'en cette poésie vibrent des accents d'un charme triste,
auquel il faut être initié de naissance pour les comprendre et pour
les aimer; c'est que, sous ces rythmes en cristal de roche, ce rare
poète, si peu soucieux de réclame et de «succès», connaît l'art de
serrer le coeur: c'est qu'il y a, chez lui, quelque chose d'attardé,
de mélancolique et de vague, dont le secret n'importe pas aux
passants.

Et le fait est que la sensation d'_adieux_, qu'éveille sa poésie,
oppresse par sa mystérieuse intensité; le sombre de ses _Ruines_ et
de ses _Arbres_ et de ses _Femmes_ aussi, et de ses _Cieux_, surtout!
donnent l'impression d'un deuil d'âme occulte et glaçant. Ses vers
pareils à des diamants pâles, respirent un tel détachement de vivre
qu'en vérité... ce serait à craindre quelque fatal renoncement, chez
ce poète,--si l'on ne savait pas que, tôt ou tard, les âmes limpides
sont toujours attirées par l'Espérance.

Quant à la physionomie de M. Dierx, elle donne l'idée de l'un de ces
enfants du Rêve, désireux de ne s'éveiller qu'au delà de toutes les
réalités. Aussi, en toute sa noble poésie, semble-t-il qu'il ait le
front touché d'un rayon de cette _Étoile du soir_ que chanta, dans
les vallées, au pays des visions du Harz, Wolfram d'Eischembach.

Voici le court poème qu'alors nous récita M. Léon Dierx,--poème dont
j'ai précieusement gardé l'autographe:

  AU JARDIN

  Le soir fait palpiter plus mollement les plantes
  Autour d'un groupe assis de femmes indolentes
  Dont les robes, qu'on prend pour d'amples floraisons,
  À leur blanche harmonie éclairent les gazons.
  Une ombre, par degrés, baigne ces formes vagues,
  Et, sur les bracelets, les colliers et les bagues
  Qui chargent leurs poignets, leurs poitrines, leurs doigts,
  Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois,
  Du haut d'un ciel profond d'azur pâle et sans voiles
  L'étoile qui s'allume allume mille étoiles.
  Le jet d'eau, dans la vasque au murmure discret,
  Retombe en brouillard fin sur les bords. L'on dirait
  Qu'arrêtant les rumeurs de la ville au passage,
  Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage
  Pour recueillir l'écho d'une mer qui s'endort
  Très loin, au fond d'un golfe où fut jadis un port.
  Elles ont alangui leurs regards et leurs poses
  Au silence divin qui les unit aux choses
  Et qui fait, sur leurs seins qu'il gonfle par moment,
  Passer un fraternel et doux frémissement.
  Chacune, dans son coeur, laisse, en un rêve tendre,
  La candeur de la nuit par souffles lents descendre;
  Et toutes, respirant, ensemble, dans l'air bleu
  La jeune âme des fleurs dont il leur reste un peu,
  Exhalent en retour leurs âmes confondues
  Dans les parfums où vit l'âme des fleurs perdues.

Ne sont-ce pas là des vers exquis et adorables?.. Nous étions encore
sous leur charme lorsque nous nous séparâmes, la soirée finie.



NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES


C'était, jadis, une coutume sacrée, chez les Juifs, de déchirer ses
vêtements lorsqu'on entendait un blasphème:--si bien qu'en toute
compagnie suspecte, les méfiants se bouchaient d'emblée les oreilles,
par économie.--Et comme, au temps du Christ, le luxe des habits fut,
au dire des historiens, poussé plus loin même qu'au temps de Salomon,
les tailleurs de Jérusalem durent être singulièrement surmenés par
les perpétuels renouvellements de gardes-robes qu'entraînèrent,
en Israël, les graves professions de foi des premiers martyrs. La
hausse du byssus et de l'hyacinthe dut être considérable. Ce fut au
point qu'au cours des tortures où l'on appliquait les néophytes,
l'assistance, en prévision de leurs séditieuses extases, adopta le
biais subtil de se dévêtir d'_avance_,--(comme au massacre de saint
Étienne, par exemple, où saint Paul, encore Gentil, accepta de
surveiller le vestiaire).

C'est qu'alors, en effet, l'on ne pouvait repriser, retaper ni
recoudre les vêtements sacrifiés sur l'audition d'un blasphème;
c'était pour de bon que l'on s'en séparait.--Aujourd'hui, les
tailleurs israélites ont imaginé une boutonnière pratique, à l'usage
des fervents: elle est close d'un simple fil qu'en mémoire des aïeux
l'on fait, en souriant, sauter d'un coup d'ongle, à l'occasion.
Ainsi, les israélites qui, nous dit-on, comblaient tout récemment de
leur présence la salle du Théâtre-Libre, où l'on donnait l'_Amante du
Christ_, n'eussent eu qu'un point à faire, de retour en leurs foyers,
pour réparer le désordre de leur toilette, si, d'aventure, quelques
propos de la mystique saynète les eussent effarouchés.

Mais non:--le poète, en sa conciliante sagacité, a su leur épargner
jusqu'à cet insignifiant labeur. À l'entrée de son héros, il s'est
produit, au contraire, un «effet» de recueillement, une impression
«profonde». Israélites et chrétiens ont ressenti, en un mot, cette
_qualité_ de respect signifiant qu'on trouvait Notre-Seigneur très
bien, très impressionnant, très raisonnable, très sympathique et que
l'on était de son avis. Tous l'ont applaudi chaleureusement pour lui
témoigner de la haute et mélancolique estime où chacun le tenait.
Dieu, reconnaissant de ces inespérées marques de déférence, est venu
saluer le public.--Messieurs et dames se sentaient édifiés, grandis:
d'aucuns ne retenaient leurs larmes qu'à grand'peine. Tout le monde,
avec une entente cordiale, avait l'air de vouloir, décidément,
traduire l'«_Aimez-vous les uns les autres_!» par l'«_Embrassons-nous
et que ça finisse_!...» C'était d'un touchant capable de faire
sangloter, en une soudaine accolade, M. Drumont et M. Zadoc Kahn,
avec d'entrecoupés _Nous ne nous quitterons plus_!--Dans un coin,
l'on entendait Siméon, le vieux marchand de lorgnettes, balbutier
un vague _Nunc dimittis_. Si bien qu'en ces temps de Zutisme
induré (qui sont, peut-être, les «révolus»), l'on pouvait conclure
de ce spectacle que les suprêmes prédictions des Prophètes sont
en voie d'accomplissement,--bref, qu'au train d'indifférence où
s'abandonnent les chrétiens modernes, les Juifs (revenus, enfin, des
conversions purement financières, et s'apercevant que l'Or lui-même
non-seulement n'est pas le Messie, mais ne sert, en résumé, qu'à se
procurer,--après avoir affamé tout le monde,--de plus solitaires
caveaux de famille),--vont se convertir, en toute hâte... POUR NE
RIEN LAISSER PERDRE.

Ce miraculeux dénouement, nous ne l'espérions pas à si brève
échéance. Il n'était, au fond de nos esprits, qu'à l'état de
désir,--assez naturel, d'ailleurs!... Ne sommes-nous pas tous
israélites, en notre premier père?...--Certes, pélerins de ce globe
sidéral, nous avons un peu marché, en des sentiers divers, depuis le
décès de ce mystérieux ancêtre. Quelques-uns se sont même croisés en
route;--mais, à la fin des fins, si des malentendus nous ont, jusqu'à
présent, divisés, aujourd'hui,--n'est-il pas vrai?--les prestiges de
la Science... l'effort de tous vers la justice... l'idée, surtout,
du vingtième siècle et des suivants, tout cela semble fait pour
inciter, vers la plus oublieuse des fusions, les hommes de bonne
volonté!...--Donc, à la nouvelle de ce qui s'était passé, en cette
mémorable soirée, au Théâtre Libre, le devoir que m'indiquait le
Sens-commun ne pouvait être autre que de mêler, avec enthousiasme,
mes humbles accents à l'allégresse de cette précursive petite fête de
famille,--d'en complimenter, avec feu, l'heureux promoteur,--et de
m'occuper d'autre chose.

D'autant mieux que, selon des rumeurs bien fondées, toute une pléïade
de jeunes littérateurs, ayant remarqué qu'en dehors de toute question
de talent, le simple _sujet_ traité par l'auteur de l'_Amante du
Christ_, provoquait l'attention, les controverses, et faisait
tapage, se sont mis à l'ouvrage et se proposent d'inonder nos scènes
de fantaisies mélo-évangéliques, dont Notre-Seigneur sera l'un des
personnages principaux.--Ce qui nous ménage des effusions nouvelles.

Pour conclure, ces présumables fruits, plus ou moins brillants, de la
Libre-Pensée, ne relevant que de la Critique littéraire de laquelle
je ne fais point partie, m'en serais-je autrement inquiété?

Soudain, voici que, dans le _Figaro_ du 2 novembre récent, les mots:
«_Avant tout, je suis un chrétien fervent_», (signés de l'auteur de
la pièce, M. Rodolphe Darzens) me passèrent sous les yeux; et voici
qu'ailleurs il ajoute: «_Catholique, apostolique_ et _romain_».

Ayant pris acte, j'attendis la luxueuse brochure,--précédée d'une
eau-forte de Félicien Rops--et je viens de la lire.

--Maintenant, à titre de simple passant, je dois soumettre aux
intéressés les très humbles réflexions suivantes--non que je
m'exagère l'importance intrinsèque de cette tentative théâtrale--mais
parce que c'est _la première_ et qu'il est bon de prendre des mesures
préventives contre l'imminence des ouvrages annoncés. Puis, pourquoi
le journal _le Gil Blas_ n'aurait-il pas, de temps à autre, une note
grave,--à l'usage des personnes atteintes d'âme?

       *       *       *       *       *

1º La «pièce» est patronnée d'une préface due à l'auteur de
l'_Histoire d'Israël_, le notoire M. Ledrain.--Cet éclairé
personnage, exhumant de bifides redites, s'y ingénie,--le baiser de
l'Euphémisme aux lèvres,--à nous révéler que Notre-Seigneur n'est
qu'«un _nabi_ de la verte Galilée, le plus _séduisant des fils de
l'homme_, un juste, un _jeune maître_ de _haute raison_, etc.»--Ce
qui revient à le traiter d'imposteur.--Il ajoute: «À l'exception de
la _femme de Madgala_, qui ne le quitta point, le doux crucifié fut,
sur le Calvaire, _abandonné de tous, même de son père_.» Or, pourquoi
la Vierge sainte, l'évangéliste saint Jean, sainte Véronique, le
Larron sanctifié, Joseph d'Arimathie, les saintes Femmes, gênent-ils,
comme de négligeables comparses, le disert, l'émérite préfacier?

Parce que tout l'intérêt de la Passion semble se résumer, pour cet
esprit supérieur, en les préoccupations que voici--«La Magdeleine
aime-t-elle Jésus _avec tous ses sens?_ Éprouve-t-il en respirant
_l'arome de ses cheveux_ et en _sentant la chaleur de ses lèvres_,
quelque _sensation délicieuse?_ Le poète ne le dit pas. Du moins,
la _tendresse_ de Jésus reste _cachée_ derrière un voile. C'est ce
qui prouve jusqu'à quel point M. Darzens a le sentiment de la POÉSIE
historique.»

C'est très galant.

Au point de vue du simple sens commun nous lisons:

(_Même préface_)

PAGES 5 ET 6

     «Comment animer de nos _ardeurs_ ces êtres merveilleux qui ont
     _le mieux fourni_ à l'humanité la vision du divin? Les amener à
     la RÉALITÉ, _ce serait les faire entrer dans le néant_. _Vapeurs
     dorées, à forme humaine_, ils _disparaissent_ dès qu'on les
     touche et qu'on leur _suppose_ une consistance et des _passions
     charnelles_.»

PAGE 11

     --«Les divinités grecques ne sont que de pures abstractions,
     tandis que Jésus a _réellement vécu_ et _foulé_ cette terre. Si
     la LÉGENDE l'a transfiguré, il n'en reste pas moins, par _bien
     des côtés_, par son corps et par ses discours fort _humains,
     l'un de nos frères_».

Pas de commentaires n'est-ce pas?

Seulement que penser d'un auteur s'attestant «chrétien fervent», se
glorifiant d'être de l'église catholique, apostolique et romaine--et
qui, néanmoins, commet l'inconséquence, plus étrange encore que
juvénile, de faire sanctionner son oeuvre--(où parle le Christ
lui-même!)--par une telle préface et un tel parrain?

2º La «pièce» n'est autre qu'un passage de l'Évangile, arrangé,
_en vers_, pour le théâtre: _Sainte Madeleine chez le pharisien
Simon_.--Tout d'abord, l'Évangile, pour un fidèle, étant le Livre de
l'Esprit-Saint, la lettre même en est inviolable (à une virgule près,
sous menace d'anathème, est-il écrit). Le Beau, dans l'Évangile,
est vivant--et non fictif comme le Beau littéraire. Le mystérieux,
le lointain d'un beau vers ne peut qu'altérer la vérité de ce Beau
spécial. Le restreindre jusqu'à l'humain, en l'adaptant sur le
lit de Procuste d'une prosodie, c'est donc risquer d'offrir, sous
une étiquette, autre chose que ce qu'elle annonce, et se vouer à
produire, par exemple, des vers où, comme dans la pièce, Dieu trouve
que l'Asie est «IMMENSE». (On croit rêver, lisant cela.)--Que l'on
versifie un apostolique récit _d'après_ l'Évangile, passe encore:
mais _versifier l'Évangile même_, c'est s'exposer à dénaturer le sens
vital d'une parole du Verbe en la modifiant selon les exigences de
la métrique d'un vers.--Donc, en principe, tout essai de traduction,
partielle ou totale, de l'Évangile, en vers même libres, simples,
exempts de romantisme, ne peut-être que présomptueux et vain. L'on se
place en ce dilemme:

--Ou grâce à des ajoutis et nuances, la version se trouve
inexacte:--alors, la cause est jugée; ouvrir le dictionnaire des
hérésies.

--Ou par _impossible_, elle est exacte;--alors que penser d'un
fidèle qui semble dire à l'Esprit-Saint:--«Mon cher confrère, ceci
n'est-il pas bien _mieux_ et _plus_ beau que ce que vous avez dicté
(sous-entendu en vile prose), PUISQUE ÇA RIME!

Voyons, ce nonobstant, si l'épisode suave de sainte Madeleine est
exactement traduit.

Tout d'abord, dans l'Évangile, au lieu de la prétentieuse et
précieuse tirade que prête à son héroïne le trop généreux auteur de
la «pièce», la sainte pécheresse _ne prononce pas une seule parole_.
Elle entre; elle ne s'excuse pas: Simon-le-_Pur_ peut la chasser!...
Elle ne _réfléchit_ pas! Elle ne demande pas la _permission_ d'aimer!
Elle s'agenouille, répand ses symboliques parfums, mêlés à ses
larmes, sur les pieds du Sauveur, et ces pieds sacrés, elle les
essuie de ses cheveux, elle les baise en pleurant toujours--et EN
SILENCE.

Mais,--et ceci est un élémentaire article de foi!--ses péchés _lui
sont déjà remis_, à celle qui, en l'oubli de tout souci de ce monde,
peut en agir avec cette confiance d'élue! à la _déjà délivrée_
des sept démons, à celle dont les prunelles de voyante et l'âme
illuminée remarquent si peu le _physique_ du Sauveur que, Jésus étant
ressuscité et lui apparaissant devant le sépulcre vide, _elle ne le
reconnaît même pas_, le regardant en simple humaine, et le prend
_pour le JARDINIER du champ de mort_, et s'écrie, en un transport
d'outre-monde: «Dites-moi, je vous supplie, où vous l'avez mis, afin
que j'aille, et que JE L'EMPORTE!»

C'est seulement à la _voix_, lorsque le Seigneur la nomme qu'elle le
reconnaît et se prosterne. C'est à l'_appel_ seul de Dieu que ses
yeux redeviennent voyants.

--Il est donc, pour ainsi dire, _naturel_, que, chez Simon, le
Seigneur l'assure de nouveau de toute absolution et lui dise: «Va en
paix!» car elle est en état de recevoir ce qu'on lui donne.

Or, dans la «pièce», il se trouve que le prétendu repentir de
la soi-disant Marie-Magdeleine n'est, en réalité, qu'une avance
hypocrite et corruptrice,--que ses pleurs pervers ne sont qu'une
arme pour tenter la chasteté divine,--qu'elle veut se faire
_touchante_ pour induire, en péché, Celui qui a dit: «Lequel d'entre
vous me convaincra d'_un_ péché.» Et voici que le pseudo-Christ de
M. Darzens, alors qu'il vient d'être dit: «qu'il voit toutes les
pensées», se méprend sur la tentatrice! Et qu'il est en dupe! Voici
que celui qui se dressa, le fouet au poing contre les marchands du
Temple et passa au milieu de ceux qui le voulaient saisir et lapider
avant l'heure précise de la Rédemption, supporte ces parfums, ces
larmes viles--et de tels baisers! Voici qu'il accepte, exalte et
bénit ce qui, selon ses avertissements vertigineux, ne peut mériter
que le séjour de l'essentielle-limite, où «_le ver ne mourra pas, où
le feu ne s'éteindra pas!_» Et voici qu'il dit, à ce péché-vivant
qui le contemple, inconscient de repentir et les yeux obscènes:
«Tes péchés te sont remis _à tout jamais_, va en paix!» Ceci--alors
que la scène ultérieure donne à cette parole le démenti le plus
flagrant, puisque non seulement la Magdaléenne _ne s'en va pas en
paix_, mais paraît outrée de ce que Dieu se soit permis de lui
remettre ses péchés au lieu... «_de la_ COMPRENDRE!!» et qu'elle
érupte, en faisant étalage de sa périssable chair, une lave soudaine
de lubricités si révoltantes,--si répulsives,--qu'elle semble, loin
d'être une sainte, une énergumène!

Qu'il me soit donc permis de trouver d'une inconséquence attristante
un «chrétien», dont la «ferveur» peut concevoir l'Évangile sous un
pareil jour.

Finissons-en.--Suivent quelques vers où Madeleine se trouve brusquement
sanctifiée! transfigurée sans autre disposition préalable, et
continue cependant à donner l'impression contraire--puisqu'elle
appelle, tout uniment, le Sauveur «Prophète», et qu'elle demande à
suivre «ceux qui _le disent_ le Messie», le tout en lui affirmant
quelle «l'aimera jusqu'à la mort d'un amour _qu'elle ne comprend
pas_». Comme si une réelle transfigurée pouvait prononcer cette
petite phrase de bourgeoise vexée, ayant senti qu'il n'y avait rien à
faire. J'arrive aux derniers vers pour lesquels semble être conçue la
pièce. Ils sont d'un Rédempteur de fantaisie, d'un accent, d'un _ton_
qui paraissent étrangers à l'Humilité divine. Un adage du Christ s'y
trouve transposé et traduit plus qu'à la légère. Nulle vibration
d'infini! Le Sauveur y nomme la Magdaléenne «son épousée choisie
_entre toutes_ les femmes». Les derniers mots sont en contradiction
formelle avec les Sept-Paroles, ainsi qu'avec le récit de la Mort de
Notre-Seigneur par son témoin l'évangéliste saint Jean.

Entrer dans la critique d'autres détails serait long et pénible. Ces
réflexions suffisent pour prémunir contre d'irréfléchis mouvements
d'adhésion ceux que le talent littéraire de l'auteur pourrait
troubler ou séduire,--et pour entraver peut-être, de quelques
scrupules suscités en leur conscience, les nombreux écrivains qui
s'apprêtent à nous exhiber d'apocryphes rédempteurs. Je n'ai rectifié
que dans ce but les graves erreurs d'un frère en christianisme.
Sur ce terrain, je ne connais plus de sympathies ni de réserves.
Toutefois, je n'ai pas à juger l'auteur, d'abord parce qu'on ne
doit juger personne, ensuite parce que mes errements, à moi-même,
ne me permettent d'être sévère qu'envers moi. Le juvénile poète
de l'_Amante du Christ_ est, sans doute de bonne foi, malgré de
troublantes apparences. Il est dans l'âge où les fumées passionnelles
peuvent obscurcir ou voiler les pures spiritualités du livre des
livres. S'il est à regretter qu'il ait choisi un tel sujet, qu'il
nous permette pourtant d'espérer que son âme est pareille à la fille
de Jaïre, sur laquelle tomba cette parole de résurrection: «Cette
jeune fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie.»



SOUVENIR


En automne 1868, je me trouvais à Lucerne; je passais presque toutes
les journées et les soirées chez Richard Wagner.

Le grand novateur vivait très retiré, ne recevant guère qu'un couple
d'aimables écrivains français (mes compagnons de voyage) et moi.
Depuis une quinzaine, environ, son admirable accueil nous avait
retenus. La simplicité, l'enjouement, les prévenances de notre hôte
nous rendirent inoubliables ces jours heureux: une grandeur natale
ressortait pour nous du laisser-aller qu'il nous témoignait.

On sait en quel paysage de montagnes, de lacs, de vallées et de
forêts s'élevait, à Triebchen, la maison de Wagner.

Un soir, à la tombée du crépuscule, assis dans le salon déjà sombre,
devant le jardin,--comme de rares paroles, entre de longs silences,
venaient d'être échangées, sans avoir troublé le recueillement
où nous nous plaisions,--je demandai, sans vains préambules, à
Wagner, si c'était, pour ainsi dire, _artificiellement_--(à force
de science et de puissance intellectuelle, en un mot) qu'il était
parvenu à pénétrer son oeuvre, _Rienzi_, _Tannhauser_, _Lohengrin_,
_Le Vaisseau fantôme_, _les Maîtres-chanteurs_ même,--et le
_Parsifal_ auquel il songeait déjà,--de cette si haute impression
de mysticité qui en émanait,--bref, si, en dehors de toute croyance
personnelle, il s'était trouvé assez libre-penseur, assez indépendant
de conscience, pour n'être chrétien qu'autant que les sujets de
ses drames-lyriques le nécessitaient: s'il regardait, enfin, le
Christianisme, du même regard que ces mythes scandinaves dont il
avait si magnifiquement fait revivre le symbolisme en son _Anneau
du Niebelung_. Une chose, en effet, qui légitimait cette question,
m'avait frappé dans une de ses oeuvres les plus magistrales, _Tristan
et Yseult_: c'est que, dans cette oeuvre enivrante où l'amour le
plus intense n'est _dédaigneusement_ dû qu'à l'aveuglement d'un
philtre,--_le nom de Dieu n'était pas prononcé une seule fois_.

Je me souviendrai toujours du regard, que, du profond de ses
extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi.

--Mais, me répondit-il en souriant, si je ne ressentais, _en mon
âme_, la lumière et l'amour vivants de cette foi chrétienne dont vous
parlez, mes oeuvres qui, toutes, en témoignent, où j'incorpore mon
esprit ainsi que le temps de ma vie, seraient celles d'un menteur,
d'un _singe_? Comment aurais-je l'enfantillage de m'exalter à froid
pour ce qui me semblerait n'être, au fond, qu'une imposture?--Mon
art, c'est ma prière: et, croyez-moi, nul véritable artiste ne chante
que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que ce
qu'il pense; car ceux-là, qui mentent, se trahissent en leur oeuvre
dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir oeuvre
d'Art-véritable sans désintéressement, sans sincérité.

Oui, celui qui--en vue de tels bas intérêts de succès ou
d'argent,--essaie de grimacer, en un prétendu ouvrage d'Art,
une foi fictive, se trahit lui-même et ne produit qu'une oeuvre
morte. Le nom de Dieu, prononcé par ce traître, non-seulement
ne signifie pour personne ce qu'il semble énoncer, mais, comme
_c'est un mot_, c'est-à-dire un _être_, même ainsi usurpé, il
porte, en sa profanation suprême, le simple _mensonge_ de celui
qui le proféra. Personne d'humain ne peut s'y laisser prendre, en
sorte que l'auteur ne peut être _estimé_ que de ceux-là mêmes,
ses congénères, qui reconnaissent, en son mensonge, celui qu'ils
_sont_ eux-mêmes. Une foi brûlante, sacrée, précise, inaltérable,
est le signe premier qui marque le _réel_ artiste:--car, en toute
production d'Art digne d'un homme, la valeur artistique et la
valeur vivante se confondent: c'est la dualité mêlée du corps et
de l'âme. L'oeuvre d'un individu sans foi ne sera jamais l'oeuvre
d'un Artiste, puisqu'elle manquera toujours de cette flamme vive qui
enthousiasme, élève, grandit, réchauffe et fortifie; cela sentira
toujours le cadavre, que galvanise un _métier_ frivole. Toutefois
entendons-nous: si, d'une part, la seule Science ne peut produire que
d'habiles amateurs,--grands détrousseurs de «procédés», de mouvements
et d'expressions,--consommés, plus ou moins, dans la facture de
leurs mosaïques,--et, aussi, d'éhontés démarqueurs, s'assimilant,
pour donner le change, ces milliers de disparates étincelles qui,
au ressortir du néant éclairé de ces esprits, n'apparaissent plus
qu'éteintes,--d'autre part, la Foi, _seule_, ne peut produire
et proférer que des cris sublimes qui, _faute de se concevoir
eux-mêmes_, ne sembleront au vulgaire, hélas, que d'incohérentes
clameurs:--il faut donc à l'Artiste-véritable, à celui qui crée,
unit et transfigure, ces deux indissolubles dons: la Science ET la
Foi.--Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez _qu'avant tout je
suis chrétien_, et que les accents qui vous impressionnent en mon
oeuvre ne sont inspirés et créés, en principe, que de _cela seul_.

Tel fut le sens exact de la réponse que me fit, ce soir-là, Richard
Wagner,--et je ne pense pas que Mme Cosima Wagner, qui se trouvait
présente, l'ait oublié.

Certes, ce furent là de profondes, de graves paroles... Mais, comme
l'a dit Charles Baudelaire, à quoi bon répéter ces grandes, ces
éternelles, ces inutiles vérités!



HAMLET


I

Toute libre intelligence ayant le sens du sublime, sait que le Génie
pur est essentiellement silencieux, et que sa révélation rayonne
plutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime. En effet,
lorsqu'il daigne apparaître, se rendre sensible aux autres esprits,
il est contraint de s'amoindrir pour passer dans l'Accessible. Sa
première déchéance consiste, d'abord, à se servir de la parole, la
parole ne pouvant jamais être qu'un très faible écho de sa pensée.

Secondement, il est obligé d'accepter un voile extérieur--une
fiction, une trame, une histoire,--dont la grossièreté est
nécessaire à la manifestation de sa puissance et à laquelle il
reste complétement étranger; il ne dépend pas, il ne crée pas, il
transparaît! Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier
que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas
absolument admirable lorsque la Lumière se produit? Ceux-là seuls qui
sont capables de s'absorber dans la préoccupation de ce procédé ne
sauraient jamais voir la Lumière!

Le génie n'a point pour mission de créer, mais d'éclairer ce qui,
sans lui, serait condamné aux ténèbres. C'est l'ordonnateur du Chaos:
il appelle, sépare et dispose les éléments aveugles; et quand nous
sommes enlevés par l'admiration devant une oeuvre sublime, ce n'est
pas qu'elle crée une idée en nous: c'est que, sous l'influence divine
du génie, cette idée, qui était en nous, obscure à elle-même, s'est
réveillée, comme la fille de Jaïre, au toucher de celui qui vient
d'en haut.

       *       *       *       *       *

Oui, d'en haut!... Car il s'agit de hauteurs où ne sauraient
atteindre les géométries: lorsque les poètes parlent des cieux, il
n'est point question de ces firmaments restreints et visibles situés
au bout de la lorgnette des astronomes, mais de choses plus sérieuses
et plus vivaces, qui ne peuvent ni s'éteindre, ni passer.


II

Le _moyen_, le sujet, le drame est chose si indifférente en soi
pour le génie, que le génie ne se donne presque jamais la peine de
l'inventer. Il se superpose, voilà tout. Il fait ébaucher le marbre
par l'élève, et prend son bien où bon lui semble, sans que personne
ait à l'accuser de plagiat. Hamlet n'est pas plus de Shakspeare que
Faust n'est de Goethe, ni don Juan, de Molière. Aucun des principaux
drames de Shakspeare n'est de lui, en tant que drame, comme nous
le savons, maintenant. Il allait jusqu'à se conformer aux moindres
détails d'une chronique, ou de l'oeuvre dramatique précédente: il
prenait les phrases mêmes, les épisodes, l'action absolue, jetait
dans tout cela quelques paroles, dédaigneusement, et cela suffisait
pour que l'oeuvre devînt telle, que tout en restant presque
identique, en apparence, à l'oeuvre étrangère et primitive, elle
était transformée, en réalité, jusqu'à ne plus présenter de rapport
appréciable avec l'antécédente. Le vagissement devenait un éclat de
tonnerre.

Qu'importe, même, l'absurdité des personnages, l'impossibilité de
l'intrigue, la contradiction des événements entre eux? _Macbeth_,
_Othello_, _Roméo_, _le Roi Lear_, _Timon d'Athènes_, _Falstaff_,
_Richard III_, sont des prétextes, et Shakspeare s'inquiète toujours
fort peu des lions et des palmiers qu'il place dans la forêt des
Ardennes. Ce qui traverse, comme des rayons, tout cet amoncellement
de hasard, c'est la puissance multiple, infinie, qui, dans une
seule scène, quelquefois, réunit, approfondit et caractérise les
mille formes de l'un des sentiments principaux de notre âme, et le
généralise, d'un seul coup, à tout jamais. C'est pour cela que chacun
des personnages de Shakspeare ressemble à une Loi.


III

Les objections, contre les personnages de Shakspeare, paraissent
faciles et victorieuses, tout d'abord; cependant une simple réflexion
les dissipe toujours! Le prodigieux poète a véritablement tout prévu,
là même où l'on croirait le trouver en défaut jusqu'au ridicule!

       *       *       *       *       *

L'autre soir, en écoutant _Hamlet_, il nous est venu cette pensée,
pendant la scène de l'esplanade du château d'Elseneur: nous nous
disions:

Un Moderne, «un homme de goût», pourrait se demander ce que
Shakspeare (qui jouait le personnage du Fantôme devant la reine
Elisabeth, au théâtre du Globe, et le jouait de manière à produire
quelque impression sur l'auditoire), oui, un Moderne pourrait se
demander ce que Shakspeare lui-même eût pu répondre, si l'acteur
chargé du rôle d'Hamlet, piquant brusquement son épée en terre et se
croisant les bras eût interpellé, le sourire aux lèvres et comme il
suit, «l'Échappé de la Nuit hideuse.»

--Tu as comparu devant Dieu, dis-tu? Tu _as vu Dieu face à face_,--et
tu viens me parler du Danemark! Tu t'inquiètes encore d'une dame qui
t'a préféré un scélérat et un ivrogne? Tu me parles des propriétés
de la jusquiame, des mystères éternels, de la politique actuelle et
des bûchers sulfureux, et tu veux que je te prenne pour autre chose
que pour un drap sur un balai? Mais, pauvre Ombre, si l'un de nous
deux, ici, doit être effrayé de l'autre, c'est Toi! Qui m'a donné
d'un trépassé qui épilogue encore et parle de vengeance dans le
Purgatoire? Si c'est pour me débiter ces absurdités que tu es venue,
chère Ombre,--franchement, ce n'était pas la peine de mourir!...
Parle de choses plus sérieuses, ou retourne d'où tu viens.

Et le Moderne se répondrait, avec un sourire de compassion
suffisante, que le Spectre, blessé dans sa dignité d'outre-tombe,
se serait probablement «retiré» avec un cliquetis de ferraille, en
entendant cette apostrophe.

Voilà, certes, une objection qui paraît concluante et sérieuse, et
qui, cependant,--n'a pas le sens commun!

Car le Fantôme, par le seul fait d'être là, sous son armure, est, à
lui seul, bien plus absurde que tout ce qu'il pourrait ajouter!--Et
s'il a réellement vu Dieu, s'il a contemplé l'Absolu et s'il y
est entré, toute parole profonde ou puérile, sublime ou niaise,
médiocre ou banale, est _identiquement_ superflue et sans valeur à
ce sujet, puisqu'elle ne peut se produire que dans le relatif. Et
les incohérences qu'il débite sont, par le seul fait de sa présence,
ce qu'il peut encore dire de plus effrayant, à cause de leur
incompréhensibilité même dans sa bouche!--Le secret de l'Absolu ne
pouvant s'exprimer avec une syntaxe, on ne peut demander au Fantôme
que de produire _une impression_, et moins cette impression sera
définie ou limitée par sa coïncidence avec notre logique, plus elle
sera ce qu'elle doit être.

Le Spectre, pour William Shakspeare, n'est qu'un être moral; c'est
l'_Obsession_!--Mais comme des myopes ne pourraient apercevoir des
spectres qui ne s'agiteraient que dans les nuées, Shakspeare a accusé
l'objectivité du fantôme; il en a exagéré la notion afin qu'elle pût
être accessible au «Bon sens» de ses auditeurs. Si, d'ailleurs, il a
voulu qu'Hamlet perçût réellement l'Ombre, s'il a pensé que cet effet
dramatique frapperait et saisirait l'imagination de la foule, c'est
parce qu'il était certain que chaque spectateur, dans le fantôme
perçu par Hamlet, verrait le fantôme qui le hante lui-même, et
saurait approprier les réponses à ses questions personnelles.


IV

Shakspeare avait si bien pensé de plus haut que l'esplanade
d'Elseneur qu'il prend lui-même la parole, au milieu du drame,--et
par la bouche d'Hamlet,--pour avertir la postérité.

En effet, le monologue: «_Être ou n'être pas_,» est un magnifique
désaveu. Le Public, trouvant cela «profond», ne va pas plus loin,--et
il lui semble naturel qu'Hamlet prononce des choses profondes; mais
elles sont effectivement si profondes, ces choses, quelles rendraient
inintelligible le personnage qui les avance, si c'était réellement
lui qui les proférât.

«La Mort est un pays inconnu d'où _nul_ pélerin n'a pu revenir
encore,» s'écrie Hamlet, dans son soliloque métaphysique.

Ce qui nie absolument l'Apparition.

Et si l'on excuse la contradiction en prétendant que Hamlet cherche à
se délivrer de l'obsession, à douter, nous répondrons que son doute
ne porte _jamais_ sur le Fantôme, mais sur la nature de ce Fantôme;
il ajoute en effet plus tard:

«Si ce spectre, c'était--le Démon, qui voulût me tenter!... Il est
facile de damner un coeur disposé à la mélancolie, et Satan est bien
_rusé_».

Que l'on compare le mobile, l'horizon, l'esprit de ces phrases
maladives avec ceux du monologue, et l'on verra que celui-ci _n'a
point de rapport_ avec le caractère superstitieux d'Hamlet; bien
plus, qu'il est, à chaque parole, en contradiction avec le drame
tout entier.

Et c'est bien là le dédain profond du Génie, qui, connaissant la
foule, agit et parle sans entraves, s'adresse à ceux-là seuls qu'il
aime, sans être aperçu ni entendu des autres spectateurs.

Nous avons dit cela pour l'intelligence d'une chose: c'est que les
oeuvres hautes sont les plus faciles, sinon à composer, du moins à
critiquer spécieusement.

Toutefois, un examen plus attentif, ne tarde pas à convertir le
plaisant; il s'aperçoit bientôt qu'il a été prévu, défini, enveloppé
et dépassé dans le tourbillon sublime, et lorsque Shakspeare affirme
que Hamlet est «court d'haleine,» ce qui pour descendre jusqu'à
la plaisanterie--paraîtrait difficilement s'accorder avec les
interminables tirades qu'il débite à tout propos, c'est de la parole
humaine que Shakspeare veut parler, et qui est «courte» en effet,
pour exprimer l'Idéal éternel.

Nous aussi nous sommes sur l'esplanade d'Elseneur; seulement c'est
nous qui sommes devenus les fantômes à force d'attendre...

Laissons cela.

Si le besoin de jeter ses impressions au vent n'était une
faiblesse commune à ceux qui croient penser, rien ne justifierait
l'inopportunité, l'insuffisance de ces réflexions rapides, tracées
sous l'influence du moment: et s'il pouvait y avoir, à l'égard de
cette oeuvre géniale, quelque chose de plus superflu qu'une critique,
ce serait, à coup sûr, un éloge.



AUGUSTA HOLMÈS


Voici déjà belles années que, par un soir de printemps, à Versailles,
je dus à la gracieuseté d'une parente (la baronne Stoffel) d'être
présenté dans un artistique salon dont quelques bons musiciens
m'avaient souvent parlé avec une nuance d'enthousiasme. Je me
souviens même que l'exaltation de ces Messieurs m'avait semblé
d'autant plus digne d'être prise en considération que l'attrait
principal de ce salon était _une_ musicienne.

En effet, qu'un musicien puisse en admirer un autre, mon Dieu, comme,
entre augures, on se doit la politesse d'une certaine gravité, le
phénomène, quoique rare, n'est pas absolument impossible:--mais
qu'un compositeur puisse admirer UNE musicienne!... Ceci passait
l'étonnement. Voici, cependant, la légende que tous improvisaient
lorsqu'il s'agissait de celle-là.

«Vers le milieu de la rue de l'Orangerie et entouré de très vieux
jardins se trouve un séculaire hôtel bâti sur le déclin du règne
de Louis XV, le bien-aimé. Là, vivent, très retirés, un savant
vieillard, ancien officier irlandais, M. Dalkeilh Holmès et sa fille,
une enfant de quinze à seize ans. L'aspect de cette jeune personne,
fort belle, sous ses abondants cheveux dorés, éveille l'impression
d'un être de génie.

«Mlle Holmès marche avec des allures de vision qui lui sont
naturelles: on la dirait une _inspirée_. Le plus surprenant, c'est la
qualité toute virile de son talent musical. Non seulement elle est, à
son âge, une virtuose hors ligne, mais ses compositions sont douées
d'un charme très élevé, très personnel, et la partie harmonique en
est traitée avec une science, un _métier_ déjà solides. Bref, il ne
s'agit pas ici d'une de ces enfants prodiges destinées à devenir,
plus tard, de bonnes, d'excellentes ménagères, mais d'une véritable
artiste sûre de l'avenir.»

       *       *       *       *       *

Dans un salon d'un goût très sévère, en effet, décoré de tableaux,
d'armes, d'arbustes, de statues et d'anciens livres, était assise,
devant un vaste piano, une svelte jeune fille. C'était une figure
d'Ossian. Je redoutai même, à cette vue, que la déplorable
influence d'une quelconque Mme de Staël n'eût, déjà, perverti d'un
sentimentalisme rococo l'artiste enfant--qu'enfin des lectures trop
assidues de _Corinne ou l'Italie_ n'eussent étiolé le naturel en
fleurs, la spontanéité sincère, la saine vitalité de ce jeune esprit.

Dès son accueil franc et cordial, je reconnus que je n'étais
nullement en présence d'une personne emphatique, et qu'Augusta Holmès
était bien un être vivant. Les musiciens, cette fois encore, ne
s'étaient pas trompés.

Les habitués de la maison étaient, alors, Henri Regnault, qui venait
d'immortaliser les traits de la jeune musicienne dans son tableau
_d'Achille et Thétis_,--Jules de Brayer, Détroyat, Saint-Saëns,
Clairin, le docteur Cazalis, Armand Renaud, Guillot de Sainbris,
André Theuriet, Louis de Lyvron, et quelques rares invités.

Saint-Saëns venait d'y exécuter sa _Dalila_; Mlle Holmès sa première
partition de drame musical, _La Fille de Jephté_, que Gounod avait
écoutée avec une surprise pensive.

Ce soir-là, nous entendîmes des mélodies orientales, premières
pensées harmonieuses de l'auteur futur des _Argonautes_, _de Lutèce_,
_d'Irlande_ et de _Pologne_, et qui m'apparurent comme déjà presque
entièrement délivrées des moules convenus de l'ancienne musique.
Augusta Holmès était douée de cette voix intelligente qui se plie
à tous les registres et fait valoir les moindres intentions d'une
oeuvre. Je me défie, à l'ordinaire, des voix habiles en lesquelles
se transfigure souvent--pour l'assistance mondaine--la valeur d'une
composition médiocre: mais ici, l'«air» était digne des accents et
je dus m'émerveiller de _la Sirène_, de la _Chanson du Chamelier_,
et du _Pays des Rêves_; sans parler d'hymnes irlandais que la jeune
virtuose enleva de manière à évoquer en nos esprits de forestières
visions de pins et de bruyères lointaines. Ce fut toute une éclaircie
musicale indiquant un inévitable destin.

La Soirée fut close par quelques passages du _Lohengrin_, de Wagner,
nouvellement édité en France et auquel Saint-Saëns nous initia:
car, sauf quelques rares auditions aux Concerts Populaires, nous
ne connaissions le puissant maître que littérairement, d'après les
impressionnants articles de Charles Baudelaire.

Cette musique eut pour effet de passionner la nouvelle musicienne
et, depuis, son admiration pour le magicien de _Tristan et Iseult_
ne s'est jamais démentie. Deux mois avant la guerre allemande,
je rencontrai à Triebchen, près de Lucerne, chez Richard Wagner
lui-même, Mlle Holmès; son père s'étant décidé «malgré son grand âge»
au voyage de Munich pour laisser entendre à la jeune compositrice la
première partie des _Niebelungen_.

