Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Contes à Ninon
Author: Zola, Émile
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes à Ninon" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



was produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



ÉMILE ZOLA

CONTES Á NINON



TABLE DES MATIÈRES


A NINON

SIMPLICE

LE CARNET DE DANSE

CELLE QUI M'AIME

LA FÉE AMOUREUSE

LE SANG

LES VOLEURS ET L'ÂNE

SOEUR-DES-PAUVRES

AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MÉDÉRIC
I. Mes héros
II. Ils se mettent en campagne
III. Léger aperçu sur les momies
IV. Les poings de Sidoine
V. Le discours de Médéric
VI. Médéric mange des mûres
VII. Où Sidoine devient bavard.
VIII. L'aimable Primevère, reine du royaume des
Heureux.
IX. Où Médéric vulgarise la Géographie,
l'Astronomie, l'Histoire, la Théologie, la
Philosophie, les Sciences exactes, les Sciences
naturelles et autres menues Sciences.
X. De diverses rencontres, étranges et imprévues,
que firent Sidoine et Médéric.
XI. Une école modèle.
XII. Morale.



A NINON


Les voici donc, mon amie, ces libres récits de notre jeune âge, que je
t'ai contés dans les campagnes de ma chère Provence, et que tu
écoutais d'une oreille attentive, en suivant vaguement du regard les
grandes lignes bleues des collines lointaines.

Les soirs de mai, à l'heure où la terre et le ciel s'anéantissaient
avec lenteur dans une paix suprême, je quittais la ville et gagnais
les champs: les coteaux arides, couverts de ronces et de genévriers;
ou bien les bords de la petite rivière, ce torrent de décembre, si
discret aux beaux jours; ou encore un coin perdu de la plaine, tiède
des embrasements de midi, vastes terrains jaunes et rouges, plantés
d'amandiers aux branches maigres, de vieux oliviers grisonnants et de
vignes laissant traîner sur le sol leurs ceps entrelacés.

Pauvre terre desséchée, elle flamboie au soleil, grise et nue, entre
les prairies grasses de la Durance et les bois d'orangers du littoral.
Je l'aime pour sa beauté âpre, ses roches désolées, ses thyms et ses
lavandes. Il y a dans celle vallée stérile je ne sais quel air brûlant
de désolation: un étrange ouragan de passion semble avoir soufflé sur
la contrée; puis, un grand accablement s'est fait, et les campagnes,
ardentes encore, se sont comme endormies dans un dernier désir.
Aujourd'hui, au milieu de mes forêts du Nord, lorsque je revois en
pensée ces poussières et ces cailloux, je me sens un amour profond
pour cette patrie sévère qui n'est pas la mienne. Sans doute, l'enfant
rieur et les vieilles roches chagrines s'étaient autrefois pris de
tendresse; et, maintenant, l'enfant devenu homme dédaigne les prés
humides, les verdures noyées, amoureux des grandes routes blanches et
des montagnes brûlées, où son âme, fraîche de ses quinze ans, a rêvé
ses premiers songes.

Je gagnais les champs. Là, au milieu des terres labourées ou sur les
dalles des coteaux, lorsque je m'étais couché à demi, perdu dans cette
paix qui tombait des profondeurs du ciel, je te trouvais, en tournant
la tête, mollement couchée à ma droite, pensive, le menton dans la
main, me regardant de tes grands yeux. Tu étais l'ange de mes
solitudes, mon bon ange gardien que j'apercevais près de moi, quelle
que fût ma retraite; tu lisais dans mon coeur mes secrets désirs, tu
t'asseyais partout à mon côté, ne pouvant être où je n'étais pas.
Aujourd'hui, j'explique ainsi ta présence de chaque soir. Autrefois,
sans jamais le voir venir, je n'avais point d'étonnement à rencontrer
sans cesse tes clairs regards: je te savais fidèle, toujours en moi.

Ma chère âme, tu me rendais plus douces les tristesses des soirées
mélancoliques. Tu avais la beauté désolée de ces collines, leur pâleur
de marbre, rougissante aux derniers baisers du soleil. Je ne sais
quelle pensée éternelle élevait ton front et grandissait tes yeux.
Puis, lorsqu'un sourire passait sur tes lèvres paresseuses, on eût
dit, dans la jeunesse et la splendeur soudaine de ton visage, ce rayon
de mai qui fait monter toutes fleurs et toutes verdures de cette terre
frémissante, fleurs et verdures d'un jour que brûlent les soleils de
juin. Il existait, entre toi et les horizons, de secrètes harmonies
qui me faisaient aimer les pierres des sentiers. La petite rivière
avait ta voix; les étoiles, à leur lever, regardaient de ton regard;
toutes choses, autour de moi, souriaient de ton sourire. Et toi,
donnant ta grâce à cette nature, tu en prenais les sévérités
passionnées. Je vous confondais l'une avec l'autre. A te voir, j'avais
conscience de son ciel libre, et, lorsque mes yeux interrogeaient la
vallée, je retrouvais tes lignes souples et fortes dans les
ondulations des terrains. C'est à vous comparer ainsi que je me mis à
vous aimer follement toutes deux, ne sachant laquelle j'adorais
davantage, de ma chère Provence ou de ma chère Ninon.

Chaque matin, mon amie, je me sens des besoins nouveaux de te
remercier des jours d'autrefois. Tu fus charitable et douce, de
m'aimer un peu et de vivre en moi; dans cet âge où le coeur souffre
d'être seul, tu m'apportas ton coeur pour épargner au mien toute
souffrance. Si tu savais combien de pauvres âmes meurent aujourd'hui
de solitude! Les temps sont durs à ces âmes faites d'amour. Moi, je
n'ai pas connu ces misères. Tu m'as présenté à toute heure un visage
de femme à adorer; tu as peuplé mon désert, te mêlant à mon sang,
vivante dans ma pensée. Et moi, perdu en ces amours profondes,
j'oubliais, te sentant en mon être. La joie suprême de notre hymen me
faisait traverser en paix cette rude contrée des seize ans, où tant de
mes compagnons ont laissé des lambeaux de leurs coeurs.

Créature étrange, aujourd'hui que tu es loin de moi et que je puis
voir clair en mon âme, je trouve un âpre plaisir à étudier pièce à
pièce nos amours. Tu étais femme, belle et ardente, et je t'aimais en
époux. Puis, je ne sais comment, parfois tu devenais une soeur, sans
cesser d'être une amante; alors, je t'aimais en amant et en frère à la
fois, avec toute la chasteté de l'affection, tout l'emportement du
désir. D'autres fois, je trouvais en toi un compagnon, une robuste
intelligence d'homme, et toujours aussi une enchanteresse, une
bien-aimée, dont je couvrais le visage de baisers, tout en lui en
serrant la main en vieux camarade. Dans la folie de ma tendresse, je
donnais ton beau corps que j'aimais tant, à chacune de mes affections.
Songe divin, qui me faisait adorer en toi chaque créature, corps et
âme, de toute ma puissance, en dehors du sexe et du sang. Tu
contentais à la fois les ardeurs de mon imagination, les besoins de
mon intelligence. Ainsi tu réalisais le rêve de l'ancienne Grèce,
l'amante faite homme, aux exquises élégances de forme, à l'esprit
viril, digne de science et de sagesse. Je t'adorais de tous mes
amours, toi qui suffisais à mon être, toi dont la beauté innommée
m'emplissait de mon rêve. Lorsque je sentais en moi ton corps souple,
ton doux visage d'enfant, ta pensée faite de ma pensée, je goûtais
dans son plein cette volupté inouïe, vainement cherchée aux anciens
âges, de posséder une créature par tous les nerfs de ma chair, toutes
les affections de mon coeur, toutes les facultés de mon intelligence.

Je gagnais les champs. Couché sur la terre, appuyant ta tête sur ma
poitrine, je te parlais pendant de longues heures, le regard perdu
dans l'immensité bleue de tes yeux. Je te parlais, insoucieux de mes
paroles, selon mon caprice du moment. Parfois, me penchant vers toi,
comme pour te bercer, je m'adressais à une petite fille naïve, qui ne
veut point dormir et que l'on endort avec de belles histoires, leçons
de charité et de sagesse; d'autres fois, mes lèvres sur tes lèvres, je
contais à une bien-aimée les amours des fées ou les tendresses
charmantes de deux jeunes amants; plus souvent encore, les jours où je
souffrais de la sotte méchanceté de mes compagnons, et ces jours-là
réunis ont fait les années de ma jeunesse, je te prenais la main,
l'ironie aux lèvres, le doute et la négation au coeur, me plaignant à
un frère des misères de ce monde, dans quelque conte désolant, satire
pleine de larmes. Et toi, te pliant à mes caprices, tout en restant
femme et épouse, tu étais tour à tour petite fille naïve, bien-aimée,
frère consolateur. Tu entendais chacun de mes langages. Sans jamais
répondre, tu m'écoutais, me laissant lire dans tes yeux les émotions,
les gaietés et les tristesses de mes récits. Je t'ouvrais mon âme
toute large, désireux de ne rien cacher. Je ne te traitais point comme
ces amantes communes auxquelles les amants mesurent leurs pensées: je
me donnais entier, sans jamais veiller à mes discours. Aussi, quels
longs bavardages, quelles histoires étranges, filles du rêve! quels
récits décousus, où l'invention s'en allait au hasard, et dont les
seuls épisodes supportables étaient les baisers que nous échangions!
Si quoique passant nous eût épiés le soir, au pied de nos rochers, je
ne sais quelle singulière figure il eût faite à entendre mes paroles
libres, et à te voir les comprendre, ma petite fille naïve, ma
bien-aimée, mon frère consolateur.

Hélas! ces beaux soirs ne sont plus. Un jour est venu où j'ai dû vous
quitter, toi et les champs de Provence. Te souviens-tu, mon beau rêve,
nous nous sommes dit adieu, par une soirée d'automne, au bord de la
petite rivière. Les arbres dépouillés rendaient les horizons plus
vastes et plus mornes; la campagne, à cette heure avancée, couverte de
feuilles sèches, humide des premières pluies, s'étendait noire, avec
de grandes taches jaunes, comme un immense tapis de bure. Au ciel, les
derniers rayons s'effaçaient, et, du levant, montait la nuit,
menaçante de brouillards, nuit sombre que devait suivre une aube
inconnue. Il en était de ma vie comme de ce ciel d'automne; l'astre de
ma jeunesse venait de disparaître, la nuit de l'âge montait, me
gardant je ne savais quel avenir. Je me sentais des besoins cuisants
de réalité; je me trouvais las du songe, las du printemps, las de toi,
ma chère âme, qui échappais à mes étreintes et ne pouvais, devant mes
larmes, que me sourire avec tristesse. Nos amours divines étaient bien
finies; elles avaient, comme toutes choses, vécu leur saison. C'est
alors, voyant que tu te mourais en moi, que j'allai au bord de la
petite rivière, dans la campagne moribonde, te donner mes baisers du
départ. Oh! l'amoureuse et triste soirée! Je te baisai, ma blanche
mourante, j'essayai une dernière fois de te rendre la vie puissante de
les beaux jours; je ne pus, car j'étais moi-même ton bourreau. Tu
montas en moi plus haut que le corps, plus haut que le coeur, et tu ne
fus plus qu'un souvenir.

Voici bientôt sept ans que je t'ai quittée. Depuis le jour des adieux,
dans mes joies et dans mes chagrins, j'ai souvent écouté ta voix, la
voix caressante d'un souvenir, qui me demandait les contes de nos
soirées de Provence.

Je ne sais quel écho de nos roches sonores répond dans mon coeur. Toi
que j'ai laissée loin de moi, tu m'adresses de ton exil des prières si
touchantes, qu'il me semble les entendre tout au fond de mon être. Ce
doux frémissement que laissent en nous les voluptés passées, m'invite
à céder à tes désirs. Pauvre ombre disparue, si je dois te consoler
par mes vieilles histoires, dans les solitudes où vivent les chers
fantômes de nos songes évanouis, je sens combien moi-même je trouverai
d'apaisement à m'écouter te parler, comme aux jours de notre jeune
âge.

J'accueille tes prières, je vais reprendre, un à un, les contes de nos
amours, non pas tous, car il en est qui ne sauraient être dits une
seconde fois, le soleil ayant fané, dès leur naissance, ces fleurs
délicates, trop divinement simples pour le grand jour; mais ceux de
vie plus robuste, et dont la mémoire humaine, cette grossière machine,
peut garder le souvenir.

Hélas! je crains de me préparer ici de grands chagrins. C'est violer
le secret de nos tendresses que de confier nos causeries au vent qui
passe, et les amants indiscrets sont punis en ce monde par
l'indifférente froideur de leurs confidents. Une espérance me reste:
c'est qu'il ne se trouvera pas une seule personne en ce pays qui ait
la tentation de lire nos histoires. Noire siècle est vraiment bien
trop occupé, pour s'arrêter aux causeries de deux amants inconnus. Mes
feuilles volantes passeront sans bruit dans la foule et te
parviendront vierges encore. Ainsi, je puis être fou tout à mon aise;
je puis, comme autrefois, aller à l'aventure, insoucieux des sentiers.
Toi seule me liras, je sais avec quelle indulgence.

Et maintenant, Ninon, j'ai satisfait tes voeux. Voici mes contes.
N'élève plus la voix en moi, cette voix du souvenir qui fait monter
des larmes à mes yeux. Laisse en paix mon coeur qui a besoin de repos,
ne viens plus, dans mes jours de lutte, m'attrister en me rappelant
nos paresseuses nuits. S'il te faut une promesse, je m'engage à
t'aimer encore, plus tard, lorsque j'aurai vainement cherché d'autres
maîtresses en ce monde, et que j'en reviendrai à mes premières amours.
Alors, je regagnerai la Provence, je te retrouverai au bord de la
petite rivière. L'hiver sera venu, un hiver triste et doux, avec un
ciel clair et une terre pleine des espérances de la moisson future.
Va, nous nous adorerons toute une saison nouvelle; nous reprendrons
nos soirées paisibles, dans les campagnes aimées; nous achèverons
notre rêve.

Attends-moi, ma chère âme, vision fidèle, amante de l'enfant et du
vieillard.

ÉMILE ZOLA.

1er octobre 1864.



CONTES A NINON



SIMPLICE



I


Il y avait autrefois,--écoute bien, Ninon, je tiens ce récit d'un
vieux pâtre,--il y avait autrefois, dans une île que la mer a depuis
longtemps engloutie, un roi et une reine qui avaient un fils. Le roi
était un grand roi: son verre était le plus profond de son empire; son
épée, la plus lourde; il tuait et buvait royalement. La reine était
une belle reine: elle usait tant de fard qu'elle n'avait guère plus de
quarante ans. Le fils était un niais.

Mais un niais de la plus grosse espèce, disaient les gens d'esprit du
royaume. A seize ans, il fut emmené en guerre par le roi: il
s'agissait d'exterminer certaine nation voisine qui avait le grand
tort de posséder un territoire. Simplice se comporta comme un sot: il
sauva du carnage deux douzaines de femmes et trois douzaines et demie
d'enfants; il faillit pleurer à chaque coup d'épée qu'il donna; enfin
la vue du champ de bataille, souillé de sang et encombré de cadavres,
lui mit une telle pitié au coeur, qu'il n'en mangea pas de trois
jours. C'était un grand sot, Ninon, comme tu vois.

A dix-sept ans, il dut assister à un festin donné par son père à tous
les grands gosiers du royaume. Là encore il commit sottise sur
sottise. Il se contenta de quelques bouchées, parlant peu, ne jurant
point. Son verre risquant de rester toujours plein devant lui, le roi,
pour sauvegarder la dignité de la famille, se vit forcé de le vider de
temps à autre en cachette.


A dix-huit ans, comme le poil lui poussait au menton, il fut remarqué
par une dame d'honneur de la reine. Les dames d'honneur sont
terribles, Ninon. La nôtre ne voulait rien moins que se faire
embrasser par le jeune prince. Le pauvre enfant n'y songeait guère; il
tremblait fort, lorsqu'elle lui adressait la parole, et se sauvait,
dès qu'il apercevait le bord de ses jupes dans les jardins. Son père,
qui était un bon père, voyait tout et riait dans sa barbe. Mais, comme
la dame courait plus fort et que le baiser n'arrivait pas, il rougit
d'avoir un tel fils, et donna lui-même le baiser demandé, toujours
pour sauvegarder la dignité de sa race.

--Ah! le petit imbécile! disait ce grand roi qui avait de l'esprit.



II


Ce fut à vingt ans que Simplice devint complètement idiot. Il
rencontra une forêt et tomba amoureux.

Dans ces temps anciens, on n'embellissait point encore les arbres à
coups de ciseaux, et la mode n'était pas de semer le gazon ni de
sabler les allées. Les branches poussaient comme elles l'entendaient;
Dieu seul se chargeait de modérer les ronces et de ménager les
sentiers. La forêt que Simplice rencontra était un immense nid de
verdure, des feuilles et encore des feuilles, des charmilles
impénétrables coupées par de majestueuses avenues. La mousse, ivre de
rosée, s'y livrait à une débauche de croissance; les églantiers,
allongeant leurs bras flexibles, se cherchaient dans les clairières
pour exécuter des danses folles autour des grands arbres; les grands
arbres eux-mêmes, tout en restant calmes et sereins, tordaient leur
pied dans l'ombre et montaient en tumulte baiser les rayons d'été.
L'herbe verte croissait au hasard, sur les branches comme sur le sol;
la feuille embrassait le bois, tandis que, dans leur hâte de
s'épanouir, pâquerettes et myosotis, se trompant parfois,
fleurissaient sur les vieux troncs abattus. Et toutes ces branches,
toutes ces herbes, toutes ces fleurs chantaient; toutes se mêlaient,
se pressaient, pour babiller plus à l'aise, pour se dire tout bas les
mystérieuses amours des corolles. Un souffle de vie courait au fond
des taillis ténébreux, donnant une voix à chaque brin de mousse dans
les ineffables concerts de l'aurore et du crépuscule. C'était la fête
immense du feuillage.

Les bêtes à bon Dieu, les scarabées, les libellules, les papillons,
tous les beaux amoureux des haies fleuries, se donnaient rendez-vous
aux quatre coins du bois. Ils y avaient établi leur petite république;
les sentiers étaient leurs sentiers; les ruisseaux, leurs ruisseaux;
la forêt, leur forêt. Ils se logeaient commodément au pied des arbres,
sur les branches basses, dans les feuilles sèches, vivaient là comme
chez eux, tranquillement et par droit de conquête. Ils avaient,
d'ailleurs, en bonnes gens, abandonné les hautes branches aux
fauvettes et aux rossignols.

La forêt, qui chantait déjà par ses branches, par ses feuilles, par
ses fleurs, chantait encore par ses insectes et par ses oiseaux.



III


Simplice devint en peu de jours un vieil ami de la forêt. Ils
bavardèrent si follement ensemble, qu'elle lui enleva le peu de raison
qui lui restait. Lorsqu'il la quittait pour venir s'enfermer entre
quatre murs, s'asseoir devant une table, se coucher dans un lit, il
demeurait tout songeur. Enfin, un beau matin, il abandonna soudain ses
appartements et alla s'installer sous les feuillages aimés.

Là, il se choisit un immense palais.

Son salon fut une vaste clairière ronde, d'environ mille toises de
surface. De longues draperies vert sombre en ornaient le pourtour;
cinq cents colonnes flexibles soutenaient, sous le plafond, un voile
de dentelle couleur d'émeraude; le plafond lui-même était un large
dôme de satin bleu changeant, semé de clous d'or.

Pour chambre à coucher, il eut un délicieux boudoir, plein de mystère
et de fraîcheur. Le plancher ainsi que les murs en étaient cachés sous
de moelleux lapis d'un travail inimitable. L'alcôve, creusée dans le
roc par quelque géant, avec des parois de marbre rose et un sol de
poussière de rubis.

Il eut aussi sa chambre de bains, une source d'eau vive, une baignoire
de cristal perdue dans un bouquet de fleurs. Je ne te parlerai pas,
Ninon, des mille galeries qui se croisaient dans le palais, ni des
salles de danse et de spectacle, ni des jardins. C'était une de ces
royales demeures comme Dieu sait en bâtir.

Le prince put désormais être un sot tout à son aise. Son père le crut
changé en loup et chercha un héritier plus digne du trône.



IV


Simplice fut très-occupé les jours qui suivirent son installation. Il
lia connaissance avec ses voisins, le scarabée de l'herbe et le
papillon de l'air. Tous étaient de bonnes bêtes, ayant presque autant
d'esprit que les hommes.

Dans les commencements, il eut quelque peine à comprendre leur
langage; mais il s'aperçut bientôt qu'il devait s'en prendre à son
éducation première. Il se conforma vite à la concision de la langue
des insectes. Un son finit par lui suffire, comme à eux, pour désigner
cent objets différents, suivant l'inflexion de la voix et la tenue de
la note. De sorte qu'il alla se déshabituant de parler la langue des
hommes, si pauvre dans sa richesse.

Les façons d'être de ses nouveaux amis le charmèrent. Il s'émerveilla
surtout de leur manière de juger les rois, qui est celle de ne point
en avoir. Enfin il se sentit ignorant auprès d'eux, et prit la
résolution d'aller étudier à leurs écoles.

Il fut plus discret dans ses rapports avec les mousses et les
aubépines. Comme il ne pouvait encore saisir les paroles du brin
d'herbe et de la fleur, cette impuissance jetait beaucoup de froid
dans leurs relations.

Somme toute, la forêt ne le vit pas d'un mauvais oeil. Elle comprit
que c'était là un simple d'esprit et qu'il vivrait en bonne
intelligence avec les bêtes. On ne se cacha plus de lui. Souvent il
lui arrivait de surprendre au fond d'une allée un papillon chiffonnant
la collerette d'une marguerite.

Bientôt l'aubépine vainquit sa timidité jusqu'à donner des leçons au
jeune prince. Elle lui apprit amoureusement le langage des parfums et
des couleurs. Dès lors, chaque matin, les corolles empourprées
saluaient Simplice à son lever; la feuille verte lui contait les
cancans de la nuit, le grillon lui confiait tout bas qu'il était
amoureux fou de la violette.

Simplice s'était choisi pour bonne amie une libellule dorée, au fin
corsage, aux ailes frémissantes. La chère belle se montrait d'une
désespérante coquetterie: elle se jouait, semblait l'appeler, puis
fuyait lestement sous sa main. Les grands arbres, qui voyaient ce
manège, la tançaient vertement, et, graves, disaient entre eux qu'elle
ferait une mauvaise fin.



V


Simplice devint subitement inquiet.

La bête à bon Dieu, qui s'aperçut la première de la tristesse de leur
ami, essaya de le confesser. Il répondit en pleurant qu'il était gai
comme aux premiers jours.


Maintenant, il se levait avec l'aurore pour courir les taillis
jusqu'au soir. Il écartait doucement les branches, visitant chaque
buisson. Il levait la feuille et regardait dans son ombre.

--Que cherche donc notre élève? demandait l'aubépine à la mousse.

La libellule, étonnée de l'abandon de son amant, le crut devenu fou
d'amour. Elle vint lutiner autour de lui. Mais il ne la regarda plus.
Les grands arbres l'avaient bien jugée: elle se consola vite avec le
premier papillon du carrefour.

Les feuillages étaient tristes. Ils regardaient le jeune prince
interroger chaque touffe d'herbe, sonder du regard les longues
avenues; ils l'écoutaient se plaindre de la profondeur des
broussailles, et ils disaient:

--Simplice a vu Fleur-des-eaux, l'ondine de la source.



VI


Fleur-des-eaux était fille d'un rayon et d'une goutte de rosée. Elle
était si limpidement belle, que le baiser d'un amant devait la faire
mourir; elle exhalait un parfum si doux, que le baiser de ses lèvres
devait faire mourir un amant.

La forêt le savait, et la forêt jalouse cachait son enfant adorée.
Elle lui avait donné pour asile une fontaine ombragée de ses rameaux
les plus touffus. Là, dans le silence et dans l'ombre, Fleur-des-eaux
rayonnait au milieu de ses soeurs. Paresseuse, elle s'abandonnait au
courant, ses petits pieds demi-voilés par les flots, sa tête blonde
couronnée de perles limpides. Son sourire faisait les délices des
nénuphars et des glaïeuls. Elle était l'âme de la forêt.

Elle vivait insoucieuse, ne connaissant de la terre que sa mère, la
rosée, et du ciel que le rayon, son père. Elle se sentait aimée du
flot qui la berçait, de la branche qui lui donnait son ombre. Elle
avait mille amoureux et pas un amant.

Fleur-des-eaux n'ignorait pas qu'elle devait mourir d'amour; elle se
plaisait dans celle pensée, et vivait en espérant la mort. Souriante,
elle attendait le bien-aimé.

Une nuit, à la clarté des étoiles, Simplice l'avait vue au détour
d'une allée. Il la chercha pendant un long mois, pensant la rencontrer
derrière chaque tronc d'arbre. Il croyait toujours la voir glisser
dans les taillis; mais il ne trouvait, en accourant, que les grandes
ombres des peupliers agités par les souffles du ciel.



VII


La forêt se taisait maintenant; elle se défiait de Simplice. Elle
épaississait son feuillage, elle jetait toute sa nuit sur les pas du
jeune prince. Le péril qui menaçait Fleur-des-eaux la rendait
chagrine; elle n'avait plus de caresses, plus d'amoureux babil.

L'ondine revint dans les clairières, et Simplice la vit de nouveau.
Fou de désir, il s'élança à sa poursuite. L'enfant, montée sur un
rayon de lune, n'entendit point le bruit de ses pas. Elle volait
ainsi, légère comme la plume qu'emporte le vent.

Simplice courait, courait à sa suite sans pouvoir l'atteindre. Des
larmes coulaient de ses yeux, le désespoir était dans son âme.

Il courait, et la forêt suivait avec anxiété cette course insensée.
Les arbustes lui barraient le chemin. Les ronces l'entouraient de
leurs bras épineux, l'arrêtant brusquement au passage. Le bois entier
défendait son enfant.

Il courait, et sentait la mousse devenir glissante sous ses pas. Les
branches des taillis s'enlaçaient plus étroitement, se présentaient à
lui, rigides comme des tiges d'airain. Les feuilles sèches
s'amassaient dans les vallons; les troncs d'arbres abattus se
mettaient en travers des sentiers; les rochers roulaient d'eux-mêmes
au-devant du prince. L'insecte le piquait au talon; le papillon
l'aveuglait en battant des ailes à ses paupières.

Fleur-des-eaux, sans le voir, sans l'entendre, fuyait toujours sur le
rayon de lune. Simplice sentait avec angoisse venir l'instant où elle
allait disparaître.

Et, désespéré, haletant, il courait, il courait.



VIII


Il entendit les vieux chênes qui lui criaient avec colère:

--Que ne disais-tu que tu étais un homme? Nous nous serions cachés de
toi, nous t'aurions refusé nos leçons, pour que ton oeil de ténèbres
ne pût voir Fleur-des-eaux, l'ondine de la source. Tu t'es présenté à
nous avec l'innocence des bêtes, et voici qu'aujourd'hui tu montres
l'esprit des hommes. Regarde, tu écrases les scarabées, tu arraches
nos feuilles, tu brises nos branches. Le vent d'égoïsme t'emporte, tu
veux nous voler notre âme.

Et l'aubépine ajouta:

--Simplice, arrête, par pitié! Lorsque l'enfant capricieux désire
respirer le parfum de mes bouquets étoilés, que ne les laisse-t-il
s'épanouir librement sur la branche! Il les cueille et n'en jouit
qu'une heure.

Et la mousse dit à son tour:

--Arrête, Simplice, viens rêver sur le velours de mon frais tapis. Au
loin, entre les arbres, tu verras se jouer Fleur-des-eaux. Tu la
verras se baigner dans la source, se jetant au cou des colliers de
perles humides. Nous te mettrons de moitié dans la joie de son regard:
comme à nous, il te sera permis de vivre pour la voir.

Et toute la forêt reprit:

--Arrête, Simplice, un baiser doit la tuer, ne donne pas ce baiser. Ne
le sais-tu pas? la brise du soir, notre messagère, ne te l'a-t-elle
pas dit? Fleur-des-eaux est la fleur céleste dont le parfum donne la
mort. Hélas! la pauvrette, sa destinée est étrange. Pitié pour elle,
Simplice, ne bois pas son âme sur ses lèvres.



IX


Fleur-des-eaux se tourna et vit Simplice. Elle sourit, elle lui fit
signe d'approcher, en disant à la forêt:

--Voici venir le bien-aimé.

Il y avait trois jours, trois heures, trois minutes, que le prince
poursuivait l'ondine. Les paroles des chênes grondaient encore
derrière lui; il fut tenté de s'enfuir.

Fleur-des-eaux lui pressait déjà les mains. Elle se dressait sur ses
petits pieds, mirant son sourire dans les yeux du jeune homme.

--Tu as bien tardé, dit-elle. Mon coeur te savait dans la forêt. J'ai
monté sur un rayon de lune et je t'ai cherché trois jours, trois
heures, trois minutes.

Simplice se taisait, retenant son souffle. Elle le fit asseoir au bord
de la fontaine; elle le caressait du regard; et lui, il la contemplait
longuement.

--Ne me reconnais-tu pas? reprit-elle. Je t'ai vu souvent en rêve.
J'allais à toi, tu me prenais la main, puis nous marchions, muets et
frémissants. Ne m'as-tu pas vu? ne te rappelles-tu pas tes rêves?

Et comme il ouvrait enfin la bouche:

--Ne dis rien, reprit-elle encore. Je suis Fleur-des-eaux, et tu es le
bien-aimé. Nous allons mourir.



X


Les grands arbres se penchaient pour mieux voir le jeune couple. Ils
tressaillaient de douleur, ils se disaient de taillis en taillis que
leur âme allait prendre son vol.

Toutes les voix firent silence. Le brin d'herbe et le chêne se
sentaient pris d'une immense pitié. Il n'y avait plus dans les
feuillages un seul cri de colère, Simplice, le bien-aimé de
Fleur-des-eaux, était le fils de la vieille forêt.

Elle avait appuyé la tête à son épaule. Se penchant au-dessus du
ruisseau, tous deux se souriaient. Parfois, levant le front, ils
suivaient du regard la poussière d'or qui tremblait dans les derniers
rayons du soleil. Ils s'enlaçaient lentement, lentement. Ils
attendaient la première étoile pour se confondre et s'envoler à
jamais.

Aucune parole ne troublait leur extase. Leurs âmes, qui montaient à
leurs lèvres, s'échangeaient dans leurs haleines.

Le jour pâlissait, les lèvres des deux amants se rapprochaient de plus
en plus. Une angoisse terrible tenait la forêt immobile et muette. De
grands rochers d'où jaillissait la source jetaient de larges ombres
sur le couple, qui rayonnait dans la nuit naissante.

Et l'étoile parut, et les lèvres s'unirent dans le suprême baiser, et
les chênes eurent un long sanglot. Les lèvres s'unirent, les âmes
s'envolèrent.



XI


Un homme d'esprit s'égara dans la forêt. Il était en compagnie d'un
homme savant.

L'homme d'esprit faisait de profondes remarques sur l'humidité
malsaine des bois, et parlait des beaux champs de luzerne qu'on
obtiendrait en coupant tous ces grands vilains arbres.

L'homme savant rêvait de se faire un nom dans les sciences en
découvrant quelque plante encore inconnue. Il furetait dans tous les
coins, et découvrait des orties et du chiendent.

Arrivés au bord de la source, ils trouvèrent le cadavre de Simplice.
Le prince souriait dans le sommeil de la mort. Ses pieds
s'abandonnaient au flot, sa tête reposait sur le gazon de la rive. Il
pressait sur ses lèvres, à jamais fermées, une petite fleur blanche et
rose, d'une exquise délicatesse et d'un parfum pénétrant.

--Le pauvre fou! dit l'homme d'esprit, il aura voulu cueillir un
bouquet, et se sera noyé.

L'homme savant se souciait peu du cadavre. Il s'était emparé de la
fleur, et sous prétexte de l'étudier. il en déchirait la corolle.
Puis, lorsqu'il l'eut mise en pièces:

--Précieuse trouvaille! s'écria-t-il. Je veux, en souvenir de ce
niais, nommer cette fleur _Anthapheleia limnaia_.

Ah! Ninette, Ninette, mon idéale Fleur-des-eaux, le barbare la nommait
_Anthapheleia limnaia_!



LE CARNET DE DANSE



I


Te souviens-tu, Ninon, de notre longue course dans les bois? L'automne
semait déjà les arbres de feuilles d'un jaune pourpre que doraient
encore les rayons du soleil couchant. L'herbe était plus claire sous
nos pas qu'aux premiers jours de mai, et les mousses roussies
donnaient à peine asile à quelques rares insectes. Perdus dans la
forêt pleine de bruits mélancoliques, nous pensions entendre les
plaintes sourdes de la femme qui croit voir à son front la première
ride. Les feuillages, que ne pouvait tromper cette pâle et douce
soirée, sentaient venir l'hiver dans la brise plus fraîche, et se
laissaient tristement bercer, pleurant leur verdure rougie.

Longtemps nous errâmes dans les faillis, peu soucieux de la direction
des sentiers, mais choisissant les plus ombreux et les plus discrets.
Nos francs éclats de rire effrayaient les grives et les merles qui
sifflaient dans les haies; et parfois, nous entendions glisser
bruyamment sous les ronces un lézard vert troublé dans son extase par
le bruit de nos pas. Notre course était sans but; nous avions vu,
après une journée de nuages, le ciel sourire vers le soir; nous étions
lestement sortis pour profiter de ce rayon de soleil. Nous allions
ainsi, soulevant sous nos pieds un odeur de sauge et de thym, tantôt
nous poursuivant, tantôt marchant lentement, les mains enlacées. Puis
je cueillais pour toi les dernières fleurs, ou je cherchais à
atteindre les baies rouges des aubépines que tu désirais comme un
enfant. Et toi, Ninon, pendant ce temps, couronnée de fleurs, tu
courais à la source voisine, sous prétexte de boire, mais plutôt pour
admirer ta coiffure, ô coquette et paresseuse fille!

Il se mêla soudain aux murmures vagues de la forêt de lointains éclats
de rire; un fifre et un tambourin se firent entendre, et la brise nous
apporta des bruits affaiblis de danse. Nous nous étions arrêtés,
l'oreille tendue, tout disposés à voir dans cette musique le bal
mystérieux des sylphes. Nous nous glissâmes d'arbre en arbre, dirigés
par le son des instruments; puis, lorsque nous eûmes écarté avec
précaution les branches du dernier massif, voici le spectacle qui
s'offrit à nos yeux.

Au centre d'une clairière, sur une bande de gazon entourée de
genévriers et de pistachiers sauvages, allaient et venaient en cadence
une dizaine de paysans et de paysannes. Les femmes nu-tête, la gorge
cachée sous un fichu, sautaient franchement, en laissant échapper ces
éclats de rire que nous avions entendus; les hommes, pour danser plus
à l'aise, avaient jeté leurs vêtements parmi leurs outils de travail
qui brillaient dans l'herbe.

Ces braves gens faisaient peu de cas de la mesure. Adossé contre un
chêne, un homme, sec et anguleux, jouait du fifre, en frappant de la
main gauche sur un tambourin au son grêle, selon la mode de Provence.
Il semblait suivre avec amour la mesure pressée et criarde. Parfois
son regard s'égarait sur les danseurs; il haussait alors les épaules
de pitié. Musicien juré de quelque gros village, il avait été arrêté
comme il passait par là, et ne pouvait voir sans colère ces habitants
de l'intérieur des campagnes violer ainsi les lois de la belle danse.
Blessé durant le quadrille par les sauts, par les trépignements des
paysans, il rougit d'indignation, lorsque, l'air achevé, ils
continuèrent leurs enjambées, cinq grandes minutes, sans paraître se
douter seulement de l'absence du fifre et du tambourin.

Il eût été charmant sans doute de surprendre les lutins de la forêt
dans leurs ébats mystérieux. Mais, au moindre souffle, ils se fussent
évanouis; et courant à la salle de bal, à peine eussions-nous trouvé,
pour trace de leur passage, quelques brins d'herbe légèrement courbés.
C'eût été moquerie: nous faire entendre leurs rires, nous inviter à
partager leur joie, puis s'enfuir à noire approche, sans nous
permettre le moindre quadrille.

On ne pouvait danser avec des sylphes, Ninette; avec des paysans, rien
n'était d'une réalité plus engageante.

Nous sortîmes brusquement du massif. Nos bruyants danseurs n'eurent
garde de s'envoler. Ils ne s'aperçurent même que longtemps après de
notre présence. Ils s'étaient remis à gambader. Le joueur de fifre,
qui avait fait mine de s'éloigner, ayant vu briller quelques pièces de
monnaie, venait de reprendre ses instruments, battant et soufflant de
nouveau, tout en soupirant de prostituer ainsi la mélodie. Je crus
reconnaître la mesure lente et insaisissable d'une valse. J'enlaçais
déjà ta taille, j'épiais l'instant de t'emporter dans mes bras,
lorsque tu te dégageas vivement pour te mettre à rire et à sauter,
tout comme une brune et hardie paysanne. L'homme au tambourin, que mes
préparatifs de beau danseur consolaient, n'eut plus qu'à se voiler la
face et à gémir sur la décadence de l'art.

Je ne sais pourquoi, Ninon, je me souvins hier soir de ces folies, de
notre longue course, de nos danses libres et rieuses. Puis, ce vague
souvenir fut suivi de cent autres vagues rêveries. Me pardonneras-tu
de te les conter? Cheminant au hasard, m'arrêtant et courant sans
raison, je m'inquiète peu de la foule; mes récits ne sont que de bien
pâles ébauches: mais tu m'as dit les aimer.

La danse, cette nymphe pudiquement lascive, me charme plutôt qu'elle
ne m'attire. J'aime, simple spectateur, à la voir secouer ses grelots
sur le monde; voluptueuse sous les cieux d'Espagne et d'Italie, se
tordre en étreintes, en baisers de feu; long voilée dans la blonde
Allemagne, glisser amoureusement comme un rêve; et même discrète et
spirituelle, marcher dans les salons de France. J'aime à la retrouver
partout: sur la mousse des bois comme sur de riches tapis; à la noce
de village ainsi que dans les soirées étincelantes.

Mollement renversée, l'oeil humide, les lèvres entr'ouvertes, elle a
traversé les temps, en nouant et dénouant ses bras sur sa tête blonde.
Toutes les portes se sont ouvertes, au bruit cadencé de ses pas,
celles des temples, celles des joyeuses retraites; là parfumée
d'encens, ici la robe rougie de vin, elle a frappé harmonieusement le
sol; et après tant de siècles, elle nous arrive, souriante, sans que
ses membres souples pressent ou retardent la mélodieuse cadence.

Vienne donc la déesse. Les groupes se forment, les danseuses se
cambrent sous l'étreinte des danseurs. Voici l'immortelle. Ses bras
levés tiennent un tambour de basque; elle sourit, puis donne le
signal; les couples s'ébranlent, suivent ses pas, imitent ses
altitudes. Et moi, j'aime à suivre des yeux le tourbillon léger; je
cherche à surprendre tous les regards, toutes les paroles d'amour;
j'ai l'ivresse du rhythme, dans le coin perdu où je rêve, remerciant
l'immortelle, si elle m'a laissé ignorant et gauche, de m'avoir donné
tout au moins le sentiment de son art harmonieux.

A vrai dire, Ninette, je la préférerais, la blonde déesse, dans son
amoureuse nudité, écartant et agitant sans lois sa blanche ceinture.
Je la préférerais loin des salons, se croyant cachée à tout regard
profane, traçant sur le gazon ses pas les plus capricieux. Là, à peine
voilée, foulant mollement l'herbe de ses pieds roses, elle agirait
dans son innocente liberté, elle trouverait le secret de la mélodie du
mouvement. Là, j'irais, caché dans le feuillage, admirer son beau
corps, mince et flexible, et suivre du regard les jeux de l'ombre sur
ses épaules, selon que son caprice l'emporterait ou la ramènerait.

Mais, parfois, je me suis pris à la détester, lorsqu'elle s'est
présentée à moi sous l'aspect d'une jeune coquette, bien empesée,
niaisement décente; lorsque je l'ai vue obéir aveuglément à un
orchestre, faire la moue, paraître s'ennuyer, étouffer un bâillement
en s'acquittant de ses pas comme d'un devoir. Je dirai le tout: jamais
je n'ai admiré sans chagrin l'immortelle dans un salon. Ses fines
jambes s'embarrassent dans les grandes jupes de nos élégantes; elle se
trouve par trop gênée, elle qui ne veut être que liberté et que
caprice; et, troublée, elle se conforme lourdement à nos sottes
révérences, perdant toujours sa grâce pour rencontrer souvent le
ridicule.

Je voudrais pouvoir lui fermer nos portes. Si je la souffre
quelquefois sous les lustres, sans trop de tristesse, c'est grâce à
ses tablettes d'amour, à son carnet de danse.

Ninon, le vois-tu dans sa main, ce petit livre? Regarde: le fermoir et
le porte-crayon sont en or; jamais on ne vit papier plus doux ni plus
parfumé; jamais reliure n'eut plus d'élégance. Voilà notre offrande à
la déesse. D'autres lui ont donné la couronne et l'écharpe; nous, par
bonté d'âme, lui avons fait cadeau du carnet de danse.

Elle avait tant d'adorateurs, la pauvre enfant, on la pressait de tant
d'invitations, qu'elle ne savait plus où donner de la tête. Chacun
venait l'admirer en implorant un quadrille, et la coquette accordait
toujours; elle dansait, dansait, perdait la mémoire, était accablée de
réclamations, se trompait encore; de là une confusion terrible,
d'immenses jalousies. Elle se retirait, les pieds brisés, la mémoire
perdue. On eut pitié d'elle, on lui donna le petit livre doré. Depuis
ce temps, plus d'oubli, plus de confusion, plus de passe-droit.
Lorsque les amants l'assiègent, elle leur présente le carnet; chacun y
inscrit son nom, c'est aux plus amoureux à arriver les premiers.
Fussent-ils cent, les pages blanches sont en grand nombre. Si, lorsque
les lustres pâlissent, tous n'ont pas pressé sa fine taille, qu'ils
s'en prennent à leur paresse, et non à l'indifférence de l'enfant.

Sans doute, Ninon, le moyen était simple. Tu dois t'étonner de mes
exclamations à propos de quelques feuilles de papier. Mais quelques
charmantes feuilles, exhalant un parfum de coquetterie, pleines de
doux secrets! Quelle longue liste de beaux amoureux, dont chaque nom
est un hommage, chaque page une soirée entière de triomphe et
d'adoration! Quel livre magique, contenant une vie de tendresse, où le
profane ne peut épeler que de vains noms, où la jeune fille lit
couramment sa beauté et l'admiration qu'elle excite!

Chacun vient à son tour faire acte de soumission, chacun vient signer
sa lettre d'amour. Ne sont-ce pas là, en effet, les mille signatures
d'une déclaration sous-entendue? Ne devrait-on pas, si l'on était de
bonne foi, les écrire sur le premier feuillet, ces éternelles phrases,
toujours jeunes? Mais le petit livre est discret, il ne veut pas
forcer sa maîtresse à rougir. Elle et lui savent seuls ce qu'il faut
rêver.

Franchement, je le soupçonne d'être fort rusé. Vois comme il se
dissimule, comme il se fait naïf et nécessaire. Qu'est-il? sinon un
aide pour la mémoire, un moyen tout primitif de rendre la justice en
accordant à chacun son tour. Lui, parler d'amour, troubler les jeunes
filles! on se trompe grandement. Tourne les pages, tu ne trouveras pas
le plus petit "Je t'aime." Il le dit en vérité, rien n'est plus
innocent, plus naïf, plus primitif que lui. Aussi les grands-parents
le voient-ils sans effroi dans les mains de leurs filles. Tandis que
le billet signé d'un seul nom se cache sous le corsage, lui, la lettre
aux mille signatures, se montre hardiment. On le rencontre partout au
grand jour, dans les salons et dans la chambre de l'enfant. N'est-il
pas le petit livre le moins dangereux qu'on connaisse?

Il trompe jusqu'à sa maîtresse elle-même. Quel péril peut offrir un
objet d'un usage si commun, approuvé d'ailleurs par les
grands-parents? Elle le feuillette sans crainte. C'est ici qu'on peut
accuser le carnet de danse de manifeste hypocrisie. Dans le silence,
que penses-tu qu'il murmure à l'oreille de l'enfant? De simples noms?
Oh! que non pas! mais bel et bien de longues conversations amoureuses.
Il n'a plus son air de nécessité ni de désintéressement. Il babille,
il caresse; il brûle et balbutie de tendres paroles. La jeune fille se
sent oppressée; tremblante, elle continue. Et soudain la fête renaît
pour elle, les lustres brillent, l'orchestre chante amoureusement;
soudain chaque nom se personnifie, et le bal, dont elle était la
reine, recommence avec ses ovations, ses paroles caressantes et
flatteuses.

Ah! livre malin, quel défilé de jeunes cavaliers! Celui-là, tout en
pressant mollement sa taille, vantait ses yeux bleus; celui-ci, ému et
tremblant, ne pouvait que lui sourire; cet autre parlait, parlait sans
cesse, débitant ces mille galanteries qui, malgré leur vide de sens,
en disent plus que de longs discours.

Et, lorsque la vierge s'est oubliée une fois avec lui, le rusé sait
bien qu'elle reviendra. Jeune femme, elle parcourt les feuillets, les
consulte avec anxiété pour connaître de combien s'est augmenté le
nombre de ses admirateurs. Elle s'arrête avec un triste sourire à
certains noms qu'elle ne retrouve plus sur les dernières pages, noms
volages qui sans doute sont allés enrichir d'autres carnets. La
plupart de ses sujets lui restent fidèles; elle passe avec
indifférence. Le petit livre rit de tout cela. Il connaît sa
puissance; il doit recevoir les caresses d'une vie entière.

La vieillesse vient, le carnet n'est pas oublié. Les dorures en sont
fanées, les feuillets tiennent à peine. Sa maîtresse, qui a vieilli
avec lui, paraît l'en aimer davantage. Elle en tourne encore souvent
les pages et s'enivre de son lointain parfum de jeunesse.

N'est-ce pas un rôle charmant, Ninon, que celui du carnet de danse?
N'est-il pas, comme toute poésie, incompris de la foule, lu couramment
des seuls initiés? Confident des secrets de la femme, il l'accompagne
dans la vie, ainsi qu'un ange d'amour versant à pleine main les
espérances et les souvenirs.



II


Georgette sortait à peine du couvent. Elle avait encore cet âge
heureux où le songe et la réalité se confondent; douce et passagère
époque, l'esprit voit ce qu'il rêve et rêve ce qu'il voit. Comme tous
les enfants, elle s'était laissé éblouir par les lustres flambants de
ses premiers bals; elle se croyait de bonne foi dans une sphère
supérieure, parmi des êtres demi-dieux, graciés des mauvais côtés de
la vie.

Légèrement brunes, ses joues avaient les reflets dorés des seins d'une
fille de Sicile; ses grands cils noirs voilaient à demi le feu de son
regard. Oubliant qu'elle n'était plus sous la férule d'une
sous-maîtresse, elle contenait la vie ardente qui brûlait en elle.
Dans un salon, elle n'était jamais qu'une petite fille, timide,
presque sotte, rougissant pour un mot et baissant les yeux.

Viens, nous nous cacherons derrière les grands rideaux, nous verrons
l'indolente étendre les bras et s'éveiller en découvrant ses pieds
roses. Ne sois pas jalouse, Ninon: tous mes baisers sont pour toi.

Te souviens-tu? onze heures sonnaient. La chambre était encore sombre.
Le soleil se perdait dans les épaisses draperies des fenêtres, tandis
qu'une veilleuse, aux lueurs mourantes, luttait vainement avec
l'ombre. Sur le lit, lorsque la flamme de la veilleuse se ravivait,
apparaissaient une forme blanche, un front pur, une gorge perdue sous
des flots de dentelles; plus loin, l'extrémité délicate d'un petit
pied; hors du lit, un bras de neige pendant, la main ouverte.

A deux reprises, la paresseuse se retourna sur la couche pour
s'endormir de nouveau, mais d'un sommeil si léger, que le subit
craquement d'un meuble la fit enfin dresser à demi. Elle écarta ses
cheveux tombant en désordre sur son front, elle essuya ses yeux gros
de sommeil, ramenant sur ses épaules tous les coins des couvertures,
croisant les bras pour se mieux voiler.

Quand elle fut bien éveillée, elle avança la main vers un cordon de
sonnette qui pendait auprès d'elle; mais elle la retira vivement; elle
sauta à terre, courut écarter elle-même les draperies des fenêtres. Un
gai rayon de soleil emplit la chambre de lumière. L'enfant, surprise
de ce grand jour et venant à se voir dans une glace demi-nue et en
désordre, fut fort effrayée. Elle revint se blottir au fond de son
lit, rouge et tremblante de ce bel exploit. Sa chambrière était une
fille sotte et curieuse; Georgette préférait sa rêverie aux bavardages
de cette femme. Mais, bon Dieu! quel grand jour il faisait, et combien
les glaces sont indiscrètes!

Maintenant, sur les sièges épars, on voyait négligemment jetée une
toilette de bal. La jeune fille, presque endormie, avait laissé ici sa
jupe de gaze, là son écharpe, plus loin ses souliers de satin. Auprès
d'elle, dans une coupe d'agate, brillaient des bijoux; un bouquet fané
se mourait à côté d'un carnet de danse.

Le front sur l'un de ses bras nus, elle prit un collier et se mit à
jouer avec les perles. Puis elle le posa, ouvrit le carnet, le
feuilleta. Le petit livre avait un air ennuyé et indifférent.
Georgette le parcourait sans grande attention, paraissant songer à
tout autre chose.

Comme elle en tournait les pages, le nom de Charles, inscrit en tête
de chacune d'elles, finit par l'impatienter.

--Toujours Charles, se dit-elle. Mon cousin a une belle écriture;
voilà des lettres longues et penchées qui ont un aspect grave. La main
lui tremble rarement, même lorsqu'elle presse la mienne. Mon cousin
est un jeune homme très-sérieux. Il doit être un jour mon mari. A
chaque bal, sans m'en faire la demande, il prend mon carnet et
s'inscrit pour la première danse. C'est là sans doute un droit de
mari. Ce droit me déplaît.

Le carnet devenait de plus en plus froid. Georgette, le regard perdu
dans le vide, semblait résoudre quelque grave problème.

--Un mari, reprit-elle, voilà qui me fait peur. Charles me traite
toujours en petite fille; parce qu'il a remporté huit à dix prix au
collège, il se croit forcé d'être pédant. Après tout, je ne sais trop
pourquoi il sera mon mari; ce n'est pas moi qui l'ai prié de
m'épouser; lui-même ne m'en a jamais demandé la permission. Nous avons
joué ensemble, autrefois; je me souviens qu'il était très-méchant.
Maintenant il est très-poli; je l'aimerais mieux méchant. Ainsi je
vais être sa femme; je n'avais jamais bien songé à cela; sa femme, je
n'en vois vraiment pas la raison. Charles, toujours Charles! on dirait
que je lui appartiens déjà. Je vais le prier de ne pas écrire si gros
sur mon carnet: son nom tient trop de place.

Le petit livre, qui, lui aussi, semblait las du cousin Charles,
faillit se fermer d'ennui. Les carnets de danse, je le soupçonne,
détestent franchement les maris. Le nôtre tourna ses feuillets et
présenta sournoisement d'autres noms à Georgette.

--Louis, murmura l'enfant. Ce nom me rappelle un singulier danseur. Il
est venu, sans presque me regarder, me prier de lui accorder un
quadrille. Puis, aux premiers accords des instruments, il m'a
entraînée à l'autre bout du salon, j'ignore pourquoi, en face d'une
grande dame blonde qui le suivait des yeux. Il lui souriait par
moments, et m'oubliait si bien que je me suis vue forcée, à deux
reprises, de ramasser moi-même mon bouquet. Quand la danse le ramenait
auprès d'elle, il lui parlait bas; moi, j'écoutais, mais je ne
comprenais point. C'était peut-être sa soeur. Sa soeur, oh! non: il
lui prenait la main en tremblant; puis, lorsqu'il tenait cette main
dans la sienne, l'orchestre le rappelait vainement auprès de moi. Je
demeurais là, comme une sotte, le bras tendu, ce qui faisait fort
mauvais effet; les figures en restaient toutes brouillées. C'était
peut-être sa femme. Que je suis niaise! sa femme, vraiment, oui!
Charles ne me parle jamais en dansant. C'était peut-être...

Georgette resta les lèvres demi-closes, absorbée, pareille à un enfant
mis en face d'un jouet inconnu, n'osant approcher et agrandissant les
yeux pour mieux voir. Elle comptait machinalement sous ses doigts les
glands de la couverture, la main droite allongée et grande ouverte sur
le carnet. Celui-ci commençait à donner signe de vie; il s'agitait, il
paraissait savoir parfaitement ce qu'était la dame blonde. J'ignore si
le libertin en confia le secret à la jeune fille. Elle ramena sur ses
épaules la dentelle qui glissait, acheva de compter scrupuleusement
les glands de la couverture, et dit enfin à demi-voix:

--C'est singulier, cette belle dame n'était sûrement ni la femme, ni
la soeur de M. Louis.

