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Title: Variétés Historiques et Littéraires (9 / 10) - Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers
Author: Various
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Variétés Historiques et Littéraires (9 / 10) - Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  VARIÉTÉS
  HISTORIQUES
  ET LITTÉRAIRES

  Recueil de pièces volantes rares et curieuses
  en prose et en vers

  _Revues et annotées_
  PAR
  M. ÉDOUARD FOURNIER

  TOME IX



  A PARIS
  Chez PAGNERRE, Libraire

  M.DCCCLIX



_Le Gouvernement présent, ou Eloge de Son Eminence._

_Satyre, ou La Miliade._

IN-4[1].

          [Note 1: Cette satire, dont le second titre, _La Miliade_,
          vient de ce qu'elle est composée, de mille vers, fut
          plusieurs fois réimprimée, mais est pourtant assez rare.
          La première édition, petit in-12 de soixante-six pages,
          à la fin de laquelle on lit: _Imprimé à Anvers_, est de
          beaucoup la moins commune. L'édition in-4º, qui date du
          temps des mazarinades, comme l'indique assez son format,
          se trouve plus facilement; c'est elle, qui nous sert ici
          pour notre texte. _La Milliade_ fut aussi réimprimée
          dans les diverses éditions du petit recueil de pièces:
          _Le tableau de la vie et du gouvernement de Messieurs
          les cardinaux Richelieu et de Mazarin, et de M. Colbert,
          etc._ On la trouve, p. 1-28, dans l'édition de Cologne,
          P. Marteau, 1694, in-12. Où fut-elle d'abord imprimée? M.
          Leber pense qu'elle doit, comme les autres satires les
          plus violentés de ce temps-là, être évidemment sortie
          d'une cave de Paris. (_De l'état réel de la presse et
          des pamphlets depuis François Ier jusqu'à Louis XIV_,
          1834, petit in-8, p. 100.) Richelieu étoit d'une opinion
          contraire; il pensoit que toutes ces méchancetés venoient
          des Pays-Bas: «Les pièces qu'on imprimoit à Bruxelles
          contre lui, dit Tallemant (édit. in-12, t. II, p. 171),
          le chagrinoient terriblement. Il en eut un tel dépit que
          cela ne contribua pas peu à faire déclarer la guerre à
          l'Espagne.» La _Milliade_ étoit de celles qui lui tenoient
          la plus au coeur. Tallemant ajoute, en effet, en note:
          «L'écrit qui l'a le plus fait enrager a été cette satire
          de mille vers, ou il y a du feu, mais c'est tout. Il fit
          emprisonner bien des gens pour cela, mais il n'en put rien
          découvrir, Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi
          pour la lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je
          crois qu'elle vient de chez le cardinal de Retz; on n'en
          sait pourtant rien de certain.» On a beaucoup cherché ce
          que Tallemant avoue n'avoir pu découvrir. Les uns, tels que
          le Père Lelong (_Biblioth. franç._, t. II, nº 22,095; et t.
          III, nº 32,485; 516), l'attribuent à Charles Beys. Barbier
          (_Dict. des Anonymes_, t. II, p. 37-38) est du même avis.
          Peiguot, de son côté, l'attribue à Favreau. Ce qui semble,
          toutefois, le plus probable, c'est que la _Milliade_ est
          de Louis d'Epinay, abbé de Chartrice, en Champagne, comte
          d'Estelan, etc. La Porte le dit d'une façon formelle dans
          ses _Mémoires_ (collect. Petitot, 2e série, t. 59, p. 356).
          Il ajoute que, pour cette satire, «il y avoit alors quatre
          ou cinq prisonniers à la Bastille»; ce qui confirme ce
          qui a été dit tout à l'heure des nouveaux emprisonnements
          dont la _Milliade_ fut cause. Il ne manque à l'opinion de
          La Porte que le témoignage de Tallemant. Il est singulier
          que lui, qui savoit tout, et entre autres beaucoup de
          choses de cet abbé d'Estelan, puisqu'il lui a consacré
          toute une _Historiette_ (édit. in-8, t. III, p. 259-263),
          il n'ait rien dit, ne fût-ce que pour la démentir, de
          cette attribution qu'on lui faisoit de la _Milliade_; et
          c'est d'autant plus surprenant qu'il parle de l'humeur
          satirique de l'abbé et de ses écrits contre Richelieu.
          Ce silence de Tallemant n'implique toutefois qu'un doute
          contre l'assertion si nette de La Porte.--A la fin de la
          Fronde, en 1652, lorsqu'on étoit à bout de méchancetés
          contre Mazarin, on réimprima contre lui la _Milliade_, en
          se contentant de changer les noms, et aussi le titre. Voici
          celui qu'on lui donna: _Le Gouvernement de l'Etat présent,
          où l'on voit les fourbes et tromperies de Mazarin_,
          etc. «Il ne faut pas, dit M. Moreau, confondre cette
          pièce avec _la Milliade ou l'Eloge burlesque de Mazarin_
          (Bibliographie des Mazarinades, t. II, nº 1502).]


  Peuple, eslevez des autels
  Au plus eminent des mortels,
  A la première intelligence
  Qui meut le grand corps de la France,
  A ce soleil des cardinaux,
  De qui d'Amboise et d'Albornaux[2],
  Ximenès, et tout autre sage,
  Doivent adorer le visage.
  Le globe de l'astre des cieux
  Est moins clair et moins radieux.
  Ses rayons percent les tenèbres,
  Produisent cent autheurs celèbres[3],
  Et font un affront au soleil
  Par cet ouvrage non pareil.
  Que si vos debiles paupières
  Ne peuvent souffrir les lumières
  De ce corps desjà glorieux,
  Qui vous esblouiront les yeux,
  Contemplez l'ame plus obscure,
  La sagesse et la foy moins pure,
  Le jugement moins lumineux
  De ce polytique fameux
  Qui rend l'Espagne triomphante
  Et la France si languissante.
  Dans ses ambitieux souhaits,
  Il ne veut ny trefve ny paix;
  Sa fureur n'a point d'intervalles:
  Il suit les vertus infernalles.
  Les fourbes et les trahisons,
  Les parjures et les poisons
  Rendent sa probité celèbre
  Jusqu'à l'empire des tenèbres.
  C'est le ministre des enfers;
  C'est le demon de l'univers.
  Le fer, le feu, la violence,
  Signallent partout sa clemence.
  Les frères du Roy mal traittez,
  Les mareschaux decapitez[4],
  Quatre princesses exilées[5],
  Trente provinces desolées,
  Les magistrats emprisonnez,
  Les gardes des sceaux dans les chaisnes[6],
  Les gentils-hommes dans les gesnes,
  Tant de genereux innocents
  Dans la Bastille gemissans;
  Cette foule de miserables
  Où les criminels sont coulpables
  D'avoir trop d'esprit et de coeur,
  Trop de franchise ou de valeur,
  Tant d'autres celèbres victimes,
  Tant de personnes magnanimes
  Qu'il tient soubs ses barbares loix,
  Dont il ne peut souffrir la voix,
  Dont il redoute le courage,
  Dont il craint mesme le visage:
  Ce grand nombre de malheureux
  Qui sentent son joug rigoureux,
  Leur sang, leurs prisons, leurs supplices,
  Sont ses plus aimables delices.
  Il se nourrit de leurs mal-heurs,
  Il se baigne en l'eau de leurs pleurs,
  Et sa haine fière et cruelle
  Dans leur mort mesme est immortelle;
  Il agite encor leur repos,
  Il trouble leur cendre et leurs os,
  Il deshonnore leur memoire,
  Leur oste la vie et la gloire.
  Ce tyran veut que ces martyrs
  N'ayent que d'infames souspirs,
  Dans leur plus injuste souffrance
  Qu'on approuve sa violence,
  Et qu'on blesse la verité
  Pour adorer sa cruauté.
  Il ayme les fureurs brutales
  Des trois suppots de sa caballe,
  De ce pourvoyeur de bourreaux
  Et de ces deux monstres nouveaux,
  Qui, plus terribles qu'un Cerbère,
  Deschirent sans estre en colère;
  Ce testu, cette ame de fer,
  Digne prevost de Lucifer,
  Cet instrument de tyrannie
  Qui rend la liberté bannie,
  Ce geolier, qui de sa maison
  Fait une cruelle prison,
  Et qui traitte avec insolence
  Les braves mareschaux de France,
  Lorsqu'il les conduit à la mort,
  Lorsque l'Estat pleure leur sort,
  Lorsque leur destin miserable
  Rendroit un tygre pitoyable.

    Mais quels insignes attentats
  N'ont faict Machaud[7] et L'Affenas[8]!
  Quels juges sont aussi sevères
  Que ces deux cruels commissaires,
  Ces bourreaux, de qui les souhaits
  Sont de peupler tous les gibets,
  De qui les mains sont tousjours prestes[9],
  A couper des illustres testes,
  A faire verser à grands flots
  Le sang dessus les eschaffaux!
  La mort naturelle et commune
  Leur desplait et les importune,
  Et la sanglante a des appas
  Où leurs coeurs prennent leurs esbats.
  En decapitant ils se jouent,
  Ils sont encor plus guays s'ils rouent,
  Mais leur plus agreable jeu
  Est de bruler à petit feu.
  Armand a choisi ces deux Scythes
  Pour ses fidelles satellites,
  Pour monstrer qu'il tient en ses mains
  La vie et la mort des humains,
  Et qu'il règne par sa puissance
  Comme les Roys par leur naissance.
  Ses juges menacent les grands,
  Et font trembler les innocens.
  Castrain[10], Marillac et De Jarre[11]
  Ont paty[12] devant ces barbares,
  Et veu leur mort dedans les yeux
  De ces tygres audacieux.
  Armand voulant des sacrifices
  De cruauté et d'injustice,
  Pour paroistre ses serviteurs
  Ils font les sacrificateurs.
  Ce Moloce les a pour prestres[13];
  Il arme de couteaux ces traistres
  Pour immoler sur ses autels,
  Non des bestes, mais des mortels.
  Le vieux tyran des Arsacides
  A moins commandé d'homicides
  Que ce moderne Phalaris,
  Ce monstre entre les favoris.
  Son oeil farouche et sanguinaire
  S'allume dedans sa colère;
  Ses regards sont d'un bazilic;
  Sa langue a le venin d'aspic,
  Elle sert d'arme à sa malice,
  Elle couvre son injustice,
  Et mesle la douceur du miel
  A l'amertume de son fiel;
  Et sa parole est infidelle
  Autant que sa main est cruelle.
  Il ne perce qu'en caressant,
  Il n'estouffe qu'en embrassant,
  Il flatte lors mesme qu'il tüe,
  Et son ame n'est jamais nüe.
  Il deguise ses actions,
  Dissimule ses passions,
  Compose son geste et sa mine.
  Le demon à peine devine
  Le mal qu'il cache dans son sein;
  Il lit à peine en son dessein.
  Il ayme les lasches finesses,
  De perdre malgré ses promesses,
  De lancer soudain dans les airs
  La foudre, sans bruict, sans esclairs,
  De faire esclater un orage
  Lorsque le ciel est sans nuage.
  Il est meschant, il est trompeur,
  Il est brutal, il est menteur;
  Ses baizers sont baizers de traistre.
  Il n'est jamais ce qu'il feint d'estre,
  Il trompe par tous ses discours,
  Et s'il traitte avecque des sourds,
  Il les deçoit par son visage,
  Contrefaict le doux et le sage,
  Leur sousrit, leur presse les mains,
  Et par des conseils inhumains,
  Faict après tomber sur leur teste
  Une formidable tempeste.
  Si les reynes l'ont en horreur,
  Il pleure pour gaigner leur coeur,
  Il les combat avec leurs armes,
  Et lors qu'il verse plus de larmes,
  Il leur prepare une prison,
  Et, s'il est besoin, du poison.
  Ses pleurs sont pleurs de crocodille,
  Qui menacent de la Bastille,
  Qui, pour venger des desplaisirs,
  Causent des pleurs et des souspirs.
  Son ame prend toute figure,
  Hormis celle d'une ame pure.
  Il faict ce qu'il veut de son corps:
  Le dedans combat le dehors.
  C'est luy sans que ce soit luy-mesme;
  Enfin, c'est un bouffon supresme.
  Sans masque il est tousjours masqué;
  Turlupin n'a point pratiqué
  Tant de tours ny tant de souplesses,
  Tant de fourbes ny tant d'adresses,
  Que ce protecteur des bouffons,
  Ce grand Mæcenas des fripons.
  Il faict bien chaque personnage,
  Fors celuy d'un ministre sage.
  Il imite bien les tyrans
  Et les ministres ignorans.
  Ce charlatan, sur son theatre,
  Croit voir tout le monde idolatre
  De ses discours, de ses leçons,
  De ses pièces, de ses chansons.
  On souffriroit ses comedies,
  Quoi que foibles et peu hardies,
  Si des tragiques mouvemens
  N'en troubloient les contentemens;
  S'il n'avoit affoibli la France,
  En destruisant son abondance,
  En augmentant tous les impots,
  En multipliant tous les maux,
  En tirant le sang des provinces,
  En persecutant les grands princes,
  En outrageant les potentats,
  En leur usurpant leurs estats,
  En formant une longue guerre,
  En l'attirant dans nostre terre,
  En nous livrant aux estrangers,
  En mesprisant les grands dangers,
  En desgarnissant les frontières,
  En n'assurant point les rivières,
  Bref, en abandonnant les lys
  A la fureur des ennemis,
  Au sort des armes si funestes,
  A la faim, la guerre, la peste.
  Lorsqu'il doit penser aux combats,
  Il prend ses comiques esbats,
  Et pour ouvrage se propose
  Quelque poesme pour Belle-Rose[14],
  Il descrit de fausses douleurs
  Quant l'Estat sent de vrays malheurs.
  Il trace une pièce nouvelle
  Quand on emporte la Capelle[15],
  Et consulte encor Bois-Robert[16]
  Quand une province se pert.
  Les peuples sont touchez de crainte,
  Le Parlement porte leur plainte,
  Implore le Roy pour Paris
  Sans offenser les favoris.
  Armand, toutesfois, le querelle,
  Enflamme sa face cruelle,
  Et d'un regard de furieux
  Le traite de seditieux.
  Certes, illustre Compagnie,
  Tu dois adoucir ce genie,
  Dont le jugement nompareil
  Paroist plus clair que le soleil;
  Luy seul descouvre toute chose,
  Previent les effects dans leur cause,
  Perce la nuict de l'advenir,
  Sçait tout deffendre et tout munir;
  Il a pris l'attaque de Liége[17]
  Pour une fraude et pour un piége;
  Il a preveu ce que tu vois,
  Le meurtre des peuples françois.
  Dix mille bourgades pillées,
  Un grand nombre d'autres bruslées;
  L'horreur, la mort de toutes parts,
  Trente mille habitants esparts,
  Cachez dans les lieux solitaires;
  Dix mille desjà tributaires,
  Et les fers encor preparez
  Aux foibles et moins remparez.
  Demeure donc dans le silence,
  Auguste oracle de la France;
  Laisse Armand mener le vaisseau.
  Nul autre pilote nouveau
  Ne peut conjurer la tempeste
  Qui gronde au dessus de nos testes;
  Luy seul commande aux elemens,
  Luy seul est le maistre des vents,
  Luy seul bride le fier Neptune
  Lors que son onde l'importune;
  Il luy fait des escueils nouveaux,
  Il se promène sur ses eaux,
  Et d'une digue merveilleuse
  Dompte sa nature orgueilleuse.
  Si le Dieu de toutes les mers
  S'est veu captif dessous ses fers,
  Ne domptera-t-il pas l'Espagne,
  S'il la rencontre à la campagne?
  Les humains flechiront-ils pas
  Voyant que les dieux sont à bas?
  Il a vaincu les Nereides,
  Terrassé les troupes humides,
  Foudroyé cent mille Tritons;
  Et ne craint vingt mille fripons,
  Et ceste espagnole canaille
  Qui fuira devant la bataille.
  Armand, le plus grand des humains,
  Porte le tonnerre en ses mains.
  Il gouverne la Destinée,
  Il tient la Fortune enchaisnée;
  Son esprit fait mouvoir les cieux
  Et brave les Roys et les Dieux.
  Crains-tu de n'avoir point de poudre?
  Ce Jupiter porte la foudre.
  Crains-tu de manquer de canons?
  Il est trop au dessus des noms,
  Au dessus des tiltres vulgaires,
  Au dessus des loix ordinaires,
  Pour employer dans les combats
  Autre tonnerre que son bras.
  Ses moins fortes rodomontades
  Sont bien plus que des canonades.
  Dans ses plus foibles visions
  Il terrasse dix legions.
  En parlant avec ses esclaves,
  Il fait desjà peur aux plus braves.
  Avec ses seules vanitez
  Il reprend desjà les citez,
  Et dans sa plus froide arrogance
  Conçoit une riche esperance.
  Il plaint quasi ces estrangers
  De s'estre mis dans les dangers
  Où se sont mis Valence et Dôle[18]
  Par leur temerité frivolle.
  Ce sage se rit de ces fous
  Et les croit voir à deux genoux
  Excuser leur outrecuidance
  D'avoir irrité sa prudence,
  D'avoir mesprisé Richelieu,
  Dont le nom rime à demy-Dieu;
  D'avoir d'une atteinte mortelle
  Ebranlé sa pauvre cervelle,
  D'avoir resveillé ses humeurs
  Qui l'ont agité de fureurs;
  D'avoir terny toute sa gloire,
  D'avoir esmeu sa bile noire,
  D'avoir rendu son poil plus blanc,
  D'avoir trop eschauffé son sang,
  Et d'avoir reduict son derrière[19]
  A sa disgrace coustumière.
  Il croit, se voyant à cheval,
  Voir Alexandre et Bucefal;
  Il croit que sa seule prudence,
  Le renom de son insolence,
  Le son de ses trente mulets,
  Le grand nombre de ses valets,
  Les destours de sa polytique,
  Les secrets de son art comique,
  Le verd esclat de ses lauriers,
  Le bruit de ses actes guerriers,
  Le feu de son masle courage,
  Et les rayons de son visage
  Glaceront les timides coeurs
  De ses fiers et cruels vainqueurs;
  Il croit desjà piller Bruxelles,
  Et par des vengeances cruelles
  Traitter comme l'on fit Louvain
  Après la bataille d'Avain[20].
  Pour faire de si beaux miracles
  Il consulte de grands oracles,
  Le Moyne[21], Des Noyers[22], Seguier[23],
  Le jeune et le grand Bouthillier[24].
  Voilà les conseillers supresmes
  Qu'il consulte aux perils extremes:
  Le Moyne imite sainct François,
  Il protege les Suedois;
  Il a le zèle seraphique,
  Il travaille pour l'heretique,
  Il est percé du divin traict,
  Mais non encore tout à faict,
  Car il porte bien les stigmates,
  Mais non les marques d'escarlates.
  Son capuchon piramidal
  Ne luy plaist qu'estant à cheval
  Sur la beste luxurieuse
  Qui prend la posture amoureuse,
  Et par le branle et par le chocq
  Faict dresser la pointe du frocq.
  Il n'a plus le simple equipage
  Du fameux mulet de bagage,
  Qui n'avoit, comme un cordelier,
  Pour train qu'un asne regulier:
  Ceste vieille beste de somme
  A pris le train d'un gentil-homme,
  Qui bien, quand le vin l'animoit,
  Brave cavalier se nommoit;
  Il a suivant et secretaire,
  Il a carosse, il a cautère,
  Il a des laquais insolens
  Qui jurent mieux que ceux des grands.
  Il est l'oracle des oracles,
  Il est le faiseur de miracles;
  L'Esprit sainct forme ses discours,
  Un ange les escrit tousjours;
  Ils font partout fleurir la guerre,
  Ils le canonizent en terre;
  Il est des saincts reformateurs[25]
  De l'Ordre des Frères-Mineurs.
  Il fait une règle nouvelle[26]
  Pour grimper au ciel sans eschelle,
  Pour y monter à six chevaux
  Et par des ambitieux travaux,
  Et gaigner Dieu par où les âmes
  Gaignent les eternelles flammes,
  Pour estre capucin d'habit,
  Pour estre esclave de credit,
  Pour estre eminent dans l'Eglise[27],
  Pour empourprer la couleur grise,
  Pour estre martyr des enfers,
  Pour estre un monstre à l'univers.
  Seguier, race d'apothiquaire,
  Est un esclave volontaire;
  Il est valet de Richelieu
  Et l'adorateur de ce Dieu[28];
  Il prend pour règle de justice
  Ce bon sainct sans fard ny malice;
  Il dict, le voyant en tableau:
  Le Ciel n'a rien faict de si beau.
  Ses volontez luy sont sacrées,
  Les aigres injures sucrées,
  Il tremble, il fleschit les genoux;
  Il est prest à souffrir les coups,
  L'appelle monseigneur et maistre,
  Et pour luy, violent et traistre,
  Pour luy ne cognoist plus de loix,
  Pour luy viole tous les droicts,
  Sur son billet n'ose rien dire,
  Scelle trente blancs sans les lire,
  Trahit son sens et sa raison,
  Tant il redoute la prison;
  Il est morne, melancholique,
  Il est niais et lunatique,
  Une linotte est son jouet;
  Il est solitaire et muet,
  Tousjours pensif et tousjours morne,
  Rumine comme beste à corne;
  Il auroit esté bon Chartreux,
  Car il est sombre et tenebreux;
  Son humeur pedantesque et molle
  Sent très bien son maistre d'escolle;
  Il n'a point noblesse de coeur,
  Quoi qu'aye dit un lasche flateur;
  Sa perruque, en couvrant sa teste,
  Couvre en mesme temps une beste,
  Car des bastons au temps jadis
  Ont rendu ses sens estourdis;
  Il va tous les jours à la messe
  Sans que son injustice cesse;
  Les moynes gouvernent son sceau,
  Quand ils veulent il fait le veau.
  Les ordonnances seraphines
  Luy tiennent lieu de loix divines,
  Et la plus saincte faculté
  Par luy n'a plus de liberté.
  Si Richelieu devient injuste
  Contre le Parlement auguste,
  Il a l'ardeur d'un renegat,
  Et sous mains le choque et l'abbat;
  Mais son avarice est extrême,
  Et dans sa dignité suprême
  Il fait le gueux et le faquin,
  Comme s'il n'avoit pas du pain;
  Son ame basse et mercenaire
  Le rend plus cruel qu'un corsaire;
  S'il y va de son interest,
  Ou quand quelque maison luy plaist,
  Il ne croit point d'illustre ouvrage
  Que de s'enrichir davantage,
  Et pleure de n'avoir encor
  Peu gagner un million d'or.
  La F....., ceste serrurière[29],
  Cette layde, cette fripière[30],
  Ce dragon qui rapine tout,
  Qui court Paris de bout en bout,
  Pour avoir aux ventes publiques
  Les meubles les plus magnifiques,
  Et ne donner que peu d'argent,
  En faisant trembler le sergent;
  C'est à Seguier une harpie,
  Un demon, qui sans cesse crie
  Qu'il faut voler à toutes mains,
  Que sans biens les honneurs sont vains;
  Elle contrefait la bigotte
  Et se laisse lever la cotte,
  Assaisonnant ses voluptez
  D'eau beniste et de charitez.
  Son mary caresse les moynes,
  Elle caresse les chanoines,
  Et fait avecque chacun d'eux
  Ce que l'on peut faire estant deux.
  Des Noyers, nouveau secretaire,
  Merite bien quelque salaire,
  Car il est assez bon valet[31],
  Quoy qu'il ne soit qu'un Triboulet,
  Et ne cognoist point de prudence
  Que la plus lasche complaisance,
  Et cherche son élèvement
  Par un infâme abaissement[32].
  Sa vertu n'est point scrupuleuse,
  Et, d'une adresse merveilleuse,
  Quitte le bien et suit le mal,
  Selon qu'il plaist au cardinal.
  Une legère suffisance
  Passe en luy pour grande science
  Et le signale entre ces veaux,
  De Lomenie[33] et Phelipeaux[34];
  Son ame est esgale à sa mine:
  Elle est petite, foible et fine,
  Et n'a point du tout cet esclat
  D'un grand secretaire d'Estat;
  Sa splendeur n'estant que commune,
  Ne peut aux yeux estre importune,
  Et son naturel bas et doux
  Luy donne fort peu de jaloux.
  Servient[35], ton noble genie
  T'a faict _sentir_ la tyrannie
  De ce règne, où les genereux
  Sont tous pauvres et malheureux.
  Ainsi l'astre par la lumière
  Esclatte une vapeur grossière,
  Qui ternit toute la clarté
  Et qui nous cache sa beauté.
  Que si le soleil cache l'ombre,
  Il perce le nuage sombre;
  Espère que les envieux
  Te verront un jour glorieux;
  Mais le plus beau des polytiques
  Est Chavigny[36], dont les pratiques
  Luy procurent avant le temps
  Le venin des plus vieux serpens;
  Il est fourbe, il est temeraire;
  Armand l'a pour son emissaire,
  Et vers Monsieur, et vers le Roy[37],
  Et vers tous deux il est sans loy;
  Il tromperoit son propre père.
  Et trahiroit sa propre mère,
  Si le cours de ses passions
  Rapportoit à ses actions.
  Il a tant appris d'un tel maistre
  Le mestier de fourbe et de traistre,
  Qu'il est le premier favory
  De ce ministre au cul poury.
  Ses prodigieuses richesses
  Le font brusler pour deux maistresses:
  Par la gloire il est emporté,
  Par les femmes il est dompté;
  Son esprit embrasse les vices,
  Son corps embrasse les delices
  Qui corrompent le jugement
  Par le brutal debordement;
  Il se flatte de l'esperance
  De se voir duc et pair de France;
  Et, dans son desir violent,
  Trouve que son bonheur est lent.
  L'amour qu'Armand luy porte est telle,
  Qu'elle esgale la parternelle[38];
  Et si son père n'estoit doux,
  Il en pourroit estre jaloux.
  Sa femme apprend du bon stoïque
  La naturelle polytique,
  Et que, tout vice estant esgal,
  L'adultère est un petit mal;
  Mais pour punir ceste coquette,
  Il luy rend ce qu'elle luy preste.
  Voilà les Jeannins, les Sullys,
  Les Villeroys, les Sylleris,
  Dont ce fier tyran de la France
  Consulte la rare prudence:
  Si tu demandes des heraus
  Qui nous deslivrent de nos maux,
  Les Brezay[39] et les Meillerayes[40]
  Sont les medecins de nos playes;
  Si tu veux des foudres de Mars
  Qui servent de vivants rempars,
  Coëslin[41], dans la plaine campaigne,
  Sert plus qu'une haute montaigne;
  Courlay[42], dans l'empire des flots,
  Faict un grand rocher de son dos.
  Ces bossus preservent la France
  De toute maligne influence.
  Tous ces braves avanturiers
  Nous promettent mille lauriers;
  Ils outragent les capitaines,
  Ils font des entreprises vaines,
  Et, quoy qu'ils craignent les hazars,
  Veulent passer pour des Cesars.
  Mais qui règne sur les finances?
  Bullion[44], dont les violences
  Sont le principal instrument
  De cet heureux gouvernement,
  Le plus cruel monstre d'Affrique
  Est plus doux que ce frenetique,
  Qui triomphe de nos malheurs,
  Qui s'engraisse de nos douleurs;
  Qui par ses advis detestables
  Rend tous les peuples miserables;
  Qui par ses tyranniques loix
  Les fait pleurer d'estre François;
  Qui surpasse les bourreaux mesmes,
  Se plait dans leurs tourmens extremes;
  Qui d'un oeil sec trempe ses mains
  Dans le sang de cent mille humains;
  Qui leur blessure renouvelle
  Du fer de sa plume cruelle,
  Et rit en leur faisant souffrir
  Mille morts avant que mourir.
  Est-il un merite si rare
  Qui puisse adoucir ce barbare?
  Le grand Veimard[45] et sa valeur
  Peuvent-ils flechir ce voleur?
  Il ne cognoist point de justice
  Que les fougues de son caprice;
  Il outrage les officiers,
  Il gourmande les chanceliers;
  Armand soustient son insolence,
  Volle avec luy toute la France,
  Et, pour confirmer les edicts,
  Rend les magistrats interdits.
  Tous les François sont tributaires
  De ces deux horribles corsaires;
  Jamais pirates sur les mers
  N'ont faict tant de larcins divers.
  Ce notonnier a ce pilotte,
  Rapinant avec une flotte;
  Cornuel meut les avirons,
  Luy seul vaut bien trente larrons[46];
  Bullion, par ses avarices,
  Entretient son luxe et son vice;
  Ce Gros-Guillaume raccourcy[47]
  A tousjours le ventre farcy
  Et plein de potage et de graisses,
  Baise ses infames maistresses;
  Le gros Coquet, ce gros taureau,
  Est son honneste macquereau[48]:
  Voilà la fidelle peinture
  D'un avorton de la nature,
  D'un Bacchus, d'un pifre, d'un nain,
  D'un serpent enflé de venin,
  Que Louys, d'un coup de tonnerre,
  Doit exterminer de la terre.
  Paris, pour illustre tombeau,
  Luy prepare un sale ruisseau,
  Promet de longues funerailles
  A ses tripes, à ses entrailles,
  Et s'oblige à graver son nom
  Sur les pilliers de Montfaulcon.
  Il fera bien la mesme grace
  A un Moreau qui le surpasse
  En blasphesmes et juremens,
  Et l'esgalle en debordemens;
  Ce magistrat est adultaire,
  Injuste, fripon, themeraire,
  Et, pour estre fils de Martin,
  N'en est pas moins fils de putain.
  Dans Paris il vent la justice,
  Il exerce encor la police;
  Mais on y meprise sa voix
  Et l'on hait ses injustes loix.
  Grant senat, tu hais tout de mesme
  Ce Le Jay[49], ce buffle supresme,
  Le chef honteux d'un noble corps,
  L'horreur des vivans et des morts,
  Cet infame qui, sans naissance,
  Sans probité, sans suffisance,
  Et sans avoir servy les Roys,
  Se voit sur le trosne des loix;
  Cet animal faict en colosse,
  Ce grand coquin et ce vieux rosse,
  Qui n'est bon que pour les harats
  Et pour ses amoureux combats;
  Qui dans Maison rouge se pasme[50]
  En baisant une garce infame,
  Qui parut mort entre ses bras,
  Qu'on trouva couché en ses dras;
  Qui, dans cette extase brutalle,
  Approcha de l'onde infernalle.
  C'est pour couronner son bon-heur
  S'il mouroit en son lict d'honneur.
  Cet ivrongne n'a rien d'honneste;
  Son ame est l'ame d'une beste,
  Et n'a que de lasches desirs,
  Et rien que de sales plaisirs;
  Sa maison est une retraicte
  Où loge l'ardeur indiscrette,
  Où règne Venus et Bacchus,
  Des macquereaux et des cocus,
  Curgy, d'Herblay et de Courville,
  Dont il voit la femme et la fille;
  Il se plaist d'estre yvre souvent:
  C'est alors qu'il paroist sçavant,
  Et que, ceint d'un laurier bacchique,
  Il discourt de la republique,
  De la d'Herblay et de la Tour,
  De leur beauté, de son amour;
  Il vieillit sans devenir sage,
  Il fuit tousjours le mariage;
  Il estoit gendre, et très meschant,
  Du grand capitaine Marchand[51].
  Il estoit cruel à sa femme,
  Bruslant d'une impudique flamme;
  Elle de sa part l'encornoit,
  Prodigue vers qui luy donnoit[52].
  Ce boucquin, pour nourrir son vice,
  Vend publiquement la justice;
  La d'Herblay la met à l'encan,
  Tire huict mille escus par an,
  Fait ordonner ce qu'on demande,
  Pourveu qu'on luy porte une offrande;
  Se vante parmy les railleurs
  Qu'elle est grosse des procureurs,
  Qu'elle enfantera vingt offices,
  Digne prix de ses bons services;
  Que, s'il est sale en ses amours,
  Il est plus sot en ses discours;
  Ses harangues sont pedantesques
  Et pleines d'infinies grotesques,
  Empruntant tousjours son rollet,
  D'un esprit pedant et follet.
  Il ayme si fort la nature
  Qu'il parle au Roy d'agriculture,
  De bien semer, de bien planter,
  D'esmonder, elaguer, anter;
  Il discourt tout d'un art si rare
  Que dans les jardins il s'esgare,
  Traitte Louys en vigneron,
  Adjouste ce tiltre à son nom,
  Compare un grand arbre à la France,
  Et ce bel astre à sa prudence,
  Qu'il sçait esbranler les estats,
  Qu'il sçait couper les potentats,
  Qu'il sçait anter guerre sur guerre,
  Qu'il sçait bien cultiver les terres.
  Ainsi ce sublime orateur,
  Ce sage et delicat flatteur,
  Ce satyre à la gorge ouverte,
  Ce beau porteur de cire verte,
  Cet athée ennemy de Dieu,
  S'est fait amy de Richelieu;
  Il est traistre à sa compagnie,
  Les soubmet à la tyrannie,
  Denonce les plus genereux,
  Excite Richelieu contre eux,
  Et fait qu'il ordonne un supplice
  Pour le courage et la justice.
  Il bannit les bons magistrats
  Comme perturbateurs d'estats,
  Introduit par toute la France
  Le crime de lèze-Eminence,
  Vange avec moins de cruauté
  Celuy de lèze-Majesté.
  Il fait reverer sa personne
  Plus que Louis et sa couronne;
  Par services dignes du feu,
  Il a gaigné le cordon bleu,
  Cordon qui servira de corde
  Si on luy fait misericorde,
  Car la roue à peine est le prix
  Des attentats qu'il a commis.
  Armand à ces ames si pures
  Dispense les magistratures,
  Et fait regner sur les subjets
  Ceux qui sont dignes de gibets.
  C'est là la conduite admirable
  De ce ministre incomparable,
  De ce capitan sourcilleux,
  De ce matamore orgueilleux,
  De ce jeune Hercule des Gaules,
  Qui les porte sur ses espaules,
  Qui sous ce faix n'est jamais las,
  Qui n'a point besoin d'un Athlas,
  Et qui dessus sa maigre eschine
  Veut porter la ronde machine.
  Ce courtisan futile et vain
  A fait le politique en vain;
  Ses fautes sont tousjours visibles
  Et ne nous sont que trop sensibles.
  Les premières prosperitez
  L'ont signalé de tous costez,
  Mais les avantures sinistres
  L'ont mis au rang des sots ministres:
  Ce n'est que dans les grands malheurs
  Que l'on reconnoist les grands coeurs.
  L'esclat des heureuses fortunes
  Rend rares les ames communes,
  Et les ouvrages du hazard
  Passent pour chef-d'oeuvre de l'art.
  Tout pilote est bon sans orage,
  L'imprudent alors paroist sage;
  Mais il se monstre ingenieux
  Lors que les flots montent aux cieux.
  Quand Dieu punissoit l'infidelle,
  Quand il foudroioit les rebelles,
  Quand il vengeoit le droict des Rois,
  Quand il combattoit pour les loix,
  Quand il châtioit la Savoye,
  Quand il nous la donnoit en proye,
  Quand il se servoit de nos mains
  Pour delivrer les souverains,
  Armand estoit égal aux anges,
  Et les auteurs, dans leurs louanges,
  Donnoient au bras de Richelieu
  Les miracles du doigt de Dieu.
  Non que par ses soins et ses veilles
  Il n'ait eu part à ces merveilles,
  Et que Dieu n'ait des instrumens
  Des plus fameux evenemens;
  Mais la divine Providence
  Conduisoit sa foible prudence,
  La force des astres divains
  Mettoit la force entre ses mains;
  Dieu regloit les causes secondes
  Et calmoit la fureur des ondes;
  Il leur faisoit baiser alors
  Nostre digue ainsi que leurs bords,
  Et la Providence eternelle
  L'a destruicte après La Rochelle.
  Donnons en la louange à Dieu,
  Non pas au nom de Richelieu.
  Dans Ré, dans Cazal et Mantoue[53],
  Qui n'a point veu que Dieu se joue
  Des vains et des ambitieux
  Qui pensent escheller les cieux?
  Lorsque le Seigneur des batailles
  Attaque ou deffend des murailles,
  Les foibles domptent les puissans,
  Et les nains vainquent les geans.
  Soubs luy les hommes obéissent,
  Soubs luy les elemens flechissent;
  Il retient le cours du soleil,
  Il destourne un sage conseil,
  Il glace de peur les armées,
  Il les rend d'ardeur enflammées,
  Il meut leurs corps, pousse leurs bras,
  Dresse leurs mains, règle leurs pas,
  Et, par des detours invisibles,
  Conduit les ouvrages sensibles.
  Armand faisoit fleurir les lys
  Quand Dieu perdoit nos ennemis,
  Armand ne trouvoit point d'obstacles
  Quand Dieu nous faisoit des miracles;
  Mais, quand il a pris pour object
  D'estre plustost Roy que subject,
  De faire adorer sa prudence
  Plus que la royale puissance,
  D'estre le tyran des François
  Et le fleau des plus grands Rois,
  D'eterniser dedans la terre
  Le triste flambeau de la guerre,
  De violer tous les traictez,
  De voler toutes les citez,
  D'usurper toute la Loraine[54],
  D'emprisonner sa souveraine,
  De separer ce que Dieu joinct,
  De mespriser ce qu'il enjoinct,
  De rendre l'Eglise asservie,
  De ne luy laisser que la vie,
  De la faire esclave des Rois,
  De ravir ses biens et ses droicts,
  De dissoudre un sainct mariage
  Pour faire un ridicule ouvrage,
  Pour joindre avec des jeunes lys
  Des grateculs et seps vieillis,
  Pour mesler le sang de la France
  Au vil sang de Son Eminence,
  Pour faire reyne Combalet[55],
  La veufve d'un pauvre argoulet,
  La posterité d'un notaire,
  L'hermaphrodite volontaire,
  L'amante et l'amant de Vigean[56],
  La princesse au teint de saffran,
  La Nayade qui dans sa chambre
  Tient une fontaine d'eau d'ambre,
  Et le chaste Dieu des jardins
  Parmy ses lys et ses jasmins;
  Quand, renversant le cours des choses,
  Il a faict des metamorphoses
  A rendre vierge Combalet,
  La femme d'un maistre mulet,
  Alors les celestes puissances
  N'ont pu souffrir ses insolences:
  On a veu cet audacieux
  Hay de la terre et des cieux,
  On a veu ses palmes fanées
  Depuis le cours de trois années;
  Dieu ne reglant pas ses desseins,
  Ils ont paru des songes vains:
  Car vouloir vaincre l'Allemagne
  Et dompter la maison d'Espagne,
  En laissant perir nos soldats
  Victorieux aux Pays-Bas,
  En consumant l'or des finances
  Dans l'esclat des magnificences,
  C'est montrer qu'il n'a plus de sens
  Que pour perdre les Innocents[57];
  En prodiguant pour ses duchesses
  De quoy munir ses forteresses,
  En amassant de grands tresors
  Dedans le Havre et autres ports,
  En laissant dans les autres villes
  Des troupes foibles et debiles,
  Ayant plus de soin des prisons
  Que des forts et des garnisons,
  C'estoit un dessein chimerique
  Digne de ce grand polytique,
  D'un heros au dessus des noms,
  Du roy des petites maisons.
  Ses visions creuses et folles
  Ont mis les forces espagnolles
  Dans le sein de l'Estat françois,
  Et près du trosne de nos rois.
  La France a receu mille atteintes,
  Ses douleurs esgallent ses craintes;
  Tous ses membres sont languissans,
  La guerre a perclus tous ses sens,
  Et la vigueur de sa noblesse
  N'est plus aujourd'hui que foiblesse.
  Elle est malade en tout son corps,
  Ne peut faire de grands efforts,
  A besoin que la main divine
  La preserve de sa ruine,
  Et ne doit demander à Dieu
  Que la perte de Richelieu:
  Car, si le Ciel benit nos armes,
  S'il sèche le cours de nos larmes,
  Et qu'Armand possède Louis
  Par ses mensonges inouïs,
  Il reprendra sa tyrannie,
  Il redoublera sa manie;
  Il bannira les plus puissans,
  Il perdra les plus innocents;
  Il connoit desjà des vengeances,
  Il prepare des violences;
  Ce lyon bat desjà son flanc,
  Son coeur est alteré de sang;
  Ses yeux estincellans de rage,
  Sa gueulle s'apreste au carnage.
  Faut-il que, combattant pour nous,
  Nous nous exposions à ses coups,
  Et qu'en deffendant nos murailles,
  Ce serpent ronge nos entrailles?
  Faut-il qu'en asseurant nos biens
  Nous nous asseurions nos liens?
  Faut-il qu'en gardant nostre maistre,
  Nous gardions ce barbare prestre,
  Et qu'esclaves comme devant,
  Nous nous perdions en nous sauvant?
  Grand Roy, bannis par ta puissance
  La servitude de la France,
  Chasse l'orgueilleux potentat
  Et le demon de ton Estat.
  Ton triomphe sera funeste
  Si ce cruel monstre nous reste.
  Ouvre les yeux, arme ton bras
  Pour mettre deux tyrans à bas;
  Couronne les faicts de la gloire
  Qu'auroit ceste double victoire;
  Fais punir l'autheur de nos maux,
  L'autheur de mille et mille impots;
  Fais que la justice divine
  Accable ce nouveau Conchine;
  Laisse deschirer à Paris
  Le plus meschant des favoris,
  Et fuys, en sauvant la couronne,
  Cet oracle de la Sorbonne.
  Son sepulchre en vain sera beau,
  Les tyrans n'ont point de tombeau.

          [Note 2: Gilles Carillo Alvarès d'Albornos, archevêque
          de Tolède, grand homme d'Etat du XIVe siècle et l'un de
          ceux qui contribuèrent le plus a mettre l'Italie sous la
          dépendance du Saint-Siége. Quant à Ximenès et au cardinal
          d'Amboise, dont les noms accompagnent celui-ci, on les
          connoît assez.]

          [Note 3: Allusion très hyperbolique aux cinq auteurs dont
          Richelieu s'étoit entouré et s'étoit fait une sorte de
          petite académie intime.]

          [Note 4: Le maréchal de Marillac avoit été décapité le 8
          mai 1632, en place de Grève, et le 30 octobre suivant Henri
          de Montmorency, aussi maréchal de France, avoit subi le
          même supplice à Toulouse.]

          [Note 5: Ces quatre princesses exilées doivent être la
          reine mère, qui depuis longtemps déjà avoit dû quitter la
          France; la princesse de Conti, la duchesse de Chevreuse
          et la duchesse d'Elbeuf. Elles avoient pris part, contre
          Richelieu, aux intrigues de l'année 1631, et avoient en
          effet été envoyées en exil, ainsi que la duchesse de
          Lesdiguières et Mme d'Ornano.]

          [Note 6: Michel de Marillac, frère du maréchal, fait garde
          des sceaux en 1626, avoit dû se démettre de sa dignité en
          1630, et depuis ce temps il avoit été tenu prisonnier,
          d'abord au château de Caen, ensuite en celui de Châteaudun,
          où il mourut le 7 août 1632.]

          [Note 7: Maître des requêtes, par qui commença la
          fortune de cette famille, dont faisoit partie M. de
          Machault, contrôleur général des finances sous Louis
          XV. Ils descendoient, disoit-on, du renégat juif Denis
          Machault, qui disparut en 1398, peu de temps après son
          abjuration. Plusieurs de ses coreligionnaires, soupçonnés
          de l'avoir tué, furent condamnés à payer une forte somme,
          avec laquelle on commença la construction du Petit-Pont
          (Piganiol de La Force, _Descript. de Paris_, t. II, p.
          70.). Une inscription en toutes lettres sur laquelle on
          lisoit: _Judoeus, nomine Machault_, attestoit ce fait. Elle
          disparut lors de l'incendie du Petit-Pont, en 1718, et l'on
          eut soin de remarquer qu'un Machault étoit alors lieutenant
          civil (_Mémoires de d'Argenson_, édit. elzev., t. II, p.
          362).]

          [Note 8: Isaac de Laffemas, dont on a dit tant de mal.
          Tallemant, qui n'est jamais le dernier à faire chorus de
          médisance, a dit pourtant de lui (édit. in-8, t. IV, p.
          32): «Quand le cardinal de Richelieu lui fit exercer par
          commission sa charge de lieutenant civil, il y acquit
          beaucoup de réputation et ôta bien des abus.»]

          [Note 9: Ce vers et le suivant ne se trouvent pas dans
          le _Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux
          Richelieu et Mazarin_.]

          [Note 10: _Var._: Gasprin.]

          [Note 11: François de Rochechouart de Jars, chevalier de
          l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, commandeur de Lagny.
          Il avoit été mis à la Bastille «pour avoir eu part, comme
          dit La Porte, à l'intrigue de M. de Châteauneuf.» (Coll.
          Petitot, 2e série, t. 59, p. 369.) Il fut d'un grand
          secours à La Porte pour la correspondance que celui-ci,
          pendant son emprisonnement, entretenoit avec Anne
          d'Autriche». (_Id._, _ibid._) Le magnifique hôtel qui se
          trouvoit rue Richelieu, en face de celui de Mazarin, et que
          la place Louvois a remplacé en partie, avoit été construit
          par François Mansart pour le commandeur de Jars.]

          [Note 12: _Var._: pali.]

          [Note 13: _Var._:

               Ils sont ses sacrificateurs,
               Ce bourreau les a pour ses prestres.]

          [Note 14: Pierre Le Messier, dit _Belle-Rose_, le principal
          comédien de l'hôtel de Bourgogne à l'époque de Richelieu.
          Il sembloit même que la troupe de ce théâtre fût la sienne,
          car dans l'_Estat général des gages, appoinctements et
          pensions_ pour 1641, les 12,000 livres que le roi payoit
          à cette troupe sont ainsi portés: _pour la bande des
          comédiens de Bellerose_. Richelieu aimoit le théâtre, on
          le sait de reste. La musique lui plaisoit aussi beaucoup.
          Nous avons vu (t. VIII, p. 121) le plaisir qu'il prenoit à
          faire chanter devant lui Mme de Saint-Thomas, mais nous ne
          savions pas alors quelle étoit cette cantatrice à la mode.
          En relisant Tallemant, nous l'avons appris. Il nous dit
          (édit. in-8, t. IV, p. 49) qu'elle étoit fille du procureur
          Sandrier, fort jolie et fort coquette. Elle avoit épousé M.
          de Saint-Thomas, conseiller d'Etat en Savoie. «Elle revint
          à Paris, dit Tallemant..., où elle se mit à chanter des
          airs italiens. Elle avoit appris à Turin. Elle fit bien du
          bruit, mais cela ne dura guère; plusieurs trouvent même
          qu'elle chante mal, car c'est tout-à-fait à la manière
          d'Italie; et elle grimace horriblement: on diroit qu'elle a
          des convulsions.»]

          [Note 15: Le 9 juillet 1636, les Espagnols nous avoient
          pris La Capelle, que le baron du Roc n'avoit défendu que
          sept jours.]

          [Note 16: C'étoit, on le sait, le bouffon du cardinal, qui,
          dans ses plus grands ennuis, ne trouvoit pas de meilleur
          remède à s'administrer qu'une _prise de Boisrobert_.]

          [Note 17: Peu de temps avant la prise de La Capelle, Jean
          de Werth étoit allé assiéger Liége pour les Espagnols,
          mais cette attaque fut bientôt abandonnée pour l'autre
          tentative, qui réussit mieux. (Aubery, _Vie du cardinal de
          Richelieu_, liv. V, ch. 35.)]

          [Note 18: Le prince de Condé avoit été obligé de lever le
          siége de Dôle le 15 août 1636. Deux ans après, M. de Condé
          étant allé mettre le siége devant Fontarabie, on fit une
          chanson qui se chantoit sur le vieil air des _Zeste_, et
          dont voici le refrain:

               Il prendra Fontarabie,
                   Zeste,
               Comme il a pris Dôle.

          Ce refrain, souvent cité dans les écrits du temps, étoit
          encore célèbre quand Richelet fit son _Dictionnaire_. Il le
          prit pour en faire un exemple au mot _zeste_. Là-dessus on
          bâtit un conte. On prétendit que celui contre qui avoit été
          faite la chanson, lisant ce dictionnaire, moins grammatical
          que satirique, étoit tout joyeux de voir que, plus heureux
          qu'une foule d'autres, il n'y étoit attaqué dans aucun
          article. Le dernier le fit bien déchanter: c'étoit le mot
          _zeste_ avec son fameux exemple. Il n'avoit pas perdu
          pour attendre. Je ne vois qu'un malheur pour l'anecdote,
          c'est qu'il s'en faut de plus de trente ans qu'elle soit
          possible. Le prince de Condé, pour qui seul le refrain
          faisoit épigramme, mourut en 1646, et le dictionnaire de
          Richelet ne parut qu'en 1680. Cela n'empêchera pas que
          les _ana_ de l'avenir répéteront l'anecdote, comme l'ont
          répétée tous ceux du passé.]

          [Note 19: V., pour la maladie du cardinal, une pièce de
          notre tome VII, p. 231.]

          [Note 20: Après cette bataille, gagnée le 20 mai 1635,
          sur le prince Thomas, par les maréchaux de Brezé et de
          Châtillon, l'armée feignit de se porter sur Bruxelles, ce
          qui fit que le cardinal-infant y concentra ses forces en
          toute hâte, dégarnissant ainsi Louvain, seule place où
          tendoient sérieusement les entreprises de nos troupes.
          Ce plan, habilement conçu, manqua par la faute du prince
          d'Orange, qui, jaloux du cardinal, et ne voulant pas
          contribuer à lui gagner ce nouveau succès, fit lever le
          siége de Louvain après dix jours d'attaque.]

          [Note 21: Le P. Joseph.]

          [Note 22: François Sublet de Noyers, surintendant des
          bâtiments.]

          [Note 23: Pierre Séguier, chancelier de France depuis 1635.]

          [Note 24: Claude Bouthillier, surintendant des finances, et
          Léon Bouthillier de Chavigny.]

          [Note 25: Le P. Joseph, de concert avec la duchesse
          d'Orléans, avoit établi la réforme dans le monastère de
          Fontevrauld.]

          [Note 26: Le P. Joseph avoit institué l'ordre des _Filles
          du Saint-Sacrement_, dites _Filles du Calvaire_. Le
          couvent que ces religieuses occupoient au Marais avoit
          été fondé par lui. (V. Piganiol de La Force, _Description
          de Paris_, t. IV, p. 377-378.) La rue qui met en
          communication la rue Saint-Louis et le boulevard rappelle
          ce couvent, dont elle porte le nom. L'église voisine,
          Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, en est aussi un souvenir.]

          [Note 27: Le P. Joseph, qu'on appeloit l'_éminence grise_,
          désiroit fort qu'on l'appelât l'_éminence rouge_, comme
          Richelieu son patron. On dit que Louis XIII obtint pour lui
          le chapeau, mais il n'arriva qu'après le 18 décembre 1638,
          c'est-à-dire lorsque l'ambitieux capucin étoit mort.]

          [Note 28: «Jamais, au fond, dit Tallemant, chancelier ne
          fit moins le chancelier que lui; il est toujours le très
          humble valet du ministre.» (1re édit., in-8, t. 3, p. 34.)]

          [Note 29: Le texte donné dans le _Tableau du gouvernement
          des cardinaux Richelieu et Mazarin_ la nomme en toutes
          lettres: La Fabry. C'est la femme du chancelier Séguier,
          fille de Fabri, trésorier de l'extraordinaire des guerres.
          (V. _Caquets de l'Accouchée_, édit. elzev., p. 166,
          note.) Un passage de Tallemant nous explique pourquoi on
          l'appelle ici cette _serrurière_. «On dit, écrit-il, que le
          grand-père de Fabri étoit serrurier, d'où vient la pointe
          _fabricando_, _fabrisimus_.» (Edit. in-8, t. III, p. 35.)]

          [Note 30: «C'est, écrit Tallemant, la plus avare femme du
          monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui
          doivent six aunes de velours ou de satin, selon la charge
          qu'ils ont... De là vient qu'on l'appelle la fripière.»
          (_Id._, _ibid._)]

          [Note 31: «M. de Noyers, dit Tallemant (2e édit., t. III,
          p. 248), étoit une vraie âme de valet.»]

          [Note 32: «Ce petit homme, dit encore des Réaux, vouloit
          tout faire, et étoit jaloux de tout le monde.»]

          [Note 33: Henri-Auguste de Lomenie, comte de Brienne,
          secrétaire d'Etat, père de celui qui écrivit les fameux
          Mémoires publiés par M. Fr. Barrière.]

          [Note 34: Ce ne peut être ni Paul Phélypeaux de
          Pontchartrain, mort en 1621, ni Rémy Phélypeaux d'Herbault,
          mort en 1629; mais bien Louis Phélypeaux de La Vrillière,
          qui, dès cette époque, étoit secrétaire d'Etat, comme
          l'avoient été les précédents.]

          [Note 35: Servien étoit alors exilé à Angers, mais ce
          n'étoit pas du tout à cause de son _noble génie_. Une
          querelle qu'il avoit eue avec Boisrobert, au sujet d'une
          raillerie que celui-ci avoit faite touchant ses amours
          avec mademoiselle Vincent, la chanteuse, avoit indisposé
          Richelieu contre lui. Le cardinal, en effet, donnoit
          toujours raison à son bouffon. Peu de temps après, Servien
          avoit dû partir pour le lieu de son exil. (Tallemant, 1re
          édit., t. II, p. 376-377.)]

          [Note 36: Léon Bouthillier de Chavigny, dont il a déjà été
          parlé.]

          [Note 37: C'étoit, en effet, l'homme à tout faire de
          Richelieu. C'est lui qui fut envoyé à Paris, vers
          Gaston, pour favoriser à cette petite cour les desseins
          du cardinal, et il s'y prit si adroitement que Monsieur
          lui-même fut trompé. (_Mémoires_ de Montrésor, coll.
          Petitot, 2e série, t. 54, p. 315.) Lors de la conspiration
          de Cinq-Mars, c'est Chavigny qui fut envoyé par Richelieu
          vers le roi, porteur du traité conclu par Monsieur,
          Cinq-Mars et le duc de Bouillon, avec l'Espagne.
          (_Mémoires_ de La Châtre, coll. Petitot, 2e série, t. 49,
          p. 384.)]

          [Note 38: Richelieu avoit, en effet, la plus grande
          affection pour Chavigny, et la plus entière confiance en
          son habileté. «Il prend, dit Tallemant (édit. in-12, t. II,
          p. 232), M. de Chavigny pour le plus grand génie du monde.»]

          [Note 39: Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de
          France, devoit sa haute position à sa femme Nicole, du
          Plessis-Richelieu, soeur du cardinal. Elle étoit morte le
          30 août 1635, mais la faveur du maréchal avoit continué.]

          [Note 40: Charles de La Porte, duc de La Meilleraye,
          maréchal de France, cousin germain du cardinal de
          Richelieu.]

          [Note 41: Le marquis de Coislin, neveu du cardinal,
          pourvu de la charge de colonel général des Suisses après
          Bassompierre.]

          [Note 42: M. Pont-de-Courlay, autre neveu du ministre,
          qui avoit le grade de général des galères. Tallemant
          parle d'une peinture que le duc de Roannez possédoit
          dans son château d'Oiron, vers Loudun, où se voyoit le
          ministre, avec une partie de ces parents dont il avoit fait
          l'élévation: «Le cardinal de Richelieu est peint habillé
          comme la Fortune, qui tend un bâton de maréchal à un petit
          grimaud qui représente La Meilleraye; donne une ancre à un
          fort vilain gobin, le général des galères Pont-de-Courlay,
          et les enseignes des Suisses au colonel des Suisses, le
          maréchal de Coislin, autre bossu.» (Edit. in-12, t. III, p.
          53.)]

          [Note 44: Claude Bullion, surintendant des finances.]

          [Note 45: Bernard, duc de Saxe-Weimar, l'un des bons
          capitaines de ce temps-là, qui avoit mis alors son épée au
          service de la France.]

          [Note 46: «Cornuel, president à la Chambre des Comptes,
          dit Amelot de la Houssaye (_Mémoires historiques_, t. 2,
          p. 428), avoit toute la direction des finances sous la
          surintendance de Bullion. Il etoit très bel homme, et avoit
          une belle femme, dont on dit que le surintendant étoit fort
          amoureux.»]

          [Note 47: «On appeloit Bullion le _Gros-Guillaume
          raccourci_», dit Tallemant, qui savoit sa _Milliade_ par
          coeur, et qui prouve ainsi combien les traits de cette
          satire furent bientôt répandus et populaires. (Edit. in-12,
          t. 2, p. 196.)]

          [Note 48: «Le surintendant, écrit Amelot de la Houssaye, se
          servit encore d'un autre homme, nommé Jacques Coquet, qui
          entendoit assez bien les finances, mais encore mieux l'art
          de negocier en amour. Cornuel lui vendoit sa femme, et
          Coquet des maîtresses.» (_Mémoires historiques_, t. 2, p.
          429.) Tallemant dit aussi en toutes lettres: «Coquet étoit
          le maquereau de Bullion.» (1re édit. in-8, t. 3, p. 376.)]

          [Note 49: Nicolas Le Jay, premier président du parlement de
          Paris.]

          [Note 50: Cette terre avoit été érigée en baronnie, et le
          président, ainsi que son fils Charles; portèrent le titre
          de baron de Maisonrouge.]

          [Note 51: La femme du président Le Jay étoit en effet fille
          de Charles Marchand, capitaine des trois corps d'archers de
          la ville, et le même qui fit construire à ses frais le pont
          ainsi nommé, à cause de lui, pont Marchand, à la place du
          Pont-aux-Meuniers, écroulé le 21 décembre 1594.]

          [Note 52: A la suite de ce vers se trouvent ceux-ci,
          dans le texte donné dans le _Tableau de la vie et du
          gouvernement_, _etc._:

               Il ne desiroit pour tombeau
               Que celui dont vit Isabeau.]

          [Note 53: Allusion à la victoire que M. de Thoiras avoit
          remportée sur les Anglois dans l'île de Rhé, en 1629, et à
          la belle défense que les François avoient faite à Casal en
          1629 et en 1630, et a Mantoue vers le même temps.]

          [Note 54: En 1634, le duc de Lorraine, pour échapper aux
          engagements qu'il avoit pris avec le roi, ayant cédé ses
          états au cardinal François, son frère, Louis XIII le punit
          de sa mauvaise foi insigne en mettant la main sur toute
          la province. C'est ce que notre satirique appelle ici une
          usurpation du cardinal.]

          [Note 55: Soeur de Pont-Courtay, et partant nièce du
          cardinal. Après l'affaire du pont de Cé, pour établir un
          semblant d'alliance entre lui et MM. de Luynes, Richelieu
          avoit fait épouser cette nièce à Antoine de Beauvoir du
          Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. Plus
          tard, il la fit duchesse d'Aiguillon.]

          [Note 56: A la fin de l'_Histoire secrète des amours du
          cardinal de Richelieu avec Marie de Médicis et madame de
          Combalet_, curieux mémoire publié, on ne sait pourquoi, par
          Auguis, dans ce qu'il appelle les _Révélations indiscrètes
          du XVIIIe siècle_, 1814, in-12, p. 145-182, on lit ceci:
          «Elle (madame de Combalet) eut dans la suite de grandes
          liaisons avec madame du Vigean, qui n'étoit pas plus prude
          qu'elle.» Tallemant (édit. in-12, t. 2, p. 204) fait foi
          lui-même de ces relations et de l'influence de madame de
          Vigean sur madame de Combalet.]

          [Note 57: Ces deux vers manquent dans l'édition in-4º.]

FIN.



_Le Duel signalé d'un Portugais et d'un Espagnol[58]._

_Extrait d'une lettre escritte de Lisbonne à Paris, au Prince de
Portugal[59]._

_Du Bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la Calandre, près le
Palais, à Paris, le 31 aoust 1633._

_Avec privilége._

          [Note 58: Bien que cette pièce intéresse une des époques
          les plus curieuses de l'histoire du Portugal, nous la
          reproduisons ici moins pour elle-même que pour le singulier
          _appendice_ que lui a donné son premier éditeur. Cet
          _appendice_, comme on le verra, n'est pas autre chose
          qu'une feuille de _petites affiches_ en 1633.]

          [Note 59: Ce prince de Portugal est D. Cristovao, l'un
          des deux fils du prétendant D. Antonio, prieur de Crato,
          qui, sans avoir des droits légitimes, avoit le plus
          énergiquement lutté, par tous les moyens possibles, pour
          que le Portugal n'eût d'autre roi qu'un prince portugais.
          On sait qu'après avoir tout tenté pour arracher son pays à
          la domination espagnole, D. Antonio mourut à la peine en
          1595, ne laissant que ses prétentions pour héritage à son
          fils. D. Cristovao fut le seul qui resta en France. Nous
          savions qu'il y étoit encore en 1632, car cette année-là du
          Moustier fit son portrait. (V. notre volume _Un Prétendant
          portugais au XVIe siècle_, 1852, in-12, p. 44, 85, 95.) La
          date de la pièce reproduite ici prouve que l'année suivante
          il s'y trouvoit encore. Il y vivoit d'une pension que lui
          faisoit le roi, comme on peut le voir par une pièce que
          possédoit M. de Joursanvault. (V. le _Catalogue_ de sa
          collection, 1re partie, p. 35, nº 257.)]


J'ai disputé à par moy se je vous ferois part d'un combat memorable
arrivé le 27 du passé entre deux personnes de telle qualité qu'il
semble plustot un combat de nation que de personne à autre; mais,
voyant que les Espagnols en semoyent le bruict à leur avantage, sur
ceste maxime qu'à mal exploiter il n'est que de bien escrire, je me
suis senti obligé à vous en mander la verité.

Les Espagnols sont de tout temps mal voulus des Portugais, et leur
histoire moderne nous apprend qu'ils ont porté leur animosité
jusques au Nouveau-Monde, au partage duquel ils ne se sont jamais pu
accorder, bien que le S. Siége s'en soit meslé. Mais ceste haine est
venuë à son comble lorsque les Espagnols se sont rendus maîtres du
Portugal, aneantissans les beaux priviléges de ceste grande province,
et mesmes lorsqu'ils ont changé leur liberté en des citadelles, le
moyen ordinaire dont se servent les Espagnols pour retenir sous leur
domination les peuples par force, puisqu'ils ne le peuvent par amour.

La garnison espagnole qui estoit dans la citadelle de Lisbonne
s'estant voulu égayer dans la ville et y vivre avec moins de retenue,
les bourgeois portugais, ausquels une domination estrangère ne peut
faire oublier leur generosité, lassez de leur façon de faire, l'ont
naguères rechassée dans leur citadelle, sans leur vouloir souffrir de
remettre le pied dans la ville.

Ce que dom Federico de Tolède[60], general de l'armée espagnole,
n'ayant pu endurer sans leur tesmoigner son ressentiment, lascha
quelques parolles au desavantage des Portugais; de quoy estant
adverty dom Francisco Mascarenhas, gentilhomme portugais de l'ordre
de Christo (qui est le principal ordre de Portugal), homme de grande
reputation, tant pour avoir fait de grands exploits d'armes aux
Ost-Indes que pour avoir esté chef de la faction portugaise qui
chassa les Espagnols dans cette citadelle, comme je vous ay dit,
employa cinq jours entiers à chercher dom Federico, et l'ayant enfin
trouvé seul en une place de cette ville de Lisbonne ditte Terrero de
Passo, sur les quatre heures après midy, il luy dit: «Me voilà bien
content d'avoir rencontré vostre seigneurie, pour luy demander raison
du blasme qu'elle donne aux gentilshommes portugais, dont le moindre
vaut mieux que tous les Espagnols; mais afin que vostre meschanceté
et impudence face recognoistre vostre tort devant Dieu et le monde,
je vous appelle au combat Dos Cardaiz. Amenez-y tant d'Espagnols que
vous voudrez: j'ay si bonne opinion de moy qu'avec le tiltre que je
porte de Mascarenhas et mon ordre, il y aura assez de moy tout seul
pour battre tous les Castillans; il ne reste plus qu'à me donner
l'heure, à laquelle je ne manqueray point de me trouver.»

          [Note 60: Fils du duc d'Albe et le même qui s'étoit
          illustré par la prise de Mons en 1573. On sait que le duc
          d'Albe avoit contribué plus que personne à la conquête du
          Portugal par les Espagnols. Le gouvernement de Lisbonne
          revenoit donc de droit à quelqu'un des siens.]

Dom Federico luy respondit en se mocquant: «Je suis bien aise qu'il
y ait en ce royaume une personne si vaillante que vous, qui ait la
hardiesse d'appeler au combat un général de l'armée espagnole; mais
quant à moy, qui suis ministre de Sa Majesté Catholique, je ne le
puis accepter.»

Mascarenhas repart: «Je jure par mon ordre que, si vous ne l'acceptez
pas, je vous decrieray par tout le monde comme un poltron, et le
moindre mal qui vous puisse arriver à la première rencontre est
d'avoir l'oreille coupée. Espagnols, quand vous parlez des Portugais,
apprenez à mettre les deux genoux à terre.--Eh bien, dit lors
Federico, pour faire donc plaisir à si vaillant Portugais, j'accepte
l'appel et me trouverai demain au lieu assigné dès les six heures,
non, dès les quatre heures après midi, vous donnant avis au parsus
que j'iray en général.»

A l'heure dite, dom Francisco Mascarenhas parut le premier au
champ où se devoit faire le combat, sans autres armes que l'espée
et le poignard; mais vingt-cinq gentilshommes du même ordre le
suivoient à cent pas de là, pour voir quelle en seroit l'issue. Dom
Federico y arriva aussi, mais fort tard, et après cinq heures, à la
teste de trente-cinq capitaines. Lors, après quelques démarches à
l'avenant, ils degaînèrent leurs longues estocades, et dom Francisco
Mascarenhas disant force injures à l'Espagnol, il luy donna deux
coups d'estramasson sur la teste. L'Espagnol fit alors un grand cri,
disant qu'il estoit mort; au bruit duquel le neveu de dom Federico
bailla un coup d'espée au derrière de la teste de dom Francisco, en
suite de quoy les spectateurs accoururent tous de part et d'autre
et se meslèrent, de sorte que le combat dura une heure entière. Et
toutesfois de la part des Portugais il n'y eut qu'un neveu de dom
Francisco tué, mais du costé des Espagnols il demeura sept capitaines
sur la place, dont l'accident fit retirer tous les autres. Jugez par
là si les Espagnols ont de quoy se vanter.

FIN.