--«Moins d'attendrissement pour moi, Mademoiselle!... lui dit
Wagner après l'avoir écoutée avec cette attention clairvoyante et
prophétique du génie. Pour les esprits vivants et créateurs je ne
veux pas être un mancenillier dont l'ombrage étouffe les oiseaux. Un
conseil: ne soyez d'aucune école, _surtout de la mienne_!»

Richard Wagner ne voulait pas que l'on représentât le Rheingold à
Munich. Bien que la partition en eût été publiée, il se refusait à
laisser montrer l'ouvrage isolément des trois autres parties des
_Niebelungen_. Son grand rêve, qu'il a depuis réalisé à Bayreuth,
était de donner une exécution d'ensemble, en quatre soirées, de cette
oeuvre de sa vie. Mais l'impatience de son jeune fanatique, le roi
de Bavière, avait passé outre: l'on allait jouer le _Rheingold_ par
ordre royal. Et Wagner, ayant décliné toute participation et tous
éclaircissements, inquiet et attristé de la façon dont on allait
déflorer l'unité de son vaste chef-d'oeuvre, avait _défendu_ à
ses amis d'aller l'entendre. En sorte que plusieurs musiciens et
littérateurs, au nombre desquels je me trouvais, et qui avaient
accompli deux fois le voyage d'Allemagne pour écouter la musique du
maître, ne savaient trop s'ils devaient obéir; l'injonction était
cruelle.

--«Je regarderai comme ennemis ceux qui auront encouragé ce massacre
par leur présence», nous disait-il.

Mlle Holmès, résignée à la soumission devant cette menace, était
désespérée.

Cependant les lettres du Kappelmeister Hans Richter, qui conduisait
l'orchestre de Munich, ayant un peu rassuré Wagner, son ressentiment
s'adoucit contre ses passionnés zélateurs et l'on profita de cette
accalmie pour partir, quand même, à la sourdine.

J'ai sous les yeux, une lettre, encore amère, toutefois, et dans
laquelle Wagner m'écrivait, à Munich:--«Ainsi vous allez, avec vos
amis, admirer _comment on s'amuse_ avec des oeuvres viriles: eh bien!
je compte, malgré tout, sur quelques passages _inexterminables_ de
cette oeuvre pour sauver ce qui n'en pourra pas être compris!»

Les prévisions du maître furent déçues par l'éclatant triomphe du
_Rheingold_ plutôt pressenti qu'apparu (puisque les trois autres
parties des _Niebelungen_, dont il est la clef, le rendent, seules,
totalement intelligible). Tous ses partisans y assistèrent, malgré la
menace et la défense, et je me souviens d'avoir aperçu, ce grand soir
là dans la salle, au premier rang de la _Galerie Noble_, Mlle Augusta
Holmès qui, assise à côté de l'abbé Liszt, suivait l'exécution du
_Rheingold_ sur la partition d'orchestre de l'illustre musicien.

       *       *       *       *       *

J'ai bien souvent eu l'occasion d'entendre, à Paris, Mlle Holmès
exécuter elle-même ses ouvrages, devant un petit nombre d'amis et
d'admirateurs au nombre desquels je suis heureux de m'être toujours
compté.

--Un soir, pendant le siège de 1871, je me trouvai chez elle avec
Henri Regnault et M. Catulle Mendès:--c'était la veille du combat de
Buzenval,--Regnault, qui avait une jolie et chaude voix de ténor,
enleva, brillamment, à première vue, un hymne guerrier, sorte
d'_arioso_ d'un magnifique sentiment, que Mlle Holmès, dans un
moment de farouche «vellédisme» venait d'écrire au bruit des obus
environnants. Tous les trois nous portions une casaque de soldat:
Regnault portait la sienne, dans Paris, pour la dernière fois.

Chose qui, depuis, nous est bien souvent revenue vivante dans
l'esprit! Il nous chanta, vers minuit, une impressionnante mélodie de
Saint-Saëns, dont voici les premières paroles.

  «Auprès de cette blanche tombe,
  Nous mêlons nos pleurs.»

(La poésie est, je crois, de M. Armand Renaud).

Et Regnault la chanta d'une manière qui nous émut profondément,
nous ne savions pourquoi. Ce fut une sensation étrange, dont les
survivants se souviendront, certes, jusqu'à leur tour d'appel.

Lorsque nous rentrâmes, après le dernier serrement de main, nous y
pensions encore, M. Mendès et moi. Bien souvent, depuis lors, nous
nous sommes rappelé ce pressentiment.

Regnault trouva chez lui l'ordre de partir le lendemain matin avec
son bataillon.

On sait ce qui l'attendait le lendemain soir.

Ainsi fut passée, chez Mlle Holmès, la dernière soirée de ce grand
artiste, de ce jeune héros.

       *       *       *       *       *

Ceux qui demeurent au front de la banale mêlée et qui ont épuisé,
d'avance, l'ennui de la victoire certaine, portent souvent envie aux
morts: «_Invideo, quia quiescunt!_» disait le triste Luther.

Durant de longues années, sans découragements ni concessions, Augusta
Holmès, on doit le constater en toute justice, n'a cessé d'espérer
le moment qui, depuis l'exécution de ses _Argonautes_, d'abord aux
Concerts Populaires, et plus tard, enfin, au Conservatoire, l'a
rendue non-seulement célèbre, mais incontestable dans l'Art musical.
Et ceci au point que notre si éclairé Conseil municipal lui-même,
en 1881, l'a nommée officiellement (nonobstant le sexe dont elle
a déclaré souvent ne faire partie qu'à regret) membre du jury de
l'examen pour les Concours de la Ville de Paris. C'est la première
fois qu'une distinction d'un ordre aussi «sérieux» est accordée à une
femme.

       *       *       *       *       *

Tout le Paris des premières connaît de vue cette musicienne aux
cheveux dorés, très noblement belle,--et dont le front élevé annonce
les hautes qualités artistiques.

Ses oeuvres se sont succédées, d'année en année, toujours revêtues
d'un caractère de science plus élevé, et d'une beauté de lignes
mélodiques toujours plus recherchée et plus pure.

Les quelques auditions orchestrales, à la salle Herz et ailleurs,
n'ont mis en lumière que des fragments de ses drames lyriques:
_Astarté_, _Héro et Léandre_, _Lancelot_, _la Montagne-Noire_, dont
elle a composé aussi les très brillants poèmes. Cependant, il nous a
été possible, en ces seules soirées, de remarquer, en sa manière, le
_crescendo_ de puissance qui affirme les talents d'élite.

Certes, ces ouvrages--joints à une centaine de chants isolés,
oratorios, symphonies--comme celle de _Lutèce_ et d'_Irlande_, par
exemple (dont la première fut couronnée au concours de Paris), _les
Sept Ivresses_, les _Sérénades_ et tant d'autres recueils de mélodies
d'un beau renom dans le monde artistique--constituent, déjà, une
oeuvre résistante et qui suffirait à l'illustration d'UN musicien.
L'on se souvient encore du succès hors de pair qu'obtint la première
audition des _Argonautes_, exécutée avec l'Orchestre et les choeurs,
aux _Concerts Populaires_. La presse musicale consacra la robuste
beauté de cet ouvrage par ces unanimes éloges dont fut encore
accueillie la symphonie d'_Irlande_.

La plus récente de ses oeuvres, _Pologne_, fut également saluée,
aux Concerts populaires, par des applaudissements d'un caractère
_définitif_ en ce qu'ils placèrent Mlle Augusta Holmès, malgré le
recherché de sa manière, au rang de nos compositeurs sympathiques
_même à la foule_.--_Pologne_ est inspirée d'après le tableau si
dramatique de M. Tony Robert Fleury: _les Massacres de Varsovie_:

«Tu prieras, tu riras, et danseras--et les balles de l'ennemi
traverseront tes fêtes--et tu subiras le martyre, triomphante, en
chantant».

--Telle est l'épigraphe que l'auteur s'est proposée de traduire en
des harmonies mélodiques, sauvages parfois et savantes.

En dehors des gracieuses valeurs de détails, on ne saurait se refuser
à reconnaître que l'union des deux thèmes principaux, dans le _final_
de _Pologne_, sont d'un consciencieux et noble effet.

       *       *       *       *       *

L'hiver dernier, le public difficile du Conservatoire a sanctionné
en dernier ressort le succès des _Argonautes_: aujourd'hui la Ville
de Paris vient de confirmer la distinction toute spéciale qu'elle
accorda, en 1881, à l'auteur de _Lutèce_:--la cause est donc gagnée.

Augusta Holmès, ainsi admirée, n'a pas, ce nous semble, à douter de
l'avenir. D'ailleurs si elle est--et nous le croyons--de la grande
race de ces musiciennes d'élite dont «la voix va, s'enflant et se
renforçant jusqu'au tombeau», elle devra s'efforcer, de plus en plus,
vers un idéal d'une simplicité toujours plus haute.

Pourquoi faillirait-elle à cette destinée, puisqu'elle conforme sa
vie à cette souveraine devise des grands artistes: _Unus amor, unus
ars?_--À ce signe sont reconnaissables ces élues, soucieuses d'autre
chose que de l'engouement ou des succès passagers,--et dont le front
grave, où palpite une volonté d'inspiré, tôt ou tard s'éclaire d'une
lueur impérissable.



LETTRE SUR UN LIVRE

                                               À un jeune littérateur.


Mon cher ami,

Votre livre se présente fort bien sans introducteur et l'honneur
que vous me faites en me priant de lui en servir m'intimide quelque
peu.--Quel crédit pourrais-je avoir sur un public dont la presque
totalité s'absorbe en des préoccupations qui me semblent d'assez
mince importance--et qui dédaigne (sans doute avec raison) les seuls
soucis qui me soient chers?--Le brillant succès de plusieurs de vos
contes au journal le _Gil Blas_ ne prévient-il pas, en faveur de
leur présent recueil, beaucoup mieux que tout ce que je pourrais
ajouter?... On ne plaide pas une cause gagnée.

«Étiquetez ce livre de quelques lignes,» m'avez-vous dit.--Serait-ce
que, déjà friand d'une critique, dût-elle vous gratter un peu le
palais, vous ayez compté, naturellement, sur l'amitié pour que ce
condiment de haut goût vous fût préparé, ce qui s'appelle à _la
diable_?

Laissez donc!--Assez de prosateurs officiels trouveront, si
tel est leur plaisir, à héserber en cette première gerbe trop
fleurie! Quant à moi je manque volontiers, je l'avoue, de l'esprit
indispensable pour exceller en ce genre de besogne. Je préfère me
laisser charmer, oui, sans réserves malignes, par l'entrain de
vos agréables récits, par l'élégance de leur tenue morale, par
l'impression qu'ils produisent d'une conscience bien élevée, par
leur air de bonne compagnie, la délicate aristocratie de sentiments
dont ils ne s'efforcent jamais en vain de faire preuve--et, surtout,
par la droiture natale qu'ils révèlent de votre caractère. Il me
paraît plus sage de se laisser captiver par leur légèreté mondaine
et même, quelquefois, par la prolixité toute juvénile de ce style
d'enfant gâté, coupé de subites allures militaires, qui vous
personnalise.--Un bon accent _français_ est devenu chose trop rare
pour que je me permette d'y relever les vagues négligences, que
légitime, d'ailleurs, outre mesure, le plus souvent, l'enjouement
même de votre manière. Trop difficiles ces gourmets d'art littéraire
aux yeux desquels vos qualités de charmeur et la poésie railleuse de
cette verve qui vous est spéciale, ne suffiraient pas à justifier de
votre mérite! Ne pourrez-vous tout uniment répondre à ces raffinés,
que, saisie pour la première fois devant la foule, toute plume peut
se ressentir au début, ne fût-ce que de la nouveauté du mouvement,
mais qu'au bout de quelques pages elle ne tarde pas à s'affermir,
lorsque le poignet cesse d'être sensible aux entournures empesées des
manchettes modernes? Croyez-moi: traitez-les d'oublieux, ces chers
confrères! Et continuez de suivre votre belle fantaisie!

Il est doux, je le sais, à la plupart des donneurs d'Avis _au
lecteur_, de se poser sur le fronton d'un livre, et, là, se carrant
en juges, de considérer leur socle d'un air de si haute indulgence
que c'est à peine si l'édifice semble désormais assez solide pour
supporter leur poids. N'espérez pas, mon ami, que, sujet à ce
vertige, je vienne, ici, vous accabler de ces éloges... sévères...
au cours desquels un tel ridicule se réalise et s'étale.--Non, je ne
saurais m'arroger le droit de juger quiconque.

Toutefois si, d'aventure, le passant daignait me consulter sur votre
oeuvre, voici ce qu'en toute sincérité je prendrais sur ma modestie
de lui attester:

--«À la lecture de ce livre, l'on doit, tout d'abord constater
dans la nature de l'auteur, le généreux désir d'échapper à cette
contagieuse trivialité de sensations et d'expressions (si lucrative
de nos jours) et que l'on pourrait appeler le goût cynique.

«Donc la tendance de notre conteur commande la sympathie.

«De plus, une recherche, très distinguée, de simplicité pénètre son
livre d'un curieux intérêt artistique.

«Donc ses nouvelles sont, à bien des égards, plus dignes de vogue que
bon nombre de celles que l'on a coutume d'accueillir avec faveur.
Elles témoignent d'un dandysme pensif, qui se concentrera.

«Quant à la valeur _en soi_, pour ainsi dire, de l'ouvrage, il y a
lieu d'estimer que--(sauf deux ou trois entraînements à des propos
d'un goût libertin, qui s'y trouvent, d'ailleurs comme dépaysés
et dont l'auteur, une fois revenu des premières insouciances,
se défiera, soyons-en sûrs!) tout, en ce livre, fait pressentir
un talent de saine origine et de _bonne volonté_, c'est-à-dire
plutôt vibrant aux appels du monde idéal qu'aux rappels du monde
instinctif;--et, bien que l'esprit du livre rompe, ainsi, en visière
avec le ton, convenu effrontément, de la plupart des nouvellistes
de profession (dont l'uniforme est, d'ailleurs, si amusant à voir
porter), ce volume est d'un écrivain fort agréable, doué, certes,
d'avenir.»

Cela dit, mon cher Pierre, joyeux avènement en ces lettres
parisiennes, au sein desquelles, vous prenez place de prime saut, non
sans quelque autorité d'allures!

Votre coup d'essai, dédaigneux de certains suffrages, affirme en
vous cette sorte d'originalité consciente d'elle-même qui, soucieuse
de n'imiter personne, décèle un esprit net et fier, peu jaloux de
succès faciles. Vous ne devez attendre, j'imagine, de notre sceptique
sentimentalisme, que de flatteurs encouragements et nul doute que vos
écrits futurs ne tiennent ce que les côtés exquis de cette première
oeuvre font déjà mieux que de promettre.

Qu'ajouterais-je de plus?--D'ailleurs, n'êtes-vous pas sûr du vert
laurier?--Votre poésie particulière a cela d'attrayant qu'elle
s'adresse, entre toutes, aux personnes éprises, à la fois de rêves,
de luxe et de solitude. Vous êtes de ces élus qui n'écrivent qu'en
souriant--et, surtout, à l'usage de ces coeurs séduits d'avance par
le brillant des mélancolies distinguées et des dédains moroses.



LA SUGGESTION DEVANT LA LOI


La presse judiciaire nous apprend qu'aux assises madrilènes
vient d'être condamné à huit ans de travaux forcés un certain
Hillairaut--(pour tentative de meurtre sur la personne d'un paisible
étranger résidant en Espagne, M. François Bazaine).--Cet Hillairaut,
médicalement déclaré atteint de l'affection nerveuse, classée
sous la dénomination d'_hystérie patriotique_,--ce qui est à dire
monomane à ce quatrième degré qui confine à l'illuminisme,--était,
par conséquent, sujet à subir inconsciemment la suggestion fixe du
premier passant. L'on ajoute que, par ces motifs, M. Figueroa, son
défenseur, vient d'interjeter appel de cet arrêt.

Ce fait-divers n'offrirait qu'un intérêt assez restreint si les
paroles suivantes, proférées, au cours de cette cause, par M.
l'avocat général de Madrid, n'eussent ému l'attention d'un grand
nombre de lecteurs:

«Les Tribunaux ne sont pas réfractaires aux progrès de la Science,
mais ils ne sauraient considérer comme des vérités incontestables des
_principes d'école_ dont la justesse (l'évidence) _a besoin d'être
démontrée_.»

Or:

Il est constant qu'à ces conclusions il serait loisible d'opposer,
tout d'abord, ceci, qu'en France, en Angleterre, en Russie, en
Allemagne, aux États-Unis, etc., etc., c'est par centaines, sinon par
milliers que l'on compte, aujourd'hui, des docteurs en médecine et
professeurs de physiologie prêts à ratifier la notification suivante:

«Étant donné tel individu reconnu sujet à telle affection
hystéro-nerveuse, la Science peut officiellement AFFIRMER que _le
premier venu_, par le simple exercice d'une volonté plus équilibrée
et sans lui laisser un soupçon ni la moindre réminiscence, conduira,
s'il lui plaît, d'une manière irrésistible, ce malade à tel ou tel
acte criminel, suggéré en lui et malgré lui.--Car tout hypnotisé
n'est plus qu'une sorte d'absolue inconscience qui marche, agit à
l'aveugle, ayant _d'avance_, oublié l'acte qu'elle _doit_ accomplir.
Pour peu que le suggérant ait calculé juste les circonstances où le
projet voulu pourra simplement s'effectuer, il se servira, si bon lui
semble, de «son sujet» comme d'une arme sûre, frappant à distance et
à heure fixe, mécaniquement, sans hésitation, peur, ni courage. Si
absurde ou révoltant que puisse être l'acte dicté en l'organisme même
du sujet, celui-ci l'exécutera toujours.»

N'est-il pas difficile d'appeler «principes ou dissidences d'école»
un simple axiome, hors de tout conteste et que tant d'exemples
appuient, qu'on ne saurait plus dénombrer, sur la surface du globe,
les milliers de cas provenus de sa croissante permanence?

L'espèce de fin de non-recevoir, énoncée et sanctionnée par les
magistrats espagnols, paraît donc au moins des plus hasardées, en
l'espèce. Les attentats de tout genre,--larcins, viols, recels,
meurtres, captations testamentaires, appels forcés d'argent,
reconnaissances de dettes illusoires, etc., etc.,--inspirés par des
manoeuvres suggérantes et par voie de cet Hypnotisme magnétique de
nos jours vulgarisé par la Science,--n'entrent-ils pas pour cinq ou
six bons vingtièmes, au moins, dans les dessous de la criminalité
moderne?

Dès lors, comment taxer de simple hypothèse, de «principes d'écoles»
et de circonstance à peu près négligeable en justice, le phénomène si
tristement commun de l'inconscience possible chez de très apparents
criminels convaincus médicalement de telle ou telle hystérique
monomanie?

--Ah! certes, il est fâcheux que, vu les mesures prises par les
hypnotiseurs pour être oubliés de leurs suggérés, il se trouve que
la justice ne peut guère mettre la main que sur ceux-ci, dont les
balbutiements exaltés sont peu sympathiques.

Cependant,--(et les jurisconsultes de la Péninsule ibérique ne
peuvent l'ignorer, semble-t-il)--l'on a capturé, parfois, des
suggérants! Il y a force de chose jugée à cet égard et les faits
officiels qui se sont produits, _dans l'enceinte même des assises_,
sont d'une nature non seulement probante, mais des plus inquiétantes
pour les justiciers.

       *       *       *       *       *

Par exemple, et pour ne citer qu'un fait entre beaucoup
d'autres,--que l'on veuille bien se remémorer le procès de cet
étrange mendiant de province, du nom de Castellan, qui comparut aux
assises de Draguignan (Var), les 29 et 30 juillet 1865.

C'était un gars de vingt-cinq ans, d'une laideur banale, estropié des
deux jambes, mais disposant, en ses haillons infects, d'une fixité
de regard d'où émanait un fluide-voulant des plus appréciables.
On croirait lire un procès du moyen-âge, en parcourant l'acte
d'accusation.

D'après la teneur d'icelui, ce dangereux cul-de-jatte, d'un simple
coup d'oeil et à volonté, avait réduit presque immédiatement au
servage léthargique différentes femmes jusqu'alors sans reproche.
Elles ont attesté, à la barre, qu'elles en subissaient l'écoeurante
fascination, jusqu'à se laisser posséder, à son bon plaisir et malgré
elles, dans les affres d'une paralysante angoisse.

Au surplus, voici le résumé textuel de l'acte d'accusation en ce
qui regarde, par exemple, Joséphine H..., au rapport du Dr Prosper
Despine.

«Il demanda l'hospitalité au nommé H... qui habitait ce hameau avec
sa fille. Celle-ci était âgée de vingt-six ans et sa moralité était
parfaite. Le mendiant, simulant la surdi-mutité, fit comprendre par
des signes qu'il avait faim; on l'invita à souper. Pendant le repas,
il se livra à des actes étranges, qui frappèrent l'attention de
ses hôtes; il affecta de ne faire remplir son verre qu'après avoir
tracé sur cet objet et sur sa figure, le signe de la croix. Pendant
la veillée, il fit signe qu'il pouvait écrire. Alors il traça les
phrases suivantes: Je suis le fils de Dieu; je suis du ciel et mon
nom est Notre-Seigneur; car vous voyez mes petits miracles et plus
tard, vous en verrez de plus grands. Ne craignez rien de moi, je
suis envoyé de Dieu. Puis il offrait de faire disparaître la taie qui
couvrait les yeux d'une femme alors présente. Il prétendait connaître
l'avenir et annonçait que la guerre civile éclaterait dans six mois.

«Ces actes absurdes impressionnèrent les assistants et Joséphine
H... en fut surtout émue; elle se coucha toute habillée, par crainte
du mendiant. Ce dernier passa la nuit au grenier à foin, et le
lendemain, après avoir déjeuné, il s'éloigna du hameau. Il y revint
bientôt après s'être assuré que Joséphine resterait seule pendant
toute la journée. Il la trouva occupée des soins du ménage, et
s'entretint pendant quelque temps avec elle à l'aide de signes. La
matinée fut employée par Castellan à exercer sur cette fille toute
sa fascination. Un témoin déclara que, tandis qu'elle était penchée
sur le foyer de la cheminée. Castellan, penché sur elle, lui faisait,
avec la main, sur le dos, des signes circulaires et des signes de
croix: pendant ce temps, elle avait les yeux hagards. À midi, ils se
mirent à table ensemble.

«À peine le repas était-il commencé que Castellan fit un geste comme
pour jeter quelque chose dans la cuillère de Joséphine. _Aussitôt la
jeune fille s'évanouit._

«Castellan la prit, la porta sur son lit et se livra sur elle aux
derniers outrages. Joséphine avait conscience de ce qui se passait;
mais, retenue par une force irrésistible, elle ne pouvait faire
aucun mouvement, ni pousser aucun cri quoique sa volonté protestât
contre l'attentat qui était commis sur elle. Elle était évidemment en
léthargie.

«Revenue à elle, elle ne cessa pas d'être sous l'empire que Castellan
exerçait sur elle, et à quatre heures de l'après-midi, au moment où
cet homme s'éloignait du hameau, la malheureuse, entraînée par une
influence mystérieuse à laquelle elle cherchait en vain à résister,
abandonnait la maison paternelle et suivait, éperdue, ce mendiant
pour lequel elle n'éprouvait que de la peur et du dégoût. Ils
passèrent la nuit dans un grenier à foin, et le lendemain, ils se
dirigèrent vers Collobrières. Le sieur Sauteron les rencontra dans un
bois et les amena chez lui. Castellan lui raconta qu'il avait enlevé
cette jeune fille, après avoir surpris ses faveurs. Joséphine aussi
lui fit part de son malheur, en ajoutant que, dans son désespoir,
elle avait voulu se noyer. Le 3 avril, Castellan, suivi de cette
jeune fille, s'arrêta chez le sieur Coudroyer, cultivateur. Joséphine
ne cessait de se lamenter et de déplorer la malheureuse situation
dans laquelle la retenait le pouvoir irrésistible de cet homme.
«Amenez la femme la plus forte et la plus grande, disait-elle, vous
verrez si Castellan ne la fera pas tomber.» Joséphine, ayant peur
des outrages dont elle craignait d'être encore l'objet, demanda à
coucher dans une maison voisine. Castellan s'approcha d'elle, au
moment où elle allait sortir, et la saisissant sur les hanches, _elle
s'évanouit_. Puis, bien que, d'après la déclaration des témoins,
elle fût comme morte, on la vit, sur l'ordre de Castellan, monter
les marches de l'escalier, les compter sans commettre d'erreur,
puis rire convulsivement. Il fut constaté qu'elle se trouvait alors
complètement insensible. «Cet état était évidemment du somnambulisme.»

--Voici maintenant le résumé de la cause, d'après le docteur Liégeois.

Le lendemain, 4 avril, elle descendit dans un état qui ressemblait
à de la folie; elle déraisonnait et refusait toute nourriture; elle
invoquait, tour à tour, Dieu et la Vierge: Castellan, voulant donner
une nouvelle preuve de son ascendant sur elle, _lui ordonna de faire
à genoux le tour de la chambre et elle obéit_.

Émus de la douleur de cette malheureuse jeune fille, indignés de
l'audace avec laquelle son séducteur abusait de son pouvoir sur
elle, les habitants de la maison chassèrent le mendiant malgré sa
résistance. À peine avait-il franchi la porte, que Joséphine tomba
comme morte. On rappela Castellan: celui-ci fit sur elle divers
signes, et lui rendit l'usage de ses sens. La nuit venue, elle alla
reposer vers lui. Le lendemain ils partirent ensemble. _On n'avait
pas osé empêcher Joséphine de suivre cet homme._ Tout à coup on la
vit revenir en courant. Castellan avait rencontré des chasseurs,
et pendant qu'il causait avec eux, elle avait pris la fuite. Elle
demandait en pleurant qu'on la cachât, qu'on l'arrachât à cette
influence. On la ramena chez son père, et depuis lors, _elle ne
paraît pas jouir de toute sa raison_.

Castellan fut arrêté le 14 avril, il avait déjà été condamné
correctionnellement. La nature paraît l'avoir doué d'une puissance
magnétique peu commune; _c'est à cette cause qu'il faut attribuer
l'influence_ MYSTÉRIEUSE _qu'il avait exercée sur Joséphine H..._,
dont la constitution se prêtait merveilleusement au magnétisme,
ce qui a été constaté par diverses expériences auxquelles l'ont
soumise des médecins. Castellan reconnaît que c'est par des passes
magnétiques que fut causé l'évanouissement de Joséphine qui précéda
le viol.

Il avoua même avoir eu deux fois des rapports avec elle, dans un
moment où elle n'était ni endormie ni évanouie, mais où elle ne
pouvait donner de consentement libre aux actes coupables dont elle
était l'objet (c'est-à-dire pendant qu'elle était en léthargie).
Les rapports qu'il eut avec elle, la seconde nuit qu'ils passèrent
à Capelude, eurent lieu dans d'autres conditions, car, cette fois,
Joséphine ne s'est pas doutée de l'acte coupable dont elle fut
victime, et c'est Castellan qui lui raconta le matin qu'il l'avait
possédée pendant la nuit. Deux autres fois, il avait abusé d'elle de
la même manière, sans qu'elle s'en doutât (c'est-à-dire alors qu'elle
était en somnambulisme).

Mais ce qui doit donner le plus à réfléchir aux gens de loi de toutes
nationalités, c'est qu'en plein interrogatoire, ce Castellan, par
une inqualifiable impudence, osa proposer au Président des assises
de tenter, sur lui et ses assesseurs, séance tenante, une petite
expérience de pouvoir magnétique. L'on peut contrôler, sur les
comptes rendus officiels de cette affaire le résumé suivant:

«_Durant le réquisitoire de M. le procureur impérial, il a fait plus:
il a menacé ce magistrat de le rendre, sur-le-champ, somnambule...
et l'effet commençant, paraîtrait-il, à suivre la menace, M. le
procureur impérial dut interrompre son réquisitoire et_ CONTRAINDRE
L'ACCUSÉ À BAISSER LES YEUX.»--Et l'on ajoute, s'autorisant du
coupé-court aux débats qui s'est produit peu après, que juges
et jurés, commençant aussi, peut-être, à ressentir les premiers
symptômes d'une humiliante hypnotisation, le verdict, condamnant
à _douze ans de travaux forcés_ ce vermineux suppôt de Mesmer,
fut prononcé pour ainsi dire à la hâte. Or, cet arrêt, d'après le
dispositif que chacun peut vérifier, ne se fonde que sur le rapport
médico-légal des docteurs Hériart, Paulet et Thérus, contrôlé par
les docteurs Aubin et Roux (de Toulon), constatant l'abus du pouvoir
suggestif chez ledit Castellan. Voir, pour commentaires de ce rapport
le _Traité de Psychologie naturelle_ du Dr Despine, tome Ier, page
386, et le mémoire du Dr Liégeois (de Nancy), dont a été saisi
l'Institut de France, cette cause y étant citée au milieu d'une
myriade de faits à l'appui.

       *       *       *       *       *

Sans prétendre donc, avec les facétieux de la presse d'alors,
qu'un peu plus... et Président, procureur impérial, assesseurs,
avocats, gendarmes et jurés allaient, sous l'influence du fétide
vagabond, quitter leurs sièges et s'avancer à quatre pattes en plein
prétoire, ou, tout au moins, y ébaucher, en costumes, un pas de
caractère, aux yeux agrandis de l'assistance,--nous conclurons en
disant qu'étant avérés, par des précédents d'un tel nombre, dans
les annales de la Science, les multiples phénomènes de l'Hypnotisme
(depuis les expériences de l'abbé Faria, en 1815, jusqu'à celles
toutes récentes de MM. les docteurs Bernheim et Liébault (de Nancy)
et celles actuelles, en Paris, de MM. les docteurs Luys et Charcot);
il peut paraître, à tous, aussi imprudent qu'inhumain d'appliquer
la loi, d'une façon par trop sommaire, à de malheureux malades aussi
coupables qu'innocents, et de les expédier à tour de bras soit dans
l'autre monde, soit au profond des bagnes, en certaines causes
spéciales. Si c'est le critérium de toute justice de n'incriminer
que le bras qui a frappé, de s'en tenir là pour statuer sur la
culpabilité d'un prévenu, de rendre _quand même_ responsable, enfin,
du mouvement meurtrier de ce bras, le cerveau, _suggéré ou non_
qui le fit agir, alors que l'on commence par condamner à mort nos
propres exécuteurs de hautes oeuvres, puisqu'à ce paradoxal point de
vue on n'en saurait frapper de plus coupables!--Si l'on n'applique
la loi qu'à titre préservatif en ces causes douteuses et troubles,
à quoi bon des travaux forcés, où la prison doit suffire?--Dans
l'instruction qui précède les assises, nous pensons qu'il serait
équitable de s'enquérir, en pareil cas, des amis, ennemis, parents et
surtout connaissances de rencontre de l'accusé et d'examiner, tant
au crible qu'à la loupe, les antécédents, opinions, us et coutumes
de ces derniers. Certes, ce serait plus long, mais, souvent, l'on
pourrait se saisir ainsi des _vrais criminels_,--fallût-il s'aider
au besoin du magnétisme (pourquoi pas?) sur l'accusé lui-même.
Quel que fût l'arrêt qui s'ensuivrait, l'on pourrait du moins plus
tranquillement prétendre, alors, que «justice est faite».



LE RÉALISME DANS LA PEINE DE MORT

  _Vox tacuit, périit lux, nox ruit et
  et ruit ombra, vir curet in tumbâ
  quo caret effigies..._

  (Inscription sur une ancienne
  pierre tombale, sculptée d'une
  statue sans tête.)


Les considérants, d'un ordre très élevé, au nom desquels un projet de
loi sur les exécutions à huis-clos vient d'être rejeté par la Cour
d'appel de Paris m'encouragent à livrer aux méditations du public (à
simple titre de «documents humains») les quelques notes suivantes,
crayonnées place de la Roquette, sous les fumeuses lanternes de notre
instrument de supplice, au cours de la dernière exécution: celle
d'un anonyme.

       *       *       *       *       *

À cet angle de la rue, au coin d'une guinguette en lumières, se
boucle, d'un poste, la ceinture de gardes à cheval qui enserre la
place. Quelle foule depuis minuit! L'inspecteur de service prend nos
cartes:--Nous entrons.

Autour de nous la place est déserte et obscure. Sous les arbres,
là-bas, passent des lueurs, des ombres humaines. Je m'approche. Entre
deux rangs d'uniformes noirs, sorte d'allée vivante, un intervalle
de vingt mètres est laissé libre; il s'étend depuis le portail de
la prison jusqu'au dallage de l'endroit pénal. Aux alentours, une
centaine de publicistes causent à voix basse. L'heure tinte: on
dirait les pleurs sonores du glas.

À ma gauche je vois des sabres briller: c'est un gros de gendarmes à
cheval, massé dans l'ombre.

--Traversons. Mais, qu'est-ce que ceci? Je me trouve auprès d'un
objet isolé qu'éclairent, d'en haut, la lune et, d'en bas, deux
falots posés à terre.

La chose est d'un brun rouge: elle éveille l'idée d'un haut
prie-Dieu moyen âge. C'est placé là de plain-pied. Entre les montants
de cette cathèdre je distingue, accrochée au sommet, une suspension
de fonte, noircie, carrée comme un sac de soldat--et sous laquelle
s'emboîte, au centre, le biais terne d'un hachoir.

C'est la «louisette».

Quoi! plus d'échafaud?... Non. Les sept marches sont supprimées.
Signe des temps, Guillotine de progrès dont on ne se range que...
comme de la courroie de transmission d'un moteur. En vérité, ce
meuble pourrait servir à couper le pain chez les grands boulangers.
Où donc est la simple dignité de la Loi, l'indémodée solennité de la
Mort, la hauteur de l'exemple, le «sérieux» de la sentence? Phrases,
paraît-il, tout cela...

C'en est une, aussi, de dire cela: car on ne sort pas des phrases,
sur la terre. Les uns se traduisent en phrases viles, les autres
en phrases nobles:--chacun son choix: _et l'on est pas libre de
choisir_: c'est fait en naissant, de quelque sourire que l'on essaie
d'en douter.

--Passons.--Pendant que je regarde flotter sur le miroitement de la
large lame l'ombre des feuillages environnants, cette lame disparaît
tout d'un coup. J'entends un choc sec et lourd, amorti par des
ressorts,--pareil à celui d'une _demoiselle_ enfonçant un pavé. Je
comprends. C'est un essai. La planche mortelle s'est couchée sur sa
coulisse, comme une rallonge de table, plagiant ainsi le chevalet du
classique Procuste. Rien de nouveau sous la lune! Donc l'on répète,
ici, le drame pour les accessoires.--Ah! j'aperçois, soudain, à côté
de moi, le metteur en scène lui-même, qui échange un coup d'oeil
oblique avec ses deux régisseurs.--En face de l'instrument se tient
quelqu'un (M. le chef de la Sûreté, je crois) devant la censure
duquel on a fait jouer le tragique mécanisme. Il approuve de la tête,
en silence,--puis tire sa montre dont il essaie de distinguer l'heure.

Ayant résumé l'outil du regard, il se dirige vers le seuil de la
prison pour les derniers ordres, car le petit jour blanchit peu à
peu l'espace, les choses, les silhouettes; lanternes et réverbères
jaunissent. Le moment approche.

Chacun pense: Dort-il?

Le geôlier-chef, qui passe, affirme que «oui, et profondément.»

À l'entrée, auprès d'un fourgon, je vois une forme noire, un prêtre:
c'est l'aumônier. Je viens à lui. Sa voix est fort émue, ses yeux
sont en pleurs: il a le frisson. Il est tout jeune: long et blond.
C'est sa première tête. Mais on l'appelle à voix basse. Il est temps
de réveiller le dormeur. Il entre, suivi des cinq ou six témoins
d'ordonnance. L'exécuteur et ses seconds ferment la marche.

Leur réapparition, augmentée d'un nouveau personnage, se produira,
désormais, sous trente ou trente-cinq minutes au plus.

Je m'éloigne donc et me promène dans une allée, vers la foule
lointaine.

Les étoiles pâlissent: on commence à s'entrevoir.

       *       *       *       *       *

Je suis un peu pensif, je l'avoue. De cette guillotine moins
l'échafaud,--de cette chute, un peu trop basse, en vérité, du couteau
légal (qui a l'air de s'abîmer dans une souricière) se dégage,
pour tout esprit, l'impression d'on ne sait quelle grossièreté
dérisoire, commise envers la Loi, la Nation, l'Humanité et la Mort.
Ce sans-façon trivial, cette exagération dans le terre-à-terre
de l'instrument justicier n'est ici que de la plus choquante
inconvenance. Guillotine d'un peuple d'hommes d'affaires.--L'aspect
de l'appareil semble, en effet, nous dire, avec une prud'homie
spécieuse:

--«Tel individu a tué. Soit. Nous l'expédions donc à son tour, de
la manière la plus brève, la moins cruelle possible, c'est-à-dire
en gens pressés, pratiques AVANT TOUT et peu soucieux du théâtral,
du déclamatoire. Pour lui épargner quelques secondes d'angoisses
inutiles, NOUS avons supprimé des marches d'un moyen âge aujourd'hui
démodé, ce qui réduit la peine au _strict_ nécessaire.»

       *       *       *       *       *

--_Nous?..._ Qui cela?

Tout d'abord cette mesure doit être illégale, car une loi, quelque
ancien décret, un droit de coutume française, au moins (que la
Révolution, elle-même adopta mille et mille fois), ont dû prescrire
l'échafaud, stipuler sa hauteur approximative et son ensemble formel,
_comme condition expresse, réglementaire, du fonctionnement normal
de la peine de mort_. Or, cette loi, ce décret, n'ayant pas été
rapportés par les Chambres, nul particulier, se couvrît-il d'un
assentiment tacite ou verbal quelconque, n'a licence de les abroger
ni de les modifier à mesure et au gré de son fantaisisme.

Quant à la prétendue philantropie de cet «adoucissement», 1º le
condamné qui s'évanouit durant la toilette, anesthésié par sa
syncope, ne ressentira nul surcroît d'horreur pour quelques marches
qu'on l'aide à monter; d'ailleurs, se laisser porter en cette
circonstance, c'est mériter d'être porté;

2º Celui qui, d'une conscience enfin réveillée, peut-être, par
l'expiatoire agonie quotidienne qu'il a subie depuis l'heure de son
arrêt, _tient_, maintenant, à bien montrer que, sans exagérée terreur
ni vile forfanterie, il meurt du moins mieux qu'il n'a vécu, a droit,
en toute éventualité, à ce que son désir prévaille ici. Les marches
de l'échafaud sont en effet, la _propriété_ de tout condamné à mort,
et c'est le frustrer d'une illusion _quand même sacrée_ que de lui
ravir, avec elles, l'occasion de sauvegarder en nous (s'il y tient)
sa triste mémoire d'une aggravation d'opprobre imméritée.

Bref, en abaissant à ce point son instrument de mort avec des allures
d'une obséquiosité déplacée, d'une sensiblerie louche, la Loi n'a pas
à donner à celui qu'elle punit l'exemple du cynisme.

Il ne peut que trop se passer, la plupart du temps, de cet
encouragement-là.

Quant au «théâtral» et au «déclamatoire», on ne l'évite pas. On
conserve les mille fantasmagories d'un cérémonial suranné, les
hermines et les robes rouges de la Cour d'assises, le ton solennel de
la sentence, le déploiement nocturne des troupes, le salut funèbre
des sabres, l'embrassement du prêtre, (qui ne doit plus sembler à
d'aucuns qu'une dernière concession au moyen âge, une perte de
temps), toute cette antique mise en scène de mystérieux symboles, on
la tolère,--mais en éludant comme oiseux celui de l'Échafaud qui,
_seul_, les conclut, les sanctionne et en rétracte l'intime réalité;
l'on dément le respect (dès lors douteux!) dont on feignait de les
honorer jusqu'à lui; l'on compromet ainsi le sérieux de tout le reste
de la Loi, ce qui ne peut qu'inquiéter gratuitement les dernières
consciences.

On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la loi
sans infirmer les autres et faire douter de leur gravité.

Au dire de quelques-uns, la presse qui entoure la guillotine,
aujourd'hui, suffit à la publicité de l'exécution: la plate-forme ne
ferait plus que double emploi.--_Mais c'est le fait unique de tuer au
grand air_ qui constitue la publicité donnée par la Loi! La presse
n'est là que pour constater cette publicité même, dont elle fait
partie, et pour la divulguer ensuite à la foule, comme le vent qui
passe emporte un cri.

La Plate-forme notifie tout autre chose! En effet, l'État
s'arrogeant, ici, froidement, un attribut d'un caractère extra-vital,
absolu, _divin_, pour ainsi dire, l'Échafaud, dans son figuré, ne
doit être élevé au-dessus du niveau moyen des têtes humaines que
par ce qu'il représente et matérialise le terrain supérieur de la
Loi--qui, au-dessus de toute vengeance individuelle ou sociale
avertit et préserve SEULEMENT au moyen de l'expiation même,--et qui,
ne pouvant en aucun cas, descendre jusqu'au criminel, l'élève jusqu'à
elle pour ne le frapper qu'à hauteur d'Humanité.

