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Title: Essais de Montaigne (self-edition)
Author: Montaigne, Michel de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Essais de Montaigne (self-edition)" ***

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produced from images generously made available by The
Internet Archive/American Libraries.)



  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité
  la version originale. La partie écrite en «vieux français» est suivie
  par la «traduction» en français moderne.

  L'orthographe a été conservée. Seules les erreurs de typographie
  ont été corrigées.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  Les mots en gras dans l'original sont entourés par des =.



  ESSAIS
  DE
  MONTAIGNE



  ESSAIS DE MONTAIGNE

  (Self-édition *)


  TEXTE ORIGINAL, ACCOMPAGNÉ DE LA TRADUCTION
  EN LANGAGE DE NOS JOURS,

  PAR

  le Général MICHAUD.


  PREMIER VOLUME

  PARIS

  LIBRAIRIE FIRMIN-DIDOT ET Cie, ÉDITEURS
  56, rue Jacob, 56


  1907
                                    * Édition se suffisant à elle-même



 [Illustration: MICHEL DE MONTAIGNE

 (se prononçait Montagne)

 (1533-1592)
                                                            PLANCHE I]



  Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant:

  1er VOLUME.--Avertissement, table générale des chapitres, texte et
      traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.

  2e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II
      au chapitre 35 inclus de ce même livre.

  3e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à
      la fin.

  4e VOLUME*.--Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des _Essais_,
      variantes, notes, lexique, etc.


  ILLUSTRATIONS:

  1er vol.--portrait de l'auteur, armoiries et signature.

  2e vol.--Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.

  3e vol.--Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.

  4e vol.--Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.

  Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième
  volume, en tête des Notes.


* Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa contexture
d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition des _Essais_
ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de concordance de
pagination facile à établir soi-même.



AVERTISSEMENT.


La présente édition des =Essais de Montaigne= (self-édition) comprend:
le texte original de cet ouvrage d'après l'édition de 1595 et sa
traduction en langage de nos jours, avec sommaires intercalés; un
ensemble de ces mêmes sommaires, les citations classées par ordre
alphabétique, de très nombreuses notes hors texte inédites et autres;
un glossaire; un lexique des noms propres, avec index analytique des
principales matières, etc.; enfin, une notice sur l'auteur et sur son
oeuvre.

Montaigne se distingue entre tous par le sujet qu'il traite et la
forme simple et humoristique qu'il y emploie: «Il a cela pour lui,
dit Pascal, qu'un homme bête ne le comprendra jamais»; de son côté,
Laboulaye le tient «comme le seul moraliste qu'on lise avec plaisir,
quand on n'a plus quarante ans»; et il ajoute: «On peut ouvrir les
_Essais_ au hasard, toute page en est sérieuse et donne à réfléchir.»

Son sujet, c'est l'homme, qu'il étudie dans sa réalité, avec ses
besoins, ses passions et les conditions en lesquelles il se trouve pour
y satisfaire; et, pour plus de vérité, c'est lui-même qu'il analyse.
Mais s'il parle de lui, c'est de manière à nous occuper de nous; et
qui le lit, s'y reconnaît aujourd'hui comme il y a trois siècles, au
temps où l'auteur écrivait, parce que ce qu'il a peint, ce n'est pas la
société humaine qui, elle, change constamment, mais l'homme lui-même
lequel, pour si «ondoyant et divers» qu'il soit, au fond demeure
toujours le même.

Certainement Montaigne a vieilli; il émet bien des assertions qui,
avec le progrès des moeurs, le développement des sciences, les idées
nouvelles, les événements accomplis, ne sont plus exactes; sa lecture
n'en demeure pas moins intéressante et profitable, parce que ces
assertions, accompagnées d'observations sur la nature humaine, qui
sont et seront toujours vraies, présentées d'une manière saisissante,
éveillent en nous un retour inconscient sur nous-mêmes; l'humanité
peut continuer à progresser, les _Essais_ seront toujours d'actualité;
et à qui, en ce siècle essentiellement utilitaire, demanderait à
quoi aujourd'hui peut encore servir cette lecture, on peut, en toute
assurance, répondre que nulle n'est plus propre à nous garder d'une
présomption exagérée, à nous inspirer de l'indulgence pour autrui, nous
maintenir en possession de nous-mêmes, amener en nous la résignation
contre la souffrance ou la mauvaise fortune, et, quoi qu'il advienne,
faire le calme en nos âmes.

Mais il n'en est pas de même de la langue que parle leur auteur; plus
on s'éloigne de l'époque où il écrivait, moins elle demeure facilement
intelligible, en raison des mots et des tournures de phrase hors
d'usage qui s'y rencontrent parfois en grand nombre, surtout quand
il disserte, au lieu de raconter. Déjà, en 1790, un de ses éditeurs
disait, sans cependant le réaliser, «qu'il fallait mettre les _Essais_
à la portée de ceux auxquels manque le loisir de les déchiffrer». Ce
qui était déjà vrai alors, l'est plus encore maintenant, où moins de
gens qu'autrefois sont inoccupés, où les occupations de chacun se
sont multipliées, et où le nombre de ceux qui s'adonnent aux études
littéraires va diminuant constamment. C'est en raison de cet état de
choses que la présente édition a été entreprise; son but est de faire
que la lecture de cet ouvrage, si foncièrement profitable à quiconque
vit ou a vécu tant soit peu de la vie agitée de ce monde, devienne
aussi facile et intéressante aujourd'hui pour tous qu'elle l'était
autrefois pour quelques-uns.

Les érudits y trouveront, conforme à l'édition de 1595, d'Abel
Langelier, la meilleure qui ait été publiée, un texte auquel ils
pourront s'en tenir. S'ils veulent pousser plus loin, les relevés des
variantes de l'exemplaire manuscrit de Bordeaux et de l'édition de
1588 satisferont leur légitime désir, en même temps que la table des
citations leur donnera possibilité de se reporter aisément à telle
édition que ce soit. De plus, les sommaires placés en regard aideront
leurs recherches et même leurs lectures, en précisant l'idée que le
texte développe, aidant ainsi à sa compréhension, parfois difficile
dans tout ouvrage philosophique, et même dans Montaigne, si peu
semblable qu'il soit à cet égard à tous autres qui se sont occupés de
ces questions.--Dans les passages les laissant indécis, ils auront
encore la ressource de consulter la traduction en langage de nos jours
qui accompagne le texte original; ils y trouveront une interprétation
qu'ils seront toujours libres de ne pas accepter et même de critiquer.

Je crois cependant devoir faire observer à ceux chez lesquels cette
prédisposition existe, que la différence est grande entre l'attention
passagère permettant de relever les imperfections que, de-ci, de-là,
peuvent présenter quelques membres de phrase et le travail de longue
haleine qu'est l'expression, dans leur intégralité de la totalité des
idées contenues dans un ouvrage aussi considérable; et que, de fait,
une traduction de Montaigne présente de très réelles difficultés pour
arriver à lui conserver, dans la mesure du possible, la concision et
la délicatesse des nuances qui abondent en lui et rendre d'une façon
compréhensible certains passages obscurs ou ambigus. Cette difficulté
n'apparaît pas de prime abord: mais, pour s'en rendre compte, il suffit
d'en lire à haute voix un fragment de quelque étendue, une page entière
par exemple, la première venue; on verra de suite combien elle est
aujourd'hui difficilement lisible et parfois même peu compréhensible;
et si, ensuite, la plume à la main, on s'essaie à traduire cette
même page, de manière que la lecture à haute voix en soit courante
et nettement saisissable, on constatera combien malaisément on est
arrivé à un résultat satisfaisant; c'est une épreuve à laquelle je
convie nos critiques, avant qu'ils ne formulent leurs appréciations.
Pourront-elles, du reste, être plus sévères que celles émises par
anticipation par Naigeon, il y a cent ans passés: «Le projet de récrire
les _Essais_ dans notre langue, peut passer comme tant d'autres idées
par la tête d'un ignorant et d'un sot, mais n'entrera jamais dans celle
d'un lecteur judicieux, instruit et d'un goût délicat et sûr»; j'ai
indiqué ci-dessus les raisons qui, nonobstant, nous ont fait passer
outre. Du reste, envisageant cette traduction non plus au point de
vue esthétique, mais sous le rapport utilitaire, G. Guizot n'a-t-il
pas dit: «Pour bien saisir les idées de Montaigne et les juger à leur
valeur, il faut se résigner à un travail déplaisant; il faut les
dépouiller de leur forme ancienne et originale et les traduire en
langage d'aujourd'hui.»

Ceux auxquels le vieux français est moins familier, ne seront plus
absolument privés d'entrer en connaissance de cette oeuvre si pleine
d'intérêt et d'originalité. La traduction, qui serre d'assez près le
texte, leur procurera cette satisfaction, en même temps que les notes
et le lexique leur donneront tous les renseignements qu'une curiosité,
qui naîtra d'elle-même, leur fera désirer quand le temps ne les
pressera pas trop.

Si exacte que puisse être une traduction de Montaigne, et le proverbe
italien est ici, comme ailleurs, de toute vérité: «Traduttore
traditore», elle ne saurait pourtant rendre «la précision, l'énergie,
la hardiesse de son style, le naturel, qui en font un de ses principaux
charmes et donnent à son ouvrage un caractère si particulier et
si piquant; son parler en effet a une grâce qui ne se peut égaler
en langage moderne». Pour suppléer à cette infériorité et ne pas
faire tort à l'auteur, que notre intention est de vulgariser et non
d'amoindrir, texte et traduction ont été juxtaposés: juxtaposition
que nous tenons comme tellement juste et indispensable, que nous nous
ferions un véritable scrupule de consentir, aujourd'hui et plus tard,
à ce que cette traduction, dont du reste elle permet de juger de la
fidélité, soit publiée séparément.

Dans les _Essais_, les en-tête des chapitres n'ont que rarement un
rapport tel avec les sujets si divers qui y sont traités, qu'ils
renseignent suffisamment; la table qui en a été faite et son annexe
constituent un fil conducteur simple et utile, pour s'orienter dans ce
fouillis inextricable par lui-même.--L'ensemble des sommaires ajoute
à cette première facilité et la complète en faisant ressortir la
liaison, toujours si difficile à saisir dans ce pêle-mêle de pensées
ingénieuses, mais jetées le plus souvent sans ordre et au hasard; il
rend possible à tous de se faire une idée précise de l'ouvrage et de
s'y reconnaître à coup sûr; aussi sera-t-il fréquemment consulté,
d'autant que des renvois, établis paragraphe par paragraphe, reportent,
sans hésitation, au texte lui-même.

Il a semblé également intéressant de donner un relevé des passages des
_Essais_ les plus fréquemment cités, avec indication de l'endroit du
texte où ils se trouvent; pouvant ainsi les replacer dans le cadre d'où
ils ont été tirés, on sera à même, le cas échéant, de leur restituer
leur véritable sens dont, assez souvent, ils sont détournés.

En outre des mots et locutions hors d'usage dont nous avons déjà parlé,
des faits historiques peu connus, des allusions à des événements de
l'époque, des indications à préciser, des erreurs même se rencontrent
fréquemment dans Montaigne. Les notes qui accompagnent cette édition
sont de toutes sortes; elles ont pour objet d'élucider ces divers
points, et aussi de renseigner succinctement sur les principaux
personnages mis en cause, signaler certains emprunts faits à notre
auteur, ainsi que quelques-unes des appréciations émises par ses
commentateurs, les sources où lui-même a puisé, enfin de consigner des
rapprochements que la lecture de l'ouvrage fait naître spontanément.

C'est cet ensemble qui, donnant possibilité à chacun de lire les
_Essais_ avec intérêt et de les méditer à sa convenance, suivant
l'instruction qu'il possède et le temps dont il dispose, fait que la
présente édition justifie d'être à la portée de tous.


De ces diverses parties, seule la traduction en langage de nos jours
qui, à la vérité, en dehors du texte original, en constitue le gros
oeuvre, est uniquement de nous; et encore y avons-nous inséré, à peu
près telles quelles, les traductions des citations latines, grecques,
etc., auxquelles ont successivement collaboré tous les éditeurs de
Montaigne, depuis Mademoiselle de Gournay à laquelle en est due la
presque totalité.

Les sommaires ont été relevés dans Amaury Duval; généralement, on s'est
borné à les transcrire sans y rien changer, parfois cependant ils ont
été complétés: dans les derniers chapitres notamment, modifications et
additions sont assez fréquentes.

Les notes, toujours trop nombreuses pour les érudits, jamais assez
pour les autres, ont, en raison de leur multiplicité et pour conserver
au texte sa physionomie, été groupées dans un volume séparé. Pour la
plupart d'entre elles, tous ceux qui jusqu'ici se sont particulièrement
occupés de Montaigne, les Coste, Naigeon, Jamet, Leclerc, G. Guizot,
Payen, Margerie, Bonnefon et autres, ainsi que les auteurs dont il
s'est principalement inspiré: Hérodote, Cicéron, Sénèque, Pline,
Tite-Live, Plutarque, Diogène Laerce, etc..., ont été largement mis à
contribution; du reste la part contributive de chacun est mentionnée
partout où elle s'est exercée.

Le lexique comprend tous les noms propres qui se rencontrent dans le
texte.

L'index analytique des principales matières a été établi en s'aidant
des éditions antérieures comme, du reste, toutes en ont agi avec celles
qui les ont précédées.

Notes et lexique ont reçu une très notable extension, en vue de faire
que l'ouvrage se suffise à lui-même.

Pour donner satisfaction à certains, il a été joint un glossaire que
d'autres considèrent presque comme une superfétation, la traduction et
les notes permettant en effet, la plupart du temps, de s'en passer.


Ce faisant, nous croyons avoir, avec l'aide de nos devanciers, ajouté
à leur oeuvre, sans nous dissimuler que les _Essais_ se prêtent à tant
de dissertations et de commentaires, que beaucoup demeure qui pourrait
être fait; touchant même ce qui est, peut-être devrions-nous, avant de
le livrer à la publicité, maintes fois encore «sur le métier remettre
notre ouvrage», mais l'âge nous gagne.

  Général M.


  Montgeron, août 1906.



TABLE GÉNÉRALE DES CHAPITRES

ET

ANNEXE ALPHABÉTIQUE

=Nota.=--Les en-tête des chapitres sont ceux du texte original; la
traduction ne suit que si elle en diffère. Les indications entre
parenthèses sont celles de l'idée principale qui est traitée dans le
chapitre: elle n'est mentionnée que lorsque l'en-tête même ne la fait
pas ressortir suffisamment; ces mêmes indications, classées par ordre
alphabétique, sont reproduites après la présente table, dans une annexe.

Les chiffres romains indiquent le volume, à la table particulière
duquel il y a lieu de se reporter pour avoir la page.


                                                                  Volume

  AV LECTEVR.--L'auteur au lecteur                                     I


  LIVRE PREMIER

  Ch. 1.--=Par diuers moyens l'on arriue à pareille fin.=
      --(Moyens divers d'obtenir la commisération de ses ennemis).     I

  Ch. 2.--=De la tristesse.=                                           I

  Ch. 3.--=Nos affections s'emportent au delà de nous.=--Nous
      prolongeons nos affections et nos haines au delà de
      notre propre durée (Préoccupations continues que nous
      avons de ce qui peut advenir, après notre mort, des
      choses auxquelles nous nous intéressons pendant la vie;
      dans quelle mesure nous devons aux rois notre obéissance
      et notre estime; du soin de nos funérailles).                    I

  Ch. 4.--=Comme l'ame descharge les passions sur les obiects
      faux, quand les vrais luy deffaillent.=--L'âme exerce ses
      passions sur des objets auxquels elle s'attaque sans raison,
      quand ceux, cause de son délire, échappent à son action.         I

  Ch. 5.--=Si le chef d'vne place assiégée doit sortir pour
      parlementer.=--Le commandant d'une place assiégée doit-il
      sortir de sa place pour parlementer? (Sur la bonne foi
      et la loyauté à la guerre; du danger que court le commandant
      d'une place assiégée, en sortant pour parlementer).              I

  Ch. 6.--=L'heure des Parlements dangereuse.=--Le temps
      durant lequel on parlemente, est un moment dangereux
      (Pendant qu'on traite des conditions d'une capitulation,
      il faut être sur ses gardes et redoubler de vigilance).          I

  Ch. 7.--=Que l'intention iuge nos actions.=--Nos actions
      sont à apprécier d'après nos intentions (Nos obligations
      s'étendent au delà de la mort).                                  I

  Ch. 8.--=De l'oisiueté.=                                             I

  Ch. 9.--=Des menteurs.=--(Sur la mémoire et le mensonge)             I

  Ch. 10.--=Du parler prompt ou tardif.=--De ceux prompts à
      parler de prime saut et de ceux auxquels un certain
      temps est nécessaire pour s'y préparer (Sur l'éloquence).        I

  Ch. 11.--=Des prognostications.=--Des pronostics (Sur
      l'astrologie et la prédiction de l'avenir).                      I

  Ch. 12.--=De la constance.=--(Du courage et de ses limites).         I

  Ch. 13.--=Cérémonie de l'entreueue des Rois.=--Cérémonial
      dans les entrevues des rois (Sur la civilité, en
      particulier  dans les visites des souverains).                   I

  Ch. 14.--=On est puny pour s'opiniastrer à vne place
      sans raison.=--On est punissable, quand on s'opiniâtre à
      défendre une place au delà de ce qui est raisonnable.            I

  Ch. 15.--=De la punition de la couardise.=--Punition à infliger
      aux lâches.                                                      I

  Ch. 16.--=Vn traict de quelques Ambassadeurs.=--Façon
      de faire de quelques ambassadeurs (De l'obéissance à
      ses supérieurs; utilité de se renfermer dans ses
      aptitudes).                                                      I

  Ch. 17.--=De la peur.=                                               I

  Ch. 18.--=Qu'il ne faut iuger de nostre heur qu'apres la
      mort.=--Ce n'est qu'après la mort, qu'on peut apprécier
      si, durant la vie, on a été heureux ou malheureux (Sur
      l'inconstance de la fortune).                                    I

  Ch. 19.--=Que philosopher c'est apprendre à mourir.=                 I

  Ch. 20.--=De la force de l'imagination.=--(Des esprits forts).       I

  Ch. 21.--=Le profit de l'vn est dommage de l'autre.=--Ce
      qui est profit pour l'un est dommage pour l'autre
      (Impossibilité de concilier les intérêts de tous).               I

  Ch. 22.--=De la coustume et de ne changer aysément une
      loy receue.=--Des coutumes et de la circonspection à
      apporter dans les modifications à faire subir aux lois
      en vigueur (De la force de l'habitude; inconvénients de
      l'instabilité des lois).                                         I

  Ch. 23.--=Diuers euenemens de mesme conseil.=--Une même
      ligne de conduite peut aboutir à des résultats
      dissemblables (Sur la clémence; part du hasard dans les
      événements humains).                                             I

  Ch. 24.--=Du pedantisme= (ou faux savoir).                           I

  Ch. 25.--=De l'institution des enfans.=--De l'éducation des
      enfants.                                                         I

  Ch. 26.--=C'est folie de rapporter le vray et le faux à
      nostre suffisance.=--C'est folie de juger du vrai et du
      faux avec notre seule raison (Degré de croyance qu'on
      peut accorder aux récits extraordinaires).                       I

  Ch. 27.--=De l'amitié.=--(Éloge d'Étienne de la Boëtie).             I

  Ch. 28.--=Vint neuf sonnets d'Estienne de la Boetie.=                I

  Ch. 29.--=De la moderation.=--(De la modération dans l'exercice
      même de la vertu et les jouissances des plaisirs licites).       I

  Ch. 30.--=Des Cannibales.=--(Sur l'état des hommes vivant en
      dehors de la civilisation).                                      I

  Ch. 31.--=Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances
      diuines.=--Il faut beaucoup de circonspection,
      quand on se mêle d'émettre un jugement sur les décrets de la
      Providence.                                                      I

  Ch. 32.--=De fuir les voluptez, au prix de la vie.=--Les
      voluptés sont à fuir, même au prix de la vie.                    I

  Ch. 33.--=La fortune se rencontre souuent au train de la
      raison.=--La fortune marche souvent de pair avec la raison
      (Part de la fortune dans les événements humains).                I

  Ch. 34.--=D'vn defaut de nos polices.=--Une lacune de notre
      administration.                                                  I

  Ch. 35.--=De l'vsage de se vestir.=--(Sur l'usage des vêtements
      et la force de l'habitude).                                      I

  Ch. 36.--=Du ieune Caton.=--Sur Caton le jeune ou d'Utique
      (Intérêts de nature à porter à des actes de vertu).              I

  Ch. 37.--=Comme nous pleurons et rions d'vne mesme
      chose.=--(Sentiments opposés qui nous portent à pleurer et
      à rire d'une même chose).                                        I

  Ch. 38.--=De la solitude.=                                           I

  Ch. 39.--=Considération sur Cicéron.=--(Qualités qui conviennent
      à un homme du monde.)                                            I

  Ch. 40.--=Que le goust des biens et des maux despend
      en bonne partie de l'opinion que nous en auons.=--Le
      bien et le mal qui nous arrivent ne sont souvent tels que
      par l'idée que nous nous en faisons.                             I

  Ch. 41.--=De ne communiquer sa gloire.=--L'homme n'est
      pas porté à abandonner à d'autres la gloire qu'il a
      acquise.                                                         I

  Ch. 42.--=De l'inegalité qui est entre nous.=--(Inégalités
      résultant des conditions de l'ordre social, différences
      entre les qualités de chacun; des soucis de la royauté).         I

  Ch. 43.--=Des loix somptuaires.=--(Danger des innovations
      dans un état).                                                   I

  Ch. 44.--=Du dormir.=--(Sur la tranquillité d'âme dans les
      circonstances graves).                                           I

  Ch. 45.--=De la battaille de Dreux.=--(Sur la conduite d'un
      général dans une bataille).                                      I

  Ch. 46.--=Des noms.=--(De leur influence dans la vie).               I

  Ch. 47.--=De l'incertitude de nostre iugement.=--(Sur l'art
      de la guerre; part de la fortune dans les événements).           I

  Ch. 48.--=Des destriers.=--Des chevaux d'armes (Sur
      l'équitation et l'art de la guerre).                             I

  Ch. 49.--=Des coustumes anciennes.=--Des coutumes des anciens.       I

  Ch. 50.--=De Democritus et Heraclitus.=--(De l'usage à faire
  des diverses qualités de l'esprit).                                  I

  Ch. 51.--=De la vanité des parolles.=                                I

  Ch. 52.--=De la parsimonie des anciens.=                             I

  Ch. 53.--=D'vn mot de Cæsar.=--(Du souverain bien; des désirs
      insatiables de l'homme).                                         I

  Ch. 54.--=Des vaines subtilitez.=--Inanité de certaines
      subtilités.                                                      I

  Ch. 55.--=Des senteurs.=--Des odeurs.                                I

  Ch. 56.--=Des prieres.=                                              I

  Ch. 57.--=De l'aage.=--(De la jeunesse, de la vieillesse; sur
      l'époque de la maturité de l'esprit).                            I


  LIVRE DEUXIEME

  Ch. 1.--=De l'inconstance de nos actions.=--(Variations
      dans le caractère et la conduite chez un même homme).            I

  Ch. 2.--=De l'iurongnerie.=--(De l'ivrognerie et de
      l'enthousiasme).                                                 I

  Ch. 3.--=Coustume de l'Isle de Cea.=--(Sur le suicide).              I

  Ch. 4.--=A demain les affaires.=--(Sur l'exactitude à apporter
      dans le maniement des affaires).                                 I

  Ch. 5.--=De la conscience.=--(De la bonne conscience; sur le
      remords, la torture).                                            I

  Ch. 6.--=De l'exercitation.=--De l'exercice (Sur le moyen de
      se familiariser avec la mort; sur la nécessité de se
      connaître).                                                      I

  Ch. 7.--=Des recompenses d'honneur.=--Des récompenses
      honorifiques.                                                   II

  Ch. 8.--=De l'affection des peres aux enfants.=--(Conduite à
      tenir à leur égard; situation de fortune à leur donner;
      affection que nous portons aux productions de notre esprit).    II

  Ch. 9.--=Des armes des Parthes.=                                    II

  Ch. 10.--=Des liures.=--(Jugement porté sur quelques auteurs
      de toutes époques).                                             II

  Ch. 11.--=De la cruauté.=--(La difficulté est inhérente à la
      pratique de la vertu).                                          II

  Ch. 12.--=Apologie de Raimond de Sebonde.=--(Sur les
      fondements de la foi chrétienne; l'instinct des animaux;
      les sectes philosophiques des anciens; la Divinité; l'âme
      humaine; l'incertitude des connaissances de l'homme, celle
      de ses sens; tout soumettre à l'examen de la raison conduit
      à bien des erreurs, notamment dans les questions de
      religion).                                                      II

  Ch. 13.--=De iuger de la mort d'autruy.=--(Réserve à apporter,
      quand nous jugeons de la mort d'autrui; sur le suicide).        II

  Ch. 14.--=Comme nostre esprit s'empesche soy-mesme.=--(Par
      sa faiblesse, l'esprit humain se crée à lui-même bien
      des difficultés).                                               II

  Ch. 15.--=Que nostre desir s'accroist par la malaisance.=--(Nos
      désirs s'accroissent par la difficulté de les satisfaire).      II

  Ch. 16.--=De la gloire.=                                            II

  Ch. 17.--=De la presumption.=--(Opinion de Montaigne sur
      lui-même; quelques appréciations sur les autres).               II

  Ch. 18.--=Du dementir.=--Du fait de donner ou recevoir des
      démentis (Sur le mensonge, le point d'honneur).                 II

  Ch. 19.--=De la liberté de conscience.=--(Du zèle pour la
      religion; apologie de l'empereur Julien).                       II

  Ch. 20.--=Nous ne goustons rien de pur.=--(Mélange constant
      du bien et du mal).                                             II

  Ch. 21.--=Contre la faineantise.=--(Considérations sur le but
      de la vie; activité nécessaire à un souverain).                 II

  Ch. 22.--=Des postes.=                                              II

  Ch. 23.--=Des mauuais moyens employez à bonne fin.=                 II

  Ch. 24.--=De la grandeur Romaine.=                                  II

  Ch. 25.--=De ne contrefaire le malade.=--(De la force de
      l'imagination).                                                 II

  Ch. 26.--=Des poulces.=                                             II

  Ch. 27.--=Couardise mere de cruauté.=--La poltronnerie est
      mère de la cruauté (Du duel; des sévices exercés sur les
      suppliciés après leur mort).                                    II

  Ch. 28.--=Toutes choses ont leur saison.=--Chaque chose
      en son temps (Sur la vieillesse).                               II

  Ch. 29.--=De la vertu.=                                             II

  Ch. 30.--=D'vn enfant monstrueux.=                                  II

  Ch. 31.--=De la colere.=                                            II

  Ch. 32.--=Deffence de Seneque et de Plutarque.=                     II

  Ch. 33.--=L'Histoire de Spurina.=--(Le rôle essentiel de l'âme
      est de maîtriser les passions; particularités afférentes
      à Jules César).                                                 II

  Ch. 34.--=Obseruations sur les moyens de faire la guerre
      de Iulius Cæsar.=                                               II

  Ch. 35.--=De trois bonnes femmes.=--(Sur le mariage et
      l'affection conjugale).                                         II

  Ch. 36.--=Des plus excellents hommes.=--(Sur Homère,
      Alexandre et Epaminondas).                                     III

  Ch. 37.--=De la ressemblance des enfants aux peres.=--(Sur
      les maux de la vieillesse, sur la médecine).                   III


  LIVRE TROISIEME

  Ch. 1.--=De l'vtile et de l'honneste.=                             III

  Ch. 2.--=Du repentir.=                                             III

  Ch. 3.--=De trois commerces.=--(De la société des hommes,
      des femmes et de celle des livres).                            III

  Ch. 4.--=De la diuersion.=                                         III

  Ch. 5.--=Sur des Vers de Virgile.=--(De l'amour, de la jalousie;
      en ces matières, les reproches que s'adressent réciproquement
      les deux sexes se valent).                                     III

  Ch. 6.--=Des coches.=--(Meilleur emploi à faire, par un roi,
      de ses richesses; sur le peu d'étendue des connaissances
      humaines).                                                     III

  Ch. 7.--=De l'incommodité de la grandeur.=                         III

  Ch. 8.--=Sur l'art de conferer.=--(La conversation forme le
      caractère, apprend à supporter la contradiction; difficulté
      de juger à bon escient, de discerner chez un auteur ce qui
      lui appartient en propre).                                     III

  Ch. 9.--=De la vanité.=--(Danger des changements dans le
      gouvernement d'un état; des voyages; des soins du ménage).     III

  Ch. 10.--=De mesnager sa volonté.=--Il faut contenir sa volonté
      (Réserve à apporter dans les services qu'on est tenté de
      rendre à autrui).                                              III

  Ch. 11.--=Des boyteux.=--(Tendance de l'esprit humain pour
      le merveilleux).                                               III

  Ch. 12.--=De la physionomie.=--(Combien mieux que tous
      les enseignements de la philosophie, la nature nous porte à
      la résignation).                                               III

  Ch. 13.--=De l'expérience.=--(Sur l'obscurité et le peu d'équité
      des lois; l'incertitude de la médecine; le régime convenant
      le mieux à la santé; le meilleur usage de la vie, des
      plaisirs; sur la doctrine d'Épicure).                          III



  ANNEXE.

  CLASSIFICATION DES CHAPITRES
  D'APRÈS L'ORDRE ALPHABÉTIQUE DES PRINCIPAUX SUJETS
  QUI EN FONT L'OBJET.

  Des deux nombres entre parenthèses, le premier en chiffres romains
  marque le livre; le second en chiffres arabes, le chapitre; celui,
  en chiffres romains, qui suit en dehors de la parenthèse, indique le
  volume:


  =Actions= (De l'inconstance de nos),--(II, 1), =I=.

  =Administration publique= (Lacune que présente notre), --(I, 34), =I=.

  =Affaires= (Sur l'exactitude à apporter dans le maniement des
    affaires),--(II, 4), =I=.

  =Affection conjugale= (Sur l'),--(II, 35), =II=.

  =Age= (De l'),--(I, 57), =I=.

  =Aide= mutuelle que les hommes se doivent,--(I, 34), =I=.

  =Alexandre le Grand= (Sur),--(II, 34), =II=.

  =Ambassadeurs= (Sur certains actes de quelques),--(I, 16), =I=.

  =Ame= (De l'),--(II, 12), II.
    --(Son rôle essentiel est de maîtriser nos passions),
          --(II, 33), =II=.

  =Amitié= (De l'),--(I, 27), =I=.

  =Amour= (Sur l'),--(III, 5), =III=.

  =Animaux= (Instinct des),--(II, 12), =II=.

  =Aptitudes= (De l'utilité de se renfermer dans ses),--(I, 16), =I=.

  =Armes= (Des) des Parthes,--(II, 9), =II=.

  =Astrologie= (Sur l') et la prédiction de l'avenir,--(I, 11), =I=.

  =Auteurs= (Jugements portés sur quelques auteurs de toutes époques),
          --(II, 10), =II=.
    --(Difficulté d'apprécier ce qui leur appartient en propre),
          --(III, 8), =III=.

  =Avarice= (Sur l'),--(I, 40), =I=.


  =Bien= (Du) et du mal, leur mélange constant en toutes choses,
          --(II, 20), =II=.
    --(Sur le souverain),--(I, 53), =I=.

  =Biens= (Les) et les maux ne sont souvent tels que par l'opinion
    que nous en avons,--(I, 40), =I=.

  =Boiteux= (Des),--(III, 11), =III=.


  =Caractère= (Sur les variations dans le) chez un même homme,
          --(II, 1), =I=.

  =Caton le jeune= ou d'Utique,--(I, 36), =I=.

  =Céa= (Coutume de l'île de),--(II, 3), =I=.

  =César= (Particularités afférentes à),--(II, 33), =II=.
    --(Observations sur la manière de faire la guerre de),
          --(II, 34), =II=.
    --(A propos d'un mot de),--(I, 53), =I=.

  =Choses= (Toutes) ont leur saison,--(II, 28), =II=.

  =Cicéron= (Considérations sur),--(I, 39), =I=.

  =Civilisation= (Sur l'état des hommes vivant en dehors de la),
          --(I, 30), =I=.

  =Civilité= (Sur la), en particulier dans les visites de souverains,
          --(I, 13), =I=.

  =Clémence= (Sur la),--(I, 23), =I=.

  =Coches= (Des),--(III, 6), =III=.

  =Colère= (De la),--(II, 31), =II=.

  =Commerces= (Des trois): les hommes, les femmes et les livres,
          --(III, 3), =III=.

  =Commisération=, moyens divers de l'obtenir de ses ennemis,
          --(I,1), =I=.

  =Conduite= (Sur les variations dans la) chez un même homme,
          --(II, 1), =I=.

  =Connaissances humaines= (Incertitude des),--(II, 12), =II=.
    --(Sur le peu d'étendue des),--(III, 6), =III=.

  =Conscience= (De la),--(II, 5), =I=.
    --(De la bonne),--(II, 5), =I=.

  =Contradiction=. Il faut s'appliquer à savoir la supporter,
    --(III, 8), =III=.

  =Conversation= (Sur l'art de la),--(III, 8), =III=.

  =Couardise= (La), mère de la cruauté,--(II, 11), =II=.

  =Courage= (Sur le véritable) et ses limites,--(I, 12), =I=.

  =Coutumes=. Circonspection à apporter dans les modifications qu'on
          veut y introduire,--(I, 22), =I=.

  =Coutumes= (Des) des anciens,--(I, 49), =I=.

  =Cruauté= (De la),--(II, 11), =II=.


  =Démentis= (Des),--(II, 18), =II=.

  =Démocrite= (Sur) et Héraclite,--(I, 50), =I=.

  =Désirs= insatiables de l'homme,--(I, 53), =I=.
    --(Nos) s'accroissent par la difficulté de les satisfaire,
          --(II, 15), =II=.

  =Destriers= (Des) ou chevaux d'armes,--(I, 48), =I=.

  =Diversion= (De la),--(III, 4), =III=.

  =Divinité= (De la),--(II, 12), =II=.

  =Dormir= (Du),--(I, 44), =I=.

  =Douleur= (Sur la),--(I, 40), =I=.

  =Dreux= (De la bataille de),--(I, 45), =I=.

  =Duel= (Du),--(II, 27), =II=.


  =Éducation des enfants= (Sur l'),--(I, 25), =I=.

  =Éloquence= (Sur l'),--(I, 10), =I=.

  =Enfant= monstrueux (Au sujet d'un),--(II, 30), =II=.

  =Enfants= (De l'affection des pères pour leurs),--(II, 8), =II=.
    --(Rapports des pères avec leurs),--(II, 8), =II=.
    --(Situation de fortune à leur donner),--(II, 8), =II=.
    --(Sur la ressemblance des) aux pères,--(II, 37), =III=.

  =Enthousiasme= (Sur l'),--(II, 2), =I=.

  =Epaminondas= (Sur),--(II, 36), =II=.

  =Épicure= (Sur la doctrine d'),--(III, 13), =III=.

  =Équitation= (Sur l'),--(I, 48), =I=.

  =Esprit= (Affection que nous portons aux productions de notre),
          --(II, 8), =II=.
    --(De l'usage à faire des facultés de l'),--(I, 50), =I=.
    --(Sur l'époque de la maturité de l'),--(I, 57), =I=.

  =Esprit humain=; par sa faiblesse, il est souvent un obstacle à
    lui-même,--(II, 14), =II=.

  =Événements= (Part du hasard dans les),--(I, 23), =I=.
    --résultats opposés de déterminations semblables,--(I, 33), =I=.

  =Exercice= (De l'),--(II, 6), =I=.

  =Expérience= (De l'),--(III, 13), =III=.


  =Fainéantise= (Sur la),--(I, 8), =I=.
    --(Contre la),--(II, 21), II.

  =Faux= (Du vrai et du), difficulté d'en juger,--(I, 26), =I=.

  =Femmes= (Trois bonnes),--(II, 35), =II=.

  =Fin= (Des mauvais moyens employés à bonne),--(II, 23), =II=.

  =Foi= chrétienne (Sur les fondements de la),--(II, 12), =II=.

  =Fortune= (Sur l'inconstance de la),--(I, 18; 33), =I=.
    --(Part de la) dans les événements,--(I, 47), =I=.

  =Fréquentation= (Sur la) des hommes,--(III, 3), =III=.
    --(Sur la) des femmes,--(III, 3), =III=.

  =Funérailles= (Du soin de nos),--(I, 3), =I=.


  =Général= (Sur la conduite d'un) dans une bataille,--(I, 45), =I=.

  =Gloire=, souci que l'on a de faire qu'elle ne soit pas partagée
          par autrui,--(I, 41), =I=.
    --(De la),--(II, 16), =II=.

  =Gouvernement= d'un état (Danger des changements dans le),
    --(III, 9), =III=.

  =Grandeur= (De l'incommodité de la),--(III, 7), =III=.

  =Guerre= (Sur la bonne foi et la loyauté à la),--(I, 5), =I=.
    --(Sur l'art de la),--(I, 47; 48), =I=.
    --(Sur la manière de César de faire la),--(II, 34), =II=.


  =Habitude= (Sur la force de l'),--(I, 22; 35), =I=.

  =Hasard= (Part du) dans les événements,--(I, 23), =I=.
    --résultats opposés de déterminations semblables,--(I, 33), =I=.

  =Héraclite= (Sur) et Démocrite,--(I, 50), =I=.

  =Homère= (Sur),--(II, 36), =III=.

  =Homme du monde= (Qualités convenables à un),--(I, 39), =I=.

  =Hommes= (Différence entre les qualités des),--(I, 42), =I=.
    --(Des plus excellents),--(II, 36), =III=.

  =Honnête= (De l') et de l'utile,--(III, 1), =III=.

  =Honneur= (Sur le point d'),--(II, 18), =II=.


  =Imagination= (De la force de l'), des esprits forts,
          --(I, 20), =I=.
    --(De la force de l'),--(II, 25), =II=.

  =Inégalités= existant chez les hommes du fait des conditions de
    l'état social,--(I, 42), =I=.

  =Innovations= (Danger des) dans un état,--(I, 43), =I=.

  =Intérêts particuliers= de chacun, impossibilité de les concilier,
          --(I, 51), =I=.

  =Ivrognerie= (De l'),--(II, 2), =I=.


  =Jalousie= (Sur la),--(III, 5), =III=.

  =Jeunesse= (Sur la),--(I, 57), =I=.

  =Jugement= (Incertitude de notre),--(I, 47), =I=.

  =Julien= (Apologie de l'empereur),--(II, 19), =II=.


  =La Boëtie= (Éloge de),--(I, 27), =I=.

  =Lâcheté= (Sur la),--(I, 15), =I=.

  =Lecteur= (Au),--(»), =I=.

  =Lecture= (Sur la),--(III, 3), =III=.

  =Liberté de conscience= (De la),--(II, 19), =II=.

  =Libre arbitre= (Sur le),--(II, 14), =II=.

  =Livres= (Des),--(II, 10), =II=.

  =Lois=, inconvénients de leur instabilité,--(I, 22), =I=.
    --(Obscurité et peu d'équité des),--(III, 13), =III=.
    --somptuaires (Des),--(I, 43), =I=.

  =Luxe= (Sur le),--(I, 43), =I=.


  =Mal= (Du bien et du), leur mélange constant,--(II, 20), =II=.

  =Malade= (De ne contrefaire le),--(II, 25), =II=.

  =Mariage= (Sur le),--(II, 35), =II=.

  =Maux= (Les biens et les) ne sont souvent tels que par l'opinion
          que nous en avons,--(I, 40), =I=.

  =Médecine= (Sur la),--(II, 37), =III=.
    --(Sur l'incertitude de la),--(III, 13), =III=.

  =Mémoire= (Sur la) et le mensonge,--(I, 9), =I=.

  =Ménage= (Sur les soins du),--(III, 9), =III=.

  =Mensonge= (Sur le),--(II, 18), =II=.

  =Menteurs= (Des),--(I, 9), =I=.

  =Merveilleux= (Tendance de l'esprit humain pour le),
    --(III, 11), =III=.

  =Modération= (De la) dans l'exercice même de la vertu et les
          jouissances des plaisirs licites,--(I, 29), =I=.

  =Montaigne= (Opinion de) sur lui-même,--(II, 17), =II=.

  =Mort= (Sur nos obligations au delà de la mort),--(I, 7), =I=.
    --(Ce n'est qu'après notre) qu'on peut juger du degré de félicité
          que nous avons eu durant notre vie,--(I, 28), =I=.
    --(La) est-elle un bien ou un mal?--(I, 40), =I=.
    --(Sur le moyen de se familiariser avec la),--(II, 6), =I=.
    --d'autrui (Réserve à apporter quand nous jugeons de la),
          --(II, 13), =I=.

  =Moyens= (Des mauvais) employés à bonne fin,--(II, 23), =II=.


  =Noms= (Des), de leur influence dans la vie,--(I, 46), =I=.


  =Obéissance= (De l') à ses supérieurs,--(I, 46), =I=.

  =Oisiveté= (Sur l'),--(I, 8), I;--(II, 21), =II=.


  =Parcimonie= (De la) des anciens,--(I, 52), =I=.

  =Parlementer= (Du danger que court le commandant d'une place
          assiégée, en sortant pour),--(I, 5), =I=.
    --est toujours un moment dangereux pour une place assiégée,
          --(I, 6), =I=.

  =Paroles= (De la vanité des),--(I, 51), =I=.

  =Pédantisme= (Sur le), ou faux savoir,--(I, 24), =I=.

  =Peur= (De la),--(I, 17), =I=.

  =Philosopher=, c'est apprendre à mourir,--(I, 19), =I=.

  =Philosophiques= (Sectes) des anciens,--(II, 12), =III=.

  =Physionomie= (De la),--(III, 12), =III=.

  =Place de guerre=, danger pour le commandant d'une place assiégée
          d'en sortir pour parlementer,--(I, 5), =I=.
    --le moment où l'on traite de la capitulation d'une place assiégée
          est toujours un moment dangereux,--(I, 6), =I=.
    --Sur trop d'opiniâtreté dans la défense d'une place assiégée,
          --(I, 14), =I=.

  =Plaisirs= (Sur le meilleur usage des),--(III, 13), =III=.

  =Plutarque= (Défense de Sénèque et de),--(II, 32), =II=.

  =Postes= (Des),--(II, 22), =II=.

  =Pouces= (Des),--(II, 26), =II=.

  =Prédiction= de l'avenir (Sur la) et l'astrologie,--(I, 11), =I=.

  =Préoccupations= (Sur les) de ce qui peut survenir après nous, en
          ce qui touche ce qui nous intéresse notre vie durant,
          --(I, 3), =I=.

  =Présomption= (De la),--(II, 17), =II=.

  =Prières= (Des),--(I, 56), =I=.

  =Providence= (Sur la) et ses desseins,--(I, 31), =I=.

  =Pur= (Nous ne goûtons rien de),--(II, 20), =II=.


  =Raison= (Tout soumettre à l'examen de la) conduit à bien des
          erreurs,--(II, 12), =II=.

  =Récits extraordinaires= (Sur le peu de croyance qu'on peut
          accorder aux),--(I, 26), =I=.

  =Récompenses honorifiques= (Des),--(II, 7), =II=.

  =Régime= (Sur le) qui convient le mieux à la santé,
          --(III, 13), =III=.

  =Religion= (Erreurs auxquelles conduit le libre examen dans les
          questions de),--(II, 12), =II=.
    --(Du zèle pour la),--(II, 19), =II=.

  =Raimond de Sebonde= (Apologie de),--(II, 12), =II=.

  =Remords= (Sur le),--(II, 5), =I=.

  =Repentir= (Du),--(III, 2), =III=.

  =Résignation=; la nature nous y porte, mieux que tous les
          enseignements philosophiques,--(III, 12), =II=.

  =Roi=; du meilleur emploi à faire de ses richesses,
          --(III, 6), =III=.

  =Rois=; dans quelle mesure nous leur devons notre obéissance et
          notre affection,--(I, 3), =I=.

  =Romaine= (De la grandeur),--(II, 24), =II=.

  =Royauté= (Sur les soucis de la),--(I, 42), =I=.


  =Se connaître= (Sur la nécessité de bien),--(II, 6), =I=.

  =Sénèque= (Défense de Plutarque et de),--(II, 32), =II=.

  =Sens= (Incertitude des) de l'homme,--(II, 12), =II=.

  =Senteurs= (Des) ou odeurs,--(I, 55), =I=.

  =Sentiments= opposés qui nous portent à pleurer et à rire tout à la
          fois d'une même chose,--(I, 37), =I=.

  =Services= (Réserve à apporter dans les) qu'on rend à autrui,
          --(III, 10), =III=.

  =Société= (Sur la manière d'être en),--(III, 8), =III=.

  =Solitude= (De la),--(I, 38), =I=.

  =Sonnets= (Vingt-neuf) de la Boétie,--(I, 28), =I=.

  =Souverain= (Activité nécessaire à un),--(II, 21), =II=.

  =Spurina= (Histoire de),--(II, 33), =II=.

  =Subtilités= (Des vaines),--(I, 54), =I=.

  =Suicide= (Sur le),--(II, 3), I;--(II, 13), =II=.

  =Suppliciés=; des sévices exercés sur eux après leur mort,
          --(II, 27), =II=.


  =Torture= (Sur la),--(II, 5), =I=.

  =Tranquillité d'âme= (Sur la) dans les circonstances graves,
          --(I, 44), =I=.

  =Tristesse= (De la),--(I, 2), =I=.


  =Utile= (De l'honnête et de l'),--(III, 1), =III=.


  =Vanité= (De la),--(II, 17), II;--(III, 9), =III=.

  =Vertu= (Intérêts de nature à porter à des actes de),
          --(I, 36), =I=.
    --(La difficulté est inhérente à la pratique de la),
          --(II, 11), =II=.
    --(De la),--(II, 29), =II=.

  =Vêtements= (Sur l'usage des),--(I, 35), =I=.

  =Vie= (Considérations sur le but de la),--(II, 21), =II=.
    --(Sur le meilleur usage de la),--(III, 13), =III=.

  =Vieillesse= (Sur la),--(I, 57), I;--(II, 26), =II=.
    --(Sur les maux de la),--(II, 37), =III=.

  =Virgile= (Sur des vers de),--(III, 5), =III=.

  =Volonté= (Il faut ménager sa),--(III, 10), =III=.

  =Voluptés= à fuir, même au prix de la vie,--(I, 32), =I=.

  =Voyages= (Sur les),--(III, 9), =III=.

  =Vrai= (Du) et du faux, difficulté d'en juger,--(I, 26), =I=.



  ESSAIS

  DE

  MICHEL SEIGNEVR

  DE MONTAIGNE


  CI[C] I[C] XCV


  TEXTE



  AV LECTEVR


  C'est icy vn Liure de bonne foy, Lecteur. Il t'aduertit dés l'entree,
  que ie ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et priuee:
  ie n'y ay eu nulle consideration de ton seruice, ny de ma gloire:
  mes forces ne sont pas capables d'vn tel dessein. Ie l'ay voué à la
  commodité particuliere de mes parens et amis: à ce que m'ayans
  perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouuer aucuns
  traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils
  nourrissent plus entiere et plus visue la connoissance qu'ils ont eu
  de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faueur du monde, ie me
  fusse mieus paré et me presanterois en vne marche estudiee. Ie veux
  qu'on m'y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans
  contantion et artifice: car c'est moy que ie peins. Mes defauts
  s'y liront au vif et ma forme naifue, autant que la reuerence publique
  me l'a permis. Que si i'eusse esté entre ces nations qu'on dit
  viure encore souz la douce liberté des premieres loix de nature, ie
  t'asseure que ie m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout
  nud.   Ainsi, Lecteur, ie suis moy-mesme la matiere de mon liure,
  ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en vn subiect si
  friuole et si vain.   A Dieu donq.   De Montaigne, ce premier de
  mars, mille cinq cens quattre vins.


  =Nota.=--Ce texte a été collationné sur l'exemplaire de l'édition de
  1595 (éditée à Paris, à cette date, par Abel Langelier), appartenant
  à la Bibliothèque nationale, nº 15 de la collection Payen.--En ce qui
  concerne spécialement l'avis au lecteur ci-dessus, se reporter aux
  Notes, I, 14, 1, Liure.



  LIVRE PREMIER.



  CHAPITRE I.

  _Par diuers moyens on arrive à pareille fin._


  LA plus commune façon d'amollir les coeurs de ceux qu'on a offencez,
  lors qu'ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à
  leur mercy, c'est de les esmouuoir par submission, à commiseration
  et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance, et la resolution,
  moyens tous contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme
  effect.   Edouard Prince de Galles, celuy qui regenta si long temps
  nostre Guienne: personnage duquel les conditions et la fortune ont
  beaucoup de notables parties de grandeur; ayant esté bien fort
  offencé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut
  estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfans
  abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se iettans à ses
  pieds: iusqu'à ce que passant tousiours outre dans la ville, il
  apperçeut trois Gentilshommes François, qui d'vne hardiesse incroyable
  soustenoient seuls l'effort de son armee victorieuse. La
  consideration et le respect d'vne si notable vertu, reboucha premierement
  la pointe de sa cholere: et commença par ces trois,
  à faire misericorde à tous les autres habitans de la ville.   Scanderberch,
  Prince de l'Epire, suyuant vn soldat des siens pour le
  tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espece d'humilité et de
  supplication de l'appaiser, se resolut à toute extremité de l'attendre
  l'espee au poing: cette sienne resolution arresta sus bout
  la furie de son maistre, qui pour luy auoir veu prendre vn si
  honorable party, le reçeut en grace. Cet exemple pourra souffrir
  autre interpretation de ceux, qui n'auront leu la prodigieuse force
  et vaillance de ce Prince là.   L'Empereur Conrad troisiesme, ayant
  assiegé Guelphe Duc de Bauieres, ne voulut condescendre à plus
  douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy
  offrist, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoient
  assiegees auec le Duc, de sortir leur honneur sauue, à pied, auec
  ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles d'vn coeur magnanime,
  s'aduiserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs
  enfans, et le Duc mesme. L'Empereur print si grand plaisir à voir la
  gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute
  cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il auoit portee contre
  ce Duc: et dés lors en auant traita humainement luy et les siens.

  L'vn et l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aysement:
  car i'ay vne merueilleuse lascheté vers la misericorde et mansuetude:
  tant y a, qu'à mon aduis, ie serois pour me rendre plus
  naturellement à la compassion, qu'à l'estimation. Si est la pitié
  passion vitieuse aux Stoiques: ils veulent qu'on secoure les affligez,
  mais non pas qu'on flechisse et compatisse auec eux. Or
  ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on voit ces
  ames assaillies et essayees par ces deux moyens, en soustenir l'vn
  sans s'esbranler, et courber sous l'autre. Il se peut dire, que de
  rompre son coeur à la commiseration, c'est l'effet de la facilité,
  debonnaireté, et mollesse: d'où il aduient que les natures plus
  foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire, y
  sont plus subiettes: mais ayant eu à desdaing les larmes et les
  pleurs, de se rendre à la seule reuerence de la saincte image de
  la vertu, que c'est l'effect d'vne ame forte et imployable, ayant
  en affection et en honneur vne vigueur masle, et obstinee.   Toutesfois
  és ames moins genereuses, l'estonnement et l'admiration
  peuuent faire naistre vn pareil effect: tesmoin le peuple Thebain,
  lequel ayant mis en Iustice d'accusation capitale, ses Capitaines,
  pour auoir continué leur charge outre le temps qui
  leur auoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine
  Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles obiections, et n'employoit
  à se garantir que requestes et supplications: et au contraire
  Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses
  par luy faites, et à les reprocher au peuple d'vne façon fiere et
  arrogante, il n'eut pas le coeur de prendre seulement les balotes
  en main, et se departit: l'assemblee louant grandement la hautesse
  du courage de ce personnage.   Dionysius le vieil, apres des
  longueurs et difficultés extremes, ayant prins la ville de Rege,
  et en icelle le Capitaine Phyton, grand homme de bien, qui
  l'auoit si obstinéement defendue, voulut en tirer vn tragique
  exemple de vengeance. Il luy dict premierement, comment le iour
  auant, il auoit faict noyer son fils, et tous ceux de sa parenté.
  A quoy Phyton respondit seulement, qu'ils en estoient d'vn iour
  plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller, et saisir à des
  Bourreaux, et le trainer par la ville, en le fouëttant tres ignominieusement
  et cruellement: et en outre le chargeant de felonnes
  parolles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousiours constant,
  sans se perdre. Et d'vn visage ferme, alloit au contraire
  ramenteuant à haute voix, l'honorable et glorieuse cause de sa
  mort, pour n'auoir voulu rendre son païs entre les mains d'vn
  tyran: le menaçant d'vne prochaine punition des dieux. Dionysius,
  lisant dans les yeux de la commune de son armee, qu'au lieu de
  s'animer des brauades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur
  chef, et de son triomphe, elle alloit s'amollissant par l'estonnement
  d'vne si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, et mesmes
  d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergens, feit cesser
  ce martyre: et à cachettes l'enuoya noyer en la mer.   Certes
  c'est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que
  l'homme: il est malaisé d'y fonder iugement constant et vniforme.
  Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins,
  contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu
  et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la
  faute publique, et ne requeroit autre grace que d'en porter seul
  la peine. Et l'hoste de Sylla, ayant vsé en la ville de Peruse de
  semblable vertu, n'y gaigna rien, ny pour soy, ny pour les autres.

  Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy
  des hommes et si gratieux aux vaincus Alexandre, forçant apres
  beaucoup de grandes difficultez la ville de Gaza, rencontra Betis
  qui y commandoit, de la valeur duquel il auoit, pendant ce siege,
  senty des preuues merueilleuses, lors seul, abandonné des siens,
  ses armes despecees, tout couuert de sang et de playes, combatant
  encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient
  de toutes parts: et luy dit, tout piqué d'vne si chere victoire:
  car entre autres dommages, il auoit receu deux fresches blessures
  sur sa personne: Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis:
  fais estat qu'il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui
  se pourront inuenter contre un captif. L'autre, d'vne mine non
  seulement asseuree, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire
  à ces menaces. Lors Alexandre voyant l'obstination à se taire:
  A il flechy vn genouil? luy est-il eschappé quelque voix suppliante?
  Vrayement ie vainqueray ce silence: et si ie n'en puis arracher
  parole, i'en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa
  cholere en rage, commanda qu'on luy perçast les talons, et le
  fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d'vne
  charrette. Seroit-ce que la force de courage luy fust si naturelle
  et commune, que pour ne l'admirer point, il la respectast moins?
  ou qu'il l'estimast si proprement sienne, qu'en cette hauteur il ne
  peust souffrir de la veoir en vn autre, sans le despit d'vne passion
  enuieuse? ou que l'impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable
  d'opposition? De vray, si elle eust receu bride, il est à
  croire, qu'en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle
  l'eust receue: à veoir cruellement mettre au fil de l'espee tant de
  vaillans hommes, perdus, et n'ayans plus moyen de defence publique.
  Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu
  ny fuiant, ny demandant mercy: au rebours cerchans, qui çà,
  qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux: les prouoquans
  à les faire mourir d'vne mort honorable. Nul ne fut veu,
  qui n'essaiast en son dernier souspir, de se venger encores: et à
  tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque
  ennemy. Si ne trouua l'affliction de leur vertu aucune pitié: et ne
  suffit la longueur d'vn iour à assouuir sa vengeance. Ce carnage
  dura iusques à la derniere goute de sang espandable: et ne s'arresta
  qu'aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants,
  pour en tirer trente mille esclaues.



  CHAPITRE II.

  _De la tristesse._


  IE suis des plus exempts de cette passion, et ne l'ayme ny
  l'estime: quoy que le monde ayt entrepris, comme à prix faict,
  de l'honorer de faueur particuliere. Ils en habillent la sagesse,
  la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement. Les Italiens ont
  plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c'est vne
  qualité tousiours nuisible, tousiours folle: et comme tousiours
  couarde et basse, les Stoïciens en defendent le sentiment à leurs
  sages.   Mais le conte dit que Psammenitus Roy d'Ægypte, ayant
  esté deffait et pris par Cambysez Roy de Perse, voyant passer
  deuant luy sa fille prisonniere habillee en seruante, qu'on enuoyoit
  puiser de l'eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de
  luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre: et voyant
  encore tantost qu'on menoit son fils à la mort, se maintint en
  cette mesme contenance: mais qu'ayant apperçeu vn de ses
  domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa teste,
  et mener vn dueil extreme.   Cecy se pourroit apparier à ce qu'on
  vid dernierement d'vn Prince des nostres, qui ayant ouy à Trente,
  où il estoit, nouuelles de la mort de son frere aisné, mais vn frere
  en qui consistoit l'appuy et l'honneur de toute sa maison, et
  bien tost apres d'vn puisné, sa seconde esperance, et ayant soustenu
  ces deux charges d'vne constance exemplaire, comme quelques
  iours apres vn de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter
  à ce dernier accident; et quitant sa resolution, s'abandonna
  au dueil et aux regrets; en maniere qu'aucuns en prindrene
  argument, qu'il n'auoit esté touché au vif que de cette derniert
  secousse: mais à la verité ce fut, qu'estant d'ailleurs plein et
  comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les barrieres
  de la patience. Il s'en pourroit, di-ie, autant iuger de nostre
  histoire, n'estoit qu'elle adiouste, que Cambyses s'enquerant à
  Psammenitus, pourquoy ne s'estant esmeu au malheur de son filz
  et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy de ses amis:
  C'est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier
  par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen
  de se pouuoir exprimer.   A l'auenture reuiendroit à ce propos
  l'inuention de cet ancien peintre, lequel ayant à representer au
  sacrifice de Iphigenia le dueil des assistans, selon les degrez de
  l'interest que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente,
  ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand ce
  vint au pere de la vierge, il le peignit le visage couuert, comme
  si nulle contenance ne pouuoit rapporter ce degré de dueil. Voyla
  pourquoy les Poëtes feignent cette miserable mere Niobé, ayant
  perdu premierement sept filz, et puis de suite autant de filles,
  sur-chargee de pertes, auoir esté en fin transmuee en rocher,

    _diriguisse malis:_

  pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité, qui nous
  transsit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre
  portee. De vray, l'effort d'vn desplaisir, pour estre extreme, doit
  estonner toute l'ame, et luy empescher la liberté de ses actions:
  comme il nous aduient à la chaude alarme d'vne bien mauuaise
  nouuelle, de nous sentir saisis, transsis, et comme perclus de tous
  mouuemens: de façon que l'ame se relaschant apres aux larmes et
  aux plaintes, semble se desprendre, se desmeller, et se mettre plus
  au large, et à son aise.

    _Et via vix tandem voci laxata dolore est._

  En la guerre que le Roy Ferdinand mena contre la veufue du
  Roy Iean de Hongrie, autour de Bude, vn gendarme fut particulierement
  remerqué de chacun, pour auoir excessiuement bien faict
  de sa personne, en certaine meslee: et incognu, hautement loué,
  et plaint y estant demeuré: mais de nul tant que de Raiscïac
  Seigneur Allemand, esprins d'vne si rare vertu: le corps estant
  rapporté, cetuicy d'vne commune curiosité, s'approcha pour voir
  qui c'estoit: et les armes ostees au trespassé, il reconut son fils.
  Cela augmenta la compassion aux assistans: luy seul, sans rien
  dire, sans siller les yeux, se tint debout, contemplant fixement
  le corps de son fils: iusques à ce que la vehemence de la tristesse,
  aiant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par
  terre.

    _Chi puo dir com' egli arde è in picciol fuoco,_

  disent les amoureux, qui veulent representer vne passion insupportable.

                  _misero quod omnes
    Eripit sensu mihi. Nam simul te
    Lesbia aspexi, nihil est superîm
          Quod loquar amens.
    Lingua sed torpet, tenuis sub artus
    Flamma dimanat, sonitu suopte
    Tinniunt aures, gemina teguntur
          Lumina nocte._

  Aussi n'est ce pas en la viue, et plus cuysante chaleur de l'accés,
  que nous sommes propres à desployer nos plaintes et nos persuations:
  l'ame est lors aggrauee de profondes pensees, et le corps
  abbatu et languissant d'amour: et de là s'engendre par fois la defaillance
  fortuite, qui surprent les amoureux si hors de saison; et
  cette glace qui les saisit par la force d'vne ardeur extreme, au giron
  mesme de la iouïssance. Toutes passions qui se laissent gouster,
  et digerer, ne sont que mediocres,

    _Curæ leues loquuntur, ingentes stupent._

  La surprise d'un plaisir inesperé nous estonne de mesme.

    _Vt me conspexit venientem, et Troïa circum
    Arma amens vidit, magnis exterrita monstris,
    Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit,
    Labitur, et longo vix tandem tempore fatur._

  Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d'aise de voir
  son fils reuenu de la routte de Cannes: Sophocles et Denis le
  Tyran, qui trespasserent d'aise: et Talua qui mourut en Corsegue,
  lisant les nouuelles des honneurs que le Senat de Rome luy auoit
  decernez; nous tenons en nostre siecle, que le Pape Leon dixiesme
  ayant esté aduerty de la prinse de Milan, qu'il auoit extremement
  souhaittee, entra en tel excez de ioye, que la fieure l'en print, et
  en mourut. Et pour vn plus notable tesmoignage de l'imbecillité
  humaine, il a esté remerqué par les anciens, que Diodorus le
  Dialecticien mourut sur le champ, espris d'vne extreme passion
  de honte, pour en son escole, et en public, ne se pouuoir desuelopper
  d'vn argument qu'on luy auoit faict. Ie suis peu en prise
  de ces violentes passions: i'ay l'apprehension naturellement dure;
  et l'encrouste et espessis tous les iours par discours.



  CHAPITRE III.

  _Nos affections s'emportent au dela de nous._


  CEVX qui accusent les hommes d'aller tousiours beant apres les
  choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens,
  et nous rassoir en ceux-là, comme n'ayants aucune prise sur
  ce qui est à venir, voire assez moins que nous n'auons sur ce qui
  est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs: s'ils
  osent appeller erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine
  pour le seruice de la continuation de son ouurage, nous imprimant,
  comme assez d'autres, cette imagination fausse, plus ialouse de
  nostre action, que de nostre science. Nous ne sommes iamais chez
  nous, nous sommes tousiours au delà. La crainte, le desir, l'esperance,
  nous eslancent vers l'aduenir: et nous desrobent le sentiment
  et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera,
  voire quand nous ne serons plus. _Calamitosus est animus futuri
  anxius._   Ce grand precepte est souuent allegué en Platon, Fay ton
  faict, et te congnoy. Chascun de ces deux membres enueloppe generallement
  tout nostre deuoir: et semblablement enueloppe son
  compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere
  leçon, c'est cognoistre ce qu'il est, et ce qui luy est propre. Et qui
  se cognoist, ne prend plus l'estranger faict pour le sien: s'ayme,
  et se cultiue auant toute autre chose: refuse les occupations superflues,
  et les pensees, et propositions inutiles. Comme la folie
  quand on luy octroyera ce qu'elle desire, ne sera pas contente:
  aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se desplait
  iamais de soy. Epicurus dispense son sage de la preuoyance
  et soucy de l'aduenir.   Entre les loix qui regardent les trespassez,
  celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des
  Princes à estre examinees apres leur mort: ils sont compagnons,
  sinon maistres des loix: ce que la Iustice n'a peu sur leurs testes,
  c'est raison qu'elle l'ayt sur leur reputation, et biens de leurs
  successeurs: choses que souuent nous preferons à la vie. C'est
  vne vsance qui apporte des commoditez singulieres aux nations où
  elle est obseruee, et desirable à tous bons Princes: qui ont à se
  plaindre de ce, qu'on traitte la memoire des meschants comme la
  leur. Nous deuons la subiection et obeïssance egalement à tous
  Rois: car elle regarde leur office: mais l'estimation, non plus que
  l'affection, nous ne la deuons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre
  politique de les souffrir patiemment, indignes: de celer leurs
  vices: d'aider de nostre recommandation leurs actions indifferentes,
  pendant que leur auctorité a besoin de nostre appuy. Mais
  nostre commerce finy, ce n'est pas raison de refuser à la Iustice,
  et à nostre liberté, l'expression de noz vrays ressentiments: et
  nommément de refuser aux bons subiects, la gloire d'auoir reueremment
  et fidellement serui vn maistre, les imperfections duquel
  leur estoient si bien cognues: frustrant la posterité d'vn si vtile
  exemple. Et ceux, qui, par respect de quelque obligation priuee
  espousent iniquement la memoire d'vn Prince mesloüable, font iustice
  particuliere aux despends de la Iustice publique. Titus Liuius
  dict vray, que le langage des hommes nourris sous la Royauté, est
  tousiours plein de vaines ostentations et faux tesmoignages: chascun
  esleuant indifferemment son Roy, à l'extreme ligne de valeur
  et grandeur souueraine. On peult reprouuer la magnanimité de
  ces deux soldats, qui respondirent à Neron, à sa barbe, l'vn enquis
  de luy, pourquoy il luy vouloit mal: Ie t'aimoy quand tu le valois:
  mais despuis que tu és deuenu parricide, boutefeu, basteleur, cochier,
  ie te hay, comme tu merites. L'autre, pourquoy il le vouloit
  tuer; Par ce que ie ne trouue autre remede à tes continuels
  malefices. Mais les publics et vniuersels tesmoignages, qui apres
  sa mort ont esté rendus, et le seront à tout iamais, à luy, et à tous
  meschans comme luy, de ses tiranniques et vilains deportements,
  qui de sain entendement les peut reprouuer?   Il me desplaist,
  qu'en vne si saincte police que la Lacedemonienne, se fust meslée
  vne si feinte ceremonie à la mort des Roys. Tous les confederez et
  voysins, et tous les Ilotes, hommes, femmes, pesle-mesle, se descoupoient
  le front, pour tesmoignage de deuil: et disoient en leurs
  cris et lamentations, Que celuy la, quel qu'il eust esté, estoit le
  meilleur Roy de tous les leurs: attribuants au reng, le los qui appartenoit
  au merite; et, qui appartient au premier merite, au postreme
  et dernier reng.   Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert
  sur le mot de Solon, Que nul auant mourir ne peut estre
  dict heureux, Si celuy la mesme, qui a vescu, et qui est mort à souhait,
  peut estre dict, heureux, si sa renommee va mal, si sa posterité
  est miserable. Pendant que nous nous remuons, nous nous
  portons par preoccupation où il nous plaist: mais estant hors de
  l'estre, nous n'auons aucune communication auec ce qui est. Et
  seroit meilleur de dire à Solon, que iamais homme n'est donc heureux,
  puis qu'il ne l'est qu'apres qu'il n'est plus.

                                  _quisquam
    Vix radicitus è vita se tollit, et eiicit:
    Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse,
    Nec remouet satis à proiecto corpore sese, et
    Vindicat._

  Bertrand du Glesquin mourut au siege du Chasteau de Rancon,
  pres du Puy en Auuergne: les assiegez s'estans rendus apres, furent
  obligez de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé. Barthelemy
  d'Aluiane, General de l'armee des Venitiens, estant mort
  au seruice de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant esté
  rapporté à Venise par le Veronois, terre ennemie; la pluspart de
  ceux de l'armee estoient d'aduis, qu'on demandast sauf-conduit
  pour le passage à ceux de Veronne: mais Theodore Triuulce y contredit;
  et choisit plustost de le passer par viue force, au hazard du
  combat: N'estant conuenable, disoit-il, que celuy qui en sa vie
  n'auoit iamais eu peur de ses ennemis, estant mort fist demonstration
  de les craindre. De vray, en chose voisine, par les loix Grecques,
  celuy qui demandoit à l'ennemy vn corps pour l'inhumer,
  renonçoit à la victoire, et ne lui estoit plus loisible d'en dresser
  trophee: à celuy qui en estoit requis, c'estoit tiltre de gain. Ainsi
  perdit Nicias l'auantage qu'il auoit nettement gaigné sur les Corinthiens:
  et au rebours, Agesilaus asseura celuy qui luy estoit bien
  doubteusement acquis sur les Boeotiens.   Ces traits se pourroient
  trouuer estranges, s'il n'estoit receu de tout temps, non seulement
  d'estendre le soing de nous, au delà cette vie, mais encore de
  croire, que bien souuent les faueurs celestes nous accompaignent
  au tombeau, et continuent à nos reliques. Dequoy il y a tant
  d'exemples anciens, laissant à part les nostres, qu'il n'est besoing
  que ie m'y estende. Edouard premier Roy d'Angleterre, ayant essayé
  aux longues guerres d'entre luy et Robert Roy d'Escosse,
  combien sa presence donnoit d'aduantage à ses affaires, rapportant
  tousiours la victoire de ce qu'il entreprenoit en personne;
  mourant, obligea son fils par solennel serment, à ce qu'estant trespassé,
  il fist bouillir son corps pour desprendre sa chair d'auec
  les os, laquelle il fit enterrer: et quant aux os, qu'il les reseruast
  pour les porter auec luy, et en son armee, toutes les fois qu'il luy
  aduiendroit d'auoir guerre contre les Escossois: comme si la destinee
  auoit fatalement attaché la victoire à ses membres. Iean
  Zischa, qui troubla la Boheme pour la deffence des erreurs de
  VViclef, voulut qu'on l'escorchast apres sa mort, et de sa peau
  qu'on fist vn tabourin à porter à la guerre contre ses ennemis:
  estimant que cela ayderoit à continuer les aduantages qu'il auoit
  eus aux guerres, par luy conduictes contre eux. Certains Indiens
  portoient ainsin au combat contre les Espaignols, les ossemens
  d'vn de leurs Capitaines, en consideration de l'heur qu'il auoit
  eu en viuant. Et d'autres peuples en ce mesme monde, trainent à la
  guerre les corps des vaillans hommes, qui sont morts en leurs
  batailles, pour leur seruir de bonne fortune et d'encouragement.
  Les premiers exemples ne reseruent au tombeau, que la reputation
  acquise par leurs actions passees: mais ceux-cy y veulent encore
  mesler la puissance d'agir.   Le faict du Capitaine Bayard est de
  meilleure composition, lequel se sentant blessé à mort d'vne harquebusade
  dans le corps, conseillé de se retirer de la meslee,
  respondit qu'il ne commenceroit point sur sa fin à tourner le dos
  à l'ennemy: et ayant combatu autant qu'il eut de force, se sentant
  defaillir, et eschapper du cheual, commanda à son maistre d'hostel,
  de le coucher au pied d'vn arbre: mais que ce fust en façon qu'il
  mourust le visage tourné vers l'ennemy: comme il fit.   Il me faut
  adiouster cet autre exemple aussi remarquable pour cette consideration,
  que nul des precedens. L'Empereur Maximilian bisayeul
  du Roy Philippes, qui est à present, estoit Prince doué de tout
  plein de grandes qualitez, et entre autres d'vne beauté de corps singuliere:
  mais parmy ces humeurs, il auoit ceste cy bien contraire
  à celle des Princes, qui pour despescher les plus importants affaires,
  font leur throsne de leur chaire percee: c'est qu'il n'eut
  iamais valet de chambre, si priué, à qui il permist de le voir en sa
  garderobbe: il se desroboit pour tomber de l'eau, aussi religieux
  qu'vne pucelle à ne descouurir ny à Medecin ny à qui que ce fust
  les parties qu'on a accoustumé de tenir cachees. Moy qui ay la
  bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette
  honte: si ce n'est à vne grande suasion de la necessité ou de la
  volupté, ie ne communique gueres aux yeux de personne, les membres
  et actions, que nostre coustume ordonne estre couuertes: i'y
  souffre plus de contrainte que ie n'estime bien seant à vn homme,
  et sur tout à vn homme de ma profession: mais luy en vint à telle
  superstition, qu'il ordonna par parolles expresses de son testament,
  qu'on luy attachast des calessons, quand il seroit mort. Il
  deuoit adiouster par codicille, que celuy qui les luy monteroit eust
  les yeux bandez. L'ordonnance que Cyrus faict à ses enfans, que
  ny eux, ny autre, ne voye et touche son corps, apres que l'ame en
  sera separee: ie l'attribue à quelque sienne deuotion: car et son
  Historien et luy, entre leurs grandes qualitez, ont semé par tout le
  cours de leur vie, vn singulier soin et reuerence à la religion.   Ce
  conte me despleut, qu'vn grand me fit d'vn mien allié, homme
  assez cogneu et en paix et en guerre. C'est que mourant bien vieil
  en sa cour, tourmenté de douleurs extremes de la pierre, il amusa
  toutes ses heures dernieres auec vn soing vehement, à disposer
  l'honneur et la ceremonie de son enterrement: et somma toute la
  noblesse qui le visitoit, de luy donner parolle d'assister à son
  conuoy. A ce Prince mesme, qui le vid sur ces derniers traits, il fit
  vne instante supplication que sa maison fust commandee de s'y
  trouuer; employant plusieurs exemples et raisons, à prouuer que
  c'estoit chose qui appartenoit à vn homme de sa sorte: et sembla
  expirer content ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la
  distribution, et ordre de sa montre. Ie n'ay guere veu de vanité si
  perseuerante.   Cette autre curiosité contraire, en laquelle ie n'ay
  point aussi faute d'exemple domestique, me semble germaine à
  ceste-cy: d'aller se soignant et passionnant à ce dernier poinct,
  à regler son conuoy, à quelque particuliere et inusitee parsimonie,
  à vn seruiteur et vne lanterne. Ie voy louer cett'humeur, et l'ordonnance
  de Marcus Æmylius Lepidus, qui deffendit à ses heritiers
  d'employer pour luy les ceremonies qu'on auoit accoustumé en telles
  choses. Est-ce encore temperance et frugalité, d'euiter la despence
  et la volupté, desquelles l'vsage et la cognoissance nous est imperceptible?
  Voila vne aisee reformation et de peu de coust. S'il estoit
  besoin d'en ordonner, ie seroy d'aduis, qu'en celle là, comme en
  toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regle, au degré de
  sa fortune. Et le Philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis,
  de mettre son corps où ils aduiseront pour le mieux: et quant aux
  funerailles, de les faire ny superflues ny mechaniques. Ie lairrois
  purement la coustume ordonner de cette ceremonie, et m'en remettray
  à la discretion des premiers à qui ie tomberay en charge.
  _Totus hic locus est contemnendus in nobis, non negligendus in nostris._
  Et est sainctement dict à vn sainct: _Curatio funeris, conditio
  sepulturæ, pompa exequiarum, magis sunt viuorum solatia, quàm
  subsidia mortuorum_. Pourtant Socrates à Criton, qui sur l'heure de
  sa fin luy demande, comment il veut estre enterré: Comme vous
  voudrez, respond-il. Si i'auois à m'en empescher plus auant, ie
  trouuerois plus galand, d'imiter ceux qui entreprennent viuans et
  respirans, iouyr de l'ordre et honneur de leur sepulture: et qui se
  plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux qui
  sachent resiouyr et gratifier leur sens par l'insensibilité, et viure de
  leur mort!   A peu, que ie n'entre en haine irreconciliable contre
  toute domination populaire: quoy qu'elle me semble la plus naturelle
  et équitable: quand il me souuient de cette inhumaine iniustice
  du peuple Athenien: de faire mourir sans remission, et sans
  les vouloir seulement ouïr en leurs defenses, ces braues Capitaines,
  venants de gaigner contre les Lacedemoniens la bataille naualle
  pres les Isles Arginenses: la plus contestee, la plus forte bataille,
  que les Grecs aient onques donnee en mer de leurs forces: par ce
  qu'apres la victoire, ils auoient suiuy les occasions que la loy de
  la guerre leur presentoit, plustost que de s'arrester à recueillir
  et inhumer leurs morts. Et rend cette execution plus odieuse, le
  faict de Diomedon. Cettuy cy est l'vn des condamnez, homme de
  notable vertu, et militaire et politique: lequel se tirant auant pour
  parler, apres auoir ouy l'arrest de leur condemnation, et trouuant
  seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s'en seruir au
  bien de sa cause, et à descouurir l'euidente iniquité d'vne si cruelle
  conclusion, ne representa qu'vn soin de la conseruation de ses
  iuges: priant les Dieux de tourner ce iugement à leur bien: et à
  fin que, par faute de rendre les voeux que luy et ses compagnons
  auoient voué, en recognoissance d'vne si illustre fortune, ils n'attirassent
  l'ire des Dieux sur eux, les aduertissant quels voeux c'estoient.
  Et sans dire autre chose, et sans marchander, s'achemina
  de ce pas courageusement au supplice.   La fortune quelques
  annees apres les punit de mesme pain souppe. Car Chabrias
  Capitaine general de leur armee de mer, ayant eu le dessus du
  combat contre Pollis Admiral de Sparte, en l'isle de Naxe, perdit
  le fruict tout net et content de sa victoire, tres-important à leurs
  affaires, pour n'encourir le malheur de cet exemple, et pour ne
  perdre peu de corps morts de ses amis, qui flottoyent en mer,
  laissa voguer en sauueté vn monde d'ennemis viuants, qui depuis
  leur feirent bien acheter cette importune superstition.

    _Quæris, quo iaceas, post obitum, loco?
                      Quo non nata iacent._

  Cet autre redonne le sentiment du repos, à vn corps sans ame,

    _Neque sepulcrum, quo recipiat, habeat portum corporis:
    Vbi, remissa humana vita, corpus requiescat à malis._

  Tout ainsi que nature nous faict voir, que plusieurs choses mortes
  ont encore des relations occultes à la vie. Le vin s'altere aux caues,
  selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de
  venaison change d'estat aux saloirs et de goust, selon les loix de la
  chair viue, à ce qu'on dit.



  CHAPITRE IIII.

  _Comme l'ame descharge ses passions sur des obiects faux, quand les
  vrais luy defaillent._


  VN Gentil-homme des nostres merueilleusement subiect à la
  goutte, estant pressé par les Medecins de laisser du tout l'vsage
  des viandes salees, auoit accoustumé de respondre plaisamment,
  que sur les efforts et tourments du mal, il vouloit auoir à qui s'en
  prendre; et que s'escriant et maudissant tantost le ceruelat, tantost
  la langue de boeuf et le iambon, il s'en sentoit d'autant allegé.

  Mais en bon escient, comme le bras estant haussé pour frapper,
  il nous deult si le coup ne rencontre, et qu'il aille au vent: aussi
  que pour rendre vne veuë plaisante, il ne faut pas qu'elle soit perduë
  et escartee dans le vague de l'air, ains qu'elle ayt butte pour la
  soustenir à raisonnable distance.

    _Ventus vt amitit vires, nisi robore densæ
    Occurrant siluæ spatio diffusus inani._

  De mesme il semble que l'ame esbranlee et esmeuë se perde en
  soy-mesme, si on ne luy donne prinse: et faut tousiours luy fournir
  d'obiect où elle s'abutte et agisse.   Plutarque dit à propos de ceux
  qui s'affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie
  amoureuse qui est en nous, à faute de prise legitime, plustost que
  de demeurer en vain, s'en forge ainsin vne faulce et friuole. Et nous
  voyons que l'ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se
  dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre
  creance, que de n'agir contre quelque chose. Ainsin emporte les
  bestes leur rage à s'attaquer à la pierre et au fer, qui les a
  blessees: et à se venger à belles dents sur soy-mesmes du mal
  qu'elles sentent.

    _Pannonis haud aliter post ictum sæuior vrsa
    Cui iaculum parua Lybis amentauit habena,
    Se rotat in vulnus, telumque irata receptum
    Impetit, et secum fugientem circuit hastam._

  Quelles causes n'inuentons nous des malheurs qui nous aduiennent?
  à quoy ne nous prenons nous à tort ou à droit, pour auoir
  où nous escrimer? Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu deschires,
  ny la blancheur de cette poictrine, que despitée tu bats si
  cruellement, qui ont perdu d'vn malheureux plomb ce frere bien
  aymé: prens t'en ailleurs. Liuius parlant de l'armee Romaine
  en Espaigne, apres la perte des deux freres ses grands Capitaines,
  _Flere omnes repente, et offensare capita_: c'est vn vsage commun. Et
  le Philosophe Bion, de ce Roy, qui de dueil s'arrachoit le poil, fut
  plaisant, Cetuy-cy pense-il que la pelade soulage le dueil? Qui n'a
  veu mascher et engloutir les cartes, se gorger d'vne bale de dez,
  pour auoir où se venger de la perte de son argent? Xerxes foita
  la mer, et escriuit vn cartel de deffi au mont Athos: et Cyrus
  amusa toute vne armee plusieurs iours à se venger de la riuiere de
  Gyndus, pour la peur qu'il auoit eu en la passant: et Caligula
  ruina vne tresbelle maison, pour le plaisir que sa mere y auoit eu.

  Le peuple disoit en ma ieunesse, qu'vn Roy de noz voysins, ayant
  receu de Dieu vne bastonade, iura de s'en venger: ordonnant que
  de dix ans on ne le priast, ny parlast de luy, ny autant qu'il estoit
  en son auctorité, qu'on ne creust en luy. Par où on vouloit peindre
  non tant la sottise, que la gloire naturelle à la nation, dequoy estoit
  le compte. Ce sont vices tousiours conioincts: mais telles actions
  tiennent, à la verité, vn peu plus encore d'outrecuidance, que de
  bestise. Augustus Cesar ayant esté battu de la tempeste sur mer, se
  print à deffier le Dieu Neptunus, et en la pompe des ieux Circenses
  fist oster son image du reng où elle estoit parmy les autres Dieux,
  pour se venger de luy. Enquoy il est encore moins excusable, que
  les precedens, et moins qu'il ne fut depuis, lors qu'ayant perdu vne
  bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il alloit de colere et
  de desespoir, choquant sa teste contre la muraille, en s'escriant,
  Varus rens moy mes soldats: car ceux la surpassent toute follie,
  d'autant que l'impieté y est ioincte, qui s'en adressent à Dieu mesmes,
  ou à la fortune, comme si elle auoit des oreilles subiectes à
  nostre batterie. A l'exemple des Thraces, qui, quand il tonne ou
  esclaire, se mettent à tirer contre le ciel d'vne vengeance Titanienne,
  pour renger Dieu à raison, à coups de fleche. Or, comme
  dit cet ancien Poëte chez Plutarque,

    _Point ne se faut courroucer aux affaires.
    Il ne leur chaut de toutes nos choleres_.

  Mais nous ne dirons iamais assez d'iniures au desreglement de
  nostre esprit.



  CHAPITRE V.

  _Si le chef d'vne place assiegee, doit sortir pour parlementer._


  LVCIVS MARCIUS Legat des Romains, en la guerre contre Perseus
  Roy de Macedoine, voulant gaigner le temps qu'il luy falloit encore
  à mettre en point son armee, sema des entregets d'accord, desquels
  le Roy endormy accorda trefue pour quelques iours: fournissant
  par ce moyen son ennemy d'opportunité et loisir pour s'armer:
  d'où le Roy encourut sa derniere ruine. Si est-ce, que les vieux du
  Senat, memoratifs des moeurs de leurs Peres, accuserent cette prattique,
  comme ennemie de leur stile ancien: qui fut, disoient-ils,
  combattre de vertu, non de finesse, ny par surprinses et rencontres
  de nuict, ny par fuittes apostees, et recharges inopinees: n'entreprenans
  guerre, qu'apres l'auoir denoncee, et souuent apres auoir
  assigné l'heure et lieu de la bataille. De cette conscience ils renuoierent
  à Pyrrhus son traistre Medecin, et aux Phalisques leur desloyal
  maistre d'escole. C'estoient les formes vrayement Romaines,
  non de la Grecque subtilité et astuce Punique, où le vaincre par
  force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peut seruir
  pour le coup: mais celuy seul se tient pour surmonté, qui scait
  l'auoir esté ny par ruse, ny de sort, mais par vaillance de troupe à
  troupe, en vne franche et iuste guerre. Il appert bien par ce langage
  de ces bonnes gents, qu'ils n'auoient encore receu cette belle
  sentence,

    _dolus an virtus quis in hoste requirat?_

  Les Achaïens, dit Polybe, detestoient toute voye de tromperie en
  leurs guerres, n'estimants victoire, sinon où les courages des ennemis
  sont abbatus. _Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam,
  quæ salua fide, et integra dignitate parabitur_, dit vn autre:

    _Vos ne velit, an me regnare hera: quidue ferat fors
    Virtute experiamur._

  Au Royaume de Ternate, parmy ces nations que si à pleine bouche
  nous appelons Barbares, la coustume porte, qu'ils n'entreprennent
  guerre sans l'auoir denoncee: y adioustans ample declaration des
  moiens qu'ils ont à y emploier, quels, combien d'hommes, quelles
  munitions, quelles armes, offensiues et defensiues. Mais aussi cela
  faict, ils se donnent loy de se seruir à leur guerre, sans reproche,
  de tout ce qui aide à vaincre.   Les anciens Florentins estoient si
  esloignés de vouloir gaigner aduantage sur leurs ennemis par surprise,
  qu'ils les aduertissoient vn mois auant que de mettre leur
  exercite aux champs, par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient,
  _Martinella_.   Quant à nous moins superstitieux, qui tenons
  celuy auoir l'honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui apres
  Lysander, disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut
  coudre vn lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions
  de surprise se tirent de cette praticque: et n'est heure, disons nous,
  où vn chef doiue auoir plus l'oeil au guet, que celle des parlemens
  et traités d'accord. Et pour cette cause, c'est vne regle en la
  bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps, Qu'il ne faut
  iamais que le Gouuerneur en vne place assiegee sorte luy mesmes
  pour parlementer.   Du temps de nos peres cela fut reproché
  aux Seigneurs de Montmord et de l'Assigni, deffendans Mouson
  contre le Comte de Nansau. Mais aussi à ce conte, celuy la seroit
  excusable, qui sortiroit en telle façon, que la seureté et l'audantage
  demeurast de son costé: comme fit en la ville de Regge, le Comte
  Guy de Rangon (s'il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit
  que ce fut luy mesmes) lors que le Seigneur de l'Escut s'en approcha
  pour parlementer: car il abandonna de si peu son fort, qu'vn
  trouble s'estant esmeu pendant ce parlement, non seulement Monsieur
  de l'Escut et sa trouppe, qui estoit approchee auec luy, se
  trouua le plus foible, de façon qu'Alexandre Triuulce y fut tué,
  mais luy mesme fut contrainct, pour le plus seur, de suiure le
  Comte, et se ietter sur sa foy à l'abri des coups dans la ville.   Eumenes
  en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l'assiegeoit, de
  sortir pour luy parler, alleguant que c'estoit raison qu'il vinst
  deuers luy, attendu qu'il estoit le plus grand et le plus fort: apres
  auoir faict cette noble responce: Ie n'estimeray iamais homme plus
  grand que moy, tant que i'auray mon espee en ma puissance, n'y
  consentit, qu'Antigonus ne luy eust donné Ptolemæus son propre nepueu
  ostage, comme il demandoit.   Si est ce qu'encores en y a-il,
  qui se sont tresbien trouuez de sortir sur la parole de l'assaillant:
  tesmoing Henry de Vaux, Cheualier Champenois, lequel estant
  assiegé dans le Chasteau de Commercy par les Anglois, et Barthelemy
  de Bonnes, qui commandoit au siege, ayant par dehors faict
  sapper la plus part du Chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour
  accabler les assiegez sous les ruines, somma ledit Henry de sortir à
  parlementer pour son profict, comme il fit luy quatriesme; et son
  euidente ruyne luy ayant esté montree à l'oeil, il s'en sentit singulierement
  obligé à l'ennemy: à la discretion duquel apres qu'il se
  fut rendu et sa trouppe, le feu estant mis à la mine, les estansons
  de bois venus à faillir, le Chasteau fut emporté de fons en comble.

  Ie me fie aysement à la foy d'autruy: mais mal-aysement le
  feroi-ie, lors que ie donrois à iuger l'auoir plustost faict par desespoir
  et faute de coeur, que par franchise et fiance de sa loyauté.



  CHAPITRE VI.

  _L'heure des parlemens dangereuse._


  TOVTES-FOIS ie vis dernierement en mon voysinage de Mussidan, que
  ceux qui en furent délogez à force par nostre armee, et autres
  de leur party, crioyent comme de trahison, de ce que pendant les entremises
  d'accord, et le traicté se continuant encores, on les auoit
  surpris et mis en pieces. Chose qui eust eu à l'auanture apparence
  en autre siecle; mais, comme ie viens de dire, nos façons sont entierement
  esloignées de ces regles: et ne se doit attendre fiance des
  vns aux autres, que le dernier seau d'obligation n'y soit passé: encores
  y a il lors assés affaire.   Et a tousiours esté conseil hazardeux,
  de fier à la licence d'vne armee victorieuse l'obseruation
  de la foy, qu'on a donnee à vne ville, qui vient de se rendre par
  douce et fauorable composition, et d'en laisser sur la chaude, l'entree
  libre aux soldats. L. Æmylius Regillus Preteur Romain, ayant
  perdu son temps à essayer de prendre la ville de Phocees à force,
  pour la singuliere proüesse des habitants à se bien defendre, feit
  pache auec eux, de les receuoir pour amis du peuple Romain, et
  d'y entrer comme en ville confederee: leur ostant toute crainte
  d'action hostile. Mais y ayant quand et luy introduict son armee,
  pour s'y faire voir en plus de pompe, il ne fut en sa puissance,
  quelque effort qu'il y employast, de tenir la bride à ses gents: et
  veit deuant ses yeux fourrager bonne partie de la ville: les droicts
  de l'auarice et de la vengeance suppeditant ceux de son autorité et
  de la discipline militaire.   Cleomenes disoit, Que quelque mal
  qu'on peust faire aux ennemis en guerre, cela estoit par-dessus
  la Iustice, et non subiect à icelle, tant enuers les Dieux, qu'enuers
  les hommes: et ayant faict treue auec les Argiens pour sept iours,
  la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis, et les
  défict, alleguant qu'en sa treue il n'auoit pas esté parlé des nuicts:
  mais les Dieux vengerent ceste perfide subtilité.   Pendant le parlement,
  et qu'ils musoient sur leurs seurtez, la ville de Casilinum
  fust saisie par surprinse. Et cela pourtant au siecle et des plus
  iustes Capitaines et de la plus parfaicte milice Romaine: car il
  n'est pas dict, qu'en temps et lieu il ne soit permis de nous preualoir
  de la sottise de noz ennemis, comme nous faisons de leur
  lascheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de priuileges
  raisonnables au preiudice de la raison. Et icy faut la regle, _neminem
  id agere, vt ex alterius prædetur inscitia_. Mais ie m'estonne de
  l'estendue que Xenophon leur donne, et par les propos, et par
  diuers exploicts de son parfaict Empereur: autheur de merueilleux
  poids en telles choses, comme grand Capitaine et Philosophe des
  premiers disciples de Socrates; et ne consens pas à la mesure de
  sa dispense en tout et par tout.   Monsieur d'Aubigny assiegeant
  Cappoüe, et apres y auoir fait vne furieuse baterie, le Seigneur
  Fabrice Colonne, Capitaine de la ville, ayant commencé à parlementer
  de dessus vn bastion, et ses gens faisants plus molle garde,
  les nostres s'en emparerent, et mirent tout en pieces. Et de plus
  fresche memoire à Yuoy, le Seigneur Iulian Rommero, ayant fait
  ce pas de clerc de sortir pour parlementer auec Monsieur le Connestable,
  trouua au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne
  nous en allions pas sans reuanche, le Marquis de Pesquaire assiegeant
  Genes, où le Duc Octauian Fregose commandoit soubs
  nostre protection, et l'accord entre eux ayant esté poussé si auant,
  qu'on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols
  s'estans coullés dedans, en vserent comme en vne victoire
  planiere: et depuis à Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne
  commandoit, l'Empereur l'ayant assiegé en personne, et Bertheuille
  Lieutenant dudict Comte estant sorty pour parlementer, pendant le
  parlement la ville se trouue saisie.

    _Fù il vincer sempre mai laudabil cosa,
    Vinca si ò per fortuna ò per ingegno,_

  disent-ils: mais le Philosophe Chrysippus n'eust pas esté de cet
  aduis: et moy aussi peu. Car il disoit que ceux qui courent à
  l'enuy, doiuent bien employer toutes leurs forces à la vistesse, mais
  il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur
  leur aduersaire pour l'arrester: ny de luy tendre la iambe, pour le
  faire cheoir. Et plus genereusement encore ce grand Alexandre, à
  Polypercon, qui luy suadoit de se seruir de l'auantage que l'obscurité
  de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius: Point, dit-il, ce
  n'est pas à moy de chercher des victoires desrobees: _malo me fortunæ
  poeniteat, quàm victoriæ pudeat_.

    _Atque idem fugientem haud est dignatus Orodem
    Sternere, nec iacta cæcum dare cuspide vulnus:
    Obuius, aduersóque occurrit, séque viro vir
    Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis._



  CHAPITRE VII.

  _Que l'intention iuge nos actions._


  LA mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I'en sçay
  qui l'ont prins en diuerse façon. Henry septiesme Roy d'Angleterre
  fit composition auec Dom Philippe fils de l'Empereur
  Maximilian, ou pour le confronter plus honnorablement, pere de
  l'Empereur Charles cinquiesme, que ledict Philippe remettoit entre
  ses mains le Duc de Suffolc de la Rose blanche, son ennemy, lequel
  s'en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu'il promettoit de
  n'attenter rien sur la vie dudict Duc: toutesfois venant à mourir, il
  commanda par son testament à son fils, de le faire mourir, soudain
  apres qu'il seroit decedé. Dernierement en cette tragedie que
  le Duc d'Albe nous fit voir à Bruxelles és Contes de Horne et d'Aiguemond,
  il y eut tout plein de choses remerquables: et entre
  autres que ledict Comte d'Aiguemond, soubs la foy et asseurance
  duquel le Comte de Horne s'estoit venu rendre au Duc d'Albe,
  requit auec grande instance, qu'on le fist mourir le premier: affin
  que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il auoit audict Comte
  de Horne. Il semble que la mort n'ayt point deschargé le premier de
  sa foy donnee, et que le second en estoit quitte, mesmes sans mourir.
  Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos
  moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont
  aucunement en nostre puissance, et qu'il n'y a rien en bon escient
  en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité
  et s'establissent toutes les regles du deuoir de l'homme. Par
  ainsi le Comte d'Aiguemond tenant son ame et volonté endebtee à
  sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne fust pas en ses
  mains, estoit sans doute absous de son deuoir, quand il eust
  suruescu le Comte de Horne. Mais le Roy d'Angleterre faillant à sa
  parolle par son intention, ne se peut excuser pour auoir retardé
  iusques apres sa mort l'execution de sa desloyauté: non plus que le
  masson de Herodote, lequel ayant loyallement conserué durant sa
  vie le secret des thresors du Roy d'Egypte son maistre, mourant les
  descouurit à ses enfans.   I'ay veu plusieurs de mon temps conuaincus
  par leur conscience retenir de l'autruy, se disposer à y
  satisfaire par leur testament, et apres leur decés. Ils ne font rien
  que vaille. Ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir
  restablir vne iniure auec si peu de leur ressentiment et interest.
  Ils doiuent du plus leur. Et d'autant qu'ils payent plus poisamment,
  et incommodéement: d'autant en est leur satisfaction plus
  iuste et méritoire. La penitence demande à charger. Ceux la font
  encore pis, qui reseruent la declaration de quelque haineuse volonté
  enuers le proche à leur derniere volonté, l'ayants cachee
  pendant la vie. Et monstrent auoir peu de soin du propre honneur,
  irritans l'offencé à l'encontre de leur memoire: et moins
  de leur conscience, n'ayants pour le respect de la mort mesme, sceu
  faire mourir leur maltalent: et en estendant la vie outre la leur.
  Iniques iuges, qui remettent à iuger alors qu'ils n'ont plus cognoissance
  de cause. Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die
  chose, que ma vie n'ayt premierement dit et apertement.



  CHAPITRE VIII.

  _De l'oysiueté._


  COMME nous voyons des terres oysiues, si elles sont grasses et fertilles,
  foisonner en cent mille sortes d'herbes sauuages et inutiles
  et que pour les tenir en office, il les faut assubiectir et employer à
  certaines semences, pour nostre seruice. Et comme nous voyons,
  que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces
  de chair informes, mais que pour faire vne generation bonne et
  naturelle, il les faut embesongner d'vne autre semence: ainsin est-il
  des esprits; si on ne les occupe à certain subiect, qui les bride
  et contraigne, ils se iettent desreiglez, par-cy par-là, dans le vague
  champ des imaginations.

    _Sicut aquæ tremulum labris vbi lumen ahenis
    Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunæ,
    Omnia peruolitat latè loca, iámque sub auras
    Erigitur, summique ferit laquearia tecti._

  Et n'est folie ny réuerie, qu'ils ne produisent en cette agitation,

                      _velut ægri somnia, vanæ
    Finguntur species._

  L'ame qui n'a point de but estably, elle se perd: Car comme on
  dit, c'est n'estre en aucun lieu, que d'estre par tout.

    _Quisquis vbique habitat, Maxime, nusquam habitat._

  Dernierement que ie me retiray chez moy, deliberé autant que ie
  pourroy, ne me mesler d'autre chose, que de passer en repos, et à
  part, ce peu qui me reste de vie, il me sembloit ne pouuoir faire
  plus grande faueur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiueté,
  s'entretenir soy-mesmes, et s'arrester et rasseoir en soy: ce
  que i'esperois qu'il peust meshuy faire plus aysément, deuenu auec
  le temps, plus poisant, et plus meur; mais ie trouue,

    _variam semper dant otia mentem,_

  qu'au rebours faisant le cheual eschappé, il se donne cent fois
  plus de carriere à soy-mesmes, qu'il ne prenoit pour autruy: et
  m'enfante tant de chimeres et monstres fantasques les vns sur les
  autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon
  ayse l'ineptie et l'estrangeté, i'ay commencé de les mettre en rolle:
  esperant auec le temps, luy en faire honte à luy mesmes.



  CHAPITRE IX.

  _Des menteurs._


  IL n'est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire.
  Car ie n'en recognoy quasi trace en moy: et ne pense qu'il
  y en ayt au monde, vne autre si merueilleuse en defaillance. I'ay
  toutes mes autres parties viles et communes, mais en cette-là ie
  pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner nom et reputation.
  Outre l'inconuenient naturel que i'en souffre: car certes,
  veu sa necessité, Platon a raison de la nommer vne grande et puissante
  deesse: si en mon pays on veut dire qu'vn homme n'a point de
  sens, ils disent, qu'il n'a point de memoire: et quand ie me plains
  du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme
  si ie m'accusois d'estre insensé: ils ne voyent pas de chois entre
  memoire et entendement. C'est bien empirer mon marché: mais ils
  me font tort: car il se voit par experience plustost au rebours,
  que les memoires excellentes se ioignent volontiers aux iugemens
  debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire
  qu'estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie,
  representent l'ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire,
  et d'vn defaut naturel, on en fait vn defaut de conscience.
  Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse: il ne se souuient
  point de ses amys: il ne s'est point souuenu de dire, ou faire,
  ou taire cela, pour l'amour de moy. Certes ie puis aysément oublier:
  mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m'a
  donnee, ie ne le fay pas. Qu'on se contente de ma misere, sans en
  faire vne espece de malice: et de la malice autant ennemye de
  mon humeur.   Ie me console aucunement. Premierement sur ce,
  que c'est vn mal duquel principallement i'ay tiré la raison de corriger
  vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir
  est l'ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s'empestre
  des negotiations du monde. Que comme disent plusieurs
  pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié
  d'autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s'est affoiblie, et
  irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon iugement,
  sur les traces d'autruy, sans exercer leurs propres forces, si
  les inuentions et opinions estrangieres m'estoient presentes par le
  benefice de la memoire. Que mon parler en est plus court: car le
  magasin de la memoire, est volontiers plus fourny de matiere, que
  n'est celuy de l'inuention. Si elle m'eust tenu bon, i'eusse assourdi
  tous mes amys de babil: les subiects esueillans cette telle quelle
  faculté que i'ay de les manier et employer, eschauffant et attirant
  mes discours. C'est pitié: ie l'essaye par la preuue d'aucuns de
  mes priuez amys: à mesure que la memoire leur fournit la chose
  entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent
  de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en
  estouffent la bonté: s'il ne l'est pas, vous estes à maudire ou
  l'heur de leur memoire, ou le malheur de leur iugement. Et c'est
  chose difficile, de fermer vn propos, et de le coupper despuis qu'on
  est arroutté. Et n'est rien, où la force d'vn cheual se cognoisse
  plus, qu'à faire vn arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes,
  i'en voy qui veulent et ne se peuuent deffaire de leur course. Ce
  pendant qu'ils cerchent le point de clorre le pas, ils s'en vont baliuernant
  et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse.
  Sur tout les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance
  des choses passees demeure, et ont perdu la souuenance de leurs
  redites. I'ay veu des recits bien plaisants, deuenir tres-ennuyeux,
  en la bouche d'vn Seigneur, chascun de l'assistance en ayant esté
  abbreuué cent fois.   Secondement qu'il me souuient moins des
  offences receuës, ainsi que disoit cet ancien: il me faudroit vn protocolle,
  comme Darius, pour n'oublier l'offense qu'il auoit receue
  des Atheniens, faisoit qu'vn page à touts les coups qu'il se mettoit
  à table, luy vinst rechanter par trois fois à l'oreille, Sire,
  souuienne vous des Atheniens: et que les lieux et les liures que
  ie reuoy, me rient tousiours d'vne fresche nouuelleté.   Ce n'est
  pas sans raison qu'on dit, que qui ne se sent point assez ferme de
  memoire, ne se doit pas mesler d'estre menteur. Ie sçay bien que
  les grammairiens font difference, entre dire mensonge, et mentir:
  et disent que dire mensonge, c'est dire chose fausse, mais qu'on a
  pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin,
  d'où nostre François est party, porte autant comme aller contre
  sa conscience: et que par consequent cela ne touche que ceux
  qui disent contre ce qu'ils sçauent, desquels ie parle. Or ceux
  icy, ou ils inuentent marc et tout, ou ils déguisent et alterent vn
  fons veritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre
  souuent en ce mesme conte, il est mal-aisé qu'ils ne se desferrent:
  par ce que la chose, comme elle est, s'estant logée la premiere
  dans la memoire, et s'y estant empreincte, par la voye de la connoissance
  et de la science, il est mal-aisé qu'elle ne se represente
  à l'imagination, délogeant la fausceté, qui n'y peut auoir le pied
  si ferme, ny si rassis: et que les circonstances du premier aprentissage,
  se coulant à tous coups dans l'esprit, ne facent perdre le
  souuenir des pieces raportées faulses ou abastardies. En ce qu'ils
  inuentent tout à faict, d'autant qu'il n'y a nulle impression contraire,
  qui choque leur fausceté, ils semblent auoir d'autant moins
  à craindre de se mesconter. Toutefois encore cecy, par ce que c'est
  vn corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si
  elle n'est bien asseuree. Dequoy i'ay souuent veu l'experience, et
  plaisamment, aux despens de ceux qui font profession de ne former
  autrement leur parole, que selon qu'il sert aux affaires qu'ils
  negotient, et qu'il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances
  à quoy ils veulent asseruir leur foy et leur conscience,
  estans subiettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se
  diuersifie quand et quand: d'où il aduient que de mesme chose,
  ils disent, tantost gris, tantost iaune: à tel homme d'vne sorte, à
  tel d'vne autre: et si par fortune ces hommes rapportent en butin
  leurs instructions si contraires, que deuient ce bel art? Outre ce
  qu'imprudemment ils se desferrent eux-mesmes si souuent: car
  quelle memoire leur pourroit suffire à se souuenir de tant de diuerses
  formes, qu'ils ont forgées en vn mesme subiect? I'ay veu
  plusieurs de mon temps, enuier la reputation de cette belle sorte
  de prudence: qui ne voyent pas, que si la reputation y est, l'effect
  n'y peut estre.   En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne
  sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la
  parole. Si nous en connoissions l'horreur et le poids, nous le poursuiurions
  à feu, plus iustement que d'autres crimes. Ie trouue qu'on
  s'amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes,
  tres mal à propos, et qu'on les tourmente pour des actions temeraires,
  qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule, et vn peu au
  dessous, l'opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on
  deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles
  croissent quand et eux: et depuis qu'on a donné ce faux train à la
  langue, c'est merueille combien il est impossible de l'en retirer.
  Par où il aduient, que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs,
  y estre subiects et asseruis. I'ay vn bon garçon de tailleur, à
  qui ie n'ouy iamais dire vne verité, non pas quand elle s'offre pour
  luy seruir vtilement. Si comme la verité, le mensonge n'auoit qu'vn
  visage, nous serions en meilleurs termes: car nous prendrions
  pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le reuers
  de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny. Les Pythagoriens
  font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille
  routtes desuoyent du blanc: vne y va. Certes ie ne m'asseure pas,
  que ie peusse venir à bout de moy, à guarentir vn danger euident
  et extresme, par vne effrontee et solenne mensonge. Vn ancien
  pere dit, que nous sommes mieux en la compagnie d'vn chien
  cognu, qu'en celle d'vn homme, duquel le langage nous est inconnu.
  _Vt externus alieno non sit hominis vice._ Et de combien est le
  langage faux moins sociable que le silence?   Le Roy François premier,
  se vantoit d'auoir mis au rouet par ce moyen, Francisque
  Tauerna, Ambassadeur de François Sforce Duc de Milan, homme
  tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy auoit esté despesché
  pour excuser son maistre enuers sa Maiesté, d'vn fait de grande
  consequence; qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousiours quelques
  intelligences en Italie, d'où il auoit esté dernierement chassé,
  mesme au Duché de Milan, auoit aduisé d'y tenir pres du Duc vn
  Gentilhomme de sa part, Ambassadeur par effect, mais par apparence
  homme priué, qui fist la mine d'y estre pour ses affaires
  particulieres: d'autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus
  de l'Empereur, lors principallement qu'il estoit en traicté de mariage
  auec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present
  douairiere de Lorraine, ne pouuoit descouurir auoir aucune praticque
  et conference auecques nous, sans son grand interest. A
  cette commission, se trouua propre vn Gentil-homme Milannois,
  escuyer d'escurie chez le Roy, nommé Merueille. Cettuy-cy despesché
  auecques lettres secrettes de creance, et instructions d'Ambassadeur,
  et auec d'autres lettres de recommendation enuers le Duc,
  en faueur de ses affaires particulieres, pour le masque et la montre,
  fut si long temps aupres du Duc, qu'il en vint quelque ressentiment
  à l'Empereur: qui donna cause à ce qui s'ensuiuit apres,
  comme nous pensons: ce fut, que soubs couleur de quelque meurtre,
  voila le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et
  son proces faict en deux iours. Messire Francisque estant venu
  prest d'vne longue deduction contrefaicte de cette histoire; car le
  Roy s'en estoit adressé, pour demander raison, à tous les Princes
  de Chrestienté, et au Duc mesmes: fut ouy aux affaires du matin,
  et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette
  fin, plusieurs belles apparences du faict: Que son maistre n'auoit
  iamais pris nostre homme, que pour Gentil-homme priué, et sien
  subiect, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n'auoit
  iamais vescu là soubs autre visage: desaduouant mesme auoir sçeu
  qu'il fust en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s'en
  faut qu'il le prist pour Ambassadeur. Le Roy à son tour le pressant
  de diuerses obiections et demandes, et le chargeant de toutes pars,
  l'acculla en fin sur le point de l'execution faicte de nuict, et
  comme à la desrobée. A quoy le pauure homme embarrassé, respondit,
  pour faire l'honneste, que pour le respect de sa Maiesté,
  le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fust faicte de
  iour. Chacun peut penser, comme il fut releué, s'estant si lourdement
  couppé, à l'endroit d'vn tel nez que celuy du Roy François.

  Le Pape Iulle second, ayant enuoyé vn Ambassadeur vers le Roy
  d'Angleterre, pour l'animer contre le Roy François, l'Ambassadeur
  ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d'Angleterre s'estant arresté
  en sa response, aux difficultez qu'il trouuoit à dresser les
  preparatifs qu'il faudroit pour combattre vn Roy si puissant, et en
  alleguant quelques raisons: l'Ambassadeur repliqua mal à propos,
  qu'il les auoit aussi considerées de sa part, et les auoit bien dictes
  au Pape. De cette parole si esloignée de sa proposition, qui estoit
  de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d'Angleterre print le
  premier argument de ce qu'il trouua depuis par effect, que cet
  Ambassadeur, de son intention particuliere pendoit du costé de
  France, et en ayant aduerty son maistre, ses biens furent confisquez,
  et ne tint à guere qu'il n'en perdist la vie.



  CHAPITRE X.

  _Du parler prompt ou tardif._


  ONC _ne furent à tous toutes graces données._

  Aussi voyons nous qu'au don d'eloquence, les vns ont la facilité
  et la promptitude, et ce qu'on dit, le boutehors si aisé, qu'à chasque
  bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent
  iamais rien qu'elabouré et premedité.   Comme on donne des regles
  aux dames de prendre les ieux et les exercices du corps, selon l'auantage
  de ce qu'elles ont le plus beau. Si i'auois à conseiller de
  mesmes, en ces deux diuers aduantages de l'eloquence, de laquelle
  il semble en nostre siecle, que les Prescheurs et les Aduocats facent
  principalle profession, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble,
  et l'autre mieux Aduocat: par ce que la charge de celuy-là luy
  donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se preparer; et puis sa
  carrière se passe d'vn fil et d'vne suite, sans interruption: là où
  les commoditez de l'Aduocat le pressent à toute heure de se mettre
  en lice: et les responces improuueuës de sa partie aduerse, le reiettent
  de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouueau
  party.   Si est-ce qu'à l'entreueuë du Pape Clement et du Roy François
  à Marseille, il aduint tout au rebours, que Monsieur Poyet,
  homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant
  charge de faire la harangue au Pape, et l'ayant de longue main
  pourpensee, voire, à ce qu'on dict, apportée de Paris toute preste,
  le iour mesme qu'elle deuoit estre prononcée, le Pape se craignant
  qu'on luy tinst propos qui peust offenser les Ambassadeurs des
  autres Princes qui estoyent autour de luy, manda au Roy l'argument
  qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu,
  mais de fortune, tout autre que celuy, sur lequel Monsieur Poyet
  s'estoit trauaillé: de façon que sa harengue demeuroit inutile, et
  luy en falloit promptement refaire vne autre. Mais s'en sentant
  incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en prinst
  la charge. La part de l'Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur:
  et nous trouuons pourtant ce m'est aduis plus de passables
  Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que
  ce soit plus le propre de l'esprit, d'auoir son operation prompte
  et soudaine, et plus le propre du iugement, de l'auoir lente et posée.
  Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer, et
  celuy aussi, à qui le loisir ne donne aduantage de mieux dire, ils
  sont en pareil degré d'estrangeté.   On recite de Seuerus Cassius,
  qu'il disoit mieux sans y auoir pensé: qu'il deuoit plus à la fortune
  qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à proufit d'estre troublé
  en parlant: et que ses aduersaires craignoyent de le picquer, de
  peur que la colere ne luy fist redoubler son eloquence. Ie cognois
  par experience cette condition de nature, qui ne peut soustenir
  vne vehemente premeditation et laborieuse: si elle ne va gayement
  et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aucuns
  ouurages qu'ils puent à l'huyle et à la lampe, pour certaine aspreté
  et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part.
  Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de
  l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et
  l'empesche, ainsi qu'il aduient à l'eau, qui par force de se presser
  de sa violence et abondance, ne peut trouuer yssue en vn goulet
  ouuert. En cette condition de nature, dequoy ie parle, il y a
  quant et quant aussi cela, qu'elle demande à estre non pas esbranlée
  et picquée par ces passions fortes, comme la colere de
  Cassius, car ce mouuement seroit trop aspre: elle veut estre non
  pas secoüée, mais sollicitée: elle veut estre eschauffée et resueillée
  par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute
  seule, elle ne fait que trainer et languir: l'agitation est sa vie et
  sa grace.   Ie ne me tiens pas bien en ma possession et disposition:
  le hazard y a plus de droit que moy: l'occasion, la compaignie,
  le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que ie n'y
  trouue lors que ie le sonde et employe à part moy. Ainsi les
  paroles en valent mieux que les escrits, s'il y peut auoir chois
  où il n'y a point de prix. Cecy m'aduient aussi, que ie ne me
  trouue pas où ie me cherche: et me trouue plus par rencontre,
  que par l'inquisition de mon iugement. I'auray eslancé quelque
  subtilité en escriuant. I'enten bien, mornée pour vn autre, affilée
  pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun
  selon sa force. Ie l'ay si bien perdue que ie ne sçay ce que i'ay
  voulu dire: et l'a l'estranger descouuerte par fois auant moy. Si ie
  portoy le rasoir par tout où cela m'aduient, ie me desferoy tout. Le
  rencontre m'en offrira le iour quelque autre fois, plus apparent
  que celuy du midy: et me fera estonner de ma hesitation.



  CHAPITRE XI.

  _Des prognostications._


  QVANT aux oracles, il est certain que bonne piece auant la venue
  de Iesus Christ, ils auoyent commencé à perdre leur credit: car
  nous voyons que Cicero se met en peine de trouuer la cause de
  leur defaillance. Et ces mots sont à luy: _Cur isto modo iam oracula
  Delphis non eduntur, non modò nostra ætate, sed iamdiu, vt nihil
  possit esse contemptius?_ Mais quant aux autres prognostiques, qui se
  tiroyent de l'anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue
  en partie la constitution naturelle des membres internes
  d'icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, _Aues
  quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus_, des fouldres,
  du tournoyement des riuieres, _Multa cernunt aruspices: multa
  augures prouident: multa oraculis declarantur: multa vaticinationibus:
  multa somniis: multa portentis_, et autres sur lesquels l'ancienneté
  appuyoit la pluspart des entreprises, tant publicques que
  priuées; nostre Religion les a abolies.   Et encore qu'il reste entre
  nous quelques moyens de diuination és astres, és esprits, és figures
  du corps, és songes, et ailleurs: notable exemple de la forcenée
  curiosité de nostre nature, s'amusant à preoccuper les choses futures,
  comme si elle n'auoit pas assez affaire à digerer les presentes:

                        _cur hanc tibi rector Olympi
    Sollicitis visum mortalibus addere curam,
    Noscant venturas vt dira per omina clades?
    Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri
    Mens hominum fati, liceat sperare timenti:_

  _Ne vtile quidem est scire quid futurum sit: Miserum est enim nihil
  proficientem angi_: si est-ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité.
  Voylà pourquoy l'exemple de François Marquis de Sallusse
  m'a semblé remerquable: car Lieutenant du Roy François en son
  armée delà les monts, infiniment fauorisé de nostre cour, et obligé
  au Roy du Marquisat mesmes, qui auoit esté confisqué de son frere:
  au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme
  y contredisant, se laissa si fort espouuanter, comme il a esté adueré,
  aux belles prognostications qu'on faisoit lors courir de tous costez
  à l'aduantage de l'Empereur Charles cinquiesme, et à nostre desauantage
  (mesmes en Italie, où ces folles propheties auoyent
  trouué tant de place, qu'à Rome fut baillée grande somme d'argent
  au change, pour cette opinion de nostre ruine) qu'apres s'estre
  souuent condolu à ses priuez, des maux qu'il voyoit ineuitablement
  preparez à la couronne de France, et aux amis qu'il y auoit, se
  reuolta, et changea de party: à son grand dommage pourtant,
  quelque constellation qu'il y eust. Mais il s'y conduisit en homme
  combatu de diuerses passions: car ayant et villes et forces en sa
  main, l'armee ennemie soubs Antoine de Leue à trois pas de luy, et
  nous sans soupçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu'il ne
  fit. Car pour sa trahison nous ne perdismes ny homme, ny ville que
  Fossan: encore apres l'auoir long temps contestee.

    _Prudens futuri temporis exitum
    Caliginosa nocte premit Deus,
        Ridétque si mortalis vltra
        Fas trepidat.
                      Ille potens sui
    Lætúsque deget, cui licet in diem
        Dixisse, vixi; cras vel atra
        Nube polum pater occupato,
    Vel sole puro._

    _Lætus in præsens animus, quod vltra est,
    Oderit curare._

  Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort. _Ista
  sic reciprocantur, vt et si diuinatio sit, dij sint: et si dij sint, sit
  diuinatio._ Beaucoup plus sagement Pacuuius,

    _Nam istis qui linguam auium intelligunt,
    Plúsque ex alieno iecore sapiunt, quàm ex suo,
    Magis audiendum quàm auscultandum censeo._

  Cette tant celebree art de deuiner des Toscans nasquit ainsin. Vn
  laboureur perçant de son coultre profondement la terre, en veid
  sourdre Tages demi-dieu, d'vn visage enfantin, mais de senile prudence.
  Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie
  et conseruee à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens
  de cette art. Naissance conforme à son progrez. I'aymerois bien
  mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes.
  Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part
  d'auctorité au sort. Platon en la police qu'il forge à discretion, luy
  attribue la decision de plusieurs effects d'importance, et veut entre
  autres choses, que les mariages se facent par sort entre les bons.
  Et donne si grand poids à cette election fortuite, que les enfans qui
  en naissent, il ordonne qu'ils soyent nourris au païs: ceux qui naissent
  des mauuais, en soyent mis hors: toutesfois si quelqu'vn de
  ces bannis venoit par cas d'aduenture à montrer en croissant
  quelque bonne esperance de soy, qu'on le puisse rappeller, et exiler
  aussi celuy d'entre les retenus, qui montrera peu d'esperance de son
  adolescence.   I'en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et
  nous en alleguent l'authorité aux choses qui se passent. A tant dire,
  il faut qu'ils dient et la verité et le mensonge. _Quis est enim, qui
  totum diem iaculans, non aliquando conlineet?_ Ie ne les estime de
  rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre. Ce seroit
  plus de certitude s'il y auoit regle et verité à mentir tousiours. Ioint
  que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils
  sont ordinaires et infinis: et fait-on valoir leurs diuinations de ce
  qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses. Ainsi respondit
  Diagoras, qui fut surnommé l'Athee, estant en la Samothrace, à
  celuy qui en luy montrant au Temple force voeuz et tableaux de
  ceux qui auoyent eschapé le naufrage, luy dit: Et bien vous, qui
  pensez que les Dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que
  dittes vous de tant d'hommes sauuez par leur grace? Il se fait ainsi,
  respondit-il: ceux là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez,
  en bien plus grand nombre.   Cicero dit, que le seul Xenophanes
  Colophonien entre tous les Philosophes, qui ont aduoué les Dieux, a
  essayé de desraciner toute sorte de diuination. D'autant est-il moins
  de merueille, si nous auons veu par fois à leur dommage, aucunes
  de nos ames principesques s'arrester à ces vanitez. Ie voudrois bien
  auoir reconnu de mes yeux ces deux merueilles, du liure de Ioachim
  Abbé Calabrois, qui predisoit tous les Papes futurs; leurs
  noms et formes; et celuy de Leon l'Empereur qui predisoit les Empereurs
  et Patriarches de Grece. Cecy ay-ie reconnu de mes yeux,
  qu'és confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune,
  se vont reiettant, comme à toute superstition, à rechercher au ciel
  les causes et menaces anciennes de leur malheur: et y sont si estrangement
  heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé, qu'ainsi
  que c'est vn amusement d'esprits aiguz et oisifs, ceux qui sont
  duicts à ceste subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous
  escrits capables de trouuer tout ce qu'ils y demandent. Mais sur
  tout leur preste beau ieu, le parler obscur, ambigu et fantastique
  du iargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun
  sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu'il
  luy plaira.   Le demon de Socrates estoit à l'aduanture certaine
  impulsion de volonté, qui se presentoit à luy sans le conseil de son
  discours. En vne ame bien espuree, comme la sienne, et preparee
  par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vray-semblable
  que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent
  tousiours importantes et dignes d'estre suiuies. Chacun sent en soy
  quelque image de telles agitations d'vne opinion prompte, vehemente
  et fortuite. C'est à moy de leur donner quelque authorité,
  qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement
  foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion,
  qui estoit plus ordinaire à Socrates, ausquelles ie me
  laissay emporter si vtilement et heureusement, qu'elles pourroyent
  estre iugees tenir quelque chose d'inspiration diuine.



  CHAPITRE XII.

  _De la constance._


  LA loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous
  ne nous deuions couurir, autant qu'il est en nostre puissance,
  des maux et inconueniens qui nous menassent, ny par consequent
  d'auoir peur qu'ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens
  honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis,
  mais louables. Et le ieu de la constance se iouë principalement à
  porter de pied ferme, les inconueniens où il n'y a point de remede.
  De maniere qu'il n'y a souplesse de corps, ny mouuement aux armes
  de main, que nous trouuions mauuais, s'il sert à nous garantir du
  coup qu'on nous rue.   Plusieurs nations tresbelliqueuses se seruoyent
  en leurs faits d'armes, de la fuite, pour aduantage principal,
  et montroyent le dos à l'ennemy plus dangereusement que leur
  visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon
  se mocque de Laches, qui auoit definy la fortitude, se tenir
  ferme en son reng contre les ennemis. Quoy, feit-il, seroit ce donc
  lascheté de les battre en leur faisant place? Et luy allegue Homere,
  qui louë en Æneas la science de fuir. Et par ce que Laches se
  r'aduisant, aduouë cet vsage aux Scythes, et en fin generallement
  à tous gens de cheual: il luy allegue encore l'exemple des gens de
  pied Lacedemoniens (nation sur toutes duitte à combatre de pied
  ferme) qui en la iournee de Platees, ne pouuant ouurir la phalange
  Persienne, s'aduiserent de s'escarter et sier arriere: pour, par
  l'opinion de leur fuitte, faire rompre et dissoudre cette masse, en
  les poursuiuant. Par où ils se donnerent la victoire.   Touchant les
  Scythes, on dit d'eux, quand Darius alla pour les subiuger, qu'il
  manda à leur Roy force reproches, pour le voir tousiours reculant
  deuant luy, et gauchissant la meslee. A quoy Indathyrsez, car
  ainsi se nommoit-il, fit responce, que ce n'estoit pour auoir peur de
  luy, ny d'homme viuant: mais que c'estoit la façon de marcher
  de sa nation: n'ayant ny terre cultiuee, ny ville, ny maison à deffendre,
  et à craindre que l'ennemy en peust faire profit. Mais s'il
  auoit si grand faim d'en manger, qu'il approchast pour voir le lieu
  de leurs anciennes sepultures, et que là il trouueroit à qui parler
  tout son saoul.   Toutes-fois aux canonnades, depuis qu'on leur est
  planté en butte, comme les occasions de la guerre portent souuent,
  il est messeant de s'esbranler pour la menace du coup: d'autant
  que pour sa violence et vitesse nous le tenons ineuitable: et en y
  a meint vn qui pour auoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en
  a pour le moins appresté à rire à ses compagnons. Si est-ce qu'au
  voyage que l'Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en
  Prouence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la ville
  d'Arle, et s'estant ietté hors du couuert d'vn moulin à vent, à la
  faueur duquel il s'estoit approché, fut apperçeu par les Seigneurs
  de Bonneual et Seneschal d'Agenois, qui se promenoyent sus le
  theatre aux arenes: lesquels l'ayant montré au Seigneur de Villiers
  Commissaire de l'artillerie, il braqua si à propos vne couleurine,
  que sans ce que ledict Marquis voyant mettre le feu se lança à
  quartier, il fut tenu qu'il en auoit dans le corps. Et de mesmes
  quelques annees auparavant, Laurent de Medicis, Duc d'Vrbin,
  pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place
  d'Italie, aux terres qu'on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu
  à vne piece qui le regardoit, bien luy seruit de faire la cane: car
  autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy
  donnoit sans doute dans l'estomach. Pour en dire le vray, ie ne
  croy pas que ces mouuements se fissent auecques discours: car
  quel iugement pouuez-vous faire de la mire haute ou basse en
  chose si soudaine? et est bien plus aisé à croire, que la fortune
  fauorisa leur frayeur: et que ce seroit moyen vne autre fois aussi
  bien pour se ietter dans le coup, que pour l'euiter. Ie ne me puis
  deffendre si le bruit esclatant d'vne harquebusade vient à me fraper
  les oreilles à l'improuueu, en lieu où ie ne le deusse pas attendre,
  que ie n'en tressaille: ce que i'ay veu encores aduenir à d'autres
  qui valent mieux que moy.   Ny n'entendent les Stoiciens, que l'ame
  de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui
  luy suruiennent: ains comme à vne subiection naturelle consentent
  qu'il cede au grand bruit du ciel, ou d'vne ruine, pour exemple,
  iusques à la palleur et contraction: ainsin aux autres passions,
  pourueu que son opinion demeure sauue et entiere, et que l'assiette
  de son discours n'en souffre atteinte ny alteration quelconque, et
  qu'il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. De
  celuy, qui n'est pas sage, il en va de mesmes en la premiere
  partie, mais tout autrement en la seconde. Car l'impression des
  passions ne demeure pas en luy superficielle: ains va penetrant
  iusques au siege de sa raison, l'infectant et la corrompant. Il
  iuge selon icelles, et s'y conforme. Voyez bien disertement et plainement
  l'estat du sage Stoique:

    _Mens immota manet, lacrymæ voluuntur inanes._

  Le sage Peripateticien ne s'exempte pas des perturbations, mais il
  les modere.



  CHAPITRE XIII.