Elle se remit à feuilleter les pages. Un nom l'arrêta bientôt.

--Ce Robert est un vilain homme, reprit-elle. Je n'aurais jamais cru
qu'avec un gilet d'une telle élégance, on pût avoir l'âme aussi noire.
Durant un grand quart d'heure, il m'a comparée à mille belles choses,
aux étoiles, aux fleurs, que sais-je, moi? J'étais flattée,
j'éprouvais tant de plaisir, que je ne savais quoi répondre. Il
parlait bien et longtemps sans s'arrêter. Puis, il m'a reconduite à ma
place, et là, il a manqué de pleurer en me quittant. Ensuite je me
suis mise à une fenêtre; les rideaux m'ont cachée, en retombant
derrière moi. Je songeais un peu, je crois, à mon bavard de danseur,
lorsque je l'ai entendu rire et causer. Il parlait à un ami d'une
petite sotte, rougissant au moindre mot, d'une échappée de couvent,
baissant les yeux, s'enlaidissant par un maintien trop modeste. Sans
doute il parlait de Thérèse, ma bonne amie. Thérèse a de petits yeux
et une grande bouche. C'est une excellente fille. Peut-être
parlaient-ils de moi. Les jeunes gens mentent donc! Alors, je serais
laide. Laide! Thérèse l'est cependant davantage. Sûrement ils
parlaient de Thérèse.

Georgette sourit et eut comme une tentation d'aller consulter son
miroir.

--Puis, ajouta-t-elle, ils se sont moqués des dames qui étaient au
bal. J'écoutais toujours, je finissais par ne plus comprendre. J'ai
pensé qu'ils disaient de gros mots. Comme je ne pouvais m'éloigner, je
me suis bravement bouché les oreilles.

Le carnet de danse était en pleine hilarité. Il se mit à débiter une
foule de noms pour prouver à Georgette que Thérèse était bien la
petite sotte enlaidie par un maintien trop modeste.

--Paul a des yeux bleus, dit-il. Certes, Paul n'est pas menteur, et je
l'ai entendu te dire des paroles bien douces.

--Oui, oui, répéta Georgette, M. Paul a des yeux bleus, et M. Paul
n'est pas menteur. Il a des moustaches blondes que je préfère beaucoup
à celles de Charles.

--Ne me parle pas de Charles, reprit le carnet; ses moustaches ne
méritent pas le moindre sourire. Que penses-tu d'Édouard? il est
timide et n'ose parler que du regard. Je ne sais si tu comprends ce
langage, Et Jules? il n'y a que toi, assure-t-il, qui saches valser.
Et Lucien, et Georges, et Albert? tous te trouvent charmante et
quêtent pendant de longues heures l'aumône de ton sourire.

Georgette se remit à compter les glands de la couverture. Le bavardage
du carnet commençait à l'effrayer. Elle le sentait qui brûlait ses
mains; elle eût voulu le fermer et n'en avait pas le courage.

--Car tu étais reine, continua le démon. Tes dentelles se refusaient à
cacher tes bras nus, ton front de seize ans faisait pâlir la couronne.
Ah! ma Georgette, tu ne pouvais tout voir, sans cela tu aurais eu
pitié. Les pauvres garçons sont bien malades à l'heure qu'il est!

Et il eut un silence plein de commisération. L'enfant qui l'écoutait,
souriante, effarouchée, le voyant rester muet:

--Un noeud de ma robe était tombé, dit-elle. Sûrement cela me rendait
laide. Les jeunes gens devaient se moquer en passant. Ces couturières
ont si peu de soin!

--N'a-t-il pas dansé avec toi? interrompit le carnet.

--Qui donc? demanda Georgette, en rougissant si fort que ses épaules
devinrent toutes roses.

Et, prononçant enfin un nom qu'elle avait depuis un quart d'heure sous
les yeux, et que son coeur épelait, tandis que ses lèvres parlaient de
robe déchirée:

--M. Edmond, dit-elle, m'a paru triste, hier soir. Je le voyais de
loin me regarder. Comme il n'osait approcher, je me suis levée, je
suis allée à lui. Il a bien été forcé de m'inviter.

--J'aime beaucoup M. Edmond, soupira le petit livre.

Georgette fit mine de ne pas entendre. Elle continua:

--En dansant, j'ai senti sa main trembler sur ma taillé. Il a bégayé
quelques mois, se plaignant de la chaleur. Moi, voyant que les rosés
de mon bouquet lui faisaient envie, je lui en ai donné une. Il n'y a
pas de mal à cela.

--Oh! non! Puis, en prenant la fleur, ses lèvres, par un singulier
hasard, se sont trouvées près de tes doigts. Il les a baisés un petit
peu.

--Il n'y a pas de mal à cela, répéta Georgette qui depuis un instant
se tourmentait fort sur le lit.

--Oh! non! J'ai à te gronder vraiment de lui avoir tant fait attendre
ce pauvre baiser. Edmond ferait un charmant petit mari.

L'enfant, de plus en plus troublée, ne s'aperçut pas que son fichu
était tombé et que l'un de ses pieds avait rejeté la couverture.

--Un charmant petit mari, répéta-t-elle de nouveau.

--Moi, je l'aime bien, reprit le tentateur. Si j'étais à ta place,
vois-tu, je lui rendrais volontiers son baiser.

Georgette fut scandalisée. Le bon apôtre continua:

--Rien qu'un baiser, là, doucement sur son nom. Je ne le lui dirai
pas.

La jeune fille jura ses grands dieux qu'elle n'en ferait rien. Et, je
ne sais comment, la page se trouva sous ses lèvres. Elle n'en sut rien
elle-même. Tout en protestant, elle baisa le nom à deux reprises.

Alors, elle aperçut son pied, qui riait dans un rayon de soleil.
Confuse, elle ramenait la couverture, quand elle acheva de perdre la
tête en entendant crier la clef dans la serrure.

Le carnet de danse se glissa parmi les dentelles et disparut en toute
hâte sous l'oreiller.

C'était la chambrière.



CELLE QUI M'AIME



I


Celle qui m'aime est-elle grande dame, toute de soie, de dentelles et
de bijoux, rêvant à nos amours, sur le sofa d'un boudoir? marquise ou
duchesse, mignonne et légère comme un rêve, traînant languissamment
sur les tapis les flots de ses jupes blanches et faisant une petite
moue plus douce qu'un sourire?

Celle qui m'aime est-elle grisette pimpante, trottant menu, se
troussant pour sauter les ruisseaux, quêtant d'un regard l'éloge de sa
jambe fine? Est-elle la bonne fille qui boit dans tous les verres,
vêtue de satin aujourd'hui, d'indienne grossière demain, trouvant dans
les trésors de son coeur un brin d'amour pour chacun?

Celle qui m'aime est-elle l'enfant blonde s'agenouillant pour prier au
côté de sa mère? la vierge folle m'appelant le soir dans l'ombre des
ruelles? Est-elle la brune paysanne qui me regarde au passage et qui
emporte mon souvenir au milieu des blés et des vignes mûres? la
pauvresse qui me remercie de mon aumône? la femme d'un autre, amant ou
mari, que j'ai suivie un jour et que je n'ai plus revue?

Celle qui m'aime est-elle fille d'Europe, blanche comme l'aube? fille
d'Asie, au teint jaune et doré comme un coucher de soleil? ou fille du
désert, noire comme une nuit d'orage?

Celle qui m'aime est-elle séparée de moi par une mince cloison?
est-elle au delà des mers? est-elle au delà des étoiles?

Celle qui m'aime est-elle encore à naître? est-elle morte il y a cent
ans?



II


Hier, je l'ai cherchée sur un champ de foire. Il y avait fête au
faubourg, et le peuple endimanché montait bruyamment par les rues.

On venait d'allumer les lampions. L'avenue, de distance en distance,
était ornée de poteaux jaunes et bleus, garnis de petits pots de
couleur, où brûlaient des mèches fumeuses que le vent effarait. Dans
les arbres, vacillaient des lanternes vénitiennes. Des baraques en
toile bordaient les trottoirs, laissant traîner dans le ruisseau les
franges de leurs rideaux rouges. Les faïences dorées, les bonbons
fraîchement peints, le clinquant des étalages, miroitaient à la
lumière crue des quinquets.

Il y avait dans l'air une odeur de poussière, de pain d'épices et de
gaufres à la graisse. Les orgues chantaient; les paillasses enfarinés
riaient et pleuraient sous une grêle de soufflets et de coups de pied.
Une nuée chaude pesait sur cette joie.

Au-dessus de cette nuée, au-dessus de ces bruits, s'élargissait un
ciel d'été, aux profondeurs pures et mélancoliques. Un ange venait
d'illuminer l'azur pour quelque fête divine, fête souverainement calme
de l'infini.

Perdu dans la foule, je sentais la solitude de mon coeur. J'allais,
suivant du regard les jeunes filles qui me souriaient au passage, me
disant que je ne reverrais plus ces sourires. Cette pensée de tant de
lèvres amoureuses, entrevues un instant et perdues à jamais, était une
angoisse pour mon âme.

J'arrivai ainsi à un carrefour, au milieu de l'avenue. A gauche,
appuyée contre un orme, se dressait une baraque isolée. Sur le devant,
quelques planches mal jointes formaient estrade, et deux lanternes
éclairaient la porte, qui n'était autre chose qu'un pan de toile
relevé en façon de rideau. Comme je m'arrêtais, un homme portant un
costume de magicien, grande robe noire et chapeau en pointe semé
d'étoiles, haranguait la foule du haut des planches.

--Entrez, criait-il, entrez, mes beaux messieurs, entrez, mes belles
demoiselles! J'arrive en toute hâte du fond de l'Inde pour réjouir les
jeunes coeurs. C'est là que j'ai conquis, au péril de ma vie, le
Miroir d'amour, que gardait un horrible Dragon. Mes beaux messieurs,
mes belles demoiselles, je vous apporte la réalisation de vos rêves.
Entrez, entrez voir Celle qui vous aime! Pour deux sous Celle qui vous
aime!

Une vieille femme, vêtue en bayadère, souleva le pan de toile. Elle
promena sur la foule un regard hébété; puis, d'une voix épaisse:

--Pour deux sous, cria-t-elle, pour deux sous Celle qui vous aime!
Entrez voir Celle qui vous aime!



III


Le magicien battit une fantaisie entraînante sur la grosse caisse. La
bayadère se pendit à une cloche et accompagna.

Le peuple hésitait. Un âne savant jouant aux cartes offre un vif
intérêt; un hercule soulevant des poids de cent livres est un
spectacle dont on ne saurait se lasser; on ne peut nier non plus
qu'une géante demi-nue ne soit faite pour distraire agréablement tous
les âges. Mais voir Celle qui vous aime, voilà bien la chose dont on
se soucie le moins, et qui ne promet pas la plus légère émotion.

Moi, j'avais écouté avec ferveur l'appel de l'homme à la grande robe.
Ses promesses répondaient au désir de mon coeur; je voyais une
Providence dans le hasard qui venait de diriger mes pas. Ce misérable
grandit singulièrement à mes yeux, de tout l'étonnement que
j'éprouvais à l'entendre lire mes secrètes pensées. Il me sembla le
voir fixer sur moi des regards flamboyants, battant la grosse caisse
avec une furie diabolique, me criant d'entrer d'une voix plus haute
que celle de la cloche.

Je posais le pied sur la première planche, lorsque je me sentis
arrêté. M'étant tourné, je vis au pied de l'estrade un homme me
retenant par mon vêtement. Cet homme était grand et maigre; il avait
de larges mains couvertes de gants de fil plus larges encore, et
portait un chapeau devenu rouge, un habit noir blanchi aux coudes, et
de déplorables culottes de Casimir, jaunes de graisse et de boue. Il
se plia en deux, dans une longue et exquise révérence, puis, d'une
voix flûtée, me tint ce discours:

--Je suis fâché, monsieur, qu'un jeune homme bien élevé donne un
mauvais exemple à la foule. C'est une grande légèreté que d'encourager
dans son impudence ce coquin spéculant sur nos mauvais instincts; car
je trouve profondément immorales ces paroles criées en plein vent, qui
appellent filles et garçons à une débauche du regard et de l'esprit.
Ah! monsieur, le peuple est faible. Nous avons, nous les hommes rendus
forts par l'instruction, nous avons, songez-y, de graves et impérieux
devoirs. Ne cédons pas à de coupables curiosités, soyons dignes en
toutes choses. La moralité de la société dépend de nous, monsieur.

Je l'écoutai parler. Il n'avait pas lâché mon vêtement et ne pouvait
se décider à achever sa révérence. Son chapeau à la main, il
discourait avec un calme si complaisant, que je ne songeai pas à me
fâcher. Je me contentai, quand il se tut, de le regarder en face, sans
lui répondre. Il vit une question dans ce silence.

--Monsieur, reprit-il avec un nouveau salut, monsieur, je suis l'Ami
du peuple, et j'ai pour mission le bonheur de l'humanité.

Il prononça ces mots avec un modeste orgueil, en se grandissant
brusquement de toute sa haute taille. Je lui tournai le dos et montai
sur l'estrade. Avant d'entrer, comme je soulevais le pan de toile, je
le regardai une dernière fois. Il avait délicatement pris de sa main
droite les doigts de sa main gauche, cherchant à effacer les plis de
ses gants qui menaçaient de le quitter.

Puis, croisant les bras, l'Ami du peuple contempla la bayadère avec
tendresse.



IV


Je laissai retomber le rideau et me trouvai dans le temple. C'était
une sorte de chambre longue et étroite, sans aucun siège, aux murs de
toile, éclairée par un seul quinquet. Quelques personnes, des filles
curieuses, des garçons faisant tapage, s'y trouvaient déjà réunies.
Tout se passait d'ailleurs avec la plus grande décence: une corde,
tendue au milieu de la pièce, séparait les hommes des femmes. Le
Miroir d'amour, à vrai dire, n'était autre chose que deux glaces sans
tain, une dans chaque compartiment, petites vitres rondes donnant sur
l'intérieur de la baraque. Le miracle promis s'accomplissait avec une
admirable simplicité: il suffisait d'appliquer l'oeil droit contre la
vitre, et au delà, sans qu'il soit question de tonnerre ni de soufre,
apparaissait la bien-aimée. Comment ne pas croire à une vision aussi
naturelle!

Je ne me sentis pas la force de tenter l'épreuve dès l'entrée. La
bayadère m'avait regardé au passage, d'un regard qui me donnait froid
au coeur. Savais-je, moi, ce qui m'attendait derrière cette vitre:
peut-être un horrible visage, aux yeux éteints, aux lèvres violettes;
une centenaire avide de jeune sang, une de ces créatures difformes que
je vois, la nuit, passer dans mes mauvais rêves. Je ne croyais plus
aux blondes créations dont je peuple charitablement mon désert. Je me
rappelais toutes les laides qui me témoignent quelque affection, et je
me demandais avec terreur si ce n'était pas une de ces laides que
j'allais voir apparaître.

Je me retirai dans un coin. Pour reprendre courage, je regardai ceux
qui, plus hardis que moi, consultaient le destin, sans tant de façons.
Je ne tardai pas à goûter un singulier plaisir au spectacle de ces
diverses figures, l'oeil droit grand ouvert, le gauche fermé avec deux
doigts, ayant chacune leur sourire, selon que la vision plaisait plus
ou moins. La vitre se trouvant un peu basse, il fallait se courber
légèrement. Rien ne me parut plus grotesque que ces hommes venant à la
file voir l'âme soeur de leur âme par un trou de quelques centimètres
de tour.

Deux soldats s'avancèrent d'abord: un sergent bruni au soleil
d'Afrique, et un jeune conscrit, garçon sentant encore le labour, les
bras gênés dans une capote trois fois trop grande. Le sergent eut un
rire sceptique. Le conscrit demeura longtemps courbé, singulièrement
flatté d'avoir une bonne amie.

Puis vint un gros homme en veste blanche, à la face rouge et bouffie,
qui regarda tranquillement, sans grimace de joie ni de déplaisir,
comme s'il eût été tout naturel qu'il pût être aimé de quelqu'un.

Il fut suivi par trois écoliers, bonshommes de quinze ou seize ans, à
la mine effrontée, se poussant pour faire accroire qu'ils avaient
l'honneur d'être ivres. Tous trois jurèrent qu'ils reconnaissaient
leurs tantes.

Ainsi les curieux se succédaient devant la vitre, et je ne saurais me
rappeler aujourd'hui les différentes expressions de physionomie qui me
frappèrent alors. O vision de la bien-aimée! quelles rudes vérités tu
faisais dire à ces yeux grands ouverts! Ils étaient les vrais Miroirs
d'amour, Miroirs où la grâce de la femme se reflétait en une lueur
louche où la luxure s'étalait dans de la bêtise.



V


Les filles, à l'autre carreau, s'égayaient d'une plus honnête façon.
Je ne lisais que beaucoup de curiosité sur leurs visages; pas le
moindre vilain désir, pas la plus petite méchante pensée. Elles
venaient tour à tour jeter un regard étonné par l'étroite ouverture,
et se retiraient, les unes un peu songeuses, les autres riant comme
des folles.

A vrai dire, je ne sais trop ce qu'elles faisaient là. Je serais
femme, si peu que je fusse jolie, que je n'aurais jamais la sotte idée
de me déranger pour aller voir l'homme qui m'aime. Les jours où mon
coeur pleurerait d'être seul, ces jours-là sont jours de printemps et
de beau soleil, je m'en irais dans un sentier en fleurs me faire
adorer de chaque passant. Le soir, je reviendrais riche d'amour.

Certes, mes curieuses n'étaient pas toutes également jolies. Les
belles se moquaient bien de la science du magicien, depuis longtemps
elles n'avaient plus besoin de lui. Les laides, au contraire, ne
s'étaient jamais trouvées à pareille fête. Il en vint une, aux cheveux
rares, à la bouche grande, qui ne pouvait s'éloigner du miroir
magique; elle gardait aux lèvres le sourire joyeux et navrant du
pauvre apaisant sa faim après un long jeûne.

Je me demandai quelles belles idées s'éveillaient dans ces têtes
folles. Ce n'était pas un mince problème. Toutes avaient, à coup sûr,
vu en songe un prince se mettre à leurs genoux; toutes désiraient
mieux connaître l'amant dont elles se souvenaient confusément au
réveil. Il y eut sans doute beaucoup de déceptions; les princes
deviennent rares, et les yeux de notre âme, qui s'ouvrent la nuit sur
un monde meilleur, sont des yeux bien autrement complaisants que ceux
dont nous nous servons le jour. Il y eut aussi de grandes joies; le
songe se réalisait, l'amant avait la fine moustache et la noire
chevelure rêvées.

Ainsi chacune, dans quelques secondes, vivait une vie d'amour. Romans
naïfs, rapides comme l'espérance, qui se devinaient dans la rougeur
des joues et dans les frissons plus amoureux du corsage.

Après tout, ces filles étaient peut-être des sottes, et je suis un sot
moi-même d'avoir vu tant de choses, lorsqu'il n'y avait sans doute
rien à voir. Toutefois, je me rassurai complètement à les étudier.

Je remarquai qu'hommes et femmes paraissaient en général fort
satisfaits de l'apparition. Le magicien n'aurait certes jamais eu le
mauvais coeur de causer le moindre déplaisir à de braves gens qui lui
donnaient deux sous.

Je m'approchai, j'appliquai, sans trop d'émotion, mon oeil droit
contre la vitre. J'aperçus, entre deux grands rideaux rouges, une
femme accoudée au dossier d'un fauteuil. Elle était vivement éclairée
par des quinquets que je ne pouvais voir, et se détachait sur une
toile peinte, tendue au fond; cette toile, coupée par endroits, avait
dû représenter jadis un galant bocage d'arbres bleus. Celle qui m'aime
portait, en vision bien née, une longue robe blanche, à peine serrée à
la taille, traînant sur le plancher en façon de nuage. Elle avait au
front un large voile également blanc, retenu par une couronne de
fleurs d'aubépine. Le cher ange était, ainsi vêtu, toute blancheur,
toute innocence.

Elle s'appuyait coquettement, tournant les yeux vers moi, de grands
yeux bleus caressants. Elle me parut ravissante sous le voile: tresses
blondes perdues dans la mousseline, front candide de vierge, lèvres
délicates, fossettes qui sont nids à baisers. Au premier regard, je la
pris pour une sainte; au second, je lui trouvai un air bonne fille,
point bégueule du tout et fort accommodant.

Elle porta trois doigts à ses lèvres, et m'envoya un baiser, avec une
révérence qui ne se sentait aucunement du royaume des ombres. Voyant
qu'elle ne se décidait pas à s'envoler, je fixai ses traits dans ma
mémoire, et je me retirai.


Comme je sortais, je vis entrer l'Ami du peuple. Ce grave moraliste,
qui parut m'éviter, courut donner le mauvais exemple d'une coupable
curiosité. Sa longue échine, courbée en demi-cercle, frémit de désir;
puis, ne pouvant aller plus loin, il baisa le verre magique.



VI


Je descendis les trois planches, je me trouvai de nouveau dans la
foule, décidé à chercher Celle qui m'aime, maintenant que je
connaissais son sourire.

Les lampions fumaient, le tumulte croissait, le peuple se pressait à
renverser les baraques. La fête en était à cette heure de joie idéale,
où l'on risque d'avoir le bonheur d'être étouffé.

J'avais, en me dressant, un horizon de bonnets de linge et de chapeaux
de soie. J'avançais, poussant les hommes, tournant avec précaution les
grandes jupes des dames. Peut-être était-ce cette capote rose;
peut-être cette coiffe de tulle ornée de rubans mauves; peut-être
cette délicieuse toque de paille à plume d'autruche. Hélas! la capote
avait soixante ans; la coiffe, abominablement laide, s'appuyait
amoureusement à l'épaule d'un sapeur; la toque riait aux éclats,
agrandissant les plus beaux yeux du monde, et je ne reconnaissais
point ces beaux yeux.

Il y a, au-dessus des foules, je ne sais quelle angoisse, quelle
immense tristesse, comme s'il se dégageait de la multitude un souffle
de terreur et de pitié. Jamais je ne me suis trouvé dans un grand
rassemblement de peuple sans éprouver un vague malaise. Il me semble
qu'un épouvantable malheur menace ces hommes réunis, qu'un seul éclair
va suffire, dans l'exaltation de leurs gestes et de leurs voix, pour
les frapper d'immobilité, d'éternel silence.

Peu à peu, je ralentis le pas, regardant cette joie qui me navrait. Au
pied d'un arbre, en plein dans la lumière jaune des lampions, se
tenait debout un vieux mendiant, le corps roidi, horriblement tordu
par une paralysie. Il levait vers les passants sa face blême, clignant
les yeux d'une façon lamentable, pour mieux exciter la pitié. Il
donnait à ses membres de brusques frissons de fièvre, qui le
secouaient comme une branche sèche. Les jeunes filles, fraîches et
rougissantes, passaient en riant devant ce hideux spectacle.

Plus loin, à la porte d'un cabaret, deux ouvriers se battaient. Dans
la lutte, les verres avaient été renversés, et à voir couler le vin
sur le trottoir, on eût dit le sang de larges blessures.

Les rires me parurent se changer en sanglots, les lumières devinrent
un vaste incendie, la foule tourna, frappée d'épouvante. J'allais, me
sentant triste à mourir, interrogeant les jeunes visages, et ne
pouvant trouver Celle qui m'aime.



VII


Je vis un homme debout devant un des poteaux qui portaient les
lampions, et le considérant d'un air profondément absorbé. A ses
regards inquiets, je crus comprendre qu'il cherchait la solution de
quelque grave problème. Cet homme était l'Ami du peuple.

Ayant tourné la tête, il m'aperçut;

--Monsieur, me dit-il, l'huile employée dans les fêtes coûte vingt
sous le litre. Dans un litre, il y a vingt godets comme ceux que vous
voyez là: soit un sou d'huile par godet. Or, ce poteau a seize rangs
de huit godets chacun: cent vingt-huit godets en tout. De
plus,--suivez bien mes calculs,--j'ai compté soixante poteaux
semblables dans l'avenue, ce qui fait sept mille six cent
quatre-vingts godets, ce qui fait par conséquent sept mille six cent
quatre-vingts sous, ou mieux trois cent quatre-vingt-quatre francs.

En parlant ainsi, l'Ami du peuple gesticulait, appuyant de la voix sur
les chiffres, courbant sa longue taille, comme pour se mettre à la
portée de mon faible entendement. Quand il se tut, il se renversa
triomphalement en arrière; puis, il croisa les bras, me regardant en
face d'un air pénétré.

--Trois cent quatre-vingt-quatre francs d'huile! s'écria-t-il, en
scandant chaque syllabe, et le pauvre peuple manque de pain, monsieur!
Je vous le demande, et je vous le demande les larmes aux yeux, ne
serait-il pas plus honorable pour l'humanité, de distribuer ces trois
cent quatre-vingt-quatre francs aux trois mille indigents que l'on
compte dans ce faubourg? Une mesure aussi charitable donnerait à
chacun d'eux environ deux sous et demi de pain. Cette pensée est faite
pour faire réfléchir les âmes tendres, monsieur.

Voyant que je le regardais curieusement, il continua d'une voix
mourante, en assurant ses gants entre ses doigts:

--Le pauvre ne doit pas rire, monsieur. Il est tout à fait déshonnête
qu'il oublie sa pauvreté pendant une heure. Qui donc pleurerait sur
les malheurs du peuple, si le gouvernement lui donnait souvent de
pareilles saturnales?

Il essuya une larme et me quitta. Je le vis entrer chez un marchand de
vin, où il noya son émotion dans cinq ou six petits verres pris coup
sur coup sur le comptoir.



VIII


Le dernier lampion venait de s'éteindre. La foule s'en était allée.
Aux clartés vacillantes des réverbères, je ne voyais plus errer sous
les arbres que quelques formes noires, couples d'amoureux attardés,
ivrognes et sergents de ville promenant leur mélancolie. Les baraques
s'allongeaient grises et muettes, aux deux bords de l'avenue, comme
les tentes d'un camp désert.

Le vent du matin, un vent humide de rosée, donnait un frisson aux
feuilles des ormes. Les émanations âcres de la soirée avaient fait
place à une fraîcheur délicieuse. Le silence attendri, l'ombre
transparente de l'infini tombaient lentement des profondeurs du ciel,
et la fête des étoiles succédait à la foie des lampions. Les honnêtes
gens allaient enfin pouvoir se divertir un peu.

Je me sentais tout ragaillardi, l'heure de mes joies étant venue. Je
marchais d'un bon pas, montant et descendant les allées, lorsque je
vis une ombre grise glisser le long des maisons. Cette ombre venait à
moi, rapidement, sans paraître me voir; à la légèreté de la démarche,
au rythme cadencé des vêtements, je reconnus une femme.

Elle allait me heurter, quand elle leva instinctivement les yeux. Son
visage m'apparut à la lueur d'une lanterne voisine, et voilà que je
reconnus Celle qui m'aime: non pas l'immortelle au blanc nuage de
mousseline; mais une pauvre fille de la terre, vêtue d'indienne
déteinte. Dans sa misère, elle me parut charmante encore, bien que
pâle et fatiguée. Je ne pouvais douter: c'étaient là les grands yeux,
les lèvres caressantes de la vision; et c'était, de plus, à la voir
ainsi de près, la suavité de traits que donne la souffrance.

Comme elle s'arrêtait une seconde, je saisis sa main, que je baisai.
Elle leva la tête et me sourit vaguement, sans chercher à retirer ses
doigts. Me voyant rester muet, l'émotion me serrant à la gorge, elle
haussa les épaules, en reprenant sa marche rapide.

Je courus à elle, je l'accompagnai, mon bras serré à sa taille. Elle
eut un rire silencieux; puis frissonna et dit à voix basse:

--J'ai froid: marchons vite.

Pauvre ange, elle avait froid! Sous le mince châle noir, ses épaules
tremblaient au vent frais de la nuit. Je l'embrassai sur le front, je
lui demandai doucement:

--Me connais-tu?

Une troisième fois, elle leva les yeux, et sans hésiter:

--Non, me répondit-elle.

Je ne sais quel rapide raisonnement se fit dans mon esprit. A mon tour
je frissonnai.

--Où allons-nous? lui demandai-je de nouveau.

Elle haussa les épaules, avec une petite moue d'insouciance; elle me
dit de sa voix d'enfant:

--Mais où tu voudras, chez moi, chez toi, peu importe.



IX


Nous marchions toujours, descendant l'avenue. J'aperçus sur un banc
deux soldats, dont l'un discourait gravement, tandis que l'autre
écoutait avec respect. C'étaient le sergent et le conscrit. Le
sergent, qui me parut très-ému, m'adressa un salut moqueur, en
murmurant:

--Les riches prêtent parfois, monsieur.

Le conscrit, âme tendre et naïve, me dit d'un ton dolent:

--Je n'avais qu'elle, monsieur: vous me volez Celle qui m'aime.

Je traversai la route et pris l'autre allée.

Trois gamins venaient à nous, se tenant par les bras et chantant à
tue-tête. Je reconnus les écoliers. Les petits malheureux n'avaient
plus besoin de feindre l'ivresse. Ils s'arrêtèrent, pouffant de rire,
puis me suivirent quelques pas, me criant chacun d'une voix mal
assurée:

--Hé! monsieur, madame vous trompe, madame est Celle qui m'aime!

Je sentais une sueur froide mouiller mes tempes. Je précipitais mes
pas, ayant hâte de fuir, ne pensant plus à cette femme que j'emportais
dans mes bras. Au bout de l'avenue, comme j'allais enfin quitter ce
lieu maudit, je heurtai, en descendant du trottoir, un homme
commodément assis dans le ruisseau. Il appuyait la tête sur la dalle,
la face tournée vers le ciel, se livrant sur ses doigts à un calcul
fort compliqué.

Il tourna les yeux, et, sans quitter l'oreiller:

--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-il en balbutiant. Vous devriez bien
m'aider à compter les étoiles. J'en ai déjà trouvé plusieurs millions,
mais je crains d'en oublier quelqu'une. C'est de la statistique seule,
monsieur, que dépend le bonheur de l'humanité.

Un hoquet l'interrompit. Il reprit en larmoyant:

--Savez-vous combien coûte une étoile? Sûrement le bon Dieu a fait
là-haut une grosse dépense, et le peuple manque de pain, monsieur! A
quoi bon ces lampions? est-ce que cela se mange? quelle en est
l'application pratique, je vous prie? Nous avions bien besoin de cette
fête éternelle. Allez, Dieu n'a jamais eu la moindre teinte d'économie
sociale.

Il avait réussi à se mettre sur son séant; il promenait autour de lui
des regards troubles, hochant la tête d'un air indigné. C'est alors
qu'il vint à apercevoir ma compagne. Il tressaillit, et, le visage
pourpre, tendit avidement les bras.

--Eh! eh! reprit-il, c'est Celle qui m'aime.



X


..........................

..........................

--"Voici, me dit-elle, je suis pauvre, je fais ce que je peux pour
manger. L'hiver dernier, je passais quinze heures courbé sur un
métier, et je n'avais pas du pain tous les jours. Au printemps, j'ai
jeté mon aiguille par la fenêtre. Je venais de trouver une occupation
moins fatigante et plus lucrative.

"Je m'habille chaque soir de mousseline blanche. Seule dans une sorte
de réduit, appuyée au dossier d'un fauteuil, j'ai pour tout travail à
sourire depuis six heures jusqu'à minuit. De temps à autre, je fais
une révérence, j'envoie un baiser dans le vide. On me paye cela trois
francs par séance.

"En face de moi, derrière une petite vitre enchâssée dans la cloison,
je vois sans cesse un oeil qui me regarde. Il est tantôt noir, tantôt
bleu. Sans cet oeil, je serais parfaitement heureuse; il gâte le
métier. Par moments, à le rencontrer toujours seul et fixe, il me
prend de folles terreurs; je suis tentée de crier et de fuir.

"Mais il faut bien travailler pour vivre. Je souris, je salue,
j'envoie un baiser. A minuit, j'efface mon rouge et je remets ma robe
d'indienne. Bah! que de femmes, sans y être forcées, font ainsi les
gracieuses devant un mur."



LA FÉE AMOUREUSE


Entends-tu, Ninon, la pluie de décembre battre nos vitres? Le vent se
plaint dans le long corridor. C'est une vilaine soirée, une de ces
soirées où le pauvre grelotte à la porte du riche que le bal entraîne
dans ses danses, sous les lustres dorés. Laisse là tes souliers de
satin, viens t'asseoir sur mes genoux, près de l'âtre brûlant. Laisse
là la riche parure: je veux ce soir te dire un conte, un beau conte de
fée.

Tu sauras, Ninon, qu'il y avait autrefois, sur le haut d'une montagne,
un vieux château sombre et lugubre. Ce n'étaient que tourelles, que
remparts, que ponts-levis chargés de chaînes; des hommes couverts de
fer veillaient nuit et jour sur les créneaux, et seuls les soldats
trouvaient bon accueil auprès du comte Enguerrand, le seigneur du
manoir.

Si tu l'avais aperçu, le vieux guerrier, se promenant dans les longues
galeries, si tu avais entendu les éclats de sa voix brève et
menaçante, tu aurais tremblé d'effroi, tout comme tremblait sa nièce
Odette, la pieuse et jolie damoiselle. N'as-tu jamais remarqué, le
matin, une pâquerette s'épanouir aux premiers baisers du soleil parmi
des orties et des ronces! Telle s'épanouissait la jeune fille parmi de
rudes chevaliers. Enfant, lorsque au milieu de ses jeux elle
apercevait son oncle, elle s'arrêtait, et ses yeux se gonflaient de
larmes. Maintenant, elle était grande et belle; son sein s'emplissait
de vagues soupirs; et un effroi plus âpre encore la saisissait, chaque
fois que venait à paraître le seigneur Enguerrand.

Elle demeurait dans une tourelle éloignée, s'occupant à broder de
belles bannières, se reposant de ce travail en priant Dieu, en
contemplant de sa fenêtre la campagne d'émeraude et le ciel d'azur.
Que de fois, la nuit, se levant de sa couche, elle était venue
regarder les étoiles, et, là, que de fois son coeur de seize ans
s'était élancé vers les espaces célestes, demandant à ces soeurs
radieuses ce qui pouvait l'agiter ainsi. Après ces nuits sans sommeil,
après ces élans d'amour, elle avait des envies de se suspendre au cou
du vieux chevalier; mais une rude parole, un froid regard
l'arrêtaient, et, tremblante, elle reprenait son aiguille. Tu plains
la pauvre fille, Ninon; elle était comme la fleur fraîche et embaumée
dont on dédaigne l'éclat et le parfum.

Un jour, Odette la désolée suivait de l'oeil en rêvant deux
tourterelles qui fuyaient, lorsqu'elle entendit une voix douce au pied
du château. Elle se pencha, elle vit un beau jeune homme qui, la
chanson sur les lèvres, réclamait l'hospitalité. Elle écouta et ne
comprit pas les paroles; mais la voix douce oppressait son coeur, des
larmes coulaient lentement le long de ses joues, mouillant une tige de
marjolaine qu'elle tenait à la main.

Le château resta fermé, un homme d'armes cria des murs:

--Retirez-vous: il n'y a céans que des guerriers.

Odette regardait toujours. Elle laissa échapper la tige de marjolaine
humide de larmes, qui s'en alla tomber aux pieds du chanteur. Ce
dernier, levant les yeux, voyant cette tête blonde, baisa la branche
et s'éloigna, se retournant à chaque pas.

Quand il eut disparu, Odette se mit à son prie-Dieu, où elle fit une
longue prière. Elle remerciait le ciel sans savoir pourquoi; elle se
sentait heureuse, tout en ignorant le sujet de sa joie.

La nuit, elle eut un beau rêve. Il lui sembla voir la tige de
marjolaine qu'elle avait jetée. Lentement, du sein des feuilles
frissonnantes, se dressa une fée, mais une fée si mignonne, avec des
ailes de flamme, une couronne de myosotis et une longue robe verte,
couleur de l'espérance.

--Odette, dit-elle harmonieusement, je suis la fée Amoureuse. C'est
moi qui t'ai envoyé ce matin Loïs, le jeune homme à la voix douce;
c'est moi qui, voyant tes pleurs, ai voulu les sécher. Je vais par la
terre glanant des coeurs et rapprochant ceux qui soupirent. Je visite
la chaumière aussi bien que le manoir, je me suis plue souvent à unir
la houlette au sceptre des rois. Je sème des fleurs sous les pas de
mes protégés, je les enchaîne avec des fils si brillants et si
précieux, que leurs coeurs en tressaillent de joie. J'habite les
herbes des sentiers, les tisons étincelants du foyer d'hiver, les
draperies du lit des époux; et partout où mon pied se pose, naissent
les baisers et les tendres causeries. Ne pleure plus, Odette: je suis
Amoureuse, la bonne fée, et je viens sécher tes larmes.

Et elle rentra dans sa fleur, qui redevint bouton en repliant ses
feuilles.

Tu le sais bien, toi, Ninon, que la fée Amoureuse existe. Vois-la
danser dans notre foyer, et plains les pauvres gens qui ne croiront
pas à ma belle fée.

Lorsque Odette s'éveilla, un rayon de soleil éclairait sa chambre, un
chant d'oiseau montait du dehors, et le vent du matin caressait ses
tresses blondes, parfumé du premier baiser qu'il venait de donner aux
fleurs. Elle se leva, joyeuse, elle passa la journée à chanter,
espérant en ce que lui avait dit la bonne fée. Elle regardait par
instants la campagne, souriant à chaque oiseau qui passait, sentant en
elle des élans qui la faisaient bondir et frapper ses petites mains
l'une contre l'autre.

Le soir venu, elle descendit dans la grande salle du château. Près du
comte Enguerrand se trouvait un chevalier qui écoutait les récits du
vieillard. Elle prit sa quenouille, s'assit devant l'âtre où chantait
le grillon, et le fuseau d'ivoire tourna rapidement entre ses doigts.

Au fort de son travail, ayant jeté les yeux sur le chevalier, elle lui
vit la tige de marjolaine entre les mains, et voilà qu'elle reconnut
Loïs à la voix douce. Un cri de joie faillit lui échapper. Pour cacher
sa rougeur, elle se pencha vers les cendres, remuant les tisons avec
une longue tige de fer. Le brasier crépita, les flammes s'effarèrent,
des gerbes bruyantes jaillirent, et soudain, du milieu des étincelles,
surgit Amoureuse, souriante et empressée. Elle secoua de sa robe verte
les parcelles embrasées qui couraient sur la soie, pareilles à des
paillettes d'or; elle s'élança dans la salle, elle vint, invisible
pour le comte, se placer derrière les jeunes gens. Là, tandis que le
vieux chevalier contait un combat effroyable contre les Infidèles,
elle leur dit doucement:

--Aimez-vous, mes enfants. Laissez les souvenirs à l'austère
vieillesse, laissez-lui les longs récits auprès des tisons ardents.
Qu'au pétillement de la flamme ne se mêle que le bruit de vos baisers.
Plus tard il sera temps d'adoucir vos chagrins en vous rappelant ces
douces heures. Quand on aime à seize ans, la voix est inutile; un seul
regard en dit plus qu'un grand discours. Aimez-vous, mes enfants;
laissez parler la vieillesse.

Puis elle les recouvrit de ses ailes, si bien que le comte, qui
expliquait comme quoi le géant Buch Tête-de fer fut occis par un
terrible coup de Giralda la lourde épée, ne vit pas Loïs déposant son
premier baiser sur le front d'Odette frissonnante.

Il faut, Ninon, que te je parle de ces belles ailes de ma fée
Amoureuse. Elles étaient transparentes comme verre et menues comme
ailes de moucheron. Mais, lorsque deux amants se trouvaient en péril
d'être vus, elles grandissaient, grandissaient, et devenaient si
obscures, si épaisses, qu'elles arrêtaient les regards et étouffaient
le bruit des baisers. Aussi le vieillard continua-t-il longtemps son
prodigieux récit, et longtemps Loïs caressa Odette la blonde, à la
barbe du méchant suzerain.

Mon Dieu! mon Dieu! les belles ailes que c'était! Les jeunes filles,
m'a-t-on dit, les retrouvent parfois: plus d'une sait ainsi se cacher
aux yeux des grands-parents. Est-ce vrai, Ninon?

Lorsque le comte eut fini sa longue histoire, la fée Amoureuse
disparut dans la flamme, et Loïs s'en alla, remerciant son hôte,
envoyant un dernier baiser à Odette. La jeune fille dormit si
heureuse, cette nuit-là, qu'elle rêva des montagnes de fleurs
éclairées par des milliers d'astres, chacun mille fois plus brillant
que le soleil.

Le lendemain, elle descendit au jardin, cherchant les tonnelles
obscures. Elle rencontra un guerrier, le salua, et allait s'éloigner,
lorsqu'elle lui vit dans la main la tige de marjolaine baignée de
larmes. Et voilà qu'elle reconnut encore Loïs à la voix douce, qui
venait de rentrer au château sous un nouveau déguisement. Il la fit
asseoir sur un banc de gazon, auprès d'une fontaine. Ils se
regardaient tous deux, ravis de se voir en plein jour. Les fauvettes
chantaient, on sentait dans l'air que la bonne fée devait rôder par
là. Je ne te dirai pas toutes les paroles qu'entendirent les vieux
chênes discrets; c'était plaisir de voir les amoureux bavarder si
longtemps, si longtemps, qu'une fauvette qui se trouvait dans un
buisson voisin, eut le temps de se bâtir un nid.

Tout à coup les pas lourds du comte Enguerrand se firent entendre dans
l'allée. Les deux pauvres amoureux tremblèrent. Mais l'eau de la
fontaine chanta plus doucement, et Amoureuse sortit, riante et
empressée, du flot clair de la source. Elle entoura les amants de ses
ailes, puis glissa légèrement avec eux, passant à côté du comte, qui
fut fort étonné d'avoir ouï des voix et de ne trouver personne.

Elle berce ses protégés, elle va, leur répétant tout bas:

--Je suis celle qui protège les amours, celle qui ferme les yeux et
les oreilles des gens qui n'aiment plus. Ne craignez rien, beaux
amoureux: aimez-vous sous le jour éclatant, dans les allées, près de
l'eau des fontaines, partout où vous serez. Je suis là; je veille sur
vous. Dieu m'a mise ici-bas pour que les hommes, ces railleurs de
toute sainteté, ne viennent jamais troubler vos pures émotions. Il m'a
donné mes belles ailes et m'a dit: "Va, et que les jeunes coeurs se
réjouissent." Aimez-vous, je suis là et je veille sur vous.

Et elle allait, butinant la rosée qui était sa seule nourriture,
entraînant, dans une ronde joyeuse, Odette et Loïs, dont les mains se
trouvaient enlacées.

Tu me demanderas ce qu'elle fît des deux amants. Vraiment, mon amie,
je n'ose te le dire. J'ai peur que tu ne te refuses à me croire, ou
bien que, jalouse de leur fortune, tu ne me rendes plus mes baisers.
Mais te voilà toute curieuse, méchante fille, et je vois bien qu'il me
faut te contenter.

Or, apprends que la fée rôda ainsi jusqu'à la nuit. Lorsqu'elle voulut
séparer les amants, elle les vit si chagrins, mais si chagrins de se
quitter, qu'elle se mit à leur parler tout bas. Il paraît qu'elle leur
disait quelque chose de bien beau, car leurs visages rayonnaient et
leurs yeux grandissaient de joie. Et, lorsqu'elle eut parlé et qu'ils
eurent consenti, elle toucha leurs fronts de sa baguette.

Soudain... Oh! Ninon, quels yeux grands d'étonnement! Comme tu
frapperais du pied, si je n'achevais pas!

Soudain Loïs et Odette furent changés en tiges de marjolaine, mais de
marjolaine si belle, qu'il n'y a qu'une fée pour en faire de pareille.
Elles se trouvaient placées côte à côte, si près l'une de l'autre que
leurs feuilles se mêlaient. C'étaient là des fleurs merveilleuses qui
devaient rester épanouies, en échangeant éternellement leurs parfums
et leur rosée.

Quant au comte Enguerrand, il se consola, dit-on, en contant chaque
soir comme quoi le géant Buch Tête-de-Fer fut occis par un terrible
coup de Giralda la lourde épée.

Et maintenant, Ninon, lorsque nous gagnerons la campagne, nous
chercherons les marjolaines enchantées pour leur demander dans quelle
fleur se trouve la fée Amoureuse. Peut-être, mon amie, une morale se
cache-t-elle sous ce conte. Mais je ne te l'ai dit, nos pieds devant
l'âtre, que pour te faire oublier la pluie de décembre qui bat nos
vitres, et t'inspirer, ce soir, un peu plus d'amour pour le jeune
conteur.



LE SANG


Voici déjà bien des rayons, bien des fleurs, bien des parfums. N'es-tu
pas lasse, Ninon, de ce printemps éternel? Toujours aimer, toujours
chanter le rêve des seize ans. Tu t'endors le soir, méchante fille,
lorsque je te parle longuement des coquetteries de la rose et des
infidélités de la libellule. Tes grands yeux, tu les fermes d'ennui,
et moi, qui ne peux plus y puiser l'inspiration, je bégaye sans
parvenir à trouver un dénouement.

J'aurai raison de tes paupières paresseuses, Ninon. Je veux te dire
aujourd'hui un conte si terrible, que tu ne les fermeras de huit
jours. Écoute. La terreur est douce après un trop long sourire.

Quatre soldats, le soir de la victoire, avaient campé dans un coin
désert du champ de bataille. L'ombre était venue, et ils soupaient
joyeusement au milieu des morts.

Assis dans l'herbe, autour d'un brasier, ils grillaient sur les
charbons des tranches d'agneau, qu'ils mangeaient saignantes encore.
La lueur rouge du foyer les éclairait vaguement, projetant au loin
leurs ombres gigantesques. Par instants, de pâles éclairs couraient
sur les armes gisant auprès d'eux, et alors on apercevait dans la nuit
des hommes qui dormaient les yeux ouverts.

Les soldats riaient avec de longs éclats, sans voir ces regards qui se
fixaient sur eux. La journée avait été rude. Ne sachant ce que leur
gardait le lendemain, ils fêtaient les vivres et le repos du moment.

La Nuit et la Mort volaient sur le champ de bataille, où leurs grandes
ailes secouaient le silence et l'effroi.

Le repas achevé, Gneuss chanta. Sa voix sonore se brisait dans l'air
morne et désolé: la chanson, joyeuse sur ses lèvres, sanglotait avec
l'écho. Étonné de ces accents qui sortaient de sa bouche et qu'il ne
connaissait point, le soldat chantait plus haut, quand un cri
terrible, sorti de l'ombre, traversa l'espace.

Gneuss se tut, comme pris de malaise. Il dit à Elberg:

--Va donc voir quel cadavre s'éveille.

Elberg prit un tison enflammé et s'éloigna. Ses compagnons purent le
suivre quelques instants à la lueur de la torche. Ils le virent se
courber, interrogeant les morts, fouillant les buissons de son épée.
Puis il disparut.

--Clérian, dit Gneuss après un silence, les loups rôdent ce soir: va
chercher notre ami.

Et Clérian se perdit à son tour dans les ténèbres.

Gneuss et Flem, las d'attendre, s'enveloppèrent dans leurs manteaux,
couchés tous deux auprès du brasier demi-éteint. Leurs yeux se
fermaient, lorsque le même cri terrible passa sur leurs têtes. Flem se
leva, silencieux, et marcha vers l'ombre où s'étaient effacés ses deux
compagnons.

Alors Gneuss se trouva seul. Il eut peur, peur de ce gouffre noir, où
courait un râle d'agonie. Il jeta dans le brasier des herbes sèches,
espérant que la clarté du feu dissiperait son effroi. La flamme monta,
sanglante, le sol fut éclairé d'un large cercle lumineux; dans ce
cercle, les buissons dansaient fantastiquement, et les morts, qui
dormaient à leur ombre, semblaient secoués par des mains invisibles.

Gneuss eut peur de la lumière. Il dispersa les branches enflammées, il
les éteignit sous ses talons. Comme l'ombre retombait, plus pesante et
plus épaisse, il frissonna, redoutant d'entendre passer le cri de
mort. Il s'assit, puis se releva pour appeler ses compagnons. Les
éclats de sa voix l'effrayèrent; il craignit d'avoir attiré sur lui
l'attention des cadavres.

La lune parut, et Gneuss vit avec épouvante un pâle rayon glisser sur
le champ de bataille. Maintenant la nuit n'en cachait plus l'horreur.
La plaine dévastée, semée de débris et de morts, s'étendait devant le
regard, couverte d'un linceul de lumière; et cette lumière, qui
n'était pas le jour, éclairait les ténèbres, sans en dissiper les
horreurs muettes.

Gneuss, debout, la sueur au front, eut la pensée de monter sur la
colline éteindre le pâle flambeau des nuits. Il se demanda ce
qu'attendaient les morts pour se dresser et venir l'entourer,
maintenant qu'ils le voyaient. Leur immobilité devint une angoisse
pour lui; dans l'attente de quelque événement terrible, il ferma les
yeux.

Et, comme il était là, il sentit une chaleur tiède au talon gauche. Il
se baissa vers le sol, il vit un mince ruisseau de sang qui fuyait
sous ses pieds. Ce ruisseau, bondissant de cailloux en cailloux,
coulait avec un gai murmure; il sortait de l'ombre, se tordait dans un
rayon de lune, pour s'enfuir et retourner dans l'ombre; on eût dit un
serpent aux noires écailles dont les anneaux glissaient et se
suivaient sans fin. Gneuss recula sans pouvoir refermer les yeux; une
effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur le flot
sanglant.

Il le vit se gonfler lentement, s'élargir dans son lit. Le ruisseau
devint rivière, rivière lente et paisible qu'un enfant aurait franchie
d'un élan. La rivière devint torrent et passa sur le sol avec un bruit
sourd, rejetant sur les bords une écume rougeâtre. Le torrent devint
fleuve, fleuve immense.

Ce fleuve emportait les cadavres; et c'était un horrible prodige que
ce sang sorti des blessures en telle abondance qu'il charriait les
morts.

Gneuss reculait toujours devant le flot qui montait. Ses regards
n'apercevaient plus l'autre rive; il lui semblait que la vallée se
changeait en lac.

Soudain, il se trouva adossé contre une rampe de roches; il dut
s'arrêter dans sa fuite. Alors il sentit la vague battre ses genoux.
Les morts qu'emportait le courant, l'insultaient au passage; chacune
de leurs blessures devenait une bouche qui le raillait de son effroi.
La mer épaisse montait, montait toujours; maintenant elle sanglotait
autour de ses hanches. Il se dressa dans un suprême effort, se
cramponna aux fentes des roches; les roches se brisèrent, il retomba,
et le flot couvrit ses épaules.

La lune pâle et morne regardait cette mer où ses rayons s'éteignaient
sans reflet. La lumière flottait dans le ciel. La nappe immense, toute
d'ombre et de clameurs, paraissait l'ouverture béante d'un abîme.

La vague montait, montait; elle rougit de son écume les lèvres de
Gneuss.



II


A l'aube, Elberg en arrivant éveilla Gneuss qui dormait, la tête sur
une pierre.

--Ami, dit-il, je me suis égaré dans les buissons. Comme je m'étais
assis au pied d'un arbre, le sommeil m'a surpris et les yeux de mon
âme ont vu se dérouler des scènes étranges, dont le réveil n'a pu
dissiper le souvenir.

Le monde était à son enfance. Le ciel semblait un immense sourire. La
terre, vierge encore, s'épanouissait aux rayons de mai, dans sa chaste
nudité. Le brin d'herbe verdissait, plus grand que le plus grand de
nos chênes: les arbres élargissaient dans l'air des feuillages qui
nous sont inconnus. La sève coulait largement dans les veines du
monde, et le flot s'en trouvait si abondant, que, ne pouvant se
contenter des plantes, il ruisselait dans les entrailles des roches et
leur donnait la vie.

Les horizons s'étendaient calmes et rayonnants. La sainte nature
s'éveillait. Comme l'enfant qui s'agenouille au matin et remercie Dieu
de la lumière, elle épanchait vers le ciel tous ses parfums, toutes
ses chansons, parfums pénétrants, chansons ineffables, que mes sens
pouvaient à peine supporter, tant l'impression en était divine.

La terre, douce et féconde, enfantait sans douleur. Les arbres à fruit
croissaient à l'aventure, les champs de blé bordaient les chemins,
comme font aujourd'hui les champs d'orties. On sentait dans l'air que
la sueur humaine ne se mêlait point encore aux souffles du ciel. Dieu
seul travaillait pour ses enfants.

L'homme, comme l'oiseau, vivait d'une nourriture providentielle. Il
allait, bénissant Dieu, cueillant les fruits de l'arbre, buvant l'eau
de la source, s'endormant le soir sous un abri de feuillage. Ses
lèvres avaient horreur de la chair; il ignorait le goût du sang, il ne
trouvait de saveurs qu'aux seuls mets que la rosée et le soleil
préparaient pour ses repas.