La guillotine, en un mot, n'est qu'un billot perfectionné, lequel
n'a de raison d'être que sur sa plate-forme officielle. Elle et
lui sont d'ensemble. Une même dénomination sombre enveloppe leur
oeuvre commune. Aux yeux de la foule, les marches de l'Échafaud sont
impressionnantes pour le même motif que les gradins d'une estrade
sur laquelle on distribue des récompenses sont honorifiques. Car ce
n'est pas sur un échafaud d'où l'on puisse descendre, ni sur un tel
échafaudage, que monte ici le criminel: _être monté sur l'Échafaud_
signifie que l'on y est mort--et ce qui constitue l'exemple, bien
plus que le spectacle restreint du fait, c'est la tradition d'effroi
de cette parole autour d'un nom. _Avoir été guillotiné_ n'est qu'une
locution elliptique sous-entendant, quand même, _sur l'Échafaud_.
De telle sorte que soustraire celui-ci de l'exécution, c'est faire
mentir la Loi, c'est avouer qu'_on ne l'ose plus qu'à demi_, ce qui
est d'une timidité indigne d'une jurisprudence respectée.

Concluons.--Si, comme on nous l'affirme, cette étrange modification
n'est due qu'à l'imaginative du feu l'exécuteur précédent, je trouve
qu'il a excédé, ici, son mandat. Qu'il ait amélioré l'_économie_
de la machine, rien de plus louable! Mais qu'il ait touché à ce qui
_doit_ la supporter... ceci n'était plus de son ressort. Ce fut là
du zèle, et l'esprit de la Loi ne saurait s'inspirer, dans l'espèce,
des uniques lumières de ce conseiller. Or, cette guillotine tombée,
sournoise, oblique, dépourvue de l'indispensable mesure de solennité
qui est inhérente à ce qu'elle ose, a simplement l'air d'une embûche
placée sur un chemin. Je n'y reconnais que le talion social de la
mort, c'est-à-dire l'équivalent de l'instrument du crime.

Bref, _on va se venger_ ici, c'est-à-dire équilibrer le meurtre par
le meurtre,--voilà tout, c'est-à-dire commettre un nouveau meurtre
sur le prisonnier ligotté qui va sortir et que nous guettons pour
l'égorger _à son tour_. Cela va se passer en famille. Mais, encore
une fois, c'est méconnaître ce qui peut seul conférer le droit de
tuer dans cet esprit-là, de cette façon-là! L'ombre que projette
cette lame terne sur nos pâleurs nous donne à tous des airs de
complices: pour peu qu'on y touche encore d'une ligne, cela va
sentir l'assassinat! Au nom de tout sens commun, il faut exhausser,
à hauteur _acceptable_, notre billot national. Le devoir de l'État
est d'exiger que l'acte suprême de sa justice se manifeste sous des
dehors mieux séants. Et puis, s'il faut tout avouer, la Loi, pour sa
dignité même, qui résume celle de tous, n'a pas à traiter avec tant
de révoltant dédain cette forme humaine qui nous est commune avec le
condamné et en France, définitivement, on ne peut saigner ainsi, à
ras de terre, que les pourceaux! La justice a l'air de parler argot,
devant les dalles; elle ne dit pas: Ici l'on tue: mais: _Ici l'on
rogne_.

Que signifient ces deux cyniques ressorts à boudins qui amortissent
sottement le bruit grave du couteau? Pourquoi sembler craindre qu'on
l'entende?--Ah! mieux vaudrait abolir tout à fait cette vieille loi
que d'en travestir ainsi la manifestation! Ou restituons à la Justice
l'Échafaud dans toute son horreur salubre et sacrée, ou reléguons à
l'abattoir, sans autres atermoiements homicides, cette guillotine
déchue et mauvaise, qui humilie la nation, écoeure et scandalise tous
les esprits et ne fait grand'peur à personne.

Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la
réclamation présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la
presse française,--et l'on a prétendu, même, _que cette question ne
la regardait pas_.

Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé
du raisonnement suivant dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait
indiscutable.

       *       *       *       *       *

Les juges de la Cour d'assises ne font que traduire en langue légale
l'arrêt prononcé par notre délégué social, le chef des jurés.

Or, en dehors de la direction des débats pour la mise en lumière
exacte du crime, on ne saurait contester l'influence _quand même_
sourde, secrète, que les froids commentaires de la presse font
peser, pendant le cours du procès, sur l'opinion souvent indécise,
mal formée et un peu insoucieuse de la foule,--partant sur la
détermination des membres mêmes de ce jury, lequel, en son ensemble,
n'est que le mandataire de la conscience publique.

Inconsidérées ou profondes, ils ont LU nos paroles: elles ont eu,
_quand même_, à leurs yeux, un poids--dont celui du couteau n'est
souvent que l'incarnation, l'ensemble incorporé. La main que nous
appuyons sur la balance est dangereuse, elle décide, parfois,--on
nous l'a reproché!--la chute du plateau mortel, si bien que telles de
nos plumes en gardent un reflet de sang.

--«Tant pis pour vous», nous dit, en notre conscience, la Loi, «si
vous n'êtes pas à la taille de vos paroles, si, ne leur accordant
que peu de portée, vous n'en pesez pas les conséquences--et si,
enfin, _vous ne savez ce que vous dites_!... Moi, j'agis, en silence,
d'après leur sens intrinsèque et leur impression sur la foule.»

Le Chef de l'État, lui-même, en dernier ressort, non-seulement ne
peut se soustraire tout à fait à l'influence de ces paroles qui
ont moulé l'opinion sur elles comme les brins de neige deviennent
l'avalanche, mais n'étant, lui-même, que l'expression du suffrage
de la foule, il doit en tenir un compte des plus graves, presque
_définitif_,--sans quoi la grâce ou la mort ne dépendant plus que
de son arbitraire isolé, son droit suprême d'en décider serait un
apanage en contradiction avec le principe qui lui confère le pouvoir
exécutif.

Et il n'est d'ailleurs pas fâché, le bon vieillard[1], de rejeter
autant qu'il le peut, sur nous seuls, la plus lourde part de cette
responsabilité.

[Note 1: Alors M. Grévy.]

Il ne faut donc pas nous le dissimuler: nous sommes loin d'être
étrangers à la plupart des sentences dont s'ensuit une tête: nos
propos conseilleurs, parfois persuadeurs, ont été d'une pesée obscure
sur cette tête;--nous aurons beau nous en laver les mains, ces
ablutions seront vaines. Et la presse est si bien mêlée à la sentence
qu'il semble tout naturel que, mêlée aussi à la force publique, elle
entoure la machine aux heures fatales, et fasse, pour ainsi dire,
partie intégrante, complémentaire de l'exécution.

       *       *       *       *       *

Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui,
moralement, touche à l'application de la peine de mort, comment
n'aurait-elle pas qualité pour se préoccuper du mode physique de
l'application de cette peine! Il nous semble qu'elle a le droit
d'être écoutée, ici, attendu qu'elle peut, ici du moins, conclure en
connaissance d'une cause qu'elle eut souvent le loisir d'étudier de
près.

C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées
_convenables_ par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique,
aussi, les juge _convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par
conséquent, cette revendication doit être prise au sérieux lorsque la
presse en vient à la formuler.

Oui, tout le monde s'écoeure, depuis longtemps, des impressions de
boucherie que cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du
sol!

Quelque _positif_ que puisse être le raisonnement,--si, toutefois, il
y eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris
sur lui de soustraire les marches légales de l'échafaud, (est-ce
qu'on les aurait vendues, aussi, en sous-main?) nous prétendons que
cette guillotine de basse-cour est choquante pour notre humanité.

       *       *       *       *       *

Comme j'achève ces réflexions moroses, j'entends un cri lointain,
suivi d'une rumeur. Un «curieux» (on dirait que c'est toujours le
même), vient de se laisser choir d'une échelle, d'où il voulait
«mieux voir», et, dans sa chute, s'est, au dire d'un gardien,
«fracturé la boîte osseuse». On l'emporte agonisant.--Tout à l'heure,
il eût traité de farceur celui qui lui eût chuchoté à l'oreille:
«C'est toi qui passes le premier».--Ah! quel rêve, cette vie!
Quel feu de paille attisé par des ombres!... Cependant, la foule
n'accorde aucune attention à ce décès: l'incident n'est, pour elle,
qu'une sorte de lever de rideau. Ce défunt banal vient d'essuyer la
planche.--Pourquoi son trépas n'intéresse-t-il personne? N'est-ce
donc pas mourir qu'on est venu voir?

Non. Pas précisément, puisque tête brisée vaut tête coupée.
D'ailleurs, derrière ces arbres, ces chevaux, à cette distance
du drame, la foule sait bien quelle ne verra pas «couper la
tête».--Alors pourquoi vient-elle passer la nuit, ici, debout dans le
froid et les ténèbres?... Pour communier moralement et du plus près
possible avec l'horreur d'un homme qui, seul entre les humains, _est
averti de l'instant où il va mourir_. C'est, jointe à la célébrité
sinistre de cet homme, la _seule solennité_ de SA MORT qui fascine
la foule et l'épouvante; c'est, enfin, _ce qui reste de l'échafaud_
dans l'imagination de cette foule qui l'impressionne, la moralise
peut-être et lui donne à réfléchir! Et non point la mort _en soi_,
laquelle n'est qu'un fait secondaire, qu'elle voit tous les jours,
pour lequel elle ne se dérangerait pas--attendu, vous le constatez,
que le phénomène en est si insignifiant à ses yeux qu'elle vient d'y
demeurer complètement indifférente.

       *       *       *       *       *

Rapprochons-nous. C'est pour... dans quelques instants.

Me voici tout auprès du sombre instrument: j'ai pris place dans une
sorte d'éclaircie de l'allée vivante dont il a été parlé. Il faut
examiner jusqu'à la fin tout cet accomplissement.

Quatre heures et demie sonnent. Les formalités du réveil et de la
hideuse toilette sont terminées. À travers la petite porte, scindée
dans le portail même de la prison, je vois qu'on lève la grille de
l'intérieur: le condamné est en marche vers nous, déjà, sous les
galeries--et... avant un instant... Ah! les deux vastes battants du
noir portail s'entr'ouvrent et roulent silencieusement sur leurs
gonds huilés.

Les voici tout grands ouverts. À ce signal, vu aux lointains, de tous
côtés, on se tait; les coeurs se serrent; j'entends le bruissement
des sabres; je me découvre.

L'exécuteur apparaît,--le premier, cette fois!--puis, un homme,
en bras de chemise, les mains liées au dos,--près de lui, le
prêtre;--Derrière eux les aides, le chef de la sûreté publique et le
directeur de la prison. C'est tout.

--Ah! le malheureux!...--Oui, voilà bien une face terrible. La tête
haute, blafard, le cou très nu, les orbites agrandis, le regard
errant sur nous une seconde, puis fixe à l'aspect de ce qu'il
aperçoit en face de lui. De très courtes mèches de cheveux noirs,
inégales, se hérissent par place sur cette tête résolue et farouche.
Son pas ralenti par des entraves, est ferme, car il ne _veut_ pas
chanceler.--Le pauvre prêtre, qui, pour lui cacher la vue du couteau
et lui montrer l'au-delà du ciel, élève son crucifix qui tremble, est
aussi blanc que lui.

À moitié route, l'infortuné toise la mécanique:

--_Ça...? C'est là-dessus?..._ dit-il d'une voix inoubliable.

Il aperçoit la grande manne en treillis, béante, au couvercle soutenu
par une pioche. Mais le prêtre s'interpose et, sur la licence que lui
en octroie celui qui va périr, lui donne le dernier embrassement de
l'Humanité.

Ah! lorsque sa mère, autrefois, le berçait, tout enfant, le soir,
et, souriante, l'embrassait, heureuse et toute fière,--qui lui eût
montré, à cette mère, cet embrassement-ci au fond de l'avenir!

Le voici, debout, en face de la planche.

Soudain--pendant qu'il jette un coup d'oeil presque furtif sur le
couteau--la pesée d'un aide fait basculer le condamné sur cette
passerelle de l'abîme; l'autre moitié de la cangue s'abaisse:
l'exécuteur touche le déclic... un éclair glisse... plouff!--Pouah!
quel éclaboussis! Deux ou trois grosses gouttes rouges sautent
autour de moi. Mais déjà le tronc gît, précipité, dans le panier
funèbre. L'exécuteur, s'inclinant très vite, prend _quelque chose_
dans une espèce de baignoire d'enfant, placée _en dehors_, sous la
guillotine...

La tête que tient, maintenant, par l'oreille gauche, le bourreau de
France--et qu'il nous montre--est immobile, très pâle--et les yeux
sont hermétiquement fermés.

Détournant les regards vers le sol, que vois-je, à quelques pouces de
ma semelle!...

La pointe du Couteau-glaive de notre Justice Nationale effleurer
piteusement la sanglante boue du matin!



LE CANDIDAT

Comédie en quatre actes, par GUSTAVE FLAUBERT


Lorsque sur la dernière scène du drame, la toile est tombée, comme la
nuit sur les coassements d'un marécage, le public du Vaudeville est
demeuré, pendant un bon moment, comme interdit, et pouvant à peine en
croire ses oreilles. J'ai un faible pour ce public, lequel est tout
particulier. J'ai eu affaire à lui, naguère, et c'est toujours avec
intérêt que je l'observe, à l'occasion.

«Eh bien mais? Et le dénouement?... cela n'est pas fini?...»
demandait-il machinalement par une vieille habitude.

Il voulait son maire et son notaire.

Hélas! c'était impossible. On ne pouvait lui servir son plat
favori, attendu que, cette fois, la comédie ne finit pas, n'ayant
jamais commencé. Le _Candidat_ dure toujours, avec son auréole de
satellites; il est, voilà tout; il continue au sortir de la salle,
en renchérissant peut-être. C'est le serpent qui se mord la queue!
Demander la fin de cette comédie, autant demander la suppression de
la Chambre. On aurait dû arrêter comme radicaux et subversifs les
gens qui ont osé réclamer une chose pareille.

«Mais... ce n'est pas une pièce, alors!» dit le public, avec ce
sourire qui le distingue.

Simple question: Quel est, aujourd'hui, l'être véritablement humain
qui pourrait, sans rougir, nous dire ce qu'il entend par une
«_pièce_»?

Les gens qui font des pièces disent-ils: «J'écris un drame»? Non, ils
disent: «_J'ai une grosse machine sur le chantier._» Est-ce que l'on
dit: «C'est une oeuvre bien faite»? Non, mais: «Voilà une «pièce»
_bien charpentée_». Est-ce que l'on dit: «L'habileté scénique»? On
dit: «_Les ficelles_ du théâtre».

De sorte que ce n'est peut-être point par incapacité que certains
auteurs écrivent de mauvaises «pièces», celles-ci étant, en réalité,
beaucoup plus difficiles à faire que les bonnes.

Nous ne ferons pas à Gustave Flaubert l'injure de penser qu'il
s'attendait à un succès d'applaudissements: un tel succès eût
été pour lui, au contraire, d'un désappointement réel, quelque
chose comme le signe d'un long feu, puisque son intention a été
d'écrire non une «pièce», mais d'exhiber une superbe collection
d'orangs-outangs et de gorilles jouant avec des miroirs.

Maintenant, le condamné applaudit-il à la lecture de sa sentence?
Non. Il baisse la tête et il veut s'en aller, car il ne «s'amuse»
pas. Pour ce qui est de l'argent que coûte un fauteuil ou une loge,
il est d'usage, en justice, que le Condamné paye aussi les frais du
procès.

Inutile d'analyser cette oeuvre curieuse et parfois sombre. Le
_Candidat_ ne dépend pas de son _intrigue_, il est situé plus haut
que _l'ingéniosité_ du détail, plus ou moins «combiné». Sans cela,
nous déclinerions l'honneur de nous en occuper. _M. Heurtelot_, _Mlle
Louise_, maître _Gruchet_, ont leur valeur nominale, sans doute;
mais qu'ils se développent à travers telle intrigue ou telle autre,
peu importe la mèche du flambeau. Le _Candidat_ contient des scènes
écrites splendidement, et d'une âpreté d'observation extraordinaire.
Voilà l'important. C'est une oeuvre morale, car c'est la photographie
de la Sottise se vilipendant elle-même. La turlupinade y est parfois
si glaciale, que les personnages y deviennent plus vrais que la
Vérité, ce qui cause une expression fantastique. _Rousselin_ est tout
simplement épouvantable. C'est le Sot, en trois lettres, tenant la
foudre!

Une vanité satanique agitant sa sonnerie dans le néant d'un vieux
cerveau bourgeois, et conduisant un père à implorer, aux genoux de sa
fille unique, le renoncement au fiancé qu'elle aime, afin d'assurer
par là vingt-cinq voix de plus, est une scène au moins aussi étrange
que celle où Balthazar Claës se livre à quelque chose d'analogue pour
sa pierre philosophale.

La scène de l'Aumône souillée par l'intérêt superstitieux est
saisissante et donne à songer. Le Candidat se prive d'une belle
montre pour que le Créateur le lui rende au centuple et lénifie les
hasards du scrutin en sa faveur. Rousselin a l'air de mettre Dieu
lui-même en demeure de l'oindre député, et lui force la carte...
d'électeur.

Nous ne nous permettrons qu'une simple observation.

L'auteur a reculé devant les fautes de français qui étaient une
nécessité du rôle de Rousselin.

Pourquoi?--Un député un peu sérieux n'eût pas reculé, lui. La
collection du _Moniteur_ à la main, je mets au défi un représentant
quelconque de me démentir. Ceci était un élément constitutif et vital
pour la vérité du personnage. Il semble, parfois, qu'il lui manque
quelque chose. On se demande, très sérieusement, comment il fera, à
la Chambre, pour être estimé et pour convaincre.

Le jeune poète, Léon Duprat (pourquoi le nom même de Lamartine?
L'Auteur n'y a point pensé au baptême, sans doute,) Duprat,
disons-nous, est une petite perle.

Ce sentimental galopin, en qui tout sonne le vieux toc et au travers
du sublime duquel on distingue toujours un vague pain de sucre
originel, comme une montagne à travers un nuage, est bien de la
famille de ces solennels imbéciles qui poussent le vice jusqu'à
mourir à l'hôpital pour duper le bourgeois et attraper la Gloire
par cette tricherie comme on attrape une mouche sur un mur. Ces
malheureux ont une façon de parler des étoiles qui dégoûterait de
la vue du ciel si on les écoutait. Chaque fois qu'ils s'écrient:
«Dieu! l'âme! l'amour! l'immortalité! l'espérance!» Il semble que
l'on entend cette phrase fatidique; «Et avec ça?...» Et l'on cherche
un crayon derrière leur oreille.--Encore un qui, s'il s'écrie:
«Je vais manger un bifteck», se croira obligé d'ajouter avec un
sourire sardoniquement triste: «Ce n'est pas _très poétique_, mais,
hélas!...» Bref, un odieux petit bonhomme, qui n'a vu dans _Hernani_
que les poignards de Tolède et qui trouvera un jour, comme ses pairs,
sous un prétexte ou sous un autre, que le Maître sublime de la Poésie
a été surfait. Total: un jeune _Zéro_ mécontent du coquin de Sort, et
très content d'être pris pour _un_ par ces mêmes bourgeois dont il
est l'âme _endimanchée_, et rien de plus. Ce Duprat est tracé dans le
_Candidat_ de façon à faire pâmer toute la rue Saint-Denis. «Comme il
a l'air _artiste_!» disait une dame au foyer.

Il manque peut-être, à cette oeuvre, un cinquième acte, où tous les
personnages se fussent tout à coup montrés sublimes sans motifs. Le
public et le gros de la critique (qui est son porte-voix) eussent
été alors agréablement surpris en s'apercevant qu'étant donnée la
sphère intellectuelle où rayonne l'esprit de ce drame, il revient
_exactement au même_ que les personnages en soient vils ou héroïques.

Un écueil était à éviter dans cette comédie étrange: c'était de
montrer du génie. Flaubert, en grand observateur et en artiste
parfait, a doublé le cap des Desgenais et des types à maximes. Il
aurait plu, s'il avait usé de cette rengaine. Il a préféré froisser
jusqu'à la stupeur et rester consciencieux. Pas un _e parta_
qui sauve Duprat! Flaubert a peint tous ces écorchés avec leur
propre sang. Aucun de ces personnages n'est même _tout à fait_ une
canaille! Bref, le _Candidat_ n'est qu'un vaste haussement d'épaules
désintéressé et sincère, c'est-à-dire la chose la plus rare qui soit
en littérature.

Concluons:

Attendu que les sots ont toujours du génie quand il s'agit de nuire,
et que, dans la souffrance, ils déshonorent la pitié qu'on a pour eux
par le sentiment qu'ils gardent toujours de nous avoir «mis dedans»;
attendu que la sottise est l'hydre à tête de colombe, le repentir du
Créateur, l'ennemie éternelle, il n'y a pas de merci à lui faire.
Notre devoir est de la décalquer sans pitié: car, pour elle, quel
châtiment est comparable à celui de _s'apercevoir elle-même_?

Donc, bravo et gloire à cette comédie. Après elle, la porte est
fermée sur toute scène de candidature!... Le type est créé à jamais.
Quant au soi-disant insuccès théâtral, il n'est un peu triste que
pour le public.

Le seul moyen spirituel d'exécuter la «pièce» eut été de l'applaudir.
Mais si le public eût été capable de ceci, Gustave Flaubert ne l'eût
pas écrite.

Ah! qu'on le sache bien!... Le théâtre futur crève, à chaque
instant déjà, les vieilles enveloppes. Il commence. En dépit des
insignifiants et gros rires, la foule s'aperçoit peu à peu que, dans
une oeuvre dramatique, l'_Ingéniosité de l'intrigue_, prise comme
élément fondamental et hors duquel la «pièce» tombe en poussière
comme une larme batavique dont on casse le petit bout, est une chose
sans valeur et qui vole le temps général. Oui, mais l'heure vient
où, après tant de lugubres heures causées en partie par ces mêmes
incapables qui crétinisent le public en agitant chaque soir, devant
son sourire de bébé, le hochet de sa décrépitude, l'heure vient où
il ne suffira plus de flatter quelque bas instinct, quelque fibre
égrillarde, quelque sale pensée (que l'Anglais lui-même chasse
ignominieusement de sa vieille terre, car il sait où cela conduit);
l'heure vient, disons-nous, où il ne suffira plus d'être un parfait
farceur pour accaparer _toutes_ les scènes et continuer, en dansant
toutes les gavottes d'un esprit immodeste, d'hébéter l'attention
publique et de parachever notre triste aventure.--L'heure menace où
le public ne s'intéressera plus outre mesure aux dimensions anormales
que peut présenter le nez d'un comédien, et ne répandra plus de
larmes sur les péripéties que peut offrir le mariage final de Paul
Gâteux avec Aglaé Mâchouillet mise à mal par ce traître de Rocambole,
tiré à des millions d'exemplaires. Oui, cette heure approche où il
ne s'agira plus de faire cliqueter devant la foule quelque vieux toc
patriotique, pour masquer, en trichant avec le vieil art de Molière
et de Shakespeare, pour lequel on n'est pas fait, l'incapacité réelle
où l'on se trouve d'écrire une oeuvre haute, sincère et profonde.
Le public fera justice du fameux «vive la France!» qui éclate pour
_sauver_ une oeuvre niaise, et qui fait rougir, attendu que, là, ce
cri ne révèle que l'amour des droits d'auteur et non celui de la
Patrie! Oui, la foule a déjà fait justice du «merci, mon Dieu!...»
qui ne croyait mie en Dieu, mais bien à des choses plus «sérieuses»;
et de «la croix de ma mère», qui lui disait clairement: «Voyez quel
bon fils je suis, moi, l'Auteur! Ainsi, remplissez ma salle, pour me
récompenser des bons sentiments que je dois avoir, et applaudissez un
bon fils, _puisqu'un bon fils_ (sous-entendu COMME VOUS!),... ne peut
manquer d'être un poète et d'avoir le véritable talent dramatique.»
Et alors le public flatté donnait dans cette balançoire!--Retapez
toutes ces vieilles monstruosités, et vous aurez le plus clair des
grands et interminables succès dramatiques qui font perdre le temps à
toute une génération, en la rendant, par un pli d'esprit exécrable,
inaccessible aux sentiments de l'Art et de la Grandeur oubliés. C'est
celui qui n'estime pas ses concitoyens qui agit ainsi, et non celui
qui, fût-ce au prix des huées, leur dit la vérité.

Mais aujourd'hui, c'est parler dans le désert. Laissons cela.

Que les «amuseurs» vivent en joie! Nous les applaudirons toujours:
ils nous feront toujours rire; nous leur crierons toujours:
«Courage!» Ils mourront à jamais et tout entiers, eux, leurs
_ficelles_ et leur _charpente_. Priez pour eux.



PEINTURES DÉCORATIVES DU FOYER DE L'OPÉRA


Aujourd'hui, nous nous sommes trouvés, à l'École des Beaux-Arts,
en présence d'une série de peintures conçues par le même artiste,
exécutées par lui seul, et dont l'élaboration n'a pas coûté moins de
neuf ou dix années de persévérance.

Il y a neuf ans, en effet, un évènement vint préoccuper le monde
des peintres modernes; il s'agissait de représenter dignement l'art
français dans un lieu qui, de sa nature, devait mettre l'oeuvre sans
cesse en lumière, le foyer du nouvel Opéra. Cette tâche venait d'être
confiée à un jeune peintre, déjà presque célèbre par de brillantes
mais académiques promesses, et par quelques toiles estimées, M. Paul
Baudry.--Or, depuis ce temps, ce jeune homme, au su de tous les
artistes, s'est confiné dans l'exécution de ce vaste ouvrage, et, aux
dépens de bien des intérêts, s'est voué à la gestation exclusive de
l'oeuvre qu'il nous dévoile aujourd'hui.

Cette oeuvre comprend trente-trois compositions exécutées avec un
sentiment _d'unité_ qui en est le caractère principal. La dernière,
le plafond même du foyer, n'est pas encore terminée à cette heure.

Aux deux extrémités de la première Salle, deux toiles, de dimensions
exceptionnelles, représentent l'une le _Parnasse_ et l'autre les
_Poètes_. Entre ces deux tableaux sont exposés dix autres peintures
et dix médaillons.

_Le Parnasse_ est un tableau conçu d'après les données allégoriques
de la tradition grecque.

Apollon est descendu de son char céleste; les Heures tiennent les
rênes des coursiers de lumière; à la droite du dieu, les Grâces
offrent la flèche d'ivoire et la «grande» lyre; au devant, à
quelque distance, Melpomène en tunique de pourpre et cuirassée de
bronze, se tient appuyée sur la massue d'Hercule. Clio convoque à
la fête élyséenne les génies de la Musique; Erato s'incline vers
un personnage, sans doute Haydn ou Mozart; au loin, Mercure guide
vers l'Empyrée un groupe de compositeurs divins: Beethoven, Gluck,
Lulli, Meyerbeer, Boïeldieu, Rossini, d'autres encore et la fontaine
Hippocrène épanche son onde sacrée, son enthousiasme, sur la hauteur,
aux pieds d'Uranie et de Polymnie.

À droite, dans l'angle inférieur, le peintre, en manière de signature
générale, n'a point jugé inopportun de nous offrir son propre
portrait, entre celui de M. Charles Garnier, l'architecte du nouvel
Opéra, et celui de M. Ambroise Baudry, dont le talent et les conseils
ont été des plus appréciés, au point de vue architectural, dans la
construction de l'édifice.

La grande composition opposée: LES POÈTES, est le parfait pendant de
ce tableau.

Au centre, dans le lointain azuré, Homère est debout à l'ombre
des deux ailes, étendues sur sa tête, de l'immortelle Poésie. À
sa droite, Achille s'élance héroïque, svelte, aux pieds légers,
étincelant, comme le type éclaireur des civilisations guerrières;
à gauche sont groupés: Amphion, dont les chants savaient émouvoir
jusqu'aux rochers; Hésiode, qui raconta la Nature et la gloire des
Jours; puis, le divin Orphée, à la lyre enveloppée d'un vol de
colombes.

Ces deux peintures présentent des qualités d'exécution de premier
ordre. L'Allégorie, difficile dans les temps modernes, y transparaît
simple et sans banalité. Les formes et les attitudes concourent au
sentiment d'harmonie qui émane de ces groupes noblement conçus; la
couleur totale concentrée dans la première toile, sur la robe de la
Muse tragique, et dans la seconde sur l'armure de l'Atréïde,--est
d'une haute et savante distinction. L'impression que laissent ces
deux tableaux est excellente.

Les dix compositions, exposées latéralement, représentent les
caractères traditionnels et les influences magiques de la Danse, de
la Musique, de la Poésie et de la Beauté.

_La mort d'Orphée_ est l'une de celles qui nous offre la plus
parfaite pureté de dessin.

La Bacchante, courbant la branche de pin, pour s'en former un thyrse
meurtrier, est admirable, et sa tête, renversée en la fureur fière,
est d'un beau sentiment. Orphée, nous paraît-il, n'est pas revêtu
de la beauté de cet éphèbe inspiré que l'on imagine à son nom, et
les Ménades (dont l'une célèbre par une danse cruelle, l'agonie du
grand chanteur) n'expriment peut-être pas toute la sincérité de
l'emportement qu'elles devraient éprouver; mais il y a de telles
élégances dans le ton et les lignes de ce tableau, qu'il mérite,
malgré cela, de chaleureuses félicitations.

La _sainte Cécile_, écoutant les harmonies de l'Art sacré, au fond
d'un rêve mystérieux, paraît religieusement comprise. La vision
toutefois est trop _distincte_: les yeux de l'âme perçoivent des
réalités, en effet, mais ces réalités sont un caractère _autre_ que
celui de la chair et du sang, proprement dits.

La peinture de Murillo, celle même de Raphaël, se sont rapprochées
souvent de l'idéal à ce sujet. Est-il donc impossible aujourd'hui,
sans recourir à des moyens inférieurs, de pénétrer la lumière d'une
apparition de cette couleur solennelle, inquiétante et terrible
qu'elle nécessite? N'avoir à sa disposition qu'un grand talent ne
suffit pas pour exécuter ces sortes de sujets.

_Les Corybantes_ exultant autour du berceau de Jupiter, l'églogue
des _Bergers_, les supplications d'_Orphée_, retenant l'ombre
d'Eurydice, la danse lascive de _Salomé_ devant Hérode (toile des
plus remarquables par la solidité du dessin, la vitalité des nus et
des modelés et par la bonne couleur), le _Saül_ écoutant David, et
cette superbe composition intitulée _l'Assaut_, où les qualités de
mouvement et de force sont absolument incontestables, où la précision
du geste est si savamment étudiée et rendue, où le coloris, obtenu
par des effets sobres et purs, est répandu si heureusement;--toutes
ces toiles qui symbolisent les unes la musique sacrée ou guerrière,
la pastorale, la puissance des accents enivrants, furieux et
mystiques; les autres, les danses de joie et de luxure, ou celles
qui surgissent, hystériques, de l'ivresse mêlée à la mort,--toutes
ces peintures, disons-nous, procèdent d'un même sentiment, très
sincère et très pur de l'art _moderne_, attestent une personnalité
supérieure et, nous n'hésitons pas à le dire, une seule d'entre
elles suffirait pour établir le talent et la conscience d'un vaillant
artiste.

Les deux tableaux, _Marsyas vaincu_ et le _Jugement de Pâris_,
semblent clore cette série symbolique: l'une en figurant le triomphe
de l'art céleste sur l'art grossier, qui consiste à reproduire
servilement les choses de la nature, et l'autre le triomphe de la
Beauté idéale, but suprême de l'Art lui-même.

Ce dernier tableau qui présentait des difficultés de tous genres,
nous paraît être le meilleur à cause de la prodigieuse élégance
d'expression qu'il nous offre. La _Vénus_, sous cette affectation de
modestie, symbolise parfaitement la pensée de l'artiste, et cette
apparente ingénuité est un charme artificiel et moderne qu'elle
s'ajoute, et que les Grâces ne sauraient lui reprocher.

Les dix médaillons qui représentent, avec des enfants aux têtes
caractéristiques, l'Histoire de la Musique dans l'Humanité, sont
composés avec une recherche de simplicité, dans la couleur, qui
dépasse parfois le but et qui les font ressembler à des grisailles.
C'est là une tendance aussi fatale que celle de pousser la couleur
à outrance, en vue de surprendre mi public irréfléchi. En craignant
toujours d'user de la lumière, on s'expose à éteindre absolument la
couleur. Constatons cependant beaucoup de franchise et de pureté
dans la plupart de ces médaillons: l'un d'eux, surtout, _Germania_,
nous a paru d'une inspiration charmante.

Dans la seconde Salle supérieure, ont été placés deux autres grands
sujets, la _Comédie_ et la _Tragédie_, entre lesquels sont exposées
les _Muses_, au nombre de huit seulement. La neuvième, Polymnie,
n'ayant point trouvé de place sur la cimaise.

La ravissante peinture représentant _La Comédie_ est très brillamment
imaginée. Rieuse, Thalie, (dont le visage veut rappeler celui d'une
aimable artiste parisienne, mademoiselle Massin) vient de précipiter,
à coups de verges, des hauteurs du ciel, un faune grotesque, vieux et
enflammé. Celui-ci tombe, recouvert par endroits, de la peau de lion
dont il s'était revêtu, et qui, par allégorie, le mord vigoureusement
dans les hasards de cette chute. Le gouffre bleu, qui les reçoit,
ne l'engloutira pas assez vite pour qu'une flèche définitive ne
l'atteigne pas à travers l'espace. Les Ris et les Jeux, dont l'un
tient son arc bien tendu sur le monstre, achèvent l'humiliation de sa
déroute, au milieu des rires d'une joie moqueuse.--Toile délicieuse
où se révèlent des qualités de finesse et de _naturel_, d'un goût
élevé et original. Le raccourci du faune est dessiné de main de
maître, et le coloris est d'une lumière très harmonieuse.

La composition opposée, _La Tragédie_, est une oeuvre remarquable,
bien qu'inachevée, nous semble-t-il. _La Pitié_, blanche sous ses
voiles de gaze noire, supplie dans une attitude abandonnée du plus
savant effet.

_La Fureur_, se précipite avec une décision superbe. La couleur et la
valeur des groupes sont de premier ordre. Toile où la maîtrise d'un
beau talent se reconnaît dès le premier coup d'oeil.

Entre ces deux tableaux, la galerie _des Muses_ offre un aspect
des plus séduisants et des plus gracieux. Toutes sont des visages
exquis, parmi lesquels les têtes d'Uranie et de Terpsichore, nous
ont paru de nature à ravir plus spécialement le regard. Les costumes
d'une opposition de couleur riche et _nouvelle_, sont drapés avec
une haute distinction et un art parfait. Le lambeau de pourpre noué
autour du front de Thalie, et qui rappelle le côté bohémien de ses
enfants préférés,--de ceux qui vont par les routes sur le chariot
de Thespis,--est un effet moderne des plus heureusement rendus. Les
carnations, pour n'être pas célestes, si l'on veut, sont toutefois
bien éclairées, et sévèrement peintes.

Voilà l'oeuvre.

Faut-il maintenant exprimer le sentiment _personnel_ qu'elle nous
inspire? Faut-il se déclarer au point de vue de l'Art suprême des
grands peintres passés, présents et à venir? Faut-il, en un mot,
cesser de juger en homme du monde et statuer sur ces toiles, d'une
façon plus haute en les éclairant du flambeau que toute intelligence
éprise de lumière, d'enthousiasme et de beauté, sent resplendir en
elle?...--Il est difficile de le faire.

Toutes les fois, et c'est le cas actuel,--qu'il s'agit, après
avoir examiné avec conscience, de prononcer un verdict de quelque
importance sur un ouvrage, le critique devrait être saisi d'un
sentiment de défiance (non de lui-même) mais bien de l'expression
qu'il sera contraint d'employer pour formuler son jugement.

En ce temps de nuances spirituelles, où les paroles ne parviennent
que déformées par la diversité d'acceptions que chacun, suivant son
tempérament cérébral, leur attribue, il est devenu impossible à un
artiste sérieux de dire tout uniment: «Ceci est bien, ceci est mal,»
et de trancher militairement, des questions devenues complexes.

Il faut d'abord nettifier ce qu'on entend par _ce bien_ et _ce mal_.
Autrement l'on s'expose, n'ayant pas tenu compte de ses auditeurs,
à être compris parfois au rebours de sa pensée et, le plus souvent,
de travers. Bref, dans la Babel des théories esthétiques modernes,
il importe d'établir toujours, avant un prononcé quelconque sur une
oeuvre d'art, ce que l'on entend, soi-même, par cet Art Universel au
nom duquel on prononce. Sinon, de quel droit, pourrait-on accepter
et faire reconnaître le mandat très grave, en toute circonstance, de
juger quelque chose?

Tout lecteur doit d'abord réclamer d'un critique ce que l'électeur
commence par réclamer de son député: savoir, une profession de foi
claire et absolue, au nom de laquelle celui-ci peut être investi du
droit de défendre, d'éclaircir et de statuer.

Or, en ces conjectures, voici la nôtre:

Le Beau, c'est l'Art, lui-même: la Vérité, la sanction, le but.
Hors lui, nous ne voyons plus que la Vie et ses non-valeurs intimes
au-dessus desquelles l'Art a précisément pour mission de nous élever
sous peine de déserter sa destinée.

Le Beau n'a rien à faire avec le Joli, qui n'élève pas, qui ne
grandit pas. On peut enfler les lignes du Joli, on n'obtiendra pas
de lui la plénitude; les dimensions d'une toile ne la feront pas
plus étendue qu'elle n'est en réalité, et ce n'est pas de cette
_grandeur-là_ qu'il s'agit en matière d'art. Une tête de cocotte sur
un torse de Michel-Ange ne me représentera jamais une muse.

Qu'est-ce donc que le Beau véritable? Et à quel signe le
reconnaître?--Nous répondrons: «Si vous ne l'avez pas en vous-même,
vous ne le reconnaîtrez nulle part.»--«Le beau, dit Winkelmann, est
comme l'eau claire, sans couleur, odeur ni saveur particulière.» Ceci
veut dire que l'impression de beauté qui se dégage d'une oeuvre d'art
n'est subordonnée ni au sujet que représente cette oeuvre, ni même
aux qualités d'exécution qu'elle peut offrir.

Le Beau est indépendant de ces contingences: il se manifeste par
elles, mais il est avant tout dans l'âme de l'artiste, et il baigne,
pour ainsi dire, intellectuellement l'ensemble de l'oeuvre en général.

En peinture, ce sentiment qui doit émaner d'une toile, n'est renfermé
ni dans le dessin, qui, suivant l'expression d'Ingres, est la probité
de l'Art, ni dans la couleur qui est, suivant la pensée de Delacroix,
l'âme extérieure des choses. Il est l'impression que laisse, dans
l'Esprit, la _vue_ de la composition dans son unité abstraite.

Le Beau est, de sa nature, un et infini. Ses manifestations sont
aussi multiples que les étoiles du ciel. Tout sujet lui est bon:
tout moyen lui est possible: toute mèche peut brûler en ce flambeau,
pour produire la lumière. Les différents degrés d'intensité de cette
lumière, qui a sa correspondance en chaque homme digne de ce nom,
ne proviennent dans les oeuvres d'art où ils apparaissent, que des
différents degrés de puissance conceptive et expressive dont sont
douées les âmes des artistes: voilà tout.

Ainsi, lorsqu'en peinture, par exemple, la vue d'un tableau ne
nous cause pas cette magique impression où la nature apparaît comme
transfigurée par l'atmosphère idéale que l'Art seul peut répandre
sur les choses, nous devons, quelles que soient les habiletés de
main d'oeuvre et les qualités diverses du peintre, nous prémunir
contre l'artiste qui l'a produite, et faire nos plus grandes réserves
touchant la _véritable_ valeur de cette toile. L'impression que
laisse, non le métier, mais le style de l'oeuvre, classe seule
l'artiste en notre esprit.

Si donc, fortement pénétrés de ces convictions,--et elles sont, en
nous, inébranlables,--nous entrons dans la Salle des Beaux-Arts,
pour y connaître l'oeuvre de M. Paul Baudry, le jugement que nous
porterons sur elle, d'après l'impression qu'elle nous laisse, sera le
suivant:

M. Baudry était, certes, tant par la nature de son talent, la
sincérité et la conscience de ses efforts, toujours chercheurs, que
par les garanties de jeunesse et de mérite réel, progressif, qu'il
offrait, l'un des peintres les plus dignes de recevoir la tâche qui
lui a été confiée. Peut-être, même, était-il le seul qui pût mener
à aussi bien une telle mission. Mais il a le malheur d'exister
dans une période de l'École française,--celle qui commence,--dont
les tendances esthétiques, déjà pressenties en son oeuvre, sont
tout simplement déplorables au point de vue de l'Art magistral.
L'Enthousiasme sacré, sous l'appréhension de se compromettre en tant
que distinction, est enchaîné dans le coeur de l'artiste moderne.