_Quinziesme Feuille du Bureau d'addresse, du premier septembre
1633[61]._

          [Note 61: Nous avons déjà parlé du _bureau d'adresse_
          établi par Renaudot (V. notre t. I, p. 138, et le _Roman
          bourgeois_, p. 106); nous n'avons donc pas besoin d'y
          revenir longuement. L'idée d'un semblable bureau de
          renseignements n'étoit pas nouvelle. On sait par Montaigne
          (liv. 1, ch. 34) que son père l'avoit eue déjà; Barthélemy
          de Laffémas l'avoit reprise sous Henri IV, comme on le voit
          par un passage de son _Histoire du Commerce_ (_Archives
          curieuses_, 1re série, t. XIV, p. 223-424); mais ni l'un
          ni l'autre n'étoit allé plus loin que le projet. C'est
          à Théophraste Renaudot qu'en étoit réservée la mise à
          exécution. Il comprit à merveille ce que devoit être un
          pareil établissement, et tout d'abord il le fit très
          complet. On savoit déjà qu'il y avoit joint des sortes de
          _cours_, des _conférences_, dans lesquels se traitoient
          toutes sortes de questions, et dont il sera parlé plus
          loin; mais on ignoroit généralement que pour donner
          une utilité plus directe à la partie principale de son
          établissement, au _bureau_ même _des adresses_, il avoit
          mis à son service une feuille spéciale, de véritables
          _petites affiches_. Elles paroissoient le premier de chaque
          mois; celle que nous publions ici, comme spécimen, étant la
          _quinzième_ et portant la date de septembre 1633, on voit
          que cette intéressante création remontoit au 1er juin 1632.
          Il y avoit déjà six mois que Renaudot publioit sa _Gazette_
          quand il lança cette nouvelle feuille, et il voulut que,
          tout en servant pour le _bureau d'adresse_, elle fût aussi
          pour l'autre comme une feuille de supplément. La relation
          qui se trouve en tête du ce quinzième numéro en est la
          preuve. Tel fait qui n'avoit pas paru dans l'une étoit
          inséré dans l'autre: il falloit donc être abonné aux deux
          pour être bien sûr de ne rien ignorer des nouvelles du
          jour. Quand Conrard écrit à Félibien, le 10 octobre 1647:
          «Le gazetier ne nous a pas encore donné de nouvelles du
          tremblement de terre dont vous me parlez; il la garde
          sans doute pour quand il en manquera d'autre», peut-être
          n'avoit-il pas lu la _feuille d'avis_ où pouvoit se trouver
          le fait omis dans la _Gazette_. Ces relations mises en tête
          de la _feuille d'avis_ me semblent être ce que furent plus
          tard les _extraordinaires_ ou suppléments de la _Gazette_.
          Combien coûtait chaque numéro? Je ne sais; mais comme le
          prix d'entrée au bureau d'adresse étoit de trois sols,
          ainsi qu'on le voit par ces deux vers du _Ballet_ auquel il
          servit de motif en 1631 (p. 12):

               Pour nos trois sols nous y pouvons entrer,
               Et trouver quelque chose ou blanque,

          peut-être vous y donnoit-on par-dessus le marché le dernier
          numéro publié. La chose est d'autant plus croyable que
          c'étoit surtout une feuille d'annonces, et qu'elle avoit
          plus besoin de lecteurs que les lecteurs n'avoient besoin
          d'elle.--Les Anglois, qui ont toujours tant d'empressement
          à nous imiter, ne manquèrent pas d'établir chez eux
          un bureau d'adresses semblable à celui de Renaudot.
          En 1637 Charles Ier autorisoit Jean Innys à ouvrir un
          établissement de ce genre. J'ignore s'il eut aussi la
          _feuille d'avis_; c'est fort probable. Celle de Renaudot
          exista jusqu'en 1653, époque de sa mort. En 1715, le
          libraire Thiboust l'avoit reprise. On lit en effet dans
          le _Journal des Savants_ (août 1716): «Le sieur Thiboust,
          libraire-imprimeur, vend chaque semaine une brochure in-12
          qui contient les affiches de Paris, des provinces et des
          pays étrangers.» Il n'est donc pas vrai de dire que ce fut
          Antoine Boudet qui créa les _Petites Affiches_, en 1745.
          M. Barbier a le premier fait cette rectification dans son
          _Examen critique des dictionnaires historiques_, t. 1, p.
          143; mais il a oublié de nommer Renaudot, si bien qu'en
          réparant une injustice, il en a, sans le savoir, commis une
          autre.]


_Terres seigneuriales à vendre._

Une terre seigneuriale en chastelenie, avec toute justice, à quatre
lieues au deçà d'Orléans, dans la forest, consistant en beau
chasteau bien logeable, terres labourables, vignes, prez, droit de
pesche et de chasse, bourg qui en depend, plusieurs mestairies,
rentes, droits de patronnage et autres droits seigneuriaux. Elle est
de deux mille livres de revenu, le prix de soixante mille livres. V.
3. f. 252. à. 3. v.[62]

          [Note 62: Ces indications abrégées signifient volume III,
          folio 252 à 253, verso. Vous voyez qu'il y avoit beaucoup
          d'ordre au bureau d'adresse.]

       *       *       *       *       *

2º Une autre au village de Saclé, à quatre lieues de Paris, sur le
chemin de Chevreuse, consistant en une maison où il y a court, puits
dedans, deux grandes chambres, cuisine, salle, caves, bergerie,
estables, droit de colombier à pied, et un jardin d'arbres fruitiers,
le tout contenant deux arpens et demi, cent arpens de terre
labourable, deux arpens et demi de prez, et seize sols parisis de
censives. Elle est affermée cinq cens livres; le prix de treize mille
livres. V. 3. f. 44. à. 5. r.

       *       *       *       *       *

_Maisons et heritages aux champs en roture à vendre._

3º Une maison au village de Creteil, à trois lieues de Paris, proche
Nostre Dame des Mesches, consistante en porte cochère, cour fermée de
murs, colombier; un grand corps de logis où il y a cuisine, salle,
trois chambres hautes, deux greniers et une foulerie; clos planté
d'arbres fruitiers et d'excellentes vignes, fermé moitié de murailles
et moitié de hayes vives; demi arpent de terre labourable et un
arpent et demi de vignes. Elle est affermée deux cens livres; le prix
de trois mille trois cens livres. V. 3. f. 251 à 4. r.

       *       *       *       *       *

4º Deux mille arpens de bois, tant en taillis que balliveaux anciens
et modernes, entre Rembouillet et Espernon, à six lieues de Mantes et
Poissi, lequel bois est exempt de dixmes, de tiers et danger; le prix
de quatre-vingts livres l'arpent à tout prendre. On vendra aussi cent
cinquante milliers de fagots, sçavoir: ceux de pelart, sept livres
dix sols le cent, et les autres non pelez quatre livres. V. 3. f.
256. 3 v.

       *       *       *       *       *

_Maisons à Paris à vendre._

5º Deux maisons vers l'hostel de Nemours[63], l'une consistante en
porte cochère, court, caves, escurie pour quatre chevaux, grande
salle, quatre chambres, bouges, cabinets et galleries, louée mille
livres; dans l'autre il y a porte cochère, petite court, escurie pour
trois chevaux, cuisines, caves, puits, quatre chambres, cabinets et
greniers, louée six cens cinquante livres; on les veut vendre toutes
deux trente-six mille livres. V. 3. f. 251. à. 5. v.

          [Note 63: Il se trouvoit rue des Grands-Augustins. Il
          fut démoli en 1671 pour faire place à la rue qu'on nomma
          rue _de Savoie_, parce que les derniers propriétaires de
          l'hôtel avoient été des princes de Savoie.]

       *       *       *       *       *

6º Une autre vers la vieille rue du Temple, consistante en porte
cochère, place au carosse, court, escurie pour cinq chevaux, trois
salles, deux chambres au-dessus de plein pied, l'une desquelles
avec un cabinet qui en est proche, sont enrichis de force belles
peintures; deux autres chambres, un grand grenier, un autre petit
corps de logis au-dessus de la cuisine, où il y a deux chambres. Elle
est louée depuis dix ans douze cens livres; le prix de trente mille
livres, qui est le denier vingt-cinq. V. 3. f. 249. à. 8. v.

       *       *       *       *       *

7º Une autre bastie de neuf vers la place Maubert, consistante en
deux boutiques, deux caves, court, puits, six chambres avec leurs
bouges, un pavillon dessus la montée, dans lequel il y a une chambre
et grenier avec une estude à costé. Louée quatre cens livres; le prix
de neuf mille livres. V. 3. f. 253. à 6. r.

       *       *       *       *       *

_Maisons à Paris à donner à loyer._

8º Une maison au quartier du Pont-Neuf, consistante en deux portes
cochères, deux caves, cuisine, puits, grande salle, sept chambres
avec leurs bouges et cabinets, du prix de douze cens livres. V. 3. f.
249. à. 6. v.

       *       *       *       *       *

9º On veut transporter le bail d'une maison, qui n'expirera que
dans deux ans, vers la montagne Saincte Geneviève, consistante en
petite porte, escurie pour trois chevaux, court dans laquelle y a
un beau cabinet; cuisine, puits, salle, six grandes chambres et
trois petites, greniers et caves. Le prix de quatre cens vingt-cinq
livres. Il faut que celuy qui prendra ce logis veuille tenir des
pensionnaires, afin d'acheter vingt lits et autres meubles qui y
sont, et on luy laissera douze pensionnaires qui sont dans ledit
logis. V. 3. 252. à. 2. v.

       *       *       *       *       *

10º Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochère,
escurie pour six chevaux, place à un carosse et beau logement, du
prix de six cens livres. V. 3. fol. 250. à 1. v.

       *       *       *       *       *

11º Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochère, place
au carosse, escurie, cour et plusieurs chambres, du prix de neuf cens
livres. V. 3. f. 250. à. 1. v.

       *       *       *       *       *

_Maisons à Paris qu'on demande à prendre à loyer._

12º Une maison n'importe du quartier ni du prix, où il y ait porte
cochère, place à mettre un carosse et un chariot, et trois ou quatre
chambres. V. cl. 3. f. 252. art. 1. v.

13º Une autre au Marais du Temple, vers S. Paul ou ès environs, où il
y ait porte cochère, place à un carosse et un chariot, et une escurie
pour dix chevaux; on y mettra jusques à douze cens livres. V. 3. f.
252. à 1. v.

       *       *       *       *       *

14º Une autre au fauxbourg S. Germain ou vers S. André des Arts, de
trois cens livres; ou bien, à faute d'en trouver une de ce prix, on
se contentera de deux belles chambres. V. 3. f. 252. à 2 v.

       *       *       *       *       *

15º Une autre à porte cochère, de huict à neuf cens livres, n'importe
du quartier. V. 3. fol. 249. art. 2. r.

       *       *       *       *       *

16º Une autre à porte cochère, ou une portion, où il y ait escurie
pour quatre chevaux. V. 3. f. 249 à 2. r.

       *       *       *       *       *

17º Une maison vers le Louvre, consistante en porte cochère, court,
place à un carosse, jardin, escurie pour unze chevaux et grand
logement, du prix de seize cens livres. V. 3. f. 250 à 1. v.

       *       *       *       *       *

_Rentes à vendre._

18º Une rente, dont le fonds est de mil livres, constituée au denier
seize sur une terre en Gastinois, affermée trois mil livres. V. 3. f.
253. à. 7. v.

       *       *       *       *       *

_Benefice à permuter._

19º Une cure au diocèse de Troyes en Champagne, de six cens livres de
revenu, contre quelque petit benefice simple, ou autre cure près de
Paris. V. 3. f. 33. à. 2. v.

       *       *       *       *       *

_Offices à vendre._

20º Un office de trésorier des régiments en Limousin, aux gages de
cinq cens livres, et quelques autres petits profits. Le prix de six
mil livres. V. 3. f. 119, à. 2. v.

       *       *       *       *       *

21º Un autre de conseiller au parlement de Rouen, pour le prix du
dernier vendu, qui est quatre vingt quatre mil livres. V. 3 f. 250.
à. 2. r.

       *       *       *       *       *

_Meubles à vendre._

22º Un habit neuf de drap du sceau[64] escarlate, qui n'est pas
encore achevé, doublé de satin de mesme couleur avec un galon
d'argent. Le prix de dix huict escus. V. 8. f. 253. à. 3. r.

          [Note 64: V., sur ce drap, t. 3, p. 37, note.]

       *       *       *       *       *

23º Un lit à pentes de serge à deux anvers, vert brun, avec des
bandes de tapisserie et la couverture traînante. Le prix de soixante
livres[65]. V. 3. f. 253. à. 4. r.

          [Note 65: Ne croiroit-on pas lire le mémoire de La Flèche,
          dans l'_Avare_? C'est que Molière savoit dresser un
          inventaire de tapissier: il étoit fils de maître.]

       *       *       *       *       *

24º Une tanture de tapisserie de Flandres à personnages, de cinq
pièces, du prix de cinq cens livres. V. 3. f. 252. à. 2. r.

       *       *       *       *       *

25º Deux pendans d'oreille, de deux perles en poires bien blanches
et unies de quatre carras, pendantes à un croissant d'or, du prix de
cent livres. V. 3. f. 251. à. 3. r.

       *       *       *       *       *

26º Un chapelet à six dizaines d'amethistes avec des grains et une
grosse croix d'or, du prix de soixante escus. V. 3. f. 251. à. 2. r.

       *       *       *       *       *

27º Une chesne de deux cens perles orientales rondes et blanches, du
prix de vingt cinq escus pièce. V. 3. f. 249. à. 2. v.

       *       *       *       *       *

_Affaires meslées._

28º On donnera l'invention d'arrester le gibier et l'empescher de
sortir du bois et d'y rentrer, quand il en sera sorti, par d'autres
lieux que ceux qu'on voudra. V. 3. f. 253. art. 9. v.

       *       *       *       *       *

29º Une autre donnera l'invention de nourrir quantité de volailles à
peu de frais[66]. V. 3. f. 254, art. 10. v.

          [Note 66: Prudent Le Choyselat avoit publié dès 1572 son
          fameux traité: _Discours oeconomique, non moins utile que
          recreatif, montrant comme de cinq cents livres pour une
          fois employées l'on peut tirer par an quatre mille cinq
          cents livres de proffict honneste._ Il s'agit, comme on
          sait, d'élever des poules.]

       *       *       *       *       *

30º On demande un homme qui sçache mettre du corail en oeuvre. V. 3.
f. 251. à. 1. r.

       *       *       *       *       *

31º On demande, à constitution de rente, la somme de huict cens
livres, sur bonnes assurances. V. 3. f. 250. à. 2. v.

       *       *       *       *       *

32º On veut vendre un atlas de Henricus Hondius le prix de quarante
huit livres[67]. V. 3 f. 251. à. 1. r.

          [Note 67: Voici le titre complet de ce livre: _Orbis
          terrarum geographica descriptio_, 1607, in-fol.]

       *       *       *       *       *

33º On prestera, à constitution de rente, la somme de mil livres en
une partie, mesme au denier vingt, pourveu que ce soit à quelque
communauté. V. 3. f. 250. à. 5. v.

       *       *       *       *       *

34º On demande compagnie pour aller en Italie dans quinze jours. V.
3. f. 249. à. 3. v.

       *       *       *       *       *

35º On vendra un jeune dromadaire à prix raisonnable. V. 3. f. 253.
à. 11. v.

       *       *       *       *       *

Le premier des deux points desquels il se traitera céans[68], en la
première heure de la conference du lundi cinquiesme du courant, à
sçavoir: à deux heures après midi, sera des _causes_; en la seconde
heure, on recherchera particulièrement _pourquoy chacun desire qu'on
suive son avis, n'y eust-il aucun interest_; la troisiesme heure sera
employée, à l'ordinaire, en la proposition, rapport et examen des
secrets, curiositez et inventions des arts et sciences licites[69].

          [Note 68: C'est-à-dire au _bureau d'adresse_.]

          [Note 69: La séance eut lieu, en effet, comme il est dit
          dans ce programme sommaire. On le sait par le _Recueil
          général des questions traictées ès conférences du bureau
          d'adresse, etc._ Paris, 1656, in-8. On voit, t. 1, p. 36,
          45, qu'il y eut, à la troisième conférence, dissertation
          sur les _causes en général_; puis sur cette question:
          _Pourquoy chascun est jaloux de ses opinions, n'y eust-il
          aucun intérêt?_ Dix personnes parlèrent sur le premier
          point; mais pour l'autre il n'y en eut guère que quatre ou
          cinq. Quant aux _curiosités_ et _inventions_, celles dont
          on s'occupa furent un microscope qui faisoit paroître une
          puce aussi grosse qu'une souris, et la grande question du
          mouvement perpétuel.]

FIN.



_Deluge et innundation d'eaux fort effroyable, advenu ès faulxbourgs
S. Marcel, à Paris, la nuict precedente jeudy dernier, neufième
april, an present 1579._

_Avec une particulière declaration des submergemens et ravages faits
par les dites eaux._

_A Paris, par Jean d'Ongoys, imprimeur, rue du Bon-Puits, près la
Porte Sainct-Victor, 1579._

_Avec permission_[70].

In-8.

          [Note 70: Nous avons déjà donné, t. 2, p. 221-236, une
          pièce sur un de ces _déluges_ de la Bièvre qui furent
          autrefois si fréquents et si terribles. Celui dont il
          est ici question fut l'un de ceux qui firent le plus de
          ravages. Le nom de _Déluge de Saint-Marcel_ lui resta. On
          écrivit à ce sujet plusieurs relations, entre autres celle
          qui a pour titre: _Le Désastre merveilleux et effroyable
          d'un deluge advenu ès faubourg S. Marcel les Paris, le
          8e jour d'avril 1579, avec le nombre des mors et blessés
          et maisons abbatues par la dite ravine_. Paris, Jean
          Pinart, 1579. Comme cette pièce a déjà été publiée dans
          les _Archives curieuses de l'Histoire de France_, 1re
          série, t. 9, p. 303-309, nous lui avons préféré celle que
          nous donnons ici, qui est d'ailleurs beaucoup plus rare.
          Jean Dongois, chez qui elle fut imprimée, ne livroit pas
          ordinairement ses presses à de semblables livrets; s'il
          publia celui-ci, c'est que le désastre qui s'y trouve
          raconté avoit eu lieu dans son voisinage. Peut-être
          est-ce lui-même qui l'a écrit. «Il estoit fort sçavant,
          dit La Caille, et nous avons de sa composition et de son
          impression le _Promptuaire_, contenant tout ce qui s'est
          passé depuis la création du monde jusqu'à son temps,
          imprimé en 1576.» (_Histoire de l'imprimerie et de la
          librairie_, p. 160.)]


Entre les terreurs et espouventements lesquels peuvent survenir à
l'homme, se voyent journellement estre les plus à redouter ceux qui
viennent inopinement et sans qu'on en soit adverty, par ce que aux
autres il y a aucun moyen de s'en pouvoir garantir, et non (ou à
grand peine) quand les adversitez viennent lorsque moins nous en
sommes advertis; et de ce nous en avons plusieurs exemples, et veuz
de nostre temps, aussi autres congneuz par noz devanciers et anciens,
principalement quand il faut mettre en rang les impetuositez, ravages
et demolitions des eaux, element entre les autres superbe et violent,
duquel le cours est invincible, ne pouvant estre retenu.

Outre tout ce que de cet element a esté escrit par infiniz
historiens (aucuns desquels je citeray ci-après, parlans de telles
innondations), je diray premièrement ce que j'ay entreprins faire
sçavoir à ceux qui ne l'ont peust estre veu, touchant une petite
rivière (dite de Gentilly) descendant ès faulxbourgs S. Marcel, à
Paris: d'autant que sur cela (suivant mon propos) je feray entendre
ce qui en est advenu de merveilleux et espouvantable.

Mercredi dernier, huictiesme de ce present moys d'avril 1579, entre
unze et douze heures de la nuict[71], l'eau d'une petite riviere,
laquelle prend son cours ès faulxbourgs S. Marcel, lez Paris (nommée
la rivière de Gentilly, d'autant que de ce village ou peu plus loing
elle prend sa source et origine) se desborda si outrageusement à
cause des pluyes tombées par deux jours entiers, sans cesser, que
de mémoire d'homme ne s'est veu en ce lieu eau plus violente et
dommageable que celle-là; et par ce que ceste petite rivière passe,
par une infinité de canaux fort estroictz, soubz les maisons de
plusieurs particuliers (lesquels pour lors ne luy peurent donner
assez de liberté pour s'escouler et esvanouyr[72], estans surprins),
elle rompit plusieurs bâtimens de maisons, murailles et autres
plusieurs edifices faisans obstacle à son cours, si que, à cause
qu'il estoit toute nuict et à heure de repos, elle saisit plusieurs
personnes dormans ès lieux bas, grande partie desquels seroyent peris
par telle sinistre aventure.

          [Note 71: Dubreuil donne les mêmes détails. (_Le Théâtre
          des antiquitez de Paris_, 1639, in-4, p. 306.)]

          [Note 72: V., pour une autre cause des inondations de la
          Bièvre, notre t. 2, p. 223, note. Aujourd'hui, rien de
          semblable n'est plus à craindre. La canalisation de la
          Bièvre dans Paris est une des dernières mesures qui aient
          été prises. En faisant les travaux nécessaires, on a trouvé
          un certain nombre de médailles de l'empereur Julien.]

De ceste heure, venant sur le jour, elle creut encor de telle
sorte, que ceux lesquels pensoyent estre bien asseurez ès chambres
ou estages plus hauts que ne venoit le cours de ceste eau, furent
incontinent contraints saillir dehors, craignans la ruyne des
maisons, les uns à nage, desquels les moins foibles, soit pour
la force de l'eau precipitée et inaccessible, furent incontinent
submergez par la fureur et violence de ces ondes, et les autres,
pensans y demeurer sauves, furent preservez et quelques-uns trouvez à
demy noyez et prests à expirer[73].

          [Note 73: «Il y eut, dit Du Breul, vingt-cinq personnes,
          tant hommes que femmes et petits enfants, que noyées, que
          tuées et accablées sous les ruines; quarante qui furent
          seulement blessées, quantité de bétail noyé et perdu.»]

Ce ravage a fait tomber es dits faulxbourgs plus de soixante
maisons[74] dessoubz lesquelles ont esté accablez plusieurs corps
peris et blessez par cet encombre, et ne faut douter qu'il ne s'en
trouve encor lorsque l'eau sera retirée d'avantage.

          [Note 74: L'inondation s'étendit, selon Du Breul, jusqu'au
          couvent de Sainte-Claire, occupé par les cordelières de
          Saint-Marcel, c'est-à-dire par conséquent jusqu'au nº 95
          de la rue de Loursine. Le _Pont-aux-Tripes_, jeté sur la
          Bièvre, entre les nº{s} 166 et 168 de la rue Mouffetard,
          et qui marquoit le point de jonction des deux bras de la
          petite rivière, fut renversé, ainsi qu'un certain nombre
          de maisons. On lit soixante ici. Du Breul va moins loin:
          il n'en compte que douze. «Et enfin, ajoute-t-il, tous
          les dommages que fist cette subite inondation furent
          estimez à peu prez à soixante mil escus, non compris et
          evaluez les autres degats et ravages qu'elle fist aux
          villages voisins.» Selon Sauval (t. 1, p. 210), l'eau
          dépava Saint-Médard, et l'église des Cordelières. En 1573,
          une inondation de la même rivière avoit détruit les murs
          du couvent du _Val-Parfond_, le Val-de-Grâce (Félibien,
          _Preuves_, t. 4, p. 835).]

O cas estrange! il s'y est trouvé une dolente et pitoyable mère,
laquelle, pensant sauver la vie à son enfant bien jeune et delicat, a
esté offusquée de la rage et furie de ceste eau sauvage, tenant son
tendre enfant embrassé, lequel on a sauvé respirant encor: ce qui
doit veritablement estre esmerveillable, la mère y finer plustôt que
l'enfant.

On ne sçait au vray le nombre des personnes qui y sont peris,
parce que l'eau n'est du tout retirée et que plusieurs de ceux qui
estoyent logez ès bas lieux des maisons ne se retrouvent; seulement
on a cognoissance de ceux qui ont esté retirez morts de l'eau, et
grand nombre qui ont esté secourus par les voisins, à quoy entre les
autres ne s'y est faint un soldat des gardes du Roy, nommé Videcoq,
demeurant là auprès (et fidèlement), pourquoy il est grandement à
louer.

Plusieurs bestiaux, comme vaches, porcs et autres, ont esté trouvez
noyez ès estables où ils estoyent. Tellement que la perte advenue a
ce faulxbourg, en ce comprins la ruyne des edifices, est estimée à
plus de cent mil escuz[75], sans le dommage faict ès jardins et lieux
de plaisance estans en ceste part.

          [Note 75: Du Breul, comme on l'a vu dans la note
          précédente, n'évalue pas le dommage à une aussi forte
          somme.]

Le dommage de ces grandes eaux n'a esté seulement en un lieu, mais
en plusieurs autres, tellement que, sur une heure de la nuict sus
dicte, ont esté perceuz sur la rivière de Seine grande quantité
de diverses sortes de meubles emportez par la violence subite et
inopinée de ces eaux.

Aucuns pourront dire que telles sinistres fortunes ne devroyent
estre escrites, et que bien souvent on taist les evenemens saincts
et prospères, et se divulguent ceux lesquels ne nous apportent que
tristesse et desplaisir; mais d'autant que toutes choses viennent par
la volonté divine, et que les historiographes en ont escrit d'autres
moindres, et aussi que cela ne sçauroit sinon de tant plus inciter
le peuple à contrition de ses pechez sur la fin ce caresme, je n'ay
voulu passer soubs silence ceste horrible et dommageable innondation
d'eaux, afin que chacun se tienne en la crainte de l'omnipotent et
que l'on sache que ses faits sont si incompréhensibles que nul n'en
peut avoir aucune cognoissance.

Au surplus, c'est pitié de voir les maisons champestres abbatues,
lesquelles sont du long de la rivière de Seine, et croy pour certain
que le long des autres fleuves n'y a pas moins de desolation:
les pauvres villageois s'enfuyans desnuez de tous leurs biens,
estans leurs maisons couvertes d'eaux, leurs champs ensemencez
noyez, leur espérance de recueillir assez vaine (n'est la grace
du Tout-Puissant), leur bestial en partie emporté et noyé par la
violence de ces eaux, lesquelles auroyent ruyné entièrement plusieurs
villages, abattu et desraciné infini nombre de grands arbres, emporté
plusieurs ponts et grande quantité d'hommes, femmes et enfans
submergez dans les ondes; ce que vrayement nous doit bien induire
à penitence, car depuis plusieurs années n'en a esté veu une en
laquelle soyent advenus plus de desastre par tremblemens de terre et
ravages des eaux qu'en ceste cy.

Plusieurs deluges sont advenus par le passé, comme celuy en l'aage
de Noé, auquel je ne m'arresteray, ny à celuy de Thessalie, du temps
de la captivité des Israelites, affligez par Pharaon peu paravant
Moyse; seulement je diray de ceux advenuz beaucoup depuis escrits par
plusieurs historiens tant anciens que modernes.

En l'an 200 auparavant la nativité de nostre Seigneur Jesus-Christ,
y eut à Rome telle innondation du Tibre que l'armée du consul Appie
en fut quasi toute submergée; et depuis par plusieurs fois s'est le
dit fleuve tellement desbordé, que ce est grand merveille, quand puis
après on remarque les endroits jusques où les dites eaux se seroyent
haulsées. Parlons de nostre temps, et seulement nous souvienne du
deluge advenu en l'an 1570 en la ville de Lyon, lorsque le Rhosne se
desborda de telle sorte que la plus grande partie des edifices assis
ès environs le cours de ce fleuve furent emportez et ravis par les
ondes, et une infinité de personnes peries par ce ravage.

N'est que les histoires sont toutes plaines de tels desbordemens
d'eaux, j'en citerois icy d'avantage, et les ruynes et dommages
qu'ils auroyent causé, et que peu cela advient qu'il ne soit suivy
de quelques maladies et cherté de vivres; mais je n'ay escrit ce peu
pour intimider un peuple, seulement afin de luy mettre devant les
yeux une contrition de pechez, et que ce sont chastimens que Dieu
nous envoye à fin de nous inciter à penitence, auquel je supplie très
humblement nous donner ce qui nous est necessaire[76].

          [Note 76: Par arrêt du vendredi 10 avril 1579, le Parlement
          décida qu'il iroit le lendemain en corps à Notre-Dame
          «pour appaiser l'ire de Dieu»; ainsi qu'il est dit dans
          l'ordonnance conservée par Félibien, t. 5, _Preuves_, p.
          9.--La cérémonie eut lieu, «et à mesme fin, dit L'Estoile,
          fut le lundi ensuivant faite procession générale à Paris.»
          (_Collect. Michaud_, t. 14, p. 114.) Une courte relation
          de ce sinistre, rédigée en latin, se trouve aux premiers
          feuillets d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale,
          _Anonymi Visiones_ (manuscrits latins, nº 3770). M. Maurice
          Champion en a donné une traduction dans son curieux livre,
          _les Inondations en France_, etc., 1858, in-8, t. 1, p.
          238-239.]

FIN.



_La Bravade d'amour, contenant sonnets où sont naïfvement escrites
les ruses et les appasts des dames, beautés orgueilleuses, et le
mespris qu'on en doit avoir._

Favus distilans labia meretricis, novissima ejus amara quasi
absynthium sapientiæ.

_A Paris, par Claude Percheron, rue Galende, aux Trois Chapelles._

1611.--In-8.

_Avec Permission._


  Suivant l'erreur commune où guide l'ignorance,
  Je me pasmois aymant une ingrate beauté,
  Et, aveuglé d'esprit, en ma naïfveté
  Je glissois en l'abus d'une vaine esperance;

  J'allois, plain de soupirs, rechercher allegeance
  Vers l'objet qui m'estoit object de cruauté,
  Et ne pensois qu'à l'oeil qui m'avoit arresté,
  Comme chacun s'adonne à ce que son coeur pense.

  Je me perdois d'amour, de regrets et d'ennuis,
  Je soupirois de jour, je lamentois de nuicts,
  Furieux, n'ayant rien qu'en l'âme une maistresse,

  Et ne descouvrant pas que les dames faisoient
  Mille jeux de mespris de ceux qui les prisoient,
  Trompé par un bel oeil, je mourois de destresse.

      II.

  Maintenant que je sçay (commençant mon bonheur)
  De quel esprit fascheux les dames sont menées,
  Suivant en liberté meilleures destinées,
  Je me donne plaisir de ma première erreur;

  Je recognois l'abus dont cette folle humeur
  Agitoit quelquefois mon âme et mes pensées,
  Et sans plus me former au coeur telles idées,
  Je vivray triomphant, et non pas serviteur.

  Je braveray l'amour, et d'une belle audace,
  Ne craignant leur rigueur ny souhaittant leur grace,
  Des dames je prendrai tout ce que je pourray;

  Je les feray resoudre à oublier leur gloire,
  A se laisser conduire, à prier et à croire
  Qu'elles feront enfin tout ce que je voudray.

      III.

  Lors que premièrement nous abordons les dames,
  Nous qui avons l'honneur de la perfection,
  Elles ont (je le sçay) de toute esmotion
  Pour nous vouloir du bien les agreables flames.

  On cognoist aussi tost les delicates ames
  Donner lieu doucement à leur affection,
  Et si elles osoient, plaines de passion,
  Elles descouvriroient leurs amours par leurs larmes.

  Cependant, finement par l'art de leur beauté,
  Elles sapent nos coeurs, et nostre volonté,
  Aise, se laisse aller à leur bel artifice,

  Et nous ne voyons pas combien dedans leur coeur
  Se logent de desdains, de mepris et d'erreur,
  Mais nous sacrifions nostre âme à leur malice.

      IIII.

  Leur faisant les doux yeux, nos voeux elles reçoivent,
  Et d'un soupir larron feignans mesme desir,
  Nous tirent doucement pour se donner plaisir
  Par les evenemens qu'au coeur elles conçoivent.

  Vrayment, quand doucement nostre âme elles deçoivent,
  De je ne sçay quel bien nous nous sentons saisir;
  Que, peu considerez, nous n'avons pas loisir
  De voir en leurs façons ce que tous apperçoivent.

  Ainsi subjects d'amour, leurs yeux nous adorons;
  Nous nous rendons captifs, nous prions, nous pleurons,
  Tous humbles, leur rendans devoir d'obeyssance;

  Et lors elles, qui sont d'un coeur rude et hautain,
  Se jouent de nos pleurs, et, fières en desdain,
  Bravent nostre sottise avec trop d'insolence.

      V.

  Il faut avoir un coeur pour aller à la guerre,
  Et non pour se laisser aux femmes abuser.
  Il ne faut aux appas d'un bel oeil s'amuser,
  Ains prendre ses esclairs pour un rude tonnerre.

  Il ne faut pas qu'une âme indiscrettement erre
  Pour un lustre d'abus que l'on doit mespriser,
  Mais il faut vivement son courage atiser
  A surmonter l'orgueil, qui trop fier nous atterre.

  Quand nous aurons les coeurs si dignement formez,
  Pour des vaines beautez ne serons animez,
  Mais sçaurons à propos gouverner nos pensées.

  Alors, pleines d'amour, les dames nous prîront;
  Humbles, elles viendront à ceux qui les voudront,
  Et si s'estimeront encore bien prisées.

      VI.

  Si quelque dame est belle, elle aura le coeur fier,
  Heureux estimera ceux qui parleront d'elle,
  Et plus heureux encor cil qui, la trouvant belle,
  A ses pieds osera humble s'humilier.

  S'elle pense sçavoir en son esprit leger,
  Imaginant tousjours quelque chose nouvelle,
  Vers les hommes sera vaine, ingratte, rebelle,
  Rude à qui la voudra doucement supplier.

  Si elle a des moyens, fondée en sa richesse,
  Triomphera galande[77] en faisant la maistresse,
  Et, pleine de fierté, fascheuse, bravera.

  Mesme s'elle estoit laide, ignorante et haire[78],
  Elle aura de l'orgueil, car elle pensera
  Qu'elle a je ne sçay quoy dont nous avons affaire.

          [Note 77: On écrivit d'abord _galand_, et l'on disoit par
          conséquent _galande_ au féminin. La Fontaine fut celui qui
          conserva le plus longtemps cette forme. V. sa fable de la
          _Belette_ et son conte _l'Anneau de Hans Carvel_. V. aussi
          _Ancien Théâtre_, t. 2, p. 148, et 5, p. 252.]

          [Note 78: _Maigre_, _misérable_. Nous ne connoissions
          ce mot que pris substantivement et au masculin, comme
          lorsqu'on dit, par exemple, _un pauvre hère_.]

      VII.

  Je ne regrette point, douce-belle maistresse,
  De vous avoir servy, car vous le meritiez;
  Mais, loin de ce bel oeil duquel vous m'allumiez,
  Je plains d'avoir cogneu des autres la rudesse;

  Ma belle, vivez donc sans peine et sans detresse,
  Et vous, vivez aussi, vous qui humiliez;
  Mais vous dont le coeur feint fait que fière soyez,
  Perissez de fureur, de despit, de tristesse.

  Belle, quand j'adorois l'honneur de vos beaux yeux,
  Humble je leur estois, car ils m'estoient piteux;
  Mais les autres beautez indignes qu'on admire

  Pour se faire valoir font mourir un amant,
  Et à plusieurs amis octroyent librement
  Ce qu'un pauvre abusé mal à propos desire.

      VIII.

  Vous ne sçavez que c'est, vous qui blasmez amour;
  Vous n'avez point senty d'un bel oeil la blessure,
  Mais vains et paresseux ennemis de nature,
  Passez loing de l'honneur indignement le jour.

  Vous sçavez bien que c'est, vous qui prisez l'amour,
  Qui dans le coeur avez d'un bel oeil la blessure,
  Qui, prompts et diligens, dignes fils de nature,
  Passez selon vertu heureusement le jour.

  Tous ces propos sont beaux et faits à fantaisie;
  Un chacun eslira le sentier de la vie,
  Estimant bon et beau le chemin qu'il prendra.

  Mais moy j'estime digne, heureux, accort et sage
  Qui gentil, jouyssant de son libre courage,
  Sy non pour passetemps, aux dames n'entendra.

      IX.

  Lamenter à part soy pour une beauté vaine,
  Importuner le ciel de ses cris amoureux,
  Sans cesse regretter, se plaindre malheureux,
  Et se feindre à son gré la douleur d'une gesne,

  Passionner[79] son ame et s'emmaigrir de peine,
  Appeler un bel oeil, or doux, or rigoureux,
  Idolâtrer l'objet pour qui, tout langoureux,
  On souspire son mal d'une piteuse aleine;

  Prier honteusement une femme qui n'est
  Ny beauté ny vertu qu'autant qu'elle nous plaist,
  Et, souffrant son dédain, en tourmenter sa vie,

  Avecques trop d'honneur, lasche s'assujettir
  A la femme, qui n'est née que pour servir,
  Ce sont, à dire vray, des effects de folie.

          [Note 79: Ce mot, dont nous avons déjà trouvé un exemple
          a la même époque, est donc plus ancien qu'on ne pense.
          Lorsque Noël et Carpentier ont dit, dans leur _Dict.
          étymologique_ (t. 2, p. 563), qu'il était nouveau en 1728,
          non-seulement ils ne connoissoient pas ces passages, mais,
          ce qui est plus grave, ils ne se rappeloient pas ce vers du
          _Tartuffe_:

               Et vous ne deviez pas vous tant passionner.]

      X.

  Que vous estes genez, vous, pauvre douloureux!
  Si vous aviez senti de la gesne la presse,
  Vous n'auriez point au coeur le nom d'une maistresse,
  Et n'auriez en l'esprit les desirs amoureux.

  C'est bien faute de coeur à l'homme langoureux
  De se forger ainsi une dure destresse;
  Au lieu que d'un sang chaud que la grandeur adresse,
  On se doit monstrer fort, prudent et genereux.

      Qui est celuy qui nous irrite,
      Dira quelque belle depite,
      Et ne trouve en nous rien de bon?

      C'est un qui à tous fait entendre
      Que, si ne vouliez nous le vendre,
      N'en mettriez à l'air le bouchon.

FIN.



_Description du Tableau de Lustucru_[80].

          [Note 80: Cette pièce fait partie d'une sorte de cycle
          plaisant, tout composé de satires du genre de celle-ci, ou
          de caricatures. Il date du règne de Louis XIII, et rien
          n'en a survécu chez le peuple que le nom du principal
          personnage, _Lustucru_. C'étoit l'époque où l'extravagance
          des _précieuses_ faisoit croire plus que jamais à la folie
          des femmes. Qui donc redressera ces cervelles tortues?
          disoit-on. On inventa un type de forgeron, à qui l'on prêta
          le talent nécessaire, et, pour preuve de l'incrédulité
          qu'on devoit avoir en ses prodiges inespérés, on l'appela
          comme je viens de dire. «Or, depuis cela, écrit Tallemant
          (2e édit. t. X, p. 203), quelque folâtre s'avisa de
          faire un almanach où il y avoit une espèce de forgeron,
          grotesquement habillé, qui tenoit avec des tenailles
          une tête de femme et la redressoit avec son marteau.
          Son nom étoit _L'Eusses-tu-cru_, et sa qualité _médecin
          céphalique_, voulant dire que c'étoit une chose qu'on ne
          croyoit pas qui pût jamais arriver que de redresser la
          tête d'une femme. Pour ornement, il y a un âne chargé de
          têtes de femmes, et mené par un singe. Il en arrive par
          eau, par terre, de tous les côtés. Cela a fait faire mille
          folies.» On trouve à la Bibliothèque impériale plusieurs
          gravures du genre de celle dont il est ici question.
          Ainsi il en est une dans le _Recueil des plus illustres
          proverbes_, portant, le nº 2239 du cabinet des estampes, au
          bas de laquelle on lit: «_Céans, M. Lustucru a un secret
          admirable, qu'il a rapporté de Madagascar, pour reforger et
          repolir, sans faire mal ni douleur, les testes des femmes
          acariastres, bigeardes, criardes, dyablesses, enragées,
          fantasques, glorieuses, hargneuses, insupportables, sottes,
          testues, volontaires, et qui ont d'autres incommoditez, le
          tout à prix raisonnable, aux riches pour de l'argent et aux
          pauvres gratis_. A la page 24 d'un autre volume du même
          cabinet, portant le nº 2133, se trouve une image sur le
          même sujet. C'est l'illustre Lustucru en son tribunal. Des
          maris venus de tous les coins du monde le remercient et lui
          offrent des présents, en reconnoissance des services qu'il
          leur a rendus. Mais bientôt la farce se fait tragédie; le
          sexe se venge: sur une gravure des _Illustres Proverbes_
          (nº 69), on voit _Lustucru massacré par les femmes_. Bien
          plus, elles s'en prennent aux époux ses complices; et
          une dernière estampe représente _l'Invention des femmes,
          qui font ôter la méchanceté de la tête de leurs maris_.
          Somaize connut cette dernière pièce, et y fit allusion
          dans sa comédie des _Veritables Pretieuses_ (Paris, Jean
          Ribou, 1660, in-12). On y voit un poëte qui vient réciter
          le commencement d'une tragédie intitulée: _La Mort de
          Lustucru, lapidé par les femmes_. Le médecin céphalique
          trouve où se venger à son tour de ces pédantes. Quelqu'un
          lui ménage une apparition, où il leur dit bel et bien leur
          fait; voici le titre de cette pièce d'outre-tombe: _L'ombre
          de Lustucru apparue aux Précieuses, avec l'histoire de
          dame Lustucrue sa femme, qui raccommode les testes des
          méchants maris_, s. l. n. d., in-4º. «Eh! quoi! précieuses
          à la mode, leur dit-il entre autres choses, avez-vous cru
          que je sois sorty de ce monde-cy pour n'y plus revenir?...
          Reformez vostre chaussure trop haute et trop estroite, et
          fort incommode pour aller gagner les pardons, desquels vous
          avez tant besoin. Ne portez plus de si riches habits, parce
          qu'on diroit que l'estuy veut mieux que ce qu'il renferme.
          Vous n'estes pas toutes si belles que vous croyez: vostre
          miroir vous en peut dire la vérité, et quelquefois les
          petites boettes de vostre cabinet vous fournissent une
          beauté empruntée qui ne passe point avec vous dans vostre
          lict, et que vous laissez le soir sur la toilette.»
          Remarquons en passant que Boileau, dans sa 10e satire, a
          dit plus tard presque textuellement la même chose:

               Attends, discret mari, que la belle en cornette,
               Le soir ait étalé son teint sur sa toilette,
               Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis,
               Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

          On sait d'ailleurs, par une indiscrétion de Brossette, que
          Boileau connoissoit la pièce que nous citons ici, et qu'il
          y prit encore autre chose pour sa 43e épigramme. C'est
          Chapelle un jour qui la lui avoit indiquée, en lui récitant
          les vers baroques imprimés à la fin. (V. _Oeuvres_ de
          Boileau, Desoer, 1823, in-8, p. 249, note.) Voici ces vers:

               Il n'est si pauvre malotru
               Qui ne trouve sa malotrue.
               Aussi le bon L'Eusse-tu-cru
               A trouvé sa L'Eusse-tu-crue.

          On vit encore paroître contre les précieuses une pièce
          où Lustucru avoit le principal rôle: _Le Carnaval des
          Précieuses de ce temps, avec leur entretien facetieux, et
          un plaisant remède de la boutique de Lustucru pour guérir
          le mal de teste des femmes_. S. l. n. d., in-4º. Terminons
          par quelques autres titres la bibliographie que tout cela
          nous a conduit à faire: _La Requeste des femmes presentée à
          Vulcan, prince des forgerons, contre l'opérateur céphalique
          dit Lustucru_, s. l. n. d., in-4º; _La Plainte des hommes
          faicte à Lustucru, contre la Requeste presentée par les
          femmes_, s. l. n. d., in-4º; _La Gazette de la moustarde
          à Lustucru_, s. l. n. d., in-4º; _La Plainte de Lustucru
          constitué prisonnier par les femmes dans la plaine de
          Longboyau_, s. l. n. d., in-4; _Le Marteau salutaire_, s.
          l. n. d., in-4º.--Lustucru fut bientôt oublié. Poisson fait
          encore allusion à son industrie dans le _Sot vengé_, et je
          le retrouve dans _La Muse en belle humeur_, 1660, in-4, p.
          9. Un coq-à-l'âne inséré dans l'un des recueils de chansons
          de la veuve Oudot renferme un quatrain qui le rappelle
          aussi:

                   Il a vu
                   Lustucru
               Qui forgeoit des testes
                     Prestes.

          Une autre chanson populaire, citée dans l'_Ane de Crités_,
          p. 109, parle aussi du compère; enfin la chanson _de la
          mère Michel_ nous l'a fait connoître, du moins de nom;
          mais voilà tout. Il ne figure même plus sur les gravures
          populaires imitées de celles du 17e siècle, et qui
          circulent encore. Je ne vous citerai que la plus connue:
          _La Forge merveilleuse_, où l'on voit des femmes forgeant
          la tête de leurs maris pour la rendre meilleure. Ces dames,
          comme vous voyez, se sont donné leur tour. Dieu merci, la
          vieille enseigne, encore fameuse dans quelques villes de
          province, et à laquelle une des rues de l'île Saint-Louis
          doit son nom, continue de nous venger. Elle représente une
          _femme sans tête_, et on lit au bas: _tout en est bon_.]


    Amy, si tu es curieux
  De voir une pièce plaisante,
  Escoute, jette un peu les yeux
  Sur cette image icy presente:
  En ce Tableau plusieurs sujets
  Sont representez et portraits
  Par une excellente graveure;
  Et chaque chose au naturel
  Est tracée en cette figure
  Par l'art d'un burin immortel.

    Il faut qu'à rire tu t'apreste
  Voyant qu'un nouvel ouvrier
  Bon forgeron de son mestier
  S'exerce à forger une teste:
  Si Boudan, ce sçavant graveur,
  Est de vray le père et l'autheur
  De son nom et de sa naissance,
  Ce beau nom qui va triomphant
  Signale autant sa suffisance
  Que l'estre de son propre enfant.

    Ce gros vallet refond icy
  Une teste fière et facheuse,
  Dont l'espoux matté de soucy
  Souffroit l'humeur capricieuse:
  Un sang fumeux et bouillonnant
  Sort des veines abondamment
  Brûlé d'une ardeur colerique,
  Il s'efforce avec action
  A la faire plus pacifique,
  Et la rendre sans passion.

    Cet homme est des plus admirables
  A raffiner tous les metaux,
  Et changer ces fiers animaux
  En belles assez raisonnables.
  Or, pour marque de son sçavoir,
  Dans sa loge vous pouvez voir
  Des testes de femmes et filles
  Qu'il a fondues dextrement,
  Et fait devenir plus docilles
  Par l'effort de son instrument.

    On repare icy les cerveaux
  Des femmes les plus obstinées
  Qu'on arrive en mille vaisseaux.
  Pour mettre sous ses cheminées.
  Ce vallet qui court promptement
  Les reçoit à chaque moment,
  Ravy de voir tant de pratique.
  Cet homme avec son hottereau
  Va decharger en la boutique
  La pesanteur de son fardeau.

    Un certain envoye à la forge,
  Par un crocheteur rude et fort,
  Malgré elle et tout son effort,
  Sa femme, afin qu'on la reforge.
  Elle veut toujours resister,
  Mais enfin il l'y fait porter
  Pour qu'on l'y refasse la teste.
  Vous y viendrez, chez le limeur,
  Luy disoit-il, méchante beste,
  Pour faire changer votre humeur.

    Sur le dos d'une beste asine
  Deux paniers je vois proprement
  Qu'un singe assis plaisamment
  Guidoit avec une houssine;
  L'animal gemit sous le faix
  De ces testes pleines d'excès
  Dont on souffre tant de caprice.
  Au dessous on voit en escrit:
  Il est plus chargé de malice
  Que le singe qui le conduit.

    En voicy une infinité,
  A pied, à cheval, en civière,
  Qui viennent de chaque costé,
  Comme en cage, en coche, en littière;
  On les porte chez l'artisan,
  Qui se montre lassé d'ahan
  Lors que sur la langue il les touche;
  Car, les retirant du fourneau,
  Pour adoucir leur fière bouche
  Il la rabat de son marteau.

    Or, l'enseigne de sa maison
  C'est une femme decollée,
  Qu'à bon tiltre et juste raison
  Tout-en-est-bon il a nommée.
  Pour son secret rare et divin
  On l'appelle le medecin
  Et l'operateur cephalique;
  Et, comme il est tres-obligeant,
  Il aide de son art chimique
  Sans recevoir aucun argent.

    Mais si cet homme incomparable
  Fond les testes si dextrement
  De ce sexe altier et charmant,
  Qui nous est tant inexorable,
  On en doit pourtant excepter
  Ces objets qu'on voit habiter
  La merveille des autres villes,
  Où, sans perdre leur gravité,
  Les dames sont aussi civilles
  Qu'elles sont pleines de beauté.

    Elles surpassent en blancheur
  Le teint du lys et de la neige;
  Et leur attrayante douceur
  Finit un tourment, ou l'allege.
  Leur taille, leur grace et leurs yeux
  Font des efforts victorieux
  Sur les coeurs des plus indomptables;
  Et leur bouche, et leurs belles mains,
  Sous des loix assez equitables
  Asservissent tous les humains.

    Ce n'est donc pas dessus sa forge
  Que cet insigne LUSTUCRU,
  Grand raffineur d'esprit bouru,
  Ramolissoit leur belle gorge.
  Les belles dames de Paris
  Font trop d'honneur à leurs maris,
  Pour meriter qu'on les relime;
  Et celles que les ouvriers
  Repurgeoient d'ordure et de crime
  Estoient toutes d'autres quartiers.

    Mais que vois-je icy de nouveau?
  Sont des femmes qui font carnage,
  Et qui, dans cet autre tableau,
  Exercent leur fiel et leur rage;
  Sur le corps d'un seul innocent
  Elles vont toutes s'empressant
  Pour le trancher en mille pièces;
  Sans doute il n'evitera pas
  La fureur de tant de tigresses,
  Qui luy vont causer le trespas.

    Qu'elles monstrent de passion
  En faisant cette boucherie,
  Et qu'en cette infame action
  On voit de rage et de furie!
  A coups de besche et de marteaux,
  De pelle, de broche et coûteaux,
  Elles luy font mille taillades;
  Et cet excellent reforgeur,
  Aussi bien que ses camarades,
  Est bafoué comme un voleur.

    Bien qu'elles soient toutes galantes,
  Et que de riches just-à-corps
  Ornent la beauté de leurs corps,
  Elles contrefont les bacchantes.
  Hola! belles, arrestez-vous!
  Ne ressemblez pas à ces foux
  Qui ne veulent qu'on les reprenne,
  Et ne vueillez pas massacrer
  Celuy dont la forge et la peine
  Concouroit à vous reparer.

    Si Penthée, fils d'Echion,
  Meurtry dans sa terre natale,
  Souffrit l'horrible oppression
  D'Agavé, sa mère brutale,
  Il avoit un peu méprisé
  Ce Dieu si fort authorisé,
  Qu'on revère dans la Bourgongne,
  Mais le sujet de vos fureurs
  Montre bien par sa rouge trongne
  Qu'il aime le Dieu des beuveurs.

    Mais, pimbèches pleines de rages,
  Ces discours ne vous touchent pas,
  Et vous l'allez mettre au trépas
  De peur qu'il ne vous rende sages.
  On dit que vostre intention
  Est de traitter en espion
  Cet autheur de tant de mystères,
  En haine d'un de ses ayeux
  Qui découvrit vos adultères
  A la face de tous les Dieux.

    Les Menades en leur transport
  Commirent la mesme injustice,
  Persecutans jusqu'à la mort,
  Le noble mary d'Euridice.
  Et, voyant ce chef tronçonné
  A mille opprobres destiné,
  Dont vous élevez un trophée,
  Il me resouvient qu'autre fois
  Les femmes tuèrent Orphée
  Pour s'estre mocqué de leurs lois.

    Enfin, tant d'excès rigoureux
  Luy ont ravy sa pauvre vie,
  Sans que dans son sort mal-heureux
  Vostre ire puisse estre assouvie;
  Car, après l'avoir saccagé,
  Et de mille coups outragé
  Par une fureur meurtrière,
  Vous l'y donnez honteusement
  Le beau milieu d'une rivière
  Pour honorable monument.

    Toutefois, perfides mutines
  Qui l'avez tué méchamment,
  Vous recevrez le châtiment
  De ces cruautez feminines:
  Car il eust purgé vos espoux
  D'un esprit fantasque et jaloux
  S'il eust peu vivre davantage;
  Mais vous sentirez leurs rigueurs,
  Leurs dépits, leur fougue et leur rage,
  Comme il a senty vos fureurs.



_Catalogue des Princes, Seigneurs, Gentilshommes et autres qui
accompaignent le Roy de Pologne._

_A Lyon, par Benoist Rigaud, 1574._

_Avec permission._

In-8[81].

          [Note 81: Henri, duc d'Anjou, fut élu roi de Pologne par
          la diète de Varsovie, le 9 mai 1573. Le 10 septembre
          suivant, après la messe, il prêta serment à Notre-Dame,
          devant l'autel, en présence des treize ambassadeurs qui
          étoient venus de Pologne à Paris lui apporter le décret de
          son élection. Le 27 du même mois il quitta Paris, avec la
          brillante suite dont nous donnons ici le _Catalogue_, et
          après de fréquentes haltes sur la route et toutes sortes de
          lenteurs, calculées sur l'espoir qu'il avoit d'être rappelé
          en France pour succéder à son frère Charles IX, déjà
          gravement malade, il n'entra dans Cracovie que le 8 février
          1574, pour être couronné trois jours après.]

       *       *       *       *       *

BENOIST RIGAUD[82] AUX LECTEURS.

          [Note 82: Il publia, quelques mois après, un _Extrait
          des lettres d'un gentilhomme de la suitte de Monsieur de
          Rambouillet, ambassadeur du roy au royaume de Pologne, à un
          seigneur de la court, touchant la legation dudit seigneur_,
          etc. De Cracovie, 12 décembre 1573, in-8. Cette pièce a été
          reproduite dans les _Archives curieuses_, 1re série, t. IX,
          p. 137.]

M'estant de tout temps voué au service du public, je desire ne
laisser chose en arrière qui puisse proffiter ou delecter; pourtant,
ayant recouvert le present catalogue des Princes, seigneurs et autres
conduisans le roy de Polongne en son royaume, je le vous ay bien
voulu communiquer, lecteurs debonnaires. Je suis tout asseuré que
le depart de ce magnanime prince de la très noble et très illustre
maison de France causera un regret indicible à tout vray François;
mais, considerant que Sa Majesté s'achemine à un ample et florissant
Royaume, duquel la coronne luy est apprestée, au grand contentement
et resjouissance de tous ses fidèles sujects en iceluy, vous ne devez
de vostre part luy envier son heur, ains en souvenance de ses rares
vertus, bonté naturelle, et de ses plus que heroïques deportemens
en ses tendres ans[83], au service de noste Roy très chrestien, son
frère, et de la patrie[84], prier Nostre Seigneur pour sa prosperité.
A Dieu.

          [Note 83: N'ayant encore que dix-sept ans, le duc d'Anjou
          avoit gagné la bataille de Jarnac et de Montcontour.]

          [Note 84: C'étoit alors un mot nouveau et à la mode. Selon
          Ménage, en ses _Observations sur la langue françoise_,
          p. 306, c'est Joachim Du Bellay qui l'avoit employé le
          premier dans son traité de la _Défense et illustration de
          la Langue françoise_. Trois ans après on le traitoit encore
          comme un néologisme. «Le nom de _patrie_, dit Ch. Fontaine,
          est obliquement entré et venu en France nouvellement.»
          (_Quintil Censeur_, Lyon, 1576, in-12, p. 165.)]


PREMIEREMENT.

  La maison de Sa Majesté, assavoir: maistres d'hostel,
  escuyers, gentilshommes servans, vallets de chambre et autres
  officiers,                                                c chevaux.

  Monsieur de Villequier, grand maistre et grand
  chambellan[85],                                                  24

  Monsieur de Chomberc, grand mareschal de la court[86],           14

  Monsieur de Villequier l'aisné, premier gentilhomme
  de la chambre[87],                                                9

  Monsieur le viconte de la Guierche, maistre de la garderobe[88],  9

  Monsieur de Larchant, capitaine de la garde[89],                  8

  Monsieur Miron, premier médecin[90],                              4

          [Note 85: René de Villequier, baron de Clairvaux. «Il
          suivit le duc d'Anjou en Pologne, dit Lenglet-Dufresnoy
          dans ses notes sur le _Journal de Henri III_ (t. I, p.
          214), et le servit en qualité de grand-maître de sa
          maison.» V., sur lui, les _Additions à Castelnau_, t. II,
          p. 818, et les _Mémoires_ de Marguerite de Valois, édit.
          elzev., p. 134.]

          [Note 86: L'un des mignons du prince. Il fut tué avec
          Maugiron dans le duel qui eut lieu en 1578 sur le marché
          aux chevaux des Tournelles, devenu depuis la place Royale.]

          [Note 87: Frère de celui qui a été nommé tout à l'heure.]

          [Note 88: Nous ne le connoissons que par cette mention et
          par la tentative qu'il fit en janvier 1577 pour entrer dans
          Châtellerault.]

          [Note 89: Nicolas de Grémonville L'Archant. Henri III le
          garda toujours près de lui, comme capitaine des gardes, et
          l'on sait le rôle qu'il joua dans le drame de l'assassinat
          du duc de Guise, à Blois.]

          [Note 90: Marc Miron, que Henri III garda comme premier
          médecin. C'est à lui qu'étant à Cracovie et tourmenté de
          remords, il fit, une nuit, une relation si curieuse des
          massacres de la Saint-Barlhélemy. Miron l'écrivit presque
          sous sa dictée, et on l'a publiée dans la collection
          Petitot, 1re série, t. 44, p. 496-518, avec ce titre:
          _Discours du roi Henri III à un personnage d'honneur et de
          qualité estant près de Sa Majesté, à Cracovie, des causes
          et motifs de la Saint-Barthélemy_.]


_Chancellerie du dit Seigneur._

  Monsieur de Pibrac[91], conseiller au conseil privé du Roy,        9

  Monsieur Sarred, secretaire d'Estat,                               9

  Monsieur de l'Isle[92],                                            8

  Monsieur de Beaulieu, sieur de Ruzé, secretaire ordinaire[93],     9

  Monsieur le tresorier general,                                     9

  Monsieur des Portes, secretaire[94],                               3

          [Note 91: Guy Dufaur, seigneur de Pibrac, auteur des fameux
          _Quatrains_, et, ce qui est moins moral, d'une apologie
          de la Saint-Barthélemy, sous ce titre: _Lettre sur les
          affaires de France_. Aignan a publié cette pièce au t. I de
          sa _Bibliothèque étrangère_. Quand le duc d'Anjou quitta
          la Pologne, comme un fugitif, pour venir recueillir en
          France l'héritage de son frère Charles IX, Pibrac partagea
          les vicissitudes de sa fuite, et rien n'est plus plaisant
          que le récit qu'en fait son biographe Pascal. Dans ce
          pauvre homme, traqué par des paysans à demi sauvages et
          forcé de se donner pour cachette les roseaux d'un marais
          où il s'enfonce jusqu'à mi-corps, on a peine à reconnoître
          le conseiller intime d'un prince deux fois roi, qui
          abandonne un royaume pour en gagner un autre. (V. _Archives
          curieuses_, 1re série, t. X, p. 258-262.)]

          [Note 92: Sans doute Gilles de Noailles, abbé de L'Isle,
          qui en effet alla en Pologne. (_Mémoires_ de Jean Choisnin,
          coll. Michaud, 1re série, t. XI, p. 393.)]

          [Note 93: Martin Ruzé, sieur du Beaulieu. Aux états de
          Blois, il étoit encore secrétaire de Henri III, et c'est
          lui qui, après l'assassinat, croyant voir encore en M.
          de Guise quelque reste de vie, lui donna le conseil «de
          demander pardon à Dieu et au roy».]

          [Note 94: C'est le poëte Philippe Desportes, qui déjà
          avoit salué par ses vers l'avénement du prince, par sa
          _Complainte pour M. le duc d'Anjou, élu roi de Pologne_.
          «Il accompagna le prince dans son royaume lointain, dit
          M. Sainte-Beuve, et, après neuf mois de séjour maudit, il
          quitta cette contrée pour lui trop barbare, avec un adieu
          de colère.» (_Tableau histor. et crit. de la poésie franç.
          au XVIe siècle_, édit. Charpentier, p. 424.)]

_Princes._

  Monsieur de Nevers[95],                                           35

  Monsieur le marquis du Mayne[96],                                 30

  Monsieur le marquis Dalbeuf[97],                                  25

  Monsieur le grand prieur[98].                                     25

          [Note 95: Louis de Gonzague, duc de Nevers, le même dont on
          a de si intéressants _Mémoires_, publiés pour la première
          fois en 1665, 2 vol. in-fol.]

          [Note 96: Celui qui devint, un peu plus tard, le célèbre
          duc de Mayenne.]

          [Note 97: De la famille des Guise, et même cousin germain
          du duc, comme arrière-petit-fils de Cl. de Guise. Il fut un
          de ceux qu'on arrêta dans Blois après l'assassinat.]

          [Note 98: Encore un Guise, et l'un de ceux qui avoient
          pris le plus de part aux massacres de la Saint-Barthélemy.
          Catherine, en donnant les princes de Lorraine pour escorte
          au nouveau roi de Pologne, avoit sans doute à coeur
          d'affaiblir le parti des Guise, qui devenoit de plus en
          plus menaçant en France. Elle affoiblissoit aussi le parti
          catholique, et l'on s'en plaignit. (Bibliothèque impériale,
          manuscrits _Fonds des Minimes_, nº 32, fol. 344.) Ce
          cortége ne fut pas une sauvegarde, loin de là, pour le
          duc d'Anjou, quand il traversa des Etats protestants. On
          savoit tout ce qu'il avoit fait pour la tuerie du 24 août
          1572: aussi n'étoit-il pas besoin de lui donner tout une
          escorte de complices pour soulever contre lui, au passage,
          l'indignation des princes calvinistes. «Que si le monarque
          passoit à travers le pays protestant, dit Schomberg dans
          une de ses dépêches, § 4, il n'y auroit pas de sûreté pour
          luy.» Il s'y risqua cependant, s'il faut en croire de Thou
          (liv. 57), et, d'après lui, Gaillard, mais il faillit s'en
          trouver mal. C'est dans le Palatinat qu'il s'étoit hasardé.
          «En entrant dans le cabinet de l'électeur, le premier objet
          qui frappa ses regards fut un portrait fort ressemblant de
          l'amiral Coligny. «Vous connoissez cet homme, Monsieur, lui
          dit l'électeur d'un ton sévère; vous avez fait mourir le
          plus grand capitaine de la chrétienté, qui vous avoit rendu
          le plus signalé service, ainsi qu'au roi votre frère.» Le
          roi de Pologne, un peu troublé, répondit: «C'étoit lui
          qui vouloit nous faire mourir tous, il a bien fallu le
          prévenir.--Monsieur, répliqua l'électeur, nous en savons
          toute l'histoire.» A table, le roi de Pologne ne fut servi
          que par des huguenots françois échappés au massacre, qui
          sembloient le menacer en le servant; et l'électeur parut
          prendre plaisir, pendant toute la journée, à lui faire
          craindre, pour la nuit, des représailles.» (Gaillard,
          _Hist. de la rivalité de la France et de l'Angleterre_,
          t. V, p. 159.) Je ne donne cette histoire que pour ce
          qu'elle vaut, en la regardant comme un peu trop romanesque
          pour être bien vraie. Un passage des _Mémoires_ du duc de
          Bouillon feroit même croire que l'électeur palatin ne dut
          pas faire si mauvais accueil au roi de Pologne. (_Collect.
          Michaud_, 1re série, t. XI, p. 15.)]

_Ambassadeurs._

  Monsieur de Bellievre[99],                                        15

  Messieurs les Ambassadeurs de Pologne, qui sont neuf, et la
  garde à cheval.                                                   66

          [Note 99: M. Pomponne de Bellièvre, qui fut plus tard
          chancelier de France.]


_Seigneurs, chambellans et gentilshommes de la chambre._

  Monsieur de la Roche-Pousay, conseiller du Roy en son conseil
  privé[100],                                                        8

  Monsieur de la Guiche, gouverneur du Bourbonnois[101],             8

  Monsieur de Seissac[102],                                          6

  Monsieur de Bessigny,                                              6

  Monsieur de la Roche Guyon[103],                                   6

  Monsieur du Gas[104],                                              6

  Monsieur de Belle-Ville[105],                                      6

  Monsieur de Lessum[106],                                           6

  Monsieur de Couldray,                                              6

  Le colonel Otho Planto[107],                                       6

  Monsieur de Ruffé de Bourgoigne[108],                              6

  Monsieur de Clermont d'Antragues[109],                             6

  Le sieur de Castelnau[110],                                        6

  Le sieur de Combault[111],                                         6

  Le sieur de Ruffy[112],                                            6

  Monsieur le conte Coccomaz[113],                                   6

  Monsieur de Beauvais Nanzi[114],                                   6

  Monsieur de la Nocle[115],                                         6

  Monsieur de Crillon[116],                                          6

  Monsieur de Rouvray[117],                                          6

  Monsieur d'Antragues le jeune[118],                                6

  Monsieur de Cheverand la Roche[119],                               6

  Monsieur de Beaufort[120],                                         6

  Monsieur de Chasteau-Vieux[121],                                   6

  Monsieur de Ranty[122],                                            6

  Monsieur de Lyancourt[123],                                        6

  Monsieur Dampierre[124],                                           6

  Monsieur de Champvallon[125],                                      6

  Monsieur de Ganaches[126],                                         6

  Monsieur de Quellus[127],                                          6

  Monsieur l'abbé Gadayne[128],                                      6

  Monsieur de Sainct-Luc[129],                                       6

  Monsieur de Rochefort le jeune[130],                               6

  Le sieur d'Inteville[131],                                         6

  Le sieur de Camille[132],                                          6

  Le sieur d'Aurigny.                                                6

          [Note 100: Roche-Châteignier, seigneur de la Roche-Posay.
          Il étoit aussi du parti des Guise, et par conséquent de
          ceux que Catherine tenoit à éloigner. Quand le duc de Guise
          étoit allé en Italie, en 1557, il l'y avoit suivi avec cent
          chevaux. Dans cette expédition, il prit La Mirandole, et
          y fut blessé. (_Mémoires_ de Boyvin, _coll. Petitot_, 1re
          série, t. 29, p. 122.)]

          [Note 101: Jean-François de La Guiche, seigneur de
          Saint-Géran. Il fut plus tard maréchal de France, et mourut
          le 2 décembre 1632.]

          [Note 102: François Catillac de Sessac. (V., sur lui,
          _Mémoires_ de de Thou, _coll. Michaud_, 1re série, t.
          XI, p. 339.) Il avoit été lieutenant de la compagnie de
          gendarmes du duc de Guise, et, sans ce que j'ai dit tout à
          l'heure, je m'étonnerois de le trouver dans la suite du duc
          d'Anjou. C'est lui, en effet, qui rendit témoignage de la
          complicité de ce prince dans le meurtre de Coligny.]

          [Note 103: Henri de Silly, comte de La Roche-Guyon, premier
          mari de madame de Guercheville. Il mourut en 1586.]