C'est ainsi que l'homme restait innocent et que son innocence le
sacrait roi des autres êtres de la création. Tout était concorde. Je
ne sais quelle blancheur avait le monde, quelle paix suprême le
berçait dans l'infini. L'aile des oiseaux ne battait pas pour la
fuite; les forêts ne cachaient pas d'asiles dans leurs taillis. Toutes
les créatures de Dieu vivaient au soleil, ne formant qu'un peuple,
n'ayant qu'une loi, la bonté.

Moi, je marchais parmi ces êtres, au milieu de cette nature. Je me
sentais devenir plus fort et meilleur. Ma poitrine aspirait longuement
l'air du ciel. J'éprouvais, quittant soudain nos vents empestés pour
ces brises d'un monde plus pur, la sensation délicieuse du mineur
remontant au grand air.

Comme l'ange des rêves berçait toujours mon sommeil, voici ce que vit
mon esprit dans une forêt où il s'était égaré.

Deux hommes suivaient un étroit sentier perdu sous le feuillage. Le
plus jeune marchait en avant; l'insouciance chantait sur sa lèvre; son
regard avait une caresse pour chaque brin d'herbe. Parfois, il se
tournait pour sourire à son compagnon. Je ne sais à quelle douceur je
reconnus que c'était là un sourire de frère.

Les lèvres et les yeux de l'autre homme restaient sombres et muets. Il
couvait la nuque de l'adolescent d'un regard de haine, hâtant sa
marche, trébuchant derrière lui. Il semblait poursuivre une victime
qui ne fuyait pas.

Je le vis couper le tronc d'un arbre, qu'il façonna grossièrement en
massue. Puis, craignant de perdre son compagnon, il courut, cachant
son arme derrière lui. Le jeune homme, qui s'était assis pour
l'attendre, se leva à son approche, et le baisa au front, comme après
une longue absence.

Ils se remirent à marcher. Le jour baissait. L'enfant pressa le pas,
en apercevant au loin, entre les derniers troncs de la forêt, les
lignes tendres d'un coteau, jaune de l'adieu du soleil. L'homme sombre
crut qu'il fuyait. Alors il leva le tronc d'arbre.

Son jeune frère se tournait. Une joyeuse parole d'encouragement était
sur ses lèvres. Le tronc d'arbre lui écrasa la face, et le sang
jaillit.

Le brin d'herbe qui en reçut la première goutte, la secoua avec
horreur sur la terre. La terre but cette goutte, frémissante,
épouvantée; un long cri de répugnance s'échappa de son sein, et le
sable du sentier rendit le hideux breuvage en mousse sanglante.

Au cri de la victime, je vis les créatures se disperser sous le vent
de l'effroi. Elles s'enfuirent par le monde, évitant les chemins
frayés; elles se postèrent dans les carrefours, et les plus forts
attaquèrent les plus faibles. Je les vis dans l'isolement polir leurs
crocs et acérer leurs griffes. Le grand brigandage de la création
commença.

Alors passa devant moi l'éternelle fuite. L'épervier fondit sur
l'hirondelle, l'hirondelle dans son vol saisit le moucheron, le
moucheron se posa sur le cadavre. Depuis le ver jusqu'au lion, tous
les êtres se sentirent menacés. Le monde se mordit la queue et se
dévora éternellement.

La nature elle-même, frappée d'horreur, eut une longue convulsion. Les
lignes pures des horizons se brisèrent. Les aurores et les soleils
couchants eurent de sanglants nuages; les eaux se précipitèrent avec
d'éternels sanglots, et les arbres, tordant leurs branches, jetèrent
chaque année des feuilles flétries à la terre.



III


Comme Elberg se taisait, Clérian parut. Il s'assit entre ses deux
compagnons et leur dit:

--Je ne sais si j'ai vu ou si j'ai rêvé ce que je vais conter, tant le
rêve avait de réalité, tant la réalité paraissait un rêve.

Je me suis trouvé sur un chemin qui traversait le monde. Il était
bordé de villes, et les peuples le suivaient dans leurs voyages.

J'ai vu que les dalles en étaient noires. Mes pieds glissaient, et
j'ai reconnu qu'elles étaient noires de sang. Dans sa largeur, le
chemin s'inclinait en deux pentes; un ruisseau, coulant au centre,
roulait une eau rouge et épaisse.

J'ai suivi ce chemin où la foule s'agitait. J'allais de groupe en
groupe, regardant la vie passer devant moi.

Ici, des pères immolaient leurs filles dont ils avaient promis le sang
à quelque dieu monstrueux. Les blondes têtes se penchaient sous le
couteau, pâlissantes au baiser de la mort.

Là, des vierges frémissantes et fières se frappaient pour se dérober à
de honteux embrassements, et la tombe servait de blanche robe à leur
virginité.

Plus loin, des amantes mouraient sous les baisers. Celle-ci, pleurant
son abandon, expirait sur le rivage, les yeux fixés sur les flots qui
avaient emporté son coeur; celle-là, assassinée entre les bras de
l'amant, s'envolait à son cou, emportés tous deux dans une éternelle
étreinte.

Plus loin, des hommes, las d'ombre et de misère, envoyaient leurs âmes
trouver dans un monde meilleur une liberté vainement cherchée sur
cette terre.

Partout, les pieds des rois laissaient sur les dalles de sanglantes
empreintes. Celui-ci a marché dans le sang de son frère; celui-là,
dans le sang de son peuple; cet autre, dans le sang de son Dieu. Leurs
pas rouges sur la poussière faisaient dire à la foule: Un roi a passé
là.

Les prêtres égorgeaient les victimes; puis, penchés stupidement sur
leurs entrailles palpitantes, prétendaient y lire les secrets du ciel.
Ils portaient des épées sous leurs robes et prêchaient la guerre au
nom de leur Dieu. Les peuples, à leur voix, se ruant les uns sur les
autres, se dévoraient pour la glorification du Père commun.

L'humanité entière était ivre; elle battait les murs, elle se
vautrait, sur les dalles souillées d'une boue hideuse. Les yeux
fermés, tenant à deux mains un glaive à double tranchant, elle
frappait dans la nuit et massacrait.

Un souffle humide de carnage passait sur la foule qui se perdait au
loin dans un brouillard rougeâtre. Elle courait, emportée dans un élan
d'épouvante, elle se roulait dans l'orgie avec des éclats de plus en
plus furieux. Elle foulait aux pieds ceux qui tombaient, et faisait
rendre aux blessures la dernière goutte de sang. Elle haletait de
rage, maudissant le cadavre, dès qu'elle ne pouvait plus en arracher
une plainte.

La terre buvait, buvait avidement; ses entrailles n'avaient plus de
répugnance pour la liqueur âcre. Comme l'être avili par l'ivresse,
elle se gorgeait de lie.

Je pressais le pas, ayant hâte de ne plus voir mes frères. Le noir
chemin s'étendait toujours aussi vaste à chaque nouvel horizon; le
ruisseau que je suivais semblait porter le flot sanglant à quelque mer
inconnue.

Et comme j'avançais, je vis la nature devenir sombre et sévère. Le
sein des plaines se déchirait profondément. Des blocs de rocher
partageaient le sol en stériles collines et en vallons ténébreux. Les
collines montaient, les vallons se creusaient de plus en plus; la
pierre devenait montagne, le sillon se changeait en abîme.

Pas un feuillage, pas une mousse; des roches désolées, la tête
blanchie par le soleil, les pieds ténébreux et mangés par l'ombre. Le
chemin passait au milieu de ces roches, dans un silence de mort.

Enfin il fit un brusque détour, et je me trouvai dans un site funèbre.

Quatre montagnes, s'appuyant lourdement les unes sur les autres,
formaient un immense bassin. Leurs flancs, roides et unis, qui
s'élevaient, pareils aux murs d'une ville cyclopéenne, faisaient de
l'enceinte un puits gigantesque dont la largeur emplissait l'horizon.

Et ce puits, dans lequel tombait le ruisseau, était plein de sang. La
mer épaisse et tranquille montait lentement de l'abîme. Elle semblait
dormir dans son lit de rochers. Le ciel la reflétait en nuées de
pourpre.

Alors je compris que là se rendait tout le sang versé par la violence.
Depuis le premier meurtre, chaque blessure a pleuré ses larmes dans ce
gouffre, et les larmes y ont coulé si abondantes, que le gouffre s'est
empli.

--J'ai vu, cette nuit, dit Gneuss, un torrent qui allait se jeter dans
ce lac maudit.

--Frappé d'horreur, reprit Clérian, je m'approchai du bord, sondant du
regard la profondeur des flots. Je reconnus à leur bruit sourd qu'ils
s'enfonçaient jusqu'au centre de la terre. Puis, mon regard s'étant
porté sur les rochers de l'enceinte, je vis que le flot en gagnait les
cimes. La voix de l'abîme me cria: "Le flot qui monte, montera
toujours et atteindra les sommets. Il montera encore, et alors un
fleuve échappé du terrible bassin se précipitera dans les plaines. Les
montagnes, lasses de lutter avec la vague, s'affaisseront. Le lac
entier s'écroulera sur le monde, et l'inondera. C'est ainsi que des
hommes qui naîtront, mourront noyés dans le sang versé par leurs
pères."

--Le jour est proche, dit Gneuss: les vagues étaient hautes, la nuit
dernière.



IV


Le soleil se levait, lorsque Clérian acheva le récit de son rêve. Un
son de trompette qu'apportait le vent du matin, se faisait entendre
vers le nord. C'était le signal qui rassemblait auteur du drapeau les
soldats épars dans la plaine.

Les trois compagnons se levèrent et prirent leurs armes. Ils
s'éloignaient, jetant un dernier regard sur le foyer éteint,
lorsqu'ils virent Flem venir à eux en courant dans les hautes herbes.
Ses pieds étaient blancs de poussière.

--Amis, dit-il, je ne sais d'où je viens, tant ma course a été rapide.
Pendant de longues heures, j'ai vu la ronde échevelée des arbres fuir
derrière moi. Le bruit de mes pas qui me berçait m'a fait clore les
paupières, et, toujours courant, sans que mon élan se ralentit, j'ai
dormi d'un sommeil étrange.

Je me suis trouvé sur une colline désolée. Un soleil ardent frappait
les grands rocs. Mes pieds ne pouvaient se poser sans que la chair en
fût brûlée. J'avais hâte d'atteindre la cime.

Et, comme je me précipitais dans mes bonds, je vis monter un homme qui
marchait lentement. Il était couronné d'épines; un lourd fardeau
pesait sur ses épaules, une sueur de sang inondait sa face. Il allait
péniblement, chancelant à chaque pas.

Le sol brûlait, je ne pus subir son supplice; je montai l'attendre
sous un arbre, au sommet de la colline. Alors je reconnus qu'il
portait une croix. A sa couronne, à sa robe pourpre tachée de boue, je
crus comprendre que c'était là un roi, et j'eus grande joie de sa
souffrance.

Des soldats le suivaient, pressant sa marche du fer de leur lance.
Arrivés sur la roche la plus élevée, ils le dépouillèrent de ses
vêtements, ils le couchèrent sur l'arbre sinistre.

L'homme souriait tristement. Il tendit les mains grandes ouvertes aux
bourreaux; les clous y firent deux trous sanglants. Puis, rapprochant
ses pieds l'un de l'autre, il les croisa, et un seul clou suffit.

Couché sur le dos, il se taisait en regardant le ciel. Deux larmes
coulaient lentement sur ses joues, larmes qu'il ne sentait pas, et qui
se perdaient dans le sourire résigné de ses lèvres.

La croix fut dressée, le poids du corps agrandit horriblement les
blessures, et j'entendis les os se briser. Le crucifié eut un long
frisson. Puis, il se remit à regarder le ciel.

Moi, je le contemplais. Voyant sa grandeur dans la mort, je disais:
"Cet homme n'est pas un roi." Alors j'eus pitié, je criai aux soldats
de le frapper au coeur.

Une fauvette chantait sur la croix. Son chant était triste et parlait
à mes oreilles comme la voix d'une vierge en pleurs.

"--Le sang colore la flamme, disait-elle, le sang empourpre la fleur,
le sang rougit la nue. Je me suis posée sur le sable, mes pattes
étaient sanglantes; j'ai effleuré les branches du chêne, mes ailes
étaient rouges.

"J'ai rencontré un juste, je l'ai suivi. Je venais de me baigner dans
la source, et ma robe était pure. Mon chant disait: Réjouissez-vous,
mes plumes: sur l'épaule de cet homme, vous ne serez plus souillées de
la pluie du meurtre.

"Mon chant dit aujourd'hui: Pleure, fauvette du Golgotha, pleure ta
robe tachée par le sang de celui qui te gardait l'asile de son sein.
Il est venu pour rendra la blancheur aux fauvettes, hélas! et les
hommes le forcent à me mouiller de la rosée de ses plaies.

"Je doute, et je pleure ma robe tachée. Où trouverai-je ton frère, ô
Jésus! pour qu'il m'ouvre son vêtement de lin? Ah! pauvre maître, quel
fils né de toi lavera mes plumes que tu rougis de ton sang?"

Le crucifié écoutait la fauvette. Le vent de la mort faisait battre
ses paupières; l'agonie tordait ses lèvres. Son regard se leva vers
l'oiseau, plein d'un doux reproche; son sourire brilla, serein comme
l'espérance.

Alors, il poussa un grand cri. Sa tête se pencha sur sa poitrine, et
la fauvette s'enfuit, emportée dans un sanglot. Le ciel devint noir,
la terre frémit dans l'ombre.

Je courais toujours et je dormais. L'aurore était venue, les vallées
s'éveillaient, rieuses dans les brouillards du matin. L'orage de la
nuit avait donné plus de sérénité au ciel, plus de vigueur aux
feuilles vertes. Mais le sentier se trouvait bordé des mêmes épines
qui me déchiraient la veille; les mêmes cailloux durs et tranchants
roulaient sous mes pieds; les mêmes serpents rampaient dans les
buissons et me menaçaient au passage. Le sang du juste avait coulé
dans les veines du vieux monde, sans lui rendre l'innocence de sa
jeunesse.

La fauvette passa sur ma tête, et me cria:

--Va, va, je suis bien triste. Je ne puis trouver une source assez
pure où me baigner. Regarde, la terre est méchante comme hier. Jésus
est mort, et l'herbe n'a pas fleuri. Va, va, ce n'est qu'un meurtre de
plus.



V


La trompette sonnait toujours le départ.

--Fils, dit Gneuss, c'est un laid métier que le nôtre. Notre sommeil
est troublé par les fantômes de ceux que nous frappons. J'ai, comme
vous, senti, pendant de longues heures, le démon du cauchemar peser
sur ma poitrine. Voici trente ans que je tue, j'ai besoin de sommeil.
Laissons là nos frères. Je connais un vallon où les charrues manquent
de bras. Voulez-vous que nous goûtions au pain du travail?

--Nous le voulons, répondirent ses compagnons.

Alors les soldats creusèrent un grand trou au pied d'une roche, et
enterrèrent leurs armes. Ils descendirent se baigner à la rivière;
puis, tous quatre se tenant par les bras, ils disparurent au coude du
sentier.



LES VOLEURS ET L'ÂNE



I


Je connais un jeune homme, Ninon, que tu gronderais fort. Léon adore
Balzac et ne peut souffrir George Sand; le livre de Michelet a failli
le rendre malade. Il dit naïvement que la femme naît esclave, il ne
prononce jamais sans rire les mots d'amour et de pudeur. Ah! comme il
vous maltraite! Sans doute, il se recueille la nuit pour vous mieux
déchirer le jour. Il a vingt ans.

La laideur lui paraît un crime. Des yeux petits, une bouche trop
grande, le mettent hors de lui. Il prétend que, puisqu'il n'y a pas de
fleurs laides dans les prés, toutes les jeunes filles doivent naître
également belles. Quand le hasard le met dans la rue face à face avec
un laideron, trois jours durant il maudit les cheveux rares, les pieds
larges, les mains épaisses. Lorsqu'au contraire la femme est jolie, il
sourit méchamment, et le silence qu'il garde alors est formidable de
mauvaises pensées.

Je ne sais laquelle de vous trouverait grâce devant lui. Brunes et
blondes, jeunes et vieilles, gracieuses et contrefaites, il vous
enveloppe toutes dans le même anathème. Le vilain garçon! Et comme son
regard rit tendrement! comme sa parole est douce et caressante!

Léon vit en plein quartier Latin.

Ici, Ninon, je me trouve fort embarrassé. Pour un rien, je me tairais,
maudissant l'heure où j'ai eu l'étrange fantaisie de te commencer ce
récit. Tes oreilles curieuses sont grandes ouvertes au scandale, et je
ne sais trop comment t'introduire dans un monde où tu n'as jamais mis
le bout de tes petits pieds.

Ce monde, ma bien-aimée, serait le paradis, s'il n'était l'enfer.

Ouvrons le livre du poète, lisons le chant de la vingtième année.
Vois, la fenêtre se tourne au midi; la mansarde, pleine de fleurs et
de lumière, est si haute, si haute dans le ciel, que parfois on entend
les anges causer sur le toit. Comme font les oiseaux qui choisissent
la branche la plus élevée pour dérober leurs nids aux mains des
hommes, les amoureux ont bâti le leur au dernier étage. Là, ils ont la
première caresse du matin et le dernier adieu du soleil.

De quoi vivent-ils? qui le sait? Peut-être de baisers et de sourires.
Ils s'aiment tant, qu'ils n'ont pas le loisir de songer au repas qui
leur manque. Ils n'ont pas de pain, et ils en jettent aux moineaux.
Quand ils ouvrent l'armoire vide, ils se rassasient en riant de leur
pauvreté.

Leurs amours datent des premiers bluets. Ils se sont rencontrés dans
un champ de blé. Se connaissant depuis longtemps, sans s'être jamais
vus, ils ont pris le même sentier pour rentrer à la ville. Elle
portait, comme une fiancée, un gros bouquet sur le sein. Elle a monté
les sept étages, et, trop lasse, elle n'a pu redescendre.

Est-ce demain qu'elle en aura la force? Elle l'ignore. En attendant,
elle se repose en trottant menu par la mansarde, arrosant les fleurs,
soignant un ménage qui n'existe pas. Puis, elle coud, pendant que le
jeune homme travaille. Leurs chaises se touchent; peu à peu, pour plus
de commodité, ils finissent par n'en prendre qu'une pour eux deux. La
nuit vient. Ils se grondent de leur paresse. Ah! comme il ment ce
poète, Ninon, et comme son mensonge est séduisant! Qu'il ne soit
jamais homme, l'éternel enfant! qu'il nous trompe encore, lorsqu'il ne
pourra plus se tromper lui-même! Il vient du paradis pour nous en
conter les amours. Il a rencontré là-haut Musette et Mimi, deux
saintes, qu'il s'est plu à faire descendre parmi nous. Elles n'ont
fait qu'effleurer la terre de leurs ailes, elles s'en sont allées dans
le rayon qui les apportait. Aujourd'hui, les coeurs de vingt ans les
cherchent et pleurent de ne pouvoir les trouver.

Me faut-il te mentir à mon tour, ma bien-aimée, en les demandant au
ciel, ou dois-je plutôt avouer que je les ai rencontrées en enfer? Si
là, près du foyer, dans ce fauteuil où tu te berces, un ami
m'écoutait, comme je lèverais hardiment le voile d'or dont le poète a
paré des épaules indignes! Mais toi, tu me fermerais la bouche de tes
petites mains, tu te fâcherais, tu crierais au mensonge, pour trop de
vérité. Comment pourrais-tu croire aux amoureux de notre âge qui
boivent au ruisseau, quand la soif les prend dans la rue? Quelle
serait ta colère, si j'osais te dire que tes soeurs, les amantes, ont
dénoué leurs fichus et qu'elles se sont échevelées! Tu vis, riante et
sereine, dans le nid que j'ai bâti pour toi; tu ignores comment va le
monde. Je n'aurai pas le courage de t'avouer que les fleurs en sont
bien malades, et que demain peut-être les coeurs y seront morts.

Ne bouchez pas vos oreilles, mignonne: vous n'aurez point à rougir.



II


Léon vit donc en plein quartier Latin. Sa main est la plus serrée dans
ce pays où toutes les mains se connaissent. La franchise de son regard
lui fait un ami de chaque passant.

Les femmes n'osent lui pardonner la haine qu'il leur témoigne, et sont
furieuses de ne pouvoir avouer qu'elles l'aiment. Elles le détestent
tout en l'adorant.

Avant les faits que je vais te conter, je ne lui ai jamais connu de
maîtresse. Il se dit blasé et parle des plaisirs de ce monde comme en
parlerait un trappiste, s'il rompait son long silence. Il est sensible
à la bonne chère et ne peut souffrir un mauvais vin. Son linge est
d'une grande finesse, ses vêtements sont toujours d'une exquise
élégance.

Je le vois souvent s'arrêter devant les vierges de l'école italienne,
les yeux humides. Un beau marbre lui donne une heure d'extase.

D'ailleurs, Léon mène la vie d'étudiant, travaillant le moins
possible, flânant au soleil, s'oubliant sur tous les divans qu'il
rencontre. C'est surtout durant ces heures de demi-sommeil qu'il
déclame ses plus grosses injures contre les femmes. Les yeux fermés,
il paraît caresser une vision, en maudissant le réel.

Un matin de mai, je le rencontrai, l'air ennuyé. Il ne savait que
faire, il marchait dans la rue en quête d'aventures. Les pavés étaient
fangeux, et l'imprévu ne se présentait de loin en loin aux pieds du
promeneur que sous la forme d'une flaque d'eau. J'eus pitié de lui, je
lui proposai d'aller voir aux champs si l'aubépine fleurissait.

Pendant une heure, il me fallut subir de longs discours philosophiques
concluant tous au néant de nos joies. Peu à peu, cependant, les
maisons devenaient plus rares. Déjà, sur le seuil des portes, nous
voyions des marmots barbouillés se rouler fraternellement avec de gros
chiens. Comme nous entrions en pleine campagne, Léon s'arrêta soudain
devant un groupe d'enfants qui jouaient au soleil. Il caressa le plus
jeune, puis il m'avoua qu'il adorait les têtes blondes.

J'ai toujours aimé, pour ma part, ces sentiers étroits, resserrés
entre deux haies, que les grands chariots ne creusent pas de leurs
roues. Le sol en est couvert d'une mousse fine, douce aux pieds comme
le velours d'un tapis. On y marche dans le mystère et le silence; et,
lorsque deux amoureux s'y égarent, les épines des murs verdoyants
forcent l'amante à se presser sur le coeur de l'amant. Nous nous
étions engagés, Léon et moi, dans un de ces chemins perdus où les
baisers ne sont écoutés que des fauvettes. Le premier sourire du
printemps avait eu raison de la misanthropie de mon philosophe. Il
éprouvait de longs attendrissements pour chaque goutte de rosée, il
chantait comme un écolier en rupture de ban.

Le sentier s'allongeait toujours. Les haies, hautes et touffues,
étaient tout notre horizon. Cette sorte d'emprisonnement et
l'ignorance où nous étions de la route, redoublaient notre gaieté.

Peu à peu le passage devint plus étroit: il nous fallut marcher l'un
derrière l'autre. Les haies faisaient de brusques détours, le chemin
se changeait en labyrinthe.

Alors, à l'endroit le plus resserré, nous entendîmes un bruit de voix;
puis, trois personnes surgirent à un des coudes du feuillage. Deux
jeunes gens marchaient en avant, écartant les branches trop longues.
Une jeune femme les suivait.

Je m'arrêtai et je saluai. Le jeune homme qui me faisait face,
m'imita. Ensuite, nous nous regardâmes. La situation était délicate:
les haies nous pressaient, plus épaisses que jamais, et aucun de nous
ne semblait disposé à tourner le dos. C'est alors que Léon, qui venait
derrière moi, se dressant sur la pointe des pieds, aperçut la jeune
femme. Sans mot dire, il s'enfonça bravement dans les aubépines; ses
vêtements se déchirèrent aux ronces, quelques gouttes de sang parurent
sur ses mains. Je dus l'imiter.

Les jeunes gens passèrent en nous remerciant. La jeune femme, comme
pour récompenser Léon de son dévouement, s'arrêta devant lui,
indécise, le regardant de ses grands yeux noirs. Il chercha vite son
mauvais sourire, mais ne le trouva pas.

Lorsqu'elle eut disparu, je sortis du buisson, donnant la galanterie à
tous les diables. Une épine m'avait blessé au cou, et mon chapeau
s'était si bien niché entre deux branches, que j'eus toutes les peines
du monde à l'en retirer. Léon se secoua. Comme j'avais fait un signe
d'amitié à la belle passante, il me demanda si je la connaissais.

--Certainement, lui répondis-je. Elle se nomme Antoinette. Je l'ai eue
trois mois pour voisine.

Nous nous étions remis à marcher. Il se taisait. Alors, je lui parlai
de mademoiselle Antoinette.

C'était une petite personne toute fraîche, toute mignonne; le regard
demi-moqueur, demi-attendri; le geste décidé, l'allure leste et
pimpante; en un mot, une bonne fille. Elle se distinguait de ses
pareilles par une franchise et une loyauté rares dans le monde où elle
vivait. Elle se jugeait elle-même, sans vanité comme sans modestie,
disant volontiers qu'elle était née pour aimer, pour jeter au vent du
caprice son bonnet par-dessus les moulins.

Pendant trois longs mois d'hiver, je l'avais vue, pauvre et isolée,
vivre de son travail. Elle faisait cela sans étalage, sans prononcer
le grand mot de vertu, mais parce que telle était son idée du moment.
Tant que son aiguille marcha, je ne lui connus pas un amoureux. Elle
était un bon camarade pour les hommes qui la venaient voir; elle leur
serrait la main, riait avec eux, mais tirait son verrou à la première
menace d'un baiser. J'avouai que j'avais essayé de lui faire quelque
peu la cour. Un jour, comme je lui apportais une bague et des pendants
d'oreille:

--Mon ami, m'avait-elle dit, reprenez vos bijoux. Lorsque je me donne,
je ne me donne encore que pour une fleur.

Quand elle aimait, elle était paresseuse et indolente. La dentelle et
la soie remplaçaient alors l'indienne. Elle effaçait soigneusement les
blessures de l'aiguille, et d'ouvrière devenait grande dame.

D'ailleurs, dans ses amours, elle gardait sa liberté de grisette.
L'homme qu'elle aimait le savait bientôt; il le savait tout aussi
vite, lorsqu'elle ne l'aimait plus. Ce n'était pas, cependant, une de
ces belles capricieuses changeant d'amant à chaque chaussure usée.
Elle avait une grande raison et un grand coeur. Mais la pauvre fille
se trompait souvent; elle plaçait ses mains dans des mains indignes,
et les retirait vite de dégoût. Aussi était-elle las de ce quartier
Latin, où les jeunes gens lui semblaient bien vieux.

A chaque nouveau naufrage, son visage devenait un peu plus triste.
Elle disait de rudes vérités aux hommes; elle se querellait de ne
pouvoir vivre sans aimer. Puis elle se cloîtrait, jusqu'à ce que son
coeur brisât les grilles.

Je l'avais rencontrée la veille. Elle éprouvait un grand chagrin: un
amant venait de la quitter, alors qu'elle l'aimait encore un peu.

--Je sais bien, m'avait-elle dit, que, huit jours plus tard, je
l'aurais laissé là moi-même: c'était un méchant garçon. Mais je
l'embrassais encore tendrement sur les deux joues. C'est au moins
trente baisers perdus.

Elle avait ajouté que, depuis ce temps, elle traînait à sa suite deux
amoureux qui l'accablaient de bouquets. Elle les laissait faire, leur
tenant parfois ce discours: "Mes amis, je ne vous aime ni l'un ni
l'autre: vous seriez de grands fous de vous disputer mes sourires.
Soyez frères plutôt. Vous êtes, je le vois, de bons enfants; nous
allons nous égayer en vieux camarades. Mais à la première querelle, je
vous quitte."

Les pauvres garçons se serraient donc la main avec chaleur, tout en
s'envoyant au diable. C'étaient eux sans doute que nous venions de
rencontrer.

Telle était mademoiselle Antoinette: pauvre coeur aimant égaré en pays
de débauche; douce et charmante fille qui semait les miettes de ses
tendresses à tous les moineaux voleurs du chemin.

Je donnai à Léon ces détails. Il m'écouta sans témoigner un grand
intérêt, sans provoquer mes confidences par la moindre question.
Lorsque je me tus:

--Cette fille est trop franche, me dit-il; je n'aime pas sa façon de
comprendre l'amour.

Il avait tant cherché qu'il retrouvait son méchant sourire.



III


Nous étions enfin sortis des haies. La Seine coulait à nos pieds; sur
l'autre rive, un village mirait ses pieds dans la rivière. Nous nous
trouvions en pays de connaissance; maintes fois nous avions rôdé dans
les îles qui descendaient au fil de l'eau.

Après un long repos sous un chêne voisin, Léon me déclara qu'il
mourait de faim et de soif. J'allais lui déclarer que je mourais de
soif et de faim. Alors nous tînmes conseil. La décision fut touchante
d'unanimité: nous devions nous rendre au village; là, nous procurer un
grand panier; ce panier serait convenablement empli de plats et de
bouteilles; enfin tous trois, le panier et nous, nous gagnerions l'île
la plus verte.

Vingt minutes après, nous n'avions plus qu'à trouver un canot. Je
m'étais obligeamment chargé de la corbeille; je dis corbeille, et le
terme est encore modeste. Léon marchait en avant, demandant une barque
à chaque pêcheur. Les barques étaient toutes en campagne. J'allais
proposer à mon compagnon de dresser notre table sur le continent,
lorsqu'on nous indiqua un loueur qui peut-être nous contenterait.

Le loueur habitait, au bout du village, une cabane bâtie à l'angle de
deux rues. Or, il arriva qu'en tournant cet angle, nous nous trouvâmes
de nouveau en face de mademoiselle Antoinette, suivie de ses deux
amoureux. L'un, comme moi, pliait sous le poids d'un énorme panier;
l'autre, comme Léon, avait l'air effaré d'un homme en quête de quelque
objet introuvable. J'eus un regard de pitié pour le pauvre diable qui
suait, tandis que Léon parut me remercier d'avoir accepté un fardeau
qui fit rire un peu méchamment la jeune femme.

Le loueur fumait, debout sur le seuil de sa porte.

Depuis cinquante ans, il avait vu des milliers de couples lui venir
emprunter ses rames pour gagner le désert. Il aimait ces blondes
amoureuses qui, parties les fichus empesés, revenaient, un peu
chiffonnées, les rubans en grand désordre. Il leur souriait au retour,
lorsqu'elles le remerciaient de ses barques qui connaissaient si bien
et gagnaient d'elles-mêmes les îles aux herbes les plus hautes.

Le brave homme vint à nous, en apercevant nos paniers.

--Mes enfants, nous dit-il, je n'ai plus qu'un canot. Que ceux qui ont
trop faim aillent s'attabler là-bas, sous les arbres.

Cette phrase était, certes, très-maladroite: on n'avoue jamais devant
une femme qu'on a trop faim. Nous nous faisions, indécis, n'osant plus
refuser la barque. Antoinette, toujours railleuse, eut cependant pitié
de nous.

--Ces messieurs, dit-elle en s'adressant à Léon, nous ont déjà cédé le
pas ce matin; nous le leur cédons à notre tour.

Je regardai mon philosophe. Il hésitait, il balbutiait, comme
quelqu'un qui n'ose dire sa pensée. Quand il vit mes yeux se fixer sur
lui:

--Mais, dit-il vivement, le dévouement n'a que faire ici: un seul
canot peut nous suffire. Ces messieurs nous déposeront dans la
première île venue, et nous reprendront au retour. Acceptez-vous cet
arrangement, messieurs?

Antoinette répondit qu'elle acceptait. Les paniers furent
soigneusement déposés au fond de la barque. Je me plaçai tout contre
le mien, le plus loin possible des rames. Antoinette et Léon, ne
pouvant sans doute faire autrement, s'assirent côte à côte, sur le
banc resté libre. Quant aux deux amoureux, luttant toujours de bonne
humeur et de galanterie, ils saisirent les rames dans un fraternel
accord.

Ils gagnèrent le courant. Là, comme ils maintenaient la barque, la
laissant descendre au fil de l'eau, mademoiselle Antoinette prétendit
qu'en amont de la rivière les îles étaient plus désertes et plus
ombreuses. Les rameurs se regardèrent, désappointés; ils firent
tourner le canot, ils remontèrent péniblement, luttant contre le flot
rapide en cet endroit. Il est une tyrannie bien lourde et bien douce:
c'est le désir d'un tyran aux lèvres roses, qui peut, dans un de ses
caprices, demander le monde et le payer d'un baiser.

La jeune femme s'était penchée, plongeant sa main dans l'eau. Elle
l'en retirait toute pleine; puis, rêveuse, semblait compter les perles
qui s'échappaient de ses doigts. Léon la regardait faire, se taisant,
mal à l'aise de se sentir aussi près d'une ennemie. Il ouvrit deux
fois les lèvres, sans doute pour dire quelque sottise; mais il les
referma vite, voyant que je souriais. D'ailleurs, ni lui ni elle ne
paraissaient faire grand cas de leur voisinage. Ils se tournaient même
un peu le dos.

Antoinette, las de mouiller ses dentelles, me parla de son chagrin de
la veille. Elle me dit s'être consolée. Mais elle était encore bien
triste. Aux jours d'été, elle ne pouvait vivre sans amour. Elle ne
savait que faire en attendant l'automne.

--Je cherche un nid, ajouta-t-elle. Je le veux tout de soie bleue. On
doit aimer plus longtemps, lorsque meubles, tapis et rideaux ont la
couleur du ciel. Le soleil se tromperait, s'y oublierait le soir,
croyant se coucher dans une nue. Mais je cherche en vain. Les hommes
sont des méchants.

Nous étions arrivés en face d'une île. Je dis aux rameurs de nous y
descendre. J'avais déjà un pied à terre, lorsque Antoinette se récria,
trouvant l'île laide et sans feuillages, déclarant qu'elle ne
consentirait jamais à nous abandonner sur un pareil rocher. Léon
n'avait pas bougé de son banc. Je repris ma place, nous continuâmes à
monter.

La jeune femme, avec une joie d'enfant, se mit à décrire le nid
qu'elle rêvait. La chambre devait être carrée; le plafond, haut et
voûté. La tapisserie des murs serait blanche, semée de bluets liés en
gerbe par un bout de ruban. Aux quatre angles, il y aurait des
consoles chargées de fleurs; au milieu, une table, également couverte
de fleurs. Puis, un sopha, petit, pour que deux personnes assises y
tiennent à peine, en se pressant beaucoup; pas de glace qui égare le
regard dans une coquetterie égoïste; des tapis et des rideaux
très-épais, pour étouffer le bruit des baisers. Fleurs, sopha, tapis,
rideaux, seraient bleus. Elle mettrait une robe bleue, et n'ouvrirait
pas la fenêtre, les jours où le ciel aurait des nuages.

Je voulus à mon tour orner un peu la chambre. Je parlai de cheminée,
de pendule, d'armoire.

--Mais, me dit-elle étonnée, on ne se chaufferait pas, on n'aurait que
faire de l'heure. Je trouve votre armoire ridicule. Me croyez-vous
assez sotte pour traîner nos misères dans mon nid. J'y voudrais vivre
libre, insouciante, non pas toujours, mais quelques bonnes heures,
chaque soir d'été. Les hommes, s'ils devenaient anges, se
fatigueraient de Dieu lui-même. Je sais ce qu'il en est. C'est moi qui
aurais la clef du paradis dans la poche.

Une seconde île verdoyait devant nous, Antoinette battit des mains.
C'était bien le plus charmant petit désert qu'un Robinson pût rêver à
vingt ans. La rive, un peu haute, était bordée de grands arbres, entre
lesquels les églantiers et les herbes luttaient de croissance. Un mur
impénétrable se bâtissait là chaque printemps, mur de feuilles, de
branches, de mousses, qui se grandissait encore en se mirant dans
l'eau. Au dehors, un rempart de rameaux enlacés; au dedans, on ne
savait. Cette ignorance des clairières, ce large rideau de verdure qui
tremblait au vent, sans jamais s'écarter, faisaient de l'île une
retraite mystérieuse, que le passant des rives voisines peuplait
volontiers des blanches filles de la rivière.

Nous tournâmes longtemps autour de cet énorme bouquet de feuillage,
avant de trouver un port. Il semblait ne vouloir pour habitants que
les oiseaux libres. Enfin, sous une grande broussaille s'avançant
au-dessus de l'eau, nous pûmes prendre pied. Antoinette nous regarda
descendre. Elle allongeait la tête, essayant de voir au delà des
arbres.

L'un des rameurs qui maintenait la barque en se tenant à une branche,
lâcha prise. Alors la jeune femme, se sentant emportée, tendit le
bras, et saisissant à son tour une racine. Elle s'y cramponna, appela
à son secours, et cria qu'elle ne voulait pas aller plus loin. Puis,
lorsque les rameurs eurent amarré le canot, elle sauta sur le gazon et
vint à nous, toute vermeille de son exploit.

--Soyez sans crainte, messieurs, nous dit-elle, je ne veux pas vous
gêner; s'il vous plaît d'aller au nord, nous irons au midi.



IV


Je repris mon panier, je me mis gravement à chercher l'herbe la moins
humide. Léon me suivait, suivi lui-même d'Antoinette et de ses
amoureux. Nous fîmes ainsi le tour de l'île. Revenu à notre point de
départ, je m'assis, décidé à ne pas chercher davantage. Antoinette fit
encore quelques pas, parut hésiter, puis revint se placer en face de
moi. Nous étions au nord, elle ne songeait point à aller au midi.
Alors Léon trouva le site charmant et jura que je ne pouvais mieux
choisir.

Je ne sais comment cela se fit, les paniers se trouvèrent côte à côte,
les provisions se mêlèrent si parfaitement, lorsqu'on les étala sur
l'herbe, que nous ne pûmes jamais reconnaître chacun notre bien. Il
nous fallut avoir une seule nappe. Par esprit de justice, nous
partageâmes tous les mets.

Les deux amoureux s'étaient empressés de prendre place aux côtés de la
jeune femme. Ils prévenaient ses désirs. Pour un morceau qu'elle
demandait, elle en recevait régulièrement deux. Elle mangeait
d'ailleurs de grand appétit.

Léon, au contraire, mangeait peu, nous regardant dévorer. Forcé de
s'asseoir près de moi, il se taisait, il m'adressait un regard
moqueur, chaque fois qu'Antoinette souriait à ses voisins. Comme elle
prenait des deux côtés, elle tendait les mains, à droite et à gauche,
avec une égale complaisance, remerciant chaque fois de sa voix douce.
Ce que voyant, il me faisait de grands signes que je ne comprenais
point.

Décidément, la jeune femme était, ce jour-là, d'une coquetterie
désespérante. Les pieds repliés sous ses jupes, elle disparaissait
presque dans l'herbe; un poète l'eût volontiers comparée à une grande
fleur qui aurait eu le don du regard et du sourire. Elle, si naturelle
d'ordinaire, avait des mouvements mutins, des minauderies dans la voix
que je ne lui connaissais pas. Les amoureux, confus de ses bonnes
paroles, se regardaient d'un air triomphant. Moi, étonné de cette
coquetterie soudaine; voyant par instant la maligne rire sous cape, je
me demandais lequel de nous transformait cette fille simple en rusée
commère.

Le gazon commençait à se dégarnir. On riait plus qu'on ne parlait.
Léon changeait de place à chaque instant, ne se trouvant bien à
aucune. Comme il avait repris son air méchant, je craignis un discours
et je suppliai du regard notre compagne de me pardonner un ami aussi
maussade. Mais elle était fille vaillante: un philosophe de vingt ans,
tout sérieux qu'il fût, ne la déconcertait pas.

--Monsieur, dit-elle à Léon, vous êtes triste, notre gaieté paraît
vous être importune. Je n'ose plus rire.

--Riez, riez, madame, répondit-il. Si je me tais, c'est que je ne sais
point, comme ces messieurs, trouver de ces belles choses qui vous
mettent en joie.

--Est-ce dire que vous n'êtes pas flatteur? Mais parlez vite, alors.
Je vous écoute, je veux de grosses vérités.

--Les femmes ne les aiment pas, madame. D'ailleurs, lorsqu'elles sont
jeunes et belles, quel mensonge peut-on leur faire qui ne soit vrai?

--Allons, vous le voyez, vous êtes un courtisan comme les autres.
Voilà que vous me forcez à rougir. Lorsque nous sommes absentes, vous
nous déchirez à belles dents, messieurs les hommes; mais que la
moindre de nous paraisse, vous n'avez pas de saluts assez profonds,
pas de phrases assez tendres. C'est de l'hypocrisie, cela! Moi, je
suis franche, je dis: Les hommes sont méchants, ils ne savent pas
aimer. Voyons, monsieur, soyez franc à votre tour. Que dites-vous des
femmes?

--Ai-je toute liberté?

--Certainement.

--Vous ne vous fâcherez pas?

--Eh! non, je rirai plutôt.

Léon se posa en orateur. Comme je connaissais le discours, l'ayant
entendu plus de cent fois, je me récréai, pour le supporter, à jeter
de petits cailloux dans la Seine.

--Lorsque Dieu, dit-il, s'aperçut qu'il manquait un être à sa
création, ayant employé toute la fange, il ne sut où prendre la
matière nécessaire pour réparer son oubli. Il lui fallut s'adresser
aux créatures; il reprit à chaque animal un peu de sa chair, et de ces
emprunts faits au serpent, à la louve, au vautour, il créa la femme.
Aussi, les sages qui ont connaissance de ce fait, omis dans la Bible,
ne s'étonnent-ils pas en voyant la femme fantasque, sans cesse en
proie à des humeurs contraires, fidèle image des éléments divers qui
la composent. Chaque être lui a donné un vice; le mal épars dans la
création s'est réuni en elle; de là ses caresses hypocrites, ses
trahisons, ses débauches...

On eût dit que Léon récitait une leçon. Il se tut, cherchant la suite.
Antoinette applaudit.

--Les femmes, reprit l'orateur, naissent légères et coquettes, comme
elles naissent brunes ou blondes. Elles se livrent par égoïsme, peu
soucieuses de choisir selon le mérite. Un homme est fat, il a la
beauté régulière des sots: elles vont se le disputer. Qu'il soit
simple et affectueux, qu'il se contente d'être homme d'esprit, sans le
crier sur les toits, elles ne sauront même pas s'il existe. En toutes
choses, il leur faut des joujoux qui brillent: jupes de soie, colliers
d'or, pierreries, amants peignés et fardés. Quant aux ressorts de
l'amusante machine, peu leur importe qu'ils fonctionnent bien ou mal.
Elles n'ont pas charge d'âmes. Elles se connaissent en cheveux noirs,
en lèvres amoureuses, mais elles sont ignorantes des choses du coeur.
C'est ainsi qu'elles se jettent dans les bras du premier niais venu,
confiantes en sa grande mine. Elles l'aiment, parce qu'il leur plaît;
il leur plaît, parce qu'il leur plaît. Un jour, le niais les bat.
Alors elles crient au martyre, elles se désolent, disant qu'un homme
ne peut toucher à un coeur sans le briser. Les folles, que ne
cherchent-elles la fleur d'amour où elle fleurit!

Antoinette applaudit de nouveau. Le discours, tel que je le
connaissais, s'arrêtait là. Léon l'avait prononcé tout d'un trait,
comme ayant hâte de le finir. La dernière phrase dite, il regarda la
jeune femme et parut rêver. Puis, ne déclamant plus, il ajouta:

--Je n'ai eu qu'une bonne amie. Elle avait dix ans, et moi douze. Un
jour elle me trompa pour un gros dogue qui se laissait tourmenter sans
jamais montrer les dents. Je pleurai beaucoup, je jurai de ne plus
aimer. J'ai tenu ce serment. Je n'entends rien aux femmes. Si
j'aimais, je serais jaloux et maussade; j'aimerais trop, je me ferais
haïr; on me tromperait, et j'en mourrais.

Il se tut, les yeux humides, tâchant vainement de rire. Antoinette ne
raillait plus; elle l'avait écouté, toute sérieuse; puis, s'écartant
de ses voisins, regardant Léon en face, elle vint poser la main sur
son épaule,

--Vous êtes un enfant, lui dit-elle simplement.



V


Un dernier rayon qui glissait sur la rivière, la changeait en un ruban
d'or et de moire. Nous attendions la première étoile pour descendre le
courant à la fraîcheur du soir. Les paniers avaient été reportés dans
la barque. Nous nous étions couchés dans l'herbe, à l'aventure, chacun
selon son gré.

Antoinette et Léon s'étaient placés sous un grand églantier, qui
allongeait ses bras au-dessus de leurs têtes. Les branches vertes les
cachaient à demi; comme ils me tournaient le dos, je ne pouvais voir
s'ils riaient ou s'ils pleuraient. Ils parlaient bas, paraissait se
quereller. Moi, j'avais choisi un petit tertre, semé d'une herbe fine;
paresseusement étendu, je voyais à la fois le ciel et la pelouse où se
posaient mes pieds. Les deux galants, appréciant sans doute le charme
de mon attitude, étaient venus se coucher, l'un à ma gauche, l'autre à
ma droite.

Ils abusaient de leur position pour me parler tous deux à la fois.

Celui qui se trouvait à ma gauche, me touchait légèrement au bras,
lorsqu'il voyait que je ne l'écoutais plus.

--Monsieur, me disait-il, j'ai rarement rencontré une femme plus
capricieuse que mademoiselle Antoinette. Vous ne sauriez croire comme
sa tête tourne au moindre souffle. Pour citer un exemple, lorsque nous
vous avons rencontrés, ce matin, nous allions dîner à deux lieues
d'ici. A peine aviez-vous disparu, qu'elle nous a fait revenir sur nos
pas; la contrée lui plaisait, disait-elle. C'est à perdre l'esprit.
Moi, j'aime les choses qui s'expliquent.

Celui qui était à ma gauche disait en même temps, me forçant aussi à
l'écouter:

--Monsieur, je désire depuis ce matin vous parler en particulier. Nous
croyons, mon compagnon et moi, vous devoir des explications. Nous
avons remarqué votre grande amitié pour mademoiselle Antoinette, et
nous regrettons vivement de vous gêner dans vos projets, Si nous
avions connu votre amour une semaine plus tôt, nous nous serions
retirés, pour ne pas causer le moindre chagrin à un galant homme;
mais, aujourd'hui, il est un peu tard: nous ne nous sentons plus la
force du sacrifice. D'ailleurs, je veux être franc: Antoinette m'aime.
Je vous plains, et je me mets à votre disposition.

Je me hâtai de le rassurer. Mais j'eus beau lui jurer que je n'avais
jamais été et que je ne serais jamais l'amant d'Antoinette, il n'en
continua pas moins à me prodiguer les plus tendres consolations. Il
lui était trop doux de penser qu'il m'avait volé ma maîtresse.

L'autre, fâché de l'attention accordée à son camarade, se pencha vers
moi. Pour m'obliger à prêter l'oreille, il me fit une grosse
confidence.

--Je veux être franc avec vous, me dit-il: Antoinette m'aime. Je
plains sincèrement ses autres adorateurs.

A ce moment, j'entendis un bruit singulier; il partait du buisson sous
lequel Léon et Antoinette s'abritaient. Je ne sus si c'était un baiser
ou le petit cri d'une fauvette effarouchée.

Cependant, mon voisin de droite avait surpris mon voisin de gauche me
disant qu'Antoinette l'aimait. Il se souleva, le regarda d'un air
menaçant. Je me laissai glisser entre eux, je gagnai sournoisement une
haie derrière laquelle je me blottis. Alors, ils se trouvèrent face à
face.

Ma broussaille était admirablement choisie. Je voyais Antoinette et
Léon, sans entendre toutefois leurs paroles. Ils se querellaient
toujours; seulement, ils paraissaient plus près l'un de l'autre. Quant
aux amoureux, ils se trouvaient au-dessus de moi, et je pus suivre
leur dispute. La jeune femme leur tournant le dos, ils étaient furieux
tout à leur aise.

--Vous avez mal agi, disait l'un; voici deux jours que vous auriez dû
vous retirer. N'avez-vous pas l'esprit de le voir? c'est moi
qu'Antoinette préfère.

--En effet, répondit l'autre, je n'ai point cet esprit-là. Mais vous
avez la sottise, vous, de prendre comme vous appartenant les sourires
et les regards qu'on m'adresse.

--Soyez certain, mon pauvre monsieur, qu'Antoinette m'aime.

--Soyez certain, mon heureux monsieur, qu'Antoinette m'adore.

Je regardai Antoinette. Décidément, il n'y avait pas de fauvette dans
le buisson.

--Je suis las de tout ceci, reprit l'un des soupirants. N'êtes-vous
pas de mon avis, il est temps que l'un de nous disparaisse?

--J'allais vous proposer de nous couper la gorge, répondit l'autre.

Ils avaient élevé la voix; ils gesticulaient, se levant, s'asseyant
dans leur colère. La jeune femme, distraite par le bruit croissant de
la querelle, tourna la tête. Je la vis s'étonner, puis sourire. Elle
attira sur les deux jeunes gens l'attention de Léon, auquel elle dit
quelques mots qui le mirent en gaieté.

Il se leva, s'approchant de la rive, entraînant sa compagne. Ils
étouffaient leurs éclats de rire et marchaient en évitant de faire
rouler les pierres. Je pensai qu'ils allaient se cacher, pour se faire
chercher ensuite.

Les deux galants criaient plus fort; faute d'épées, ils préparaient
leurs poings. Cependant, Léon avait gagné la barque; il y fit entrer
Antoinette, et se mit à en dénouer tranquillement l'amarre; puis, il y
sauta lui-même.

Comme l'un des amoureux allait lever le bras sur l'autre, il vit le
canot au milieu de la rivière. Stupéfait, oubliant de frapper, il le
montra à son compagnon.

--Eh bien! eh bien! cria-t-il en courant à la rive, que veut dire
cette plaisanterie?

On m'avait parfaitement oublié derrière ma broussaille. Le bonheur et
le malheur rendent égoïste. Je me levai.

--Messieurs, dis-je aux pauvres garçons béants et effarés, vous
souvient-il de certaine fable? Cette plaisanterie veut dire ceci: On
vous vole Antoinette, que vous pensiez m'avoir volée.

--La comparaison est galante! me cria Léon. Ces messieurs sont des
larrons et madame est un....

Madame l'embrassait. Le baiser étouffa le vilain mot.

--Frères, ajoutai-je en me tournant vers mes compagnons de naufrage,
nous voici sans vivres et sans toit pour abriter nos têtes. Bâtissons
une hutte, vivons de baies sauvages, en attendant qu'il plaise à un
navire de nous venir tirer de notre île déserte.



VI


Et puis?

Et puis, que sais-je, moi! Tu m'en demandes trop long, Ninette. Voici
deux mois qu'Antoinette et Léon vivent dans le nid couleur du ciel.
Antoinette est restée une bonne et franche fille, Léon médit des
femmes avec plus de verve que jamais. Ils s'adorent.



SOEUR-DES-PAUVRES



I


A dix ans, elle paraissait si chétive, la pauvre enfant, que c'était
pitié de la voir travailler autant qu'une servante de ferme. Elle
avait les grands yeux étonnés, le sourire triste des gens qui
souffrent sans se plaindre. Les riches fermiers qui, le soir, la
rencontraient au sortir du bois, mal vêtue, chargée d'un lourd
fardeau, lui offraient parfois, lorsque le grain s'était bien vendu,
de lui acheter un bon jupon de grosse futaine. Et alors elle
répondait: "Je sais, sous le porche de l'église, un pauvre vieux qui
n'a qu'une blouse, par ce grand froid de décembre; achetez-lui une
veste de drap, et j'aurai chaud demain, à le voir si bien couvert." Ce
qui lui avait fait donner le surnom de Soeur-des-Pauvres; et les uns
la nommaient ainsi, en dérision de ses mauvaises jupes; les autres, en
récompense de son bon coeur. Soeur avait eu jadis un fin berceau de
dentelle et des jouets à remplir une chambre. Puis, un matin, sa mère
ne vint pas l'embrasser au lever. Comme elle pleurait de ne point la
voir, on lui dit qu'une sainte du bon Dieu l'avait emmenée au paradis,
ce qui sécha ses larmes. Un mois auparavant, son père était ainsi
parti. La chère petite pensa qu'il venait d'appeler sa mère dans le
ciel, et que, réunis tous deux, ne pouvant vivre sans leur fille, ils
lui enverraient bientôt un ange pour l'emporter à son tour.