La Beauté réelle, profonde, qui seule a le droit de pénétrer dans
le Sanctuaire disparaît des conceptions générales, pour faire place
à nous ne savons quelle grâce équivoque où les plus riches talents
se complaisent à coeur joie. Loin d'élever le niveau des meilleurs
entendements de la génération qui vient (selon le devoir unique de
l'Art véritable), l'impression qu'elle laisse ne peut qu'affadir
l'énergie, glacer l'imagination et même entretenir un esprit de
scandale contre les tentatives plus hautes vers la pure Beauté.

Nous ne pouvons pas reprocher à M. Baudry de manquer absolument
de génie. Ce serait une mauvaise guerre. Nous nous bornerons à
constater la très fière élégance de son talent, sa souplesse acquise
et même une certaine noblesse artistique dans le goût général de
ses compositions. Mais nous constaterons aussi ce défaut grave, et
même, selon nous, capital, qui _devait_ être évité dans une oeuvre de
l'importance de la sienne: le manque de grandeur et, trop souvent,
d'élévation dans son oeuvre accomplie. Ce défaut, qui éteint son
style et en pâlit toute la beauté, nous souhaitons vivement qu il
s'en sépare à l'avenir, s'il est de la nature de _ceux qui osent_.



LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

PAR GUSTAVE FLAUBERT


Le grand artiste qui vient de nous donner cette oeuvre encore, la
_Tentation de Saint Antoine_ a cette fois, par la double nature de sa
conception, placé dans une situation fort singulière l'esprit de qui
entreprend de juger ce livre avec quelque profondeur.

Il importe de nettifier tout d'abord cette situation, afin de ne
point tomber dans les verdicts obscurs et irréfléchis, dans les
malentendus risibles, que ce sombre Songe littéraire a suscités chez
les critiques proprement dits.

Voici la trame de l'oeuvre:

--Un anachorète--(saint Antoine, soit)--vieilli dans les Thébaïdes,
épuisé de jeûnes, sanglant de coups de discipline, échauffé par
l'esprit des lieux arides, veille un soir plus tard que de coutume.
Il vient d'éprouver, pour la première fois, l'inquiétude de son
destin. Il a, pour tout bien, une croix, une cabane et une cruche
cassée; en un mot, tout ce qu'il faut à l'Homme, quand l'homme est
digne de ce nom. Cette nuit-là, le péché se glisse au coeur du
vieillard; il faiblit sous le poids des souvenirs de gloire, d'amour,
de sagesse mondaine, qui hantent sa solitude.--Il est las: «Oh!
seulement un petit champ!... une peau de brebis!... du lait caillé
qui tremble sur un plat!»--Ce désir originel suffit: cette fissure
deviendra tout à l'heure l'effrayant portail de tout l'Enfer.

Non point de l'Enfer allumé par Goya dans son terrible dessin;
car, au point de vue logique, on peut dire que jamais homme ne fut
moins tenté que saint Antoine, si le Diable ne lui a dépêché que de
pareilles visions pour le séduire. On peut même ajouter qu'il n'est
pas d'homme assez dépourvu de toute espèce de bon sens pour hésiter
une seconde à devenir un saint, si l'immense horreur imaginée par
Goya lui passait vivante devant les yeux, au fond de quelque désert.

Le Diable de Gustave Flaubert est plus dangereux: c'est le Satan
immortel déployant sa queue de paon. Les visions enivrantes,
mélancoliques, orgueilleuses, semi-divines, se brodent sur le
crépuscule des nuits orientales, évoquées aux regards parfois
éperdus d'Antoine. Elles défilent, objectivées par son cerveau
bouillonnant, et vitalisées par la substance correspondante dont
dispose l'Enfer en éveil autour de lui.

L'illusion du Saint est corroborée par l'autre illusion, dans une
mystérieuse identité. La nuit est devenue une lanterne magique de
proportions colossales. Voici d'abord la _Reine de Saba_ (ces quinze
pages sont le chef-d'oeuvre du livre); puis les métaphysiciens, leurs
dictons à la bouche; puis tous les Hérésiarques avec leur unique
parole; puis les Mages, Simon, Appollonius de Thyane; puis tous les
Dieux du monde, puis les bêtes des cieux, de la Terre et de la Mer,
puis le Diable, sous les trait du disciple Hilarion, qui, ôtant de
son front cornu ce masque, la Science, emporte l'anachorète dans les
abîmes de l'espace, avec des paroles dont la profondeur triste jette
comme un voile de désespoir sur les Créations.

Antoine lui échappe d'une prière, d'un regard levé vers le vrai
Ciel,--vers celui qui est partout et nulle part;--et le voici retombé
sur sa Montagne, entre la Mort et la Luxure, qui s'acharnent l'une
contre l'autre en soeurs ennemies. Enfin, se dressent à ses côtés,
le Sphynx et la Chimère!... L'attrait de l'Inaction éternelle! du
Sommeil sans Rêves! de la Matière unique.--«Oh! la devenir!...»
s'écrie-t-il, brisé par la Tentation.

Mais, soudain, le jour commence à luire: l'Orient s'empourpre;
des nuages d'or roulent sur le ciel. L'oeuvre compliquée du Prince
des Ténèbres a passé comme une fumée; et, baigné de lumière, saint
Antoine, les bras à l'entour de la Croix, son salut, son espérance,
voit resplendir, dans le soleil levant, la face de Jésus-Christ.

--Bien.

Voici maintenant, ce que pourrait dire un chrétien très bourru
relativement à l'esprit littéraire qui a présidé à la composition de
l'oeuvre:

--L'artiste doit conformer à leur notion les types historiques dont
il se sert: autrement, qu'il n'y touche pas, il lui est facile
d'en créer d'imaginaires. C'est une faute d'art capitale de se
servir de la vitalité toute faite d'un personnage connu, de s'en
autoriser, _à priori_, et de faire ensuite bon marché de ce qui
constitue précisément l'âme, la nature et la vie de ce personnage,
de le représenter _autre_, enfin, qu'il _doit_ être. C'est là de
l'ingratitude.

Tout est permis, hors cela, parce qu'alors le lecteur devient aussi
indifférent que l'auteur: il ne voit, par la contradiction, qu'une
sorte de mannequin. Or, dans le saint Antoine de Gustave Flaubert, je
ne reconnais pas un saint, mais un homme du monde, avec une fausse
barbe, et dont les paroles ne sont pas en rapport avec le cilice et
la robe dont l'affuble notre auteur.

Cet homme-là n'a jamais été capable d'être seul avec Dieu.

Comment! pas une tendresse naïve, enfantine? Pas un _bon_ sourire?
Pas une gaucherie de paroles? Pas une expansion de charité chrétienne
et vivifiante? À peine une sèche et courte prière, cherchée et
arrachée _littérairement_ par la situation! Pas une effusion d'amour,
ardente, jaculatoire, _féminine_, pour le Dieu _qu'il aime et dont
il est aimé_? Alors qu'il ne doit y avoir _que cela de vrai au monde
pour lui, absolument_, puisqu'il est un Saint, et un grand Saint!
Où est le côté «petit enfant» nécessaire, _sine qua non_, chez ce
chrétien canonisé, bien que Jésus-Christ ait expressément dit:
«Si vous n'êtes pas tout d'abord semblables à l'un de ces petits
enfants, qui croient en moi, vous n'entrerez pas dans le royaume des
Cieux!...» Mais saint Antoine, ici, a beau marmotter le _Credo_,
c'est un saint artificiel sorti des ateliers de M. Renan, un saint
en bétons agglomérés (système Coignet)!--Ce qui désunit l'oeuvre,
c'est la non-vitalité du personnage qui la supporte tout entière,
et qui, d'instinct, sonne quelque peu son toc. On pourrait mettre
ce saint Antoine sur un pain de Savoie ou toute autre pièce montée,
avec une robe en chocolat.--L'auteur ne s'est pas pénétré, comme _il
le devait_, de l'esprit évangélique, car un saint doit se retrouver
même en ses hallucinations.

Voici maintenant ce qu'un artiste, chrétien aussi, peut répondre:

Ce livre, indépendamment de la philosophie très orthodoxe et très
romaine qu'il contient en son impression définitive, étant, par mille
détails, l'un des plus curieux et des plus colorés qui se soient
jamais produits, il serait absurde de se montrer sévère sur le seul
côté attaquable qu'il présente. Cela, dis-je, serait injuste, et
témoignerait d'une mauvaise foi décidée ou d'un esprit sans valeur.

Et, d'abord, on peut retourner l'argument d'une façon bien autrement
sérieuse en faveur de l'auteur, et avec plus de vérité; car il
s'agit, ici, d'un très grand artiste, doué d'une magie d'expressions
et d'une puissance d'étrangeté tout à fait exceptionnelles. Et je
doute que ceux qui se rebellent puissent faire mieux que lui!...

Saint Antoine fut tenté (ceci est de notoriété publique) d'une façon
particulièrement prodigieuse. Ce dut être, en effet, pendant quelque
nuit où, fléchissant sous la lutte charnelle, il se trouvait désarmé
de sa charité, abandonné de la grâce, par une haute épreuve de Dieu.
Le saint Antoine de Flaubert est donc tel qu'il doit être au moment
choisi.

Il fut permis alors--enjoint peut-être--au Démon de mettre en jeu
tous les artifices et tous les mirages de son empire contre le
Solitaire. La proie étant de celles que convoite beaucoup le chasseur
des âmes, ce dernier déploya ses magnificences funèbres pour captiver
le bon saint; mais les choses et les êtres qui apparurent ne devaient
être, en réalité, perçus d'Antoine que _suivant leurs concordances
avec sa manière de les éprouver et de les concevoir_. De là cette
folle reine de Saba qui n'est point l'amère visiteuse du grand Roi
de Judée, mais bien la diabolique et étroite idée que s'en est fait
saint Antoine lui-même. Il en est de même des Mages, des Hérésiarques
et des dieux grecs; d'ailleurs les six cents volumes d'Origène sont
condensés dans le mot que celui-ci prononce.

Quant à l'Oeuvre totale, c'est un cauchemar tracé avec un pinceau
splendide, trempé dans les couleurs de l'arc-en-ciel!

Oui, ce livre est merveilleusement amusant et donne à penser. Pour
l'aimer, il ne s'agit que de se priver du ridicule d'être trop
difficile, voilà tout.



LE CAS EXTRAORDINAIRE DE M. FRANCISQUE SARCEY


Jusqu'à présent, j'avais dû croire que le prince des critiques était
une sorte d'excellent homme, doué d'une pondération de jugements et
d'une fermeté de convictions rappelant d'autres âges. De plus, il
avait fait partie, en 1876, de l'un des jurys qui me décernèrent,
si j'ai bonne mémoire, un prix quelconque, et je m'imaginais, entre
temps, lui devoir une vague reconnaissance. J'honorais donc en lui,
malgré de légères dissidences littéraires, l'un des plus sympathiques
maîtres du feuilleton théâtral, un homme incapable de malveillance ou
d'injustice volontaires.--Passons sur ces illusions perdues...

Au cours de son article de lundi dernier, je lis dans le _Temps_,--à
propos de l'une de mes oeuvres représentée ces jours-ci, au
Théâtre-Libre, les surprenantes paroles ci-dessous imprimées:

«--Toute la critique de théâtre s'était donné rendez-vous en cette
petite salle... qui était comble...

_Suivent trente lignes dont le sens probable serait que la totalité
des articles qui venaient de paraître à ce sujet_,--soit cent vingt
ou cent vingt-cinq, selon l'envoi des Agences,--_n'a point passé
inaperçue du signataire_,--qui ajoute:

«--J'ai CRU VOIR que, sous la _phraséologie_ des compliments de
commande, TOUT LE MONDE passait condamnation sur cette oeuvre... en
laquelle un forçat veut tuer des bourgeois ventripotents... Elle a
reçu un accueil ASSEZ FROID, _même des amis de l'auteur_. Et je n'en
parlerai pas, car, _puisqu'il est constant que l'on n'en peut rien
faire_, la discussion ne serait pas utile.»

Je n'ai pas à défendre mon ouvrage, qui, une fois écrit, ne
m'appartient plus. Me trouvant, d'ailleurs, sous les dédains du
grand critique, en compagnie de Shakespeare et de Victor Hugo, je ne
pourrais, loin de récriminer, que me louer des hauteurs de plume
d'un «écrivain» dont les éloges seuls sont désormais à craindre.
Quelque évident et incontesté--sinon par lui--que soit le beau
succès, (dont je suis très fier), de ces trois soirées d'épreuve. M.
Sarcey le peut nier si bon lui semble. J'ajouterai même qu'il serait
monstrueux que ce drame lui eût agréé! et qu'il n'était nullement
besoin de nous «jurer» sa sincérité à cet égard. Nul n'en doutera
jamais.

Mais qu'il prenne, brusquement, sur lui de revendiquer de la sorte,
pour lui seul, le monopole de l'intégrité au mépris de celle de
ses confrères, qu'il essaie d'insinuer, sur le ton léger de la
bonhomie, que TOUS les critiques, malgré leur nombre et l'autorité
de quelques-uns, ont, par une complaisance aussi humiliante que
déplacée, menti hypocritement au public et à leur conscience, en
affirmant, en cette oeuvre, une valeur _positive_ et en constatant
son succès _réel_;--qu'il s'arroge ainsi sur eux, à mon sujet, une
suprématie à ce point pédagogique, et jusqu'à traiter leur style de
«phraséologie»,--cela dépasse quelque peu, ce semble, les droits de
la Critique digne d'elle-même. Il m'est pénible de me voir l'occasion
de ce manque d'égards et de cette petite calomnie envers le grand
nombre d'écrivains, mes invités, auxquels je dois l'estime où ils
me tiennent.--Il n'avait pas à les résumer en une interprétation
malveillante et dommageable pour moi, en dénaturant leurs éloges
selon les besoins de sa cause. S'il ne s'agissait encore que de
moi, je n'aurais pas à m'en préoccuper,--pas même à répondre. Mais
il s'agit de ceci, _que des écrivains aussi soucieux, avant tout,
de leur dignité que M. Sarcey peut l'être de la sienne, se trouvent
traités par lui, à son sujet, de «complaisants_ DE COMMANDE»,
_simplement parce qu'ils ont exprimé au public, sur mon drame, une
opinion qui diffère de la sienne._ Je me vois donc, cette fois,
_contraint_ de prendre M. Sarcey au sérieux et de lui adresser,
au moins pour mémoire, une observation de nature à le rappeler au
sang-froid et aux plus élémentaires convenances. Bref, ce n'est pas
l'_un_ de nos invités que j'ai à défendre: je suppose que celui-ci
s'en acquitterait fort bien lui-même et d'un simple haussement
d'épaules;--c'est leur _collectivité_, pour abstraite qu'elle soit,
que mon devoir d'amphitryon est de faire intégralement respecter.

       *       *       *       *       *

À vrai dire, j'espérais que, de lui-même, en se relisant, M.
Sarcey rectifierait, aujourd'hui, son énormité. Je lui ai laissé
régulièrement ses huit jours pour s'en apercevoir. Un mot eût suffi.
Je parcours son nouveau feuilleton. Bien qu'il y parle encore du
Théâtre-Libre, je n'y trouve pas ce que j'attendais. S'excuser de
cette vétille?... Bah! Pourquoi faire? Il semblerait que l'idée même
ne lui en est pas venue.

Cependant, j'ai sous les yeux des journaux qui me prouvent que
l'illustre critique sait revenir quelquefois, de lui-même, sur les
erreurs ou les écarts qui lui ont échappé. J'en dois le communiqué à
deux de mes amis et parents, officiers de marine, qui les ont lus à
l'étranger.

Par exemple, ces trois numéros consécutifs du journal _le Gaulois_,
en date des 23, 24 et 25 juin 1870.--Au long d'un article intitulé
_les Talons ronges_, M. Francisque Sarcey (_ex-talon rouge_ lui-même,
ayant longtemps signé SARCEY DE SUTHÈRES, car il était né en cette
localité vers 1827), avait aussi CRU VOIR que M. le comte de
Nieuwerkerke, alors aux Beaux-Arts, méritait d'être redressé en toute
«sincérité». Celui-ci donc lui envoya deux de ses amis qui, d'abord,
ne le trouvèrent pas.--Spontanément, M. Sarcey publia, de lui-même,
dès le lendemain, dans le même journal, un article intitulé UNE
ERREUR, déclarant qu'on avait surpris sa religion, il se frappait la
poitrine, en jurant qu'il s'était grossièrement trompé, etc., le tout
sur le ton léger des _Errare humanum est_ qui est spécial aux natures
sagaces, pressées de causer d'autre chose.--Mais M. de Nieuwerkerke
ne trouvant pas la rectification suffisante, envoya ses deux amis,
MM. les généraux Bourbaki et Douai, trouver chez lui, cette fois,
M. Sarcey, démarche qui amena, dès le lendemain, la note suivante,
insérée au _Gaulois_ du 25, et reproduite par les autres journaux:

«JE RESSENS UN RÉEL CHAGRIN D'AVOIR EMPLOYÉ, A L'ÉGARD DE M. LE COMTE
DE NIEUWERKERKE, DES EXPRESSIONS EN DÉSACCORD AVEC L'ESTIME QUE JE
PROFESSE POUR SA PERSONNE;--ET, DANS LE NOMBRE DES IDÉES ÉMISES PAR
MOI, IL Y EN A QUE JE N'AURAIS JAMAIS DU EXPRIMER,--D'AUCUNE FAÇON.
_Car on ne doit jamais attaquer les personnes._»--(Ah! cela, c'est
très vrai! du moins, à l'étourdie et sans avoir froidement pesé les
conséquences possibles d'un tel acte).--«_attendu que l'homme peut
avoir des amis bien élevés, qui sont les nôtres._»--(?)

                                         _Signé_: _Francisque Sarcey_.

De pointilleux esprits, à style «tortillé et précieux», pourraient
inférer de ceci qu'une sorte de panique ou d'affolement a seule
dicté de telles paroles. Non. Ce serait s'abuser que de le croire.
M. Sarcey, je veux et dois le penser, a été «sincère» ici, comme la
veille. En une ou deux précédentes rencontres, il s'était conduit
comme tout le monde. Si sa prestance physique le rend un peu veule
à l'épée, il sait tenir un pistolet.--Ainsi, d'après une légende,
ayant eu son chapeau traversé, de part en part, en un duel à cette
arme-ci, le grand critique parcourut Paris, à la bourgeoise, d'un
pas tranquille et lent, durant près d'un semestre, le chef coiffé
de ce glorieux chapeau: fantaisie à laquelle il dut renoncer, à la
longue, sans doute à cause des rhumes de cerveau qu'entretenaient
au-dessus de son crâne ce perpétuel courant d'air. Sa fermeté ne
saurait donc être mise en cause dans l'aventure dont nous parlons.
C'est toujours par un besoin de sincérité, cette fois héroïque,
par exemple, qu'il a signé cette petite note officielle, et nul ne
saurait que le louer d'avoir si publiquement reconnu que, s'il avait
CRU VOIR, il avait mal vu.--Inclinons-nous donc, sans commentaires,
et passons en constatant que, forts de ce précédent, nous avions le
droit d'espérer, de sa part, quelques mots de regrets, d'ailleurs,
tout simples et tout naturels, au sujet de son _lapsus calami_, comme
il disait à ses élèves de Lesneven (Finistère), du temps de son
professorat.

       *       *       *       *       *

Hâtons-nous d'ajouter qu'en dehors de ces mésentendus, le prince de
la Critique a continué (et continuera longtemps encore, je l'espère),
de nous prouver sa sincérité, sa haute honorabilité.--Il sut quitter
le _Gaulois_, lorsque ce journal devint un organe bonapartiste. Sa
dignité ne pouvait, en effet, s'accommoder d'écrire dans une feuille
d'une nuance opposée à la solidité des siennes. Il a décliné, par
une austère modestie, la croix de la Légion d'Honneur. Cependant
il compte, à son actif, divers travaux littéraires, savoir: 1º sa
brochure si remarquable intitulée: _Faut-il s'assurer?_ (laquelle
il écrivit sur commande d'une Compagnie d'assurances, à ce que nous
apprend le Dictionnaire Larousse), et, 2º, le si intéressant livre
intitulé: _Le Nouveau seigneur du village_, où l'ascétique protecteur
du féminin Conservatoire actuel cingle, du fouet de la satire et dans
un accès de morale sincère, certains maires de quelques bourgades,
sous le second Empire. Je regrette, même, que mes loisirs ne me
permettent pas d'en offrir ici quelques citations, à rendre jalouses
les ombres de Juvénal et de Tacite. Ces ouvrages, joints au ballot de
ses feuilletons, justifient la considération dont l'honorent tous les
esprits éclairés, et l'autorité avec laquelle il juge les oeuvres des
grands hommes.

Pour conclure donc, devant cette imposante personnalité,--et pour
éviter, surtout, de donner à la nouvelle petite «erreur» de l'autre
jour plus d'importance qu'elle ne mérite, nous dirons que si M.
Francisque Sarcey, faute peut-être de s'en être aperçu, n'a pas
cru devoir adresser, à ses confrères et à moi-même, les quelques
mots d'excuses bien élevées auxquels nous étions en droit de nous
attendre, je crois être l'interprète de tous ces messieurs, et de
leur sourire, en l'en dispensant aujourd'hui.



LE SOCLE DE LA STATUE

  À quoi bon la hache? Ne t'arme que
  d'épingles, si tu n'as pour objectif
  qu'un ballon.

  _Proverbes futurs._


Plusieurs, certes, en parcourant l'histoire suivante, apercevront,
sous l'apparente fantaisie des épisodes, sous leur inévitable
trivialité même, la figure du notoire personnage dont j'ai,
peut-être, voulu parler. Et quelques-uns pourront s'étonner de me
voir ainsi condescendre à plaisanter les débuts, le foyer natal et
les origines d'un «grand homme» (estampillé tel, du moins, par des
majorités négligeables).

Soit dit du fond de ma pensée, tout le premier j'estimerais comme
d'un bien médiocre esprit de songer, dans l'espèce, à des ironies
de cet aloi, si le prétendu «grand homme» eût été réellement autre
chose que gros, sonore et stérile, s'il eût fondé ou détruit quelque
chose, s'il eût laissé une oeuvre quelconque,--s'il eût émis une idée
nouvelle, noble et redressante, que l'on osât notifier sans sourire
du tonitruant hâbleur,--sil se fût distingué, seulement, par quelque
vertu militaire,--ou, même, domestique.

Mais devant le fatras de ses discours, étalés sous mes yeux, je me
trouve en présence d'un tel néant que je ne puis distinguer, qu'au
microscope, ce patriotique homme d'affaires puisque, malgré le volume
de sa voix, je ne pourrais l'_entendre_ qu'au microphone. En fait
d'«attitude politique» on doit exiger autre chose d'un grand homme
que de se tenir l'oeil au ciel, une main sur le ventre et l'autre
dans la poche (dans le sac, parfois) en pérorant à tue-tête, à l'aide
de poumons forains, ces sordides lieux communs dont le propre est
d'escroquer toujours, et par milliers, les votes et l'enthousiasme
des coeurs bas, des intelligences de cabarets, des êtres sans Dieu.
Personne, jamais, même parmi ses plus caudataires fervents, n'a pris
au sérieux, ce chantre retors de tous les lutrins de barrière.

Tous les discours et les bronzes n'y feront rien, ni les lions à
face débonnaire sous lesquels on le symbolise. L'Histoire classera
ce tribun comme un hybride et mâtiné produit du vénal Danton, de
l'éloquent Robert-Macaire, et du visqueux Louis Blanc.

C'est pourquoi, devant la médiocrité de cette boursouflure,
n'entrevoyant, au fond de son épopée et de «l'opportunisme» louche
de son apparition, que l'entité d'on ne sait quel obèse patriote
«d'occasion», d'une incapacité fougueuse, j'ai cru faire acte de
français en ne voulant écrire à son sujet que cette fantaisie, aussi
peu «sérieuse» que sa mémoire.

En l'an de grâce 1869, un soir d'hiver, dans une de nos
sous-préfectures, dix heures étant sonnées à la mairie, M. Gambade
père, vieil épicier méridional, enjoignit au nommé Pacôme, son
principal garçon, de fermer et boulonner, selon la coutume, les
auvents du tantôt mi-séculaire magasin de denrées coloniales et
autres que le dit négociant tenait, depuis un avantageux successorat,
au coin d'une rue assez importante de la localité.

Pendant que Pacôme, heureux d'obéir, exécutait avec une bruyante
rapidité l'ordre du patron, celui-ci, ayant quitté son tablier à
bavette et empilé ses livres de caisse, saisit la lampe, «enfila»
l'escalier et pénétra au premier, dans la chambre, d'ailleurs
nuptiale, où l'attendait sa femme, assise en un fauteuil, au coin de
l'âtre.

Mme Gambade venait de mesurer dans la théière, le noir sou-chong;
elle surveillait la murmurante bouillote; deux moines, à ses pieds
tiédissaient.

Les rideaux à ramages étaient soigneusement tirés devant les fenêtres.

L'époux revêtit donc une robe de chambre à pois, assura sur son chef
une petite calotte de soie noire à gland, étaya ses lunettes d'argent
sur ses sourcils, et s'étant plongé en son voltaire, à l'autre coin,
se pencha pour ajuster ses pantoufles en recourbant péniblement un
index.

Après quoi, Mme Gambade, comme on allait un peu faire salon,
lui offrit un bol de la chaude infusion chinoise, toute sucrée
et aromatisée de Kirsch, «de la Forêt-Noire.» L'ayant porté des
deux mains à ses lèvres, il huma le délicieux breuvage à petites
gorgées; puis reposa le bol sur la cheminée, avec une légère toux de
satisfaction et un fort crachement sur le feu.

Il y avait un frais bouquet de violettes des bois auprès de la
pendule.

Il en respira, pendant quelques secondes, l'âme naïve, toute trempée
de rosée, sans doute pour oublier les senteurs qui montaient d'en
bas, par les pores du plancher et qui, mêlées au parfum de cette
pièce intime, y répandaient une odeur de petit-aigre, pareille à
celle qui s'échapperait d'un wagon de nourrices.

Le tout accompli, Gambade père s'accota de biais, dans le fauteuil,
le front appuyé à l'un des oreillards.

--A-t-on reçu des nouvelles de Paris? demanda-t-il.

--Pacôme nous montera tout à l'heure le courrier et le journal,
répondit simplement Mme Gambade.

Ah! cette parole était grosse de signifiances et presque d'orages
entre l'excellent couple! Unis, en effet, depuis le printemps de la
vie, les époux Gambade avaient vu le ciel bénir leur hymen: bref,
l'Être-Suprême leur avait accordé, bientôt, un gros garçon que Pacôme
lui-même avait déclaré beau comme les amours.

--Eh! c'est un dauphin!... s'était écrié l'heureux père en saluant
cette apparition.

Au dessert du repas des relevailles, la nourrice,--au milieu
des détonations de l'Épernay carte blanche, qui ponctuaient des
citations,--avait apporté le môme prédestiné. Celui-ci, effrayé
peut-être à la vue des faces patibulaires qui entouraient la nappe,
s'était mis à brailler à tue-tête.

--Eh! le gaillard est doué d'une voix de Stentor! s'était écrié, de
rechef, Gambade père.

--Il ira loin! _Tiens-toi, bien_, POTIN!... avait appuyé un flatteur,
auquel, pour cette parole, échut un sourire de la jeune mère, car
c'était le «_Tu Marcellus eris_» de la circonstance--et le mot avait
chatouillé les deux époux au plus secret de leurs ambitions.

--Pas de visées trop hautes! avait toutefois remarqué M.
Gambade: l'ambition, mal calculée, souvent nous perd. Messieurs,
choisissons-lui plutôt un prénom.

Une vocifération générale ayant répondu, d'une manière indistincte:
«Napoléon!» l'amphitryon, tout enluminé d'une fierté légitime, avait
encore secoué la tête, puis, d'un air à la fois modeste et fin:

--Oh! non point que je sois hostile à cette idée!--avait-il
déclaré;--non, messieurs; toutefois, je préférerais un prénom neutre
et sonore... qui éveillât bien l'idée de Napoléon, si vous voulez...
mais... sans casser les vitres!--Pantaléon, par exemple?

Ce ne fut qu'un cri et un toast: la nourrice emporta, tout baptisé,
l'héritier présomptif.

Après l'épisode attendrissant du sevrage, le jeune Pantaléon grandit
vite dans la demeure paternelle. Et quel feu-follet! Un vrai Trilby!
Tantôt essayant les sucres d'orge, les réglisses, les jujubes, tantôt
humectant les fruits secs d'une rosée bienfaisante, tantôt pétrissant
la «castonnade» à même le tonneau.

Le reste du temps, appendu aux tabliers des garçons ou cajolé
par les cordons-bleus et les chefs. C'était l'orgueil, la joie du
magasin. Ah! l'enfant gâté!

Souvent, quand son père le surprenait se mouchant négligemment dans
les papiers destinés à envelopper beurres et fromages, l'épicier
disait: «Il faut bien que jeunesse se passe!» Où trouver, en effet,
le courage de gourmander un si mutin espiègle?

Ses jeux favoris consistaient, par exemple, à s'entourer d'une
douzaine de grands bonshommes en pain d'épice de son choix, qu'il
s'adjoignait selon leurs coupes de figure; puis, assis au milieu
d'eux, à leur parler, à leur débiter gravement de ces mille riens
charmants, auxquels sa voix flexible semblait prêter une sorte de
signification. En fait de jouets, il préférait les sonnettes aux
tambours. À part cela, belliqueux, un vrai foudre de guerre.

Il raffolait, aussi, des petits ballons, alors très en vogue, qu'il
lâchait dans les airs avec un gros cornichon dans la nacelle.

Mais son passe-temps de prédilection, c'était de dépenser une
activité fiévreuse à tout bouleverser dans le magasin, de sorte qu'il
fallait ensuite beaucoup de travail, pour s'y reconnaître et remettre
les choses en leur place.

Car il posait alors, en évidence, dans les rayons principaux, les
susdits cornichons et fruits secs, pour lesquels il manifestait un
faible, et qu'il classait d'après le _rassis_ de leur état. Puis,
montrant son ouvrage à son père, il s'écriait:

--Tu verras! tu verras, papa, quand je serai grand!

Toutefois, comme l'organe, de jour en jour plus sonore, du jeune
citoyen, finissait par empêcher d'entendre les additions, ses
excellents parents, d'un commun accord, le fourrèrent au lycée:
_primo_, pour qu'il y apprît à compter, à lire et à écrire;
_secundo_, pour s'en débarrasser, car son tapage finissait par ahurir
la clientèle.

Un fait assez grave se passa dès la première distribution des prix.
Le jeune Pantaléon Gambade ayant obtenu le prix de Devoirs français,
monta sur l'estrade, y fut accolé par une sommité et redescendit
le front ceint d'une couronne de lauriers-sauce à faveur d'or. À
cette vue, chose étrange, au lieu d'un rayon de joie éclairant la
physionomie paternelle, une ombre parut tomber sur l'âme de Gambade
père.

C'était un homme de grand sens, c'est-à-dire un homme dont la pensée
était exclusivement bornée aux intérêts de son négoce. De là,
l'estime dont il jouissait dans le commerce.

Il partait toujours de principes arrêtés en son esprit: «Tel père,
tel fils»; «l'on chasse de race», etc. Donc, se demandait-il, en un
soudain émoi, comment son fils pouvait-il être doué de facultés
dont il se sentait lui, l'auteur, si essentiellement dénué? Un prix
d'arithmétique, passe encore; mais de Devoirs français!! Comment cela?

Tout à coup, ses voisins virent se rasséréner son front, sur lequel
ils avaient suivi avec anxiété le vol du nuage: Gambade s'était
rassuré par la réflexion suivante:

--Aujourd'hui, tout se fait par protection; c'est, sans doute,
quelque professeur qui, jaloux de s'ouvrir un compte chez moi, aura
voulu me flatter indirectement dans ma progéniture.

Grâce à cette réflexion lumineuse, rien n'altéra plus la sérénité de
Gambade père, durant le cours des humanités de son fils, malgré les
prix réitérés de Pantaléon.

Un jour de vacances, par un beau soleil, comme Pantaléon s'ébattait à
demi-nu, avec de jeunes amis, dans l'épicerie même, il arriva qu'au
milieu de ses bonds joyeux, il tomba dans la barrique de mélasse et
en sortit un peu étouffé et tout couvert de la précieuse marchandise.
Tous ses petits camarades qui le connaissaient, coururent alors
après lui, toutes langues dehors, dans l'espoir de recueillir ainsi
quelques bribes de son inespérée déconfiture. Ce fut un chorus, une
Union générale!... Il ne put se dérober, même par la fuite, à leurs
caresses. Chacun s'en retourna chez soi, se félicitant de l'aubaine
et de la _générosité_ de Pantaléon.

Lorsque après l'adolescence, le jeune vainqueur eut franchi sans
encombre les épreuves du baccalauréat ès-lettres et du barreau,--les
examinateurs étant, cette fois, trop loin pour qu'il fût possible de
prêter un intérêt quelconque à leur favoritisme,--la stupeur initiale
rentra dans l'esprit de Gambade père et y devint rapidement énorme.

Partant, en effet, de ces principes: «Tel père, tel fils;--on
chasse de race, etc.,» un fils dont les instincts se montraient si
différents des siens propres, c'est-à-dire, de ceux que son fils _eût
dû_ avoir, le déconcertait! Pensée corrosive qui se logea dans sa
quiétude comme le ver dans le fruit.

Son sommeil, d'abord s'en agita.

--Qu'as-tu? demandait Mme Gambade. Il répondait par un rire...
sardonique,--sans rouvrir les yeux.--Que signifiait?... pensait-elle,
en se rendormant.--Parfois il montait et descendait maintenant, sans
motif,--pauvre âme en peine!

Peu à peu, ses sourcils prirent l'habitude du froncement:--«Ça, son
fils??...» Parfois, distrait, et empaquetant gravement un hareng
saur, il l'offrait, en clignant un oeil morne, à qui demandait une
botte de carottes nouvelles, (car il tenait aussi les primeurs) et
c'était en tournant le dos qu'il ajoutait machinalement:--«Et avec
ça?»

Son étoile pâlissait. Lorsque la patronne, en apprenant un succès
oratoire de son fils, au Palais, pleurait de joie, Gambade avait,
lui, des sourires d'une ineffable amertume. Dans ses rêves, il se
voyait souvent écrasé par la chute d'une idole au front d'argent et
aux pieds de pain d'épice. Et des nouvelles verbales de Paris lui
arrivaient. Pantaléon y passait pour la coqueluche des Bohèmes, des
gens sans aveu,--de _lettres_, en un mot. Quant à ses moeurs, il
ambitionnait la gloire. Peu de femmes: il n'aimait que les «lauriers.»

Ses lettres étaient datées presque toujours d'un certain café du
boulevard, que tout la gent artistique fréquentait alors; le jeune
Gambade y politiquait, les matins, en donnant de la voix au point
qu'à chaque instant, M. Madrure, le limonadier, le priait ou de
mettre une «sourdine» ou de «déguerpir».

Gambade père répondait en missives acerbes, lui coupant les vivres.

--Et de quelle politique s'occupait-il, le blanc-bec? De fronder le
gouvernement dans des feuilles de choux?... Un métier à se faire
casser la pipe! Au lieu de revenir s'établir dans sa bonne épicerie
paisible.

Puis, dilemme: «Tel père, tel fils: ou chasse de race, etc., etc.»
Si ce n'étaient que des fredaines, pourquoi M. Pantaléon les
prolongeait-il?... S'il était sérieux, comment pouvait-ce être un
Gambade? Le pire était que ces frasques compromettaient encore la
clientèle. On avait parlé de lui dans la localité même: de mauvaises
langues;--et la pratique se méfie des denrées d'un magasin dont les
patrons sont des cerveaux brûlés. Certes, Gambade père était bien
connu: les errements de son fils ne pouvaient l'atteindre; mais
enfin! à la longue!...

Un procès que Pantaléon avait plaidé, à propos de bottes, et gagné
même, avait fait du bruit. La belle avance! Un Gambade n'était pas
fait pour embrasser des métiers casuels où n'arrivent que des gens
spéciaux;--spéciaux!--Que diable! on est épicier ou on ne l'est pas.

Dans l'épicerie, un fils n'est, au fond, qu'un successeur.

--Ma carrière est solide, utile et honorable, concluait Gambade père;
il est temps qu'il rentre au bercail et qu'il devienne un homme...

--Bah! la politique, c'est de son âge!... répondait, joyeuse, Mme
Gambade. Il jette sa gourme.

Tout ce bruit, d'ailleurs, prouvait que son fils avait du «toupet»,
c'est-à-dire ce que les femmes prisent le plus chez un homme (surtout
lorsqu'il est, avec ça, bel homme).

Les Gambade en étaient donc là; ce fameux soir où tous deux se
trouvaient en leur chambre et s'apprêtaient à se mettre au lit, pour
se délasser des gros travaux de la journée.

Pacôme entra, presque aussitôt après la réponse de madame:--il
apportait une lettre et un journal.

--Bon! c'est de lui! Voyons!... dit aigrement Gambade en faisant
sauter l'enveloppe.

Il s'approcha de la lampe et, sourcils haussés, lunettes au front,
tête en arrière, lut tout haut les lignes suivantes:

     «Cher père, deux mots seulement. Tu dis que je déserte notre
     épicerie? Je prétends, au contraire, que grâce à moi, toute
     la France n'en semblera bientôt plus que la succursale. Tu me
     traites d'ergoteur? Soit; le mot signifie, selon moi, celui qui
     a des ergots.

     «Donc, nouvel Étienne Marcel, je me porte à une députation de
     Paris. N'ayant rien de Thomas Aniello, ni de Colas Rienzi, je
     serai nommé.--_Per che?..._ Parce que je sais, de manière à ne
     jamais l'oublier, que la Chambre est un endroit où l'on entre en
     disant: Citoyen,--et d'où l'on sort en disant: Monsieur;--voilà
     tout.»

--Député! lui! mazette, quel aplomb»!... murmura Mme Gambade.--Au
fait, pourquoi pas? Lui ou un autre... pour ce qu'ils font...

--Il est fou, mais continuons! répondit simplement Gambade.

     «Apprends donc, en ce jour, bon père, quels sont mes ambitieux
     desseins et juge s'ils sont carrés à la base.--Soit dit pour
     ta gouverne, un homme jadis exista, nommé Carnot, lequel,
     entre autres qualités, avait celle de trouver des hommes
     d'attaque.--Pour me distinguer de ce Carnot, je saurai
     m'entourer, moi, d'hommes secondaires ou nuls. Se flanquer
     d'hommes supérieurs? Bêtise, à moins d'être un Louis XIV:
     c'est l'astre se créant à lui-même d'inévitables éclipses. Un
     état-major médiocre, mais sûr, tout est là. Quant à la «Patrie»,
     les nations riches se sauvant toujours très bien toutes seules,
     le premier venu suffit pour les représenter; le nom de tout
     soi-disant sauveur n'étant jamais que l'étiquette du sac.

     Une fois bien assis et inféodé dans la grosse place, je
     laisserai tout écrire! Tout! _E che mi fa?_ Toute diatribe,
     accusatrice ou non, n'est, au fond, qu'une réclame, en
     bon parlementarisme. Tenant en main la forte clef d'or
     toute-puissante du grand arbre de couche, au mouvement duquel
     s'annexent, subdivisés à l'infini, les millions de rouages dont
     l'ensemble s'appelle, en France, l'Administration, je serai,
     je le sens, le maître désiré, de l'humeur digestive duquel
     dépendra la fortune (c'est-à-dire la conscience) de tous. Avec
     cette clef-là, l'on se trouve, dans les vingt-quatre heures,
     déclaré,--c'est-à-dire _être_,--un «profond» politique. Ce
     rossignol-maître en poche, on peut donc laisser chanter à
     chacun sa chanson. On tourne la poignée administrative pendant
     les murmures. On syllabise, par intervalles, d'éloquents
     borborygmes, voilés de quelques-uns de ces demi-sourires
     éclairés qui suffisent, aujourd'hui, pour persuader un pays
     entier de la capacité d'un homme. «Ils chantent! Ils paieront!»
     comme disait un grand ministre. Avec mes républicains, il
     suffira toujours, pour être estimé comme honnête homme, de
     n'aimer que l'Humanité future en méprisant la présente.

     «En France, j'ai remarqué que l'énergie, la valeur et le
     «caractère» des gens se mesuraient à leurs cris et à leurs
     dégâts.--Tu te demandes, en me lisant, si je suis éveillé?...
     Sache qu'un jour, bientôt, les chefs de tous les partis, non
     seulement me laisseront faire, mais que, grâce à l'adresse
     avec laquelle je saurai ménager leurs défections, ces hommes
     s'enorgueilliront de m'avoir tenu tête une minute,--ou fait
     semblant,--et que le plus clair de l'estime que leurs partisans
     pourront leur conserver, ne proviendra que de ces protestations
     apparentes, sortes de pasquinades entre eux et moi, d'ailleurs,
     tacitement convenues. _Per che?_ Parce que c'est ainsi, mon cher
     père, que doivent se passer les choses,--à cause de la grande
     indifférence, vois-tu, qui coule aujourd'hui, dans toutes les
     veines. J'en atteste les tiennes, dont je connais le sang.

