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Title: Analectabiblion, Tome 1 (of 2) - ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus
Author: Roure, Auguste François Louis Du
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Analectabiblion, Tome 1 (of 2) - ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus" ***

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    par le mot complet. Le signe ____ représente un espace laissé
    volontairement en blanc.



  ANALECTABIBLION,
  OU
  EXTRAITS CRITIQUES
  DE
  DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS OU PEU CONNUS,

  TIRÉS DU CABINET DU MARQUIS D. R***.


  TOME PREMIER.

    Non ego ventosæ Plebis suffragia venor
    Impensis cœnarum, et tritæ munere vestis.
    Non ego nobilium scriptorum auditor, et ultor,
    Grammaticas ambire tribus, et Pulpita dignor, etc.

    Q. HORAT., _Epistol. XIX, lib. 1_.


  PARIS,
  TECHENER, PLACE DU LOUVRE,
  N° 12.

  M.DCCC.XXXVI.



TABLE DES MATIÈRES

DU TOME PREMIER.


                                                         Pages.

  Préface.                                                   3
  Sur les premiers travaux de l'Imprimerie.                 17
  Fragmens de l'explication allégorique du Cantique
    des Cantiques.                                          29
  Salustii philosophi de diis et mundo.                     34
  C. Pedonis Albinovani, elegiæ III.                        41
  Aphtonii progymnasmata.                                   47
  Aristeneti epistolæ.                                      49
  Alciphronis rhetoris epistolæ.                            51
  Hiéroclès, sur les vers dorés.                            55
  Premiers monumens de la Langue française et de ses
    principaux dialectes.                                   62
  Disciplina clericalis.                                    96
  Li Rommant de Rou et des ducs de Normandie.               99
  Meliadus de Leonnoys.                                    107
  Beufves de Hantonne.                                     117
  Milles et Amys.                                          120
  Li Jus Adam, ou de la Feuillié, et li Gieus de
    Robin et Marion.                                       123
  Le Renoncement d'Amours.                                 127
  La Vie de nrē benoit Sauueur Ihesus Crist.               130
  Histoire critique de Nicolas Flamel, et de Pernelle
    sa femme.                                              132
  Les Quinze Joies de Mariage (ou la Nasse).               135
  La Vengeance et Destruction de Hiérusalem.               140
  Le triumphant Mystère des Actes des Apôtres.             145
  Confessionale Antonini.                                  161
  Le Livre de Taillevent, grand Cuisinier de France.       167
  La Prenostication des Hommes et Femmes.                  170
  Divini eloquii preconis celeberrimi fratris
    Oliverii Maillardi.                                    172
  Les Dictz de Salomon.                                    182
  La Grād Monarchie de France.                             186
  Les Vertus des Eaux et des Herbes.                       209
  Les Lunettes des Princes.                                212
  Le Vergier d'honneur.                                    217
  Sydrach le grant philosophe, Fontaine de toutes
    sciences.                                              232
  La Guerre et le Débat entre la Langue, les Membres
    et le Ventre.                                          235
  Volumen eruditissimi viri Antonii Codri Urcæi.           238
  Moralité très singulière et très bonne des
    Blasphémateurs du nom de Dieu.                         247
  Les Regnards traversant les périlleuses voyes des
    Folles fiances du monde.                               253
  Le Jeu du Prince des Sotz et Mère-Sotte.                 258
  Opus Merlini Cocaii, poetæ mantuani macaronicorum.       265
  Epistolarum obscurorum virorum.                          287
  Détermination de la Faculté théologale de Paris sur
    la doctrine de Luther.                                 302
  Le livre des Passe-temps des Dez.                        304
  Antonius de Arena (Antoine de la Sable).                 306
  Nouvelle moralité d'une pauvre fille villageoise,
    laquelle ayma mieux avoir la teste coupée par son
    père que d'estre violée par son seigneur, etc., etc.   318
  Vingt-deux Farces et Sotties de l'an 1480 à l'an
    1613-1632.                                             323
  Déclamation contenant la manière de bien instruire
  les enfans.                                              333
  Allumettes du Feu divin.                                 336
  La Manière de bien traduire d'une langue dans une
    autre, etc., par Estienne Dolet.                       338
  Le Réveil-Matin des Courtisans, ou Moyens légitimes
    pour parvenir à la faveur et pour s'y maintenir.       343
  Lyon Marchant.                                           348
  Le second Enfer d'Etienne Dolet.                         352
  Marguerites de la Marguerite des Princesses.             355
  Le Trespas, Obsèques et Enterrement de François Ier.     363
  La Saulsaye, églogue de la vie solitaire.                368
  Les Discours fantastiques de Justin Tonnelier.           370
  Cœlii secundi curionis religionis christianæ
    institutio, etc.                                       379
  La Circé de M. Giovan Baptista Gello, Académicien
    florentin.                                             381
  L'Histoire mémorable des expéditions faites depuis
    le déluge par les Gaulois ou François.                 387
  La Comédie des Supposez, de M. Louys Arioste.            391
  La Physique papale, par Pierre Viret.                    402
  Excellent et très util Opuscule, à tous nécessaire,
    de plusieurs exquises Receptes.                        406
  Les Mondes terrestres et infernaux.                      409
  De tribus impostoribus.                                  412
  Il Catechismo di Bernardino Ochino da Siena.             416
  Les Dialogues de Jean Tahureau.                          425
  Passevent parisien.                                      429
  Antithèse des Faicts de Jésus-Christ et du pape.         434
  Facéties latines.                                        438
  De l'Heur et Malheur du Mariage.                         445
  Nicolaii Clenardi epistolarum Libri duo.                 448

  FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.



  ANALECTABIBLION,

  OU

  EXTRAITS CRITIQUES

  DE

  DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS, OU PEU CONNUS,

  TIRÉS

  DU CABINET DU MARQUIS D. R.....


  IMPRIMERIE DE MADAME HUZARD (NÉE VALLAT LA CHAPELLE).
  rue de l'Eperon, n° 7.



ANALECTABIBLION.



PRÉFACE.


L'idée d'offrir au public un extrait raisonné de divers livres précieux
par leur mérite ou leur rareté n'est pas nouvelle; elle remonte au
patriarche Photius, qui fournit, dès le neuvième siècle, ainsi qu'on
l'a dit justement, dans sa Bibliothèque analectique, intitulée:
_Myriobiblion_, le germe de cette foule de journaux littéraires,
dont nos temps modernes s'applaudissent avec raison. Le savant Grec
n'est pas seulement ici inventeur; il est modèle par la précision
de ses analyses, le choix de ses exemples, et la rectitude de son
jugement. Deux cent quatre-vingts ouvrages, de cent soixante-cinq
auteurs différens, sont rapportés dans son Recueil, dont il serait à
désirer que la traduction française, annoncée depuis si long-temps,
nous fût enfin donnée. Ces auteurs peuvent être rangés dans l'ordre
suivant: cinquante-cinq théologiens, treize philologues, grammairiens
ou lexicographes, trois poètes ou écrivains relatifs à la poésie,
vingt-trois orateurs, vingt historiens sacrés, trente-deux historiens
profanes, seize philosophes ou médecins, et cinq écrivains érotiques.

L'invention n'a pas été stérile. Sans compter les écrits périodiques,
dont nous venons de parler, de nombreux et judicieux critiques se
sont signalés, en ce genre, par d'utiles travaux, entre lesquels se
distinguent chez nous (pour ne citer que ceux dont les analectes sont
imprimés[1]), les Bénédictins, La Croix-du Maine et son continuateur
du Verdier, Sallengre dans de curieux mémoires que le père Desmolets
a étendus, sur un autre plan, avec beaucoup de mérite aussi, David
Clément dont le recueil alphabétique s'arrête malheureusement dès
la lettre H, l'abbé Gouget dans sa docte _Bibliothèque française_,
encore qu'il ait, à la fin, succombé sous le faix d'une entreprise
trop vaste, Le Clerc dans ses quatre-vingts volumes _d'Extraits
Critiques_, bien qu'il n'ait pas toujours été heureux sous le rapport
des sujets, à beaucoup près, le marquis de Paulmy, ou plutôt sous son
nom, Constant d'Orville, qui eût toutefois gagné à porter, dans ses
volumineux et confus mélanges, le savoir, le goût et la sagacité que M.
Charles Nodier a mis dans les siens trop restreints, le Père Nicéron,
Lelong et Fontette, Ancillon, l'Abbé d'Artigny, Thémiseuil, le faux
Vigneuil-Marville, Sablier dans ses _Variétés_ réellement _sérieuses
et amusantes_, Formey dans le _Ducatiana_, et avec lui plusieurs des
nombreux compilateurs d'_Ana_, Dom Liron dans ses _Singularités_ et
ses _Aménités_, Dreux du Radier, Coupé dans ses _Soirées littéraires_,
aussi agréables qu'instructives, et bien d'autres qu'il serait inutile
de rappeler ici, puisque les bibliographes les ont inscrits sur leurs
catalogues.

  [1] Antoine Lancelot, de l'Académie des Inscriptions et
  Belles-Lettres, né en 1675, a laissé, à la Bibliothèque royale,
  528 porte-feuilles d'Analectes.

Le Recueil manuscrit de M. de la Curne-Sainte-Palaye, remplit 40 vol.
in fol., etc.

Tous ces noms sont dignes de souvenir. Sans doute la gloire ne leur
est pas due; elle n'appartient, dans les lettres, qu'aux esprits
qui, s'élançant d'eux-mêmes, nés pour l'action plutôt que pour la
spéculation, sont, en quelque sorte, les seuls artisans de leur
fortune; mais ce serait une grande erreur ou une grande injustice
de dénier aux philologues la part notable qui leur revient dans les
richesses intellectuelles de la France. Ils ont établi cette active
communication des esprits qui, si elle n'assure pas le règne constant
de la raison et du goût, rend du moins, il est permis de l'espèrer,
l'erreur passagère et les ténèbres impossibles. Le talent de résumer et
d'apprécier les pensées d'autrui, le soin pénible de recherches qu'il
exige, le discernement prompt et sûr qu'il suppose, tout cela n'est ni
commun, ni méprisable, et rentre d'ailleurs dans le domaine de l'art,
quand un style varié, avec une simplicité élégante, vient y joindre ses
agrémens, ce qui s'est rencontré plus d'une fois.

Ce n'est pas à ce dernier titre que je publie ce nouveau recueil
analectique; il se présente plus modestement, et des circonstances
fortuites uniquement l'ont fait naître. Dans l'été de 1830, traversant
Paris pour entreprendre un voyage qui fut court, mais qui pouvait être
indéfini, je dis adieu à mes livres. En jetant de tristes regards
sur une collection d'environ 7000 volumes que des amateurs et des
libraires entendus ne trouvaient pas sans choix, et que j'avais mis
vingt-six ans à former avec le secours de feu M. Barrois, de MM.
Debure, Merlin, Labitte, Crozet et Téchener, je regrettai vivement
de n'avoir point profité de la possession pour laisser, dans une
analyse fidèle et raisonnée, quelques traces de ces trésors les plus
rares, les moins connus ou les plus oubliés. De ces regrets au ferme
propos de mettre la main à l'œuvre, si l'occasion se représentait, la
marche était naturelle; l'occasion se représenta, et, dans le cours
de quatre années, le présent recueil fut achevé sous le titre un peu
ambitieux mais du moins très précis d'_Analectabiblion_.--Quand je dis
_achevé_, je me sers d'une expression hasardée, car de pareils livres
communément ne le sont pas: fort heureux quand on leur trouve une sorte
de commencement; ils n'ont d'ordinaire ni milieu, ni fin, et c'est,
avec le défaut d'unité, défaut inévitable, les torts essentiels qu'on
leur peut reprocher. Aussi ne doivent-ils guère prétendre aux honneurs
d'une lecture avidement suivie, d'un succès général et brillant; c'est
beaucoup, c'est assez que les gens studieux les estiment, qu'ils les
consultent, le goût du public vient ensuite, s'il peut.

Quant à leur utilité, rien ne semble moins contestable, si ce n'est
qu'on trouve indifférent de faire connaître l'esprit des neuf dixièmes
des gens dont il est important de retracer le nom, la patrie, la
naissance, la vie et la mort, ainsi que le font tous les dictionnaires
historiques si curieusement recherchés; autrement qu'il est superflu de
savoir ce que tels et tels ont écrit, pourvu qu'on sache qu'ils ont
écrit; proposition difficile à soutenir.

Loin d'être inutiles, ces analectes sont à considérer sous plus
d'une face, et le temps presse de les multiplier. Il n'y a point de
péril pour les productions émises depuis cent ans, ni pour celles
qui suivront; les journaux de toute forme y ont paré; de sorte que,
désormais, au moyen de deux grandes tables faites de siècle en siècle
sur ces journaux, l'une par ordre de matières, l'autre par ordre
alphabétique avec renvois à la première, le registre des pensées
des hommes sera au courant, et le bilan de l'esprit humain toujours
connu, sans même que ce soit une grande affaire. En effet (pour
n'opérer par supposition que sur une période de dix mille ans, avec
des chiffres hypothétiques), soient donnés six mille journaux, formant
chacun annuellement quatre volumes in-8°, que nos deux tables, bien
dressées, et même avec un certain détail, peuvent aisément réduire
au quatre-centième; avec seulement six cent mille volumes in-8° de
ces tables, on aura l'aperçu de deux milliards quatre cent millions
d'ouvrages différens, d'après le compte qu'en auront rendu deux cent
quarante millions de volumes périodiques, à ne supposer que dix
analyses dans chacun d'eux; mais l'opération n'est pas si commode
avec le passé. A peine y a-t-il quatre siècles que nous possédons
l'imprimerie, et cette grande découverte a déjà donné tant de livres
typographiés, que la liste complète en serait impossible, attendu qu'il
en a dû périr autant et plus qu'il n'en reste, comme on peut l'inférer,
tant de la rareté de ceux qui ont seulement deux cent cinquante ans
d'âge, toutes les fois qu'ils n'ont pas été réimprimés, que de l'oubli,
qui détruit, dans tous les temps, la plus grande partie des méchans
ouvrages, et aussi beaucoup de bons. Qui connaît aujourd'hui, même
vaguement, les écrits des mille auteurs cités par le jésuite espagnol
Pineda, dans sa _Monarchie ecclésiastique_? ou la dixième partie des
livres dont parle Vossius? Et, si nous regardons les manuscrits, c'est
bien alors que l'imagination s'épouvante, que la raison se trouble par
l'impuissance dans laquelle nous sommes de retrouver tout ce qui est
perdu, de compulser tout ce qui subsiste!

Cependant, je le répète, il y a plus d'un parti à tirer de la recherche
prudente des écrits rares et anciens. Premièrement, mieux que les
meilleurs raisonnemens, toujours plus ou moins conjecturaux et soumis
aux chances de la polémique, elle peut, en donnant l'autorité du fait
à la sentence connue, _qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil_,
garantir les esprits hardis ou fatigués de l'indiscrète poursuite des
nouveautés. N'y a-t-il pas de quoi réfléchir à voir que tel bon mot ou
tel conte, qui nous fait rire maintenant dans Paris, a probablement son
histoire, et, qu'en suivant sa piste de siècle en siècle, et d'idiome
en idiome, on le surprendrait faisant rire, il y a deux mille ans, un
Arabe, et d'abord un Hébreu, et d'abord un Indien? C'est pourtant la
généalogie qu'Hébers, translateur français sous notre roi Louis VIII,
assigne au roman des sept sages, dit le _Dolopatos_, tiré premièrement
du latin de l'ancien moine Jean de Haute-Selve, lequel l'aurait tiré
du grec, héritier des types de l'Orient. Ceci n'est que plaisant; mais
voici du sérieux: chacun peut retrouver, dans le livre de Bernard
Ochin, extrait dans ce recueil, la plupart des témérités métaphysiques
dont le siècle dernier s'était follement épris; dans la république
de Bodin, la plupart des raisonnemens politiques en circulation
aujourd'hui; dans le _traité des reliques_ de Calvin, les traits
d'ironie dont, il y a peu d'années encore, nous tirions gratuitement
vanité; dans un rêve de Jean-Baptiste Gello, les plus solides pensées
dont s'honorent chaque jour nos orateurs sacrés. Les témoignages en
tout genre surabondent ici, et il ne s'agit pas simplement du fond des
choses; à chaque instant les mêmes formes se représentent, avec de si
frappantes ressemblances, dans leurs variétés mêmes, que ce n'est point
une comparaison forcée de figurer le génie de l'homme, comme un grand
arbre renouvelant sans cesse, et dépouillant son feuillage.

Rien dans cette figure ne doit arrêter l'émulation, ni décourager
la culture des esprits. Au contraire, de même que, dans la nature
inanimée, il apparaît que les produits supérieurs et les plus belles
formes naissent difficilement et en petit nombre d'un travail
intelligent et assidu; ainsi, dans l'empire souverain de la pensée, les
titres véritables, ceux qui entraînent l'admiration de la postérité,
sont exclusivement le prix d'efforts constans et bien dirigés; d'où
il suit que la seule manière d'être en quelque sorte nouveau c'est
d'exceller, parce qu'il n'y a que l'excellent qui ne soit pas commun.

Autre utilité des Analectes: ils enseignent, preuve en mains, que les
plus pauvres écrits ne le sont presque jamais assez pour qu'on n'y
trouve rien à recueillir; et cette découverte, capable d'éloigner des
jugemens dédaigneux et d'une critique superbe, tourne en même temps au
profit du goût, qu'elle forme d'autant plus qu'elle l'exerce davantage.
Ce n'est pas une merveille d'être ravi jusqu'aux cieux par Homère
et Milton, de s'attendrir avec Virgile ou Racine, de philosopher en
riant avec Molière et Rabelais, de remonter aux sources du beau, avec
Cicéron, Quintilien, Rollin, La Harpe et Villemain, de distinguer le
jour où le soleil luit; il ne faut pour cela que se laisser aller à
ses impressions naturelles, sans peine, sans étude, sous l'inspiration
d'un instinct tout ordinaire; mais il n'en va pas de même à l'égard
de ces auteurs bizarres ou incomplets, qui trébuchent à chaque pas,
qui manquent le but ou le dépassent, chez qui une pensée juste s'égare
parmi d'innombrables sophismes, un sentiment profond dans le faux
esprit, une expression pittoresques entre des images basses ou forcées;
là le juge le plus sûr est obligé de se tenir en garde, l'investigateur
le plus résolu a besoin de constance et d'un tact très fin; mais là
également il y a de grands profits à faire; car l'ombre ne sert pas
seulement à faire ressortir la lumière, elle en est encore l'exacte
mesure.

La recherche du beau, dans ces ruines ténébreuses, conduit encore
à des résultats importans. Il arrive qu'en faisant apprécier avec
exactitude les immenses difficultés de l'art, elle redouble, pour les
grands maîtres qui les ont vaincues, cette estime profonde qui tend à
s'affaiblir sitôt qu'on s'est familiarisé avec leurs perfections. Ou
je m'abuse, ou ce n'était ni par défaut de génie philosophique, ni par
manque de science que les Porphyre et les Jamblique se confondaient
en divagations après les Pythagore, les Aristote et les Platon, qui
éclairaient le monde même par leurs erreurs. Ce n'était pas davantage
faute de génie poétique, d'esprit orné, de connaissance du latin
d'Auguste, qu'Ausone, Sidoine Apollinaire et Fortunat enfantaient des
poésies informes et ruinaient la belle langue latine; mais plutôt par
une sorte de lassitude que partageaient leurs contemporains, lassitude
venue d'un commerce trop habituel, trop uniforme avec les modèles, et
qu'ils auraient pu prévenir, si, tournant leurs yeux en arrière, au
lieu de dévorer l'espace ouvert devant eux, ils avaient laborieusement
reconnu, dans les productions oubliées des temps passés, ces écarts
audacieux, ces irrégularités singulières dont leur imagination trompée
se formait d'avance une idée si heureuse. Moins novateurs alors,
moins jaloux de faire autrement que bien dans la vue de faire mieux,
ils n'eussent peut-être point donné aux peuples d'Athènes et de Rome
l'affligeant spectacle d'une barbarie introduite par des esprits
supérieurs, plus pénible cent fois pour les gens de goût que celle
des vrais barbares, comme le sont, pour les gens de bien, des excès
commis par des êtres nés pour la vertu. En tout cas, ils n'eussent pas
manqué, par l'effet d'une critique ainsi rajeunie, de rendre hommage à
l'étonnante supériorité de leurs illustres devanciers; car ce n'est pas
un contre-sens d'avancer que la plus sûre manière d'honorer un Virgile
et un Horace est d'observer le premier dans Ennius et le second dans
Lucile. Eh! quelle haute idée ne doit-on pas se faire, confessons-le,
de ces auteurs privilégiés vulgairement nommés _classiques_, en voyant
que parmi les hommes qui, depuis quatre mille ans, ont tenu le style ou
la plume, comparables par le nombre aux grains de sable de la mer, à
peine en est-il une centaine qui soient accomplis, et que cette petite
colonie d'immortels, rassemblée à travers les âges et les distances,
suffit pour vivifier, pour nourrir ou ranimer la civilisation du monde?

Enfin, et c'est le dernier point de vue sous lequel j'envisagerai
l'utilité des Analectes: ces recueils, s'ils étaient composés avec art,
liés par d'habiles transitions, établis, sans trop de lacune, selon
l'ordre chronologique, retraceraient avec des couleurs vivantes la
marche de l'esprit humain en littérature, laquelle n'est point celle
de l'homme, d'abord enfant, puis adulte, puis viril, puis caduc, ainsi
que le représente, par confusion, une comparaison banale, tant s'en
faut qu'il s'en manque de peu qu'elle ne soit tout opposée; les peuples
manifestant sur le champ, dans les lettres, une virilité généreuse,
portée rapidement à son plus haut point, qui finit, il est vrai, par
la faiblesse et par la mort; mais avec cette différence propre, qu'à
leur dernier âge ces peuples déploient une agitation fiévreuse qui fait
à quelques uns l'illusion d'une jeunesse pleine de sève et d'avenir:
car les lettres, et généralement les beaux-arts, procèdent comme le
sentiment moral, l'accompagnent, le côtoient pour ainsi dire, en
reçoivent et lui communiquent perpétuellement des forces nouvelles,
vivent et s'éteignent avec lui et comme lui. Il en est autrement des
lois, lesquelles, produits de nécessités bien comprises, de calculs
approfondis, d'intérêts multipliés, fruits de l'expérience et du temps,
sont plutôt le remède à la défaillance des mœurs, que leurs compagnes
et leur soutiens; en sorte que le bel âge de la législation rarement
est celui des muses, et d'ordinaire lui succède. Ce sera, si l'on veut,
des lois que nous dirons, qu'à l'instar des individus, elles passent
lentement du premier âge à la décrépitude, en parcourant une période
constante de progrès et de décadence; mais dès qu'un peuple éprouve
de fortes émotions du cœur, et tant qu'il les éprouve, il n'y a pour
lui ni enfance ni vieillesse, il est prêt pour la gloire littéraire:
heureux! si, comme les Grecs, il se donne promptement, pour peindre ses
sentimens et ses pensées, une langue harmonieuse, riche et régulière,
ce que nous autres, enfans du Nord, n'avons obtenu qu'à la sueur du
génie, après cinq cents ans d'efforts!

Si donc il m'avait été donné de concevoir plus tôt, d'apercevoir mieux,
de savoir davantage, le Recueil pour lequel j'invoque l'indulgence
du public serait devenu, j'ose le dire, un tableau très vrai, très
animé, de la littérature nationale, et par là même une intéressante
partie de notre histoire. Les grands écrivains n'auraient point figuré
dans ce tableau pour eux-mêmes. Ressortant d'autant plus qu'ils s'y
seraient présentés simplement, à leur rang, avec leurs seuls noms, ils
y auraient servi comme de points lumineux pour en éclairer l'ensemble.
Je me serais bien gardé, après ce qui est arrivé à l'estimable abbé
Goujet, de vouloir tout retracer et tout décrire; et, me bornant à
saisir dans la foule les physionomies caractéristiques, j'aurais
passé vivement au milieu de cette foule même, écartant de mon chemin
beaucoup de gens qui, sans doute, ne se croyaient pas faits pour cette
injure, à voir la peine qu'ils avaient prise à se parer. Circonscrit
scrupuleusement, pour le coup, dans les limites de mon pays (car j'ai
peu de foi aux universels), je ne m'y serais pas cru à l'étroit; loin
de là que, si mon Recueil eût répondu à mon idée, ce magasin de choses
délaissées eût offert, parmi ses misères, un échantillon des produits
littéraires de tous les temps, avec cette circonstance précieuse,
que l'œil eût sans peine distingué les procédés et la progression
du travail. Mais surtout, puisque les mœurs et les lettres sont
inséparables, il eût rendu visible, à ne pas s'y méprendre, l'action
des premières sur les secondes, celles-ci ne s'y montrant plus que
dépouillées de l'appareil du génie, dans ce costume commun, _dans cet
à tous les jours_ qui trahit la nature, ou plutôt qui la révèle. On
sentira aisément, par des exemples, comment cela se peut faire. En
effet, que l'historien ou l'orateur s'étudie à peindre à grands traits
d'éloquence, depuis les Gaulois devenus Romains, jusqu'aux Français de
nos jours, le penchant pour la tendresse et la volupté, principe de
la galanterie, qui se mêle sur notre sol à l'ardeur de se produire, à
l'impatience du joug, au besoin de triompher en tout genre, il en dira
moins, dans son œuvre entière, qu'un extrait tout uni des _Arrêts
d'amour_ de Martial d'Auvergne, faux arrêts rendus sur de fausses
plaidoiries, et appuyés gravement par le jurisconsulte Benoît Court
de toute l'artillerie des _Pandectes_ et du _Digeste_. C'est bien là,
s'écrie-t-on en lisant ces arrêts plaisans, le même peuple romancier
qui, avec un sentiment plein de charme et de naïveté, plus entêté
d'amours encore que de combats, célébrait dans des chants épiques la
reine Berthe, Blancheflore, la tendre Yseult, autant et plus que
les héros qui l'affranchirent des Wandres et des Sarrasins, et lui
conquirent le Saint Graal et le Saint-Sépulcre!

D'un autre côté, en voyant nos épopées naissantes presque aussitôt
tourner au familier, et, peu après, céder la place à des milliers
de joyeux conteurs et de faiseurs de drames, satiriques ingénieux,
ennemis sans fiel des ridicules, penseurs hardis et légers, un peu
nus dans leurs jeux, et toujours entraînés gaîment vers les peintures
érotiques, n'aperçoit-on pas d'abord cette influence des femmes, qui
prévaut toujours dans le commerce libre des deux sexes? Grâce au
ciel, cette liberté, si douce et si utile, ne fut nulle part mieux ni
plus tôt naturalisée qu'en France: là donc, le sentiment et le rire
devaient triompher à l'envi. Le rire principalement, le rire, élément
indéfinissable de la société humaine et son produit tout ensemble, qui,
suscité par ce qui est étrange ou singulier, vit du rapprochement des
personnes, meurt dans leur isolement, et suppose, chez qui l'excite à
dessein, une extrême finesse, devait à ces titres régner dans notre
bienheureux pays. Aussi découvre-t-on, par la littérature de ce pays,
qu'il en a fait son empire. Politique, morale, religion, le rire chez
nous a tout pénétré, faisant, selon le temps, dominer la folie ou la
raison; ainsi ce sera, les grelots à la main, que Théodore de Bèze
attaquera l'unité de l'Eglise; que Béroalde, aussi bien que l'auteur
du _Pantagruel_, essaiera d'arracher à la superstition ses torches
et ses couteaux; que le sombre Pascal lui-même rappellera des moines
mondains à l'humilité, à l'austérité des mœurs évangéliques; et aussi
que Montesquieu fraiera la voie aux profondes vérités dont sa tête
forte est remplie; que Voltaire enchaînera la capricieuse vogue à son
char de poète, d'historien et de philosophe; mais surtout que Molière
_emportera le prix de son art_, et La Fontaine le prix du sien, tous
deux pour venir se ranger à la tête des poètes favoris de leur nation;
et le même rire qui fera le mobile principal de nos premiers écrivains
deviendra, par la même raison, celui des moindres, ou bien plus encore,
parce que, ainsi que nous venons de le voir, la plèbe des auteurs est
précisément l'espèce qui se moule le mieux sur les mœurs populaires.

Plus on étendrait ce parallèle de nos mœurs et de nos écrits, plus on
reconnaîtrait qu'un choix habile, fait parmi nos anciennes productions
du second et du troisième ordre, devenues rares ou tombées dans
l'oubli, eût fidèlement retracé la marche de la société française,
et même pu jeter du jour sur le cours souvent caché des évènemens.
Mais tant d'honneur ne m'était pas réservé. Sans doute, il ne faut
rien chercher de pareil dans l'_Analectabiblion_; ce recueil se
ressent de son origine fortuite. Je serais surpris qu'on n'y trouvât
rien d'estimable; mais il aura rempli mon attente, s'il a le sort de
tous ceux que j'ai cités. Il n'est suffisant dans aucune partie, je
l'avoue; et même, entre les sujets rapportés, il en est plusieurs que
d'autres du même genre, si je les avais eus sous la main, eussent
avantageusement remplacés, soit sous le rapport de la rareté, soit sous
celui de l'importance; toutefois, tel qu'il est, le choix et la variété
n'y manquent pas. Le lecteur y passe en revue, selon l'ordre des temps,
des chansons de gestes ou épopées gothiques, genre de poèmes qu'un de
nos premiers philologues, M. Paulin Pâris, vient si heureusement de
remettre en lumière et en honneur, des romans de chevalerie d'ancienne
origine, des contes, des moralités, des farces de nos vieux trouvères,
quelques uns de ces mystères qui ont précédé nos drames immortels,
entre autres celui de tous à qui Clément Marot donnait la palme; des
traités de morale, de philosophie, de politique, de métaphysique
sous diverses formes et de différens âges, des écrits satiriques en
prose et en vers, de l'histoire, des sermons, de la controverse, des
dissertations, et jusqu'à des libelles; en un mot, beaucoup de choses
qui sont l'objet de la littérature proprement dite.

On ne doit point espérer, d'après cet énoncé, qu'une telle lecture
n'offre rien de libre en morale, d'hétérodoxe en religion, de hardi
en politique, rien qui blesse les oreilles des jeunes filles ou même
de leurs mères, ni qui choque les croyances publiques et privées; un
tel espoir serait trompé trop souvent, et la chose était inévitable,
puisqu'il est question dans ce livre de Merlin Coccaïe, de l'Arétin,
d'Hubert Languet et de Geoffroy Vallée; mais que cette liberté soit
un mal ici, je ne le pense pas, au contraire; pourvu qu'une certaine
mesure ait été gardée dans les exemples, et que le juste et l'honnête
aient été respectés ou vengés dans la critique: or, c'est ce que j'ai
eu constamment en vue; et c'est assez pour les personnes éclairées et
sincères, les seules qu'il faille prendre pour juges, les seules à qui
ce livre soit adressé[2].

  [2] Cette préface était à peine achevée, lorsqu'en parcourant le
  tome IV des _Souvenirs de Mirabeau_, publié en 1834, par M. Lucas
  de Montigny, j'y trouvai les paroles suivantes, qui exposent si
  nettement l'idée et le plan de mon Recueil, qu'il m'a paru aussi
  heureux pour moi qu'indispensable de les transcrire. Mirabeau,
  dans une lettre du 14 février 1785, qu'il écrit à Vitry,
  s'exprime donc en ces termes:

  «Vous savez quel est le plan du Journal que je conçois, et
  qu'on ne veut pas comprendre. Il serait fait, sur l'idée,
  assez neuve, peut-être, et qui, selon moi, n'est pas sans
  utilité, de s'occuper des vieux livres, comme les journaux
  ordinaires s'occupent des nouveaux. Abréger et choisir est
  assurément, aujourd'hui, le besoin le plus urgent des sciences
  et des lettres. Conserver est d'une utilité moins prochaine,
  peut-être, ou plutôt moins abondante. Mais, cependant, à mesure
  que le goût de l'érudition passe, que la manie d'écrire devient
  plus contagieuse, que l'ardeur de publier, ou la nécessité
  de sacrifier au goût du jour, aux coryphées du temps, à la
  prétention d'être exempt de préjugés, ce qui n'est guère, au
  fond, que substituer des préjugés à des préjugés; à mesure,
  dis-je, que toutes ces maladies nous gagnent et s'aggravent, nous
  négligeons trop les efforts de nos devanciers, qui, quand il
  serait vrai que nous les surpassassions par le talent de mettre
  en œuvre, n'en devraient que mieux appeler nos regards, afin,
  du moins, de monter avec élégance ce qu'ils ont si lourdement
  enchâssé. Je dis donc que cet article rendra quelque chose, et
  j'invoque, à cet égard, vos recherches, nos philologues du XVIe
  siècle, nos savans du XVIIe, nos recueils, nos compilations de
  tous les temps, excepté de celui où l'on n'a plus fait de livres
  qu'avec des cartons bien ou mal cousus, et des tragédies qu'avec
  de vieux hémistiches.»



ANALECTABIBLION.



SUR LES PREMIERS TRAVAUX DE L'IMPRIMERIE.


Les amateurs de l'imprimerie ont encore à demander un historien, après
l'estimable travail de Prosper Marchand, étendu par le docte abbé
Mercier de Saint-Léger[3], après les _Origines typographiques_ de
Meerman[4], les _Annales typographiques_ de Maittaire, continuées, ou
plutôt corrigées par Denys[5], celles de Panzer[6], et les nombreuses
annales particulières aux divers pays; tous ouvrages précieux et
savans, sur lesquels on devra baser désormais tout travail de ce genre,
mais qui laissent beaucoup à désirer, soit pour la forme, soit pour le
fond; c'est à dire pour présenter soit un ensemble clair et agréable,
soit un tout homogène et complet jusqu'à notre siècle dix-neuvième,
époque où l'imprimerie semble avoir atteint, principalement à Londres
et à Paris, le plus haut degré de perfection possible. Peut-être un
jour nouveau, répandu sur la naissance de ce bel art, en fera-t-il
découvrir avec certitude et précision l'inventeur premier et le premier
monument, aujourd'hui encore sujets de doute et de controverse; car
les origines de la presse, quoique si rapprochées de nous, n'ont pas
entièrement échappé à la destinée ordinaire de toutes les origines.
Est-ce à Laurent Coster de Harlem que l'humanité doit en Europe (de
l'an 1420 à l'an 1446), l'heureux secret déjà découvert par les
Chinois, de multiplier, en les perpétuant, les signes de la pensée?
Est-ce à Mentel de Strasbourg? une rumeur savante indique obscurément,
à ce propos, une certaine _Vie de saint Jean l'Évangéliste_, un
certain _Miroir du salut_, un _Art de mourir_, des _Sermons de Léonard
d'Udine_, imprimés sans date et en latin avant les monumens de la
presse mayençaise; mais ici personne ne s'accorde, ni sur les temps, ni
sur les lieux, ni sur les personnes. Est-ce le gentilhomme mayençais
Jean de Gensfleisch, dit Guttemberg, né en 1400, qui, vers 1450,
imprima le premier? Est-ce à Strasbourg qu'il fit son premier essai?
Cet essai fut-il je ne sais quel almanach dont la date est incertaine?
ou plutôt Guttemberg ne travailla-t-il pas d'abord à Mayence, par suite
d'une association fondée entre 1450 et 1455, avec Jean Fust ou Faust,
citoyen de cette ville; et le fruit originaire de cette Société, rompue
en 1455, ne fut-il pas la Bible latine, in-folio de 637 feuillets à
42 lignes, sans date? Alors le fameux Psautier de 1457, qui tient le
premier rang parmi nos imprimés connus avec certitude, perdrait à beau
jeu sa qualité d'aîné. Quelle part faut-il donner, dans l'invention,
au gentilhomme? quelle à son associé Bourgeois? quelle à cet ingénieux
Schoëffer, gendre de l'associé Jean Faust, qui marqua d'un sceau
et d'un chiffre impérissables les premières impressions datées? Et
observons ici que le nom de Guttemberg ne figure sur aucun livre; que
les noms réunis de Faust et de Schoëffer ne se voient point avant 1457,
point après 1470, et que le nom de Schoëffer, isolé, disparaît après
1492.

  [3] Hist. de l'imprimerie. _La Haye_, 1740, in-4, et _Paris_,
  1775, in-4.

  [4] Origines typographicæ. _La Haye_, 1740, in-4.

  [5] Annales typographicæ. _La Haye_, 1719-25. _Amst._, 1723.
  _Londini_, 1741, _Viennæ_, 1780-89. 10 vol. in-4.

  [6] Idem. _Norimbergæ_, 1793-1803. 11 vol. in-4.--_Voy._ encore
  l'Histoire de l'imprimerie et de la librairie, par Jean De la
  Caille. _A Paris_, 1689.

Nous ne sommes pas appelés à résoudre ces difficiles questions; il nous
suffit de résumer les opinions reçues, en choisissant les mieux fondées.

Il est donc à croire que Guttemberg, vers 1446, dans un temps où
la gravure se répandait, y puisa, le premier, l'idée génératrice
d'appliquer, à des écrits de longue haleine, les procédés employés à
reproduire les quatrains et distiques placés en dessous des gravures
sur bois. Il ne fallut, pour cela, que de plus grandes planches et
plus de patience. Accordons que Faust, vers 1451, jugea plus solide
et plus net l'emploi de matrices métalliques fondues. Cependant tout
cela ne conduisait encore qu'à un grossier et lent stéréotypage. Enfin,
vers 1456, Schoëffer imagina les poinçons ou caractères mobiles, et la
face de notre globe dut changer. C'est ainsi que, plusieurs mille ans
auparavant, un génie céleste avait trouvé les signes vocaux simples
dont se compose l'alphabet, et, par là, dans l'avenir, substitué des
langues nouvelles d'une portée incommensurable au langage étroit des
symboles et des caractères composés.

L'imprimerie, une fois découverte, s'enrichit, se polit tout d'un coup
singulièrement. Que dire des signatures, des réclames, des titres
détachés, de la ponctuation, des majuscules, des souscriptions, de
la pagination, des chiffres, améliorations diverses qui toutes ont
leur importance et leur histoire? Ce n'est pas ici le lieu d'en
parler avec détail; mais, honneur, gloire et reconnaissance, mille
fois, au paisible triumvirat qui, pour toujours, établit, entre les
intelligences, des voies rapides et sûres, d'une extrémité de la terre
à l'autre! L'erreur, sans doute, y voyage autant et plus que la vérité;
toutefois, la première, qui court en ravageant, y doit laisser moins de
traces, à la longue, que la seconde, qui marche à journées comptées,
et se retranche à chaque repos. Que les ames religieuses se rassurent!
le Dieu de l'univers n'y perdra rien, puisqu'il est le premier besoin
de l'homme, et la vérité même. C'est ce que figure cette formule
finale des inventeurs, prophétique dans sa naïveté: _Ad Eusebiam Dei
consummatum_.

Arrêtons donc, sans scrupule, un instant nos regards sur les premiers
bienfaits de la presse.

  1° et 2°. En 1457, nous voyons publier à Mayence, par les deux
    principaux inventeurs, le _Psalmorum codex_, déjà cité, et
    peut-être aussi, à Cologne, chez Quentel, le _Donatus_, ou le
    livre de Donat, sur l'instruction grammaticale. Nous disons
    _peut-être_, parce que, suivant Maittaire, on a bien pu omettre
    un C dans la date M.CCCC.LVII, auquel cas le livre serait
    postérieur d'un siècle, ce qui serait un grand déshonneur pour
    lui. Poursuivons.

  3° et 4°. En 1459, à Mayence, par les mêmes inventeurs, Faust et
    Schoëffer, le _Rationalis divinorum officiorum Gulielmi
    Durandi codex_, et le _Psalterium Davidicum_, le second des
    innombrables psautiers.

  5° et 6°. En 1460, à Mayence toujours, et toujours par les
    inventeurs, le _Catholicon_ et le _Clementis papæ quinti
    constitutionum codex_. Notez que le _Catholicon_ ne porte pas
    de nom d'imprimeur.

  7°. En 1461, à Venise, par Nicolas Jenson, _le Decor Puellarum_,
    ou _la Beauté des jeunes Filles_; bien entendu qu'il s'agit
    ici de la beauté morale. L'imprimerie, qui devait, plus tard,
    s'émanciper cruellement, fut d'abord toute grave et toute
    chaste. Au surplus, la date de ce livre n'est rien moins que
    garantie. Plus probablement, elle doit être rapportée à l'année
    1471, temps où Jenson fleurissait à Venise. Ce Jenson était
    Français d'origine. Pourquoi a-t-il laissé à des étrangers
    l'honneur d'introduire son art dans sa patrie?

  8° et 9°. En 1462, à Mayence, à peu près dans le même temps que
    les _Sermones Gabriel Biel_, la célèbre _Biblia latina_, si
    belle et si chère. C'est la seconde Bible, ou la première, en
    ne comptant pas la Bible à 42 lignes, sans date. Aujourd'hui
    circulent plusieurs milliers d'éditions différentes de ce
    livre des livres.

  10°. En 1464, _Biblia latina_, par Ulric Gering, Martin Crantz et
    Michel Friburger. C'est la troisième Bible.

  11°, 12° et 13°. En 1465, année plantureuse pour la presse, trois
    ouvrages précieux: 1° _Lactantii institutiones_, imprimées
    sans nom d'imprimeur, dans le monastère de _Subbiaco_, états
    romains; 2° _Sexti decretalium, Bonifacii VIII libri opus
    preclarum_, à Mayence, par Jean Faust et Schoëffer. Nous
    possédons un magnifique exemplaire de ce livre, sur membrane,
    contenant 137 feuillets. Maittaire ne connaît, de cet ouvrage,
    aucun exemplaire sur peau vélin, hormis dans l'édition de
    1473, qui est la cinquième. Il faut avoir senti la volupté de
    posséder un livre que Maittaire n'a pas connu pour la bien
    apprécier: l'amant le plus heureux en serait jaloux[7]; 3°, à
    Mayence, _Ciceronis officia et paradoxa_.

  [7] M. Brunet cite deux exemplaires sur vélin de cette édition,
  l'un de la Bibliothèque Gaignat, l'autre de celle de La Vallière.

    C'est le premier livre classique imprimé. Un tel hommage
    revenait à Cicéron.

  14° et 15°. En 1466, à Augsbourg, _Biblia latina_, par Jean
    Bemler, et _Grammatica rhythmica_.

  En 1467, la presse met au jour plus de vingt ouvrages différens.
    Aussi les livres de cette date, quoique très rares et d'un haut
    prix, comme la plupart de ceux qui sont antérieurs à 1500,
    n'ont-ils pas, dans l'opinion des curieux, le mérite de rareté
    première, que réunissent presqu'au même degré, entre eux, les
    quinze imprimés que nous venons de citer. Il faut remarquer
    qu'alors toutes les impressions sont latines. Cependant on
    voit, dès 1467, une Bible allemande. Seconde remarque: la
    théologie occupe la presse, pour ainsi dire exclusivement,
    à l'exception de Cicéron, dont elle reproduit les Épîtres
    familières, après les _Offices_ et les _Paradoxes_. Troisième
    remarque: le format employé n'est guère que l'in-folio, qui
    exigeait le moins de complication dans les procédés. Bientôt
    on va plier la feuille en deux, puis en quatre; plus tard on
    la pliera en six, en huit, en seize, et même en trente-deux;
    et alors on obtiendra, par l'in-64, un jouet d'enfant dans un
    prodige de l'art. Quatrième remarque: l'imprimerie européenne,
    en 1467, n'a point encore voyagé visiblement au delà des bords
    du Rhin.

  1468-70. L'émigration des imprimeurs commence. L'Europe appelle
    de tout côté les Allemands habiles dans la pratique du nouvel
    art, de l'art magique. Paitoni, l'historien de l'imprimerie
    vénitienne, nous apprend que Jean de Spire, en 1469, ouvrit,
    dans la ville de Venise, la noble carrière que les Alde
    Manuce devaient tant illustrer après Nicolas Jenson. Rome,
    dès la fin de l'année 1467, s'enorgueillit de son premier
    imprimeur, Arnoldus Pannartz. Suivant Middleton l'annaliste
    de la presse anglaise, l'année 1468 dote la cité d'Oxford des
    travaux de l'imprimeur Frédéric Corsellis. Paris, plus tardif
    et plus rebelle aux innovations, ne laisse pas, en 1470, sous
    le plus soupçonneux de nos rois, de recevoir l'imprimerie
    des mains d'Ulric Gering, dont nous parlerons plus tard,
    non pas seulement comme d'un habile et savant imprimeur,
    mais aussi comme d'un excellent homme et d'un bienfaiteur de
    notre jeunesse studieuse. Chose notable, c'est un docteur
    de Sorbonne, le professeur Fichet, qui nous fait ce beau
    présent, plus précieux, sans doute, que les trois livres de sa
    Rhétorique latine, le second ouvrage qui ait été imprimé en
    France. Il faut lire ces détails dans l'_Histoire de l'Origine
    de l'Imprimerie de Paris_, par André Chevillier[8]. A cette
    même époque de 1470, commencent à paraître les classiques
    grecs, mais seulement dans des traductions latines; les savans
    de Byzance, réfugiés trop nouvellement en Italie, n'avaient
    pas eu le temps encore de familiariser la presse avec les
    caractères grecs, ainsi qu'il ne tardèrent pas à le faire
    dans Milan. Plutarque et Strabon ont les honneurs de ces
    publications translatées.

  [8] Amsterdam, 1694. Le premier livre imprimé en France le
  fut à la date de 1470, par Ulric Gering, Martin Crantz, et
  Michel Friburger; c'est l'in-4 intitulé: _Gasparii Barzizii
  Bergamensis Epistolæ_. La Rhétorique de Fichet ne porte que la
  date de 1471. Gabriel Naudé, dans une savante Dissertation sur
  l'origine de l'imprimerie, insérée au tome IV des _Mémoires
  de Commines_, édition in-4 de Lenglet-Dufresnoy, cite, comme
  premier livre imprimé en France, le _Speculum vitæ humanæ_, de
  Roderic, évêque de Zamora, et lui assigne la rubrique suivante:
  _Paris_, 1470, quoique le livre ne contienne aucune indication
  de date ni de lieu.

  1473. Cette année nous présente, mais toujours en latin, Polybe,
    Diodore de Sicile, Aristote et d'autres Grecs immortels. Alors
    les imprimés font irruption par toute l'Europe.

  1474. Dans cette année, Paris reçoit son premier livre imprimé
    en français[9], si Maittaire en est cru. Le choix n'est pas
    heureux, malgré le titre de l'ouvrage: c'est l'_Aiguillon de
    l'Amour divin_, in-4. L'imprimeur est Pierre Caron. L'Italie
    avait été mieux inspirée; car elle possédait, dès lors, dans
    sa mélodieuse langue vulgaire, Pétrarque, Dante et Boccace. Il
    y avait aussi déjà plusieurs livres imprimés en castillan. La
    presse anglaise ne paraît avoir débuté en anglais que de 1475 à
    80, par l'_Histoire du chevalier Jason_[10].

  [9] M. Brunet dit que le premier livre imprimé en langue
  française fut celui des _Chroniques de saint Denis, depuis les
  Troyens jusqu'à la mort de Charles VII, en 1461. Fait à Paris,
  en l'ostel de Pasquier Bonhomm, le XVIe jour de janvier de l'an
  de grâce M.CCCC.LXXVI_. 3 vol. in-fol., goth.: Pasquier ou
  Pascal Bonhomme commença par être seulement libraire, faisant
  imprimer avant d'être imprimeur-libraire. Il est d'ailleurs peu
  probable que l'imprimerie ait débuté en français par un ouvrage
  de si longue haleine.

  [10] The history of ye Knight Jason, by Ger. Leeu, Andewarp, in-fol.

  1475. Jusqu'ici toutes les impressions sont en lettres rondes,
    fort lisibles, en dépit de trop nombreuses abréviations, et,
    de plus, très correctes. En 1475 ou même un peu plus tôt,
    Venise produit les caractères gothiques, comme pour rappeler
    l'origine germaine de la presse. C'est surtout dans le _Valère
    Maxime_ qu'on voit cette nouveauté barbare, due à Nicolas
    Jenson, si célèbre, d'ailleurs, par son beau _César_ de 1472;
    et l'incorrection suit bientôt cette barbarie.

  1479. Nouveau livre imprimé en français; c'est le _Mirouer
    historial_, traduit du _Speculum historiale_ de Vincent de
    Beauvais. Nous le devons aux presses du célèbre Barthélemy
    Büyer, imprimeur à Lyon, le même qui avait imprimé, en 1476, la
    vie de Jésus-Christ.

  1480-88. Enfin paraît, à Milan, le premier livre en grec, sous
    les auspices et par les soins d'Antoine Zarot, qui établit
    une imprimerie dans cette ville, dès l'année 1470. Voici le
    titre de l'ouvrage: _Compendium octo orationis partium et
    aliorum quorumdam necessariorum, editum a Constantino Lascari
    Byzantino, græcè et latinè_, in-4, M.CCCC.LXXX. Ainsi payait
    noblement à l'Italie l'hospitalité qu'il en avait reçue, ce
    grand et malheureux Constantin Lascaris, sur la destinée duquel
    le plus pur de nos écrivains contemporains a dernièrement
    jeté tant d'intérêt et d'éclat. Vicence imitera dans peu
    Milan, et, dans l'année 1483, donnera au monde savant, par
    les mains de Denis Bertochus de Bologne, le premier lexique
    grec-latin connu. Mais ce ne sera qu'en 1488, à Florence, que
    deux éditeurs illustres, Démétrius de Chalcondyle et Démétrius
    de Crète, feront sortir de l'obscurité des manuscrits, par
    les presses de Bernard et Nerius Nerli, le prince des poètes,
    l'Homère grec. Une particularité curieuse se rattache à cette
    édition mémorable: en 1804, à la vente des livres de M. de
    Cotte, deux bibliophiles fameux, MM. Naigeon et Caillard, se
    disputèrent un exemplaire broché de l'Homère princeps. Il fut
    adjugé au dernier pour 3,600 liv. La Bibliothèque royale en
    possède un sur membrane. L'exemplaire de M. de Cotte n'était
    que sur papier.

  1495. Terminons cet aperçu général à l'année 1495, qui vit, à
    Venise, les premiers essais d'Alde Manuce, dans le poème
    attribué à Musée, sur Héro et Léandre, et hâtons-nous de
    rendre un juste hommage à l'imprimerie parisienne, en
    rapportant, d'après Maittaire, et d'après les monumens
    modernes, les principaux noms qui l'ont illustrée.


PRINCIPAUX IMPRIMEURS PARISIENS.

  1°. =ULRIC GERING.= 1470-1510. Ce digne et savant artiste,
    élève, à ce qu'on croit, d'Elye, chanoine de Munster, au canton
    de Lucerne, fut appelé à Paris par Lapierre, prieur, et Fichet,
    docteur de Sorbonne, ce dernier recteur de l'Université de
    Paris. Il consacra ses premiers travaux à l'impression des
    _Lettres latines_ de Gasparin Barzizius de Pergame, et de _la
    Rhétorique latine_ de Fichet, et se fit connaître par des
    caractères de forme ronde, fort beaux et fort nets. Son talent
    d'imprimeur n'était, au surplus, que son moindre mérite. Il
    avait une ame grande et généreuse. Il releva le bâtiment de
    la bibliothèque de Sorbonne à ses frais, en reconnaissance de
    quoi la société lui donna, en 1493, le droit d'hospitalité
    perpétuelle, dont il n'usa pas. Il mourut à Paris, rue
    Saint-Jacques, le 23 août 1510, après avoir fait un testament,
    rapporté dans Maittaire, où il dispose de fortes sommes en
    faveur des Sorbonnistes, à la charge par eux d'entretenir
    gratuitement un certain nombre d'écoliers à l'Université de
    Paris.

  2°. =PIERRE CARON ou LE CARON.= 1474. Ce fut lui qui imprima
    l'_Aiguillon de l'Amour divin_, que Maittaire croit être le
    premier livre imprimé en français. On voit un Guillaume Caron,
    probablement de la même famille, figurer, de 1481 à 1491, parmi
    les imprimeurs de Paris. Remarquons, au sujet de la traduction
    du livre de _Saint Bonaventure_, citée ici, que M. Brunet y a
    vu la date de 1494. Nous nous en rapportons, pour ces détails,
    à ce qui en est.

  3°. =PASCAL BONHOMME.= 1476. Un Jehan Bonhomme imprimait aussi à
    Paris, de 1486 à 1489. Pascal ou Pasquier Bonhomme est surtout
    fameux par son édition des _Grandes Chroniques de France_,
    dites _les Chroniques de Saint-Denis_. (_Voir_, à ce sujet, la
    note 9.)

  4°. =ANTOINE VÉRARD.= 1480-1517. C'est le prince des imprimeurs
    en gothique française. Les éditions qu'il a données sont
    aujourd'hui toutes d'un grand prix. Quelques uns ont prétendu
    qu'Antoine Vérard ne fut qu'un libraire faisant imprimer; mais
    qu'est-ce que quelques uns n'ont pas prétendu? Encore une
    occasion de s'en rapporter, dans le doute, à ce qui en est.

  5°. =JEHAN DU PRÉ, JEHAN BELIN.= 1481-93.

  6°. =FRANÇOIS REGNAULT.= 1481-1500-1539. Il imprimait en fort
    beau gothique. Nous avons de lui un exemplaire du
    _Confessionale Anthonini_, pet. in-12 à deux colonnes et 255
    feuillets, plus 5 feuillets de table. _Paris_, 1510, avec
    frontispice gravé, figurant le chiffre de l'imprimeur, supporté
    par un berger et une bergère, avec cette légende: _En Dieu est
    mon espérance_.

  7°. =DENYS JANOT.= 1484-1539. Nom célèbre dans les annales de la
    presse parisienne, plus par la multiplicité de ses titres que
    par leur supériorité. Denys Janot imprimait ordinairement
    en gothique. On a de lui plusieurs romans de chevalerie,
    tels que le _Méliadus de Leonnoys_, in-fol. de 1532; et, en
    société avec Alain Lotrian, le livre de _Sydrah le grand
    philosophe, Fontaine de toutes sciences, in-4, à l'enseigne
    de l'Ecu de France_. Une de ses meilleures productions est en
    lettres rondes, in-8, 1539; c'est la traduction française des
    _Triumphes petrarcques_.

  8°. =WOLFGAND HOPYL.= 1489-98.

  9°. =PHILIPPE PIGOUCHET.= 1484-1512. Homme de grand talent.
    Un des chefs-d'œuvre de son officine est le livre de Jehan
    Meschinot, intitulé: _les Lunettes des Princes_, in-8,
    gothique, 1499, avec son nom, et son chiffre au frontispice,
    représentant Adam et Ève.

  10°. =GODEFROY MARNEF.= 1491-98. Encore un nom typographique
    notable, porté par plusieurs individus de la même famille.
    On voit un Enguerrand de Marnef imprimeur en 1517; un Jehan
    de Marnef, en 1524; et une Jeanne de Marnef, en 1546, rue
    Neuve-Nostre-Dame, à l'enseigne Saint Jean-Baptiste. Cette
    dernière imprima _les Trois nouvelles Déesses, Pallas, Juno,
    et Vénus_, poème courtisanesque de François Habert, dit le
    poète de Berry. Sa devise est: _Nul ne s'y frotte_, devise qui
    convient également aux anciennes et aux nouvelles déesses.

  11°. =JEHAN TREPPEREL.= 1494-98. Nous possédons, de cet habile
    imprimeur, un poème anonyme, intitulé: _le Renoncement
    d'Amours_, très nettement imprimé en gothique, avec figures
    sur bois, in-8. L'ouvrage est terminé par le chiffre de Jehan
    Trepperel, supporté par deux lions, surmonté de l'écu de
    France. Le même a donné, entre autres beaux ouvrages, _les deux
    Testamens de Villon_, in-8, gothique. 8 juillet 1497.

  12°. =JEHAN PETIT.= 1498-1539. Il doit y avoir eu ici succession
    de personnes sous les mêmes noms et prénoms.

  13°. =SIMON VOSTRE.= 1500. Imprimeur estimé; d'abord libraire
    seulement. Il travaillait dans le même temps que Nicolas Wolf
    et Nicolas de la Barre. M. Brunet, qui est ici de grande
    autorité, a mis en doute que Simon Vostre ait été autre chose
    que libraire faisant imprimer. On pourrait écrire des volumes
    de controverse sur des questions de cette nature sans les
    résoudre complètement. Or l'esprit humain a besoin d'une
    pâture. Pour la science des petits faits, il faut se contenter
    bien souvent de trouver l'à peu près, et de ne se pas tromper
    tout seul.

  14°. =GUIDON MERCATOR.= 1502.

  15°. =HENRY ESTIENNE Ier.= 1503-20. Ce patriarche de l'imprimerie
    française, chef de son illustre famille, naquit à Paris vers
    1470. Il y imprimait dès l'an 1503, et y mourut vers 1520. Ses
    trois fils, François, Robert et Charles, furent tous imprimeurs
    avec ou après lui. François, que nous nommerons François Ier,
    ne marqua guère, non plus que Charles, qui mourut en 1564.
    Quant à Robert, premier du nom, ce fut un homme supérieur. Né
    en 1503, il débuta dans la carrière, en 1527, par l'impression
    des Partitions oratoires de Cicéron; puis il fit paraître son
    _Thesaurus linguæ latinæ_, tant de fois réimprimé et autant de
    fois enrichi, devint imprimeur du roi, son protecteur, en 1539,
    et mourut à Genève, en 1559, ayant été comme chassé de France
    pour la hardiesse de ses opinions. Robert Ier eut, ainsi que
    son père, Henri Ier, trois fils; savoir: 1° Henri IIe, homme
    de génie, de haut savoir et d'un courage téméraire, qui, né en
    1528, s'en alla mourir à l'hôpital à Lyon, en 1598, laissant un
    fils, Paul Estienne, lequel naquit en 1566, et mourut, en 1627,
    imprimeur à Genève, avec postérité. On doit à Henri II des
    ouvrages qui ne mourront pas, tels que l'inestimable _Thesaurus
    linguæ græcæ_, que son prote, Scapula, lui vola en abrégé,
    l'_Apologie pour Hérodote_, et divers Traités précieux sur la
    langue française; 2° Robert II, né en 1530, mort en 1571, père
    de Robert III, imprimeur mort sans enfans en 1629, et de Henri
    III, lequel eut un fils, Henri IV, imprimeur jusqu'en 1640;
    3° François II, dont on sait peu de choses. Revenons à Paul
    Estienne, fils du grand et infortuné Henri II. Il eut un fils,
    nommé Antoine, lequel fut imprimeur, et mourut à l'hôpital,
    comme son aïeul, sans avoir mérité, comme lui, les persécutions
    de l'envie et du fanatisme. Antoine Estienne rendit son souffle
    obscur et son beau nom à l'Hôtel-Dieu de Paris, à l'âge de
    80 ans, en 1674. On aurait pu graver sur sa tombe ces mots:
    _ultimus et minimus_. Tout finit; mais cette grande race des
    Estienne, grande par ses travaux, son indépendance d'esprit et
    ses malheurs, a bien gagné l'immortalité en faisant jouer ses
    presses pendant près de deux siècles. Nulle famille de héros ne
    s'est signalée par autant de conquêtes, ni par d'aussi durables.

  16°. =BADIUS ASCENSIUS=, ou Josse Bade d'Asc. 1505-32. Les
    produits de l'imprimerie, sous ce nom, sont prodigieux en
    nombre.

  17°. =MICHEL LE NOIR.= 1506. Philippe le Noir, selon l'apparence,
    parent de Michel, imprimait, en 1524, _les Regnars traversant
    les périlleuses voies des Folles Fiances du monde_, ouvrage
    du célèbre Bouchet, et, vers le même temps, ou peu avant,
    _le Vergier d'honneur_, d'André de La Vigne et d'Octavien de
    Saint-Gelais.

  18°. =BERTHOLD RUMBOLT=, en 1508, exerçait d'abord son art, de
    société avec Ulric Gering. Il imprima seul, plus tard, et en
    parfaitement beau gothique, divers ouvrages, notamment _le
    Romant des trois Pelerinages de la Vie humaine_, poème de
    Guilleville, composé au 13e siècle.

  19°. =GALYOT DU PRÉ.= 1512. Nicolas du Pré, 1515.--Jehan du
    Prat.--1539.--Le nom du Pré figure jusqu'en 1551. Galyot, qui
    l'a le plus illustré, est l'imprimeur excellent du _Roman de la
    Rose_, de 1529; du _Sage Sydrah_, de 1531, et d'autres ouvrages
    curieux, tous en lettres rondes. On recherche à tout prix ses
    éditions.

  20°. =ÆGIDE (GILLE) GORMONT.= 1513-30. Nicolas Gormont. 1540.
    Nous possédons, du premier des deux Gormont, une charmante
    édition gothique, très rare, de l'_Amant rendu Cordelier à
    l'observance d'amour_, joli poème de Martial d'Auvergne.

  21°. =JEHAN BONFONS.= 1518. Nicolas Bonfons. Ces deux imprimeurs
    gothiques sont très médiocres; néanmoins, ils sont recherchés
    à cause de la rareté de leurs productions, telles que les
    éditions du _Grand Kalendrier des Bergiers_, des romans de
    _Miles et Amys_, de _Beufves de Hantonnes_, etc.

  22°. =ALAIN LOTRIAN.= 1539. Son nom, qui se trouve sur des livres
    chers et peu communs, fait la meilleure part de son mérite:
    on le voit décorer l'édition, très précieuse, à la date de
    1539, du _Mystère de la Vengeance de Titus, et Destruction de
    Jérusalem_.

  23°. =THOMAS LAISNE.=

  24°. =VIDOVE.= 1530. Nous citerons de lui la charmante édition,
    en lettres rondes, du _Champion des Dames_, ennuyeux poème de
    Martin Franc, pet. in-8, 1530, dont un bel exemplaire se paie
    fort aisément aujourd'hui, de 150 à 200 fr.

  25°. =LES ANGELIERS.= 1535-88. Famille digne de mémoire,
    notamment par sa belle édition du _Mystère des Actes des
    Apôtres_, de Simon et Arnould Gréban, et par celle qu'elle a
    donnée des _Essais de Michel Montaigne_, du vivant de l'auteur.

  26°. =VASCOSAN.= 1536-83. Excellent imprimeur, dont le
    chef-d'œuvre est le _Plutarque_ d'Amyot, in-8 et in-fol.

  27°. =MAMERT PATISSON.= 1569-99. Vidua Patisson, 1604. Mamert
    Patisson fut imprimeur du roi: ses impressions sont fort
    belles, notamment celle des _Origines de la Langue française_,
    par Fauchet. In-4, 1581.

  28°. =MOREL.= 1580-1639. Officine laborieuse, à en juger par le
    nombre de ses produits.

  29°. =ANTOINE VITRAY, ou VITRÉ.= 1628-58. On connaît sa jolie
    Bible, en 8 vol. in-12, de 1652, si recherchée des amateurs.

  30°. =SÉBASTIEN CRAMOISY.= 1620-69. André Cramoisy. 1670-97.
    Sébastien Cramoisy, digne, par la magnificence de ses types,
    d'avoir conduit si long-temps l'imprimerie royale, s'est
    particulièrement honoré par les éditions du _Discours sur
    l'Histoire universelle_, de Bossuet, in-4, du _Joinville_ de Du
    Cange, in-fol., etc., etc. Il mourut en 1669.

  31°. =RIGAUT.= 1709. Imprimeur de l'imprimerie royale, qui a
    fait tant d'honneur, jusqu'à nos jours, au nom d'Anisson. Sa
    belle édition in-8, 1709, des _Sermons de Bourdaloue_, est
    encore aujourd'hui celle de cet auteur que l'on estime le plus.

  32°. =COUSTELLIER.= 1723-45. Justement estimé, surtout par sa
    jolie Collection des _Vieux poètes français_, in-12, et par ses
    charmantes éditions in-12 de plusieurs classiques latins, tels
    que le _Virgile_, le _Lucrèce_, etc.

  33°. =BARBOU.= 1757, etc. Sa Collection in-12 des Classiques
    latins, qui fait suite aux impressions de ce genre qu'a données
    Coustellier, son _Malherbe_, avec les notes de Saint-Marc,
    in-8, et d'autres productions aussi nettes que correctes lui
    ont acquis une réputation méritée.

  34°. =LOUIS CELLOT.= 1768-71. Nous lui devons, parmi beaucoup de
    bonnes éditions, le _Racine_ in-8 de Luneau de Boisgermain, et
    la traduction du _Térence_, de Le Monnier.

  35°. =DIDOT.= 1743-1834. Ce grand nom typographique est, avec le
    nom d'Estienne, celui qui honore le plus l'imprimerie
    française. Depuis 1743, qu'on le voit paraître, au plus tard,
    avec un éclat modeste, dans les traductions in-12 de la Vie
    et des ouvrages de Cicéron, ainsi que dans nombre d'autres
    excellens ouvrages, jusqu'à nos jours; il n'a cessé de figurer
    dans les plus belles, les plus correctes et les plus utiles
    productions de la presse, à commencer par les magnifiques
    Collections de nos classiques dites _du Dauphin_, et à finir
    par la superbe réimpression du _Thesaurus linguæ græcæ_ de
    Henri Estienne. Mais, ce qui met le comble à la gloire de cette
    famille, c'est qu'à l'exemple de celle des Estienne, elle joint
    le triple mérite de la science, des talens littéraires et des
    vertus civiques à celui de la perfection dans son art. Les
    Didot auront un jour leur histoire.

  36°. =CRAPELET.= 1822-34. A étendu, avec autant de goût que de
    bonheur et de savoir, le luxe des nouvelles éditions grand in-8
    de nos classiques, à une suite de réimpressions des principaux
    monumens anciens de notre langue. Sa Collection, sur papier de
    Hollande, est et ne cessera d'être un de nos premiers titres
    typographiques.

Il serait aisé, peut-être même juste, surtout par rapport aux travaux
du temps présent, d'étendre la précédente liste, de mentionner, par
exemple, cet estimable Delatour, qui a si bien imprimé le _Cicéron_ de
l'abbé d'Olivet, les Panckoucke, les Prault, les Cussac, les Michaud,
les Rignoux, les Le Normant, et d'autres encore; mais nous n'avons
pas prétendu dresser le catalogue complet de nos grands imprimeurs de
Paris, tant s'en faut. Un tel travail exigerait plus de développement
que nous n'en pouvons donner ici. C'est assez; laissons à d'autres le
soin de compléter le catalogue de Lottin, qui s'arrête en 1789.



FRAGMENS DE L'EXPLICATION ALLÉGORIQUE DU CANTIQUE DES CANTIQUES,

  Par un Poète du XIIIe siècle, publiés d'après le manuscrit,
    par CH.-J. RICHELET (et tirés à 15 exempl. seulement, tous sur
    grand in-8, pap. vélin rose, 19 pages). A Paris, chez Achille
    Desauges. 1826.

(1000 ans avant J.-C.; et de notre ère, 1250-1550-1826.)


Que Salomon soit l'auteur des trois livres consacrés sous son nom
dans l'Ancien-Testament, savoir: du livre _Des Proverbes_ (en hébreu,
Mislé), de l'_Ecclésiaste_ (Koheleth), et du _Cantique des Cantiques_
(Sir hasirm), cela n'a jamais fait une question pour les vrais érudits,
ni chez les rabbins, ni chez les docteurs latins; mais la controverse
s'est engagée sur le fond de ces antiques monumens du génie biblique,
particulièrement sur l'objet du dernier; et elle a même été fort vive,
fort amère, et, parfois, fort nue. Tandis que de graves commentateurs,
à remonter jusqu'à saint Denys l'Aréopagite, ont cherché, dans ces
chants passionnés de l'Epoux et de l'Épouse, soit un sens mystique et
divin, qui rendît prophétiquement l'intime union de Jésus-Christ et
de son Église, soit un élan céleste de l'ame humaine épurée vers la
source éternelle de tout bien, des esprits simples, ou grossiers, ou
téméraires, s'attachant au texte, en dépit des explications, prenant
la chose au pied du mot, appelant Amour ce qui est Amour, Baiser ce
qui est Baiser, Cou d'ivoire ce qui est Cou d'ivoire, et ainsi du
reste, se sont obstinés à voir dans le _Cantique des Cantiques_ une des
plus ravissantes et des plus chaleureuses peintures érotiques dont la
poésie ait pu se parer; _e sempre bene_: car, si l'on suit l'esprit,
l'allusion est frappante, l'allégorie lumineuse et féconde; si la
lettre, c'est le sentiment qui s'exhale, c'est la passion qui respire.

M. de Voltaire s'est placé à la tête des partisans du second système
par son harmonieuse imitation, plus élégante que fidèle, tant connue et
tant réprouvée.

      Que les baisers ravissans
      De ta bouche, demi-close,
      Ont enivré tous mes sens, etc., etc., etc.
    ..................................
    J'ai peu d'éclat, peu de beauté, mais j'aime;
    Mais je suis belle aux yeux de mon amant, etc., etc., etc.
    ..................................
    Je l'ai perdu, le seul bien qui m'enchante;
    Ah! je l'entends; j'entends sa voix touchante;
    Il vient, il vole, il entre; ah! je te voi!
    Mon cœur s'échappe et s'envole après toi, etc., etc., etc.
    ..................................
      Paix du cœur, volupté pure,
      Doux et tendre emportement,
      Vous guérissez ma blessure!
      Ne souffrez pas que j'endure
      Un nouvel éloignement! etc., etc., etc.

C'est précisément cette interprétation profane que l'Apôtre flétrit
avec exécration, en disant que c'est arracher les membres du Christ,
pour y substituer les membres d'une courtisane, et, par elle, ceux du
Diable; _ut tollantur membra Christi, et membra efficiantur meretricis,
ac per meretricem Diaboli_.

Le poète anonyme du XIIIe siècle, dont M. Richelet vient de nous
donner, par fragmens, l'explication versifiée, qu'il attribue au
trouvère normand Landry; ce trouvère, donc, a pris le sage parti de
rester fidèle au sens canonique; seulement il le commente à sa manière,
et dans un langage qui, par sa faute, autant que par celle du temps où
il est écrit, n'est guère séduisant. Son poème explicatif a, dit-on,
trois mille vers octosyllabes. C'est beaucoup trop; et voici, en
abrégé, de quelle façon il procède dans les sept passages publiés:

1°. Osculetur me osculo oris sui:

    Que l'espeux viengne e me baist
    Por deu seu maltalent abaist
    Port moi le baiser de sa boche
    C'est co ki plus al cuer m'atoche, etc., etc., etc.

2°. Quia meliora sunt ubera tua vino, fragrantia unguentis optimis:

    Kar toz i ez dolz tes mameles
    Sunt tant dulces bones e beles
    Ke vin passent par leur dulceur
    E longement tienent l'odeur.
    ...............................
    Les deux mameles que tant prise
    Lespouse qui bien est aprise
    Co est espoir doble doctrine, etc., etc., etc.

3°. Pulchræ sunt genæ tuæ sicut turturis:

    Tu as joes de torterele
    .......................
    Ke as joes e al reguart
    Apert femme de bonne part, etc., etc., etc.

4°. Collum tuum sicut monilia:

    Bel ten col toz li mons prise
    ............................
    Par le col passe la sustance
    Ki norrist lame e avance.
    ............................
    Cho est la sainte norreture
    Ke homme treuve en lescriture, etc., etc., etc.

5°. Ecce tu pulchra es amica mea, ecce tu pulchra es:

    Bele i ez dedenz, bele i es dehors
    Bele i es en asme, bele i es en cors
    Dedenz de vertuz aornée
    Dehors de bien faire atornée, etc., etc., etc.

6°. Oculi tui columbarum:

    Li tien veil sunt veil de colons
    Li veil de denz del esperit
    Cil sunt molt cler, simple e eslit, etc., etc., etc.

7°. Ecce pulcher es, dilecte mi, et decorus:

    Mais tu ies beals oltre mesure
    N'est pas merveille, ains est droiture
    ..............................
    Bele est la devine nature
    Bele est humaine, e nete e pure, etc., etc., etc.

Tout cela est peu poétique, il faut l'avouer; mais, du moins, le
trouvère Landry se tient dans la règle: il n'a en vue, dans le
_Portrait de l'Épouse_, que la beauté morale, dans les transports
de l'Époux que l'amour divin, la bonté divine, la divine grâce, et
jetterait plutôt ses trois mille vers au feu, que de reconnaître, dans
le _Sir hazirim_, du Sage, un épithalame charnel en l'honneur de son
épouse préférée, la fille de Pharaon. C'est un mérite, après tout; car,
osons le dire, il est facile de se tromper dans cette circonstance.
Les plus saints auteurs l'avaient bien senti, lorsqu'ils confessaient
que ceci n'était pas le lait des petits enfans, _non lac parvulorum_,
mais le pain des forts, _sed esca solida et cibus perfectorum_.
Origène et saint Jérôme rapportent que les maîtres de la loi hébraïque
ne permettaient la lecture et la transcription du _Cantique des
Cantiques_, à aucun de leurs disciples, avant l'âge de trente ans.
Saint Denis exigeait une entière pureté pour le lire; car tout est
chaste aux chastes, comme dit saint Paul, et tout est impur aux impurs;
_mundis esse omnia munda, immundis autem nihil esse mundum_.

C'est ce que rappelle Titelman dans la Préface de son Commentaire sur
ce beau poème sacré; et il ajoute, en la finissant:

  «Loin d'ici, loin d'ici, profanes! ce lieu est un lieu saint;
  passez!... Ce n'est pas pour vous que chante Salomon... Vous ne
  trouvez là ni les champs de Vénus, ni les jardins d'Adonis, que
  vous cherchez... Allez rejoindre vos sirènes, afin qu'elles vous
  entraînent dans les syrthes et dans Charybde!... Enivrez-vous des
  breuvages de Circé, qui vous transformeront en bêtes! Pour nous,
  l'Époux, c'est Dieu même qui veut nous embraser des feux de son
  amour, et à qui nous offrons nos vœux et nos cœurs!... _Amen._»

François Titelman, dont Ladvocat fait mention, et dont d'autres
biographes ne disent mot (tant il est vrai que les meilleurs
dictionnaires historiques modernes ne dispensent pas toujours des
anciens); Titelman, disons-nous, né au pays de Liége, vers 1500, savant
moine capucin à Rome, célèbre par ses écrits contre Érasme, ne le fut
pas moins par son Commentaire sur le _Cantique des Cantiques_. On ne
sait pourquoi Palissot prétendit que ce travail avait servi de type
au railleur Saint-Hyacinthe, pour son _chef-d'œuvre d'un Inconnu_.
Cette assertion ne prouverait-elle point que Palissot ne l'avait
pas lu? En tout cas, elle contredit l'opinion commune, qui désigne
les scholies oiseuses et pédantesques des savans hollandais sur les
classiques anciens, comme les véritables types de la piquante satire
précitée. Elle ne contredit pas moins la raison; car, si le Commentaire
de Titelman est surchargé de longueurs et de subtilités, il s'en faut
qu'il soit vide et ridicule; il est même souvent très ingénieux et très
solide, plus rempli de philosophie morale qu'on n'en devait attendre
d'un théologien scolastique du XVIe siècle, beaucoup moins cru dans
ses nudités que les livres de Sanchez; si bien que la lecture en est
raisonnable aujourd'hui même. Il eut les honneurs de deux éditions
dans Paris, l'une in-folio, de 1546, l'autre in-12, de 1550, et reçut
l'approbation solennelle des docteurs de Louvain. Une table analytique
excellente le précède, qui en facilite singulièrement l'usage, et
montre tout d'abord le sens caché des expressions capitales. Ensuite,
l'auteur entreprend les huit chapitres, un à un, et fait voir, dans
le premier, la voix de l'Église appelant l'avènement du Christ; dans
le second, la voix du Sauveur; dans le troisième, celle de l'Église
élue, touchant les Gentils; dans le quatrième, encore celle du Christ;
dans le cinquième, encore celle de l'Église, touchant le Christ;
dans le sixième, celle de la Synagogue, adressée à l'Église; dans le
septième, celle du Christ sur la Synagogue; et enfin, dans le huitième,
celle des patriarches sur Jésus-Christ. Les orateurs sacrés ont dû
puiser plus d'une fois dans Titelman; s'ils ne l'ont pas fait, il est,
pour eux, une mine fraîche à exploiter, soit pour les images, soit
pour les sentimens; car ce commentateur est aussi vif qu'animé. Eh!
comment rester froid, en étudiant le poème de Salomon? Vainement ses
traducteurs les plus austères, tels que saint Jérôme, le Gros, Sacy,
ont-ils essayé d'en tempérer les flammes par une chaste gravité, l'ame
ardente s'y trahit toujours; c'est toujours de la passion en mouvement;
ce sont deux jeunes cœurs qui se cherchent, s'abordent, s'éloignent,
ou sont éloignés par des hasards importuns, qui s'appellent dans
l'absence, se retrouvent, s'aiment, et se séparent pour se retrouver
encore; et cela dans un style enchanté, brûlant, vivant de charme
et de tendresse. La simple, mais fidèle prose de l'abbé le Gros,
suffit pour le témoigner; elle laisse bien loin derrière elle toute
la poésie de Voltaire..... «Que vous êtes belle, mon amie, que vous
êtes belle!.... Sans parler de ce qui doit être tenu secret, vos
yeux sont comme des colombes....; chacune de vos joues est comme une
moitié de pomme de grenade..... Vous m'avez enlevé le cœur, ma sœur,
mon épouse, vous m'avez enlevé le cœur par l'un des regards de vos
yeux..... _Adjuro vos, filiæ Jerusalem, per capreas cervosque camporum,
ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam quoad usque ipsa
velit_..... Je vous adjure, filles de Jérusalem! par les chèvres et
les cerfs de nos champs, ne l'éveillez pas! ne troublez pas le sommeil
de mon amie jusqu'à ce qu'elle le veuille (et ces douces paroles sont
répétées comme en refrain)..... Retirez-vous, Aquilon! venez, ô vent
du midi! soufflez de toute part dans mon jardin, et que les parfums
en découlent! etc.» On ne finirait pas les citations, s'il ne fallait
finir. En tout, que ces Hébreux sont poètes! et que le temps ajoute de
puissance à leurs écrits! Le docteur Lowth a raison: profanes, nous
n'avons personne à leur comparer, personne, car Homère est des leurs,
par sa nature et par son âge.



SALUSTII PHILOSOPHI

DE DIIS ET MUNDO;

LEO ALLATIUS

  Nunc primus è tenebris eruit et latinè vertit, juxtà exemplar
    Romæ impressum. (Anno 1638.) Lugd.-Batav. ex officinâ Johannis
    Maire. ↀ.Ⅾ.CXXXIX.

SIMUL

DEMOPHILI, DEMOCRATIS ET SECUNDI,

VETERUM PHILOSOPHORUM

SENTENTIÆ MORALES.

  Nunc primum editæ a Luca Holstenio, juxtà exemplar Romæ
    impressum (1638). Lugd.-Batav., ex officinâ Johannis
    Maire. 2 tom. en 1 vol., pet. in-12, gr. lat., seu commun.
    ↀ.Ⅾ.CXXXIX.

(340 avant J.-C., et de notre ère, 320, 369, 1638-39-88.)