          [Note 104: Louis de Bérenger, seigneur du Gua ou de Guast.
          On l'appeloit souvent le capitaine Le Gas. On savoit
          déjà par L'Estoile qu'il avoit suivi le duc d'Anjou en
          Pologne. (Edit. Lenglet-Dufresnoy, t. I, p. 100.) La reine
          Marguerite le fit assassiner par le baron de Viteaux, le
          31 octobre 1575. (V., sur lui, _Mémoires de Marguerite de
          Valois_, édit. L. Lalanne, _passim_.)]

          [Note 105: L'un des fidèles et des spadassins mignons du
          duc d'Anjou. Il figure comme tel, avec Larchant, Sommerez,
          etc., dans le procès de La Mole et Coconas. (V. _Archives
          curieuses_, 1re série, VIII, 137.) Il ne faut pas le
          confondre avec P. d'Eguaim, sieur de Belleville, huguenot
          enragé.]

          [Note 106: Le seigneur de Lescun, fils de Thomas de Foix,
          l'un des braves capitaines du temps de François Ier.]

          [Note 107: C'est sans doute l'un de ces capitaines italiens
          comme il y en eut tant à la cour des Valois, et le même
          dont il est parlé au chapitre II de la _Confession de
          Sancy_. Il y est dit qu'il se tua.]

          [Note 108: Je ne sais quel est ce Ruffé, au nom duquel
          on ajoute celui de Bourgogne, pour la distinguer sans
          doute de Philippe de Volvyre, baron de Ruffec, gouverneur
          d'Angoulême.]

          [Note 109: Il joua, comme on sait, un rôle assez important
          dans plusieurs des affaires de ce temps, et fut tué à Ivry.]

          [Note 110: Ce n'est point Michel de Castelnau de La
          Mauvissière, dont il sera parlé tout à l'heure, mais
          sans doute l'un de ses frères, qui, comme lui, servoient
          vaillamment le parti du roi contre celui des huguenots. (V.
          les _Mémoires_ de Castelnau, liv. VI, chap. 4.)]

          [Note 111: Robert de Combault, sieur d'Arcis-sur-Aube, qui
          fut plus tard premier valet de chambre du roi et l'un des
          favoris. (V. L'Estoile, édit. Champollion, t. I, p. 95, et
          les _Mémoires_ de Marguerite, édit. elzev., t. I, p. 141.)]

          [Note 112: Balthazar de Ruffy, gentilhomme de province,
          époux de la belle Catherine de Meinier d'Oppède.]

          [Note 113: Annibal, comte de Coconas, gentilhomme du
          Piémont, dont les amours avec la duchesse de Nevers, les
          intrigues avec La Mole pour faire du duc d'Alençon le chef
          du parti huguenot, et enfin le supplice, sont choses assez
          connues.]

          [Note 114: Beauvais-Nangis, qui, après avoir été longtemps
          en faveur, fut disgracié à la suite d'une affaire dont on
          trouvera le récit dans L'Estoile, sous la date du 1er juin
          1581. Sa capitainerie des gardes fut donnée à Crillon.]

          [Note 115: Philippe de La Fin, sieur de Beauvais La
          Nocle, qui, plus tard, défendit si vaillamment Brouage.
          Il étoit de la maison du duc d'Alençon, et fut compromis
          dans la conspiration de La Mole et Coconas. (V. _Archives
          curieuses_, 1re série, t. VIII, p. 133, 134, 152, 155, 174,
          etc.)]

          [Note 116: C'est le fameux Louis de Balbe de Berton de
          Crillon, le brave des braves.]

          [Note 117: Sans doute Rouvroy, lieutenant de L'Archant, qui
          prit part, comme lui, à l'assassinat du duc de Guise.]

          [Note 118: D'Entragues de Dunes, frère de Clermont
          d'Entragues, nommé tout à l'heure, et qui, lorsque celui-ci
          eut été tué, prit sa place près d'Henri IV.]

          [Note 119: Je ne connois de ce nom, comme ayant été attaché
          à Henri III, que le petit La Roche. Ne seroit-ce pas lui?
          (V. _Baron de Fæneste_, édit. elzev., p. 340.)]

          [Note 120: Jean de Beaufort, marquis de Canillac, qui fut
          plus tard l'un des amants de la reine Marguerite. (V. _Le
          Divorce satyrique, la Ruelle mal assortie_, édit. Lalanne,
          p. 15, et les Mémoires de Marguerite, p. 205.)]

          [Note 121: Joachim de Châteauvieux, qui fut premier
          capitaine des gardes de Henri III. Il est assez maltraité
          dans la _Confession de Sancy_, chap. 2, et dans le _Baron
          de Fæneste_, liv. IV, chap. 19.]

          [Note 122: Jean Choisnin, dans ses _Mémoires_ (_coll.
          Michaud_, 1re série, t. XI, p. 381), parle de lui sous la
          date de 1571, comme d'un jeune gentilhomme de qui chacun
          rendoit bon témoignage, et sur lequel Catherine avoit
          d'abord jeté les yeux pour aller en Pologne négocier la
          royauté du duc d'Anjou. On voit qu'il étoit de sa destinée
          d'aller dans ce pays. D'Aubigné parle aussi de lui
          (_Mémoires_, édit. Lalanne, p. 19).]

          [Note 123: Charles du Plessis-Liancourt, qui fut plus tard
          premier écuyer. Je ne sais s'il accompagna le duc d'Anjou
          en Pologne; mais le marquis de Lenoncourt étoit du voyage.
          Peut-être est-ce son nom qu'il faut lire ici (_Mém._ de
          Hatton, t. 2, p. 738).]

          [Note 124: Claude, baron de Dampierre, prit part, parmi
          ceux qui tenoient pour le roi, à la journée des Barricades.
          Il commandoit au marché des Innocents. Lors du sacre de
          Henri IV, il étoit le premier maréchal de camp.]

          [Note 125: Jacques de Harlay, seigneur de Chanvallon, grand
          écuyer du duc d'Alençon, et, pendant la Ligue, grand maître
          de l'artillerie. Il est le douzième sur la liste des amants
          connus de la reine Marguerite. Il eut d'elle un fils qui
          fut capucin sous le nom de P. Archange. M. Guessard, dans
          son édition des _Mémoires_ de Marguerite, a publié dix-sept
          lettres de cette princesse à Chanvallon et deux lettres de
          celui-ci. Leur fils fut d'abord élevé sous le nom de Louis
          de Vaux, comme fils d'un sieur de Vaux, parfumeur, que nous
          avons trouvé (V. t. IV, p. 136, 159) parmi les plus riches
          propriétaires des terrains du Pré-aux-Clercs, en 1613. Sa
          complaisance pour les amours de la reine Margot n'avoit pas
          dû nuire à sa fortune.]

          [Note 126: C'est de La Garnache qu'il faut lire, je crois.
          Ce seigneur seroit alors de la maison de Rohan, et l'un des
          parents de la belle Françoise de Rohan de La Garnache, à
          qui M. de Nemours fit une promesse de mariage dont on sait
          l'histoire.]

          [Note 127: Jacques de Levis, comte de Quélus, l'un des plus
          fameux des mignons de Henri III. On sait qu'il fut tué dans
          le duel du marché aux chevaux, en 1578.]

          [Note 128: Prêtre italien, que nous retrouvons, avec sa
          béate figure et ses roulements d'yeux, au chap. 7 de la
          _Confession de Sancy_. Il fut employé dans les négociations
          avec les huguenots. (Legrain, _Décade de Henri-le-Grand_,
          p. 226.)]

          [Note 129: François d'Epinai Saint-Luc, autre mignon de
          Henri III. Il étoit grand maître de l'artillerie en 1596,
          et fut tué l'année suivante, au siége d'Amiens.]

          [Note 130: Ne seroit-ce pas Joachim de Rochefort, seigneur
          de Neuvant, qui se distingua plus tard dans le Dauphiné?]

          [Note 131: Joachim d'Inteville, que les _relations_ de la
          journée des Barricades, où il eut un commandement pour le
          roi et courut de grands dangers, appellent toujours le
          sieur de Tinte-ville. (V. _Arch. curieuses_, 1re série, t.
          XI, p. 355, 372, 379.)]

          [Note 132: «C'estoit, dit Lenglet-Dufresnoy, un Italien
          entièrement dévoué aux plaisirs de Henri III, et qui
          se trouvoit réglément au coucher de ce prince, dès les
          premières années de son règne.» Il est parlé de lui dans
          les _Mémoires_ de Marguerite, p. 45, 48, 50, et l'on peut
          voir dans la _Confession de Sancy_ (chap. 7), où il est
          appelé Carmille, quel genre de honteux services il rendoit
          au roi.]


_Secretaires et interprètes._

Note que monsieur de la Mauvissière vient jusques à Mayance[133].

          [Note 133: Michel de Castelnau, sieur de Mauvissière, de
          qui l'on a de si intéressants _Mémoires_, et qui joua un
          rôle si important dans la diplomatie de ce temps-là par
          ses négociations et ses ambassades. Il est donné ici comme
          secrétaire et interprète. Il savoit, en effet, l'allemand,
          chose fort rare à cette époque. (V. l'excellente brochure
          de M. G. Hubault, _Ambassade de Michel de Castelnau en
          Angleterre_, 1856, in-8, p. 19, note.) S'il n'alla pas plus
          loin que Mayence, c'est que sans doute il s'étoit chargé
          de recruter quelques corps de reîtres et de les ramener
          en France, ainsi qu'il le fit plus d'une fois. (V. ses
          _Mémoires_, t. VI, chap. 8, et L'Estoile, _coll. Michaud_,
          t. I, p. 50.)]


_Rolle du nombre d'hommes qui sont à la première troupe, conduite par
monsieur le mareschal de Retz._


PREMIÈREMENT.

Le dict sieur mareschal[134],

Le colonel Stampiz[135],

Le grand aumosnier et les chapellains.

Le sieur Loys de la Mirande, capitaine de gens d'armes.

Monsieur de Montmorin, premier escuyer de la Royne[136].

Monsieur de Rissay[137].

Monsieur le conte de Chaulne[138].

Monsieur de Tavanes le jeune[139].

Le sieur de Nenny.

Le sieur de Beaumont.

Le sieur Petre-Paulo Tasimghi[140].

Monsieur de Nogerolles[141].

Monsieur de Gordes le jeune[142].

Monsieur de Sainct Denys[143].

Messieurs d'Aux, l'aisné et le jeune[144].

Monsieur de Briannes[145].

Monsieur Danglures[146].

Monsieur de la Tour[147].

Monsieur de Rostaing le jeune[148].

Monsieur de Suze[149].

Monsieur de Chamesson.

Son frère.

Le sieur de la Raverye.

Monsieur de Harlay.

Monsieur de Fontenay[150].

Monsieur le Normant.

La Hillière.

La Rouvette.

Blanchet.

Monsieur de Sainct Supplice[151].

Les gentilshommes polognois qui sont à la première trouppe.

Plus tous les gentilshommes servans de Sa Majesté.

          [Note 134: Albert de Gondi, duc de Retz, mort, en 1601.]

          [Note 135: Sans doute un commandant de troupes allemandes.]

          [Note 136: Fils de M. de Montmorin, qui, étant gouverneur
          d'Auvergne, auroit, d'après Voltaire, refusé de donner
          dans sa province l'ordre des massacres, à l'époque de la
          Saint-Barthélemy. Voltaire cite de lui, à ce sujet, une
          lettre dont Lenglet-Dufresnoy met en doute l'authenticité.
          (V. ses notes sur L'Estoile, t. II, p. 404.)]

          [Note 137: De Riccé. Une famille de ce nom subsistoit
          encore pendant la Restauration; l'un de ses membres, le
          vicomte de Riccé, fut alors préfet du Loiret.]

          [Note 138: D'Ailly, comte de Chaulne, le même à qui
          Voltaire, au 7e chant de la _Henriade_, fait jouer un rôle
          si dramatique. Le frère du connétable de Luynes épousa
          l'héritière de sa maison, et le comté, plus tard duché de
          Chaulnes, passa avec elle dans cette nouvelle famille.]

          [Note 139: Jacques de Saulx, vicomte de Tavannes, fils
          de Gaspard de Tavannes. Il fut, en effet, du voyage de
          Pologne; il n'en revint que tard, après avoir guerroyé en
          Hongrie et en Moldavie contre les Turcs, qui le firent
          prisonnier et l'emmenèrent à Constantinople. Au retour il
          fut fait capitaine de gendarmes.]

          [Note 140: Capitaine italien, dont il est aussi question,
          sous la date du 24 janvier 1577, dans le _Journal des
          premiers Etats de Blois_, par M. de Nevers. Il y est nommé
          le capitaine Pieter Paul Tassughy.]

          [Note 141: Ne seroit-ce pas Fougerolles? Ce ne seroit
          qu'une nouvelle altération de ce nom, qu'on trouve écrit
          Joncquerolles dans les _Mémoires_ du duc d'Angoulême
          (_coll. Michaud_, 1re série, t. XI, p. 85).]

          [Note 142: Frère de celui qui servit longtemps, et avec
          succès, dans le Dauphiné, notamment en 1575.]

          [Note 143: Le baron de S.-Denys, qui commanda plus tard la
          compagnie de gendarmes du duc de Montpensier, gouverneur de
          Normandie. Il épousa la fille du marquis de Rouville, et il
          en eut, entr'autres enfants, le célèbre S.-Evremond.]

          [Note 144: François d'O, seigneur de Fresnes, premier
          gentilhomme de la chambre du roi, successivement
          surintendant des finances et gouverneur de Paris; et son
          frère, Jean d'O, seigneur de Manou.]

          [Note 145: Le comte de Briennes, qui étoit allé recevoir
          à Metz les ambassadeurs de Pologne (_Rev. rétrosp._, 1re
          série, t. IV, p. 49). Après la journée des Barricades,
          où il avoit tenu pour Henri III, il resta prisonnier au
          Louvre, et c'est là qu'il délivra à Jacques Clément un
          passeport, avec lequel celui-ci put s'introduire près du
          roi. Après sa mort, le comté de Brienne passa par alliance
          dans la famille des Loménie, où il resta.]

          [Note 146: Anne d'Anglures, seigneur de Givry, tué à Laon
          en 1590. «C'étoit, dit de Thou (_Mémoires, coll. Michaud_,
          1re série, t. XI, p. 329), le cavalier de la cour le plus
          parfait, beau, bien fait, de bonne mine, agréable dans la
          conversation, savant dans les lettres grecques et latines
          (talent assez rare parmi la noblesse), surtout brave et
          connu pour tel.»]

          [Note 147: Peut-être Antoine de La Tour de Saint-Vidal,
          gentilhomme qui étoit en effet du parti de Henri III.
          (_Mémoires_ de de Thou, _coll. Michaud_, 1re série, t. XI,
          p. 339.)]

          [Note 148: Frère de Tristan de Rostaing, qui, en 1589, se
          laissa prendre honteusement dans Melun, et fut obligé de
          donner une rançon de 50,000 écus, ce qui lui mérita d'être
          condamné par la commission établie à Bordeaux. (V. le
          _Journal historique_ de P. Fayet, p. 44, et les _Mémoires_
          de de Thou, _coll. Petitot_, 1re série, t. 37, p. 308.)]

          [Note 149: Gentilhomme souvent nommé dans les _Mémoires_ du
          duc de Nevers.]

          [Note 150: Ce ne peut être Fontenay-Mareuil, qui étoit
          trop jeune alors. C'est peut-être le fils de Fontenay, qui
          étoit, en ce temps-là, trésorier de l'épargne.]

          [Note 151: Jean d'Hebrard, baron de Saint-Sulpice, qui
          avoit été gouverneur du duc d'Alençon, et qui étoit
          capitaine de cinquante hommes d'armes. (V., sur lui,
          _Mémoires_ du duc de Bouillon, _coll. Michaud_, 1re série,
          t. XI, p. 8.) Son fils fut tué dans la basse-cour du
          château de Blois par le vicomte de Tours. (L'Estoile, 20
          déc. 1576.)]

FIN.



_Lettre circulaire à tous les seigneurs de la cour pour leur donner
advis de la mort du grand Macaty, singe de S. A. S. M. le C. D. C.,
et pour les inviter à sa pompe funèbre[152]._

          [Note 152: Je serois tenté de croire que cette pièce est
          de Piron. Sa rareté aura fait qu'elle a échappé à Rigoley
          de Juvigny, qui, d'ailleurs, n'étoit pas un bien grand
          chercheur. Piron connoissoit M. le comte de Clermont, à
          qui appartenoit le singe dont la mort est ici pleurée. On
          trouve dans ses _Oeuvres_ (édit. in-8, t. VII, p. 119) des
          vers adressés à cette altesse sérénissime. Quant a M. de
          Livry, on sait qu'il fut longtemps son plus cher commensal.
          (V. notre _Notice_ sur Piron, _passim_.) Ce ne seroit pas
          la première fois que l'auteur de la _Métromanie_ auroit
          fait des vers du genre de ceux-ci et se seroit posé en
          interprète poétique des bêtes. Au t. VII, p. 184, de ses
          _Oeuvres_, vous pourrez lire l'_Envoi d'un panier par un
          chien à une chienne_. Rien ne contredit donc sérieusement
          mon opinion.]


  De par Dragon[153], fidèle amy
  Et compère de Macaty,
  A la respectable jeunesse
  Quy brille en ce beau sejour
  Et d'un auguste roy compose la cour,
    Salut! mais salut de tristesse.

      Comme tout finit icy bas
  Qu'il est un moment fixe où tout ce quy respire
  Doit grossir de Pluton le sombre et vaste empire,
  Quadrupèdes, humains, bergers et potentats;
  Qu'à ce fatal arrest toute espèce asservie
      Subit la même loy du sort,
  Et qu'en tout ce qui nait le germe de la vie
      Devient un principe de mort,
  Macaty, né sujet à ceste loy sevère,
  Vient de payer au Styx le tribut necessaire.
      Macaty, singe en son vivant,
      Mais singe d'illustre memoire,
  Singe dont à jamais doit vivre ici la gloire,
      Singe courtois, singe amusant,
      Delices d'une cour fleurie,
        Singe fleur de singerie,
      Singe subtil, singe badin,
      Faute de dents singe benin;
      Singe enfin qui de son espèce
  Avoit, sans les deffauts, toute la gentillesse,
      Ce même Macaty n'est plus!
  Mais du pauvre animal sur la funeste rive
    L'ombre encore errante et plaintive,
      Desdegnant des pleurs superflus,
  Exige seulement qu'on se haste de rendre
      Les derniers devoirs à sa cendre.

      Et demain, par ordre du roy,
  Pour soulager le mort, pour consoler ses mânes,
      On doit celebrer son convoy,
      D'où seront exclus tous profanes.
      Vous seuls, habitans de la cour,
      Dument instruits par ces presentes,
      En habit noir, mantes traînantes,
  Venez par votre hommage honorer ce grand jour.
    Surtout qu'une honneste contenance,
      Interprète de vos douleurs,
      A travers un morne silence
  Exprime aux yeux de tous ce que sentent vos coeurs.
  Car, pour qu'aucun n'allègue excuse d'ignorance,
  Nous, Dragon, nous faisons extrême deffence
      A tout courtisan invité
  De venir en ces lieux, par un ris sacrilége,
  Profaner du convoy la noble gravité,
  Insulter au deffunt et troubler son cortége.

          [Note 153: Singe de M. de Livry, qui, en qualité de
          légataire du défaut, fait les frais de l'invitation.]

       *       *       *       *       *

ÉPITAPHE.

  Macaty, ce pauvre animal,
  Victime du ciseau fatal,
  Est mort à la fleur de son âge;
  Macaty, qui si joliment
  Avoit fait, je ne sçay comment,
  Un grand prince à son badinage,
  Macaty n'est plus! Quel dommage!

       *       *       *       *       *

AUTRE.

      J'ai vécu, ma course est finie;
      Mais, tombant sous ses coups, je triomphe du sort,
      Et me console de ma mort
      Par l'honneur dont elle est suivie.

  Ce nouveau monument, qui s'élève à vos yeux
  Par les soins de Louis, consacre ma mémoire;
  Les plus fameux héros que célèbre l'histoire
      Trouveroient mon sort digne d'eux.

         *       *       *       *       *

  AUTRE.

      Singe sans fourbe et sans malice,
      Singe de cour sans artifice,
      D'un prince que j'aimois favori sans hauteur,
      Son domestique sans bassesse
      Et son complaisant sans fadeur,
  Je sçus par mes talens mériter sa tendresse.
  Homme, de qui le lot fut, dit-on, la raison,
      Souffre que je te parle en maistre:
      Mon portraict, utile leçon,
      T'apprend ce que tu devrois être.

  _De l'imprimerie de Jean Batiste Coignard,
  Imprimeur ordinaire du Roy._
  1723.
  _Avec permission._



_Le vray discours sur la route[154] et admirable desconfiture des
Reistres[155], advenue par la vertu et prouësse de Monseigneur le Duc
de Guyse, sous l'authorité du Roy, à Angerville, le vendredy xxvij de
novembre 1587; avec le nombre des morts, des blessez et prisonniers._

_A Paris, par Pierre Chevillot, au Palais, en l'allée de la Chapelle
Saint-Michel._

M.D.LXXXVII

          [Note 154: Pour _déroute_. L'une vient de _rupta_, l'autre
          de _dirupta_, qui ont le même sens en latin; il étoit donc
          naturel que le même sens existât aussi en françois.]

          [Note 155: Ces _reîtres_ étoient, comme on sait, des
          cavaliers allemands, ainsi que l'indique leur nom,
          _Reiter_, homme de cheval. Branthôme, qui ne savoit pas
          assez d'allemand pour trouver l'étymologie véritable, en
          avoit fait une à sa manière. Suivant lui «on les appeloit
          _reistres_ parce que, disoit-on, ils étoient noirs comme
          de beaux diables.» (Edit. du _Panthéon littér._, t. I,
          p. 417.) Comme ils se recrutoient, pour le plus grand
          nombre, dans les états protestants de l'Allemagne, ils se
          trouvoient être des alliés naturels pour les huguenots de
          France. Venir piller ce beau pays sous prétexte de servir
          la foi étoit une trop excellente aubaine pour qu'ils la
          laissassent jamais échapper. Au premier appel de leurs
          frères de France ils accouroient. Dans les troupes que
          Coligny mit en campagne, on comptoit un grand nombre
          de reîtres; en 1576, 12,000 passèrent le Rhin, sur une
          invitation de ceux de la religion, invitation qui n'auroit
          pas eu besoin d'être pressante. Comme on les connoissoit,
          «avis fut alors donné que le feu et sang se verra en
          France.» (_Preuves de l'Estoile_, t. III, p. 201.) La
          plus redoutable de ces invasions fut celle dont il est
          question ici. Le 13 juin 1587, Schomberg, qui s'étoit
          rendu en Allemagne pour suivre leurs mouvements, écrivit
          au roi qu'ils s'armoient au nombre de 9,000, et que, vers
          le 12 juillet, ils seroient sur le Rhin, où 12,000 Suisses
          et 6,000 lansquenets devoient se joindre à eux. Le duc
          Otto de Lunebourg les commandoit. Tout ce qu'on pouvoit
          espérer, c'est qu'ils retarderoient leur marche jusqu'au
          commencement d'août. Malheureusement la récolte ne seroit
          pas faite alors, et, disoit Schomberg, il falloit être
          assuré qu'elle seroit détruite partout où passeroient ces
          pillards; ce qui eut lieu en effet, et la disette s'en
          augmenta. Si du moins, ajoutoit-il, le roi avoit une armée
          qui pût les arrêter à la frontière! mais les forces étoient
          trop divisées pour cela, les finances trop pauvres. Un
          espoir restoit, c'est que leurs alliés de France ne fussent
          pas prêts à les joindre, et donnassent ainsi le temps de
          les attaquer et de les détruire séparément: «Si les forces
          françoises leur manquent, dit Schomberg, ils sont perdus.
          On leur promet vingt mille François à pied et à cheval;
          j'écris bien et fais dire partout qu'ils n'y trouveront pas
          un, si ce ne sont ceux qui s'y trouveront pour leur rompre
          la teste.» Et ici encore Schomberg disoit vrai.]


Encores que nous soyons en possession sur tous les autres peuples
de la terre de ce beau et excellent tiltre de tres chrestien peuple
françois, si est-ce que nous sommes si prompts à nous deffier de la
grace et misericorde de nostre Dieu, que, lors que les affaires ne
nous viennent à poinct nommé et selon que nous les avons pourpensées,
nous nous laissons très-lachement couler en une desasseurance de la
bonté divine: il ne fault pour preuve de mon dire que les occurences
du present. Noz deportemens portent tesmoignage contre nous-mesmes.
La saison nous a esté très-apre, la disette grande, la famine
universelle. Nous nous laissons presque emporter au long et au loing.

Mais lorsque le desespoir est prest de nous gaigner, la largesse
celeste nous retient: la main de Dieu ouvre ses benedictions et
thresors d'abondance: il nous remplit de tant de biens, que nous nous
trouvons grandement empeschez à les resserrer. Pour cela, nostre
legereté ne peult estre asseurce avec solidité en la puissance
celeste; nous faisons de mesmes que ceux lesquels, eschappez d'une
très perilleuse tourmente, lorsqu'ils se trouvent à bord, ne se
ressouviennent du danger auquel ils ont esté; avons-nous des biens
à planté[156], il nous semble que nous ne sommes plus ceux lesquels
estions battus de la famine, de la souffrette et nécessite.

          [Note 156: _Planté_ est un vieux mot qui signifoit
          multitude, abondance. On lit dans Monstrelet (liv. I,
          ch. 77): «_Grand planté_ de clergé et de peuple.» Dans
          Rabelais (I, ch. 4): «Gargamelle mangea _grant planté_ de
          trippes.» De là, pour signifier _beaucoup_; _en abondance_,
          l'expression _à planté_ qui se trouve partout (V. _Ancien
          Théâtre_, t. II, p. 286), ou celle-ci: _à grand'planté_,
          qui se lit notamment dans ce passage de Monstrelet (liv.
          II, ch. 39): «Il le fit servir abondamment de tous vivres,
          hors de vin; mais les marchands chrétiens lui en faisoient
          delivrer secrètement _à grand'planté_.»]

Et pour ce, afin de nous resveiller, Dieu a permis que l'aquilon a
chassé en nostre France une formillières de hannetons, deliberez
non point de brotter seulement le tendron de noz arbres, mais de
s'emparer de l'estat, nous bannir de nostre propre terre, nous en
chasser. Ce coup de fouet a fait gemir les plus advisez souz la
juste prudence de nostre Dieu, recognoissans que sa Majesté estoit
grandement indignée contre le peuple françois, en ce qu'à peine
avoit-il le pied tiré hors de Scylle, qu'il choquoit Charybde; la
famine n'estoit presque appaisée, que la guerre venoit moissonner
le rapport de l'année, et qui pis est menaçoit l'estat françois de
submersion, et nostre saincte Eglise catholique, apostolique et
romaine d'esbranlement.

Tant de soupirs, tant de regrets, tant de gemissements, enfin
ils ont tasché à semondre la clemence divine à prendre pitié et
commiseration des desolations de nostre France, et des restes de
son Eglise sacrée, par voeux, par penitences et par autres oeuvres
devotieuses. Les autres ont pensé qu'il failoit opposer la force à la
force, et monstrer à ceste racaille estrangere quelle estoit la vertu
des François; ils y ont porté ce qui s'est peu, la générosité, la
magnanimité, l'adresse, leurs moyens, y ont exposé leur propre vie.
Les autres, faillis de coeur et tournans le dos à la masle dignité
du nom françois et de la magnanimité chrestienne, ont voulu que l'on
traictast avec l'estranger[157].

          [Note 157: Il en avoit été en effet question dans le
          conseil du roi, et l'auteur de cette pièce, aussi hostile à
          Henri III qu'il est favorable aux Guise, ne pouvoit oublier
          de le dire.]

Aucuns d'eux mesmes ont esté tellement pippez, que, se deffians
d'eux-mesmes et de l'assistance celeste, ils se sont rangez avec
eux, et de vrais et naturels François qu'ils estoient, ils se sont
lachement bandez contre la propre France. Qu'ils prennent tel masque
qu'ils vouldront, ils ne se sçauroient sauver que l'on ne les repute
pour estre tombez en deffiance de la bonté de Dieu.

Voire mais, ne taxons point. Bien peu d'entre nous se trouveront qui,
par l'apparence humaine, ne fit jugement que se rendre du costé des
reistres c'estoit suyvre le party le plus fort, une armée estrangère
de trente à quarante mil hommes, despouillée de toute humanité, ne
respirant que le ravagement de cest estat, secondée des intelligences
que le party huguenot et de noz chrestiens à simple semelle avoit
pratiqué en France, estoit bien pour affoiblir les forces de la
France, et renforcer l'ennemi de nostre France.

Ne faisons point des vaillans et des trop asseurez; nous nous
trompons nous mesmes si nous nous voulons coucher pour avoir esté
sans peur. Ceste grande et efformidable force nous effrayoit
seulement dès qu'elle estoit delà le Rhin. Elle le passe, elle donne
jusques au coeur de la France. On fait mine de luy faire teste, elle
gaigne pays. Desja se promettoit la conqueste de ce très florissant
royaume françois; desja ces brodes[158] se partageoient entre eux nos
despouilles, dissipoient cest estat françois, y batissoient leurs
tudesques colonies, et pour combler la France d'infelicité, luy
vouloient ravir ce beau lys de très-chrestienté, pour y planter la
cigüe d'atheisme, d'huguenotisme, d'impiétée et heresie. He! pauvre
peuple françois, où estois-tu? Tu ne perdrois point seulement la
franchise françoise, mais aussi ta foy chrestienne.

          [Note 158: Pour _Bruder_, frère, comme ces soudars
          s'appeloient familièrement entre eux.]

Tu allois souffrir la tyrannie de l'estranger. Lorsque tu es aux
abbois de perdre coeur, et que l'Alemand bransle son estendard au
milieu de tes terres, voicy le Dieu du ciel qui te veult apprendre
qu'il ne t'a jamais perdu de veue, qu'il t'a gardé, qu'il a eu pitié
de toy; il nous a mis à l'esperance, non point pour nous perdre, ains
pour ce que noz pechez ont attiré sur nous sa juste indignation. Le
reistre nous a la pistole sur le gosier; il ravage notre France;
elle est tellement bigarrée, que tant de milliers de François qui
l'habitent, à peine s'est trouvée une poignée de François qui ait
voulu combattre ceste volée de voleurs estrangers.

Le roy a eu des forces; quelque partie de sa noblesse l'a assisté,
mais cela estoit-ce pour opposer à ces Tudesques? Ce grand et
valeureux prince monseigneur le duc de Guyse avoit quelques troupes,
mais qui n'esgalloient de beaucoup près en nombre celles des
estrangers; toutes fois, comme jamais la vertu ne se fait bien
paroistre que lors qu'il y a apparence qu'elle ne peut subsister,
aussi ce non moins prudent que martial prince, voyant un tel monceau
d'estrangers, delibère, à quelque pris que ce fut, restaurer la
reputation et la vertu françoise et d'exterminer les espouvantaux
d'ames tièdes et non françoises, leur passer sur le ventre, en
engraisser et fumer les champs françois, et qu'ils publioient que
c'estoit à luy qu'ils en vouloient, leur faire ressentir que sa
generosité estoit trop heroique pour souffrir le choc de ces ames
venales; alors, avoir veu quels ont esté ses exploits en la deffaicte
qu'il fit à Villemory pres Montargis[159], comme il fit perdre
la vie aux ennemis qui estoient en nombre de quinze à seize cens,
lesquels demeurèrent morts sur la place, sans compter les blessez et
les prisonniers, et bien quatre cens chariots qu'ils pillèrent et
furent brusler une grande partie, outre seize cens chevaux de butin.

          [Note 159: La défaite des reîtres à Vimory eut lieu, selon
          L'Estoile, le 29, et, selon P. Mathieu, en son _Histoire
          des Troubles_ (livre II), le 27 octobre. Leur but étoit
          d'aller joindre au plus tôt le roi de Navarre au delà de
          la Loire; Henri III le savoit, et, campé sur ce fleuve
          tantôt à Gien, à Sully, ou à Jargeau, il les attendoit au
          passage (Recueil A-Z, G, p. 227-241.) Guise cependant,
          bien qu'il ne fût pas en force, les suivoit en queue et
          les harceloit «par une infinité d'algarades». Un gros de
          leurs troupes étoit à Vimory, sur la route de Lorris. Comme
          il se trouvoit lui-même à Montargis, la distance n'étant
          que de deux lieues, il pouvoit aisément les surveiller. Il
          sut qu'ils faisoient mauvaise garde. Le sieur de Cluseau,
          entre autres, lui dit «qu'il les avoit reconnus estant sur
          le point de souper, au moyen de quoy seroit bon de leur
          aller porter le dessert». Le duc trouva l'avis excellent,
          et on les surprit comme ils soupoient. M. de Mayenne fut
          d'un grand secours, par son courage et par les soixante
          cuirassiers qu'il lança dans la mêlée. Ce fut victoire
          gagnée, mais on l'exagéra beaucoup ici. Selon P. Mathieu,
          toute la perte des reîtres n'auroit été que de 500 hommes,
          100 valets, 300 chevaux de chariots, 2 chameaux et une
          paire de timballes; tandis que M. de Guise auroit perdu
          40 gentilshommes et 200 soldats. Pasquier nous fait la
          part plus belle. Suivant lui, M. de Listenois auroit seul
          été tué parmi les gentils hommes, et le bourg de Vimory,
          ainsi que tout le bagage des reîtres, nous seroient
          restés. (_Lettre_, édit. in-fol., t. II, p. 302.) Guise,
          en chassant les reîtres du Gâtinais, travaillait pour lui;
          Montargis lui appartenait.]

La deffaicte d'Auneau[160] est singulièrement remarquable, pour
y avoir esté faicte une execution merveilleuse de ces miserable
reistres, sept de leurs cornettes deffaictes, trois cens de leurs
chariots bruslez, deux mil cinq cens d'entre eux morts, sans compter
les blessés et prisonniers, qui estoient en nombre de trois cens
hommes, et soixante qui gaignerent le hault par l'une des portes du
village d'Auneau, et emporterent deux cornettes avec eux; oultre ce
ils ont deux mille chevaux de butin, sans ceux qui furent bruslez.
Exploicts que je celèbre volontiers, comme je me resjouis de ce qu'il
plaist à Dieu de benir les sainctes et vertueuses entreprinces de ce
magnanime prince, non point pour nous faire chanter (comme l'on dit)
le triomphe avant la victoire.

          [Note 160: Auneau est un gros bourg de l'arrondissement
          de Chartres. Les reîtres y étoient venus après avoir
          pillé Château-Landon. Ils avoient emporté le village;
          mais le château, dont il ne reste plus qu'une tour située
          au midi, à l'entrée d'un parc, avoit tenu bon. C'est ce
          qui les perdit. Pendant qu'ils faisoient «bonne chère à
          l'allemande,» le capitaine du château s'entendit avec
          Guise; dans la nuit du 23 novembre il lui ouvrit les portes
          de sa petite forteresse, et le duc put ainsi pénétrer dans
          le village et surprendre les reîtres le lendemain matin,
          «à la diane... Il leur donna au saut du lict, dit Pasquier
          (_ibid._), non chemise blanche, mais rouge.» Cette fois
          le carnage fut grand et à peu près tel qu'on le dit ici.
          12 ou 1500 hommes furent tués, selon Pasquier, et il y
          eut 80 chariots pris. Au dire de L'Estoile, le baron de
          Donaw, chef de ce parti de reîtres, auroit été pris. Il
          est certain au contraire, comme le dit Pasquier, qu'il put
          se sauver de vitesse. Il paroît que ce fut la mousqueterie
          qui fit le plus de mal aux reîtres. Le duc de Guise ne
          manquoit jamais d'en tirer bon parti: «C'estoit, disoit-il
          à Brantôme, un vray moyen pour attraper et deffaire un
          battaillon de cinq ou six mille Suisses, qui font tant
          des mauvais, des braves, quand ils sont serrez dans
          leur gros.» Il ajoutait qu'avec de gentils arquebusiers
          basques, biscains, béarnois, «bien legers de viande et de
          graisse, maigrelins, dispots et bien ingambes», avec de
          bonnes arquebuses de Milan, il auroit facilement raison
          de ces grands et gros bataillons de Suisses, «qu'il les
          perceroit à jour et larderait d'arquebuzades, comme
          canards. Il en pourroit faire de mesme sur les reistres,
          qui font tant des mauvais, selon les lieux advantageux qui
          se rencontreroient, ainsin qu'il attrappa ceux de M. de
          Thoré en belle campagne, où nos mousquets leur nuisirent
          beaucoup, et à _Aulneau_, de qui l'harquebuzerie fit si
          grand eschet sur les reistres, selon son commandement qu'il
          fit à ses braves capitaines, qui sceurent bien obeir à ce
          brave general.» _Oeuvres de Branthôme_, édit. elzevir., I,
          p. 380.]

Ceste descharge n'escruoit pas beaucoup l'armée ennemie; il sembloit
qu'ils se roidissent d'avantage contre leur desconvenue.

Cependant monseigneur de Guyse se retire à Dourdan, et envoyé à
Estempes prier et louer Dieu par les Eglises de la grace qu'il luy
avoit faict d'avoir eu un si grand heur à la desconfiture de ces
reistres, ce qui fut faict mardy au matin par une grande messe
chantée avec le _Te Deum laudamus_[161]. A peine fut parachevée
l'action de grace, que nouvelles vindrent que les reistres, esperdus
au possible de l'eschec que mon dit seigneur venoit de leur livrer,
s'acheminoient droict à Angerville[162] pour prendre deliberation
de ce qu'ils devoient faire; et là faisoient estat d'y sejourner
le mercredy vingt cinquiesme de novembre lendemain de la deffaicte
d'Aulneau; mais ils entendirent que mon dit seigneur de Guyse avoit
volonté de les aller combattre, mesmes esventerent qu'il estoit party
d'Estempes avec ses forces.

          [Note 161: Le peuple chanta des _Te Deum_ à sa manière.
          Dans le _Premier Recueil de toutes les chansons nouvelles,
          tant amoureuses, rustiques, que musicales_ (1590, in-16)
          se trouve, fol. 9, _Cantique chanté à la louange de M. le
          duc de Guyse, sur la victoire qu'il a obtenue contre les
          Reistres_. Le même recueil contient trois autres chansons
          sur le même sujet.]

          [Note 162: Angerville, sur la route d'Orléans, chef-lieu de
          canton du département d'Eure-et-Loir, est à cinq lieues au
          sud-ouest d'Auneau. Ils y étoient venus tout fuyant pendant
          la nuit, après avoir brûlé ce qui les gênoit, et avoir pris
          leurs lansquenets en croupe. (_Lettres_ de Pasquier, t. II,
          p. 302.)]

Ce qui leur donna un extreme allarme, s'attendans bien de n'avoir
meilleur marché que leurs compagnons d'Auneau.

Si jamais vous avez veu des personnes complices d'un vol, et qui,
voyans ceux qui leur ont assisté au vol monté sur l'eschelle
du gibet, prest à estre jetté du haut en bas, et que d'eux on
s'informe de ceux qui ont assisté au vol qui leur ont tenu escorte,
vous pourrez vous représenter ces reistres; ils avoient veu quel
traictement mon dit seigneur de Guyse avoit faict à leurs compagnons,
tant à Villemory qu'à Aulneau; qu'il n'en laissoit eschapper pas un
qu'il ne luy fist rendre gorge et poser le butin qu'il avoit fait
en France; ils trembloient en eux mesmes, et estoient aussi peu
asseuré qu'est le pauvre criminel, lequel ayant receu la condamnation
de mort, a en queue l'executeur de la haulte justice, qui le tient
attaché du licol par le col. Que font ils? De se sauver, ils ne
peuvent. Ils sont prevostables non domiciliez, et pourtant prevoyent
bien qu'ils ne peuvent decliner ny reculer en arière, moins pallier
la verité, ont recours à la misericorde de la justice; les autres,
comme ils se sentent horriblement miserables pour leurs forfaicts,
desesperans que la justice puisse aucunement leur faire grace et
misericorde, brisent et rompent les prisons.

De mesme, peuple françois, il en est pris aux ennemis de la France.
Les Suisses, recognoissans qu'ils avoient offensé griefvement contre
la majesté du roy, ont tasché de le rappaiser; il n'ont cessé à le
poursuyvre de leur vouloir donner un pardon et passeport à ce qu'ils
eussent moyen d'eux retourner en leur pays, protestants de ne
porter jamais les armes en France contre sa dicte Majesté, ny contre
l'Eglise catholique, apostolique et romaine, benefice duquel, jaçoit
qu'ils s'en soient renduz indignes par leur grande forfaiture, si
croi-je qu'ils jouyront, ayans affaire à un prince lequel, instruit
par le Sauveur de tous les humains, ne desire point la mort du
pecheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive; ils ont requis
mercy à ce grand et invincible Henry, lequel se repute à une victoire
très signalée de ce qu'il se rend vainqueur de soy mesme, quittant à
ces miserables l'offense, laquelle il avoit moyen de vanger.

Et quant aux reistres et autres François bigarez, qui ont conjuré
avec l'estranger contre la France, ils s'en sont enfuis; ils n'ont
osé comparoir devant le soleil de justice, devant la majesté du roy
très chrestien, leur propre conscience leur donnant affre[163]: ils
ne se sont osé asseurer; ils ont fremy de peur. Eux mesmes se sont
mis en vau de route pour eviter la justice du prevost; ils ont levé
le siege, ils ont brisé les prisons, ils ont bruslé leurs chariots et
bagaiges, enterré leur artillerie, pour monstrer qu'ils avoient du
courage et de la force par les talons.

          [Note 163: Vieux mot que la littérature romantique a tâché
          de reconquérir, d'après un conseil de Voltaire. Il signifie
          _angoisse_, _frisson_. On le trouve employé dans le sens
          de _terreur_, dans la 75e des _Cent Nouvelles nouvelles_.
          Saint Simon s'en servoit encore: «Elle étoit, de plus,
          dit-il, tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle
          payoit plusieurs femmes dont l'emploi unique étoit de la
          veiller.» (_Mémoires_, édit. Sautelet, t. V, p. 406.)]

Mais, je vous prie, considerons un peu à part nous, peuple françois,
qui nous a mis la victoire en main? Qui a humilié ces Suisses? Qui
a estouppé et bridé ces pistoliers? Ce ne sont point les forces
françoises: l'estranger nous surmontoit. Ce n'est point le bras
humain: le prince du monde avoit desployé sa puissance contre
l'estat très chrestien, esperant de donner soudainement le coup de
ruine à l'epouse de Jesus-Christ. C'est donc Dieu qui a rendu noz
ennemis esperdus. Noz forces ont esté les bouteilles de Gedeon. En
un mot, peuple françois, si tes ennemis ont vuidé la France, si la
France jouit de sa franchise, n'impute point ce bien à la prudence
humaine: elle ny voyoit goutte; moins à noz forces: elles estoient
trop foibles; ains à la toute puissante grace de Dieu, lequel a
voulu encores pour ce coup te garentir des pattes du loup et de la
griffe du lyon. N'espère qu'en luy; ne l'appuie sur ce qui est de
l'extérieur. Dieu fait ses miracles et oeuvres prodigieuses lors que
toutes choses sont reduites au desespoir. De ma part je presage,
mes voeux tendent là, que Dieu veult retirer son courroux de nostre
France, moyennant que par recognoissance de noz faultes et repentance
de noz pechez nous nous rendons capables de sa digne faveur.

Desja, peuple chrestien, françois, parisien, je vois que tu te veux
estranger au nombre des ingrats et mescognoissants, attendu que si
tost que ceste heureuse nouvelle de la route de noz ennemis nous
a esté annoncée, il n'y a eu celuy d'entre nous qui ne se soit
bandé pour en remercier humblement la majesté divine; et pour plus
particulièrement tesmoigner l'obligation que tous unanimement nous
avons recogneue avoir reçue par ceste signalée desconfiture, nous
nous sommes tous assemblez pour presanter à la divine majesté l'hymne
_Te Deum laudamus_, messieurs de la cour et autres corps de la ville
y assistans avec une grande et solennelle ceremonie.

Dieu par sa saincte grace vueille que ce soit avec fruit et utilité,
et face prosperer à toujours les heureux et sages desseins de
nostre Roy, l'assiste de bon conseil chrestien et prudent, à ce que
ce royaume françois puisse fleurir à son honneur et gloire, et à
l'edification de sa sainte Eglise.

Courage donc, peuple françois! Tu vois le Dieu des armées de ton
costé, qui empoigne la querelle, qui tracasse les ennemis, qui donne
du courage et de la force au vrais chrestiens et François pour
chasser l'estranger; que l'heur est inopinement de ton costé, que tu
jouis de la victoire, que noz ennemis ont reçeu la perte, le dommaige
et le joug; que le champ de la battaille nous est demeuré. Il te faut
en louer et benir la majesté divine, et la supplier que tousjours il
luy plaise de continuer sa favorable assistance, tendre les mains à
sa bonté.

FIN.



_La Promenade du Cours[164] à Paris._

M.DC.XXX

          [Note 164: Ce cours, dont nous avons déjà parlé (t. VII,
          p. 200, note), n'est pas le _Cours-la-Reine_, mais celui
          qu'on appeloit le cours «hors la porte Saint-Antoine». En
          1630, c'étoit encore la promenade par excellence. Pour lui
          disputer la vogue, celui de la reine-mère étoit encore
          trop nouvellement planté. (V. à ce sujet les _Lettres
          patentes_ du 2 avril 1628, et Lemaire, _Paris ancien et
          moderne_, t. III, p. 386). Quand le succès de l'un, dû
          surtout à Bassompierre, s'il falloit en croire ce que
          dit Tallemant (1re édit., t. III, p. 18), eut remplacé
          le succès de l'autre, le cours de la porte Saint-Antoine
          ne fut pourtant pas tout à fait abandonné; chacun eut sa
          saison. Quelle étoit celle de l'un, quelle étoit celle de
          l'autre? C'est ce que tout homme du bel air ne devoit pas
          se permettre d'ignorer; aussi proposoit-on, dans les _Loix
          de la galanterie_ (édit. L. Lalanne, p. 20), de dresser
          un _Almamach_ où «les vrais galands» eussent vu, entre
          autres choses, «quand commence le cours hors la porte
          Saint-Antoine et quand c'est que celuy de la reyne-mère a
          la vogue.» Vers 1672 le cours de la porte Saint-Antoine
          fut définitivement délaissé, les promeneurs restèrent dans
          la ville, lorsque, par un arrêt du 7 septembre de cette
          année-là et par un autre du 11 mars 1671, il eut été décidé
          qu'un nouveau cours seroit _dressé_ et planté à quatre
          rangées d'ormes, à partir de la porte Saint-Antoine jusqu'à
          la porte Saint-Martin. C'est aujourd'hui le boulevard.
          (Germain Brice, _Description de Paris_, 1752, in-8, t. II,
          p. 242.)]


    Ces carosses dont la rencontre
  Contente si fort nos esprits,
  Tous ces beaux objects que Paris
  Meine au Cours pour en faire montre,
  Tirsis, est-ce pas un plaisir
  Qui merite que ton plaisir
  Luy donne une heure en la journée?
  Comme l'hyver meine au printemps,
  Le travail de la matinée
  Nous convie à ce passe-temps.

    Le Cours n'est pas chose nouvelle,
  Puisque tout court en l'univers
  Et que ses mouvemens divers
  En rendent la face plus belle.
  Ne voyons nous pas mesme un cours
  Au ciel, aux planettes, aux jours?
  Les eaux courent dessus la terre,
  Les vents courent parmy les airs;
  Voit-on pas rouler le tonnerre
  Après le signal des esclairs?

    Entrons dans ce palais de Flore[165]
  Où son soin entretient des fleurs
  Avec de plus vives couleurs
  Que les lumières de l'aurore:
  On diroit, à voir l'ornement
  De ce pompeux ameublement,
  Que la terre toute orgueilleuse
  Veuille combattre avec les cieux,
  En cette saison amoureuse,
  A qui se parera le mieux.

  Ce champ de tulipes diverses
  Retire l'ame du soucy,
  Et plusieurs viennent perdre icy
  La mémoire de leurs traverses.
  La nature en ces beaux effects,
  Pour nous rendre plus satisfaits,
  Semble avoir usé d'artifice:
  Mesme elle en tire de son sein
  Quelques fois plutost par caprice
  Que non pas avec du dessein.

    Mais ce sont subjets d'inconstance
  Qui se laissent aller au temps;
  Cherchons des objets plus constans
  Et qui luy fassent resistance.
  Toute cette confusion
  N'est qu'une vaine illusion:
  Au sentiment des hommes sages,
  Un esclat qui dure si peu
  Vaut bien moins que ces beaux visages
  Qui cachent un coeur tout de feu.

    A voir du haut de la Bastille
  Tant de carosses à la fois,
  Qui ne croiroit que quatre roys
  Font leur entrée en ceste ville?
  Le soleil, dans l'estonnement
  De les voir si superbement
  Fouler une mesme carrière,
  Voudroit bien descendre icy bas
  Avec son coche et sa lumière
  Pour y prendre aussi ses esbats.

    Icy les dames plus discrettes
  Communiquent à leurs amans,
  Par de certains allechemens,
  L'effect de leurs flames secrettes.
  De leurs regards, sans discourir,
  Elles nous font vivre et mourir;
  Et cette aggreable licence
  De s'entendre avec leurs appas
  Est si juste que l'innocence
  Ne nous en destourneroit pas.

    Tirsis, tu seras idolatre,
  De ce bel oeil qui va passer.
  Pour moy, je viens de trepasser
  Devant ceste gorge d'albastre;
  Cette déesse a des cheveux
  Qui me ravissent mille voeux;
  Mais que cet autre objet me touche!
  Celui-cy sera mon vainqueur,
  Mon ame est desjà sur ma bouche,
  N'as-tu point veu sortir mon coeur?

    Tu cognois bien cette rieuse?
  Son roquentin[166] n'est pas mal faict:
  Vrayment, j'ay l'esprit satisfait;
  Mon humeur devient plus joyeuse
  A voir cette bouche et ces yeux.
  Le ciel ne sauroit faire mieux;
  On peint ainsi les belles choses,
  Comme le soleil et l'Amour,
  Ou l'Aurore en un lict de roses
  Quand elle accouche d'un beau jour.

    Ce resveur au fond du carosse
  Medite sur ses pensions,
  Et ses plus fortes passions
  Regardent la mithre et la crosse;
  S'il voit venir un cardinal
  C'est là le seul objet fatal
  Oui passe jusques dans son ame;
  Et, comme il est ambitieux,
  Cette vive couleur de flame
  Est la plus charmante à ses yeux.

    Amy, voicy venir les reines[167],
  Avec autant de majestez
  Que toutes les divinitez
  Qui sortent du bois de Vincennes.
  Il faut que tant d'astres errans
  Qui paroissent dessus les rangs
  Deviennent fixes à leur veue:
  Il se faut descouvrir icy.
  Que Cloris n'est-elle venue?
  Je la verrois sans masque aussy[168]!

    Qui vit jamais une des Graces,
  Et tout ce qu'elle avoit de beau,
  Dira que voicy son tableau,
  Que ce visage en a les traces.
  Encor si ce fascheux cocher,
  Quand nous le pouvons approcher,
  Rendoit sa course un peu plus lente!
  Que n'ay-je quelque invention
  Pour arrester ceste Athalante
  Où j'ay mis mon affection!

    Cette coquette, à la portière,
  Fort mal instruite en son devoir,
  Dans l'impatience de voir,
  Regarde devant et derrière;
  On l'accuse de tous costez,
  Et des collets qu'elle a gastez,
  Et de la peine qu'elle donne;
  Mais, son esprit suivant ses yeux,
  Elle est sourde, et n'entend personne
  Que ses desirs trop curieux.

    Qu'Aminthe sera regardée!
  Mais je n'en ay point de soucy,
  Pourveu qu'on n'emporte d'icy
  Que sa memoire et son idée;
  Pourveu qu'elle garde sa foy,
  Sa constance et ses feux pour moy,
  Je me plairay dans sa victoire,
  Et ceux que j'en verray mourir,
  Je m'empescheray bien de croire
  Qu'ils en puissent jamais guerir.

    Ce fanfaron croit que les dames
  Ne vont au Cours que pour le voir,
  Et qu'on ne peut pas concevoir
  Combien il leur donne de flame.
  Ce cavalier vit de credit,
  Car ces jours passez il perdit
  Tous ses biens dessus une carte.
  Cet autre, durant tout le Cours,
  N'a songé qu'a la fièvre quarte,
  Qui l'a quitté depuis huict jours.

    Considère cette mignarde:
  Elle a de quoy se faire aymer,
  Et ses yeux me pourroient charmer
  Si ce n'estoit qu'elle se farde.
  Enfin, tous ses attraits pipeurs,
  Se reduisans en des vapeurs,
  Se perdront comme une fumée,
  Et ceste merveille en beauté
  N'aura plus que la renommée
  De l'avoir autrefois esté.

    Ce faiseur de vers, que l'estude
  A rendu si pasle et défaict,
  Est bien dans le Cours en effect,
  Mais comme dans sa solitude;
  Il medite certaines loys
  Qu'il mesure dessus ses doigts,
  Et roule dans sa fantaisie
  Quelques vieux fragmens mal appris,
  Que la meilleure poësie
  Condamne aux Chansons de Paris.

    Approuve-tu cette fantasque,
  Qui n'a point d'attraicts si puissans
  Qu'elle en puisse ravir les sens,
  Et ne met pourtant point de masque?
  Regarde ces petits amours
  Dessus des carreaux de velours:
  Que j'ayme ces jeunes visages,
  Qui dans la fleur de leur printemps
  Donnent desjà de beaux presages
  De se faire aymer en leur temps!

    Ces gens d'estat et de finances
  Passent dedans le souvenir
  Tous les moyens de parvenir
  Et d'asseurer les espérances.
  Ces cordons bleus, dans leurs discours,
  Au milieu des plaisirs du Cours
  Parlent du succez de la guerre;
  Ils condamnent les factieux;
  Et ces petits dieux de la terre
  Font des desseins dignes des cieux.

    Que ces deux mouches[169] à la face
  Et sur le beau sein de Philis,
  Parmy les roses et les lys,
  Luy donnent une bonne grace!
  Cette autre avec tout son caquet
  Fait plus de bruit qu'un perroquet;
  Je la trouve un peu trop folastre,
  Et tous ses gestes affetez
  Ressentent trop l'air du theatre
  Pour arrester mes volontez.

    Ces respects, ce profond silence.
  Ces devoirs, et ces doux regards
  Qu'on eslance de toutes pars
  Avec un peu de nonchalance,
  Ces charmes, ces enchantements,
  Sont-ce pas des contentements
  Qui flattent doucement une ame
  Et la font resoudre à chérir
  Tous les mouvemens d'une flame
  Que la raison ne peut guerir?

    Cependant le jour diminue;
  Luy mesme a tantost fait son cours,
  Sans avoir donné du secours
  A nostre fievre continue.
  A moins que d'aymer des prisons,
  On ne doit rentrer aux maisons;
  Mais chacun retourne à la sienne.
  O douceurs! plaisirs sans pareils!
  Dieux! se peut-il que la nuit vienne
  Au milieu de tant de soleils?

          [Note 165: C'est du jardin de l'Arsenal qu'il doit être
          ici question. Il régnoit en effet, dit G. Brice (t. II, p.
          296), «sur le fossé de la ville», et avoit par conséquent
          vue sur le _Cours_. De toutes les parties de l'Arsenal,
          c'est ce jardin qui occupoit l'espace le plus considérable;
          aussi Cl. Le Petit disoit-il dans son _Paris ridicule_:

               Le sujet quadre-t-il au nom?
               On y compte plus de mille arbres,
               Et l'on n'y voit pas un canon.

          Les jardins ne manquoient pas d'ailleurs à proximité de ce
          cours. Un célèbre opérateur de ce temps-là, le dentiste
          Dupont, dont parle Tallemant (édit. in-12, t. X, p. 136),
          en avoit ouvert un à la Roquette, qui fut le _Pré-Catelan_
          du 17e siècle. Il y donnoit des fêtes publiques, avec
          danses, feu d'artifice, etc. Les piétons payoient une
          livre, les carrosses en payoient deux. C'étoit trop cher,
          il fut forcé de diminuer ses prix de moitié. (V. Loret,
          juin 1664.)]

          [Note 166: Cest-à-dire le muguet qui lui fait la cour. Ce
          mot _rocantin_ avoit des sens bien différents: il signifoit
          tantôt une espèce de chanson, tantôt un jeune beau à la
          mode; plus tard, quand les galants qu'il avoit servi à
          désigner eurent vieilli sans cesser de vouloir plaire
          encore, il partagea leur ridicule. On n'employa plus le mot
          _rocantin_ sans le faire précéder de l'épithète de _vieux_,
          et il devint ainsi le synonyme de _vieux fat_.]

          [Note 167: Marie de Médicis et Anne d'Autriche. Quand le
          roi étoit à Saint-Maur, celle-ci, pour l'aller trouver,
          suivoit le Cours, et tous les prisonniers alors dans la
          Bastille montoient à la terrasse pour la regarder passer.
          Souvent il s'en trouvoit qui étoient là pour son service,
          et elle tâchoit, par quelque bon regard, de les consoler de
          cette captivité dont elle étoit la cause. La Porte fut dans
          ce cas, et voici ce qu'il raconte: «La reine vint à Paris,
          et passa par la porte Saint-Antoine, pour aller trouver le
          roi à Saint-Maur; de quoi ayant été averti, je montai sur
          les tours pour la voir passer. Aussitôt qu'elle m'aperçut,
          elle descendit du devant de son carrosse et se mit à la
          portière pour me faire signe de la main, et me témoigner
          autant qu'elle pouvoit par ses signes de tête qu'elle étoit
          contente de moi et de ma conduite.» (_Mémoires_, anc.
          édit., p. 182.)]

          [Note 168: On sait que l'usage des dames étoit alors
          de porter le masque dans les promenades, et que les
          bourgeoises, en cela comme en toutes choses, s'efforçoient
          de les singer, (_Caquets de l'Accouchée_, p. 47, 105.)
          C'est en France surtout que cette mode étoit répandue;
          aussi disoit-on en Espagne que c'étoit une mode françoise.
          (_Roman comique_, édit. V. Fournel, t. I, p. 49.) Quand les
          reines passoient, les hommes se découvroient, les dames
          ôtoient leurs masques.]

          [Note 169: Sur la mode des mouches, V. t. VII, p. 9. etc.]

FIN.



_Discours de M. Guillaume et de Jacques Bonhomme, paysant, sur la
défaicte de 35 poulles et le cocq faicte en un souper par 3 soldats._

M.DC.XIV


MAISTRE GUILLAUME. L'impatience me faict mourir d'un extreme desir de
te cognoistre, Jacques, affin d'emploier tout ce qui est en moy pour
honorer le brave et rustique jugement de ta venerable vieillesse de
quatre-vingts dix sept ans.

BON-HOMME. Ce n'est pas moy, Guillaume, de qui il se faut railler:
car, combien que tous les jours je ne sois comme toy à caymander de
porte en porte, de palais en palais des seigneurs de la cour[170],
humant l'odeur et la fumée de leurs marmites bouillantes, passant
par devant leurs cuisines, desquelles tu es assez souvent chassé,
néantmoins je ne laisse pourtant d'estre assez estimé, voire plus que
toy, pour la vérité que souventefois je persuade à plusieurs qui se
sont assez bien trouvez de m'avoir creu[171].

          [Note 170: On savoit bien que M{e} Guillaume étoit un
          bouffon à gages (V. t. VI, p. 129), que, de plus, il
          vendoit lui-même sur le Pont-Neuf les _Pasquils_ publiés
          sous son nom (L'Estoile, édit. Michaud, t. II, p. 405);
          mais on ignoroit qu'à ces métiers il joignît celui de
          quémandeur chez les seigneurs, et qu'il fît en cela
          concurrence au comte de Permission (V. t. VIII, p. 81-83).]

          [Note 171: Cela fait allusion aux pasquils qui se
          publioient sous le nom de _Jacques Bonhomme_, considéré
          toujours comme la personnification du peuple souffreteux.
          (V. t. VI, p. 53, note.) En cette année 1614, et au sujet
          des troubles dont il est parlé ici, on avoit justement vu
          paroître une pièce de ce genre. Jacques Bonhomme y étoit
          donné comme un paysan des campagnes qui avoient eu alors le
          plus à souffrir. Voici le titre de ce petit livret, qui est
          rare: _Lettre de Jacques Bonhomme, paysan de Beauvoisis, à
          Mgrs les princes retirés de la cour_. Paris, Jean Brunet,
          1614, in-8.]

GUILLAUME. Je trouve ma condition feneante plus aisée que la tienne,
car avec quelque cartel de ma fantaisie mal timbrée j'ay plustot
acquis une pistole que toy un teston avec tes caquets persuasifs[172].

          [Note 172: Il falloit toutefois que M{e} Guillaume fît en
          un jour grand débit de ses pasquils pour arriver à gagner
          une pistole, car il ne les vendoit pas cher. «J'ay, dit
          L'Estoille (mardy 16 sept. 1606), baillé ce jour à maistre
          Guillaume, de cinq bouffonneries de sa façon, qu'il portoit
          et distribuoit luy-mesme, cinq sols; qui ne valent pas cinq
          deniers, mais qui m'ont fait plus rire que dix sols ne
          valent.»]

BON-HOMME. Il est vray, et croy bien ce que tu dis; mais pourtant
avec mon hocqueton de treillis[173] qui ne ressent que paix et
amitié, j'ay plus de reputation entre les bons François que toy avec
ta casaque rouge plissée à la turquesque.

          [Note 173: Sur ce genre d'étoffe, dont on faisoit les
          habits des pauvres gens, V. t. VII, p. 99.]

GUILLAUME. Tes parolles et ton habit demonstrent la capacité de ta
cervelle et de ton beau jugement, qui est tout radouté[174], ramenant
par tes devis les vieilles neiges du grand hyver passé.

          [Note 174: C'est-à-dire qui radote.]

BON-HOMME. Et les tiennes, Guillaume, procedant de ta cervelle pleine
de follie, sont vrayes frivolles, badineries et discours qui ressent
la bave comme les devis ordinaires des petits enfants.

GUILLAUME. Tout beau, Bon-homme! tu es cause de ma misère; ne te
mocque de moy, car on s'amuse à tes lettres, qui, comme follies,
courent les rues de Paris, et moy on me laisse passer sans me dire,
comme on souloit: «Monsieur Guillaume, qu'avez-vous de nouveau?»
Ainsi parloient à moy nos bons seigneurs de la cour, devant ces
querelles d'Allemand.

BON-HOMME. Ne te fasche non plus que moy: nous serons doresnavant
aussi contens l'un que l'autre. Je croy que tu n'es non plus envieux
de ma condition que je suis de la tienne. Voylà la paix, par la grace
de Dieu, remise en la France[175]: tu seras comme devant aussi bien
receu en ton estat de caymandier que devant; on prendra doresnavant
plaisir à lire tes rapsoderies, de quoy tu retireras argent; et moy,
paisible en ma maison rustique, sans crainte de gens d'armes ny de
soldats pilleurs et poullaillers, revisiteray mon petit clos et mes
vingt cinq arpens de terre que j'ay herité de mon grand père. La
fortune et la chance sont retournez et pour toy et pour moy, selon
tes desirs et les miens.

          [Note 175: Le 15 mai 1614, la paix avoit été faite entre le
          roi et les princes par le traité de Sainte-Menehould.]

GUILLAUME. Desjà voudrois avoir veu cela, car il me desplaist
assez d'ouyr parler de la guerre, source de toute misère, et
particulièrement de la mienne.

BON-HOMME. Je t'apprend pour certain que cela est. Je ne le sçay que
par un de mes enfants que j'envoyay hier à Paris solliciter un mien
procez. Pour toy, qui hante et entre partout malgré que l'on en aye,
qui hume le vent de toutes les rues de Paris, tu en peux plus que moy
savoir des nouvelles.

GUILLAUME. On le dit ainsi.

BON-HOMME. Voyla donc qui va bien; nous deux en aurons du proffit.

GUILLAUME. Je ne scay quel proffit. La guerre, qui avoit fait faire
tant de dépenses, aura tellement rendu les bourses flasques et
légères qu'on n'aura plus envie de me donner.

BON-HOMME. O! que le proffit de la paix est grand! En ceste
resjouissance publique, on ne demandera plus qu'à rire, et à ouyr des
comptes de plaisir comme les tiens, d'où retireras du lucre.

GUILLAUME. Pour vous cela est bon, car les soldats et gouvards[176]
seront par ce moyen cassez et congediez, et partant contraints par
les prevosts des villes d'abandonner vos maisons.

          [Note 176: Pour _goujarts_ ou _goujats_, valets d'armée.]

BON-HOMME. Helas! que c'est une douce consolation pour nous! Car je
t'asseure, Guillaume, mon bon amy, qu'ils nous ont fait mille ruines.
Les marchands de la halle se pleignent de nous de quoy nous leur
encherissons les oeufs; mais les bonnes gens n'en sçavent pas la
cause: tous nos sacs sont vuidez, et nos pauvres poulles, helas! ont
esté mangées, sans en compter les plumes; c'est de quoy se plaignent
aussi bien que moy les autres paysans d'auprès Pontoise, Poissy et
Mante.

GUILLAUME. Cela n'est rien. Possible tu en as perdu quelque demy
douzaine: est-ce là si grand sujet de te plaindre? Enqueste toy plus
avant, fais un voyage à Nostre Dame de Liesse, et tu verras ce que
l'on te dira prez de Laon[177].

          [Note 177: Nous avons déjà dit que c'est la Picardie, où
          s'étoient portées les troupes des princes mécontents, qui
          avoit le plus souffert.]

BON-HOMME. Quoy donc apprenez vous de nouveau de ces quartiers?

GUILLAUME. N'en sçais tu rien? N'as-tu point ouy parler de ceste
grande occision de poulles?

BON-HOMME. Non.

GUILLAUME. Je t'en veux dire quelque chose.

BON-HOMME. Les choses nouvelles plaisent fort aux vieilles gens comme
moy.