     «Quant à émettre des «idées» dans mes discours... J'ai là un
     vieux solde (laissé au rebut, et pour compte, par d'anciennes
     Chambres), de mots de sept et huit syllabes: environ deux
     cent cinquante-sept; par exemple, les mots: _gouvernemental_,
     _constitutionnel_, _parlementarisme_, _concordataire_, _dans
     cette enceinte_, etc. Enfin, DEUX CENT CINQUANTE-SEPT. J'ai
     mis dix-huit mois à les recueillir dans tous les discours qui
     ont «porté» à cause, uniquement, qu'ils étaient émaillés de ce
     vocable. J'affirme qu'il suffit de les écrire un à un, sans
     se presser, sur de petits bouts de papier, tous les deux cent
     cinquante-sept, puis de les jeter dans un chapeau et de les
     remuer ensuite, d'une main légère, pour qu'ils donnent des
     combinaisons de phrases à perte de vue, sans qu'il soit besoin
     d'aucune idée autre que _celles qu'ils ont l'air de représenter
     par eux-mêmes_, pour que l'individu qui aura le sang-froid de
     les articuler avec le plus léger semblant de cohésion, passe
     immédiatement pour l'un des plus miraculeux orateurs qui aient
     jamais transpiré devant un auditoire.

     «Pour un aigle!» mon père, pour un aigle!... Et voici pourquoi!

     Plus on émet d'idées, plus on s'émiette! Moins donc on paraît
     sérieux, puisque on se livre dans ses idées, chacune d'elles
     semblant donner notre mesure!!! Donc, JAMAIS _d'idées_! À chaque
     douzaine d'années de suprématie, j'espère bien pouvoir défier le
     pays d'en découvrir _une_, mais ce qui s'appelle UNE SEULE, dans
     tous les discours que j'aurai prononcés. Là est, aujourd'hui,
     le summum de l'Art, en matière de tribune; mais si quelqu'un
     me le disait, JE CRIERAIS AU PARADOXE! Avec tout le pays! Et
     _plus fort que la foule_!! N'ayant pas le temps de discuter avec
     la niaiserie publique, je suis déterminé à être en paroles,
     toujours et _quand même_, de son avis,--comme un nommé Lycurgue
     m'en a donné l'exemple, autrefois. Le stock des mots ci-dessus
     indiqués suffit pour régir le bonheur des peuples et donner de
     soi, te dis-je, la plus haute opinion. Tu crois qu'il est besoin
     d'un secret pour agencer leur incohérence? Erreur profonde!...
     J'ai vu, ici, un jongleur chinois qui, en agitant un éventail,
     maintenait, par ce souffle incessant, une foule de petits
     papiers dans les airs, et qui semblaient des papillons. Place
     mes deux cent cinquante-sept mots sur autant de petits papiers,
     je les maintiendrai autour de moi de la même manière et au bruit
     des MÊMES applaudissements... que le jongleur ses papillons.
     Seulement, c'est une question de choix; moi, je jonglerai avec
     des électeurs: lui jongle avec des boules de papier.

     «Et moi, du moins, l'on ne m'accusera pas de me répéter, car
     j'aurai le mérite énorme de n'avoir jamais _rien_ dit... AFIN DE
     NE PAS ÊTRE MÉPRISÉ.

     «Ah! certes, j'aimerais mieux me vouer à de plus nobles tâches,
     et le coeur m'a battu peut-être plus fort qu'à bien d'autres, à
     l'idée d'un grand destin. Mais à la vue des fronts, des regards
     et des sourires qui m'entourent, j'ai décidé qu'il faudrait
     être un _diou_ pour tenter quoi que ce soit de superbe avec
     de tels acolytes, et que le mieux serait d'attendre, fût-ce
     indéfiniment, des temps plus «opportuns» pour y songer.

     «Demain donc, je serai député de Paris, premier degré du
     Capitole dont il s'agit de ne pas effaroucher les gardiens
     traditionnels.

     «Le moule secret de mes exodes sera celui-ci: «Frères, le Roi
     disait: _Nous voulons_; vous dites: Je veux; je viens vous
     dire: Il faut!... Quoi?... Qu'est-ce?... Que faut-il?... Il
     faut la Science!!! le Progrès!!! la Vie pour tous!!! le LIBRE
     développement de chacun selon ses aptitudes, dans la grande
     famille sociale!!! Il faut LA LUMIÈRE!!! etc. etc.» Et ces
     paroles toutes gonflées pour moi de puissance et d'or, je les
     articulerai d'un ton et d'un organe qui finiront par faire
     croire à la France éblouie _que j'ai qualité pour les définir,
     les nettifier et en incarner le sens dans les actes du pays_.
     Oubliant, dans son trouble, de me demander mes définitions et
     mes papiers, elle ne verra plus en moi que l'INVENTEUR MÊME,
     l'inventeur INESPÉRÉ, le Christophe Colomb de ces vocables
     vermoulus, démodés avant le Déluge, et dont la vogue est de
     retour. Car il est des principes qui reviennent dans l'Esprit
     humain avec des périodicités de comète.

     «Et comme chacun croit, aujourd'hui, à ces sonorités consolantes
     et d'un sens TOUJOURS futur, je deviendrai le porte-voix de ces
     idées publiques, puisque, grâce à mon organe, je les crierai
     plus fort que tout le monde.

     «Eh bien, je prétends suivre la vogue, la diriger! Pourquoi
     pas?--D'abord, j'y crois, moi, à ces principes: seulement, il
     s'agit de passer pour le _seul_ qui ait la manière utile de s'en
     servir. Avant peu, tu apprécieras si je sais donner, toujours
     d'_avance_, à la foule, bonne opinion de ma toujours future
     capacité.

     «En conclusion, je saurai m'arrondir au point de ressembler à
     mes périodes. Et ceci est d'une haute importance aujourd'hui!
     L'extérieur avant tout!... Le poids moral d'un discours
     bénéficie, en son impression sur les masses, du poids
     _physique_ de l'orateur. Maigre, mes paroles paraîtraient
     moins «sérieuses». Gras, il me semble que je pourrais prétendre
     au trône, si mes convictions me le permettaient. Ah! si tu
     _pouvais_ savoir jusqu'à quel terrible point ce que je te dis
     ici est l'unique, l'absolue, l'éternelle et triste vérité!...

     À laquelle, hélas! il faut se conformer, si l'on ne veut
     finir pauvre, inestimé et persiflé de tout le monde. C'est le
     «_Tue-moi ou je te tue_» des temps enfin modernes.

     Sur ce, «que le citoyen de l'Être» vous tienne tous deux en sa
     digne garde!

     «Votre fils respectueux,

                                                           «PANTALÉON»

     P. S.--Ci-joint un compte-rendu de la dernière séance de la
     Redoute, séance que j'ai présidée; vous y verrez quels sont les
     orateurs à l'influence desquels je devrai mon élection. En fait
     d'engagements envers eux, je ne remplirai que... mon fauteuil.

                                                                 P. G.

À cette lecture, Gambade père, retenant, d'une main sa robe de
chambre et, de l'autre, brandissant la lettre, se mit à marcher à
grands pas.

--Ceci pourrait être daté de Charenton, grommela-t-il, et,
décidément, j'ai pour fils... un... Olibrius.

(Hélas, Gambade père ignorait qu'Olibrius lui-même fût, grâce à de
toutes spéciales circonstances, un empereur romain, un maître de
l'Orient sinon de l'Occident).

Il s'accroupit donc, à ce mot, en se saisissant les rotules dans les
paumes, pour exhaler, avec plus d'aise, sa pitié, en un éclat de rire
affreusement sarcastique,--et continua:

--Député? lui!... Qui ça? lui?... Ton gamin?... Ah!... qui s'imagine
que les gens de la Capitale vont prendre au sérieux toutes ces
fariboles!

--Dame! répondit la mère, tu disais toi-même, l'autre jour, que
l'Empereur filait un mauvais coton... Et puisque Léon se met de
l'Opposition...

--De l'Opposition!... s'écria Gambade père, mais es-tu folle!...
Voilà Pantaléon qui s'«oppose» à l'Empereur, maintenant! Tiens!
laisse-moi; cela fait compassion.

Et il haussait les épaules avec des saccades capables de lui luxer
les omoplates.

--Lis donc plutôt ce qu'il y a sur le journal, répondit Mme Gambade,
qui croyait surtout aux imprimés.

--Soit!... reprit, avec une dignité soudaine Gambade père.

Il revint à sa place, déplia la feuille parisienne, puis d'une voix
solennelle, lut ce qui suit:

SALLE DE LA REDOUTE

_Séance du 2 décembre 1869_

PRÉSIDENCE DU CITOYEN GAMBADE

     La salle est comble, la séance s'ouvre à une heure précise.

     Le _citoyen_ P. GAMBADE, président, agite sa sonnette.

     --Citoyens, la séance est ouverte. La parole est au citoyen
     Corax.

     UNE GROSSE VOIX _à l'extrême gauche_.--À la porte!

     _Le citoyen_ CORAX.--Citoyens, du calme. Je m'adresse à vos
     intelligences. Il s'agit de replanter l'arbre social, selon
     la Science et le Progrès, d'une manière digne, enfin, de ce
     grand siècle. Assez longtemps cet arbre fut planté comme il
     l'est malheureusement encore! Assez longtemps ses racines se
     sont étiolées dans la terre, étouffées par l'Oppression et
     l'Obscurantisme. Il faut qu'elles bénéficient à leur tour du
     grand air, de l'espace libre de LA LUMIÈRE, enfin. Chacun
     son tour! Justice! Assez longtemps, l'orgueil de ces vains
     feuillages nous a donné des fruits, à regret et comme avec
     dédain! Assez longtemps ces branches fleuries se sont nourries,
     dans l'oisiveté, de la sève que patiemment élaboraient les
     racines!... Citoyens, nous sommes les racines!... À notre tour:
     Justice! Progrès! Nouveauté! En haut les racines! Osons planter
     maintenant les arbres la tête en bas! Oui, citoyens, par
     les feuillages! Biffons les vieilles routines du noir Passé!
     Biffons! Marchons vers l'Avenir. Plus de barbarie! En haut les
     racines, vous dis-je! Place au soleil! Et vous verrez quelles
     admirables récoltes et vendanges nous réserve alors cet Avenir!
     En un mot, hommes des couches inférieures, prouvons que nous
     savons faire fortune aussi bien (et mieux même, au besoin),
     que les repus des couches supérieures. Car désormais, toute la
     question sociale est là. L'Humanité fera le reste. C'est le but
     de nos séances. J'ai dit.

     LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte! (_Agitation
     sur plusieurs bancs._)

     _Le citoyen_ CORAX.--Soyons graves. Je suis loin d'être un
     buveur de sang, mais raisonnons; si l'on coupait, tout d'abord,
     les trois cent mille têtes qui...

     UNE VOIX FLÛTÉE _à droite_.--Minute! Ah! mais non! Je m'oppose.
     En ma qualité de président de la corporation des chapeliers, je
     crois devoir protester contre une mesure dommageable, à tous
     égards, pour mes mandants.

     LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte! Je vas t'en
     coller, moi, des bolivars!

     (_Tumulte. Le citoyen Gambade, président, agite sa sonnette._)

     _Le citoyen_ GAMBADE.--Le but de nos réunions ayant été
     clairement exposé par notre honorable collègue, le citoyen
     Corax, passons aux projets d'exécution.

     La parole est au citoyen Bonhomet, docteur de diverses
     Facultés, auteur de la brochure intitulée: _Capet, sa veuve,
     leurs crimes_; et de la thèse anti-cléricale, intitulée: _De
     l'influence de la cantharide sur le clergé de Chandernagor_.

     (_Le citoyen Bonhomet, un grand vieillard d'aspect vénérable,
     monte à la tribune_).

--Vois comment on obéit à Pantaléon! interrompit ici Mme Gambade.

Gambade, après une crispation nerveuse, continua:

     _Le citoyen_ BONHOMET.--Citoyens, je suis également l'auteur de
     la brochure intitulée: _De la réhabilitation de Saint Vincent
     de Paul_ et _De la laïcisation du Souverain Pontife_. Mais
     passons. Je viens proposer une souscription nationale pour
     que soit élevée dans nos murs--sur le square même où s'élève
     encore, aujourd'hui, ce démenti à la Révolution qu'on appelle le
     monument de Louis Capet--une statue de granit rouge à l'homme
     qui fut, réellement, le plus utile à la France depuis près de
     cent ans. Il est étrange, en effet, qu'on élève des statues à
     Pierre et à Paul et qu'on oublie...

     LA GROSSE VOIX _à l'extrême gauche_.--À la porte!

     _Le citoyen_ BONHOMET, _continuant, après un moment
     d'émoi_--...et qu'on oublie, dis-je, le modeste artisan au
     rigide et incorruptible patriotisme duquel nous devons la
     disparition radicale de... certaine petite graine de tyrans qui
     eût été plus tard, pour nous, inéluctablement, le ferment et le
     brandon de perpétuelles guerres civiles.

     Ah! si l'humble cordonnier dont je parle, citoyens, n'eût
     pas été au-dessus de toute corruption, s'il se fût écrié,
     comme tant d'autres: «_Enrichissons-nous!_» si sa virile
     énergie n'eût pas été à la hauteur de la mission dont il se
     sentait investi--et qu'il avait su comprendre, comme on dit, à
     demi-mot,--quelles conséquences terribles! Songez! Tant de mères
     en deuil, de fiancées, de veuves! Songez au sang qui se fût
     répandu!

     Je viens donc, d'un coeur léger, demander une statue pour cet
     homme héroïque, dont le bon sens éclairé sut étouffer en soi
     toute la pitié qu'il devait ressentir envers ce dangereux
     enfant!... car son coeur était aussi sensible que le nôtre!
     N'en doutez pas, citoyens! Honorons donc celui dont le grand
     sens-commun sut triompher de toute tentation de compassion
     mal entendue! Et qui sut mener à bien, avec vigilance et
     persévérance, une si pénible tâche. Grâce à ses soins mortels,
     le jeune tyranneau confié à ses mains humanitaires, fut, sans
     bruit, effacé _peu à peu_ des vivants! Citoyens, citoyens, je
     m'inscris, tout le premier, et voici les vingt-cinq centimes de
     mon obole!

     VOIX _diverses_.--De qui parlez-vous donc?

     _Le citoyen_ BONHOMET, _ému, relevant la tête et avec des larmes
     dans la voix_.--Comment! votre coeur de Français ne l'a pas
     encore deviné? Mais du cordonnier patriote, du grand Simon, de
     l'incorruptible gardien du petit Louis le dix-septième!

     (_Silence, pendant lequel le citoyen Bonhomet boit,
     paisiblement, le verre d'eau sucrée._)

     LA VOIX FLUTÉE _de l'extrême droite_.--Tiens! au fait, c'est une
     idée, cela! Il faudrait aussi proposer l'érection de la statue
     de Sanson, qui, à ce point de vue-là, fut encore bien plus
     utile... quoique préjudiciable à ma corporation... il fut...

     LA GROSSE VOIX _de l'extrême gauche_.--À la porte: Est-y têtu,
     que je dis, le bolivar!

     _Le citoyen_ _Gambade_, _président, agitant la
     sonnette_.--Citoyens, le bureau tient compte du patriotisme
     ardent qui ressort des paroles que vous venez d'entendre.
     Toutefois, la nation ne semble pas assez mûre, assez avancée,
     veux-je dire, pour apprécier le mâle sentiment qui les a
     dictées. Passons à l'ordre du jour.

     _Hilarité. Pendant que le bureau feuillette et compulse divers
     papiers, un orateur inconnu se précipite à la tribune._

     L'ORATEUR INCONNU.--Ah! c'est pas tout ça! Des arbres, des
     statues! mince alors! As-tu fini?... Citoyens, je vote, moi,
     pour que les riches viennent déposer, ici, là, sur cette table,
     un million.... et dans les vingt-quatre heures! Ou sinon, du
     tabac!... Ah! ça! est-ce qu'on se fiche de nous, à la fin?

     (_Pendant le tumulte et les applaudissements qui accueillent
     ces paroles, un grand individu s'est précipité à la tribune,
     l'a escaladée, a tout d'abord, saisi l'orateur au collet, et
     l'étranglant à moitié, l'a couché sur la table, en renversant,
     pendant la lutte, le verre d'eau et la carafe._)

     LE NOUVEL ORATEUR, _d'une voix terrible, où l'on reconnaît, à
     l'instant, le timbre de celle qui criait: «À la porte!»_--Ah!
     canaille! coquinace! gredin de réactionnaire! (_Il maintient,
     d'un poing, la tête du préopinant contre la table, puis, se
     redressant, l'oeil étincelant et s'adressant à l'Assemblée, en
     frappant la table de son autre poing étendu devant lui à la
     Mirabeau_).--Comment! dans les vingt-quatre heures!!! C'est
     TOUT DE SUITE, citoyens, TOUT DE SUITE!!!... qu'il faut que les
     riches viennent cracher ici leur million!--Et que ça ne traîne
     pas!...

     LA VOIX FLUTÉE _de l'extrême droite_.--À la porte! (_Rires,
     hurlements, agitation à gauche._)

     _Le citoyen_ GAMBADE, _président, secouant la
     sonnette_.--Citoyens, ceci n'est plus du parlementarisme. Qu'on
     fasse sortir les deux interrupteurs qui ont amené ce regrettable
     incident.

     (_On se rue à la tribune d'où l'on arrache les deux orateurs
     que l'on pousse hors de la salle, malgré leurs vociférations
     inintelligibles._)

     _Le citoyen_ GAMBADE _se levant_.--Citoyens, voici une heure
     stérilement dépensée dans cette enceinte. À la prochaine
     réunion, l'ordre du jour. Je viendrai, personnellement, vous
     soumettre ma profession de foi.--La séance est levée.

     (_Il se couvre. Applaudissements. Profonde sensation à droite.
     M. Gambade, reconduit par ses assesseurs, est chaudement
     félicité pour sa bonne tenue au fauteuil._)

--Pristi! comme ils vont, là-bas! murmura Mme Gambade émerveillée. Tu
verras qu'il sera nommé.

Gambade jeta le journal par terre, violemment.

--Ta! ta! ta! ta! s'écria-t-il: ne comprends-tu pas que pour cette
chambrée de propres-à-rien et de péroreurs, qui feraient mieux
d'aller cirer des bottes, il y a dans la capitale, des millions
d'hommes sérieux et capables qui, en deux minutes, perceront ton gros
écervelé et ne te le nommeront pas plus député que le Grand-Turc?...
Voilà bien les femmes!--D'où diantre voudrais-tu que ton fils eût des
capacités que je n'ai pas?--Où les aurait-il prises? En avons-nous
jamais eu quelque vent? Veux-tu que je te dise? Eh! bien, c'est un
garçon qui va se couler, tomber à plat comme une omelette soufflée,
avec toutes ces calembredaines! Et voilà tout! Il faut qu'il
revienne! Il le faut! Il n'est que temps. Je vais l'en sommer dès
demain et il sait que j'ai la tête près du bonnet! Dès demain!--Je
te dis que si cette feuille était connue ici, toute la clientèle
de la Maison, qui est conservatrice, irait se fournir chez les
Levertumier. Voilà le grave de toutes ces escapades. Gros-Jean comme
devant, qu'on rentre dans la mélasse! C'est le positif. D'ailleurs,
je me fais vieux. Et, dans le commerce, la clientèle avant tout!
Tiens, tu sais si je donne dans les mômeries? Eh! bien, si j'étais
malade... diable m'emporte, à cause de la clientèle, je ferais venir
un calotin!--Là-dessus, prends tes moines et dormons. Demain, il fera
jour!... Député!... lui!... Ah! j'en rirai longtemps!...

Comme l'excellent homme, réellement consterné, achevait sa véhémente
sortie, un brouhaha de clameurs, mêlées à des piétinements de
passants qui accouraient, se fit entendre sous les fenêtres, dans la
rue. On distinguait les cris de: Vive le père Gambade!...

L'épicier pâlit et n'osa entrouvrir les rideaux.

--Est-ce que la ville tout entière, bégaya-t-il, vient nous donner
un charivari, à propos des scandales politiques de Pantaléon? Ô fils
désastreux, ma boutique est perdue!

Mais soudain, la porte de la chambre s'ouvrit et Pacôme présenta,
dans l'entrebâillement, sa face rougeaude. Il rayonnait, essoufflé.

--Patron! patron! vous ne savez pas? Ils disent comme ça, dans les
rues, que M. Pantaléon est nommé député! C'est affiché à la mairie.
Une dépêche! et officielle, encore! De Paris! venue tout à l'heure!
Et en voici une autre pour vous, avec les journaux du soir qui le
disent!...

À ces paroles, Gambade recula, comme si un chat furieux lui eût sauté
aux narines.

--Va-t'en! cria-t-il d'une voix rude.

Pacôme, abasourdi de l'accueil, se retira.

Le vieil épicier était resté comme hébété, foudroyé!...--Quelque
chose d'extraordinaire se passait en lui. D'un geste rapide, il
rompit le télégramme qui ne contenait que ces quatre mots:--_Ça y
est!..._ PANTALÉON;» puis ouvrit un journal qu'il parcourut d'un coup
d'oeil hagard.

Après un grand mouvement de paupières, il regarda de travers Mme
Gambade, qui, oppressée par un accès de joie énorme, le regardait
aussi sans pouvoir parler.

--Malheureuse!... balbutia, tout d'un coup, Gambade, en bondissant
sur elle: tu m'as trompé!!! avoue! avoue moi _que--ce n'est pas mon
fils_!

--Monsieur Gambade! Est-ce que tu deviens fou, toi-même, à la fin!...
cria la pauvre femme:--bois un verre de rhum, ça te remettra.
Eh! bien, quoi? Il est député: et puis, après? Pourquoi pas?...
Aujourd'hui?...--Moi, je trouve ça tout naturel.

Mais il arpentait la chambre.

--Député? lui!... pour de vrai!... murmurait-il. Comment! Lui?
lui?... Et ce serait mon fils? Allons donc! Allons donc! À d'autres!

Il se laissa tomber dans son voltaire, en s'éventant avec son
mouchoir. Il contemplait les tisons:

--Il me semble que je suis comme une poule qui a couvé, par mégarde,
un oeuf de canard, et qui voit ensuite, son soi-disant poussin se
diriger tranquillement vers l'eau.

Mme Gambade, le trouvant plus calme, lui versa un second bol de thé.

L'épicier, perdu en des conjectures, creusait maintenant, tous
ses souvenirs, pour s'expliquer le phénomène. Il cherchait à se
rappeler les noms des jeunes godelureaux du monde élégant qui
hantaient autrefois sa boutique et papillonnaient autour de sa femme.
Infructueux efforts! Nul indice d'infidélité. Et, cependant, ces
instincts de grandeur, cette rapide fortune, cette outrecuidance,
cette réussite, surtout! (Oh! cette réussite!...) l'étourdissaient.

--Attendons quelques marchés de l'État! pensait-il. Si Pantaléon
sait, alors, tirer, comme on dit, son épingle du jeu, peut-être
reconnaîtrai-je mon sang.

Mais les gazettes du lendemain allaient acclamer avec des sonorités
de grosses caisses, le coup de maître de son putatif rejeton! Il
fallait prendre un parti à la hâte. Et que croire? Qu'opter? Le digne
libre-penseur, se sentant envahi par l'inconnu, ne clignait plus
qu'un oeil trouble.

Son inquiétant silence eût fini par blesser réellement Mme Gambade,
si l'excellente femme, le connaissant, n'eût fait la part du désarroi
mental de son époux. D'ailleurs, elle était tellement saisie, elle
aussi, par la puissante nouvelle, que tout le reste ne lui semblait
plus que «de la camelotte.»

Maintenant, Gambade père, plongé dans sa rêverie, avait donné un
autre tour à ses recherches. Il passait en revue les cas médicaux de
parturitions et gestations extraordinaires, envies, particularités
d'atavisme, etc., qui lui revenaient à l'esprit. Il se remémorait
les monstres qu'il avait vus dans les baraques foraines, aux
réjouissances publiques, «et qui étaient pourtant nés de parents
ordinaires et naturels.» Une bonne demi-heure se passa de la sorte.

Tout à coup, se frappant le front, il poussa un cri. Sans transition,
tombant aux genoux de sa femme épouvantée cette fois, il lui
embrassait les mains comme aux beaux jours de la noce et des roses
d'antan. Une forte allégresse intérieure l'éclairait.

--J'y suis! s'écria-t-il enfin; ah! ventrebleu! saperlipopette! je
comprends! j'y suis! Ne m'en veuille plus, ma bonne femme! Mais,
tu sais... le premier moment... dame! Il y avait de quoi troubler
un industriel! Enfin, maintenant, j'y suis! Oui, c'est bien mon
fils!--Au fond, j'en étais sûr... Mais je viens, seulement, tout à
l'heure, de comprendre _pourquoi_ il est comme ça.

Tous les deux se regardèrent en silence.

--Rappelle-toi, continua l'épicier, d'un ton maintenant froid et
logique, rappelle-toi la mort de Levertumier père!... Nous étions
amis, alors, eux et nous:--on commençait. Nous fûmes donc invités
à l'enterrement, ainsi qu'au repas funèbre qui s'en suivit. Il
pleuvait. Tout cela donnait des _idées solennelles_. De plus, au
point de vue pratique, cette mort nous tombait comme une aubaine, une
occasion, enfin: car les funérailles attristent la pratique. On vint
chez nous--et plusieurs de ses meilleurs clients, que je fis servir
d'une manière ample, nous restèrent. J'avais donné mes ordres, dès
la veille, à Pacôme, là-dessus. Tu vois que j'étais aussi dans des
_idées diplomatiques_.--Comme on avait parlé sur la tombe, j'avais
la tête pleine d'_idées de discours_. Or, le repas se prolongea
fort tard, vu la pluie, si fidèle est ma mémoire. Si bien que, ma
foi! les _idées de libations_ se succédèrent... on était jeune!...
Enfin, tu te rappelles qu'au lever de table, nous étions tous deux
un peu partis, comme on dit, dans les vignes du Seigneur; nous
avions notre plumet! Nous rentrâmes donc bras-dessus, bras-dessous,
roucoulant comme deux tourtereaux et avec _des idées de verve et
d'entrain_!... Il fallait voir!... Or, fais attention! les idées,
au fond, ça passe dans le sang!--De retour ici, dans notre chambre
chaude, j'ai souvenance qu'une fois le casque à mèche au front et la
lampe soufflée, ma foi, dame... si fidèle est toujours ma mémoire...
je te dis que le gaillard date de cette nuit là! Or, Henri IV, une
autorité et qui s'y connaissait, l'a formellement dit: «L'homme de
génie n'est tout bonnement que celui qui naît avec un verre de vin
dans le cerveau!» Je partage, moi, les idées de ce monarque... sur
ce point là, du moins. Donc, j'ai découvert la seule explication
scientifique possible de mon fils.--Au lieu d'être ce qu'il eût sans
doute été (s'il eût daté seulement du lendemain), un épicier honnête
et tranquille comme son père, Pantaléon est solennel, diplomatique,
discoureur, bon buveur et plein d'un entrain triomphant! Réfléchis
maintenant. Vois-tu? Sens-tu? Comprends-tu, enfin, ma pensée? «Tel
père, tel fils! on chasse de race!»

--Ah! oui!... dit, en riant, Mme Gambade; tu veux dire que, s'il est
toujours en tête des autres, c'est qu'il a hérité de notre plumet?

--Voilà le mot! répliqua Gambade père en se relevant et en
recommençant à marcher dans la chambre, pendant que sa femme se
mettait paisiblement en devoir de remplir à nouveau d'eau bouillante
les deux moines.

--Député! j'ai fait un député! grommelait-il à voix basse.
Décidément, je pardonne de grand coeur à cette canaille de
Levertumier. Ses obsèques m'ont porté bonheur! Que Pantaléon
devienne amiral, général ou évêque, à présent qu'il a mis le pied
dans l'étrier, rien ne m'étonnera plus de sa part. J'ai la clef
de l'énigme! Et, au fait, puisqu'il a le plumet, il pourrait bien
arriver--à TOUT!... s'écria brusquement Gambade, en s'arrêtant court,
comme effrayé d'une idée soudaine qui lui avait traversé l'esprit.

--Dame!... aujourd'hui!... murmura Mme Gambade radieuse, en fourrant
dans la couche les deux moines.--À moins que la France... ne se méfie
de son nouveau sauveur!...

Il y eut un moment de profond silence.

--Qui sait? conclut le père Gambade, pensif, les yeux comme perdus
dans l'Avenir et d'une voix que sa femme ne lui connaissait pas.



LA COURONNE PRÉSIDENTIELLE

_Compte-rendu des dernières déterminations prises par les deux
Chambres réunies en Assemblée-Nationale, à Versailles._


I

L'ORDRE DU JOUR

Les fortuites circonstances qui ont amené la démission, sans
cesse atermoyée d'ailleurs, de M. le Président de la République
française ayant paru démontrer qu'en dépit de toutes prévisions, la
solidité même de ce mode de gouvernement n'était plus inébranlable,
ses représentants ne pouvaient tarder à comprendre qu'une mesure
exceptionnelle de sécurité publique devait être prise en toute
hâte,--«_à l'effet de paralyser, d'avance, les espoirs et menées
possibles des Prétendants aux aguets des péripéties de la crise
actuelle._

L'occasion solennelle du Congrès n'étant pas de celles que l'on
dût laisser échapper, voici la question préalable qu'il s'agissait
d'envisager froidement:

1º--D'une part, les Princes, par leurs incessants manifestes, se sont
acquis, on peut le dire, un certain renom de réformateurs libéraux,
progressistes, aux visées à la fois fermes et sages, éclairées par de
persévérantes études. On les sait doués, personnellement, du courage
traditionnel chez les leurs; chacun d'eux semblerait donc l'idéal du
prince moderne, acceptable. Néanmoins, le parti républicain persiste
à se méfier officiellement de leur sincérité.

2º--D'autre part, il est non moins constant que, dès son érection à
la Présidence, M. Jules Grévy non seulement avait fait PREUVE, lui,
de toutes ces qualités, mais encore qu'il y joignait la clairvoyance
de l'âge, une pratique affermie par l'expérience et sa capacité de
magistrat bien trituré aux affaires:--vertus qui, sur la foi d'un
prétexte quelconque, n'ont pu conjurer son éviction.

La situation politique se trouvant donc, pour tout président
futur,--(sauf de futiles questions domestiques)--exactement la même
que lors de l'avènement de M. Grévy au Pouvoir exécutif,--(car nul
homme, en France, n'oserait, en vérité, s'autoriser d'une auréole,
d'un halo même, de plus parfaite honorabilité que celle qu'eut
toujours et que gardera, probablement, dans l'Histoire, M. Jules
Grévy),--quel serait donc, au point de vue d'une garantie supérieure
de stabilité, le _surplus_, la plus-value dans la quotité de leur
apport, qu'offriraient, à la nation, les Prétendants... (au cas, bien
entendu, où la France pourrait juger opportun de s'en préoccuper)!...

LA COURONNE!--ou, plutôt, son ombre, puisque les diamants mêmes en
sont liquidés.

Certes, aux yeux d'une énorme minorité, la couronne de France est
encore loin d'être une non-valeur: elle pèse son poids, et, si léger
que d'aucuns le supposent, il pourrait encore suffire, hélas! à faire
pencher, bientôt peut-être, l'un des plateaux de la balance.--Eh
bien! pour obvier aux sentimentales exigences de ceux qui tiennent
encore pour important ce hochet symbolique, une proposition des plus
anormales, rédigée, sous forme d'hypothèse loyale, en vue d'en finir,
d'une façon radicale, avec les factions qui nous divisent, a été
déposée sur le bureau des deux Chambres:

«Si,--pour forcer l'union, tant désirée, des partis, et maintenir
l'exubérante prospérité publique,--l'Assemblée nationale osait
décréter, simplement, une bonne fois, d'ANNEXER, avec une liste
civile convenable, cette même couronne (à titre d'attribut purement
honorifique) aux fonctions présidentielles?...

«Ce serait peut-être «l'_on ne sait quoi_» d'indispensable que tous
désirent obscurément pour, s'il se peut, relustrer le prestige un peu
terni de la Présidence.

«Si, par voie de suffrage universel, la transmission de ce bandeau
civique, tacitement héréditaire aussi, de présidents à présidents,
était, à l'avenir, affectée à leur charge?... Si la vue de cet objet
inoffensif, sur la forme duquel nos derniers maniaques du Passé se
plairaient à reposer leurs regards leur était offerte, de temps à
autre, sur les fronts provisoires de nos chefs d'État?... Si, en
un mot, le Président _de demain_, dans le but de faire face aux
nécessités éventuelles, et pour parer au salut presque compromis
de la République, était mis en demeure d'accéder, pour L'EXEMPLE,
à cette opportune concession, jusqu'à s'en assimiler, par esprit
de conciliation, le convenu prestige,--(de même qu'au nom de la
Constitution il accepterait de s'assimiler tous les autres insignes
et privilèges afférents au royal ou dictatorial pouvoir),--_ne
serait-il pas, alors, évident que les Princes, pour libéraux,
radicaux, républicains et progressistes qu'ils puissent être_,
N'AYANT PLUS RIEN À OFFRIR QUE L'ON N'EUT DÉJÀ, _se verraient,
désormais, comme prétendants, sans raison d'être?_»

Certes, pareille imagination devait sembler, de prime abord, à ce
point... étrange... que son rejet, sans discussion, et à peine
accompagné d'un vague sourire, s'annonçait comme tout indiqué.
C'est, en France, le sort des plus pratiques, des plus sérieuses
initiatives, jusqu'à ce que la réalisation, puis l'habitude, en aient
consacré l'autorité.

Autant eût valu proposer de peigner le cheval de bronze.

Point donc ne fûmes-nous surpris de la silencieuse stupeur au milieu
de laquelle fut notifiée cette idée... non plus que du presque
immédiat et sympathique acquiescement que nos mandataires lui ont
témoigné, après quelque réflexion, par ces touchants bravos dont
retentissent encore les voûtes versaillaises. Si habitués que nous
soyons au fantastique,--surtout en nos congrès,--(notamment depuis
la fameuse discussion du _Quorum_, au début de laquelle députés
et sénateurs, d'après les comptes-rendus officiels, s'abordèrent
en imitant divers cris d'animaux), la _réelle_ valeur de cette
combinaison devait, en effet, saisir bien vite les esprits. Car,
malgré l'apparence, le convenu même, de son absurdité (c'est-à-dire
de sa _nouveauté_), c'était bien la motion la plus pratiquement sage,
on en conviendra, que nos délégués eussent proposée depuis longtemps.


LE PROJET DE LOI

Un texte de projet de loi fut donc élaboré sur-le-champ: le voici,
dans toute son officielle rigidité:

«_Article premier.--Le chef de l'État devra porter, désormais, comme
insigne de la judicature suprême, l'ornement de tête communément
appelé diadème ou couronne avec le titre de prince de l'Ordre._

«_Art. 2e.--Il aura la faculté de ne ceindre cet emblème exceptionnel
que dans les grandes solennités nationales et publiques._

«_Art. 3e.--La présente loi, sous réserve de l'acceptation de
l'intéressé, sera promulguée dans les trois jours qui suivront son
adoption par les deux Chambres._

Chose vraiment imprévue! Les membres de la Droite se sont montrés les
plus zélés, les plus éloquents même, comme on va le voir, en faveur
de ce projet--qui, cependant, semble si bien fait pour anéantir leurs
dernières espérances. L'Extrême-Gauche a rivalisé d'émulation avec
eux; de sorte que le centre et la majorité qui, d'abord, avaient mis
en avant la proposition, ont fini par devenir hostiles au projet
qu'ils avaient eux-mêmes présenté; ce qui s'explique par le besoin de
contradiction qui fait le fond de la nature humaine.

Peut-être bien, aussi, grâce à une soudaine méfiance.

La loi, malgré eux, a passé! enlevant, quand même, leurs suffrages.

Mais lorsqu'il s'est agi de procéder à l'élection d'un nouveau chef
de l'État, au cas de la définitive démission de M. Grévy, un incident
des plus bizarres s'est produit.

Se couvrant de raisons troubles, évasives, pusillanimes, oiseuses,
même, à l'estimé du Congrès,--chacun des candidats à la Présidence
a cru devoir décliner l'honneur _d'être le premier_ à se laisser
ceindre le front du libéral diadème!... Sans se prononcer contre
cette mesure, aucun d'eux n'a paru tenir à prêcher d'exemple, à
servir, en un mot, de _précédent_ pour ses successeurs!--L'Assemblée
se trouvait donc prise en ce dilemme:

Ou renoncer à cet utile et séduisant projet de loi,--ou se passer de
Président, «cette cinquième roue au carrosse», comme disait autrefois
M. Grévy.

Le _statu quo_ menaçait de se prolonger, lorsqu'un sénateur de
l'un des centres, M. Jules Simon, dont nous ne pouvons que résumer
l'éloquent discours, émit la solution suivante:

«--Bien que volontairement démissionnaire, ou tout comme, M. Grévy
paraît ne quitter qu'à regret son poste souverain. Ce n'est, après
tout, que pour des mésentendus, dont il est assez peu responsable,
qu'il est tombé dans la disgrâce du pays, et que, par suite, nous lui
avons témoigné quelque froideur.

«Devant les graves difficultés, déclarées même insurmontables,
qui se présentent, lieu ne serait-il pas d'écarter bien des
scrupules,--vains peut-être--et ne nous souvenant plus que des
longues et prospères années que nous devons à son gouvernement,--de
soumettre à sa haute sagesse, l'embarras politique où nous
nous voyons?... Qui sait! Alors que tous reculent, peut-être
accepterait-il de se dévouer, lui, jusqu'au sacrifice de
sa chère simplicité, pour affermir cette fois à jamais la
République;--peut-être saisirait-il encore cette occasion suprême de
prouver à la France à quel point elle s'est récemment abusée!...»

«Dans le cas où nous n'aurions pas en vain compté sur son
désintéressement en cette circonstance, il va sans dire qu'en
présence de ce service exceptionnel, la nation tout entière, en la
sympathique indulgence qu'elle lui garde quand même, oublierait,
sans nul doute les griefs, d'ailleurs très vagues, qu'elle croit
avoir contre lui... et dont certain divorce, au besoin suivi
de bannissement, suffirait à faire disparaître les dernières
traces.--Par ce coup d'État pacifique, par ce 2 Décembre permis; par
cette diversion victorieuse, M. Jules Grévy redeviendrait possible.
Et le Congrès apaisé, refusant d'accepter la démission des pouvoirs
du Président, celui-ci pourrait continuer d'occuper la charge qu'il
aime jusqu'à l'expiration légale de son mandat.»

Ce discours, écouté par le Congrès tout entier avec la plus grande
attention a d'abord été suivi de quelques instants d'une sorte
de comateux silence, tant la stupeur qu'il causa fut profonde.
Bientôt, toutefois, une soudaine explosion de clameurs terribles,
de trépignements, vociférations même,--inexprimable--éclata; les
fameux cris d'animaux de la discussion du _Quorum_ se rénovèrent.
Les interjections les plus triviales se sont croisées;--et c'est
alors que le Centre gauche, effrayé de son oeuvre, a fait brusquement
volte-face et s'est montré d'une hostilité inconcevable au projet
que lui-même avait présenté.

«--Démarche inutile, inepte! Qu'est-ce que cette nouvelle
insanité?--Au petit local!

«--Y a-t-il un médecin, ici?

«--Jamais Grévy n'acceptera d'être un coronoïde.

«--Un hippoglotide rostral, civique, oval ou mural!

«--Ce n'est pas sérieux!...

«--Nous retenons la démission promise.

«--On ne veut plus de lui, d'ailleurs, même à ce prix.

«--Ne rénovons pas le roi Lear!

«--On ne discute pas l'absurde!

«--Ne brusquons rien, tout s'arrange, tout s'arrange! N'agissons plus
qu'avec maturité!...

«--Oui, tout s'arrange: tout s'arrange!

«--Il maintiendra plutôt la résignation de ses pouvoirs.

«--Qu'il n'a nullement résignés!

«--Eh! eh! qui sait! L'on peut toujours tenter une démarche
prémonitoire, officieuse, à l'effet de le pressentir sur...

«--Allons donc! _Ous qu'est mon gendre!_»

Cette inqualifiable grossièreté a donné, pour ainsi dire, le signal
à l'ouragan des onomatopées:

«--Hou! hou!--Boussbouss!--Ah! ha!--Da, da!--Gna-gna
fou-fou!--Gaga!--Maboul!--Zut!--À l'ours!--Au rancart!--À la
lanterne!--»

Nouvelle et, cette fois, immense explosion de cris, imitant,--avec
bonheur, même,--ceux de diverses familles, catégories et
groupes de l'Animalité; c'est-à-dire bubulants, grouïnants,
canquetants, coraillants, ucubérants, coquelicants, cacardants,
coucouants, crêtelants, fringottants, glougloutants, huïssants,
margottants, gloussants, stridulants, tirelants, trompettants et
tutubérants.--(D'ailleurs, aucun rugissement).