Le célèbre Gabriel Naudé publia, pour la première fois, à Rome, en
1638, sur les travaux de Léon Allatius (Allacci) et de Lucas Holstein,
les écrits philosophiques de Salluste, Démophile, Démocrate et de
Secundus, en deux jolis tomes in-12, dont notre édition de 1639 est
la reproduction fidéle. Plus tard, Thomas Gale S. les a insérés dans
son précieux recueil, intitulé: _Opuscula mythologica, physica et
ethica_[11]. Si l'on veut quelques détails sur ces quatre anciens
philosophes, il faut recourir directement à leurs éditeurs; car les
biographes ne parlent pas des trois derniers, et se bornent à dire
de Salluste (_Secundus Sallustius Promotius_), qu'il était patricien
gaulois; qu'il fut préfet des Gaules sous Constance; que, devenu l'ami
de Julien, il suivit la fortune de cet empereur philosophe, après la
mort duquel il refusa l'empire; qu'il contribua, en 367, à l'élection
de Valentinien, et ne fit plus parler de lui depuis l'an 369. M. Weiss
ajoute que le père Kircher qualifie le livre _de Diis et mundo_ de
_Libellus aureus_. Le lecteur français pourra juger, par l'analyse que
nous en donnerons, et mieux encore par la traduction qu'en a faite M.
Formey[12], que cet éloge n'est pas toujours exagéré.

  [11] Gr. lat. Amstæledami, apud Henricum Westenium, in-8, in quo
  continentur:

     1°. Palæphati de incredibilibus historiis.
     2°. Heracliti de incredibilibus.
     3°. Anonymi de incredibilibus.
     4°. Eratosthenis cyrenæi catasterismi.
     5°. Phurnuti de naturâ deorum commentarius.
     6°. Salustii philosophi de diis et mundo.
     7°. Homeri poetæ vita.
     8°. Heraclidis pontici allegoriæ Homeri.
     9°. Ocellus Lucanus de universi naturâ.
    10°. Timæus Locri de animâ mundi.
    11°. Theophrasti notationes morum.
    12°. Demophili similitudines ex Pythagoreis.
    13°. Democratis aureæ sententiæ.
    14°. Secundi sophistæ sententiæ.
    15°. Sexti Pythagorei sententiæ.
    16°. Ex quorumdam Pythagoreorum libris fragmenta.

  [12] Berlin, 1748, in-8.


SALLUSTE.

On voit, dans la bibliothèque de Photius, qu'au rapport de Damascius,
Salluste fut un philosophe de la secte cynique, de celle qui ne suit
pas les chemins battus, qui rompt en visière au genre humain, et
s'exerce à la vertu par de rudes épreuves. Cet homme austère, bravant
les veilles et les fatigues, s'endurcissait l'ame et le corps, et
allait au bien, par la souffrance, tête haute; il marchait pieds nus,
et fit ainsi presque le tour du monde alors habité. Il était éloquent,
de la grande éloquence antique, et savait tout Démosthène par cœur.
Suidas dit de lui qu'il était satirique et malin, tournant les méchans
en ridicule. Un grand, nommé Pamprépius, lui ayant une fois demandé
ce que les dieux étaient aux hommes, il lui répondit: «nul doute que
je ne sois pas un Dieu, et que vous ne soyez pas un homme.» Il se
piquait de divination, regardait les gens aux yeux, et leur prédisait
une mort violente quand il leur voyait une abondance d'humidité autour
des pupilles. On assure qu'il détourna son disciple Athénodore de la
philosophie qu'enseignait Proclus, qu'il appelait une flamme dévorante.
Comment cela serait-il vrai, si, comme la plupart des historiens
l'attestent, Proclus fleurissait seulement dans le Ve siècle? Mais,
si cela est vrai, ne serait-ce point que Salluste était en défiance
de l'imagination de ce philosophe et de ses chimères métaphysiques,
lui qui ramenait toute la science au gouvernement de soi-même; en quoi
il se montre bien autrement solide que Proclus, éclectique ingénieux,
rêveur et parleur séduisant, et rien de plus? Au surplus, le même
doute qui plane sur le temps précis où vivait Salluste existe sur
son origine; quelques uns, le faisant naître en Syrie, dans la ville
d'Esème, et lui donnant pour père Basilis, et pour mère Théoclée. Quant
à son livre, il est composé de XXI chapitres, dans le premier desquels
l'auteur annonce un grand sens, en demandant que ceux qu'on veut
instruire des choses divines soient formés, dès l'enfance, aux notions
universelles hors de toute discussion, telles que la souveraine bonté
de Dieu, son immutabilité, son impassibilité, son essence immatérielle,
son éternité. Il fait ensuite, d'une façon très spirituelle, l'apologie
des fables. Elles sont utiles, selon lui, au commun des hommes qui
méprisent la vérité toute nue, faute de la pouvoir comprendre, et aux
philosophes qu'elles tiennent en haleine. Il distingue cinq espèces de
fables: les théologiques, les naturelles, les animales, les matérielles
et les mixtes, et fait dériver, de ces cinq espèces, toutes les
allégories tant religieuses que morales de la mythologie, ainsi que les
cérémonies des différens cultes, si variées, et si propres à resserrer
les liens de l'homme avec la divinité; c'est, en quelque sorte, un
abrégé du _Génie des religions_, qu'il ramène au sens philosophique
à travers ce labyrinthe d'obscurités. Sa théorie toute fabuleuse des
dieux se présente après ces prémices et sous leur autorité. Arrivé à
la métaphysique et à la morale, il fait le monde éternel, comme étant
une émanation de Dieu, qui n'a pu rien acquérir ni rien perdre en aucun
temps; et reconnaît l'immatérialité, l'immortalité de l'ame, l'action
réciproque de l'ame sur le corps et du corps sur l'ame, sans expliquer
ces phénomènes inexplicables autrement que par une comparaison avec
le machiniste qui fait mouvoir ses machines d'elles-mêmes, sans
cesser d'être soumis à leur action. La providence lui est démontrée
par l'ordre de l'univers, et la cause finale de toutes choses par
la structure de leurs parties et le jeu de leurs fonctions. A son
avis, les vertus naissent du triple concours de l'exacte raison, de
la bonne éducation, et de l'exercice régulier des facultés humaines;
comme les vices, des principes contraires. Il découvre trois élémens
dans notre ame, la raison, la colère et le désir; de là trois élémens
dans la république: le prince, le soldat et le peuple, sources dont
se combinent les trois gouvernemens monarchique, aristocratique et
démocratique, lesquels, par l'excès, dégénèrent en tyrannie, en
olygarchie, en démocratie pure. Mais pourquoi y a-t-il du mal dans le
monde? Éternelle question, à laquelle il fait l'éternelle réponse.
A proprement parler, il n'y a point de mal; car le mal, n'étant que
l'absence du bien, comme les ténèbres ne sont que l'absence de la
lumière, n'est rien par lui-même. Ce que nous appelons mal, dans
un sens absolu, rentre toujours, par quelque endroit, dans l'ordre
général; et même, par rapport à nous, le mal, c'est à dire le crime,
est prévenu par la science, la religion, la discipline, réprimé par
les lois, et, après notre mort, expié par les dieux et les démons.
Mais pourquoi, si Dieu est incommutable, se fâche-t-il, se laisse-t-il
fléchir? etc.; il n'en est rien. Dieu ne s'irrite point contre les
méchans; seulement les méchans s'éloignent de la nature toute exquise
de Dieu, par le crime, et s'en rapprochent par le repentir et par
l'expiation. Le monde est incorruptible, venant de Dieu; autrement, il
faudrait que le feu se consumât, que l'eau se desséchât, ce qui est
absurde. Après la mort, les bons, unis à la nature divine, concourent
avec elle au gouvernement de l'univers. Ainsi finit Salluste. C'est un
esprit borné en physique et en métaphysique, parce qu'il ne procède
point, par la voie de l'expérience et de l'analyse, comme nos grands
esprits modernes l'ont fait, ce que de nouveaux esprits chimériques
se lassent, bien à tort, de faire; mais ce n'est pas moins un homme
supérieur, parce qu'il est sage et religieux. Nul mortel n'est vraiment
lumineux que par ses vertus.


DÉMOPHILE.

Lucas Holstein ignore, comme tout le monde, qui était et ce qu'était
Démophile; il ne connaît que deux personnages de ce nom: l'un, qui fut
mathématicien, et laissa des scolies sur Ptolémée; l'autre, évêque
hétérodoxe de Constantinople; il conclut à reconnaître le premier pour
l'auteur de ce livre moral, divisé en deux parties, la première des
_Similitudes_, la seconde des _Sentences pythagoriciennes_. Tout ce
qu'il y a de grandeur morale dans l'antiquité se rattache à ce nom
sacré de Pythagore.


SIMILITUDES.

  La flatterie est comme une armure peinte; cela ne sert à rien.

  L'esprit des sages pèse comme l'or.

  Du méchant comme du mauvais chien le silence est plus redoutable
  que la voix.

  La maîtresse ne doit pas être préférée à l'épouse, ni la
  flatterie à l'amitié.

  Le sage sort de la vie modestement comme d'un festin.

  Les reproches d'un père sont comme les médicamens, plus doux
  qu'amers.

  Usez des plaisirs comme du sel, parcimonieusement.

  Fortune et chaussure doivent être justes, pour ne point blesser.

  Le coureur au but, le sage au tombeau reçoivent leur prix.

  La richesse des avares n'est utile à personne, non plus qu'un
  soleil couché.

  L'enfant confond les lettres, et l'imprudent les actions.

  Le meilleur homme est le moins méchant, comme le meilleur
  convive, le moins aviné, etc., etc.


SENTENCES.

  Veillez, car la paresse de l'ame touche à la mort.

  Le sage prie Dieu dans le silence, par ses actions.

  Servir ses passions, c'est plus que servir des tyrans.

  Conversez avec vous-même plus qu'avec autrui.

  Que Dieu habite constamment dans votre cœur, comme un hôte
  précieux!

  Faites-vous rendre dans votre maison, et non craindre, car la
  dignité engendre le respect, et la crainte, la haine.

  Sachez bien que toute feinte se découvre.

  Soyez persuadés que vos seuls trésors sont ceux que vous portez
  dans votre cœur.

  Nés de Dieu, attachons-nous à lui comme la plante à sa racine,
  pour ne point nous dessécher.

  Le plus beau temple de la divinité, c'est l'ame du juste, etc.


DÉMOCRATE.

Lucas Holstein dit encore que Démocrate fut un philosophe de la secte
ionienne, originaire d'Ionie. Stobée et Antoine parlent de ses dits
et sentences. Plutarque les cite peut-être sous le nom d'un certain
Démocrate, qui vivait dans la république d'Athènes, vers la 110me
olympiade (environ 340 ans avant Jésus-Christ), à peu près dans le même
temps où Philippe gagna la bataille de Chéronée.


SENTENCES.

  Il est bon de céder à trois choses, au prince, à la loi et au
  sage.

  L'honnête homme compte pour rien le blâme des méchans.

  L'esclave de l'argent ne sera jamais juste.

  Les désirs trop vifs sont d'un enfant, non d'un homme fait.

  Le monde est un théâtre, la vie un passage où l'homme naît,
  regarde et disparaît.

  Le monde est tout changement, la vie pure opinion, etc., etc.


SECUNDUS.

Trois auteurs principaux font mention de Secundus, Philostrate, dans
ses _Vies des sophistes_, Suidas et Vincent de Beauvais. Le premier
dit que ce philosophe était fils d'un forgeron; qu'il disputait avec
le sophiste Hérode, son disciple; qu'il mourut vieux, et fut enterré
près d'Éleusis, sur le chemin de Mégare; le second de ces auteurs a
ridiculement confondu Secundus avec Pline l'Ancien, qui se nommait
aussi Secundus. Du reste, on sait peu de chose du personnage en
question, qui méritait mieux la qualification de sophiste que celle
de sage, à en juger par les dix-neuf réponses qu'il fit à dix-neuf
demandes à lui adressées, selon quelques uns, par l'empereur Adrien, et
que voici:

  Qu'est-ce que le monde? l'Océan? Dieu? le jour? le soleil? la
  lune? l'homme? la femme? la richesse? la pauvreté? l'amitié? la
  vieillesse? le sommeil? la beauté? la terre? l'agriculture? la
  navigation? la mort?

Au lieu de sortir d'affaire avec le dictum: à sotte demande, point
de réponse, le sophiste s'évertue à définir les choses par une suite
d'aphorismes qui n'éclaircissent rien. On doit lui en vouloir, surtout,
pour avoir défini la femme _un mal nécessaire_; la mère, l'épouse, la
fille, un mal nécessaire! Il y a là de quoi faire balayer nos maisons
avec les robes de tous les sophistes du monde; et, comme si cela était
trop peu, Secundus ajoute: «C'est le naufrage de l'homme, la tempête
du logis, l'empêchement du repos, l'esclavage de la vie, le dommage
quotidien, le combat volontaire, la guerre somptueuse, la bête fauve en
cohabitation, l'écueil paré, l'animal malicieux.» Quelle pitié!

Disons, pour terminer cette analyse, que Démophile a été publié sur
un manuscrit du Vatican; Démocrate, sur un autre, de la bibliothèque
Barberini; et Secundus, sur un troisième, de la bibliothèque du roi, à
Paris.



C. PEDONIS ALBINOVANI,

ELEGIÆ III.

  Et fragmenta, cum interpretatione et notis Jos. Scaligeri,
    Frid. Lindenbrucchii, Nic. Heinsii, Theod. Goralli (Jean Le
    Clerc), et aliorum. C. Cornelii Severi Etna accessit et Bembi
    Etna. (2 tomes en 1 vol. pet. in-8.) Amstelædami, apud Davidem
    Mortier. M.DCC.XV.

(30 ans environ avant J.-C., et années 1484-1517-1617-1703 et 1715 de
notre ère.)


Albinovanus (C. Pedo) vivait sous Auguste et sous Tibère. Il ne reste
de lui que trois Élégies et le fragment d'un poème sur la navigation
périlleuse de Germanicus dans l'Océan septentrional, qui nous a
été conservé par Sénèque le Philosophe, grand appréciateur de cet
ouvrage, et en général de ce poète. Les anciens estimaient surtout,
dans Albinovanus, l'énergie et la concision du style. On en peut
voir des témoignages honorables dans Martial et dans Quintilien;
mais principalement dans la 10e épitre _de Ponto_, livre IV, qui est
adressée à ce poète par Ovide, son ami, et dans laquelle ce dernier le
porte aux nues, en l'appelant _Sidereus_. Après ces grands suffrages,
il est comme superflu de citer ceux de Sidoine Apollinaire, de Grégoire
Giraud, dans son _Histoire des Poètes_, et de tant d'autres modernes;
mais il ne l'est pas de mentionner le service que Jean Le Clerc, sous
le nom de Théodore Goral, a rendu à C. Pedo Albinovanus, ainsi qu'à
C. Cornelius Severus, soit, comme il le dit dans la Préface de son
édition, en dégageant leurs textes épurés sur les éditions de 1484
et de 1517, des _Catalecta Virgilii_ réunis et annotés par Scaliger,
où ces deux poètes remarquables gisaient ensevelis parmi beaucoup de
pièces obscènes, soit en les éclaircissant par une interprétation
en prose latine, et par des notes excellentes, enrichies encore du
Commentaire de Lindenbruch pour l'édition hollandaise de 1617.

La première des trois Élégies d'Albinovanus, celle où le poète déplore
la mort de Drusus, est de beaucoup la meilleure, et tellement, que
Gérard Vossius a douté que les deux autres, sur la mort de Mécènes et
sur ses dernières paroles, fussent de la même main, doute que nous
partageons, bien que Scaliger et Goral ne le permettent pas. C'est
pourquoi nous n'extrairons ici que cette première Élégie, nous bornant
à rappeler les dernières aux curieux de l'antique latinité, ainsi que
le Fragment sur Germanicus, lequel n'a que 22 vers.

Le Drusus dont il est question, père du grand Germanicus, surnommé
Germanicus lui-même, à cause de ses victoires sur les Germains, qu'il
poursuivit jusqu'à l'Elbe, était le second fils de Tibère Néron et de
Livie, qui devint la seconde femme d'Auguste, après un divorce consenti
par son premier mari. Drusus était donc le frère cadet de Tibère,
depuis empereur. Ce fut un héros, un sage et un vrai citoyen romain.
Désigné secrètement par Auguste pour lui succéder, il eût probablement,
dit-on, rétabli la république, s'il eût régné; mais le sort était
prononcé; ce héros mourut à 30 ans, de maladie, sur les bords du
Weser, amèrement pleuré des soldats, presque déifié par les regrets de
l'empereur, livrant ainsi l'empire à un monstre voluptueux, dans la
personne de son frère Tibère. Disons pourtant, avec son poète, que ce
frère, qui recueillit ses derniers soupirs, parut désespéré de sa mort.
Tibère valait-il donc mieux dans sa jeunesse, comme l'assure Tacite?
ou savait-il déjà feindre? Quoi qu'il en soit, venons à la première
Élégie d'Albinovanus. Cette pièce réunit, en effet, éminemment les
conditions exigées dans ce genre de poème, un sentiment de douleur
véritable, des mouvemens variés, une marche rapide, une versification
noble et pathétique. On n'y saurait reprendre qu'un peu de diffusion
et d'enflure dans l'éloge; mais ce défaut tient au temps. Quand les
Romains faisaient d'Auguste un dieu, il était pardonnable aux poètes
de dire que le Tibre, à la vue des funérailles de Drusus, sortit de
son lit, tout échevelé, pour éteindre les flammes du bûcher prêtes à
consumer son héros, et ne put se contenir qu'à la prière du dieu Mars
descendu de l'Olympe tout exprès pour empêcher ce flux de désespoir.
En fait d'adulation pour les empereurs, n'y regardons pas de si près.
Du reste, l'élégie entière est aussi belle que touchante. En voici une
idée imparfaite et succincte:

Long-temps vous fûtes heureuse ô Livie! digne mère de Tibère et de
Drusus!... Votre amour embrassait deux fils...; un seul aujourd'hui
vous reste à nommer de ce doux nom de fils!... La foudre vous a
frappée, comme pour montrer que votre courage est supérieur à ses
coups..... Jeune, et déjà vénérable par ses vertus, orné des talens
qui brillent dans la paix et dans la guerre, Drusus est tombé!... lui
le compagnon de son frère, son émule dans la conduite des armées,
il est tombé vainqueur des Suèves, des Sicambres et de toutes ces
fières nations germaines, qu'il a contraintes de fuir dans leurs
forêts!... Hélas! pendant qu'il triomphait ainsi pour mourir, tendre
mère! vous décoriez les temples de Jupiter, de Minerve et de Mars
pour son retour, pour la grande ovation que Rome lui préparait,
pour les honneurs consulaires décernés à son nom!... vous disiez:
«Bientôt il reviendra; le peuple ira lui rendre grâce; je volerai au
devant de lui; je reverrai ses traits aimés; il m'embrassera; il me
racontera ses exploits; mais moi, je lui parlerai, je le saluerai la
première!...» Malheureuse Livie, qui méritiez si peu ce grand revers!
vous, la vertueuse épouse du premier des hommes! De quoi vous ont
servi tant de qualités éclatantes, puisque vous n'avez pu fléchir les
dieux?... Oui, la fortune a craint, en vous épargnant, de faire douter
de sa fatale puissance, alors que rien ne vous manquait, ni le comble
des biens, ni le comble des mérites... Ainsi, naguère, avait-elle
moissonné Marcellus, le cher enfant d'Octavie... Parques homicides!
assez, assez de funérailles! fermez ces tombeaux!... Drusus, tu n'es
plus!... vainement nous t'avons nommé consul!... les licteurs sont là,
tes ordres sacrés manquent... Du moins, vous, Tibère, son frère et son
ami, vous avez pu recueillir son haleine expirante! mais sa mère n'a pu
l'embrasser, ni réchauffer, sur sa poitrine les membres glacés d'un
fils!... Et, maintenant, elle pleure; elle se résout en larmes, ainsi
qu'on voit les neiges devenir fleuves au premier souffle des vents
furieux du midi... Je l'entends; elle s'est écriée: «O mon fils! tu
m'es ravi pour toujours!... Gloire de ton père, où es-tu? Gloire de ta
mère, où es-tu?

    Gloria confectæ nata parentis, ubi es?
    ......................................
    Gloria confectæ nunc quoque matris, ubi es?

»Qu'ai-je fait pour m'attirer ce malheur? existe-t-il de justes
dieux?... O mon fils! je n'ai plus que tes entrailles à honorer sur
ce bûcher! mais ton corps! mais tes mains, je ne puis les baigner de
mes pleurs, les couvrir de parfums, les presser de mes lèvres!... Je
t'attendais consul et triomphateur, je te reçois mort! je ne vois
briller tes faisceaux que devant ton cercueil!

    Sic mihi, sic miseræ nomina tanta refers!
    Quos primùm vidi fasces, in funere vidi...

».... Désormais, quand on viendra me dire: Voici votre fils Néron le
vainqueur, je ne pourrai plus demander lequel? Ah! malheureuse que je
suis! je tremble, je frissonne!...

    Me miseram, extimui, frigusque per ossa cucurrit!....

»A présent, je crains toujours de voir mourir le second; j'étais si
tranquille, quand ils vivaient tous les deux!... Du moins, Tibère, ne
va pas me quitter! me laisser seule sur la terre! et que je t'aie pour
me fermer les yeux!...»

Ainsi parla Livie, jusqu'à ce que les sanglots eussent étouffé sa voix!

.... Princesse, ne vous abandonnez pas ainsi! Pensez qu'il y a des
consolations pour vous...; de précieux restes vous ont été rapportés.
L'armée les couvrit de ses regrets; et il fallut que Tibère, pour ainsi
dire, les lui arrachât... Toutes les villes de l'empire, par où ils ont
passé, ont pris le deuil... Rome entière n'a plus qu'un seul discours,
qu'un seul aspect, le deuil... Les lieux publics sont fermés; on sort,
on court de tout côté, saisis d'effroi...; la justice est suspendue...;
les temples sont déserts... Drusus! l'histoire consacrera ta vie!... ta
statue ornera le Forum!... on dira que tu es mort pour la patrie! Et
toi, Germanie cruelle, qui nous l'as enlevé, tu périras!... Tes enfans,
si fiers de la mort de notre héros, seront traînés, par le bourreau,
dans nos prisons... Je les verrai, je les contemplerai, nus, exposés
sans honneur sur la voie publique, et je me réjouirai!

    Carnifici in mæsto carcere dandus erit,
    Consistam, lætisque oculis, lentusque videbo
    Strata per obcœnas corpora nuda vias, etc., etc.

Mais, que dirai-je de vous, Antonie? digne épouse de Drusus, digne
belle-fille de Livie! Hélas! vous étiez faits l'un pour l'autre, égaux
en naissance, en biens, en vertus...; vous fûtes son unique amour, le
charme de sa vie, le repos de ses travaux!... il ne vous racontera
plus ses dangers et ses victoires!...; dans votre désespoir, vous
arrachez votre belle chevelure, vous cherchez vainement cet époux
absent à jamais...; vous interrogez vainement votre couche silencieuse
et déserte... Telle fut Andromaque, telle Evadné... Mais, pourquoi
désirer la mort! quand il vous reste, dans vos enfans, de précieux
gages de Drusus?... Calmez ces fureurs insensées!... Drusus a rejoint
ses glorieux ancêtres: il triomphe maintenant chez les dieux pour ne
plus mourir... Songez, veuve infortunée, et vous aussi, mère illustre,
à ne rien faire d'indigne de vous! La barque de Caron nous attend tous:
à peine suffit-elle à la foule qui s'y précipite.

    Fata manent omnes, omnes exspectat avarus
    Portitor, et turbæ vix satis una ratis...

Que dis-je? le ciel, la terre et la mer passeront...; comment
vouliez-vous que Drusus échappât, seul, à la destinée?... Il est
mort jeune, il est vrai, mais plein d'honneur et de gloire. Le Rhin,
les Alpes, le Danube, et jusqu'au Pont-Euxin, ont vu ses exploits.
L'Arménien en fuite, le Dalmate suppliant, la Germanie entière ouverte
aux Romains, les attestent... Résignez-vous donc. Obéissez aux ordres
d'Auguste, qui vous forcent à prendre de la nourriture!.... Qu'attendre
des dieux qui n'ont pu rendre Achille aux larmes de Thétis?....
Entendez la voix de Drusus lui-même, qui vous crie: «J'ai le sort
des héros; je meurs assez vieux, puisque j'ai beaucoup fait»; _his
ævum fuit implendum, non segnibus annis_. Il m'est doux de voir les
chevaliers romains honorer mes cendres, et se presser autour de mon lit
funèbre..... Ma femme, ma mère, séchez vos pleurs!.... Princesses! vous
avez entendu cette voix courageuse. C'est assez: contenez vos douleurs!
et que la demeure d'Auguste ne soit plus troublée des images de mort;
car les destins du monde sont confiés à notre empereur.

Un mot maintenant sur l'_Etna_ de Cornelius Severus. Ce poème
descriptif est rempli de beaux vers. Il faut savoir gré à l'auteur de
la difficulté qu'il eut à vaincre, aussi bien que Lucrèce, pour plier
la langue poétique à l'explication technique des phénomènes naturels;
mais, outre que sa théorie des volcans est aujourd'hui complètement
surannée, elle ouvre, par elle-même, peu de champ à l'intérêt. Sans
le récit heureusement amené, dès le début, du combat des géans contre
Jupiter, et aussi sans l'épisode final des deux jeunes frères qui,
dans une éruption de l'Etna, sauvèrent leur père et leur mère, en les
chargeant sur leurs épaules, tandis que les autres habitans de Catane
ne songeaient qu'à sauver leurs trésors, l'ouvrage paraîtrait sec et
languissant. A la vérité, ces deux morceaux sont justement admirés,
comme le remarque le traducteur exact et savant de Severus, Accarias
de Sérione[13]. Sénèque, le philosophe, admirait aussi beaucoup un
fragment du même auteur, sur la mort de Cicéron, dans un poème qu'il
avait entrepris sur _la guerre civile_, disent les uns; sur _la guerre
de Sicile_, disent les autres. Voici ce fragment que nous ferons suivre
d'un essai de traduction en vers.

  [13] L'_Etna_ de P. Cornelius, et les _Sentences_ de Publius
  Syrus, traduits en prose française par Accarias de Sérione. 1
  vol. in-12. _Paris_, 1736, fig. (Vol. peu commun.)

    Abstulit una dies civis decus, ictaque luctu
    Conticuit latiæ tristis facundia linguæ:
    Unica sollicitis quondam tutela, salusque,
    Egregium semper patriæ caput, ille senatûs
    Vindex, ille Fori, legum, ritusque, togæque
    Publica vox suavis æternum obmutuit armis.
    Informes vultus, sparsumque cruore nefando
    Canitiem, sacrasque manus, operumque ministras
    Tantorum pedibus civis projecta superbis,
    Proculcavit ovans: nec lubrica fata, deosque
    Respexit; nullo luet hoc Antonius ævo.

    Un seul jour a ravi l'honneur de la cité!
    Par ce coup la voix manque au Latin attristé!
    L'appui des malheureux, le chef de la patrie,
    Le vengeur du sénat, la voix sainte et chérie,
    Et des grands et des dieux, du Forum et des lois,
    Sous un barbare fer succombent à la fois.
    Un monstre, sans égards pour le ciel qu'il outrage,
    Osa souiller de sang cet auguste visage,
    Flétrir ces cheveux blancs, ces glorieuses mains,
    Fier de fouler aux pieds le plus grand des Romains.
    Antoine détesté! ta honte est immortelle!

Cornelius Severus est un poète religieux; il cherche et voit la main
divine partout: nous l'en félicitons comme poète et comme philosophe.
Ce noble penchant couvre beaucoup d'erreurs en physique. Ne vaut-il
pas mieux trouver, dans la main suprême, la cause première des
volcans, ainsi que de tous les grands effets de la nature, que d'en
mal expliquer les causes secondes, et de dire, par exemple, que les
éruptions volcaniques ont lieu parce que le vent qui s'introduit dans
les crevasses de la montagne, venant à souffler le feu, détermine la
combustion? Severus vivait 24 ans avant Jésus-Christ; il fut précoce
dans son talent, et mourut jeune.



APHTONII PROGYMNASMATA.

  Partim à Rodolpho Agricolâ, partim à Johanne Mariâ Catanæo,
    latinitate donata: cum scholiis R. Lorichii (Reinhard).
    Novissima editio, superioribus emendatior et concinnior;
    adjecto indice utilissimo. Amstelodami, apud Lud. Elzevirium
    (1 vol. pet. in-12, br., portant 5 pouces 2 lignes de hauteur).
    ↀ.Ⅾ.XLIX.

(350-1515-1649.)


Le rhéteur Aphtonius vivait dans le IVe siècle de notre ère, temps de
la décadence des lettres grecques et latines, et l'on s'en aperçoit à
ses écrits. Il passe pour avoir reproduit les préceptes d'Hermogène,
autre rhéteur fameux sous le règne de Marc-Aurèle. Suidas lui a fait
de grands reproches, que nous adoptons avec empressement; ce qui n'a
pas empêché qu'il vînt jusqu'à nous; qu'il ait été imprimé avec soin
à Florence, chez les Giunti, dès l'année 1515; que l'on en ait fait,
depuis, plusieurs éditions, sans compter celle-ci, qui est fort jolie,
et que François Escobar en ait donné une traduction française, imprimée
in-8, à Barcelonne, en 1611. Sa renommée a donc eu des destins fort
heureux, en comparaison de celle de bien d'autres.

Il nous donne, dans quatorze chapitres, quatorze matières d'exercices
pour la jeunesse, et commence, on ne sait pourquoi, par la fable;
à la vérité, la fable devait lui plaire avant tout, en sa qualité
de fabuliste. Les autres thèmes d'exercices sont, pour le genre
délibératif, la narration, _chreïa_ ou l'utilité morale, la sentence et
la thèse; pour le genre judiciaire, la réfutation ou le renversement,
la confirmation, le lieu commun; et, pour le genre démonstratif,
l'éloge, le blâme, l'imitation des mœurs ou l'éthopée, la description,
et la législation ou induction des lois. Rien de plus sec, de plus
aride que cette classification arbitraire des principes de la
rhétorique, et généralement que la manière d'Aphtonius. Il définit
en deux mots, divise et subdivise sans transition, sans explication
aucune, se bornant ensuite à énoncer comment on doit procéder; ici,
par l'éloge, la paraphrase, la cause, le contraire, le semblable,
la parabole, l'exemple, les témoignages et l'épilogue; là, quand on
réfute, par exemple, par des moyens tirés de l'obscur, de l'incroyable,
de l'impossible, de l'inconséquent, du honteux, de l'inutile, etc.,
etc.; à peine daigne-t-il s'humaniser jusqu'à proposer quelques modèles
pris d'Isocrate, de Théognis, de Thucydide; c'est à inspirer du dégoût
pour l'étude de l'éloquence. Sans les scolies de Lorichius, qui
rendent un peu de chair et de vie à ce squelette, les _Progymnasmata_
ne seraient d'aucun service. On doit penser qu'ils étaient de simples
notes sur lesquelles le rhéteur construisait, en les développant,
ses leçons orales; car, pour un livre, et surtout un livre utile,
ce n'en est pas un. Comment les Grecs, même dégénérés, ont-ils pu
ranger Aphtonius à côté des Aristote et des Longin? d'Aristote, grand
Dieu! avec ses immortels chapitres des passions, des mœurs et de la
diction, où revivent l'homme de la nature et l'homme de la société;
où se représentent avec un ordre, une clarté, une précision d'analyse
merveilleuse, toutes les formes du discours étudié! de Longin, qui
élève l'ame, en éclairant l'esprit, et va chercher les sources du
beau dans la sublimité des pensées, des images et des figures, dans
la simplicité noble des expressions, en même temps que les causes
de la splendeur de l'éloquence, dans la liberté! Quoi! Aphtonius
professait ainsi la rhétorique après de tels maîtres? après ce Cicéron
encore, qui a bien pu se montrer scolastique dans ses _Partitions
oratoires_ et dans ses _livres à Herennius_, jusqu'au point de faire
aujourd'hui douter qu'il en soit l'auteur; mais qui, là même, était
toujours clair et substantiel; et qui, dans ses trois monumens élevés
à l'orateur, semble faire passer son génie dans ceux qui le lisent et
s'en nourrissent; après cet infortuné Quintilien, le plus complet et
le plus philosophe peut-être de tous les maîtres, qu'on aime et qu'on
plaint autant qu'on l'admire! Si, de ces hauteurs, nous descendons aux
écrivains techniques, qu'avons-nous besoin d'Aphtonius pour instruire
la jeunesse? dirons-nous encore, après les du Cygne, à qui l'on doit
d'excellentes analyses des _Oraisons_ de Cicéron selon les règles de
l'art, après les Gibert, les Crévier, les Rollin, les Dumarsais et tant
d'autres. Conclusion, que les _Progymnasmata_ sont maintenant aussi peu
à lire que lus. La triste chose, en tout, qu'un rhéteur qui n'est que
rhéteur! Mieux vaut, croyons-nous, un logicien qui n'est que sophiste;
car celui-ci, du moins, aiguise l'esprit en provoquant l'objection;
tandis que l'autre ne sait rien qu'assommer et dessécher. Toutefois,
l'Aphtonius Elzevir est un volume charmant; notre exemplaire n'est pas
coupé: ce sont là des titres suffisans à une mention particulière dans
ce recueil.



ARISTENETI EPISTOLÆ,

  Gr. lat., ad fidem Cod. Vindob. Recensuit, Merceri, Pawii,
    Abreschii, Huetii, Lambecii, Bastii, aliorum, notisque suis
    instruxit Jo. Fr. Boissonade. Lutetiæ, apud de Bure fratres,
    regis et regiæ bibliothecæ bibliopolas, viâ Serpentinâ. (1 vol.
    in-8.) 1822.

(350-1566 et 1822.)


Ce Recueil épistolaire, qui fut publié pour la première fois, en grec
seulement, par Sambuc, et imprimé, en 1566, à Anvers, Plantin, in-4°,
est évidemment un ouvrage pseudonyme. Le manuscrit de Vienne, sur
lequel les anciens et les nouveaux éditeurs exercèrent leurs veilles,
porte le nom d'Aristenète. De là, plusieurs d'entre eux en ont fait
honneur au personnage de ce nom, ami du rhéteur Libanius, le confident
de l'empereur Julien, ce même Aristenète qui mourut, en 358, à Nicée,
dans un tremblement de terre; mais les célèbres Paw et Mercier, suivis
en cela par M. Boissonade, aussi habile helléniste qu'eux, et plus
complet éditeur, n'ont voulu voir dans ces lettres, dont le style
d'ailleurs est rempli de recherche et d'affectation, qu'un assemblage
de divers contes et discours formé par un compilateur du Ve siècle au
plus tôt, ou qu'un modèle plus ou moins heureux, offert à la jeunesse
par quelque ancien sophiste, des ornemens du genre épistolaire, dans
lequel il est impossible de reconnaître le ton naturel des simples
communications de la vie commune. La raison principale qui fonde
cette dernière opinion est, à notre avis, sans réplique. En effet,
comment verrait-on cité, dans la lettre 26e du Ier livre, le pantomime
Caramallus, contemporain de Sidoine Apollinaire, c'est à dire de 430
à 488, si l'auteur de cette lettre était l'Aristenète contemporain de
Libanius, et l'un des hauts fonctionnaires de l'empire sous Julien? A
ceci nous ajouterons que l'objet et la nature d'un tel recueil sont
trop peu dignes d'un homme grave pour que, sans preuves évidentes, on
le lui attribue, et nous oserons dire aux douze ou treize savans qui
l'ont curieusement examiné, au point que tel d'entre eux a passé quinze
ans de sa vie à l'éclaircir et à l'illustrer.

    L'auteur ayant caché ses titres,
    A qui devons-nous ces épîtres?
    Messieurs les oracles du grec,
    Vainement votre esprit à sec
    Veut en doter Aristenète,
    Le recueil est de Proxénète.

Ce recueil n'est, en effet, qu'une suite de descriptions érotiques,
de maximes, de ruses galantes et de récits libertins, qui ne sont pas
toujours sans grace, ni sans détails piquans des mœurs de la Grèce
dégénérée, mais qui manquent absolument de chaleur et de sentiment.
La volupté conçue ainsi ne s'éloigne guère de la prostitution, et n'a
rien à voir à la tendresse, au charme du véritable amour: c'est, tout
au plus, du lupanar délicat. Les lettres en question n'en ont pas moins
été reproduites ou imitées cinq fois en français, depuis l'an 1597
jusqu'à l'année 1797; cette sorte de sujet étant comme l'histoire,
qu'on prend de toutes mains: elles sont divisées en deux livres, dont
le premier en contient 28, et le second 23. C'est dans la première
lettre, laquelle, adressée à Philocalus (amateur du beau), présente le
portrait circonstancié de la charmante Laïs, que se trouve ce mot si
connu, à la vérité fort joli: «_Vestem induitur, formosa; exuitur,
forma est_. _Vêtue, elle est belle; sans vêtemens, elle est la beauté._
Nos chansonniers amoureux et nos faiseurs de madrigaux, qui s'extasient
à froid sur le sein de leurs belles imaginaires, reconnaîtront leur
image de prédilection dans ces mots: _Pænè excidit referre quanto
Luctamine strophium impellant sororiantes Papillæ_.»

Dans la 2e lettre, un jeune homme attaqué par deux belles qui se le
disputent les met toutes deux d'accord, après s'être fait prier, et si
bien d'accord, qu'on ne saurait raconter comment.

La 3e lettre est tout simplement le récit des joies d'un galant et
d'une courtisane, sous un arbre ombrageux, dans un site enchanté.

Dans la 4e, de deux adolescens fureteurs, l'un, plus expert, reconnaît
une courtisane à sa démarche, et ne se trompe pas: _Sequere_, dit-il à
son ami, _et disce_, etc., etc.

On rencontre, dans la 13e, tout le sujet de l'opéra de Stratonice; mais
nous ne pousserons pas plus loin cette analyse, ne sachant pas le grec,
et le faux Aristenète ne nous paraissant pas d'ailleurs mériter une
plus longue mention. M. Boissonade a dédié son édition à M. Villemain,
l'intention est honorable: toutefois l'hommage est fort au dessous d'un
talent si élevé, si pur, et aussi d'un éditeur si savant. On trouve,
dans le tome 3, de la bibliothèque ancienne et moderne de Jean Leclerc,
une analyse très courte d'Aristenète, à laquelle celle-ci peut servir
d'appendice.



ALCIPHRONIS RHETORIS EPISTOLÆ.

  Gr. lat. ad editionem S. Bergleri, accuratissimè impressæ
    Trajecti ad Rhenum, apud B. Wild. et J. Alheer. (1 vol. in-8,
    Charta magna.) M.DCC.XCI.

(350-1715-91-98.)


  1°. Philoscaphe[14], après trois jours d'horrible tempête,
    la mer est redevenue tranquille.--Dès les premiers rayons
    du soleil, nous avons embarqué nos filets.--Les voilà
    jetés!--Dieu! quelle provision de poisson! nos filets se
    rompent.--Nous avons porté notre butin, du promontoire de
    Phalère, à la ville. On nous a compté de bel argent, et nous
    avons eu, de reste, bon nombre de fretin à porter à nos femmes
    et à nos enfans.

  [14] Amateur de barque.

  2°. Cyrton, c'est en vain que nous pêchons jour et
    nuit:--la proie nous échappe.--C'est comme le tonneau
    des Danaïdes.--Cependant on ne se remplit pas le ventre
    avec des coquilles.--Notre maître veut du poisson et de
    l'argent.--Dernièrement il a commandé des provisions à notre
    jeune camarade Hermon.--Le pauvre enfant s'en est allé à
    Lesbos, privant ainsi notre maître d'un bon serviteur, et nous
    d'un bon compagnon.

  3°. Galatée, c'est une belle chose que la terre ferme; elle
    vous nourrit et vous abrite, comme disent les Athéniens.--Là,
    point de flots écumans prêts à vous engloutir.--L'autre jour,
    à Athènes, j'attendais, dans la galerie de Pécilé, un de ces
    chanteurs enluminés, aux pieds nus, qui chantait je ne sais
    quel poème d'Aratus sur les dangers de la navigation.--Il avait
    raison, ma femme; pourquoi ne pas fuir le voisinage de la mort,
    puisque nous avons des enfans?--Nous n'avons pas grand'chose à
    leur donner; mais, du moins, nous les sauverons des flots; ils
    laboureront la terre, et vivront sans crainte.

  4°. Tritonide, nous autres pêcheurs, ne ressemblons pas plus
    aux habitans des villes et des campagnes, que la mer ne
    ressemble à la terre.--Ceux-là sont empêchés de leurs affaires
    et de celles de la république, et attendent leur prix de la
    glèbe indocile: pour nous la mer est la vie, et la terre la
    mort, comme l'air est la mort pour les poissons.--D'où vient
    donc, ma femme, que tu quittes fréquemment ces rivages, pour
    aller célébrer, avec les riches femmes d'Athènes, la fête des
    Rameaux et celle de Bacchus?--Ce n'est pas pour cela que ton
    père d'Égine t'a fait naître et t'a élevée!--Si tu aimes la
    ville, va-t'en pour toujours! si tu aimes la vie des marins,
    reste avec ton mari, et oublie les trompeuses joies des cités.

  5°. Euthybule, tu n'as pas pris en moi une femme
    vulgaire.--Sosthènes, mon père, et ma mère Démophile, m'ont
    donné une dot pour que nous eussions ensemble des enfans
    libres.--Cependant la volupté t'emporte:--Tu négliges et
    délaisses tes enfans:--Tu fréquentes cette Hermione, qui tient
    une maison de louage à Galène, où les jeunes marins vont faire
    toute sorte de débauches, et qui reçoit des présens du premier
    venu.--Tu es vieux; c'est pourquoi, non content de lui faire
    des cadeaux de pêcheur, tels que des surmulets et des anchois,
    tu lui donnes des réseaux de Milet et des robes de Sicile,
    avec de l'or en sus.--Finis cette vie indolente, ou laisse-moi
    retourner chez mon père.

  6°. Glauca, ma chère femme, conseille-moi;--Tu sais que
    nous sommes pauvres.--Des pirates sont venus me proposer
    d'être des leurs, en faisant briller de l'or à mes
    yeux.--Moi, dont les mains sont pures de sang, je répugne
    à me rendre homicide.--Pourtant la misère est dure à
    soutenir:--Conseille-moi!

  7°. La mer devient menaçante; les vents se déchaînent; les
    dauphins apparaissent en sautant sur les flots, présages d'une
    affreuse tempête.--Pourquoi oserions-nous aller, les uns
    vers le cap de Malée, les autres dans le détroit de Sicile,
    qui dans les eaux de Lycie, qui dans celles de Capharée, non
    moins périlleuses?--Attendons le retour du beau temps sur nos
    rivages:--Alors nous irons à la recherche des corps morts,
    et nous leur donnerons la sépulture.--Tôt ou tard les bonnes
    actions trouvent récompense. En tout cas, elles nourrissent le
    cœur de l'homme, et la conscience satisfaite épanouit l'ame.

  8°. O Scopélès! les Athéniens songent à la guerre:--Déjà
    leurs bâtimens légers sont sortis pour porter des ordres à
    leurs vaisseaux du dehors;--Ils arment ceux du port; et, de
    tout côté, on force l'inscription des matelots, depuis le
    Pirée, Phalère et Sunium jusqu'aux frontières des habitans de
    Géreste.--Fuirons-nous le service de guerre, nous qui avons des
    enfans et des femmes, ou resterons-nous?--Il est plus sûr de
    fuir.

  9°. Je ne savais pas à quel point les Athéniens poussent le
    luxe et la délicatesse.--L'autre jour, Pamphile, voulant aller
    à la pêche, fit marché avec moi.--Le voilà dans ma barque,
    se faisant dresser un lit voluptueux, s'abritant d'une riche
    tente, sous laquelle il rassemble de charmantes femmes et
    quantité de musiciennes; l'une jouant de la flûte, c'est
    Crumation, l'autre du psaltérion, c'est Erato; une troisième
    des cymbales, c'est Evépèse.--Ce ne fut que joie, bombance et
    chants joyeux tout le temps.--Rien de cela ne me faisait envie;
    mais, au retour, Pamphile m'a payé largement.--Alors je me suis
    réjoui. Viennent donc d'autres voluptueux qui égalent Pamphile
    en magnificence!

  10°. Comment l'amour a-t-il blessé un pauvre pêcheur comme moi,
    qui gagne péniblement sa vie?--Toutefois il m'a blessé:--J'aime
    avec fureur la fille de Terpsichore, l'une de ces filles qui
    se sont sauvées, je ne sais comment, de la maison d'Hermione,
    la logeuse, pour venir au Pirée.--Je ne suis qu'un pêcheur;
    n'importe: à moins que son père ne soit fou, il me jugera digne
    de l'épouser.

  11°. Je ne quitterai point cette femme, en dépit de tes
    conseils, Eupolus!--J'obéis à l'Amour.--Cet enfant est né d'une
    déesse marine:--La vierge pour laquelle il m'enflamme, est sans
    doute une compagne de Panope et de Galathée, les plus belles
    des Néréïdes:--J'obéis à l'Amour.

  12°. L'autre jour, tandis que j'assistais, dans ses couches, la
    femme de mon voisin, tu t'es penché sur moi pour m'embrasser,
    vieux Anicétus!--Comme s'il était donné à quelqu'un de
    rajeunir!--Dis-moi: n'as-tu pas dételé ta charrue?--Ne sors-tu
    pas du coin de ton feu, ou du fond de ta cuisine?--Misérable
    Cécrops! finis donc tes soupirs, et songe à toi!

  13°. Thaïs à Euthydème.--Tu fronces le sourcil!--Tu t'es
    mis la philosophie en tête!--En allant à l'académie, tu
    passes fièrement devant ma maison sans y entrer.--Pauvre
    fou! sais-tu ce qu'est ce fameux sophiste dont tu vas payer
    les leçons?--Hier, il m'offrit de l'argent pour ce que tu
    devines.--Il poursuit la servante de Mégara.--Moi qui prise
    mieux tes caresses que tout l'or des sophistes, je l'ai
    refusé.--Si tu veux, je te ferai voir comment cet ennemi des
    femmes renchérit sur les plaisirs accoutumés.--Tu penses donc
    qu'il y ait bien loin d'un sophiste à une courtisane?--C'est
    quasi tout un; car l'un et l'autre vivent de présens.--Nous,
    du moins, nous ne renions pas les dieux; nous ne prêchons pas
    l'inceste et l'adultère.--Eh bien! quoi? ils savent disserter
    sur la cause des nuages, sur la nature des atomes!--J'en
    disserte aussi bien qu'eux; car je n'y connais rien.--Aspasie
    a formé Périclès, et Socrate Critias.--Lequel des deux élèves
    préfères-tu?--Allons, trève de ces insipides folies, Cher
    Euthydème!--Reviens: je te montrerai le souverain bien.--La
    vie s'envole: ne la perds pas en bagatelles ni en recherches
    d'énigmes.

  14°. Pétala! je ne demanderais pas mieux que les courtisanes
    pussent vivre des pleurs de leurs amans:--J'aurais contentement
    avec toi;--Mais il n'en est rien:--Il leur faut du
    solide.--Nous avons besoin d'argent, de vêtemens, de parures,
    de servantes, mon tendre ami!--Depuis tantôt un an, je maigris
    avec toi, que c'est pitié!--Il est vrai que tu m'aimes, que
    jour et nuit tu pleures à mes côtés, tantôt pour une chose,
    tantôt pour une autre.--Encore une fois, n'y a-t-il donc rien
    dans la maison de ton père et de ta mère, ni or, ni argent, ni
    provisions; rien absolument, hormis des larmes?--Tu m'apportes
    aussi, je le sais, des roses, comme on apporte des fleurs sur
    un tombeau.--C'est trop peu:--Tâche de venir désormais avec les
    mains mieux garnies et les yeux plus secs; ou bien tu auras
    sujet de pleurer.

Telle est la matière, telle est la forme de ces cent seize lettres,
divisées en trois livres, que les biographes ont trop peu appréciées,
en disant qu'elles ne manquent pas de naturel; car elles sont tout
naturel et toutes graces, riches en peintures de mœurs, en traits de
sentiment et d'esprit, et partout empreintes de ce cachet de vérité
dont le recueil d'Aristenète est absolument dépourvu. Nous aurions
pu, en multipliant nos extraits sommaires, étendre les preuves de
cette assertion; mais la nudité de certains tableaux, la hardiesse,
pour ne rien dire de plus, de certaines expressions nous ont arrêtés.
Le lecteur français peut d'ailleurs se satisfaire aisément, s'il le
veut, puisque l'abbé Richard a donné une traduction d'Alciphron, en
3 vol. in-8°, Paris, 1785. La meilleure édition de l'original avec
l'interprétation latine est celle-ci, que M. Wagner a reproduite avec
quelques additions, en 2 vol. in-8°, Leipsig, 1798. Notre exemplaire
est du petit nombre de ceux qu'on trouve en papier fort de Hollande.
Jean Leclerc, dans sa _Bibliothèque ancienne et moderne_, pense que
ceux qui font Alciphron contemporain d'Alexandre n'appuient pas cette
opinion sur des fondemens très solides.



HIÉROCLÈS.

SUR LES VERS DORÉS.

  Edition _princeps_. Padoue, Bartholomée de Val de Zuccho. 1474.
    In-4, lettres rondes, 91 feuillets.

(450-1474.)


C'est ici la première édition de Hiéroclès. Elle fut publiée en latin,
sans texte grec, sur la traduction du savant Jean Aurispa, traducteur
aussi d'Archimède, secrétaire et ami du pape Nicolas V (Thomas de
Sarzane). Ce ne fut, au rapport de M. Brunet, qu'en 1583, à Paris, chez
Nivellius, que fut imprimé le texte grec, avec la traduction latine
de Jean Curterius. Cette édition de Padoue, la plus rare, est fort
précieuse, comme tenant de plus près aux manuscrits. Ce fut d'ailleurs
Jean Aurispa qui découvrit à Venise, vers 1447, ce beau livre, monument
le plus pur de la morale de l'antiquité; il est donc juste que nous
lui rendions tous les honneurs de la publication. Son édition est très
belle dans sa simplicité, et si correcte que, malgré les perpétuelles
abréviations dont elle est chargée, comme toutes les éditions
_Princeps_, l'œil saisit facilement l'ensemble des mots.

Il n'y a point de titre général. Le volume débute par une épître
ou préface d'Aurispa au pape Nicolas V; ensuite vient le titre
particulier, dont la forme est singulière.

    Hieroclis philosophi sto
      ici et sanctissimi in
        aureos versus Py
           thagoræ opu
           sculum prœ
            stantissi
             mum et
              Reli
               gio
               ni
       Christianæ consenta
          neum incipit.

A la fin du texte, on lit ces mots: _Laus Deo, amen_, et cette devise:
_Duce virtute et comite Fortuna_. (_Pour guide la Vertu et pour
compagne la Fortune._) Après quoi, sur le verso du dernier feuillet, se
trouve répété le titre particulier de cette addition:

    ........ Hic faciliter
       completum est ac
        impressum. Anno
        Christi M.CCCC.
         LXXIIII. Pata
          vii. IV. ka
            lendas
              ma
              ia
              s.
      Bartholomæus de Val
        de Zoccho. FF.
            Telos.

Qu'on nous permette de ne pas finir cette description sans dire que
notre exemplaire, qui vient de la bibliothèque de Girardot de Préfond,
relié en maroquin rouge par l'ancien Derome, nous a coûté 130 francs,
en 1833. Nous ne serions pas étonnés que ce fût le même qu'un amateur
paya 80 francs à la vente du comte Maccarthy. La progression du prix de
ces sortes de livres est naturelle et rapide; elle sera constante.

Maintenant, parlons un peu des vers dorés; car la forme n'est pas tout,
le fond est aussi quelque chose. Nous ne saurions mieux rendre hommage
à Hiéroclès qu'en rapportant la préface d'Aurispa au pape Nicolas V,
dont il était l'ami, dès avant que ce digne pontife eût été cardinal,
évêque de Bologne, et chef de l'Eglise, après Eugène IV, le 14 mars
1447. On se rappelle que Nicolas V, auquel succéda Calixte III, était
d'un caractère doux, paisible, libéral, et même magnifique; qu'il
fut protecteur éclairé des lettres et des arts, et grand acheteur de
manuscrits grecs et latins; qu'il termina heureusement, après 71 ans,
le grand schisme d'Occident, par la démission obtenue de Félix V, pape
d'Avignon; enfin qu'il mourut, à 57 ans, le 24 mars 1454, de chagrin
de la prise de Constantinople par les Turcs. Voici donc la lettre
qu'Aurispa lui adresse, et que nous n'avons vue nulle part ailleurs.

  «Je m'étonnais et je cherchais la cause de l'infériorité de nos
  modernes sur les anciens, tant dans les lettres que dans les
  édifices et les monumens; et, cette infériorité remarquable, je
  croyais devoir l'attribuer tout ensemble à la négligence des
  hommes, au peu de moyens mis à leur disposition, à leur nature
  moins heureuse; mais, très Saint-Père, vos vertus et votre
  protection ont jeté un si grand éclat sur nos derniers temps, que
  ces pensées me sont sorties de l'esprit; et j'ai bien reconnu
  alors que ce fut à la haute faveur de ses princes que l'antiquité
  dut surtout ses monumens et ses génies. Nous voyons, en effet,
  un si grand nombre de temples et de magnifiques bâtimens publics
  et particuliers, rétablis ou élevés par votre ordre, ou même à
  vos frais, qu'à peine nous, qui sommes témoins de ces merveilles,
  pouvons-nous croire qu'elles aient pu s'effectuer en si peu
  d'années; merveilles telles que, pour les décrire toutes, il
  faudrait un gros livre. Je me permettrais de le faire en détail,
  si je me confiais dans mes talens, et je le ferais, sans doute,
  à ne consulter que mon désir. Oui, je désire écrire votre vie
  entière, préférant d'être accusé de témérité, sous une apparence
  d'amour, que de l'être d'un silence prudent; mais peut-être
  quelqu'un plus éloquent se présentera-t-il pour cette œuvre
  hardie. Il ne se peut qu'entre tant d'habiles gens que vos
  bienfaits ont soutenus il ne s'en trouve un digne d'écrire cette
  vie si pleine, si variée, si brillante de vertus diverses. Les
  études, en tout genre, ont fait de tels progrès depuis peu, grâce
  à vous, que le nombre des auteurs ou traducteurs dépasse celui
  des huit derniers siècles; et, en cela, vous n'avez pas seulement
  rendu service aux contemporains, mais encore aux hommes passés
  et à venir; aux uns, en les sauvant de l'oubli; aux autres, en
  leur fournissant, avec des modèles, une précieuse facilité de
  s'améliorer. Vous avez fait chercher, en tout lieu, des ouvrages
  que l'incurie et l'ignorance avaient ensevelis depuis six cents
  ans. Vos envoyés ont parcouru le monde et poursuivi partout la
  trace des manuscrits grecs et latins, les achetant de votre
  argent; et moi, qui vous honorai et vous aimai toujours, j'en ai
  traduit plusieurs, que je vous ai dédiés avant votre exaltation.
  Ce fut pendant votre séjour à Venise, où je m'étais rendu par vos
  ordres, que j'achetai, entre d'autres livres par moi découverts,
  le Hiéroclès sur les vers de Pythagore, dits _les Vers dorés_;
  ouvrage où la philosophie pythagoricienne est toute contenue,
  et si utile, qu'à mon âge de quatre-vingts ans, je n'ai rien
  lu, soit en grec, soit en latin, qui m'ait plus profité. Aux
  miracles près, cet écrit diffère peu des livres chrétiens. Je
  l'ai donc traduit en latin, et je l'offre à Votre Sainteté,
  seulement pour qu'elle le lise; car, du reste, il ne saurait rien
  ajouter à la science d'un aussi docte personnage, à la vertu
  d'un homme aussi vertueux; mais il ne laissera pas que de vous
  plaire, en confirmant vos propres sentimens. Tout en traduisant,
  j'ai fait des vers grecs plutôt que des vers latins, mais qui
  rendent le sens mot à mot, afin que l'explication de Hiéroclès
  s'y rapporte exactement; et vous remarquerez que, dans le grec,
  la quantité requise pour le vers héroïque, n'est pas conservée,
  les Pythagoriciens ayant toujours regardé, dans le discours,
  l'utilité plus que les paroles.»

Les Pythagoriciens et Jean Aurispa avaient raison. Eh! qui donc
songerait à la mesure des vers en lisant des préceptes tels que ceux-ci?

  --Honore les dieux immortels comme ils sont établis et ordonnés
  par la loi!

  --Honore aussi les héros, les génies! honore ton père et ta mère,
  et tes plus proches parens!

  --De tous les hommes, fais ton ami de celui qui se distingue par
  sa vertu!

  --Ne hais pas ton ami pour une faute!

  --La puissance habite près de la nécessité!

  --Triomphe d'abord de la gourmandise, puis de la paresse, de la
  luxure, de la colère!

  --Pense que la destinée n'envoie pas la plus grande portion de
  malheurs aux gens de bien!

  --Réfléchis avant d'agir!

  --Songe toujours que les biens du monde sont fragiles, et que la
  mort y mettra bientôt un terme!

  --Examine ta journée chaque soir, et sois-toi alors un juge
  sévère!

  --Tu connaîtras que les hommes s'attirent leurs malheurs
  volontairement.

  --Misérables qu'ils sont! pour la plupart, ils n'entendent pas
  que les vrais biens sont près d'eux.

  --La race des hommes est divine; ainsi, prends courage!

  --Laisse-toi guider par l'entendement qui vient d'en haut!

  --Quand tu auras dépouillé ton corps mortel, tu arriveras dans
  l'air le plus pur;

  --Et tu seras un immortel incorruptible, etc., etc.

Quelle sagesse! quelle haute et profonde philosophie! quelle céleste
simplicité. Que cela est au dessus des rêveries et des ambages de la
dialectique de Platon, malgré son _Timée_! au dessus des subtilités et
des sécheresses de l'analyse d'Aristote! et que cette secte italique,
née avec Pythagore, 590 ans avant l'Évangile[15], mère de l'Académie
et du Lycée, aurait dû éclipser ses enfans, qui l'ont éclipsée
elle-même! Ne nous troublons pas de la théorie du _Quartenaire_[16],
du _Système des démons_, des _Symboles_, de la _Transmigration des
ames_, de l'_Abstinence de la chair des animaux_; tout cela n'est pas
Pythagore: c'est par là qu'il est homme et vulgaire! Cherchons-le dans
les _Vers dorés_, dans cette sublime pensée, que la solide philosophie
repose, non sur la métaphysique, mais sur la morale; car c'est par là
qu'il s'accorde avec _les plus beaux livres qui soient sortis de la
main des hommes_! Il faut traverser sept siècles, et se rendre (qui
l'eut imaginé?) à la cour de Néron pour lui trouver, dans Épictète,
un égal? non, mais un émule au sein de l'Europe idolâtre. Encore un
pas, et Marc Antonin se rencontre; puis rien pour discipliner le
monde païen, rien hors de Hiéroclès, interprète des maîtres, puisque
Cicéron, tout éloquent, tout sage qu'il était, ne fut pas doué de cet
ascendant qui subjugue les passions; et que l'habile, le courageux
rhéteur Sénèque, parut n'avoir de morale que dans la tête. Il y avait,
nous croyons, à Crotone, une loi qui ordonnait à chacun de lire les
_Vers dorés_, le matin et le soir de chaque jour; loi vénérable dans
sa naïveté, que l'on peut traduire ainsi: Ordre à chacun de consulter
chaque jour les tables de sa conscience! Du reste, ces _Vers dorés_
sont, ainsi que l'érudition antique et moderne l'a reconnu, le résumé
de la philosophie pythagoricienne, mais ne sont pas de Pythagore.
Lysis[17], son disciple, et maître d'Épaminondas, passe pour les
avoir écrits. Quant au fils de Parthenis, il n'écrivait guère; il
voyageait, parlant de Dieu, de la vertu qui unit les hommes, prêchant
d'exemple encore plus que de paroles, et on le suivait. Que cette vie
sacrée eût été belle à bien connaître! et combien on doit regretter
le récit qu'en avait composé ce Xénophon, si digne de lui, qui naquit
160 ans seulement après lui; réduits que nous sommes à vivre sur les
froids documens de Diogène Laërce, et sur les histoires désordonnées
et fantastiques de Jamblique et de Porphyre, tout savamment compilées
qu'elles peuvent être par Dacier! Heureusement, si la suite des actions
de Pythagore s'est comme perdue dans la nuit des âges, son esprit revit
dans le commentaire de Hiéroclès, disciple inspiré par cette grande
intelligence, et, chose mémorable! inspiré après 800 ans révolus. C'est
là qu'on trouve ces belles sentences:

  [15] D'autres disent 540 ans.

  [16] Théorie qu'il ne faut pas confondre avec la découverte du
  carré de l'hypothénuse, qu'on doit à Pythagore.

  [17] Jean Le Clerc, dans sa _Bibliothèque choisie_, s'étayant
  du témoignage de M. Dodwel, laisse percer quelques doutes sur
  l'opinion que Lysis même soit l'auteur des _Vers dorés_; mais
  comme, à cet égard, on ne peut plus arriver à la certitude,
  autant vaut s'en tenir à l'opinion commune, qui est ici favorable
  au maître d'Épaminondas.


    --D'où viendrait l'amour du beau et du bon, si l'ame n'était
    pas immortelle?[18]

  [18] Nous nous servons librement ici de la traduction de Dacier,
  comme nous l'avons fait plus haut.

    --Si l'ame est immortelle, comment appeler malheur autre chose
    que le vice qui nous éloigne de Dieu?

    --Une preuve que la droite raison est naturellement dans
    l'homme, c'est que l'injuste juge avec justice, quand la
    passion ne le domine pas.

    --Ne nions pas la providence à cause de nos maux; car, puisque
    la vertu les adoucit, il est évident qu'une providence veille
    sur nous.

    --Savez-vous quels biens vous auriez, si vous aviez toujours
    pratiqué la vertu?

    --Les maux dont vous vous plaignez sont le fruit de vos fautes.
    Mais la mort? la mort n'est point un mal pour l'homme qu'elle
    réunit à Dieu. Mais la mort des animaux? laissons cette
    difficulté à résoudre à celui qui prend soin des animaux comme
    de tout l'univers, où règne un ordre évident, lequel ne saurait
    exister sans Dieu.

    --Si, en suivant la raison, nous diminuons nos douleurs; si, en
    la délaissant pour céder à nos passions, nous augmentons nos
    douleurs, qu'en faut-il conclure? sinon que l'ame humaine vient
    de Dieu, dont la loi doit être pratiquée et sera couronnée.

    --Si les déréglemens de l'homme viennent de l'empire qu'il
    donne à ses sens, ne convient-il pas de régler ses sens, en
    commençant par la pratique de la tempérance?

    --Dieu est la source de tous les dons, et la prière est un
    milieu entre notre recherche des dons de Dieu et ces dons
    mêmes. C'est pourquoi il faut prier.

    --Mais, en priant il faut agir, de peur qu'en agissant sans
    prier, nous n'embrassions qu'une vertu impie et stérile, ou
    qu'en priant sans agir nous ne proférions que de vaines et
    inutiles paroles, etc., etc., etc.

Après avoir lu ce qui précède, comment a-t-on pu confondre le
commentateur des _Vers dorés_ avec cet autre Hiéroclès, président de
Bithynie, puis gouverneur d'Alexandrie, qui persécuta les chrétiens
sous Dioclétien; qui écrivit contre eux, en quoi il fut combattu
victorieusement par Eusèbe et Lactance; enfin, qui mettait Aristée et
ce fou d'Apollonius de Thyane au dessus de Jésus-Christ? M. Dacier
repousse avec une force et une science invincibles cette erreur
grossière, soutenue par Vossius. Il dégage notre Hiéroclès très
habilement de six autres personnages homonymes, et prouve suffisamment,
contre l'autorité du docte Pearson, que le digne interprète de
Pythagore, celui qui ressuscita sa doctrine dans Alexandrie, vers la
fin du IVe siècle, et qui composa sept livres sur la providence et le
destin, dont Photius nous a conservé des extraits, était originaire de
Carie, et fut d'abord athlète, avant d'être un des plus sages et des
derniers philosophes de l'antiquité.



PREMIERS MONUMENS

DE LA LANGUE FRANÇAISE

ET

DE SES PRINCIPAUX DIALECTES,

EXTRAITS DES ÉCRITS DE DIVERS SAVANS FRANÇAIS, ANCIENS ET MODERNES.

(800-13-41--1204-1566-1818.)


Entre les sujets qui ont exercé l'érudition et la dialectique de nos
philologues, il n'en est point qui ait amené plus de controverses que
les origines de notre langue. A la vérité, la matière était importante
et ardue. Quel plus digne objet des recherches savantes que la source
d'un idiome devenu l'agent le plus actif et le plus répandu de la
civilisation moderne; et, aussi, quel champ plus vaste ouvert à la
discussion, vu l'indigence dans laquelle les siècles antérieurs au
XVIe nous ont laissés, par rapport aux documens capables de verser la
lumière sur ces origines ténébreuses!

Plusieurs savans, entraînés par un sentiment naturel d'orgueil
national, et frappés de la physionomie constante et particulière des
coutumes et du langage des contrées armoricaines, voulurent voir
presque tout le français dans le celtique, et le pur celtique dans le
bas-breton. De ce nombre fut, au commencement du XVIIIe siècle, le
fameux religieux de Saint-Bernard, Pezron, originaire de Bretagne.
Selon lui, les Celtes descendaient directement de Gomer et d'Ascénaz,
fils et petit-fils de Japhet; les divers peuples de l'Europe sortaient
de cette souche, et toutes les langues européennes dérivaient du
celtique gomérite; opinion qu'il put appuyer du célèbre géographe
Cluvier, mort en 1623, lequel, ayant aperçu, dans la langue allemande,
des rapports avec certaines racines celtiques, en avait inféré que le
celtique était le principe de l'allemand.

Le ministre réformé Pelloutier, historien des Celtes, venu peu après
dom Pezron, tout en traitant ce dernier de visionnaire, ne s'engagea
guère moins que lui dans le système celtique, sauf qu'il ne remonta
point jusqu'à Noé; car, du reste, il fit descendre des Scythes, ou
anciens habitans du grand plateau de l'Asie, nos aïeux les Celtes;
puis, de ceux-ci, sans difficulté, les Germains, les Scandinaves,
les Moskowites, les Polonais, les Angles, les Pictes, les Grecs, les
Étrusques, les Umbres, les Siciliens, etc., etc.; et, par suite, il fit
découler du celtique les langues principales de l'Europe, notamment le
grec, le latin et l'allemand, sur la foi de quelques termes conformes,
quant au son et à la signification dans les quatre langues, tels que
_πατερ_, _vater_, _père_; _μητερ_, _muster_, _mère_; _γουν_, _knie_,
_genou_, etc., etc.

Le Brigant[19] se fit depuis un nom, en poussant les mêmes idées à
l'extrême.

  [19] Elémens de la langue des Celtes-Gomérites, ou Bretons,
  Strasbourg, 1779, in-8. Jean-Baptiste Bullet, académicien
  de Besançon, mort en 1775, auteur d'une Histoire et d'un
  Dictionnaire de la langue celtique, 3 vol. in-fol., 1754-59-70,
  doit aussi compter parmi les plus notables défenseurs de nos
  origines du langage, tirées du Celtique. Il y a bien des
  rêveries, sans doute, dans son savant Mémoire; mais il s'y
  rencontre également beaucoup de faits et de recherches qui
  méritent l'estime et doivent faire réfléchir les partisans du
  système anti-celtique.

Dom Martin et dom Brezillac, dans leur estimable _Histoire des
Gaules_, qui parut en 1752, apportèrent, sans être aussi tranchans,
des secours nouveaux à l'appui d'un système d'antiquités pour notre
langue, bien propre à rehausser le rang qu'elle occupe justement parmi
les idiomes connus. Un tel système devait obtenir faveur chez nous.
Aussi lui fit-on fête, lorsqu'il parut ou reparut ainsi dans tout
l'appareil de la science, en pompeux cortége d'assertions, de notes,
de dissertations nébuleuses. Nous vîmes alors pulluler les origines
celtiques. Une académie celtique se forma, qui se recommanda par
d'ingénieux et pénibles travaux; et rien, enfin, ne manqua aux Celtes
renouvelés, rien que les preuves trop souvent; car les contradicteurs,
violens d'ailleurs, ne leur manquèrent pas plus que les partisans
fanatiques.

Entre les contradicteurs, nous citerons Barbazan. C'était un homme fort
instruit, sans doute, des vieux monumens de notre langue, dont il eut
le mérite de réveiller le goût trop abandonné dans le grand siècle,
et peut-être poussé trop loin aujourd'hui. Trois volumes d'anciens
fabliaux, précédés de curieuses préfaces, et suivis d'autres poésies
gothiques, publiés par ses soins, en 1756, lui font honneur, ainsi qu'à
M. Méon, qui les a très amplement reproduits et annotés, en 1808; mais,
après avoir payé ce juste hommage à son investigation patiente, on
peut lui reprocher, sans scrupule, sa manie anti-celtique, et surtout
le ton amer et décisif qui domine sa discussion. Il traite légèrement,
ou même dédaigneusement, les Etienne Pasquier, les Fauchet, les Borel,
les Ménage, ce que personne n'a le droit de faire; et non seulement il
ne veut voir que du latin sans le moindre mélange de celtique dans le
français primitif, mais il va jusqu'à refuser aux Celtes d'avoir eu des
caractères d'écriture, bien qu'il admette qu'ils ont eu des _carmes_,
ou poésies chantées par les Bardes: la raison qu'il donne en faveur
de cette dernière opinion ne vaut rien... «César, écrivant à Cicéron
le jeune, assiégé dans Trèves, dit-il, se servit de caractères grecs,
pour n'être pas lu par les Celtes ou Gaulois.» Ceci prouverait tout
au plus que ces peuples ne lisaient pas communément le grec; mais non
qu'ils n'eussent aucun usage de caractères phoniques, au contraire.
La religion des Gaulois leur défendait, il est vrai, l'écriture, et
confiait chez eux les pensées à la mémoire. Ainsi l'avaient réglé leurs
druides, jaloux de toute libre communication des esprits. Toutefois,
il en faut conclure que les Gaulois pouvaient écrire; car jamais loi
n'interdit l'impossible. Barbazan cite encore le lexicographe celtique
dom Pelletier, qui n'a trouvé aucun monument écrit en bas-breton avant
l'an 1450; mais doit-on dire, sur ce témoignage, qu'il n'exista jamais
de tels monumens plus anciens? Non; ce serait abuser de l'argument
négatif dont il est si reconnu qu'il faut user sobrement. Ni Mabillon,
ni dom de Vaines, cela est encore vrai, ne donnent, dans leurs tableaux
diplomatiques, de caractères spécialement celtiques ou gaulois; mais
les habitans de la Gaule ne pouvaient-ils avoir des caractères inconnus
à Mabillon et à dom de Vaines? et, quand on voit, dans la diplomatique
de ces illustres bénédictins, 350 formes d'_A_, y compris celle-ci,
F, et cette autre Ⅎ, 260 formes de _B_, y compris celle-ci Ǝ, et
cette autre 8, etc., etc., n'est-on pas fondé à déclarer téméraire
l'opinion qu'aucune de ces formes, employées dans les Gaules depuis
l'ère chrétienne, ne fut connue des anciens Celtes ou Gaulois?

L'académicien Duclos, étayé de Samuel-Bochart, établit, dans ses
judicieux et élégans mémoires[20] sur les antiquités de notre langue,
que les Celtes du Midi avaient reçu, des Phéniciens, des caractères
analogues à ceux des Grecs. Qui empêche, d'autre part, que les
Celtes du Nord n'aient eu des caractères runiques? En un mot, point
d'association d'hommes sans langage; point de corps de nation sans
langage écrit ou figuré, phonique ou symbolique: or, les Celtes
formaient un grand corps de nation, composé de plusieurs membres soumis
à des lois; donc, il est raisonnable de leur supposer la connaissance
des caractères.

  [20] Mém. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

La préoccupation anti-celtique de Barbazan, et son parti pris de
rapporter toutes nos origines de langage au latin, le font tomber dans
d'étranges propositions. Il affirme, par exemple, que le celtique avait
entièrement disparu des Gaules et cédé sa place au latin dès le VIe
siècle; affirmation qui semble hardie, quand on a voyagé dans le pays
basque et en Bretagne. L'académicien Bonamy, pour le roman de Nord, et
le médecin Astruc, pour le roman du Midi, sont plus discrets quand ils
accordent que, 400 ans après César, le celtique entrait encore pour
un trentième des mots dans la langue vulgaire de nos contrées, et ils
ne disent rien de la syntaxe ni des idiotismes qui font plus de la
moitié des langues. Autres exemples: Barbazan tire le mot bas-breton
_ascoan_ (repas de nuit) de _iterùm cænare_; le mot _cael_ (grille) de
_cancellus_; le mot _direis_ (insensé) de _extrà regulam_; le mot _bar_
(homme, baron) de _vir_. Il dit que _bourg_ vient d'_urbs_, et non du
tudesque _burg_; que le mot _grenouille_ vient de _rana_; il en vient
comme de _batrakomios_, et comme _souris_ vient de _mus_. Pour ne pas
admettre, avec tout le monde, la racine celtique _dun_ (élévation),
il prétend, ce qui contredit Fréret et l'évidence, qu'_augusto-dunun_
vient d'_augusti-tumulus_: en ce cas _château-dun_ viendrait de
_castelli-tumulus_.

Mais voici la mesure comblée; il fait sortir le mot _chêne_ de
_chaonia_, pays célèbre par les chênes de Dodone! En bonne foi,
peut-on, après cela, se moquer de l'étymologiste Ménage? Ce savant
homme, du moins, n'était point exclusif, s'il était souvent forcé, nous
ne le voyons pas rejeter, sans miséricorde, toute racine gauloise de la
langue qui règne aujourd'hui dans les Gaules; et il aime mieux faire
dériver le mot _soin_ du celtique _sunnis_ que du latin _cura_, et
_barque_ de _bargas_, que de _navis_.

Après tout, si Barbazan n'est rien moins que celte, il est bon
français. Notre langue, à son avis, est belle, riche et harmonieuse.
Il y a du vrai, quoi qu'on dise, dans cette assertion; cependant,
il aurait dû ajouter que l'espagnol est bien plus riche et plus
harmonieux. De même, il nous paraît fondé, lorsqu'il avance que les
variations et les variétés dans la prononciation des langues sont deux
causes capitales de leur altération, et, par suite, de leur fusion dans
des langues nouvelles; vérité que Bonamy[21] a plus tard parfaitement
développée; il en conclut sagement que, pour conserver les langues,
il conviendrait d'en fixer la prononciation, en rapprochant, le plus
possible, sans trop heurter l'usage, l'orthographe des mots de leur
son; mais cette idée n'est pas nouvelle; et la variété, le caprice des
organes vocaux, nous le craignons, la rendront toujours inapplicable.
Un organe gascon ne dirait-il pas constamment _voiré le bine_, pour
_boire le vin_? Ainsi du reste.

  [21] Mém. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il y
  est justement cité, entre autres choses, cette locution latine:
  _cave ne eas_, qui n'est plus reconnaissable quand elle est ainsi
  prononcée: _cauneas_.

Si nous remontons plus haut dans nos annales philologiques, nous
rencontrons un autre système d'origines relativement à notre idiome.
Trippault, dans son _celt-hellénisme_, en 1580, et avant lui Henri
Estienne, en 1566, dans son _Traité de la conformité du langage
français avec le grec_, accordèrent au grec une influence majeure
sur la formation de la langue française. Le savant imprimeur,
particulièrement, ne craignit pas de soutenir la thèse suivante, _que
la langue française a beaucoup plus d'affinité avec le grec qu'avec
le latin_[22]; en confessant, toutefois, que cette thèse _resta sur
l'estomac de bien des gens, pour l'avoir trouvée de digestion dure_.
Son Traité renferme une grande érudition grammaticale, employée avec
infiniment d'esprit. Trois livres le composent: le premier, consacré
aux articles définis et indéfinis, et généralement aux diverses parties
d'oraison, sauf l'interjection; le second, qui traite des locutions ou
idiotismes communs aux deux langues, tels que ceux-ci: _πᾶν το άντιον_
(tout au contraire), _εστι δεκα[23] παντα_ (il y en a dix en tout),
cette partie de l'ouvrage est des plus curieuses; enfin, le troisième,
qui donne seulement cinq ou six cents étymologies celt-helléniques,
tandis que Trippault en donne quinze cents.

  [22] _Multò majorem gallica lingua cum græca habet affinitatem
  quàm latina._

  [23] Il est certain qu'on ne pourrait dire en latin, _totum
  contrario, sunt in omne decem_.

L'opinion de Henri Estienne, que nous nommons le système grec, nous
paraît mieux soutenue que les systèmes celtique et anti-celtique dont
nous avons parlé; du moins est-elle basée sur des rapprochemens et
des analogies grammaticales très heureusement choisies. Joignons-y
l'appui que l'histoire lui prête, par les témoignages avérés d'une
longue suite de rapports commerciaux entretenus entre les Grecs de
Marseille et les Celtes du Midi; par ceux de plusieurs expéditions et
migrations gauloises poussées jusque dans la Grèce et l'Asie-Mineure;
et nous conviendrons volontiers que les sources du français recèlent
de notables infiltrations helléniques; mais, de cette vérité à la
proposition anti-latine énoncée plus haut, il y a loin.

Combien il est rare, chez les savans, de modérer son ardeur curieuse,
et de réunir à l'esprit hardi de recherches l'esprit mesuré d'analyse!
Le bon sens vulgaire qui les juge, et parfois les redresse, aurait tort
pourtant de les négliger; car la facilité est grande de s'éclairer par
leurs erreurs mêmes, et mille fois plus que celle de se tromper comme
eux.

Poursuivons, et rappelons une dispute acharnée qui, par le jour qu'elle
a jeté sur nos origines, aussi bien que par l'importante autorité des
antagonistes, vaut la peine de nous arrêter. En 1742, M. l'Evesque
de la Ravallière, d'une famille champenoise honorée par ses mœurs
et versée dans toutes sortes de lettres, parent de MM. l'Evesque du
Burigny, qui fit, entre autres écrits notables, une remarquable _vie
d'Érasme_, et l'Evesque de Pouilly, spirituel auteur de _la Théorie des
sentimens agréables_, donna une bonne édition, devenue peu commune, des
_Poésies du roi de Navarre_, Thibault, comte de Champagne. C'est dans
les Prolégomènes de cette édition, par parenthèse, que fut vivement
attaquée la tradition[24] de l'amour de ce prince pour la reine Blanche
de Castille. Thibault était sensible; mais Blanche de Castille était
déjà vieille lorsqu'il chantait. On peut encore argumenter là dessus;
mais, en tout cas, si cette reine ne fut pas l'ame des chansons de
Thibault, elle fut l'ame de la monarchie: cela valait bien autant. M.
de la Ravallière emporté par ses recherches, et tourmenté de la foule
d'observations tantôt justes, tantôt hasardées, qui se pressaient
dans sa riche mémoire, sans peut-être s'y coordonner suffisamment,
émit, dans une longue dissertation qui enrichit son travail d'éditeur,
des idées nouvelles sur la langue des premiers Français. Il n'était
pas celtique, sans doute, comme un moine breton; mais, avec la haute
habitude qu'il avait de réfléchir, il ne s'était pas expliqué, aussi
facilement que beaucoup d'érudits, comment les dix légions de César,
qui eurent tant de peine à soumettre les Gaules, réussirent si bien,
qu'au temps de l'invasion de Clovis, 20 millions de Gaulois avaient
tout à fait oublié leur langue pour parler exclusivement latin. Les
écoles romaines, fondées par Caligula tant à Lyon qu'à Besançon,
n'étaient point assez à ses yeux pour lui faire admettre ce fait
incroyable: tout au plus il en eût concédé une partie à la Narbonnaise,
province conquise par les Romains, dès le consulat de Martius Rex,
129 ans avant Jésus-Christ; mais pour la province d'Autun, pour la
ligne des Parisis, pour celle des Venètes, pour celle des Ambiaques,
et généralement pour les différens états celtes, au nord de la Loire,
il était sans complaisance, et s'obstinait à les trouver celtiques, et
non latins, au moment de l'arrivée des Francs; bien que les druides,
en leur plaignant l'Ecriture, leur eussent enlevé le meilleur moyen
de conserver leur langue, et que l'indolence naturelle à ces peuples
pour tout ce qui tenait au passé n'eût permis à aucun d'eux d'éclairer
leurs fastes glorieux par des monumens écrits. Saint Irénée, évêque
de Lyon, martyrisé sous Sévère, en 202, se disant obligé d'apprendre
le gaulois depuis qu'il vivait dans les Gaules; Ammien Marcellin,
Claudien, Ausone vers 390, supposant l'existence d'une langue gauloise
encore de leurs jours; Fauchet, pensant que _la langue dite romande
des Gaulois, à la venue des Francs, n'était point la latine, ains la
gauloise corrompue par les Romains_; Pasquier, qui appelait le latin
à l'époque de Charlemagne, _la langue courtisane_; et, bien d'autres
témoignages encore, l'avaient fortifié dans ses idées. Il s'était aussi
demandé probablement, pourquoi, si la langue latine était la langue
vulgaire des Gaules, aux VIe, VIIe, VIIIe et IXe siècles, il y avait
si loin du latin, quoique barbare, de Grégoire de Tours, d'Eginhard,
etc., au jargon prétendu latin des fameux sermens de 841, prêtés par
Louis-le-Germanique, et par les seigneurs français à Charles-le-Chauve.