Elle ne se rappelait plus comment elle avait perdu ses jouets et son
berceau. De riche demoiselle elle devint pauvre fille, cela sans que
personne en parût étonné: sans doute des méchants étaient venus qui
l'avaient dépouillée en honnêtes gens. Elle se souvenait seulement
d'avoir vu, un matin, auprès de sa couche, son oncle Guillaume et sa
tante Guillaumette. Elle eut grand peur, parce qu'ils ne
l'embrassèrent point. Guillaumette la vêtit à la hâte d'une étoffe
grossière; Guillaume, la tenant par la main, l'emmena dans la
misérable cabane où elle vivait maintenant. Puis, c'était tout. Elle
se sentait bien lasse chaque soir.

Guillaume et Guillaumette, eux aussi, avaient possédé de grandes
richesses, autrefois. Mais Guillaume aimait les joyeux convives, les
nuits passées à boire, sans songer aux tonneaux qui s'épuisent;
Guillaumette aimait les rubans, les robes de soie, les longues heures
perdues à tâcher vainement de se faire jeune et belle; si bien qu'un
jour le vin manqua à la cave, et que le miroir fut vendu pour acheter
du pain. Jusqu'alors, ils avaient eu cette bonté de certains riches,
qui souvent n'est qu'un effet du bien-être et du contentement de soi;
ils sentaient plus profondément le bonheur en le partageant avec
autrui et mêlant ainsi beaucoup d'égoïsme à leur charité. Aussi ne
surent-ils pas souffrir et rester bons; regrettant les biens qu'ils
avaient perdus, n'ayant plus de larmes que pour leur misère, ils
devinrent durs envers le pauvre monde.

Ils oubliaient que leur pauvreté était leur oeuvre, ils accusaient
chacun de leur ruine, et se sentaient au coeur un grand besoin de
vengeance, exaspérés de leur pain noir, cherchant à se consoler en
voyant une plus grande souffrance que la leur.

Aussi se plaisaient-ils aux haillons de Soeur-des-Pauvres, à ses
petites joues amincies, toutes blanches de larmes. Ils ne s'avouaient
pas la joie mauvaise qu'ils prenaient à la faiblesse de cet enfant,
lorsque, au retour de la fontaine, elle chancelait, tenant à deux
mains la lourde cruche. Ils la battaient pour une goutte d'eau versée,
disant qu'il fallait corriger les mauvais caractères; et ils
frappaient avec tant de hâte et de rancune qu'on voyait aisément que
ce n'était pas là une juste correction.

Soeur-des-Pauvres souffrait toute leur misère. Ils la chargeaient des
travaux les plus fatigants, l'envoyaient glaner au soleil de midi, et
ramasser du bois mort par les temps de neige. Puis, aussitôt rentrée,
elle avait à balayer, à laver, à mettre chaque chose en ordre dans la
cabane. La chère petite ne se plaignait plus. Les jours de bonheur
étaient si loin d'elle, qu'elle ne savait pas qu'on peut vivre sans
pleurer. Elle ne songeait jamais qu'il y avait des demoiselles rieuses
et caressées; dans son ignorance des jouets et des baisers, elle
acceptait les coups et le pain sec de chaque soir, comme faisant
également partie de la vie. Et cela surprenait les hommes sages, de
voir une enfant de dix ans montrer une grande pitié pour toutes les
souffrances, sans paraître songer à sa propre infortune.

Or, un soir, je ne sais quel saint fêtaient Guillaume et Guillaumette,
ils lui donnèrent un beau sou neuf en lui permettant d'aller jouer le
restant du jour. Soeur-des-Pauvres descendit lentement à la ville,
bien embarrassée de son sou, ne sachant que faire pour jouer. Elle
arriva ainsi dans la grande rue. Il y avait là, à gauche, près de
l'église, une boutique pleine de bonbons et de poupées, si belle la
nuit aux lumières, que les enfants de la contrée en rêvaient comme
d'un paradis. Ce soir-là, un groupe de marmots, bouche béante, muets
d'admiration, se tenait sur le trottoir, les mains appuyées aux
vitres, le plus près possible des merveilles de l'étalage.
Soeur-des-Pauvres envia leur audace. Elle s'arrêta au milieu de la
rue, laissant pendre ses petits bras, ramenant ses haillons que le
vent écartait. Un peu fière d'être riche, elle serrait bien fort son
beau sou neuf et choisissait du regard le jouet qu'elle allait
acheter. Enfin elle se décida pour une poupée qui avait des cheveux
comme une grande personne; cette poupée, qui était bien haute comme
elle, portait une robe de soie blanche, pareille à celle de la sainte
Vierge.

La fillette avança de quelques pas. Honteuse, comme elle regardait
autour d'elle, avant d'entrer, elle aperçut sur un banc de pierre, en
face de la belle boutique, une femme mal vêtue, berçant dans ses bras
un enfant qui pleurait. Elle s'arrêta de nouveau, tournant le dos à la
poupée. Aux cris de l'enfant, ses mains se croisèrent de pitié; et,
sans honte cette fois, elle s'approcha rapidement pour donner son beau
sou neuf à la pauvre femme.

Cette dernière, depuis quelques instants, regardait Soeur-des-Pauvres.
Elle l'avait vue s'arrêter, puis s'avancer vers les jouets; de sorte
que, lorsque l'enfant vint à elle, elle comprit son bon coeur. Elle
prit le sou, les yeux humides; puis, elle retint dans la sienne la
petite main qui le lui donnait.

--Ma fille, dit-elle, j'accepte ton aumône, parce que je vois bien
qu'un refus te chagrinerait. Mais, toi-même, ne désires-tu rien? Toute
mal vêtue que je suis, je puis contenter un de les voeux.

Pendant qu'elle parlait ainsi, les yeux de la pauvresse brillaient,
pareils à des étoiles, tandis que, autour de sa tête, courait une
flamme, comme une couronne faite d'un rayon de soleil. L'enfant,
maintenant endormi sur ses genoux, souriait divinement dans son repos.

Soeur-des-Pauvres secoua sa tête blonde.

--Non, madame, répondit-elle, je n'ai aucun désir. Je voulais acheter
cette poupée que vous voyez en face, mais ma tante Guillaumette me
l'aurait brisée. Puisque vous ne voulez pas de mon sou pour rien,
j'aime mieux que vous me donniez un bon baiser en échange.

La mendiante se pencha et la baisa au front. A cette caresse,
Soeur-des-Pauvres se sentit soulevée de terre; il lui sembla que son
éternelle fatigue s'en était allée; en même temps, il lui vint au
coeur une plus grande bonté.

--Ma fille, ajouta l'inconnue, je ne veux pas que ton aumône reste
sans récompense. J'ai, comme toi, un sou dont je ne savais que faire,
avant de te rencontrer. Des princes, des grandes dames, m'ont jeté des
bourses d'or, et je ne les ai pas jugés dignes de le posséder.
Prends-le. Quoi qu'il arrive, agis selon ton coeur.

Et elle le lui donna. C'était un vieux sou de cuivre jaune, rongé sur
les bords, percé au milieu d'un trou large comme une grosse lentille.
Il était si usé, qu'on ne pouvait savoir de quel pays il venait, si ce
n'est qu'on voyait encore, sur une des faces, une couronne de rayons à
demi effacée. C'était peut-être là quelque monnaie des cieux.

Soeur-des-Pauvres, le voyant si mince, tendit la main, comprenant
qu'un tel cadeau ne portait point préjudice à la mendiante, et le
considérant comme un souvenir d'amitié qu'elle lui laissait.

--Hélas! pensait-elle, la pauvre femme ne sait ce qu'elle dit. Les
princes, les belles dames n'ont que faire de son sou. Il est si laid
qu'il ne payerait pas seulement une once de pain. Je ne vais pas même
pouvoir le donner à un pauvre.

La femme, dont les yeux brillaient de plus en plus, sourit, comme si
l'enfant eût parlé tout haut. Elle lui dit doucement:

--Prends-le toujours, et tu verras.

Alors Soeur-des-Pauvres l'accepta, pour ne pas la désobliger. Elle
baissa la tête, afin de le mettre dans la poche de sa jupe;
lorsqu'elle la releva, le banc était vide. Elle fut grandement étonnée
et s'en revint, toute songeuse de la rencontre qu'elle venait de
faire.



II


Soeur-des-Pauvres couchait au grenier, dans une sorte de soupente, où
gisaient pêle-mêle des débris de vieux meubles. Les jours de lune,
grâce à une étroite lucarne, elle voyait clair à se mettre au lit. Les
autres jours, elle gagnait sa couche à tâtons, pauvre couche faite de
quatre planches mal jointes et d'une paillasse dont les toiles se
touchaient par endroits.

Or, ce soir-là, la lune était dans son plein. Une raie lumineuse
s'allongeait sur les poutres, emplissant le grenier de clarté.

Lorsque Guillaume et Guillaumette furent couchés, Soeur-des-Pauvres
monta. Par les nuits sombres, elle avait parfois grand'peur des subits
gémissements, des bruits de pas qu'elle croyait entendre, et qui
n'étaient autre chose que les craquements des charpentes et que les
courses rapides des souris. Aussi aimait-elle d'un amour fervent le
bel astre dont les rayons amis dissipaient ses frayeurs. Les soirs où
il brillait, elle ouvrait la lucarne, elle le remerciait dans ses
prières d'être revenu la voir.

Elle fut toute satisfaite de trouver de la lumière chez elle. Elle
était fatiguée, elle allait dormir bien tranquille, se sentant gardée
par sa bonne amie la lune. Souvent elle l'avait sentie, dans son
sommeil, se promener ainsi par la chambre, silencieuse et douce,
mettant en fuite les vilains songes des nuits d'hiver.

Elle alla vite s'agenouiller sur un vieux coffre, en plein dans la
blonde clarté. Là, elle pria le bon Dieu. Puis, s'approchant du lit,
elle dégrafa sa jupe.

La jupe glissa à terre, mais voilà qu'elle laissa échapper par la
poche entr'ouverte une pluie de gros sous. Soeur-des-Pauvres les
regarda rouler, immobile, effrayée.

Elle se baissa, les ramassa un à un, les prenant du bout des doigts.
Elle les empilait sur le vieux coffre, sans chercher à connaître leur
nombre, car elle ne savait compter que jusqu'à cinquante, et elle
voyait bien qu'il y en avait là plusieurs centaines. Quand elle n'en
trouva plus sur le sol, ayant soulevé la jupe, elle comprit à son
poids que la poche était encore pleine. Pendant un grand quart
d'heure, elle en tira des poignées de sous, désespérant de jamais
trouver le fond. Enfin elle n'en sentit plus qu'un. L'ayant pris, elle
le reconnut: c'était le sou que la mendiante lui avait donné le soir
même.

Elle se dit alors que le bon Dieu venait de faire un miracle, et que
ce vilain sou qu'elle avait dédaigné, était un sou comme les riches
n'en ont pas. Elle le sentait frémir entre ses doigts, prêt à se
multiplier encore. Aussi tremblait-elle qu'il ne lui prit fantaisie
d'emplir le grenier de richesses. Elle ne savait déjà que faire de ces
piles de monnaie neuve qui brillaient au clair de lune. Troublée, elle
regardait autour d'elle.

En bonne travailleuse, elle avait toujours du fil et une aiguille dans
la poche de son tablier. Elle chercha un morceau de vieille toile pour
faire un sac. Elle le fit si étroit, que sa petite main pouvait à
peine entrer dedans; l'étoffe manquait; d'ailleurs, Soeur-des-Pauvres
était pressée. Puis, ayant mis tout au fond le sou de la pauvresse,
elle commença, pile par pile, à glisser dans la bourse les pièces qui
couvraient le coffre. Chaque pile en tombant emplissait le sac, et
aussitôt le sac redevenait vide. Les centaines de gros sous y tinrent
fort à l'aise. Il était facile de voir qu'il en aurait contenu quatre
fois davantage.

Après quoi, Soeur-des-Pauvres fatiguée le cacha sous la paillasse, et
s'endormit. Elle riait dans ses rêves, songeant aux grandes aumônes
qu'elle allait pouvoir distribuer le lendemain.



III


Le matin, en s'éveillant, Soeur-des-Pauvres pensa avoir rêvé. Il lui
fallut toucher son trésor pour croire à sa réalité. Il était un peu
plus lourd que la veille, ce qui fit comprendre à l'enfant que le sou
merveilleux avait encore travaillé pendant la nuit.

Elle se vêtit à la hâte, elle descendit, ses sabots à la main, pour ne
point faire de bruit. Elle avait caché le sac sous son fichu, le
serrant contre sa poitrine. Guillaume et Guillaumette, profondément
endormis, ne l'entendirent pas. Elle dut passer devant leur lit, elle
faillit tomber de peur de les savoir aussi près d'elle; puis elle se
prit à courir, ouvrit la porte toute grande, et s'enfuit, oubliant de
la refermer.

On était en hiver, aux matinées les plus froides de décembre. Le jour
naissait à peine. Le ciel, aux pâles clartés de cette aurore, semblait
de même couleur que la terre, couverte de neige. Cette blancheur
universelle qui emplissait l'horizon, avait un grand calme.
Soeur-des-Pauvres marchait vite, suivant le sentier qui conduisait à
la ville. Elle n'entendait que le craquement de ses sabots dans la
neige. Bien que grandement préoccupée, elle choisissait par amusement
les ornières les plus profondes.

Comme elle approchait, elle se souvint que, dans sa hâte, elle avait
oublié de prier Dieu. Elle s'agenouilla sur le bord du sentier. Là,
seule, perdue dans cette immense et triste sérénité de la nature
endormie, elle dit son oraison avec cette voix d'enfant, si douce, que
Dieu ne sait la distinguer de celle des anges. Elle se dressa bientôt.
Le froid l'ayant saisie, elle pressa le pas.

Il y avait grande misère dans le pays, surtout cette année-là, où
l'hiver était rude et le pain si cher, que les riches seuls en
pouvaient acheter. Les pauvres gens, ceux qui vivent de soleil et de
pitié, sortaient dès le matin pour voir si le printemps ne venait pas,
ramenant avec lui des aumônes plus larges. Ils allaient par les routes
ou s'asseyaient sur les bornes, aux portes des villes, implorant les
passants; car il faisait si froid, dans leurs greniers, qu'autant
valait loger au grand chemin. Et ils étaient en si grand nombre, qu'on
aurait pu en peupler un gros village.

Soeur-des-Pauvres avait ouvert le petit sac. En entrant dans la ville,
elle vit venir à elle un aveugle conduit par une petite fille qui la
regardait tristement, la prenant pour une soeur, à la voir si mal
vêtue.

--Mon père, dit-elle au pauvre vieux, tendez vos mains. Jésus m'envoie
vers vous.

Elle s'adressait au bonhomme, parce que les doigts de la fillette
étaient trop mignons et qu'ils n'auraient guère contenu qu'une dizaine
de gros sous. Aussi, pour emplir les mains que l'aveugle lui tendit,
il lui fallut puiser sept fois dans le sac tant elles étaient longues
et larges. Puis, avant de s'éloigner, elle dit à la petite de prendre
une dernière poignée de monnaie.

Elle avait hâte d'arriver devant l'église, près des bancs de pierre,
où les pauvres se réunissaient le matin; la maison de Dieu les
abritait des vents du nord; le soleil, à son lever, donnait en plein
sous le porche. Elle dut encore s'arrêter. Au coin d'une ruelle, elle
trouva une jeune femme qui avait sans doute passé la nuit là, tant
elle était transie et grelottante; les yeux fermés, les bras serrés
sur la poitrine, elle paraissait dormir, n'espérant plus que dans la
mort. Soeur-des-Pauvres se tenait devant elle, la main pleine de sous,
ne sachant comment lui donner son aumône. Elle pleurait, pensant être
venue trop tard.

--Bonne femme, disait-elle, et elle la touchait doucement à
l'épaule,--tenez, prenez cet argent. Il vous faut aller déjeuner à
l'auberge et dormir devant un grand feu.

A cette voix douce, la bonne femme ouvrit les yeux, les mains tendues.
Elle croyait peut-être dormir encore et songer qu'un ange était
descendu vers elle.

Soeur-des-Pauvres gagna vite la grand'place. Il y avait foule, sous le
porche, pour le premier rayon. Les mendiants, assis aux pieds des
saints, tremblaient de froid, les uns auprès des autres, sans se
parler. Ils roulaient doucement la tête, comme font les mourants. Ils
se pressaient dans les coins, afin de ne rien perdre du soleil,
lorsqu'il allait paraître.

Soeur-des-Pauvres commença par la droite, jetant des poignées de sous
dans les chapeaux de feutre et dans les tabliers, cela de si bon
coeur, que bien des pièces roulaient sur les dalles. Elle ne comptait
pas, la chère enfant. Le petit sac faisait merveilles; il ne
désemplissait pas, il se gonflait tellement à chaque nouvelle poignée
prise par la fillette, qu'il versait comme un vase trop plein. Les
pauvres gens restaient ébahis de cette pluie joyeuse: ils ramassaient
les sous tombés, oubliant le soleil qui se levait, disant des: "Dieu
vous le rende!" à la hâte. L'aumône était si large, que de bons vieux
croyaient que les saints de pierre leur jetaient cette fortune; ils le
croient même encore.

L'enfant riait de leur joie. Elle fit trois fois le tour, afin de
donner à chacun la même somme; puis elle s'arrêta, non pas que le
petit sac se trouvât vide, mais parce qu'elle avait beaucoup à faire
avant le soir. Comme elle allait s'éloigner, elle aperçut dans un coin
un vieillard infirme qui, ne pouvant s'approcher, tendait les mains
vers elle. Triste de ne point l'avoir vu, elle s'avança, pencha le
sac, pour lui donner davantage. Les sous se mirent à couler de cette
méchante bourse comme l'eau d'une fontaine, sans s'arrêter, si
abondamment, que Soeur-des-Pauvres ferma bientôt l'ouverture avec le
poing, car le tas aurait monté en peu d'instants aussi haut que
l'église. Le pauvre vieux n'avait que faire de tant d'argent, et
peut-être les riches seraient-ils venus le voler.



IV


Alors, ceux de la grand'place ayant les poches pleines, elle marcha
vers la campagne. Les mendiants, oubliant de soulager leurs
souffrances, se mirent à la suivre; ils la regardaient avec étonnement
et respect, entraînés dans un élan de fraternité. Elle, seule,
regardant autour d'elle, s'avançait la première. La foule venait
ensuite.

L'enfant vêtue d'une indienne en lambeaux, était bien soeur des
pauvres gens de sa suite, soeur par les haillons, soeur par la tendre
pitié. Elle se trouvait là en famille, donnant à ses frères,
s'oubliant elle-même; elle marchait gravement de toute la force de ses
petits pieds, heureuse de faire là grande fille; et cette blondine de
dix ans rayonnait d'une naïve majesté, suivie de son escorte de
vieillards.

L'étroite bourse à la main, elle allait de village en village,
distribuant des aumônes à toute la contrée. Elle allait devant elle,
sans choisir les chemins, prenant les routes des plaines et les
sentiers des coteaux; puis elle s'écartait, traversant les champs,
pour voir si quelque vagabond ne s'abritait pas au pied des haies ou
dans le creux des fossés. Elle se haussait, regardant à l'horizon,
regrettant de ne pouvoir jeter un appel à toutes les misères du pays.
Elle soupirait en songeant qu'elle laissait peut-être derrière quelque
souffrance; cette crainte faisait qu'elle revenait parfois sur ses pas
pour visiter un buisson. Et, soit qu'elle ralentît sa marche aux
coudes des chemins, soit qu'elle courût à la rencontre d'un indigent,
son cortège la suivait dans chacun de ses détours.

Or, il arriva, comme elle traversait un pré, qu'une bande de pierrots
vint s'abattre devant elle. Les pauvres petits, perdus dans la neige,
chantaient d'une façon lamentable, demandant une nourriture qu'ils
avaient cherchée en vain. Soeur-des-Pauvres s'arrêta, interdite de
rencontrer des misérables auxquels ses gros sous n'étaient d'aucun
secours; elle regardait son sac avec colère, maudissant cet argent qui
se refusait à la charité. Cependant les pierrots l'entouraient; ils se
disaient de la famille, ils lui réclamaient leur part dans ses
bienfaits. Près d'éclater en sanglots, ne sachant que faire, elle prit
dans le sac une poignée de sous, car elle ne pouvait se décider à les
renvoyer sans aumône. La chère enfant avait sûrement perdu la tête,
s'imaginant que les gros sous sont monnaie de pierrots, et que ces
enfants du bon Dieu ont meuniers pour moudre et boulangers pour pétrir
le pain de chaque jour. Je ne sais ce qu'elle pensait faire, mais ce
que personne n'ignore, c'est que l'aumône, jetée poignée de sous,
tomba poignée de blé sur la terre.

Soeur-des-Pauvres ne parut pas étonnée. Elle servit un vrai festin aux
pierrots, leur offrant toutes sortes de graines, en telle quantité
que, le printemps venu, le pré se couvrit d'une herbe épaisse et haute
comme une forêt. Depuis ce temps, ce coin de terre appartient aux
oiseaux du ciel; ils y trouvent, en toute saison, une nourriture
abondante, bien qu'ils y viennent par milliers, de plus de vingt
lieues à la ronde.

Soeur-des-Pauvres reprit sa marche, heureuse de son nouveau pouvoir.
Elle ne se contentait plus de distribuer de gros sous; elle donnait,
selon la rencontre, de bonnes blouses bien chaudes, de lourds jupons
de laine, ou encore des souliers si légers et si forts, qu'ils
pesaient à peine une once et usaient les cailloux. Tout cela sortait
d'une fabrique inconnue; les étoffes étaient merveilleuses de solidité
et de souplesse; les coutures se trouvaient si finement piquées, que,
dans le trou qu'aurait fait une de nos aiguilles, les aiguilles
magiques avaient aisément trouvé place pour trois de leurs points; et,
ce qui n'était pas le moindre prodige, chaque vêtement prenait la
taille du pauvre qui s'en couvrait. Sans doute un atelier de bonnes
fées venait de s'établir au fond du sac, apportant les fins ciseaux
d'or qui coupent dix robes de chérubin dans la feuille d'une rose.
C'était, pour sûr, besogne du ciel, tant l'ouvrage était parfait et
promptement cousu. Le petit sac ne se montrait pas plus fier pour
cela. Les bords en étaient légèrement usés, et la main de
Soeur-des-Pauvres les avait peut-être un peu élargis; maintenant, il
pouvait bien être gros comme deux nids de fauvette. Pour que tu ne
m'accuses pas de mensonge, il me faut te dire comment en sortaient les
grands vêtements, tels que les jupes, les manteaux, amples de quatre
ou cinq mètres. La vérité est qu'ils s'y trouvaient pliés sur
eux-mêmes, comme les feuilles du coquelicot quand il ne s'est pas
échappé du calice; pliés avec tant d'art, qu'ils n'étaient guère plus
gros que le bouton de cette fleur. Alors Soeur-des-Pauvres prenait le
paquet entre deux doigts, le secouant à petits coups; l'étoffe se
dépliait, s'allongeait et devenait vêtement, non plus bon pour des
anges, mais propre à couvrir de larges épaules. Quant aux souliers, je
n'ai pu savoir jusqu'à ce jour sous quelle forme ils sortaient du sac;
j'ai ouï dire cependant, mais je n'affirme rien, que chaque paire
était contenue dans une fève qui éclatait en touchant la terre. Tout
cela, bien entendu, sans préjudice des poignées de gros sous qui
tombaient dru comme grêle de mars.

Soeur-des-Pauvres marchait toujours. Elle ne sentait point la fatigue,
bien qu'elle eût fait près de vingt lieues depuis le matin, cela sans
boire ni manger. A la voir passer sur le bord des routes, laissant à
peine trace, on eût dit qu'elle était emportée par des ailes
invisibles. On l'avait aperçue, dans ce jour, aux quatre points du
pays. Tu n'aurais pas trouvé dans la contrée un coin de terre, plaine
ou montagne, dont la neige ne portât la légère empreinte de ses petits
pieds. Vraiment, Guillaume et Guillaumette, s'ils la poursuivaient,
risquaient de courir une bonne semaine avant que de l'atteindre; non
pas qu'il y eût à hésiter sur le chemin qu'elle prenait, car elle
laissait foule derrière elle, comme font les rois à leur passage; mais
parce qu'elle marchait si gaillardement qu'elle-même, en d'autres
temps, n'aurait pu faire un pareil voyage en moins de six grandes
semaines.

Et son cortège allait s'augmentant à chaque village. Tous ceux qu'elle
secourait, marchaient à sa suite, si bien que, vers le soir, la foule
s'étendait derrière elle, sur une longueur de plusieurs centaines de
mètres. C'étaient ses bonnes oeuvres qui la suivaient ainsi. Jamais
saint ne s'est présenté devant Dieu avec une aussi royale escorte.

Cependant, la nuit tombait. Soeur-des-Pauvres marchait toujours;
toujours le petit sac travaillait. Enfin, on vit l'enfant s'arrêter
sur le sommet d'un coteau; elle se tint immobile, regardant les
plaines qu'elle venait d'enrichir, et ses haillons se détachaient en
noir dans la blancheur du crépuscule. Les mendiants firent cercle
autour d'elle; ils s'agitaient par grandes masses sombres, avec le
sourd frémissement des foules. Puis, le silence régna.
Soeur-des-Pauvres, haute dans le ciel, souriait, ayant un peuple à ses
pieds. Alors, ayant beaucoup grandi depuis le matin, debout sur le
coteau, elle leva la main au ciel, disant à son peuple:

--Remerciez Jésus, remerciez Marie.

Et tout son peuple entendit sa voix douce.



V.


Il était fort tard, lorsque Soeur-des-Pauvres revint au logis.
Guillaume et Guillaumette s'étaient endormis, las de colère et de
menaces. Elle entra par la porte de l'étable, qui ne fermait qu'au
loquet. Elle gagna vite son grenier, où elle trouva sa bonne amie la
lune, si claire, si joyeuse, qu'elle paraissait connaître le bel
emploi de la journée. Souvent le ciel nous remercie ainsi par de plus
clairs rayons.

L'enfant se sentait grand besoin de repos. Mais, avant de se mettre au
lit, elle voulut revoir le sou miraculeux, celui qui se trouvait au
fond du sac. Il avait tant et si bien travaillé, qu'il méritait
vraiment d'être baisé. Elle s'assit sur le coffre, elle se mit à vider
la bourse, posant les poignées de monnaie à ses pieds. Un quart
d'heure durant, elle tâcha d'atteindre le fond; le las lui montait aux
genoux, et alors elle désespéra. Elle voyait bien qu'elle emplirait le
grenier, sans avancer en rien la besogne. Fort embarrassée, elle ne
trouva rien de mieux que de tourner lestement le petit sac à l'envers.
Il y eut un éboulement de gros sous prodigieux; la mansarde en fut, du
coup, pleine au trois quarts. Le sac était vide.

Cependant, à ce bruit, Guillaume s'éveilla. Le cher homme, bien qu'il
n'eût pas ouï dans son sommeil l'écroulement du plancher, aurait
ouvert les yeux pour un liard tombé sur les dalles. Il secoua
Guillaumette.

--Hé! femme, dit-il, entends-tu?

Et comme la vieille balbutiait, de méchante humeur:

--La petite est rentrée, reprit-il. Je crois qu'elle a volé quelque
passant, car j'entends là-haut le tintement d'une grosse bourse.

Guillaumette se souleva, sans plus gronder et fort éveillée. Elle
alluma vite la lampe en disant:


--Je savais bien que cette fille était vicieuse.

Puis, elle ajouta:

--Je m'achèterai une coiffe à rubans et des souliers de coutil.
Dimanche, je serai fière.

Alors tous deux, à peine vêtus, Guillaume allant le premier,
Guillaumette élevant la lampe, montèrent à la mansarde. Leurs ombres,
maigres et bizarres, s'allongeaient le long des murs.

Au haut de l'échelle, ils s'arrêtèrent d'étonnement. Il y avait sur le
sol une couche de pièces épaisse de trois pieds, cela dans tous les
coins, sans qu'il fût possible d'apercevoir large comme la main de
plancher. Par endroits, s'élevaient des tas de monnaie; on eût dit les
vagues de cette mer de gros sous. Au milieu, entre deux de ces tas,
dormait Soeur-des-Pauvres, dans un rayon de lune. L'enfant, cédant au
sommeil, n'avait pu gagner son lit; elle s'était laissée glisser
doucement; elle rêvait du ciel, sur cette couche faite d'aumônes. Les
bras ramenés contre la poitrine, elle tenait dans sa main droite le
magique cadeau de la mendiante. Son souffle faible et régulier
s'entendait au milieu du silence; tandis que l'astre bien-aimé, se
mirant autour d'elle dans la monnaie neuve, l'entourait comme d'un
cercle d'or.

Guillaume et Guillaumette n'étaient pas bonnes gens à longtemps
s'étonner. Le miracle étant à leur profit, ils ne songèrent guère à
l'expliquer, se souciant peu qu'il fût oeuvre du bon Dieu ou du
diable. Lorsqu'ils eurent un instant compté le trésor des yeux, ils
voulurent s'assurer qu'il n'était pas seulement jeu de l'ombre et
reflet de lune. Ils se baissèrent avidement, les mains grandes
ouvertes.

Or, ce qu'il advint alors est si peu croyable, que j'hésite à le dire.
A peine Guillaume eut-il pris une poignée de pièces, que ces pièces se
changèrent en énormes chauves-souris. Il ouvrit les doigts avec
terreur, et les vilaines bêtes s'échappèrent, poussant des cris aigus,
le frappant à la face de leurs longues ailes noires. Guillaumette, de
son côté, saisit une nichée de jeunes rats, aux dents blanches et
fines, qui la mordirent cruellement en s'enfuyant le long de ses
jambes. La vieille femme, que la vue d'une souris faisait évanouir, se
mourait de les sentir courir dans ses jupes.

Ils s'étaient dressés, n'osant plus caresser cet argent si neuf
d'apparence, mais si déplaisant au toucher. Ils se regardaient mal à
l'aise, s'encourageaient avec ces regards, moitié riants, moitié
fâchés, d'un enfant que vient de brûler une friandise trop chaude.
Guillaumette céda la première à la tentation; elle allongea ses bras
maigres et prit deux nouvelles poignées de sous. Comme elle serrait
les poings, pour ne rien laisser échapper, elle poussa un grand cri de
douleur; car, à la vérité, elle avait saisi deux poignées d'aiguilles
si longues, si pointues, que ses doigts se trouvaient comme cousus aux
paumes de ses mains. Guillaume, à la voir se baisser, voulut sa part
du trésor. Il se hâta, mais ne ramassa pour tout butin que deux belles
pelletées de charbons ardents qui brûlèrent comme poudre sur sa peau,
tant ils étaient enflammés.

Alors, rendus furieux par la souffrance, ils se précipitèrent sur les
gros sous, fouillant en plein tas, cherchant à gagner le miracle de
vitesse. Mais les gros sous n'étaient pas sous à se laisser
surprendre. A peine touchés, ils s'envolaient on sauterelles,
rampaient en serpents, fuyaient en eau bouillante, se dissipaient en
fumée; toute forme leur semblait bonne, et ils ne s'en allaient pas
sans avoir quelque peu brûlé ou mordu les voleurs.

Il y avait là une effrayante fécondité, si rapide, donnant naissance à
tant de créatures différentes, qu'une inexprimable terreur régnait.
Crapauds-volants, hiboux, vampires, phalènes, se pressaient à la
lucarne, battant de l'aile, s'échappant par grandes volées. Les
scorpions, les araignées, tous les hideux habitants des lieux humides,
gagnaient les coins par longues files effarouchées; le grenier, bien
que fort lézardé, n'avait pas assez de trous pour eux, et ils étaient
là, se poussant, s'écrasant dans les fentes.

Guillaume et Guillaumette, fous d'épouvante, couraient, emportés dans
le vertige de cette étrange création. A droite, à gauche, de toutes
parts, ils hâtaient l'éclosion de nouveaux êtres. De leurs doigts
ruisselait la vie. Le flot vivant montait. Ce trésor, où tantôt se
mirait la lune, n'était plus qu'une masse noirâtre qui se mouvait
lourdement, se soulevant, s'affaissant sur elle-même, comme fait le
vin dans la cuve.

Bientôt pas un gros sou ne resta. Le tas en entier s'était animé.
Alors Guillaume et Guillaumette, ne prenant plus que reptiles,
s'enfuirent en se jetant à la face deux poignées de couleuvres.

Et, comme s'ils avaient emporté tous les monstres dans ces deux
dernières poignées, le grenier se trouva vide. Soeur-des-Pauvres,
n'ayant rien entendu, dormait, calme et souriante.



VI


A son réveil, Soeur-des-Pauvres eut un remords. Elle se dit qu'elle
était allée bien loin chercher la misère du pays entier, sans songer à
soulager celle de son oncle et de sa tante.

La chère enfant avait compassion de toutes les souffrances. Un pauvre
était pauvre pour elle, avant d'être bon ou méchant. Elle ne
distinguait point entre les larmes, elle pensait volontiers qu'elle
n'avait pas charge de distribuer des peines et des récompenses, mais
mission d'essuyer des pleurs. Dans sa petite raison de dix ans, il n'y
avait pas grande idée de justice; elle était toute charité, toute
aumône. Lorsqu'elle songeait aux damnés d'enfer, il lui venait au
coeur des pitiés, qu'elle n'éprouvait jamais aussi fortes pour les
âmes du purgatoire.

Quelqu'un lui ayant dit un jour que tel pauvre ne méritait pas le pain
qu'elle lui donnait, elle n'avait pas compris. Elle se refusait à
croire que ce n'est pas assez d'avoir faim pour manger.

Or, pour réparer son oubli, Soeur-des-Pauvres reprenant le petit sac,
alla vite acheter, en bel argent neuf, une terre qui touchait à la
cabane de ses parents. Elle acheta en outre une paire de boeufs,
blancs et roux, aux poils luisants comme de la soie. Elle n'eut garde
d'oublier la charrue. Puis, elle loua un garçon de ferme qui conduisit
l'attelage au bord du champ, à la porte de la chaumière. Pendant ce
temps, elle amassait à la ville des provisions de toutes sortes,
souches de vigne qui brûlent avec un feu clair, fine fleur de farine,
salaisons, légumes secs. Elle se faisait suivre de trois grosses
charrettes, allant de boutique en boutique, les chargeant de ce
qu'elle pensait nécessaire à un ménage. Et c'était merveille comme
elle dépensait en grande fille l'argent du bon Dieu, n'achetant pas
choses inutiles, ainsi qu'on aurait pu l'attendre d'une bambine de son
âge, mais bien meubles solides, pièces de toile, chaudrons de cuivre,
tout ce que souhaite dans ses rêves une ménagère de trente ans.

Lorsque les trois charrettes furent pleines, elle vint les faire
ranger auprès des boeufs et de la charrue. Alors elle comprit que la
chaumière était bien misérable, bien petite, pour contenir ces
richesses, et elle eut du chagrin de ne pouvoir acheter une ferme, non
pas qu'elle manquât d'argent, mais parce qu'il n'y avait point de
ferme dans cette partie du pays. Elle résolut d'appeler les maçons et
de leur faire bâtir une grande habitation, sur l'emplacement même de
la pauvre demeure. Mais en attendant, comme elle était pressée, elle
se contenta de verser sur le sol, devant les charrettes, quelques tas
de gros sous, pour payer les frais de bâtisse.

Elle fit si bien, qu'elle ne mit pas une heure à tout disposer de la
sorte. Guillaume et Guillaumette dormaient encore, n'ayant entendu ni
le bruit des roues ni le fouet du garçon de ferme.

Alors, Soeur-des-Pauvres s'approcha de la porte, ayant aux lèvres un
fin sourire, car elle avait parfois l'espièglerie du bien. Elle
s'était hâtée un peu par malice; elle s'applaudissait d'avoir réussi à
devancer le réveil de ses parents.

Elle donna un dernier regard à ses achats, puis se mit à crier, en
frappant dans ses mains de toutes ses forces:

--Oncle Guillaume, tante Guillaumette!

Et, comme les deux vieux ne bougeaient, elle heurta du poing les
planches mal jointes du volet, en répétant plus haut, à plusieurs
reprises:

--Oncle Guillaume, tante Guillaumette, ouvrez vite, la fortune demande
à entrer!

Or, Guillaume et Guillaumette entendirent cela en dormant, ce qui les
fit sauter du lit, avant d'avoir pris la peine de s'éveiller.
Soeur-des-Pauvres criait encore, lorsqu'ils parurent sur le seuil, se
poussant, se frottant les yeux, pour mieux voir; et ils s'étaient tant
pressés, que Guillaume avait les jupes et Guillaumette les culottes.
Ils n'eurent garde de s'en douter, ayant bien d'autres sujets
d'étonnement. Les tas de gros sous s'élevaient, hauts comme des meules
de foin, devant les trois charrettes qui avaient fort grand air, les
chaudrons et les meubles de chêne se détachant sur la neige. Les
boeufs, au vent froid du matin, soufflaient avec bruit. Le soc de la
charrue semblait d'argent, blanc des premiers rayons.

Le garçon de ferme s'avança et dit à Guillaume:

--Maître, où dois-je conduire l'attelage? Ce n'est pas saison de
labour. Soyez sans crainte: vos champs sont ensemencés, vous aurez
ample récolte.

Et, pendant ce temps, les charretiers s'étaient approchés de
Guillaumette.

--Brave dame, lui disaient-ils, voici votre ménage, avec vos
provisions d'hiver. Hâtez-vous de nous dire où nous devons décharger
nos charrettes.

C'est peu d'un jour pour rentrer au logis toutes ces richesses.

Les deux vieux, bouche béante, ne savaient que répondre. Ils
regardaient timidement ces biens qu'ils ne se connaissaient pas, ils
songeaient aux vilains sous qui s'étaient si cruellement moqués d'eux,
la nuit dernière. Soeur-des-Pauvres, cachée dans un coin, riait de
leur étrange figure; elle ne désirait tirer autre vengeance de leur
peu d'amitié pour elle, dans les jours d'infortune. La pauvre petite
n'avait jamais tant ri de sa vie. Je t'assure, tu aurais ri comme
elle, de voir Guillaume en jupes et Guillaumette en culottes, ne
sachant s'ils devaient se réjouir ou pleurer, faisant la grimace la
plus plaisante du monde.

Enfin, comme elle les voyait près de rentrer et de fermer porte et
fenêtre, elle se montra.

--Mes amis, dit-elle au garçon de ferme et aux charretiers, entrez
tout ceci dans la chaumière; n'ayez point souci d'emplir les chambres
jusqu'au plafond. Je n'avais pas songé à la petitesse du logis, j'ai
tant acheté qu'il nous faut maintenant un château. Mais voici l'argent
pour les maçons.

Elle disait cela afin d'être entendue de ses parents, car elle pensait
avec raison les rassurer en leur donnant à comprendre qu'elle était la
bonne fée qui leur faisait ces cadeaux. Or, Guillaume et Guillaumette
se promettaient depuis la veille de la battre, en punition de ce
qu'elle les avait quittés tout un jour; mais, lorsqu'ils l'entendirent
parler ainsi, lorsqu'ils virent les hommes déposer les meubles et les
provisions à leur porte, ils la regardèrent, ils éclatèrent en
sanglots, sans savoir pourquoi. Il leur sembla qu'une main les serrait
à la gorge. Ils restaient là, debout, près d'étouffer, ne sachant que
faire, dans cette émotion qu'ils ne connaissaient pas. Et, tout d'un
coup, ils comprirent qu'ils aimaient Soeur-des-Pauvres. Alors, riant
dans les larmes, ils coururent l'embrasser, ce qui les soulagea.



VII


Un an plus tard, Guillaume et Guillaumette se trouvaient les plus
riches fermiers du pays. Ils possédaient une grande ferme neuve; leurs
champs s'étendaient à tant de lieues à la ronde, qu'un même horizon ne
pouvait les contenir.

Qu'un pauvre devienne riche, cela n'est point rare; personne, dans nos
temps, ne songe à s'en étonner. Mais, lorsque Guillaume et
Guillaumette de méchants devinrent bons, il y en eut qui se refusèrent
à le croire. C'était la vérité cependant. Les parents de
Soeur-des-Pauvres, ne souffrant plus le froid ni la faim, retrouvèrent
leur bon coeur d'autrefois. Comme ils avaient beaucoup pleuré, ils se
sentirent frères des misérables et les soulagèrent sans égoïsme.

Les larmes, je le sais, sont bonnes conseillères. Pourtant, si
Guillaumette n'aima plus trop la dentelle, si Guillaume cessa de boire
et préféra le travail, m'est avis que les gros sous avaient en eux
quelque vertu secrète qui aida au miracle; car ils n'étaient pas comme
les premiers sous venus, qui consentent à payer les mauvaises
dépenses; eux se refusaient aux méchants coeurs et rendaient
charitable, en dirigeant la main des honnêtes gens qui les
possédaient. Ah! les braves gros sous n'ayant point la morne stupidité
de nos laides pièces d'or et d'argent!

Guillaume et Guillaumette baisaient Soeur-des-Pauvres du matin au
soir. Les premiers jours, ils lui évitaient toute fatigue, ils se
fâchaient dès qu'elle parlait de travail. Il était aisé de voir qu'ils
souhaitaient en faire une belle demoiselle, avec de petites mains
blanches, bonnes à nouer des rubans. "Fais-toi fière, lui disaient-ils
chaque matin; ne te chagrine du reste." Mais la fillette ne
l'entendait point ainsi; elle serait morte de tristesse, à rester
assise tout le long du jour, sans autre besogne que de regarder filer
les nuages; ses richesses lui étaient une moindre distraction que de
frotter ses meubles de chêne et de tirer soigneusement ses draps de
fine toile. Elle prenait donc du plaisir à sa guise, répondant à ses
parents: "Laissez, je suis chaudement vêtue et n'ai que faire de
dentelle; j'aime mieux souci de ménage que souci de toilette."

Et elle disait cela si sagement, que Guillaume et Guillaumette
comprirent qu'elle avait une grande raison. Ils ne la contrarièrent
plus dans ses goûts. Ce fut fête pour elle. Elle se leva, ainsi
qu'autrefois, à cinq heures, et se chargea des soins domestiques; non
pas qu'elle balaya et lava, comme aux jours du malheur, car ce n'était
une besogne de sa force que d'entretenir en propreté un aussi vaste
logis; mais elle surveilla les servantes, elle n'eut aucune fausse
honte à les aider dans leurs travaux de laiterie et de basse-cour.
Elle était bien la jeune fille la plus riche et la plus active de la
contrée. Chacun s'émerveillait de ce qu'elle n'eut point changé en
devenant grosse fermière, sinon qu'elle avait les joues plus roses et
le coeur plus gai au travail. "Bonne misère, disait-elle souvent, tu
m'as appris à être riche."

Elle songeait beaucoup pour son âge, ce qui l'attristait parfois. Je
ne sais comment elle s'aperçut que ses gros sous lui devenaient de peu
d'utilité. Les champs lui donnaient le pain, le vin, l'huile, les
légumes, les fruits; les troupeaux lui fournissaient la laine pour les
vêtements, la chair pour les repas; tout s'offrait à ses entours, et
les produits de la ferme suffisaient amplement à ses besoins, ainsi
qu'à ceux de ses gens. Même la part des pauvres était large, car elle
ne donnait plus aumônes d'argent, mais viande, farine, bois à brûler,
pièces de toile et de drap, se montrant sage en cela, offrant ce
qu'elle savait nécessaire aux indigents, leur évitant la tentation de
mal employer les sous de la charité.

Or, dans cette abondance de biens, plusieurs tas de gros sous
dormaient au grenier, où Soeur-des-Pauvres se chagrinait de les voir
occuper la place de vingt à trente bottes de paille. Elle préférait de
beaucoup cette paille, récompense du travail, à cette monnaie qu'elle
entassait sans grand mérite. Aussi, peu à peu, en vint-elle à se
sentir un profond dédain pour cette sorte de richesse, bonne à dormir
dans les coffres des avares, ou encore à s'user aux mains des
trafiquants des villes.

Elle était si lasse de cette fortune incommode, qu'un matin elle se
décida à la faire disparaître. Elle avait conservé le petit sac qui
dévorait les gros sous d'une façon si aisée; il fit son devoir en
conscience et nettoya proprement le grenier. Soeur-des-Pauvres agit de
ruse, car elle se garda de mettre au fond le sou de la mendiante; de
sorte que l'argent s'en alla bel et bien, sans avoir la tentation de
revenir.

Ainsi, elle prit soin de ne pas devenir trop riche, sentant qu'il y
avait là danger pour le coeur. Elle donna peu à peu une partie de ses
terres, qui étaient trop vastes pour nourrir une seule famille. Elle
mesura son revenu à ses besoins. Puis, comme les bons bras ne
manquaient pas à la ferme, lorsque, malgré elle, les sous s'amassaient
au grenier, elle y montait en cachette, elle s'appauvrissait à
plaisir. Pour assurer son contentement, elle garda toute sa vie la
bourse enchantée, qui donnait si largement aux heures de détresse, et
qui, aux heures de fortune, ne savait plus que prendre.

Soeur-des-Pauvres avait un autre souci. Le cadeau de la pauvresse
l'embarrassait. Elle s'effrayait du pouvoir qu'il lui donnait, car,
lors même qu'on ne doute pas de soi, il y a plus de gaieté de coeur à
se sentir humble que puissant. Elle l'eût volontiers jeté à la
rivière; mais un méchant pouvait le trouver dans le sable et en user
au dommage de chacun; et, certes, s'il employait à faire le mal la
moitié de l'argent qu'elle avait dépensé en bonnes oeuvres, il n'est
point douteux qu'il ne ruinât le pays. Aussi comprit-elle alors que la
mendiante ait longtemps cherché avant de donner son aumône: c'était là
un cadeau faisant la joie ou le désespoir d'un peuple, selon la main
qui le recevait.

Elle garda le sou. Comme il était percé, elle se le pendit au cou, à
l'aide d'un ruban; ainsi elle ne pouvait le perdre. Mais cela la
chagrinait de le sentir sur sa poitrine; elle eût tout fait au monde
pour retrouver la pauvresse. Elle l'aurait priée de reprendre ce
dépôt, trop lourd pour être longtemps gardé, et de la laisser vivre en
bonne fille, ne faisant d'autres miracles que des miracles de travail
et de joyeuse humeur.

Or, l'ayant vainement cherchée, elle désespérait de jamais la
rencontrer.

Un soir, passant devant l'église, elle entra faire un bout de prière.
Elle alla tout au fond, dans une petite chapelle qu'elle aimait pour
son ombre et son silence; les vitraux, d'un bleu sombre, éclairaient
les dalles comme d'un reflet de lune; la voûte, un peu basse, n'avait
pas d'écho. Mais, ce soir-là, la petite chapelle était en fête. Un
rayon égaré, après avoir traversé la nef, donnait en plein sur
l'humble autel, allumant dans les ténèbres le cadre doré d'un vieux
tableau.

Soeur-des-Pauvres, qui s'était agenouillée sur la pierre nue, eut une
courte distraction, à voir ce bel adieu du soleil à son coucher, sur
ce cadre qu'elle ne savait point là. Puis, penchant la tête, elle
commença son oraison; elle suppliait le bon Dieu de lui envoyer un
ange qui se chargeât du gros sou.

Au fort de sa prière, elle leva le front. Le baiser du soleil montait
lentement; il avait laissé le cadre pour la toile peinte; on eût pu
croire qu'une lumière blonde sortait de l'image sainte. Elle rayonnait
sur le mur noir; et c'était comme si quelque chérubin eût écarté un
coin du voile des cieux, car on y voyait, dans un éblouissement de
gloire et de splendeur, la Vierge Marie endormant Jésus sur ses
genoux.

Soeur-des-Pauvres regardait, cherchant à se souvenir. Elle avait vu,
en songe peut-être, cette belle sainte et cette enfant divin. Eux
aussi la reconnaissaient sans doute: ils lui souriaient, et même elle
les vit sortir de la toile, pour descendre vers elle.

Elle entendit une voix douce qui disait:

--"Je suis la sainte mendiante des cieux. Les pauvres de la terre me
font l'offrande de leurs larmes, et je tends la main à chaque
misérable, afin qu'il se soulage. J'emporte au ciel ces aumônes de
souffrance. Ce sont elles qui, amassées une à une dans les siècles,
formeront au dernier jour les trésors de félicité des élus.

"C'est ainsi que je vais par le monde, pauvrement vêtue, comme il
convient à une fille du peuple. Je console les indigents mes frères,
je sauve les riches par la charité.

"Je t'ai vue, un soir, et j'ai reconnu en toi celle que je cherchais.
C'est un rude labeur que le mien. Lorsque je rencontre un ange sur la
terre, je lui confie une partie de ma mission. J'ai pour cela des sous
du ciel qui ont l'intelligence du bien, qui rendent fées les mains
pures.

"Vois, mon Jésus te sourit: il est content de toi. Tu as été mendiante
des cieux, car chacun t'a fait l'aumône de son âme, et tu amèneras ton
cortège de pauvres jusque dans le paradis. Maintenant, donne ce sou
qui te pèse; les chérubins ont seuls cette force de porter
éternellement le bien sur leurs ailes. Sois humble, sois heureuse."

Soeur-des-Pauvres écoutait la parole divine; elle était là,
demi-penchée, muette, en extase; et, dans ses yeux grands ouverts, se
reflétait l'éblouissement de la vision. Elle demeura longtemps
immobile. Puis, comme le rayon montait toujours, il lui sembla que la
porte du ciel se refermait; la Vierge, ayant pris le ruban à son cou,
disparut lentement. L'enfant regardait encore, mais elle voyait
seulement le haut du cadre doré, brillant faiblement aux dernières
lueurs.

Alors, ne sentant plus le poids du sou sur sa poitrine, elle crut en
ce qu'elle venait de voir. Elle se signa, elle s'en alla, remerciant
Dieu.

C'est ainsi qu'elle n'eut plus de souci et qu'elle vécut longtemps,
jusqu'au jour où l'ange qu'elle attendait depuis sa jeunesse, l'emmena
auprès de sa mère et de son père, dont les regrets l'appelaient depuis
si longtemps au paradis. Elle trouva près d'eux Guillaume et
Guillaumette, qui l'avaient quittée, eux aussi, un jour qu'ils étaient
las.

Et plus de cent ans après sa mort, on n'aurait pu trouver un seul
mendiant dans la contrée; non pas qu'il y eût dans les armoires des
familles de nos vilaines pièces d'or ou d'argent; mais il s'y
rencontrait toujours, on ne savait comment, quelques fils du sou de la
Vierge, de ces gros sous de cuivre jaune, qui sont la monnaie des
travailleurs et des simples d'esprit.



AVENTURES DU GRAND SIDOINE ET DU PETIT MÉDÉRIC



I

LES HÉROS.


A cent pas, le grand Sidoine avait quelque peu l'aspect d'un peuplier,
si ce n'est qu'il était plus haut de taille et de tournure plus
épaisse. A cinquante, on distinguait parfaitement son sourire
satisfait, ses gros yeux bleus à fleur de tête, ses énormes poings
qu'il balançait d'une façon timide et embarrassée. A vingt-cinq, on le
déclarait sans hésiter garçon de coeur, fort comme une armée, mais
bête comme tout.

Le petit Médéric, pour sa part, avait, quant à la taille, de fortes
ressemblances avec une laitue, je dis une laitue en bas âge. Mais, à
remarquer ses lèvres fines et mobiles, son front pur et élevé, à voir
la grâce de son salut, l'aisance de son allure, on lui accordait
aisément plus d'esprit qu'aux doctes cervelles de quarante grands
hommes. Ses yeux ronds, pareils à ceux d'une mésange, dardaient des
regards pénétrants comme des vrilles d'acier; ce qui, certes, l'aurait
fait juger méchant enfant, si de longs cils blonds n'avaient voilé
d'une ombre douce la malice et la hardiesse de ces yeux-là. Il portait
des cheveux bouclés, il riait d'un bon rire engageant, de sorte qu'on
ne pouvait s'empêcher de l'aimer.

Bien qu'ils eussent grand'peine à converser librement, le grand
Sidoine et le petit Médéric n'en étaient pas moins les meilleurs amis
du monde. Ils avaient seize ans tous deux, étant nés le même jour, à
la même minute, et se connaissaient depuis lors; car leurs mères, qui
se trouvaient voisines, se plaisaient à les coucher ensemble dans un
berceau d'osier, aux jours où le grand Sidoine se contentait encore
d'une couche de trois pieds de long. Sans doute, c'est chose rare que
deux enfants, nourris d'une même bouillie, aient des croissances si
singulièrement différentes. Ce fait embarrassait d'autant plus les
savants du voisinage, que Médéric, contrairement aux usages reçus,
avait à coup sûr rapetissé de plusieurs pouces. Les cinq ou six cents
doctes brochures écrites sur ce phénomène par des hommes spéciaux,
prouvaient de reste que le bon Dieu seul savait le secret de ces
croissances bizarres, comme il sait, d'ailleurs, ceux des Bottes de
sept lieues, de la Belle au bois dormant et de ces mille autres
vérités, si belles et si simples, qu'il faut toute la pureté de
l'enfance pour les comprendre.