GUILLAUME. J'estois, il y a un jour ou deux, derrière deux laquais,
dont l'un revenoit de Soissons[178], l'autre de Bretagne[179]. Pour
la longue cognoissance qu'ils avoient l'un de l'autre, furent fort
aises de se voir; tous deux, de plain accord pour apprendre l'un de
l'autre des nouvelles de leur voyage, entrèrent en une taverne, comme
c'est l'ordinaire de telles gens. Moy les suit, car, ne pouvant vivre
de mes papiers, je hante volontiers en ces lieux, ou par fois l'un me
presente à boire, l'autre à manger. Je m'assis à mesme table qu'eux,
et les oy volontiers discourir. L'un apprend à l'autre ce qu'il
a apprins des affaires de Bretaigne, et l'autre luy conte ce qui
s'estoit passé à Soissons et aux environs. Entr'autres choses j'oüy
un traict qui fera rire, Bon-homme, les vieilles bestes comme toy
et moy. Celuy donc qui revenoit de Soissons disoit à l'autre qu'il
avoit logé en un certain village qui estoit le quartier de quelque
gendarmerie de nouveau enroollée. Il trouve en un certain logis trois
soldats qui faisoient une chère desespérée aux despens des pauvres
paysans et manans, ce qui, disoit-il, me faisoit grand mal au coeur,
car je n'avois qu'un quart d'escu pour venir de Soissons à Paris;
voylà pourquoy alors je ne mangeois que du pain à la fumée de leur
souper, sans que ces vieux gourmands eussent le courage de me faire
par charité estre de leur esquot (voy, Bon-homme, quelle gourmandise,
je te prie; tu en devrois pleurer à chaudes larmes aussi bien que
moy, qui ne mange le plus souvent que du pain, encore mon demy
saoul). Ils avoient en un grand chaudron, pour trois qu'ils estoient,
35 poulles à l'estuvée, sans compter le cocq, qu'ils faisoient
rostir; a-t-on jamais ouy parler de telle vie de soldats? Je ne sçay
quels diables de ventres ils avoient; le plus fort poullailler eust
bien esté chargé de porter un pannier plein de telles poulles grasses
comme etoient celles-cy. Je vous laisse à penser combien de beurre
et d'oeufs et de poivre il fallut pour assaisonner telle fricassée
de goulus, sans faire compte de vin qui fut tiré pour arroser leurs
grands gosiers pavez et laver leurs trippes et boyaux de soixante
et dix neuf aulnes de vuide. Il falloit, helas! quelle pitié!
porter le chauderon à quatre, tant il estoit pesant! Je te laisse à
penser si les Suisses en leur Suisserie en peuvent faire davantage.
Le capitaine ou colonel à qui apartenoient ces trois poullaillers
soldats fut adverty de telle drollerie, et luy mesme le voulut voir,
qui, ne prenant garde aux larmes des quelques paysans despoullaillez,
se prit à rire et en tint ses discours partout où il alloit. Je te
laisse à penser, mon Bon-homme, quel ravage eût fait la guerre si
elle se fût allumée à bon escient! Dieu a eu compassion de telles
cruautez, et pource nous a redonné la paix, que nous devons à jamais
conserver, en le priant d'accroistre la bonne fortune des François
et destourner de la France tout ce suject et occasion de guerre et
émotion civile.

          [Note 178: C'est là qu'au mois d'avril les chefs s'étoient
          rassemblés pour entendre les propositions de paix qui leur
          étoient faites de la part de la cour. Les soldats cependant
          ravageoient la campagne et vivoient sur le bonhomme, qui,
          dévoré par l'un et l'autre parti, ne savoit pas lequel des
          deux étoit son plus cruel ennemi.]

          [Note 179: M. de Vendôme, qui commandoit dans cette
          province, avoit été le seul qui n'eût pas souscrit au
          traité de Sainte-Menehould, sans doute pour se venger des
          quelques jours de prison qu'on lui avoit fait subir au
          Louvre, à la première nouvelle des troubles. Il fallut un
          voyage du roi de ce côté pour que la paix s'y rétablît.]

BON-HOMME. Ainsi soit-il.

FIN.



_Le Bourgeois poli, où se voit l'abregé de divers complimens selon
les diverses qualités des personnes, oeuvre très-utile pour la
conversation._

_A Chartres, chez Claude Peigné, imprimeur, rue des trois Maillets._

M.DC.XXXI[180].

          [Note 180: Nous publions ce livret d'après l'un des 70
          exemplaires de la réimpression faite à Chartres, chez
          Garnier, en août 1847, par les soins de M. Gr. Duplessis.
          Réimprimer cet opuscule à Chartres, c'étoit le faire
          renaître où il étoit né; les personnages qui y jouent un
          rôle sont Chartrains, on le verra bien à leur langage,
          et l'auteur lui-même étoit, ou peu s'en faut, leur
          compatriote. D'après la découverte un peu tardive qu'en
          a faite M. Duplessis, il se nommoit François Pedoüe,
          et il étoit chanoine de Chartres. Né à Paris en 1603,
          il appartenoit à la Beauce par la famille de sa mère,
          Françoise de Tranchillon, soeur de M. d'Armenonville. Il
          fit ses études à La Fèche, chez les jésuites, et obtint,
          n'ayant que vingt ans, par les soins du premier cardinal
          de Retz, la prébende à la cathédrale de Chartres, dont il
          prit possession en 1623. Il n'étoit pas encore prêtre, et
          pendant douze ans il ne fit rien d'un prêtre. En 1626 il
          publia, chez Peigné, à Chartres, un recueil de poésies fort
          mondaines dont M. Duplessis a vu un des rares exemplaires
          chez un bibliophile chartrain. C'est en 1631 qu'il donna
          _Le Bourgeois poli_, qu'on ne croiroit certes pas avoir été
          écrit par une plume ecclésiastique. Mais Fr. Pedoüe, alors,
          n'étoit qu'un petit maître «vestu de satin, est-il dit
          dans sa vie manuscrite par le chanoine Lefebvre, portant
          point coupé à son rabat, escorté de deux laquais, dont il
          avoit appelé l'un Tant-Pis et l'autre Tant-Mieux, enfin
          général de l'ordre des chevaliers de Sans-Souci», dont il
          avoit été le fondateur, ajoute M. Duplessis. Le chanoine
          Lefebvre dit quelques mots du livret que nous reproduisons
          ici et du succès qu'il obtint dans toutes les classes de
          la société. Il parle «d'un de ses ouvrages, entre autres,
          intitulé _Le Bourgeois poli_, dans lequel étoit représenté
          au nayf toutes les conditions; et il n'y avoit ni petit
          ni grand qui n'en fust garni». Pédoüe donna plus tard un
          sérieux démenti aux dissipations et aux oeuvres frivoles
          de sa jeunesse: «Les grands services qu'il a rendus à la
          cité, en qualité d'échevin, dit M. Duplessis, son rôle
          de négociateur et de pacificateur dans les sanglantes
          querelles des nobles et des bourgeois en 1651, les oeuvres
          de charité qu'il a fondées, et dont la principale subsiste
          encore après plus de deux cents ans, l'austérité des trente
          dernières années de sa vie, le zèle infatigable avec
          lequel il s'est dévoué aux choses de son ministère, tels
          sont les titres sérieux qui le recommandent à la postérité
          chartraine.»]


A MONSIEUR DU CHARMOY,

Conseiller du Roy, son President en l'Eslection de Chartres, etc.

MONSIEUR,

_Entre mille belles qualités qui vous rendent aimable, celle du
bien dire eclate tellement que l'on ne peut pas avoir eu l'honneur
de vostre cognoissance, et n'avoir point esté pris aux charmes de
vostre conversation. J'en serois un foible tesmoing pour mon peu de
suffisance à cognoistre les choses principalement si relevées, et
n'aurois garde aussi de vouloir temerairement obliger le public à me
croire, si tant de bons esprits qui vous honorent ne confirmaient mon
dire, et ne tesmoignoient comme moy des merveilles qu'ils admirent en
vos discours. C'est, Monsieur, ce qui m'a fait vous dedier ce livre
des compliments polis[181], ne pouvant mieux addresser l'eloquence
qu'à un homme très-eloquent, ny des compliments bien faicts qu'à
celuy qui en est un parfaict maistre. La diversité ayant cela
qu'elle se rend tousjours agreable, je croy que ce livret ne vous
ennuyra pas. Vous y verrez toutes sortes de personnes representer
au naïf toutes sortes de civilités par les plus honnestes paroles
que la nature et le païs leur peuvent fournir: la simplicité règne
icy, on n'y voit point d'artifice: je m'asseure de vostre courtaisie
qu'elle verra de bon oeil le travail que fay pris à recueillir
des choses si dignes d'estre estimées, et que vous m'excuserés
facilement, si pour vous les dedier en ceste epistre je ne vous
faits des compliments davantage, puis que ce m'est chose entièrement
impossible, ayant mis dans le livre toutes les belles paroles que je
sçavois._

          [Note 181: On fit, au 17e siècle, un grand nombre
          d'ouvrages sur la bienséance, le bien dire, etc., où l'on
          pouvoit constater les progrès que l'art de la politesse
          avoit faits depuis le moyen âge, qui n'avoit eu guère
          pour Code d'urbanité que la _Dictiée d'Urbain_ et les
          _Contenances de table_. Au 16e siècle, en outre de la
          _Civile honnesteté_, imprimée pour la première fois en
          1560, un _Traité de civilité puérile_, par Saliat, avoit
          été publié à Paris, chez Simon de Colines, d'après le
          petit livret en latin écrit sur le même sujet: le _Quos
          decet_, par exemple, relatif aux usages de la table; les
          _Dialogues_ de Mathurin Cordier, et le livre d'Erasme
          sur la _Civilité morale_. On donna de celui-ci un grand
          nombre de traductions. Malherbe en cite une qu'il avoit vue
          affichée, et dont l'auteur étoit un petit garçon de douze
          ans. Il se moque du bambin traducteur, et par contrecoup
          d'Erasme, qu'il n'admet pas pour juge en ces matières: «Je
          ne sçaurois croire, écrit-il, qu'Erasme sût que c'est de
          civilité, non plus que Lipse sait que c'est que de police.
          Je serois bien aise de voir un premier gentilhomme de la
          chambre écrire du premier point, et un roi du second; ils
          en parleroient, à mon avis, plus pertinemment que des
          pédants, et ce seroit ces livres-là que j'achèterois très
          volontiers, comme faits par des gens du métier.» Malherbe
          dit tout cela dans sa lettre à Peirèsc, du 10 octobre 1613,
          à propos d'un livre des _Civilités puériles_ dont celui-ci
          avoit entendu parler à Aix, et sur lequel il désiroit des
          renseignements. C'étoit sans doute une nouvelle édition
          du livre de Saliat, cité tout à l'heure. Les éditions des
          ouvrages de ce genre se multiplioient à l'infini: le livre
          d'Antoine Courtin, _Nouveau Traité de la civilité qui se
          pratique en France, parmi les honnestes gens_, en étoit à
          sa onzième en 1678; et Dieu sait à quel chiffre en sont
          arrivées celles de la _Civilité puérile et honneste_ que le
          P. Lasalle, instituteur des frères des écoles chrétiennes,
          publia pour la première fois en 1713, et qui, depuis
          lors, n'a rien changé ni à son texte, ni à son caractère.
          (Dibdin, _Voyages bibliogr. en France_, t. II, p. 71.)
          Nous citerons encore, parmi les livres de ce genre publiés
          aux derniers siècles, le _Nouveau Traité de civilité
          françoise_, Paris, 1695, in-8; les _Eléments d'instruction_
          de Blégny, Paris, 1691; _Instruction chrétienne_, 1760; et
          pour beaucoup d'autres nous renverrons à une longue note
          du _Palais Mazarin_, 293-297. Pour le caractère dit de
          _civilité_, qui est spécial au plus populaire de ces petits
          livres, nous conseillerons de lire ce qu'en a écrit M. J.
          Pichon, _Mélanges de littérature et d'histoire_, publiés
          par la Société des bibliophiles françois, p. 330-337.]



_Le Bourgeois poli._


DIALOGUE I.

  Le Gentilhomme.
  L'Armurier.
  La Femme de l'Armurier.


LE GENTILHOMME.

Dieu vous gard', mon maistre; y a t'il moyen icy de nous accommoder?

L'ARMURIER.

Ouy dea, Monsieur, que desirez-vous?

LE GENTILHOMME.

Je veux une paire d'armes.

LA FEMME.

Monsieur, on vous accommodera de tout ce qu'il vous faut.

L'ARMURIER.

Entrez, entrez, Monsieur, s'il vous plaist. Vous plaist-il que
nous montions à hault? vous verrez à la monstre si quelque chose
vous duit: il y en a encore plus de cinquante paires de toutes les
sortes. Vous en plaist-il à l'espreuve du mousquet? en desirez-vous
à l'espreuve du pistolet? Tenez, voyez, choisissez, et ne vous
deffendez que du prix: voila de la meilleure marchandise que vous
sçauriez jamais voir.

LA FEMME.

Monsieur, si vous ne vous accommodez içy, à grand' peine vous
accommoderez-vous ailleurs; il n'y a personne qui vous fasse meilleur
prix que nous.

LE GENTILHOMME.

Mordieu! voila qui est trop pesant. Dieu me damne si je n'aimerois
mieux aller en pourpoint à la mercy des mousquetades que de porter un
tel fardeau!

L'ARMURIER.

Monsieur, en voila de toutes les sortes, vous avez moien de choisir.

LA FEMME.

Monsieur, en voila de bien legères, il m'est à voir qu'elles vous
accommoderont bien; c'est tout vostre faict, vous n'en serez guières
plus chargé.

LE GENTILHOMME.

Et bien, mon maistre, combien ceste paire là?

L'ARMURIER.

Monsieur, je vous asseure que vous n'en sçauriez moins payer que
cinquante escus; encores, si c'estoit un autre, il ne les auroit pas
pour le prix; mais il me fasche de vous envoier, par ce que je sers
presque toute la noblesse du païs.

LA FEMME.

Monsieur, voila une paire d'armes que vous ne sçauriez payer de
bonté, aussi elles sont de commande, et faites pour un Gentilhomme
environ de vostre taille.

LE GENTILHOMME.

Mon maistre, dites le plus juste prix; encore ne serez-vous pas
marchand à vostre mot[182].

          [Note 182: _Mot_ se dit dans le commerce du prix qu'on
          demande d'une marchandise et de l'offre qu'on en fait.
          (_Trévoux._)]

L'ARMURIER.

Monsieur, je ne surfaits point ma marchandise: je vous les vendray
ce que je vous les ay faites. Je ne suis point homme à deux paroles;
quand je vous les ferois cent escus, elles n'en vaudroient pas mieux.

LA FEMME.

Monsieur, quand vous iriez en cinq cens bouticques, on ne vous
accommodera pas mieux qu'icy.

LE GENTILHOMME.

Je pourray m'accommoder de ceste paire là; mais le dernier mot, je
vous en prie.

L'AMURIER.

Monsieur, je vous les vendray cens francs, autant en un mot qu'en
mille.

LE GENTILHOMME.

O bien, c'est donc un marché fait. Mais escoutez, je ne puis encor
vous donner de l'argent si tost.

LA FEMME.

Monsieur, j'en aurions pourtant bien affaire; des marchands à qui
j'en avons promis viendront bien tost en demander: il ne faut pas
qu'ils viennent en faute, il faut faire leur somme.

L'ARMURIER.

La la, tre-dame, hé mes amis, Monsieur est honneste Gentilhomme,
il ne nous manquera pas au temps qu'il nous promettra; il est trop
honneste homme, il ne voudroit pas le faire.

LE GENTILHOMME.

Non pardieu, j'en serois bien marry: ce que je vous promets, je le
vous tiendray, foy de Gentilhomme.

LA FEMME.

Au moins, Monsieur, si vous nous manquez, vous serez cause que je
demeurerons honteux, et que les marchands ne nous amarons[183] plus
rien.

          [Note 183: Idiotisme chartrain pour ne nous _livrerons_
          plus rien. _Amar_ est un mot celtique qui se retrouve dans
          le bas breton, et dont, par une extension de sens, on a
          fait le verbe _amarrer_. (Falconnet, _Mém. de l'Acad. des
          Inscript._, p. 10.)]

LE GENTILHOMME.

Asseurez vous en ma parole, je ne vous manqueray point. Adieu.

LA FEMME À SON MARY.

Vous estes un fin marchand! Vous baillez vostre marchandise, et
si vous ne sçavez à qui: j'aymerois autant ma marchandise en ma
boutique que de la bailler de la façon; j'aymerois autant rien que
ces gentilhommes de Beausse: il en faudrait bien de tels pour nous
enrichir.

LE MARY.

Tay-toy, tay-toi, ma femme, il nous pai'ra bien.

LA FEMME.

C'est mon, ma foy, il nous payera comme un tas d'autres qui nous ont
affrontés[184].

          [Note 184: _Trompés._ _Affronteur_ se disoit pour un
          faiseur de dupes. (V. Charron, _La Sagesse_, liv. I, ch.
          16.)]

LE MARY.

Tu ne te veux pas taire?

LA FEMME.

Non, hola, je ne me tayra ja; il y a bien de l'apparence que je me
taise et veoir perdre ce que j'avons.

LE MARY.

Si tu ne te tay, je m'en iray.

LA FEMME.

Ma foy, allez.

LE MARY.

Si je sors, je ne reviendray de huit jours.

LA FEMME.

Ne revenez de quinze si vous ne voulez.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE II.

  Le Bourgeois.
  Le Laboureur.

       *       *       *       *       *

LE LABOUREUR.

Bon jour, bon jour, Monsieur nostre Maistre.

LE BOURGEOIS.

Ah! Dieu te gard', Pasquier. Et bien, qu'est-ce?

LE LABOUREUR.

Monsieur, des biens assez, mais ils sont ma partis[185].

          [Note 185: _Partager._ V. plus loin, p. 177, note.]

LE BOURGEOIS.

Que dis-tu de nouveau?

LE LABOUREUR.

Monsieur, je ne sçauras que dire de peur qu'il n'advienne.

LE BOURGEOIS.

Tu ne me parles point de ce que tu me doibs? M'ameines-tu du bled?
Quand est-ce que tu me veux payer? il y a assez long-temps que je
t'attens.

LE LABOUREUR.

Monsieur, vous m'eussiez fait plaisir de ne pas tant m'attendre: il
n'est moyen que je vous puisse payer à cette heure que le bled est si
char; il en est si peu que je n'avons rien recueilly quasiment: si
vous ne voulez faire diminution pour la mauvaise année, j'ayme autant
quitter vos tarres.

LE BOURGEOIS.

Et bien, je te prends au mot: puisque tu ne me veux point payer, je
n'en sçaurois avoir moins d'un autre.

LE LABOUREUR.

Et bien, bien, Monsieur, je vois bien ce que c'est: vous me voulez
envoïer avec ma femme et mes enfans un baston blanc à la main. Un
autre ne fera pas mieux que moy; vos tarres sont trop chères, il n'y
a pas moyen de s'y sauver; voila trois ou quatre années que j'ay
semé, je n'ay pas seulement recueilly la semence et de quoy vous
payer: ce sont de belles tarres, des tarres à chardons.

LE BOURGEOIS.

J'ay eu d'autres fermiers que toy, qui s'y sont bien sauvez, et qui
m'ont bien payé.

LE LABOUREUR.

Voire, voire, Monsieur; mais vous ne dites pas tout: s'ils n'eussent
eu que vos tarres, ils y fussent morts de faim; ils y ont mangé de
bon bien qu'ils avoient; il estoit temps qu'ils en sortissent, ils
estoient bien à la flac. Monsieur, les fermiers n'enrichissent point
tant en vostre metarie; en voilà desja quatre ou cinq de cognoissance
qui n'en sont pas sortis avec la chesne d'or: on m'avoit bien dit
qu'il n'y avoit rien à profiter avec vous; si j'eusse creu le monde,
je ne feusse pas entré à vostre farme, vous regardez de trop près les
pauvres gens.

LE BOURGEOIS.

Mon amy, je ne te faits point de tort, je ne te demande que ce qui
m'appartient; encore faut-il que chacun vive de son bien; si les
autres ne me payoient non plus que toy, je serois reduit au bissac.

LE LABOUREUR.

O bien, Monsieur, si vous me voulez ruiner, cela depend de vous; mais
pourtant, si vous voulez avoir patience, vous n'y perdrés rien avec
le temps; vos tarres sont bien emblavées, cette année en vaut deux;
encore faut-il que nous vivions les uns avec les autres; je n'ay pas
envie de vous faire rien perdre; quand vous me consommerez en frais,
vous n'en serez pas plustot payé, la justice mangera tout.

LE BOURGEOIS.

Mon amy, si je pensois pour attendre n'y rien perdre, j'aurois encore
patience.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je vous asseure vous n'y pouvés rien perdre; j'ay encore
deux ou trois septiers de tarres de mon propre jouxte les vostres qui
vous accommoderont bien, et me les faites valoir ce qu'ils valent, en
rabattant sur ce que je vous doy.

LE BOURGEOIS.

Ah! bien, mon ami, puisque tu te mets à la raison, tu seras encore
mon fermier; prens courage, tasche à te r'avoir, j'en seray bien
aise; j'ayme mieux m'accommoder avecque toy que de te ruiner; je ne
desire point ton mal, je ne veux que ton bien.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je vous remarcie: je suis obligé à prier Dieu pour vous,
vous me donnez du pain à manger.

LE BOURGEOIS.

O bien, adieu, mon ami; recommande moy bien à Guillemette ta femme.

LE LABOUREUR.

Monsieur, je n'y feray faute, je la-salüeray de par vous.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE III.

  La Bourgeoise.
  La Marchande de soye.

       *       *       *       *       *

LA BOURGEOISE.

Bon jour, Madame, et bonne santé. Vous portez-vous bien, Madame?

LA MARCHANDE.

Toute preste à vous obeir, Madame.

LA BOURGEOISE.

Monsieur vostre mary se porte-il bien, Madame?

LA MARCHANDE.

A vostre service et commandement, Madame; et vous aussi, Madame, chez
vous se porte t'on bien?

LA BOURGEOISE.

Tout se porte bien, Madame, Dieu mercy! Et vous, madame? Je viens
voir si vous avez point quelque beau satin pour habiller mon mary.

LA MARCHANDE DE SOYE.

Jesu, Madame, nous vous accommoderons de tout ce qu'il vous faudra:
nous en avons des plus beaux. Tenez, Madame, choisissez.

LA BOURGEOISE.

Madame, de quel prix est-il? Encore celui là ne me semble t'il pas
tant bon: il m'est avoir qu'il est empezé et qu'il n'a pas beaucoup
de lustre.

LA MARCHANDE.

Madame, je ne vous ay point voulu faire tant de monstres, à cause
que je sçay bien que vous voulez tousiours du meilleur, aussi est-ce
là le plus beau qui soit ceans, et ne croy pas qu'ailleurs vous en
trouviez de pareil.

LA BOURGEOISE.

Il m'est avoir pourtant que vous m'en avez baillé autresfois de
meilleur; celui-là n'est qu'à deux poils[186], et j'en voudrois bien
à trois; il me fasche pourtant d'aller chez un autre, car quand j'ai
accoustumé une personne, je n'aime pas à changer.

          [Note 186: On disoit d'une étoffe de soie, peluche,
          velours, ou satin, qu'elle étoit à deux ou trois poils,
          selon le nombre des lignes jaunes marquées sur la lisière.
          Celles qui en portoient trois étoient les plus belles. Par
          extension, on disoit pour un vrai brave, en qui se trouvoit
          l'étoffe d'un courage sans mélange, que c'étoit un brave à
          _trois poils_.]

LA MARCHANDE DE SOYE.

Madame, il y a trop longtemps que nous vous fournissons pour
commencer à vous tromper; vous pouvez vous asseurer en moy comme en
vostre propre soeur: quand ce seroit pour moy mesme, je ne pourrois
pas mieux choisir.

LA BOURGEOISE.

Et bien, Madame, combien le voulez vous vendre? Encore qu'il ne soit
pas beaucoup à ma fantaisie, je seray bien aise d'en sçavoir le prix.

LA MARCHANDE.

Madame, je le vendray dix francs.

LA BOURGEOISE.

Jesu! Madame, dix francs! C'est bien là du satin à dix francs! J'en
ay veu à ma cousine la Conseillère qui estoit bien plus beau, et qui
n'avoit garde de luy couster le prix que vous me le faites.

LA MARCHANDE.

Madame, il y a de la marchandise à tout prix. Il y en a qui font
quelquesfois bon marché de leur bource; on ne leur donne pas la
marchandise non plus qu'à nous: j'ay le moyen de vous en faire aussi
bon marché qu'un autre.

LA BOURGEOISE.

Madame, je suis d'avis de n'en donner que sept francz, c'est tout ce
qu'il peut valoir; si je croiois qu'il valust davantage, je ne suis
point femme à barquigner[187] tant: ce n'est point moy qui regarde
pour cinq ou six sols par aulne.

          [Note 187: _Barguigner._ Ce mot ne se prit d'abord que dans
          le sens de _marchander_, qu'on lui donne ici. (R. Spifame,
          _Dicæarchiæ Henrici regis progymnasmata_, arrest 224e, et
          Rabelais, édit. Burgaud, t. 2, p. 68.) On trouve dans une
          ordonnance de taxe du temps de Chartes VI: «Defense aux
          _barguigneurs de barguigner_», c'est-à-dire de marchander
          avant l'ouverture du marché. (Monteil, _Traité des
          matériaux manuscrits_, t. II, p. 306, 307.) Il se retrouve
          dans la 91e des _Cent Nouvelles nouvelles_, et en anglais
          _to bargain_ signifie encore marchander. L'origine de ce
          mot vient, selon quelques-uns, d'une métaphore employée
          au jeu de l'Oie. (_Biblioth. de l'Ecole des Chartes_, 3e
          série, t. II, p. 304.)]

LA MARCHANDE.

Madame, ce n'est point moy aussi qui surfaits de tant ma marchandise,
encore à une personne comme vous qui payez content; cela seroit bon
pour ces faiseurs de chevissoires[188].

          [Note 188: C'est-à-dire qui prennent des arrangements pour
          payer. _Chevissoire_ est ici pour _chevisance_, qui, en
          terme de palais, signifioit _traité_, _accord_.]

LA BOURGEOISE.

Et Dieu, Madame, vous leur salez donc bien?

LA MARCHANDE.

En doutez vous, Madame? Comment attendre si longtemps, et estre en
hazard de perdre son denier? Si nous avions nostre argent, il nous
profiteroit.

LA BOURGEOISE.

Pour moy, je n'achepte rien à credit, j'ayme autant payer comptant
que de payer une autre fois: tousjours faut-il payer.

LA MARCHANDE.

Madame, je le sçay bien, c'est pourquoy je vous dis aussi tout du
premier coup le plus juste prix.

LA BOURGEOISE.

Madame, je ne suis pas resolue d'en donner davantage que huit francz
au dernier mot.

LA MARCHANDE.

O la, Madame, faut que vous en alliez voir d'autres; mais que vous
ayez esté à d'autres boutiques, vous serez plus hardie de m'en offrir
d'avantage; et gardez d'estre trompée, je voy bien que vous le voulez
estre.

LA BOURGEOISE.

O bien, Madame, je m'en vais vous donner le bon jour: je suis bien
marrie que nous ne pouvons nous accommoder du prix.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE IV.

  La Bourgeoise.
  La Drappière.

       *       *       *       *       *

LA BOURGEOISE.

Bon jour, Madame; n'avez vous point quelque belle estoffe pour faire
un manteau à mon mary?

LA DRAPPIÈRE.

Ouy dea, Madame, vous avez moyen de choisir, nous vous en monstrerons
de toutes les sortes. Madame, vous plaist il du drap? ou bien voila
de beau carizi d'Angleterre[189].

          [Note 189: Les draps d'Angleterre avaient alors la vogue,
          mais ils n'étoient anglais que de nom. Le M. Guillaume
          de l'_Avocat pathelin_ de Brueys ne ment pas lorsqu'il
          parle de ses brebis qui lui donnent d'excellente laine
          d'Angleterre! Le _carizi_ étoit fait avec de la laine
          de Flandre, et son nom n'est qu'une altération de celui
          des _arazi_, étoffes d'_Arras_, célèbres partout au
          moyen âge. Dès le 14e siècle, il est parlé en Italie des
          étoffes appelées _arassa_ (Muratori, t. XVI, col. 583);
          et l'on sait par le testament de Richard II, que ce roi
          d'Angleterre portoit, entre autres vêtements, des habits
          de drap d'Arras. (Rymer, t. III, 4e part., p. 158.)
          Arras, au XVIe siècle, fournissoit toutes les tapisseries
          de haute lisse, appelées encore en Italie _arazzi_, ou
          _panni di rassia_. (L. De Laborde, _Union des Arts et de
          l'Industrie_, t. 2, p. 435.)]

LA BOURGEOISE.

Madame, il m'est avis que du drap est plus propre à faire un manteau
que du carizi; mais j'ay si grand peur que vous me donniez de
l'estoffe qui se descharge, car quand cela rougit en manteau, cela
est grandement laid.

LA DRAPPIÈRE.

Madame, asseurés vous en ma parole que je serois bien marrie de vous
tromper; asseurement tant plus le manteau sera porté, et tant plus
il sera beau: c'est la plus belle estoffe à l'user que vous sçauriés
trouver. J'en tromperois bien d'autres auparavant que de m'adressera
vous; encore, si c'estoit quelque passant, je dirois, mais vous m'en
feriez tous les jours des reproches.

LA BOURGEOISE.

Cette estoffe ne me semble point bien fine; me la pluvissez vous sus
estain[190]?

          [Note 190: L'_étain_ est la partie la plus fine de la laine
          cardée.]

LA DRAPPIÈRE.

Madame, jamais je ne puisse vendre marchandise, si elle n'est sus
estain.

LA BOURGEOISE.

Mais, Madame, a-t'il une aulne entre deux lizières? Il me semble le
lay[191] moult estroit: quand le drap est si estroit, il faut tant de
chanteaux et tant de coustures à un manteau.

          [Note 191: _Lé_ est un vieux mot qui signifie largeur. Il
          ne s'emploie plus que dans ce sens. Chaque fabrique avoit
          son _lé_ pour les draps, c'est-à-dire sa largeur entre
          les deux lisières. Pathelin demande à maistre Guillaume,
          pour son drap: «Quel lé a-t-il?» et l'autre répond: «Lé de
          Brucelle.»]

LA DRAPPIÈRE.

Madame, asseurez vous que vous n'en trouverez point de plus large;
au cas que vous en trouviez, je le payerai pour vous; mais, Madame,
maniez un peu ce drap; vous diriez, quand vous maniez cela, que vous
maniez du velours.

LA BOURGEOISE.

Je voy bien ce que j'achepte, je voy bien qu'il n'est point si fin
que vous le criez.

LA DRAPPIÈRE.

Mais, Madame, c'est donc que vous n'y regardez pas? Regardez à deux
fois ce que vous acheptez; voilà du meilleur drap, qui a aussi bon
maniment que vous en sçauriez jamais manier; tenez, mettez le hors la
boutique, voyez le au jour; je ne crains point que vous le desployez,
je n'ay point peur qu'on voye ma marchandise: il faut estre marchand
ou larron.

LA BOURGEOISE.

Madame, je ne veux point tant de paroles; dittes moy le plus juste
prix que vous le voulez vendre, et ne me le surfaites point tant.

LA DRAPPIÈRE.

Madame, je vous le vendray huict francs et ne pense point vous le
surfaire; si ce n'estoit pour l'amour de vous, vous ne l'auriés pas à
ce prix là.

LA BOURGEOISE.

Huit francs, Madame? Oh! vous n'y pensez pas de me le faire ce prix
là; vous ne me le surfaites que de la moitié.

LA DRAPPIÈRE.

Nous ne sommes point gens à surfaire la marchandise de moitié.
Madame, vous la voyez; si c'estoit à la chandelle, vous pourriez
dire; mais il fait assez grand jour pourvoir ce que vous acheptez;
si elle vous duit, prenez la pour le prix; si j'en voiois un petit
denier moins, je vous asseure que vous ne l'auriez pas.

LA BOURGEOISE.

Je vous prie, Madame, ne me faites point aller ailleurs, je n'aime
point à me pourmener tant; vous en aurez cent sols, je le fais valoir
autant qu'il vault.

LA DRAPPIÈRE.

Je vous asseure, Madame, qu'il me revient à davantage, il n'y a pas
moien de vous l'y bailler.

LA BOURGEOISE.

A vramment, Madame, vous tenez tousjours la main davantage que vostre
mary; si c'estoit luy, j'en aurois bien meilleur marché; j'aimerois
bien mieux avoir affaire aux hommes qu'aux femmes.

LA DRAPPIÈRE.

A vramment, Madame, quand mon mary y seroit, il ne sçauroit vous le
bailler à meilleur prix; il sait bien ce qu'il couste, il ne vous le
bailleroit pas à perte. Je vous asseure qu'à sept francs ce n'est
qu'argent changé; mais quoi, encore faut il remuer la boutique: nous
nous recompenserons sur autre chose.

LA BOURGEOISE.

O bien, je n'en donneray pas davantage que ce que je vous ay dit.

LA DRAPPIÈRE.

Madame, donnez en six francs; il n'y a remède, il faut que j'y perde:
si vous ne le prenez à ce prix là, je voy bien que vous n'avez pas
envie d'avoir de ma marchandise; prenez l'y si vous voulez, jamais un
autre ne l'y aura.

LA BOURGEOISE.

Je ne vous en donneray pas un double davantage; je vous en offre
justement ce qu'il vault.

LA DRAPPIÈRE.

Donnez en un quart moins de six francs, je ne veux pas refuser mon
estreine.

LA BOURGEOISE.

Non, je n'en donneray que cela.

LA DRAPPIÈRE.

Tenez, tenez, Madame, c'est pour vous; j'ayme mieux vostre amitié que
vostre argent; je ne veux pas prendre garde à vous, c'est à la charge
que vous nous recompenserez une autre fois.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE V.

  L'Accouchée.
  Les trois Voisines.
  La Sage Femme.

       *       *       *       *       *

LA PREMIÈRE VOISINE.

Bon soir, Madame, et bonne santé. Comment vous trouvez vous, Madame?

L'ACCOUCHÉE.

Madame, je ne sçaurois encore bien me trouver; j'ay esté si malade
cette nuict, que j'ay pensé mourir; je disois que jamais je ne
verrois le jour.

LA SECONDE VOISINE.

Et à cette heure, Madame, vous trouvez-vous mieux que vous n'avez pas
fait?

L'ACCOUCHÉE.

Et ouy, Madame, Dieu mercy, et vous; je n'ay pas esté si
tranchée[192] de celuy-cy que de l'autre.

          [Note 192: Dans l'ancienne médecine, être _tranché_ se
          disoit pour _avoir des coliques_, des _tranchées_.]

LA TROISIESME VOISINE.

Et vostre enfant se fait il bien nourrir?

L'ACCOUCHÉE.

Jesu! Madame, il est si gros et si gras que vous ne sçauriez croire;
on le fendroit avec une arreste.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Avez-vous une bonne nourrice?

L'ACCOUCHÉE.

Jesu! elle est si bonne nourrice, elle n'est point melancholique;
mon enfant profite de couchée à autre, elle le tient si blanchement!
Quand j'aurois autant de pieds que de cheveux, j'aurois beau aller
pour mieux r'encontrer.

LA SECONDE VOISINE.

Jesu! je n'ay pas fait si bonne r'encontre; j'en ay trouvé une
saloppe, une harassière[193], qui est dès les quatre heures en
besongne et le laisse crier jusques au soir: «Crie! crie! dit-elle,
ta mère est à Chartres, elle ne t'oira pas.» Oh! il faut que je
l'oste.

          [Note 193: Une femme qui vous _harasse_, vous fatigue.]

L'ACCOUCHÉE.

Vrayment, Madame, il y a charge de conscience: je vous conseille de
l'oster; une bonne nourrice ne vous coustera pas davantage qu'une
autre.

LA TROISIESME VOISINE.

Une bonne année leur en vault deux.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Il luy faut donner un frais laict, cela le fera aller ou venir.

LA TROISIESME VOISINE.

J'avois comme cela ma fille Guillemette, qui m'a donné du mal à
eslever; elle tetoit comme cela de mauvais laict, elle a esté trois
ans en orfanté[194].

          [Note 194: Je ne sais ce que ce mot veut dire au juste. La
          phrase doit, toutefois, signifier: «Elle a esté trois ans
          comme si elle n'avoit eu de mère.» _Orfente_ signifioit
          _orpheline_; c'étoit, dit Borel, comme qui diroit
          _orphelinette_.]

LA SECONDE VOISINE.

Voire! Mais à cette heure qu'il y a longtemps qu'il n'a teté tout son
saoul, si je luy donne une bonne nourrice, il en prendra tant qu'il
en mourra.

L'ACCOUCHÉE.

Il luy en faut donner petit et souvent.

LA SAGE FEMME.

Bon soir, Madame. Eh bien, comment vous trouvez-vous? Pour cela
vous avez esté bien malade; mais pourtant j'en accouchay hier une,
c'estoit bien autre chose: elle a été plus de six heures en son grand
mal. Seigneur Dieu, j'aimerois mieux en accoucher trois autres de
mesme vous que celle là.

L'ACCOUCHÉE.

Jesu! ma commère, je trouve que j'en ay assez eu pour le prix. Bien
heureuse qui a fait son temps.

LA SAGE FEMME.

C'est mon[195] vramment, vous voila bien malade, c'est bien à vous à
vous plaindre; vous en devriez avoir tous les neuf mois.

          [Note 195: Ou _ça mon_, interjection populaire que nous
          avons déjà souvent rencontrée.]

L'ACCOUCHÉE.

Jesu! ma commère, je trouve que je n'en ay que trop souvent; si le
bon Dieu se vouloit contenter, je serois bien aise de n'en avoir
plus: nous en avons assez pour le bien que nous avons à leur faire.

LA SAGE FEMME.

Helas! Madame, ne dites pas cela, car si notre Seigneur vous
punissoit et qu'il vous ostast vostre mary, ce seroit un grand ennuy
pour vous.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Ouy, ma foy! Qu'est-ce qu'un homme sert? Ils sont si desbauchés!
L'autre jour je pensois aller aux champs, j'avois donc oublié quelque
chose au logis: je retournay sur mes pas, tellement que je le trouvay
couché avec nostre chambrière[196]; et bien c'estoit encore à moy à
me taire, autrement il m'eust fait beau bruict.

          [Note 196: Sur ces accointances des maîtres et des
          chambrières, scandale si fréquent alors, V. t. I, p. 313,
          320, et aussi la vingt-neuvième pièce du t. III, p. 343. Il
          y est question d'une aventure qui avoit réellement eu lieu
          à Bordeaux, comme nous l'avons appris depuis par un passage
          de Tallemant, édit. in-12, t. II, p. 139.]

LA SECONDE VOISINE.

Il y a huict ans que si Dieu m'eust osté le mien, je n'eusse pas
l'ennuy que j'ay.

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! comment dites-vous cela? Pour moy, je trouve que c'est une
grande consolation qu'un mary: il n'y a si petit buisson qui ne porte
ombre. Toute l'apprehension que j'ay, c'est que le mien aille devant
moy; il n'est point desbauché; si je sors de la maison, je suis en
repos, je n'ay point peur qu'il la quitte.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Helas! ma commère, que vous estes heureuse d'avoir si bien
r'encontré! Le mien n'est pas de mesme: le premier qui vient
l'emporte. Qu'on luy dise beuvons demy setier, il dira beuvons en
cinq.

LA TROISIESME VOISINE.

Ils ne sont pas pour manger leur pain en leur sein, encore faut il
qu'ils se resjouissent; je n'en aymerois point un qui crachast tout
le jour sur les tizons; on ne sçauroit tourner un oeuf qu'il ne le
voye.

LA SECONDE VOISINE.

J'en voudrois bien un, moy, qui gardast la maison: je ne serois point
en peine qu'il fist des noises ny des querelles, et qu'il perdist
son argent. L'autre jour le nostre revint après avoir tout perdu; il
veid que j'avois reçu une demi-pistole et huit demi quarts d'escus,
tellement qu'il les vouloit encore pour aller joüer. Je lui dis:
«Vous ne les aurez pas, pas vous ne les aurez; vous voulez encore les
perdre.» Il me dit. «Je les auray, ou si tu ne me les bailles, je
joüeray tout ce qui est à la maison.» Je fus donc contraincte de les
luy bailler; quand je ne les luy eusse pas baillé, il eust fait un
beau miracle, il eust tout hagé: en eussé-je eu meilleur marché? Ce
n'est que sa mode; toutes les fois qu'il m'a arraché ma bourse de mon
costé, ç'a bien encore esté à moy à me taire; quand on est avec eux,
on n'est pas maistre de son bien.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Helas! ma commère, qu'il est heureux qui n'a point de tels hommes que
cela!

LA SECONDE VOISINE.

Maudits soient ceux qui m'en ont emplastrée et qui m'en ont jamais
porté les premières paroles; s'ils eussent esté endormis à l'heure,
j'eusse encore assez gagné; je ne m'esbahy pas si on le faisoit si
bon et si riche! Il est marqué à l'A, il est des bons[197] encore pas.

          [Note 197: «J'ay ouy dire maintes fois qu'un homme est
          marqué à l'A quand on le veut qualifier très homme de
          bien; et si je sçavois bien que cela estoit emprunté
          des monnoyes... En toutes les villes esquelles il est
          permis de forger monnoies, on les marque par l'ordre
          abécédaire, selon leurs primautez... Paris, pour estre la
          métropolitaine de la France, est la première, et pour ceste
          cause la monnoye que l'on y forge est marquée à l'A... On
          y a tousjours fait monnoye de meilleur aloy et poids qu'ès
          autres villes: qui a donné lieu à cest adage.» (Pasquier,
          _Recherches de la France_, liv. VIII, ch. 23.)]

LA PREMIÈRE VOISINE.

Jesu! s'il plaisoit au bon Dieu nous separer, plustost moy que luy.

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! Madame, je ne sçay comment vous parlez, ainsi; il faut qu'il y
ayt de vostre faute; les bonnes femmes font les bons hommes. Il faut
dire: «J'en ai un qui est bon, mais si je faisois comme j'en voy qui
font, il ne me seroit pas meilleur qu'un autre.»

LA PREMIÈRE VOISINE.

Hen, Madame, il faut dire: «Vous cognoissez bien le vostre, mais vous
ne cognoissez pas celuy aux autres.» En voilà une de nos voisines qui
a bien à souffrir, la pauvre jeune femme! Je vous promets qu'avec sa
grande jeunesse elle supporte bien du sien; depuis qu'elle est en
mesnage, elle n'a pas mangé tout ce qu'il luy a donné, il s'en faut
de bons coups. Elle ne manie pas un double, et si il faut qu'elle
face bonne mine en mauvais jeu.

LA SECONDE VOISINE.

Quand a de moy, je faits plus souvent de mine que je n'ay d'argent.
Mais quoy! quand je m'en iray plaindre à nos voisins, qu'est-ce qui
m'en fera raison? O bien j'y suis, je l'ay voulu: où la chèvre est
liée, il faut qu'elle broute[198]. La, la, je voulois un homme à ma
fantaisie, mais j'en ai un à mes despens.

          [Note 198: C'étoit alors un proverbe dont nous avons déjà
          trouvé une variante (t. IV, p. 9). Molière l'a employé, tel
          qu'il est ici, à la scène 3e du 3e acte du _Médecin malgré
          lui_. G. Bouchet avoit dit, dans sa 3e _sérée_: «Et ne faut
          point faire du cholère ou mauvais, car là où la chèvre est
          attachée, il faut qu'elle broute: c'est-à-dire que le mal
          qu'on a avec sa femme est domestique et nécessaire.»]

LA TROISIESME VOISINE.

Pour moy, je n'ay rien à me plaindre, Dieu mercy! Nostre maison iroit
bien, n'estoit nostre chambrière; mais c'est la plus franche teste:
elle parle à moy comme si j'estois sa servante.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Pour nous, nous en avons une assez bonne, mais elle est si amoureuse
que sçavouquoi. Mais quoi, où est-ce que j'en prendray une autre? On
y est si bien empesché, Jesu! qu'il est heureux qui s'en peut passer.

LA SECONDE VOISINE.

Ah! que je craindrois ces chambrières amoureuses! Je n'aimerois point
à voir tant de trains de garçons qui sont tousjours après.

LA TROISIESME VOISINE.

Pour moy, j'en aimerois mieux une amoureuse que de ces meschantes
testes; on ne leur oseroit rien dire. La mienne parle plus haut que
moy. Vramment, si ce n'eust été mon mary, qui ne veut pas, il y a
longtemps que je l'eusse envoyée.

LA PREMIÈRE VOISINE.

Je ne voudrois point de ces amoureuses-là, moy: car dans deux ou
trois jours cela se marira, cela aura une troupe d'enfans, qui
viendront gueuser à nos huis; dès qu'il y a trois jours qu'elles sont
en service, elles se veulent marier, et n'ont pas une chemise à
mettre à leur dos.

LA SECONDE VOISINE.

La nostre seroit assez bonne mesnagère, n'estoit qu'elle est mangée
des palles couleurs, aussi bien que nostre fille Jacqueline, qui en
est au mourir.

LA TROISIESME VOISINE.

Madame, il la faut marier. Qu'est-ce, que vous y ferez davantage?
C'est le meilleur remède que vous luy puissiez trouver.

LA SECONDE VOISINE.

Voilà qui est bien aisé à dire: Il faut marier les filles, il faut
marier les filles. La marchandise est belle et bonne, mais il faut
de l'argent pour s'en deffaire; quand il faut partir[199] le gasteau
entre sept ou huit, les parts en sont bien petites.

          [Note 199: _Partager_, du latin _partiri_. Nous disons
          encore _avoir maille à partir_, pour _avoir argent à
          partager_, et, par extension, querelle à craindre, l'un ne
          manquant jamais d'amener l'autre.]

LA TROISIESME VOISINE.

Jesu! que je craindrois tant d'enfans!

LA PREMIÈRE VOISINE.

Que diriez-vous donc, si vous estiez comme moy, qui en unze ans que
j'ay esté mariée ay accouché douze fois?

LA PREMIÈRE VOISINE À L'ACCOUCHÉE.

Mon Dieu, Madame, nous vous avons bien elourdée[200]. Il s'en va
tantost nuit, il est temps de s'en aller; car si nostre homme ne me
trouve à la maison, ce sera pitié que de l'entendre: il dira que je
n'auray point de soing de la maison. Je m'en va vous dire à Dieu.

          [Note 200: C'est-à-dire nous vous ayons bien ennuyée, nous
          vous avons bien été _à charge_, comme on dit encore dans
          quelques provinces.]

LA SECONDE VOISINE.

O bien, ma commère, Dieu vous vueille donner bonne gesine et bonne
relevée!

LA TROISIESME VOISINE.

Bon soir, ma commère; Dieu vous donne bonne garde de vostre enfant.

L'ACCOUCHÉE.

Bon soir, Mesdames; en vous remerciant de la peine que vous avez
prise de me venir veoir.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE VI.

  La Bourgeoise.
  Le Boucher.
  La Femme du Boucher.

       *       *       *       *       *

LA BOURGEOISE.

Hé bien, mon amy, avez-vous là de bonne viande? Donnez-moy un bon
quartier de mouton et une bonne pièce de boeuf, avec une bonne
poictrine de veau[201].

          [Note 201: Parmi les _Lettres_ de Montreuil il s'en trouve
          une à son boucher, maître Olivier, qui fait voir que de
          tout temps on a promis aux chalands de la bonne viande,
          sans jamais leur en livrer.]

LE BOUCHER.

Ouy dea, Madame, nous en avons de bonne, d'aussi bonne qu'il y en ayt
en la boucherie, sans despriser les autres. Approchez, voyez ce que
vous demandez; voilà une bonne pièce de nache du derrière[202], bien
espaisse; cela vous duit-il?

          [Note 202: _Nache_, du latin _nates_, c'est la fesse; _du
          derrière_ me semble faire pléonasme en pareil cas.]

LA FEMME DU BOUCHER.

Madame, voila un bon colet de mouton: tenez, voila qui a deux doigts
de gresse; je vous promets que le mouton en couste sept francz, et si
encore on n'en sçauroit recouvrir, je serons contraints de fermer nos
boutiques.

LA BOURGEOISE.

Combien voulez-vous vendre ces trois pièces-là?

LE BOUCHER.

Madame, vous n'en sçauriez moins donner qu'un escu; voilà de belle et
bonne viande.

LA BOURGEOISE.

Jesu! mon amy, vous mocquez-vous? et vramment prisez mon vos pièces.

LE BOUCHER.

Madame, je ne sommes pas à cette heure à les priser; il y a
longtemps que je sçavons bien combien cela vault: ce n'est pas
d'aujourd'huy que nous en vendons.

LA BOURGEOISE.

Tredame, mon amy, je croy que vous vous mocquez quant à moy, de faire
cela un escu; encore pour quarante sols je me lairrois aller.

LA FEMME DU BOUCHER.

Ah! Madame, il ne vous faut pas de si bonne viande; il faut que vous
alliez querir de la cohue[203], on vous en donnera pour le prix de
vostre argent; je n'avons point de marchandise à ce prix là, il vous
faut de la vache et de la brebis.

          [Note 203: C'est-à-dire de celle qui se vend à la _criée_.]

LA BOURGEOISE.

Tredame, m'amie, vous estes bien rude à pauvres gens[204]! Je vous
en offre raisonnablement ce que cela vaut; vous me voudriez faire
accroire, je pense, que la chair est bien chère.

          [Note 204: C'est ce que Molière, dans _Georges Dandin_,
          fait dire par Lubin à Claudine.]

LE BOUCHER.

Madame, la bonne est bien chère; voirement, je vous asseure que tout
nous r'encherit: la bonne marchandise est bien chère sur le pied.
Mais tenez, Madame, regardez un peu la couleur de ce boeuf-là? Quel
mouton est cela? Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne
faictes que le marché d'un autre.

LA BOURGEOISE.

Mon ami, tout ce que vous me dittes là et rien c'est tout un; je voy
bien ce que je voy; je sçay bien ce que vaut la marchandise; je ne
vous en donneray pas un denier davantage.

LA BOUCHÈRE.

Allés, allés, il vous faut de la vache. Allés à l'autre bout, on en
y vend: vous trouverrez de la marchandise pour le prix de vostre
argent. Il ne faudroit guières de tels chalans pour nous faire fermer
nostre estau.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE VII.

  Le Medecin.
  L'Apotiquaire.
  Le Chirurgien.
  La Bourgeoise maladie.
  Son Mary.
  Sa Servante.
  Deux Servantes malades.

       *       *       *       *       *

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon amy, je me trouve grandement mal. Je ne sçay qui m'a pris cette
nuit, c'est à dire que tout me fait mal; je serois bien aise qu'on
entendist à moy plustost que plustard.

LE MARY.

Et bien, m'amie, il faut avoir patience, nous envoyrons querir le
medecin. Perrette, va-t'en dire au medecin que je le prie de venir
jusques icy, voir ma femme qui est bien malade.

PERRETTE AU MEDECIN.

Bon jour, Monsieur; M. Bourgeois m'a envoyée par devers vous pour
vous prier de venir un peu voir madame, qui est grandement malade.

LE MEDECIN.

Allez, allez, m'amie, je m'y envois tout à cette heure; j'y seray
aussi tost que vous.

LE MARY.

Monsieur, je vous ay envoyé querir pour voir nostre femme qui est
toute desbauchée.

LE MEDECIN.

Il faut la voir, il faut la voir. Bon jour, Madame; eh bien, comment
vous trouvez-vous?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur, je me trouve grandement mal, j'ay de si grandes douleurs
que ne sçaurois durer.

LE MEDECIN.

Hon! Que je taste un peu vostre poux? Elle a de la fiebvre. N'a
t'elle rien pris aujourd'huy?

LE MARY.

Vous m'excuserez, Monsieur: nous luy avons fait prendre un bouillon à
toute force.

LE MEDECIN.

Ah! ah! ah! falloit pas, falloit pas. Que je voie un peu vostre
langue? Voilà de l'ardeur; elle est bien chargée. Avez-vous le ventre
libre?

LA BOURGEOISE MALADE.

Nany, Monsieur; il y a deux ou trois jours que je n'ay esté à la
selle; je suis si recuite dans le corps!

LE MEDECIN.

Hon! Comment vostre mal vous a t'il pris?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur, cela m'a prise à mon resveil cette nuit; je me suis trouvée
avec un si grand mal de coeur et une si grande douleur de teste,
j'estois toute de glace: jamais on ne m'a pensé eschauffer.

LE MEDECIN.

Hon! il y a bien là de la repletion d'humeurs. Y a il longtemps que
vous n'avez rien veu?

LA BOURGEOISE MALADE.

Monsieur, à la verité, cela m'a un peu tardé plus que de coustume.

LE MEDECIN.

Hon! Il ne vous faut pas donner une purgation bien forte, j'aurois
peur que vous fussiez empeschée et que cela vous fist tort; il vous
faudra seulement donner un petit lavement[205], et puis après on vous
tirera un petit de sang.

          [Note 205: Jusqu'au temps de Molière, on le sait, ce fut
          l'expression admise, le mot propre. Sur la fin du règne de
          Louis XIV, on s'avisa de le trouver malséant, et il fut
          décidé qu'on lui substitueroit le mot _remède_. Le roi, sur
          les observations du Père Le Tellier, ne se permit plus que
          cette dernière expression; et s'il faut en croire Mirabeau,
          en son _Erotica Biblion_, l'Académie françoise eut ordre
          de l'insérer dans son dictionnaire avec cette nouvelle
          acception.]

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon Dieu, Monsieur, j'apprehende bien cela.

LE MEDECIN.

O la, la, il ne faut point apprehender, cela est bien aisé à prendre;
il y en a bien d'autres que vous qui en prennent: cela ne vous
sçauroit faire de mal. Je crois qu'après cela vous vous trouverez
bien.

LA BOURGEOISE MALADE.

Hé, mon Dieu, je voudrois bien pourtant n'en prendre point;
j'apprehende trop cela.

LE MARY.

Et la, la, faut-il tant faire la delicate? Ce ne sera que par
derrière, tu n'en verras rien[206].

          [Note 206: On ne voyoit même pas toujours quel étoit
          l'opérateur. La belle veuve Mme Grasset, perle de l'île
          Saint-Louis, entretenoit sa fraîcheur par des remèdes
          dulcifiants. Un matin qu'elle étoit en position de s'en
          faire administrer un par Louison sa servante, celle-ci,
          déjà tout armée, s'aperçut qu'il manquoit un peu de lait
          clarifié dans la dose prescrite par M. Renard le medecin,
          et à tout petit bruit elle courut à la cuisine, sans que
          sa maîtresse, qui, le nez dans la ruelle, ne pouvoit la
          voir, remarquât seulement son absence. Mme Grasset avoit
          deux prétendants, M. de Lorme et M. d'Argencourt, son
          neveu. C'est celui-ci qui arriva sur ces entrefaites. Mme
          Grasset crut que c'étoit Louison, et quand, tout ému, il
          eut pris l'arme abandonnée, et qu'il l'eut braquée, avec
          une justesse que son trouble ne sembloit pas permettre,
          elle continua de croire que le service lui étoit rendu par
          la main exercée de sa servante. Une lettre du jeune homme
          vint, à sa grande confusion, la détromper le lendemain.
          Il commençoit par demander pardon de son bon office, puis
          il en réclamoit le salaire, en disant qu'il mourroit
          s'il ne l'obtenoit pas, après avoir eu le malheur de
          le mériter. Son aventure, ajoutoit-il, rappeloit celle
          d'Actéon, qui, s'il n'eût été métamorphosé, seroit mort du
          désir de revoir, après avoir vu. Mme Grasset n'avoit rien
          de la déesse Diane, surtout la cruauté. Elle épousa M.
          d'Argencourt. Cette aventure, qui arriva réellement, comme
          on peut le voir dans une note de Saint-Simon sur Dangeau,
          fut mise en nouvelle. Elle parut en 1678, sous le titre
          de: _L'Apothicaire de qualité_, qui plus tard, quand on
          l'imprima dans les recueils, se changea en celui de: _Le
          Mousquetaire à genoux_. On ajoutoit: _nouvelle françoise
          et tout à fait bourgeoise_, afin de dépayser les curieux
          au sujet des personnages, qui étoient du grand monde. La
          _Bibliothèque des romans_ l'a reproduite dans son 2e
          volume d'avril 1777, p. 144-157.]

LE MEDECIN.

Madame, prenez courage, vous n'en aurez que le mal. Y a il
moien d'avoir un peu de papier, que j'envoie une ordonnance à
l'apotiquaire? Que je voie un peu de son urine.

LE MARY.

La, ma fille, monsieur veut voir un petit de ton urine.

LE MEDECIN, _tout bas au mary_.

Voilà de l'urine qui est bien cruë! Prenez-y garde, elle est plus
malade que vous ne pensez. Sa fiebvre ne paroist pas, c'est ce que
j'en trouve de plus mauvais; voilà qui se prepare à une longue
maladie: donnez-vous bien de garde pourtant de l'estonner. Vous lui
ferez prendre son lavement sur les six heures; je reviendray demain
au matin la voir pour lui faire tirer un petit de sang; après, selon
qu'elle se trouverra, nous verrons ce que nous aurons à faire.

L'APOTIQUAIRE.

Ca, Madame, voila un lavement que je vous apporte: il faut le prendre
vistement, cela vous deschargera beaucoup.

LA BOURGEOISE MALADE.

Jesu! que je sens de mal! Je ne pense pas vivre encore longtemps
comme cela: je me sens si debile!

L'APOTIQUAIRE.

O la, la, Madame, prenez courage, taschez à vous fortifier, et me
prenez souvent de bons bouillons.

LA BOURGEOISE MALADE.

Helas! je ne sçaurois rien prendre.

L'APOTIQUAIRE, _en donnant le clistère_.

Madame, ne vous estonnez point, ouvrez la bouche et retenez vostre
haleine, s'il vous plaist.

LE MARY.

Eh bien, m'amie, comment te trouves-tu? Tu ne veux pas prendre
courage? Tasche un peu à te r'avoir: il me fasche de te voir si
longtemps comme cela, tu m'attristes grandement.

LA BOURGEOISE MALADE.

Helas! mon ami, je prends le meilleur courage que je puis, mais je
sens tant de mal que je ne sçay de quel costé me tourner.

LE MARY.

Et bien, ma fille, ton clistère a t'il bien opéré?

LA BOURGEOISE MALADE.

Nany, tout m'est demeuré dans le corps; il ne m'a de rien servi qu'à
m'affoiblir davantage; cela m'a esmeue de la plus terrible façon
que je ne sçay plus où j'en suis; ne me parlez plus de prendre des
clistères, si vous ne me voulez faire mourir.

LE MARY.

Mais, ma fille, encore faut-il se contraindre pour sortir vistement
de là; car si tu ne voulois rien prendre, ce ne seroit pas le moien
de te guerir. Le medecin a ordonné que tu serois saignée demain, et
puis après tu prendras une petite potion.

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon Dieu, vous me rendez si debile que vous n'y pourez plus quelle
pièce coudre, et que vous ahannerez[207] bien à me tirer de là. Vous
sçavez bien que je ne suis pas femme à prendre tant de drogues; j'ay
le plus meschant coeur du monde: il n'est pas possible que je prenne
rien. Si vous croiez ces medecins, ce ne sera jamais fait. Vous
voulez faire une boutique d'apotiquaire de mon corps.

          [Note 207: _Vous aurez bien de la peine._ On disoit plus
          souvent, dans ce sens, _suer d'ahan_. Plus anciennement,
          on avoit dit _en hanner_, comme on le voit dans la vieille
          traduction françoise des _Dialogues de saint Grégoire_
          (_Biblioth. imp., fonds Notre-Dame_, nº 210 _bis_,
          fol. 115). Les hommes employés aux _corvées_, qui, en
          bas-breton, s'appellent _anez_, étoient désignés par le
          mot de _ahaniers_ (Froissart, édit. du _Panthéon littér._,
          t. II, p. 339). Aujourd'hui encore, dans l'Orléanais,
          dans le Lyonnais, etc., ceux qui ramassent les immondices
          s'appellent des _âniers_.]

LE MEDECIN.

Bon jour, Madame. Et bien, comment vous trouvez vous, m'amie? O là
là, prenez courage: avec l'aide de Dieu vous n'en aurez que le mal.
Vous vous estonnez de vous mesme. Que je taste vostre poux. Je ne
vous trouve pas la fiebvre si forte que vous aviez hyer. Là, ma
fille, voilà monsieur qui vous vient saigner. A t'elle pris quelque
chose?

LE MARY.

Monsieur, nous lui avons donné le jaune d'un oeuf.

LE MEDECIN.

Ha! falloit bien, falloit bien.

LE MARY.

Ouy, mais il a fallu que tout soit revenu.

LE MEDECIN.

Ah! falloit pas, falloit pas.

LA BOURGEOISE MALADE.

Mais je ne sçay pour moy ce que vous pensez faire, car, pour moy, si
vous me saignez, je demeureray entre vos mains: je suis desja assez
debile.

LE CHIRURGIEN.

Madame, on ne vous fera qu'ouvrir la veine; vous n'en serez pas
debilitée davantage, et si cela diminuera beaucoup vostre fiebvre.

LA BOURGEOISE MALADE.

Ah! entendez à moy. Ah! je me meurs!

LE MEDECIN.

Un peu d'eau fresche, ce n'est rien.

LE CHIRURGIEN.

Une goutte de vin.

LA BOURGEOISE MALADE.

Ah Jesu! vous me ferez mourir. Que je serois heureuse si j'estois
morte!

LE MEDECIN.

La la, ce n'est rien qu'une petite debilité qui vous a prise. Il
faudra tantost que vous lui faciez un bon bouillon avec toute sorte
d'herbes; et surtout ne la laissez pas dormir.

LE MARY.

Perrette, faicts un bouillon à ma femme, mets-y toutes sortes de
bonnes herbes et un morceau de beure frais; surtout ne le salle
guière.

PERRETTE.

Madame, vous plaist-il prendre vostre bouillon?

LA MALADE.

Jesu, quel bouillon! Voilà qui est amer comme suye: j'aimerois autant
prendre une medecine. Vous estes une pauvre sorte de fille de n'avoir
pas l'habileté de faire un potage.

PERRETTE.

En da, Madame, j'y ai gousté: il est fort bon; c'est que vous estes
degoustée; voilà du meilleur bouillon qu'on sçauroit jamais prendre.

LA MALADE.

M'amie, puisque tu le trouves bon, mange-le.

PERRETTE.

En da, je ne sçay donc quel bouillon il vous faudroit; quand ce
seroit pour la bouche du roy, il ne sçauroit estre meilleur.

ROULINE, _deuxième voisine_.

Hé bien, Perrette, comment se trouve ta dame? Nostre maistresse
m'avoit envoyée pour en sçavoir des nouvelles.

PERRETTE.

Je ne sçay comment elle se trouve: elle me donne plus de mal que
la gresle[208]. Je ne sçaurois rien faire à son gré: je lui avois
tantost faict le meilleur bouillon qu'on eust sceu voir, et si elle
n'y a daigné gouster. Il y a bien des affaires après elle; si son
mary n'est tout le jour à luy licher le nez, on n'a ny beau fait ny
beau dict avec elle. Elle se chatouille pour se faire rire. J'en
voudrois estre aussi loing que j'en suis près.

          [Note 208: _Grêle_ se prenoit proverbialement dans le sens
          de malheur. On dit encore, dans quelques provinces: c'est
          la _grêle_, pour: c'est malheureux; et, dès le dix-septième
          siècle, avoir l'air grêlé signifioit: avoir l'air
          misérable. (V. Destouches, _Le Glorieux_, acte IV, sc. 7.)]

GEORGETTE, _seconde voisine_.

Et bien, Perrette, ta dame ne se veut pas bien tost guerir? Il y a
moult longtemps qu'elle est malade; cela est bien ennuiant pour toy.
Tu me sembles grandement changée.

PERRETTE.

Je n'ay garde de faillir que je ne sois bien changée, d'estre jour et
nuit sur pied: j'ay plus de mal qu'un pauvre chien, et si encore on
ne m'en sçait point gré.

ROULINE.

Pardy, la nostre n'est point comme cela, Dieu mercy: c'est la femme
la plus aisée à gouverner qui soit en Chartres. Mais en recompense,
notre maistre est assez malaisé pour tous deux.

GEORGETTE.

Vramment, tu aurois donc beau dire si tu estois en ma place; tu te
plains de saine teste. J'ay affaire à la veufve et aux heritiers,
moy; si la femme est bien mal-aisée, le maistre est encore pire.

PERRETTE.

J'aymerois bien mieux oüir crier une femme debout que de la voir
geindre couchée, car tout de jour elle me viendra dire: Chauffez-moy
un peu des linges; tantost: Tirez-moy un petit ce rideau; tantost:
Faictes taire ces enfans si vous voulez; cela fait un si grand bruit
que cela m'alourde. Enfin ce n'est jamais fait, car je n'ozerois
jamais destraquer[209] de sa chambre: il faut que je sois là
tousjours liée.

          [Note 209: _S'éloigner._ Je trouve ce mot employé, avec le
          même sens, par Estienne Pasquier, liv. I, _lettre_ 3.]

ROULINE.

Jesu! si tu sçavois la vie que nostre maistre me fit l'autre jour,
c'estoit bien autre chose. Je ne sçais ce qu'il avoit en la teste,
je croy qu'il s'estoit levé le cul le premier; il sembloit qu'il
me deust tout jetter à la teste; vramment je disois bien que je
sortirois ce jour-là. Jamais je n'en endureray tant que j'en ay
enduré: je gratterois plustot la terre avec les ongles que de me
retenir en une telle maison.

GEORGETTE.

Helas! qu'il est heureux qui se peut passer de servir! Helas! ma
pauvre, j'aymerois mieux ne manger qu'une croute de pain et n'aller
point en service; il y a tantost je ne sçay combien d'années que je
sers, et si Dieu sçait ce que j'y ay amassé.

PERRETTE.

Ouy vramment, en amasser! Une personne qui va droit en besongne,
ma foy, il n'en amasse point tant; quand il faut prendre de quoy
s'entretenir sur cinq ou six escuz, le demeurant est bien jeune à la
fin: car de dons il n'en faut point chercher ceans. C'est une maison
bien chanceuse; ils ont regret au pain qu'on mange; ce sont les gens
les plus mécaniques[210]: seulement mes qu'elle soit relevée, Dieu
sçait la vie qu'elle fera, je ne seray pas bonne à donner aux chiens;
j'auray bien fait de la despence. Elle me dira bien: Jesu! m'amie,
vous mettez bien tout à sac, hardy qui rien n'y met; si vous estiez à
vostre mesnage, je ne sçay si vous feriez comme cela; la, la, m'amie,
quelque jour vous chommerez de ce que vous gaspillez. Et si Dieu sait
comme nous nous traictons, je n'ay pas seulement le coeur de manger.

          [Note 210: _Mécanique_, d'après le dictionnaire de Richelet
          et de Trévoux, se disoit pour un homme bas, vilain, avare.
          Montaigne (liv. III, ch. 6) avoit employé ce mot dans un
          sens à peu près semblable.]

ROULINE.

Jesu! qui eust cru que ces gens-là eussent esté comme cela! Je
croyois pour moi que tu y feusses bien à ton aise.

PERRETTE.

Ma foy, on ne cognoist pas le monde pour le voir: tout ce qui reluit
n'est pas or! Voilà que je prends bien de la peine après elle, et
quand j'acquesteray quelque bonne maladie, ils ne me feront pas
gouverner, ils ne mettront guières à me mettre dehors; encore si en
ne faisant point de bien, ils ne faisoient point de mal par leurs
criries.

ROULINE.

Tu fais bien de la dissimulée. Je veux bien que ta maistresse te
fasche, mais ton maistre t'appaise bien; je ne m'estonne pas si elle
te crie, elle a mal à la teste.

GEORGETTE.