  _Ceremonie de l'entreueuë des rois._


  IL n'est subiect si vain, qui ne merite vn rang en cette rapsodie.

  A nos regles communes, ce seroit vne notable discourtoisie et à
  l'endroit d'vn pareil, et plus à l'endroit d'vn grand, de faillir à vous
  trouuer chez vous, quand il vous auroit aduerty d'y deuoir venir:
  Voire adioustoit la Royne de Nauarre Marguerite à ce propos, que
  c'estoit inciuilité à vn Gentil-homme de partir de sa maison, comme
  il se faict le plus souuent, pour aller au deuant de celuy qui le vient
  trouuer, pour grand qu'il soit: et qu'il est plus respectueux et ciuil
  de l'attendre, pour le receuoir, ne fust que de peur de faillir sa
  route: et qu'il suffit de l'accompagner à son partement. Pour moy
  i'oublie souuent l'vn et l'autre de ces vains offices: comme ie retranche
  en ma maison autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu'vn
  s'en offence: qu'y ferois-ie? Il vaut mieux que ie l'offence pour vne
  fois, que moy tous les iours: ce seroit vne subiection continuelle.
  A quoy faire fuit-on la seruitude des cours, si on l'entraîne iusques
  en sa taniere? C'est aussi vne regle commune en toutes assemblees,
  qu'il touche aux moindres de se trouuer les premiers à l'assignation,
  d'autant qu'il est mieux deu aux plus apparans de se faire attendre.
     Toutesfois à l'entreueuë qui se dressa du Pape Clement, et
  du Roy François à Marseille, le Roy y ayant ordonné les apprests
  necessaires, s'esloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou
  trois iours pour son entree et refreschissement, auant qu'il le vinst
  trouuer. Et de mesmes à l'entree aussi du Pape et de l'Empereur à
  Bouloigne, l'Empereur donna moyen au Pape d'y estre le premier et
  y suruint apres luy. C'est, disent-ils, vne cerimonie ordinaire aux
  abouchemens de tels Princes, que le plus grand soit auant les autres
  au lieu assigné, voire auant celuy chez qui se fait l'assemblee:
  et le prennent de ce biais, que c'est afin que cette apparence tesmoigne,
  que c'est le plus grand que les moindres vont trouuer, et
  le recherchent, non pas luy eux.   Non seulement chasque païs,
  mais chasque cité et chasque vacation a sa ciuilité particuliere. I'y
  ay esté assez soigneusement dressé en mon enfance, et ay vescu en
  assez bonne compaignie, pour n'ignorer pas les loix de la nostre
  Françoise: et en tiendrois eschole. I'aime à les ensuiure, mais non
  pas si couardement, que ma vie en demeure contraincte. Elles ont
  quelques formes penibles, lesquelles pourueu qu'on oublie par discretion,
  non par erreur, on n'en a pas moins de grace. I'ay veu
  souuent des hommes inciuils par trop de ciuilité, et importuns de
  courtoisie.   C'est au demeurant vne tres-vtile science que la
  science de l'entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice
  des premiers abords de la societé et familiarité: et par
  consequent nous ouure la porte à nous instruire par les exemples
  d'autruy, et à exploitter et produire nostre exemple, s'il a quelque
  chose d'instruisant et communicable.



  CHAPITRE XIIII.

  _On est puny pour s'opiniastrer en vne place sans raison._


  LA vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels franchis,
  on se trouue dans le train du vice: en maniere que par
  chez elle on se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui
  n'en sçait bien les bornes, malaisez en verité à choisir sur leurs
  confins. De cette consideration est nee la coustume que nous auons
  aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s'opiniastrent à defendre
  vne place, qui par les regles militaires ne peut estre soustenue.
  Autrement soubs l'esperance de l'impunité il n'y auroit
  poullier qui n'arrestast vne armee.   Monsieur le Connestable de
  Mommorency au siege de Pauie, ayant esté commis pour passer
  le Tesin, et se loger aux fauxbourgs S. Antoine, estant empesché
  d'vne tour au bout du pont, qui s'opiniastra iusques à se faire
  batre, feit pendre tout ce qui estoit dedans: et encore depuis
  accompagnant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts,
  ayant prins par force le Chasteau de Villane, et tout ce qui estoit
  dedans ayant esté mis en pieces par la furie des soldats, horsmis
  le Capitaine et l'enseigne, il les fit pendre et estrangler pour
  cette mesme raison: comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay
  lors Gouuerneur de Turin, en cette mesme contree, le Capitaine
  de S. Bony: le reste de ses gens ayant esté massacré à la prinse
  de la place.   Mais d'autant que le iugement de la valeur et foiblesse
  du lieu, se prend par l'estimation et contrepois des forces
  qui l'assaillent (car tel s'opiniastreroit iustement contre deux couleurines,
  qui feroit l'enragé d'attendre trente canons) ou se met
  encore en conte la grandeur du Prince conquerant, sa reputation,
  le respect qu'on luy doit: il y a danger qu'on presse vn peu la
  balance de ce costé là. Et en aduient par ces mesmes termes,
  que tels ont si grande opinion d'eux et de leurs moyens, que ne
  leur semblant raisonnable qu'il y ait rien digne de leur faire teste,
  ilz passent le cousteau par tout où ils trouuent resistance, autant
  que fortune leur dure: comme il se voit par les formes de sommation
  et deffi, que les Princes d'Orient et leurs successeurs, qui
  sont encores, ont en vsage, fiere, hautaine et pleine d'vn commandement
  barbaresque. Et au quartier par où les Portugaiz escornerent
  les Indes, ils trouuerent des estats auec cette loy vniuerselle
  et inuiolable, que tout ennemy vaincu par le Roy en presence, ou
  par son Lieutenant est hors de composition de rançon et de mercy.

  Ainsi sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les
  mains d'vn Iuge ennemy, victorieux et armé.



  CHAPITRE XV.

  _De la punition de la couardise._


  I'OVY autrefois tenir à vn Prince, et tresgrand Capitaine, que
  pour lascheté de coeur vn soldat ne pouuoit estre condamné à
  mort: luy estant à table fait recit du proces du Seigneur de Veruins,
  qui fut condamné à mort pour auoir rendu Bouloigne. A la
  verité c'est raison qu'on face grande difference entre les fautes qui
  viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice.
  Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient
  contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et
  en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette
  mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance.
  De maniere que prou de gens ont pensé qu'on ne se
  pouuoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre
  conscience: et sur cette regle est en partie fondee l'opinion de
  ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans:
  et celle qui establit qu'vn Aduocat et vn Iuge ne puissent
  estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge.

  Mais quant à la coüardise, il est certain que la plus commune
  façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que
  cette regle a esté premierement mise en vsage par le legislateur
  Charondas: et qu'auant luy les loix de Grece punissoyent de mort
  ceux qui s'en estoyent fuis d'vne bataille: là où il ordonna seulement
  qu'ils fussent par trois iours assis emmy la place publicque,
  vestus de robe de femme: esperant encores s'en pouuoir seruir,
  leur ayant fait reuenir le courage par cette honte. _Suffundere malis
  hominis sanguinem quàm effundere._ Il semble aussi que les loix
  Romaines punissoyent anciennement de mort, ceux qui auoyent
  fuy. Car Ammianus Marcellinus dit que l'Empereur Iulien condemna
  dix de ses soldats, qui auoyent tourné le dos à vne charge
  contre les Parthes, à estre degradez, et apres à souffrir mort,
  suyuant, dit-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour vne
  pareille faute il en condemne d'autres, seulement à se tenir parmy
  les prisonniers sous l'enseigne du bagage. L'aspre chastiement du
  peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes, et en cette
  mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cn. Fuluius en sa
  deffaitte, ne vint pas à la mort. Si est-il à craindre que la honte les
  desespere, et les rende non froids amis seulement, mais ennemis.

  Du temps de nos Peres le Seigneur de Franget, iadis Lieutenant
  de la compaignie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant par
  Monsieur le Mareschal de Chabannes esté mis Gouuerneur de Fontarabie
  au lieu de Monsieur du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols,
  fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que
  sa posterité declaré roturier, taillable et incapable de porter armes:
  et fut cette rude sentence executee à Lyon. Depuis souffrirent
  pareille punition tous les Gentils-hommes qui se trouuerent dans
  Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra: et autres encore depuis.
  Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparante ou
  ignorance ou couardise, qu'elle surpassast toutes les ordinaires, ce
  seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté
  et de malice, et de la chastier pour telle.



  CHAPITRE XVI.

  _Vn traict de quelques ambassadeurs._


  I'OBSERVE en mes voyages cette practique, pour apprendre tousiours
  quelque chose, par la communication d'autruy, qui est vne
  des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux,
  auec qui ie confere, aux propos des choses qu'ils sçauent le mieux.

    _Basti al nocchiero ragionar de' venti,
    Al bifolco dei tori, et le sue piaghe
    Conti 'l guerrier, conti 'l pastor gli armenti._

  Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit
  plustost à discourir du mestier d'vn autre que du sien: estimant
  que c'est autant de nouuelle reputation acquise: tesmoing le reproche
  qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire d'vn
  bon Medecin, pour acquerir celle de mauuais Poëte. Voyez combien
  Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inuentions à
  bastir ponts et engins: et combien au prix il va se serrant, où il
  parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduite de sa
  milice. Ses exploicts le verifient assez Capitaine excellent: il se veut
  faire cognoistre excellent Ingenieur; qualité aucunement estrangere.
  Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il
  conuenoit à sa fortune: mais il se trauailloit à donner principale
  recommendation de soy, par la poësie: et si n'y sçauoit guere. Vn
  homme de vacation iuridique, mené ces iours passez voir vne
  estude fournie de toutes sortes de liures de son mestier, et de tout
  autre mestier, n'y trouua nulle occasion de s'entretenir: mais il
  s'arresta à gloser rudement et magistralement vne barricade logee
  sur la vis de l'estude, que cent Capitaines et soldats recognoissent
  tous les iours, sans remerque et sans offense.

    _Optat ephippia bos piger, optat arare caballus._

  Par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut
  trauailler de reietter tousiours l'architecte, le peintre, le cordonnier,
  et ainsi du reste chacun à son gibier.   Et à ce propos, à la lecture
  des histoires, qui est le subiet de toutes gens, i'ay accoustumé
  de considerer qui en sont les escriuains: si ce sont personnes, qui
  ne facent autre profession que de lettres, i'en apren principalement
  le stile et le langage: si ce sont Medecins, ie les croy plus volontiers
  en ce qu'ils nous disent de la temperature de l'air, de la santé et
  complexion des Princes, des blessures et maladies: si Iurisconsultes,
  il en faut prendre les controuerses des droicts, les loix,
  l'establissement des polices, et choses pareilles: si Theologiens, les
  affaires de l'Eglise, censures Ecclesiastiques, dispences et mariages:
  si courtisans, les meurs et les cerimonies: si gens de guerre, ce
  qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits
  où ils se sont trouuez en personne: si Ambassadeurs, les menees,
  intelligences, et praticques, et maniere de les conduire.   A cette
  cause, ce que i'eusse passé à vn autre, sans m'y arrester, ie l'ay
  poisé et remarqué en l'histoire du Seigneur de Langey, tres entendu
  en telles choses. C'est qu'apres auoir conté ces belles remonstrances
  de l'Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome,
  present l'Euesque de Macon, et le Seigneur du Velly nos Ambassadeurs,
  où il auoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous;
  et entre autres, que si ses Capitaines et soldats n'estoient d'autre
  fidelité et suffisance en l'art militaire, que ceux du Roy, tout sur
  l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde.
  Et de cecy il semble qu'il en creust quelque chose: car
  deux ou trois fois en sa vie depuis il luy aduint de redire ces mesmes
  mots. Aussi qu'il défia le Roy de le combatre en chemise auec l'espee
  et le poignard, dans vn batteau. Ledit Seigneur de Langey
  suiuant son histoire, adiouste que lesdicts Ambassadeurs faisans vne
  despesche au Roy de ces choses, luy en dissimulerent la plus grande
  partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or i'ay
  trouué bien estrange, qu'il fust en la puissance d'vn Ambassadeur
  de dispenser sur les aduertissemens qu'il doit faire à son maistre,
  mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dits en si
  grand'assemblee. Et m'eust semblé l'office du seruiteur estre, de fidelement
  representer les choses en leur entier, comme elles sont
  aduenuës: afin que la liberté d'ordonner, iuger, et choisir demeurast
  au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu'il
  ne la preigne autrement qu'il ne doit, et que cela ne le pousse à
  quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses
  affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy,
  non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d'eschole, non à
  celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en
  prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, ie ne voudroy pas estre
  seruy de cette façon en mon petit faict.   Nous nous soustrayons
  si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons
  sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et
  authorité, qu'au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant
  de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple
  et naifue obeissance. On corrompt l'office du commander, quand
  on y obeit par discretion, non par subiection. Et P. Crassus, celuy
  que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu'il estoit en
  Asie Consul, ayant mandé à vn Ingenieur Grec, de luy faire mener
  le plus grand des deux mas de nauire, qu'il auoit veu à Athenes,
  pour quelque engin de batterie, qu'il en vouloit faire: celuy cy
  sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena
  le plus petit, et selon la raison de art, le plus commode. Crassus,
  ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet:
  estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouurage.

  D'autre part pourtant on pourroit aussi considerer, que cette
  obeïssance si contreinte, n'appartient qu'aux commandements precis
  et prefix. Les Ambassadeurs ont vne charge plus libre, qui en
  plusieurs parties depend souuerainement de leur disposition. Ils
  n'executent pas simplement, mais forment aussi, et dressent par
  leur conseil, la volonté du maistre. I'ay veu en mon temps des personnes
  de commandement, reprins d'auoir plustost obey aux paroles
  des lettres du Roy, qu'à l'occasion des affaires qui estoient pres
  d'eux. Les hommes d'entendement accusent encore auiourd'huy,
  l'vsage des Roys de Perse, de tailler les morceaux si courts à leurs
  agents et lieutenans, qu'aux moindres choses ils eussent à recourir
  à leur ordonnance. Ce delay, en vne si longue estendue de domination,
  ayant souuent apporté des notables dommages à leurs affaires.
  Et Crassus, escriuant à vn homme du mestier, et luy donnant aduis
  de l'vsage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference
  de sa deliberation, et le conuier à interposer son decret?



  CHAPITRE XVII.

  _De la peur._


  _OBSTVPVI, steterûntque comæ, et vox faucibus hæsit._
  Ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne sçai guiere
  par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c'est vne
  estrange passion: et disent les Medecins qu'il n'en est aucune, qui
  emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete. De vray,
  i'ay veu beaucoup de gens deuenus insensez de peur: et au plus
  rassis il est certain pendant que son accés dure, qu'elle engendre de
  terribles esblouissements.   Ie laisse à part le vulgaire, à qui elle
  represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau enueloppez en
  leur suaire, tantost des Loups-garoups, des Lutins, et des Chimeres.
  Mais parmy les soldats mesme, où elle deuroit trouuer moins de
  place, combien de fois a elle changé vn troupeau de brebis en esquadron
  de corselets? des roseaux et des cannes en gens-darmes et
  lanciers? nos amis en nos ennemis? et la croix blanche à la rouge?
  Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, vn port'enseigne, qui
  estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi de tel effroy à la
  premiere alarme, que par le trou d'vne ruine il se ietta, l'enseigne
  au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans
  de la ville; et à peine en fin voyant la troupe de Monsieur de
  Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fust vne sortie
  que ceux de la ville fissent, il se recogneut, et tournant teste r'entra
  par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty, plus de trois cens pas
  auant en la campaigne. Il n'en aduint pas du tout si heureusement à
  l'enseigne du Capitaine Iulle, lors que Sainct Paul fut pris sur nous
  par le Comte de Bures et Monsieur du Reu. Car estant si fort esperdu
  de frayeur, que de se ietter à tout son enseigne hors de la
  ville, par vne canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et
  au mesme siege, fut memorable la peur qui serra, saisit, et glaça
  si fort le coeur d'vn Gentil-homme, qu'il en tomba roide mort par
  terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille rage pousse par
  fois toute vne multitude. En l'vne des rencontres de Germanicus
  contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d'effroy deux
  routes opposites, l'vne fuyoit d'où l'autre partoit.   Tantost elle nous
  donne des aisles aux talons, comme aux deux premiers: tantost
  elle nous cloüe les pieds, et les entraue: comme on lit de l'Empereur
  Theophile, lequel en vne bataille qu'il perdit contre les Agarenes,
  deuint si estonné et si transi, qu'il ne pouuoit prendre party
  de s'enfuyr: _adeò pauor etiam auxilia formidat:_ iusques à ce que
  Manuel l'vn des principaux chefs de son armee, l'ayant tirassé et
  secoüé, comme pour l'esueiller d'vn profond somme, luy dit: Si
  vous ne me suiuez ie vous tueray: car il vaut mieux que vous perdiez
  la vie, que si estant prisonnier vous veniez à perdre l'Empire.

  Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son seruice
  elle nous reiette à la vaillance, qu'elle a soustraitte à nostre deuoir
  et à nostre honneur. En la premiere iuste bataille que les Romains
  perdirent contre Hannibal, sous le Consul Sempronius, vne troupe
  de bien dix mille hommes de pied, qui print l'espouuante, ne voyant
  ailleurs par où faire passage à sa lascheté, s'alla ietter au trauers
  le gros des ennemis: lequel elle perça d'un merueilleux effort,
  auec grand meurtre de Carthaginois: achetant vne honteuse fuite,
  au mesme prix qu'elle eust eu vne glorieuse victoire.   C'est ce
  dequoy i'ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en
  aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus
  aspre et plus iuste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient
  en son nauire, spectateurs de cet horrible massacre? Si est-ce que
  la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher,
  l'estouffa de maniere, qu'on a remerqué, qu'ils ne s'amuserent qu'à
  haster les mariniers de diligenter, et de se sauuer à coups d'auiron;
  iusques à ce qu'arriuez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy
  de tourner leur pensee à la perte qu'ils venoient de faire, et lascher
  la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte
  passion auoit suspendües.

    _Tum pauor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat._

  Ceux qui auront esté bien frottés en quelque estour de guerre, tous
  blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à
  la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis,
  vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux
  qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d'estre exilez,
  d'estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le
  boire, le manger, et le repos. Là où les pauures, les bannis, les
  serfs, viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Et tant de
  gens, qui de l'impatience des pointures de la peur, se sont pendus,
  noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encores plus
  importune et plus insupportable que la mort.   Les Grecs en recognoissent
  vne autre espece, qui est outre l'erreur de nostre discours:
  venant, disent-ils, sans cause apparente, et d'vne impulsion
  celeste. Des peuples entiers s'en voyent souuent frappez, et des
  armees entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage vne merueilleuse
  desolation. On n'y oyoit que cris et voix effrayees: on
  voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l'alarme;
  et se charger, blesser et entretuer les vns les autres, comme si
  ce fussent ennemis, qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit
  en desordre, et en fureur: iusques à ce que par oraisons et sacrifices,
  ils eussent appaisé l'ire des dieux. Ils nomment cela terreurs
  Paniques.



  CHAPITRE XVIII.

  _Qu'il ne faut iuger de nostre heur, qu'après la mort._


                        _Scilicet vltima semper
    Expectanda dies homini est, dicique beatus
    Ante obitum nemo supremáque funera debet._

  Les enfans sçauent le conte du Roy Croesus à ce propos: lequel
  ayant esté pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de
  l'execution, il s'escria, O Solon, Solon: cela rapporté à Cyrus, et
  s'estant enquis que c'estoit à dire, il luy fit entendre, qu'il verifioit
  lors à ses despends l'aduertissement qu'autrefois luy auoit donné
  Solon: que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face,
  ne se peuuent appeller heureux, iusques à ce qu'on leur ayt veu
  passer le dernier iour de leur vie, pour l'incertitude et varieté des
  choses humaines, qui d'vn bien leger mouuement se changent d'vn
  estat en autre tout diuers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu'vn qui
  disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu'il estoit venu fort ieune à
  vn si puissant estat: Ouy-mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas
  malheureux. Tantost des Roys de Macedoine, successeurs de ce
  grand Alexandre, il s'en faict des menuysiers et greffiers à Rome:
  des tyrans de Sicile, des pedants à Corinthe: d'vn conquerant de
  la moitié du monde, et Empereur de tant d'armees, il s'en faict vn
  miserable suppliant des belitres officiers d'vn Roy d'Ægypte: tant
  cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de
  vie. Et du temps de nos Peres ce Ludouic Sforce dixiesme Duc de
  Milan, soubs qui auoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a
  veu mourir prisonnier à Loches: mais apres y auoir vescu dix ans,
  qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, vefue du plus
  grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par la main
  d'vn Bourreau? indigne et barbare cruauté! Et mille tels exemples.
  Car il semble que comme les orages et tempestes se piquent contre
  l'orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ayt aussi là haut des
  esprits enuieux des grandeurs de ça bas.

    _Vsque adeò res humanas vis abdita quædam
    Obterit, et pulchros fasces sæuásque secures
    Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur._

  Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier
  iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser
  en vn moment ce qu'elle auoit basty en longues annees; et nous
  fait crier apres Laberius, _Nimirum hac die vna plus vixi mihi, quàm
  viuendum fuit_.   Ainsi se peut prendre auec raison, ce bon aduis
  de Solon. Mais d'autant que c'est vn Philosophe, à l'endroit desquels
  les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny
  d'heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens
  de qualité à peu pres indifferente, ie trouue vray-semblable,
  qu'il ayt regardé plus auant; et voulu dire que ce mesme bon-heur
  de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'vn
  esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'vne ame reglee
  ne se doiue iamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy ayt veu
  ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile.

  En tout le reste il y peut auoir du masque: ou ces beaux discours
  de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les
  accidens ne nous essayant pas iusques au vif, nous donnent loisir de
  maintenir tousiours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de
  la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François;
  il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.

    _Nam veræ voces tum demum pectore ab imo
    Eiiciuntur, et eripitur persona, manet res._

  Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer
  toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre iour, c'est
  le iour iuge de tous les autres: c'est le iour, dict vn ancien, qui
  doit iuger de toutes mes années passées. Ie remets à la mort
  l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours
  me partent de la bouche, ou du coeur.   I'ay veu plusieurs donner
  par leur mort reputation en bien ou en mal, à toute leur vie. Scipion
  beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauuaise
  opinion qu'on auoit eu de luy iusques alors. Epaminondas interrogé
  lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates,
  ou soy-mesme: Il nous faut voir mourir, fit-il, auant que
  d'en pouuoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy
  là, qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu
  l'a voulu comme il luy a pleu: mais en mon temps trois les plus
  execrables personnes, que ie cogneusse en toute abomination de
  vie, et les plus infames, ont eu des morts reglées, et en toute
  circonstance composées iusques à la perfection. Il est des morts
  braues et fortunées. Ie luy ay veu trancher le fil d'vn progrez
  de merueilleux auancement, et dans la fleur de son croist, à
  quelqu'vn, d'vne fin si pompeuse, qu'à mon aduis ses ambitieux
  et courageux desseins n'auoient rien de si hault que fut leur interruption.
  Il arriua sans y aller, où il pretendoit, plus grandement
  et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et deuança
  par sa cheute, le pouuoir et le nom, où il aspiroit par sa course.
  Au iugement de la vie d'autruy, ie regarde tousiours comment s'en
  est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c'est qu'il
  se porte bien, c'est à dire quietement et sourdement.



  CHAPITRE XIX.

  _Que philosopher, c'est apprendre à mourir._


  CICERO dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à
  la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent
  aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du
  corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort:
  ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult
  en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à
  mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser
  qu'à nostre contentement, et tout son trauail tendre en somme à
  nous faire bien viure, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture.
  Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir
  est nostre but, quoy qu'elles en prennent diuers moyens; autrement
  on les chasseroit d'arriuée. Car qui escouteroit celuy, qui
  pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des
  sectes Philosophiques en ce cas, sont verbales. _Transcurramus solertissimas
  nugas._ Il y a plus d'opiniastreté et de picoterie, qu'il
  n'appartient à vne si saincte profession. Mais quelque personnage
  que l'homme entrepreigne, il iouë tousiours le sien parmy.

  Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre
  visee, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce
  mot, qui leur est si fort à contrecoeur: et s'il signifie quelque
  supreme plaisir, et excessif contentement, il est mieux deu à
  l'assistance de la vertu, qu'à nulle autre assistance. Cette volupté
  pour estre plus gaillarde, nerueuse, robuste, virile, n'en est que
  plus serieusement voluptueuse. Et luy deuions donner le nom du
  plaisir, plus fauorable, plus doux et naturel: non celuy de la
  vigueur, duquel nous l'auons denommee. Cette autre volupté
  plus basse, si elle meritoit ce beau nom: ce deuoit estre en concurrence,
  non par priuilege. Ie la trouue moins pure d'incommoditez
  et de trauerses, que n'est la vertu. Outre que son goust
  est plus momentanee, fluide et caduque, elle a ses veilles, ses
  ieusnes, et ses trauaux, et la sueur et le sang. Et en outre particulierement,
  ses passions trenchantes de tant de sortes; et à son
  costé vne satieté si lourde, qu'elle equipolle à penitence. Nous
  auons grand tort d'estimer que ses incommoditez luy seruent d'aiguillon
  et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire
  se viuifie par son contraire: et de dire, quand nous venons
  à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l'accablent, la rendent
  austere et inacessible.   Là où beaucoup plus proprement
  qu'à la volupté, elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir
  diuin et parfaict, qu'elle nous moienne. Celuy la est certes bien
  indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict:
  et n'en cognoist ny les graces ny l'vsage. Ceux qui nous vont
  instruisant, que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa iouïssance
  agréable: que nous disent-ils par là, sinon qu'elle est tousiours
  desagreable? Car quel moien humain arriua iamais à sa iouïssance?
  Les plus parfaits se sont bien contentez d'y aspirer, et de
  l'approcher, sans la posseder. Mais ils se trompent; veu que de tous
  les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante.
  L'entreprise se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde:
  car c'est vne bonne portion de l'effect, et consubstancielle.
  L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses
  appartenances et auenues, iusques à la premiere entree et extreme
  barriere.   Or des principaux bienfaicts de la vertu, c'est le
  mepris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d'vne molle tranquillité,
  et nous en donne le goust pur et amiable: sans qui toute
  autre volupté est esteinte. Voyla pourquoy toutes les regles se
  rencontrent et conuiennent à cet article. Et combien qu'elles nous
  conduisent aussi toutes d'vn commun accord à mespriser la douleur,
  la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est
  subiecte, ce n'est pas d'vn pareil soing: tant par ce que ces accidens
  ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent
  leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment
  de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien,
  qui vescut cent et six ans d'vne entiere santé: qu'aussi d'autant
  qu'au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et
  coupper broche à tous autres inconuenients. Mais quant à la mort,
  elle est ineuitable.

    _Omnes eodem cogimur, omnium
    Versatur vrna, serius ocius
        Sors exitura, et nos in æter-
          Num exitium impositura cymbæ._

  Et par consequent, si elle nous faict peur, c'est vn subiect continuel
  de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est
  lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouuons tourner sans cesse la
  teste çà et là, comme en pays suspect: _quæ quasi saxum Tantalo
  semper impendet_. Nos parlemens renuoyent souuent executer les
  criminels au lieu où le crime est commis: durant le chemin, promenez
  les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chere,
  qu'il vous plaira,

          _non Siculæ dapes
    Dulcem elaborabunt saporem,
      Non auium, cytharæque cantus
    Somnum reducent._

  Pensez vous qu'ils s'en puissent resiouir? et que la finale intention
  de leur voyage leur estant ordinairement deuant les yeux, ne leur
  ayt alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez?

    _Audit iter, numerátque dies, spatiòque viarum
    Metitur vitam, torquetur peste futura._

  Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'obiect necessaire
  de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller
  vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c'est de n'y
  penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si
  grossier aueuglement? Il luy faut faire brider l'asne par la
  queuë,

    _Qui capite ipse suo instituit vestigia retro._

  Ce n'est pas de merueille s'il est si souuent pris au piege. On fait
  peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en
  seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention
  aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main,
  que le Medecin ne leur ayt donné l'extreme sentence. Et Dieu sçait
  lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon iugement ils vous
  le patissent.   Par ce que cette syllabe frappoit trop rudement
  leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les
  Romains auoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au
  lieu de dire, il est mort; il a cessé de viure, disent-ils, il a vescu.
  Pourueu que ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en
  auons emprunté, nostre feu Maistre-Iehan. A l'aduenture est-ce,
  que comme on dict, le terme vaut l'argent. Ie nasquis entre vnze
  heures et midi le dernier iour de Feburier, mil cinq cens trente
  trois: comme nous contons à cette heure, commençant l'an en
  Ianuier. Il n'y a iustement que quinze iours que i'ay franchy trente
  neuf ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant
  s'empescher du pensement de chose si esloignee, ce seroit folie.
  Mais quoy? les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition.
  Nul n'en sort autrement que si tout presentement il y entroit,
  ioinct qu'il n'est homme si décrepite tant qu'il voit Mathusalem
  deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps. D'auantage,
  pauure fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie?
  Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et
  l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faueur
  extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de viure: et
  qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort
  auant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint: et de ceux
  mesme qui ont annobli leur vie par renommee, fais en registre, et
  l'entreray en gageure d'en trouuer plus qui sont morts, auant,
  qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison, et de pieté, de
  prendre exemple de l'humanité mesme de Iesus-Christ. Or il finit
  sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement
  homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme.   Combien a la mort
  de façons de surprise?

    _Quid quisque vitet, nunquam homini satis
    Cautum est in horas._

  Ie laisse à part les fiebures et les pleuresies. Qui eust iamais pensé
  qu'vn Duc de Bretaigne deust estre estouffé de la presse, comme
  fut celuy là à l'entree du Pape Clement mon voisin, à Lyon? N'as tu
  pas veu tuer vn de nos Roys en se iouant? et vn de ses ancestres
  mourut il pas choqué par vn pourceau? Æschylus menassé de la
  cheute d'vne maison, a beau se tenir à l'airte, le voyla assommé
  d'vn toict de tortue, qui eschappa des pattes d'vn aigle en l'air:
  l'autre mourut d'vn grain de raisin: vn Empereur de l'egratigneure
  d'vn peigne en se testonnant: Æmylius Lepidus pour auoir heurté
  du pied contre le seuil de son huis: et Aufidius pour auoir choqué
  en entrant contre la porte de la chambre du conseil. Et entre les
  cuisses des femmes Cornelius Gallus Preteur, Tigillinus Capitaine du
  guet à Rome, Ludouic fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoüe.
  Et d'vn encore pire exemple, Speusippus Philosophe Platonicien, et
  l'vn de nos Papes. Le pauure Bebius, Iuge, cependant qu'il donne
  delay de huictaine à vne partie, le voyla saisi, le sien de viure
  estant expiré: et Caius Iulius Medecin gressant les yeux d'vn patient,
  voyla la mort qui clost les siens. Et s'il m'y faut mesler, vn mien
  frere le Capitaine S. Martin, aagé de vingt trois ans, qui auoit desia
  faict assez bonne preuue de sa valeur, iouant à la paume, reçeut
  vn coup d'esteuf, qui l'assena vn peu au dessus de l'oreille droitte,
  sans aucune apparence de contusion, ny de blessure: il ne s'en
  assit, n'y reposa: mais cinq ou six heures apres il mourut d'vne
  Apoplexie que ce coup luy causa.   Ces exemples si frequents et
  si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible
  qu'on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu'à chasque
  instant il ne nous semble qu'elle nous tienne au collet? Qu'importe-il,
  me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu'on ne s'en
  donne point de peine? Ie suis de cet aduis: et en quelque maniere
  qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fust ce soubs la peau
  d'vn veau, ie ne suis pas homme qui y reculast: car il me suffit de
  passer à mon aise, et le meilleur ieu que ie me puisse donner, ie
  le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.

          _prætulerim delirus inérsque videri,
    Dum mea delectent mala me, vel denique fallant,
    Quàm sapere et ringi._

  Mais c'est folie d'y penser arriuer par là. Ils vont, ils viennent,
  ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouuelles. Tout cela est
  beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans
  et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourmens,
  quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes
  vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir
  de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle
  pourroit loger en la teste d'vn homme d'entendement, ce que ie
  trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees.
  Si c'estoit ennemy qui se peust euiter, ie conseillerois d'emprunter
  les larmes de la coüardise: mais puis qu'il ne se peut; puis qu'il
  vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honeste homme,

    _Nempe et fugacem persequitur virum,
    Nec parcit imbellis iuuentæ
    Poplitibus, timidoque tergo._

  et que nulle trampe de cuirasse vous couure,

    _Ille licet ferro cautus se condat in ære,
      Mors tamen inclusum protrahet inde caput._

  aprenons à le soustenir de pied ferme, et à le combatre: Et
  pour commencer à luy oster son plus grand aduantage contre
  nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l'estrangeté,
  pratiquons le, accoustumons le, n'ayons rien si souuent
  en la teste que la mort: à tous instans representons la à nostre
  imagination et en tous visages. Au broncher d'vn cheual, à la cheute
  d'vne tuille, à la moindre piqueure d'espeingle, remachons soudain,
  Et bien quand ce seroit la mort mesme? et là dessus, roidissons
  nous, et nous efforçons. Parmy les festes et la ioye, ayons
  tousiours ce refrein de la souuenance de nostre condition, et ne
  nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne
  nous repasse en la memoire, en combien de sortes cette nostre allegresse
  est en butte à la mort, et de combien de prinses elle la
  menasse. Ainsi faisoient les Egyptiens, qui au milieu de leurs
  festins et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l'Anatomie
  seche d'vn homme, pour seruir d'auertissement aux conuiez.

    _Omnem crede diem tibi diluxisse supremum,
    Grata superueniet, quæ non sperabitur hora._

  Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout.
  La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui
  a apris à mourir, il a desapris à seruir. Il n'y a rien de mal en
  la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la priuation de la vie
  n'est pas mal. Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection
  et contraincte. Paulus Æmylius respondit à celuy, que ce miserable
  Roy de Macedoine son prisonnier luy enuoyoit, pour le
  prier de ne le mener pas en son triomphe, Qu'il en face la requeste
  à soy mesme.   A la verité en toutes choses si nature ne
  preste vn peu, il est mal-aysé que l'art et l'industrie aillent guiere
  auant. Ie suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux:
  il n'est rien dequoy ie me soye des tousiours plus entretenu que
  des imaginations de la mort; voire en la saison la plus licentieuse
  de mon aage,

    _Iucundum cùm ætas florida ver ageret._

  Parmy les dames et les ieux, tel me pensoit empesché à digerer à
  part moy quelque ialousie, ou l'incertitude de quelque esperance,
  cependant que ie m'entretenois de ie ne sçay qui surpris les iours
  precedens d'vne fieure chaude, et de sa fin au partir d'vne feste
  pareille, et la teste pleine d'oisiueté, d'amour et de bon temps, comme
  moy: et qu'autant m'en pendoit à l'oreille.

    _Iam fuerit, nec post vnquam reuocare licebit._

  Ie ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d'vn autre.

  Il est impossible que d'arriuee nous ne sentions des piqueures
  de telles imaginations: mais en les maniant et repassant, au long
  aller, on les appriuoise sans doubte: autrement de ma part ie fusse
  en continuelle frayeur et frenesie: car iamais homme ne se défia
  tant de sa vie, iamais homme ne feit moins d'estat de sa duree.
  Ny la santé, que i'ay iouy iusques à present tresuigoureuse et peu
  souuent interrompue, ne m'en alonge l'esperance, ny les maladies
  ne me l'acourcissent. A chaque minute il me semble que ie m'eschappe.
  Et me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn
  autre iour, le peut estre auiourd'huy. De vray les hazards et dangiers
  nous approchent peu ou rien de nostre fin: et si nous pensons,
  combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser
  le plus, de millions d'autres sur nos testes, nous trouuerons que
  gaillars et fieureux, en la mer et en nos maisons, en la bataille et
  en repos elle nous est égallement pres. _Nemo altero fragilior est:
  nemo in crastinum sui certior._   Ce que i'ay affaire auant mourir,
  pour l'acheuer tout loisir me semble court, fust ce oeuure d'vne
  heure. Quelcun feuilletant l'autre iour mes tablettes, trouua vn
  memoire de quelque chose, que ie vouloys estre faite apres ma
  mort: ie luy dy, comme il estoit vray, que n'estant qu'à vne lieuë
  de ma maison, et sain et gaillard, ie m'estoy hasté de l'escrire là,
  pour ne m'asseurer point d'arriuer iusques chez moy. Comme
  celuy, qui continuellement me couue de mes pensees, et les couche
  en moy: ie suis à toute heure preparé enuiron ce que ie le puis
  estre: et ne m'aduertira de rien de nouueau la suruenance de la
  mort. Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que
  en nous est, et sur tout se garder qu'on n'aye lors affaire qu'à
  soy.

    _Quid breui fortes iaculamur æuo
    Multa?_

  Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcrois. L'vn
  se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'vne
  belle victoire: l'autre qu'il luy faut desloger auant qu'auoir marié
  sa fille, ou contrerolé l'institution de ses enfans: l'vn pleint la
  compagnie de sa femme, l'autre de son fils, comme commoditez
  principales de son estre. Ie suis pour cette heure en tel estat, Dieu
  mercy, que ie puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose
  quelconque: ie me desnoue par tout: mes adieux sont tantost
  prins de chascun, sauf de moy. Iamais homme ne se prepara à
  quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en desprint
  plus vniuersellement que ie m'attens de faire. Les plus mortes
  morts sont les plus saines.

          _miser ô miser (aiunt) omnia ademit
    Vna dies infesta mihi tot præmia vitæ:_

  et le bastisseur,

      _manent_ (dict-il) _opera interrupta, minæque
    Murorum ingentes_.

  Il ne faut rien designer de si longue haleine, ou au moins auec
  telle intention de se passionner pour en voir la fin.   Nous sommes
  nés pour agir:

    _Cùm moriar, medium soluar et inter opus._

  Ie veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie, tant
  qu'on peut: et que la mort me treuue plantant mes choux; mais
  nonchallant d'elle, et encore plus de mon iardin imparfait. I'en
  vis mourir vn, qui estant à l'extremité se pleignoit incessamment,
  dequoy sa destinee coupoit le fil de l'histoire qu'il auoit en main,
  sur le quinziesme ou seixiesme de nos Roys.

    _Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum
    Iam desiderium rerum super insidet vna._

  Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout
  ainsi qu'on a planté nos cimetieres ioignant les Eglises, et aux
  lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit
  Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans à ne s'effaroucher
  point de voir vn homme mort: et affin que ce continuel
  spectacle d'ossemens, de tombeaux, et de conuois nous aduertisse
  de nostre condition.

    _Quin etiam exhilarare viris conuiuia cæde
    Mos olim, et miscere epulis spectacula dira
    Certantum ferro, sæpe et super ipsa cadentum
    Pocula, respersis non parco sanguine mensis._

  Et comme les Egyptiens apres leurs festins, faisoient presenter
  aux assistans vne grande image de la mort, par vn qui leur crioit:
  Boy, et t'esiouy, car mort tu seras tel: aussi ay-ie pris en coustume,
  d'auoir non seulement en l'imagination, mais continuellement la
  mort en la bouche. Et n'est rien dequoy ie m'informe si volontiers,
  que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle
  contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque
  si attentifuement. Il y paroist, à la farcissure de mes exemples: et
  que i'ay en particuliere affection cette matiere. Si i'estoy faiseur
  de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui
  apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure. Dicearchus
  en feit vn de pareil titre, mais d'autre et moins vtile
  fin.   On me dira, que l'effect surmonte de si loing la pensee, qu'il
  n'y a si belle escrime, qui ne se perde, quand on en vient là:
  laissez les dire; le premediter donne sans doubte grand auantage:
  et puis n'est-ce rien, d'aller au moins iusques là sans alteration
  et sans fiéure? Il y a plus: nature mesme nous preste la main,
  et nous donne courage. Si c'est vne mort courte et violente, nous
  n'avons pas loisir de la craindre: si elle est autre, ie m'apperçois
  qu'à mesure que ie m'engage dans la maladie, i'entre naturellement
  en quelque desdain de la vie. Ie trouue que i'ay bien plus affaire
  à digerer cette resolution de mourir, quand ie suis en santé,
  que ie n'ay quand ie suis en fiéure: d'autant que ie ne tiens plus
  si fort aux commoditez de la vie, à raison que ie commance à en
  perdre l'vsage et le plaisir, i'en voy la mort d'vne veuë beaucoup
  moins effrayee. Cela me faict esperer, que plus ie m'eslongneray de
  celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aysément i'entreray en
  composition de leur eschange.   Tout ainsi que i'ay essayé en plusieurs
  autres occurrences, ce que dit Cesar, que les choses nous
  paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i'ay trouué
  que sain i'auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors
  que ie les ay senties. L'alegresse où ie suis, le plaisir et la force, me
  font paroistre l'autre estat si disproportionné à celuy-là, que par
  imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy
  plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules.
  I'espere qu'il m'en aduiendra ainsi de la mort.   Voyons à ces mutations
  et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature
  nous desrobe la veuë de nostre perte et empirement. Que reste-il à
  vn vieillard de la vigueur de sa ieunesse, et de sa vie passee?

    _Heu senibus vitæ portio quanta manet!_

  Cesar à vn soldat de sa garde recreu et cassé, qui vint en la ruë,
  luy demander congé de se faire mourir: regardant son maintien
  decrepite, respondit plaisamment: Tu penses donc estre en vie.

  Qui y tomberoit tout à vn coup, ie ne crois pas que nous fussions
  capables de porter vn tel changement: mais conduicts par
  sa main, d'vne douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré
  en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y appriuoise.
  Si que nous ne sentons aucune secousse, quand la ieunesse
  meurt en nous: qui est en essence et en verité, vne mort plus dure,
  que n'est la mort entiere d'vne vie languissante; et que n'est la
  mort de la vieillesse: d'autant que le sault n'est pas si lourd du
  mal estre au non estre, comme il est d'vn estre doux et fleurissant,
  à vn estre penible et douloureux. Le corps courbe et plié a
  moins de force à soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut
  dresser et esleuer contre l'effort de cet aduersaire. Car comme il
  est impossible, qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint:
  si elle s'en asseure aussi, elle se peut vanter, qui est chose comme
  surpassant l'humaine condition, qu'il est impossible que l'inquiétude,
  le tourment, et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle.

      _Non vultus instantis tyranni
        Mente quatit solida, neque Auster
    Dux inquieti turbidus Adriæ,
    Nec fulminantis magna Iouis manus._

  Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences; maistresse
  de l'indigence, de la honte, de la pauureté, et de toutes autres
  iniures de fortune. Gagnons cet aduantage qui pourra: c'est icy la
  vraye et souueraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue
  à la force, et à l'iniustice, et nous moquer des prisons et des fers.

                                _in manicis, et
    Compedibus, sæuo te sub custode tenebo.
    Ipse Deus simul atque volam, me soluet: opinor,
    Hoc sentit, moriar: mors vltima linea rerum est._

  Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain,
  que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison
  nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre vne
  chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? mais aussi puis que
  nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus
  de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir vne? Que chaut-il,
  quand ce soit, puis qu'elle est ineuitable? A celuy qui disoit à
  Socrates; Les trente tyrans t'ont condamné à la mort: Et nature,
  eux, respondit-il. Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du
  passage à l'exemption de toute peine? Comme nostre naissance
  nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de
  toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer
  de ce que d'icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de
  ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine
  d'vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il
  d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes nous de nostre
  ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'vne
  fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief
  temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu
  tout vn par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses
  qui ne sont plus. Aristote dit, qu'il y a des petites bestes sur la
  riuiere Hypanis, qui ne viuent qu'vn iour. Celle qui meurt à huict
  heures du matin, elle meurt en ieunesse: celle qui meurt à cinq
  heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se mocque
  de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur, ce moment
  de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à
  l'éternité, ou encores à la duree des montaignes, des riuieres, des
  estoilles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins
  ridicule.   Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde,
  comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la
  mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la
  mort. Vostre mort est vne des pieces de l'ordre de l'vniuers, c'est
  vne piece de la vie du monde.

        _inter se mortales mutua viuunt,
    Et quasi cursores vitaï lampada tradunt._

  Changeray-ie pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est
  la condition de vostre creation; c'est vne partie de vous que la
  mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous
  iouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier iour
  de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure.

        _Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit.
    Nascentes morimur, finisque ab origine pendet._

  Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c'est à ses despens.
  Le continuel ouurage de vostre vie, c'est bastir la mort.
  Vous estes en la mort, pendant que vous estes en vie: car vous
  estes apres la mort, quand vous n'estes plus en vie. Ou, si vous
  l'aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie: mais pendant la
  vie, vous estes mourant: et la mort touche bien plus rudement le
  mourant que le mort, et plus viuement et essentiellement.   Si vous
  auez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous
  en satisfaict.

    _Cur non vt plenus vitæ conuiua recedis?_

  Si vous n'en auez sçeu vser, si elle vous estoit inutile, que vous
  chaut-il de l'auoir perduë? à quoy faire la voulez vous encores?

                _cur amplius addere quæris
    Rursum quod pereat malè, et ingratum occidat omne?_

  La vie n'est de soy ny bien ny mal: c'est la place du bien et du
  mal, selon que vous la leur faictes. Et si vous auez vescu vn iour,
  vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n'y a point
  d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles,
  cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont
  iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux.

    _Non alium videre patres: aliumve nepotes
    Aspicient._

  Et au pis aller, la distribution et variété de tous les actes de ma
  comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle
  de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la
  virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n'y sçait
  autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme.

        _versamur ibidem, atque insumus vsque,
    Atque in se sua per vestigia voluitur annus._

  Ie ne suis pas deliberée de vous forger autres nouueaux passetemps.

    _Nam tibi præterea quod machiner, inueniámque
    Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper._

  Faictes place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'équalité
  est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre
  comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous
  n'en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c'est pour
  neant; aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez,
  comme si vous estiez mort en nourrisse:

        _licet, quod vis, viuendo vincere secla,
    Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit._

  Et si vous mettray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement.

    _In vera nescis nullum fore morte alium te,
    Qui possit viuus tibi te lugere peremptum,
    Stánsque iacentem._

  Ny ne desirerez la vie que vous plaignez tant.

    _Nec sibi enim quisquam tum se vitámque requirit,
    Nec desiderium nostri nos afficit vllum._

  La mort est moins à craindre que rien, s'il y auoit quelque chose
  de moins, que rien.

      _multo mortem minus ad nos esse putandum,
    Si minus esse potest quàm quod nihil esse videmus._

  Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes:
  mort, par ce que vous n'estes plus. D'auantage nul ne meurt auant
  son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre,
  que celuy qui s'est passé auant vostre naissance: et ne vous touche
  non plus.

    _Respice enim quàm nil ad nos antè acta vetustas
    Temporis æterni fuerit._

  Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'vtilité du viure n'est
  pas en l'espace: elle est en l'vsage. Tel a vescu long temps, qui a
  peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en
  vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu.
  Pensiez vous iamais n'arriuer là, où vous alliez sans cesse? encore
  n'y a-il chemin qui n'aye son issuë. Et si la compagnie vous peut
  soulager, le monde ne va-il pas mesme train que vous allez?

    _omnia te vita perfuncta sequentur._

  Tout ne branle-il pas vostre branle? y a-il chose qui ne vieillisse
  quant et vous? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures
  meurent en ce mesme instant que vous mourez.

    _Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est,
    Quæ non audierit mistos vagitibus ægris
    Ploratus mortis comites et funeris atri._

  A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouuez tirer arriere?
  Vous en auez assez veu qui se sont bien trouués de mourir, escheuant
  par là des grandes miseres. Mais quelqu'vn qui s'en soit
  mal trouué, en auez vous veu? Si est-ce grande simplesse, de condamner
  chose que vous n'auez esprouuée ny par vous ny par autre.
  Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée? Te faisons nous tort?
  Est-ce à toy de nous gouuerner, ou à nous toy? Encore que ton aage
  ne soit pas acheué, ta vie l'est. Vn petit homme est homme entier
  comme vn grand. Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à
  l'aune.   Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle,
  par le Dieu mesme du temps, et de la durée, Saturne son
  pere. Imaginez de vray, combien seroit vne vie perdurable, moins
  supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que ie luy
  ay donnée. Si vous n'auiez la mort, vous me maudiriez sans cesse
  de vous en auoir priué.   I'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume,
  pour vous empescher, voyant la commodité de son vsage, de
  l'embrasser trop auidement et indiscretement. Pour vous loger en
  cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que ie
  demande de vous; i'ay tempéré l'vne et l'autre entre la douceur et
  l'aigreur.   I'apprins à Thales le premier de voz sages, que le viure
  et le mourir estoit indifferent: par où, à celuy qui luy demanda,
  pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tressagement, Pour ce
  qu'il est indifferent. L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres
  de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie,
  qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il
  ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier
  pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la
  mort: le dernier y arriue. Voila les bons aduertissemens de nostre
  mere Nature.   Or i'ay pensé souuent d'où venoit cela, qu'aux
  guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en
  autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos
  maisons: autrement ce seroit vne armée de medecins et de pleurars:
  et elle estant tousiours vne, qu'il y ait toutes-fois beaucoup
  plus d'asseurance parmy les gens de village et de basse condition
  qu'ès autres. Ie croy à la vérité que ce sont ces mines et appareils
  effroyables, dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur
  qu'elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des
  femmes, et des enfans: la visitation de personnes estonnees, et
  transies: l'assistance d'vn nombre de valets pasles et éplorés: vne
  chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de
  medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour
  de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans
  ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi
  auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des
  personnes. Osté qu'il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que
  cette mesme mort, qu'vn valet ou simple chambriere passerent dernierement
  sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests
  de tel equipage!



  CHAPITRE XX.

  _De la force de l'imagination._


  _FORTIS imaginatio generat casum_, disent les clercs.
  Ie suis de ceux qui sentent tresgrand effort de l'imagination.
  Chacun en est heurté, mais aucuns en sont renuersez. Son impression
  me perse; et mon art est de luy eschapper, par faute de force à luy
  resister. Ie viuroye de la seule assistance de personnes saines et
  gaies. La veuë des angoisses d'autruy m'angoisse materiellement:
  et a mon sentiment souuent vsurpé le sentiment d'vn tiers. Vn tousseur
  continuel irrite mon poulmon et mon gosier. Ie visite plus mal
  volontiers les malades, ausquels le deuoir m'interesse, que ceux
  ausquels ie m'attens moins, et que ie considere moins. Ie saisis le
  mal, que i'estudie, et le couche en moy. Ie ne trouue pas estrange
  qu'elle donne et les fieures, et la mort, à ceux qui la laissent faire, et
  qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit vn grand medecin de
  son temps. Il me souuient que me rencontrant vn iour à Thoulouse
  chez vn riche vieillard pulmonique, et traittant auec luy des moyens
  de sa guarison, il luy dist, que c'en estoit l'vn, de me donner occasion
  de me plaire en sa compagnie: et que fichant ses yeux sur
  la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur,
  qui regorgeoit de mon adolescence: et remplissant tous ses
  sens de cet estat florissant en quoy i'estoy lors, son habitude s'en
  pourroit amender: mais il oublioit à dire, que la mienne s'en pourroit
  empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame, à comprendre
  l'essence et les mouuemens de la folie, qu'il emporta son
  iugement hors de son siege, si qu'onques puis il ne l'y peut remettre:
  et se pouuoit vanter d'estre deuenu fol par sagesse. Il y en a,
  qui de frayeur anticipent la main du bourreau; et celuy qu'on
  debandoit pour luy lire sa grace, se trouua roide mort sur l'eschaffaut
  du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons,
  nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations;
  et renuersez dans la plume sentons nostre corps agité à leur
  bransle, quelques-fois iusques à en expirer. Et la ieunesse bouillante
  s'eschauffe si auant en son harnois toute endormie, qu'elle
  assouuit en songe ses amoureux desirs.

    _Vt quasi transactis sæpe omnibus rebu'profundant
    Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent._

  Et encore qu'il ne soit pas nouueau de voir croistre la nuict des
  cornes à tel, qui ne les auoit pas en se couchant: toutesfois l'euenement
  de Cyppus Roy d'Italie est memorable, lequel pour auoir
  assisté le iour auec grande affection au combat des taureaux, et
  avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit
  en son front par la force de l'imagination. La passion donna au fils
  de Croesus la voix, que nature luy auoit refusée. Et Antiochus print
  la fieure, par la beauté de Stratonicé trop viuement empreinte en
  son ame. Pline dit auoir veu Lucius Cossitius, de femme changé en
  homme le iour de ses nopces. Pontanus et d'autres racontent pareilles
  metamorphoses aduenuës en Italie ces siecles passez: et par
  vehement desir de luy et de sa mere,

    _Vota puer soluit, quæ fæmina vouerat Iphis_.

  Passant à Vitry le François ie peu voir vn homme que l'Euesque de
  Soissons auoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans
  de là ont cogneu, et veu fille, iusques à l'aage de vingt deux
  ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu, et vieil,
  et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en saultant, ses membres
  virils se produisirent: et est encore en vsage entre les filles
  de là, vne chanson, par laquelle elles s'entraduertissent de ne
  faire point de grandes eniambees, de peur de deuenir garçons,
  comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merueille que cette
  sorte d'accident se rencontre frequent: car si l'imagination peut
  en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement
  attachée à ce subiect, que pour n'auoir si souuent à rechoir en
  mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d'incorporer,
  vne fois pour toutes, cette virile partie aux filles.   Les vns
  attribuent à la force de l'imagination les cicatrices du Roy Dagobert
  et de Sainct François. On dit que les corps s'en-enleuent telle
  fois de leur place. Et Celsus recite d'vn Prestre, qui rauissoit son
  ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans
  respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme vn autre,
  à qui il ne falloit que faire ouïr des cris lamentables et plaintifs:
  soudain il defailloit, et s'emportoit si viuement hors de soy, qu'on
  auoit beau le tempester, et hurler, et le pincer, et le griller, iusques
  à ce qu'il fust resuscité: lors il disoit auoir ouy des voix, mais
  comme venant de loing: et s'aperceuoit de ses eschaudures et
  meurtrisseures. Et que ce ne fust vne obstination apostée contre son
  sentiment, cela le montroit, qu'il n'auoit ce pendant ny poulx ny
  haleine. Il est vraysemblable, que le principal credit des visions,
  des enchantemens, et de tels effects extraordinaires, vienne de la
  puissance de l'imagination, agissant principalement contre les ames
  du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu'ils
  pensent voir ce qu'ils ne voyent pas.   Ie suis encore en ce doubte,
  que ces plaisantes liaisons dequoy nostre monde se voit si entraué
  qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions
  de l'apprehension et de la crainte. Car ie sçay par expérience, que
  tel de qui ie puis respondre, comme de moy-mesme, en qui il ne
  pouuoit choir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement,
  ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne defaillance
  extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point qu'il en
  auoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur
  de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il
  en courut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y renchoir:
  ce villain souuenir de son inconuenient le gourmandant et
  tyrannisant. Il trouua quelque remede à cette resuerie, par vne
  autre resuerie. C'est qu'aduouant luy mesme, et preschant auant la
  main, cette sienne subiection, la contention de son ame se soulageoit,
  sur ce, qu'apportant ce mal comme attendu, son obligation en
  amoindrissoit, et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son
  chois (sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouuant en
  son deu) de le faire lors premierement tenter, saisir, et surprendre
  à la cognoissance d'autruy, il s'est guari tout net. A qui on a esté
  vne fois capable, on n'est plus incapable, sinon par iuste foiblesse.
  Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprises, où nostre ame se
  trouue outre mesure tendue de desir et de respect; et notamment
  où les commoditez se rencontrent improuueues et pressantes. On
  n'a pas moyen de se rauoir de ce trouble. I'en sçay, à qui il a seruy
  d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs, pour endormir
  l'ardeur de cette fureur, et qui par l'aage, se trouue moins impuissant,
  de ce qu'il est moins puissant: et tel autre, à qui il
  a serui aussi qu'vn amy l'ayt asseuré d'estre fourni d'vne contrebatterie
  d'enchantemens certains, à le preseruer. Il vaut mieux, que ie
  die comment ce fut.   Vn Comte de tresbon lieu, de qui i'estoye
  fort priué, se mariant auec vne belle dame, qui auoit esté poursuiuie
  de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grande peine ses amis:
  et nommément vne vieille dame sa parente, qui presidoit à ces
  nopces, et les faisoit chez elle, craintiue de ces sorcelleries: ce
  qu'elle me fit entendre. Ie la priay s'en reposer sur moy. I'auoye de
  fortune en mes coffres, certaine petite piece d'or platte, où estoient
  grauées quelques figures celestes, contre le coup du Soleil, et pour
  oster la douleur de teste, la logeant à point, sur la cousture du test:
  et pour l'y tenir, elle estoit cousuë à vn ruban propre à rattacher
  souz le menton. Resuerie germaine à celle dequoy nous parlons.
  Iacques Peletier, viuant chez moy, m'auoit faict ce present singulier.
  I'aduisay d'en tirer quelque vsage, et dis au Comte, qu'il pourroit
  courre fortune comme les autres, y ayant là des hommes pour
  luy en vouloir prester vne; mais que hardiment il s'allast coucher:
  que ie luy feroy vn tour d'amy: et n'espargneroys à son besoin, vn
  miracle, qui estoit en ma puissance: pourueu que sur son honneur,
  il me promist de le tenir tresfidelement secret. Seulement,
  comme sur la nuict on iroit luy porter le resueillon, s'il luy estoit
  mal allé, il me fist vn tel signe. Il avoit eu l'ame et les oreilles si
  battues, qu'il se trouua lié du trouble de son imagination: et me
  feit son signe à l'heure susditte. Ie luy dis lors à l'oreille, qu'il se
  leuast, souz couleur de nous chasser, et prinst en se iouant la
  robbe de nuict, que i'auoye sur moy (nous estions de taille fort
  voisine) et s'en vestist, tant qu'il auroit executé mon ordonnance,
  qui fut; Quand nous serions sortis, qu'il se retirast à tomber de
  l'eaue: dist trois fois telles parolles: et fist tels mouuements. Qu'à
  chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban, que ie luy mettoys
  en main, et couchast bien soigneusement la medaille qui y estoit
  attachée, sur ses roignons: la figure en telle posture. Cela faict,
  ayant à la derniere fois bien estreint ce ruban, pour qu'il ne se
  peust ny desnouer, ny mouuoir de sa place, qu'en toute asseurance
  il s'en retournast à son prix faict: et n'oubliast de reietter ma
  robbe sur son lict, en maniere qu'elle les abriast tous deux. Ces
  singeries sont le principal de l'effect. Nostre pensée ne se pouuant
  desmesler, que moyens si estranges ne viennent de quelque abstruse
  science. Leur inanité leur donne poids et reuerence. Somme
  il fut certain, que mes characteres se trouuerent plus Veneriens
  que Solaires, plus en action qu'en prohibition. Ce fut vne humeur
  prompte et curieuse, qui me conuia à tel effect, esloigné de ma nature.
  Ie suis ennemy des actions subtiles et feintes: et hay la
  finesse, en mes mains, non seulement recreatiue, mais aussi profitable.
  Si l'action n'est vicieuse, la routte l'est.   Amasis Roy d'Ægypte,
  espousa Laodice tresbelle fille Grecque: et luy, qui se montroit
  gentil compagnon par tout ailleurs, se trouua court à iouïr
  d'elle: et menaça de la tuer, estimant que ce fust quelque sorcerie.
  Comme és choses qui consistent en fantasie, elle le reietta à la deuotion:
  et ayant faict ses voeus et promesses à Venus, il se trouua
  diuinement remis, dés la premiere nuict, d'apres ses oblations et
  sacrifices. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances
  mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous
  allumant. La bru de Pythagoras, disoit, que la femme qui se
  couche auec vn homme, doit auec sa cotte laisser quant et quant la
  honte, et la reprendre auec sa cotte. L'ame de l'assaillant troublée
  de plusieurs diuerses allarmes, se perd aisement. Et à qui l'imagination
  a faict vne fois souffrir cette honte (et elle ne la fait souffrir
  qu'aux premieres accointances, d'autant qu'elles sont plus ardantes
  et aspres; et aussi qu'en cette premiere cognoissance qu'on donne
  de soy, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il
  entre en fieure et despit de cet accident, qui luy dure aux occasions
  suiuantes.   Les mariez, le temps estant tout leur, ne doiuent ny
  presser ny taster leur entreprinse, s'ils ne sont prests. Et vault
  mieux faillir indecemment, à estreiner la couche nuptiale, pleine
  d'agitation et de fieure, attendant vne et vne autre commodité plus
  priuée et moins allarmée, que de tomber en vne perpetuelle misere,
  pour s'estre estonné et desesperé du premier refus. Auant la possession
  prinse, le patient se doibt à saillies et diuers temps, legerement
  essayer et offrir, sans se piquer et opiniastrer, à se conuaincre
  definitiuement soy-mesme. Ceux qui sçauent leurs membres de
  nature dociles, qu'ils se soignent seulement de contre-pipper leur
  fantasie.   On a raison de remarquer l'indocile liberté de ce membre,
  s'ingerant si importunément lors que nous n'en auons que
  faire, et defaillant si importunément lors que nous en auons le plus
  affaire: et contestant de l'authorité, si imperieusement, auec nostre
  volonté, refusant auec tant de fierté et d'obstination noz solicitations
  et mentales et manuelles. Si toutesfois en ce qu'on gourmande
  sa rebellion, et qu'on en tire preuue de sa condemnation, il m'auoit
  payé pour plaider sa cause: à l'aduenture mettroy-ie en souspeçon
  noz autres membres ses compagnons, de luy estre allé dresser par
  belle enuie, de l'importance et douceur de son vsage, cette querelle
  apostée, et auoir par complot, armé le monde à rencontre de luy,
  le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car ie vous
  donne à penser, s'il y a vne seule des parties de nostre corps, qui
  ne refuse à nostre volonté souuent son operation, et qui souuent ne
  s'exerce contre nostre volonté: elles ont chacune des passions
  propres, qui les esueillent et endorment, sans nostre congé. A
  quant de fois tesmoignent les mouuements forcez de nostre visage,
  les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux
  assistants? Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi
  sans nostre sceu, le coeur, le poulmon, et le pouls: la veue d'vn
  obiect agreable, respandant imperceptiblement en nous la flamme
  d'vne emotion fieureuse. N'y a-il que ces muscles et ces veines,
  qui s'eleuent et se couchent, sans l'adueu non seulement de nostre
  volonté, mais aussi de notre pensée? Nous ne commandons pas à
  noz cheueux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou
  de crainte. La main se porte souuent où nous ne l'enuoyons pas.
  La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme
  que n'ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers,
  l'appetit de manger et de boire ne laisse pas d'emouuoir les parties,
  qui luy sont subiettes, ny plus ny moins que cet autre appetit: et
  nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble.

  Les vtils qui seruent à descharger le ventre, ont leurs propres
  dilatations et compressions, outre et contre nostre aduis, comme
  ceux-cy destinés à descharger les roignons. Et ce que pour autorizer
  la puissance de nostre volonté, Sainct Augustin allegue auoir
  veu quelqu'vn, qui commandoit à son derriere autant de pets qu'il
  en vouloit: et que Viues encherit d'vn autre exemple de son temps,
  de pets organizez, suiuants le ton des voix qu'on leur prononçoit,
  ne suppose non plus pure l'obeissance de ce membre. Car en est-il
  ordinairement de plus indiscret et tumultuaire? Ioint que i'en cognoy
  vn, si turbulent et reuesche, qu'il y a quarante ans, qu'il tient
  son maistre à peter d'vne haleine et d'vne obligation constante et
  irremittente, et le menne ainsin à la mort. Et pleust à Dieu, que ie
  ne le sceusse que par les histoires, combien de fois nostre ventre
  par le refus d'vn seul pet, nous menne iusques aux portes d'vne
  mort tres-angoisseuse: et que l'Empereur qui nous donna liberté
  de peter par tout, nous en eust donné le pouuoir.   Mais nostre
  volonté, pour les droits de qui nous mettons en auant ce reproche,
  combien plus vray-semblablement la pouuons nous marquer de
  rebellion et sedition, par son des-reglement et desobeissance? Veut
  elle tousiours ce que nous voudrions qu'elle voulsist? Ne veut elle
  pas souuent ce que nous luy prohibons de vouloir; et à nostre
  euident dommage? se laisse elle non plus mener aux conclusions
  de nostre raison?   En fin, ie diroy pour monsieur ma partie, que
  plaise à considerer, qu'en ce fait sa cause estant inseparablement
  coniointe à vn consort, et indistinctement, on ne s'adresse pourtant
  qu'à luy, et par les arguments et charges qui ne peuuent appartenir
  à sondit consort. Car l'effect d'iceluy est bien de conuier inopportunement
  par fois, mais refuser, iamais: et de conuier encore
  tacitement et quietement. Partant se void l'animosité et illegalité
  manifeste des accusateurs. Quoy qu'il en soit, protestant, que les
  Aduocats et Iuges ont beau quereller et sentencier: nature tirera
  cependant son train: qui n'auroit faict que raison, quand elle
  auroit doüé ce membre de quelque particulier priuilege. Autheur
  du seul ouurage immortel, des mortels. Ouurage diuin selon Socrates:
  et Amour desir d'immortalité, et Dæmon immortel luy
  mesmes.   Tel à l'aduenture par cet effect de l'imagination, laisse
  icy les escrouëlles, que son compagnon reporte en Espaigne.
  Voyla pourquoy en telles choses l'on a accoustumé de demander
  vne ame preparée. Pourquoy praticquent les Medecins auant main,
  la creance de leur patient, auec tant de fausses promesses de sa
  guerison: si ce n'est afin que l'effect de l'imagination supplee
  l'imposture de leur aposéme? Ils sçauent qu'vn des maistres de ce
  mestier leur a laissé par escrit, qu'il s'est trouué des hommes à qui
  la seule veuë de la medecine faisoit l'operation. Et tout ce caprice
  m'est tombé presentement en main, sur le conte que me faisoit vn
  domestique apotiquaire de feu mon pere, homme simple et Souysse,
  nation peu vaine et mensongiere: d'auoir cogneu long temps vn
  marchand à Toulouse maladif et subiect à la pierre qui auoit,
  souuent besoing de clysteres, et se les faisoit diuersement ordonner
  aux Medecins, selon l'occurrence de son mal: apportez qu'ils
  estoyent, il n'y auoit rien obmis des formes accoustumées: souuent
  il tastoit s'ils estoyent trop chauds: le voyla couché, renuersé, et
  toutes les approches faictes, sauf qu'il ne s'y faisoit aucune iniection.
  L'apotiquaire retiré apres cette ceremonie, le patient accommodé,
  comme s'il auoit veritablement pris le clystere, il en
  sentoit pareil effect à ceux qui les prennent. Et si le Medecin n'en
  trouuoit l'operation suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois
  autres, de mesme forme. Mon tesmoin iure, que pour espargner
  la despence, car il les payoit, comme s'il les eut receus, la femme
  de ce malade ayant quelquefois essayé d'y faire seulement mettre
  de l'eau tiede, l'effect en descouurit la fourbe; et pour auoir trouué
  ceux-la inutiles, qu'il faulsit reuenir à la premiere façon.   Vne
  femme pensant auoir aualé vne espingle auec son pain, crioit et se
  tourmentoit comme ayant vne douleur insupportable au gosier, où
  elle pensoit la sentir arrestée: mais par ce qu'il n'y auoit ny enfleure
  ny alteration par le dehors, vn habil'homme ayant iugé que
  ce n'estoit que fantasie et opinion, prise de quelque morceau de
  pain qui l'auoit picquée en passant, la fit vomir, et ietta à la desrobée
  dans ce qu'elle rendit, vne espingle tortue. Cette femme cuidant
  l'auoir rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur. Ie
  sçay qu'vn Gentil'homme ayant traicté chez luy vne bonne compagnie,
  se vanta trois ou quatre iours apres par maniere de ieu, car
  il n'en estoit rien, de leur auoir faict manger vn chat en paste:
  dequoy vne damoyselle de la troupe print telle horreur, qu'en
  estant tombée en vn grand déuoyement d'estomac et fieure, il fut
  impossible de la sauuer.   Les bestes mesmes se voyent comme
  nous, subiectes à la force de l'imagination: tesmoings les chiens,
  qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres: nous
  les voyons aussi iapper et tremousser en songe, hannir les cheuaux
  et se debatre.   Mais tout cecy se peut rapporter à l'estroite cousture
  de l'esprit et du corps s'entre-communiquants leurs fortunes.
  C'est autre chose; que l'imagination agisse quelque fois, non contre
  son corps seulement, mais contre le corps d'autruy. Et tout
  ainsi qu'vn corps reiette son mal à son voisin, comme il se voit en
  la peste, en la verolle, et au mal des yeux, qui se chargent de l'vn
  à l'autre:

    _Dum spectant oculi læsos, læduntur et ipsi:
    Multáque corporibus transitione nocent._

  pareillement l'imagination esbranlée auecques vehemence, eslance
  des traits, qui puissent offencer l'obiect estrangier. L'ancienneté a
  tenu de certaines femmes en Scythie, qu'animées et courroussées
  contre quelqu'vn, elles le tuoient du seul regard. Les tortues, et
  les autruches couuent leurs oeufs de la seule veuë, signe qu'ils y
  ont quelque vertu eiaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit
  auoir des yeux offensifs et nuisans.

    _Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._

  Ce sont pour moy mauuais respondans que magiciens. Tant y a que
  nous voyons par experience, les femmes enuoyer aux corps des
  enfans, qu'elles portent au ventre, des marques de leurs fantasies:
  tesmoin celle qui engendra le More. Et il fut presenté à
  Charles Roy de Boheme et Empereur, vne fille d'aupres de Pise
  toute velue et herissée, que sa mere disoit auoir esté ainsi conceuë,
  à cause d'vn'image de Sainct Iean Baptiste pendue en son lict.

  Des animaux il en est de mesmes: tesmoing les brebis de Iacob,
  et les perdris et lieures, que la neige blanchit aux montaignes.
  On vit dernierement chez moy vn chat guestant vn oyseau au hault
  d'vn arbre, et s'estans fichez la veuë ferme l'vn contre l'autre,
  quelque espace de temps, l'oyseau s'estre laissé choir comme mort
  entre les pates du chat, ou enyuré par sa propre imagination, ou
  attiré par quelque force attractiue du chat.   Ceux qui ayment la
  volerie ont ouy faire le conte du fauconnier, qui arrestant obstinément
  sa veuë contre vn milan en l'air, gageoit, de la seule force de
  sa veuë le ramener contrebas: et le faisoit, à ce qu'on dit. Car les
  histoires que i'emprunte, ie les renuoye sur la conscience de ceux
  de qui ie les prens. Les discours sont à moy, et se tiennent par
  la preuue de la raison, non de l'experience; chacun y peut ioindre
  ses exemples: et qui n'en a point, qu'il ne laisse pas de croire qu'il
  en est assez, veu le nombre et varieté des accidens. Si ie ne comme
  bien, qu'vn autre comme pour moy. Aussi en l'estude que ie traitte,
  de noz moeurs et mouuements, les tesmoignages fabuleux, pourueu
  qu'ils soient possibles, y seruent comme les vrais. Aduenu ou non
  aduenu, à Rome ou à Paris, à Iean ou à Pierre, c'est tousiours vn
  tour de l'humaine capacité: duquel ie suis vtilement aduisé par ce
  recit. Ie le voy, et en fay mon profit, egalement en vmbre qu'en
  corps. Et aux diuerses leçons, qu'ont souuent les histoires, ie prens
  à me seruir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des
  autheurs, desquels la fin c'est dire les euenements. La mienne,
  si i'y scauoye aduenir, seroit dire sur ce qui peut aduenir. Il est
  justement permis aux Escholes, de supposer des similitudes, quand
  ilz n'en ont point. Ie n'en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de
  ce costé là, en religion superstitieuse, toute foy historiale. Aux
  exemples que ie tire ceans, de ce que i'ay leu, ouï, faict, ou dict, ie
  me suis defendu d'oser alterer iusques aux plus legeres et inutiles
  circonstances, ma conscience ne falsifie pas vn iota, mon inscience
  ie ne sçay.   Sur ce propos, i'entre par fois en pensée, qu'il puisse
  asses bien conuenir à vn Theologien, à vn Philosophe, et telles
  gens d'exquise et exacte conscience et prudence, d'escrire l'histoire.
  Comment peuuent-ils engager leur foy sur vne foy populaire?
  comment respondre des pensées de personnes incognues; et donner
  pour argent contant leurs coniectures? Des actions à diuers membres,
  qui se passent en leur presence, ils refuseroient d'en rendre
  tesmoignage, assermentez par vn iuge. Et n'ont homme si familier,
  des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre.
  Ie tien moins hazardeux d'escrire les choses passées, que presentes:
  d'autant que l'escriuain n'a à rendre compte que d'vne
  verité empruntée.   Aucuns me conuient d'escrire les affaires de
  mon temps: estimants que ie les voy d'vne veuë moins blessée de
  passion, qu'vn autre, et de plus pres, pour l'accés que fortune m'a
  donné aux chefs de diuers partis. Mais ils ne disent pas, que pour
  la gloire de Salluste ie n'en prendroys pas la peine: ennemy iuré
  d'obligation, d'assiduité, de constance: qu'il n'est rien si contraire
  à mon stile, qu'vne narration estendue. Ie me recouppe si souuent,
  à faute d'haleine. Ie n'ay ny composition ny explication, qui vaille.
  Ignorant au delà d'vn enfant, des frases et vocables, qui seruent
  aux choses plus communes. Pourtant ay-ie prins à dire ce que ie
  sçay dire: accommodant la matiere à ma force. Si i'en prenois qui
  me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne. Que ma liberté,
  estant si libre, i'eusse publié des iugements, à mon gré
  mesme, et selon raison, illegitimes et punissables.   Plutarche nous
  diroit volontiers de ce qu'il en a faict, que c'est l'ouurage d'autruy,
  que ses exemples soient en tout et par tout veritables: qu'ils soient
  vtiles à la posterité, et presentez d'vn lustre, qui nous esclaire à la
  vertu, que c'est son ouurage. Il n'est pas dangereux, comme en vne
  drogue medicinale, en vn compte ancien, qu'il soit ainsin ou ainsi.



  CHAPITRE XXI.

  _Le profit de l'vn est dommage de l'autre._


  DEMADES Athenien condemna vn homme de sa ville, qui faisoit
  mestier de vendre les choses necessaires aux enterremens, soubs
  tiltre de ce qu'il en demandoit trop de profit, et que ce profit ne
  luy pouuoit venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce iugement
  semble estre mal pris; d'autant qu'il ne se faict aucun profit qu'au
  dommage d'autruy, et qu'à ce compte il faudroit condamner toute
  sorte de guain.   Le marchand ne faict bien ses affaires, qu'à la
  débauche de la ieunesse: le laboureur à la cherté des bleds:
  l'architecte à la ruine des maisons: les officiers de la Iustice aux
  procez et querelles des hommes: l'honneur mesme et pratique des
  Ministres de la religion se tire de nostre mort et de noz vices. Nul
  Medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l'ancien
  Comique Grec; ny soldat à la paix de sa ville: ainsi du reste.
  Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouuera que
  nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent
  aux despens d'autruy. Ce que considerant, il m'est venu en fantasie,
  comme nature ne se dement point en cela de sa generale police:
  car les Physiciens tiennent, que la naissance, nourrissement
  et, augmentation de chasque chose, est l'alteration et corruption
  d'vn'autre.

    _Nam quodcunque suis mutatum finibus exit,
      Continuó hoc mors est illius, quod fuit antè._



  CHAPITRE XXII.

  _De la coustume, et de ne changer aisément vne loy receüe._


  CELVY me semble auoir tres-bien conceu la force de la coustume,
  qui premier forgea ce compte, qu'vne femme de village ayant
  appris de caresser et porter entre ses bras vn veau des l'heure de
  sa naissance, et continuant tousiours à ce faire, gaigna cela par
  l'accoustumance, que tout grand beuf qu'il estoit, elle le portoit
  encore. Car c'est à la verité vne violente et traistresse maistresse
  d'escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la
  desrobée, le pied de son authorité: mais par ce doux et humble
  commencement, l'ayant rassis et planté auec l'ayde du temps, elle
  nous descouure tantost vn furieux et tyrannique visage, contre lequel
  nous n'auons plus la liberté de hausser seulement les yeux.
  Nous luy voyons forcer tous les coups les regles de nature: _Vsus
  efficacissimus rerum omnium magister_. I'en croy l'antre de Platon en
  sa republique, et les Medecins, qui quittent si souuent à son authorité
  les raisons de leur art: et ce Roy qui par son moyen rangea
  son estomac à se nourrir de poison: et la fille qu'Albert recite
  s'estre accoustumée à viure d'araignées: et en ce monde des
  Indes nouuelles on trouua des grands peuples, et en fort diuers
  climats, qui en viuoient, en faisoient prouision, et les appastoient:
  comme aussi des sauterelles, formiz, laizards, chauuesouriz, et fut
  vn crapault vendu six escus en vne necessité de viures: ils les
  cuisent et apprestent à diuerses sauces. Il en fut trouué d'autres
  ausquels noz chairs et noz viandes estoyent mortelles et venimeuses.
  _Consuetudinis magna vis est. Pernoctant venatores in niue:
  in montibus vri se patiuntur: Pugiles, coestibus contusi, ne ingemiscunt
  quidem._   Ces exemples estrangers ne sont pas estranges, si
  nous considerons ce que nous essayons ordinairement; combien
  l'accoustumance hebete noz sens. Il ne nous faut pas aller cercher
  ce qu'on dit des voisins des cataractes du Nil: et ce que les Philosophes
  estiment de la musicque celeste; que les corps de ces
  cercles, estants solides, polis, et venants à se lescher et frotter
  l'vn à l'autre en roullant, ne peuuent faillir de produire vne merueilleuse
  harmonie: aux couppures et muances de laquelle se
  manient les contours et changements des caroles des astres. Mais
  qu'vniuersellement les ouïes des creatures de çà bas, endormies,
  comme celles des Ægyptiens, par la continuation de ce son, ne
  le peuuent apperceuoir, pour grand qu'il soit. Les mareschaux,
  meulniers, armuriers, ne sçauroient demeurer au bruit, qui les
  frappe, s'il les perçoit comme nous. Mon collet de fleurs sert à mon
  nez: mais apres que ie m'en suis vestu trois iours de suitte, il ne
  sert qu'aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que, nonobstant
  les longs interualles et intermissions, l'accoustumance puisse
  ioindre et establir l'effect de son impression sur noz sens: comme
  essayent les voysins des clochiers. Ie loge chez moy en vne tour,
  où à la diane et à la retraitte vne forte grosse cloche sonne tous les
  iours l'Aué Maria. Ce tintamarre estonne ma tour mesme: et aux
  premiers iours me semblant insupportable, en peu de temps m'appriuoise
  de maniere que ie l'oy sans offense, et souuent sans m'en
  esueiller.   Platon tansa vn enfant, qui iouoit aux noix. Il luy
  respondit: Tu me tanses de peu de chose. L'accoustumance, repliqua
  Platon, n'est pas chose de peu. Ie trouue que noz plus
  grands vices prennent leur ply des nostre plus tendre enfance, et que
  nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices.
  C'est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn
  poulet, et s'esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est si
  sot, de prendre à bon augure d'vne ame martiale, quand il voit
  son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se
  defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon
  par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont
  pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie,
  de la trahyson. Elles se germent là, et s'esleuent apres gaillardement,
  et profittent à force entre les mains de la coustume.
  Et est vne tres-dangereuse institution, d'excuser ces villaines inclinations,
  par la foiblesse de l'aage, et legereté du subiect. Premierement
  c'est nature qui parle; de qui la voix est lors plus pure
  et plus naifue, qu'elle est plus gresle et plus neufue. Secondement,
  la laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz
  aux espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de
  conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperait il aux escutz, puis qu'il
  trompe aux espingles? que, comme ils font; Ce n'est qu'aux espingles:
  il n'auroit garde de le faire aux escutz. Il faut apprendre
  soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture,
  et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu'ils
  les fuient non en leur action seulement, mais sur tout en leur
  coeur: que la pensee mesme leur en soit odieuse, quelque masque
  qu'ils portent.   Ie sçay bien, que pour m'estre duict en ma puerilité,
  de marcher tousiours mon grand et plain chemin, et auoir
  eu à contrecoeur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes ieux
  enfantins, (comme de vray il faut noter, que les ieux des enfants
  ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux, comme leurs plus serieuses
  actions) il n'est passetemps si leger, où ie n'apporte du
  dedans, et d'vne propension naturelle, et sans estude, vne extreme
  contradiction à tromper. Ie manie les chartes pour les doubles, et
  tien compte, comme pour les doubles doublons, lors que le gaigner
  et le perdre, contre ma femme et ma fille, m'est indifferent,
  comme lors qu'il va de bon. En tout et par tout, il y a assés de
  mes yeux à me tenir en office: il n'y en a point, qui me veillent
  de si pres, ny que ie respecte plus.   Ie viens de voir chez moy vn
  petit homme natif de Nantes, né sans bras, qui a si bien façonné
  ses pieds, au seruice que luy deuoient les mains, qu'ils en ont à
  la verité à demy oublié leur office naturel. Au demourant il les
  nomme ses mains, il trenche, il charge vn pistolet et le lasche,
  il enfille son eguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne,
  il iouë aux cartes et aux dez, et les remue auec autant de dexterité
  que sçauroit faire quelqu'autre: l'argent que luy ay donné,
  il l'a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main.
  I'en vy vn autre estant enfant, qui manioit vn'espee à deux mains,
  et vn'hallebarde, du ply du col à faute de mains, les iettoit
  en l'air et les reprenoit, lançoit vne dague, et faisoit craqueter vn
  fouët aussi bien que charretier de France.   Mais on descouure
  bien mieux ses effets aux estranges impressions, qu'elle faict en
  nos ames, où elle ne trouue pas tant de resistance. Que ne peut
  elle en nos iugemens et en nos creances? y a il opinion si bizarre:
  ie laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant
  de grandes nations, et tant de suffisants personnages se sont veuz
  enyurez: car cette partie estant hors de nos raisons humaines,
  il est plus excusable de s'y perdre, à qui n'y est extraordinairement
  esclairé par faueur diuine: mais d'autres opinions y en a il
  de si estranges, qu'elle n'aye planté et estably par loix és regions
  que bon luy a semblé? Et est tres-iuste cette ancienne exclamation:
  _Non pudet physicum, id est speculatorem venatorémque naturæ,
  ab animis consuetudine imbutis quærere testimonium veritatis_?

  I'estime qu'il ne tombe en l'imagination humaine aucune fantasie
  si forcenee qui ne rencontre l'exemple de quelque vsage public, et
  par consequent que nostre raison n'estaye et ne fonde. Il est des
  peuples où on tourne le doz à celuy qu'on saluë, et ne regarde l'on
  iamais celuy qu'on veut honorer. Il en est où quand le Roy crache,
  la plus fauorie des dames de sa Cour tend la main: et en autre
  nation les plus apparents qui sont autour de luy se baissent à
  terre, pour amasser en du linge son ordure. Desrobons icy la place
  d'vn compte.   Vn Gentil-homme François se mouchoit tousiours
  de sa main, chose tres-ennemie de nostre vsage, defendant là dessus
  son faict: et estoit fameux en bonnes rencontres. Il me demanda,
  quel priuilege auoit ce salle excrement, que nous allassions
  luy apprestant vn beau linge delicat à le receuoir; et puis,
  qui plus est, à l'empaqueter et serrer soigneusement sur nous.
  Que cela deuoit faire plus de mal au coeur, que de le voir verser
  où que ce fust: comme nous faisons toutes nos autres ordures. Ie
  trouuay, qu'il ne parloit pas du tout sans raison: et m'auoit la
  coustume osté l'apperceuance de cette estrangeté, laquelle pourtant
  nous trouuons si hideuse, quand elle est recitee d'vn autre païs.
  Les miracles sont, selon l'ignorance en quoy nous sommes de la
  nature, non selon l'estre de la nature. L'assuefaction endort la
  veuë de nostre iugement. Les Barbares ne nous sont de rien plus
  merueilleux que nous sommes à eux: ny auec plus d'occasion,
  comme chascun aduoüeroit, si chascun sçauoit, apres s'estre promené
  par ces loingtains exemples, se coucher sur les propres, et
  les conferer sainement. La raison humaine est vne teinture infuse
  enuiron de pareil pois à toutes nos opinions et moeurs, de quelque
  forme qu'elles soient: infinie en matiere, infinie en diuersité. Ie
  m'en retourne.   Il est des peuples, où sauf sa femme et ses
  enfans aucun ne parle au Roy que par sarbatane. En vne mesme
  nation et les vierges montrent à decouuert leurs parties honteuses,
  et les mariees les couurent et cachent soigneusement. A quoy cette
  autre coustume qui est ailleurs a quelque relation: la chasteté n'y
  est en prix que pour le seruice du mariage: car les filles se peuuent
  abandonner à leur poste, et engroissees se faire auorter par
  medicamens propres, au veu d'vn chascun. Et ailleurs si c'est vn
  marchant qui se marie, tous les marchans conuiez à la nopce,
  couchent auec l'espousee auant luy: et plus il y en a, plus a elle
  d'honneur et de recommandation de fermeté et de capacité: si vn
  officier se marie, il en va de mesme; de mesme si c'est vn noble;
  et ainsi des autres: sauf si c'est vn laboureur ou quelqu'vn du bas
  peuple: car lors c'est au Seigneur à faire: et si on ne laisse pas
  d'y recommander estroitement la loyauté, pendant le mariage. Il
  en est, où il se void des bordeaux publics de masles, voire et des
  mariages: où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et
  ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement.
  Où non seulement les bagues se portent au nez, aux leures, aux
  ioues, et aux orteils des pieds: mais des verges d'or bien poisantes
  au trauers des tetins et des fesses. Où en mangeant on s'essuye les
  doigts aux cuisses, et à la bourse des genitoires, et à la plante des
  pieds. Où les enfans ne sont pas heritiers, ce sont les freres et
  nepueux: et ailleurs les nepueux seulement: sauf en la succession
  du Prince. Où pour regler la communauté des biens, qui s'y obserue,
  certains Magistrats souuerains ont charge vniuerselle de la
  culture des terres, et de la distribution des fruicts, selon le besoing
  d'vn chacun. Où l'on pleure la mort des enfans, et festoye
  l'on celle des vieillarts. Où ils couchent en des licts dix ou douze
  ensemble auec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs
  maris par mort violente, se peuuent remarier, les autres non. Où
  l'on estime si mal de la condition des femmes, que l'on y tuë les
  femelles qui y naissent, et achepte l'on des voisins, des femmes
  pour le besoing. Où les maris peuuent repudier sans alleguer
  aucune cause, les femmes non pour cause quelconque. Où les maris
  ont loy de les vendre, si elles sont steriles. Où ils font cuire le
  corps du trespassé, et puis piler, iusques à ce qu'il se forme
  comme en bouillie, laquelle ils meslent à leur vin, et la boiuent.
  Où la plus desirable sepulture est d'estre mangé des chiens:
  ailleurs des oyseaux. Où l'on croit que les ames heureuses viuent en
  toute liberté, en des champs plaisans, fournis de toutes commoditez:
  et que ce sont elles qui font cet echo que nous oyons. Où ils
  combattent en l'eau, et tirent seurement de leurs arcs en nageant.
  Où pour signe de subiection il faut hausser les espaules, et baisser
  la teste: et deschausser ses souliers quand on entre au logis du Roy.
  Où les unuques qui ont les femmes religieuses en garde, ont encore
  le nez et leures à dire, pour ne pouuoir estre aymez: et les prestres
  se creuent les yeux pour accointer les demons, et prendre les oracles.
  Où chacun faict vn Dieu de ce qu'il luy plaist, le chasseur d'vn lyon
  ou d'vn renard, le pescheur de certain poisson: et des idoles de
  chaque action ou passion humaine: le soleil, la lune, et la terre,
  sont les Dieux principaux: la forme de iurer, c'est toucher la terre
  regardant le soleil: et y mange l'on la chair et le poisson crud. Où
  le grand serment, c'est iurer le nom de quelque homme trespassé,
  qui a esté en bonne reputation au païs, touchant de la main sa
  tumbe. Où les estrenes que le Roy enuoye aux Princes ses vassaux,
  tous les ans, c'est du feu, lequel apporté, tout le vieil feu est esteint:
  et de ce nouueau sont tenus les peuples voisins venir puiser chacun
  pour soy, sur peine de crime de leze maiesté. Où, quand le Roy
  pour s'adonner du tout à la deuotion, se retire de sa charge, ce qui
  auient souuent, son premier successeur est obligé d'en faire autant:
  et passe le droict du Royaume au troisiéme successeur. Où lon diuersifie
  la forme de la police, selon que les affaires semblent le requerir:
  on depose le Roy quand il semble bon: et luy substitue lon
  des anciens à prendre le gouuernail de l'Estat: et le laisse lon par
  fois aussi és mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis,
  et pareillement baptisés. Où le soldat, qui en vn ou diuers
  combats, est arriué à presenter à son Roy sept testes d'ennemis, est
  faict noble. Où lon vit soubs cette opinion si rare et insociable de
  la mortalité des ames. Où les femmes s'accouchent sans pleincte et
  sans effroy. Où les femmes en l'vne et l'autre iambe portent des
  greues de cuiure: et si vn pouil les mord, sont tenues par deuoir
  de magnanimité de le remordre: et n'osent espouser, qu'elles
  n'ayent offert à leur Roy, s'il le veut, leur pucellage. Où l'on saluë
  mettant le doigt à terre: et puis le haussant vers le ciel. Où les hommes
  portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules:
  elles pissent debout, les hommes, accroupis. Où ils enuoient de leur
  sang en signe d'amitié, et encensent comme les Dieux, les hommes
  qu'ils veulent honnorer. Où non seulement iusques au quatriesme
  degré, mais en aucun plus esloigné, la parenté n'est soufferte aux
  mariages. Où les enfans sont quatre ans à nourrisse, et souuent
  douze: et là mesme il est estimé mortel de donner à l'enfant à tetter
  tout le premier iour. Où les peres ont charge du chastiment des
  masles, et les meres à part, des femelles: et est le chastiment de
  les fumer pendus par les pieds. Où on faict circoncire les femmes.
  Où lon mange toute sorte d'herbes sans autre discretion, que de refuser
  celles qui leur semblent auoir mauuaise senteur. Où tout est
  ouuert: et les maisons pour belles et riches qu'elles soyent sans
  porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme: et sont les larrons doublement
  punis qu'ailleurs. Où ils tuent les pouils auec les dents
  comme les Magots, et trouuent horrible de les voir escacher soubs
  les ongles. Où lon ne couppe en toute la vie ny poil ny ongle: ailleurs
  où lon ne couppe que les ongles de la droicte, celles de la gauche
  se nourrissent par gentillesse. Où ils nourrissent tout le poil du
  costé droict, tant qu'il peut croistre: et tiennent raz le poil de l'autre
  cousté. Et en voisines prouinces, celle icy nourrit le poil de deuant,
  celle là le poil de derriere: et rasent l'oposite. Où les peres
  prestent leurs enfans, les maris leurs femmes, à iouyr aux hostes,
  en payant. Où on peut honnestement faire des enfans à sa mere,
  les peres se mesler à leurs filles, et à leurs fils. Où aux assemblees
  des festins ils s'entreprestent sans distinction de parenté les enfans
  les vns aux autres. Icy on vit de chair humaine: là c'est office de
  pieté de tuer son pere en certain aage: ailleurs les peres ordonnent
  des enfans encore au ventre des meres, ceux qu'ils veulent estre
  nourriz et conseruez, et ceux qu'ils veulent estre abandonnez et tuez:
  ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes à la ieunesse pour s'en
  seruir: et ailleurs elles sont communes sans peché: voire en tel
  païs portent pour marque d'honneur autant de belles houpes frangees
  au bord de leurs robes, qu'elles ont accointé de masles. N'a
  pas faict la coustume encore vne chose publique de femmes à part?
  leur a elle pas mis les armes à la main? faict dresser des armees,
  et liurer des batailles? Et ce que toute la philosophie ne peut planter
  en la teste des plus sages, ne l'apprend elle pas de sa seule ordonnance
  au plus grossier vulgaire? car nous sçauons des nations
  entieres, où non seulement la mort estoit mesprisee, mais festoyee:
  où les enfans de sept ans souffroient à estre foüettez iusques à la
  mort, sans changer de visage: où la richesse estoit en tel mespris,
  que le plus chetif citoyen de la ville n'eust daigné baisser le bras
  pour amasser vne bource d'escus. Et sçauons des regions tres-fertiles
  en toutes façons de viures, où toutesfois les plus ordinaires més
  et les plus sauoureux, c'estoient du pain, du nasitort et de l'eau. Fit
  elle pas encore ce miracle en Cio, qu'il s'y passa sept cens ans, sans
  memoire que femme ny fille y eust faict faute à son honneur?   Et
  somme, à ma fantasie, il n'est rien qu'elle ne face, ou qu'elle ne
  puisse: et auec raison l'appelle Pindarus, à ce qu'on m'a dict, la
  Royne et Emperiere du monde. Celuy qu'on rencontra battant son
  pere, respondit, que c'estoit la coustume de sa maison: que son
  pere auoit ainsi batu son ayeul; son ayeul son bisayeul: et montrant
  son fils: Cettuy cy me battra quand il sera venu au terme de
  l'aage où ie suis. Et le pere que le fils tirassoit et sabouloit emmy
  la ruë, luy commanda de s'arrester à certain huis; car luy, n'auoit
  trainé son pere que iusques là: que c'estoit la borne des iniurieux
  traittements hereditaires, que les enfants auoient en vsage faire aux
  peres en leur famille. Par coustume, dit Aristote, aussi souuent que
  par maladie, des femmes s'arrachent le poil, rongent leurs ongles,
  mangent des charbons et de la terre: et plus par coustume que par
  nature les masles se meslent aux masles.   Les loix de la conscience,
  que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume:
  chacun ayant en veneration interne les opinions et moeurs approuuees
  et receuës autour de luy, ne s'en peut desprendre sans remors,
  ny s'y appliquer sans applaudissement. Quand ceux de Crete vouloient
  au temps passé maudire quelqu'vn, ils prioient les Dieux de
  l'engager en quelque mauuaise coustume. Mais le principal effect de
  sa puissance, c'est de nous saisir et empieter de telle sorte, qu'à
  peine soit-il en nous, de nous r'auoir de sa prinse, et de r'entrer
  en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray,
  parce que nous les humons auec le laict de nostre naissance, et que
  le visage du monde se presente en cet estat à nostre premiere veuë,
  il semble que nous soyons naiz à la condition de suyure ce train.
  Et les communes imaginations, que nous trouuons en credit autour
  de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il
  semble que ce soyent les generalles et naturelles. Par où il aduient,
  que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croid hors les
  gonds de la raison: Dieu sçait combien desraisonnablement le plus
  souuent.   Si comme nous, qui nous estudions, auons apprins de
  faire, chascun qui oid vne iuste sentence, regardoit incontinent par
  où elle luy appartient en son propre: chascun trouueroit, que cette
  cy n'est pas tant vn bon mot comme vn bon coup de fouet à la bestise
  ordinaire de son iugement. Mais on reçoit les aduis de la verité
  et ses preceptes, comme adressés au peuple, non iamais à soy: et
  au lieu de les coucher sur ses moeurs, chascun les couche en sa
  memoire, tres-sottement et tres-inutilement. Reuenons à l'empire
  de la coustume.   Les peuples nourris à la liberté et à se commander
  eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse
  et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de
  mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement,
  lors mesme qu'ils se sont auec grandes difficultez deffaitz de l'importunité
  d'vn maistre, ils courent à en replanter vn nouueau auec
  pareilles difficultez, pour ne se pouuoir resoudre de prendre en
  haine la maistrise. C'est par l'entremise de la coustume que chascun
  est contant du lieu où nature l'a planté: et les sauuages d'Escosse
  n'ont que faire de la Touraine, ny les Scythes de la Thessalie.
  Darius demandoit à quelques Grecs, pour combien ils voudroient
  prendre la coustume des Indes, de manger leurs peres trespassez
  (car c'estoit leur forme, estimans ne leur pouuoir donner plus fauorable
  sepulture, que dans eux-mesmes) ils luy respondirent que
  pour chose du monde ils ne le feroient: mais s'estant aussi essayé
  de persuader aux Indiens de laisser leur façon, et prendre celle de
  Grece, qui estoit de brusler les corps de leurs peres, il leur fit encore
  plus d'horreur. Chacun en fait ainsi, d'autant que l'vsage nous
  desrobbe le vray visage des choses.

    _Nil adeo magnum, nec tam mirabile quicquam
    Principio, quod non minuant mirarier omnes
    Paulatim._

  Autrefois ayant à faire valoir quelqu'vne de nos obseruations, et
  receuë auec resoluë authorité bien loing autour de nous: et ne voulant
  point, comme il se fait, l'establir seulement par la force des
  loix et des exemples, mais questant tousiours iusques à son origine,
  i'y trouuay le fondement si foible, qu'à peine que ie ne m'en degoustasse,
  moy, qui auois à la confirmer en autruy. C'est cette recepte,
  par laquelle Platon entreprend de chasser les des-naturees
  et preposteres amours de son temps: qu'il estime souueraine et
  principale: assauoir, que l'opinion publique les condamne: que les
  Poëtes, que chacun en face de mauuais comptes. Recepte, par le
  moyen de laquelle, les plus belles filles n'attirent plus l'amour des
  peres, ny les freres plus excellents en beauté, l'amour des soeurs.
  Les fables mesmes de Thyestes, d'Oedipus, de Macareus, ayant, auec
  le plaisir de leur chant, infus cette vtile creance, en la tendre ceruelle
  des enfants. De vray, la pudicité est vne belle vertu, et de laquelle
  l'vtilité est assez connuë: mais de la traitter et faire valoir
  selon nature, il est autant mal-aysé, comme il est aysé de la faire
  valoir selon l'vsage, les loix, et les preceptes. Les premieres et vniuerselles
  raisons sont de difficile perscrutation. Et les passent noz
  maistres en escumant, ou en ne les osant pas seulement taster, se
  iettent d'abordee dans la franchise de la coustume: là ils s'enflent,
  et triomphent à bon compte. Ceux qui ne se veulent laisser tirer
  hors cette originelle source, faillent encore plus: et s'obligent à
  des opinions sauuages, tesmoin Chrysippus: qui sema en tant de
  lieux de ses escrits, le peu de compte en quoy il tenoit les conionctions
  incestueuses, quelles qu'elles fussent.   Qui voudra se deffaire
  de ce violent preiudice de la coustume, il trouuera plusieurs
  choses receuës d'vne resolution indubitable, qui n'ont appuy qu'en
  la barbe chenüe et rides de l'vsage, qui les accompaigne: mais ce
  masque arraché, rapportant les choses à la verité et à la raison, il
  sentira son iugement, comme tout bouleuersé, et remis pourtant en
  bien plus seur estat. Pour exemple, ie luy demanderay lors, quelle
  chose peut estre plus estrange, que de voir vn peuple obligé à suiure
  des loix qu'il n'entendit oncques: attaché en tous ses affaires
  domesticques, mariages, donations, testaments, ventes, et achapts,
  à des regles qu'il ne peut sçauoir, n'estans escrites ny publiees en
  sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l'interpretation
  et l'vsage. Non selon l'ingenieuse opinion d'Isocrates, qui
  conseille à son Roy de rendre les trafiques et negociations de ses
  subiects libres, franches, et lucratiues; et leurs debats et querelles,
  onereuses, chargees de poisans subsides: mais selon vne opinion
  prodigieuse, de mettre en trafique, la raison mesme, et donner aux
  loix cours de marchandise. Ie sçay bon gré à la fortune, dequoy,
  comme disent nos historiens, ce fut vn Gentil-homme Gascon et de
  mon pays, qui le premier s'opposa à Charlemaigne, nous voulant
  donner les loix Latines et imperiales.   Qu'est-il plus farouche que
  de voir vne nation, où par legitime coustume la charge de iuger se
  vende; et les iugements soyent payez à purs deniers contans; et où
  legitimement la iustice soit refusee à qui n'a dequoy la payer: et
  aye cette marchandise si grand credit, qu'il se face en vne police vn
  quatriéme estat, de gens manians les procés, pour le ioindre aux trois
  anciens, de l'Église, de la Noblesse, et du Peuple: lequel estat ayant
  la charge des loix et souueraine authorité des biens et des vies, face
  vn corps à part de celuy de la noblesse: d'où il aduienne qu'il y
  ayt doubles loix, celles de l'honneur, et celles de la iustice, en plusieurs
  choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent
  celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché:
  par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d'honneur et
  de noblesse qui souffre vn'iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui
  s'en venge encoure vne peine capitale? qui s'adresse aux loix pour
  auoir raison d'vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore:
  et qui ne s'y adresse, il en est puny et chastié par les loix: et de
  ces deux pieces si diuerses, se rapportans toutesfois à vn seul chef,
  ceux-là ayent la paix, ceux-cy la guerre en charge: ceux-là ayent
  le gaing, ceux-cy l'honneur: ceux-là le sçauoir, ceux-cy la vertu:
  ceux-là la parole, ceux-cy l'action: ceux-là la iustice, ceux-cy la
  vaillance: ceux-là la raison, ceux-cy la force: ceux-là la robbe
  longue, ceux-cy la courte en partage.   Quant aux choses indifférentes,
  comme vestemens, qui les voudra ramener à leur vraye fin,
  qui est le seruice et commodité du corps, d'où depend leur grace et
  bien-seance originelle, pour les plus fantasticques à mon gré qui se
  puissent imaginer, ie luy donray entre autres nos bonnets carrez:
  cette longue queuë de veloux plissé, qui pend aux testes de nos
  femmes, auec son attirail bigarré: et ce vain modelle et inutile,
  d'vn membre que nous ne pouuons seulement honnestement nommer,
  duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public.

  Ces considerations ne destournent pourtant pas vn homme d'entendement
  de suiure le stile commun. Ains au rebours, il me semble
  que toutes façons escartees et particulieres partent plustost de folie,
  ou d'affectation ambitieuse, que de vraye raison: et que le sage
  doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et
  puissance de iuger librement des choses: mais quant au dehors,
  qu'il doit suiure entierement les façons et formes receuës. La societé
  publique n'a que faire de nos pensees: mais le demeurant,
  comme nos actions, nostre trauail, nos fortunes et nostre vie, il la
  faut prester et abandonner à son seruice et aux opinions communes:
  comme ce bon et grand Socrates refusa de sauuer sa vie par la desobeissance
  du magistrat, voire d'vn magistrat tres-iniuste et tres-inique.
  Car c'est la regle des regles, et generale loy des loix, que
  chacun obserue celles du lieu où il est: νομοις ἑπεσθαι τοισιν εγχωριοις
  καλον.   En voicy d'vne autre cuuee. Il y a grand doute, s'il se
  peut trouuer si euident profit au changement d'vne loy receüe telle
  qu'elle soit, qu'il y a de mal à la remuer: d'autant qu'vne police,
  c'est comme vn bastiment de diuerses pieces ioinctes ensemble d'vne
  telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranler vne que tout le corps
  ne s'en sente. Le legislateur des Thuriens ordonna, que quiconque
  voudroit ou abolir vne des vieilles loix, ou en establir vne nouuelle,
  se presenteroit au peuple la corde au col: afin que si la nouuelleté
  n'estoit approuuee d'vn chacun, il fust incontinent estranglé. Et celuy
  de Lacedemone employa sa vie pour tirer de ses citoyens vne
  promesse asseuree, de n'enfraindre aucune de ses ordonnances.
  L'Ephore qui coupa si rudement les deux cordes que Phrinys auoit
  adiousté à la musique, ne s'esmoie pas, si elle en vaut mieux, ou si
  les accords en sont mieux remplis: il luy suffit pour les condamner,
  que ce soit vne alteration de la vieille façon. C'est ce que signifioit
  cette espee rouillee de la Iustice de Marseille.   Ie suis desgousté
  de la nouuelleté, quelque visage qu'elle porte; et ay raison,
  car i'en ay veu des effets tres-dommageables. Celle qui nous presse
  depuis tant d'ans, elle n'a pas tout exploicté: mais on peut dire auec
  apparence, que par accident, elle a tout produict et engendré; voire
  et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle:
  c'est à elle à s'en prendre au nez,

    _Heu patior telis vulnera facta meis!_

  Ceux qui donnent le branle à vn Estat, sont volontiers les premiers
  absorbez en sa ruine. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy
  qui l'a esmeu; il bat et brouille l'eaue pour d'autres pescheurs. La
  liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bastiment, ayant
  esté desmis et dissout, notamment sur ses vieux ans par elle, donne
  tant qu'on veut d'ouuerture et d'entree à pareilles iniures. La maiesté
  royalle s'auale plus difficilement du sommet au milieu, qu'elle
  ne se precipite du milieu à fons. Mais si les inuenteurs sont plus
  dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se ietter en des
  exemples, desquels ils ont senti et puni l'horreur et le mal. Et s'il
  y a quelque degré d'honneur, mesmes au mal faire, ceux cy doiuent
  aux autres, la gloire de l'inuention, et le courage du premier effort.
  Toutes sortes de nouuelle desbauche puysent heureusement en cette
  premiere et foeconde source, les images et patrons à troubler nostre
  police. On lit en nos loix mesmes, faictes pour le remede de ce premier
  mal, l'apprentissage et l'excuse de toutes sortes de mauuaises
  entreprises. Et nous aduient ce que Thucydides dit des guerres ciuiles
  de son temps, qu'en faueur des vices publiques, on les battisoit
  de mots nouueaux plus doux pour leur excuse, abastardissant
  et amollissant leurs vrais titres. C'est pourtant, pour reformer nos
  consciences et nos creances, _honesta oratio est_.   Mais le meilleur
  pretexte de nouuelleté est tres-dangereux.

    _Adeo nihil motum ex antiquo probabile est._

  Si me semble-il, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de
  soy et presomption, d'estimer ses opinions iusques-là, que pour les
  establir, il faille renuerser vne paix publique, et introduire tant de
  maux ineuitables, et vne si horrible corruption de moeurs que les
  guerres ciuiles apportent, et les mutations d'Estat, en chose de tel
  pois, et les introduire en son pays propre. Est-ce pas mal mesnagé,
  d'aduancer tant de vices certains et cognus, pour combattre des erreurs
  contestees et debatables? Est-il quelque pire espece de vices,
  que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance?
  Le Senat osa donner en payement cette deffaitte, sur le different
  d'entre luy et le peuple, pour le ministere de leur religion:
  _Ad deos, id magis quàm ad se pertinere, ipsos visuros, ne sacra sua
  polluantur_: conformément à ce que respondit l'oracle à ceux de
  Delphes, en la guerre Medoise, craignans l'inuasion des Perses. Ils
  demanderent au Dieu, ce qu'ils auoient à faire des tresors sacrez de
  son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur respondit, qu'ils
  ne bougeassent rien, qu'ils se souciassent d'eux: qu'il estoit suffisant
  pour prouuoir à ce qui luy estoit propre.   La religion Chrestienne
  a toutes les marques d'extreme iustice et vtilité: mais nulle
  plus apparente, que l'exacte recommandation de l'obeïssance du magistrat,
  et manutention des polices. Quel merueilleux exemple nous
  en a laissé la sapience diuine; qui pour establir le salut du genre
  humain, et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort
  et le peché, ne l'a voulu faire qu'à la mercy de nostre ordre politique:
  et a soubsmis son progrez et la conduicte d'vn si haut effet
  et si salutaire, à l'aueuglement et iniustice de nos obseruations et
  vsances: y laissant courir le sang innocent de tant d'esleuz ses fauoriz,
  et souffrant vne longue perte d'années à meurir ce fruict inestimable?
  Il y a grand à dire entre la cause de celuy qui suit les
  formes et les loix de son pays, et celuy qui entreprend de les regenter
  et changer. Celuy là allegue pour son excuse, la simplicité,
  l'obeissance et l'exemple: quoy qu'il face ce ne peut estre malice,
  c'est pour le plus malheur. _Quis est enim, quem non moueat clarissimis
  monimentis testata consignatàque antiquitas?_ Outre ce que dit
  Isocrates, que la defectuosité a plus de part à la moderation, que
  n'a l'exces. L'autre est en bien plus rude party. Car qui se mesle de
  choisir et de changer, vsurpe l'authorité de iuger: et se doit faire
  fort, de voir la faute de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduit.
     Cette si vulgaire consideration m'a fermy en mon siege: et
  tenu ma ieunesse mesme, plus temeraire, en bride: de ne charger
  mes espaules d'vn si lourd faix, que de me rendre respondant d'vne
  science de telle importance. Et oser en cette cy, ce qu'en sain iugement,
  ie ne pourroy oser en la plus facile de celles ausquelles on
  m'auoit instruit, et ausquelles la temerité de iuger est de nul preiudice.
  Me semblant tres-inique, de vouloir sousmettre les constitutions
  et obseruances publiques et immobiles, à l'instabilité d'vne
  priuée fantasie (la raison priuée n'a qu'vne iurisdiction priuée) et
  entreprendre sur les loix diuines, ce que nulle police ne supporteroit
  aux ciuiles. Ausquelles, encore que l'humaine raison aye beaucoup
  plus de commerce, si sont elles souuerainement iuges de leurs
  iuges: et l'extreme suffisance sert à expliquer et estendre l'vsage,
  qui en est receu, non à le destourner et innouer. Si quelques fois
  la prouidence diuine a passé par dessus les regles, ausquelles elle
  nous a necessairement astreints: ce n'est pas pour nous en dispenser.
  Ce sont coups de sa main diuine: qu'il nous faut, non pas
  imiter, mais admirer: et exemples extraordinaires, marques d'vn
  expres et particulier adueu: du genre des miracles, qu'elle nous
  offre, pour tesmoignage de sa toute puissance, au dessus de noz
  ordres et de noz forces: qu'il est folie et impieté d'essayer à representer:
  et que nous ne deuons pas suiure, mais contempler auec
  estonnement. Actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta
  proteste bien opportunément: _Quum de religione agitur, T. Coruncanum,
  P. Scipionem, P. Scæuolam, pontifices maximos, non Zenonem,
  aut Cleanthem, aut Chrysippum, sequor_.   Dieu le sçache en nostre
  presente querelle, où il y a cent articles à oster et remettre, grands
  et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d'auoir
  exactement recogneu les raisons et fondements de l'vn et l'autre
  party. C'est vn nombre, si c'est nombre, qui n'auroit pas grand
  moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse où va elle?
  soubs quelle enseigne se iette elle à quartier? Il aduient de la leur,
  comme des autres medecines foibles et mal appliquees: les humeurs
  qu'elle vouloit purger en nous, elle les a eschauffées, exasperees et
  aigries par le conflit, et si nous est demeurée dans le corps. Elle
  n'a sçeu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis:
  en maniere que nous ne la pouuons vuider non plus, et ne receuons
  de son operation que des douleurs longues et intestines.   Si est-ce
  que la fortune reseruant tousiours son authorité au dessus de
  nos discours, nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente,
  qu'il est besoin que les loix luy facent quelque place. Et quand on
  resiste à l'accroissance d'vne innouation qui vient par violence à
  s'introduire, de se tenir en tout et par tout en bride et en regle
  contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible
  qui peut auancer leur dessein, qui n'ont ny loy ny ordre que
  de suiure leur aduantage, c'est vne dangereuse obligation et inequalité.
  _Aditum nocendi perfido præstat fides._ D'autant que la discipline
  ordinaire d'vn Estat qui est en sa santé, ne pouruoit pas à
  ces accidens extraordinaires: elle presuppose vn corps qui se tient
  en ses principaux membres et offices, et vn commun consentement
  à son obseruation et obeissance. L'aller legitime, est vn aller froid,
  poisant et contraint: et n'est pas pour tenir bon, à vn aller licencieux
  et effrené.   On sçait qu'il est encore reproché à ces deux
  grands personnages, Octauius et Caton, aux guerres ciuiles, l'vn de
  Sylla, l'autre de Cæsar, d'auoir plustost laissé encourir toutes extremitez
  à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et
  que de rien remuer. Car à la verité en ces dernieres necessitez, où
  il n'y a plus que tenir, il seroit à l'auanture plus sagement fait, de
  baisser la teste et prester vn peu au coup, que s'ahurtant outre la
  possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de
  fouler tout aux pieds: et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce
  qu'elles peuuent, puis qu'elles ne peuuent ce qu'elles veulent. Ainsi
  fit celuy qui ordonna qu'elles dormissent vingt quatre heures: et
  celuy qui remua pour cette fois vn iour du calendrier: et cet autre
  qui du mois de Iuin fit le second May. Les Lacedemoniens mesmes,
  tant religieux obseruateurs des ordonnances de leur païs, estans
  pressez de leur loy, qui deffendoit d'eslire par deux fois Admiral vn
  mesme personnage, et de l'autre part leurs affaires requerans de
  toute necessité, que Lysander prinst de rechef cette charge, ils firent
  bien vn Aracus Admiral, mais Lysander surintendant de la marine.
  Et de mesme subtilité, vn de leurs Ambassadeurs estant enuoyé vers
  les Atheniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance,
  et Pericles luy alleguant qu'il estoit deffendu d'oster le tableau, où
  vne loy estoit vne fois posée, luy conseilla de le tourner seulement,
  d'autant que cela n'estoit pas deffendu. C'est ce dequoy Plutarque
  loüe Philopoemen, qu'estant né pour commander, il sçauoit non
  seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand
  la necessité publique le requeroit.



  CHAPITRE XXIII.