  [24] M. Paulin-Paris, dans les notes de son excellente édition
  du _Romancero français_, a rétabli, avec sa sagacité ordinaire,
  l'autorité de cette tradition.

D'un autre côté, cependant, il n'avait pu fermer les yeux sur les
principes latins que ces sermens renferment.

D'un autre côté il était frappé du peu de rapports de construction
et de désinences qui existent entre le jargon des sermens et le
langage des poèmes de Brut, de Rou et de Guillaume au court nez, qu'il
regardait comme les premiers écrits français, avec l'histoire de la
prise de Jérusalem composée en dialecte limousin par le chevalier
Bechada, vers 1130. Toutes ces difficultés étant venues à fermenter
dans son esprit, il lança contre les bénédictins de l'histoire
littéraire de la France quatre Brûlots, savoir: 1er Brûlot; le latin
fut toujours dans les Gaules une langue savante, plus ou moins pure,
mais toujours langue savante. 2e Brûlot; le celtique, plus ou moins
altéré, fut constamment, dans ses différens dialectes, la langue
vulgaire des Gaules. 3e Brûlot; ce celtique enfin romanisé, qui
paraît dans les sermens de 841, n'est pas le principe du langage
roman rustique, qui forma depuis le français: c'est un premier roman
rustique, lequel disparut sous la deuxième race, ou tout au plus fut
relégué outre Loire, ainsi que le dit Claude Fauchet[25]. 4e Brûlot;
notre français s'est formé au plutôt vers le commencement de la race
capétienne, d'un second roman rustique, dont les bases furent le
celtique, le latin et le thiois ou théotisque ou tudesque; et ce second
roman rustique a pris naissance dans les provinces, notamment dans la
Normandie; et (du Verdier a raison de le dire) on n'a point écrit pour
la postérité dans cet idiome beaucoup avant Philippe-Auguste.

  [25] Origines de la langue française, 1581, in-4.

Le fond de ces idées nous paraît solide; mais l'auteur oubliait que,
dans la génération des grands faits historiques, les élémens sont si
complexes, et se combinent de tant de façons diverses, que la vérité
devient erreur sitôt qu'on la formule en propositions simples, telles
que celles qu'il avait émises. O mystère de la formation et de la
filiation des langues! si, comme Rousseau l'a pensé, il fallut un Dieu
pour vous accomplir, n'en faut-il pas un également pour vous expliquer?

Il régnait, d'ailleurs, dans la dissertation de M. de la Ravalière, une
assurance effrayante pour qui s'est bien pénétré de ce que c'est que
des origines; et aussi, disons-le, une confusion de raisonnemens et de
citations qu'un style dur n'était pas propre à faire aisément passer.
Le grave, le modeste dom Rivet, qui écrivait divinement, et liait ses
idées et ses matériaux avec un art merveilleux, eut donc beau jeu,
dans le tome VII et suivans de son admirable _Histoire littéraire de
la France_, à relever le gant, ou plutôt à renvoyer les brûlots, pour
suivre notre métaphore.

Deux points principaux embrassent toute la réponse de dom Rivet: 1° le
latin fut la langue vulgaire des Gaules, après la conquête des Romains,
jusqu'à la naissance du _Roman rustique_, d'où notre français est
dérivé; 2° on a écrit pour la postérité dans le _Roman rustique_, d'où
notre français est dérivé, bien avant la troisième race de nos rois,
et non pas d'abord dans les provinces, et non pas spécialement d'abord
dans la Normandie.

_Quant au premier point_, l'opinion de l'auteur avait le mérite
d'offrir un ensemble parfaitement tissu, très facile à saisir et
à suivre d'un bout à l'autre, sans embarras, sans épines, sans
digressions.

Ainsi que dans Du Cange, on y voyait cette belle langue latine,
implantée par les armes sur le sol de nos aïeux, y germer, croître,
fructifier, servir d'organe à la religion chrétienne, si féconde; puis,
à la venue des Barbares, se flétrir, se dessécher et se dissoudre sous
les Carlovingiens, malgré Charlemagne, dans cet idiome bâtard que le
temps et le génie ont fait, depuis, grandir et s'élever jusqu'aux
cieux, sous Louis XIV. Le malheur était que l'argumentateur négligeât
bien des difficultés sur sa route, qu'il ne vît qu'une seule cause où
des causes innombrables se révèlent; enfin, qu'il finît par se réfuter
lui-même dans sa conclusion, en avouant qu'il venait d'exposer comment
la langue latine s'était perdue, et non comment la française s'était
formée, en quoi consistait pourtant tout le problème. On sent qu'il est
commode, pour débrouiller le chaos de notre ancien langage, d'établir,
avant tout, que le latin fut, un temps, la langue vulgaire des Gaulois.
Une fois ce point admis, il n'y a plus à s'ingénier, le reste coule de
source. Les Wisigoths, les Allemands, les Bourguignons, les Normands,
ont beau se pousser, les uns les autres, sur notre terre sacrée, et se
fondre dans la population des Celtes ou indigènes, suivant le rapport
numérique d'un à vingt, si les Romains y furent dans la proportion
d'un à cent; les dominations ont beau se combattre et se succéder; les
lettres et les sciences périr, on n'en marche pas moins son train. Avec
ce fil générateur du latin d'abord pur, puis altéré, puis corrompu,
puis transformé, on arrive frais et léger au temps de Philippe-Auguste,
où l'on trouve à foison des relais de poètes gothiques, lesquels vous
mènent d'un trait à Ville-Hardouin et aux prosateurs de seconde
origine, et l'on est au but; car, soit dit en passant, si la poésie
ébauche les langues et les illustre, c'est la prose qui les développe
et les fixe, attendu qu'elle seule se plie à l'expression des idées de
l'homme dans toutes leurs nuances; et il y a plus de métaphysique de
langage dans les discours de paysans qui se jouent, qui se disputent,
qui font l'amour, qui transigent, que dans tous les poèmes d'Homère.

Ainsi, sans s'arrêter aux grands dialectes du midi de la Gaule, qui
cependant ont de l'importance, puisqu'ils ont influé sur la formation
de l'italien et du castillan; sans, pour ainsi dire, s'occuper des
langues basque et bretonne, non plus que des différens dialectes ou
patois bourguignons, normand, picard, auvergnat, etc.[26], encore
subsistant à l'heure qu'il est, qui n'en sont pas moins des monumens
précieux et radicaux de la langue française, qu'il serait bien temps
de réunir, de comparer, de consulter avec le dernier soin, on rend cet
arrêt sans hésitation comme sans orgueil: _Le français est sorti du
latin_.

  [26] L'éditeur du _Recueil des Poètes gascons_, en 2 vol. in-12,
  dom Vaissete, dans les notes chargées de citations de nos idiomes
  du midi, qui décorent sa belle _Histoire du Languedoc_; Bernard
  de la Monnoye, par sa publication des _Noëls Bourguignons_;
  dernièrement, en 1825, M. l'abbé de la Bouderie, par sa
  traduction sur l'hébreu en patois auvergnat, du livre de _Ruth_
  et de la _Parabole de l'Enfant prodigue_, ont pu donner une idée
  de l'intérêt qui s'attache à nos dialectes provinciaux. C'est
  bien là qu'on apprend que tout n'est pas latin dans notre langue.
  Le caractère de finesse dans la naïveté qu'on y trouve est, entre
  autres, spécial à l'idiome français. On y voit aussi beaucoup de
  mots évidemment d'origine gauloise, tels que dien (dans), tzons
  (champs), ana (va), ritge (riche), etc. Le proverbe picart cité
  par La Fontaine:

      Biaus chiers leus n'ecoutés mie
      Mère tenchent chen fieu qui crie,

  ne paraît pas non plus trop latin.

Pour les preuves analogiques, s'agit-il des mots, par exemple du mot
_acheter_, français du jour, _acater_, français d'origine, on demande à
Du Cange si dans quelque vieille charte de latinité, moyenne ou basse,
on ne s'est pas servi du mot latin _acceptare_, recevoir, dans le sens
d'acheter, parce que l'acheteur et le vendeur reçoivent. Du Cange,
érudit prodigieux, à qui tous les recoins du moyen-âge sont familiers,
ne manque pas de répondre que oui. Aussitôt d'_acceptare_ on fait
_accaptare_, _acater_, _acheter_, et l'on ne se met pas en peine de
savoir si ce n'est pas le mot celtique _acater_ qui, chassant du latin
le mot _emere_, acheter, l'a forcé d'adopter le mot barbare _accaptare_.

Autre exemple: celui-ci nous est fourni par M. Bonamy, qui néanmoins
est aussi un esprit très sage, et l'une des lumières de nos antiquités.
Le mot _oui_, que les fameuses dénominations de langue d'oil et de
langue d'oc ont rendu célèbre; le mot _oui_, d'où vient-il? Belle
question! il vient du latin _hoc illud_ contracté dans le nord de la
Gaule sous la forme de _oil_; car on sait que le nord de la Gaule
procéda par contraction dans les atteintes portées au latin. Quant à la
Gaule d'outre-Loire, plus euphoniste, elle contractait beaucoup moins
les mots en se les appropriant, et se contenta de _hoc_ pour former son
_oui_. Voilà qui va bien; mais les Latins, pour dire _oui_, disaient
_ita_ et non _hoc_, ni _hoc illud_! C'est égal, avançons; nous serons
plus heureux une autre fois.

S'agit-il de l'emploi des articles, les Latins ne disaient pas, pour
_il parle_, _ille parlat_, mais brièvement _loquitur_: d'où vient donc
l'emploi de notre _il_? et prenez garde que nous ne cherchons pas si
notre _il_ dérive ou non d'_ille_; qu'il en dérive ou n'en dérive pas,
peu importe, il n'est ici question que de son emploi. A cela, on répond
que les Latins disaient _ille qui_ loquitur; que Pline, une certaine
fois, s'est exprimé ainsi: Cum _uno_ viro forti loquor; que Plaute
a cette interrogation: Quid _hic vos duæ_ agitis? que Cicéron a dit
quelque part: Si quæ sunt _de_ eodem genere, pour ejusdem generis; que
l'on pourrait bien à toute force dire en latin: Nuncius _ille_ quem
_de_ tuo adventu accepi. A quels faux-fuyans sont, par fois, réduits
les hommes les plus droits et les plus éclairés, quand ils ont, en
cas douteux, pris un parti absolu! mais ces détours n'empêchent pas
que notre système de déclinaisons par les articles, et de pronoms
joints aux noms, ne soit point du tout latin. Et que d'avantages
n'aurions-nous pas contre les latins exclusifs si nous les pressions
sur les temps de nos verbes, sur les désinences de ces temps, sur notre
conjugaison de l'actif avec son auxiliaire, sur notre syntaxe générale;
enfin (et ceci est capital), sur nos idiotismes! Ainsi nous ignorons de
quelle manière les Celtes auraient exprimé la phrase ci-après: _J'ai
été bien fou, dans ma jeunesse, de croire les savans sur parole_; mais
certainement, jamais la plus infime latinité n'eût choisi celle-ci:
_Habeo status bene stultus, in meâ juventute, de credere doctos super
verbum_; et si, comme nous le supposons sans le savoir, on peut rendre
notre phrase française presque mot à mot en grec, force sera de
convenir, avec Henri Estienne, qu'un gallicisme peut être plus près du
grec que du latin.

Dom Rivet est-il plus concluant dans ses preuves historiques de l'état
de langue vulgaire, qu'il assigne au Latin chez les Gaulois pendant les
premiers siècles de notre ère? nous l'allons voir. «Saint Hilaire, de
Poitiers, au IVe siècle, dit-il, écrivait en latin à sa fille Albra.
Sidoine Apollinaire, au Ve siècle, constate que les dames gauloises
lisaient Horace. Fortunat, au VIe, composait pour des religieuses des
poésies latines. On connaît, de l'an 610 environ, une chanson, en latin
barbare, dans laquelle est célébrée la victoire de Clotaire II sur les
Saxons. Dans les litanies de Charlemagne, fournies par dom Mabillon,
on lit ces mots: _Ora pro nos, tu lo juva_. Si l'on n'avait pas, dans
la Gaule, parlé un mauvais latin, pourquoi cet empereur aurait-il
fondé des écoles, pour le rétablir dans sa pureté? ne dressait-on pas
les actes, ne plaidait-on pas en latin? si le celtique n'eût pas été
supplanté, n'en verrait-on pas des traces plus marquantes? enfin, la
corruption même du latin témoigne qu'il fut langue vulgaire; car,
pouvait-il se corrompre autrement que par le peuple?» Dom Rivet, à ces
faits et articles, en joint beaucoup d'autres analogues, et non plus
décisifs.

Mais, dut-on lui répondre, la fille de saint Hilaire, étant bien
élevée, pouvait savoir le latin, sans que tous les Gaulois rustiques
le parlassent ni même l'entendissent. Ceci s'applique également aux
dames gauloises qui lisaient Horace, et pouvaient bien lire Ovide
aussi, sans que cela conclût rien pour le système soutenu. Les
religieuses, et généralement tout le clergé, latinistes par devoir, ne
prouvent pas davantage. Abailard, au XIIe siècle, écrivait en latin à
sa chère Héloïse, qui lui répondait en latin des lettres charmantes,
et pourtant le latin n'était point la langue vulgaire en France au
XIIe siècle. La chanson populaire, en latin barbare, pour la victoire
de Clotaire II, n'a pas une autre autorité ici que la cynique prose
latine[27] supposée à la gloire de Jacques Clément, martyr. Quant aux
litanies grossières de Charlemagne, elles n'établissent qu'une chose,
c'est que le latin pénétra le celtique ou que le celtique pénétra le
latin, ce que personne jamais n'a révoqué en doute (c'eût été rejeter
l'évidence); mais elles n'établissent point que le latin ait été, un
temps, la langue vulgaire des Gaules, deux et trois fois conquises
par des peuples si différens; car ces litanies, qui contiennent du
latin altéré, contiennent aussi d'autres principes que le latin. Ces
litanies, ainsi que les sermens de 841, sur les limites des deux
langues celtique et latine, figurent deux adversaires se combattant.
Auquel des deux le champ est-il resté cent ans plus tard? au latin?
non: donc le latin ne fut probablement jamais le plus fort. Rien ne
prouve que les écoles latines fondées par Charlemagne l'aient été
pour épurer la langue du peuple. Elles purent tout aussi bien avoir
pour objet l'épuration du latin savant de cette époque, du latin des
Frédégaire, des Grégoire de Tours, lequel était assez mauvais pour
mériter cet affront; ou bien, encore, avoir le but de propager une
langue qui civilisait le monde par ses anciens titres, et par la
religion chrétienne dont elle était l'organe. Quel parti avez-vous
à tirer des actes publics? on les a dressés en latin, chez nous,
jusqu'au temps des ordonnances abolissant cette coutume, qui furent
rendues par François Ier, en 1529-35. Vous demandez des traces du
celtique dans notre français! mais les cherchez-vous convenablement,
quand, négligeant les dialectes ou patois de nos provinces, qui sont
les armes avec lesquelles nos aïeux ont vaincu et dépécé la langue
latine, vous n'étudiez guère que des chartes mortes? Que n'avez-vous
recouru aux chartes vivantes? que n'avez-vous, dirais-je pour ma part,
que n'avez-vous devancé le laborieux et infatigable M. Raynouard? Ce
savant, digne de vous, réalisant les prévisions de Fauchet dans ses
profondes études sur la langue romane des troubadours, a bien avancé
la démonstration, 1° que cette langue, toute celtique au fond, malgré
le mélange du latin, qui l'altère sans la dominer, retrace l'idiome
vulgaire des Gaules sous la domination romaine; 2° que cette langue
bien moins contractée que le roman thiois, parce que la Gaule du Midi
eut moins de contact avec les barbares que celle du Nord, a le pas sur
ce dernier, quant à l'harmonie et à la pureté d'origine, n'étant pas,
comme celui-ci, chargée d'un élément tudesque.

  [27]  «Hæc nacta virum nonsegnem,
        »..........................
        »O ter quaterque Beatus
        »Catharinæ ventris fructus!
        »O Felix Jacobus Clemens!
        »Felix martyr, Felix amans!
        »..........................»

Enfin la corruption du latin, qui vous sert d'argument définitif,
n'est pas un témoignage de l'usage vulgaire de cette langue dans les
Gaules; au contraire, c'en est un que le latin se rencontra dans les
Gaules, nous le répétons, en face d'un idiome autre que lui, et plus
puissant que lui. Si le latin eût été chez nous langue vulgaire, il se
fût conservé quelque part, ne fût-ce que dans le Midi, au lieu qu'il a
péri partout. Examinez donc encore, et peut-être reconnaîtrez-vous que
tout au plus la langue des Romains joua dans les Gaules le rôle qu'elle
joue maintenant et de longue date en Hongrie, où elle est commune, sans
être nationale, où elle n'a jamais pu, même en se glissant déguisée
sous l'humble toit des campagnes, extirper la langue hongroise, dont
le docte Gyarmathus de Gottingue a démontré l'affinité avec l'idiome
finlandais.

Ainsi luttaient de science et d'ardeur les deux savans précités.
Nous confessons que dom Rivet, à la supériorité de talent, réunit,
en sa faveur, sur le premier point de cette grande discussion, sans
compter les écrits de Barbazan, ceux à peu près conformes de Du Cange,
de Bonamy, de l'abbé Lebeuf, de la Curne-Sainte-Palaye[28]; mais on
peut, sans trop préjuger, opposer à cette masse redoutable, outre
Fauchet, Borel et Ménage, d'autres juges compétens, tels que Duclos,
M. de Roquefort à quelques égards, et M. Auguis, habile continuateur
du beau travail de ce dernier sur notre ancien glossaire; car, tous
trois, ainsi que M. Raynouard, sans se montrer aussi vifs que M. de la
Ravallière, autorisent le sentiment que le celtique n'a jamais cédé
son rang d'idiome national et vulgaire qu'au celtique roman dans ses
différens dialectes.

  [28] Ce savant, il faut le dire, a porté à l'opinion de M. de la
  Ravallière un coup terrible, s'il n'est pas mortel; en rapportant
  une chanson du troubadour Rambaut de Vaquiers, écrite dans les
  cinq langues, provençale, française, italienne, espagnole et
  latine, où l'analogie entre elles est, à la vérité, frappante;
  mais dix vers, cent vers, un serment de dix lignes, des Litanies
  offrant sans cesse les mêmes mots, ne suffisent pas pour décider
  des questions de ce genre. Une autorité bien plus redoutable,
  parce qu'elle se produit avec tout le charme de la plus brillante
  éloquence, je veux parler de M. Villemain, dans son _Cours de
  littérature du moyen-âge_, paraît renverser tout le système
  de l'éditeur du roi de Navarre; mais, comme une discussion
  approfondie de ces questions ardues et sèches n'entrait pas
  dans le cadre qu'il s'était choisi, on peut dire qu'il ne les a
  résolues qu'en passant, et seulement autant qu'il fallait pour
  initier ses auditeurs à l'étude plus philosophique des progrès de
  l'esprit humain dans les lettres depuis l'invasion des barbares
  en Europe jusqu'à François Ier.

Maintenant, passons _au second point_ de dom Rivet, dirigé contre
la formation successive de deux langues romanes rustiques, dont la
dernière, seule souche du français d'aujourd'hui, ne serait pas
née antérieurement à la troisième race de nos rois, et n'offrirait
aucun écrit notable avant Philippe-Auguste ou Louis VII; point qui
embrasse tout le reste du système de M. de la Ravallière, et rentre
particulièrement dans l'objet de notre article. Ici le Bénédictin
saisit l'avantage, il est campé. En effet, il ne s'agit plus de
langue vulgaire, ensevelie par la barbarie des temps dans les mœurs
silencieuses d'un peuple asservi, mais de langue écrite, formée,
assouplie assez du moins pour permettre aux imaginations de s'y
peindre, aux esprits de s'y répandre, et dont les monumens visibles,
transmissibles à la postérité, n'ont besoin, pour se produire, que
d'être cherchés avec cette patience intelligente à laquelle aucun
manuscrit n'échappe. Or, qui la possédait mieux que les Bénédictins,
cette patience mémorable! Aussi allons-nous, en suivant surtout le père
de notre histoire littéraire, enregistrer, selon l'ordre des temps,
quelques uns de ces documens précieux qui démentent par eux-mêmes, ou
par d'autres dont ils supposent l'existence, l'opinion de l'éditeur des
_Poésies du roi de Navarre_. L'époque n'est pas éloignée où la liste de
ces documens s'augmentera de beaucoup de semblables richesses; le goût
pour ce genre de recherches, ayant acquis, de nos jours, la vivacité
d'une passion véritable, sous la direction savante de philologues
tels que MM. Paulin-Paris et de la Rue; mais, avant de procéder à cet
inventaire abrégé qui nous est dicté par dom Rivet, l'abbé Lebeuf,
Bonamy et Duclos, nous croyons devoir encore marquer un point incident
où le docte bénédictin, par trop d'ardeur contre les décisions
tranchantes de M. de la Ravallière, ne nous paraît pas plus concluant
que lui.

En effet, si, comme nous le verrons tout à l'heure, la langue d'oil
présente des écrits antérieurs à l'an 1100; s'il est contre la
vraisemblance aussi bien que contre la vérité que, dans nos contrées du
Nord qui l'ont vue naître, un premier _Roman rustique_ l'ait précédée,
lequel en fut chassé; si l'histoire et l'analogie concourent à établir
le contraire, c'est à dire que la langue d'oil, d'où le français
est dérivé, produite d'une même souche que la langue d'oc combinée
seulement de plus d'élémens divers, s'est manifestée par des écrits
avant Louis VII; n'est-ce pas aussi donner une antiquité trop grande à
ces écrits, et retomber ainsi, par un détour, dans son idée favorite
du latin, primitivement langue vulgaire des Gaules, produisant tous
nos idiomes du Nord et du Midi, que de ranger parmi ces monumens les
_Formules de Marculphe_, la _Chronique de Frédégaire_, les _Histoires
de Grégoire de Tours_, et jusqu'au texte de la loi salique du Ve
siècle, tous écrits latins, d'un style barbare, il est vrai, mais
latins après tout, de la savante latinité du temps, et non pas de la
langue que devaient alors parler les habitans de nos campagnes? A
quiconque ne veut reconnaître avant 1100 aucun écrit de l'idiome d'où
notre langue est sortie avec ses dialectes, promettre des témoins
dénégateurs irrécusables et les fournir, cela est aussi raisonnable
que méritoire; mais c'est aller trop loin, ne rien prouver, et abuser
des mots, que de produire, comme ébauches d'une langue naissante, des
débris évidens d'une langue qui meurt.

Essayons, d'après les principales opinions que nos origines ont fait
sourdir, en profitant des disputes de tant d'esprits profonds, de
résumer ce qu'il y a de plus plausible sur cette importante matière aux
yeux du commun des esprits dont nous sommes, pour en dresser ensuite
une sorte de tableau synoptique, après quoi viendront enfin se classer,
telles que des mains habiles nous les donnent, les pièces de notre
essai d'inventaire.

Il est donc probable que nos aïeux, les Celtes gaulois, parlèrent
originairement une langue commune, divisée par la Loire en deux grands
dialectes et subdivisée en autant de dialectes inférieurs, ou peu
s'en faut, qu'il y avait, parmi ces peuples, d'États ou de ligues
différentes.

Ces idiomes variés avaient leurs caractères d'écriture; mais, par
l'effet d'un principe de religion, ils n'eurent point d'écrits
transmissibles à la postérité.

Dans l'absence de témoignages écrits, si l'on veut se former une
idée des deux grands dialectes celtiques purs, il n'est pas hors des
vraisemblances historiques et logiques de recourir, dans ce but, aux
langages parlés, encore aujourd'hui, en Bretagne et dans les provinces
basques; en tout cas, on n'a pas d'autre recours positif, et le seul
recours négatif qui se présente est celui qu'indique le père Besnier
dans sa préface du _Dictionnaire étymologique de Ménage_, savoir, de
considérer comme celtique pur tous les termes qui, dans notre français
et ses dialectes, ne sont ni grecs, ni latins, ni tudesques.

La guerre, le commerce et la colonie de Marseille, que Varron appelle
_Trilinguis_, firent pénétrer la langue grecque, bien avant l'ère
chrétienne, dans une grande partie des Gaules, en remontant de la
Méditerranée à la Loire par les bassins du Rhône et de la Saône, et
s'étendant jusqu'au bassin de la Garonne.

A dater de cette infiltration hellénique, dont l'époque précise
demeure inconnue, on peut, sans contrarier la raison, admettre, dans
la langue vulgaire des Gaules, la présence d'un élément grec, d'où le
_celt-hellénisme_, comme dit Trippault.

Avec l'occupation de la Narbonnaise par les Romains, plus d'un siècle
avant Jésus-Christ, avec la conquête de César et les écoles fondées
par Caligula, mais surtout avec l'apparition du christianisme et sa
prédication, le latin vint ajouter un troisième élément à la langue
vulgaire des habitans de la Gaule.

Dans quelle proportion ce nouvel élément se trouvait-il mêlé au
celtique lors de l'arrivée des Francs ou Germains du Nord, vers l'an
420? l'énoncer semble téméraire; et cela fut-il raisonnable à l'égard
d'une partie de ce vaste pays; la proportion donnée ne saurait être
la même pour toutes les parties. Cependant des hommes graves et
instruits ont articulé nettement et sans distinction de lieux, quant
au vocabulaire, la proportion exorbitante de trente à un: on peut
légitimement les combattre, sans pouvoir toutefois démonstrativement
les réfuter.

Une moitié des savans avance que, dès l'an 500 de l'ère chrétienne,
les habitans des Gaules avaient quitté leur langue entièrement pour le
latin; une autre moitié des savans engage à n'en rien croire. Une seule
chose est avérée, c'est qu'à cette date, ou même avant, le celto-grec
était assez latinisé pour prendre le nom de roman rustique, sans que
pourtant les personnes parlant grec ou latin fussent dispensées de
l'apprendre pour communiquer avec les Gaulois vulgaires, ainsi que
l'attestent d'illustres évêques, et plus tard, en 813, les actes des
conciles qui ordonnèrent de multiplier les traductions sacrées du latin
dans cette langue, afin de répandre l'instruction parmi le peuple.

L'invasion des Francs ou Germains une fois effectuée, de nouveaux
élémens se glissent dans la langue vulgaire des Gaules, et la confusion
redouble. Le tudesque ou théotisque ou thiois se présente dans le Nord.

Sous la première race de nos rois, ce tudesque modifie peu le langage
vulgaire des Celtes romanisés en deçà de la Loire, et point du
tout celui des habitans du Midi; mais, sous la deuxième race, une
troisième ou quatrième poussée d'Allemands, favorisée par les princes
carlovingiens, opère, dans la politique et les mœurs de nos contrées
septentrionales, une importante révolution, que dernièrement le
célèbre M. Thierry a mieux reconnue et mieux appréciée qu'aucun de
ses devanciers. Cette révolution n'atteint pas le celto-grec-roman
d'outre-Loire; mais elle contracte vigoureusement le celto-grec-roman
du Nord, et toutefois ne parvient pas à y implanter son vocabulaire.

Alors quatre principes divers semblent se partager l'honneur de former
l'idiome qui devait un jour être la langue française, tandis que nos
frères d'outre-Loire polissent tranquillement, sous les inspirations
de l'amour et de la poésie, leur dialecte plus simple, nommé langue
d'oc, réduit maintenant, par un caprice de la fortune, à n'être qu'un
patois, ainsi que ses dérivés, le limousin, le gascon, l'auvergnat,
le toulousain, lui dont l'espagnol et l'italien ne renient pas la
descendance.

Vers l'an 1000 un cinquième élément, fourni par les Normands
d'outre-mer, saisit à revers notre dialecte du Nord déjà si chargé,
le charge encore, l'assourdit, et la langue d'oil se développe avec
les trouvères, ayant sous son empire nombre de patois, peut-être plus
natifs qu'elle, parmi lesquels on doit distinguer surtout le picard,
le bourguignon et le normand français. Tel est en résumé ce que nous
avons jugé substantiel dans les travaux de tant d'habiles gens, qu'il
faut respecter jusque dans leurs écarts, et c'est aussi ce qu'essaie
d'indiquer le tableau imparfait qui suit; mais il est entendu que,
dans les phases que nous avons retracées, on ne doit comprendre que le
langage vulgaire et national des peuples, et non celui de la cour de
nos rois ou de nos empereurs; car ce dernier, suivant constamment la
naissance et la volonté des souverains, tudesque sous la première race,
latin sous Charlemagne, thiois légèrement latinisé sous les princes
carlovingiens, ne se fondit dans la langue d'oil que sous Hugues Capet,
qui bannit les influences austrasiennes pour toujours.

[Illustration: LANGUES VULGAIRES PARLÉES DANS LES GAULES.]

                ___________________________   __________________________
             1 |CELTIQUE PUR du nord de la | |CELTIQUE PUR du midi de la| 1
               |Gaule (breton).            | |Gaule (basque).           |
               |Avant J.-Ch.               | |Avant J.-Ch.              |
               |___________________________| |__________________________|
                             |                             |       _______
                             |                             |      | GREC. |
                             |                             |      |_______|
                _____________|_____________   _____________|_________/__
             2 |Point de changement dans   | |CELTO-GREC d'une partie du| 2
               |les élémens.               | |Midi. Avant J.-Ch., époque|
               |                           | |non précise               |
               |___________________________| |__________________________|
                             |                /            |       _______
                             |               /             |      | LATIN.|
                             |              /              |      |_______|
                _____________|_____________/  _____________|_________/__
             3 |CELTO-GREC d'une partie du | |CELTO-GRÆCO-LATIN ou      | 3
               |Nord. Avant J.-Ch., époque | |ROMANISÉ du Midi. Environ |
               | non précise.              | |129 avant J.-Ch.          |
               |___________________________| |__________________________|
                             |                /            |
                             |               /             |
                             |              /              |
                _____________|_____________/  _____________|____________
             4 |CELTO-GRÆCO-LATIN ou       | |Point de changement dans  | 4
               |ROMANISÉ du Nord.--1er     | |les élémens.              |
               |siècle de l'ère chrétienne.| |                          |
               |___________________________| |__________________________|
   _______________________   |                             |
  |TUDESQUE ou THÉOTISQUE |  |                             |
  |Vers l'an 700.         |  |                             |
  |                       |  |                             |
  |Olfridus nous donne en |  |                             |
  |cette langue le _Pater |  |                             |
  |noster_ dont voici le  |  |                             |
  |commencement:          |  |                             |
  |                       |  |                             |
  |  Fater unser guato    |  |                             |
  |  bist druihin thu     |  |                             |
  |      gimnato          |  |                             |
  |  in himilon io hoher  |  |                             |
  |  uduih si name thiner,|  |                             |
  |      etc., etc.       |  |                             |
  |_______________________|  |                             |
              \              |                             |
               \_____________|_____________   _____________|____________
             5 |CELTO-GRÆCO-ROMAN-THIOIS.  | |Point de changement dans  | 5
               |Vers l'an 700.             | |les élémens.              |
               |___________________________| |__________________________|
   _______________________   |                             |
  |NORMAND D'OUTRE-MER.   |  |                             |
  |Vers l'an 900.         |  |                             |
  |_______________________|  |                             |
              \              |                             |
               \_____________|_____________   _____________|____________
             6 |CELTO-GRÆCO-ROMAN-THIOIS-  | |CELTO-GRÆCO-ROMAN ou      | 6
               |  NORMAND ou LANGUE D'OIL. | |  LANGUE D'OC.            |
               |Vers l'an 1000.            | |Vers l'an 1000            |
               |___________________________| |__________________________|
                             |                             |
                             |                             |
                             |                             |
                _____________|_____________   _____________|____________
             7 |FRANÇOIS-GOTHIQUE, avec ses| |LANGUE PROVENÇALE. Vers   | 7
               |dialectes. Vers l'an 1200. | |l'an 1200. Avec ses       |
               |                           | |dialectes limousin,       |
               |                           | |auvergnat, gascon,        |
               |                           | |toulousain.               |
               |___________________________| |__________________________|
                               /////                    :          :
                              /////                     :          :
                             /////                      :          :
           _________________/////______________    _____:___   ____:______
        8 |LANGUE FRANÇOISE. Vers l'an 1500    |  |         | |           |
          |Avec ses patois picard, bourguignon,|  | ITALIEN.| | CASTILLAN.|
          |normand, françois, etc., etc.       |  |         | |           |
          |____________________________________|  |_________| |___________|


PREMIERS MONUMENS DE NOTRE LANGUE DANS LE NORD DE LA FRANCE;

    Pour la plupart antérieurs aux 182 ouvrages, tant en prose
    qu'en vers, cités au tome IV du Supplément de Du Cange, relevés
    de l'Histoire littéraire et des Mémoires de l'Académie des
    Inscriptions et Belles-Lettres.

  An 800. 1°. =LETTRE= écrite en langue rustique par des moines
    à Charlemagne, en l'an 800, citée par dom Rivet, tom. VII de
    l'histoire littéraire de la France, comme un des plus anciens
    monumens de cette langue: c'est, en tout cas, un des plus
    anciens de notre prose de première origine.

  An 841-42. 2°. =SERMENS DES ENFANS= de l'empereur Louis le
    Débonnaire et de leurs principaux sujets. Le 16 des calendes
    de mars 842, Charles le Chauve et son frère, Louis le
    Germanique, se prêtèrent un serment mutuel à Strasbourg ainsi
    que leurs vassaux, pour terminer leurs différends. Dans cette
    circonstance solennelle, et pour se donner réciproquement plus
    de garanties, les princes contractans seulement échangèrent
    leurs langues; c'est à dire que Charles, et non les seigneurs
    français, jura en tudesque, et Louis le Germanique, et non
    les seigneurs allemands, en langue romane. Ces actes, qui
    ont été le sujet de longues controverses entre les partisans
    et les adversaires du système latin, ont fourni à M. Bonamy
    une intéressante dissertation, insérée dans les Mémoires de
    l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, où il les
    analyse mot par mot, pour prouver que tout y est d'origine
    latine, hors les noms propres; ce qu'à notre avis il ne
    parvient pas à faire complètement; mais, l'eût-il fait, il faut
    se rappeler qu'il n'y a que cent mots dans ces actes. Nous
    copierons les textes en langue romane seulement, d'après M. de
    Roquefort qui les a rapportés, dans les deux langues, avec une
    fidélité jusqu'alors non obtenue, et cela sur le manuscrit du
    Vatican, n° 1964, dit le manuscrit de Nithard, en y joignant un
    _fac-simile_ précieux de l'original écrit par Nithard lui-même,
    abbé de Saint-Riquier, attaché à la maison de Charles le Chauve.

      SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE.

      «Pro deo amur, et pro christian poplo, et nostro commun
      salvament, _dist_ di en avant, in quuant Deus savir et podir
      me dunat, si salvara _jeo cist_ meon Fradre _Karlo_, et in
      _adjuha_, et in _cadhuna_ cosa, si cum om per dreit son Fradra
      Salvar dist, in o quid il mi altre si Fazet, et ab Ludher
      nul plaid numquam prindrai, qui meon volt _cist_ meon Fradre
      _karle_ in damno sit.»

      SERMENS DES SEIGNEURS FRANÇAIS.

      «Si _Lodhuvihs_ sagrament que son Fradre Karlo jurat, conservat
      et _Karlus_ meas _Sendra_ de suo part no lo _stanit_, si _jo_
      returnar non _lint_ pois, ne jo, ne _neuls_ cui eo returnar
      _int_ pois in nulla _adjudha_ contrà _loduwig_ num li _juer_
      (Fuero).»

    Du Cange, dans la préface de son Glossaire, analyse aussi les
    expressions de ces sermens, et y reconnaît des traces celtiques.

  An 850. 3°. =FRAGMENT DE TRADUCTIONS DES ACTES DE
    SAINT-ETIENNE=, donné par l'abbé Lebeuf, dans les Mémoires de
    l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, comme étant du
    IXe siècle, en accordant que le style en a pu être retouché au
    Xe.

        «Saint Esteuves fut pleins de grant bonté,
        »_emmen_ tot _celo_ qui creignent en diex,
        (mêmement comme tous ceux qui, etc.)
        »Feseit miracle o nom de Dieu _mende_;
        (demandés au nom de Dieu.)
        »_as_ cuntrat et _au_ ces, _a_ tot dona sante:
        (aux estropiés, _contracti_, et aux aveugles, _cæci_.)
        »por ce haïerent _autens li_ Juve (les Juifs).
        .............................................
        »Encontre lui se _dresserent trestui_,
        »diserent _ensemble, mauvais mes cetui_:
        »_il_ a deabble qui _parole_ en lui, etc., etc., etc.»

  An 940. 4°. =FRAGMENT DE CHARTE D'ADALBÉRON=, premier évêque
    de Metz, de l'an 940, rapporté par Borel dans sa Préface du
    _Trésor des Recherches et Antiquités gauloises et françaises_.

      «Bon vis sergens et feaules enjoieti; car pour _cest_ que tu
      _as estais_ feaules sus _petites_ coses _je tansuseray_ sus
      grandes coses, entre en la joie de ton _signour_.»

    Ce qui veut dire, d'après saint Mathieu: «O bon et fidèle
    serviteur, réjouissez-vous; parce que vous avez été fidèle en
    de petites choses, je vous établirai sur de grandes! Entrez
    dans la joie de votre Seigneur.»

  An 950. 5°. =LE ROMAN DE PHILUMENA.= Cette chronique fabuleuse
    peut jusqu'ici passer pour le plus ancien de nos romans,
    avec la Chronique latine de Turpin, que dom Rivet n'est pas
    éloigné de croire postérieure. Le savant bénédictin dit que cet
    ouvrage, de l'an 950 environ, était déjà réputé si vieux, en
    1015 et 1019, quand Bernard, abbé de Notre-Dame-de-la-Grasse,
    le fit traduire en latin, qu'on le supposait composé du
    temps même de Charlemagne. Le sujet en est le triomphe de
    cet empereur sur Martaut, roi des Sarrasins, sous les murs
    de Notre-Dame-de-la-Grasse, et la prise de Narbonne par
    les Français. L'auteur, Philumena, se dit historiographe
    de Charlemagne. S'il dit vrai, il est l'aîné des auteurs
    nationaux. Son ouvrage existait en Languedoc manuscrit dans
    la bibliothèque de M. Ranchin, conseiller au parlement de
    Toulouse. C'est peut-être là que l'historien Catel a pu le
    consulter, et en tirer les documens curieux qu'il nous donne
    dans son histoire, pages 404-547-69. Le traducteur latin fut
    un nommé _Gilles_, qu'ailleurs on nomme quelquefois _Vidal_,
    ou _Vital_. Cependant, sur l'exemplaire de la traduction qui
    se conserve dans la bibliothèque laurentienne, à Florence, le
    nom du traducteur est _Paduanus_. Un grand combat y est décrit
    entre Roland et Martaud. Il y est dit qu'au siége de Narbonne,
    un chevalier du pays assista si bien Charlemagne, qu'après la
    ville prise, l'empereur donna à ce chevalier, qui s'appelait
    Aymery, la troisième partie de la seigneurie de Narbonne,
    avec les gouvernemens de Béziers, Agde, Maguelonne, Uzès,
    Nismes, Arles, Avignon, Orange, Lyon, Carcassonne, Tolose,
    Rodez, Cahors, Collioure, Gironde, Barcelone, et lui dit: _per
    Narbonam eris dux, et per Tolosam comes_. Le second tiers de
    Narbonne fut donné à l'archevêque et le dernier aux Juifs. Tout
    le livre est en prose, ainsi que celui de Turpin. M. Raynouard,
    dans sa _Grammaire romane_, en cite plusieurs passages, tels
    que ceux-ci: «_Quascuna de las parts partic se, los crestias
    gausens, elhs Sarrasis dolens... Karles maines dix: adonques
    aissi sia, si a Thomos platze a toitz...» «e Karles, quanto o
    hac ausit, se gracias a Dieu e lanzors.... Karles partic se de
    sa compayhna, e anec ferir lo rei de Fudelha, aissi que elh
    e'lh caval fendec per mieg....._»

  An 988. 6°. =LAMBEAUX DE VERS FOURNIS= par l'abbé Lebeuf,
    d'après un _Ms._ de saint Benoît sur Loire du XIe siècle, et
    qu'il croit composés dans le Xe.

        «Nos jove omne quan Dius estam
        »De grand _Follia_ per _Folledar parlam_
        »Quar no nos _membra_ per cui vivri esperam
        »Qui nos _soste_ tanquam per terra nam
        »E qui nos _pais_ que no murem de fam...
        »....................................
        »Nos e molt libres e _troban_
        »Legendis breus esse gran _marriment_
        »Quant cla carcer avial cor dolens
        »Molt wal los _bes_ que lom fai e _couent_.»

    Sans même excepter toujours les lois, les actes publics et
    les discours sacrés, presque tout était versifié dans ces
    temps novices. Il en est des nations qui naissent à la vie
    intellectuelle comme des enfans; ou ne leur parle pas, on leur
    chante.

  An 995. 7°. =DISCOURS D'OUVERTURE DU CONCILE DE MOUSON=, par
    l'évêque de Verdun, en 995, cité par dom Rivet, qui renvoie
    pour le texte aux conciles du père Labbe, tom. IX, page 747.

  An 1010-25. 8°. =Le Roman de Guillaume au Court nez.= Dom
    Rivet, en assignant pour date approximative à ce Roman l'année
    1010, avance qu'à cette époque les romans tant en prose qu'en
    vers affluaient. Il remarque, justement, que celui-ci détruit
    l'assertion de Galland contre l'antiquité du rhythme de dix
    syllabes, puisqu'il est écrit dans ce rhythme. Le héros en est
    le vicomte de Narbonne, nommé Guillaume au _Court nez_. On y
    voit l'histoire travestie de saint Guillaume de Gellone, sur
    lequel fut faite une chanson fameuse chez nos aïeux, vers l'an
    1050. En attendant l'édition complète, si désirable, qu'on
    nous promet de ce poème, on peut recourir à l'histoire du
    Languedoc de Catel, qui en contient de nombreux fragmens, dont
    voici quelques uns. Dans le livre ou chant qui a pour titre le
    _Charroy de Nisme_, l'auteur s'exprime ainsi:

        Oies Seignor dex vos croisse bonté
        Li glorieux li roys de majesté
        Bone chanson est vous a escouté
        Des meillor hom qui ains creusten dé
        C'est de Guillaume le Marchis au Cort nés
        Comme il print nismes par le charroy monté
        Apres conquist Orange la Cité, etc., etc.

    Et ailleurs:

        Mes que mon nés ay un pou acourcié
        Je ne sçay certe com sera allongié
        Li Cuens mesmes cest ilhuec baptisé
        Desoresmes qui moy ayme et tient cher
        Trestuit mappellent François et Berrujer
        Comte Guillaume au Court nés le guerrier, etc., etc., etc.

    Suit la description d'un beau combat de Guillaume contre le
    géant sarrasin _Isore_. Comme de raison le géant succombe. M.
    de Sainte-Palaye dit que le Roman d'Aymery de Narbonne et de
    Guillaume d'Orange, surnommé au _Court nez_, connétable de
    France, fameux par son mérite et ses différentes branches, est
    en partie de li Roi Adenès, poète de l'an 1260. Ceci ne doit
    s'entendre que d'une dernière branche ou continuation de cet
    ancien Roman. M. de Bure, catalogue de la Vallière, tom. II,
    donne les premiers vers des seize divisions de ce Roman, qui en
    contient, dit-il, 77,000.

  An 1050. 9°. =TRADUCTION DES QUATRE LIVRES DES ROIS.= Le _Ms._
    s'en trouvait, du temps de notre bénédictin, aux cordeliers de
    Paris, et venait des religieuses cordelières de Longchamp. Il
    est attribué à l'an 1050 environ.

  An 1050. 10°. =TRADUCTION EN PROSE DES PSAUMES=; tiré du _Ms._
    de la Bibliothèque du Roi, n° 8177. On y lit ce verset:

      «Li hons es beneures qui non ala el conseill des _Felons_
          et non esta
      »En la veoïe des pecheors et non cist en la chaere de
          pestilence.»

    C'est du français de l'an 1050, comme la précédente traduction.

  An 1066. 11°. =LA CHANSON DE RONCEVAUX.= Chanson de geste,
    peut-être le même ouvrage, dit dom Rivet, que le poème de
    Roland et Olivier. Robert Wace, l'auteur normand du Roman de
    Rou, dont nous parlerons en détail, rapporte que les soldats de
    Guillaume le Conquérant chantaient la chanson de Roncevaux, en
    1066, à la bataille d'Hastings. Nos modernes philologues nous
    en promettent aussi une édition complète; ce sera un véritable
    présent fait à la littérature française. Nos extraits nous
    apprennent qu'il y a deux Romans ou chansons de Roncevaux;
    l'une, ancienne, c'est celle-là qu'il nous faut; l'autre,
    beaucoup plus moderne, en vers alexandrins, laquelle est de
    Jean Bodiaux. Du Cange cite les vers détachés suivans, de
    l'ancienne.

        «Mil grifles sonnent, moul en sont cler li ton
        ».............................................
        »S'en fu suis matès et recreans
        ».............................................
        »Qui tuit auront et miches et meriaux.
        ».............................................
        »Tint durandars dont librans fu lettrés.»

    M. de Roquefort dit que cette chanson fut chantée pour la
    dernière fois en 1066; comment le sait-il?

  An 1069-77. 12°. =LES LOIS DES NORMANDS=, par Guillaume le
    Conquérant. Notre exemplaire de l'Histoire littéraire de la
    France, enrichi de plusieurs notes autographes de M. l'abbé
    Mercier de Saint-Léger, en contient une, entre autres, où ce
    savant reproche justement aux bénédictins, avec M. Raynouard,
    de n'avoir pas consacré un article particulier à ce monument,
    l'un des plus anciens de notre prose, que l'on fait remonter
    aux années 1069-77. L'Evêque de la Ravallière a prétendu que
    ces lois normandes n'avaient pas été d'abord écrites en langue
    d'oil, et que le texte, imprimé à Londres, en 1721, n'en est
    qu'une ancienne traduction; mais dom Rivet persiste à regarder
    ce texte comme original. M. Duclos nous fournira, dans un de
    ses Mémoires pour l'Académie des Inscriptions, les citations
    qu'on va lire.

      «Ce sont les leis et les cuttumes que li reis William garantut
      à tut le peuple de Engleterre apres la conquest de la terre.
      Ice les meisme que li reis Edward son cosin tint devant lui.

      1°. _De azylorum jure et immunitate ecclesiasticâ._

      «Co est a saveir; puis a saincte eglise; de quel forfait que
      hom ont fait en cel tens, et il pout venir a saint eglise ou
      pais de vie et de membre. E se alquons meist main en celui
      qui la mere eglise requireit, se ceo fust u abbeie, ulglise
      de religion, rendeist ce que il javereit pris, e cent sols de
      forfait, e de mer eglise de paroisse XX sols e de chapelle
      X sols e que enfriant la pais le reis en merchenelae (_lege
      merciorum_) cent sols les amendes, altresi (_similiter_) de
      Heinfare (_homicidiis_) e de aweit (_insidiis_) purpensed,
      etc., etc., etc.»

      2°. Art. 37. _De Adultera a patre deprehensa._

      «Si pere trovet sa fille en adulterie, en sa maison u la maison
      son gendre ben li leist occire ladultere, etc., etc., etc.»

    A l'inspection de ce texte, il nous paraît que si le style
    peut en être original, l'orthographe en est singulièrement
    modernisée.

  An 1090. 13°. =TRADUCTION DU LIVRE DE JOB=, _Ms._ de la fin du
    XIe siècle, indiqué par l'abbé Lebeuf, qui l'a découvert dans
    la bibliothèque du chapitre de Paris.

      «Un home estoit en la terre us ki ot nom Job, parce est
      dit u li Sainz hom pemoroit ke li merites de sa vertu soit
      expresseiz. Quar ki ne sacheit que res est terre de paiens et
      la paierie fut en tant plus enloié de visces ke de n out la
      conissance de son faiteor. Dunkes dict lhom u il demorat, par
      ke ses loi crasset cant il fut bons entre les malvais, etc.,
      etc., etc.»

  An 1099-1250-1369. 14°. =ASSISES ET BONS USAGES DE JERUSALEM.=
    Encore un débat entre l'Evêque de la Ravallière et dom Rivet,
    au sujet de ce _Ms._ précieux, qu'on nous promet de réimprimer;
    le premier avance que ce fut Philippe de Navarre, et non Jean
    d'Ybelin, comte de Japhe, qui traduisit, vers 1250, les assises
    ou réglemens de Godefroy de Bouillon, écrits en latin, et
    donnés en 1099; et que le _Ms._ du Vatican, qui les renferme,
    n'est que de l'an 1369. Le bénédictin soutient que l'original
    du temps fut écrit en langue vulgaire, et retouché seulement
    par Jean d'Ybelin, vers l'an 1250. L'édition de 1690, in-folio,
    est devenue rare. Duclos adopte, quant à la date de 1369, le
    sentiment de M. de la Ravallière, et cite ce début de l'ouvrage.

      «Quant la sainte cité de Jerusalem fu conquise sur les ennemis
      de la crois, en lan M.XCIX par un vendredi et remise el
      pooir des feaus J.-C. par les pelerins qui schmurent à venir
      conquerre la, par le preschement de la crois, qui fu preschée
      par Pierre lErmite, et que les princes et barons qui lorent
      conquise orent ehleu a roy et a signor dou royaume de Jerusalem
      le duc Godefroy de Bouillon, etc., etc., etc.»

    Ce n'est certainement pas là du style ni du langage de 1099;
    mais ce n'est pas davantage une composition de 1369, et dom
    Rivet paraît fondé à croire que c'est un ouvrage retouché en
    1250 environ, ou peu plus tard.

  An 1110. 15°. =ICI SONT LI QUATRE LIVRES DES DIALOGUES GRÉGOIRE
    LE PAPE DEL BORS (BOURG) DE ROME DES MIRACLES DES PÈRES DE
    LOMBARDIE=. Manuscrit du commencement du XIIe siècle, reconnu
    par l'abbé Lebeuf.

    Voici un échantillon du style avec la traduction.

      «En un jor je depreissez de mult grandes noises des alquanz
      seculiers, asqueiz en lur negosces a la foix sumes destraint
      solre meisme ce ke certe chose es no nient devoir. Si requis
      une secrete liue qui est amis a dolor, u tot ce ke la moie
      occupation desplaisoit a moi et ouvertement soi demosterroit.»

      «Un jour, fatigué de la multitude d'embarras séculiers dont,
      pour la plupart, nous sommes tourmentés, et dont, certes, nous
      ne devons pas nous mêler, je cherchai un lieu secret, ami de
      la douleur, où tout ce qui faisait le sujet de mon souci se
      découvrît à moi ouvertement.»

  An 1123. 16°. =LE POEME DE MARBODE, SUR LES PIERRES PRÉCIEUSES.=
    Ce poème, auquel on assigne la date de 1123, nous ne savons
    pourquoi, puisque c'est celle de la mort de son auteur, est
    écrit en style plus barbare que la prose du même temps.
    Marbode, évêque de Rennes, puis religieux de l'abbaye de
    Saint-Aubin-d'Angers, où il se retira et mourut, se rendit
    célèbre par ses talens dans les conciles de Tours, en 1096, et
    de Troyes, en 1114. Ses Œuvres furent recueillies avec celles
    d'Hildebert, évêque du Mans, par Beaugendre, à Paris, 1708,
    in-fol. Selon M. Brunet, il y avait déjà trois éditions latines
    de son poème en l'honneur des pierres précieuses, une de Paris
    1531, _De lapidibus pretiosis enchiridion_; une 2e de Cologne,
    1539, _De Gemmarum lapidumque pretiosorum formis_; et une 3e
    de Basle, 1555, _Marbodei galli dactylyotheca_, à laquelle fut
    joint _de lapide molari et de cote panegericum carmen, auctore
    Geornio pictorio_. Le poème de Marbode se nommait jadis _le
    Lapidaire_, comme la traduction des Fables d'Esope se nommait
    _le Bestiaire_, à ce que nous apprend l'abbé Lebeuf. Il est
    écrit en vers de huit pieds.

  An 1133. 17°. =CHARTE DE L'ABBAYE DE HONNECOURT=, de l'an 1133.
    M. Duclos en rapporte ainsi le début:

    «Jou Renaut Seigneur de Haukourt Kievaliers et jou Eve del
    _Cries_ del _Eries_ Kuidant ke on jar ki sera nos ames
    kieteront no kors, por si traira Dius no Seigneurs et ke no
    paieons rakater no Fourfait en emmonant as iglises de Dius et
    as povre, par chou desorendroit avons de no kemun assent Fach
    no titaument (testament) et desrains vouletat en kil foermanch
    (forme), etc., etc., etc.»

    C'est bien là du véritable picard. Il ne faut donc pas mépriser
    nos patois de provinces.

  An 1137. 18°. =SERMONS ET INSTRUCTIONS DE SAINT BERNARD.= Bien
    des personnes ont pensé que saint Bernard avait toujours prêché
    en latin, et que ce qui nous a été transmis sous son nom en
    langue vulgaire était traduit; cependant dom Rivet tient que
    ce grand docteur fit souvent ses instructions au peuple en
    langue vulgaire. M. Duclos nous donne le commencement d'un des
    quarante-quatre sermons de ce saint, copié d'après un manuscrit
    de 1178 (25 ans après la mort de l'orateur), lequel manuscrit
    vient des Feuillans de Paris, et avait été donné à leur père
    Goulu par Nicolas Lefèvre, précepteur de Louis XIII; mais
    l'académicien ne décide pas si le texte, qui est en langue
    vulgaire, est un original ou une traduction[29].

  [29] Le savant abbé de la Bouderie, dans son nouveau _Journal
  des Paroisses_, n° du 1er janvier 1834, fournit de très solides
  preuves de l'opinion que saint Bernard prêcha la plupart du
  temps en langue vulgaire, et non en latin. Il fait mieux, il
  donne, suivant l'édition de Mabillon, tout un sermon de la
  Nativité de Jésus-Christ, en vieux français, prêché par ce père
  de notre éloquence sacrée. «Trois merveillouses choses eswart,
  chier freire, en ceste nexance, etc., etc., etc.»

      «Ci commencent li sermon saint Bernard kil fait de lavent et
      des altres festes parmei lan.

      «Nos faisons vi, chier freire, lencommencement de lavent cuy
      nous est asseiz renomeiz et connis al munde, si cum sunt li nom
      des altres solampniteiz. Mais li raison del nom nen est mie par
      aventure si connüe. Car li chetif fil dAdam nen ont cure de
      veriteit, ne de celles choses ka lor salveteit appartiennent,
      anz quierent icil les choses defaillans et trespessantes. A
      quel gens ferons nos semblans les homes de cele generation, ou
      a quel gens enverrons nos cui nos veons estre si ahers et si
      enracineiz ens terriens solas et corporiens, kil departir ne
      sen puyent, etc., etc., etc.»

    Nous ferons observer que la prose de cette époque est beaucoup
    moins contournée, contractée et plus intelligible que les vers.

  An 1150. 19°. =LE ROMAN DE ROBERT GROSSE TÊTE.= M. de Roquefort
    met ce Roman au nombre des premiers en date avec ceux de Brut
    et de Rou, et le croit de l'an 1150 environ. S'il est fondé
    dans cette opinion, on doit désirer que quelque généreux
    éditeur fasse pour cet ouvrage ce que MM. Pluquet, Auguste le
    Prévost et Frère ont fait si bien pour le roman de Rou, que
    nous citons ici pour mémoire, devant lui consacrer un article à
    part dans ce recueil.

  An 1160. 20°. =LA CHRONIQUE DE TURPIN OU TILPIN.= L'ancienne
    chronique de Turpin, source de tous les romans de Charlemagne,
    au moins postérieure de deux siècles aux faits qu'elle retrace
    fabuleusement, était originairement latine. Dom Rivet nous
    apprend que, vers la fin du XIIe siècle, un écrivain français,
    nommé maître Jehans, la traduisit en langue vulgaire. C'est
    donc seulement cette traduction que nous rangeons sous l'année
    1160. Nous lisons dans la _Bibliothèque française_ de la Croix
    du Maine et du Verdier, que Guy-Allard attribue l'original
    latin de cette chronique à un moine de Saint-André-de-Vienne,
    vivant en 1023; Guy-Allard était Dauphinois. M. de Marca
    la donne à un Espagnol du XIIe siècle. Gaguin en fit aussi
    une traduction, par ordre du roi de France Charles VIII.
    La _Chronique de Turpin et trahison de Gannelon_, comte de
    Mayence, fut encore traduite par Michel Mickius de Harnes,
    Lyon, 1583, ainsi que la _Conquête de Charlemagne et les
    Vaillances des douze pairs et de Fier-à-Bras_. C'est ce que
    nous apprend le Catalogue de la Vallière.

  An 1160. 21°. =LA VIE DE SAINTE BATHILDE.= L'abbé Lebeuf parle
    d'un Manuscrit donné à la maison de Sorbonne par le cardinal
    de Richelieu, contenant une traduction, faite au XIIe siècle,
    probablement par Lambert, de Liége, instituteur des béguines,
    d'une _Vie_, en latin, de _sainte Bathilde_, veuve de Clovis
    II, illustre reine régente du royaume, pendant la minorité de
    son fils, Clotaire III, laquelle mourut en 685, après avoir
    fondé les abbayes de Chelles et de Corbie. L'original de cette
    _Vie_ est une composition contemporaine. Voici le début de la
    traduction, où l'on reconnaît le patois picard:

      «Cheste dame fut née de Sessoigne et extraite de royal lignie,
      et fu en sa jonece ravie des mescréans: et fu par la porveanche
      nostre Seigneur amenée en cest pais et vendue a un haut home
      qui avoit nom _Enchenvalx_ et estoit a che tans mareschaux de
      France, etc., etc., etc.»

  An 1180. 22°. =FRAGMENS DE TRADUCTION D'UNE EPITRE DE SAINT
    BERNARD=, faite en 1180, par les frères convers des chartreux
    de Mont-Dieu, diocèse de Reims, à qui l'Epître est adressée.
    Ce Fragment nous est fourni par l'abbé Lebeuf, dans un de ses
    Mémoires pour l'Académie des Inscriptions.

      «Tres chier freire en Jhesu Clist aouerte est a vous ma boche
      a bien pres outre mesure. Ne me puis retenir: Deus lo seit;
      pardonnez le moi, etc., etc., etc.»

    Ce début est excellent et respire l'autorité et la charité tout
    d'abord.

  An 1198. 23°. =TRADUCTION DE LA PASSION DE N. S. J.-CH.=
    Probablement celle qui fut faite, en 1198, pour les diocésains
    de Metz. Manuscrit très ancien, de la bibliothèque du cardinal
    de Rohan. En voici un fragment tel que nous le donne encore
    l'abbé Lebeuf.

      «Dons en commencerent li alquant scupir en lui et cuverre sa
      face et batre a coleies et dire à lui; devyne: et li ministres
      lo battoient a facicies. Et quant Pierre estoit en la cort de
      lez, se vint une des ancelles lo Soverain Prestre; et quant
      ille ot veu Pieron ki se chafienet al feu, se lesvui ardeit
      et le dist a lui: et tu estoies avoc Jehu de Galileie. Cil
      desnoieit davant toz et se dit: Ne ni sait ne ni nentent ce que
      tu dis. Si ussit fuers davant la cort: se chanteit li jas. Lo
      parax (pareillement) quant une altre ancelle lo vent, se dist
      a ceos ki lai encor esteivent, car cist e de ceos. Lo parax un
      petit apres dissent à Pieron cil ki lai esteivent, vraiement
      tu es de Ceos: car tu es aussi Galilens. Et cil en commençoit
      excommunier et jurier ke ju ne sai ke cist hom soit ke vos
      dites. Maintenant lo parax chanteit li jas. (Car es ta parole
      te fait aparissant.) Se recordeit Piere la parole Jhesu, etc.,
      etc., etc.»

  An 1200. 24°. =SERMONS DE MAURICE, ÉVÊQUE DE PARIS.= Manuscrit
    de l'an 1200, appartenant à la bibliothèque du chapitre de
    Sens. L'abbé Lebeuf, au tom. XVII des _Mémoires de l'Académie
    des Inscriptions_, donne la copie exacte des fragmens de
    deux sermons que nous allons insérer ici, ces fragmens nous
    paraissant dignes d'être réimprimés.


      SERMO MAURICII EPISCOPI PARISIENSIS

      AD PRESBYTEROS.

      _Dicit ei Jhesus pasce oves meas._

      «Segnor prevoire (prêtres) ceste parole ne fut mie solement
      dite a mon segnor saint Pierre. Quar e a nos fu ele dite autsi
      qui somes ellui de lui el siecle et qui avons les œilles
      (ouailles) Damediu (Domini Dei) a garder, co est son peuple
      a governer et a conseillier en cest siecle. Et qui avons a
      faire le suen mestier e terre de lyer les anmes et de deslyer
      et de conduire devant Deu. Or devomes savoir de nos meismes
      conduire devant Deu et celuy que nous avons a conseillier. Si
      nos besoigne avoir trois coses: la premeraine chose si est
      sainte vie: la seconde est la science qui est besoignable al
      prevoire a soi et a autrui conseillier. La tierce est la sainte
      predication par coi ly prestres doit rapeler le puple de mal
      a bien. La premeraine chose que li prestre doit avoir c'est
      sainte vie; par quoy il doit soi meisme rendre a Deu et par
      coi il doi bone essamble doner a tot ceus qui le verront et
      par bone vie de mener se esmonder et eslaver et faire net ab
      omni inquinamento carnis et spiritus: c'est de tote lordure de
      son corps et de same; de luxurie, de glotonie, d'orgueil, de
      haine, d'avarisce, de convoitise et de totes icelles coses,
      dont same puest estre mal mise et enlaidie devant Deu et sa
      personne devant le siecle. Après si doit estre soffrant si on
      li dit, se on li fait du mal; et doit doner par ce essample de
      patience a autres. Si doit estre humeles, benignes, larges,
      secundùm paupertatem et divitias suas esse elemosynarius. Issi
      doit estre par la sainte vie et par la bone quil doit estre
      demener, lumiere del monde, si come dit nostre sires, vos estis
      sal terræ, lux mundi. Quar il doit saler, c'est ensaignier
      avec dame Diu les cuers de ceux qui plus aiment les terrienes
      choses quils ne font celes del ciel, et qui endementieres
      quils sont en pecié dampnable ont male savor a Deu, si come la
      viande qui est dessalée a lhome qui la mainve. Il doit estre
      lux mundi; quar il doit par sainte vie enluminer tot cels qui
      les gardent, et se il issi, declinando a malo et faciendo
      bonum, demaine bone vie et bele devant son puple. Donques puet
      il cum humilitate et reverentia intrare ad altare Dei ad deum
      qui lætificat juventutem ejus: et se il devaine malvaise vie
      et il soit en piece de dampnation; sacier (sachez) vraiment
      quil mangera le cors Nostre Seigneur a dampnation de soi:
      quar issi le dit la sainte Escriture: qui manducat carnem et
      bibit calicem indignè, judicium sibi manducat et bibit. Issi
      poons nos dire que la premeraine cose qui est besoignable al
      prevoire qui tient parroce, si est sainte vie et bele que il
      doit demener devant Deu et devant son puple. La seconde chose
      que il doit avoir, si est la discretions o le sciense par coi
      il doit conseillier les anmes que il a a governer: et si come
      desirent sancti patres, il doit savoir librum sacramentorum,
      baptistarium, compotum, canonem, pœnitentialem, psalterium,
      omelias, et maintes autres choses de vita sacrorum ordinum,
      etc., etc., etc.»


      SERMO IN CIRCUMCISIONE DOMINI.

      _Postquàm consummati sunt_, etc.

      «Segnor et dames, lui si est li premiers jors de lan quil
      est apelé an renues. A icest jor suelent (solent) li malvais
      crestien, selonc le costume des paiens, faire sorceries et
      charaies (sortileges): y por lor sorceries y por lor caraies,
      suelent expermenter les aventures qui sont a venir. Hui suelent
      entendre a malvais gens faire, y mt (mettre) lor creance en
      estrennes, y disoient que nous nesteroit riches en lan, sil
      nestoit hui estrenés. Mais nos devons laisier iceles coses qui
      napartiennent a la vie pardurable conquerre. Nos trovons en la
      sainte Evangile d'hui que nostre sire Deus par co que il par
      soi mesme volt garder la loi que il avoit donée que il a le
      wistisme jor de sa naisence qui hui est volt estre circoncis,
      etc., etc., etc.»

  An 1204. 25°. =VILLE-HARDOUIN= (Histoire de la prise de
    Constantinople par les Croisés français). On recherche
    surtout de ce livre l'édition qu'en a donnée Dufresne Du
    Cange, à l'imprimerie royale, en 1667. _Les Mélanges_, tirés
    d'une grande bibliothèque, rédigés sous le nom du marquis de
    Paulmy, par son secrétaire, Constant d'Orville, contiennent
    une fort bonne analyse de cette histoire, dans laquelle le
    vieux langage est respecté. Ville-Hardouin est, sans doute,
    un de nos plus anciens prosateurs; mais il n'est pas le
    premier, comme le dit l'abbé Massieu. Après Ville-Hardouin,
    notre langue, toute gothique qu'elle est encore, est pourtant
    assez formée pour mériter le nom de langue française. Alors
    paraissent les établissemens de saint Louis, l'histoire de
    ce grand roi, par son ami Joinville, dont le texte, à peu
    près pur, nous fut rendu, en 1761, par MM. Mellot, Sallier et
    Capperonnier neveu; le livre des _Coutumes de Beauvoisis_,
    par Philippe de Beaumanoir, en 1283, et enfin Froissart.
    On lit, dans le _Recueil des Historiens de France_, tom.
    XVIII, que le texte original de Ville-Hardouin paraît altéré
    dès les plus vieux manuscrits. Les bénédictins citent trois
    éditions de cet historien, antérieures à la leur; 1° celle
    de Blaise Vigenère, en neuf livres, avec une traduction en
    français modernisé, Paris, 1585; 2° celle de Lyon, 1601,
    plus correcte que la précédente, et faite sur un Manuscrit
    des archives de Venise, qu'on dit apporté des Pays-Bas par
    François Contarini, procurateur de Saint-Marc, à son retour
    d'une ambassade auprès de Charles-Quint, en 1551; 3° celle
    de Du Cange, 1667, imprimerie royale, faite sur l'édition de
    Lyon et sur un Manuscrit de la fin du XIIIe siècle. L'édition
    des bénédictins, donnée par dom Brial, en 1822, est faite sur
    collation des meilleurs textes imprimés, avec le texte d'un
    Manuscrit du XIIIe siècle, portant le n° 7974, au catalogue de
    la Bibliothèque royale, où le style ne laisse pas que d'être un
    peu rajeuni. Cette édition de dom Brial peut être considérée
    comme la meilleure. Voici un échantillon de son texte.

      «Sachiez que mille cent quatre vinz et dix huit ans après
      l'Incarnacion Notre Seigneur Jésus Christ al tens Innocent III,
      Apostoille de Rome et Philippe roi de France et Richart roi
      d'Angleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de
      Nuilly, cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris, et il
      ere preste et tenoit la paroiche de la ville. Et cil Folques
      dont je vous di, comença a parler de Dieu par France et par les
      autres terres entor, et nostre Sires fist maint miracle por
      luy. Sachiez que la renomée de cel saint home alla tant qu'elle
      vint a lapostoile de Rome innocent, et lapostoile envoia en
      France et manda al prodome que il empreschast des crois par
      s'autorité; et apres y envoia un suen cardonal maistre perron
      de chappes croisié et manda par luy le pardon tel com vos
      dirai. Tuit cil qui se croisièroient et feroient le service
      Dieu un an en l'ost, seroient quittes de toz les pechiez que
      ils avoient faiz, dont ils seroient confez, etc., etc.»


PREMIERS MONUMENS DE NOTRE LANGUE DANS LE MIDI DE LA FRANCE, RELEVÉS
PRINCIPALEMENT DE L'HISTOIRE DES TROUBADOURS, PAR M. RAYNOUARD.

Le Catalogue abrégé, que nous donnons ici, n'est guère qu'un extrait de
la table des matières de l'_Histoire des Troubadours_. Où pouvions-nous
mieux trouver les titres que nous cherchons, et dans un plus bel ordre?
Cet excellent ouvrage est divisé en six volumes. Après une dissertation
approfondie sur l'origine de la langue romane, dont nous avons plus
haut indiqué la substance, et après la grammaire romane du Midi,
viennent les écrits capitaux de cette langue, dans toute la pureté de
leur texte, accompagnés de traductions élégantes et fidèles. Le 5e
volume renferme la biographie de 350 troubadours, rangés par ordre
alphabétique, et le 6e, consacré à la grammaire comparée des langues du
Midi, est un chef-d'œuvre de recherches et de science philologique.
L'auteur établit avec force, dans cette dernière partie, que si, par
une autre disposition de la cour de nos rois et de la capitale du
royaume, la langue romane du Midi fût devenue langue française, au lieu
du roman du Nord, nous y eussions gagné pour l'harmonie, la richesse,
la variété, et même la clarté, par l'effet de désinences plus sonores,
d'articles plus nombreux, de l'usage des affixes (_m'_ pour _me_,
etc., etc.), et enfin des inversions. Il y aurait peut-être à dire là
dessus; mais il faut passer un peu d'enthousiasme à un national, et
l'admirer dans un érudit. Une vérité qui nous paraît devoir être admise
sans restriction est celle que le roman du Midi, contenant bien moins
d'alliage que celui du Nord, est aussi plus riche en pures origines
celtiques. Nous oserons, appuyés sur plus d'un témoignage, jeter
quelque doute, malgré M. Raynouard, autorisé de Huet et de Casseneuve,
sur l'opinion de l'antériorité des écrivains du roman méridional. Avant
la séparation des deux idiomes, c'est à dire avant l'an 980 ou 1000,
le roman étant généralement partout le même pour toute la France, il
n'y a pas lieu de faire de distinctions entre l'origine des écrits,
et d'ailleurs le Nord, à cette époque, nous l'avons vu, en fournit
autant que le Midi; et, depuis la séparation, nous ne trouvons pas,
dans l'ouvrage même de M. Raynouard, de quoi justifier son assertion,
puisque le plus ancien écrit dont il l'étaie, le _Poème de la nobla
Leycson_, est postérieur à la _Chanson de Roncevaux_, écrite en langue
d'oil. Nous finirons par une observation qui peut-être n'est pas
frivole, c'est que la langue romane du Midi présente beaucoup moins
d'anciens monumens de prose que celle du Nord. C'était un symptôme
fatal pour les destinées de la première. Un idiome dans lequel on
n'écrit guère qu'en vers ne va pas loin et ne répond évidemment qu'à
des besoins très restreints.

  An 841-42. 1°. =LES SERMENS DE LOUIS LE GERMANIQUE ET DES
    SEIGNEURS FRANÇAIS=. Ecrits d'origine commune aux deux romans
    du Nord et du Midi (relatés ici pour mémoire).

  An 880. 2°. =LE POÈME SUR BOECE.= Il se trouvait en manuscrit
    dans la célèbre abbaye de Fleury, ou Saint-Benoît-sur-Loire,
    dont la bibliothèque remarquable fut, dit M. Raynouard, pillée
    par les réformés, sous Odet, cardinal de Châtillon, chef
    titulaire de cette abbaye. Une moitié de cette bibliothèque
    échut plus tard au célèbre P. Pétau, et l'autre à Bongars:
    la partie que possédait ce dernier devint la source de la
    collection si riche de Heidelberg; celle du P. Pétau passa
    dans les mains de Christine, reine de Suède, et de là au
    Vatican de Rome. Le manuscrit du poème de Boëce était, en 1813,
    à la bibliothèque d'Orléans; c'est là que notre auteur l'a
    vu. L'écriture, assure-t-il, en est du XIIIe siècle. Il est
    inutile d'ajouter que le sujet de l'ouvrage est la captivité du
    philosophe, dont nous avons le beau _Traité de la Consolation_.
    Ce poème est rapporté à la date de 880 environ (par conséquent
    antérieur à la séparation des deux romans cités ici pour
    mémoire).

  An 960-1080. 3°. =DIVERS ACTES ET TITRES=, de l'an 960 à l'an
    1080. On en pourrait recueillir encore d'autres, de cette
    époque, dans l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette.

  An 1100. 4°. =POÉSIES DES VAUDOIS=, et notamment le =POÈME
    DE LA NOBLA LEYCSON=, de l'an 1100. Ces écrits prouvent
    l'ancienneté de la secte des Vaudois. Le dernier est une
    _Histoire abrégée de l'ancien et du nouveau Testament_.

  An 1130 environ. 5°. =HISTOIRE DE LA PRISE DE JÉRUSALEM, PAR
    GODEFROY DE BOUILLON=, écrite en dialecte limousin et nous
    semblant, par cette raison, devoir être classée parmi les
    monumens de la langue romane du Midi. L'auteur en est le
    chevalier Bechada, lequel écrivait de 1130 à 1140.

  An 1150 environ. 6°. =POÉSIES DIVERSES DU XIIe SIÈCLE.=
    M. Raynouard en donne, comme toujours, le texte exact et la
    traduction.

  An 1100-1400. 7°. =POÉSIES DE 350 TROUBADOURS=, dont le
    premier, parmi les auteurs conservés, est =GUILLAUME DE
    POITIERS=, duc d'Aquitaine. Ce prince aimable et singulier
    naquit le 22 octobre 1071. Il se croisa en 1101, et mourut à
    cinquante-cinq ans, en 1126; c'est le plus habile et le plus
    harmonieux des troubadours, comme il en est le plus illustre et
    le plus ancien. Ses mœurs n'avaient rien de modeste. Il fonda
    un mauvais lieu, à Niort, sur le plan des monastères. Le pape,
    Caliste II, l'excommunia une fois dans sa vie; il se moqua
    de l'excommunication, et, comme il était fort gai, le rire
    le sauva: le rire est un bouclier. Il fut l'aïeul d'Eléonore
    d'Aquitaine, épouse de Louis VII, princesse qui chassa de race,
    et devint funeste à la France, comme chacun sait.

  An 1270. 8°. =L'ALPHONSINE, OU COUTUMES DONNÉES A RIOM=, en
    1270, par Alphonse, comte de Poitou, frère de saint Louis. Le
    langage de ces coutumes nous a paru appartenir à la langue
    romane du Midi. En voici un passage rapporté par M. Duclos.

      «So es assaber que per nos et per nostres successors, nonn
      sya faita en la villa dita Falha, o questa, o alberjada, ny
      empruntarem a qui meymes, si no de grat a nos prestar voliont
      lhabitant en questa meyma villa, etc., etc., etc.»



DISCIPLINA CLERICALIS,

TRANSLATA A PETRO ALPHONSO EX ARABICO IN LATINUM,

  Avec la version française, prose gothique en regard, suivie de
    l'Imitation en vers gothiques français du même ouvrage, et
    précédée d'une Notice sur Pierre Alphonse et ses écrits, par M.
    l'abbé de L. B..... Paris, 1824, 2 vol. in-12, de l'imprimerie
    de Rignoux. (Lettres rondes et italiques modernes.)

(1106-1760-1808-1824.)


Le savant éditeur nous apprend, sur l'auteur ou compilateur de ces
contes, dont plusieurs se retrouvent dans les _Mille et une Nuits_,
et dans Pilpay, les particularités suivantes. Rabbi Moyse Sephardi,
juif de Huesca, en Aragon, naquit en 1062. Ce savant et vertueux homme
se fit chrétien en 1106, et reçut de son parrain Alphonse VI, roi de
Castille et de Léon, les noms de Pierre Alphonse. Il écrivit, pour
justifier son abjuration, douze dialogues latins où il réfute les
erreurs des Juifs. Selon Kasimir Oudin, religieux prémontré, célèbre
par son érudition et par son apostasie en faveur du luthéranisme, en
1690, Pierre Alphonse mourut en 1110. _Sa discipline de Clergie_,
qui fait l'objet de cet article, passe pour être le second de ses
ouvrages. C'est une instruction d'un père à son fils, dans laquelle, à
la manière des écrits arabes d'où elle est tirée, la morale est revêtue
de formes narratives, proverbiales, sentencieuses et paraboliques.
Montesquieu, quoi qu'on ait dit, a raison, le climat influe puissamment
sur le caractère et le génie des hommes; et, en général, les idées
abstraites, les hautes réflexions, les principes sont dans le Nord;
tandis que les images, les passions, les contes sont dans le Midi,
sous l'empire du soleil. En 1760, Barbazan fit paraître, sous le
titre de _Castoiement_, une version en vers gothiques, abrégée, de
la _Disciplina clericalis_, sans paraître avoir eu connaissance de
l'original latin. On juge, par le style, que cette version anonyme
est du XIIIe siècle. En 1808 et 1824, M. Méon ayant découvert, à la
Bibliothèque royale, sept manuscrits du texte latin, plus une imitation
de cet ouvrage, en vers gothiques-français, beaucoup plus ample et plus
anciennement copiée que celle de Barbazan, et enfin une traduction,
en vieille prose française, qu'il attribue à Jean Miellot, chanoine
de Saint-Pierre-de-Lille, et secrétaire de Philippe le Bon, duc de
Bourgogne. La société des bibliophiles s'en remit au zèle éclairé d'un
de ses membres du soin de surveiller l'impression fidèle de ces trois
copies, dont elle fit tirer, à part de ses 25 exemplaires in-8°, 250
exemplaires in-12, sur un papier et avec des caractères choisis, le
tout enrichi d'un Glossaire suffisant pour la parfaite intelligence
du livre. Ce livre, en lui-même, mérite d'être lu, tant à cause des
conseils judicieux, des sages observations qu'il renferme, que parce
qu'il est fort amusant, dans son allure libre et naïve. Le texte, sans
être cicéronien, ne semble pas trop barbare; quant à la traduction, en
vieille prose, elle est pleine de graces, et n'accuse pas de pesanteur
le bon chanoine qui l'aurait faite. L'ouvrage a pour but de rendre le
clerc bien endoctriné, d'où il tire son nom de _Discipline de clergie_.
Il contient trente contes dans la version en prose, et seulement
vingt-sept dans l'imitation versifiée. La plupart de ces contes sont
ingénieux; ils annoncent presque tous un dessein moral, comme de
montrer le prix et la rareté de l'amitié véritable; la prééminence
du mérite sur les avantages fortuits de la naissance; l'horreur du
mensonge; l'inconvénient de secourir le perfide (et c'est la fable de
l'homme, piqué par la couleuvre qu'il a réchauffée); le danger des
mauvaises compagnies; la ruse des femmes (le conte est bon, malgré la
gravelure, et le sujet plaît tant à l'_Arabien_, qu'il en fait, à son
_fils_, six récits, tous plus plaisans les uns que les autres); au
demeurant, les femmes ne sont pas seulement rusées pour le mal; c'est
ce que l'_Arabien_ enseigne, en racontant un trait de ruse généreuse
dont l'héroïne est une vieille femme. On voit encore, dans ces contes
paternels, combien les philosophes sont habiles à rendre la justice,
témoin Salomon; comment il vaut mieux faire son chemin par les grandes
voies, bien que plus longues, que par les sentiers de traverse, quoique
plus directs; comment celui-là tombe souvent dans le piége qu'il a
dressé pour autrui; comment est sot qui croit aveuglément tout ce qu'on
lui dit (et ici vient la fable du renard, se tirant d'un puits par le
contre-poids d'un loup, qu'il y fait descendre, sur l'avis que l'image
de la lune, réfléchie dans l'eau du puits, est un fromage); comment
les faveurs de la cour peuvent à la fin devenir onéreuses; enfin,
comment le sage, sans négliger le soin de ses affaires, se garantit des
passions terrestres par la pensée de la mort. Cette religieuse pensée
de la mort fournit à l'_Arabien_, avec ses derniers contes, de très
bonnes réflexions qui couronnent son enseignement.