Les mêmes savants, qui faisaient métier d'expliquer ce qui ne saurait
l'être, se posaient encore un grave problème. Comment peut-il se
faire, se demandaient-ils entre eux, sans jamais se répondre, que
cette grande bête de Sidoine aime d'un amour aussi tendre ce petit
polisson de Médéric? et comment ce petit polisson trouve-t-il tant de
caresses pour cette grande bête? Question obscure, bien faite pour
inquiéter des esprits chercheurs: la fraternité du brin d'herbe et du
chêne.

Je ne me soucierais pas autant de ces savants, si un d'eux, le moins
accrédité dans la paroisse, n'avait dit, certain jour, en hochant la
tête: "Hé, hé! bonnes gens, ne voyez-vous pas ce dont il s'agit? Rien
n'est plus simple. Il s'est fait un échange entre les marmots. Quand
ils étaient au berceau, alors qu'ils avaient la peau tendre et le
crâne de peu d'épaisseur, Sidoine a pris le corps de Médéric, et
Médéric, l'esprit de Sidoine; de sorte que l'un a crû en jambes et en
bras, tandis que l'autre croissait en intelligence. De là leur amitié.
Ils sont un même être en deux êtres différents; là c'est, si je ne me
trompe, la définition des amis parfaits."

Lorsque le bonhomme eut ainsi parlé, ses collègues rirent aux éclats
et le traitèrent de fou. Un philosophe daigna lui démontrer comme quoi
les âmes ne se transvasent point de la sorte, ainsi qu'on fait d'un
liquide; un naturaliste lui criait en même temps, dans l'autre
oreille, qu'on n'avait pas d'exemple, en zoologie, d'un frère cédant
ses épaules à son frère, comme il lui céderait sa part de gâteau. Le
bonhomme hochait toujours la tête, répétant: "J'ai donné mon
explication, donnez la vôtre; nous verrons ensuite laquelle des deux
sera la plus raisonnable."

J'ai longtemps médité ces paroles et je les ai trouvées pleines de
sagesse. Jusqu'à meilleure explication,--si tant est que j'aie besoin
d'une explication pour continuer ce conte,--je m'en tiendrai à celle
donnée par le vieux savant. Je sais qu'elle blessera les idées nettes
et géométriques de bien des personnes; mais, comme je suis décidé à
accueillir avec reconnaissance les nouvelles solutions que mes
lecteurs trouveront sans aucun doute, je crois agir justement, en une
matière aussi délicate.

Ce qui, Dieu merci, n'était pas sujet à controverse,--car tous les
esprits droits conviennent assez souvent d'un fait,--c'est que Sidoine
et Médéric se trouvaient au mieux de leur amitié. Ils découvraient
chaque jour tant d'avantages à être ce qu'ils étaient, que, pour rien
au monde, ils n'auraient voulu changer de corps ni d'esprit.

Sidoine, lorsque Médéric lui indiquait un nid de pie, tout au haut
d'un chêne, se déclarait l'enfant le plus fin de la contrée; Médéric,
lorsque Sidoine se baissait pour s'emparer du nid, croyait de bonne
foi avoir la taille d'un géant. Mal t'en eût pris, si tu avais traité
Sidoine de sot, espérant qu'il ne saurait te répondre: Médéric
t'aurait prouvé, en trois phrases, que tu tournais à l'idiotisme. Et
Médéric donc, si tu l'avais raillé sur ses petits poings, tout juste
assez forts pour écraser une mouche, c'eût été une bien autre chanson:
je ne sais trop comment tu aurais échappé aux longs bras de Sidoine.
Ils étaient forts et intelligents tous deux, puisqu'ils ne se
quittaient point, et ils n'avaient jamais songé qu'il leur manquât
quelque chose, si ce n'est les jours où le hasard les séparait.

Pour ne rien cacher, je dois dire qu'ils vivaient un peu en vagabonds,
ayant perdu leurs parents de bonne heure, se sentant d'ailleurs de
force à manger en tous lieux et en tous temps. D'autre part, ils
n'étaient pas garçons à se loger tranquillement dans une cabane. Je te
laisse à penser quel hangar il eût fallu pour Sidoine; quant à
Médéric, il se serait contenté d'une armoire. Si bien que, pour la
commodité de tous deux, ils logeaient aux champs, dormant en été sur
le gazon, se moquant du froid l'hiver, sous une chaude couverture de
feuilles et de mousses sèches.

Ils formaient ainsi un ménage assez singulier. Médéric avait charge de
penser; il s'en acquittait à merveille, connaissait au premier coup
d'oeil les terrains où se trouvaient les pommes de terre les plus
savoureuses, et savait, à une minute près, le temps qu'elles devaient
rester sous la cendre, pour être cuites à point. Sidoine agissait; il
déterrait les pommes de terre, ce qui n'était pas, je t'assure, une
petite besogne, car, si son compagnon s'en mangeait qu'une ou deux, il
lui en fallait bien, quant à lui, trois ou quatre charretées; puis, il
allumait le feu, les couvrait de braise, se brûlait les doigts à les
retirer.

Ces menus soins domestiques n'exigeaient pas grandes ruses ni grande
force de poignets. Mais il faisait bon voir les deux compagnons, dans
les exigences plus graves de la vie, comme lorsqu'il fallait se
défendre contre les loups, pendant les nuits d'hiver, ou encore se
vêtir décemment, sans bourse délier, ce qui présentait des difficultés
énormes.

Sidoine avait fort à faire pour tenir les loups à distance; il lançait
à droite et à gauche des coups de pied à renverser une montagne. Le
plus souvent, il ne renversait rien du tout, par la raison qu'il était
très-maladroit de sa personne. Il sortait ordinairement de ces luttes
les vêtements en lambeaux. Alors le rôle de Médéric commençait. De
faire des reprises, il n'y fallait pas songer. Le malin garçon
préférait se procurer de beaux habits neufs, puisque, d'une façon
comme d'une autre, il devait se mettre en frais d'imagination. A
chaque blouse déchirée, ayant l'esprit fertile en expédients, il
inventait une étoffe nouvelle. Ce n'était pas tant la qualité que la
quantité qui l'inquiétait: figure-toi un tailleur qui aurait à
habiller les tours Notre-Dame.

Une fois, dans un besoin pressant, il adressa une requête aux
meuniers, sollicitant de leur bienveillance les vieilles voiles de
tous les moulins à vent de la contrée. Comme il demandait avec une
grâce sans pareille, il obtint bientôt assez de toile pour
confectionner un superbe sac qui fit le plus grand honneur à Sidoine.

Une autre fois, il eut une idée plus ingénieuse encore. Comme une
révolution venait d'éclater dans le pays, et que le peuple, pour se
prouver sa puissance, brisait les écussons, déchirait les bannières du
dernier règne, il se fit donner sans peine tous les vieux drapeaux qui
avaient servi dans les fêtes publiques. Je te laisse à penser si la
blouse, faite de ces lambeaux de soie, fut splendide à voir.

Mais c'étaient là des habits de cour, et Médéric cherchait une étoffe
qui résistât plus longtemps aux griffes et aux dents des bêtes fauves.
Un soir de bataille, les loups ayant achevé de dévorer les drapeaux,
il lui vint une subite inspiration, en considérant les morts restés
sur le sol. Il dit à Sidoine de les écorcher proprement, fit ensuite
sécher les peaux au soleil. Huit jours après, son grand frère se
promenait, la tête haute, vêtu galamment des dépouilles de leurs
ennemis. Sidoine, un peu coquet, ainsi que tous les gros hommes, se
montrait très-sensible aux beaux ajustements neufs; aussi se mit-il à
faire chaque semaine un furieux carnage de loups, les assommant d'une
façon plus douce, par crainte de gâter les fourrures.

Médéric n'eut plus, dès lors, à s'inquiéter de la garde-robe. Je ne
t'ai point dit comment il arrivait à se vêtir lui-même, mais tu as
sans doute compris qu'il y arrivait sans tant de ruses. Le moindre
bout de ruban lui suffisait. Il était fort mignon, de taille bien
prise, quoique petite; les dames se le disputaient pour l'attirer de
velours et de dentelle. Aussi le rencontrait-on toujours mis à la
dernière mode.

Je ne saurais dire que les fermiers fussent très-enchantés du
voisinage des deux amis. Mais ils avaient tant de respect pour les
poings de Sidoine, tant d'amitié pour les jolis sourires de Médéric,
qu'ils les laissaient vivre dans leurs champs, comme chez eux. Les
enfants, d'ailleurs, ne mésusaient pas de l'hospitalité; ils ne
prélevaient quelques légumes que lorsqu'ils étaient las de gibier et
de poisson. Avec de plus méchants caractères, ils auraient ruiné le
pays en trois jours; une simple promenade dans les blés eût suffi.
Aussi leur tenait-on compte du mal qu'ils ne faisaient pas. On leur
avait même de la reconnaissance pour les loups qu'ils détruisaient par
centaines, et pour le grand nombre d'étrangers curieux qu'ils
attiraient dans les villes d'alentour.

J'hésite à entrer en matière, avant de t'avoir conté plus au long les
affaires de mes héros. Les vois-tu bien, là, devant toi? Sidoine, haut
comme une tour, vêtu de fourrures grises, Médéric, paré de rubans et
de paillettes, brillant dans l'herbe à ses pieds, comme un scarabée
d'or. Te les figures-tu se promenant dans la campagne, le long des
ruisseaux, soupant et dormant dans les clairières, vivant en liberté
sous le ciel de Dieu? Te dis-tu combien Sidoine était bête, avec ses
gros poings, et que d'ingénieux expédients, que de fines reparties se
logeaient dans la petite tête de Médéric? Te pénètres-tu de cette
idée, que leur union faisait leur force, que, nés l'un loin de
l'autre, ils auraient été de pauvres diables fort incomplets, obligés
de vivre selon les us et coutumes de tout le monde? As-tu suffisamment
compris que si j'avais de mauvaises intentions, je pourrais cacher
là-dessous quelque sens philosophique? Es-tu enfin décidée à me
remercier de mon géant et de mon nain, que j'ai élevés avec un soin
particulier, de façon à en faire le couple le plus merveilleux du
monde?

Oui?

Alors je commence, sans plus tarder, l'étonnant récit de leurs
aventures.



II

ILS SE METTENT EN CAMPAGNE.


On matin d'avril,--l'air était encore vif, de légers brouillards
s'élevaient de la terre humide,--Sidoine et Médéric se chauffaient à
un grand feu de broussailles. Ils venaient de déjeuner et attendaient
que le brasier se fût éteint, pour faire un bout de promenade.
Sidoine, assis sur une grosse pierre, regardait les charbons d'un air
pensif; mais il fallait se défier de cet air-là, car il était connu de
tous que le brave enfant ne pensait jamais à rien. Il souriait
béatement, en appuyant les poings sur ses genoux. Médéric, couché en
face de lui, contemplait avec amour les poings de son compagnon; bien
qu'il les eût vus grandir, il trouvait, à les regarder, un éternel
sujet de joie et d'étonnement.

--Oh! la belle paire de poings! songeait-il; les maîtres poings que
voilà! Comme les doigts en sont épais et bien plantés! Je ne voudrais
pas, pour tout l'or du monde, en recevoir la moindre chiquenaude: il y
aurait de quoi assommer un boeuf. Ce cher Sidoine ne semble pas se
douter qu'il porte notre fortune au bout des bras.

Sidoine, que le feu réjouissait, allongeait en effet les mains d'une
façon indolente. Il dodelinait de la tête, abîmé dans un oubli complet
des choses de ce monde. Médéric se rapprocha du feu qui s'éteignait.

--N'est-ce pas dommage, reprit-il à voix basse, d'user de si belles
armes contre les méchantes carcasses de quelques loups galeux? Elles
méritent vraiment un plus noble usage, comme d'écraser des bataillons
entiers et de renverser des murs de citadelle. Nous qui sommes nés
sûrement pour de grands destins, nous voilà dans notre seizième année,
sans avoir encore fait le moindre exploit. Je suis las de la vie que
nous menons au fond de cette vallée perdue, je crois qu'il est
grandement temps d'aller conquérir le royaume que Dieu nous garde
quelque part; car plus je regarde les poings de Sidoine, et plus j'en
suis convaincu: ce sont là des poings de roi.

Sidoine était loin de songer aux grandes destinées rêvées par Médéric.
Il venait de s'assoupir, ayant peu dormi la nuit précédente. On
sentait, à la régularité de son souffle, qu'il ne prenait pas même la
peine d'avoir des songes.

--Hé! mon mignon! lui cria Médéric.

Il leva la tête, il regarda son compagnon d'un air inquiet,
agrandissant les yeux, dressant les oreilles.

--Écoute, reprit celui-ci, et tâche de comprendre, s'il est possible.
Je songe à noire avenir, je trouve que nous le négligeons beaucoup. La
vie, mon mignon, ne consiste pas à manger de belles pommes de terre
dorées et à se vêtir de splendides fourrures. Il faut, en outre, se
faire un nom dans le monde, se créer une position. Nous ne sommes pas
gens du commun, pouvant nous contenter de l'état et du titre de
vagabonds. Certes, je ne méprise pas ce métier, qui est celui des
lézards, bêtes à coup sûr plus heureuses que bien des hommes; mais
nous serons toujours à temps de le reprendre. Il s'agit donc de sortir
au plus tôt de ce pays, trop petit pour nous, et de chercher une
contrée plus vaste, où nous puissions nous montrer à notre avantage.
Sûrement, nous ferons vite fortune, si tu me secondes selon tes
moyens, j'entends en distribuant des taloches d'après mes avis et
conseils. Me comprends-tu?

--Je crois que oui, répondit Sidoine d'un ton modeste; nous allons
voyager et nous battre tout le long de la route. Ce sera charmant.

--Seulement, continua Médéric, il nous faut un but pour nous ôter le
loisir de baguenauder en chemin. Vois-tu, mon mignon, nous aimons trop
le soleil. Nous serions bien capables de passer notre jeunesse à nous
chauffer au pied des haies, si nous ne connaissions, au moins par
ouï-dire, le pays où nous désirons nous rendre. J'ai donc cherché une
contrée qui fût digne de nous posséder. Je t'avoue que, d'abord, je
n'en trouvais aucune. Heureusement, je me suis rappelé une
conversation que j'ai eue, il y a quelques jours, avec un bouvreuil de
ma connaissance. Il m'a dit venir en droite ligne d'un grand royaume,
nommé le Royaume des Heureux, célèbre par la fertilité du sol et
l'excellent caractère des habitants; il est gouverné en ce moment par
une jeune reine, l'aimable Primevère, qui, dans la bonté de son coeur,
ne se contente pas de laisser vivre en paix ses sujets, mais veut
encore faire participer les animaux de son empire aux rares félicités
de son règne. Je te dirai, une de ces nuits, les étranges histoires
que m'a contées à ce sujet mon ami le bouvreuil. Peut-être,--car tu me
parais singulièrement curieux aujourd'hui,--désires-tu connaître
comment je compte agir dans le Royaume des Heureux. Dès à présent, à
ne juger les choses que de loin, il me semble assez convenable de me
faire aimer de l'aimable Primevère, et de l'épouser, pour vivre
grassement ensuite, sans souci des autres empires du monde. Nous
verrons à te créer une position qui convienne à tes goûts, en te
permettant de t'entretenir la main. Mon mignon, je jure de te tailler
tôt ou tard une noble besogne, telle que le monde, dans mille ans,
parlera encore de tes poings.

Sidoine, qui avait compris, aurait sauté au cou de son frère, si cela
eût été possible. Lui dont l'imagination était fort paresseuse
d'ordinaire, il voyait, avec les yeux de l'âme, des champs de bataille
vastes comme des océans, riante perspective qui faisait courir des
frissons de joie le long de ses bras. Il se leva, serra la ceinture de
sa blouse et se campa devant Médéric.

Celui-ci songeait, jetant autour de lui des regards tristes.

--Les habitants de ce pays ont toujours été bons pour nous, dit-il
enfin. Ils nous ont soufferts dans leurs champs. Sans eux, nous
n'aurions pas si fière mine. Nous devons, avant de les quitter, leur
laisser une preuve de notre reconnaissance. Que pourrions-nous bien
faire qui leur fût agréable?

Sidoine crut naïvement que cette question s'adressait à lui. Il eut
une idée.

--Frère, répondit-il, que penses-tu d'un grand feu de joie? Nous
pourrions brûler la ville prochaine, à l'extrême satisfaction des
habitants; car, pour peu qu'ils aient mon goût, rien ne les distraira
autant que de belles flammes rouges par une nuit bien noire.

Médéric haussa les épaules.

--Mon mignon, dit-il, je te conseille de ne jamais te mêler de ce qui
me regarde. Laisse-moi réfléchir une seconde. Si j'ai besoin de tes
bras, alors tu travailleras à ton tour.

--Voici, reprit-il après un silence. Il y a là, au sud, une montagne
qui, m'a-t-on dit, gêne beaucoup nos bienfaiteurs. La vallée manque
d'eau; leurs terres sont d'une telle sécheresse, qu'elles produisent
le pire vin du monde, ce qui est un continuel chagrin pour les buveurs
du pays. Las de piquette, ils ont convoqué dernièrement toutes leurs
académies; une aussi docte assemblée allait certainement inventer la
pluie, sans plus de peine que si le bon Dieu s'en fût mêlé. Les
savants se sont donc mis en campagne; ils ont fait des études fort
remarquables sur la nature et la pente des terrains, concluant que
rien ne serait plus facile que de dériver et d'amener dans la plaine
les eaux du fleuve voisin, si cette diablesse de montagne ne se
trouvait justement sur le passage. Observe, mon mignon, combien les
hommes nos frères sont de pauvres sires. Ils étaient là une centaine à
mesurer, à niveler, à dresser de superbes plans; ils disaient, sans se
tromper, ce qu'était la montagne, marbre, craie ou pierre à plâtre;
ils l'auraient pesée, s'ils l'avaient voulu, à quelques kilogrammes
près; et pas un, même le plus gros, n'a songé à la porter quelque
part, où elle ne gênât plus. Prends la montagne, Sidoine, mon mignon.
Je vais chercher dans quel lieu nous pourrions bien la poser sans
malencontre.

Sidoine ouvrit les bras. Il en entoura délicatement les rochers. Puis,
il fit un léger effort, se renversant en arrière, et se releva,
serrant le fardeau contre sa poitrine. Il le soutint sur son genou,
attendant que Médéric se décidât. Ce dernier hésitait.

--Je la ferais bien jeter à la mer, murmurait-il, mais un tel caillou
occasionnerait pour sûr un nouveau déluge. Je ne puis non plus la
faire mettre brutalement à terre, au risque d'écorner une ville ou
deux. Les cultivateurs pousseraient de beaux cris, si j'encombrais un
champ de navets ou de carottes. Remarque, Sidoine, mon mignon,
l'embarras où je suis. Les hommes se sont partagé le sol d'une façon
ridicule. On ne peut déranger une pauvre montagne sans écraser les
choux d'un voisin.

--Tu dis vrai, mon frère, répondit Sidoine. Seulement, je te prie
d'avoir une idée au plus vite. Ce n'est pas que ce caillou soit lourd;
mais il est si gros, qu'il m'embarrasse un peu.

--Viens donc, reprit Médéric. Nous allons le poser entre ces deux
coteaux que tu vois au nord de la plaine. Il y a là une gorge qui
souffle un froid du diable en ce pays. Notre caillou, qui la bouchera
parfaitement, abritera la vallée des vents de mars et de septembre.

Lorsqu'ils furent arrivés, et comme Sidoine s'apprêtait à jeter la
montagne du haut de ses bras, ainsi que le bûcheron jette son fagot,
au retour de la forêt:

--Bon Dieu! mon mignon, cria Médéric, laisse-la glisser doucement, si
tu ne veux ébranler la terre, à plus de cinquante lieues à la ronde.
Bien: ne te hâte ni ne te soucie des écorchures. Je crois qu'elle
branle. Il serait bon de la caler avec quelque roche, pour qu'elle ne
s'avise de rouler lorsque nous ne serons plus ici. Voilà qui est fait.
Maintenant, les braves gens boiront de bon vin. Ils auront de l'eau
pour arroser leurs vignes et du soleil pour en dorer les grappes.
Écoute, Sidoine, je suis bien aise de te le faire observer, nous
sommes plus habiles qu'une douzaine d'académies. Nous pourrons, dans
nos voyages, changer à notre gré la température et la fertilité des
pays. Il ne s'agit que d'arranger un peu les terrains, d'établir au
nord un paravent de montagnes, après avoir ménagé une pente pour les
eaux. La terre, je l'ai souvent remarqué, est mal bâtie; je doute que
les hommes aient jamais assez d'esprit pour en faire une demeure digne
de nations civilisées. Nous verrons à y travailler un peu, dans nos
moments perdus. Aujourd'hui, voilà notre dette de reconnaissance
payée. Mon mignon, secoue ta blouse qui est toute blanche de
poussière, et partons.

Sidoine, il faut le dire, n'entendit que le dernier mot de ce
discours. Il n'était pas philanthrope, ayant l'esprit trop simple pour
cela; il se souciait peu d'un vin dont il ne devait jamais boire.
L'idée de voyager le ravissait; à peine son frère eut-il parlé de
départ, que la joie lui fit faire deux ou trois enjambées, ce qui
l'éloigna de plusieurs douzaines de kilomètres. Heureusement, Médéric
avait saisi un pan de la blouse.

--Ohé! mon mignon, cria-t-il, ne pourrais-tu avoir des mouvements
moins brusques? Arrête, pour l'amour de Dieu! Crois-tu que mes petites
jambes soient capables de semblables sauts? Si tu comptes marcher d'un
tel pas, je te laisse aller en avant et te rejoindrai peut-être dans
quelques centaines d'années. Arrête, assieds-toi.

Sidoine s'assit. Médéric saisit à deux mains le bas de la culotte de
fourrure. Comme il était d'une merveilleuse agilité, il grimpa
légèrement sur le genou de son compagnon, en s'aidant des touffes de
poils et des accrocs qu'il rencontra en chemin. Puis, il s'avança le
long de la cuisse, qui lui sembla une belle grande route, large,
droite, sans montée aucune. Arrivé au bout, il posa le pied dans la
première boutonnière de la blouse, s'accrocha plus haut à la seconde,
monta ainsi jusqu'à l'épaule. Là, il fit ses préparatifs de voyage,
prit ses aises, se coucha commodément dans l'oreille gauche de
Sidoine. Il avait choisi ce logis pour deux raisons: d'abord il se
trouvait à l'abri de la pluie et du vent, l'oreille en question étant
une maîtresse oreille; ensuite il pouvait, en toute sûreté d'être
entendu, communiquer à son compagnon une foule de remarques
intéressantes.

Il se pencha sur le bord d'un trou noir qu'il découvrit dans le fond
de sa nouvelle demeure, et, d'une voix perçante, cria dans cet abîme:

--Maintenant, mon mignon, tu peux courir, si bon te semble. Ne t'amuse
pas dans les sentiers, fais en sorte que nous arrivions au plus vite.
M'entends-tu?

--Oui, frère, répondit Sidoine. Je te prie même de ne pas parler si
haut, car ton souffle me chatouille d'une façon désagréable.

Et ils partirent.



III

LÉGER APERÇU SUR LES MOMIES


Ce n'est pas Sidoine qui aurait jamais sollicité un ministre des
travaux publics pour l'établissement de ponts et de routes. Il
marchait d'ordinaire à travers champs, s'inquiétant peu des fossés,
encore moins des coteaux; il professait un dédain profond pour les
coudes des sentiers frayés. Le brave enfant faisait de la géométrie
sans le savoir, car il avait trouvé, à lui tout seul, que la ligne
droite est le plus court chemin d'un point à un autre.

Il traversa ainsi une douzaine de royaumes, ayant soin de ne pas poser
le pied au beau milieu de quelque ville, ce qu'il sentait devoir
déplaire aux habitants. Il enjamba deux ou trois mers, sans trop se
mouiller. Quant aux fleuves, il ne daigna même pas se fâcher contre
eux, les prenant pour ces minces filets d'eau dont la terre est
sillonnée après une pluie d'orage. Ce qui l'amusa prodigieusement, ce
furent les voyageurs qu'il rencontra; il les voyait suer le long des
montées, aller au nord pour revenir au midi, lire les poteaux au bord
des routes, se soucier du vent, de la pluie, des ornières, des
inondations, de l'allure de leurs chevaux. Il avait vaguement
conscience du ridicule de ces pauvres gens, qui s'en vont de gaieté de
coeur risquer une culbute dans quelque précipice, lorsqu'ils
pourraient demeurer si tranquillement assis à leur foyer.

--Que diable! aurait dit Médéric, quand on est ainsi bâti, on reste
chez soi.

Mais pour l'instant, Médéric ne regardait pas sur la terre. Au bout
d'un quart d'heure de marche, il désira cependant reconnaître les
lieux où ils se trouvaient. Il mit le nez dehors, se pencha sur la
plaine; il se tourna aux quatre points du monde, et ne vit que du
sable, qu'un immense désert emplissant l'horizon. Le site lui déplut.

--Seigneur Jésus! se dit-il, que les gens de ce pays doivent avoir
soif! J'aperçois les ruines d'un grand nombre de villes, et je
jurerais que les habitants en sont morts, faute d'un verre de vin.
Sûrement ce n'est pas là le Royaume des Heureux; mon ami le bouvreuil
me l'a donné comme fertile en vignobles et en fruits de toutes
espèces; il s'y trouve même, a-t-il ajouté, des sources d'une eau
limpide, excellente pour rincer les bouteilles. Cet écervelé de
Sidoine nous a certainement égarés.

Et se tournant vers le fond de l'oreille:

--Hé! mon mignon! cria-t-il, où vas-tu?

--Pardieu! répondit Sidoine sans s'arrêter, je vais devant moi.

--Vous êtes un sot, mon mignon, reprit Médéric. Vous avez l'air de ne
pas vous douter que la terre est ronde, et qu'en allant toujours
devant vous, vous n'arriveriez nulle part. Nous voilà bel et bien
perdus.

--Oh! dit Sidoine en courant de plus belle, peu m'importe: je suis
partout chez moi.

--Mais arrête donc, malheureux! cria de nouveau Médéric. Je sue, à te
regarder marcher ainsi. J'aurais dû veiller au chemin. Sans doute, tu
as enjambé la demeure de l'aimable Primevère, sans plus de façons
qu'une hutte de charbonnier: palais et chaumières sont de même niveau
pour tes longues jambes. Maintenant, il nous faut courir le monde au
hasard. Je regarderai passer les empires, du haut de ton épaule,
jusqu'au jour où nous découvrirons le Royaume des Heureux. En
attendant, rien ne presse; nous ne sommes pas attendus. Je crois utile
de nous asseoir un instant, pour méditer plus à l'aise sur le
singulier pays que nous traversons en ce moment. Mon mignon,
assieds-toi sur cette montagne qui est là, à tes pieds.

--Ça, une montagne! répondit Sidoine en s'asseyant, c'est un pavé, ou
le diable m'emporte!

A vrai dire, ce pavé était une des grandes pyramides. Nos compagnons,
qui venaient de traverser le désert d'Afrique, se trouvaient pour lors
en Égypte. Sidoine, n'ayant pas en histoire des connaissances bien
précises, regarda le Nil comme un ruisseau boueux; quant aux sphinx et
aux obélisques, ils lui parurent des graviers d'une forme singulière
et fort laide. Médéric, qui savait tout sans avoir rien appris, fut
fâché du peu d'attention que son frère accordait à cette boue et à ces
pierres, visitées et admirées de plus de cinq cents lieues à la ronde.

--Hé! Sidoine, dit-il, tâche de prendre, s'il t'est possible, un air
d'admiration et de respectueux étonnement. Il est du dernier mauvais
goût de rester calme en face d'un pareil spectacle. Je tremble que
quelqu'un ne l'aperçoive, dodelinant ainsi de la tête devant les
ruines de la vieille Egypte. Nous serions perdu dans l'estime des gens
de bien. Remarque qu'il ne s'agit pas ici de comprendre, ce que
personne n'a envie de faire, mais de paraître profondément pénétré du
haut intérêt que présentent ces cailloux. Tu as tout juste assez
d'esprit pour t'en tirer avec honneur. Là, tu vois le Nil, cette eau
jaunâtre qui croupit dans la vase. C'est, m'a-t-on dit, un fleuve
très-vieux; il est à croire cependant qu'il n'est pas plus âgé que la
Seine et la Loire. Les peuples de l'antiquité se sont contentés d'en
connaître les embouchures: nous, gens curieux, aimant à nous mêler de
ce qui ne nous regarde pas, nous en cherchons les sources depuis
quelques centaines d'années, sans avoir pu découvrir encore le plus
mince réservoir. Les savants se partagent: d'après les uns, il
existerait certainement une fontaine quelque part, qu'il s'agirait
seulement de bien chercher; les autres, qui me paraissent avoir des
chances de l'emporter, jurent qu'ils ont fouillé tous les coins, et
qu'à coup sûr le fleuve n'a point de sources. Moi, je n'ai pas
d'opinion décidée en cette matière, car il m'arrive rarement d'y
songer; d'ailleurs, une solution quelconque ne m'engraisserait pas
d'un centimètre. Regarde maintenant ces vilaines bêtes qui nous
entourent, brûlées par des millions de soleils; c'est pure malice,
assure-t-on, si elles ne parlent pas; elles connaissent le secret des
premiers jours du monde, et l'éternel sourire qu'elles gardent sur les
lèvres est simplement par manière de se moquer de notre ignorance.
Pour moi, je ne les juge pas si méchantes; ce sont de bonnes pierres,
d'une grande simplesse d'esprit, qui en savent moins long qu'on veut
le dire. Écoute toujours, mon mignon, ne crains pas de trop apprendre.
Je ne te dirai rien sur Memphis, dont nous apercevons les ruines à
l'horizon; je ne te dirai rien par l'excellente raison que je ne
vivais pas au temps de sa puissance. Je me défie beaucoup des
historiens qui en ont parlé. Je pourrais lire, comme un autre, les
hiéroglyphes des obélisques et des vieux murs écroulés; mais, outre
que cela ne m'amuserait pas, étant très-scrupuleux en matière
d'histoire, j'aurais la plus grande crainte de prendre un A pour un B,
et de t'induire ainsi en des erreurs qui seraient pour toi d'une
déplorable conséquence. Je préfère joindre à ces considérations
générales un léger aperçu sur les momies. Rien n'est plus agréable à
voir qu'une momie bien conservée. Les Égyptiens s'enterraient sans
doute avec tant de coquetterie, dans la prévision du rare plaisir que
nous aurions un jour à les déterrer. Quant aux pyramides, selon
l'opinion commune, elles servaient de tombeaux, si pourtant elles
n'étaient pas destinées à un autre usage qui nous échappe. Ainsi, à en
juger par celle sur laquelle nous sommes assis,--car notre siège, je
te prie de le remarquer, est une pyramide de la plus belle venue,--je
les croirais bâties par un peuple hospitalier, pour servir de sièges,
aux voyageurs fatigués, n'était le peu de commodité qu'elles offrent à
un tel emploi. Je finirai par une morale. Sache, mon mignon, que
trente dynasties dorment sous nos pieds; les rois sont couchés par
milliers dans le sable, emmaillotés de bandelettes, les joues
fraîches, ayant encore leurs dents et leurs cheveux. On pourrait, si
l'on cherchait bien, en composer une jolie collection qui offrirait un
grand intérêt pour les courtisans. Le malheur est qu'on a oublié leurs
noms et qu'on ne saurait les étiqueter d'une façon convenable. Ils
sont tous plus morts que leurs cadavres. Si jamais tu deviens roi,
songe à ces pauvres momies royales endormies au désert; elles ont
vaincu les vers cinq mille ans, et n'ont pu vivre dix siècles dans la
mémoire des hommes. J'ai dit. Rien ne développe l'intelligence comme
les voyages. Je compte parfaire ainsi ton éducation, en te faisant un
cours pratique sur les divers sujets qui se présenteront en chemin.

Durant ce long discours, Sidoine, pour complaire à son compagnon,
avait pris l'air le plus bête du monde. Note que c'était précisément
là l'air qu'il fallait. Mais, à la vérité, il s'ennuyait de toute la
largeur de ses mâchoires, regardant d'un oeil désespéré le Nil, les
sphinx, Memphis, les pyramides, s'efforçant même de penser aux momies,
sans grands résultats. Il cherchait furtivement à l'horizon s'il ne
trouverait pas un sujet qui lui permit d'interrompre l'orateur d'une
façon polie. Comme celui-ci se taisait, il aperçut un peu tard, deux
troupes d'hommes, se montrant aux deux bouts opposés de la plaine.

--Frère, dit-il, les morts m'ennuient. Apprends-moi quels sont ces
gens qui viennent à nous.



IV

LES POINGS DE SIDOINE.


J'ai oublié de te dire qu'il pouvait être midi, lorsque nos voyageurs
discouraient de la sorte, assis sur une des grandes pyramides. Le Nil
roulait lourdement ses eaux dans la plaine, pareil à la coulée d'un
métal en fusion; le ciel était blanc comme la voûte d'un four énorme
chauffé pour quelque cuisson gigantesque; la terre n'avait pas une
ombre, et dormait sans haleine, écrasée sous un sommeil de plomb. Dans
cette immense immobilité du désert, les deux troupes formées en
colonnes, s'avançaient, semblables à des serpents glissant avec
lenteur sur le sable.

Elles s'allongeaient, s'allongeaient toujours. Bientôt ce ne furent
plus de simples caravanes, mais deux armées formidables, deux peuples
rangés par files démesurées qui allaient d'un bout de l'horizon à
l'autre, coupant d'une ligne sombre la blancheur éclatante du sol. Les
uns, ceux qui descendaient du nord, portaient des casaques bleues; les
autres, ceux qui montaient du midi, étaient vêtues de blouses vertes.
Tous avaient à l'épaule de longues piques à pointe d'acier; de sorte
qu'à chaque pas que faisaient les colonnes, un large éclair les
sillonnait silencieusement. Ils marchaient les uns contre les autres.

--Mon mignon, cria Médéric, plaçons-nous bien, car, si je ne me
trompe, nous allons avoir un beau spectacle. Ces braves gens ne
manquent pas d'esprit. Le lieu est on ne peut mieux choisi pour couper
commodément la gorge à quelques cent mille hommes. Ils vont se
massacrer à l'aise, et les vaincus auront un beau champ de course,
lorsqu'il s'agira de décamper au plus vite. Parlez-moi d'une pareille
plaine pour se battre à l'extrême satisfaction des spectateurs.

Cependant, les deux armées s'étaient arrêtées en face l'une de
l'autre, laissant entre elles une large bande de terrain. Elles
poussèrent des clameurs effroyables, elles brandirent leurs armes, se
montrèrent le poing, mais n'avancèrent pas d'une toise. Chacune
semblait avoir un grand respect pour les piques ennemies.

--Oh! les lâches coquins! répétait Médéric qui s'impatientait; est-ce
qu'ils comptent coucher ici? Je jurerais qu'ils ont fait plus de cent
lieues pour le seul plaisir de se gourmer. Et, maintenant, les voilà
qui hésitent à échanger la moindre chiquenaude. Je te demande un peu,
mon mignon, s'il est raisonnable à deux ou trois millions d'hommes de
se donner rendez-vous en Egypte, sur le coup de midi, pour se regarder
face à face, en se criant des injures. Vous battrez-vous, coquins!
Mais vois-les donc: ils bâillent au soleil, comme des lézards; ils
semblent ne pas se douter que nous attendons. Ohé! doubles lâches,
vous battrez-vous ou ne vous battrez-vous pas!

Les Bleus, comme s'ils avaient entendu les exhortations de Médéric,
firent deux pas en avant. Les Verts, voyant cette manoeuvre, en firent
par prudence deux en arrière. Sidoine fut scandalisé.

--Frère, dit-il, j'éprouve une furieuse envie de m'en mêler. La danse
ne commencera jamais, si je ne la mets en branle. N'es-tu pas d'avis
qu'il serait bon d'essayer mes poings, en cette occasion?

--Pardieu! répondit Médéric, tu auras eu une idée décente dans ta vie.
Retrousse tes manches, fais-moi de la propre besogne.

Sidoine retroussa ses manches et se leva.

--Par lesquels dois-je commencer? demanda-t-il; les Bleus ou les
Verts?

Médéric songea une seconde.

--Mon mignon, dit-il, les Verts sont à coup sûr les plus poltrons.
Daube-les-moi d'importance, pour leur apprendre que la peur ne
garantit pas des coups. Mais attends: je ne veux rien perdre du
spectacle; je vais, avant tout, me poster commodément.

Ce disant, il monta sur l'oreille de son frère et s'y coucha à plat
ventre, en ayant soin de ne passer que la tête; puis il saisit une
mèche de cheveux qu'il rencontra sous sa main, afin de ne pas être
jeté à bas dans la bagarre. Ayant ainsi pris ses dispositions, il
déclara être prêt pour le combat.

Aussitôt, Sidoine, sans crier gare, tomba sur les Verts à bras
raccourcis. Il agitait ses poings en mesure, ainsi que des fléaux, et
battait l'armée à coups pressés, comme blé sur aire. En même temps, il
lançait ses pieds à droite et à gauche, au beau milieu des bataillons,
lorsque quelques rangs plus épais lui barraient le passage. Ce fut un
beau combat, je te l'assure, digne d'une épopée en vingt-quatre
chants. Notre héros se promenait sur les piques, sans plus s'en
soucier que de brins d'herbes; il allait, deçà, delà, ouvrait de
toutes parts de larges trouées, écrasant les uns contre terre, lançant
les autres à vingt ou trente mètres de hauteur. Les pauvres gens
mouraient, n'ayant seulement pas la consolation de savoir quelle rude
main les secouait ainsi. Car, au premier abord, quand Sidoine se
reposait tranquillement sur la pyramide, rien ne le distinguait
nettement des blocs de granit. Puis, lorsqu'il s'était dressé, il
n'avait pas laissé à l'ennemi le temps de l'envisager. Observe qu'il
fallait au regard deux bonnes minutes, pour monter le long de ce grand
corps, avant de rencontrer une figure. Les Verts n'avaient donc pas
une idée très-nette de la cause des formidables bourrades qui les
renversaient par centaines. La plupart pensèrent sans doute, en
expirant, que la pyramide s'écroulait sur eux, ne pouvant s'imaginer
que des poings d'homme eussent autant de ressemblance avec des pierres
de taille.

Médéric, émerveillé de ce fait d'armes, se trémoussait d'aise; il
battait des mains, se penchait au risque de tomber, perdait
l'équilibre, se raccrochait vite à la mèche de cheveux. Enfin, ne
pouvant rester muet en de telles circonstances, il sauta sur l'épaule
du héros, où il se maintint, en se tenant au lobe de l'oreille; de là,
tantôt il regardait dans la plaine, tantôt il se tournait pour crier
quelques mots d'encouragement.

--Oh la la! criait-il, quelles tapes, mon doux Jésus! quel beau bruit
de marteaux sur l'enclume! Ohé, mon mignon! frappe à ta gauche,
nettoie-moi ce gros de cavalerie qui fait mine de détaler. Eh! vite
donc! frappe à ta droite, là, sur ce groupe de guerriers chamarrés
d'or et de broderies, et lance pieds et poings ensemble, car je crois
qu'il s'agit ici de princes, de ducs et autres crânes d'épaisseur.
Pardieu! voilà de rudes taloches: la place est nette, comme si la faux
y avait passé. En cadence, mon mignon, en cadence! Procède avec
méthode; la besogne en ira plus vite. Bien, cela! Ils tombent par
centaines, dans un ordre parfait.

J'aime la régularité en toute chose, moi. Le merveilleux spectacle!
dirait-on pas un champ de blé, un jour de moisson, lorsque les gerbes
sont couchées au bord des sillons, en longues rangées symétriques.
Tape, tape, mon mignon. Ne t'amuse pas à écraser les fuyards un à un;
ramène-les-moi vertement par le fond de leur culotte, et ne lève la
main que sur trois ou quatre douzaines au moins. Oh la la! quelles
calottes, quelles bourrades, quels triomphants coups de pied!

Et Médéric s'extasiait, se tournait en tous sens, ne trouvant pas
d'exclamations assez choisies pour peindre son ravissement. A la
vérité, Sidoine n'en frappait ni plus fort ni plus vite. Il avait pris
au début un petit train bonhomme, continuant la besogne avec flegme,
sans accélérer le mouvement. Il surveillait seulement les bords de
l'armée. Lorsqu'il apercevait quelque fuyard, il se contentait de le
ramener à son poste d'une chiquenaude, pour qu'il eût sa part au
régal, quand viendrait son tour. Au bout d'un quart d'heure d'une
pareille tactique, les Verts se trouvaient tous couchés proprement
dans la plaine, sans qu'un seul restât debout pour aller porter au
reste de la nation la nouvelle de leur défaite; circonstance rare et
affligeante, qui ne s'est pas reproduite depuis dans l'histoire du
monde.

Médéric n'aimait pas à voir le sang versé. Quand tout fut terminé:

--Mon mignon, dit-il à Sidoine, puisque tu as anéanti cette armée, il
me semble juste que tu l'enterres.

Sidoine, ayant regardé autour de lui, aperçut cinq ou six buttes de
sable qui se trouvaient là, il les poussa sur le champ de bataille, à
l'aide de vigoureux coups de pied, et les aplanit de la main, de
manière à en faire un seul coteau, qui servît de tombe à près de onze
cent mille hommes. En pareil cas, il est rare qu'un conquérant prenne
lui-même ce soin pour les vaincus. Ce fait prouve combien mon héros,
tout héros qu'il était, se montrait bon enfant à l'occasion.

Durant l'affaire, les Bleus, stupéfaits de ce renfort qui leur tombait
du haut d'une des grandes pyramides, avaient eu le temps de
reconnaître que ce n'était pas là un éboulement de pavés, mais un
homme en chair et en os. Ils songèrent d'abord à l'aider un peu; puis,
voyant la façon aisée dont il travaillait, comprenant qu'ils seraient
plutôt un embarras, ils se retirèrent discrètement à quelque distance,
par crainte des éclaboussures. Ils se haussaient sur la pointe des
pieds, se bousculaient pour mieux voir, accueillaient chaque coup d'un
tonnerre d'applaudissements. Quand les Verts furent morts et enterrés,
ils poussèrent de grands cris, ils se félicitèrent de la victoire, se
mêlant tumultueusement, parlant tous à la fois.

Cependant Sidoine, ayant soif, descendit au bord du Nil, pour boire un
coup d'eau fraîche. Il le tarit d'une gorgée; heureusement pour
L'Égypte, il trouva ce breuvage si chaud et si fade, qu'il se hâta de
rejeter le fleuve dans son lit, sans en avaler une goutte. Vois à quoi
tient la fertilité d'un pays.

De fort méchante humeur, il revint dans la plaine et regarda les Bleus
en se frottant les mains.

--Frère, dit-il d'un ton insinuant, si je frappais un peu sur ceux-ci,
maintenant? Ces hommes font beaucoup de bruit. Que penses-tu de
quelques coups de poing pour les forcer à un silence respectueux?

--Garde-t'en bien! répondit Médéric, je les observe depuis un instant,
et je leur crois les meilleures intentions du monde. Pour sûr, ils
s'occupent de toi. Tâche, mon mignon, de prendre une pose majestueuse;
car, si je ne me trompe, les grandes destinées vont s'accomplir.
Regarde, voici venir une députation. Au tapage d'un million d'hommes
émettant chacun leur avis, sans écouter celui du voisin, avait succédé
le plus profond silence. Les Bleus venaient sans doute de s'entendre;
ce qui ne laisse pas que d'être singulier, car, dans les assemblées de
notre beau pays, où les membres ne sont guère qu'au nombre de quelques
centaines, ils n'ont pu jusqu'ici s'accorder sur la moindre vétille.

L'armée défilait en deux colonnes. Bientôt elle forma un cercle
immense. Au milieu de ce cercle, se trouvait Sidoine, fort embarrassé
de sa personne; il baissait les yeux, honteux de voir tant de monde le
regarder. Quant à Médéric, il comprit que sa présence serait un sujet
d'étonnement, inutile et même dangereux en ce moment décisif. Il se
retira par prudence dans l'oreille qui lui servait de demeure depuis
le matin.

La députation s'arrêta à vingt pas de Sidoine. Elle n'était pas
composée de guerriers, mais de vieillards aux crânes nus et sévères,
aux barbes magistrales, tombant en flots argentés sur les tuniques
bleues. Les mains de ces vieillards avaient pris les rides sèches des
parchemins qu'elles feuilletaient sans cesse; leurs yeux, habitués aux
seules clartés des lampes fumeuses, soutenaient l'éclat du soleil avec
les clignements de paupières d'un hibou égaré en plein jour; leurs
échines se courbaient comme devant un pupitre éternel; tandis que, sur
leurs robes, des taches d'huile et des traînées d'encre dessinaient
les broderies les plus bizarres, signes mystérieux qui n'étaient pas
pour peu de chose dans leur haute renommée de science et de sagesse.

Le plus vieux, le plus sec, le plus aveugle, le plus bariolé de la
docte compagnie, avança de trois pas, en faisant un profond salut.
Après quoi, s'étant dressé, il élargit les bras pour joindre aux
paroles les gestes convenables.

--Seigneur Géant, dit-il d'une voix solennelle, moi, prince des
orateurs, membre et doyen de toutes les académies, grand dignitaire de
tous les ordres, je te parle au nom de la nation. Notre roi, un pauvre
sire, est mort, il y a deux heures, d'un dérangement du ventre, pour
avoir vu les Verts à l'autre bout de la plaine. Nous voilà donc sans
maître qui nous charge d'impôts, qui nous fasse tuer au nom du bien
public. C'est là, tu le sais, un état de liberté déplaisant
communément aux peuples. Il nous faut un roi au plus vite; et, dans
notre hâte de nous prosterner devant des pieds royaux, nous venons de
songer à toi, qui te bats si vaillamment. Nous pensons, en t'offrant
la couronne, reconnaître ton dévouement à notre cause. Je le sens, une
telle circonstance demanderait un discours en une langue savante,
sanscrite, hébraïque, grecque, ou tout au moins latine; mais que la
nécessité où je me trouve d'improviser, que la certitude de pouvoir
réparer plus tard ce manque de convenances, me servent d'excuses
auprès de foi.

Le vieillard fit une pause.

--Je savais bien, songeait Médéric, que mon mignon avait des poings de
roi.



V

LE DISCOURS DE MÉDÉRIC.


--Seigneur Géant, continua le prince des orateurs, il me reste à
t'apprendre ce que la nation a résolu et quelles preuves d'aptitude à
la royauté elle te demande, avant de te porter au trône. Elle est
lasse d'avoir pour maîtres des gens qui ressemblent en tous points à
leurs sujets, ne pouvant donner le moindre coup de poing sans
s'écorcher, ni prononcer tous les trois jours un discours de longue
haleine sans mourir de phtisie au bout de quatre ou cinq ans. Elle
veut, en un mot, un roi qui l'amuse, et elle est persuadée que, parmi
les agréments d'un goût délicat, il en est deux surtout dont on ne
saurait se lasser: les taloches vertement appliquées et les périodes
vides et sonores d'une proclamation royale. J'avoue être fier
d'appartenir à une nation qui comprend à un si haut point les courtes
jouissances de cette vie. Quant à son désir d'avoir sur le trône un
roi amusant, ce désir me paraît en lui-même encore plus digne
d'éloges. Ce que nous voulons se réduit donc à ceci. Les princes sont
des hochets dorés que se donne le peuple, pour se réjouir et se
divertir à les voir briller au soleil; mais, presque toujours, ces
hochets coupent et mordent, ainsi qu'il en est des couteaux d'acier,
lames brillantes dont les mères effrayent vainement leurs marmots. Or
nous souhaitons que notre hochet soit inoffensif, qu'il nous
réjouisse, qu'il nous divertisse, selon nos goûts, sans que nous
courions le risque de nous blesser, à le tourner et le retourner entre
nos doigts. Nous voulons de grands coups de poing, car ce jeu fait
rire nos guerriers, les amuse honnêtement, en leur mettant du coeur au
ventre; nous désirons de longs discours, pour occuper les braves gens
du royaume à les applaudir et les commenter, de belles phrases qui
tiennent en joie les parleurs de l'époque. Tu as déjà, seigneur Géant,
rempli une partie du programme, à l'entière satisfaction des plus
difficiles; je le dis en vérité, jamais poings ne nous ont fait rire
de meilleur coeur. Maintenant, pour combler nos voeux, il te faut
subir la seconde épreuve. Choisis le sujet qu'il te plaira: parle-nous
de l'affection que tu nous portes, de tes devoirs envers nous, des
grands faits qui doivent signaler ton règne. Instruis-nous,
égaye-nous. Nous t'écoutons.

Le prince des orateurs, ayant ainsi parlé, fit une nouvelle révérence.
Sidoine, qui avait écouté l'exorde d'un air inquiet, et suivi les
différents points avec anxiété, fut frappé d'épouvante à la
péroraison. Prononcer un long discours en public, lui paraissait une
idée absurde, sortant par trop de ses habitudes journalières. Il
regardait sournoisement le docte vieillard, craignant quelque méchante
raillerie, se demandant si un bon coup de poing, appliqué à propos sur
ce crâne jauni, ne le tirerait pas d'embarras. Mais le brave enfant
n'avait pas de méchanceté. Ce vieux monsieur venait de lui parler si
poliment, qu'il lui semblait dur de répondre d'une façon aussi
brusque. S'étant juré de ne point desserrer les lèvres, sentant
d'ailleurs toute la délicatesse de sa position, il dansait sur l'un et
l'autre pied, roulait ses pouces, riait de son rire le plus niais.
Comme il devenait de plus en plus idiot, il crut avoir trouvé une idée
de génie. Il salua profondément le vieux monsieur.

Cependant, au bout de cinq minutes, l'armée s'impatienta. Je crois te
l'avoir dit, ces événements se passaient en Égypte, sur le coup de
midi. Or, tu le sais, rien ne rend de plus méchante humeur, que
d'attendre au grand soleil. Les Bleus témoignèrent bientôt par un
murmure croissant que le seigneur Géant eût à se dépêcher; autrement,
ils allaient le planter là, pour se pourvoir ailleurs d'une majesté
plus bavarde.

Sidoine, étonné qu'une révérence n'eût pas contenté ces braves gens,
en fit coup sur coup trois ou quatre, se tournant en tous sens, afin
que chacun eût sa part.

Alors ce fut une tempête de rires et de jurons, une de ces belles
tempêtes populaires où chaque homme lance un quolibet, ceux-ci
sifflant comme des merles, ceux-là battant des mains en manière de
dérision. Le vacarme grandissait par larges ondées, décroissait pour
grandir encore, pareil à la clameur des vagues de l'Océan. C'était, à
la verve du peuple, un excellent apprentissage de la royauté.

Tout à coup, pendant un court moment de silence, une voix douce et
flûtée se fit entendre dans les hauteurs de Sidoine; une douce, une
tendre voix de petite fille, au timbre d'argent, aux inflexions
caressantes.

"Mes bien-aimés sujets," disait-elle...

Des applaudissements formidables l'interrompirent, dès ces premiers
mois. Le gracieux souverain! des poings à pétrir des montagnes, et une
voix à rendre jalouse la brise de mai!

Le prince des orateurs, stupéfait de ce phénomène, se tourna vers ses
savants collègues:

--Messieurs, leur dit-il, voici un géant qui a, dons son espèce, un
organe singulier. Je ne pourrais croire, si je ne l'entendais, qu'un
gosier capable d'avaler un boeuf avec ses cornes, puisse filer des
sons d'une si remarquable finesse. Il y a là certainement une
curiosité anatomique qu'il nous faudra étudier et expliquer à tout
prix. Nous traiterons ce grave sujet à notre prochaine réunion, nous
en ferons une belle et bonne vérité scientifique qui aura cours dans
nos établissements universitaires.

--Hé! mon mignon, souffla doucement Médéric dans l'oreille de Sidoine,
ouvre larges tes mâchoires, fais-les jouer en mesure, comme si tu
broyais des noix. Il est bon que tu les remues avec vigueur, car ceux
qui ne t'entendront pas, verront au moins que tu parles. N'oublie pas
les gestes non plus: arrondis les bras avec grâce durant les périodes
cadencées; plisse le front et lance les mains en avant, dans les
éclats d'éloquence: lâche même de pleurer, aux endroits pathétiques.
Surtout pas de bêtises. Suis bien le mouvement. Ne vas pas t'arrêter
court, au beau milieu d'une phrase, ni poursuivre, lorsque je me
tairai. Mets les points et les virgules, mon mignon. Cela n'est pas
difficile, la plupart de nos hommes d'État ne font autre métier.
Attention! je commence.

Sidoine ouvrit effroyablement la bouche et se mit à gesticuler, avec
des mines de damné. Médéric s'exprima en ces termes:

"Mes bien-aimés sujets,

"Comme il est d'usage, laissez-moi m'étonner et me juger indigne de
l'honneur que vous me faites. Je ne pense pas un traître mot de ce que
je vous dis là; je crois mériter, comme tout le monde, d'être un peu
roi à mon tour, et je ne sais vraiment pourquoi je ne suis pas né fils
de prince, ce qui m'aurait évité l'embarras de fonder une dynastie.