«M. PAUL DE CASSAGNAC, _de son banc, abaissant la main sur ses yeux,
et cherchant à discerner les mutins_.--Les ménageries foraines,
se trouvent-elles donc à ce point débordantes, en Versailles, que
quelques-uns de leurs hôtes semblent s'être réfugiés au Congrès de
France?»

À ces paroles peu parlementaires, l'effroyable tumulte devient tel
qu'on n'entend ni la sonnette du Président de l'Assemblée, ni le
rappel à l'ordre.

Cependant le calme s'étant graduellement rétabli, l'on a commencé à
échanger des phrases syllabisées.

Après une controverse générale à laquelle ont participé la plupart
des commissaires, le débat s'est circonscrit et concentré entre l'un
des ducs les plus écoutés de la Droite et l'un des sénateurs notoires
du centre gauche.

Nous nous bornerons à donner l'extrait ci-après de ce colloque
saisissant:


À LA TRIBUNE

LE DUC.--«Parmi les objections qu'on nous a opposées, il en est une
en vertu de laquelle on espère établir que tout emblème n'est, au
fond, qu'une parure oiseuse, une sorte de frivolité. Quelque valeur
qu'on puisse accorder à cette opinion, nul ne saurait contester,
sans nier l'évidence, quelle n'est professée, jusqu'à ce jour que
par une excessive minorité des habitants de notre planète. Donc,
pour l'immense majorité de nos semblables, j'ai le droit d'affirmer
que la Couronne est, en Europe, le complément réglementaire du
costume officiel d'un Chef d'État moderne. Elle est d'uniforme.
S'en dispenser n'est que jouer au travesti. Tout élu de Dieu ou du
Peuple, pour ne point faire tache dans le tableau, doit se soumettre
à l'usage de la ceindre. L'on doit être correct et d'ordonnance,--de
son siècle enfin. Le Progrès, basé sur l'éclectisme, nous prescrit de
ne rien exclure d'utile ou d'opportun. Toute omission de diadème au
front d'un Chef d'État, n'est qu'une infraction de l'irrégularité la
plus choquante, un manque de tenue qu'aucune arrière-pensée avouable
ne saurait justifier. Une parure de plus ou de moins n'augmenta ni
ne diminua jamais la valeur intrinsèque de personne et l'on peut
porter une couronne sans cesser d'être un homme supérieur. Il y a
même quelques exemples du fait, de Sésostris à Salomon, de Salomon
à Marc-Aurèle, de Marc-Aurèle à Charlemagne, de Charlemagne à
Saint Louis, de Saint Louis à Bonaparte,--Si, à l'aide d'un grave
sourire, on pense pouvoir éluder cette nécessité, l'on risque, au
moins, de passer pour une sorte d'original, de don Quichotte qui
veut s'afficher en frondant des exigences de la mode.--Dès lors,
si l'on persiste en ces allures, la chose devient une affectation
d'inconvenance qui refroidit insensiblement l'indulgence initiale
des sourires. Lorsqu'on ne peut se distinguer que par une sorte de
négligence, du goût le plus contestable, l'on finit par gêner tout le
monde, sinon soi-même. Concluons: le manque systématique de diadème
n'étant qu'une protestation négative, ne saurait constituer un brevet
de capacité suffisant pour légitimer les pouvoirs conférés au Chef
d'une nation.»

LE SÉNATEUR.--«Nous répondrons tout bonnement que la couronne est
l'emblème officiel d'une tradition incompatible avec les principes
républicains, dont nous avons fait serment de sauvegarder en tout et
partout l'intégrale dignité.»

LE DUC.--«En ce cas, dans quel but avoir naguère envoyé un
ambassadeur extraordinaire au Couronnement d'un empereur, pour
féliciter en son auguste personne le triomphe d'un principe ennemi
des vôtres? Pour attester une alliance? Oh! croyez-nous, les mesures
de courtoisie de ce genre n'ont de sens qu'entre gens couronnés,
chacun deux ne venant féliciter dans l'autre que la consécration
solennelle d'un principe supérieur en un passant de plus. Si c'est
uniquement de la santé de l'empereur Alexandre III que M. Waddington
est allé s'enquérir à Moscou, ce n'était pas la peine de se déranger
ni de grever le budget d'une dépense inutile. Si c'est en simple
curieux,--n'espérant contempler dans le Tsar qu'une sorte de roi
nègre,--que ce diplomate a tenu à faire ce voyage, ne pouvait-il
risquer l'aventure à ses frais et remplir sa mission sous un modeste
incognito?... Mais si c'est vraiment en représentant de la France
républicaine qu'il a dû parader dans ces fêtes, c'est qu'alors les
principes de 89 sentent déjà leur Moyen-Âge! Car, en vérité, la
«Convention,» devant la seule proposition d'un tel mandat, n'aurait
probablement répondu qu'en allégeant d'emblée de la tête le courtisan
malavisé qui s'en fut fait le promoteur.»

LE SÉNATEUR.--«Il est des intérêts internationaux dont la juste
importance prime, de nos jours, l'apparente valeur de ces vains
scrupules. Les rois ont reconnu la République française... et les
relations, entre voisins, sont obligatoires.--Histoire ancienne tout
cela.»

LE DUC.--«Les rois, monsieur le sénateur, ne peuvent pas plus
reconnaître la République que la République ne peut reconnaître les
rois. C'est un simulacre auquel se prête l'étranger par une politique
aussi dédaigneuse qu'intéressée. Et puisque les conservateurs actuels
de la République se résolvent, par esprit soi-disant de patriotisme,
à de tels compromis, qu'ils systématisent, au moins leur illogisme!
Qu'ils concilient, à la fois leur austérité et leurs intérêts en
soumettant M. le Chef de l'État à l'innocente formalité de se
couronner comme tout le monde!»

LE SÉNATEUR.--«Monsieur le duc, il est au moins paradoxal de
prétendre que, sous prétexte de régularité, l'honorable Président de
la République française doive s'affubler d'une couronne, emblème,
disons-nous, d'une sorte de souveraineté que nous répudions.»

LE DUC.--«La République ne proclame-t-elle pas la souveraineté du
Peuple, et la plus haute expression du suffrage universel n'est-elle
pas représentée par M. Grévy? Si donc le signe officiel du Pouvoir
exécutif brillait sur le front du Président, le peuple n'y pourrait
reconnaître que la majesté de son propre droit et se sentirait
couronné lui-même de son élu. En d'autres termes, pourquoi M. Grévy
reculerait-il ici, devant son devoir, pour la première fois de sa
vie?»

LE SÉNATEUR.--«Les puissances regarderaient une telle cérémonie comme
un acte insensé, et la France en deviendrait ridicule.»

_Voix diverses, au centre gauche._--«C'est une fumisterie!... Vous
parlez en fumiste!»

LE DUC, _souriant et se détournant_.--«Oh! ceci, Messieurs, ne me
blesse pas. Le fumiste? C'est, de nos jours, un médecin salubre qui
empêche les cheminées malsaines d'empoisonner, à de certaines heures,
jusqu'à la mort, les habitants de la maison. (_Vers M. Ribot_).--La
France ridicule, disiez-vous? Alors qu'elle donnerait au monde
ce magnifique exemple, le sacre d'un Honnête homme? Un tel sacre
rappellerait, au contraire, celui de saint Louis.»

LE SÉNATEUR.--«M. Grévy est un citoyen modeste, dédaigneux de tout
apparat.»

LE DUC.--«Nul plus que moi, Monsieur, ne rend à ce digne vieillard,
qu'accable un presque immérité malheur, l'hommage qui lui est dû.»

«Je veux même croire que si ses seuls intérêts étaient en cause, il
préférerait sa démission à la couronne. Mais il s'agit des nôtres,
encore une fois, et c'est là ce qui change la thèse. Il s'agit d'une
simple mesure de tranquillité publique.»

«Ah! ça, quel homme serait-ce donc, selon vous, pour qu'on n'en dût
pas attendre un sacrifice de plus à son pays? Bien que son caractère
l'élevât, je pense, au-dessus des faiblesses de nos vanités, est-ce
que M. Jules Grévy ne s'est pas résigné, déjà, à revêtir nombre
d'insignes afférents à la dignité de Chef d'État?... Le grand cordon
de la Légion d'Honneur, par exemple?... Hâtons-nous d'ajouter, à
sa louange, qu'il en a fait peu de montre et qu'il le porte plus
volontiers dans sa poche, un peu comme un commissaire de police porte
son écharpe. Ayant remarqué, sans doute, que ses administrés les plus
contempteurs de nos titres sont souvent plus âpres à... quêter...
celui de chevalier, il revêt, parfois cet insigne, afin de pouvoir,
pour ainsi dire, leur en délivrer des fragments honorifiques.--Quoi
qu'il en soit, cette concession de sa part constitue un précédent
sérieux, une force de chose jugée,--par lui. Le diadème, dans
l'espèce actuelle, est de même nature que le Grand-cordon... ou la
Toison-d'Or.»

LE SÉNATEUR _en souriant et après avoir consulté du regard ses
collègues_.--À la rigueur, puisque vous y mettez cette insistance...
je le veux bien...--Toutefois, je serais curieux de savoir ce qu'en
pensera M. le comte de Paris!»

LE DUC, _souriant aussi_.--«En quoi voulez-vous que cela l'occupe! Ne
sait-il pas bien, Lui, n'avoir nul besoin de porter, matériellement,
une couronne pour que tout royaliste, jusqu'à la mort, en aperçoive
quand même, sur son front, l'auguste rayonnement?»

UN SÉNATEUR, _un peu surpris_.--Mais,--mais ce royalisme que
vous-même représentez officiellement en cette enceinte...»

LE DUC.--«Eh bien?»

LE SÉNATEUR.--«Comment le conciliez-vous...»

LE DUC.--«Il est des instants graves où le souci de la
tranquillité du public peut entraîner à des actes de trop généreux
enthousiasme!... Demain, peut-être, serait-il trop tard pour en
profiter.»

La discussion pouvant être considérée comme épuisée on est passé
au vote et à la stupeur générale, l'unanimité de la Commission
s'est prononcée en faveur du projet.--On a procédé aussitôt à la
nomination d'un rapporteur, et il va sans dire que le grand leader
du centre gauche a obtenu tous les suffrages.--Aussitôt après, a
été désignée la délégation chargée de se présenter le lendemain à
l'Élysée.

--Mais l'émotion, dans Paris, a été considérable lorsque le bruit
s'est répandu de cette importante détermination et lorsqu'on a su
qu'une délégation de la Commission mixte s'était présentée le matin
même, au palais de l'Élysée, pour soumettre ce voeu du Parlement à
l'appréciation du Président de la République.


AU PALAIS DE L'ÉLYSÉE

                                                   10 heures du matin.

Entouré de sa maison militaire et civile, M. Jules Grévy a reçu, dans
le grand salon d'honneur du palais, les Commissaires délégués, avec
l'affabilité courtoise qui lui est habituelle.

À peine si l'on pouvait lire sur ses traits la fatigue causée par la
rédaction du message qu'il nous prépare.

Le rapporteur de la Commission a pris immédiatement la parole et a
donné lecture du rapport approuvé par la totalité de la Commission.

(Nous devons à la gracieuseté d'un sténographe de nos amis le texte
authentique de cette allocution que nous croyons devoir livrer aux
méditations de nos lecteurs).

L'honorable rapporteur s'est exprimé en ces termes:

«Monsieur le Président,

«Convaincus que vous ne sauriez être indifférent à tout ce qui peut
concourir au prestige de la France, aux destinées de laquelle vous
présidez encore, nous avons l'espoir que vous accueillerez avec
faveur les hautes considérations qui ont dicté la démarche que nous
faisons auprès de vous.

«Si nous avons craint, un instant, que la modestie de vos goûts ne
s'effarouchât d'un surcroît de dignités, nous n'avons point tardé à
nous rassurer en songeant, en nous souvenant, que vous êtes de ces
hommes qui ne sauraient hésiter à sacrifier à un intérêt général la
simplicité de leurs louables habitudes.

«L'heure n'est-elle point venue d'envisager enfin, sans illusions, le
rôle exact de notre pays dans le concert européen?

«Si nous jetons les yeux autour de nous, quel est le spectacle
qui s'offre aux regards les plus désintéressés? De tous côtés,
de l'Orient à l'Occident, il faut bien se l'avouer, la France
se voit entourée de nations chez lesquelles la forme monarchique
semble devoir encore prédominer. Quelque pénible que soit cette
constatation, il est impossible de nier que le prestige de la
royauté n'exerce sur les peuples voisins une influence considérable.
Tout récemment encore, n'avons-nous pas vu un peuple de près de
cent millions d'âmes s'exalter, s'associer avec enthousiasme, à la
consécration du pouvoir absolu, temporel et spirituel, d'un impérial
souverain?...

«À coup sûr, l'autorité de ce Chef d'État n'était pas _moindre_ AVANT
cette grande cérémonie. Il régnait, il gouvernait et disposait,
autant qu'à présent, de la destinée de ses sujets. De prime abord,
cette consécration eût donc dû sembler superflue et ce souverain
s'en fût certainement dispensé, pour plusieurs motifs, s'il n'eût
senti... qu'il avait à respecter non seulement un usage traditionnel,
mais encore à contenter les croyances naïves--les préjugés
même,--d'une immense majorité humaine qui ne trouve la justification
de son dévouement, de son respect, de son obéissance que dans la
contemplation d'un symbole[2].

[Note 2: Voir le Temps du... juillet 1888.]

«C'est donc pour accomplir une formalité haute et simple que cet
homme, au mépris de tous périls, s'est revêtu des insignes de sa
dignité.

«Est-ce que la fonction d'un despote absolu aurait droit à
s'entourer de plus de respect que celle d'un magistrat gouvernant
un peuple libre? S'il est un attribut de nature à provoquer, chez
la plupart des hommes, cette intime déférence, en vertu de quoi
priverait-on toute une nation de la faculté de manifester, elle
aussi, la plénitude de son hommage?... Qu'importe qu'une élite
ombrageuse dédaigne comme superflus les signes extérieurs de toute
investiture, si la presque totalité des êtres, incapable de s'élever
à ces notions d'austérité, s'enorgueillit, d'instinct, du signe
suprême qu'elle attache sur le front du premier de ses élus? Que
ce soit une faiblesse, nous n'oserions le contester.--Quel mortel
n'a point les siennes? Il n'en est que de plus ou moins légitimes.
Qui ne sacrifie, journellement, aux habitudes générales, aux usages
reçus, aux modes consacrées? Quels sont ceux qui ne subissent même
l'esclavage de ces modes, la tyrannie du respect humain? Qu'obtient
en général celui qui se soustrait, de parti pris, aux conventions,
aux usages, aux coutumes en vogue, si ce n'est un renom de pure
excentricité? Et ce besoin de se singulariser, ayant pour résultat
d'attirer sur soi l'attention, ne constitue-t-il pas une sorte de
vanité... supérieure, sans contredit, à celle de l'homme qui se vêt,
par exemple, qui se costume enfin comme tout le monde et réalise la
suprême distinction dans le simple fait de n'être point remarqué?...
Enfin, puisque les prétendants actuels au trône constitutionnel de
France n'ont qu'une couronne de plus à faire valoir pour menacer
l'ordre établi, n'est-il pas légitime de se l'assimiler au nom de la
sécurité publique?

«Cette dernière considération a paru si concluante, si péremptoire
à tous les membres de la Commission qu'elle a mis à néant les
objections, d'ailleurs timides, qui s'étaient élevées dans son
sein. Comment admettre, en effet, que le chef vénérable de notre
pays ne cherchât, à son insu, dans l'excès de sa simplicité, qu'une
occasion d'exciter les curiosités vaines, de fomenter la critique,
de favoriser l'indécision ou les manifestes des princes, de froisser
d'augustes susceptibilités internationales, d'attiser la malignité
et, sinon de provoquer le scandale, du moins d'entraver à la longue
le mouvement d'adhésion à la forme gouvernementale que nous ne devons
nous-mêmes, après tout, qu'aux seules prédilections du Suffrage
universel!...

«En conséquence, nous espérons, Monsieur le Président, que vous
apprécierez les motifs irréfragables sur lesquels s'est étayé le
projet de loi que nous soumettons à votre approbation, et nous sommes
persuadés que vos scrupules à ceindre, parfois, votre front d'une
couronne ne sauraient l'emporter sur le besoin si louable et si vif,
chez vous, de passer inaperçu.

«En quoi l'accessoire d'une suprême dignité serait-il, après tout,
plus inutile ou plus méprisable que cette dignité elle-même? La
valeur de cette considération finale n'échappera pas à votre esprit
sagace et judicieux.»

Aussitôt le prononcé de ce discours, un murmure approbateur
accueillit la conclusion de ce remarquable rapport, dans la rédaction
duquel on peut deviner, aisément, une de nos brillantes plumes
académiques.

M. Jules Grévy a répondu:

«Messieurs les Commissaires.

«Le soin que le Parlement croit devoir prendre de ma dignité,
surtout dans les pénibles circonstances que je traverse, ne saurait
me trouver insensible. Quelque inattendue que soit la proposition
qui m'est faite, si incompatible, si contraire à ma nature qu'elle
paraisse, je ne crois pas devoir me dispenser, par déférence pour
la représentation nationale, d'en prendre acte et d'y réfléchir.
Croyez, Messieurs, que je suis touché de cette marque nouvelle de
sollicitude de la part des Grands Corps de l'État. Quel que soit les
résultats de mes réflexions, je n'oublierai pas que l'intérêt seul de
la République doit dicter ma détermination.»

Les membres de la Commission se sont retirés fort satisfaits de
l'accueil présidentiel et pleins d'espoir dans l'heureuse issue de
leur démarche.


AU CONGRÈS

Après avoir rendu compte à l'Assemblée nationale, en permanence,
du résultat de leur visite au Palais de l'Élysée, les Commissaires
se sont réunis quelques instants dans leur bureau, pour un dernier
échange de vues. S'étant vite aperçus qu'il ne leur restait
à délibérer, jusqu'à nouvel ordre, sur aucune question, même
accessoire, ces messieurs, toutefois, économes du temps, ont cru
devoir se communiquer (à titre confidentiel et sous forme, en quelque
sorte, d'innocente récréation), les diverses idées que pouvait leur
suggérer leur imagination touchant le cérémonial probable des fêtes
prochaines du Sacre.

La causerie, générale quoique intime, n'a pas tardé à s'animer sous
le choc d'un certain nombre de propositions insolites.

L'honorable M. de Gavardie, par exemple, s'est écrié tout à coup:

«--Quelque désireux que je sois de maintenir la concorde qui règne,
par hasard, entre nous, je serais charmé d'apprendre quelle sera
l'attitude de mes amis de la Droite si le Gouvernement, par exemple,
avait l'intention de contraindre le clergé à participer à cette
cérémonie, dans la cathédrale.»

«--En pareil cas, a répondu M. Chesnelong, nous demanderions que
Monseigneur l'Archevêque de Paris et ses suffragants ne se rendissent
au temple que traînés par la force publique.»

Un membre de l'Extrême-Gauche, en conciliateur, a brusquement
interrompu:

«--Afin d'éviter un aussi fâcheux éclat, ne serait-il pas plus sage
d'interdire simplement au clergé l'accès de Notre-Dame?

«--Jamais le peuple français, s'est écrié quelqu'un, ne croira, vous
dis-je, à la valeur d'une consécration où n'officieraient aucuns
ministres en habits sacerdotaux!

«--Si l'on proscrit le costume ecclésiastique, s'est écrié un
chevau-léger, j'exige que le laïque le soit également!»

À cette hyperbolique motion, une légère rougeur envahit le front de
la plupart de nos honorables.

«--Est-ce qu'à vos yeux, Monsieur, la nudité serait seule de mise?»

À ce moment M. Jules Simon est intervenu:

«--S'il n'y a que cette difficulté, rien n'est plus facile que de la
tourner, en priant quelques citoyens de bonne volonté, à défaut des
membres autorisés du Conseil, de revêtir les vêtements pontificaux,
alors surtout que nous avons la presque certitude que Monseigneur
Richard se fera un plaisir de mettre sa garde-robe à la disposition
de qui de droit.»

Cette façon imprévue de ménager toutes les susceptibilités a paru si
heureuse, que M. Chesnelong lui-même n'a pas cru devoir en blâmer,
outre mesure, la singularité, vu l'urgence.

Dès lors, les interruptions se sont entre-croisées, avec cette
aimable désinvolture, cette bonne humeur, ce nonchaloir de bonne
compagnie qui sont l'apanage reconnu de l'esprit français.

Au milieu du désordre général s'échappe un flot de phrases décousues,
tronquées, dont voici quelques lambeaux:

«--Moi, dit l'un, je propose que des salves, tirées par nos meilleurs
invalides, annoncent l'aurore de ce beau jour!

«--Il serait même convenable que la rue Legendre se soit vue
débaptisée dans la nuit par M. Mesureur.

«--Cela va sans dire.--Mais il est une question plus grave!...

«--Laquelle? Laquelle?

«--Qui donc placera la Couronne sur le front du Président?

«--Je m'en charge! hurle une voix menaçante.

«--C'est trop d'abnégation. Elle ne saurait être, ce semble,
conférée que par un homme dont l'âge, le puissant génie politique et
oratoire, les hasardeuses et lointaines entreprises coloniales, enfin
l'autorité morale sont reconnus de tous.

«--Messieurs, occupons-nous, un peu, des divertissements publics!

«--Ceux consacrés par l'usage ne sont-ils pas suffisants?

«--Sans doute...--Cependant, sait-on quelle sera l'attitude des
ambassadeurs des puissances étrangères...

«--Pourvu que le Corps diplomatique soit invité à monter sur les
mâts de Cocagne, il est permis de compter au moins sur sa neutralité
bienveillante.

«--Alors il est décidé que l'on n'ira pas jusqu'à Reims?

«--Non, cela sentirait, un peu trop, le moyen-âge: contentons-nous de
Notre-Dame.

«--Je demande qu'une estrade, d'une hauteur inusitée, soit réservée
aux membres du Congrès.

«--Pourquoi pas un ballon captif?

«--La Droite n'y voit pas d'inconvénient.

«--La Gauche non plus, Monsieur!...

«--Et l'élément féminin, quel rôle jouera-t-il?

«--Les demoiselles de l'Opéra ne pourraient-elles ébaucher un pas sur
le parvis de Notre-Dame?

«--Vous allez un peu loin!

«--Mettons que le patriotisme m'égare.

«--Quant aux dangers, M. le préfet de police, à l'instar de son
collègue moscovite, aura passé la nuit dans la cathédrale, en
compagnie de ses plus fins limiers, pour s'assurer que des pois
fulminants n'auront pas été placés sous le fauteuil présidentiel par
des mains intransigeantes.

«--Oui! la plus franche cordialité sera de rigueur!...»

À ces paroles, le brouhaha devient assourdissant au point qu'il
n'est possible de discerner qu'un enchevêtrement de syllabes
incohérentes.--Cependant, M. Clémenceau:

«--Après le café, vers midi, défilé, recueilli, du cortège. Dans
Notre-Dame, illuminée au gaz, un prône laïque sera débité par le
R. P. Loyson. La _Marseillaise_, suppléant au _Te Deum_ suranné,
sera dite officiellement, à l'orgue, par M. Paulus. Quelques cris
prophétiques, arrachés par le feu de cet hymne,--par exemple: «À
Pékin! À Pékin!...» pourront être proférés alors, pour la forme, par
quelques membres vénérables du Centre gauche.--Religieux spectacle,
qui, aidé de quelques paroles édifiantes de MM. Tirard et Léon Say,
ne manquera pas d'opérer de miraculeuses conversions. Le Sacre
sera terminé par un motet au dieu Terme. Au retour du cortège, des
reposoirs, avec poëles à la papa, seront dressés de distance en
distance.»

À quoi, M. Chesnelong:

«--Après une sieste due à quelque fatigue, le Prince de l'Ordre devra
comme le Tsar, se mêler au peuple, en partager les jeux:--entrer,
par exemple, incognito, dans quelque logis ambulant de somnambule
extra-lucide, laquelle ne manquera pas de lui dire:--«_Vous êtes
comme l'oiseau sur la branche;_» ou: «_Vous allez recevoir la visite
d'un homme de campagne!_» ou: «_Vous êtes sur le point de partir pour
un grand voyage._»

«--De retour à l'Élysée, après la Marche aux flambeaux, il pourra
s'écrier comme Titus: ce sacre... est le plus beau jour de ma vie!

«--Et le lendemain! quel prestige! quelle résurrection! Quelles
Pâques fleuries dans tous les coeurs. Voici renaître, avec le luxe
de la Cour, les affaires, le crédit, la confiance, le Commerce, les
nobles enthousiasmes, la foi, le succès, l'avenir! Tout respire la
joie, l'allègement, la force d'un pays qui reconnaît, enfin, son PÈRE!

«--Oui, puisque, comme l'a si judicieusement déclaré M. Adolphe
Thiers, la France est, avant tout, centre gauche.»

Sur ces touchantes conclusions, MM. les Commissaires se décident à
rentrer dans l'enceinte de l'Assemblée.

Le Congrès, tout entier, se réjouissait. Monseigneur Freppel, fort
ému regrettait au milieu d'un groupe de l'Extrême-Droite que le
décret n'eût pas été voté du 10 au 12 juillet, alléguant la solennité
du 14, où d'après son opinion, il eût été très utile que M. Grévy
portât une première fois l'insigne de sa dignité.

MM. de Freycinet et Barodet semblaient peu éloignés de
partager cet avis. Dans un groupe formé de M. le duc de la
Rochefoucault-Doudeauville, de M. Bocher et de M. Chesnelong, qui
venait de les rejoindre, l'on devisait à voix basse; au style des
sourires on devinait qu'une joie recueillie les animait.

Seul, M. Jules Ferry semblait distrait, comme si la question l'eût
peu intéressé; cependant on lui avait donné à entendre qu'à titre
d'Homme d'État tout particulier, presque exceptionnel même, il lui
serait conféré, naturellement, l'office quasi sacerdotal de poser la
couronne sur la tête du récipiendaire.

Ce nonobstant, il paraissait somnoler.

Sur ces entrefaites, quelques objections se sont élevées,--non sur
le fond mais sur la forme,--entre M. Paul de Cassagnac et M. de
Baudry-d'Asson à propos de cette question jetée, soudain, par le
surprenant M. Colfavru:

«--Est-ce la couronne impériale ou la royale que devra ceindre M.
Jules Grévy?»

Une discussion vive s'est engagée à ce sujet et les membres de
toutes nuances de la Chambre se sont tellement passionnés pour cette
alternative, que chacun considérait comme une sorte d'injure si l'on
ne choisissait pas la couronne dont le symbolisme répond le mieux à
ses préférences.

Il serait erroné toutefois de supposer que les représentants des
divers partis monarchiques aient apporté, dans ces débats, une
arrière-pensée.

Mais, comme la discussion s'éternisait, que les esprits semblaient
prêts à s'aigrir et que la discorde menaçait de détruire l'entente
provisoire de tous, M. Jules Ferry, se réveillant au bruit et mis au
fait de l'incident, demanda la parole.

Par un de ces traits éblouissants qui attestent le remarquable talent
de ce grand politique, il venait de trouver, au rouvrir des yeux, un
merveilleux moyen terme dont l'énoncé a ramené le calme. Il a eu, en
un mot, l'idée ingénieuse, acclamée à l'instant, d'introduire dans
la loi l'amendement suivant sous forme d'article additionnel, ainsi
conçu:

Art. IV.--«_À défaut de la Tiare, le chef de l'État devra porter,
à tour de rôle, tantôt la couronne impériale, tantôt la couronne
royale,--ce qui donnera satisfaction, successivement, aux
doubles exigences des partis monarchiques sans porter atteinte à
l'indifférence des républicains pour l'un ou l'autre de ces ornements
accessoires._»

Inutile d'ajouter que la joie épanouit aussitôt tous les visages,
tous les coeurs. Devant cet accord imprévu et dans la crainte qu'un
nouvel incident ne changeât l'étrangeté contagieuse de cette union
en une zizanie irrémédiable, le Président du Congrès a immédiatement
proposé et fait adopter, aux applaudissements unanimes, le renvoi de
la séance, à neuf heures trois quarts.


LA SÉANCE DE NUIT

Dès neuf heures, tous les membres du Congrès sont à leurs bancs.
Dans l'attente de l'événement décisif, sur l'heureuse issue duquel
personne n'élève même un doute, les conversations particulières sont
rares et discrètes.

Au milieu de ce silence religieux qui plane, d'ordinaire, en ces
sortes de circonstances, M. Maurice Rouvier, chef du Cabinet, montant
à la tribune, donne lecture du Message présidentiel suivant:

«Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés,

«--Quelques spécieuses que soient les raisons qui m'ont été
présentées, au nom de l'Assemblée nationale, au sujet d'une
superfétation dans les attributs de ma charge, je ne les ai pas
jugées assez concluantes pour me décider à porter une marque
décorative qui pourrait laisser supposer au pays une variante
inopportune dans mes goûts et mes idées.

«Que le Congrès veuille bien en recevoir tous mes regrets, avec le
maintien de ma démission.»

                             «Le Président de la République française,

                                                       «Jules Grévy.»

L'étonnement est porté à un tel degré que toutes les bouches en
restent béantes et qu'à peine s'élèvent quelques cris--inarticulés,
d'ailleurs, au point de déconcerter les sténographes. De telle sorte
que celui d'entre eux à l'obligeance duquel nous devons le communiqué
de ces lignes, hésitant à les contresigner, nous ne croyons
devoir livrer que sous toutes réserves, au public, ce document
extraordinaire.


L'INCIDENT FINAL

                                                           minuit 1/2.

Le bruit court qu'après le vote de l'ultimatum «_La mettre ou se
démettre!!!_», députés et sénateurs de toutes nuances, impatients
d'avoir, aussi, leur nuit du 4 août ou, tout au moins, jaloux de
parodier le désintéressement de leurs pères (putatifs) de 89, en
faisant abandon, sur l'Autel de la Patrie, de leurs prérogatives
parlementaires, se sont précipités pêle-mêle, d'un commun élan sur
le bureau présidentiel, pour offrir, à l'envi, sinon leurs propres
démissions, du moins celles de leurs collègues.--Et la séance a
été levée _ex abrupto_, au milieu d'un enthousiasme d'autant plus
indescriptible que chacun essayait en vain d'en chercher le fondement
et la justification.



AU GENDRE INSIGNE


«--Ah! ça, Monsieur l'homme de bon sens, là-bas,--qui nous raillez
de si haut,--comment! vous,--devant le groupe duquel, depuis tant
d'années, se sont inclinés les drapeaux des armées de France, vous
qui receviez du Trésor, de toutes parts, plus d'or que l'on en
voudrait thésauriser, vous aviez, hier, les riches palais, les vieux
châteaux, les jardins de l'État, les forêts légendaires, pour vous
reposer de vos labeurs de gouvernant! Et dans vos caves, les plus
précieux crus des vins de France, vous aviez les meutes joyeuses, les
chevaux de race! Et dans vos bals étouffants, où vous faisiez montre
d'une si sage économie, les plus brillantes parmi les plus belles
ne vous parlaient, officiellement, qu'avec leurs plus engageants
sourires, souvent même, à voix basse.--Très basse, en effet!--Vous
aviez le vaste pouvoir, l'on vous avait remis le soin de veiller sur
la patrie toujours vivante, de veiller sur son vieil honneur, dont
je sens en ce moment que ma voix tremble. Et l'on ne vous demandait,
en échange de tous vos apanages, que de vous occuper un peu, entre
temps, de ce peuple--si candide qu'il vous regrettera peut-être,--et
de son morceau de pain.

«--Si vous vouliez agir en princes fainéants,--il vous devait sembler
naturel, au moins, de jouir de cette profusion, (presque sacrée
puisqu'elle n'est pas aux enchères) de tant de choses, si enviables,
si grandissantes, si belles!--Elles étaient _palpables_, ces choses!
Ce n'étaient pas des rêves!

«--Eh bien non. Vous aviez, paraît-il, d'autres soucis! Vous ne
pouviez posséder ces splendeurs, tout en les détenant, parce que
vous leur étiez aussi étrangers qu'elles sont étrangères pour vous,
et que nul ne possède que ce qu'il peut éprouver. Entre vos mains,
ineptement cupides, ce n'étaient que des feuilles sèches.--Et vous
aviez jusqu'au renom sans ombre! jusqu'aux garanties d'une durée
stable de votre toute puissance, dans le sentiment public.

«--Mais quel était donc cet étrange souci qui vous obsédait au point
de mépriser toutes ces hautes joies? Quel était ce passe-temps si
digne, si sage, si captivant que vous préfériez à la jouissance de
toutes ces choses?

«En France, pour sceptiques, hélas que nous soyons devenus, l'on
gardait encore une dernière déférence pour une... toute petite, mais
belle, frivolité: ce bout de ruban rouge, qu'après tout le sang de
nos troupes empourpre d'une lueur d'honneur... qu'il gardera malgré
d'oubliables menées!

«Votre premier devoir était de ne le délivrer qu'à ceux-là qui ont
bien fait,--et qui pouvaient en être justement fiers.

«Eh bien, le passe-temps qui vous souriait de préférence, c'était
de chercher à ternir et discréditer, en vue d'un lucre inutile, ce
dernier insigne, encore pur, à l'intégrité duquel il était bien
permis de tenir un peu.

«Non! non! ceci décèlerait un tel aveuglement, que, malgré l'immense
rumeur, mon esprit se refuse à y croire.--Ne venez-vous pas de nous
parler de «poètes»? Eh bien, comme tel, je préfère ne vous accuser
que de cette effrayante maladresse par laquelle vous avez donné,
au pays dont vous étiez chargé de diriger les actuels destins,
l'impression triste, du trafic de cette chose sacrée. Cela suffit,
pour qu'on puisse juger de votre si pratique valeur, de votre si
haute capacité, et même de votre prétendu bon sens.

«Mais, si vos preuves de supérieure intelligence se réduisent, ainsi,
à faire échouer et s'effondrer, comme stérile, entre vos mains, la
presque toute-puissance sur une sellette de Tribunal correctionnel ou
de Cour d'Assises, je ne vois pas bien, je l'avoue, en quels motifs
vous puisez le droit de traiter avec des sourires de dédain, ces gens
de pensée, littérateurs ou poètes, soit!--dont vous parliez de si
haut tout à l'heure.

«Car, à la fin des fins, vaincus dans notre commerce, dans notre
politique et dans nos armes, ce n'est qu'en leurs oeuvres que nous ne
sommes pas vaincus, puisque les nations les pillent et les admirent!
et nous les envient!

«Ces hommes n'ont que des mots, des ombres, des chimères, des rêves à
leur disposition pour créer ce qui nous élève et ce qui les grandit:

«Et, pendant qu'ils accomplissent leur fonction, sans avoir même
l'idée de se plaindre, vous escamotez tout le reste, le tangible,
gens pratiques!--(alors que ce reste, ainsi capté, vous est en
réalité de si peu de valeur)!--Soit!--mais sachez au moins que vous
ne leur ôterez pas ceci, qu'avec _rien_ ceux-là maintiennent ou
s'efforcent de maintenir un peu de gloire à leur patrie,--et que
vous, avec la toute-puissance, dis-je, vous ne pourrez créer que ce
qui nous dégrade--et ce qui vient de vous abaisser.»



L'AVERTISSEMENT[3]

[Note 3: Écrit en juillet 1884 pendant la maladie du Comte de
Chambord.]


En Bretagne, c'était, il y a trente ans, notre coutume d'écoliers de
tracer, en haut de nos devoirs, ces trois caractères: «V. H. V!» Cela
signifiait: «Vive Henri V!» Il semblait à nos imaginations d'enfants
que la page en était plus belle.

Nous n'effeuillâmes la déclinaison de _Rosa, la rose_, qu'en
dessinant, autour de la leçon transcrite, de ces héraldiques fleurs
de lis dont le sommet tient du fer de lance.

Aux promenades, les marchands ambulants nous offraient de ces
emblèmes en or ou en argent--et nous nous privions pour en acheter
toujours.

Les murs, les pupitres, les arbres de la cour de récréation, le
chevet de nos lits, au-dessous du bénitier, présentaient aux regards
des inspecteurs l'un ou l'autre de ces signes symboliques. Nous
recélions aussi, dans nos livres de prières et de classes, à titre
de signets, des images du descendant de Saint Louis; elles s'y
confondaient avec celles des saints et des martyrs.

La nuit, lorsque passait dans nos songes la vision du roi de France,
il y apparaissait comme un homme d'un visage noble et souriant, de
blanc vêtu, entouré de lumière.

Dans nos jeux, s'il s'élevait une contestation et que l'un d'entre
nous prononçât le nom du roi, les querelles s'apaisaient: il semblait
qu'IL se trouvait soudain au milieu de nous et nous réconciliait de
son bon sourire, en nous appelant: «Mes enfants.»

Un jour--je me souviens!--sur le déclin d'une belle journée, l'un
des miens et moi, nous étions seuls dans l'avenue d'un manoir aux
environs de Vannes. Nous attendions, auprès de la grille, l'heure de
la rentrée, en saluant, d'une vieille chanson royale, le tomber du
soir.

Au-dessus de nos têtes, mille derniers ramages, dans les radieuses
feuillées trouées de feu, accompagnaient--(car les oiseaux de
Bretagne savent le nom du roi),--cet air dont nos bonnes nourrices,
braves chouannes de jadis! nous avaient bercés douze ans plus tôt.

Un passant du grand chemin s'arrêta et nous dit en ricanant:

--Mais, il n'a pas d'enfants, votre roi!...

--Eh bien! et nous? lui répondis-je naïvement.

Sur quoi Tinténiac ramassa simplement des pierres.

--À quoi bon?... dis-je, en arrêtant son bras: va, laisse passer les
passants.

Nous demandions souvent aux prêtres de nos lycées,--et ceux qui
survivent aux journées de Patay et de Coulmiers doivent ressentir, à
ce rappel, un long serrement de coeur:

--Pourquoi n'allons-nous pas LE chercher?

Et alors les bons pères nous répondaient:

--Chut! petits amis; IL viendra lorsque Dieu voudra.

Nous ne comprenions pas bien pourquoi nous devions baisser la voix
en parlant du roi légitime de France, ni sous quel prétexte il nous
était interdit de nous enorgueillir de notre bonne cause. Cela
passait notre entendement naturel.

Certes, les _Mémoires de Cléry_ nous avaient plongés dans une
indignation froide et terrible; certes, la descente de la lampe
dans le caveau d'ossements du _Champ des martyrs_ nous avait fait
étendre, en silence, nos mains droites, pour une bénédiction qui
était un serment; certes, les pélerinages sur ces places publiques
où tombèrent les têtes de tant des nôtres nous avaient déjà durci
le regard; mais ce _Chut!_ de nos dignes «recteurs» avait la vertu
douloureuse de troubler la piété de notre impression. Cet excessif
intérêt que l'on prenait «de notre santé», nous semblait un
contre-sens à la fois humiliant et risible.

Et nous nous disions, d'un coup d'oeil, en leur taisant notre
étonnement:

--Soit. Quand nous serons grands, nous irons LE prendre et nous
saurons bien LE ramener avec nous.

Comme dans la légende lyrique de _Richard Coeur-de-Lion_, nous avions
tous l'âme chevaleresque de Blondel.

Les soirs de promenade en forêt, soit dans la Brocéliande, soit
dans Bois-du-jour-bois-de-la-nuit, après avoir dîné dans quelque
clairière, à l'ombre de ces chênes dont les hauts branchages avaient,
autrefois, béni les chevaliers d'Armor s'exilant pour la croisade,
ou nous avaient fourni les fermes lances du Combat des Trente, nous
revenions, en chantant, toujours en choeur, une romance aujourd'hui
ancienne,--douce, naïve, haute et pure comme notre fidélité: «_Vers
les rives de France!_»

--Ah! je suis sûr qu'aucun d'entre nous ne l'a oubliée, malgré
les lourdes années subies!... Elle personnifiait le retour du roi.
C'était d'une mélancolie poignante et, cependant, qui nous semblait
tout illuminée d'avenir:

  «Sur les vagues grises,
  De suaves brises
  Embaument les airs
  Du parfum des mers;
  Là bas, une grève...
  --N'est-ce pas un rêve,
  Pour nos yeux ravis?..
  Non, c'est le pays!»

       *       *       *       *       *

Ainsi, dès l'enfance, nous avions pris ce fatal pli de pensées de ne
songer au roi qu'avec cette sorte d'espoir attristé qui, s'augmentant
des années, produit les inactions crédules, s'il n'aide à la durée de
l'exil.

S'en remettre à ce point aux décrets de Dieu, n'est-ce pas oublier
qu'il n'ouvre qu'à ceux qui frappent?

Bientôt l'espérance devient platonique, le dévouement, plutôt
verbal qu'effectif, quelque bonne que soit la volonté dont on se
vante: l'habitude s'aggrave, dans les âmes, de ne pressentir les
retours que _toujours_ au futur, dans le vent d'on ne sait quelles
miraculeuses aurores!--Et ce futur finit par ne pouvoir _jamais_ être
que de l'amer présent qui se perpétue.