Pour donner une idée de la manière du conteur, nous extrairons le conte
douzième, que Molière a mis en scène dans son George Dandin. Barbazan,
dans la préface des _Fabliaux_, dit que ce grand poète a puisé ici dans
le _Dolopatos ou Roman des sept sages de Rome_, par Herbers; alors ce
serait Herbers, poète du XIIIe siècle, antérieur à Girardins d'Amiens
et à li Roys Adenès, qui l'aurait tiré de la _Disciplina clericalis_,
n'importe: on voit que les jeux de l'imagination humaine, aussi bien
que les idées les plus graves, roulant dans le même cercle, font ainsi
le tour du monde.

Un jovencel fut, qui voulant eprouver la ruse des femmes, afin de s'en
garantir, enferma la sienne, par le conseil d'un sage homme, dans une
maison à hautes parois de pierre, n'ayant d'autres ouvertures qu'un
huis et une fenêtre haut placée; vraie prison dans laquelle il lui
donnait assez à mengier, et non trop à vestir. La clef de la maison
etait mise sous le chef du mari, durant son sommeil. Or, la dame avait
visé, par la fenêtre, un gars, bel de corps, de face et de maintien.
Elle se mit en quête de lui ouvrir la porte. Dans ce but, elle enivrait
son mari souventes fois pour lui embler la clef. Le mari soupçonna
quelque méchante ruse à ce soin qu'on prenait ainsi de l'enivrer. Un
certain jour donc, il feint d'être plus ivre que de coutume, se couche,
et se laisse embler la clef. La dame ouvre aussitôt l'huis, et sort
pour aller trouver son galant. Alors le mari se leve et ferme l'huis,
de façon que voilà la femme dehors, sans pouvoir au logis rentrer. Que
fait-elle au retour de son expédition? elle se lamente, pleure, s'écrie
qu'elle va se noyer dans le puits, prend une grosse pierre, la jette à
grand fracas dans ledit puits, et se muche contre la porte. Le mari,
cuidant au son de la pierre chute que ce fût sa femme précipitée, sort
de hâte, pour la secourir, laissant l'huis ouvert. La belle rentre
aussitôt, et referme l'huis sur son geolier; puis, se mettant à la
fenêtre, crie: «Hoa! desloyal homme! je monstrerai à mes parens et
amis, comme, chascune nuit, tu te dépars de moy, et vas à tes folles
femmes et ribaudes!» Ainsi fit-elle, et ses parens blasmerent moult le
poure mari, et lui dirent moult villanies.



LI ROMMANT DE ROU (ROLLON),

ET DES DUCS DE NORMANDIE;

  Par Robert Wace, poète normand du XIIe siècle; publié pour la
    première fois d'après les _Mss._ de France et d'Angleterre,
    avec des notes pour servir à l'intelligence du texte, par
    Frédéric Pluquet, membre de la Société des antiquaires de
    France, et de plusieurs autres Sociétés savantes. Rouen,
    Édouard Frère, éditeur. Imprimerie de Crapelet. Paris,
    M.DCCC.XX.VII, 3 vol. gr. in-8, l'un des trois exempl. tirés
    sur papier de Hollande, avec double figure au trait, dont une
    suite sur papier de Chine.

PLUS

SUPPLÉMENT AUX NOTES HISTORIQUES

SUR LE ROMAN DE ROU;

  Par Auguste le Prévost, de la Société des antiquaires de
    France, etc. Rouen, Édouard Frère, éditeur. Imprimerie de
    Crapelet. Paris, M.DCCC.XXIX. 1 vol. gr. pap. de Hollande.

PLUS

NOTICE

SUR LA VIE ET LES ÉCRITS

DE ROBERT WACE,

  Suivie de citations extraites de ses ouvrages, pour servir à
    l'histoire de Normandie, par Frédéric Pluquet. Rouen, Jean
    Frère, libraire-éditeur. Imprimé à Paris, chez Crapelet,
    M.DCCC.XXIV. 1 vol. gr. in-8.

(1160-1824-27-29.)


Robert Wace, appelé aussi Vace, Vaice, Gace, et même Uistace ou
Eustache, naquit à Jersey, au commencement du XIIe siècle, et mourut,
en Angleterre, vers 1184. Il étudia à Caen, habita quelque temps les
terres du roi de France, revint se fixer à la cour du duc de Normandie,
roi d'Angleterre, Henri Ier, dont le fils, Henri II, ce premier
Plantagenet, si brillant, et qui porta si haut l'éclat et la puissance
de la monarchie anglo-normande, lui donna, en récompense de son poème
de _Rou_, achevé en 1160, une prébende dans la cathédrale de Bayeux,
qui ne le satisfit guère, quoiqu'il en ait joui durant dix-neuf ans.
Ce poète, on plutôt ce chroniqueur en vers, a suivi, pour ses récits
normands, Dudon de Saint-Quentin, et Guillaume de Jumièges, et pour
ses narrations bretonnes, d'où nous sont venus tous les romans de la
_Table ronde_, les chroniques latines de Thomas de Kent et de Geoffroy
de Monmouth, qui eux-mêmes avaient puisé, dit-on, leurs histoires
fabuleuses dans de vieilles traditions et d'antiques manuscrits des
pays de Galles et de Cornouailles. Wace est surtout précieux par son
ancienneté. Antérieur de près d'un siècle à Marie de France, il n'a ni
son élégance, ni sa délicatesse; mais, outre qu'il peint avec force,
et qu'il a plus de critique et de pensée que n'en comporte son âge
barbare, il est un monument irrécusable de l'antiquité de la poésie
romane du Nord, ou de la langue d'oil, que certains esprits, trop
préoccupés de la gloire des troubadours, essaient journellement de
rabaisser. Voici, d'après ses judicieux biographes éditeurs, la liste
de ses principaux ouvrages:

  1°. Le roman dit: _Le Brut_ ou _Le Brutus d'Angleterre_,
    contenant dix-huit mille vers octosyllabes, dont la
    Bibliothèque royale possède cinq manuscrits, savoir: trois du
    XIIIe et deux du XVe siècle, lequel roman ou poème fut achevé
    en 1155, ainsi que l'auteur prend la peine de nous l'apprendre
    dans ses derniers vers, comme il nous annonce son sujet dans
    son début:

      «Qui veut ouïr, qui veut savoir,
      »De roy en roy, et d'hoir en hoir,
      »Qui cil fure, et dont vinrent
      »Qui Angleterre prime tinrent,
      »Quiez roy y a en ordre eu;
      »Et qui ainçois, et qui puis fu,
      »Maistre Huistace le translata, etc., etc., etc.»

  2°. Le _Roman de Rou_ ou de _Rollon_, immense production
    historique de 16,547 vers, allant de l'an 912 à l'an 1106,
    et divisée en quatre branches, ainsi qu'il suit: la 1re, en
    vers octosyllabes, contient le récit des premières invasions
    des Normands dans la Gaule romane-française; la 2e, en vers
    alexandrins, embrasse toute la vie du premier duc Rollon ou
    Rou, lequel prit le nom de Robert Ier; la 3e, sur le même
    rhythme, consacrée à l'histoire de Guillaume Longue-Epée
    et de Richard son fils; enfin, la 4e, de nouveau en vers
    octosyllabes, plus longue que les trois autres ensemble, qui,
    de la fin du duc Richard Ier, à la bataille de Tinchebray et à
    la sixième année du règne de Henri Ier, retrace la plus grande
    époque des ducs de Normandie, notamment celle de la conquête de
    l'Angleterre, par Guillaume II, dit le Bâtard, et forme toute
    la partie vraiment épique de ce long poème.

  3°. Une _Chronique ascendante des ducs de Normandie_, à remonter
    de Henri II jusqu'à Rollon, écrite en 1173, ayant seulement
    314 vers alexandrins, et curieuse en ce qu'elle manifeste bien
    l'antipathie qui divisait les Français et les Normands.

  4°. Un petit poème intitulé: l'_Establissement de la Feste de la
    Conception_, dite la _Feste aux Normands_.

  5°. Une _Vie rimée de saint Nicolas_.

    A ces divers ouvrages, quelques uns, avec Galland, ajoutent
    encore le _Chevalier au Lion_; mais ils ne paraissent pas, en
    cela, suffisamment fondés. Il est plus probable que Robert
    Wace, disons-le avec les rédacteurs du _Catalogue de la
    Vallière_, commença le célèbre roman _li geste d'Alissandre le
    Gran_, devenu aujourd'hui le patrimoine exclusif de Lambert li
    Cors et d'Alexandre de Bernay ou de Paris, ses émules et ses
    contemporains, qui l'ont continué; mais peu importe le nombre
    de ses titres, dès lors que le seul _Roman de Rou_ suffit à sa
    renommée. Cette renommée était un peu obscurcie par le temps,
    malgré le soin que dom Bouquet avait pris d'insérer dans sa
    _Collection des historiens de France_, à la vérité d'après un
    texte peu fidèle, un long fragment du _Roman de Rou_, et aussi
    en dépit de l'excellente notice que dom Brial avait donnée
    sur Robert Wace au tome 13e de la _Grande Histoire littéraire
    de France_; mais, aujourd'hui, elle brille de tout son éclat,
    grâce aux travaux consciencieux dont MM. Frédéric Pluquet,
    Auguste le Prévost et Langlois ont illustré la présente
    édition de l'antique épopée normande. Ces doctes antiquaires
    n'ont rien négligé pour en faire un livre aussi correct que
    magnifique, et l'on doit avouer qu'ils ont pleinement réussi.
    Deux manuscrits précieux ont servi à l'édification du texte: 1°
    celui d'André Du Chesne, que possède la Bibliothèque royale,
    lequel avait été fait d'après un autre très ancien, et recopié
    avec beaucoup de soin par M. de Sainte-Palaye; 2° un manuscrit
    du Musée britannique, malheureusement dégradé en plusieurs
    endroits, mais pourtant d'un prix inestimable par sa date,
    puisqu'il est de la fin du XIIe ou du commencement du XIIIe
    siècle. Enfin, d'excellentes notes, répandues dans le cours des
    deux volumes de l'édition, et une table analytique des matières
    fort exacte, facilitent l'intelligence de l'ouvrage, et le
    retracent à l'esprit dans son ensemble, ainsi que nous l'allons
    faire connaître.

Robert Wace débute par le récit rapide des évènemens antérieurs à
Rollon Ier, duc de Normandie, tels que l'origine des Normands, le
culte de Thor et les sacrifices humains, les coutumes du nord, les
émigrations périodiques de ses habitans, l'expédition des Normands
en France, leur invasion de la Picardie, sous la conduite de Bier
et d'Hasting, leur occupation de la Normandie, de la Bretagne et de
certaine partie de l'Italie, le baptême d'Hasting, en Toscane, dans
une petite ville nommée _Luna_, que les conquérans, très mauvais
géographes, assiègent et prennent, croyant assiéger et prendre Rome.
Ensuite vient l'histoire de Rollon, ses visions, ses guerres en
Angleterre, dans le Hainaut qu'il envahit en remontant l'Escaut,
son entrée en Normandie, par la Seine, ses ravages successifs dans
l'Ile-de-France, son siége de Paris, son traité avec le roi de France,
son baptême par l'archevêque de Reims, Francon, son établissement à
Rouen, à l'instar de celui de Hasting, à Chartres, et enfin sa mort.
A cette histoire succède celle de Guillaume Ier, dit Longue-Épée, duc
de Normandie. On y voit d'abord son mariage, puis ses revers dans
les révoltes des Bretons et de Rioufle, comte de Cotentin, puis sa
victoire et sa puissance; les longues épées ont raison dans tous les
temps: il est alors au comble de la gloire. Le roi d'Angleterre lui
recommande son neveu, Louis d'Outremer, qu'il fait couronner. Il reçoit
les hommages des seigneurs français; il pacifie le roi de France avec
l'empereur Henri; bref, le voilà le premier arbitre des affaires de son
temps. Tout d'un coup il visite Jumièges et conçoit la pensée de s'y
faire moine; pensée de malade, chez les princes, comme Charles-Quint
l'a bien fait voir après lui. Aussi tombe-t-il malade incessamment. Il
veut alors abdiquer en faveur de Richard Ier, son fils; cependant il se
résout à garder le pouvoir; mais il n'a plus que des malheurs, et finit
par être assassiné par les Flamands du duc Arnoul, au grand désespoir
des Normands. On l'enterre dans la cathédrale de Rouen même.

    «Willame Longe Espée fut de haulte estature;
    »Gros fu par li espaules, greile par la chainture;
    »Gambes ont lunges dreites, larges la forcheure;
    »N'esteit mie sa char embrunie ne oscure.
    »Li tez porta hault, lunge ot la chevelure;
    »Oils dreits et apers out, è dulce regardeure;
    »Mez à sis anemiz semla mult fière è dure;
    »Bele nez e bele buche, è bele parliure.
    »Fors fu come jahanz (geant), è hardiz sainz mesure;
    »Ki son colp atendi, de sa vie n'ont cure, etc., etc., etc.»

Après Guillaume Longue-Epée (le poète procédant toujours comme
l'historien), défile Richard Ier, dit Sans-Peur, 3e duc. Louis
d'Outremer, méprisant sa jeunesse, vient à Rouen et s'empare de sa
personne. Les habitans, outrés de cette violence, forcent le roi de
leur rendre Richard. Cependant il est attiré à la cour de France,
et confiné à Laon; Osmond le console et ménage son évasion. Le roi
Louis, ligué avec Hugues, partage la Normandie, et distribue, sans
façon, les femmes normandes à ses officiers. Les Normands s'insurgent
et font l'usurpateur prisonnier. Louis d'Outremer est trop heureux de
s'arranger avec Richard, en lui rendant son duché. Cette belle province
faisait envie à tout le monde. L'empereur Othon veut aussi l'envahir.
Richard le défait, tue son neveu, et délivre ses fidèles Normands.
Mort de Louis d'Outremer. Richard a de nouveau à se défendre contre
Lothaire. Il le bat, sauve, de sa main, pendant la bataille, Gautier
le Veneur, appelle Harold, roi des Danois, à son aide, signale en tout
son courage, sa prudence, sa piété, sa justice, perd sa femme, et
devient épris de la belle Gonnor. Aventure du sacristain de Saint-Ouen.
Un ange et le diable se disputent l'ame du moine amoureux. Première
nuit des noces de Richard et de la belle Gonnor. Richard contribue à
élever Hugues Capet à la couronne; il meurt peu après, moult regretté
d'un chacun. Richard II, son fils, lui succède. Ce 4e duc mérite
bientôt le beau surnom de _le Bon_, qui lui est décerné. Il favorise
la noblesse et réprime cruellement l'insurrection des vilains. Les
Anglais, sur ces entrefaites, font une descente en Cotentin. Il n'y a
rien de si vagabond que les individus et les peuples misérables. Les
braves Cotentinois taillent les Anglais en pièces. Digression de la
nouvelle invasion de l'Angleterre par Canut le Danois. Anecdote d'un
chevalier qui vola au duc Richard II une cuiller d'argent. Maladie et
mort du duc Richard _le Bon_. Son fils, Richard III, paraît ensuite
sur la scène, pour en disparaître presque aussitôt, et faire place à
son frère, Robert Ier, 6e duc, qui lui succéda, après s'être révolté
contre lui. Anecdote d'un clerc qui mourut de joie. Robert triomphe des
Bretons. Ses amours avec Harlette. Cette Harlette était une bourgeoise
de Falaise, qui n'était point sotte; ses charmes l'avaient approchée
du duc; son adresse l'approcha du trône ducal: cette scène est un
peu naïve, et l'Arnolphe de l'École des Femmes aurait grand tort de
la faire lire à sa pupille Agnès. Harlette donc, ayant avisé que les
princes ont tous un grand orgueil, et n'aiment rien tant, dans ceux qui
les fréquentent, qu'une entière humilité, en fit voir une singulière
dans un moment de bonheur et d'égalité suprême.

    «Quant el lit del duc fu entrée
    »De sa kemise enveluppée,
    »La kemise ad devant rumpue
    »È tresque as piez aval fendue,
    »Ke tute se pout abanduner
    »Senz la kemise revestir.
    »Li dus demanda ke deveit
    »Ke sa kemise aval fendeit;
    »N'est pas, dit-elle, avenantise
    »Ke le bas de ma kemise
    »Ki à mes jambes frie et tuche,
    »Seit turné vers vostre buche,
    »Ne ceo ki est à mes piez mis
    »Seit turné vers vostre vis.
    »Li dus l'en a seu bun gré
    »È à grant bien là aturné.
    »Quant ensembe orent veillie pose,
    »Ne voil mie dire altre chose,
    »Com hom se joe odt sa mie, etc., etc., etc.»

La rusée ne tarda pas à rêver qu'un grand arbre était sorti de son
corps, qui montait jusqu'aux cieux et _adumbrait_ (ombrageait) toute la
Normandie; si bien que le duc Robert, captivé par la belle Harlette,
devint incessamment père d'un beau garçon, qui fut d'abord Guillaume
_le Bâtard_, puis Guillaume _le Conquérant_. Ses amours, d'ailleurs,
furent de courte durée, car, étant parti pour la Terre-Sainte, malgré
ses sujets, il mourut empoisonné à Nicée. Ses restes furent rapportés à
Cerisy, par son chambellan Toustain.

Enfin nous voici arrivés à Guillaume le Grand. Sa jeunesse est d'abord
éprouvée, comme toutes les minorités, par des révoltes de ses vassaux
et des invasions de ses voisins, surtout par celles de Henri Ier, roi
de France; mais sa valeur précoce triomphe de tous ces périls. Une
fois il est sauvé, par son fou, de la violence des seigneurs normands
ligués contre lui. L'alliance du roi de France achève de rompre la
ligue de ces seigneurs rebelles. Vient ensuite la guerre brillante
et heureuse qu'il soutient contre Geoffroy Martel, comte d'Anjou. Il
épouse Mathilde de Flandres, l'épouse sans dispenses, en sorte qu'il
est excommunié. Une telle femme rachetait bien des tourmens. Du reste,
les époux se réconcilient, avec la cour de Rome, par des fondations
pieuses, et c'est là l'origine des belles abbayes des hommes et des
femmes, dont Caen s'honore encore aujourd'hui. Les Anglais repoussent,
à leur tour, plusieurs invasions normandes. Guillaume défait le roi
de France, qui avait de nouveau envahi ses États, aidé de Geoffroy
Martel. Cependant la scène va s'agrandir. Édouard, roi d'Angleterre,
veut léguer son royaume à son parent, le duc Guillaume. Harold,
fils du comte Godwin, feint d'entrer dans les vues de Guillaume
sur l'Angleterre, et ne s'en fait pas moins léguer la couronne par
Edouard mourant. Alors Guillaume, trompé, défie Harold et prépare
son expédition mémorable. Réunion générale et conditions des barons
normands. Le rendez-vous de l'armée est à Saint-Valery-sur-Somme.
Merveilles de la forêt de Brecheliant. Débarquement de Guillaume, et
son camp dans les plaines d'Hasting. Parlementage des deux rivaux.
Curieux détails de mœurs. Guillaume s'étant muni, à tout hasard, des
foudres de Rome, excommunie les Anglais d'Harold, par l'organe de
l'évêque de Bayeux. Veille de la bataille; les Anglais boivent, les
Normands prient et se confessent. L'étendard normand est remis à un
gentilhomme du pays de Caux, nommé Toustain. Admirable peinture de la
bataille, qui semble revivre sous le pinceau ingénieux, vrai et hardi
d'Horace Vernet. Taillefer chante aux Normands, pour les exciter, des
passages de la fameuse chanson de Roncevaux, en l'honneur de Roland;
et cette circonstance est maintenant invoquée avec grande raison, par
les savans, en faveur de l'antiquité de la poésie romane du nord, ou de
la langue d'oil, d'où notre français est sorti. Belle conduite d'Odon,
évêque de Bayeux. Enumération des guerriers normands, précieuse pour
les familles; on y remarque avec un touchant intérêt les noms suivans,
qui vivent encore avec honneur: le sire d'Asnières, le sire le Veneur,
le sire d'Aubigny, le sire de Combray, le sire d'Épinay, le sire Errant
d'Harcourt, le sire de Ferrières, le sire de la Ferté, le sire de Gacé,
le sire de la Fougères, le sire d'Osmond, le sire Toustaing, etc., etc.
Victoire éclatante de Guillaume. Mort d'Harold. Guillaume, victorieux,
est bientôt élu et couronné par les barons anglais. Il établit une
bonne et sévère discipline, et de bonnes lois en Angleterre. Le roi de
France ayant alors prétendu hommage de cette conquête, il repasse en
Normandie, et vient affranchir sa nouvelle couronne par de nouvelles
victoires. Il tombe malade, et durant sa maladie, de six semaines,
survenue à la suite d'une chute de cheval, il donne la Normandie à
Robert, son fils aîné, l'Angleterre à son cadet, Guillaume le Roux, et
de l'argent à son troisième fils, Henri, en lui prédisant qu'il aura
la part des deux autres plus tard. Mort et obsèques de ce grand homme.
Robert II, dit Courte Heuse, 8e duc de Normandie, jaloux de son frère
Guillaume, tente, contre lui, une expédition en Angleterre. Ces deux
frères se disputent le Cotentin, échu en partage au troisième fils du
conquérant, Henri. Sur ces entrefaites, Guillaume le Roux est tué à la
chasse, par Tyrrel à Winchester. Henri devient roi d'Angleterre. Il
appelle à lui son jeune fils, Guillaume, nouvellement marié à la fille
du comte d'Anjou. Toute cette chère et auguste colonie, embarquée sur
un vaisseau d'apparat, nommé la _Blanche Nef_, fait naufrage et se perd
corps et biens. Désespoir de Henri Ier. Suite de guerres entre Robert
et son frère Henri, à peine interrompues par le voyage du premier à la
Terre-Sainte. Réconciliation normande. La guerre éclate derechef entre
les deux frères. Robert a la lâcheté de trahir les siens, et de livrer
la ville de Caen à son frère, le roi d'Angleterre. C'en est fait de
lui; vainement se repent-il, et livre-t-il la bataille de Tinchebray;
il est vaincu, il est prisonnier ainsi que le comte de Mortain, il est
conduit captif en Angleterre, et meurt à Glocester, peu regretté et peu
digne de l'être. Là finit le poème de Robert Wace, qui se plaint, dans
son épilogue, d'avoir été mal récompensé de sa peine par Henri II. Ce
poète est le premier cité dans la liste de nos anciens poètes que donne
Claude Fauchet: c'est un grand honneur chronologique.



MELIADUS DE LEONNOYS.

  Au present volume sont contenus les notables faicts d'armes du
    vaillant roi Meliadus de Leonnoys: ensemble plusieurs autres
    nobles proesses de chevalerie faictes, tant par le roy
    Arthus, Palamedes, le Morhout d'Irlande, le bon chevalier
    Sans Paour, Galehault le Brun, Segurades, Galaab, que autres
    bons chevaliers, estant au temps dudit roy Meliadus. Histoire
    nouvellement imprimée à Paris. (M.D.XXX.II.)

  On les vend à Paris, en la rue Neufve-Notre-Dame, à l'_Escu de
    France couronné_; par Denys Janot, ou au _Premier pilier du
    Palais_.

    Précieux volume, très bien imprimé en gothique, sur deux
      colonnes, précédé de deux Prologues, le premier, du
      translateur anonyme, de 1483 environ; le second, de l'ancien
      translateur Rusticien de Pise, de 1189 environ, et contenant
      173 chapitres; plus une table: en tout 232 feuillets. La
      première édition de ce livre, imprimée à Paris, par Galliot
      du Pré, en 1528, un vol. in-fol., goth., n'est ni plus rare
      ni plus recherchée.

(1189-1483-1532.)


Chénier, dans sa leçon sur les romans français, a été mal instruit,
et de plus, à notre avis, injuste à l'égard du Meliadus, qui, selon
lui, _traduit du latin de Rusticien de Pise, vers la fin du_ XIIe
_siècle, mérite à peine un souvenir_. Il y a, dans ces paroles, autant
d'erreurs que de mots, sauf la date, laquelle nous semble bonne,
encore qu'une autorité, bien autrement imposante que celle de Chénier
sur cette matière, ait dernièrement imprimé[30] que notre Rusticien
de Pise écrivait en 1298. M. de Tressan, qui fait fleurir à tort le
même Rusticien de Pise en 1120, tombe dans la même erreur que Chénier
quant à la langue dont se servait cet auteur. Il écrivait en latin ses
_Histoires de la Table ronde_, avance-t-il, et Luce de Gua, parent
de Henri Ier d'Angleterre, les traduisit en langue romane, par ordre
de ce prince; il n'y a rien de plus faux que ces assertions; mais ce
n'est pas tout encore. Bernard de la Monnoye lui-même, qui, lui,
regardait les choses de près, établit, dans son _Commentaire_ sur
la bibliothèque française de La Croix du Maine et du Verdier, que
Rusticien de Pise traduisit Meliadus, du latin en français, par ordre
d'Édouard IV d'Angleterre, mort en 1483; et il voit cela dans le
prologue du _translateur_ qui dit tout le contraire, et il ajoute que
par cette expression _translaté du latin_, il faut entendre _translaté
de l'italien_. Quelles inconcevables méprises! Essayons de rétablir la
vérité sur ses bases, sans recherches savantes, en faisant simplement
attention à ce que nous avons sous les yeux, à commencer par les
accessoires pour finir par le fond.

  [30] La _Dissertation sur Marc-Pol_, lue à l'Académie des
  Inscriptions, le 30 novembre 1832, que nous rappelons ici, a
  parfaitement démontré que le _Voyage du Génois en Arménie_ fut
  d'abord rédigé en 1298, par un Rusticien de Pise; mais ne peut-il
  y avoir eu deux auteurs de ce nom et de la même famille? Celui
  qui translata les gestes de la _Table ronde_ était certainement
  contemporain de Luce du Gua, de Gaces li Blons, de Gaultier Map,
  de Robert et Helys de Borron, qui translataient, comme lui sur
  l'ordre de Henri II d'Angleterre, mort en 1189. A la vérité,
  quelques auteurs, entre autres les rédacteurs du catalogue de la
  Vallière, ont prétendu que Meliadus fut demandé à Rusticien par
  Henri III, mort en 1272; mais ces rédacteurs, qui conviennent
  en même temps que Rusticien était contemporain de Luce du Gua,
  de Robert et Helys de Borron, se sont ainsi réfutés eux-mêmes,
  puisqu'il est avéré que ces derniers vivaient sous Henri II.

1°. Rusticien de Pise, le translateur, ce père des romans de la _Table
ronde_, en prose romane-française, comme Robert Wace, dans son poème
du _Brut_, comme, après lui, Chrétien de Troyes, dans les poèmes
du _Graal_, du _Lancelot_, du _chevalier au Lion_, du _chevalier à
l'Épée_, du _Perceval_, etc., comme, plus tard, Girardin d'Amiens, dans
un autre Meliadus[31], furent les pères de l'épopée bretonne, Rusticien
de Pise traduisit Meliadus par ordre et sous le règne de Henri II,
Plantagenet, mort en 1189;

2°. Il traduisit ses récits chevaleresques, on plutôt il les compila
sur des textes _latins_ et non _italiens_;

3°. Son Meliadus, quoique fort inférieur à sa touchante _Histoire de
Tristan de Leonnoys_ et de _la reine Yseult_, dont l'Arioste a si bien
profité, est pourtant rempli d'imagination et d'intérêt.

  [31] Girardins d'Amiens vivait en 1260. Il écrivait sous
  l'inspiration et à la requête d'une grande dame, suivant l'usage
  du temps. Alors tout poète, tout romancier avait son patron.
  Nous avons vu quel était celui de Robert Wace et de Rusticien;
  Chrétien de Troyes suivait Philippe d'Alsace, comte de Flandre,
  mort en 1191, Menessier, une Jeanne de Flandre, et ainsi des
  autres. Claude Fauchet place Girardins le 94e dans la liste de
  127 poètes antérieurs à 1300, qu'il a donnée dans ses origines de
  la langue française. Voici le début du Meliadus en vers:

      Girardins d'Amiens qui plus n'a
      Oi de ce conte retraire,
      N'y voet pas mensonge attraire,
      Ne chose dont il fut repris;
      Ains com a la le conte apris,
      L'a rymé au mieulx qu'il savoit, etc., etc.

  Ce poème n'a jamais été imprimé: il existe en manuscrit dans
  la bibliothèque royale. Il ne faut pas croire qu'il soit la
  traduction du Meliadus de Rusticien, et encore moins le confondre
  avec un troisième Meliadus, chevalier de la Croix, fils de
  Maximien, empereur d'Allemagne, traduit du latin en français par
  le chevalier de Clergé, et imprimé à Lyon, en 1534, par Pierre
  de Sainte-Lucie, 1 vol. goth. in-4. Girardins d'Amiens était
  contemporain et collaborateur de li roi Adenès, dont on vient
  d'imprimer le poème de _Berte aus grans piès_.

Pour éclaircir le premier de ces trois points, lisons le second des
deux prologues du _Meliadus_ en prose, lequel est de Rusticien; nous
y voyons qu'il a _translaté le présent livre, du latin en langage
françoys, à la requeste du roy Henri, lors regnant_. Il y remercie
_la Saincte-Trinité_ de ce qu'elle lui a laissé le temps d'achever le
livre _du Brut_ (par où l'on voit que si Robert Wace est l'auteur du
_Brut_ rimé, Rusticien l'est, à la même époque, du _Brut_ en prose,
fait incident qui a son importance, et peut modifier bien des disputes
anciennes et modernes sur la préséance des vers sur la prose, et de la
prose sur les vers; en prouvant que, souvent, sous les auspices des
princes éclairés, passionnés pour la chevalerie, poètes et prosateurs
furent appelés à ressusciter les anciennes traditions chevaleresques
ensevelies dans les vieilles chroniques, et travaillèrent sur les
sources mêmes sans que la prose des uns fût calquée sur les vers
des autres, ni les vers sur la prose). Le translateur de première
origine demande ensuite à _la Saincte-Trinité_ la même faveur pour son
dessein d'extraire, de la matière du _Sainct-Graal_, le présent livre
de _Meliadus, encor qu'aucuns preudhoms clers se sont ja entremis
de translater certaines parties du Graal latin en langage françoys,
premier messire Luce du Jan (du Gua), qui aussi translata en abrégé
l'Histoire de monseigneur Tristan; après, messire Gaces li Blons,
parent au roy Henri, et qui devisa l'Histoire de Lancelot du Lac;
messire Robert de Borron et messire Hélyo de Borron_. Il est d'autant
plus engagé à satisfaire le roy Henri, que, _pour son livre du Brut,
il en a ja reçeu deux beaux chasteaux_. Il ne parlera pas de Lancelot,
_messire Gaultier Map_ en ayant parlé suffisamment, ni de Tristan,
dont il a parlé assez lui-même, dans _le Brut_; _il commencera de
Palamedes_. Cela, dit-il, commence _du roy Artus et de l'expulsion des
Romains du royaume de Logres_ (autrement nommé Angleterre).

Nous le demandons, est-il raisonnable de voir ici deux rois Henri, l'un
qui serait Henri II, et l'autre Henri III! Si Rusticien eût écrit à la
requête de Henri III, il n'eût pas manqué de distinguer cet Henri de
celui qui était parent à Gaces li Blons, lequel, de l'aveu général,
est Henri II. Mais non, il ne distingue pas; c'est toujours du roi
Henri qu'il parle, comme s'il ne s'agissait pas de deux princes du
même nom; or, en trouver deux quand il n'en signale qu'un, n'est-ce
pas faire une supposition gratuite? Ce que l'on sait de ces deux
Henri sert à corroborer notre sentiment. L'un fut un grand prince,
et, comme tel, protecteur des lettres, les aimant, les cultivant,
et favorisant leurs disciples; l'autre fut un prince avare, cagot,
exacteur, ne songeant qu'à pressurer les Juifs de sa domination, et,
après eux, ses sujets nationaux; nulle part on n'aperçoit que ce
dernier ait eu le moindre souci des récits de chevalerie, tandis que
la vie entière du premier respire la générosité, la galanterie et
la guerre. Quant à ce que dit La Monnoye, que Rusticien écrivit par
l'ordre d'Édouard IV, mort en 1483, cela ne vaut pas une réfutation,
et tient à ce que ce savant, par une inadvertance qui ne lui est pas
familière, a confondu le second prologue qui, seul, est de Rusticien,
avec celui du translateur de deuxième origine (probablement Pierre de
Sala)[32], qui dit effectivement avoir travaillé par ordre d'Édouard
IV. Expliquons, à ce propos, nos expressions de _première et de seconde
origines_. Il ne faut pas les appliquer ici au langage, mais seulement
aux textes. Rien n'est plus rare que d'avoir le texte de 1re ou même
de 2e origine des écrits en prose. Comme ceux-ci étaient d'un usage
plus général, ils ont été sans cesse recopiés, abrégés, étendus, et
autant de fois altérés, suivant la marche progressive du langage; en
sorte que, se plaçant naturellement sous les presses, au moment de la
découverte de l'imprimerie, ils ont passé, ainsi falsifiés, dans la
circulation commune, pour s'y altérer de plus en plus, d'éditions en
éditions, depuis les premières d'Antoine Vérard, si belles et si rares,
jusqu'aux grossières éditions de Troyes, de 1720 à 1740, si laides,
et toutefois recueillies encore aujourd'hui dans les collections;
tandis que les écrits en vers, moins répandus et plus respectés, sont
demeurés patiemment intègres dans l'obscurité des manuscrits, attendant
de laborieux éditeurs qui les restituassent; fortune qui n'est venue,
pour les poèmes joyeux, qu'il y a 80 ans à peine, avec les Sinner, les
Barbazan, les La Ravallière, et pour les grands poèmes ou chansons de
gestes, que dans ces dernières années, avec d'habiles et spirituels
philologues, dont les noms seront tous les jours plus chers aux
amateurs des lettres françaises. Voyez le _Joinville_; Antoine Pierre
de Rieux n'avait pas suffi pour nous le faire connaître, en 1547;
encore moins peut-être Du Cange, en 1668; force a été qu'en 1761, MM.
Mellot, Sallier et Capperonnier fouillassent les anciens manuscrits de
la bibliothèque royale pour nous l'offrir. Ville-Hardouin fut encore
moins heureux. Blaise Vigenère, en 1565, l'avait défiguré; le manuscrit
flamand du Vénitien Contarini, imprimé à Lyon, en 1601, ne l'avait qu'à
demi restitué; l'édition de Du Cange, de 1657, plus près des originaux,
n'était pourtant point encore fidèle à la source; enfin, le respectable
dom Brial, digne continuateur de dom Bouquet, en 1822, épuisant
vainement ses efforts sur des manuscrits précieux, avoue que le texte
pur lui a échappé. Ainsi, pour connaître le texte pur du _Meliadus_ de
Rusticien, on ne doit pas s'en rapporter à notre édition, pas plus qu'à
celle de Galliot du Pré, de 1528; il est nécessaire, à qui veut, du
moins, s'en faire une idée plausible, de recourir, avec le savant que
nous aimons tant à citer, au manuscrit, n° 7544[33] de la bibliothèque
royale. Tout au plus notre édition reproduit-elle fidèlement le texte
du _Translateur_ de 1483. Mais nous voici bien loin de notre second
point, hâtons-nous d'y aborder.

  [32] Pierre de Sala, écuyer de Charles VIII et de Louis XII, a
  traduit, selon du Verdier, de rime normande en rime française,
  le roman de Tristan de Leonnoys et de la reine Yseult, qui fut
  retraduit et retouché, en 1566, par Jehan Maugin d'Angers, dit
  le petit Angevin. Ne pourrait-il avoir également travaillé sur
  le Meliadus, dont le sujet est comme l'avant-scène du Tristan?
  Au surplus, la passion des romans de chevalerie s'était si fort
  ranimée en France, par les expéditions aventureuses d'Italie,
  que les écrivains se disputaient l'honneur de les reproduire,
  et la matière ne manquait pas. Le supplément du Glossaire de
  Du Cange contient une liste de 66 romans anciens. Le Catalogue
  de la Vallière en présente 104 antérieurs à l'an 1500. M.
  Brunet en cite 88 anciens, savoir: 14 de la _Table ronde_, 27
  de Charlemagne, des 12 Pairs et des 9 Preux, 11 des Amadis,
  et 36 de chevalerie diverse. Du Verdier en range 70 par ordre
  alphabétique; le difficile serait de leur assigner un ordre
  chronologique. Nous avons tenté, pour notre usage, d'établir
  cet ordre des temps pour 157 romans de chevalerie. Quelle mine
  précieuse à exploiter dont M. de Tressan n'a qu'à peine effleuré
  quelques filons! Mais ce travail demanderait bien du savoir, du
  temps, du goût et de la fidélité.

  [33] Voici le début des compilations de la _Table ronde_ de
  Rusticien, tel que le donne M. Paulin Pâris, d'après le manuscrit
  n° 7544:

    «Seigneur, emperaor et rois et princes et ducs et queus et
    barons, cavalier, vavassor et borgiois et tous les preudomes de
    ce monde qui avés talent de delitier vos eu romainz, ci preinés
    ceste et le faites lire de chief en chief; si troverés toutes
    les grans aventures qui avindrent entre li chevaliers herrans
    dont tens li roi Huter Pendragon, jusques au tens li roi Artus
    son fiz et des compains de la _Table réonde_. Et sachez tot
    voirment que cestuy romans su treslaités don livre monseigneur
    Odoard..., etc., etc., etc.»

Par _translaté du latin_, il faut, selon Bernard de la Monnoye,
entendre _translaté de l'italien_. Nous osons soutenir que non,
et qu'il faut entendre _translaté du latin_, tout bonnement, sans
s'évertuer à danser sur la corde pour gagner un but que l'on peut
atteindre de plain-pied sur un plancher solide; à moins qu'on ne
dise que le latin et l'italien étaient une même langue sous deux
dénominations, et nous le soutenons d'autant plus que, dans l'origine,
la langue italienne ne se nommait point _italien_, mais bien _langue
vulgaire_, _lingua volgare_. Mais, quel est donc ce latin d'où nos
anciens romans seraient translatés? Réponse: c'est ce latin qui vous
cerne, qui vous enveloppe, qui, avec les Romains, pénétra, d'abord
pur, puis altéré, puis informe, dans les Espagnes, dans les Gaules,
dans la Germanie, chez les Angles, chez les Bretons, et jusque chez
les Pictes; qui, de votre aveu, et (chose singulière), moins même que
vous ne le prétendez, quand vous traitez des origines de notre langue,
changea, domina les idiomes divers des peuples vaincus. Nous disons
_moins que vous ne le prétendez_, car il dut rester, et il resta dans
ces idiomes, ce que vous révoquez en doute, assez de racines, assez de
formes originaires pour l'emporter, à la longue, sur l'élément romain;
toutefois, il est certain que, porté sur les bras robustes de la
religion chrétienne, le latin devint et resta long-temps dans l'Europe
romanisée, la langue littéraire, aussi bien que la langue sacrée, la
langue presque exclusivement écrite, celle de l'histoire surtout, vraie
ou fabuleuse; en un mot, l'organe constant de la Renommée. Interrogez
ici les Fauchet, les Huet, les P. Labbe, ils ne vous permettront aucune
incertitude: tous indiquent les chroniques latines ou saxo-latines de
Melkin et Thélézin, du _Moine Ambroise Merlin_, dit l'_Enchanteur_,
de Geoffroy de Monmouth, comme la source des récits de la _Table
ronde_; ainsi que les légendes, les chroniques de Grégoire de Tours,
de Frédégaire, d'Éginard, la fausse chronique de Turpin, etc., furent
la source des récits carlovingiens, ainsi que les diverses chroniques
dont Muratori a donné la liste et l'extrait, et que celles dont Bongars
et Duchesne ont formé chacun des recueils, furent la source des récits
de la Terre-Sainte, et de la chevalerie normande sicilienne. Tout ce
qui n'était pas tradition ou chant populaire fut latin jusque vers l'an
1100, et souvent même le latin se mêla-t-il alors aux discours et aux
chants populaires. Où pourrions-nous rencontrer, dans les XIe, XIIe
et XIIIe siècles, des écrits à translater, si n'est dans le latin?
Ce serait, suivant vous, dans l'italien? mais Dante naquit seulement
en 1265, et passe pour un des fondateurs de la langue italienne
écrite. Brunetto Latini, son maître, naquit en 1240. Tiraboschi,
si bien consulté par le docte Ginguené, ne fait pas remonter la
poésie italienne la plus informe plus haut que l'an 1200, époque à
laquelle nos trouvères français du Nord et du Midi fleurissaient
déjà depuis un siècle, et davantage, et vous nous renvoyez à je ne
sais quelles sources italiennes! cela n'est pas admissible. Tout au
contraire, ce fut l'idiome français, dans ses différens dialectes, qui
succéda immédiatement au latin, comme langue littéraire; et jamais,
peut-être, son universalité, sous ce rapport, ne fut plus visible
ni plus éclatante qu'à sa naissance. Il n'y a point, à cet égard,
de dissidence entre nos philologues modernes. Partisans du système
provençal, tels que MM. Raynouard et Fauriel, partisans du système
normand, tels que l'évêque de la Ravallière, de la Rue, le grand
d'Aussy et leurs émules, tous sont d'accord que le français-roman,
ou, si l'on veut, le roman-français, fut la souche des littératures
italienne et castillane dans leurs divers dialectes. Comment donc nos
premiers récits de chevalerie eussent-ils d'abord paru en italien[34]?
Songez que Dante vint étudier à Paris, que Boccace y vint à son tour,
et Pétrarque aussi; que leurs écrits sont pleins de traditions et de
fables françaises. Mais pourquoi s'arrêter aux individus? élevons nos
regards plus haut, en repassant dans notre esprit les grands, les
mémorables faits du moyen-âge! C'est la France qui est leur théâtre, ou
c'est de chez elle qu'ils sortent tout armés pour triompher du temps.
Les plaines de Châlons n'ont-elles pas vu fuir ces Wandres, dont les
revers terminent les irruptions du Nord dans l'Occident, et forment la
base de l'épopée _des Lohérains_? Les plaines de Tours n'ont-elles pas
vu rebrousser l'islamisme et tomber les Sarrasins sous le _martel_ de
Charles, l'aïeul de ce grand Charles, qui, à Roncevaux et sous les murs
de Carcassonne, inspira l'antique Philumena et les premiers chantres
de Roland? Les champs de la Normandie n'ont-ils pas vu s'assembler,
sur la foi de Guillaume, ces fiers conquérans de l'Angleterre qui
firent régner jusqu'au XVe siècle, dans ce pays, les mœurs, les lois,
et la langue des Français? Enfin la Terre-Sainte ne vit-elle pas ses
libérateurs et ses derniers souverains dans des chevaliers français ou
anglo-normands, entraînés sur les pas d'un ermite français, à la voix
d'un moine français! Quoi! tant et de si glorieux souvenirs n'auraient
pas été recueillis d'abord en France, et n'auraient eu pour premiers
interprètes que des auteurs d'Italie dans une langue vulgaire, qui
n'était pas née, ou ne faisait que de sortir des langes provençaux,
autrement du roman-français méridional! Non, c'est une chimère. Nos
traditions antiques de chevalerie, confiées primitivement, en France et
en Angleterre, à l'idiome latin dégénéré, en sortirent bientôt pleines
d'une vie nouvelle, pour illustrer les premiers efforts de l'idiome
français. C'est la vérité; elle est trop évidente pour la méconnaître,
et trop glorieuse pour la sacrifier à la manie du paradoxe érudit.
Ainsi commençait, pour notre langue, ce paisible et noble empire que la
fortune et le génie se sont plu à lui assurer, dans le monde civilisé,
et qui n'est pas près de finir, si le néologisme et le faux goût ne
sont d'intelligence avec la suite des âges pour le détruire, car la
conquête elle-même y serait apparemment impuissante. Passons à notre
troisième et dernier point.

  [34] Il n'est pas jusqu'à la brillante et féconde fiction
  chevaleresque d'Amadis qui n'ait sa source en France, si l'on
  en croit quelques écrivains, entre autres Nicolas d'Herberay
  des Essarts qui, le premier, en traduisit de l'espagnol
  plusieurs livres par l'ordre de François Ier, tout en disant
  que l'original était picard. M. de Tressan adopte cette opinion
  de M. d'Herberay. M. Brunet, dans un excellent article de ses
  _Nouvelles Recherches bibliographiques_, s'y montre opposé;
  mais la manière réservée dont il s'exprime à ce sujet permet
  de penser que son opposition n'est pas appuyée sur des données
  personnelles. Peut-être, s'il appliquait à cette question
  (car nous pensons que c'en est une encore) le génie patient
  et investigateur avec lequel il sait débrouiller le fil des
  différentes éditions du livre dans toutes les langues, se
  rapprocherait-il d'un sentiment à notre avis non méprisable.
  Nous avions écrit cet article, lorsque M. l'abbé de la Rue, dans
  son excellent ouvrage sur les Trouvères, publié en 1834, est
  venu lever tous les doutes sur cette chimère, que par _latin_
  il faut entendre _italien_. En tout on ne peut mieux faire que
  de recourir à ce savant pour les questions relatives à notre
  ancienne littérature du Nord. Les Trouvères ont dès aujourd'hui
  leur Raynouard.

Meliadus mérite à peine un souvenir, prétend Chénier; nous en appelons
à l'analyse suivante, tout imparfaite qu'elle est. L'action principale
se fait un peu attendre, sans doute, mais, une fois venue, les
sentimens y sont représentés avec charme et naïveté. Le 1er chapitre
traite de la grant noblesse et puissance du roy Artus; le 2e, de la
façon dont les Romains perdirent le truage du royaume de Logres; au
6e, on voit comment le roy de Northumberland emmena avec lui Esclabot
et son frère à sa mesgnie pour les doter d'un moult beau chasteau.
Enfin arrive, à la cour du roy Artus, Pharamond, roy de Gaule, avec
Bliombéris de Gauues et le chevalier incognu qui, sous le nom de
Meliadus, est le héros de l'ouvrage. Ce chevalier inconnu poursuit
les ravisseurs de femmes, et les rend intactes à qui de droit, ce qui
l'autorise à consoler celles que leurs maris rendent malheureuses;
il abat maints chevaliers, et parfois abattu lui-même, il se releve
toujours par quelque brillant fait d'armes inattendu. Le sort ayant
voulu que la belle reine d'Ecosse fît mauvais ménage avec son mari et
que Meliadus en fût informé, le cœur du chevalier vengeur s'enflamme
pour elle. Il chante, le premier, des lais en son honneur; mais c'est
peu de chanter cette belle incomparable et captive; il trouve moyen
de lui vouer son cœur et son épée en pénétrant jusqu'à elle. Une
entrevue première en amène plus d'une autre, et si bien fait Meliadus,
que le voilà, de nuit, en la chambre de la reine d'Ecosse. Cependant
la vilaine Morgane a découvert le secret des deux amans. Le roy
d'Ecosse, averti, s'est mussé en la chambre près d'eulx. Meliadus n'a
point d'autre arme que son épée; à quoi bon une cotte de mailles dans
ce sanctuaire des amours? La reine s'inquiète (les femmes devinent
tout)! «Que deviendrez-vous, bel ami, si mon mari paraît ici armé de
toutes pièces? Madame, faict Meliadus, en s'asseyant de lez la roine,
ne craignez! le roy d'Ecosse, se il nous trovoit en tel poinct comme
nous sommes, ne se mettrait mie voulontiers sur moy, tant comme il
veist que je tinsse cette espée.» Là dessus les amans commencent à
deviser ensemble d'amour, et se déduisent à solaciement de accoler et
baisier comme font gens qui s'entre-ayment, sans villennie faire. Sur
ce, parait le roy d'Escosse. Meliadus le voit sans s'esmouvoir. Ledit
roy, contenu par ce sang-froid, somme tant seulement Meliadus de partir
sans à l'avenir lui faire plus de honte. Meliadus ne veut point sortir
sans obtenir du roi, loyale créance qu'il ne fera nul mal, et ne rendra
mauvais guerdon à la royne. L'époux effrayé donne sa parole, Meliadus
sort; mais il n'est pas si tôt sorti, que le roy d'Escosse veut occire
sa femme; toutefois il se contente de la dépaïser et l'emmene. Meliadus
court après ce félon, l'atteint, desconfit ses gens et délivre la
royne, qu'il emmene à son tour; mais le roy Artus fait une levée de
gens de guerre pour venger le roy d'Escosse. N'est-on pas frappé que,
depuis la belle Hélène, en tout pays, dans les temps héroïques, la
possession d'une belle femme ait suscité des guerres? L'amour est donc
quelque chose de sérieux, sans préjudice des douanes. Pharamond, de son
côté, rassemble des alliés pour soutenir Meliadus. Suite de combats
très divers et très chaleureusement racontés. Meliadus fait d'abord
le roi d'Ecosse prisonnier. Les maris trompés, n'en déplaise _à la
Coupe enchantée_, ne sont pas toujours heureux. A la fin, pourtant,
Meliadus perd une grande bataille contre le roi Artus, et tombe en sa
puissance, ainsi que la reine d'Ecosse entre les mains de son tyran.
Voilà Meliadus en prison. Qu'y faisait-il, dans cette prison? il
harpoit et trouvoit chants et notes. Messire Gauvain finit par obtenir
la délivrance du chevalier captif. Dès lors il n'est plus question
d'amour, il s'agit de reconnaissance; la morale applaudit sans doute,
mais l'art du romancier y perd. Meliadus reconnaît la générosité du roi
Artus, en se battant pour lui contre Ariodant de Soissogne avec une
vaillance merveilleuse. Le reste du livre contient une action pareille,
ou plutôt mille actions de chevalerie, qui se terminent par la mort
de Meliadus, occis à la chasse, par deux chevaliers d'Irlande, sur le
conseil du roi Marc de Cornouailles, et puis c'est tout.

Nous ne quitterons pas Meliadus sans donner sa génération, en
renvoyant, pour ses ancêtres, à M. Dutens, qui les a rapportés[35];
car, grâce à lui, nous avons la généalogie historique de ces
héros fabuleux, pour compléter la généalogie fabuleuse de bien des
personnages historiques. Meliadus fut donc père de l'immortel Tristan
de Leonnoys, lequel fut père d'Isaïe le Triste, lequel a aussi son
roman[36]. Quant aux armoiries de Meliadus, on les trouve gravées dans
le livre très rare de _la Devise des armes des chevaliers de la Table
ronde_, imprimé à Lyon, in-16, par Benoît Rigaud, en 1590. C'est là que
nous avons appris que messire Palamedes portait _Echiqueté d'argent et
de sable, de six pièces_; armoiries des anciens Beaumont du Vivarais,
éteints en 1435, chez les Beauvoir du Roure. Rien n'empêche donc (au
cas que messire Palamedes ait existé) que celui qui écrit ces lignes
n'en descende par les femmes; et pour peu que ce Palamedes descendît,
à son tour, du Palamède qui inventa les échecs au siége de Troie, cela
nous ferait une lignée fort passable: ce sont de belles choses que les
origines!

  [35] Tables généalogiques des héros de romans, avec un catalogue
  des principaux ouvrages en ce genre, par Dutens. _Londres_, 1798,
  in-4, 2e édition, augmentée.

  [36] Voir dans la Croix du Maine, Isaïe le Triste, imprimé à
  Lyon, in-4, par Olivier Arnouillet.



BEUFVES DE HANTONNE.

  L'Histoire du noble tres preux et vaillant chevalier Beufves
    de Hantonne et de la Belle Iosienne sa Mie, comprenant les
    faicts chevalereux et diverses fortunes par lui mises à fin
    à la louange et honneur de tous nobles chevaliers, comme
    pourrez veoir puis apres. Nouuellement imprimé à Paris. On
    les vend à Paris, en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne
    Saint-Nicolas, par Jean Bonfons (1 vol. goth., in-4, _s. d._,
    vers 1530)[37].

  [37] La première édition de ce livre, également gothique (s. d.),
  1 vol. in-fol., Antoine Vérard, n'est pas plus rare que celle-ci
  de Jean Bonfons.


Le début de ce curieux roman, écrit avec beaucoup de naturel, n'est pas
fait pour engager les vieux chevaliers, tout vaillans qu'ils sont, à
épouser de jeunes et belles filles, quelque nobles qu'elles soient.
Huy de Hantonne, en son vieil âge, vit la fille d'un noble homme et
_de grant lignage_, et tant belle la vit, qu'il l'_Espousa, voire
coucha avec elle, et luy engendra ung beau fils, lequel sur fonds de
baptême fut appelé Beufves_. Iceluy enfant fut bien venu, bien pansé
et nourri; mais le père n'en put avoir d'autre de sa dame tant belle,
jeune, et amoureuse et frisque. Cette belle dame voyant son seigneur
vieil, afféti, débile, au regard qu'elle ne querroit que esbattemens et
joyeusetez par sa monition de jeunesse qui la gouvernoit, se leva un
matin d'auprès de son seigneur pour ce que lui sembloit que son temps
y perdoit, _tout ainsi que cellui que on faict coucher sans souper_;
elle se laça gentement, _en maniant son sein, qui gentement estoit
fait_, prit un miroir, y admira sa beauté, et puis faisant venir un
escuyer de confiance, le pria, ainsi qu'il estoit loyal et affectionné,
de mettre en la viande du comte Huy aucuns poisons, ce qu'il fit, et
le comte Huy mort, la belle et frisque dame se trouva libre d'espouser
un moult vaillant et jeune chevalier, nommé Doon de Mayence. Le jeune
Beufves, bien qu'encore enfant, fit de grands reproches à sa mère,
qui le voulut occire tôt; elle se résolut toutefois à l'envoyer tant
seulement en estranges pays. Voilà donc Beufves transplanté en Arménie.
Josienne, la fille du roy, tant belle et généreuse, l'arma chevalier
et en devint éprise; elle refusa pour lui la main du roy Dannebus. Une
guerre s'ensuivit. Beufves, vainqueur du roy Dannebus, tomba pris dans
les fers de Brandimont de Damas, où il resta sept ans. Pendant cette
captivité, Josienne fut mariée, malgré elle, à un roy sarrazin nommé
Pygnorin de Montbrant (ce qui est un joli nom d'Arabe); mais Beufves,
conduit miraculeusement par le romancier et par l'amour, n'est pas
plutôt sorti des prisons de Brandimont de Damas, après l'avoir tué,
qu'il retrouve sa chère Josienne, l'emmene, malgré son accident avec
le seigneur sarrazin, passe la mer avec elle, et arrive avec elle à
Cologne, pour y tirer vengeance du successeur de son père, Doon de
Mayence[38]. Il laisse, un petit, Josienne seule pour vaquer à ses
affaires de vengeance; mais, pendant ce temps, le bruit de sa mort
s'étant faussement répandu, ne voilà t-il pas que l'évêque de Cologne
s'ingère de forcer le mariage de Josienne avec un sien neveu; c'est
comme une fatalité. Cependant Beufves de Hantonne triomphe de Doon de
Mayence, cela va sans dire. Il lui coupe le chef, très bien; il met sa
vilaine mère en religion, encore mieux; enfin il épouse une troisième
fois Josienne, sa mie. Si ce n'est pas là de la coustance, je le
donne en dix à d'autres. Le roman devrait finir ici, en bonne règle;
mais l'unité d'action n'est pas le faible ou le fort de nos vieux
romanciers. Il faut encore que le lecteur essuie mille aventures, un
voyage en Angleterre, une séparation nouvelle et fortuite de Josienne
et de son époux, un mariage fortuit de cet époux avec la reine de
Cynesse, une merveilleuse réunion de Beufves et de Josienne. Finalement
Beufves de Hantonne marie son fils Thierry avec la reine de Cynesse
pour se débarrasser d'elle, retourne en Arménie, y trône avec sa mie,
se bat avec les Sarrazins, abdique en faveur de Thierry, son fils très
cher, et se fait ermite; après quoi le roman s'arrête avec le 75e
chapitre.

  [38] Le président Bonhier possédait, en manuscrit, un poème sur
  Doolin de Maïence, qu'il attribuait à li roi Adenès. Peut-être le
  sujet de ce poème rentre-t-il dans celui de Beufves de Hantonne,
  ou même ne fait-il qu'un avec lui, sous un autre titre.

L'original de ce roman est certainement un poème français, du même
titre, dont l'auteur est inconnu, mais, qu'à son style, la Croix
du Maine et Bernard de la Monnoye, d'accord avec les rédacteurs du
_Catalogue de la Vallière_, jugent avoir écrit vers l'an 1200[39]. Ce
poème, de 10,600 vers de 10 pieds, n'existe qu'en manuscrit. Il fut,
très anciennement, mis en rimes italiennes, et le roman que nous venons
d'extraire en est une traduction plus ou moins fidèle, probablement
faite, vers l'an 1500, sur l'italien. Les deux poètes et le prosateur
sont restés sous le voile de l'anonyme jusqu'ici.

  [39] Voici un échantillon de la poésie de l'original français,
  d'après deux citations insérées dans le catalogue de la
  Vallière, 1re partie, tome 2, pages 158-603 et suivantes. Ces
  citations sont prises du début et de l'épilogue:

      Oies signor por Dieu le Creatour
      Boines cauchons ains noistes millor
      Cest de Guion a la fiere vigour
      Qui de Anstone tient la terre et l'onour
      Viens fu li dus si sist moult grant Foulour
      Car bele dame prist et iouvene a oisour
      Puis en morut a deul e a doulour
      Beuves ses fiez qui tan ot grant valour
      En fu menes en tere paienos
      Car de sa mere fu pris en tel haour
      Sa mort jura coirent li plus sour
      Ele voloit prendre autre signour
      En ame ot un felon traitour
      Do de Maïenche i meauvais boiseour, etc., etc., etc.

      Quant Beuves ot ses III fieus corones
      Et dans sabaut richement asenes
      Beuves entra sor la mer en ses nes
      Et esra tant que il fu arives
      En cele tere ou Ihesus Crist fu nes
      Dont il etoit rois et sire clames
      Grant joie en fit et ses riches barues
      Et yosiane dont il estoit ames
      La tere tint et vesqui plus asses
      Tant par fu preus vaillans et alosses
      Qui sor païen conquist IIII chites
      Toute la tere environ et en les
      Quant il morut et il fu trespasses
      Beuves ses fieus en fu roi corones
      Dieus l'ama moult si voir qu'il fu nes
      Et en la crois travelles et penes
      Nous otroit il par ses saintes bontes
      Qui en paradis puissions estres boutes
      Amen amen de par Dieus en dires, etc., etc., etc.



MILLES ET AMYS.

  L'Histoire des nobles et vaillans chevaliers nommez Milles
    et Amys, lesquels en leur vivant furent plains de grandes
    proesses. On les vend à Paris, en la rue Neufve-Nostre-Dame, à
    l'enseigne Sainct-Nicolas, par Jean Bonfons (1 vol. goth., _s.
    d._ (vers 1530), in-4, très rare, ainsi que la première édition
    de ce livre, également gothique, _s. d._, in-fol. _Paris_,
    Antoine Vérard.)

(1200-1500-1530.)


Ce Roman est un constant hommage rendu à l'amitié, dans la personne
de deux chevaliers, nés le même jour, dans le même pays, avec des
traits et des formes semblables, des sentimens, des caractères pareils,
sous une étoile commune. L'auteur commence d'un style édifiant. «Pour
l'honneur et révérence de la Trinité et de la court célestielle de
paradis, moi confiant l'infusion du benoît Saint-Esprit, lequel donne
et influe sa grâce où il lui plait, ay entrepris d'escrire une histoire
des faicts advenus à la louange de deux vaillans chevaliers nommez
Milles et Amys.» S'ensuivent 114 chapitres surchargés d'aventures,
dont voici l'aperçu plutôt que le précis. Anceaume, comte de Clermont
en Auvergne, au temps du roi Pépin, n'ayant point d'abord d'enfans
de sa belle et saincte dame et chère épouse, a formé le vœu d'aller
avec elle en Terre-Sainte au cas qu'elle engendrât d'un fils, ce qui
advient, et ce fils est nommé Milles. En même temps un garçon, tout
pareil, naissait au sénéchal d'Auvergne, qui lui donne le nom d'Amys.
Le comte Anceaume, heureux de sa géniture, songe à satisfaire son
vœu, non toutefois sans consulter premier un nécromancien sur les
destinées de son fils, à cause de certain signe que l'enfant avait
apporté sur une main. Le nécromancien ayant prédit prospérité, gloire,
conquête, etc., le comte Anceaume et sa femme s'embarquent pour la
Terre-Sainte, laissant aux soins dévoués de quelques serviteurs la
garde et l'éducation première du petit comte Milles. Tempêtes, isle
déserte, la comtesse Anceaume, séparée de son mari par cas fortuit,
griffon vaincu, arrivée du comte tout seul en Syrie, baptême du roi
d'Antioche, amour subit de la reine d'Antioche pour le comte Anceaume,
le roi d'Antioche aussitôt après son baptême ayant disparu, ce qui
advient fort à propos. Cependant qu'advenait-il au petit comte Milles?
Il lui advenait que le comte de Limoges, profitant de l'absence des
parens, menaçait, poursuivait son enfance, chassait ses tuteurs, et
le contraignait à demander l'aumône, conduit par sa nourrice, avec le
petit Amys. L'enfant précieux se tire néanmoins d'affaires; il grandit,
il se fait adulte, il devient amoureux et amant favorisé de la belle
Flore, fille du duc de Bourgogne, lequel trouve le jeu mauvais et le
met en prison. Sortir de prison, rejoindre son jeune camarade, et
partir pour Constantinople avec lui n'est pas une affaire. Voilà donc
Milles et Amys à Constantinople, où le premier retrouve sa mère et
tombe épris de la fille de l'emperière, appelée Jadoine la Belle. Siége
de Constantinople formé par le soudan d'Acre. Milles et Amys, suivis
des Chrétiens, soutiennent l'effort des assiégeans, les repoussent, et
font deux de leurs rois prisonniers. Dans cette occurrence, l'emperière
ne pouvait pas moins que de s'éprendre d'amour pour Milles, et d'être
jalouse de Jadoine, sa fille, qu'elle met d'abord en prison, pour l'en
tirer bientôt et la promettre en mariage à son cher Milles, si mieux
l'aime. Milles est fait maréchal de Constantinople; il sort contre
les Païens, et, tombé dans leurs mains, est, sans retard, délivré
par le vaillant Amys aidé du roi Danebron. Milles ayant eu le choix
de l'emperière ou de sa fille Jadoine, choisit Jadoine, l'épouse,
et, libre de tout souci à Constantinople, part pour l'Auvergne, dans
le dessein de se venger du comte de Limoges. Arrivé en Limousin, il
desconfit son ennemi, l'occit, et, par occasion, fait prisonnier
le duc de Bourgogne. On se souvient ici de la belle Flore, fille
de ce duc. Milles la connaissait bien pour un trésor; il l'a fait
épouser à son cher Semblant, le chevalier Amys; mais pendant qu'il
était ainsi occupé en France (on ne peut pas être partout), voilà
qu'il arrive malencontre à Constantinople. Les Païens le prennent,
et brûlent Jadoine toute vive. Milles, sur cette affreuse nouvelle,
accourt en Terre-Sainte, assiège, prend la ville d'Acre et délivre
son père Anceaume, qui, à son insu, s'y trouvait captif. Captif,
est-ce bien le mot? Le comte Anceaume sent bien le renégat; car, à
peine délivré par son fils, il devient le vengeur du soudan d'Acre,
et se met à combattre les Chrétiens, que dis-je? son propre fils (à
la vérité, sans le reconnaître); il le reconnaît toutefois, ce fils,
au moment de l'occire. Alors grande effusion de cœur. Le père, la
comtesse sa femme, le fils, le fidèle Amys et le sénéchal d'Auvergne
quittent alors, tous ensemble, cette malheureuse terre de Syrie, et
regagnent l'Auvergne. Le comte Anceaume et sa femme trépassent peu
après. Milles, devenu comte de Clermont, vient à Paris faire hommage
de son fief à Charlemagne. Etant veuf, il se permet d'aimer Belissant,
la fille de l'empereur; il était prédestiné à charmer les filles des
empereurs d'Orient et d'Occident. Milles, traversé dans ses nouvelles
amours, s'en va guerroyer en Frise. De retour à Paris, il charge
son fidèle Ménechme de combattre, à sa place, le perfide chevalier
Hardres, qui avait dénoncé ses amours à Charlemagne, attendu qu'il
a juré à Belissant de ne point le combattre lui-même. Amys accepte
la proposition, et occit son adversaire dans un combat à outrance.
Alors l'empereur charmé de tant de valeur, et croyant, à cause de
la ressemblance, que c'est Milles qui a vaincu, donne sa fille au
vainqueur. Amys court aussitôt chercher Milles et lui remet Belissant.
Voilà un généreux ami, qui se bat et se marie par fidéi-commis, à
charge de rendre à qui de droit la femme et les lauriers qu'il a
gagnés. Là dessus Milles et Amys vont visiter le Saint-Sépulcre, à
Jérusalem, et ce n'est pas chose facile de les suivre dans la nouvelle
série d'aventures qui s'offre à eux, et se termine par la mort
simultanée des deux héros, occis par Ogier le Danois, à leur retour de
Longobardie, sans que, pour cela, le Roman finisse. 50 chapitres, de
compte fait, défilent encore sur leur tombeau; et c'est Charlemagne,
Ogier le Danois, Florisset, le roi Gloriant, Lubias la Mauvaise, ou
plutôt la Folie qui, le plus ordinairement, en fait les frais. En
somme, ce Roman n'est pas au rang des meilleures productions du genre;
son extrême rareté fait son plus grand prix; mais aussi quelle rareté!

On lit, à son sujet, dans le catalogue de la Vallière, 1re partie, tom.
II, page 623, la note suivante:

«Ce Roman est la traduction en prose, faite par un inconnu, d'un Roman
en vers, ou plutôt d'une partie du Roman de Jourdain de Blave, ou
Blaives, ou Blayes, dont on n'a pu découvrir l'auteur. Du Verdier, qui
en parle, page 779 de sa bibliothèque française, dit seulement qu'il a
été imprimé à Paris et à Lyon, sans dire quand, par qui, ni sous quelle
forme. M. Du Cange l'a cité dans les _Prolégomènes de son Glossaire de
la basse latinité_, page C.XCIV.»



LI JUS ADAM, ou DE LA FEUILLIÉ,

ET

LI GIEUS DE ROBIN ET MARION;

  Par Adam de la Hale, dit le Bossu d'Arras, précédé du GIEU
    DU PÉLERIN, avec des Observations préliminaires et deux
    Glossaires, par M. de ***, éditeur; impr. sur deux _Ms._ de
    la bibliothèque de la Vallière, des..... et XIVe siècles,
    exactement copiés. _Paris_, Firmin Didot, 1822-29, in-8, et
    insérés dans les tom. 2e et 6e des Mélanges de la Société des
    bibliophiles français.

(1260-82-1822-29.)


C'est à ces Pastorales d'Adam de la Hale, où la musique se trouve
parfois mêlée à l'action, ainsi qu'au miracle de Théophile, par
Rutebeuf, et au jeu de Saint-Nicolas, par Jean Bodel, autrement à nos
trouvères et au règne de saint Louis, qu'un philologue, aussi instruit
que modeste, a cru nouvellement devoir faire remonter l'origine de
notre théâtre. M. de Roquefort est même allé plus loin, en voyant, dans
le Fabliau d'Aucassin et Nicolette, dont le grand d'Aussy nous a donné
l'extrait, et qui date du XIIe siècle, la première aurore de la scène
française. Tout en respectant la véritable et solide érudition, nous ne
renonçons pas à juger les conclusions qu'elle tire de ses recherches,
et nous oserons révoquer en doute la vérité de cette assertion, que
notre théâtre remonte au temps de saint Louis, parce que, parmi les
premières productions de l'idiome français, se rencontrent cinq ou six
historiettes et un miracle dialogués, qui furent débités à la cour et
dans quelques châteaux de seigneurs contemporains. Pourquoi ne pas
citer aussi la fête des fous, qu'Eudes de Sully, évêque de Paris,
fit cesser, dans son église, en 1198; les disputes ou jeux mi-partis
de la cour d'amour; les récits érotiques des troubadours provençaux;
les chansons des jongleurs des empereurs Frédéric Ier et Henri II; ou
même les tours, batelages et danses des Histrions, chassés, en 789,
par Charlemagne, à cause de leur libertinage? A ce compte, le Théâtre
Français, se rattachant bientôt, sans lacune, au Théâtre Romain, comme
celui-ci au Grec et le Grec à Thespis, aurait une généalogie digne des
Dictionnaires héraldiques. Il faut s'arrêter, nous semble-t-il, dans
le chemin des origines, et faire comme Chérin, lequel aux gentilshommes
s'annonçant comme pouvant franchir en princes le terrible défilé de
la première croisade, demandait d'abord l'extrait de baptême de leur
père, puis celui de leur aïeul; et qui arrivé ainsi, sans encombre,
d'extraits de baptême en contrats de mariage, et de contrats de mariage
en testamens, jusqu'au point où nécessairement les actes défaillent,
dédaignait les misères de la conjecture et de l'analogie, pour solder
le compte par ces mots francs et sévères: _noble et auteur inconnu_.
A proprement parler, nous n'avons point de théâtre avant Charles VI,
c'est à dire avant 1370 ou 1380; car c'est à cette époque seulement
que le génie naturel à tous les peuples d'imiter, par la parole et
par le geste, les actions qui frappent le plus leur imagination, de
représenter les sentimens qui les animent, prit chez nous une forme
réelle et constante, et devint, par le triple concours des auteurs, des
acteurs et du public, un des établissemens de la société, un véritable
pacte formé pour son instruction et son amusement, sous la surveillance
de l'autorité. Ce n'est donc pas comme premières fondations de la scène
française, sur laquelle ils n'eurent aucune influence probable, que
_les jeux_ d'Adam de la Hale, dit le Bossu d'Arras, nous occuperont
quelques instans dans ces analyses, mais simplement en leur qualité
d'essais dramatiques isolés, qui ne sont pas moins curieux par leur
naïveté, par leur âge, pour n'avoir point l'importance qu'on leur a
voulu donner. Le plus ancien de ces jeux d'Adam de la Hale passe pour
être celui de la _Feuillié_, qui, étant souvent écrit dans les patois
picard et flamand, offre de grandes difficultés à la lecture, et paraît
avoir eu pour objet de faire l'histoire du poète. Bien que l'action en
soit à peu près nulle, et ne présente guère qu'une conversation entre
Adam lui-même, maître Henri, son père, et quelques bourgeois d'Arras,
il n'est pas dépourvu d'intérêt pour nous, par le tableau des mœurs
qu'il retrace; et l'éditeur nous apprend qu'il amusait beaucoup la cour
de saint Louis. Maître Henri s'y répand en invectives contre le pape,
au sujet des rigueurs qu'Alexandre IV, en 1260, venait de déployer
contre les prêtres mariés à des veuves. «_Comment_, dit-il, en vers de
huit pieds, _ont prélas l'avantage d'avoir fames à remuier, sans leur
privilège changiez_, et _un clers si pert sa franquise, par épouser en
saincte église fames qui ait autre baron_?» On va voir sur-le-champ
comment Adam de la Hale était intéressé dans cette affaire; car nous
ne dirons rien de plus de ce jeu, sur lequel le grand d'Aussy laisse
peu de choses à dire, pour venir au _jeu du pèlerin_, qui sert comme
de prologue au _jeu de Robin et de Marion_, en faisant connaître les
particularités de la vie de notre trouvère. Le Bossu d'Arras entra
donc d'abord dans les ordres sacrés; puis il se maria par amour;
puis, s'étant séparé de sa femme, il reprit l'habit ecclésiastique,
s'attacha au duc d'Alençon, que Philippe le Hardi envoyait au secours
du duc d'Anjou, roi de Naples; et enfin mourut, en 1282, dans cette
ville, où il composa le _jeu de Robin et de Marion_, pour réjouir cette
cour française. PERSONNAGES DU JEU. Marions ou Marotte; li chevaliers
Gautiers, Baudons, Péronelle, Huars; li Rois, Perrette, Warniers et
Rogans. Quoique le grand d'Aussy ait donné une traduction de ce jeu
dans ses Fabliaux, on ne sera peut-être pas fâché d'en lire ici une
courte analyse; la voici donc. Marions est aux champs seulette, et
chante:

    Robins m'aime, Robins m'a,
    Robins m'a demandée, si m'ara.
    Robins m'acata cotele         (m'acheta)
    D'escarlate bonne et bele,
    Souskanie et chainturele,
          A leur y va
    Robins m'aime, Robins m'a,
    Robins m'a demandée, si m'ara, etc., etc., etc.

Survient un chevalier qui tâche de la séduire, en lui promettant, tour
à tour, des oiseaux, un âne, un héron, etc., etc. Marions le repousse
au nom de Robins et se gausse de lui. Le chevalier s'en va; Robins
arrive; Marions lui conte tout. Les deux amans se mettent à manger côte
à côte; mais l'idée du chevalier empêche Robins de manger; il cherche
à se distraire en amusant son amie, saute, court, danse devant elle
et va chercher des voisins pour les mieux égayer, gros Bourdon, par
exemple, le joueur de musette, Baudon et Gautiers. Par malencontre,
avant que la compagnie soit venue, le chevalier revient; il est plus
pressant. Marions lui dit: «_Sire! vous me feriez surprendre; alez
vous ent_, etc., etc., _j'oy Robins flagoler au flagol d'argent_.»
Robins, sur ces entrefaites, a blessé le faucon du chevalier. Le
chevalier rosse Robins. Marotte se précipite au secours de son ami. Le
chevalier enleve Marotte en croupe sur son cheval. Robins pleure et
n'ose courir. Cependant les voisins sont arrivés; mais comme ils ont
peur, ils se cachent derrière un buisson, d'où ils voient Marion se
débattre. Le chevalier la presse et lui promet encore un _bel oiseau
de rivière_. La fidèle Marion préfère _le fromage cras de Robins_.
Alors le chevalier la laisse; et elle appelle aussitôt Robins, qui
sort de sa cachette pour l'accoler devant Baudon. Surviennent d'autres
amis de Robins, suivis de Péronele. La troupe se prend à folâtrer. On
joue au jeu de _Saint-Coines_: puis Marion trouve _ce jeu trop lais_.
Gautiers propose _de faire un pet pour s'esbatre. Fi! Gautiers!_ dit
Robins, _que devant Marotte ma mie, avez dict si grant vilenie_. Tout
balancé, on joue au jeu des rois; on compte jusqu'à dix à la main
chaude: Baudon est roi. Le roi fait diverses questions; il demande à
Robins _quant une wake naist, à quoi il sçai qu'ele est femele_. Robin
a honte, et se résout à conseiller au roi de _lui regarder au cul_.
Sur quoi le roi lui commande de baiser Marion, ce que celui-ci fait si
lourdement, que Marion lui dit _qu'il pese autant qu'un blos_. Le roi
demande à Huart quelle viande il aime le mieux, Huard dit que c'est
_bons fons de porc pesant et gras_. Le roi demande à Perete qu'elle est
la plus grande joie qu'elle ait goûtée d'amour? Perete répond que c'est
quand ses amis lui tiennent compagnie aux champs, avec ses brebis; et
Gautiers lui dit _qu'ele ment_: il a raison. Le roi demande à Marotte
_combien ele aime Robins_; Marotte répond _qu'ele l'aime d'amour si
vraie, qu'ele n'aima jamais tant brebis qui ait agnelé_; la compagnie
trouve que c'est beaucoup dire. Gautiers s'offre en mariage à Perete,
et lui fait l'énumération de ses richesses. _Il a ronchi traiant, bon
harnas_, et _herche et carue, houche et sercot, tout d'un drap, avec
une rente qu'on lui doit de grain sur un moulin à vent_, et _une vake_.
Perete refuse, _car_, dit-elle, il y _aurait bataille entre lui et mon
frères Guiot, vu qu'ils sont deux sots_. Là dessus, gros rire, et on se
fouille les poches pour en tirer victuailles à manger ensemble. Robin
veut aller _querir un gros et gras capon, qu'il mangera avec Marotte et
la compaignie, bec à bec_. Survient le berger Warniers, tout triste de
ce que _Mehales, sa mie, s'est déchute avec un prêtre, on dit_, à quoi
Rogans répond: _en nom Dieu! Warniers, bien puet estre, car ele i aloit
trop sovent._ Warniers se console; on mange, on danse, et Robin touche
dans la main de Marion, qui lui donne sa foi. C'est ainsi que le jeu
finit ou commence.



LE RENONCEMENT D'AMOURS.

  1 vol. pet. in-4, goth., avec fig. et vignettes historiées en
    bois, imprimé à Paris, par Jehan Trepperel, demeurant en la rue
    Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne de l'Escu de France (_S. d._),
    mais de peu antérieur à 1500. (_Très rare._) Notre exemplaire
    est dans toute sa marge, non rognée.

(1370-1499.)


Ce Poème, en vers croisés de huit pieds, sans succession régulière
de rimes masculines et féminines, contient vingt-neuf feuillets; le
reste du livre est consacré à une déclamation et à des oraisons en
l'honneur de la Vierge, au nom de l'amoureux qui a renoncé à l'amour.
Cette seconde partie a treize feuillets, dont le dernier ne présente
autre chose qu'une gravure en bois où l'on voit les armes de France
supportées par deux anges. Plus bas, le monogramme I T, de Jehan
Trepperel, est soutenu par deux lions; le tout est entouré de ces mots:
_Octroye nous charité et concorde, en provolant ta grant miséricorde_.
La date de ces poésies doit remonter au moins à 1370. Leur auteur est
inconnu. C'est un des nombreux imitateurs de Guillaume de Lorris et
de Jehan de Meung, le fameux Misogyne; mais il n'a ni leur verve, ni
leur imagination. Au lieu des peintures vives et animées, des traits
mordans du _Roman de la Rose_, on trouve dans ce débat (car c'est
encore un débat) de froides dissertations sur l'amour, ses bienfaits et
ses méfaits, des idées communes, à peine rachetées de loin en loin par
quelques images gracieuses et quelques mots de sentiment ou de satire;
mais surtout beaucoup de verbiage.