"Avant tout, je dois, pour assurer ma tranquillité future, vous faire
remarquer les circonstances présentes. Vous me croyez une bonne
machine de guerre; c'est même à ce seul titre que vous m'offrez la
couronne. Moi, je me laisse faire. Si je ne me trompe, on appelle cela
le suffrage universel. L'invention me paraît excellente, les peuples
s'en trouveront au mieux lorsqu'on l'aura perfectionnée. Veuillez
donc, à l'occasion, vous en prendre à vous seuls, si je ne tiens pas
toutes les belles choses que je vais promettre; car je puis en oublier
quelqu'une, sans méchanceté, et il ne serait pas juste de me punir
d'un manque de mémoire, lorsque vous auriez vous-mêmes manqué de
jugement.

"J'ai hâte d'arriver au programme que je me traçais depuis longtemps,
pour le jour où j'aurais le loisir d'être roi. Il est d'une simplicité
charmante, je le recommande à mes collègues les souverains, qui se
trouveraient embarrassés de leurs peuples. Le voici dans son innocence
et sa naïveté: la guerre au dehors, la paix au dedans.

"La guerre au dehors est une excellente politique. Elle débarrasse le
pays des gens querelleurs, en leur permettant d'aller se faire
estropier hors des frontières. Je parle de ceux qui naissent les
poings fermés, qui, par tempérament, sentiraient de temps à autre le
besoin d'une petite révolution, s'ils n'avaient à rosser quelque
peuple voisin. Dans chaque nation, il y a une certaine somme de coups
à dépenser; la prudence veut que ces coups se distribuent à cinq ou
six cents lieues des capitales. Laissez-moi vous dire toute ma pensée.
La formation d'une armée est simplement une mesure prévoyante prise
pour séparer les hommes tapageurs des hommes raisonnables; une
campagne a pour but de faire disparaître le plus possible de ces
hommes tapageurs, et de permettre au souverain de vivre en paix,
n'ayant pour sujets que des hommes raisonnables. On parle, je le sais,
de gloire, de conquêtes et autres balivernes. Ce sont là de grands
mots dont se payent les imbéciles.

"Si les rois se jettent leurs troupes à la tête au moindre mot, c'est
qu'ils s'entendent et se trouvent bien du sang versé. Je compte donc
les imiter en appauvrissant le sang de mon peuple, qui pourrait, un
beau jour, avoir la fièvre chaude. Seulement, un point m'embarrassait.
Plus on va, plus les sujets de guerre deviennent difficiles à
inventer; bientôt on en sera réduit à vivre en frères, faute d'une
raison pour se gourmer honnêtement. J'ai dû faire appel à toute mon
imagination. De nous battre pour réparer une offense, il n'y fallait
pas songer: nous n'avons rien à réparer, personne ne nous provoque,
nos voisins sont gens polis et de bon ton. De nous emparer des
territoires limitrophes, sous prétexte d'arrondir nos terres, c'était
là une vieille idée qui n'a jamais réussi en pratique, et dont les
conquérants se sont toujours mal trouvés. De nous fâcher à propos de
quelques balles de coton ou de quelques kilogrammes de sucre, on nous
aurait pris pour de grossiers marchands, pour des voleurs qui ne
veulent pas être volés; tandis que nous tenons, avant tout, à être une
nation bien apprise, ayant en horreur les soucis du commerce, vivant
d'idéal et de bons mots. Aucun moyen d'un usage commun en matière de
bataille ne pouvait donc nous convenir. Enfin, après de longues
réflexions, il m'est venu une inspiration sublime. Nous nous bâtirons
toujours pour les autres, jamais pour nous, ce qui nous évitera toute
explication sur la cause de nos coups de poing. Remarquez combien
cette méthode sera commode, et quel honneur nous tirerons de pareilles
expéditions. Nous prendrons le titre de bienfaiteurs des peuples, nous
crierons bien haut notre désintéressement, nous nous poserons
modestement en soutiens des bonnes causes, en dévoués serviteurs des
grandes idées. Ce n'est pas tout. Comme ceux que nous ne servirons pas
pourront s'étonner de cette singulière politique, nous répondrons
hardiment que notre rage de prêter nos armées à qui les demande est un
généreux désir de pacifier le monde, de le pacifier bel et bien à
coups de piques. Nos soldats, dirons-nous, se promènent en
civilisateurs, coupant le cou à ceux qui ne se civilisent pas assez
vite, semant les idées les plus fécondes dans les fosses creusées sur
les champs de bataille. Ils baptiseront la terre d'un baptême de sang
pour hâter l'ère prochaine de liberté. Mais nous n'ajouterons pas
qu'ils auront ainsi une besogne éternelle, attendant vainement une
moisson qui ne saurait lever sur des tombes.

"Voilà, mes chers sujets, ce que j'ai imaginé. L'idée a toute
l'ampleur et l'absurdité nécessaires pour réussir. Donc, ceux d'entre
vous qui se sentiraient le besoin de proclamer une ou deux républiques
sont priés de n'en rien faire chez moi. Je leur ouvre charitablement
les empires des autres monarques. Qu'ils disposent librement des
provinces, changent les formes des gouvernements, consultent le bon
plaisir des peuples; qu'ils se fassent tuer chez mes voisins, au nom
de la liberté, et me laissent gouverner chez moi aussi despotiquement
que je l'entendrai.

"Mon règne sera un règne guerrier.

"Obtenir la paix au dedans est un problème plus difficile à résoudre.
On a beau se débarrasser des méchants garçons, il reste toujours dans
les masses un esprit de révolte contre le maître de leur choix.
Souvent j'ai réfléchi à cette haine sourde que les nations ont portée
de tous temps à leurs princes; mais j'avoue n'avoir jamais pu en
trouver la cause raisonnable et logique. Nous mettrons cette question
au concours dans nos académies, pour que nos savants se hâtent de nous
indiquer d'où vient le mal et quel doit être le remède. Mais, en
attendant l'aide de la science, nous emploierons, pour guérir notre
peuple de son inquiétude maladive, les faibles moyens dont nos
prédécesseurs nous ont légué la recette. Certes, ils ne sont pas
infaillibles; si nous en faisons usage, c'est qu'on n'a pas encore
inventé de bonnes cordes assez longues et assez fortes pour garrotter
une nation. Le progrès marche si lentement! Ainsi nous choisirons nos
ministres avec soin. Nous ne leur demanderons pas de grandes qualités
morales ni intellectuelles; il les suffira médiocres en toutes choses.
Mais ce que nous exigerons absolument, c'est qu'ils aient la voix
forte, et se soient longtemps exercés à crier: Vive le roi! sur le ton
le plus haut, le plus noble possible. Un beau: Vive le roi! poussé
dans les règles, enflé avec art, s'éteignant dans un murmure d'amour
et l'admiration, est un mérite rare qu'on ne saurait trop récompenser.
A vrai dire, cependant, nous comptons peu sur nos ministres; souvent,
ils gênent plus qu'ils ne servent. Si notre avis prévalait, nous
jetterions ces messieurs à la porte, nous vous servirions de roi et de
ministres, le tout ensemble. Nous fondons de plus grandes espérances
sur certaines lois que nous nous proposons de mettre en vigueur; elles
vous empoigneront un homme au collet, elles vous le lanceront à la
rivière, sans plus amples explications, selon l'excellente méthode des
muets du sérail. Vous voyez d'ici combien sera commode une justice
aussi expéditive; il est tant de fâcheux tenant aux formes, croyant
candidement qu'un crime est nécessaire pour être coupable! Nous aurons
également à notre service de bons petits journaux payés grassement,
chantant nos louanges, cachant nos fautes, nous prêtant plus de vertus
qu'à tous les saints du paradis. Nous en aurons d'autres, et ceux-là
nous les payerons plus cher, qui attaqueront nos actes, discuteront
notre politique, mais d'une façon si plate, si maladroite, qu'ils
ramèneront à nous les gens d'esprit et de bon sens. Quant aux journaux
que nous ne payerons pas, ils ne pourront ni blâmer ni approuver; de
toutes manières, nous les supprimerons au plus tôt. Nous devrons aussi
protéger les arts, car il n'est pas de grand règne sans grands
artistes. Pour en faire naître le plus possible, nous abolirons la
liberté de pensée. Il serait peut-être bon aussi de servir une petite
rente aux écrivains en retraite, j'entends à tous ceux qui ont su
faire fortune, qui sont patentés pour tenir boutique de prose ou de
vers. Quant aux jeunes gens, à ceux qui n'auront que du talent, ils
auront des lits réservés dans nos hôpitaux. A cinquante ou soixante
ans, s'ils ne sont pas tout à fait morts, ils participeront aux
bienfaits dont nous comblerons le monde des lettres. Mais les vrais
soutiens de notre trône, les gloires de notre règne, ce seront les
tailleurs de pierres et les maçons. Nous dépeuplerons les campagnes,
nous appellerons à nous tous les hommes de bonne volonté, et leur
ferons prendre la truelle. Ce sera un touchant, un sublime spectacle!
Des rues larges, des rues droites trouant une ville d'un bout à un
autre! de beaux murs blancs, de beaux murs jaunes, s'élevant comme par
enchantement! de splendides édifices, décorant d'immenses places
plantées d'arbres et de réverbères! Bâtir n'est rien encore, mais que
démolir a de charmes! Nous démolirons plus que nous ne bâtirons. La
cité sera rasée, nivelée, débarbouillée, badigeonnée. Nous changerons
une ville de vieux plâtre en une ville de plâtre neuf. De pareils
miracles, je le sais, coûteront beaucoup d'argent; comme ce n'est pas
moi qui payerai, la dépense m'inquiète peu. Tenant, avant tout, à
laisser des traces glorieuses de mon règne, je trouve que rien n'est
plus propre à étonner les générations futures, qu'une effroyable
consommation de chaux et de briques. D'ailleurs, j'ai remarqué ceci:
plus un roi fait bâtir, plus son peuple se montre satisfait; il semble
ne pas savoir quels sots payent ces constructions, il croit naïvement
que son aimable souverain se ruine pour lui donner la joie de
contempler une forêt d'échafaudages. Tout ira pour le mieux. Nous
vendrons très-cher les embellissements aux contribuables, et nous
distribuerons les gros sous aux ouvriers, afin qu'ils se tiennent
tranquilles sur leurs échelles. Ainsi, du pain au menu peuple et
l'admiration de la postérité. N'est-ce pas très-ingénieux? Si quelque
mécontent s'avisait de crier, ce serait à coup sûr mauvais coeur et
pure jalousie.

"Mon règne sera un règne de maçons.

"Vous le voyez, mes bien-aimés sujets, je me dispose à être un roi
très-amusant. Je vous chargerai de belles guerres aux quatre coins du
monde, qui vous rapporteront des coups et de l'honneur. Je vous
égayerai, au dedans, par de grands tas de décombres et une éternelle
poussière de plâtre. Je ne vous ménagerai pas non plus les discours,
je les prononcerai les plus vides possible, aiguisant ainsi les
esprits curieux qui auront la bonne volonté d'y chercher ce qui n'y
sera pas. Aujourd'hui, c'en est assez; je meurs de soif. Mais, en
finissant, je vous fais la promesse de traiter prochainement la grave
difficulté du budget; c'est une matière qui a besoin d'être préparée
longtemps à l'avance, pour être embrouillée à point et obscure suivant
la convenance. Peut-être auriez-vous aussi le désir de m'entendre
causer religion. Ne voulant pas vous tromper dans votre attente, je
dois vous déclarer, dès à présent, que je compte ne jamais m'expliquer
sur ce sujet. Épargnez-moi donc des demandes indiscrètes, ne me
pressez jamais d'avoir un avis en cette matière, qui m'est
particulièrement désagréable. Sur ce, mes bien-aimés sujets, que Dieu
vous tienne en joie."

Tel fut le discours de Médéric. Tu entends de reste que je t'en donne
ici un résumé succinct, car il dura six heures d'horloge, et les
limites de ce conte ne me permettent point de le transcrire en entier.
L'orateur ne devait-il pas allonger ses phrases, cadencer ses
périodes, noyer si bien ses pensées dans un déluge de mots, que le
sens en puisse échapper au peuple qui l'écoutait? En tous cas, mon
résumé est conforme au véritable esprit du discours. Si l'armée
entendit ce qu'il lui plut d'entendre, ce fut grâce aux précautions
oratoires et à la longueur des tirades. N'en est-il pas toujours de
même en pareille circonstance?

Tant que son frère parla, Sidoine travailla rudement des bras et des
mâchoires. Il eut des gestes fort applaudis, tantôt familiers sans
trivialité, tantôt d'une ampleur noble et d'un lyrisme entraînant.
S'il faut tout dire, il se permit par instants d'étranges contorsions,
des hauts-le-corps qui n'étaient précisément pas de bon goût; mais
cette mimique risquée fut mise sur le compte de l'inspiration. Ce qui
enleva les suffrages, ce fut la manière remarquable dont il ouvrait la
bouche. Il baissait le menton, puis le relevait, par petites saccades
régulières; il faisait prendre à ses lèvres toutes les figures
géométriques, depuis la ligne droite jusqu'à la circonférence, en
passant par le triangle et le carré; même, au trait final de chaque
tirade, il montrait la langue, hardiesse poétique qui eut un succès
prodigieux.

Lorsque Médéric se tut, Sidoine comprit qu'il lui restait à finir par
un coup de maître. Il saisit l'instant favorable; puis, se cachant de
la main, sans plus bouger, il cria d'une voix terrible:

--Vive Sidoine 1er, roi des Bleus!

Le seigneur géant savait placer son mot à l'occasion. Aux éclats de
cette voix, chaque bataillon pensa avoir entendu le bataillon voisin
pousser ce cri d'enthousiasme. Comme rien n'est plus contagieux qu'une
bêtise, l'armée entière se mit à chanter en choeur:

--Vive Sidoine 1er, roi des Bleus!

Ce fut, dix minutes durant, un vacarme effroyable. Pendant ce temps,
Sidoine, de plus en plus civilisé, prodiguait les révérences.

Les soldats parlèrent de le porter en triomphe. Mais le prince des
orateurs, ayant rapidement calculé son poids à vue d'oeil, leur
démontra les difficultés de l'entreprise. Il se chargea de terminer
avec lui. Il lui rendit hommage comme à son roi, au nom du peuple,
tout en lui conférant les titres et les privilèges de sa nouvelle
position. Il l'invita ensuite à marcher en tête de l'armée, pour faire
son entrée dans son royaume, distant d'une dizaine de lieues.

Cependant Médéric se tenait les côtes et pensait mourir de rire. Son
propre discours l'avait singulièrement égayé. Ce fut bien autre chose
lorsque Sidoine s'acclama lui-même!

--Bravo, Majesté mignonne! lui dit-il à voix basse. Je suis content de
toi, je ne désespère plus de ton éducation. Laisse faire ces braves
gens. Essayons du métier de roi, quittes à l'abandonner dans huit
jours, s'il nous ennuie. Pour ma part, je ne suis pas fâché d'en
tâter, avant d'épouser l'aimable Primevère. Or ça, continue à ne pas
faire de sottises, marche royalement, contente-toi des gestes et
laisse-moi le soin de la parole. Il est inutile d'apprendre à ce bon
peuple que nous sommes deux, ce qui pourrait l'autoriser à se croire
en état de république. Maintenant, mon mignon, entrons vite dans notre
capitale.

Les annales des Bleus relatent ainsi l'avènement au trône du grand roi
Sidoine 1er. On peut y lire tout au long les événements mentionnés
ci-dessus, et y remarquer comme quoi l'historien officiel fait
remarquer, en différents passages, que ces faits se passaient en
Égypte, sur le coup de midi, par une température de quarante-cinq
degrés.



VI

MÉDÉRIC MANGE DES MURES.


Je t'épargnerai la description de l'entrée triomphale de nos héros et
des réjouissances publiques qui eurent lieu en cette occasion.

Sidoine joua noblement son rôle de majesté. Il accueillit avec
bienveillance une cinquantaine de députations qui vinrent à la file
lui prêter serment; il écouta même, sans trop bâiller, les harangues
des différents corps de l'État. A vrai dire, il avait grand besoin de
sommeil; il aurait volontiers envoyé ces bonnes gens se coucher, pour
aller lui-même en faire autant, si Médéric ne lui eût dit tout bas
qu'un roi, appartenant à son peuple, ne dormait que lorsque les
portefaix de son royaume le voulaient bien.

Enfin les grands dignitaires le conduisirent à son palais, sorte de
grange monumentale, haute d'une quinzaine de mètres, devant laquelle
les écoliers tiraient leurs chapeaux. Les fourmis saluent ainsi les
cailloux du chemin. Sidoine, qui se servait d'une pyramide en guise
d'escabeau, témoigna par un geste expressif combien il trouvait le
logis insuffisant. Médéric déclara de sa voix la plus douce avoir
remarqué, aux portes de la ville, un vaste champ de blé, demeure plus
digne d'un grand prince. Les épis lui feraient une belle couche dorée,
d'une merveilleuse souplesse, et il aurait pour ciel de lit les larges
rideaux célestes que les clous d'or du bon Dieu retiennent aux murs du
paradis. Comme le peuple était très-friand de spectacles et de
mascarades, il déclara, désirant se rendre populaire, abandonner
l'ancien palais aux montreur d'ours, danseurs de corde et diseurs de
bonne aventure. De plus, il y serait établi un théâtre de
marionnettes, toutes d'une exécution parfaite, au point de les prendre
pour des hommes. La foule accueillit cette offre avec reconnaissance.

Lorsque la question du logement fut vidée, Sidoine se retira, ayant
hâte de se mettre au lit. Il ne tarda pas à remarquer, derrière lui,
une troupe de gens armés qui le suivaient avec respect. En bon roi, il
les prit pour des soldats enthousiastes et ne s'en soucia pas
davantage. Cependant, quand il se fut voluptueusement étendu sur sa
couche de paille fraîche, il vit les soldats se poster aux quatre
coins du champ, se promenant de long en large, l'épée au poing. Cette
manoeuvre piqua sa curiosité. Il se dressa à demi, tandis que Médéric,
comprenant son désir, appelait un des hommes, qui s'était avancé tout
proche de l'oreiller royal.

--Hé! l'ami, cria-t-il, pourrais-tu me dire ce qui vous force, tes
compagnons et toi, à quitter vos lits à cette heure, pour venir rôder
autour du mien? Si vous avez de méchants projets sur les passants, il
est peu convenable d'exposer votre roi à servir de témoin pour vous
faire pendre. Si ce sont vos belles que vous attendez, certes je
m'intéresse à l'accroissement du nombre de mes sujets, mais je ne veux
en aucune façon me mêler de ces détails de famille. Ça, franchement,
que faites-vous ici?

--Sire, nous vous gardons, répondit le soldat.

--Vous me gardez? contre qui, je vous prie? Les ennemis ne sont pas
aux frontières, que je sache, et ce n'est point avec vos épées que
vous me protégerez des moucherons. Voyons, parle. Contre qui me
gardez-vous?

--Je ne sais pas, Sire. Je vais appeler mon capitaine.

Lorsque le capitaine fut arrivé et qu'il eut entendu la demande du
roi:

--Bon Dieu! Sire, s'écria-t-il, comment Votre Majesté peut-elle me
faire une question aussi simple? Ignore-t-elle ces menus détails? Tous
les rois se font garder contre leurs peuples. Il y a ici cent braves
qui n'ont d'autre charge que d'embrocher les curieux. Nous sommes vos
gardes du corps, Sire. Sans nous, vos sujets, gens très-gourmands de
monarques, en auraient déjà fait une effroyable consommation.

Cependant, Sidoine riait aux larmes. L'idée que ces pauvres diables le
gardaient lui avait d'abord paru d'une joyeuseté rare; mais quand il
apprit qu'ils le gardaient contre son peuple, il eut un nouvel accès
de gaieté dont il faillit étouffer. De son côté, Médéric pouffait à
pleines joues, déchaînant une véritable tempête dans l'oreille de son
mignon.

--Holà! manants, cria-t-il, pliez bagages, décampez au plus vite. Me
croyez-vous assez sot pour imiter vos rois trembleurs, qui ferment dix
à douze portes sur eux, en plantant une sentinelle à chacune? Je me
garde moi-même, mes bons amis, et je n'aime pas à être regardé quand
je dors; car ma nourrice m'a toujours dit que je n'étais pas beau en
ronflant. S'il vous faut absolument garder quelqu'un, au lieu de
garder le roi contre le peuple, gardez, je vous prie, le peuple contre
le roi; ce sera mieux employer vos veilles et gagner plus honnêtement
votre argent. Les soirs d'été, pour peu que vous désiriez m'être
agréables, envoyez-moi vos femmes avec des éventails, ou, s'il pleut,
votez-moi une armée de parapluies. Mais vos épées, à quoi diable
voulez-vous qu'elles me servent? Et, maintenant, bonne nuit, messieurs
les gardes du corps. Sans plus de zèle, capitaine et soldats se
retirèrent, enchantés d'un prince si facile à servir. Alors nos amis,
satisfaits d'être seuls, purent causer à l'aise des surprenantes
aventures qui leur étaient arrivées depuis le matin. Je veux dire, tu
m'entends, que Médéric bavarda une petite demi-heure, philosophant sur
toute chose, priant son mignon de suivre avec soin le fil de son
raisonnement. Le mignon, dès les premiers mots, ronflait, les poings
fermés. Notre bavard, ne s'entendant plus lui-même, remit la suite de
ses observations au lendemain. C'est ainsi que le roi Sidoine 1er
dormit sa première nuit à la belle étoile, dans un champ désert situé
aux portes de sa capitale.

Les événements qui se passèrent les jours suivants ne méritent pas
d'être rapportés tout au long, bien qu'ils aient été prodigieux et
bizarres, comme tous ceux auxquels se trouvèrent mêlés les héros que
j'ai choisis. Notre roi en deux personnes,--vois à quoi tient un
mystère!--ayant accepté la couronne par simple complaisance, se garda
de tenter la moindre réforme. Il laissa le peuple agir selon ses
volontés; ce qui se rencontra être la meilleure façon de régner, la
plus commode pour le souverain, la plus profitable pour les sujets.

Au bout de huit jours, Sidoine avait déjà gagné cinq batailles
rangées. Il crut devoir mener son armée aux deux premières. Mais il
s'aperçut bientôt qu'au lieu de lui donner aide et secours, elle
l'embarrassait, se mettant en travers de ses jambes, risquant
d'attraper quelque taloche. Il se décida donc à licencier les troupes,
déclarant entendre à l'avenir se mettre seul en campagne. Ce fut là le
sujet d'une belle proclamation. Elle débutait par cet exorde
remarquable: "Il n'est rien de tel pour se gourmer d'importance, comme
de savoir pourquoi on se gourme. Or, puisque le roi, lorsqu'il déclare
la guerre, connaît seul les causes de son bon plaisir, la logique veut
que le roi se batte seul." Les soldats goûtèrent beaucoup ces pensées;
à la vérité, faute d'une bonne raison pour taper plus longtemps, ils
avaient tourné le dos dans maintes batailles. Souvent aussi ils
s'étaient étonnés, causant le soir dans les ambulances avec des
blessés ennemis, de l'originale méthode des princes, ayant des poings,
comme tout le monde, et faisant tuer plusieurs milliers d'hommes, pour
vider leurs querelles particulières.

Seulement, les Bleus, s'il te souvient de la charte, avaient pris un
maître dans l'unique but de s'égayer à le voir et à l'entendre jouer
des poings et de la langue. L'armée obtint donc de suivre son chef à
deux kilomètres de distance. De cette façon, elle eut l'agréable
spectacle des combats, sans en courir les dangers.

Médéric harangua plus encore que Sidoine ne se battit. Au bout d'une
semaine, il avait déjà enrichi la littérature du pays de treize gros
volumes. Le troisième jour, en s'éveillant, il se trouva savoir le
grec et le latin, sans avoir appris ces langues dans aucun collège; il
put de la sorte répondre par dix pages de Démosthène au prince des
orateurs, qui pensait l'embarrasser en lui récitant cinq pages de
Cicéron. Depuis ce moment, qui fut celui où le peuple cessa de
comprendre, le roi orateur eut encore plus de popularité que le roi
guerrier.

Somme toute, la nation Bleue était dans le ravissement. Elle possédait
enfin le prince rêvé, un prince idéal, mettant tous ses soins aux
menus plaisirs, ne se mêlant jamais des détails sérieux. Cependant,
comme un peuple, même un peuple satisfait, murmure toujours un peu, on
accusait l'excellent homme de certains goûts bizarres, par exemple de
sa singulière obstination à vouloir dormir à la belle étoile. De plus,
je crois te l'avoir dit, Sidoine péchait par une grande coquetterie;
dès qu'il eut un budget sous la main, il échangea vite ses peaux de
loup contre de splendides vêtements de soie et de velours, trouvant à
se regarder quelques dédommagements aux ennuis de sa nouvelle
profession. On le blâmait de cet innocent plaisir; bien qu'il ne fît
autre dépense, on lui reprochait d'user trop de satin, de déchirer
trop de dentelle. La rosée, il est vrai, tache les étoffes fines, et
rien ne les coupe comme la paille. Or Sidoine couchait tout habillé.

Pour en finir, on comptait à peine cinq à six milliers de mécontents
dans cet empire de trente millions d'hommes: des courtisans sans
emploi dont l'échine se roidissait, des gens de nerfs irritables
auxquels les longs discours donnaient la fièvre, surtout des pervers
que fâchait la paix publique. Après une semaine de règne, Sidoine
aurait pu sans crainte tenter de nouveau le suffrage universel.

Le neuvième jour, Médéric fut pris au réveil d'une irrésistible envie
de courir les champs. Il était las de vivre enfermé au logis,
j'entends l'oreille de Sidoine; il s'ennuyait de son rôle de pur
esprit. Il descendit doucement. Son mignon dormant encore, il ne
l'avertit pas de sa promenade, se promettant de ne prendre l'air que
pendant un petit quart d'heure.

C'est une charmante chose qu'une fraîche matinée d'avril. Le ciel se
creusait, pâle et profond. Sur les montagnes, se levait un soleil
clair, sans chaleur, d'une lumière blanche. Les feuillages, nés de la
veille, luisaient par touffes vertes dans la campagne; les roches, les
terrains se détachaient en grandes masses jaunes et rouges. On eût
dit, à voir comme tout semblait propre, que la nature était neuve.

Médéric, avant d'aller plus loin, s'arrêta sur un coteau. Après quoi,
ayant suffisamment applaudi en grand la vaste plaine, il songea à
profiter de la gaieté des sentiers, sans plus s'inquiéter des
horizons. Il prit le premier chemin venu; puis, quand il fut au bout,
il en prit un autre. Il se perdit au milieu des églantiers, courut
dans l'herbe, s'étendit sur la mousse, fatigua les échos de sa voix,
cherchant à faire beaucoup de bruit, parce qu'il se trouvait dans
beaucoup de silence. Il admira les champs en détail et à sa façon, qui
est la bonne, regardant le ciel par petits coins à travers les
feuilles, se faisant un univers d'un buisson creux, découvrant de
nouveaux mondes à chaque détour des haies. Il se grisa pour trop boire
de cet air pur et un peu froid qu'il trouvait sous les allées, et
finit par s'arrêter, haletant, charmé des blancs rayons du soleil et
des bonnes couleurs de la campagne.

Or il s'arrêta au pied d'une grosse haie faite de ronces, de ces
ronces aux feuilles rudes, aux longs bras épineux, qui produisent à
coup sûr les meilleurs fruits que puisse manger un homme d'un goût
recherché. Je veux parler de ces belles grappes de mûres sauvages,
toutes parfumées du voisinage des lavandes et des romarins. Te
souvient-il comme elles sont appétissantes, noires sous les feuilles
vertes, et quelle fraîche saveur, moitié sucre, moitié vinaigre, elles
ont pour les palais dignes de les apprécier?

Médéric, ainsi que tous les gens d'humeur libre et de vie vagabonde,
était un grand mangeur de mûres. Il en tirait quelque vanité, ayant
pour toutes rencontres, dans ses repas le long des haies, trouvé des
simples d'esprit, des rêveurs et des amants; ce qui l'avait amené à
conclure que les sots ne savaient faire cas de ces grappes
savoureuses, que c'était là un festin donné par les anges du paradis
aux bonnes âmes de ce monde. Les sots sont bien trop maladroits pour
un tel régal; ils se trouvent seulement à l'aise devant une table, à
couper de grosses bêtes de poires se fondant en eau claire. Belle
besogne vraiment, qui ne demande qu'un couteau. Tandis que, pour
manger des mûres, il faut une douzaine de rares qualités: la justesse
du coup d'oeil qui découvre les baies les plus exquises, celles que
les rayons et la rosée ont mûries à point; la science des épines,
cette science merveilleuse de fouiller les broussailles sans se
piquer; l'esprit de savoir perdre son temps, de mettre une matinée
entière à déjeuner, tout en faisant deux ou trois lieues dans un
sentier long de cinquante pas. J'en passe et des plus méritantes.
Jamais certaines gens ne s'aviseront de vivre cette vie des poètes: se
nourrir d'air pur, philosopher ou dormir entre deux bouchées. Seuls,
les paresseux, fils bien-aimés du ciel, savent les finesses de ce joli
métier.

Voilà pourquoi Médéric se vantait d'aimer les mûres.

Les ronces devant lesquelles il venait de s'arrêter, étaient chargées
de grappes longues et nombreuses. Il fut émerveillé.

--Tudieu! dit-il, les beaux fruits, le beau prodige! Des mûres en
avril, et des mûres d'une telle grosseur: voilà qui me paraît tout
aussi étonnant qu'un baquet d'eau changée en vin. On a raison de le
dire, rien ne fortifie la foi comme la vue des faits surnaturels:
désormais je veux croire les contes de nourrice dont on m'a bercé.
Moi, c'est ainsi que j'entends les miracles, lorsqu'ils emplissent mon
verre ou mon assiette. Ça, déjeunons, puisqu'il plaît à Dieu de
changer le cours des saisons pour me servir selon mon goût.

Ce disant, Médéric allongea délicatement les doigts et saisit une
grosse mûre qui eût suffi au repas de deux moineaux. Il la savoura
avec lenteur, puis fit claquer la langue, hochant la tête d'un air
satisfait, comme un buveur émérite qui déguste un vieux vin. Alors, le
cru étant connu, le déjeuner commença. Le gourmand alla de buisson en
buisson, humant le soleil dans les intervalles, établissant des
différences de goût, ne pouvant se fixer. Tout en marchant, il
discourait, à haute voix, car il avait pris l'habitude du monologue en
compagnie du silencieux Sidoine; quand il se trouvait seul, il ne s'en
adressait pas moins à son mignon, estimant que sa présence importait
peu à la conversation.

--Mon mignon, disait-il, je ne connais pas de besogne plus
philosophique que celle de manger des mûres, le long des sentiers.
C'est là tout un apprentissage de la vie. Vois quelle adresse il faut
déployer pour atteindre les hautes branches, qui, remarque-le, portent
toujours les plus beaux fruits. Je les incline en attirant à petits
coups les tiges basses; un sot les briserait, moi je les laisse se
redresser, en prévision de la saison prochaine. Il y a encore les
épines, où les maladroits se blessent; moi j'utilise les épines, qui
me servent de crochets dans cette délicate opération. Veux-tu jamais
juger un homme, le connaître aussi bien que Dieu qui l'a fait:
mets-le, le ventre vide, devant une ronce chargée de baies, par une
claire matinée. Ah! le pauvre homme! Pour ameuter les sept péchés
capitaux dans une conscience, il suffit d'une mûre au bout d'une haute
branche.

Et Médéric, tout aise de vivre, mangeait, pérorait, clignait les yeux
pour mieux embrasser son petit horizon. D'ailleurs, il oubliait
parfaitement S. M. Sidoine 1er, la nation Bleue, toute la royale
comédie. Le roi en deux personnes avait laissé son corps chez son
peuple; son esprit battait la campagne, perdu dans les haies, se
donnant du bon temps. Ainsi, la nuit, l'âme, s'envolant sur l'aile
d'un songe, s'en va prendre ses ébats, dans quelque coin inconnu,
insoucieuse de la prison dont elle s'est échappée. Cette comparaison
n'est-elle pas très-ingénieuse? bien que je me sois défendu d'avoir
caché quelque sens philosophique sous le voile léger de cette fiction,
ne te dit-elle pas clairement ce qu'il te faut penser de mon géant et
de mon nain?

Cependant, comme Médéric faisait les yeux doux à une mûre, il fut, de
la façon la plus imprévue, rappelé aux tristes réalités de cette vie.
Un dogue, non des plus minces, se précipita brusquement dans le
sentier, aboyant avec force, les dents blanches, les paupières
sanglantes. As-tu remarqué, Ninette, quel bon caractère hospitalier
ont les chiens dans la campagne? Ces fidèles animaux, lorsqu'ils ont
reçu de l'homme les bienfaits de l'éducation, possèdent au plus haut
point le sentiment de la propriété. Il y a vol pour eux à fouler la
terre d'autrui. Le nôtre, qui eût dévoré Médéric pour le peu de boue
qu'un passant emporte à ses semelles, devint furieux, à le voir manger
les mûres poussées librement au gré de la pluie et du soleil. Il se
précipita, la gueule ouverte.

Médéric ne l'attendit certes pas. Il avait une haine raisonnée pour
ces grosses bêtes, aux allures brutales, qui sont chez les animaux ce
que sont les gendarmes chez les hommes. Il se mit à fuir, à toutes
jambes, fort effrayé, très-inquiet des suites de cette mauvaise
rencontre. Ce n'est pas qu'il raisonnât beaucoup en cette
circonstance; mais comme il avait, par usage, une grande habitude de
la logique, tout en ayant la tête perdue, il posa en principe: Ce
chien a quatre pattes, moi j'en ai deux plus faibles et moins
exercées;--en tira comme conséquence: Il doit courir plus longtemps et
plus vite que moi;--fut naturellement conduit à penser: Je vais être
dévoré;--enfin arriva victorieusement à conclure: Ce n'est plus qu'une
simple question de temps. La conclusion lui donna froid dans les
jambes. Il se tourna et vit le dogue à une dizaine de pas; il courut
plus fort, le dogue courut plus fort; il sauta un fossé, le dogue
sauta le fossé. Étouffant, les bras ouverts, il allait sans volonté;
il sentait des crocs aigus s'enfoncer dans ses chairs, et, les yeux
fermés, voyait luire dans l'ombre deux paupières sanglantes. Les abois
du chien l'entouraient, le serraient à la gorge, comme font les vagues
pour l'homme qui se noie.

Encore deux sauts, c'en était fait de Médéric. Et ici, permets-moi,
Ninon, de me plaindre du peu de secours prêté par notre esprit à notre
corps, quand ce dernier se trouve dans quelque embarras. Je le
demande, où baguenaudait l'esprit de Médéric, tandis que son corps
n'avait que deux misérables jambes à son service? La belle avance, de
fuir pour se sauver! tout le monde en fait autant. Si son esprit n'eût
pas couru la pretentaine, l'ingénieux enfant, sans tant s'essouffler
ni risquer une pleurésie, aurait, dès les premiers pas, monté
tranquillement sur un arbre, comme il le fit, au bout d'un quart
d'heure de course folle. C'est là ce que j'appelle un trait de génie;
l'inspiration lui vint d'en haut. Quand il fut à califourchon sur une
maîtresse branche, il s'étonna d'avoir songé à une chose aussi simple.

Le dogue, dans son élan furieux, vint se heurter violemment contre
l'arbre, puis se mit à tourner autour du tronc, en poussant des abois
féroces. Médéric prit ses aises et retrouva la parole.

--Hélas! hélas! cria-t-il, mon pauvre mignon, je me trouve vertement
puni d'avoir voulu prendre l'air sans emmener tes poings avec moi.
Voilà qui me prouve une fois de plus combien nous nous sommes
indispensables l'un à l'autre; notre amitié est oeuvre de la
Providence. Que fais-tu loin de moi, ayant tes seuls bras pour te
tirer d'affaire? que fais-je ici moi-même, logé sur une branche,
n'ayant pas la moindre taloche à appliquer sur le museau de ce vilain
animal. Hélas! hélas! c'en est fait de nous!

Le dogue, las d'aboyer, s'était gravement assis sur son derrière, le
cou allongé, la lèvre retroussée. Il regardait Médéric, sans bouger
d'une ligne. Celui-ci, voyant la bête prêter une attention soutenue,
crut comprendre qu'elle l'invitait à parler. Il résolut de profiter
d'un pareil auditeur, désireux de se faire écouter une fois dans sa
vie. D'ailleurs, il n'avait que des phrases à sa disposition pour
sortir d'embarras.

--Mon ami, dit-il d'une voix mielleuse, je ne veux pas vous retenir
plus longtemps. Allez à vos affaires. Je retrouverai parfaitement mon
chemin. Je vous l'avouerai même, il y a, à quelques lieues d'ici, un
bon peuple que mon absence doit plonger dans la plus vive inquiétude.
Je suis roi, s'il faut tout dire. Vous ne l'ignorez pas, les rois sont
des bijoux précieux, que les nations n'aiment point à perdre.
Retirez-vous donc. Il serait peu convenable de forcer l'histoire à
écrire un jour comme quoi le sot entêtement d'un chien a suffi pour
bouleverser un grand empire. Voulez-vous une place à ma cour? être le
gardien des viandes du palais? Dites, quelle charge puis-je vous
offrir pour que Votre Excellence daigne s'éloigner?

Le dogue ne bougeait pas. Médéric pensa l'avoir gagné par l'appât d'un
titre officiel; il fit mine de descendre. Sans doute le dogue n'était
point ambitieux, car il se mit à hurler de nouveau, se dressant contre
l'arbre.

--Le diable t'emporte! murmura Médéric.

A bout d'éloquence, il fouilla ses poches. C'est là un moyen qui, chez
les hommes, réussit généralement. Mais allez donc jeter une bourse à
un chien, si ce n'est pour lui faire une bosse à la tête. Médéric
n'était pas d'ailleurs un garçon à avoir une bourse dans ses chausses;
il considérait l'argent comme parfaitement inutile, ayant toujours
vécu de libres échanges. Il trouva mieux qu'une poignée de sous, je
veux dire qu'il trouva un morceau de sucre. Mon héros étant fort
gourmand de sa nature, cette trouvaille n'a rien qui doive t'étonner.
Je tiens à te faire remarquer comme les détails de ce récit arrivent
naturellement et portent un haut caractère de véracité.

Médéric, tenant le morceau de sucre entre deux doigts, le montra au
chien, qui ouvrit la gueule sans façons. Alors l'assiégé descendit
doucement. Quand il fut près de terre, il laissa tomber la proie; le
chien la happa au passage, donna un coup de gosier, ne se lécha même
pas et se précipita sur Médéric.

--Ah! brigand! s'écria celui-ci en remontant vivement sur sa branche,
tu manges mon sucre et tu veux me mordre! Allons, ton éducation a été
soignée, je le vois; tu es bien le fidèle élève de l'égoïsme de tes
maîtres: rampant devant eux, toujours affamé de la chair des passants.



VII

OU SIDOINE DEVIENT BAVARD.


Il allait continuer sur ce ton, lorsqu'il entendit derrière lui
s'élever un bruit sourd, semblable au roulement lointain d'une
cataracte. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles; la rivière
voisine coulait avec un murmure trop discret, pour se permettre de
pareilles plaintes. Étonné, Médéric écarta les branches, interrogeant
l'horizon. Au premier abord, il ne vit rien; la campagne, de ce côté,
s'étendait, grise et nue, sorte de plaine s'élevant de coteaux en
coteaux, jusqu'aux montagnes qui la bornaient. Mais le bruit
augmentant toujours, il regarda mieux. Alors il remarqua, surgissant
d'un pli de terrain, une roche d'une structure singulière. Cette
roche,--car il était difficile de la prendre pour autre chose qu'une
roche,--avait la forme exacte et la couleur d'un nez, mais d'un nez
colossal, dans lequel on eût aisément taillé plusieurs centaines de
nez ordinaires. Tourné d'une façon désespérée vers le ciel, ce nez
avait toutes les allures d'un nez troublé dans sa quiétude par quelque
grande douleur. A coup sûr, le bruit partait de ce nez.

Médéric, quand il eut examiné la roche avec attention, hésita un
instant, n'osant en croire ses yeux. Enfin, se retrouvant en pays de
connaissance, ne pouvant douter:

--Hé! mon mignon! cria-t-il émerveillé, pourquoi diable ton nez se
promène-t-il tout seul dans les champs? Que je meure, si ce n'est lui
qui est là, à se pâmer comme un veau qu'on égorge!

A ces mots, le nez,--contre toute croyance, la roche n'était en effet
autre chose qu'un nez,--le nez s'agita d'une manière déplorable. Il y
eut comme un éboulement de terrain. Un long bloc grisâtre, qui
ressemblait assez à un énorme obélisque couché sur le sol, s'agita, se
replia sur lui-même, se relevant d'un bout, se dédoublant de l'autre.
Une tête surgit, une poitrine se dessina, le tout emmanché de deux
jambes, qui, pour être démesurées, n'en auraient pas moins été des
jambes dans toutes les langues, tant anciennes que modernes.

Sidoine, quand il eut ramené ses membres, s'assit sur son séant, les
poings dans les yeux, les genoux hauts et écartés. Il sanglotait à
fendre l'âme.

--Oh! oh! dit Médéric, je le savais bien, il n'y a que mon mignon dans
le monde pour avoir un nez d'une telle encolure. C'est là un nez que
je connais comme le clocher de mon village. Hé! mon pauvre frère, nous
avons donc aussi de gros chagrins. Je te le jure, je voulais
m'absenter dix minutes au plus; si tu me retrouves au bout de dix
heures, la faute en est assurément au soleil et aux buissons chargés
de mûres. Nous leur pardonnerons. Ça! jette-moi ce dogue à la porte:
nous causerons plus à l'aise.

Sidoine, toujours pleurant, allongea le bras, prit le dogue par la
peau du cou. Il le balança une seconde, et l'envoya, hurlant et se
tordant, droit dans le ciel, avec une vitesse de plusieurs milliers de
lieues à la seconde. Médéric prit le plus grand plaisir à cette
ascension. Il suivit la bête de l'oeil. Quand il la vit entrer dans la
sphère d'attraction de la lune, il battit des mains, félicitant son
compagnon d'avoir enfin peuplé ce satellite, pour le plus grand
bonheur des astronomes futurs.

--Or ça, mon mignon, dit-il en sautant à terre, et notre peuple?

Sidoine, à cette question, éclata de plus belle en gémissements,
dodelinant de la tête, se barbouillant le visage de ses larmes.

--Bah! reprit Médéric, notre peuple serait-il mort? L'aurais-tu
massacré dans un moment d'ennui, réfléchissant que les peuples rois
sont sujets aux abdications tout comme les autres monarques?

--Frère, frère, sanglota Sidoine, notre peuple s'est mal conduit.

--Vraiment?

--Il s'est mis en colère à propos de rien...

--Le vilain!

--...et m'a jeté à la porte...

--Le grossier!

--...comme jamais grand seigneur n'a jeté un aquais.

--Voyez-vous l'aristocrate!

A chaque virgule, Sidoine poussait un profond soupir. Lorsqu'il
rencontra un point dans sa phrase, son émotion étant au comble, il
fondit de nouveau en larmes.

--Mon mignon, reprit Médéric, il est triste sans doute pour un maître
d'être congédié par ses valets, mais je ne vois pas là matière à tant
se désoler. Si ta douleur ne me prouvait une fois de plus l'excellence
de ton âme et ton ignorance des rapports sociaux, je te gronderais de
t'affliger ainsi d'une aventure très-fréquente. Nous lirons l'histoire
un de ces jours; tu le verras, c'est une vieille habitude des nations
de malmener les princes dont elles ne veulent plus. Malgré le dire de
certaines gens, Dieu n'a jamais eu la singulière fantaisie de créer
une race particulière, dans le but d'imposer à ses enfants des maîtres
élus par lui de père en fils. Ne t'étonne donc pas si les gouvernés
veulent devenir gouvernants à leur tour, puisque tout homme a le droit
d'avoir cette ambition. Cela soulage de pouvoir raisonner logiquement
son malheur. Allons, sèche tes larmes. Elles seraient bonnes chez un
efféminé, un glorieux nourri de louanges, qui aurait oublié son métier
d'homme en exerçant trop longtemps celui de roi; mais nous, monarques
d'hier, nous savons encore marcher sans autre escorte que notre ombre,
et vivre au soleil, n'ayant pour royaume que le peu de poussière où se
posent nos pieds.

--Eh! répondit Sidoine d'un ton dolent, tu en parles à ton aise. La
profession me plaisait. Je me battais à poing que veux-tu, je mettais
tous les jours mes habits du dimanche, je dormais sur de la paille
fraîche. Raisonne, explique tant que tu voudras. Moi, je veux pleurer.

Et il pleura; puis, s'arrêtant brusquement au milieu d'un sanglot:

--Voici, dit-il, comment les choses se sont passées...

--Mon mignon, interrompit Médéric, tu deviens bavard: le désespoir ne
te vaut rien.

--Ce matin, vers six heures, comme je rêvais innocemment, un grand
bruit m'a éveillé. J'ai ouvert un oeil. Le peuple entourait mon lit,
paraissant fort ému, attendant mon réveil, en quête de quelque
jugement. Bon! me suis-je dit, voilà qui regarde Médéric: dormons
encore. Et je me suis rendormi. Au bout de je ne sais combien de
minutes, j'ai senti mes sujets me tirer respectueusement par un coin
de ma blouse royale. Force m'a été d'ouvrir les deux yeux. Le peuple
s'impatientait. Qu'a donc mon frère Médéric? ai-je pensé, de méchante
humeur. Et, en pensant cela, je me suis mis sur mon séant. Ce que
voyant, les braves gens qui m'entouraient ont poussé un murmure de
satisfaction. Me comprends-tu, frère, et ne sais-je pas conter à
l'occasion?

--Parfaitement, mais si tu contes de ce train-là, tu conteras jusqu'à
demain. Que voulait notre peuple?

--Ah! voilà. Je crois n'avoir pas trop bien compris. Un vieux s'est
approché de moi, traînant sur ses talons une vache au bout d'un
cordeau. Il l'a plantée à mes pieds, la tête dirigée de mon côté. A
droite et à gauche de la bête, en face de chaque flanc, se sont formés
deux groupes se montrant le poing. Celui de droite criait: "Elle est
blanche!" Celui de gauche: "Elle est noire!" Alors le vieux, avec
force saluts, m'a dit d'un ton humble: "Sire, est-elle noire, est-elle
blanche?"

--Mais, interrompit Médéric, c'était de la haute philosophie, cela. La
vache était-elle noire, mon mignon?

--Pas précisément.

--Alors elle était blanche?

--Oh! pour cela non. D'ailleurs, je m'inquiétais peu d'abord de la
couleur de la bête. C'était à toi de répondre, je n'avais que faire de
regarder. Tu ne répondais toujours pas. Moi, te pensant en train de
préparer ton discours, je m'apprêtais à me rendormir sournoisement. Le
vieux, qui s'était courbé en deux pour recevoir ma réponse, se sentant
des démangeaisons dans l'échine, me répétait: "Sire, est-elle blanche,
est-elle noire?"

--Mon mignon, tu dramatises ton récit selon toutes les règles de
l'art. Pour peu que j'aie le temps, je ferai de toi un auteur
tragique. Mais continue.

--Ah! le paresseux! me dis-je enfin, il dort comme un roi. Cependant
le peuple commençait à s'impatienter de nouveau. Il s'agissait de
t'éveiller, le plus doucement possible, sans qu'il s'aperçût du fait.
Je glissai un doigt dans mon oreille gauche; elle était vide. Je le
glissai dans mon oreille droite; vide également. C'est à partir de ces
gestes que le peuple s'est fâché.

--Pardieu! mon mignon, ignores-tu la mimique à ce point? Se gratter
une oreille est signe d'embarras, et toi, lorsque tu as un jugement à
rendre, tu vas te gratter les deux!

--Frère, j'étais fort troublé. Je me levai, sans plus faire attention
au peuple, je fouillai énergiquement mes poches, celles de la blouse,
celles de la culotte, toutes enfin. Rien dans les poches de gauche,
rien dans les poches de droite. Mon frère Médéric n'était plus sur
moi. J'avais espéré un instant le rencontrer se promenant dans quelque
gousset écarté. Je visitai les coulures, j'inspectai chaque pli.
Personne. Pas plus de Médéric dans mes vêtements que dans mes
oreilles. Le peuple, stupéfait de ce singulier exercice, me soupçonna
sans doute de chercher des raisons dans mes poches; il attendit
quelques minutes, puis se mit à me huer, sans plus de respect, comme
si j'eusse été le dernier des manants. Avoue-le, frère, il eût fallu
une forte tête pour se sauver saine et sauve d'une pareille situation.

--Je l'avoue volontiers, mon mignon. Et la vache?

--La vache! c'est en effet la vache qui m'embarrassait. Lorsque j'eus
acquis la triste certitude qu'il allait me falloir parler en public,
j'appelai à moi le plus de bon sens possible pour regarder la vache et
la voir sans prévention aucune. Le vieux venait de se relever, me
criant d'une voix colère cette éternelle phrase, reprise en choeur par
le peuple: "Est-elle blanche? est-elle noire?" En mon âme et
conscience, mon frère Médéric, elle était noire et elle était blanche,
le tout ensemble. Je m'apercevais bien que les uns la voulaient noire,
les autres blanche; c'était justement là ce qui me troublait.

--Tu es un simple d'esprit, mon mignon. La couleur des objets dépend
de la position des gens. Ceux de gauche et ceux de droite, ne voyant à
la fois qu'un des flancs de la vache, avaient également raison, tout
en se trompant de même. Toi, la regardant en face, tu la jugeais d'une
façon autre. Était-ce la bonne? Je n'oserais le dire; car,
remarque-le, quelqu'un placé à la queue aurait pu émettre un quatrième
jugement tout aussi logique que les trois premiers.

--Eh! mon frère Médéric, pourquoi tant philosopher? Je ne prétends pas
être le seul qui ait eu raison. Seulement, je dis que la vache était
blanche et noire, le tout ensemble; et, certes, je puis bien le dire,
puisque c'est là ce que j'ai vu. Ma première pensée a été de
communiquer à la foule cette vérité que mes yeux me révélaient, et je
l'ai fait avec complaisance, ayant la naïveté de croire cette décision
la meilleure possible, car elle devait contenter tout le monde, en ne
donnant tort à personne.

--Eh quoi! mon pauvre mignon, tu as parlé? Pouvais-je me taire? Le
--peuple était là, les oreilles grandes ouvertes, avides de phrases
--comme la terre d'eau de pluie après deux mois de sécheresse. Les
--plaisants, à me voir l'air niais et embarrassé, criaient que ma voix
--de fauvette s'en était allée, juste à la saison des nids. Je tournai
--sept fois ma phrase dans la bouche; puis fermant les paupières à
--demi, arrondissant les bras, je prononçai ces mots du ton le plus
--flûté possible: "Mes bien-aimés sujets, la vache est noire et
--blanche, le tout ensemble."

--Oh la la! mon mignon, à quelle école as-tu appris à faire des
discours d'une phrase? T'ai-je jamais donné de mauvais exemples? Il y
avait là matière à emplir deux volumes, et tu vas jeter tout le fruit
de tes observations en treize mots! Je jurerais qu'on t'a compris: ton
discours était pitoyable!

--Je te crois, mon frère. J'avais parlé très doucement. Tous, hommes,
femmes, enfants, vieillards, se bouchèrent les oreilles, se regardant
épouvantés, comme s'ils eussent entendu le tonnerre gronder sur leur
tête; puis ils poussèrent de grands cris: "Eh quoi! disaient-ils, quel
est le malotru qui se permet de pareils beuglements? On nous a changé
notre roi. Cet homme n'est pas notre doux seigneur, dont la voix suave
faisait les délices de nos oreilles. Sauve-toi vite, vilain géant, bon
tout au plus à effrayer nos filles, quand elles pleurent.
Entendez-vous l'imbécile déclarer cette vache blanche et noire. Elle
est blanche. Elle est noire. Voudrait-il se moquer de nous, en
affirmant qu'elle est noire et blanche? Allons, vite, décampe! Oh!
quelle sotte paire de poings! La laide parure, quand il les balance
niaisement, comme s'il ne savait qu'en faire. Jette-les dans un coin
pour courir plus vite. Tu nous guérirais des rois, si nous pouvions
guérir de cette maladie. Hé! plus vite encore. Vide le royaume. Où
avions-nous l'idée d'aimer les hommes hauts de plusieurs toises? Rien
n'est plus artistement organisé que les moucherons. Nous voulons un
moucheron!"

Sidoine, au souvenir de cette scène de tumulte, ne put maîtriser son
émotion; ses larmes coulèrent de nouveau. Médéric ne souffla mot, car
son mignon attendait sûrement ses consolations pour se désoler
davantage.