  _Diuers euenemens de mesme Conseil._


  IAQVES Amiot, grand Aumosnier de France, me recita vn iour cette
  histoire à l'honneur d'vn Prince des nostres (et nostre estoit-il
  à tres-bonnes enseignes, encore que son origine fust estrangere)
  que durant nos premiers troubles au siege de Roüan, ce Prince
  ayant esté aduerti par la Royne mere du Roy d'vne entreprise qu'on
  faisoit sur sa vie, et instruit particulierement par ses lettres, de
  celuy qui la deuoit conduire à chef, qui estoit vn Gentil-homme
  Angeuin ou Manceau, frequentant lors ordinairement pour cet effet,
  la maison de ce Prince: il ne communiqua à personne cet aduertissement:
  mais se promenant l'endemain au mont saincte Catherine,
  d'où se faisoit nostre baterie à Rouan (car c'estoit au temps
  que nous la tenions assiegee) ayant à ses costez ledit Seigneur
  grand Aumosnier et vn autre Euesque, il apperçeut ce Gentil-homme,
  qui luy auoit esté remarqué, et le fit appeller. Comme il
  fut en sa presence, il luy dit ainsi le voyant desia pallir et fremir
  des alarmes de sa conscience: Monsieur de tel lieu, vous vous doutez
  bien de ce que ie vous veux, et vostre visage le montre: vous n'auez
  rien à me cacher: car ie suis instruict de vostre affaire si auant,
  que vous ne feriez qu'empirer vostre marché, d'essayer à le couurir.
  Vous sçauez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans
  des plus secretes pieces de cette menee) ne faillez sur vostre
  vie à me confesser la verité de tout ce dessein. Quand ce pauure
  homme se trouua pris et conuaincu, car le tout auoit esté descouuert
  à la Royne par l'vn des complices, il n'eut qu'à ioindre les mains
  et requerir la grace et misericorde de ce Prince; aux pieds duquel
  il se voulut ietter, mais il l'en garda, suyuant ainsi son propos: Venez
  çà, vous ay-ie autre-fois fait desplaisir? ay-ie offencé quelqu'vn des
  vostres par haine particuliere? Il n'y a pas trois semaines que ie
  vous cognois, quelle raison vous a peu mouuoir à entreprendre ma
  mort? Le Gentil-homme respondit à cela d'vne voix tremblante, que
  ce n'estoit aucune occasion particuliere qu'il en eust, mais l'interest
  de la cause generale de son party, et qu'aucuns luy auoient persuadé
  que ce seroit vne execution pleine de pieté, d'extirper en quelque
  maniere que ce fust, vn si puissant ennemy de leur religion. Or,
  suiuit ce Prince, ie vous veux montrer, combien la religion que ie
  tiens est plus douce, que celle dequoy vous faictes profession. La
  vostre vous a conseillé de me tuer sans m'ouir, n'ayant receu de
  moy aucune offence; et la mienne me commande que ie vous pardonne,
  tout conuaincu que vous estes de m'auoir voulu tuer sans
  raison. Allez vous en, retirez vous, que ie ne vous voye plus icy: et
  si vous estes sage, prenez doresnauant en voz entreprises des conseillers
  plus gens de bien que ceux là.   L'empereur Auguste estant
  en la Gaule, reçeut certain auertissement d'vne coniuration que luy
  brassoit L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour cet
  effect au lendemain le conseil de ses amis: mais la nuict d'entre-deux
  il la passa auec grande inquietude, considerant qu'il auoit à
  faire mourir un ieune homme de bonne maison, et neueu du grand
  Pompeius: et produisoit en se pleignant plusieurs diuers discours.
  Quoy donq, faisoit-il, sera-il dict que ie demeureray en crainte et
  en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se pourmener cependant
  à son ayse? S'en ira-il quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay
  sauuée de tant de guerres ciuiles, de tant de batailles, par mer et
  par terre? et apres auoir estably la paix vniuerselle du monde,
  sera-il absouz, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais
  de me sacrifier? Car la coniuration estoit faicte de le tuer, comme
  il feroit quelque sacrifice. Apres cela s'estant tenu coy quelque
  espace de temps, il recommençoit d'vne voix plus forte, et s'en
  prenoit à soy-mesme: Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gens
  que tu meures? n'y aura-il point de fin à tes vengeances et à tes
  cruautez? Ta vie vaut-elle que tant de dommage se face pour la
  conseruer? Liuia sa femme le sentant en ces angoisses: Et les conseils
  des femmes y seront-ils receuz, luy dit elle? Fais ce que font
  les medecins, quand les receptes accoustumees ne peuuent seruir,
  ils en essayent de contraires. Par seuerité tu n'as iusques à cette
  heure rien profité: Lepidus a suiuy Sauidienus, Murena Lepidus,
  Cæpio Murena, Egnatius Cæpio. Commence à experimenter comment
  te succederont la douceur et la clemence. Cinna est conuaincu, pardonne
  luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et profitera à ta
  gloire. Auguste fut bien ayse d'auoir trouué vn aduocat de son humeur,
  et ayant remercié sa femme et contremandé ses amis, qu'il
  auoit assignez au Conseil, commanda qu'on fist venir à luy Cinna
  tout seul. Et ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, et fait
  donner vn siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: En premier
  lieu ie te demande Cinna, paisible audience: n'interromps pas mon
  parler, ie te donray temps et loysir d'y respondre. Tu sçais Cinna
  que t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t'estant
  faict mon ennemy, mais estant né tel, ie te sauuay; ie te mis entre
  mains tous tes biens, et t'ay en fin rendu si accommodé et si aysé,
  que les victorieux sont enuieux de la condition du vaincu: l'office
  du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'ottroiay, l'ayant refusé à
  d'autres, desquels les peres auoyent tousiours combatu auec moy:
  t'ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. A quoy Cinna
  s'estant escrié qu'il estoit bien esloigné d'vne si meschante pensee:
  Tu ne me tiens pas Cinna ce que tu m'auois promis, suyuit Auguste:
  tu m'auois asseuré que ie ne serois pas interrompu: ouy, tu as entrepris
  de me tuer, en tel lieu, tel iour, en telle compagnie, et de telle
  façon: et le voyant transi de ces nouuelles, et en silence, non plus
  pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience:
  Pourquoy, adiousta il, le fais tu? Est-ce pour estre Empereur?
  Vrayment il va bien mal à la chose publique, s'il n'y a que moy,
  qui t'empesche d'arriuer à l'Empire. Tu ne peux pas seulement deffendre
  ta maison, et perdis dernierement vn procés par la faueur
  d'vn simple libertin. Quoy? n'as tu pas moyen ny pouuoir en autre
  chose qu'à entreprendre Cæsar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui
  empesche tes esperances. Penses-tu, que Paulus, que Fabius, que les
  Cosseens et Seruiliens te souffrent? et vne si grande trouppe de
  nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent
  leur noblesse? Apres plusieurs autres propos, car il parla à
  luy plus de deux heures entieres, Or va, luy dit-il, ie te donne,
  Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay autres-fois
  à ennemy: que l'amitié commence de ce iourd'huy entre nous:
  essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie,
  ou tu l'ayes receuë. Et se despartit d'auec luy en cette maniere.
  Quelque temps apres il luy donna le consulat, se pleignant dequoy
  il ne le luy auoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort amy, et
  fut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident,
  qui aduint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut
  iamais de coniuration ny d'entreprise contre luy, et reçeut vne iuste
  recompense de cette sienne clemence. Mais il n'en aduint pas de
  mesmes au nostre: car sa douceur ne le sceut garentir, qu'il ne
  cheust depuis aux lacs de pareille trahison. Tant c'est chose vaine
  et friuole que l'humaine prudence: et au trauers de tous nos
  proiects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousiours
  la possession des euenemens.   Nous appellons les medecins
  heureux, quand ils arriuent à quelque bonne fin: comme s'il n'y
  auoit que leur art, qui ne se peust maintenir d'elle mesme, et qui
  eust les fondemens trop frailes, pour s'appuyer de sa propre force: et
  comme s'il n'y auoit qu'elle, qui ayt besoin que la fortune preste la
  main à ses operations. Ie croy d'elle tout le pis ou le mieux qu'on
  voudra: car nous n'auons, Dieu mercy, nul commerce ensemble. Ie
  suis au rebours des autres: car ie la mesprise bien tousiours, mais
  quand ie suis malade, au lieu d'entrer en composition, ie commence
  encore à la haïr et à la craindre: et respons à ceux qui me pressent
  de prendre medecine, qu'ils attendent au moins que ie sois
  rendu à mes forces et à ma santé, pour auoir plus de moyen de
  soustenir l'effort et le hazart de leur breuuage. Ie laisse faire nature,
  et presuppose qu'elle se soit pourueue de dents et de griffes,
  pour se deffendre des assaux qui luy viennent, et pour maintenir
  cette contexture, dequoy elle fuit la dissolution. Ie crain au lieu de
  l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien estroites et
  bien iointes auec la maladie, qu'on secoure son aduersaire au lieu
  d'elle, et qu'on la recharge de nouueaux affaires.   Or ie dy que
  non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines,
  la fortune y a bonne part. Les saillies poëtiques, qui emportent
  leur autheur, et le rauissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons
  nous à son bon heur, puis qu'il confesse luy mesme qu'elles
  surpassent sa suffisance et ses forces, et les recognoit venir d'ailleurs
  que de soy, et ne les auoir aucunement en sa puissance: non plus
  que les orateurs ne disent auoir en la leur ces mouuemens et agitations
  extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein? Il en
  est de mesmes en la peinture, qu'il eschappe par fois des traits de
  la main du peintre surpassans sa conception et sa science, qui le
  tirent luy mesmes en admiration, et qui l'estonnent. Mais la fortune
  montre bien encores plus euidemment, la part qu'elle a en tous ces
  ouurages, par les graces et beautez qui s'y treuuent, non seulement
  sans l'intention, mais sans la cognoissance mesme de l'ouurier. Vn
  suffisant lecteur descouure souuent és escrits d'autruy, des perfections
  autres que celles que l'autheur y a mises et apperceuës, et
  y preste des sens et des visages plus riches.   Quant aux entreprises
  militaires, chacun void comment la fortune y a bonne part. En nos
  conseils mesmes et en nos deliberations, il faut certes qu'il y ayt du
  sort et du bonheur meslé parmy: car tout ce que nostre sagesse
  peut, ce n'est pas grandchose. Plus elle est aigue et viue, plus elle
  trouue en soy de foiblesse, et se deffie d'autant plus d'elle mesme.
  Ie suis de l'aduis de Sylla: et quand ie me prens garde de pres aux
  plus glorieux exploicts de la guerre, ie voy, ce me semble, que ceux
  qui les conduisent, n'y employent la deliberation et le conseil, que
  par acquit; et que la meilleure part de l'entreprinse, ils l'abandonnent
  à la fortune; et sur la fiance qu'ils ont à son secours, passent
  à tous les coups au delà des bornes de tout discours. Il suruient
  des allegresses fortuites, et des fureurs estrangeres parmy leurs
  deliberations, qui les poussent le plus souuent à prendre le party le
  moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au dessus
  de la raison. D'où il est aduenu à plusieurs grands Capitaines anciens,
  pour donner credit à ces conseils temeraires, d'alleguer à leurs
  gens, qu'ils y estoyent conuiez par quelque inspiration, par quelque
  signe et prognostique.   Voyla pourquoy en cette incertitude et
  perplexité, que nous apporte l'impuissance de voir et choisir ce qui
  est le plus commode, pour les difficultez que les diuers accidens et
  circonstances de chaque chose tirent: le plus seur, quand autre
  consideration ne nous y conuieroit, est à mon aduis de se reietter
  au party, où il y a plus d'honnesteté et de iustice: et puis qu'on est
  en doute du plus court chemin, tenir tousiours le droit. Comme en
  ces deux exemples, que ie vien de proposer, il n'y a point de doubte,
  qu'il ne fust plus beau et plus genereux à celuy qui auoit receu
  l'offence, de la pardonner, que s'il eust fait autrement. S'il en est
  mes-aduenu au premier, il ne s'en faut pas prendre à ce sien bon
  dessein: et ne sçait on, quand il eust pris le party contraire, s'il
  eust eschapé la fin, à laquelle son destin l'appelloit; et si eust perdu
  la gloire d'vne telle humanité.   Il se void dans les histoires, force
  gens, en cette crainte; d'où la plus part ont suiuy le chemin de
  courir au deuant des coniurations, qu'on faisoit contre eux, par
  vengeance et par supplices: mais i'en voy fort peu ausquels ce remede
  ayt seruy; tesmoing tant d'Empereurs Romains. Celuy qui se
  trouue en ce danger, ne doit pas beaucoup esperer ny de sa force,
  ny de sa vigilance. Car combien est-il mal aisé de se garentir d'vn
  ennemy, qui est couuert du visage du plus officieux amy que nous
  ayons? et de cognoistre les volontez et pensemens interieurs de ceux
  qui nous assistent? Il a beau employer des nations estrangeres pour
  sa garde, et estre tousiours ceint d'vne haye d'hommes armez: Quiconque
  aura sa vie à mespris, se rendra tousiours maistre de celle
  d'autruy. Et puis ce continuel soupçon, qui met le Prince en doute
  de tout le monde, luy doit seruir d'vn merueilleux tourment. Pourtant
  Dion estant aduerty que Callippus espioit les moyens de le faire
  mourir, n'eut iamais le coeur d'en informer, disant qu'il aymoit
  mieux mourir que viure en cette misere, d'auoir à se garder non
  de ses ennemys seulement, mais aussi de ses amis. Ce qu'Alexandre
  representa bien plus viuement par effect, et plus roidement, quand
  ayant eu aduis par vne lettre de Parmenion, que Philippus son plus
  cher medecin estoit corrompu par l'argent de Darius pour l'empoisonner;
  en mesme temps qu'il donnoit à lire sa lettre à Philippus,
  il auala le bruuage qu'il luy auoit presenté. Fut-ce pas exprimer
  cette resolution, que si ses amis le vouloient tuer, il consentoit
  qu'ils le peussent faire? Ce Prince est le souuerain patron des
  actes hazardeux: mais ie ne sçay s'il y a traict en sa vie,
  qui ayt plus de fermeté que cestui-cy, ny vne beauté illustre
  par tant de visages.   Ceux qui preschent aux Princes la deffiance
  si attentiue, soubs couleur de leur prescher leur seurté,
  leur preschent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se
  faict sans hazard. I'en sçay vn de courage tres-martial de sa
  complexion et entreprenant, de qui tous les iours on corrompt la
  bonne fortune par telles persuasions: Qu'il se resserre entre les
  siens, qu'il n'entende à aucune reconciliation de ses anciens ennemys,
  se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes,
  quelque promesse qu'on luy face, quelque vtilité qu'il y voye. I'en
  sçay vn autre, qui a inesperément auancé sa fortune, pour auoir
  pris conseil tout contraire.   La hardiesse dequoy ils cerchent si
  auidement la gloire, se represente, quand il est besoin, aussi magnifiquement
  en pourpoint qu'en armes: en vn cabinet, qu'en vn
  camp: le bras pendant, que le bras leué. La prudence si tendre et
  circonspecte, est mortelle ennemye des hautes executions. Scipion
  sceut, pour pratiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et
  abandonnant l'Espaigne, douteuse encore sous sa nouuelle conqueste,
  passer en Afrique, dans deux simples vaisseaux, pour se
  commettre en terre ennemie, à la puissance d'vn Roy barbare, à
  vne foy incogneue, sans obligation, sans hostage, sous la seule
  seureté de la grandeur de son propre courage, de son bon heur,
  et de la promesse de ses hautes esperances. _Habita fides ipsam plerumque
  fidem obligat._ A vne vie ambitieuse et fameuse, il faut au
  rebours, prester peu, et porter la bride courte aux souspeçons. La
  crainte et la deffiance attirent l'offence et la conuient. La plus deffiant
  de nos Roys establit ses affaires, principalement pour auoir
  volontairement abandonné et commis sa vie, et sa liberté, entre les
  mains de ses ennemis: montrant auoir entiere fiance d'eux, afin
  qu'ils la prinssent de luy. A ses legions mutinées et armées contre
  luy, Cæsar opposoit seulement l'authorité de son visage, et la fierté
  de ses paroles; et se fioit tant à soy et à sa fortune, qu'il ne craingnoit
  point de s'abandonner et commettre à vne armée seditieuse
  et rebelle;

                      _Stetit aggere fultus
    Cespitis, intrepidus vultu, meruitque timeri
    Nil metuens._

  Mais il est bien vray, que cette forte asseurance ne se peut
  presenter bien entiere, et naifue, que par ceux ausquels l'imagination
  de la mort, et du pis qui peut aduenir apres tout, ne donne
  point d'effroy; car de la representer tremblante encore, doubteuse
  et incertaine, pour le seruice d'vne importante reconciliation, ce
  n'est rien faire qui vaille. C'est vn excellent moyen de gaigner le
  coeur et volonté d'autruy, de s'y aller soubsmettre et fier, pourueu
  que ce soit librement, et sans contrainte d'aucune necessité, et que
  ce soit en condition, qu'on y porte vne fiance pure et nette; le
  front au moins deschargé de tout scrupule. Ie vis en mon enfance,
  vn Gentil-homme commandant à vne grande ville empressé à l'esmotion
  d'vn peuple furieux. Pour esteindre ce commencement du
  trouble, il print party de sortir d'vn lieu tres-asseuré où il estoit,
  et se rendre à cette tourbe mutine: d'où mal luy print, et y fut
  miserablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faute fust tant
  d'estre sorty, ainsi qu'ordinairement on le reproche à sa memoire,
  comme ce fut d'auoir pris vne voye de soubsmission et de mollesse:
  et d'auoir voulu endormir cette rage, plustost en suiuant qu'en
  guidant, et en requerant plustost qu'en remontrant: et estime que
  vne gracieuse seuerité, auec vn commandement militaire, plein de
  securité, et de confiance, conuenable à son rang, et à la dignité de
  sa charge, luy eust mieux succedé, au moins auec plus d'honneur,
  et de bien-seance. Il n'est rien moins esperable de ce monstre ainsin
  agité, que l'humanité et la douceur, il receura bien plustost la reuerance
  et la crainte. Ie luy reprocherois aussi, qu'ayant pris vne
  resolution plustost braue à mon gré, que temeraire, de se ietter
  foible et en pourpoint, emmy cette mer tempestueuse d'hommes
  insensez, il la deuoit aualler toute, et n'abandonner ce personnage.
  Là où il luy aduint apres auoir recogneu le danger de pres, de
  saigner du nez: et d'alterer encore depuis cette contenance démise
  et flatteuse, qu'il auoit entreprinse, en vne contenance effraiee:
  chargeant sa voix et ses yeux d'estonnement et de penitence: cerchant
  à conniller et à se desrober, il les enflamma et appella sur
  soy.   On deliberoit de faire vne montre generalle de diuerses
  trouppes en armes, (c'est le lieu des vengeances secrettes, et n'est
  point où en plus grande seureté on les puisse exercer) il y auoit
  publiques et notoires apparences, qu'il n'y faisoit pas fort bon pour
  aucuns, ausquels touchoit la principalle et necessaire charge de les
  recognoistre. Il s'y proposa diuers conseils, comme en chose difficile,
  et qui auoit beaucoup de poids et de suitte. Le mien fut, qu'on
  euitast sur tout de donner aucun tesmoignage de ce doubte, et
  qu'on s'y trouuast et meslast parmy les files, la teste droicte, et le
  visage ouuert, et qu'au lieu d'en retrancher aucune chose, à quoy
  les autres opinions visoient le plus, au contraire, l'on sollicitast les
  Capitaines d'aduertir les soldats de faire leurs salues belles et gaillardes
  en l'honneur des assistans, et n'espargner leur poudre. Cela
  seruit de gratification enuers ces trouppes suspectes, et engendra
  dés lors en auant vne mutuelle et vtile confidence.   La voye qu'y
  tint Iulius Cæsar, ie trouue que c'est la plus belle, qu'on y puisse
  prendre. Premierement il essaya par clemence, à se faire aymer de
  ses ennemis mesmes, se contentant aux coniurations qui luy estoient
  descouuertes, de declarer simplement qu'il en estoit aduerti. Cela
  faict, il print vne tres-noble resolution, d'attendre sans effroy et
  sans solicitude, ce qui luy en pourroit aduenir, s'abandonnant et se
  remettant à la garde des Dieux et de la fortune. Car certainement
  c'est l'estat où il estoit quand il fut tué.   Vn estranger ayant dict
  et publié par tout qu'il pourroit instruire Dionysius Tyran de Syracuse,
  d'vn moyen de sentir et descouurir en toute certitude, les
  parties que ses subiets machineroient contre luy, s'il luy vouloit
  donner vne bonne piece d'argent, Dionysius en estant aduerty, le
  fit appeller à soy, pour s'esclaircir d'vn art si necessaire à sa conseruation;
  cet estranger luy dict, qu'il n'y auoit pas d'autre art,
  sinon qu'il luy fist deliurer vn talent, et se ventast d'auoir apris
  de luy vn singulier secret. Dionysius trouua cette inuention bonne,
  et luy fit compter six cens escus. Il n'estoit pas vray-semblable,
  qu'il eust donné si grande somme à vn homme incogneu, qu'en
  recompense d'vn tres-vtile apprentissage, et seruoit cette reputation
  à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les Princes sagement publient
  les aduis qu'ils reçoiuent des menées qu'on dresse contre
  leur vie; pour faire croire qu'ilz sont bien aduertis, et qu'il ne se
  peut rien entreprendre dequoy ils ne sentent le vent. Le Duc
  d'Athenes fit plusieurs sottises en l'establissement de sa fresche
  tyrannie sur Florence: mais cette-cy la plus notable, qu'ayant
  receu le premier aduis des monopoles que ce peuple dressoit contre
  luy, par Mattheo dit Morozo, complice d'icelles, il le fit mourir, pour
  supprimer cet aduertissement, et ne faire sentir, qu'aucun en la
  ville s'ennuïast de sa domination.   Il me souuient auoir leu autrefois
  l'histoire de quelque Romain, personnage de dignité, lequel
  fuyant la tyrannie du Triumuirat, auoit eschappé mille fois les
  mains de ceux qui le poursuiuoyent, par la subtilité de ses inuentions.
  Il aduint vn iour, qu'vne troupe de gens de cheual, qui auoit
  charge de le prendre, passa tout ioignant vn halier, où il s'estoit
  tapy, et faillit de le descouurir. Mais luy sur ce point là, considerant
  la peine et les difficultez, ausquelles il auoit desia si long
  temps duré, pour se sauuer des continuelles et curieuses recherches,
  qu'on faisoit de luy par tout, le peu de plaisir qu'il pouuoit
  esperer d'vne telle vie, et combien il luy valoit mieux passer vne
  fois le pas, que demeurer tousiours en cette transe, luy-mesme les
  r'appella, et leur trahit sa cachette, s'abandonnant volontairement
  à leur cruauté, pour oster eux et luy d'vne plus longue peine.
  D'appeller les mains ennemies, c'est vn conseil vn peu gaillard: si
  croy-ie, qu'encore vaudroit-il mieux le prendre, que de demeurer
  en la fieure continuelle d'vn accident, qui n'a point de remede.
  Mais puis que les prouisions qu'on y peut apporter sont pleines
  d'inquietude, et d'incertitude, il vaut mieux d'vne belle asseurance
  se preparer à tout ce qui en pourra aduenir; et tirer quelque consolation
  de ce qu'on n'est pas asseuré qu'il aduienne.



  CHAPITRE XXIIII.

  _Du Pedantisme._


  IE me suis souuent despité en mon enfance, de voir és comedies
  Italiennes, tousiours vn pedante pour badin, et le surnom de
  magister, n'auoir guere plus honorable signification parmi nous.
  Car leur estant donné en gouuernement, que pouuois-ie moins faire
  que d'estre ialoux de leur reputation? Ie cherchois bien de les excuser
  par la disconuenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire, et
  les personnes rares et excellentes en iugement, et en sçauoir:
  d'autant qu'ils vont vn train entierement contraire les vns des
  autres. Mais en cecy perdois-ie mon latin: que les plus galans
  hommes c'estoient ceux qui les auoyent le plus à mespris, tesmoing
  nostre bon du Bellay:

    _Mais ie hay par sur tout vn sçauoir pedantesque._

  Et est cette coustume ancienne: car Plutarque dit que Grec et
  Escolier, estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris.
  Depuis auec l'aage i'ay trouué qu'on auoit vne grandissime
  raison, et que _magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes_.
  Mais d'où il puisse aduenir qu'vne ame riche de la cognoissance
  de tant de choses, n'en deuienne pas plus viue, et plus esueillée;
  et qu'vn esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy,
  sans s'amender, les discours et les iugemens des plus excellens
  esprits, que le monde ait porté, i'en suis encore en doute. A receuoir
  tant de ceruelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est
  necessaire, me disoit vne fille, la premiere de nos Princesses, parlant
  de quelqu'vn, que la sienne se foule, se contraigne et rappetisse,
  pour faire place aux autres. Ie dirois volontiers, que comme
  les plantes s'estouffent de trop d'humeur, et les lampes de trop
  d'huile, aussi faict l'action de l'esprit par trop d'estude et de matiere:
  lequel occupé et embarassé d'vne grande diuersité de choses,
  perde le moyen de se demesler. Et que cette charge le tienne courbe
  et croupy. Mais il en va autrement; car nostre ame s'eslargit d'autant
  plus qu'elle se remplit. Et aux exemples des vieux temps, il se
  voit tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des
  choses publiques, des grands Capitaines, et grands conseillers aux
  affaires d'Estat, auoir esté ensemble tressçauans.   Et quant aux
  Philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi
  quelque fois à la verité mesprisez, par la liberté Comique de leur
  temps, leurs opinions et façons les rendans ridicules. Les voulez
  vous faire iuges des droits d'vn procés, des actions d'vn homme?
  Ils en sont bien prests! Ils cerchent encore s'il y a vie, s'il y a
  mouuement, si l'homme est autre chose qu'vn boeuf: que c'est
  qu'agir et souffrir, quelles bestes ce sont, que loix et iustice. Parlent-ils
  du magistrat, ou parlent-ils à luy? c'est d'vne liberté irreuerente
  et inciuile. Oyent-ils louer vn Prince ou vn Roy? c'est vn
  pastre pour eux, oisif comme vn pastre, occupé à pressurer et tondre
  ses bestes: mais bien plus rudement. En estimez vous quelqu'vn
  plus grand, pour posseder deux mille arpents de terre? eux s'en
  moquent, accoustumés d'embrasser tout le monde, comme leur
  possession. Vous ventez vous de vostre noblesse, pour compter sept
  ayeulx riches? ils vous estiment de peu, ne conceuant l'image
  vniuerselle de nature, et combien chascun de nous a eu de predecesseurs,
  riches, pauures, Roys, valets, Grecs, Barbares. Et quand
  vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouuent
  vain, de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les desdeignoit
  le vulgaire, comme ignorants les premieres choses et communes, et
  comme presomptueux et insolents.   Mais cette peinture Platonique
  est bien esloignée de celle qu'il faut à noz hommes. On enuioit
  ceux-là comme estans au dessus de la commune façon, comme
  mesprisans les actions publiques, comme ayans dressé vne vie
  particuliere et inimitable, reglée à certains discours hautains et
  hors d'vsage: ceux-cy on les desdeigne, comme estans au dessoubs
  de la commune façon, comme incapables des charges publiques,
  comme trainans vne vie et des meurs basses et viles apres le vulgaire.
  _Odi homines ignaua opera, Philosopha sententia._   Quant à
  ces Philosophes, dis-ie, comme ils estoient grands en science, ils
  estoient encore plus grands en toute action. Et tout ainsi qu'on dit
  de ce Geometrien de Syracuse, lequel ayant esté destourné de sa
  contemplation, pour en mettre quelque chose en pratique, à la
  deffence de son païs, qu'il mit soudain en train des engins espouuentables,
  et des effects surpassans toute creance humaine; desdaignant
  toutefois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant
  en cela auoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses
  ouurages n'estoient que l'apprentissage et le iouet. Aussi eux, si
  quelquefois on les a mis à la preuue de l'action, on les a veu voler
  d'vne aisle si haulte, qu'il paroissoit bien, leur coeur et leur ame
  s'estre merueilleusement grossie et enrichie par l'intelligence des
  choses. Mais aucuns voyants la place du gouuernement politique
  saisie par hommes incapables, s'en sont reculés. Et celuy qui demanda
  à Crates, iusques à quand il faudroit philosopher, en receut
  cette responce: Iusques à tant que ce ne soient plus des asniers,
  qui conduisent noz armées. Heraclitus resigna la Royauté à son
  frere. Et aux Ephesiens, qui luy reprochoient, qu'il passoit son
  temps à ioüer auec les enfans deuant le temple: Vaut-il pas mieux
  faire cecy, que gouuerner les affaires en vostre compagnie? D'autres
  ayans leur imagination logée au dessus de la fortune et du
  monde, trouuerent les sieges de la iustice, et les thrones mesmes
  des Roys, bas et viles. Et refusa Empedocles la royauté, que les
  Agrigentins luy offrirent. Thales accusant quelquefois le soing du
  mesnage et de s'enrichir, on luy reprocha que c'estoit à la mode du
  renard, pour n'y pouuoir aduenir. Il luy print enuie par passe-temps
  d'en montrer l'experience, et ayant pour ce coup raualé son
  sçauoir au seruice du proffit et du gain, dressa vne trafique, qui
  dans vn an rapporta telles richesses, qu'à peine en toute leur vie,
  les plus experimentez de ce mestier là, en pouuoient faire de pareilles.
  Ce qu'Aristote recite d'aucuns, qui appelloyent et celuy là
  et Anaxagoras, et leurs semblables, sages et non prudents, pour
  n'auoir assez de soin des choses plus vtiles: outre ce que ie ne
  digere pas bien cette difference de mots, cela ne sert point d'excuse
  à mes gents, et à voir la basse et necessiteuse fortune, dequoy
  ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer tous les
  deux, qu'ils sont, et non sages, et non prudents.   Ie quitte cette
  premiere raison, et croy qu'il vaut mieux dire, que ce mal vienne
  de leur mauuaise façon de se prendre aux sciences: et qu'à la mode
  dequoy nous sommes instruicts, il n'est pas merueille, si ny les
  escoliers, ny les maistres n'en deuiennent pas plus habiles, quoy
  qu'ils s'y facent plus doctes. De vray le soing et la despence de nos
  peres, ne vise qu'à nous meubler la teste de science: du iugement
  et de la vertu, peu de nouuelles. Criez d'vn passant à nostre peuple:
  O le sçauant homme! Et d'vn autre, O le bon homme! Il ne faudra
  pas à destourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit
  vn tiers crieur: O les lourdes testes!   Nous nous enquerons
  volontiers, Sçait-il du Grec ou du Latin? escrit-il en vers ou en
  prose? mais, s'il est deuenu meilleur ou plus aduisé, c'estoit le
  principal, et c'est ce qui demeure derriere. Il falloit s'enquerir qui
  est mieux sçauant, non qui est plus sçauant.   Nous ne trauaillons
  qu'à remplir la memoire, et laissons l'entendement et la conscience
  vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste du
  grain, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechée à
  leurs petits: ainsi nos pedantes vont pillotans la science dans les
  liures, et ne la logent qu'au bout de leurs léures, pour la dégorger
  seulement, et mettre au vent. C'est merueille combien proprement
  la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme, ce
  que ie fay en la plus part de cette composition? Ie m'en vay escornifflant
  par-cy par-là, des liures, les sentences qui me plaisent; non
  pour les garder, car ie n'ay point de gardoire, mais pour les transporter
  en cettuy-cy; où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes,
  qu'en leur premiere place. Nous ne sommes, ce croy-ie, sçauants,
  que de la science presente: non de la passée, aussi peu que de la
  future. Mais qui pis est, leurs escoliers et leurs petits ne s'en nourrissent
  et alimentent non plus, ains elle passe de main en main,
  pour cette seule fin, d'en faire parade, d'en entretenir autruy, et d'en
  faire des comptes, comme vne vaine monnoye inutile à tout autre
  vsage et emploite, qu'à compter et ietter. _Apud alios loqui didicerunt,
  non ipsi secum. Non est loquendum, sed gubernandum._ Nature,
  pour montrer qu'il n'y a rien de sauuage en ce qu'elle conduit, faict
  naistre souuent és nations moins cultiuées par art, des productions
  d'esprit, qui luittent les plus artistes productions. Comme sur mon
  propos, le prouerbe Gascon tiré d'vne chalemie, est-il delicat, _Bouha
  prou bouha, mas à remuda lous dits qu'em_. Souffler prou souffler,
  mais à remuer les doits, nous en sommes là. Nous sçauons dire,
  Cicero dit ainsi, voila les meurs de Platon, ce sont les mots mesmes
  d'Aristote: mais nous que disons nous nous mesmes? que faisons
  nous? que iugeons nous? Autant en diroit bien vn perroquet.

  Cette façon me faict souuenir de ce riche Romain, qui auoit esté
  soigneux à fort grande despence, de recouurer des hommes suffisans
  en tout genre de science, qu'il tenoit continuellement autour
  de luy, affin que quand il escheoit entre ses amis, quelque occasion
  de parler d'vne chose ou d'autre, ils suppleassent en sa place, et
  fussent tous prests à luy fournir, qui d'vn discours, qui d'vn vers
  d'Homere, chacun selon son gibier: et pensoit ce sçauoir estre sien,
  par ce qu'il estoit en la teste de ses gens. Et comme font aussi ceux,
  desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies. I'en
  cognoy, à qui quand ie demande ce qu'il sçait, il me demande vn
  liure pour le montrer: et n'oseroit me dire, qu'il a le derriere galeux,
  s'il ne va sur le champ estudier en son lexicon que c'est que
  galeux, et que c'est que derriere.   Nous prenons en garde les opinions
  et le sçauoir d'autruy, et puis c'est tout: il les faut faire
  nostres. Nous semblons proprement celuy, qui ayant besoing de
  feu, en iroit querir chez son voisin, et y en ayant trouué vn beau
  et grand, s'arresteroit là à se chauffer, sans plus se souuenir d'en
  raporter chez soy. Que nous sert-il d'auoir la panse pleine de viande,
  si elle ne se digere, si elle ne se transforme en nous? si elle ne nous
  augmente et fortifie? Pensons nous que Lucullus, que les lettres
  rendirent et formerent si grand capitaine sans experience, les eust
  prises à nostre mode? Nous nous laissons si fort aller sur les bras
  d'autruy, que nous aneantissons nos forces. Me veux-ie armer contre
  la crainte de la mort? c'est aux despens de Seneca. Veux-ie tirer de
  la consolation pour moy, ou pour vn autre? ie l'emprunte de Cicero:
  ie l'eusse prise en moy-mesme, si on m'y eust exercé. Ie
  n'ayme point cette suffisance relatiue et mendiée. Quand bien nous
  pourrions estre sçauans du sçauoir d'autruy, au moins sages ne
  pouuons nous estre que de nostre propre sagesse.

    μισω σοφιστην, ὁστις ουχ αυτω σοφος.

  Ex quo Ennius: _Nequidquam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse
  non quiret_.

                                _si cupidus, si
    Vanus, et Euganea quantumuis vilior agna._

  _Non enim paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est._   Dionysius
  se moquoit des Grammariens, qui ont soin de s'enquerir des
  maux d'Vlysses, et ignorent les propres: des musiciens, qui accordent
  leurs fleutes, et n'accordent pas leurs moeurs: des orateurs
  qui estudient à dire iustice, non à la faire. Si nostre ame n'en va
  vn meilleur bransle, si nous n'en auons le iugement plus sain, i'aymerois
  aussi cher que mon escolier eut passé le temps à ioüer à la
  paume, au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez le reuenir
  de là, apres quinze ou seize ans employez, il n'est rien si mal propre
  à mettre en besongne, tout ce que vous y recognoissez d'auantage,
  c'est que son Latin et son Grec l'ont rendu plus sot et presumptueux
  qu'il n'estoit party de la maison. Il en deuoit rapporter
  l'ame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie: et l'a seulement
  enflée, en lieu de la grossir.   Ces maistres icy, comme Platon dit
  des Sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes, ceux qui
  promettent d'estre les plus vtiles aux hommes, et seuls entre tous
  les hommes, qui non seulement n'amendent point ce qu'on leur
  commet, comme faict vn charpentier et vn masson: mais l'empirent,
  et se font payer de l'auoir empiré. Si la loy que Protagoras
  proposoit à ses disciples, estoit suiuie: ou qu'ils le payassent selon
  son mot, ou qu'ils iurassent au temple, combien ils estimoient le
  profit qu'ils auoient receu de sa discipline, et selon iceluy satisfissent
  sa peine: mes pedagogues se trouueroient chouez, s'estans
  remis au serment de mon experience. Mon vulgaire Perigordin
  appelle fort plaisamment _Lettre ferits_, ces sçauanteaux, comme si
  vous disiez Lettre-ferus, ausquels les lettres ont donné vn coup de
  marteau, comme on dit. De vray le plus souuent ils semblent estre
  raualez, mesmes du sens commun. Car le païsant et le cordonnier
  vous leur voyez aller simplement et naïuement leur train, parlant
  de ce qu'ils sçauent: ceux-cy pour se vouloir esleuer et gendarmer
  de ce sçauoir, qui nage en la superficie de leur ceruelle, vont
  s'embarrassant, et empetrant sans cesse. Il leur eschappe de belles
  parolles, mais qu'vn autre les accommode: ils cognoissent bien
  Galien, mais nullement le malade: ils vous ont des-ia rempli la
  teste de loix, et si n'ont encore conçeu le neud de la cause: ils
  sçauent la Theorique de toutes choses, cherchez qui la mette en
  practique.   I'ay veu chez moy vn mien amy, par maniere de passetemps,
  ayant affaire à vn de ceux-cy, contrefaire vn iargon de
  Galimatias, propos sans suitte, tissu de pieces rapportées, sauf qu'il
  estoit souuent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser
  ainsi tout vn iour ce sot à debattre, pensant tousiours respondre
  aux obiections qu'on luy faisoit. Et si estoit homme de lettres et
  de reputation, et qui auoit vne belle robbe.

    _Vos ô patritius sanguis quos viuere par est
    Occipiti cæco, posticæ occurrite sannæ._

  Qui regardera de bien pres à ce genre de gens, qui s'estend bien
  loing, il trouuera comme moy, que le plus souuent ils ne s'entendent,
  ny autruy, et qu'ils ont la souuenance assez pleine, mais le
  iugement entierement creux: sinon que leur nature d'elle mesme
  le leur ait autrement façonné. Comme i'ay veu Adrianus Turnebus,
  qui n'ayant faict autre profession que de lettres, en laquelle c'estoit,
  à mon opinion, le plus grand homme, qui fust il y a mil ans,
  n'ayant toutesfois rien de pedantesque que le port de sa robbe, et
  quelque façon externe, qui pouuoit n'estre pas ciuilisée à la courtisane:
  qui sont choses de neant. Et hay nos gens qui supportent
  plus mal-aysement vne robbe qu'vne ame de trauers: et regardent
  à sa reuerence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est.
  Car au dedans c'estoit l'ame la plus polie du monde. Ie l'ay souuent
  à mon escient ietté en propos eslongnez de son vsage, il y voyoit
  si cler, d'vne apprehension si prompte, d'vn iugement si sain, qu'il
  sembloit, qu'il n'eust iamais faict autre mestier que la guerre, et
  affaires d'Estat. Ce sont natures belles et fortes:

                          _queis arte benigna
    Et meliore luto finxit præcordia Titan,_

  qui se maintiennent au trauers d'vne mauuaise institution. Or ce
  n'est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu'elle
  nous change en mieux.   Il y a aucuns de noz Parlemens, quand
  ils ont à receuoir des officiers, qui les examinent seulement sur la
  science: les autres y adioustent encores l'essay du sens, en leur
  presentant le iugement de quelque cause. Ceux-cy me semblent
  auoir vn beaucoup meilleur stile. Et encore que ces deux pieces
  soyent necessaires, et qu'il faille qu'elles s'y trouuent toutes deux:
  si est-ce qu'à la verité celle du sçauoir est moins prisable, que celle
  du iugement; cette-cy se peut passer de l'autre, et non l'autre de
  cette cy. Car comme dict ce vers Grec,

    ôs ouden hê mathêsis, ên mê nous parê.

  A quoy faire la science, si l'entendement n'y est? Pleust à Dieu que
  pour le bien de nostre iustice ces compagnies là se trouuassent aussi
  bien fournies d'entendement et de conscience, comme elles sont
  encore de science. _Non vitæ, sed scholæ discimus._ Or il ne faut pas
  attacher le sçauoir à l'ame, il l'y faut incorporer: il ne l'en faut
  pas arrouser, il l'en faut teindre; et s'il ne la change, et meliore
  son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser
  là. C'est vn dangereux glaiue, et qui empesche et offence son maistre
  s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'vsage: _vt fuerit melius
  non didicisse_.   A l'aduenture est ce la cause, que et nous, et
  la Theologie ne requerons pas beaucoup de science aux femmes, et
  que François Duc de Bretaigne filz de Iean V. comme on luy parla
  de son mariage auec Isabeau fille d'Escosse, et qu'on luy adiousta
  qu'elle auoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de
  lettres, respondit, qu'il l'en aymoit mieux, et qu'vne femme estoit
  assez sçauante, quand elle sçauoit mettre difference entre la chemise
  et le pourpoint de son mary.   Aussi ce n'est pas si grande merueille,
  comme on crie, que nos ancestres n'ayent pas faict grand
  estat des lettres, et qu'encores auiourd'huy elles ne se trouuent que
  par rencontre aux principaux conseils de nos Roys: et si cette fin
  de s'en enrichir, qui seule nous est auiourd'huy proposée par le
  moyen de la Iurisprudence, de la Medecine, du pedantisme, et de
  la Theologie encore, ne les tenoit en credit, vous les verriez sans
  doubte aussi marmiteuses qu'elles furent onques. Quel dommage,
  si elles ne nous apprennent ny à bien penser, ny à bien faire?
  _Postquam docti prodierunt, boni desunt._ Toute autre science, est
  dommageable à celuy qui n'a la science de la bonté.   Mais la raison
  que ie cherchoys tantost, seroit elle point aussi de là, que
  nostre estude en France n'ayant quasi autre but que le proufit,
  moins de ceux que nature a faict naistre à plus genereux offices
  que lucratifs, s'adonnants aux lettres, ou si courtement (retirez
  auant que d'en auoir pris appetit, à vne profession qui n'a rien de
  commun auec les liures) il ne reste plus ordinairement, pour s'engager
  tout à faict à l'estude, que les gents de basse fortune, qui y
  questent des moyens à viure? Et de ces gents-là, les ames estans
  et par nature, et par institution domestique et exemple, du plus bas
  aloy, rapportent faucement le fruit de la science. Car elle n'est pas
  pour donner iour à l'ame qui n'en a point: ny pour faire voir vn
  aueugle. Son mestier est, non de luy fournir de veuë, mais de la
  luy dresser, de luy regler ses allures, pourueu qu'elle aye de soy les
  pieds, et les iambes droites et capables. C'est vne bonne drogue que
  la science, mais nulle drogue n'est assés forte, pour se preseruer
  sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l'estuye. Tel
  a la veuë claire, qui ne l'a pas droitte: et par consequent void le
  bien, et ne le suit pas: et void la science, et ne s'en sert pas. La principale
  ordonnance de Platon en sa republique, c'est donner à ses citoyens
  selon leur nature, leur charge. Nature peut tout, et fait tout.
  Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices
  de l'esprit les ames boiteuses. Les bastardes et vulgaires sont indignes
  de la philosophie. Quand nous voyons vn homme mal chaussé,
  nous disons que ce n'est pas merueille, s'il est chaussetier. De mesme
  il semble, que l'experience nous offre souuent, vn medecin plus mal
  medeciné, vn Theologien moins reformé, et coustumierement vn sçauant
  moins suffisant qu'vn autre. Aristo Chius auoit anciennement
  raison de dire, que les philosophes nuisoient aux auditeurs: d'autant
  que la plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de
  telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal: ασωτους
  _ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire_.   En cette belle
  institution que Xenophon preste aux Perses, nous trouuons qu'ils
  apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font
  les lettres. Platon dit que le fils aisné en leur succession royale,
  estoit ainsi nourry. Apres sa naissance, on le donnoit, non à des
  femmes, mais à des eunuches de la premiere authorité autour des
  Roys, à cause de leur vertu. Ceux-cy prenoient charge de luy rendre
  le corps beau et sain: et apres sept ans le duisoient à monter
  à cheual, et aller à la chasse. Quand il estoit arriué au quatorziesme,
  ils le deposoient entre les mains de quatre: le plus sage,
  le plus iuste, le plus temperant, le plus vaillant de la nation. Le
  premier luy apprenoit la religion: le second, à estre tousiours veritable:
  le tiers, à se rendre maistre des cupidités: le quart, à ne
  rien craindre.   C'est chose digne de tres-grande consideration,
  que en cette excellente police de Lycurgus, et à la verité monstrueuse
  par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture
  des enfans, comme de sa principale charge, et au giste mesmes des
  Muses, il s'y face si peu de mention de la doctrine: comme si cette
  genereuse ieunesse desdaignant tout autre ioug que de la vertu, on
  luy aye deu fournir, au lieu de nos maistres de science, seulement
  des maistres de vaillance, prudence et iustice. Exemple que Platon
  a suiuy en ses loix. La façon de leur discipline, c'estoit leur faire
  des questions sur le iugement des hommes, et de leurs actions: et
  s'ils condamnoient et loüoient, ou ce personnage, ou ce faict, il
  falloit raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisoient ensemble
  leur entendement, et apprenoient le droit. Astyages en Xenophon,
  demande à Cyrus compte de sa derniere leçon; C'est, dit-il, qu'en
  nostre escole vn grand garçon ayant vn petit saye, le donna à l'vn
  de ses compagnons de plus petite taille, et luy osta son saye qui
  estoit plus grand: nostre precepteur m'ayant fait iuge de ce different,
  ie iugeay qu'il falloit laisser les choses en cet estat, et que l'vn
  et l'autre sembloit estre mieux accommodé en ce point: sur quoy il
  me remontra que i'auois mal fait: car ie m'estois arresté à considerer
  la bien seance, et il falloit premierement auoir proueu à la
  iustice, qui vouloit que nul ne fust forcé en ce qui luy appartenoit.
  Et dit qu'il en fut fouëté, tout ainsi que nous sommes en nos villages,
  pour auoir oublié le premier aoriste de τυπτω. Mon regent me
  feroit vne belle harangue _in genere demonstratiuo_, auant qu'il me
  persuadast que son escole vaut cette-là.   Ils ont voulu coupper
  chemin: et puis qu'il est ainsi que les sciences, lors mesmes qu'on
  les prent de droit fil, ne peuuent que nous enseigner la prudence,
  la preud'hommie et la resolution, ils ont voulu d'arriuée mettre
  leurs enfans au propre des effects, et les instruire non par ouïr dire,
  mais par l'essay de l'action, en les formant et moulant vifuement,
  non seulement de preceptes et parolles, mais principalement
  d'exemples et d'oeuures: afin que ce ne fust pas vne science en leur
  ame, mais sa complexion et habitude: que ce ne fust pas vn acquest,
  mais vne naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus
  ce qu'il seroit d'aduis, que les enfans apprinsent: Ce qu'ils
  doiuent faire estans hommes, respondit-il. Ce n'est pas merueille,
  si vne telle institution a produit des effects si admirables.   On
  alloit, dit-on, aux autres villes de Grece chercher des Rhetoriciens,
  des Peintres, et des Musiciens: mais en Lacedemone des legislateurs,
  des magistrats, et Empereurs d'armée: à Athenes on aprenoit
  à bien dire, et icy à bien faire: là à se desmesler d'vn argument
  sophistique, et à rabattre l'imposture des mots captieusement
  entrelassez; icy à se desmesler des appats de la volupté, et à rabattre
  d'vn grand courage les menasses de la fortune et de la
  mort: ceux-là s'embesongnoient apres les parolles, ceux-cy apres
  les choses: là c'estoit vne continuelle exercitation de la langue,
  icy vne continuelle exercitation de l'ame. Parquoy il n'est pas estrange,
  si Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages,
  ils respondirent tout au rebours de ce que nous ferions, qu'ils aymoient
  mieux donner deux fois autant d'hommes faicts; tant ils
  estimoient la perte de l'education de leur pays. Quand Agesilaus
  conuie Xenophon d'enuoyer nourrir ses enfans à Sparte, ce n'est
  pas pour y apprendre la Rhetorique, ou Dialectique: mais pour
  apprendre, ce dit-il, la plus belle science qui soit, asçauoir la
  science d'obeir et de commander.   Il est tres-plaisant, de voir Socrates,
  à sa mode se moquant de Hippias, qui luy recite, comment
  il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile,
  bonne somme d'argent, à regenter: et qu'à Sparte il n'a gaigné
  pas vn sol. Que ce sont gents idiots, qui ne sçauent ny mesurer ny
  compter: ne font estat ny de Grammaire ny de rythme: s'amusans
  seulement à sçauoir la suitte des Roys, establissement et decadence
  des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela, Socrates
  luy faisant aduouër par le menu, l'excellence de leur forme de gouuernement
  publique, l'heur et vertu de leur vie priuée, luy laisse
  deuiner la conclusion de l'inutilité de ses arts.   Les exemples nous
  apprennent, et en cette martiale police, et en toutes ses semblables,
  que l'estude des sciences amollit et effemine les courages, plus
  qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat, qui paroisse pour
  le present au monde, est celuy des Turcs, peuples egalement duicts
  à l'estimation des armes, et mespris des lettres. Ie trouue Rome
  plus vaillante auant qu'elle fust sçauante. Les plus belliqueuses
  nations en nos iours, sont les plus grossieres et ignorantes. Les
  Scythes, les Parthes, Tamburlan, nous seruent à cette preuue. Quand
  les Gots rauagerent la Grece, ce qui sauua toutes les librairies d'estre
  passées au feu, ce fut vn d'entre eux, qui sema cette opinion,
  qu'il failloit laisser ce meuble entier aux ennemis: propre à les
  destourner de l'exercice militaire, et amuser à des occupations sedentaires
  et oysiues. Quand nostre Roy, Charles huictieme, quasi
  sans tirer l'espee du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples,
  et d'vne bonne partie de la Toscane, les Seigneurs de sa suitte,
  attribuerent cette inesperee facilité de conqueste, à ce que les Princes
  et la noblesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingenieux et
  sçauans, que vigoureux et guerriers.



  CHAPITRE XXV.

  _De l'Institution des enfans,

  à Madame Diane de Foix, Contesse de Gurson._


  IE ne vis iamais pere, pour bossé ou teigneux que fust son fils, qui
  laissast de l'aduoüer: non pourtant, s'il n'est du tout enyuré de
  cet' affection, qu'il ne s'apperçoiue de sa defaillance: mais tant y
  a qu'il est sien. Aussi moy, ie voy mieux que tout autre, que ce ne
  sont icy que resueries d'homme, qui n'a gousté des sciences que la
  crouste premiere en son enfance, et n'en a retenu qu'vn general et
  informe visage: vn peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise.
  Car en somme, ie sçay qu'il y a vne Medecine, vne Iurisprudence,
  quatre parties en la Mathematique, et grossierement ce à
  quoy elles visent. Et à l'aduenture encore sçay-ie la pretention des
  sciences en general, au seruice de nostre vie: mais d'y enfoncer
  plus auant, de m'estre rongé les ongles à l'estude d'Aristote monarque
  de la doctrine moderne, ou opiniatré apres quelque science,
  ie ne l'ay iamais faict: ny n'est art dequoy ie peusse peindre seulement
  les premiers lineaments. Et n'est enfant des classes moyennes,
  qui ne se puisse dire plus sçauant que moy: qui n'ay seulement
  pas dequoy l'examiner sur sa premiere leçon. Et si l'on m'y force,
  ie suis contraint assez ineptement, d'en tirer quelque matiere de
  propos vniuersel, sur quoy i'examine son iugement naturel: leçon,
  qui leur est autant incognue, comme à moy la leur.   Ie n'ay dressé
  commerce auec aucun liure solide, sinon Plutarche et Seneque, où
  ie puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse.
  I'en attache quelque chose à ce papier, à moy, si peu que rien.
  L'histoire, c'est mon gibier en matiere de liures, ou la poësie, que
  i'ayme d'vne particuliere inclination: car, comme disoit Cleanthes,
  tout ainsi que la voix contrainte dans l'étroit canal d'vne trompette
  sort plus aigue et plus forte: ainsi me semble il que la sentence
  pressee aux pieds nombreux de la poësie, s'eslance bien plus brusquement,
  et me fiert d'vne plus viue secousse.   Quant aux facultez
  naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, ie les sens
  flechir sous la charge: mes conceptions et mon iugement ne marche
  qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant: et quand ie suis
  allé le plus auant que ie puis, si ne me suis-ie aucunement satisfaict.
  Ie voy encore du païs au delà: mais d'vne veüe trouble, et en
  nuage, que ie ne puis demesler. Et entreprenant de parler indifferemment
  de tout ce qui se presente à ma fantasie, et n'y employant
  que mes propres et naturels moyens, s'il m'aduient, comme il faict
  souuent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes
  lieux, que i'ay entrepris de traiter, comme ie vien de faire chez
  Plutarque tout presentement, son discours de la force de l'imagination:
  à me recognoistre au prix de ces gens là, si foible et si
  chetif, si poisant et si endormy, ie me fay pitié, ou desdain à moy
  mesmes. Si me gratifie-ie de cecy, que mes opinions ont cet honneur
  de rencontrer souuent aux leurs, et que ie vays au moins de
  loing apres, disant que voire. Aussi que i'ay cela, que chacun n'a
  pas, de cognoistre l'extreme difference d'entre-eux et moy: et
  laisse ce neant-moins courir mes inuentions ainsi foibles et basses,
  comme ie les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux
  que cette comparaison m'y a descouuert.   Il faut auoir les
  reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front auec
  ces gens là. Les escriuains indiscrets de nostre siecle, qui parmy
  leurs ouurages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens
  autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett' infinie
  dissemblance de lustres rend vn visage si pasle, si terni, et si laid
  à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent.
  C'estoient deux contraires fantasies. Le Philosophe Chrysippus
  mesloit à ses liures, non les passages seulement, mais des
  ouurages entiers d'autres autheurs: et en vn la Medee d'Eurypides:
  et disoit Apollodorus, que, qui en retrancheroit ce qu'il y
  auoit d'estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au
  rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'auoit pas mis vne
  seule allegation.   Il m'aduint l'autre iour de tomber sur vn tel
  passage: I'auois trainé languissant apres des parolles Françoises,
  si exangues, si descharnees, et si vuides de matiere et de sens,
  que ce n'estoient voirement que parolles Françoises: au bout d'vn
  long et ennuyeux chemin, ie vins à rencontrer vne piece haute,
  riche et esleuee iusques aux nües: si i'eusse trouué la pente douce,
  et la montee vn peu alongee, cela eust esté excusable: c'estoit vn
  precipice si droit et si coupé que des six premieres parolles ie cogneuz
  que ie m'enuolois en l'autre monde: de là ie descouuris la
  fondriere d'où ie venois, si basse et si profonde, que ie n'eus oncques
  puis le coeur de m'y raualer. Si i'estoffois l'vn de mes discours
  de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres.
  Reprendre en autruy mes propres fautes, ne me semble non
  plus incompatible, que de reprendre, comme ie fay souuent, celles
  d'autruy en moy. Il les faut accuser par tout, et leur oster tout
  lieu de franchise. Si sçay ie, combien audacieusement i'entreprens
  moy-mesmes à tous coups, de m'egaler à mes larrecins, d'aller pair
  à pair quand et eux: non sans vne temeraire esperance, que ie
  puisse tromper les yeux des iuges à les discerner. Mais c'est autant
  par le benefice de mon application, que par le benefice de mon
  inuention et de ma force. Et puis, ie ne luitte point en gros ces
  vieux champions là, et corps à corps: c'est par reprinses, menues
  et legeres attaintes. Ie ne m'y aheurte pas: ie ne fay que les taster:
  et ne vay point tant, comme ie marchande d'aller. Si ie leur
  pouuoy tenir palot, ie serois honneste homme: car ie ne les entreprens,
  que par où ils sont les plus roides. De faire ce que i'ay
  découuert d'aucuns, se couurir des armes d'autruy, iusques à ne
  montrer pas seulement le bout de ses doigts: conduire son dessein
  (comme il est aysé aux sçauans en vne matiere commune)
  sous les inuentions anciennes, rappiecees par cy par là: à ceux
  qui les veulent cacher et faire propres, c'est premierement iniustice
  et lascheté, que n'ayans rien en leur vaillant, par où se produire,
  ils cherchent à se presenter par vne valeur purement estrangere:
  et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquerir
  l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier enuers les gents
  d'entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntee:
  desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que
  ie vueille moins faire. Ie ne dis les autres, sinon pour d'autant plus
  me dire. Cecy ne touche pas les centons, qui se publient pour centons:
  et i'en ay veu de tres-ingenieux en mon temps: entre-autres
  vn, sous le nom de Capilupus: outre les anciens. Ce sont des esprits,
  qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius en
  ce docte et laborieux tissu de ses Politiques.   Quoy qu'il en soit,
  veux-ie dire, et quelles que soient ces inepties, ie n'ay pas deliberé
  de les cacher, non plus qu'vn mien pourtraict chauue et grisonnant,
  où le peintre auroit mis non vn visage parfaict, mais le mien.
  Car aussi ce sont icy mes humeurs et opinions: ie les donne, pour
  ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Ie ne vise
  icy qu'à decouurir moy-mesmes, qui seray par aduenture autre
  demain, si nouuel apprentissage me change. Ie n'ay point l'authorité
  d'estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit
  pour instruire autruy.   Quelcun doncq' ayant veu l'article precedant,
  me disoit chez moy l'autre iour, que ie me deuoys estre vn
  petit estendu sur le discours de l'institution des enfans. Or Madame
  si i'auoy quelque suffisance en ce subiect, ie ne pourroy la mieux
  employer que d'en faire vn present à ce petit homme, qui vous
  menasse de faire tantost vne belle sortie de chez vous (vous estes
  trop genereuse pour commencer autrement que par vn masle). Car
  ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, i'ay quelque
  droit et interest à la grandeur et prosperité de tout ce qui en
  viendra: outre ce que l'ancienne possession que vous auez sur ma
  seruitude, m'oblige assez à desirer honneur, bien et aduantage à
  tout ce qui vous touche. Mais à la verité ie n'y entens sinon cela,
  que la plus grande difficulté et importance de l'humaine science
  semble estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution
  des enfans. Tout ainsi qu'en l'agriculture, les façons, qui
  vont deuant le planter, sont certaines et aysees, et le planter mesme.
  Mais depuis que ce qui est planté, vient à prendre vie: à l'esleuer,
  il y a vne grande varieté de façons, et difficulté: pareillement aux
  hommes, il y a peu d'industrie à les planter: mais depuis qu'ils
  sont naiz, on se charge d'vn soing diuers, plein d'embesoignement
  et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations
  est si tendre en ce bas aage, et si obscure, les promesses si
  incertaines et fauces, qu'il est mal-aisé d'y establir aucun solide
  iugement. Voyez Cimon, voyez Themistocles et mille autres, combien
  ils se sont disconuenuz à eux mesmes. Les petits des ours, et
  des chiens, montrent leur inclination naturelle; mais les hommes
  se iettans incontinent en des accoustumances, en des opinions, en
  des loix, se changent ou se deguisent facilement. Si est-il difficile
  de forcer les propensions naturelles. D'où il aduient que par faute
  d'auoir bien choisi leur route, pour neant se trauaille on souuent,
  et employe lon beaucoup d'aage, à dresser des enfans aux choses,
  ausquelles ils ne peuuent prendre pied. Toutesfois en cette difficulté
  mon opinion est, de les acheminer tousiours aux meilleures choses
  et plus profitables; et qu'on se doit peu appliquer à ces legeres
  diuinations et prognostiques, que nous prenons des mouuemens
  de leur enfance. Platon en sa republique, me semble leur donner
  trop d'autorité.   Madame c'est vn grand ornement que la science,
  et vn vtil de merueilleux seruice, notamment aux personnes esleuees
  en tel degré de fortune, comme vous estes. A la verité elle n'a
  point son vray vsage en mains viles et basses. Elle est bien plus
  fiere, de prester ses moyens à conduire vne guerre, à commander
  vn peuple, à pratiquer l'amitié d'vn Prince, ou d'vne nation estrangere,
  qu'à dresser vn argument dialectique, ou à plaider vn appel,
  ou ordonner vne masse de pillules. Ainsi Madame, par ce que ie
  croy que vous n'oublierez pas cette partie en l'institution des vostres,
  vous qui en auez sauouré la douceur, et qui estes d'vne race
  lettree (car nous auons encore les escrits de ces anciens Comtes
  de Foix, d'où Monsieur le Comte vostre mary et vous, estes descendus:
  et François Monsieur de Candale, vostre oncle, en faict
  naistre tous les iours d'autres, qui estendront la cognoissance de
  cette qualité de vostre famille, à plusieurs siecles) ie vous veux dire
  là dessus vne seule fantasie, que i'ay contraire au commun vsage.
  C'est tout ce que ie puis conferer à vostre seruice en cela.   La
  charge du gouuerneur, que vous luy donrez, du chois duquel depend
  tout l'effect de son institution, elle a plusieurs autres grandes
  parties, mais ie n'y touche point, pour n'y sçauoir rien apporter
  qui vaille: et de cet article, sur lequel ie me mesle de luy donner
  aduis, il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A vn enfant
  de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing (car vne
  fin si abiecte, est indigne de la grace et faueur des Muses, et puis
  elle regarde et depend d'autruy) ny tant pour les commoditez externes,
  que pour les sienes propres, et pour s'en enrichir et parer
  au dedans, ayant plustost enuie d'en reussir habil'homme, qu'homme
  sçauant, ie voudrois aussi qu'on fust soigneux de luy choisir vn
  conducteur, qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine:
  et qu'on y requist tous les deux, mais plus les moeurs et l'entendement
  que la science: et qu'il se conduisist en sa charge d'vne
  nouuelle maniere.   On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme
  qui verseroit dans vn antonnoir; et nostre charge ce n'est que redire
  ce qu'on nous a dit. Ie voudrois qu'il corrigeast cette partie;
  et que de belle arriuee, selon la portee de l'ame, qu'il a en main,
  il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les
  choses, les choisir, et discerner d'elle mesme. Quelquefois luy ouurant
  le chemin, quelquefois le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas
  qu'il inuente, et parle seul: ie veux qu'il escoute son disciple parler
  à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement
  parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. _Obest plerumque
  ijs, qui discere volunt, auctoritas eorum, qui docent._ Il est bon qu'il
  le face trotter deuant luy, pour iuger de son train: et iuger iusques
  à quel point il se doibt raualler, pour s'accommoder à sa
  force. A faute de cette proportion, nous gastons tout. Et de la sçauoir
  choisir, et s'y conduire bien mesurément, c'est vne des plus ardues
  besongnes que ie sache. Et est l'effect d'vne haute ame et bien forte,
  sçauoir condescendre à ses allures pueriles, et les guider. Ie marche
  plus ferme et plus seur, à mont qu'à val.   Ceux qui, comme
  nostre vsage porte, entreprenent d'vne mesme leçon et pareille
  mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses
  mesures et formes: ce n'est pas merueille, si en tout vn peuple
  d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent
  quelque iuste fruit de leur discipline. Qu'il ne luy demande pas
  seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la
  substance. Et qu'il iuge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage
  de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra
  d'apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder
  à autant de diuers subiets, pour voir s'il l'a encore bien pris et
  bien faict sien, prenant l'instruction à son progrez, des paidagogismes
  de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de
  regorger la viande comme on l'a auallee: l'estomach n'a pas faict
  son opération, s'il n'a faict changer la façon et la forme, à ce
  qu'on luy auoit donné à cuire. Nostre ame ne branle qu'à credit,
  liee et contrainte à l'appetit des fantasies d'autruy, serue et captiuee
  soubs l'authorité de leur leçon. On nous a tant assubiectis aux
  cordes, que nous n'auons plus de franches alleures: nostre vigueur
  et liberté est esteinte.

    _Nunquam tutelæ suæ fiunt._

  Ie vy priuément à Pise vn honneste homme, mais si Aristotelicien,
  que le plus general de ses dogmes est: Que la touche et regle de
  toutes imaginations solides, et de toute verité, c'est la conformité
  à la doctrine d'Aristote: que hors de là, ce ne sont que chimeres
  et inanité: qu'il a tout veu et tout dict. Cette sienne proposition,
  pour auoir esté vn peu trop largement et iniquement interpretee,
  le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition
  à Rome.   Qu'il luy face tout passer par l'estamine, et ne
  loge rien en sa teste par simple authorité, et à credit. Les principes
  d'Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des
  Stoiciens ou Epicuriens. Qu'on luy propose cette diuersité de iugemens,
  il choisira s'il peut: sinon il en demeurera en doubte.

    _Che non men che saper dubbiar m'aggrada._

  Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son
  propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes.
  Qui suit vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne
  cerche rien. _Non sumus sub rege, sibi quisque se vindicet._ Qu'il sache,
  qu'il sçait, au moins. Il faut qu'il imboiue leurs humeurs, non qu'il
  apprenne leurs preceptes. Et qu'il oublie hardiment s'il veut, d'où
  il les tient, mais qu'il se les sache approprier. La verité et la raison
  sont communes à vn chacun, et ne sont non plus à qui les a dites
  premierement, qu'à qui les dit apres. Ce n'est non plus selon Platon,
  que selon moy: puis que luy et moy l'entendons et voyons de
  mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en
  font apres le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin, ny mariolaine.
  Ainsi les pieces empruntees d'autruy, il les transformera et
  confondra, pour en faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement,
  son institution, son trauail et estude ne vise qu'à le former.
  Qu'il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce
  qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade
  leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy.
  Vous ne voyez pas les espices d'vn homme de parlement: vous
  voyez les alliances qu'il a gaignees, et honneurs à ses enfants. Nul
  ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest.

  Le guain de nostre estude, c'est en estre deuenu meilleur et
  plus sage. C'est, disoit Epicharmus, l'entendement qui voyt et qui
  oyt: c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui
  agit, qui domine et qui regne: toutes autres choses sont aueugles,
  sourdes et sans ame. Certes nous le rendons seruile et coüard, pour
  ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda iamais
  à son disciple ce qu'il luy semble de la Rhetorique et de la Grammaire,
  de telle ou telle sentence de Ciceron? On nous les placque
  en la memoire toutes empennees, comme des oracles, où les lettres
  et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçauoir par coeur
  n'est pas sçauoir: c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa memoire.
  Ce qu'on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au
  patron, sans tourner les yeux vers son liure. Fascheuse suffisance,
  qu'vne suffisance pure liuresque! Ie m'attens qu'elle serue d'ornement,
  non de fondement: suiuant l'aduis de Platon, qui dit, la
  fermeté, la foy, la sincerité, estre la vraye philosophie: les autres
  sciences, et qui visent ailleurs, n'estre que fard. Ie voudrois que le
  Paluël ou Pompee, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent
  des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos
  places, comme ceux-cy veulent instruire nostre entendement, sans
  l'esbranler: ou qu'on nous apprinst à manier vn cheual, ou vne
  pique, ou vn luth, ou la voix, sans nous y exercer: comme ceux
  icy nous veulent apprendre à bien iuger, et à bien parler, sans
  nous exercer à parler ny à iuger. Or à cet apprentissage tout ce
  qui se presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d'vn
  page, la sottise d'vn valet, vn propos de table, ce sont autant de
  nouuelles matieres.   A cette cause le commerce des hommes y est
  merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers: non
  pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise,
  combien de pas a _Santa rotonda_, ou la richesse de calessons
  de la _Signora Liuia_, ou comme d'autres, combien le visage de
  Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large,
  que celuy de quelque pareille medaille. Mais pour en rapporter
  principalement les humeurs de ces nations et leurs façons: et pour
  frotter et limer nostre ceruelle contre celle d'autruy, ie voudrois
  qu'on commençast à le promener dés sa tendre enfance: et premierement,
  pour faire d'vne pierre deux coups, par les nations
  voisines, où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel si
  vous ne la formez de bon'heure, la langue ne se peut plier.   Aussi
  bien est-ce vne opinion receuë d'vn chacun, que ce n'est pas raison
  de nourrir vn enfant au giron de ses parens. Cette amour naturelle
  les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages: ils ne
  sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir nourry grossierement
  comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sçauroient
  souffrir reuenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud,
  boire froid, ny le voir sur vn cheual rebours, ny contre vn rude
  tireur le floret au poing, ou la premiere harquebuse. Car il n'y a
  remede, qui en veut faire vn homme de bien, sans doubte il ne
  le faut espargner en cette ieunesse: et faut souuent choquer les
  regles de la medecine:

    _Vitámque sub dio et trepidis agat
      In rebus._

  Ce n'est pas assez de luy roidir l'ame, il luy faut aussi roidir les
  muscles; elle est trop pressee, si elle n'est secondee; et a trop à
  faire, de seule fournir à deux offices. Ie sçay combien ahanne la
  mienne en compagnie d'vn corps si tendre, si sensible, qui se
  laisse si fort aller sur elle. Et apperçoy souuent en ma leçon,
  qu'en leurs escrits, mes maistres font valoir pour magnanimité et
  force de courage, des exemples, qui tiennent volontiers plus de
  l'espessissure de la peau et durté des os.   I'ay veu des hommes,
  des femmes et des enfans, ainsi nays, qu'une bastonade leur est
  moins qu'à moy vne chiquenaude; qui ne remuent ny langue ny
  sourcil, aux coups qu'on leur donne. Quand les athletes contrefont
  les Philosophes en patience, c'est plustost vigueur de nerfs que de
  coeur. Or l'accoustumance à porter le trauail, est accoustumance à
  porter la douleur: _labor collum obducit dolori_. Il le faut rompre à
  la peine, et aspreté des exercices, pour le dresser à la peine, et
  aspreté de la dislocation, de la colique, du caustere: et de la
  geaule aussi, et de la torture. Car de ces derniers icy, encore
  peut-il estre en prinse, qui regardent les bons, selon le temps,
  comme les meschants. Nous en sommes à l'espreuue. Quiconque
  combat les loix, menace les gents de bien d'escourgees et de la
  corde. Et puis, l'authorité du gouuerneur, qui doit estre souueraine
  sur luy, s'interrompt et s'empesche par la presence des
  parents. Ioint que ce respect que la famille luy porte, la cognoissance
  des moyens et grandeurs de sa maison, ce ne sont à mon
  opinion pas legeres incommoditez en cet aage.   En cette escole
  du commerce des hommes, i'ay souuent remarqué ce vice, qu'au
  lieu de prendre cognoissance d'autruy, nous ne trauaillons qu'à la
  donner de nous: et sommes plus en peine d'emploiter nostre marchandise,
  que d'en acquerir de nouuelle. Le silence et la modestie
  sont qualitez tres-commodes à la conuersation. On dressera cet
  enfant à estre espargnant et mesnager de sa suffisance, quand
  il l'aura acquise, à ne se formalizer point des sottises et fables
  qui se diront en sa presence: car c'est vne inciuile importunité de
  choquer tout ce qui n'est pas de nostre appetit. Qu'il se contente
  de se corriger soy mesme. Et ne semble pas reprocher à autruy,
  tout ce qu'il refuse à faire: ny contraster aux moeurs publiques.
  _Licet sapere sine pompa, sine inuidia._ Fuie ces images regenteuses
  du monde, et inciuiles: et cette puerile ambition, de vouloir paroistre
  plus fin, pour estre autre; et comme si ce fust marchandise
  malaizee, que reprehensions et nouuelletez, vouloir tirer de
  là, nom de quelque peculiere valeur. Combien il n'affiert qu'aux
  grands Poëtes, d'vser des licences de l'art: aussi n'est-il supportable,
  qu'aux grandes ames et illustres de se priuilegier au dessus
  de la coustume. _Si quid Socrates et Aristippus contra morem et consuetudinem
  fecerunt, idem sibi ne arbitretur licere: magnis enim
  illi et diuinis bonis hanc licentiam assequebantur._ On luy apprendra
  de n'entrer en discours et contestation, que là où il verra vn champion
  digne de sa lute: et là mesmes à n'emploier pas tous les
  tours qui luy peuuent seruir, mais ceux-là seulement qui luy peuuent
  le plus seruir. Qu'on le rende delicat au chois et triage de
  ses raisons, et aymant la pertinence, et par consequent la briefueté.
  Qu'on l'instruise sur tout à se rendre, et à quitter les armes
  à la verité, tout aussi tost qu'il l'apperceura: soit qu'elle naisse
  és mains de son aduersaire, soit qu'elle naisse en luy-mesmes par
  quelque rauisement. Car il ne sera pas mis en chaise pour dire vn
  rolle prescript, il n'est engagé à aucune cause, que par ce qu'il
  l'appreuue. Ny ne sera du mestier, où se vend à purs deniers contans,
  la liberté de se pouuoir repentir et recognoistre. _Neque, vt
  omnia, quæ præscripta et imperata sint, defendat, necessitate vlla
  cogitur._   Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera
  la volonté à estre tres-loyal seruiteur de son Prince, et tres-affectionné,
  et tres-courageux: mais il luy refroidira l'enuie de s'y attacher
  autrement que par vn deuoir publique. Outre plusieurs autres
  inconuenients, qui blessent nostre liberté, par ces obligations
  particulieres, le iugement d'vn homme gagé et achetté, ou il est
  moins entier et moins libre, ou il est taché et d'imprudence et
  d'ingratitude. Vn pur courtisan ne peut auoir ny loy ny volonté,
  de dire et penser que fauorablement d'vn maistre, qui parmi tant
  de milliers d'autres subiects, l'a choisi pour le nourrir et eleuer de
  sa main. Cette faueur et vtilité corrompent non sans quelque
  raison, sa franchise, et l'esblouissent. Pourtant void on coustumierement,
  le langage de ces gens là, diuers à tout autre langage,
  en vn estat, et de peu de foy en telle matiere.   Que sa conscience
  et sa vertu reluisent en son parler, et n'ayent que la raison pour
  conduite. Qu'on luy face entendre, que de confesser la faute qu'il
  descouurira en son propre discours, encore qu'elle ne soit apperceuë
  que par luy, c'est vn effet de iugement et de sincerité, qui
  sont les principales parties qu'il cherche. Que l'opiniatrer et contester,
  sont qualitez communes: plus apparentes aux plus basses
  ames. Que se r'aduiser et se corriger, abandonner vn mauuais
  party, sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes, et
  philosophiques.   On l'aduertira, estant en compagnie, d'auoir les
  yeux par tout: car ie trouue que les premiers sieges sont communement
  saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs
  de fortune ne se trouuent gueres meslees à la suffisance.
  I'ay veu ce pendant qu'on s'entretenoit au bout d'vne table, de la
  beauté d'vne tapisserie, ou du goust de la maluoisie, se perdre
  beaucoup de beaux traicts à l'autre bout. Il sondera la portee d'vn
  chacun: vn bouuier, un masson, vn passant, il faut tout mettre en
  besongne, et emprunter chacun selon sa marchandise: car tout sert
  en mesnage: la sottise mesmes, et foiblesse d'autruy luy sera instruction.
  A contreroller les graces et façons d'vn chacun, il s'engendrera
  enuie des bonnes, et mespris des mauuaises.   Qu'on
  luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s'enquerir de
  toutes choses: tout ce qu'il y aura de singulier autour de luy, il
  le verra: vn bastiment, vne fontaine, vn homme, le lieu d'vne
  bataille ancienne, le passage de Cæsar ou de Charlemaigne.

    _Quæ tellus sit lenta gelu, quæ putris ab æstu,
          Ventus in Italiam quis bene vela ferat._

  Il s'enquerra des moeurs, des moyens et des alliances de ce Prince,
  et de celuy-là. Ce sont choses tres-plaisantes à apprendre, et tres-vtiles
  à sçauoir.   En cette practique des hommes, i'entens y comprendre,
  et principalement, ceux qui ne viuent qu'en la memoire
  des liures. Il praticquera par le moyen des histoires, ces grandes
  ames des meilleurs siecles. C'est vn vain estude qui veut: mais qui
  veut aussi c'est vn estude de fruit estimable: et le seul estude, comme
  dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reserué à leur part. Quel
  profit ne fera-il en cette part là, à la lecture des vies de nostre Plutarque?
  Mais que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu'il
  n'imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que
  les moeurs de Hannibal et de Scipion: ny tant où mourut Marcellus,
  que pourquoy il fut indigne de son deuoir, qu'il mourust là.
  Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu'à en iuger. C'est à
  mon gré, entre toutes, la matiere à laquelle nos esprits s'appliquent
  de plus diuerse mesure. I'ay leu en Tite Liue cent choses que tel
  n'y a pas leu. Plutarche y en a leu cent; outre ce que i'y ay sçeu
  lire: et à l'aduenture outre ce que l'autheur y auoit mis. A d'aucuns
  c'est vn pur estude grammairien: à d'autres, l'anatomie de la
  Philosophie, par laquelle les plus abstruses parties de nostre nature
  se penetrent. Il y a dans Plutarque beaucoup de discours estendus
  tres-dignes d'estre sçeus: car à mon gré c'est le maistre ouurier
  de telle besongne: mais il y en a mille qu'il n'a que touché simplement:
  il guigne seulement du doigt par où nous irons, s'il nous
  plaist, et se contente quelquefois de ne donner qu'vne atteinte dans
  le plus vif d'vn propos. Il les faut arracher de là, et mettre en
  place marchande. Comme ce sien mot, Que les habitans d'Asie
  seruoient à vn seul, pour ne sçauoir prononcer vne seule syllable,
  qui est, Non, donna peut estre, la matiere, et l'occasion à la Booetie,
  de sa Seruitude volontaire. Cela mesme de luy voir trier vne legiere
  action en la vie d'vn homme, ou vn mot, qui semble ne
  porter pas cela, c'est vn discours. C'est dommage que les gens
  d'entendement, ayment tant la briefueté: sans doubte leur reputation
  en vaut mieux, mais nous en valons moins. Plutarque ayme
  mieux que nous le vantions de son iugement, que de son sçauoir:
  il ayme mieux nous laisser desir de soy, que satieté. Il sçauoit
  qu'és choses bonnes mesmes on peut trop dire, et que Alexandridas
  reprocha iustement, à celuy qui tenoit aux Ephores des bons propos,
  mais trop longs: O estranger, tu dis ce qu'il faut, autrement
  qu'il ne faut. Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d'embourrures:
  ceux qui ont la matiere exile, l'enflent de paroles.   Il se
  tire vne merueilleuse clarté pour le iugement humain, de la frequentation
  du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez
  en nous, et auons la veuë racourcie à la longueur de nostre nez.
  On demandoit à Socrates d'où il estoit, il ne respondit pas, d'Athenes,
  mais, du monde. Luy qui auoit l'imagination plus plaine
  et plus estanduë, embrassoit l'vniuers, comme sa ville, iettoit ses
  cognoissances, sa societé et ses affections à tout le genre humain:
  non pas comme nous, qui ne regardons que sous nous. Quand les
  vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l'ire de
  Dieu sur la race humaine, et iuge que la pepie en tienne des-ia
  les Cannibales. A voir nos guerres ciuiles, qui ne crie que cette
  machine se bouleuerse, et que le iour du iugement nous prent au
  collet: sans s'auiser que plusieurs pires choses se sont veuës, et
  que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon
  temps cependant? Moy, selon leur licence et impunité, admire de
  les voir si douces et molles. A qui il gresle sur la teste, tout l'hemisphere
  semble estre en tempeste et orage. Et disoit le Sauoïard,
  que si ce sot de Roy de France, eut sçeu bien conduire sa fortune,
  il estoit homme pour deuenir maistre d'hostel de son Duc. Son
  imagination ne conceuoit autre plus esleuee grandeur, que celle
  de son maistre. Nous sommes insensiblement touts en cette erreur:
  erreur de grande suitte et preiudice. Mais qui se presente
  comme dans vn tableau, cette grande image de nostre mere nature,
  en son entiere maiesté: qui lit en son visage, vne si generale et
  constante varieté: qui se remarque là dedans, et non soy, mais
  tout vn royaume, comme vn traict d'vne pointe tres-delicate, celuy-là
  seul estime les choses selon leur iuste grandeur.   Ce grand
  monde, que les vns multiplient encore comme especes soubs vn
  genre, c'est le miroüer, où il nous faut regarder, pour nous cognoistre
  de bon biais. Somme ie veux que ce soit le liure de mon
  escolier. Tant d'humeurs, de sectes, de iugemens, d'opinions, de
  loix, et de coustumes, nous apprennent à iuger sainement des nostres,
  et apprennent nostre iugement à recognoistre son imperfection
  et sa naturelle foiblesse: qui n'est pas vn legier apprentissage.
  Tant de remuements d'estat, et changements de fortune publique,
  nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de
  noms, tant de victoires et conquestes enseuelies soubs l'oubliance,
  rendent ridicule l'esperance d'eterniser nostre nom par la prise de
  dix argoulets, et d'vn pouillier, qui n'est cognu que de sa cheute.
  L'orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangeres, la maiesté si
  enflee de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la
  veüe, à soustenir l'esclat des nostres, sans siller les yeux. Tant de
  milliasses d'hommes enterrez auant nous, nous encouragent à ne
  craindre d'aller trouuer si bonne compagnie en l'autre monde:
  ainsi du reste. Nostre vie, disoit Pythagoras, retire à la grande et
  populeuse assemblee des ieux Olympiques. Les vns exercent le
  corps, pour en acquerir la gloire des ieux: d'autres y portent des
  marchandises à vendre, pour le gain. Il en est, et qui ne sont pas
  les pires, lesquels n'y cherchent aucun fruict, que de regarder comment
  et pourquoy chasque chose se faict: et estre spectateurs de
  la vie des autres hommes, pour en iuger et regler la leur.   Aux
  exemples se pourront proprement assortir tous les plus profitables
  discours de la philosophie, à laquelle se doiuent toucher les actions
  humaines, comme à leur regle. On luy dira,

                        _quid fas optare, quid asper
    Vtile nummus habet, patriæ charisque propinquis
    Quantum elargiri deceat, quem te Deus esse
    Iussit, et humana qua parte locatus es in re,
    Quid sumus, aut quidnam victuri gignimur:_

  Que c'est que scauoir et ignorer, qui doit estre le but de l'estude:
  que c'est que vaillance, temperance, et iustice: ce qu'il y a à dire
  entre l'ambition et l'auarice: la seruitude et la subiection, la licence
  et la liberté: à quelles marques on congnoit le vray et solide
  contentement: iusques où il faut craindre la mort, la douleur et la
  honte.

    _Et quo quemque modo fugiátque ferátque laborem._

  Quels ressors nous meuuent, et le moyen de tant diuers branles en
  nous. Car il me semble que les premiers discours, dequoy on luy
  doit abreuuer l'entendement, ce doiuent estre ceux, qui reglent ses
  moeurs et son sens, qui luy apprendront à se cognoistre, et à
  sçauoir bien mourir et bien viure.   Entre les arts liberaux, commençons
  par l'art qui nous faict libres. Elles seruent toutes voirement
  en quelque maniere à l'instruction de nostre vie, et à son
  vsage: comme toutes autres choses y seruent en quelque maniere
  aussi. Mais choisissons celle qui y sert directement et professoirement.
  Si nous sçauions restraindre les appartenances de nostre vie
  à leurs iustes et naturels limites, nous trouuerions, que la meilleure
  part des sciences, qui sont en vsage, est hors de nostre vsage.
  Et en celles mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et enfonceures
  tres-inutiles, que nous ferions mieux de laisser là: et suiuant
  l'institution de Socrates, borner le cours de nostre estude en
  icelles, où faut l'vtilité.

                          _sapere aude,
    Incipe: Viuendi qui rectè prorogat horam,
    Rusticus expectat dum defluat amnis, at ille
    Labitur, et labetur in omne volubilis æuum._

  C'est vne grande simplesse d'aprendre à nos enfans,

    _Quid moueant pisces, animosáque signa leonis,
          Lotus et Hesperia quid capricornus aqua;_

  la science des astres et le mouuement de la huictiesme sphere,
  auant que les leurs propres.

    τι πλειαδεσσι καμοι,
    τι δ'αστρασιν βοωτεω.

  Anaximenes escriuant à Pythagoras: De quel sens puis ie m'amuser
  aux secrets des estoilles, ayant la mort ou la seruitude touiours
  presente aux yeux? Car lors les Roys de Perse preparoient la guerre
  contre son pays. Chacun doit dire ainsin. Estant battu d'ambition,
  d'auarice, de temerité, de superstition: et ayant au dedans tels
  autres ennemis de la vie: iray-ie songer au bransle du monde?

  Apres qu'on luy aura appris ce qui sert à le faire plus sage et
  meilleur, on l'entretiendra que c'est que Logique, Physique, Geometrie,
  Rhetorique: et la science qu'il choisira, ayant desia le iugement
  formé, il en viendra bien tost à bout. Sa leçon se fera tantost
  par deuis, tantost par liure: tantost son gouuerneur luy fournira
  de l'autheur mesme propre à cette fin de son institution:
  tantost il luy en donnera la moelle, et la substance toute maschee.
  Et si de soy mesme il n'est assez familier des liures, pour y trouuer
  tant de beaux discours qui y sont, pour l'effect de son dessein, on
  luy pourra ioindre quelque homme de lettres, qui à chaque besoing
  fournisse les munitions qu'il faudra, pour les distribuer et dispenser
  à son nourrisson. Et que cette leçon ne soit plus aisee, et naturelle
  que celle de Gaza, qui y peut faire doute? Ce sont là preceptes
  espineux et mal plaisans, et des mots vains et descharnez, où il n'y
  a point de prise, rien qui vous esueille l'esprit: en cette cy l'ame
  trouue où mordre, où se paistre. Ce fruict est plus grand sans comparaison,
  et si sera plustost meury.   C'est grand cas que les choses
  en soyent là en nostre siecle, que la philosophie soit iusques
  aux gens d'entendement, vn nom vain et fantastique, qui se treuue
  de nul vsage, et de nul pris par opinion et par effect. Ie croy que
  ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses auenues. On a
  grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d'vn visage
  renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l'a masquee de ce faux
  visage pasle et hideux? Il n'est rien plus gay, plus gaillard, plus
  enioué, et à peu que ie ne die follastre. Elle ne presche que feste
  et bon temps. Vne mine triste et transie, montre que ce n'est pas là
  son giste. Demetrius le Grammairien rencontrant dans le temple de
  Delphes vne troupe de Philosophes assis ensemble, il leur dit: Ou
  ie me trompe, ou à vous voir la contenance si paisible et si gaye,
  vous n'estes pas en grand discours entre vous. A quoy l'vn d'eux,
  Heracleon le Megarien, respondit: C'est à faire à ceux qui cherchent
  si le futur du verbe βαλλω a double λ, ou qui cherchent la
  deriuation des comparatifs χειρον et βελτιον, et des superlatifs χειριστον
  et βελτιστον, qu'il faut rider le front s'entretenant de leur science:
  mais quant aux discours de la philosophie, ils ont accoustumé d'esgayer
  et resiouïr ceux qui les traictent, non les renfroigner et
  contrister.

    _Deprendas animi tormenta latentis in ægro
    Corpore, deprendas et gaudia, sumit vtrumque
    Inde habitum facies._

  L'ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores
  le corps: elle doit faire luyre iusques au dehors son repos, et son
  aise: doit former à son moule le port exterieur, et l'armer par
  consequent d'vne gratieuse fierté, d'vn maintien actif, et allaigre,
  et d'vne contenance contante et debonnaire. La plus expresse
  marque de la sagesse, c'est vne esiouissance constante: son estat
  est comme des choses au dessus de la lune, tousiours serein. C'est
  _Baroco_ et _Baralipton_, qui rendent leurs supposts ainsi crotez et enfumez;
  ce n'est pas elle, ils ne la cognoissent que par ouyr dire.
  Comment? elle faict estat de sereiner les tempestes de l'ame, et
  d'apprendre la faim et les fiebures à rire: non par quelques Epicycles
  imaginaires, mais par raisons naturelles et palpables. Elle a
  pour son but, la vertu: qui n'est pas, comme dit l'eschole, plantée
  à la teste d'vn mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l'ont
  approchée, la tiennent au rebours, logée dans vne belle plaine fertile
  et fleurissante: d'où elle void bien souz soy toutes choses; mais
  si peut on y arriuer, qui en sçait l'addresse, par des routtes ombrageuses,
  gazonnées, et doux fleurantes; plaisamment, et d'vne
  pante facile et polie, comme est celle des voutes celestes. Pour
  n'auoir hanté cette vertu supreme, belle, triumphante, amoureuse,
  delicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irreconciliable
  d'aigreur, de desplaisir, de crainte, et de contrainte, ayant
  pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes: ils sont
  allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse,
  despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur vn rocher à
  l'escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents.   Mon
  gouuerneur qui cognoist deuoir remplir la volonté de son disciple,
  autant ou plus d'affection, que de reuerence enuers la vertu, luy
  sçaura dire, que les poëtes suiuent les humeurs communes: et luy
  faire toucher au doigt, que les Dieux ont mis plustost la sueur aux
  aduenues des cabinetz de Venus que de Pallas. Et quand il commencera
  de se sentir, luy presentant Bradamant ou Angelique, pour
  maistresse à ioüir: et d'vne beauté naïue, actiue, genereuse, non
  hommasse, mais virile, au prix d'vne beauté molle, affettée, delicate,
  artificielle; l'vne trauestie en garçon, coiffée d'vn morrion
  luisant: l'autre vestue en garce, coiffée d'vn attiffet emperlé: il
  iugera masle son amour mesme, s'il choisit tout diuersement à cet
  effeminé pasteur de Phrygie.   Il luy fera cette nouuelle leçon,
  que le prix et hauteur de la vraye vertu, est en la facilité, vtilité et
  plaisir de son exercice: si esloigné de difficulté, que les enfans y
  peuuent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le
  reglement c'est son vtil, non pas la force. Socrates son premier
  mignon, quitte à escient sa force, pour glisser en la naïueté et aisance
  de son progrés. C'est la mere nourrice des plaisirs humains.
  En les rendant iustes, elle les rend seurs et purs. Les moderant,
  elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux qu'elle refuse,
  elle nous aiguise enuers ceux qu'elle nous laisse: et nous
  laisse abondamment tous ceux que veut nature: et iusques à la
  satieté, sinon iusques à la lasseté; maternellement: si d'aduenture
  nous ne voulons dire, que le regime, qui arreste le beuueur auant
  l'yuresse, le mangeur auant la crudité, le paillard auant la pelade,
  soit ennemy de noz plaisirs. Si la fortune commune luy faut, elle
  luy eschappe; ou elle s'en passe, et s'en forge vne autre toute
  sienne: non plus flottante et roulante: elle sçait estre riche, et
  puissante, et sçauante, et coucher en des matelats musquez. Elle
  aime la vie, elle aime la beauté, la gloire, et la santé. Mais son
  office propre et particulier, c'est sçauoir vser de ces biens là regléement,
  et les sçauoir perdre constamment: office bien plus noble
  qu'aspre, sans lequel tout cours de vie est desnaturé, turbulent
  et difforme: et y peut-on iustement attacher ces escueils, ces haliers,
  et ces monstres.   Si ce disciple se rencontre de si diuerse condition,
  qu'il aime mieux ouyr vne fable, que la narration d'vn beau
  voyage, ou vn sage propos, quand il l'entendra. Qui au son du tabourin,
  qui arme la ieune ardeur de ses compagnons, se destourne
  à vn autre, qui l'appelle au ieu des batteleurs. Qui par souhait ne
  trouue plus plaisant et plus doux, reuenir poudreux et victorieux
  d'un combat, que de la paulme ou du bal, auec le prix de cet exercice:
  ie n'y trouue autre remede, sinon qu'on le mette patissier
  dans quelque bonne ville: fust il fils d'vn Duc: suiuant le precepte
  de Platon, qu'il faut colloquer les enfans, non selon les facultez de
  leur pere, mais selon les facultez de leur ame. Puis que la Philosophie
  est celle qui nous instruict à viure, et que l'enfance y a sa
  leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique
  lon?

    _Vdum et molle lutum est, nunc nunc properandus, et acri
    Fingendus sine fine rota._

  On nous apprent à viure, quand la vie est passée. Cent escoliers
  ont pris la verolle auant que d'estre arriuez à leur leçon d'Aristote
  de la temperance. Cicero disoit, que quand il viuroit la vie de deux
  hommes, il ne prendroit pas le loisir d'estudier les Poëtes Lyriques.
  Et ie trouue ces ergotistes plus tristement encores inutiles. Nostre
  enfant est bien plus pressé: il ne doit au paidagogisme que les
  premiers quinze ou seize ans de sa vie: le demeurant est deu à
  l'action. Employons vn temps si court aux instructions necessaires.
  Ce sont abus, ostez toutes ces subtilitez espineuses de la Dialectique,
  dequoy nostre vie ne se peut amender, prenez les simples
  discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point,
  ils sont plus aisez à conceuoir qu'vn conte de Boccace. Vn enfant
  en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d'apprendre
  à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la
  naissance des hommes, comme pour la decrepitude.   Ie suis de
  l'aduis de Plutarque, qu'Aristote n'amusa pas tant son grand disciple
  à l'artifice de composer syllogismes, ou aux principes de Geometrie,
  comme à l'instruire des bons preceptes, touchant la vaillance,
  proüesse, la magnanimité et temperance, et l'asseurance de
  ne rien craindre: et auec cette munition, il l'enuoya encores enfant
  subiuguer l'empire du monde à tout 30000. hommes de pied, 4000.
  cheuaulx, et quarante deux mille escuz seulement. Les autres arts
  et sciences, dit-il, Alexandre les honoroit bien, et loüoit leur excellence
  et gentilesse, mais pour plaisir qu'il y prist, il n'estoit pas
  facile à se laisser surprendre à l'affection de les vouloir exercer.

                _Petite hinc iuuenésque senésque
    Finem animo certum, miserique viatica canis._

  C'est ce que disoit Epicurus au commencement de sa lettre à Meniceus:
  Ny le plus ieune refuie à philosopher, ny le plus vieil s'y
  lasse. Qui fait autrement, il semble dire, ou qu'il n'est pas encores
  saison d'heureusement viure: ou qu'il n'en est plus saison. Pour
  tout cecy, ie ne veux pas qu'on emprisonne ce garçon, ie ne veux
  pas qu'on l'abandonne à la colere et humeur melancholique d'vn
  furieux maistre d'escole: ie ne veux pas corrompre son esprit, à
  le tenir à la gehenne et au trauail, à la mode des autres, quatorze
  ou quinze heures par iour, comme vn portefaiz. Ny ne trouueroys
  bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique, on
  le verroit adonné d'vne application trop indiscrette à l'estude des
  liures, qu'on la luy nourrist. Cela les rend ineptes à la conuersation
  ciuile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien
  ay-ie veu de mon temps, d'hommes abestis, par temeraire auidité de
  science? Carneades s'en trouua si affollé, qu'il n'eut plus le loisir
  de se faire le poil et les ongles. Ny ne veux gaster ses meurs genereuses
  par l'inciuilité et barbarie d'autruy. La sagesse Françoise a
  esté anciennement en prouerbe, pour vne sagesse qui prenoit de
  bon'heure, et n'auoit gueres de tenue. A la verité nous voyons encores
  qu'il n'est rien si gentil que les petits enfans en France:
  mais ordinairement ils trompent l'esperance qu'on en a conceuë,
  et hommes faicts, on n'y voit aucune excellence. I'ay ouy tenir à
  gens d'entendement, que ces colleges où on les enuoie, dequoy ils
  ont foison, les abrutissent ainsin.   Au nostre, vn cabinet, vn iardin,
  la table, et le lict, la solitude, la compagnie, le matin et le
  vespre, toutes heures luy seront vnes: toutes places luy seront
  estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des iugements
  et des meurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se mesler
  par tout. Isocrates l'orateur estant prié en vn festin de parler de
  son art, chacun trouue qu'il eut raison de respondre: Il n'est pas
  maintenant temps, de ce ie sçay faire, et ce dequoy il est maintenant
  temps, ie ne le sçay pas faire. Car de presenter des harangues
  ou des disputes de rhetorique, à vne compagnie assemblée
  pour rire et faire bonne chere, ce seroit vn meslange de trop
  mauuais accord. Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres
  sciences. Mais quant à la philosophie, en la partie où elle traicte
  de l'homme et de ses deuoirs et offices, ç'a esté le iugement commun
  de tous les sages, que pour la douceur de sa conuersation,
  elle ne deuoit estre refusée, ny aux festins, ny aux ieux. Et Platon
  l'ayant inuitée à son conuiue, nous voyons comme elle entretient
  l'assistence d'vne façon molle, et accommodée au temps et au lieu,
  quoy que ce soit de ses plus hauts discours et plus salutaires.

    _Æquè pauperibus prodest, locupletibus æquè,
    Et neglecta æquè pueris senibúsque nocebit._

  Ainsi sans doubte il choumera moins, que les autres. Mais comme
  les pas que nous employons à nous promener dans vne galerie, quoy
  qu'il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas, comme ceux que
  nous mettons à quelque chemin dessigné: aussi nostre leçon se
  passant comme par rencontre, sans obligation de temps et de lieu,
  et se meslant à toutes noz actions, se coulera sans se faire sentir.
  Les ieux mesmes et les exercices seront vne bonne partie de l'estude:
  la course, la lucte, la musique, la danse, la chasse, le maniement
  des cheuaux et des armes. Ie veux que la bien-seance exterieure,
  et l'entre-gent, et la disposition de la personne se façonne
  quant et quant l'ame. Ce n'est pas vne ame, ce n'est pas vn corps
  qu'on dresse, c'est vn homme, il n'en faut pas faire à deux. Et
  comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l'vn sans l'autre, mais
  les conduire également, comme vne couple de cheuaux attelez à
  mesme timon. Et à l'oüir semble il pas prester plus de temps et de
  solicitude, aux exercices du corps: et estimer que l'esprit s'en exerce
  quant et quant, et non au contraire?   Au demeurant, cette institution
  se doit conduire par vne seuere douceur, non comme il se
  fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur presente
  à la verité, qu'horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force;
  il n'est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si fort vne
  nature bien née. Si vous auez enuie qu'il craigne la honte et le
  chastiement, ne l'y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au
  froid, au vent, au soleil et aux hazards qu'il luy faut mespriser.
  Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au
  manger et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn
  beau garçon et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux. Enfant,
  homme, vieil, i'ay tousiours creu et iugé de mesme. Mais entre autres
  choses, cette police de la plus part de noz colleges, m'a
  tousiours despleu. On eust failly à l'aduenture moins dommageablement,
  s'inclinant vers l'indulgence. C'est vne vraye geaule de ieunesse
  captiue. On la rend desbauchée, l'en punissant auant qu'elle
  le soit. Arriuez y sur le point de leur office; vous n'oyez que cris,
  et d'enfans suppliciez, et de maistres enyurez en leur cholere.
  Quelle maniere, pour esueiller l'appetit enuers leur leçon, à ces
  tendres ames, et craintiues, de les y guider d'vne troigne effroyable,
  les mains armées de fouets? Inique et pernicieuse forme. Ioint ce
  que Quintilian en a tres-bien remarqué, que cette imperieuse authorité,
  tire des suittes perilleuses: et nommément à nostre façon de
  chastiement. Combien leurs classes seroient plus decemment ionchées
  de fleurs et de feuillées, que de tronçons d'osiers sanglants?
  l'y feroy pourtraire la ioye, l'allegresse, et Flora, et les Graces:
  comme fit en son eschole le philosophe Speusippus. Où est leur
  profit, que là fust aussi leur esbat. On doit ensucrer les viandes
  salubres à l'enfant: et enfieller celles qui luy sont nuisibles. C'est
  merueille combien Platon se montre soigneux en ses loix, de la
  gayeté et passetemps de la ieunesse de sa cité: et combien il s'arreste
  à leurs courses, ieux, chansons, saults et danses: desquelles
  il dit, que l'antiquité a donné la conduitte et le patronnage aux
  Dieux mesmes, Apollon, aux Muses et Minerue. Il s'estend à mille
  preceptes pour ses gymnases. Pour les sciences lettrées, il s'y amuse
  fort peu: et semble ne recommander particulierement la poësie,
  que pour la musique.   Toute estrangeté et particularité en noz
  moeurs et conditions est euitable, comme ennemie de societé. Qui
  ne s'estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d'hostel
  d'Alexandre, qui suoit à l'ombre, et trembloit au soleil? I'en ay veu
  fuir la senteur des pommes, plus que les harquebuzades; d'autres
  s'effrayer pour vne souris: d'autres rendre la gorge à voir de la
  cresme: d'autres à voir brasser vn lict de plume: comme Germanicus
  ne pouuoit souffrir ny la veuë ny le chant des cocqs. Il y peut
  auoir à l'aduanture à cela quelque proprieté occulte, mais on l'esteindroit,
  à mon aduis, qui s'y prendroit de bon'heure. L'institution
  a gaigné cela sur moy, il est vray que ce n'a point esté sans quelque
  soing, que sauf la biere, mon appetit est accommodable indifferemment
  à toutes choses, dequoy on se paist.   Le corps est encore
  souple, on le doit à cette cause plier à toutes façons et coustumes:
  et pourueu qu'on puisse tenir l'appetit, et la volonté soubs boucle,
  qu'on rende hardiment vn ieune homme commode à toutes nations
  et compagnies, voire au desreglement et aux excés, si besoing est.
  Son exercitation suiue l'vsage. Qu'il puisse faire toutes choses, et
  n'ayme à faire que les bonnes. Les philosophes mesmes ne trouuent
  pas louable en Callisthenes, d'auoir perdu la bonne grace du grand
  Alexandre son maistre, pour n'auoir voulu boire d'autant à luy. Il
  rira, il follastrera, il se desbauchera auec son Prince. Ie veux qu'en
  la desbauche mesme, il surpasse en vigueur et en fermeté ses compagnons,
  et qu'il ne laisse à faire le mal, ny à faute de force ny de
  science, mais à faute de volonté. _Multum interest, vtrum peccare quis
  nolit, aut nesciat._ Ie pensois faire honneur à vn Seigneur aussi eslongné
  de ces debordemens, qu'il en soit en France, de m'enquerir à
  luy en bonne compagnie, combien de fois en sa vie il s'estoit
  enyuré, pour la necessité des affaires du Roy en Allemaigne: il le
  print de cette façon, et me respondit que c'estoit trois fois, lesquelles
  il recita. I'en sçay, qui à faute de cette faculté, se sont mis en
  grand peine, ayans à pratiquer cette nation. I'ay souuent remarqué
  auec grande admiration la merueilleuse nature d'Alcibiades, de se
  transformer si aisément à façons si diuerses, sans interest de sa
  santé; surpassant tantost la sumptuosité et pompe Persienne, tantost
  l'austerité et frugalité Lacedemonienne; autant reformé en
  Sparte, comme voluptueux en Ionie.

    _Omnis Aristippum decuit color, et status et res._

  Tel voudrois-ie former mon disciple,

        _Quem duplici panno patientia velat,
    Mirabor, vitæ via si conuersa decebit,
    Personamque feret non inconcinnus vtramque._

  Voicy mes leçons: Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui
  les sçait. Si vous le voyez, vous l'oyez: si vous l'oyez, vous le voyez.
  Ia à Dieu ne plaise, dit quelqu'vn en Platon, que philosopher ce
  soit apprendre plusieurs choses, et traitter les arts. _Hanc amplissimam
  omnium artium bene viuendi disciplinam, vita magis quàm
  literis persequuti sunt._ Leon Prince des Phliasiens, s'enquerant à
  Heraclides Ponticus, de quelle science, de quelle art il faisoit profession:
  Ie ne sçay, dit-il, ny art, ny science: mais ie suis Philosophe.
  On reprochoit à Diogenes, comment, estant ignorant, il se
  mesloit de la Philosophie: Ie m'en mesle, dit-il, d'autant mieux à
  propos. Hegesias le prioit de luy lire quelque liure: Vous estes
  plaisant, luy respondit il: vous choisissés les figues vrayes et naturelles,
  non peintes: que ne choisissez vous aussi les exercitations
  naturelles, vrayes, et non escrites?   Il ne dira pas tant sa leçon,
  comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s'il y a de
  la prudence en ses entreprises: s'il y a de la bonté, de la iustice en
  ses deportements: s'il a du iugement et de la grace en son parler:
  de la vigueur en ses maladies: de la modestie en ses ieux: de la
  temperance en ses voluptez: de l'ordre en son oeconomie: de l'indifference
  en son goust, soit chair, poisson, vin ou eau. _Qui disciplinam
  suam non ostentationem scientiæ, sed legem vitæ putet: quique
  obtemperet ipse sibi, et decretis pareat._ Le vray miroir de nos discours,
  est le cours de nos vies. Zeuxidamus respondit à vn qui luy
  demanda pourquoy les Lacedemoniens ne redigeoient par escrit les
  ordonnances de la prouesse, et ne les donnoient à lire à leurs ieunes
  gens; que c'estoit parce qu'ils les vouloient accoustumer aux faits,
  non pas aux parolles. Comparez au bout de 15. ou 16. ans, à cettuy-cy,
  vn de ces latineurs de college, qui aura mis autant de temps
  à n'apprendre simplement qu'à parler. Le monde n'est que babil,
  et ne vis iamais homme, qui ne die plustost plus, que moins qu'il
  ne doit: toutesfois la moitié de nostre aage s'en va là. On nous tient
  quatre ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses,
  encores autant à en proportionner vn grand corps estendu en quatre
  ou cinq parties, autres cinq pour le moins à les sçauoir brefuement
  mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Laissons le à ceux
  qui en font profession expresse.   Allant vn iour à Orleans, ie trouuay
  dans cette plaine au deça de Clery, deux regents qui venoyent à
  Bourdeaux, enuiron à cinquante pas l'vn de l'autre: plus loing
  derriere eux, ie voyois vne trouppe, et vn maistre en teste, qui
  estoit feu Monsieur le Comte de la Rochefoucaut: vn de mes gens
  s'enquit au premier de ces regents, qui estoit ce Gentil'homme qui
  venoit apres luy: luy qui n'auoit pas veu ce train qui le suiuoit, et
  qui pensoit qu'on luy parlast de son compagnon, respondit plaisamment,
  Il n'est pas Gentil'homme, c'est vn grammairien, et ie
  suis logicien. Or nous qui cherchons icy au rebours, de former non
  vn grammairien ou logicien, mais vn Gentil'homme, laissons les
  abuser de leur loisir: nous auons affaire ailleurs.   Mais que notre
  disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne suiuront que
  trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I'en oy qui s'excusent
  de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d'auoir la
  teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d'eloquence,
  ne les pouuoir mettre en euidence: c'est vne baye. Sçauez vous à
  mon aduis que c'est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent
  de quelques conceptions informes, qu'ils ne peuuent démesler
  et esclarcir au dedans, ny par consequent produire au dehors. Ils
  ne s'entendent pas encore eux mesmes: et voyez les vn peu begayer
  sur le point de l'enfanter, vous iugez que leur trauail n'est point à
  l'accouchement, mais à la conception, et qu'ils ne font que lecher
  encores cette matiere imparfaicte. De ma part, ie tiens, et Socrates
  ordonne, que qui a dans l'esprit vne viue imagination et claire, il
  la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s'il est muet:

    _Verbâque præuisam rem non inuita sequentur._

  Et comme disoit celuy-là, aussi poëtiquement en sa prose, _cùm res
  animum occupauere, verba ambiunt_. Et cest autre: _ipsæ res verba
  rapiunt_. Il ne sçait pas ablatif, coniunctif, substantif, ny la grammaire;
  ne faict pas son laquais, ou vne harangere de Petit pont:
  et si vous entretiendront tout vostre soul, si vous en auez enuie, et
  se desferreront aussi peu, à l'aduenture, aux regles de leur langage,
  que le meilleur maistre és arts de France. Il ne sçait pas la
  rhetorique, ny pour auant-jeu capter la beneuolence du candide
  lecteur, ny ne luy chaut de le sçauoir. De vray, toute cette belle
  peinture s'efface aisément par le lustre d'vne verité simple et naifue.
  Ces gentilesses ne seruent que pour amuser le vulgaire, incapable
  de prendre la viande plus massiue et plus ferme; comme Afer montre
  bien clairement chez Tacitus. Les Ambassadeurs de Samos estoyent
  venus à Cleomenes Roy de Sparte, preparez d'vne belle et
  longue oraison, pour l'esmouuoir à la guerre contre le tyran Polycrates:
  apres qu'il les eut bien laissez dire, il leur respondit: Quant
  à vostre commencement, et exorde, il ne m'en souuient plus, ny par
  consequent du milieu; et quant à vostre conclusion, ie n'en veux
  rien faire. Voila vne belle responce, ce me semble, et des harangueurs
  bien camus. Et quoy cet autre? Les Atheniens estoient à
  choisir de deux architectes, à conduire vne grande fabrique; le premier
  plus affeté, se presenta auec vn beau discours premedité sur
  le subiect de cette besongne, et tiroit le iugement du peuple à sa
  faueur: mais l'autre en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que
  cettuy a dict, ie le feray. Au fort de l'eloquence de Cicero, plusieurs
  en entroient en admiration, mais Caton n'en faisant que
  rire: Nous auons, disoit-il, vn plaisant Consul. Aille deuant ou
  apres: vne vtile sentence, vn beau traict est tousiours de saison.
  S'il n'est pas bien à ce qui va deuant, ny à ce qui vient apres, il
  est bien en soy.   Ie ne suis pas de ceux qui pensent la bonne
  rythme faire le bon poëme: laissez luy allonger vne courte syllabe
  s'il veut, pour cela non force; si les inuentions y rient, si l'esprit
  et le iugement y ont bien faict leur office: voyla vn bon poëte,
  diray-ie, mais vn mauuais versificateur,

    _Emunctæ naris, durus componere versus._

  Qu'on face, dit Horace, perdre à son ouurage toutes ses coustures
  et mesures,

    _Tempora certa modósque, et quod prius ordine verbum est,
    Posterius facias, præponens vltima primis,
    Inuenias etiam disiecti membra poetæ:_

  il ne se dementira point pour cela: les pieces mesmes en seront
  belles. C'est ce que respondit Menander, comme on le tensast, approchant
  le iour, auquel il auoit promis vne comedie, dequoy il n'y
  auoit encore mis la main: elle est composée et preste, il ne reste
  qu'à y adiouster les vers. Ayant les choses et la matiere disposée
  en l'ame, il mettoit en peu de compte le demeurant. Depuis que
  Ronsard et du Bellay ont donné credit à nostre poësie Françoise, ie
  ne vois si petit apprenti, qui n'enfle des mots, qui ne renge les cadences
  à peu pres, comme eux. _Plus sonat quàm valet._ Pour le vulgaire,
  il ne fut iamais tant de poëtes: mais comme il leur a esté
  bien aisé de representer leurs rythmes, ils demeurent bien aussi
  court à imiter les riches descriptions de l'vn, et les délicates inuentions
  de l'autre.   Voire mais que fera-il, si on le presse de la
  subtilité sophistique de quelque syllogisme? Le iambon fait boire,
  le boire desaltere, parquoi le iambon desaltere. Qu'il s'en mocque.
  Il est plus subtil de s'en mocquer, que d'y respondre. Qu'il emprunte
  d'Aristippus cette plaisante contrefinesse: Pourquoy le deslieray-ie,
  puis que tout lié il m'empesche? Quelqu'vn proposoit
  contre Cleanthes des finesses dialectiques: à qui Chrysippus dit,
  Iouë toy de ces battelages auec les enfans, et ne destourne à cela
  les pensées serieuses d'vn homme d'aage. Si ces sottes arguties,
  _contorta et aculeata sophismata_, luy doiuent persuader vne mensonge,
  cela est dangereux: mais si elles demeurent sans effect, et ne l'esmeuuent
  qu'à rire, ie ne voy pas pourquoy il s'en doiue donner
  garde. Il en est de si sots, qu'ils se destournent de leur voye vn
  quart de lieuë, pour courir apres vn beau mot: _aut qui non verba
  rebus aptant, sed res extrinsecus arcessunt, quibus verba conueniant_.
  Et l'autre: _Qui alicuius verbi decore placentis vocentur ad id quod
  non proposuerant scribere_. Ie tors bien plus volontiers vne belle
  sentence, pour la coudre sur moy, que ie ne destors mon fil, pour
  l'aller querir. Au rebours, c'est aux paroles à seruir et à suiure, et
  que le Gascon y arriue, si le François n'y peut aller. Ie veux que les
  choses surmontent, et qu'elles remplissent de façon l'imagination
  de celuy qui escoute, qu'il n'aye aucune souuenance des mots. Le
  parler que i'ayme, c'est vn parler simple et naif, tel sur le papier
  qu'à la bouche: vn parler succulent et nerueux, court et serré, non
  tant delicat et peigné, comme vehement et brusque.

    _Hæc demum sapiet dictio, quæ feriet._

  Plustost difficile qu'ennuieux, esloigné d'affectation: desreglé, descousu,
  et hardy: chaque loppin y face son corps: non pedantesque,
  non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque,
  comme Suetone appelle celuy de Iulius Cæsar. Et si ne sens pas
  bien, pourquoy il l'en appelle.   I'ay volontiers imité cette desbauche
  qui se voit en nostre ieunesse, au port de leurs vestemens.
  Vn manteau en escharpe, la cape sur vne espaule, vn bas mal
  tendu, qui represente vne fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers,
  et nonchallante de l'art: mais ie la trouue encore mieux
  employée en la forme du parler. Toute affectation, nommément en
  la gayeté et liberté Françoise, est mesaduenante au courtisan. Et
  en vne Monarchie, tout Gentil'homme doit estre dressé au port d'vn
  courtisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir vn peu sur le naif
  et mesprisant. Ie n'ayme point de tissure, où les liaisons et les coustures
  paroissent: tout ainsi qu'en vn beau corps, il ne faut qu'on
  y puisse compter les os et les veines. _Quæ veritati operam dat oratio,
  incomposita sit et simplex. Quis accuratè loquitur, nisi qui vult pulidè
  loqui?_ L'eloquence faict iniure aux choses, qui nous destourne à
  soy. Comme aux accoustremens, c'est pusillanimité, de se vouloir
  marquer par quelque façon particuliere et inusitée. De mesme au
  langage, la recherche des frases nouuelles, et des mots peu cogneuz,
  vient d'vne ambition scholastique et puerile. Peusse-ie ne me seruir
  que de ceux qui seruent aux hales à Paris! Aristophanes le Grammairien
  n'y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité
  de ses mots: et la fin de son art oratoire, qui estoit, perspicuité
  de langage seulement. L'imitation du parler, par sa facilité, suit
  incontinent tout vn peuple. L'imitation du iuger, de l'inuenter, ne
  va pas si viste. La plus part des lecteurs, pour auoir trouué vne
  pareille robbe, pensent tresfaucement tenir vn pareil corps. La
  force et les nerfs, ne s'empruntent point: les atours et le manteau
  s'empruntent. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de
  mesmes les Essais: mais ie ne sçay, s'ils pensent de mesmes. Les
  Atheniens, dit Platon, ont pour leur part, le soing de l'abondance
  et elegance du parler, les Lacedemoniens de la briefueté, et ceux de
  Crete, de la fecundité des conceptions, plus que du langage: ceux-cy
  sont les meilleurs. Zenon disoit qu'il auoit deux sortes de disciples:
  les vns qu'il nommoit φιλολóγους, curieux d'apprendre les
  choses, qui estoient ses mignons: les autres λογοφιλους, qui n'auoyent
  soing que du langage. Ce n'est pas à dire que ce ne soit vne
  belle et bonne chose que le bien dire: mais non pas si bonne qu'on
  la faict, et suis despit dequoy nostre vie s'embesongne toute à cela.
  Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes
  voisins, où i'ay plus ordinaire commerce.   C'est vn bel et grand
  agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l'achepte
  trop cher. Ie diray icy vne façon d'en auoir meilleur marché que de
  coustume, qui a esté essayée en moy-mesmes; s'en seruira qui
  voudra. Feu mon père, ayant faict toutes les recherches qu'homme
  peut faire, parmy les gens sçauans et d'entendement, d'vne forme
  d'institution exquise; fut aduisé de cet inconuenient, qui estoit en
  vsage: et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre
  les langues qui ne leur coustoient rien, est la seule cause,
  pourquoy nous ne pouuons arriuer à la grandeur d'ame et de cognoissance
  des anciens Grecs et Romains. Ie ne croy pas que c'en
  soit la seule cause. Tant y a que l'expedient que mon pere y trouua,
  ce fut qu'en nourrice, et auant le premier desnouement de ma
  langue, il me donna en charge à vn Allemand, qui depuis est mort
  fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et
  tresbien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu'il auoit fait venir expres,
  et qui estoit bien cherement gagé, m'auoit continuellement
  entre les bras. Il en eut aussi auec luy deux autres moindres en
  sçauoir, pour me suiure, et soulager le premier: ceux-cy ne m'entretenoient
  d'autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison,
  c'estoit vne regle inuiolable, que ny luy mesme, ny ma mere, ny
  valet, ny chambriere, ne parloient en ma compagnie, qu'autant de
  mots de Latin, que chacun auoit appris pour iargonner auec moy.
  C'est merueille du fruict que chacun y fit: mon pere et ma mere y
  apprindrent assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance,
  pour s'en seruir à la necessité, comme firent aussi les autres
  domestiques, qui estoient plus attachez à mon seruice. Somme,
  nous nous latinizames tant, qu'il en regorgea iusques à nos villages
  tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l'vsage, plusieurs
  appellations Latines d'artisans et d'vtils. Quant à moy, i'auois plus
  de six ans, auant que i'entendisse non plus de François ou de Perigordin,
  que d'Arabesque: et sans art, sans liure, sans grammaire
  ou precepte, sans fouet, et sans larmes, i'auois appris du Latin,
  tout aussi pur que mon maistre d'escole le sçauoit: car ie ne le
  pouuois auoir meslé ny alteré. Si par essay on me vouloit donner
  vn theme, à la mode des colleges; on le donne aux autres en François,
  mais à moy il me le falloit donner en mauuais Latin, pour le
  tourner en bon. Et Nicolas Grouchi, qui a escript _de comitiis Romanorum_,
  Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan,
  ce grand poëte Escossois, Marc Antoine Muret, que la France
  et l'Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs
  domestiques, m'ont dit souuent, que i'auois ce langage en
  mon enfance, si prest et si à main, qu'ils craignoient à m'accoster.
  Bucanan, que ie vis depuis à la suitte de feu Monsieur le Mareschal
  de Brissac, me dit, qu'il estoit apres à escrire de l'institution des
  enfans: et qu'il prenoit l'exemplaire de la mienne: car il auoit lors
  en charge ce Comte de Brissac, que nous auons veu depuis si valeureux
  et si braue.   Quant au Grec, duquel ie n'ay quasi du tout
  point d'intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par
  art. Mais d'vne voie nouuelle, par forme d'ébat et d'exercice: nous
  pelotions nos declinaisons, à la maniere de ceux qui par certains
  ieux de tablier apprennent l'Arithmetique et la Geometrie. Car
  entre autres choses, il auoit esté conseillé de me faire gouster la
  science et le deuoir, par vne volonté non forcée, et de mon propre
  desir; et d'esleuer mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur
  et contrainte. Ie dis iusques à telle superstition, que par ce
  qu'aucuns tiennent, que cela trouble la ceruelle tendre des enfans,
  de les esueiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil
  (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à
  coup, et par violence, il me faisoit esueiller par le son de quelque
  instrument, et ne fus iamais sans homme qui m'en seruist.   Cet
  exemple suffira pour en iuger le reste, et pour recommander aussi
  et la prudence et l'affection d'vn si bon pere: auquel il ne se faut
  prendre, s'il n'a recueilly aucuns fruits respondans à vne si exquise
  culture. Deux choses en furent cause: en premier, le champ sterile
  et incommode. Car quoy que i'eusse la santé ferme et entiere, et
  quant et quant vn naturel doux et traitable, i'estois parmy cela si
  poisant, mol et endormy, qu'on ne me pouuoit arracher de l'oisiueté,
  non pas pour me faire iouer. Ce que ie voyois, ie le voyois
  bien; et souz cette complexion lourde, nourrissois des imaginations
  hardies, et des opinions au dessus de mon aage. L'esprit, ie l'auois
  lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit: l'apprehension tardiue,
  l'inuention lasche, et apres tout vn incroyable defaut de memoire.
  De tout cela il n'est pas merueille, s'il ne sceut rien tirer
  qui vaille. Secondement, comme ceux que presse vn furieux desir
  de guerison, se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme,
  ayant extreme peur de faillir en chose qu'il auoit tant à coeur, se
  laissa en fin emporter à l'opinion commune, qui suit tousiours ceux
  qui vont deuant, comme les gruës; et se rengea à la coustume,
  n'ayant plus autour de luy ceux qui luy auoient donné ces premieres
  institutions, qu'il auoit apportées d'Italie: et m'enuoya enuiron
  mes six ans au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le
  meilleur de France. Et là, il n'est possible de rien adiouster au
  soing qu'il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans,
  et à toutes les autres circonstances de ma nourriture; en
  laquelle il reserua plusieurs façons particulieres, contre l'vsage des
  colleges: mais tant y a que c'estoit tousiours college. Mon Latin s'abastardit
  incontinent, duquel depuis par desaccoustumance i'ay perdu
  tout vsage. Et ne me seruit cette mienne inaccoustumée institution,
  que de me faire eniamber d'arriuée aux premieres classes. Car à treize
  ans, que ie sortis du college, i'auois acheué mon cours (qu'ils appellent)
  et à la verité sans aucun fruit, que ie peusse à present mettre
  en compte.   Le premier goust que i'euz aux liures, il me vint du
  plaisir des fables de la Metamorphose d'Ouide. Car enuiron l'aage
  de 7. ou 8. ans, ie me desrobois de tout autre plaisir, pour les lire:
  d'autant que cette langue estoit la mienne maternelle; et que c'estoit
  le plus aisé liure, que ie cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse
  de mon aage, à cause de la matiere. Car des Lancelots du
  Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaux, et tels fatras de liures,
  à quoy l'enfance s'amuse, ie n'en cognoissois pas seulement le nom,
  ny ne fais encore le corps: tant exacte estoit ma discipline. Ie
  m'en rendois plus nonchalant à l'estude de mes autres leçons prescrites.
  Là il me vint singulierement à propos, d'auoir affaire à vn
  homme d'entendement de precepteur, qui sceust dextrement conniuer
  à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car par là,
  i'enfilay tout d'vn train Vergile en l'Æneide, et puis Terence, et
  puis Plaute, et des comedies Italiennes, leurré tousiours par la
  douceur du subiect. S'il eust esté si fol de rompre ce train, i'estime
  que ie n'eusse rapporté du college que la haine des liures, comme
  fait quasi toute nostre noblesse. Il s'y gouuerna ingenieusement,
  faisant semblant de n'en voir rien. Il aiguisoit ma faim, ne me
  laissant qu'à la desrobée gourmander ces liures, et me tenant doucement
  en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales
  parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit
  charge de moy, c'estoit la debonnaireté et facilité de complexion.
  Aussi n'auoit la mienne autre vice, que langueur et paresse. Le
  danger n'estoit pas que ie fisse mal, mais que ie ne fisse rien. Nul
  ne prognostiquoit que ie deusse deuenir mauuais, mais inutile: on
  y preuoyoit de la faineantise, non pas de la malice. Ie sens qu'il en
  est aduenu comme cela. Les plaintes qui me cornent aux oreilles,
  sont telles: Il est oisif, froid aux offices d'amitié, et de parenté:
  et aux offices publiques, trop particulier, trop desdaigneux. Les
  plus iniurieux mesmes ne disent pas, Pourquoy a il prins, pourquoy
  n'a-il payé? mais, Pourquoy ne quitte-il, pourquoy ne
  donne-il? Ie receuroy à faueur, qu'on ne desirast en moy que tels
  effects de supererogation. Mais ils sont iniustes, d'exiger ce que ie
  ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup, qu'ils n'exigent d'eux
  ce qu'ils doiuent. En m'y condemnant, ils effacent la gratification
  de l'action, et la gratitude qui m'en seroit deuë. Là où le bien faire
  actif, deuroit plus peser de ma main, en consideration de ce que ie
  n'en ay de passif nul qui soit. Ie puis d'autant plus librement disposer
  de ma fortune, qu'elle est plus mienne: et de moy, que ie
  suis plus mien. Toutesfois si i'estoy grand enlumineur de mes
  actions, à l'aduenture rembarrerois-ie bien ces reproches; et à
  quelques-vns apprendrois, qu'ils ne sont pas si offensez que ie ne
  face pas assez: que dequoy ie puisse faire assez plus que ie ne
  fay.   Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d'auoir à part
  soy des remuements fermes: et des iugements seurs et ouuerts autour
  des obiects qu'elle cognoissoit: et les digeroit seule, sans aucune
  communication. Et entre autres choses ie croy à la verité
  qu'elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence.
  Mettray-ie en compte cette faculté de mon enfance, vne asseurance
  de visage, et soupplesse de voix et de geste, à m'appliquer
  aux rolles que i'entreprenois? Car auant l'aage,

    _Alter ab vndecimo tum me vix ceperat annus:_

  i'ay soustenu les premiers personnages, és tragedies latines de Bucanan,
  de Guerente, et de Muret, qui se representerent en nostre
  college de Guienne auec dignité. En cela, Andreas Goueanus nostre
  principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans
  comparaison le plus grand principal de France; et m'en tenoit-on
  maistre ouurier. C'est vn exercice, que ie ne meslouë point aux
  ieunes enfans de maison; et ay veu nos Princes s'y addonner depuis,
  en personne, à l'exemple d'aucuns des anciens, honnestement
  et louablement. Il estoit loisible, mesme d'en faire mestier, aux
  gents d'honneur et en Grece, _Aristoni tragico actori rem aperit:
  huic et genus et fortuna honesta erant: nec ars, quia nihil tale apud
  Græcos pudori est, ea deformabat_.   Car i'ay tousiours accusé d'impertinence,
  ceux qui condemnent ces esbatemens: et d'iniustice,
  ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes aux comediens qui
  le valent, et enuient au peuple ces plaisirs publiques. Les bonnes
  polices prennent soing d'assembler les citoyens, et les r'allier,
  comme aux offices serieux de la deuotion, aussi aux exercices et
  ieux. La société et amitié s'en augmente, et puis on ne leur sçauroit
  conceder des passetemps plus reglez, que ceux qui se font en presence
  d'vn chacun, et à la veuë mesme du magistrat: et trouuerois
  raisonnable que le Prince à ses despens en gratifiast quelquefois la
  commune, d'vne affection et bonté comme paternelle: et qu'aux
  villes populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces
  spectacles: quelque diuertissement de pires actions et occultes.

  Pour reuenir à mon propos, il n'y a tel, que d'allecher l'appetit
  et l'affection, autrement on ne fait que des asnes chargez de liures:
  on leur donne à coups de foüet en garde leur pochette pleine de
  science. Laquelle pour bien faire, il ne faut pas seulement loger
  chez soy, il la faut espouser.



  CHAPITRE XXVI.

  _C'est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance._


  CE n'est pas à l'aduenture sans raison, que nous attribuons à
  simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader.
  Car il me semble auoir appris autrefois, que la creance
  estoit comme vne impression, qui se faisoit en nostre ame; et à
  mesure qu'elle se trouuoit plus molle et de moindre resistance, il
  estoit plus aysé à y empreindre quelque chose. _Vt necesse est lancem
  in libra ponderibus impositis deprimi: sic animum perspicuis
  cedere._ D'autant que l'ame est plus vuide, et sans contrepoids, elle
  se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion.
  Voylà pourquoy les enfans, le vulgaire, les femmes et les malades
  sont plus suiets à estre menez par les oreilles. Mais aussi de l'autre
  part, c'est vne sotte presomption, d'aller desdeignant et condamnant
  pour faux, ce qui ne nous semble pas vray-semblable: qui est
  vn vice ordinaire de ceux qui pensent auoir quelque suffisance,
  outre la commune. I'en faisoy ainsin autrefois, et si i'oyois parler
  ou des esprits qui reuiennent, ou du prognostique des choses futures,
  des enchantemens, des sorcelleries, ou faire quelque autre
  conte, où ie ne peusse pas mordre,

    _Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,
    Nocturnos lemures, portentáque Thessala:_

  il me venoit compassion du pauure peuple abusé de ces folies.   Et
  à present ie treuue, que i'estoy pour le moins autant à plaindre
  moy mesme. Non que l'experience m'aye depuis rien faict voir, au
  dessus de mes premieres creances; et si n'a pas tenu à ma curiosité:
  mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi resolument
  vne chose pour fausse, et impossible, c'est se donner l'aduantage
  d'auoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de
  Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et qu'il n'y a point
  de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de
  nostre capacité et suffisance. Si nous appelons monstres ou miracles,
  ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en presente il continuellement
  à nostre veuë? Considerons au trauers de quels nuages,
  et comment à tastons on nous meine à la cognoissance de la pluspart
  des choses qui nous sont entre mains: certes nous trouuerons
  que c'est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste
  l'estrangeté:

            _Iam nemo fessus saturúsque videndi,
    Suspicere in coeli dignatur lucida templa:_

  et que ces choses là, si elles nous estoyent presentees de nouueau,
  nous les trouuerions autant ou plus incroyables qu'aucunes autres.

          _Si nunc primùm morialibus adsint
    Ex improuiso, ceu sint obiecta repente,
    Nil magis his rebus poterat mirabile dici,
    Aut minus antè quod auderent fore credere gentes._

  Celuy qui n'auoit iamais veu de riuiere, à la premiere qu'il rencontra,
  il pensa que ce fust l'Ocean: et les choses qui sont à nostre
  cognoissance les plus grandes, nous les iugeons estre les extremes
  que nature face en ce genre.

    _Scilicet et fluuius qui non est maximus, ei est
    Qui non antè aliquem maiorem vidit, et ingens
    Arbor homòque videtur, et omnia de genere omni
    Maxima quæ vidit quisque, hæc ingentia fingit._

  _Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque
  requirunt rationes earum rerum, quas semper vident._ La nouuelleté
  des choses nous incite plus que leur grandeur, à en rechercher les
  causes. Il faut iuger auec plus de reuerence de cette infinie puissance
  de nature, et plus de recognoissance de nostre ignorance et
  foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees
  par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouuons estre
  persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens: car de les condamner
  impossibles, c'est se faire fort, par vne temeraire presumption,
  de sçauoir iusques où va la possibilité. Si lon entendoit bien
  la difference qu'il y a entre l'impossible et l'inusité; et entre ce
  qui est contre l'ordre du cours de nature, et contre la commune
  opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne
  descroyant pas facilement: on obserueroit la regle de Rien trop,
  commandee par Chilon.   Quand on trouue dans Froissard, que le
  Conte de Foix sçeut en Bearn la defaicte du Roy Iean de Castille à
  Iuberoth, le lendemain qu'elle fut aduenue, et les moyens qu'il en
  allegue, on s'en peut moquer: et de ce mesme que nos Annales
  disent, que le Pape Honorius le propre iour que le Roy Philippe
  Auguste mourut à Mante, fit faire ses funerailles publiques, et les
  manda faire par toute l'Italie. Car l'authorité de ces tesmoings n'a
  pas à l'aduenture assez de rang pour nous tenir en bride. Mais
  quoy? si Plutarque outre plusieurs exemples, qu'il allegue de l'antiquité,
  dit sçauoir de certaine science, que du temps de Domitian,
  la nouuelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne à
  plusieurs iournees de là, fut publiee à Rome, et semee par tout le
  monde le mesme iour qu'elle auoit esté perduë: et si Cæsar tient,
  qu'il est souuent aduenu que la renommee a deuancé l'accident:
  dirons-nous pas que ces simples gens là, se sont laissez piper apres
  le vulgaire, pour n'estre pas clair-voyans comme nous? Est-il rien
  plus delicat, plus net, et plus vif, que le iugement de Pline, quand
  il luy plaist de le mettre en ieu? rien plus esloigné de vanité? ie
  laisse à part l'excellence de son sçauoir, quand ie fay moins de
  conte: en quelle partie de ces deux là le surpassons nous? toutesfois
  il n'est si petit escolier, qui ne le conuainque de mensonge, et
  qui ne luy vueille faire leçon sur le progrez des ouurages de nature.
     Quand nous lisons dans Bouchot les miracles des reliques
  de Sainct Hilaire: passe: son credit n'est pas assez grand pour
  nous oster la licence d'y contredire: mais de condamner d'vn train
  toutes pareilles histoires, me semble singuliere impudence. Ce grand
  Sainct Augustin tesmoigne auoir veu sur les reliques Sainct Geruais
  et Protaise à Milan, vn enfant aueugle recouurer la veuë: vne
  femme à Carthage estre guerie d'vn cancer par le signe de la croix,
  qu'vne femme nouuellement baptisee luy fit: Hesperius, vn sien
  familier auoir chassé les esprits qui infestoient sa maison, auec vn
  peu de terre du Sepulchre de nostre Seigneur: et cette terre depuis
  transportee à l'Eglise, vn paralytique en auoir esté soudain guery:
  vne femme en vne procession ayant touché à la chasse S. Estienne,
  d'vn bouquet, et de ce bouquet s'estant frottée les yeux, auoir recouuré
  la veuë pieça perduë: et plusieurs autres miracles, où il
  dit luy mesmes auoir assisté. Dequoy accuserons nous et luy et
  deux S. Euesques Aurelius et Maximinus, qu'il appelle pour ses
  recors? sera-ce d'ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et
  imposture? Est-il homme en nostre siecle si impudent, qui pense
  leur estre comparable, suit en vertu et piété, soit en sçauoir, iugement
  et suffisance?

    _Qui vt rationem nullam afferrent, ipsa autoritate me frangerent._

  C'est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre l'absurde
  temerité qu'elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne
  conceuons pas. Car apres que selon vostre bel entendement, vous
  auez estably les limites de la verité et de la mensonge, et qu'il se
  treuue que vous auez necessairement à croire des choses où il y a
  encores plus d'estrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous estes
  des-ia obligé de les abandonner.   Or ce qui me semble apporter
  autant de desordre en nos consciences en ces troubles où nous
  sommes, de la Religion, c'est cette dispensation que les Catholiques
  ont de leur creance. Il leur semble faire bien les moderez et les
  entenduz, quand ils quittent aux aduersaires aucuns articles de ceux
  qui sont en debat. Mais outre ce, qu'ils ne voyent pas quel aduantage
  c'est à celuy qui vous charge, de commancer à luy ceder, et vous
  tirer arriere, et combien cela l'anime à poursuiure sa pointe: ces
  articles là qu'ils choisissent pour les plus legers, sont aucunefois
  tres-importans. Ou il faut se submettre du tout à l'authorité de
  nostre police ecclesiastique, ou du tout s'en dispenser. Ce n'est pas
  à nous à establir la part que nous luy deuons d'obeissance. Et
  d'auantage, ie le puis dire pour l'auoir essayé, ayant autrefois vsé
  de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir
  certains points de l'obseruance de nostre Eglise, qui semblent
  auoir vn visage ou plus vain, ou plus estrange, venant à en
  communiquer aux hommes sçauans, i'ay trouué que ces choses là
  ont vn fondement massif et tressolide: et que ce n'est que bestise
  et ignorance, qui nous fait les receuoir auec moindre reuerence
  que le reste. Que ne nous souuient il combien nous sentons de contradiction
  en nostre iugement mesmes? combien de choses nous
  seruoyent hyer d'articles de foy, qui nous sont fables auiourd'huy?
  La gloire et la curiosité, sont les fleaux de nostre ame. Cette cy
  nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defend de
  rien laisser irresolu et indecis.



  CHAPITRE XXVII.

  _De l'Amitié._


  CONSIDERANT la conduite de la besongne d'vn peintre que i'ay, il
  m'a pris enuie de l'ensuiure. Il choisit le plus bel endroit et
  milieu de chaque paroy, pour y loger vn tableau élabouré de toute
  sa suffisance; et le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques:
  qui sont peintures fantasques, n'ayans grace qu'en la varieté et estrangeté.
  Que sont-ce icy aussi à la verité que crotesques et corps
  monstrueux, rappiecez de diuers membres, sans certaine figure,
  n'ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite?