Pour peu que l'on réfléchisse, l'impression que cause, au pays, la
nonchalance attendrie des partisans d'un prince proscrit, n'éloigne
ou ne rapproche-t-elle pas, en réalité, la distance qui sépare cet
exilé de sa patrie? Le peuple, aux colères méritées, s'écrie, en
montrant les irrésolus: «Écoutez-les!»

--N'est-ce pas là l'exil?

Oui, toute mélancolie, en s'invétérant, dégénère en résignation
coupable et devient d'une contagieuse faiblesse, car elle change
en rêveries les projets puissants et, par excès de sagesse ou de
sensibilité, s'épargne les efforts sacrés des fières initiatives.

Bien plus. En toute cause, une sorte de communion s'établit entre
le chef et les soldats. De ce courant de songeries morbides, créé
par toute une génération d'aussi paisibles partisans, se dégagent, à
la longue, d'incessantes influences qui, contraires à l'esprit des
hautes aventures, n'ont pour effet que d'assombrir l'adversité de
Celui qui les inspire.

Tôt ou tard, lorsque ces influences, qui tendent nécessairement vers
lui, l'ont enveloppé de leurs mornes effluves, il s'alanguit lui-même
sous leur oppression secrète.

Alors sonnent les heures des soupirs étouffés et des longs
silences!--Enfin, s'unissant aux siens pour ne subir plus qu'un
mirage, il s'immobilise, hélas! en de vaines contemplations!

De roi devient pareil à ce pêcheur des légendes dans les filets
prédestinés duquel, par une nuit de bonheur, les Destinées jetèrent
la suprême perle. L'ayant offerte aux riches de son pays, qui la
marchandèrent toujours, il préféra--plutôt que de la céder à un prix
moindre que son estimable valeur--la rejeter, mystiquement, dans la
mer!

Et, tout à coup, lorsque les indolences d'une expectative éternelle
ont efféminé, usé, sinon attiédi, l'élan natal des soldats d'une
grande cause, il arrive souvent qu'au milieu des toasts, où l'on
s'attarde en voeux souriants, en discours et en regards levés
au ciel, la Mort surgit, Dieu étant lassé d'attendre l'aide
indispensable et sacrée de l'homme.

Philosophie de gardien du sérail que celle qui, alors, murmure pour
assourdir le _meâ culpâ_ de la conscience: «C'était écrit!»--Propos
mensonger et sans profondeur! Car les pensées incorporées en toutes
choses par leur intime correspondance, devancent les événements.
Conseillères hâtives du Destin, elles font l'avenir ou propice ou
funeste,--et, librement épousées de nos esprits, fixent, de concert
avec notre vouloir, l'indécision de la Fortune.

D'où il suit que les illusions engendrent les tristes réalités.

       *       *       *       *       *

C'était avec joie, quand même! et aussi haut que si le sceptre eût
rayonné dans sa main tranquille, et comme des gens qui ne tiennent
pas à mourir dans leurs lits,--qu'il fallait nous habituer, dès notre
jeune âge, à parler du roi de France! À la longue cette incantation
sagace eût anéanti l'exil.--Et qui sait, même, si ceux-là dont le
dévouement s'épuise à déplorer l'injuste sort d'un prince, à leur
insu, n'attirent pas sur lui un surcroît de malheur?

Et comment les pensées moroses d'un ensemble d'hommes
n'auraient-elles pas cette occulte énergie, alors qu'en de simples
entourages d'objets inanimés les événements futurs, comme s'ils se
dégageaient de la physionomie des choses, concordent toujours avec
les impressions que semblaient évoquer, déjà, les formes mêmes de ces
objets?

--Considérez, par exemple, l'ameublement d'un salon Louis XVI.
Entrez, seul--et laissez venir en votre esprit les pensées que
suggère le style des objets environnants. Contemplez-les avec
attention, de l'horloge aux tapisseries. Regardez fixement ces urnes
cinéraires sur lesquelles tombent, en plis désolés, ces longs voiles,
ce sablier d'or, au coin de la pendule; ces dossiers en médaillons
revêtus d'étoffes aux couleurs systématiquement éteintes? Ces
peintures _trop_ charmantes, aux tons crépusculaires, où des oiseaux
s'envolent si loin dans le soir, où des fleurs semblent si près de se
faner, à peine écloses, où les féminins sourires paraissent empreints
d'une grâce si mystérieusement triste:--et dites si, sur toutes ces
choses, ne semble pas être tombée, dès leur mélancolique survenance,
la fine poussière ensevelissante des siècles!

Ici, tout est présage: tout annonce une fin, un déclin, une
inévitable disparition. Comment la noblesse d'un règne s'est-elle
plu, durant un quart de siècle, à vivre en l'usage, l'aspect, sous le
_regard_, enfin, de semblables objets!...--Aveugles, ceux qui n'ont
pas remarqué l'intime expression de ces meubles pâles! Sourds, ceux
qui n'ont pas entendu le silencieux avertissement qui résulte de leur
présence! _Sunt lacrymæ rerum!..._ il fallait que ce sablier doré
laissât couler son sable idéal! Et que tombât ce crépuscule! Et que
l'heure de toute cette _fin_ sonnât à ce cadran coquet et sombre! Et
que chacun de ces longs voiles essuyât des yeux en deuil! Et que ces
urnes cinéraires continssent des cendres.

Oui, ces objets appelaient leurs terribles correspondances, leurs
continuations, leurs prolongements, pour ainsi dire, en une plus
concrète réalité. Ils projetaient, d'avance, l'Histoire que leurs
lignes semblent, aujourd'hui, avoir prophétisée! Car les décrets du
Destin s'incarnent, peu à peu, en tout ce qui nous environne, et
l'Homme ne fait qu'attirer par mille chaînons ce qui lui arrive.

Ainsi, cette nuit, dans le trouble où nous avaient jeté les funèbres
bulletins de Frohsdorf, j'écrivais, au bruit d'une fête publique, ces
lignes consternées.

Mais... voici qu'un rayon de soleil, soudain, chasse l'ombre
qui pesait sur nos pensées! Que signifie ce tintement de
cloches de Pâques? J'entends des voix amies qui crient la bonne
nouvelle!--Qu'est-ce donc? Est-ce que l'enfant du miracle serait
aussi l'homme du miracle?

--Lisez! disent-elles: et rassurons-nous! Un Français revient à la
vie! La _Saint-Henri_ est de joyeux augure! Adieu l'anxiété! Élevons
nos verres en l'honneur de notre roi, dont la convalescence présage
la résurrection!

       *       *       *       *       *

Puisque, selon l'ancienne coutume, le plus obscur convive qui porte
une santé doit l'accompagner d'un voeu cordial, je dirai:

--Sire, _alleluia!_ que ce toast soit le premier qui sonne votre
retour sur le sol natal! À vous boivent ceux-là que console de toutes
les épreuves la seule grandeur de leur cause et qui trouvent la
récompense de leurs sacrifices dans cette grandeur sauvegardée! S'il
eût fallu à la Providence que l'âme du roi de France entrât, du fond
de l'exil, dans la sainte lumière, la hauteur de notre tristesse eût
été digne de votre souveraine intégrité, puisque Votre Majesté ne
douta jamais de notre foi.

Avec vous, cependant, avec vous, disparaissaient l'éclair de
chevalerie, le droit aux obéissances désintéressées, la sanction des
élans généreux, l'étendard des traditions sublimes. Ensevelie dans la
blancheur de votre linceul, la Royauté se fût endormie, pour nous,
dans les plis de notre unique drapeau. Mais ne nous eût-elle légué
que cette gloire de lui être demeurés, quand même, fidèles jusqu'au
dernier moment, fiers encore de cet héritage, nous eussions porté
noblement le deuil de nos vieilles espérances.

Donc,--plaise à Dieu que cet Avertissement nous devienne salutaire!
Et qu'il soit, enfin, pour tous, Monseigneur, comme l'un de ces
sursauts définitifs, après lesquels... on se réveille!



PAGES RETROUVÉES


POÈMES DU PARNASSE

I

À UNE GRANDE FORÊT

  Ô pasteurs! Hesperus à l'Occident s'allume;
  Il faut tenter la cime et les feux de la brume!
  Un bois plutonien couronne ce rocher,
  Et je veux, aux lueurs des astres, y marcher!
  Ma pensée habita les chênes de Dodone;
  La lourde clef du Rêve à ma ceinture sonne,
  Et, détournant les yeux de ces âges mauvais,
  Je suis un familier du Silence--et je vais!...
  Souffles des frondaisons, Esprits du lieu sauvage,
  Flottez, âcres senteurs de l'herbe après l'orage!
  Gommes d'ambre, coulez sur le tronc rouge et vert
  Des arbustes!... chevreuils, partez, sous le couvert!
  Puisque le cri d'éveil qui sort des nids de mousses--
  (Grâce au minuit des bois)--charme les femmes douces,
  Ô Muse! en cet exil sacré fuyons tous deux!
  Aquilons, agitez les pins sur les aïeux,
  Qu'ils reposent en paix sous vos lyres obscures!
  Sur les lierres, tombez, ô pleurs d'or des ramures!...
  Miroir du rossignol, la Source de cristal,
  Bruissante, reluit sur le sable natal!
  C'est l'heure où le dolmen fait luire entre ses brèches
  Des monceaux, aux tons d'or fané, de feuilles sèches.
  La clairière s'emplit de visages voilés.
  Au loin brillent les ifs, par la lune emperlés.
  Brume de diamants, l'air fume! Les fleurs, l'herbe
  Et le roc sont baignés dans le voile superbe!...
  Gloire aux oeuvres des cieux! Livrez-moi vos secrets,
  Germes, sèves, frissons, ô limbes des forêts!...


II

ESQUISSE À LA MANIÈRE DE GOYA

  Admirons le colosse au torride gosier
  Abreuvé d'eau bouillante et nourri de brasier,
      Cheval de fer que l'homme dompte!
  C'est un sombre coup d'oeil, lorsque, subitement,
  Le frein sur l'encolure, il s'ébranle fumant
      Et part sur ses tringles de fonte.

  Le centaure moqueur siffle aux défis lointains
  Du vent, voix de l'espace où s'en vont nos destins!
      Le dragon semble avoir des ailes;
  Et, tout fier de porter des hommes dans son flanc,
  Il fait flotter sur eux son grand panache blanc
      Et son aigrette d'étincelles!

  Et les talus boisés qui bordent son chemin,
  Montagnes et rochers, tourbillon souverain!...
      Les champs décrivent des losanges;
  Il passe, furieux, éperonné d'éclairs,
  Son arome insolite imprègne au loin les airs
      D'une odeur de sueurs étranges.

  Quand il fait lourdement onduler ses wagons,
  Le soir, dans la campagne, avec un bruit de gonds,
      Fauve cyclope des ténèbres,
  On croit voir, léthargique, une hydre du chaos
  Qui revient sous la lune, étirant ses grands os
      Et faisant valoir ses vertèbres.

  C'est le monstre prévu dans les temps solennels;
  C'est un enfer qui roule au fond des noirs tunnels
      Avec sa pourpre et ses tonnerres;
  Et les rouges chauffeurs qui la nuit sont debout,
  Chacun sur la fournaise où sa chaudière bout,
      Semblent des démons ordinaires.

  Quand ses réseaux ceindront ce globe illimité
  Sans honte nous pourrons aimer la Liberté:
      Ils le savent, les capitaines!
  Après avoir pesé la gloire, dans nos mains,
  Nous allons trouver mieux que le sang des humains
      Pour nous fertiliser les plaines!

  Ô mort! tout se transforme et rien ne se corrompt,
  Et tous les éléments de la Terre seront
      Les éléments de notre gloire;
  Les pôles se joindront dans le cercle idéal:
  Courage, char macabre, auguste et boréal!
      Éclaireur de la route noire!...



LES DANAÏDES

HYPERMNESTRA


Argos, en l'an mil neuf cent quatre-vingt-seize avant l'ère
chrétienne, c'est-à-dire il y a environ quatre mille ans, dressait
dans l'Hellade ses hauts remparts cyclopéens, construits depuis
plus d'un siècle, déjà, par Inakkhos. S'il faut admettre les
calculs de la science actuelle, il y aurait de fortes raisons de
croire que les Pelasges, aïeux des Grecs, ne furent autres que les
Chananéens, chassés par Josué,--par le terrible Ioschuah, chef
des Hébreux, qui tua trente-deux rois, incendia deux-cent-trois
villes, fit passer au fil de l'épée, les femmes, les enfants, les
mulets, les ambassadeurs, les vieillards et les otages, suspendit,
sur une bataille, la lumière du soleil, fut le successeur de
l'Échappé-des-Eaux et s'endormit avec ses pères, rassasié de jours et
satisfait.

Les Pelasges, en effet, apparaissent brusquement, sur ce point de
la carte terrestre qu'on appelle la Grèce septentrionale, au moment
chronologique où les concordances de l'Histoire Sainte avec les
suppositions de la Science historique établissent les victoires
définitives du Peuple de Dieu sur les nations qui habitaient la
Terre Promise. Or, où se sont réfugiées ces peuplades qui fuyaient
l'épée dévastatrice de Ioschuah? Nombreuses, épouvantées, nomades,
quel point plus naturel que le nord de la Macédoine, de la Thrace et
de l'Epire pouvaient-elles choisir que celui-là même, disons-nous,
qui s'offrait à leurs pas errants?--Des indices de toute espèce,
des similitudes et les oppositions de langage entre le grec ancien
et l'hébreu se présentent, immédiatement, dans la recherche de la
philologie à ce sujet. Le _Iavan_ hébraïque signifie l'Ionie.

Les curieuses recherches de l'abbé Deschenais, et, tout récemment,
le texte découvert sur les pylônes de Karnak par M. Mariette, et
qui remonte à dix-huit cents ans avant Jésus-Christ, les études de
science géographique de Brugsch sur les temps pharaoniques, sont à
peu près concluants à cet égard. Les derniers rapports sur l'Exode
et la marche des Israélites, rapports qui ont causé une sensation
dans le monde savant, semblent accorder, péremptoirement, les textes
de la Bible avec les documents égyptiens. Le travail sur les nômes
de Misraïm identifiés avec les noms grecs ptolémaïques, travail
entrepris d'après les monnaies et les textes d'Edfou, vient d'être
accueilli avec le plus grand honneur au Collège de France.

La Bible et l'historien Hérodote se rapprochent de plus en plus aux
yeux de la science et lorsqu'il s'agit de plonger dans les traditions
fabuleuses, il est utile de consulter l'un et l'autre. Trois ou
quatre siècles avant la fondation d'Athènes par l'Égyptien Cécrops,
Argos florissait.

C'était la capitale d'une vaste contrée, fertile et charmante entre
toutes celles du Péloponèse, l'Argolide. Six villes fortes, ses
dépendances, l'entouraient: Trézène, Mycènes, Tirynthe, Nauplie,
Hermiona, Epidaure. Au-dessus d'elle, Corinthe, Sicyone, et les
villes des fondeurs de métaux, des forgerons et des ciseleurs;--à
l'est se déroulaient les plaines et les vallées d'olivier de
l'Arcadie; à ses pieds, l'aride et sombre Laconie, où devaient
s'élever les murs de Sparte. Couchée tout au long de la mer Égée,
l'Argolide était une seconde Terre Promise pour cette troupe de
pasteurs phéniciens, égyptiens et arabes, selon quelques historiens,
mais, en réalité, d'une race et d'une origine non définies, qui vint,
sous la conduite d'Inakkhos, s'y installer il y a trente-huit siècles.

La Fable atteignant ici la nuit des âges--(et cette nuit s'appelle
un horizon passé d'une quarantaine de siècles, comme on le voit)--il
serait même difficile de savoir si l'homme nommé Inakkhos a existé,
ou si c'est bien cet aventurier égyptien, ce nautonier, ce Pelasge
fuyard, qui dirigea l'expédition et prit possession de l'Argolide.
La Fable lui donne pour fille la fameuse Io, la génisse adorée de
Jupiter, l'aïeule d'Hercule, la contemporaine de Prométhée, s'il faut
en croire Eschyle,--et pour fils Phoroneüs, chef peu célèbre qui lui
succéda après soixante ou soixante-dix ans de règne.

Mais il y a aussi en Argolide le fleuve Inakkhos, qui pourrait bien
être le prête-nom du Chananéen, quel qu'il soit, d'où est sortie la
nation argienne. De plus, si nous rapprochons cette tradition d'Io de
la ville même d'Argos, nous trouverons une singulière ressemblance
entre ce nom et celui du gardien de la génisse sacrée, à savoir
Argus (appelé aussi Argos, le constructeur du navire Argo), le
pasteur aux cent yeux; et sa surveillance symbolique s'expliquerait
alors parfaitement, même sans la nouvelle fable de ses cent yeux
transportés par Junon sur la queue du paon céleste: ce serait le
fleuve même, entourant de tous côtés l'Argolide.

Donc, vers l'an 1570 avant Jésus-Christ, régnaient sur la Basse
Égypte deux frères, les pharaons Danaos et Egyptus;--celui-ci était
sans doute l'Ekhorëos d'Hérodote.--Danaos, ou, pour prendre les
désinences actuelles, Danaüs, à la suite d'un différend mystérieux
qui s'éleva entre lui et son frère, conçut le projet de l'assassiner.
Il fut déjoué par la vigilance des gardes et, contraint de fuir, il
s'embarqua suivi de quelques voiles fidèles. Alors commença pour lui
une existence errante.

Au moment de quitter le Delta, ce prince, fils de Bélus et
d'Anchinoë, avait cinquante filles. Il n'omit point de les emmener
sur ses vaisseaux.

Suivant divers historiens, il visita Rhodes, où les vents contraires
l'obligèrent à s'arrêter; il y laissa une statue de Minerve en
reconnaissance de son salut, et remit à la voile, cherchant un
royaume.

Il atteignit bientôt sain et sauf, la côte du Péloponèse où il fut
reçu avec hospitalité par Gelanor, roi d'Argos.

Gelanor, de la dynastie des Inakkhides, était récemment monté sur le
trône, et les premières années de son règne avaient été signalées
par de fréquentes querelles avec ses sujets. Danaüs profita de
l'impopularité de Gelanor pour lui persuader une abdication en
sa faveur. Quelques auteurs prétendent même, forts du précédent
fratricide de Danaüs, que celui-ci, en récompense de l'accueil qu'on
lui avait fait, usurpa, d'un coup de main la couronne de son hôte et
relégua ce dernier en exil;--peut-être même l'assassina, car la fin
de ce monarque est demeurée inconnue.

Quoi qu'il en soit, en Gelanor s'éteignit la dynastie des Inakkhides,
et la race des Bélides commença en la personne du royal aventurier
Danaüs.

Le peuple Argien, à l'avènement de Danaüs, avait soutenu
l'usurpateur, ayant cru voir dans un dessèchement inattendu des
sources et des fontaines d'Argolis la manifestation du courroux de
Neptune contre la race impie d'Inakkhos. Cette circonstance, dont
l'artificieux Égyptien sut tirer parti, lui valut le trône, car il
apparut comme un sauveur étranger, d'une race amie des immortels et à
la prière duquel les naïades épancheraient de nouveau, dans le creux
des vallées et des torrents, leurs urnes salutaires.

L'histoire ne dit pas si le phénomène se produisit d'une façon
immédiate; mais, une fois installé dans les palais d'Argos, entouré
de sa garde et de quelques rudes esclaves bien armés, Danaüs se
sentit, selon toute apparence, suffisamment maître de l'Argolide
pour s'en remettre au hasard au sujet du fléau qui avait inquiété
ses sujets. Ses filles firent creuser des puits, et ce fut tout.
Quelques avantages remportés sur les voisins de Messénie achevèrent
de consolider son gouvernement.

Les succès de Danaüs parvinrent au pharaon, qui était demeuré en
Égypte. Celui-ci, par une singularité que la tradition se borne
à constater sans commentaire, avait cinquante fils, cousins des
cinquante filles du roi d'Argos.

Soit pour jeter, par les liens d'une parenté plus étroite, un oubli
définitif sur la tentative meurtrière dont autrefois Danaüs s'était
rendu coupable envers lui; soit qu'il crût voir dans le nombre même
de leurs enfants, tous d'un sexe opposé, quelque ordre voilé des
dieux, le pharaon envoya vers son frère une ambassade, à l'effet
d'obtenir le consentement à cinquante alliances entre leurs cent
enfants.

Le vindicatif usurpateur du trône de Gelanor hésita longtemps
à répondre, nourrissant des projets qu'une vieille rancune lui
inspirait. La magnanimité de son frère lui semblait un outrage; mais,
se sentant plus faible, il atermoyait. Pressé, toutefois, par les
envoyés du pharaon, dont les sollicitations à cet égard semblaient
prendre un caractère menaçant, il dut se résoudre à consulter ses
filles. Les Danaïdes, jalouses de se montrer dignes du ressentiment
où les avait élevées leur père, refusèrent formellement cette union
générale, et donnèrent pour prétexte, aux ambassadeurs d'Égypte,
qu'une telle mesure leur semblait impie.

La réponse ayant été transmise au roi de Delta, celui-ci sentit
s'éveiller en son coeur les mauvais souvenirs du passé. Décidé, cette
fois, à la vengeance ou à la paix définitive, il leva, sans délai,
une forte et nombreuse armée. Le commandement des cinquante vaisseaux
qui la transportèrent en Grèce fut confié à ses cinquante fils, et il
fut décidé qu'ils ne reviendraient pas sans avoir enlevé les filles
de Danaüs ou sans en avoir fait leurs épouses, soit de bon gré, soit
par la force.

L'histoire a conservé les noms des cinquante Danaïdes et ceux des
cinquante égyptiens leurs fiancés. Les filles de Danaüs s'appelaient:
Hypermnestra, Théano, Autonoë, Sthénélea, Callidia, Stygné, Boycéa,
Actoea, Agavea, Adianta, Automaté, Autoléa, Rhodié, Shée, Rhodéa,
Callice, Celeno, Cercestris, Cleodora, Chrysippa, Cléopâtre, Clité,
Dioxippa, Electra, Amymoné, Anaxybia, Asteria, Eraté, Aditéa,
Eurydice, Evippéa, Evippé, Glaucé, Glaucippé, Gorgé, Gorgophoneïa,
Hippodamia, Hyppoméduse, Hyperia, Iphiméduse, Mnestra, Neso,
Ocypeteïa, Ocmé, Pircea, Podarceïa, Pharté, Pilargé, Hippodamia la
cadette et Hippodiceïa.

Les cinquante Ægyptides étaient: Lyncéos, Ménélas, Daïphron,
Daïphros, Polictor, Pandion, Periphas, Lycus, Archelaüs, Encelade,
Busiris, Euryloque, Cissée, Hyperbios, Agenor, Chèté, Chtonios,
Dorion, Phantès, Chrysippos, Clitos, Egyptus, Sthénélos, Hippolyte,
Peristhènes, Argios, Chalcedon, Imbros, Alcménon, Bromios, Alus,
Dryas, Agaptolémos, Potamon, Ister, Protée, Hippotoüs, Diagorite,
Hippocryste, Enchénor, Lampos, Agios, Melachus, Eurydamos, Arbelus,
Idmon, Oenée, Idas et Lyxus.


II

Sous les poutres de cèdre où pendaient des draperies de laine noire,
filées par les orgueilleuses vierges, des lits de fourrure étaient
dressés, dans le palais de Danaüs. C'était le jour des noces, car
il avait fallu céder aux phalanges égyptiennes et aux cinquante
guerriers qui étaient entrés dans l'Argolide.

Le vieux roi, tordant sa barbe blanche, avait convoqué à l'aurore
toute sa pâle postérité, car un oracle avait prédit qu'il serait
tué par l'un de ses gendres. Après avoir communiqué à ses filles
ce décret des dieux, il s'était penché à l'oreille de chacune
d'elles. Il leur avait parlé à voix basse, exigeant sans doute
quelque promesse terrible. Elles avaient répondu en étendant leurs
deux mains vers la Terre, attestant les puissances infernales,
le Styx même,--serment que les dieux ne sauraient enfreindre
sans châtiment,--d'obéir à la mystérieuse injonction de leur
père. Celui-ci, se courbant alors vers le coffre d'airain où ses
capitaines pensaient sans doute qu'il renfermait ses trésors, en
avait tiré cinquante glaives, que ses filles, baissant la tête en
signe d'acquiescement, avaient cachés sous leurs tuniques nuptiales,
brodées de fleurs d'oliviers et de dessins d'or, selon le mode
pélasgique.

Tout le jour, sur les remparts, les acclamations du peuple en fête
avaient salué l'entrée des bruns princes, aux armures étincelantes,
qui avaient, l'un après l'autre, franchi les portes de la ville. Ils
arrivaient, avec les images de leurs dieux sculptés sur leurs longs
boucliers; le visage rasé et découvert, le pschent au front, la
vipère d'or, insigne royal, entre-croisant leur chevelure haute et
crépue. Les trompettes de guerre, les lourdes cymbales de bronze, les
flûtes, les tambours recouverts d'une peau quelconque, probablement
humaine, les syrinx des pasteurs, mêlaient leurs sons étranges
aux chants déjà mesurés, des hommes d'Argos; on les accueillait
avec des hymnes, en triomphateurs; on agitait des palmes; les
autels consacrés aux dieux des cabires-forgerons et aux divinités
cyclopéennes ruisselaient du sang de l'hécatombe propitiatoire.
Le culte de Cérès Themisphore avait été enseigné aux filles de la
Grèce par les Danaïdes. Et d'autres vierges guidaient chacun des
fiancés vers les fiancées, qui, entourées des guerriers de leur pays,
attendaient, debout, sur les gradins de pierre du palais argien,
ces époux violents. Danaüs, immobile au seuil de la salle royale,
attendait aussi, désarmé et solitaire, devant la table du festin.

Ils entrèrent dans la haute demeure, et chacun, la flamme d'orgueil
dans les yeux, se choisit, parmi les cinquante soeurs, l'épouse qu'il
désira. Puis, après le baiser d'hyménée, les présents offerts, les
cent un convives prirent place sur les sièges d'ivoire, autour de la
table où fumaient les viandes d'agneaux et de sangliers.

Les esclaves versaient les vins de Thrace et de Messénie dans les
cratères ciselés; et c'étaient des vins couleur d'or, aux dures
saveurs, qui enivrent vite. Les enfants d'Egyptus pâlissaient de
joie, l'amour triomphant leur allumait les veines, et les tourbillons
des parfums qui brûlaient sur les trépieds de la salle, bleuissaient
l'air où sonnaient des bruits de baisers pareils à des chants
d'oiseaux.

Danaüs, les yeux fermés, comme perdu en des visions de vengeance,
souriait. Derrière lui, deux esclaves, couverts de lames d'airain,
tenaient sur leurs épaules une double hache et les regardaient,
immobiles.

Cependant, les Danaïdes ne tendaient pas leurs lèvres silencieuses
à leurs époux. Leurs visages étaient si sombres, que leurs bouches
étaient comme des roses dans la nuit. Les Égyptiens ne remarquaient
pas, ou prenaient pour une coutume virginale, cette réserve de leurs
femmes. L'ivresse passionnée et les vapeurs des vins étrangers
troublaient leurs coeurs et leurs esprits. Lorsque les fruits grecs
et les gâteaux de miel apparurent, les chanteurs et les rapsodes
entrèrent et, sous les colonnes de marbre sonore, dirent les joies de
la jeunesse et le bonheur des amours héroïques. Ils s'accompagnaient
de lyres longues, sans plectres, et recourbées comme des arcs, avec
sept cordes différentes.

Ils invitèrent les couples à offrir les libations aux dieux.

On se dressa, entrelacés, les coupes hautes, saluant Jupiter. Les
teints dorés des Égyptides et les pâleurs cependant consanguines des
filles de Danaüs formaient des couples disparates, sur lesquels,
obliquement, tombait la lumière de l'amour et de la vie. Un seul,
celui des deux aînés, Lyncéos et Hypermnestra, semblait être
l'exception favorisée des dieux de cette troupe de maris et de
femmes hostiles, rassemblés par la violence.

Ils étaient séparés, ceux-là, par le vieux roi, car c'était l'honneur
consenti par les deux redoutables familles, que les aînés fussent
d'avance si naturellement unis que les paroles captivantes de fiancé
à fiancée devinssent inutiles. Ils étaient l'exemple. Ils étaient
ceux que l'on imite, par nécessité. Les autres jeunes gens pouvaient
éprouver des joies personnelles,--ceux-là devaient être, avant tout,
la raison légale et nationale de la libre volupté des quarante-neuf
autres couples: ils étaient le premier anneau de cette longue chaîne.

Et, cependant, bien que le vieillard s'interposât entre le prince
Lyncéos et celle que le Destin avait donnée à celui-ci, une
expression d'attente naïve et de tendresse s'échangeait entre eux
à chaque prétexte fourni par les rapsodes, et, lorsqu'il fallut
adjurer, dans la libation sacrée, la voix d'Hypermnestra fut le
fidèle écho de celle du guerrier. De telle sorte que les voix
railleuses des autres épouses semblèrent attester Proserpine, et le
chien de l'Erèbe, en prononçant le nom du Maître des Empyrées.--Les
coupes, toutefois, ayant été renversées sur la table nuptiale, il
s'éleva des déclamations forcenées, poussées par les prêtres de
Mercure, qu'on avait oubliés. Ceux-ci, réclamant, au nom du roi
d'Égypte, qui avait ourdi cette multiple union, furent accueillis
favorablement par les mâles qui jetèrent le vin une seconde fois.

Le soir vint. Les cinquante couples se retirèrent dans les chambres
nuptiales. Et la dernière torche cessa de briller sous les avenues
de térébinthes des jardins du palais. Lorsque, sous le ciel plein
d'étoiles, la moitié de la nuit se fut écoulée, un cri terrible
auquel répondirent quarante-huit autres uniques et lugubres,
épouvanta le silence et les ténèbres. Tout à coup, sanglantes,
chacune tenant d'une main la tête d'un homme et de l'autre une lampe
d'or, apparurent dans la salle du roi Danaüs quarante-neuf des
épouses de la journée qui, jetant les têtes coupées aux pieds du
vieux monarque, lui crièrent:

--Père! le serment est tenu. Reçois les têtes de ceux qui sont entrés
dans nos couches; ils n'en sortiront que pour le bûcher.

Danaüs leva les yeux sur ses filles sans répondre:

--Hypermnestra!... dit-il.--où es-tu?

Mais Hypermnestra n'était point parmi ses soeurs; et, les esclaves
envoyés trouvèrent la chambre déserte; clémente, elle avait aimé
celui que le sort lui avait choisi et qui était Lyncéos. Elle s'était
enfuie avec lui, et cachée dans une habitation lointaine.

Le lendemain, Hypermnestra amenée devant le tribunal du Roi,
le peuple et les guerriers la déclarèrent innocente malgré la
transgression de son serment; de sorte que Danaüs dut céder, et
l'épouse miséricordieuse fut rendue à son époux.

Le caractère de ce singulier tyran était l'irrésolution et la
faiblesse, mêlée d'une fougue brusque dans les coups de main et
les crimes. Lorsqu'il vit son peuple, ses prêtres et ses soldats
interdits de la soudaineté et de la témérité de cet égorgement, il
redevint politique: il accorda la vie par une terreur plus immédiate
que celle qui avait été suscitée en lui par l'oracle relatif à
l'un de ses gendres. Il se réserva d'ailleurs, sans aucun doute
de creuser plus tard un piège mortel à l'époux d'Hypermnestra; le
principal était de conjurer, sur l'heure, l'esprit de révolte qui
s'éveillait autour de lui. Ce fut donc évidemment par lâcheté,
non par miséricorde, qu'il se rendit à la prière de ses sujets et
laissa échapper Lyncéos. Hypermnestra fit élever alors un temple à
la Persuasion, en reconnaissance du salut que lui avait attiré la
simplicité de son discours devant ses juges, et les circonstances qui
l'avaient favorisée.

Cependant il fallait purifier les épouses criminelles du meurtre
qu'elles avaient commis; les prêtres de Minerve et de Mercure
n'y faillirent point: ce qui signifie qu'au nom de la Sagesse
politique et de la duplicité qu'elle nécessite, les filles de
Danaüs furent absoutes par la nation aryenne. Toutefois, elles ne
pouvaient demeurer veuves. Le roi d'Argos institua, sur le champ,
des jeux gymniques, auxquels il invita la jeunesse des Sept-Villes
de l'Argolide: le premier vainqueur choisissait, et ainsi de suite
jusqu'à la dernière. Les futurs époux des Danaïdes furent même
dispensés des présents que, selon l'usage, le gendre devait offrir à
son beau-père. Danaüs, par la popularité, la liberté de ces fêtes,
où tous pouvaient concourir, cherchait à effacer des esprits, la
sombre impression que le crime avait laissée, sans doute, et qu'il
ne dépendait pas exclusivement des dieux de faire oublier. Les
compétiteurs furent nombreux. Automaté et Shée furent choisies par
les fils d'Achæus; les autres échurent à divers jeunes gens de toute
caste, qu'elles firent princes argiens.

Comme à l'avénement de leur père, jadis, et dans les circonstances
de sécheresse particulière dont il s'était servi pour parvenir au
trône, elles avaient fait creuser quatre puits dont elles avaient
doté la ville d'Argos, le peuple, charmé de voir qu'elles avaient
préféré prendre leur époux dans les rangs des fils de sa patrie, même
au prix du meurtre de leurs cousins d'Égypte, voulut leur rendre
les honneurs divins; mais comme il allait mettre à exécution cette
pensée, survint Lyncéos, qui, ayant rallié les armées de ses frères,
mit le siège devant Argos, la prit, et fit périr Danaüs et les
quarante-neuf épouses implacables qui avaient tué ses frères.

De telle sorte que les honneurs divins ne furent rendus qu'aux mânes
des Danaïdes.


III

Les dieux, cependant, ne ratifièrent point (s'il faut en croire
Apollodore, Euripide et quelques poètes) le pardon qui avait été
conféré aux filles de Danaüs par les ministres de Minerve et de
Mercure.

Elles furent exilées dans les plaines qui s'étendent au bord du
Tartare: là, près d'un torrent, les Danaïdes sont condamnées à
remplir éternellement un tonneau percé, qui ne garde jamais une seule
goutte de l'eau qu'elles puisent en vue d'accomplir la sentence de
Jupiter.

Il est possible, au point de vue historique, que cette tradition
soit encore une allégorie,--une sorte d'allusion aux quatre puits
insuffisants qu'elles avaient fait creuser, lors de la sécheresse
qui avait désolé l'Argolide.

Mais le symbole que renferme la nature du châtiment des Danaïdes
nous semble, au point de vue de la morale politique, l'un des plus
admirables que nous ont transmis les temps anciens.

Ce symbole est assez transparent pour que tout commentaire soit
superflu. Il n'est point de passion mauvaise qui ne trouve son
allégorie dans l'usage de ce supplice. La haine, la luxure, l'envie,
l'orgueil changent le coeur de l'homme en autant d'urnes sans fond
que l'homme essaie toujours en vain de combler. Les poètes n'ont
point manqué de traiter sous toutes les formes depuis Eschyle,
l'histoire des Danaïdes.

Parmi ceux des modernes qui ont été le plus heureusement inspirés
à ce sujet, nous devons citer un sonnet de l'un de nos jeunes
poètes, M. Sully-Prudhomme, qui a su découvrir un côté, touchant
dans l'expiation de ces épouses infidèles. Voici les vers de cette
conception ingénieuse:

  Toutes portant l'amphore, une main sur la hanche,
  Théano, Callidie, Amymone, Agavé,
  Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé,
  Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche.

  Hélas! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche
  Et le bras faible est las du fardeau soulevé:
  «Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,
  Ô gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche?»

  Elles tombent, le vide épouvante leur coeur,
  Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs,
  Chante et leur rend la force et la persévérance.

  Tels sont l'oeuvre et le sort de nos illusions:
  Elles tombent toujours et la jeune Espérance
  Leur dit toujours: «Mes soeurs, si nous recommencions.»

Certes, c'est là une impression miséricordieuse, qui distrait un
moment de la pensée du meurtre ancien commis par cette innocente
condamnée qui parle avec tant d'insinuation. Mais la morale
incommutable de l'histoire des Danaïdes est que celles-là, parmi
les femmes, qui, sous un prétexte encore sacré, se laisseront aller
à quelque imitation adoucie et lointaine de leurs quarante-neuf
devancières d'Argos, comprendront vite, sous l'inévitable châtiment
des jours, ce que signifient ces paroles: _Le tonneau des Danaïdes_.



LADY HAMILTON


I

L'exquise et ténébreuse créature, dont il faut retracer la vie, fut
douée de tous les charmes inexprimables qui tourmentent l'imagination
des rêveurs. Les médaillons du temps et les miniatures où lady
Hamilton est représentée dans les attitudes intimes qui exaltaient
l'affection de son mari, dissipaient l'ennui d'une reine passionnée
et ravivaient les sympathies de quelques perverses admiratrices,
justifiant les louanges enthousiastes qu'elle a inspirées aux
brillants esprits de son époque.

Toutefois, à l'aspect de cette délicate et funeste beauté, on déplore
les fatalités de milieu qui favorisèrent, dès l'enfance, les
instincts corrupteurs et les précoces dépravations de cette femme
d'aventures.

Emma Harte ou, s'il faut tout dire, Emma Lyonna (car elle fut
ainsi appelée par Marie-Caroline de Sicile), naquit vers 1760, en
Angleterre, dans un village du comté de Chester, et fut placée par
les soins maternels, en qualité de servante, chez une bourgeoise de
Londres. Elle avait alors seize ans.

Deux mois après son entrée chez cette dame de moeurs paisibles, comme
l'extraordinaire beauté d'Emma produisait dans le ménage des troubles
inconnus, sa pieuse maîtresse, après s'être emportée, lui signifia de
s'en aller sur l'heure.

La pauvre enfant se réfugia le soir même dans une taverne d'artistes
de la Cité. L'on s'accorde à penser (et lady Hamilton l'a depuis
affirmé elle-même) qu'elle avait conservé jusqu'alors toute son
innocence. Elle versa donc le porter, le whisky, ouvrit et ferma les
devantures de ce _bar_, fit bonne mine aux habitués, et, après avoir
charmé ses hôtes, quitta cet établissement.

Nous la retrouvons en 1778 fille de chambre chez une lady qui lui
laissait plus de liberté. Emma Harte sentit alors s'éveiller en
elle le goût des théâtres, des oripeaux, des parades illuminées, et
s'exerçait à déclamer, dans sa chambre, les rôles qu'elle avait
entendus la veille. Une occasion se présenta bientôt de mettre en
pleine lumière les séductions de sa personne et de ses talents
ingénus. Elle joua devant quelques jeunes gens, et l'un d'eux,
transporté d'une admiration violente, l'enleva.

Elle vécut avec ce jeune homme et lui fut dévouée au point que dans
une _presse_ exécutée sur la Tamise, où il avait été compris et
incarcéré, elle vint trouver le capitaine John Willet Payne, et en
obtint la mise en liberté de son amant. Plus tard, Emma Harte, qui se
souvenait, ne fut pas étrangère à la nomination que reçut sir Payne;
mais, à l'époque où elle obtint de lui cette grâce, elle crut devoir
déjà le récompenser en lui accordant ses faveurs.

Peu de temps après, elle fut enlevée, derechef, par le chevalier
Featherstonehough, qui l'entretint d'une façon magnifique; elle
s'habitua dès lors à mener une existence de luxe et de plaisirs et,
quand le chevalier, après cinq ou six mois, l'abandonna brusquement,
ce dut être pour elle une chose plus que jamais pénible de se
retrouver dans un dénuement qu'elle avait oublié.

Elle se fit courtisane, et, réduite à chercher du pain, le soir,
dans les ruelles sombres qui avoisinent Saint-Paul; courant, glacée,
par le brouillard, sous le beffroi de l'église, coudoyée par les
voleurs qui marchent dans le vent, la charmante fille dut alors
entendre plusieurs fois tomber sur elle de hasardeux minuits. Ce fut
alors qu'elle fit la rencontre d'un certain sir Graham, docteur en
médecine, ou plutôt sorte de charlatan des plus habiles, et qui avait
imaginé le plus étrange commerce.


II

Sir Graham avait installé dans une somptueuse demeure un appartement
d'un ordre spécial. À travers des cloisons de bois sonores, des
musiques s'y faisaient entendre: des courants électriques, dont
les conducteurs étaient dissimulés avec soin, passaient autour
des meubles et notamment sur une estrade, où était dressé un «lit
céleste». Et le docteur Graham avait établi toutes ces choses dans
un but humanitaire, mais au moins original. C'était le rendez-vous
de ces époux envers lesquels la nature s'était montrée peu prodigue
ou qui, par suite de dissidences domestiques ou d'incompatibilité
d'humeur, en étaient venus à négliger les devoirs les plus sacrés du
mariage.

En ce séjour, grâce à la science et aux adjuvants de toute nature
que mettait en oeuvre ce nouveau Fontanarose, les causes les plus
désespérées triomphaient et les joies de la réconciliation faisaient
oublier les mécomptes antérieurs. Ainsi, par les soins du bon docteur
se raffermissaient des liens parfois prêts à se rompre.

Sir Graham, pour assurer le succès de son entreprise, avait souvent
recours à des apparitions: il comprit à l'aspect d'Emma Harte tout le
parti qu'il pouvait tirer de tant d'avantages.