Ma foy, le nostre n'arrestera pas les coups, il la fera bien plustost
crier contre moy; s'il recognoist seulement qu'on ne fasse pas bien
quelque chose à sa fantaisie, il yra tout reconter; c'est le plus
maussade villain: je suis bien heureuse quand il n'est point à la
maison, j'en demande plustost les talons que le devant.

ROULINE.

Encore je patianterois, moy, si je n'avois qu'un maistre et une
maistresse à gouverner; mais j'avons un si grand train d'enfans que
je ne sçay auquel entendre: l'un me demandera du pain, l'autre me
demandera à boire, l'autre me demandera à pisser, l'autre voudra
aller jouer, et je ne sçaurois auquel obeïr. Je n'ay jamais eu
d'enfans, et si j'en suis bien saoule.

LE MARY.

Perrette, n'est-ce point tantost assez caquetté? Voilà une pauvre
femme qui se meurt, et, au lieu d'estre là auprès d'elle à y prendre
garde, il y a une heure qu'elle est à cette porte à causer. Si je vas
à toy, je te hasteray bien d'aller.

PERRETTE.

Tredame! cela luy a donc pris bien soudain? Je n'en viens que de
partir tout à cette heure, elle m'a dit que je la laissy un peu
reposer.

LE MARY.

Va-t'en vistement querir le medecin.

LE MEDECIN.

Qu'est-ce, Monsieur? Qu'y a-t'il de nouveau? Est-il empiré à madame
vostre femme?

LE MARY.

Hélas! Monsieur, on n'y cognoist plus rien; c'est à ce coup que je
n'ay plus de femme.

LE MEDECIN.

Je la trouve grandement changée, je croy que vous ne la garderez plus
guières; il faut attendre la grace de Dieu. Si ce n'est la grande
jeunesse qui la puisse r'amener, je n'y vois pas grande apparence
qu'elle en puisse reschapper. Si vous avez quelques affaires,
prenez-y garde, il est temps d'y penser.

PERRETTE _au mari_.

Hé Jesu! Monsieur, je pense que voilà madame qui tire à sa fin.

LE MARY _à sa femme_.

Ma fille, prends courage. Tu ne veux rien dire?

LA FEMME.

Helas! mon ami, je voy bien qu'il me faut mourir. Je vous recommande
vos pauvres petits enfans; comme vous m'avez esté bon mary,
soiez-leur bon père; encore que vous vous remariassiez, ne les
oubliez pas pourtant.

LE MARY.

Que je me remarie? Ah! ma fille, ne me parle point de cela: je ne
croy pas que jamais je peusse aimer autre femme que toy.

LA FEMME.

Mon coeur, que je te dise adieu. Baise-moy encore un coup pour la
dernière fois; je te prie de ne m'oublier jamais.

LE MARY.

Hé bien, m'amie, hé bien, ma fille, mon pauvre coeur, tu ne me veux
rien dire? Ne me connois-tu point? Ma fille, parle un petit à moi;
hé, dis-moy encore une pauvre parole. Ah! mon Dieu, je croy qu'elle
est passée! Ah! que je suis misérable! Ah! que j'ay perdu une bonne
femme! Ah! que c'estoit une bonne mesnagère! Je ne trouverray jamais
sa pareille: c'estoit la femme de la meilleure humeur. Ah! mes
enfans, que vous avez perdu une bonne mère! Vous avez perdu la plus
belle rose de vostre rosier, mes pauvres enfans!

PERRETTE.

Hé! Monsieur, qu'est-ce que vous pensez faire de vous affliger tant?
Il vous faut conserver pour survenir à vos enfans: car s'il vous
alloit ecasser du mal, ce seroit une terrible playe pour vos enfans.

LE MARY.

Mais quoy? ou iray-je! de quel costé me tourneray-je! Helas! j'ay
perdu toute ma consolation! Combien ay-je de mal au coeur, quand je
vois tant de pauvres petits enfans après moy! Hélas! que j'ay la
queuë longue[211]! Je n'avois le soing de rien, et à cette heure, il
faut que j'aye le soing de mon mesnage et de ma vacation.

          [Note 211: Dans l'Orléanais, on dit encore, avec le même
          sens: avoir une _couée_ d'enfants.]

PERRETTE.

Monsieur, encore faut-il se consoler avec Dieu. Vous avez perdu une
bonne femme, et moy j'ai perdu une bonne maistresse. Hélas! je disois
qu'elle estoit si grondeuse; mais pleust à Dieu qu'elle fust encore
au monde, à la charge de la gouverner encore autant que j'ay fait: la
pauvre femme! c'estoit le mal qui luy faisoit dire cela. Hé! Jesu!
que j'ay perdu une bonne maistresse!

LE MARY.

Perrette, mon enfant, si tu as perdu une bonne maistresse, tu as
trouvé en moy un bon maistre; pourveu que tu gouvernes bien mes
enfans, je ne te delairay ny à la mort ni à la vie, ce sera au plus
vivant des deux.

PERRETTE.

O Monsieur, je n'ay garde de vous quitter. Je vous gouverneray vous
et vos enfans aussi fidellement que j'aye jamais faict; je ne feray
pas pis que j'ay faict.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE VIII.

  L'Amant Bourgeois.
  La Maistresse Bourgeoise.

       *       *       *       *       *

L'AMANT.

Bon soir, Madame; comment vous portez-vous depuis que je n'ay eu
l'honneur de vous voir?

LA MAISTRESSE.

Je me porte fort bien, Monsieur, pour vous rendre service.

L'AMANT.

Pour moy, Madame, je n'ay peu me bien porter estant absent d'une
personne si belle que vous estes.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, cela vous plaist à dire.

L'AMANT.

Madame, je ne dis rien qui ne soit, moy indigne d'en parler.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vos mespris vous servent de louanges[212].

          [Note 212: C'étoit, à ce qu'il paroît, une façon de
          parler à la mode. Malherbe, dans la chanson que lui prit
          Gaultier-Garguille, l'a prêtée à Robinette. (V. notre édit.
          des _Chansons de Gaultier-Garguille_, p. 74.)]

L'AMANT.

Madame, j'ay esté bien fasché d'estre esloigné si longtemps de ces
beaux yeux qui sont mes soleils; je vous jure que j'ay reçu mille
desplaisirs de leur eclipse.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, je n'ay pas tant merité envers vous.

L'AMANT.

Madame, vous avez tant de merites qu'on ne sçauroit les nombrer; mon
Dieu, que voila une belle bouche, que voila des cheveux qui sont
beaux!

LA MAISTRESSE.

Monsieur, ne vous mocquez point de vostre servante.

L'AMANT.

Madame, je n'aurois garde de m'adresser à vous pour me mocquer, mais
je vous prie de croire que c'est l'amour que je vous porte qui me
faict parler de la façon.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous ne voudriez pas choisir un si bas subject, vous ne
voudriez pas estendre vos drappeaux en si basse haye.

L'AMANT.

Ah! Madame, voila comme on dict quand on se veult desfaire d'une
personne; aussi ne suis-je pas digne que vous pensiez en moy; je
n'ay pas assez de merite pour vous; il vous en faut bien un autre;
peut-estre qu'il y en a desja quelqu'un qui occupe la place.

LA MAISTRESSE.

Pardonnez-moy, Monsieur, je vous asseure que je n'aime personne plus
que l'autre; quant à de moy, je voy tout le monde esgalement.

L'AMANT.

Ah Dieu! que celuy sera heureux qui possedera une si belle dame! Que
je ferois estat de moy si j'avois ses bonnes graces.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, je sçay bien que vous sçavez bien vostre monde; vous
n'allez point chercher à vos talons ce que vous voulez dire.

L'AMANT.

Madame, pardonnez-moy, je n'ay point tant de discours; mais c'est que
vous estes si belle qu'on ne sçauroit s'empescher de vous aymer. Mon
Dieu, que voila un bras qui est blanc et potelé!

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous vous mocquez aussi bien d'assiz comme debout; il n'y a
nullement de beauté en moy.

L'AMANT.

Madame, c'est vostre humilité qui vous faict parler ainsi; il vault
mieux que ce soit vous qui le die qu'un autre.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, il faudroit avoir leu les livres de bien dire pour vous
respondre[213]. Je ne suis pas personne qui entende si bien le
discours; c'est une chose ou je ne m'estudie guieres.

          [Note 213: Il s'agit des livres dont nous avons parlé plus
          haut, note 2, et notamment des ouvrages de Nervèze. Une
          coquette des chansons de Gaultier-Garguille répond aux
          galanteries de son amant:

               Je cognois à vos beaux discours
                   Que vous lisez Nervèze.

          (V. notre édit., p. 98, note.)]

L'AMANT.

O Madame, vous n'estes pas en ceste resputation-là: vous avez le
bruict d'estre la mieux disante de Chartres, et d'estre bien venue
en toutes sortes d'honnestes compagnies, où on vous affectionne
grandement.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, ne m'attribuez point tant de louanges, car elles ne me
sont point deuës pour tout.

L'AMANT.

Madame, je ne vous en sçaurois tant attribuer qu'il vous en est deu;
vous n'avez que toutes belles perfections dont vous charmez tout le
monde, car je croy que toutes les sept beautés sont en vous. Mon
Dieu, que voila un beau visage! Il m'est a voir que je serois assez
content si vous me vouliez favoriser seulement d'un baiser.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous m'en excuserez, s'il vous plaist: je ne suis point
fille qui baise personne.

L'AMANT.

Jesu! Madame, me refuserez-vous pour si peu de chose? Si vous ne me
le voulez donner d'amitié, je le prendrai de force, encore que ce me
seroit plus de contentement d'une façon que de l'autre.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, arrestez-vous si vous voulez, je ne prends point de plaisir
à tout cela.

L'AMANT.

Ah! Madame, voulez-vous me desobliger de la façon! Serez-vous
tousjours farouche de la sorte?

LA MAISTRESSE.

Je ne suis farouche que de bonne sorte; si on vous donne un pied
d'abandon, vous en prenez deux; on n'a que faire de se rendre
familier avec vous, vous prenez assez de liberté.

L'AMANT.

Madame, je vous demande pardon, si je vous presse de me permettre un
baiser, mais c'est la grande amour que je vous porte qui m'incite à
cet effet. Madame, je vous prie de me l'accorder.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous estes grandement importun; arrestez-vous si vous
voulez, je n'aime pas le bruit si je ne le fais; on en a bien veu
d'autres que vous.

L'AMANT.

Quoy, Madame, on n'ozeroit donc vous approcher? Au moins que je
touche à ce beau sein là.

LA MAISTRESSE.

C'est un autre fait, Monsieur. Nous ne sommes pas de ces gens là, qui
se laissent ainsi manier: c'est à faire à d'autres. Je croy que ce
n'est que pour m'esprouver ce que vous en faictes; je ne croy pas que
vous ayez rien recogneu en moy qui vous porte à cela.

L'AMANT.

Madame, ce que j'en ay fait ce n'estoit pas pour vous offencer; vous
vous faschez pour un bien maigre subjet: j'ayme bien mieux m'en aller
que de vous estre davantage importun. Je voy bien que vous n'estes
pas aujourd'huy en vostre belle humeur, je m'en vais vous donner le
bon soir: peut-estre que vous ne serez pas demain si fascheuse. Tout
cela n'empeschera point que je ne demeure vostre serviteur. Mais,
Madame, je vous prie que je ne m'en aille point disgracié de vostre
personne.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, il n'y a point de disgrace à tout cela; mais c'est que vous
estes si pressant, et si mouveux[214], qu'on ne sçauroit estre un
quart d'heure en repos avec vous.

          [Note 214: C'est un mot encore employé dans l'Orléanais,
          avec le sens de _remuant_, _affairé_.]

L'AMANT.

Madame, si je sçavois vous avoir esté importun, je m'estimerois le
plus malheureux du monde.

LA MAISTRESSE.

Et la, la, mon Dieu, vous n'estes pas si fasché que vous en faites le
semblant; on vous cognoist bien; vous en yrez dire tantost autant à
une autre: c'est pour donner carrière à vostre esprit.

L'AMANT.

Madame, croyriez-vous que je feusse de ces gens là qui sont si
changeants? Je vous asseure que vous estes le seul subjet pour qui
j'aye de l'affection, et vous jure que si vous avez mon service pour
agreable, je n'en auray jamais d'autres que vous.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, tous les jeunes hommes disent ainsi. Si je n'avois oüy
dire beaucoup de tels diseurs et autres, vous pourriez m'en faire
accroire; mais je ne suis pas de si legère creance.

L'AMANT.

Madame, en quoy desirez-vous que je vous tesmoigne l'amour que je
vous porte? Vous n'avez qu'à me commander, je vous obeïrai en tout.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, je ne voudrois pas faire de mon maistre mon serviteur; je
voy bien que vous estes grandement obligeant.

L'AMANT.

Hélas! Madame, je ne me mets qu'en mon devoir.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vostre devoir ne vous y oblige point, c'est que vous estes
ainsi bien appris.

L'AMANT.

Madame, ce n'est point civilité, mais affection: je m'asseure que
maisque[215] vous l'ayez recongneuë, vous l'aurez agreable; vous ne
trouverrez jamais personne qui vous serve avec plus de bonne volonté
et de discretion.

          [Note 215: Dans le sens de: quoique. Cette expression,
          fort employée au 16e siècle et au commencement du 17e (V.
          Des Périers, 1735, in-12, t. I, p. 18), fut proscrite par
          l'Académie dans ses _Observations_ sur Vaugelas.]

LA MAISTRESSE.

Ouy vramment, Monsieur, discretion, je le penserois bien. Cela
est bon pour un temps; mais quand on a eu d'une fille ce qu'on en
desiroit, on ne s'en soucie plus: quand vous serez hors d'ici, vous
en rirez.

L'AMANT.

Madame, je vous prie de n'avoir point cette pensée-là de moy;
j'aimerois mieux estre mort mille fois, que d'avoir songé à parler de
la moindre faveur que j'aurois receuë de vous.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous me faites maintenant de belles promesses, mais j'ay
grand peur qu'elles ne tiennent pas; si vous me trompez en la moindre
chose, jamais je ne me fieray en vous.

L'AMANT.

Madame, je ne vous puis dire autre chose, sinon que vous me
cognoistrez fidelle en tout et par tout.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, je le verray bien. Mais, mon Dieu, je croy que voila dix
heures qui viennent de sonner; il est temps de se retirer, il ne faut
pas que ma mère vous trouve icy.

L'AMANT.

Pardonnez-moy, Madame, il n'est pas si tard. Quoy! faut-il que je me
separe si tost d'avec vous? Je vous conjure de me tenir tousjours
pour très affectionné serviteur, et que je tiendray tousjours très
secret notre amour. Pour le confirmer, Madame, permettez-moy un
baiser sur cette belle bouche.

LA MAISTRESSE.

Hé! mon Dieu, vous me gastez tout mon colet.

L'AMANT.

Quoy, m'en irois-je sans toucher ce beau sein? Il n'y a pas moïen, il
faut que je le baise.

LA MAISTRESSE.

Hé! Jesu! vous me foupissez toute[216]! Que dira-t'on de me voir
ainsi?

          [Note 216: Ce mot étoit un provincialisme que Furetière ne
          dédaigna pas de ramasser. Les lexicographes de Trévoux le
          lui prirent, en demandant où il l'avoit trouvé. C'étoit
          peut-être dans cette pièce. Voici l'exemple qu'il cite:
          «Cette femme est allée à la presse: ses habits, son linge,
          ont été _foupis_.»]

L'AMANT.

A Dieu, mon coeur. Faut-il que je me sépare si tost! Je ne sçaurois
vivre absent de toy.

LA MAISTRESSE.

Bon soir, Monsieur; vous pourrez venir tous les soirs icy; nous
pourrons y estre librement une heure ou deux sans que personne nous
puisse voir; mais sur tout je vous recommande d'estre secret.

L'AMANT.

Mon coeur, tu n'auras jamais sujet de te plaindre de moi. A Dieu
jusqu'à demain.

       *       *       *       *       *

DIALOGUE IX.

  Le Bourgeois qui traite ses amis.
  Les deux Conviés.

       *       *       *       *       *

LE BOURGEOIS.

Messieurs, je vous donne le bon jour; vous soyez les très-bien venus
en nostre logis, vous me faites beaucoup d'honneur.

LE PREMIER CONVIÉ.

Monsieur, c'est moi qui le reçois.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, vous plaist-il pas passer?

LE SECOND CONVIÉ.

O Monsieur, je n'ay garde de faire cette faute-là.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, je vous en prie, sans ceremonie.

LE PREMIER CONVIÉ.

Monsieur, je ne le feray pas, je ne passeray jamais devant vous.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, à quoy est bon cela? Nous fussions desjà à la table.
Entrez, je vous prie.

LE SECOND CONVIÉ.

Monsieur, nous ne le ferons pas: nous serions plustost là tout
aujourd'huy[217].

          [Note 217: Ces interminables _façons_ étoient de
          l'étiquette du temps. Je trouve dans un des petits
          livres de _Réponses et réparties_, qui étoient alors le
          _vade-mecum_ de la politesse, un exemple en action de ces
          sortes de scènes de réception. On vous prie de passer le
          premier: «Ne m'empêchez pas, je vous prie, dites-vous, de
          vous rendre les devoirs que je vous dois.» A nouvelles
          instances, résistance nouvelle, et vous dites: «N'insistez
          pas, Monsieur, et gardez le pouvoir que vous avez sur moi
          pour une autre occasion.» Il faut pourtant céder; vous ne
          le faites qu'en courbant la tête: «Eh bien! soit, Monsieur,
          dites-vous, car je vous honore trop pour en appeler de
          vos ordonnances.» S'il vous plaît d'employer une variante
          pour ce compliment, vous dites: «Que cela soit ainsi, car
          si je ne savois pas vous obéir, je ne serois pas votre
          serviteur.»]

LE BOURGEOIS.

Messieurs, ce sera donc pour vous obéïr: j'aime mieux faire l'incivil
que l'importun[218]. Là, Messieurs, ne laissons point froidir les
viandes, elles n'en seroient pas meilleures. Messieurs, lavons, s'il
vous plaist. Là, Monsieur, mestez-vous là.

          [Note 218: C'étoit un compliment bourgeois, dont Caillières
          conseille à la bonne compagnie de se garder: «Il est
          vray, fait-il dire au commandeur, qu'il ne suffit pas de
          sçavoir les bonnes façons de parler pour s'en servir: il
          faut connoître les mauvaises pour les éviter, surtout
          certains dictons, qui font l'ornement des discours de la
          bourgeoisie, et dont M. Thibault nous a donné un exemple
          lorsqu'il a dit à madame _qu'il vaut mieux être incivil
          qu'importun_.» (_Du bon et du mauvais usage dans les
          manières de s'exprimer._ Paris, 1693, in-8, p. 114.)
          Molière, à qui rien n'échappoit, n'a pas manqué de mettre
          cette banalité bourgeoise dans la bouche de M. Jourdain
          (_Bourgeois gentilhomme_, acte III, sc. 4). C'est un trait
          de caractère que les commentateurs auroient bien fait de
          remarquer au passage. Il y avoit, du reste, longtemps que
          ce lieu commun poli circuloit dans la bourgeoisie française
          et anglaise. Ecoutez Stander dans les _Joyeuses commères de
          Windsor_; après un assaut de politesse, il dit à mistress
          Page la même chose: «_I'll rather be unmannnerly than
          troublesome._»]

LE PREMIER CONVIÉ.

Monsieur, quand vous aurez pris vostre place.

LE BOURGEOIS.

Non, Messieurs, je n'ay garde. Je vous supplie, ne perdons point de
temps. Messieurs, vous estes venus pour faire penitence.

LE SECOND CONVIÉ.

La penitence est bien douce à faire, Monsieur.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, excusez si je vous traite si mal; je ne sçay en quelle
ville nous sommes, je n'y ay jamais sçeu rien faire trouver.

LE PREMIER CONVIÉ.

Jesu! Monsieur, hé! que pourriez-vous desirer davantage? voilà trop
de viande de moictié.

LE SECOND CONVIÉ.

Vous nous voulez rassasier tout d'un coup: quand je voy tant de
viande, je ne sçaurois manger. Sans mentir, Monsieur, voilà trop de
mets. O maisque vous veniez chez nous, vous ne serez pas si bien
traité; pourveu qu'il y ait une pièce ou deux plus que l'ordinaire,
c'est assez: on mange jusques aux os avec appetit.

LE BOURGEOIS.

Pardonnez-moy, il n'y a rien de superflu; mais c'est qu'on est bien
aise qu'une table soit couverte. Messieurs, vous ne mangez point.

LE PREMIER CONVIÉ.

Hélas! Monsieur, il n'y a que moy.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, je m'en vais boire à vostre santé; vous soyez les très
bien venus.

LE SECOND CONVIÉ.

Mon fils, donne-moy du vin. Monsieur, je m'en vais vous faire raison.

LE BOURGEOIS.

Ah! Monsieur, n'y mettez point d'eau, le vin est petit.

LE SECOND CONVIÉ.

Monsieur, voilà de fort bon vin.

LE BOURGEOIS.

C'est du vin de ma cueillette, à votre service. Messieurs, si vous le
trouvez bon, ne l'espargnez pas.

LE PREMIER CONVIÉ.

Il n'y a point de plaisir d'avoir des vignes, c'est un pauvre
heritage, elles ne payent pas leurs façons. Je trouve que c'est un
plus grand mesnage d'achepter le vin: il n'apartient qu'aux vignerons
d'avoir des vignes.

LE BOURGEOIS.

Pour moy, j'ayme mieux avoir des vignes: on a le plaisir de voir
faire son vin, on est asseuré qu'il est pur et net, on sçait ce qu'on
boit; ou ces vignerons font mille meschancetez à leur vin quand on
l'achette.

LE SECOND CONVIÉ.

J'en achetay l'autre jour qui estoit le plus pauvre vin du monde; je
croy qu'il y avoit plus de moictié d'eau, et cependant il ne laissoit
pas de me couster bien cher.

LE BOURGEOIS.

O! il n'y a rien tel que de voir faire son vin; le mien n'est pas
des plus excellents, mais il est bon pour un ordinaire.

LE PREMIER CONVIÉ.

Comment, il n'est pas des plus excellents! Hé Dieu, je le trouve fort
bon.

LE BOURGEOIS.

O! beuvons-en donc, puisque vous le trouvés bon, et ne le faictes
point pour l'espargner.

LE PREMIER CONVIÉ.

Comment, Monsieur, encore un service? Hé, que pensez-vous faire? Je
pense que vous vous mocquez. Vous ne nous traitez pas en amis, vous
n'avez pas envie que nous y revenions.

LE BOURGEOIS.

Monsieur, ce ne sont que deux ou trois pièces que l'on m'a données;
ce lapin et ce levrault sont pris au ah ah, ils ne nous coustent rien.

LE SECOND CONVIÉ.

Voilà un lapin qui est de bonne garanne, je ne mangeay de ma vie d'un
meilleur morceau.

LE BOURGEOIS.

Courage, mangeons-en donc, resjoüissons-nous; qui chapon mange,
chapon luy vient: quand nous aurons dépesché ce lapin, nous en aurons
d'autres. Allons, je m'en vais boire à vostre santé, faites comme moy.

LE PREMIER CONVIÉ.

Je m'en vais vous faire raison, et le porte à Monsieur; il est trop
brave homme pour manquer de repartie.

LE SECOND CONVIÉ.

Pour faire raison à Monsieur, à la santé de Monsieur nostre hoste, je
le porte aux Anges.

LE BOURGEOIS.

Garçon, oste-nous tout: il m'est advis que Messieurs ne mangent plus.

LE PREMIER CONVIÉ.

Ma foy, c'est trop mangé; je n'en suis pas mieux quand j'ay fait de
telles desbauches.

LE SECOND CONVIÉ.

Pour moy, je n'en puis plus, tant j'ay donné furieusement sur ce
levrault.

LE BOURGEOIS.

Messieurs, priez Dieu pour les mal traitez. Ce ne sont pas les grands
banquets qui font les grands amis; ce peu que je vous ay donné, ça
esté de bon coeur; le bon visage vaut mieux que tous les festins du
monde.



_Mémoire pour les Coëffeuses, Bonnetières et Enjoliveuses de la ville
de Rouen_[219].

          [Note 219: L'auteur de l'excellente _Histoire des anciennes
          corporations d'arts et métiers de la ville de Rouen_,
          etc., Rouen, 1850, in-8, M. l'abbé Ouin-Lacroix, n'a eu
          connaissance ni de cette pièce fort intéressante, ni même
          de la curieuse affaire dans le dossier de laquelle il
          faut la placer.--Le débat eut lieu, comme on le verra,
          en 1773. Quelques années auparavant, il s'en étoit élevé
          un tout semblable à Paris: les perruquiers-barbiers d'un
          côté, et, de l'autre, les coiffeurs des dames étoient
          aussi en présence. La cause, portée à la grand'chambre
          dans les premiers jours de janvier 1769, fut gagnée par
          les coiffeurs des dames. «Les grâces, dirent alors les
          _Mémoires secrets_ (t. IV, p. 216), ont triomphé du monstre
          de la chicane.» Le procureur Bigot de la Boissière avoit
          fait en faveur du parti qui eut gain de cause un mémoire
          fort plaisant, qui, «répandu à profusion, fit l'entretien
          du jour.» Le tribunal, qui tenoit à ne pas rire, fit
          supprimer le mémoire. Malgré cette suppression, il est
          bien moins rare que celui que nous publions ici. Il a
          été réimprimé dans un charmant recueil du temps (_Causes
          amusantes et connues_, 1769, in-12, t. I, p. 367-390.)--Il
          existe sur cette même affaire une pièce anonyme en assez
          jolis vers sous ce titre: _Les coeffeurs des dames contre
          ceux des messieurs_, 1769, in-8.]


La communauté des coëffeuses de la ville de Rouen, erigée depuis un
tems immemorial, et gouvernée par des statuts particuliers, dont la
redaction date de l'année 1478, a toujours opposé, avec succès,
l'antiquité de son origine, et la certitude de ses prerogatives
aux pretentions des perruquiers de la même ville. Ces derniers ont
essayé plusieurs fois de porter un coup mortel à l'existence de cette
communauté florissante. Des decisions solennelles et successives
sembloient avoir imposé silence à leurs jalouses reclamations.
L'autorité, d'accord avec la justice, avoit fixé d'une manière
irrevocable les bornes où devoient se circonscrire les pretentions
respectives de ces deux communautés, et le partage naturel de leurs
occupations entre les deux sexes qui en sont l'objet[220]. Les
perruquiers n'ont pas été contens de ce partage, dont l'egalité
ne pouvait pourtant donner lieu au moindre murmure de leur part.
Une loi nouvelle, interpretée à leur manière, leur a paru une
occasion favorable de renouveller avec succès des pretentions si
authentiquement proscrites; leur rivalité s'appuye sur les lettres
patentes données à Versailles, le 12 septembre 1772, en faveur des
perruquiers des provinces du royaume, et contre l'esprit de ces
lettres, contre la disposition precise de leur enregistrement,
contre les loix et les arrêts qui assurent l'etat et le commerce
des coëffeuses, ils veulent depouiller ces dernières de tous leurs
priviléges[221].

          [Note 220: En 1686, la corporation des _enjoliveuses_ ou
          _modistes_, comme nous dirions aujourd'hui, avoit obtenu du
          parlement de Normandie le privilége exclusif des ouvrages
          de cheveux.]

          [Note 221: A Paris, les prétentions avoient été les
          mêmes: «Les maîtres barbiers-perruquiers, dit Bigot de la
          Boissière, sont accourus avec des têtes de bois à la main;
          ils ont eu l'indiscrétion de prétendre que c'étoit à eux de
          coiffer celles des dames. Ils ont abusé d'arrêts qui nous
          sont étrangers, pour faire emprisonner plusieurs d'entre
          nous; ils nous tiennent, en quelque sorte, le rasoir sous
          la gorge.» (_Causes amusantes_, t. I, p. 367.)]

Celles-ci viennent avec confiance reclamer aux pieds du trône des
droits dont la confirmation a eté l'ouvrage du trône même. La
discussion la plus rapide suffira pour devoiler toute l'injustice des
pretentions qu'elèvent contre ces droits les perruquiers de la ville
de Rouen.

Cette ville est peut-être la seule dans le royaume, où la coëffure
des hommes et celle des femmes aient eté confiées, dans l'origine,
à des mains differentes. Cette division utile a son principe dans
la raison et la nature; il est plus simple en effet de laisser
aux femmes le soin de parer et d'embellir les personnes de leur
sexe[222]; un tact plus sur sur tous les details de l'ajustement,
une intelligence plus fine pour l'invention et l'arrangement
des accessoires qui le composent, un goût plus recherché pour
les ornemens qui font ressortir la beauté, sans donner dans
l'affectation; un instinct, en quelque sorte, inné pour tout ce qui
tient à l'elegance de la chevelure; enfin une connoissance plus
particulière des moyens que l'art peut ajouter aux grâces naturelles:
voilà ce qu'on ne sauroit disputer aux femmes[223].

          [Note 222: C'est ce que dit aussi M{e} Bigot de la
          Boissière en faveur de ses clients; mais s'il parloit pour
          nos clientes, il auroit bien mieux raison: «Le coiffeur
          d'une dame est, dit-il, en quelque sorte le premier
          officier de sa toilette; il la trouve sortant des bras du
          repos, les yeux encore à demi fermés, et leur vivacité
          comme enchaînée par les impressions d'un sommeil qui est
          à peine évanoui. C'est dans les mains de cet artiste,
          c'est au milieu des influences de son art, que la rose
          s'épanouit en quelque sorte, et se revêt de son éclat le
          plus beau. Mais il faut que l'artiste respecte son ouvrage;
          que, placé si près, par son service, il ne perde pas de
          vue l'intervalle quelquefois immense que la différence des
          états établit; qu'il ait assez de goût pour sentir les
          impressions que son art doit faire, et assez de prudence
          pour les regarder comme étrangères à lui.»]

          [Note 223: M{e} Bigot ne plaidoit pas pour des artistes
          femmes, mais il ne mit pas moins de grâce à décrire la
          délicatesse de leurs travaux capillaires, et à ravaler
          ceux de leurs antagonistes: «La profession de perruquier,
          s'écrie-t-il, appartient aux arts méchaniques; la
          profession de coiffeur des dames appartient aux arts
          libéraux... L'art des coeffeurs des dames, dit-il encore,
          est un art qui tient au génie.» Puis il se plaît à
          décrire les nuances de talent qui y sont nécessaires:
          «L'_accommodage_ se varie suivant les situations
          différentes. La coiffure de l'entrevue n'est pas celle
          du mariage, et celle du mariage n'est pas celle du
          lendemain. L'art de coiffer la prude et de laisser percer
          les prétentions sans les annoncer, celui d'afficher la
          coquette et de faire de la mère la soeur aînée de la fille;
          d'assortir le genre aux affections de l'âme, qu'il faut
          quelquefois deviner; au désir de plaire, qui se manifeste;
          à la langueur du maintien, qui ne veut qu'intéresser; à
          la vivacité, qui ne veut pas qu'on lui résiste; d'établir
          des nouveautés, de seconder le caprice, et de le maîtriser
          quelquefois: tout cela demande une intelligence qui n'est
          pas commune et un tact pour lequel il faut en quelque sorte
          être né.»]

Il n'est pas d'ailleurs indifferent, aux yeux de la decence, que
l'ornement des femmes ait fait l'objet d'un departement exclusif en
faveur d'une communauté d'ouvrières. Nos pères auroient cru, sans
doute, blesser cette decence si delicate et si sevère, s'ils avoient
permis aux mains profanes d'un perruquier de decorer ces têtes
charmantes, dont la modestie et la pudeur sont les premiers ornemens.

Quoi qu'il en soit, la communauté des coëffeuses, bonnetières et
enjoliveuses de la ville de Rouen etoit regie, il y a plusieurs
siècles, par des statuts dressés le 15 juin 1478, et confirmés par
lettres-patentes du roi Henri III, du mois de juillet 1588[224].

          [Note 224: M. Ouin-Lacroix mentionne les lettres-patentes
          de Henri III, mais sans en dire la date. Il ne parle pas
          des statuts de 1478.]

La succession des tems amène celle des modes, et la varieté des
circonstances occasionne des abus, ou necessite des reformes dans
les meilleures disciplines. En 1709, les coëffeuses de Rouen
perfectionnèrent celle de leur communauté; leurs statuts et reglemens
furent dressés alors au nombre de trente articles, le suffrage
des magistrats intervint à cette nouvelle redaction. Louis XIV la
confirma par ses lettres patentes enregistrées au parlement de Rouen
le premier juillet de la même année[225].

          [Note 225: Suivant M. Ouin-Lacroix, il y auroit eu encore
          un autre règlement en 1711.]

Les premier et second articles de ces derniers statuts s'expliquent
avec la plus rigoureuse precision sur les objets qui n'ont cessé
d'exciter parmi les perruquiers une emulation inquiète et jalouse.
Suivant ces articles, les coëffeuses ont le droit exclusif de coëffer
les filles et femmes[226], et celui de faire, concurremment avec
les perruquiers, tous les ouvrages de cheveux pour la coëffure et
ornement de têtes de femmes; et pour cet effet, d'acheter de toutes
sortes de personnages, tant de la ville de Rouen qu'etrangères, des
cheveux de toute espèce[227].

          [Note 226: Elles avoient même le privilége de fabriquer
          les liens de chapeaux et de garnir les bonnets avec de
          la fourrure. Les chapeliers réclamèrent inutilement en
          1669, et les fourreurs en pure perte aussi sept ans après.
          (Ouin-Lacroix, p. 124.)]

          [Note 227: A Paris, les perruquiers avoient seuls ce
          dernier privilége, et M{e} Bigot en prend occasion pour les
          railler encore: «Tondre une tête, acheter sa dépouille,
          donner à des cheveux qui n'ont plus de vie la courbe
          nécessaire avec le fer et le feu; les tresser, les disposer
          sur un simulacre de bois, employer le secours du marteau,
          comme celui du peigne, mettre sur la tête d'un marquis la
          chevelure d'un savoyard, et quelquefois pis encore; se
          faire payer bien cher la métamorphose... ce ne sont là que
          des fonctions purement méchaniques, et qui n'ont aucun
          rapport nécessaire avec l'art...»]

Le titre des coëffeuses, à cet egard, est donc clair autant que
solennel; telle est l'extension que l'autorité souveraine leur a
permis de donner à leur industrie et à leur commerce. Mais c'est peu
que les termes mêmes des statuts leur assurent ce droit d'ailleurs
ancien et incontestable, elles en ont encore joui sans trouble, et
toutes les difficultés qu'on a voulu faire à ce sujet ont toujours
eté terminées en leur faveur; en effet, un arrêt contradictoire du
parlement de Rouen, du 12 mai 1687, a maintenu les coëffeuses dans
le droit de faire, concurremment avec les perruquiers, tous les
ouvrages de cheveux pour les coëffures des filles et des femmes, et
dans la liberté du commerce des cheveux. Cet arrêt défend encore
aux perruquiers et à tous autres de leur contester l'exercice de ce
droit; un autre arrêt du même tribunal, du 14 août 1752, egalement
contradictoire entre les mêmes parties, consacre celui qu'on vient de
rappeler[228].

          [Note 228: Entre cet arrêt de 1752 et les lettres-patentes
          de 1772, il avoit été rendu un jugement que l'avocat
          des coiffeuses de Rouen auroit pu invoquer, s'il l'eût
          connu. C'étoit une sentence du parlement d'Aix, du 20
          juin 1761, dans un procès semblable intenté par les
          perruquiers-barbiers de Marseille aux coiffeurs des dames
          de la même ville. Ceux-ci avoient eu gain de cause.]

Ce dernier arrêt paroissoit opposer aux vexations des maîtres
perruquiers de Rouen contre la liberté du commerce des coëffeuses,
une barrière insurmontable; les tentatives des premiers pour la
renverser avoient toutes échoué; mais, toujours aveuglés par le
même esprit de rivalité et d'intérêt personnel, ils ont saisi
avec empressement l'apparence de raison que leur donnent les
lettres-patentes du douze decembre 1772, pour apporter un nouveau
trouble dans l'exercice paisible du metier des coëffeuses.

Ces lettres patentes ont pour objet d'etendre aux perruquiers
de province la jouissance de differens avantages que les loix
precedentes ont assurés à ceux de Paris, et de leur attribuer en
consequence, sans exception ni restriction, à titre exclusif,
et privativement à toutes personnes quelconques, la frisure et
l'accommodage des cheveux naturels et artificiels des hommes et des
femmes.

Il s'agit de savoir si l'attribution generale, portée par ces lettres
patentes en faveur des maîtres perruquiers de province, peut deroger
au droit particulier des coëffeuses de Rouen. Cette question est
aisée à resoudre.

A n'examiner les choses que superficiellement, la teneur de ces
lettres patentes sembleroit peut-être envelopper les coëffeuses de
Rouen dans la proscription universelle qu'elles prononcent contre
toutes les femmes et filles occupées de la frisure ou de la coëffure
des femmes. S. M. permet, à la verité, à ces filles et femmes de
continuer ledit exercice, mais à charge par elles, et sous peine
de punition, de ne pouvoir faire ni composer des boucles, tours de
cheveux ou chignons artificiels, etc.

D'après ce dernier texte et l'exclusion portée plus haut en faveur
des maîtres perruquiers des provinces, voici comme raisonnent
ceux de Rouen dans la circonstance presente: La prohibition est
indefinie, l'exercice de notre metier est interdit à toutes personnes
quelconques; si le legislateur permet, par grâce, aux filles et
femmes de l'exercer, il leur defend le commerce des cheveux, la
composition des boucles, etc. Cette denomination generale de filles
et femmes occupées de la frisure et coëffure, comprend necessairement
les coëffeuses de Rouen; donc le privilége reclamé par elles est
aneanti par ces lettres-patentes; donc elles ne peuvent plus ni
travailler les cheveux, ni vendre les chignons, ni, enfin, jouir de
toutes les autres libertés que leurs statuts leur avoient données.

On ne nous reprochera pas, sans doute, d'affecter de prendre par
son côté foible l'argument de nos adversaires. Nous rapportons leur
objection dans toute sa force: deux considérations vont la détruire.

La première est tirée des termes mêmes des lettres-patentes, la
seconde est empruntée de leur esprit.

Nous disons d'abord que les termes mêmes des lettres-patentes
prouvent evidemment que S. M. n'a pas eu intention de nuire aux
droits dont les coëffeuses etoient en possession, à l'epoque de
ces lettres, de faire et composer des boucles, tours de cheveux
ou chignons artificiels pour les femmes, etc.; en effet, S. M.
n'interdit pas ce travail à celles qui en ont le droit, mais
seulement aux filles et femmes qui s'occupent actuellement, ou qui
s'occuperont par la suite, de la frisure et de la coëffure des
femmes. Or, il serait bien singulier de pretendre que ces expressions
pussent caracteriser les maîtresses coëffeuses de Rouen; ce ne sont
pas des filles et femmes qui se livrent à une occupation vague ou à
un commerce arbitraire: c'est une communauté entière, devouée, par
etat et par les lois qui la gouvernent, à des occupations fixes, à
un commerce determiné. On ne peut pas, comme S. M. le prescrit à
l'egard de ces filles et femmes, les faire inscrire sur le registre
du bureau de la communauté des perruquiers, puisqu'elles forment
une communauté ancienne, reconnue, avouée, protegée; puisqu'elles
ont elles mêmes un bureau[229], puisqu'enfin leurs noms, surnoms
et demeures sont inscrits sur leurs propres registres. Il est donc
certain qu'aux termes de la loi, les coëffeuses de Rouen ne sont pas
comprises dans la prohibition de ces lettres-patentes.

          [Note 229: Ce bureau étoit au couvent des Carmes, où la
          corporation des coiffeurs étoit placée sous l'invocation de
          Notre-Dame-de-Recouvrance.]

Elles ne sauroient y être comprises: l'esprit de la loi y repugne.
Le moyen de l'interpreter avec elle même, c'est d'en etudier les
differentes dispositions. Or, on y en lit une dont l'application
doit se faire à l'espèce presente. Les chirurgiens des Provinces
qui etoient en droit et possession d'exercer la _barberie_ et qui
n'y ont pas renoncé, y sont maintenus[230]; Sa Majesté attribue
aux perruquiers la frisure et l'accommodage, sans exception ni
restriction, mais aussi sans prejudice du droit dont sont en
possession les chirurgiens qui n'ont pas renoncé à la barbarie, d'en
continuer l'exercice comme par le passé.

          [Note 230: Les barbiers, comme on sait, étoient aussi
          chirurgiens, et les chirurgiens barbiers, «par la raison,
          dit M. de Paulmy, qu'il falloit que celui qui se trouvoit
          continuellement dans le cas de faire quelque blessure
          sût au moins les guérir.» Quand l'art de la chirurgie
          eut été honoré, au 17e et au 18e siècle, de nombreuses
          distinctions, on dédaigna de s'y abaisser au métier
          vulgaire de la barberie, et «surtout de l'accommodage des
          cheveux». Ce fut désormais, à Paris du moins, la profession
          spéciale des barbiers. Ils n'eurent plus rien de commun
          avec les chirurgiens, sauf sur un point. Le premier
          chirurgien du roi, qui étoit en même temps son premier
          barbier, resta chef de la barberie et de la chirurgie
          réunies, ce qui lui permit de ne pas renoncer à ses
          honoraires sur les deux communautés. (_Mélanges tirés d'une
          grande bibliothèque_, t. XXXII, p. 270.)]

Cette attention scrupuleuse du legislateur à conserver les droits
des chirurgiens sera la sauve garde des maitresses coëffeuses de
Rouen; leur droit etoit legitime, il etoit etabli et respecté lors
des lettres patentes. Ce ne sauroit donc être l'intention de Sa
Majesté de prejudicier, par ce reglement general, à cette prerogative
particulière, que l'origine la plus ancienne, la possession la plus
longue et les titres les plus solennels consacrent egalement. Tout
ce qui emane de l'autorité souveraine doit porter le caractère de
l'equité suprême. Cette equité seroit blessée par la derogation
que les maitres perruquiers de Rouen voudroient trouver dans
ces lettres au droit des maitresses coëffeuses, derogation qui
ne s'y trouve point et qu'on ne sauroit y supposer, puisqu'elle
seroit contradictoire avec la reserve qui y est faite du droit des
chirurgiens-barbiers.

La pretention des maitres perruquiers de Rouen est donc absolument
injuste et mal fondée; tout, malgré leurs efforts, se reunit pour
solliciter en faveur des maitresses coëffeuses, des lettres patentes
de confirmation de leurs priviléges, qui établissent une exception
favorable à la disposition dont on pretend inferer l'aneantissement
de ces privileges.

Toutes les communautés sont egalement sous la protection bienfaisante
du Gouvernement; tous les citoyens sont les enfants d'un même père.
Il est trop bon pour enrichir les uns de la substance des autres; il
est trop juste pour satisfaire la jalousie des maitres perruquiers de
Rouen par la ruine de la communauté des coëffeuses.

Tel est le resumé de ce memoire. Depuis 1478, les coëffeuses
jouissent du droit qu'on leur dispute, les lettres-patentes du 12
décembre 1772 ne leur ont pas enlevé ce droit immemorial. Elles ne
peuvent pas être censées l'avoir detruit; rien ne s'oppose donc à
ce que la puissance, qui lui a donné l'être et la forme, le munisse
encore du sceau de la confirmation la plus authentique. Il est
même de la bonté equitable de Sa Majesté d'empêcher que la fausse
interpretation d'un reglement dicté par sa sagesse ne donne atteinte
à l'existence d'une communauté etablie sous l'autorité et l'empire de
la loi.

               CONSEIL DES DEPÊCHES.

               M. BERTIN, Ministre Secretaire d'ETAT.

                            M{e} DE MIREBECK, avocat[231].

       *       *       *       *       *

_De l'imprimerie de_ P. M. LE PRIEUR, _imprimeur du Roi, rue
Saint-Jacques_.

1773.

          [Note 231: Je ne sais quel fut le résultat de ce mémoire.
          Il est probable qu'il fit accorder gain de cause aux
          coiffeurs. Ce seroit, autrement, la seule affaire de ce
          genre, à cette époque, où les perruquiers l'auroient
          emporté. Il y avoit longtemps qu'ils se targuoient, mais
          sans plus de succès, de prétentions semblables. En 1724,
          les perruquiers de Rhétel avoient été jusqu'à faire un
          procès au barbier du bourg de Vouzy-sur-Aisne, parce que,
          disoient-ils, l'existence de tout barbier de village étoit
          une illégalité. Les habitants de la campagne, tout éloignés
          qu'ils fussent des villes, n'avoient pas, à les entendre,
          le droit de se faire faire la barbe, ni les cheveux, ni
          de faire poudrer leurs perruques. Ils devoient, de par la
          loi, ne se faire accommoder qu'à la ville, sous peine de
          porter une perruque hérissée, sans poudre, et une barbe de
          capucin. Par arrêt du 4 septembre 1724, la Cour de Rhétel
          débouta de leur prétention ces monopoleurs des barbes et
          des perruques villageoises. (_Causes amusantes_, t. II, p.
          257-272.)--Quant au procès intenté par les perruquiers de
          Paris contre les coeffeurs des dames, ce furent encore une
          fois ceux-ci qui le gagnèrent (V. p. 215, note). Le rimeur
          qui s'etoit fait le rapporteur poétique de l'affaire les
          félicita de ce succès dans la pièce que j'ai indiquée plus
          haut (p. 216, note):

               Thémis, qui n'a d'autre toilette
               Qu'un siége illustre, où ses arrêts
               Des Dieux même sont les décrets,
               Par la vois de leur interprète
               Des mains des tyrans perruquiers
               Nous a délivrés par huissiers,
               Et notre victoire est complète,
               Le prevost, le garde et syndic
               Barberie et perruquerie
               Le sergent de la confrairie,
               Ne se coefferont plus du tic
               D'encoffrer notre coefferie.
               Et chacun fera son trafic.

          Par cette même pièce on apprend qu'en outre des coiffeurs
          de dames il y avoit aussi à Paris, comme à Rouen, des
          coiffeuses, qui partagèrent le succès de leurs confrères.
          Si ce métier leur eût fait défaut, elles s'en fussent
          consolées vite; elles n'en manquaient pas d'autres. Voici
          ce qu'en dit le poëte des coiffeuses, comme s'il étoit
          coiffeur lui-même:

               Une étrangère ne fait pas
               Sur le rempart le moindre pas
               Que nos soeurs n'en soient enquesteuses.
               Un élégant peigne en leurs mains
               Se change en charmant caducée;
               Les coeurs féminins sont humains,
               Une coiffeuse est si rusée:
               «--Eh bien! que pense-t-il de moi,
               Lindor, dont tu parles sans cesse?
               --Madame, sa noble tendresse
               Ne peut vous inspirer d'effroi;
               Il vous offre son pur hommage.
               --Comment me trouve-t-il?--Au mieux,
               A miracle, et, sans persifflage,
               Il proteste que vos beaux yeux...
               --Est-il riche?--Il donne équipage,
               Maison montée, et, pour raison,
               L'aimable petite maison.
               --Achève ton accommodage!»
               Ainsi nos soeurs dans ce canton
               Font plus d'un galant personnage:
               Coeffant les dames du bon ton
               Et les nymphes du bel usage,
               Officieuses de Cupidon
               Et faiseuses de mariages
               Par devant le dieu du plaisir
               Et son confrère le Désir.]

FIN.



_Nouveaux complimens de la place Maubert, des halles, cimetière
S.-Jean[232], Marché-Neuf, et autres places publiques._

_Ensemble la resjouissance des harangères et poissonnières faite ces
jours passés au gasteau de leurs Reines._

M.DC.XLIII[233].

In-8.

          [Note 232: Il y avoit, depuis le 14e siècle, un marché au
          vieux cimetière Saint-Jean. Depuis quelques années, la
          construction «de fort beaux logis qui rendoient de grands
          revenus à la fabrique de Saint-Gervais», comme il est dit
          dans le supplément aux _Antiquités de Paris_ de Du Breuil,
          1639, in-4, p. 59, en avoit un peu diminué l'étendue, mais
          l'avoit fort embelli.]

          [Note 233: Cette pièce nous a semblé bonne à reproduire,
          parce qu'elle est le véritable _Catéchisme_ des poissardes,
          au commencement du règne de Louis XIV. Elle suffiroit à
          prouver que le genre poissard n'a eu pour créateur ni
          l'auteur de _Madame Engueule, ou Les accords poissards_,
          comédie-parade, 1754, ni l'illustre Vadé. Voisenon,
          d'ailleurs, avoit déjà contesté à celui-ci cette noble
          gloire. (V. ses _Oeuvres_, t. IV, p. 72.) Au temps des
          Valois, il étoit déjà de bon ton, comme au temps de Louis
          XV, de bien entendre le langage de la place Maubert.
          Catherine de Médicis y excelloit: «La royne-mère, lit-on
          dans le _Scaligerana_ (1667, in-12, p. 46), parloit
          aussi bien son _goffe_ parisien qu'une revendeuse de la
          place Maubert, et l'on n'eust point dit qu'elle estoit
          Italienne.» On disoit quelquefois _goiffe_ pour gof, quand
          on parloit de ce langage populaire (V. le fragment d'une
          lettre inédite de Maynard, dans le catalogue des autogr.
          de M. Ch...; janv. 1856, p. 20). J'étois porté à croire
          que de _goiffe_ on avoit fait _goiffeur_, puis _goipeur_;
          mais ce dernier mot, qui désigne, comme on sait, un viveur,
          dérive plutôt du mot espagnol, dont il est ainsi question
          dans les _Mélanges d'histoire et de littérature_ de
          Vigneul-Marville (1re édit., p. 325): «Il y a en Espagne
          de jeunes seigneurs appelés _guaps_, qui ont rapport à nos
          petits-maîtres. _Guap_, en espagnol, veut dire _brave_,
          _galant_, _fanfaron_.»]


DES POISSONNIÈRES ET DES BOURGEOISES.

LA BOURGEOISE. Parlez, ma grand'amie, vostre marée est-elle fraîche?

LA POISSONNIÈRE. Et nennin, nennin, laissez cela là, ne la patené
pas tan; nos alauzes sont bonnes, mais note raye put; je panse
qu'aussi bien fait vote barbüe.

LA BOURGEOISE. Je ne m'offence pas de tout ce que vous pouvez dire:
car je sçay que celles de vostre condition sont fournies d'assez
bonnes repliques, et que vous avez tousjours le petit mot pour rire.

LA POISSONNIÈRE. Ouy, Madame a raison, le guièble a tort qu'il ne la
prend; il est vray que j'avon le mot pour rire et vous le mot pour
pleuré.

LA BOURGEOISE. Mamie, donnons trève à ces propos insolens, qui
ne valent pas grand argent; et me dites, en un mot, combien me
cousteront ces quatre solles, ces trois vives, ces deux morceaux
d'alauzes et ces macquereaux là?

LA POISSONNIÈRE. Vous en poirez en un mot traize francs. Et me
regardez l'oreille de ce poisson là: il est tout sanglant et en vie.
Est-il dodu! et qui vaut bien mieux bouté là son argent qu'à ste
voirie de raye puante qui sant le pissat à pleine gorge.

LA BOURGEOISE. Je voy bien qu'il est très excellent. Je vous en
donneray joyeusement six livres; je sçay que c'est honnestement, et
c'est ce que cela vaut.

LA POISSONNIÈRE. Parle, hé! Parrette! N'as-tu pas veu madame Crotée,
mademoiselle du Pont-Orson, la pucelle d'Orléans! Donnez-luy blancs
draps, à ste belle espousée de Massy, qui a les yeux de plastre! Ma
foy! si ton fruict desire de notre poisson, tu te peux bien frotter
au cul, car ton enfant n'en sera pas marqué!

UN POURVOYEUR, _voulant acheter du poisson, dit_: Ma bonne femme,
n'avez-vous point là de bon saumon frais?

LA POISSONNIÈRE. Samon framan! du saumon frais! en vous en va
cueilly, Parrette! Ste viande-là est un peu trop rare. Ce ne
sont point viande pour nos oyseux: car j'iré bouté de seize à
dix-huict francs à un meschant saumon, et vous m'en offrirez des
demy-pistoles. Et nennin, je ne somme pas si babillarde; je n'avon
pas le loisi d'allé pardre note argent pour donné des morciaux
friands à monsieur à nos despens[234]. Si vous voulez voir un sot
mont, allez vous en sur la butte de Montmartre, note homme dit que
c'est un sot mon[235]: car darnierement, quand il estet yvre, il se
laissit tombé du haut en bas, et si cela ne l'y coustit rien[236].

          [Note 234: C'est, on le voit, tout à fait le style
          poissard. La rime, c'est-à-dire l'assonnance, n'y manque
          même pas.]

          [Note 235: Voilà un calembour qui a été repris bien
          souvent. M. de Bièvre fut le premier plagiaire.]

          [Note 236: Montmartre et les poissardes furent toujours de
          vieilles connaissances. Un des ouvrages classiques du genre
          poissard est daté de ce _sot mont_: ce sont les _Lettres
          écrites de Montmartre_ par Jeannot Georgin (Ant.-Urbain
          Coustelier). Londres, 1750, in-12.]

LE POURVOYEUR. Vous vous raillez donc ainsi des personnes, avec vos
équivoques? Mais parlons d'autre chose. Faites-moy voir une raye, la
plus douce et la plus fraische que vous ayez.

LA POISSONNIÈRE. J'en ay une belle et une bonne; mais, par ma
fiyguette! je la garde pour note homme: c'est pour son petit
ordinaire; il se rirole comme t'y faut.

LE POURVOYEUR. Ce n'est pas cela que je vous dit. Montrez-moi ce que
je vous demande, autrement je m'en iray autre part. N'avez-vous pas
là une bonne raye?

LA POISSONNIÈRE. Un peu, si vous le trouvez bon! Je pance, marcy
de ma vie! que j'en pouvon bien avoir, y nous en couste bon et bel
argent, bien plaqué, bien escrit, marqué et compté en preuf à
deux[237]. Monsieur, vla vote peti faict, comme dit l'autre, sans
aler aux halles.

          [Note 237: Lisez _empreuf et deux_, comme nous le trouvons
          dans une pièce de l'_Ancien théâtre_ (t. III, p. 54), ou
          plutôt encore _empreu et deux_, comme dans la _Farce de
          Pathelin_ (édit. 1662, p. 21). Cette locution, qui se
          trouve aussi dans le _Ménagier de Paris_ (t. I, p. 141),
          étoit la manière de compter en usage autrefois. On l'avoit
          empruntée aux écoliers. Quand ils tiroient au sort, au
          commencement d'une partie de jeu, ils disoient, pour le
          premier sorti, _empereur_. C'étoit le terme classique.
          _Empreu_ est une abréviation, qui en a amené une autre,
          qu'on emploie toujours. Dans toute partie de lycéens, celui
          qui joue le premier est le _preu_. Le nom de _preux_ donné
          aux meilleurs chevaliers vient peut-être aussi de ce qu'ils
          étoient les premiers, les _preux_ en courage.]

LE POURVOYEUR. Elle me semble bonne. Combien me coustera-telle?

LA POISSONNIÈRE. Sans vous surfaire la marchandise d'un degné, elle
vous coutra, au dernié mot, trente sous, à la charge qu'elle est
frache et bonne, et me l'emportés.

LE POURVOYEUR. Quelle apparence y a-til que je paye trente sous d'une
chose que j'aurois bien payé si j'en avois donné treize ou quatorze
sous tout au plus?

LA POISSONNIÈRE. En despit soit fait du beau marchand de marde! Hé!
je pense qu'ou estes enguieblé! Allez, de par tout les guièbles! à
vote joly collet, porté vote argent au trippes[238]! Vous ayrez
du mou pour vote chat. Pence-vous que je soyen icy pour vos biaux
rieux? Aga! ce monsieu crotté, ce guièble de frelempié, ce pauvre
poissart[239], ce detarminé[240] à la pierrette! Y voudret bien
porter des bottes à nos despans, ce biau monsieu de neige[241] et de
bran! Parlé hau, monsieur de trique et nique, parlé! Parlé, parlé,
monsieur de Trelique-Belique! A ga ce monsieu faict à la haste, ce
monsieu si tu l'est, ce degouté, ce jentre engoust! Parlé, Jean
de qui tout se mesle et rien ne vient à bout! Ce taste-poulle, le
guièble scait le benais et le fret au cu! Parlé, ho Dadouille! Helà!
qui la chaut! y su, ma foi! Ira-ty, le courtau? Parné-le, parné-le,
il a mangé la marde! Vien, vien, voicy une raye derrière moy au
service de ton nez! Allé! marci, guiène, va cherché une teste de
mouton cornüe qui pura comme vieille charongne, et des pances et des
caillettes plaine de gadou! Encore faura-ty qu'en ait la patience
qui ne scait point de jours maigres! Jesune, jesune, jusqu'à la
coquefredouille, pleure-pain, et ne t'attans pas de mangé de la
marée ce carresme à nos despens: car tu n'en airas pas, si je ne
m'abuse bien, ny toy ny ès autres! Nostre-dince, et qui m'a baillé
st'alteré-là?

          [Note 238: Le vocabulaire de ces dames n'avoit pas été
          refait depuis la harangère du Petit-Pont, qui combattit le
          régent _à belles injures_: «Va, va, lui dit-elle, porte ton
          liard aux tripes.» (_Oeuvres_ de Bon. Des Periers, édit L.
          Lacour, I, 224.)]

          [Note 239: Ce mot étoit alors une injure, comme on voit.
          Il ne se prenoit pas encore pour marchand des halles, il
          étoit synonyme de _vaurien_, _voleur_. C'est d'ailleurs le
          sens qu'il avoit déjà du temps de Roger de Collerye (V. ses
          _Oeuvres_, édit. Ch. d'Héricault, p. 272), et de Jacques du
          Bois (_Jacobus Sylvius_), qui, dans son _Isagoge_ (1581,
          in-4, p. 4), dit positivement que _poissard_ se disoit pour
          voleur (_pro fure_); à cause de cela, il le fait venir de
          _picare_, mot latin, dont les dérivés sont notre verbe
          _picorer_ et le _picaro_ espagnol. Les voleurs antiques se
          _poissoient_ les mains, afin de saisir les pièces d'argent
          au simple toucher. (V. Martial, liv. VIII, épigr. 59.)
          C'est ce qui avait fait donner au verbe _picare_ (poisser)
          le sens que nous lui trouvons, et que le mot _poissard_
          perpétua si longtemps chez nous. (V. encore notre article
          sur ce mot dans l'_Encyclopédie du XIXe siècle_, t. XIX, p.
          711.)]

          [Note 240: Cette façon de prononcer, en faisant sonner un
          _a_ au lieu d'un _e_, étoit purement parisienne au 16e
          siècle: «Vela pourquoy vous voulez avoir un _sarment_»,
          fait dire Henri Estienne à Philosaune; à quoi Celtophile
          répond: «Pardonnez-moy, je ne pense ni à sarment, ni à
          vigne.--PHILOS.: J'ay dit sarment pour serment; c'est un
          petit parisianisme de la place Maubart.» (_Deux Dialogues
          du nouveau langage françois italianisé_, p. 398.)]

          [Note 241: Ces mots: _de neige_, mis à la suite d'un autre,
          étoient une sorte de particule méprisante. Quand, dans
          le _Dépit amoureux_ (acte IV, sc. 5), Gros-René rend à
          Marinette «son beau galant _de neige_», il veut faire voir
          à sa maîtresse le peu de cas qu'il fait du cadeau, qu'il
          lui rejette au nez, et non pas, comme on le croit, lui
          rappeler la couleur de ce noeud de ruban. Cela ne veut,
          d'aucune façon, dire que ce _galant_ est de couleur de
          _neige_; aussi, tous les Gros-René de la Comédie-Française,
          qui se croient obligés de se mettre invariablement un
          pompon blanc sur l'oreille, feroient bien de ne plus s'en
          tenir à cette cocarde.]

Vla qui me porte bien la mène d'un godenos[242]. Tené, vla Pierre
Dupuis[243], vla laquet. Est-y creté! L'effronté! il est encore
tout estourdy du batiau. Hé! qu'est-ce? Je pence, ma foy, qui nous
trouve belle? Y nous regarde tant qui peu à tou ses deux rieux.
Voyez st'ecuyé de cuisaine à la douzaine, le vla aussi estonné tout
ainsi que s'il estet cheu des nuës. Y! Allons! Ira-telle, la pauvre
haridelle? Fricassé-luy quatre oeufs. Le vela arrivé! Quand s'en
retournera-t'y? Par la mercy de ma vie! ce tu ne t'oste de devan moy,
je t'iray la devisagé! Ne pense pas que je me mocque!

          [Note 242: Le _godenot_, dit Richelet, étoit le petit
          marmouset de bois dont se servoient les joueurs de gobelet.
          On en avoit fait un mot satirique, à l'adresse de tous
          les faiseurs de tours de passe-passe, quel que fût leur
          métier, qu'ils fussent procureurs ou prédicateurs: c'est
          à ceux-ci surtout que le mot s'appliquoit. (V., parmi les
          mazarinades, _L'Enfer burlesque_, 1649, in-4, et _Le Rabais
          du pain_, 1649, in-4.)]

          [Note 243: V., sur ce type alors populaire, t. 3, p. 273.]

LE POURVOYEUR. En verité, je ne m'ebahis plus si le peuple commun
vous appelle muettes des halles! Je suis tout confus, et m'estonne
où il est possible de trouver le quart des injures qui m'ont esté
vomies, sous ombre de n'avoir pas assez offert au gré de cette femme
sans raison.

UNE AUTRE POISSONNIÈRE, _reprenant la parole pour la precedente,
toute pasmée de colère, luy tint ces paroles_: Samon, ma foy! vela
un homme bien vuidé pour tourner quatre broche! Vo nous en velé bien
conté! Vote mère grand est en fiançaille! N'a vou point veu Dadais,
vendeur de fossets? Tené, vela Guillemin croque-solle, carleux de
sabots. Donnez ste marée pour la moitié moins qu'elle nous couste!
Vrament! c'est pour vote nez! Ma foy! ce ne sert pas là le moyen
de porté bague d'or aux doigs ny de donné des riche mariage à nos
filles. Aguieu, Jocrisse! Qu'on s'oste bien vite de devant note
marchandise, sur peine d'avoir du gratin!

Tellement que le pourvoyeur, tout confus, se contenta de la condition
qu'il possedoit, s'esquiva fort honnestement, apprehendant une charge
plus grande, qui eust possible esté d'une gresle de coups de poings.

       *       *       *       *       *

LA RENCONTRE ET COMPLIMENTS DE DEUX FRUICTIÈRES.

LA PREMIÈRE. Bon vespre, dame Quienette! Hé! qu'est-ce, comme va la
santé? Comment se porte sthomme et vos enfants? Je n'ay pas velu
passé dans ce quarqué-ci sans avoir le bon-heur de vous voüer!

LA DEUXIÈME. Je nous portons bien, guieu marci! tretou cheu nou, à
vot sarvice; mais que bien vou sçait, vou voyé la plus malade. Queulé
bonne affaires ou queu bon van vous amène en ces quarquiez?

LA PREMIÈRE. C'est que je vien de la halle, faire marché à note
garnetière de tras ou quatre sequiez de poüas. Ce n'est pas que
n'en ayains faite notre bonne fournication dez le moüas d'oux;
mais j'avons peur que je n'en ayain pas assé, et je tramblon
d'apprehendation qu'on ne nou les rancherisse. Et pis après ne dit en
pas _beati-geniti_ vau bien pus mieux que _beati quorum_.

LA DEUXIÈME. C'est pourquoy je vous sçay bon gré d'avoir fait le
voyage que vous vené de faire. Je pance, pour moy, que j'en auron
assé: car nous n'en vendon qu'à des pauve personnes, et je les faison
cuire à la grosse mode, en pleine yau: je bouton tras sciaux d'yau
dans un grand chaudron, puis j'y metton environ demy boiciau de
poüas, et quan ty sont un peu trop clairs, j'y laissons les ecales et
meslons avec cela des chapelures de pain salé, cela les fait senty
un peu de sé, et pi j'y bouton un petit tantinet de faines harbes.
Mamie, y trouvon cela si bon qui en lichon leur doigts, encore trop
heureux à qui en aira.

LA PREMIÈRE. Je n'oseriain faire cela à note quarqué, y sont trop
friandes, et si faineman madrées, seulement quan li trouvon queuque
gra voüas croquez sous lieus dans, y nous faison de grosses repluches
dans note bouticle, soit qu'en lieu donne des colles; y s'en von tou
grondans en nou donnan des fièvre quartaine. Mais pour les espinars,
j'y on faict un peu note petit comte, et si j'y hachiain des fueilles
de poirée, m'amie, je n'en on pas à demy.

LA DEUXIÈME. A guieu! C'est trop babillé. En vous remarciant.

LA PREMIÈRE. Et attendez, en ira au vin.

LA DEUXIÈME. Nennin, je ne boiray pas davantage. C'est la mode de
Paris: quand on est à la porte on prie de boire. Et aguieu; je me
recommande.

  Vostre très-humble et affectionné serviteur.

                            LE BOITEUX,

                                         _Dit le Beau Chanteur_.

FIN.



_Discours veritable de la vie, mort, et des os du Geant Theutobocus,
roy des Theutons, Cimbres et Ambrosins, lequel fut deffaict 105 ans
avant la venue de nostre Seigneur Jesus-Christ._

_Avec son armée, qui estoit en nombre de quatre cents mille
combatans, deffaicte par Marius, consul romain, et fust enterré près
un chasteau nommé Chaumon, et à present Langon, proche la ville de
Romans, en Daulphiné._

_Là où on a trouvé sa tumbe, de la longueur de trente pieds, sur
laquelle son nom estoit escrit en lettre romaine, et les os tirez
excèdent 25 pieds, y ayant une des dents d'yceluy pesant 11 livres,
comme au vray on vous les fera voir en ceste ville, qui est du tout
monstrueux tant en hauteur qu'en grosseur._

_A Lyon, par Jean Poyet, 1613._

_Avec Permission_[244].