    _Desinit in piscem mulier formosa supernè._

  Ie vay bien iusques à ce second point, auec mon peintre: mais ie
  demeure court en l'autre, et meilleure partie: car ma suffisance ne
  va pas si auant, que d'oser entreprendre vn tableau riche, poly et
  formé selon l'art. Ie me suis aduisé d'en emprunter vn d'Estienne
  de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C'est vn
  discours auquel il donna nom: _La Seruitude volontaire_: mais ceux
  qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement depuis rebatisé, le Contre-vn.
  Il l'escriuit par maniere d'essay, en sa premiere ieunesse, à l'honneur
  de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens
  d'entendement, non sans bien grande et meritee recommandation:
  car il est gentil, et plein ce qu'il est possible. Si y a il bien à dire,
  que ce ne soit le mieux qu'il peust faire: et si en l'aage que ie l'ay
  cogneu plus auancé, il eust pris vn tel desseing que le mien, de
  mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares,
  et qui nous approcheroient bien pres de l'honneur de l'antiquité: car
  notamment en cette partie des dons de nature, ie n'en cognois point
  qui luy soit comparable. Mais il n'est demeuré de luy que ce discours,
  encore par rencontre, et croy qu'il ne le veit oncques depuis qu'il luy
  eschappa: et quelques memoires sur cet edict de Ianuier fameux par
  nos guerres ciuiles, qui trouueront encores ailleurs peut estre leur
  place. C'est tout ce que i'ay peu recouurer de ses reliques (moy qu'il
  laissa d'vne si amoureuse recommandation, la mort entre les dents,
  par son testament, heritier de sa bibliotheque et de ses papiers) outre
  le liuret de ses oeuures que i'ay faict mettre en lumiere. Et si suis
  obligé particulierement à cette piece, d'autant qu'elle a seruy de
  moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montree
  longue espace auant que ie l'eusse veu; et me donna la premiere
  cognoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié, que nous
  auons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si
  parfaicte, que certainement il ne s'en lit guere de pareilles: et
  entre nos hommes il ne s'en voit aucune trace en vsage. Il faut tant
  de rencontre à la bastir, que c'est beaucoup si la fortune y arriue
  vne fois en trois siecles.   Il n'est rien à quoy il semble que nature
  nous aye plus acheminés qu'à la société. Et dit Aristote, que les
  bons legislateurs ont eu plus de soing de l'amitié, que de la iustice.
  Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car en general
  toutes celles que la volupté, ou le profit, le besoin publique ou
  priué, forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et genereuses,
  et d'autant moins amitiez, qu'elles meslent autre cause et but
  et fruit en l'amitié qu'elle mesme. Ny ces quatre especes anciennes,
  naturelle, sociale, hospitaliere, venerienne, particulierement n'y
  conuiennent, ny coniointement.   Des enfans aux peres, c'est plustost
  respect. L'amitié se nourrit de communication, qui ne peut se
  trouuer entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à
  l'aduenture les deuoirs de nature: car ny toutes les secrettes pensees
  des peres ne se peuuent communiquer aux enfans, pour n'y
  engendrer vne messeante priuauté: ny les aduertissemens et corrections,
  qui est vn des premiers offices d'amitié, ne se pourroient
  exercer des enfans aux peres. Il s'est trouué des nations, où par
  vsage les enfans tuoyent leurs peres: et d'autres, où les peres
  tuoyent leurs enfans, pour euiter l'empeschement qu'ils se peuuent
  quelquesfois entreporter: et naturellement l'vn depend de la ruine
  de l'autre. Il s'est trouué des philosophes desdaignans cette cousture
  naturelle, tesmoing Aristippus qui quand on le pressoit de l'affection
  qu'il deuoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à
  cracher, disant, que cela en estoit aussi bien sorty: que nous engendrions
  bien des pouz et des vers. Et cet autre que Plutarque
  vouloit induire à s'accorder auec son frere: Ie n'en fais pas, dit-il,
  plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. C'est à la verité
  vn beau nom, et plein de dilection que le nom de frere, et à cette
  cause en fismes nous luy et moy nostre alliance: mais ce meslange
  de biens, ces partages, et que la richesse de l'vn soit la pauureté de
  l'autre, cela detrampe merueilleusement et relasche cette soudure
  fraternelle. Les freres ayants à conduire le progrez de leur auancement,
  en mesme sentier et mesme train, il est force qu'ils se heurtent
  et choquent souuent. D'auantage, la correspondance et relation
  qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouuera
  elle en ceux cy? Le pere et le fils peuuent estre de complexion entierement
  eslongnee, et les freres aussi. C'est mon fils, c'est mon
  parent: mais c'est vn homme farouche, vn meschant, ou vn sot. Et
  puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle
  nous commande, il y a d'autant moins de notre choix et liberté
  volontaire: et nostre liberté volontaire n'a point de production qui
  soit plus proprement sienne, que celle de l'affection et amitié. Ce
  n'est pas que ie n'aye essayé de ce costé là, tout ce qui en peut
  estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent,
  iusques à son extreme vieillesse: et estant d'vne famille fameuse
  de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle:

                            _et ipse
    Notus in fratres animi paterni._

  D'y comparer l'affection enuers les femmes, quoy qu'elle naisse de
  nostre choix, on ne peut: ny la loger en ce rolle. Son feu, ie le
  confesse,

          _neque enim est dea nescia nostri
    Quæ dulcem curis miscet amaritiem,_

  est plus actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c'est vn feu temeraire
  et volage, ondoyant et diuers, feu de fiebure, subiect à accez
  et remises, et qui ne nous tient qu'à vn coing. En l'amitié, c'est
  vne chaleur generale et vniuerselle, temperee au demeurant et
  égale, vne chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure,
  qui n'a rien d'aspre et de poignant. Qui plus est en l'amour ce n'est
  qu'vn desir forcené apres ce qui nous fuit,

    _Come segue la lepre il cacciatore
    Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito,
    Ne piu l'estima poi, che presa vede,
    E sol dietro à chi fugge affreta il piede._

  Aussi tost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est à dire en la
  conuenance des volontez, il s'esuanouist et s'alanguist: la iouïssance
  le perd, comme ayant la fin corporelle et suiette à sacieté.
  L'amitié au rebours, est iouye à mesure qu'elle est desiree, ne
  s'esleue, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la iouyssance,
  comme estant spirituelle, et l'ame s'affinant par l'vsage. Sous cette
  parfaicte amitié, ces affections volages ont autresfois trouué place
  chez moy, affin que ie ne parle de luy, qui n'en confesse que trop
  par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrees chez moy en cognoissance
  l'vne de l'autre, mais en comparaison iamais: la premiere
  maintenant sa route d'vn vol hautain et superbe, et regardant
  desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs
  d'elle.   Quant au mariage, outre ce que c'est vn marché qui n'a
  que l'entree libre, sa duree estant contrainte et forcee, dependant
  d'ailleurs que de nostre vouloir: et marché, qui ordinairement se
  fait à autres fins: il y suruient mille fusees estrangeres à desmeler
  parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'vne viue
  affection: là où en l'amitié, il n'y a affaire ny commerce que d'elle
  mesme. Ioint qu'à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes,
  n'est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse
  de cette saincte cousture: ny leur ame ne semble assez ferme
  pour soustenir l'estreinte d'vn neud si pressé, et si durable. Et certes
  sans cela, s'il se pouuoit dresser vne telle accointance libre et
  volontaire, où non seulement les ames eussent cette entiere iouyssance,
  mais encores où les corps eussent part à l'alliance, où
  l'homme fust engagé tout entier: il est certain que l'amitié en seroit
  plus pleine et plus comble: mais ce sexe par nul exemple n'y
  est encore peu arriuer, et par les escholes anciennes en est reietté.

  Et cette autre licence Grecque est iustement abhorree par nos
  moeurs. Laquelle pourtant, pour auoir selon leur vsage, vne si necessaire
  disparité d'aages, et difference d'offices entre les amants,
  ne respondoit non plus assez à la parfaicte vnion et conuenance
  qu'icy nous demandons. _Quis est enim iste amor amicitiæ? cur neque
  deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem?_
  Car la peinture mesme qu'en faict l'Academie ne me desaduoüera
  pas, comme ie pense, de dire ainsi de sa part: Que cette premiere
  fureur, inspiree par le fils de Venus au coeur de l'amant, sur l'obiect
  de la fleur d'vne tendre ieunesse, à laquelle ils permettent tous
  les insolents et passionnez efforts, que peut produire vne ardeur
  immoderee, estoit simplement fondee en vne beauté externe: fauce
  image de la generation corporelle. Car en l'esprit elle ne pouuoit,
  duquel la montre estoit encore cachee: qui n'estoit qu'en sa naissance,
  et auant l'aage de germer. Que si cette fureur saisissoit vn
  bas courage, les moyens de sa poursuitte c'estoient richesses, presents,
  faueur à l'auancement des dignitez: et telle autre basse marchandise,
  qu'ils reprouuent. Si elle tomboit en vn courage plus
  genereux, les entremises estoient genereuses de mesmes: Instructions
  philosophiques, enseignements à reuerer la religion, obeïr aux
  loix, mourir pour le bien de son païs: exemples de vaillance, prudence,
  iustice. S'estudiant l'amant de se rendre acceptable par la
  bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça
  fanée: et esperant par cette societé mentale, establir vn marché
  plus ferme et durable. Quand cette poursuitte arriuoit à l'effect, en
  sa saison (car ce qu'ils ne requierent point en l'amant, qu'il apportast
  loysir et discretion en son entreprise; ils le requierent exactement
  en l'aimé: d'autant qu'il luy falloit iuger d'vne beauté interne,
  de difficile cognoissance, et abstruse descouuerte) lors naissoit en
  l'aymé le desir d'vne conception spirituelle, par l'entremise d'vne
  spirituelle beauté. Cette cy estoit icy principale: la corporelle, accidentale
  et seconde: tout le rebours de l'amant. A cette cause
  preferent ils l'aymé: et verifient, que les Dieux aussi le preferent:
  et tansent grandement le poëte Aischylus, d'auoir en l'amour d'Achilles
  et de Patroclus, donné la part de l'amant à Achilles, qui
  estoit en la premiere et imberbe verdeur de son adolescence, et le
  plus beau des Grecs. Apres cette communauté generale, la maistresse
  et plus digne partie d'icelle, exerçant ses offices, et predominant:
  ils disent, qu'il en prouenoit des fruicts tres-vtiles au priué et au
  public. Que c'estoit la force des païs, qui en receuoient l'vsage: et
  la principale defense de l'equité et de la liberté. Tesmoin les salutaires
  amours de Hermodius et d'Aristogiton. Pourtant la nomment
  ils sacree et diuine, et n'est à leur compte, que la violence des tyrans,
  et lascheté des peuples, qui luy soit aduersaire: en fin, tout
  ce qu'on peut donner à la faueur de l'Academie, c'est dire, que
  c'estoit vn amour se terminant en amitié: chose qui ne se rapporte
  pas mal à la definition Stoique de l'amour: _Amorem conatum esse
  amicitiæ fatiendæ ex pulchritudinis specie_.   Ie reuien à ma description,
  de façon plus equitable et plus equable. _Omnino amicitiæ, corroboratis
  iam confirmatisque et ingeniis, et ætatibus, iudicandæ sunt._
  Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez,
  ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouees par quelque
  occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent.
  En l'amitié dequoy ie parle, elles se meslent et confondent
  l'vne en l'autre, d'vn meslange si vniuersel, qu'elles effacent, et ne
  retrouuent plus la cousture qui les a ioinctes. Si on me presse de
  dire pourquoy ie l'aymoys, ie sens que cela ne se peut exprimer,
  qu'en respondant: Par ce que c'estoit luy, par ce que c'estoit moy.
  Il y a au delà de tout mon discours, et de ce que i'en puis dire
  particulierement, ie ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice
  de cette vnion. Nous nous cherchions auant que de nous
  estre veus, et par des rapports que nous oyïons l'vn de l'autre:
  qui faisoient en nostre affection plus d'effort, que ne porte la raison
  des rapports: ie croy par quelque ordonnance du ciel. Nous
  nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre,
  qui fut par hazard en vne grande feste et compagnie de ville, nous
  nous trouuasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien
  des lors ne nous fut si proche, que l'vn à l'autre. Il escriuit vne
  Satyre Latine excellente, qui est publiee: par laquelle il excuse et
  explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement
  paruenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard
  commencé (car nous estions tous deux hommes faicts: et luy plus
  de quelque annee) elle n'auoit point à perdre temps. Et n'auoit à se
  regler au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il faut
  tant de precautions de longue et preallable conuersation. Cette cy
  n'a point d'autre idee que d'elle mesme, et ne se peut rapporter
  qu'à soy. Ce n'est pas vne speciale consideration, ny deux, ny trois,
  ny quatre, ny mille: c'est ie ne sçay quelle quinte-essence de tout
  ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger
  et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l'amena
  se plonger et se perdre en la mienne: d'vne faim, d'vne concurrence
  pareille. Ie dis perdre à la verité, ne nous reseruant rien qui nous
  fust propre, ny qui fust ou sien ou mien.   Quand Lælius en presence
  des Consuls Romains, lesquels apres la condemnation de Tiberius
  Gracchus, poursuiuoient tous ceux qui auoient esté de son
  intelligence, vint à s'enquerir de Caius Blosius, qui estoit le principal
  de ses amis, combien il eust voulu faire pour luy, et qu'il eust
  respondu: Toutes choses. Comment toutes choses? suiuit-il, et quoy,
  s'il t'eust commandé de mettre le feu en nos temples? Il ne me
  l'eust iamais commandé, repliqua Blosius. Mais s'il l'eust fait?
  adiousta Lælius: I'y eusse obey, respondit-il. S'il estoit si parfaictement
  amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n'auoit que
  faire d'offenser les Consuls par cette derniere et hardie confession:
  et ne se deuoit departir de l'asseurance qu'il auoit de la volonté de
  Gracchus. Mais toutesfois ceux qui accusent cette responce comme
  seditieuse, n'entendent pas bien ce mystere: et ne presupposent
  pas comme il est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche,
  et par puissance et par cognoissance. Ils estoient plus amis que
  citoyens, plus amis qu'amis ou que ennemis de leur païs, qu'amis
  d'ambition et de trouble. S'estans parfaitement commis, l'vn à
  l'autre, ils tenoient parfaittement les renes de l'inclination l'vn de
  l'autre: et faictes guider cet harnois, par la vertu et conduitte de
  la raison (comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sans
  cela) la responce de Blosius est telle, qu'elle deuoit estre. Si leurs
  actions se demancherent, ils n'estoient ny amis, selon ma mesure,
  l'vn de l'autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant cette response
  ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s'enquerroit à moy
  de cette façon: Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre
  fille, la tueriez vous? et que ie l'accordasse: car cela ne porte aucun
  tesmoignage de consentement à ce faire: par ce que ie ne suis
  point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'vn tel
  amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde, de
  me desloger de la certitude, que i'ay des intentions et iugemens du
  mien: aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentee,
  quelque visage qu'elle eust, que ie n'en trouuasse incontinent le
  ressort. Nos ames ont charié si vniment ensemble: elles se sont
  considerees d'vne si ardante affection, et de pareille affection descouuertes
  iusques au fin fond des entrailles l'vne à l'autre: que non
  seulement ie cognoissoy la sienne comme la mienne, mais ie me
  fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy.

  Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiez communes:
  i'en ay autant de cognoissance qu'vn autre, et des plus parfaictes
  de leur genre. Mais ie ne conseille pas qu'on confonde leurs
  regles, on s'y tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez, la
  bride à la main, auec prudence et precaution: la liaison n'est pas
  nouée en maniere, qu'on n'ait aucunement à s'en deffier. Aymez le,
  disoit Chilon, comme ayant quelque iour à le haïr: haïssez le,
  comme ayant à l'aymer. Ce precepte qui est si abominable en cette
  souueraine et maistresse amitié, il est salubre en l'vsage des amitiez
  ordinaires et coustumieres: à l'endroit desquelles il faut employer
  le mot qu'Aristote auoit tres familier, O mes amys, il n'y a
  nul amy.   En ce noble commerce, les offices et les bien-faicts
  nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d'estre
  mis en compte: cette confusion si pleine de nos volontez en est
  cause: car tout ainsi que l'amitié que ie me porte, ne reçoit point
  augmentation, pour le secours que ie me donne au besoin, quoy
  que dient les Stoiciens: et comme ie ne me sçay aucun gré du seruice
  que ie me fay: aussi l'vnion de tels amis estant veritablement
  parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels deuoirs, et
  haïr et chasser d'entre eux, ces mots de diuision et de difference,
  bien-faict, obligation, recognoissanee, priere, remerciement, et leurs
  pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens,
  iugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie: et
  leur conuenance n'estant qu'vne ame en deux corps, selon la tres-propre
  definition d'Aristote, ils ne se peuuent ny prester ny donner
  rien. Voila pourquoy les faiseurs de loix, pour honnorer le mariage
  de quelque imaginaire ressemblance de cette diuine liaison,
  defendent les donations entre le mary et la femme. Voulans inferer
  par là, que tout doit estre à chacun d'eux, et qu'ils n'ont rien à
  diuiser et partir ensemble.   Si en l'amitié dequoy ie parle, l'vn
  pouuoit donner à l'autre, ce seroit celuy qui receuroit le bien-fait,
  qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l'vn et l'autre, plus
  que toute autre chose, de s'entre-bien faire, celuy qui en preste la
  matiere et l'occasion, est celuy là qui faict le liberal, donnant ce
  contentement à son amy, d'effectuer en son endroit ce qu'il desire
  le plus. Quand le Philosophe Diogenes auoit faute d'argent, il disoit,
  qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit. Et
  pour montrer comment cela se pratique par effect, i'en reciteray
  vn ancien exemple singulier. Eudamidas Corinthien auoit deux
  amis, Charixenus Sycionien, et Aretheus Corinthien: venant à mourir
  estant pauure, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament:
  Ie legue à Aretheus de nourrir ma mere, et l'entretenir en
  sa vieillesse: à Charixenus de marier ma fille, et luy donner le
  doüaire le plus grand qu'il pourra: et au cas que l'vn d'eux vienne
  à defaillir, ie substitue en sa part celuy, qui suruiura. Ceux qui
  premiers virent ce testament, s'en moquerent: mais ses heritiers
  en ayants esté aduertis, l'accepterent auec vn singulier contentement.
  Et l'vn d'eux, Charixenus, estant trespassé cinq iours apres,
  la substitution estant ouuerte en faueur d'Aretheus, il nourrit curieusement
  cette mere, et de cinq talens qu'il auoit en ses biens,
  il en donna les deux et demy en mariage à vne sienne fille vnique,
  et deux et demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles
  il fit les nopces en mesme iour.   Cet exemple est bien plein: si
  vne condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis. Car cette
  parfaicte amitié, dequoy ie parle, est indiuisible: chacun se donne
  si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à departir ailleurs: au
  rebours il est marry qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et
  qu'il n'ait plusieurs ames et plusieurs volontez, pour les conferer
  toutes à ce subiet. Les amitiez communes on les peut départir, on
  peut aymer en cestuy-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses
  moeurs, en l'autre la liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre
  la fraternité, ainsi du reste: mais cette amitié, qui possede
  l'ame, et la regente en toute souueraineté, il est impossible qu'elle
  soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus,
  auquel courriez vous? S'ils requeroient de vous des offices
  contraires, quel ordre y trouueriez vous? Si l'vn commettoit à vostre
  silence chose qui fust vtile à l'autre de sçauoir, comment vous en
  desmeleriez vous? L'vnique et principale amitié descoust toutes
  autres obligations. Le secret que i'ay iuré ne deceller à vn autre,
  ie le puis sans pariure, communiquer à celuy, qui n'est pas
  autre, c'est moy. C'est vn assez grand miracle de se doubler: et
  n'en cognoissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. Rien
  n'est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux
  i'en aime autant l'vn que l'autre, et qu'ils s'entr'aiment, et m'aiment
  autant que ie les aime: il multiplie en confrairie, la chose la plus
  vne et vnie, et dequoy vne seule est encore la plus rare à trouuer
  au monde. Le demeurant de cette histoire conuient tres-bien à ce
  que ie disois: car Eudamidas donne pour grace et pour faueur à
  ses amis de les employer à son besoin: il les laisse heritiers de
  cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens
  de luy bien-faire. Et sans doubte, la force de l'amitié se montre bien
  plus richement en son fait, qu'en celuy d'Aretheus. Somme, ce sont
  effects inimaginables, à qui n'en a gousté: et qui me font honnorer
  à merueilles la responce de ce ieune soldat, à Cyrus, s'enquerant à
  luy, pour combien il voudroit donner vn cheual, par le moyen
  duquel il venoit de gaigner le prix de la course: et s'il le voudroit
  eschanger à vn royaume: Non certes, Sire: mais bien le lairroy ie
  volontiers, pour en aquerir vn amy, Si ie trouuoy homme digne de
  telle alliance. Il ne disoit pas mal, Si ie trouuoy. Car on trouue
  facilement des hommes propres à vne superficielle accointance:
  mais en cettecy, en laquelle on negotie du fin fons de son courage,
  qui ne fait rien de reste: il est besoin, que tous les ressorts soyent
  nets et seurs parfaictement.   Aux confederations, qui ne tiennent
  que par vn bout, on n'a à prouuoir qu'aux imperfections, qui particulierement
  interessent ce bout là. Il ne peut chaloir de quelle religion
  soit mon medecin, et mon aduocat; cette consideration n'a
  rien de commun auec les offices de l'amitié, qu'ils ne doiuent. Et en
  l'accointance domestique, que dressent auec moy ceux qui me
  seruent i'en fay de mesmes: et m'enquiers peu d'vn laquay, s'il est
  chaste, ie cherche s'il est diligent: et ne crains pas tant vn muletier
  ioueur qu'imbecille: ny vn cuisinier iureur, qu'ignorant. Ie ne me
  mesle pas de dire ce qu'il faut faire au monde: d'autres assés s'en
  meslent: mais ce que i'y fay,

    _Mihi sic vsus est: tibi, vt opus est facto, face._

  A la familiarité de la table, i'associe le plaisant, non le prudent:
  au lict, la beauté auant la bonté: et en la societé du discours, la
  suffisance, voire sans la preud'hommie, pareillement ailleurs. Tout
  ainsi que cil qui fut rencontré à cheuauchons sur vn baton, se
  iouant auec ses enfans, pria l'homme qui l'y surprint, de n'en rien
  dire, iusques à ce qu'il fust pere luy-mesme, estimant que la passion
  qui luy naistroit lors en l'ame, le rendroit iuge equitable d'vne telle
  action. Ie souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce
  que ie dis: mais sçachant combien c'est chose esloignee du commun
  vsage qu'vne telle amitié, et combien elle est rare, ie ne m'attens
  pas d'en trouuer aucun bon iuge. Car les discours mesmes que
  l'antiquité nous a laissé sur ce subiect, me semblent lasches au
  prix du sentiment que i'en ay. Et en ce poinct les effects surpassent
  les preceptes mesmes de la philosophie.

    _Nil ego contulerim iucundo sanus amico._

  L'ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui auoit peu rencontrer
  seulement l'ombre d'vn amy: il auoit certes raison de le
  dire, mesmes s'il en auoit tasté. Car à la verité si ie compare tout
  le reste de ma vie, quoy qu'auec la grace de Dieu ie l'aye passee
  douce, aisee, et sauf la perte d'vn tel amy, exempte d'affliction
  poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement
  mes commoditez naturelles et originelles, sans en rechercher d'autres:
  si ie la compare, dis-ie, toute, aux quatre annees, qu'il m'a
  esté donné de iouyr de la douce compagnie et societé de ce personnage,
  ce n'est que fumee, ce n'est qu'vne nuict obscure et
  ennuyeuse. Depuis le iour que ie le perdy,

                    _quem semper acerbum,
    Semper honoratum (sic, Dii, voluistis!) habebo,_

  ie ne fay que trainer languissant: et les plaisirs mesmes qui s'offrent
  à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de
  sa perte. Nous estions à moitié de tout: il me semble que ie luy
  desrobe sa part,

      _Nec fas esse vlla me voluptate hic frui
    Decreui, tantisper dum ille abest meus particeps._

  I'estois desia si faict et accoustumé à estre deuxiesme par tout,
  qu'il me semble n'estre plus qu'à demy.

    _Illam meæ si partem animæ tulit
    Maturior vis, quid moror altera?
      Nec charus æquè nec superstes
      Integer? Ille dies vtramque
    Duxit ruinam._

  Il n'est action ou imagination, où ie ne le trouue à dire, comme si
  eust-il bien faict à moy: car de mesme qu'il me surpassoit d'vne
  distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il
  au deuoir de l'amitié.

    _Quis desiderio sit pudor aut modus
    Tam chari capitis?_

        _O misero frater adempte mihi!
    Omnia tecum vnà perierunt gaudia nostra,
        Quæ tuus in vita dulcis alebat amor._

    _Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater;
      Tecum vna tota est nostra sepulta anima,
    Cuius ego interitu tota de mente fugaui
      Hæc studia, atque omnes delicias animi._

    _Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem?
      Nunquam ego te, vita frater amabilior,
    Aspiciam posthac? at certè semper amabo._

  Mais oyons vn peu parler ce garson de seize ans.

  Parce que i'ay trouué que cet ouurage a esté depuis mis en lumiere,
  et à mauuaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer
  l'estat de nostre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils
  ont meslé à d'autres escrits de leur farine, ie me suis dédit de le
  loger icy. Et affin que la memoire de l'autheur n'en soit interessee
  en l'endroit de ceux qui n'ont peu cognoistre de pres ses opinions
  et ses actions: ie les aduise que ce subiect fut traicté par luy en
  son enfance, par maniere d'exercitation seulement, comme subiect
  vulgaire et tracassé en mil endroits des liures. Ie ne fay nul doubte
  qu'il ne creust ce qu'il escriuoit: car il estoit assez conscientieux,
  pour ne mentir pas mesmes en se iouant: et sçay d'auantage que
  s'il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu'à
  Sarlac; et auec raison. Mais il auoit vn'autre maxime souuerainement
  empreinte en son ame, d'obeyr et de se soubmettre tres-religieusement
  aux loix, sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut iamais
  vn meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny
  plus ennemy des remuëments et nouuelletez de son temps: il eust
  bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, qu'à leur fournir
  dequoy les émouuoir d'auantage: il auoit son esprit moulé au patron
  d'autres siecles que ceux-cy. Or en eschange de cest ouurage
  serieux i'en substitueray vn autre, produit en cette mesme saison
  de son aage, plus gaillard et plus enioué.



  CHAPITRE XXVIII.

  _Vingt et neuf sonnets d'Estienne de la Boetie,

  à Madame de Grammont Contesse de Guissen._


  MADAME ie ne vous offre rien du mien, ou par ce qu'il est desia
  vostre, ou pour ce que ie n'y trouue rien digne de vous. Mais
  i'ay voulu que ces vers en quelque lieu qu'ils se vissent, portassent
  vostre nom en teste, pour l'honneur que ce leur sera d'auoir pour
  guide cette grande Corisande d'Andoins. Ce present m'a semblé
  vous estre propre, d'autant qu'il est peu de dames en France, qui
  iugent mieux, et se seruent plus à propos que vous, de la poësie:
  et puis qu'il n'en est point qui la puissent rendre viue et animee,
  comme vous faites par ces beaux et riches accords, dequoy parmy
  vn milion d'autres beautez, nature vous a estrenee: Madame ces
  vers meritent que vous les cherissiez: car vous serez de mon aduis,
  qu'il n'en est point sorty de Gascongne, qui eussent plus d'inuention
  et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d'vne plus
  riche main. Et n'entrez pas en ialousie, dequoy vous n'auez que le
  reste de ce que pieça i'en ay faict imprimer sous le nom de Monsieur
  de Foix, vostre bon parent: car certes ceux-cy ont ie ne sçay
  quoy de plus vif et de plus bouillant: comme il les fit en sa plus
  verte ieunesse, et eschauffé d'vne belle et noble ardeur que ie vous
  diray, Madame, vn iour à l'oreille. Les autres furent faits depuis,
  comme il estoit à la poursuitte de son mariage, en faueur de sa
  femme, et sentant desia ie ne sçay quelle froideur maritale. Et moy
  ie suis de ceux qui tiennent, que la poësie ne rid point ailleurs,
  comme elle faict en vn subiect folatre et desreglé.



  SONNETS


  I

  Pardon amour, pardon, ô Seigneur ie te voüe
  Le reste de mes ans, ma voix et mes escris,
  Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris:
  Rien, rien tenir d'aucun, que de toy ie n'aduoue.

  Helas comment de moy, ma fortune se ioue.
  De toy n'a pas long temps, amour, ie me suis ris.
  I'ay failly, ie le voy, ie me rends, ie suis pris.
  I'ay trop gardé mon coeur, or ie le desaduoüe.

  Si i'ay pour le garder retardé ta victoire,
  Ne l'en traitte plus mal, plus grande en est ta gloire.
  Et si du premier coup tu ne m'as abbatu,

  Pense qu'vn bon vainqueur et nay pour estre grand,
  Son nouueau prisonnier, quand vn coup il se rend,
  Il prise et l'ayme mieux, s'il a bien combattu.


  II

  C'est amour c'est amour, c'est luy seul, ie le sens;
  Mais le plus vif amour, la poison la plus forte,
  A qui onq pauure coeur ait ouuerte la porte.
  Ce cruel n'a pas mis vn de ses traitz perçans,

  Mais arc, traits et carquois, et luy tout dans mes sens.
  Encor vn mois n'a pas, que ma franchise est morte,
  Que ce venin mortel dans mes veines ie porte,
  Et des-ja i'ay perdu, et le coeur et le sens.

  Et quoy? si cest amour à mesure croissoit,
  Qui en si grand tourment dedans moy se conçoit?
  O croistz, si tu peuz croistre, et amende en croissant.

  Tu te nourris de pleurs; des pleurs ie te prometz,
  Et pour te refreschir, des souspirs pour iamais.
  Mais que le plus grand mal soit au moings en naissant.


  III

  C'est faict mon coeur, quitons la liberté.
  Dequoy meshuy seruiroit la deffence,
  Que d'agrandir et la peine et l'offence?
  Plus ne suis fort, ainsi que i'ay esté.

  La raison fust vn temps de mon costé,
  Or reuoltée elle veut que ie pense
  Qu'il faut seruir, et prendre en recompence
  Qu'oncq d'vn tel neud nul ne fust arresté.

  S'il se faut rendre, alors il est saison,
  Quand on n'a plus deuers soy la raison.
  Je voy qu'amour, sans que ie le deserue,

  Sans aucun droict, se vient saisir de moy?
  Et voy qu'encor il faut à ce grand Roy
  Quand il a tort, que la raison luy serue.


  IIII

  C'estoit alors, quand les chaleurs passées,
  Le sale Automne aux cuues va foulant,
  Le raisin gras dessoubz le pied coulant,
  Que mes douleurs furent encommencées.

  Le paisan bat ses gerbes amassées,
  Et aux caueaux ses bouillans muis roulant,
  Et des fruitiers son automne croulant,
  Se vange lors des peines aduancées.

  Seroit ce point vn presage donné
  Que mon espoir est des-ja moissonné?
  Non certes, non. Mais pour certain ie pense,

  I'auray, si bien à deuiner i'entends,
  Si l'on peut rien prognostiquer du temps,
  Quelque grand fruict de ma longue esperance.


  V

  I'ay veu ses yeux perçans, i'ay veu sa face claire:
  (Nul iamais sans son dam ne regarde les dieux)
  Froit, sans coeur me laissa son oeil victorieux,
  Tout estourdy du coup de sa forte lumiere.

  Comme vn surpris de nuit aux champs quand il esclaire
  Estonné, se pallist si la fleche des cieux
  Sifflant luy passe contre, et luy serre les yeux,
  Il tremble, et veoit, transi, Iupiter en colere.

  Dy moy Madame, au vray, dy moy si tes yeux vertz
  Ne sont pas ceux qu'on dit que l'amour tient couuertz?
  Tu les auois, ie croy, la fois que ie t'ay veüe,

  Au moins il me souuient, qu'il me fust lors aduis
  Qu'amour, tout à vn coup, quand premier ie te vis,
  Desbanda dessus moy, et son arc, et sa veüe.


  VI

  Ce dit maint vn de moy, de quoy se plaint il tant,
  Perdant ses ans meilleurs en chose si legiere?
  Qu'à il tant à crier, si encore il espere?
  Et s'il n'espere rien, pourquoy n'est il content?

  Quand i'estois libre et sain i'en disois bien autant.
  Mais certes celuy la n'a la raison entiere,
  Ains a le coeur gasté de quelque rigueur fiere,
  S'il se plaint de ma plainte, et mon mal il n'entend.

  Amour tout à vn coup de cent douleurs me point,
  Et puis l'on m'aduertit que ie ne crie point.
  Si vain ie ne suis pas que mon mal i'agrandisse

  A force de parler: s'on m'en peut exempter,
  Ie quitte les sonnetz, ie quitte le chanter.
  Qui me deffend le deuil, celuy la me guerisse.


  VII

  Quant à chanter ton los, par fois ie m'aduenture,
  Sans oser ton grand nom, dans mes vers exprimer,
  Sondant le moins profond de cette large mer,
  Ie tremble de m'y perdre, et aux riues m'asseure.

  Ie crains en loüant mal, que ie te face iniure.
  Mais le peuple estonné d'ouir tant t'estimer,
  Ardant de te connoistre, essaie à te nommer,
  Et cherchant ton sainct nom ainsi à l'aduenture,

  Esbloui n'attaint pas à veoir chose si claire,
  Et ne te trouue point ce grossier populaire,
  Qui n'ayant qu'vn moyen, ne voit pas celuy là:

  C'est que s'il peut trier, la comparaison faicte
  Des parfaictes du monde, vne la plus parfaicte,
  Lors s'il a voix, qu'il crie hardimant la voyla.


  VIII

  Quand viendra ce iour la, que ton nom au vray passe
  Par France, dans mes vers? combien et quantes fois
  S'en empresse mon coeur, s'en demangent mes doits?
  Souuent dans mes escrits de soy mesme il prend place.

  Maugré moy ie t'escris, maugré moy ie t'efface.
  Quand astrée viendroit et la foy et le droit,
  Alors ioyeux ton nom au monde se rendroit.
  Ores c'est à ce temps, que cacher il te face,

  C'est à ce temps maling vne grande vergogne
  Donc Madame tandis tu seras ma Dourdouigne.
  Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre,

  Ayez pitié du temps, si au iour ie te metz,
  Si le temps ce cognoist, lors ie te le prometz,
  Lors il sera doré, s'il le doit iamais estre.


  IX

  O entre tes beautez, que ta constance est belle.
  C'est ce coeur asseuré, ce courage constant,
  C'est parmy tes vertus, ce que l'on prise tant:
  Aussi qu'est-il plus beau, qu'vne amitié fidelle?

  Or ne charge donc rien de ta soeur infidele,
  De Vesere ta soeur: elle va s'escartant
  Tousiours flotant mal seure en son cours inconstant.
  Voy tu comme à leur gré les vens se ioüent d'elle?

  Et ne te repens point pour droict de ton aisnage
  D'auoir des-ia choisi la constance en partage.
  Mesme race porta l'amitié souueraine

  Des bons iumeaux, desquels l'vn à l'autre despart
  Du ciel et de l'enfer la moitié de sa part,
  Et l'amour diffamé de la trop belle Heleine.


  X

  Ie voy bien, ma Dourdouigne encore humble tu vas:
  De te monstrer Gasconne en France, tu as honte.
  Si du ruisseau de Sorgue, on fait ores grand conte,
  Si a il bien esté quelquefois aussi bas.

  Voys tu le petit Loir comme il haste le pas?
  Comme des-ia parmy les plus grands il se conte?
  Comme il marche hautain d'vne course plus prompte
  Tout à costé du Mince, et il ne s'en plaint pas?

  Un seul Oliuier d'Arne enté au bord de Loire,
  Le faict courir plus braue et luy donne sa gloire.
  Laisse, laisse moy faire. Et vn iour ma Dourdouigne,

  Si ie deuine bien, on te cognoistra mieux:
  Et Garonne, et le Rhone, et ces autres grands Dieux
  En auront quelque enuie, et possible vergoigne.


  XI

  Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux
  Si mes larmes apart toutes miennes ie verse,
  Si mon amour ne suit en sa douleur diuerse
  Du Florentin transi les regrets languoreux,

  Ny de Catulle aussi, le folastre amoureux,
  Qui le coeur de sa dame en chatouillant luy perce,
  Ny le sçauant amour du migregeois Properce
  Ils n'ayment pas pour moy, ie n'ayme pas pour eux.

  Qui pourra sur autruy ses douleurs limiter,
  Celuy pourra d'autruy les plaintes imiter:
  Chacun sent son tourment, et sçait ce qu'il endure.

  Chacun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit.
  Ie dis ce que mon coeur, ce que mon mal me dict.
  Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure.


  XII

  Quoy? qu'est-ce? ô vens, ô nues, ô l'orage!
  A point nommé, quand d'elle m'aprochant
  Les bois, les monts, les baisses vois tranchant
  Sur moy d'aguest vous poussez vostre rage.

  Ores mon coeur s'embrase d'auantage.
  Allez, allez faire peur au marchant,
  Qui dans la mer les thresors va cherchant:
  Ce n'est ainsi, qu'on m'abbat le courage.

  Quand i'oy les vents, leur tempeste et leurs cris,
  De leur malice, en mon coeur ie me ris.
  Me pensent ils pour cela faire rendre?

  Face le ciel du pire, et l'air aussi:
  Ie veux, ie veux, et le declaire ainsi
  S'il faut mourir, mourir comme Leandre.


  XIII

  Vous qui aimer encore ne sçauez,
  Ores m'oyant parler de mon Leandre,
  Ou iamais non, vous y debuez aprendre,
  Si rien de bon dans le coeur vous auez.

  Il oza bien branlant ses bras lauez,
  Armé d'amour, contre l'eau se deffendre,
  Qui pour tribut la fille voulut prendre,
  Ayant le frere et le mouton sauuez.

  Vn soir vaincu par les flos rigoureux,
  Voyant des-ia, ce vaillant amoureux,
  Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne:

  Parlant aux flos, leur iecta cette voix:
  Pardonnez moy maintenant que i'y veois,
  Et gardez moy la mort, quand ie retourne.


  XIIII

  O coeur léger, ô courage mal seur,
  Penses-tu plus que souffrir ie te puisse?
  O bontez creuze, ô couuerte malice,
  Traitre beauté, venimeuse douceur,

  Tu estois donc tousiours soeur de ta soeur?
  Et moy trop simple il falloit que i'en fisse
  L'essay sur moy? et que tard i'entendisse
  Ton parler double et tes chants de chasseur?

  Depuis le iour que i'ay prins à t'aimer,
  I'eusse vaincu les vagues de la mer.
  Qu'est-ce meshuy que ie pourrais attendre?

  Comment de toy pourrais i'estre content?
  Qui apprendra ton coeur d'estre constant,
  Puis que le mien ne le luy peut aprendre?


  XV

  Ce n'est pas moy que l'on abuse ainsi:
  Qu'à quelque enfant ses ruses on employe,
  Qui n'a nul goust, qui n'entend rien qu'il oye:
  Ie sçay aymer, ie sçay hayr aussi.

  Contente toy de m'auoir iusqu'icy
  Fermé les yeux, il est temps que i'y voye:
  Et que mes-huy, las et honteux ie soye
  D'auoir mal mis mon temps et mon soucy,

  Oserois tu m'ayant ainsi traicté
  Parler à moy iamais de fermeté?
  Tu prens plaisir à ma douleur extreme:

  Tu me deffends de sentir mon tourment:
  Et si veux bien que ie meure en t'aimant.
  Si ie ne sens, comment veux-tu que i'ayme?


  XVI

  O l'ay ie dict? helas l'ay ie songé?
  Ou si pour vray i'ay dict blaspheme telle?
  S'a fauce langue, il faut que l'honneur d'elle
  De moy, par moy, desus moy, soit vangé,

  Mon coeur chez toy, ô madame, est logé:
  Là donne luy quelque geéne nouuelle:
  Fais luy souffrir quelque peine cruelle:
  Fais, fais luy tout, fors luy donner congé.

  Or seras tu (ie le sçay) trop humaine,
  Et ne pourras longuement voir ma peine.
  Mais vn tel faict, faut il qu'il se pardonne?

  A tout le moins haut ie me desdiray
  De mes sonnets, et me desmentiray,
  Pour ces deux faux, cinq cent vrais ie t'en donne.


  XVII

  Si ma raison en moy s'est peu remettre,
  Si recouurer astheure ie me puis,
  Si i'ay du sens, si plus homme ie suis
  Ie t'en mercie, ô bien heureuse lettre.

  Qui m'eust (helas) qui m'eust sçeu recognoistre
  Lors qu'enragé vaincu de mes ennuys,
  En blasphemant madame ie poursuis?
  De loing, honteux, ie te vis lors paroistre

  O sainct papier, alors ie me reuins,
  Et deuers toy deuotement ie vins.
  Ie te donrois vn autel pour ce faict,

  Qu'on vist les traicts de cette main diuine.
  Mais de les voir aucun homme n'est digne,
  Ny moy aussi, s'elle ne m'en eust faict.


  XVIII

  I'estois prest d'encourir pour iamais quelque blasme.
  De colere eschauffé mon courage brusloit,
  Ma fole voix au gré de ma fureur branloit,
  Ie despitois les dieux, et encore ma dame.

  Lors qu'elle de loing iette vn breuet dans ma flamme
  Ie le sentis soudain comme il me rabilloit,
  Qu'aussi tost deuant luy ma fureur s'en alloit,
  Qu'il me rendoit, vainqueur, en sa place mon ame.

  Entre vous, qui de moy, ces merueilles oyez,
  Que me dites vous d'elle? et ie vous prie voyez,
  S'ainsi comme ie fais, adorer ie la dois?

  Quels miracles en moy, pensez vous qu'elle fasse
  De son oeil tout puissant, ou d'vn ray de sa face.
  Puis qu'en moy firent tant les traces de ses doigts.


  XIX

  Ie tremblois deuant elle, et attendois, transi,
  Pour venger mon forfaict quelque iuste sentence,
  A moy mesme consent du poids de mon offence,
  Lors qu'elle me dict, va, ie te prens à mercy.

  Que mon loz desormais par tout soit esclarcy:
  Employe là tes ans: et sans plus, mes-huy pense
  D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France,
  Couure de vers ta faute, et paye moy ainsi.

  Sus donc ma plume, il faut, pour iouyr de ma peine
  Courir par sa grandeur, d'vne plus large veine.
  Mais regarde à son oeil, qu'il ne nous abandonne.

  Sans ses yeux, nos esprits se mourroient languissants.
  Ils nous donnent le coeur, ils nous donnent le sens.
  Pour se payer de moy, il faut qu'elle me donne.


  XX

  O vous maudits sonnets, vous qui printes l'audace
  De toucher à madame: ô malings et peruers,
  Des Muses le reproche, et honte de mes vers:
  Si ie vous feis iamais, s'il faut que ie me fasse

  Ce tort de confesser vous tenir de ma race,
  Lors pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouuerts
  D'Appollon le doré, des muses aux yeux verts,
  Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.

  Si i'ay oncq quelque part à la postérité
  Ie veux que l'vn et l'autre en soit desherité.
  Et si au feu vangeur des or ie ne vous donne,

  C'est pour vous diffamer, viuez chetifs, viuez,
  Viuez aux yeux de tous, de tout honneur priuez
  Car c'est pour vous punir, qu'ores ie vous pardonne.


  XXI

  N'ayez plus mes amis, n'ayez plus cette enuie
  Que ie cesse d'aimer, laissez moy obstiné,
  Viure et mourir ainsi, puis qu'il est ordonné,
  Mon amour c'est le fil, auquel se tient ma vie.

  Ainsi me dict la fée, ainsi en Æagrie
  Elle feit Meleagre à l'amour destiné,
  Et alluma sa souche à l'heure qu'il fust né,
  Et dict, toy, et ce feu, tenez vous compaignie.

  Elle le dict ainsi, et la fin ordonnée
  Suyuit apres le fil de cette destinée,
  La souche (ce dict lon) au feu fut consommée,

  Et deslors (grand miracle) en vn mesme moment
  On veid tout à vn coup, du miserable amant
  La vie et le tison, s'en aller en fumée.


  XXII

  Quand tes yeux conquerans estonné ie regarde,
  I'y veoy dedans à clair tout mon espoir escript,
  I'y veoy dedans amour, luy mesme qui me rit,
  Et m'y monstre mignard le bon heur qu'il me garde.

  Mais quand de te parler par fois ie me hazarde,
  C'est lors que mon espoir desseiché se tarit.
  Et d'aduouer iamais ton oeil, qui me nourrit,
  D'vn seul mot de saueur, cruelle tu n'as garde.

  Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que ie dis,
  Ce sont ceux-là, sans plus, à qui ie me rendis.
  Mon Dieu quelle querelle en toy mesme se dresse,

  Si ta bouche et tes yeux se veulent desmentir.
  Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les departir,
  Et que ie prenne au mot de tes yeux la promesse.


  XXIII

  Ce sont tes yeux tranchans qui me font le courage
  Ie veoy saulter dedans la gaye liberté,
  Et mon petit archer, qui mene à son costé
  La belle gaillardise et plaisir le volage.

  Mais apres, la rigueur de ton triste langage
  Me montre dans ton coeur la fiere honnesteté
  Et condamné ie veoy la dure chasteté,
  Là grauement assise et la vertu sauuage,

  Ainsi mon temps diuers par ces vagues se passe.
  Ores son oeil m'appelle, or sa bouche me chasse.
  Helas, en cest estrif, combien ay i'enduré.

  Et puis qu'on pense auoir d'amour quelque asseurance,
  Sans cesse nuict et iour à la seruir ie pense,
  Ny encor de mon mal, ne puis estre asseuré.


  XXIIII

  Or dis-ie bien, mon esperance est morte.
  Or est-ce faict de mon aise et mon bien.
  Mon mal est clair: maintenant ie veoy bien,
  I'ay espousé la douleur que ie porte.

  Tout me court sus, rien ne me reconforte,
  Tout m'abandonne et d'elle ie n'ay rien,
  Sinon tousiours quelque nouueau soustien,
  Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.

  Ce que i'attends, c'est vn iour d'obtenir
  Quelques soupirs des gens de l'aduenir:
  Quelqu'vn dira dessus moy par pitié:

  Sa dame et luy nasquirent destinez,
  Egalement de mourir obstinez,
  L'vn en rigueur, et l'autre en amitié.


  XXV

  I'ay tant vescu, chetif, en ma langueur,
  Qu'or i'ay veu rompre, et suis encor en vie,
  Mon esperance auant mes yeux rauie,
  Contre l'escueil de sa fiere rigueur.

  Que m'a seruy de tant d'ans la longueur?
  Elle n'est pas de ma peine assouuie:
  Elle s'en rit, et n'a point d'autre enuie,
  Que de tenir mon mal en sa vigueur.

  Donques i'auray, mal'heureux en aimant
  Tousiours vn coeur, tousiours nouueau tourment.
  Ie me sens bien que i'en suis hors d'halaine,

  Prest à laisser la vie soubs le faix:
  Qu'y feroit-on sinon ce que ie fais?
  Piqué du mal, ie m'obstine en ma peine.


  XXVI

  Puis qu'ainsi sont mes dures destinées,
  I'en saouleray, si ie puis, mon soucy.
  Si i'ay du mal, elle le veut aussi.
  I'accompliray mes peines ordonnées.

  Nymphes des bois qui auez estonnées,
  De mes douleurs, ie croy quelque mercy,
  Qu'en pensez vous? puis-ie durer ainsi,
  Si à mes maux trefues ne sont données?

  Or si quelqu'vne à m'escouter s'encline,
  Oyez pour Dieu ce qu'ores ie deuine.
  Le iour est pres que mes forces ia vaines

  Ne pourront plus fournir à mon tourment.
  C'est mon espoir, si ie meurs en aymant,
  A donc, ie croy, failliray-ie à mes peines.


  XXVII

  Lors que lasse est, de me lasser ma peine,
  Amour d'vn bien mon mal refreschissant,
  Flate au coeur mort ma playe languissant,
  Nourrit mon mal, et luy faict prendre alaine,

  Lors ie conçoy quelque esperance vaine:
  Mais aussi tost, ce dur tyran, s'il sent
  Que mon espoir se renforce en croissant,
  Pour l'estoufer, cent tourmens il m'ameine

  Encor tous frez: lors ie me veois blasmant
  D'auoir esté rebelle à mon tourmant.
  Viue le mal, ô dieux, qui me deuore,

  Viue à son gré mon tourmant rigoureux.
  O bien-heureux, et bien-heureux encore
  Qui sans relasche est tousiours mal'heureux.


  XXVIII

  Si contre amour ie n'ay autre deffence
  Ie m'en plaindray, mes vers le maudiront,
  Et apres moy les roches rediront
  Le tort qu'il faict à ma dure constance.

  Puis que de luy i'endure cette offence,
  Au moings tout haut, mes rithmes le diront,
  Et nos neueus, alors qu'ils me liront,
  En l'outrageant, m'en feront la vengeance.

  Ayant perdu tout l'aise que i'auois,
  Ce sera peu que de perdre ma voix.
  S'on sçait l'aigreur de mon triste soucy,

  Et fut celuy qui m'a faict cette playe,
  Il en aura, pour si dur coeur qu'il aye,
  Quelque pitié, mais non pas de mercy.


  XXIX

  Ia reluisoit la benoiste iournée
  Que la nature au monde te deuoit,
  Quand des thresors qu'elle te reseruoit
  Sa grande clef, te fust abandonnée.

  Tu prins la grace à toy seule ordonnée,
  Tu pillas tant de beautez qu'elle auoit:
  Tant qu'elle, fiere, alors qu'elle te veoit
  En est par fois, elle mesme estonnée.

  Ta main de prendre en fin se contenta:
  Mais la nature encor te presenta,
  Pour t'enrichir cette terre ou nous sommes.

  Tu n'en prins rien: mais en toy tu t'en ris,
  Te sentant bien en auoir assez pris
  Pour estre icy royne du coeur des hommes.



  CHAPITRE XXIX.

  _De la Moderation._


  Comme si nous auions l'attouchement infect, nous corrompons par
  nostre maniement les choses qui d'elles mesmes sont belles et
  bonnes. Nous pouuons saisir la vertu, de façon qu'elle en deuiendra
  vicieuse: si nous l'embrassons d'vn desir trop aspre et violant.
  Ceux qui disent qu'il n'y a iamais d'exces en la vertu, d'autant que
  ce n'est plus vertu, si l'exces y est, se iouent des paroles.

    _Insani sapiens nomen ferat, æquus iniqui,
    Vltra quàm satis est, virtutem si petat ipsam._

  C'est vne subtile consideration de la philosophie. On peut et trop
  aymer la vertu, et se porter excessiuement en vne action iuste. A
  ce biaiz s'accommode la voix diuine, Ne soyez pas plus sages qu'il
  ne faut, mais soyez sobrement sages. I'ay veu tel grand, blesser la
  reputation de sa religion, pour se montrer religieux outre tout
  exemple des hommes de sa sorte. I'ayme des natures temperees et
  moyennes. L'immoderation vers le bien mesme, si elle ne m'offense,
  elle m'estonne, et me met en peine de la baptizer. Ny la mere de
  Pausanias, qui donna la premiere instruction, et porta la premiere
  pierre à la mort de son fils: ny le dictateur Posthumius, qui feit
  mourir le sien, que l'ardeur de ieunesse auoit heureusement poussé
  sur les ennemis, vn peu auant son reng, ne me semble si iuste,
  comme estrange. Et n'ayme ny à conseiller, ny à suiure vne vertu
  si sauuage et si chere. L'archer qui outrepasse le blanc, faut comme
  celuy, qui n'y arriue pas. Et les yeux me troublent à monter à coup,
  vers vne grande lumiere également comme à deualler à l'ombre.

  Calliclez en Platon dit, l'extremité de la philosophie estre dommageable:
  et conseille de ne s'y enfoncer outre les bornes du profit:
  que prinse auec moderation, elle est plaisante et commode:
  mais qu'en fin elle rend vn homme sauuage et vicieux: desdaigneux
  des religions, et loix communes: ennemy de la conuersation ciuile:
  ennemy des voluptez humaines: incapable de toute administration
  politique, et de secourir autruy, et de se secourir soy-mesme:
  propre à estre impunement souffletté. Il dit vray: car en son exces,
  elle esclaue nostre naturelle franchise: et nous desuoye par vne
  importune subtilité, du beau et plain chemin, que nature nous
  trace.   L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est tres-legitime:
  la Theologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la
  restraindre. Il me semble auoir leu autresfois chez S. Thomas, en
  vn endroit où il condamne les mariages des parans és degrez deffendus,
  cette raison parmy les autres: Qu'il y a danger que l'amitié
  qu'on porte à vne telle femme soit immoderée: car si l'affection
  maritale s'y trouue entiere et parfaicte, comme elle doit; et qu'on
  la surcharge encore de celle qu'on doit à la parentele, il n'y a point
  de doubte, que ce surcroist n'emporte vn tel mary hors les barrieres
  de la raison.   Les sciences qui reglent les moeurs des hommes,
  comme la Theologie et la Philosophie, elles se meslent de tout.
  Il n'est action si priuée et secrette, qui se desrobbe de leur cognoissance
  et iurisdiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur
  liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu'on veut leurs
  pieces à garçonner: à medeciner, la honte le deffend. Ie veux donc
  de leur part apprendre cecy aux maris, s'il s'en trouue encore qui
  y soient trop acharnez: c'est que les plaisirs mesmes qu'ils ont à
  l'accointance de leurs femmes, sont reprouuez, si la moderation n'y
  est obseruée: et qu'il y a dequoy faillir en licence et desbordement
  en ce subiect là, comme en vn subiect illegitime. Ces encheriments
  deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce ieu,
  sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez
  enuers noz femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au
  moins d'vne autre main. Elles sont tousiours assés esueillées pour
  nostre besoing. Ie ne m'y suis seruy que de l'instruction naturelle
  et simple.   C'est vne religieuse liaison et deuote que le mariage:
  voyla pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doit estre vn plaisir retenu,
  serieux et meslé à quelque seuerité: ce doit estre vne volupté
  aucunement prudente et consciencieuse. Et par ce que sa principale fin
  c'est la generation, il y en a qui mettent en doubte, si lors que nous
  sommes sans l'espérance de ce fruict, comme quand elles sont hors
  d'aage, ou enceintes, il est permis d'en rechercher l'embrassement.
  C'est vn homicide à la mode de Platon. Certaines nations, et entre
  autres la Mahumetane, abominent la conionction auec les femmes
  enceintes. Plusieurs aussi auec celles qui ont leurs flueurs. Zenobia
  ne receuoit son mary que pour vne charge; et cela fait elle le laissoit
  courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement
  loy de recommencer: braue et genereux exemple de mariage.
  C'est de quelque poëte disetteux et affamé de ce deduit, que Platon
  emprunta cette narration: Que Iuppiter fit à sa femme vne si chaleureuse
  charge vn iour, que ne pouuant auoir patience qu'elle eust
  gaigné son lict, il la versa sur le plancher: et par la vehemence
  du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes, qu'il
  venoit de prendre auec les autres Dieux en sa cour celeste: se ventant
  qu'il l'auoit trouué aussi bon ce coup là, que lors que premierement
  il la depucella à cachette de leurs parents.   Les Roys de
  Perse appelloient leurs femmes à la compagnie de leurs festins,
  mais quand le vin venoit à les eschauffer en bon escient, et qu'il
  falloit tout à fait, lascher la bride à la volupté, ils les r'enuoioient
  en leur priué; pour ne les faire participantes de leurs appetits
  immoderez; et faisoient venir en leur lieu, des femmes, ausquelles
  ils n'eussent point cette obligation de respect. Tous plaisirs et toutes
  gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens. Epaminondas
  auoit fait emprisonner vn garçon desbauché; Pelopidas le pria de
  le mettre en liberté en sa faueur; il l'en refusa, et l'accorda à vne
  sienne garse, qui aussi l'en pria: disant, que c'estoit vne gratification
  deuë à vne amie, non à vn Capitaine. Sophocles estant
  compagnon en la Preture auec Pericles, voyant de cas de fortune
  passer vn beau garçon: O le beau garçon que voyla! feit-il à Pericles.
  Cela seroit bon à vn autre qu'à vn Preteur, luy dit Pericles;
  qui doit auoir non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes.
  Ælius Verus l'Empereur respondit à sa femme comme elle se
  plaignoit, dequoy il se laissoit aller à l'amour d'autres femmes;
  qu'il le faisoit par occasion consciencieuse, d'autant que le mariage
  estoit vn nom d'honneur et dignité, non de folastre et lasciue
  concupiscence. Et nostre histoire Ecclesiastique a conserué auec
  honneur la memoire de cette femme, qui repudia son mary, pour
  ne vouloir seconder et soustenir ses attouchemens trop insolens et
  desbordez. Il n'est en somme aucune si iuste volupté, en laquelle
  l'excez et l'intemperance ne nous soit reprochable. Mais à parler
  en bon escient, est-ce pas vn miserable animal que l'homme? A
  peine est-il en son pouuoir par sa condition naturelle, de gouster
  vn seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher
  par discours: il n'est pas assez chetif, si par art et par estude
  il n'augmente sa misere,

    _Fortunæ miseras auximus arte vias._

  La sagesse humaine faict bien sottement l'ingenieuse, de s'exercer
  à rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent:
  comme elle faict fauorablement et industrieusement,
  d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger
  le sentiment. Si i'eusse esté chef de part, i'eusse prins autre
  voye plus naturelle: qui est à dire, vraye, commode et saincte: et
  me fusse peut estre rendu assez fort pour la borner. Quoy que noz
  medecins spirituels et corporels, comme par complot faict entre
  eux, ne trouuent aucune voye à la guerison, ny remede aux maladies
  du corps et de l'ame, que par le tourment, la douleur et la
  peine. Les veilles, les ieusnes, les haires, les exils lointains et solitaires,
  les prisons perpetuelles, les verges et autres afflictions, ont
  esté introduites pour cela. Mais en telle condition, que ce soyent
  veritablement afflictions, et qu'il y ait de l'aigreur poignante: et
  qu'il n'en aduienne point comme à vn Gallio, lequel ayant esté
  enuoyé en exil en l'isle de Lesbos, on fut aduerty à Rome qu'il s'y
  donnoit du bon temps, et que ce qu'on luy auoit enioint pour peine,
  luy tournoit à commodité. Parquoy ils se rauiserent de le r'appeler
  pres de sa femme, et en sa maison; et luy ordonnerent de s'y tenir,
  pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le
  ieune aiguiseroit la santé et l'allegresse, à qui le poisson seroit plus
  appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire: non
  plus qu'en l'autre medecine, les drogues n'ont point d'effect à l'endroit
  de celuy qui les prent auec appetit et plaisir. L'amertume et
  la difficulté sont circonstances seruants à leur operation. Le naturel
  qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l'vsage:
  il faut que ce soit chose qui blesse nostre estomac pour le guerir: et
  icy faut la regle commune, que les choses se guerissent par leurs contraires:
  car le mal y guerit le mal.   Cette impression se rapporte
  aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et
  à la nature par nostre massacre et homicide, qui fut vniuersellement
  embrassée en toutes religions. Encore du temps de noz peres,
  Amurat en la prinse de l'Isthme, immola six cens ieunes hommes
  Grecs à l'ame de son pere: afin que ce sang seruist de propitiation
  à l'expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouuelles terres
  descouuertes en nostre aage, pures encore et vierges au prix des
  nostres, l'vsage en est aucunement receu par tout. Toutes leurs
  Idoles s'abreuuent de sang humain, non sans diuers exemples
  d'horrible cruauté. On les brule vifs, et demy rostis on les retire
  du brasier, pour leur arracher le coeur et les entrailles. A d'autres,
  voire aux femmes, on les escorche vifues, et de leur peau ainsi
  sanglante en reuest on et masque d'autres. Et non moins d'exemples
  de constance et resolution. Car ces pauures gens sacrifiables,
  vieillars, femmes, enfans, vont quelques iours auant, questans eux
  mesmes les aumosnes pour l'offrande de leur sacrifice, et se presentent
  à la boucherie chantans et dançans auec les assistans.   Les
  ambassadeurs du Roy de Mexico, faisans entendre à Fernand Cortez
  la grandeur de leur maistre; apres luy auoir dict, qu'il auoit trente
  vassaux, desquels chacun pouuoit assembler cent mille combatans,
  et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fust soubs le
  Ciel, luy adiousterent, qu'il auoit à sacrifier aux Dieux cinquante
  mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre
  auec certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice
  de la ieunesse du païs, mais principallement pour auoir dequoy fournir
  à ses sacrifices, par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en
  certain bourg, pour la bien-venue dudit Cortez, ils sacrifierent
  cinquante hommes tout à la fois. Ie diray encore ce compte: Aucuns
  de ces peuples ayants esté battuz par luy, enuoyerent le recognoistre
  et rechercher d'amitié: les messagers luy presenterent trois
  sortes de presens, en cette maniere: Seigneur voyla cinq esclaues:
  si tu és vn Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les,
  et nous t'en amerrons d'auantage: si tu és vn Dieu debonnaire,
  voyla de l'encens et des plumes: si tu és homme, prens les oiseaux
  et les fruicts que voicy.



  CHAPITRE XXX.

  _Des Cannibales._


  Qvand le Roy Pyrrhus passa en Italie, apres qu'il eut recongneu
  l'ordonnance de l'armée que les Romains luy enuoyoient au deuant;
  Ie ne sçay, dit-il, quels barbares sont ceux-cy (car les Grecs appelloyent
  ainsi toutes les nations estrangeres) mais la disposition de
  cette armée que ie voy, n'est aucunement barbare. Autant en dirent
  les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur païs: et Philippus
  voyant d'vn tertre, l'ordre et distribution du camp Romain, en
  son Royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voilà comment il se
  faut garder de s'attacher aux opinions vulgaires, et les faut iuger
  par la voye de la raison, non par la voix commune.   I'ay eu long
  temps auec moy vn homme qui auoit demeuré dix ou douze ans en
  cet autre monde, qui a esté descouuert en nostre siecle, en l'endroit
  où Vilegaignon print terre, qu'il surnomma la France Antartique.
  Cette descouuerte d'vn païs infiny, semble de grande consideration.
  Ie ne sçay si ie me puis respondre, qu'il ne s'en face à l'aduenir
  quelqu'autre, tant de personnages plus grands que nous ayans esté
  trompez en cette-cy. I'ay peur que nous ayons les yeux plus grands
  que le ventre, et plus de curiosité, que nous n'auons de capacité.
  Nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent.   Platon
  introduit Solon racontant auoir appris des Prestres de la ville
  de Saïs en Ægypte, que iadis et auant le deluge, il y auoit vne
  grande Isle nommée Atlantide, droict à la bouche du destroit de
  Gibaltar, qui tenoit plus de païs que l'Afrique et l'Asie toutes deux
  ensemble: et que les Roys de cette contrée là, qui ne possedoient
  pas seulement cette Isle, mais s'estoyent estendus dans la terre
  ferme si auant, qu'ils tenoyent de la largeur d'Afrique, iusques en
  Ægypte, et de la largeur de l'Europe, iusques en la Toscane, entreprindrent
  d'eniamber iusques sur l'Asie, et subiuguer toutes les
  nations qui bordent la mer Mediterranée, iusques au golfe de la
  mer Maiour: et pour cet effect, trauerserent les Espaignes, la Gaule,
  l'Italie iusques en la Grece, où les Atheniens les soustindrent:
  mais que quelque temps apres, et les Atheniens et eux et leur Isle
  furent engloutis par le deluge. Il est bien vray-semblable, que cet
  extreme rauage d'eau ait faict des changemens estranges aux habitations
  de la terre: comme on tient que la mer a retranché la
  Sicile d'auec l'Italie:

    _Hæc loca vi quondam, et vasta conuulsa ruina
    Dissiluisse ferunt, cùm protinus vtraque tellus
    Vna foret;_

  Chypre d'auec la Surie; l'Isle de Negrepont, de la terre ferme de la
  Boeoce: et ioint ailleurs les terres qui estoient diuisées, comblant
  de limon et de sable les fosses d'entre-deux.

          _Sterilisque diu palus aptáque remis
    Vicinas vrbes alit, et graue sentit aratrum._

  Mais il n'y a pas grande apparence, que cette Isle soit ce monde
  nouueau, que nous venons de descouurir: car elle touchoit quasi
  l'Espaigne, et ce seroit vn effect incroyable d'inundation, de l'en
  auoir reculée comme elle est, de plus de douze cens lieuës. Outre
  ce que les nauigations des modernes ont des-ia presque descouuert,
  que ce n'est point vne isle, ains terre ferme, et continente
  auec l'Inde Orientale d'vn costé, et auec les terres, qui sont soubs
  les deux poles d'autre part: ou si elle en est separée, que c'est d'vn
  si petit destroit et interualle, qu'elle ne mérite pas d'estre nommée
  Isle, pour cela.   Il semble qu'il y aye des mouuemens naturels
  les vns, les autres fieureux en ces grands corps, comme aux nostres.
  Quand ie considere l'impression que ma riuiere de Dordoigne faict
  de mon temps, vers la riue droicte de sa descente; et qu'en vingt
  ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bastimens,
  ie vois bien que c'est vne agitation extraordinaire: car si
  elle fust tousiours allée ce train, ou deust aller à l'aduenir, la figure
  du monde seroit renuersée. Mais il leur prend des changements.
  Tantost elles s'espandent d'vn costé, tantost d'vn autre, tantost
  elles se contiennent. Ie ne parle pas des soudaines inondations dequoy
  nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon
  frere Sieur d'Arsac, voit vne sienne terre, enseuelie soubs les sables,
  que la mer vomit deuant elle: le feste d'aucuns bastimens paroist
  encore: ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages
  bien maigres. Les habitans disent que depuis quelque temps, la
  mer se pousse si fort vers eux, qu'ils ont perdu quatre lieuës de
  terre. Ces sables sont ses fourriers. Et voyons de grandes montioies
  d'arenes mouuantes, qui marchent vne demie lieuë deuant elle,
  et gaignent païs.   L'autre tesmoignage de l'antiquité, auquel on
  veut rapporter cette descouuerte, est dans Aristote, au moins si ce
  petit liuret des merueilles inouyes est à luy. Il raconte là, que certains
  Carthaginois s'estants iettez au trauers de la mer Atlantique,
  hors le destroit de Gibaltar, et nauigé long temps, auoient descouuert
  en fin vne grande isle fertile, toute reuestuë de bois, et arrousée
  de grandes et profondes riuieres, fort esloignée de toutes terres
  fermes: et qu'eux, et autres depuis, attirez par la bonté et fertilité
  du terroir, s'y en allerent auec leurs femmes et enfans, et commencerent
  à s'y habituer. Les Seigneurs de Carthage, voyans que
  leur pays se dépeuploit peu à peu, firent deffence expresse sur peine
  de mort, que nul n'eust plus à aller là, et en chasserent ces nouueaux
  habitans, craignants, à ce qu'on dit, que par succession de
  temps ils ne vinsent à multiplier tellement qu'ils les supplantassent
  eux mesmes, et ruinassent leur estat. Cette narration d'Aristote
  n'a non plus d'accord auec nos terres neufues.   Cet homme que
  i'auoy, estoit homme simple et grossier, qui est vne condition
  propre à rendre veritable tesmoignage. Car les fines gens remarquent
  bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent:
  et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils
  ne se peuuent garder d'alterer vn peu l'Histoire: ils ne vous representent
  iamais les choses pures; ils les inclinent et masquent
  selon le visage qu'ils leur ont veu: et pour donner credit à leur
  iugement, et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la
  matiere, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut vn homme tres-fidelle,
  ou si simple, qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vraysemblance
  à des inuentions fauces; et qui n'ait rien espousé. Le
  mien estoit tel: et outre cela il m'a faict voir à diuerses fois plusieurs
  mattelots et marchans, qu'il auoit cogneuz en ce voyage.
  Ainsi ie me contente de cette information, sans m'enquerir de ce
  que les Cosmographes en disent. Il nous faudroit des topographes,
  qui nous fissent narration particuliere des endroits où ils ont esté.
  Mais pour auoir cet auantage sur nous, d'auoir veu la Palestine, ils
  veulent iouïr du priuilege de nous conter nouuelles de tout le demeurant
  du monde. Ie voudroye que chacun escriuist ce qu'il sçait,
  et autant qu'il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres
  subiects. Car tel peut auoir quelque particuliere science ou
  experience de la nature d'vne riuiere, ou d'vne fontaine, qui ne sçait
  au reste, que ce que chacun sçait: il entreprendra toutesfois, pour
  faire courir ce petit loppin, d'escrire toute la Physique. De ce vice
  sourdent plusieurs grandes incommoditez.   Or ie trouue, pour
  reuenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauuage
  en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté: sinon que chacun appelle
  barbarie, ce qui n'est pas de son vsage. Comme de vray nous
  n'auons autre mire de la verité, et de la raison, que l'exemple et
  idée des opinions et vsances du païs où nous sommes. Là est tousiours
  la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply
  vsage de toutes choses. Ils sont sauuages de mesmes que nous
  appellons sauuages les fruicts, que nature de soy et de son progrez
  ordinaire a produicts: là où à la verité ce sont ceux que nous
  auons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun,
  que nous deurions appeller plustost sauuages. En ceux là
  sont viues et vigoureuses, les vrayes, et plus vtiles et naturelles,
  vertus et proprietez; lesquelles nous auons abbastardies en ceux-cy,
  les accommodant au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant
  la saueur mesme et delicatesse se trouue à nostre goust mesme
  excellente à l'enui des nostres, en diuers fruits de ces contrées là,
  sans culture: ce n'est pas raison que l'art gaigne le poinct d'honneur
  sur nostre grande et puissante mere nature. Nous auons tant
  rechargé la beauté et richesse de ses ouurages par noz inuentions,
  que nous l'auons du tout estouffée. Si est-ce que par tout où sa
  pureté reluit, elle fait vne merueilleuse honte à noz vaines et friuoles
  entreprinses.

        _Et veniunt hederæ sponte sua melius,
    Surgit et in solis formosior arbutus antris,
        Et volucres nulla dulcius arte canunt._

  Tous nos efforts ne peuuent seulement arriuer à representer le nid
  du moindre oyselet, sa contexture, sa beauté, et l'vtilité de son
  vsage: non pas la tissure de la chetiue araignée. Toutes choses, dit
  Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par
  l'art. Les plus grandes et plus belles par l'vne ou l'autre des deux
  premieres: les moindres et imparfaictes par la derniere.   Ces
  nations me semblent donc ainsi barbares, pour auoir receu fort
  peu de façon de l'esprit humain, et estre encore fort voisines de
  leur naifueté originelle. Les loix naturelles leur commandent encores,
  fort peu abbastardies par les nostres. Mais c'est en telle
  pureté, qu'il me prend quelque fois desplaisir, dequoy la cognoissance
  n'en soit venuë plustost, du temps qu'il y auoit des hommes
  qui en eussent sçeu mieux iuger que nous. Il me desplaist que Lycurgus
  et Platon ne l'ayent euë: car il me semble que ce que nous
  voyons par experience en ces nations là, surpasse non seulement
  toutes les peintures dequoy la poësie a embelly l'aage doré, et toutes
  ses inuentions à feindre vne heureuse condition d'hommes:
  mais encore la conception et le desir mesme de la philosophie. Ils
  n'ont peu imaginer vne naifueté si pure et simple, comme nous la
  voyons par experience: ny n'ont peu croire que nostre societé se
  peust maintenir auec si peu d'artifice, et de soudeure humaine.
  C'est vne nation, diroy-ie à Platon, en laquelle il n'y a aucune espece
  de trafique; nulle cognoissance de lettres; nulle science de
  nombres; nul nom de magistrat, ny de superiorité politique; nul
  vsage de seruice, de richesse, ou de pauureté; nuls contrats; nulles
  successions; nuls partages; nulles occupations, qu'oysiues; nul
  respect de parenté, que commun; nuls vestemens; nulle agriculture;
  nul metal; nul vsage de vin ou de bled. Les paroles mesmes,
  qui signifient la mensonge, la trahison, la dissimulation, l'auarice,
  l'enuie, la detraction, le pardon, inouyes. Combien trouueroit il
  la republique qu'il a imaginée, esloignée de cette perfection?

    _Hos natura modos primúm dedit._

  Au demeurant, ils viuent en vne contrée de païs tres-plaisante, et
  bien temperée: de façon qu'à ce que m'ont dit mes tesmoings, il
  est rare d'y voir vn homme malade: et m'ont asseuré, n'en y auoir
  veu aucun tremblant, chassieux, edenté, ou courbé de vieillesse. Ils
  sont assis le long de la mer, et fermez du costé de la terre, de
  grandes et hautes montaignes, ayans entre-deux, cent lieuës ou
  enuiron d'estendue en large. Ils ont grande abondance de poisson
  et de chairs, qui n'ont aucune ressemblance aux nostres; et les
  mangent sans autre artifice, que de les cuire. Le premier qui y
  mena vn cheual, quoy qu'il les eust pratiquez à plusieurs autres
  voyages, leur fit tant d'horreur en cette assiette, qu'ils le tuerent à
  coups de traict, auant que le pouuoir recognoistre. Leurs bastimens
  sont fort longs, et capables de deux ou trois cents ames, estoffez
  d'escorse de grands arbres, tenans à terre par vn bout, et se soustenans
  et appuyans l'vn contre l'autre par le feste, à la mode
  d'aucunes de noz granges, desquelles la couuerture pend iusques à
  terre, et sert de flanq. Ils ont du bois si dur qu'ils en coupent
  et en font leurs espées, et des grils à cuire leur viande. Leurs licts
  sont d'vn tissu de cotton, suspenduz contre le toict, comme ceux
  de noz nauires, à chacun le sien: car les femmes couchent à part
  des maris. Ils se leuent auec le Soleil, et mangent soudain apres
  s'estre leuez, pour toute la iournée: car ils ne font autre repas
  que celuy-là. Ils ne boiuent pas lors, comme Suidas dit, de quelques
  autres peuples d'Orient, qui beuuoient hors du manger: ils boiuent
  à plusieurs fois sur iour, et d'autant. Leur breuuage est faict de
  quelque racine, et est de la couleur de noz vins clairets. Ils ne le
  boiuent que tiede. Ce breuuage ne se conserue que deux ou trois
  iours: il a le goust vn peu picquant, nullement fumeux, salutaire
  à l'estomach, et laxatif à ceux qui ne l'ont accoustumé: c'est
  vne boisson tres-aggreable à qui y est duit. Au lieu du pain ils vsent
  d'vne certaine matiere blanche, comme du coriandre confit. I'en
  ay tasté, le goust en est doux et vn peu fade. Toute la iournée se
  passe à dancer. Les plus ieunes vont à la chasse des bestes, à tout
  des arcs. Vne partie des femmes s'amusent cependant à chauffer
  leur breuuage, qui est leur principal office.   Il y a quelqu'vn
  des vieillards, qui le matin auant qu'ils se mettent à manger, presche
  en commun toute la grangée, en se promenant d'vn bout à
  autre, et redisant vne mesme clause à plusieurs fois, iusques à ce
  qu'il ayt acheué le tour, car ce sont bastimens qui ont bien cent
  pas de longueur; il ne leur recommande que deux choses, la vaillance
  contre les ennemis, et l'amitié à leurs femmes. Et ne faillent
  iamais de remarquer cette obligation, pour leur refrein, que
  ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiede et assaisonnée.
  Il se void en plusieurs lieux, et entre autres chez moy, la
  forme de leurs lits, de leurs cordons, de leurs espées, et brasselets
  de bois, dequoy ils couurent leurs poignets aux combats, et des
  grandes cannes ouuertes par vn bout, par le son desquelles ils
  soustiennent la cadance en leur dance. Ils sont raz par tout, et se
  font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasouër
  que de bois, ou de pierre. Ils croyent les ames eternelles; et
  celles qui ont bien merité des Dieux, estre logées à l'endroit du ciel
  où le Soleil se leue: les maudites, du costé de l'Occident.   Ils ont
  ie ne sçay quels Prestres et Prophetes, qui se presentent bien
  rarement au peuple, ayans leur demeure aux montaignes. A leur
  arriuée, il se faict vne grande feste et assemblée solennelle de plusieurs
  villages; chaque grange, comme ie l'ay descrite, faict vn
  village, et sont enuiron à vne lieuë Françoise l'vne de l'autre. Ce
  Prophete parle à eux en public, les exhortant à la vertu et à leur
  deuoir: mais toute leur science ethique ne contient que ces deux
  articles de la resolution à la guerre, et affection à leurs femmes.
  Cettuy-cy leur prognostique les choses à venir, et les euenemens
  qu'ils doiuent esperer de leurs entreprinses: les achemine ou destourne
  de la guerre: mais c'est par tel si que où il faut à bien
  deuiner, et s'il leur aduient autrement qu'il ne leur a prédit, il est
  haché en mille pieces, s'ils l'attrapent, et condamné pour faux Prophete.
  A cette cause celuy qui s'est vne fois mesconté, on ne le void
  plus. C'est don de Dieu, que la diuination: voyla pourquoy ce
  deuroit estre vne imposture punissable d'en abuser. Entre les Scythes,
  quand les deuins auoient failly de rencontre, on les couchoit
  enforgez de pieds et de mains, sur des charriotes pleines de bruyere,
  tirées par des boeufs, en quoy on les faisoit brusler. Ceux qui manient
  les choses subiettes à la conduitte de l'humaine suffisance,
  sont excusables d'y faire ce qu'ils peuuent. Mais ces autres, qui
  nous viennent pipant des asseurances d'vne faculté extraordinaire,
  qui est hors de nostre cognoissance: faut-il pas les punir, de ce
  qu'ils ne maintiennent l'effect de leur promesse, et de la temerité
  de leur imposture?   Ils ont leurs guerres contre les nations, qui
  sont au delà de leurs montaignes, plus auant en la terre ferme,
  ausquelles ils vont tous nuds, n'ayants autres armes que des arcs
  ou des espées de bois, appointées par vn bout, à la mode des langues
  de noz espieuz. C'est chose esmerueillable que de la fermeté de
  leurs combats, qui ne finissent iamais que par meurtre et effusion
  de sang: car de routes et d'effroy, ils ne sçauent que c'est. Chacun
  rapporte pour son trophée la teste de l'ennemy qu'il a tué, et
  l'attache à l'entrée de son logis. Apres auoir long temps bien traité
  leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuuent
  aduiser, celuy qui en est le maistre, faict vne grande assemblée de
  ses cognoissans. Il attache une corde à l'vn des bras du prisonnier,
  par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur
  d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l'autre bras
  à tenir de mesme; et eux deux en presence de toute l'assemblée
  l'assomment à coups d'espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent
  en commun, et en enuoyent des loppins à ceux de leurs amis,
  qui sont absens. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir,
  ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c'est pour representer
  vne extreme vengeance. Et qu'il soit ainsin, ayans apperceu que les
  Portugais, qui s'estoient r'alliez à leurs aduersaires, vsoient d'vne
  autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient; qui estoit,
  de les enterrer iusques à la ceinture, et tirer au demeurant du
  corps force coups de traict, et les pendre apres: ils penserent que
  ces gens icy de l'autre monde (comme ceux qui auoient semé la
  cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui
  estoient beaucoup plus grands maistres qu'eux en toute sorte de
  malice) ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et
  qu'elle deuoit estre plus aigre que la leur, dont ils commencerent
  de quitter leur façon ancienne, pour suiure cette-cy. Ie ne suis pas
  marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en vne
  telle action, mais ouy bien dequoy iugeans à point de leurs fautes,
  nous soyons si aueuglez aux nostres. Ie pense qu'il y a plus de barbarie
  à manger vn homme viuant, qu'à le manger mort, à deschirer
  par tourmens et par gehennes, vn corps encore plein de sentiment,
  le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux
  chiens, et aux pourceaux (comme nous l'auons non seulement leu,
  mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais
  entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de
  pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé.
     Chrysippus et Zenon chefs de la secte Stoicque, ont bien
  pensé qu'il n'y auoit aucun mal de se seruir de nostre charoigne, à
  quoy que ce fust, pour nostre besoin, et d'en tirer de la nourriture:
  comme nos ancestres estans assiegez par Cæsar en la ville
  d'Alexia, se resolurent de soustenir la faim de ce siege par les
  corps des vieillars, des femmes, et autres personnes inutiles au
  combat.

    _Vascones, fama est, alimentis talibus vsi
    Produxere animas._

  Et les medecins ne craignent pas de s'en seruir à toute sorte
  d'vsage, pour nostre santé; soit pour l'appliquer au dedans, ou au
  dehors. Mais il ne se trouua iamais aucune opinion si desreglée,
  qui excusast la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui
  sont noz fautes ordinaires. Nous les pouuons donc bien appeller
  barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu
  esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.

  Leur guerre est toute noble et genereuse, et a autant d'excuse
  et de beauté que cette maladie humaine en peut receuoir: elle
  n'a autre fondement parmy eux, que la seule ialousie de la vertu.
  Ils ne sont pas en debat de la conqueste de nouuelles terres: car
  ils iouyssent encore de cette vberté naturelle, qui les fournit sans
  trauail et sans peine, de toutes choses necessaires, en telle abondance,
  qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont encore
  en cet heureux point, de ne desirer qu'autant que leurs necessitez
  naturelles leur ordonnent: tout ce qui est au delà, est
  superflu pour eux. Ils s'entr'appellent generallement ceux de mesme
  aage freres: enfans, ceux qui sont au dessouz; et les vieillards sont
  peres à tous les autres. Ceux-cy laissent à leurs heritiers en commun,
  cette pleine possession de biens par indiuis, sans autre titre,
  que celuy tout pur, que nature donne à ses creatures, les produisant
  au monde. Si leurs voisins passent les montaignes pour les
  venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eux, l'acquest du
  victorieux, c'est la gloire, et l'auantage d'estre demeuré maistre en
  valeur et en vertu: car autrement ils n'ont que faire des biens des
  vaincus, et s'en retournent à leurs pays, où ils n'ont faute d'aucune
  chose necessaire; ny faute encore de cette grande partie, de sçauoir
  heureusement iouir de leur condition, et s'en contenter. Autant en
  font ceux-cy à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers,
  autre rançon que la confession et recognoissance d'estre vaincus.
  Mais il ne s'en trouue pas vn en tout vn siecle, qui n'ayme mieux
  la mort, que de relascher, ny par contenance, ny de parole, vn
  seul point d'vne grandeur de courage inuincible. Il ne s'en void
  aucun, qui n'ayme mieux estre tué et mangé, que de requerir seulement
  de ne l'estre pas. Ils les traictent en toute liberté, afin que
  la vie leur soit d'autant plus chere: et les entretiennent communément
  des menasses de leur mort future, des tourmens qu'ils y auront
  à souffrir, des apprests qu'on dresse pour cet effect, du detranchement
  de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs
  despens. Tout cela se faict pour cette seule fin, d'arracher de leur
  bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner enuie
  de s'en fuyr; pour gaigner cet auantage de les auoir espouuantez,
  et d'auoir faict force à leur constance. Car aussi à le bien prendre,
  c'est en ce seul point que consiste la vraye victoire:

                                  _victoria nulla est,
    Quàm quæ confessos animo quoque subiugat hostes._

  Les Hongres tres-belliqueux combattants, ne poursuiuoient iadis
  leur pointe outre auoir rendu l'ennemy à leur mercy. Car en ayant
  arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans offense, sans
  rançon; sauf pour le plus d'en tirer parole de ne s'armer des lors
  en auant contre eux.   Assez d'auantages gaignons nous sur nos
  ennemis, qui sont auantages empruntez, non pas nostres. C'est la
  qualité d'vn porte-faix, non de la vertu, d'auoir les bras et les iambes
  plus roides: c'est vne qualité morte et corporelle, que la disposition:
  c'est vn coup de la fortune, de faire broncher nostre ennemy,
  et de luy esblouyr les yeux par la lumiere du Soleil: c'est
  vn tour d'art et de science, et qui peut tomber en vne personne
  lasche et de neant, d'estre suffisant à l'escrime. L'estimation et le
  prix d'vn homme consiste au coeur et en la volonté: c'est là où
  gist son vray honneur: la vaillance c'est la fermeté, non pas des
  iambes et des bras, mais du courage et de l'ame: elle ne consiste
  pas en la valeur de nostre cheual, ny de noz armes, mais en la
  nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage, _si succiderit, de
  genu pugnat_. Qui pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche
  aucun point de son asseurance, qui regarde encores en rendant
  l'ame, son ennemy d'vne veuë ferme et desdaigneuse, il est
  battu, non pas de nous, mais de la fortune: il est tué, non pas
  vaincu: les plus vaillans sont par fois les plus infortunez. Aussi
  y a-il des pertes triomphantes à l'enui des victoires. Ny ces quatre
  victoires soeurs, les plus belles que le Soleil aye onques veu de ses
  yeux, de Salamine, de Platées, de Mycale, de Sicile, n'oserent onques
  opposer toute leur gloire ensemble, à la gloire de la desconfiture
  du Roy Leonidas et des siens au pas de Thermopyles, Qui
  courut iamais d'vne plus glorieuse enuie, et plus ambitieuse au
  gain du combat, que le Capitaine Ischolas à la perte? Qui plus ingenieusement
  et curieusement s'est asseuré de son salut, que luy
  de sa ruine? Il estoit commis à deffendre certain passage du Peloponnese,
  contre les Arcadiens; pour quoy faire, se trouuant du tout
  incapable, veu la nature du lieu, et inegalité des forces: et se resoluant
  que tout ce qui se presenteroit aux ennemis, auroit de necessité
  à y demeurer: d'autre part, estimant indigne et de sa propre
  vertu et magnanimité, et du nom Lacedemonien, de faillir à sa
  charge: il print entre ces deux extremités, vn moyen party, de telle
  sorte: Les plus ieunes et dispos de sa troupe, il les conserua à la
  tuition et seruice de leur païs, et les y renuoya: et auec ceux desquels
  le defaut estoit moindre, il delibera de soustenir ce pas: et
  par leur mort en faire achetter aux ennemis l'entrée la plus chere,
  qu'il luy seroit possible: comme il aduint. Car estant tantost enuironné
  de toutes parts par les Arcadiens: apres en auoir faict vne
  grande boucherie, luy et les siens furent tous mis au fil de l'espée.
  Est-il quelque trophée assigné pour les veincueurs, qui ne soit
  mieux deu à ces veincus? Le vray veincre a pour son roolle l'estour,
  non pas le salut: et consiste l'honneur de la vertu, à combattre,
  non à battre.   Pour reuenir à nostre histoire, il s'en faut tant que
  ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu'on leur fait, qu'au rebours
  pendant ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils portent
  vne contenance gaye, ils pressent leurs maistres de se haster de les
  mettre en cette espreuue, ils les deffient, les iniurient, leur reprochent
  leur lascheté, et le nombre des battailles perduës contre les
  leurs. I'ay vne chanson faicte par vn prisonnier, où il y a ce traict:
  Qu'ils viennent hardiment trétous, et s'assemblent pour disner de
  luy, car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeulx,
  qui ont seruy d'aliment et de nourriture à son corps: ces muscles,
  dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauure fols que
  vous estes: vous ne recognoissez pas que la substance des membres
  de vos ancestres s'y tient encore: sauourez les bien, vous y trouuerez
  le goust de vostre propre chair: inuention, qui ne sent aucunement
  la barbarie. Ceux qui les peignent mourans, et qui representent
  cette action quand on les assomme, ils peignent le
  prisonnier, crachant au visage de ceux qui le tuent, et leur faisant
  la mouë. De vray ils ne cessent iusques au dernier souspir,
  de les brauer et deffier de parole et de contenance. Sans mentir,
  au prix de nous, voila des hommes bien sauuages: car ou il faut
  qu'ils le soyent bien à bon escient, ou que nous le soyons: il y a
  vne merueilleuse distance entre leur forme et la nostre.   Les
  hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d'autant plus grand
  nombre, qu'ils sont en meilleure reputation de vaillance. C'est vne
  beauté remarquable en leurs mariages, que la mesme ialousie que
  nos femmes ont pour nous empescher de l'amitié et bien-vueillance
  d'autres femmes, les leurs l'ont toute pareille pour la leur acquerir.
  Estans plus soigneuses de l'honneur de leurs maris, que de toute
  autre chose, elles cherchent et mettent leur solicitude à auoir le
  plus de compaignes qu'elles peuuent, d'autant que c'est vn tesmoignage
  de la vertu du mary. Les nostres crieront au miracle: ce ne
  l'est pas. C'est vne vertu proprement matrimoniale: mais du plus
  haut estage. Et en la Bible, Lea, Rachel, Sara et les femmes de
  Iacob fournirent leurs belles seruantes à leurs maris, et Liuia seconda
  les appetits d'Auguste, à son interest: et la femme du Roy
  Deiotarus Stratonique, presta non seulement à l'vsage de son mary,
  vne fort belle ieune fille de chambre, qui la seruoit, mais en nourrit
  soigneusement les enfants: et leur feit espaule à succeder aux estats
  de leur pere. Et afin qu'on ne pense point que tout cecy se face
  par vne simple et seruile obligation à leur vsance, et par l'impression
  de l'authorité de leur ancienne coustume, sans discours et
  sans iugement, et pour auoir l'ame si stupide, que de ne pouuoir
  prendre autre party, il faut alleguer quelques traits de leur suffisance.
  Outre celuy que ie vien de reciter de l'vne de leurs chansons
  guerrieres, i'en ay vn'autre amoureuse, qui commence en ce
  sens: Couleuure arreste toy, arreste toy couleuure, afin que ma
  soeur tire sur le patron de ta peinture, la façon et l'ouurage d'vn
  riche cordon, que ie puisse donner à m'amie: ainsi soit en tout
  temps ta beauté et ta disposition preferée à tous les autres serpens.
  Ce premier couplet, c'est le refrein de la chanson. Or i'ay
  assez de commerce auec la poësie pour iuger cecy, que non seulement
  il n'y a rien de barbarie en cette imagination, mais qu'elle
  est tout à faict Anacreontique. Leur langage au demeurant, c'est
  vn langage doux, et qui a le son aggreable, retirant aux terminaisons
  Grecques.   Trois d'entre eux, ignorans combien couttera vn
  iour à leur repos, et à leur bon heur, la cognoissance des corruptions
  de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme
  ie presuppose qu'elle soit des-ia auancée (bien miserables de s'estre
  laissez pipper au desir de la nouuelleté, et auoir quitté la douceur
  de leur ciel, pour venir voir le nostre) furent à Roüan, du temps
  que le feu Roy Charles neufiesme y estoit: le Roy parla à eux long
  temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'vne
  belle ville: apres cela, quelqu'vn en demanda leur aduis, et voulut
  sçauoir d'eux, ce qu'ils y auoient trouué de plus admirable:
  ils respondirent trois choses, dont i'ay perdu la troisiesme, et en
  suis bien marry; mais i'en ay encore deux en memoire. Ils dirent
  qu'ils trouuoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands
  hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy
  (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se
  soubmissent à obeir à vn enfant, et qu'on ne choisissoit plustost
  quelqu'vn d'entre eux pour commander. Secondement (ils ont vne
  façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les
  vns des autres) qu'ils auoyent apperceu qu'il y auoit parmy nous
  des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et
  que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de
  faim et de pauureté; et trouuoient estrange comme ces moitiez icy
  necessiteuses, pouuoient souffrir vne telle iniustice, qu'ils ne prinsent
  les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.   Ie
  parlay à l'vn d'eux fort long temps, mais i'auois vn truchement
  qui me suiuoit si mal, et qui estoit si empesché à receuoir mes
  imaginations par sa bestise, que ie n'en peus tirer rien qui vaille.
  Sur ce que ie luy demanday quel fruit il receuoit de la superiorité
  qu'il auoit parmy les siens, car c'estoit vn Capitaine, et noz matelots
  le nommoient Roy, il me dit, que c'estoit, marcher le premier
  à la guerre: De combien d'hommes il estoit suiuy; il me montra
  vne espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit
  en vne telle espace, ce pouuoit estre quatre ou cinq mille
  hommes: Si hors la guerre toute son authorité estoit expirée; il dit
  qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui dépendoient
  de luy, on luy dressoit des sentiers au trauers des hayes
  de leurs bois, par où il peust passer bien à l'aise. Tout cela ne va
  pas trop mal: mais quoy? ils ne portent point de haut de chausses.



  CHAPITRE XXXI.

  _Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines._


  Le vray champ et subiect de l'imposture, sont les choses inconnües:
  d'autant qu'en premier lieu l'estrangeté mesme donne credit,
  et puis n'estants point subiectes à nos discours ordinaires, elles nous
  ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dit Platon, est-il
  bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que
  de la nature des hommes: par ce que l'ignorance des auditeurs
  preste vne belle et large carriere, et toute liberté, au maniement
  d'vne matiere cachee. Il aduient de là, qu'il n'est rien creu si fermement,
  que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux
  qui nous content des fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs,
  Iudiciaires, Chiromantiens, Medecins, _id genus omne_. Ausquels ie
  ioindrois volontiers, si i'osois, vn tas de gens, interpretes et contrerolleurs
  ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de trouuer
  les causes de chasque accident, et de veoir dans les secrets de la
  volonté diuine, les motifs incomprehensibles de ses oeuures. Et quoy
  que la varieté et discordance continuelle des euenemens, les reiette
  de coin en coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suiure
  pourtant leur esteuf, et de mesme creon peindre le blanc et le noir.

  En vne nation Indienne il y a cette loüable obseruance, quand
  il leur mes-aduient en quelque rencontre ou bataille, ils en demandent
  publiquement pardon au Soleil, qui est leur Dieu, comme
  d'vne action iniuste: rapportant leur heur ou malheur à la raison
  diuine, et luy submettant leur iugement et discours. Suffit à vn
  Chrestien croire toutes choses venir de Dieu: les receuoir auec
  recognoissance de sa diuine et inscrutable sapience: pourtant les
  prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient enuoyees.
  Mais ie trouue mauuais ce que ie voy en vsage, de chercher
  à fermir et appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises.
  Nostre creance a assez d'autres fondemens, sans l'authoriser
  par les euenemens. Car le peuple accoustumé à ces argumens
  plausibles, et proprement de son goust, il est danger, quand les
  euenemens viennent à leur tour contraires et des-auantageux, qu'il
  en esbranle sa foi. Comme aux guerres où nous sommes pour la
  Religion, ceux qui eurent l'auantage au rencontre de la Rochelabeille,
  faisans grand feste de cet accident, et se seruans de
  cette fortune, pour certaine approbation de leur party: quand ils
  viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de
  Iarnac, sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s'ils
  n'ont vn peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément
  sentir que c'est prendre d'vn sac deux moultures, et de mesme
  bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudroit mieux l'entretenir
  des vrays fondemens de la verité. C'est une belle bataille nauale
  qui s'est gaignee ces mois passez contre les Turcs, sous la conduite
  de dom Ioan d'Austria: mais il a bien pleu à Dieu en faire autres
  fois voir d'autres telles à nos despens. Somme, il est mal-aisé de
  ramener les choses diuines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent
  du deschet. Et qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon
  son Pape, chefs principaux de cette heresie, moururent en diuers
  temps, de morts si pareilles et si estranges (car retirez de la dispute
  par douleur de ventre à la garderobe, tous deux y rendirent
  subitement l'ame) et exaggerer cette vengeance diuine par la circonstance
  du lieu, y pourroit bien encore adiouster la mort de Heliogabalus,
  qui fut aussi tué en vn retraict. Mais quoy? Irenee se
  trouue engagé en mesme fortune.   Dieu nous voulant apprendre,
  que les bons ont autre chose à esperer: et les mauuais autre chose
  à craindre, que les fortunes ou infortunes de ce monde: il les
  manie et applique selon sa disposition occulte: et nous oste le
  moyen d'en faire sottement nostre profit. Et se moquent ceux qui
  s'en veulent preualoir selon l'humaine raison. Ils n'en donnent
  iamais vne touche, qu'ils n'en reçoiuent deux. Sainct Augustin en
  fait vne belle preuue sur ses aduersaires. C'est vn conflict, qui se
  decide par les armes de la memoire, plus que par celles de la raison.
  Il se faut contenter de la lumiere qu'il plaist au Soleil nous
  communiquer par ses rayons, et qui esleuera ses yeux pour en
  prendre vne plus grande dans son corps mesme, qu'il ne trouue
  pas estrange, si pour la peine de son outrecuidance il y perd la
  veuë. _Quis hominum potest scire consilium Dei? aut quis poterit cogitare,
  quid velit Dominus?_



  CHAPITRE XXXII.

  _De fuir les voluptez au pris de la vie._


  I'avois bien veu conuenir en cecy la pluspart des anciennes opinions:
  Qu'il est heure de mourir lorsqu'il y a plus de mal que de
  bien à viure: et que de conseruer nostre vie à nostre tourment et
  incommodité, c'est choquer les regles mesmes de nature, comme
  disent ces vieilles regles,

    Η ζην αλυπως, η θανειν ευδαιμονως.
    Καλον το θνησκειν οις hυβριν το ζην φερει.
    Κρεισσον το μη ζην εστιν, η ζην αθλιως.

  Mais de pousser le mespris de la mort iusques à tel degré, que de
  l'employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs, et
  autres faueurs et biens que nous appellons de la fortune; comme
  si la raison n'auoit pas assez affaire à nous persuader de les abandonner,
  sans y adiouster cette nouuelle recharge, ie ne l'auois veu
  ny commander, ny pratiquer: iusques lors que ce passage de Seneca
  me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage
  puissant et de grande authorité autour de l'Empereur, de
  changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de
  cette ambition du monde, à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique:
  sur quoy Lucilius alleguoit quelques difficultez: Ie
  suis d'aduis, dit-il, que tu quites cette vie là, ou la vie tout à faict:
  bien te conseille-ie de suiure la plus douce voye, et de destacher
  plustost que de rompre ce que tu as mal noüé, pourueu que s'il ne
  se peut autrement destacher, tu le rompes. Il n'y a homme si
  coüard qui n'ayme mieux tomber vne fois, que de demeurer tousiours
  en bransle. I'eusse trouué ce conseil sortable à la rudesse
  Stoïque: mais il est plus estrange qu'il soit emprunté d'Epicurus,
  qui escrit à ce propos, choses toutes pareilles à Idomeneus. Si
  est-ce que ie pense auoir remarqué quelque traict semblable parmy
  nos gens, mais auec la moderation Chrestienne.   Sainct Hilaire
  Euesque de Poitiers, ce fameux ennemy de l'heresie Arrienne,
  estant en Syrie fut aduerty qu'Abra sa fille vnique, qu'il auoit
  laissee pardeça auec sa mere, estoit poursuyuie en mariage par les
  plus apparens Seigneurs du païs, comme fille tres-bien nourrie,
  belle, riche, et en la fleur de son aage: il luy escriuit, comme nous
  voyons, qu'elle ostast son affection de tous ces plaisirs et aduantages
  qu'on luy presentoit: qu'il luy auoit trouué en son voyage
  vn party bien plus grand et plus digne, d'vn mary de bien autre
  pouuoir et magnificence, qui luy feroit presens de robes et de
  ioyaux, de prix inestimable. Son dessein estoit de luy faire perdre
  l'appetit et l'vsage des plaisirs mondains, pour la ioindre
  toute à Dieu. Mais à cela, le plus court et plus certain moyen luy
  semblant estre la mort de sa fille, il ne cessa par voeux, prieres,
  et oraisons, de faire requeste à Dieu de l'oster de ce monde, et de
  l'appeller à soy: comme il aduint: car bien-tost apres son retour,
  elle luy mourut, dequoy il montra vne singuliere ioye. Cettuy-cy
  semble encherir sur les autres, de ce qu'il s'adresse à ce moyen de
  prime face, lequel ils ne prennent que subsidiairement, et puis que
  c'est à l'endroit de sa fille vnique. Mais ie ne veux obmettre le bout
  de cette histoire, encore qu'il ne soit pas de mon propos. La femme
  de Sainct Hilaire ayant entendu par luy, comme la mort de leur
  fille s'estoit conduite par son dessein et volonté, et combien elle
  auoit plus d'heur d'estre deslogee de ce monde, que d'y estre, print
  vne si viue apprehension de la beatitude eternelle et celeste, qu'elle
  solicita son mary auec extreme instance, d'en faire autant pour
  elle. Et Dieu à leurs prieres communes, l'ayant retiree à soy, bien
  tost apres, ce fut vne mort embrassée auec singulier contentement
  commun.



  CHAPITRE XXXIII.

  _La fortune se rencontre souuent au train de la raison._


  L'inconstance du bransle diuers de la fortune, fait qu'elle nous
  doiue presenter toute espece de visages.   Y a il action de iustice
  plus expresse que celle cy? Le Duc de Valentinois ayant resolu
  d'empoisonner Adrian Cardinal de Cornete, chez qui le Pape
  Alexandre sixiesme son pere, et luy alloyent soupper au Vatican:
  enuoya deuant, quelque bouteille de vin empoisonné, et commanda
  au sommelier qu'il la gardast bien soigneusement: le Pape y estant
  arriué auant le fils, et ayant demandé à boire, ce sommelier, qui
  pensoit ce vin ne luy auoir esté recommandé que pour sa bonté, en
  seruit au Pape, et le Duc mesme y arriuant sur le point de la collation,
  et se fiant qu'on n'auroit pas touché à sa bouteille, en prit
  à son tour; en maniere que le Pere en mourut soudain, et le
  fils apres auoir esté longuement tourmenté de maladie, fut reserué
  à vn'autre pire fortune.   Quelquefois il semble à point nommé
  qu'elle se ioüe à nous. Le Seigneur d'Estree, lors guidon de Monsieur
  de Vandosme, et le Seigneur de Liques, Lieutenant de la compagnie
  du Duc d'Ascot, estans tous deux seruiteurs de la soeur du Sieur de
  Foungueselles, quoi que de diuers partis (comme il aduient aux
  voisins de la frontiere) le Sieur de Licques l'emporta: mais le
  mesme iour des nopces, et qui pis est, auant le coucher, le marié
  ayant enuie de rompre vn bois en faueur de sa nouuelle espouse,
  sortit à l'escarmouche pres de S. Omer, où le Sieur d'Estree se
  trouuant le plus fort, le feit son prisonnier: et pour faire valoir
  son aduantage, encore fallut-il que la Damoiselle,

    _Coniugis antè coacta noui dimittere collum,
        Quàm veniens vna atque altera rursus hyems
    Noctibus in longis auidum saturasset amorem,_

  luy fist elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier:
  comme il fit, la noblesse Françoise, ne refusant iamais
  rien aux Dames.   Semble-il pas que ce soit vn sort artiste? Constantin
  fils d'Helene fonda l'Empire de Constantinople: et tant de
  siecles apres Constantin fils d'Helene le finit. Quelquefois il luy
  plaist enuier sur nos miracles. Nous tenons que le Roy Clouis assiegeant
  Angoulesme, les murailles cheurent d'elles mesmes par
  faueur diuine. Et Bouchet emprunte de quelqu'autheur, que le Roy
  Robert assiegeant vne ville, et s'estant desrobé du siege, pour
  aller à Orleans solemnizer la feste Sainct Aignan, comme il estoit
  en deuotion, sur certain point de la Messe, les murailles de la ville
  assiegee, s'en allerent sans aucun effort en ruine. Elle fit tout à
  contrepoil en nos guerres de Milan: car le Capitaine Rense assiegeant
  pour nous la ville d'Eronne, et ayant faict mettre la mine
  soubs vn grand pan de mur, et le mur en estant brusquement
  enleué hors de terre, recheut toutes-fois tout empenné, si droit
  dans son fondement, que les assiegez n'en vausirent pas moins.

  Quelquefois elle fait la medecine. Iason Phereus estant abandonné
  des medecins, pour vne aposteme, qu'il auoit dans la poitrine,
  ayant enuie de s'en défaire, au moins par la mort, se ietta en
  vne bataille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il fut
  blessé à trauers le corps, si à point, que son aposteme en creua, et
  guerit. Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de
  son art? Cettuy-cy ayant parfaict l'image d'vn chien las et recreu,
  à son contentement en toutes les autres parties, mais ne pouuant
  representer à son gré l'escume et la baue, despité contre sa besongne,
  prit son esponge, et comme elle estoit abreuuee de diuerses
  peintures, la ietta contre, pour tout effacer: la fortune porta
  tout à propos le coup à l'endroit de la bouche du chien, et y parfournit
  ce à quoy l'art n'auoit peu attaindre. N'adresse elle pas
  quelquefois nos conseils, et les corrige? Isabel Royne d'Angleterre,
  ayant à repasser de Zelande en son Royaume, auec vne armee,
  en faueur de son fils contre son mary, estoit perdue, si elle fust
  arriuee au port qu'elle auoit proietté, y estant attendue par ses ennemis:
  mais la fortune la ietta contre son vouloir ailleurs, où elle
  print terre en toute seureté. Et cet ancien qui ruant la pierre à
  vn chien, en assena et tua sa marastre, eut-il pas raison de prononcer
  ce vers:

    Ταυτοματον ἡμων καλλιω βουλευεται;

  La fortune a meilleur aduis que nous.   Icetes auoit prattiqué
  deux soldats, pour tuer Timoleon, seiournant à Adrane en la Sicile.
  Ils prindrent heure, sur le point qu'il feroit quelque sacrifice.
  Et se meslans parmy la multitude, comme ils se guignoyent l'vn
  l'autre, que l'occasion estoit propre à leur besoigne: voicy vn tiers,
  qui d'vn grand coup d'espee, en assene l'vn par la teste, et le rue
  mort par terre, et s'en fuit. Le compagnon se tenant pour descouuert
  et perdu, recourut à l'autel, requerant franchise, auec
  promesse de dire toute la verité. Ainsi qu'il faisoit le compte de la
  coniuration, voicy le tiers qui auoit esté attrapé, lequel comme
  meurtrier, le peuple pousse et saboule au trauers la presse, vers
  Timoleon, et les plus apparents de l'assemblee. Là il crie mercy:
  et dit auoir justement tué l'assassin de son pere: verifiant sur le
  champ, par des tesmoings que son bon sort luy fournit, tout à
  propos, qu'en la ville des Leontins son pere, de vray, auoit esté
  tué par celuy sur lequel il s'estoit vengé. On luy ordonna dix mines
  Attiques, pour auoir eu cet heur, prenant raison de la mort de
  son pere, de retirer de mort le pere commun des Siciliens. Cette
  fortune surpasse en reglement, les regles de l'humaine prudence.

  Pour la fin: en ce faict icy, se descouure il pas vne bien
  expresse application de sa faueur, de bonté et pieté singuliere?
  Ignatius Pere et fils, proscripts par les Triumuirs à Rome, se resolurent
  à ce genereux office, de rendre leurs vies, entre les mains
  l'vn de l'autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans: ils se coururent
  sus, l'espee au poing: elle en dressa les pointes, et en fit
  deux coups esgalement mortels: et donna à l'honneur d'vne si
  belle amitié, qu'ils eussent iustement la force de retirer encore des
  playes leurs bras sanglants et armés, pour s'entrembrasser en cet
  estat, d'vne si forte estrainte, que les bourreaux couperent ensemble
  leurs deux testes, laissans les corps tousiours pris en ce
  noble neud; et les playes iointes, humans amoureusement, le sang
  et les restes de la vie, l'vne de l'autre.



  CHAPITRE XXXIIII.

  _D'vn defaut de nos polices._


  Fev mon pere, homme pour n'estre aydé que de l'experience et
  du naturel, d'vn iugement bien net, m'a dict autrefois, qu'il auoit
  desiré mettre en train, qu'il y eust és villes certain lieu designé,
  auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose, se peussent rendre,
  et faire enregistrer leur affaire à vn officier estably pour cet
  effect: comme, ie cherche à vendre des perles: ie cherche des
  perles à vendre; tel veut compagnie pour aller à Paris; tel s'enquiert
  d'vn seruiteur de telle qualité, tel d'vn maistre; tel demande
  vn ouurier: qui cecy, qui cela, chacun selon son besoing.
  Et semble que ce moyen de nous entr'aduertir, apporteroit non
  legere commodité au commerce publique. Car à tous coups, il y a
  des conditions, qui s'entrecherchent, et pour ne s'entr'entendre,
  laissent les hommes en extreme necessité.   I'entens auec vne
  grande honte de nostre siecle, qu'à nostre veuë, deux tres-excellens
  personnages en sçauoir, sont morts en estat de n'auoir pas
  leur saoul à manger: Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus
  Castalio en Allemaigne. Et croy qu'il y a mil'hommes qui
  les eussent appellez auec tres-aduantageuses conditions, ou secourus
  où ils estoient s'ils l'eussent sçeu. Le monde n'est pas si generalement
  corrompu, que ie ne sçache tel homme, qui souhaitteroit
  de bien grande affection, que les moyens que les siens luy ont mis
  en main, se peussent employer tant qu'il plaira à la fortune qu'il en
  iouisse, à mettre à l'abry de la necessité, les personnages rares et
  remarquables en quelque espece de valeur, que le mal-heur combat
  quelquefois iusques à l'extremité: et qui les mettroit pour le moins
  en tel estat, qu'il ne tiendroit qu'à faute de bon discours, s'ils n'estoyent
  contens.   En la police oeconomique mon pere auoit cet
  ordre, que ie sçay loüer, mais nullement ensuiure. C'est qu'outre
  le registre des negoces du mesnage, où se logent les menus comptes,
  payements, marchés, qui ne requierent la main du Notaire,
  lequel registre, vn Receueur a en charge: il ordonnoit à celuy de
  ses gents, qui luy seruoit à escrire, vn papier iournal, à inserer
  toutes les suruenances de quelque remarque, et iour par iour les
  memoires de l'histoire de sa maison: tres-plaisante à veoir, quand
  le temps commence à en effacer la souuenance, et tres à propos
  pour nous oster souuent de peine. Quand fut entamee telle besoigne,
  quand acheuee: quels trains y ont passé, combien arresté:
  noz voyages, noz absences, mariages, morts: la reception des
  heureuses ou malencontreuses nouuelles: changement des seruiteurs
  principaux: telles matieres. Vsage ancien, que ie trouue bon
  à rafraichir, chacun en sa chacuniere: et me trouue vn sot d'y
  auoir failly.



  CHAPITRE XXXV.

  _De l'vsage de se vestir._


  Ov que ie vueille donner, il me faut forcer quelque barriere de
  la coustume, tant ell'a soigneusement bridé toutes nos auenues.
  Ie deuisoy en cette saison frilleuse, si la façon d'aller tout nud de
  ces nations dernierement trouuees, est vne façon forcee par la
  chaude temperature de l'air, comme nous disons des Indiens, et
  des Mores, ou si c'est l'originelle des hommes. Les gens d'entendement,
  d'autant que tout ce qui est soubs le ciel, comme dit la
  saincte Parole, est subiect à mesmes loix, ont accoustumé en pareilles
  considerations à celles icy, où il faut distinguer les loix naturelles
  des controuuees, de recourir à la generale police du
  monde, où il n'y peut auoir rien de contrefaict. Or tout estant
  exactement fourny ailleurs de filet et d'éguille, pour maintenir son
  estre, il est mécreable, que nous soyons seuls produits en estat
  deffectueux et indigent, et en estat qui ne se puisse maintenir sans
  secours estranger. Ainsi ie tiens que comme les plantes, arbres,
  animaux, et tout ce qui vit, se treuue naturellement equippé de
  suffisante couuerture, pour se deffendre de l'iniure du temps,

    _Proptereáque ferè res omnes, aut corio sunt,
    Aut seta, aut conchis, aut callo, aut cortice, tectæ,_

  aussi estions nous: mais comme ceux qui esteignent par artificielle
  lumiere celle du iour, nous auons esteint nos propres moyens, par
  les moyens empruntez.   Et est aisé à voir que c'est la coustume
  qui nous fait impossible ce qui ne l'est pas. Car de ces nations qui
  n'ont aucune cognoissance de vestemens, il s'en trouue d'assises
  enuiron soubs mesme ciel, que le nostre, et soubs bien plus rude
  ciel que le nostre. Et puis la plus delicate partie de nous est celle
  qui se tient tousiours descouuerte: les yeux, la bouche, le nez, les
  oreilles; à noz contadins, comme à noz ayeulx, la partie pectorale
  et le ventre. Si nous fussions nez auec condition de cotillons et de
  greguesques, il ne faut faire doubte, que nature n'eust armé d'vne
  peau plus espoisse ce qu'elle eust abandonné à la baterie des saisons,
  comme elle a faict le bout des doigts et plante des pieds.
  Pourquoy semble il difficile à croire? entre ma façon d'estre vestu,
  et celle du païsan de mon païs, ie trouue bien plus de distance,
  qu'il n'y a de sa façon, à celle d'vn homme, qui n'est vestu que de
  sa peau. Combien d'hommes, et en Turchie sur tout, vont nuds
  par deuotion? Ie ne sçay qui demandoit à vn de nos gueux, qu'il
  voyoit en chemise en plein hyuer, aussi scarbillat que tel qui se
  tient ammitonné dans les martes iusques aux oreilles, comme il
  pouuoit auoir patience: Et vous monsieur, respondit-il, vous
  auez bien la face descouuerte: or moy ie suis tout face. Les Italiens
  content du fol du Duc de Florence, ce me semble, que son
  maistre s'enquerant comment ainsi mal vestu, il pouuoit porter le
  froid, à quoy il estoit bien empesché luy-mesme: Suiuez, dit-il,
  ma recepte de charger sur vous tous vos accoustrements, comme
  ie fay les miens, vous n'en souffrirez non plus que moy. Le Roy
  Massinissa iusques à l'extreme vieillesse, ne peut estre induit à
  aller la teste couuerte par froid, orage, et pluye qu'il fist, ce qu'on
  dit aussi de l'Empereur Seuerus. Aux batailles donnees entre les
  Ægyptiens et les Perses, Herodote dit auoir esté remarqué et par
  d'autres, et par luy, que de ceux qui y demeuroient morts, le test
  estoit sans comparaison plus dur aux Ægyptiens qu'aux Perses: à
  raison que ceux cy portent tousiours leurs testes couuertes de
  beguins, et puis de turbans: ceux la rases des l'enfance et descouuertes.
  Et le Roy Agesilaus obserua iusques à sa decrepitude, de
  porter pareille vesture en hyuer qu'en esté. Cæsar, dit Suetone,
  marchoit tousiours deuant sa troupe, et le plus souuent à pied, la
  teste descouuerte, soit qu'il fist Soleil, ou qu'il pleust, et autant
  en dit-on de Hannibal,

                        _tum vertice nudo
    Excipere insanos imbres, cælique ruinam._

  Vn Venitien, qui s'y est tenu long temps, et qui ne fait que n'en
  venir, escrit qu'au Royaume du Pegu, les autres parties du corps
  vestues, les hommes et les femmes vont tousiours les pieds nuds,
  mesme à cheual. Et Platon conseille merueilleusement pour la santé
  de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste autre couuerture,
  que celle que nature y a mise. Celuy que les Polonnois ont
  choisi pour leur Roy, apres le nostre, qui est à la verité l'vn des
  plus grands Princes de nostre siecle, ne porte iamais gands, ny
  ne change pour hyuer et temps qu'il face, le mesme bonnet qu'il
  porte au couuert. Comme ie ne puis souffrir d'aller deboutonné et
  destaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiroient entrauez
  de l'estre. Varro tient, que quand on ordonna que nous tinsions la
  teste descouuerte, en presence des Dieux ou du Magistrat, on le fit
  plus pour nostre santé, et nous fermir contre les iniures du temps,
  que pour compte de la reuerence.   Et puis que nous sommes sur
  le froid, et François accoustumez à nous biguarrer, (non pas moy,
  car ie ne m'habille guiere que de noir ou de blanc, à l'imitation de
  mon pere) adioustons d'vne autre piece, que le Capitaine Martin
  du Bellay recite, au voyage de Luxembourg, auoir veu les gelees
  si aspres, que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et
  de coignee, se debitoit aux soldats par poix, et qu'ils l'emportoient
  dans des panniers: et Ouide,

    _Nudáque consistunt, formam seruantia testæ,
      Vina; nec hausta meri, sed data frusta, bibunt._

  Les gelees sont si aspres en l'emboucheure des Palus Mæotides,
  qu'en la mesme place où le Lieutenant de Mithridates auoit liuré
  bataille aux ennemis à pied sec, et les y auoit desfaicts, l'esté venu,
  il y gaigna contre eux encore vne bataille naualle. Les Romains
  souffrirent grand desaduantage au combat qu'ils eurent contre les
  Carthaginois pres de Plaisance, de ce qu'ils allerent à la charge, le
  sang figé, et les membres contreints de froid: là où Hannibal auoit
  faict espandre du feu par tout son ost, pour eschaufer ses soldats:
  et distribuer de l'huyle par les bandes, afin que s'oignants, ils
  rendissent leurs nerfs plus souples et desgourdis, et encroustassent
  les pores contre les coups de l'air et du vent gelé, qui couroit
  lors. La retraitte des Grecs, de Babylone en leurs païs, est fameuse
  des difficultez et mesaises, qu'ils eurent à surmonter. Cette cy en
  fut, qu'accueillis aux montaignes d'Armenie d'vn horrible rauage
  de neiges, ils en perdirent la cognoissance du païs et des chemins:
  et en estants assiegés tout court, furent vn iour et vne nuict, sans
  boire et sans manger, la plus part de leurs bestes mortes: d'entre
  eux plusieurs morts, plusieurs aueugles du coup du gresil, et lueur
  de la neige: plusieurs estropiés par les extremitez: plusieurs roides
  transis et immobiles de froid, ayants encore le sens entier. Alexandre
  veit vne nation en laquelle on enterre les arbres fruitiers en
  hyuer pour les defendre de la gelee: et nous en pouuons aussi voir.

  Sur le subiect de vestir, le Roy de la Mexique changeoit quatre
  fois par iour d'accoustremens, iamais ne les reiteroit, employant
  sa desferre à ses continuelles liberalitez et recompenses: comme
  aussi ny pot, ny plat, ny vtensile de sa cuisine, et de sa table, ne
  luy estoient seruis à deux fois.



  CHAPITRE XXXVI.

  _Du ieune Caton._


  Ie n'ay point cette erreur commune, de iuger d'vn autre selon que
  ie suis. I'en croy aysément des choses diuerses à moy. Pour
  me sentir engagé à vne forme, ie n'y oblige pas le monde, comme
  chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et
  au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la
  ressemblance en nous. Ie descharge tant qu'on veut, vn autre estre,
  de mes conditions et principes: et le considere simplement en luy
  mesme, sans relation, l'estoffant sur son propre modelle. Pour
  n'estre continent, ie ne laisse d'aduoüer sincerement, la continence
  des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouuer l'air de leur train.
  Ie m'insinue par imagination fort bien en leur place: et les ayme
  et les honore d'autant plus, qu'ils sont autres que moy. Ie desire
  singulierement, qu'on nous iuge chascun à part soy: et qu'on ne
  me tire en consequence des communs exemples. Ma foiblesse n'altere
  aucunement les opinions que ie dois auoir de la force et vigueur
  de ceux qui le méritent. _Sunt, qui nihil suadent, quàm quod
  se imitari posse confidunt._ Rampant au limon de la terre, ie ne laisse
  pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur inimitable d'aucunes
  ames heroïques. C'est beaucoup pour moy d'auoir le iugement
  reglé, si les effects ne le peuuent estre, et maintenir au moins cette
  maistresse partie, exempte de corruption. C'est quelque chose d'auoir
  la volonté bonne, quand les iambes me faillent.  Ce siecle,
  auquel nous viuons, au moins pour nostre climat, est si plombé,
  que ie ne dis pas l'execution, mais l'imagination mesme de la vertu
  en est à dire: et semble que ce ne soit autre chose qu'vn iargon de
  college.

          _Virtutem verba putant, vt
    Lucum ligna;_

  _quam vereri deberent, etiam si percipere non possent_. C'est vn affiquet
  à pendre en vn cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout
  de l'oreille, pour parement.   Il ne se recognoist plus d'action vertueuse:
  celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant
  l'essence: car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance, et
  autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La
  iustice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles
  peuuent estre ainsi nommees, pour la consideration d'autruy, et du
  visage qu'elles portent en public: mais chez l'ouurier, ce n'est aucunement
  vertu. Il y a vne autre fin proposee, autre cause mouuante.
  Or la vertu n'aduoüe rien, que ce qui se faict par elle, et
  pour elle seule.   En cette grande bataille de Potidee, que les Grecs
  sous Pausanias gaignerent contre Mardonius, et les Perses: les
  victorieux suiuant leur coustume, venants à partir entre eux la
  gloire de l'exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence
  de valeur en ce combat. Les Spartiates excellents iuges de la vertu,
  quand ils vindrent à decider, à quel particulier de leur nation debuoit
  demeurer l'honneur d'auoir le mieux faict en cette iournee,
  trouuerent qu'Aristodemus s'estoit le plus courageusement hasardé:
  mais pourtant ils ne luy en donnerent point de prix, par ce que sa
  vertu auoit esté incitee du desir de se purger du reproche, qu'il
  auoit encouru au faict des Thermopyles: et d'vn appetit de mourir
  courageusement, pour garantir sa honte passee.   Nos iugemens
  sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos moeurs. Ie
  voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir
  la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur
  donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions
  et des causes vaines. Grande subtilité. Qu'on me donne l'action
  la plus excellente et pure, ie m'en vois y fournir vraysemblablement
  cinquante vitieuses intentions. Dieu sçait, à qui les veut
  estendre, quelle diuersité d'images ne souffre nostre interne volonté.
  Ils ne font pas tant malitieusement, que lourdement et grossierement,
  les ingenieux, à tout leur mesdisance.   La mesme peine,
  qu'on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence,
  ie la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d'espaule
  pour les hausser. Ces rares figures, et triees pour l'exemple du
  monde, par le consentement des sages, ie ne me feindroy pas de
  les recharger d'honneur, autant que mon inuention pourroit, en
  interpretation et fauorable circonstance. Et il faut croire, que les
  efforts de nostre inuention sont loing au dessous de leur merite.
  C'est l'office des gents de bien, de peindre la vertu la plus belle
  qui se puisse. Et ne messieroit pas, quand la passion nous transporteroit
  à la faueur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au
  contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener
  leur creance à leur portee, dequoy ie viens de parler: ou comme
  ie pense plustost, pour n'auoir pas la veuë assez forte et assez nette
  ny dressee à conceuoir la splendeur de la vertu en sa pureté
  naifue. Comme Plutarque dit, que de son temps, aucuns attribuoient
  la cause de la mort du ieune Caton, à la crainte qu'il auoit eu de
  Cæsar: dequoy il se picque auecques raison: et peut on iuger par
  là, combien il se fust encore plus offencé de ceux qui l'ont attribuee
  à l'ambition. Sottes gents. Il eust bien faict vne belle action, genereuse
  et iuste plustost auec ignominie, que pour la gloire. Ce personnage
  là fut veritablement vn patron, que nature choisit, pour
  montrer iusques où l'humaine vertu et fermeté pouuoit atteindre.

  Mais ie ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument.
  Ie veux seulement faire luiter ensemble, les traicts de cinq
  poëtes Latins, sur la louange de Caton, et pour l'interest de Caton:
  et par incident, pour le leur aussi. Or deura l'enfant bien
  nourry, trouuer au prix des autres, les deux premiers trainants. Le
  troisiesme, plus verd: mais qui s'est abattu par l'extrauagance de
  sa force. Il estimera que là il y auroit place à vn ou deux degrez
  d'inuention encore, pour arriuer au quatriesme, sur le point duquel
  il ioindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de
  quelque espace: mais laquelle espace, il iurera ne pouuoir estre
  remplie par nul esprit humain, il s'estonnera, il se transira.   Voicy
  merueilles. Nous auons bien plus de poëtes, que de iuges et interpretes
  de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre.
  A certaine mesure basse, on la peut iuger par les preceptes et par
  art. Mais la bonne, la supreme, la diuine, est au dessus des regles
  et de la raison. Quiconque en discerne la beauté, d'vne veuë ferme
  et rassise, il ne la void pas: non plus que la splendeur d'vn esclair.
  Elle ne pratique point nostre iugement: elle le rauit et rauage. La
  fureur, qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores
  vn tiers, à la luy ouyr traitter et reciter. Comme l'aymant attire
  non seulement vne aiguille, mais infond encores en icelle, sa faculté
  d'en attirer d'autres: et il se void plus clairement aux theatres,
  que l'inspiration sacree des muses, ayant premierement agité
  le poëte à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy, où elles
  veulent, frappe encore par le poëte, l'acteur, et par l'acteur, consecutiuement
  tout vn peuple. C'est l'enfileure de noz aiguilles, suspendues
  l'vne de l'autre. Dés ma premiere enfance, la poësie a eu
  cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien
  vif, qui est naturellement en moy, a esté diuersement manié, par
  diuersité de formes, non tant, plus hautes et plus basses, car c'estoient
  tousiours des plus hautes en chasque espece, comme differentes
  en couleur. Premierement, vne fluidité gaye et ingenieuse:
  depuis vne subtilité aiguë et releuee. En fin, vne force meure et
  constante. L'exemple le dira mieux. Ouide, Lucain, Vergile.   Mais
  voyla nos gens sur la carriere.