L'auteur, ou l'acteur, pour parler le langage du temps, raconte comment,

    «Dans le beau plaisant moys de may
    »Que tous cueurs _s'efforcent_ d'amer
    »Pour mettre le sien hors d'esmoy, etc., etc., etc.»

Il le mena promener sur les bords de la mer, et que, chemin faisant,
lui ayant demandé _pourquoi il estoit toujours battant que à peine il
pouvoit plus vivre_, etc., etc., etc., une querelle s'était engagée
entre son _cueur battant_ et lui, à la suite de laquelle ils s'étaient
séparés brouillés; mais comme on ne saurait demeurer long-temps séparé
de son cœur, la réconciliation s'était faite bientôt sur la foi du
serment, une _paille étant en deux parties_. La suite du récit nous
apprend que le poète et son cœur, de nouveau bons amis, s'allèrent
de nouveau promener; voilà qui est inventif! et qu'ayant avisé, dans
un bosquet, _un coquardeau de France_, c'est à dire un galantin, un
muguet, un conteur de fleurettes, tout _vestu de vert, qui faisoit le
joyeux_, ils se tapirent derrière un buisson pour apprendre le sujet de
cette joie. Or, ce qui faisait la joie du coquardeau, c'étaient _les
grants biens d'amours_ qu'il ne se lassait de vanter. L'acteur, ou le
renonceur d'amours, réfute cet hymne assez plat en vers satiriques
tout aussi plats, et puis survient un autre galant, vêtu de jaune
doublé de noir, dont _le cueur est plein de dueil, du malheur d'amer_.
Le renonceur d'amours ne contredit pas cette fois; loin de là, il
s'évertue à médire des femmes et des galans. Une dame intervient alors
qui plaide pour l'amour, très pertinemment à ce qu'il semble, et qui
donne aux amoureux la recette suivante pour n'avoir point à s'en
plaindre:

    «Servez-moi soir et matinée,
    «Et je ferai que vostre peine
    «Sera si bien reguerdonnée
    «Que joye vous sera prochaine, etc., etc.»

Le renonceur réfute la dame aussi bien qu'il a fait le coquardeau; mais
celui-ci, mal-content, prend de nouveau la parole, et cette fois plus
vivement. Il se cite pour exemple; il n'a aimé qu'une seule femme _au
moins d'une amour ferme et pure_, et s'en étant bien trouvé, il met les
maux de la galanterie sur le compte de ces amoureux si bestes

    «Qui amusent et rompent leurs testes
    »Pour aymer ce qui d'eux n'a cure, etc., etc., etc.»

Le galant jaune ramasse la balle du coquardeau ou galant vert, et la
lui renvoie au visage, en lui prédisant que son _cueur ne tardera pas à
estre noirci de deuil, en despit de ses discours amoureux, aspre comme
moutarde_; la dispute s'échauffant, le renonceur d'amours est pris pour
juge. Autre plaidoyer contradictoire devant le renonceur. Le galant
jaune devient très impertinent pour l'amour.

    «Je scay bien ce que peut en estre, dit-il,
    »Car je l'ai servi longuement
    »Et congnois tout au long son estre
    »Sa fin et son commencement.
    »Mais, pour en parler pleinement,
    »Qui plus le sert, plus hait sa vie.....»

Là dessus il étale avec complaisance les suites funestes de la
galanterie, les trahisons, les soucis, le temps perdu, la ruine, etc.
Ce tableau rend le coquardeau tout écumant de fureur; mais sa fureur le
fait raisonner si mal que le jaune en est tout esjoui. Pourquoi, s'est
écrié le pauvre coquardeau, pourquoi exagérer les faiblesses des femmes?

    «Et encore il est tout commun
    »Se disent les docteurs des femmes
    »Que quant elles ont aimé ung
    »Tout seul, on les tient pour bigames
    »Et que la droitte loy des dames
    »Est d'en aymer après ung cent, etc., etc.»

Il faut enfin mettre un terme à la kyrielle de lieux communs et
d'invectives dont se compose le débat, et s'en référer au jugement du
renonceur, lequel a renié l'amour définitivement, et pour toujours
icelui désavoué, sous peine d'être maudit de Dieu; le vert et le jaune
souscrivent à ce bel arrêt, et la partie est faite de ne plus aimer;
d'où le livre prendra son titre de _Renoncement d'Amours_. Le poète
finit par dire qu'il ne se nomme pas de peur d'être assommé; allusion
qu'il fait sans doute au danger que courut Jehan de Meung à la cour
de Philippe le Bel, d'être à nu flagellé par les dames de la reine et
en sa présence, pour un crime pareil. A défaut du nom de l'auteur,
nous avons son anagramme, qu'il dit renfermée dans ces mots: _Plus
que toutes_. Devine qui voudra et qui pourra; quant à moi, je livre
le Renoncement d'Amours, quel qu'il soit, à Martin Franc, qui a si
longuement vengé les femmes des attaques du _Roman de la Rose_, dans
son _Champion des Dames_, poème aussi édifiant qu'ennuyeux, dont l'abbé
Goujet nous a laissé une docte et complète analyse. Du reste, ce savant
philologue ni aucun autre, que je sache, n'ont parlé du _Renoncement
d'Amours_; c'est une bonne fortune pour nous, si ce n'en est pas une
pour l'ouvrage.



LA VIE

DE

NRĒ BENOIT SAUUEUR IHESUS CRIST.

  Cy commence une moult bele et moult notable deuote matière qui
    est moult proffitable a toute creature humayne. Cest la Vie de
    nrē benoit Sauueur Ihesus Crist ordonnée en brief langaige
    ou parolles pour ce que le peuple daiordui ayme et requiert
    avoir choses briefves comme cellui qui est de courte durée
    et de petite deuotion, et fut translatée a Paris de latin en
    françois a la reqūste de treshault et puissant prince Jehan
    duc de Berry, duc d'Auuergne, comte de Poytou et d'Etampes, lan
    de grace mil ccc lxxx. (Un vol. pet. in-fol., gothique, à deux
    col., contenant 63 feuillets non chiffrés, avec des signat. de
    A. M.)

  Nous trouvons ici un specimen fort beau des premiers essais de
    l'art typographique en France. Il offre, dans la forme de
    ses caractères en grosses lettres, un rapport si frappant
    avec l'impression du roman de Pierre de Provence et de la
    belle Maguelonne, sorti, vers l'an 1476, des presses de
    Barthélemy[40] Buyer, imprimeur de Lyon, qu'on peut assurer
    qu'il est un produit des mêmes presses, vers la même époque. Il
    nous est venu de la vente de la bibliothèque de M. Langs, de
    Londres, en 1829. D'après ce qui précède, nous croyons inutile
    d'ajouter rien sur l'extrême rareté du volume.

  [40] Une remarque, insérée dans le N° 4 du Bulletin du
  Bibliophile, 2e série, enseigne que c'est par erreur que
  Barthélemy Buyer a été qualifié d'imprimeur, tandis qu'il était
  simplement un riche protecteur de l'imprimerie à Lyon, où il
  faisait imprimer à ses frais. Nous croyons devoir mentionner ici
  cette remarque, en ajoutant que notre erreur, si c'en est une, a
  été partagée par bien d'autres personnes que nous.

(1380-1476.)


Cette vie de Jésus-Christ, prise en partie des Écritures, en partie
des livres apocryphes, est écrite d'un style plus que naïf, et chargée
de circonstances qui peignent la simplicité crédule des esprits au
moyen-âge. Nous avons peu d'ouvrages français, en prose, imprimés de
cette date ou d'une date antérieure. Des réflexions analogues au récit,
ainsi que des prières, le coupent fréquemment et ajoutent encore à son
caractère gothique par leur singulière candeur; tout en est sérieux,
et aujourd'hui on ne s'en doute guère. Nous citerons, en témoignage,
les passages suivans, dont nous ne reproduirons pas rigoureusement
l'orthographe, pour en faciliter la lecture.

Nature humaine par l'espace de cinq mille ans de moura en grand misère,
tant que, pour le péché d'Adam, nul ne povoit monter en paradis, dont
les benoits anges en eurent grand pitié et li furent desirans de veoir
nature humaine enprès eulx ez sieges de paradis; et lors à grands
coraiges, leurs faces enclinées, tous ensemble supplierent Dieu le
Père, disant ainsi: «Hélas! Sire, pourquoy furent-ils oncques crées!...
Vous plaise d'en avoir miséricorde... il est temps d'en avoir pitié.
Regardez comme ils crient..., etc.» Quant les gens eurent proposé leurs
supplications devant Dieu le Père, deux advocats se leverent; l'ung
estait Justice, l'austre Misericorde, etc., etc., adoncques plaiderent,
etc., etc. Les avocats ayant plaide pour et contre, Dieu se détermine
pour Miséricorde, et dit: «Mon beau filz Jesus-Christ, il vous convient
descendre en terre pour racheter nature humaine, dont je me repens que
j'ay homme faict, pour la peine qu'il en fault souffrir selon Justice,
etc., etc.»--«Je veulx faire vostre plaisir, mon très cher Père, très
excellent, dit Jesus-Christ, etc., etc.»--«Hélas! dit Dieu le Père,
ils te feront bien souffrir...; ils te cracheront aux yeux...; ils
t'estendront sur l'arbre de la croix...; ils te cloueront le corps
avec des clous sans poincte; car si les clous fussent bien poinctus,
ils ne fissent mie la moitié du mal comme ils te feront... Mon beau
Fils, pense quelle doleur te sera. La poras-tu souffrir?»--«Oy bien,
mon doulx Père.»--«Ils te donneront à boire vinaigre et fiel... Le
porras-tu souffrir?»--«Oy bien, mon doux Père, etc.» L'annonciation et
l'incarnation suivent sur ce ton, puis vient le mariage de la Vierge
avec Joseph. «Nostre Seigneur voloit que Nostre Dame fut mariée, affi
qu'il fust cellé au diable, et que, par son engroisse, elle ne fust
diffamée...» Et comme la doulce Vierge demouroit avecques son bon mari
Joseph, le doulx enfant Jésus croissoit au ventre de sa mère. Joseph
s'aperçeut que elle estoit grosse, et sovent la regardoit d'ung mauvais
œil... En quelle tribulacion estoit le preudomme Joseph, comme on peut
prouver par ceulx qui ont esté gêlos (jaloux), car je crois que, au
monde, n'a pire doleur fors la mort, etc. Les anges ne tardent point à
calmer la jalousie de Joseph par la révélation du Saint Mystère, et le
récit reprend; mais nous ne le suivrons pas plus loin: c'est assez, et
peut-être même trop. L'ouvrage finit par ce précepte évangélique, dans
lequel tout le christianisme est renfermé: _Charité est aymer Dieu et
son prochain. Deo gratias._



HISTOIRE CRITIQUE

DE NICOLAS FLAMEL,

ET DE

PERNELLE SA FEMME,

  Recueillie d'actes anciens qui justifient l'origine et
    la médiocrité de leur fortune contre les imputations des
    alchimistes. On y a joint le Testament de Pernelle et plusieurs
    autres pièces intéressantes, par M. L. V. (l'abbé Villain).
    _Paris_, _Desprez_, 1 vol. in-12, portr. et fig.

(1418--1761.)


Beaucoup de gens raisonnent ainsi: voilà un pauvre écrivain juré
de Paris, qui, au temps de Charles VI, du fond de son échoppe,
parvint à acheter ou se bâtir cinq maisons, à édifier le petit
portail de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, plus un portail à
Sainte-Geneviève-des-Ardens, où l'on voyait sa figure agenouillée;
plus la chapelle de l'hôpital Sainte-Geneviève; il dota, en outre,
quatorze hôpitaux et quatorze églises; il fit, en mourant, une énorme
quantité de legs, et l'on publie vaguement qu'il était seigneur de sept
paroisses en Parisis; donc son opulence effaçait celle des princes et
des rois de son siècle; donc cela est merveilleux; donc il avait trouvé
de lui-même, ou acheté d'un Juif, le secret de la transmutation des
métaux en or, par le moyen de la poudre de projection. Le merveilleux
plaît au peuple; aussi le peuple contemporain ne manque-t-il pas de
saisir avidement cette conclusion merveilleuse; puis des écrivains
gothiques la répandent, elle plaît alors à des érudits comme Borel, dom
Pernety, l'abbé Lebeuf et Lenglet-Dufresnoy; elle prend du corps entre
leurs mains, et pour peu que des critiques tranchans et paradoxaux,
tels qu'étaient MM. Desfontaines et Fréron, de l'_Année littéraire_,
la défendent avec amertume contre les observateurs de sang-froid,
il devient fort difficile à ces derniers de rétablir la vérité des
choses, en dissipant les illusions mystérieuses de l'ignorance et
de l'érudition. Ceci est, en deux mots, toute l'histoire du célèbre
Nicolas Flamel et de Pernelle, sa femme, dont plusieurs auteurs
proclamèrent les fabuleuses richesses, tandis que le modeste et savant
abbé Villain sut réduire ces richesses prétendues à des proportions
naturelles, par des preuves sans réplique et pourtant contestées.
L'abbé Villain s'était bien gardé d'attaquer ses adversaires par des
raisonnemens _à priori_, comme, par exemple, de leur dire: «Nicolas
Flamel et Pernelle, sa femme, n'eurent point le secret du grand
œuvre, attendu que ce secret n'existe pas.» On lui eût répondu par le
fameux argument du grain de blé, lequel a fait une si belle fortune
dans le monde, et que voici:--Savez-vous comment l'épi sort d'un seul
grain de blé semé?--Non.--Donc il y a des choses dans la nature, que
vous ne pouvez expliquer; donc la chimie peut transmuter la poudre
de projection en or. L'abbé Villain se contenta de rechercher, dans
les archives des fabriques et dans celle du Châtelet de Paris, les
actes originaux des donations, transactions, procès, fondations et
dispositions testamentaires de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme;
d'étudier, de dépouiller ces actes, et il en tira les démonstrations
suivantes: 1° qu'au décès de dame Pernelle, arrivé en 1397, les biens
des deux époux, inventoriés par Quatrebaut, priseur-juré du roi, se
bornaient, en rentes, à 471 livres tournois sur lesquelles encore il
y avait à prélever _des clamis_, c'est à dire des dettes; plus, en
meubles, à 108 livres 19 sous parisis; ce qui, d'après la table de
Le Blanc, le tarif de l'argent étant à six livres dix-sept sols de
marc, en 1399, représentait, en 1761, moins de 40,000 capital; 2°
que la somme totale des legs inscrits dans le Testament de Flamel ne
s'élevait, en 1418, époque de sa mort, qu'à 1,800 livres tournois ou
1,440 livres parisis capital, laquelle somme, au taux de 9 livres 10
sols le marc d'argent, valeur de 1418, représentait, en 1761, à peine
12,234 livres capital; 3° que la totalité des biens de Nicolas Flamel,
à son décès, pouvait s'élever à 1197 livres tournois de rente, ou
4,596 livres de rente, autrement 92,000 capital, valeur de 1761. De
ces faits, solidement établis, l'abbé Villain put arguer plausiblement
qu'il n'y avait pas de nécessité de recourir au grand œuvre pour
expliquer la fortune de Flamel et de Pernelle; que l'économie notoire
des deux conjoints, particulièrement celle de l'époux, l'expliquait
suffisamment, surtout si l'on vient dire que Flamel, à son état
d'écrivain public, qui était fort lucratif à une époque où l'imprimerie
n'existait pas et où l'écriture était peu répandue, joignait, sans
compromettre sa piété, l'état de brocanteur de terrains et de rentes. A
l'égard des cinq maisons qu'il possédait, point de mystère encore, vu
que le prix est si peu élevé, soit des terrains, soit des matériaux,
soit de la main d'œuvre, vu qu'on bâtissait alors une maison, _dite
le grand pignon_, pour 200 livres parisis; vu que la belle maison
double qu'habitait ledit Flamel fut vendue, en 1428-36, pour prix et
somme de 20 livres parisis. A l'égard des fondations de rentes faites
en faveur de quatorze hôpitaux et de quatorze églises, pas plus de
mystère; car ces fondations ne dépassaient guère, l'une dans l'autre,
dix sols parisis. Enfin, pour ce qui concerne les constructions de
portail et de chapelle, il faut également renoncer au merveilleux,
attendu que Nicolas Flamel, écrivain juré, libraire et brocanteur,
était aussi architecte, et qu'il a bien pu construire ces édifices,
d'ailleurs très simples, avec les deniers des fidèles ajoutés aux
siens, ce que tout porte à croire. Ces raisonnenens nous paraissent
irréfragables; toutefois ils ne convainquirent pas tout le monde, et
des personnes, fort respectables du reste, et autorisées par leur
savoir, ne continuèrent pas moins à dire que Nicolas Flamel, et
Pernelle, sa femme, eurent le secret de la transmutation des métaux en
or. Pour punir leurs imitateurs, nous les condamnerons à lire trois
fois le livre de l'abbé Villain, qui, bien que judicieux et recherché
des amateurs, ne se lit pas commodément.



LES QUINZE JOIES DE MARIAGE

(OU LA NASSE),

  Ouvrage très ancien, auquel on a joint le blason des Fausses
    Amours (par Guillaume Alexis); le Loyer des Folles-Amours
    (par Crétin); et le Triomphe des Muses contre Amour. Le tout
    enrichi de remarques et de diverses leçons (par Le Duchat et
    La Monnoye). _A la Haye_, chez A. de Rogissart. 1 vol. in-8.
    M.DCC.XXXIV.

(1430-50-80--1595-96--1606-20--1734.)


Il faut remonter aux années 1430-1450 pour trouver la date de ce livre
plaisant et satirique, dont l'auteur, Antoine de la Salle, le même
qui a fait le roman du _Petit Jehan de Saintré_, était resté inconnu
jusqu'à la découverte que vient de faire de son nom un de nos savans
bibliographes de province. Les trois ou quatre éditions gothiques
qui en ont été faites, dans le XVe siècle, ainsi que celle de 1480,
in-fol., celle même de François Bossuet, publiée à Rouen, chez Raphaël
du Petit-Val, en 1596, et celle de 1616, sont devenues de la plus
grande rareté. La présente édition, qui est la meilleure jusqu'ici,
n'est pas aussi difficile à rencontrer, sans être toutefois commune,
à beaucoup près. Il est à croire, si l'ouvrage est de 1430, que nous
n'en avons pas le texte primitif, quelque ancien que ce texte paraisse
au lecteur moderne. Quant au dialecte, il est évidemment picard. C'est
donc, selon toute apparence, à un bel esprit de Picardie que les
apologistes du _Mariage_, au rang desquels nous tenons à nous placer,
doivent se prendre de cette maligne contre-vérité; néanmoins, comme la
sortie est amusante, nous ne ferons pas de querelle sérieuse au Picard
anonyme.

Il est donc vrai qu'il faut subir quinze joies dans le mariage, sauoir:

  _La prime Joie_ si est quand le jeune homme est en sa belle
  jouvence, et que, voyant les autres mariés tout esjouis, ce lui
  semble, veut avoir chevance pareille, et, pour ce, epouse une
  gente jouvencelle qui fait la sucrée, qui ne rêve que beaux
  habits, joyaux, robe d'écarlatte ou de Malines, verd guai, menu
  vair, chaperons et tissus de soie, et fait si bien que son pauvre
  mari, ne pouvant payer, tombe en l'excommunication, et use sa vie
  en languissant toujours, etant chu en pauvreté.

  _La deuxième Joie_ est quand la dame d'un benoît homme, tant
  richement accoutrée et belle qu'elle est, ou si elle ne l'est,
  si pense elle l'être, se fait violenter soir et matin par sa
  mère, ou par sa cousine, ou par sa commère, ou par le cousin de
  sa commère, pour aller en assemblées, fêtes et pèlerinages, et,
  en telle compagnie, se rit du benoît homme, écoute les galans;
  reçoit et donne de beaux gages, tant que son mari use sa vie en
  languissant toujours, pour être venu en jalousie et d'icelle en
  cocuage.

  _La tierce Joie_ est quand la femme, qui est jeune, après avoir
  pris des dilectations, devient grosse, à l'adventure, non pas
  du fait de son mari, et qu'icelui poure mari entre en souci,
  de crainte qu'elle ne soit malade, et prend mille soins de la
  grossesse, de l'accouchement, du baptême, du festoyement des
  commères, qui mettent sa cave en désarroi, et se moquent de lui,
  des relevailles, des nourrices, des autres cadeaux, et autres
  peines èsquelles il use misérablement sa vie en languissant
  toujours, pour être père putatif.

  _La quatrième Joie_ si est quand celui qui est marié, tantôt neuf
  ou dix ans passés, plus ou moins, est père de cinq ou six enfans,
  ou plus, et, après avoir eu tant de males nuits, de labeurs,
  soucis et maleuretés, qu'il en est mat et endurci comme un vieil
  âne, il entend jà ses filles lui criant: _mariage! mariage!_ et
  sa dame le tance verdement qu'il n'est point actif à faire valoir
  son bien pour préparer les dots, et lui reproche une vieille
  valise du temps qu'il servait à la bataille de Flandres, il y a
  trente-cinq ans (la bataille de Rosebecque, en 1382). Alors le
  pauvre homme va à trente lieues à une assise ou en parlement,
  pour une vieille cause qu'il a, venant de son bisayoul, et est
  bien déplicé d'avocats, sergens et greffiers, puis retourne en sa
  maison, percé en sa chair par la pluie du ciel. Ores, sa dame le
  réprimande, dont il ne trouve valets qui osent lui obéir, et s'il
  se fâche, sa dame crie. Alors, son dernier né, Favori pleure, et
  la mère bat de verges le poure petit. Lors le prudhomme lui dira:
  «Pour Dieu! madame, ne le battez pas!» Mais la chambrière lui
  répliquera: «Pour Dieu! monsieur, c'est grand'honte à vous que
  votre venue en la maison ne cause que noise.» Ainsi use sa vie,
  en languissant toujours, le prud'homme.

  _La cinquième Joie_ si est quand le bon-homme qui est marié à
  femme de plus grand'lignée, ou plus jeune que lui, se tient pour
  honoré de ce que Dieu lui fit la grâce qu'il la put avoir; et
  si la dame ne le lairra mie approcher qu'elle ne lui die: «_Mes
  parens ne m'ont point donnée à vous pour me paillarder._» Elle
  ne lui fera bon visage que pour en tirer aile ou pied, et si,
  aura un bon ami à qui elle fera montre des secrets d'amour,
  et plusieurs petites mélancolies, dont sa mère et Jeanne, sa
  chambrière, auront le secret; et, à la fin, le bon-homme saura
  tout, de quoi il usera sa vie en languissant toujours, et finira
  ses jours miserablement.

  _La sixième Joie_ est quand la dame de l'homme qui est marié a
  des caprices, et que, faute de vouloir manger seule avec son
  mari, elle fait la malade. Alors le mari se met en quête de
  convier quatre hommes d'état, et eux venus au dîner, la dame
  n'a rien fait préparer, et a envoyé ses valets qui d'un côté,
  qui d'un autre. Il demande du linge de table pour le couvert.
  On lui répond qu'on n'a pas les clefs, et que le linge de hier
  suffit. «Vraiment m'amie, fait-il, je ne saurais me gouverner
  avec vous.»--«_Ave Maria_, fait-elle, vous gâtez tout, et encore
  ne puis-je avoir une heure de patience.» Ainsi demeure le mari en
  tourmens, et finit misérablement ses jours.

  _La septième Joie_ si est quand le marié d'une très bonne femme
  et bonne galoise (réjouie) lui a donné grand contentement,
  et a vécu heureusement avec elle, jusqu'à temps que veigne à
  s'appercevoir le bon-homme que tout son bien s'en va en dépens,
  au confesseur, aux moines d'abbayes, aux voisins, aux commères.
  Un sien confident l'avertit du train; mais la dame trouve moyen
  de donner le confident pour un traître suborneur qui l'a voulu
  paillarder, dont le bon-homme continue à se ruiner en confiance,
  et finit misérablement ses jours.

  _La huitième Joie_ si est quand le marié, ayant pris tous
  plaisirs et solaciemens avec sa dame, commence à réfroidir sa
  jeunesse, et veut entendre à ses autres affaires, vû qu'on ne
  peut courre et corner à la fois, et à l'adventure, sa dame
  étant accouchée de son quatrième ou cinquième, plus ou moins,
  craignant mourir, ou que son petit ne meure, s'est vouée à
  Notre-Dame-du-Puy, en Auvergne, ou à Notre-Dame-de-Roquemadour,
  en Quercy, et le bon-homme a belle de soupirer et remontrances
  faire, faut qu'il achète chevaux, bâts, selles, robes de voyage,
  quitte ses besognes, et accompagne sa dame au pèlerinage, sans
  cesse arrêtant sur le chemin, pour un étrier cassé, pour un
  gant tombé à terre, pour acheter anneaux et joyaux d'ambre, et
  patenôtres de corail; après quoi, revenu en sa maison, il est
  bien empêché que la dame a prins goût au chevaucher, et que lui
  faudra péleriner toujours et finir ses jours misérablement.

  _La neuvième Joie_ est quand le marié, homme sage et de
  prévoyance, a si bien fait que maintenir sa dame en retenue et
  obéissance, ses enfans en respect, qu'établir sa lignée sagement
  et richement, étant maître chez lui, et que, sur l'âge, le voilà
  goutteux et perclus pour avoir prins trop de fatigue. Alors la
  chance tourne: sa dame, se souvenant des riottes qu'il lui a
  menées, le laisse à l'adventure comme un vieux chien ladre; ses
  enfans courrent le monde sans de lui souci prendre; et, quand
  il fait représentation, on lui répond que mieux vaudrait aller
  d'abord en Paradis que vivre avec lui, tant il est malaisé à
  servir. Alors le pauvre marié sera en gémissemens et finira
  misérablement ses jours.

  _La dixième Joie_ montre le marié plaidant contre sa dame; et,
  soit qu'il gagne ou qu'il perde la séparation, perdant sa cause
  devant le public, perdant son repos, et languissant toujours.

  _La onzième Joie_ représente le jeune marié pensant avoir trouvé
  une merveille de beauté et d'innocence, qui se trouve avoir pris,
  comme on dit, la vache et le veau, par où il use misérablement
  ses jours, tout aussi bien qu'un autre.

  _La douzième Joie_ semble d'abord mettre le marié à l'abri de
  malencontre, le peignant tout soumis à sa dame, la plus sage et
  bien ordonnée qui oncques fut; mais nenni. La plus sage femme, au
  regard du sens, en a autant qu'un singe a de queue. Les affaires
  du marié, et son honneur, s'en iront donc à vau-les-champs.
  Sa dame l'empêchera d'aller en guerre quand il faudra, et
  comme un gentilhomme doit faire, et comme ne font plus maints
  gentilhommes, qui ne devraient, pour ce, compter pour nobles.
  Elle lui fera dépendre son bien en fausses besognes, par où l'on
  voit que celui-là aussi est autorisé à finir misérablement ses
  jours.

  _La treizième Joie_ fut commune à la plupart des héros grecs,
  à leur retour de Troie; c'est à dire qu'ils trouvèrent leurs
  dames remariées et leurs enfans à l'abandon. C'est bien encore
  le cas de finir misérablement ses jours, ne fût-on pas occis par
  Clytemnestre.

  _La quatorzième Joie._ Si est quand un jeune homme marié à une
  jeune dame qu'il aime, et dont il est aimé, vient à la perdre au
  plus fort de son soulas, et qu'après deuil, en ayant pris une
  autre, il paye à Fortune les arrérages des plaisirs passés, en
  portant un joug pesant qu'il a mérité d'autant.

  _La quinzième Joie, et dernière_, la pire de toutes, est quand
  le marié ne veut pas, à toute force, être cocu, et veut tuer les
  galans de sa dame. Alors c'est un enfer véritable, et la plus
  extrême qu'il y ait, sans mort.

Que doit-on conclure de toutes ces joies? dirons-nous avec Guillaume
Alexis?

          Faces sont beles:
          Poignant's mameles
          Valent or fin:
          Mais les sequelles
          A la par fin.
          Or donc, afin
          Que le plus fin
    Trop ne se fie en ses cautelles,
    Je dy: Si le chef est benin,
    Qu'à la queue gît le venin.

Dirons-nous donc avec Crétin?

    N'y mettez plus vos appétis:
    Et s'aucun y a, qu'il s'en oste:
    Je parle à grands et à petits:
    Au partir, faut compter à l'hoste.

Non, mais nous dirons que nos vieux Français avaient plus de gaîté que
de sentiment, plus d'esprit que de raison, et plus de malice que de
méchanceté.



LA

VENGEANCE ET DESTRUCTION

DE HIÉRUSALEM,

  Par personnaiges, exécutée par Vespasien et son fils Titus,
    contenant en soy plusieurs cronicques et histoires romaines
    tant du regne de Néron empereur que de plusieurs aultres.
    Imprimé dernierement à Paris. M.CCCCC.XXX.IX. On les vend
    à Paris en la rue Neufve-Nostre-Dame à l'enseigne de
    l'Escu-de-France, par Alain Lotrian (goth. à deux colonnes,
    in-14). 241 feuillets, titre compris, et environ 30,000 vers de
    8 pieds.

(1437--1539.)


Ce mystère est un des plus anciens. Ni La Croix du Maine, ni
Beauchamps, ni les Frères Parfait, ni le duc de la Vallière n'en
connaissent l'auteur; mais sa composition remonte évidemment à
l'origine, proprement dite, de ces drames sacrés, c'est à dire au
temps du Mystère de la Passion, peu avant l'an 1402, que, sur les
lettres-patentes du roi Charles VI, les Confrères établirent leur
théâtre à Paris, dans une salle de l'hôpital de la Trinité, hors la
ville, près la porte Saint-Denis. Jacques Millet, auteur du _Mystère de
la Destruction de Troyes_, y a-t-il travaillé, ou seul ou en compagnie,
comme c'était l'ordinaire, pour la fabrication de ces poèmes grossiers?
N'est-ce pas plutôt à Jean Michel, médecin d'Angers, ou à Jean
Michel[41], évêque d'Angers, autres fabricateurs de Mystères, qu'il
appartient d'en revendiquer la gloire, s'il y a lieu? Convient-il de
chercher d'autres noms moins connus?

    Le procès pend et pendra de la sorte
    Encor long-temps, comme l'on peut en juger.

  [41] La Croix du Maine dit que Jean Michel, évêque d'Angers, est
  l'auteur du _Mystère de la Passion_, le premier de tous. Les F.
  Parfait veulent prouver qu'il n'en est rien, et que Jean Michel,
  le médecin, ne fit que retoucher ce fameux Mystère dont ils
  assurent que l'auteur ou les auteurs sont inconnus, et qui est de
  1380 environ.

Ce qu'il y a de certain, c'est que le _Mystère de la Vengeance
et Destruction de Hiérusalem_ fut un des premiers en date. Une
excellente règle pour juger de l'âge de ces sortes de drames, c'est
d'examiner, outre la forme de leur langage, l'esprit dont ils sont
empreints. Si cet esprit, au milieu de mille lazzis burlesques, est
sérieusement religieux et marqué du sceau de la foi, l'œuvre est
ancienne à coup sûr. On commença par vouloir édifier le public; puis
on se mit à plaisanter; plus tard on devint impie. Ce fut alors, en
1548, que le parlement, d'après les mandemens des évêques, supprima
toute représentation des choses saintes, tant de l'ancien que du
nouveau Testament, et, à dater de ce moment, l'étoile des Confrères
pâlit[42]; mais revenons à notre Mystère. On ne dit nulle part qu'il
ait été représenté, à Paris, avant 1483-91, où il le fut devant
Charles VIII; il l'avait été, dès 1437, à Metz, et nous trouvons,
sur notre exemplaire, une note manuscrite, laquelle a été reproduite
par les F. Parfait, où il est mentionné, d'après l'_Histoire de Metz
véritable_, par le curé de Saint-Euchaire, de Metz, que le 17 septembre
de cette année, 1437, _fut faict (joué) le jeu de la Vengeance de N.
S. Jésus-Christ, au propre parc que la Passion avait été faicte, et
fut faict très gentiment la cité de Hierusalem et le port de Jaffé
dedans ledit parc; et fut Jehan Mathieu, le plaideur, Vespasien et le
curé de Saint-Victour qui avait esté Dieu de la Passion, fut Titus,
et duroit environ quatre jours_. Ce drame emploie cent quatre-vingts
personnages, au nombre desquels sont Dieu le Père, trois Anges,
la Justice divine, la Miséricorde, la Vérité, la Paix, Rifflart,
Vespasien, Briet, charretier, Titus, Pain-Perdu, Briffault, Tout ly
Fault, Palamèdes, duc d'Athènes, Tibère, Térence, Théodorich, Tête
Sotte, Rouge-Museau, Josephe, je ne sais combien de Romains et de
Juifs, Satan, Béelzebuth, etc., etc. Il est divisé en quatre journées,
et précédé d'une longue ballade au roi, puis d'un prologue, ayant pour
épigraphe: _Quare fremuerunt gentes et populi meditati sunt inania?_ et
enfin d'une fable.

  [42] On lit dans l'histoire du Théâtre-Français, par les F.
  Parfait, que les Confrères de la Passion, déboutés de leurs
  sujets sacrés, en 1548, s'allèrent loger à l'hôtel de Bourgogne,
  où ils achetèrent une masure de 17 toises de long sur 16 de
  large; que là ils jouèrent, pendant près de trente ans, avec
  moins de succès que les clercs basochiens des moralités profanes;
  enfin qu'en 1586 ils louèrent leur hôtel et leur privilége à une
  troupe de comédiens réguliers.

On voit, dans la _Première Journée_, la mondanité du peuple de Sion, le
procès du paradis, les signes qui apparurent dans Jérusalem, un devin
qui prédit à Pilate ce qui lui adviendra, un interlocutoire en enfer,
une correspondance entre Pilate et Vespasien, Pilate qui fait le malade
pour avoir la robe de Jésus-Christ, des lettres de Caïphe, etc., etc.

Dans la _seconde Journée_, le prologue; des chevaliers romains devant
Tibère; des chevaliers de Pilate qui vont à Rome; le conseil des
Romains; comme Tibère commanda d'honorer Dieu; comme Dieu envoya dire
à Vérone qu'elle montre la Véronique; comme Vérone adore la Véronique;
les regrets de Pilate; comme Vérone porte la Véronique à Vespasien;
comme Vespasien fut guéri de sa lèpre par Vérone; comme Tibère envoye
quérir Pilate et le retient prisonnier; du diable qui conseille Pilate;
comme Pilate revêt la robe de Jésus; Pilate devant Tibère; comme on
juge et condamne Pilate; la mort de Pilate, et comme on le jette
dans le Rhône; Néron empereur; la rébellion des Juifs contre Néron;
Vespasien connétable des Romains; le roi d'Arménie au port de Jaffé;
comme les Romains vont assaillir les Juifs; la retraite des Romains;
comme Jaffé se rend aux Romains.

Dans la _troisième Journée_, le prologue; comme Néron fait mourir
son maître; comme on ferme les portes de Josaphat; comme le diable
s'habille en médecin; l'assaut de Josapate; la retraite des Romains;
comme Néron fit ouvrir sa mère; comme les Romains ôtent les eaux aux
Juifs; comme Néron fit mettre le feu à Rome; comme Josephus veut se
rendre aux Romains; de la soif des Juifs; comme Néron fit écorcher deux
sénateurs; comme Néron commande de faire taverne et Bordeau à Rome,
sur le Tibre; du libelle diffamatoire contre Néron, fait par Boccace;
d'Eléazar nu sur la muraille; les regrets de la mère d'Eléazar; la
retraite des Romains de l'assaut de Josapate; comme les diables
conseillent Néron; comme Néron se tua; la prise de Josapate; l'oraison
de Josephus à Dieu; comme Josephus se rendit aux Romains; Josephus
devant Vespasien; épilogue.

Dans la _quatrième Journée_, comme Galbe va à Rome; comme Vitelle
propose d'avoir l'empire; comme Vitelle va à Rome; comme Othon tue
Galbe; de la peur des Juifs pour la voix du Fou; Vespasien empereur;
comme Vespasien envoye aux Juifs pour appointer du siége de Jérusalem
(et c'est ici que commence véritablement l'action); comme les larrons
vont par Jérusalem; les lamentations de Jérusalem; comme Vespasien
va à Rome se faire recevoir empereur; comme les Juifs se rendirent
aux Romains; comme Marie mangea son enfant et en donna la moitié aux
larrons de Jérusalem; comme les Juifs crevèrent par trop manger; comme
Josephus pria les Juifs de se rendre; comme les Juifs mirent le feu au
temple; la prise de Jérusalem; la destruction de Jérusalem; comme les
pucelles furent violées; comme les Juifs furent vendus trente pour un
denier; comme Titus prit congé pour s'en aller à Rome; et puis c'est
tout.

On voit que ce ne sont ni les personnages ni les événemens qui manquent
ici. Certes, il y loin de ce fracas à la simplicité du sujet de
Philoctète, de celui d'Esther, de celui surtout de Bérénice, qui repose
sur trois mots: _invitus, invitam dimisit_. Les auteurs, pas plus que
le public, ne soupçonnaient alors, en France, que l'intérêt dramatique
ne ressort que du développement et de la peinture vive et naturelle
des sentimens et des passions. Il paraît merveilleux que, partis de si
loin, nos poètes soient arrivés au point de perfection d'Athalie et de
Cinna; mais il est bien plus merveilleux encore qu'arrivés à ce comble
de l'art, ils reviennent de jour en jour plus rapidement au point
d'où ils étaient partis. Encore un peu de temps, et nous reverrons,
sinon des mystères, du moins des pièces qui ne vaudront pas mieux.
Le style de notre mystère répond à la conception et à l'ordonnance.
Dès le début, ce sont les filles de Sion qui se donnent du bon temps
et chantent: _Vogue la galère!_ et les sages qui les reprennent en
ces termes: _O filles, belles filles--quand la nécessité viendra--de
porter il ne vous tiendra--vos chaînes d'or et vos coquilles!--Vous
êtes mignonnes, gentilles--mais vostre beauté précellée--quand la mort
troussera vos quilles--sera bien à coup ravallée._ Ensuite c'est Caïfe
qui, imploré par Ferrandon, pour qu'il lui donne quelque relique du
saint prophète Jésus, se retourne fièrement en disant: _Videz, que je
n'en oye plus;--allez-vous-en de par le diable_;--et Rodigon, autre
chevalier romain, qui réplique: _Cette réponse est bien notable;--ah!
qu'il est orgueilleux vilain_, etc., etc. Quand les assiégés de
Jérusalem sont réduits aux plus dures extrémités de la faim et de la
soif, le peuple s'assemble et se met à crier: _Famine! famine! famine!_
Les chefs essaient de calmer les criards; mais ces ventres affamés,
n'ayant point d'oreilles, n'en finissent pas de crier toujours:
_Famine! famine! famine!_ Pour Marie, elle débite un long monologue,
où l'on voit l'amour maternel et la faim se débattre avec une symétrie
de paroles qui est bien éloignée du pathétique: _Tuerai-je mon enfant?
ne le tuerai-je pas?--Non feray, raison me restreint;--si feray, la
faim me contraint._ Et de fait, elle tue son fils, elle en mange une
moitié, puis elle donne l'autre à ses amis, les larrons, non sans avoir
fait aux deux moitiés de cet enfant cher les adieux suivans: _Hélas!
mon cher ami parfaict,--veuilles-moy ta mort pardonner!_ Quand elle
lui coupe la gorge, et qu'elle met son corps à la broche, elle s'écrie
maternellement: _Hélas! or est-il en broche;--mon cher fils! j'ay
trop esté cruelle_, etc., etc. Enfin, Jérusalem est prise d'assaut
et détruite, et Titus dit à ses gens: _Or sus: tost il fault s'en
aller; marchez devant, centurion, avecques ceste légion de prisonniers
que vous menez!_ Et Josephus termine la scène par une complainte:
_Hierusalem! Hierusalem la belle!_ etc., etc. _Palais désert, lieu
obscur, sans chapelle présent, tu es sépulture à leurs corps!_ Le poète
fait ensuite ses excuses au public, et la pièce finit à l'_honneur et
à la louange de Notre-Seigneur-Jésus-Christ et de la cour de paradis_.
Quelle misère! ou plutôt quelle enfance!

On a six éditions de ce mystère, toutes gothiques et fort rares,
savoir: deux d'Antoine Vérard. _Paris_, 1491-93, in-fol., qui étaient
l'une et l'autre chez le duc de la Vallière, sous les numéros 3358 et
3360; une de Jehan Petit, in-fol. _Paris_ (s. d.), mais antérieure à
la suivante, et c'est celle qui a servi aux Frères Parfait; une de
Paris, 27 octobre, 1530, in-fol., d'Alain Lotrian, dont du Verdier
et Beauchamps sont seuls à parler; une de Jehan Trepperel. _Paris_,
in-fol., 1533; et enfin la nôtre, aussi d'Alain Lotrian. _Paris_, 1539,
in-4, qui a fixé l'attention particulière du savant M. Brunet.



LE TRIUMPHANT MYSTÈRE

DES

ACTES DES APOTRES,

  Translaté fidelement à la vérité historiale escripte par sainct
    Luc à Théophile, et illustré des Légendes autenticques et Vies
    des Saints receues par l'Eglise; tout ordonné par personnages,
    avec privilége du roy.

  Deux vol. comprenant neuf Livres, savoir: _le 1er volume_,
    quatre Livres, précédés, 1° d'un titre avec frontispice au
    verso; 2° du privilége de François Ier, donné à Lyon, le
    24 juillet 1536, à Guillaume Alabat, marchand, demeurant à
    Bourges; 3° du vidimé du prévost de Paris, signé Lormier, donné
    à Paris, le jeudi 7 septembre 1536; 4° d'une épître en prose
    de Guillaume Alabat à tous chrétiens et bénévoles lecteurs; 5°
    d'un prologue en vers à la louange d'Arnoul et Simon Gréban,
    auteurs de ce Mystère et de quinze dizains des Apôtres; 6° de
    la table de ce premier volume avec division par livres; 7° d'un
    nouveau frontispice: en tout 178 feuillets, titres compris.

  _Le 2e volume_ contenant cinq Livres, précédés, 1° d'un titre
    avec frontispice au verso; 2° de la table de ce volume avec un
    nouveau frontispice au verso du dernier feuillet: en tout 225
    feuillets, titre compris. Ce second vol. est terminé par ces
    mots:

  Cy fine le neufvième et dernier Livre des Actes des Apôtres
    nouuellement imprimez à Paris pour Guillaume Alabat, Bourgeoys
    et Marchant de la ville de Bourges par Nicolas Couteau
    imprimeur demourant à Paris et furent achevez d'imprimer le XVe
    jour de mars l'an de grace mil cinq cens XXXVII, avant Pasques.

  Suit un dernier feuillet contenant un rondeau d'Alabat à la
    louange de Dieu. A ce mystère se trouve joint dans notre
    exemplaire, lequel est orné des armes de M. Girardot de
    Préfond, célèbre amateur de livres, le volume suivant qui
    porte deux fois la signature de M. Guyon de Sardière, autre
    bibliophile célèbre, dont la bibliothèque fut achetée, vers
    1771, par le duc de la Vallière.

  L'Apocalypse sainct Jehan Zébédée, ou sont comprinses les
    visions et révélations que icelluy sainct Jehan eut en l'isle
    de Pathmos, le tout ordonné par figures convenables selon
    le texte de la Saincte Escripture. Ensemble les Cruautez de
    Domitian César, avec privilége.

  En tout 46 feuillets, titre compris, au verso duquel se voit
    une dédicace, en vers latins, de Louis Choquet, auteur de ce
    Mystère, à maistre Antoine le Coq, médecin, son ami. Le volume
    finit par la rubrique suivante:

  Fin du Mystère de l'Apocalypse sainct Jehan Evangeliste
    nouuellement rédigé par personnages avec les miracles faicts en
    l'isle de Pathmos, le tout historié selon les visions, et fut
    achevé d'imprimer ledict livre le XXVIIe jour de may l'an mil
    cinq cens XLI. pour Arnoul et Charles les Angeliers frères.

  Ces deux mystères sont reliés ici en un seul volume in-fol.
    gothique, à deux colonnes, et forment un exemplaire choisi d'un
    des ouvrages les plus importans de ce genre, que ni le duc de
    la Vallière, dans sa bibliothèque du Théâtre-Français, ni les
    frères Parfait, dans leur histoire, n'ont fait assez apprécier.

(1440--1450--1537.)


Le _Mystère des Actes des Apôtres_ est, en quelque sorte, le roi des
mystères; et ses auteurs, Arnoul et Simon Gréban, furent si estimés
des premiers connaisseurs de leur temps, que Boileau, si judicieux, si
grand d'ailleurs, n'aurait pas dû l'envelopper dans ses mépris, parfois
extrêmes. Jean Bouchet écrivant au poète Thibaut, avocat de Poitiers,
lui dit:

    «En priant Dieu qu'il te donne le style
    »Des deux Grébans dont grant douceur distille.»

Clément Marot, dans son épigramme 223, sur les poètes français,
s'exprime ainsi:

    «Les deux Grébans ont le Mans honoré.»

Estienne Pasquier rappelle avec complaisance que Jean le Maire, auteur
du poème de l'_Illustration des Gaules_, en sa préface du _Temple de
Vénus_, et Geoffroy Toré, en _son Champ flori_ (or ces personnages
étaient des poètes distingués eux-mêmes), regardaient les frères
Grébans, surtout Arnoul, le principal collaborateur des _Actes des
Apôtres_, comme des écrivains supérieurs. Nous ajouterons que ces
enfans des muses françaises, auxquels on peut joindre Molinet et
Guillaume Alexis, reconnaissaient pour leur maître Alain Chartier,
comme Ronsard le fut, un siècle après, des du Bellay, des Mellin, des
Belleau, des Baïf, etc. Du reste, c'est à tort que les paroles de
Clément Marot ont fait penser que les frères Grébans étaient originaire
du Mans: ils naquirent à Compiègne, ainsi que l'a prouvé Bernard de
la Monnoye sur La Croix du Maine et du Verdier, et fleurissaient sous
Charles VII, dont Simon, le plus jeune des deux, fit l'épitaphe. Mais
Arnoul fut chanoine du Mans; c'est au Mans, de 1440 à 1450, qu'il
commença son poème, continué par Simon[43], retouché, vers 1510, par
Pierre Curet, aussi chanoine du Mans, et publié, pour la première fois,
vers 1513, par Galliot du Pré; enfin c'est au Mans qu'il repose, dans
l'église de Saint-Julien, si elle existe encore; quant à sa pierre
tombale, il y a long-temps qu'elle ne se voit plus, ayant disparu lors
des dévastations des huguenots.

  [43] Simon Gréban, moine de Saint-Richer, en Ponthieu, fut
  secrétaire de Charles d'Anjou, duc du Maine. Les frères Parfait
  disent que c'est lui qui fut enterré au Mans, dans l'église de
  Saint-Julien; mais il est plus probable que ce fut son frère
  Arnoul.

Suivant La Croix du Maine, on pourrait croire que _les Actes des
Apôtres_ furent d'abord joués à Bourges, en 1536; mais il est plus
naturel de penser, avec les frères Parfait, qu'ils parurent à la
cour d'Angers, dès le temps du roi René, mort, comme on sait, à Aix
en Provence, en 1480, et que le Mans en vit aussi la représentation
dès l'an 1510. Quoi qu'il en soit, la représentation de Bourges, en
1536, marqua par son éclat. Il y en eut encore une très pompeuse à
Tours, en 1541; mais, probablement, cette dernière ne fit que suivre
celle qui eut lieu à Paris dans l'hiver de la même année, fin de 1540
(vieux style), pour amuser François Ier, dans le temps même qu'il
préparait ses cinq armées formidables, avec le dessein de venger, sur
Charles-Quint, le meurtre de ses ambassadeurs Rincon et Frégose, saisis
si déloyalement par le marquis du Guast, en se rendant à Constantinople
par l'Italie. On peut _juger de l'importance[44] que le public_ mettait
à ces jeux sacrés par le _cry et proclamation_ qui s'en fit à Paris, le
jeudi 16 décembre 1540, au son des trompettes et _buccines_, avec des
_baverolles_ aux armes royales, en présence du _seigneur prévost_ de la
ville et de ses sergens et archers vêtus de leurs _hoquetons paillés
d'argent_[45]. Le cortége partit le matin de l'hôtel de Flandre, près
de la rue Coquillière, où les _confrères_ (acteurs) étaient établis
depuis l'année 1519, qu'ils avaient été forcés de quitter l'hôtel de la
Trinité; puis y rentra le soir, après avoir parcouru toute la capitale.
La représentation de ce mystère durait quarante jours, la pièce se
coupant au gré des acteurs et du public, à défaut de divisions fixées
par l'auteur. Les frais de machines et de costumes étaient immenses. Un
vaste amphithéâtre en bois, recouvert de toiles peintes, contenait tout
un peuple. La grandeur de la scène à plusieurs étages[46] répondait
à celle de la salle. On y avait pratiqué forces _trappes coulouères_
pour les nombreuses descentes aux enfers, des nuages solides pour les
ascensions au paradis. Des navires fendus en deux parties artistement
rapprochées servaient aux miracles sur mer (car on navigue dans _les
Actes des Apôtres_). Le sang humain paraissait couler, dans les
martyres, à l'aide d'ingénieuses et prestes substitutions de moutons
déguisés en hommes. Les personnages portaient, au besoin, sous leurs
chaperons, des masques ou visages de rechange, dont ils se servaient
avec beaucoup d'adresse. Simon le magicien, tantôt jeune et tantôt
vieux, en faisait surtout un grand usage, ce qui ébahissait bien Néron
et dépitait fort saint Pierre. Enfin le ciel et l'enfer s'y laissaient
voir peuplés d'anges lumineux qui portaient aux pieds de l'Éternel les
ames des chrétiens morts pour la foi, et de hideux démons engloutissant
les impies dans leurs gouffres de feu. On fait sans doute bien mieux
aujourd'hui, mais on ne fait pas plus, ni plus chèrement.

  [44] Gabriel Naudé, dans son Mascurat, dit qu'on s'étouffait
  à l'hôtel de Flandre, en 1541, pour voir jouer les Actes des
  Apôtres.

  [45] Ce cry a été réimprimé dernièrement par les soins de M. le
  libraire Crozet, dans son curieux _Recueil de Farces gothiques_.

  [46] Ces différens étages de la scène expliquent comment on
  pouvait représenter diverses actions en des lieux très éloignés
  et dans un même temps.

Si nous examinons le poème dégagé de tous ses prestiges, nous
reconnaissons que ce n'est plus là une production informe, sans plan
arrêté, sans dessein suivi, sans élévation de pensées ni de sentimens,
comme le Mystère de la Vengeance et destruction de Jérusalem; ou comme
la Moralité des Blasphémateurs, un tableau grotesque, dans lequel on
entrevoit à peine quelques peintures naturelles, quelques intentions
dramatiques; ce n'est pas non plus une tragédie régulière, il s'en
faut, et même, si l'on veut, ce n'est pas une tragédie, le nombre
et la complication des évènemens l'emportant beaucoup trop sur le
développement des sentimens et le choc des passions; mais c'est une
œuvre de génie, une conception forte, graduée, sous plus d'un rapport
sublime, et d'une exécution hardie, plus d'une fois au niveau du sujet,
malgré la familiarité souvent choquante du style, où pourtant on
remarque de l'entente des mœurs et des caractères; en un mot, c'est
une épopée dialoguée; et le sujet de cette épopée n'est rien moins
que l'établissement de la religion chrétienne opéré chez les juifs
et les gentils, devant l'empereur de Rome, par le triple moyen de la
prédication des miracles et du martyre des apôtres. On y voit ces
hommes vulgaires, avec leurs mœurs simples, leur langage populaire
et véhément, armés seulement de leur foi native et ardente, subjuguer
les idolâtres, étonner les grands, soulager les maux de la terre, et
sceller leur mission de leur sang. Dès les premiers pas de l'action,
qui ne manque pas d'unité au milieu d'un nœud si complexe, et qui
commence à l'instant où les apôtres, après l'ascension du Christ,
remplacent Judas par saint Mathias, et se distribuent l'univers, le
persécuteur Saül devient l'apôtre saint Paul, et bientôt sa grande
figure domine. Il se joint à saint Pierre pour attaquer l'empire dans
son centre. Néron les éprouve de mille manières, puis les fait périr
tous deux; mais, après leur martyre, leurs ombres s'offrent à la vue
du tyran. Néron se trouble, chancelle, se donne la mort, et l'Église
est fondée. Durant cet imposant spectacle, le ciel et l'enfer se
travaillent pour activer le combat, soutenir, couronner, ou harceler
les douze athlètes: quant au dessein, rien de plus majestueux! On doit
à jamais regretter qu'une telle composition, qui demanda le travail de
trois hommes, dont deux tenaient un haut rang parmi les poètes de leur
époque, n'ait pas fixé l'attention de nos grands écrivains, alors que
notre langue, toute formée et non encore affaiblie, pouvait devenir,
en d'aussi habiles mains, un instrument digne du poème épique: nous
aurions aujourd'hui un chef-d'œuvre à opposer à la divine comédie, à
la Jérusalem délivrée, au Paradis perdu. Les Grébans se sont ménagé
le ressort du merveilleux dans toute sa force; mieux même que le
Tasse, puisque le merveilleux de la Jérusalem, reposant sur la magie
et les enchantemens, quoique réellement conforme aux mœurs des temps
chevaleresques, n'a jamais été bien solidement admis par l'opinion,
tandis que celui de notre mystère, à l'exemple du Paradis perdu,
portant sur la tradition et les livres sacrés, obtient le consentement
ou même commande la croyance des chrétiens encore aujourd'hui. Mais,
à cet égard, quelle supériorité n'ont-ils pas sur Guillaume de Lorris
et Jehan de Meung, dont nos pères étaient cependant tentés de faire
leur Homère! car le merveilleux du _Roman de la Rose_ est purement
allégorique et satirique; et l'on sait que l'allégorie et la satire,
moins que tout, peuvent fournir une longue carrière sans s'épuiser.
C'est donc avec l'idée d'une épopée, plutôt qu'avec celle d'une
tragédie, qu'il faut considérer le Mystère des deux Grébans.

Si peu de choses authentiques sont historiquement connues sur la
vie et la mort des apôtres, nos auteurs ont dû tirer de leur propre
fonds la plupart des faits de leur drame. Sur plus de quinze martyres
exposés dans ce mystère, huit au moins sont entièrement des créations
poétiques. Il convient d'admirer l'art avec lequel ces catastrophes
sont distribuées dans le courant de l'action, et l'intérêt aussi varié
que puissant qu'y répandent les circonstances particulières à chacune
d'elles.

_Le premier Livre_, qui sert d'exposition, représente les apôtres
réunis, se disposant à partir, chacun de son côté, pour prêcher la foi,
et résistant fièrement aux ordres contraires que les docteurs juifs
leur signifient avec menaces. Pendant qu'ils sont renfermés dans le
cénacle, Lucifer et ses démons apprêtent leurs armes. Une évocation
terrible annonce la lutte sanglante qui va s'ouvrir:

    Diables infects! Esperits tyrannicques!
    Anges mauvais! et monstres draconicques!
    .......................................
    Ouvrez vos puits!.... courez, etc., etc., etc.

Les malédictions, les fureurs, la discorde, la haine, respirent dans
ces cœurs démoniaques, et forment un contraste avec la douceur
évangélique des apôtres que Milton a pu étudier. Nous ne parlerons
pas ici, et, soit dit une fois pour toutes, nous ne parlerons guère
de beaucoup de scènes parasites ou même burlesques dont l'action est
surchargée, et qu'il n'est que trop facile de ridiculiser, notre but
étant de rechercher les beautés de l'ouvrage et les raisons qui l'ont
fait estimer jadis des bons juges; chose plus difficile, qui n'a pas
été essayée, que nous sachions.

_Au second Livre_, saint Étienne, lapidé pour avoir confondu les
docteurs juifs, ouvre la grande tragédie; et cette scène est dignement
couronnée par la conversion de Saulus, qui fait frémir l'empire
diabolique. «L'enfer est en danger!» s'écrie Satan en apprenant le
changement subit de Saül éclairé par la foudre céleste.

  Tenez-vous tous pour adverty!

  LUCIFER.

       Comment?

  SATAN.

    Saulus est converty
    A ceste heure comme je croy.

  LUCIFER.

    Converty!

Alors la rage des démons est à son comble. Le poète donne ainsi
l'idée de l'importance dont sera saint Paul pour le triomphe du
christianisme.--Lorsque les docteurs se rient de saint Étienne, au
sujet de l'immaculée conception, l'apôtre leur oppose habilement leur
propre croyance. «Dieu, dit-il, vous en convenez, a fait l'homme de
plus d'une façon;

    ........ la première est en somme
    D'Adam faict sans femme et sans homme;
    L'autre est d'Ève la bonne dame
    Qui fut faicte d'homme sans femme, etc., etc.

d'où vient donc que vous niez possible? etc., etc., etc.

Caïphe, au moment de livrer saint Étienne aux Juifs, qui demandent
sa mort, fait une dernière tentative pour ébranler sa constance; mais
Étienne répond:

    Aux biens terriens je renonce,
    Je n'ay point volunté d'acquerre
    Trésor qui soit dessus la terre;
    Mon espérance est d'avoir mieux, etc., etc.

Bientôt il tombe victime, et Jésus reçoit son ame des mains des anges,
avec ces mots:

    Venez recevoir la couronne
    Resplendissante et déaurée
    Toute construite et décorée
    De belles pierres précieuses
    Reluisantes et vertueuses
    Laquelle mon père vous donne, etc., etc., etc.

Nous laissons de côté la conversion de l'eunuque de la reine
éthiopienne Candace, opérée sur le chemin de Gaza, par saint Philippe,
ainsi que bien d'autres miracles petits et grands, pour ne point
quitter le fil principal. Il suffit de rappeler que déjà, dans ce
second Livre, tous les apôtres sont à l'œuvre.

La mission de saint Thomas aux Indes fait presque tous les frais du
_troisième Livre_. Le roi d'Inde Gondoforus, voulant se bâtir un beau
palais à la romaine, a député son prévôt Abanès pour chercher un
architecte à Rome. Saint Thomas, qui se comprend sans être d'abord
compris, promet d'élever au roi un édifice de beauté non pareille. Il
entend par là convertir le roi d'Inde et ses sujets, et commence par
convertir Abanès, puis la fille du roi, dont mal pense lui advenir.
Gondoforus se rend à la fin lui-même, et reçoit le baptême. Ce Livre,
au total, est le plus traînant des neuf et le plus chargé d'incidens
oiseux. Il y a pourtant une belle situation; la voici: quand le
roi d'Inde, qui a donné beaucoup d'argent à saint Thomas pour la
construction de son palais, voit que l'argent a disparu sans que le
palais soit même commencé, sa fureur est grande; saint Thomas va payer
de sa tête; mais l'apôtre a donné tout l'argent aux pauvres du royaume;
il peut donc répondre:

    «Sire....., j'en ay édifié
    Un palais clair et glorieux
    Pour vous.
            Et où est-il?
                        Ez cieulx! etc., etc.»

Par la suite, le frère du roi, ressuscité à la voix de saint Thomas,
arrange les affaires ainsi que nous venons de le dire.

Deux nouveaux martyres signalent le début du _quatrième Livre_, ceux
de saint Jacques Zébédée et de Josias qui vient de recevoir le baptême.
Hérode Agrippa, nommé gouverneur de Judée par Caligula, célèbre ainsi
son joyeux avènement; il en est bientôt puni par une maladie mortelle,
et les diables emportent son ame par le moyen d'une _trappe coulouère_.
Les derniers adieux des deux martyres sont touchans:

    SAINT JACQUES.

    De ce val de misère
    Plein de douleur amère
    Nous convient de partir.

    JOSIAS.

    Prenons congé, mon frère,
    De ce val de misère.

    SAINT JACQUES.

    Lassus en gloire clère
    Jésus-Christ nostre Père
    Nous fera parvenir:
    Baise moy au partir
    De ce val de misère!

Peu après cette catastrophe, le spectateur est transporté dans
Antioche, au milieu des prédications de saint Pierre et de saint Paul.
Le second pense être lapidé; le premier est jeté dans un cachot; mais
saint Paul le délivre en promettant au prince d'Antioche que son fils,
mort depuis dix ans, ressuscitera; ce qui arrive, en effet, à la voix
de saint Pierre, et toute la ville embrasse la foi. A l'instant où le
fils du prince d'Antioche revient à la vie, son père s'écrie:

    O mon cher fils que j'ayme tendrement
    Quantes fois t'ay regretté doulcement,
    Puis ton décès et ton piteux trespas!
    .....................................
    Sont mes esprits si merveilleusement
    Par toy esmeuz que mes yeulx ne sont las
    De larmoyer..........

    LE FILS.

    O mon père ne plourez pas pour moy
    Plourez pour vous.........
    Laissez, laissez cette mauuaise loy, etc., etc., etc.

Le père ne peut résister à sa joie et aux instances filiales; il se
convertit dans les bras de l'enfant qui lui est rendu. C'est encore là
une situation dramatique. Il n'y manque rien que le style.

_Au cinquième Livre_: Nous voici au sein du concile de Jérusalem: une
haute délibération commence. La circoncision sera-t-elle, ou non,
nécessaire désormais? c'est à dire les gentils seront-ils, ou non,
admis au baptême? Quelques juifs chrétiens tiennent pour l'ancienne
coutume; mais Paul élève sa voix puissante:

    A quoi sert circoncision
    En nostre loy?........
    Doutez-vous en icelle rien? etc., etc., etc.

Barnabé pense comme Paul:

    Dieu a dict qui en moy croira
    Et baptême en mon nom prendra
    Et gardera ce que commande
    Autre chose ne lui demande
    Fors du péché soy abstenir.

La discussion est longue et parfois vive et amère: saint Pierre prend
la parole, et dit:

    ................................
    Vous savez tous que les gentils
    Autant les grans que les petits
    Oyent et croyent la parole
    De l'évangile...................
    Que Dieu n'a mis de différence
    Entre nous et eulx survenant
    Et doncques pourquoy maintenant
    Temptez-vous Dieu et donnez charge
    Plus pesant, plus grand et plus large? etc., etc., etc.

L'assemblée se range à ces conclusions; la circoncision est supprimée
en tant que cérémonie nécessaire aux chrétiens, et la carrière du salut
est ouverte à tous les peuples. Peu après, l'action s'égare, ou, si
l'on veut, se répand dans l'Asie, dans Athènes, où les miracles et
les conversions se multiplient. Nous ne pouvons la suivre partout;
revenons donc avec les apôtres au mont de Sion, pour assister à la
mort et à l'assomption de la Vierge (car il est à remarquer que les
Grébans font mourir Marie, et tranchent ainsi une grande question
de l'Église, heureusement pour leur poème, cette mort est, sans
difficulté, l'épisode le plus poétique). Marie est seule dans sa maison
de Jérusalem, et triste de son isolement des apôtres.

    Or sont mes frères tous espars
    En maintes diverses parties
    Dont très dures les départies
    M'ont été, mon fils, tu le sais....
    Hélas! j'en ay pleuré assez.
    ..................................
    Ils vont preschant foy pure et munde
    Par divers climats de ce monde
    Pour les infideles conquerre
    Hélas! mon fils, appaisez ceste guerre.
    ....................................
    Mon cher enfant, veuillez déterminer
    De mon trespas et bref jour assigner
    Affin que aux lieux où regnez sans finer
    Vous puisse voir....................

Deux vierges consolent Marie du mieux qu'elles peuvent:

    1re VIERGE.

    Dame pleine de toute grace
    Hélas! nous voulez-vous laisser
    En ceste mer profonde et basse?
    .............................
    A qui pourrons-nous adresser
    Pour avoir conseil, loin ne près,
    Si nous vous voyons trespasser?
    Hélas! qui pourra vivre après?

    2e VIERGE.

    Hélas! qui pourra vivre après
    En ceste mortelle contrée
    S'il faut que de nous par exprès
    Vous départiez vierge sacrée?

    MARIE.

    Belles filles de Sion
    Et vierges d'élection
    Prenez consolation
    Du deuil qui trop vous estreint
    ..............................
    Car quant on me pleure ou plaint
    Tant ay plus le cueur atteint
    Pour ma séparation.

Dieu le fils entend les lamentations de sa mère, et supplie Dieu le
père de mettre un terme aux douleurs de Marie. Le père y consent;
aussitôt le fils appelle les chérubins, les trônes et les archanges,
leur fait préparer des couronnes, et commande qu'on aille avertir sa
mère qu'elle mourra sous trois jours, _sans souffrir passion_, pour
jouir ensuite de toute gloire et _félicité permanable_. Gabriel se
charge du message; il en avait fait un autre bien différent autrefois!
il arrive; Marie le reçoit avec une joie vive.

    Te prie seulement, lui dit-elle,
    Que à mon trespassement
    De ce monde plein de misères
    Soient assemblés tretous mes frères, etc., etc., etc.

Par ses frères, elle entend toujours les apôtres; appellation touchante!

    Marie ayez y ferme foy
    Car la chose ainsi sera faicte, etc., etc., etc.

La chose convenue et le message terminé, Marie convoque ses chers
parens et cousins par l'entremise de Rachel:

    Que prestement me viennent voir
    Toute excusation cessant, etc., etc., etc.

Les amis, les parens, les voisins accourent: Marie était tant aimée!
Les voilà tous assemblés. Marie leur annonce sa fin prochaine, leur
fait de pieuses recommandations, les console, les réconforte. Ses
larmes coulent; des larmes lui répondent. «Mères de ce monde! reprend
Marie, quand vous perdez vos enfans, n'en avez-vous dueil et tristesse?
le jour, la nuit les desirez; eh bien, je vais rejoindre mon fils!»

    Il vous supportera
    En vos adversitez
    Avec vous sera, etc., etc., etc.

«Mère de Zébédée, prends courage, car ton fils est entré au port.
Cependant, mes chères sœurs, il vous faut veiller cette nuit, de peur
des esprits malins.» Sur ce, un coup de tonnerre se fait entendre:
ce sont les apôtres qui arrivent des extrémités du monde sur une
nuée blanche. Saint Jean débarque le premier. «Que j'ay de plaisir
à vous remirer, s'écrie la Vierge!»--«Ma Dame, très chère tenue,
j'étais dans Éphèse à prescher la foy de Jésus: je me rends à votre
commandement..... qu'y a-t-il?»--«Mon cher parent, ma chère affinité,
mourir je vais..... Faictes moi lors comme un fils à sa mère!» Douleur
de saint Jean à cette triste nouvelle. Les apôtres se rangent autour de
Marie, qui revêt une robe blanche:

    Pierre, mettez-vous à mon chef,
    Jehan, aux pieds, Jacques à ma dextre,
    André et Paul à ma sénestre.
    .................................
    Adieu enfans que j'ayme comme moy
    Adieu vous dy colonnes de la foi...
    .................................
    Adieu parens où n'a que reprocher;
    Ce monde bas où souloyes marcher
    Laisse aux enfans de la terre et leur quitte.
    Adieu vous dy mes sœurs que tant ay cher,
    Pour vous ne puis mes larmes estancher
    Car il convient que nature s'acquitte.

Empressement filial des apôtres. Les uns rappellent tous les secours
qu'ils ont reçus de la divine mère:

    Quand nous estions désolez,
    Par vostre regard qui recrée
    Ez cueurs estions consolez, etc., etc., etc.

Les autres ne savent qu'exprimer leur chagrin. Les femmes ne peuvent
consentir à cette mort: «Restez, restez Marie! qu'allons-nous devenir?»
Nouveau coup de tonnerre... Tous les assistans tombent soudainement
dans un sommeil profond, excepté les apôtres. Une odeur suave de
parfums célestes s'exhale dans la maison. Les anges descendent,
enlèvent Marie au plus haut des cieux qui apparaissent; saint Pierre
chante l'_In exitu Israel_, et Satan rugit avec ses démons dans le
séjour infernal. Tel est, en abrégé, ce cinquième livre, le plus beau
de tous. Nous pouvons garantir que, si, partout ailleurs, l'ouvrage a
pu gagner à être présenté par extrait, ici, la plupart du temps, il
a beaucoup perdu. Quiconque voudra juger de la distance que le génie
sait mettre entre lui et la médiocrité, dans la manière de traiter le
même sujet, n'a qu'à lire le _Mystère du trespassement de Nostre-Dame_,
composé par un chartreux de Paris, en 1478.


Les évènemens se pressent avec beaucoup de confusion dans le _sixième
Livre_, illustré par cinq martyres, une conversion royale et nombre
de miracles. En Éthiopie, saint Mathieu meurt assassiné par le prince
Hittacus, furieux des conversions du roi son père, et d'Éphigénie sa
sœur. En Myrmidonie, saint André a plus de bonheur, mais ce n'est
pas sans peine. Il fait éclater la foudre sur la tête de Sostrates,
mère barbare qui, brûlant pour son fils d'un amour criminel, l'avait
accusé de tentative d'inceste sur elle-même. C'est le sujet de Phèdre
inventé, car il est fort douteux que les Grébans aient eu connaissance
d'Euripide. En Scythie, saint Philippe échappe à mille dangers, aussi
bien que saint Paul en Achaïe. A Babylone, saint Simon et saint Jude
meurent par les ordres de _l'évêque païen_, pour avoir opéré des
miracles. Enfin, saint Barthélemy, que le prince de Babylone, Astragès,
poursuit de sa haine, subit la flagellation, puis est écorché vif par
les mains d'un certain bourreau qui se retrouve partout; personnage
multiple, scélérat facétieux, dont la gaîté féroce, en contraste avec
ces scènes sanglantes, fait l'amusement du peuple, à la grande honte
du poète. Ce plaisant bourreau tranche du grand seigneur; il fait sa
généalogie, laquelle n'est point féodale: son aïeul fut pendu, son père
brûlé, sa mère poursuivie comme sorcière et infanticide, son frère aîné
décollé pour meurtre, son cadet bouilli pour fausse monnaie; ce qui lui
donne une fierté singulière; il y a de quoi, mais passons.


_Septième Livre._ Encore trois martyres dans ce livre; celui de saint
Thomas aux Indes, commandé par l'_évêque du temple du Soleil_, après
que l'apôtre a converti la belle-sœur du roi Migdéus, et réduit en
poudre le temple et la statue du Soleil; celui de saint Mathias, lapidé
par les Juifs; et celui de saint André, mis en Croix sur l'ordre
d'Égée, prévôt d'Achaïe, pour avoir baptisé Maximilla, femme de ce
magistrat. La prédication de saint Thomas débute par une invocation
très poétique:

    _Dieu qui aux humains es propice.
    Conforte moy, conseille moy!
    A toy me rends, je suis à toy;
    Autre ne vueil, autre ne quiers;
    A joinctes mains je te requiers
    Qu'il te plaise à moy conseiller, etc., etc., etc._

Les démons, irrités du succès des apôtres, se donnent rendez-vous sur
la terre, et s'y partagent les professions, pour y combattre l'Église
naissante. L'un sera usurier, l'autre marchand, un troisième avocat,
celui-ci entremetteur de cour, celui-là sorcier, cet autre séducteur
des dames, et enfin le plus méchant, conseiller du roi, pour l'engager
à conquérir. N'est-ce pas là une satire ingénieuse? En vérité, les
Grébans ont autant d'esprit que de sentiment. Le fanatisme, qui foule
tout aux pieds, apparaît bien dans sa force, à l'occasion du martyre de
saint André. En effet, cet apôtre commence par guérir, d'une maladie
mortelle, Maximilla, l'épouse chérie d'Égée. Le mari ne met d'abord
aucune borne à l'expression de sa reconnaissance; mais, sitôt que sa
femme s'est rendue chrétienne, il n'écoute plus rien, et fait crucifier
l'apôtre libérateur. Cela est aussi vrai que dramatique. Simon Magus et
Néron, vers la fin de ce Livre, occupent la scène pour ne plus guère la
quitter.


_Huitième livre._ Il faut peu s'arrêter aux martyres de saint Philippe
à Hiéropolis, de saint Mathias et de saint Jacques le Mineur en
Judée; les circonstances qui les accompagnent ne présentent rien
de particulier à notre objet; le fort de l'action est tout entier,
maintenant, dans Rome, où saint Pierre, devant Néron, fait assaut,
avec Simon Magus, de prédications et de prodiges. Les Romains, frappés
d'étonnement, écoutent la voix de saint Pierre. La rage de Néron s'en
augmente contre les chrétiens, et Paul accourt pour seconder les
glorieux travaux de son compagnon, auquel il rend hommage comme à son
chef. Sans doute les discours sont trop longs, et toujours d'un ton
trop familier; mais, en somme, le spectacle a de la grandeur et de la
vie. C'est une belle situation que celle où saint Paul, pour donner
plus de poids à ses paroles, confesse publiquement à l'empereur ses
iniquités passées:

    Sire, je fus dès ma jeunesse
    Pervers, inique exécuteur,
    Et des bons grant persécuteur, etc., etc., etc.

Celle où saint Pierre installe Clément sur la chaire pontificale, comme
son successeur, est noble et imposante, malgré l'anachronisme. Il est à
observer que le poète n'oublie aucun des grands ressorts de son sujet.


_Neuvième Livre._ Le dénouement approche: Simon Magus, constamment
vaincu par saint Pierre, veut tenter un dernier effort: il appelle donc
à lui les esprits infernaux; et, fort de leur secours, il promet à
Néron, qui le protège, de s'élever dans les airs, en défiant l'apôtre
d'en faire autant. Saint Pierre invoque à son tour la _divinité
permanable_, et accepte le défi. On sait ce qui arrive. Simon Magus
s'élève en effet; mais, à la voix de l'apôtre, il tombe mort, et les
diables entraînent son ame. Alors Néron fait jeter Pierre et Paul dans
les prisons, sous la garde de Procès et de Martinien. Vaine fureur! les
deux gardiens se font chrétiens dans la prison même, et délivrent les
prisonniers. Ce triomphe de la vérité dans les fers offre encore une
belle situation, que le martyre des nouveaux convertis rend d'ailleurs
pathétique. Néron ne se possède plus: il ordonne enfin de crucifier
saint Pierre et de trancher seulement la tête à Saint Paul, en sa
qualité de citoyen romain. Saint Pierre, avant de marcher au supplice,
invite ses frères les chrétiens à prier pour soutenir son courage.
Oraison des chrétiens. Les deux apôtres s'embrassent; saint Paul dit à
son ami:

    ....... Que je vous touche
    La main ains que la mort m'attyre
    A Dieu soyez!
    .................................
                  Adieu Paul
    .................................
    Priez pour moy
                  Mais priez vous
    Pour ceulx qui vous despecheront! etc., etc., etc.

Tous deux marchent à la mort en prêchant: «Peuples de Dieu, faictes
silence! dit saint Pierre.

    Hommes de Dieu qui militez
    ...........................
    Demeurez joyeux et paisibles! etc., etc., etc.»

Il dit, et à l'aspect de la croix de son supplice, il la bénit,
lui parle avec amour, puis crie aux bourreaux: «Sus à vostre gré
me mettez!» Paul suit ce grand exemple; sa tête roule, et trois
fontaines d'eau vive s'élancent de son corps décapité. Aussitôt Néron
connaît, pour la première fois, un trouble singulier: «Ha! mes amys,
et que ferai-je?...» Ce trouble devient du désespoir et de la démence
quand les figures de saint Pierre et de saint Paul reparaissent
resplendissantes à sa vue. Ses chevaliers veulent en vain le rassurer.
Une sédition du peuple achève d'égarer ses sens. Il demande la mort;
il se couche; Satan lui crie: «Mauldict Néron! lever te faut!» Alors il
se tue, et les diables, enivrés de joie, apportent son ame à Satan, en
chantant:

    Riez, ronflez et cliquetez
    ..........................
    Ouvrez vos yeux pénétratifs
    Pour voir qui nous vous apportons, etc., etc., etc.

Clément finit par ces mots:

    Allons faire nostre orémus,
    Chantons Te Deum laudamus!

Tel est, en raccourci, ce grand poème que jusqu'ici les critiques
n'avaient guère cité qu'en ridicule, tout en convenant de son mérite,
chose passablement contradictoire. Il donne, en effet, beaucoup
de prise au sarcasme, avec ses éternels discours, ses mille et un
épisodes, ses quatre ou cinq cents personnages, parmi lesquels
figurent, Gastepavé, Toutlyfault, Pantagruel, Tastevin, Gobin, Goguelu,
Coridon, Rifflart, l'évêque de la loi d'Arménie, Trouillard, le podesta
des Tyriens, le sergent Corbin, le bourreau plaisant, etc., etc.,
etc.; enfin ses soixante-dix à quatre-vingt mille vers (car il en a au
moins autant, sans toutefois atteindre le nombre de huit cent mille,
comme le dit follement Catherinot, dans ses _Annales typographiques
de Bourges_); mais, malgré tous ces défauts, il est peu généreux et
peu juste de ne chercher qu'à rire d'une composition si ancienne, dans
laquelle brillent tant d'éclairs de vrai talent. Certes, c'est bien ici
le cas d'appliquer la sage maxime que, pour bien juger un ouvrage, il
faut plutôt considérer ses beautés que ses défauts. On n'a seulement
qu'à lire le _Mystère apocalyptique de maistre Louis Choquet_ pour
se convaincre qu'il n'était pas si facile, en 1450, d'égaler celui
des _Actes des Apôtres_. Disons, en finissant, que tous deux sont
généralement écrits en vers de huit pieds; mètre favori de nos vieux
poètes, et peut-être celui de tous qui, fatiguant le moins à la longue,
s'accorde le mieux avec le génie vif des Français.



CONFESSIONALE ANTONINI.

  Incipit summula Confessionis utilissima in qua agit quo modo
    se habere debeat confessor erga pœnitentem in confessionibus
    audiendis, quam edidit reverendissimus vir ac in Christo
    Pater, Dominus Frater Anthonius archiepiscopus florentinus,
    ordinis fratrum predicatorum.

  Impressa Parisiis sumptibus honesti viri Francisci Regnault in
    vico Sancti Jacobi morantis ad interlignum divi Claudi. Anno
    millesimo quingentesimo decimo, die vero XIX marci. (1 vol.
    pet. in-12.)

ENSEMBLE:

CATÉCHISME SUR LE MARIAGE,

POUR LES PERSONNES QUI EMBRASSENT CET ETAT.

  Imprimé par l'ordre de monseigneur l'archevêque de Sens
    (Jean-Joseph Languet de Gergy), à l'usage de son diocèse,
    avec le Catéchisme pour la Confession, la Communion et la
    Confirmation. A Sens, chez André Janot, _Au nom de Jésus_.
    M.DCC.XXXII. (1 vol. pet. in-12.)

(1450-73--1510 et 1732.)


Ce n'est pas sans raison que nous réunissons, dans cet article, deux
ouvrages que le temps sépare: nous cherchons à comparer, par là, deux
branches de la théologie, que l'on est convenu de désigner par les noms
de théologie morale et de théologie catéchétique. La première de ces
divisions est, pour la science divine, un guide au moins périlleux, la
seconde un appui solide; l'une produit d'ordinaire, pour tout fruit,
chez le maître et chez le disciple, des scrupules, de subtils détours,
et quelquefois la fraude, nommée escobarderie; l'autre des sentimens
purs et généreux; l'une mène aux cas de conscience, l'autre à la
connaissance et à la pratique des devoirs; l'une, enfin, donne les
Bauny, les Sanchez, les Fromageau, les Pontas; l'autre les Bossuet,
les Nicole, les Charency, les Fleury. Il nous serait facile d'étayer
cette proposition par des exemples qui ne laisseraient pas que d'en
égayer le sujet. Entre des milliers d'écrits pénitentiaux, le livre _de
Matrimonio_ nous est ouvert comme à tous, et aussi ceux de Jean Gerson
et de Cayckius, que nous n'osons citer, même en latin. Mais comment se
respecter après avoir introduit la raillerie cynique et le scandale
dans une matière si grave? Il faut laisser de telles gaîtés aux
docteurs polémiques et aux impies: toutefois, de courts développemens
ne paraîtront pas inutiles, et les ouvrages qui nous en fournissent
l'occasion, de quelque manière qu'on les envisage, sortis tous deux de
plumes chastes et sévères, n'offriront point d'aliment à la malignité.