          [Note 244: Cette pièce se rapporte à un événement singulier
          qui intéresse, comme on le verra, plutôt la paléontologie
          que l'histoire: étrange problème, dont la solution s'est
          fait attendre plus de deux siècles, de 1613 à 1835, et
          qui aboutit, en fin de compte, à faire restituer à un
          mastodonte des ossements que pendant deux cents ans on
          avoit prêtés à un géant imaginaire!--La découverte eut
          lieu le 11 janvier 1613, dans le Bas-Dauphiné, à quatre
          lieues de Romans. Des ouvriers qui travailloient dans une
          sablonnière voisine du château de Chaumont, propriété
          du marquis de Langon, y trouvèrent, à 17 ou 18 pieds
          de profondeur, un certain nombre d'ossements de grande
          dimension: le col de l'omoplate, deux vertèbres, la
          tête de l'humérus, un fragment de côte, le gros tibia,
          l'astragale, le calcanéum, et enfin deux mandibules, l'une
          avec une seule dent, l'autre avec une dent entière, les
          racines de deux autres de devant, et les fragments de deux
          dents rompues. La découverte, déjà importante, l'eût été
          davantage si quelques ossements n'eussent été brisés par
          les ouvriers ou ne fussent tombés en poussière sitôt qu'ils
          avoient été exposés à l'air. Aujourd'hui la science ne
          tarderoit pas à s'emparer de pareilles dépouilles; alors ce
          fut l'ignorance et le charlatanisme qui firent main-basse
          dessus. Les fables commencèrent à circuler; on parla d'un
          tombeau où les ossements auroient été découverts, mais dont
          on ne retrouva jamais la moindre trace; de médailles de
          Marius mêlées aux débris, et enfin d'une inscription sur
          pierre dure portant ces mots: _Theutobochus rex_. Qui donc
          aidoit surtout à propager ces contes? Deux individus qui
          s'étoient tout d'abord donné un intérêt dans l'affaire:
          Mazuyer, chirurgien à Beaurepaire, ville des environs, et
          David Bertrand ou Chenevier, qui y exerçoit les fonctions
          de notaire. Le chirurgien se croyoit avoir autorité pour
          attribuer les ossements à qui il lui conviendrait le mieux,
          et le notaire pour légaliser le certificat de cette belle
          attribution. Mazuyer eut part au procès-verbal qui fut
          dressé de la découverte, et qui, selon M. de Blainville
          (_Echo du monde savant_, 1835, p. 234), «porte lui-même des
          marques évidentes de supercherie.» Cet acte est signé de
          Mazuyer et d'un Guillaume Asselin, sieur de la Gardette,
          capitaine châtelain, ainsi que de Juvenet, son greffier.
          Comme il falloit des _réclames_ pour faire connoître au
          monde l'importante trouvaille où le chirurgien et le
          notaire avoient placé un si bel espoir de fortune, ils y
          avisèrent. M. de Blainville, (_id._, _ibid._) est d'avis
          que ce sont eux qui firent forger les détails contenus dans
          la brochure ici reproduite, «et la première qui ait été
          publiée sur ce sujet». Elle fit son effet: ordre vint de la
          part du roi de faire transporter à Paris les ossements du
          roi Theutobocus, et on les expédia en toute hâte, sauf «une
          partie de cuisse et deux dents», qui restèrent entre les
          mains du marquis de Langon. Ce détail, que nous trouvons
          dans la _Vie de Peiresc_, par Requier (1770, in-8, p. 144),
          n'a pas été connu de M. de Blainville. Le 20 juillet, le
          mystérieux ossuaire arrivoit à Paris, et l'intendant des
          médailles et antiques du roi s'empressoit d'en donner un
          récépissé à Mazuyer et à Bertrand, dit Chenevier, qui
          s'étoient engagés à restituer le dépôt à M. de Langon dans
          les dix-huit mois, à moins, toutefois, que Sa Majesté n'en
          décidât autrement. La Cour étoit alors à Fontainebleau;
          on y porta les ossements, qui étoient la grande curiosité
          du jour: «Il y a quelques mois, lisons-nous dans une
          lettre du P. Millepied au P. Louis Richeome, datée du 8
          octobre 1613, qu'on porta de Paris ici, dans la chambre
          de la reyne, les ossements d'un géant, qu'on disoit être
          ceux de _Teutobotus_ (_sic_), roi des Cimbres, décrit
          par Florus. L'os de la jambe ou de la cuisse étoit de
          plus de cinq ou six pieds de hauteur, ou d'environ, et de
          grosseur à proportion. Le roi, les voyant, demanda s'il y
          avoit eu de si grands hommes. Ayant été répondu que oui:
          «--Beaucoup de tels sujets feroient une belle armée, dit
          quelqu'un.--Oui, dit le roi, mais ils auroient bientôt
          ruiné un pays.» Un fragment de cette lettre, dont le
          curieux témoignage n'avoit pas encore été, que je sache,
          invoqué comme preuve de cette histoire, se trouve dans le
          _Dictionnaire historique_ de M. de Bonnegarde, à l'article
          Louis XIII (t. III, p. 227-228). Ceux qui avoient répondu
          oui, à propos de l'existence possible du géant, ne furent
          pas crus sur parole par tout le monde. Dans la lettre,
          datée du cabinet du roi, qui fut écrite à M. de Langon
          pour le remercier de son envoi, on ne sembla pas bien
          convaincu de l'identité de ces débris avec les restes du
          roi Theutobocus. On ne la nioit pas positivement, mais on
          désiroit voir les médailles qui avoient été, disoit-on,
          trouvées dans le tombeau; et l'on demandoit aussi la partie
          du squelette restée à Langon. Tout cela, selon nous,
          impliquoit un doute indirect. Le chirurgien Habicot ne le
          partageoit pas. Il prit fait et cause pour son confrère
          le chirurgien Beaurepaire, et il fit paroître, avec une
          dédicace au roi, sa _Gigantostéologie, ou Possibilité
          des géants_. Riolan, qui, en sa qualité de médecin, ne
          devait pas être d'une opinion que soutenoit la corporation
          ennemie, riposta tout aussitôt, mais sans se nommer, par sa
          brochure _La Gigantomachie_. Réplique du parti contraire:
          Habicot, ou quelqu'un des siens, publia la _Monomachie_,
          sans nom d'auteur; Riolan, piqué, nia plus hardiment. Rien
          qu'au titre: _Imposture découverte des os humains supposés
          d'un géant_ (1614, in-8), on sent que sa seconde brochure
          est beaucoup plus vive et plus nette que la première.
          Habicot, à court d'arguments, écrit alors à Mazuyer, qui
          étoit retourné à Beaurepaire, et lui demande en hâte les
          certificats de la découverte, mais Mazuyer ne s'exécute
          pas. En juin 1618, il n'avoit pas encore satisfait à la
          demande d'Habicot. Cependant un nouveau champion étoit
          entré dans la lice: c'étoit un chirurgien nommé Guillemeau,
          qui publia, en 1615: _Discours apologétique du géant_.
          Riolan, resté sous les armes, mit au jour, trois ans après,
          la pièce capitale de ce débat, que le temps n'avoit fait
          qu'envenimer. Après cette nouvelle brochure: _Gigantologie,
          ou Discours sur les géants_, 1618, in-8, Habicot n'avoit
          qu'à s'avouer battu, d'autant mieux que les pièces qu'il
          attendoit de Mazuyer ne lui étoient pas parvenues. C'est ce
          qu'il ne fit pas: son _Antigigantologie, ou Contre-discours
          de la grandeur des géants_, vint prouver qu'il croyoit plus
          que jamais à l'infaillibilité de la cause qu'il défendoit.
          Riolan auroit cependant bien mérité de convaincre tout le
          monde. Quand il avoit dit, dans son dernier ouvrage, que
          ces os n'appartenoient pas à un géant, mais à un éléphant
          ou à une baleine, il avoit été bien près de la vérité.
          Peiresc avoit aussi été de cet avis. (V. sa _Vie_ par
          Requier, p. 148.) Ces ossements, suivant lui, étoient
          ceux d'un éléphant, et il pensoit qu'en ces sortes de
          découvertes il falloit répéter ce qu'a dit Suétone de
          débris semblables trouvés de son temps: «_Esse Capreis
          immanium belluarum, ferarumque prægrandia membra, quæ
          dicuntur gigantum ossa et arma heroum._» (August., cap.
          72.) Le silence se fit enfin sur cette grande dispute; on
          ne reparla du roi Theutobocus et de ses ossements que plus
          de cent ans après. C'est dans une lettre, adressée le 22
          décembre 1744 à l'abbé Desfontaines, et publiée au tome
          V de ses _Jugements sur les ouvrages nouveaux_, qu'il en
          est question. Il y est parlé de la moitié d'un os de la
          jambe et d'une dent, possédées encore par le petit-fils
          du marquis de Langon. C'étoit la partie des ossements qui
          n'avoit pas été envoyée à Paris, et dont Requier nous a
          parlé dans la _Vie de Peiresc_. Qu'étoit devenu le reste?
          On va le savoir. En 1832, un naturaliste, M. Audoin, étant
          à Bordeaux, apprit d'un de ses confrères, M. Jouannet, que
          les ossements attribués au roi Theutobocus se trouvoient
          depuis fort longtemps dans le grenier d'une maison de cette
          ville. Suivant la tradition, ils avoient été apportés
          par Mazuyer pour être montrés en public, mais le pauvre
          diable, n'ayant pas fait ses frais, les avoient laissés
          pour compte. On ajoutoit que, ce qui lui avoit surtout nui,
          c'étoit la concurrence d'une troupe de comédiens alors en
          passage à Bordeaux, et dont le public avoit préféré les
          farces à cette _montre_ de vieux ossements. Cette troupe,
          toujours suivant la tradition, auroit été celle de Molière;
          c'est des Bejard qu'on vouloit dire. On sait, en effet,
          qu'ils allèrent à Bordeaux, sous le patronage du duc
          d'Epernon. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on eut connaissance
          au Muséum, de l'existence de ces débris, on pria M.
          Jouannet de les envoyer à Paris, ce qui fut exécuté. Grâce
          aux progrès qu'avait faits la science paléontologique,
          il fut alors facile de reconnoître que ce n'étoient ni
          les os d'un géant ni même les restes d'un éléphant, comme
          l'avoit dit Riolan ainsi que Peiresc, et comme l'avoit
          répété Cuvier, dont l'erreur étoit bien pardonnable
          puisqu'il n'avoit pu les voir, mais les ossements d'un
          véritable mastodonte, «semblable, dit M. de Blainville, à
          celui de l'Ohio, dans l'Amérique septentrionale.» Cette
          découverte, dont les résultats s'étoient fait attendre
          deux cent vingt ans, étoit des plus précieuses. On ne peut
          même pas en citer une pareille en Europe, «puisque, dit le
          même savant, parmi les restes européens de mastodontes,
          c'est à peine si l'on cite quelques fragments de mâchoire,
          adhérents aux dents recueillies en grand nombre dans le
          midi de la France.» On peut se demander, après tout cela,
          si les débris retrouvés à Bordeaux sont bien ceux qui
          étoient provenus des fouilles faites à Chaumont. M. de
          Blainville n'en a jamais douté. Il s'y trouvait, il est
          vrai, quelques morceaux de plus, mais «cela peut tenir,
          dit-il, à ce que les pièces ont été mal dénommées dans
          le premier procès-verbal.» Quant aux morceaux masquants:
          l'astragale, le calcanéum et une vertèbre, leur absence
          s'explique encore plus aisément, puisque, ce que n'a pas
          dit M. de Blainville, Peiresc, sur la fin de sa vie, avoit,
          suivant Requier (p. 148) «obtenu quelques morceaux des os
          prétendus du géant.» M. de Blainville conclut ainsi: «Il
          est à peu près hors de doute que ces ossements sont bien
          ceux qui ont été attribués au roi Theutobocus, car il
          seroit bien difficile de croire qu'un second hasard auroit
          porté à la lumière six ou sept pièces capitales exactement
          les mêmes que dans le premier.»--En 1726, Scheutzer commit
          une erreur du même genre que celle dont nous venons de
          conter l'histoire. Le prétendu homme fossile trouvé dans
          les carrières d'Oeningen, et dont il publia une description
          dans les _Transactions philosophiques_, n'était, comme le
          prouva Cuvier, qu'une grande salamandre.]


Entre tous les effects que ceste grande mère et ouvrière de toutes
choses de nature a jamais produict en ce bas univers, l'enorme
grandeur de certaines personnes, vulgairement appelées geants,
a toujours tenu le plus haut rang et degré sur le theatre des
merveilles; tesmoins en sont les Sainctes Escriptures en la
destruction de ceste tour de confusion, je dis la tour de Babel;
tesmoin les poëtes en leurs gigantomachies, tesmoin l'admiration
avec laquelle les historiens vont descrivant ces estranges colosses,
tesmoin enfin l'ethimologie de leur nom de geant, qui ne veut dire
autre chose que fils de la terre; comme s'il n'eust pas esté au
pouvoir des hommes de les engendrer; ce qui fait dire à Juvenal:

_Unde fit ut malim fraterculus esse gigantum._

Voulant exprimer une race obscure et incognuë comme n'ayant esté
produicte que de la terre; et, qui plus est, ceux qui n'ont point
voulu ramper si bas ont bien osé asseurer que leurs progeniteurs
n'avoyent esté autres que les genies et demons, comme si ceste
generation estoit impossible aux hommes, et comme si la nature
n'avoit autre remède pour eslever si haut ces estranges colosses.
N'est-il bien vraysemblable que ceste grande architecture ne leur
aye peu fournir une extrême chaleur et humeur tout ensemble, vrais
instruments et vrayes causes de ceste enorme grandeur, et par ce
moyen mettre en practique l'axiôme: _Operatur natura quantum, et
quandiu potest_, sans neantmoins faire aucun sault _ab extremis ad
extrema: natura enim in suis operationibus non facit saltum_.

       *       *       *       *       *

Il est donc vray, et qu'il y peust avoir eu des geants sur la terre,
et qu'ils ont peu avoir pour progeniteurs des hommes, non seulement
devant le deluge, ains longtemps après; et à ce propos, avant que
passer aux profanes, faict pour moy le docte S. Augustin, quand il
va racontant qu'un peu auparavant la ruine que firent les Gots, il
y eust à Rome une femme de la grandeur d'un geant, les parens de
laquelle n'outrepassoyent point la mesure commune de la stature des
autres hommes. Et de faict, d'où auroit esté engendré un Goliath, de
quel ciel seroit tombé Og, roy de Basan, le premier estant grand de
six coudées et une palme, selon Samuel, et le lict du second, qui
estoit de fer, ayant neuf coudées de longueur, la coudée, selon la
supputation des Grecs, estant de deux pieds, et, selon les Latins,
d'un pied et demy? Davantage, ne vois-je pas les Israëlites ne
sembler que sauterelles à comparaison des Amachins? N'entends-je pas
toute l'antiquité proclamer contre ceux qui, d'une arrogance plus que
terrestre, osent nier avoir jamais marché sur la terre des hommes
de telle grandeur? Et en premier lieu Plutarque, en la vie et l'ame
de l'antiquité, recite que Sertorius, estant entré en la ville de
Tingien, en laquelle, selon les Lybiens, il avoit ouy dire que le
corps d'Athènes estoit, ce que ne pouvant croire pour la grandeur de
la sepulture, le fit descouvrir et ouvrir, et ayant trouvé un corps
d'homme de trente coudées de long, en demeura grandement esmerveillé,
et, après avoir immolé dessus une hostie, fit recouvrir et refermer
le tumbeau. Pline, curieux en la recerche des choses naturelles,
nous en presentera le second, disant qu'en Crète, maintenant nommée
Candie, un grand terre tremble estant excité, et une montagne
abatuë et renversée, on trouva le corps d'un homme droict estant de
quarante-six coudées, lequel quelques uns ont voulu dire estre le
corps d'Orion, les autres d'Othion. Philostrate, en ses Héroïques,
nous en va descrivant trois en semblable grandeur pour le moins,
non de moindre admiration, le tect de la teste d'un desquels il
raconte n'avoir peu remplir du tout de vin avec soixante-douze pintes
candiotes. Quelques-uns en ont voulu descrire, le premier de la
hauteur de trente coudées, le second de vingt-deux et le troisiesme
de douze; mais d'autant qu'il ne va exprimant que la grandeur de
celuy qui fust trouvé en l'isle de Cos, qu'il dit estre de dix-huit
pieds, ne faisant aucune mention de la hauteur de celuy de Lemnos,
trouvé par Menocrates, ni aussi de celuy qui fut descouvert en l'isle
d'Imbos. N'ayant deliberé d'apporter icy que les choses plus averées,
je me contenteray seulement de demeurer avec Philostrate. Enfin les
historiens nous en produisent une infinité d'autres, comme celuy qui
fust trouvé en Cicile, de quarante pieds; comme le corps d'Orestes,
tiré hors par le commandement de l'oracle, estant de sept coudées;
comme celuy duquel il y a encore quelques ossements à Valence; comme
ceste femme de Cilicie, que descrit Zonatus en la vie de l'empereur
Justin Thracian, qui en hauteur surpassoit plus que d'une coudée
les plus grands hommes que l'on luy eust peu presenter; comme enfin
un des deux Maximiens, empereurs, lequel, au rapport de Julius
Capitolinus, en sa vie, selon Cordus, se servoit du brasselet de sa
femme pour anneau, tiroit et comme ravissoit après soy les carroces
et chargées, brisoit et pulverisoit entre ses doigts la pierre nommée
thopase, mangeoit quarante et soixante livres de chair, beuvoit une
certaine mesure nommée amphora capitolina, lassoit quinze, vingt et
trente soldats, et à la luicte en renversait dix en un corps; bref,
exerçoit une infinité d'autres actes qui ne peuvent signifier en luy
qu'une estrange grandeur. Je n'aurois jamais faict, et me perdrois
au desnombrement de ces énormes colosses si je voulois rechercher
tout ce que l'histoire, mémoire du temps, nous en a laissé une chose
seule; ne puis-je pas passer soubs silence, à sçavoir, combien grande
devoit être la force de Turnus quand il jetta ceste pierre contre
Ænée, sur laquelle Virgile dit que douze hommes de front se pouvoyent
coucher, par ces vers:

  _Saxum immane ingens, campo qui forte jacebat
  Limes agro positus, litem ut discerneret arvis:
  Vix illud lecti bis sex service subirent,
  Qualia nunc hominum producit corpora Tellus,
  Ille manu raptum trepida torquebat in hostem._

Mais pourquoy prens-je tant de peine à vous representer devant les
yeux ces grands corps comme par une image, puis que M. de Langon,
gentil-homme daulphinois, en a descouvert un reel et naturel sur ses
terres, que toute la France a devant les yeux; un, dis-je, sinon
grand de soixante coudées, comme un Antheus; sinon de quarante-six,
comme un Orion et autres, neantmoins ne peut que ravir de grande
admiration ceux qui auront ce bonheur que de le voir, sinon à tout
le moins les principaux ossements, qui par leur grandeur le nous
representent, et font juger à l'oeil pour le moins de la grandeur
de vingt pieds l'os de la cuisse et de la jambe devant qu'estre
aucunement rompus conjoincts ensemble, venans jusques à la grandeur
de neuf pieds, quoy que desnué et de joinctures du pied et semblables
aux autres choses. Mais ne nous enquerons pas seulement quelle est
sa grandeur, cherchons ce qui pourra estre dit de son nom. Outre
qu'il s'est trouvé sur sa tumbe le nom de Theutobocus, Flore le vous
enseignera en son 3 _livre_, _chap._ 3, de la Guerre des Cimbres,
Teutons et Tigurins, descrivant son estrange grandeur, en ce qu'il
estoit eminent de beaucoup par dessus les trophées, et qu'il passoit
par dessus quatre et six chevaux. Voicy ce qu'il en dit:

     _Certe Rex ipse Theutobocus quaternos senosque equos transilire
     solitus, vix unum cum fugeret ascendit, proximoque in saltu
     comprehensus insigne spectaculum triumphi fuit, quippe vir
     proceritatis eximia super trophea ipsa eminebat_[245].

          [Note 245: C'est bien ce que dit Florus: «Le roi
          Theutobocus étoit plus haut que les trophées; nais cela
          ne signifie pas, disoit Peiresc, qu'il eût une taille de
          vingt-cinq pieds, comme le prétendoient les auteurs de
          la découverte. Les trophées que soutenoient, dans les
          ovations et les triomphes, les bras élevés de ceux qui les
          portoient, ne dépassoient pas douze pieds.»]

Mais à celle fin de rechercher l'histoire un peu plus haut, l'on peut
sçavoir que l'an 642 de la ville de Rome bastie, et le 105 devant
l'incarnation de nostre Sauveur, les Cimbres, Teutons, Tigurins et
Ambrons, quittans leur païs, soit pour le ravage d'eaux que de la mer
occeane, par son exondation, avoit faict, comme veut Florus, soit
par la resolution de renverser et destruire du tout l'empire romain,
comme dit Oriosus, ou à autre but et intention ayant faict et composé
une grande et grosse armée, vindrent attaquer le camp de Marius,
posé non guères loin de la conjunction du Rhosne et de Lysère, et,
après avoir combatu quelques jours, ayant faict trois trouppes,
quelques-uns prindrent le chemin de l'Italie et donnèrent loisir à
Marius de changer son camp et le loger en un lieu plus avantageux,
le campant sur une petite couline eminente sur les ennemis; ce
qu'ayant fait, et estant venu aux mains, la victoire estant demeurée
neutre jusques à midy, enfin la chance se tourna sur les Tigurins et
Ambrons; de telle façon qu'à grand' peine s'en estant sauvé trois
mille, il en demeura sur les carreaux deux cents mille armés et
huictante mille prisonniers, entre lesquels leur roy Theutobocus
rendit le trophée insigne par sa mort. Les femmes, d'ailleurs,
n'ayant peu obtenir la demande faicte à Marius, qui consistoit en
la liberté et au moyen de pouvoir servir à leurs dieux, après avoir
donné de leurs enfants contre les murailles, en partie s'entretuèrent
par ensemble, en partie se pandirent, ayant faict des cordes de
leurs cheveux. Et voilà ce qu'en dit Orosée au lieu sus alegué. Je
sçay bien que quelques-uns, sous l'authorité de Plutarque et Florus,
m'objecteront que Marius defit ces troupes à Aix et à Marseille, et
que mesmes les Marsiliens fermèrent leurs vignes d'hayes faictes
des os des morts, tant fust grande la desconfiture. Mais à cela le
grand nombre de gens duquel estoit composée ceste armée fait voir
clairement que Marius ne les deffit pas tous à une fois; outre que,
puis que nous avons des-jà dit qu'ils se despartirent en trois
troupes, l'une prenant le chemin de l'Italie, l'autre tenant de près
Marius, il est probable que la troisième fust celle-là que Plutarque
dit avoir esté deffaicte à Aix et à Marseille; et quoy que Florus
confonde la mort de Theutobocus avec la deffaicte que le dit Marius
fit à Aix, neantmoins, tant parce que ceux-cy estoyent vrayement
de ses gens, et pour l'authorité d'Orose, que d'autant que nous
trouvons la grandeur, spcifiée par Florus, l'on ne peut que l'on
ne concède nostre geant estre le vray Theutobocus. Et combien que
n'aurions pas ceste preuve qu'ils ayent esté deffaicts proche du
chasteau de Chaumon, dit maintenant Langon, neantmoins les medailles
qui se sont trouvées dans sa tumbe, outre que le nom de Marius y est
demonstré par une semblable figure[246] si est-ce qu'à cause de la
ressemblance qu'elles ont avec celles de l'amphitheâtre d'Orange,
dit de Marius[247], tout soupçon est osté à ceux qui seront si
opiniastres que de n'en vouloir rien croire, si toutesfois il y peut
avoir de ces geants encor en ce temps, je veux dire des coeurs et
jugements si terrestres. Puis donc qu'il conste asses suffisamment de
son nom, parlons plus particulièrement de quelques autres parties de
son corps, et accomplissons la prophétie de Virgile,

  _Grandiaq' effossis mirabitur ossa sepulchris_.

          [Note 246: Ici, se trouve dans la pièce originale une
          grossière figure de médaille où nous n'avons rien
          distingué, mais où, paraîtroit-il, il falloit voir
          un M et un A. Notre auteur veut, à cause de ces deux
          lettres, retrouver là des médailles de Marius. Peiresc
          le contestoit, et avec d'excellentes raisons, d'après ce
          qu'on lit dans sa _Vie_ par Requier, page 145: «Pour ce
          qui est des lettres M A qui se trouvent sur le revers
          des médailles, disoit-il, elles ne désignent pas Marius,
          dont le prénom Caïus n'aurait pas été omis. Elles n'ont
          point été mises pour le mot MARIUS en entier, l'usage des
          Romains n'étant de mettre que la seule lettre initiale.
          Elles marquent bien plutôt Marseille, république alors, et
          à laquelle cette forme de médaille d'argent étoit propre,
          comme à une ville grecque, tandis qu'elle ne l'étoit pas
          aux Romains.»]

          [Note 247: L'auteur veut dire l'arc de triomphe d'Orange,
          qui, pendant longtemps, passa pour avoir été construit en
          l'honneur de Marius et de sa victoire contre les Cimbres.
          Il est à peu près certain aujourd'hui, d'après un récent
          mémoire de M. Ch. Lenormant, que ce monument date du règne
          de Tibère, et rappelle par conséquent la victoire remportée
          pendant le règne de ce prince sur Sacrovir, chef des
          Gaulois révoltés. (V. _Comptes-rendus de l'Académie des
          Inscript_, par Ern. Desjardins, 1858, in-8, p. 232-249.)]

Et entre autres ne laissons pas eschapper les dents, desquelles tant
s'en faut que nous en disions ce que dit le docte S. Augustin de la
dent qu'il vit au bord de la mer de la cité d'Utique, laquelle on
pouvoit juger estre cent fois plus grande que chascune des dents
de nostre aage, qu'au contraire j'oseray doubler le nombre en la
moindre de celles de nostre Theutobocus, desquels une chascune de
celles que nous avons à les voir ressemblent entièrement, et en
forme et en grandeur, le pied d'un taureau de vingt mois[248]; que,
si l'on peut juger du lyon par l'ongle, je vous laisse à penser
quelle gorge de four il devoit avoir; et afin de n'estre plus long,
laissant la description d'une partie d'une coste et de l'espaule,
et semblables autres ossements que l'on pourra facilement voir, je
parleray seulement de l'espesseur des vertèbres de l'espine du dos,
par la dimension desquelles l'on peut sçavoir au vray combien estoit
haut eslevé nostre grand corps; et je croy qu'il n'y a personne qui,
estant tant soit peu entendu en ces choses, ne le juge surpasser
vingt-cinq pieds, une chacune des vertèbres estant plus espesse
de beaucoup que la grandeur de la tierce partie d'un pied, voire
approchant le demy pied devant qu'estre rien rompues. Je laisse
maintenant au lecteur à faire la supputation, y ayant vingt-huit
vertèbres outre les trois de la queue, dictes similitudinaires, et
je m'asseure et ose encore bien dire cela, qu'on trouvera qu'il
ne dement aucunement sa tumbe, qu'on a trouvé grande de trente
pieds[249].

          [Note 248: Ce n'est pas de la taille de ces dents, mais
          de leur structure, qu'on se préoccupa le plus lorsque
          ces restes furent aux mains des membres de l'Académie
          des sciences. C'est d'après leur forme qu'on parvint à
          constater d'une façon certaine à quel genre d'animal ces
          os devoient appartenir: «La structure des dents, dit M.
          de Blainville, formant une couronne hérissée de plusieurs
          rangées de tubercules en mamelons, et portées par de
          véritables racines, ne peut laisser aucun doute sur le
          genre de mammifères auquel ces ossements ont appartenu:
          c'étoit un mastodonte, et non un éléphant, comme M. Cuvier
          l'avoit pensé à tort, n'ayant, il est vrai, pour porter
          son jugement que le poids et une appréciation grossière de
          la grandeur de la dent principale. Toutefois, ajoute M. de
          Blainville, le fait soigneusement relaté de l'existence des
          racines auroit pu le mettre sur la voie, et l'on conçoit
          comment Habicot et ses partisans avoient été portés à
          soutenir la supercherie de Mazuyer, en remarquant que ces
          dents, étant pourvues de racines et de tubercules à la
          couronne, avoient réellement quelque ressemblance avec
          des dents d'homme, surtout pour des anatomistes qui ne
          possédoient à cette époque aucun élément de comparaison.»]

          [Note 249: Riolan, dans sa _Gigantologie_, étoit bien loin
          de tomber d'accord de tout cela: «Pour démontrer, dit
          M. de Blainville, que ce n'étoit pas un géant de trente
          pieds, comme le vouloit Habicot, il avoit supposé, d'après
          la longueur des os qu'il avoit examinés, et entre autres
          celle du fémur, ce qui étoit un mode de procéder fort
          rationnel, que l'animal ne pouvoit avoir plus de douze
          pieds de long, et il concluoit que, comme il n'étoit pas
          besoin d'un tombeau de trente pieds pour placer un corps
          qui ne pouvoit avoir que douze ou treize pieds, le tombeau
          prétendu étoit de l'invention de Mazuyier. Habicot, au
          contraire, admettoit ce fait comme positif; il soutenoit
          que le contenu devoit être proportionné au contenant; or,
          ce tombeau avoit trente pieds, donc les ossements qu'il
          contenoit avoient dû appartenir à un animal de cette
          taille.»]

Voilà ce que, selon mon incapacité, je vous ai peu dire de
Theutobocus, roy, sinon du tout, au moins d'une partie des Tigurins,
Cimbres, Teutons et Ambrons, trouvé ceste presente année mil six cens
trèze, environ dix-sept et dix-huit pieds dans terre, tout auprès du
chasteau autresfois dit Chaumon, maintenant Langon, auprès d'un petit
tertés et coline[250], tout à la plus grande gloire de Dieu et en
après à l'honneur du sieur de Langon.

  Par son très humble serviteur,

                            Jacques TISSOT.

          [Note 250: C'étoit, nous l'avons dit, au fond d'une
          sablonnière, dans un terrain d'alluvion, dit M. de
          Blainville. Requier (_Vie de Peiresc_, p. 145) remarque en
          outre que c'est dans la partie du Dauphiné placée entre le
          Rhône et l'Isère, et non loin de leur confluent. «Ce n'est
          pas là, disoit Peiresc (_id._, p. 145), qu'on auroit placé
          un tombeau; l'on auroit choisi un endroit sinon élevé ou
          pierreux, du moins qui n'eût pas été si peu solide, de peur
          que le monument ne fût facilement enterré ou renversé.»]

FIN.



_Nouvelle de la venue de la Royne d'Algier à Rome, et du baptesme
d'icelle et de ses six enfans et des dames de sa Compagnie, avec le
moyen de son départ, le tout prins et traduict de la copie italienne
imprimée à Milan par Barthelemy Lavinnon, en ceste année 1587._

_A Paris, chez Gabriel Buon, au cloz Bruneau, à l'enseigne S. Claude._

1587.

_Avec Permission._

In-8[251].

          [Note 251: Cette pièce, que je crois fort rare, n'est
          sans doute qu'un petit roman, comme il en couroit tant
          alors. Elle n'en est pas moins curieuse, en ce qu'elle
          prouveroit combien l'attention du public s'intéressoit à
          tout ce qui lui parloit déjà d'Alger et de ses princes.
          Il n'y avoit pas longtemps que Catherine de Médicis avoit
          fait entreprendre des négociations à Constantinople pour
          faire donner à celui de ses fils qui fut depuis Henri III
          l'investiture du royaume d'Alger. (De Meyer, _Galeries
          du XVIe siècle_, t. 2, p. 69.) On savoit quelle étoit la
          richesse de ce pays, auquel, sous Henri II, l'on avoit même
          fait d'assez gros emprunts d'argent, et on trouvoit qu'il
          seroit plus avantageux de mettre sa main sur le trésor
          que d'être obligé d'y recourir encore pour de nouveaux
          prêts. (V., dans les _Mémoires de Nevers_, le _Journal des
          premiers états de Blois_.) Comme on n'étoit pas de force
          à faire la guerre, on négocioit, ainsi que je l'ai dit,
          mais on n'obtint rien. Pendant la révolution, la France
          eut souvent besoin de crédit auprès de cette Régence, et
          ne fit que se compromettre par son peu de fidélité, dans
          les payements. (_Revue rétrospective_, janvier 1835, p.
          150-152.) Elle avoit notamment emprunté, par l'entremise
          du juif Coen-Bacri, négociant d'Alger, 200,000 piastres
          au dey, qui ne furent jamais rendus. C'est pour mettre
          fin aux réclamations, assaisonnées de violences et de
          coups d'éventail, dont cette affaire étoit devenue l'objet
          de la part du dey Hussein, que l'expédition de 1830 fut
          résolue. Pour ne pas payer le dey, on le détrôna. (Sur
          quelques pièces relatives à cette affaire et signées de
          M. de Talleyrand, 27 prairial an VI, V. le _Catalogue des
          autographes_, dont la vente eut lieu le 23 mars 1848, p.
          100, nº{s} 615-616.) La fille du dey, la princesse Aïssa,
          vint habiter Marseille, où j'ai vu ses charmants enfants en
          juin 1848. Elle avoit fait, quelques mois auparavant, avec
          son interprète, M. Farqui, un voyage à Paris pour obtenir
          de Louis-Philippe la restitution de plusieurs propriétés
          qui lui avoient appartenu à Alger; mais je ne sache pas
          que la révolution de 1848 ait laissé au roi le temps de
          faire droit à sa requête. Elle n'étoit pas chrétienne, et
          n'avoit même, comme la _Royne d'Algier_ dont il est ici
          question, nulle envie de le devenir. Au XVIe et au XVIIe
          siècle, il ne fut pas rare de voir de ces baptêmes de
          musulmans. L'Estoille, sous la date du 13 juillet 1607,
          parle de l'inhumation d'une femme barbaresque prise en mer
          avec plusieurs autres par un capitaine florentin, amenée,
          puis baptisée à Florence, où Marie de Médicis avoit été sa
          marraine; mariée ensuite à Mattiati Vernacini, et devenue
          enfin femme de chambre de la princesse, qu'elle accompagna
          en France, où elle mourut. Dans la _Gazette rimée_ de
          du Lorens (25 juillet 1666), il est parlé d'un prince
          ottoman retiré à Paris, que notre gazetier déclare être
          un époux des plus sortables pour une _infante de Perse_
          tout récemment arrivée dans la même ville; malheureusement
          le musulman s'étoit fait jacobin. En 1688, on fit, à
          Versailles, le baptême de deux princes de Macassar.
          (_Journal_ de Dangeau, t. II, p. 103.) On connoît enfin
          le prétendu roi d'Ethiopie qui fit tant de bruit à Paris
          sous Louis XIII, et aussi le petit prince de Madagascar
          que M. de Mazarin fit, à la même époque, venir à Paris et
          baptiser. (Tallemant, édit. in-12, t. X, p. 244.)]


Monseigneur, dimanche dernier, qui fust le quatriesme d'octobre, jour
dedié à la feste du glorieux confesseur S. François, print port au
lieu du Tybre appelé Ripa un brigantin tout neuf, dans lequel estoit
une très belle et très vertueuse dame, que l'on dict estre la royne
d'Algier, accompagnée de vingt-deux personnes; c'est à sçavoir: de
huict esclaves chrestiens et six enfans avec leurs nourrices, et
aultres dames ses gouvernantes et un frère de son mary[252]. Ceste
dame, poussée de l'esprit de Dieu, ne se souciant des grandeurs et
dignitez mondaines, pourveu qu'elle peust acquerir le royaume eternel
de paradis, se resolust depuis n'aguières de quitter son mary, du
quel elle estoit autant aimée qu'autre dame qu'il eust en mariage
(si l'on peut dire mariage qui se faict ainsi parmy les payens), en
estant devenu amoureux pendant qu'elle estoit esclave en Grèce, où
il l'achepta pour l'espouser. Ayant donques communiqué ce sien desir
à huict chrestiens esclaves, qui luy estoient donnez du roy son mary
pour son service, et eux ayant remercié grandement Dieu pour avoir
donné à leur maistresse une si bonne et saincte resolution, promirent
de luy garder fidelité et tenir secrette sa deliberation. Elle,
depuis, requerit son mary qu'il luy pleust de commander qu'on luy
fist tout exprès un brigantin propre pour s'aller pourmener jusques
à une prochaine seigneurie des leurs, et aussi pour s'aller esgaier
sur mer, comme est la coustume des grands seigneurs et dames; chose
que luy fust tout aussi tost accordée de son mary, comme celuy qui
eust pensé toute autre chose de sa femme que ceste-cy; et par ainsi
fust donné aus dicts esclaves de faire dresser le dict brigantin avec
toute diligence et en la plus belle forme que se peut imaginer, ce
que fust executé avec extrême vitesse. Or, comme Dieu preste la main
par aide speciale à telles entreprinses, il disposa si heureusement
les affaires, que le roy son mary fust mandé de venir en la cour
du grand seigneur, par le quel mandement il fust contrainct de se
partir incontinent. Par quoy ayant dict à Dieu à sa femme bien aimée
et à ses enfans, avec promesse de retourner en brief, comme aussi
elle l'en requerit en pleurant, il se partit. A ceste occasion la
royne, ayant commandé que l'on fist essay du brigantin desjà faict,
il feut trouvé fort bon et bien equippé. Quelques jours après elle
feignit de se vouloir esbattre jusques à la dite seigneurie, pour
passer l'ennuy et fascherie que luy causoit l'absence de son mary;
ce qu'elle ne peult faire sans que le frère de son dict mary, à qui
elle avoit esté recommandée par le roy en son depart, ne s'entremit
à toute force à luy tenir compagnie. De quoy ayant conferé avec
les esclaves, ils l'encouragèrent grandement et l'asseurèrent que,
pourveu qu'elle eust ferme esperance au Dieu souverain, toutes choses
succederoient très heureusement, et qu'ils pourvoyroient à tous
inconveniens. Et ainsy, se vestant très richement et se chargeant
des plus beaux et plus riches joyaux, et entre autres d'une chaisne
de perles grosses, rondes et blanches, qui, après plusieurs tours,
luy arrivoit jusques à la ceincture, laquelle, suivant l'estime des
joyaliers de ces quartiers, est prisée plus de cent mille escus, sans
le reste qu'elle porta à cachettes, afin de n'estre pas descouverte
par ses damoyselles, qui ne sçavoient pas ceste sienne intention,
outre une grosse somme d'argent qu'elle avoit donné aux esclaves pour
porter en la barque; equipée de ceste façon, monta sur son brigantin
bien garny de toutes choses necessaires, soit pour le vivre, soit
pour la conduite du navigage, et peu à peu vindrent à s'esloigner
du rivage, faisant voile en haulte mer. De quoy s'appercevant,
son dit beau frère commença de doubter du fait; de sorte que, se
levant de cholère et s'escriant contre les esclaves, les menassa de
les faire mourir s'ils ne rebroussoient la route vers Algier. Mais
tout cela ne servit de rien, d'autant qu'ils estoient plus forts,
et l'eussent jetté dans la mer, ne feust que la royne les en garda.
Si luy racompta fort amiablement les raisons de son despart, et
comme, pour l'amour qu'elle luy portoit, ne vouloit pas permettre
que luy fust faict aucun desplaisir; mais qu'elle le vouloit bien
prier qu'il se contentast de venir avec soy et qu'elle luy feroit
cognoistre combien elle l'aymoit, luy faisant conquester un royaume
plus grand que celuy de son frère, entendant le paradis. Mais luy,
ne prenant pas en payement ces bonnes remonstrances, devint comme
enragé, si qu'elle feust contrainte de commander de le lier et le
mettre de son beau long au brigantin. Après, se tournant vers ses
damoyselles, les conforta, remonstrant comme elles devoient se
contenter de ceste adventure, leur promettant de les conduire en
un pays où elles demeureroient de plus en plus contentes. Ainsi
doncques, gaignées tant par sa doulceur et bonne grâce que par les
menaces des esclaves, estant la mer calme et propice, se laissèrent
conduire, et bien tost après arrivèrent à Majorque, où elles furent
receues de l'evesque, en grande joye et feste, comme on peut penser
qu'en tel evenement on a coustume de faire, qui les baptiza toutes,
excepté le beau frère, qui demeura obstiné et fort mal contant de
tout ce qui s'estoit passé. S'estant là reposées par quelques jours
en la cité de l'isle de Maiorque, et par le dict evesque estants
leurs vivres abondamment renforcez, singlèrent vers Rome, pour
recevoir aux pieds de Sa Saincteté sa benediction. En cest equippage,
ceste noble et magnanime royne, avec toute sa compagnie, aborda ici
dimanche passé, loüée grandement et prisée autant comme elle a esté
admirée d'une si saincte resolution et d'un si grand courage qu'elle
a eu en s'exposant à tant de dangers. Mesmes que soudain que l'on
s'apperceust de l'eschauquette d'Algier, que la royne passoit oultre,
on la poursuivist avec plusieurs flustes; de quoy estant advertie, se
mist à genoux, priant Nostre Seigneur qu'il ne l'abandonnasse point,
comme il n'a faict, ny elle ny ceux qui ont bonne esperance en luy;
et dict-on que ce brigantin ne sembloit pas couler, mais voler, et
que les mariniers à peine touchoient les rames du navire et voguoient
neantmoins d'une extrême roideur. Ainsi donques, sans courir aultre
empechement, la royne et ses compagnes sont arrivées à Rome. Tout
incontinent qu'elle eut prins port, elle donna son brigantin à ses
pauvres mais fidèles esclaves, et la liberté, quant et quant si long
temps desirée, avec une bonne somme d'argent, dont ils sont demeurez
riches et très contents; et dit-on que, pour recognoissance de leur
fidelité et peine, ils seront recompensez de Sa Saincteté.

          [Note 252: C'est à peu près ce qui arriva, vers 1784, à
          Mlle Aimée Du Buc, créole de la Martinique, amenée à Nantes
          pour y faire son éducation, et prise par des corsaires sur
          le vaisseau qui la reconduisoit dans son île natale. Le
          dey d'Alger, à qui elle fut donnée, l'offrit en présent
          à Abdul-Hamed, dont elle eut un fils qui fut le sultan
          Mahmoud. On fait honneur à la belle créole, devenue sultane
          Validé, de quelques-unes des réformes accomplies par
          son fils et de l'heureuse influence que le gouvernement
          françois eut longtemps sans partage à Constantinople. On
          peut lire dans l'_Illustration_ (février 1854) un curieux
          article de M. Xavier Eyma sur Mlle Du Buc, et aussi les
          _Lettres sur le Bosphore_.]

La royne, avec tout son train, fust prinse en son brigantin par
la venerable archiconfraternité du Confalon, et ainsi conduicte
jusques à Rome et amenée à son logis, où, par le commandement de
Sa Saincteté, avoit esté faicte toute la provision qui estoit
necessaire pour recevoir une telle dame. Voilà ce qui s'est presenté
ces jours passez pour le vous faire entendre. Si autre chose survient
digne de remarquer, je n'espargneray ny peine ny papier à fin de vous
servir, selon que je sçay que vous desirez, et à tant feray fin à la
presente, vous baisant humblement les mains et priant le Createur
vous donner,

  Monseigneur, en santé longue et heureuse vie.

               De Rome, ce septiesme octobre 1587.

               Vostre très humble et très affectionné serviteur.

                                                      P. N.



_La prise du capitaine Carfour[253], un des insignes et signalé
voleur qui soit en France, arresté prisonnier ès environs de
Fontaine-Bleau, avec un abregé de sa vie, et quelques tours qu'il a
faict ès environs et dedans la ville de Paris._

_Paris, Jean Martin, 1622._

In-8.

          [Note 253: Carfour, sur lequel nous avons déjà publié une
          pièce, t. VI, p. 321-328, est l'un des plus fameux chefs
          de bande qu'il y eût en ce temps où les voleurs étoient
          si nombreux dans les villes aussi bien que dans les
          campagnes. Par plus d'un point il ressembloit à Guilleri,
          mais il étoit moins gentilhomme, moins capitaine. C'étoit
          le tire-laine véritable, cherchant plutôt les expédients
          et les ruses que les coups d'audace: «Ses compagnons,
          est-il dit dans un passage déjà cité de l'_Inventaire
          général de l'histoire des larrons_ (liv. II, ch. 7), ne
          l'appeloient que le _Boémien_, car il savoit toutes les
          règles du _Picaro_, et il n'y avoit jour où il n'inventât
          de nouvelles souplesses pour les attraper.» Une de ses
          ruses, racontée dans ce même _Inventaire général_, a été
          reprise par Gouriet dans ses _Personnages célèbres des rues
          de Paris_, t. II, p. 43.]


Le desespoir nous fait souvent embrasser des actions que nous
mespriserions si la fortune respondoit à nos desirs; l'homme qui de
soy a le courage haut, voyant qu'il ne peut effectuer ce que ses
pretentions luy promettent, se porte souventefois à des entreprises
que d'autre part il rejetteroit pour pernicieuses s'il n'estoit
aveuglé de ses propres passions, qui luy servent de conduitte en ce
qu'il entreprend, et bouchent ses sens en toutes les considerations
qui le peuvent destourner de tels actes.

Carfour, soldat de fortune[254], et d'un grand courage s'il l'eut
bien appliqué, se peut dire le vray portrait et le prototipe de
Guilleri, qui fut pris du règne du feu roy, car il ne lui cède ny
en grandeur de courage ny en subtilité d'inventions, comme on peut
voir par les stratagèmes et industries qu'il a exercé ès environs de
Paris; de sorte que, si Guilleri a esté tenu pour un des signalez
voleurs de son temps, Carrefour se peut dire à juste titre avoir été
le premier qui ait imité ses actions et suivy sa piste.

          [Note 254: Il avoit fait comme tant d'autres; de soudart
          il étoit devenu voleur de grand chemin. La Fontaine, qui
          connoissoit ces fléaux de la paix, lui préféroit presque
          la guerre: «Si elle produit des voleurs, écrivoit-il à
          sa femme, elle les occupe, ce qui est un grand bien pour
          tout le monde, et particulièrement pour moi, qui crains
          naturellement de les rencontrer.» (_Oeuvres complètes_,
          1836, in-8, p. 609.)]

Les archers des prevots des mareschaux[255] ont couru la campagne
diverses fois pour le rencontrer, car depuis cinq ou six ans il a
fait des vols et extorsions estranges. Mais comme il ne tient pas une
même route, et qu'il est tantôt d'un costé, tantôt de l'autre, ils
ne l'ont peu jamais attraper, outre qu'il est tousjours en action,
et comme il se faict suivre ordinairement d'une cinquantaine de
desesperez comme luy; aussi a-t-il divers espions et correspondance,
pour estre adverty de tout ce qui se faict en divers endroicts du
royaume. C'est la raison pour laquelle jusques icy il s'est tousjours
tenu si bien sur ses gardes.

          [Note 255: Dans une pièce du t. I, p. 206, il est parlé de
          ces prévôts des maréchaux et de leur lieutenant.]

Il y a quelques mois que les archers des mareschaux, courant la
campagne, le rencontrèrent à sept ou huict lieuës de Paris, deguisé
en habit d'hermiste[256]. Ils luy demandèrent s'il n'avoit point ouy
parler de Carrefour. Il leur respondit que tous les jours il estoit
traversé de ses courses, et qu'à peine pouvoit-il avoir un morceau
de pain dans son hermittage, et que le dict Carrefour lui ravissoit
tout ce qu'il avoit; que c'estoit un coup du ciel de prendre le dict
voleur, et que pour son regard il y contribueroit ce qu'il pourroit.
Sur ce il leur promet de les mener au lieu où il avoit coustume
de venir assez souvent, qui estoit au milieu du dict bois. Ils le
suivirent; mais à peine furent entrez demi-lieuë qu'il se void enclos
de cinquante ou soixante voleurs de sa suite, de façon qu'il fallut
reculer au plus viste.

          [Note 256: C'étoit un déguisement que les voleurs des bois
          prenoient alors volontiers. Il est parlé, dans l'_Histoire
          du diocèse de Paris_, de l'abbé Lebeuf, t. XI, p. 20, de
          deux gardes-chasses de Mme de Bassompierre, qui, ainsi
          couverts soit d'une robe d'ermite, soit d'une livrée de
          grande maison, savoient attirer dans leurs embuscades les
          gens qui leur sembloient devoir être une riche proie. Ils
          infestoient surtout la grand'route d'Orléans, aux environs
          d'Arpajon, à l'endroit où le voisinage de la vallée Torfou
          ou de _Trefou_ la rendoit alors si dangereuse. Il a déjà
          été question de cette forêt dans notre t. I, p. 206, et
          nous avons donné en note une mauvaise explication de son
          nom. Il est probable que Carrefour, qui ravageoit de
          préférence les environs de Paris, avoit devancé dans ce
          célèbre coupe-gorge les deux bandits dont nous venons de
          parler. Il y aurait au reste été précédé lui-même par le
          capitaine Mirloret, dont, suivant l'Estoille, la rencontre
          y étoit si dangereuse un peu avant 1610. (_Edit. du Panth.
          litér._, t. II, p. 647.) La Fontaine, allant en Limousin,
          ne manqua, pas de maudire en passant ce lieu funeste. Ce
          qu'il en écrit à sa femme (1re _Lettre_) prouve qu'il avoit
          raison de maudire et de trembler:

                     C'est un passage dangereux,
               Un lieu pour les voleurs d'embuche et de retraite.
                 A gauche un bois, une montagne à draite,
                         Entre les deux
                         Un chemin creux.]

Au pais Vexin, il a faict divers vols de marchands et executé
plusieurs rapts et injures sur le peuple. Il ne s'arrestoit jamais
en un lieu; on la recogneu desguisé assez souvent dans Paris, qui
s'enquestoit si on ne parloit pas de luy. Au reste, il estoit
tousjours bien monté et en bon ordre. Il alla il y a quelque temps
chez une damoyselle Des Champs, à qui il demanda librement une
certaine somme d'argent, que la necessité l'avoit reduict à ce
poinct, et qu'au reste il ne se montreroit ingrat en son endroit.
La damoyselle, qui au plus n'avoit pour lors que trois ou quatre
serviteurs, se trouva bien estonnée, et luy respondit que pour de
l'argent, elle ne l'en pouvoit pas accommoder, mais que luy plaisoit
de disner chez elle, elle luy en donneroit très volontiers, comme de
faict il y disna et s'en alla[257]. Je raconterais icy divers autres
actes qu'il a faict aux environs de Paris, mais je reserve tout pour
histoire de sa vie à part. Je viens maintenant à sa prise, et de la
façon qu'il a été mené prisonnier.

          [Note 257: En 1605, les Barbets avoient aussi infesté en
          plein jour les maisons de Paris en se servant de divers
          déguisements: «Trouvant moyen, dit l'Estoille (t. II, p.
          390), d'entrer aux maisons sous couleur d'affaire qu'ils
          disoient avoir aux maîtres d'icelles; après les avoir
          accostés sous prétexte de leur parler, demandoient de
          l'argent avec le poignard sous la gorge. Entre ceux qui
          furent volés, on compte le président Ripault, le trésorier
          de M. de Mayenne, nommé Ribaud, lequel ils contraignirent
          de leur donner deux cents écus en or; et un avocat nommé
          Dehors, auquel, après l'avoir lié, ils volèrent la valeur
          de deux mille écus, ainsi qu'on disoit. Chose estrange
          de dire que dans une ville de Paris se commettent avec
          impunité des voleries et brigandages, ainsi que dans une
          forêt.»]

Enfin, quand la mesure est pleine et que Dieu nous a attendu
longtemps pour nous remettre en notre debvoir, sa justice est
contraincte d'executer ce que sa misericorde ne pouvoit faire
auparavant: il y avoit trop longtemps que Carrefour bravoit le ciel
et la terre, l'heure estoit venue où il devoit payer le tribut et
rendre raison à la justice divine.

Le dit Carrefour, comme j'ay dit du commencement, n'ayant aucun
lieu asseuré, ains voltigeant tousjours qui cà qui là, comme il
estoit dernierement ès environs de la forest de Fontaine-Bleau,
il luy prit envie, en passant, de se rafraichir en une hostelrie
fort peu eloignée de la dicte forest, où il vint seul (car il avoit
laissé ses compagnons dans le bois). Comme il disnoit, il arriva un
gentilhomme de chez le roy, qui revenoit de l'armée avec son homme de
chambre et un laquais, qui demanda à se rafraichir. On le met en la
mesme chambre que Carrefour. Comme ils estoient tous deux à table,
Carrefour va demander audit gentil-homme qui il étoit et d'où il
venoit; l'autre lui respondit simplement qu'il estoit serviteur du
roy et qu'il venoit de Beziers, où Sa Majesté estoit, et même il lui
raconta tout plain de particuliarités de ce qui se passoit au camp.
Cecy fait, le gentilhomme luy demanda reciproquement à qui il estoit
et quel exercice il faisoit en ces cartiers. Carfour luy respondit
d'un visage effronté que pour son regard il estoit à soy-même, et
qu'il ne recoignoissoit autre superieur que soy-même. Le gentilhomme
repartit incontinent: «N'êtes-vous pas serviteur du roy?--Je ne
reconnois, dit Carfour, autre maître que moy-même.» Sur ceste réponse
se forma une querelle entre eux; de sorte qu'ils en vindrent aux
mains. L'hoste, qui entendit le bruit, accourut, comme aussi firent
les hommes du gentil-homme, qui saisirent Carfour au collet.

En mesme temps, comme ils se debattoient par ensemble, arrivast un
honneste homme à cheval, qui, estant entré dans l'hostellerie,
commença à s'ecrier que c'estoit Carfour, le capitaine des larrons,
et qu'il l'avoit autrefois vollé. Sur cette asseurance on le prend
et le meine on à Fontaine-Bleau, où il a esté quelques jours. Depuis
on tient qu'il a esté ramené à Melun, où nous verrons en bref ce
qui en sera arrivé. Ses camarades ont esté bien estonnez de cette
prise. Plusieurs, en ayant eu les nouvelles, prirent la fuitte et se
sauvèrent. Je vous ai voulu faire esçavoir cecy, en attendant son
execution[258], et un sommaire que je dresserai de sa vie tragique et
estrange, comme en ayant de beaux memoires et histoires particulières.

          [Note 258: Elle eut lieu à Dijon quelque temps après, ainsi
          que l'apprend la pièce publiée dans notre t. VI: _Recit
          veritable de l'execution faite du capitaine Carrefour,
          general des voleurs de France, rompu vif, à Dijon, le 12
          decembre 1622._]

FIN.



_Effroyables pactions faites entre le diable et les prétendus
invisibles, avec leurs damnables instructions, perte déplorable de
leurs escoliers, et leur miserable fin._

M.DC.XXIII[259].

          [Note 259: En publiant cette pièce, nous tenons une
          promesse que nous ayons faite t. I, p. 116, dans la note
          1 d'une pièce qui est aussi relative aux _frères de la
          Rose-Croix_, et à laquelle nous aurons souvent à renvoyer
          le lecteur.]


C'est une chose etrange que l'Eglise, depuis son etablissement, a
tousjours esté agitée, non seulement par la tempeste des payens
incredules et par les vents du judaïsme, mais par les bourrasques de
ses enfans propres, à qui elle a donné la vie et la cognoissance de
la verité. Les escueils des ariens, lescume des lutheriens et les
detroicts du caribde des calvinistes, qui se sont efforcez de faire
perir le vaisseau de S. Pierre, ont servy d'esperon, de contr'escarpe
et de donjon pour soustenir son etablissement contre la violence de
tant de canailles qui voudroient faire brèche à l'Evangile, grande
merveille de Dieu, qui, pour sa plus grande gloire, a permis que l'on
aye contrecarré sa chère espouse et contrepointé la foy catholique,
apostolique et romaine, pour donner d'autant plus de lumière aux
docteurs de son Eglise de la verité de son sainct nom et de la
puissance des evesques qu'il a establis dans son temple sacro-sainct,
que les portes d'enfer ne pourront maistriser; mais plus grande
merveille d'avoir veu et de voir tous les jours les ennemis du
christianisme miserablement perir à la veuë d'un chacun dans les feux
et les flammes, et leur ame servir de proye aux diables et aux demons.

Les afflictions que l'Eglise romaine a souffertes jusques aujourd'huy
n'ont point esté si violentes que Dieu n'y aye mis la main et envoyé
de ses serviteurs pour renverser toutes les nouvelles doctrines
qui sont survenuës de siècle en siècle; et quoy que la magie des
sacrificateurs de Pharao sembloit avoir autant de pouvoir que les
miracles de Moyse, si est-ce toutesfois que le serpent provenu de sa
baguette, qui devora tous les autres, debvoit assez faire cognoistre
que la puissance de l'un provenoit d'une auctorité divine, et l'autre
par charmes et illusions? Simon Magus[260], aussi grand enchanteur
qu'aucun autre qui soit venu de son temps, se faisoit eslever en
l'air par ses demons familiers, et ses charmes avoient un tel pouvoir
que d'aveugler les yeux des assistants, qui le tenoient pour un grand
prophète; mais la présence de S. Pierre, venuë pour s'opposer à ses
actions diaboliques, monstra, par la mort de l'enchanteur, que ses
prières avoient plus de pouvoir que la magie de l'autre.

          [Note 260: Simon _le magicien_, chef de la secte des
          _simoniaques_, qui, dans les premiers temps de l'Eglise,
          continua contre saint Pierre la querelle du pays de
          Samarie, où il étoit né, avec Jérusalem. V. sur lui un
          curieux article de la _Revue de bibliographie_, fév. 1845,
          p. 181.]

Arius, qui, par ses artifices, avoit rangé soubs sa banderolle un
nombre infini de pauvres ames ignorantes, eust pour ennemy le docteur
Angelique[261], qui renversa tellement ses escrits et nouvelles
instructions, que la France, et notamment le Languedoc, luy est
autant obligé qu'à sainct Dominique: ainsi tous les autres ennemis de
la foy et de la vertu ont eu pendant leur temps de grands personnages
qui ont deffendu la cause de Dieu et plaidé en plain barreau le
droict de son Eglise militaire. Du temps de Luther, parut pour le
contreprojecter ce flambeau navarrois nouvellement canonisé; pour
Calvin, le subtil Lescot; et pour de Bèze, le docteur Duperon.

          [Note 261: C'est, comme on sait, saint Thomas d'Aquin.]

Puis donc que Dieu prend le soin de conserver l'auctorité de son
Eglise, par l'eloquence et l'elegance de tant de braves hommes qui
se sont opposez auz ennemis de la foy, qui estoient soustenus et
maintenus par des empereurs, des roys et des potentats puissans;
craindrons-nous aujourd'huy qu'un tas de frippons ignorans, si jamais
il en fust, puissent, par une nouvelle doctrine, ou par magie, ou
par nigromencie, se rendre de visibles invisibles, charmer les
ames sainctes, aveugler les yeux de la foy, faire ensevelir nostre
croyance, et, par illusions et enchantemens, nous faire renoncer le
ciel pour espouser l'enfer? Est-il possible que la curiosité des
hommes se porte jusques là, que d'aller non seulement faire dire
leurs horoscopes, adjoustant foy aux parolles ambigues du diable,
mais encore d'aller rechercher des demons, qui, soubz des habils
apparens, fantastiquent une invisibilité, ou des nigromenciens, qui,
pour attirer de l'argent, font voir mille fanfares aux curieux?

On tient que les illuminez[262] d'Espagne et les invisibles de France
n'ont rien de commun en leur croyance, ains qu'elle est differente
grandement de l'un à l'autre. Les illuminez croyent l'immortalité
de l'ame, et nos invisibles n'en croyent point: toute leur croyance
n'est qu'epicurienne, enseignent la mesme leçon et la mesme methode
que ce philosophe italien qui fut brulé à Thoulouze, en la place du
Salin, par arrest du parlement du dit lieu, en l'année 1619[263].
Il ne se peut faire que ces sortes de gens ne communiquent avec le
diable, qui leur promet toutes sortes de biens et d'asseurance pour
la conservation de leur personne; mais la suitte de ces promesses, ce
n'est que du vent, ce ne sont que des parolles de la cour, promettre
et ne rien tenir, et, pour refrain de la balade, le feu materiel
ensevelit leur corps et les flammes eternelles leur ame.

          [Note 262: En cette même année 1623, les _illuminez_ se
          disant _congregez illuminez, bien heureux et parfaicts_,
          avoient été bannis d'Espagne par l'inquisition. V. _Edict
          d'Espagne contre la detestable secte des illuminez, eslevez
          es archevêché de Seville et evesché de Cadix, traduict sur
          la coppie espagnole imprimée en Espagne_, 1623, in-8.]

          [Note 263: Vanini, qui fut en effet brûlé à Toulouse en
          1619. C'est comme athée qu'il fut envoyé au supplice. Il
          le subit avec un fier courage que le P. Garasse lui-même
          ne put qu'admirer: «Lucilio Vanini et ses compagnons,
          dit-il en son _Apologie_, ont quelque froide excuse en
          leur impieté, sçavoir: une resolution philosophique qui
          les porte au mespris de la mort, et de là les jette
          furieusement jusques à celui de leur ame.» Peu d'années
          auparavant, Louis Gaufridi avoit subi le même sort pour
          cause de magie, par arrêt du parlement d'Aix. Entre autres
          pièces écrites à ce sujet, qui intéresse celui-ci, voir
          les suivantes: _Arrest de la Cour de Provence, portant
          condamnation contre messire Loys Gaufridi, originaire
          du lieu de Beauvezer les Colmaret, prestre beneficié en
          l'eglise des Accoules de la ville de Marseille, convaincu
          de magie et autres crimes abominables, du dernier avril mil
          six cent onze_, à Aix, _par Jean Tholozan, imprimeur du roi
          et de la dicte ville_, 1611, in-8; _Confession faicte par
          messire Loys Gaufridi, prestre en l'eglise des Accoules
          de Marseille, prince des magiciens depuis Constantinople
          jusqu'à Paris, à deux pères capucins du couvent d'Aix, la
          veille de Pâques, le 11e avril mille six cent onze_, à Aix,
          1611, in-8.]

Nos invisibles pretendus sont (à ce que l'on dit) au nombre de
trente six, séparez en six bandes: leur assemblée generale fut
faicte à Lyon, le 23 juin dernier, sur les dix heures du soir, deux
heures avant le grand sabath, où, par l'entremise d'un anthropophage
nigromencien qui avoit esté leur precepteur, Astarot, l'un des
princes des cohortes infernales, parust splendide et grandement
lumineux, pour ne point donner d'espouvente à ses nouveaux enroolez;
et sur ce que le nigromencien leur avoit donné à entendre que
c'estoit un des messagers du très haut (sans adjouster ny de Dieu
ny du diable), tous s'humilièrent et se prosternèrent devant la
face de ce démon, qui leur demanda ce qu'ils desiroient de luy. Le
nigromencien, prenant la parolle pour eux, dit ces mots: «Grand
prince, voicy une petite troupe d'hommes que j'ay assemblez au nom de
ton maistre, pour le servir doresnavant aux conditions portées dans
ce papier escript qu'ils desirent estre paraphé de ta main, comme
ayant charge de ton roy.» Astarot prist le papier et le paraphe, et
le remet aux mains du nigromencien pour leur en estre à chacun baillé
coppie pour leur servir de passe-port et sauve garde, et fait faire
lecture du contenu en iceluy, pour prendre en après d'eux le serment
de fidelité, et les faire signer au bas de l'original, qui demeure
pour minutte es mains du nigromencien.

       *       *       *       *       *

_Articles accordez entre le nigromencien Respuch et les deputez pour
l'etablissement du college de Rose-Croix[264]._

          [Note 264: Sur les trois colléges que les Rose-Croix
          disoient avoir dans le monde, V. t. I, p. 124.]

Nous soubz-signez, certifions devant le très haut, en la presence
de nos genyes, avoir fait les accords et pactions qui en suivent.
C'est assavoir: nous qui prenons aujourd'huy le tiltre de deputez
pour l'etablissement du college de Rose-Croix, estans au nombre de
trente six[265], promettons de recevoir doresnavant le commandement
et la loy du grand sacrificateur Respuch, renonceans au baptesme,
chresme et onction que chacun de nous ont peu recepvoir sur les fonds
du baptesme fait au nom du Christ, detestons et abhorrons toutes
prières, confessions, sacremens et toute croyance de resurrection
de la chair, professons d'annoncer les instructions qui nous
seront donnez par nostre dit sacrificateur par tous les cantons de
l'univers, et attirer à nous les hommes, noz semblables d'erreur et
de mort; à quoy nous engageons nostre honneur et nostre vie, sans
esperance de pardon, grace ne remission quelconque, et pour preuve
de ce, nous avons d'une lancette ouvert la veine du bras de nostre
coeur pour en tirer du sang[266] et signer d'ice-luy noz noms et noz
surnoms, que nous avons posez de noz mains en fin de chacun article.
Voila pour ce qui regarde noz volontares.

          [Note 265: G. Naudé dit qu'ils n'étoient que huit. _Id._,
          p. 122.]

          [Note 266: Ce n'étoit pas seulement pour donner, comme ici,
          leur signature, que les Rose-Croix recouraient au sang
          humain; ils en faisoient la base de leur médecine. En 1750,
          un des frères prétendoit qu'il savoit en tirer le principe
          de vie, communicable à tout malade qui vouloit bien se
          remettre en ses mains. C'étoit, pour lui, la médecine
          universelle. Une petite comédie jouée cette année-là, sous
          ce titre: _La double extravagance_, fit allusion a cette
          nouvelle façon de médicamenter l'homme par l'homme:

                     ... Il est dans chaque corps
               Un principe de vie, âme de leurs ressorts,
                     ... Il faut que la chimie
               Aille le déterrer, l'extraire par son art:
               Or, ce principe extrait, je puis en faire part
               A ceux de qui la vie à nos soins est transmise.]

O mal heureuses gens! O Dieu! souverain createur du ciel et de
l'univers, pouvez vous voir de vostre throsne empiré un traité
semblable, fait au prejudice de vostre grandeur! Souffrez vous qu'un
enchanteur abuse de vostre nom, donnant l'epithète au diableté
de très hault, luy qui est englouty dans le profond des enfers!
Permettez vous, ô Dieu! que la magie ait tant de pouvoir que de
seduire des hommes et leur faire renier leur Createur, leur foy et
leur baptesme! Mais, bien plus, Seigneur, pouvez vous voir de l'oeil,
sans decocher vostre foudre, les detestations que ces renegats font,
non seulement des sacrements, mais de la resurrection de l'ame? Ha!
Seigneur, vous le permettez pour quelque raison: vous endurcissez
leur coeur, afin que par l'establissement de ceste croyance frivole,
voz predicateurs paroissent plus que jamais zelez et affectionnez
à renverser et boulleverser ces esprits hypocondriaques, plains de
manie et remplis de folie.

Puis-je passer soubz silence cette abjuration qu'ils font de la
resurrection de la chair, veu que les plus infidelles, les plus
payens et les plus incredules y ont aucunement adjousté foy?
Pithagoras, quoyque payen, dit que l'ame raisonnable est capable de
parvenir, non seulement à la condition des heros, mais encore de les
surpasser de beaucoup, jusqu'à s'unir à l'essence de Dieu; et dit
plus, que si, delaissans la prison de ce corps, nous passons en la
pure liberté ætherée, nous serons faits dieux immortels. Si ce payen,
né, nourry, instruit et eslevé dans le paganisme; a eu cette croyance
de l'ame, quelle foy doit avoir celui qui a senty les effects du
baptesme et l'utilité que nous apporte la vive foy!

Revenons à noz articles et voyons ce que le diable, par l'organe
de ce nigromencien, promet à noz invisibles. Voicy les mots du
magicien: Moyennant lesquelles promesses cy dessus, je promets
aus dits deputez, tant en general qu'en particulier, les faire
transporter d'un moment à l'autre du levant au couchant et du midy au
septentrion, toutesfois et quantes que la pensée leur en prendra, et
les faire parler naturellement le langage de toutes les nations de
l'univers[267], couverts des habits du païs, en telle sorte qu'ils
seront cogneus comme legitimes du païs et d'avoir tousjours leur
bource pleine de la monnoye où ils se trouveront.