    _Sit Cato, dum viuit, sanè vel Cæsare maior,_

  dit l'vn:

    _Et inuictum, deuicta morte, Catonem,_

  dit l'autre. Et l'autre, parlant des guerres ciuiles d'entre Cæsar et
  Pompeius,

    _Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._

  Et le quatriesme sur les louanges de Cæsar:

    _Et cuncta terrarum subacta,
    Præter atrocem animun Catonis._

  Et le maistre du coeur, apres auoir étalé les noms des plus grands
  Romains en sa peinture, finit en cette maniere:

    _His dantem iura Catonem._



  CHAPITRE XXXVII.

  _Comme nous pleurons et rions d'vne mesme chose._


  Qvand nous rencontrons dans les histoires, qu'Antigonus sçeut
  tres-mauuais gré à son fils de luy auoir presenté la teste du
  Roy Pyrrhus son ennemy, qui venoit sur l'heure mesme d'estre
  tué combatant contre luy: et que l'ayant veuë il se print bien
  fort à pleurer: et que le Duc René de Lorraine, pleingnit aussi la
  mort du Duc Charles de Bourgoigne, qu'il venoit de deffaire, et en
  porta le deuil en son enterrement: et qu'en la bataille d'Auroy
  (que le Comte de Montfort gaigna contre Charles de Blois sa partie,
  pour le Duché de Bretaigne) le victorieux rencontrant le corps
  de son ennemy trespassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s'escrier
  soudain,

    _Et cosi auen che l'animo ciascuna
    Sua passion sotto el contrario manto
    Ricopre, con la vista hor' chiara, hor bruna._

  Quand on presenta à Cæsar la teste de Pompeius, les histoires disent
  qu'il en destourna sa veuë, comme d'vn vilain et mal plaisant spectacle.
  Il y auoit eu entr'eux vne si longue intelligence, et societé au
  maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes,
  tant d'offices reciproques et d'alliance, qu'il ne faut pas croire que
  cette contenance fust toute fauce et contrefaicte, comme estime cet
  autre:

                          _Tutúmque putauit
    Iam bonus esse socer, lacrymas non sponte cadentes
    Effudit, gemitúsque expressit pectore læto_.

  Car bien qu'à la verité la pluspart de nos actions ne soient que
  masque et fard, et qu'il puisse quelquefois estre vray,

    _Heredis fletus sub persona risus est._

  si est-ce qu'au iugement de ces accidens, il faut considerer, comme
  nos ames se trouuent souuent agitees de diuerses passions.   Et tout
  ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a vne assemblee de diuerses
  humeurs, desquelles celle là est maistresse, qui commande le plus
  ordinairement en nous, selon nos complexions: aussi en nostre ame,
  bien qu'il y ait diuers mouuements, qui l'agitent, si faut-il qu'il
  y en ayt vn à qui le champ demeure. Mais ce n'est pas auec si entier
  auantage, que pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les
  plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, et ne facent
  vne courte charge à leur tour. D'où nous voyons non seulement les
  enfans, qui vont tout naifuement apres la nature, pleurer et rire
  souuent de mesme chose: mais nul d'entre nous ne se peut vanter,
  quelque voyage qu'il face à son souhait, qu'encore au départir de
  sa famille, et de ses amis, il ne se sente frissonner le courage: et
  si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le
  pied à l'estrié d'vn visage morne et contristé. Et quelque gentille
  flamme qui eschauffe le coeur des filles bien nees, encore les despend
  on à force du col de leurs meres, pour les rendre à leur espoux:
  quoy que die ce bon compagnon,

    _Estne nouis nuptis odio Venus, ánne parentum
        Frustrantur falsis gaudia lacrymulis,
    Vbertim thalami quas intra limina fundunt?
        Non, ita me diui, vera gemunt, iuuerint._

  Ainsin il n'est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu'on ne voudroit
  aucunement estre en vie.   Quand ie tance auec mon valet,
  ie tance du meilleur courage que i'aye: ce sont vrayes et non feintes
  imprecations: mais cette fumee passee, qu'il ayt besoing de moy,
  ie luy bien-feray volontiers, ie tourne à l'instant le fueillet. Quand
  ie l'appelle vn badin, vn veau: ie n'entrepren pas de luy coudre à
  iamais ces titres: ny ne pense me desdire, pour le nommer honeste
  homme tantost apres. Nulle qualité nous embrasse purement et vniuersellement.
  Si ce n'estoit la contenance d'vn fol, de parler seul,
  il n'est iour ny heure à peine, en laquelle on ne m'ouist gronder
  en moy-mesme, et contre moy, Bren du fat: et si n'enten pas, que
  ce soit ma definition. Qui pour me voir vne mine tantost froide,
  tantost amoureuse enuers ma femme, estime que l'vne ou l'autre
  soit feinte, il est vn sot. Neron prenant congé de sa mere, qu'il enuoioit
  noyer, sentit toutefois l'émotion de cet adieu maternel: et
  en eust horreur et pitié. On dit que la lumiere du Soleil, n'est pas
  d'vne piece continuë: mais qu'il nous élance si dru sans cesse nouueaux
  rayons les vns sur les autres, que nous n'en pouuons apperceuoir
  l'entre deux.

    _Largus enim liquidi fons luminis, ætherius sol
    Inrigat assiduè coelum candore recenti,
    Suppeditátque nouo confestim lumine lumen:_

  ainsin eslance nostre ame ses pointes diuersement et imperceptiblement.
     Artabanus surprint Xerxes son nepueu, et le tança de
  la mutation soudaine de sa contenance. Il estoit à considerer la
  grandeur desmesurée de ses forces, au passage de l'Hellespont,
  pour l'entreprinse de la Grece. Il luy print premierement vn tressaillement
  d'aise, à veoir tant de milliers d'hommes à son seruice,
  et le tesmoigna par l'allegresse et feste de son visage. Et tout soudain
  en mesme instant, sa pensée luy suggerant, comme tant de
  vies auoient à defaillir au plus loing, dans vn siecle, il refroigna
  son front, et s'attrista iusques aux larmes.   Nous auons poursuiuy
  auec resoluë volonté la vengeance d'vne iniure, et ressenty vn singulier
  contentement de la victoire; nous en pleurons pourtant: ce
  n'est pas de cela que nous pleurons: il n'y a rien de changé; mais
  nostre ame regarde la chose d'vn autre oeil, et se la represente par
  vn autre visage: car chasque chose a plusieurs biais et plusieurs
  lustres.   La parenté, les anciennes accointances et amitiez, saisissent
  nostre imagination, et la passionnent pour l'heure, selon
  leur condition; mais le contour en est si brusque, qu'il nous
  eschappe.

    _Nil adeo fieri celeri ratione videtur,
    Quàm si mens fieri proponit, et inchoat ipsa
    Ocius ergo animus, quàm res se perciet vlla,
    Ante oculos quarum in promptu natura videtur._

  Et à cette cause, voulans de toute cette suitte continuer vn corps,
  nous nous trompons. Quand Timoleon pleure le meurtre qu'il auoit
  commis d'vne si meure et genereuse deliberation, il ne pleure pas
  la liberté rendue à sa patrie, il ne pleure pas le Tyran, mais il pleure
  son frere. L'vne partie de son deuoir est iouée, laissons luy en iouer
  l'autre.



  CHAPITRE XXXVIII.

  _De la solitude._


  Laissons à part cette longue comparaison de la vie solitaire à
  l'actiue. Et quant à ce beau mot, dequoy se couure l'ambition et
  l'auarice, Que nous ne sommes pas naiz pour nostre particulier,
  ains pour le publicq; rapportons nous en hardiment à ceux qui sont
  en la danse; et qu'ils se battent la conscience, si au contraire, les
  estats, les charges, et cette tracasserie du monde, ne se recherche
  plustost, pour tirer du publicq son profit particulier. Les mauuais
  moyens par où on s'y pousse en nostre siecle, montrent bien que la
  fin n'en vaut gueres. Respondons à l'ambition que c'est elle mesme
  qui nous donne goust de la solitude. Car que fuit elle tant que la
  societé? que cherche elle tant que ses coudées franches? Il y a dequoy
  bien et mal faire par tout. Toutesfois si le mot de Bias est vray,
  que la pire part c'est la plus grande, ou ce que dit l'Ecclesiastique,
  que de mille il n'en est pas vn bon:

    _Rari quippe boni: numero vix sunt totidem quot
    Thebarum portæ, vel diuitis ostia Nili:_

  la contagion est tres-dangereuse en la presse. Il faut ou imiter les
  vitieux, ou les haïr. Tous les deux sont dangereux; et de leur ressembler,
  par ce qu'ils sont beaucoup, et d'en haïr beaucoup par ce
  qu'ils sont dissemblables. Et les marchands, qui vont en mer, ont
  raison de regarder, que ceux qui se mettent en mesme vaisseau,
  ne soyent dissolus, blasphemateurs, meschans: estimants telle societé
  infortunée. Parquoy Bias plaisamment, à ceux qui passoient
  auec luy le danger d'vne grande tourmente, et appelloient le secours
  des Dieux: Taisez vous, feit-il, qu'ils ne sentent point que
  vous soyez icy auec moy. Et d'vn plus pressant exemple: Albuquerque
  Vice-Roy en l'Inde, pour Emanuel Roy de Portugal, en vn
  extreme peril de fortune de mer, print sur ses espaules vn ieune
  garçon pour cette seule fin, qu'en la societé de leur peril, son innocence
  luy seruist de garant, et de recommandation enuers la
  faueur diuine, pour le mettre à bord.   Ce n'est pas que le sage
  ne puisse par tout viure content, voire et seul, en la foule d'vn palais:
  mais s'il est à choisir, il en fuira, dit-il, mesmes la veue. Il
  portera s'il est besoing cela, mais s'il est en luy, il eslira cecy. Il
  ne luy semble point suffisamment s'estre desfait des vices, s'il faut
  encores qu'il conteste auec ceux d'autruy. Charondas chastioit pour
  mauuais ceux qui estoient conuaincus de hanter mauuaise compagnie.
  Il n'est rien si dissociable et sociable que l'homme: l'vn par
  son vice, l'autre par sa nature. Et Antisthenes ne me semble auoir
  satisfait à celuy, qui luy reprochoit sa conuersation auec les meschants,
  en disant, que les medecins viuent bien entre les malades.
  Car s'ils seruent à la santé des malades, ils deteriorent la leur, par
  la contagion, la veuë continuelle, et pratique des maladies.   Or la
  fin, ce crois-ie, en est tout'vne, d'en viure plus à loisir et à son
  aise. Mais on n'en cherche pas tousiours bien le chemin. Souuent
  on pense auoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il n'y a
  guere moins de tourment au gouuernement d'vne famille que d'vn
  estat entier. Où que l'ame soit empeschée, elle y est toute. Et pour
  estre les occupations domestiques moins importantes, elles n'en
  sont pas moins importunes. D'auantage, pour nous estre deffaicts
  de la Cour et du marché, nous ne sommes pas deffaits des principaux
  tourmens de nostre vie.

                          _Ratio et prudentia curas,
    Non locus effusi latè maris arbiter, aufert._

  L'ambition, l'auarice, l'irresolution, la peur et les concupiscences,
  ne nous abandonnent point pour changer de contrée:

    _Et post equitem sedet atra cura._

  Elles nous suiuent souuent iusques dans les cloistres, et dans les
  escoles de Philosophie. Ny les desers, ny les rochers creusez, ny
  la here, ny les ieusnes, ne nous en démeslent:

    _Hæret lateri lethalis arundo._

  On disoit à Socrates, que quelqu'vn ne s'estoit aucunement
  amendé en son voyage: Ie croy bien, dit-il, il s'estoit emporté auecques
  soy.

          _Quid terras alio calentes
    Sole mutamus? patria quis exsul
          Se quoque fugit?_

  Si on ne se descharge premierement et son ame, du faix qui la
  presse, le remuement la fera fouler dauantage; comme en vn nauire,
  les charges empeschent moins, quand elles sont rassises. Vous
  faictes plus de mal que de bien au malade de luy faire changer de
  place. Vous ensachez le mal en le remuant: comme les pals s'enfoncent
  plus auant, et s'affermissent en les branslant et secouant.
  Parquoy ce n'est pas assez de s'estre escarté du peuple; ce n'est pas
  assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires,
  qui sont en nous: il se faut sequestrer et r'auoir de soy.

                      _Rupi iam vincula, dicas:
    Nam luctata canis nodum arripit; attamen illa
    Cùm fugit, à collo trahitur pars longa catenæ._

  Nous emportons nos fers quand et nous. Ce n'est pas vne entiere
  liberté, nous tous tournons encore la veuë vers ce que nous auons
  laissé; nous en auons la fantasie pleine.

      _Nisi purgatum est pectus, quæ prælia nobis
    Atque pericula tunc ingratis insinuandum?
    Quantæ conscindunt hominem cuppedinis acres
    Sollicitum curæ? quantique perinde timores?
    Quidue superbia, spurcitia, ac petulantia, quantas
    Efficiunt clades? quid luxus desidiésque?_

  Nostre mal nous tient en l'ame: or elle ne se peut eschapper à
  elle mesme,

    _In culpa est animus, qui se non effugit vnquam,_

  Ainsin il la faut ramener et retirer en soy. C'est la vraye solitude,
  et qui se peut ioüir au milieu des villes et des cours des Roys; mais
  elle se iouyt plus commodément à part. Or puis que nous entreprenons
  de viure seuls, et de nous passer de compagnie, faisons que
  nostre contentement despende de nous: desprenons nous de toutes
  les liaisons qui nous attachent à autruy: gaignons sur nous, de
  pouuoir à bon escient viure seuls, et y viure à nostr'aise.   Stilpon
  estant eschappé de l'embrasement de sa ville, où il auoit perdu
  femme, enfans, et cheuance; Demetrius Poliorcetes, le voyant en
  vne si grande ruine de sa patrie, le visage non effrayé, luy demanda,
  s'il n'auoit pas eu du dommage; il respondit que non, et
  qu'il n'y auoit Dieu mercy rien perdu de sien. C'est ce que le Philosophe
  Antisthenes disoit plaisamment, Que l'homme se deuoit
  pourueoir de munitions, qui flottassent sur l'eau, et peussent à nage
  auec luy eschapper du naufrage. Certes l'homme d'entendement n'a
  rien perdu, s'il a soy mesme. Quand la ville de Nole fut ruinée par
  les Barbares, Paulinus qui en estoit Euesque, y ayant tout perdu,
  et leur prisonnier, prioit ainsi Dieu; Seigneur garde moy de sentir
  cette perte: car tu sçais qu'ils n'ont encore rien touché de ce qui
  est à moy. Les richesses qui le faisoyent riche, et les biens qui le
  faisoient bon, estoyent encore en leur entier. Voyla que c'est de
  bien choisir les thresors qui se puissent affranchir de l'iniure: et
  de les cacher en lieu, où personne n'aille, et lequel ne puisse estre
  trahi que par nous mesmes. Il faut auoir femmes, enfans, biens, et
  sur tout de la santé, qui peut, mais non pas s'y attacher en maniere
  que nostre heur en despende. Il se faut reseruer vne arriere-boutique,
  toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions
  nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude. En cette-cy
  faut-il prendre nostre ordinaire entretien, de nous à nous mesmes,
  et si priué, que nulle accointance ou communication de chose
  estrangere y trouue place: discourir et y rire, comme sans femme,
  sans enfans, et sans biens, sans train, et sans valetz: afin que quand
  l'occasion aduiendra de leur perte, il ne nous soit pas nouueau de
  nous en passer. Nous auons vne ame contournable en soy mesme;
  elle se peut faire compagnie, elle a dequoy assaillir et dequoy deffendre,
  dequoy receuoir, et dequoy donner: ne craignons pas en cette
  solitude, nous croupir d'oisiueté ennuyeuse,

    _In solis sis tibi turba locis._

  La vertu se contente de soy: sans discipline, sans paroles, sans
  effects.   En noz actions accoustumees, de mille il n'en est pas vne
  qui nous regarde. Celuy que tu vois grimpant contremont les ruines
  de ce mur, furieux et hors de soy, en bute de tant de harquebuzades:
  et cet autre tout cicatricé, transi et pasle de faim,
  deliberé de creuer plustost que de luy ouurir la porte; penses-tu
  qu'ils y soyent pour eux? pour tel à l'aduenture, qu'ils ne virent
  onques, et qui ne se donne aucune peine de leur faict, plongé
  cependant en l'oysiueté et aux delices. Cettuy-cy tout pituiteux,
  chassieux et crasseux, que tu vois sortir apres minuict d'vn estude,
  penses-tu qu'il cherche parmy les liures, comme il se rendra plus
  homme de bien, plus content et plus sage? nulles nouuelles. Il y
  mourra, ou il apprendra à la posterité la mesure des vers de
  Plaute, et la vraye orthographe d'vn mot Latin. Qui ne contre-change
  volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à
  la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre
  vsage. Nostre mort ne nous faisoit pas assez de peur, chargeons
  nous encores de celle de nos femmes, de noz enfans, et de nos
  gens. Noz affaires ne nous donnoyent pas assez de peine, prenons
  encores à nous tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz
  voisins et amis.

    _Vah! quemquámne hominem in animum instituere, aut
    Parare, quod sit charius, quàm ipse est sibi?_

  La solitude me semble auoir plus d'apparence, et de raison, à ceux
  qui ont donné au monde leur aage plus actif et fleurissant, à l'exemple
  de Thales. C'est assez vescu pour autruy, viuons pour nous au
  moins ce bout de vie: ramenons à nous, et à nostre aise nos pensées
  et nos intentions. Ce n'est pas vne legere partie que de faire
  seurement sa retraicte; elle nous empesche assez sans y mesler
  d'autres entreprinses. Puis que Dieu nous donne loisir de disposer
  de notre deslogement; preparons nous y; plions bagage; prenons
  de bon'heure congé de la compagnie; despétrons nous de ces violentes
  prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous.

  Il faut desnoüer ces obligations si fortes: et meshuy aymer
  cecy et cela, mais n'espouser rien que soy. C'est à dire, le reste
  soit à nous: mais non pas ioint et colé en façon, qu'on ne le puisse
  desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque
  piece du nostre. La plus grande chose du monde c'est de sçauoir
  estre à soy. Il est temps de nous desnoüer de la societé, puis que
  nous n'y pouuons rien apporter. Et qui ne peut prester, qu'il se
  deffende d'emprunter. Nos forces nous faillent: retirons les, et
  resserrons en nous. Qui peut renuerser et confondre en soy les
  offices de tant d'amitiez, et de la compagnie, qu'il le face. En cette
  cheute, qui le rend inutile, poisant, et importun aux autres, qu'il se
  garde d'estre importun à soy mesme, et poisant et inutile. Qu'il se
  flatte et caresse, et sur tout se regente, respectant et craignant sa
  raison et sa conscience: si qu'il ne puisse sans honte, broncher en
  leur presence. _Rarum est enim, vt satis se quisque vereatur._   Socrates
  dit, que les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes
  s'exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation
  ciuile et militaire, viuants à leur discretion, sans obligation à certain
  office. Il y a des complexions plus propres à ces preceptes de
  la retraite les vnes que les autres. Celles qui ont l'apprehension
  molle et lasche, et vn'affection et volonté delicate, et qui ne s'asseruit
  et ne s'employe pas aysément, desquels ie suis, et par naturelle
  condition et par discours, ils se plieront mieux à ce conseil,
  que les ames actiues et occupées, qui embrassent tout, et s'engagent
  par tout, qui se passionnent de toutes choses: qui s'offrent,
  qui se presentent, et qui se donnent à toutes occasions.   Il se
  faut seruir de ces commoditez accidentales et hors de nous, en tant
  qu'elles nous sont plaisantes; mais sans en faire nostre principal
  fondement. Ce ne l'est pas; ny la raison, ny la nature ne le veulent.
  Pourquoy contre ses loix asseruirons nous nostre contentement à la
  puissance d'autruy? D'anticiper aussi les accidens de fortune, se
  priuer des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs
  ont faict par deuotion, et quelques Philosophes par discours, se
  seruir soy-mesmes, coucher sur la dure, se creuer les yeux, ietter
  ses richesses emmy la riuiere, rechercher la douleur (ceux-là pour
  par le tourment de cette vie, en acquerir la beatitude d'vne autre:
  ceux-cy pour s'estans logez en la plus basse marche, se mettre en
  seureté de nouuelle cheute) c'est l'action d'vne vertu excessiue. Les
  natures plus roides et plus fortes facent leur cachette mesmes,
  glorieuse et exemplaire.

                      _Tuta et paruula laudo,
    Cùm res deficiunt, satis inter vilia fortis:
    Verùm, vbi quid melius contingit et vnctius, idem
    Hos sapere, et solos aio benè viuere, quorum
    Conspicitur nitidis fundata pecunia villis._

  Il y a pour moy assez affaire sans aller si auant. Il me suffit souz
  la faueur de la fortune, me preparer à sa défaueur; et me representer
  estant à mon aise, le mal aduenir, autant que l'imagination
  y peut attaindre: tout ainsi que nous nous accoustumons aux
  iouxtes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix. Ie
  n'estime point Arcesilaus le Philosophe moins reformé, pour le
  sçauoir auoir vsé d'vtensiles d'or et d'argent, selon que la condition
  de sa fortune le luy permettoit: et l'estime mieux, que s'il s'en
  fust demis, de ce qu'il en vsoit moderément et liberalement.   Ie
  voy iusques à quels limites va la necessité naturelle: et considerant
  le pauure mendiant à ma porte, souuent plus enioué et plus
  sain que moy, ie me plante en sa place: i'essaye de chausser mon
  ame à son biaiz. Et courant ainsi par les autres exemples, quoy que
  ie pense la mort, la pauureté, le mespris, et la maladie à mes talons,
  ie me resous aisément de n'entrer en effroy, de ce qu'vn
  moindre que moy prend auec telle patience. Et ne veux croire que
  la bassesse de l'entendement, puisse plus que la vigueur, ou que les
  effects du discours, ne puissent arriuer aux effects de l'accoustumance.
  Et cognoissant combien ces commoditez accessoires tiennent
  à peu, ie ne laisse pas en pleine iouyssance, de supplier Dieu pour
  ma souueraine requeste, qu'il me rende content de moy-mesme, et
  des biens qui naissent de moy. Ie voy des ieunes hommes gaillards,
  qui portent nonobstant dans leurs coffres vne masse de pillules,
  pour s'en seruir quand le rhume les pressera; lequel ils craignent
  d'autant moins, qu'ils en pensent auoir le remede en main. Ainsi
  faut il faire: et encore si on se sent subiect à quelque maladie plus
  forte, se garnir de ces medicamens qui assoupissent et endorment
  la partie.   L'occupation qu'il faut choisir à vne telle vie, ce doit
  estre vne occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour
  neant ferions nous estat d'y estre venuz chercher le seiour. Cela
  depend du goust particulier d'vn chacun. Le mien ne s'accommode
  aucunement au ménage. Ceux qui l'aiment, ils s'y doiuent addonner
  auec moderation,

    _Conentur sibi res, non se submittere rebus._

  C'est autrement vn office seruile que la mesnagerie, comme le
  nomme Saluste. Elle a des parties plus excusables, comme le soing
  des iardinages que Xenophon attribue à Cyrus. Et se peut trouuer
  vn moyen, entre ce bas et vil soing, tendu et plein de solicitude,
  qu'on voit aux hommes qui s'y plongent du tout; et cette profonde
  et extreme nonchalance laissant tout aller à l'abandon, qu'on voit
  en d'autres:

                _Democriti pecus edit agellos
    Cultáque, dum peregrè est animus sine corpore velox._

  Mais oyons le conseil que donne le ieune Pline à Cornelius Rufus
  son amy, sur ce propos de la solitude: Ie te conseille en cette
  pleine et grasse retraicte, où tu es, de quitter à tes gens ce bas et
  abiect soing du mesnage, et t'addonner à l'estude des lettres, pour
  en tirer quelque chose qui soit toute tienne. Il entend la reputation:
  d'vne pareille humeur à celle de Cicero, qui dit vouloir employer sa
  solitude et seiour des affaires publiques, à s'en acquerir par ses
  escrits vne vie immortelle.

                    _Vsque adeóne
    Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc, sciat alter?_

  Il semble, que ce soit raison, puis qu'on parle de se retirer du
  monde, qu'on regarde hors de luy. Ceux-cy ne le font qu'à demy.
  Ils dressent bien leur partie, pour quand ils n'y seront plus: mais
  le fruit de leur dessein, ils pretendent le tirer encore lors, du
  monde, absens, par vne ridicule contradiction.   L'imagination de
  ceux qui par deuotion, cerchent la solitude, remplissants leur
  courage, de la certitude des promesses diuines, en l'autre vie, est
  bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, obiect infini en
  bonté et en puissance. L'ame a dequoy y rassasier ses desirs, en
  toute liberté. Les afflictions, les douleurs, leur viennent à profit,
  employées à l'acquest d'vne santé et resiouyssance eternelle. La
  mort, à souhait: passage à vn si parfaict estat. L'aspreté de leurs
  regles est incontinent applanie par l'accoustumance: et les appetits
  charnels, rebutez et endormis par leur refus: car rien ne les
  entretient que l'vsage et l'exercice. Cette seule fin, d'vne autre vie
  heureusement immortelle, merite loyalement que nous abandonnions
  les commoditez et douceurs de cette vie nostre. Et qui peut
  embraser son ame de l'ardeur de cette viue foy et esperance, reellement
  et constamment, il se bastit en la solitude, vne vie voluptueuse
  et delicieuse, au delà de toute autre sorte de vie.   Ny la
  fin donc ny le moyen de ce conseil ne me contente: nous retombons
  tousiours de fieure en chaud mal. Cette occupation des liures,
  est aussi penible que toute autre; et autant ennemie de la santé,
  qui doit estre principalement considerée. Et ne se faut point laisser
  endormir au plaisir qu'on y prend: c'est ce mesme plaisir qui perd
  le mesnager, l'auaricieux, le voluptueux, et l'ambitieux. Les sages
  nous apprennent assez, à nous garder de la trahison de noz appetits;
  et à discerner les vrays plaisirs et entiers, des plaisirs meslez
  et bigarrez de plus de peine. Car la pluspart des plaisirs, disent
  ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, comme
  faisoyent les larrons que les Ægyptiens appelloyent Philistas: et
  si la douleur de teste nous venoit auant l'yuresse, nous nous garderions
  de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche
  deuant, et nous cache sa suitte. Les liures sont plaisans: mais si
  de leur frequentation nous en perdons en fin la gayeté et la santé,
  nos meilleures pieces, quittons les. Ie suis de ceux qui pensent
  leur fruit ne pouuoir contrepeser cette perte. Comme les hommes
  qui se sentent de long temps affoiblis par quelque indisposition, se
  rengent à la fin à la mercy de la medecine; et se font desseigner
  par art certaines regles de viure, pour ne les plus outrepasser:
  aussi celuy qui se retire ennuié et desgousté de la vie commune,
  doit former cette-cy, aux regles de la raison; l'ordonner et renger
  par premeditation et discours.   Il doit auoir prins congé de toute
  espece de trauail, quelque visage qu'il porte; et fuïr en general
  les passions, qui empeschent la tranquillité du corps et de l'ame;
  et choisir la route qui est plus selon son humeur:

    _Vnusquisque sua nouerit ire via._

  Au mesnage, à l'estude, à la chasse, et tout autre exercice, il
  faut donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de
  s'engager plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy.
  Il faut reseruer d'embesoignement et d'occupation, autant seulement,
  qu'il en est besoing, pour nous tenir en haleine, et pour nous
  garantir des incommoditez que tire apres soy l'autre extremité
  d'vne lasche oysiueté et assoupie. Il y a des sciences steriles et
  épineuses, et la plus part forgées pour la presse: il les faut laisser
  à ceux qui sont au seruice du monde. Ie n'ayme pour moy, que
  des liures ou plaisans et faciles; qui me chatouillent; ou ceux qui
  me consolent, et conseillent à regler ma vie et ma mort.

      _Tacitum syluas inter reptare salubres,
    Curantem quidquid dignum sapiente bonòque est._

  Les gens plus sages peuuent se forger vn repos tout spirituel,
  ayant l'ame forte et vigoureuse. Moy qui l'ay commune, il faut que
  i'ayde à me soustenir par les commoditez corporelles. Et l'aage
  m'ayant tantost desrobé celles qui estoient plus à ma fantasie,
  i'instruis et aiguise mon appetit à celles qui restent plus sortables
  à cette autre saison. Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes,
  l'vsage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des
  poings, les vns apres les autres:

      _Carpamus dulcia, nostrum est
    Quod viuis, cinis et manes et fabula fies._

  Or quant à la fin que Pline et Cicero nous proposent, de la gloire,
  c'est bien loing de mon conte. La plus contraire humeur à la retraicte,
  c'est l'ambition. La gloire et le repos sont choses qui ne
  peuuent loger en mesme giste: à ce que ie voy, ceux-cy n'ont que
  les bras et les iambes hors de la presse; leur ame, leur intention
  y demeure engagée plus que iamais.

    _Tun', vetule, auriculis alienis colligis escas?_

  Ils se sont seulement reculez pour mieux sauter, et pour d'vn plus
  fort mouuement faire vne plus viue faucée dans la trouppe.   Vous
  plaist-il voir comme ils tirent court d'vn grain? Mettons au contrepoix,
  l'aduis de deux philosophes, et de deux sectes tres-differentes,
  escriuans l'vn à Idomeneus, l'autre à Lucilius leurs amis, pour du
  maniement des affaires et des grandeurs, les retirer à la solitude.
  Vous auez, disent-ils, vescu nageant et flottant iusques à present,
  venez vous en mourir au port. Vous auez donné le reste de vostre
  vie à la lumiere, donnez cecy à l'ombre. Il est impossible de quitter
  les occupations, si vous n'en quittez le fruit; à cette cause
  desfaictes vous de tout soing de nom et de gloire. Il est danger que
  la lueur de voz actions passées, ne vous esclaire que trop, et vous
  suiue iusques dans vostre taniere. Quittez auecq les autres voluptez,
  celle qui vient de l'approbation d'autruy. Et quant à vostre science
  et suffisance, ne vous chaille, elle ne perdra pas son effect, si vous
  en valez mieux vous mesme. Souuienne vous de celuy, à qui comme
  on demandast, à quoy faire il se pénoit si fort en vn art, qui ne
  pouuoit venir à la cognoissance de guere de gens: I'en ay assez de
  peu, respondit-il, i'en ay assez d'vn, i'en ay assez de pas vn. Il disoit
  vray: vous et vn compagnon estes assez suffisant theatre l'vn
  à l'autre, ou vous à vous-mesmes. Que le peuple vous soit vn, et
  vn vous soit tout le peuple. C'est vne lâche ambition de vouloir
  tirer gloire de son oysiueté, et de sa cachette. Il faut faire comme
  les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur taniere. Ce
  n'est plus ce qu'il vous faut chercher, que le monde parle de vous,
  mais comme il faut que vous parliez à vous-mesmes. Retirez vous
  en vous, mais preparez vous premierement de vous y receuoir: ce
  seroit folie de vous fier à vous mesmes, si vous ne vous sçauez
  gouuerner. Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la
  compagnie: iusques à ce que vous vous soyez rendu tel, deuant
  qui vous n'osiez clocher, et iusques à ce que vous ayez honte et
  respect de vous mesmes, _obuersentur species honestæ animo_: presentez
  vous tousiours en l'imagination Caton, Phocion, et Aristides,
  en la presence desquels les fols mesme cacheroient leurs fautes, et
  establissez les contrerolleurs de toutes vos intentions. Si elles se
  detraquent, leur reuerence vous remettra en train: ils vous contiendront
  en cette voye, de vous contenter de vous mesmes, de
  n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en
  certaines et limitées cogitations, où elle se puisse plaire: et ayant
  entendu les vrays biens, desquels on iouyt à mesure qu'on les entend,
  s'en contenter, sans desir de prolongement de vie ny de nom.
  Voyla le conseil de la vraye et naifue philosophie, non d'vne philosophie
  ostentatrice et parliere, comme est celle des deux premiers.



  CHAPITRE XXXIX.

  _Consideration sur Ciceron._


  Encor' vn traict à la comparaison de ces couples. Il se tire des
  escrits de Cicero, et de ce Pline peu retirant, à mon aduis, aux
  humeurs de son oncle, infinis tesmoignages de nature outre mesure
  ambitieuse: entre autres qu'ils sollicitent au sceu de tout le monde,
  les historiens de leur temps, de ne les oublier en leurs registres:
  et la fortune comme par despit, a faict durer iusques à nous la
  vanité de ces requestes, et pieça faict perdre ces histoires.   Mais
  cecy surpasse toute bassesse de coeur, en personnes de tel rang,
  d'auoir voulu tirer quelque principale gloire du cacquet, et de la
  parlerie, iusques à y employer les lettres priuées escriptes à leurs
  amis: en maniere, que aucunes ayans failly leur saison pour estre
  enuoyées, ils les font ce neantmoins publier auec cette digne excuse,
  qu'ils n'ont pas voulu perdre leur trauail et veillées. Sied-il pas
  bien à deux consuls Romains, souuerains magistrats de la chose
  publique emperiere du monde, d'employer leur loisir, à ordonner
  et fagotter gentiment vne belle missiue, pour en tirer la reputation,
  de bien entendre le langage de leur nourrisse? Que feroit pis vn
  simple maistre d'escole qui en gaignast sa vie? Si les gestes de
  Xenophon et de Cæsar, n'eussent de bien loing surpassé leur eloquence,
  ie ne croy pas qu'ils les eussent iamais escrits. Ils ont
  cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Et si la
  perfection du bien parler pouuoit apporter quelque gloire sortable
  à vn grand personnage, certainement Scipion et Lælius n'eussent
  pas resigné l'honneur de leurs comedies, et toutes les mignardises
  et delices du langage Latin, à vn serf Afriquain. Car que cet ouurage
  soit leur, sa beauté et son excellence le maintient assez, et
  Terence l'aduoüe luy mesme: et me feroit on desplaisir de me
  desloger de cette creance.   C'est vne espece de mocquerie et d'iniure,
  de vouloir faire valoir vn homme, par des qualitez mes-aduenantes
  à son rang; quoy qu'elles soient autrement loüables; et par
  les qualitez aussi qui ne doiuent pas estre les siennes principales.
  Comme qui loüeroit vn Roy d'estre bon peintre, ou bon architecte,
  ou encore bon arquebuzier, ou bon coureur de bague. Ces loüanges
  ne font honneur, si elles ne sont presentées en foule, et à la
  suitte de celles qui luy sont propres: à sçauoir de la iustice, et de
  la science de conduire son peuple en paix et en guerre. De cette
  façon faict honneur à Cyrus l'agriculture, et à Charlemaigne l'eloquence,
  et cognoissance des bonnes lettres. I'ay veu de mon temps,
  en plus forts termes, des personnages, qui tiroient d'escrire, et
  leurs tiltres, et leur vocation, desaduoüer leur apprentissage, corrompre
  leur plume, et affecter l'ignorance de qualité si vulgaire, et
  que nostre peuple tient, ne se rencontrer guere en mains sçauantes:
  et prendre souci, de se recommander par meilleures qualitez. Les
  compagnons de Demosthenes en l'ambassade vers Philippus, loüoyent
  ce Prince d'estre beau, eloquent, et bon beuueur: Demosthenes
  disoit que c'estoient louanges qui appartenoient mieux à vne femme,
  à vn Aduocat, à vne esponge, qu'à vn Roy.

    _Imperet bellante prior, iacentem
        Lenis in hostem._

  Ce n'est pas sa profession de sçauoir, ou bien chasser, ou bien
  dancer,

    _Orabunt causas alij, coelique mea us
    Describent radio, et fulgentia, sidera dicent,
    Hic regere imperio populos sciat._

  Plutarque dit d'auantage, que de paroistre si excellent en ces
  parties moins necessaires, c'est produire contre soy le tesmoignage
  d'auoir mal dispencé son loisir, et l'estude, qui deuoit estre employé
  à choses plus necessaires et vtiles. De façon que Philippus
  Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre son fils, chanter
  en vn festin, à l'enui des meilleurs musiciens; N'as-tu pas honte,
  luy dit-il, de chanter si bien? Et à ce mesme Philippus, vn musicien
  contre lequel il debattoit de son art; Ia à Dieu ne plaise Sire, dit-il,
  qu'il t'aduienne iamais tant de mal, que tu entendes ces choses là,
  mieux que moy. Vn Roy doit pouuoir respondre, comme Iphicrates
  respondit à l'orateur qui le pressoit en son inuectiue de cette maniere:
  Et bien qu'es-tu, pour faire tant le braue? es-tu homme
  d'armes, es-tu archer, es-tu piquier? Ie ne suis rien de tout cela,
  mais ie suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là. Et Antisthenes
  print pour argument de peu de valeur en Ismenias, dequoy on
  le vantoit d'estre excellent ioüeur de flustes.   Ie sçay bien, quand
  i'oy quelqu'vn, qui s'arreste au langage des Essais, que i'aimeroye
  mieux, qu'il s'en teust. Ce n'est pas tant esleuer les mots, comme
  deprimer le sens: d'autant plus picquamment, que plus obliquement.
  Si suis-ie trompé si guere d'autres donnent plus à prendre en
  la matiere: et comment que ce soit, mal ou bien, si nul escriuain l'a
  semée, ny guere plus materielle, ny au moins plus drue, en son
  papier. Pour en ranger d'auantage, ie n'en entasse que les testes.
  Que i'y attache leur suitte, ie multiplieray plusieurs fois ce volume.
  Et combien y ay-ie espandu d'histoires, qui ne disent mot, lesquelles
  qui voudra esplucher vn peu plus curieusement, en produira
  infinis Essais? Ny elles, ny mes allegations, ne seruent pas tousiours
  simplement d'exemple, d'authorité ou d'ornement. Ie ne les regarde
  pas seulement par l'vsage, que i'en tire. Elles portent souuent,
  hors de mon propos, la semence d'vne matiere plus riche et plus
  hardie: et souuent à gauche, vn ton plus delicat, et pour moy, qui
  n'en veux en ce lieu exprimer d'auantage, et pour ceux qui rencontreront
  mon air.   Retournant à la vertu parliere, ie ne trouue pas
  grand choix, entre ne sçauoir dire que mal, on ne sçauoir rien que
  bien dire. _Non est ornamentum virile, concinnitas._ Les Sages disent,
  que pour le regard du sçauoir, il n'est que la philosophie, et pour
  le regard des effects, que la vertu, qui generalement soit propre à
  tous degrez, et à tous ordres.   Il y a quelque chose de pareil en
  ces autres deux philosophes: car ils promettent aussi eternité aux
  lettres qu'ils escriuent à leurs amis. Mais c'est d'autre façon, et
  s'accommodans pour vne bonne fin, à la vanité d'autruy. Car ils leur
  mandent, que si le soing de se faire cognoistre aux siecles aduenir,
  et de la renommée les arreste encore au maniement des affaires,
  et leur fait craindre la solitude et la retraite, où ils les veulent appeller;
  qu'ils ne s'en donnent plus de peine: d'autant qu'ils ont
  assez de credit auec la postérité, pour leur respondre, que ne fust
  que par les lettres qu'ils leur escriuent, ils rendront leur nom aussi
  cogneu et fameux que pourroient faire leurs actions publiques. Et
  outre cette difference; encore ne sont-ce pas lettres vuides et descharnées,
  qui ne se soustiennent que par vn delicat chois de mots,
  entassez et rangez à vne iuste cadence; ains farcies et pleines de
  beaux discours de sapience, par lesquelles on se rend non plus
  eloquent, mais plus sage, et qui nous apprennent non à bien dire,
  mais à bien faire. Fy de l'eloquence qui nous laisse enuie de soy,
  non des choses. Si ce n'est qu'on die que celle de Cicero, estant en
  si extreme perfection, se donne corps elle mesme. I'adiousteray
  encore vn compte que nous lisons de luy, à ce propos, pour nous
  faire toucher au doigt son naturel. Il auoit à orer en public, et
  estoit vn peu pressé du temps, pour se preparer à son aise: Eros,
  l'vn de ses serfs, le vint aduertir, que l'audience estoit remise au
  lendemain: il en fut si aise, qu'il luy donna liberté pour cette bonne
  nouuelle.   Sur ce subiect de lettres, ie veux dire ce mot; que c'est
  vn ouurage, auquel mes amis tiennent, que ie puis quelque chose.
  Et eusse prins plus volontiers cette forme à publier mes verues, si
  i'eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme ie l'ay eu autrefois, vn
  certain commerce, qui m'attirast, qui me soustinst, et sousleuast.
  Car de negocier au vent, comme d'autres, ie ne sçauroy, que de
  songe: ny forger des vains noms à entretenir, en chose serieuse:
  ennemy iuré de toute espece de falsification. I'eusse esté plus attentif,
  et plus seur, ayant vne addresse forte et amie, que regardant
  les diuers visages d'vn peuple: et suis deçeu, s'il ne m'eust mieux
  succedé. I'ay naturellement vn stile comique et priué. Mais c'est d'vne
  forme mienne, inepte aux negotiations publiques, comme en toutes
  façons est mon langage, trop serré, desordonné, couppé, particulier.
     Et ne m'entens pas en lettres ceremonieuses, qui n'ont autre
  substance, que d'vne belle enfileure de paroles courtoises. Ie n'ay
  ny la faculté, ny le goust de ces longues offres d'affection et de
  seruice. Ie n'en crois pas tant; et me desplaist d'en dire guere,
  outre ce que i'en crois. C'est bien loing de l'vsage present: car il
  ne fut iamais si abiecte et seruile prostitution de presentations: la
  vie, l'ame, deuotion, adoration, serf, esclaue, tous ces mots y courent
  si vulgairement, que quand ils veulent faire sentir vne plus
  expresse volonté et plus respectueuse, ils n'ont plus de maniere
  pour l'exprimer.   Ie hay à mort de sentir au flateur. Qui faict que
  ie me iette naturellement à vn parler sec, rond et cru, qui tire à
  qui ne me cognoit d'ailleurs, vn peu vers le desdaigneux. I'honnore
  le plus ceux que i'honnore le moins: et où mon ame marche d'vne
  grande allegresse, i'oublie les pas de la contenance: et m'offre
  maigrement et fierement, à ceux à qui ie suis: et me presente moins,
  à qui ie me suis le plus donné. Il me semble qu'ils le doiuent lire
  en mon coeur, et que l'expression de mes paroles, fait tort à ma
  conception. A bienuienner, à prendre congé, à remercier, à salüer,
  à presenter mon seruice, et tels compliments verbeux des loix ceremonieuses
  de nostre ciuilité, ie ne cognois personne si sottement
  sterile de langage que moy. Et n'ay iamais esté employé à faire des
  lettres de faueur et recommendation, que celuy pour qui c'estoit,
  n'aye trouuées seches et lasches. Ce sont grands imprimeurs de
  lettres, que les Italiens, i'en ay, ce crois-ie, cent diuers volumes.
  Celles de Annibale Caro me semblent les meilleures. Si tout le papier
  que i'ay autresfois barbouillé pour les dames, estoit en nature,
  lors que ma main estoit veritablement emportée par ma passion, il
  s'en trouueroit à l'aduenture quelque page digne d'estre communiquée
  à la ieunesse oysiue, embabouinée de cette fureur.   I'escrits
  mes lettres tousiours en poste, et si precipiteusement, que quoy
  que ie peigne insupportablement mal, i'ayme mieux escrire de ma
  main, que d'y en employer vn' autre, car ie n'en trouue point qui
  me puisse suiure, et ne les transcrits iamais. I'ay accoustumé les
  grands, qui me cognoissent, à y supporter des litures et des trasseures,
  et vn papier sans plieure et sans marge. Celles qui me coustent
  le plus, sont celles qui valent le moins. Depuis que ie les traine,
  c'est signe que ie n'y suis pas. Ie commence volontiers sans proiect;
  le premier traict produit le second. Les lettres de ce temps, sont
  plus en bordures et prefaces, qu'en matiere. Comme i'ayme mieux
  composer deux lettres, que d'en clorre et plier vne; et resigne tousiours
  cette commission à quelque autre: de mesme quand la matiere
  est acheuée, ie donrois volontiers à quelqu'vn la charge d'y
  adiouster ces longues harangues, offres, et prieres, que nous logeons
  sur la fin, et desire que quelque nouuel vsage nous en descharge.
  Comme aussi de les inscrire d'vne legende de qualitez et
  tiltres, pour ausquels ne broncher, i'ay maintesfois laissé d'escrire,
  et notamment à gens de iustice et de finance. Tant d'innouations
  d'offices, vne si difficile dispensation et ordonnance de diuers noms
  d'honneur; lesquels estans si cherement achetez, ne peuuent estre
  eschangez, ou oubliez sans offence. Ie trouue pareillement de mauuaise
  grace, d'en charger le front et inscription des liures, que
  nous faisons imprimer.



  CHAPITRE XL.

  _Que le goust des biens et des maux despend en bonne partie de
  l'opinion que nous en auons._


  Les hommes, dit vne sentence Grecque ancienne, sont tourmentez
  par les opinions qu'ils ont des choses, non par les choses mesmes.
  Il y auroit vn grand poinct gaigné pour le soulagement de nostre
  miserable condition humaine, qui pourroit establir cette proposition
  vraye tout par tout. Car si les maux n'ont entrée en nous, que par
  nostre iugement, il semble qu'il soit en nostre pouuoir de les mespriser
  ou contourner à bien. Si les choses se rendent à nostre mercy,
  pourquoy n'en cheuirons nous, ou ne les accommoderons nous à
  nostre aduantage? Si ce que nous appellons mal et tourment, n'est
  ny mal ny tourment de soy, ains seulement que nostre fantasie luy
  donne cette qualité, il est en nous de la changer: et en ayant le choix,
  si nul ne nous force, nous sommes estrangement fols de nous
  bander pour le party qui nous est le plus ennuyeux: et de donner
  aux maladies, à l'indigence et au mespris vn aigre et mauuais goust,
  si nous le leur pouuons donner bon: et si la fortune fournissant
  simplement de matiere, c'est à nous de luy donner la forme. Or
  que ce que nous appellons mal, ne le soit pas de soy, ou au moins
  tel qu'il soit, qu'il depende de nous de luy donner autre faueur, et
  autre visage, car tout reuient à vn, voyons s'il se peut maintenir.

  Si l'estre originel de ces choses que nous craignons, auoit credit
  de se loger en nous de son authorité, il logeroit pareil et semblable
  en tous: car les hommes sont tous d'vne espece: et sauf le plus et
  le moins, se trouuent garnis de pareils outils et instruments pour
  conceuoir et iuger. Mais la diuersité des opinions, que nous auons
  de ces choses là, montre clairement qu'elles n'entrent en nous que
  par composition. Tel à l'aduenture les loge chez soy en leur vray
  estre, mais mille autres leur donnent vn estre nouueau et contraire
  chez eux. Nous tenons la mort, la pauureté et la douleur pour nos
  principales parties. Or cette mort que les vns appellent des choses
  horribles la plus horrible, qui ne sçait que d'autres la nomment
  l'vnique port des tourmens de cette vie? le souuerain bien de nature?
  seul appuy de nostre liberté? et commune et prompte recepte
  à tous maux? Et comme les vns l'attendent tremblans et effrayez,
  d'autres la supportent plus aysement que la vie. Celuy-là se plaint
  de sa facilité:

    _Mors, vtinam pauidos vitæ subducere nolles,
    Sed virtus te sola daret!_

     Or laissons ces glorieux courages: Theodorus respondit à Lysimachus
  menaçant de le tuer: Tu feras vn grand coup d'arriuer à
  la force d'vne cantharide. La plus part des Philosophes se trouuent
  auoir ou preuenu par dessein, ou hasté et secouru leur mort. Combien
  voit-on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non
  à vne mort simple, mais meslee de honte, et quelquefois de griefs
  tourmens, y apporter vne telle asseurance, qui par opiniatreté, qui
  par simplesse naturelle, qu'on n'y apperçoit rien de changé de leur
  estat ordinaire: establissans leurs affaires domestiques, se recommandans
  à leurs amis, chantans, preschans et entretenans le peuple:
  voire y meslans quelquefois des mots pour rire, et beuuans à leurs
  cognoissans, aussi bien que Socrates?   Vn qu'on menoit au gibet,
  disoit que ce ne fust pas par telle ruë, car il y auoit danger qu'vn
  marchant luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'vn vieux
  debte. Vn autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à la
  gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux:
  l'autre respondit à son confesseur, qui luy promettoit qu'il
  soupperoit ce iour là auec nostre Seigneur, Allez vous y en vous,
  car de ma part ie ieusne. Vn autre ayant demandé à boire, et le
  bourreau ayant beu le premier, dit ne vouloir boire apres luy, de
  peur de prendre la verolle. Chacun a ouy faire le conte du Picard,
  auquel estant à l'eschelle on presente vne garse, et que, comme
  nostre iustice permet quelquefois, s'il la vouloit espouser, on luy
  sauueroit la vie: luy l'ayant vn peu contemplee, et apperçeu qu'elle
  boittoit: Attache, attache, dit-il, elle cloche. Et on dit de mesmes
  qu'en Dannemarc vn homme condamné à auoir la teste tranchee,
  estant sur l'eschaffaut, comme on luy presenta vne pareille condition,
  la refusa, par ce que la fille qu'on luy offrit, auoit les iouës
  auallees, et le nez trop pointu. Vn valet à Thoulouse accusé d'heresie,
  pour toute raison de sa creance, se rapportoit à celle de son
  maistre, ieune escolier prisonnier avec luy, et ayma mieux mourir,
  que se laisser persuader que son maistre peust errer. Nous lisons
  de ceux de la ville d'Arras, lors que le Roy Loys vnziesme la print,
  qu'il s'en trouua bon nombre parmy le peuple qui se laisserent
  pendre, plustost que de dire, Viue le Roy. Et de ces viles ames de
  bouffons, il s'en est trouué qui n'ont voulu abandonner leur gaudisserie
  en la mort mesme. Celuy à qui le bourreau donnoit le branle,
  s'escria, Vogue la gallee, qui estoit son refrain ordinaire. Et l'autre
  qu'on auoit couché sur le point de rendre sa vie le long du foier
  sur vne paillasse, à qui le medecin demandant où le mal le tenoit;
  Entre le banc et le feu, respondit-il. Et le prestre, pour luy donner
  l'extreme onction, cherchant ses pieds, qu'il auoit reserrez et
  contraints par la maladie: Vous les trouuerez, dit-il, au bout de mes
  iambes. A l'homme qui l'exhortoit de se recommander à Dieu,
  Qui y va? demanda-il: et l'autre respondant, Ce sera tantost vous
  mesmes, s'il luy plaist: Y fusse-ie bien demain au soir, repliqua-il:
  Recommandez vous seulement à luy, suiuit l'autre, vous y serez
  bien tost: Il vaut donc mieux, adiousta-il, que ie luy porte mes recommandations
  moy-mesmes.   Au Royaume de Narsingue encores
  auiourd'huy, les femmes de leurs prestres sont viues enseuelies avec
  le corps de leurs maris. Toutes autres femmes sont bruslees aux
  funerailles des leurs: non constamment seulement, mais gaïement.
  A la mort du Roy, ses femmes et concubines, ses mignons et tous
  ses officiers et seruiteurs, qui sont vn peuple, se presentent si
  allegrement au feu où son corps est bruslé, qu'ils montrent prendre
  à grand honneur d'y accompaigner leur maistre. Pendant nos dernieres
  guerres de Milan, et tant de prises et récousses, le peuple
  impatient de si diuers changemens de fortune, print telle resolution
  à la mort, que i'ay ouy dire à mon pere, qu'il y veit tenir comte de
  bien vingt et cinq maistres de maison, qui s'estoient deffaits eux-mesmes
  en vne sepmaine. Accident approchant à celuy des Xanthiens,
  lesquels assiegez par Brutus se precipiterent pesle mesle
  hommes, femmes, et enfans à vn si furieux appetit de mourir, qu'on
  ne fait rien pour fuir la mort, que ceux-cy ne fissent pour fuir la
  vie: en maniere qu'à peine peut Brutus en sauuer vn bien petit
  nombre.   Toute opinion est assez forte, pour se faire espouser au
  prix de la vie. Le premier article de ce courageux serment, que la
  Grece iura, et maintint, en la guerre Medoise, ce fut, que chacun
  changeroit plustost la mort à la vie, que les loix Persiennes aux
  leurs. Combien void on de monde en la guerre des Turcs et des
  Grecs, accepter plustost la mort tres-aspre, que de se descirconcire
  pour se baptizer? Exemple dequoy nulle sorte de religion est incapable.
     Les Roys de Castille ayants banni de leur terre, les Iuifs,
  le Roy Iehan de Portugal leur vendit à huict escus pour teste, la
  retraicte aux siennes pour vn certain temps: à condition, que iceluy
  venu, ils auroient à les vuider: et leur promettoit fournir de vaisseaux
  à les traiecter en Afrique. Le iour arriue, lequel passé il
  estoit dit, que ceux qui n'auroient obeï, demeureroient esclaues:
  les vaisseaux leur furent fournis escharcement: et ceux qui s'y
  embarquerent, rudement et villainement traittez par les passagers:
  qui outre plusieurs autres indignitez les amuserent sur mer, tantost
  auant, tantost arriere, iusques à ce qu'ils eussent consumé leurs
  victuailles, et contreints d'en acheter d'eux si cherement et si longuement,
  qu'on ne les mit à bord, qu'ils ne fussent du tout en
  chemise. La nouuelle de cette inhumanité, rapportee à ceux qui
  estoient en terre, la plus part se resolurent à la seruitude: aucuns
  firent contenance de changer de religion. Emmanuel successeur de
  Iehan, venu à la couronne, les meit premierement en liberté, et
  changeant d'aduis depuis, leur ordonna de sortir de ses païs, assignant
  trois ports à leur passage. Il esperoit, dit l'Euesque Osorius,
  non mesprisable historien Latin, de noz siecles: que la faueur de
  la liberté, qu'il leur auoit rendue, aiant failli de les conuertir au
  Christianisme, la difficulté de se commettre à la volerie des mariniers,
  d'abandonner vn païs, où ils estoient habituez, auec grandes
  richesses, pour s'aller ietter en region incognue et estrangere, les
  y rameineroit. Mais se voyant decheu de son esperance, et eux tous
  deliberez au passage: il retrancha deux des ports, qu'il leur auoit
  promis: affin que la longueur et incommodité du traiect en reduisist
  aucuns: ou qu'il eust moien de les amonceller tous à vn lieu, pour
  vne plus grande commodité de l'execution qu'il auoit destinée. Ce
  fut, qu'il ordonna qu'on arrachast d'entre les mains des peres et
  des meres, tous les enfans au dessous de quatorze ans, pour les
  transporter hors de leur veüe et conuersation, en lieu où ils fussent
  instruits à nostre religion. Il dit que cet effect produisit vn horrible
  spectacle: la naturelle affection d'entre les peres et enfants, et de
  plus, le zele à leur ancienne creance, combattant à l'encontre de
  cette violente ordonnance. Il fut veu communement des peres et meres
  se deffaisants eux mesmes: et d'vn plus rude exemple encore, precipitants
  par amour et compassion, leurs ieunes enfans dans des
  puits, pour fuir à la loy. Au demeurant le terme qu'il leur auoit
  prefix expiré, par faute de moiens, ils se remirent en seruitude.
  Quelques vns se feirent Chrestiens: de la foy desquels, ou de leur
  race, encore auiourd'huy, cent ans apres, peu de Portugais s'asseurent:
  quoy que la coustume et la longueur du temps, soient bien
  plus fortes conseilleres à telles mutations, que toute autre contreinte.
  En la ville de Castelnau Darry, cinquante Albigeois heretiques, souffrirent
  à la fois, d'vn courage determiné, d'estre bruslez vifs en vn
  feu, auant desaduouer leurs opinions. _Quoties non modò ductores nostri_,
  dit Cicero, _sed vniuersi etiam exercitus, ad non dubiam mortem concurrerunt?_
     I'ay veu quelqu'vn de mes intimes amis courre la mort
  à force, d'vne vraye affection, et enracinee en son coeur par diuers
  visages de discours, que ie ne luy sçeu rabatre: et à la premiere
  qui s'offrit coiffee d'vn lustre d'honneur, s'y precipiter hors de
  toute apparence, d'vne fin aspre et ardente. Nous auons plusieurs
  exemples en nostre temps de ceux, iusques aux enfans, qui de
  craincte de quelque legere incommodité, se sont donnez à la mort.
  Et à ce propos, que ne craindrons nous, dit vn ancien, si nous craignons
  ce que la couardise mesme a choisi pour sa retraitte?   D'enfiler
  icy vn grand rolle de ceux de tous sexes et conditions, et de toutes
  sectes, és siecles plus heureux, qui ont ou attendu la mort constamment,
  ou recerchee volontairement: et recherchee non seulement
  pour fuir les maux de cette vie, mais aucuns pour fuir simplement la
  satieté de viure: et d'autres pour l'esperance d'vne meilleure condition
  ailleurs, ie n'auroy iamais fait. Et en est le nombre si infini,
  qu'à la verité i'auroy meilleur marché de mettre en compte ceux qui
  l'ont crainte. Cecy seulement. Pyrrho le Philosophe se trouuant vn
  iour de grande tourmente dans vn batteau, montroit à ceux qu'il
  voyoit les plus effrayez autour de luy, et les encourageoit par
  l'exemple d'vn pourceau, qui y estoit, nullement soucieux de cet
  orage. Oserons nous donc dire que cet aduantage de la raison, dequoy
  nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous
  tenons maistre et Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en
  nous, pour nostre tourment? A quoy faire la cognoissance des
  choses, si nous en deuenons plus lasches? si nous en perdons le
  repos et la tranquilité, où nous serions sans cela? et si elle nous
  rend de pire condition que le pourceau de Pyrrho? L'intelligence
  qui nous a esté donnée pour nostre plus grand bien, l'employerons
  nous à nostre ruine; combatans le dessein de nature, et l'vniuersel
  ordre des choses, qui porte que chacun vse de ses vtils et moyens
  pour sa commodité?   Bien, me dira lon, vostre regle serue à la
  mort; mais que direz vous de l'indigence? que direz vous encor de
  la douleur, qu'Aristippus, Hieronymus et la pluspart des sages, ont
  estimé le dernier mal: et ceux qui le nioient de parole, le confessoient
  par effect? Possidonius estant extremement tourmenté d'vne
  maladie aigüe et douloureuse, Pompeius le fut voir, et s'excusa
  d'auoir prins heure si importune pour l'ouyr deuiser de la Philosophie:
  Ia à Dieu ne plaise, luy dit Possidonius, que la douleur gaigne
  tant sur moy, qu'elle m'empesche d'en discourir: et se ietta sur ce
  mesme propos du mespris de la douleur. Mais ce pendant elle ioüoit
  son rolle, et le pressoit incessamment. A quoy il s'escrioit: Tu as
  beau faire douleur, si ne diray-ie pas, que tu sois mal. Ce comte
  qu'ils font tant valoir, que porte-il pour le mespris de la douleur? il
  ne debat que du mot. Et ce pendant si ces pointures ne l'esmeuuent,
  pourquoy en rompt-il son propos? pourquoy pense-il faire beaucoup
  de ne l'appeller pas mal? Icy tout ne consiste pas en l'imagination.
  Nous opinons du reste; c'est icy la certaine science, qui iouë son
  rolle, nos sens mesmes en sont iuges:

    _Qui nisi sunt veri, ratio quoque falsa sit omnis._

  Ferons nous accroire à nostre peau, que les coups d'estriuiere la
  chatoüillent? et à nostre goust que l'aloé soit du vin de Graues? Le
  pourceau de Pyrrho est icy de nostre escot. Il est bien sans effroy à
  la mort: mais si on le bat, il crie et se tourmente. Forcerons nous
  la generale loy de nature, qui se voit en tout ce qui est viuant sous
  le ciel, de trembler sous la douleur? Les arbres mesmes semblent
  gemir aux offences.   La mort ne se sent que par le discours, d'autant
  que c'est le mouuement d'vn instant.

    _Aut fuit, aut veniet; nihil est præsentis in illa.
    Morsque minus poenæ, quàm mora mortis habet._

  Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés. Aussi
  ce que nous disons craindre principalement en la mort, c'est la douleur
  son auant-coureuse coustumiere. Toutesfois, s'il en faut croire
  vn saint pere, _malam mortem non facit, nisi quod sequitur mortem_.
  Et ie diroy encore plus vraysemblablement, que ny ce qui va deuant,
  ny ce qui vient apres, n'est des appartenances de la mort. Nous nous
  excusons faussement. Et ie trouue par experience, que c'est plustost
  l'impatience de l'imagination de la mort, qui nous rend impatiens
  de la douleur: et que nous la sentons doublement grieue, de ce
  qu'elle nous menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté,
  de craindre chose si soudaine, si ineuitable, si insensible,
  nous prenons cet autre pretexte plus excusable. Tous les maux qui
  n'ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger. Celuy
  des dents, ou de la goutte, pour grief qu'il soit, d'autant qu'il n'est
  pas homicide, qui le met en conte de maladie?   Or bien presupposons
  le, qu'en la mort nous regardons principalement la douleur.
  Comme aussi la pauureté n'a rien à craindre, que cela, qu'elle nous
  iette entre ses bras par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles,
  qu'elle nous fait souffrir. Ainsi n'ayons affaire qu'à la douleur. Ie
  leur donne que ce soit le pire accident de nostre estre: et volontiers.
  Car ie suis l'homme du monde qui luy veux autant de mal, et qui
  la fuis autant, pour iusques à présent n'auoir pas eu, Dieu mercy,
  grand commerce auec elle; mais il est en nous, sinon de l'aneantir,
  au moins de l'amoindrir par patience: et quand bien le corps s'en
  esmouueroit, de maintenir ce neant-moins l'ame et la raison en
  bonne trampe. Et s'il ne l'estoit, qui auroit mis en credit, la vertu,
  la vaillance, la force, la magnanimité et la resolution? où iouëroyent
  elles leur rolle, s'il n'y a plus de douleur à deffier? _Auida est periculi
  virtus._ S'il ne faut coucher sur la dure, soustenir armé de toutes
  pieces la chaleur du midy, se paistre d'vn cheual, et d'vn asne, se
  voir detailler en pieces, et arracher vne balle d'entre les os, se souffrir
  recoudre, cauterizer et sonder, par où s'acquerra l'aduantage
  que nous voulons auoir sur le vulgaire? C'est bien loing de fuir le
  mal et la douleur, ce que disent les Sages, que des actions égallement
  bonnes, celle-là est plus souhaitable à faire, où il y a plus de
  peine. _Non enim hilaritate, nec lasciuia, nec risu aut ioco comite leuitatis,
  sed sæpe etiam tristes firmitate et constantia sunt beati._ Et à
  cette cause il a esté impossible de persuader à nos peres, que les
  conquestes faites par viue force, au hazard de la guerre, ne fussent
  plus aduantageuses, que celles qu'on fait en toute seureté par pratiques
  et menees.

    _Lætius est, quoties magno sibi constat honestum._

  D'auantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la douleur
  est violente, elle est courte: si elle est longue, elle est legere:
  _si grauis, breuis: si longus, leuis_. Tu ne la sentiras guere long temps,
  si tu la sens trop: elle mettra fin à soy, ou à toy: l'vn et l'autre
  reuient à vn. Si tu ne la portes, elle t'emportera. _Memineris maximos
  morte finiri; paruos multa habere interualla requietis, mediocrium
  nos esse dominos: vt si tolerabiles sint, feramus: sin minus,
  è vita, quum ea non placeat, tanquàm è theatro exeamus._   Ce qui
  nous fait souffrir auec tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre
  pas accoustumez de prendre nostre principal contentement en l'ame,
  de ne nous attendre point assez à elle, qui est seule et souueraine
  maistresse de nostre condition. Le corps n'a, sauf le plus et le moins,
  qu'vn train et qu'vn pli. Elle est variable en toute sorte de formes,
  et renge à soy, et à son estat, quel qu'il soit, les sentiments du corps,
  et tous autres accidents. Pourtant la faut il estudier, et enquerir;
  et esueiller en elle ses ressorts tout-puissants. Il n'y a raison, ny
  prescription, ny force, qui vaille contre son inclination et son chois.
  De tant de milliers de biais, qu'elle a en sa disposition, donnons
  luy en vn, propre à nostre repos et conseruation: nous voyla non
  couuerts seulement de toute offense, mais gratifiez mesmes et flattez,
  si bon luy semble, des offenses et des maux. Elle faict son
  profit indifferemment de tout. L'erreur, les songes, luy seruent vtilement,
  comme vne loyale matiere, à nous mettre à garant, et en
  contentement. Il est aisé à voir, que ce qui aiguise en nous la douleur
  et la volupté, c'est la pointe de nostre esprit. Les bestes, qui le
  tiennent sous boucle, laissent aux corps leurs sentiments libres et
  naifs: et par consequent vns, à peu pres, en chasque espece, ainsi
  qu'elles montrent par la semblable application de leurs mouuements.
  Si nous ne troublions en noz membres, la iurisdiction qui leur appartient
  en cela: il est à croire, que nous en serions mieux, et que
  nature leur a donné vn iuste et moderé temperament, enuers la
  volupté et enuers la douleur. Et ne peut faillir d'estre iuste, estant
  egal et commun. Mais puis que nous nous sommes emancipez de ses
  regles, pour nous abandonner à la vagabonde liberté de noz fantasies:
  au moins aydons nous à les plier du costé le plus aggreable.
  Platon craint nostre engagement aspre à la douleur et à la volupté,
  d'autant qu'il oblige et attache par trop l'ame au corps: moy plustost
  au rebours, d'autant qu'il l'en desprent et desclouë. Tout ainsi
  que l'ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi s'enorgueillit
  la douleur, à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien
  meilleure composition, à qui luy fera teste: il se faut opposer et
  bander contre. En nous acculant et tirant arriere, nous appellons à
  nous et attirons la ruyne, qui nous menasse. Comme le corps est
  plus ferme à la charge en le roidissant: ainsin est l'ame.   Mais
  venons aux exemples, qui sont proprement du gibier des gens foibles
  de reins, comme moy: où nous trouuerons qu'il va de la douleur,
  comme des pierres qui prennent couleur, ou plus haute, ou
  plus morne, selon la feuille où lon les couche, et qu'elle ne tient
  qu'autant de place en nous, que nous luy en faisons. _Tantum doluerunt,
  quantum doloribus se inseruerunt._ Nous sentons plus vn coup
  de rasoir du Chirurgien, que dix coups d'espee en la chaleur du
  combat. Les douleurs de l'enfantement, par les Medecins, et par
  Dieu mesme estimees grandes, et que nous passons auec tant de
  ceremonies, il y a des nations entieres, qui n'en font nul compte.
  Ie laisse à part les femmes Lacedemoniennes: mais aux Souisses
  parmi nos gens de pied, quel changement y trouuez vous? sinon
  que trottans apres leurs maris, vous leur voyez auiourd'huy porter
  au col l'enfant, qu'elles auoient hyer au ventre: et ces Ægyptiennes
  contre-faictes ramassées d'entre nous, vont elles mesmes
  lauer les leurs, qui viennent de naistre, et prennent leur baing en
  la plus prochaine riuiere. Outre tant de garces qui desrobent tous
  les iours leurs enfants en la generation comme en la conception,
  cette belle et noble femme de Sabinus Patricien Romain, pour l'interest
  d'autruy porta seule et sans secours et sans voix et gemissemens
  l'enfantement de deux iumeaux. Vn simple garçonnet de
  Lacedemone, ayant derobé vn renard (car ils craignoient encore
  plus la honte de leur sottise au larecin, que nous ne craignons la
  peine de nostre malice) et l'ayant mis souz sa cappe, endura plustost
  qu'il luy eust rongé le ventre, que de se descouurir. Et vn
  autre, donnant de l'encens à vn sacrifice, se laissa brusler iusques
  à l'os, par vn charbon tombé dans sa manche, pour ne troubler le
  mystere. Et s'en est veu vn grand nombre pour le seul essay de
  vertu, suiuant leur institution, qui ont souffert en l'aage de sept
  ans, d'estre foüettez iusques à la mort, sans alterer leur visage. Et
  Cicero les a veuz se battre à trouppes: de poings, de pieds, et de
  dents, iusques à s'euanouir auant que d'aduoüer estre vaincus.
  _Nunquam naturam mos vinceret: est enim ea semper inuicta; sed
  nos vmbris, deliciis, otio, languore, desidia, animum infecimus;
  opinionibus malóque more delinitum molliuimus._   Chacun sçait
  l'histoire de Sceuola, qui s'estant coulé dans le camp ennemy, pour
  en tuer le chef, et ayant failly d'attaincte, pour reprendre son effect
  d'vne plus estrange inuention, et descharger sa patrie, confessa
  à Porsenna, qui estoit le Roy qu'il vouloit tuer, non seulement
  son desseing, mais adiousta qu'il auoit en son camp vn
  grand nombre de Romains complices de son entreprise tels que
  luy. Et pour montrer quel il estoit, s'estant faict apporter vn brasier,
  veit et souffrit griller et rostir son bras, iusques à ce que l'ennemy
  mesme en ayant horreur, commanda oster le brasier. Quoy,
  celuy qui ne daigna interrompre la lecture de son liure pendant
  qu'on l'incisoit? Et celuy, qui s'obstina à se mocquer et à rire à
  l'enuy des maux, qu'on luy faisoit: de façon que la cruauté irritée
  des bourreaux qui le tenoyent, et toutes les inuentions des tourmens
  redoublez les vns sur les autres luy donnerent gaigné? Mais
  c'estoit vn Philosophe. Quoy? vn gladiateur de Cæsar, endura tousiours
  riant qu'on luy sondast et detaillast ses playes. _Quis mediocris
  gladiator ingemuit? quis vultum mutauit vnquam? Quis non modò_
  _stetit, verùm etiam decubuit turpiter? Quis cùm decubuisset, ferrum
  recipere iussus, collum contraxit?_   Meslons y les femmes. Qui n'a
  ouy parler à Paris de celle, qui se fit escorcher pour seulement en
  acquerir le teint plus frais d'vne nouuelle peau? y en a qui se sont
  fait arracher des dents viues et saines, pour en former la voix
  plus molle, et plus grasse, ou pour les ranger en meilleur ordre.
  Combien d'exemples du mespris de la douleur auons nous en ce
  genre? Que ne peuuent elles? Que craignent elles, pour peu qu'il
  y ait d'agencement à esperer en leur beauté?

    _Vellere queis cura est albos à stirpe capillos,
            Et faciem dempta pelle referre nouam._

  J'en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se trauailler à point
  nommé de ruiner leur estomac, pour acquerir les pasles couleurs.
  Pour faire vn corps bien espagnolé, quelle gehenne ne souffrent
  elles guindées et sanglées, auec de grosses coches sur les costez,
  iusques à la chair viue? ouy quelques fois à en mourir.   Il est
  ordinaire à beaucoup de nations de nostre temps, de se blesser à
  escient, pour donner foy à leur parole: et nostre Roy en recite des
  notables exemples, de ce qu'il en a veu en Poloigne, et en l'endroit
  de luy mesme. Mais outre ce que ie sçay en auoir esté imité en
  France par aucuns, quand ie veins de ces fameux Estats de Blois,
  i'auois veu peu auparauant vne fille en Picardie, pour tesmoigner
  l'ardeur de ses promesses, et aussi sa constance, se donner du poinçon,
  qu'elle portoit en son poil, quatre ou cinq bons coups dans le
  bras, qui luy faisoient craquetter la peau, et la saignoient bien en
  bon escient. Les Turcs se font de grandes escarres pour leurs dames:
  et afin que la merque y demeure, ils portent soudain du feu
  sur la playe, et l'y tiennent vn temps incroyable, pour arrester le
  sang, et former la cicatrice. Gents qui l'ont veu, l'ont escrit, et me
  l'ont iuré. Mais pour dix aspres, il se trouue tous les iours entre eux
  qui se donnera vne bien profonde taillade dans le bras, ou dans les
  cuisses. Ie suis bien ayse que les tesmoins nous sont plus à main,
  où nous en auons plus affaire. Car la chrestienté nous en fournit à
  suffisance. Et apres l'exemple de nostre sainct guide, il y en a eu
  force, qui par deuotion ont voulu porter la croix. Nous apprenons
  par tesmoing tres-digne de foy, que le Roy S. Loys porta la here
  iusques à ce que sur sa vieillesse, son confesseur l'en dispensa; et
  que tous les Vendredis, il se faisoit battre les espaules par son
  prestre, de cinq chainettes de fer, que pour cet effet on portoit
  emmy ses besongues de nuict.   Guillaume nostre dernier Duc de
  Guyenne, pere de cette Alienor, qui transmit ce Duché aux maisons
  de France et d'Angleterre, porta les dix ou douze derniers ans de
  sa vie, continuellement vn corps de cuirasse, sous vn habit de religieux,
  par penitence. Foulques Comte d'Anjou alla iusques en Ierusalem,
  pour là se faire foëter à deux de ses valets, la corde au
  col, deuant le sepulchre de nostre Seigneur. Mais ne voit-on encore
  tous les iours au Vendredy S. en diuers lieux vn grand nombre
  d'hommes et femmes se battre iusques à se déchirer la chair et
  percer iusques aux os? Cela ay-ie veu souuent et sans enchantement.
  Et disoit-on, car ils vont masquez, qu'il y en auoit, qui pour
  de l'argent entreprenoient en cela de garantir la religion d'autruy;
  par vn mespris de la douleur, d'autant plus grand, que plus
  peuuent les éguillons de la deuotion, que de l'auarice.  Q. Maximus
  enterra son fils Consulaire: M. Cato le sien Preteur designé: et
  L. Paulus les siens deux en peu de iours, d'vn visage rassis, et ne
  portant nul tesmoignage de deuil. Ie disois en mes iours, de quelqu'vn
  en gossant, qu'il auoit choué la diuine iustice. Car la mort
  violente de trois grands enfants, luy ayant esté enuoyée en vn iour,
  pour vn aspre coup de verge, comme il est à croire: peu s'en fallut
  qu'il ne la print à faueur et gratification singuliere du ciel. Ie n'ensuis
  pas ces humeurs monstrueuses: mais i'en ay perdu en nourrice,
  deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fascherie. Si
  n'est-il guere accident, qui touche plus au vif les hommes. Ie voy
  assez d'autres communes occasions d'affliction, qu'à peine sentiroy-ie,
  si elles me venoyent. Et en ay mesprisé quand elles me sont
  venues, de celles ausquelles le monde donne vne si atroce figure,
  que ie n'oserois m'en vanter au peuple sans rougir. _Ex quo intelligitur,
  non in natura, sed in opinione esse ægritudinem._   L'opinion
  est vne puissante partie, hardie, et sans mesure. Qui rechercha
  iamais de telle faim la seurté et le repos, qu'Alexandre et Cæsar
  ont faict l'inquietude et les difficultez? Terez le pere de Sitalcez
  souloit dire que quand il ne faisoit point la guerre, il luy estoit
  aduis qu'il n'y auoit point difference entre luy et son pallefrenier.
  Caton Consul, pour s'asseurer d'aucunes villes en Espaigne, ayant
  seulement interdict aux habitants d'icelles, de porter les armes:
  grand nombre se tuerent: _Ferox gens, nullam vitam rati sine armis
  esse_. Combien en sçauons nous qui ont fuy la douceur d'vne vie
  tranquille, en leurs maisons parmy leurs cognoissans, pour suiure
  l'horreur des desers inhabitables; et qui se sont iettez à l'abiection,
  vilité, et mespris du monde, et s'y sont pleuz iusques à l'affectation?
  Le Cardinal Borrome, qui mourut dernierement à Milan,
  au milieu de la desbauche, à quoy le conuioyt et sa noblesse, et ses
  grandes richesses, et l'air de l'Italie, et sa ieunesse, se maintint en
  vne forme de vie si austere, que la mesme robbe qui luy seruoit en
  esté, luy seruoit en hyuer: n'auoit pour son coucher que la paille:
  et les heures qui luy restoyent des occupations de sa charge, il les
  passoit estudiant continuellement, planté sur ses genoux, ayant vn
  peu d'eau et de pain à costé de son liure: qui estoit toute la prouision
  de ses repas, et tout le temps qu'il y employoit.   I'en sçay
  qui à leur escient ont tiré et proffit et auancement du cocuage,
  dequoy le seul nom effraye tant de gens.   Si la veuë n'est le
  plus necessaire de nos sens, il est au moins le plus plaisant: mais
  les plus plaisans et vtiles de noz membres, semblent estre ceux
  qui seruent à nous engendrer: toutesfois assez de gens les ont pris
  en hayne mortelle, pour cella seulement, qu'ils estoient trop aymables;
  et les ont reiettez à cause de leur prix. Autant en opina
  des yeux, celuy qui se les creua.   La plus commune et plus saine
  part des hommes, tient à grand heur l'abondance des enfants:
  moy et quelques autres, à pareil heur le defaut. Et quand on demande
  à Thales pourquoy il ne se marie point: il respond, qu'il
  n'ayme point à laisser lignée de soy.   Que nostre opinion donne
  prix aux choses; il se void par celles en grand nombre, ausquelles
  nous ne regardons pas seulement, pour les estimer: ains à nous.
  Et ne considerons ny leurs qualitez, ny leurs vtilitez, mais seulement
  nostre coust à les recouurer: comme si c'estoit quelque piece
  de leur substance: et appellons valeur en elles, non ce qu'elles apportent,
  mais ce que nous y apportons. Sur quoy ie m'aduise,
  que nous sommes grands mesnagers de nostre mise. Selon qu'elle
  poise, elle sert, de ce mesmes qu'elle poise. Nostre opinion ne la
  laisse iamais courir à faux fret. L'achat donne tiltre au diamant,
  et la difficulté à la vertu, et la douleur à la deuotion, et l'aspreté à
  la medecine. Tel pour arriuer à la pauureté ietta ses escus en cette
  mesme mer, que tant d'autres fouillent de toutes pars pour y
  pescher des richesses. Epicurus dit que l'estre riche n'est pas
  soulagement, mais changement d'affaires. De vray, ce n'est pas la disette,
  c'est plustost l'abondance qui produict l'auarice. Ie veux dire
  mon experience autour de ce subiect.   I'ay vescu en trois sortes
  de condition, depuis estre sorty de l'enfance. Le premier temps,
  qui a duré pres de vingt années, ie le passay, n'aiant autres
  moyens, que fortuites, et despendant de l'ordonnance et secours
  d'autruy, sans estat certain et sans prescription. Ma despence se
  faisoit d'autant plus allegrement et auec moins de soing, qu'elle
  estoit toute en la temerité de la fortune. Ie ne fu iamais mieux. Il
  ne m'est oncques auenu de trouuer la bource de mes amis close:
  m'estant enioint au delà de toute autre necessité, la necessité de
  ne faillir au terme que i'auoy prins à m'acquiter, lequel ils m'ont
  mille fois alongé, voyant l'effort que ie me faisoy pour leur satisfaire:
  en maniere que i'en rendoy vne loyauté mesnagere, et aucunement
  piperesse. Ie sens naturellement quelque volupté à payer;
  comme si ie deschargeois mes espaules d'vn ennuyeux poix, et de
  cette image de seruitude. Aussi qu'il y a quelque contentement qui
  me chatouille à faire vne action iuste, et contenter autruy. I'excepte
  les payements où il faut venir à marchander et conter: car
  si ie ne trouue à qui en commettre la charge, ie les esloigne honteusement
  et iniurieusement tant que ie puis, de peur de cette altercation,
  à laquelle et mon humeur et ma forme de parler est du
  tout incompatible. Il n'est rien que ie haysse comme à marchander:
  c'est vn pur commerce de trichoterie et d'impudence. Apres
  vne heure de debat et de barguignage, l'vn et l'autre abandonne
  sa parolle et ses sermens pour cinq sous d'amendement. Et si
  empruntons auec desaduantage. Car n'ayant point le coeur de requerir
  en presence, i'en renuoyois le hazard sur le papier, qui ne
  fait guere d'effort, et qui preste grandement la main au refuser.
  Ie me remettois de la conduite de mon besoing plus gayement
  aux astres, et plus librement que ie n'ay faict depuis à ma prouidence
  et à mon sens. La plus part des mesnagers estiment horrible
  de viure ainsin en incertitude; et ne s'aduisent pas, premierement,
  que la plus part du monde vit ainsi. Combien d'honnestes
  hommes ont reietté tout leur certain à l'abandon, et le font tous
  les iours, pour cercher le vent de la faueur des Roys et de la fortune?
  Cæsar s'endebta d'vn million d'or outre son vaillant, pour
  deuenir Cæsar. Et combien de marchans commencent leur trafique
  par la vente de leur metairie, qu'ils enuoyent aux Indes.

    _Tot per impotentia freta!_

  En vne si grande siccité de deuotion, nous auons mille et mille
  Colleges, qui la passent commodément, attendans tous les iours
  de la liberalité du Ciel, ce qu'il faut à eux disner.   Secondement,
  ils ne s'aduisent pas, que cette certitude, sur laquelle ils se fondent,
  n'est guere moins incertaine et hazardeuse que le hazard
  mesme. Ie voy d'aussi pres la misere au delà de deux mille escus
  de rente, que si elle estoit tout contre moy. Car outre ce que le
  sort a dequoy ouurir cent breches à la pauureté au trauers de nos
  richesses, n'y ayant souuent nul moyen entre la supreme et infime
  fortune,

    _Fortuna vitrea est: tum, quum splendet, frangitur;_

  et enuoyer cul sur pointe toutes nos deffences et leuées; ie trouue
  que par diuerses causes, l'indigence se voit autant ordinairement
  logée chez ceux qui ont des biens, que chez ceux qui n'en ont point:
  et qu'à l'auanture est elle aucunement moins incommode, quand
  elle est seule, que quand elle se rencontre en compagnie des richesses.
  Elles viennent plus de l'ordre, que de la recepte: _Faber est suæ
  quisque fortunæ_. Et me semble plus miserable vn riche malaisé,
  necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauure. _In
  diuitiis inopes, quod genus egestatis grauissimum est._ Les plus grands
  Princes et plus riches, sont par pauureté et disette poussez ordinairement
  à l'extreme necessité. Car en est-il de plus extreme,
  que d'en deuenir tyrans, et iniustes vsurpateurs des biens de leurs
  subiets?   Ma seconde forme, ç'a esté d'auoir de l'argent. A quoy
  m'estant prins, i'en fis bien tost des reserues notables selon ma
  condition: n'estimant pas que ce fust auoir, sinon autant qu'on
  possede outre sa despence ordinaire: ny qu'on se puisse fier du
  bien, qui est encore en esperance de recepte, pour claire qu'elle
  soit. Car quoy, disoy-ie, si i'estois surpris d'vn tel, ou d'vn tel accident?
  Et à la suitte de ces vaines et vitieuses imaginations, i'allois
  faisant l'ingenieux à prouuoir par cette superflue reserue à
  tous inconueniens. Et sçauois encore respondre à celuy qui m'alleguoit
  que le nombre des inconueniens estoit trop infiny; que si
  ce n'estoit à tous, c'estoit à aucuns et plusieurs. Cela ne se passoit
  pas sans penible sollicitude. I'en faisoy vn secret: et moy, qui ose
  tant dire de moy, ne parloy de mon argent, qu'en mensonge:
  comme font les autres, qui s'appauurissent riches, s'enrichissent
  pauures: et dispensent leur conscience de tesmoigner iamais sincerement
  de ce qu'ils ont. Ridicule et honteuse prudence. Allois-ie
  en voyage? il ne me sembloit estre iamais suffisamment pourueu:
  et plus ie m'estois chargé de monnoye, plus aussi ie m'estois
  chargé de crainte: tantost de la seurté des chemins, tantost de la
  fidelité de ceux qui conduisoyent mon bagage: duquel, comme
  d'autres que ie cognois, ie ne m'asseurois iamais assez, si ie ne
  l'auois deuant mes yeux. Laissoy-ie ma boyte chez moy? combien
  de soupçons et pensements espineux, et qui pis est incommunicables?
  I'auois tousiours l'esprit de ce costé. Tout compté, il y a
  plus de peine à garder l'argent qu'à l'acquerir. Si ie n'en faisois
  du tout tant que i'en dis, au moins il me coustoit à m'empescher
  de le faire. De commodité, i'en tirois peu ou rien. Pour auoir
  plus de moyen de despense, elle ne m'en poisoit pas moins. Car,
  comme disoit Bion, autant se fache le cheuelu comme le chauue,
  qu'on luy arrache le poil. Et depuis que vous estes accoustumé,
  et auez planté vostre fantasie sur certain monceau, il n'est plus à
  vostre seruice: vous n'oseriez l'escorner. C'est vn bastiment qui,
  comme il vous semble, croullera tout, si vous y touchez: il faut
  que la necessité vous prenne à la gorge pour l'entamer. Et au parauant
  i'engageois mes hardes, et vendois vn cheual, auec bien
  moins de contrainte et moins enuis, que lors ie ne faisois bresche
  à cette bource fauorie, que ie tenois à part. Mais le danger estoit, que
  mal aysément peut-on establir bornes certaines à ce desir (elles
  sont difficiles à trouuer, és choses qu'on croit bonnes) et arrester
  vn poinct à l'espargne: on va tousiours grossissant cet amas, et
  l'augmentant d'vn nombre à autre, iusques à se priuer vilainement
  de la iouyssance de ses propres biens: et l'establir toute en la
  garde, et n'en vser point. Selon cette espece d'vsage, ce sont les
  plus riches gents du monde, ceux qui ont charge de la garde des
  portes et murs d'vne bonne ville. Tout homme pecunieux est auaricieux
  à mon gré. Platon renge ainsi les biens corporels ou humains:
  la santé, la beauté, la force, la richesse: Et la richesse,
  dit-il, n'est pas aueugle, mais tresclair-voyante, quand elle est illuminée
  par la prudence. Dionysius le fils, eut bonne grace. On l'aduertit
  que l'vn de ses Syracusains auoit caché dans terre vn thresor;
  il luy manda de le luy apporter; ce qu'il fit, s'en reseruant à la
  desrobbée quelque partie; auec laquelle il s'en alla en vne autre
  ville, où ayant perdu cet appétit de thesaurizer, il se mit à viure
  plus liberalement. Ce qu'entendant Dionysius, luy fit rendre le
  demeurant de son thresor; disant que puis qu'il auoit appris à
  en sçauoir vser, il le luy rendoit volontiers.   Ie fus quelques années
  en ce point. Ie ne sçay quel bon dæmon m'en ietta hors
  tres-vtilement, comme le Syracusain; et m'enuoya toute cette conserue
  à l'abandon: le plaisir de certain voyage de grande despence,
  ayant mis au pied cette sotte imagination. Par où ie suis
  retombé à vne tierce sorte de vie, ie dis ce que i'en sens, certes plus
  plaisante beaucoup et plus reglée. C'est que ie fais courir ma despence
  quand et quand ma recepte; tantost l'vne deuance, tantost
  l'autre: mais c'est de peu qu'elles s'abandonnent. Ie vis du iour à
  la iournée, et me contente d'auoir dequoy suffire aux besoings presens
  et ordinaires: aux extraordinaires toutes les prouisions du
  monde n'y sçauroyent suffire. Et est follie de s'attendre que fortune
  elle mesmes nous arme iamais suffisamment contre soy. C'est
  de noz armes qu'il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront
  au bon du faict. Si i'amasse, ce n'est que pour l'esperance de quelque
  voisine emploite; et non pour acheter des terres, dequoy ie
  n'ay que faire, mais pour acheter du plaisir. _Non esse cupidum, pecunia
  est; non esse emacem, vectigal est._ Ie n'ay ny guere peur que
  bien me faille, ny nul desir qu'il m'augmente. _Diuitiarum fructus
  est in copia; copiam declarat satietas._ Et me gratifie singulierement
  que cette correction me soit arriuée en vn aage naturellement
  enclin à l'auarice, et que ie me vois desfaict de cette folie si
  commune aux vieux, et la plus ridicule de toutes les humaines
  folies.   Feraulez, qui auoit passé par les deux fortunes, et trouué
  que l'accroist de cheuance, n'estoit pas accroist d'appetit, au boire,
  manger, dormir, et embrasser sa femme: et qui d'autre part, sentoit
  poiser sur ses espaules l'importunité de l'oeconomie, ainsi
  qu'elle faict à moy; delibera de contenter vn ieune homme pauure,
  son fidele amy, abboyant apres les richesses; et luy feit present
  de toutes les siennes, grandes et excessiues, et de celles encor qu'il
  estoit en train d'accumuler tous les iours par la liberalité de Cyrus
  son bon maistre, et par la guerre: moyennant qu'il prinst la
  charge de l'entretenir et nourrir honnestement, comme son hoste
  et son amy. Ils vescurent ainsi depuis tres-heureusement: et esgalement
  contents du changement de leur condition.   Voyla vn tour
  que i'imiterois de grand courage. Et louë grandement la fortune
  d'vn vieil Prelat, que ie voy s'estre si purement demis de sa bourse,
  et de sa recepte, et de sa mise, tantost à vn seruiteur choisi, tantost
  à vn autre, qu'il a coulé vn long espace d'années, autant ignorant
  cette sorte d'affaires de son mesnage, comme vn estranger.
  La fiance de la bonté d'autruy, est un non leger tesmoignage de la
  bonté propre: partant la fauorise Dieu volontiers. Et pour son regard,
  ie ne voy point d'ordre de maison, ny plus dignement ny
  plus constamment conduit que le sien. Heureux, qui ait reglé à si
  iuste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans
  son soing et empeschement: et sans que leur dispensation ou assemblage,
  interrompe d'autres occupations, qu'il suit, plus conuenables,
  plus tranquilles, et selon son coeur.   L'aisance donc et
  l'indigence despendent de l'opinion d'vn chacun, et non plus la richesse,
  que la gloire, que la santé, n'ont qu'autant de beauté et de
  plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien
  ou mal, selon qu'il s'en trouue. Non de qui on le croid, mais qui
  le croid de soy, est content: et en cella seul la creance se donne
  essence et vérité. La fortune ne nous fait ny bien ny mal: elle
  nous en offre seulement la matiere et la semence: laquelle nostre
  ame, plus puissante qu'elle, tourne et applique comme il luy plaist:
  seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse.
  Les accessions externes prennent saueur et couleur de l'interne
  constitution: comme les accoustrements nous eschauffent
  non de leur chaleur, mais de la nostre, laquelle ils sont propres à
  couuer et nourrir: qui en abrieroit vn corps froid, il en tireroit
  mesme seruice pour la froideur? ainsi se conserue la neige et la
  glace. Certes tout en la maniere qu'à vn faineant l'estude sert de
  tourment, à vn yurongne l'abstinence du vin, la frugalité est supplice
  au luxurieux, et l'exercice gehenne à vn homme delicat et
  oisif: ainsin en est-il du reste. Les choses ne sont pas si douloureuses,
  ny difficiles d'elles mesmes: mais nostre foiblesse et lascheté
  les fait telles. Pour iuger des choses grandes et haultes, il
  faut un' ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice,
  qui est le nostre. Vn auiron droit semble courbe en l'eau. Il n'importe
  pas seulement qu'on voye la chose, mais comment on la voye.

  Or sus, pourquoy de tant de discours, qui persuadent diuersement
  les hommes de mespriser la mort, et de porter la douleur,
  n'en trouuons nous quelcun qui face pour nous? Et de tant d'especes
  d'imaginations qui l'ont persuadé à autruy, que chacun n'en applique
  il à soy vn le plus selon son humeur? S'il ne peut digerer
  la drogue forte et abstersiue, pour desraciner le mal, au moins
  qu'il la prenne lenitiue pour le soulager. _Opinio est quædam effeminata
  ac leuis: nec in dolore magis, quàm eadem in voluptate: qua,
  quum liquescimus fluimusque mollitia, apis aculeum sine clamore ferre
  non possumus... Totum in eo est, vt tibi imperes._ Au demeurant on
  n'eschappe pas à la philosophie, pour faire valoir outre mesure
  l'aspreté des douleurs, et humaine foiblesse. Car on la contraint
  de se reietter à ces inuincibles repliques: S'il est mauuais de
  viure en necessité, au moins de viure en nécessité, il n'est aucune
  necessité. Nul n'est mal long temps qu'à sa faute. Qui n'a le
  coeur de souffrir ny la mort ny la vie; qui ne veut ny resister ni
  fuir, que luy feroit-on?



  CHAPITRE XLI.

  _De ne communiquer sa gloire._


  De toutes les resueries du monde, la plus receuë et plus vniuerselle,
  est le soing de la reputation et de la gloire, que nous
  espousons iusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la
  santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suyure cette
  vaine image, et cette simple voix, qui n'a ny corps ny prise:

    _La fama ch'inuaghisce a vn dolce suono
    Gli superbi mortali, et par'si bella,
    E vn echo, vn sogno, anzi d'vn sogno vn' ombra
    Ch' ad ogni vento si delegua et sgombra._

  Et des humeurs des-raisonnables des hommes, il semble que les
  philosophes mesmes se défacent plus tard et plus enuis de cette-cy
  que de nulle autre: c'est la plus reuesche et opiniastre. _Quia
  etiam bene proficientes animos tentare non cessat._ Il n'en est guiere
  de laquelle la raison accuse si clairement la vanité: mais elle a
  ses racines si vifues en nous, que ie ne sçay si iamais aucun s'en
  est peu nettement descharger. Apres que vous auez tout dict et
  tout creu, pour la desaduouer, elle produict contre vostre discours
  vne inclination si intestine, que vous auez peu que tenir à l'encontre.
  Car comme dit Cicero, ceux mesmes qui la combatent,
  encores veulent-ils, que les liures, qu'ils en escriuent, portent au
  front leur nom, et se veulent rendre glorieux de ce qu'ils ont mesprisé
  la gloire.   Toutes autres choses tombent en commerce.
  Nous prestons nos biens et nos vies au besoin de nos amis: mais
  de communiquer son honneur, et d'estrener autruy de sa gloire,
  il ne se voit gueres. Catulus Luctatius en la guerre contre les
  Cymbres, ayant faict tous efforts pour arrester ses soldats qui
  fuioient deuant les ennemis, se mit luy-mesmes entre les fuyards,
  et contrefit le coüard, affin qu'ils semblassent plustost suiure leur
  Capitaine, que fuyr l'ennemy: c'estoit abandonner sa reputation,
  pour couurir la honte d'autruy. Quand Charles cinquiesme passa
  en Prouence, l'an mil cinq cens trente sept, on tient que Antoine
  de Leue voyant l'Empereur resolu de ce voyage, et l'estimant luy
  estre merueilleusement glorieux, opinoit toutesfois le contraire,
  et le desconseilloit, à cette fin que toute la gloire et honneur de
  ce conseil, en fust attribué à son maistre: et qu'il fust dict, son
  bon aduis et sa preuoyance auoit esté telle, que contre l'opinion
  de tous, il eust mis à fin vne si belle entreprinse: qui estoit l'honorer
  à ses despens. Les Ambassadeurs Thraciens, consolans Archileonide
  mere de Brasidas, de la mort de son fils, et le haut-louans,
  iusques à dire, qu'il n'auoit point laissé son pareil: elle
  refusa cette louange priuee et particuliere, pour la rendre au
  public: Ne me dites pas cela, fit-elle, ie sçay que la ville de Sparte
  a plusieurs citoyens plus grands et plus vaillans qu'il n'estoit.
  En la bataille de Crecy, le Prince de Gales, encores fort ieune,
  auoit l'auant-garde à conduire: le principal effort du rencontre,
  fust en cet endroit: les Seigneurs qui l'accompagnoient se trouuans
  en dur party d'armes, manderent au Roy Edoüard de s'approcher,
  pour les secourir: il s'enquit de l'estat de son fils, et
  luy ayant esté respondu, qu'il estoit viuant et à cheual: Ie luy
  ferois, dit-il, tort de luy aller maintenant desrober l'honneur de la
  victoire de ce combat, qu'il a si long temps soustenu: quelque
  hazard qu'il y ait, elle sera toute sienne: et n'y voulut aller ny
  enuoyer: sçachant s'il y fust allé, qu'on eust dit que tout estoit
  perdu sans son secours, et qu'on luy eust attribué l'aduantage de
  cet exploit. _Semper enim quod postremum adiectum est, id rem totam
  videtur traxisse._ Plusieurs estimoient à Rome, et se disoit communément
  que les principaux beaux-faits de Scipion estoient en partie
  deuz à Lælius, qui toutesfois alla tousiours promouuant et secondant
  la grandeur et gloire de Scipion, sans aucun soing de la sienne. Et
  Theopompus Roy de Sparte à celuy qui luy disoit que la chose publique
  demeuroit sur ses pieds, pour autant qu'il sçauoit bien commander:
  C'est plustost, dit-il, parce que le peuple sçait bien obeyr.

  Comme les femmes, qui succedoient aux pairries, auoient, nonobstant
  leur sexe, droit d'assister et opiner aux causes, qui appartiennent
  à la iurisdiction des pairs: aussi les pairs ecclesiastiques,
  nonobstant leur profession, estoient tenus d'assister nos
  Roys en leurs guerres, non seulement de leurs amis et seruiteurs,
  mais de leur personne. Aussi l'Euesque de Beauuais, se trouuant
  auec Philippe Auguste en la bataille de Bouuines, participoit bien
  fort courageusement à l'effect: mais il luy sembloit, ne deuoir
  toucher au fruit et gloire de cet exercice sanglant et violent. Il
  mena de sa main plusieurs des ennemis à raison, ce iour là, et les
  donnoit au premier Gentilhomme qu'il trouuoit, à esgosiller, ou
  prendre prisonniers, luy en resignant toute l'execution. Et le feit
  ainsi de Guillaume Comte de Salsberi à messire Iean de Nesle.
  D'vne pareille subtilité de conscience, à cet autre: il vouloit bien
  assommer, mais non pas blesser: et pourtant ne combattoit que de
  masse. Quelcun en mes iours, estant reproché par le Roy d'auoir
  mis les mains sur vn prestre, le nioit fort et ferme: c'estoit qu'il
  l'auoit battu et foulé aux pieds.



  CHAPITRE XLII.

  _De l'inegualité qui est entre nous._


  Plutarque dit en quelque lieu, qu'il ne trouue point si grande distance
  de beste à beste, comme il trouue d'homme à homme. Il
  parle de la suffisance de l'ame et qualitez internes. A la verité ie
  trouue si loing d'Epaminundas, comme ie l'imagine, iusques à tel
  que ie cognois, ie dy capable de sens commun, que i'encherirois volontiers
  sur Plutarque: et dirois qu'il y a plus de distance de tel
  à tel homme, qu'il n'y a de tel homme à telle beste:

    _Hem! vir viro quid præstat!_

  et qu'il y a autant de degrez d'esprits, qu'il y a d'icy au ciel de
  brasses, et autant innumerables.   Mais à propos de l'estimation
  des hommes, c'est merueille que sauf nous, aucune chose ne s'estime
  que par ses propres qualitez. Nous loüons vn cheual de ce qu'il est
  vigoureux et adroit,

                                _Volucrem
    Sic laudamus equum, facili cui plurima palma
        Feruet, et exultat rauco victoria circo,_

  non de son harnois: vn leurier, de sa vistesse, non de son colier:
  vn oyseau, de son aile, non de ses longes et sonnettes. Pourquoy de
  mesmes n'estimons nous vn homme par ce qui est sien? Il a vn grand
  train, vn beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est autour
  de luy, non en luy. Vous n'achetez pas vn chat en poche: si
  vous marchandez vn cheual, vous luy ostez ses bardes, vous le voyez
  nud et à descouuert. Ou s'il est couuert, comme on les presentoit
  anciennement aux Princes à vendre, c'est par les parties moins necessaires,
  à fin que vous ne vous amusiez pas à la beauté de son
  poil, ou largeur de sa croupe, et que vous vous arrestiez principalement
  à considerer les iambes, les yeux, et le pied, qui sont les
  membres les plus vtiles,

    _Regibus hic mos est: vbi equos mercantur, opertos
    Inspiciunt; ne si facies, vt sæpe, decora
    Molli fulta pede est, emptorem inducat hiantem,
    Quôd pulchræ clunes, breue quôd caput, ardua ceruix._

  Pourquoy estimant vn homme l'estimez vous tout enueloppé et empacqueté?
  Il ne nous faict montre que des parties, qui ne sont aucunement
  siennes: et nous cache celles, par lesquelles seules on
  peut vrayement iuger de son estimation. C'est le prix de l'espée que
  vous cerchez, non de la guaine: vous n'en donnerez à l'aduenture
  pas vn quatrain, si vous l'auez despouillée. Il le faut iuger par luy
  mesme, non par ses atours. Et comme dit tres-plaisamment vn ancien:
  Sçauez vous pourquoy vous l'estimez grand? vous y comptez
  la hauteur de ses patins. La base n'est pas de la statue. Mesurez le
  sans ses eschaces. Qu'il mette à part ses richesses et honneurs, qu'il
  se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et
  allegre? Quelle ame a il? Est elle belle, capable, et heureusement
  pourueue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l'autruy?
  La fortune n'y a elle que voir? Si les yeux ouuerts elle attend les
  espées traites: s'il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la
  bouche, ou par le gosier: si elle est rassise, equable et contente:
  c'est ce qu'il faut veoir, et iuger par là les extremes differences qui
  sont entre nous. Est-il

            _sapiens, sibique imperiosus;
    Quem neque pauperies, neque mors, neque vincula terrent;
    Responsare cupidinibus, contemnere honores
    Fortis; et in seipso totus teres atque rotundus,
    Externi ne quid valeat per læue morari,
    In quem manca ruit semper fortuna?_

  Vn tel homme est cinq cens brasses au dessus des Royaumes et des
  Duchez: il est luy mesmes à soy son empire.

    _Sapiens, pol! ipse fingit fortunam sibi._

  Que luy reste il à desirer?

                _Nónne videmus,
    Nil aliud sibi naturam latrare, nisi vt quoi
    Corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur
    Iucundo sensu, cura semotus metúque?_

  Comparez luy la tourbe de nos hommes, stupide, basse, seruile,
  instable, et continuellement flotante en l'orage des passions diuerses,
  qui la poussent et repoussent, pendant toute d'autruy: il y a plus
  d'esloignement que du ciel à la terre: et toutefois l'aueuglement de
  nostre vsage est tel, que nous en faisons peu ou point d'estat.   Là
  où, si nous considerons vn paisan et vn Roy, vn noble et vn villain,
  vn magistrat et vn homme priué, vn riche et vn pauure, il se presente
  soudain à nos yeux vn' extreme disparité, qui ne sont differents
  par maniere de dire qu'en leurs chausses. En Thrace, le Roy
  estoit distingué de son peuple d'vne plaisante maniere, et bien r'encherie.
  Il auoit vne religion à part: vn Dieu tout à luy, qu'il n'appartenoit
  à ses subiects d'adorer: c'estoit Mercure. Et luy, dedaignoit
  les leurs, Mars, Bacchus, Diane. Ce ne sont pourtant que peintures,
  qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les ioüeurs
  de comedie, vous les voyez sur l'eschaffaut faire vne mine de Duc et
  d'Empereur, mais tantost apres, les voyla deuenuz valets et crocheteurs
  miserables, qui est leur nayfue et originelle condition: aussi
  l'Empereur, duquel la pompe vous esblouit en public:

    _Scilicet et grandes viridi cum luce smaragdi
    Auro includuntur, teritúrque thalassina vestis
    Assiduè, et Veneris sudorem exercita potat,_

  voyez le derriere le rideau, ce n'est rien qu'vn homme commun, et
  à l'aduenture plus vil que le moindre de ses subiects. _Ille beatus
  introrsum est: istius bracteata felicitas est._ La coüardise, l'irresolution,
  l'ambition, le despit et l'enuie l'agitent comme vn autre:

    _Non enim gazæ, neque consularis
    Summouet lictor miseros tumultus
    Mentis et curas laqueata circum
            Tecta volantes:_

  et le soing et la crainte le tiennent à la gorge au milieu de ses
  armées.

    _Re veráque metus hominum, curæque sequaces,
    Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela,
    Audactérque inter reges, rerúmque potentes
    Versantur, neque fulgorem reuerentur ab auro._

  La fieubre, la migraine et la goutte l'espargnent elles non plus que
  nous? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archers de
  sa garde l'en deschargeront ils? Quand la frayeur de la mort le
  transira, se r'asseurera il par l'assistance des Gentils-hommes de
  sa chambre? Quand il sera en ialousie et caprice, nos bonnettades
  le remettront elles? Ce ciel de lict tout enflé d'or et de perles, n'a
  aucune vertu à rappaiser les tranchées d'vne verte colique.

    _Nec calidæ citius decedunt corpore febres,
    Textilibus si in picturis ostróque rubenti
    Iacteris, quàm si plebeia in veste cubandum est._

  Les flateurs du grand Alexandre, luy faisoyent à croire qu'il estoit
  fils de Iupiter: vn iour estant blessé, regardant escouler le sang de
  sa playe: Et bien qu'en dites vous? fit-il: est-ce pas icy vn sang
  vermeil, et purement humain? il n'est pas de la trampe de celuy
  que Homere fait escouler de la playe des Dieux. Hermodorus le
  poëte auoit fait des vers en l'honneur d'Antigonus, où il l'appelloit
  fils du Soleil: et luy au contraire: Celuy, dit-il, qui vuide ma
  chaize percée, sçait bien qu'il n'en est rien.   C'est vn homme pour
  tous potages. Et si de soy-mesmes c'est vn homme mal né, l'empire
  de l'vniuers ne le sçauroit rabiller.

                                        _Puellæ
    Hunc rapiant; quicquid calcauerit hic, rosa fiat._

  Quoy pour cela, si c'est vne ame grossiere et stupide? la volupté
  mesme et le bon heur, ne s'apperçoiuent point sans vigueur et sans
  esprit.

    _Hæc perinde sunt, vt illius animus, qui ea possidet,
    Qui vti scit, ei bona; illi qui non vtitur rectè, mala._

  Les biens de la fortune tous tels qu'ils sont, encores faut il auoir le
  sentiment propre à les sauourer. C'est le iouïr, non le posseder, qui
  nous rend heureux.

    _Non domus et fundus, non æris aceruus et auri,
    Ægroto domini deduxit corpore febres,
    Non animo curas; valeat possessor oportet,
    Qui comportatis rebus benè cogitat vti.
    Qui cupit, aut metuit, iuuat illum sic domus aut res,
    Vt lippum pictæ tabulæ, fomenta podagram._

  Il est vn sot, son goust est mousse et hebeté; il n'en iouït non plus
  qu'vn morfondu de la douceur du vin Grec, ou qu'vn cheual de la
  richesse du harnois, duquel on l'a paré. Tout ainsi comme Platon
  dit, que la santé, la beauté, la force, les richesses, et tout ce qui
  s'appelle bien, est egalement mal à l'iniuste, comme bien au iuste,
  et le mal au rebours. Et puis, où le corps et l'ame sont en mauuais
  estat, à quoy faire ces commoditez externes? veu que la moindre
  picqueure d'espingle, et passion de l'ame, est suffisante à nous oster
  le plaisir de la monarchie du monde. A la premiere strette que luy
  donne la goutte, il a beau estre Sire et Majesté,

    _Totus et argento conflatus, totus et auro,_

  perd il pas le souuenir de ses palais et de ses grandeurs? S'il est en
  colere, sa principauté le garde elle de rougir, de paslir, de grincer
  les dents comme vn fol?   Or si c'est vn habile homme et bien né,
  la royauté adiouste peu à son bon heur:

    _Si ventri bene, si lateri est, pedibúsque tuis, nil
    Diuitiæ poterunt regales addere maius:_

  il voit que ce n'est que biffe et piperie. Oui à l'aduenture il sera de
  l'aduis du Roy Seleucus, Que qui sçauroit le poix d'vn sceptre, ne
  daigneroit l'amasser quand il le trouueroit à terre: il le disoit pour
  les grandes et penibles charges, qui touchent vn bon Roy. Certes ce
  n'est pas peu de chose que d'auoir à regler autruy, puis qu'à regler
  nous mesmes, il se presente tant de difficultez. Quant au commander,
  qui semble estre si doux; considerant l'imbecillité du iugement
  humain, et la difficulté du chois és choses nouuelles et doubteuses,
  ie suis fort de cet aduis, qu'il est bien plus aisé et plus plaisant de
  suiure, que de guider: et que c'est vn grand seiour d'esprit de
  n'auoir à tenir qu'vne voye tracée, et à respondre que de soy:

    _Vt satiùs multo iam sit, parere quietum,
    Quàm regere imperio res velle._

  Ioint que Cyrus disoit, qu'il n'appartenoit de commander à homme,
  qui ne vaille mieux que ceux à qui il commande.   Mais le Roy
  Hieron en Xenophon dict d'auantage, qu'à la iouyssance des voluptez
  mesmes, ils sont de pire condition que les priuez: d'autant que l'aysance
  et la facilité, leur oste l'aigredouce pointe que nous y trouuons.

    _Pinguis amor nimiùmque potens, in tædia nobis
      Vertitur, et, stomacho dulcis vt esca, nocet._

  Pensons nous que les enfans de coeur prennent grand plaisir à la
  musique? La sacieté la leur rend plustost ennuyeuse. Les festins,
  les danses, les masquarades, les tournois reiouyssent ceux qui ne
  les voyent pas souuent, et qui ont desiré de les voir: mais à qui en
  faict ordinaire, le goust en deuient fade et mal plaisant: ny les
  dames ne chatouillent celuy qui en iouyt à coeur saoul. Qui ne se
  donne loisir d'auoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire. Les
  farces des bateleurs nous res-iouissent, mais aux ioüeurs elles seruent
  de coruée. Et qu'il soit ainsi, ce sont delices aux Princes, c'est
  leur feste, de se pouuoir quelque fois trauestir, et démettre à la façon
  de viure basse et populaire.

    _Plerumque gratæ principibus vices,
    Mundæque paruo sub lare pauperum
        Coenæ, sine aulæis et ostro,
        Solicitam explicuere frontem._

  Il n'est rien si empeschant, si desgouté que l'abondance. Quel appetit
  ne se rebuteroit, à veoir trois cents femmes à sa merci, comme
  les a le grand Seigneur en son serrail? Et quel appetit et visage de
  chasse, s'estoit reserué celuy de ses ancestres, qui n'alloit iamais
  aux champs, à moins de sept mille fauconniers?   Et outre cela, ie
  croy, que ce lustre de grandeur, apporte non legeres incommoditez
  à la iouyssance des plaisirs plus doux: ils sont trop esclairez et
  trop en butte. Et ie ne sçay comment on requiert plus d'eux de
  cacher et couurir leur faute. Car ce qui est à nous indiscretion, à
  eux le peuple iuge que ce soit tyrannie, mespris, et desdain des
  loix. Et outre l'inclination au vice, il semble qu'ils y adioustent encore
  le plaisir de gourmander, et sousmettre à leurs pieds les obseruances
  publiques. De vray Platon en son Gorgias, definit tyran celuy
  qui a licence en vne cité d'y faire tout ce qui luy plaist. Et souuent
  à cette cause, la montre et publication de leur vice, blesse plus que
  le vice mesme. Chacun craint à estre espié et contrerollé: ils le sont
  iusques à leurs contenances et à leurs pensees; tout le peuple estimant
  auoir droict et interest d'en iuger. Outre ce que les taches
  s'agrandissent selon l'eminence et clarté du lieu, où elles sont assises:
  et qu'vn seing et vne verrue au front, paroissent plus que ne faict
  ailleurs vne balafre. Voyla pourquoy les poëtes feignent les amours
  de Iupiter conduites soubs autre visage que le sien: et de tant de
  practiques amoureuses qu'ils luy attribuent, il n'en est qu'vne seule,
  ce me semble, où il se trouue en sa grandeur et Maiesté.   Mais reuenons
  à Hieron: il recite aussi combien il sent d'incommoditez en
  sa royauté, pour ne pouuoir aller et voyager en liberté, estant comme
  prisonnier dans les limites de son païs: et qu'en toutes ses actions
  il se trouue enueloppé d'vne facheuse presse. De vray, à voir les
  nostres tous seuls à table, assiegez de tant de parleurs et regardans
  inconnuz, i'en ay eu souuent plus de piété que d'enuie. Le Roy
  Alphonse disoit que les asnes estoyent en cela de meilleure condition
  que les Roys: leurs maistres les laissent paistre à leur aise, là
  où les Roys ne peuuent pas obtenir cela de leurs seruiteurs. Et ne
  m'est iamais tombé en fantasie, que ce fust quelque notable commodité
  à la vie d'vn homme d'entendement, d'auoir vne vingtaine de
  contrerolleurs à sa chaise percée: ny que les seruices d'vn homme
  qui a dix mille liures de rente, ou qui a pris Casal, ou defendu
  Siene, luy soyent plus commodes et acceptables, que d'vn bon valet
  et bien experimenté. Les auantages principesques sont quasi auantages
  imaginaires. Chaque degré de fortune a quelque image de
  principauté. Cæsar appelle Roytelets, tous les Seigneurs ayans iustice
  en France de son temps.   De vray, sauf le nom de Sire, on
  va bien auant auec nos Roys. Et voyez aux Prouinces esloingnées de
  la Cour, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subiects,
  les officiers, les occupations, le seruice et cerimonie d'vn Seigneur
  retiré et casanier, nourry entre ses valets; et voyez aussi le vol de
  son imagination, il n'est rien plus royal: il oyt parler de son maistre
  vne fois l'an, comme du Roy de Perse: et ne le recognoit, que par
  quelque vieux cousinage, que son secretaire tient en registre. A la
  verité nos loix sont libres assez; et le pois de la souueraineté ne
  touche vn Gentil-homme François, à peine deux fois en sa vie. La
  subiection essentielle et effectuelle, ne regarde d'entre nous, que
  ceux qui s'y conuient, et qui ayment à s'honnorer et enrichir par tel
  seruice: car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison
  sans querelle, et sans procés, il est aussi libre que le Duc de
  Venise. _Paucos seruitus, plures seruitutem tenent._   Mais sur tout
  Hieron faict cas, dequoy il se voit priué de toute amitié et societé
  mutuelle: en laquelle consiste le plus parfait et doux fruict de la
  vie humaine. Car quel tesmoignage d'affection et de bonne volonté,
  puis-ie tirer de celuy, qui me doit, vueille il ou non, tout ce qu'il
  peut? Puis-ie faire estat de son humble parler et courtoise reuerence,
  veu qu'il n'est pas en luy de me la refuser? L'honneur que nous receuons
  de ceux qui nous craignent, ce n'est pas honneur: ces respects
  se doiuent à la Royauté, non à moy.

        _Maximum hoc regni bonum est,
    Quod facta domini cogitur populus sui
    Quâm ferre, tam laudare._

  Vois-ie pas que le meschant, le bon Roy, celuy qu'on haït, celuy
  qu'on ayme, autant en a l'vn que l'autre: de mesmes apparences,
  de mesme ceremonie, estoit seruy mon predecesseur, et le sera mon
  successeur. Si mes subiects ne m'offencent pas, ce n'est tesmoignage
  d'aucune bonne affection: pourquoy le prendray-ie en cette part-là,
  puis qu'ils ne pourroient quand ils voudroient? Nul ne me suit pour
  l'amitié, qui soit entre luy et moy: car il ne s'y sçauroit coudre
  amitié, où il y a si peu de relation et de correspondance. Ma hauteur
  m'a mis hors du commerce des hommes: il y a trop de disparité
  et de disproportion. Ils me suiuent par contenance et par coustume,
  ou plus tost que moy ma fortune, pour en accroistre la leur. Tout
  ce qu'ils me dient, et font, ce n'est que fard, leur liberté estant
  bridée de toutes parts par la grande puissance que i'ay sur eux: ie
  ne voy rien autour de moy que couuert et masqué. Ses courtisans
  loüoient vn iour Iulian l'Empereur de faire bonne iustice: Ie m'enorgueillirois
  volontiers, dit-il, de ces loüanges, si elles venoient de
  personnes, qui ozassent accuser ou mesloüer mes actions contraires,
  quand elles y seroient.   Toutes les vraies commoditez qu'ont les
  Princes, leurs sont communes auec les hommes de moyenne fortune.
  C'est à faire aux Dieux, de monter des cheuaux aislez, et se paistre
  d'Ambrosie: ils n'ont point d'autre sommeil et d'autre appetit que
  le nostre: leur acier n'est pas de meilleure trempe, que celuy dequoy
  nous nous armons; leur couronne ne les couure ny du soleil,
  ny de la pluie. Diocletian qui en portoit vne si reuerée et si fortunée,
  la resigna pour se retirer au plaisir d'vne vie priuée: et quelque
  temps apres, la necessité des affaires publiques, requerant qu'il
  reuinst à prendre la charge, il respondit à ceux qui l'en prioient:
  Vous n'entreprendriez pas de me persuader cela, si vous auiez veu
  le bel ordre des arbres, que i'ay moymesme planté chez moy, et les
  beaux melons que i'y ay semez.   A l'aduis d'Anacharsis le plus
  heureux estat d'vne police, seroit où toutes autres choses estants
  esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice.

  Quand le Roy Pyrrhus entreprenoit de passer en Italie, Cyneas
  son sage conseiller luy voulant faire sentir la vanité de son ambition:
  Et bien Sire, luy demanda-il, à quelle fin dressez vous cette
  grande entreprinse? Pour me faire maistre de l'Italie, respondit-il
  soudain: Et puis, suyuit Cyneas, cela faict? Ie passeray, dit l'autre,
  en Gaule et en Espaigne: Et apres? Ie m'en iray subiuguer l'Afrique,
  et en fin, quand i'auray mis le monde en ma subiection, ie me reposeray
  et viuray content et à mon aise. Pour Dieu, Sire, rechargea
  lors Cyneas, dictes moy, à quoy il tient que vous ne soyez des à
  present, si vous voulez, en cet estat? Pourquoy ne vous logez vous
  des cette heure, où vous dites aspirer, et vous espargnez tant de trauail
  et de hazard, que vous iettez entre deux?

    _Nimirum quia non bene norat quæ esset habendi
    Finis, et omnino quoad crescat vera voluptas._

  Ie m'en vais clorre ce pas par vn verset ancien, que ie trouue
  singulierement beau à ce propos:

    _Mores cuique sui fingunt fortunam._



  CHAPITRE XLIII.

  _Des lois somptuaires._


  La façon dequoy nos loix essayent à régler les foles et vaines despences
  des tables, et vestemens, semble estre contraire à sa fin.
  Le vray moyen, ce seroit d'engendrer aux hommes le mespris de
  l'or et de la soye, comme de choses vaines et inutiles: et nous leur
  augmentons l'honneur et le prix, qui est vne bien inepte façon pour
  en dégouster les hommes. Car dire ainsi, Qu'il n'y aura que les
  Princes qui mangent du turbot, qui puissent porter du velours et
  de la tresse d'or, et l'interdire au peuple, qu'est-ce autre chose que
  mettre en credit ces choses là, et faire croistre l'enuie à chacun
  d'en vser? Que les Roys quittent hardiment ces marques de grandeur,
  ils en ont assez d'autres; tels excez sont plus excusables à
  tout autre qu'à vn Prince. Par l'exemple de plusieurs nations, nous
  pouuons apprendre assez de meilleures façons de nous distinguer
  extérieurement, et nos degrez (ce que i'estime à la verité, estre
  bien requis en vn Estat) sans nourrir pour cet effect, cette corruption
  et incommodité si apparente.   C'est merueille comme la
  coustume en ces choses indifferentes plante aisément et soudain le
  pied de son authorité. A peine fusmes nous vn an, pour le dueil du
  Roy Henry second, à porter du drap à la Cour, il est certain que
  desia à l'opinion d'vn chacun, les soyes estoient venuës à telle vilité,
  que si vous en voyiez quelqu'vn vestu, vous en faisiez incontinent
  quelque homme de ville. Elles estoient demeurées en partage
  aux medecins et aux chirurgiens: et quoy qu'vn chacun fust
  à peu pres vestu de mesme, si y auoit-il d'ailleurs assez de distinctions
  apparentes, des qualitez des hommes. Combien soudainement
  viennent en honneur parmy nos armées, les pourpoins crasseux de
  chamois et de toille; et la pollisseure et richesse des vestements à
  reproche et à mespris? Que les Roys commencent à quitter ces despences,
  ce sera faict en vn mois sans edict, et sans ordonnance;
  nous irons tous apres. La loy deuroit dire au rebours, Que le cramoisy
  et l'orfeuerie est defenduë à toute espece de gens, sauf aux
  basteleurs et aux courtisanes.   De pareille inuention corrigea Zeleucus,
  les meurs corrompuës des Locriens. Ses ordonnances estoient
  telles: Que la femme de condition libre, ne puisse mener
  apres elle plus d'vne chambriere, sinon lors qu'elle sera yure:
  ny ne puisse sortir hors la ville de nuict, ny porter ioyaux d'or à
  l'entour de sa personne, ny robbe enrichie de broderie, si elle n'est
  publique et putain: que sauf les ruffiens, à homme ne loise porter
  en son doigt anneau d'or, ny robbe delicate, comme sont celles des
  draps tissus en la ville de Milet. Et ainsi par ces exceptions honteuses,
  il diuertissoit ingenieusement ses citoyens des superfluitez
  et delices pernicieuses. C'estoit vne tres-vtile maniere d'attirer par
  honneur et ambition, les hommes à leur deuoir et à l'obeissance.

  Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur
  inclination y sert de loy. _Quicquid principes faciunt, præcipere videntur._
  Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour.
  Qu'ils se desplaisent de cette vilaine chaussure, qui montre si à
  descouuert nos membres occultes: ce lourd grossissement de pourpoins,
  qui nous faict tous autres que nous ne sommes, si incommode
  à s'armer: ces longues tresses de poil effeminees: cet vsage
  de baiser ce que nous presentons à nos compaignons, et nos mains
  en les saluant: ceremonie deuë autresfois aux seuls Princes: et
  qu'vn Gentil-homme se trouue en lieu de respect, sans espée à son
  costé, tout esbraillé, et destaché, comme s'il venoit de la garde-robbe:
  et que contre la forme de nos peres, et la particuliere liberté
  de la Noblesse de ce Royaume, nous nous tenons descouuerts
  bien loing autour d'eux, en quelque lieu qu'ils soyent: et comme
  autour d'eux, autour de cent autres; tant nous auons de tiercelets
  et quartelets de Roys: et ainsi d'autres pareilles introductions
  nouuelles et vitieuses: elles se verront incontinent esuanouyes et
  descriées. Ce sont erreurs superficielles, mais pourtant de mauuais
  prognostique: et sommes aduertis que le massif se desment, quand
  nous voyons fendiller l'enduict, et la crouste de nos parois.   Platon
  en ses loix, n'estime peste au monde plus dommageable à sa
  cité, que de laisser prendre liberté à la ieunesse, de changer en
  accoustrements, en gestes, en danses, en exercices et en chansons,
  d'vne forme à vne autre: remuant son iugement, tantost en cette
  assiette, tantost en cette la: courant apres les nouuelletez, honorant
  leurs inuenteurs: par où les moeurs se corrompent, et les anciennes
  institutions, viennent à desdein et à mesprix. En toutes
  choses, sauf simplement aux mauuaises, la mutation est à craindre:
  la mutation des saisons, des vents, des viures, des humeurs. Et
  nulles loix ne sont en leur vray credit, que celles ausquelles Dieu
  a donné quelque ancienne durée: de mode, que personne ne sçache
  leur naissance, ny qu'elles ayent iamais esté autres.



  CHAPITRE XLIIII.