Le dominicain Antonin de Forciglioni, ce vertueux moine que le pontife
Eugène IV éleva au siège archiépiscopal de Florence, en 1446, et qui
signala si courageusement sa charité durant la peste de 1448, est
l'auteur du _Confessionnal_. Le _Catéchisme_ appartient à l'archevêque
de Sens, Languet de Gergy, digne frère du curé de Saint-Sulpice dont le
zèle infatigable pour son église et pour ses pauvres a rendu la mémoire
populaire, prélat exemplaire dans ses mœurs, adversaire obstiné des
jansénistes dans ses écrits, homme docte et judicieux, malgré son
ultramontanisme et sa Vie de Marie Alacoque, dont Voltaire a trop
bien fait son profit. Ce simple énoncé garantit assez qu'on trouvera,
dans nos deux auteurs, ce qu'il faut, avant tout, chercher, dans les
moralistes, l'accord de la conduite, des idées et des sentimens.

C'est une grande chose que la confession auriculaire. On n'attend pas
de nous que, sans mission aucune, nous reproduisions l'inépuisable
controverse à laquelle cette institution a donné lieu depuis saint
Cyprien, dont un passage fameux a servi de texte à des objections et à
des réfutations sans nombre; ou seulement depuis Erasme, qui émit, sur
ce chapitre, dans son livre de l'_Exomologèse_, des opinions hardies,
et Calvin, qui a rudement tranché cette sérieuse matière; ou même, à ne
partir que du savant ministre Jean Daillé, que l'abbé Jacques Boileau a
réfuté paisiblement en 1684, quatorze ans après la mort de Daillé, avec
beaucoup d'érudition aussi, le concile de Latran, en 1295; le concile
de Trente, au XVIe siècle; l'usage universel de l'Église romaine
ont prononcé sans retour. Il est bien établi aujourd'hui, chez tout
catholique orthodoxe, que la confession auriculaire est, pour chacun,
une loi obligatoire d'institution divine. Mais, si la loi n'a pas
changé depuis dix-huit siècles, l'exercice en a souffert de nombreuses
modifications, selon les temps et les lieux. C'est ce qu'on voit dès
l'entrée du Confessional d'Antonin, où ce prélat examine à quelles
règles est soumis le choix des confesseurs pour les ecclésiastiques et
pour les laïcs. On y lit, par exemple, que personne, pas même le roi,
n'a droit de prendre son confesseur hors de son propre prêtre, sans la
permission expresse du pape, sauf huit cas seulement dont le premier
est celui de l'indiscrétion du confesseur. Il en est autrement de nos
jours. Pontas, à l'article _Approbation_, établit vingt-deux cas sur
ce point, et renvoie encore à ses articles absolution, cas réservés,
confesseurs, confession et jubilé! Nous croyons qu'il y a bien d'autres
cas analogues pour l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie.

L'article des cas réservés aux évêques et au pape était déjà chargé
du temps d'Antonin: plusieurs casuistes réduisaient ces cas à quatre,
d'autres en admettaient cinq, d'autres beaucoup davantage: quelques
modernes en posent trente-huit, et annoncent n'avoir pas fini. Antonin
pense qu'une grande extension de tels cas ne va qu'à restreindre le
pouvoir sacerdotal. Nous croyons que son opinion n'a point arrêté
les casuistes. Le même ne rend point le pénitent passible de la
distraction ou du sommeil du confesseur, et tient que la confession,
en cas pareil, est bonne, quoiqu'elle n'ait pas été entendue. Nous
croyons que ce sentiment judicieux a subi nombre d'interprétations
et de distinctions de lui à nous. Maintenant, quelle science est
absolument requise dans le confesseur? évidemment celle qui détermine
la nature mortelle ou vénielle des différens péchés. Bien; mais la
classification générale des péchés emporte, même chez Antonin, des
distinctions d'un effrayant détail, auxquelles le temps n'a fait
qu'ajouter. A quels signes reconnaître la contrition et l'attrition?
à quels degrés de défaillance de l'une de ces conditions essentielles
la confession devient-elle nulle? Pour simplifier la solution de ces
questions, Antonin, d'après saint Thomas, exige seize conditions dans
la confession. Il la veut simple, humble, pure, fidèle, fréquente, nue,
discrète, volontaire, retenue, entière, secrète, dolente, accélérée,
courageuse, accusatrice et soumise. Quoi! la confession qui réunirait
toutes ces conditions moins une, qui, par supposition, serait seulement
_lente_ au lieu d'être _accélérée_, par là même deviendrait nulle? cela
n'est pas croyable. Il se peut donc faire que de ces seize conditions
nécessaires, il y en ait une qui soit superflue. Ce n'est pas tout;
l'explication de chacune de ces conditions entraîne les casuistes dans
une foule d'investigations si déliées, qu'elles forment autant de
traités divers, dont la connaissance demande l'esprit le plus attentif
et le plus pénétrant. Ensuite, comment faut-il interroger? Distinctions
sur les circonstances du fait, distinctions par rapport au sexe du
pénitent, à son âge, à sa profession, etc.; distinctions sur la forme
et la portée de l'absolution; lois innombrables touchant le secret de
la confession; que savons-nous? et tout cela ne constitue encore qu'un
sommaire (summula) de ce qui concerne le confesseur dans la confession.
Puis vient le traité des excommunications, puis celui des devoirs et de
leurs contraires. Ici l'espace s'agrandit tellement, que l'œil se perd
à considérer seulement ce qui offert au larcin par violence, autrement
dit _rapine_; et il y a des centaines de points de vue pareils dans la
_Summula_ d'Antonin; et chez Fromageau il y en a bien autrement; et
chez Sanchez il y a trente livres pesant de papier écrit, rien que sur
le mariage. Puis viennent les cas d'absolution _in articulo mortis_,
ensemble tous les cas d'absolution officieuse, avec un nouveau cortége
obligé de distinctions sans fin. Les trois parties du Confessional
d'Antonin sont suivies d'un long traité des restitutions. A ce propos,
l'auteur établit vingt mains rapinantes, lesquelles ayant chacune cinq
doigts, donnent cent modes de rapine, et, par contre, cent modes de
restitution. Mais, en centuplant ces mains, ces doigts, ces rapines et
ces restitutions, on n'a pas encore la millième partie des cas dont se
composerait un livre complet sur la matière exécutée selon la méthode
des casuistes. En bonne foi, si c'est là de la théologie morale,
est-ce bien de la morale? Aussi, dans la pratique, arrive t-il presque
toujours que confesseurs et pénitens, se dégageant, soit par un instant
prudent, soit par une ignorance heureuse, des liens d'une fausse
science, ne sont guère conduits que par cette voix naturelle qu'en
théorie ils sont appelés à dédaigner; c'est à dire que les premiers,
formés à la connaissance d'autrui par l'étude approfondie d'eux-mêmes
et par l'expérience du monde, touchent facilement, sans le secours des
livres, les plaies de l'ame les plus cachées; et que les seconds, sur
le simple appel de leurs souvenirs, dévoilent non moins facilement,
sitôt qu'ils le veulent, ces pénibles secrets qui échappent aux oracles
sybillins. Nous en sommes du moins convaincus; mais si nous savions les
confesseur et les pénitens casuistes, nous en frémirions pour eux.

Dieu a gravé sa loi dans le cœur de tous les hommes, quoi qu'on
dise, et, sans doute, il l'a fait à des degrés proportionnés aux
forces qu'ils ont reçues de lui pour l'observer. Ici ce n'est plus
les théologiens que nous attaquons, mais ces philosophes timides ou
téméraires qui, prodiguant les lueurs vacillantes du doute où ils
devraient faire briller la lumière du jour, tirent un vain honneur
de tout brouiller et de tout confondre, au lieu de simplifier et
d'éclaircir. Pensent-ils être sages, lorsqu'ils échappent à cette
évidence intime, source première de toute certitude, et s'en vont
chercher, aux extrémités de la terre ou dans les tristes asiles des
aliénés, des argumens contre les lois de la conscience? Que nous
font leurs recherches incertaines, suivies de conclusions forcées!
Que nous font les Cafres, les Caraïbes, les Patagons, les infirmes
d'intelligence? «_Si quis piorum manibus locus, si ut, sapientibus
placet, non cum corpore exstinguntur magnæ animæ_;» «Si, pour parler
avec Tacite, quelque asile est réservé aux manes pieux, si, comme il
plaît aux sages de le croire, les grandes ames ne s'éteignent pas avec
le corps,» ce ne sera point de la conscience des sauvages ni de celle
des fous, que vous aurez à répondre, mais de la vôtre. Au surplus, les
faits accidentels ne vous autorisent pas, et les faits réguliers vous
démentent. Généralement se révèle, dans l'homme, le sentiment moral;
il perce à travers les plus grossières enveloppes, et souvent palpite
encore dans les esprits les plus désorganisés. Nous avons connu, dans
notre enfance, un paysan frappé d'imbécillité notoire, un de ces
hommes que le peuple raille et respecte tout ensemble, par une notion
confuse de la vérité. Cet homme, dont l'intellect borné suffisait à
peine à ses besoins physiques, manifestait une perception fort claire
de la divinité comme du devoir. Il mourut, et peu s'en fallut que la
contrée n'invoquât son nom comme celui d'un être chéri du ciel. Or,
si la conscience parle à de tels êtres, que ne dit-elle pas, sur les
obligations sacrées, à ceux que la nature et la société ont favorisés?
Il nous semblerait, en vérité, plus aisé d'indiquer les bornes des
sphères célestes, que la mesure des clartés que la conscience répand
dans le cœur humain. Témoin rigide, vigilant conseiller, elle éclaire
ceux mêmes qui nient sa présence, et toujours assez savant sur la
morale est celui qui la consulte avec sincérité. Quant à réglementer
ce qui ne peut être prévu ni connu, ni apprécié hors de soi, ce ne
sera jamais une entreprise sensée. Posez des millions d'hypothèses,
multipliez à l'infini vos cas réservés ou non, jamais vous n'atteindrez
l'ame qui se dérobe; et celle qui s'offre au Dieu qui lui dit d'aimer
et de pardonner, seule, sans votre formidable appareil, dépassera, de
bien loin, vos prévisions et vos rigueurs.

Que d'avantages n'a pas, sur cette théologie obscure des cas de
conscience, celle qui marque avec une simplicité précise le but ou
nous devons tendre et les écueils qu'il nous faut éviter? Tel est
l'objet de la théologie catéchétique, laquelle nous ramène au livre
de l'archevêque de Sens. Son catéchisme du mariage, qui est suivi
de trois autres sur la confession, la communion et la confirmation,
excita, dit-on, de vives réclamations dans le temps, au point que des
curés, des maîtres d'école, et jusqu'à des religieuses, le rejetèrent.
La raison en est difficile à comprendre. S'il eût ressemblé à certain
examen de conscience moderne usité dans le diocèse d'Amiens, ce serait
tout le contraire; mais notre archevêque était encore plus modeste que
casuiste. Ses quatre catéchismes ont toute sorte de mérites évidens:
ils sont clairs, ils sont courts, substantiels, et d'une pureté qui ne
prête à aucun mauvais sens. Le premier, qui touchait un sujet délicat,
nous a particulièrement frappés. Onze brèves instructions seulement
le composent et embrassent toute la matière, depuis la définition
du mariage en général, et de l'union chrétienne en particulier, les
empêchemens de toute nature, tant sacrés que civils, et les formes
cérémoniales, jusqu'aux devoirs des époux, soit entre eux, soit à
l'égard de leurs enfans et de leurs inférieurs, soit enfin dans les
cas malheureux de viduité. Nous n'y avons trouvé à redire qu'une seule
réponse à une question indiscrète; la voici: «N'y a-t-il pas d'autres
avis à donner aux nouveaux mariés le jour de leurs noces?»--«Il y en a,
sans doute, surtout pour ce qui regarde l'usage du mariage; mais il est
plus à propos que chacun les prenne auparavant de son confesseur.»

Il nous a paru que ce dont il s'agit ne regardait pas d'avance les
confesseurs, et que l'abus seulement pouvait les concerner. Certains
avis seront toujours mieux placés dans la bouche des parens que dans
celle d'un prêtre. Nous ne reprendrons point, d'ailleurs, la simplicité
un peu rustique de quelques passages, tels que celui où il est
conseillé aux femmes _de ne point prêcher leurs maris quand ils ont du
vin_. Les catéchismes sont faits pour tous les rangs sociaux, et l'avis
est excellent. On peut le traduire ainsi dans le style du beau monde:
_Ne prêchez vos maris que lorsqu'ils pourront vous comprendre_.



LE LIVRE DE TAILLEVENT,

GRAND CUISINIER DE FRANCE,

  Contenant l'art et science d'appareiller viandes; à sçavoir:
    Bouilly, Rousty, Poisson de mer et d'eau douce; Sauces, Epices,
    etc. A Lyon, chez Pierre Rigaud, en rue Mercière, au coing de
    rue Ferrandière, M.DC.IIII.

SUIVI DU

LIVRE DE HONNESTE VOLUPTÉ,

  Contenant la manière d'habiller toute sorte de viandes,
    etc., etc., avec un Mémoire pour faire escriteau pour un
    banquet: extrait de plusieurs forts experts, et le tout reveu
    nouuellement, contenant cinq chapitres (petit texte). A Lyon,
    pour Pierre Rigaud, 1602. Deux parties en 1 vol. in-16.

FESTIN JOYEUX,

OU

LA CUISINE EN MUSIQUE,

  En vers libres. 2 parties en 1 vol. in-12, avec la musique. A
    Paris, chez Lesclapart, rue Saint-André-des-Arcs, vis à vis la
    rue Pavée. _A l'Espérance couronnée._ 1738.

(1460--1602--1604--1738.)


Le viandier, pour appareiller toutes manières de viandes _que
Taillevent gueux du roy nostre sire, fist_, et dont la première
édition, imprimée in-4, gothique, paraît à M. Brunet l'avoir été à
Vienne, en Dauphiné, par Pierre Schenck, vers 1490, ne peut être d'une
composition antérieure à l'an 1455, puisque, dans la réimpression
fidèle que nous en avons de Lyon, 1604, se trouve le menu du _chapelet_
(service) faict au Boys-sur-Mer, le XVIe jour de juin mil quatre cent
cinquante-cinq, pour monseigneur du Maine. Dans ce _chapelet_ figurait
une forêt de plumes blanches couvertes de violettes, d'où partait
une montagne étagée de pâtés et de tours pleines de lapins, avec
couronnement de bouquets, et les armes dudit seigneur, ainsi que celles
de mademoiselle de Chasteaubriant. Dans chaque pâté gissaient, au sein
d'une farce de graisse, de girofle et de veau haché, un chevreau, un
oison, trois chapons, six poulailles, six pigeons, et un lapereau. Les
hérons, les hérissons, les cochons de lait, l'esturgeon cuit au persil
et au vinaigre, avec du gingembre par dessus, les sangliers simulés en
crème frite, les darioles, les prunes confites en eau rose, les épices,
les figues, le vin, le claire et l'hypocras, tout y abondait. Je vois
à la suite un banquet plus modeste; c'est celui de monseigneur de
Foix. Des poussins au sucre, de la crème d'amandes froide, des cailles
au sucre, des dauphins de crème, des oranges frites; par-ci par là
quelques épaules de chevreaux farcies, et quelques pâtés de levreaux;
c'est tout. Le banquet de monseigneur de la Marche se relève: c'est
d'abord du brouet de cannelle, de la venaison à clou; puis des paons,
des cygnes et des perdrix au sucre; puis des chapons farcis de crème,
des aigles, des poires à l'hypocras et de la gelée de cresson. Quant au
banquet de monseigneur d'Estampes, ce n'est guère la peine d'en parler,
si l'on en excepte les poules aux herbes, les paons au scélereau
(sans doute céleri), et les levreaux au vinaigre rosat. Il y a,
d'ailleurs, de quoi se perdre dans la multitude de recettes que donne
le vieux Taillevent: je n'en citerai qu'une pour se procurer des œufs
à la broche: Faites deux trous opposés à chaque coque de vos œufs;
videz ces coques; battez bien ce qui en sort avec de la sauge, de la
marjolaine, du pouliot, de la menthe hachés bien menu; faites frire le
mélange au beurre; saupoudrez-le, puis après, de gingembre, de safran
et de sucre; remplissez alors vos coques de cette farce: embrochez une
douzaine de ces coques ainsi remplies; faites rôtir à petit feu; ce
fait, vous aurez des œufs rôtis qui ressembleront toujours plus à des
œufs que les grives grasses de Pétrone cuites dans des œufs de plâtre.

Le _Livre des Honnestes voluptés_ est encore plus splendide que celui
de Taillevent: aussi paraît-il plus moderne. J'y trouve un menu ou
écriteau de 180 mets divers, et la table générale en présente 378.
On voit que, dès le temps de notre Charles VII le Victorieux, nous
pouvions rivaliser avec Cœlius Apicius touchant _les obsones et
condimens_.

Maintenant, franchissons près de trois siècles, et suivons M. le Bas à
son festin joyeux. M. le Bas, anonyme ou pseudonyme, n'importe, dédie
sa cuisine en vers et en musique aux dames de la cour. Son ouvrage,
divisé en deux parties, est bien conçu: la première renferme le plan
d'un repas de quatorze couverts servi de trois services à treize, sans
le dessert; et la seconde offre, dans un ambigu, une suite de plusieurs
centaines de mets choisis, ou la variété le dispute à la richesse;
mais, ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'ici, descriptions,
préceptes, conseils, narrations, tout est en vers chantans. Ainsi, pour
des perdreaux à l'espagnole, M. le Bas chantera, sur l'air: _petits
oiseaux, rassurez-vous_:

    Du vin, de l'huile et du citron,
    Coriandre, la rocambole,
    Dans ce ragoût à l'espagnole,
    Le tout ensemble sera bon, etc., etc., etc.

Pour le coulis d'écrevisse, chantez sur l'air: _petits moutons, qui
dans la plaine_:

    Les écrevisses étant pilées,
    Mitonnez-les dans du bouillon;
    Joignez-y du pain qui soit bon;
    Que toutes soient passées, etc., etc., etc.

_Le Festin joyeux_ est imprimé avec permission de monseigneur le
chancelier de France. Les connaisseurs accorderont le privilége à
la gastronomie de M. Berchoux et à la _Physiologie du Goût_ de M.
Brillat-Savarin.



LA PRENOSTICATION

DES HOMMES ET FEMMES;

  De leurs Nativitez et Influences selon les douze Signes
    de l'An: et que chascun pourra facilement cognoistre les
    diversitez ou bonnes fortunes. 1 vol. pet. in-4, gothique, _s.
    d._ (1480 environ) ni nom d'imprimeur, ni chiffres; contenant
    huit feuillets, avec des signatures de A.IIII., fig. en bois
    représentant d'abord le Pronostiqueur assis, puis les XII
    signes zodiacaux.

(1480.)


L'auteur français de ce petit écrit, précurseur de Nostradamus, nous
apprend, dans son Prologue, 1° _qu'il l'a translaté de mot en mot_ du
latin; 2° que pour tirer son horoscope, il faut considérer le mois
dans lequel on est né, plus le signe du soleil auquel ce mois se
rapporte; 3° que le signe du bélier est le premier; 4° que l'autorité
des jugemens sur la destinée des hommes rendus par les signes zodiacaux
est attestée par Ptolomée, _astrologue très expert_. Venant ensuite
à l'application de ses principes, il établit que l'homme, né de la
mi-mars à la mi-avril, sous le Bélier, ne sera ni riche ni pauvre;
qu'il sera menteur, colère, courageux, grand fornicateur, et vivra 60
ans, _selon nature, s'il échappe aux maladies et aux accidens_; que
la femme née sous les mêmes conditions sera pareillement colère et
menteuse, et qu'elle vivra 40 ans. L'auteur ne dit rien de la chasteté
de cette femme, ce qui doit être pris en bonne part pour sa destinée.
De la mi-avril à la mi-mai, sous le Taureau, l'homme sera riche par
femme, et ingrat, et vivra 85 ans et 3 mois; la femme sera laborieuse,
affectueuse, heureuse en ses desseins, et vivra 76 ans, _toujours selon
nature_, bien entendu, et si elle échappe aux accidens. De la mi-mai à
la mi-juin, sous les Gémeaux, l'homme est destiné à une vie publique
et raisonnable, qu'il poussera jusqu'à 110 ans; voilà qui va bien; mais
il sera mordu d'un chien et tourmenté dans l'eau, voilà le correctif.
Remarquons ici que, sous nombre de signes, on doit être mordu d'un
chien et tourmenté dans l'eau. Quant à la femme née sous le Taureau,
elle sera pieuse et vivra 70 ans; mais, pour assurer sa vertu, on devra
la marier de bonne heure, etc., etc. L'auteur du présent recueil ne
poussera pas plus loin cette analyse, pour ne point gâter le métier
de pronostiqueur; on doit laisser à chacun ses chalands. Ce n'est pas
qu'il soit en doute de la science; il est trop intéressé à y croire
pour en douter, puisque étant né de la mi-juillet à la mi-août, sous le
Lion, il doit être beau, riche et arrogant; et c'est là de quoi réussir
dans le monde.



DIVINI ELOQUII

  Preconis celeberrimi fratris Oliverii Maillardi ordin. minor.
    professoris: sermones dominicales: una cu aliquib' aliis
    sermonib' valde utilib' Jehan Petit. (_Paris_, s. d., 1 vol.
    in-8 de 115 feuillets, gothique. _Rare._)

ENSEMBLE:

NOUUM DIVERSORUM.

  Sermonū opus hactenus nō impressum. reuerendi patris
    Oliuerii Maillardi. quod merito supplementum priorū
    sermonū iādudum impressorum poterit nuncupari cujus
    operis contentorum ordo sequitur pagina sequenti. Venūdatur
    Parisii in vico sācti Jacobi ad intersignṵ Lilii. in
    domo Johannis Parvi. (Sans date. 2 vol. in-8 de 176 et 152
    feuillets, gothique. _Rare._)

ENSEMBLE:

SERMON DE F. OLIVIER MAILLARD,

PRESCHÉ A BRUGES EN 1500,

  Et aultres pièces du même auteur, avec une notice par M. Jehan
    Labouderie, président de la Société des Bibliophiles français.
    _Paris_, C. Farcy, imprimeur, rue de la Tabletterie, n. 19.
    1826. (1 vol. in-8 de 62 pages, papier vélin, tiré à très petit
    nombre.)

ENSEMBLE:

SERMONS

DE FRÈRE MICHEL MENOT SUR LA MADELEINE,

ET L'ENFANT PRODIGUE,

  Avec une Notice et des Notes, par Jehan Labouderie, président
    de la Société des Antiquaires de France. _Paris_, H. Fournier
    jeune, libraire-imprimeur, rue de Seine, n. 24 _bis_, 1832.
    (1 vol. in-8 de 83 pages; plus 42 pages préliminaires, pap.
    vél., tiré à très petit nombre.) Et _Paris_, de l'imprimerie
    d'Éverat, rue du Cadran, n. 16. 1825. (1 vol. in-8 de 49 pages,
    aussi tiré à très petit nombre.)

(1480-1500-1507-1511-1518-1530-1825-1826-1832.)


OLIVIER MAILLARD.

Frère Olivier Maillard, moine franciscain, présente une des
physionomies les plus remarquables de notre XVe siècle, si riche en
figures caractéristiques. Né en Bretagne, vers 1450, il réunit, au plus
haut degré, les deux traits saillans attribués à ses compatriotes, la
franchise et l'inflexibilité. Sa foi n'est pas douteuse; elle respire
trop bien dans sa conduite comme dans ses discours. Disons qu'elle
fut absolue pour le fond, et, dans la forme, intraitable et naïve.
Certes ce n'était pas un demi-chrétien qui, menacé par les familiers
de Louis XI, pour quelques hardiesses lancées du haut de la chaire,
d'être cousu dans un sac et jeté à l'eau, répondit: «Dites-lui que
j'arriverai plus tôt en paradis par eau que lui sur ses chevaux de
poste!» qui, pour mieux flétrir l'impureté, allait la démasquer jusque
dans le sanctuaire, et confondait, dans une censure également mordante,
les vices de tous les rangs et de toutes les professions, même de la
sienne. Il est peu d'actions plus chrétiennes que celle-ci, rapportée
par le père Nicéron, et, d'après lui, par notre respectable collègue
l'abbé de Labouderie, dans les excellens opuscules qui fondent la
présente analyse. Maillard avait offensé deux magistrats de Toulouse
en prêchant, devant le parlement de cette ville, contre les mauvais
juges. L'archevêque l'interdit pour avoir la paix. Alors que fait-il?
il court se jeter aux pieds des offensés, leur demande excuse, mais, en
même temps, il leur trace une si vive peinture du sort qui attend les
pécheurs impénitens, que ces deux hommes se convertissent et renoncent
à leur état, que même l'un d'eux embrasse la vie monastique dans un
ordre très austère. Il était infatigable, se trouvait partout, osait
tout, et intervenait dans toutes les affaires, grandes et petites,
sans intrigue, sans détours, ou, si l'on veut, sans mesure; mais que
lui importait l'opinion du monde, à lui, dévoré du zèle évangélique?
Il ne connaissait qu'une loi, le triomphe de sa cause. Soit que, sur
l'ordre du pape Innocent VIII, il poursuivit vainement, auprès du roi
Charles VIII, l'abolition de la pragmatique de Charles VII; soit que
banni de France pour avoir hautement condamné la répudiation de Jeanne
de France par Louis XII, il allât aussitôt porter ses dures vérités à
la cour de l'archiduc Philippe de Flandre; ou que, ramené dans Paris,
il y introduisît de force, dans le grand couvent des frères mineurs,
la réforme des cordeliers de l'Observance, il se montra toujours égal,
toujours conforme à lui-même, rigide et indomptable. Cette dernière
opération de la réforme des cordeliers de la capitale toutefois le
surmonta; mais seulement en abrégeant ses jours; c'est à dire que, de
nouveau chassé de Paris, il fut pris de chagrin, et s'en alla mourir
prématurément à Toulouse, le 12 juin 1502, en odeur de sainteté, comme
si le sort eût, par là, voulu nous apprendre qu'il est moins chanceux
de gourmander les princes que de réformer les moines.

Les historiens, et notamment M. de Thou, qui le traite de _scélérat_
et de _traître_, lui ont reproché d'avoir obtenu de Charles VIII, qui
voulait Naples, la restitution de la Cerdagne et du Roussillon, que
Louis XI avait achetés à réméré 300,000 écus: mais ces auteurs auraient
dû songer que la probité religieuse va plus loin que la probité
politique, et qu'aux yeux d'un prêtre sévère, un marché de fourbe
est révocable, dût-il en coûter à l'usurier deux provinces. Quant à
prétendre que, dans cette occasion, Ferdinand d'Arragon acheta la voix
du prêtre, c'est une supposition si invraisemblable, qu'elle peut
passer pour calomnieuse. Que fait l'argent à de tels hommes? accordons
que frère Olivier fut indiscret; mais cupide, mais traître, non sans
doute; autant vaudrait le dire de Pierre l'Hermite ou de saint Bernard.

Ses travaux de prédication sont immenses: nous avons de lui, sous les
yeux, 47 sermons pour les 24 dimanches après la Pentecôte, une longue
suite de sermons variés sous le titre de _Sermon commun prêchable en
tout temps_, un sermon commun des douze signes de mort, 16 sermons du
salaire du péché, un interminable sermon de la Passion pour la sixième
férie, 32 sermons pour tous les jours de l'Avent, un carême de 60
sermons avec des paraboles supplémentaires pour la plupart d'entre
eux, un second Avent de 4 sermons fort étendus, 46 sermons dits: _Les
Dominicales_, 10 sermons pour l'Épiphanie, 5 sermons pour le temps
pascal, 4 sermons pour la dédicace du Temple, 8 sermons sur les misères
de l'âme, et une considération sur cette vie mortelle. Ces discours,
tels qu'ils nous sont parvenus, sont écrits, ou plutôt le résumé en
est tracé en latin barbare; non qu'ils aient été prononcés entièrement
dans cette langue: l'orateur parlait le langage du temps, parsemé de
latin; mais, comme le remarque judicieusement son moderne et habile
biographe, ses sermons furent recueillis à la volée par des auditeurs
plus ou moins fidèles, qui les transcrivirent en abrégé, dans la langue
ecclésiastique, pour les rendre plus dignes de la postérité; en quoi
ils se sont trompés, car ces monumens d'éloquence sacrée offriraient
bien autrement d'intérêt dans leur forme primitive, à en juger par le
sermon prêché, en 1500, dans la ville de Bruges, le cinquième dimanche
de carême, qui est le plus rare de tous ceux de Maillard, et le seul
qu'on recherche aujourd'hui.

Ce dernier commence par un trait frappant: «Il est annuict le
cinquiesme dimence de quaresme, à l'adventure qu'il y en a de vous
aultres qui ne le reverrez jamais, etc., etc.» Après un préambule où
sont expliqués, comme emblèmes, les divers ornemens épiscopaux, tels
que les sandales vermeilles, la cape rouge, le rubis au doigt, la mitre
et la crosse, l'orateur tousse trois fois (hem! hem! hem!), et puis
entre en matière. «Qu'en dictes-vous, mesdames?... serez-vous bonnes
théologiennes?... Et vous aultres gens de court metterez-vous la main
à l'œuvre?... avez-vous point de paour d'estre dampnez?... Et frère!
direz-vous, pourquoi serions-nous dampnez?... ne veez-vous pas que nous
sommes si songneux de venir en vos sermons tous les jours?... mais
vous ne dictes pas tout, je vous asseure... Si vous estes en pechié
mortel, Dieu ne vous exaulcera pas... Vous avez une belle loy civile...
Quant l'on achate un heritaige, si le vendeur y met des condicions,
il les faut garder toutes... aultrement le marchié est nul... Or,
le marchié, ce sont les commandemens... il les faut tous garder...
quiconque défaillera en l'un d'eulx, il sera coupable de tous... il ne
faut qu'un petit trou pour noyer le plus grand navire... Vous, prince!
il ne vous suffit pas d'être bon prince, il vous faut encore faire
justice... Vous tresoriers et argentiers, estes-vous là qui faictes les
besoignes de vostre maistre, et les vostres bien?... Et vous jeunes
garches de la court illecques, il vous faut laisser vos alliances...
(hem! hem! hem!)» «Ce sermon sera divisé en deulx parties, parce qu'il
est annuict dimence...; en la première, nous dirons comment les Juifs
reprinrent nostre Sauueur en ses sermons, et la response qu'il leur
fist...; en la seconde, nous dirons, après disner, comment les Juifs
voulurent lapider Nostre Seigneur, et comme il se sauua. etc., etc.»
Cela dit, l'orateur ne pense plus à sa division, mais continue à donner
d'excellens préceptes de morale chrétienne à ses auditeurs de tout rang
les interpelle souvent arec une familiarité très amère, et finit par
leur souhaiter toute perfection. _Amen._

On doit penser que si l'action oratoire de frère Olivier était
vulgaire, c'est qu'il se conformait au goût non encore épuré de son
auditoire; car son esprit ne l'était pas, ainsi que le prouvent les
ébauches qui nous sont données sous son nom. Celles-ci, développées
convenablement, sont des germes d'excellens sermons. Elles se suivent,
du reste, en si grand nombre, avec une telle richesse de réflexions
et de souvenirs, qu'il n'est peut-être pas un point de doctrine, un
trait de l'histoire sainte, un article de croyance, de morale ou de
discipline, qui n'y soit traité et appuyé de textes de l'Écriture, des
pères et des docteurs. N'est-ce pas un thème fécond que le suivant
pris au hasard dans un des sermons après la Pentecôte? D'où vient que
les châtimens du pécheur se font d'ordinaire si long-temps attendre?
serait-ce que Dieu ne peut pas punir, ou qu'il ne le veut pas, ou
qu'il ignore le péché, ou qu'il ne le hait pas? Négation de ces quatre
propositions, fondée sur la puissance de Dieu, sur sa justice, sur sa
science, sur sa bonté infinie. Alors, d'où vient cette peine tardive?
elle vient de la miséricorde d'un père qui laisse au pécheur le loisir
de se repentir, de l'équité d'un juge qui veut éprouver les justes,
etc., etc., etc.

Autre exemple tiré d'un sermon sur la Madeleine: Cette femme était
en péril de trois côtés; 1° à cause de sa beauté; 2° à raison de son
opulence; 3° par les libéralités dont elle était l'objet. Mais elle
eut pareillement trois sources de salut: 1° la connaissance de Jésus
lui fit connaître son péché; 2° les ordres de Jésus l'éloignèrent du
péché; 3° l'amour de Jésus lui fit détester le péché.

Troisième exemple: il faut considérer dans le péché trois choses pour
en mesurer l'étendue et régler sa pénitence: 1° sa gravité; 2° sa
multiplicité; 3° la réparation dont il est susceptible. Sur ce dernier
point, l'orateur dit judicieusement aux hommes séducteurs ou adultères:
Vous voyez bien que vous êtes en péril énorme, vous qui corrompez les
vierges ou qui souillez la couche d'autrui; car la virginité ne se peut
rendre, ni l'enfant étranger se retrancher de la famille légitime.
(_Enim duo damna irreparabilia, constupratio, et ex alieno thoro proles
susceptio._)

Quatrième exemple: trois points de vue constituent l'homme sage: 1°
il déplore le passé; 2° il ordonne le présent; 3° il prend garde à
l'avenir.

Si, des idées générales, nous passons aux mouvemens particuliers de
l'orateur, nous en trouverons souvent de dignes d'un prêtre éloquent.
Trait contre la luxure vénale: «Et ce qui est bien plus, et ce que
je ne peux dire sans verser des larmes, ne voit-on pas des mères qui
vendent leurs propres filles à des marchands d'impudicité? (_Numquid
non sunt, et flens dico quæ proprias filias venundant leonibus?_)
Autre trait contre les juges et les avocats prévaricateurs: «Et
vous, nosseigneurs du parlement, qui donnez sentence par antiphrase
(par contre vérité), mieux vaudrait pour vous être morts dans les
entrailles de vos mères. (_O domini de parlamento, qui datis sententiam
per antiphrasin, melius esset vos esse mortuos in uteris matrum
vestrarum!_)» Autre contre le luxe des habits: «Messieurs et mesdames,
vous avez tous vos plaisirs, vous portez de belles robbes d'escarlate;
je croy que si on les serroit bien au pressoir, on verroit sortir le
sang des poures gens dedans lequel elles ont été teinctes!» Autre
contre les avortemens volontaires: «Plût au ciel que nous eussions les
oreilles ouvertes pour entendre les voix plaintives de ces enfans jetés
dans les fleuves ou dans des lieux d'infection! (_Utinam haberemus
aures apertas, et audiremus voces puerorum in latrinis projectorum
et in fluminibus!_)» Autre contre les prélats impudiques: «Jadis
les princes de l'Eglise dotaient gratuitement les filles pauvres;
maintenant ils leur font gagner leur mariage à la sueur de leur corps.»

Observons, avec Henri Estienne, que Maillard, non plus que Menot,
ne fait pas grâce au clergé. Barlet est moins vif qu'eux sur le fait
des ecclésiastiques. Il serait, d'ailleurs, facile de multiplier
infiniment ici les citations; mais comme, dans notre plan, il faut
savoir se borner, nous finirons cet examen par deux fortes sorties de
frère Olivier contre les vendeurs de reliques et contre les usuriers:
«Etes-vous ici porteurs de reliques, de bulles et d'indulgences?
caffards et mesureurs d'images? Allez-vous pas caresser vos auditeurs
pour prendre leur bourse? (_Estis hic portatores bullarum, reliquiarum
et indulgentiarum, caphardi et mensuratores imaginum? Numquid linitis
auditores vestros ad capiendas bursas?_) Croyez-vous que cet usurier,
gorgé de la substance des misérables, et chargé de mille milliers de
péchés, obtiendra rémission d'iceux pour six blancs mis au tronc?
Certes il est dur de le croire, et plus dur de le prêcher! (_... durum
est credere, durius prædicare!_)»

En voilà plus qu'il n'est besoin pour mériter du respect à ce moine
hardi et sincère, et faire voir que les prêtres vraiment catholiques
n'avaient attendu ni Luther ni Calvin pour prêcher la morale de
l'Évangile, pour foudroyer les vices monstrueux de leur temps; en
un mot, pour exercer dans toute sa rigueur, avec l'avantage sur les
ministres réformés d'une entière et ferme conviction, le ministère
périlleux et sacré de la censure des mœurs. Rie qui voudra (ce ne
sera pas nous) de ces orateurs généreux à cause de quelques nudités
de langage, de quelques contes familiers ou graveleux autorisés par
l'esprit de leur siècle, et d'ailleurs ennoblis par le but qui les
amène! Nous pensons qu'on n'en doit qu'à peine sourire, mais qu'on doit
rire de ceux qui en rient, car ils dédaignent ce qu'ils ne connaissent
qu'à demi. L'auteur malin de l'apologie pour Hérodote rendait plus
de justice à Olivier Maillard et à ses émules, dans sa véracité
incomplète, quand il écrivait ces mots: «Combien que frère Olivier
Maillard et frère Michel Menot, pour la France, et Michel Barlette ou
de Barletta, pour l'Italie, ayent falsifié la doctrine chrétienne par
toutes sortes de songes et de resveries.... Si est-ce qu'ils se sont
assez vaillamment escarmouchez contre les vices d'alors, etc., etc.»
Si ce sont là des escarmouches, qu'aurait pensé Henri Estienne de nos
sermons académiques d'aujourd'hui? Maillard n'a pas fait des sermons
seulement, il a de plus produit beaucoup de traités ou de méditations
sur divers sujets de morale et d'ascétisme, entre lesquels il faut
remarquer _sa Confession_, dans laquelle il s'examine sur les dix
commandemens avec une candeur admirable. De plus, encore, il fut poète,
pauvre poète, à la vérité, comme le témoignent _son Sentier du Paradis_
et _sa Chanson piteuse, sur l'air de Bergeronnette savoysienne_, où on
lit les vers suivans:

    Par les frères prédicateurs
    Sommes citez et convoquez;
    Entre vous endurcis pécheurs,
    Ne faictes que vous en moquer;
    Mais la mort vous viendra croquer
    Devant qu'il soit un an en ça;
    Lors vous aurez bel escouter
    Pour rendre compte et reliqua.

Ces vers ne sont pas bons, sans doute; mais on en citerait mille des
meilleurs poètes de ce temps qui sont pires. En résumé, frère Olivier
fut un prêtre vénérable par ses mœurs, sa science, ses talens, son
courage, ses malheurs, par sa vie et sa mort. Passons à son émule,
frère Michel Menot, qui, venu après lui, outra ses défauts et prêta
ainsi plus spécieusement (nous ne dirons pas plus justement) à l'ironie
des beaux-esprits.


MICHEL MENOT.

Les chefs-d'œuvre de ce prédicateur sont le sermon de la Madeleine
et celui de l'Enfant prodigue, au rapport de M. de Labouderie, qui
en a donné deux belles réimpressions, avec de savantes notes. Michel
Menot, cordelier, vécut sous Louis XI et François Ier, et mourut en
1518. Il prêcha ses plus fameux discours à Tours, dans l'année 1508: il
était infiniment plus grossier et plus burlesque dans ses expressions
que frère Olivier Maillard, ce qui n'a pas empêché qu'on ne l'ait, de
son temps, surnommé _Langue d'or_ (Chrysostôme), et que Chevallon,
l'imprimeur de ce recueil, n'ait vanté son élégance peu commune (elegantiam impromiscuam_), et sa science variée (doctrinam
multivariam_). On a de lui, comme de son confrère, un grand nombre
de poésies chrétiennes; mais il n'est pas meilleur poète, et c'est,
dans l'une comme dans l'autre, l'orateur sacré qu'il faut chercher.
Sa Passion contient d'excellens traits: la marche en est dramatique,
et si l'on en élaguait tout ce qui tient à une époque grossière,
pour ne conserver que le fond des choses et leur enchaînement, il se
trouverait que beaucoup de prédicateurs modernes prendraient leur
rang après cet homme si souvent travesti. Voici, par exemple, une
pensée sublime: l'orateur, après avoir exposé dans toute son horreur
le crime de Judas, raconte sa mort; et, tout d'un coup, déposant son
indignation, il s'écrie: «O Judas! si vous eussiez eu conseil, jamais
ne vous fussiez pendu ni désespéré.» Jetons un coup d'œil sur les
sermons de la Madeleine et de l'Enfant prodigue, en commençant par le
premier, pour le jeudi de la Passion. Celui-ci est divisé en trois
points généraux, qui se subdivisent en plusieurs autres. Ces trois
points sont l'offense, la conversion, la satisfaction. On doit d'abord
avouer que l'orateur a recueilli, dans la Légende dorée, de trop bons
mémoires sur la pécheresse, quand il affirme qu'elle était seigneur des
château et mandement de Magdelon, en Palestine; qu'elle avait de belles
filles de chambre, bien équipées; qu'elle était vermeille comme une
rose, mignonne et fringante; mais il s'aventure moins quand il assigne
trois causes à sa perte; 1° sa beauté; 2° sa richesse; 3° la liberté de
son genre de vie; car ce seront là d'éternels dangers pour les jeunes
femmes. Sa sœur Marthe lui fait un si beau portrait de Jésus, qu'elle
conçoit un vif désir de le voir, et qu'elle court l'entendre prêcher un
certain jour où il attaquait justement le luxe des femmes. Madeleine
est aussitôt frappée d'horreur de sa vie passée; elle rentre chez elle,
le cœur troublé: ses femmes ne la reconnaissent plus; Madeleine est
pénitente. Ses galans viennent l'appeler _bigote_; elle les renvoie
avec douceur. «Laissez-moi, leur dit-elle, vous ne l'avez pas entendu!
je suis une misérable! fuyez mon exemple!» Elle dépouille alors ses
ornemens, s'en vient en Béthanie, pénètre dans le logis de Simon le
Pharisien, se jette aux pieds du maître, et verse d'abondantes larmes.
On veut la chasser: «Non, dit Jésus, ne la chassez point, car elle
a obtenu son pardon.» Marthe, sa sœur, lui dit: «Ne t'avais-je pas
promis un amant digne de toi?» De ce jour, ces deux femmes se vouèrent
au service de la Vierge Marie.... Pécheurs! considérons notre état,
et apprenons, par ce modèle, à revenir au Seigneur! Ainsi finit le
sermon. Le père de Saint-Louis l'a suivi pas à pas dans son poème de la
Madeleine, qui renferme beaucoup de très beaux vers, aujourd'hui très
oubliés.

Le sermon de l'Enfant prodigue, pour le samedi après le deuxième
dimanche de carême, est aussi le récit paraphrasé de la parabole
évangélique. On ne peut rien faire de mieux que de raconter quand il
est question d'appuyer la morale sur l'Évangile. L'usage ne s'en est
conservé dans nos chaires que pour la Passion. Chaque année, encore à
présent, ces sortes de discours sont purement narratifs. Jadis, tous
ou presque tous les sermons l'étaient et n'en valaient que mieux. Il
règne dans celui-ci un naturel frappant et une chaleur singulière. Dès
l'entrée, l'intérêt dramatique commence. On frémit de l'air effronté
avec lequel l'Enfant prodigue demande à son père la part de l'héritage
maternel. Ce morceau est déparé, sans doute, par le quolibet suivant
adressé aux jeunes auditeurs: «Vous voilà bien, jeunes gens! à peine
venez-vous à vous connaître, que vous cherchez le bon temps, et que
_sans monsieur d'Argenton_ (sine domino argento), on ne fait rien
de vous.» Mais de telles saillies, on doit s'en souvenir, n'étaient
pas déplacées alors.--Que fera-t-il, cet enfant insensé, sitôt qu'il
aura touché sa part héréditaire et quitté le toit paternel pour aller
voyager au loin? 1° il s'enfoncera dans la fange des voluptés; 2° il
tombera dans la détresse; 3° il enchaînera sa liberté; 4° la dureté des
riches lui imposera la plus ignoble servitude. Observons-le d'abord
avec ses femmes, nageant dans les délices, et dissipant tous ses biens,
puis renonçant à sa dignité d'homme et aux grâces divines. Bientôt
le voilà dépouillé par ses folles maîtresses et ses faux amis. Alors
les uns et les autres l'abandonnent en riant, et disent: «Celui-là
est plumé et espluché; à d'autres!» Il court, sur ce, implorer la
commisération d'un homme opulent, et lui demande de l'occupation.
Cet homme considère son visage et ses mains, qui n'annoncent pas un
artisan. «Vous avez été riche, lui dit-il; mais quoi! que savez-vous
faire? les temps sont durs: je n'ai pas besoin d'ouvriers cette
année...; cependant, voyons...; il me manque un gardeur de porcs dans
une de mes fermes. Allez-y!»--«Ah! misérable et infortuné que je suis!
(_Ha! miser ego et infortunatus!_)» Retour de l'Enfant prodigue
sur lui-même; souvenir de son père; projet de retour; espoir de pardon.
C'est la parabole même étendue et commentée avec une naïveté parfaite
et souvent des plus touchantes. L'orateur, fidèle interprète de
l'Évangile, se surpasse dans la scène de retour à la maison paternelle.
«Le père, dit-il, n'attend pas les soumissions de son fils; le voyant
en si piteux état, il l'embrasse et s'écrie: Tu es mon ami, mon ami
très cher! (_Tu es amicus meus et carissimus!_)» Et la joie de ce père
miséricordieux, et le repentir du fils coupable, et la jalousie du
frère aîné et les belles paroles qui répriment si doucement cette
jalousie en rétablissant la paix dans la famille, tout se trouve dans
ce sermon. Aucun trait de ce sentiment n'y est omis; et, pour résumer
en un seul mot l'éloge qu'on en doit faire, on peut s'y attendrir
encore après avoir lu le livre des livres.

M. de Labouderie a publié en patois auvergnat les traductions qu'il
a faites de cette parabole et de l'histoire de Ruth. Ces deux
ouvrages, par leur admirable simplicité, peuvent passer pour de
vrais chefs-d'œuvre, et sont bien faits pour nous guérir de notre
inconcevable incurie pour nos dialectes provinciaux.



LES DICTZ DE SALOMON.

  Ensemble quatre autres opuscules tant gothiques que modernes,
    composant un joli volume manuscrit du XVIIIe siècle, sur
    peau de vélin, format in-16, avec une parfaite imitation
    de l'écriture gothique et des figures en bois des éditions
    originales.

(1480-82-88--1509--1631--1750.)


  1°. =LES DICTZ DE SALOMON= avecques les Respōces de Marcoul
    fort joyeuses, translaté du latin, (_Salomonis et Marcolphi
    dialogus, Antuerpiæ, per me Gerardum leeu impressus, 1488,
    in-4_), et mis en rime française par Jehan Divery. Paris, par
    Guillaume Eustace, M.D.IX. (_Très rare._)

On connaît une édition sans date des Dictz de Salomon qui est encore
plus rare que l'édition de 1509, et c'est celle-là que notre manuscrit
représente fidèlement. Quant à l'opuscule lui-même, il est édifiant par
le but de l'auteur, mais d'une telle naïveté d'expression, qu'il fait
aujourd'hui l'effet d'un écrit des plus libres. Le roi Salomon, voulant
détourner les hommes des piéges de la volupté, présente un tableau
hideux et vrai des ruses, des tromperies et de la basse cupidité des
femmes perdues. Marcou, Marcoul, ou Marcon, son valet, fait chorus avec
lui, selon le mode hébraïque, en répondant un tercet à chaque tercet
de premier texte: le tout est semé de métaphores, de comparaisons,
comme cela se voit dans les psaumes, et compose quatre-vingt-dix-sept
tercets, dont à peine oserons-nous citer six:

    SALOMON.

    Ne vous chaut semer
    En sablon de mer
    Ia ny croistra grain.

    MARCOUL.

    Bien pert son sermon
    Qui veut par raison
    Chastoier putain.

    SALOMON.

    Cerf va cele part
    Ou il set lessart
    Si paist volentiers.

    MARCOUL.

    Pute de mal art
    Set bien de musart
    Traire les deniers.

    SALOMON.

    Len tent a le glu
    Ou len a véu
    Reperier oisiaus.

    MARCOUL.

    Pute cerche four
    La ou ele espour
    Plente de troussiaus.

Il faut avouer que Jean Divery n'était pas un versificateur élégant,
même pour son époque, et que du Verdier l'a beaucoup honoré d'en parler
comme il l'a fait.


  2° =LA GRANDE CONFRARIE DES SOULX D'OUVRER ET ENRAGEZ DE RIEN
    FAIRE=; avecques les Pardons et Statuts d'icelle. Ensemble
    les monnoies d'or et d'argent servans à la dicte Confrarie.
    Nouuellement imprimé à Lyon en labbaye de Sainct-Lasche.

Cette petite pièce, sans date, qu'on doit rapporter à la fin du XVe
siècle, est une vive satire des mœurs du temps cachée sous une
imitation burlesque et fort spirituelle des édits royaux et ordonnances
seigneuriales. «De par Saoul d'Ouvrer, par la grâce de trop dormir,
roi de Négligence, duc d'Oysiveté, palatin d'Enfance, visconte de
Meschanceté, marquis de Trop-Muser, connétable de Nulle-Entreprinse,
admiral de Faintise, capitaine de Laisse-moy en Paix, et courier de
la court ordinaire de monseigneur Sainct-Lasche, à nos amés feaulx
conseillers sur le faict de nulle science èt salut, etc.» Suit une
longue ordonnance pour obliger lesdits féaulx, sujets de ladicte
abbaye, à vivre oisifs, souffreteux, endettés, misérables, etc.,
moyennant quoi il leur est accordé royalement tous les dimanches deux
miches de faulte de pain, les lundis de faulte de vin, et les autres
jours nécessité, etc., etc. Après l'ordonnance vient une belle royale
promesse au nom de Bacchus, Cupido, Cérès, Pallas et Vénus, régens de
la confrarie de Sainct-Lasche, pour rémunérer en l'autre monde, par
toutes sortes de jouissances et profusions, lesdicts sujets de tout ce
qu'ils auront souffert sur la terre. Un tarif des monnoies de l'abbaye
suit le tout. On y trouve qu'un noble vaut deux vilains, un ducat deux
comtes, un réal deux chevaliers, un florin au monde deux de paradis,
un marquis deux barons, un ail deux oignons, etc., etc. En vérité, en
vérité, la liberté de penser et d'écrire, ou même la licence, n'est pas
nouvelle chez les Français: c'est une plante de leur sol et justement
de leur âge.


  3°. =S'ENSUIT LA LETTRE D'ESCORNIFFLERIE=, nouuellement imprimée
    à Lyon, avec deux figures, dont l'une porte pour épigraphe: _Spes
    Nemesis_.

L'auteur de cette pièce rarissime est probablement Hans du Galaphe, le
même qui doit avoir écrit le Testament de Taste-Vin, roi des Pions,
vers 1480, et pourrait bien avoir aussi composé la pièce précédente,
qui offre de l'analogie avec la présente lettre: «Nous, Taste-Vin, par
la grâce de Bacchus, roy des Pions, duc de Glace, etc., etc., etc.,
sçavoir faisons à tous nos subjects, vasseaux et taverniers, tripiers,
morveux, escorcheurs, escumeurs de pottée froide, ypocrites et gens qui
font accroire d'une truie que c'est un veau, et d'un veau que c'est
une brebis, etc., etc., et qu'ils soyent prests à donner à nostre très
cher et parfaict Teste de C... rosti, tasses, brocs, verres, etc., tous
pleins de vin, ypocras, vin d'anis, etc., etc., donné à Frimont en
Yvernay, à nostre chastellerie de Tremblay, les octaves sainct Jean en
hiver, et de nostre règne la moitié plus qu'il n'y en a, etc., etc.,
signé par copie de maistre Jehan Gallon, premier chambellan en nostre
chapitre général, tenu en l'abbaye de Saincte-Souffrette, etc., etc.»


  4°. =PRENOSTICATION NOUUELLE DE FRÈRE THIBAULT=, avec une figure
    et cette épigraphe: _Ceste année des merueilles_. Imprimé à Lyon.

Excellente plaisanterie contre les devins. L'auteur annonce des choses
prodigieuses qu'il explique ensuite tout naturellement. Ainsi, cette
année, on verra des rois et des reines s'allier ensemble, puis se
brouiller, et se consumer en cendres. C'est un jeu de cartes qu'un
joueur perdant jettera au feu dans son dépit. Une créature naîtra sur
la terre, qui aura barbe de chair, bec de corne, pieds de griffon,
faisant grand bruit, et tel que les corps sans âme s'en émouvront, et
alors les chrétiens courront sur le dos d'un des signes des quatre
Évangélistes, et arriveront en un lieu où des gens morts-vifs crieront
jusqu'à ce que le fils ait mangé le père. C'est un coq au chant duquel
les cloches sonnent la messe. Alors arrivent les fidèles, chaussés
de souliers de cuir de bœuf, qui trouvent des religieux chantant
jusqu'après la communion du prêtre. On retrouve cette énigme sous
forme de prophétie dans un petit livre passablement plaisant, traduit
du toscan, lequel a pu servir de type à son tour _aux questions
tabariniques_. Ce livre est intitulé: _Questions diverses et responses,
divisées en trois livres_, à sçavoir: _Questions d'amour, questions
naturelles et questions morales et politiques_, dédiées par le
traducteur à la noblesse française et aux esprits généreux. 1 vol.
in-12. _Lyon_, 1570, ou _Rouen_, 1617, ou _Rouen_, (sans date.)


  5°. =COMPROMIS=, ou Contrat d'Association passé entre deux Filles
    de Paris, qui ont promis et juré, l'une et l'autre, de faire
    argent de tout, 1631. Le titre seul de ce contrat annonce qu'il
    n'est pas susceptible d'honnête analyse.



LA GRĀD MONARCHIE DE FRANCE.

  Composée par messire Claude de Seyssel, lors evesque de Marseille,
    et depuis archevesque de Turin, dressant au roy très chrestien
    Frāçoys premier de ce nom.

ENSEMBLE:

LA LOY SALICQUE,

PREMIÈRE LOY DES FRANÇAIS.

  On les vend en la grande salle du Palais, au premier pilier, en
    la boutique de Galiot du Pré, libraire juré en l'Université
    de Paris. (1 vol. in-12 de 162 feuillets, plus 12 feuillets
    préliminaires, et un feuillet à la fin figurant les insignes de
    Galiot du Pré, avec de jolies vignettes en bois dont le dessin,
    remarquablement correct, témoigne de la renaissance de l'art).
    Imprimé par Denys Janot.

(1482--1515--1541.)


Claude de Seyssel, digne prélat et homme d'État, d'origine piémontaise,
avait été conseiller du roi Louis XII, prince qu'il aimait et admirait
avec raison, dont il écrivit l'histoire, sous lequel il s'était
formé à l'étude de notre ancien droit public, et au respect pour nos
franchises. Il composa sa _Grand'Monarchie_ dans l'année 1515, en deux
mois, comme il nous l'apprend dans son Prologue adressé au roi François
Ier. Sa _Loy salicque_ est antérieure à cet ouvrage. Il l'écrivit vers
l'an 1482, pour répondre aux prétentions des Anglais sur certaines
parties du royaume de France établies sur les droits d'Edouard III,
et éclaircir définitivement cette matière, qui laissait encore des
doutes alors dans plusieurs esprits. Quant à la _Grand'Monarchie_,
ce fut l'hommage d'un vieux et fidèle serviteur présenté à son jeune
maître dans le but de guider ses premiers pas dans les affaires du
gouvernement et de la guerre, par la connaissance des causes qui
avaient élevé le royaume au degré de force et de splendeur qu'on lui
voyait, comme aussi par l'examen des fautes qui l'avaient souvent
compromis. C'est en quelque sorte le _nunc dimittis_ de ce vieillard
vénérable; car il mourut en 1520, heureux sans doute d'avoir vu
Marignan, et de n'avoir pas vu Pavie ni bien d'autres choses.

Sa dédicace au roi est pleine d'expressions naïves et touchantes:
«Sire, dit-il, moy voulant à présent retirer au service de Dieu et de
mon Eglise, comme estat et mon âge le recquierent, et non ayant eu
l'espace et le loisir de vous informer et faire rapport de bouche, de
plusieurs grans affaires que j'ay maniées, à cause des occupations
intolérables qu'avez eu à ce commencement de vostre regne, pour le
concours des princes et grans personnages... m'a semblé devoir à tout
le moins vous faire quelque ject par escrit, etc., etc.»

Vient ensuite la division de son livre en cinq parties, savoir: 1°
de l'excellence du gouvernement monarchique, et en particulier de
l'excellente police de la monarchie française; 2° des moyens de police
qui peuvent accroître la prospérité et la grandeur du royaume; 3°
des moyens de force d'en augmenter la puissance; 4° de la politique
étrangère, et de la façon dont il convient de vivre avec les autres
états; 5° des guerres à entreprendre, des conquêtes à faire, et
des moyens de conserver celles déjà faites. Le style de l'écrivain
est encore gothique, entravé de termes et de tournures qui sentent
l'étranger. Il manque d'ailleurs de chaleur, qualité que probablement
l'âge de Seyssel n'était pas seul à lui refuser, à en juger par sa vie
de Louis XII et par ses autres écrits; mais l'imagination, qui embellit
tous les sujets, n'est pas nécessaire dans celui-ci; et, du reste, le
sens droit, la franche probité et une érudition supérieure pour le
temps y dédommagent le lecteur par l'utilité de ce qu'il n'y trouve pas
en agrément. La 1re partie contient 19 chapitres; la 2e, 25; la 3e,
12; la 4e, 4; et la 5e, 10. Nous donnons une idée de ces deux ouvrages
sans nous arrêter aux nombreuses divisions qui les fractionnent souvent
inutilement, et en parlant le plus possible au nom de l'auteur,
méthode qui nous semble propre à vivifier l'analyse et à la sauver des
langueurs du style indirect.

Trois sortes de gouvernemens: le monarchique, le meilleur de tous
quand les princes sont bons, mais en raison de cela même, chanceux;
l'aristocratique, plus sûr, sans que pourtant il soit à l'abri de
l'oligarchie, c'est à dire de l'égoïsme de quelques hommes puissans; et
le populaire, turbulent de sa nature, dangereux et ennemi des gens de
bien. Chacun de ces gouvernemens tend à empirer, par son accroissement
même, et à tomber par là de l'un dans l'autre, ainsi qu'on le vit
à Rome, d'abord gouvernée sagement, puis tyranniquement par des
rois; puis, en haine des rois, régie par des consuls représentant la
royauté mitigée, et par un sénat aristocratique; puis merveilleusement
réglée par l'action balancée des deux premiers pouvoirs et du pouvoir
populaire, lequel venant ensuite à s'étendre avec les frontières,
ouvrit la porte aux brigues et aux séductions de quelques citoyens
riches et ambitieux; d'où naquirent les guerres civiles, et avec elles
survint le despotisme militaire suivi de la mort.

Le gouvernement de Venise, qui assure les franchises du peuple et
restreint l'exercice de la souveraineté entre un duc, image de prince,
et les nobles, paraît le plus sage de tous et le plus favorable à la
durée de l'Etat. Toutefois, il renferme trois germes de destruction:
1° la crainte jalouse qu'ont les nationaux des gens de guerre, en
faisant confier aux étrangers la conduite des troupes de terre et de
mer, expose la république à être trahie ou mal servie; 2° à côté des
gentilshommes qui ont tout le pouvoir s'est élevée une classe d'hommes
sages et riches qui, ne pouvant rien, sont mécontens et dangereux;
3° parmi les nobles eux-mêmes, il s'est formé deux grandes factions,
celle des nobles fondateurs et celle des nobles agrégés; et chez les
deux, mille partis divers qui se détestent et peuvent un jour se
heurter si violemment, que l'édifice s'écroule. Seyssel aurait pu
ajouter à ces causes de ruine, que l'État vénitien étant fondé sur le
commerce, dont le temps change à la fin l'objet et les chemins, devait
décliner suivant les variations de cette boussole du monde. A tout
prendre, continue-t-il, le monarchique est le meilleur, en ce qu'il
dure davantage et s'accorde mieux avec la nature des choses qui tend
à l'unité; et, dans la monarchie, la succession convient mieux que
l'élection, laquelle répugne à son principe.

Entre les monarchies, celle de France offre des caractères particuliers
qui la rendent préférable à toute autre. _Première spéciauté_, que
j'y trouve bonne; elle va par succession masculine et ne saurait
tomber en main de femme, grâce à la loi salique. De la sorte, on
n'y voit pas arriver par mariages des étrangers avec leur suite,
leurs mœurs étranges, leurs intérêts nouveaux, qui rompent le fil
des coutumes, desseins et mœurs nationales. _Seconde spéciauté._
L'autorité royale, sans être trop restreinte, est pourtant limitée,
ou pour le moins réglée par trois chefs, savoir: la religion, la
police et la justice. Les Français sont naturellement religieux, et
même, quand ils étaient idolâtres, ils donnaient toute suprématie
aux druides; d'où il suit que leurs rois sont obligés d'avoir _Dieu
de leur côté, et qu'un saint prêtre peut toujours les reprendre et
arguer publiquement en leur barbe_. Les parlemens, composés de gens
notables et jugeant à vie, sont un frein puissant aux caprices des
souverains; car ces caprices changent, ne fût-ce que par la mort du
capricieux, et le corps de la justice ne changeant pas plus que son
esprit, il arrive que les mauvais conseillers de la couronne, et les
criminels de tous ordres, finissent toujours par être pris dans eux ou
leurs hoirs, et d'autant plus rudement que plus ils ont été favorisés
contre le droit. Le parlement ne sert pas seulement à la justice des
personnes; aidé de la Chambre des comptes, il arrête les prodigalités
du souverain, soit en n'obéissant pas à leurs ordres, soit en revenant
plus tard sur l'exécution d'ordres mal donnés, en vertu du principe
que le domaine royal est inaliénable, et aussi d'ordonnances fort
sages contre lesquelles nulle durée ne prescrit. De la sorte, le roi
prodigue est forcé de recourir à des taxes, moyen difficile, hasardeux,
et d'un usage nécessairement rare. Mais, de plus, il y a une autre
forme de vivre en ce royaume, qui règle excellemment l'autorité royale
sans lui nuire; c'est la division des trois ordres dans l'État, sans
parler du clergé, dont on parlera plus tard, savoir: _la noblesse, le
peuple moyen ou gras, et le peuple menu ou maigre_. La noblesse seule
porte les armes, et, pour ce, de défendre le pays, jouit de charges,
bénéfices et priviléges qui la rendent contente et indépendante. Elle
ne voudrait méfaire au roi; le roi ne pourrait méfaire à elle. C'est
le premier ordre en considération, et si ne sont pourtant les deux
autres oubliez. D'abord le peuple moyen a seul la marchandise et les
offices de finance, et, partant, s'enrichit par lui-même, tandis que
les nobles ne peuvent rien gagner qu'en bien servant l'État. Le gros
profit est donc pour le peuple gras, si les honneurs et dons du roi
sont pour les nobles. Quant au peuple menu, celui-là qui vaque au
labourage et aux arts mécaniques, s'il n'est pas trop libre ni trop
riche, aussi ne faut-il pas qu'il le soit, à peine de remuer pour
l'être davantage, et tout brouiller; et si ne laisse-t-il pas de vivre
en paix, n'étant mené en guerre, et jouissant d'ailleurs de plusieurs
menus offices de justice et de finance. Le beau de cet arrangement est
qu'on peut passer, non vitement, mais sûrement d'un ordre en l'autre
supérieur; du 3e au 2e par soi seul, et du 2e au 1er par la concession
du roi, laquelle ne saurait manquer aux gens dignes, par le besoin où
est le prince de réparer sans cesse, dans la noblesse, les vides qu'y
font la guerre et la pauvreté, les nobles se faisant souvent tuer,
et ne pouvant faire commerce. Il est curieux de rapprocher, de ces
éloges donnés à notre ancien état social et politique, les plaintes
ou _soupirs de la France esclave_, qu'on trouvera dans ce recueil
sous l'année 1690. Je trouve encore _une bonne spéciauté_ en ceci
que les bénéfices ecclésiastiques se donnant par élection, suivant
la pragmatique, tout sujet capable y peut prétendre. Hélas! le bon
Seyssel, qui est ici d'accord avec Pasquier, ne se doutait guère que
cette spéciauté allait s'évanouir deux ans plus tard, ou peut-être s'en
doutait-il? Poursuivons: ces trois ordres vivent en harmonie, d'abord
par intérêt, puis faute de se pouvoir nuire, car si les nobles veulent
écraser les deux ordres inférieurs, ils rencontrent de front le roi et
la justice. Si les deux ordres inférieurs veulent regimber, le roi, la
justice et les armes les arrêtent. Voilà comment la monarchie de France
est une _Grand'Monarchie_, très bien fondée pour durer longuement et
prospérer grandement. Maintenant, comment la conserver et l'augmenter
par la police.

La première chose est que le monarque soit bien instruit et formé
de bonne heure à l'amour de ses peuples, de la vertu et de Dieu,
et dressé à de sages façons de vivre; mais, comme tout a été dit
sur ce sujet par Aristote éduquant Alexandre, Zénocratès écrivant
à Néoclès, roi des Cypriotes, Zénophon en son livre de la Pédie de
Cyrus, Cicéron en son oraison à la louange de Pompée, Plinius en
son panégyrique de Trajan, saint Thomas d'Aquin et Egidius de Rome,
et de nos jours par Jehan Meschinot en ses Lunettes des princes, il
serait superflu et téméraire ensemble de rien ajouter. Je présuppose
donc le prince doué, à cet égard, des dons de nature et de grace,
et je viens aux points particuliers: 1° le prince doit avoir trois
conseils; un général sans être trop nombreux, qui répond au conseil
des soixante-douze disciples de Jésus-Christ; un autre plus restreint
pour les affaires plus secrètes, à l'imitation du conseil des douze
apôtres; et enfin un confidentiel, qui sera l'image de la réunion de
saint Pierre, saint Jean et saint Jacques, pour les hauts mystères
et promptes délibérations. Le 1er conseil doit s'assembler au moins
trois fois par semaine; le 2° tous les jours; et le 3° quand le cas le
requiert. Il faut les composer de gens notables de diverses charges et
emplois, et considérer la vertu et le mérite pour le choix, d'autant
plus que le nombre en est plus petit. Dans ces conseils, le prince
doit rarement décider contre la majorité des voix, n'y donner crédit
absolu à personne, écouter les délations sans les trop croire ni trop
les dédaigner, exiger et garder un secret inviolable sur les matières
qui le demandent, sans craindre d'ailleurs de s'entretenir, parfois,
familièrement de certaines affaires, pour mieux s'éclairer, et ne
garder jamais rien pour soi seul; car il faut au moins un avis dans
toute chose. Ces points capitaux des conseils étant bien réglés, il
serait difficile que l'État vînt à souffrir grand dommage sans qu'il y
eût à l'instant remède. Autres points: se ressouvenir que les choses se
conservent _par les mêmes causes et moyens qui les ont introduites_.
Ainsi, l'Etat de France étant établi sur la religion, la justice et
la police, il convient d'honorer et aider le pape; de rendre aux
prélats les hommages qui leur sont dus, encore que je confesse que,
de notre temps, il y en ait beaucoup d'indignes, et beaucoup du fait
même des princes; et de ceux-là je suis sans doute des plus indignes.
Il faut exiger la résidence des prélats, et ne pas souffrir que, par
ambition, ils aillent à Rome, par troupes, engraisser la cupidité
romaine, et amaigrir nos provinces. Il convient encore de respecter
religieusement la justice du royaume; _car les hommes résistent à la
force et obéissent à la justice_. Pour ce faire, choisir maturément les
sujets; les peu changer; empêcher la vénalité des charges de judicature
qui commence à s'introduire; ne jamais intervenir, dans les procès, en
faveur de qui que ce soit, et encore moins contre, et user rarement
du droit de grâce, et jamais pour les criminels détestables. Enfin,
dans ce qui concerne la police proprement dite, le soin premier du
souverain sera de maintenir cette harmonie des trois ordres de citoyens
dont on a parlé, savoir: pour la noblesse, de l'aimer et de l'estimer,
d'autant qu'elle vit d'honneurs, non de profit, servant l'État depuis
tant de siècles, aux périls et dépens de sa vie; mais de ne pas la
laisser usurper l'autorité sur les baillis, sénéchaux et autres juges
royaux, et d'y réprimer sévèrement les violences auxquelles, par le
fait des armes, elle est trop inclinée; de veiller à ce que les gens
de justice ne la ruinent point par la longueur des procès; de modérer,
par l'exemple royal, son goût excessif pour les pompes, le luxe et la
bombance, qui l'épuise et la contraint puis après à piller le peuple
gras et le peuple maigre. Sa gloire et sa réputation ne consistent
point _en telles pompes et gorgiasetez_. Pour l'ordre moyen: de
favoriser la marchandise, et prendre souci, par diverses ordonnances du
roi, très difficiles à bien peser, et qui ne sont pas de mon fait, que
l'argent ne sorte point du royaume. Pour le tiers-ordre ou populaire:
de le peu fouler d'impôts et taxes; de veiller à ce que les officiers
de finance n'augmentent pas la charge en la levant; de le protéger
contre les gens d'armes, et de lui ouvrir la porte à s'élever par le
commerce, la science, la littérature, et même la guerre. Un seul homme,
qui s'élève par ces moyens, en fait courir dix mille; et, par ainsi,
s'entretient l'émulation de vertu. Mais il est temps de montrer comment
le royaume peut s'accroître par la force.

Le prince établira judicieusement, sur les frontières, de bonnes places
fortifiées et bien munies de toutes choses, qu'il visitera de temps
à autre, à l'imprévu, aussi bien que les provinces, donnant audience
et facile accès à un chacun. Il entretiendra des corps permanens de
gens de pied, tant pour faire part au peuple de la défense du pays,
que pour ne pas assoler la noblesse, et faire face aux Anglais,
Allemands et Suisses, qui combattent à pied. De la sorte il n'aura
plus besoin d'étrangers; la nation sera suffisamment, mais non trop
aguerrie, et l'argent ne sortira pas du royaume. Il aura soin de tenir
ses troupes en exacte et sévère discipline, laquelle consiste en deux
choses: première, le bon choix des chefs, fait par mérite plus que
par faveur, entre gens ni trop vieux ni trop jeunes, et pourvus des
qualités requises, dont l'auteur fait l'énumération. Seconde chose,
l'obéissance des soudards, laquelle s'obtient mieux par la sévérité
juste que par la débonnaireté; comme aussi par l'attention des chefs à
respecter les droits et les besoins des soudards, et à les satisfaire,
en gardant toujours la majesté du commandement, et sans souffrir
abondance de charrois, provisions, harnois, pour aider à l'opulence des
gens de guerre, toujours pernicieuse à la discipline, ainsi qu'Annibal
l'expérimenta dans Capoue.

La politique étrangère, ou la façon de vivre avec les États et princes
voisins, est encore à rechercher pour accroître le royaume. C'est là
une matière délicate, car elle n'offre pas de règles théoriques sûres
comme le gouvernement du dedans, tel pays devenant ennemi d'ami qu'il
était, par mille causes imprévues. Toutefois on peut encore ici se
faire des principes, 1° de rechercher la paix avec toutes nations qui
ne sont pas hostiles par nature et essence, telles que les nations
infidèles, et de n'entreprendre guerre que pour la défense et l'honneur
de soi ou de ses alliés; 2° de se tenir constamment préparé contre
l'attaque, en voyant clair sur la conduite du dehors, principalement
contre l'agression des États puissans, ou qui s'agrandissent, ce qui
s'obtient par le soin de ne laisser passer ni pénétrer, par ses terres,
aucun voisin redoutable; d'avoir des amis chez les étrangers qui les
surveillent, et balancent les partis ennemis; de ménager des discords
entre eux, quand on a sujet de les craindre, et d'attirer chez soi
les hommes de tous les pays qui dominent les autres par leurs talens.
Il ne faut pas entreprendre guerre sans avoir épuisé la voie des
remontrances, ni faire la paix dans l'adversité à moins de nécessité
extrême, à l'exemple des Romains et à l'encontre des Carthaginois. Ce
serait un capital expédient, pour le royaume de France, qui a tant de
belles côtes, d'avoir toujours de bonnes flottes et armées de mer,
lesquelles préviennent mieux les guerres que les armées de terre,
par la crainte qu'elles inspirent sur tous les points, et sont moins
lourdes aux peuples.

La cinquième et dernière partie de mon livre traitera, comme je l'ai
dit, des conquêtes à faire et des moyens de les conserver, pour ce
que le roi de France, tant sage qu'il soit, peut être, par légitimes
droits, amené à conquérir au loin, ainsi que cela s'est encore vu,
mêmement de nos jours. Et d'abord, il convient, avant de conquérir,
d'examiner si la conquête est juste, et de l'examiner devant Dieu et
son conseil, sans faintise, et bien autrement que l'on ne doit faire,
si j'ose dire, quand il s'agit de se défendre; _et vaut mieux, s'il y
a doute, différer dix ans qu'avancer d'un jour_. Cet examen fait, il
faut passer à celui des difficultés probables, telles que les forces
de l'ennemi, la qualité du pays, l'état des chemins, les ressources
de vivres, les lieux à traverser, et enfin ses propres ressources,
en comptant toute chose au pire; puis après, examiner comment on
gardera ce qu'on aura possible pris, et si le gain vaut la perte;
bref et finalement, ne se décider pour oui que par considération de
nécessité et non par celle de la simple utilité. L'entreprise une fois
décidée, il faut s'équiper promptement, ne pas regarder aux frais,
et agir vite, surtout avec les Français, _qui sont trop meilleurs
d'arrivée et à la première poincte qu'après long séjour et de froid
sang_. La conquête faite, recourir promptement aux moyens d'une sage
police pour s'attacher les habitans, et ne plus laisser que le moins
possible d'image de la guerre, afin de montrer qu'on n'est pas venu
pour fouler, mais pour gouverner et s'établir en amis, à long-temps
et pour toujours. Récompenser les siens en biens du pays, afin qu'ils
s'y attachent et maintiennent par possessions, par alliances, etc.,
les habitans, ainsi que fit Guillaume de Normandie. Punir aigrement
les révoltes, et accueillir largement les fidèles et les soumis.
Incorporer nombre de naturels dans ses troupes; prendre les mœurs du
pays; respecter les usages; bailler les charges aux naturels, hormis
les premières; rendre bonne et égale justice, et punir les violences
des siens; connaître les divisions des partis, car il y en a partout,
et fortifier l'un contre l'autre; enfin, se saisir de bons otages, et
mettre garnisons solides ez places convenables. Ainsi prospérera de
plus en plus, Dieu aidant, la nation de France.



LA LOY SALICQUE,

  _Première Loy des Françoys faicte par le roy Pharamond, premier
    roy de France, faisant mention de plusieurs droicts appartenant
    aux roys de France._

(1540.)


On sait qu'en 1478, Louis XI, suivant sa coutume de faire agir la ruse
plutôt que les armes, avait conclu avec Edouard IV (Yorck) une trève de
100 ans, qui suspendit habilement les prétentions du roi d'Angleterre
sur la couronne de France et sur l'héritage de certaines provinces,
telles que la Normandie, l'Anjou, etc. Cette convention trancha, par
le fait, au profit de nos rois, une question que la guerre eût bien pu
laisser indécise encore pendant longues années; mais restait l'évidence
des droits français à démontrer. C'est là ce qu'entreprit Claude de
Seyssel, dans sa _Loi salique_, peu de temps après la signature de la
trève adroite dont nous venons de parler. Il divisa son ouvrage en
trois sections; la première traite de la grande querelle d'Edouard
III et de Philippe de Valois, résolue en faveur de ce dernier par les
états-généraux, sur ce passage fameux de la loi civile des Saliens,
relatif à la transmission des Alleuds: _Nulla portio hæreditatis de
terra salicqua mulieri veniat_; passages que nos vieux Français
appliquaient au domaine de la couronne et à la couronne elle-même;
confondant ici deux choses distinctes, la couronne et le domaine royal;
car le gouvernement des hommes, entendons de ceux qui ne sont pas
réduits à l'état de servitude, ne saurait jamais, en dépit de toutes
les lois saliques du monde, être considéré comme une propriété. Mieux
vaut s'en tenir, sur ce point, à la déclaration d'Estienne Pasquier,
_que la loi qui interdit la couronne de France aux femmes n'est écrite
nulle part, hormis ez cœurs des Françoys_. Dans la deuxième section,
l'auteur, après une longue et savante dissertation historique, déboute
les princes anglais de tout droit sur la Normandie, la Guienne,
l'Anjou, le Maine, à titre héréditaire; et cela, tant en vertu de la
succession régulière qu'à cause des confiscations légalement exercées
pour le fait de félonie. Enfin la troisième section est consacrée à
prouver, contre le roi Edouard IV, qu'il est mal fondé à tirer vindicte
de la rupture opérée en 1449 de la trève conclue en 1444, entre Charles
VII et Henri VI, puisque les torts vinrent alors de l'Angleterre, qui
se saisit violemment, en pleine paix, de la ville de Fougères sur le
duc de Bretagne, vassal du roi de France. Seyssel met à établir que la
France a pour elle la bonne foi, une importance qui lui fait beaucoup
d'honneur, ainsi qu'à l'esprit français de cette époque; mais il est
fort amer, à ce sujet, contre les Anglais, et cite un cruel quatrain:

    Anglicus est cui
    Numquam credere fas est
    Dum tibi dicit: Ave.
    Tanquam ab hoste cave.

En résumé, cet ouvrage, rempli de notions historiques précises et de
raisonnemens bien déduits, sur notre ancien droit public, sera toujours
excellent à lire pour s'instruire à fond des causes de nos vieilles
dissensions avec les Anglais. On trouve à la suite un petit aperçu
géographique sur la Gaule et la Grande-Bretagne qui dénote un savoir
tant soit peu gothique. Il y est écrit que saint Patrice, fils de la
sœur saint Martin, fut envoyé par le pape Célestin, en Hybernie, qui
est une région en mer, nommée _Escosse la Saulvaige_, où les gens
mangent les hommes et les femmes, comme dict sainct Hierosme. Si cette
assertion est vraie, il faut convenir qu'on ne doit désespérer de rien
en fait de civilisation, puisque l'Écosse est aujourd'hui considérée,
par bien des gens éclairés, comme un des pays de la terre où il faut
chercher le type de l'espèce humaine, sous le double rapport des
lumières et des mœurs.



LA GRANDE DANSE MACABRE

DES HOMMES ET DES FEMMES,

  Historiée et renouvelée de vieux gaulois en langage le plus
    poli de notre temps, avec le Débat du Corps et de l'Ame, la
    Complaincte de l'Ame damnée; l'Exhortation de bien vivre et de
    bien mourir; la Vie du mauvais Antechrist; les Quinze signes
    du jugement. A Troyes, chez Jean-Antoine Garnier, 1728; 1 vol.
    in-4, fig. en bois, de 76 pages.

(1485-90--1728.)


L'auteur, ou plutôt le traducteur français de ce livre bizarre, est
un sieur Guyot Marchant, qui demeurait à Paris, en 1485. L'édition
originale parut, cette même année, le 28 septembre. Elle est fort
rare, mais bien moins complète que les éditions postérieures, ne
contenant que 10 feuillets de texte et 17 gravures en bois. L'édition
in-fol., gothique, de 1490, indique que cette composition singulière,
qui se trouve figurée dans un tableau fameux du peintre Holbein, et,
dernièrement, dans un ouvrage anglais à vignettes coloriées, intitulé:
_The Dance of Death_, a été traduite autrefois en vers français d'un
poème allemand.