          [Note 267: Il est déjà parlé de cette faculté que
          s'attribuoient les Rose-Croix, dans l'_Examen de l'inconnue
          et nouvelle caballe des frères de la Rose-Croix_. V. notre
          t. I, p. 124.]

_Item_ de les rendre invisibles[268], non seulement en particulier,
ains en public, et entrer et sortir dans les palais et maisons,
chambres et cabinets, quoy que tout soit clos et fermé à cent
serrures.

          [Note 268: _Id._, _ibid._]

_Item_ de leur donner l'eloquence pour attirer les hommes à eux
et les enseigner en la mesme croyance, et leur promettre de la
part du Très Haut faire mesme merveille en faisant le serment et
protestations cy-dessus.

_Item_ de leur donner le pouvoir non seulement de dire les
horoscopes des choses passées et presentes, ny des futures, mais de
dire jusques aux pensées du coeur le plus secret.

_Item_ je leur donne parole qu'ils seront admirez des doctes et
recherchez des curieux, en telle sorte que l'on les recognoistra
pour estre plus que les prophètes antiens, qui n'ont enseigné que
des fadaises; et pour les instruire parfaitement en la cognoissance
des merveilles que je leur promets, incontinant qu'ils auront presté
le serment de fidelité ès mains de celuy qui viendra de la part
du Très Haut, il leur sera delivré à chacun d'eux un anneau d'or
enchassé d'un saphir, soubs lequel sera un démon qui leur servira
de guide, en tesmoing de quoy j'ay signé de ma main ces presentes
articles, et sellé de l'anneau de mon maistre, par lequel je promets
faire ratifier dans ce jourd'huy le present accord pour ma decharge
et contentement d'un chacun. Faict ce 23 juin 1623. Voila les
particularitez de la paction; reste maintenant de voir le serment que
l'on leur fait faire, afin de les engager davantage au combat.

Après lecture faicte de ce traicté particulier, Astarot se communique
plus courtoisement à ceux qu'il tient deja engagez, et, despouillant
une partie de sa lumière feinte, prend le visage d'un adolescent dont
le poil doré sembloit floter le long de ses epaules, ce qui faisoit
croire à nos aveuglez que c'estoit quelque deité qui se manifestoit,
et sur cette simplicité de croire, Astarot les caresse, les embrasse
et leur promet toute sorte de bien-vueillance, et après ces espèces
d'accolades, il leur dit à tous: «Levez la main», ce qu'ils firent,
et, leur main levée, il leur fit faire ce serment:

Vous promettez tous en general et en particulier de ne jamais
desroger aux articles que vous avez soubscripts, par vostre sang,
de voz noms et sur noms, quoy qu'il arrive ou puisse arriver, et
de fermer l'oreille aux predicateurs de l'Evangile du Christ, ains
de vive voix publier, annoncer et prescher toutes les nations où
vous serez enlevé selon vos pensées, la verité du règne très hault
duquel je suis le messager, afin que par voz predications, leçons
publiques ou particulières, vous attiriez à vous et à nous les
erreurs des hommes de ce siècle, qui croyent l'immortalité de l'ame?
A quoy chacun respondit oüy. Ceste parole dicte, Astarot reprend les
articles, et, de la part de son maistre, les ratifie, les confirme
et les approuve, et promet les entretenir de point en point selon
leur forme et teneur à l'esgard de ce qui a esté promis par le
nigromencien.

Cela fait, Astarot disparut pour assister au sabath general, qui se
fait depuis les unze heures du soir jusques à une heure après minuict
de la nuict de la vueille de la S. Jean Baptiste[269], es environ du
labirinthe qui est ès monts Pyrenées, tellement qu'il ne restera
plus que le nigromencien avec noz invisibles, pour recevoir par le
soufle la grace qui leur estoit promise par les articles.

          [Note 269: C'est, en effet, le jour du grand sabbat, ce
          qui n'empêchoit pas celui qui se tenoit régulièrement
          toutes les semaines, dans la nuit «du mercredi venant au
          jeudi, ou du vendredi venant au samedi.» (De Lancre, _De
          l'inconstance des démons_, p. 66.)]

Ce soufle se fit en la manière: noz invisibles se despouillèrent
tout nuds, et, la face contre terre, le nigromencien, qui avoit une
bouëtte pleine d'onguents et de graisse, leur frotta à chacun le
dessus du col[270], les aisselles, le bout d'en bas de l'eschine
du dos, les parties honteuses et le fondement, puis souffla dans
l'oreille droicte de chacun, leur disant: Allez et jouissez
maintenant de l'effect de mes promesses. Et leur donnant à chacun
l'agneau, il leur dit: Il ne vous reste plus que d'aller recognoistre
la cour de nostre maistre, qui se tient à cent lieuës d'icy, et
recevoir de luy le departement de vos voyages; je vous serviray de
conducteur pour ceste nuict. Ces paroles achevées, une forme de vent
les enlève au lieu de l'assemblée des sorciers et magiciens.

          [Note 270: Cette façon de s'oindre pour se métamorphoser
          ou se rendre invisible étoit de la vieille magie. La
          sorcière thessalienne chez qui logea Lucius ne procédoit
          pas autrement: «Elle ouvrit un gros coffret où étoit force
          petites fioles; elle en prit une. Ce qu'il y avoit en cette
          fiole contenu, au vrai je ne le saurois dire. A voir, il
          me parut comme une sorte d'huile, dont elle se frotta
          toute des pieds jusqu'à la tête, commençant par le bout
          des ongles; et lors, voilà de tout son corps plumes qui
          naissent à foison, puis un bec au lieu de son nez, fort
          et crochu. Que vous dirai-je? En moins de rien elle se
          fit oiseau de tout point, le plus beau chat huant qui fut
          oncques.» (_La Luciade_, dans les _Oeuvres complètes_ de P.
          L. Courier, 1839, in-8, p. 124-125.)» Lorsque les sorcières
          s'oignent, dit de Lancre, p. 399, elles disent et répètent
          ces mots: _Emen-Hetan, emen-Hetan_, qui signifient ici et
          là, ici et là.»]

Ce fut ce qui commença d'estonner nos invisibles, voyant et
considerant une si grande troupe de personnes sacrifier et faire
hommage à Satan. Là, ils furent regardez d'un chacun comme nouveaux
venus, et receurent publiquement de la main de leur maistre la marque
des magiciens, avec leur despartement de six en six: six en Espagne,
six en Italie, six en France, six en Allemagne, quatre en Suède,
deux en Suisses, deux en Flandres, deux en Lorraine, et les deux
autres en Franche Comté, tellement qu'ils ne vont que sur les terres
catholiques pour y semer une nouvelle religion s'ils pouvoient, et
non pas sur les terres heretiques et infidelles, qui, hors du giron
de l'Eglise, sont dans les griffes de l'enfer.

Voila donc le despartement qu'ils ont receu, quoy que cela n'empesche
pas qu'ils n'aillent par tout en un tour de main, selon les promesses
du diable. Mais il est question de sçavoir maintenant ce qui est de
leur voyage, des fruicts qu'ils ont provignez, les escolliers qu'ils
ont gaignez, et si le diable ne les a point trompez.

S'il estoit question de verifier par cent mille cahiers saincts que
le diable n'est qu'un trompeur, et que tout ce qu'il a promis, et
promet, et promettra, ne sont que mensonges, je ferois plustost un
volume qu'un abregé que j'ay entrepris de faire pour monstrer la
supersticherie des demons; mais pour toutes les exemples le docteur
Fauste[271] nous servira assez. Comme sa curiosité l'a precipité
dans les enfers, la magie, la nigromencie, les enchantemens et les
horoscopes servent d'academie aux enfans du diable; les ambiguitez
qu'un nigromencien italien donna au roy François le grand monstrant
assez la malice de l'enfer. Ils ne parlent jamais ouvertement et se
confient plustost à la philosomie de celuy qui leur parle qu'à la
doctrine de leurs mathematiques.

          [Note 271: C'est le Faust de la légende, dont la plus
          ancienne histoire connue fut publiée à Francfort en
          1588, _cum gratia et privilegio_, chez Jean Spies. En
          1599, Georges-Rodolphe Widmann avoit publié à Hambourg
          une seconde histoire de cette vie magique et livrée au
          diable. On tira de l'une et de l'autre un petit livre
          écrit en françois: l'_Histoire prodigieuse et lamentable
          de Jean Faust, grand et horrible enchanteur, avec sa mort
          épouvantable_; Rouen, 1604, in-12. L'oeuvre de Goëthe
          est sortie de là, comme l'aigle de son oeuf; on y trouve
          tout le poëme, même Méphistophélès, avec une toute petite
          différence de nom. C'est _Méphostopholis_ qu'il s'appelle.
          Avant ces petits livrets, on ne connaissoit guère le
          docteur Faust que par ce qu'en a dit l'abbé Trithême dans
          une de ses lettres, datée du 20 août 1507 (Haguenau, 1536,
          chez J. Spiegel): «_Faustus junior_, y est-il dit, _fons
          necromanticorum, astrologus, magus secundus, chiromanticus,
          agromanticus, pyrmanticus, in hydrâ aste secundus... venit
          Staurosum, et de se pollicebatur, ingentia dicens se in
          alchemia, omnium quæ fuerunt unquam este perfectissimum, et
          scire atque posse quidquid homines optaverint_.»]

De dire que le diable n'ait pouvoir (entend que Dieu le permet)
de porter un homme d'une part à l'autre, qui est une espèce
d'invisibilité, la preuve s'en voit tous les jours. Il se trouvera
des Basques qui feront cent lieuës par jour[272], chose qui ne se
peut faire de pied; il faut qu'il y aye de l'artifice du diable.
De dire aussi qu'il n'y aye des nigromenciens qui vendent des
bagues[273] où sont des esprits familiers, l'une pour le jeu,
l'autre pour l'amour, l'autre pour les armes, l'autre pour la dance
et l'autre pour la fortune, on ne le peut revoquer en doute, car
il s'en trouvera qui en usent encore, au mespris du nom chrestien;
mais sçachez et voyez la fin de ces gens-là, vous n'y trouverez
et n'y verrez que misères, abandonnez d'un chacun, leur esprit
familier changer de nom et d'effect. Si le malheureux homme l'a pris
au dessein d'estre fortuné, la fin de ses jours seront les plus
infortunez du monde; s'il l'a pris pour les armes, son corps sera
ulceré en mille endroits; si pour l'amour, la verolle et les naudus
luy pourriront les membres; si pour la dance, il sera sur un fumier
sans pouvoir se remuer; si pour le jeu, les larmes et les soupirs luy
couvriront la face; enfin le diable recompense ces gens-là par un
contraire.

          [Note 272: Sur ces coureurs _basques_, parmi lesquels les
          grands seigneurs choisissoient leurs laquais au 17e siècle,
          V. Francisque-Michel, _Le Pays basque_, p. 100-102. L'un
          des valets de Célimène, dans le _Misanthrope_, s'appelle
          Basque.]

          [Note 273: Sur les _anneaux constellés_, comme les appelle
          Molière dans _L'Amour médecin_, et sur quelques autres
          bagues magiques, V. Ch. Louandre, _La Sorcellerie_, 1853,
          in-18, p. 52-53.]

Vous avez donc veu comme nos invisibles sont my-partis les uns de-çà
et les autres de-là. Il nous faut voir le cours de leurs enseignemens
et l'etablissement de leur college. Les six destinez pour la France,
qui sont ceux dont nous parlerons, puisque les autres sont ès païs
estrangers, et desquels nous aurons (s'il plaist à Dieu) bien tost
nouvelle de leur mort ou de leur fuitte, arrivèrent à Paris environ
le 14 de juillet, chacun prenant son logis à part pour oster toute
sorte de soupçon, ne laissans de communiquer chaque jour ensemblement
au lieu où la première pensée les portoit, tantost sur le mont
Parnasse[274], près le diable de Vauvert[275], tantost vers les
colonnes de Montfaucon, tantost dans les carrières de Montmartre[276]
et tantost le long des sources de Belleville[277]; là, proposoient
les leçons qu'ils devoient faire en particulier avant de les rendre
publiques, et de la difficulté qu'il y avoit d'enseigner une nouvelle
religion à Paris, tant à cause des livres theophiliques[278] que de
tant de predicateurs qui ne demandent autre chose que d'entrer dans
le combat de la verité pour confondre les ennemis de la religion et
les fleaux, ou plustost les bourreaux, de la vertu.

          [Note 274: C'étoit une butte, dont rien n'est resté que
          le nom. Il lui étoit venu des exercices de poésie et de
          chant qu'y venoient faire, au 16e siècle, les écoliers des
          différents colléges de Paris. A l'époque de la Fronde,
          dans la crainte que les troupes royales n'y prissent
          position, il fut décidé qu'on l'aplaniroit: «Faut demander
          aux habitants du faubourg Saint-Germain de desmolir le
          _Mont-de-Parnasse_.» (_Registre de l'hôtel de ville pendant
          la Fronde_, t. I, p. 154.)]

          [Note 275: V. Coquillard. édit. d'Héricault, t. I, p. 186;
          _Ancien Théâtre_, t. V, p. 372.]

          [Note 276: Ces carrières de Montmartre servoient d'abri à
          plus d'un de ces conciliabules de sorciers. C'étoit un lieu
          propre à toutes sortes de réunions clandestines, et l'on
          sait qu'Ignace de Loyola y rassembla ses premiers disciples
          le jour où tous prononcèrent, dans la chapelle voisine, le
          voeu solennel qui fut le point de départ de la société de
          Jésus. (Orlandin. _Histor. societ. Jesu_, pars prima, lib.
          I, p. 20.)]

          [Note 277: Sur ces sources, qui descendoient de Belleville
          et des Prés-Saint-Gervais, pour remplir les fossés et
          entraîner les immondices des égouts de Paris, V. un article
          du _Mercure_ (août 1811, p. 225), et notre article _Une
          rivière souterraine dans Paris_ (_Moniteur_, 8 août 1855).]

          [Note 278: On confondoit volontiers ces sectaires avec
          les _libertins_ de la société de Théophile, afin de les
          englober dans une même excommunication, et, si c'étoit
          possible, dans le même supplice. Le P. Garasse, en son
          _Apologie_, rapproche perfidement le nom de Théophile
          de celui des frères de la _Croix de Roses_ (_sic_). V.
          _Oeuvres de Théophile_, édit. Alleaume, t. I, p. LIX.]

Quelques jours se passent, pendant lesquels la depense de leur
hostellerie augmente. Point d'escolliers, point de profits pour avoir
credit. Il n'est que de bien payer au commencement; mais en payant il
se trouve que leur argent devient invisible et que leur bourse est
accouchée; cela ne les étonne pas, quoy que le diable manque desja en
sa promesse que leur bourse seroit toujours plaine.

Ils ont des chevaux, lesquels ils vendent pour avoir des meubles et
prendre des chambres à loüages, afin d'estre plus libres à chercher
des escolliers; l'argent reçu, les chevaux sont transportez par
l'achepteur et renduz invisibles au vendeur.

Les chevaux vendus, et quoy qu'ils avoient auparavant resolu de
se garnir de meubles, ils changent de volonté et louèrent deux
chambres garnies dans les marests du Temple[279], où ils logèrent
ensemblement, resolus d'y faire leçon particulière et publique:
Le temps est venu (disent-ils) de prodiguer et fructifier, et par
noz enseignemens attirer à nous les hommes de ce siècle. Pour cet
effect, ils affichèrent de nuict, en plusieurs carefours, des billets
et memoires dont la teneur en suit:

     _Nous, deputez du college de Rose-Croix, donnons avis à tous
     ceux qui desireront entrer en nostre societé et congregation,
     de les enseigner en la parfaite cognoissance du Très Hault,
     de la part duquel nous ferons aujourd'hui assemblée, et les
     rendrons de visibles invisibles et d'invisibles visibles, et
     seront transportez par tous les pays estrangers où leur desir
     les portera. Mais, pour parvenir à la cognoissance de ces
     merveilles, nous advertissons le lecteur que nous cognoissons
     ses pensées; que si la volonté le prend de nous voir par
     curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous; mais
     si la volonté le porte reellement de fait de s'inscrire sur le
     registre de nostre confraternité, nous qui jugeons des premiers,
     nous luy ferons voir la verité de nos promesses, tellement que
     nous ne mettons point le lieu de nostre demeure, puisque les
     pensées jointes à la volonté reelle du lecteur seront capables
     de nous faire cognoistre à luy et luy à nous[280]._

          [Note 279: Robert Fludd, en un passage de l'_Apologie_
          qu'il fit de ses confrères de la Rose-Croix, parle de l'un
          d'eux qui étoit venu, comme il est dit ici, loger aux
          Marais du Temple, et à qui la plus merveilleuse aventure
          seroit arrivée par suite d'une experience sur du sang
          humain. Un samedi matin, à l'heure où le prêtre dit la
          messe, il s'étoit mis à en distiller dans une cornue; puis,
          les jours suivants, il en avoit encore versé goutte à
          goutte, en suivant le rite cabalistique. Le vendredi, comme
          il dormoit dans la chambre voisine de son laboratoire,
          voilà que vers minuit un bruit affreux, semblable au
          beuglement d'un boeuf, se fait tout à coup entendre. Le
          corps ruisselant d'une sueur froide, il se lève sur son
          séant, et, à travers la fenêtre éclairée par les rayons de
          la lune, il voit passer une sorte de nuée qui peu à peu
          revêt une forme humaine et disparoît en poussant un cri
          aigu. Le lendemain, de très bonne heure, lorsqu'il eut
          ôté la cornue du feu et qu'il l'eut brisée pour voir le
          résultat de son opération, il y trouva une tête humaine
          tout ensanglantée. Alors il lui revint à l'esprit ce qu'un
          vieil alchimiste son maître lui avoit dit, à savoir que si
          pendant l'oeuvre magique un de ceux qui ont fourni le sang
          vient à mourir, son âme commence d'errer toute plaintive
          autour du lieu où son sang a été répandu. Le seigneur
          de Bourdaloue, qui, en sa qualité de secrétaire du duc
          de Guise, habitoit l'hôtel voisin du lieu où ce prodige
          s'étoit passé, en avoit fait le récit à Fludd lors du
          voyage que celui-ci fit à Paris, peu de temps après.]

          [Note 280: Cette affiche se trouve, mais incomplète, dans
          la pièce que nous avons publiée t. I, p. 123. Naudé, qui
          la donne aussi, mais non telle qu'elle est ici, dans son
          _Advertissement pieux et très utile_, dit que le besoin
          d'avoir des nouvelles promptes de la Cour, qui étoit à
          Fontainebleau, et de Mansfeld, qui menaçoit la frontière,
          avoit fait imaginer le moyen de communication annoncé par
          l'affiche, et qui, de fait, eût été fort commode. Nous
          avons, au reste, cité ce qu'il dit à ce sujet, t. I, p.
          123, note.]

Ces memoires, escripts à la main, estans affichez en plusieurs
endroits, firent reveiller les esprits des plus curieux, tant des
doctes que des ignorans. Chacun s'estonne de cette invisibilité et
de la perfection de parler toutes sortes de langues. Les uns disent
que ces gens-là viennent de la part du S. Esprit; les autres, qu'il
faut que ce soit quelques saincts personnages; et les autres, que
ce ne sont que magie et illusions. D'autres admirent davantage la
cognoissance des pensées secrettes, veu que cela n'appartient qu'à
Dieu seul, et sont incredules à cet esgard. D'autres disent que
le diable a cognoissance des choses passées et des presentes; que
s'il a cognoissance des choses presentes, les pensées sont choses
presentes, et, partant, le diable en peut cognoistre et en donner la
cognoissance à ses suppots.

Sur ces contrarietez et anxietez d'esprit passe un advocat du
parlement de Paris, qui s'arreste à la lecture de ces affiches,
et d'autant que les sergens l'avoient long-temps gallopé et le
gallopoient tous les jours pour le mettre dans le croton, la pensée
et la volonté le prennent de s'enroller en cet ordre nouveau, rien
qu'au subject de se rendre invisible, afin que quand messieurs les
sergents le galloperont ou le tiendront, qu'il devienne invisible
devant eux. Incontinant que la pensée fut jointe à la volonté, l'un
de noz invisibles parut à cet advocat, luy disant: «Je suis un de
ceux que vous cherchez, qui ont cogneu la volonté de vostre pensée;
trouvez-vous, à huict heures du soir, vis-à-vis des boucheries du
Maretz[281], on vous apprendra ce que desirez.» Cela fait, l'autre
disparut, ce qui donna plus de force à l'advocat de croire le contenu
de l'affiche, et ne manqua pas, à l'heure dicte, de se trouver au
rendez-vous, où le mesme personnage le vint trouver, luy bande les
yeux et le fait toupier[282] par cinq ou six ruelles pour entrer au
logis des invisibles.

          [Note 281: Les _Boucheries-du-temple_, établies au XIIe
          siècle par les Templiers, dans la rue de Braque.]

          [Note 282: Tourner comme une _toupie_.]

L'advocat, arrivé à la chambre, les yeux debandez, voit devant luy
cinq personnages en guise de senateurs, dont la façon estoit grave et
le parler magistral: «Nous sçavons ce que vous desirez; mais avant
que donner contentement en voz desirs, il faut que vous prestiez
le serment de fidelité et que vous escriviez dans un papier quatre
mots seullement: «Je renonce à moy-mesme.» Car, pour parvenir à
l'instruction d'une croyance nouvelle, il faut bander les yeux à
toutes autres instructions precedentes.» L'advocat escrit ce qui est
dit et preste le serment de fidelité, ensuite du quel on luy soufle
à l'oreille, et croyoit que ce soufle fut le vent du Sainct Esprit
au lieu de l'halleine du diable. On luy fait voir mille illusions
par l'operation des demons: tantost Alexandre le grand monté sur
un genez d'Espagne, armé de toutes pièces, et tantost un Neron qui
fait estrangler sa mère pour voir le lieu où il avoit esté engendré,
et une infinité d'autres choses particulières où sa curiosité le
portoit. On luy donne l'instruction des mots qu'il doit dire pour
se rendre invisible quand il voudra, et les imprecations qu'il doit
faire contre l'Eglise romaine, avec les hommages qu'il est obligé de
rendre soir et matin au diable leur maistre, en recognoissance de ses
merveilles ainsi prodiguées pour l'utilité et profit particulier des
hommes de ce temps. Cela fait, ils font despoüiller l'advocat dans un
cabinet pour le frotter de l'onguent de magie, puis luy enjoignirent
d'aller se laver à la pointe du jour dans la rivière, pour nettoyer
la crasse des ordures passées.

Toutes ces ceremonies faictes, on commence à boire et manger à
l'epicurienne, aux despens de l'advocat, qui n'epargnoit rien de ce
qu'il possedoit pour traicter ses compagnons; et après bon vin bon
cheval, on luy rebande les yeux et le conduict-on, à quatre heures
du matin, au lieu où l'on l'avoit pris le soir precedent, avec
commandement de s'aller baigner de ce pas, ce qu'il fist, quoy que
bridé de vin, pour ne point manquer à son debvoir; mais le pauvre
miserable ne fut pas sitost dans l'eau qu'il se voulut mettre en nage
pour mieux se laver, et se noya. Et par ainsi de visible fut fait
invisible; mais d'invisible visible non, car son corps n'a sceu estre
trouvé dans la rivière, quoy que l'on aye fait toute diligence à le
chercher. Voila les premiers fruicts qui sont sortis de l'estude des
docteurs invisibles à la fin de juillet dernier.

Un soldat du regiment des gardes, aussi curieux que l'advocat pour
se rendre invisible et se transporter ès pays estrangers pour y
faire une meilleure fortune qu'il n'avoit pas faicte au siége de
Monpellier[283], fut porté d'une mesme volonté et traicté en la sorte
que le premier, fors qu'au lieu de s'aller baigner on luy commanda
que, pour prouver son invisibilité, il se mist de la bande des
assassins du faux-bourg Sainct Germain[284], où le lendemain il fut
miserablement assassiné au mois d'aoust dernier.

          [Note 283: V., sur ce siége, _Caquets de l'Accouchée_, p.
          158, 164, 169.]

          [Note 284: Il est souvent parlé de ces bandits dans les
          écrits du temps, ainsi que de la peur qu'en avoient les
          gens de Paris. (V. t. I, p. 198, V, 194, et surtout
          les _Caquets de l'Accouchée_, p. 60-61, 71, 257). Le
          Pré-aux-Clercs, où l'on ne faisoit que commencer à
          bâtir, et qui étoit encore fort désert, servoit de
          quartier-général à ces voleurs du faubourg Saint-Germain.
          J'ai même dit que le _quai Malaquest_, où ils trouvoient de
          faciles cachettes derrière les piles de bois, leur devoit
          sans doute son nom (t. III, p. 179). Les deux vauriens qui
          tuèrent le père de Jean Rou, en 1647, avoient dressé leurs
          premières embûches et faillirent même faire leur coup dans
          le Pré-aux-Clercs, où, un jour qu'il s'y promenoit, il les
          vit cachés «dans un endroit fort solitaire». (_Mémoires
          inédits de J. Rou_, 1857, in-8, t. I, p. 6-7.)]

Le bailly de Chaulne, en Picardie, ayant oüy parler de ces
invisibles, sa pensée fut tellement ancrée à sa volonté que l'un
des six se transporta invisiblement à Peronne, dans le cabinet du
bailly, qui feuilletoit les papiers de son procès, et l'invisible
parut visible et dit à l'autre l'effet de sa pensée, s'enrolle en la
societé, et, deux jours après, le pauvre miserable bailly se donna de
luy-mesme un coup de pistolet dans la teste et se tua.

Un Anglois francisé ayant receu la mesme instruction que les autres,
voulant retourner en Angleterre, fut porté en un moment au pied de
la tour d'ordre de Boullongne sur la mer, et voyant qu'il n'y avoit
plus que la mer à passer, pria le demon qui l'avoit porté jusques là
de le porter à Londres. Le demon le prend avec telle furie, qu'estant
entre Callais et Douvres, il le laissa choir dans le profond de
la mer, avec un bruict espouvantable, fait en la presence de deux
cens navires hollandois qui flottoient en ces quartiers-là, et qui
estoient partis d'Amsterdam pour aller aux Indes au mois de septembre
dernier.

Un Gascon, dont les rodomontades sembloient menacer terre et ciel,
voulut entrer en ceste congregation nouvelle, afin d'aller trouver
le comte de Mansfeld[285] et luy offrir son service. Estant sur les
frontières de Bavière, porté dans l'air par son demon, le tonnerre,
qui s'estoit fait en l'air, se fend en mille parts, dont le demon
eust si grand frayeur qu'il quitta le Gascon, qui tomba dans le lac
de Westong, en la presence de sept ou huict pescheurs de poisson.

          [Note 285: Il étoit, en effet, fort question de lui alors,
          comme nous l'avons déjà dit dans une note précédente. (V.
          _Les Caquets de l'Accouchée_, p. 191-192, 275.)]

Un Normand du païs de Sapience au Constantin[286] ayant sceu que
l'on enseignoit à Paris la methode de se rendre invisible, vint
faire hommage comme les autres; mais quatre jours après, passant par
la ville de Reims pour visiter son procureur, la peste le prit, qui
l'estrangla au mois d'octobre dernier.

          [Note 286: Lisez dans le Cotentin. Les Parisiens, qui
          savoient combien les Normands sont gens rusés, appeloient
          leur province _le bon pays de Sapience_.]

Un Provençal, aussi tost que les autres, qui vouloit sçavoir le
fondement de ces merveilles nouvelles, après avoir fait le serment
et receu les instructions, fut estranglé la nuict en suivant, et son
corps invisible pour avoir manqué à faire l'hommage qu'il devoit soir
et matin à son demon. Cela arriva au village de Plisan, au mesme mois
d'octobre.

Un jeune homme de l'Isle de France, dont je tays le nom comme des
autres, pour ne point scandalizer les maisons ny les familles, ayant
fait l'amour un fort long-temps à une fille de bon lieu, laquelle,
peu amoureuse des delices du monde, habandonna l'amour passager à un
eternel amour, se retirant dans une religion devote où elle a fait
profession d'y vivre et mourir; et ce jeune homme, encore passionné
de sa maitresse, laquelle il aimoit uniquement, et de laquelle il
portoit au coeur et l'image et l'idée, fust si aveuglé que d'aller
faire comme les autres pour se rendre invisiblement dans la chambre
de la religieuse et contempler à loisir l'original de son portraict.
Mais tant s'en faut qu'il peust aller voir secrettement son amante,
que la nuict en suivant qu'il eust fait paction et serment à noz
invisibles, un desespoir le prist de telle sorte qu'il s'estrangla
avec ses jarretières.

Il me semble que, pour eviter prolixité, c'est assez d'avoir fait
preuve de ceux cy dessus nommez pour servir de preuve et tesmoignage
que noz invisibles sont diables et non pas des hommes, demons qui
attirent par leurs enchantemens et discours empoisonnez une infinité
de personnes volontaires qui n'ont aucune crainte de Dieu devant les
yeux. Parolles empoisonnées qui ne produisent autres fruicts que la
mort deplorable du corps et la perte irreparable de l'ame! Trompeurs
manifestes qui precipitent les trop curieux dans les enfers, et leur
font oublier le Createur pour suivre l'effroyable compagnie de Satan.
Retournons encore à eux, et voyons ce qu'ils deviendront.

Pendant le temps qu'ils font toutes ces choses, leurs habits s'usent
et les loyers de leurs chambres loquentes escheent sans qu'ils
puissent satisfaire à leur hoste, que sur les esperances qu'ils
avoient de le payer bien tost. Deux mois sont des-ja escheux, qui est
beaucoup attendre pour un hoste qui n'a aucuns gaiges ny asseurance,
tellement qu'il les presse fort d'estre payé, ce que les autres
voyans, et craignans d'estre arrestez, en vertu du privilege aux
bourgeois de Paris, furent d'advis de s'en aller sans payer, ce
qu'ils firent une belle nuict, sans dire adieu, et vindrent loger au
faux-bourg Sainct-Germain[287]. L'hostesse, qui pensa le lendemain
aller faire les licts des chambres, ne s'estonna pas de ce qu'ils
n'y estoient pas pour lors, parce que souvent ils se rendoient
invisibles; mais ce qui luy fist croire que c'estoient des trompeurs
qui s'en estoient allez pour ne point revenir, fut qu'ils avoient
emportez tous les draps des licts.

          [Note 287: Nous avons déjà dit (t. IV, p. 151) combien,
          depuis longtemps déjà, il y avoit dans le faubourg
          Saint-Germain d'hôtels garnis, de chambres de louage,
          d'auberges de toutes sortes. Tout le monde s'y faisoit
          logeur. Ainsi La Planche nous dit que La Renaudie s'étoit
          retiré chez l'avocat des Avenelles, «qui tenoit maison
          garnie à Saint-Germain-des-Prez, à la mode communément
          usitée à Paris.» (_Estat de la France_, t. I, p. 110.) Il
          y avoit mieux encore: lorsque les grands seigneurs étoient
          absents, les concierges avoient permission de louer garnis,
          au jour le jour, les hôtels restés vacants. (_Relat. des
          ambassad. vénitiens_, dans les _Docum. inéd._, t. II, p.
          609). Il est question dans l'Estoille, d'un loueur de
          chambres du faubourg Saint-Germain nommé Robert, t. II, p.
          388.]

Ceste femme, doublement affligée de la perte de son linge et de ses
loyers, ne peut se tenir de crier. Le mary monte, qui ne sceust que
dire, sinon qu'il commanda à sa femme de se taire, de crainte que
l'on ne decouvrist qu'ils avoient logé et recelé telles sortes de
gens sans en advenir le commissaire du quartier[288]. Tout ce que
les pauvres gens peurent faire, ce fut de les maudire: O diable soit
donné les invisibles! La peste estrangle ces volleurs-là! Malle
mort saisisse tels affronteurs! Et d'autres parolles semblables,
desquelles les autres s'engraissent. Voila l'invisibilité de nos
invisibles de Maretz du Temple aux faux-bourgs S. Germain.

          [Note 288: C'étoit un usage qui nous venoit de Rome. On
          sait, par un passage du _Satyricon_, que chaque soir un
          licteur de l'édile faisoit la visite des auberges, pour
          savoir quels gens s'y trouvoient. Marco-Polo dit avoir vu
          une mesure du même genre en vigueur dans les états du grand
          Khan. (V. notre _Histoire des hôtelleries et cabarets_, t.
          I, p. 130.) L'ordonnance de Henri III de 1579 avoit statué
          que les aubergistes ne pourroient loger plus d'un jour les
          gens sans aveu. En 1635, on alla plus loin: par règlement
          daté du 30 mars, défense fut faite de leur donner asile,
          sous peine de confiscation. (De Lamare, _Traité de la
          police_, t. I, tit. 5, ch. 9.)]

Essans aux faux-bourgs S. Germain des prez, chez un Italien
maquereau[289] signalé si jamais il en fust, et se voyans privez
de tout secours humain, et mesme de l'execution des promesses du
nigromencien, confirmées par Astarot, de ne les laisser jamais la
bourse vuide, et que leurs enseignemens ne leur apportoient aucun
profit, parce qu'il ne venoit vers eux que des volontaires, des
frippons et des vagabonds qui n'ont rien que la cappe et l'espée,
ils resolurent que l'un d'eux s'iroit à Lyon pour se plaindre au
negromencien de leur necessité. L'un doncques y fut, qui, au lieu
d'estre le bien venu, receut mille paroles injurieuses de leur
maistre; et pour couronner leur fin finale, il luy dit: «Va, et dit à
tes compagnons que pour avoir manqué en leur debvoir, ils ont encouru
l'ire et l'indignation du Très Hault, qui est le seul subject pour
lequel ils ont esté habandonnez, et que toy et eux se preparent à la
mort, car le temps est plus proche qu'ils ne pensent.»

          [Note 289: Il y avoit beaucoup de gens de cette espèce
          au faubourg Saint-Germain, surtout dans la partie où se
          trouvoient les maisons bâties par la reine Marguerite. (V.
          t. 1, p. 207.)]

Voila nostre invisible bien estonné, qui raconte à ses compagnons
plustost la mort que la vie, plustost la misère d'une eternelle
pauvreté que non pas l'esperance de paroistre riches et puissans
comme ils esperoient; la colère les transporte, le desespoir les
prend, la rage les saisit, et n'ont devant les yeux que l'effroy
et l'espouventement. Ils voudroient bien se recognoistre et former
un appel contre ce qu'ils ont contracté et signé, mais le sang de
leurs veynes paroist à leurs yeux, mille diables sont devant eux,
la misericorde de Dieu, qu'ils ont delaisée, leur eschappe, et les
boute-feux des demons enragez sont prests d'executer le decret de
l'enfer.

En ces perplexitez et premiers tintamarres, l'Italien monte en
hault pour sçavoir l'origine de leur mal; mais l'excuse qu'ils
prindrent fut qu'ils luy dirent qu'ils estoient fachez de ce qu'ils
ne pouvoient luy donner de l'argent sitost qu'ils desiroient, parce
qu'ils avoient une lettre d'eschange de mil escus à prendre à Lyon,
chez Particelles et Sello[290], qui avoient fait banqueroutte, et
que ceste banqueroutte estoit la cause de leur deüil. L'Italien leur
dit qu'ils ne se faschassent point pour cela et qu'il auroit encore
patience.

          [Note 290: C'étoient de ces banquiers italiens dont il y
          avoit un si grand nombre à Lyon dès le temps de François
          Ier, et qui, après avoir fait leur fortune, vinrent grands
          seigneurs à Paris. (V. sur la banque de Lyon, notre t. II,
          p. 159.) Le Particelle dont il est ici parlé est le père de
          Particelli d'Emery.]

Mais ce n'estoit pas là où le mal les tenoit, car plus ils retardent
l'execution de la volonté du diable leur maistre auquel ils se sont
donnez, et avec lequel ils ont contracté par l'entremise de Respuch,
negromencien, leur coeur est epoinçonné de fureur, il n'y a partie
en leurs corps qui ne sente de la douleur, et la plus grande douleur
qui les tallonne est de la meffiance qu'ils ont de la misericorde de
Dieu. Ils cognoissent leur faute et ne peuvent demander pardon, parce
que la presence des demons les estonne de telle sorte qu'il semble
que s'ils ouvroyent la bouche pour interceder la clemence de Dieu,
qu'incontinant ils auroient le col tors. Enfin, privé de secours et
divin et humain, ils concluent de sortir le faux-bourgs S. Germain,
afin de ne point donner à cognoistre publiquement la detestable fin
de leurs jours. C'est ordinairement ce que font ceux qui ont fait
paction avec les diables, de sortir de leurs maisons lorsque le temps
contracté est finy, afin de ne point donner mauvais augure à leurs
parens et à leurs voisins de l'estat malheureux où ils meurent.

Estans sortis de leur chambre, ils prennent le chemin de Vaugirard,
passent le Visage sur les six heures du soir, et de là vont sur
les côtes des montagnes qui sont entre Meudon et Seure. Là ils se
preparent de recevoir la mort ou quelque respit de vie; mais de
respit il n'en faut point parler, car le diable, qui sçavoit des-ja
qu'ils avoient ballancé pour implorer la misericorde de Dieu, n'avoit
garde de leur donner du temps pour perdre sa proie. Astarot parust
devant eux, non pas en ange de lumière, comme il avoit fait lors de
la ratification de l'accord, pour ne les point estonner, ains avec
une presence affreuse et du tout espouvantable, accompagné d'un
million de demons qui environnoient ces pauvres gens de tous costez.
Hé bien! dit Astarot, vous avez esté curieux de sçavoir la science
des langues estrangères et de vous rendre invisibles par tout; il est
temps de satisfaire et recompenser la peine de vos precepteurs et
conducteurs.» Ces pauvres gens, effrayez non seullement de la parole,
mais de la quantité des demons qui les environnoient, ne sceurent que
respondre. Les articles entr'eux accordez leur sont representez; ils
cognoissent la signature de leur sang; leur ame, qu'ils croyoient
mourir avec le corps, ou que le corps fust sans ame, commence à les
convaincre d'infidelité.

Pendant ces tristes discours, matines sonnent au novicial des
capucins de Meudon, et au son de ceste cloche il se fait un
tremblement de terre au lieu où les demons estoient, qui font lever
une bourrasque de vent qui enlève en corps et en ame les six curieux,
qui de visibles devinrent invisibles. Voila la fin deplorable que la
curiosité apporte bien souvent.

Il ne faut point que le lecteur s'estonne de ceste histoire tragique;
le diable en a joüé et en joue tous les jours de plus sanglantes.
On ne sçait pas tous ceux qui ont des grimoires, ny tous les
enchanteurs, ny tous ceux qui font des horoscopes, qui est une espèce
de magie, ny la fin miserable de telles sortes de gens, parce que,
leur temps venu, ils se retirent hors de leur maison, et vont sans
compagnie satisfaire à la justice du diable.

Il ne faut point aussi que le lecteur revoque en doubte que non
seullement dans Paris, mais par toutes les villes capitales de
France, il y a des personnes qui sont pires que les diables,
personnes qui se joüent à la plotte de l'immortalité de l'âme, et qui
croyent et enseignent que l'ame est mortelle comme le corps; mais,
helas! qui passent bien plus outre, soustenans qu'il n'y a point de
Dieu. Les diables connaissent un Dieu et ne peuvent rien faire sans
son commandement, et cognoissent l'immortalité de l'ame, et partant
ces hommes la sont pires que les diables, pires que les anabaptistes,
qui disent que le corps estant mort et mis dans le tombeau, l'ame de
ce corps demeure vivante dans ce mesme tombeau, à costé du corps,
attendant la resurrection d'iceluy pour se remettre dedans. Les
Grecs, antiens payens et infidelles, ont escrit que les heroes sont
les ames des hommes valeureux, qui, par leurs vertus et merites,
après leur trepas montent à un degré plus auguste et une condition
plus approchante de la divinité que ne sont les communs personages.

Je ne veux point m'estendre sur la justification de la preuve de
l'immortalité de l'ame, car elle est plus clair que ce qui paroist
à noz yeux. Les cahiers saincts en sont remplis; sainct Augustin
le chante assez, et l'Eglise, espouse de Dieu, en a la parfaite
cognoissance. Je concluray donc, en chrestien, par les regrets que je
reçois en l'ame de voir tant de pauvres esprits curieux se precipiter
d'eux mesmes dans le gouffre de l'enfer. D'aller chercher l'essence
de Dieu, c'est vouloir mettre l'eau de la mer dans un demy septier;
et l'immortalité de l'ame, c'est vouloir rendre un verre plus fort
qu'un rocher. Bien heureux sont ceux qui, despoüillez de telles
curiositez, se contentent seullement de croire ce que l'Eglise croit,
et s'efforcent d'executer les commandemens de Dieu et de l'Eglise;
bien heureux sont les pauvres d'esprit, puisque le plus souvent nous
voyons abysmer dans les ondes infernales les doctes et les plus
relevez en doctrines.

Mais afin que ce petit discours puisse destourner les curieux de
telle curiosité, ou qu'il puisse profiter à ceux qui sont des-ja
escripts dans la capitulation du diable, unissons nous tous d'un
commun accord pour presenter nos prières à Dieu à ce qui luy plaise
nous destourner de cet ambition de sçavoir tout, et de tout ne
sçavoir rien, et que par sa grace il inspire à repentance ceux qui
ont contracté et sont sur les poincts de contracter avec les demons
pour perdre et leur corps et leur ame. Dieu commande au diable,
et quoy que le diable ait la promesse d'une creature, signée et
escripte de son sang, on le contrainct de la rapporter, et ce n'est
pas la centiesme qu'il a rendue par les suffrages et les exorcismes
de l'Eglise. Nous y sommes obligez puisqu'ils sont noz prochains,
et s'ils sont indignes de noz prières, elles serviront à autre fin.
Ainsi soit-il.

FIN.



_La Journée des Dupes[291]._

          [Note 291: Cette relation est du duc de Saint-Simon, à
          qui son père, l'un des principaux acteurs dans cette
          affaire, en avoit raconté les détails. On ne la trouve
          jointe à aucune édition de ses _Mémoires_, pas même à la
          dernière, dont la publication n'est terminée que depuis
          quelques mois. Elle y eût cependant figuré avec avantage,
          je dirai même qu'elle y étoit indispensable comme pièce
          justificative du premier volume. Elle explique en effet,
          et complète, comme on le verra, ce passage du chapitre
          IV des _Mémoires_ (édit. Hachette, in-18, t. I, p. 34):
          «Je serois trop long, dit Saint-Simon, si je me mettois
          à raconter bien des choses que j'ai sues de mon père,
          qui me font bien regretter mon âge et le sien qui ne
          m'ont pas permis d'en apprendre davantage.» Il ne faut
          pas oublier ici que lorsque Saint-Simon vint au monde,
          son père avoit soixante-huit ans, et que par conséquent
          le temps dut manquer aux confidences paternelles: «Je ne
          m'arrêterai point, ajoute-t-il, à la fameuse _Journée
          des Dupes_, où il eut le sort du cardinal de Richelieu
          entre les mains, parce que je l'ai trouvée dans..., toute
          telle que mon père me l'a racontée. Ce n'est pas qu'il
          tînt en rien au cardinal de Richelieu, mais il crut voir
          un précipice dans l'humeur de la reine-mère et dans le
          nombre de gens qui par elle prétendoient tous à gouverner.
          Il crut aussi, par les succès qu'avoit eus le premier
          ministre, qu'il étoit bien dangereux de changer de main
          dans la crise où l'État se trouvoit alors au dehors,
          et ces vues seules le conduisirent.» Ce qu'on va lire
          confirme tout ce qu'il dit ici. Mais à quelle relation du
          même événement fait-il allusion dans cette phrase: «Je
          ne m'arrêterai point à la _Journée des Dupes_..., parce
          que je l'ai trouvée dans..., toute telle que mon père me
          l'a racontée?» Tous les éditeurs se contentent de dire
          que le nom qui se trouvoit après _dans_ a été gratté sur
          le manuscrit. C'étoit une belle occasion de mettre leur
          sagacité à l'épreuve; ils ne l'ont pas saisie. Aucun n'a
          pris la peine de chercher quel est celui des historiens de
          ce règne dont la relation de cette affaire avoit si bien
          l'assentiment de Saint-Simon, qu'il crût à cause d'elle
          pouvoir se dispenser d'en écrire une nouvelle dans ses
          _Mémoires_. Ma curiosité n'a pas été aussi indolente. La
          connaissance que j'avois du récit dont Saint-Simon pouvoit
          bien ne pas vouloir grossir son chapitre IV, mais qu'il
          avoit écrit cependant, m'excitoit d'ailleurs à chercher,
          puisque dans la coïncidence des deux relations je devois
          trouver une preuve de plus de l'authenticité de celle du
          duc. Mes recherches n'ont pas été vaines. C'est à Leclerc
          que revient l'honneur fort rare d'avoir fait un récit qui
          satisfaisoit complétement Saint-Simon, et dans lequel il ne
          voyoit ni rien à ajouter, ni rien à contredire. Ce qu'on
          lit dans son ouvrage _La Vie d'Armand-Jean, cardinal-duc de
          Richelieu_, 1724, in-12, t. II, p. 100-103, est en effet,
          sauf la forme bien entendu, et quelques détails, d'une
          identité parfaite avec ce qu'on va lire. Si cette preuve
          n'étoit pas suffisante, j'en trouverois une plus décisive
          encore dans ce passage de l'_Histoire de Louis XIII_ par
          le P. Griffet (1758, in-4, II, 66). Après avoir dit que
          plusieurs historiens de ce temps, et il veut parler de
          Montglat et de Fontenay-Mareuil, avoient prétendu qu'à
          la _Journée des Dupes_ ce fut le cardinal La Valette qui
          persuada à Richelieu de se rendre à Versailles, il ajoute:
          «D'autres disent que le roi lui fit dire de s'y rendre, et
          le témoignage de Monsieur le duc de Saint-Simon, propre
          fils du favori de Louis XIII, qui avoit entendu souvent
          raconter à son père l'histoire de cette fameuse résolution,
          ne permet pas d'en douter. Ce seigneur vivoit en 1754, et
          c'est d'après ce qu'il nous a dit lui-même que nous allons
          en poursuivre le récit.» Griffet ne s'en tint cependant pas
          à ce qu'il avoit appris de Saint-Simon. Il y a quelques
          différences entre ce qui se trouve dans son _Histoire_ et
          la narration du duc. Cela seroit assez naturel si elle
          ne lui avoit été faite que verbalement, mais nous savons
          par une note qu'il en connut la rédaction manuscrite.
          La confiance lui manqua sans doute; il voulut s'appuyer
          d'autres témoignages, et je crois qu'il eut tort. Voici
          cette note, analyse complète du récit de Saint-Simon,
          et qui pourra nous servir de sommaire: «Ce seigneur
          (Saint-Simon), dit Griffet, avoit composé une relation
          particulière de cet événement, dont nous avons vu une
          copie manuscrite, et prise exactement sur l'original: il y
          contredit, en divers points, les memoires et les histoires
          du temps; et, se fondant sur le témoignage de son père, il
          assure: 1º que la reine-mère ayant promis au roi de rendre
          ses bonnes grâces à la marquise de Combalet et au cardinal,
          le roi leur fit dire de se trouver, le 11 au matin, à la
          toilette de la reine; que la marquise de Combalet s'y
          présenta la première, et que la reine, en la voyant, oublia
          la parole qu'elle avoit donnée, et se mit à l'accabler
          d'injures et de reproches, en présence du roi, qui en fut
          indigné, et de Saint-Simon, son favori, qui fut seul admis
          à cette entrevue; que le cardinal, étant venu ensuite, ne
          fut pas mieux traité que sa nièce, et que le roi, sans
          rien dire à son ministre, qui se crut perdu, retourna
          promptement à l'hôtel des Ambassadeurs, où, étant entré
          dans son cabinet, seul avec Saint-Simon, il se jeta sur un
          lit de repos, et qu'un instant après tous les boutons de
          son pourpoint _sautèrent à terre, tant il étoit gonflé de
          colère_: circonstance qui ne paroît guère vraisemblable;
          qu'ensuite il consulta son favori, qui lui parla fortement
          en faveur du cardinal; et que le roi, étant résolu d'aller
          ce jour-là à Versailles, chargea Saint-Simon d'envoyer dire
          au cardinal de s'y trouver.»

          Tout cela se retrouve plus loin, y compris la phrase
          même dont s'étonne Griffet. M. Monmerqué avoit lu ce que
          celui-ci vient de dire, et lorsqu'il publia les _Mémoires_
          de Fontenay-Mareuil, dans la 2e série de la collection
          Petitot, il eut grand regret de ne pouvoir confronter
          le récit qui s'y trouve des mêmes faits avec celui de
          Saint-Simon, d'autant plus que ce dernier contredit l'autre
          continuellement. M. A. Cochut, qui possédoit en orignal
          la relation de Saint-Simon, voyant, par le regret de M.
          Monmerqué, combien ce document faisoit défaut, en donna
          communication à la _Revue des Deux-Mondes_, où il fut
          inséré dans le numéro du 15 novembre 1834, p. 414-421. Ce
          recueil, étant plus littéraire qu'historique, ne put faire
          parvenir, à ceux qu'elle intéressoit surtout, la précieuse
          pièce. Elle y étoit donc si bien cachée, et presque perdue,
          que M. Cheruel ne l'y découvrit pas. Nous avons eu plus de
          bonheur, et nos lecteurs nous sauront gré de leur en faire
          part.]


Il y a bien des choses importantes, curieuses et très particulières
arrivées pendant le sejour de la Cour à Lyon, sur lesquelles on
pourroit s'etendre, et qui preparèrent peu à peu l'evenement qui va
être presenté, auquel il faut venir sans s'arrêter aux preliminaires.
Il suffira de dire qu'il n'y fut rien oublié pour perdre le cardinal
de Richelieu, et que le roy entretint la reyne d'esperances, sans
aucune positive, la remettant à Paris pour prendre resolution sur une
demarche aussi importante.

Soit que la reyne, c'est toujours de Marie de Medicis dont on parle,
comprist qu'elle n'emporteroit pas encore la disgrâce du cardinal,
et qu'elle avoit encore besoin de tems et de nouveaux artifices
pour y reussir; soit que, desesperant, elle se fust enfin resolue
au raccommodement; soit qu'elle ne l'eust feint que pour faire un
si grand eclat qu'il effrayast et entraînast le roy; ou que, sans
tant de finesse, son humeur etrange l'eust seule entraînée sans
dessein precedent, elle declara au roy, en arrivant à Paris, que,
quelque mecontentement extrême qu'elle eust de l'ingratitude et
de la conduite du cardinal de Richelieu et des siens à son egard,
elle avoit enfin gagné sur elle de lui en faire un sacrifice, et de
les recevoir en ses bonnes grâces, puisqu'elle luy voyoit tant de
repugnance à le renvoyer, et tant de peine à voir sa mère s'exclure
du conseil à cause de la presence de ce ministre, avec qui elle ne
feroit plus de difficulté de s'y trouver desormais, par amitié et par
attachement pour luy, roy.

Cette declaration fut reçue du roy avec une grande joie, et comme
la chose qu'il desiroit le plus et qu'il esperoit le moins, et qui
le delivroit de l'odieuse necessité de choisir entre sa mère et son
ministre. La reyne poussa la chose jusqu'à l'empressement, de sorte
que le jour fut pris au plus prochain (car on arrivoit encore de
Lyon[292], les uns après les autres), auquel jour le cardinal de
Richelieu et sa nièce de Combalet[293], dame d'atours de la reyne,
viendraient, à sa toilette, recevoir le pardon et le retour de ses
bonnes graces. La toilette alors, et longtems depuis, etoit une heure
où il n'y avoit ny dames ny courtisans, mais des personnes en très
petit nombre, favorisées de cette entrée, et ce fut par cette raison
que ce tems fut choisi. La reyne logeoit à Luxembourg, qu'elle venoit
d'achever[294], et le roy, qui alloit et venoit à Versailles[295],
s'etoit etabli à l'hôtel des Ambassadeurs[296] extraordinaires, rue
de Tournon, pour être plus près d'elle.

          [Note 292: Au retour de l'expédition de Savoie, dont le
          principal fait d'armes sa trouvera raconté par Saint-Simon,
          dans le fragment qui suivra celui-ci. Le roi, arrivé à
          Lyon le 7 septembre, y étoit resté deux mois, pour se
          reposer d'abord, puis retenu par la maladie qui le prit à
          la fin de septembre et mit sa vie en grand danger. C'est
          cette maladie du roi qui permit aux ennemis du cardinal
          toutes sortes de manoeuvres en leur inspirant toutes sortes
          d'espérances, auxquelles ils ne voulurent pas renoncer,
          lorsque le retour du roi à la santé les aurait dû mettre à
          néant.]

          [Note 293: Nièce du cardinal de Richelieu. V. plus haut, p.
          42, notes 1 et 2.]

          [Note 294: Il y avoit toutefois déjà dix ans, en 1630, que
          le Luxembourg étoit achevé. «Les fondements, dit Piganiol
          (_Descript. de Paris_, 1765, in-8, t. VII, p. 162), en
          furent jetés en 1615, et, quoiqu'on y travaillât sans
          discontinuation, il ne fut achevé qu'en 1620.» Quatre ans
          après, il en paraissoit un très curieux et magnifique éloge
          dans la troisième des _Satyres_ du sieur du Lorens (1624,
          in-8, p. 17.)]

          [Note 295: A cause de la chasse, dont c'étoit la saison,
          puisqu'on étoit alors au commencement de novembre. Il
          n'y avoit que quatre ans tout au plus que Louis XIII
          avoit achevé de construire, ou plutôt de remettre à neuf
          le petit château de Versailles, qu'il avoit acquis,
          moyennant cinquante mille écus, de Jean Soisy. Le Beuf.
          (_Hist. du diocèse de Paris_, t. VII, p. 307.) On n'eût
          pas dit que c'étoit un château royal, tant il étoit
          d'apparence modeste: «Nul gentilhomme, disoit Bassompierre
          en 1626, dans son discours aux notables, n'en voudroit
          tirer vanité.» Quatre pavillons, unis par trois corps de
          bâtiment; un péristyle à colonnes, surmonté d'une galerie
          et joignant ensemble les deux pavillons de l'est, le tout
          en briques; tout autour un large fossé, et derrière un
          parc, qui ne fut agrandi que lorsqu'en 1632 le roi eut
          acheté et fait démolir le vieux castel des Loménie et des
          Gondi: tel étoit alors le château de Versailles. Louis XIV
          le respecta: «Sa Majesté, dit Félibien, a eu cette piété
          pour la mémoire du feu roi son père de ne rien abattre de
          ce qu'il avoit fait bâtir.» Mansard, qui résistoit, dut
          se soumettre, et le vieux château de briques resta comme
          enchâssé dans le nouveau. On le voit encore avec sa rouge
          façade qui regarde de haut l'avenue de Paris. Au devant
          se trouve la _cour de marbre_, qu'on appela ainsi lorsque
          Louis XIV l'eut fait paver «d'un marbre blanc et noir, avec
          des bandes de marbre blanc et rouge».]

          [Note 296: C'étoit l'hôtel qui avoit appartenu auparavant
          au maréchal d'Ancre, et dont il a été parlé déjà, t. IV, p.
          30. On y logeoit les ambassadeurs extraordinaires.]

Le jour venu de ce grand raccommodement, le roy alla à pied de chez
luy chez la reyne. Il la trouva seule à sa toilette, où il avoit
été résolu que les plus privilegiés n'entreroient pas ce jour-là:
en sorte qu'il n'y eut que trois femmes de chambre de la reyne, un
garçon de chambre ou deux, et qui que ce soit d'hommes, que le roy et
mon père, qu'il fit entrer et rester[297]. Le capitaine des gardes
même fut exclu. Madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon,
arriva comme le roy et la reyne parloient du raccommodement qui
s'alloit faire en des termes qui ne laissoient rien à desirer,
lorsque l'aspect de madame de Combalet glaça tout à coup la reyne.
Cette dame se jeta à ses pieds avec tous les discours les plus
respectueux, les plus humbles et les plus soumis. J'ai ouï dire à
mon père, qui n'en perdit rien, qu'elle y mit tout son bien-dire
et tout son esprit, et elle en avoit beaucoup. A la froideur de la
reyne, l'aigreur succeda, puis incontinent la colère, l'emportement,
les plus amers reproches, enfin un torrent d'injures, et peu à peu
de ces injures qui ne sont connues qu'aux halles. Aux premiers
mouvements, le roy voulut s'entremettre; aux reproches, sommer la
reyne de ce qu'elle luy avoit formellement promis, et sans qu'il l'en
eust priée; aux injures, la faire souvenir qu'il etoit present, et
qu'elle se manquoit à elle-même. Rien ne peut arrêter ce torrent. De
fois à autre, le roy regardoit mon père et lui faisoit quelque signe
d'etonnement et de depit; et mon père, immobile, les yeux bas, osoit
à peine et rarement les tourner vers le roy comme à la derobée. Il ne
contoit jamais cette enorme scène qu'il n'ajoutast qu'en sa vie il ne
s'etoit trouvé si mal à son aise. A la fin, le roy, outré, s'avança,
car il etoit demeuré debout, prit madame de Combalet, toujours aux
pieds de la reyne, la tira par l'epaule, et luy dit en colère que
c'etoit assez en avoir entendu, et de se retirer. Sortant en pleurs,
elle trouva le cardinal, son oncle, qui entroit dans les premières
pièces de l'appartement. Il fut si effrayé de la voir en cet etat, et
tellement de ce qu'elle luy raconta, qu'il balança quelque tems s'il
s'en retourneroit.

          [Note 297: Saint-Simon étoit alors grand-écuyer et le
          favori en titre.]

Pendant cet intervalle, le roy, avec respect, mais avec depit,
reprocha à la reyne son manquement de parole donnée de son gré, sans
en avoir eté sollicitée, luy s'etant contenté qu'elle vist seulement
le cardinal de Richelieu au conseil, non ailleurs, ny pas un des
siens; que c'etoit elle qui avoit voulu les voir chez elle, sans
qu'il l'en eust priée, pour leur rendre ses bonnes grâces; au lieu
de quoi elle venoit de chanter les dernières pouilles à madame de
Combalet, et de luy faire, à luy, cet affront.

Il ajouta que ce n'etoit pas la peine d'en faire autant au cardinal,
à qui il alloit mander de ne pas entrer. A cela, la reyne s'ecria
que ce n'etoit pas la même chose; que madame de Combalet lui etoit
odieuse[298] et n'estoit utile à l'Estat en rien, mais que le
sacrifice qu'elle vouloit faire, de voir et pardonner au cardinal
de Richelieu, etoit uniquement fondé sur le bien des affaires, pour
la conduite desquelles il croyoit ne pouvoir s'en passer, et qu'il
alloit voir qu'elle le recevroit bien. Là dessus, le cardinal entra,
assez interdit de la rencontre qu'il venoit de faire. Il s'approcha
de la reyne, mit un genou à terre, commença un compliment fort
soumis. La reyne l'interrompit et le fit lever assez honnêtement.
Mais, peu après, la marée commença à monter: les secheresses, puis
les aigreurs vinrent; après les reproches et les injures très
assenées, d'ingrat, de fourbe, de perfide et autres gentillesses,
qu'il trompoit le roy et trahissoit l'Estat, pour sa propre grandeur
et des siens; sans que le roy, comblé de surprise et de colère, pust
la faire rentrer en elle-même et arrêter une si etrange tempête; tant
qu'enfin elle le chassa et luy defendit de se presenter jamais devant
elle. Mon père, que le roy regardoit de fois à autre comme à la scène
precedente, m'a dit souvent que le cardinal souffroit tout cela comme
un condamné, et que luy-même croyoit à tous instants rentrer sous
le parquet. A la fin le cardinal s'en alla. Le roy demeura fort peu
de temps après luy, à faire à la reyne de vifs reproches, elle à se
defendre fort mal; puis il sortit, outré de depit et de colère. Il
s'en retourna chez luy, à pied, comme il etoit venu, et demanda en
chemin à mon père ce qu'il luy sembloit de ce qu'il venoit de voir et
d'entendre. Il haussa les epaules et ne repondit rien.

          [Note 298: S'il falloit en croire l'histoire secrète des
          amours du cardinal de Richelieu avec Marie de Médicis et
          Mme de Combalet publiée en 1805 dans les _Souvenirs_ du
          comte de Caylus, puis par Auguis dans les _Révélations
          indiscrètes du dix-huitième siècle_, cette haine de
          Marie de Médicis auroit eu la jalousie pour cause, Mme
          de Combalet, toujours d'après ce récit scandaleux, ayant
          enlevé à la reine-mère l'amour du cardinal, son oncle.]

La Cour, et bien d'autres gens considerables de Paris s'etoient
cependant assemblés à Luxembourg et à l'hôtel des Ambassadeurs pour
faire leur cour, et par la curiosité de cette grande journée de
raccommodement sçue de bien des personnes, mais dont, jusqu'alors,
le succès etoit ignoré de tous ceux qui n'avoient pas rencontré
madame de Combalet, ou lu dans son visage. Le sombre de celuy du roy
aiguisa la curiosité de la foule qu'il trouva chez luy. Il ne parla
à personne, et brossa droit à son cabinet, où il fit entrer mon père
seul, et luy commanda de fermer la porte en dedans et de n'ouvrir à
personne.

Il se jeta sur un lit de repos, au fond de ce cabinet, et, un instant
après, tous les boutons de son pourpoint sautèrent à terre, tant il
etoit gonflé par la colère[299]. Après quelque temps de silence, il
se mit à parler de ce qui venoit de se passer. Après les plaintes
et les discours, pendant lesquels mon père se tint fort sobre, vint
la politique, les embarras, les reflexions. Le roy comprit plus que
jamais qu'il falloit exclure du conseil et de toute affaire la reyne,
sa mère, ou le cardinal de Richelieu; et, tout irrité qu'il fust, se
trouvoit combattu entre la nature et l'utilité, entre les discours
du monde et l'experience qu'il avoit de la capacité de son ministre.
Dans cette perplexité, il voulut si absolument que mon père lui en
dist son avis, que toutes ses excuses furent inutiles. Outre la bonté
et la confiance dont il luy plaisoit de l'honorer, il savoit très
bien qu'il n'avoit ny attachement, ny eloignement pour le cardinal,
ny pour la reyne, et qu'il ne tenoit uniquement et immediatement qu'à
un si bon maître, sans aucune sorte d'intrigue ny de parti[300].

          [Note 299: C'est cette circonstance que le P. Griffet
          trouve peu vraisemblable. Leclerc, dont encore une fois
          le récit est, sauf quelques particularités, tout à fait
          conforme à celui-ci, se contente de dire: «Ayant déboutonné
          son juste au corps, il (le roi) se jeta sur le lit, et dit
          à Saint-Simon qu'il se sentoit comme tout enflammé.» Ce
          débraillé, quelle qu'en fût la cause, étoit nécessaire au
          roi. Le mal dont il avoit failli mourir tout dernièrement
          à Lyon étoit, dit Leclerc, «une apostume dans le mesentère
          qui lui faisoit enfler le ventre», et il est assez naturel
          qu'il ne pût encore supporter longtemps un vêtement serré.]

          [Note 300: Saint-Simon, toutefois, avoit déjà prouvé qu'il
          étoit dévoué au cardinal. Quand on avoit été sur le point
          de désespérer des jours du roi, c'est à lui que Richelieu
          s'étoit confié pour se tirer du péril dans lequel cette
          mort pourroit le jeter. «Le cardinal, dit Leclerc, pria
          Saint-Simon, grand-écuyer, qui ne bougeoit d'auprès de la
          personne du roi, de porter Sa Majesté à avoir quelque soin
          de son premier ministre.» (_Vie d'Armand-Jean, cardinal-duc
          de Richelieu_, 1724, in-12, t. II, p. 98.)]

Mon père fut donc forcé d'obeir. Il m'a dit que, prevoyant que le
roy pourroit peut-être le faire parler sur cette grande affaire, il
n'avoit cessé d'y penser depuis la sortie de Luxembourg jusqu'au
moment que le roy avoit rompu le silence dans son cabinet.

Il dit donc au roy qu'il etoit extrêmement fâché de se trouver dans
le detroit forcé d'un tel choix; que Sa Majesté sçavoit qu'il n'avoit
d'attachement de dependance que de luy seul; qu'ainsi, vuide de
tout autre passion que de sa gloire, du bien des affaires, de son
soulagement dans leur conduite, il luy diroit franchement, puisqu'il
le luy commandoit si absolument, le peu de reflexions qu'il avoit
faites depuis la sortie de la chambre de la reyne, conformes à celles
que luy avoient inspirées les precedents progrès d'une brouillerie
qu'il avoit craint de voir conduire à la necessité du choix, où les
choses en etoient venues.

Qu'il falloit considerer la reyne comme prenant aisement des amitiés
et des haines, peu maîtresse de ses humeurs, voulant, neanmoins,
être maîtresse des affaires, et quand elle l'etoit en tout ou en
partie, se laissant manier par des gens de peu, sans experience ny
capacité, n'ayant que leur interêt; dont elle revêtoit les volontés
et les caprices, et les fantaisies des grands qui courtisoient ces
gens de peu, lesquels, pour s'en appuyer, favorisoient leurs interêts
et souvent leurs vues les plus dangereuses sans s'en apercevoir:
que cela s'etoit vu sans cesse depuis la mort de Henry IV; et sans
cesse aussi, un goût en elle de changement de serviteurs et de
confidents de tout genre; n'ayant longuement conservé personne dans
sa confiance, depuis le marechal et la marechale d'Ancre, et faisant
souvent de dangereux choix; que se livrer à elle pour la conduite
de l'Estat seroit se livrer à ses humeurs, à ses vicissitudes, à
une succession de hazards de ceux qui la gouverneroient, aussi peu
experimentés ou aussi dangereux les uns que les autres, et tous
insatiables: qu'après tout ce que le roy avoit essuyé d'elle et
dans leur separation, et dans leur raccommodement, après tout ce
qu'il venoit de tenter et d'essayer dans l'affaire presente, il
avoit rempli le devoir d'un bon fils au delà de toute mesure, que
sa conscience en devoit être en repos, et sa reputation sans tache
devant les gens impartiaux, quoi qu'il pust faire desormais; enfin
que sa conscience et sa reputation, à l'abri sur les devoirs de fils,
exigeoient de luy avec le même empire qu'il se souvint de ses devoirs
de roy, dont il ne compteroit pas moins à Dieu et aux hommes; qu'il
devoit penser qu'il avoit les plus grandes affaires sur les bras, que
le parti protestant fumoit encore, que l'affaire de Mantoue n'etoit
pas finie[301]; enfin que le roi de Suède, attiré en Allemagne par
les habiles menées du cardinal, y etoit triomphant, et commençoit
le grand ouvrage si nécessaire à la France, de l'abaissement de la
maison d'Autriche (il faut remarquer que le roy de Suède etoit entré
en Allemagne au commencement de cette même année 1630, et qu'il y fut
tué à la bataille de Lutzen, le 16 novembre 1632); que Sa Majesté
avoit besoin, pour une heureuse suite de ces grandes affaires, et
pour en recueillir les fruits, de la même tête qui avoit su les
embarquer et les conduire; du même qui, par l'eclat de ses grandes
entreprises, s'etoit acquis la confiance des alliés de la France,
qui ne la donneroient pas à aucun autre au même degré; et que les
ennemis de la France, ravis de se voir aux mains avec une femme et
ceux qui la gouvernoient, au lieu d'avoir affaire au même genie qui
leur attiroit tant de travaux, de peines et de maux, triompheroient
de joie d'une conduite si differente, tandis que nos alliés se
trouveroient etourdis et peut-être fort ebranlés d'un changement si
important; que, quelque puissant que fust le genie de Sa Majesté
pour soutenir et gouverner une machine si vaste dont les ressorts
et les rapports necessaires etoient si delicats, si multipliés, si
peu veritablement connus, il s'y trouvoit une infinité de details
auxquels il falloit journellement suffire dans le plus grand secret,
avec la plus infatigable activité, que ne pourroient pas leur nature,
leur diversité, leur continuité, devenir le travail d'un roy; encore
moins de gens nouveaux qui, en ignorant toute la batisse, seroient
arrêtés à chaque pas, et peu desireux, peut-être, par haine et par
envie, de soutenir ce que le cardinal avoit si bien, si grandement,
si profondement commencé. A quoi il falloit ajouter l'esperance
des ennemis, qui remonteroient leur courage à la juste defiance
des alliés, qui les detacheroit et les pousseroit à des traités
particuliers, dans la pensée que les nouveaux ministres seroient
bientôt reduits à faire place à d'autres encore plus nouveaux, et de
la sorte à un changement perpetuel de conduite.