  _Du dormir._


  La raison nous ordonne bien d'aller tousiours mesme chemin, mais
  non toutesfois mesme train. Et ores que le sage ne doiue donner
  aux passions humaines, de se fouruoyer de la droicte carriere,
  il peut bien sans interest de son deuoir, leur quitter aussi, d'en
  haster ou retarder son pas, et ne se planter comme vn colosse immobile
  et impassible. Quand la vertu mesme seroit incarnée, ie
  croy que le poux luy battroit plus fort allant à l'assaut, qu'allant
  disner: voire il est necessaire qu'elle s'eschauffe et s'esmeuue. A
  cette cause i'ay remarqué pour chose rare, de voir quelquefois les
  grands personnages, aux plus hautes entreprinses et importans affaires,
  se tenir si entiers en leur assiette, que de n'en accourcir pas
  seulement leur sommeil.   Alexandre le grand, le iour assigné à
  cette furieuse bataille contre Darius, dormit si profondement, et si
  haute matinée, que Parmenion fut contraint d'entrer en sa chambre,
  et approchant de son lict, l'appeler deux ou trois fois par son
  nom, pour l'esueiller, le temps d'aller au combat le pressant. L'Empereur
  Othon ayant resolu de se tuer, cette mesme nuit, apres auoir
  mis ordre à ses affaires domestiques, partagé son argent à ses seruiteurs,
  et affilé le tranchant d'vne espée dequoy il se vouloit
  donner, n'attendant plus qu'à sçauoir si chacun de ses amis s'estoit
  retiré en seureté, se print si profondement à dormir, que ses valets
  de chambre l'entendoient ronfler. La mort de cet Empereur a beaucoup
  de choses pareilles à celle du grand Caton, et mesmes cecy:
  car Caton estant prest à se deffaire, cependant qu'il attendoit qu'on
  luy rapportast nouuelles si les Senateurs qu'il faisoit retirer, s'estoient
  eslargis du port d'Vtique, se mit si fort à dormir, qu'on
  l'oyoit souffler de la chambre voisine: et celuy qu'il auoit enuoyé
  vers le port, l'ayant esueillé, pour luy dire que la tourmente empeschoit
  les Senateurs de faire voile à leur aise, il y en renuoya
  encore vn autre, et se r'enfonçant dans le lict, se remit encore à
  sommeiller, iusques à ce que ce dernier l'asseura de leur partement.
  Encore auons nous dequoy le comparer au faict d'Alexandre,
  en ce grand et dangereux orage, qui le menassoit, par la sedition
  du Tribun Metellus, voulant publier le decret du rappel de Pompeius
  dans la ville auecques son armée, lors de l'émotion de Catilina: auquel
  decret Caton seul insistoit, et en auoient eu Metellus et luy,
  de grosses paroles et grandes menasses au Senat: mais c'estoit au
  lendemain en la place, qu'il falloit venir à l'execution; où Metellus,
  outre la faueur du peuple et de Cæsar conspirant lors aux aduantages
  de Pompeius, se deuoit trouuer, accompagné de force esclaues
  estrangers, et escrimeurs à outrance, et Caton fortifié de sa seule
  constance: de sorte que ses parens, ses domestiques, et beaucoup
  de gens de bien, en estoyent en grand soucy: et en y eut qui passerent
  la nuict ensemble, sans vouloir reposer, ny boire, ny manger,
  pour le danger qu'ils luy voyoient preparé: mesme sa femme, et
  ses soeurs ne faisoyent que pleurer et se tourmenter en sa maison:
  là où luy au contraire, reconfortoit tout le monde: et apres auoir
  souppé comme de coustume, s'en alla coucher et dormir de fort
  profond sommeil, iusques au matin, que l'vn de ses compagnons au
  Tribunat, le vint esueiller pour aller à l'escarmouche. La connoissance,
  que nous auons de la grandeur de courage, de cet homme,
  par le reste de sa vie, nous peut faire iuger en toute seureté, que
  cecy luy partoit d'vne ame si loing esleuée au dessus de tels accidents,
  qu'il n'en daignoit entrer en ceruelle, non plus que d'accidens
  ordinaires.   En la bataille nauale qu'Augustus gaigna contre
  Sextus Pompeius en Sicile, sur le point d'aller au combat, il se
  trouua pressé d'vn si profond sommeil, qu'il fallut que ses amis
  l'esueillassent, pour donner le signe de la bataille. Cela donna occasion
  à M. Antonius de luy reprocher depuis, qu'il n'auoit pas eu
  le coeur, seulement de regarder les yeux ouuerts, l'ordonnance de
  son armée; et de n'auoir osé se presenter aux soldats, iusques à
  ce qu'Agrippa luy vint annoncer la nouuelle de la victoire, qu'il
  auoit eu sur ses ennemis. Mais quant au ieune Marius, qui fit encore
  pis (car le iour de sa derniere iournée contre Sylla, apres auoir
  ordonné son armée, et donné le mot et signe de la bataille, il se
  coucha dessoubs vn arbre à l'ombre, pour se reposer, et s'endormit
  si serré, qu'à peine se peut-il esueiller de la route et fuitte de ses
  gens, n'ayant rien veu du combat) ils disent que ce fut pour estre
  si extremement aggraué de trauail, et de faute de dormir, que nature
  n'en pouuoit plus.   Et à ce propos les medecins aduiseront si
  le dormir est si necessaire, que nostre vie en dépende; car nous
  trouuons bien, qu'on fit mourir le Roy Perseus de Macedoine prisonnier
  a Rome, luy empeschant le sommeil, mais Pline en allegue,
  qui ont vescu long temps sans dormir. Chez Herodote, il y a des
  nations, ausquelles les hommes dorment et veillent par demy années.
  Et ceux qui escriuent la vie du sage Epimenides, disent qu'il
  dormit cinquante sept ans de suitte.



  CHAPITRE XLV.

  _De la battaille de Dreux._


  Il y eut tout plein de rares accidens en nostre battaille de Dreux:
  mais ceux qui ne fauorisent pas fort la reputation de M. de Guyse,
  mettent volontiers en auant, qu'il ne se peut excuser d'auoir faict
  alte, et temporisé auec les forces qu'il commandoit, cependant qu'on
  enfonçoit Monsieur le Connestable chef de l'armée, auecques l'artillerie:
  et qu'il valoit mieux se hazarder, prenant l'ennemy par flanc,
  qu'attendant l'aduantage de le voir en queuë, souffrir vne si lourde
  perte. Mais outre ce, que l'issuë en tesmoigna, qui en debattra sans
  passion, me confessera aisément, à mon aduis, que le but et la
  visée, non seulement d'vn Capitaine, mais de chasque soldat, doit
  regarder la victoire en gros; et que nulles occurrences particulieres,
  quelque interest qu'il y ayt, ne le doiuent diuertir de ce point
  là. Philopoemen en vne rencontre de Machanidas, ayant enuoyé deuant
  pour attaquer l'escarmouche, bonne trouppe d'archers et gens
  de traict: et l'ennemy apres les auoir renuersez, s'amusant à les
  poursuiure à toute bride, et coulant apres sa victoire le long de la
  battaille où estoit Philopoemen, quoy que ses soldats s'en esmeussent,
  il ne fut d'aduis de bouger de sa place, ny de se presenter à
  l'ennemy, pour secourir ses gens: ains les ayant laissé chasser et
  mettre en pieces à sa veue, commença la charge sur les ennemis
  au battaillon de leurs gens de pied, lorsqu'il les vid tout à fait abandonnez
  de leurs gens de cheual: et bien que ce fussent Lacedemoniens,
  d'autant qu'il les prit à l'heure, que pour tenir tout gaigné,
  ils commençoient à se desordonner, il en vint aisément à bout, et
  cela fait se mit à poursuiure Machanidas. Ce cas est germain à celuy
  de Monsieur de Guise.   En cette aspre battaille d'Agesilaus
  contre les Boeotiens, que Xenophon qui y estoit, dit estre la plus
  rude qu'il eust oncques veu, Agesilaus refusa l'auantage que fortune
  luy presentoit, de laisser passer le bataillon des Boeotiens, et les
  charger en queuë, quelque certaine victoire qu'il en preuist, estimant
  qu'il y auoit plus d'art que de vaillance; et pour montrer sa
  prouësse d'vne merueilleuse ardeur de courage, choisit plustost de
  leur donner en teste: mais aussi fut-il bien battu et blessé, et contraint
  en fin de se demesler, et prendre le party qu'il auoit refusé
  au commencement, faisant ouurir ses gens, pour donner passage à
  ce torrent de Boeotiens: puis quand ils furent passez, prenant garde
  qu'ils marcheoyent en desordre, comme ceux qui cuidoyent bien
  estre hors de tout danger, il les fit suiure, et charger par les flancs:
  mais pour cela ne les peut-il tourner en fuitte à val de route; ains
  se retirerent le petit pas, montrants tousiours les dents, iusques à
  ce qu'ils se furent rendus à sauueté.



  CHAPITRE XLVI.

  _Des noms._


  Qvelqve diuersité d'herbes qu'il y ait, tout s'enueloppe sous le nom
  de salade. De mesme, sous la consideration des noms, ie m'en
  voy faire icy vne galimafrée de diuers articles.   Chaque nation a
  quelques noms qui se prennent, ie ne sçay comment, en mauuaise
  part: et à nous Iehan, Guillaume, Benoist. Item, il semble y auoir
  en la genealogie des Princes, certains noms fatalement affectez:
  comme des Ptolomées à ceux d'Ægypte, des Henrys en Angleterre,
  Charles en France, Baudoins en Flandres, et en nostre ancienne
  Aquitaine des Guillaumes, d'où lon dit que le nom de Guienne est
  venu: par vn froid rencontre, s'il n'en y auoit d'aussi cruds dans
  Platon mesme.   Item, c'est vne chose legere, mais toutefois digne
  de memoire pour son estrangeté, et escripte par tesmoin oculaire,
  que Henry Duc de Normandie, fils de Henry second Roy d'Angleterre,
  faisant vn festin en France, l'assemblée de la Noblesse y fut
  si grande, que pour passe-temps, s'estant diuisée en bandes par la
  ressemblance des noms: en la premiere troupe qui fut des Guillaumes,
  il se trouua cent dix Cheualiers assis à table portans ce
  nom, sans mettre en comte les simples Gentils-hommes et seruiteurs.
     Il est autant plaisant de distribuer les tables par les noms
  des assistans, comme il estoit à l'Empereur Geta, de faire distribuer
  le seruice de ses mets, par la consideration des premieres lettres
  du nom des viandes: on seruoit celles qui se commençoient
  par m: mouton, marcassin, merlus, marsoin, ainsi des autres.

  Item, il se dit qu'il fait bon auoir bon nom, c'est à dire credit
  et reputation: mais encore à la verité est-il commode, d'auoir vn
  nom qui aisément se puisse prononcer et mettre en memoire: car
  les Roys et les grands nous en cognoissent plus aisément, et oublient
  plus mal volontiers; et de ceux mesmes qui nous seruent,
  nous commandons plus ordinairement et employons ceux, desquels
  les noms se presentent le plus facilement à la langue. I'ay veu le
  Roy Henry second, ne pouuoir nommer à droit vn Gentil-homme
  de ce quartier de Gascongne; et à vne fille de la Royne, il fut luy
  mesme d'aduis de donner le nom general de la race, par ce que
  celuy de la maison paternelle luy sembla trop diuers. Et Socrates
  estime digne du soing paternel, de donner vn beau nom aux enfants.
     Item, on dit que la fondation de nostre Dame la grand' à
  Poitiers, prit origine de ce qu'vn ieune homme desbauché, logé en
  cet endroit, ayant recouuré vne garce, et luy ayant d'arriuée demandé
  son nom, qui estoit Marie, se sentit si viuement espris de
  religion et de respect de ce nom sacrosainct de la Vierge mere de
  nostre Sauueur, que non seulement il la chassa soudain, mais en
  amanda tout le reste de sa vie: et qu'en consideration de ce miracle,
  il fut basty en la place, où estoit la maison de ce ieune
  homme, vne chapelle au nom de nostre Dame, et depuis l'eglise que
  nous y voyons. Cette correction voyelle et auriculaire, deuotieuse,
  tira droit à l'ame: cette autre suiuante, de mesme genre, s'insinüa
  par les sens corporels. Pythagoras estant en compagnie de ieunes
  hommes, lesquels il sentit complotter, eschauffez de la feste, d'aller
  violer vne maison pudique, commanda à la menestriere, de changer
  de ton: et par vne musique poisante, seuere, et spondaïque, enchanta
  tout doucement leur ardeur, et l'endormit.   Item, ne dira
  pas la posterité, que nostre reformation d'auiourd'huy ait esté delicate
  et exacte, de n'auoir pas seulement combattu les erreurs, et
  les vices, et rempli le monde de deuotion, d'humilité, d'obeissance,
  de paix, et de toute espece de vertu; mais d'auoir passé iusques à
  combattre ces anciens noms de nos baptesmes, Charles, Loys, François,
  pour peupler le monde de Mathusalem, Ezechiel, Malachie,
  beaucoup mieux sentans de la foy? Vn Gentil-homme mien voisin,
  estimant les commoditez du vieux temps au prix du notre, n'oublioit
  pas de mettre en compte, la fierté et magnificence des noms de la
  Noblesse de ce temps là, Dom Grumedan, Quedragan, Agesilan,
  et qu'à les ouïr seulement sonner, il se sentoit qu'ils auoyent esté
  bien autres gens, que Pierre, Guillot, et Michel.   Item, ie sçay
  bon gré à Iacques Amiot d'auoir laissé dans le cours d'vn' oraison
  Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer,
  pour leur donner vne cadence Françoise. Cela sembloit vn peu
  rude au commencement: mais des-ja l'vsage par le credit de son
  Plutarque, nous en a osté toute l'estrangeté. I'ay souhaité souuent,
  que ceux qui escriuent les histoires en Latin, nous laissassent nos
  noms tous tels qu'ils sont: car en faisant de Vaudemont, _Vallemontanus_,
  et les metamorphosant, pour les garber à la Grecque ou
  à la Romaine, nous ne sçauons où nous en sommes, et en perdons
  la cognoissance.   Pour clorre nostre compte; c'est vn vilain vsage
  et de tres-mauuaise consequence en nostre France, d'appeller chacun
  par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde,
  qui faict plus mesler et mescognoistre les races. Vn cadet de bonne
  maison, ayant eu pour son appanage vne terre, sous le nom de laquelle
  il a esté cognu et honnoré, ne peut honnestement l'abandonner:
  dix ans apres sa mort, la terre s'en va à vn estranger, qui en
  fait de mesmes: deuinez où nous sommes, de la cognoissance de
  ces hommes. Il ne faut pas aller querir d'autres exemples, que de
  nostre maison Royalle, où autant de partages, autant de surnoms:
  cependant l'originel de la tige nous est eschappé. Il y a tant de liberté
  en ces mutations, que de mon temps ie n'ay veu personne
  esleué par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on
  n'ait attaché incontinent des tiltres genealogiques, nouueaux et
  ignorez à son pere, et qu'on n'ait anté en quelque illustre tige. Et
  de bonne fortune les plus obscures familles, sont plus idoynes à
  falsification.   Combien auons nous de Gentils-hommes en France,
  qui sont de Royalle race selon leurs comptes? plus ce crois-ie que
  d'autres. Fut-il pas dict de bonne grace par vn de mes amis? Ils
  estoyent plusieurs assemblez pour la querelle d'vn Seigneur, contre
  vn autre; lequel autre, auoit à la verité quelque prerogatiue de
  tiltres et d'alliances, esleuées au dessus de la commune Noblesse.
  Sur le propos de cette prerogatiue, chacun cherchant à s'esgaler à
  luy, alleguoit, qui vn' origine, qui vn'autre, qui la ressemblance du
  nom, qui des armes, qui vne vieille pancharte domestique: et le
  moindre se trouuoit arriere-fils de quelque Roy d'outremer. Comme
  ce fut à disner, cettuy-cy, au lieu de prendre sa place, se recula en
  profondes reuerences, suppliant l'assistance de l'excuser, de ce que
  par temerité il auoit iusques lors vescu auec eux en compagnon:
  mais qu'ayant esté nouuellement informé de leurs vieilles qualitez,
  il commençoit à les honnorer selon leurs degrez, et qu'il ne luy appartenoit
  pas de se soir parmy tant de Princes. Apres sa farce, il
  leur dit mille iniures: Contentez vous de par Dieu, de ce dequoy
  nos peres se sont contentez: et de ce que nous sommes; nous sommes
  assez si nous le sçauons bien maintenir: ne desaduouons pas
  la fortune et condition de noz ayeulx, et ostons ces sottes imaginations,
  qui ne peuuent faillir à quiconque a l'impudence de les alleguer.
     Les armoiries n'ont de seurté, non plus que les surnoms.
  Ie porte d'azur semé de trefles d'or, à vne pate de lyon de mesme,
  armée de gueules, mise en face. Quel priuilege a cette figure, pour
  demeurer particulierement en ma maison? vn gendre la transportera
  en vne autre famille; quelque chetif acheteur en fera ses premieres
  armes: il n'est chose où il se rencontre plus de mutation et
  de confusion.   Mais cette consideration me tire par force à vn
  autre champ. Sondons vn peu de pres, et pour Dieu regardons, à
  quel fondement nous attachons cette gloire et reputation, pour laquelle
  se boulleuerse le monde: où asseons nous cette renommée,
  que nous allons questant auec si grand'peine? C'est en somme Pierre
  ou Guillaume, qui la porte, prend en garde, et à qui elle touche. O
  la courageuse faculté que l'esperance: qui en vn subiect mortel,
  et en vn moment, va vsurpant l'infinité, l'immensité, et remplissant
  l'indigence de son maistre, de la possession de toutes les choses
  qu'il peut imaginer et desirer, autant qu'elle veut! Nature nous a
  là donné, vn plaisant iouët. Et ce Pierre ou Guillaume, qu'est-ce
  qu'vne voix pour tous potages? ou trois ou quatre traicts de plume,
  premierement si aisez à varier, que ie demanderois volontiers à qui
  touche l'honneur de tant de victoires, à Guesquin, à Glesquin, ou à
  Gueaquin? Il y auroit bien plus d'apparence icy, qu'en Lucien que
  Σ. mit T. en procez, car

      _Non leuia aut ludicra petuntur
    Præmia:_

  Il y va de bon; il est question laquelle de ces lettres doit estre
  payée de tant de sieges, battailles, blessures, prisons et seruices
  faits à la couronne de France, par ce sien fameux Connestable.

  Nicolas Denisot n'a eu soing que des lettres de son nom, et en a
  changé toute la contexture, pour en bastir le Conte d'Alsinois qu'il
  a estrené de la gloire de sa poësie et peinture. Et l'historien Suetone
  n'a aymé que le sens du sien, et en ayant priué Lénis, qui
  estoit le surnom de son pere, a laissé Tranquillus successeur de la
  reputation de ses escrits. Qui croiroit que le Capitaine Bayard
  n'eust honneur, que celuy qu'il a emprunté des faicts de Pierre
  Terrail? et qu'Antoine Escalin se laisse voler à sa veuë tant de nauigations
  et charges par mer et par terre au Capitaine Poulin, et
  au Baron de la Garde?   Secondement ce sont traits de plume communs
  à mill'hommes. Combien y a-il en toutes les races, de personnes
  de mesme nom et surnom? Et en diuerses races, siecles et
  païs, combien? L'histoire a cognu trois Socrates, cinq Platons, huict
  Aristotes, sept Xenophons, vingt Demetrius, vingt Theodores: et
  pensez combien elle n'en a pas cognu. Qui empesche mon palefrenier
  de s'appeller Pompée le grand? Mais apres tout, quels moyens,
  quels ressors y a il qui attachent à mon palefrenier trespassé, ou à
  cet autre homme qui eut la teste tranchée en Ægypte, et qui ioignent
  à eux, cette voix glorifiée, et ces traits de plume, ainsin honnorez,
  affin qu'ils s'en aduantagent?

    _Id cinerem et manes credis curare sepultos?_

  Quel ressentiment ont les deux compagnons en principale valeur
  entre les hommes: Epaminondas de ce glorieux vers, qui court
  tant de siecles pour luy en nos bouches,

    _Consiliis nostris laus est attrita Laconum;_

  et Africanus de cet autre,

    _A sole exoriente, supra Mæotis paludes
          Nemo est, qui factis me æquiparare queat?_

  Les suruiuants se chatouillent de la douceur de ces voix: et par
  icelles solicitez de ialousie et desir, transmettent inconsiderément
  par fantasie aux trespassez cettuy leur propre ressentiment: et
  d'vne pipeuse esperance se donnent à croire d'en estre capables à
  leur tour. Dieu le sçait.

  Toutesfois,

                                    _ad hæc se
    Romanus Graiúsque et Barbarus Induperator
    Erexit; causas discriminis atque laboris
    Inde habuit, tanto maior famæ sitis est, quàm
    Virtutis._



  CHAPITRE XLVII.

  _De l'incertitude de nostre iugement._


  C'est bien ce que dit ce vers,

    Επεων δε πολυς νομος ενθα και ενθα.

  il y a prou de loy de parler par tout, et pour et contre.
  Pour exemple:

    _Vince Hannibal, et non seppe vsar' poi
      Ben la vittoriosa sua ventura._

  Qui voudra estre de ce party, et faire valoir auecques nos gens,
  la faute de n'auoir dernierement poursuiuy nostre pointe à Moncontour;
  ou qui voudra accuser le Roy d'Espaigne, de n'auoir sçeu
  se seruir de l'aduantage qu'il eut contre nous à Sainct Quentin;
  il pourra dire cette faute partir d'vne ame enyurée de sa bonne
  fortune, et d'vn courage, lequel plein et gorgé de ce commencement
  de bon heur, perd le goust de l'accroistre, des-ja par trop empesché
  à digerer ce qu'il en a: il en a sa brassée toute comble, il
  n'en peut saisir dauantage: indigne que la fortune luy aye mis vn
  tel bien entre mains: car quel profit en sent-il, si neantmoins il
  donne à son ennemy moyen de se remettre sus? Quell' esperance
  peut-on auoir qu'il ose vn'autre fois attaquer ceux-cy ralliez et
  remis, et de nouueau armez de despit et de vengeance, qui ne les a
  osé ou sçeu poursuiure tous rompus et effrayez?

    _Dum fortuna calet, dum conficit omnia terror?_

  Mais en fin, que peut-il attendre de mieux, que ce qu'il vient de
  perdre? Ce n'est pas comme à l'escrime, où le nombre des touches
  donne gain: tant que l'ennemy est en pieds, c'est à recommencer
  de plus belle: ce n'est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre.
  En cette escarmouche où Cæsar eut du pire pres la ville d'Oricum,
  il reprochoit aux soldats de Pompeius, qu'il eust esté perdu, si leur
  Capitaine eust sçeu vaincre: et luy chaussa bien autrement les esperons,
  quand ce fut à son tour.   Mais pourquoy ne dira-on aussi
  au contraire? que c'est l'effect d'vn esprit precipiteux et insatiable,
  de ne sçauoir mettre fin à sa conuoitise: que c'est abuser des faueurs
  de Dieu, de leur vouloir faire perdre la mesure qu'il leur a
  prescripte: et que de se reietter au danger apres la victoire, c'est
  la remettre encore vn coup à la mercy de la fortune: que l'vne des
  plus grandes sagesses en l'art militaire, c'est de ne pousser son
  ennemy au desespoir. Sylla et Marius en la guerre sociale ayans
  défaict les Marses, en voyans encore vne trouppe de reste, qui par
  desespoir se reuenoient ietter à eux, comme bestes furieuses, ne
  furent pas d'aduis de les attendre. Si l'ardeur de Monsieur de Foix
  ne l'eust emporté à poursuiure trop asprement les restes de la
  victoire de Rauenne, il ne l'eust pas souillée de sa mort. Toutesfois
  encore seruit la recente memoire de son exemple, à conseruer Monsieur
  d'Anguien de pareil inconuenient, à Serisoles. Il fait dangereux
  assaillir vn homme, à qui vous auez osté tout autre moyen
  d'eschapper que par les armes: car c'est vne violente maistresse
  d'escole que la necessité: _grauissimi sunt morsus irritatæ necessitatis_.

    _Vincitur haud gratis, iugulo qui prouocat hostem._

  Voyla pourquoy Pharax empescha le Roy de Lacedemone, qui venoit
  de gaigner la iournée contre les Mantineens, de n'aller affronter
  mille Argiens, qui estoient eschappez entiers, de la desconfiture:
  ains les laisser couler en liberté, pour ne venir à essayer la vertu
  picquée et despittée par le malheur. Clodomire Roy d'Aquitaine,
  apres sa victoire, poursuiuant Gondemar Roy de Bourgongne vaincu
  et fuyant, le força de tourner teste, mais son opiniastreté luy osta
  le fruict de sa victoire, car il y mourut.   Pareillement qui auroit
  à choisir ou de tenir ses soldats richement et somptueusement
  armez, ou armez seulement pour la necessité: il se presenteroit en
  faueur du premier party, duquel estoit Sertorius, Philopoemen, Brutus,
  Cæsar, et autres, que c'est tousiours vn éguillon d'honneur et
  de gloire au soldat de se voir paré, et vn'occasion de se rendre plus
  obstiné au combat, ayant à sauuer ses armes, comme ses biens et
  heritages. Raison, dit Xenophon, pourquoy les Asiatiques menoyent
  en leurs guerres, femmes, concubines, auec leurs ioyaux et richesses
  plus cheres. Mais il s'offriroit aussi de l'autre part, qu'on doit plustost
  oster au soldat le soing de se conseruer, que de le luy accroistre:
  qu'il craindra par ce moyen doublement à se hazarder: ioint
  que c'est augmenter à l'ennemy l'enuie de la victoire, par ces riches
  despouilles: et a lon remarqué que d'autres fois cela encouragea
  merueilleusement les Romains à l'encontre des Samnites. Antiochus
  montrant à Hannibal l'armée qu'il preparoit contr' eux
  pompeuse et magnifique en toute sorte d'equippage, et luy demandant.
  Les Romains se contenteront-ils de cette armée? S'ils s'en
  contenteront? respondit-il, vrayement ouy, pour auares qu'ils
  soyent. Lycurgus deffendoit aux siens non seulement la sumptuosité
  en leur equippage, mais encore de despouiller leurs ennemis
  vaincus, voulant, disoit-il, que la pauureté et frugalité reluisist
  auec le reste de la battaille.   Aux sieges et ailleurs, où l'occasion
  nous approche de l'ennemy, nous donnons volontiers licence aux
  soldats de le brauer, desdaigner, et iniurier de toutes façons de
  reproches: et non sans apparence de raison. Car ce n'est pas faire
  peu, de leur oster toute esperance de grace et de composition, en
  leur representant qu'il n'y a plus ordre de l'attendre de celuy,
  qu'ils ont si fort outragé, et qu'il ne reste remede que de la victoire.
  Si est-ce qu'il en mesprit à Vitellius: car ayant affaire à Othon,
  plus foible en valeur de soldats, des-accoustumez de longue main
  du faict de la guerre, et amollis par les délices de la ville, il les
  agassa tant en fin, par ses paroles picquantes, leur reprochant leur
  pusillanimité, et le regret des Dames et festes, qu'ils venoient de
  laisser à Rome, qu'il leur remit par ce moyen le coeur au ventre,
  ce que nuls enhortemens n'auoient sçeu faire: et les attira luy-mesme
  sur ses bras, où lon ne les pouuoit pousser. Et de vray,
  quand ce sont iniures qui touchent au vif, elles peuuent faire aisément,
  que celuy qui alloit laschement à la besongne pour la querelle
  de son Roy, y aille d'vne autre affection pour la sienne propre.

  A considerer de combien d'importance est la conseruation d'vn
  chef en vn'armée, et que la visée de l'ennemy regarde principalement
  cette teste, à laquelle tiennent toutes les autres, et en dependent:
  il semble qu'on ne puisse mettre en doubte ce conseil, que
  nous voyons auoir esté pris par plusieurs grands chefs, de se trauestir
  et desguiser sur le point de la meslée. Toutesfois l'inconuenient
  qu'on encourt par ce moyen, n'est pas moindre que celuy
  qu'on pense fuir: car le Capitaine venant à estre mescognu des
  siens, le courage qu'ils prennent de son exemple et de sa presence,
  vient aussi quant et quant à leur faillir; et perdant la veuë de ses
  marques et enseignes accoustumées, ils le iugent ou mort, ou s'estre
  desrobé desesperant de l'affaire. Et quant à l'experience, nous
  luy voyons fauoriser tantost l'vn tantost l'autre party. L'accident
  de Pyrrhus en la battaille qu'il eut contre le consul Leuinus en
  Italie, nous sert à l'vn et l'autre visage: car pour s'estre voulu cacher
  sous les armes de Demogacles, et luy auoir donné les siennes,
  il sauua bien sans doute sa vie, mais aussi il en cuida encourir l'autre
  inconuenient de perdre la iournée. Alexandre, Cæsar, Lucullus,
  aimoient à se marquer au combat par des accoustremens et armes
  riches, de couleur reluisante et particuliere: Agis, Agesilaus, et
  ce grand Gilippus au rebours, alloyent à la guerre obscurement
  couuerts, et sans attour imperial.   A la battaille de Pharsale entre
  autres reproches qu'on donne à Pompeius, c'est d'auoir arresté son
  armée pied coy attendant l'ennemy: pour autant que cela (ie desroberay
  icy les mots mesmes de Plutarque, qui valent mieux que
  les miens) affoiblit la violence, que le courir donne aux premiers
  coups, et quant et quant oste l'eslancement des combattans les vns
  contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d'impetuosité, et
  de fureur, plus qu'autre chose, quand ils viennent à s'entrechocquer
  de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course:
  et rend la chaleur des soldats en maniere de dire refroidie et figée.
  Voyla ce qu'il dit pour ce rolle. Mais si Cæsar eust perdu, qui n'eust
  peu aussi bien dire, qu'au contraire, la plus forte et roide assiette,
  est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que qui est
  en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing, sa
  force en soy-mesmes, a grand aduantage contre celuy qui est esbranlé,
  et qui a desia consommé à la course la moitié de son haleine?
  outre ce que l'armée estant vn corps de tant de diuerses pieces,
  il est impossible qu'elle s'esmeuue en cette furie, d'vn mouuement
  si iuste, qu'elle n'en altere ou rompe son ordonnance: et que le
  plus dispost ne soit aux prises, auant que son compagnon le secoure.
  En cette villaine battaille des deux freres Perses, Clearchus,
  Lacedemonien, qui commandoit les Grecs du party de Cyrus, les
  mena tout bellement à la charge, sans se haster: mais à cinquante
  pas pres, il les mit à la course: esperant par la brieueté de l'espace,
  mesnager et leur ordre, et leur haleine: leur donnant cependant
  l'auantage de l'impetuosité, pour leurs personnes, et pour leurs
  armes à trait. D'autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette
  maniere: Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied
  coy: s'ils vous attendent de pied coy, courez leur sus.   Au passage
  que l'Empereur Charles cinquiesme fit en Prouence, le Roy François
  fut au propre d'eslire, ou de luy aller au deuant en Italie, ou
  de l'attendre en ses terres: et bien qu'il considerast combien c'est
  d'auantage, de conseruer sa maison pure et nette des troubles de
  la guerre, afin qu'entiere en ses forces, elle puisse continuellement
  fournir deniers, et secours au besoing: que la necessité des guerres
  porte à tous les coups, de faire le gast, ce qui ne se peut faire
  bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si
  doucement ce rauage de ceux de son party, que de l'ennemy, en
  maniere qu'il s'en peut aysément allumer des seditions, et des troubles
  parmy nous: que la licence de desrober et piller, qui ne peut
  estre permise en son païs, est vn grand support aux ennuis de la
  guerre: et qui n'a autre esperance de gain que sa solde, il est mal
  aisé qu'il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et de
  sa retraicte: que celuy qui met la nappe, tombe tousiours des despens:
  qu'il y a plus d'allegresse à assaillir qu'à deffendre: et que
  la secousse de la perte d'vne battaille dans nos entrailles, est si
  violente, qu'il est malaisé qu'elle ne croulle tout le corps, attendu
  qu'il n'est passion contagieuse, comme celle de la peur, ny qui se
  prenne si aisément à credit, et qui s'espande plus brusquement: et
  que les villes qui auront ouy l'esclat de cette tempeste à leurs
  portes, qui auront recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans
  encore, et hors d'haleine, il est dangereux sur la chaude, qu'ils ne
  se iettent à quelque mauuais party: Si est-ce qu'il choisit de r'appeller
  les forces qu'il auoit delà les monts, et de voir venir l'ennemy.
  Car il peut imaginer au contraire, qu'estant chez luy et entre ses
  amis, il ne pouuoit faillir d'auoir planté de toutes commoditez, les
  riuieres, les passages à sa deuotion, luy conduiroient et viures et
  deniers, en toute seureté et sans besoing d'escorte: qu'il auroit ses
  subiects d'autant plus affectionnez, qu'ils auroient le danger plus
  pres: qu'ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, ce
  seroit à luy de donner loy au combat, selon son opportunité et
  aduantage: et s'il luy plaisoit de temporiser, qu'à l'abry et à son
  aise, il pourroit voir morfondre son ennemy, et se deffaire soy
  mesme, par les difficultez qui le combattroyent engagé en vne terre
  contraire, où il n'auroit deuant ny derriere luy, ny à costé, rien
  qui ne luy fist guerre: nul moyen de rafraichir ou d'eslargir son
  armée, si les maladies s'y mettoient, ny de loger à couuert ses
  blessez; nuls deniers, nuls viures, qu'à pointe de lance; nul loisir
  de se reposer et prendre haleine; nulle science de lieux, ny de pays,
  qui le sçeust deffendre d'embusches et surprises: et s'il venoit à la
  perte d'vne bataille, aucun moyen d'en sauuer les reliques. Et n'auoit
  pas faute d'exemples pour l'vn et pour l'autre party.   Scipion
  trouua bien meilleur d'aller assaillir les terres de son ennemy en
  Afrique, que de deffendre les siennes, et le combatre en Italie où il
  estoit; d'où bien luy print. Mais au rebours Hannibal en cette
  mesme guerre, se ruina, d'auoir abandonné la conqueste d'vn pays
  estranger, pour aller deffendre le sien. Les Atheniens ayans laissé
  l'ennemy en leurs terres, pour passer en la Sicile, eurent la fortune
  contraire: mais Agathocles Roy de Syracuse l'eut fauorable, ayant
  passé en Afrique, et laissé la guerre chez soy.   Ainsi nous auons
  bien accoustumé de dire auec raison, que les euenemens et issuës
  dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune:
  laquelle ne se veut pas renger et assuiettir à nostre discours
  et prudence, comme disent ces vers.

    _Et malè consultis pretium est prudentia fallax;
    Nec fortuna probat causas sequitúrque merentes,
    Sed vaga per cunctos nullo descrimine fertur.
    Scilicet est aliud quod nos cogátque regátque
    Maius, et in proprias ducat mortalia leges._

  Mais à le bien prendre, il semble que nos conseils et deliberations
  en despendent bien autant; et que la fortune engage en son trouble
  et incertitude, aussi nos discours. Nous raisonnons hazardeusement
  et temerairement, dit Timæus en Platon, par ce que, comme nous,
  noz discours ont grande participation à la temerité du hazard.



  CHAPITRE XLVIII.

  _Des Destriers._


  Me voicy deuenu grammairien, moy qui n'apprins iamais langue,
  que par routine; et qui ne sçay encore que c'est d'adiectif, coniunctif,
  et d'ablatif.   Il me semble auoir ouy dire que les Romains
  auoient des cheuaux qu'ils appelloient _funales_ ou _dextrarios_, qui se
  menoient à dextre ou à relais, pour les prendre tous fraiz au besoin:
  et de là vient que nous appellons destriers les cheuaux de
  seruice. Et noz romans disent ordinairement, adestrer, pour accompagner.
  Ils appelloyent aussi _desultorios equos_, des cheuaux qui
  estoient dressez de façon que courans de toute leur roideur, accouplez
  coste à coste l'vn de l'autre, sans bride, sans selle, les Gentils-hommes
  Romains, voire tous armez, au milieu de la course se
  iettoient et reiettoient de l'vn à l'autre. Les Numides gendarmes menoient
  en main vn second cheual, pour changer au plus chaud de la
  meslée: _quibus, desultorum in modum, binos trahentibus equos, inter
  acerrimam sæpe pugnam, in recentem equum, ex fesso, armatis transsultare
  mos erat. Tanta velocitas ipsis, támque docile equorum genus!_

  Il se trouue plusieurs cheuaux dressez à secourir leur maistre,
  courir sus à qui leur presente vne espée nue; se ietter des pieds et
  des dents sur ceux qui les attaquent et affrontent: mais il leur aduient
  plus souuent de nuire aux amis, qu'aux ennemis. Ioint que
  vous ne les desprenez pas à vostre poste quand ils se sont vne fois
  harpez; et demeurez à la misericorde de leur combat. Il mesprint
  lourdement à Artibius general de l'armée de Perse combattant contre
  Onesilus Roy de Salamine, de personne à personne; d'estre
  monté sur vn cheual façonné en cette escole: car il fut cause de sa
  mort, le coustillier d'Onesilus l'ayant accueilly d'vne faulx, entre
  les deux espaules, comme il s'estoit cabré sur son maistre. Et ce
  que les Italiens disent, qu'en la battaille de Fornuoue, le cheual du
  Roy Charles se deschargea à ruades et pennades des ennemis qui
  le pressoyent, qu'il estoit perdu sans cela: ce fut vn grand coup
  de hazard, s'il est vray. Les Mammelus se vantent, d'auoir les plus
  adroits cheuaux, de gensdarmes du monde. Que par nature, et par
  coustume, ils sont faits à cognoistre et distinguer l'ennemy, sur qui
  il faut qu'ils se ruent de dents et de pieds, selon la voix ou signe
  qu'on leur fait. Et pareillement, à releuer de la bouche les lances
  et dards emmy la place, et les offrir au maistre, selon qu'il le commande.
     On dit de Cæsar, et aussi du grand Pompeius, que parmy
  leurs autres excellentes qualitez, ils estoient fort bons hommes de
  cheual: et de Cæsar, qu'en sa ieunesse monté à dos sur vn cheual,
  et sans bride, il luy faisoit prendre carriere les mains tournées derriere
  le dos. Comme nature a voulu faire de ce personnage et
  d'Alexandre deux miracles en l'art militaire, vous diriez qu'elle s'est
  aussi efforcée à les armer extraordinairement: car chacun sçait,
  du cheual d'Alexandre Bucefal, qu'il auoit la teste retirant à celle
  d'vn toreau, qu'il ne se souffroit monter à personne qu'à son maistre,
  ne peut estre dressé que par luy mesme, fut honoré apres sa
  mort, et vne ville bastie en son nom. Cæsar en auoit aussi vn autre
  qui auoit les pieds de deuant comme vn homme, ayant l'ongle coupée
  en forme de doigts, lequel ne peut estre monté ny dressé que
  par Cæsar, qui dedia son image apres sa mort à la deesse Venus.

  Ie ne demonte pas volontiers quand ie suis à cheual: car c'est
  l'assiette, en laquelle ie me trouue le mieux et sain et malade. Platon
  la recommande pour la santé: aussi dit Pline qu'elle est salutaire
  à l'estomach et aux iointures. Poursuiuons donc, puis que
  nous y sommes.   On lit en Xenophon la loy deffendant de voyager
  à pied, à homme qui eust cheual. Trogus et Iustinus disent que les
  Parthes auoient accoustumé de faire à cheual, non seulement la
  guerre, mais aussi tous leurs affaires publiques et priuez, marchander,
  parlementer, s'entretenir, et se promener: et que la plus notable
  difference des libres, et des serfs parmy eux, c'est que les vns
  vont à cheual, les autres à pied: institution née du Roy Cyrus.

  Il y a plusieurs exemples en l'histoire Romaine, et Suetone le
  remarque plus particulierement de Cæsar, des Capitaines qui commandoient
  à leurs gens de cheual de mettre pied à terre, quand ils
  se trouuoient pressez de l'occasion, pour oster aux soldats toute
  esperance de fuite, et pour l'aduantage qu'ils esperoient en cette
  sorte de combat: _quo, haud dubiè, superat Romanus_, dit Tite Liue. Si
  est-il, que la premiere prouision, dequoy ils se seruoient à brider la
  rebellion des peuples de nouuelle conqueste, c'estoit leur oster
  armes et cheuaux. Pourtant voyons nous si souuent en Cæsar: _arma
  proferri, iumenta produci, obsides dari iubet_. Le grand Seigneur ne
  permet auiourd'huy ny à Chrestien, ny à Iuif, d'auoir cheual à soy,
  sous son empire.   Noz ancestres, et notamment du temps de la
  guerre des Anglois, és combats solennels et iournées assignées, se
  mettoient la plus part du temps tous à pied, pour ne se fier à autre
  chose qu'à leur force propre, et vigueur de leur courage, et de leurs
  membres, de chose si chere que l'honneur et la vie. Vous engagez,
  quoy qu'en die Chrysanthes en Xenophon, vostre valeur et vostre
  fortune, à celle de vostre cheual, ses playes et sa mort tirent la
  vostre en consequence, son effray ou sa fougue vous rendent ou temeraire
  ou lasche: s'il a faute de bouche ou d'esperon, c'est à vostre
  honneur à en respondre. A cette cause ie ne trouue pas estrange,
  que ces combats là fussent plus fermes, et plus furieux que ceux
  qui se font à cheual,

                  _cædebant paritér, paritérque ruebant
    Victores victique; neque his fuga nota, neque illis._

  Leurs battailles se voyent bien mieux contestées: ce ne sont à cette
  heure que routes: _primus clamor atque impetus rem decernit_.   Et
  chose que nous appellons à la societé d'vn si grand hazard, doit
  estre en nostre puissance le plus qu'il se peut. Comme ie conseilleroy
  de choisir les armes les plus courtes, et celles dequoy nous
  nous pouuons le mieux respondre. Il est bien plus apparent de s'asseurer
  d'vne espée que nous tenons au poing, que du boulet qui
  eschappe de nostre pistole, en laquelle il y a plusieurs pieces, la
  poudre, la pierre, le rouët, desquelles la moindre qui vienne à faillir,
  vous fera faillir vostre fortune. On assene peu seurement le
  coup, que l'air vous conduict,

    _Et, quò ferre velint, permittere vulnera ventis:
    Ensis habet vires, et gens quæcunque virorum est,
    Bella gerit gladiis._

  Mais quant à cett'arme-là, i'en parleray plus amplement, où ie
  feray comparaison des armes anciennes aux nostres: et sauf l'estonnement
  des oreilles, à quoy desormais chacun est appriuoisé, ie
  croy que c'est vn'arme de fort peu d'effect, et espere que nous en
  quitterons vn iour l'vsage. Celle dequoy les Italiens se seruoient de
  iet, et à feu, estoit plus effroyable. Ils nommoient _Phalarica_, vne
  certaine espece de iaueline, armée par le bout, d'vn fer de trois
  pieds, affin qu'il peust percer d'outre en outre vn homme armé:
  et se lançoit tantost de la main, en la campagne, tantost à tout des
  engins pour deffendre les lieux assiegez: la hante reuestue d'estouppe
  empoixée et huilée, s'enflammoit de sa course: et s'attachant
  au corps, ou au bouclier, ostoit tout vsage d'armes et de membres.
  Toutesfois il me semble que pour venir au ioindre, elle portast
  aussi empeschement à l'assaillant, et que le champ ionché de ces
  tronçons bruslants, produisist en la meslée vne commune incommodité.

      _Magnum stridens contorta Phalarica venit,
    Fulminis acta modo._

  Ils auoyent d'autres moyens, à quoy l'vsage les dressoit, et qui
  nous semblent incroyables par inexperience: par où ils suppleoyent
  au deffaut de nostre poudre et de noz boulets. Ils dardoyent leurs
  piles, de telle roideur, que souuent ils en enfiloyent deux boucliers
  et deux hommes armés, et les cousoyent. Les coups de leurs fondes
  n'estoient pas moins certains et loingtains: _saxis globosis funda,
  mare apertum incessentes: coronas modici circuli, magno ex interuallo
  loci, assueti traijcere: non capita modó hostium vulnerabant, sed quem
  locum destinassent_. Leurs pieces de batterie representoient, comme
  l'effect, aussi le tintamarre des nostres: _ad ictus mænium cum terribili
  sonitu editos, pauor et trepidatio cæpit_. Les Gaulois noz cousins
  en Asie, haïssoyent ces armes traistresses, et volantes: duits à
  combattre main à main auec plus de courage. _Non tam patentibus
  plagis mouentur, vbi latior quàm altior plaga est, etiam gloriosius se
  pugnare putant: ijdem quum aculeus sagittæ aut glandis abditæ introrsus
  tenui vulnere in speciem vrit: tum, in rabiem et pudorem tam
  paruæ perimentis pestis versi, prosternunt corpora humi._ Peinture
  bien voisine d'vne arquebusade. Les dix mille Grecs, en leur longue
  et fameuse retraitte, rencontrerent vne nation, qui les endommagea
  merueilleusement à coups de grands arcs et forts, et des sagettes
  si longues, qu'à les reprendre à la main on les pouuoit reietter à
  la mode d'vn dard, et perçoient de part en part vn bouclier et vn
  homme armé. Les engeins que Dionysius inuenta à Syracuse, à tirer
  des gros traits massifs, et des pierres d'horrible grandeur, d'vne si
  longue volée et impetuosité, representoient de bien pres nos inuentions.
      Encore ne faut-il pas oublier la plaisante assiette qu'auoit
  sur sa mule vn maistre Pierre Pol Docteur en Theologie, que Monstrelet
  recite auoir accoustumé se promener par la ville de Paris,
  assis de costé comme les femmes. Il dit aussi ailleurs, que les Gascons
  auoient des cheuaux terribles, accoustumez de virer en courant,
  dequoy les François, Picards, Flamands, et Brabançons, faisoyent
  grand miracle, pour n'auoir accoustumé de les voir: ce sont
  ses mots. Cæsar parlant de ceux de Suede: Aux rencontres qui se
  font à cheual, dit-il, ils se iettent souuent à terre pour combattre à
  pied, ayant accoustumé leurs cheuaux de ne bouger ce pendant de
  la place, ausquels ils recourent promptement, s'il en est besoin, et
  selon leur coustume, il n'est rien si vilain et si lasche que d'vser
  de selles et bardelles, et mesprisent ceux qui en vsent: de maniere
  que fort peu en nombre, ils ne craignent pas d'en assaillir plusieurs.
  Ce que i'ay admiré autresfois, de voir vn cheual dressé à se manier
  à toutes mains, auec vne baguette, la bride auallée sur ses
  oreilles, estoit ordinaire aux Massiliens, qui se seruoient de leurs
  cheuaux sans selle et sans bride.

    _Et gens, quæ nudo residens Massilia dorso,
    Ora leui flectit, frænorum nescia, virga.

    Et Numidæ infræni cingunt._

  _Equi sine frænis, deformis ipse cursus, rigida ceruice et extento capite
  currentium._   Le Roy Alphonce, celuy qui dressa en Espaigne
  l'ordre des Cheualiers de la Bande, ou de l'Escharpe, leur donna
  entre autres regles, de ne monter ny mule ny mulet, sur peine d'vn
  marc d'argent d'amende: comme ie viens d'apprendre dans les lettres
  de Gueuara, desquelles ceux qui les ont appellées Dorées, faisoient
  iugement bien autre que celuy que i'en fay. Le Courtisan dit,
  qu'auant son temps c'estoit reproche à vn Gentilhomme d'en cheuaucher.
  Les Abyssins au rebours: à mesure qu'ils sont les plus
  aduancez pres le Pretteian leur Prince, affectent pour la dignité et
  pompe, de monter des grandes mules.   Xenophon recite que les
  Assyriens tenoient tousiours leurs cheuaux entrauez au logis, tant
  ils estoient fascheux et farouches: et qu'il falloit tant de temps à
  les destacher et harnacher, que, pour que cette longueur ne leur
  apportast dommage s'ils venoient à estre en desordre surprins par
  les ennemis, ils ne logeoient iamais en camp, qui ne fust fossoyé et
  remparé. Son Cyrus, si grand maistre au faict de cheualerie, mettoit
  les cheuaux de son escot: et ne leur faisoit bailler à manger,
  qu'ils ne l'eussent gaigné par la sueur de quelque exercice.   Les
  Scythes, où la necessité les pressoit en la guerre, tiroient du sang
  de leurs cheuaux, et s'en abbreuuoient et nourrissoient,

    _Venit et epoto Sarmata pastus equo._

  Ceux de Crotte assiegez par Metellus, se trouuerent en telle disette
  de tout autre breuuage, qu'ils eurent à se seruir de l'vrine de leurs
  chenaux. Pour verifier, combien les armées Turquesques se conduisent
  et maintiennent à meilleure raison, que les nostres: ils disent,
  qu'outre ce que les soldats ne boiuent que de l'eau, et ne mangent
  que riz et de la chair salée mise en poudre, dequoy chacun porte
  aisément sur soy prouision pour vn moys, ils sçauent aussi viure
  du sang de leurs cheuaux, comme les Tartares et Moscouites, et le
  salent.   Ces nouueaux peuples des Indes, quand les Espagnols y
  arriuerent, estimerent tant des hommes que des cheuaux, que ce
  fussent, ou Dieux ou animaux, en noblesse au dessus de leur nature.
  Aucuns apres auoir esté vaincus, venans demander paix et
  pardon aux hommes, et leur apporter de l'or et des viandes, ne faillirent
  d'en aller autant offrir aux cheuaux, auec vne toute pareille
  harangue à celle des hommes, prenans leur hannissement, pour langage
  de composition et de trefue.   Aux Indes de deçà, c'estoit anciennement
  le principal et royal honneur de cheuaucher vn elephant,
  le second d'aller en coche, trainé à quatre cheuaux, le tiers de
  monter vn chameau, le dernier et plus vil degré, d'estre porté ou
  charrié par vn cheual seul. Quelcun de nostre temps, escrit auoir
  veu en ce climat là, des païs, où on cheuauche les boeufs, auec bastines,
  estriers et brides, et s'estre bien trouué de leur porture.

  Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant
  que ses gents de cheual à trois ou quatre charges auoient failly
  d'enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil: qu'ils debridassent
  leurs cheuaux, et brochassent à toute force des esperons:
  si que rien ne les pouuant arrester, au trauers des armes et des
  hommes renuersez, ils ouurirent le pas à leurs gens de pied, qui
  parfirent vne tres-sanglante deffaitte. Autant en commanda Quintus
  Fuluius Flaccus, contre les Celtiberiens: _Id cum maiore vi equorum
  facietis, si effrænatos in hostes equos immittitis: quod sæpe Romanos
  equites cum laude fecisse sua, memoriæ proditum est. Detractisque
  frænis bis vltrò citróque cum magna strage hostium, infractis omnibus
  hastis, transcurrerunt_.   Le Duc de Moscouie deuoit anciennement
  cette reuerence aux Tartares, quand ils enuoioyent vers luy des Ambassadeurs,
  qu'il leur alloit au deuant à pied, et leur presentoit vn
  gobeau de lait de iument, breuuage qui leur est en delices, et si en
  beuuant quelque goutte en tomboit sur le crin de leurs cheuaux, il
  estoit tenu de la lecher auec la langue. En Russie, l'armée que l'Empereur
  Baiazet y auoit enuoyée, fut accablée d'vn si horrible rauage
  de neiges, que pour s'en mettre à couuert, et sauuer du froid, plusieurs
  s'aduiserent de tuer et euentrer leurs cheuaux, pour se getter
  dedans, et iouyr de cette chaleur vitale. Baiazet apres cest aspre
  estour où il fut rompu par Tamburlan, se sauuoit belle erre sur vne
  jument Arabesque, s'il n'eust esté contrainct de la laisser boire son
  saoul, au passage d'vn ruisseau: ce qui la rendit si flacque et refroidie,
  qu'il fut bien aisément apres acconsuiuy par ceux qui le
  poursuiuoyent. On dit bien qu'on les lasche, les laissant pisser:
  mais le boire, i'eusse plustost estimé qu'il l'eust renforcée.   Croesus
  passant le long de la ville de Sardis, y trouua des pastis, où il y
  auoit grande quantité de serpents, desquels les cheuaux de son armée
  mangeoient de bon appetit: qui fut vn mauuais prodige à ses affaires,
  dit Herodote.   Nous appellons vn cheual entier qui a crin
  et oreille, et ne passent les autres à la montre. Les Lacedemoniens
  ayant desfait les Atheniens, en la Sicile, retournans de la victoire
  en pompe en la ville de Syracuse, entre autres brauades, firent tondre
  les cheuaux vaincus, et les menerent ainsin en triomphe.
  Alexandre combatit vne nation, Dahas, ils alloyent deux à deux armez
  à cheual à la guerre, mais en la meslée l'vn descendoit à terre,
  et combatoient ore à pied, ore à cheual, l'vn apres l'autre.   Ie
  n'estime point, qu'en suffisance, et en grace à cheual, nulle nation
  nous emporte. Bon homme de cheual, à l'vsage de nostre parler,
  semble plus regarder au courage qu'à l'addresse. Le plus sçauant,
  le plus seur, le mieux aduenant à mener vn cheual à raison, que
  i'aye cognu, fut à mon gré Monsieur de Carneualet, qui en seruoit
  nostre Roy Henry second. I'ay veu homme donner carriere à deux
  pieds sur sa selle, demonter sa selle, et au retour la releuer, reaccommoder,
  et s'y rasseoir, fuyant tousiours à bride auallée: ayant
  passé par dessus vn bonnet, y tirer par derriere de bons coups de
  son arc: amasser ce qu'il vouloit, se iettant d'vn pied à terre, tenant
  l'autre en l'estrier; et autres pareilles singeries, dequoy il
  viuoit.   On a veu de mon temps à Constantinople, deux hommes
  sur vn cheual, lesquels en sa plus roide course, se reiettoyent à
  tours, à terre, et puis sur la selle, Et vn, qui seulement des dents,
  bridoit et harnachoit son cheual. Vn autre, qui entre deux cheuaux,
  vn pied sur vne selle, l'autre sur l'autre, portant vn second sur ses
  bras, piquoit à toute bride: ce second tout debout, sur luy, tirant
  en la course, des coups bien certains de son arc. Plusieurs, qui les
  iambes contre-mont, donnoient carriere, la teste plantee sur leurs
  selles, entre les pointes des simeterres attachez au harnois. En mon
  enfance le Prince de Sulmone à Naples, maniant vn rude cheual, de
  toute sorte de maniemens, tenoit soubz ses genouz et soubs ses orteils
  des reales: comme si elles y eussent esté clouées: pour montrer
  la fermeté de son assiette.



  CHAPITRE XLIX.

  _Des coustumes anciennes._


  I'excvserois volontiers en nostre peuple de n'auoir autre patron et
  regle de perfection, que ses propres meurs et vsances: car c'est
  vn commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous
  hommes, d'auoir leur visée et leur arrest, sur le train auquel ils
  sont nais. Ie suis content, quand il verra Fabritius ou Lælius, qu'il
  leur trouue la contenance et le port barbare, puis qu'ils ne sont ni
  vestus ny façonnez à nostre mode. Mais ie me plains de sa particuliere
  indiscretion, de se laisser si fort piper et aueugler à l'authorité
  de l'vsage present, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'aduis
  tous les mois, s'il plaist à la coustume: et qu'il iuge si diuersement
  de soy-mesme. Quand il portoit le busc de son pourpoint entre
  les mammelles, il maintenoit par viues raisons qu'il estoit en son
  vray lieu: quelques années apres le voyla aualé iusques entre les
  cuisses, il se moque de son autre vsage, le trouue inepte et insupportable.
  La façon de se vestir presente, luy fait incontinent condamner
  l'ancienne, d'vne resolution si grande, et d'vn consentement
  si vniuersel, que vous diriez que c'est quelque espece de manie, qui
  luy tourneboule ainsi l'entendement. Par ce que nostre changement
  est si subit et si prompt en cela, que l'inuention de tous les tailleurs
  du monde ne sçauroit fournir assez de nouuelletez, il est force
  que bien souuent les formes mesprisées reuiennent en credit, et
  celles là mesmes tombent en mespris tantost apres; et qu'vn mesme
  iugement prenne en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois,
  non diuerses seulement, mais contraires opinions, d'vne inconstance
  et legereté incroyable. Il n'y a si fin entre nous, qui ne se laisse
  embabouiner de cette contradiction, et esbloüyr tant les yeux internes,
  que les externes insensiblement.   Ie veux icy entasser aucunes
  façons anciennes, que i'ay en memoire: les vnes de mesme
  les nostres, les autres differentes: à fin qu'ayant en l'imagination
  cette continuelle variation des choses humaines, nous en ayons le
  iugement plus esclaircy et plus ferme.   Ce que nous disons de
  combatre à l'espée et la cape, il s'vsoit encores entre les Romains,
  ce dit Cæsar, _sinistris sagos inuoluunt, gladiósque distringunt_. Et remarque
  dés lors en nostre nation ce vice, qui y est encore d'arrester
  les passans que nous rencontrons en chemin, et de les forcer de
  nous dire qui ils sont, et de receuoir à iniure et occasion de querelle,
  s'ils refusent de nous respondre.   Aux bains que les anciens
  prenoyent tous les iours auant le repas; et les prenoyent aussi ordinairement
  que nous faisons de l'eau à lauer les mains, ils ne se
  lauoyent du commencement que les bras et les iambes, mais depuis,
  et d'vne coustume qui a duré plusieurs siecles et en la plus part des
  nations du monde, ils se lauoyent tous nudz, d'eau mixtionnée et
  perfumée: de maniere, qu'ils tenoient pour tesmoignage de grande
  simplicité de se lauer d'eau simple. Les plus affetez et delicatz se
  perfumoyent tout le corps bien trois ou quatre fois par iour. Ils se
  faisoyent souuent pinceter tout le poil, comme les femmes Françoises
  ont pris en vsage depuis quelque temps, de faire leur front,

    _Quod pectus, quod crura tibi, quod brachia vellis,_

  quoy qu'ils eussent des oignemens propres à cela.

    _Psilothro nitet, aut acida latet abdita creta._

  Ils aymoient à se coucher mollement, et alleguent pour preuue de
  patience, de coucher sur le matelats. Ils mangeoyent couchez sur
  des lits, à peu pres en mesme assiette que les Turcs de nostre
  temps.

    _Inde toro pater Æneas sic orsus ab alto._

  Et dit on du ieune Caton que depuis la bataille de Pharsale, estant
  entré en dueil du mauuais estat des affaires publiques, il mangea
  tousiours assis, prenant vn train de vie austere.   Ils baisoyent les
  mains aux grands pour les honnorer et caresser. Et entre les amis,
  ils s'entrebaisoyent en se saluant, comme font les Venitiens.

    _Gratatúsque darem cum dulcibus oscula verbis._

  Et touchoyent aux genoux, pour requerir et saluer vn grand. Pasiclez
  le Philosophe, frere de Crates, au lieu de porter la main au
  genouil, la porta aux genitoires. Celuy à qui il s'addressoit, l'ayant
  rudement repoussé, Comment, dit-il, cette partie n'est elle pas
  vostre, aussi bien que l'autre? Ils mangeoyent comme nous, le fruict
  à l'yssue de la table.   Ils se torchoyent le cul (il faut laisser aux
  femmes cette vaine superstition des parolles) auec vne esponge:
  voyla pourquoy _spongia_ est vn mot obscoene en Latin: et estoit cette
  esponge attachée au bout d'vn baston: comme tesmoigne l'histoire
  de celuy qu'on menoit pour estre presenté aux bestes, deuant
  le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires, et n'ayant autre
  moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier,
  et s'en estouffa. Ils s'essuyoient le catze de laine perfumée, quand
  ils en auoyent faict,

    _At tibi nil faciam, sed lota mentula lana._

  Il y auoit aux carrefours à Rome, des vaisseaux et demy-cuues,
  pour y apprester à pisser aux passans:

    _Pusi sæpe lacum propter se ac dolia curta,
    Somno deuincti, credunt extollere vestem._

  Ils faisoyent collation entre les repas. Et y auoit en esté, des
  vendeurs de nege pour refréchir le vin: et en y auoit qui se seruoyent
  de nege en hyuer, ne trouuans pas le vin encore lors assez
  froid. Les grands auoyent leurs eschançons et trenchans; et leurs
  fols, pour leur donner du plaisir. On leur seruoit en hyuer la viande
  sur les fouyers qui se portoyent sur la table: et auoyent des cuysines
  portatiues, comme i'en ay veu, dans lesquelles tout leur seruice
  se trainoit apres eux.

    _Has vobis epulas habete lauti,
    Nos offendimur ambulante coena._

  Et en esté ils faisoyent souuent en leurs sales basses, couler de
  l'eau fresche et claire, dans des canaux au dessous d'eux, où il y
  auoit force poisson en vie, que les assistans choisissoyent et prenoyent
  en la main, pour le faire aprester, chacun à sa poste. Le
  poisson a tousiours eu ce priuilege, comme il a encores, que les
  grans se meslent de le sçauoir apprester: aussi en est le goust
  beaucoup plus exquis, que de la chair, aumoins pour moy.   Mais
  en toute sorte de magnificence, desbauche, et d'inuentions voluptueuses,
  de mollesse et de sumptuosité, nous faisons à la verité
  ce que nous pouuons pour les égaler: car nostre volonté est bien
  aussi gastée que la leur, mais nostre suffisance n'y peut arriuer:
  nos forces ne sont non plus capables de les ioindre, en ces parties
  là vitieuses, qu'aux vertueuses: car les vnes et les autres partent
  d'vne vigueur d'esprit, qui estoit sans comparaison plus grande en
  eux qu'en nous. Et les ames à mesure qu'elles sont moins fortes,
  elles ont d'autant moins de moyen de faire ny fort bien, ny fort
  mal.   Le haut bout d'entre eux, c'estoit le milieu. Le deuant et
  derriere n'auoient en escriuant et parlant aucune signification de
  grandeur, comme il se voit euidemment par leurs escris: ils diront
  Oppius et Cæsar, aussi volontiers que Cæsar et Oppius: et diront
  moy et toy indifferemment, comme toy et moy. Voyla pourquoy i'ay
  autrefois remarqué en la vie de Flaminius de Plutarque François,
  vn endroit, où il semble que l'autheur parlant de la ialousie de
  gloire, qui estoit entre les Ætoliens et les Romains, pour le gain
  d'vne bataille qu'ils auoyent obtenu en commun, face quelque poix
  de ce qu'aux chansons Grecques, on nommoit les Ætoliens auant
  les Romains, s'il n'y a de l'amphibologie aux mots François.   Les
  Dames estans aux estuues, y receuoyent quant et quant des hommes,
  et se seruoyent là mesme de leurs valets à les frotter et oindre.

    _Inguina succinctus nigra tibi seruus aluta
        Stat, quoties calidis nuda fouêris aquis._

  Elles se saupoudroyent de quelque poudre, pour reprimer les sueurs.

  Les anciens Gaulois, dit Sidonius Apollinaris, portoyent le poil
  long par le deuant, et le derriere de la teste tondu, qui est cette
  façon qui vient à estre renouuellée par l'vsage effeminé et lasche
  de ce siecle.   Les Romains payoient ce qui estoit deu aux bateliers,
  pour leur naulage dez l'entrée du bateau, ce que nous faisons
  apres estre rendus à port.

      _Dum as exigitur, dum mula ligatur,
    Tota abit hora._

  Les femmes couchoyent au lict du costé de la ruelle: voyla pourquoy
  on appelloit Cæsar, _spondam Regis Nicomedis_.   Ils prenoyent
  aleine en beuuant. Ils baptisoient le vin,

                _Quis puer ocius
    Restinguet ardentis falerni
          Pocula prætereunte lympha?_

  Et ces champisses contenances de nos laquais y estoyent aussi.

    _O Iane! à tergo quem nulla ciconia pinsit,
    Nec manus auriculas imitata est mobilis albas,
    Nec linguæ quantum sitiet canis Apula tantum._

  Les Dames Argiennes et Romaines portoyent le deuil blanc,
  comme les nostres auoient accoustumé, et deuroient continuer de
  faire, si i'en estois creu.   Mais il y a des liures entiers faits sur
  cet argument.



  CHAPITRE L.

  _De Democritus et Heraclitus._


  Le iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout. A
  cette cause aux Essais que i'en fay icy, i'y employe toute sorte
  d'occasion. Si c'est vn subiect que ie n'entende point, à cela mesme
  ie l'essaye, sondant le gué de bien loing, et puis le trouuant trop
  profond pour ma taille, ie me tiens à la riue. Et cette reconnoissance
  de ne pouuoir passer outre, c'est vn traict de son effect, ouy
  de ceux, dont il se vante le plus. Tantost à vn subiect vain et de
  neant, i'essaye voir s'il trouuera dequoy luy donner corps, et dequoy
  l'appuyer et l'estançonner. Tantost ie le promene à vn subiect
  noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouuer de soy, le chemin en
  estant si frayé, qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autruy. Là
  il fait son ieu à eslire la route qui luy semble la meilleure: et de
  mille sentiers, il dit que cettuy-cy, ou celuy là, a esté le mieux
  choisi. Ie prends de la fortune le premier argument: ils me sont
  egalement bons: et ne desseigne iamais de les traicter entiers. Car
  ie ne voy le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de
  nous le faire veoir. De cent membres et visages, qu'à chasque chose
  i'en prens vn, tantost à lecher seulement, tantost à effleurer: et
  par fois à pincer iusqu'à l'os. I'y donne vne poincte, non pas le plus
  largement, mais le plus profondement que ie sçay. Et aime plus
  souuent à les saisir par quelque lustre inusité. Ie me hazarderoy de
  traitter à fons quelque matiere, si ie me connoissoy moins, et me
  trompois en mon impuissance. Semant icy vn mot, icy vn autre,
  eschantillons dépris de leur piece, escartez, sans dessein, sans promesse:
  ie ne suis pas tenu d'en faire bon, ny de m'y tenir moy-mesme,
  sans varier, quand il me plaist, et me rendre au doubte et
  incertitude, et à ma maistresse forme, qui est l'ignorance.   Tout
  mouuement nous descouure. Cette mesme ame de Cæsar, qui se fait
  voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi
  voir à dresser des parties oysiues et amoureuses. On iuge vn cheual,
  non seulement à le voir manier sur vne carriere, mais encore à
  luy voir aller le pas, voire et à le voir en repos à l'estable.   Entre
  les functions de l'ame, il en est de basses. Qui ne la void encor par
  là, n'acheue pas de la connoistre. Et à l'aduenture la remarque lon
  mieux où elle va son pas simple. Les vents des passions la prennent
  plus en ses hautes assiettes, ioint qu'elle se couche entiere sur chasque
  matiere et s'y exerce entiere; et n'en traitte iamais plus d'vne
  à la fois: et la traitte non selon elle, mais selon soy. Les choses à
  part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et conditions: mais
  au dedans, en nous, elle les leur taille comme elle l'entend. La
  mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton, indifferente à Socrates.
  La santé, la conscience, l'authorité, la science, la richesse,
  la beauté, et leurs contraires, se despouillent à l'entrée, et reçoiuent
  de l'ame nouuelle vesture, et de la teinture qu'il luy plaist:
  brune, claire, verte, obscure: aigre, douce, profonde, superficielle:
  et qu'il plaist à chacune d'elles. Car elles n'ont pas verifié en
  commun leurs stiles, regles et formes: chacune est Royne en son
  estat. Parquoy ne prenons plus excuse des externes qualitez des
  choses: c'est à nous, à nous en rendre compte. Nostre bien et nostre
  mal ne tient qu'à nous. Offrons y nos offrandes et nos voeus,
  non pas à la fortune: elle ne peut rien sur nos moeurs: au rebours,
  elles l'entrainent à leur suitte, et la moulent à leur forme. Pourquoy
  ne iugeray-ie d'Alexandre à table deuisant et beuuant d'autant?
  Ou s'il manioit des eschecs, quelle corde de son esprit, ne
  touche et n'employe ce niais et puerile ieu? Ie le hay et fuy, de ce
  qu'il n'est pas assez ieu, et qu'il nous esbat trop serieusement; ayant
  honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose.
  Il ne fut pas plus embesoigné à dresser son glorieux passage aux
  Indes: ny cet autre à desnouër vn passage, duquel depend le salut
  du genre humain. Voyez combien nostre ame trouble cet amusement
  ridicule, si touts ses nerfs ne bandent. Combien amplement
  elle donne loy à chacun en cela, de se connoistre, et iuger droittement
  de soy. Ie ne me voy et retaste, plus vniuersellement, en nulle
  autre posture. Quelle passion ne nous y exerce? la cholere, le despit,
  la hayne, l'impatience: et vne vehemente ambition de vaincre,
  en chose, en laquelle il seroit plus excusable d'estre ambitieux d'estre
  vaincu. Car la precellence rare et au dessus du commun, messied
  à vn homme d'honneur, en chose friuole. Ce que ie dy en cet
  exemple, se peut dire en touts autres. Chasque parcelle, chasque
  occupation de l'homme, l'accuse, et le montre egalement qu'vn
  autre.   Democritus et Heraclitus ont esté deux philosophes, desquels
  le premier trouuant vaine et ridicule l'humaine condition, ne
  sortoit en public, qu'auec vn vsage moqueur et riant: Heraclitus,
  ayant pitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portoit
  le visage continuellement triste, et les yeux chargez de larmes.

                                _Alter
    Ridebat quoties à limine mouerat vnum
    Protulerátque pedem, flebat contrarius alter._

  I'ayme mieux la premiere humeur, non par ce qu'il est plus plaisant
  de rire que de pleurer: mais par ce qu'elle est plus desdaigneuse,
  et qu'elle nous condamne plus que l'autre: et il me semble,
  que nous ne pouuons iamais estre assez mesprisez selon nostre
  merite. La plainte et la commiseration sont meslées à quelque estimation
  de la chose qu'on plaint: les choses dequoy on se moque,
  on les estime sans prix. Ie ne pense point qu'il y ait tant de malheur
  en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de
  sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d'inanité:
  nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils. Ainsi
  Diogenes, qui baguenaudoit apart soy, roulant son tonneau, et hochant
  du nez le grand Alexandre, nous estimant des mouches, ou
  des vessies pleines de vent, estoit bien iuge plus aigre et plus poingnant,
  et par consequent, plus iuste à mon humeur que Timon,
  celuy qui fut surnommé le haisseur des hommes. Car ce qu'on hait,
  on le prend à coeur. Cettuy-cy nous souhaitoit du mal, estoit passionné
  du desir de nostre ruine, fuioit nostre conuersation comme
  dangereuse, de meschans, et de nature deprauée: l'autre nous estimoit
  si peu, que nous ne pourrions ny le troubler, ny l'alterer par
  nostre contagion, nous laissoit de compagnie, non pour la crainte,
  mais pour le desdain de nostre commerce: il ne nous estimoit capables
  ny de bien ny de mal faire.   De mesme marque fut la response
  de Statilius, auquel Brutus parla pour le ioindre à la conspiration
  contre Cæsar: il trouua l'entreprinse iuste, mais il ne
  trouua pas les hommes dignes, pour lesquels on se mist aucunement
  en peine: conformément à la discipline de Hegesias, qui disoit,
  le sage ne deuoir rien faire que pour soy: d'autant que, seul
  il est digne, pour qui on face. Et à celle de Theodorus, que c'est
  iniustice, que le sage se hazarde pour le bien de son païs, et qu'il
  mette en peril la sagesse pour des fols. Nostre propre condition est
  autant ridicule, que risible.



  CHAPITRE LI.

  _De la vanité des paroles._


  Vn rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de
  choses petites les faire paroistre et trouuer grandes. C'est vn
  cordonnier qui sçait faire de grands souliers à vn petit pied. On
  luy eust faict donner le fouët en Sparte, de faire profession d'vn' art
  piperesse et mensongere: et croy qu'Archidamus qui en estoit Roy,
  n'ouit pas sans estonnement la response de Thucydidez, auquel il
  s'enqueroit, qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy:
  Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier: car quand ie l'ay porté par
  terre en luictant, il persuade à ceux qui l'ont veu, qu'il n'est pas
  tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes,
  font moins de mal: car c'est chose de peu de perte de ne les voir
  pas en leur naturel: là où ceux-cy font estat de tromper, non pas
  nos yeux, mais nostre iugement, et d'abastardir et corrompre l'essence
  des choses.   Les republiques qui se sont maintenuës en vn
  estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne,
  elles n'ont pas faict grand compte d'orateurs. Ariston definit sagement
  la rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon,
  art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale
  description le verifient par tout, en leurs preceptes. Les Mahometans
  en defendent l'instruction à leurs enfants, pour son inutilité.
  Et les Atheniens, s'aperceuants combien son vsage, qui auoit tout
  credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent, que sa principale
  partie, qui est, esmouuoir les affections, fust ostée, ensemble
  les exordes et perorations. C'est vn vtil inuenté pour manier et
  agiter vne tourbe, et vne commune desreglée: et est vtil qui ne
  s'employe qu'aux Estats malades, comme la medecine. En ceux où
  le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy
  d'Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en
  perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et à la verité, il se
  void peu de personnages en ces republiques là, qui se soient poussez
  en grand credit sans le secours de l'eloquence: Pompeius, Cæsar,
  Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus, ont pris de là, leur grand
  appuy à se monter à cette grandeur d'authorité, où ils sont en fin
  arriuez: et s'en sont aydez plus que des armes, contre l'opinion des
  meilleurs temps. Car L. Volumnius parlant en public en faueur de
  l'election au Consulat, faitte des personnes de Q. Fabius et P. Decius:
  Ce sont gents nays à la guerre, grands aux effects: au combat
  du babil, rudes: esprits vrayement consulaires. Les subtils,
  eloquents et sçauants, sont bons pour la ville, Preteurs à faire iustice,
  dit-il. L'eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires
  ont esté en plus mauuais estat, et que l'orage des guerres ciuiles
  les agitoit; comme vn champ libre et indompté porte les herbes plus
  gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d'vn
  Monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et
  facilité, qui se trouue en la commune, et qui la rend subiecte à estre
  maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie,
  sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la
  force de raison; cette facilité, dis-ie, ne se trouue pas si aisément
  en vn seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et
  bon conseil, de l'impression de cette poison. On n'a pas veu sortir
  de Macedoine ny de Perse, aucun orateur de renom.   I'en ay dit
  ce mot, sur le subiect d'vn Italien, que ie vien d'entretenir, qui a
  seruy le feu Cardinal Caraffe de maistre d'hostel iusques à sa mort.
  Ie luy faisoy compter de sa charge. Il m'a fait vn discours de cette
  science de gueule, auec vne grauité et contenance magistrale, comme
  s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de theologie. Il m'a dechifré
  vne difference d'appetits: celuy qu'on a à ieun, qu'on a apres
  le second et tiers seruice: les moyens tantost de luy plaire simplement,
  tantost de l'eueiller et picquer: la police de ses sauces; premierement
  en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens,
  et leurs effects: les differences des salades selon leur
  saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre seruie
  froide, la façon de les orner et embellir, pour les rendre encores
  plaisantes à la veuë. Apres cela il est entré sur l'ordre du seruice,
  plein de belles et importantes considerations.

        _Nec minimo sanè discrimine refert
    Quo gestu lepores, et quo gallina secetur._

  Et tout cela enflé de riches et magnifiques parolles: et celles mesmes
  qu'on employe à traiter du gouuernement d'vn Empire. Il m'est
  souuenu de mon homme,

    _Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum;
    Illud rectè, iterum sic memento; sedulò
    Moneo quæ possum pro mea sapientia.
    Postremo tanquam in speculum, in patinas, Demea,
    Inspicere iubeo, et moneo quid facto vsus sit._

  Si est-ce que les Grecs mesmes louërent grandement l'ordre et la
  disposition que Paulus Æmylius obserua au festin, qu'il leur fit au
  retour de Macedoine: mais ie ne parle point icy des effects, ie parle
  des mots.   Ie ne sçay s'il en aduient aux autres comme à moy:
  mais ie ne me puis garder quand i'oy nos architectes, s'enfler de
  ces gros mots de pilastres, architraues, corniches d'ouurage Corinthien,
  et Dorique, et semblables de leur iargon, que mon imagination
  ne se saisisse incontinent du palais d'Apollidon, et par effect
  ie trouue que ce sont les chetiues pieces de la porte de ma cuisine.

  Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms
  de la grammaire, semble-il pas qu'on signifie quelque forme de
  langage rare et pellegrin? ce sont titres qui touchent le babil de
  vostre chambriere.   C'est vne piperie voisine à cette-cy, d'appeller
  les offices de nostre Estat, par les titres superbes des Romains, encore
  qu'ils n'ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins
  d'authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui seruira, à mon
  aduis, vn iour de reproche à nostre siecle, d'employer indignement
  à qui bon nous semble les surnoms les plus glorieux, dequoy l'ancienneté
  ait honoré vn ou deux personnages en plusieurs siecles.
  Platon a emporté ce surnom de diuin, par vn consentement vniuersel,
  qu'aucun n'a essayé luy enuier: et les Italiens qui se vantent,
  et auecques raison, d'auoir communément l'esprit plus esueillé, et
  le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent
  d'estrener l'Aretin: auquel, sauf vne façon de parler bouffie
  et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la verité, mais recherchées
  de loing, et fantastiques, et outre l'eloquence en fin, telle qu'elle
  puisse estre, ie ne voy pas qu'il y ait rien au dessus des communs
  autheurs de son siecle: tant s'en faut qu'il approche de cette diuinité
  ancienne. Et le surnom de Grand, nous l'attachons à des
  Princes, qui n'ont rien au dessus de la grandeur populaire.



  CHAPITRE LII.

  _De la parsimonie des anciens._


  Attilivs Regulus, general de l'armée Romaine en Afrique, au milieu
  de sa gloire et de ses victoires contre les Carthaginois, escriuit
  à la chose publique, qu'vn valet de labourage, qu'il auoit
  laissé seul au gouuernement de son bien, qui estoit en tout sept arpents
  de terre, s'en estoit enfuy, ayant desrobé ses vtils de labourage,
  et demandoit congé pour s'en retourner et y pouruoir, de
  peur que sa femme, et ses enfans n'en eussent à souffrir. Le Senat
  pourueut à commettre vn autre à la conduite de ses biens, et luy
  fit restablir ce qui luy auoit esté desrobé, et ordonna que sa femme
  et enfans seroient nourris aux despens du public.   Le vieux Caton
  reuenant d'Espaigne Consul, vendit son cheual de seruice pour espargner
  l'argent qu'il eust cousté à le ramener par mer en Italie:
  et estant au gouuernement de Sardaigne, faisoit ses visitations à
  pied, n'ayant auec luy autre suite qu'vn officier de la chose publique,
  qui luy portoit sa robbe, et vn vase à faire des sacrifices: et le plus
  souuent il portoit sa male luy mesme. Il se vantoit de n'auoir iamais
  eu robbe qui eust cousté plus de dix escus; ny auoir enuoyé au
  marché plus de dix sols pour vn iour: et de ses maisons aux champs,
  qu'il n'en auoit aucune qui fust crepie et enduite par dehors.   Scipion
  Æmylianus apres deux triomphes et deux Consulats, alla en
  legation auec sept seruiteurs seulement. On tient qu'Homere n'en
  eut iamais qu'vn, Platon trois; Zenon le chef de la secte Stoique,
  pas vn. Il ne fut taxé que cinq sols et demy pour iour, à Tyberius
  Gracchus, allant en commission pour la chose publique, estant lors
  le premier homme des Romains.



  CHAPITRE LIII.

  _D'vn mot de Cæsar._


  Si nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que
  nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses
  qui sont hors de nous, que nous l'employissions à nous sonder nous
  mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture
  est bastie de pieces foibles et defaillantes. N'est-ce pas vn
  singulier tesmoignage d'imperfection, ne pouuoir r'assoir nostre
  contentement en aucune chose, et que par desir mesme et imagination
  il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu'il nous faut?
  Dequoy porte bon tesmoignage cette grande dispute, qui a tousiours
  esté entre les Philosophes, pour trouuer le souuerain bien de
  l'homme, et qui dure encores et durera eternellement, sans resolution
  et sans accord.

      _Dum abest quod auemus, id exsuperare videtur
    Cætera; post aliud, cùm contigit, illud auemus,
    Et sitis æqua tenet._

  Quoy que ce soit qui tombe en nostre connoissance et iouïssance,
  nous sentons qu'il ne nous satisfait pas, et allons beant apres
  les choses aduenir et inconnuës, d'autant que les presentes ne nous
  soulent point. Non pas à mon aduis qu'elles n'ayent assez dequoy
  nous souler, mais c'est que nous les saisissons d'vne prise malade
  et desreglée.

    _Nam cùm vidit hic ad vsum quæ flagitat vsus,
    Omnia iam fermè mortalibus esse parata;
    Diuitiis homines et honore et laude potentes
    Affluere, atque bona natorum excellere fama;
    Nec minus esse domi, cuiquam tamen anxia corda,
    Atque animum infestis cogi seruire querelis:
    Intellexit ibi vitium vas facere ipsum,
    Omniàque, illius vitio, corrumpier intus
    Quæ collata foris et commoda quæque venirent._

  Nostre appetit est irresolu et incertain: il ne sçait rien tenir,
  ny rien iouyr de bonne façon. L'homme estimant que ce soit le vice
  de ces choses qu'il tient, se remplit et se paist d'autres choses qu'il
  ne sçait point, et qu'il ne cognoist point, où il applique ses desirs
  et ses esperances, les prend en honneur et reuerence: comme dit
  Cæsar, _Communi fit vitio naturæ, vt inuisis, latitantibus atque incognitis
  rebus magis confidamus, vehementiùsque exterreamur_.



  CHAPITRE LIIII.

  _Des vaines subtilitez._


  Il est de ces subtilitez friuoles et vaines, par le moyen desquelles
  les hommes cerchent quelquefois de la recommandation: comme
  les poëtes, qui font des ouurages entiers de vers commençans par
  vne mesme lettre: nous voyons des oeufs, des boules, des aisles, des
  haches façonnées anciennement par les Grecs, auec la mesure de
  leurs vers, en les alongeant ou accoursissant, en maniere qu'ils
  viennent à representer telle, ou telle figure. Telle estoit la science
  de celuy qui s'amusa à compter en combien de sortes se pouuoient
  renger les lettres de l'alphabet, et y en trouua ce nombre incroyable,
  qui se void dans Plutarque. Ie trouue bonne l'opinion de celuy, à
  qui on presenta vn homme, apris à ietter de la main vn grain de
  mil, auec telle industrie, que sans faillir, il le passoit tousiours
  dans le trou d'vne esguille, et luy demanda lon apres quelque present
  pour loyer d'vne si rare suffisance: surquoy il ordonna bien
  plaisamment et iustement à mon aduis, qu'on fist donner à cet ouurier
  deux ou trois minots de mil, affin qu'vn si bel art ne demeurast
  sans exercice. C'est vn tesmoignage merueilleux de la foiblesse
  de nostre iugement, qu'il recommande les choses par la rareté ou
  nouuelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et vtilité n'y sont
  ioinctes.   Nous venons presentement de nous iouër chez moy, à
  qui pourroit trouuer plus de choses qui se tinsent par les deux
  bouts extremes, comme, Sire, c'est vn tiltre qui se donne à la plus
  esleuée personne de nostre Estat, qui est le Roy, et se donne aussi
  au vulgaire, comme aux marchans, et ne touche point ceux d'entre
  deux. Les femmes de qualité, on les nomme Dames, les moyennes
  Damoiselles, et Dames encore celles de la plus basse marche. Les
  daiz qu'on estend sur les tables, ne sont permis qu'aux maisons
  des Princes et aux tauernes. Democritus disoit, que les Dieux et
  les bestes auoient les sentimens plus aiguz que les hommes, qui
  sont au moyen estage. Les Romains portoient mesme accoutrement
  les iours de dueil et les iours de feste.   Il est certain que la peur
  extreme, et l'extreme ardeur de courage troublent également le
  ventre, et le laschent. Le saubriquet de Tremblant, duquel le XII.
  Roy de Nauarre Sancho fut surnommé, aprend que la hardiesse aussi
  bien que la peur engendrent du tremoussement aux membres. Ceux
  qui armoient ou luy ou quelque autre de pareille nature, à qui la
  peau frissonoit, essayerent à le rasseurer; appetissans le danger auquel
  il s'alloit ietter: Vous me cognoissez mal, leur dit-il: si ma
  chair sçauoit iusques où mon courage la portera tantost, elle se
  transiroit tout à plat. La foiblesse qui nous vient de froideur, et
  desgoutement aux exercices de Venus, elle nous vient aussi d'vn appetit
  trop vehement, et d'vne chaleur desreglée. L'extreme froideur
  et l'extreme chaleur cuisent et rotissent. Aristote dit que les cueux
  de plomb se fondent, et coulent de froid, et de la rigueur de l'hyuer,
  comme d'vne chaleur vehemente. Le desir et la satieté remplissent
  de douleur les sieges au dessus et au dessous de la volupté.   La
  bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment
  et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages
  gourmandent et commandent le mal, et les autres l'ignorent: ceux-cy
  sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà:
  lesquels apres en auoir bien poisé et consideré les qualitez, les auoir
  mesurez et iugez tels qu'ils sont, s'eslancent au dessus, par la force
  d'vn vigoureux courage. Ils les desdaignent et foulent aux pieds,
  ayans vne ame forte et solide, contre laquelle les traicts de la fortune
  venans à donner, il est force qu'ils reialissent et s'esmoussent,
  trouuans vn corps dans lequel ils ne peuuent faire impression:
  l'ordinaire et moyenne condition des hommes, loge entre ces deux
  extremitez: qui est de ceux qui apperçoiuent les maux, les sentent,
  et ne les peuuent supporter. L'enfance et la decrepitude se rencontrent
  en imbecillité de cerueau. L'auarice et la profusion en pareil
  desir d'attirer et d'acquerir.   Il se peut dire auec apparence, qu'il
  y a ignorance abecedaire, qui va deuant la science: vne autre
  doctorale, qui vient apres la science: ignorance que la science fait
  et engendre, tout ainsi comme elle deffait et destruit la premiere.
  Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s'en fait
  de bons Chrestiens, qui par reuerence et obeissance, croyent simplement,
  et se maintiennent sous les loix. En la moyenne vigueur
  des esprits, et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions:
  ils suiuent l'apparence du premier sens: et ont quelque tiltre d'interpreter
  à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien
  train, regardans à nous, qui n'y sommes pas instruits par estude.
  Les grands esprits plus rassis et clairuoyans, font vn autre genre
  de bien croyans: lesquels par longue et religieuse inuestigation,
  penetrent vne plus profonde et abstruse lumiere, és escritures, et
  sentent le mysterieux et diuin secret de nostre police ecclesiastique.
  Pourtant en voyons nous aucuns estre arriuez à ce dernier estage,
  par le second, auec merueilleux fruit, et confirmation: comme à
  l'extreme limite de la chrestienne intelligence: et iouyr de leur
  victoire auec consolation, action de graces, reformation de moeurs,
  et grande modestie. Et en ce rang n'entens-ie pas loger ces autres,
  qui pour se purger du soupçon de leur erreur passé, et pour nous
  asseurer d'eux, se rendent extremes, indiscrets, et iniustes, à la
  conduicte de nostre cause, et la tachent d'infinis reproches de violence.
  Les païsants simples, sont honnestes gents: et honnestes
  gents les Philosophes: ou, selon que nostre temps les nomme, des
  natures fortes et claires, enrichies d'vne large instruction de sciences
  vtiles. Les mestis, qui ont dedaigné le premier siege de l'ignorance
  des lettres, et n'ont peu ioindre l'autre, le cul entre deux selles
  (desquels ie suis, et tant d'autres) sont dangereux, ineptes, importuns:
  ceux-cy troublent le monde. Pourtant de ma part, ie me recule
  tant que ie puis, dans le premier et naturel siege, d'où ie me
  suis pour neant essayé de partir.   La poësie populaire et purement
  naturelle, a des naïuetés et graces, par où elle se compare à la principale
  beauté de la poësie parfaitte selon l'art: comme il se void és
  villanelles de Gascongne et aux chansons, qu'on nous rapporte des
  nations qui n'ont cognoissance d'aucune science, ny mesme d'escriture.
  La poësie mediocre, qui s'arreste entre deux, est desdaignée,
  sans honneur, et sans prix.   Mais par ce qu'apres que le pas a esté
  ouuert à l'esprit, i'ay trouué, comme il aduient ordinairement, que
  nous auions pris pour vn exercice malaisé et d'vn rare subiect, ce
  qui ne l'est aucunement, et qu'apres que nostre inuention a esté eschauffée,
  elle descouure vn nombre infiny de pareils exemples, ie
  n'en adiousteray que cettuy-cy: que si ces Essays estoient dignes,
  qu'on en iugeast, il en pourroit aduenir à mon aduis, qu'ils ne plairoient
  guere aux esprits communs et vulgaires, ny guere aux singuliers
  et excellens: ceux-là n'y entendroient pas assez, ceux-cy y
  entendroient trop: ils pourroient viuoter en la moyenne region.



  CHAPITRE LV.

  _Des Senteurs._


  Il se dit d'aucuns, comme d'Alexandre le grand, que leur sueur
  espandoit vn' odeur souefue, par quelque rare et extraordinaire
  complexion: dequoy Plutarque et autres recherchent la cause. Mais
  la commune façon des corps est au contraire: et la meilleure condition
  qu'ils ayent, c'est d'estre exempts de senteur. La douceur mesme
  des haleines plus pures, n'a rien de plus parfaict, que d'estre sans
  aucune odeur, qui nous offence: comme sont celles des enfans bien
  sains. Voyla pourquoy dit Plaute,

    _Mulier tum benè olet, vbi nihil olet._

  La plus exquise senteur d'vne femme, c'est ne sentir rien. Et les
  bonnes senteurs estrangeres, on a raison de les tenir pour suspectes,
  à ceux qui s'en seruent, et d'estimer qu'elles soyent employées pour
  couurir quelque defaut naturel de ce costé-là. D'où naissent ces
  rencontres des poëtes anciens, c'est puïr que sentir bon.

    _Rides nos, Coracine, nil olentes:
    Malo quàm benè olere, nil olere._

  Et ailleurs,

    _Posthume, non benè olet, qui benè semper olet._

  I'ayme pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes senteurs,
  et hay outre mesure les mauuaises, que ie tire de plus loing que
  toute autre:

          _Namque sagacius vnus odoror,
    Polypus, an grauis hirsutis cubet hircus in alis,
          Quàm canis acer vbi lateat sus._

  Les senteurs plus simples et naturelles, me semblent plus aggreables.

  Et touche ce soing principalement les dames. En la plus espesse
  barbarie, les femmes Scythes, apres s'estre lauées, se saupoudrent
  et encroustent tout le corps et le visage, de certaine drogue, qui
  naist en leur terroir, odoriferante. Et pour approcher les hommes,
  ayans osté ce fard, elles s'en trouuent et polies et parfumées.   Quelque
  odeur que ce soit, c'est merueille combien elle s'attache à moy,
  et combien i'ay la peau propre à s'en abreuuer. Celuy qui se plaint
  de nature dequoy elle a laissé l'homme sans instrument à porter les
  senteurs au nez, a tort: car elles se portent elles mesmes. Mais à
  moy particulierement, les moustaches que i'ay pleines, m'en seruent:
  si i'en approche mes gans, ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra
  tout vn iour: elles accusent le lieu d'où ie viens: les estroits
  baisers de la ieunesse, sauoureux, gloutons et gluans, s'y colloient
  autrefois, et s'y tenoient plusieurs heures apres. Et si pourtant ie
  me trouue peu subiect aux maladies populaires, qui se chargent
  par la conuersation, et qui naissent de la contagion de l'air; et me
  suis sauué de celles de mon temps, dequoy il y en a eu plusieurs
  sortes en nos villes, et en noz armées. On lit de Socrates, que n'estant
  iamais party d'Athenes pendant plusieurs recheutes de peste,
  qui la tourmenterent tant de fois, luy seul ne s'en trouua iamais
  plus mal.   Les medecins pourroient, ce crois-ie, tirer des odeurs,
  plus d'vsage qu'ils ne font: car i'ay souuent apperçeu qu'elles me
  changent, et agissent en mes esprits, selon qu'elles sont. Qui me
  fait approuuer ce qu'on dit, que l'inuention des encens et parfuns
  aux Eglises, si ancienne et espandue en toutes nations et religions,
  regarde à cela, de nous resiouir, esueiller et purifier le sens,
  pour nous rendre plus propres à la contemplation.   Ie voudrois
  bien pour en iuger, auoir eu ma part de l'ouurage de ces cuisiniers,
  qui sçauent assaisonner les odeurs estrangeres, auec la saueur
  des viandes. Comme on remarqua singulierement u seruice du
  Roy de Thunes, qui de nostre aage print terre à Naples, pour s'aboucher
  auec l'Empereur Charles. On farcissoit ses viandes de
  drogues odoriferantes, en telle somptuosité, qu'vn Paon, et deux
  Faisans, se trouuerent sur ses parties, reuenir à cent ducats, pour
  les apprester selon leur maniere. Et quand on les despeçoit, non la
  salle seulement, mais toutes les chambres de son Palais, et les rues
  d'autour, estoient remplies d'vne tres-soüefue vapeur, qui ne
  s'esuanouissoit pas si soudain.   Le principal soing que i'aye à me
  loger, c'est de fuir l'air puant et pesant. Ces belles villes, Venise
  et Paris, alterent la faueur que ie leur porte, par l'aigre senteur,
  l'vne de son maraits, l'autre de sa boue.



  CHAPITRE LVI.

  _Des prieres._


  Ie propose des fantasies informes et irresolues, comme font ceux
  qui publient des questions doubteuses, à debattre aux escoles:
  non pour establir la verité, mais pour la chercher. Et les soubmets
  au iugement de ceux, à qui il touche de regler non seulement mes
  actions et mes escrits, mais encore mes pensées. Esgalement m'en
  sera acceptable et vtile la condemnation, comme l'approbation, tenant
  pour absurde et impie, si rien se rencontre ignoramment ou
  inaduertamment couché en cette rapsodie contraire aux sainctes
  resolutions et prescriptions de l'Eglise Catholique Apostolique et
  Romaine, en laquelle ie meurs, et en laquelle ie suis nay. Et pourtant
  me remettant tousiours à l'authorité de leur censure, qui peut
  tout sur moy, ie me mesle ainsi temerairement à toute sorte de
  propos: comme icy.   Ie ne sçay si ie me trompe: mais puis que
  par vne faueur particuliere de la bonté diuine, certaine façon de
  priere nous a esté prescripte et dictée mot à mot par la bouche de
  Dieu, il m'a tousiours semblé que nous en deuions auoir l'vsage
  plus ordinaire, que nous n'auons. Et si i'en estoy creu, à l'entrée
  et à l'issue de noz tables, à nostre leuer et coucher, et à toutes
  actions particulieres, ausquelles on a accoustumé de mesler des
  prieres, ie voudroy que ce fust le patenostre, que les Chrestiens y
  employassent, sinon seulement, au moins tousiours. L'Eglise peut
  estendre et diuersifier les prieres selon le besoin de nostre instruction:
  car ie sçay bien que c'est tousiours mesme substance, et
  mesme chose. Mais on deuoit donner à celle là ce priuilege, que le
  peuple l'eust continuellement en la bouche: car il est certain qu'elle
  dit tout ce qu'il faut, et qu'elle est trespropre à toutes occasions.
  C'est l'vnique priere, dequoy ie me sers par tout, et la repete au
  lieu d'en changer. D'où il aduient, que ie n'en ay aussi bien en memoire,
  que cette là.   I'auoy presentement en la pensée, d'où nous
  venoit cett' erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises,
  et l'appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu
  que nostre foiblesse veut de l'aide, sans considerer si l'occasion est
  iuste ou iniuste; et d'escrier son nom, et sa puissance, en quelque
  estat, et action que nous soyons, pour vitieuse qu'elle soit. Il est
  bien nostre seul et vnique protecteur, et peut toutes choses à nous
  ayder: mais encore qu'il daigne nous honorer de cette douce alliance
  paternelle, il est pourtant autant iuste, comme il est bon, et
  comme il est puissant: mais il vse bien plus souuent de sa iustice,
  que de son pouuoir, et nous fauorise selon la raison d'icelle, non
  selon noz demandes.   Platon en ses loix fait trois sortes d'iniurieuse
  creance des Dieux, Qu'il n'y en ayt point, Qu'ils ne se meslent
  pas de noz affaires, Qu'ils ne refusent rien à noz voeux, offrandes
  et sacrifices. La premiere erreur, selon son aduis, ne dura
  iamais immuable en homme, depuis son enfance, iusques à sa
  vieillesse. Les deux suiuantes peuuent souffrir de la constance.

  Sa iustice et sa puissance sont inseparables. Pour neant implorons
  nous sa force en vne mauuaise cause. Il faut auoir l'ame nette,
  au moins en ce moment, auquel nous le prions, et deschargée de
  passions vitieuses: autrement nous luy presentons nous mesmes
  les verges, dequoy nous chastier. Au lieu de rabiller nostre faute,
  nous la redoublons; presentans à celuy, à qui nous auons à demander
  pardon, vne affection pleine d'irreuerence et de haine.
  Voyla pourquoy ie ne louë pas volontiers ceux, que ie voy prier
  Dieu plus souuent et plus ordinairement, si les actions voisines de
  la priere, ne me tesmoignent quelque amendement et reformation.

          _Si nocturnus adulter,
    Tempora sanctonico velas adoperta cucullo._

     Et l'assiette d'vn homme meslant à vne vie execrable la deuotion,
  semble estre aucunement plus condemnable, que celle d'vn homme
  conforme à soy, et dissolu par tout. Pourtant refuse nostre Eglise
  tous les iours, la faueur de son entrée et societé, aux moeurs obstinées
  à quelque insigne malice.   Nous prions par vsage et par
  coustume: ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons noz
  prieres: ce n'est en fin que mine. Et me desplaist de voir faire
  trois signes de croix au Benedicite, autant à Graces (et plus m'en
  desplait-il de ce que c'est vn signe que i'ay en reuerence et continuel
  vsage, mesmement quand ie baaille) et cependant toutes les
  autres heures du iour, les voir occupées à la haine, l'auarice, l'iniustice.
  Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation
  et composition. C'est miracle, de voir continuer des
  actions si diuerses d'vne si pareille teneur, qu'il ne s'y sente point
  d'interruption et d'alteration aux confins mesmes, et passage de
  l'vne à l'autre. Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos,
  nourrissant en mesme giste, d'vne societé si accordante et si paisible,
  le crime et le iuge?   Vn homme, de qui la paillardise, sans
  cesse regente la teste, et qui la iuge tres-odieuse à la veuë diuine,
  que dit-il à Dieu, quand il luy en parle? Il se rameine, mais soudain
  il rechoit. Si l'obiect de la diuine iustice, et sa presence frappoient,
  comme il dit, et chastioient son ame, pour courte qu'en
  fust la penitence, la crainte mesme y reietteroit si souuent sa
  pensée, qu'incontinent il se verroit maistre de ces vices, qui sont
  habitués et acharnés en luy. Mais quoy! ceux qui couchent vne vie
  entiere, sur le fruit et emolument du peché, qu'ils sçauent mortel?
  Combien auons nous de mestiers et vacations receuës, dequoy l'essence
  est vicieuse? Et celuy qui se confessant à moy, me recitoit,
  auoir tout vn aage faict profession et les effects d'une religion
  damnable selon luy, et contradictoire à celle qu'il auoit en son
  coeur, pour ne perdre son credit et l'honneur de ses charges: comment
  patissoit-il ce discours en son courage? De quel langage entretiennent
  ils sur ce subiect, la iustice diuine? Leur repentance
  consistant en visible et maniable reparation, ils perdent et enuers
  Dieu, et enuers nous, le moyen de l'alleguer. Sont-ils si hardis de
  demander pardon, sans satisfaction et sans repentance? Ie tien
  que de ces premiers il en va, comme de ceux-cy: mais l'obstination
  n'y est pas si aisée à conuaincre. Cette contrarieté et volubilité
  d'opinion si soudaine, si violente, qu'ils nous feignent, sent pour
  moy son miracle. Ils nous representent l'estat d'vne indigestible
  agonie.   Que l'imagination me sembloit fantastique, de ceux qui
  ces années passées, auoient en vsage de reprocher tout chascun,
  en qui il reluisoit quelque clarté d'esprit, professant la religion
  Catholique, que c'estoit à feinte: et tenoient mesme, pour luy faire
  honneur, quoy qu'il dist par apparence, qu'il ne pouuoit faillir au
  dedans, d'auoir sa creance reformée à leur pied. Fascheuse maladie,
  de se croire si fort, qu'on se persuade, qu'il ne se puisse
  croire au contraire: et plus fascheuse encore, qu'on se persuade
  d'vn tel esprit, qu'il prefere ie ne sçay quelle disparité de fortune
  presente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! Ils m'en
  peuuent croire: Si rien eust deu tenter ma ieunesse, l'ambition du
  hazard et difficulté, qui suiuoient cette recente entreprinse, y eust
  eu bonne part.   Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble,
  que l'Eglise deffend l'vsage promiscue, temeraire et indiscret des
  sainctes et diuines chansons, que le Sainct Esprit a dicté en Dauid.
  Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu'auecque reuerence et
  attention pleine d'honneur et de respect. Cette voix est trop diuine,
  pour n'auoir autre vsage que d'exercer les poulmons, et plaire à
  nos oreilles. C'est de la conscience qu'elle doit estre produite, et
  non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'vn
  garçon de boutique parmy ses vains et friuoles pensemens, s'en
  entretienne et s'en iouë. Ny n'est certes raison de voir tracasser
  par vne sale, et par vne cuysine, le Sainct liure des sacrez mysteres
  de nostre creance. C'estoyent autrefois mysteres, ce sont à present
  desduits et esbats.   Ce n'est pas en passant, et tumultuairement,
  qu'il faut manier vn estude si serieux et venerable. Ce doit estre
  vne action destinée, et rassise, à laquelle on doit tousiours adiouster
  cette preface de nostre office, _sursum corda_, et y apporter le
  corps mesme disposé en contenance, qui tesmoigne vne particuliere
  attention et reuerence. Ce n'est pas l'estude de tout le monde:
  c'est l'estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle.
  Les meschans, les ignorants s'y empirent. Ce n'est pas vne histoire
  à compter: c'est vne histoire à reuerer, craindre et adorer. Plaisantes
  gents, qui pensent l'auoir rendue maniable au peuple, pour
  l'auoir mise en langage populaire. Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils
  n'entendent tout ce qu'ils trouuent par escrit? Diray-ie plus? Pour
  l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent. L'ignorance pure, et
  remise toute en autruy, estoit bien plus salutaire et plus sçauante,
  que n'est cette science verbale, et vaine, nourrice de presomption
  et de temerité.   Ie croy aussi que la liberté à chacun de dissiper
  vne parole si religieuse et importante, à tant de sortes d'idiomes, a
  beaucoup plus de danger que d'vtilité. Les Iuifs, les Mahometans,
  et quasi tous autres, ont espousé, et reuerent le langage, auquel
  originellement leurs mysteres auoient esté conceuz, et en est deffendue
  l'alteration et changement; non sans apparence. Sçauons
  nous bien qu'en Basque, et en Bretaigne, il y ayt des Iuges assez,
  pour establir cette traduction faicte en leur langue? L'Eglise vniuerselle
  n'a point de iugement plus ardu à faire, et plus solemne.
  En preschant et parlant, l'interpretation est vague, libre, muable,
  et d'vne parcelle: ainsi ce n'est pas de mesme.   L'vn de noz historiens
  Grecs accuse iustement son siecle, de ce que les secrets de
  la religion Chrestienne, estoient espandus emmy la place, és mains
  des moindres artisans: que chacun en pouuoit debattre et dire
  selon son sens. Et que ce nous deuoit estre grande honte, nous qui
  par la grace de Dieu, iouïssons des purs mysteres de la pieté, de
  les laisser profaner en la bouche de personnes ignorantes et populaires,
  veu que les Gentils interdisoient à Socrates, à Platon, et aux
  plus sages, de s'enquerir et parler des choses commises aux Prestres
  de Delphes. Dit aussi, que les factions des Princes, sur le
  subiect de la Theologie, sont armées non de zele, mais de cholere.
  Que le zele tient de la diuine raison et iustice, se conduisant ordonnément
  et moderément: mais qu'il se change en haine et enuie:
  et produit au lieu du froment et du raisin, de l'yuroye et des orties,
  quand il est conduit d'vne passion humaine. Et iustement aussi,
  cet autre, conseillant l'Empereur Theodose, disoit, les disputes n'endormir
  pas tant les schismes de l'Eglise, que les esueiller, et animer
  les heresies. Que pourtant il faloit fuïr toutes contentions et argumentations
  Dialectiques, et se rapporter nuement aux prescriptions
  et formules de la foy, establies par les anciens. Et l'Empereur Andronicus,
  ayant rencontré en son palais, des principaux hommes,
  aux prises de parole, contre Lapodius, sur vn de noz points de
  grande importance, les tança, iusques à menacer de les ietter en la
  riuiere, s'ils continuoyent. Les enfants et les femmes, en noz iours,
  regentent les hommes plus vieux et experimentez, sur les loix Ecclesiastiques:
  là où la premiere de celles de Platon leur deffend de
  s'enquerir seulement de la raison des loix ciuiles, qui doiuent tenir
  lieu d'ordonnances diuines. Et permettant aux vieux, d'en communiquer
  entre eux, et auec le Magistrat: il adiouste, pourueu que ce
  ne soit en presence des ieunes, et personnes profanes.   Vn Euesque
  a laissé par escrit, qu'en l'autre bout du monde, il y a vne Isle,
  que les anciens nommoient Dioscoride: commode en fertilité de
  toutes sortes d'arbres et fruits, et salubrité d'air: de laquelle le
  peuple est Chrestien, ayant des Eglises et des Autels, qui ne sont
  parez que de croix, sans autres images: grand obseruateur de
  ieusnes et de festes: exacte païeur de dismes aux Prestres: et si
  chaste, que nul d'eux ne peut cognoistre qu'vne femme en sa vie.
  Au demeurant, si contant de sa fortune, qu'au milieu de la mer, il
  ignore l'vsage des nauires: et si simple, que de la religion qu'il
  obserue si songneusement, il n'en entend vn seul mot. Chose incroyable,
  à qui ne sçauroit, les Payens si deuots idolatres, ne cognoistre
  de leurs Dieux, que simplement le nom et la statue. L'ancien
  commencement de Menalippe, tragedie d'Euripides, portoit
  ainsi.

    _O Iuppiter, car de toy rien sinon
    Ie ne cognois seulement que le nom._

     I'ay veu aussi de mon temps, faire plainte d'aucuns escrits, de ce
  qu'ils sont purement humains et philosophiques, sans meslange de
  Theologie. Qui diroit au contraire, ce ne seroit pourtant sans
  quelque raison; Que la doctrine diuine tient mieux son rang à part,
  comme Royne et dominatrice: Qu'elle doit estre principale par
  tout, point suffragante et subsidiaire: Et qu'à l'auenture se prendroient
  les exemples à la Grammaire, Rhetorique, Logique, plus
  sortablement d'ailleurs que d'vne si sainte matiere; comme aussi
  les arguments des Theatres, ieux et spectacles publiques. Que les
  raisons diuines se considerent plus venerablement et reueremment
  seules, et en leur stile, qu'appariées aux discours humains. Qu'il se
  voit plus souuent cette faute, que les Theologiens escriuent trop
  humainement, que cett'autre, que les humanistes escriuent trop peu
  theologalement. La Philosophie, dit Sainct Chrysostome, est pieça
  banie de l'escole saincte, comme seruante inutile, et estimée indigne
  de voir seulement en passant de l'entrée, le sacraire des saincts
  Thresors de la doctrine celeste. Que le dire humain a ses formes
  plus basses, et ne se doit seruir de la dignité, majesté, regence, du
  parler diuin. Ie luy laisse pour moy, dire, _verbis indisciplinatis_, fortune,
  destinée, accident, heur, et malheur, et les Dieux, et autres
  frases, selon sa mode. Ie propose les fantasies humaines et miennes,
  simplement comme humaines fantasies, et separement considerées:
  non comme arrestées et reglées par l'ordonnance celeste, incapable
  de doubte et d'altercation. Matiere d'opinion, non matiere de foy.
  Ce que ie discours selon moy, non ce que ie croy selon Dieu, d'vne
  façon laïque, non clericale: mais tousiours tres-religieuse. Comme
  les enfants proposent leurs essays, instruisables, non instruisants.
  Et ne diroit-on pas aussi sans apparence, que l'ordonnance de ne
  s'entremettre que bien reseruément d'escrire de la Religion, à tous
  autres qu'à ceux qui en font expresse profession, n'auroit pas faute
  de quelque image d'vtilité et de iustice; et à moy auec, peut estre
  de m'en taire.   On m'a dict que ceux mesmes, qui ne sont pas des
  nostres, deffendent pourtant entre eux l'vsage du nom de Dieu, en
  leurs propos communs. Ils ne veulent pas qu'on s'en serue par vne
  maniere d'interiection, ou d'exclamation, ny pour tesmoignage, ny
  pour comparaison: en quoy ie trouue qu'ils ont raison. Et en
  quelque maniere que ce soit, que nous appelons Dieu à notre commerce
  et societé, il faut que ce soit serieusement, et religieusement.

  Il y a, ce me semble, en Xenophon vn tel discours, où il montre
  que nous deuons plus rarement prier Dieu: d'autant qu'il n'est pas
  aisé, que nous puissions si souuent remettre nostre ame, en cette
  assiette reglée, reformée, et deuotieuse, où il faut qu'elle soit pour
  ce faire: autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et
  inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous
  pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là,
  sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de
  rancune? Toutesfois nous inuoquons Dieu et son ayde, au complot
  de noz fautes, et le conuions à l'iniustice.

    _Quæ, nisi seductis, nequeas committere diuis._

  L'auaricieux le prie pour la conseruation vaine et superflue de ses
  thresors: l'ambitieux pour ses victoires, et conduite de sa fortune:
  le voleur l'employe à son ayde, pour franchir le hazard et les difficultez,
  qui s'opposent à l'execution de ses meschantes entreprinses:
  ou le remercie de l'aisance qu'il a trouué à desgosiller vn
  passant. Au pied de la maison, qu'ils vont escheller ou petarder,
  ils font leurs prieres, l'intention et l'esperance pleine de cruauté,
  de luxure, et d'auarice.

    _Hoc ipsum, quo tu Iouis aurem impellere tentas,
    Dic agedum Staio: proh Iuppiter! ô bone, clamet,
    Iuppiter! at sese non clamet Iuppiter ipse._

     La Royne de Nauarre Margueritte, recite d'vn ieune Prince, et encore
  qu'elle ne le nomme pas, sa grandeur l'a rendu cognoissable
  assez, qu'allant à vne assignation amoureuse, et coucher auec la
  femme d'vn Aduocat de Paris, son chemin s'addonnant au trauers
  d'vne Eglise, il ne passoit iamais en ce lieu sainct, allant ou retournant
  de son entreprinse, qu'il ne fist ses prieres et oraisons. Ie
  vous laisse à iuger, l'ame pleine de ce beau pensement, à quoy il
  employoit la faueur diuine. Toutesfois elle allegue cela pour vn
  tesmoignage de singuliere deuotion. Mais ce n'est pas par cette
  preuue seulement qu'on pourroit verifier que les femmes ne sont
  gueres propres à traiter les matieres de la Theologie.  Vne vraye
  priere, et vne religieuse reconciliation de nous à Dieu, elle ne peut
  tomber en vne ame impure et soubsmise, lors mesmes, à la domination
  de Satan. Celuy qui appelle Dieu à son assistance, pendant
  qu'il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse,
  qui appelleroit la iustice à son ayde; ou comme ceux qui produisent
  le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge.

        _Tacito mala vota susurro
    Concipimus._

  Il est peu d'hommes qui ozassent mettre en euidence les requestes
  secrettes qu'ils font à Dieu.

    _Haud cuiuis promptum est, murmùrque humilèsque susurros
    Tollere de templis, et aperto viuere voto._

  Voyla pourquoy les Pythagoriens vouloyent qu'elles fussent publiques,
  et ouyes d'vn chacun; afin qu'on ne le requist de chose indecente
  et iniuste, comme celuy-là:

                        _Clarè cùm dixit: Apollo!
    Labra mouet, metuens audiri: Pulchra Lauerna,
    Da mihi fallere, da iustum sanctúmque videri;
    Noctem peccatis, et fraudibus obiice nubem._

     Les Dieux punirent grieuement les iniques voeux d'Oedipus en les
  luy ottroyant. Il auoit prié, que ses enfants vuidassent entre eux
  par armes la succession de son Estat, il fut si miserable, de se voir
  pris au mot. Il ne faut pas demander, que toutes choses suiuent
  nostre volonté, mais qu'elles suiuent la prudence.   Il semble, à la
  verité, que nous nous seruons de nos prieres, comme d'vn iargon,
  et comme ceux qui employent les paroles sainctes et diuines à
  des sorcelleries et effects magiciens: et que nous facions nostre
  compte que ce soit de la contexture, ou son, ou suitte des motz, ou
  de nostre contenance, que depende leur effect. Car ayans l'ame
  pleine de concupiscence, non touchée de repentance, ny d'aucune
  nouuelle reconciliation enuers Dieu, nous luy allons presenter ces
  parolles que la memoire preste à nostre langue: et esperons en
  tirer vne expiation de nos fautes. Il n'est rien si aisé, si doux, et
  si fauorable que la loy diuine: elle nous appelle à soy, ainsi
  fautiers et detestables comme nous sommes: elle nous tend les
  bras, et nous reçoit en son giron, pour vilains, ords, et bourbeux,
  que nous soyons, et que nous ayons à estre à l'aduenir. Mais encore
  en recompense, la faut-il regarder de bon oeil: encore faut-il receuoir
  ce pardon auec action de graces: et au moins pour cet instant
  que nous nous addressons à elle, auoir l'ame desplaisante de
  ses fautes, et ennemie des passions qui nous ont poussé à l'offencer.
  Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n'acceptent le
  present d'vn meschant.

    _Immunis aram si tetigit manus,
    Non sumptuosa blandior hostia
      Molliuit auersos Penates,
            Farre pio et saliente mica._



  CHAPITRE LVII.

  _De l'Aage._


  Ie ne puis receuoir la façon, dequoy nous establissons la durée
  de nostre vie. Ie voy que les sages l'accoursissent bien fort au prix
  de la commune opinion. Comment, dit le ieune Caton, à ceux qui
  le vouloyent empescher de se tuer, suis-ie à cette heure en aage,
  où lon me puisse reprocher d'abandonner trop tost la vie? Si n'auoit-il
  que quarante et huict ans. Il estimoit cet aage là bien meur
  et bien auancé, considerant combien peu d'hommes y arriuent. Et
  ceux qui s'entretiennent de ce que ie ne sçay quel cours qu'ils
  nomment naturel, promet quelques années au delà, ils le pourroient
  faire, s'ils auoient priuilege qui les exemptast d'vn si grand nombre
  d'accidens, ausquels chacun de nous est en bute par vne naturelle
  subiection, qui peuuent interrompre ce cours qu'ils se promettent.
  Quelle resuerie est-ce de s'attendre de mourir d'vne defaillance
  de forces, que l'extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but
  à nostre durée: veu que c'est l'espece de mort la plus rare de toutes,
  et la moins en vsage? Nous l'appellons seule naturelle, comme si
  c'estoit contre nature, de voir vn homme se rompre le col d'vne
  cheute, s'estoufer d'vn naufrage, se laisser surprendre à la peste
  ou à vne pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous
  presentoit à tous ces inconuenients. Ne nous flattons pas de ces
  beaux mots: on doit à l'auenture appeler plustost naturel, ce qui
  est general, commun, et vniuersel.   Mourir de vieillesse, c'est vne
  mort rare, singuliere et extraordinaire, et d'autant moins naturelle
  que les autres: c'est la derniere et extreme sorte de mourir: plus
  elle est esloignée de nous, d'autant est elle moins esperable: c'est
  bien la borne, au delà de laquelle nous n'irons pas, et que la loy de
  Nature a prescript, pour n'estre point outre-passée: mais c'est
  vn sien rare priuilege de nous faire durer iusques là. C'est vne
  exemption qu'elle donne par faueur particuliere, à vn seul, en
  l'espace de deux ou trois siecles, le deschargeant des trauerses et
  difficultez qu'elle a ietté entre deux, en cette longue carriere. Par
  ainsi mon opinion est, de regarder que l'aage auquel nous sommes
  arriuez, c'est vn aage auquel peu de gens arriuent. Puis que d'vn
  train ordinaire les hommes ne viennent pas iusques là, c'est signe
  que nous sommes bien auant. Et puis que nous auons passé les
  limites accoustumez, qui est la vraye mesure de nostre vie, nous ne
  deuons esperer d'aller guere outre. Ayant eschappé tant d'occasions
  de mourir, où nous voyons tresbucher le monde, nous deuons recognoistre
  qu'vne fortune extraordinaire, comme celle-là qui nous
  maintient, et hors de l'vsage commun, ne nous doibt guere durer.

  C'est vn vice des loix mesmes, d'auoir cette fauce imagination:
  elles ne veulent pas qu'vn homme soit capable du maniement de ses
  biens, qu'il n'ait vingt et cinq ans, et à peine conseruera-il iusques
  lors le maniment de sa vie. Auguste retrancha cinq ans des anciennes
  ordonnances Romaines, et declara qu'il suffisoit à ceux qui
  prenoient charge de iudicature, d'auoir trente ans. Seruius Tullius
  dispensa les Cheualiers qui auoient passé quarante sept ans des
  coruées de la guerre: Auguste les remit à quarante et cinq. De
  renuoyer les hommes au seiour auant cinquante cinq ou soixante
  ans, il me semble n'y auoir pas grande apparence. Ie serois d'aduis
  qu'on estendist nostre vacation et occupation autant qu'on pourroit,
  pour la commodité publique: mais ie trouue la faute en l'autre
  costé, de ne nous y embesongner pas assez tost. Cettuy-cy auoit esté
  iuge vniuersel du monde à dixneuf ans, et veut que pour iuger de
  la place d'vne goutiere on en ait trente.   Quant à moy i'estime que
  nos ames sont desnoüées à vingt ans, ce qu'elles doiuent estre, et
  qu'elles promettent tout ce qu'elles pourront. Iamais ame qui n'ait
  donné en cet aage là, arre bien euidente de sa force, n'en donna
  depuis la preuue. Les qualitez et vertus naturelles produisent dans
  ce terme là, ou iamais, ce qu'elles ont de vigoureux et de beau.

    _Si l'espine nou picque quand nai,
    A pene que pique iamai,_

  disent-ils en Daulphiné.   De toutes les belles actions humaines, qui
  sont venues à ma cognoissance, de quelque sorte qu'elles soyent,
  ie penserois en auoir plus grande part, à nombrer celles qui ont
  esté produites et aux siecles anciens et au nostre, auant l'aage de
  trente ans, qu'apres. Ouy, en la vie de mesmes hommes souuent.
  Ne le puis-ie pas dire en toute seureté, de celles de Hannibal et de
  Scipion son grand aduersaire? La belle moitié de leur vie, ils la
  vescurent de la gloire acquise en leur ieunesse: grands hommes
  depuis au prix de touts autres, mais nullement au prix d'eux-mesmes.
  Quant à moy ie tien pour certain que depuis cet aage, et
  mon esprit et mon corps ont plus diminué, qu'augmenté, et plus
  reculé, qu'auancé. Il est possible qu'à ceux qui employent bien le
  temps, la science, et l'experience croissent auec la vie: mais la
  viuacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus
  nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s'allanguissent.

      _Vbi iam validis quassatum est viribus æui
    Corpus, et obtusis ceciderunt viribus artus,
    Claudicat ingenium, delirat linguáque ménsque._

     Tantost c'est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par
  fois aussi c'est l'ame: et en ay assez veu, qui ont eu la ceruelle
  affoiblie, auant l'estomach et les iambes. Et d'autant que c'est vn
  mal peu sensible à qui le souffre, et d'vne obscure montre, d'autant
  est-il plus dangereux. Pour ce coup, ie me plains des loix, non pas
  dequoy elles nous laissent trop tard à la besogne, mais dequoy
  elles nous y employent trop tard. Il me semble que considerant
  la foiblesse de nostre vie, et à combien d'escueils ordinaires et
  naturels elle est exposée, on n'en deuroit pas faire si grande part à
  la naissance, à l'oisiueté et à l'apprentissage.

  FIN DV PREMIER LIVRE.



  LIVRE SECOND.



  CHAPITRE I.

  _De l'inconstance de nos actions._


  Cevx qui s'exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouuent
  en aucune partie si empeschez, qu'à les r'apiesser et mettre
  à mesme lustre: car elles se contredisent communément de si
  estrange façon, qu'il semble impossible qu'elles soient parties de
  mesme boutique. Le ieune Marius se trouue tantost fils de Mars,
  tantost fils de Venus. Le Pape Boniface huictiesme, entra, dit-on,
  en sa charge comme vn renard, s'y porta comme vn lion, et mourut
  comme vn chien. Et qui croiroit que ce fust Neron, cette vraye image
  de cruauté, comme on luy presentast à signer, suyuant le stile, la
  sentence d'vn criminel condamné, qui eust respondu: Pleust à Dieu
  que ie n'eusse iamais sceu escrire: tant le coeur luy serroit de condamner
  vn homme à mort? Tout est si plein de tels exemples, voire
  chacun en peut tant fournir à soy-mesme, que ie trouue estrange,
  de voir quelquefois des gens d'entendement, se mettre en peine d'assortir
  ces pieces: veu que l'irresolution me semble le plus commun
  et apparent vice de nostre nature; tesmoing ce fameux verset de
  Publius le farseur,

    _Malum consilium est, quod mutari non potest1_

  Il y a quelque apparence de faire iugement d'vn homme, par les
  plus communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité
  de nos moeurs et opinions, il m'a semblé souuent que les bons autheurs
  mesmes ont tort de s'opiniastrer à former de nous vne constante
  et solide contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant
  cette image, vont rangeant et interpretant toutes les actions
  d'vn personnage, et s'ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent
  à la dissimulation. Auguste leur est eschappé: car il se trouue en
  cet homme vne varieté d'actions si apparente, soudaine, et continuelle,
  tout le cours de sa vie, qu'il s'est faict lâcher entier et indecis,
  aux plus hardis iuges.   Ie croy des hommes plus mal aisément
  la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que
  l'inconstance. Qui en iugeroit en detail et distinctement, piece à
  piece, rencontreroit plus souuent à dire vray. En toute l'ancienneté
  il est malaisé de choisir vne douzaine d'hommes, qui ayent dressé
  leur vie à vn certain et asseuré train, qui est le principal but de la
  sagesse. Car pour la comprendre tout en vn mot, dit vn ancien, et
  pour embrasser en vne toutes les regles de nostre vie, c'est vouloir,
  et ne vouloir pas tousiours mesme chose: Ie ne daignerois, dit-il,
  adiouster, pourueu que la volonté soit iuste: car si elle n'est iuste,
  il est impossible qu'elle soit tousiours vne. De vray, i'ay autrefois
  appris, que le vice, n'est que des-reglement et faute de mesure; et
  par consequent, il est impossible d'y attacher la constance. C'est
  vn mot de Demosthenes, dit-on, que le commencement de toute
  vertu, c'est consultation et deliberation, et la fin et perfection, constance.
  Si par discours nous entreprenions certaine voye, nous la
  prendrions la plus belle, mais nul n'y a pensé,

    _Quod petiit, spernit; repetit quod nuper omisit;
    Æstuat, et vitæ disconuenit ordine toto._

  Nostre façon ordinaire c'est d'aller apres les inclinations de nostre
  appetit, à gauche, à dextre, contremont, contre-bas, selon que
  le vent des occasions nous emporte. Nous ne pensons ce que nous
  voulons, qu'à l'instant que nous le voulons: et changeons comme
  cet animal, qui prend la couleur du lieu, où on le couche. Ce que
  nous auons à cett'heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost
  encore retournons sur nos pas: ce n'est que branle et inconstance:

    _Ducimur vt neruis alienis mobile lignum._

  Nous n'allons pas, on nous emporte: comme les choses qui flottent,
  ores doucement, ores auecques violence, selon que l'eau est ireuse
  ou bonasse.

                                        _Nonne videmus
    Quid sibi quisque velit nescire, et quærere semper;
    Commutare locum, quasi onus deponere possit?_

  Chaque iour nouuelle fantasie, et se meuuent nos humeurs auecques
  les mouuements du temps.

    _Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
    Iuppiter auctifero lustrauit lumine terras._

  Nous flottons entre diuers aduis: nous ne voulons rien librement,
  rien absoluëment, rien constamment. A qui auroit prescript
  et estably certaines loix et certaine police en sa teste, nous verrions
  tout par tout en sa vie reluire vne equalité de moeurs, vn ordre, et
  vne relation infallible des vnes choses aux autres. (Empedocles
  remarquoit cette difformité aux Agrigentins, qu'ils s'abandonnoyent
  aux delices, comme s'ils auoyent l'endemain à mourir: et bastissoyent,
  comme si iamais ils ne deuoyent mourir.) Le discours en seroit
  bien aisé à faire. Comme il se voit du ieune Caton: qui en a
  touché vne marche, a tout touché: c'est vne harmonie de sons tres-accordans,
  qui ne se peut démentir. A nous au rebours, autant d'actions,
  autant faut-il de iugemens particuliers. Le plus seur, à mon
  opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans
  entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence.
     Pendant les débauches de nostre pauure Estat, on me
  rapporta, qu'vne fille de bien pres de là où i'estoy, s'estoit precipitée
  du haut d'vne fenestre, pour éuiter la force d'vn belitre de soldat
  son hoste: elle ne s'estoit pas tuée à la cheute, et pour redoubler
  son entreprise, s'estoit voulu donner d'vn cousteau par la gorge,
  mais on l'en auoit empeschée: toutefois apres s'y estre bien fort
  blessée, elle mesme confessoit que le soldat ne l'auoit encore pressée
  que de requestes, sollicitations, et presens, mais qu'elle auoit eu
  peur, qu'en fin il en vinst à la contrainte: et là dessus les parolles,
  la contenance, et ce sang tesmoing de sa vertu, à la vraye façon
  d'vne autre Lucrece. Or i'ay sçeu à la verité, qu'auant et depuis
  ell'auoit esté garse de non si difficile composition. Comme dit le
  compte, tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez
  failly vostre pointe, n'en concluez pas incontinent vne chasteté inuiolable
  en vostre maistresse: ce n'est pas à dire que le muletier
  n'y trouue son heure.   Antigonus ayant pris en affection vn de ses
  soldats, pour sa vertu et vaillance, commanda à ses medecins de le
  penser d'une maladie longue et interieure, qui l'auoit tourmenté
  long temps: et s'apperceuant apres sa guerison, qu'il alloit beaucoup
  plus froidement aux affaires, luy demanda qui l'auoit ainsi
  changé et encoüardy: Vous mesmes, Sire, luy respondit-il, m'ayant
  deschargé des maux, pour lesquels ie ne tenois compte de ma vie.