Incontinent donc, il l'engagea dans l'affaire qu'il dirigeait. Elle
accepta de jouer, auprès du «lit céleste», sous des voiles légers et
transparents, le rôle de la déesse Hygie, celle qui présidait à la
santé chez les Gentils. Il prétendit que la vue d'Emma suffisait pour
guérir. L'on se demande comment sir Graham put amasser une fortune
énorme en s'en tenant à ce programme: il y a donc lieu de croire
qu'il en dépassa les termes. Il y eut une affluence extraordinaire;
les riches ennuyés de Londres et des comtés environnants accoururent
pour admirer la mystérieuse jeune fille. Les artistes les plus
célèbres vinrent immortaliser ses traits expressifs et ses poses
de charmeresse. Romney, entre-autres, en devint éperdument épris,
l'arracha, par un nouvel enlèvement, au digne docteur, et multiplia
les portraits de la déesse Hygie.

Mais Emma le quitta bientôt pour un amant de haut parage, sir Charles
Grenville, l'un des descendants de la famille de Warwick et qui était
le neveu de sir William Hamilton.

Elle se sentit, dès lors, emportée vers des destinées plus brillantes.

Et, soit par un attachement plus sincère que ceux qu'elle avait
ressentis jusqu'alors, soit par de profonds calculs d'ambition, soit
par lassitude de sa vie désordonnée, elle changea totalement de
conduite et d'usage, et sut persuader à sir Grenville qu'elle n'avait
jamais cessé d'être ce qu'on est convenu d'appeler un ange. Elle
eut de lui trois enfants. Sir Charles se déterminait à l'épouser,
lorsqu'il songea que ses revers de fortune ne lui permettaient
pas d'être imprévoyant. Il lui restait la ressource de s'adresser
à sir William Hamilton et, connaissant les qualités insinuantes
et persuasives d'Emma, le jeune homme l'envoya vers lui comme une
ambassadrice éplorée, à cette fin d'obtenir un secours d'argent, tout
d'abord, et ensuite le consentement de la famille à son mariage. À
partir de cet instant, l'étoile de cette femme sortit des ombres
et commença de resplendir d'un insolite éclat sur l'Italie et
l'Angleterre.

Emma Harte, était, à cette époque, une femme de vingt-huit ans. Les
portraits la représentent d'une taille svelte, d'un visage délicieux
encadré de magnifiques cheveux blonds, et pâle comme les cygnes du
nord. L'expression de ses yeux bleus et enfoncés est quelque chose
d'étrange qui opprime le souvenir. Les récits du temps ajoutent
que c'était l'une des plus gracieuses femmes du monde entier, et
que le son de sa voix pénétrait le coeur d'une façon irrésistible.
Ses manières étaient d'une distinction parfaite, et les talents
divers qu'elle avait su acquérir à travers les hasards de sa vie en
faisaient une véritable enchanteresse.

Sir Hamilton, en accueillant la fiancée de son neveu, fut
immédiatement subjugué par Emma Harte. Il s'empressa de subvenir
aux désastres qui avaient frappé sir Grenville, et ne voulut point
se séparer de l'ambassadrice. Saisi d'une passion exceptionnelle,
non seulement il refusa le consentement du mariage que son neveu
lui demandait, mais trois mois après, en 1791, il épousa lui-même
la jeune miss. Or, sir William Hamilton était frère de lait du roi
Georges IV, pair et ambassadeur d'Angleterre.

Emma Harte, maintenant lady Hamilton, sut, par la réserve de son
maintien, se faire recevoir à la cour d'Angleterre, et, quand les
fonctions de son mari, l'amenèrent dans le royaume des Deux-Siciles,
elle excita immédiatement la sympathie la plus douce dans le coeur
de la reine Caroline-Marie. Celle-ci l'associa, bientôt, à toutes
ses fêtes, et à ses soupers intimes, où Emma, se rappelant les
poses qu'elle avait essayées chez sir Graham et devant Romney, les
recommença devant la reine, en y ajoutant les danses du Châle et de
la Bacchante qui transportèrent d'admiration et de plaisir sa royale
amie.

Jusque-là l'existence de lady Hamilton s'était passée à conquérir
l'amour de ceux qui l'approchaient: lassée d'allumer des passions
qui ne suffisaient plus à la distraire, elle résolut de dominer
politiquement et de diriger les intrigues compliquées et dangereuses
de la cour de Naples. Lorsqu'elle se fut rendu compte de l'influence
toute spéciale qu'elle pouvait exercer sur l'esprit de la reine
Marie, elle sentit qu'elle devait s'illustrer au milieu des
évènements qui menaçaient et leur imposer le pli de sa volonté.

En effet, la situation politique était des plus extraordinaires.
Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, ayant épousé
Marie-Caroline d'Autriche, avait presque totalement résigné entre les
mains de la reine, le soin des affaires. Une clause de son contrat de
mariage stipulait d'ailleurs qu'à la naissance du premier enfant, la
reine aurait voix délibérative au Conseil. Elle avait donné le jour
au duc François de Calabre et à l'archiduchesse Clémentine. Le roi,
depuis longtemps, ne conservait plus que le fantôme de son autorité:
c'était un homme d'une faiblesse et d'une incapacité rares, qui
préférait passer le temps en parties de chasse ou en rendez-vous de
plaisir.

D'autre part, quelques années après son mariage, la reine avait
distingué, dans une revue navale, un officier de marine nommé Joseph
Acton qui était devenu bientôt son favori. C'était un Français, né
à Besançon. Son père était un obscur médecin d'Irlande. Doué d'un
esprit énergique et aventureux, Acton s'était fait remarquer déjà par
un succès militaire: il avait sauvé, dans l'expédition de Charles
III contre les Barbaresques, la vie de cinq mille Espagnols et leurs
vaisseaux.

Ce fait d'armes l'avait mis en renom auprès de la reine Marie.

Six mois après sa présentation à la cour, il remplissait, dans
l'État, le poste le plus élevé, celui de premier ministre, après
l'éloignement de son prédécesseur, le marquis de Tannucci, dont
il avait promptement ruiné le crédit. Son début dans la carrière
diplomatique fut de conquérir d'un trait de plume, à la couronne des
Deux-Siciles, toutes les citadelles du Piémont.

Ce coup d'éclat le rendit célèbre. Étant le confident le plus intime
de la reine, ses aptitudes et son activité le faisant indispensable
au roi Ferdinand, il devint la tête du royaume et manoeuvra
politiquement d'une façon toute puissante d'après les sentiments de
haine qu'il portait à la France, sa patrie. Il croyait avoir à se
plaindre de l'hospitalité qu'il en avait reçue autrefois. En toutes
circonstances il se déclara notre ennemi, essayant de légitimer ses
actes sous le prétexte que les intérêts du pays qu'il représentait
maintenant s'opposaient à ceux de la France. Aussitôt l'apparition de
lady Hamilton, il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de
haute valeur et sut gagner très vite l'amitié de l'ambassadrice.


III

Lord Acton assistait le plus souvent aux soupers de la reine, et,
si préoccupé qu'il fût des questions européennes, il ne dut point
laisser d'y montrer parfois une contenance difficile, l'amitié de
Marie-Caroline pour lady Hamilton devenant de plus en plus vive.

Lorsque, dans les nocturnes promenades sur la mer, et qu'au milieu
de l'isolement des ombres, assises sous une tente dressée à l'avant
du yacht royal, toutes deux respiraient les souffles lointains
qu'embaumaient les bois d'orangers, parfois Emma Lyonna chantait,
à son auguste préférée, des ballades de l'Écosse ou des canzones
qu'elle avait composées en son honneur, et, presque toujours le matin
doré les surprenait dans la mollesse de leur sympathie.

Sur ces entrefaites avait éclaté la Révolution française; l'horizon
s'assombrissait: la guerre s'allumait sur tous les points de l'Europe.

La Cour de Naples ne s'en émut pas au point de suspendre les
scandales qu'elle donnait à l'Italie. Un officier de la marine
anglaise, nommé Horace Nelson, et qui commandait alors le vaisseau
l'_Agamemnon_, de station dans le port de Naples, ayant été invité à
une fête s'attira toutes les bonnes grâces de lady Hamilton, et fut
bientôt son amant. Personne ne se serait imaginé qu'il allait devenir
le premier amiral de l'Angleterre et remporter sur nous les succès
meurtriers d'Aboukir et de Trafalgar. À ce moment il ne songea qu'au
plaisir de posséder une femme qui faisait le désir universel.

Aux bruits des victoires du général Bonaparte, on commença de
s'inquiéter de l'avenir; et une lettre confidentielle, adressée par
la reine d'Espagne à Marie-Caroline, ayant été communiquée à lady
Hamilton, apprit à l'ambassadrice d'Angleterre le véritable motif de
l'expédition d'Égypte. Elle en informa sur le champ le cabinet de
Saint-James, qui nomma Nelson au commandement de l'escadre envoyée
pour nous barrer le passage.

À son retour d'Aboukir, Nelson fut accueilli en héros par la reine et
par lady Hamilton qui, dès lors, conçut pour lui la plus violente
passion. Des fêtes triomphales furent célébrées à Naples, en son
honneur: la ville fut pavoisée, lady Hamilton présida en souveraine
ces solennités, et depuis cet instant elle remplit les fonctions
d'agent secret de l'Angleterre à la cour des Deux-Siciles. Par lord
Acton qu'elle maîtrisait, par la reine qui ne savait rien refuser à
sa belle amie, et par Nelson qui l'aimait, elle avait entre les mains
un pouvoir considérable.

Cependant, mécontent des hostiles manifestations et de l'attitude
du gouvernement de Ferdinand IV, le Directoire envoya en Italie
quelques milliers d'hommes commandés par les généraux Championnet
et Macdonald. En peu de temps, ayant repoussé le général Mack, qui
commandait en chef soixante-dix mille Napolitains et sept mille
Anglais, le général Championnet gagna les victoires décisives de
Nepi, de Civitella et de Capoue, et contraignit le roi Ferdinand à
signer un traité de paix dont la première clause était l'expulsion
de lord Acton. Obligé de détruire l'insurrection italienne qui
conservait des intelligences dans Naples, il entra dans cette ville
le 23 janvier 1799 et l'occupa militairement.

Lady Hamilton et la reine qui étaient exécrées durent s'enfuir en
toute hâte pour aller rejoindre le roi en Sicile.

Il y eut un épisode terrible dans cette sorte d'évasion.

Il s'agissait de gagner la plage par les caveaux secrets et les
souterrains de la Villa-Reale. Déjà des sentinelles françaises s'y
trouvaient apostées. L'une d'entre elles, au bruit que fit, en
tombant à terre, un plat d'or qu'emportait une fille dévouée à la
reine, demanda le: «Qui vive?» Lady Hamilton s'avança seule et,
déguisée en camériste, elle imagina, sur le champ (paraît-il), une
histoire de rendez-vous avec un officier français, en sorte qu'après
quelques pourparlers (que, dans ses _Mémoires_, elle affirme avoir
été très intimes avec ce soldat), la petite troupe, grâce à cette
présence d'esprit et à ce dévouement, réussit à s'échapper à bord
des vaisseaux de Nelson qui fit voile pour la Sicile. Au retour de
Palerme, lorsque le roi Ferdinand rentra dans sa bonne ville de
Naples, lady Hamilton donna des ordres sanglants au cardinal Ruffo,
l'un de ses fanatiques, et fit exécuter, par des troupes de lazzaroni
et de Calabrais, une foule de citoyens soupçonnés d'avoir bien
accueilli les Français pendant l'occupation.

Ceci jette une ombre homicide sur Emma Harte. Les débauches pouvaient
être, sinon pardonnées par l'histoire, du moins atténuées par
l'entraînement des séductions qu'elle exerçait: mais tout le sang
qu'elle fit couler, mais le meurtre d'un vieux marin, l'amiral
Carracciolo, qu'elle fit pendre à une vergue, sous ses yeux et
devant Nelson, uniquement pour se venger de la mésestime où il avait
paru la tenir, ceci ne saurait être jugé avec indulgence.

Lady Hamilton avait alors trente-huit ans, elle était dans tout
l'éclat de sa souveraine beauté. Les chagrins passés, les durs
instants de son enfance, les amères passions et les luttes
ambitieuses qui avaient traversé sa jeunesse, les terribles émotions
des soudains changements de son sort, rien n'avait altéré le marbre
de son magnifique visage. Elle régnait dans la patrie de ses rêves;
elle pouvait y vivre en femme adorée de toutes parts; il faut la
plaindre de ce qu'elle a préféré se faire maudire.

À dater de ces massacres, d'ailleurs, son existence cesse d'offrir
cet attrait de curiosité qu'elle éveille jusqu'à cette époque.

L'Angleterre, en effet, se vit bientôt dans la nécessité de modifier
sa politique en Sicile à l'égard de la France et rappela son
ambassadeur, sir William Hamilton, qui depuis longtemps n'était plus
le mari d'Emma Harte qu'officiellement.

Tout se désunissait autour d'elle.

Lord Acton devait mourir en Sicile, dans un exil assez méprisable;
Marie-Caroline allait s'éteindre à Shoenbrunn, dans l'isolement et
l'oubli.

À son retour en Angleterre, lady Hamilton éprouva sans doute quelques
étranges serrements de coeur, lorsque son équipage en deuil passa
devant cette taverne où elle était entrée, un soir d'enfance, et
devant l'église où elle avait entendu sonner, autrefois, des heures
épouvantables. Sir Hamilton mourut en 1813, et Nelson fut tué au
combat de Trafalgar. Il la recommanda en vain au peuple anglais.

Elle dépensa vite, peut-être par désespoir, toutes les richesses
quelle tenait des générosités de la reine de Sicile, de son mari
et de son amant.--Sir William, en son tranquille dédain, lui avait
à peine laissé six ou huit mille livres sterling de rentes; cette
fortune aussi ayant été dissipée inutilement, elle quitta pour
toujours l'Angleterre et vint avec sa fille s'établir à Calais, où
elle mourut, dans l'obscurité, en 1813, à l'âge de cinquante-cinq ans.

Telle est l'histoire de cette artificieuse femme, qui, ayant
représenté une fois de plus la toute puissance de la beauté sur la
terre, où elle était née pour devenir une déesse, s'est flétrie
elle-même jusqu'à ne laisser à la postérité d'autre souvenir que
celui d'une hétaïre méprisable et sanglante.



LE CONVIVE


_Tu voudrais être mon convive, jeune affamé qui manges des yeux le
festin? Tu aspires la fumée des mets pleins d'odorantes promesses. La
blancheur de la nappe te rend joyeux._

_Vois les vins rouges et dorés qui frissonnent dans la pureté du
cristal. Vois ces beaux fruits qui s'amoncellent en pyramides
somptueuses, et ces fleurs qui croulent dans des vases._

_L'ardeur de la faim luit dans tes yeux avec l'espoir du repas
prochain. Quelle fête de regarder s'assouvir ton appétit fougueux! Je
voudrais voir tes dents déchirer la joue froide des fruits mûrs, je
voudrais voir tes jeunes lèvres se baigner dans la rougeur du vin._

_Mais ne t'assieds pas à ma table, enfant au naïf désir: ici les
mets n'ont aucune saveur._

_Les vins sont figés dans leur prison claire: tu te briserais les
dents sur la chair de marbre de ces fruits si beaux._

_Va-t-en vers d'autres régals moins pompeux, va t'asseoir à une table
plus hospitalière et tandis que tu apaiseras ta faim, tandis que
l'ivresse réjouira ton front, déplore le triste festin sans convive,
le repas solitaire dont nulle faim ne s'assouvira._



SIGEFROID L'IMPERTINENT

EXTASE MODERNE

_Étude de style dans le goût du jour_[4]

[Note 4: Mai 1870.]

  Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!
  Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
  Terribles, singuliers comme des somnambules;
  Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

                                Ch. BAUDELAIRE.


Le salon donnait sur les jardins.

Minuit remuait ses douze ou quinze petites perles dans la pendule
microscopique en vieux Saxe craquelé.

Étendue en son nonchaloir, sur une ottomane, la chanoinesse Camille
de Valleponne, n'éprouvant de _faibles_ que pour l'aristocratie,
brûlait de ses lèvres le médaillon du mystérieux vicomte Sigefroid
de Thuringe, auteur de plusieurs poèmes sur les _Choses utiles_.

Et c'était une blonde aux regards de sarisse, aux petites phrases
acidulées; le sémillant marquis Florian les Eglisottes en avait,
maintes fois, perdu le sens.

--Sigefroid!... modulait-elle, tes désespoirs volages me font goûter
mille supplices!...

Des pas firent crier le sable dans l'allée des lilas.

--C'est lui!... soupira la chanoinesse, en bondissant potelée.

       *       *       *       *       *

--D'honneur!... murmura, sans idée, le brillant gentilhomme, en
poussant le vitrail aux décalcomanies voyantes.

Et, lui devenant un collier:

--Ah! détaillait l'illécébrante créature,--quelques tierces plus
tard, je le sens,--je me serais plongé dans le coeur une arme d'un
travail exquis!

--Fleur de mes rêves! susurra le vicomte de sa voix flûtée,--c'est
ce faquin de Soleil qui m'a distancé d'une demi-longueur!--Puis un
lettré de rencontre, âgé, moralement, d'une trentaine de soufflets,
m'a soutenu, _mordicus_, que l'homme n'était qu'un fol, ayant
l'hallucination du ciel et de la terre!... Juge si cela m'a retardé,
moi le _Chantre_ des _Choses-utiles_, et qui jouis, toujours, même en
dormant, de ce sourire entendu et expérimenté qui sied aux déshérités
de l'intelligence!...

Mais elle:

--Je te crois!... je te crois.--Le printemps, enfin ne saurait te
conseiller de me fuir? Tu ne me laisseras pas expirer sur quelque
sofa désert comme la fille d'O-Taïti, tu ne veux point que mes
obsèques se célèbrent demain, vers dix heures?

--Effectivement! répondit le bouillant Sigefroid.--Je ne pourrais
sans un léger sanglot, tolérer cette idée, même en rêve! Là serait
l'atrocité. Le Coeur avant tout! Vive le Sentiment, ajouta le
vicomte, au milieu d'une pirouette,--et foin de l'Artificiel!

       *       *       *       *       *

De concert, ils descendirent aux jardins.

--Parlons d'amour, gémit-elle.--Mais d'abord un gobéa!... c'est mon
parfum du lundi! tu le sais?

Le vicomte en minaudant, lui tendit la fleur désirée.

--Ton esclave est fière de ses chaînes! continua la chanoinesse
en subodorant les senteurs de cette plante, d'ailleurs, pour
elle, hebdomadaire.--La France, ma rivale, t'a salué du titre de
«Plume autorisée» depuis le succès de ton poème sur cette thèse
abracadabrante... tu sais?

--Ah! oui dit le vicomte, d'un air dégagé: «_De l'influence de la
cantharide sur le clergé de Chandernagor_?»

--Et puis... que te dirais-je? Ton nom fleure les ferrailles d'une
façon insensée! Je t'aime, Sigefroid de Thuringe!

--Framées et francisques! s'écria le Chantre des _Choses utiles_,
éperdu. «Qui m'empêcherait de mettre le doigt entre la robe et le
torse?»

       *       *       *       *       *

Sur le banc d'une tonnelle embaumée par des herbages discrets--j'ai
nommé les roses--le couple distingué devisait maintenant des vagues
inconstances du Coeur.

Le claque du jeune homme folâtrait au loin, jouet des zéphirs, à
travers les allées solitaires. Tout à coup, au milieu du silence
divin, sans rossignols, éblouie de la beauté nocturne des choses,
la jeune femme en son extase infinie,--entre deux baisers,--et les
regards au ciel,--balbutia d'une voix passionnée:

--Dis-moi!... DIS-MOI QUE TU ES DUC... ET... PAIR!

--Reçois, à propos, les adieux les plus déchirants! s'écria
brusquement le vicomte en se frappant le front. Le devoir m'appelle!
L'on m'attend au Palais du Sénat...

--Hélas, interrompit la chanoinesse avec une certaine amertume: au
Palais du Sénat! pour y siéger encore, sans doute, ingrat, même la
nuit!

Le vicomte sourit mystérieusement, et montrant d'un geste
inqualifiable l'étoile polaire, répondit très bas, d'un ton rêveur:

--Non, ma parfaite amie, non, créature d'élection!... _Pour mettre en
état certains cylindres de tôle qui couronnent son faîte éblouissant;
car voici, je crois, les approches de l'hiver._



LETTRES À CHARLES BAUDELAIRE


I

                                   _Saint-Brieuc, Rue Saint-Guéno, 4._

Monsieur,

Je sais, dans ma très petite expérience, combien il est pénible
d'écrire une lettre. On n'écrit presque jamais (j'entends les esprits
à de certaines allures) que par nécessité--ou besoin vague de se
dégrossir l'esprit.

Veuillez donc penser, je vous en prie, que j'estime trop la valeur de
votre précieux temps pour vous demander une réponse: vous m'écrirez
si vous avez un loisir à perdre, quand il vous plaira, dans un an,
six mois, jamais, si bon vous semble: je ne vous en aimerais pas
moins, je comprendrai cette petite préface de Ricardo et je serais
désolé que mon admiration vous génât le moindrement: Ceci soit dit
avec sincérité!

Combien je regrette les conséquences de ces jours derniers! Vous
m'avez vu sous des conditions déplorables: j'étais à la fois--très
troublé par le vin--le manque de sommeil--et le saisissement de vous
parler. Combien de bêtises me sont échappées!... mais je pense que
vous n'êtes pas de ceux qui jugent les gens sur un fait.

Mes relations fantaisistes--j'ai frayé, par entraînement, avec des
individus de joyeuse imagination--doivent être mises sur le compte de
mon extrême jeunesse; cela s'oublie assez vite; il ne s'agit que de
rompre vite, et de monter vite, ce qui ne tardera guère pour moi, je
pense.

Allons, voilà qui est bien: votre profonde et habituelle délicatesse
ne méprisera pas l'humilité de cette petite épitre: je n'écris pas de
la sorte à tout le monde; vous êtes mon aîné, cela dit tout.

Quand je pense que je n'ai pas répondu l'autre soir à M. R...
(charmant compagnon, du reste, par exemple!) lorsqu'il me demandait
ce que vous aviez créé:

«Qu'entendez-vous par créer?--Qui est-ce qui crée ou ne crée pas? Que
signifie cette chanson, et ce refrain d'avant le déluge? Baudelaire
est le plus puissant, et le plus un, par conséquent, des penseurs
désespérés de ce misérable siècle! Il frappe, il est vivant, il voit!
Tant pis pour ceux qui ne voient pas!»

Mais, je n'étais pas dans mon sang-froid ce soir-là. Ce sera pour
la prochaine occasion. Excusez, je vous en prie, les nombreuses
inepties, les rimes légères, et les enfantillages que j'ai laissés
dans mon bouquin. Il y a trois ou quatre pages passables: c'est une
demi-promesse; j'espère vous envoyer bientôt une prose moins jeune
que mes vers! Allons, je vous aime et vous admire, mon bien cher
grand poète; et je vous serre la main avec bonheur.

P. S. Je suis presque brouillé avec ma famille. J'attends quelque
argent pour retourner vivre à Paris: vous me permettrez de vous faire
une petite visite; je ne crois pas dépasser le but en disant que j'ai
quelquefois du bon--avant le champagne.


II

Je vous remercie de tout mon coeur de vous être souvenu de moi: que
voilà de pensées claires et superbes! Comme on se sent de votre avis
en vous lisant! Comme vous savez bien vous écouter impersonnellement
dans celui qui vous lit! Je vous admire.

Je me suis rencontré avec vous au sujet de Wagner, et je vous jouerai
Tannhauser quand je serai installé dans votre voisinage. Le grand
musicien peut réciter, lui aussi, ces vers de statue:

  Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux!
  Pareils aux mannequins, vaguement ridicules...

Quand j'ouvre votre volume, le soir, et que je relis vos magnifiques
vers dont tous les mots sont autant de railleries ardentes, plus
je les relis, plus je trouve à reconstruire. Comme c'est beau ce
que vous faites! _La Vie antérieure, l'Allégorie des vieillards, la
Madone, le Masque, la Passante, la Charogne, les Petites Vieilles,
la Chanson de l'Après-midi_,--et ce tour de force de _La Mort des
Amants_, où vous appliquez vos théories musicales. L'_Irrémédiable_,
commençant dans une profondeur hégélienne, les _Squelettes
laboureurs_, et cette sublime amertume de _Réversibilité_, enfin
tout, jusqu'au duo _d'Abel et de Caïn_... C'est royal, voyez-vous,
tout cela. Il faudra bien que tôt ou tard, on en reconnaisse
l'humanité et la grandeur, absolument... Mais quel éloge que le rire
de ceux qui ne savent pas respecter! Ne vous irritez pas de mon
enthousiasme; il est sincère, vous le savez bien.

P. S. Ne m'écrivez pas, je vous en prie; l'Art est long et le temps
est court; je le sais aussi bien que personne, moi qui travaille
dix heures par jour à faire une page de prose; vous n'avez rien
à me dire, et je devine que vous ne me voulez peut-être pas trop
de mal, ainsi ne prenez pas de peine pour moi. Quand j'aurai
terminé les premiers volumes de _Isis_, je vous en enverrai un
exemplaire. Je ferai avec votre permission, une étude sur vous: si
vous ne la trouvez pas bien faite, vous la brûlerez et il n'en sera
plus question. Je n'ai pas d'amour-propre, quand j'ai mal écrit,
maintenant; je vous l'assure. Vous vous êtes affirmé davantage
dans votre étude sur Wagner que dans celle de Gautier: tant mieux!
_Ça pleut déjà dru comme mitraille et de la hautaine façon, ça m'a
ranimé._ Dans dix ans, il ne restera pas cinquante pages des romans
à reconstruction de faits, quand on ne juge que le fait... Et, au
revoir. Pardonnez le griffonnage; je l'ai effacé parce qu'il était
dogmatique et que je n'ai rien à vous apprendre.

Encore un Post-S. À propos de l'étude dont je vous parle, ne pensez
pas que je veuille recommencer la fable de l'Ours et du Jardinier. Je
n'ai plus le même style du tout, comme de raison, quand j'écris une
lettre et lorsque j'écris une page littéraire. Vous ne me jugerez pas
sur mon déplorable bouquin, et vous aurez de l'indulgence. Je vous
affirme que je fais du beau et du très beau dans ce moment-ci--et que
vous n'en serez peut-être pas mécontent: vous serez même étonné de
la différence, je ne crains pas de vous le dire, si vous voulez bien
y jeter un coup d'oeil. Vous ne croirez pas que c'est moi. Ne riez
pas trop, je vous en prie, de cette folie, et prenez tout ceci avec
bienveillance. Je ne vous écris pas rue d'Amsterdam, craignant que
vous ayiez changé de maison.


III

                                 _Saint-Brieuc, rue Saint-Pierre, 14._

Mon cher Baudelaire,

Je vous ai gardé, comme on dit pour la bonne bouche: voici le résumé
(dans ce qu'il peut avoir d'ingénieux) du pèlerinage que vous savez.
Le R. P. Dom Guéranger est, je crois, un homme d'une imagination
logique et d'une science absolument quelconque; il jouit d'une
qualité que vous estimerez: _la froideur attrayante_. 57 à 58 ans.
Il était prêtre à 21 ans; docteur en théologie à 23 ans; licencié en
droit, licencié ès-lettres et docteur ès-sciences à 38 ans. Il parle
7 à 8 langues actuelles et n'ignore pas les dialectes hébraïques
au point de le céder à M. Renan. Il a trouvé moyen, sans un sou,
de relever l'abbaye de Solesmes, sans s'interrompre pour cela, et
sans quitter une rude partie engagée entre lui et tous les évêques
de France au sujet de la Liturgie ancienne qu'il a réussi à faire
rétablir dans toute sa pureté, presque partout; mais il a fallu
écrire une douzaine de volumes fantastiques de science religieuse,
arracher des bulles pontificales, lutter contre son évêque, abîmer
pendant un an, tous les quinze jours, M. de Broglie (au sujet du
Labarum et, généralement, des miracles) se lever à 4 heures, se
coucher à 11 heures, manger de la salade le soir et un peu de soupe
dans une écuelle le matin, conserver du temps pour le bréviaire et
pour la direction de l'Abbaye (60 moines), tout quitter au coup de
cloche de la Règle, causer avec des milliers de visiteurs, surveiller
un anévrisme et une propension mosaïque au bégaiement, afin de ne pas
perdre la tête et avoir un front deux fois haut et vaste comme celui
de Victor Hugo. Vous voyez que ce n'est pas une brute, et pour me
servir d'une expression de du Terrail (si vous voulez bien pardonner
cet ignoble mouvement d'amour-propre) j'ajouterai que: «je ne suis
pas trop mal dans ses papiers.»

Il est flanqué de deux têtes qui sont presque également admirables:
le Père Économe et le Père Prieur: Dom Fontanes et Dom Couturier:
deux colosses au physique et au moral. La Bibliothèque (j'oubliais
de vous dire que ces deux colosses et lui sont charmants de
bienveillance, de profondeur et de _naïveté_, au point de s'amuser
et de faire des calembours), la Bibliothèque contient environ 20.000
volumes: on m'y laissait seul, tous les jours, faveur inconnue à
bon nombre de gens (nouveau mouvement d'amour-propre), vous jugez
si j'ai, comme on dit, profité de l'occasion. J'ai des notes assez
curieuses, je crois pouvoir l'affirmer. Bref, je tiens _Samuèle_,
et si mes prévisions ne sont pas entachées de niaiseries, j'ai
réellement quelque chose de--sinon de plus grand, je parle au point
de vue de la dimension du volume--du moins d'aussi large que l'idée
de Faust. C'est réellement estomirant qu'on ait pas encore pensé à
une chose, ou que, si on y a pensé, on ne l'ait pas traitée avec
amplitude et magnificence. Je vous écrirai cela: vous jugerez.

Voici, en attendant, une petite légende qui ressemble un peu à l'un
de vos poèmes en prose, L'Étranger: Je traduis du latin:

Il y avait un moine--un parfait et ancien religieux--qui avait
fait un pacte avec le Diable: je veux dire qui avait accepté les
services d'un démon mixte. Ce démon n'était pas, en son âme et
en sa condamnation, des plus coupables; il avait, dans les temps
effroyables où se joua le grand conflit, il avait subi l'entraînement
vague et presque moutonnier de Lucifer. Il ne s'était pas prononcé
sur le fameux _Non Serviam_ et s'était trouvé précipité hors de la
joie et de la lumière, avant d'avoir eu seulement le temps de se
reconnaître. De sorte que sa vie était comme un rêve et qu'il ne
savait plus ce qui était arrivé. Il n'était pas mauvais, mais il
avait contracté la manie de la chute, en voyant se culbuter, dans
l'ombre et dans la foudre, le pêle-mêle des légions noires! Puis...
avec les longs et interminables siècles, avec l'insensible habitude
de l'étonnement, il avait oublié cela, tout cela: il avait oublié.

Enfin vous comprenez ce que je veux dire. Vous seul pouvez exprimer
cela aujourd'hui.

Donc, un jour il avait remarqué la terre, et trouvant confortable
d'y rester aussi bien que dans les endroits où il était auparavant,
il s'en alla dans les environs d'un monastère, car il aimait le
silence. Là, je vous dis qu'il eut l'occasion de rendre service
au vieil abbé, on ne sait pas comment. Le vieil abbé--un bon
zig!--comprit de suite (toutes ses réserves de conscience faites)
l'horrifiant malheur qui avait dû arriver dans l'éternité, au petit
bonhomme infernal, et il ne déchargea pas de malédictions nouvelles
sur son mélancolique et monstrueux visiteur. Il lui demanda, ne
voulant pas être en retard avec un pareil personnage, s'il pouvait,
à son tour, lui être quelque peu utile ou même agréable. Il insista,
en voyant le pauvre démon secouer tristement ce qui lui servait
de tête.--Eh bien, dit celui-ci, puisque vous me proposez, je
vous dirais que vous pouvez me faire du bien.--Et comment? dit le
moine.--Ah! dit le démon, vous êtes bien le maître de faire bâtir
un clocher ici?--Oui, dit le moine.--Alors faites bâtir un clocher
avec une grande cloche, et puis faites-la aller la nuit, quand vous
pourrez.--Pourquoi? dit le moine inquiet.--J'aime les cloches... le
son des cloches... les belles cloches...

N'est-ce pas qu'elle est belle? Mais, dame, je n'ai fait que des
phrases où vous feriez de la pure beauté, vous. Enfin, je vous
l'offre, si elle peut vous sembler possible.

Je termine en attendant une prochaine lettre en vous recommandant
deux livres:

_La Mystique_ de Goerres, 5 vol. in-8 (divine, naturelle,
diabolique), édit. Poussielgue, rue Saint-Sulpice, trad. de
l'allemand par Sainte-Foy.

Et _La Vie de Jésus-Christ_, par le docteur Sepp, 2 vol. in-8, même
trad., même lib., année 1860 ou 59. Si vous ne les connaissez pas,
cela vous fera peut-être plaisir. C'est très curieux.



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE



NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

CHEZ LES PASSANTS.--L'édition de la Librairie de l'_Art indépendant_
(Frontispice de Félicien Rops; Paris, 1890) comprenait:


L'ÉTONNANT COUPLE MOUTONNET.--UNE SOIRÉE CHEZ NINA DE VILLARD (_Gil
Blas_, 24 août 1888);--N-S. JÉSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES (_Gil
Blas_, 25 décembre 1888). Remy de Gourmont a recueilli dans la _Revue
indépendante_ de juillet 1890, des notes manuscrites; l'auteur et le
préfacier y recevaient une plus «rude volée». Ce «manuscrit offre
des variantes curieuses qui dénotent chez Villiers, un polémiste
assez âpre (et il le prouva) surtout quand on touchait aux choses
sacrées». Les variantes ont été jointes, en appendice, au livre de
M. Édouard de Rougemont (_Mercure de France_, 1910),--SOUVENIR
(_Revue wagnerienne_, 15 juin 1887);--HAMLET (_Revue des lettres et
des arts_, 8 décembre 1867);--AUGUSTA HOLMÈS (_La Vie moderne_, 13
juin 1885, et le _Succès_, 11 novembre 1885). Voici le fragment, non
reproduit, d'un de ces textes:

     _«J'avais été porté par le comité royaliste aux élections
     du conseil général de Paris, le 10 janvier 1880. C'était,
     si fidèle est ma mémoire, contre M. de Heredia, le terrible
     révolutionnaire. (Soit dit, par occasion, les résultats de ces
     élections étant de nos jours, parfaitement connus à l'avance,
     à vingt-cinq voix près, dans tous les comités, j'avais accepté
     seulement pour l'honneur de la défaite.) J'obtins donc les six
     cents suffrages attendus. Mon aimable compétiteur, dont alors
     le «Figaro» publia les poésies émues et fugitives, se concilia
     l'excédent convenu des mille ou douze cents voix sagaces,
     auxquelles il doit son triomphe, et chacun des deux littérateurs
     fut content._

     _«Mais en ce qui nous occupe, le plaisant de cette affaire est
     que, dès cette époque déjà, le projet du Conservatoire lyrique
     de la ville de Paris était fortement en question et que,
     l'avant-veille du grand jour, dans une soirée, j'avais déclaré
     devant les plus terre-à-terre et les plus cramoisis du conseil
     que si, contre toutes prévisions (le peuple ayant enfin ses
     versatilités), je l'emportais en cette aventure, mon premier
     soin serait, l'heure venue, de notifier à la commission la
     compétence utile et pratique de l'éminente compositrice comme
     membre du jury officiel de ce concours. Or, avec ce sourire doux
     et entendu qui leur sied d'ailleurs, nos deux purs m'appelèrent
     «poète» (ce qui m'amuse toujours), et renvoyèrent mon projet
     de nomination dans les nuées. Je les décorai donc du titre de
     «prosateurs» pour flatter à mon tour leur amour-propre et,
     chose qui ne me surprit en rien, ce furent précisément ces deux
     membres, si j'en crois la Renommée, qui, l'année suivante,
     entraînèrent la commission en faveur de la musicienne et la
     firent nommer du jury à une majorité enthousiaste: quels poètes,
     ces conseillers municipaux!...»_

LETTRE SUR UN LIVRE (Préface à un livre de M. E. Pierre, Paris,
1887);--LE RÉALISME DANS LA PEINE DE MORT (Figaro, 18 février
1885);--LE CANDIDAT DE G. FLAUBERT (_Revue du monde nouveau_, 1er
février 1874);--PEINTURES DÉCORATIVES DE L'OPÉRA;--LA TENTATION
DE SAINT ANTOINE (_Semaine Parisienne_, 23 avril 1874);--LE CAS
EXTRAORDINAIRE DE M. FRANCISQUE SARCEY (_Gil Blas_, 20 octobre 1887).
_L'Évasion_ avait été représentée le 12 octobre au Théâtre Libre;--LE
SOCLE DE LA STATUE (publié primitivement sous ce titre: _La Maison
Gambade, père et fils_, 1 plaq. 1882);--LA COURONNE PRÉSIDENTIELLE
(_Le couronnement de M. Grévy_, décembre 1887, in-fº);--AU GENDRE
INSIGNE;--L'AVERTISSEMENT (_Figaro_, 19 juillet 1883).


PAGES RETROUVÉES.

À UNE GRANDE FORÊT (_L'Artiste_, 1er avril 1868 et IIme série du
_Parnasse contemporain_, 1871.)--Variantes de l'_Artiste_, Épigraphe:
«La nuit et son oiseau solennel, Milton», vers 19 et 20:

  _Miroir du Rossignol, la source aux sons fatals,
   Aréthuse, reluit sous les ajoncs natals._

et plus loin:

  _... le dolmen disperse entre ses brèches;_

ESQUISSE À LA MANIÈRE DE GOYA (_Parnasse contemporain_, I,
1866);--HYPERMNESTRA (_Revue encyclopédique_, 18 mars 1896). Daté
du 24 septembre 1876;--LADY HAMILTON (_La revue blanche_, 1er
janvier 1896). Écrit avant 1880;--LE CONVIVE (_Journal_, 9 mars
1894);--SIGEFROID (_Le diable_, 7 mai 1870);--LETTRES A BAUDELAIRE
(_Nouvelle Revue_, 15 août 1903). Écrites en 1861 et 1862.



TABLE DES MATIÈRES


CHEZ LES PASSANTS.

  L'étonnant couple Moutonnet                                        5

  Une Soirée chez Nina de Villard                                   13

  Notre-Seigneur Jésus-Christ sur les planches                      23

  Souvenir                                                          37

  Hamlet                                                            43

  Augusta Holmès                                                    53

  Lettre sur un livre                                               65

  La Suggestion devant la loi                                       71

  Le Réalisme dans la peine de mort                                 83

  Le Candidat (de Gustave Flaubert)                                103

  Peintures décoratives du foyer de l'Opéra                        113

  La Tentation de Saint Antoine (de Gustave Flaubert)              127

  Le Cas extraordinaire de M. Francisque Sarcey                    135

  Le Socle de la statue                                            145

  La Couronne présidentielle                                       179

  Au Gendre insigne                                                215

  L'Avertissement                                                  219


PAGES RETROUVÉES.

  Poèmes du Parnasse:

    I. _À une grande Forêt_                                        233

   II. _Esquisse à la manière de Goya_                             235

  Hypermnestra                                                     237

  Lady Hamilton                                                    257

  Le Convive                                                       273

  Sigefroid                                                        275

  Lettres à Baudelaire                                             281

  _Notice bibliographique_                                         293



ACHEVÉ D'IMPRIMER

LE QUINZE OCTOBRE MCMXIII

par

GEORGES CLOUZOT

À NIORT

pour

MM. CRÈS ET Cie


[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

--Corrections effectuées:

----Page 68: "en ces lettres parisiennes, au sein desquels, vous"
remplacé par "en ces lettres parisiennes, au sein desquelles, vous".

----Page 126: "être évité dans une oeuvre et de l'importance de"
remplacé par "être évité dans une oeuvre de l'importance de".

----Page 160: "qu'ils étaient émaillés de ce vocables" remplacé par
"qu'ils étaient émaillés de ce vocable".

----Page 163: "si l'on ne veux finir pauvre," remplacé par "si l'on
ne veut finir pauvre,".

----Page 218: "en quels motifs vous puiser le droit" remplacé par "en
quels motifs vous puisez le droit".

----Page 252: "sur le champ, des jeux gymniques, auquels" remplacé
par "sur le champ, des jeux gymniques, auxquels".

----Page 253: "sorte d'illusion aux quatre puits" remplacé par "sorte
d'allusion aux quatre puits".

----Page 261: "en s'en tenant à se programme:" remplacé par "en s'en
tenant à ce programme:".

----Page 263: "c'était l'une de plus gracieuses femmes" remplacé par
"c'était l'une des plus gracieuses femmes".

----Page 266: "il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de
haute valeur et gagner très vite l'amitié de l'ambassadrice." Mot
ajouté: "sut": "il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de
haute valeur et sut gagner très vite l'amitié de l'ambassadrice."

----Page 270: "Marie-Caroline allait s'étendre" remplacé par
"Marie-Caroline allait s'éteindre".]





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