          [Note 301: C'est cette affaire où le duc de Savoie, soutenu
          par l'empereur et les Espagnols, vouloit se donner le gros
          lot, le duché de Mantoue, qui avoit motivé la dernière
          expédition de Louis XIII et sa conquête de toute la Savoie.
          Un traité étoit intervenu, par l'entremise de Mazarin, qui
          entre en scène pour la première fois comme négociateur au
          nom du duc de Savoie. La paix étoit faite, mais, ainsi que
          le dit fort bien le grand-écuyer, l'affaire n'étoit pas
          finie pour cela, puisque les ennemis s'avoient pas encore
          évacué le duché de Mantoue. Ils n'en partirent que le 27
          novembre.]

Ces raisons, que le roy s'etoit sans doute dites souvent à luy-même,
luy firent impression. Le raisonnement se poussa, s'allongea, et
dura plus de deux heures. Enfin, le roy prit son parti. Mon père
le supplia d'y bien penser. Puis, l'y voyant très affermi, luy
representa que, puisqu'il avoit resolu de continuer sa confiance
au cardinal de Richelieu, et de se servir de luy, il ne devoit pas
negliger de l'en faire avertir, parce que, dans l'estat et dans la
situation où il devoit être, après ce qui venoit de se passer à
Luxembourg, et n'ayant pas de nouvelles du roy, il ne seroit pas
etonnant qu'il prist quelque parti prompt de retraite[302].

          [Note 302: Saint-Simon savoit qu'en telle occurrence
          Richelieu n'ajournoit guère le moment de se mettre en
          sûreté, et qu'il en cherchoit au plus tôt les moyens. A
          Lyon, il y avoit songé, et avoit fait en sorte que le roi,
          tout mourant qu'il fût, y songeât pour lui. Le duc de
          Montmorency, à la prière de Louis XIII, avoit promis de
          mener Son Eminence en toute sûreté à Brouage. Ce n'étoit
          pas encore assez pour Richelieu: il avoit voulu s'assurer
          de Bassompierre et des Suisses. Bassompierre avoit refusé,
          et il le paya bientôt chèrement. Peu de temps après la
          _Journée des Dupes_, il étoit à la Bastille.]

Le roy approuva cette reflexion, et ordonna à mon père de luy mander,
comme de luy-même, de venir ce soir trouver Sa Majesté à Versailles,
laquelle s'y en retournoit. Je n'ay point sçu, et mon père ne m'a
point dit, pourquoi le message de sa part, et non de celle du roy:
peut-être pour moins d'eclat et plus de menagement pour la reyne.

Quoi qu'il en soit, mon père sortit du cabinet et trouva la chambre
tellement remplie qu'on ne pouvoit s'y tourner. Il demanda s'il n'y
avoit pas là un gentilhomme à luy. Le père du marechal de Tourville,
qui etoit à luy, et qu'il donna depuis à monsieur le prince, comme un
gentilhomme de merite et de confiance, lors du mariage de monsieur
son fils avec la fille du marechal de Brezé[303], fendit la presse
et vint à luy. Il le tira dans une fenestre et luy dit à l'oreille
d'aller sur le champ chez le cardinal de Richelieu, luy dire de sa
part qu'il sortoit actuellement du cabinet du roy, pour luy mander
qu'il vinst ce soir même trouver sur sa parole le roy à Versailles,
et qu'il rentroit sur le champ dans le cabinet, d'où il n'etoit sorti
que pour luy envoyer ce message. Il y rentra, en effet, et fut encore
une heure seul avec le roy.

          [Note 303: V. _Mémoires_, édit. Hachette, in-18, t. I, p.
          36.]

A la mention d'un gentilhomme de la part de mon père, les portes
du cardinal tombèrent, quelques barricadées qu'elles fussent. Le
cardinal, assis tête-à-tête avec le cardinal de La Vallette[304], se
leva avec emotion dès qu'on le luy annonça, et alla quelques pas au
devant de luy. Il ecouta le compliment, et, transporté de joie, il
embrassa Tourville des deux côtés. Il fut le même jour à Versailles,
où il arriva des Marillacs[305] le soir même, comme chacun sait[306].

          [Note 304: Suivant Leclerc, le gentilhomme envoyé par
          Saint-Simon trouva Richelieu emballant ses papiers et
          ses meubles, pour se retirer à Brouage, dont il étoit
          gouverneur. La Valette étoit avec lui, comme le dit
          Saint-Simon; mais Leclerc, dont en cela la relation
          diffère un peu, ajoute que ce cardinal alla chez le roi,
          vit Saint-Simon, qui lui confirma toute l'affaire, puis
          Sa Majesté, qui lui dit: «Monsieur le cardinal a un bon
          maître; allez lui dire que je me recommande à lui et que
          sans délai il vienne à Versailles.» C'est à cause de
          cette démarche de La Valette et des paroles du roi que le
          rôle principal a sans doute été donné à ce cardinal dans
          plusieurs relations.]

          [Note 305: Sur les Marillac, V. plus haut, p. 8 et 9.
          Michel, frère du maréchal, avoit les sceaux. Mandé
          le soir même à Glatigny, près de Versailles, il crut
          à un redoublement de fortune; mais le lendemain La
          Ville-aux-Clercs vint le trouver, se fit remettre les
          sceaux et l'emmena à Châteaudun.]

          [Note 306: Richelieu, sauvé par Saint-Simon, fut-il
          reconnaissant? Ecoutons les _Mémoires_ du fils (t. I, p.
          34): «Il n'est pas difficile de croire que le cardinal lui
          en sut un bon gré extrême, et d'autant plus qu'il n'y avoit
          aucun lien entre eux. Ce qui est plus rare, c'est que, s'il
          conçut quelque peine secrète de s'être vu en ses mains,
          et de lui devoir l'affermissement de sa place et de sa
          puissance, et le triomphe sur ses ennemis, il eut la force
          de le cacher si bien qu'il n'en donna jamais la moindre
          marque, et mon père aussi ne lui en témoigna pas plus
          d'attachement. Il arriva seulement que ce premier ministre,
          soupçonneux au possible, et persuadé sur mon père, par une
          expérience si décisive et si gratuite, alloit depuis à lui
          sur les ombrages qu'il prenoit. Il est souvent arrivé à
          mon père d'être réveillé en sursaut, en pleine nuit, par
          un valet de chambre, qui tiroit son rideau, une bougie à
          la main, ayant derrière lui le cardinal de Richelieu, qui
          s'asseyoit sur le lit, et prenoit la bougie, s'écriant
          quelquefois qu'il étoit perdu, et venant au conseil, et au
          secours de mon père sur des avis qu'on lui avoit donnés, ou
          sur des prises qu'il avoit eues avec le roi.»]



_Louis XIII au Pas de Suze_[307].

          [Note 307: Ce fragment est de Saint-Simon, comme le
          précédent, et vient de la même source. Il complète ce qu'on
          trouve sur le même sujet, au chapitre V des _Mémoires_
          (édit. Hachette, in-18, t. I, p. 39).]


On a derobé à Louis XIII la gloire d'un genre d'intrepidité que n'ont
pas tous les heros. Les Alpes etoient pleines de peste. Le roy, en y
arrivant[308], se trouva logé dans une maison où elle etoit[309]. Mon
père l'en avertit et l'en fit sortir. Celle où on le mit se trouva
pareillement infectée. Mon père voulut encore l'en faire sortir.
Le roy, avec une tranquillité parfaite, lui repondit qu'à ce qu'il
eprouvoit, il falloit que la peste fust partout dans ces montagnes,
qu'il devoit s'abandonner à la Providence, ne penser plus à la peste,
et seulement au but où il tendoit: se coucha et dormit avec la même
tranquillité. Cette grandeur d'âme n'etoit pas à oublier dans ce
heros, si simplement, si modestement, si veritablement heros en tout
genre. Quel bruit n'eût pas fait un tel trait dans ses successeurs?
Mais sa vie à luy n'etoit qu'un tissu continuel de pareilles actions,
variées suivant les circonstances, qui echappoient par leur foule, et
dont sa modestie le detournoit saintement d'en sentir le merite.

          [Note 308: Le roi et le cardinal, qui vouloient en finir
          avec le duc de Savoie et ses prétentions sur Mantoue,
          étoient partis de Grenoble le 2 février 1629 pour se rendre
          au pied des Alpes, alors toutes couvertes de neige. (V.
          Bassompierre, anc. édit., t. II, p. 524; Vittorio Siri, t.
          VI, p. 603.)]

          [Note 309: Quand, l'année suivante, Louis XIII retourna
          en Savoie, la peste y étoit encore. (Leclerc, _Vie de
          Richelieu_ t. II, p. 83, 97.)]

Or, voici le _Pas de Suze_[310], tel que mon père me l'a plusieurs
fois raconté, qui, entre autres vertus, etoit parfaitement veritable.

          [Note 310: C'est le passage des Alpes, dont la ville de
          Suse domine l'entrée, à la réunion des deux routes du mont
          Cenis et du mont Genèvre.]

Les barricades[311] reconnues furent estimées très difficiles, et,
tôt-après, impossibles à forcer: les trois marechaux[312], et
ce qu'il y avoit de plus distingué après eux, ou en grade, ou en
merite et connoissance, furent de cet avis; et pour le moins autant
qu'eux le cardinal de Richelieu. Ils le declarèrent au roi, qui en
fut très choqué, et plus encore quand le cardinal lui representa la
necessité d'une prompte retraite, par les raisons des lieux, des
logements, des vivres, de la saison, qui feroient perir l'armée. Ils
redoublèrent, et comme le cardinal vit qu'il ne gagnoit rien sur
l'esprit du roy, qui faisoit plutôt des voyages que des promenades
continuelles parmi les neiges et les rochers, pour s'informer et
reconnoître par luy-même des endroits et des moyens d'attaquer ces
retranchements, le cardinal eut recours à un artifice par lequel il
crut venir à bout de son dessein. Le roy, logé dans un mechant hameau
de quelques maisons, y etoit presque seul, faute de couvert pour son
plus necessaire service, mais gardé d'ailleurs pour sa sûreté. Le
cardinal, de concert avec les marechaux et les principaux de la Cour,
fit en sorte que, sous pretexte de la difficulté des chemins, le roy
fut abandonné à une entière solitude dès que le jour commenceroit à
tomber: ce qui en cette saison, et dans ces gorges etroites, etoit de
fort bonne heure, ne doutant pas que l'ennui, joint à l'avis unanime,
ne l'engageast à se retirer.

          [Note 311: «Les diverses ruses, dit Saint-Simon dans ses
          _Mémoires_ (t. I, p. 38), suivies de toutes les difficultés
          militaires que le fameux Charles-Emmanuel avoit employées
          au délai d'un traité et à l'occupation de son duché
          de Savoie, l'avoient mis en état de se bien fortifier
          à Suse, d'en empêcher les approches par de prodigieux
          retranchements bien gardés, connus sous le nom de
          barricades de Suse, et d'y attendre les troupes impériales
          et espagnoles, dont l'armée venoit à son secours.»]

          [Note 312: Bassompierre, Créqui et Schomberg.]

L'ennui n'y put rien, mais il fut grand. Mon père, qui etoit dans
ce même hameau tout près du roy, dont il avoit l'honneur d'être
premier gentilhomme et premier ecuyer, à qui le roy se plaignit de sa
solitude et de l'affront que luy feroit recevoir une retraite, après
s'être avancé jusque-là pour le secours de M. de Mantoue, qui, malgré
sa protection, se trouveroit livré aux Espagnols et au duc de Savoie;
mon père, dis-je, imagina un moyen de l'amuser les soirs. Le roy
aimoit fort la musique; M. de Mortemart avoit amené dans son equipage
un nommé Nyert[313], qui la savoit parfaitement, qui jouoit fort
bien du luth, fort à la mode en ce temps-là, et qu'il accompagnoit
de sa voix, qui etoit très agreable. Mon père demanda à M. de
Mortemart s'il vouloit bien qu'il proposât au roy de l'entendre. M.
de Mortemart, non-seulement y consentit, mais il en pria mon père, et
ajouta qu'il seroit ravi si cela pouvoit contribuer à quelque fortune
pour Nyert. Cette musique devint donc l'amusement du roy, les soirs,
dans sa solitude, et ce fut la fortune de Nyert et des siens[314].

          [Note 313: Pierre de Nyert, ou plutôt de Niel, musicien de
          Bayonne, qui, venu jeune à Paris, avoit d'abord appartenu
          à M. d'Epernon, puis à M. de Créqui, à la suite duquel il
          étoit allé à Rome. Il y avoit appris la manière de chanter
          des Italiens, qu'il combina habilement avec celle qui étoit
          à la mode en France, et se fit ainsi une méthode d'une
          fort agréable originalité. Il passa pour avoir fait une
          révolution dans la musique. (Tallemant, édit. P. Paris, t.
          VI, p. 192.) M. de Mortemart, qui l'avoit amené dans son
          équipage, étoit premier gentilhomme de la chambre et fut
          duc et pair en 1633. Au retour de Suse, d'Assoucy vit à
          Grenoble de Nyert chantant devant le roi. Dans l'_Epistre_
          qu'il lui adressa, et qui se trouve parmi ses _Poésies et
          Lettres_ (1653, in-12), il lui dit:

               Gentilhomme de maison noble,
               Qu'en noble ville de Grenoble
               Je vis item, et que j'ouïs
               Chanter devant le roi Louïs,
               Qui vous trouva, chanson chantée,
               Digne d'être son Timothée.

          Louis XIII le fit son premier valet de chambre, et c'est
          de Nyert qui charma ses derniers instants: «Quelques jours
          avant sa mort, dit Onroux dans son _Histoire de la Chapelle
          des rois de France_, Louis XIII se trouva si bien qu'il
          commanda à de Nielle d'en rendre grâces à Dieu, en chantant
          un cantique de Godeau, sur l'air composé par Sa Majesté.
          Cambefort et Saint-Martin s'étant mis de la partie, ils
          formèrent tous trois un concert vocal dans la ruelle du
          lit, le malade mêlant, autant qu'il le pouvoit, sa voix aux
          concertants.» Louis XIV continua de Nyert dans sa charge de
          premier valet de chambre; il l'occupoit encore en février
          1677, quand La Fontaine lui adressa son _Epistre_ sur
          l'Opéra (_Oeuvres complètes_, édit. gr. in-8, p. 542), et,
          en 1689, quand il lui arriva le double accident dont Mme de
          Sévigné parle ainsi dans sa lettre du 12 octobre: «L'abbé
          Bigorre me mande que M. de Niel tomba, l'autre jour, dans
          la chambre du roi; il se fit une contusion, Félix le saigna
          et lui coupa l'artère: il fallut lui faire à l'instant la
          grande opération. Monsieur de Grignan, qu'en dites-vous?
          Je ne sais lequel je plains le plus, de celui qui l'a
          soufferte, ou d'un premier chirurgien du roi qui coupe une
          artère.»]

          [Note 314: Son fils eut sa survivance; sa femme étoit femme
          de chambre de la reine Anne d'Autriche. (V. _Mémoires_ de
          Mme de Motteville, sous la date du 15 janvier 1666.) Elle
          étoit soeur de cette fameuse Manon Vangaguel, pour qui La
          Sablière composa la plupart de ses madrigaux. (Walckenaër,
          _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_, 1re
          édit., p. 438.)]

Le roy, continuant ses penibles recherches et ses infatigables
cavalcades, trouva enfin un chevrier qu'il questionna si bien qu'il
en tira ce qu'il cherchoit depuis si longtemps. Il se fit conduire
par luy sur le revers des montagnes par des sentiers affreux, d'où
il decouvrit les barricades à plein, qui, d'où il se trouvoit, lui
etoient inferieures et très proches. Il examina bien tout ce qui
etoit à remarquer, longea le plus qu'il put cette crête et ces
precipices, descendit et tourna de très près la première barricade,
forma son plan, l'expliqua à mon père, qui se trouva presque le seul
homme de marque à sa suite, parce qu'on le vouloit laisser solitaire
et s'ennuyer en ces penibles promenades; revint enfin à son logis,
resolu d'attaquer.

Le lendemain, ayant mandé de très bonne heure les marechaux et
quelques officiers de confiance, il les mena partout où il avoit
eté la veille, leur expliqua son plan, qu'il avoit redigé lui-même
le soir precedent. Les marechaux et les autres officiers ne purent
disconvenir que, quoique très difficile, l'attaque etoit praticable
et savamment ordonnée. Le cardinal ne put ensuite s'y opposer
seul, et fut même bien aise qu'elle se pût executer: ce qui fut le
lendemain[315], parce qu'il falloit un jour pour les dispositions et
les ordres. Le roy y combattit en grand capitaine et en valeureux
soldat; grimpant, l'epée à la main, à la tête de tous, quelques
grenadiers seulement devant luy, et franchissant les barricades à
mesure qu'il y gagnoit du terrain; se faisant pousser par derrière
pour grimper sur les tonneaux et les autres obstacles, donnant
cependant ordre à tout avec la plus grande presence d'esprit et la
tranquillité d'un homme qui, dans son cabinet, raisonne sur un plan
de ce qu'il faut faire. Mon père, qui eut l'honneur de ne quitter
pas ses côtés d'un instant, ne parloit jamais de cette action de son
maître qu'avec la plus grande admiration.

          [Note 315: 9 mars 1629.]

Après la bataille eut lieu l'entrevue du roy et du duc de Savoie.
Le roy demeura à cheval, ne fit pas seulement mine d'en vouloir
descendre, et ne fit que porter la main au chapeau. Monsieur de
Savoie aborda à pied de plus de dix pas, mit un genou en terre,
embrassa la botte du roy, qui le laissa faire sans le moindre
semblant de l'en empêcher. Ce fut en cette posture que ce fier
Charles Emmanuel fit son compliment. Le roy, sans se decouvrir,
repondit majestueusement et courtement.

Lorsque, sous le règne suivant, le doge de Gênes vint en France[316]
faire ses soumissions au roy (Louis XIV), après le bombardement, le
bruit qu'on en fit[317] m'impatienta par rapport à Louis XIII et
au fait que je viens d'expliquer: tellement que dès lors je resolus
d'en avoir un tableau, que j'ai executé depuis, ayant eu soin de
me faire de tems en tems raconter cette entrevue par mon père pour
me mieux assurer des faits. Monsieur Phelippeaux, lors ambassadeur
à Turin[318], m'envoya un portrait de Charles Emmanuel. Le sieur
Coypel me fit ce tableau tel que je luy fis croquer pour la situation
du roy et du duc de Savoie, et il eut soin d'y rendre parfaitement
le paysage du lieu, et les barricades forcées en eloignement. Ce
tableau, qui est fort grand, tient toute la cheminée de la salle de
La Ferté[319] avec les ornements assortissants. C'est un fort beau
morceau qui a une inscription convenable, avec la date de l'action,
courte, mais pleine et latine[320].

          [Note 316: Au mois de mai 1685.]

          [Note 317: On peut voir la relation de cette réception dans
          le _Dangeau_ complet, sous la date des 15 et 18 mai 1685.
          Comme on demandoit au doge ce qui l'avoit le plus étonné à
          Versailles: «C'est de m'y voir», auroit-il répondu. Si le
          mot étoit vrai, Dangeau ne l'eût pas oublié, car il en cite
          d'autres du doge. Il se nommoit Francesco Maria Imperiali;
          il étoit venu avec quatre sénateurs qui l'accompagnèrent
          partout. La loi de Gênes, comme en prévision de l'affront
          infligé à la république en cette circonstance, vouloit que
          le doge perdît sa dignité et son titre sitôt qu'il étoit
          sorti de la ville. Ce n'étoit pas le compte de Louis XIV,
          dont l'orgueil ne se fût pas satisfait de la visite d'un
          simple Génois. Il exigea donc que Francesco Imperiali
          conservât titre et dignité, tout exprès pour qu'il pût
          venir les abaisser devant lui.]

          [Note 318: Sur lui et sur son ambassade, V. Saint-Simon, t.
          2, p. 42.]

          [Note 319: Le château de la Ferté-Vidame, dans le
          département d'Eure-et-Loir, près de Dreux. Il fut de
          notre temps la propriété du roi Louis-Philippe, qui y
          fit d'énormes dépenses pour les jardins. C'est là que
          Saint-Simon se sauvoit de la cour et de ses ennuis, et
          qu'il écrivit une partie de ses mémoires.]

          [Note 320: Ce tableau, ainsi que la plupart de ceux que
          possédoit Saint-Simon, dut passer à sa petite-fille et
          unique héritière, la comtesse de Valentinois. Saint-Simon
          dit en effet, à l'article II de son testament: «Je lègue et
          substitue à la comtesse de Valentinois tous les portraits
          que j'ay à La Ferté et chés moy, à Paris, qui sont tous
          de famille, de reconnaissance ou d'intime amitié. Je
          la prie de les tendre et de ne les pas laisser dans un
          garde-meuble.» (_Mém._, édit. Hachette, in-18, t. XIII, p.
          105.)]



_Passe-port pour l'autre monde, delivré par les jesuites pour la
somme de deux cent mille florins, le 29 mars 1650[321]._

          [Note 321: L'original de cette pièce se trouve au
          _British Museum_, parmi les manuscrits de la bibliothèque
          Harleienne, nº 6845, § 143. Nous la donnons ici à cause de
          sa curiosité.]


Nous soussignés, protestons et promettons, en foi de prestres et
de vrais religieux, au nom de notre Compagnie, à cet effet dûment
authorisés, qu'elle prend maistre Hippolyte Braem, licentié en
droit, sous sa protection, et promet de le defendre contre toutes
les puissances infernales qui pourroient attenter sur sa personne,
son âme, ses biens et moyens, que nous conjurons et conjurerons pour
cet effet, employant en ce cas l'authorité et credit du serenissime
Prince, nostre fondateur, pour être ledit sieur Braem par lui
presenté au bienheureux chef des apôtres avec autant de fidelité et
d'exactitude comme notre dite Compagnie lui est extremement obligée;
en foi de quoi nous avons signé ceci et apposé le cachet secret de la
Compagnie.

  Donné à Gand, ce 29 mai 1650.

  _Signé_: FRANÇOIS DE SECLIN, recteur de la Compagnie de Jesus.

  FRANÇOIS DE SURHON, prêtre et religieux de la Compagnie de Jesus.

  PETIT-DE-POYE, prêtre et religieux de la Compagnie de Jesus.



_Lettre du sieur d'Aligre au chancelier Seguier, au sujet d'une
proposition scandaleuse touchant le pouvoir des Papes sur les Rois,
soutenue dans l'université de Caen le 29 octobre 1660[322]._

          [Note 322: Cette pièce, qui se trouve aussi dans les
          manuscrits du _British Museum_ (biblioth. Harleienne, nº
          4442), a été publiée, ainsi que celle qui précède et celle
          qu'on trouvera à la suite, dans un recueil devenu rare,
          _La Revue trimestrielle_, juillet 1828, p. 366. Elle est
          d'un grand intérêt, en ce qu'elle prouve une fois de plus
          combien Louis XIV étoit jaloux de l'indépendance de son
          pouvoir, et combien ceux qui le servoient étoient ardents à
          défendre ce pouvoir contre toute prétention.]


MONSEIGNEUR,

Comme je suis obligé de vous rendre compte de tout ce qui se passe
icy contre le service du roy, je dois vous donner advis d'une
proposition scandaleuse qui s'est faite depuis trois jours, dans
l'université de cette ville. Ceux qui pretendent y estre receus
bacheliers ont accoustumé, avant que de faire leurs actes, d'y
expliquer une question de theologie, en presence du recteur et de
quelques docteurs, pour juger s'ils seront admis à faire leurs actes.

Un prestre de cette ville, nommé Fossar, chapelain de l'Hostel-Dieu,
qu'on dit estre d'ailleurs de bonnes moeurs, satisfaisant à cette
coustume, en parlant de la puissance des papes, s'emporta à dire
qu'ils avoient pouvoir de deposer les rois, et l'appuya par plusieurs
fausses autorités. En mesme temps, le recteur et les docteurs lui
imposèrent silence. Il respondit qu'il entendoit les rois tyrans; et
comme ils lui dirent que cette explication ne suffisoit pas, il se
dedit absolument, et demeura d'accord sur le champ de la fausseté de
cette proposition, que les paroles lui estoient echappées contre ses
propres sentiments dans la chaleur du discours, et non poinct par un
dessein premedité, et qu'il offroit de prouver la negative dans les
premières thèses qu'il soutiendroit en public.

Ce prestre a été arrêté prisonnier il y a deux jours, à la requeste
du procureur du roi, qui lui fait faire son procès au presidial de
cette ville; je crois qu'on lui fera bonne justice, car les officiers
sont ici fort zelés pour conserver l'autorité du roy.

Je viens d'apprendre que l'université de cette ville a rendu un
decret contre ce prestre, par lequel elle l'a declaré incapable de
recevoir aucun grade.

M. le procureur du roy s'est chargé de vous envoyer une copie de ce
decret et des informations qui ont été faites contre lui.

Je suis,

  Monseigneur,

               Votre très humble et fort obeissant serviteur.

                                         D'ALIGRE.



_Deposition sur la supposition de part de Marie, reine d'Angleterre,
femme de Jacques II, le 21 janvier 1690-91_[323].

          [Note 323: Cette pièce se trouve au _British Museum_,
          dans les manuscrits de la bibliothèque Harleienne, nº
          6345, _ad finem_. Elle se rapporte à une question qui
          fut longtemps en litige, et qui n'est même pas encore
          complétement éclaircie, à savoir si le prince de Galles
          (le prétendant) étoit ou non fils de Jacques II. La
          grossesse un peu tardive de la reine Marie, seconde femme
          du roi Jacques, donna lieu aux soupçons, surtout de la
          part de ceux dont l'intérêt étoit d'en avoir: je veux
          parler des partisans de Guillaume d'Orange, qui, voyant
          en lui le successeur de Jacques, comme époux de sa fille
          Marie, eussent été frustrés dans leurs espérances par la
          naissance d'un prince. Ils mirent tout en oeuvre pour faire
          croire que cette grossesse étoit supposée, leurs doutes
          à ce sujet gagnèrent même les ministres de France près
          du roi d'Angleterre, MM. de Bonrepaux et Barillon, qui,
          jusqu'au dernier moment, ne semblent pas avoir considéré
          la grossesse comme très authentique. Chez le peuple et
          dans les provinces on la niait formellement, tant on
          craignoit, parmi ces populations tout anglicanes, que le
          dévôt Jacques II ne fît souche de princes catholiques. (V.
          Mazure, _Histoire de la Révolution d'Angleterre en 1688_,
          t. II, p. 366.) Quand le prince fut venu au monde, le 20
          juin 1688, les soupçons furent loin de cesser. Guillaume,
          qui, plus que personne, demandoit à ne pas croire, et qui
          pouvoit mettre une armée et une flotte au service de son
          doute, se fit envoyer une _requête_, par laquelle on le
          sommait de venir vérifier la naissance du prince de Galles.
          Le comte Danby et le docteur Burnet y avoient travaillé:
          «C'étoit, dit Mazure (t. III, p. 26), un chef-d'oeuvre de
          raisonnement et d'artifice.» On y insistoit sur le mystère
          dont la grossesse avoit été entourée, sur l'isolement dans
          lequel, tant qu'elle avoit duré, s'étoit tenue la reine.
          L'accouchement, disoit-on, s'étoit fait dans l'obscurité,
          et l'on n'avoit pas entendu crier l'enfant, etc., etc.;
          bref, le prince de Galles étoit un fils supposé. Pour
          arriver à en obtenir un viable, il n'avoit pas fallu moins
          de trois essais. Le premier enfant, introduit dans le lit
          de la reine à l'aide d'une bassinoire d'argent, seroit
          mort presque aussitôt; mais le lendemain on lui auroit
          substitué un nouveau-né robuste et gaillard, qui, malgré sa
          vigueur, seroit aussi mort, et auroit rendu nécessaire la
          substitution d'un troisième enfant. Celui-là, enfin, auroit
          survécu. (_Id._, t. III, p. 30-41.)--Quand on sut que le
          prince d'Orange s'apprêtoit à venir faire sa vérification
          armée c'est-à-dire qu'il étoit sur le point de débarquer
          en Angleterre avec des troupes considérables, Jacques II
          fit assembler les lords pour protester devant eux de la
          fausseté des bruits qui couroient sur la naissance de son
          fils. Dans cette séance, qui eut lieu le 1er novembre 1688,
          comparurent quarante-deux témoins, la reine douairière en
          tête: «Ils donnèrent, dit Mazure (t. III, p. 152), des
          détails si positifs, si manifestes, que la crédulité la
          plus malicieuse et la plus obstinée devoit se rendre à
          l'évidence de la vérité.» On ne s'y rendit pas cependant,
          et le doute dure encore. La princesse Palatine, mère
          du Régent, ne le croyoit pas possible: «Je gagerois,
          écrivoit-elle au sujet du prince de Galles le 11 avril
          1706, je gagerois ma tête qu'il est parfaitement légitime;
          d'abord, il ressemble à la reine sa mère comme deux gouttes
          d'eau; ensuite, je connois une dame qui a assisté à sa
          naissance qui n'étoit pas du tout amie de la reine, et
          qui, pour dire la vérité, m'a avoué qu'elle étoit venue là
          afin de tout surveiller; elle m'a déclaré qu'elle avoit vu
          l'enfant retenu par le cordon ombilical, et qu'il étoit
          très positivement le fils de la reine. Comme les Anglois se
          conduisent parfois assez singulièrement avec leurs rois, et
          qu'ils n'ont pas encore vu d'étrangers sur le trône, on n'a
          pas beaucoup d'empressement à devenir leur souverain.» Vous
          venez de voir que le prince ressembloit à sa mère; aussi,
          pour quelques-uns que ce fait eût confondus, n'y avoit-il
          pas eu dans tout cela une substitution d'enfant, mais une
          infidélité de la reine. Elle auroit fait, disoit-on, comme
          Anne d'Autriche avec Mazarin. Ce quatrain à deux tranchants
          le donnoit à penser:

               A Jacques disoit Louis:
               De Galles est-il votre fils?
               --Oui dà, par sainte Thérèze,
               Comme vous de Louis treize:

          Mais l'idée de substitution dominoit. Dans une comédie
          satirique de 1708, _L'Expédition d'Ecosse_, etc., on fait
          dire à Jacques II:

               Je voulus, par l'avis d'un jésuite pervers,
               Faire la reine grosse; aux yeux de l'univers
               La chose réussit: la reine, en apparence,
               Dans une obscurité de nocturne silence,
               Mit au monde un enfant, né depuis plus d'un mois,
               Car il étoit le fils d'un des moindres bourgeois.

          Ici le prince de Galles seroit né d'un bourgeois; ailleurs
          on le dit fils d'un meunier. Au bas d'une caricature gravée
          par Romain de Hooghe, et indiquée dans le catalogue Leber
          (t. IV, nº 569), on lit: _L'Europe allarmée pour le fils
          d'un meunier_. Voici le titre de quelques autres pasquils
          et pamphlets sur cette curieuse affaire: _La Couronne
          usurpée et le Prince supposé_, 1689, in-12; _Consultation
          de l'oracle par les puissances de la terre, pour savoir si
          le prince de Galles est supposé ou légitime_, Whitehall,
          1688, in-12; _Lettre du P. de la Chaize au P. Peters,
          confesseur du roy d'Angleterre, sur le bon succès qu'on a
          eu à faire et à inventer le prince de Galles_, imprimé en
          1688, qui est l'an de tromperie; _Le Roi prédestiné par
          l'esprit de Louis XIV, avec plusieurs lettres concernant
          l'accouchement de la reine d'Angleterre_, 1688, in-12;
          _L'Ancien bâtard_ (c'est Louis XIV) _protecteur du
          nouveau_, 1690, in-12; _Le Retour de Jacques II à Paris_,
          comédie.]


La deposition d'Antoine Trainier, sieur de Lagarde, faite pardevant
le chevalier Jean Holt, chef de justice d'Angleterre, ce jourd'hui 21
janvier 1690, qui, faisant serment sur les saints Evangiles, depose
ce qui s'en suit:

Qu'estant à Paris, prêtre et confesseur, dans l'année 1688, une
dame nommée Longueil, qu'il confessoit ordinairement, lui declara
qu'elle alloit en Angleterre pour y accoucher, ce qui l'obligea à
lui demander quelle en estoit la raison, puisque autrefois elle
partoit d'Angleterre pour venir accoucher à Paris; elle lui respondit
que c'estoit un mystère, et, en lui disant de prier Dieu pour que
son dessein reussit, lui dit qu'elle esperoit de faire sa fortune,
dont elle lui feroit ensuite quelque part.--Pour lors, ladite dame
Longueil donna de l'argent audit deposant pour dire quinze messes à
cette intention, lui promettant à l'instant de lui decouvrir à son
retour ce mystère.--Elle partit aussitôt sans rien ajouter autre
chose, et cela s'est passé sur la fin du mois d'avril en l'année
ci-dessus.

Ledit deposant ajoute qu'environ le commencement du mois d'aoust,
ladite dame Longueil, à son retour d'Angleterre, le vint voir avec
empressement, lui expliqua le mystère dont elle lui avoit parlé
ci-devant, lui disant qu'elle avoit bien reussi dans son dessein,
et qu'apparemment Dieu avoit exaucé ses prières. Elle commença
par lui dire que c'estoit la plus agreable aventure du monde; et,
lui ayant demandé quelle elle estoit, elle lui repondit que la
reine d'Angleterre n'ayant point d'enfans, avoit toutefois formé
le dessein, pour la gloire de Dieu et l'avancement de la religion
catholique, de donner un heritier à la couronne d'Angleterre, et
qu'elle s'estoit engagée, en ayant esté sollicitée par madame de
Labadie, commissionnaire de ladite reine, de donner son enfant, en
cas qu'il fût mâle, pour estre fait prince de Galles; et ladite dame
continua de dire audit deposant que la chose estoit en tel estat que
son fils estoit effectivement et veritablement prince de Galles,
quoyque cela ne se fust pas fait sans quelque difficulté, puisqu'on
avoit choisi d'abord, entre quatre enfants qui estoient dans la mesme
maison pour le mesme dessein, celui d'une demoiselle qui appartenoit
à la duchesse de Portsmouth; mais parce que cet enfant ayant été jugé
estre d'une petite santé et de peu de vigueur, on changea de dessein,
et on lui prefera le sien.

Ladite dame de Longueil a declaré audit deposant que c'estoit dans
la maison de ladite dame de Labadie qu'elle et les autres femmes
avoient accouché, et que toutes lesdites femmes qu'on avoit choisies
pour ce pieux dessein avoient reçu ordre de sortir incessamment du
royaume, mais toutes chargées de grands dons et de riches presents,
et que pour elle, en son particulier, elle avoit encore une condition
bien plus fortunée et plus avantageuse, qui estoit que la reine
d'Angleterre lui donnoit, non-seulement mille livres sterling
de pension, mais mesme lui promettoit de faire souvenir ledit
prince de Galles, à mesure que ses années croîtroient, des grandes
obligations qu'il lui avoit, ce qui obligea ledit deposant à demander
à ladite dame de Longueil si elle avoit une assurance positive de
cette pension; sur quoy elle repondit à l'instant qu'il n'y avoit
convention au monde plus certaine que celle qui assuroit sa pension,
et en mesme temps, elle fit voir audit deposant ladite convention
par escrit, qui contenoit sommairement que ladite reine d'Angleterre
accordoit à ladite dame de Longueil ladite somme de mille livres
sterling de pension, avec promesse de faire souvenir ledit prince de
Galles du grand service qu'elle lui avoit rendu.

Ledit deposant declare de plus que dans le temps que le roy
d'aujourd'hui estoit sur le point d'arriver en Angleterre, ladite
dame de Longueil recevoit souvent des lettres d'Angleterre, qu'elle
lui faisoit voir, qui l'alarmoient beaucoup, dans la crainte où
elle estoit qu'il arrivast quelque accident audit prince de Galles;
et pria le deposant de faire plusieurs prières à Dieu pour sa
conservation; mais à l'arrivée du roy Guillaume en Angleterre,
immediatement après la reception d'une lettre, le deposant dit que
ladite dame de Longueil l'alla voir toute eplorée et dans une extrême
tristesse, en disant audit deposant qu'elle estoit au desespoir
dans la crainte qu'elle avoit que le prince de Galles tombast entre
les mains du prince d'Orange, priant instamment ledit deposant de
redoubler ses voeux au ciel pour sa conservation, et ajouta plusieurs
autres paroles qui seroient difficiles et inutiles à rapporter.

Ledit deposant declare, de plus, que ladite dame de Longueil lui
a dit qu'on avoit transporté ledit prince de Galles de Londres
à Portsmouth, et qu'on cherchoit soigneusement les moyens de le
conduire à Paris; et, la larme à l'oeil, dit qu'elle apprehendoit
extrêmement qu'il n'arrivât quelque malheur dans cette entreprise.

Quelque temps après, ladite dame de Longueil, toute joyeuse, alla
voir ledit deposant, et lui annonça l'arrivée du prince de Galles
avec la reine à Saint-Germain; et, peu de jours après, ayant invité
ledit deposant d'aller voir le prince de Galles, le fit monter en
carrosse avec elle et le conduisit dans la chambre où estoit ledit
prince de Galles, auprès duquel estoient plusieurs dames qui estoient
inconnues au deposant, à la reserve de ladite dame de Labadie que
ladite dame de Longueil lui fit connoître sur le champ, en lui disant
à l'oreille que c'estoit chez elle que toute l'histoire s'estoit
passée; et ladite dame de Longueil demanda audit deposant s'il
n'estoit pas vrai que le petit Colin, son fils, avoit beaucoup de
l'air du petit prince; et en disant ces paroles, elle sourioit avec
madame de Labadie; et ledit deposant respondit qu'ouy, d'autant plus
qu'il connoissoit parfaitement les enfants de ladite dame de Longueil.

Ledit deposant dit de plus qu'il y a huit ou neuf ans qu'il a
connu ladite dame de Longueil, et que depuis ce temps-là elle lui
a fait voir des lettres escrites par les Pères Mansuet et Gallé,
confesseurs du duc et de la duchesse de York, avec lesquels elle
avoit un particulier commerce de lettres, et qu'elle passoit souvent
d'Angleterre en France, et de France en Angleterre.

Ledit deposant declare aussi que les superstitions de l'Eglise
romaine, et le cruel traitement des protestants en France, joint
avec l'infame supposition du prince de Galles, l'ont fait prendre
incessamment la resolution d'abjurer lesdites superstitions pour
embrasser la pureté de l'Evangile; et, pour cet effet, s'est rendu
à Dieppe au mois d'octobre 1688 pour passer en Angleterre, mais
en ayant esté empesché par le lieutenant de l'amirauté et par le
procureur du roy, il fut obligé de retourner à Paris, et il en
partit le 25 du mois de mars suivant, se rendit à Calais, où ayant
aussi esté empesché de passer, il se rendit à Nieuport, d'où il
passa heureusement en Angleterre, et abjura aussitôt ladite religion
romaine entre les mains de M. Allix, qui lui estoit connu pour un
fameux ministre, comme il paroît par le certificat qu'il a donné au
deposant, qui marque qu'il a fait son adjuration le 21 avril 1689.

Ledit deposant declare derechef que, sur le bruit de la découverte
de la supposition du prince de Galles, est allé trouver M. Taaffe,
ayant entendu dire qu'il estoit un de ceux qui avoient dejà travaillé
à ladite decouverte, afin de lui donner la connoissance qu'il en
avoit, lequel M. Taaffe, estant malade, l'a adressé deux jours après
au comte de Bellomont, au château de Saint-James, le 19 de ce present
mois de janvier, auquel il a laissé écrit de sa propre main tout ce
qui est ci-dessus.

                            _Signé_: ANTOINE TRAINIER[324].

          [Note 324: Dans le même manuscrit se trouve une autre
          copie de la même déposition, écrite de la même main. On y
          lit à la fin: _Sworn before the lord-chief-justice Holt
          the 26 day of jan. 1690_ (juré avec serment devant le
          lord-chef-justice Holt le 26 janvier 1690).]



_Le Courtisan à la mode, selon l'usage de la cour de ce temps,
adressé aux amateurs de la vertu._

1625.--In-8[325].

          [Note 325: Pièce fort rare et fort curieuse, souvent citée
          par nous dans les notes du _Satirique de la Cour_, t. III,
          p. 241. Elle n'a pas été connue du bibliophile Jacob, qui
          n'eût pas manqué de la réimprimer, comme il l'a fait de
          tant d'autres, dans son recueil, publié pour l'étranger et
          introuvable à Paris: _Costumes historiques de la France_,
          1852, grand in-8.]


Ces valeureux courtisans qui font estat d'avoir veu le monde, et
comme les perroquets parlent divers langages: quant à moy, je
n'estime pas dire avoir veu le monde, de regarder des bastimens de
terre et des eaux, combien que cela serve.

Mais quand je dis avoir veu le monde, j'entends cognoistre la manière
de vivre des nations, les proprietez et singularitez particulières
qu'ont les unes et les autres; ce que l'on peut taire quelquefois
sans aller loing et faire des courvées.

Il faut seulement, se trouvant en quelque ville celèbre, frequenter
des personnes de nations diverses, faisant profit de leurs actions
et discours, et remarquer curieusement ce qui est digne de
recommandation.

Ou, au contraire, plusieurs de ce siècle, qui passent une partie
de leur vie ès païs estrangers, retournent aussi grossiers et peu
cognoissant le monde qu'un simple paysan qui ne perdit jamais le
clocher de sa parroisse, hormis qu'ils font un peu mieux la morgue,
marchent plus delicatement sur la poincte du pied, sçavent faire
la reverence, branslant la teste en cadence et en discours, disent
à tous propos _chouse_, _souleil_[326], mâchent fort bien l'anix,
rongent le cure-dent[327].

          [Note 326: Sur cette prononciation, toute parisienne et
          fort à la mode alors, V. t. VI, p. 262, note 2. Balzac se
          moque de l'usage où l'on étoit à la cour de prononcer _o_
          comme si c'étoit la diphthongue _ou_: «Toute la France,
          dit-il dans sa lettre à Chapelain, du 20 janvier 1640,
          prononce _Roume_ et _lioune_.»--Dans _La Mode qui court
          et les Singularitez d'icelle_, etc., 1612, in-8, la mode
          figura sous le nom de _Chouse_.]

          [Note 327: On en avoit de bois de senteur ou de paille,
          à la façon espagnole. Le connétable de Montmorency avoit
          toujours un cure-dents aux lèvres, et il falloit se tenir
          en défiance quand il se mettoit à le mordiller. Ce quatrain
          courut vers 1565:

               De quatre choses Dieu vous guard:
               Des patenostres du vieillard,
               De la grand main du cardinal,
               Du cure-dents du connestable,
               De la messe de L'Hospital.]

Et cela est tout ce qu'ils ont retenu et sçavent faire.

La France, plus que province du monde inconstante, grossière
d'inventions, en produict et enfante tous les jours de nouvelles.
L'un des plus illustres personnages de ce temps, parlant du _mignon
François_.

  . . . . . . . . . . . Qui Guenon affecté
  Des estrangères moeurs cherche la nouveauté,
  Et ne müe inconstant si souvent de chemise,
  Que de ces vains habits la façon il deguise.

C'est bien pis au temps où nous sommes, auquel l'on porte la barbe
poinctüe, les grandes freizes, les chapeaux hors d'escalades, et
d'autres en preneurs de taupes, l'espée la poincte haute, bravant les
astres, et crains encores à l'advenir un plus grand debordement de
moeurs et humeurs, chose beaucoup plus dangereuse que la superfluité
des habits: ce qu'apprehendoit ce poëte liricque.

  _Damnosa quid non imminuit dies[328]?
  Ætas parentum, pejor avis, tulit
    Nos nequiores mox daturos
      Progeniem vitiosiorem._

          [Note 328: Horat. Lib. III, Od. 1, v. 37.]

Pourquoy nous mocquons-nous d'Hercule quand nous lisons qu'il prit
l'habit d'une servante, sinon pour ce qu'il avoit laissé son coeur
d'homme et avoit prins celuy de femme, et tant qu'il fut vestu de cet
habit, il ne sceut que porter la quenoüille.

Ainsi plusieurs de nos fendeurs de nazeaux qui ont commencé parmy les
nations estrangères sans avoir exercé l'art militaire, ne sçavent
faire acte de vaillance, quelque morgue qu'ils facent, et la
response que fit la belle Heleine à ce mignon et damoiseau Paris leur
est fort convenable, lequel persuadant de le suivre à Troye, et luy
raconter les braves exploits de guerre, elle le voyant sans armes,
ains poupin mignonnement frizé et coiffé de son amour luy dit:

  _Quod bene te jactas, et fortia facta recenses,
    A verbis fades dissidet ista suis;
  Apta magis Veneri, quam sint tua corpora Marti.
    Bella gerant fortes; tu, Pari, semper ama_[329].

          [Note 329: Ovide, _Epist. Heroidum_, Helena Paridi, _ad
          fin._]

Et parce que ceste galante response est digne de remarque, et que les
dames de la Cour en facent leur profit pour gausser en ces genereux
cavalliers, j'ay mis ces vers françois:

  Quant à vos preux et vaillans faicts
  Dont vous tenez si grand langage,
  Je le crois, mais vostre visage
  Ne me semble point si mauvais:
  Vous estiez nay mieux pour les femmes
  Que pour les armes et debats.
  Laissez aux autres les combats,
  Mignons, faictes l'amour aux dames.

Je ne tance point par ces vers les braves guerriers et genereux
enfants de Mars, qui, pour estre amoureux de la belle Venus, ne
laissoient de se trouver aux lieux d'honneur, et faire leur devoir à
la guerre.

Ce pacquet s'addresse à certains plumeurs, tellement effeminez qu'ils
n'auroient le courage de voir esventer une veine, et cependant ces
braves capitaines, en temps de paix, veulent estre estimez des
Achilles, des Hercules, et, assis auprès de leurs dames, font à tout
propos des rodomontades qu'on diroit, à les ouyr parler, qu'ils
avalleroient des charrettes ferrées, prendroient la lune avec les
dents, mettroient le soleil en capilotades; que si on demandoit à
tels pipeurs preneurs de papillons, vrays Prothées de Cour, pourquoy
ils changent si souvent de face et de grimace, ils vous respondront
que leur habit, leur demarche et leur barbe est à l'espagnolle[330].

          [Note 330: Sur ces modes à l'espagnole, V. t. III, p. 244.
          On chantoit alors ce couplet, qui a pris place dans la
          _Comédie de chansons_, 1640, in-8, p. 41:

               Bien que nous ayons changé nos pas
                 En des démarches espagnolles,
               Des Castillans pourtant nous n'avons pas
                 Les humeurs, ni les parolles,
               Et ceux qui comme nous sont vaillants et courtois
                 Ne sçauroient être que François.]

Il voudroit mieux les imiter en ce qui est de vertueux et louable,
non-seulement en eux, mais en toutes les nations du monde: car nous
devons, sans distinction de personnes, sexes et qualitez, naturaliser
la vertu estrangère.

Et si pour lors l'on n'a assez pour se vestir à l'espagnolle,
italienne et toupinambourde[331], que les courtisans à la mode
s'habillent à la bragamasque.

          [Note 331: Depuis que Razilly avoit amené, au mois d'avril
          1613, de l'île de Maragnan six sauvages topinamboux, qui
          furent présentés à la reine et baptisés, tout s'étoit mis
          à la topinamboue. (V. _Lettres de Malherbe à Peiresc_, p.
          258, 264, 273-274, 283, 297, 340, 442.)]

Il ne faut pas s'etonner si dans Rome, dans la gallerie du cardinal
Fernèze, que l'on estime estre l'une des plus admirables pour les
peintures et autres singularitez qui s'en puissent trouver dans
l'Europe[332].

          [Note 332: V., sur ce tableau, t. III, p. 242.]

Où, entre autre chose, l'on voit toutes les nations despeintes
en leur naturel, avec leurs habits à la mode des pays, hormis le
François, qui est despeint tout nud, ayant un rouleau d'etoffe soubs
l'un de ses bras, et en la main droicte des cizeaux, pour demontrer
que de toutes les diversitez de l'univers il n'y a que le François
qui est seul à changer journellement de mode et façon, pour se vestir
et habiller, ce que les autres nations ne font jamais.

Maintenant, à cause de l'alliance de la France avec l'Angleterre,
incontinent vous verrez nos courtisans habillez à l'anglaise[333],
et par ce moyen, pour rendre leurs freizes et collets jaunes, ils
seront cause qu'il pourra advenir une cherté sur le saffran, qui fera
que les Bretons et les Poictevins seront contraints de manger leurs
beurres blanc et non pas jaune, comme ils ont accoustumé.

          [Note 333: C'est au contraire le courtisan anglois qui
          avoit subi l'influence françoise: «Les Espagnols, écrit
          Malherbe à Peiresc le 19 septembre 1610, sont habillez à
          leur mode, et les Anglois à la nôtre, en sorte qu'on ne les
          sauroit discerner des François que du langage.» (V., sur
          l'histoire des _modes angloises_, un excellent article de
          la _Revue britannique_, 1er août 1837.)]

Voilà, amy lecteur, ce que pour le present j'ay tracé pour un petit
racourcissement sur ma toille le portrait de l'un des plus parfaits
courtisans à la mode, lequel pour un peu de temps s'est absenté de
la Cour au subject que ses amours n'alloient selon sa volonté, et
pour en faire paroistre les vifs ressentimens, je te feray part de ce
qu'il a faict sur son depart.

       *       *       *       *       *

_La retraicte du courtisan à la mode._

    Que j'ayme l'air des champs! j'y voy en mille endroicts,
  Et tout premier object, la nature en son estre;
  Je voy d'un franc desir ceste trouppe champestre
  Reverer la justice et honorer les roys.

    Les petits bergerots, d'une contente voix
  En chantant, le matin meinent leur troupeau paistre;
  Leur père seul leur sert et d'escolle et de maistre,
  Pour suivre mesme trace et vivre en mesme loix.

    Heureuses bonnes gens, ainsi loing de nos villes,
  Loing de l'ambition, loing des murs inutiles,
  Loing des traicts de la Cour, pleins de fidelité.

    C'est un theatre ouvert pour jouer les misères.
  Chacun tourne le voille au cours des vents prospères,
  Et jamais nul n'accorde à la felicité.

       *       *       *       *       *

STANCES

_Sur l'adieu d'un courtisan de ce temps à sa maistresse._

    Je cherche le plus sombre au fond de ces forests
  Pour pleurer mon absence, et contre mes regrets:
  Car je ne puis chasser de ma triste pensée
  La fortune, bon heur de mon aise passée.

    Comme droict au soleil regarde le soucy,
  Mon oeil trop amoureux, qui se desplaist icy,
  Jettant mille souspirs, à toute heure se tourne
  Du costé de la France, où ma Blanche sejourne.

    Je croy pour me tromper qu'ayant les yeux tournez
  Sur le beau paradis des amants fortunez,
  Que mon coeur se soulage, et qu'une douce flame,
  Compagne de l'amour, vient contenter mon ame.

    O jardins compassez de mille lauriers verts!
  Beaux vergers fructueux, où je couche à l'envers!
  J'ay moderé ma peine et ma douleur charmée
  Au giron bien-aymé de ma deesse aymée.

    Cabinets derobez, et vous petits destours,
  Où nous prenions l'escart pour conter nos amours,
  Lorsque sur le tapis de l'herbe la plus molle
  Mille mignards baisers nous bouschoient la parolle,

    Doux paradis d'amour si souvent frequentez,
  Combien depuis six mois je vous ay regrettez!
  Mille fois tous les jours dans mon coeur je vous conte
  Le malheur qui me tue, et le mal qui me dompte.

    Las! vostre souvenir ne me sert seulement
  Que d'augmenter ma peine et doubler mon tourment
  Car ce fort sentiment, loing du bien qu'on desire,
  Au lieu de l'appaiser, augmente le martyre.

FIN.



_Lettres patentes du Roi, qui ordonnent que les arbres necessaires
pour le Mai et la plantation d'icelui dans la cour du Palais, à
Paris, seront annuellement délivrés dans le bois de Vincennes aux
officiers de la bazoche dudit Palais, par les officiers de la
maîtrise de ladite ville._

_Données à Versailles le 19 juillet 1777._

_Registrées en Parlement le 12 août 1777._


Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre: A nos
amés et feaux conseillers, les gens tenant notre Cour de parlement
à Paris, salut. Nous etant fait representer en notre conseil, nous
y etant, le contrat passé devant Duclos Dufresnoy, notaire à Paris,
et son confrère, le 9 octobre 1770, ratifié par lettres patentes du
mois de novembre suivant, duement enregistrées, et par lequel le
feu roi, notre très honoré seigneur et aïeul, auroit cedé à M. le
duc d'Orléans la forêt de Bondy, en echange des principautés de la
Roche-sur-Yon et du Luc, et du comté d'Argenton, à condition, entre
autres choses, de fournir tous les ans aux officiers de la bazoche
du Palais, à Paris, les arbres qui leur avoient eté accordés par les
rois predecesseurs pour le Mai dudit Palais[334], dont la delivrance
continueroit de leur être faite par les officiers de la maitrise
particulière des eaux et forêts de ladite ville, en la manière
accoutumée, si mieux n'aimoit notredit aïeul transferer ce droit
sur telle autre de ses forêts qu'il jugeroit convenable; et ayant
consideré, d'un côté, que la forme prescrite pour cette delivrance
ne pouvoit que difficilement se concilier avec la faculté qui, par
ledit contrat d'echange, avoit eté donnée à M. le duc d'Orleans de
nommer et instituer pour ladite forêt de Bondy des juges gruyers,
et que, d'un autre coté, il etoit preferable que le droit dont il
s'agissoit fût exercé dans un bois qui fût dans nos mains, afin qu'il
fût conservé dans toute son integrité, et qu'aucune circonstance ne
pût y porter atteinte; nous aurions jugé à propos de transporter
l'exercice du droit dont il etoit question dans le bois de Vincennes,
à quoi nous aurions pourvu par arrêt rendu en notre conseil ce
jourd'hui, et sur lequel nous aurions ordonné que toutes lettres
necessaires seroient expediées. A ces causes, de l'avis de notre
conseil, qui a vu ledit arrêt, et dont extrait est ci-attaché sous le
contre-scel de notre chancellerie, nous avons, conformément à icelui,
ordonné, et, par ces presentes signées de notre main, ordonnons qu'à
commencer en l'année prochaine mil sept cent soixante-dix-huit, les
arbres necessaires pour le Mai et la plantation d'icelui dans la cour
du Palais, à Paris, seront annuellement delivrés dans le bois de
Vincennes aux officiers de la bazoche dudit Palais par les officiers
de la maitrise particulière des eaux et forêts de ladite ville, en
la manière accoutumée. Si vous mandons que ces presentes vous ayez à
faire lire et registrer, et le contenu en icelles garder, observer
et executer de point en point selon leur forme et teneur, nonobstant
toutes choses à ce contraires: car tel est notre plaisir. Donné à
Versailles le dix-neuvième jour du mois de juillet, l'an de grâce mil
sept cent soixante-dix-sept, et de notre règne le quatrième. _Signé_
LOUIS. _Et plus bas_: Par le roi, AMELOT. Vu au conseil, PHELYPPEAUX.
Et scellées du grand sceau de cire jaune.

          [Note 334: On peut consulter, au sujet de ce droit, _Les
          Statuts, Ordonnances, Règlements, Antiquités, Prérogatives
          et Prééminences du royaume de la Basoche_, petit volume
          publié à Paris en 1586, réimprimé en 1664, mais néanmoins
          très rare. Le droit de prendre _trois arbres_ dans la
          forêt de Bondy, pour la fête du Mai, avoit été accordé
          par François Ier aux clercs de la bazoche, en récompense
          de la vaillante campagne qu'ils étoient allés faire, pour
          son service, en 1547, contre les paysans révoltés de la
          Guienne. Trois jours avant d'aller chercher les arbres
          du Mai, les dignitaires de la bazoche alloient, musique
          en tête, donner des aubades aux magistrats du Parlement.
          Henri III leur avoit interdit de donner le titre de roi à
          leur chef, qui ne dut plus s'appeler que chancelier; mais
          ils avoient conservé le droit qu'un arrêt de 1562 leur
          avoit accordé, de traverser la ville, soit de nuit, soit
          de jour, avec des flambeaux. Le premier dimanche de mai
          étant venu, tous les basochiens, en habits de fête, se
          réunissoient dans la cour du Palais; un beau discours sur
          l'excellence de la corporation étoit prononcé, puis l'on
          partoit pour la forêt de Bondy. On déjeunoit à l'entrée,
          en attendant que messieurs des eaux et forêts, avec leurs
          gards, eussent rejoint la bande. De nouvelles harangues
          étoient prononcées; on choisissoit les trois arbres, et
          on les marquoit; l'on dînoit ensuite sur l'herbe, et l'on
          reprenoit enfin le chemin de Paris. Les fêtes continuaient
          jusqu'au vendredi suivant, jour de la plantation solennelle
          du Mai, qu'on dressoit pavoisé de banderolles et orné
          de l'écusson aux trois écritoires d'or, dans la cour du
          Palais. C'est encore à François Ier que la bazoche devoit
          ces armoiries. Les deux autres arbres pris dans la forêt de
          Bondy étoient vendus, et le prix qu'on en retiroit formoit,
          avec le produit de certaines amendes et l'impôt prélevé sur
          les _becs jaunes_ ou bienvenues des nouveaux, le revenu du
          noble royaume.]

       *       *       *       *       *

Registrées, ouï et ce requerant le procureur general du roi, pour
être executées selon leur forme et teneur, suivant l'arrêt de
ce jour. A Paris, en parlement, les grand'chambre et Tournelle
assemblées, le douze août mil sept cent soixante-dix-sept.

                                                      _Signé_ YSABEAU.



_Histoire admirable arrivée en la personne d'un chirurgien, qui fut
condamné par justice, il y a environ quatre mois, comme homicide de
soy-mesme._

_A Paris._--M.DC.XLIX.

In-4[335].

          [Note 335: Pièce fort rare, à laquelle, comme à toutes
          celles du même temps et du même format, M. C. Moreau auroit
          certainement donné place dans son excellente _Bibliographie
          des mazarinades_, s'il l'eût connue.]


Dieu, dit le prophète, est aussi admirable en ses saincts qu'il est
sainct en ses actions et judicieux en sa conduite sur les hommes;
nous avons des preuves de cette verité infaillible dans toutes les
histoires, où nous remarquons que ce n'est pas d'aujourd'huy que le
ciel mesnage nos vies et nos fortunes d'une manière qui nous est
inconnue, et mesme que nous ne devons pas penetrer par respect.
Mais l'histoire suivante, que je vais raconter et qui s'est passée
en cette ville de Paris il y a environ quatre mois, en fera foy.
Un honneste homme, chirurgien de son art, nommé Jacques de la
Cressonnière, natif de Boiscommun, avoit commencé sa fortune avec
feu monsieur de Bordeaux, au service duquel il avoit amassé quelque
chose; de là en après il s'engagea à celuy du feu chevalier Garnier,
qui est mort gouverneur de Toulon, ville frontière de France et de
Savoye, et un port de mer d'importance; de sorte qu'il fut avec luy
en Catalogne à la prise de Rose, et de là au siége d'Orbitello, à
la prise de Portolongone et de Piombino, où moy-mesme qui escris
avec larmes, et non sans estonnement, l'accident funeste de sa
deplorable mort, l'ay veu mille fois et conversé avec luy civillement
et honnestement. Cet homme donc retourné de tous ces voyages, après
avoir rendu les derniers devoirs à son bon maistre, vint à Paris, où
desjà dans quelques autres rencontres il avoit contracté affection
avec quelque sage fille dans l'esperance d'un legitime mariage;
et comme ses amis le jugeoient sur le point de s'engager dans les
liens de l'hymenée, le bruit couru que luy-mesme, par un desespoir
estrange, s'estoit rendu esclave des demons et captif de la mort,
laquelle fut approuvée de la justice comme violentée, et pour ce son
cadavre condamné d'estre privé de sepulture en terre saincte[336].
Or beaucoup allèguent plusieurs raisons de s'estre ainsi donné la
mort: les uns disent qu'ayant somme d'argent, il l'avoit donnée
à garder à un procureur, qui, manquant de pratique durant cette
guerre, avoit gagné les champs et volé la Cressonnière; les autres
asseurent qu'il s'est osté la vie pour avoir esté mal recompensé
de son maistre, comme il arrive assez souvent que les meilleurs
services sont payez d'ingratitude; les autres enfin protestent que
c'est l'amour qui a causé son aveuglement et sa perte, et que cette
meurtrière l'a couvert de playes et d'infamie, au lieu qu'elle
comble les autres de joye, de gloire et de contentement. Mais ce
qui est de plus estrange en cette histoire, c'est que les signes
qui paroissent en sa personne font aucunement douter si sa mort est
venue de luy ou d'autres. Je dis cecy sans offenser ny interesser
personne, et le plus asseuré c'est de laisser l'affaire au jugement
de Dieu. Neantmoins l'on juge par les accidens qu'il y a en ce
rencontre quelque chose d'extraordinaire. En effet, quelle apparence
qu'un corps ensevely depuis quatre mois parmy les immondices, les
puanteurs, les charongnes et les ossemens des animaux, ait encore
la main palpable, la chair blanche, et les nerfs avec mouvement, si
ce n'est par permission de Dieu, qui fait connoistre par ces signes
qu'il veut que l'on espluche l'affaire de plus près, et que l'on en
examine les circonstances. S'il est vray ce que plusieurs disent
avoir veu de leurs yeux, que son bras soit elevé hors de terre, et
que sa main piquée d'une lancette ait rendu du sang, sans doute
ce sang demande vengeance, et ce bras s'estend pour chastier les
coulpables de sa mort. Ce n'est pas d'aujourd'huy que la justice
se trompe, qu'elle rend des innocens criminels, et des criminels
en fait des innocens. Sainct Nicolas fit miracle en la personne de
trois marchands qui avoient esté condamnez au gibet injustement; et
les annales rapportent qu'un prevost de Paris fut obligé de faire
dependre de la potence trois jeunes hommes de Ponthoise qu'il avoit
fait mourir avec trop de precipitation, les conduire la torche au
poing jusques au lieu de leur naissance, comme pour faire amende
honorable à leur innocence, et les faire inhumer à ses despens.
Enfin, sans blamer les juges, ils ont devant les yeux un bandeau
qui souvent leur cache la verité d'une affaire, comme les medecins
nous laissent mourir pour ne pas connoistre nos maladies. Et pour
conclusion, bien que ce malheureux se soit donné la mort luy-mesme,
non pas la justice, le grand concours de peuple neantmoins qui va en
foule et avec empressement voir ce cadavre à demy vivant, nous fait
croire qu'il y a quelque chose de prodigieux, puisque la voix du
peuple est celle du ciel, et qu'elle passe pour des inspirations d'en
haut.

          [Note 336: Sur les procès faits aux suicidés et sur les
          peines infligées à leurs cadavres, V. t. VI, p. 63.]


FIN DU TOME IX.



TABLE DES PIÈCES

CONTENUES DANS CE VOLUME.


   1. La Milliade, satyre contre le cardinal de Richelieu            5

   2. Duel signalé d'un Portugais et d'un Espagnol                  47

   3. Quinziesme feuille du Bureau d'adresse (1er septembre 1633)   51

   4. Deluge du faubourg Saint-Marcel (9 avril 1579)                63

   5. La Bravade d'Amour                                            71

   6. Description du tableau de Lustucru                            79

   7. Catalogue des princes, seigneurs, etc., qui accompaignent
      le roy de Pologne (1574)                                      81

   8. Lettre à tous les seigneurs de la cour, pour leur donner
      avis de la mort du singe Macaty                              107

   9. Le vray Discours sur la desconfiture des Reistres (nov.
      1587)                                                        111

  10. La Promenade du Cours (1630)                                 125

  11. Discours de M. Guillaume et de Jacques Bonhomme
      sur la defaicte de trente-cinq poules et le cocq             137

  12. Le Bourgeois poly, par Fr. Pedoue (1631)                     145

  13. Memoire pour les coeffeuses, bonnetières et enjoliveuses
      de la ville de Rouen (1773)                                  215

  14. Nouveaux compliments de la place Maubert, des
      Halles, du cimetière Saint-Jean, etc. (1644)                 225

  15. Discours véritable de la vie, mort, et des os du geant
      Theutobocus (1613).                                          241

  16. Nouvelle de la venue de la royne d'Algier à Rome (1587).     259

  17. La Prise du capitaine Carfour, un des insignes et signalés
      voleurs qui soient en France (1622).                         267

  18. Effroyables pactions faites entre le diable et les pretendus
      Invisibles (1623).                                           275

  19. La Journée des Dupes, par St-Simon.                          309

  20. Louis XIII au Pas de Suze, relation par le même.             327

  21. Passe-port pour l'autre monde, delivré par les jesuites,
      moyennant 200,000 florins (29 mars 1650).                    337

  22. Lettre du sieur d'Aligre au chancelier Seguier, sur une
      proposition scandaleuse touchant le pouvoir des papes
      sur les rois (29 oct. 1660).                                 339

  23. Deposition sur la supposition de part de Marie, reine
      d'Angleterre, femme de Jacques II.                           341

  24. Le Courtisan à la mode.                                      351

  25. Lettre du Roi pour que les arbres du Mai soient pris
      dans le bois de Vincennes.                                   359

  26. Histoire admirable arrivée en la personne d'un chirurgien,
      condamné comme homicide de soy-mesme.                        363

       *       *       *       *       *

[Notes au lecteur de ce fichier numérique:

--Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.

--Les lettres supérieures unusuelles sont encadrées de parenthèses.]





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