  Le soldat de Lucullus ayant esté déualisé par les ennemis, fit
  sur eux pour se reuencher vne belle entreprise: quand il se fut
  remplumé de sa perte, Lucullus l'ayant pris en bonne opinion,
  l'emploioit à quelque exploict hazardeux, par toutes les plus belles
  remonstrances, dequoy il se pouuoit aduiser:

    _Verbis quæ timido quoque possent addere mentem;_

  Employez y, respondit-il, quelque miserable soldat déualisé:

                          _Quantumuis rusticus: Ibit,
    Ibit eò, quò vis, qui zonam perdidit, inquit;_

  et refuse resoluëment d'y aller.   Quand nous lisons, que Mahomet
  ayant outrageusement rudoyé Chasan chef de ses Ianissaires, de ce
  qu'il voyoit sa troupe enfoncée par les Hongres, et luy se porter laschement
  au combat, Chasan alla pour toute response se ruer furieusement
  seul en l'estat qu'il estoit, les armes au poing, dans le
  premier corps des ennemis qui se presenta, où il fut soudain englouti:
  ce n'est à l'aduenture pas tant iustification, que raduisement:
  ny tant prouësse naturelle, qu'vn nouueau despit. Celuy que
  vous vistes hier si auantureux, ne trouuez pas estrange de le voir
  aussi poltron le lendemain: ou la cholere, ou la necessité, ou la
  compagnie, ou le vin, ou le son d'vne trompette, luy auoit mis le
  coeur au ventre, ce n'est pas vn coeur ainsi formé par discours: ces
  circonstances le luy ont fermy: ce n'est pas merueille, si le voyla
  deuenu autre par autres circonstances contraires. Cette variation
  et contradiction qui se void en nous, si souple, a faict qu'aucuns
  nous songent deux ames, d'autres deux puissances, qui nous accompaignent
  et agitent chacune à sa mode, vers le bien l'vne,
  l'autre vers le mal: vne si brusque diuersité ne se pouuant bien assortir
  à vn subiet simple.   Non seulement le vent des accidens
  me remue selon son inclination: mais en outre, ie me remue et
  trouble moy mesme par l'instabilité de ma posture; et qui y regarde
  primement, ne se trouue guere deux fois en mesme estat. Ie donne
  à mon ame tantost vn visage, tantost vn autre, selon le costé
  où ie la couche. Si ie parle diuersement de moy, c'est que ie me
  regarde diuersement. Toutes les contrarietez s'y trouuent, selon
  quelque tour, et en quelque façon: Honteux, insolent, chaste,
  luxurieux, bauard, taciturne, laborieux, delicat, ingenieux, hebeté,
  chagrin, debonnaire, menteur, veritable, sçauant, ignorant, et liberal
  et auare et prodigue: tout cela ie le vois en moy aucunement,
  selon que ie me vire: et quiconque s'estudie bien attentifuement,
  trouue en soy, voire et en son iugement mesme, cette volubilité et
  discordance. Ie n'ay rien à dire de moy, entierement, simplement,
  et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en vn mot. _Distinguo_,
  est le plus vniuersel membre de ma Logique.   Encore que
  ie sois tousiours d'aduis de dire du bien le bien, et d'interpreter
  plustost en bonne part les choses qui le peuuent estre, si est-ce que
  l'estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souuent par
  le vice mesme poussez à bien faire, si le bien faire ne se iugeoit par
  la seule intention. Parquoy vn fait courageux ne doit pas conclurre
  vn homme vaillant: celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit
  tousiours, et à toutes occasions. Si c'estoit vne habitude de vertu,
  et non vne saillie, elle rendroit vn homme pareillement resolu à tous
  accidens: tel seul, qu'en compagnie: tel en camp clos, qu'en vne
  bataille: car quoy qu'on die, il n'y a pas autre vaillance sur le paué
  et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il vne maladie
  en son lict, qu'vne blessure au camp: et ne craindroit non plus la
  mort en sa maison qu'en vn assaut. Nous ne verrions pas vn mesme
  homme, donner dans la bresche d'vne braue asseurance, et se tourmenter
  apres, comme vne femme, de la perte d'vn procez ou d'vn
  fils. Quand estant lasche à l'infamie, il est ferme à la pauureté:
  quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouue roide
  contre les espées des aduersaires: l'action est loüable, non pas
  l'homme. Plusieurs Grecs, dit Cicero, ne peuuent veoir les ennemis,
  et se trouuent constants aux maladies. Les Cimbres et Celtiberiens
  tout au rebours. _Nihil enim potest esse æquabile, quod non à certa
  ratione proficiscatur._   Il n'est point de vaillance plus extreme en
  son espece, que celle d'Alexandre: mais elle n'est qu'en espece,
  ny assez pleine par tout, et vniuerselle. Toute incomparable qu'elle
  est, si a elle encores ses taches. Qui faict que nous le voyons se
  troubler si esperduement aux plus legers soupçons qu'il prent des
  machinations des siens contre sa vie: et se porter en cette recherche,
  d'vne si vehemente et indiscrete iniustice, et d'vne crainte qui
  subuertit sa raison naturelle. La superstition aussi dequoy il estoit
  si fort attaint, porte quelque image de pusillanimité. Et l'exces de
  la penitence, qu'il fit, du meurtre de Clytus, est aussi tesmoignage
  de l'inegalité de son courage. Nostre faict ce ne sont que pieces rapportées,
  et voulons acquerir vn honneur à fauces enseignes. La
  vertu ne veut estre suyuie que pour elle mesme; et si on emprunte
  par fois son masque pour autre occasion, elle nous l'arrache aussi
  tost du visage. C'est vne viue et forte teinture, quand l'ame en est
  vue fois abbreuuée, et qui ne s'en va qu'elle n'emporte la piece.
  Voyla pourquoy pour iuger d'vn homme, il faut suiure longuement
  et curieusement sa trace: si la constance ne s'y maintient de son
  seul fondement, _cui viuendi via considerata atque prouisa est_, si la
  varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye:
  car le pas s'en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre:
  celuy là s'en va auau le vent, comme dict la deuise de nostre Talebot.
     Ce n'est pas merueille, dict vn ancien, que le hazard puisse
  tant sur nous, puis que nous viuons par hazard. A qui n'a dressé
  en gros sa vie à vne certaine fin, il est impossible de disposer les
  actions particulieres. Il est impossible de renger les pieces, à qui
  n'a vne forme du total en sa teste. A quoy faire la prouision des
  couleurs, à qui ne sçay ce qu'il a à peindre? Aucun ne fait certain
  dessein de sa vie, et n'en deliberons qu'à parcelles. L'archer doit
  premierement sçauoir où il vise, et puis y accommoder la main,
  l'arc, la corde, la flesche, et les mouuemens. Nos conseils fouruoyent,
  par ce qu'ils n'ont pas d'adresse et de but. Nul vent fait pour celuy
  qui n'a point de port destiné. Ie ne suis pas d'aduis de ce iugement
  qu'on fit pour Sophocles, de l'auoir argumenté suffisant au maniement
  des choses domestiques, contre l'accusation de son fils, pour
  auoir veu l'vne de ses tragedies. Ny ne trouue la coniecture des
  Pariens enuoyez pour reformer les Milesiens, suffisante à la consequence
  qu'ils en tirerent. Visitants l'isle, ils remarquoyent les terres
  mieux cultiuees, et maisons champestres mieux gouuernées. Et
  ayants enregistré le nom des maistres d'icelles, comme ils eurent
  faict l'assemblée des citoyens en la ville, ils nommerent ces maistres
  là, pour nouueaux gouuerneurs et magistrats: iugeants que soigneux
  de leurs affaires priuées, ils le seroyent des publiques.   Nous
  sommes tous de lopins, et d'vne contexture si informe et diuerse,
  que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant
  de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy.
  _Magnam rem puta, vnum hominem agere._ Puis que l'ambition peut
  apprendre aux hommes, et la vaillance, et la temperance, et la liberalité,
  voire et la iustice: puis que l'auarice peut planter au
  courage d'vn garçon de boutique, nourri à l'ombre et à l'oysiueté,
  l'asseurance de se ietter si loing du foyer domestique, à la mercy
  des vagues et de Neptune courroucé dans vn fraile bateau, et qu'elle
  apprend encore la discretion et la prudence: et que Venus mesme
  fournit de resolution et de hardiesse la ieunesse encore soubs la
  discipline et la verge; et gendarme le tendre coeur des pucelles au
  giron de leurs meres:

    _Hac duce, custodes furtim transgressa iacentes,
          Ad iuuenem tenebris sola puella venit;_

  ce n'est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement
  par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu'au dedans, et voir
  par quels ressors se donne le bransle. Mais d'autant que c'est vne
  hazardeuse et haute entreprinse, ie voudrois que moins de gens s'en
  meslassent.



  CHAPITRE II.

  _De l'yurongnerie._


  Le monde n'est que varieté et dissemblance. Les vices sont tous
  pareils en ce qu'ils sont tous vices: et de cette façon l'entendent
  à l'aduenture les Stoiciens: mais encore qu'ils soyent également
  vices, ils ne sont pas égaux vices. Et que celuy qui a franchi de cent
  pas les limites,

    _Quos vltra, citráque nequit consistere rectum,_

  ne soit pas de pire condition, que celuy qui n'en est qu'à dix pas,
  il n'est pas croyable: et que le sacrilege ne soit pire que le larrecin
  d'vn chou de nostre iardin:

    _Nec vincet ratio, tantumdem vt peccet, idémque,
      Qui teneros caules alieni fregerit horti,
      Et qui nocturnus diuûm sacra legerit._

  Il y a autant en cela de diuersité qu'en aucune autre chose. La
  confusion de l'ordre et mesure des pechez, est dangereuse. Les
  meurtriers, les traistres, les tyrans, y ont trop d'acquest: ce n'est
  pas raison que leur conscience se soulage, sur ce que tel autre ou
  est oisif, ou est lascif, ou moins assidu à la deuotion. Chacun poise
  sur le peché de son compagnon, et esleue le sien. Les instructeurs
  mesmes les rangent souuent mal à mon gré. Comme Socrates disoit,
  que le principal office de la sagesse estoit, distinguer les biens
  et les maux. Nous autres, à qui le meilleur est tousiours en vice,
  deuons dire de mesme de la science de distinguer les vices: sans la
  quelle, bien exacte, le vertueux et le meschant demeurent meslez
  et incognus.   Or l'yurongnerie entre les autres, me semble vn
  vice grossier et brutal. L'esprit a plus de part ailleurs: et il y a
  des vices, qui ont ie ne sçay quoy de genereux, s'il le faut ainsi
  dire. Il y en a où la science se mesle, la diligence, la vaillance, la
  prudence, l'addresse et la finesse: cestuy-cy est tout corporel et
  terrestre. Aussi la plus grossiere nation de celles qui sont auiourd'huy,
  c'est celle là seule qui le tient en credit. Les autres vices alterent
  l'entendement, cestuy-cy le renuerse, et estonne le corps.

                            _Cùm vini vis penetrauit,
    Consequitur grauitas membrorum, præpediuntur
    Crura vacillanti, tardescit lingua, madet mens,
    Nant oculi; clamor, singultus iurgia gliscunt._

  Le pire estat de l'homme, c'est où il pert la connoissance et
  gouuernement de soy. Et en dit on entre autres choses, que comme
  le moust bouillant dans vn vaisseau, pousse à mont tout ce qu'il y a
  dans le fonds, aussi le vin faict desbonder les plus intimes secrets,
  à ceux qui en ont pris outre mesure.

            _Tu sapientium
    Curas, et arcanum iocoso
    Consilium retegis Lyæo._

  Iosephe recite qu'il tira le ver du nez à vn certain ambassadeur que
  les ennemis luy auoient enuoyé, l'ayant fait boire d'autant. Toutesfois
  Auguste s'estant fié à Lucius Piso, qui conquit la Thrace, des
  plus priuez affaires qu'il eust, ne s'en trouua iamais mesconté: ny
  Tyberius de Cossus, à qui il se deschargeoit de tous ses conseils:
  quoy que nous les sçachions auoir esté si fort subiects au vin, qu'il
  en a fallu rapporter souuent du Senat, et l'vn et l'autre yure,

    _Hesterno inflatum venas, de more, Lyæo._

  Et commit on aussi fidelement qu'à Cassius beuueur d'eauë, à Cimber
  le dessein de tuer Cesar: quoy qu'il s'enyurast souuent: d'où
  il respondit plaisamment, Que ie portasse vn tyran, moy, qui ne
  puis porter le vin! Nous voyons nos Allemans noyez dans le vin, se
  souuenir de leur quartier, du mot, et de leur rang.

        _Nec facilis victoria de madidis, et
    Blæsis, atque mero titubantibus._

  Ie n'eusse pas creu d'yuresse si profonde, estoufée, et enseuelie,
  si ie n'eusse leu cecy dans les histoires: Qu'Attalus ayant conuié
  à souper pour luy faire vne notable indignité, ce Pausanias, qui sur
  ce mesme subiect, tua depuis Philippus Roy de Macedoine (Roy
  portant par ses belles qualitez tesmoignage de la nourriture, qu'il
  auoit prinse en la maison et compagnie d'Epaminondas) il le fit
  tant boire, qu'il peust abandonner sa beauté, insensiblement, comme
  le corps d'vne putain buissonniere, aux muletiers et nombre d'abiects
  seruiteurs de sa maison. Et ce que m'aprint vne dame que
  i'honnore et prise fort, que pres de Bordeaux, vers Castres, où est
  sa maison, vne femme de village, veufue, de chaste reputation, sentant
  des premiers ombrages de grossesse, disoit à ses voisines,
  qu'elle penseroit estre enceinte si ell'auoit vn mary. Mais du iour
  à la iournee, croissant l'occasion de ce soupçon, et en fin iusques à
  l'euidence, ell'en vint là, de faire declarer au prosne de son eglise,
  que qui seroit consent de ce faict, en l'aduoüant, elle promettoit de
  le luy pardonner, et s'il le trouuoit bon, de l'espouser. Vn sien
  ieune valet de labourage, enhardy de cette proclamation, declara
  l'auoir trouuée vn iour de feste, ayant bien largement prins son vin,
  endormie en son foyer si profondement et si indecemment, qu'il
  s'en peut seruir sans l'esueiller. Ils viuent encore mariez ensemble.

  Il est certain que l'antiquité n'a pas fort descrié ce vice: les escris
  mesmes de plusieurs Philosophes en parlent bien mollement:
  et iusques aux Stoïciens il y en a qui conseillent de se dispenser
  quelquefois à boire d'autant, et de s'enyurer pour relascher l'ame.

    _Hoc quoque virtutum quondam certamine magnum
        Socratem palmam promeruisse ferunt._

  Ce censeur et correcteur des autres Caton, a esté reproché de bien
  boire.

    _Narratur et prisci Catonis
    Sæpe mero caluisse virtus._

  Cyrus Roy tant renommé, allegue entre ses autres loüanges, pour se
  preferer à son frere Artaxerxes, qu'il sçauoit beaucoup mieux boire
  que luy. Et és nations les mieux reglées, et policées; cet essay de
  boire d'autant, estoit fort en vsage. I'ay ouy dire à Siluius excellent
  medecin de Paris, que pour garder que les forces de nostre estomac
  ne s'apparessent, il est bon vne fois le mois, les esueiller par cet
  excez, et les picquer pour les garder de s'engourdir. Et escrit-on
  que les Perses apres le vin consultoient de leurs principaux affaires.

  Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice, que
  mon discours. Car outre ce que ie captiue aysément mes creances
  soubs l'authorité des opinions anciennes, ie le trouue bien vn vice
  lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les
  autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique.
  Et si nous ne nous pouuons donner du plaisir, qu'il ne nous couste
  quelque chose, comme ils tiennent, ie trouue que ce vice couste
  moins à nostre conscience que les autres: outre ce qu'il n'est point
  de difficile apprest, ny malaisé à trouuer: consideration non mesprisable.
  Vn homme auancé en dignité et en aage, entre trois principales
  commoditez, qu'il me disoit luy rester, en la vie, comptoit
  ceste-cy, et où les veut on trouuer plus iustement qu'entre les naturelles?
  Mais il la prenoit mal. La delicatesse y est à fuyr, et le soigneux
  triage du vin. Si vous fondez vostre volupté à le boire friand,
  vous vous obligez à la douleur de le boire autre. Il faut auoir le
  goust plus lasche et plus libre. Pour estre bon beuueur, il ne faut
  le palais si tendre. Les Allemans boiuent quasi esgalement de tout
  vin auec plaisir. Leur fin c'est l'aualler, plus que le gouster. Ils en
  ont bien meilleur marché. Leur volupté est bien plus plantureuse et
  plus en main.   Secondement, boire à la Françoise à deux repas,
  et moderéement, c'est trop restreindre les faueurs de ce Dieu. Il y
  faut plus de temps et de constance. Les anciens franchissoyent des
  nuicts entieres à cet exercice, et y attachoyent souuent les iours.
  Et si faut dresser son ordinaire plus large et plus ferme. I'ay veu vn
  grand Seigneur de mon temps, personnage de hautes entreprinses,
  et fameux succez, qui sans effort, et au train de ses repas communs,
  ne beuuoit guere moins de cinq lots de vin: et ne se montroit au
  partir de là, que trop sage et aduisé aux despens de noz affaires. Le
  plaisir, duquel nous voulons tenir compte au cours de nostre vie,
  doit en employer plus d'espace. Il faudroit, comme des garçons de
  boutique, et gents de trauail, ne refuser nulle occasion de boire, et
  auoir ce desir tousiours en teste. Il semble que touts les iours nous
  racourcissons l'vsage de cestuy-cy: et qu'en noz maisons, comme
  i'ay veu en mon enfance, les desiuners, les ressiners, et les collations
  fussent plus frequentes et ordinaires, qu'à present. Seroit ce
  qu'en quelque chose nous allassions vers l'amendement? Vrayement
  non. Mais ce peut estre que nous nous sommes beaucoup plus iettez
  à la paillardise, que noz peres. Ce sont deux occupations, qui s'entrempeschent
  en leur vigueur. Elle a affoibli nostre estomach d'vne
  part: et d'autre part la sobrieté sert à nous rendre plus coints,
  plus damerets pour l'exercice de l'amour.   C'est merueille des
  comptes que i'ay ouy faire à mon pere de la chasteté de son siecle.
  C'estoit à luy d'en dire, estant tres aduenant et par art et par nature
  à l'vsage des dames. Il parloit peu et bien, et si mesloit son langage
  de quelque ornement des liures vulgaires, sur tout Espaignols: et
  entre les Espaignols, luy estoit ordinaire celuy qu'ils nomment
  Marc Aurele. Le port, il l'auoit d'vne grauité douce, humble, et tres
  modeste. Singulier soing de l'honnesteté et decence de sa personne,
  et de ses habits, soit à pied, soit à cheual. Monstrueuse foy en ses
  paroles: et vne conscience et religion en general, penchant plustost
  vers la superstition que vers l'autre bout. Pour vn homme de petite
  taille, plein de vigueur, et d'vne stature droitte et bien proportionnée,
  d'vn visage aggreable, tirant sur le brun: adroit et exquis en
  touts nobles exercices. I'ay veu encore des cannes farcies de plomb,
  desquelles on dit qu'il s'exerçoit les bras pour se preparer à ruer
  la barre, ou la pierre, ou à l'escrime: et des souliers aux semelles
  plombées, pour s'alleger au courir et à sauter. Du prim-saut il a
  laissé en memoire de petits miracles. Ie l'ay veu pardelà soixante
  ans se moquer de noz alaigresses: se ietter auec sa robbe fourrée
  sur vn cheual; faire le tour de la table sur son pouce, ne monter
  guere en sa chambre, sans s'eslancer trois ou quatre degrez à la
  fois. Sur mon propos il disoit, qu'en toute vne prouince à peine y
  auoit il vne femme de qualité, qui fust mal nommée. Recitoit des
  estranges priuautez, nommément siennes, auec des honnestes femmes,
  sans soupçon quelconque. Et de soy, iuroit sainctement estre
  venu vierge à son mariage, et si c'estoit apres auoir eu longue part
  aux guerres delà les monts: desquelles il nous a laissé vn papier
  iournal de sa main suyuant poinct par poinct ce qui s'y passa, et
  pour le publiq et pour son priué. Aussi se maria il bien auant en
  aage l'an M. D. XXVIII, qui estoit son trentetroisiesme, sur le chemin
  de son retour d'Italie. Reuenons à noz bouteilles.   Les incommoditez
  de la vieillesse, qui ont besoing de quelque appuy et refreschissement,
  pourroyent m'engendrer auecq raison desir de cette
  faculté: car c'est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous
  desrobe. La chaleur naturelle, disent les bons compaignons, se
  prent premierement aux pieds: celle là touche l'enfance. De-là
  elle monte à la moyenne region, où elle se plante long temps, et y
  produit, selon moy, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle. Les
  autres voluptez dorment au prix. Sur la fin, à la mode d'vne vapeur
  qui va montant et s'exhalant, ell'arriue au gosier, où elle fait sa
  derniere pose. Ie ne puis pourtant entendre comment on vienne à
  allonger le plaisir de boire outre la soif, et se forger en l'imagination
  vn appetit artificiel, et contre nature. Mon estomach n'iroit
  pas iusques là: il est assez empesché à venir à bout de ce qu'il
  prend pour son besoing. Ma constitution est, ne faire cas du boire
  que pour la suitte du manger: et boy à cette cause le dernier coup
  tousiours le plus grand. Et par ce qu'en la vieillesse, nous apportons
  le palais encrassé de reume, ou alteré par quelque autre mauuaise
  constitution, le vin nous semble meilleur, à mesme que nous
  auons ouuert et laué noz pores. Aumoins il ne m'aduient guere, que
  pour la premiere fois i'en prenne bien le goust, Anacharsis s'estonnoit
  que les Grecs beussent sur la fin du repas en plus grands
  verres qu'au commencement. C'estoit, comme ie pense, pour la
  mesme raison que les Alemans le font, qui commencent lors le
  combat à boire d'autant.   Platon defend aux enfants de boire vin
  auant dixhuict ans, et auant quarante de s'enyurer. Mais à ceux
  qui ont passé les quarante, il pardonne de s'y plaire, et de mesler
  vn peu largement en leurs conuiues l'influence de Dionysus: ce
  bon Dieu, qui redonne aux hommes la gayeté, et la ieunesse aux
  vieillards, qui adoucit et amollit les passions de l'ame, comme le
  fer s'amollit par le feu, et en ses loix, trouue telles assemblées à
  boire (pourueu qu'il y aye vn chef de bande, à les contenir et regler)
  vtiles: l'yuresse estant vne bonne espreuue et certaine de la
  nature d'vn chascun: et quand et quand propre à donner aux personnes
  d'aage le courage de s'esbaudir en danses, et en la musique:
  choses vtiles, et qu'ils n'osent entreprendre en sens rassis.
  Que le vin est capable de fournir à l'ame de la temperance, au
  corps de la santé. Toutesfois ces restrictions, en partie empruntées
  des Carthaginois, luy plaisent. Qu'on s'en espargne en expedition
  de guerre. Que tout magistrat et tout iuge s'en abstienne sur le
  point d'executer sa charge, et de consulter des affaires publiques.
  Qu'on n'y employe le iour, temps deu à d'autres occupations: ny
  celle nuict, qu'on destine à faire des enfants. Ils disent, que le
  Philosophe Stilpon aggraué de vieillesse, hasta sa fin à escient, par
  le breuuage de vin pur. Pareille cause, mais non du propre dessein,
  suffoqua aussi les forces abbatuës par l'aage du Philosophe Arcesilaüs.
     Mais c'est vne vieille et plaisante question, si l'ame du sage
  seroit pour se rendre à la force du vin,

    _Si munitæ adhibet vim sapientiæ._

  A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous
  auons de nous? la plus reglée ame du monde, et la plus parfaicte,
  n'a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s'emporter
  par terre de sa propre foiblesse. De mille il n'en est pas vne
  qui soit droite et rassise vn instant de sa vie: et se pourroit mettre
  en doubte, si selon sa naturelle condition elle y peut iamais
  estre. Mais d'y ioindre la constance, c'est sa derniere perfection: ie
  dis quand rien ne la choqueroit: ce que mille accidens peuuent
  faire. Lucrece, ce grand Poëte, a beau philosopher et se bander,
  le voyla rendu insensé par vn breuuage amoureux. Pensent ils
  qu'vne apoplexie n'estourdisse aussi bien Socrates, qu'vn portefaix?
  Les vns ont oublié leur nom mesme par la force d'vne maladie, et
  vne legere blessure a renuersé le iugement à d'autres. Tant sage
  qu'il voudra, mais en fin c'est vn homme: qu'est il plus caduque,
  plus miserable, et plus de neant? La sagesse ne force pas nos conditions
  naturelles.

    _Sudores itaque et pallorem existere toto
    Corpore, et infringi linguam, vocémque aboriri,
    Caligare oculos, sonere aures, succidere artus,
    Denique concidere, ex animi terrore, videmus._

  Il faut qu'il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu'il fremisse
  planté au bord d'vn precipice, comme vn enfant: Nature
  ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité,
  inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy
  apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit
  à la honte, il gemit à la colique, sinon d'vne voix desesperée
  et esclatante, au moins d'vne voix cassée et enroüée.

    _Humani à se nihil alienum putet._

  Les Poëtes qui feignent tout à leur poste, n'osent pas descharger
  seulement des larmes, leurs heros:

    _Sic fatur lacrymans, classique immittit habenas._

  Luy suffise de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter,
  il n'est pas en luy. Cestuy mesme nostre Plutarque, si parfaict
  et excellent iuge des actions humaines, à voir Brutus et Torquatus
  tuer leurs enfans, est entré en doubte, si la vertu pouuoit
  donner iusques là: et si ces personnages n'auoyent pas esté plustost
  agitez par quelque autre passion. Toutes actions hors les bornes
  ordinaires sont subiectes à sinistre interpretation: d'autant que
  nostre goust n'aduient non plus à ce qui est au dessus de luy, qu'à
  ce qui est au dessous.   Laissons cette autre secte, faisant expresse
  profession de fierté. Mais quand en la secte mesme estimée la plus
  molle, nous oyons ces ventances de Metrodorus: _Occupaui te, Fortuna,
  atque cepi; omnésque aditus tuos interclusi, vt ad me aspirare
  non posses_. Quand Anaxarchus, par l'ordonnance de Nicocreon tyran
  de Cypre, couché dans vn vaisseau de pierre, et assommé à coups
  de mail de fer, ne cesse de dire, Frappez, rompez, ce n'est pas
  Anaxarchus: c'est son estuy que vous pilez. Quand nous oyons nos
  martyrs, crier au Tyran au milieu de la flamme, C'est assez rosti
  de ce costé là, hache le, mange le, il est cuit, recommence de l'autre.
  Quand nous oyons en Iosephe cet enfant tout deschiré de tenailles
  mordantes, et persé des aleines d'Antiochus, le deffier
  encore, criant d'vne voix ferme et asseurée: Tyran, tu pers temps,
  me voicy tousiours à mon aise: où est cette douleur, où sont ces
  tourmens, dequoy tu me menassois? n'y sçais tu que cecy? ma
  constance te donne plus de peine, que ie n'en sens de ta cruauté:
  ô lasche belistre tu te rens, et ie me renforce: fay moy pleindre,
  fay moy flechir, fay moy rendre si tu peux: donne courage à tes
  satellites, et à tes bourreaux: les voyla defaillis de coeur, ils n'en
  peuuent plus: arme les, acharne les. Certes il faut confesser qu'en
  ces ames là, il y a quelque alteration, et quelque fureur, tant sainte
  soit elle.   Quand nous arriuons à ces saillies Stoïques, i'ayme
  mieux estre furieux que voluptueux: mot d'Antisthenez. Μανειειν
  μαλλον η ἡσθειειν. Quand Sextius nous dit, qu'il ayme mieux estre
  enferré de la douleur que de la volupté: quand Epicurus entreprend
  de se faire mignarder à la goutte, et refusant le repos et la
  santé, que de gayeté de coeur il deffie les maux: et mesprisant les
  douleurs moins aspres, dedaignant les luiter, et les combattre, qu'il
  en appelle et desire des fortes, poignantes, et dignes de luy:

    _Spumantémque dari, pecora inter inertia, votis
    Optat aprum, aut fuluum descendere monte leonem:_

  qui ne iuge que ce sont boutées d'vn courage eslancé hors de son
  giste?   Nostre ame ne sçauroit de son siege atteindre si haut: il
  faut qu'elle le quitte, et s'esleue, et prenant le frein aux dents,
  qu'elle emporte, et rauisse son homme, si loing, qu'apres il s'estonne
  luy-mesme de son faict. Comme aux exploicts de la guerre, la chaleur
  du combat pousse les soldats genereux souuent à franchir des
  pas si hazardeux, qu'estans reuenuz à eux, ils en transissent d'estonnement
  les premiers. Comme aussi les Poëtes sont épris souuent
  d'admiration de leurs propres ouurages, et ne reconnoissent plus
  la trace, par où ils ont passé vne si belle carriere. C'est ce qu'on
  appelle aussi en eux ardeur et manie. Et comme Platon dict, que
  pour neant hurte à la porte de la poësie, vn homme rassis: aussi
  dit Aristote qu'aucune ame excellente, n'est exempte de meslange
  de folie. Et a raison d'appeller folie tout eslancement, tant loüable
  soit-il, qui surpasse nostre propre iugement et discours. D'autant
  que la sagesse est vn maniment reglé de nostre ame, et qu'elle
  conduit auec mesure et proportion, et s'en respond. Platon argumente
  ainsi, que la faculté de prophetizer est au dessus de nous:
  qu'il faut estre hors de nous, quand nous la traittons: il faut que
  nostre prudence soit offusquée ou par le sommeil, ou par quelque
  maladie, ou enleuée de sa place par vn rauissement celeste.



  CHAPITRE III.

  _Coustume de l'Isle de Cea._


  Si philosopher c'est douter, comme ils disent, à plus forte raison
  niaiser et fantastiquer, comme ie fais, doit estre doubter: car
  c'est aux apprentifs à enquerir et à debatre, et au cathedrant de resoudre.
  Mon cathedrant, c'est l'authorité de la volonté diuine qui
  nous regle sans contredit, et qui a son rang au dessus de ces humaines
  et vaines contestations.   Philippus estant entré à main armée
  au Peloponese, quelcun disoit à Damidas, que les Lacedemoniens
  auroient beaucoup à souffrir, s'ils ne se remettoient en sa grace:
  Et poltron, respondit-il, que peuuent souffrir ceux qui ne craignent
  point la mort? On demandoit aussi à Agis, comment vn homme
  pourroit viure libre, Mesprisant, dit-il, le mourir. Ces propositions
  et mille pareilles qui se rencontrent à ce propos, sonnent euidemment
  quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand
  elle nous vient: car il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir
  que la mort mesme: tesmoing cet enfant Lacedemonien, pris
  par Antigonus, et vendu pour serf, lequel pressé par son maistre
  de s'employer à quelque seruice abiect, Tu verras, dit-il, qui tu as
  acheté, ce me seroit honte de seruir, ayant la liberté si à main: et
  ce disant, se precipita du haut de la maison. Antipater menassant
  asprement les Lacedemoniens, pour les renger à certaine sienne
  demande: Si tu nous menasses de pis que la mort, respondirent-ils,
  nous mourrons plus volontiers. Et à Philippus leur ayant escrit,
  qu'il empescheroit toutes leurs entreprinses, Quoy? nous empescheras
  tu aussi de mourir?   C'est ce qu'on dit, que le sage vit tant
  qu'il doit, non pas tant qu'il peut; et que le present que Nature
  nous ait faict le plus fauorable, et qui nous oste tout moyen de
  nous pleindre de nostre condition, c'est de nous auoir laissé la clef
  des champs. Elle n'a ordonné qu'vne entrée à la vie, et cent mille
  yssuës. Nous pouuons auoir faute de terre pour y viure, mais de
  terre pour y mourir, nous n'en pouuons auoir faute, comme respondit
  Boiocatus aux Romains. Pourquoy te plains tu de ce monde?
  il ne te tient pas: si tu vis en peine, ta lascheté en est cause: A
  mourir il ne reste que le vouloir.

    _Vbique mors est: optimè hoc cauit Deus.
    Eripere vitam nemo non homini potest,
    At nemo mortem: mille ad hanc aditus patent._

     Et ce n'est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la
  recepte à tous maux. C'est vn port tresasseuré, qui n'est iamais à
  craindre, et souuent à rechercher: tout reuient à vn, que
  l'homme se donne sa fin, ou qu'il la souffre, qu'il coure au deuant
  de son iour, ou qu'il l'attende. D'où qu'il vienne c'est tousiours le
  sien. En quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c'est le
  bout de la fusée. La plus volontaire mort, c'est la plus belle. La
  vie despend de la volonté d'autruy, la mort de la nostre. En aucune
  chose nous ne deuons tant nous accommoder à nos humeurs,
  qu'en celle-là. La reputation ne touche pas vne telle entreprise,
  c'est folie d'en auoir respect. Le viure, c'est seruir, si la
  liberté de mourir en est à dire. Le commun train de la guerison se
  conduit aux despens de la vie: on nous incise, on nous cauterise,
  on nous detranche les membres, on nous soustrait l'aliment, et le
  sang: vn pas plus outre, nous voyla gueris tout à faict. Pourquoy
  n'est la veine du gosier autant à nostre commandement que la
  mediane? Aux plus fortes maladies les plus forts remedes. Seruius
  le Grammairien ayant la goutte, n'y trouua meilleur conseil, que de
  s'appliquer du poison à tuer ses iambes: qu'elles fussent podagres
  à leur poste, pourueu qu'elles fussent insensibles. Dieu nous donne
  assez de congé, quand il nous met en tel estat, que le viure nous
  est pire que le mourir. C'est foiblesse de ceder aux maux,
  mais c'est folie de les nourrir. Les Stoiciens disent, que c'est viure
  conuenablement à Nature, pour le sage, de se departir de la vie,
  encore qu'il soit en plein heur, s'il le faict opportunément: et au
  fol de maintenir sa vie, encore qu'il soit miserable, pourueu qu'il
  soit en la plus grande part des choses, qu'ils disent estre selon
  Nature. Comme ie n'offense les loix, qui sont faictes contre les larrons,
  quand i'emporte le mien, et que ie coupe ma bourse: ny des
  boutefeuz, quand ie brusle mon bois: aussi ne suis ie tenu aux
  loix faictes contre les meurtriers, pour m'auoir osté ma vie. Hegesias
  disoit, que comme la condition de la vie, aussi la condition de
  la mort deuoit dependre de nostre eslection. Et Diogenes rencontrant
  le Philosophe Speusippus affligé de longue hydropisie, se
  faisant porter en littiere: qui luy escria, Le bon salut, Diogenes:
  A toy, point de salut, respondit-il, qui souffres le viure estant en
  tel estat. De vray quelque temps apres Speusippus se fit mourir,
  ennuié d'vne si penible condition de vie.   Mais cecy ne s'en va pas
  sans contraste. Car plusieurs tiennent, que nous ne pouuons
  abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres
  de celuy, qui nous y a mis; et que c'est à Dieu, qui nous a icy
  enuoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et seruice
  d'autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de
  le prendre: que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi
  pour nostre païs: les loix nous redemandent compte de nous, pour
  leur interest, et ont action d'homicide contre nous. Autrement
  comme deserteurs de nostre charge, nous sommes punis en l'autre
  monde,

    _Proxima deinde tenent moesti loca, qui sibi lethum
    Insontes peperere manu, lucémque perosi
    Proiecere animas._

  Il y a bien plus de constance à vser la chaine qui nous tient, qu'à
  la rompre: et plus d'espreuue de fermeté en Regulus qu'en Caton.
  C'est l'indiscretion et l'impatience, qui nous haste le pas. Nuls accidens
  ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les maux
  et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les
  gehennes, et les bourreaux, l'animent et la viuifient.

    _Duris vt ilex tonsa bipennibus
    Nigræ feraci frondis in Algido
      Per damna, per cædes, ab ipso
      Ducit opes animúmque ferro._

  Et comme dict l'autre:

      _Non est vt putas virtus, pater,
      Timere vitam, sed malis ingentibus
      Obstare, nec se vertere ac retro dare_.

    _Rebus in aduersis facile est contemnere mortem,
      Fortius ille facit, qui miser esse potest._

  C'est le rolle de la couardise, non de la vertu, de s'aller tapir
  dans vn creux, souz vne tombe massiue, pour euiter les coups de
  la Fortune. Elle ne rompt son chemin et son train, pour orage qu'il
  face:

    _Si fractus illabatur orbis,
    Impauidam ferient ruinæ_.

  Le plus communement, la fuitte d'autres inconueniens, nous pousse
  à cettuy-cy. Voire quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous
  y courons:

    _Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori?_

  Comme ceux qui de peur du precipice s'y lancent eux-mesmes.

        _Multos in summa pericula misit
    Venturi timor ipse mali: fortissimus ille est,
    Qui promptus metuenda pati, si cominus instent,
    Et differre potest._

        _Vsque adeo, mortis formidine, vitæ
    Percipit humanos odium, lucisque videndæ,
    Vt sibi consciscant mærenti pectore lethum,
    Obliti fontem curarum hunc esse timorem._

  Platon en ses loix ordonne sepulture ignominieuse à celuy qui a
  priué son plus proche et plus amy, sçauoir est soy mesme, et de la
  vie, et du cours des destinées, non contraint par iugement publique,
  ny par quelque triste et ineuitable accident de la Fortune, ny par
  vne honte insupportable, mais par lascheté et foiblesse d'vne ame
  craintiue. Et l'opinion qui desdaigne nostre vie, elle est ridicule.
  Car en fin c'est nostre estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont
  vn estre plus noble et plus riche, peuuent accuser le nostre: mais
  c'est contre Nature, que nous nous mesprisons et mettons nous
  mesmes à nonchaloir; c'est vne maladie particuliere, et qui ne se
  voit en aucune autre creature, de se hayr et desdaigner. C'est de
  pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que
  nous sommes. Le fruict d'vn tel desir ne nous touche pas, d'autant
  qu'il se contredit et s'empesche en soy: celuy qui desire d'estre
  faict d'vn homme ange, il ne faict rien pour luy. Il n'en vaudroit de
  rien mieux, car n'estant plus, qui se resiouyra et ressentira de cet
  amendement pour luy?

    _Debet enim, miserè cui fortè ægréque futurum est,
    Ipse quoque esse in eo tum tempore, cum male possit
    Accidere._

  La securité, l'indolence, l'impassibilité, la priuation des maux de
  cette vie, que nous achetons au prix de la mort, ne nous apporte
  aucune commodité. Pour neant euite la guerre, celuy qui ne peut
  iouyr de la paix, et pour neant fuit la peine qui n'a de quoy sauourer
  le repos.   Entre ceux du premier aduis, il y a eu grand doubte
  sur ce, quelles occasions sont assez iustes, pour l'aire entrer vn
  homme en ce party de se tuer: ils appellent cela, ευλογον εξαγωγην.
  Car quoy qu'ils dient, qu'il faut souuent mourir pour causes legeres,
  puis que celles qui nous tiennent en vie, ne sont gueres
  fortes, si y faut-il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques
  et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers
  seulement, mais des peuples à se deffaire. I'en ay allegué par cy
  deuant des exemples: et nous lisons en outre, des vierges Milesienes,
  que par vne conspiration furieuse, elles se pendoient les
  vnes apres les autres, iusques à ce que le magistrat y pourueust,
  ordonnant que celles qui se trouueroyent ainsi penduës, fussent
  trainées du mesme licol toutes nuës par la ville.   Quand Threicion
  presche Cleomenes de se tuer, pour le mauuais estat de ses
  affaires, et ayant fuy la mort plus honorable en la bataille qu'il
  venoit de perdre, d'accepter cette autre, qui luy est seconde en
  honneur, et ne donner point loisir au victorieux de luy faire souffrir
  ou vne mort, ou vne vie honteuse: Cleomenes d'vn courage
  Lacedemonien et Stoique, refuse ce conseil comme lasche et effeminé:
  C'est vne recepte, dit-il, qui ne me peut iamais manquer, et
  de laquelle il ne se faut seruir tant qu'il y a vn doigt d'esperance
  de reste: que le viure est quelquefois constance et vaillance: qu'il
  veut que sa mort mesme serue à son païs, et en veut faire vn acte
  d'honneur et de vertu. Threicion se creut dés lors, et se tua. Cleomenes
  en fit aussi autant depuis, mais ce fut apres auoir essaié le
  dernier point de la Fortune.   Tous les inconueniens ne valent pas
  qu'on vueille mourir pour les euiter. Et puis y ayant tant de soudains
  changemens aux choses humaines, il est malaisé à iuger, à
  quel poinct nous sommes iustement au bout de nostre esperance:

    _Sperat et in sæua victus gladiator arena,
      Sit licet infesto pollice turba minax._

  Toutes choses, disoit vn mot ancien, sont esperables à vn homme
  pendant qu'il vit. Ouy mais, respond Seneca, pourquoy auray-ie
  plustost en la teste cela, que la Fortune peut toutes choses pour
  celuy qui est viuant; que cecy, que Fortune ne peut rien sur celuy
  qui sçait mourir? On voit Iosephe engagé en vn si apparent danger
  et si prochain, tout vn peuple s'estant esleué contre luy, que par
  discours il n'y pouuoit auoir aucune resource: toutefois estant,
  comme il dit, conseillé sur ce point, par vn de ses amis de se deffaire,
  bien luy seruit de s'opiniastrer encore en l'esperance: car la
  Fortune contourna outre toute raison humaine cet accident, si qu'il
  s'en veid deliuré sans aucun inconuenient. Et Cassius et Brutus au
  contraire, acheuerent de perdre les reliques de la Romaine liberté,
  de laquelle ils estoient protecteurs, par la precipitation et temerité,
  dequoy ils se tuerent auant le temps et l'occasion. A la iournée de
  Serisolles Monsieur d'Anguien essaïa deux fois de se donner de
  l'espée dans la gorge, desesperé de la fortune du combat, qui se
  porta mal en l'endroit où il estoit: et cuida par precipitation se
  priuer de la iouyssance d'vne si belle victoire. I'ay veu cent lieures
  se sauuer sous les dents des leuriers: _Aliquis carnifici suo superstes
  fuit_.

    _Multa dies variúsque labor mutabilis æui
    Rettulit in melius; multos alterna reuisens
    Lusit, et in solido rursus fortuna locauit._

  Pline dit qu'il n'y a que trois sortes de maladie, pour lesquelles
  euiter on aye droit de se tuer. La plus aspre de toutes, c'est la
  pierre à la vessie, quand l'vrine en est retenuë. Seneque, celles
  seulement, qui esbranlent pour long temps les offices de l'ame.
  Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d'aduis de la prendre
  à leur poste. Damocritus chef des Ætoliens mené prisonnier à
  Rome, trouua moyen de nuict d'eschapper. Mais suiuy par ses gardes,
  auant que se laisser reprendre, il se donna de l'espee au trauers
  le corps. Antinoüs et Theodotus, leur ville d'Epire reduitte à
  l'extremité par les Romains, furent d'aduis au peuple de se tuer
  tous. Mais le conseil de se rendre plustost, ayant gaigné, ils allerent
  chercher la mort, se ruants sur les ennemis, en intention de
  frapper, non de se couurir. L'isle de Goze forcée par les Turcs, il y
  a quelques années, vn Sicilien qui auoit deux belles filles prestes à
  marier, les tua de sa main, et leur mere apres, qui accourut à leur
  mort. Cela faict, sortant en ruë auec vne arbaleste et vne arquebouze,
  de deux coups il en tua les deux premiers Turcs, qui s'approcherent
  de sa porte: et puis mettant l'espée au poing, s'alla
  mesler furieusement, où il fut soudain enuelopé et mis en pieces:
  se sauuant ainsi du seruage, apres en auoir deliuré les siens. Les
  femmes Iuifues apres auoir faict circoncire leurs enfans, s'alloient
  precipiter quant et eux, fuyant la cruauté d'Antiochus. On m'a
  compté qu'vn prisonnier de qualité, estant en nos conciergeries, ses
  parens aduertis qu'il seroit certainement condamné, pour euiter la
  honte de telle mort, aposterent vn prestre pour luy dire, que le
  souuerain remede de sa deliurance, estoit qu'il se recommandast à
  tel sainct, auec tel et tel voeu, et qu'il fust huict iours sans prendre
  aucun aliment, quelque deffaillance et foiblesse qu'il sentist
  en soy. Il l'en creut, et par ce moyen se deffit sans y penser de sa
  vie et du danger. Scribonia conseillant Libo son nepueu de se
  tuer, plustost que d'attendre la main de la Iustice, luy disoit que
  c'estoit proprement faire l'affaire d'autruy que de conseruer sa vie,
  pour la remettre entre les mains de ceux qui la viendroient chercher
  trois ou quatre iours apres; et que c'estoit seruir ses ennemis,
  de garder son sang pour leur en faire curée.   Il se lict dans la Bible,
  que Nicanor persecuteur de la Loy de Dieu, ayant enuoyé ses
  satellites pour saisir le bon vieillard Rasias, surnommé pour l'honneur
  de sa vertu, le Pere aux Iuifs, comme ce bon homme n'y veist
  plus d'ordre, sa porte bruslée, ses ennemis prests à le saisir, choisissant
  de mourir genereusement, plustost que de venir entre les
  mains des meschans, et de se laisser mastiner contre l'honneur de
  son rang, qu'il se frappa de son espée: mais le coup pour la haste,
  n'ayant pas esté bien assené, il courut se precipiter du haut d'vn
  mur, au trauers de la trouppe, laquelle s'escartant et luy faisant
  place, il cheut droictement sur la teste. Ce neantmoins se sentant
  encore quelque reste de vie, il ralluma son courage, et s'esleuant
  en pieds, tout ensanglanté et chargé de coups, et fauçant la presse
  donna iusques à certain rocher couppé et precipiteux, où n'en pouuant
  plus, il print par l'vne de ses playes à deux mains ses entrailles,
  les deschirant et froissant, et les ietta à trauers les poursuiuans,
  appellant sur eux et attestant la vengeance diuine.   Des violences
  qui se font à la conscience, la plus à euiter à mon aduis, c'est celle
  qui se faict à la chasteté des femmes; d'autant qu'il y a quelque
  plaisir corporel, naturellement meslé parmy: et à cette cause, le
  dissentement n'y peut estre assez entier; et semble que la force soit
  meslée à quelque volonté. L'histoire Ecclesiastique a en reuerence
  plusieurs tels exemples de personnes deuotes qui appelerent la
  mort à garant contre les outrages que les tyrans preparoient à leur
  religion et conscience. Pelagia et Sophronia, toutes deux canonisées,
  celle-là se precipita dans la riuiere auec sa mere et ses soeurs, pour
  euiter la force de quelques soldats: et cette-cy se tua aussi pour
  euiter la force de Maxentius l'Empereur.   Il nous sera à l'aduenture
  honnorable aux siecles aduenir, qu'vn sçauant autheur de ce
  temps, et notamment Parisien, se met en peine de persuader aux
  Dames de nostre siecle, de prendre plustost tout autre party, que
  d'entrer en l'horrible conseil d'vn tel desespoir. Ie suis marry qu'il
  n'a sceu, pour mesler à ses comptes, le bon mot que i'apprins à
  Toulouse d'vne femme, passée par les mains de quelques soldats:
  Dieu soit loüé, disoit-elle, qu'au moins vne fois en ma vie, ie m'en
  suis soulée sans peché. A la verité ces cruautez ne sont pas dignes
  de la douceur Françoise. Aussi Dieu mercy nostre air s'en voit infiniment
  purgé depuis ce bon aduertissement. Suffit qu'elles dient
  Nenny, en le faisant, suyuant la regle du bon Marot.   L'Histoire
  est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort
  vne vie peneuse. Lucius Aruntius se tua, pour, disoit-il, fuir et
  l'aduenir et le passé. Granius Siluanus et Statius Proximus, apres
  estre pardonnez par Neron, se tuerent: ou pour ne viure de la grace
  d'vn si meschant homme, ou pour n'estre en peine vne autre fois
  d'vn second pardon: veu sa facilité aux soupçons et accusations, à
  l'encontre des gents de bien. Spargapizés fils de la Royne Tomyris,
  prisonnier de guerre de Cyrus, employa à se tuer la premiere
  faueur, que Cyrus luy fit de le faire destacher: n'ayant pretendu
  autre fruit de sa liberté, que de venger sur soy la honte de sa prinse.
  Bogez gouuerneur en Eione de la part du Roy Xerxes, assiegé par
  l'armée des Atheniens sous la conduitte de Cimon, refusa la composition
  de s'en retourner seurement en Asie à tout sa cheuance,
  impatient de suruiure à la perte de ce que son maistre luy auoit
  donné en garde: et apres auoir deffendu iusqu'à l'extremité sa ville,
  n'y restant plus que manger, iecta premierement en la riuiere de
  Strymon tout l'or, et tout ce dequoy il luy sembla l'ennemy pouuoir
  faire plus de butin. Et puis ayant ordonné allumer vn grand
  bucher, et d'esgosiller femmes, enfants, concubines et seruiteurs,
  les meit dans le feu, et puis soy-mesme.   Ninachetuen seigneur
  Indois, ayant senty le premier vent de la deliberation du vice-Roy
  Portugais, de le deposseder, sans aucune cause apparante, de la
  charge qu'il auoit en Malaca, pour la donner au Roy de Campar:
  print à part soy, cette resolution. Il fit dresser vn eschaffault plus
  long que large, appuyé sur des colomnes, royallement tapissé, et
  orné de fleurs, et de parfuns en abondance. Et puis, s'estant vestu
  d'vne robbe de drap d'or chargée de quantité de pierreries de hault
  prix, sortit en ruë: et par des degrez monta sur l'eschaffault en vn
  coing duquel il y auoit vn bucher de bois aromatiques allumé. Le
  monde accourut voir, à quelle fin ces preparatifs inaccoustumés.
  Ninachetuen remontra d'vn visage hardy et mal contant, l'obligation
  que la nation Portugaloise luy auoit: combien fidelement il
  auoit versé en sa charge: qu'ayant si souuent tesmoigné pour autruy,
  les armes à la main, que l'honneur luy estoit de beaucoup plus
  cher que la vie, il n'estoit pas pour en abandonner le soing pour
  soy mesme: que Fortune luy refusant tout moyen de s'opposer à l'iniure
  qu'on luy vouloit faire, son courage au moins luy ordonnoit
  de s'en oster le sentiment: et de ne seruir de fable au peuple, et de
  triomphe, à des personnes qui valoient moins que luy. Ce disant il
  se iecta dans le feu.   Sextilia femme de Scaurus, et Paxea femme
  de Labeo, pour encourager leurs maris à euiter les dangers, qui les
  pressoient, ausquels elles n'auoyent part, que par l'interest de l'affection
  coniugale, engagerent volontairement la vie pour leur seruir
  en cette extreme necessité, d'exemple et de compagnie. Ce
  qu'elles firent pour leurs maris, Cocceius Nerua le fit pour sa patrie,
  moins vtilement, mais de pareil amour. Ce grand Iurisconsulte,
  fleurissant en santé, en richesses, en reputation, en credit,
  pres de l'Empereur, n'eut autre cause de se tuer, que la compassion
  du miserable estat de la chose publique Romaine. Il ne se peut rien
  adiouster à la delicatesse de la mort de la femme de Fuluius, familier
  d'Auguste. Auguste ayant descouuert, qu'il auoit esuenté vn
  secret important qu'il luy auoit fié: vn matin qu'il le vint voir, luy
  en fit vne maigre mine. Il s'en retourne au logis plain de desespoir,
  et dict tout piteusement à sa femme, qu'estant tombé en ce malheur,
  il estoit resolu de se tuer. Elle tout franchement, Tu ne feras que
  raison, veu qu'ayant assez souuent experimenté l'incontinance de
  ma langue, tu ne t'en és point donné de garde. Mais laisse, que ie
  me tue la premiere: et sans autrement marchander, se donna d'vne
  espée dans le corps.   Vibius Virius desesperé du salut de sa ville
  assiegée par les Romains, et de leur misericorde, en la derniere
  deliberation de leur Senat, apres plusieurs remonstrances employées
  à cette fin, conclud que le plus beau estoit d'eschapper à la Fortune
  par leurs propres mains. Les ennemis les en auroient en honneur,
  et Hannibal sentiroit de combien fideles amis il auroit abandonnés.
  Conuiant ceux qui approuueroient son aduis, d'aller prendre vn bon
  souper, qu'on auoit dressé chez luy, où apres auoir fait bonne
  chere, ils boiroyent ensemble de ce qu'on luy presenteroit; breuuage
  qui deliurera noz corps des tourments, noz ames des iniures,
  noz yeux et noz oreilles du sentiment de tant de villains maux, que
  les vaincus ont à souffrir des vainqueurs tres cruels et offencez.
  I'ay, disoit-il, mis ordre qu'il y aura personnes propres à nous ietter
  dans vn bucher au deuant de mon huis, quand nous serons expirez.
  Assez approuuerent cette haute resolution: peu l'imiterent. Vingt
  sept Senateurs le suiuirent: et apres auoir essayé d'estouffer dans
  le vin cette fascheuse pensée, finirent leur repas par ce mortel
  mets: et s'entre-embrassans apres auoir en commun deploré le
  malheur de leur païs: les vns se retirerent en leurs maisons, les
  autres s'arresterent, pour estre enterrez dans le feu de Vibius auec
  luy: et eurent tous la mort si longue, la vapeur du vin ayant
  occupé les veines, et retardant l'effect du poison, qu'aucuns furent
  à vne heure pres de veoir les ennemis dans Capouë, qui fut emportée
  le lendemain, et d'encourir les miseres qu'ils auoyent si cherement
  fuy.  Taurea Iubellius, vn autre citoyen de là, le Consul
  Fuluius retournant de cette honteuse boucherie qu'il auoit faicte de
  deux cents vingtcinq Senateurs, le rappella fierement par son nom,
  et l'ayant arresté: Commande, fit-il, qu'on me massacre aussi apres
  tant d'autres, afin que tu te puisses vanter d'auoir tué vn beaucoup
  plus vaillant homme que toy. Fuluius le desdaignant, comme
  insensé: aussi que sur l'heure il venoit de receuoir lettres de
  Rome contraires à l'inhumanité de son execution, qui luy lioient les
  mains: Iubellius continua: Puis que mon païs prins, mes amis
  morts, et ayant occis de ma main ma femme et mes enfants, pour
  les soustraire à la desolation de cette ruine, il m'est interdict de
  mourir de la mort de mes concitoyens: empruntons de la vertu la
  vengeance de cette vie odieuse. Et tirant vn glaiue, qu'il auoit
  caché, s'en donna au trauers la poictrine, tumbant renuersé, mourant
  aux pieds du Consul.   Alexandre assiegeoit vne ville aux
  Indes, ceux de dedans se trouuans pressez, se resolurent vigoureusement
  à le priuer du plaisir de cette victoire, et s'embraiserent
  vniuersellement tous, quand et leur ville, en despit de son humanité.
  Nouuelle guerre, les ennemis combattoient pour les sauuer,
  eux pour se perdre, et faisoient pour garentir leur mort, toutes les
  choses qu'on fait pour garentir sa vie.   Astapa ville d'Espaigne se
  trouuant foible de murs et de deffenses, pour soustenir les Romains,
  les habitans firent amas de leurs richesses et meubles en la place,
  et ayants rengé au dessus de ce monceau les femmes et les enfants,
  et l'ayants entouré de bois et matiere propre à prendre feu soudainement
  et laissé cinquante ieunes hommes d'entre eux pour l'execution
  de leur resolution, feirent vne sortie, où suiuant leur voeu,
  à faute de pouuoir vaincre, ils se feirent tous tuer. Les cinquante,
  apres auoir massacré toute ame viuante esparse par leur ville, et
  mis le feu en ce monceau, s'y lancerent aussi, finissants leur genereuse
  liberté en un estat insensible plus tost, que douloureux et
  honteux: et montrant aux ennemis, que si Fortune l'eust voulu, ils
  eussent eu aussi bien le courage de leur oster la victoire, comme
  ils auoient eu de la leur rendre et frustratoire et hideuse, voire et
  mortelle à ceux, qui amorsez par la lueur de l'or coulant en cette
  flamme, s'en estants approchez en bon nombre, y furent suffoquez
  et bruslez: le reculer leur estant interdict par la foulle, qui les
  suiuoit.   Les Abydeens pressez par Philippus, se resolurent de
  mesmes: mais estans prins de trop court, le Roy qui eut horreur
  de voir la precipitation temeraire de cette execution (les thresors
  et les meubles, qu'ils auoyent diuersement condamnez au feu et au
  naufrage, saisis) retirant ses soldats, leur conceda trois iours à se
  tuer, auec plus d'ordre et plus à l'aise: lesquels ils remplirent de
  sang et de meurtre au delà de toute hostile cruauté: et ne s'en
  sauua vne seule personne, qui eust pouuoir sur soy.   Il y a infinis
  exemples de pareilles conclusions populaires, qui semblent plus
  aspres, d'autant que l'effect en est plus vniuersel. Elles le sont moins
  que separées. Ce que le discours ne feroit en chacun, il le fait en
  tous: l'ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements.

  Les condamnez qui attendoyent l'execution, du temps de Tibere,
  perdoyent leurs biens, et estoyent priuez de sepulture: ceux qui
  l'anticipoyent en se tuants eux mesmes, estoyens enterrez, et pouuoyent
  faire testament.   Mais on desire aussi quelquefois la mort,
  pour l'esperance d'vn plus grand bien. Ie desire, dict Sainct Paul,
  estre dissoult, pour estre auec Iesus Christ: et, Qui me desprendra
  de ces liens? Cleombrotus Ambraciota ayant leu le Phædon de Platon,
  entra en si grand appetit de la vie aduenir, que sans autre
  occasion il s'alla precipiter en la mer. Par où il appert combien
  improprement nous appellons desespoir cette dissolution volontaire,
  à laquelle la chaleur de l'espoir nous porte souuent, et souuent
  vne tranquille et rassise inclination de iugement.   Iacques du
  Chastel Euesque de Soissons, au voyage d'outremer que fit Sainct
  Loys, voyant le Roy et toute l'armée en train de reuenir en France,
  laissant les affaires de la religion imparfaictes, print resolution de
  s'en aller plus tost en Paradis; et ayant dict à Dieu à ses amis,
  donna seul à la veuë d'vn chacun, dans l'armée des ennemis, où il
  fut mis en pieces. En certain Royaume de ces nouuelles terres, au
  iour d'vne solemne procession, auquel l'idole qu'ils adorent, est
  promenée en publicq, sur vn char de merueilleuse grandeur: outre
  ce qu'il se void plusieurs se detaillants les morceaux de leur chair
  viue, à luy offrir: il s'en void nombre d'autres, se prosternants
  emmy la place, qui se font mouldre et briser souz les rouës, pour
  en acquerir apres leur mort, veneration de saincteté, qui leur est
  rendue. La mort de cet Euesque les armes au poing, a de la generosité
  plus, et moins de sentiment: l'ardeur du combat en amusant
  vne partie.   Il y a des polices qui se sont meslées de regler la
  iustice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille il
  se gardoit au temps passé du venin preparé à tout de la cigue, aux
  despens publics, pour ceux qui voudroient haster leurs iours;
  ayants premierement approuué aux six cens, qui estoit leur Senat,
  les raisons de leur entreprise: et n'estoit loisible autrement que
  par congé du magistrat, et par occasions legitimes, de mettre la
  main sur soy. Cette loy estoit encor' ailleurs.   Sextus Pompeius
  allant en Asie, passa par l'Isle de Cea de Negrepont; il aduint de
  fortune pendant qu'il y estoit, comme nous l'apprend l'vn de ceux
  de sa compagnie, qu'vne femme de grande authorité, ayant rendu
  compte à ses citoyens, pourquoy elle estoit resolue de finir sa vie,
  pria Pompeius d'assister à sa mort, pour la rendre plus honorable:
  ce qu'il fit, et ayant long temps essayé pour neant, à force d'eloquence,
  [qui luy estoit merueilleusement à main] et de persuasion,
  de la destourner de ce dessein, souffrit en fin qu'elle se contentast.
  Elle auoit passé quatre vingts dix ans, en tres-heureux estat d'esprit
  et de corps, mais lors couchée sur son lict, mieux paré que de
  coustume, et appuyée sur le coude: Les Dieux, dit elle, ô Sextus
  Pompeius, et plustost ceux que ie laisse, que ceux que ie vay trouuer,
  te sçachent gré dequoy tu n'as desdaigné d'estre et conseiller
  de ma vie, et tesmoing de ma mort. De ma part, ayant tousiours
  essayé le fauorable visage de Fortune, de peur que l'enuie de trop
  viure ne m'en face voir vn contraire, ie m'en vay d'vne heureuse
  fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux
  filles et vne legion de nepueux. Cela faict, ayant presché et enhorté
  les siens à l'vnion et à la paix, leur ayant departy ses biens, et recommandé
  les Dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d'vne
  main asseurée la coupe, où estoit le venin, et ayant faict ses voeux
  à Mercure, et les prieres de la conduire en quelque heureux siege
  en l'autre monde, auala brusquement ce mortel breuuage. Or entretint
  elle la compagnie, du progrez de son operation: et comme
  les parties de son corps se sentoyent saisies de froid l'vne apres
  l'autre: iusques à ce qu'ayant dict en fin qu'il arriuoit au coeur et
  aux entrailles, elle appella ses filles pour luy faire le dernier office,
  et luy clorre les yeux.   Pline recite de certaine nation Hyperborée,
  qu'en icelle, pour la douce temperature de l'air, les vies ne se finissent
  communément que par la propre volonté des habitans; mais
  qu'estans las et saouls de viure, ils ont en coustume au bout d'vn
  long aage, apres auoir faict bonne chere, se precipiter en la mer,
  du hault d'un certain rocher, destiné à ce seruice.   La douleur,
  et vne pire mort, me semblent les plus excusables incitations.



  CHAPITRE IIII.

  _A demain les affaires._


  Ie donne auec raison, ce me semble, la palme à Iacques Amiot,
  sur tous noz escriuains François; non seulement pour la naïfueté
  et pureté du langage, en quoy il surpasse tous autres, ny pour la
  constance d'vn si long trauail, ny pour la profondeur de son sçauoir,
  ayant peu deuelopper si heureusement vn autheur si espineux et
  serré: car on m'en dira ce qu'on voudra, ie n'entens rien au
  Grec, mais ie voy vn sens si bien ioint et entretenu, par tout en sa
  traduction, que ou il a certainement entendu l'imagination vraye de
  l'autheur, ou ayant par longue conuersation, planté viuement dans
  son ame, vne generale idée de celle de Plutarque, il ne luy a aumoins
  rien presté qui le desmente, ou qui le desdie: mais sur tout,
  ie luy sçay bon gré, d'auoir sçeu trier et choisir vn liure si digne
  et si à propos, pour en faire present à son païs. Nous autres ignorans
  estions perdus, si ce liure ne nous eust releué du bourbier:
  sa mercy nous osons à cett'heure et parler et escrire: les dames
  en regentent les maistres d'escole: c'est nostre breuiaire. Si ce
  bon homme vit, ie luy resigne Xenophon pour en faire autant.
  C'est vn'occupation plus aisée, et d'autant plus propre à sa vieillesse.
  Et puis, ie ne sçay comment il me semble, quoy qu'il se
  desmesle bien brusquement et nettement d'vn mauuais pas, que
  toutefois son stile est plus chez soy, quand il n'est pas pressé, et
  qu'il roulle à son aise.   I'estois à cett'heure sur ce passage, où
  Plutarque dit de soy-mesmes, que Rusticus assistant à vne sienne
  declamation à Rome, y receut vn pacquet de la part de l'Empereur,
  et temporisa de l'ouurir, iusques à ce que tout fust faict: En quoy,
  dit-il, toute l'assistance loua singulierement la grauité de ce personnage.
  De vray, estant sur le propos de la curiosité, et de cette
  passion auide et gourmande de nouuelles, qui nous fait auec tant
  d'indiscretion et d'impatience abandonner toutes choses, pour entretenir
  vn nouueau venu, et perdre tout respect et contenance,
  pour crocheter soudain, où que nous soyons, les lettres qu'on nous
  apporte: il a eu raison de louër la grauité de Rusticus: et pouuoit
  encor y ioindre la louange de sa ciuilité et courtoisie, de n'auoir
  voulu interrompre le cours de sa declamation. Mais ie fay doubte
  qu'on le peust louër de prudence: car receuant à l'improueu lettres,
  et notamment d'vn Empereur, il pouuoit bien aduenir que le
  differer à les lire, eust esté d'vn grand preiudice.   Le vice contraire
  à la curiosité, c'est la nonchalance: vers laquelle ie panche
  euidemment de ma complexion; et en laquelle i'ay veu plusieurs
  hommes si extremes, que trois ou quatre iours apres, on retrouuoit
  encores en leur pochette les lettres toutes closes, qu'on leur
  auoit enuoyées. Ie n'en ouuris iamais, non seulement de celles,
  qu'on m'eust commises: mais de celles mesmes que la Fortune
  m'eust faict passer par les mains. Et fais conscience si mes yeux
  desrobent par mesgarde, quelque cognoissance des lettres d'importance
  qu'il lit, quand ie suis à costé d'vn grand. Iamais homme ne
  s'enquit moins, et ne fureta moins és affaires d'autruy.   Du temps
  de noz peres Monsieur de Boutieres cuida perdre Turin, pour, estant
  en bonne compagnie à soupper, auoir remis à lire vn aduertissement
  qu'on luy donnoit des trahisons qui se dressoient contre cette
  ville, où il commandoit. Et ce mesme Plutarque m'a appris que
  Iulius Cæsar se fust sauué, si allant au Senat, le iour qu'il y fut tué
  par les coniurez, il eust leu vn memoire qu'on luy presenta. Et fait
  aussi le compte d'Archias Tyran de Thebes, que le soir auant l'execution
  de l'entreprise que Pelopidas auoit faicte de le tuer, pour
  remettre son païs en liberté, il luy fut escrit par vn autre Archias
  Athenien de poinct en poinct, ce qu'on luy preparoit: et que ce
  pacquet luy ayant esté rendu pendant son soupper, il remit à l'ouurir,
  disant ce mot, qui depuis passa en prouerbe en Grece: A demain
  les affaires.   Vn sage homme peut à mon opinion pour l'interest
  d'autruy, comme pour ne rompre indecemment compagnie
  ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer vn autre affaire d'importance,
  remettre à entendre ce qu'on luy apporte de nouueau:
  mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s'il est homme
  ayant charge publique; pour ne rompre son disner, voyre ny son
  sommeil, il est inexcusable de le faire. Et anciennement estoit à
  Rome la place Consulaire, qu'ils appelloyent, la plus honorable à
  table, pour estre plus à deliure, et plus accessible à ceux qui suruiendroyent,
  pour entretenir celuy qui y seroit assis. Tesmoignage,
  que pour estre à table, ils ne se departoyent pas de l'entremise
  d'autres affaires et suruenances. Mais quand tout est dict, il est malaisé
  és actions humaines, de donner regle si iuste par discours de
  raison, que la Fortune n'y maintienne son droict.



  CHAPITRE V.

  _De la Conscience._


  Voyageant vn iour, mon frere Sieur de la Brousse et moy, durant
  noz guerres ciuiles, nous rencontrasmes vn Gentilhomme
  de bonne façon: il estoit du party contraire au nostre, mais ie
  n'en sçauois rien, car il se contrefaisoit autre. Et le pis de ces
  guerres, c'est, que les chartes sont si meslées, vostre ennemy n'estant
  distingué d'auec vous d'aucune marque apparente, ny de langage,
  ny de port, nourry en mesmes loix, moeurs et mesme air,
  qu'il est mal-aisé d'y euiter confusion et desordre. Cela me faisoit
  craindre à moy-mesme de r'encontrer nos trouppes, en lieu où ie ne
  fusse cogneu, pour n'estre en peine de dire mon nom, et de pis à
  l'aduanture. Comme il m'estoit autrefois aduenu: car en vn tel
  mescompte, ie perdis et hommes et cheuaux, et m'y tua lon miserablement,
  entre autres, vn page Gentil-homme Italien, que ie nourrissois
  soigneusement; et fut estainte en luy vne tresbelle enfance,
  et pleine de grande esperance. Mais cettuy-cy en auoit vne frayeur
  si esperduë, et ie le voyois si mort à chasque rencontre d'hommes
  à cheual, et passage de villes, qui tenoient pour le Roy, que ie deuinay
  en fin que c'estoient alarmes que sa conscience luy donnoit.
  Il sembloit à ce pauure homme qu'au trauers de son masque et des
  croix de sa cazaque on iroit lire iusques dans son coeur, ses secrettes
  intentions. Tant est merueilleux l'effort de la conscience.
  Elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à
  faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous,

    _Occultum quatiens animo tortore flagellum._

  Ce conte est en la bouche des enfans. Bessus Poenien reproché
  d'auoir de gayeté de coeur abbatu vn nid de moineaux, et les auoir
  tuez: disoit auoir eu raison, par ce que ces oysillons ne cessoient
  de l'accuser faucement du meurtre de son pere. Ce parricide iusques
  lors auoit esté occulte et inconnu: mais les furies vengeresses
  de la conscience, le firent mettre hors à celuy mesmes qui en
  deuoit porter la penitence. Hesiode corrige le dire de Platon, que
  la peine suit de bien pres le peché: car il dit qu'elle naist en l'instant
  et quant et quant le peché. Quiconque attent la peine, il la
  souffre, et quiconque l'a meritée, l'attend. La meschanceté fabrique
  des tourmens contre soy.

    _Malum consilium consultori pessimum._

  Comme la mouche guespe picque et offence autruy, mais plus soy-mesme,
  car elle y perd son esguillon et sa force pour iamais;

    _Vitásque in vulnere ponunt_.

  Les cantharides ont en elles quelque partie qui sert contre leur
  poison de contrepoison, par vne contrarieté de nature. Aussi à
  mesme qu'on prend le plaisir au vice, il s'engendre vn desplaisir
  contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations
  penibles, veillans et dormans,

    _Quippe vbi se multi, per somnia sæpe loquentes,
    Aut morbo delirantes, procraxe ferantur,
    Et celata diu in medium peccata dedisse._

  Apollodorus songeoit qu'il se voyoit escorcher par les Scythes, et
  puis bouillir dedans vne marmitte, et que son coeur murmuroit en
  disant; Ie te suis cause de tous ces maux. Aucune cachette ne sert
  aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu'ils ne se peuuent asseurer
  d'estre cachez, la conscience les descouurant à eux mesmes,

            _Prima est hæc vltio, quòd se
    Iudice nemo nocens absoluitur._

  Comme elle nous remplit de crainte, aussi fait elle d'asseurance
  et de confiance. Et ie puis dire auoir marché en plusieurs hazards,
  d'vn pas bien plus ferme, en consideration de la secrette science
  que i'auois de ma volonté et innocence de mes desseins.

    _Conscia mens vt cuique sua est, ita concipit intra
        Pectora pro facto spémque metúmque suo._

  Il y en a mille exemples: il suffira d'en alleguer trois de mesme
  personnage. Scipion estant vn iour accusé deuant le peuple Romain
  d'vne accusation importante, au lieu de s'excuser ou de flatter ses
  iuges: Il vous siera bien, leur dit-il, de vouloir entreprendre de
  iuger de la teste de celuy, par le moyen duquel vous auez l'authorité
  de iuger de tout le monde. Et vn'autre fois, pour toute responce
  aux imputations que luy mettoit sus vn Tribun du peuple,
  au lieu de plaider sa cause: Allons, dit-il, mes citoyens, allons rendre
  graces aux Dieux de la victoire qu'ils me donnerent contre les
  Carthaginois en pareil iour que cettuy-cy. Et se mettant à marcher
  deuant vers le temple, voylà toute l'assemblée, et son accusateur
  mesmes à sa suitte. Et Petilius ayant esté suscité par Caton pour
  luy demander compte de l'argent manié en la prouince d'Antioche,
  Scipion estant venu au Senat pour cet effect, produisit le liure des
  raisons qu'il auoit dessoubs sa robbe, et dit, que ce liure en contenoit
  au vray la recepte et la mise: mais comme on le luy demanda
  pour le mettre au greffe, il le refusa, disant, ne se vouloir pas faire
  cette honte à soy-mesme: et de ses mains en la presence du Senat
  le deschira et mit en pieces. Ie ne croy pas qu'vne ame cauterizée
  sçeust contrefaire vne telle asseurance: il auoit le coeur trop gros
  de nature, et accoustumé à trop haute fortune, dit Tite Liue, pour
  sçauoir estre criminel, et se demettre à la bassesse de deffendre
  son innocence.   C'est vne dangereuse inuention que celle des
  gehennes, et semble que ce soit plustost vn essay de patience
  que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et
  celuy qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera
  elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire
  ce qui n'est pas? Et au rebours, si celuy qui n'a pas faict ce dequoy
  on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments, pourquoy
  ne le sera celuy qui l'a faict, vn si beau guerdon, que de la
  vie, luy estant proposé? Ie pense que le fondement de cette inuention,
  vient de la consideration de l'effort de la conscience. Car au
  coulpable il semble qu'elle aide à la torture pour luy faire confesser
  sa faute, et qu'elle l'affoiblisse: et de l'autre part qu'elle fortifie
  l'innocent contre la torture. Pour dire vray, c'est vn moyen plein
  d'incertitude et de danger. Que ne diroit on, que ne feroit on pour
  fuyr à si griefues douleurs?

   _Etiam innocentes cogit mentiri dolor._

  D'où il aduient, que celuy que le iuge a gehenné pour ne le faire
  mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et
  mille en ont chargé leur teste de faulces confessions. Entre lesquels
  ie loge Philotas, considerant les circonstances du procez qu'Alexandre
  luy fit, et le progrez de sa gehenne. Mais tant y a que c'est,
  dit-on, le moins mal que l'humaine foiblesse aye peu inuenter:
  bien inhumainement pourtant, et bien inutilement à mon aduis.

  Plusieurs nations moins barbares en cela que la Grecque et la
  Romaine, qui les appellent ainsin, estiment horrible et cruel de
  tourmenter et desrompre vn homme, de la faute duquel vous estes
  encore en doubte. Que peut il mais de vostre ignorance? Estes vous
  pas iniustes, qui pour ne le tuer sans occasion, luy faites pis que
  le tuer? Qu'il soit ainsi, voyez combien de fois il ayme mieux mourir
  sans raison, que de passer par cette information plus penible
  que le supplice, et qui souuent par son aspreté deuance le supplice,
  et l'execute. Ie ne sçay d'où ie tiens ce conte, mais il rapporte
  exactement la conscience de nostre iustice. Vne femme de village
  accusoit deuant le General d'armée, grand justicier, vn soldat, pour
  auoir arraché à ses petits enfants ce peu de bouillie qui luy restoit
  à les substanter, cette armée ayant tout rauagé. De preuue il n'y
  en auoit point. Le General apres auoir sommé la femme, de regarder
  bien à ce qu'elle disoit, d'autant qu'elle seroit coulpable de son
  accusation, si elle mentoit: et elle persistant, il fit ouurir le ventre
  au soldat, pour s'esclaircir de la verité du faict: et la femme se
  trouua auoir raison. Condamnation instructiue.



  CHAPITRE VI.

  _De l'exercitation._


  Il est malaisé que le discours et l'instruction, encore que nostre
  creance s'y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous
  acheminer iusques à l'action, si outre cela nous n'exerçons et formons
  nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons
  renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s'y
  trouuera sans doute empeschée. Voylà pourquoy parmy les Philosophes,
  ceux qui ont voulu atteindre à quelque plus grande excellence,
  ne se sont pas contentez d'attendre à couuert et en repos les
  rigueurs de la Fortune, de peur qu'elle ne les surprinst inexperimentez
  et nouueaux au combat: ains ils luy sont allez au deuant,
  et se sont iettez à escient à la preuue des difficultez. Les vns en
  ont abandonné les richesses, pour s'exercer à vne pauureté volontaire:
  les autres ont recherché le labeur, et vne austerité de vie
  penible, pour se durcir au mal et au trauail: d'autres se sont
  priuez des parties du corps les plus cheres, comme de la veuë et
  des membres propres à la generation, de peur que leur seruice
  trop plaisant et trop mol, ne relaschast et n'attendrist la fermeté
  de leur ame.   Mais à mourir, qui est la plus grande besoigne que
  nous ayons à faire, l'exercitation ne nous y peut ayder. On se peut
  par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte,
  l'indigence; et tels autres accidents: mais quant à la mort, nous
  ne la pouuons essayer qu'vne fois: nous y sommes tous apprentifs,
  quand nous y venons.   Il s'est trouué anciennement des hommes
  si excellens mesnagers du temps, qu'ils ont essayé en la mort
  mesme, de la gouster et sauourer: et ont bandé leur esprit, pour
  voir que c'estoit de ce passage: mais ils ne sont pas reuenus nous
  en dire les nouuelles.

                        _Nemo expergitus extat,
    Frigida quem semel est vitaï pausa sequuta._

  Canius Iulius noble Romain, de vertu et fermeté singuliere, ayant
  esté condamné à la mort par ce marault de Caligula: outre plusieurs
  merueilleuses preuues qu'il donna de sa resolution, comme
  il estoit sur le poinct de souffrir la main du bourreau, vn Philosophe
  son amy luy demanda: Et bien Canius, en quelle démarche est
  à cette heure vostre ame? que fait elle? en quels pensemens estes
  vous? Ie pensois, luy respondit-il, à me tenir prest et bandé de
  toute ma force, pour voir, si en cet instant de la mort, si court et
  si brief, ie pourray apperceuoir quelque deslogement de l'ame, et
  si elle aura quelque ressentiment de son yssuë, pour, si i'en aprens
  quelque chose, en reuenir donner apres, si ie puis, aduertissement
  à mes amis. Cestuy-cy philosophe non seulement iusqu'à la mort,
  mais en la mort mesme. Quelle asseurance estoit-ce, et quelle
  fierté de courage, de vouloir que sa mort luy seruist de leçon, et
  auoir loisir de penser ailleurs en vn si grand affaire?

    _Ius hoc animi morientis habebat._

  Il me semble toutesfois qu'il y a quelque façon de nous appriuoiser
  à elle, et de l'essayer aucunement. Nous en pouuons auoir experience,
  sinon entiere et parfaicte: aumoins telle qu'elle ne soit
  pas inutile, et qui nous rende plus fortifiez et asseurez. Si nous ne
  la pouuons ioindre, nous la pouuons approcher, nous la pouuons
  reconnoistre: et si nous ne donnons iusques à son fort, aumoins
  verrons nous et en pratiquerons les aduenuës. Ce n'est pas sans
  raison qu'on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la
  ressemblance qu'il a de la mort. Combien facilement nous passons
  du veiller au dormir, auec combien peu d'interest nous perdons la
  connoissance de la lumiere et de nous! A l'aduenture pourroit sembler
  inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue
  de toute action et de tout sentiment, n'estoit que par iceluy Nature
  nous instruict, quelle nous a pareillement faicts pour mourir, que
  pour viure, et dés la vie nous presente l'eternel estat qu'elle nous
  garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la
  crainte.   Mais ceux qui sont tombez par quelque violent accident
  en defaillance de coeur, et qui y ont perdu tous sentimens, ceux là
  à mon aduis ont esté bien pres de voir son vray et naturel visage.
  Car quant à l'instant et au poinct du passage, il n'est pas à craindre,
  qu'il porte auec soy aucun trauail ou desplaisir: d'autant que
  nous ne pouuons auoir nul sentiment, sans loisir. Nos souffrances
  ont besoing de temps, qui est si court et si precipité en la mort,
  qu'il faut necessairement qu'elle soit insensible. Ce sont les approches
  que nous auons à craindre: et celles-là peuuent tomber en
  experience.   Plusieurs choses nous semblent plus grandes par imagination,
  que par effect. I'ay passé vne bonne partie de mon aage
  en vne parfaite et entiere santé: ie dy non seulement entiere, mais
  encore allegre et bouillante. Cet estat plein de verdeur et de feste,
  me faisoit trouuer si horrible la consideration des maladies, que
  quand ie suis venu à les experimenter, i'ay trouué leurs pointures
  molles et lasches au prix de ma crainte. Voicy que i'espreuue tous
  les iours: Suis-ie à couuert chaudement dans vne bonne sale, pendant
  qu'il se passe vne nuict orageuse et tempesteuse: ie m'estonne
  et m'afflige pour ceux qui sont lors en la campaigne: y suis-ie
  moy-mesme, ie ne desire pas seulement d'estre ailleurs. Cela seul,
  d'estre tousiours enfermé dans vne chambre, me sembloit insupportable:
  ie fus incontinent dressé à y estre vne semaine, et vn
  mois, plein d'émotion, d'alteration et de foiblesse: et ay trouué
  que lors de ma santé, ie plaignois les malades beaucoup plus, que
  ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i'en suis; et que la
  force de mon apprehension encherissoit pres de moitié l'essence et
  verité de la chose. I'espere qu'il m'en aduiendra de mesme de la
  mort: et qu'elle ne vaut pas la peine que ie prens à tant d'apprests
  que ie dresse, et tant de secours que i'appelle et assemble pour en
  soustenir l'effort. Mais à toutes aduantures nous ne pouuons nous
  donner trop d'auantage.   Pendant nos troisiesmes troubles, ou
  deuxiesmes, il ne me souuient pas bien de cela, m'estant allé vn
  iour promener à vne lieuë de chez moy, qui suis assis dans le
  moiau de tout le trouble des guerres ciuiles de France; estimant
  estre en toute seureté, et si voisin de ma retraicte, que ie n'auoy,
  point besoin de meilleur equipage, i'auoy pris vn cheual bien aisé,
  mais non guere ferme. A mon retour, vne occasion soudaine s'estant
  presentée de m'aider de ce cheual à vn seruice, qui n'estoit pas
  bien de son vsage, vn de mes gens grand et fort, monté sur vn
  puissant roussin, qui auoit vne bouche desesperée, frais au demeurant
  et vigoureux, pour faire le hardy et deuancer ses compaignons,
  vint à le pousser à toute bride droict dans ma route, et fondre
  comme vn colosse sur le petit homme et petit cheual, et le foudroyer
  de sa roideur et de sa pesanteur, nous enuoyant l'vn et
  l'autre les pieds contre-mont: si que voila le cheual abbatu et
  couché tout estourdy, moy dix ou douze pas au delà, estendu à la
  renuerse, le visage tout meurtry et tout escorché, mon espée que
  i'auoy à la main, à plus de dix pas au delà, ma ceinture en pieces,
  n'ayant ny mouuement, ny sentiment, non plus qu'vne souche. C'est
  le seul esuanouissement que i'aye senty, iusques à cette heure.
  Ceux qui estoient auec moy, apres auoir essayé par tous les moyens
  qu'ils peurent, de me faire reuenir, me tenans pour mort, me prindrent
  entre leurs bras, et m'emportoient auec beaucoup de difficulté
  en ma maison, qui estoit loing de là, enuiron vne demy
  lieuë Françoise. Sur le chemin, et apres auoir esté plus de deux
  grosses heures tenu pour trespassé, ie commençay à me mouuoir
  et respirer: car il estoit tombé si grande abondance de sang dans
  mon estomach, que pour l'en descharger, Nature eut besoin de
  resusciter ses forces. On me dressa sur mes pieds, où ie rendy vn
  plein seau de bouillons de sang pur: et plusieurs fois par le chemin,
  il m'en falut faire de même. Par là ie commençay à reprendre
  vn peu de vie, mais ce fut par les menus, et par vn si long traict
  de temps, que mes premiers sentimens estoient beaucoup plus approchans
  de la mort que de la vie.

    _Perchè, dubbiosa anchor del suo ritorno,
    Non s'assecura attonita la mente._

  Cette recordation que i'en ay fort empreinte en mon ame, me representant
  son visage et son idée si pres du naturel, me concilie
  aucunement à elle. Quand ie commençay à y voir, ce fut d'vne
  veuë si trouble, si foible, et si morte, que ie ne discernois encores
  rien que la lumiere,

        _--come quel ch'or apre, or chiude
    Gli occhi, mezzo tra'l sonno è l'esser desto._

  Quant aux functions de l'ame, elles naissoient auec mesme progrez,
  que celles du corps. Ie me vy tout sanglant: car mon pourpoinct
  estoit taché par tout du sang que i'auoy rendu. La premiere
  pensée qui me vint, ce fut que i'auoy vne harquebusade en la teste:
  de vray en mesme temps, il s'en tiroit plusieurs autour de nous. Il
  me sembloit que ma vie ne me tenoit plus qu'au bout des léures:
  ie fermois les yeux pour ayder, ce me sembloit, à la pousser hors,
  et prenois plaisir à m'alanguir et à me laisser aller. C'estoit vne
  imagination qui ne faisoit que nager superficiellement en mon ame,
  aussi tendre et aussi foible que tout le reste: mais à la verité non
  seulement exempte de desplaisir, ains meslée à cette douceur, que
  sentent ceux qui se laissent glisser au sommeil.   Ie croy que c'est
  ce mesme estat, où se trouuent ceux qu'on void défaillans de foiblesse,
  en l'agonie de la mort: et tiens que nous les plaignons
  sans cause, estimans qu'ils soyent agitez de griéues douleurs, ou
  auoir l'ame pressée de cogitations penibles. Ç'a esté tousiours mon
  aduis, contre l'opinion de plusieurs, et mesme d'Estienne de la
  Boetie, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis aux
  approches de leur fin, ou accablez de la longueur du mal, ou par
  accident d'vne apoplexie, ou mal caduc,

                        _(vi morbi sæpe coactus
    Ante oculos aliquis nostros, vt fulminis ictu,
    Concidit, et spumas agit: ingemit, et fremit artus,
    Desipit, extentat neruos, torquetur, anhelat,
    Inconstanter et in iactando membra fatigat.)_

  ou blessez en la teste, que nous oyons rommeller, et rendre par
  fois des souspirs trenchans, quoy que nous en tirons aucuns signes,
  par où il semble qu'il leur reste encore de la cognoissance, et
  quelques mouuemens que nous leur voyons faire du corps: i'ay
  tousiours pensé, dis-ie, qu'ils auoient et l'ame et le corps enseueli,
  et endormy.

    _Viuit, et est vitæ nescius ipse suæ._

  Et ne pouuois croire qu'à vn si grand estonnement de membres, et
  si grande défaillance des sens, l'ame peust maintenir aucune force
  au dedans pour se recognoistre: et que par ainsin ils n'auoient
  aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et
  sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n'estoient
  pas fort à plaindre.   Ie n'imagine aucun estat pour moy si insupportable
  et horrible, que d'auoir l'ame vifue, et affligée, sans moyen
  de se declarer. Comme ie dirois de ceux qu'on enuoye au supplice,
  leur ayant couppé la langue: si ce n'estoit qu'en cette sorte de
  mort, la plus muette me semble la mieux seante, si elle est accompaignée
  d'vn ferme visage et graue. Et comme ces miserables prisonniers
  qui tombent és mains des vilains bourreaux soldats de ce
  temps, desquels ils sont tourmentez de toute espece de cruel traictement,
  pour les contraindre à quelque rançon excessiue et impossible:
  tenus cependant en condition et en lieu, où ils n'ont moyen
  quelconque d'expression et signification de leurs pensées et de leur
  misere.  Les Poëtes ont feint quelques Dieux fauorables à la deliurance
  de ceux qui trainoient ainsin vne mort languissante:

                                _Hunc ego Diti
    Sacrum iussa fero, téque isto corpore soluo._

  Et les voix et responses courtes et descousues, qu'on leur arrache
  quelquefois à force de crier autour de leurs oreilles, et de les tempester,
  ou des mouuemens qui semblent auoir quelque consentement
  à ce qu'on leur demande, ce n'est pas tesmoignage qu'ils
  viuent pourtant, au moins vne vie entiere. Il nous aduient ainsi sur
  le beguayement du sommeil, auant qu'il nous ait du tout saisis, de
  sentir comme en songe, ce qui se faict autour de nous, et suyure
  les voix, d'vne ouye trouble et incertaine, qui semble ne donner
  qu'aux bords de l'ame: et faisons des responses à la suitte des dernieres
  paroles, qu'on nous a dites, qui ont plus de fortune que de
  sens.   Or à present que ie l'ay essayé par effect, ie ne fay nul
  doubte que ie n'en aye bien iugé iusques à cette heure. Car premierement
  estant tout esuanouy, ie me trauaillois d'entr'ouurir mon
  pourpoinct à beaux ongles, car i'estoy desarmé, et si sçay que ie
  ne sentois en l'imagination rien qui me blessast. Car il y a plusieurs
  mouuemens en nous, qui ne partent pas de nostre ordonnance.

    _Semianimésque micant digiti, ferrúmque retractant._

  Ceux qui tombent, eslancent ainsi les bras au deuant de leur cheute,
  par vne naturelle impulsion, qui fait que nos membres se prestent
  des offices, et ont des agitations à part de nostre discours:

    _Falciferos memorant currus abscindere membra,
    Vt tremere in terra videatur ab artubus, id quod
    Decidit abscissum, cùm mens tamen atque hominis vis
    Mobilitate mali, non quit sentire dolorem_.

  I'auoy mon estomach pressé de ce sang caillé, mes mains y couroient
  d'elles-memes, comme elles font souuent, où il nous demange,
  contre l'aduis de nostre volonté. Il y a plusieurs animaux, et des
  hommes mesmes, apres qu'ils sont trespassez, ausquels on voit
  resserrer et remuer des muscles. Chacun sçait par experience, qu'il
  a des parties qui se branslent, dressent et couchent souuent sans
  son congé. Or ces passions qui ne nous touchent que par l'escorse,
  ne se peuuent dire nostres. Pour les faire nostres, il faut que
  l'homme y soit engagé tout entier: et les douleurs que le pied ou
  la main sentent pendant que nous dormons, ne sont pas à nous.

  Comme i'approchay de chez moy, où l'alarme de ma cheute
  auoit desia couru, et que ceux de ma famille m'eurent rencontré,
  auec les cris accoustumez en telles choses: non seulement ie respondois
  quelque mot à ce qu'on me demandoit, mais encore ils
  disent que ie m'aduisay de commander qu'on donnast vn cheual à
  ma femme, que ie voyoy s'empestrer et se tracasser dans le chemin,
  qui est montueux et mal-aisé. Il semble que cette consideration
  deust partir d'vne ame esueillée; si est-ce que ie n'y estois
  aucunement: c'estoyent des pensemens vains en nuë, qui estoyent
  esmeuz par les sens des yeux et des oreilles: ils ne venoyent pas de
  chez moy. Ie ne sçauoy pourtant ny d'où ie venoy, ny où i'aloy, ny
  ne pouuois poiser et considerer ce qu'on me demandoit: ce sont
  de legers effects, que les sens produysoyent d'eux mesmes, comme
  d'vn vsage: ce que l'ame y prestoit, c'estoit en songe, touchée bien
  legerement, et comme lechée seulement et arrosée par la molle
  impression des sens. Cependant mon assiette estoit à la verité tres-douce
  et paisible: ie n'auoy affliction ny pour autruy ny pour moy:
  c'estoit vne langueur et vne extreme foiblesse, sans aucune douleur.
  Ie vy ma maison sans la recognoistre. Quand on m'eut couché,
  ie senty vne infinie douceur à ce repos: car i'auoy esté vilainement
  tirassé par ces pauures gens, qui auoyent pris la peine de me porter
  sur leurs bras, par vn long et tres-mauuais chemin, et s'y
  estoient lassez deux ou trois fois les vns apres les autres. On me
  presenta force remedes, dequoy ie n'en receuz aucun, tenant pour
  certain, que i'estoy blessé à mort par la teste. C'eust esté sans
  mentir vne mort bien heureuse: car la foiblesse de mon discours
  me gardoit d'en rien iuger, et celle du corps d'en rien sentir. Ie me
  laissoy couler si doucement, et d'vne façon si molle et si aisée, que
  ie ne sens guere autre action moins poisante que celle-la estoit.

  Quand ie vins à reuiure, et à reprendre mes forces,

    _Vt tandem sensus conualuere mei,_

  qui fut deux ou trois heures apres, ie me senty tout d'vn train rengager
  aux douleurs, ayant les membres tous moulus et froissez de
  ma cheute, et en fus si mal deux ou trois nuits apres, que i'en cuiday
  remourir encore vn coup: mais d'vne mort plus vifue, et me
  sens encore de la secousse de cette froissure. Ie ne veux pas oublier
  cecy, que la derniere chose en quoy ie me peuz remettre, ce fut la
  souuenance de cet accident: et me fis redire plusieurs fois, où
  i'aloy, d'où ie venoy, à quelle heure cela m'estoit aduenu, auant
  que de le pouuoir conceuoir. Quant à la façon de ma cheute, on me
  la cachoit, en faueur de celuy, qui en auoit esté cause, et m'en
  forgeoit on d'autres. Mais long temps apres, et le lendemain, quand
  ma memoire vint à s'entr'ouurir, et me representer l'estat, où ie
  m'estoy trouué en l'instant que i'auoy aperçeu ce cheual fondant sur
  moy (car ie l'auoy veu à mes talons, et me tins pour mort: mais ce
  pensement auoit esté si soudain, que la peur n'eut pas loisir de s'y
  engendrer) il me sembla que c'estoit vn esclair qui me frapoit l'ame
  de secousse, et que ie reuenoy de l'autre monde.   Ce conte d'vn
  euénement si leger, est assez vain, n'estoit l'instruction que i'en ay
  tirée pour moy: car à la verité pour s'apriuoiser à la mort, ie
  trouue qu'il n'y a que de s'en auoisiner. Or, comme dit Pline, chacun
  est à soy-mesmes vne tres bonne discipline, pourueu qu'il ait
  la suffisance de s'espier de pres. Ce n'est pas icy ma doctrine, c'est
  mon estude: et n'est pas la leçon d'autruy, c'est la mienne. Et ne
  me doibt on pourtant sçauoir mauuais gré, si ie la communique. Ce
  qui me sert, peut aussi par accident seruir à vn autre. Au demeurant,
  ie ne gaste rien, ie n'vse que du mien. Et si ie fay le fol, c'est
  à mes despends, et sans l'interest de personne: car c'est en follie,
  qui meurt en moy, qui n'a point de suitte. Nous n'auons nouuelles
  que de deux ou trois anciens, qui ayent battu ce chemin: et si ne
  pouuons dire, si c'est du tout en pareille maniere à cette-cy, n'en
  connoissant que les noms. Nul depuis ne s'est ietté sur leur trace.
  C'est vne espineuse entreprinse, et plus qu'il ne semble, de suyure
  vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer
  les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester
  tant de menus airs de ses agitations: et est vn amusement
  nouueau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes
  du monde: ouy, et des plus recommandées.   Il y a plusieurs
  années que ie n'ay que moy pour visée à mes pensées, que
  ie ne contrerolle et n'estudie que moy. Et si i'estudie autre chose,
  c'est pour soudain le coucher sur moy, ou en moy, pour mieux
  dire. Et ne me semble point faillir, si, comme il se faict des autres
  sciences, sans comparaison moins vtiles, ie fay part de ce que i'ay
  apprins en cette cy: quoy que ie ne me contente guere du progrez
  que i'y ay faict. Il n'est description pareille en difficulté, à la description
  de soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il
  testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en
  place. Or ie me pare sans cesse: car ie me descris sans cesse.

  La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe
  obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre
  attachée aux propres tesmoignages. Au lieu qu'on doit moucher
  l'enfant, cela s'appelle l'enaser,

    _In vicium ducit culpæ fuga._

  Ie trouue plus de mal que de bien à ce remede. Mais quand il seroit
  vray, que ce fust necessairement, presomption, d'entretenir le peuple
  de soy: ie ne doy pas suyuant mon general dessein, refuser vne
  action qui publie cette maladiue qualité, puis qu'elle est en moy:
  et ne doy cacher cette faute, que i'ay non seulement en vsage, mais
  en profession. Toutesfois à dire ce que i'en croy, cette coustume a
  tort de condamner le vin, par ce que plusieurs s'y enyurent. On ne
  peut abuser que des choses qui sont bonnes. Et croy de cette regle,
  qu'elle ne regarde que la populaire defaillance. Ce sont brides à
  veaux, desquelles ny les Saincts, que nous oyons si hautement parler
  d'eux, ny les Philosophes, ny les Theologiens ne se brident. Ne
  fay-ie moy, quoy que ie soye aussi peu l'vn que l'autre. S'ils n'en
  escriuent à point nommé, aumoins, quand l'occasion les y porte, ne
  feignent ils pas de se ietter bien auant sur le trottoir. Dequoy traitte
  Socrates plus largement que de soy? A quoy achemine il plus souuient
  les propos de ses disciples, qu'à parler d'eux, non pas de la
  leçon de leur liure, mais de l'estre et branle de leur ame? Nous
  nous disons religieusement à Dieu, et à nostre confesseur, comme
  noz voisins à tout le peuple. Mais nous n'en disons, me respondra-on,
  que les accusations. Nous disons donc tout: car nostre vertu
  mesme est fautiere et repentable. Mon mestier et mon art, c'est
  viure. Qui me defend d'en parler selon mon sens, experience et
  vsage: qu'il ordonne à l'architecte de parler des bastiments non
  selon soy, mais selon son voisin, selon la science d'vn autre, non
  selon la sienne. Si c'est gloire, de soy-mesme publier ses valeurs,
  que ne met Cicero en auant l'eloquence de Hortense; Hortense celle
  de Cicero? A l'aduenture entendent ils que ie tesmoigne de moy par
  ouurage et effects, non nuement par des paroles. Ie peins principalement
  mes cogitations, subiect informe, qui ne peut tomber en
  production ouuragere. A toute peine le puis ie coucher en ce corps
  aëré de la voix. Des plus sages hommes, et des plus deuots, ont
  vescu fuyants tous apparents effects. Les effects diroyent plus de la
  Fortune, que de moy. Ils tesmoignent leur roolle, non pas le mien,
  si ce n'est coniecturalement et incertainement. Eschantillons d'vne
  montre particuliere. Ie m'estalle entier: c'est vn _skeletos_, où d'vne
  veuë les veines, les muscles, les tendons paroissent, chasque piece
  en son siege. L'effect de la toux en produisoit vne partie: l'effect de
  la palleur ou battement de coeur vn'autre, et doubteusement. Ce ne
  sont mes gestes que i'escris; c'est moy, c'est mon essence.   Ie tien
  qu'il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux
  à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment. Si ie
  me sembloy bon et sage tout à fait, ie l'entonneroy à pleine teste.
  De dire moins de soy, qu'il n'y en a, c'est sottise, non modestie: se
  payer de moins, qu'on ne vaut, c'est lascheté et pusillanimité selon
  Aristote. Nulle vertu ne s'ayde de la fausseté: et la verité n'est iamais
  matiere d'erreur. De dire de soy plus qu'il n'en y a, ce n'est
  pas tousiours presomption, c'est encore souuent sottise. Se complaire
  outre mesure de ce qu'on est, en tomber en amour de soy
  indiscrete, est à mon aduis la substance de ce vice. Le supreme remede
  à le guarir, c'est faire tout le rebours de ce que ceux icy ordonnent,
  qui en défendant le parler de soy, defendent par consequent
  encore plus de penser à soy. L'orgueil gist en la pensée: la
  langue n'y peut auoir qu'vne bien legere part.   De s'amuser à soy,
  il leur semble que c'est se plaire en soy: de se hanter et prattiquer,
  que c'est se trop cherir. Mais cet excez naist seulement en ceux qui
  ne se tastent que superficiellement, qui se voyent apres leurs affaires,
  qui appellent resuerie et oysiueté de s'entretenir de soy, et
  s'estoffer et bastir, faire des chasteaux en Espaigne: s'estimants
  chose tierce et estrangere à eux mesmes. Si quelcun s'enyure de sa
  science, regardant souz soy: qu'il tourne les yeux au dessus vers les
  siecles passez, il baissera les cornes, y trouuant tant de milliers
  d'esprits, qui se foulent aux pieds. S'il entre en quelque flateuse
  presomption de sa vaillance, qu'il se ramentoiue les vies de Scipion,
  d'Epaminondas, de tant d'armées, de tant de peuples, qui le laissent
  si loing derriere eux. Nulle particuliere qualité n'enorgueillira celuy,
  qui mettra quand et quand en compte, tant d'imparfaittes et foibles
  qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l'humaine
  condition. Parce que Socrates auoit seul mordu à certes au precepte
  de son Dieu, de se connoistre, et par cet estude estoit arriué à se
  mespriser, il fut estimé seul digne du nom de Sage. Qui se connoistra
  ainsi, qu'il se donne hardiment à connoistre par sa bouche.



  ESSAIS

  DE

  MICHEL SEIGNEVR

  DE MONTAIGNE


  CI[C] I[C] XCV


  TRADUCTION



L'AUTEUR AU LECTEUR


Ce livre, lecteur, est un livre de bonne foi.

Il t'avertit, dès le début, que je ne l'ai écrit que pour moi et
quelques intimes, sans me préoccuper qu'il pût être pour toi de quelque
intérêt, ou passer à la postérité; de si hautes visées sont au-dessus
de ce dont je suis capable. Je le destine particulièrement à mes
parents et à mes amis, afin que lorsque je ne serai plus, ce qui ne
peut tarder, ils y retrouvent quelques traces de mon caractère et de
mes idées et, par là, conservent encore plus entière et plus vive la
connaissance qu'ils ont de moi. Si je m'étais proposé de rechercher la
faveur du public, je me serais mieux attifé et me présenterais sous une
forme étudiée pour produire meilleur effet; je tiens, au contraire, à
ce qu'on m'y voie en toute simplicité, tel que je suis d'habitude, au
naturel, sans que mon maintien soit composé ou que j'use d'artifice,
car c'est moi que je dépeins. Mes défauts s'y montreront au vif et
l'on m'y verra dans toute mon ingénuité, tant au physique qu'au moral,
autant du moins que les convenances le permettent. Si j'étais né parmi
ces populations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des lois
primitives de la nature, je me serais très volontiers, je t'assure,
peint tout entier et dans la plus complète nudité.

Ainsi, lecteur, c'est moi-même qui fais l'objet de mon livre; peut-être
n'est-ce pas là une raison suffisante pour que tu emploies tes loisirs
à un sujet aussi peu sérieux et de si minime importance.

  Sur ce, à la grâce de Dieu.

  A Montaigne, ce 1er mars 1580.


  =Nota.=--Cette traduction a été faite d'après l'édition de 1595,
  en tenant compte toutefois de quelques variantes du manuscrit de
  Bordeaux, complétant ou accentuant la pensée de l'auteur.--Ces
  variantes, dont le relevé est donné dans le quatrième volume, sont
  pour la plupart de très minime importance: elles portent en très
  grand nombre sur l'orthographe; de-ci, de-là, constituent des
  additions ou des suppressions de mots ou encore des substitutions
  d'un mot à un autre, soit pour éviter des répétitions, soit pour
  préciser; et parfois, mais rarement, de légères modifications dans
  la construction de membres de phrase; dans la quantité, il n'en est
  pas une qui modifie sensiblement le sens. Celles dont il a été tenu
  compte sont signalées par un astérisque (*).



LIVRE PREMIER



CHAPITRE PREMIER.

_Divers moyens mènent à même fin._


=La soumission vous concilie d'ordinaire ceux que vous avez offensés;
parfois une attitude résolue produit le même résultat.=--La façon la
plus ordinaire d'attendrir les coeurs de ceux que nous avons offensés,
quand, leur vengeance en main, nous sommes à leur merci, c'est de les
émouvoir par notre soumission, en leur inspirant commisération et
pitié; toutefois la bravoure, la constance et la résolution, qui sont
des moyens tout contraires, ont quelquefois produit le même résultat.

Edouard, prince de Galles, celui-là même qui, si longtemps, fut régent
de notre province de Guyenne, personnage dont les actes et la fortune
ont maintes fois témoigné de beaucoup de grandeur d'âme, s'étant emparé
de vive force de Limoges, avait ordonné le massacre de ses habitants
qui l'avaient gravement offensé. Il cheminait à travers la ville, et
les cris de ceux, hommes, femmes et enfants, ainsi voués à la mort,
qui, prosternés à ses pieds, imploraient merci, n'avaient pu attendrir
son âme; quand s'offrirent à sa vue trois gentilshommes français, qui,
avec une hardiesse incroyable, tenaient tête, à eux seuls, à son armée
victorieuse. Un tel courage lui inspira une considération et un respect
qui calmèrent subitement sa colère; sur-le-champ il leur fit grâce, et
cette grâce, il l'étendit à tous les autres habitants de la ville.

Scanderberg, prince d'Epire, poursuivait avec l'intention de le
tuer, un de ses soldats; celui-ci, après avoir essayé en vain de
l'apaiser par des protestations de toutes sortes et les plus humbles
supplications, se résolut, en désespoir de cause, à l'attendre l'épée à
la main. Cet acte de résolution arrêta net l'exaspération de son maître
qui, en le voyant prendre un si honorable parti, lui fit grâce. Ce fait
est susceptible d'être interprété autrement que je ne le fais, mais par
ceux-là seulement qui ignorent la force prodigieuse et le courage dont
ce prince était doué.

L'empereur Conrad III, assiégeant Guelphe, duc de Bavière, n'avait
consenti à ne laisser sortir de la ville que les femmes des
gentilshommes qui s'y trouvaient enfermées avec son ennemi, s'engageant
à respecter leur honneur, mais ne leur accordant de sortir qu'à pied,
en n'emportant que ce qu'elles pourraient porter elles-mêmes; et il
s'était refusé à adoucir ces conditions, quelques autres satisfactions
qu'on lui offrît, si humiliantes qu'elles fussent. N'écoutant que
leur grand coeur, ces femmes s'avisèrent alors de charger sur leurs
épaules leurs maris, leurs enfants et le duc lui-même. L'empereur fut
tellement saisi de cette touchante marque de courage, qu'il en pleura
d'attendrissement; la haine mortelle qu'il avait vouée au duc, dont il
voulait la perte, en devint moins ardente; et, à partir de ce moment,
il le traita lui et les siens avec humanité.

=Comment s'explique que ces deux sentiments contraires produisent le
même effet.=--L'un et l'autre de ces deux moyens réussiraient aisément
auprès de moi, car j'ai une grande propension à la miséricorde et
à la bienveillance; cependant j'estime que je céderais encore plus
facilement à la compassion qu'à l'admiration, bien que la pitié soit
considérée comme une passion condamnable par les stoïciens, qui
concèdent bien qu'on secoure les affligés, mais non qu'on s'attendrisse
et qu'on compatisse à leurs souffrances. Les exemples qui précèdent
me semblent rentrer davantage dans la réalité des choses; ils nous
montrent l'âme aux prises avec ces deux sentiments contraires: résister
à l'un sans fléchir, et céder à l'autre. Cela peut s'expliquer en
admettant que se laisser gagner par la pitié, est plus facile et le
propre des coeurs débonnaires et peu énergiques; d'où il résulte que
les êtres les plus faibles, comme les femmes, les enfants et les gens
du commun y sont plus particulièrement portés; tandis que ne pas se
laisser attendrir par les larmes et les prières, et finir par se rendre
seulement devant les signes manifestes d'un courage incontestable,
est le fait d'une âme forte et bien trempée, aimant et honorant les
caractères énergiques et tenaces.

Et cependant, l'étonnement et l'admiration peuvent produire ces mêmes
effets sur des natures moins généreuses; témoin le peuple thébain qui,
appelé à prononcer dans une accusation capitale intentée contre les
capitaines de son armée, pour s'être maintenus en charge au delà du
temps durant lequel ils devaient l'exercer, acquitta à grand'peine
Pélopidas qui, accablé de cette mise en jugement, ne sut, pour se
défendre, que gémir et supplier; tandis qu'au contraire, à l'égard
d'Epaminondas qui, après avoir exposé en termes magnifiques les actes
de son commandement, la tête haute, la parole sarcastique, se mit à
reprocher au peuple son ingratitude, l'assemblée, pénétrée d'admiration
vis-à-vis de cet homme d'un si grand courage, se dispersa sans même
oser aller au scrutin.

=Cruauté obstinée de Denys l'ancien, tyran de Syracuse.=--Denys
l'ancien, s'étant emparé, après un siège très long et très difficile,
de la ville de Reggium, et avec elle de Phyton, homme de grande vertu,
qui y commandait et avait dirigé cette défense opiniâtre, voulut en
tirer une vengeance éclatante qui servît d'exemple. Tout d'abord, il
lui apprit que la veille, il avait fait noyer son fils et tous ses
autres parents; à quoi Phyton se borna à répondre: «Qu'ils en étaient
d'un jour plus heureux que lui.» Puis il le livra aux bourreaux qui le
dépouillèrent de ses vêtements et le traînèrent à travers la ville, le
fouettant ignominieusement à coups redoublés, l'accablant en outre des
plus brutales et cruelles injures. Phyton, conservant toute sa présence
d'esprit et son courage, ne faiblit pas; ne cessant de se targuer à
haute voix de l'honorable et glorieuse défense qu'il avait faite et qui
était cause de sa mort, n'ayant pas voulu livrer sa patrie aux mains
d'un tyran, le menaçant lui-même d'une prochaine punition des dieux.
Lisant dans les yeux de la plupart de ses soldats qu'au lieu d'être
excités par ses bravades contre cet ennemi vaincu, qui les provoquait
au mépris de leur chef et dépréciait son triomphe, étonnés d'un tel
courage, ils s'en laissaient attendrir et commençaient à murmurer,
parlant même d'arracher Phyton des mains de ses bourreaux, Denys mit
fin à ce martyr et, à la dérobée, l'envoya noyer à la mer.

=L'homme est ondoyant et divers; conduite opposée de Sylla et de Pompée
dans des circonstances analogues.=--En vérité, l'homme est de nature
bien peu définie et étrangement ondoyant et divers; il est malaisé de
porter sur lui un jugement ferme et uniforme. Ainsi, voilà Pompée qui
pardonne à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il était fort
animé, en considération de la vertu et de la grandeur d'âme de Zénon
l'un de leurs concitoyens qui, se donnant comme l'unique coupable de
leur conduite envers lui, demandait en grâce d'en porter seul la peine;
tandis qu'à Pérouse, en semblable circonstance, un citoyen de cette
ville, également distingué par ses vertus, dont Sylla avait été l'hôte,
par un dévouement pareil, n'en obtient rien ni pour lui-même, ni pour
les autres.

=Cruauté d'Alexandre le Grand envers des ennemis dont la valeur
méritait mieux.=--A l'encontre des premiers exemples que j'ai
cités, nous voyons Alexandre, l'homme le plus hardi qui fut jamais,
d'ordinaire si généreux à l'égard des vaincus, devenu maître, après
de nombreuses et grandes difficultés, de la ville de Gaza, en agir
tout autrement à l'égard de Bétis qui commandait cette place et qui,
pendant le siège, avait donné les preuves d'une éclatante valeur. Le
rencontrant seul, abandonné des siens, ses armes brisées, couvert
de sang et de plaies et combattant encore au milieu d'un groupe de
Macédoniens qui le harcelaient de toutes parts, Alexandre, vivement
affecté d'une victoire si chèrement achetée (entre autres dommages,
lui-même venait d'y recevoir deux blessures), lui dit: «Tu ne mourras
pas comme tu le souhaites, Bétis; sois certain qu'avant, il te faudra
souffrir les plus cruels tourments qui se puissent imaginer contre un
captif.» A cette menace, Bétis ne répondant rien et, au plus grand
calme, joignant une attitude hautaine et pleine de défi, Alexandre,
devant * ce silence fier et obstiné, s'écria: «A-t-il seulement fléchi
le genou! s'est-il laissé aller à quelques supplications! ah vraiment,
je vaincrai ce mutisme; et si je ne puis lui arracher une parole,
j'arriverai bien à lui arracher quelque gémissement.» Et, passant de la
colère à la rage, il lui fit percer les talons et, encore plein de vie,
attacher à l'arrière d'un char et traîner ainsi jusqu'à ce que, mis
en pièces, les membres rompus, il rendît le dernier soupir. Quel peut
avoir été le mobile de tant de cruauté chez Alexandre? Serait-ce qu'à
lui-même, courageux au delà de toute expression, cette vertu semblait
tellement naturelle, que non seulement elle ne le transportait pas
d'admiration, mais encore qu'il en faisait peu de cas; ou bien que,
la considérant comme son apanage exclusif, il ne pouvait la supporter
à un aussi haut degré chez les autres, sans en être jaloux; ou enfin,
est-ce qu'il était hors d'état de se modérer dans ses transports de
colère?--Certainement, s'il eût été capable de se maîtriser, il est
à croire que lors de la prise et du sac de Thèbes, il se fût contenu
à la vue de tant de vaillants guerriers, dont la résistance était
désorganisée et qui furent passés au fil de l'épée; car il en périt
bien ainsi six mille, dont pas un ne fut vu cherchant à prendre la
fuite ou demandant merci; bien au contraire, ils allaient de ci, de
là, à travers les rues, affrontant les vainqueurs, les provoquant à
leur donner la mort dans des conditions honorables. On n'en vit aucun,
si criblé qu'il fût de blessures, qui, jusqu'à son dernier soupir,
n'essayât encore de se venger; dans leur désespoir, ils faisaient
arme de tout, se consolant de leur propre mort par celle de quelqu'un
de leurs ennemis. Ce courage malheureux n'éveilla cependant chez
Alexandre aucune pitié; tout un long jour de carnage ne suffit pas pour
assouvir sa vengeance; le massacre ne prit fin que lorsque les victimes
firent défaut; seules, les personnes hors d'état de porter les armes,
vieillards, femmes et enfants, furent épargnés, et, au nombre de trente
mille, réduits en esclavage.



CHAPITRE II.

_De la tristesse._


=La tristesse est une disposition d'esprit des plus déplaisantes.=--La
tristesse est une disposition d'esprit dont je suis à peu près exempt;
je ne l'aime, ni ne l'estime; bien qu'assez généralement, comme de
parti pris, on l'ait en certaine considération et qu'on en pare la
sagesse, la vertu, la conscience, c'est un sot et vilain ornement. Les
Italiens ont, avec plus d'à propos, appelé de ce nom la méchanceté, car
elle est toujours nuisible, toujours insensée; toujours aussi, elle est
le propre d'une âme poltronne et basse; les stoïciens l'interdisent au
sage.

=Effet des grandes douleurs en diverses circonstances; tout sentiment
excessif ne se peut exprimer.=--L'histoire rapporte que Psamménitus,
roi d'Égypte, défait et pris par Cambyse, roi de Perse, voyant passer
sa fille, captive comme lui, habillée en servante, qu'on envoyait
puiser de l'eau, demeura sans mot dire, les yeux fixés à terre, tandis
qu'autour de lui, tous ses amis pleuraient et se lamentaient. Voyant,
peu après, son fils qu'on menait à la mort, il garda cette même
contenance; tandis qu'à la vue d'un de ses familiers conduit au milieu
d'autres prisonniers, il se frappa la tête, témoignant d'une douleur
extrême.

On peut rapprocher ce trait de ce qui s'est vu récemment chez un de
nos princes qui, étant à Trente, y reçut la nouvelle de la mort de
son frère aîné, le soutien et l'honneur de sa maison; bientôt après,
il apprenait la perte de son frère puîné sur lequel, depuis la mort
du premier, reposaient toutes ses espérances. Ces deux malheurs, il
les avait supportés avec un courage exemplaire; quand, quelques jours
plus tard, un homme de sa suite vint à mourir. A ce dernier accident,
il ne sut plus se contenir, sa résolution l'abandonna, il se répandit
en larmes et en lamentations, au point que certains en vinrent à dire
qu'il n'avait été réellement sensible qu'à cette dernière secousse.
La vérité est que la mesure était comble, et qu'un rien suffit pour
abattre son énergie et amener ce débordement de tristesse. On pourrait,
je crois, expliquer de même l'attitude de Psamménitus, si l'histoire
n'ajoutait que Cambyse, s'étant enquis auprès de lui du motif pour
lequel, après s'être montré si peu touché du malheur de son fils et
de sa fille, il était si affecté de celui * d'un de ses amis, n'en
eût reçu cette réponse: «C'est que ce dernier chagrin, seul, peut
s'exprimer par les larmes; tandis que la douleur ressentie pour les
deux premiers, est de beaucoup au delà de toute expression.»

A ce propos, me revient à l'idée le fait de ce peintre ancien qui, dans
le sacrifice d'Iphigénie, ayant à représenter la douleur de ses divers
personnages, d'après le degré d'intérêt que chacun portait à la mort
de cette belle et innocente jeune fille; ayant à cet effet, quand il
en arriva au père de la vierge, déjà épuisé toutes les ressources de
son art; devant l'impossibilité de lui donner une contenance en rapport
avec l'intensité de sa douleur, il le peignit le visage couvert.
C'est aussi pour cela qu'à l'égard de Niobé, cette malheureuse mère,
qui, après avoir perdu d'abord ses sept fils, perdit ensuite ses sept
filles; les poètes ont imaginé qu'écrasée par une telle succession
de malheurs, elle finit elle-même par être métamorphosée en rocher,
_«pétrifiée par la douleur (Ovide)»_, marquant de la sorte ce morne,
muet et sourd hébétement qui s'empare de nous, lorsque les accidents
qui nous accablent, dépassent ce que nous en pouvons supporter. Et,
en effet, un chagrin excessif, pour être tel, doit stupéfier l'âme au
point de lui enlever toute sa liberté d'action, ainsi qu'il arrive, au
premier moment, sous le coup d'une très mauvaise nouvelle: nous sommes
saisis d'étonnement, pénétrés d'effroi ou d'affliction et comme perclus
en tous nos mouvements, jusqu'à ce qu'à cette prostration, succède la
détente; alors les larmes et les plaintes se font jour, l'âme semble
se dégager de son étreinte, renaître et peu à peu être plus au large
et rentrer en possession d'elle-même: _«C'est avec peine qu'enfin il
recouvre la voix et peut exprimer sa douleur (Virgile).»_

Pendant la guerre, autour de Bude, du roi Ferdinand contre la veuve du
roi Jean de Hongrie, un homme d'armes se fit particulièrement remarquer
dans un des combats qui se livrèrent, par sa valeur absolument hors
ligne. Nul ne l'avait reconnu, et chacun le louait à qui mieux mieux et
le plaignait, car il avait succombé; mais personne plus qu'un certain
de Raïsciac, seigneur allemand, réellement enthousiasmé d'un courage
aussi rare. Son corps ayant été rapporté, de Raïsciac s'approcha comme
tout le monde, pour voir qui il était; et lorsqu'on l'eut débarrassé de
son armure, il reconnut son fils. L'émotion des assistants s'en accrut
d'autant; de Raïsciac, seul, demeura impassible; sans mot dire, sans un
cillement d'yeux, debout, contemplant fixement ce corps, jusqu'à ce que
la violence de son chagrin atteignant le principe même de la vie, il
tomba raide mort.

_«Qui peut dire à quel point il brûle, ne brûle que d'un petit feu
(Pétrarque)»_, disent les amoureux qui veulent exprimer une passion
qu'ils ne peuvent plus contenir: _«Misérable que je suis! l'amour
trouble mes sens. A ta vue, ô Lesbie, je suis hors de moi; il est
au-dessus de mes forces de parler; ma langue s'embarrasse, une flamme
subtile court dans mes veines, mes oreilles résonnent de mille bruits
confus et le voile de la nuit s'étend sur mes yeux (Catulle).»_
Aussi, n'est-ce pas au plus fort de nos transports, quand notre sang
bouillonne dans nos veines, que nous sommes le plus à même de trouver
des accents qui apitoyent et qui persuadent; dans ces moments, l'âme
est trop absorbée dans ses pensées, le corps trop abattu et languissant
d'amour; de là parfois, l'impuissance inattendue en laquelle tombent,
si hors de propos, les amoureux que paralyse leur ardeur extrême,
au siège même de la jouissance. Toute passion qui se raisonne, qui
se peut goûter et savourer avec calme, mérite à peine ce nom: _«Les
soucis légers sont loquaces, les grandes passions sont silencieuses
(Sénèque).»_

=Saisissement causé par la joie, la honte, etc.=--La surprise d'un
plaisir inespéré nous cause un saisissement semblable: _«Dès qu'elle
me voit venir, dès qu'elle aperçoit de tous côtés les armes troyennes,
hors d'elle-même, frappée comme d'une vision effrayante, elle demeure
immobile; son sang se glace, elle tombe et ce n'est que longtemps
après, qu'elle peut enfin parler (Virgile).»_ Outre cette Romaine qui
mourut de joie en voyant son fils échappé à la déroute de Cannes;
Sophocle et Denys le tyran qui, également, trépassèrent d'aise en
recevant une heureuse nouvelle; Thalna qui, de même, mourut en Corse
à l'annonce des honneurs que le Sénat de Rome lui avait décernés;
n'avons-nous pas vu, en ce siècle, le pape Léon X, apprenant la prise
de Milan, qu'il avait ardemment désirée, en éprouver un tel excès de
joie, que la fièvre le prit et qu'il en mourut. Un témoignage encore
plus probant de la faiblesse humaine, relevé par les anciens: Diodore
le dialecticien s'étant, en son école et en public, trouvé à court pour
développer un argument qu'on lui avait posé, en ressentit une telle
honte, qu'il en mourut du coup. Pour moi, je suis peu prédisposé à ces
violentes passions; par nature, je ne m'émeus pas aisément; et je me
raisonne tous les jours, pour m'affirmer davantage en cette disposition.



CHAPITRE III.

_Nous prolongeons nos affections et nos haines au delà de notre propre
durée._


=L'homme se préoccupe trop de l'avenir.=--Ceux qui reprochent aux
hommes de toujours aller se préoccupant des choses futures, et nous
engagent à jouir des biens présents et à nous en contenter, observant
que nous n'avons pas prise sur ce qui est à venir, que nous en avons
même moins que sur ce qui est passé, s'attaquent à la plus répandue des
erreurs humaines; si on peut appeler erreur, un penchant qui, bien que
nous y soyons convié par la nature elle-même, en vue de la continuation
de son oeuvre, fausse, comme tant d'autres choses, notre imagination,
chez laquelle l'action est un besoin, alors même que nous ne savons pas
où cela nous mène. Nous ne sommes jamais en nous, nous sommes toujours
au delà; la crainte, le désir, l'espérance nous relancent constamment
vers l'avenir, nous dérobant le sentiment et l'examen de ce qui est,
pour nous amuser de ce qui sera; bien qu'à ce moment nous ne serons
plus: _«Tout esprit inquiet de l'avenir, est malheureux (Sénèque).»_

=Son premier devoir est de chercher à se bien connaître.=--«Fais ce
pourquoi tu es fait et connais-toi toi-même», est un grand précepte
souvent cité dans Platon. Chacun des deux membres de cette proposition,
pris séparément, nous trace notre devoir dans son entier, l'un
complète l'autre. Qui s'appliquerait à faire ce pourquoi il est fait,
s'apercevrait qu'il lui faut tout d'abord acquérir cette connaissance
de lui-même et de ce à quoi il est propre; et celui qui se connaît, ne
fait pas erreur sur ce dont il est capable; il s'aime, et tendant avant
tout à améliorer sa condition, il écarte les occupations superflues,
les pensées et les projets inutiles. De même que la folie n'est jamais
satisfaite lors même qu'on cède à ses désirs, la sagesse, toujours
satisfaite du présent, n'est jamais mécontente d'elle-même; au point
qu'Épicure estime que ni la prévoyance, ni le souci de l'avenir ne sont
de nécessité pour le sage.

=On doit obéissance aux rois, mais l'estime et l'affection ne sont dues
qu'a leurs vertus.=--Parmi les lois qui ont été établies, concernant
l'homme après sa mort, celle qui soumettait les actions des princes à
un jugement posthume, me semble des mieux fondées. Les princes sont,
en effet, soumis aux lois et non au-dessus d'elles; et, par ce fait
même que la justice, de leur vivant, a été impuissante contre eux,
il est équitable que, lorsqu'ils ne sont plus, elle ait action sur
leur réputation et sur les biens qu'ils laissent à leurs successeurs,
choses que souvent nous préférons à la vie. C'est un usage qui procure
de sérieux avantages aux nations qui le pratiquent; et les bons
princes, qui ont sujet de se plaindre, quand on traite la mémoire des
méchants comme la leur, doivent le désirer.--Nous devons soumission
et obéissance à tous les rois, qu'ils soient bons ou mauvais, cela
est indispensable pour leur permettre de remplir leur charge; mais
notre estime et notre affection, nous ne les leur devons que s'ils les
méritent. Admettons que les nécessités de la politique nous obligent
à les supporter patiemment, si indignes qu'ils puissent être; à
dissimuler leurs vices, à appuyer autant qu'il est en notre pouvoir,
leurs actes quels qu'ils soient, quand cet appui est nécessaire à leur
autorité; mais ce devoir rempli, ce n'est pas une raison pour que nous
refusions à la justice et que nous n'ayons pas la liberté d'exprimer
à leur endroit nos ressentiments, si nous en avons de fondés; et en
particulier, que nous nous refusions à honorer ces bons serviteurs
qui, bien que connaissant les imperfections du maître, l'ont servi
avec respect et fidélité, exemple qu'il y a utilité à transmettre à
la postérité.--Ceux qui, par les obligations personnelles qu'ils lui
ont, défendent à tort la mémoire d'un prince qui en est indigne, font,
en agissant ainsi, acte de justice privée, aux dépens de la justice
publique. Tite Live dit vrai, quand il écrit que le langage des hommes
inféodés à la royauté, est toujours plein de vaines ostentations et
de faux témoignages; chacun faisant de son roi, quels que soient ses
mérites, un souverain dont la valeur et la grandeur ne sauraient être
dépassées. On peut désapprouver la magnanimité de ces deux soldats,
répondant en pleine face à Néron, qui leur demandait: à l'un, pourquoi
il lui voulait du mal: «Je t'aimais, quand tu en étais digne; mais
depuis que tu es devenu parricide, incendiaire, histrion, cocher, je
te hais, comme tu le mérites»; à l'autre, pourquoi il voulait le tuer:
«Parce que je ne vois pas d'autre remède à tes continuels méfaits»;
mais quel homme de bon sens peut trouver à redire aux témoignages
publics et universels qui, après sa mort, ont été portés contre ce
prince, pour ses tyranniques et odieux débordements, et qui l'ont
stigmatisé à tout jamais, et, avec lui, tout méchant comme lui.