--Le peuple, reprit-il après un silence, me poussait lentement hors du
territoire. Je reculais pas à pas, sans songer à me défendre, n'osant
plus desserrer les lèvres, cherchant à cacher mes poings qui
excitaient de telles huées. Je suis fort timide de ma nature, tu le
sais, et rien ne me fâche comme de voir une foule s'occuper de moi.
Aussi, quand je me trouvai en pleins champs, mon parti fut-il bientôt
pris: je tournai le dos à mes révolutionnaires, je me mis à courir de
toute la longueur de mes jambes. Je les entendis se fâcher de ma
fuite, plus fort qu'ils ne l'avaient fait, deux minutes auparavant, de
ma lenteur à reculer. Ils m'appelèrent lâche, me montrèrent le poing,
oubliant qu'ils risquaient de me faire souvenir des miens, et finirent
par me jeter des pierres lorsque je fus trop loin pour en être
atteint. Hélas! mon frère Médéric, voilà de bien tristes aventures.

--Ça! courage! répondit sagement Médéric. Tenons conseil. Que
penses-tu d'une légère correction administrée à notre peuple, non pour
le faire rentrer dans le devoir,--car, après tout, il n'avait pas le
devoir de nous garder lorsque nous ne lui plaisions plus,--mais pour
lui montrer qu'on ne jette pas impunément à la porte des gens comme
nous. Je vote une courte averse de soufflets.

--Oh! dit Sidoine, de pareilles corrections se lisent-elles dans
l'histoire?


--Mais oui. Parfois, les rois rasent une ville; d'autrefois, les
villes coupent le cou aux rois. C'est une douce réciprocité. Si cela
peut te distraire, nous allons assommer ceux pour le compte desquels
nous assommions hier.

--Non, mon frère, ce serait une triste besogne.

Je suis de ceux qui n'aiment pas à manger les poulets de leur
basse-cour.

--Bien dit, mon mignon. Léguons alors le soin de nous faire regretter
au roi notre successeur. D'ailleurs, ce royaume était trop petit; tu
ne pouvais te remuer sans passer les frontières. C'est assez nous
amuser aux bagatelles de la porte. Il nous faut chercher au plus vite
le Royaume des Heureux, qui est un grand royaume où nous régnerons à
l'aise. Surtout, marchons de compagnie. Nous emploierons quelques
matinées à parfaire notre éducation, à prendre une idée précise de ce
monde, dont nous allons gouverner un des coins. Est-ce dit, mon
mignon?

Sidoine ne pleurait plus, ne réfléchissait plus, ne parlait plus. Les
larmes, un instant, lui avaient mis des pensées au cerveau et des
paroles aux lèvres. Le tout s'en était allé ensemble.

--Écoute et ne réponds pas, ajouta Médéric; nous allons enjamber notre
royaume d'hier et nous diriger vers l'Orient, en quête de notre
royaume de demain.



VIII

L'AIMABLE PRIMEVÈRE, REINE DU ROYAUME DES HEUREUX


Il est grand temps, Ninon, de te conter les merveilles du Royaume des
Heureux. Voici les détails que Médéric tenait de son ami le bouvreuil.

Le Royaume des Heureux est situé dans un monde que les géographes
n'ont encore pu découvrir, mais qu'ont bien connu les braves coeurs de
tous les temps, pour l'avoir maintes fois visité en songe. Je ne
saurais rien te dire sur la mesure de sa surface, la hauteur de ses
montagnes, la longueur de ses fleuves; les frontières n'en sont point
parfaitement arrêtées, et, jusqu'à ce jour, la science du géomètre
consiste, dans ce fortuné pays, à mesurer la terre par petits coins,
selon les besoins de chaque famille. Le printemps n'y règne pas
éternellement, comme tu pourrais le croire, la fleur a ses épines; la
plaine est semée de grands rocs; les crépuscules sont suivis de nuits
sombres, suivies à leur tour de blanches aurores. La fécondité, le
climat salubre, la beauté suprême de ce royaume, proviennent de
l'admirable harmonie, du savant équilibre des éléments. Le soleil
mûrit les fruits que la pluie a fait croître; la nuit repose le sillon
du travail fécondant du jour. Jamais le ciel ne brûle les moissons,
jamais les froids n'arrêtent les rivières dans leur course. Rien n'est
vainqueur; tout se contre-balance, se met pour sa part dans l'ordre
universel; de sorte que ce monde, où entrent en égale quantité toutes
les influences contraires, est un monde de paix, de justice et de
devoir.

Le Royaume des Heureux est très-peuplé; depuis quand? on l'ignore;
mais, à coup sûr, on ne donnerait pas dix ans à cette nation. Elle ne
paraît pas encore se douter de la perfectibilité du genre humain, elle
vit paisiblement, sans avoir besoin de voter chaque jour, pour
maintenir une loi, vingt lois qui chacune en demanderont à leur tour
vingt autres pour être également maintenues. L'édifice d'iniquité et
d'oppression n'en est qu'aux fondements. Quelques grands sentiments,
simples comme des vérités, y tiennent lieu de règles: la fraternité
devant Dieu, le besoin de repos, la connaissance du néant de la
créature, le vague espoir d'une tranquillité éternelle. Il y a une
entente tacite entre ces passants d'une heure, qui se demandent à quoi
bon se coudoyer lorsque la route est large et mène petits et grands à
la même porte. Une nature harmonieuse, toujours semblable à elle-même,
a influé sur le caractère des habitants: ils ont, comme elle, une âme
riche d'émotions, accessible à tous les sentiments. Cette âme, où la
moindre passion en plus amènerait des tempêtes, jouit d'un calme
inaltérable, par la juste répartition des facultés bonnes et
mauvaises.

Tu le vois, Ninon, ce ne sont pas là des anges, et leur monde n'est
pas un paradis. Un rêveur de nos pays fiévreux s'accommoderait mal de
cette région tempérée où le coeur doit battre d'un mouvement régulier,
aux caresses d'un air pur et tiède. Il dédaignerait ces horizons
tranquilles, baignés d'une lumière blanche, sans orages, sans midis
éblouissants. Mais quelle douce patrie pour ceux qui, sortis hier de
la mort, se souviennent en soupirant du bon sommeil qu'ils ont dormi
dans l'éternité passée, et qui attendent d'heure en heure le repos de
l'éternité future. Ceux-là se refusent à souffrir la vie; ils aspirent
à cet équilibre, à cette sainte tranquillité, qui leur rappelle leur
véritable essence, celle de n'être pas. Se sentant à la fois bons et
méchants, ils ont pris pour loi d'effacer autant que possible la
créature sous le ciel, de lui rendre sa place dans la création, en
réglant les harmonies de leur âme sur les harmonies de l'univers.

Chez un tel peuple, il ne peut exister grande hiérarchie. Il se
contente de vivre, sans se séparer en castes ennemies, ce qui le
dispense d'avoir une histoire. Il refuse ces choix du hasard qui
appellent certains hommes à la domination de leurs frères, en leur
donnant une part d'intelligence plus grande que la commune part dont
le ciel peut disposer envers chacun de ses enfants. Courageux et
poltrons, idiots et hommes de génie, bons et méchants, se résignent en
ce pays à n'être rien par eux-mêmes, à se reconnaître pour tout mérite
celui de faire partie de la famille humaine. De cette pensée de
justice est née une société modeste, un peu monotone au premier
regard, n'ayant pas de fortes personnalités, mais d'un ensemble
admirable, ne nourrissant aucune haine, constituant un véritable
peuple, dans le sens le plus exact de ce mot.

Donc, ni petits ni grands, ni riches ni pauvres, pas de dignités, pas
d'échelle sociale, les uns en haut, les autres en bas, et ceux-ci
poussant ceux-là; une nation insouciante, vivant de tranquillité,
aimante et philosophe; des hommes qui ne sont plus des hommes.
Cependant, aux premiers jours du royaume, pour ne pas trop se faire
montrer au doigt par leurs voisins, ils avaient sacrifié aux idées
reçues en nommant un roi. Ils n'en sentaient pas le besoin; ils ne
virent dans cette mesure qu'une simple formalité, même un moyen
ingénieux d'abriter leur liberté à l'ombre d'une monarchie. Ils
choisirent le plus humble des citoyens, non point assez bête pour
qu'il pût devenir méchant à la longue, mais d'une intelligence
suffisante pour qu'il se sentît le frère de ses sujets. Ce choix fut
une des causes de la paisible prospérité du royaume. La mesure prise,
le roi oublia peu à peu qu'il avait un peuple, le peuple, qu'il avait
un roi. Le gouvernant et les gouvernés s'en allèrent ainsi côte à côte
dans les siècles, se protégeant mutuellement, sans en avoir
conscience; les lois régnaient par cela même qu'elles ne se faisaient
pas sentir; le pays jouissait d'un ordre parfait, résultant de sa
position unique dans l'histoire: une monarchie libre dans un peuple
libre.

Ce seraient de curieuses annales, celles qui conteraient l'histoire
des rois du Royaume des Heureux. Certes, les grands exploits et les
Réformes humanitaires y tiendraient peu de place, y offriraient un
mince intérêt; mais les braves gens prendraient plaisir à voir avec
quelle naïve simplicité se succédait sur le trône cette race
d'excellents hommes qui naissaient rois tout naturellement, qui
portaient la couronne, comme on porte au berceau des cheveux blonds ou
noirs. La nation, ayant au commencement pris la peine de se donner un
maître, entendait bien ne plus s'occuper de ce soin, et comptait avoir
voté une fois pour toutes. Elle n'agissait pas précisément ainsi par
respect pour l'hérédité, mot dont elle ignorait le sens; mais cette
façon de procéder lui paraissait de beaucoup la plus commode.

Aussi, lors du règne de l'aimable Primevère, aucun généalogiste
n'aurait-il pu, en remontant le cours des temps, suivre, dans ses
différents membres, cette longue descendance de rois, tous issus du
même père. L'héritage royal les suivait dans les âges, sans qu'ils
aient jamais à s'inquiéter si quelque mendiant ne le leur volait pas
en route. Maints d'entre eux parurent même ignorer toute leur vie la
haute sinécure qu'ils tenaient de leurs aïeux. Pères, mères, fils,
filles, frères, soeurs, oncles, tantes, neveux, nièces, s'étaient
passé le sceptre de main en main, comme un joyau de famille.

Le peuple aurait fini par ne plus reconnaître son roi du moment, dans
une parenté devenue nombreuse à la longue et fort embrouillée, sans la
bonhomie mise par les princes eux-mêmes à se faire reconnaître.
Parfois il se présentait telle circonstance où un roi était d'une
nécessité absolue. Comme, à tout prendre, le cours ordinaire des
choses est préférable, les sujets sommaient leur maître légitime de se
nommer. Alors celui qui possédait le bâton de bois doré dans un coin
de sa maison, le prenait modestement, jouait son personnage, quitte à
se retirer, la farce terminée. Ces courtes apparitions d'une majesté
mettaient un peu d'ordre dans les souvenirs de la nation.

Il faut le faire remarquer, au grand honneur de la famille régnante,
jamais, à l'appel du peuple, deux rois ne s'étaient présentés; entre
héritiers, le fait mérite d'être constaté: pas d'arrière-neveu envieux
du gros lot échu à la branche aînée. Je ne puis affirmer cependant que
l'aimable Primevère fût issue directement du roi fondateur de la
dynastie. Tu le sais de reste, on n'est pas toujours la fille de son
père. En toute certitude, la dignité de reine s'était transmise
jusqu'à elle, d'après les lois civiles de parenté. Elle avait dans les
veines un sang rose où peut-être pas une goutte de sang royal ne se
trouvait mêlée, mais qui certainement gardait encore quelques atomes
du sang du premier homme. Magnifique exemple, pour les peuples et les
princes de nos contrées, que cette dynastie se développant sans
secousse, descendant les âges, au gré des naissances et des morts.

Le père de l'aimable Primevère, comme il vieillissait, oubliant le
grand art de ses ancêtres, eut la singulière idée de vouloir apporter
quelques réformes dans le gouvernement. Une république faillit bel et
bien être déclarée. Sur ces entrefaites, le bonhomme mourut, ce qui
évita à ses sujets la peine de se fâcher. Ils n'eurent garde, dès
lors, de changer un système politique dont ils se trouvaient au mieux
depuis tant de siècles, ils laissèrent tranquillement monter sur le
trône la fille unique du défunt, l'aimable Primevère, âgée de douze
ans.

L'enfant, qui avait un grand sens pour son âge, se garda de suivre
l'exemple de son père. Ayant appris ce qu'il en coûtait de vouloir le
bonheur d'une nation qui déclarait jouir d'une parfaite félicité, elle
chercha ailleurs des êtres à consoler, des existences à rendre plus
douces. Selon l'histoire, elle tenait du ciel une de ces âmes de
femmes, faites de pitié et d'amour, souffles d'un Dieu meilleur, et
d'une essence si pure que les hommes, pour expliquer cette bonté
pénétrante, ont été forcés d'inventer tout un peuple d'anges et de
chérubins. Eh! oui, Ninon, nous peuplons le ciel de nos amoureuses, de
nos soeurs à la voix tendre, de nos mères, ces saintes âmes, les anges
gardiens de nos prières. Dieu ne perd rien à cette croyance, qui est
la mienne. S'il lui faut une milice céleste, il a là-haut, autour de
son trône, les pensées miséricordieuses de tous les braves coeurs de
femmes aimant en ce monde.

Primevère donna, dès sa naissance, plusieurs preuves de sa mission;
elle naissait pour protéger les faibles et faire des oeuvres de paix
et de justice. Je ne te dirai point, quand sa mère l'enfanta, qu'on
remarqua plus de soleil aux cieux, plus d'allégresse dans les coeurs.
Cependant, ce jour-là les hirondelles du toit causèrent de l'événement
plus tard que de coutume. Si les loups ne s'attendrirent pas, les
larmes de joie n'étant guère dans leur nature, les brebis, passant
devant la porte, bêlèrent doucement, se regardant avec des yeux
humides. Il y eut, parmi les bêtes du pays, j'entends les bonnes
bêtes, une émotion qui adoucit pour une heure leur triste condition de
brute. Un Messie était né, attendu de ces pauvres intelligences; je te
le demande, et cela sans raillerie sacrilège, dans leurs souffrances
et leurs ténèbres, ne doivent-elles pas, comme nous, espérer un
Sauveur?

Couchée dans son berceau, Primevère, en ouvrant les yeux, accorda son
premier sourire au chien et au chat de la maison, assis sur leur
derrière, aux deux bords du petit lit, gravement, comme il sied à de
hauts dignitaires. Elle versa sa première larme, tendant les mains
vers une cage où chantait tristement un rossignol; lorsque, pour
l'apaiser, on lui eut remis la frêle prison, elle l'ouvrit et reprit
son sourire, à voir l'oiseau étendre larges ses ailes.

Je ne puis te conter, jour par jour, sa jeunesse passée à placer près
des fourmilières des poignées de blé, non tout à fait au bord, pour ne
pas ôter aux ouvrières le plaisir du travail, mais à une courte
distance, afin de ménager les pauvres membres de ces infiniment
petits; sa belle jeunesse dont elle fit une longue fête, soulageant
son besoin de bonté, donnant à son coeur la continuelle joie de faire
le bien, d'aider les misérables: pierrots et hannetons sauvés des
mains de méchants garçons, chèvres consolées par une caresse de la
perte de leurs chevreaux, bêtes domestiques nourries grassement d'os
et de soupes cuites, pain émietté sur les toits, fétu de paille tendu
aux insectes naufragés, bienfaits, douces paroles de toutes sortes. Je
l'ai dit, elle eut de bonne heure l'âge de raison. Ce qui d'abord
avait été chez elle instinct du coeur, devint bientôt jugement et
règle de conduite. Ce ne fut plus seulement sa bonté naturelle qui lui
fit aimer les bêtes; ce bon sens dont nous nous servons pour dominer,
eut en elle ce rare résultat, de lui donner plus d'amour, en l'aidant
à comprendre combien les créatures ont besoin d'être aimées. Quand
elle allait par les sentiers, avec les fillettes de son âge, elle
prêchait parfois sa mission, et c'était un charmant spectacle que ce
docteur aux lèvres roses, d'une naïveté grave, expliquant à ses
disciples la nouvelle religion, celle qui apprend à tendre la main,
dans la création, aux êtres les plus déshérités. Elle disait souvent
qu'elle avait eu jadis de grandes pitiés, en songeant aux bêtes
privées de la parole, ne pouvant ainsi nous témoigner leurs besoins;
elle craignait, dans ses premières années, de passer à leur côté,
quand elles avaient faim ou soif, et de s'éloigner sans les soulager,
leur laissant ainsi la haineuse pensée du mauvais coeur d'une petite
fille se refusant à la charité. De là, disait-elle, vient toute la
mésintelligence entre les fils de Dieu, depuis l'homme jusqu'au ver;
ils n'entendent point leurs langages, ils se dédaignent, faute de se
comprendre assez pour se secourir en frères.

Bien des fois, en face d'un grand boeuf qui arrêtait, des heures
entières, ses yeux mornes sur elle, elle avait cherché avec angoisse
ce que pouvait désirer la pauvre créature qui la regardait si
tristement. Mais maintenant, pour sa part, elle ne craignait plus
d'être jugée méchante. La langue de chaque bête lui était connue; elle
devait cette science à l'amitié de ses chers malheureux qui la lui
avaient enseignée dans une longue fréquentation. Et quand on lui
demandait la façon d'apprendre ces milliers de langages, pour mettre
fin à un malentendu qui rend la création mauvaise, elle répondait avec
un doux sourire: "Aimez les bêtes, vous les comprendrez."

Ce n'étaient pas d'ailleurs des raisonnements bien profonds que les
siens; elle jugeait avec le coeur, ne s'embarrassant pas d'idées
philosophiques qu'elle ignorait. Sa façon de voir avait ceci
d'étrange, en notre siècle d'orgueil, qu'elle ne considérait pas
l'homme seul dans l'oeuvre de Dieu.

Elle aimait la vie sous toutes les formes; elle voyait les êtres, du
plus humble jusqu'au plus grand, gémir sous une même loi de
souffrance; dans cette fraternité des larmes, elle ne pouvait
distinguer ceux qui ont une âme de ceux auxquels nous n'en accordons
pas. La pierre seule la laissait insensible; et encore, par les rudes
gelées de janvier, elle songeait à ces pauvres cailloux qui devaient
avoir si froid sur les grands chemins. Elle s'était attachée aux
bêtes, comme nous nous attachons aux aveugles et aux muets, parce
qu'ils ne voient ni n'entendent. Elle allait chercher les plus
misérables des créatures, par besoin d'aimer beaucoup.

Certes, elle n'avait pas la sotte idée de croire un homme caché sous
la peau d'un âne ou d'un loup; ce sont là d'absurdes inventions
pouvant venir à un philosophe, mais peu faites pour la tête blonde
d'une petite fille. Voilà encore un parfait égoïste, le sage qui a
déclaré aimer les bêtes parce que les bêtes sont des hommes déguisés!
Pour elle, Dieu merci! elle croyait les bêtes des bêtes complètes.
Elle les aimait naïvement, songeant qu'elles vivent, qu'elles sentent
la joie et la douleur comme nous. Elle les traitait en soeurs, tout en
comprenant la différence qui existe entre leur être et le nôtre, mais
en se disant aussi que Dieu, leur ayant donné la vie, les a faites
pour être consolées.

Lorsque l'aimable Primevère monta sur le trône, voyant qu'elle ne
pouvait faire oeuvre de charité en travaillant au bonheur de son
peuple, elle prit la résolution de travailler à celui des bêtes de son
royaume. Puisque les hommes se déclaraient parfaitement heureux, elle
se consacrait à la félicité des insectes et des lions. Ainsi elle
apaisait son besoin d'aimer.

Il faut le dire, si la concorde régnait dans les villes, il n'en était
pas de même dans les bois. De tous temps, Primevère avait éprouvé de
douloureux étonnements à voir la guerre éternelle que se livrent entre
elles les créatures. Elle ne pouvait s'expliquer l'araignée buvant le
sang de la mouche, l'oiseau se nourrissant de l'araignée. Un de ses
plus pesants cauchemars consistait à voir, par les mauvaises nuits
d'hiver, une sorte de ronde effrayante, un cercle immense emplissant
les cieux; ce cercle était formé de tous les êtres placés à la file,
se dévorant les uns les autres; il tournait sans cesse, emporté dans
la furie du terrible festin. L'épouvante mettait au front de l'enfant
une sueur froide, lorsqu'elle comprenait que ce festin ne pouvait
finir, que les êtres tourneraient ainsi éternellement, au milieu de
cris d'agonie.

Mais c'était là un rêve pour elle; la chère fillette n'avait pas
conscience de la loi fatale de la vie, qui ne peut être sans la mort.
Elle croyait au pouvoir souverain de ses larmes.

Voici le beau projet qu'elle forma, dans son innocence et sa bonté,
pour le plus grand bonheur des bêtes de son royaume.

A peine maîtresse du pouvoir, elle fit publier à son de trompe, aux
carrefours de chaque forêt, dans les basses-cours et sur les places
des grandes villes, que toute bête se sentant lasse du métier de
vagabond trouverait un asile sûr à la cour de l'aimable Primevère. En
outre, disait la proclamation, les pensionnaires, instruits dans l'art
difficile d'être heureux, selon les lois du coeur et de la raison,
jouiraient d'une nourriture abondante, exempte de larmes. Comme
l'hiver appréciait, les repas devenant rares, des loups maigres, des
insectes frileux, tous les animaux domestiques de la contrée, les
chats et les chiens errants, enfin cinq à six douzaines de bêtes
fauves curieuses se rendirent à l'appel de la jeune reine.

Elle les logea commodément dans un grand hangar, leur donnant mille
douceurs les plus nouvelles pour eux. Son système d'éducation était
simple comme son âme; il consistait à beaucoup aimer ses élèves, leur
prêchant d'exemple un amour mutuel. Elle fit construire pour chacun
d'eux une cellule semblable, sans se soucier de leurs différences de
nature, les pourvut de bonnes couches de paille et de bruyère, d'auges
propres et à hauteur convenable, de couvertures en hiver, de branches
de feuillage en été. Le plus possible, elle voulait les amener à
oublier leur vie vagabonde, aux joies cuisantes; aussi avait-elle,
bien à regret, fait entourer le hangar de fortes grilles, pour aider à
la conversion, en mettant une barrière entre l'esprit de révolte des
bêtes du dehors et les excellentes dispositions de ses disciples.
Matin et soir, elle les visitait, les réunissait dans une salle
commune, où elle les caressait, chacune selon le mérite. Elle ne leur
tenait pas elle-même de longs discours, mais les excitait à des
discussions amicales, sur des cas délicats de fraternité et
d'abnégation, encourageant les orateurs bien pensants, réprimandant
avec bonté ceux qui élevaient un peu trop la voix. Son but était de
les confondre peu à peu en un même peuple; elle espérait faire perdre
à chaque espèce sa langue et ses habitudes, les conduire toutes
insensiblement à une unité universelle, en brouillant pour elles, par
un continuel contact, leurs diverses façons de voir et d'entendre.
Ainsi elle posait les faibles sous les pattes des forts, elle amenait
à converser entre eux la cigale, au cri aigre, et le taureau, ronflant
à pleins naseaux; elle logeait à côté des lévriers les lièvres, et les
renards, au beau milieu des poules. Mais la mesure qu'elle pensa la
plus habile fut de servir dans les écuelles de tous une même
nourriture. Cette nourriture ne pouvant être ni chair ni poisson,
l'ordinaire se composa pour chacun d'une écuelle de lait par jour,
plus ou moins profonde, selon l'appétit du pensionnaire.

Tout se trouvant réglé de la sorte, l'aimable Primevère attendit les
résultats. Ils ne pouvaient manquer d'être bons, pensait-elle, puisque
les moyens employés étaient excellents en eux-mêmes. Les hommes de son
royaume se déclaraient de plus en plus heureux, se fâchant dès qu'un
philanthrope cherchait à leur démontrer leur misère. Les bêtes, au
contraire, avouaient leur malheur et travaillaient à se donner une
félicité parfaite. L'aimable Primevère, à cette époque, se trouvait
être sans aucun doute la meilleure, la plus satisfaite des reines.

Médéric n'en savait pas plus long sur le Royaume des Heureux. Son ami
le bouvreuil lui avait fait entendre qu'il s'était envolé, un beau
matin, du hangar hospitalier, sans lui confier la raison de cette
fuite inexplicable. Franchement, ce bouvreuil devait être un méchant
garnement, n'aimant pas le lait, préférant le soleil et les ronces.



IX

OU MÉDÉRIC VULGARISE LA GÉOGRAPHIE, L'ASTRONOMIE, L'HISTOIRE, LA
THÉOLOGIE, LA PHILOSOPHIE, LES SCIENCES EXACTES, LES SCIENCES
NATURELLES ET AUTRES MENUES SCIENCES.


Cependant, le géant et le nain s'en allaient par les champs,
baguenaudant au soleil, désireux d'arriver et s'oubliant à chaque
coude des sentiers. Médéric s'était de nouveau logé dans l'oreille de
Sidoine; le logis lui convenait de tous points; il y découvrait sans
cesse de nouvelles commodités.

Les deux frères marchaient au hasard. Médéric se laissait conduire au
gré des jambes de Sidoine, insoucieux de la route; et, comme ces
jambes mesuraient sans peine dans un de leurs pas vingt degrés d'un
méridien terrestre, il s'ensuivit qu'au bout de la première matinée
les voyageurs avaient déjà fait le tour du monde un nombre
incalculable de fois. Vers midi, Médéric, las de se taire, ne put
laisser de nouveau passer les mers et les continents sans donner une
leçon de géographie à son compagnon.

--Hé! mon mignon, dit-il, il y a, en ce moment, des millions de
pauvres enfants, enfermés dans des salles froides, qui se tuent les
yeux et l'esprit à épeler le monde sur de sales bouts de papier,
peints de bleu, de vert, de rouge, couverts de lignes, de noms
bizarres, tout comme un grimoire cabalistique. L'homme est à plaindre
de ne voir les grands spectacles que rapetissés à sa mesure. Jadis,
j'ai par hasard regardé un de ces livres renfermant les contrées
connues en vingt ou trente feuilles; c'est une collection peu
récréative, bonne tout au plus à meubler la mémoire des enfants. Que
ne peut-on leur ouvrir le livre sublime qui s'étend devant nous, le
leur faire lire d'un regard, dans son immensité! Mais les marmots,
fils de nos mères, n'ont pas la taille pour embrasser la page entière.
Les anges seuls peuvent faire de la vraie science, si quelque vieux
saint d'esprit morose donne là-haut des leçons de géographie. Or,
puisqu'il plaît à Dieu de mettre sous nos yeux cette belle carte
naturelle, je désire profiter de cette rare faveur pour attirer ton
attention sur les diverses façons d'être de la terre.

--Mon frère Médéric, interrompit Sidoine, je suis un ignorant et je
crains fort de ne pas te comprendre. Si peu que parler te fatigue, il
est plus profitable pour nous deux que tu gardes le silence.

--Comme toujours, mon mignon, tu dis une sottise. J'ai en ce moment un
intérêt considérable à t'entretenir sur les connaissances humaines;
car, sache-le, je ne me propose rien moins que de vulgariser ces
connaissances. Avant tout, sais-tu ce que c'est que vulgariser?

--Non. Quitte à dire une nouvelle sottise, l'expression me parait
barbare.

--Vulgariser une science, mon mignon, c'est la délayer, l'affadir
autant que possible, pour la rendre d'une digestion facile aux
cerveaux des enfants et des pauvres d'esprit. Voilà ce qui arrive: les
savants dédaignent ces vérités cachées sous de lourdes draperies, et
leur préfèrent les vérités nues; les enfants, jugeant avec raison les
études sérieuses venir en leur temps, toujours assez tôt, continuent à
jouer jusqu'à l'âge où ils peuvent monter le rude chemin du savoir
sans se bander les yeux; les pauvres d'esprit, je parle de ceux qui
n'ont pas la sagesse de se boucher les oreilles, écoutent tant bien
que mal les plus belles vulgarisations, s'en bourrent immodérément le
cerveau, ce qui les rend des sots complets. Ainsi, personne ne profite
de cette idée éminemment philanthropique qui consiste à mettre la
science à la portée de tout le monde, personne, si ce n'est le
vulgarisateur. Il a fait un tour de force. Tu ne peux décemment
m'empêcher de faire un tour de force, mon mignon, si j'ai la moindre
vanité d'en vouloir faire un.

--Parle, mon frère Médéric, tes discours ne m'empêchent pas de
marcher.

--Voilà de sages paroles. Mon mignon, je te prie de regarder un peu
attentivement aux quatre points de l'horizon. De cette hauteur, nous
ne distinguons pas les hommes nos frères, nous pouvons prendre
aisément leurs villes pour des tas de pavés grisâtres, jetés au fond
des plaines ou sur la pente des coteaux. La terre, ainsi considérée,
offre un spectacle d'une grandeur singulière: ici des rochers par
longues arêtes, là des flaques d'eau dans les trous; puis, de loin en
loin, quelques forêts faisant des taches sombres sur la blancheur du
sol. Cette vue a la beauté des horizons immenses; mais l'homme
trouvera toujours plus de charme à contempler une chaumière adossée à
une rampe de roches, ayant deux églantiers et un filet d'eau à sa
porte.

Sidoine fit une grimace en entendant ce détail poétique. Médéric
continua:

--A de longs intervalles, assure-t-on, d'effrayantes secousses brisent
les continents, soulèvent les mers, changent les horizons. Un nouvel
acte commence dans la grande tragédie de l'Éternité. En ce moment, je
me figure regarder un de ces mondes antérieurs, alors que les
géographes n'étaient pas. Bienheureuses montagnes, fleuves fortunés,
calmes océans, vous vivez en paix vos milliers de siècles, sans noms
devant Dieu, formes passagères d'une terre qui changera peut-être
demain. Mon mignon et moi, nous vous voyons de bien haut, comme doit
vous voir votre Créateur, et nous n'avons point souci de la profondeur
des flots, de la hauteur des monts ni des diverses températures des
contrées. Ouvre l'oreille, Sidoine, je vulgarise plus que jamais; je
suis en plein dans la géographie physique du globe. Pour l'Éternel, il
devra exister autant de différents mondes qu'il y aura eu de
bouleversements. Tu dois comprendre cela. Mais l'homme, créature d'une
époque, ne peut envisager la terre que sous une seule façon d'être.
Depuis la naissance d'Adam, les paysages n'ont pas changé; ils sont
tels que les eaux du dernier déluge les ont laissés à nos pères. Voilà
ma besogne singulièrement simplifiée. Nous avons seulement à étudier
des lignes immobiles, une certaine configuration nettement arrêtée. La
mémoire du regard va suffire. Regarde, tu seras savant. La carte est
belle, je pense, et tu as assez d'intelligence pour ouvrir les yeux.

--Je les ouvre, mon frère, je vois des océans, des montagnes, des
rivières, des îles, et mille autres choses. Même, lorsque je ferme les
paupières, je revois encore ces choses dans la nuit; c'est là sans
doute ce que tu as appelé la mémoire du regard. Mais il serait bon, je
crois, de me dire le nom de ces merveilles, de me parler un peu des
habitants, après m'avoir décrit la maison.

--Eh! mon pauvre mignon, j'ai pu te faire en quatre mots un cours de
géographie à l'usage des anges; s'il me fallait t'enseigner maintenant
les sornettes débitées aux écoliers dont je te parlais tantôt, je
n'aurais pas fini ton éducation dans dix ans d'ici. L'homme s'est plu
à tout brouiller sur la terre; il a donné vingt noms différents à la
même pointe de rocher; il a inventé des continents et en a nié plus
encore; il a tant fondé de royaumes, en a tant anéanti, que chaque
caillou, dans les champs, a sûrement servi de frontière à quelque
nation morte. Cette rigueur des lignes, cette éternité des mêmes
divisions, existent pour Dieu seul. En introduisant l'humanité sur ce
vaste théâtre, il se produit un effrayant pêle-mêle. Il est si aisé,
chaque cent ans, de prendre une feuille de papier et de dessiner une
nouvelle terre, celle du moment! Si la terre du Créateur avait subi
tous les changements de la terre de l'homme, nous aurions devant nous,
au lieu de cette carte naturelle si nette au regard, le plus étrange
mélange de couleurs et de lignes. Je ne puis m'amuser aux caprices de
nos frères. Je te répète de regarder attentivement. Tu en sauras plus
dans un regard que tous les géographes du monde; car tu auras vu de
tes yeux les grandes arêtes de la croûte terrestre, que ces messieurs
cherchent encore avec leurs niveaux et leurs compas. Voilà, si je ne
me trompe, une leçon de géographie physique et politique un peu bien
vulgarisée.

Comme le maître cessa de parler, l'élève, qui voyageait pour l'instant
au milieu des glaces, enjamba le pôle, sans plus de façons, et posa le
pied dans l'autre hémisphère. Il était midi d'un côté, minuit de
l'autre. Nos compagnons, qui quittaient un blanc soleil d'avril,
continuèrent leur voyage par le plus beau clair de lune qu'on puisse
voir. Sidoine, naïf de son naturel, pensa tomber à la renverse du
manque de logique que lui parurent avoir en ce moment la lune et le
soleil. Il leva le nez, considérant les étoiles.

--Mon mignon, lui cria Médéric dans l'oreille, voici l'instant ou
jamais de te vulgariser l'astronomie. L'astronomie est la géographie
des astres. Elle enseigne que la terre est un grain de poussière jeté
dans l'immensité. C'est une science saine entre toutes, quand elle est
prise à dose raisonnable. D'ailleurs, je ne m'appesantirai pas sur
cette branche des connaissances humaines; je te sais modeste, peu
curieux de formules mathématiques. Mais, si tu avais le moindre
orgueil, il me faudrait bien, pour le guérir de cette vilaine maladie,
te faire entrevoir, chiffres en mains, les effrayantes vérités de
l'espace. Un homme, si fou qu'il puisse être, quand il considère les
étoiles par une nuit claire, ne saurait conserver une seconde la sotte
pensée d'un Dieu créant l'univers, pour le plus grand agrément de
l'humanité. Il y a là, au front du ciel, un démenti éternel à ces
théories mensongères qui, considérant l'homme seul dans la création,
disposent des volontés de Dieu à son égard, comme si Dieu avait à
s'occuper uniquement de la terre. Les autres mondes, qu'en fait-on? Si
l'oeuvre a un but, toute l'oeuvre ne sera-t-elle pas employée à
atteindre ce but? Nous, les infiniment petits, apprenons l'astronomie
pour savoir quelle place nous tenons dans l'infini. Regarde le ciel,
mon mignon, regarde-le bien. Tout géant que tu es, tu as au-dessus de
ta tête l'immensité avec ses mystères. Si jamais il te prenait la
malencontreuse idée de philosopher sur ton principe et sur ta fin,
celle immensité t'empêcherait de conclure.

--Mon frère Médéric, vulgariser est un joli jeu. J'aimerais à
apprendre la raison du jour et de la nuit. Voilà d'étranges phénomènes
auxquels je n'avais jamais songé.

--Mon mignon, il en est de même de toutes choses. Nous les voyons sans
cesse sans en savoir le premier mot. Tu me demandes ce que c'est que
le jour; je n'ose te vulgariser cette grave question de physique.
Sache seulement que les savants ignorent, comme toi, la cause de la
lumière; chacun d'eux s'est fait une petite théorie à l'appui de son
raisonnement, et le monde n'en est ni plus ni moins éclairé. Mais je
puis tenter, pour mon plus grand honneur, une vulgarisation du
phénomène de la nuit. Avant tout, apprends que la nuit n'existe pas.

--La nuit n'existe pas, mon frère Médéric? cependant je la vois.

--Eh! mon mignon, ferme les yeux et écoute-moi. Ne le sais-tu pas?
seule, l'intelligence de l'homme voit distinctement; les yeux sont un
cadeau de l'esprit du mal, induisant la créature en erreur. La nuit
n'existe pas, cela est certain, si le jour existe. Tu vas me
comprendre. L'été, au temps des moissons, lorsque le ciel brûle et que
les voyageurs ne peuvent supporter l'éclat des routes blanches, ils
cherchent un mur, à l'ombre duquel ils marchent, dans une nuit
relative. Nous, en ce moment, nous nous promenons à l'ombre de la
terre, dans ce que le vulgaire appelle une nuit absolue. Mais, parce
que les voyageurs marchent à l'ombre, les champs voisins n'ont-ils
plus les chaudes caresses du soleil? parce que nous ne voyons goutte
et ne savons où poser nos pieds, l'infini a-t-il perdu un seul rayon
de lumière? Donc, la nuit n'existe pas, si le jour existe.

--Pourquoi cette dernière restriction, mon frère? Le jour peut-il ne
pas exister?

--Certes, mon mignon, le jour n'existe pas, si la nuit existe. Oh! la
belle vulgarisation, et que je voudrais avoir quelques douzaines
d'enfants pour leur faire oublier leurs jouets! Écoute: la lumière
n'est pas une des conditions essentielles de l'espace; elle est sans
doute un phénomène tout artificiel. Notre soleil pâlit, assure-t-on;
les astres s'éteindront forcément. Alors l'immense nuit régnera de
nouveau dans son empire, cet empire du néant dont nous sommes sortis.
Tout bien considéré, la nuit existe, si le jour n'existe pas.

--Moi, frère, je suis tenté de croire qu'ils n'existent ni l'un ni
l'autre.

--Peut-être bien, mon mignon. Si nous avions le temps nécessaire pour
prendre une idée sommaire de toutes les connaissances, je veux dire
plusieurs existences d'homme, je te prouverais, par un troisième
raisonnement, que la nuit et le jour existent l'un et l'autre. Mais
c'est assez nous occuper des sciences physiques; passons aux sciences
naturelles.

Médéric et Sidoine ne s'arrêtaient pas pour causer. Comme, après tout,
le seul but de leur promenade était de découvrir le Royaume des
Heureux, ils descendaient le globe du nord au midi, le traversaient de
l'est à l'ouest, sans se permettre la moindre halte. Cette façon de
chercher un empire avait certainement de grands avantages, mais on ne
saurait dire qu'elle fût exempte de désagréments. Sidoine risquait
depuis la veille des rhumes et des engelures, à passer sans transition
des chaleurs accablantes des tropiques aux vents glacés des pôles. Ce
qui le contrariait le plus était la brusque disparition du soleil,
quand il entrait d'un hémisphère dans l'autre. Toutes les
vulgarisations du monde n'auraient pu lui expliquer ce phénomène, qui
produisait à ses yeux le va-et-vient de lumière irritant que fait,
dans une chambre, un volet ouvert et fermé avec rapidité. Tu peux
juger par là le bon pas dont marchaient nos deux compagnons. Quant à
Médéric, voituré à l'aise dans l'oreille de son mignon, plus mollement
que sur les coussins de la calèche la mieux suspendue, il s'inquiétait
peu des incidents de la route, se garait du froid et du chaud.
D'ailleurs, il se souciait médiocrement du miroitement du jour et de
la nuit.

Les voyageurs venaient de rentrer dans l'hémisphère éclairé. Médéric
mit le nez dehors.

--Mon mignon, dit-il, dans les sciences naturelles, l'étude la plus
intéressante est celle des diverses races d'une même espèce animale.
D'autre part, l'étude de l'espèce humaine offre un attrait tout
particulier aux savants, car elle affirme avoir coûté au Créateur
toute une journée de travail et n'être pas de la même création que les
autres créatures. Nous allons donc examiner les différentes races de
la grande famille des hommes. Reste au soleil, afin de voir nos frères
et de lire sur leurs faces la vérité de mes paroles. Dès le premier
regard, tu peux t'en convaincre, leurs visages, pour l'observateur
désintéressé, est aussi laid en tous pays. Dans chaque contrée, je le
sais, ils trouvent, chez certains d'entre eux, une rare beauté de
lignes; mais c'est là une pure imagination, puisque les peuples ne
s'accordent pas sur l'idée de beauté absolue, chacun adorant ce que
dédaigne le voisin; une vérité est vraie, à la condition d'être vraie
toujours et pour tous. Je n'appuierai pas davantage sur la laideur
universelle. Les races humaines,--tu les vois à tes pieds-sont au
nombre de quatre: la noire, la rouge, la jaune et la blanche. Il y a
certainement des teintes intermédiaires; en cherchant, on arriverait à
établir la gamme entière, du noir au blanc, en passant par toutes les
couleurs. Une question, la seule que je veuille approfondir
aujourd'hui, se pose d'abord pour l'homme qui veut vulgariser avec
honneur. Voici cette question: Adam était-il blanc, jaune, rouge ou
noir? Si j'affirme qu'il était blanc, étant blanc moi-même, je ne sais
comment expliquer les singuliers changements de couleurs survenus chez
mes frères. Eux-mêmes faisant sans doute le premier père à leur image,
les voilà tout aussi embarrassés que moi, lorsqu'ils me considèrent.
Avouons-le, la question est épineuse. Ceux qui font métier de la haute
science t'expliqueraient peut-être le fait par les influences diverses
des climats et des aliments, par cent belles raisons difficiles à
prévoir et à comprendre. Moi, je vulgarise, tu m'entendras sans peine.
Mon mignon, si l'on trouve aujourd'hui des hommes de quatre couleurs,
des noirs, des rouges, des jaunes et des blancs, c'est que Dieu, au
premier jour, a créé quatre Adams, un blanc, un jaune, un rouge et un
noir.

--Mon frère Médéric, ton explication me satisfait pleinement. Mais,
dis-moi, n'est-elle pas un peu impie? Où serait la fraternité
universelle des hommes? En outre, n'existe-t-il pas un saint livre,
dicté par Dieu lui-même, qui parle d'un seul Adam? Je suis un simple
d'esprit, il serait mal à toi de me mettre en tentation de mal penser.

--Mon mignon, tu es trop exigeant. Je ne puis avoir raison et ne pas
donner tort aux autres. Sans doute, ma façon de voir en cette matière,
qui m'est d'ailleurs personnelle, attaque une vieille croyance,
très-respectable pour son grand âge. Mais quel mal cela peut-il faire
à Dieu, d'étudier son oeuvre en toute liberté, puisqu'il nous a laissé
cette liberté? Ce n'est pas le nier, que de discuter son ouvrage.
Quand même je nierais le Créateur sous une certaine forme, ce serait
pour te le présenter sous une autre. Eh! mon mignon, je vulgarise la
théologie à cette heure! La théologie est la science de Dieu.

--Bon! interrompit Sidoine, je la sais, celle-là. Il suffit pour y
être passé maître d'avoir l'esprit droit. Enfin je trouve une science
simple, qui ne doit pas demander deux mois de raisonnement.

--Que dis-tu là, mon mignon! La théologie, une science simple! Pas
deux mots de raisonnement! Certes, il est simple, pour les coeurs
naïfs, de reconnaître un Dieu et de borner là leur science, ce qui
leur permet d'être savants à peu de frais. Mais les esprits inquiets,
une fois Dieu trouvé, en font leur Dieu. Chacun a le sien, qu'il a
abaissé à son niveau, afin de le comprendre; chacun défend son idole,
attaque l'idole d'autrui. De là un effroyable entassement de volumes,
une éternelle matière à querelle: les façons d'être de Celui qui est,
la meilleure méthode de l'adorer, ses manifestations sur la terre, le
but final qu'il se propose. Le ciel me garde de vulgariser une telle
science; je tiens trop à mon bon sens!

Médéric se tut, ayant l'âme attristée de ces mille vérités qu'il
remuait à la pelle. Sidoine, ne l'entendant plus, hasarda une enjambée
et arriva droit en Chine. Les habitants, leurs villes, leur
civilisation, l'étonnèrent profondément. Il se décida à poser une
question.

--Mon frère Médéric, demanda-t-il, voici un peuple qui me fait désirer
de t'entendre vulgariser l'histoire. Certainement cet empire doit
tenir une large place dans les annales des hommes?

--Mon mignon, répondit Médéric, puisque tu ne peux te lasser de
t'instruire, je veux bien te faire en peu de mots un cours d'histoire
universelle. Ma méthode est fort simple; je compte l'appliquer tout au
long, un de ces jours. Elle repose sur le néant de l'homme. Lorsque
l'historien interroge les siècles, il voit les sociétés, parties de la
naïveté première, s'élever jusqu'à la plus haute civilisation, puis
retomber de nouveau dans l'antique barbarie. Ainsi, les empires se
succèdent, en s'écroulant tour à tour; chaque fois qu'un peuple se
croit parvenu à la suprême science, cette science elle-même cause sa
ruine, et le monde est ramené à son ignorance native. Au commencement
des temps, l'Égypte bâtit ses pyramides, borde le Nil de ses cités;
dans l'ombre de ses temples, elle résout les grands problèmes dont
l'humanité cherche encore aujourd'hui les solutions; la première, elle
a l'idée de l'unité de Dieu et de l'immortalité de l'âme; puis, elle
meurt, au soir des fêtes de Cléopâtre, en emportant avec elle les
secrets de dix-huit siècles. La Grèce sourit alors, parfumée et
mélodieuse; son nom nous parvient mêlé à des cris de liberté et à des
chants sublimes; elle peuple le ciel de ses rêves, elle divinise le
marbre de son ciseau; bientôt lasse de gloire, lasse d'amour, elle
s'efface, ne laissant que des ruines pour témoigner de sa grandeur
passée. Enfin Rome s'élève, grandie des dépouilles du monde; la
guerrière soumet les peuples, règne par le droit écrit, et perd la
liberté en acquérant la puissance; elle hérite des richesses de
L'Égypte, du courage et de la poésie de la Grèce; elle est toute
volupté, toute splendeur; mais, lorsque la guerrière s'est changée en
courtisane, un ouragan venu du nord passe sur la ville éternelle, en
dissipe aux quatre vents les arts et la civilisation.

Si jamais discours fit bâiller Sidoine, ce fut celui que Médéric
déclamait de la sorte.

--Et la Chine? demanda-t-il d'un ton modeste.

--La Chine! s'écria Médéric, le diable t'emporte! Voilà mon histoire
universelle inachevée, j'ai perdu l'élan nécessaire pour une pareille
tâche. Est-ce que la Chine existe? Tu crois la voir, et les apparences
te donnent raison, je l'avoue; mais ouvre le premier traité d'histoire
venu, tu ne trouveras pas dix pages sur cet empire prétendu si grand
par ces mauvais plaisants de géographes. Une moitié du monde a
toujours parfaitement ignoré l'histoire de l'autre moitié.

--Le monde n'est pourtant pas si grand, remarqua Sidoine.

--D'ailleurs, mon mignon, sans plus vulgariser, j'estime
singulièrement la Chine, je la crains même un peu, comme tout ce qui
est inconnu. Je crois voir en elle la grande nation de l'avenir.
Demain, quand notre civilisation tombera, ainsi qu'ont tombé toutes
les civilisations passées, l'extrême Orient héritera sans doute des
sciences de l'Occident, et deviendra à son tour la contrée polie,
savante par excellence. C'est là une déduction mathématique de ma
méthode historique.

--Mathématique! dit Sidoine, qui venait de quitter la Chine à regret.
C'est cela. Je veux apprendre les mathématiques.

--Les mathématiques, mon mignon, ont fait bien des ingrats. Je consens
cependant à te faire goûter à ces sources de toutes vérités. La saveur
en est âpre; il faut de longs jours pour que l'homme s'habitue à la
divine volupté d'une éternelle certitude. Car sache-le, les sciences
exactes donnent seules cette certitude vainement cherchée par la
philosophie.

--La philosophie! Tu ne pouvais mieux parler, mon frère Médéric. La
philosophie me paraît devoir être une étude très-agréable.

--Sûrement, mon mignon, elle a certains charmes. Les gens du peuple
aiment à visiter les maisons d'aliénés, attirés par leur goût du
bizarre, par le plaisir qu'ils prennent au spectacle des misères
humaines. Je m'étonne de ne pas leur voir lire avec passion l'histoire
de la philosophie; car les fous, pour être philosophes, n'en sont pas
moins des fous très-récréatifs. La médecine...

--La médecine! que ne le disais-tu plus tôt? Je veux être médecin pour
me guérir, lorsque j'aurai la fièvre.

--Soit. La médecine est une belle science; quand elle guérira, elle
deviendra une science utile. Jusque-là, il est permis de l'étudier en
artiste, sans l'exercer, ce qui est plus humain. Elle a quelque
parenté avec le droit, qu'on étudie par simple curiosité d'amateur,
pour ne plus s'en préoccuper ensuite.

--Alors, mon frère Médéric, je ne vois aucun inconvénient à commencer
par l'étude du droit.

--Quelques mots d'abord sur la rhétorique, mon mignon.

--Oui, la rhétorique me convient assez.

--En grec...

--Le grec, je ne demande pas mieux.

--En latin...

--Le latin d'abord, le grec ensuite, comme tu voudras, mon frère
Médéric. Mais ne serait-il pas bon de connaître auparavant l'anglais,
l'allemand, l'italien, l'espagnol et les autres langues modernes?

--Oh! la la! mon mignon! cria Médéric essoufflé, vulgarisons avec
mesure, je te prie. J'ai la langue sèche. Je reconnais humblement ne
pouvoir dire qu'un nombre limité de mots par minute. Chaque science,
s'il plaît à Dieu, viendra à son heure. Par grâce, un peu de méthode.
Ma première leçon n'est pas précisément remarquable par la clarté de
l'exposition ni l'enchaînement logique des sujets. Causons toujours,
si cela te plaît, mais causons à l'avenir avec l'ordre et le calme qui
distinguent la conversation des honnêtes gens.

--Mon frère Médéric, tes sages paroles me donnent à réfléchir. J'aime
peu à parler, encore moins à écouter, parce que, dans le second cas,
il me faut penser pour comprendre, besogne inutile dans le premier.
Certes, il me plairait d'approfondir toutes les connaissances
humaines; mais, vraiment, je préfère les ignorer ma vie entière, si tu
ne peux me les communiquer toutes ensemble en trois mots.

--Eh! mon mignon, que ne me confiais-tu ton horreur des détails? Je
t'aurais, dès le début et sans ouvrir la bouche, donné la pure essence
des mille et une vérité de ce monde, cela dans un simple geste.
N'écoute plus, regarde. Voici la suprême science.

Ce disant, Médéric grimpa sur le nez de Sidoine, ce nez qu'il avait si
heureusement comparé au clocher de son village. Il s'assit à
califourchon sur l'extrémité, les jambes dans l'abîme; puis, il se
renversa un peu en arrière, regardant son mignon d'une façon sournoise
et railleuse. Il leva ensuite la main droite grande ouverte, appuya
délicatement le pouce au bout de son propre nez; et, se tournant aux
quatre points de l'horizon, il salua la terre en agitant les doigts de
l'air le plus galant qu'on puisse voir.

--Oh! alors, dit Sidoine, les ignorants ne sont pas ceux qu'on pense.
Grand merci de la vulgarisation.



X

DE DIVERSES RENCONTRES, ÉTRANGES ET IMPRÉVUES, QUE FIRENT SIDOINE ET
MÉDÉRIC


Le soir venu, Sidoine s'arrêta court. Je dis le soir, et je m'exprime
mal. Les moments que nous nommons soir et matin n'existaient pas pour
des gens suivant le soleil dans sa course, faisant le jour et la nuit
à leur volonté. En toute vérité, nos voyageurs couraient le monde
depuis environ douze heures.

--Les poings me démangent, dit Sidoine.

--Gratte-les, mon mignon, répondit Médéric. Je ne puis t'offrir
d'autre soulagement. Mais, dis-moi, l'éducation n'a-t-elle pas un peu
adouci ton naturel batailleur?

--Non, frère. A vrai dire, mon métier de roi m'a dégoûté des taloches.
Les hommes sont vraiment trop faciles à tuer.

--Voilà, mon mignon, de l'humanité bien entendue. Hé! marche donc! Tu
le sais, nous cherchons la Royaume des Heureux.

--Si je le sais! Cherchons-nous réellement le Royaume des Heureux?

--Comment! mais nous ne faisons autre chose. Jamais homme n'est allé
aussi droit au but. Ce Royaume des Heureux doit être singulièrement
situé, je l'avoue, pour toujours échapper à nos regards. Il serait
peut-être bon de demander notre chemin.

--Oui, frère, occupons-nous des sentiers, si nous voulons qu'ils nous
conduisent quelque part.

En ce moment, Sidoine et Médéric se trouvaient sur une grande route,
non loin d'une ville. Des deux côtés s'étendaient de vastes parcs,
enclos de murs peu élevés, au-dessus desquels passaient des branches
d'arbres fruitiers, chargées de pommes, de poires, de pêches,
appétissantes à voir, et qui auraient suffi au dessert d'une armée.

Comme ils avançaient, ils avisèrent, assis contre un de ces murs, un
bonhomme d'aspect misérable. A leur approche, la pauvre créature se
leva, traînant les pieds, grelottant de faim.

--La charité, mes bons messieurs! demanda-t-il.

--La charité! lui cria Médéric; mon ami, je ne sais où elle est.
Seriez-vous égaré comme nous?

Vous nous obligeriez, si vous pouviez nous indiquer le Royaume des
Heureux.

--La charité, mes bons messieurs! répéta le mendiant. Je n'ai pas
mangé depuis trois jours.