L'idée du livre est le développement de ce lieu commun, si souvent
traité dans toutes les langues, que tous les hommes, grands et petits,
riches et pauvres, paieront le tribut à la mort.

    O créature raisonnable
    Qui désire le firmament,
    Voici ton portrait véritable,
    Afin de mourir saintement;
    C'est la danse des Macabées,
    Où chacun à danser apprend,
    Car la Parque, ceste obstinée,
    N'épargne ni petit ni grand, etc., etc., etc.

La suite des figures représente la mort entraînant les gens de toute
condition, bon gré mal gré, à commencer, pour les hommes, par le
pape, l'empereur, le patriarche, le connétable, l'archevêque, le roi,
le chevalier, le cardinal, et jusqu'au simple abbé, au bailli, à
l'astrologue, au bourgeois, au moine, au maître d'école, à l'usurier,
à l'amoureux, au petit enfant et au médecin; et, pour les femmes,
depuis la reine, la duchesse, la régente, l'abbesse, etc., etc.,
jusqu'à la bergère, à la bourgeoise, à la mignonne, à l'impotente, à
la pucelle, à la femme grosse, à la religieuse, à la sorcière, à la
bigote et à la sotte. Le texte en vers qui se lit en bas de chaque
figure en est l'explication paraphrasée. La mort dialogue avec le
patient en octaves de huit pieds, quelquefois assez comiques, le plus
souvent insignifiantes. Nous remarquons dans l'auteur une certaine
pente satirique contre le clergé; car c'est toujours lui que la mort
goguenarde le plus, et qui fait le plus de façons pour la suivre.

    LA MORT.

    Vous faites l'étonné, me semble,
    Cardinal! Allons, vitement!
    Suivez les autres tous ensemble,
    Rien ne sert votre étonnement!
    Vous avez vécu richement,
    Et non pas comme les apôtres;
    Laissez ce riche habillement,
    Vous danserez comme les autres.

    LE CARDINAL.

    J'ai bien sujet de m'ébahir,
    Puisqu'il faut enfin que je parte;
    Je ne pourrai plus me vêtir
    De violet ni d'écarlate;
    Chapeau rouge, chape de prix
    Me faut laisser en grand'détresse;
    Hélas! je n'avais pas appris
    Qu'après la joie vient la tristesse.

Nous observerons encore que les femmes, en général, dans cet ouvrage,
suivent la camarde de meilleure grace que les hommes; et peut-être
l'auteur a-t-il raison, en dépit de l'appareil de courage dont notre
noble sexe s'enorgueillit: il est vrai qu'il ne s'agit ici que de
la mort naturelle. Nous ne dirons rien des pièces qui suivent la
_grand'danse_, et où les mêmes pensées se retrouvent sous une forme
moins piquante. A l'égard des signes précurseurs de la fin du monde
qui terminent l'ouvrage, ils donneraient à penser que le monde va
finir tous les jours; car ces signes ne sont autres que les vices de
l'humanité. «Quand vous verrez des ambitieux cruels, des impudiques
effrontés, des avares sans pitié, etc., etc., etc., ce sont des signes
prochains de la fin du monde.» Ne voilà-t-il pas des signes bien
précis? J'aime mieux cette tradition sacrée: «Quand vous verrez le
monde se convertir, ce sera le signe qu'il touche à sa fin.»



LE GRAND KALENDRIER

ET COMPOST DES BERGIERS,

  Composé par le Bergier de la Grand'Montaigne, auquel sont
    adioustez plusieurs nouuelles figures et tables, lesquelles
    sont fort utiles à toutes gens, ainsi que pourrez voir
    cy-apres en ce présent liure. A Paris (sans date, mais de l'an
    1500, comme on peut le voir au feuillet _de la Physionomie
    des Étoiles, vers la fin du livre_), pour Jehan Bonfons,
    libraire, demourant en la rue Neufue-Nostre-Dame, à l'enseigne
    Sainct-Nicolas. Figures en bois gothiques. 1 vol. in-4 de 84
    feuillets. (_Très rare._)

(1488--1500.)


M. Brunet dit que le Compost des Bergiers fut imprimé en français,
pour la première fois, à Paris, par Guyot Marchant, l'an 1488, le 18e
jour d'avril, in-fol., gothique, de 90 feuillets, fig. en bois. Il
remarque que le P. Laire assure, dans son _Index librorum_, que cet
ouvrage est traduit du latin de Sextus Rufus Avienus; mais il n'en
croit rien, d'autant que Panzer ne le donne pas à cet auteur. Je me
permettrai d'être de son avis contre celui du P. Laire, tout en pensant
que la composition du premier _Compost des Bergiers_ (car il y en a
plusieurs) remonte fort au delà de 1400, et probablement au temps où le
latin corrompu faisait une partie de la langue vulgaire des Français et
des Gaulois romanisés. Le _Compost_ est une production beaucoup trop
rustique pour être attribuée au poète du IVe siècle Avienus, bien que
ce poète ait été assez barbare pour mettre Phèdre en vers élégiaques,
et Tite-Live en vers iambes. Je lis sur mon exemplaire, qui vient de
la bibliothèque des capucins de Rouen, une note manuscrite ancienne,
où il est dit que ce livre _fut défendu pour ôter les exemples de
fortifier les superstitions_. Il y avait matière, car le Bergier de
la Grand'Montaigne se mêle d'expliquer tous les secrets des mondes à
propos du cours des années et des saisons. Je vois, dans ses prologues,
que l'homme met autant de temps à décliner et se détruire qu'à croître
et se fortifier de corps et d'esprit, c'est à dire 36 ans; d'où il
résulte que la durée naturelle de la vie humaine est de 72 ans, et
que les différences en plus et en moins tiennent au bon ou mauvais
régime, aux accidens ou à la bonne fortune. J'y vois aussi que les 72
ans se rapportent à une seule année solaire de douze mois, répartis
en quatre saisons de trois mois chacune, en comptant 6 ans de la vie
pour un mois; d'où nos quatre saisons de _Jeunesse plaisante_, _Force
vigoureuse_, _Sagesse profitable_ et _Vieillesse débile_, durant
chacune 18 ans. Mais ce n'est rien encore; voici qui passe les bornes
du _Calendrier_: «L'homme se change par les inclinations des corps
célestes.»

    «En janvier que les rois venus sont,
    »Blau médit, Frémin se morfont,
    »Anthoine s'esbat, Vincent boit,
    »Pol doit plus qu'on ne lui doibt.»

L'arbre des péchés a 7 branches figurant les sept péchés capitaux.
Chacune de ces branches a plusieurs rameaux: ainsi l'orgueil en a 17,
l'envie 13, l'ire 10, la paresse 17, l'avarice 20, la gloutonnerie 5,
et la luxure 5; c'est bien peu. Selon ce que raconte Lazare, des choses
de l'enfer, après sa résurrection, les orgueilleux sont attachés à des
roues de moulin à crampons de fer, qui tournent perpétuellement; image
de la roue de la fortune. Les envieux sont transpercés de glaives et de
couteaux aigus. Les paresseux, dans une ténébreuse salle, sont mordus
de serpens menus et gros. Des chaudrons pleins de métaux fondus coulent
sur les avaricieux pour les soûler d'or et d'argent. Sur les bords
d'un fleuve infect, des tables servies de crapauds rassasient à bon
marché _les gloutons et gloutes_. Les luxurieux sont baignés dans des
puits de feu et de soufre.

Vient ensuite _le Jardin aux champs de vertus_, contenant l'Oraison
dominicale, l'Ave Maria, le Credo, les dix Commandemens de la loi,
et les cinq de l'Église, en vers français barbares, tels qu'on les
connaît; le tout avec des commentaires et nombre de mauvais vers
français et latins.

S'ensuivent encore l'_Histoire du navire sur mer, comparé à l'homme
vivant au monde en perpétuel péril de damnation_, des chansons de
bergers et de bergères plus morales que poétiques, une explication des
vertus théologales, un traité d'anatomie où l'on apprend que le corps
humain comprend 248 os, un traité d'hygiène pour les quatre saisons,
un traité d'astrologie qui dénote des observations astronomiques assez
étendues et plus subtiles qu'on ne s'y attend.

Le livre finit par une suite de distiques et de quatrains, intitulée:
_les Dits des Oiseaux_, dans lesquels dits chaque oiseau nous enseigne
à bien vivre. Certainement, le _Bergier de la Grand'Montaigne_, type de
Mathieu Lansberg, n'en sait pas autant que notre bureau des longitudes;
mais quoi! le savoir des Newton et des Laplace commence ainsi, et puis
il y a des gens qui paient le _Compost_ 50 fr. en 1833. Ce n'est donc
pas un almanach méprisable. D'ailleurs l'abbé Goujet en estime l'auteur
et le met au rang de nos vieux poètes, dans sa Bibliothèque française.

Voici un échantillon de ses poésies; c'est une chanson de _bergère
qui bien se cognoissoit, et à laquelle sa cognoissance profitoit, et
disoit_:

    Je considere ma pauure humanité
    Et comme en pleur nasquis sur terre:
    Je considere moult ma fragilité
    Et mon peché qui trop le cueur me serre:
    Je considere que mort me viendra querre
    Je ne scay l'heur, pour me tollir la vie:
    Je considere que l'ennemi m'espie,
    La chair, le monde si me guerroyent fort
    Je considere que c'est tout par envie
    Pour me livrer sans fin de mort à mort:
    Je considere les tribulations
    De ce siècle; dont la vie n'est pas nette:
    Je considere cent mille passions
    Ou pauuvre humaine creature est subjecte:
    Je considere la sentence parfaicte
    Du vray juge faicte sur bons et maux:
    Je considere que tant plus vis, pis vaux,
    Dont conscience bien souuent me remort:
    Je considere des damnez les defaux,
    Qui sont livrés sans fin de mort à mort.
    ........................................
    Quand ce viendra le jugement doutable,
    O doulce vierge sur toutes delectable,
    Ayez mercy de moy celle journée, etc., etc., etc.



L'AMANT RENDU CORDELIER

A L'OBSERVANCE D'AMOURS;

SUIVI DE

L'AMANT RENDU PAR FORCE

AU COUVENT DE TRISTESSE;

DE

LA COMPLAINCTE QUE FAIT L'AMANT A SA DAME

PAR AMOURS;

ET DES

DICTS D'AMOURS ET VENTES.

  Sans date, 1 vol. in-12 gothique, avec figures en bois et le
    chiffre de Guillaume Nyver, imprimeur de Paris, en 1520.

  Cette édition n'est guère moins rare que l'édition imprimée
    à Paris, du 4 octobre 1490, in-4 gothique, au Saulmon, par
    Germain Vineaut ou Bineaut. Elle contient 52 feuillets, sans
    date ni signature, et se trouvait chez le duc de la Vallière.
    Bernard de la Monnoye, dans une de ses notes sur Du Verdier,
    continuateur de la Bibliothèque française de La Croix du Maine,
    attribue l'_Amant rendu Cordelier_ à Martial Dauvergne, dit de
    Paris, parce qu'il naquit dans cette ville. On a réimprimé ce
    joli poème à la suite des _Arrests d'Amours_, du même auteur.
    Notre exemplaire a l'avantage de renfermer deux pièces qui ne
    se rencontrent ni dans l'édition de 1490, ni dans celle de
    1520, savoir: la _Complaincte de l'Amant_ et les _Dits d'Amours
    et Ventes_. Ces deux pièces portent la rubrique suivante:
    A Paris, pour Jehan Bonfons, libraire, demourant en la rue
    Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Sainct-Nicolas.

(1490--1520.)


Martial Dauvergne, procureur au parlement de Paris et notaire au
Châtelet, mort en 1508, auteur des poèmes ci-dessus énoncés, est
surtout connu, premièrement par ses _Vigiles de la Mort de Charles
VII_, poème, où les exploits de ce grand règne sont racontés avec
intérêt, réimprimé, en 1721, par Coustellier, en 2 vol. in-12;
secondement, par les _Arrests d'Amours_, que le jurisconsulte Benoît
le Court a commentés trop savamment. Nous parlerons, dans l'article
suivant, de ce dernier ouvrage, d'un auteur plein de sentiment et
d'esprit, qui, avec bien moins de réputation que Villon, nous paraît
lui être fort supérieur. Son _Amant rendu cordelier à l'observance
d'amours_, dont il est question présentement, est vivant de grace et
d'imagination. Il eût mérité d'être rajeuni par La Fontaine, et, tel
qu'il est, on le lit avec charme, sans se rebuter de la prolixité
gothique dont il n'est pas plus exempt que toutes les poésies de cette
époque. L'auteur expose qu'il a vu en songe ce qu'il raconte. C'était
la marche alors usitée; tous nos vieux poètes songeaient; Jehan de
Meung songeait; Martin Franc songeait; Octavien de Saint-Gelais et
André de la Vigne songeaient. Martial de Paris a donc vu, en songe, ung
poure amant, portant le deuil et sans devise, pleurer amèrement à la
porte d'un couvent de cordeliers, et demander à parler à Damp prieur.
Le malheureux vient pour entrer en religion, chassé du monde par les
tourmens que l'amour lui cause. Damp prieur est l'homme de sens: il ne
se presse pas d'accueillir le poure amant; et, dans l'idée d'éprouver
sa vocation, il lui présente tous les agrémens de la vie mondaine en
opposition avec les rudes épreuves du cloître.

«Il n'y a céans que poureté; dit-il.--Hélas! répond l'amant, il ne m'en
chault.--Mais d'où vous vient ceste affection?--Les biens d'amours
je vous les quitte; mes ris sont tournés à plourer; en lieux où tout
plaisir habite je ne quiers jamais demourer.--Comme vous qui estes
si jeune, avez-vous le cueur tant failli? etc.--A poursuivre grace
de dame, trop y fault de pas et de tours; et si n'en peut-on avoir
dragme, qui ne couste mille doulours.--De tels maulx nul n'est tant
malade qu'on ne face bientost guérir, d'ung baiser ou d'une balade,
quant amour le veult secourir.--Ha! monseigneur, vous avez tort!
vous sçavez mieulx que vous ne dictes! etc., etc.--Mais quelle dame
serviez-vous donc? étoit-ce un monstre de nature?--Non, non; le bien
et le mal cognoissoit; jamais n'en sera de pareille; Dieu lui doint
bon jour où quelle soit, et à tous ceulx de sa sequelle! quant j'oys
encor parler d'elle, les larmes m'en viennent ez yeux, et ma douleur
s'en renouvelle; dont il ne m'en est pas de mieulx.» Damp prieur, en
homme expérimenté, veut savoir les détails de la passion de l'amant,
ce qui lui suggère une série d'interrogations, dont quelques unes
sont délicates. «Or, sire, par ce seur dormir, que tenez de si grant
valeur, sentiez-vous pas le cueur frémir...? Estiez-vous point transi
ou pasme?--Baisoie trois fois mon oreiller en riant à part moy aulx
anges.--Durant que ceste nuict duroit, la songiez-vous point nullement?
ou se vostre œil la desiroit pour veoir illec visiblement? car de
tel mondain pensement adviennent mainctes frénasies, etc.--Bien
souventte fois advenoit que voirement je la songeoye, toute telle joye
si me prenoit qu'au lit chantoye et pleureoye, puis, moi resveillé,
j'enrageoye que ne la veoye illec et maintes fois place changeoye
en faizant des piedz le chevet.» Damp prieur continue: il demande à
l'amant s'il suivait sa dame en tout lieu, s'il passait les nuits
sous sa fenêtre, s'il en perdait le boire et le manger, etc., etc.;
à quoi l'amant répond toujours que _oui_, et en des termes fort
passionnés. Damp prieur ne se rebute pas; il a l'air de croire que tous
ces tourmens de l'amour ne sont que roses au prix des rigueurs de la
vie monastique. «Tout cuisans que sont les maux de l'amant, dit-il,
un petit brin de romarin donné par celle qu'on aime, et assaisonné
d'un doulx regard, vous paye de tout martyre.--Il est vrai, reprend
l'amant, mais si le lendemain _un aultre compaignon survient_, à qui
l'on fasse bienvenue, la fièvre en double continue, etc., etc.--Vous
ne me ferez pas croire, répliqua Damp prieur, que si vous eussiez
bien fait connaître vos peines à votre dame, elle n'en eût pas eu
pitié!--Ah! monseigneur, d'elle ne me plains mie! la faulte en est à
Malebouche et Danger, qui m'ont desservi près d'elle, et ont mon bien
et mon honneur tollu.» Damp prieur fait une dernière tentative pour
éprouver la résolution du poure amant: il lui laisse entrevoir que
Vénus finit toujours par entendre les clamours de qui l'en veult prier;
mais l'amant résiste, et, bien déterminé d'entrer en religion, dit à
l'abbé: «Je suis prest quant à Dieu plaira.--Hélas! poure malheureux!
tu perdras ici ta jeunesse, etc.--Mon cueur ne s'en esbahira.» Sur
ce, Damp prieur s'en va _le timbre à ses frères sonner_, rassemble le
chapitre, et lui propose de recevoir le novice; lequel, étant accepté,
est reçu, logé dans le couvent, instruit de ce qu'il y doit faire,
et se soumet _liberallement_ à tout, sans murmure ni négligence.
Toutefois, en une journée du printemps, qu'on dit, sur l'herbette,
Damp prieur le surprit ayant à sa ceinture trois brins de violette,
crime dont il fut sévèrement puni, et dans lequel il ne retomba plus.
Le temps du noviciat passé, vient le grand et fatal jour de la prise
d'habit. Amis, parens, voisins sont conviés, selon l'usage, beaux
gens d'armes, belles dames, etc., etc. Entre icelles paraît la beauté
qui causait le martyre du novice: on la connaît à ses pleurs et à ses
vêtemens de deuil. Les dames, en la voyant, se prennent à la mauldire
et à caqueter. L'office commence: Damp prieur prêche sur les vanités
du monde, sur la pénitence et sur la mort. Durant le sermon, le poure
amant ne peut s'empêcher d'étendre ses regards sur celle qu'il va
quitter pour toujours, puis il fait semblant de dormir. La triste
toilette suit le sermon. Le novice est mis quasi tout nu avant de
recevoir l'habit de cordelier. A le voir ainsi dépouillé, les sanglots
éclatent dans l'assemblée; la dame par amours s'efforce de paraître
tranquille, mais la fièvre la dévore. Elle se lève, chancelle, et tombe
évanouie. On la délace: le novice accourt épouvanté, lui fait respirer
du vinaigre; mais voilà qu'en revenant à elle, la dame par amours
laisse tomber d'une de ses manches _un cœur d'or émaillé de plours_,
que le novice n'avait pas donné...: c'est le dernier trait des malheurs
du poure amant. Dès lors il ne songe plus qu'à précipiter la cérémonie,
qui est un peu longuement décrite: il revêt l'habit de cordelier,
jure d'observer la règle, et surtout de renoncer à toutes les espèces
de doulx yeux. Ce n'est pas une petite affaire, car le lecteur saura
qu'il y a quarante et une sortes de doulx yeux; doulx yeux qui toujours
vont et viennent; doulx yeux avançant l'accolée; doulx yeux reluisans
comme azur, doulx yeux farouches et paoureux; doulx yeux à vingt et
cinq caras; doulx yeux renversés à grand haste; doulx yeux pétillans
et gingans; doulx yeux rians par bas et hault; ruans à dextre et à
senestre, etc., etc., etc. La cérémonie achevée, et les présens faits
au nouveau cordelier, les gens s'en vont, et l'auteur finit par ces
vers:

    Il n'est loyer que de poure homme,
    De charité que de pur don.
    Ayez, mesdames, pitié don
    Des amoureux de l'observance,
    Car ils ont trop piteux guerdon.
    Dieu leur doinct bonne pacience!

       *       *       *       *       *

_L'Amant rendu par force au Couvent de tristesse_ peut être considéré
comme la suite du poème précédent; mais, ainsi que toutes les suites,
il est inférieur à l'ouvrage principal. On y voit le cordelier en proie
à la fois aux dégoûts du monde et à ceux du cloître.

    Rendu je suis au couvent de tristesse
    Auquel sans cesse je pleure et gémis.
    Dueil en est prieur qui me tient grant rudesse, etc.
    ...................................
    En paix ne laisse ceulx qui l'ordre ont promis.
    ...................................
    De ce couvent désespoir est portier,
    Et le chambrier se dit fol appétit.
    Soulci se tient auprès du bénitier, etc.
    ...................................
    Advisez y mes gorgias de court, etc., etc.
    ...................................
    Qui n'y pense, je dis qu'il n'est pas sage.

       *       *       *       *       *

Quant à la ballade de _la Complaincte que faict l'Amant à sa Dame
par amours_, quelque goût que nous ayons pour les poésies érotiques
de Martial de Paris, nous respectons trop la chasteté des lecteurs
modernes pour en parler avec détail. Il nous suffira de dire qu'elle
est écrite sur le rhythme alexandrin, et que tous les vers de cette
pièce, par un vrai tour de force, se terminent, pour cause, par de
ces mots que les femmes savantes voulaient étêter sans pitié, tels
que: _Comporte_, _convient_, _conjoindre_, _compromis_, _compère_,
_conseils_, _condescendre_, _confesse_, etc. Honni soit qui mal pense
du dictionnaire!

       *       *       *       *       *

_Les Dicts d'Amours et Ventes_ sont un dialogue entre l'amant
et l'amye, où chacun se vend tour à tour des fleurs d'amour, en
accompagnant le marché de petits mots de tendresse, de malice, ou
de passion. «_Cie je vous vends la violette_; _cie je vous vends
la marjolaine_; _cie je vous vends la fleur du Pré-Blanc_; _cie je
vous vends la verge d'argent_, etc., etc. Ces milliers de puérilités
amoureuses divertissaient nos pères: aussi toutes les idées de nos
vieux auteurs sont-elles tournées vers l'amour. Chez eux l'amour
se mêle à tout, et tout s'y rapporte. Les mœurs françaises, si
généreuses, si polies, en sont découlées comme d'une source vivifiante
et inépuisable. Nous devons nous estimer heureux de devoir à cette
faiblesse pour nos compagnes de si nobles et de si brillantes
destinées; et les femmes de tous les pays, devant tirer un juste
honneur de ce fait incontestable, sont obligées de pardonner, en faveur
de ce grand résultat, les libertés de nos poètes, dans les choses ainsi
que dans les mots.



LIII. ARREST D'AMOURS.

  Arresta amorum, accuratissimis benedicti Curtii Symphoriani
    commentariis ad utriusque juris rationem, forensiumque actionum
    usum acutissime accommodata, franc. lat.; le tout diligemment
    reveu et corrigé outre les précédentes impressions. Un vol.
    in-16. A Rouen, chez Raphaël du Petit-Val.

(1490--1525--1587--1731.)


Selon M. Brunet, le 52e arrêt et l'ordonnance sur les masques sont de
Gilles d'Aurigny, dit _le Pamphile_. Quant à l'ensemble du livre des
_Arrests d'Amours_, il est, comme on sait, de Martial Dauvergne. La
première édition qui en fut donnée porte la date de 1525 (Paris, 18
novembre), 1 vol. pet. in-4 gothique; et la meilleure est celle qu'a
publiée Lenglet Dufresnoy, avec des notes et un glossaire des anciens
termes. A Paris, 2 vol. in-12, en 1731. L'édition de 1587 a le mérite
d'être fort jolie et assez peu commune. Benoît Court, auteur beaucoup
trop sérieux du docte commentaire de ces décisions plaisantes et
frivoles, était un chanoine de Lyon, né à Saint-Symphorien du Forez,
dans le XVIe siècle. Sans les nombreux passages d'Ovide, de Lucrèce,
de Plaute, de Virgile et d'autres poètes, qui coupent à chaque instant
le travail pesant du légiste, son commentaire, tout farci de citations
prises dans le texte des lois romaines, et dans les gloses d'Accurse,
de Bartole, d'Æmilius, de Baldus, etc., serait illisible.

Martial Dauvergne a voulu, dans ce recueil, se moquer des formes
pédantesques et du jargon barbare de la justice. Sa plaisanterie,
qui suppose une grande science, serait meilleure si elle était moins
prolongée; mais, à la longue, elle semble un peu froide. En général, ce
poète aimable est plus fait pour le sentiment que pour la raillerie. Il
a grace à pleurer et grimace parfois en riant; en quoi il est justement
l'opposé de Clément Marot. Sans rapporter le sujet des cinquante-trois
_Arrêts d'Amours_, ce qui deviendrait fastidieux, nous pouvons bien
faire un choix piquant dans ce vaste répertoire de controverses
galantes, imitées des troubadours provençaux.

Au second arrêt, par exemple, il s'agit d'une femme qui avait piqué
d'une épingle la joue de son amant après l'avoir baisée. Le bailli de
joye la condamne à mouiller chaque jour la plaie avec sa bouche jusqu'à
parfaite guérison, et à 30 livres d'amende au profit des prisonniers
d'amour, pour être employés en banquets.

Le neuvième arrêt est rendu pardevant le marquis des Fleurs et
Violettes d'amours, contre un amoureux un peu simple qui avait intenté
action à son amie, sur ce qu'elle écoutait les fleurettes de plusieurs
galans, et acceptait d'eux des bouquets, perles et menues choses.
L'amie se défend avec hauteur, en disant que sa partie adverse devrait
plutôt se réjouir de la voir si honorée, et que ledit plaignant _entend
mal son cas_. Sur d'aussi bonnes raisons, l'amie devait gagner son
procès et le gagne.

Au dixième arrêt, un autre amoureux, demandant rescision d'un contrat
prétendu usuraire, par lequel il serait tenu de faire plusieurs dons,
honneurs et servies à sa dame, pour un seul baiser, perd sa cause avec
dépens. Dans le fait comme dans le droit, peut-il y avoir usure dans
un baiser bien donné? le garde des sceaux d'amours ne le pense pas, et
nous sommes de son avis.

Le treizième arrêt mérite une mention particulière: il est rendu par
le prévôt d'Aubépine contre les héritiers d'un amant, qui réclamaient,
à titre de droits successifs, les faveurs qu'une dame s'était engagée
à donner perpétuellement au défunt, et dont la principale consistait à
lui faire, à volonté, _le petit genouil_. La dame répond pertinemment
qu'il n'en est pas des biens d'amours comme des autres, et que si elle
faisait _le petit genouil_ auxdits héritiers, elle donnerait plus
qu'elle n'avait promis. Point de question dans cette affaire: aussi la
dame gagne-t-elle sa cause avec dépens.

Le quatorzième arrêt rentre dans l'espèce du précédent: il émane du
sénéchal des _Aiglantiers_, et déboute un demandeur impertinent qui
invoquait le droit de retrait lignager, à propos d'un baiser quotidien
qu'un sien parent, dont il était le plus proche lignager, avait cédé,
pour un prix et du consentement de la dame baisante, à un acheteur
dudit baiser.

Au trentième arrêt, on voit enfin une femme condamnée: il est vrai que
ce n'est pas sans raison. Après avoir ruiné son amant, elle prétendait
lui refuser ses graces. La cour l'oblige à servir aux communs plaisirs.

Le trente-troisième arrêt renvoie un vieillard qui demandait à justice
qu'une telle dame fût contrainte à l'aimer pour son argent. Vit-on
jamais d'arrêt plus équitable?

Le quarantième arrêt présente un vrai jugement de Salomon. Certaine
dame somme son amant de cesser d'être triste et de redevenir joyeux. La
cour fait droit à sa requête, sous la condition qu'elle égaiera sondit
amant.

L'ordonnance des masques ne fait pas beaucoup d'honneur à la chasteté
du sieur Pamphile. Une de ses clauses permet _à tous masqués, tâter,
baiser, accoler et passer outre, pourvu que ce ne soit par force_.

Le trente-cinquième arrêt, qui est le dernier, établit la bonne
judiciaire de l'abbé des Cornards, lequel, tenant ses grands jours
à Rouen, prend connaissance de la cause de dame Catin Huppie contre
son époux Pernet Fétart, réclamant le paiement de certains arrérages
à elle dus, depuis quatre ans, par ledit Fétart. L'abbé déboute la
demanderesse, mais l'autorise à se pourvoir d'adjoint, pourvu que ce
soit sous main et sans bruit.



LES VERTUS

DES EAUX ET DES HERBES,

AVEC LE RÉGIME CONTRE LA PESTILENCE;

  Faict et composé par messieurs les médecins de la cité de Basle
    en Allemaigne. 1 vol. pet. in-4 gothique, fig. en bois,
    contenant 17 feuillets, sans date ni rubrique.

(1490 environ.)


Les médecins de Bâle ont divisé leur premier _Traité de la Vertu des
Eaux et des Herbes_ en trois parties, dont la première traite des eaux
artificielles; la deuxième, des herbes; et la troisième, qui est fort
courte, se réfère _à aulcunes recebtes utilles et proffitables pour
la consolation des corps humains_. Le traité entier est écrit _à la
requeste de très noble et redoutée dame la comtesse de Bouloigne, pour
ce qu'elle est dame pleine de pitié et compassion ez pouures malades
esquels elle secourt très voulentiers pour l'amour de Dieu, ainsi que
dame bien sachante et apprise en l'art de la médicine_. On voit, dans
la première partie, que l'eau d'or distillée avec des plaques de fer
chauffées au feu et mortifiées quarante fois dans de l'eau de fontaine,
puis gardée dans une phiole d'yvoire, étant mélangée avec le vin
qu'on boit, ou prise pure, est un excellent cordial qui enlumine les
esprits; que l'eau de la feuille, fleur et racine de _Buglose_ guérit
les mélancoliques et les fous enragés; que l'eau de bouton rouge _de
Darchacange Montaing_ est bonne aux ulcérations des reins de ceux qui
pissent le sang; que l'eau de fenouil provoque le lait chez les femmes
et le sperme chez les hommes; que l'eau de _Pringorum_ guérit de la
strangurie et _prouffite moult_ à engendrer; que qui lave _sa face_
dans de l'eau de romarin l'embellit, et que qui se baignerait dans
cette eau renouvellerait sa jeunesse comme l'aigle; enfin que les eaux
de fleur de fève, de semences de melon, de fleur de _sehuc_, de lis, de
racine de buis, sont propres à conserver ou à rendre la fraîcheur du
visage et de la peau. Ici les auteurs se justifient de donner une telle
recette, en ce qu'il est permis aux femmes d'user d'_auculns moyens qui
embellissent et les font sembler jeunes affin de garder leurs maris
d'aller en fornication et adultère_.

La deuxième partie, qui traite de la vertu des herbes, nous apprend
les merveilleux effets de l'armoise, bonne surtout pour provoquer les
règles et guérir les fleurs blanches, la propriété qu'a la chélidoine
de rendre la vue, recette connue des hirondelles, la vertu de l'hysope
pour la toux, celle de la rue pour faciliter les urines, celle de la
_creve_ ou _cive_ pour refroidir les sens, celle de l'ortie contre
l'ardeur amoureuse, etc., etc, etc.

La troisième partie, celle des recettes, nous donne, contre la goutte,
le remède suivant: _prenez oint de pourceau frais, racine de persil,
racine d'ysope, et graine de genièvre; puis cuisez tout ensemble très
bien en un pot neuf de terre couvert très bien deux jours et une nuit;
mettez bon vin blanc dedans tant que la matière soit bien confite, et
puis la coulez bien parmi deux touailles, et mettez-en une boîte pour
garder, et oignez-en la goutte._

Le second traité comprend le régime contre la _pestilence_. Le
premier préservatif est de _prier Dieu, la glorieuse vierge Marie, et
mesmement messeigneurs saint Sébastien et saint Roch, lesquels sont
spéciaux intercesseurs envers Nostre Seigneur contre cette merveilleuse
maladie_. Nous n'entrerons pas dans le détail des moyens thérapeutiques
proposés par les médecins de Bâle; d'autant moins que ces moyens
n'offrent rien qui soit saillant par la science ou par l'étrangeté;
mais nous rapporterons textuellement les conseils hygiéniques de ces
docteurs du XVe siècle, parce qu'ils offrent des rapports frappans avec
ceux que nous ont donnés nos docteurs en 1832, contre le choléra-morbus
asiatique. «Au temps qui est dangereux de pestilence on se doibt
garder de trop manger, et de tous baings en général, et spécialement
des estuves, de aer trouble comme nébuleux, pluvieux ou couvert de
serain, ou aer de nuict; de soy courroucer, et de mélancholie, de
mauvaises odeurs, de froid, de lait, de tous fruitages pierreux, comme
pêches, prunes, cerises et aultres semblables; et ne porte point ton
urine trop long-temps avecques toy. Ne bois point sans avoir soif, et
te garde de compaignie de femme et de excessive paour. Ta viande doit
estre mêlée avec un petit de vinaigre, et principallement quand le
temps est chauld et la personne chaulde. Le matin, quand tu leveras,
et n'estant point fort tes membres, te habille chauldement, et te
pourmelne bien, et ne soie pas long-temps sans déjeuner. Lave tes mains
souvent en eau salée; ne te travaille point trop de quelque labeur que
ce soit, et tiens ta teste et tes pieds chaulds.»

Ces préceptes, reconnus excellens, sont reproduits en vers à la fin de
ce livre, demeuré inconnu à nos bibliographes. L'exemplaire que nous
possédons vient de la bibliothèque de M. Langs de Londres. Il n'est pas
ébarbé.



LES LUNETTES DES PRINCES,

  Avec aulcunes Balades et Additions nouuellement composées par
    noble hōme Jehan Meschinot, en son vivant grant maître de
    l'Hostel de la royne de France.--Icy finissent les Lunettes
    des Princes, imprimées à Paris par Philippe Pigouchet. lan
    M.CCCC. quatre vingt et dix-neuf, pour Simon Vostre, libraire,
    demourant en la rue Neufve Nostre Dame, à l'enseigne Saint
    Jehan levangeliste. 1 vol in-8 gothique, de 108 feuillets, très
    rare.

  M. Brunet, qui parle de cette édition sous le N° 8728, dit que
    ce précieux livre (précieux par sa rareté) fut imprimé, pour
    la première fois, à Nantes, chez Estienne Larcher, en 1493,
    1 vol. pet. in-4 gothique. Jehan Meschinot, qui fut maître
    d'hôtel du duc François II de Bretagne, puis de la reine Anne,
    y est qualifié de seigneur de Mortières. Ce poète, homme de
    cour, mourut en 1509. Il ne paraît pas qu'il se soit fort
    engraissé à la table des ducs de Bretagne; aussi était-il
    fort triste, comme l'indique le surnom qu'il prit de _Banni
    de Liesse_. Notre édition de 1499 porte en tête du premier
    feuillet, sur lequel est gravé sur un frontispice en bois le
    chiffre _P. P._, le nom entier de Philippe Pigouchet. Nous
    remarquerons que le livre est imprimé sans points ni virgules.

(1493-1499.)


Cet ouvrage de morale, dont l'abbé Goujet ne nous dispense pas de
parler, est une macédoine de vers et de prose, mais plus souvent de
vers, composée dans le but de retracer aux grands de la terre leurs
méfaits et leur néant.

    «Les grants pillent leurs moyens et plus bas
    Les moyens font aux moindres maitz cabas
    Et les petits s'entre-veulent destruire, etc., etc., etc.»

Le lieu commun n'est pas traité ici selon la manière d'Horace, pas plus
que dans le passage qui suit, sur le malheur et la nécessité de la mort:

    «O mort, combien ta mémoire est amère!
    ....................................
    Tu n'as en mal seconde ne première!
    On ne te peut descripre bonnement;
    Plus a en toi de douleur et tourment
    Que comprendre ne peut entendement
    Soit de Platon, de Virgile ou Homère, etc., etc.»

Suivent de tristes complaintes sur la mort du duc Jean de Bretagne:
Mais quoi! le roi David, prophète pacifique.--Et Salomon saige dict
en publicque.--Eux-mêmes ont dû trespasser--Or donc chascun doibt y
passer. Voilà qui conduit le poète au dégoût de toute chose et de
toute personne:

    «Il ne me chault de Gaultier ne Guillaume
    Et aussi peu du roy et son royaume;
    Je donne autant des rez que des tonduz, etc., etc.»

Il entre bien quelques regrets des plaisirs évanouis, dans cette
philosophie chagrine:

    J'ay eu robes de martres et de Bievre,
    D'oyseaulx et chiens à perdrix et à lièvre;
    Mais de mon cas c'est piteuse besogne,
    S'en cellui temps je fus jeune et enrieure
    Servant dames à tours, à meung sur yeure,
    Tout ce qu'en ay rapporté, c'est vergogne, etc., etc., etc.

Ce retour mélancolique sur le passé mène bientôt le Banni de Liesse à
des pensées religieuses et à de pieux conseils adressés à son lecteur:

    Quant tu liras le Romant de la Rose,
    Les faicts romains, Jules, Virgile, Orose[47],
    Et moult d'autres anciennes histoires,
    Tu trouveras que mort, en son enclose,
    A prins les grants et a leur bouche close
    Desquels encor florissent les mémoires
    Par leurs bienfaits et œuvres méritoires.
    ........................................
    Rends-toi à Dieu et ton courage change!
    Rends-lui honneur, rends-lui gloire et louange!
    Recognois-le pour ton Seigneur et maistre,
    Car envers toy n'a pas esté estrange,
    Mais t'a baillé ame qui, sans estre ange,
    N'a pareille créature en son estre, etc., etc., etc.

  [47] _Orose_ est bien choisi pour la rime.

Vient ensuite une excellente recette:

    Pour parvenir doncques à grant science
    Un livre auras qui a nom conscience
    Où tu liras choses villes et nettes:
    Fuy les ordes, et destruy com si en ce
    La mort estoit: pren tout en pacience
    Et te repens de tes façons jeunettes;
    Mais pour plus cler veoir, te fault lunettes
    Qui discernent les blanches des brunettes, etc., etc., etc.

Ces lunettes sont merveilleuses: le verre de droite est la prudence,
le verre de gauche est la justice, et ces deux verres sont joints
entre eux, sur le milieu du nez philosophe, par un clou qui est la
tempérance. J'ai grande foi au clou, pour ma part, ayant lu, dans
l'Imitation de Jésus-Christ, ces belles paroles: _Frena gulam et omnia
vitia frenabuntur_. Peu après la description des Lunettes morales et
l'indication de leur usage, finit la première partie des Ballades. Une
Oraison en prose, intitulée _Oraison de l'Acteur_ (c'est à dire de
l'auteur), succède à ces Ballades, et précède un songe également en
prose, où les Lunettes jouent leur rôle, mais qui, du reste, est si
confus, que l'analyse en serait difficile. Après le songe, le poète
nous donne un long et ennuyeux poème octosyllabique, lequel commence
ainsi:

    Homme misérable et labile
    Qui va contrefaisant l'habile
    Menant estat désordonné,
    Croy qu'enfer est de lor donné
    A qui ne vivra sainctement, etc., etc., etc.

Quinze feuillets de distiques arrivent à la suite du poème. En voici un
échantillon:

    En force est prudence mise
          Et assise.
    Justice y est bien comprise
          Et submise,
    Dont les lunettes se font
    Qui sont de bele devise;
          Or les vise, etc., etc., etc.

S'ensuivent XXV Ballades composées par le dict Jehan Meschinot sur
XXV _Princes de Ballades_, ou Ballades adressées aux Princes et à lui
_envoyez et composez par messire Georges ladventurier, serviteur du
duc de Bourgogne_. Ce fleuve de Ballades, pour me servir du langage de
Meschinot, n'est pas trop navigable pour nos intelligences modernes.
Messire Georges ladventurier y donne, au surplus, des avis très sages
aux princes menteurs, avares, inconstans, amis de la guerre, égoïstes,
envieux, prodigues, etc., etc., etc. Ces Ballades sont souvent
précédées d'un verset de l'Écriture sainte. Après elles, on voit une
commémoration, en vers, de la Passion de Jésus-Christ, et premièrement
de l'oraison qu'il fit au Jardin des Olives.

S'ensuivent les nouvelles additions. S'ensuit une supplication que
fist le dict Meschinot au duc de Bretaigne, son souverain seigneur.
L'homme ne vit pas seulement de lunettes morales, il lui faut encore
du pain. C'est ce dont le Banni de Liesse, s'étant aperçu dans sa
misère, s'autorise pour demander à son patron de le secourir. La
requête est faite en termes assez curieux pour que nous devions
l'extraire: «Supplie très humblement vostre poure vassal, loyal subject
et serviteur, nommé le Banni de Liesse, à présent demeurant au diocèze
d'infortune, paroissien d'affliction, et voisin de désespoir...
Exposant, comme dès son jeune âge, il a continuellement servi
messeigneurs vos prédécesseurs, les ducs Jehan, François, Pierre et
Artus... Un larron, publiquement ennemi de humanité, appelé malheur,
demourant de tout temps avec Fortune, accompaigné d'une vieille maigre
déchirée, laquelle est nommée Pauvreté, ont incessamment guerroyé
et poursuivi le dict suppliant...; ont, en conduisant leur cruelle
inimitié, expolié le dict suppliant, de cinquante ans et plus (ceci
nous apprend que Meschinot était né avant 1437), et qui pis est, ont
faict commandement exprès à fureur, souci, ennui et douleur, leurs
armuriers de mille ans, de forger, audit Banni de Liesse, ung pesant
harnois à double soulde, dont les étoffes sont d'acier de mélancolie
mistionné d'aigreur, etc., etc., etc. Qu'il vous plaise, mon souverain
seigneur, commander à Honneur, procureur général de vos entreprises,
soy adhérer avec le dict suppliant... Ce faisant, vous le réformerez,
en changeant son nom et lieu de sa demeure, etc., etc., etc., priant
Dieu à jamais qu'il lui plaise vous donner paix et repos d'esprit,
aise, santé d'ame et de corps, honneur, bonne vie et longue durée,
avecques tout ce que vostre noble cœur desire. _Amen._»

Ce n'était pas, du moins, sur ce ton bassement et ridiculement piteux
que Marot demandait l'aumône à François Ier; mais pourquoi nous
attacher à la guenille de ce pauvre homme? C'est à la pourpre ducale
et royale qu'il faut nous prendre ici, car si la misère, à genoux,
soulève les cœurs nobles, l'ingrat égoïsme de la puissance opulente,
envers ses serviteurs, n'offre pas un spectacle moins digne de mépris;
et il y faut joindre l'horreur. Au surplus, un grand enseignement
ressort de la vie du Banni de Liesse; c'est le cruel degré d'infortune
auquel peuvent conduire les Ballades. Il vaut presque toujours mieux
faire des souliers que des Ballades.

Jehan Meschinot ne supplie pas seulement le duc de Bretagne; il supplie
aussi Dieu, (bon pour celui-là!)

    Dieu père par création,
    Et père de recréation, etc., etc., etc.,

de venir à son aide. A cette nouvelle requête succèdent divers
Rondeaux; _une briève lamentation et complainte sur la mort de madame
de Bourgogne, faicte à la demande de monseigneur de Crouy quand il
vint en Bretaigne devers le duc, lequel piteusement se douloit du cas
advenu_; plus une Oraison de Nostre-Dame, et _commence chacune ligne
par l'une des lettres de l'Ave Maria_; plus d'autres poésies mêlées;
plus une Ballade faite pour la _duchesse Marguarite de Foix_, quant
elle vint en Bretaigne; plus des Litanies sur l'Amour sodale, l'Amour
vicieuse et l'Amour folle, où l'on voit ce que prescrivent et savent
faire ces trois amours. L'Ouvrage, ou plutôt le Recueil, se termine
par deux ou trois dernières Ballades et autant de Rondeaux; plus un
dialogue entre la Mort et l'Honneur humain, qui pouvait être fort
intéressant, et qui ne l'est guère. Jean Meschinot ne manque pas de
sens, tant s'en faut; mais il n'a ni goût ni génie. Son livre n'en est
pas moins recherché des amateurs, qui le paient volontiers 100 francs
en 1832, tandis qu'ils ont un Boileau pour 20 sous et moins. C'est
que les Lunettes des Princes sont, ainsi que nous l'avons dit, d'une
extrême rareté, probablement par un effet de leur peu de mérite même
qui en aura fait négliger la conservation.



LE VERGIER D'HONNEUR,

  Nouuellement imprimé à Paris. De l'Entreprinse et Voyage de
    Naples; auquel est comprins comment le roi Charles, huitiesme
    de ce nom, à banniere desployée, passa et repassa, de journée
    en journée, depuis Lyon jusques à Naples, et de Naples jusques
    à Lyon. Ensemble plusieurs aultres choses faictes et composées
    par revérend père en Dieu, monsieur Octavien de Saint-Gelais,
    évesque d'Angoulême, et par maistre André de la Vigne,
    secrétaire de la royne, et de monsieur le duc de Savoye, avec
    aultres. On les vend à Paris, en la grant rue Sainct-Jacques,
    à l'enseigne de la Rose blanche couronnée (_sans date_).
    Un vol. in-fol, gothique, à deux colonnes, contenant 127
    feuillets, avec des signatures de AAIIII., frontispice et
    figures en bois. (Édition très rare, qui paraît antérieure à
    celle de Paris, Jehan Trepperel, quoique Panzer fasse remonter
    cette dernière à l'an 1495.)

(1495.)


Maître André de la Vigne, au lieu de commencer simplement sa curieuse
chronique de l'expédition de Charles VIII, laquelle est écrite
moitié en vers, moitié en prose, la fait précéder, selon le goût du
temps, d'une fiction poétique. Il suppose que, pendant son sommeil,
_dame Chrétienté_, fille de prothoplasmateur, est venue lui conter
ses doléances; ce qu'ayant entendu _dame Noblesse, sa chère amye et
sœur dilective_, cette bonne dame est accourue pour la consoler et
lui promettre la guerre de Naples, qui n'intéressait guère, soit
dit en passant, _dame Chrétienté_. _Majesté royale_ paraît, sur ces
entrefaites, et scelle de sa parole les promesses de _dame Noblesse_.
Plusieurs conseillers, qui du reste avaient grande raison, essaient
en vain, par des rimes rétrogrades, de faire abandonner à _Majesté
royale_ son généreux dessein; l'entreprise est résolue. Maître André
de la Vigne est content, aussi bien que _dame Chrétienté_; il chante
un hymne en l'honneur du roi et se met en devoir de raconter comment
Charles VIII alla de Lyon à Naples avec une armée, pour s'en revenir,
après quatorze mois d'absence, de Naples à Lyon. Voilà bien un début
de secrétaire qui ne sait rien ou ne veut rien dire de ce qu'il sait.
C'est dans Guichardin, et surtout dans Comines, qu'il faut chercher le
nœud de cette pitoyable et vaillante expédition. On y verra comment
elle fut suggérée à un roi de 22 ans, brave, mais inhabile, par Ludovic
Sforce, qui avait besoin, pour un moment, de la présence des Français
en Italie, pour usurper le duché de Milan sur Jean Galéas Sforce, son
neveu, allié par sa femme Isabelle à la maison d'Arragon, souveraine
de Naples, comment ce double traître mit dans ses intérêts les deux
ministres de France dirigeans, savoir, à prix d'or, le sènéchal
Estienne de Vers ou de Vaesc, et par l'appât d'un chapeau de cardinal,
le trésorier des finances, évêque de Saint-Malo, Briçonnet; enfin
comment Ludovic, ayant une fois rempli son but de refouler l'armée du
prince d'Arragon dans le midi de l'Italie, pour empoisonner son neveu
tout à son aise et voler la souveraineté de Milan au successeur naturel
en bas âge, n'eut rien de plus pressé que de se faire un mérite auprès
du roi des Romains, des Vénitiens, du pape et du roi de Castille,
d'écraser les Français, et que d'ourdir, à cet effet, une ligue odieuse
avec les princes sus-nommés. Nous remarquerons, à ce propos, que
Ludovic Sforce, dit le More, put, aussi bien que Borgia, servir de type
au héros du _Traité du Prince_; mais, malheureux comme lui, il prouve,
par sa destinée, que Machiavel, en dépit de ses panégyristes, a montré,
dans sa théorie de domination, plus de cruelle subtilité que de haute
prudence. Le penseur méchant n'est jamais assez profond. Venons au
_Vergier d'Honneur_:

    «Mille quatre cens quatre vins et tréze[48]
    »Le roy Charles, huictème de ce nom
    »Pour répulser l'iniquité maulvaise
    »Du roy Alphons qui tenait à malaise
    »En bon pays plusieurs nobles de nom
    »Aussi pour los, gloire, bruict et renom
    »A main armée, en brief temps conquester,
    »Il entreprint de Naples conquester, etc., etc., etc.»

  [48] Lisez, pour la mesure comme pour la vérité, _quatre-vingt-un
  et treize_.

Après avoir fait, à grands frais, d'assez minces préparatifs, le roi de
France vient à Lyon le 13 mai 1494. C'est là qu'est le rendez-vous de
l'armée. Il envoie, par terre, le duc d'Orléans (qui fut depuis Louis
XII), avec des gens de guerre, vers Milan, Gênes, Venise, Florence,
Lucques, Pise, etc., puis met ordre aux affaires de son royaume, nomme
régent monsieur de Bourbon, et part pour Vienne en Dauphiné, avec la
reine et toute la cour. De Vienne, le 22 août, à la côte Saint-André;
le 23 à Grenoble. _La ville était tendue et accoustrée parmy les rues à
grant tapisseries._ Six journées de séjour à Grenoble. On renvoie les
chariots qui n'auraient pu passer les monts d'Embrun, et tout le bagage
se met sur des mulets:

    Fardeaux, paquets, grans bahus, malles, coffres,
    Broches, chenêts, poilles, pots de fer aux gauffres, etc., etc.,

et le roi défend à tous de rien prendre sans payer.

Noms de ceux qui furent envoyés en mission dans les principales villes
d'Italie. Jehan de Chasteaudreux, Hervé du Chesnoy, Adam et Adrien
de Lille, en Lombardie; Jehan de Cardonne, à Florence; Brillac, à
Gênes; Gaulchier de Tinteville, à Sienne; à Milan, Rigaut ou Regnault
d'Oreilles; à Lucques, le seigneur de Couan et don Juan; Louis Lucas,
encore à Milan; le seigneur de Bouchaige et Montsoreau, à Venise. Plus
tard, on y envoya le seigneur d'Argenton (Philippe de Comines), et bien
en prit. Le seigneur d'Aubigny fut dépêché avec des troupes, dans la
Romanie, à la rencontre de Frédéric d'Arragon, frère du roi Alphonse,
qui ne l'attendit pas, et commença une retraite précipitée qui rendit
le séjour du seigneur d'Aubigny, dans cette partie, aussi facile que le
fut, par la même cause, la marche du roi sur Naples. Monsieur d'Autun,
le général Bidant, et monseigneur le président Quesnoy, allèrent en
ambassade à Rome auprès d'Alexandre VI (Borgia).

Noms des chefs de l'armée: Monseigneur d'Orléans conduisant
l'avant-garde à Asti. On le laissa depuis dans ces contrées, où il
ne fit pas grand'chose qui vaille pour s'être enfermé dans Novare,
qu'il occupa stérilement, au lieu d'aller au devant du roi, à son
retour, et de gêner la réunion des confédérés; Messieurs de Bresse, de
Montpensier, qui fut laissé à Naples; de Foix, de Ligny Luxembourg,
de Vendôme, Engilvert de Clèves, de la Trémouille, qui se couvrit de
gloire à Fornoue; d'Aubigny, Jean Jacques, prince de Salerne; les
trois marquis de Saluces, MM. de Pienne, de Rothelin, les maréchaux de
Gié, Rohan et de Rieux; les sénéchaux de Beaucaire, de Normandie et
d'Agenois. Le compilateur de ce recueil, qu'il lui soit permis de le
dire, avait, dans cette armée, un de ses auteurs qui occupa le poste de
lieutenant du vicomte de Lanzac, nommé gouverneur de Naples sous M. de
Montpensier.

Noms des mignons et familiers du roi: Bourdillon, Balzac, Lachaulx,
Galliot, Chastillon, George Edoville, Paris, Gabriel et Dijon.

    «Pour assaillir un féminin donion
    »Trop plus propres que dix autres milliers, etc., etc.»

Chandyot, le bailli de Vitry, Jehannot du Tertre, Perot le Vacher, René
Parent, le bailli de Saint-Pierre-le-Moustier, Jehan de Fasnay, du Fau,
Pierre de la Porte, de Valletantpierre, Girault et Charles de Suzanne,
le seigneur de la Brosse, monsieur du Chief, et Adam de Maulbranche,
tous officiers des divers services de Sa Majesté.

Le roi part de Grenoble le 29 août, _après ouï la Messe_, prenant congé
de la reine avec sa noblesse. Couchée à Escroy; le lendemain, samedi,
30 août, couchée à Saint-Bonnet; dimanche 31, à Notre-Dame d'Embrun;
lundi, 1er septembre, à Briançon; mardi 2, à la prévôté d'Ourse (Oulx).
On y pendit un gentilhomme aventurier; mercredi 3, couchée à Suze, en
Savoie; jeudi 4, à Saint-Jousset; vendredi 5, à Turin, où il y eut une
solennité moulte grande. Madame de Savoie alla au devant du roi avec
une suite nombreuse magnifiquement parée. On eut des fêtes de tout
genre,

    «Franches repues, grosses urbanitez,
    »Recueils joyeulx, doulces humanitez, etc., etc.»

On joua aux carrefours des mystères, dans lesquels figuraient Noé,
Sem, Cham, Abraham, Jacob, Hercule et Jason. Le samedi 6, à Quiers,
où la réception fut encore très belle. Trois pucelles débitèrent au
roi force ballades. Mardi 9, à Asti, où Ludovic Sforce, et sa femme
Béatrix d'Este, vinrent saluer Charles VIII en grande pompe. Le roi,
ayant été atteint de la petite-vérole, fut contraint de séjourner
près d'un mois dans cette ville: c'est là qu'il reçut la nouvelle de
la victoire remportée sur le prince de Tarente, par ses galères, près
du pont de Gênes. Le 6 octobre, le roi, étant rétabli, alla coucher
à Montcal, en Lombardie, jolie petite ville appartenant à feu le
marquis de Montferrat, dont la veuve fut une alliée des Français, très
ardente et très utile. Le 7 octobre, à Cazal, capitale du Montferrat.
La marquise douairière y reçut le roi de son mieux, et lui fit servir
poules, pigeons, chapons de Saint-Denis arrosés d'hypocras blanc et
vermeil. Vendredi 10, à Mortore; samedi 11, à Vignebelle (le marquis
d'Aubays, dans son itinéraire des rois de France, dit _Vigève_); lundi
13, aux Granges, à une demi-lieue de Milan; vendredi 14, à Pavie.
L'entrée et le séjour dans cette ville, jusqu'au 17, ne furent qu'une
fête continuelle. Le 17, à Castel-Saint-Jouan; et le lendemain entrée
triomphale à Plaisance.

    ........ pour loyers et guerdons
    D'icelle ville, mesmement les plus saiges
    Firent au roi de très gracieux dons
    Et par exprès des plaisantins fromaiges
    Qui sont si grans, si espais et si larges
    Que peuvent estre grans meulles de moulins,
    Lesquels il fit conduire dans Moulins
    Devers la royne et monsieur de Bourbon,
    Qui le présent trouverent bel et bon.

Mais ce que Charles VIII ne trouva pas bon, ce fut d'apprendre la mort
du jeune duc de Milan, Jean Galéas Sforce, que Ludovic, son oncle,
aussitôt après le passage des Français, acheva d'empoisonner à Pavie,
pour régner à sa place. Le roi versa des larmes au service funèbre.
Le jeudi, 23 octobre, à Florensole; le 24, à Saint-Denys (Borgo san
Dioniago); le 25, à Fornoue, bourg au pied des montagnes, où plus tard,

    A maints Lombards tenant là leur arroy
    On fist croquer de trop dures chastaignes.

Le 26, à Térence, dans les Apennins; lundi 27, à Bellée; le 28, à
Pontresme (Pontremoli), où Pierre de Médicis vint assurer le roi de
l'amitié des Florentins, en lui remettant les clefs de la place de
Sarzane; le mercredi 29, à Yole, où il y eut une querelle d'Allemands
facilement apaisée; le 30, à Sarsaigne (Sarzane). Le roi y séjourna six
jours. Ludovic profita de ce repos pour venir encore saluer Charles
VIII, comme s'il avait voulu de plus en plus l'endormir. Après quoi il
retourna vite à Milan ourdir sa trame, les Français ne lui servant plus
à rien désormais. Jeudi, 6 novembre, à Massa; le 7, à Petre-Saincte
(Pietra Santa), ville florentine, qui reçut garnison royale au château;
le samedi, 8 novembre, entrée solennelle à Lucques; et le dimanche à
Pise, autre entrée magnifique. Les Pisans accueillirent le roi comme
un libérateur qui les devait soustraire au joug, encore bien nouveau,
des Florentins. André de la Vigne se complaît, dans sa description de
Pise, à détailler surtout les somptuosités du cimetière, dont la terre
fut apportée de Jérusalem par ordre de Constantin, et dans lequel
sont figurées la Création du monde, la Passion de Notre-Seigneur
Jésus-Christ, etc., etc., etc. Le mardi 11, au pont du Cygne, à deux
lieues de Florence. Là, six jours de station, à cause de l'émeute des
Florentins, qui chassèrent Pierre de Médicis, lui reprochant d'avoir
livré leurs places aux Français. Ce n'était, toutefois, qu'un feu
de paille, ainsi qu'il y en a tant dans l'Italie. Pierre de Médicis
à peine chassé, l'émeute s'apaisa; les Français furent admis sans
honneur ni humeur; le maréchal de Gié fit les logemens, et le lundi, 17
novembre, l'armée entra dans Florence.

    Les Florentines à faces angéliques,
    Dames de Sienne, Romaines autenticques,
    Vinrent illec voir le roy des hardis
    Et leur sembloit estre à ung paradis,
    De voir François en leurs terres marcher,
    Car bien sçavent que pour enharnacher
    La nef Venus d'amoureux avirons
    Et pour à poinct un connin embrocher
    Qu'ils ne vont pas ainsi que bourgerons, etc., etc., etc.

L'armée royale était disposée dans l'ordre suivant: Les coulevriniers,
la bande des piquiers, la bande des arbalétriers, puis six mille
capitaines commandés par monsieur de Clèves et le comte de Nevers, les
archers d'ordonnance, les hommes d'armes à cheval, tous gentilshommes,
la bande des deux cents arbalétriers, la bande des archers de la garde
du roi, conduits par Crussol et Claude de la Chastre avec monsieur
de Quoquebourne, fils de ce dernier; la bande des cent gentilshommes
du roi, les pages d'honneur, les valets de pied, _le roi_, monté
sur son coursier, dit le Savoie, magnifique cheval noir et borgne;
Sa Majesté, revêtue d'une armure étincelante de pierreries, ayant
à ses côtés quatre grands seigneurs florentins; puis venaient le
grand-écuyer et le prévôt de l'hôtel, suivis d'autres archers de
la garde du corps, les chevaliers de l'ordre, les seigneurs, ducs,
marquis, comtes et barons, les cardinaux, évêques et abbés, les
présidens et gens de conseil, les pensionnaires et _grands gosiers de
cour_, qu'André de la Vigne qualifie de _grands bragars_, de _grands
prodigues de despens ordinaires_, de _grands pompeurs du temps présent
qui court_, les trésoriers et financiers généraux, les bagages, les
vivandiers, les lavandiers, les marchands portatifs, les chariots,
charrettes, brouettes et _autres ustensiles_. Le roi entendit la
Messe à Saint-Laurent; le lendemain à l'Annonciade; puis, se tenant
sur ses gardes jusqu'au 28 novembre, il alla coucher ce jour-là, un
vendredi, dans une maison de plaisance près du port de Florence; le
29, à Saint-Casant; dimanche 30, séjour; le 1er décembre, à Pontgibon
(Poggibonzi); le mardi 2, entrée à Sienne l'antique, alors ville
impériale, peu satisfaite de son sort; car on y reçut le monarque
français comme un libérateur. Tous ces petits Etats municipaux,
abandonnés à eux-mêmes ou asservis par leurs voisins, étaient devenus
bien misérables. Se tournant et retournant sans cesse, toujours
inquiets, toujours mécontens, toujours changeant, faisant tantôt
de la domination avec des chapelets et des échafauds, tantôt de la
liberté avec des poignards et du poison, suspendus à la basque du
premier souverain puissant qui passait, pour lui crier _vivat!_ et lui
demander ce qu'ils ne savaient ni définir, ni conquérir, ni garder, ni
respecter, à savoir une noble et calme indépendance; tous ces petits
États, disons-nous, représentaient justement les grenouilles d'Ésope,
implorant Jupiter. Quant au brave roi Charles VIII, qui n'avait
aucune politique dans la tête, qui était venu en Italie sans savoir
pourquoi, ou plutôt à son insu, pour faire, de ses deux ministres
prévaricateurs, l'un duc, l'autre cardinal, il regardait ces mouvemens
d'un air étonné, accueillant vaguement tout le monde, promettant au
hasard, semant au hasard de faibles garnisons qui ne servirent à
rien, ni pour lui ni pour les autres; c'est ce qu'il faut voir dans
Comines. Le jeudi, 4 décembre, le roi quitta Sienne, et alla coucher à
San-Clero, _qui est un lieu plaisamment contourné_; vendredi, séjour;
le 6, à la Paillette (la Paglia), hameau de cinq ou six maisons, où
l'on rejoignit l'artillerie; dimanche, après Messe ouïe, départ et
coucher à Aiguependant (Aquapendente), première ville pontificale;
mercredi 10, seulement, le roi se remit en route pour Viterbe, où il
coucha: il y fut bien reçu et prit son logement à l'évêché, près la
porte romaine. De Viterbe, M. de la Trémouille fut député vers le pape
Alexandre VI, qui, après quelques explications, accorda le passage.
Ce pontife, sur le conseil des Colonnes, gibelins, et contre l'avis
des Ursins, du parti guelfe, avait d'abord fait mine de tenir pour les
Arragonnais; mais il changea, pour le moment, sans doute, à la vue de
la défaite honteuse du prince Frédéric d'Arragon. Des cardinaux, et le
confesseur même du pape, vinrent saluer le roi à Viterbe. Tout étant
ainsi réglé, de part et d'autre, le lundi, 15 décembre, on repartit
pour la petite ville de Naples (Nepi), où l'on s'arrêta jusqu'au 19.
Ce jour-là, départ pour Bressaignes (Bracciano), place appartenant
à un riche seigneur nommé Virgille, qui en fit fort loyalement les
honneurs, et donna même son fils bâtard, jeune homme de grande audace,
pour faire la campagne avec l'armée de France. Le roi demeura dans
Bracciano jusqu'au 24 décembre, pour faire ses dernières dispositions
d'entrée dans Rome. Il envoya M. de Ligny, avec bon nombre d'Allemands,
occuper Ostie, et MM. de la Trémouille et de Gié, à Rome, faire ses
logemens. Il reçut aussi, à Bracciano, l'ambassade solennelle du pape,
composée des cardinaux de Lorette, de Saint-Denys et de l'Escaigne.
Le prince d'Arragon, duc de Calabre, qui était encore à Rome avec ses
troupes, voyant les Français si près de lui, s'enfuit vers la Pouille.
Enfin, le 24 décembre ou le 31 (car il y a ici une contradiction
dans le _Vergier d'Honneur_), le 24, donc, et non le 19, comme le
dit le marquis d'Aubays, Charles VIII entra dans Rome avec son ost,
qu'il était déjà bien tard, à la clarté des torches et des flambeaux.
Il prit son chemin par la porte Flamine, passa devant Sainte-Marie
del Popolo, et s'alla loger au palais Saint-Marc avec toute son
artillerie. Alexandre VI était de méchante humeur et s'enferma dans
le château Saint-Ange, sans vouloir voir le roi, ce qui chagrina
tant Sa Majesté, qu'elle députa au pontife MM. de Bresse, de Foves,
de Ligny, de Gié, l'évêque d'Angers, et maître Jehan d'Arcy, lequel,
par le moyen d'_une belle et humaine harangue en bon latin_, parvint
à rétablir l'harmonie. Cet heureux résultat obtenu, Charles se mit à
visiter _les choses exquises de Rome_, telles que Sainte-Véronique,
Nostre-Dame-de-Saint-Luc, l'église des Frères-Mineurs, dite _Ara
cœli_, le mont de la Sibylle, d'où l'on voit l'_hôtel de ville qui
fut le Capitole ancien des Romains_; et le mardi, 13 janvier 1495,
la Minerve et Saint-Sébastien. Une rixe s'étant élevée, sur ces
entrefaites, entre la garde française et écossaise, et les juifs, dans
laquelle plusieurs de ces derniers furent tués, le roi donna l'ordre
à M. de Gié de faire justice, et _six galans juifs furent pendus_. Le
jeudi 15, visite au Colisée, _qui appartient et est de droit au roy_;
le 16, messe à Saint-Pierre, et ce même jour, où le pape et le roi se
virent affectueusement, M. de Saint-Malo (Briçonnet) fut fait cardinal;
le 18, dimanche, le roi toucha les écrouelles à la chapelle de France,
puis assista, en grand cortége de seigneurs, à l'office majeur
célébré par le pape à Saint-Pierre. Sa Majesté ainsi que sa suite
étant confessées, Sa Sainteté, vêtue de blanc, donna sa bénédiction
solennelle au peuple et à l'armée, comme au grand jubilé. Les jours
suivans, visite à Saint-Jean-de-Latran, et dispositions militaires
pour le départ. Enfin, le mercredi, 28 janvier, après avoir ouï la
messe, déjeûné chez le pape, reçu sa dernière bénédiction et baisé sa
main, le roi quitta Rome, emmenant, comme otage libre, le cardinal de
Valence, fils naturel d'Alexandre VI, et alla coucher à Marigné; le 29,
à Belistre (Vellétri), où l'on séjourna jusqu'au 3 février. Le cardinal
de Valence profita de ce séjour pour s'enfuir du camp et retourner à
Rome, où déjà le pape avait faussé sa foi et donné la main aux ennemis
du roi, ainsi que le seigneur d'Argenton l'avait su démêler et mander
expressément de Venise. Le comte de Nevers, à l'avant-garde, prit
d'assaut la ville et le château de Montfortin. Le mardi, 3 février,
à Valmontone; le 4, à Florentine, où l'on s'arrêta le 5, pour y être
parrain d'un juif que M. d'Angers baptisa et nomma Charles. Rien,
aujourd'hui, ne fait mal comme ces baptêmes de juifs garantis par des
princes français. Vendredi 6, à Verlic; lundi 9, à Bahut, d'où le roi
alla voir le siége d'un fort, dit le Mont-Saint-Jean. L'assaut fut
sanglant: il y périt 40 hommes de l'armée royale et 956 assiégés,
après un combat de sept heures, où Charles VIII se montra ce qu'il
était, digne chevalier. On sut là que le duc de Calabre s'était encore
enfui de San-Germano, abandonnant ainsi la clef du royaume de Naples
de ce côté. Jeudi 12, à Cyprienne; vendredi 13, à San-Germano. On mit
garnison dans le château, puis on visita l'abbaye de Saint-Benoît. Le
15, à Mignague (Minagno); lundi 16, à Triague. On y apprit que le duc
de Calabre s'était encore enfui de Capoue, et l'on y reçut les députés
de cette ville, qui en apportèrent les clefs. Le 17 à Couy, et le 18,
entrée à Capoue sans obstacle. Jeudi 19, couchée à Averse. Le roi reçut
une députation qui lui remit les clefs de Naples, en lui annonçant que
le roi Alphonse s'était enfui en Sicile, exemple imité peu après, par
son fils Ferdinand, qu'il avait, avant de partir, fait couronner à sa
place. Le maréchal de Gié prit les devants pour vérifier les faits, et
entra paisiblement à Naples, où il fut très bien accueilli. Alors le
roi, le 21, se rendit à Pougue-Réal, superbe maison de plaisance du roi
Alphonse, où il dîna joyeusement; et le dimanche, 22 février 1495, il
fit sa pompeuse entrée à Naples. Il logea au château de Capouane, et
fit incontinent battre et bombarder le Château-Neuf, dont il s'empara,
ainsi que de la citadelle, après plusieurs jours de bombardement.

Ici André de la Vigne commence son récit en prose, et c'est alors qu'il
devient poétique. Le siége du Château-de-l'Œuf demanda plus de valeur
et de peines. Le roi s'y rendait chaque jour, souvent dînait dans la
tranchée, et encourageait alors ses artilleurs par ses munificences. La
place capitula le 13 mars. Claude de la Chastre, Claude de Rabandaiges
et monseigneur de Lavernade prirent possession du Château-de-l'Œuf,
qui se trouva merveilleusement approvisionné de munitions de tout
genre. Samedi 14, le roi dîna chez M. de Clérieux, et passa son temps,
du 15 au 22, dans son château de Capouane, à recevoir les hommages
des princes, princesses et seigneurs du royaume. Lundi, 23 mars, il
alla se réjouir à Pougue-Réal, où la fille de la duchesse d'Amalfi,
habillée en amazone, monta un cheval fougueux et fit mille voltes et
_pennades_ qui émerveillèrent la cour et l'armée. Le 24, conseil et
cour de chancellerie, présidés par M. du Quesnay, où l'on pourvut aux
charges, offices et emplois, au nouveau coin de la monnaie, au nouvel
écu armorié du royaume. Charles VIII arrivait au trône de Naples en
vertu du testament de René d'Anjou, au mépris des prétentions du duc
de Lorraine, héritier de la maison d'Anjou, par les femmes. Son droit
était litigieux, sa possession impossible; mais on l'avait abusé sur
ces deux points. Le mercredi 25, arriva la prise de Gaëte, que le
sénéchal de Beaucaire alla occuper; le 27, autre partie de plaisir
à Pougue-Réal; le 28, visite aux murailles de Naples, fraîchement
bâties; le dimanche 29, tandis qu'on était à s'amuser à Pougue-Réal,
le fou du roi de Naples tomba du haut du château de Capouane et se
tua, ce qui courrouça fort Charles VIII. Du 29 mars au 10 avril, le
temps fut employé à diverses courses de plaisir ou de dévotion; le 10,
M. d'Aubigny partit pour occuper la Calabre; le 14, arrivèrent les
vaisseaux de France, au grand plaisir de tous; le 15, le roi toucha
les écrouelles, ce qui fit un spectacle _moult beau à voir_; le jeudi
absolu, 16, grand office, où le roi nourrit 13 pauvres. Le jour de
Pâques, 19 avril, le roi se confessa à Saint-Pierre, où il dîna et
toucha derechef les écrouelles. Il y eut sermon du seigneur Pynelle.
Du 22 avril au 1er mai, joûtes magnifiques près du Château-Neuf. Les
tenans étaient Chastillon et Bourdillon, puis M. de Dunois et l'écuyer
Galliot. Dimanche, 3 mai, représentation solennelle du miracle de
saint Janvier. Lundi, 4 mai, inventaire du Château-Neuf fait par MM.
de Bresse et du Boys-Fontaine. Il s'y trouva des richesses supérieures
à toutes celles du roi, de monseigneur d'Orléans et de monsieur de
Bourbon réunies. Le vendredi 8, on alla voir, à deux milles de Naples,
la montagne que _Virgile fit percer bien subtilement_. Le 10 et le 11,
préparatifs pour l'entrée royale, qui eut lieu, le 13 mai, avec la
plus grande pompe. Le roi se rendit à Saint-Janvier, y fit le serment,
reçut celui des nobles napolitains, donna l'ordre de chevalerie, et
fut proclamé à la joie générale. M. de Montpensier fut nommé vice-roi.
Le 18, banquet royal au Château-Neuf, et le 19, chez le prince de
Salerne. Le mercredi, 20 mai, après 86 journées de séjour, le roi
quitta Naples avec une grande partie de son armée, pour s'en retourner
en France; il était plus que temps. Le 20, couchée à Averse; le 21, à
Capoue; le 22, chez l'évêque de Sesse; le 24, à San-Germano; le 25,
à Ponte-Corvo; le 26, à Cyprienne; le 27, à Forcelonne (Florentine),
et le jeudi 28, à Lyague. La petite ville de Forcelonne était sous
l'interdit du pape quand le roi y passa, parce que les habitans
avaient coupé les bras à leur évêque, du parti arragonais. Mais le
roi, ayant le pouvoir de se faire dire la messe partout, en usa. De
Lyague, le 29, à Valmontone; le 30, à Marigné; et le lundi, 1er juin,
à Rome. Le pape était sorti de sa capitale. Charles VIII disposa toute
chose pour sa sûreté et pour celle de la ville sainte, rendit ses
hommages à saint Pierre, et logea chez le cardinal de Saint-Clément.
Mercredi 3, à Campanole; jeudi 4, à Soulte; et le 5, à Viterbe, où
l'on demeura deux jours, _par révérence de la feste de Pentecouste_.
Plusieurs pages du roi, s'étant égarés dans les bois de Viterbe, y
furent tués par les paysans. On prit les assassins et on les pendit.
L'avant-garde de l'armée fut arrêtée à l'entrée de Toustanella, place
que l'on prit d'assaut et que l'on pilla. M. de Lespare, pour s'être
engagé imprudemment, fut fait prisonnier. De ce moment, le roi ne
marcha plus qu'en bon ordre et comme en pays ennemi. Il quitta Viterbe
le 8 juin, lundi, et alla coucher à Montefiascone. Le 9 et le 10, à
Aquapendente. Il eut quelque peine à franchir Ricolle et San-Clero le
12; mais, enfin, il gagna heureusement Sienne, où il fut très bien
reçu le samedi 13 juin. Mercredi 17, à Poggibonzi; le lendemain,
procession du Saint-Sacrement, où le roi _se montra bon catholique_.
Ledit jour, la nouvelle vint que monseigneur d'Orléans était entré
dans Novare, malgré le duc de Milan et ses alliés. Le 19, arrivée près
de Florence, à Campane. Les Florentins s'étaient tournés contre les
Français: aussi leur prit-on de force la ville de Pontvelle; puis on
se rendit à Pise, qui accueillit l'armée avec enthousiasme. Les hommes
et les femmes de Pise vinrent, pieds nus, se mettre sous la protection
du roi, ce qui tant l'émut qu'il leur laissa garnison. Pareil accueil
lui fut fait à Lucques, où il entra le mercredi 23. On en repartit le
25, et l'on arriva le 29 au pied des Alpes boulonnaises, en passant
par Massa, Pietra-Santa, Lavanza, Sarzana, dont la garnison fut levée,
Villa-Franca et Pontremoli. Là on eut grand'peine à faire franchir les
monts à l'artillerie, opération qui réussit, toutefois, grâce aux soins
et à l'habileté de Jehan de la Grange, à la constance des Allemands
qu'il conduisait, et aux secours que fournit M. de la Trémouille,
grand-chambellan. Le roi resta trois jours dans son camp à surveiller
le passage pour lequel on fut, parfois, forcé de _tailler les roches_.
Quand M. de la Trémouille vint annoncer au roi que l'artillerie avait
passé, _il semblait être mort pour la grande chaleur qu'il avait
soubstenue, ceci faisant_. Il faut dire, à l'honneur du maréchal de Gié
comme des 600 lances et des 1500 Suisses qu'il menait à l'avant-garde,
qu'il contribua puissamment au succès de ce passage difficile, en
faisant tête à l'ennemi, sans quoi le roi était perdu. De tristes
nouvelles de Naples arrivèrent au camp de Pontremoli. M. d'Aubigny
mandait que, le jour du Saint-Sacrement, _ceux de Gaëte et ceux de
Naples_ avaient voulu massacrer les Français. Le vendredi, 3 juillet,
le roi franchit les monts, à son tour, _avec une belle compaignie_,
alla coucher à Cassan, le samedi, à Térence, et le dimanche 5, il
atteignit Fornoue. On ne fit que se rafraîchir et entendre la messe à
Fornoue, puis on se remit en marche _en moult bel ordre_, le maréchal
de Gié à l'avant-garde, Sa Majesté _en la bataille_, et M. de la
Trémouille à l'arrière-garde, où il acquit beaucoup d'honneur. On
n'avanca que deux milles ce jour-là, et le roi campa près de Vigerre,
dans une belle plaine garnie de _saulsoyes, prairies et fontaines_. La
nuit se passa sur le qui-vive; les Allemands pillèrent un beau château
du comte Galéas, action dont Charles VIII se montra fort courroucé.
Le lendemain, lundi, 5 juillet 1495, le roi entendit la messe à six
heures du matin _moult dévotement_, dîna, puis monta à cheval vers huit
heures. Il était bien armé et _richement acoustré_, vêtu, par dessus
son armure, d'une jaquette à courtes manches, de couleurs blanche et
violette, semée de croisettes de Jérusalem et _fine broderie de riche
orfévrerie_; son coursier noir, dit le _Savoie_, pareillement accoutré
de blanc et de violet semés de croisettes; _et semblait bon gendarme
s'il en fut, le dit très vertueux roi, nonobstant la corpulence qu'il
avait en si jeune âge_. L'armée s'ébranla dans l'ordre de la veille,
savoir: M. de Gié et messire Jean-Jacques avec l'avant-garde; après
eux, les Suisses menés par MM. de Nevers, de Clèves, le bailli de
Dijon, et le grand-écuyer de la reine, Lornay. L'artillerie venait
ensuite avec le bailli d'Aussonne, Jehan de la Grange et Guyot de
Louzières. Le roi suivait avec la bataille, après laquelle marchaient
MM. de la Trémouille et de Guise avec l'arrière-garde. Les bagages
devaient cheminer _par oultre les grèves_ à main gauche, sous la
conduite du vaillant capitaine Houdet; mais à grand'peine voulaient-ils
tenir ordre, dont le capitaine Houdet se courrouçait fort; l'un voulant
aller, l'autre non; l'un boire, l'autre manger; plusieurs faire
repaître leurs chevaux; plusieurs aller au logis devant, ce qui fut
cause de leur perdition, la confusion s'étant mise aussitôt dans cette
troupe indisciplinée.

Cependant, les confédérés, en nombre décuple de l'armée royale, et
formant près de 50,000 hommes, s'étaient ébranlés, de leur côté, pour
aller au devant du roi, et avaient pris position. Ils tirèrent quelques
coups de canon sur l'avant-garde, qui n'en continua pas moins sa route.
La bataille française, tout en marchant, fit taire leur artillerie, et
la chose alla bien ainsi l'espace d'une demi-lieue; mais les Lombards
et les Vénitiens, ayant vu passer les bagages en désordre, les
chargèrent furieusement, dans l'espoir que toute l'armée de Charles
serait entraînée avec eux. Le danger du roi était pressant: chacun
en prit un courage nouveau; et ce vaillant prince contribua, plus
que tout autre, à maintenir l'ordre par sa présence et ses discours,
disant à ses gens: «Mes amys, n'ayez point de paour; je sçay qu'ils
sont dix fois autant que nous, mais ne vous chaille! Dieu nous a aydé
jusques icy. Je vous ay conduitz à Naples, où j'ay eu victoire sur mes
adversaires; et, depuis Naples, je vous ay admenez jusques icy sans
oppression ne esclandre vilaine. Si le plaisir de Dieu est encores, je
vous rameneray en France, à l'honneur, louenge et gloire de nous et de
nostre royaulme.»