Je regrette que, dans les usages et coutumes si sages de Lacédémone,
ait été introduite cette cérémonie si empreinte de fausseté: A la mort
des rois, tous les confédérés et peuples voisins, ainsi que tous les
Ilotes, hommes et femmes, allaient pêle-mêle, se tailladant le front en
signe de deuil, disant dans leurs cris et lamentations que le défunt,
quel qu'il eût été, était le meilleur de tous les rois qu'ils avaient
eus; donnant ainsi à la situation les louanges qui auraient dû revenir
au mérite et reléguant au dernier rang ce qui le constitue et lui
assigne le premier.

=Réflexions sur ce mot de Solon, que nul, avant sa mort, ne peut être
dit heureux.=--Aristote, qui traite tous les sujets, recherche à
propos de ce mot de Solon: «Que nul, avant sa mort, ne peut être dit
heureux», si celui-là même qui a vécu et a eu une mort telle qu'on peut
la souhaiter, peut être qualifié d'heureux, s'il laisse une mauvaise
renommée ou sa postérité dans le malheur. Tant que nous vivons,
nous avons la faculté de faire que notre pensée se reporte où nous
voulons; quand nous avons cessé d'exister, nous n'avons plus aucune
communication avec le monde vivant, c'est pourquoi Solon eût été mieux
fondé à dire que jamais l'homme n'est heureux, puisqu'il ne peut l'être
qu'après sa mort: _«On trouve à peine un sage qui s'arrache totalement
à la vie et la rejette; ignorant de l'avenir, l'homme s'imagine qu'une
partie de son être lui survit, et il ne peut s'affranchir de ce corps
qui périt et tombe (Lucrèce).»_

=Honneurs rendus et influence prêtée à certains, après leur
mort.=--Bertrand du Guesclin mourut au siège du château de Randon,
près du Puy, en Auvergne; les assiégés ayant capitulé après sa mort,
furent contraints d'aller déposer les clefs de la place sur son
cadavre.--Barthélemy d'Alviane, général de l'armée vénitienne, étant
mort en guerroyant autour de Brescia, il fallait, pour ramener son
corps à Venise, traverser le territoire ennemi de Vérone; la plupart
des chefs vénitiens étaient d'avis qu'on demandât un sauf-conduit
aux Véronais, pour le passage dans leur état; Théodore Trivulce s'y
opposa, préférant passer de vive force, dut-on combattre: «N'étant pas
convenable, dit-il, que celui qui, en sa vie, n'avait jamais eu peur de
ses ennemis, semblât les redouter après sa mort.»--Les lois grecques
nous présentent quelque chose d'analogue: celui qui demandait un corps
à l'ennemi, pour lui rendre les honneurs de la sépulture, renonçait
par cela même à la victoire, et il ne pouvait plus la consacrer par un
trophée; celui auquel la demande était faite, était réputé vainqueur.
Nicias perdit ainsi l'avantage, qu'il avait cependant nettement gagné
sur les Corinthiens; et inversement, Agésilas assura de la sorte un
succès des plus douteux remporté sur les Béotiens.

Ces faits pourraient paraître étranges si, de tous temps, à la
préoccupation de lui-même au delà de cette vie, l'homme n'avait joint
la croyance que bien souvent les faveurs célestes nous accompagnent au
tombeau et s'étendent à nos restes; les exemples sur ce point abondent
tellement, chez les anciens comme chez nous, qu'il ne m'est pas besoin
d'insister.--Édouard premier, roi d'Angleterre, ayant constaté dans
ses longues guerres contre Robert, roi d'Écosse, combien sa présence
contribuait à ses succès, la victoire lui demeurant partout où il se
trouvait en personne; sur le point de rendre le dernier soupir, obligea
son fils, par un serment solennel, à faire, une fois mort, bouillir son
corps; pour que, les chairs se séparant des os, il enterrât celles-là
et transportât ceux-ci avec lui à l'armée, chaque fois qu'il marcherait
contre les Écossais; comme si la destinée avait fatalement attaché la
victoire à la présence de ses ossements.--Jean Ghiska, qui troubla
la Bohême pour la défense des erreurs de Wiclef, voulut qu'après
sa mort, on l'écorchât; et que, de sa peau, on fît un tambour, que
l'on emporterait, lorsqu'on prendrait les armes contre ses ennemis;
estimant aider ainsi à la continuation des avantages qu'il avait
obtenus, dans les guerres qu'il avait dirigées contre eux.--Certaines
tribus indiennes portaient de même au combat contre les Espagnols, les
ossements d'un de leurs chefs, en raison des chances heureuses qu'il
avait eues en son vivant; d'autres peuplades, sur ce même continent,
traînent avec elles, lorsqu'elles vont en guerre, les corps de ceux
de leurs guerriers qui se sont distingués par leur vaillance et ont
péri dans les combats, comme susceptibles de leur porter bonheur et
de servir d'encouragement.--Des exemples qui précèdent, les premiers
montrent le souvenir de nos hauts faits, nous suivant au tombeau; les
derniers attribuent, en outre, à ce souvenir, une action effective.

=Fermeté de Bayard sur le point d'expirer.=--Le cas de Bayard est plus
admissible: ce capitaine, se sentant blessé à mort d'une arquebusade
dans le corps, pressé de se retirer du combat, répondit que ce n'était
pas au moment où il touchait à sa fin, qu'il commencerait à tourner le
dos à l'ennemi; et il continua à combattre, tant que ses forces le lui
permirent; jusqu'à ce que se sentant défaillir et ne pouvant plus tenir
à cheval, il commanda à son écuyer de le coucher au pied d'un arbre,
mais de telle façon qu'il mourût le visage tourné vers l'ennemi; et
ainsi fut fait.

=Particularités afférentes à l'empereur Maximilien et à
Cyrus.=--J'ajouterai cet autre exemple, comme aussi remarquable en
son genre que les précédents: l'empereur Maximilien, bisaïeul du roi
Philippe actuellement régnant, était un prince doué de nombreuses et
éminentes qualités, et remarquable entre autres par sa beauté physique.
Parmi ses singularités, il avait celle-ci qui ne ressemble guère à
celle de ces princes qui, trônant sur leur chaise percée, y traitent
les affaires les plus importantes, c'est que jamais il n'eut de valet
de chambre avec lequel il fût familier, au point de se laisser voir par
lui à la garde robe; il se cachait pour uriner, aussi pudibond qu'une
pucelle, pour ne découvrir à qui que ce fût, pas même à son médecin,
les parties du corps qu'on a coutume de tenir cachées. Moi, qui ai un
langage si libre, je suis cependant, par tempérament, également enclin
à semblable retenue; et, à moins que je n'y sois amené par nécessité
ou par volupté, je n'expose guère, aux yeux de personne, les parties
de mon corps ou les actes intimes que nos moeurs nous font une loi de
dérober à la vue; et je m'en fais une obligation plus grande, qu'à mon
sens il ne convient à un homme, surtout à un homme de ma profession.
L'empereur Maximilien en était arrivé à une telle exagération, qu'il
ordonna expressément dans son testament, qu'on lui mît un caleçon quand
il serait mort; il eût dû ajouter aussi, par codicille, que celui qui
le lui mettrait, le ferait les yeux bandés.--La volonté qu'exprima
Cyrus à ses enfants, que ni eux, ni personne ne touchât à son corps
après sa mort, vient, j'imagine, de quelque pratique de dévotion qui
devait lui être propre; et, ce qui me porte à le croire, c'est que son
historien et lui-même, entre autres grandes qualités, ont manifesté
dans tout le cours de leur vie, un soin et un respect tout particuliers
pour la religion.

=Nos funérailles doivent être en rapport avec notre situation, et
n'être ni d'une pompe exagérée ni mesquines.=--Le fait suivant ne me
plaît guère; il m'a été conté par un homme de haut rang et s'applique
à une personne qui me touche de près, assez connue par les situations
qu'elle a occupées pendant la paix comme durant la guerre. Cette
personne, qui mourut à sa cour à un âge avancé, souffrant cruellement
de la pierre, passa ses dernières heures, uniquement occupée à régler
avec un soin exagéré la cérémonie de son enterrement, s'appliquant
à ce qu'elle eût le plus de relief possible. Il demandait à toute
la noblesse qui le visitait, d'engager sa parole d'assister à son
convoi; au prince lui-même, de qui je tiens le fait et qui le vit à
ses derniers moments, il demanda avec instance d'y faire assister sa
maison, citant des exemples, donnant des raisons pour prouver que cela
était dû à un homme de sa condition; et, en ayant obtenu la promesse et
arrêté, selon ses idées, la distribution et l'ordre de cette parade, il
sembla expirer satisfait. Je n'ai guère vu de vanité plus persistante.

S'ingénier à régler son service funèbre, soit d'une façon bizarre,
soit avec une parcimonie peu ordinaire; le réduire par exemple à
un serviteur se bornant à porter une lanterne est une singularité
inverse de la précédente, quoique sa proche parente, et dont aussi je
trouverais aisément des exemples dans ma famille. Il en est cependant
qui l'approuvent; de même qu'ils approuvent la défense que fit Marcus
Lepidus à ses héritiers, d'employer à son égard le cérémonial accoutumé
en pareil cas. Si en agissant ainsi, on croit faire acte de tempérance
et d'austérité, en évitant une dépense et une satisfaction dont nous
ne serons plus à même d'être témoin ni de jouir, c'est là une réforme
aisée et peu coûteuse. S'il me fallait décider sur ce point; je serais
d'avis que dans cette circonstance, comme dans toutes les actions de
la vie, chacun doit se régler sur sa situation dans la société; et
que le philosophe Lycon fit acte de sagesse, quand il prescrivit à
ses amis de l'enterrer là où ils trouveraient que ce serait pour le
mieux et de lui faire des funérailles ni exagérées, ni mesquines. En
ce qui me touche, qu'on se conforme simplement à ce qui sera dans les
usages; je m'en remets à la discrétion de ceux à la charge desquels
je me trouverai à ce moment: _«C'est un soin qu'il faut mépriser
pour soi-même et ne pas négliger pour les siens (Cicéron).»_ Saint
Augustin parle un langage digne de lui, quand il dit: _«Le soin des
funérailles, le choix de la sépulture, la pompe des obsèques, sont
moins nécessaires à la tranquillité des morts, qu'à la consolation des
vivants.»_ C'est dans ce même esprit que Socrates répondait à Criton
lui demandant, au moment de sa mort, comment il voulait être enterré:
«Comme vous voudrez.» Si j'étais amené à m'en occuper complètement,
il me plairait assez d'imiter ceux qui, de leur vivant et en pleine
possession d'eux-mêmes, entreprennent de jouir par avance des honneurs
funèbres qui leur seront rendus et se délectent à voir leur effigie
reproduite sur le marbre de leur tombeau. Heureux ceux pour lesquels
voir ce qu'ils seront, quand ils ne seront plus, est une jouissance et
qui vivent de leur propre mort.

=Cruelle et dangereuse superstition des Athéniens sur la sépulture à
donner aux morts.=--Bien que je tienne la souveraineté du peuple comme
la plus naturelle et la plus rationnelle, peu s'en faut que je n'en
devienne un adversaire irréconciliable tant j'éprouve d'aversion contre
elle, lorsque je me remémore l'injustice et l'inhumanité du peuple
d'Athènes, condamnant à mort, sans même vouloir les entendre dans leur
défense, et ordonnant l'exécution immédiate de ces vaillants capitaines
qui venaient de vaincre les Lacédémoniens, près des îles Argineuses,
dans la bataille navale la plus disputée et la plus considérable que
les Grecs aient jamais livrée sur mer, par l'importance des forces,
entièrement composées de navires grecs, qui se trouvaient en présence.
Et pourquoi cette condamnation? Parce que ces chefs, après la victoire,
s'étaient appliqués, conformément aux principes de l'art de la guerre,
à poursuivre les résultats qu'elle pouvait leur procurer, au lieu de
s'attarder à recueillir leurs morts et à leur rendre les derniers
devoirs. L'odieux de cette exécution est encore accru par l'attitude
de Diomédon, l'un des condamnés, soldat et homme politique de haut
mérite. Après le prononcé de la sentence, le calme s'étant rétabli
dans l'assemblée, et se trouvant seulement alors, avoir possibilité
de prendre la parole, Diomédon, au lieu d'en user pour le bien de sa
cause, de faire ressortir l'évidente iniquité d'un si cruel verdict,
n'a souci que de ses juges; il prie les dieux que ce jugement tourne
à leur avantage, et leur fait connaître les voeux que ses compagnons
et lui ont faits à la Divinité, en reconnaissance de l'éclatant succès
qu'ils ont obtenu, afin que faute de les tenir, ils ne s'attirent la
colère céleste; puis, sans rien ajouter autre, sans faire entendre
aucune récrimination, il marche courageusement au supplice.

Quelques années après, la Fortune punit les Athéniens par là même où
ils avaient péché: Chabrias, capitaine général de leur flotte, ayant
battu, près de l'île de Naxos, Pollis amiral de Sparte, perdit, par
la crainte d'un sort semblable, tout le fruit immédiat d'une victoire
qui était pour eux d'une importance capitale. Pour ne pas laisser sans
sépulture les corps de quelques-uns des siens qui surnageaient sur
les flots, il laissa échapper un nombre considérable d'ennemis qui,
mis à nouveau en ligne contre lui, lui firent, depuis, payer cher
l'observation si inopportune de cette superstition.--_«Tu voudrais
savoir où tu seras après ta mort? Tu iras où sont les choses encore à
naître (Sénèque).»_ Une autre école, au contraire, concède en principe
le repos au corps que l'âme abandonne: _«Qu'il n'ait pas de tombeau
pour le recevoir et où, déchargé du poids de la vie, son corps puisse
reposer en paix (Ennius).»_ Tout nous porte à croire que la mort
n'est pas notre fin dernière; et la nature elle-même nous fournit des
exemples de relations mystérieuses entre ce qui n'est plus et ce qui
vit encore: le vin ne subit-il pas dans la cave des modifications
correspondant à celles que les saisons impriment à la vigne; ne dit-on
pas aussi que les viandes provenant des animaux tués à la chasse
conservées dans les saloirs, se modifient et que leur goût change,
comme il arrive de la chair ces mêmes animaux encore vivants.



CHAPITRE IV.

_L'âme exerce ses passions sur des objets auxquels elle s'attaque sans
raison, quand ceux, cause de son délire, échappent à son action._


=Il faut à l'âme en proie à une passion, des objets sur lesquels, à
tort ou à raison, elle l'exerce.=--Un gentilhomme de notre société,
sujet à de très forts accès de goutte, avait coutume de répondre en
plaisantant, à ses médecins, quand ils le pressaient de renoncer à
l'usage des viandes salées, que, lorsqu'il était aux prises avec son
mal, et qu'il en souffrait, il voulait avoir à qui s'en prendre; et
que c'était un soulagement à sa douleur, que de pouvoir en rejeter la
cause, tantôt sur le cervelas, tantôt sur la langue de boeuf ou le
jambon qu'il avait pu manger et de les vouer au diable.

De fait, de même que le bras levé pour frapper, nous fait mal si le
coup vient à ne pas porter et à n'atteindre que le vide; de même que
pour faire ressortir un paysage, il ne faut pas qu'il soit en quelque
sorte perdu et isolé dans l'espace, mais qu'il apparaisse, à distance
convenable, sur un fond approprié; _«de même que le vent, si d'épaisses
forêts ne viennent lui faire obstacle, perd ses forces et se dissipe
dans l'immensité (Lucain)»_; de même aussi, il semble que l'âme,
troublée et agitée, s'égare quand un but lui fait défaut; dans ses
transports, il lui faut toujours à qui s'en prendre et contre qui agir.

Plutarque dit, à propos de personnes qui affectionnent plus
particulièrement les guenons et les petits chiens, que le besoin
d'aimer qui est en nous, quand il n'a pas possibilité de s'exercer
légitimement, plutôt que de demeurer inassouvi, se donne carrière
sur des objets illicites ou qui n'en sont pas dignes. Nous voyons
pareillement l'âme, aux prises avec la passion, plutôt que de ne pas
s'y abandonner, se leurrer elle-même, et, tout en ayant conscience
de son erreur, s'attaquer souvent de façon étrange à ce qui n'en
peut mais. C'est ainsi que les animaux blessés s'en prennent avec
rage à la pierre ou au fer qui a causé leur blessure, ou encore se
déchirent eux-mêmes à belles dents, pour se venger de la douleur qu'ils
ressentent: _«Ainsi l'ourse de Pannonie devient plus féroce, quand
elle a été atteinte du javelot que retient la mince courroie de Libye;
furieuse, elle veut mordre le trait qui la déchire et poursuit le fer
qui tourne avec elle (Lucain).»_

=Souvent en pareil cas, nous nous en prenons même a des objets
inanimés.=--Quelles causes n'imaginons-nous pas aux malheurs qui nous
adviennent? A qui, à quoi, à tort ou à raison, ne nous en prenons-nous
pas, pour avoir contre qui nous escrimer?--«Dans ta douleur, tu
arraches tes tresses blondes, tu te déchires la poitrine, au point que
le sang en macule la blancheur; sont-elles donc cause de la mort de ce
frère bien-aimé, qu'une balle mortelle a si malheureusement frappé?
Non, eh bien! prends-t'en donc à d'autres.»--A propos de l'armée
romaine qui, en Espagne, venait de perdre ses deux chefs Publius et
Cneius Scipion, deux frères, tous deux grands hommes de guerre, Tite
Live dit: _«Dans l'armée entière, chacun se mit aussitôt à verser
des larmes et à se frapper la tête.»_ N'est-ce pas là une coutume
généralement répandue?--Le philosophe Bion n'était-il pas dans le vrai,
quand, en parlant de ce roi qui, dans les transports de sa douleur,
s'arrachait la barbe et les cheveux, il disait plaisamment: «Pense-t-il
donc que la pelade adoucisse le chagrin que nous cause la perte des
nôtres?»--Qui n'a vu des joueurs déchirer et mâcher les cartes,
avaler les dés, dans leur dépit d'avoir perdu leur argent.--Xercès
fit fouetter la mer * de l'Hellespont, la fit charger de fers, et
accabler d'insultes, et envoya un cartel de défi au mont Athos.--Cyrus
se donna en spectacle à son armée, pendant plusieurs jours, par la
vengeance qu'il prétendait tirer de la rivière du Gyndus, pour la peur
qu'il avait eue en la franchissant.--Caligula ne détruisit-il pas un
magnifique palais, pour le déplaisir qu'y avait éprouvé sa mère, qui y
avait été enfermée.

=Folie d'un roi voulant se venger de Dieu lui-même, d'Auguste contre
Neptune, des Thraces contre le ciel en temps d'orage.=--Dans ma
jeunesse, il se contait dans le peuple qu'un roi de nos voisins, châtié
par Dieu, jura de s'en venger. Pour ce faire, il ordonna que pendant
dix ans, on ne le priât pas, on ne parlât pas de lui, ni même, autant
qu'il pouvait l'obtenir, qu'on ne crût pas en lui. Et ce n'était pas
tant la sottise de cet acte, que ce conte avait pour objet de faire
ressortir, que la gloire de la nation, dont le souverain en agissait
ainsi vis-à-vis de Dieu. L'outrecuidance et la bêtise vont toujours de
pair; mais de tels faits tiennent plus encore du premier de ces défauts
que du second.--L'empereur Auguste, ayant éprouvé sur mer une violente
tempête, se mit à défier Neptune, et, pour se venger de lui, fit, dans
les jeux solennels du cirque, ôter la statue de ce dieu d'avec celles
des autres divinités, extravagance encore moins excusable que les
précédentes. Il le fut davantage plus tard, quand, après la défaite en
Allemagne de son lieutenant Quintilius Varus, de colère et de désespoir
il allait, se heurtant la tête contre les murailles, en criant: «Varus,
Varus, rends-moi mes légions.» De semblables insanités sont plus que
de la folie, surtout quand l'impiété s'y joint et qu'elles s'attaquent
à Dieu même, ou simplement à la Fortune, comme si elle pouvait nous
voir et nous entendre. C'est agir à la façon des Thraces qui, pendant
les orages, quand il tonne ou qu'il fait des éclairs, à l'instar des
Titans, pensent amener les dieux à composition en les intimidant,
et lancent des flèches contre le ciel.--Un ancien poète, rapporte
Plutarque, dit «qu'il ne faut point nous emporter contre la marche des
affaires qui, elles, n'ont pas souci de nos colères»; nous ne saurions
en effet assez condamner cette sorte de déréglement de notre esprit.



CHAPITRE V.

_Le commandant d'une place assiégée doit-il sortir de sa place pour
parlementer?_


=Jadis on réprouvait la ruse contre un ennemi.=--Lucius Marcius qui
commandait les Romains, lors de leur guerre contre Persée, roi de
Macédoine, voulant gagner le temps qui lui était encore nécessaire pour
que son armée fût complètement sur pied, fit au roi des propositions de
paix qui endormirent sa prudence et l'amenèrent à accorder une trêve
de quelques jours, dont son ennemi profita pour compléter à loisir ses
armements; ce qui fut cause de la défaite de ce prince et lui coûta le
trône et la vie. A Rome, quelques vieux sénateurs, imbus des moeurs de
leurs ancêtres, condamnèrent ce procédé, comme contraire à ce qui jadis
était de règle. «Alors, disaient-ils, on faisait assaut de courage et
non d'astuce; on n'avait recours ni aux surprises, ni aux attaques de
nuit, non plus qu'aux fuites simulées suivies de retours inopinés; la
guerre ne commençait qu'après avoir été déclarée, souvent même après
qu'eussent été assignés le lieu et l'heure où les armées en viendraient
aux mains. C'est à ce sentiment d'honnêteté que nos pères obéissaient,
en livrant à Pyrrhus son médecin qui le trahissait, et aux Phalisques
leur si pervers maître d'école. En cela, ils agissaient vraiment en
Romains, et non comme d'astucieux Carthaginois, ou des Grecs, qui, dans
leur subtilité d'esprit, attachent plus de gloire au succès acquis par
des moyens frauduleux que par la force des armes. Tromper l'ennemi est
un résultat du moment; mais un adversaire n'est réellement dompté que
s'il a été vaincu non par ruse, ni par un coup du sort, mais dans une
guerre * loyale et juste, où les deux armées étant en présence, la
victoire est demeurée au plus vaillant.» Les sénateurs qui tenaient ce
langage honnête, ne connaissaient évidemment pas encore cette belle
maxime émise plus tard par Virgile: _«Ruse ou valeur, qu'importe contre
un ennemi!»_

L'emploi à la guerre de toute ruse ou stratagème, dit Polybe, répugnait
aux Achéens; une victoire n'était telle, suivant eux, qu'autant que
toute confiance en ses forces était anéantie chez l'ennemi. _«L'homme
sage et vertueux, dit Florus, doit savoir que la seule véritable
victoire est celle que peuvent avouer la bonne foi et l'honneur.» «Que
notre valeur décide, lisons-nous dans Ennius, si c'est à vous ou à moi
que la Fortune, maîtresse des événements, destine l'empire.»_

=Chez certains peuples, de ceux même que nous qualifions de barbares,
les hostilités étaient toujours précédées d'une déclaration de
guerre.=--Au royaume de Ternate, l'une de ces peuplades que nous
qualifions sans hésitation de barbares, on a coutume de ne commencer
les hostilités qu'après avoir au préalable fait une déclaration de
guerre, y ajoutant l'énumération précise des moyens qu'on se propose
d'employer: le nombre d'hommes qui seront mis en ligne, la nature des
armes (offensives et défensives) et des munitions dont il sera fait
usage; mais, par contre, cela fait, si l'adversaire ne se décide pas à
entrer en composition, ils se considèrent dès lors comme libres d'user
sans scrupule, pour obtenir le succès, de tous les moyens qui peuvent y
aider.

Jadis, à Florence, on était si peu porté à chercher à vaincre par
surprise qu'on prévenait l'ennemi, un mois avant d'entrer en campagne,
sonnant continuellement à cet effet un beffroi, appelé Martinella.

=Aujourd'hui, nous admettons comme licite tout ce qui peut conduire
au succès; aussi est-il de principe que le gouverneur d'une place
assiégée n'en doit pas sortir pour parlementer.=--Quant à nous, moins
scrupuleux, nous tenons comme ayant les honneurs de la guerre, celui
qui en a le profit, et, après Lysandre, estimons que «là où la peau du
lion ne peut suffire, il faut y coudre un morceau de celle du renard».
Or, comme c'est pendant qu'on parlemente et qu'on semble prêts à
tomber d'accord, que les surprises se pratiquent le plus ordinairement;
nous reconnaissons que c'est surtout dans ces moments, qu'un chef
doit particulièrement avoir l'oeil au guet; et c'est pour cela qu'il
est de règle, chez tous les hommes de guerre de notre temps, «que le
gouverneur d'une place assiégée n'en sorte jamais pour parlementer».

Nos pères ont fait reproche aux seigneurs de Montmord et de l'Assigny,
défendant Pont-à-Mousson contre le comte de Nassau, d'avoir contrevenu
à ce principe.--Par contre, celui-là serait excusable qui sortirait de
sa place pour parlementer, mais seulement après avoir pris ses mesures
pour, le cas échéant, n'avoir rien à redouter, et que tout incident
pouvant se produire, tourne à son avantage.--Ainsi fit le comte Guy
de Rangon, qui défendait la ville de Reggium: le seigneur de l'Ecut
s'étant présenté pour parlementer, Guy de Rangon s'éloigna si peu de la
place, qu'une échauffourée s'étant produite pendant les pourparlers,
non seulement M. de l'Ecut et son escorte, dont était Alexandre
Trivulce qui y fut tué, eurent le dessous, mais lui-même, pour sa
propre sûreté, fut dans l'obligation d'entrer en ville avec le comte
qui le prit sous sa sauvegarde. Ce fait est attribué par du Bellay au
comte de Rangon; Guicciardin, qui le rapporte également, se l'attribue
à lui-même.

Antigone assiégeant Eumènes dans Nora et le pressant d'en sortir pour
venir, en personne, parlementer avec lui, alléguant que c'était à
lui, Eumènes, à venir le trouver, parce que lui, Antigone, était plus
puissant et de rang plus élevé, s'attira cette noble réponse: «Je ne
reconnaîtrai personne au-dessus de moi, tant que j'aurai la faculté
d'user de mon épée.» Et il ne consentit à aller à lui que lorsque
Antigone lui eut donné en otage Ptolémée, son propre neveu.

=Exemple d'un cas où le gouverneur d'une place s'est bien trouvé de se
fier a son adversaire.=--Et cependant, il y en a qui se sont très bien
trouvés, en pareille occurrence, d'être sortis en se fiant à la parole
de leur adversaire; témoin Henry de Vaux, chevalier de Champagne, qui
était assiégé par les Anglais dans le château de Commercy. Barthélemy
de Bonnes, qui les commandait, ayant, de l'extérieur, réussi à saper la
majeure partie du château, et n'ayant plus qu'à y mettre le feu pour
accabler les assiégés sous ses ruines, manda à Henry de Vaux, qui déjà
lui avait envoyé trois parlementaires, de venir de sa personne, dans
son propre intérêt. Celui-ci vint, et, ayant constaté par lui-même
l'imminence de la catastrophe à laquelle il ne pouvait échapper, en
sut profondément gré à son ennemi et se rendit à discrétion, lui
et sa troupe; le feu ayant alors été mis à la mine, les bois qui
étançonnaient les murailles cédèrent et le château croula, ruiné de
fond en comble.

Pour moi, j'ai assez facilement foi en autrui; cependant je m'y
fierais difficilement, si cela pouvait donner à supposer que c'est, de
ma part, un acte de faiblesse ou de lâcheté, et non parce que je suis
franc et crois à la loyauté de mon adversaire.



CHAPITRE VI.

_Le temps durant lequel on parlemente est un moment dangereux._


=La parole des gens de guerre, même sans que cela dépende d'eux, est
sujette à caution.=--Dernièrement, non loin de chez moi, à Mussidan, un
détachement ennemi qui occupait cette ville, contraint par les nôtres
de se retirer, criait à la trahison, et avec lui tous autres de son
parti, parce qu'on l'avait surpris et battu pendant des pourparlers
et avant que rien ne fût conclu. Ces récriminations auraient pu se
comprendre dans un autre siècle; mais comme je l'ai dit dans le
chapitre précédent, nos procédés actuels sont tout autres, et on ne
saurait trop se méfier tant que la signature définitive n'est pas
donnée, sans compter qu'à ce moment même, tout n'est pas encore fini.

Il a été de tous temps bien hasardeux, et c'est toujours courir risque
de ne pouvoir tenir la parole donnée et exposer aux excès d'une armée
victorieuse une ville qui vient de se rendre et à laquelle ont été
faites des conditions douces et avantageuses, que d'en permettre
l'entrée aux soldats, aussitôt la reddition obtenue.--L. Emilius
Reggius, préteur romain, retenu depuis longtemps devant la ville de
Phocée, dont il ne parvenait pas à s'emparer, en raison de l'ardeur que
les habitants mettaient à se défendre, convint avec eux de les admettre
comme amis du peuple romain; et, les ayant complètement convaincus de
ses intentions pacifiques, obtint d'entrer dans leur ville, comme il
l'eût fait dans toute autre ville alliée. Mais, dès que lui et son
armée, dont il s'était fait suivre pour donner plus de solennité à son
entrée, s'y trouvèrent, il ne fut plus en son pouvoir, quoi qu'il fît,
de contenir ses gens qui, sous ses yeux, pillèrent plusieurs quartiers,
l'amour du butin, l'esprit de vengeance l'emportant sur le respect de
son autorité et l'observation de la discipline militaire.

Cléomènes prétendait que le droit de la guerre, en ce qui concerne
le mal qu'on peut faire à l'ennemi, est au-dessus des lois de la
justice divine, comme de celles de la justice humaine, et ne relève
pas d'elles. Ayant conclu une trêve de sept jours avec les Argiens,
trois jours après, il les attaquait de nuit pendant leur sommeil et
les taillait en pièces, prétendant justifier cette trahison en disant
que, dans la convention passée, il n'avait pas été question des nuits;
quelque temps après, les dieux le punirent de cette subtilité de
mauvaise foi.

=C'est souvent pendant les conférences en vue de la capitulation d'une
place, que l'ennemi s'en rend maître.=--Étant en pourparlers, et ses
défenseurs s'étant départis de leur vigilance, la ville de Casilinum
fut emportée par surprise; et cela, en des temps où Rome avait une
armée parfaitement disciplinée et des chefs chez lesquels régnait le
sentiment de la justice. C'est qu'aussi on ne peut blâmer que, dans
certaines circonstances, nous profitions des fautes de l'ennemi, tout
comme, le cas échéant, nous profitons de sa lâcheté. La guerre admet
en effet comme licites, beaucoup de pratiques condamnables en dehors
d'elle; et le principe que _«personne ne doit chercher à faire son
profit de la sottise d'autrui (Cicéron)»_, est ici en défaut. Néanmoins
Xénophon, auteur si compétent en pareille matière, lui-même grand
capitaine et philosophe, disciple des plus distingués de Socrates,
dans les propos qu'il fait tenir et les exploits qu'il prête à son
héros, dans le portrait qu'il trace de son parfait général d'armée,
donne à ces prérogatives une extension pour ainsi dire sans limite, qui
m'étonne de sa part et que je ne puis admettre en tout et partout.

M. d'Aubigny assiégeait Capoue où commandait le seigneur Fabrice
Colonna. Celui-ci, après un combat sanglant livré sous les murs de la
place, dans lequel il avait été battu, engagea, du haut d'un bastion,
des pourparlers durant lesquels ses gens s'étant relâchés de leur
surveillance, les nôtres pénétrèrent dans la ville et la mirent à
feu et à sang.--Plus récemment, à Yvoy, le seigneur Julian Romméro,
ayant commis ce pas de clerc, de sortir de la ville pour parlementer
avec M. le Connétable, trouva à son retour la place au pouvoir de
l'ennemi.--Mais nous-mêmes, n'avons pas été exempts de semblables
déconvenues: le marquis de Pescaire assiégeant Gênes où commandait
le duc Octavian Fregose, que nous soutenions, l'accord entre eux
était considéré comme fait, la convention à intervenir était arrêtée,
quand, au moment où elle allait être signée, les Espagnols qui avaient
réussi à s'introduire dans la ville, en agirent comme s'ils l'avaient
emportée d'assaut.--Depuis, à Ligny, en Barrois, où commandait le comte
de Brienne et qu'assiégeait l'empereur Charles-Quint en personne,
Bertheville lieutenant du comte étant sorti pour parlementer, la ville
fut prise pendant qu'il négociait.

=La victoire devrait toujours être loyalement disputée.=--_«Il est
toujours glorieux de vaincre, que la victoire soit due au hasard ou à
l'habileté (Arioste)»_, disent les Italiens. Le philosophe Chrysippe
n'eût pas été de leur avis, et je partage sa façon de penser. Ceux qui,
disait-il, prennent part à une course, doivent bien employer toutes
leurs forces à gagner de vitesse leurs adversaires; mais il ne leur
est pourtant pas permis de porter la main sur eux pour les arrêter, ni
de leur donner des crocs en jambe pour les faire tomber.--Alexandre
le Grand en agissait d'une façon encore plus chevaleresque, quand
Polypercon, cherchant à le persuader des avantages d'une nuit obscure
pour tomber sur Darius, il lui répondait: Non, il n'est pas de ma
dignité de chercher à vaincre à la dérobée, _«j'aime mieux avoir à me
plaindre de la fortune, qu'à rougir de ma victoire (Quinte-Curce).»_
Comme dit Virgile: _«Il (Mezence) dédaigne de frapper Orode dans sa
fuite, de lui lancer un trait qui le blesserait par derrière; il court
à lui, et c'est de front, d'homme à homme, qu'il l'attaque; il veut
vaincre, non par surprise, mais par la seule force des armes.»_



CHAPITRE VII.

_Nos actions sont à apprécier d'après nos intentions._


=Il n'est pas toujours vrai que la mort nous libère de toutes nos
obligations.=--La mort, dit-on, nous libère de toutes nos obligations.
J'en sais qui ont interprété cette maxime de singulière façon. Henri
VII, roi d'Angleterre, s'était engagé vis-à-vis de Dom Philippe, fils
de l'empereur Maximilien, ou, pour le désigner plus honorablement
encore, père de l'empereur Charles-Quint, à ne pas attenter à la vie
de son ennemi le duc de Suffolk, chef du parti de la Rose blanche,
qui s'était enfui d'Angleterre, avait gagné les Pays-Bas, où Dom
Philippe l'avait fait arrêter et livré au roi sous cette condition.
Se sentant près de sa fin, le roi, dans son testament, ordonna à son
fils de faire mettre le duc à mort, aussitôt que lui-même serait
décédé.--Tout récemment, les événements tragiques qui, à Bruxelles,
amenèrent le supplice des comtes de Horn et d'Egmont, ordonné par le
duc d'Albe, donnèrent lieu à des particularités qui méritent d'être
relevées, celle-ci entre autres: le comte d'Egmont, sur la foi et
les assurances duquel le comte de Horn s'était livré au duc d'Albe,
revendiqua avec instance qu'on le fît mourir le premier, afin que sa
mort l'affranchît de l'obligation qu'il avait contractée vis-à-vis du
comte de Horn.--Il semble que, dans ces deux cas, la mort ne dégageait
pas le roi de sa parole, et que le comte d'Egmont, même vivant, ne
manquait pas à la sienne. Nos obligations sont limitées par nos forces
et les moyens dont nous disposons; l'exécution et les conséquences de
nos actes ne dépendent pas de nous; seule, notre volonté en dépend
réellement. De ce principe, fondé sur ce que nécessité fait loi,
dérivent les règles qui fixent nos devoirs; c'est pourquoi le comte
d'Egmont, qui se considérait comme engagé par sa promesse, bien qu'il
ne fût pas en son pouvoir de la tenir, ne l'était pas, alors même
qu'il eût survécu au comte de Horn; tandis que le roi d'Angleterre,
manquant intentionnellement à la sienne, n'en était pas dégagé par
le fait d'avoir retardé, jusqu'à sa mort, l'acte déloyal qu'il a
ordonné.--C'est le même cas que celui du maçon d'Hérodote qui, ayant
loyalement gardé, sa vie durant, le secret sur l'endroit où étaient
déposés les trésors du roi d'Egypte, son maître, le révéla, à sa mort,
à ses enfants.

=Il est trop tard de ne réparer ses torts qu'à sa mort, et odieux de
remettre à ce moment de se venger.=--J'ai vu, de mon temps, nombre
de gens, auxquels leur conscience reprochant de s'être approprié le
bien d'autrui, insérer dans leur testament des dispositions pour que
restitution en soit faite après leur mort. Ce n'est pas se conduire
honorablement, que d'ajourner ainsi une restitution qui devrait être
immédiate et de réparer ses torts dans des conditions où il vous en
coûte si peu. Ils auraient dû y ajouter de ce qui leur appartenait en
propre; la réparation de leur faute eût été d'autant plus conforme à
la justice et d'autant plus méritoire, que les sacrifices qu'ils se
seraient ainsi imposés, auraient été plus lourds et plus pénibles;
faire pénitence, demande d'aller au delà de la stricte réparation du
dommage causé.--Ceux qui attendent d'être passés de vie à trépas pour,
dans leurs dernières volontés, manifester vis-à-vis du prochain les
mauvais sentiments qu'ils lui portent et qu'ils n'ont osé lui déclarer
de leur vivant, font encore pis. Ils montrent qu'ils ont peu de souci
de leur honneur, ne regardant pas à soulever contre leur mémoire
l'irritation de ceux qu'ils offensent; ils font encore moins preuve
de conscience, ne respectant pas la mort elle-même, en laissant leur
malignité leur survivre et se prolonger au delà d'eux-mêmes; tels des
juges prévaricateurs qui remettent à juger, alors qu'ils n'auront plus
la cause en main. Autant qu'il sera en mon pouvoir, j'espère me garder
de rien dire après ma mort, que je n'aie déjà dit ouvertement pendant
ma vie.



CHAPITRE VIII.

_De l'oisiveté._


=L'esprit est une terre qu'il faut sans cesse cultiver et ensemencer;
l'oisiveté la rend ou stérile ou fantasque.=--De même que nous voyons
des terres non cultivées, si elles sont grasses et fertiles, produire
à foison des milliers d'herbes sauvages et inutiles, et que, pour les
remettre en état, il faut les travailler et les ensemencer suivant ce
que nous en voulons tirer; de même que chez la femme se produisent
d'eux-mêmes des flux périodiques de substances sans consistance, qui ne
concourent à la génération dans des conditions favorables et naturelles
qu'autant que, par l'intervention d'un germe étranger, la fécondation
se produit; de même l'esprit, qui n'a pas d'occupations qui le
contiennent et l'absorbent, va, de-ci, de-là, à l'aventure, se perdant
dans le vague de l'imagination: _«Ainsi, lorsque dans un vase d'airain
une onde agitée réfléchit les rayons du soleil ou l'image adoucie de
la lune, la lumière voltigeant incertaine de tous côtés, à droite, à
gauche, monte, descend, frappant les lambris de ses reflets mobiles
(Virgile)»_; et, en cet état, il n'est ni rêve, ni folie qu'il ne soit
capable de concevoir, _«se forgeant de vaines illusions, semblables
aux songes d'un malade (Horace)»_. L'âme sans but précis, s'égare; ne
dit-on pas, en effet: _«C'est n'être nulle part, ô Maxime, que d'être
partout (Martial).»_

En ces temps derniers, je me retirais dans mon domaine, résolu, autant
que cela me serait possible, à ne me mêler de rien, à passer à l'écart
et au repos les quelques jours qui me restent encore à vivre. Il me
semblait que je ne pouvais me donner plus grande satisfaction, que
de laisser mon esprit absolument inactif, vivant avec lui-même, en
dehors de toute impression étrangère et se recueillant. J'espérais
qu'il pourrait en être ainsi désormais, cette partie de moi-même ayant
acquis, avec l'âge, plus de poids et de maturité; mais je m'aperçois
que _«dans l'oisiveté, l'esprit s'égare en mille pensées diverses
(Lucain)»_; et qu'au contraire de ce que je m'imaginais, vagabondant
comme un cheval échappé, il se crée de lui-même cent fois plus de
préoccupations, que lorsqu'il avait un but défini qui ne lui était pas
personnel; et il m'enfante les unes sur les autres, sans ordre ni à
propos, tant de chimères, tant d'idées bizarres, que pour me rendre
compte plus aisément de leur ineptie et de leur étrangeté, je les ai
consignées par écrit, espérant, avec le temps, lui en faire honte à
lui-même.



CHAPITRE IX.

_Des menteurs._

=Montaigne déclare qu'il manque de mémoire; inconvénients qu'il en
éprouve.=--Il n'est homme à qui il convienne, moins qu'à moi, de parler
de mémoire. Cette faculté me fait pour ainsi dire complètement défaut;
et je ne crois pas qu'il y ait au monde quelqu'un d'aussi mal partagé
que moi à cet égard. Sous tous autres rapports, je n'offre rien de
particulier et suis comme tout le monde; mais sur ce point, mon cas,
singulier et très rare, mérite d'être signalé et remarqué.--Outre
l'inconvénient qui en résulte naturellement dans la vie ordinaire (et
certes, vu son importance, Platon a bien raison de la qualifier de
grande et puissante déesse), comme dans mon pays on dit de quelqu'un
qui manque de bon sens, qu'il n'a pas de mémoire, quand je me plains
de la mienne, c'est comme si je me disais atteint de folie; on ne me
croit pas, on conteste mon dire, ne faisant pas de distinction entre la
mémoire et le jugement, ce qui aggrave singulièrement mon affaire. En
cela on me fait tort; d'autant plus, et c'est là un fait d'observation,
qu'on trouve très fréquemment, au contraire, une excellente mémoire
jointe à peu de jugement. Cette confusion des gens sur ce point,
m'est également préjudiciable, en ce qu'à l'égard de mes amis, que
j'affectionne cependant par-dessus tout, ce qui est ma qualité
maîtresse, mon défaut de mémoire devient à leurs yeux de l'ingratitude;
on m'impute ses défaillances comme des manques d'affection, et, au lieu
d'y voir un défaut purement physique, on incrimine ma conscience: «Il a
oublié, dit-on, telle prière, telle promesse; il ne se souvient pas de
ses amis; son affection pour moi n'a pu le déterminer à dire, à faire
ou à taire telle ou telle chose». Certes, oui, je commets facilement
des oublis, mais je n'ai garde de négliger, de propos délibéré,
une démarche dont mon ami m'a chargé. C'est bien assez d'avoir une
semblable infirmité, sans qu'encore on la transforme en une sorte de
mauvaise volonté, constituant un manque de franchise, absolument opposé
à mon caractère.

=Avantages qu'il en retire.=--Je m'en console du reste quelque peu.
D'abord, parce que je dois à ce mal d'avoir été préservé d'avoir de
l'ambition, mal plus grand encore, qui aurait eu facilement prise sur
moi; une bonne mémoire est en effet indispensable à qui veut se mêler
des affaires publiques. J'y gagne que mes autres facultés, ainsi qu'on
en trouve des exemples dans la nature, se sont accrues dans la mesure
où celle-ci s'est trouvée amoindrie; si j'eusse eu constamment présent
à la mémoire tout ce que les autres ont dit ou fait, au lieu de juger
par moi-même, je me serais facilement laissé aller, * comme cela a
lieu d'ordinaire, à ce que mon esprit et mon jugement s'en rapportent
paresseusement aux appréciations portées par autrui.--Une autre
conséquence, c'est que je cause plus brièvement; parce que d'ordinaire
la mémoire est plus abondamment fournie que l'imagination. Si j'avais
été mieux doué sous ce rapport, j'eusse étourdi mes amis par mon
verbiage, tout sujet de causerie, par la grande facilité avec laquelle
je m'en saisis et le traite, provoquant, et excitant déjà trop ma
verve. C'est, en effet, pitié de voir, ainsi que je l'ai constaté chez
certains de mes amis particuliers, nombre de personnes, lorsqu'elles
ont la parole, faire remonter leurs récits de plus en plus haut, au fur
et à mesure que leur mémoire leur en fournit matière, les accompagnant
d'une foule de détails qui n'ont pas raison de se produire, si bien que
si la question était par elle-même intéressante, elle cesse de l'être,
et que, si elle est sans intérêt, vous vous prenez à maudire la trop
grande mémoire du narrateur ou son peu de jugement. Et c'est chose
difficile que de clore convenablement un discours ou de l'interrompre
à propos, une fois qu'il est en train; il en est de cela comme de la
vigueur d'un cheval, qui apparaît surtout quand, dans un tournant,
il peut s'arrêter net. Même parmi les gens le plus en possession de
leur sujet, j'en connais qui voudraient et ne peuvent s'arrêter dans
leur débit; ils cherchent comment s'y prendre et vont poursuivant
leurs discours en des phrases oiseuses et insignifiantes, comme s'ils
tombaient en pâmoison. Cela s'accentue particulièrement chez les
vieillards, qui conservent le souvenir du passé et ne se souviennent
pas de leurs redites; j'ai vu des récits fort agréables, devenir très
ennuyeux dans la bouche d'un haut personnage de qui chacun, dans
l'assistance, les avait déjà entendus cent fois.

En second lieu, la faiblesse de ma mémoire fait, ainsi que le disait
un sage de l'antiquité, que je conserve moins souvenance des offenses
qui me sont faites. Il me faudrait quelqu'un chargé de me les rappeler,
comme en agissait Darius; qui, pour ne pas oublier l'offense qu'il
avait reçue des Athéniens, avait commis un de ses pages pour lui
répéter par trois fois, à l'oreille, chaque fois qu'il se mettait à
table: «Seigneur, souvenez-vous des Athéniens!»--J'y trouve enfin cet
avantage que tous les sites que je revois, tous les livres que je
relis, me charment constamment par leur incessante nouveauté.

=Un menteur doit avoir bonne mémoire.=--Ce n'est pas sans raison que
l'on dit que celui qui n'a pas de mémoire ne doit pas se permettre
d'être menteur. On sait que les grammairiens établissent une différence
entre dire un mensonge et mentir; dire un mensonge, d'après eux,
c'est avancer une chose fausse, que l'on croit vraie; tandis que dans
la langue latine, d'où la nôtre est dérivée, mentir est synonyme de
parler contre sa conscience; ce que je dis ici, ne s'applique donc
qu'à ceux qui parlent contrairement à ce qu'ils savent. Ces gens-là,
ou inventent tout ce qu'ils disent, le fond et les détails, ou se
bornent à déguiser et altérer un fond de vérité. Lorsqu'ils racontent
souvent une même affaire en l'altérant, il leur est difficile de ne
pas se contredire, parce que la chose s'étant tout d'abord logée dans
leur mémoire, telle qu'on la leur a rapportée ou qu'ils l'ont vue
eux-mêmes, il ne leur est guère possible, après l'avoir racontée à
diverses reprises, et chaque fois avec plus ou moins d'inexactitude, de
se remémorer, quand elle leur revient à l'idée, toutes les altérations
qu'ils lui ont fait subir, tandis que l'impression première demeure et,
sans cesse présente à leur esprit, efface de leur mémoire le souvenir
de toutes les faussetés qu'ils ont greffées sur la vérité. Lorsqu'ils
inventent leurs récits de toutes pièces, aucune impression première
n'existant qui puisse troubler leurs dires, il semble qu'ils sont
moins exposés à des mécomptes; et cependant, une chose qui n'existe
pas, que rien ne fixe, à moins qu'on ne soit bien maître de soi,
échappe facilement à la mémoire. J'en ai vu bien des exemples, parfois
très plaisants et pas toujours à leur avantage, chez ces gens dont
la profession est de toujours parler soit dans un sens, soit dans un
autre, suivant l'intérêt qu'ils ont dans l'affaire, ou suivant ce qui
plaît aux grands de ce monde auxquels ils parlent. Les circonstances
où ils ont à aller ainsi contre la vérité et leur conscience sont si
variables, il leur faut si souvent modifier chaque fois leur langage,
qu'ils en arrivent à dire d'une même chose tantôt gris, tantôt jaune;
à l'un, d'une façon; à l'autre, d'une autre; et, si par hasard leurs
auditeurs viennent à se rapporter les uns aux autres ces dires, leurs
contradictions apparaissent; que résulte-t-il alors de leur talent
d'imagination! Outre ce que, par imprudence, ils peuvent laisser
échapper et qui si souvent les trahit, quelle mémoire suffirait à ce
qu'ils se rappellent les formes si diverses de leurs inventions, sous
lesquelles ils ont présenté un même sujet. J'ai vu des personnes envier
cette réputation d'homme adroit, toujours prêt à conformer son langage
aux circonstances; elles ne voyaient pas qu'une fois cette réputation
faite, le profit que cette adresse a pu procurer, cesse.

=Mentir est un vice exécrable; l'altération de la vérité est, avec
l'entêtement, a combattre dès le début, chez l'enfant.=--En vérité,
mentir est un vice odieux. N'est-ce pas la parole qui fait que nous
sommes des hommes, au lieu d'être des animaux; et n'est-ce pas elle qui
nous met en relations les uns avec les autres? Si nous nous faisions
une juste idée de l'horreur que doit nous inspirer le mensonge et
de l'importance qu'il peut avoir, nous réclamerions contre lui le
supplice du feu, qu'on applique pour d'autres crimes qui le justifient
moins.--M'est avis que d'ordinaire on s'occupe de châtier très mal à
propos les enfants, pour des fautes dont ils ne se rendent pas compte,
ou on leur adresse des reproches pour des actes inconsidérés, dont ils
ne gardent aucune impression et sont sans conséquences; tandis que
la menterie, cette altération de la vérité dans les choses les plus
insignifiantes, et, ce qui est un peu moins grave, l'entêtement, sont,
ce me semble, à combattre chez eux avec le plus grand soin, pour en
arrêter les débuts et les progrès. Ces défauts croissent avec eux;
et il est vraiment étonnant combien, quand ils sont passés à l'état
d'habitude, il devient impossible de les leur faire perdre; c'est ce
qui fait que nous voyons des hommes, honnêtes à tous autres égards,
s'y abandonner et en être esclave. J'ai un tailleur qui est un bon
garçon; jamais je ne lui ai entendu dire la vérité, pas même quand
elle pouvait lui être utile. Si, comme la vérité, le mensonge n'avait
qu'une face, je m'en accommoderais encore; nous en serions quittes pour
tenir comme certain le contraire de ce que nous dirait un menteur;
mais il y a cent mille manières d'exprimer le contraire de la vérité
et le champ d'action du mensonge est sans limites. Les Pythagoriciens
tenaient le bien comme chose certaine et nettement définie; le mal,
comme infini et incertain. Mille chemins détournent du but, un seul y
conduit. Toutefois, je ne garantis pas avoir sur moi assez d'empire,
pour ne pas me laisser aller à faire un mensonge effronté et solennel,
si c'était le seul moyen à ma disposition pour échapper à un péril
extrême et dont j'aurais la certitude.--Un ancien Père de l'Église dit
que la compagnie d'un chien qui nous est connu, est préférable à celle
d'un homme dont nous ne connaissons pas le langage, _«de sorte que deux
hommes de nations différentes, ne sont point hommes, l'un à l'égard de
l'autre (Pline)»_. Combien, pour vivre en société, la compagnie de qui
garde le silence n'est-elle pas préférable à celle de qui la langue est
menteuse!

=Mésaventures de deux ambassadeurs.=--Le roi François Ier se
vantait d'avoir, à force de le presser, contraint dans ses derniers
retranchements Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforza,
duc de Milan, homme qui passait pour parfaitement manier la parole
et qui lui avait été envoyé pour justifier son maître, au sujet d'un
fait d'une haute gravité. Le roi, pour se ménager constamment des
intelligences en Italie d'où il venait d'être chassé, et précisément
dans ce duché de Milan, avait imaginé de placer auprès du duc un de ses
gentilshommes, en réalité son ambassadeur, mais en apparence simple
particulier, ayant l'air de s'y trouver pour ses propres affaires. Le
duc avait, du reste, lui-même grand intérêt à ne pas paraître être
en relations avec nous, étant beaucoup plus sous la dépendance de
l'empereur que sous la nôtre, surtout à ce moment, où il négociait
son mariage avec la nièce de ce souverain, fille du roi de Danemark,
laquelle est actuellement duchesse douairière de Lorraine. Pour cela,
le roi fit choix d'un nommé Merveille, gentilhomme milanais, écuyer
de ses écuries. Merveille partit avec des instructions et des lettres
secrètes l'accréditant comme ambassadeur, auxquelles en furent jointes
d'autres le recommandant au duc à propos de ses affaires personnelles,
ces dernières lettres destinées à être produites en public et à
dissimuler sa mission. Mais Merveille demeura si longtemps près du
duc, que l'empereur eut des soupçons, ce qui, croyons-nous, fut cause
de ce qui suivit. Sous prétexte de meurtre, le duc lui fit, une belle
nuit, trancher la tête, après un procès expédié en deux jours. Le
roi, pour avoir raison de cet acte, s'adressa à tous les princes de
la chrétienté et au duc lui-même, et Messire Francisque, envoyé pour
exposer l'affaire dûment dénaturée pour les besoins de la cause, fut
admis à une des audiences du matin. Comme base de son plaidoyer, après
avoir présenté le fait en mettant toutes les apparences de son côté,
il dit que son maître avait toujours considéré Merveille comme un
simple gentilhomme, son propre sujet, venu à Milan pour ses affaires
et jamais autrement; niant même avoir su qu'il fît partie de la maison
du roi, que le roi le connût, et par suite n'avoir jamais eu l'idée de
le considérer comme son ambassadeur. Le roi, à son tour, le pressa de
questions et d'objections, les multipliant sur tous les points; et, en
arrivant enfin à l'exécution, il lui demanda pourquoi elle avait été
faite de nuit et en quelque sorte à la dérobée? Sur quoi, le pauvre
homme embarrassé, pensant faire acte de courtoisie, répondit que, par
respect pour Sa Majesté, le duc eût été bien au regret qu'elle eût été
faite de jour. On peut penser comme le roi le releva, après qu'il se
fut à son nez si maladroitement coupé, au nez de François Ier!

Le pape Jules II avait envoyé un ambassadeur au roi d'Angleterre, pour
le presser d'agir contre ce même roi de France. Cet ambassadeur ayant
exposé sa mission, le roi d'Angleterre lui objecta les difficultés
qu'il éprouvait à réunir les forces et faire les préparatifs
nécessaires pour combattre un adversaire si puissant, lui en
détaillant les raisons. A quoi l'ambassadeur répliqua, assez mal à
propos, que ces raisons lui étaient également venues à l'esprit et
qu'il les avait soumises au Pape. Cette parole, si peu en rapport
avec la mission qu'il avait de pousser le roi d'Angleterre à entrer
immédiatement en campagne, donna à penser à celui-ci, ce qui par la
suite fut reconnu exact, que cet ambassadeur, en son for intérieur,
penchait pour la France; il en avertit son maître; ses biens furent
confisqués et peu s'en fallut qu'il ne perdît la vie.



CHAPITRE X.

_De ceux prompts à parler et de ceux auxquels un certain temps est
nécessaire pour s'y préparer._


=Certaines gens ayant à parler en public, ont besoin de préparer ce
qu'ils ont à dire; d'autres n'ont pas besoin de préparation.=--Jamais
il n'a été donné à personne de réunir tous les dons de la nature;
aussi, parmi ceux qui ont reçu celui de l'éloquence, en voyons-nous
avoir la parole facile et prompte, et, quoi qu'on leur dise, avoir la
repartie si vive, qu'à tous moments ils sont prêts; et d'autres, moins
prompts, ne parlant qu'après avoir longuement élaboré leur sujet arrêté
à l'avance.

=La première de ces qualités est le propre du prédicateur, la seconde
convient à l'avocat.=--On conseille aux dames de se livrer de
préférence aux jeux et aux exercices du corps qui font le plus valoir
leurs grâces; je ferais de même, si j'avais à émettre un avis sur les
avantages de ces deux genres d'éloquence qui semblent, en notre siècle,
la spécialité des prédicateurs et des avocats; ne pas se hâter convient
mieux aux premiers, l'opposé aux seconds. Le prédicateur peut prendre,
pour se préparer, autant de temps qu'il lui plaît; et quand il prêche,
c'est tout d'un trait et sans qu'on l'interrompe. L'avocat, lui, doit,
à tout moment, être prêt à entrer en lice; les réponses imprévues de
la partie adverse le tiennent toujours en suspens, et l'obligent à
modifier, à tout bout de champ, ses dispositions premières.

C'est cependant le contraire qui se produisit, lors de l'entrevue,
à Marseille, du pape Clément et du roi François Ier. M. Poyet, qui
avait passé sa vie dans le barreau et y était en grande réputation,
fut chargé de haranguer sa Sainteté; il s'y était préparé de longue
main, avait même, dit-on, apporté de Paris son discours complètement
achevé. Le jour où il devait le prononcer, le Pape, craignant de
voir aborder des sujets dont pourraient se froisser les ambassadeurs
des autres princes qui l'accompagnaient, manda au roi le thème qui
lui paraissait le mieux approprié au moment et au lieu, et qui se
trouva malencontreusement être tout autre que celui sur lequel avait
travaillé M. Poyet; si bien que la harangue qu'il avait composée ne
pouvant être utilisée, il lui fallait en refaire promptement une autre;
il s'en sentit incapable, et ce fut M. le cardinal du Bellay qui dut
s'en charger.--La tâche de l'avocat est plus difficile que celle du
prédicateur; et m'est avis que nous trouvons pourtant, du moins en
France, plus de bons avocats que de bons prédicateurs. On dirait que
la promptitude et la soudaineté sont le propre de l'esprit, tandis
que le jugement va lentement et posément. Quant à celui qui demeure
complètement muet, s'il n'a été à même de préparer ce qu'il a à dire,
c'est un cas tout aussi particulier que celui de qui, pouvant y penser
à loisir, n'arrive pas à mieux dire.

=Parmi les avocats, il en est chez lesquels la contradiction stimule
le talent oratoire; beaucoup de personnes parlent mieux qu'elles
n'écrivent.=--On rapporte que Sévérus Cassius parlait d'autant mieux
qu'il n'y était pas préparé; qu'il était redevable de son talent plus
à la nature qu'au travail. Les interruptions, quand il pérorait, le
servaient si bien, que ses adversaires regardaient à l'exciter, de peur
que la colère n'accrût son éloquence. Je connais, par expérience, ce
genre particulier de talent oratoire, qui n'a que faire d'une étude
préalable et approfondie, et qui, s'il ne peut aller bon train et en
toute liberté, ne donne rien qui vaille. Il est des discours dont on
dit qu'ils sentent l'huile et la lampe, quand ils affectent un certain
caractère d'âpreté et de rudesse que leur imprime le travail, quand
il y a eu une trop grande part. Mais en outre, la préoccupation de
bien faire, une trop grande contention de l'esprit en gestation, * la
harassent, l'entravent, souvent même arrêtent son essor; effet analogue
à ce qui se produit pour l'eau qui, sous une trop forte pression,
par la violence et l'abondance avec lesquelles elle arrive, ne peut
s'écouler par un goulet étroit, alors même que l'orifice en est ouvert.
Il arrive aussi que les talents oratoires de cette nature, ce ne sont
pas les passions violentes qui les ébranlent et les excitent, comme
le faisait la colère chez Cassius (la colère produit de trop vives
excitations); la violence est sans action sur eux; ce qu'il leur faut
pour qu'ils s'échauffent et s'éveillent, c'est d'y être sollicités par
les incidents inattendus qui se produisent sur le moment même. Que rien
ne les arrête, leur parole se traîne et languit; mais que le milieu où
elle se fait entendre soit un peu agité, elle se ranime et acquiert
toute sa grâce.

A cet égard, je ne suis pas absolument maître de moi; le hasard influe
beaucoup sur les dispositions en lesquelles je puis être; l'occasion,
la société, le feu même de ma parole ont beaucoup d'action sur mon
esprit, qui donne alors beaucoup plus que lorsque, seul à seul
avec lui, je le consulte et le fais travailler. Aussi mes paroles
valent-elles mieux que mes écrits, si toutefois on peut faire un choix
entre des choses qui n'ont pas de valeur. Il en résulte également que
je ne me retrouve pas, quand je fais un retour sur moi-même; ou, si
je me retrouve, c'est fortuitement, plutôt qu'en faisant appel à mon
jugement. Si, en écrivant, je me suis laissé aller à quelque trait
d'esprit (bien entendu insignifiant pour autrui et plein de subtilité
pour moi; mais à quoi bon tant de façons, chacun, de fait, en agit
suivant ses moyens), il m'arrive de le perdre si bien de vue, que je ne
sais plus trop, en le relisant, ce que j'ai voulu dire et que d'autres
en découvrent parfois le sens avant moi; et si je grattais tous les
passages de mes écrits où il en est ainsi, tout y passerait. Une autre
fois au contraire, il m'arrivera d'en saisir le sens, qui m'apparaît
plus clair que le soleil en plein midi, et je m'étonne alors de mon
hésitation.



CHAPITRE XI.

_Des pronostics._


=Les anciens oracles avaient déjà perdu tout crédit, avant
l'établissement de la religion chrétienne.=--Pour ce qui est des
oracles, il est certain que, depuis longtemps déjà avant la venue
de Jésus-Christ, ils avaient commencé à perdre de leur crédit; car
nous voyons Cicéron se mettre en peine de rechercher la cause de leur
défaveur, et ces mots sont de lui: _«D'où vient que de nos jours, et
même depuis longtemps, Delphes ne rend plus de tels oracles? d'où
vient que rien n'est si méprisé?»_ Quant aux autres pronostics qui
se tiraient de l'anatomie des animaux offerts en sacrifice, dont
l'organisation physique, d'après Platon, a été en partie déterminée
par le Créateur en vue de ce genre d'observations; à ceux tirés du
trépignement des poulets, du vol des oiseaux, _«nous croyons qu'il
est des oiseaux qui naissent exprès pour servir à l'art des augures
(Cicéron)»_; de la foudre, des remous de rivière, _«les aruspices
voient quantité de choses; les augures en prévoient beaucoup; nombre
d'événements sont annoncés par les oracles, quantité par les devins,
d'autres par les songes, d'autres encore par les prodiges (Cicéron)»_;
et autres qui, dans l'antiquité, intervenaient dans la plupart des
entreprises publiques et privées, notre religion y a mis fin.

=On croit encore, cependant, à certains pronostics; origine de l'art de
la divination chez les Toscans, art vain et dangereux qui ne rencontre
la vérité que par l'effet du hasard.=--Cependant nous pratiquons encore
quelques moyens de divination, notamment par les astres, les esprits,
les lignes de notre corps, les songes, etc., témoignages irrécusables
de la curiosité forcenée qui est en nous et fait que nous allons
perdant notre temps à nous préoccuper des choses futures, comme si
nous n'avions pas assez à faire avec les incidents de la vie de chaque
jour: _«Pourquoi, maître de l'Olympe, lorsque les pauvres mortels
sont en butte à tant de maux présents, leur faire connaître encore,
par de cruels présages, leurs malheurs futurs?... Si tes destins
doivent s'accomplir, fais qu'ils restent cachés et nous frappent à
l'improviste! qu'il nous soit permis au moins d'espérer en tremblant
(Lucain)!»_

_«On ne gagne rien à connaître l'avenir et c'est malheureux de se
tourmenter en vain (Cicéron)»_; toujours est-il que la divination est
de bien moins grande autorité de nos jours; voilà pourquoi l'exemple
de François, marquis de Saluces, me paraît digne de remarque. Ce
marquis commandait, au delà des Alpes, l'armée de François Ier; il
était très bien en cour et même redevable au roi de son marquisat qui
avait été confisqué à son frère. N'ayant aucune raison d'agir comme
il le fit, agissant même contre ses propres affections, il se laissa
néanmoins si fort impressionner, ainsi que cela a été reconnu, par les
belles prophéties qu'on faisait courir de tous côtés, à l'avantage
de l'empereur Charles-Quint et à notre détriment (en Italie, ces
prophéties furent tellement prises au sérieux, qu'à Rome, l'agiotage
s'en mêla et que, spéculant sur notre ruine, de très fortes sommes
d'argent furent engagées), que le dit marquis, qui avait souvent
témoigné à ses familiers son chagrin des malheurs qu'il voyait
inévitablement devoir fondre sur la France et les amis qu'il y avait,
nous abandonna et passa à l'ennemi; et ce, à son grand dommage, quelle
qu'ait été la constellation sous l'influence de laquelle il agit. En
prenant cette détermination, il se conduisit comme un homme en proie
aux sentiments les plus opposés; car, disposant des villes et des
forces que nous avions, l'armée ennemie sous les ordres d'Antoine de
Lèves étant tout proche et personne ne le soupçonnant, il pouvait nous
faire beaucoup plus de mal qu'il ne nous en fit, puisque, du fait de sa
trahison, nous ne perdîmes pas un homme, pas une ville, sauf Fossano,
et encore fut-elle longtemps disputée.

_«Un dieu prudent nous a caché d'une nuit épaisse les événements de
l'avenir, et se rit du mortel qui s'inquiète du destin plus qu'il ne
doit.... Celui-là est maître de lui-même et passe heureusement la vie,
qui peut dire chaque jour: «J'ai vécu». Qu'importe que demain, Jupiter
obscurcisse l'air de sombres nuages ou nous donne un ciel serein;
satisfaits du présent, gardons-nous de nous inquiéter de l'avenir
(Horace).»_

_«Il en est qui raisonnent ainsi: s'il y a divination, il y a des
dieux; et s'il y a des dieux, il y a divination (Cicéron)»_; ceux-là
ont tort qui se rangent à cet aphorisme, contraire à notre thèse.
Pacuvius dit beaucoup plus sagement: _«Quant à ceux qui entendent le
langage des oiseaux et consultent le foie d'un animal plutôt que leur
raison, je tiens qu'il vaut mieux les écouter que les croire.»_

On prête l'origine suivante à cet art de la divination chez les
Toscans qui y acquirent tant de célébrité: Un paysan labourait son
champ; le fer de la charrue pénétrant profondément dans la terre, fit
apparaître Tagès, ce demi-dieu des devins qui joint au visage d'un
enfant, la prudence d'un vieillard. Chacun accourut; ses paroles et sa
science, renfermant les principes et les pratiques de cet art, aussi
merveilleux par ses progrès que par sa naissance, furent avidement
recueillies et se transmirent de siècle en siècle. Quant à moi, pour
le règlement de mes propres affaires, je préférerais m'en rapporter
au sort des dés, plus qu'à l'interprétation des songes. De fait, dans
tous les gouvernements, on a toujours laissé une bonne part d'autorité
au hasard. Dans celui qu'il organise de toutes pièces et à son idée,
Platon s'en remet à lui pour décider dans plusieurs actes importants;
entre autres, il propose que les mariages entre gens de bien aient lieu
par voie du sort; et il attache tant d'importance aux unions ainsi
faites, qu'il veut que les enfants qui en naissent soient élevés dans
le pays; ceux, au contraire, nés d'unions contractées par les mauvaises
gens, seraient bannis. Toutefois si, par extraordinaire, quelqu'un de
ces derniers semblait, en grandissant, devoir bien faire, on pourrait
le rappeler; inversement, on aurait la possibilité d'exiler quiconque,
tout d'abord conservé sur le sol natal, semblerait, en prenant de
l'âge, ne pas devoir réaliser les espérances qu'on avait conçues de lui.

J'en vois qui étudient et commentent leurs almanachs, faisant ressortir
l'exactitude de leurs prévisions appliquées à ce qui se passe
actuellement. A force de dire, il faut bien que vérités et mensonges
s'y rencontrent: _«Quel est celui qui tirant à la cible toute la
journée, n'atteindra pas quelquefois le but (Cicéron)?»_ De ce que
parfois ils tombent juste, je n'en fais pas pour cela plus de cas; ils
seraient de plus d'utilité, s'il était de règle que toujours ce qui
arrive soit le contraire de ce qu'ils prédisent. Comme personne ne
prend note de leurs erreurs, d'autant qu'elles sont en nombre infini
et constituent le cas le plus ordinaire, on a beau jeu à faire valoir
ceux de leurs pronostics, rares, incroyables, prodigieux, qui par
hasard viennent à se réaliser. C'est le sens de la réponse que fit
Diagoras, surnommé l'athée, à quelqu'un qui, dans l'île de Samothrace,
lui montrant un temple où se trouvaient en quantité des ex-voto et
des tableaux commémoratifs provenant de personnes échappées à des
naufrages, lui disait: «Eh bien! vous qui croyez que les dieux se
désintéressent des choses humaines, que dites-vous de ce grand nombre
de gens sauvés par leur protection?»--«Oui, répondit-il; mais ceux qui
ont péri, n'ont consacré aucun tableau, et ils sont en bien plus grand
nombre.»

Cicéron dit que Xénophanes de Colophon, seul de tous les philosophes
qui ont admis l'existence des dieux, s'est appliqué à combattre toutes
espèces de divination; il est d'autant moins surprenant que ce soit une
exception, que nous avons vu certains esprits d'élite donner parfois,
à leur grand dommage, dans ces idées folles. Il est deux merveilles en
ce genre, que j'aurais bien voulu voir: le livre de Joachim, abbé de
la Calabre, qui prédisait tous les papes futurs, donnant leurs noms et
leurs signalements; et celui de l'empereur Léon, qui prédisait tous les
empereurs et tous les patriarches grecs. Mais ce que j'ai vu, vu de mes
yeux, c'est dans les troubles publics, certaines personnes, étonnées
de ce qui leur arrivait, se livrer à des pratiques tenant absolument
de la superstition, et rechercher dans l'observation des astres, des
signes précurseurs des malheurs qui leur étaient arrivés et leur en
révélant les causes; et ils s'en trouvent si étrangement heureux, que
je suis persuadé que c'est là un passe-temps amusant pour des esprits
subtils et inoccupés, et que ceux qui ont acquis la dextérité d'esprit
convenable pour découvrir et interpréter ces pronostics, seraient
capables de trouver dans n'importe quel écrit tout ce qu'ils voudraient
lui faire dire. Ce qui leur donne surtout beau jeu à cet égard, c'est
le langage obscur, ambigu, fantastique du jargon prophétique; d'autant
que ceux qui l'emploient, ont garde de s'y exprimer clairement, afin
que la postérité puisse l'appliquer dans tel sens qu'il lui plaira.

=Ce que pouvait bien être le démon familier de Socrates.=--Le démon
familier de Socrates était probablement certaines inspirations qui,
en dehors de sa raison, se présentaient à lui. Dans une âme aussi
pure que la sienne, tout entière à la sagesse et à la vertu, il est
vraisemblable que ces inspirations, quoique hardies et peu précises,
étaient toujours de grande conséquence et méritaient d'être écoutées.
Chacun ressent parfois en lui-même semblable obsession d'idées, qui
se produit subitement, avec force et sans cause appréciable; c'est
affaire à nous de leur donner ou non de la consistance, en dépit de ce
que commanderait la prudence que nous écoutons si peu; j'en ai eu de
pareilles, ne pouvant raisonnablement se soutenir et cependant agissant
si fort en moi, soit pour, soit contre (ce qui était un cas fréquent
chez Socrates), que je me laissais entraîner quand même à les suivre;
et je m'en suis si bien trouvé, que je pourrais presque les attribuer à
quelque chose comme des inspirations divines.



CHAPITRE XII.

_De la constance._


=En quoi consistent la résolution et la constance.=--Avoir de la
résolution et de la constance, ne comporte pas que nous ne nous
gardions pas, autant que cela nous est possible, des maux et des
inconvénients qui peuvent nous menacer, ni par conséquent d'appréhender
qu'ils nous arrivent. Bien au contraire, tout moyen honnête de nous
garantir d'un mal, non seulement est licite, mais louable. La constance
consiste surtout à supporter avec résignation les incommodités
auxquelles on ne peut apporter remède; c'est ce qui fait qu'il n'y
a pas de mouvement d'agilité corporelle, ou que nous permette notre
science en escrime, que nous trouvions mauvais, du moment qu'il sert à
nous préserver des coups qu'on nous porte.

=Il est parfois utile de céder devant l'ennemi, quand c'est pour le
mieux combattre.=--Chez plusieurs nations très belliqueuses la fuite
était un des principaux procédés de combat, et l'ennemi, auquel elles
tournaient le dos, avait alors plus à les redouter que lorsqu'elles
lui faisaient face; c'est un peu ce que pratiquent encore les
Turcs.--Socrates, d'après Platon, critiquait Lachès, qui définissait
le courage: «Tenir ferme à sa place, quand on est aux prises avec
l'ennemi.» «Quoi, disait Socrates, y a-t-il donc lâcheté à battre un
ennemi, en lui cédant du terrain?» Et, à l'appui de son dire, il citait
Homère qui loue dans Enée sa science à simuler une fuite. A Lachès
qui, se contredisant, reconnaît que ce procédé est pratiqué par les
Scythes, et en général par tous les peuples combattant à cheval, il
cite encore les guerriers à pied de Lacédémone, dressés plus que tous
autres à combattre de pied ferme; qui, dans la journée de Platée, ne
pouvant entamer la phalange des Perses, eurent l'idée de céder et de se
reporter en arrière, afin que les croyant en fuite et n'avoir plus qu'à
les poursuivre, cette masse se rompît et se désagrégeât d'elle-même,
stratagème qui leur procura la victoire.

Pour en revenir aux Scythes, lorsque Darius marcha contre eux avec le
dessein de les subjuguer, il manda, dit-on, à leur roi force reproches,
de ce qu'il se retirait toujours devant lui, refusant le combat. A
quoi Indathyrsès, c'était son nom, répondit: «Que ce n'était pas parce
qu'il avait peur de lui, pas plus que de tout autre homme vivant; mais
que c'était la façon de combattre de sa nation, n'ayant ni terres
cultivées, ni maisons, ni villes à défendre et dont ils pouvaient
craindre que l'ennemi ne profitât; toutefois, s'il avait si grande
hâte d'en venir aux mains, il n'avait qu'à s'approcher jusqu'au lieu
de sépulture de leurs ancêtres; et que là, il trouverait à qui parler,
autant qu'il voudrait.»

=Chercher à se soustraire à l'effet du canon quand on est à découvert,
est bien inutile par suite de la soudaineté du coup.=--Devant le canon,
quand il est pointé sur nous, ainsi que cela arrive dans diverses
circonstances de guerre, il ne convient pas de s'émouvoir par la seule
crainte du coup, d'autant que par sa soudaineté et sa vitesse, il est à
peu près inévitable; aussi combien ont, pour le moins, prêté à rire à
leurs compagnons, pour avoir, en pareille occurrence, levé la main ou
baissé la tête pour parer ou éviter le projectile.--Et cependant, lors
de l'invasion de la Provence par l'empereur Charles-Quint, le marquis
du Guast, en reconnaissance devant la ville d'Arles, s'étant montré
en dehors de l'abri que lui constituait un moulin à vent, à la faveur
duquel il s'était approché, fut aperçu par le seigneur de Bonneval et
le sénéchal d'Agénois, qui se promenaient sur le théâtre des arènes.
Ils le signalèrent au sieur de Villiers, commandant de l'artillerie,
qui pointa sur lui, avec tant de justesse, une couleuvrine, que si
le marquis, y voyant mettre le feu, ne se fût jeté de côté, il était
atteint en plein corps.--De même, quelques années auparavant, Laurent
de Médicis, duc d'Urbin, père de la reine Catherine, mère de notre
roi, assiégeant Mondolphe, place d'Italie située dans la région dite
du Vicariat, voyant mettre le feu à une pièce dirigée contre lui,
se baissa; et bien lui en prit, autrement le coup, qui lui effleura
le sommet de la tête, l'atteignait sûrement à l'estomac. Pour dire
vrai, je ne crois pas que ces mouvements aient été raisonnés, car
comment apprécier, en chose si soudaine, si l'arme est pointée haut ou
bas? Il est bien plus judicieux de croire que le hasard servit leur
frayeur, et qu'en une autre circonstance ce serait au contraire aller
au-devant du coup, que de chercher à l'éviter.--Je ne puis me défendre
de tressaillir, quand le bruit éclatant d'une arquebusade retentit à
l'improviste à mon oreille, dans un endroit où il ne me semblait pas
devoir se produire; et cette même impression, je l'ai vue également
éprouvée par d'autres valant mieux que moi.

=Les stoïciens ne dénient pas au sage d'être, sur le premier moment,
troublé par un choc inattendu; mais sa conduite ne doit pas en être
influencée.=--Les stoïciens ne prétendent pas que l'âme du sage tel
qu'ils le conçoivent, ne puisse, de prime abord, demeurer insensible
aux sensations et aux apparitions qui le surprennent. Ils admettent,
comme étant un effet de notre nature, qu'elle soit impressionnée, par
exemple, par un bruit considérable pouvant provenir soit du ciel, soit
d'une construction qui s'écroulerait; qu'il peut en pâlir, ses traits
se contracter, comme sous l'empire de toute autre émotion; mais qu'il
doit conserver saine et entière sa lucidité d'esprit, et sa raison ne
pas s'en ressentir, ne pas en être, en quoi que ce soit, altérée; de
telle sorte qu'il ne cède de son plein consentement ni à l'effroi, ni
à la douleur. Celui qui n'est point un sage, se comportera de même sur
le premier point, mais bien différemment sur le second. L'impression de
l'émotion ne sera pas chez lui seulement superficielle, elle pénétrera
jusqu'au siège de la raison, l'infectera, la corrompra; et c'est avec
cette faculté ainsi viciée, qu'il jugera ce qui lui arrive et qu'il se
conduira. _«Il pleure, mais son coeur demeure inébranlable (Virgile)»_;
tel est bien, dit nettement et en bons termes, l'état d'âme que les
stoïciens veulent au sage.--A ce même sage, les Péripatéticiens ne
demandent pas de demeurer insensible aux émotions qu'il éprouve, mais
de les modérer.



CHAPITRE XIII.

_Cérémonial des entrevues des rois._


Il n'est pas de sujet si futile, qui ne mérite de prendre place dans
ces Essais, faits de pièces et de morceaux.

=Attendre chez soi un grand personnage dont la visite est annoncée,
est plus régulier que d'aller au-devant de lui, ce qui expose à le
manquer.=--Dans nos usages, ce serait un grave manque de courtoisie
vis-à-vis d'un égal, et à plus forte raison vis-à-vis d'un grand, de ne
pas nous trouver chez nous, quand il nous a prévenu qu'il doit y venir.
Marguerite, reine de Navarre, ajoutait même à ce propos que pour un
gentilhomme c'est une atteinte à la politesse, de quitter sa demeure,
comme cela se fait le plus souvent, pour aller au-devant de la personne
qui vient chez lui, quel que soit le rang de cette personne; qu'il est
plus respectueux et plus poli de l'attendre chez soi pour la recevoir,
ne fût-ce que par peur de la manquer en chemin et qu'il suffit de
l'accompagner seulement quand elle vous quitte. M'affranchissant chez
moi, le plus possible, de toute cérémonie, j'oublie souvent l'une et
l'autre de ces futiles obligations; il en est qui s'en offensent,
qu'y faire? Il vaut mieux que je l'offense, lui, une unique fois, que
d'avoir à en souffrir moi-même tous les jours; ce deviendrait une
contrainte continue. A quoi servirait d'avoir fui la servitude des
cours, si elle vous suit jusque dans votre retraite?--Il est également
dans les usages qu'à toute réunion, les personnes de moindre importance
soient les premières rendues; comme faire attendre, est du meilleur
genre pour les personnages en vue.

=Dans les entrevues des souverains, on fait en sorte que celui qui a
la prééminence se trouve le premier au lieu désigné.=--Toutefois à
l'entrevue qui eut lieu à Marseille entre le pape Clément VII et le roi
François Ier, le roi, après avoir ordonné les préparatifs nécessaires,
s'éloigna de la ville et laissa au pape, avant de le venir voir,
deux ou trois jours pour faire son entrée et se reposer.--De même, à
l'entrevue, à Bologne, de ce même pape et de l'empereur Charles-Quint,
celui-ci fit en sorte que le pape y arrivât le premier, et lui-même n'y
vint qu'après lui.--C'est, dit-on, le cérémonial spécial aux entrevues
de tels princes, qui veut que le plus élevé en dignité, arrive le
premier au lieu assigné comme rendez-vous, avant même celui dans les
États duquel ce lieu se trouve situé; moyen détourné de faire que celui
auquel appartient la préséance, paraisse recevoir ceux de rang moins
élevé qui, de la sorte, ont l'air d'aller à lui, au lieu que ce soit
lui qui vienne à eux.

=Il est toujours utile de connaître les formes de la civilité, mais
il faut se garder de s'en rendre esclave et de les exagérer.=--Non
seulement chaque pays, mais chaque ville et même chaque profession ont,
sous le rapport de la civilité, leurs usages particuliers. J'y ai été
assez soigneusement dressé en mon enfance, et ai assez vécu en bonne
compagnie, pour ne pas ignorer ceux qui se pratiquent en France; je
pourrais les enseigner aux autres. J'aime à les suivre, mais non pas
avec une servilité telle que ma vie en soit entravée. Quelques-uns
de ces usages sont gênants; et on ne cesse pas de faire montre de
bonne éducation si, par discrétion et non par ignorance, on vient à
les omettre. J'ai vu souvent des personnes manquer à la politesse, en
l'exagérant au point d'en être importunes.

Au demeurant, c'est une très utile science, que celle de savoir se
conduire dans le monde. Comme la grâce et la beauté, elle vous ouvre
les portes de la société et de l'intimité; elle nous donne, par suite,
occasion de nous instruire par ce que nous voyons faire à autrui; et ce
que nous faisons nous-mêmes est mis à profit par les autres, quand cela
est bon à retenir et qu'ils peuvent se l'assimiler.



CHAPITRE XIV.

_On est punissable, quand on s'opiniâtre à défendre une place au delà
de ce qui est raisonnable._


=La vaillance a ses limites; et qui s'obstine à défendre à outrance une
place trop faible, est punissable.=--La vaillance a ses limites, comme
toute autre vertu; ces limites outrepassées, on peut être entraîné
jusqu'au crime. Cela peut devenir de la témérité, de l'obstination, de
la folie, chez qui en ignore les bornes, fort malaisées, en vérité, à
définir quand on approche de la limite. C'est de cette considération
qu'est née, à la guerre, la coutume de punir, même de mort, ceux
qui s'opiniâtrent à défendre une place qui, d'après les règles de
l'art militaire, ne peut plus être défendue. Autrement, comptant sur
l'impunité, il n'y a pas de bicoque qui n'arrêterait une armée.

M. le connétable de Montmorency, au siège de Pavie, ayant reçu mission
de passer le Tessin et de s'établir dans le faubourg Saint-Antoine,
s'en trouva empêché par une tour, située à l'extrémité du pont, à la
défense de laquelle la garnison s'opiniâtra au point qu'il fallut
l'enlever d'assaut; le connétable fit pendre tous ceux qui y furent
pris.--Plus tard, accompagnant M. le Dauphin en campagne par delà les
monts, et s'étant emparé de vive force du château de Villane, tout
ce qui était dedans fut tué par les soldats exaspérés, hormis le
capitaine et l'enseigne, que pour punir de la résistance qu'ils lui
avaient opposée, il fit étrangler et pendre tous deux.--Le capitaine
Martin du Bellay en agit de même à l'égard du capitaine de St-Bony,
gouverneur de Turin, dont tous les gens avaient été massacrés, au
moment même de la prise de la place.

=L'appréciation du degré de résistance et de faiblesse d'une place est
difficile; et l'assiégeant qui s'en rend maître, est souvent disposé
à trouver que la défense a été trop prolongée.=--L'appréciation du
degré de résistance ou de faiblesse d'une place résulte des forces de
l'assaillant et de la comparaison de ses moyens d'action; tel en effet,
qui s'opiniâtre avec juste raison à résister contre deux couleuvrines,
serait insensé de prétendre lutter contre trente canons; il y a aussi
à considérer la grandeur que donnent à un prince, que l'on a pour
adversaire, les conquêtes qu'il a déjà faites, sa réputation, le
respect qu'on lui doit. Mais il y a danger à tenir par trop compte de
ces dernières considérations qui, en ces mêmes termes, peuvent être de
valeur bien différente; car il en est qui ont une si grande opinion
d'eux-mêmes et des moyens dont ils disposent, qu'ils n'admettent pas
qu'on ait la folie de leur tenir tête; et, autant que la fortune leur
est favorable, ils égorgent tout ce qui leur fait résistance. Cela
apparaît notamment dans les expressions en lesquelles sont conçues les
sommations et défis des anciens princes de l'Orient et même de leurs
successeurs; dans leur langage fier et hautain, se répètent encore
aujourd'hui les injonctions les plus barbares.--Dans la région par
laquelle les Portugais entamèrent la conquête des Indes, ils trouvèrent
des peuples chez lesquels c'est une loi générale, d'application
constante, que tout ennemi vaincu par le roi en personne, ou par son
lieutenant, n'est ni admis à payer rançon, ni reçu à merci; autrement
dit, est toujours mis à mort.

Comme conclusion: qui en a la possibilité, doit surtout se garder de
tomber entre les mains d'un ennemi en armes, qui est victorieux et a
pouvoir de décider de votre sort.



CHAPITRE XV.

_Punition à infliger aux lâches._


=La lâcheté ne devrait pas être punie de mort chez un soldat, à moins
qu'elle ne soit le fait de mauvais desseins.=--J'ai entendu dire
autrefois à un prince, très grand capitaine, qui, à table, vint à nous
faire le récit du procès du seigneur de Vervins, qui fut condamné à
mort pour avoir rendu Boulogne, qu'un soldat ne devrait pas être puni
de mort pour un acte de lâcheté, provenant de sa pusillanimité. Je
conviens qu'il est juste qu'on fasse une grande différence entre une
faute due à notre faiblesse de caractère et une provenant du fait de
nos mauvais sentiments. Ici, nous agissons en pleine connaissance de
cause, contre ce que nous dicte la raison que la nature a mise en nous
pour diriger nos actions; là, il semble que nous pouvons invoquer
en notre faveur cette même nature, de laquelle nous tenons cette
imperfection, cause de notre faiblesse. C'est ce raisonnement qui
conduit beaucoup de gens à penser qu'on ne peut nous rendre responsable
que de ce que nous faisons à l'encontre de notre conscience; c'est même
sur lui que se basent en partie les personnes qui prononcent la peine
capitale contre les hérétiques et les infidèles; c'est aussi pour cela
que juge et avocat ne peuvent être rendus responsables lorsque, par
ignorance des faits de la cause, ils ont failli à leur devoir.

=Les peuples anciens et modernes ont souvent varié dans leur manière de
sévir contre la poltronnerie.=--Pour ce qui est de la lâcheté, il est
certain que la honte et l'ignominie sont les châtiments qui lui sont
le plus ordinairement infligés; le législateur Charondas passe pour
avoir été le premier qui les lui ait appliqués. Avant lui, les Grecs
punissaient de mort ceux qui, au combat, avaient lâché pied. Charondas
se borna à ordonner que, vêtus de robes de femme, ils demeurassent
pendant trois jours, exposés au milieu de la place publique; il
espérait de la sorte que, cette honte rappelant leur courage, ils
pourraient reparaître dans les rangs de l'armée: _«Songez plutôt à
faire rougir le coupable, qu'à répandre son sang (Tertullien).»_--Il
semble que les lois romaines punissaient également de mort ceux qui
avaient pris la fuite; car Ammien Marcellin cite l'empereur Julien
comme ayant condamné dix de ses soldats, qui avaient tourné le dos
dans une charge contre les Parthes, à être dégradés, puis mis à mort,
conformément, dit-il, aux lois anciennes. Toutefois, en d'autres
circonstances, pour semblable faute, il se borna à en condamner
d'autres à marcher aux bagages avec les prisonniers.--Le rude châtiment
infligé par le peuple romain aux soldats échappés au désastre de
Cannes, et, dans cette même guerre, contre ceux qui accompagnaient
Cneius Fulvius dans sa défaite, n'alla pas jusqu'à la mort. En pareil
cas, il est à craindre que la honte n'engendre le désespoir et que ceux
ainsi frappés, non seulement ne se rallient pas à nous de bon coeur,
mais nous deviennent même hostiles.

Du temps de nos pères, le seigneur de Franget, alors lieutenant de
la compagnie de M. le Maréchal de Châtillon, mis par M. le Maréchal
de Chabannes comme gouverneur de Fontarabie, en remplacement de M.
du Lude, rendit cette place aux Espagnols. Il fut condamné à être
dégradé de sa noblesse, tant lui que sa postérité, et déclaré roturier,
taillable (soumis à l'impôt personnel), et incapable de porter les
armes; cette sentence rigoureuse reçut son exécution à Lyon.--Plus
tard, cette même peine fut infligée à tous les gentilshommes qui se
trouvaient dans la ville de Guise, lorsque le comte de Nassau s'en
empara; et depuis, à d'autres encore. Cependant, quand la faute dénote
une si grossière et évidente ignorance ou lâcheté qu'elle sort de
l'ordinaire, il serait rationnel de la considérer comme un acte de
perversité, provenant de mauvais sentiments, et de la punir comme telle.



CHAPITRE XVI.

_Façon de faire de quelques ambassadeurs._


=Les hommes aiment à faire parade de toute science autre que celle
objet de leur spécialité.=--Pour toujours apprendre quelque chose
dans mes relations avec autrui (ce qui est un des meilleurs moyens de
s'instruire), j'ai attention, dans mes voyages, d'amener constamment
les personnes avec lesquelles je m'entretiens, sur les sujets qu'elles
connaissent le mieux: _«Que le pilote se contente de parler des
vents, le laboureur de ses taureaux, le guerrier de ses blessures et
le berger de ses troupeaux (d'après Properce).»_ Le plus souvent,
c'est le contraire qui a lieu; chacun préfère parler d'un métier
autre que le sien, croyant accroître ainsi sa réputation; témoin le
reproche adressé par Archidamus à Périandre, d'abandonner la gloire
d'être un bon médecin, pour acquérir celle de mauvais poète.--Voyez
combien César se dépense largement, pour nous faire admirer son
talent à construire des ponts et autres engins de guerre; et combien
relativement il s'étend peu, quand il parle de ses faits et gestes
comme soldat, de sa vaillance, de la conduite de ses armées. Ses
exploits témoignent hautement que c'est un grand capitaine; il veut
se révéler comme excellent ingénieur, qualité qu'il possède à un bien
moindre degré.--Denys l'Ancien était, à la guerre, un très bon général,
ainsi qu'il convenait à sa situation; eh bien, il se tourmentait pour
en arriver à ce que l'on prisât surtout en lui son talent pour la
poésie, qui était fort médiocre.--Un personnage appartenant à l'ordre
judiciaire, auquel ces jours-ci on faisait visiter une bibliothèque
abondamment pourvue d'ouvrages, tant de droit, ce qui était sa
profession, que sur toutes les autres branches des connaissances
humaines, n'y trouva pas matière à conversation; mais il s'arrêta
longuement à entrer dans des explications doctorales sur une barricade,
* sujet auquel il ne connaissait rien, élevée près de l'entrée de
cette bibliothèque, et que cent capitaines et soldats voyaient tous
les jours, sans qu'elle donnât lieu à remarque ou à critique de leur
part. _«Le boeuf pesant voudrait porter la selle, et le cheval tirer la
charrue (Horace).»_ En en agissant ainsi, vous ne faites jamais rien
qui vaille; efforçons-nous donc de toujours ramener l'architecte, le
peintre, le cordonnier et tous autres, à ce qui est le propre de leur
métier.

=Pour juger de la valeur d'un historien, il importe de connaître sa
profession.=--Et à ce propos, quand je lis des chroniques, genre
que tant de gens abordent aujourd'hui, j'ai coutume de considérer
tout d'abord ce qu'en sont les auteurs. Si ce sont des personnes
qui ne s'occupent que de lettres, je m'attache principalement au
style et au langage; si ce sont des médecins, je les crois surtout
quand ils traitent de la température de l'air, de la santé, de la
constitution physique des princes, des blessures et des maladies;
des jurisconsultes, je porte particulièrement mon attention sur
les discussions afférentes au droit, aux lois, à la confection des
règlements et autres sujets analogues; des théologiens, sur les
affaires de l'Église, les censures ecclésiastiques, les dispenses
et les mariages; si ce sont des courtisans, sur les moeurs et les
cérémonies qu'ils dépeignent; des gens de guerre, sur ce qui les
touche, et principalement sur les déductions qu'ils tirent des actions
auxquelles ils ont assisté; des ambassadeurs, sur les menées, les
intelligences et les pratiques du ressort de la diplomatie et la
manière de les conduire.

=Les ambassadeurs d'un prince ne doivent rien lui cacher.=--C'est ce
qui m'a porté à remarquer et à lire avec intérêt le passage suivant
des chroniques du seigneur de Langey, très entendu en ces sortes de
choses et que j'eusse laissé passer sans m'y arrêter, s'il eût été
de tout autre. Il conte les fameuses remontrances faites à Rome, par
l'empereur Charles-Quint, en plein consistoire, auquel assistaient nos
ambassadeurs, l'évêque de Mâcon et le seigneur de Velly. Après quelques
paroles offensantes pour nous, qu'il y avait glissées entre autres
que si ses capitaines, ses soldats * et ses sujets n'avaient pas plus
de fidélité à leurs devoirs, ni plus de connaissances militaires que
ceux du roi de France, sur l'heure, il irait, la corde au cou, lui
demander miséricorde (et il y a lieu de croire que c'était bien un peu
le fond de sa pensée, car depuis, deux ou trois fois dans sa vie, il
a tenu le même langage); l'empereur dit aussi qu'il défiait le roi en
combat singulier, en chemise, avec l'épée et le poignard, en pleine
rivière, sur un bateau et de la sorte dans l'impossibilité de lâcher
pied. Le seigneur de Langey termine en disant qu'en rendant compte au
roi de cette séance, ses ambassadeurs lui en dissimulèrent la plus
grande partie et omirent même les deux particularités qui précèdent.
Or, je trouve bien étrange qu'un ambassadeur puisse se dispenser de
rapporter de tels propos, dans les comptes rendus qu'il adresse à son
souverain; surtout quand ils sont de telle importance, qu'ils émanent
d'un personnage comme l'empereur et qu'ils ont été tenus en si grande
assemblée. Il me semble que le devoir du serviteur est de reproduire
fidèlement toutes choses, comme elles se sont présentées, afin que le
maître ait toute liberté d'ordonner, apprécier et choisir. Lui altérer
ou lui cacher la vérité, de peur qu'il ne la prenne autrement qu'il
ne le doit, et que cela ne l'amène à prendre un mauvais parti, et,
pour cette raison, lui laisser ignorer ce qui l'intéresse, c'est, à
mon sens, intervertir les rôles; celui qui commande, le peut; celui
qui obéit, ne le doit pas. Cela appartient au tuteur et au maître
d'école et non à celui qui, dans sa situation *, non seulement est
inférieur en autorité, mais doit aussi s'estimer tel, sous le rapport
de l'expérience et de la prudence; quoi qu'il en soit, dans ma petite
sphère, je ne voudrais pas être servi de cette façon.

=Rien de la part des subordonnés n'est apprécié par un supérieur,
comme leur obéissance pure et simple.=--Nous nous soustrayons si
volontiers au commandement, sous n'importe quel prétexte, usurpant
les prérogatives de ceux qui ont le pouvoir; chacun aspire si
naturellement à avoir les coudées franches et donner des ordres,
que rien ne doit être plus utile au supérieur et plus précieux, que
de trouver chez ceux qui le servent une obéissance pure et simple.
Ne pas obéir entièrement à un ordre donné, le faire avec réticence,
c'est manquer au commandement.--Publius Crassus, qualifié cinq fois
heureux par les Romains, avait mandé à un ingénieur grec, alors que
consul, lui-même était en Asie, de lui faire amener le plus grand de
deux mâts de navire qu'il avait remarqués à Athènes et qu'il voulait
employer à la construction d'une machine de guerre. Cet ingénieur,
de par ses connaissances spéciales, prit sur lui de modifier les
instructions qu'il avait reçues et amena le plus petit de ces mâts qui,
dit-il, au point de vue technique, convenait mieux. Crassus écouta ses
explications sans l'interrompre, puis lui fit donner quand même le
fouet, estimant que l'intérêt de la discipline importait plus que le
travail exécuté dans des conditions plus ou moins bonnes.

=Une certaine latitude doit cependant être laissée à des
ambassadeurs.=--Il y a lieu toutefois d'observer qu'une semblable
obéissance passive n'est à apporter qu'à l'exécution d'ordres précis,
portant sur des objets nettement déterminés. Les ambassadeurs ont plus
de latitude, et, sur certains points, peuvent en agir entièrement
comme bon leur semble; parce que leur mission n'est pas simplement
d'exécuter, mais encore d'éclairer et de fixer par leurs conseils la
volonté du maître. J'ai vu, en mon temps, des personnes investies
du commandement, auxquelles il a été fait reproche d'avoir obéi à
la lettre même d'instructions émanant du roi, au lieu de s'inspirer
de l'état de choses qu'ils pouvaient constater par eux-mêmes. C'est
ainsi que * les hommes de jugement condamnent les errements des rois
de Perse, tenant de si court leurs agents et leurs lieutenants, que,
pour les moindres choses, il leur fallait recourir à l'autorité royale;
ce qui, étant donnée l'immense étendue de leur empire, occasionnait
des pertes de temps qui furent souvent, pour les affaires, cause de
préjudice sérieux. Quant à Crassus, écrivant à un homme du métier
et lui donnant avis de l'usage auquel il destinait le mât qu'il lui
demandait, ne l'incitait-il pas à examiner l'affaire avec lui et ne le
conviait-il pas à agir suivant ce qu'il croirait convenir?



CHAPITRE XVII.

_De la peur._


=La peur est la plus étrange de toutes les passions.=--_«Je demeurai
frappé de stupeur, les cheveux hérissés et sans voix (Virgile).»_--Je
ne suis pas très versé dans l'étude de la nature humaine, suivant
l'expression consacrée, et ne sais guère par quels moyens la peur agit
en nous; ce qu'il y a de certain, c'est que c'est une étrange passion;
aucune, disent les médecins, ne nous jette aussi précipitamment en
dehors du bon sens. De fait, j'ai vu beaucoup de gens rendus insensés
par la peur; même chez les plus pondérés, il est certain que lorsqu'ils
y sont en proie, elle occasionne de terribles troubles d'esprit.

=Les soldats eux-mêmes en sont atteints.=--Je mets de côté les gens du
commun, auxquels elle fait voir tantôt des aïeux sortis du tombeau,
enveloppés de leurs suaires; tantôt des loups-garous, des lutins, des
chimères; mais même chez les soldats, où elle devrait avoir moins
de prise, combien de fois n'a-t-elle pas transformé à leurs yeux un
troupeau de moutons en un escadron de piquiers portant cuirasse;
des roseaux, des bâtons, en gendarmes, en lanciers; n'a-t-elle pas
fait prendre nos ennemis pour des amis, et croix rouge pour croix
blanche?--Lorsque M. de Bourbon prit Rome, le porte-enseigne de la
troupe préposée à la garde du faubourg Saint-Pierre, fut saisi d'un
tel effroi, à la première alarme, que passant au travers d'un trou,
dans un mur en ruine, il sortit de la ville portant son enseigne et
marcha droit à l'ennemi, croyant se diriger vers l'intérieur de la
place. Apercevant les troupes de M. de Bourbon se ranger en bataille
pour résister, croyant que c'étaient les défenseurs qui opéraient une
sortie, il revient à lui, et, faisant face en arrière, rentre en ville
par le même trou par lequel il était sorti et s'était avancé de plus de
trois cents pas dans la campagne.--L'enseigne du capitaine * Juille ne
s'en tira pas si heureusement, lorsque le comte de Bures et M. du Reu
nous enlevèrent saint Paul; il fut si éperdu de frayeur, que s'élançant
hors ville par l'embrasure d'un canon, son enseigne à la main, il alla
donner tête baissée contre les assaillants qui le mirent en pièces.
A ce même siège, se produisit un cas extraordinaire: se trouvant sur
la brèche, un gentilhomme fut saisi d'une telle peur, qui l'étreignit
si fort, paralysant les mouvements du coeur, qu'il en tomba raide
mort, sans avoir la moindre blessure.--Pareille inconscience furibonde
s'empare parfois des multitudes: dans une rencontre de Germanicus
contre les Allemands, deux grosses fractions de ses troupes, postées
en des points différents, prises d'effroi, s'enfuirent dans la
direction l'une de l'autre et vinrent se heurter l'une contre l'autre.

=Elle a souvent des résultats tout contraires, elle nous rend immobile
ou nous donne des ailes.=--La peur nous donne tantôt des ailes aux
talons, comme à ces deux enseignes; tantôt elle nous cloue au sol et
nous immobilise, ainsi qu'il arriva à l'empereur Théophile. Battu dans
une bataille qu'il livrait aux Agarènes, il demeurait si stupéfait, si
transi, qu'il ne pouvait se décider à fuir, _«tant la peur s'effraie,
même de ce qui pourrait lui venir en aide (Quinte Curce)»_; jusqu'à ce
que Manuel, un des principaux chefs de son armée, l'ayant tiraillé et
secoué comme pour l'éveiller d'un profond sommeil, lui dit: «Si vous ne
me suivez pas, je vous tue; car mieux vaut que vous perdiez la vie, que
d'être fait prisonnier et courir risque de perdre l'empire.»

=Quelquefois elle a déterminé des actions d'éclat.=--C'est surtout
quand, sous son influence, nous recouvrons la vaillance qu'elle nous a
enlevée, contre ce que le devoir et l'honneur nous commandaient, que
la peur manifeste son action la plus intensive. A la première bataille
sérieuse que les Romains, sous le consul Sempronius, perdirent contre
Annibal, une troupe de bien dix mille fantassins, saisie d'épouvante,
se débandant, et dans sa lâcheté ne trouvant pas où passer ailleurs,
se jeta au travers du gros des ennemis; elle fit si bien, tuant un si
grand nombre de Carthaginois, qu'elle perça leur ligne, achetant une
fuite honteuse au prix des mêmes efforts qu'il lui eût fallu faire pour
remporter une victoire glorieuse.

=Elle domine toutes les autres passions et, plus qu'aucune autre, nous
démoralise.=--La peur est la chose du monde dont j'ai le plus peur;
elle dépasse par les incidents aigus qu'elle nous cause, tout autre
genre d'accident. Quelle affliction peut être plus pénible et plus
justifiée que celle des amis de Pompée, témoins sur son propre navire
de l'horrible guet-apens dans lequel il fut assassiné? Et cependant
la peur que leur causa l'approche des voiles égyptiennes étouffa en
eux ce sentiment; au point qu'on a remarqué qu'ils ne songèrent qu'à
presser les matelots, pour qu'ils fissent diligence et force de rames
pour hâter leur fuite, jusqu'à ce qu'arrivés à Tyr, délivrés de toute
crainte, ils eurent le loisir de penser à la perte qu'ils venaient de
faire et donner libre cours à leurs lamentations et à leurs larmes, que
la peur, plus forte que leur douleur, avait paralysées: _«L'effroi,
de mon coeur, chasse alors toute sagesse (Ennius).»_ Ceux qui ont été
fortement éprouvés dans une action de guerre, qui y ont été blessés
et dont les blessures sont encore saignantes, on peut encore dès le
lendemain les ramener au combat; mais ceux qui ont eu une forte peur
de l'ennemi, vous ne le leur feriez pas seulement regarder en face.
Ceux qui ont sérieusement sujet de craindre de perdre leurs biens,
d'être exilés, subjugués, vivent dans une angoisse continue; ils en
perdent le boire, le manger et aussi le repos; tandis que dans les
mêmes circonstances, les pauvres, les bannis, les serfs mènent, pour
la plupart, aussi joyeuse vie qu'en d'autres temps. Combien de gens,
harcelés par les transes poignantes de la peur, se sont pendus, noyés,
jetés dans des précipices, nous montrant bien qu'elle est encore plus
importune et insupportable que la mort.

=Terreurs paniques.=--Les Grecs reconnaissent une autre sorte de
peur, qui ne provient pas d'erreur de notre jugement et survient,
disent-ils, sans cause apparente et uniquement par la volonté des
dieux; des peuples entiers s'en voient souvent frappés, des armées
entières l'éprouvent. Telle fut celle qui produisit à Carthage une
si prodigieuse désolation. On n'entendait que des cris d'effroi; les
habitants se précipitaient hors de leurs maisons, comme si l'alarme
avait été donnée: se chargeant, se blessant, s'entretuant les uns les
autres, comme s'ils eussent été l'ennemi pénétrant dans la ville. Le
désordre et * le tumulte étaient partout; et, cela ne prit fin que
lorsque, par des prières et des sacrifices, ils eurent apaisé la colère
des dieux. C'est ce que les Grecs nomment les «terreurs paniques».



CHAPITRE XVIII.

_Ce n'est qu'après la mort qu'on peut apprécier si durant la vie on a
été heureux ou malheureux._

=Ce n'est qu'après notre mort, qu'on peut dire si nous avons été
heureux ou non; incertitude et instabilité des choses humaines.=--_«Il
ne faut jamais perdre de vue le dernier jour de l'homme, et ne
déclarer personne heureux, qu'il ne soit mort et réduit en cendres
(Ovide).»_--Les enfants connaissent sur ce sujet l'histoire du roi
Crésus: Crésus, fait prisonnier par Cyrus, était condamné à mort; aux
approches du supplice, il s'écria: «O Solon! Solon!» Cette exclamation
rapportée à Cyrus, celui-ci s'enquit de sa signification, et Crésus
lui apprit qu'à son grand détriment, il confirmait la vérité d'une
maxime qu'autrefois Solon lui avait exprimée: «Que les hommes, quelles
que soient les faveurs dont la Fortune les comble, ne peuvent être
réputés heureux, tant qu'on n'a pas vu s'achever le dernier jour de
leur vie»; et cela, en raison de l'incertitude et de l'instabilité des
choses humaines, qu'un rien suffit à changer du tout au tout.--Dans
ce même ordre d'idées, Agésilas répondait à quelqu'un qui trouvait
un roi de Perse heureux d'être, fort jeune, maître d'un si puissant
État: «Oui, mais Priam, à son âge, n'avait pas encore été atteint
par le malheur.»--N'a-t-on pas vu des rois de Macédoine, successeurs
d'Alexandre le Grand, aller finir à Rome, comme menuisiers et comme
greffiers; des tyrans de Sicile devenir maîtres d'école à Corinthe; un
conquérant de la moitié du monde, chef suprême de tant d'armées, en
être réduit à ce degré d'humiliation, de devoir supplier des hommes
de rien, officiers du roi d'Égypte! c'est pourtant ce que coûtèrent
au grand Pompée les cinq ou six derniers mois de sa vie.--Du temps de
nos pères, on a vu Ludovic Sforza, dixième duc de Milan, qui avait si
longtemps agité toute l'Italie, mourir captif à Loches; et ce qui a été
le pire de son malheur, après y avoir été détenu pendant dix ans.--La
plus belle des reines, veuve du plus grand roi de la Chrétienté, ne
vient-elle pas, indigne et barbare cruauté! de mourir par la main du
bourreau?--Ces exemples existent par milliers; car, de même que les
orages et les tempêtes s'acharnent jalousement contre ceux de nos plus
beaux édifices, se distinguant par leur élévation, il semble qu'il y
ait aussi là haut des esprits envieux des grandeurs d'ici-bas: _«Tant
il est vrai qu'une force secrète renverse les choses humaines et se
fait un jeu de fouler aux pieds l'orgueil des faisceaux et briser les
haches consulaires (Lucrèce)!»_ On dirait que quelquefois la Fortune
guette, à point nommé, le dernier jour de notre vie, pour nous faire
sentir le pouvoir qu'elle a de renverser en un moment ce qu'elle a mis
de longues années à édifier, et nous amener à crier avec Laberius:
_«Ah! ce jour! c'est un jour en trop de ce que j'aurais du vivre
(Macrobe)!»_

=En quoi consiste le bonheur en ce monde.=--Aussi peut-on admettre avec
raison la maxime si juste de Solon; mais, comme c'est un philosophe
pour lequel les faveurs et les disgrâces de la Fortune ne comptent
ni comme chose heureuse, ni comme chose malheureuse, qu'il tient la
grandeur et la puissance comme des accidents à peu près sans importance
dans notre vie, il est vraisemblable qu'il voyait plus loin encore,
et qu'il a voulu dire par là que ce bonheur de notre existence, qui
dépend de la tranquillité et du contentement d'un esprit juste, de la
résolution et de la fermeté d'une âme maîtresse d'elle-même, ne doit
jamais être considéré comme acquis à l'homme, qu'on ne lui ait vu jouer
le dernier acte, indubitablement le plus difficile, de la comédie
qu'est notre existence en ce monde.

=Le jour de notre mort est le seul qui permette d'émettre un jugement
sur tous les autres jours de notre vie.=--Pour tout le reste, nous
pouvons dissimuler; tenir, en philosophes, de beaux discours de pure
forme; avoir la possibilité de conserver la sérénité de nos traits en
présence d'accidents qui nous atteignent, sans nous frapper au coeur;
mais à cette dernière scène entre la mort et nous, il n'y a plus à
feindre, il faut s'expliquer nettement en bon français, et montrer ce
qu'il y a de réel et de bon au fond de nous-mêmes. _«Alors la nécessité
nous arrache des paroles sincères, alors le masque tombe, et l'homme
reste (Lucrèce).»_ Voilà pourquoi, à ce dernier moment, se rapportent
tous les autres actes de notre vie, dont il est la pierre de touche;
c'est le maître jour, celui duquel relèvent tous les autres; en ce
jour, dit un ancien, se jugera tout mon passé. Je remets à la mort
de prononcer sur ce qu'ont été mes actions; par elle, on verra si mes
discours partent de la bouche ou du coeur. .

=Il en est qui terminent par une mort honorable des existences
passées dans le mal.=--Combien ont dû à la mort, la réputation
d'avoir bien ou mal vécu!--Scipion, beau-père de Pompée, releva par
une belle mort la mauvaise opinion qu'il avait donnée de lui, sa vie
durant.--Epaminondas, auquel on demandait qui des trois il estimait
le plus, de Chabrias, d'Iphicrates ou de lui-même, répondit: «Pour se
prononcer, il faut d'abord voir ce que sera notre mort»; et, quant à
lui, ce serait lui faire grand tort, que de le juger sans tenir compte
de sa mort si honorable et si pleine de grandeur.--Dieu en agit comme
il lui plaît; mais de mon temps, trois personnes des plus exécrables
que j'ai connues, dont la vie n'avait été qu'une suite d'abominations
et d'infamies, ont eu des morts convenables; telles sous tous rapports,
qu'en aucune circonstance on ne peut désirer mieux. Il est des fins
glorieuses, on peut même dire heureuses: j'ai vu la mort interrompre, à
la fleur de l'âge, une existence appelée aux plus brillantes destinées
et qui y marchait à grands pas; cette existence a pris fin dans des
conditions telles, qu'à mon avis, la réalisation même des desseins
que son ambition et son courage pouvaient légitimement lui faire
concevoir, ne pouvait la porter aussi haut qu'elle l'a été du fait même
de sa mort. Elle l'éleva, sans qu'il le réalisât, au but qu'il avait
convoité, et cela plus glorieusement qu'il ne pouvait le désirer et
l'espérer; il dépassa en mourant le haut rang et l'illustration qui
avaient été l'objet de toutes ses aspirations.--Quand il s'agit de
porter un jugement sur la vie d'autrui, je regarde toujours comment
elle s'est terminée; quant à la mienne, je me suis surtout appliqué à
ce qu'elle s'achève bien, c'est-à-dire tranquillement et sans éclat.



CHAPITRE XIX.

_Philosopher, c'est apprendre à mourir._


=Qu'est-ce que philosopher?=--Cicéron dit que philosopher, n'est autre
chose que se préparer à la mort. Peut-être est-ce parce que l'étude
et le recueillement reportent en quelque sorte notre âme en dehors de
nous, et la dégagent du corps; ce qui est un peu ce qui advient quand
la mort nous atteint, et en est comme l'apprentissage; ou encore, parce
que toute la sagesse et la raison humaines aboutissent finalement
à ce résultat, de nous apprendre à ne pas appréhender de mourir. A
dire vrai, ou notre raison est en défaut, ou son but unique doit être
notre propre satisfaction, et tout son travail tendre à nous faire
vivre bien et à notre aise, ainsi qu'il est dit dans les saintes
Écritures.--Toutes les opinions émises, quel que soit celui qui les
émet, concluent à ce que le plaisir est le but de la vie; mais elles
diffèrent sur les moyens d'y atteindre. S'il n'en était pas ainsi,
elles seraient écartées aussitôt que produites; car qui écouterait
quelqu'un se proposant de nous démontrer que nous ne sommes en ce monde
que pour peiner et souffrir? Les discussions, sur ce point, des sectes
philosophiques sont toutes en paroles: _«Laissons là ces subtilités
(Sénèque)»_; il y entre plus d'obstination et de dispositions à
ergoter, qu'il ne convient à une science aussi respectable que la
philosophie; mais quelque personnage que l'homme entreprenne de jouer,
il y mêle toujours un peu de lui-même.

=Le plaisir est le seul but de la vie; c'est surtout par la vertu
qu'on se le procure.=--Quoi qu'en disent les philosophes, même dans la
pratique de la vertu, le but de nos aspirations est la volupté.--La
volupté, il me plaît de répéter sans cesse à leurs oreilles ce
mot qu'ils ne prononcent qu'à contre-coeur; il sert à exprimer le
plaisir suprême portant au paroxysme le contentement que nous pouvons
ressentir; il conviendrait mieux aux satisfactions que nous peut
procurer la vertu, qu'à celles provenant de toute autre cause. La
volupté qui découle de la vertu, pour être plus gaillarde, nerveuse,
robuste, virile, n'en est que plus sérieusement voluptueuse; nous la
qualifions de force d'âme, nous devrions plutôt l'appeler un plaisir;
cette appellation serait plus heureuse, plus juste et éveillerait des
idées moins sévères.--Quant à la volupté d'ordre moins relevé (celle
qui nous vient par les sens), si on croit qu'elle mérite ce beau nom,
qu'on le lui maintienne, mais qu'il ne lui soit pas spécial. Plus que
la vertu, elle a ses inconvénients et ses moments difficiles; outre que
les sensations qu'elle nous fait éprouver sont plus éphémères, qu'il
n'en demeure rien, qu'elles s'éteignent rapidement, elle a ses moments
de veille, d'abstinence, de labeur; la fatigue et la santé ont action
sur elle, et plus encore, les passions de toutes sortes dont elle
est obsédée; de plus, elle aboutit à une satiété si pénible, qu'elle
équivaut à une pénitence qui nous serait imposée. Aussi est-ce bien à
tort que, diversifiant l'application de cette loi de nature qui fait
que toute chose s'accroît par les résistances qui lui font obstacle,
on vient dire que ces inconvénients, quand il s'agit de la volupté
sensuelle, sont des stimulants qui ajoutent au plaisir que nous pouvons
éprouver, et, lorsqu'il est question de la vertu, que les difficultés
qu'elle présente la rendent austère et inaccessible.

=Les difficultés ajoutent aux satisfactions que nous cause la
vertu.=--A l'encontre de ce qui se produit pour la volupté, ces
difficultés, qui accompagnent la pratique de la vertu, anoblissent,
affinent et rehaussent le plaisir divin et parfait qu'elle nous
procure. Celui-là est certes bien indigne de la ressentir, qui met en
balance ce qu'elle coûte et ce qu'elle rapporte; il ne sait en user
et est hors d'état d'en apprécier les beautés. Ceux qui vont nous
enseignant que si sa possession est agréable, sa recherche est pénible
et laborieuse, que veulent-ils dire par là, si ce n'est que la vertu
est toujours une chose désagréable? car quel est l'homme qui y ait
jamais atteint? les plus parfaits ont dû se contenter d'y aspirer, d'en
approcher, sans jamais arriver à la posséder. Mais ils se trompent,
ceux qui parlent ainsi; attendu qu'il n'est pas un plaisir, parmi ceux
que nous connaissons, dont la recherche ne soit déjà par elle-même une
satisfaction; elle se ressent du but poursuivi et entre pour beaucoup
dans l'effet qu'il nous produit et dont elle participe essentiellement.
Là où règne la vertu, le bonheur et la béatitude dont elle resplendit,
emplissent le corps de logis et les avenues, depuis la première porte
qui y donne accès, jusqu'à la barrière qui limite l'étendue du domaine.

=Le mépris de la mort est l'un des plus grands bienfaits que nous
devons à la vertu.=--Un des principaux bienfaits de la vertu est de
nous inspirer le mépris de la mort, ce qui nous permet de vivre dans
une douce quiétude, et fait que notre existence s'écoule agréablement
et dégagée de toute préoccupation; sans ce sentiment, toute volupté
est sans charme. Voilà pourquoi tous les systèmes de philosophie
convergent et sont d'accord sur ce point. Bien que tous s'entendent
également pour nous amener à mépriser la douleur, la pauvreté et autres
accidents auxquels la vie humaine est sujette, tous n'y apportent
pas le même soin, soit parce que ces accidents ne nous atteignent
pas fatalement (la plupart des hommes passent leur vie, sans avoir à
souffrir de la pauvreté, et il en est, comme Xénophilus le musicien
qui vécut cent six ans en parfaite santé, qui ne connaissent ni la
douleur, ni la maladie), soit parce qu'au pis aller, la mort peut,
quand il nous plaît, mettre fin et couper court à tous nos maux. Mais
elle-même est inévitable: _«Nous marchons tous à la mort, notre sort
s'agite dans l'urne; un peu plus tôt, un peu plus tard, le nom de
chacun doit en sortir, et la barque fatale nous emporter tous dans
un éternel exil (Horace).»_ Par conséquent, si elle nous fait peur,
elle nous est un sujet continu de tourments, auxquels rien ne peut
apporter de soulagement. Il n'est pas de lieu où nous en soyons à
l'abri; partant, nous pouvons, comme en pays suspect, jeter nos regards
de côté et d'autre, _«elle est toujours menaçante, comme le rocher de
Tantale (Cicéron)»_.--Nos parlements ordonnent souvent l'exécution des
criminels sur le lieu même où le crime a été commis; pendant qu'on les
mène au supplice, faites-les passer par un chemin où s'élèvent de beaux
édifices, faites-leur faire aussi bonne chère qu'il vous plaira, _«les
mets les plus exquis ne pourront chatouiller leur palais; ni le chant
des oiseaux, ni les accords de la lyre ne leur rendront le sommeil
(Horace)»_; pensez-vous qu'ils y seront sensibles et que le but final
de leur voyage, constamment devant leurs yeux, ne gâtera pas et ne
leur fera pas prendre en dégoût toutes ces délicates attentions? _«Il
s'inquiète du chemin, il compte les jours, il mesure sa vie sur la
longueur de la route, tourmenté sans cesse par l'idée du supplice qui
l'attend (Claudien).»_

=La mort est le but essentiel de la vie.=--Le but de notre existence,
c'est la mort; c'est l'objectif fatal auquel nous tendons; si elle
nous effraie, comment pouvons-nous faire un pas en avant sans en avoir
la fièvre? Le vulgaire échappe à cette obsession, en n'y pensant
pas; faut-il que sa sottise soit grande pour être, à un tel degré,
frappé d'aveuglement! Il faut lui faire brider son âne par la queue,
_«puisqu'il s'est mis dans la tête d'avancer à reculons (Lucrèce).»_
Ce n'est pas étonnant s'il est souvent pris au dépourvu. Les gens ont
peur, rien qu'en entendant prononcer son nom; la mort! à ce seul mot,
la plupart font le signe de la croix, comme s'ils entendaient évoquer
le diable. Et parce qu'il en est question dans les testaments, ils ne
se décident à faire le leur que lorsque le médecin les a condamnés; et
Dieu sait alors en quel état d'esprit ils le font, sous l'étreinte de
la douleur et de la frayeur.

=Le mot en était désagréable aux Romains.=--Parce que ce mot résonnait
trop durement à leurs oreilles et leur semblait de mauvais augure,
les Romains en étaient arrivés à l'adoucir et à user de périphrases.
Au lieu de dire: «Il est mort», ils disaient: «Il a cessé de vivre,
il a vécu»; pourvu qu'il y fût question de vie, fût-elle passée, cela
leur suffisait. Nous leur avons emprunté ces euphémismes, et nous
disons: «Feu maître Jean.»--Si d'aventure le dicton «terme vaut argent»
était ici applicable, comme je suis né entre onze heures et midi, le
dernier jour de février de l'an mil cinq cent trente-trois, comme on
compte maintenant, l'année commençant en janvier, il y a exactement
quinze jours que j'ai accompli ma trente-neuvième année; j'aurais
donc le droit d'espérer vivre encore au moins une fois autant, et me
tourmenter en songeant à une éventualité si éloignée serait folie;
mais voilà, jeunes et vieux ne quittent-ils pas la vie dans les mêmes
conditions? Nul n'en sort autrement que s'il ne faisait que d'y entrer;
sans compter qu'il n'est homme si décrépit, si vieux, si cassé qui
n'ait en tête la longévité de Mathusalem et ne pense avoir encore
vingt ans de vie devant lui! Je dirai plus: qui donc, pauvre fou que
tu es, a fixé la durée de ton existence? Tu t'en rapportes à ce que
content les médecins, au lieu de regarder ce qui se passe et de juger
par expérience. Au train dont vont d'ordinaire les choses, depuis
longtemps tu ne vis que par faveur exceptionnelle; tu as déjà franchi
la durée habituelle de la vie. Tu peux t'en assurer en comptant combien
plus, parmi les personnes de ta connaissance, sont mortes avant cet
âge, qu'il n'y en a qui l'ont atteint. Relève les noms de ceux qui,
par l'éclat de leur vie, ont acquis une certaine renommée; je parie
en trouver parmi eux davantage qui sont morts avant trente-cinq ans,
qu'après. C'est faire acte de raison et de piété que de prendre exemple
sur l'humanité de Jésus-Christ; or, sa vie sur la terre a pris fin à
trente-trois ans. Le plus grand homme du monde, homme et non Dieu,
Alexandre, est aussi mort à cet âge.

=La mort nous surprend inopinément de bien des façons.=--Que de façons
diverses la mort a de nous surprendre: _«L'homme ne peut jamais arriver
à prévoir tous les dangers qui le menacent à chaque heure (Horace).»_
Je laisse de côté les maladies, les fièvres, les pleurésies: Qui
eût jamais pensé qu'un duc de Bretagne périrait étouffé dans une
foule, comme il arriva à l'un d'eux, lors de l'entrée à Lyon du pape
Clément, mon compatriote! N'avons-nous pas vu un de nos rois, tué en
se jouant? un autre, de ses ancêtres, ne l'a-t-il pas été du choc d'un
pourceau? Eschyle, averti par l'oracle qu'il périrait écrasé par la
chute d'une maison, a beau coucher sur une aire à dépiquer le blé, il
est assommé par la chute d'une tortue échappée, dans les airs, des
serres d'un aigle. Tel autre est mort d'avoir avalé un grain de raisin;
un empereur, d'une écorchure qu'il s'est faite avec son peigne, en
procédant à sa toilette; Emilius Lepidus, d'avoir heurté du pied le
seuil de sa porte; Aufidius, de s'être choqué la tête contre la porte,
en entrant dans la chambre du conseil. Et combien entre les cuisses des
femmes: le préteur Cornélius Gallus; Tigellinus, capitaine du guet à
Rome; Ludovic, fils de Guy de Gonzague, marquis de Mantoue; et, ce qui
est d'un plus mauvais exemple, Speusippus, un philosophe platonicien;
et même un pape de notre époque. Le pauvre Bebius, qui était juge,
tandis qu'il ajourne une cause à huitaine, meurt subitement; son
heure à lui était venue. Le médecin Caïus Julius soignant les yeux
d'un malade, la mort clôt à jamais les siens. Et s'il faut me mêler à
cette énumération: un de mes frères, le capitaine Saint-Martin, âgé de
vingt-trois ans, qui déjà avait donné assez de preuves de sa valeur,
atteint, en jouant à la paume, au-dessous de l'oreille droite par une
balle, qui ne laisse trace ni de contusion, ni de blessure, ne s'assied
pas, n'interrompt même pas son jeu; et cependant cinq ou six heures
après, il est frappé d'apoplexie, causée par le coup qu'il a reçu.

Ces exemples sont si fréquents, se répètent si souvent sous nos
yeux, qu'il ne semble pas possible d'éviter que notre pensée ne se
reporte vers la mort, ni de nier qu'à chaque instant elle nous menace.
Qu'importe, direz-vous, ce qui peut arriver, si nous ne nous en mettons
point en peine? C'est aussi mon avis, et s'il est un moyen de se mettre
à l'abri de ses coups, fût-ce sous la peau d'un veau, je ne suis pas
homme à n'en pas use