--Pas mangé depuis trois jours! dit Sidoine émerveillé. Je ne pourrais
en faire autant.

--Pas mangé depuis trois jours! reprit Médéric. Eh! mon ami, pourquoi
tenter une pareille expérience? il est universellement reconnu qu'il
faut manger pour vivre.

Le bonhomme s'était de nouveau assis au pied du mur. Il se frottait
les mains l'une contre l'autre, fermant les yeux de faiblesse.

--J'ai bien faim, dit-il à voix basse.

--Vous n'aimez donc ni les pèches, ni les poires, ni les pommes?
demanda Médéric.

--J'aime tout, mais je n'ai rien.

--Eh! mon ami, êtes-vous aveugle? Allongez la main. Il y a là, sur
votre nez, une pêche magnifique qui vous donnera à boire et à manger,
le tout ensemble.

--Cette pêche n'est pas à moi, répondit le pauvre.

Les deux compagnons se regardèrent, stupéfaits de dette réponse, ne
sachant s'ils devaient rire ou se fâcher.

--Écoutez, bonhomme, reprit Médéric, nous n'aimons pas qu'on se moque
de nous. Si vous avez fait gageure de vous laisser mourir de faim,
gagnez tout à votre aise votre pari. Si, au contraire, vous désirez
vivre le plus longtemps possible; mangez et digérez au soleil.

--Monsieur, répondit le mendiant, je le vois, vous n'êtes pas de ce
pays. Vous sauriez qu'on y meurt parfaitement de faim, sans en faire
la gageure. Ici, les uns mangent, les autres ne mangent pas. On se
trouve dans l'une ou l'autre classe, selon le hasard de la naissance.
D'ailleurs, c'est là un état de choses accepté; il faut que vous
veniez de loin pour vous en étonner.

--Voilà de singulières histoires. Et combien êtes-vous qui ne mangez
  pas?

--Mais plusieurs centaines de mille.

--Ah! mon frère Médéric, interrompit Sidoine, la rencontre me paraît
des plus étranges et des plus imprévues. Je n'aurais jamais cru qu'on
pût trouver sur la terre des gens qui eussent le singulier don de
vivre sans manger. Tu ne m'as donc pas tout vulgarisé?

--Mon mignon, j'ignorais cette particularité. Je la recommande aux
naturalistes, comme un nouveau caractère bien tranché séparant
l'espèce humaine des autres espèces animales. Je comprends maintenant
que, dans ce pays, les pêches ne soient pas à tout le monde. Les
petitesses de l'homme ont leurs grandeurs. Du moment où tous n'ont pas
une commune richesse, il naît de cette injustice une belle et suprême
justice, celle de conserver à chacun son bien.

Le mendiant avait repris son sourire doux et navrant. Il s'affaissait
sur lui-même, comme ne pensant plus, comme s'abandonnant au bon
plaisir du ciel. Il balbutia de nouveau, de sa voix traînante:

--La charité, mes bons messieurs!

--La charité, bonhomme, dit Médéric, je sais où elle est. Cette pêche
n'est pas à toi, et tu n'oses la prendre, obéissant en cela aux lois
de ton pays, te conformant à cette idée du respect de la propriété que
tu as sucée avec le lait de ta mère. Ce sont là de bonnes croyances
qui doivent être fortement enseignées chez les hommes, s'ils veulent
que le tremblant échafaudage de leur société ne croule pas aux
premières attaques de l'esprit d'examen. Moi, qui ne suis pas de cette
société, qui refuse toute fraternité avec mes frères, je puis
enfreindre leurs lois, sans porter le moindre tort à leur législation
ni à leurs croyances morales. Prends donc ce fruit, mange-le, pauvre
misérable. Si je me damne, je le fais de gaieté de coeur.

Médéric, en parlant ainsi, cueillait la pêche et l'offrait au
mendiant. Celui-ci s'empara du fruit, qu'il considéra avidement. Puis,
au lieu de le porter à la bouche, il le rejeta dans le parc,
par-dessus le mur. Médéric le regarda faire sans s'étonner.

--Mon mignon, dit-il à Sidoine, je te prie de regarder cet homme. Il
est le type le plus pur de l'humanité. Il souffre, il obéit; il est
fier de souffrir et d'obéir. Je le crois un grand sage.

Sidoine fit quelques enjambées, le coeur triste d'abandonner ainsi un
pauvre diable mourant de faim. D'ailleurs, il ne cherchait pas à
s'expliquer la conduite du misérable; il fallait être un peu plus
homme qu'il ne l'était pour résoudre un pareil problème. Au départ, il
avait ramassé la pêche; il regardait maintenant devant lui, cherchant
du regard quelque pauvre moins scrupuleux à qui la donner.

Comme il approchait de la ville, il vit sortir d'une des portes un
cortège de riches seigneurs, accompagnant une litière où se trouvait
couché un vieillard. A dix pas, il reconnut que le vieillard n'avait
guère plus de quarante ans; l'âge ne pouvait avoir flétri ses traits
ni blanchi ses cheveux. Assurément, le malheureux mourait de faim, à
voir sa face pâle et la faiblesse qui alanguissait ses membres.

--Mon frère Médéric, dit Sidoine, offre donc ma pêche à cet indigent.
Je ne puis comprendre comment il manque de tout, couché dans le
velours et la soie. Mais il a si mauvaise mine que ce ne peut être
qu'un pauvre.

Médéric pensait comme son mignon.

--Monsieur, dit-il poliment à l'homme de la litière, vous n'avez sans
doute pas mangé ce matin. La vie a ses hasards.

L'homme ouvrit les yeux à demi.

--Depuis dix ans je ne mange plus, répondit-il.

--Que disais-je! s'écria Sidoine. L'infortuné!

--Hélas! reprit Médéric, ce doit être une double souffrance, de
manquer de pain au milieu de ce luxe qui vous entoure. Tenez, mon ami,
prenez cette pêche, apaisez votre faim.

L'homme n'ouvrit pas même les yeux. Il haussa les épaules.

--Une pêche, dit-il, voyez si mes porteurs ont soif. Ce matin, mes
servantes, de belles filles aux bras nus, se sont agenouillées devant
moi, m'offrant leurs corbeilles, pleines de fruits qu'elles venaient
de cueillir dans mes vergers. L'odeur de toute cette nourriture m'a
fait mal.

--Vous n'êtes donc pas un mendiant? interrompit Sidoine désappointé.

--Les mendiants mangent quelquefois. Je vous ai dit que je ne mangeais
jamais.

--Et le nom de cette laide maladie?

Médéric, ayant compris quelle était la misère de cet indigent paré de
bijoux et de dentelle, se chargea de répondre à Sidoine.

--Cette maladie est celle des pauvres millionnaires, dit-il. Elle n'a
pas de nom savant, parce que les drogues n'ont aucun effet sur elle;
elle se guérit par une forte dose d'indigence. Mon mignon, si ce
seigneur ne mange plus, c'est qu'il a trop à manger.

--Bon! s'écria Sidoine, voici un monde bien étrange! Que l'on ne mange
pas, quand on manque de pêches, je le comprends jusqu'à un certain
point; mais que l'on ne mange pas davantage, quand on possède des
forêts d'arbres à fruits, je me refuse à accepter cela comme logique.
Dans quel absurde pays sommes-nous donc?

L'homme à la litière se souleva à demi, soulagé dans son ennui par la
naïveté de Sidoine.

--Monsieur, répondit-il, vous êtes en plein pays de civilisation. Les
faisans coûtent fort cher; mes chiens n'en veulent plus. Dieu vous
garde des festins de ce monde. Je me rends chez une brave femme de ma
connaissance, pour essayer de manger une tranche de bon pain noir.
Votre gaillarde mine m'a mis en appétit.

L'homme se recoucha, et le cortège se remit lentement en marche.
Sidoine, en le suivant des yeux, haussa les épaules, hocha la tête,
fit claquer les doigts, donnant ainsi des signes fort clairs de dédain
et d'étonnement. Puis il enjamba la ville, tenant toujours à la main
la pêche dont il avait tant de peine à faire l'aumône. Médéric
songeait.

Au bout d'une dizaine de pas, Sidoine sentit une légère résistance à
la jambe gauche. Il crut que sa culotte venait de rencontrer quelque
ronce. Mais s'étant baissé, il demeura fort surpris: c'était un homme,
d'air avide et cruel, qui gênait ainsi sa marche. Cet homme demandait
tout simplement la bourse aux voyageurs.

Sidoine ne voyait plus que mendiants affamés sur les routes; sa
charité de fraîche date avait hâte de s'exercer. Il n'entendit pas
bien la demande de l'homme, il le prit par la peau du cou, l'élevant à
la hauteur de son visage, pour converser plus librement.

--Hé! pauvre hère, lui dit-il, n'as-tu pas faim? Je le donne
volontiers cette pêche, si elle peut te soulager dans tes souffrances.

--Je n'ai pas faim, répondit le brigand mal à l'aise. Je sors d'une
excellente taverne où j'ai bu et mangé pour trois jours.

--Alors que me veux-tu?

--Je ferais un joli métier, si je ne détroussais les passants que pour
leur prendre des pêches. Je veux ta bourse.

--Ma bourse! et pourquoi faire, puisque tu n'auras pas faim de trois
jours?

--Pour être riche.

Sidoine, stupéfait, prit Médéric dans son autre main. Il le regarda
gravement.

--Mon frère, dit-il, les gens de ce pays s'entendent pour se moquer de
nous. Dieu ne peut avoir créé des créatures aussi peu sensées. Voici
maintenant un imbécile n'ayant pas faim et arrêtant les passants pour
leur demander leur bourse, un fou qui a un bon appétit et qui cherche
à le perdre en devenant riche.

--Tu as raison, répondit Médéric, tout ceci est parfaitement ridicule.
Seulement tu ne me parais pas avoir bien compris quelle sorte de
mendiant tu tiens là entre tes doigts. Les voleurs font métier
d'accepter uniquement les aumônes qu'ils prennent.

--Écoute, dit alors Sidoine au brigand: d'abord tu n'auras pas ma
bourse, et cela pour une excellente raison. Ensuite je crois juste de
t'infliger une légère correction. Tout bien examiné, ce qui est doit
être; je ne puis te laisser manger en paix, lorsque je viens de
quitter un pauvre diable mourant de faim. Mon frère Médéric me lira un
jour le code, pour que je revienne te pendre dans les formes.
Aujourd'hui, je me contenterai de laver ta laide mine dans la mare qui
est là, à mes pieds. Bois pour trois jours, mon ami.

Sidoine ouvrit les doigts, et le voleur tomba dans la mare. Un honnête
homme se serait noyé; le coquin se sauva à la nage.

Les voyageurs, sans regarder derrière eux, continuèrent à marcher,
Sidoine tenant toujours sa pêche, Médéric songeant aux trois dernières
rencontres.

--Mon mignon, dit soudain ce dernier, tu alignes assez proprement les
phrases, maintenant. Jamais tu n'as si bien parlé.

--Oh! répondit Sidoine, c'est une simple habitude à prendre. Je ne me
bats plus, je parle.

--Tais-toi, je te prie, j'ai à te faire part de graves réflexions. Je
reconstruis en pensée la triste société qui a pu nous offrir au
regard, en moins d'une heure, un honnête homme mourant de faim, un
gueux le ventre plein pour trois jours, un puissant frappé
d'impuissance. Il y a là un grand enseignement.

--Plus d'enseignement, par pitié, mon frère! Je veux croire simplement
que nous avons rencontré aujourd'hui des hommes de race particulière,
qui n'ont encore été décrits par aucun voyageur.

--Je t'entends, mon mignon. J'ai lu de bien curieux détails dans de
vieux livres. Il est des pays dont les habitants n'ont qu'un oeil au
milieu du front, d'autres où leurs corps sont mi-partis homme et
cheval, d'autres encore où leurs têtes et leurs poitrines, ne font
qu'un. Sans doute nous traversons, en ce moment, une contrée dont les
habitants ont l'âme dans les talons, ce qui les empêche de juger
sainement les choses et leur donne une remarquable absurdité d'actes
et de paroles. Ce sont des monstres. L'homme, fait à l'image de son
Dieu, est une créature bien autrement supérieure.--

--C'est cela, mon frère Médéric, nous sommes dans un pays de monstres.
Hé! regarde. Vois-tu venir à nous ce quatrième mendiant que
j'attendais? Est-il assez déguenillé, assez maigre, assez affamé,
assez effarouché? Certes, celui-là marche sur son âme, comme tu le
disais tantôt.

L'homme qui s'avançait suivait le bord du fossé, faisant avec amour
des miracles d'équilibre. Il venait, les mains derrière le dos, le nez
au vent; son pauvre corps flottait dans ses minces vêtements, sa face
exprimait je ne sais quel singulier mélange de béatitude et de
souffrance. Il paraissait rêver, le ventre vide, d'un large et
plantureux festin.

--Je ne comprends plus rien à la terre, reprit Sidoine, si ce vagabond
n'accepte pas ma pêche. Il meurt de faim, et ne me paraît ni un coquin
ni un honnête homme. Le tout est de la lui offrir poliment. Mon frère
Médéric, charge-toi de cette délicate expédition.

Médéric descendit à terre. Comme il était sur le bout du soulier de
Sidoine, l'homme vint à l'apercevoir.

--Oh! dit-il, le joli petit insecte! Mon bel ami, buvez-vous la rosée,
vous nourrissez-vous de fleurs?

--Monsieur, répondit Médéric, l'eau pure m'indispose, et je ne puis,
sans maux de tête, endurer les parfums.

--Eh! l'insecte parle! L'excellente rencontre! Vous me sauvez d'une
grande disette, mon aimable scarabée.

--Ainsi, vous avouez que vous avez faim?

--Faim! ai-je dit cela? Certes, j'ai toujours faim.

--Et vous mangerez volontiers une pêche?

--La pêche est un fruit que j'estime pour le velouté de sa peau.
Merci, je ne puis manger. J'ai bien autre chose en tête. Enfin je
viens de trouver ce que je cherchais depuis une heure.

--Ça, dit Sidoine impatienté, que cherchiez-vous donc, monsieur
l'affamé, si ce n'est un morceau de pain?

--Bon! s'écria le pauvre diable, seconde trouvaille! Un géant en chair
et en os. Monsieur le géant, je cherchais une idée.

À cette réponse, Sidoine s'assit sur le bord de la route, prévoyant de
longues explications.

--Une idée! reprit-il, quel est ce mets?

--Monsieur le géant, continua l'homme sans répondre, je suis poète de
naissance. Vous ne l'ignorez pas, la misère est mère du génie. J'ai
donc jeté ma bourse à la rivière. Depuis cet heureux jour, je laisse
aux sots le triste soin de chercher leur repas. Moi, qui n'ai plus à
m'occuper de ce détail, je cherche des idées le long des routes. Je
mange le moins possible pour avoir le plus possible de génie. Ne
perdez pas votre pitié à me plaindre; je n'ai vraiment faim que
lorsque je ne trouve pas mes chères idées. Les beaux festins parfois!
Tantôt, en voyant votre petit ami d'une tournure si galante, il m'est
venu à la pensée deux ou trois strophes exquises: un mètre harmonieux,
des rimes riches, un trait final du meilleur esprit. Jugez si je me
suis rassasié. Puis, quand je vous ai aperçu, franchement, j'ai craint
les suites d'un pareil régal. Je tenais une antithèse, une belle et
bonne antithèse, le plus fin morceau qui puisse être servi à un poète.
Vous le voyez, je ne saurais accepter votre pêche.

--Bon Dieu! s'écria Sidoine après un moment de silence, le pays est
décidément plus absurde que je ne croyais. Voilà un fou d'une étrange
sorte.

--Mon mignon, répondit Médéric, celui-ci est un fou, mais un fou
innocent, un mendiant d'âme généreuse, donnant aux hommes plus qu'il
ne reçoit. Je me sens aimer comme lui les grandes routes et la jolie
chasse aux idées. Pleurons ou rions, si tu veux, à le voir grand et
ridicule; mais, je t'en prie, ne le rangeons pas parmi les trois
monstres de tantôt.

--Range-le comme tu voudras, mon frère, reprit Sidoine de méchante
humeur. La pêche me reste, et ces quatre imbéciles ont tellement
troublé mes idées sur les biens de la terre, que je n'ose y porter la
dent.

Cependant, le poète s'était assis au bord de la route, écrivant du
doigt sur la poussière. Un bon sourire éclairait sa figure maigre,
donnant à ses pauvres traits fatigués une expression enfantine. Dans
son rêve, il entendit les dernières paroles de Sidoine. Et, comme
s'éveillant:

--Monsieur, dit-il, êtes-vous véritablement embarrassé de cette pêche?
Donnez-la-moi. Je sais, près d'ici, un buisson aimé des moineaux
d'alentour. J'irai y déposer votre offrande, et je vous assure qu'elle
ne sera pas refusée. Demain, je reprendrai le noyau, je le planterai
dans quelque coin, pour les moineaux des printemps à venir. Il prit la
pêche, il se remit à écrire.

--Mon mignon, dit Médéric, voilà notre aumône donnée. Pour te
tranquilliser l'esprit, je veux bien te faire remarquer que nous
rendons aux moineaux ce qui appartenait aux moineaux. Quant à nous,
puisque l'homme ne jouit pas d'une nourriture providentielle, nous
tâcherons de ne plus manger ce que le ciel nous enverra. Notre passage
en ce pays a fait naître dans nos esprits de nouvelles et tristes
questions. Nous les étudierons prochainement. Pour l'instant,
contentons-nous de chercher le Royaume des Heureux.

Le poète écrivait toujours, couché dans la poussière, la tête nue au
soleil.

--Hé! monsieur, lui cria Médéric, pourriez-vous nous indiquer le
Royaume des Heureux?

--Le Royaume des Heureux? répondit le fou en levant la tête, vous ne
sauriez mieux vous adresser. Je me rends souvent dans cette contrée.

--Eh quoi! serait-elle près d'ici? Nous venons de battre le monde,
sans pouvoir la trouver.

--Le Royaume des Heureux, monsieur, est partout et nulle part. Ceux
qui suivent les sentiers, les yeux grands ouverts, ceux qui le
cherchent, comme un royaume de la terre, étalant au soleil ses villes
et ses campagnes, passeront à son côté toute leur vie, sans jamais le
découvrir. Si vaste qu'il soit, il tient bien peu de place en ce
monde.

--Et le chemin, je vous prie?

--Oh! le chemin est simple et direct. Quel que soit le pays où vous
vous trouviez, au nord ou au midi, la distance reste la même, et vous
pouvez d'une enjambée passer la frontière.

--Bon! interrompit Sidoine, voici qui me regarde. Dans quel sens
dois-je faire cette enjambée?

--Dans n'importe quel sens, vous dis-je. Voyons, laissez-moi vous
introduire. Avant tout, fermez les yeux. Bien. Maintenant, levez la
jambe.

Sidoine, les yeux fermés, la jambe en l'air, attendit une seconde.

--Posez le pied, commanda de nouveau le poëte. La, vous y êtes,
messieurs.

Il n'avait pas bougé de son lit de poussière, il acheva tranquillement
une strophe.

Sidoine et Médéric se trouvaient déjà au beau milieu du Royaume des
Heureux.



XI

UNE ÉCOLE MODÈLE.


--Sommes-nous au port, mon frère? demanda Sidoine. Je suis las, j'ai
grand besoin d'un trône pour m'asseoir.

--Marchons toujours, mon mignon, répondit Médéric. Il nous faut
connaître notre royaume. Le pays me paraît paisible. Nous y dormirons,
je crois, nos grasses matinées. Ce soir, nous nous reposerons.

Les deux voyageurs traversaient les villes et les campagnes, regardant
autour d'eux. La terre les ayant attristés, ils trouvaient un
délassement dans les purs horizons, dans les foules silencieuses de ce
coin perdu de l'univers. Je l'ai dit, le Royaume des Heureux n'était
pas un paradis aux ruisseaux de lait et de miel, mais une contrée de
clarté douce, de sainte tranquillité.

Médéric comprit l'admirable équilibre de ce royaume. Un rayon de
moins, et la nuit eût été faite; un rayon de plus, et la lumière
aurait blessé les yeux. Il se dit que là devait être la sagesse, où
l'homme consentait à se mesurer le bien comme le mal, à accepter sa
condition sous le ciel, sans se révolter par ses dévouements ou par
ses crimes.

Comme ils avançaient, lui et son compagnon, ils trouvèrent, au milieu
d'un champ, un hangar fermé de grilles. Médéric reconnut l'école
modèle fondée par l'aimable Primevère, pour ses chers animaux. Depuis
longtemps il désirait connaître les suites de cet essai de
perfectibilité. Il fit coucher Sidoine au pied du mur; puis, tous
deux, appuyant leurs fronts aux barreaux, ils purent contempler et
suivre dans ses détails une scène étrange qui acheva leur éducation.

Au premier regard, ils ne surent quelles créatures bizarres ils
avaient devant eux. Trois mois de caresses, d'enseignement mutuel, de
régime frugal, avaient mis les pauvres bêtes sur les dents. Les lions,
pelés et galeux, semblaient d'énormes chats de gouttière; les loups
portaient la tête basse, plus maigres, plus honteux que des chiens
errants; quant aux autres bêtes de complexion plus délicate, elles
gisaient pêle-mêle sur le sol, n'offrant à la vue que des côtes
saillantes, des museaux allongés. Les oiseaux et les insectes étaient
encore moins reconnaissables, ayant perdu les belles couleurs de leurs
ajustements. Tous ces êtres misérables tremblaient de faim et de
froid, n'étant plus ce que Dieu les avait créés, mais se trouvant
d'ailleurs parfaitement civilisés.

Médéric et Sidoine, peu à peu, finirent par reconnaître les différents
animaux. Malgré leur respect du progrès et des bienfaits de
l'instruction, ils ne purent s'empêcher de plaindre ces victimes du
bien. Il y a tristesse à voir la création s'amoindrir.

Cependant, les bêtes de l'école modèle se traînèrent en gémissant au
centre du hangar; là, elles se rangèrent en cercle. Elles allaient
tenir conseil.

Un lion, comme ayant gardé le plus de souffle, porta le premier la
parole.

--Mes amis, dit-il, notre plus cher désir, à nous tous qui avons le
bonheur d'être enfermés ici, est de persévérer dans l'excellente voie
de fraternité et de perfection que nous suivons avec des résultats si
remarquables.

Un grognement d'approbation l'interrompit.

--Je n'ai que faire, reprit-il, de vous présenter le délicieux tableau
des récompenses qui attendent nos efforts. Nous formerons un seul
peuple dans l'avenir, nous aurons une seule langue, tandis qu'une
suprême joie naîtra pour chacun de n'être plus soi et d'ignorer qui on
est. Vous dites-vous bien le charme de cette heure où il n'existera
plus de races, où toutes les bêtes auront une pensée unique, un même
goût, un même intérêt? O mes amis, le beau jour, et combien il sera
gai!

Un nouveau grognement témoigna de l'unanime satisfaction de
l'assemblée.

--Puisque nous hâtons de nos voeux la venue de ce jour, continua le
lion, il serait urgent de prendre des mesures pour que nous puissions
le voir se lever. Le régime suivi jusqu'ici est certainement
excellent, mais je le crois peu substantiel. Avant tout, il nous faut
vivre, et nous maigrissons avec constance; la mort ne saurait être
loin si, dans le but louable de nourrir nos âmes, nous continuons à
négliger de nourrir nos corps. Il serait absurde, songez-y, de tenter
un paradis dont nous ne saurions jouir, par la nature même des moyens
employés. Une réforme radicale est nécessaire. Le lait est une
nourriture très-moralisante, d'une digestion facile, ce qui adoucit
singulièrement les moeurs; mais je pense résumer toutes les opinions
en disant que nous ne pouvons supporter le lait plus longtemps, que
rien n'est plus fade, qu'en fin de compte il nous faut un ordinaire
plus varié et moins écoeurant.

Une véritable ovation de hurlements et de bruits de mâchoires
accueillit ces dernières paroles de l'orateur. La haine du lait était
populaire parmi ces honnêtes animaux vivant depuis trois mois de cette
boisson sucrée. L'écuelle quotidienne leur donnait des nausées. Ah!
qu'un peu de fiel leur eût semblé doux!

Lorsque le silence se fut rétabli:

--Mes amis, reprit le lion, le sujet de notre délibération se trouve
donc fixé. Nous tenons conseil pour proscrire le lait, pour le
remplacer par un aliment nous engraissant, nous aidant tout à la fois
aux bonnes pensées. Ainsi, nous allons proposer chacun notre mets;
puis, nous nous déciderons en faveur de celui qui réunira le plus de
suffrages. Ce mets constituera dès lors notre commun ordinaire. Je
crois inutile de vous faire observer quel esprit doit vous guider dans
votre choix: cet esprit est l'entière abnégation de vos goûts
personnels, la recherche d'une nourriture convenant également à
chacun, offrant surtout des garanties de morale et de santé.

A ce point de l'allocution, l'enthousiasme fut au comble. Rien n'est
plus doux que de faire cas de la morale, quand le ventre est
préalablement rempli. Une même pensée, une touchante unanimité de
sentiments animait l'assemblée.

Le lion, pour sa part, discourait d'un ton humble et affable. Le
regard baissé, il eût converti ses frères du désert, tant il offrait
un spectacle édifiant. Du geste il réclama l'attention. Il termina en
ces termes:

--Je me crois autorisé par ma longue expérience à vous donner le
premier mon avis en cette matière délicate. Je le ferai avec toute la
modestie qui convient à un simple membre de cette assemblée, mais
aussi avec toute l'autorité d'une bête convaincue. C'est dire que je
désespère de notre unité future, si mon plat n'est pas accepté à
l'unanimité. En mon âme et conscience, ayant longtemps réfléchi au
mets nous convenant le mieux, prenant en considération l'intérêt
commun, je déclare, j'affirme hautement que rien ne contentera
l'estomac et le coeur de chacun, comme une large tranche de chair
saignante mangée le matin, une seconde tranche à midi, et une
troisième le soir.

Le lion s'arrêta sur cette parole pour recueillir les justes
applaudissements que lui semblait mériter sa proposition. Il était de
bonne foi, il demeura tout étonné du manque d'ensemble des
grognements. Adieu l'unanimité! L'assemblée n'approuvait plus avec un
complet abandon. Les loups et autres bêtes fauves, les oiseaux et les
insectes d'appétits sanguinaires, s'extasièrent sur l'excellence du
choix. Mais les animaux de nature différente, ceux qui vivent dans les
prairies ou sur le bord des étangs, témoignèrent, par leur silence,
par leurs mines contristées, du peu de vertu civilisatrice qu'ils
accordaient à la chair.

Quelques minutes s'écoulèrent, pleines de froideur et de malaise. On
risque gros à combattre l'avis des puissants, surtout lorsqu'ils
parlent au nom de la fraternité. Enfin une brebis, plus osée que ses
soeurs, se décida à prendre la parole.

--Puisque nous sommes ici, dit-elle, pour émettre franchement nos
opinions, laissez-moi vous donner la mienne avec la naïveté qui sied à
ma nature. J'avoue n'avoir aucune expérience. du mets proposé par mon
frère le lion; il peut être excellent pour l'estomac et d'une rare
délicatesse de goût; je me récuse sur ce point de la discussion. Mais
je crois ce mets d'une influence nuisible, quant à la morale. Une des
plus fermes bases de notre progrès doit être le respect de la vie; ce
n'est point la respecter que de nous nourrir de corps morts. Mon frère
le lion ne craint-il pas de s'égarer en son zèle, de créer une guerre
sans fin, en choisissant un tel ordinaire, au lieu d'arriver à cette
belle unité dont il a parlé en termes si chaleureux? Je le sais, nous
sommes d'honnêtes bêtes; n'est pas question de nous dévorer entre
nous. Loin de moi cette vilaine pensée! Puisque les hommes déclarent
pouvoir nous manger, sans cesser d'être de bonnes âmes, des créatures
selon l'esprit de Dieu, nous pouvons assurément manger les hommes et
rester de sages, de fraternels animaux, tendant à une perfection
absolue. Toutefois, je crains les mauvaises tentations, les forces de
l'habitude, si un jour les hommes venaient à manquer. Aussi ne puis-je
voter une nourriture aussi imprudente. Croyez-moi, un seul mets nous
convient, un mets que la terre produit en abondance, sain,
rafraîchissant, d'une quête amusante et facile, varié à l'infini. O
les plantureux festins, mes bons frères! Luzerne, légumes, toutes les
herbes des plaines, toutes les herbes des montagnes! J'en parle
savamment, sans arrière-pensée, n'ayant que l'innocent désir de vivre
sans tuer. Je vous le dis en vérité: hors de l'herbe, pas d'unité.

La brebis se tut, constatant à la dérobée l'effet produit par son
discours. Quelques maigres adhésions s'élevèrent du côté de
l'assemblée occupé par les chevaux, les boeufs et autres mangeurs de
grains et de verdure. Quant aux bêtes qui avaient approuvé le choix du
lion, elles parurent accueillir la nouvelle proposition avec un
singulier mépris, une grimace de mauvais présage pour l'orateur.

Un ver à soie, de vue basse et privé de tact, prit alors la parole.
C'était un philosophe austère, s'inquiétant peu du jugement d'autrui,
prêchant le bien pour le bien.

--Vivre sans tuer, dit-il, est une belle maxime. Je ne puis
qu'applaudir aux conclusions de ma soeur la brebis. Seulement, ma
soeur me paraît très-gourmande. Pour un mets que nous cherchons, elle
nous en offre cinquante; elle paraît même se complaire dans la pensée
d'un menu de prince, aux plats nombreux et de goûts divers.
Oublie-t-elle que la sobriété, le dédain des fins morceaux, sont des
vertus nécessaires à des bêtes se piquant de progrès? L'avenir d'une
société dépend de la table: manger peu et d'un seul plat, là est
l'unique moyen de hâter la venue d'une haute civilisation, forte et
durable. Je propose donc, pour ma part, de veiller sur notre appétit,
surtout de nous contenter d'une seule sorte de feuilles. Le choix
n'étant plus qu'une affaire de goût, je pense satisfaire celui de
chacun en choisissant la feuille du mûrier.

--Ça, vieux radoteur, cria un pélican, ne sommes-nous pas assez
maigres, sans risquer des coliques, à nous nourrir d'herbe humide?
Fraternise avec la brebis. Moi, je pense comme mon frère le lion, si
ce n'est qu'il me paraît faire un choix regrettable en proposant de la
chair saignante. La chair seule donne au corps la force de faire le
bien, mais j'entends la chair de poisson, blanche, délicate; c'est là
une nourriture d'un manger savoureux, aimée de tout le monde. Enfin,
et ce dernier argument doit vous convaincre, les mers occupant sur le
globe deux fois plus de place que les continents, nous ne saurions
avoir un plus vaste garde-manger. Mes frères comprendront ces raisons.

Les frères se gardèrent de comprendre. Ils jugèrent à propos, pour
clore les débats, de crier tous à la fois. Autant d'animaux, autant
d'opinions; pas deux pauvres esprits pensant de compagnie, pas deux
natures semblables. Chaque bête se mit à gesticuler, à pérorer,
offrant son mets, le défendant au nom de la morale et de la
gourmandise. A les en croire, si tous les plats proposés avaient été
acceptés, le monde entier aurait passé en ragoût; il n'est matière qui
ne fut déclarée excellente nourriture, depuis la feuille jusqu'au
bois, depuis la chair jusqu'au caillou. Profond enseignement, comme
disait Médéric, montrant ce qu'est la terre, un foetus ne vivant
encore qu'à demi, où la vie et la mort luttent dans nos temps à forces
égales.

Au milieu du vacarme, un jeune chat s'évertuait pour faire comprendre
à l'assemblée qu'il désirait lui communiquer une vérité décisive. Il
joua ferme des pattes et du gosier, si bien qu'il finit par obtenir un
peu de silence.

--Hé! dit-il, mes bons frères, par pitié, cessez cette discussion qui
afflige ici les âmes tendres. Mon coeur saigne à voir cette scène
pénible. Hélas! nous sommes loin de ces moeurs douces, de cette
sagesse de paroles que, pour ma part, je cherche depuis mes jeunes
ans. Voilà bien un grand sujet de querelle, une méchante nourriture,
soutien d'un corps périssable! Rappelez vos esprits; vous rirez de
votre colère, vous laisserez là cette misérable question. Le choix
plus ou moins heureux d'un vil aliment n'est pas digne de nous occuper
une seconde. Vivons comme nous avons vécu, n'ayant souci que de
réformes morales. Philosophons, mes bons frères, et buvons notre
écuelle de lait. Après tout, le lait est d'un goût fort agréable; je
l'estime supérieur aux plats par lesquels vous voulez le remplacer.

Des hurlements épouvantables accueillirent ces derniers mots. La
malencontreuse idée du jeune chat acheva de rendre les bêtes
furieuses, en leur rappelant le fade breuvage dont elles s'étaient
lavé les entrailles pendant trois longs mois. Il leur vint une faim
terrible, aiguisée de toute leur colère. La nature l'emporta. Elles
oublièrent, en une seconde, les bons procédés que se doivent entre eux
des animaux civilisés, elles se sautèrent simplement à la gorge les
uns des autres. Celles qui avaient choisi la chair, à bout
d'arguments, trouvèrent plus commode de prêcher d'exemple. Les autres,
n'ayant ni grain, ni herbe, ni poisson, ni aucun plat pour se venger,
se contentèrent de servir à la vengeance de leurs frères.

Ce fut, pendant quelques minutes, une mêlée effrayante. Le nombre des
affamés diminuait rapidement, sans qu'il restât un seul blessé à
terre. Singulière lutte, dans laquelle les morts tortillaient on ne
savait où. A peine rassasié, le mangeur était mangé. Tous
s'engraissaient mutuellement; la fête commençait au plus faible pour
finir au plus fort. Au bout d'un quart d'heure, le plancher se trouva
net. Seules, dix ou douze bêtes fauves, assises sur leurs derrières,
se léchaient complaisamment, les yeux demi-clos, les membres alanguis,
ivres de nourriture.

L'école modèle avait donc eu pour résultat la plus grande unité
possible, celle qui consiste à s'assimiler autrui corps et âme.
Peut-être est-ce là l'unité dont l'homme a vaguement conscience, le
but final, le travail mystérieux des mondes tendant à confondre tous
les êtres en un seul. Mais quelle rude raillerie aux idées de notre
âge qui promettent perfection et fraternité à des créatures
différentes d'instincts et d'habitudes, parcelles de boue où un même
souffle de vie produit des effets contraires! Sans philosopher
davantage, les lions sont les lions.

--Mon frère Médéric, dit Sidoine, voici devant nous dix ou douze
scélérats qui ont sur la conscience un poids énorme de péchés. Ils ont
parlé le mieux du monde, mais ils ont agi comme des sacripants. Voyons
si mes poings ne sont pas rouillés.

Ce disant, il assena sur le hangar un renfoncement formidable qui
pulvérisa les poutres et fit voler les pierres de taille en éclats.
Les animaux restante, seul espoir de la régénération des bêtes, ne
poussèrent pas un cri. Médéric parut chagrin de cette exécution.

--Hé! mon mignon, cria-t-il, que ne m'as-tu consulté! Voilà un coup de
poing dont tu auras tristesse et remords. Écoute-moi.

--Quoi! mon frère, n'ai-je pas frappé justement?

--Oui, selon l'idée que nous nous faisons du bien. Mais, entre nous,
et ceci je le dis tout bas pour ne pas troubler une croyance
nécessaire, le bien et le mal ne sont-ils pas de création humaine? Un
loup commet-il vraiment une mauvaise action lorsqu'il mange un agneau?
L'homme, ami des agneaux, qui lui porterait un plat de légumes, ne
serait-il pas plus ridicule que le loup ne serait coupable?

--Voudrais-tu, frère, induire logiquement de là que le bien et le mal
n'existent pas?

--Peut-être, mon mignon. Vois-tu, nous voulons trop souvent devancer
l'heure fixée par Dieu. Il est certaines lois, sans doute d'une
essence divine, qui échappent à notre intelligence et auxquelles nous
avons donné le vilain nom de fatalités. Nous désirons sottement réagir
contre la nature. Nous admettons, par un rare blasphème, que le mal a
pu être créé, et nous voilà nous érigeant en juges, récompensant et
punissant, parce que nos sens sont trop faibles pour pénétrer chaque
chose, pour nous montrer que tout est bien devant Dieu. Remarque
l'absurde justice de ton coup de poing. Tu as puni ces bêtes d'agir
selon les lois d'après lesquelles elles doivent vivre. Tu les as
jugées en égoïste, au point de vue purement humain, surtout poussé par
cet effroi de la mort qui a donné à l'homme le respect de la vie.
Enfin, tu t'es scandalisé de voir une race en dévorer une autre,
lorsque toi-même tu ne te fais aucun scrupule de te nourrir de la
chair des deux.

--Mon frère Médéric, parle plus clairement, ou je n'aurai aucun
remords de mon coup de poing.

--Je t'entends, mon mignon. Somme toute, je le veux bien: le mal
existe; ce qui me dispense de te prouver que le bien absolu est
impossible. D'ailleurs, les décombres sur lesquels nous sommes assis
en sont la preuve. Mais, dis-moi, voulais-tu manger ces bêtes fauves?

--Certes non. Je n'aime pas le gros gibier.

--Alors, mon mignon, pourquoi les tuer? A cette question, Sidoine
demeura fort sot. Il chercha une réponse, qu'il ne trouva pas. Le plus
vif étonnement se peignit dans ses gros yeux bleus. Puis, comme un
homme qui découvre enfin une vérité:

--Eh! mais, cria-t-il, tu l'as dit, mon coup de poing est absurde. On
ne doit tuer que pour manger. Voilà un précepte éminemment pratique,
ayant au plus haut point cette justice relative et humaine dont tu
m'as parlé. Les hommes devraient le faire écrire en lettres d'or sur
les murs de leurs tribunaux et sur les drapeaux de leurs armées.
Hélas! mes pauvres poings! On ne doit tuer que pour manger.



XII

MORALE.


Le soleil venait de disparaître derrière les collines du couchant. La
terre, voilée d'une ombre douce, sommeillait déjà à demi, rêveuse et
mélancolique. Au-dessus des horizons s'étendait un ciel blanc, sans
transparence. Il est une heure, chaque soir, d'une profonde tristesse:
la nuit n'est pas encore, la lumière s'éteint lentement, comme à
regret; et l'homme, dans cet adieu, se sent au coeur une vague
inquiétude, un besoin immense d'espérance et de foi. Les premiers
rayons du matin mettent des chansons sur les lèvres; les derniers
rayons du soir mettent des larmes dans les yeux. Est-ce la pensée
désolante du labeur sans cesse repris, sans cesse abandonné, l'âpre
désir mêlé d'effroi d'un repos éternel? Est-ce la ressemblance de
toutes choses humaines avec cette lente agonie de la lumière et du
bruit?

Sidoine et Médéric s'étaient assis sur les décombres du hangar. Dans
l'effacement de la terre et du ciel, une étoile brillait au-dessus des
branches noires d'un chêne. Et tous deux regardaient cette lueur
consolatrice trouant d'un rayon d'espoir le voile morne du crépuscule.

Une voix qui sanglotait l'amena leurs regards sur le sentier. Entre
les haies, ils virent venir à eux Primevère, blanche dans les
ténèbres. Elle s'avançait à petits pas, les cheveux dénoués.

Elle s'assit au côté de Médéric. Puis, appuyant la tête à son épaule:

--O mon ami, dit-elle, que les bêtes sont méchantes!

Et elle pleurait toutes ses larmes, les laissant couler sur ses joues,
les mains jointes, sans les essuyer.

--Les pauvres dédaignées, reprit-elle, je les aimais comme des soeurs.
Je croyais par mes caresses leur avoir fait oublier leurs dents et
leurs griffes. Est-ce donc si difficile de n'être pas cruel?

Médéric se garda de répondre. La science du bien et du mal n'était pas
faite pour cette enfant.

--Dites-moi, demanda-t-il, n'êtes-vous pas l'aimable Primevère, reine
du Royaume des Heureux?

--Oui, répondit-elle, je suis Primevère.

--Alors, ma mie, essuyez vos larmes. Je viens pour vous épouser.

Primevère essuya ses larmes. Et mettant les mains dans les mains de
Médéric, elle le regarda en face.

--Je ne suis qu'une ignorante, dit-elle doucement. Voilà des yeux
mauvais, qui pourtant ne me font pas peur. Il y a de la bonté, sous je
ne sais quelle triste raillerie, dans ces yeux-là. Avez-vous besoin de
mes caresses pour devenir meilleur?

--J'en ai besoin, répondit Médéric. J'ai couru le monde et je suis
las.

--Le ciel est bon, reprit l'enfant. Il ne laisse pas chômer ma
tendresse. Je vous épouserai, cher seigneur.

Ce disant, elle s'assit de nouveau. Elle songeait à cette pitié
inconnue qui naissait en elle; jamais elle n'avait senti pareil désir
de consoler. Dans sa naïveté, elle se demandait si elle ne venait pas
de trouver enfin la mission confiée par Dieu en ce monde aux jeunes
reines d'âme tendre et charitable. Les hommes jouissent d'une félicité
si parfaite, qu'ils se fâchent au moindre bienfait; les bêtes ont de
méchants caractères, malaisés à comprendre. Sûrement, puisque le ciel
lui donnait des pleurs et des caresses, elle ne pouvait les donner à
son tour à aucune créature, si ce n'était à son cher seigneur, qui lui
disait en avoir grand besoin. Pour ne rien cacher, elle se sentait
tout autre; elle ne pensait plus à son peuple, elle oubliait même
complètement ses pauvres élèves sur le tombeau desquels elle se
trouvait. Son amour, offert à la création entière et que la création
refusait, venait de grandir encore, en se fixant sur un seul être.
Elle s'abîmait dans cet infini, insoucieuse de la terre, ignorante du
mal, comprenant qu'elle obéissait à Dieu, et qu'une heure de pareille
extase est préférable à mille ans de progrès et de civilisation.

Tous trois, Primevère, Sidoine et Médéric, se taisaient. Autour d'eux,
un immense silence, de grandes ombres vagues changeant la campagne en
un lac de ténèbres, aux flots lourds et immobiles; au-dessus de leurs
têtes, un ciel sans lune, semé d'étoiles, voûte noire criblée de trous
d'or. Là, suivant chacun leurs pensées, ayant le monde à leurs pieds,
ils songeaient dans la nuit, assis sur les ruines de l'école modèle.
Primevère, mince et souple, avait passé les bras au cou de Médéric;
elle se laissait aller sur sa poitrine, les yeux grands ouverts,
regardant les ténèbres. Sidoine, renversé à demi, honteux et
désespéré, cachait ses poings, pensait en dépit de lui-même.

Soudain il parla, et sa voix rude eut un accent d'indicible tristesse.
--Hélas! dit-il, mon frère Médéric, que ma pauvre tête est vide,
depuis le jour où tu l'as emplie de pensées! Où sont mes loups galeux
que j'assommais de si bon coeur, mes beaux champs de pommes de terre
qu'ensemençaient les voisins, ma brave stupidité qui me garait des
vilains songes?

--Mon mignon, demanda doucement Médéric, regrettes-tu nos courses et
  la science acquise?

--Oui, frère. J'ai vu le monde et ne l'ai pas compris. Tu as cherché à
me le faire épeler, mais les leçons ont eu je ne sais quoi d'amer qui
a troublé ma sainte quiétude de pauvre d'esprit. Au départ, j'avais
des croyances d'instinct, une foi entière en mes volontés naturelles;
à l'arrivée, je ne vois plus nettement ma vie, je ne sais où aller ni
que faire.

--J'avoue, mon mignon, t'avoir instruit un peu à l'aventure. Mais,
dis-moi, dans ce tas de sciences imprudemment remuées, ne te
rappelles-tu pas quelques vérités vraies et pratiques?

--Eh! mon frère Médéric, ce sont justement ces belles vérités qui me
chagrinent. Je sais à présent que la terre, ses fruits, ses moissons,
ne m'appartiennent pas; je vais jusqu'à mettre en doute mon droit de
me distraire en écrasant des mouches le long des murs. Ne pouvais-tu
m'épargner le terrible supplice de la pensée? Va, je le dispense
maintenant de tenir tes promesses.

--Que t'avais-je donc promis, mon mignon?

--De me donner un trône à occuper et des hommes à tuer. Mes pauvres
poings, qu'en faire à cette heure? Sont-ils assez inutiles, assez
embarrassants! Je n'aurais pas le courage de les lever sur un
moucheron. Nous nous trouvons dans un royaume sagement indifférent aux
grandeurs et aux misères humaines; point de guerre, point de cour,
presque point de roi. Hélas! et nous voici cette ombre de monarque.
C'est là sans doute le châtiment de notre ambition ridicule. Je t'en
prie, mon frère Médéric, calme le trouble de mon esprit.

--Ne t'inquiète ni ne t'afflige, mon mignon, nous sommes au port. Il
était écrit que nous serions rois, mais c'est là une fatalité dont
nous saurons nous consoler. Nos voyages ont eu cet excellent résultat
de changer nos idées premières de domination et de conquêtes. En ce
sens, notre règne chez les Bleus a été un apprentissage aussi rude que
salutaire. Le destin a sa logique. Il nous faut remercier la fortune
de ce que, ne pouvant épargner la royauté, elle nous a donné un beau
royaume, vaste et fertile à souhait, où nous vivrons en honnêtes gens.
Nous gagnerons tout au moins la liberté, à ce métier de roi honoraire,
n'ayant pas les soucis de la charge; nous vieillirons dans notre
dignité, jouissant de notre couronne en avares, je veux dire ne la
montrant à personne; ainsi, notre existence aura un noble but, celui
de laisser nos sujets tranquilles, et notre récompense sera la
tranquillité qu'ils nous donneront eux-mêmes. Va, mon mignon, ne te
désespère. Nous allons reprendre notre vie d'insouciance, oubliant
tous les vilains spectacles, toutes les vilaines pensées du monde que
nous venons de traverser; nous allons être parfaitement ignorants et
n'avoir cure que de nous aimer. Dans nos domaines royaux, au soleil en
hiver, en été sous les chênes, moi j'aurai la mission de caresser
Primevère, tandis que Primevère aura celle de me rendre deux caresses
pour une; toi, comme tu ne saurais, sans mourir d'ennui, garder tes
poings en repos, pendant ce temps, tu laboureras nos champs, les
sèmeras de grains, couperas nos moissons, vendangeras nos vignes; de
la sorte, nous mangerons du pain, boirons du vin, qui nous
appartiendront. Nous ne tuerons jamais plus, même pour manger. En ces
questions seules je consens à rester savant. Je te le disais bien au
départ: "Je te taillerai une si belle besogne que dans mille ans le
monde parlera encore de tes poings." Car les laboureurs des temps à
venir s'émerveilleront, en passant au milieu de ces campagnes. A voir
leur éternelle fécondité, ils se diront entre eux: "Là travaillait
jadis le roi Sidoine." Je l'avais prédit, mon mignon, tes poings
devaient être des poings de roi; seulement ce seront des poings de roi
travailleur, les plus beaux, les plus rares qui existent.

A ces mots, Sidoine ne se sentit pas d'aise. Sa mission, dans la vie
commune, lui parut de beaucoup la plus agréable, comme étant celle qui
demandait le plus de force.

--Parbleu! frère, cria-t-il, raisonner est une belle chose, quand on
conclut sagement. Me voici tout consolé. Je suis roi et je règne sur
mon champ. On ne saurait mieux trouver. Tu verras mes légumes
superbes, mon blé haut comme des roseaux, mes vendanges à saouler une
province. Va, je suis né pour me battre avec la terre. Dès demain, je
travaille et dors au soleil. Je ne pense plus.

Sidoine, en terminant, croisa les bras, se laissant aller à un
demi-sommeil. Primevère regardait toujours les ténèbres, souriante,
les bras au cou de Médéric, n'entendant que les battements du coeur de
son ami.

Après un silence:

--Mon mignon, reprit celui-ci, il me reste à faire un discours. Ce
sera le dernier, je le jure. Toute histoire, assure-t-on, demande une
morale. Si jamais quelque pauvre hère, malade de silence, se met un
jour en tête de conter l'étonnant récit de nos aventures, il fera bien
auprès de ses lecteurs la plus sotte mine du monde, en ce sens qu'il
leur paraîtra parfaitement absurde, s'il reste véridique. Je crains
même qu'on ne le lapide, pour la liberté de paroles et d'allures de
ses héros. Comme ce pauvre hère naîtra sans doute sur le tard, au
milieu d'une société parfaite en tous points, son indifférence et ses
négations blesseront à juste titre le légitime orgueil de ses
concitoyens. Il serait donc charitable de chercher, avant de quitter
la scène, la moralité de nos aventures, afin d'éviter à notre
historiographe le chagrin de passer pour un malhonnête homme.
Toutefois, s'il a quelque probité, voici ce qu'il écrira sur le
dernier feuillet: "Bonnes gens qui m'avez lu, nous sommes, vous et
moi, de parfaits ignorants. Pour nous, rien n'est plus près de la
raison que la folie. Je me suis, il est vrai, moqué de vous; mais,
auparavant, je me suis moqué de moi-même. Je crois que l'homme n'est
rien. Je doute de tout le reste. La plaisanterie de notre apothéose a
trop duré. Nous menions effrontément, en nous déclarant le dernier mot
de Dieu, la créature par excellence, celle pour laquelle il a créé le
ciel et la terre. Sans doute, on ne saurait imaginer une fable plus
consolante; car si demain mes frères venaient à s'avouer ce qu'ils
sont, ils iraient probablement se suicider chacun dans leur coin. Je
ne crains pas d'amener leur raison à ce point extrême de logique; ils
ont une inépuisable charité, une copieuse provision de respect et
d'admiration pour leur être. Donc, je n'ai pas même l'espoir de les
faire convenir de leur néant, ce qui eût été une moralité comme une
autre. D'ailleurs, pour une croyance que je leur ôterais, je ne
pourrais leur en donner une meilleure; peut-être essayerai-je plus
tard. Aujourd'hui, j'ai grande tristesse; j'ai conté mes mauvais
songes de la nuit dernière. J'en dédie le récit à l'humanité. Mon
cadeau est digne d'elle; et, de toutes manières, peu importe une
gaminerie de plus parmi les gamineries de ce monde. On m'accusera de
n'être pas de mon temps, de nier le progrès, aux jours les plus
féconds en conquêtes. Eh! bonnes gens, vos nouvelles clartés ne sont
encore que des ténèbres. Comme hier, le grand mystère nous échappe. Je
me désole à chaque prétendue vérité que l'on découvre, car ce n'est
pas là celle que je cherche, la Vérité une et entière, qui seule
guérirait mon esprit malade. En six mille ans, nous n'avons pu faire
un pas. Que si, à cette heure, pour vous éviter le souci de me juger
fou à lier, il vous faut, absolument une morale aux aventures de mon
géant et de mon nain, peut-être vous contenterai-je en vous donnant
celle-ci: Six mille ans et six mille ans encore s'écouleront, sans que
nous achevions jamais notre première enjambée." Voilà, mon mignon, ce
qu'un historien consciencieux conclurait de notre histoire. Mais, tu
penses, les beaux cris qui accueilleraient une pareille conclusion! Je
me refuse nettement à être une cause de scandale pour nos frères. Dès
ce moment, désireux de voir notre légende courir le monde dûment
autorisée et approuvée, j'en rédige la morale comme suit: "Bonnes gens
qui m'avez lu, écrira le pauvre hère, je ne puis vous détailler ici
les quinze ou vingt morales de ce récit. Il y en a pour tous les âges,
pour toutes les conditions. Il suffit de vous recueillir et de bien
interpréter mes paroles. Mais la vraie morale, la plus moralisante,
celle dont je compte moi-même faire profit à ma prochaine histoire,
est celle-ci: Lorsqu'on se met en route pour le Royaume des Heureux,
il faut en connaître le chemin. Êtes-vous édifiés? J'en suis fort
aise." Hé! mon mignon Sidoine, tu n'applaudis pas?

Sidoine dormait. Au ciel, la lune venait de se lever; une clarté douce
emplissait l'horizon, bleuissant l'espace, tombant en nappes d'argent
des hauteurs dans la campagne. Les ténèbres s'étaient dissipées; le
silence régnait, plus profond. A l'effroi de l'heure précédente avait
succédé une sereine tristesse. Dans le premier rayon, Médéric et
Primevère apparurent au sommet des décombres, enlacés, immobiles;
tandis que, à leurs pieds, gisait Sidoine, éclairé par de larges pans
de lumière.

Il ouvrit un oeil, et, moitié endormi:

--J'entends, dit-il. Mon frère Médéric, où est la sagesse?

--Mon mignon, répondit Médéric, prends une pêche.

--J'entends, dit Sidoine. Où est le bonheur?

Alors Primevère, lente, repliant les bras, se souleva. Elle allongea
les lèvres et baisa les lèvres de Médéric.

Sidoine, satisfait, se rendormit, dodelinant de la tête, tournant les
pouces, plus bête que jamais.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Contes à Ninon" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home