Les Vénitiens, voyant que la bataille était serrée autour du roi,
sans que rien y pût mordre, dépêchèrent un héraut, en apparence, pour
réclamer un prisonnier notable, mais, dans le fond, pour observer
le lieu où Sa Majesté se trouvait et le vêtement qu'il portait,
afin de diriger leurs coups de ce côté. Ils formèrent ensuite une
bande de leurs meilleurs gendarmes pour charger le groupe royal; ce
qu'apercevant Charles VIII, il forma également une bande choisie,
de laquelle furent Charles de Maupas, qui fut fait chevalier sur
l'heure; Gilles Charmet de Normandie, qui portait l'enseigne des
gentilshommes; et messire Aymary de Prye. Le roi joignit à cette
valeureuse élite les deux cents archers de M. de Crussol, et prit la
tête de la colonne, ayant toujours à ses côtés Claude de la Chastre,
dont il prenait les conseils _pour ce que c'estoit un gentilhomme
expérimenté au fait de guerre_. La bande ennemie, appuyée et en
partie masquée par le bois de Fornoue, se présenta _gaillardement_.
Celle du roi l'assaillit aussitôt avec rage. Le choc fut terrible:
Charles frappait de sa main _virilement_, et paraissait prendre une
force nouvelle à chaque coup qu'il recevait sur son armure. Plusieurs
des siens, _pour donner la bricole aux traîtres ennemis, s'estoient
acoustrés de blanc et de violet comme lui_, et lui faisaient rempart
de leurs corps. Dieu se déclara pour le bon droit. La bande des alliés
périt presque tout entière en peu d'heures, ou fut faite prisonnière.
Du côté des Français, M. le bâtard Mathieu de Bourbon fut seul pris,
à cause que son cheval l'emporta. Ce grand effort fini, les alliés
décampèrent, laissant le roi victorieux sur le champ de bataille, _où
il s'estoit montré vray fils de Mars, hardy comme Hector, chevalereux
comme Olivier, et délibéré comme Roland_. «On cuidoit bien, dit André
de la Vigne, que Dieu estoit, pour la France en ceste journée; car,
autant que dura la tuerie, la chasse et escarmouche, oncques ne
cessa de venter, pleuvoir, tonner et esclairer, comme sy tous les
diables eussent été par les champs.» Ce fut un beau fait d'armes pour
les Français, qui n'étaient pas plus de 8 à 9,000 contre plus de
50,000 ennemis, commandés par le marquis de Mantoue, le comte Galéas
Sforce et le seigneur Fercasse. Le roi coucha la nuit suivante dans
une maisonnette, et fit un maigre souper, ainsi que ses braves, tous
les bagages ayant été pillés, et, pour la plupart, par les valets
eux-mêmes. On sut, dans l'armée, par un messager dépêché au duc de
Milan, que l'on arrêta, le nombre et la qualité des morts de l'ennemi.
Sa perte fut immense. On enterra les morts le lendemain, après une
suspension d'armes, et le roi alla coucher à Magdelan le 7. Mercredi
8, à Florensole, où l'on fut rejoint par M. de Bresse et sa bande, qui
venaient de Sienne. Le 9, à Salmedon. Il fallut faire un long détour
et passer sous les murs de Plaisance, à tous risques, parce que les
ponts étaient rompus. Le 10, aux faubourgs du Châtel-Saint-Juan. De là
le roy envoya un héraut à Tortone, place forte dans laquelle s'était
renfermé le seigneur Fercasse, neveu du duc de Milan. Ce seigneur
se conduisit avec générosité, jusqu'à fournir des vivres à l'armée.
Dimanche 12, à Capriate; le 13, on campa à six milles de Nice, près
d'Asti, sur les terres du marquis de Montferrat. Le 14, à Nice; le 15 à
Asti, où l'on séjourna jusqu'au 27 pour reposer l'armée, qui se refit
entièrement dans ce pays _plantureux_. On apprit dans ce lieu comment
les Napolitains avaient rappelé le roi _Ferrant_ (Ferdinand), et toutes
les peines qu'essuyait le duc d'Orléans dans Novare. Le roi se rendit
alors à Turin et y arriva heureusement le 30 juillet; il avait logé la
veille à Quiers, chez un bon gentilhomme piémontais, nommé Jehan du
Solier, dont la fille lui adressa une longue et _moult belle harangue,
sans fléchir, tousser, cracher, ne varier en auculnes manières_. Cette
aimable pucelle y parlait de ses regrets de n'être pas la Pucelle
d'Orléans, formait le vœu que le vaillant roi renversât bientôt _le
More_, et finissait par supplier Charles VIII de prendre toute sa
famille à son service. Sorti des terres lombardes et vénitiennes,
le roi se trouvait en pays ami, mais il avait près de lui l'armée
des confédérés qu'il fallait vaincre pour délivrer le duc d'Orléans
captif dans Novare. Il campa donc près des ennemis, entre Quiers et
Versay (Verceil), sur le Pô, recruta son armée d'Allemands, disposa
tout pour une nouvelle bataille, et cependant ouvrit des négociations
qui occupèrent les mois d'août et de septembre entiers, plus vingt
jours d'octobre. Ce fut dans le camp de Verceil que le roi, après bien
des pourparlers, fut rejoint par le duc d'Orléans, que le bâtard de
Bourbon, fait prisonnier à Fornoue, lui fut rendu, et qu'il perdit de
la dysenterie, à son grand regret, _son bon parent et ami_, François
comte de Vendôme, l'_escarboucle des princes, en beauté, bonté,
sagesse, doulceur et bénignité_, auquel il voulut faire des obsèques
comme s'il eût été son frère.

Enfin la paix fut signée, grâce aux bons soins de Comines, qui fut
ensuite envoyé à Venise pour la faire ratifier des Vénitiens. Le
seigneur d'Argenton eut le beau rôle dans tout le cours de cette triste
affaire; il avait blâmé l'entreprise; il avait signalé la ligue,
partagé les dangers et la gloire de Fornoue; il contribua plus que
personne à la paix; c'était avoir du bonheur et le mériter.

Le roi leva son camp le 21 octobre et repartit pour Lyon en très bel
ordre, passant par Suze, Briançon, la Mure, Grenoble, où la fatigue le
retint quelques jours, Morain et Chantonay. Le 7 novembre, un samedi,
Charles VIII rentra dans Lyon, dont la population le reçut avec des
acclamations incroyables; il logea à l'archevêché. La reine, madame de
Bourbon, et toute la cour, l'y attendaient. Il y eut alors de joyeux
momens, et André de la Vigne en profita pour offrir l'ouvrage dont nous
venons de faire l'analyse[49].

  [49] Jean Marot a fait, à l'imitation du Vergier d'Honneur,
  le récit en vers des deux voyages de Louis XII à Gênes et à
  Venise. Ses vers sont meilleurs que ceux d'André de la Vigne;
  mais, en somme, son ouvrage est bien moins intéressant, pauvre
  qu'il est de circonstances et de traits de mœurs: on en peut
  lire l'analyse dans les mémoires de littérature de Thémiseul
  Saint-Hyacinthe.

Ce récit, dit le Vergier d'Honneur, est suivi d'une énorme quantité
de ballades, rondeaux, complaintes, épitaphes et autres poésies, tant
du sieur de la Vigne que de messire Octavien de Saint-Gelais, évêque
d'Angoulême. Ces pièces, la plupart médiocres, même pour le temps,
méritent peu d'être lues: les amateurs en trouveront de nombreuses
citations dans la bibliothèque française de l'abbé Goujet; nous n'en
citerons qu'un rondeau qui ne doit pas être de l'évêque d'Angoulême:

    Vieille putain par trop désordonnée,
    A redoubter plus qu'une ame damnée,
    Vous m'avez bien lourdement abusé
    De m'estre ainsi longuement amusé
    A vous aymer plus qu'autre femmelette.
    Mule esclopée, roupieuse hacquenée,
    Au bas mestier estes si acharnée,
    Qu'en avez ja le hoc illec usé,
            Vieille putain.
    Quant vostre amour premier me fut donnée,
    Pas ne cuydoye du mois ne de l'année,
    Quelque fin homme que je soye, ou rusé,
    Estre de vous en ce point refusée,
    Pour a ung autre vous estre habandonnée,
            Vieille putain.



SYDRACH LE GRANT PHILOSOPHE,

FONTAINE DE TOUTES SCIENCES;

  Contenant mil quatre-vingt et quattre demandes et les solutions
    d'icelles: comme il appert en la table séquente. Nouvellement
    imprimé à Paris par Alain Lotrian et Denys Janot, imprimeurs et
    libraires, demourant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne
    de l'Escu de France. 1 vol. in-4 gothique, non chiffré, avec
    frontispice et figures en bois, contenant 162 feuillets.
    Edition rare, sans date. (1519 environ.)

  Ce livre a été réimprimé en lettres rondes par Galliot du
    Pré, à Paris, en 1531, 1 vol. pet. in-8 de 271 feuillets
    chiffrés. Il n'est pas commun non plus de rencontrer cette 2e
    édition, d'ailleurs très nette et très jolie, qui s'associe
    parfaitement au Roman de la Rose et au Champion des Dames, du
    même imprimeur. Nous possédons un bel exemplaire de chacune
    des deux éditions; celui de 1531 vient de la bibliothèque de
    Marie-Joseph Chénier.

(1496-1519-1531.)


L'histoire fabuleuse de ce livre singulier se lit dans le prologue du
traducteur français, qui dédie son œuvre, translatée du latin, au
roi Charles VIII. A l'en croire, le sage Sydrach composa son _Recueil
philosophique_ pour amener la conversion d'un roi d'Inde mécréant,
nommé Boétus, lequel vivait justement 847 ans après Noé. L'écrit
passa de main en main dans celles de plusieurs docteurs et clercs de
l'église de Tolède, qui le traduisirent du grec en latin vers l'an
1243 de notre ère. Voilà, certes, une belle généalogie. Nous pensons
que le lecteur fera mieux de rapporter la source de la _Fontaine de
toutes sciences_ aux rêveries de quelque médecin arabe de Cordoue
converti au christianisme. Le fond et la forme de l'ouvrage répondent
au récit du translateur. C'est le roi Boétus qui questionne le saige
Sydrach, lequel ne demeure court sur rien, pas même sur la nature et
l'excellence des anges. Nous ne rapporterons pas les 1084 réponses
du sage; autrement, le public deviendrait aussi savant que nous, et
cela ne serait pas juste; nous étant donné la peine de lire toutes ces
réponses, pendant qu'il n'a pas pris la peine d'en lire une seule; mais
nous lui en donnerons plusieurs, seulement pour l'amorcer, en observant
que, partout, les hommes ont débuté par résoudre les difficultés avant
de les apercevoir. La raison humaine affirme d'abord; ensuite elle
doute; puis elle nie, et c'est là son triste terme, après lequel vous
la voyez recommencer à parcourir le même cercle.

_Q._--La femme peut-elle porter plus de deux enfans en une portée au
ventre?--_R._ La femme peut porter à une ventrée sept enfans; car
la marris (matrice) de la femme a sept chambres. (Que diront nos
anatomistes de cet appartement complet?)

_Q._--Qui vit plus que chose que soit?--_R._ L'aigle et le serpent...
Le serpent vit plus de mille ans, et chascun cent ans lui naist une
goutte en la teste du grand d'une lentille; et, quant il a accompli les
mille ans, il devient ung fier dragon. (Qu'on prouve le contraire! donc
cela est vrai.)

_Q._--Ceux qui ont mal de goutte, comment peuvent-ils guérir?--_R._
Qu'ils se facent saigner du bras dextre et usent de médecines qui font
vuider.

_Q._--Où habite l'ame?--_R._ L'ame habite là où il y a sang, et non en
la peau, les ongles et les dents. (Il est assez naturel de penser que
ce qui écorche et qui mord n'a point d'ame.)

_Q._--Qui donne plus grande science à l'homme, la froide vianlde ou
la chaulde?--_R._ La chaulde... qui amollit les nerfs, les veines et
eschauffe le cueur. (Comment le roi Boétus ne se serait-il pas converti
à entendre de telles réponses?)

_Q._--Doibt l'homme chastier sa femme quand elle forfaict?--_R._
Quant la bonne femme faict quelque forfaict, son forfaict est réputé
moult petit forfaict; mais quant la maulvaise femme forfaict, elle
se doibt chastier par humbles parolles, deux, trois, quatre et cinq
fois, jusqu'à la neufvième..., et se à tant ne s'amende, l'on la doibt
laisser et du tout déguerpir. (Il est impossible d'insinuer plus
doucement que la méchante femme est incorrigible.)

_Q._--Pourquoi ne fist Dieu l'homme qu'il ne peust pescher?--_R._
Si Dieu eust faict l'homme qu'il n'eust pu pescher, l'homme n'eust
desservy à mal bien avoir, et ainsi le bien fust retourné à Dieu dont
il estoit venu.

_Q._--Pourquoi les hommes regardent entre les jambes des femmes?--_R._
Les fols y regardent, mais les saiges non...; car aussitôt..., par
convoitise, les yeulx tresbuchent en pesché.

_Q._--Lequel est le plus beau membre du corps?--_R._ Si est le nez
lequel est au corps comme le soleil au ciel. (Avis aux poètes! voilà de
quoi renouveler leurs images.)

_Q._--Qui fut avant faist, le corps ou l'ame?--_R._ Dieu fist toutes
choses dès le commencement du monde...; quant l'homme engendre en
la femme, les sept planettes forment la semence par la voulunté de
Dieu...; saturnus la fait prendre...; jupiter lui forme la teste et la
chière...; mars lui forme le corps...; vénus lui forme les membres...;
mercurius lui forme la langue; et... luna lui forme les ongles et le
poil, etc., etc., etc.

Le saige Sydrach résout encore beaucoup d'étranges questions; mais
c'est assez: il ne faut jamais épuiser les fontaines.



LA GUERRE ET LE DÉBAT

ENTRE LA LANGUE, LES MEMBRES ET LE VENTRE.

  C'est assavoir la langue, les yeux, les oreilles, le nez, les
    mains, les pieds, qui ne veullent plus rien bailler ne
    administrer au ventre, et cessent chascun de besongner. iii.c.
    On les vend à Paris, en la rue Nostre-Dame, à l'enseigne
    Sainct-Nicolas. 1 vol. pet. in-4 gothique, figures en bois, de
    18 feuillets, rarissime. Sans date. (1490 à 1499.)

  M. Brunet parle de cette édition sous le n° 8765, et en cite
    une autre également, sans date, in-4 de 18 feuillets. Paris,
    Jehan Trepperel. Du Verdier, qui attribue l'ouvrage à Jehan
    d'Abundance, dit _le bazochien_, et quelquefois _maistre
    Tiburce_, mort vers 1540, mentionne une troisième édition de
    ce livre, encore sans date, in-4, sous la rubrique de Lyon,
    Jacques Moderne. Ces trois éditions peuvent être rapportées à
    la même époque à peu près, c'est à dire de 1490 à 1499. Notre
    exemplaire n'est pas ébarbé.

(1499.)


Le Débat entre la Langue, les Membres et le Ventre n'est autre chose
que la fable des Membres et de l'Estomac, fiction ingénieuse qui a
subi bien des vicissitudes, comme on voit, depuis Menenius Agrippa
jusqu'à notre La Fontaine. Le bazochien Jehan d'Abundance, ou, selon
quelques uns, Jehan Molinet, a délayé cet apologue dans un flux de
vers de dix pieds, dont on va juger par les passages suivans. Dans ce
poème, l'initiative de l'insurrection est donnée à la langue: c'est
elle qui incite les autres membres et organes à refuser le service.
Elle s'évertue à médire du seigneur ventre, qui la tient sous le joug.
«Fussions-nous d'Allemagne ou d'Anjou, dit-elle, de l'endurer ce nous
est grand reproche, etc., etc., etc. Qu'a-t-il de plus que nous pour
commander?...

    Est-il plus noble par génération,
    D'autorité ou par perfection
    Que nous ne sommes? Je ne le puis entendre.
    Un sac rempli de putréfaction,
    De poureté et grande infection, etc., etc., etc.

»Soyez homme de guerre, gentilhomme, ou vilain, ou bourgeois, il vous
faut travailler à rembourer ce trou, et se aucuns se rendent dedans un
monastère:

    Ils n'y vont pas pour mener vie austère,
    C'est pour remplir ce sac plein de lavailles, etc., etc., etc.

»Que de peine ne prenais-je pas pour combler ce lac punais, pour
amasser le plaisir de ce sac!

    Je crie, je jure, la fausseté j'adjuge,
    ....................................
    Je happe tout et biffle bœuf et vache,
    ....................................
    Je me parjure et je faulse ma foy,
    ...................................
    Par fas je fais et par néfas déffais,
    ...................................
    Pour acquérir quelque chose à ce trou,
    ....................................
    Je ne veuil plus faire faicts que j'ay faictz,
    ....................................
    Mes compaignons, mes amis en substance,
    Laissons tout là! etc., etc., etc.

Ici la langue se tait, et l'acteur (l'auteur) dit quelques mots pour
amener le discours des yeux. Il est bon de savoir que l'acteur a
entendu toutes ces belles disputes en songe; toujours des songes!
Discours des yeulx:

    O dame langue! certes vous dites bien,
    Ce gouffu sale cy ne nous sert de rien.
    ....................................
    Il n'y a chair, viande ne poisson,
    Lard, fruit, beurre, œufs, saulvaiges, venaison,
    Que je ne chasse pour ce maistre pansart.
    ....................................
    Pour ce laissons-le, c'est mon opinion, etc.

Discours des oreilles:

    Las! mes frères, moi qui suis les oreilles,
    J'ay faict pour lui des choses nompareilles,
    Je ne puis plus endurer ceste peine.
    ....................................
    Se j'oy parler de quelque bon disner,
    Incontinent il y faut cheminer.
    ....................................
    Pour ce laissons-le, se vous voulez m'en croire, etc.

Discours du nez:

    Je n'ay de lui gaiges, prouffits ne rentes,
    Fors seulement cette infecte fumée
    Que par trahison ay mainte fois humée,
    ..................................
    Je luy cherche dons odoriférans
    ..................................
    Et il me rend pour tout potaige un vent.
    ..................................
    Dieu le mauldie lui et ses adhérens, etc., etc., etc.

Discours des mains:

    Eusse cent francs de rente et en domayne
    Si faut-il bien que ce grant gouffre ameine,
    Tout mon vaillant, tant qu'il soit rembouré,
    ...........................................
    Rien n'amassons qui n'entre en sa bouticque.
    J'croy qu'il soit pire qu'un hérétique, etc., etc., etc.

Le discours des pieds est une répétition des mêmes griefs diversement
appliqués. A peine est-il fini, que la langue recommence ses
imprécations contre le seigneur ventre, et la conjuration est
résolue. On vient à l'effet: chacun se tient coy. Le premier jour se
passa doulcement,--le second jour, la gueule, nullement ne se veult
taire;--et au tiers jour furent les membres en tel point--pour la
famine que, etc., etc. Alors la langue, toujours la première à parler,
s'aperçoit qu'elle est dupe, ainsi que ses compaignons:

    Tant plus vivons, tant plus décrépitons;
    ...............................
    Il nous vault mieux pour savoir la naissance
    De nostre mal parler à cette pance
    Que de mourir si misérablement.
    ................................
    Or viens çà, ventre, escoute mes complains,
    ................................
    Ne souffre pas que toy, ne ton lignaige
    Ton propre sang endure ce brouillage, etc., etc., etc.

Le ventre se rend aux supplications de l'ingrate, non sans la
gourmander vertement. La leçon profite aux autres conjurés qui
reprennent chacun leur office, et la santé revient au corps expirant.
L'acteur termine la pièce par ces mots:

    O vous lysans! corrigez ce volume;
    Des mots y a mal couchez ung minot
    Et pardonnez à moy pour Jehannot.

On doit pardonner au poure Jehannot; mais comment se pardonner à
soi-même d'avoir payé _son Débat_ cent francs?



VOLUMEN

ERUDITISSIMI VIRI ANTONII CODRI URCÆI.

  Emendate accurateq; impressum Bononiæ per Joannem Antonium
    Platonidem Benedictorum Bibliopolam, nec non civem bononiensem.
    Sub anno Domini M.CCCCC.II, die vero VII Martii, Joanne
    Bentivolo II, patre patriæ, feliciter administrante.

  Edition _primaria_, due aux soins de Philippe Béroald, qui
    la dédie à Galéas Bentivoglio, protonotaire apostolique, en
    reconnaissance de ce que ce prélat lui a fourni les _Mss._
    1 vol. in-fol. en 2 parties, dont la première contient 106
    feuillets, et la deuxième 65; sans autre titre que l'index
    suivant, la rubrique précédente de l'imprimeur se trouvant à
    la fin de la 2e partie; immédiatement avant, 1° la Lettre de
    Bartolomée Bianchini à Mino Roscio, sénateur; 2° la Vie de
    Codrus, par le même; 3° les Sept poésies laudatives de Virgile
    Portus; 4° la Lettre laudative du savant Jean Pin, de Toulouse
    au savant Jean Mourolet, de Tours; 5° une Épigramme du même et
    son Epitaphe de Codrus; toutes pièces latines qui terminent
    le volume. Voici l'index qui sert de titre à notre première
    édition, laquelle est fort rare et renferme exactement les
    mêmes choses que la seconde, de Venise 1506; la troisième,
    de Paris, Jean Petit, 1515, in-4; et la quatrième, de Bâle,
    1540, in-4; sauf que cette dernière offre, en plus, une table
    générale des matières, ainsi que le dit M. Brunet.

(1500-1502.)

  _In hoc vol. hæc continentur._

  ORATIONES seu sermones, ut ipse appellabat      (15)
  EPISTOLÆ                                        (10)
  SILVÆ                                           (22)
  SATYRÆ                                          ( 2)
  ECLOGA                                          ( 1)
  EPIGRAMMATA                                     (97)

Hyacinthe, cordonnier, dit Bélair, dit Saint-Hyacinthe, dit le
chevalier de Thémiseul, auteur du _Chef-d'œuvre d'un Inconnu_, l'un
des hommes qui ont eu le plus d'esprit, a fait, sur l'édition de 1515
(car il n'avait jamais vu la première), une analyse exacte et détaillée
des ouvrages de Codrus Urcæus, principalement des XV discours en
prose qui en sont la partie la plus curieuse et la plus étendue. Cet
excellent morceau, le meilleur, peut-être, de ses mémoires littéraires,
aujourd'hui trop peu lus, servira de base au présent extrait, dont il
nous eût dispensés, si nous n'avions, d'ailleurs, jugé convenable d'y
joindre quelques additions, et de parler de plusieurs notes autographes
de Bernard de la Monnoye, dont notre exemplaire de l'édition de 1502
est enrichi.

_Le premier discours de Codrus_ est donc, ainsi que l'expose fort
nettement Thémiseul, une revue satirique des divers états et des
diverses conditions de la vie, dans laquelle le professeur se plaît
à montrer la vanité de l'esprit humain, pour conclure que tout ce
qu'ont dit et fait les hommes, dans tous les temps, n'est que fables,
_fabulæ_. Il s'y moque des dialecticiens qui enseignent qu'une syllabe
mange un fromage, parce qu'un rat mange un fromage, et qu'un rat
est une syllabe. Il se moque des médecins, des femmes mariées, des
politiques, des prédicateurs, des théologiens même comme des autres,
d'une façon très claire et très hardie, et finit par dire que tout
est fable dans la philosophie, hormis le principe d'aimer Dieu par
dessus toute chose, et son prochain comme soi-même. Au sujet des vaines
disputes des philosophes, sur la nature de l'ame, nous remarquerons
ces sages paroles: «_Quid autem sit anima nondum inter philosophos
convenit, nec unquam fortasse conveniet. O divina sapientia! ô Deus
immortalis! hoc non est hominis, sed tuum officium. Hæ partes tuæ sunt
quid anima patefacere mortalibus!_ Les philosophes ne s'accordent pas
et ne s'accorderont peut-être jamais sur la nature de l'ame. O divine
sagesse! ô Dieu immortel! ceci n'est point du ressort de l'homme, mais
du tien! c'est à toi de révéler aux mortels ce que c'est que l'ame
humaine.»

_La deuxième oraison_ est un discours d'ouverture pour un cours sur
Homère et Lucain, où l'orateur se perd en éloges de la rhétorique, dont
il ne laisse pas pourtant de se moquer aussi (car il est très moqueur),
par la mention qu'il fait du fameux procès entre un écolier d'Athènes
et son maître, au sujet du salaire promis, que le premier refusait en
s'obstinant à ne point plaider, et que le second réclamait; l'un et
l'autre s'appuyant sur cette clause du contrat: _Je vous paierai tant,
lorsque j'aurai gagné ma première cause_; procès qui fournit à M. de La
Harpe, dans son _Cours de Littérature_, une occasion de plus de prouver
excellemment la lumière, en réfutant un sophisme ridicule.

_Le troisième discours_ est une véritable apothéose d'Homère, terminée
par cette hyperbole: «Si vous consultez bien votre Homère, vous
posséderez tous les arts, toutes les sciences; et vous étancherez votre
soif dans une source inépuisable; sinon, vous ne saurez rien, vous
n'apprendrez rien, et vous serez comme Tantale au milieu des eaux.»
Madame Dacier s'est fait de belles querelles, au sujet d'Homère, pour
bien moins.

Le _quatrième discours_, dans lequel Codrus examine s'il faut qu'un
homme sensé se marie, quel choix il doit faire et à quel âge, comment
il doit nourrir et élever ses enfans, sert à faire connaître le
caractère cynique et téméraire de l'auteur, autant que les mœurs
corrompues de Bologne; car la pudeur n'y est pas ménagée. On peut
considérer cette singulière leçon publique comme un plaidoyer pour et
contre le mariage. Thémiseul en rapporte certains passages des plus
licencieux avec complaisance et malice.

Le _cinquième discours_ est tout à la louange d'Aristote et de la
philosophie. Codrus, rappelant la belle définition que donne Platon de
la philosophie, qu'il appelle _la méditation de la mort_, l'explique, à
notre avis, avec plus de subtilité que de raison, quand il prétend que
Platon n'entend point ici la mort naturelle, mais la mort des passions;
il est vrai que ce n'est pas la peine d'assembler un auditoire choisi
pour lui dire les choses simplement: les gens du monde laissent le
bon-sens au peuple. Il est pourtant certain que Platon entendait ici
la mort naturelle; ce qui n'empêche pas que le premier fruit de la
méditation de la mort naturelle ne soit de tuer les passions.

Au _sixième discours_, Codrus prend l'occasion de se défendre contre
ses détracteurs, qui l'accusent, les uns d'être ignorant, les autres
d'aimer les beaux garçons; du reste, il y contredit son précédent
discours; car, des opinions mobiles et contraires des philosophes, il
infère que la philosophie n'est rien qu'un mensonge à mille faces,
proposition par où nous l'avons vu débuter. Ce triste aveu est suivi
de deux récits que Thémiseul ose à peine indiquer, tant ils sont
obscènes; il n'avait pas été si réservé plus haut. Nous le serons moins
que lui, pour cette fois seulement, ne pouvant trouver une plus belle
occasion de montrer ce qu'étaient alors, en Italie, les maîtres et les
disciples, _Eruditissimi viri et auditores benevolentissimi_, ainsi
que les appelle Codrus; et nous rapporterons, en latin, l'une de ces
histoires, qui fera rire les amateurs de _la belle latinité_ sans les
corrompre autrement que n'ont fait tels passages d'Horace et telles
épigrammes de Martial: «_Quædam rustici uxor volens maritum amandare
ut sacerdotem ruralem quem amabat intromitteret, veniente vespera
bovem e stabulo dissolvit et in pascua longinqua relegavit: maritoque
ut bovem quæreret persuasit. Quod dum ille exequeret, interea bonus
adulter bis aut ter rustici uxorem subegit et re patrata discessit.
Rediens rusticus bove reperto adhæsit uxori et inter feminium tetigit,
repperitque irroratum. Admiratus rogavit uxorem:_ cur hoc rorat? _et
illa respondit:_ amisso de bove plorat. _Rusticus ille fatuus credidit
et subinde cum in feminio intrasset, sensit latiorem, et rogans uxorem
de causâ, illa respondit:_ Ridet de bove reperto.»

Le _septième discours_ traite des beautés de la langue grecque.
Pourquoi, dans ce cas, ne vient-il pas immédiatement après le
troisième? observe judicieusement Thémiseul, et pourquoi presque aucun
de ces discours n'est-il à sa place, pas plus le huitième que le
septième? Nous ajouterons que la faute en est à Béroald, et qu'elle est
sans excuse de la part d'un élève chéri de Codrus, qui, ayant suivi
toutes ses leçons, devait en avoir retenu l'enchaînement. Codrus parle
du grec en homme qui n'en perd pas la raison, à l'exemple de beaucoup
de savans de ce temps. Il lui préfère même le latin, qu'il estime
plus plein et plus grave, et pour lequel il se déclare prêt à rompre
la lance au besoin, tout en accordant qu'on doit avoir, pour le grec,
le respect que des enfans ont pour leurs parens; et que cette langue,
ainsi que l'a fort bien dit Quintilien, est la plus douce du monde et
aussi la plus propre à exprimer les choses techniques.

Le _huitième discours_ termine le cours des poètes grecs par une Vie
d'Homère d'une brièveté, d'une nullité peu dignes d'un professeur de
grec.

L'éloge de la Fable en général, d'Ésope, de la Vie pastorale, de
Virgile et de Codrus prend tout le _neuvième discours_.

Le _dixième_ est encore un panégyrique des Lettres grecques.

Le _onzième_ venge le grec de quelques détracteurs, et contient, avec
un second Éloge de la Vie pastorale, une Vie d'Hésiode, dans laquelle
Codrus met ce poète au dessus même d'Homère.

Le _douzième discours_ est un bizarre, cynique, et quelquefois
judicieux éloge du juste-milieu, dans lequel le chapitre de la
génération entraîne l'orateur, selon son penchant, à donner beaucoup de
détails lubriques, et tels, à propos de l'infamie de certains moines,
que nous n'en dirons rien, quoique Thémiseul en parle beaucoup, après
avoir fait, tout à l'heure, la petite bouche.

Dans le _treizième discours_, on voit un panégyrique des arts libéraux
et de l'université de Bologne, laquelle passait, avec raison, pour être
aussi facétieuse que savante; d'où nous est venu le personnage comique
du _Docteur de Bologne_, aussi proverbial qu'Arlequin et Pantalon.

Le _quatorzième discours_ renferme un panégyrique de la vertu, court et
pauvre: la matière n'inspirait pas Codrus.

Enfin, _le quinzième_ est un hommage rendu aux magistrats de Bologne.
Les lettres de Codrus offrent peu d'intérêt, dit Thémiseul, et pourtant
il les analyse avec assez de détail pour dispenser les autres d'en
parler. Quant aux poésies, qu'il juge plus que médiocres, et qu'il
n'examine guère que pour en relever les défauts, à la vérité, avec
autant de goût que de finesse, nous nous permettrons d'être moins
sévères que lui. Par exemple, il n'extrait, de la première pièce à
Jean II Bentivoglio, l'un des braves condottieri de ce temps, qu'un
charmant portrait de ce jeune héros, et s'exprime sur le reste avec
trop de négligence. La pièce entière, qui a 198 vers hexamètres, et
dont l'objet est de célébrer tout ensemble la vaillance, la justice et
l'humanité de Bentivoglio, nous paraît belle d'un bout à l'autre. Les
vers suivans, notamment, ne sont-ils pas de la meilleure école?

    Ordine post alii pedites, equitesque sequuntur;
    Pars clypeos gestant; hos umbræ lancea longæ
    Armat; vos equites ferro pugnatis et arcu.
    Interea horrizonis petit ærea machina bombis
    Sidera; respondentque tubæ, resonantque propinqui
    Montes; et pariter tellus, mare, sidera clamant, etc., etc., etc.

Le dialogue entre Mars et la Paix, qui se disputent Bentivoglio
(Annibal), renferme des beautés véritables, particulièrement la
peinture des maux que tant de guerres entre de petits États avaient
faits à l'Italie. Il y a de la chaleur et du sentiment dans la
complainte de Codrus sur la mort de son jeune disciple Sinibald
Ordolafe. Nous ferons bon marché de l'Eglogue et des deux Satires;
mais, quant aux poésies légères, nous pensons qu'on en peut recueillir
plusieurs que Thémiseul a délaissées, dont quelques unes, il est vrai,
sentent, comme il le dit, le terroir; telle est celle à Glaucus:

    Candide, si mecum prandisses, Glauce, volebam, etc., etc.

Enfin la prose burlesque pour la Saint-Martin est fort gaie.

Les notes latines de Bernard de la Monnoye, d'une écriture très fine
et parfaitement nette, sont au nombre de trente-trois, distribuées
ainsi qu'il suit: vingt-neuf dans les discours de la première partie,
et quatre dans les poésies de la deuxième. Elles sont presque toutes
grammaticales et corrigent tantôt des erreurs de mots ou de noms
commises par l'auteur, tantôt des fautes de l'imprimeur; quelquefois
ce sont de simples dates rétablies, redressées ou ajoutées. Au dessous
du premier index, la Monnoye a écrit son anagramme: _A Delio nomen_,
et une ligne où il annonce que le livre des Fables de Codrus est
perdu. Ne s'est-il pas en partie retrouvé dans les Fables nouvellement
découvertes qu'on nous a données comme de Phèdre? A propos de Galéas
Bentivoglio, la troisième note apprend, d'après Hughellus _sur les
archevêques de Bologne_, que ce Galéas, qui occupa le siége de cette
ville, en 1511, après la mort du cardinal Alidosio, fut, dans la
suite, interdit et dépouillé de ses dignités par Jules II, et qu'il
alla mourir misérablement avec les siens. Quatrième note: Codrus avait
écrit: _feminæ filant_. La Monnoye corrige ainsi: _nent_; et il ajoute:
«Vox barbara qua usus Ordericus Vitalis, usus et Poggius in fabulis,
quin et Hortensius Landus in fortianis quæstionibus, quod mirum.» La
11e note rectifie un passage de Palæphat mal cité par Codrus: «Temere
id reris Codre; nil enim tale apud Palæphatem.» 21e note; au lieu de
_duos opposuit incudes_, «lege _duas_ sed Codro scriptori non admodum
exacto, solecismus facile potuit excidere.» 31e note; au sujet de la
pièce: _Olim cum juvenis fui_, etc., où Codrus déplore l'isolement dans
lequel la vieillesse le plonge, lisez en marge: «mirum de senectute
queri Codrum qui 54 annos non excessit.»

Avant la lettre que Jean Pin écrit à Maurolet, en l'honneur de Codrus,
la Monnoye rapporte: 1° d'après l'Épître dédicatoire de l'Horace de
1519, que François Asulan Andrea, beau-père d'Alde Manuce, adressa à
ce même Jean Pin, alors ambassadeur de François Ier à Venise, que ce
personnage avait été fait conseiller au parlement de Toulouse par Louis
XII; 2° d'après les lettres de Pietro Alciono au chancelier Duprat, que
Jean Pin fut très savant dans les lettres grecques et latines, et qu'il
traduisit en latin, après les avoir mis en meilleur ordre, les dix
livres des histoires romaines de Dion, depuis le duumvirat d'Auguste
et d'Antoine, après l'expulsion de Lépide jusqu'à la mort de Néron.
Ces témoignages honorables, à la mémoire de Jean Pin, toujours de la
main de la Monnoye, sont précédés de la copie également autographe de
l'épigramme suivante de Gilbert Ducherius, adressée à Jean Pin, membre
du parlement de Toulouse, évêque de Rieux (Rivensis).

    Adria te Franci tractare negotia regni
      Sæpe olim vidit, vidit et insubria
    Post exantlatos nullo non orbe labores
      Ut res obtigerat maxima quæque tibi:
    Ordo senatorum, centumque viralis honestas
      Albo te inscripsit, Pine diserte, suo.
    Inde tuæ demum ut virtuti accessio major
      Fiat, Revensi præsul in urbe sedes.
    Si quicquam superest, quo possis altius ire,
      Virtuti haud deerunt numina sancta tuæ.

Maintenant relevons, avec et sans Thémiseul, quelques détails de la
vie de Codrus, par Bianchini, qui avait été l'élève et l'intime ami
de ce professeur. Antoine Urcæus, surnommé Codrus, naquit à Herberia,
petite ville du territoire de Reggio, le 15 août 1446, un peu avant
le jour. Son aïeul, fils d'un potier du Brescian, fut le premier de
sa famille qui s'établit à Herberia. Sa mère mourut en couche, ce
qu'il rappelle d'une manière touchante dans son premier discours, en
la nommant _Mater dulcissima_. Il fut de bonne heure, et pendant 14
ans, professeur de belles-lettres à Forli; puis il vint professer à
l'université de Bologne le grec, le latin et la rhétorique, et mourut
dans ces fonctions, à Bologne, en 1500, au monastère de Saint-Sauveur,
où il avait voulu être transporté. On voit qu'il avait alors 54 ans.
Bayle s'est donc trompé quand, sur la foi de Spizelius, _De felice
litterato_, et de Léandre Albert _dans sa description de l'Italie_,
il a fait mourir Codrus à 76 ans, en 1516. Valérien de Bellune s'est
également trompé en disant, dans son curieux ouvrage _De infelicitate
litteratorum_, que notre professeur mourut assassiné cruellement par
des brigands d'une faction ennemie (_ab adversæ factionis latronibus
fœdissimè trucidatus_); car il mourut d'un asthme, après un excès de
table. Le christianisme de Codrus avait toujours été suspect durant
sa vie, sinon dans ses actes extérieurs, au moins dans ses pensées,
ses paroles intimes et sa conduite privée; mais il donna, en mourant,
de grands signes de religion et de repentir mêlé de terreur et de
vanité, se recommandant à Dieu et à la Vierge, et plaignant le monde
savant de ne l'avoir plus. On l'accusa de pédérastie, et quoi qu'en
dise Bianchini avec indignation, ce n'est pas sans sujet, si l'on s'en
réfère à ses épigrammes à Glaucus, surtout à celles qui commencent
par ces mots: _Huic ego jam volui_, etc., _dum fui impubes_, etc.,
_inter formosos juvenes_, etc., etc. Il était violent, châtiait parfois
avec barbarie ses écoliers, qu'il excellait, néanmoins à instruire
et à s'attacher. Son surnom de Codrus lui vint de ce que le prince
de Forli, s'étant un jour recommandé à lui, sur la voie publique, il
répondit: _Mes affaires vont bien, Jupiter se recommande à Codrus_
(_Jupiter Codro se commendat_). Il eut d'illustres disciples, tels que
Palmari, Volta, Paleoti, Albergoti, Bianchini et le jeune Béroald;
comme aussi d'illustres amis, entre lesquels on distingue les princes
de Forli et de Ferrare, ceux de Bologne, les Bentivoglio, Politien,
Buti, Alde Manuce, Tiberti, Garzoni, Guarini, Ripa, Lambertini, les
deux Roscio, Foscarini; la plupart savans, dont quelques uns avaient
été ses maîtres. Galéas Bentivoglio le fit peindre par Francia. Rien
de plus laid que sa figure, à en juger par la gravure que Thémiseul en
donne, laquelle est de Blesweyck. Il y ressemble, en laid, au fameux
violon moderne Paganini. Bayle, selon Thémiseul, a trop vanté et trop
plaint Codrus, en avançant qu'il fut un des plus savans et des plus
malheureux auteurs de son siècle; car Politien, Béroald, Ficin, Pic de
la Mirandole furent plus savans que lui, dont le savoir était confus et
la mémoire mauvaise; qui lisait presque toujours ses leçons; et, d'un
autre côté, il fut plus heureux qu'il ne devait s'attendre à l'être, vu
ses hardiesses et ses mauvaises mœurs. Son mérite spécial fut d'être
bon latiniste. Le service qu'il rendit à Plaute, en rétablissant son
_Aulularia_, fait honneur aux deux. Bayle encore n'aurait pas dû dire
qu'après l'incendie de ses papiers, Codrus s'alla cacher dans les
forêts pour y mener une vie sauvage, tandis qu'il ne fit que s'aller
coucher, pour une nuit, hors de Forli, sur un fumier; vomissant des
imprécations contre la Vierge, à laquelle il signifia, en bon latin,
qu'il voulait aller en enfer, et qu'elle s'en tînt pour avertie au
jour de sa mort; ce dont nous avons vu qu'il se repentit bien quand le
grand jour fut arrivé. Montesquieu, dont le valet de chambre brûla, par
mégarde, la _Vie de Louis XI_, ne fit pas tant de bruit pour une perte
bien plus grande, sans doute, que celle du livre intitulé _Pastor_,
qu'avait composé Codrus, et qui fut brûlé par sa propre négligence:
aussi Montesquieu n'eut-il pas de pardons à demander à la Vierge en
mourant. Codrus ne fut peut-être sublime qu'une fois; mais certainement
il le fut dans l'épitaphe qu'il voulut faire graver sur son tombeau,
laquelle consiste dans ces seuls mots: _Codrus eram_. Mais en voilà
bien assez sur le docteur de Bologne. En résumé, Codrus fut un très bel
esprit, plein de notions variées plus que profondes, érudit plutôt que
réellement savant. Une multitude de faits et de textes surchargeaient
sa tête et s'y confondaient, pour en sortir avec agrément et vivacité,
mais sans méthode, sans but précis, et, par conséquent, sans autre
résultat (du moins dans ses discours publics) que d'amuser ses
auditeurs et de faire parler de lui.

C'est là, du reste, tout le fruit qu'on doit attendre communément
de ces réunions fastueuses, instituées, dit-on, pour nourrir les
contemporains des graves enseignemens de l'histoire et des pures
inspirations du goût littéraire. Sans doute apparaissent quelquefois,
dans ses chaires illustres, d'inespérés phénomènes qui nous démentent
noblement ici, et que, loin de méconnaître, nous admirons autant que
personne au monde; mais, pour un de ces êtres privilégiés, pour un
orateur brillant, chaste, solide et fécond tel que Quintilien dans
Rome, tel que M. Villemain ou ses émules dans Paris, que de sophistes
prétentieux, que de rhéteurs vides et bouffis il faut entendre an
milieu d'applaudissemens déréglés! Généralement, on ne devrait prêcher
en public que la religion et la morale, science première, dont le but
est l'ordre social même, et le champ, la conscience universelle: quant
aux lettres, quant à l'histoire et à la philosophie, tant d'apparat
nuit plus qu'il ne sert à leur propagation; les hommes faits ne s'y
avanceront que par le travail silencieux et réfléchi de cabinet,
les jeunes élèves, que par le régime sévère, constant et régulier
du collége; et non dans des assemblées théâtrales, où les maîtres,
intéressés à s'ouvrir des voies nouvelles, renversent de front ou de
côté tout ce qui se rencontre devant eux, ou l'auditoire adulé ne
demande qu'à se créer de nouvelles idoles. Aussi ne voyons-nous jamais
plus briller ces assemblées consacrées au triomphe des lettres qu'à des
époques où l'art et le goût ne sont déjà plus: c'est comme le festin
des enterremens. _Requiescant._



MORALITÉ TRÈS SINGULIÈRE

ET TRÈS BONNE

DES BLASPHÉMATEURS DU NOM DE DIEU;

  Où sont contenus plusieurs exemples et enseignemens à l'encontre
    des maulx qui procedent a cause des grans Juremens et
    Blasphèmes qui se commettent de jour en jour, et aussi que
    la coustume n'en vaut riens, et qu'ils finent et fineront
    très mal s'ils ne s'en abstiennent.--Et est la dicte Moralité
    à dix-sept personnaiges dont les noms s'ensuyvent ci-après,
    premièrement: Dieu, le Crucifix, Marie, Séraphin, Chérubin,
    l'Église, la Mort, Guerre, Famine, le Blasphémateur, le
    Négateur, l'Injuriateur, Briette, le fils de L'Injuriateur,
    Satan, Béhémoth, Lucifer. (Gothique, sans date, mais de 1531 à
    1540; 52 feuillets en 13 cahiers.) A Paris, par Pierre Sergent.

  Avant 1820, on ne connaissait, de ce curieux monument de notre
    ancien théâtre, dit un de nos plus distingués bibliophiles,
    qu'un seul exemplaire imprimé, qui fut acheté cinq sous, en
    1793, sur le pont de Rouen, par un curé de Normandie, et vendu
    800 francs, en 1818, à la bibliothèque royale. La Société des
    bibliophiles français le fit réimprimer, en 1820, par M. Firmin
    Didot, sous la direction du savant que nous venons de désigner
    pour l'insérer dans le tome 1er de ses _Mélanges_. Vers 1830,
    un amateur éclairé a fait exécuter en _facsimilé_ une nouvelle
    réimpression de cette moralité dont nous allons donner une
    analyse succincte, le peu de mots qu'en ont dits les frères
    Parfait ne nous paraissant pas devoir suffire. Il n'est pas
    inutile de mentionner ici que les _Mélanges des Bibliophiles
    français_, n'étant tirés qu'à 25 exempl., et la réimpression de
    cette moralité, en _facsimilé_, ne l'étant qu'à un très petit
    nombre, l'ouvrage est encore aujourd'hui peu commun.

(1502-31-40--1820.)


Le drame des Blasphémateurs du nom de Dieu sort d'une source plus
nouvelle que celle du mystère de la Passion de Notre Seigneur
Jésus-Christ, quoique plusieurs écrivains recommandables, tels que
la Croix du Maine, du Verdier, Vauprivas et le Duchat les aient
confondus dans une origine commune. L'erreur de ces derniers tient à
ce qu'ils n'ont pas distingué les Mystères d'avec les Moralités, ce
qu'ont fait judicieusement les frères Parfait dans leur _Histoire du
Théâtre Français_, ouvrage, par parenthèse, très estimable, dans sa
simplicité de rédaction, par le nombre et l'exactitude des recherches
qu'il suppose et des renseignemens qu'il donne. Les Mystères,
disons-le avec nos excellens guides, étaient des pièces sérieuses,
tirées exclusivement de l'Histoire sacrée et profane, mais plus
souvent des récits de l'Ancien et du Nouveau Testament. La troupe,
dite des _Confrères de la Passion_, en avait le monopole qui leur
fut accordé sous Charles VI, en 1402, et retiré, sous François Ier,
en 1548, par suite des licences qu'ils s'étaient données, ou que le
public se donnait, à leur occasion, aux dépens de la religion. Quant
aux Moralités, elles formaient le domaine des clercs de la basoche,
corporation de jeunes légistes, successivement favorisée par nos rois,
dont l'établissement remontait à Philippe le Bel, en 1303, et qui, par
un effet de la gaîté naturelle à la jeunesse, s'étant, depuis longues
années, attribué le privilége d'amuser la capitale par toute sorte de
fêtes, avait voulu, à l'instar des confrères, fonder un théâtre, ce
qu'elle fit quelque temps après 1402, sans pouvoir néanmoins exploiter
le champ des grands sujets historiques, réservé entièrement à leurs
aînés. Il advint aux basochiens ce qui était advenu aux confrères;
c'est-à-dire qu'après avoir débuté moralement, saintement même, si
l'on veut, en faisant de leurs petites compositions, de mille vers au
plus, des instructions édifiantes pour les spectateurs presque toujours
sous le voile allégorique, en personnifiant les vertus et les vices,
en faisant dialoguer, dans un but honnête, _Franche voulunté_ avec
_Contrition_, _Chasteté_ avec _Bien advisé_, _Luxure_ avec _Malefin_;
le tout en présence de Dieu, de Marie et des Anges, à la barbe de Satan
et de Beelzébuth, ils finirent, dans leurs _Moralitez_, dégénérées
en farces, par devenir de vrais diables de malice et de satire
personnelle; d'où s'ensuivit qu'après bien des vicissitudes et force
arrêts pour et contre eux, après qu'entre autres choses, ils eurent été
supprimés par Charles VIII, et rétablis par le bon roi Louis XII, qui
voulait, disait-il, s'entendre crier la vérité, fût-ce par la bouche
de la satire, ils furent interdits tout à fait en 1540, _sous peine de
la hart_, pour n'avoir plus, depuis lors, que des destinées vulgaires
et obscures. La licence fut plus heureuse à la suite des _Enfans
sans soucy_, dans les _Farces joyeuses_ et les _Sotties_; mais nous
parlerons en leur lieu des _Enfans sans soucy_, ces patriarches de nos
petits théâtres; maintenant tenons-nous aux _Moralitez_, et notamment à
celle qui fait le sujet de cet article.

Une opinion conjecturale, bien fondée d'ailleurs sur le ton de bonne
foi qui règne dans l'ouvrage, tout grossier qu'il est, a fait penser
que la moralité des blasphémateurs datait de l'année 1502 environ.
Elle ne serait donc pas des plus anciennes; la première inscrite dans
le catalogue des frères Parfait, étant _celle de la Vigile des Morts_
par Jean Molinet (1474); mais elle tiendrait encore un rang d'âge très
sortable dans la période morale, puisqu'elle aurait précédé celles
de _Mundus, Caro, Demonia, de l'homme juste et l'homme mondain, de
l'enfant prodigue_, et aussi la pathétique moralité _de la chaste
villageoise_ dont on verra l'extrait dans ce recueil analytique.
Les Blasphémateurs débutent par un prologue en vers édifians et
soporifiques, terminé par cet avis de l'auteur aux spectateurs: «_Je
vous supply que nul ne parle haut--Et ne face nully bruict qui nous
nuyse;--Patience est vertu qui moult vault--Et qui l'a ung ainsi
chascun la prise._»

Les diables paraissent: Lucifer appelle ses frères les démons: «_Haro!
haro! haro! j'enraige,--Où estes-vous, meschans truans?_»

Satan vient: «_Que veux-tu, mauldict Lucifer?--Que te faut-il, beste
sauvaige?--Je viens tout droict du pays de France--Où j'ay faict faire
mille maulx,--Encontre Dieu et sa puissance,--Par meurtriers et par
larronneaux._»

Béhémoth arrive aussitôt, et dit: «_Je viens de Sainct-Jacques en
Galice--Où j'ay faict le diable et sa mère--Car un marrault mauldict
et nice--Devant tous a tué son père.--J'ay faict coucher une
commère--Lubricque, mauldicte et dampnable--Plusieurs foys avec son
compère,--Dont auront douleur innombrable._»

Voilà de hautes œuvres de ces deux diables, et pourtant Lucifer n'en
est pas content; il leur souhaite la fièvre quartaine et leur commande
d'aller «_Tôt par monts et par vaux--Faire jurer le nom de Dieu--A
garses et garsonneaux,--En toute place et en tout lieu_; ce que
Satan promet, se soumettant, au cas contraire, à être _dedans le feu
infernal, aggravanté_. Sur ces entrefaites, survient un bon vivant qui
se propose de mener _vie de liesse_, sans se douter qu'il va devenir le
Blasphémateur. Les stances qu'il débite sont d'un rhythme harmonieux,
qui paraîtrait tel, même encore aujourd'hui:

          Fy de marchans,
          Fy de paysans,
    Au regard de ma regnommée!
          Gentils gallans
          Seront fringans
    Par le sang bieu, c'est ma pensée!
          Puisqu'il m'agrée
          Toute l'année
    Je mesneray jeux et esbats;
          De mon epee
          Gente et parée
    Tuerai villains, chétifs et matz.

L'épicurien chanterait encore si Satan n'était venu l'interrompre
pour lui conseiller de jurer le nom de Dieu, dans la vue d'être
heureux et redouté. Le conseil plaît au quidam, qui se prend à ne
plus rien proférer que précédé de _vertu Dieu! sang Dieu! tête Dieu!_
etc.; ce qu'entendant l'édifiante Briette, _incipit_ à sermoner le
Blasphémateur, qui a la velléité de se repentir, et qui sort avec sa
prêcheuse pour laisser la place à Lucifer. Nouvel appel de Lucifer
à Satan et à Béhémoth, pour leur recommander surtout le blasphême
du rédempteur. Belles promesses des deux diables. Dialogue entre un
renieur et le Blasphémateur: puis, vient Béhémoth, qui, ayant mis le
cœur au ventre de l'injuriateur et de son fils, produit une grêle
de _vertu Dieu! sang Dieu! tête Dieu!_ à ne s'y plus reconnaître. Le
père injuriateur commence: «_Le sang Dieu! puisque j'ai argent,--Je
vivrai à mon appétit,--Comme les enfans du présent.--Ensuy moy en faict
et en dict!_» A quoi le fils répond: «_Par Dieu! ne serez desdict_,
etc., etc.»--«_Le sang Dieu_, reprend le père, _tu es proprement--De
la condition que estoye--Quand j'estois petit seurement_, etc., etc.»
Ce dont le fils convient en ces mots: «_Au diable sois si je ne
suis--Délibéré de fil en lice_, etc., etc.»

Pendant que les interlocuteurs sont en si beau train, arrive l'Église
qui _incipit_ en ces termes pompeux: «_Souverain roy omnipotent--Du
Firmament!_ etc., etc.--_Je m'esbahis certainement--Présentement--Des
juremens qui te font guerre_, etc.» L'Église prend un crucifix en main,
se promet de châtier les blasphémateurs, et sort. Le Blasphémateur en
titre, le Renieur et Briette reviennent; l'injuriateur les suit; et
les juremens de recommencer _par sainte Madeleine! par saint Médard!
par la croix Dieu!_ etc., etc. Nos jureurs mettent la table à manger,
_ponunt mensam_. Voilà tout d'un coup que la Guerre, la Famine et la
Mort entrent en scène pour se vanter de leur savoir-faire, ce qui
ouvre au poète le champ de la satire. Les convives sacriléges n'en
perdent ni un coup de dent ni un coup de vin, et Briette elle-même, en
belle humeur, veut, _par saint Germain_, que _totum efficiatur vitrum
plenum vino_. L'Eglise essaie de troubler cette grosse joie avec des
remontrances moitié en latin et moitié en français; les buveurs ne
continuent pas moins de jurer, renier, boire; et même ils se mettent
à jouer, tout en reniant le Créateur. Les joueurs ivres se querellent
et n'en boivent que plus. «_Ah! je boirai si vous voulez_, dit le
Renieur, _mais je pisserai sous la table_.» Briette va plus loin en
bons propos, et jure que, si quelqu'un demande..... ses faveurs, il
les aura, _s'il est jolyet_. Quoi! Briette qui prêchait si bien, il
n'y a qu'un moment, dire de pareilles choses! ce que c'est que la
mauvaise compagnie! Alors Lucifer, jugeant la poire mûre, se montre en
appelant Satan et Béhémoth pour qu'ils s'emparent des coupables; mais
préalablement ceux-ci font un nouvel assaut de juremens et de discours
libertins. Briette, surtout, se distingue en petits vers de cinq pieds
tout à fait coquets, où, par parenthèse, les rimes des deux genres
s'entre-mêlent assez régulièrement. Sur ces entrefaites, l'Église
vient tenter un dernier effort. «_Qui es-tu? que maugré Jésus--tu nous
remplis le cul d'abus?_ lui dit le Blasphémateur.» L'Église, sans se
fâcher, répond gravement: «_J'ay nom l'Église.--De quoi sers-tu?_ lui
demande le négateur.--_Je te baptise_, répond _Ecclesia_.» Là dessus
long récit des cérémonies du baptême, et puis sermon. Les convives
tiennent bon. «_Va au diable! va te...; par Dieu! je te romprai les
dents._ L'Église n'oppose à ces infamies que doux reproches et saintes
exhortations; mais il est grand temps que Dieu vienne à son aide, car
les buveurs commencent à la vouloir gourmer. Aussi apparaît-il pour
prononcer de dures sentences, qui, soutenues du crucifix, ébranlent
un peu le courage de la compagnie. Celle-ci se réconforte, toutefois,
et reprend ses juremens et ses renégations jusqu'au point de vouloir
crucifier Dieu. Soudain Marie, Chérubin, Séraphin accourent tout en
larmes faire des complaintes. Représentation de la Passion. L'Église
revient haranguer les nouveaux déicides. Point de repentir chez
ces gens; il faut absolument que Séraphin et Chérubin les jettent
à terre, leur crèvent les yeux, et les menacent de pis. Cependant
les voilà qui se relèvent et recommencent encore, en disant qu'ils
veulent mourir dans l'impénitence finale. Pieux discours de Marie en
opposition aux discours des trois diables. Enfin les trois fléaux
tombent sur les bandits et les tuent. Les ames de ces vilains morts
sont livrées aux diables, qui, après leur avoir fait le tableau des
douceurs qui les attendent, _ponunt eas in cacabinam_. Alors ces ames
se lamentent: il est bien temps! elles regrettent leur vie et Satan
triomphe. «_J'en aurai d'autres encore_, dit-il, _en Languedoc et en
Esture,--en Portugal et Beauvoys_ (Beauvoysis),--_Allemands, Flamands
et Françoys,--et Pigourdins et Bourguignons,--Anglois, Ecossois et
Bretons_, etc., etc., etc.» Briette s'écrie: «_O souverain débonnaire!
justement nous sommes punis._» Ainsi le confesse, de son côté, le
Renieur. L'Injuriateur lui-même veut se réconcilier. L'Eglise, toute
miséricordieuse, écoute la voix de ce repentir tardif; elle pardonne et
dit: «Chantons _Te Deum laudamus!_»

L'auteur de cette Moralité n'est pas connu. Ce pourrait bien être Jehan
Molinet, qui avec Barthélemy Aneau, Jehan d'Abundance le basochien, et
Jehan Bouchet, dit le Traverseur, étaient les principaux fournisseurs
en ce genre de pièces. En tout cas, elle ne saurait appartenir à
Barthélemy Aneau, qui fut plus tard luthérien; ni à Jehan Bouchet, qui
avait trop d'esprit pour un tel ouvrage; surtout si, comme nous le
croyons, il est le père de la moralité de la _Chaste villageoise_.



LES REGNARDS

TRAVERSANT LES PÉRILLEUSES VOYES

DES FOLLES FIANCES DU MONDE;

  Composées par Sébastien Brand, lequel composa la Nef des Fols,
    dernièrement imprimé à Paris, par Michel le Noir, libraire
    demeurant sur le pont Sainct-Michel, à lymaige Sainct Jehan
    levangeliste, et fut achevé lan mil cinq cens et quatre, le
    XXI jour de may. 1 vol. in-4 gothique, figures en bois. (_Très
    rare._)

(1504.)


Cet ancien et précieux écrit de morale est le chef-d'œuvre du célèbre
Jean Bouchet, qui en prit le surnom de _Traverseur_, auteur dramatique
des plus estimés du 15e siècle, et savant historiographe, comme le
prouvent ses excellentes _Annales d'Aquitaine_. Né à Poitiers, en
1476, il y devint procureur distingué, se fit une grande réputation
par ses écrits, et mourut vers 1550. Est-ce prudence ou modestie de
sa part; est-ce caprice de son premier éditeur, Antoine Vérard, qui
fit mettre les _Regnards traversant_, etc., sous le nom de Sébastien
Brand, fameux jurisconsulte de Strasbourg, né en 1454, mort en 1520?
Nous l'ignorons; mais il n'y a point de doute à élever sur le véritable
auteur du livre, puisque son nom et sa patrie sont écrits en forme
d'acrostiche au commencement du chapitre intitulé: _Exhortation où
par les premières lettres des lignes trouverez le nom de l'acteur et
le lieu de sa nativité_. L'analyse exacte de ce livre serait plus que
difficile, attendu qu'il manque absolument de méthode, à l'exemple de
tous les traités philosophiques de cette époque, soit en Italie, soit
en France. On voit bien que les premiers prosateurs ont été formés par
les poètes: ils courent à l'aventure en tout sens, sous la conduite
de l'imagination plutôt que de la raison, et fournissent ainsi leur
carrière démesurée sans l'avoir proprement commencée ni finie. Ainsi
procède le penseur Michel Montaigne lui-même; mais celui-là, pour le
coup, est pourvu de tant de génie et de verve gasconne, qu'il est
encore plus malaisé de l'oublier que de l'extraire. Contentons-nous
donc de faire connaître, par quelques citations, le style et la manière
du _Traverseur_, après avoir, avant tout, rendu hommage à sa fécondité,
à ses vues saines, à ses réflexions solides, et à la pureté surprenante
de sa diction, principalement dans sa prose, infiniment préférable à
ses vers, d'abord beaucoup trop multipliés. _Les Regnards traversant_
comprennent trois parties: la 1re, toute en prose, est divisée en 13
chapitres de réflexions et de censures judicieuses sur le relâchement
des mœurs, l'inconstance du peuple, la vraie et la fausse noblesse,
les devoirs et les vices des grands, les folles espérances de ceux qui
s'attachent trop aux biens de fortune et aux dignités, l'hypocrisie
des femmes, des moines et des gens de cours; sur les envieux, les fous
amoureux et les usuriers; sur les mauvais conseillers des princes,
les violateurs des franchises de l'Église, la vie dissolue du clergé,
les inconvéniens du célibat des prêtres, qu'il admet pourtant par
respect pour les canons; sur la justice et ses organes, sur l'objet
de l'autorité royale, les châtimens dont Dieu a frappé la France,
etc., etc., le tout mêlé d'exemples, de rapprochemens historiques
et de textes sacrés. La 2e partie est en vers: c'est une suite de
pièces morales du rhythme de huit et de dix pieds, que l'auteur
nomme ballades, où il passe en revue les sciences, les arts, les
professions, les métiers, pour en montrer les abus, depuis le labourage
jusqu'à la médecine; depuis la charpenterie jusqu'à la chevalerie;
depuis la théologie jusqu'à la musique; et aussi tous les vices qui
affligent l'humanité en général. Il règne un peu de mélancolie et
beaucoup de négligence dans les vers de Bouchet. On peut, si l'on veut,
s'en prendre à la maladie dont il nous dit qu'il était alors tourmenté.
Au surplus, rien de plus moral que cette macédoine poétique. La 3e
partie a donné à l'ouvrage entier son titre, et c'est la plus étendue.
Le sujet en est un vieux pécheur de renard, lequel sentant poindre
l'aiguillon de la mort, veut faire une bonne fin et se confesse. Les
exhortations du confesseur, flanquées de longs passages des Écritures,
forment presque tout ce poème plus ennuyeux encore qu'édifiant, et
fort au dessous des réflexions et des ballades précédentes. La
totalité du livre peut être considérée comme une explication des
figures allégoriques, gravées sur bois, qui précèdent les chapitres,
et où l'on voit des renards en divers costumes et diverses attitudes.
L'esprit humain aime naturellement les allégories, les énigmes, le
merveilleux; c'est ce que témoignent les premiers auteurs de toutes les
littératures, par les formes contournées dont ils ont enveloppé leurs
productions.

Voici maintenant de courts échantillons des vers et de la prose de Jean
Bouchet:

    Il ne faut point que le Seigneur se rye
    Quand ses subjects sont en mutinerie,
    Mais à cela doibt saigement pourvoir
    Et tout premier doibt oster pillerie,
    Et d'avec luy deschasser flatterie;
    Car ces deux vices font maints maux recebvoir,
    En oultre ce, je lui fais assavoir
    Que s'il ayme trop argent ou avoir,
    Tout yra mal; ce n'est point mocquerie, etc.

    Les nobles font aujourd'hui tant de maulx
    A leurs subjects et très poures vassaulx
    Que l'air en put et le ciel en murmure.
    Les juges font de trop villains deffaulx,
    Les advocats sont cauteleux et faulx,
    Les procureurs font pis, je le vous jure,
    Et le marchant pour bien pou se parjure,
    Faisant à Dieu et son proème injure.
    Les mécanies si sont trompeurs et caulx;
    Sergens, notaires font mainte forfaiture;
    Le laboureur près son champ et pasture,
    Ne fait pas moins nonobstant ses travaux.
    Curés, evesques et prebstres séculiers
    Des abus font à cens et à milliers
    Que je ne nomme parce qu'on le scet bien.
    Abbés, prieurs et moynes réguliers
    Sont aujourd'hui si très irréguliers
    Qu'on ne pourrait dire d'eulx aulcun bien.
    ........................................
    C'est grant horreur, pour au propos venir,
    Des gens d'église auxquels on voit tenir
    Publicquement bastards et concubines.
    Femme ne peut si bien se contenir
    Qu'ils ne facent à pesché parvenir, etc., etc.


DES FOLS AMOUREUX.

«O fols amoureux qui metiez vostre cueur en une chose tant vile et
abominable, regardez le dangier où à vue d'œil vous vous mettez.
Considérez les maulx que les fols amoureux ont pour leurs sottes
amourettes. Les uns en sont occis, les aultres en sont malades, les
aultres en sont perturbés de leurs sens, les aultres destruits et
mis à poureté, les aultres abétis, et les aultres impotens pour les
froidures qu'ils ont en leur jeunesse endurées à la porte de leurs
dames. Il fault aller, venir, traverser, regarder en crainte, saluer
sous le bonnet, porter boucquets, bagues et afficquets; il fault pomper
et triumpher. Le fol amoureux cuide par adventure estre aimé, et on se
mocque de lui, on lui rit devant, et par derrière on le mort. On prend
de lui ce qu'on peut, et puis a le douloureux congé. Toute la nuit il
pense à celle qui ne tient compte de lui...; il songe et resve et ne
peult à personne tenir propos. Il est fantastique.»


DES MURMURES DES ENFANS D'ISRAEL.

«Vous desirez la guerre en vostre pays! peuple français! pour vous
enrichir, et c'est la chose qui plus appauvrit. Vous ne cerchez
que mutation de temps et convoitez ce qui plus vous est contraire.
Prenez pour exemple la mutinerie et la braguerie de Paris, qui fut à
plusieurs personnes pour lors joyeuse, et depuis très angoisseuse,
et dont ils crièrent, hélas! cent fois le jour. Peuple, peuple, vous
vous plaignez des princes et dictes qu'ils ont toutes vos richesses;
mais vous suffise d'autant que j'ay congnu la discorde de vostre vie
que vous-mesmes estes la cause de vostre poureté par trois choses:
la première vostre mauldite et malheureuse envie; la deuxième la
dissolution des divers estats et la superfluité des habits; la
troisième et principale chose sont les blasphèmes. Peuple français,
cuidez-vous avoir ayde de celuy que vous mesprisez et blasphémez?»

Nous finirons ces citations par les sages paroles du confesseur du
Renard, sur le néant de la beauté en présence de la mort.

    Certes cheveu ne demourra
    Tantost après que l'on mourra
    Mais demourra le test plus net
    Que n'est le cul d'un conninet.
    ...............................
    Ces yeulx qui sont vers et rians
    Et de vanité si frians,
    Ce nez si bel et si traitis
    Ce vis si poli si faitis
    Et celle face coulourée
    Ceste bouche si aournée
    Que par si grant delict on baise
    Quant on la tient à son ayse,
    Tretout cela que devenra
    Quand dedans la terre viendra
    Et les vers auront faict leurs noces.
    Des yeulx ne seront que les fosses,
    Les os tout nuds du front, du vis,
    Et celle gorge si polie
    Dont mainte femme est si jolie,
    Pardessus ce fourchu menton
    Celle poictrine en qui met on,
    Especiallement des femelles
    Ces tétins poignans, ces mammelles
    Dont les hommes font les cembaux,
    Ce corps qui est si gent, si beaux
    Et si acézinés par dehors;
    Et oultre plus que sera lors
    De ces reins derrière et devant,
    Parler n'en ose plus avant.
    Et après de ces trumaux blancs
    Dont elles sont si glorieuses.
    .................................
    La gloute vermine et les vers
    Et en l'esté et en l'hyvers
    Si ne laisseront rien que manger, etc., etc.



LE JEU DU PRINCE DES SOTZ

ET MÈRE-SOTTE;

  Joué aux Halles de Paris, le mardi gras, l'an mil cinq cens et
    unze. Fin du Cry, Sottie, Moralité et Farce, composez par
    Pierre Gringore, dit Mère-Sotte, et imprimez pour icelluy.

  Un vol. petit in-8 gothique de 44 feuillets, de la plus grande
    rareté, dont M. de Bure, n° 3269, dit qu'on ne connaît qu'un
    seul exemplaire, lequel est dans la bibliothèque royale. Notre
    exemplaire en est une copie manuscrite, figurée sur papier
    fort, et si bien exécutée en gothique avec le frontispice et
    la devise: raison partout; partout raison; tout par raison,
    qu'on peut la considérer comme aussi précieuse que l'édition
    originale. Cette copie nous a été vendue 120 fr. par M. le
    libraire Techener, qui l'avait achetée, en 1829, à Londres, à
    la vente des livres de M. Langs. Caron a réimprimé cet ouvrage,
    en 1800, pour sa rare collection de différens ouvrages anciens.

(1511-1800.)


Il convient, à propos du chef-d'œuvre des anciennes pièces de
théâtre appelées _Sotties_, de rappeler au lecteur la source de ce
genre d'ouvrage et les particularités relatives aux auteurs qui
s'illustrèrent le plus dans cette carrière hasardeuse de la comédie
burlesque. Les frères Parfait nous apprennent, d'après l'histoire
de Paris et les œuvres de Marot, que les _Sotties_ naquirent d'une
société de jeunes gens spirituels et malins formée sous le règne de
Charles VI, temps d'émancipation et de licence, laquelle prit le nom
de société des _Enfans sans Soucy_. Cette association eut bientôt ses
lettres patentes, son organisation hiérarchique, son chef intitulé
_le Prince des Sots_, son grand dignitaire qui fut _Mère-Sotte_, son
costume à capuchon avec des oreilles d'âne, ses jours fériés où elle
faisait son entrée solennelle dans Paris, et ses représentations aux
Halles. D'abord son répertoire était restreint aux plaisanteries
dialoguées de la dernière classe; il s'agrandit ensuite par l'effet
d'une transaction avec la basoche qui lui permit de jouer des farces
et même des moralités; enfin les succès prodigieux qu'elle eut
engagèrent les confrères de la Passion à lui donner, sur leur scène,
droit de bourgeoisie. On sait que Louis XII ne dédaigna pas d'assister,
en personne, à ses jeux où les actes du gouvernement n'étaient pas
ménagés. François Ier ne se montra pas moins tolérant pour ses joyeux
écarts; et c'est à elle qu'on doit principalement attribuer cette verve
plaisante et frondeuse qui, pendant long-temps, a constitué, en France,
le seul contre-poids de pouvoirs d'ailleurs exorbitans. La société de
_la Calotte_, si à la mode sous Louis XV, peut être considérée comme
une émanation des _Enfans sans Soucy_, qui, de nos jours, usent et
abusent de leurs priviléges sous la double égide de la liberté de la
presse et de la caricature.

_Les Enfans sans Soucy_, auxquels Clément Marot s'était associé,
eurent, de 1500 à 1548, leur âge d'or, et aussi leur triumvirat dans
Pierre Gringore, Jean Marchant et le Sieur, comiquement nommé le
seigneur de Pont-Alletz, tous trois fontaines inépuisables de grosse
gaîté, tous trois acteurs de leurs pièces aussi bien qu'auteurs, et
de plus charpentiers, c'est à dire entrepreneurs des échafauds sur
lesquels se jouaient les _Farces et Sotties_. Ils marchèrent ainsi
gaîment à leur décadence commencée vers 1600, et à leur chute radicale
arrivée de 1612 à 1629--32, par suite de plusieurs procès perdus contre
les comédiens de l'hôtel de Bourgogne. Cette fin leur fut commune avec
les clercs de la basoche et les confrères de la Passion: ensemble
ils avaient fondé l'édifice du théâtre, d'autres l'achevèrent; mais,
pendant leurs beaux jours, de quels triomphes ne jouirent-ils pas!
Le seigneur de Pont-Alletz avait, dans la capitale, une popularité
singulière qu'il devait à sa petite taille, à sa grosse bosse et à un
air de dignité brochant sur le tout qui commandait le rire. Bonaventure
des Perriers raconte qu'un jour qu'il tambourinait son spectacle à la
porte de Saint-Eustache pendant le sermon, l'auditoire quitta tout d'un
coup l'église pour courir à lui; sur quoi le curé étant sorti furieux
pour aller demander à Pont-Alletz d'où lui venait cette audace de
tambouriner pendant que lui curé prêchait, le seigneur de Pont-Alletz
répondit au curé: «Et vous qui vous rend si hardi que de prêcher
tandis que je tambourine?» Ce qui lui valut justement quelques jours
de prison.--Quant à Pierre Gringore, héraut d'armes d'Antoine, le
poète, duc de Lorraine, il fut le véritable prince des _Enfans sans
Soucy_, par sa fécondité merveilleuse autant que par le crédit qu'il
sut se donner auprès des siens et la dignité de _Mère-Sotte_, qu'il en
obtint pour prix de ses travaux comiques. Le catalogue de ses œuvres,
aujourd'hui si rares qu'on les paie au poids de l'or, excite bien moins
encore la pitié des gens de goût que la soif ardente des bibliomanes.
On y voit un château de labour, une chasse du cerf des cerfs, des
fantaisies et menus propos de _Mère-Sotte_, un nouveau monde, des
contredicts de songe creux, une complaincte du trop tard marié (qui
probablement fut trop tôt c.) et surtout _le jeu du Prince des Sotz et
Mère-Sotte_ que nous demandons la permission de mettre hors de ligne,
comme une production philosophique, hardie, et fort au dessus de la
sottie anonyme du _monde et abuz_, jugée toutefois, par quelques uns,
le modèle du genre.

Le jeu du Prince des Sots forme un spectacle complet, composé d'une
sottie, d'une courte moralité et d'une farce. On le représenta aux
Halles de Paris, en 1511, année qui précéda la glorieuse et funeste
bataille de Ravenne, à la suite de laquelle le bon roi Louis XII, privé
de son jeune héros, Gaston de Foix, fut contraint de vider l'Italie,
en abandonnant Naples aux Espagnols, le Milanais à Sforce, et l'Eglise
entière à l'avide influence de l'habile et perfide Jules II; triste
fruit de tant d'efforts chevaleresques bien plus que politiques, trop
prévu par les hommes réfléchis du temps et parodié d'avance par Pierre
Gringore dans son jeu du Prince des Sots. Mais venons à la _Sottie_ en
question. Elle est précédée _d'un cry_, ou appel de l'auteur à toutes
les espèces de sots et de sottes, lequel a pour signature _un pet de
prude femme_.

Par _le Prince des Sots_ il faut entendre Louis XII; _Mère-Sotte_,
c'est l'Église romaine telle qu'Alexandre VI et Jules II l'avaient
faite, et qu'elle allait devenir sous Léon X, au mépris des libertés
gallicanes; _Sotte-Commune_, c'est le Peuple français; elle a, dans la
pièce, trois sots pour acolytes; _Sotte-Occasion_ et _Sotte-Fiance_
sont des personnages de tous les temps introduits ici pour voiler ou
découvrir le dessein de l'auteur; _le prince de Natès_, _le seigneur
Croulecu_, _le seigneur de Gaieté_, _le seigneur de Joie_, _le seigneur
du Plat d'argent_ (peut-être Antoine Duprat), _le seigneur de la Lune_,
_l'abbé de Frévaulx_, _l'abbé de Plate-Bourse_, _le général d'Enfance_,
_et le seigneur de Pont-Alletz_, sont autant de notables de l'époque
dont les véritables noms ne sauraient être, désignés sans témérité,
ne pouvant l'être que par conjecture. Si, par parenthèse, le général
d'Enfance est Gaston de Foix, Pierre Gringore a commis là une grande
injustice.

Du reste, l'action de cette sottie est moins que rien: tout le sel en
consiste dans les propos et les allusions. Le Prince des Sots donne
audience à ses sujets que lui présente le seigneur de Pont-Alletz. Il
s'informe à chacun de ses griefs. Sotte-Commune expose les siens avec
chaleur. Mère-Sotte en habit de prêtre lui ferme la bouche pour venir à
ses projets d'envahissement sur le temporel des princes et du peuple.
Elle implore l'appui de Sotte-Occasion et de Sotte-Fiance, et met les
prélats de son côté. Les seigneurs, à l'exception du seigneur de la
Lune, se rangent de celui du Prince des Sots. On se querelle, on se
gourme; Mère-Sotte devient _gendarme_; alors le Prince des Sots lui
arrache ses vêtemens ecclésiastiques. Aussitôt chacun reconnaît que
Mère-Sotte n'est point la véritable Eglise, et la conclusion est que:
punir la fault de son forfaict.

    Punir la fault de son forfaict,
    Car elle fut posée de faict
    En sa chaire par symonie.

Dès les premiers vers, un des trois sots révèle la pensée de Gringore:

    Pour ce que l'Église entreprent
    Sur temporalité, et prent,
    Nous ne pouvons avoir repos, etc.

Le général d'Enfance figure l'impuissante et puérile expédition de
Louis XII en Italie, à laquelle ce monarque avait été entraîné par le
pape qui le trahit ensuite, en rompant la ligue de Cambrai:

    Hon! hon! men, men! papa! tetet!
    Du lolo! au cheval fondu, etc., etc.

Les déprédations du clergé sont représentées par les abbés de Frévaulx
et de Plate-Bourse. Le premier, convoqué par le Prince des Sots, ainsi
que nombre de prélats, se présente en disant:

             Me vella;
    Par devant vous vueil comparestre.
    J'ay despendu, nottez cela
    Et menagé par cy et par là,
    Tout le revenu de mon cloistre, etc., etc.

Le Pape ou _Sotte-Commune_ témoigne ainsi son mépris pour toutes ces
querelles de princes et de prélats:

    Et que ay-je à faire de la guerre
    Ne que à la chaire de sainct Pierre
    Soit assis ung fol ou ung sage? etc., etc.

On sent, à de pareils traits lancés devant la cour de France, que
Luther et Calvin n'étaient pas loin.

Mère-Sotte ne masque guère ses projets:

        «A ma guise, dit-elle,
    Le temporel vueil acquérir
    Et faire mon renom florir.
    Ha! brief vela mon entreprise;
    Je me dis mère saincte Église
    ..............................
    Je mauditz, j'anatématize,
    Mais soubs l'habit pour ma devise
    Porte l'habit de Mère-Sotte.
    Bien sçay qu'on dit que je radotte
    Et que suis fol en ma vieillesse, etc., etc.»

Ailleurs elle dit encore qu'elle en veut au temporel. Sotte-Fiance
lui objecte que les princes y contrediront. Mère-Sotte répond que
_vueillent ou non, ils le feront_. Sotte-Occasion, afin d'exciter le
zèle du clergé, ajoute: «_Vous serez bien heureux alors!_--_Comment?_
demande l'abbé de Frévaulx.--_On vous dispensera de faire ce qu'il vous
plaira._--_Quoi! nous serons tous cardinaux? etc., etc._ Après ces
beaux discours suivis de beaucoup d'autres pareils, l'assaut se livre
entre les prélats et les seigneurs du prince. Sotte-Commune murmure.
«_Tais-toi Commune! Parle bas_, lui dit un sot. Sotte-Commune ne veut
pas se taire et va jusqu'à dire:

    «Affin que chascun le cas notte,
    Ce n'est pas mère saincte Église
    Qui nous fait guerre sans feintise,
    Ce n'est que nostre Mère-Sotte, etc., etc.»

Et qui la conduit donc dans ces voies funestes? demande un sot:--_C'est
Sotte-Occasion_, répond un autre.--Non, réplique un troisième, _C'est
Sotte-Fiance!_--Voltaire n'a pas dit plus. Mais en voilà bien assez
sur la _Sottie_, après les Analyses des frères Parfait et du duc de la
Vallière, que nous essayons de ne pas répéter, et qui suppléent à ce
que nous ne disons pas.

La moralité est encore un dialogue satirique relatif aux évènemens
contemporains, avec cette différence que le voile allégorique est
entièrement soulevé. Les personnages sont le Peuple françoys, le Peuple
ytalicque, l'Homme obstiné (Jules II), la Symonie, l'Hypocrisie,
Pugnicion divine et Démérite. Le Peuple français se plaint de ce que
sa substance est dévorée en Italie. Le Peuple ytalicque ne déplore pas
moins sa destinée qui le livre en proie aux Français, aux Allemands,
aux prêtres, etc., etc. De là aux injures il n'y a qu'un pas....

    LE PEUPLE FRANÇOYS.

    «Peuple ytalicque, tu es un grand flatteur,
    Tu as cueur faulx et déceptive voix, etc., etc.
    ........................................
    Peuple ytalicque est plein de vices.

    LE PEUPLE YTALICQUE.

    Peuple Françoys, si es tu toy!

    LE PEUPLE FRANÇOYS.

    Poison en lieu de bonne espèce
    Tu bailles offensant la loy, etc., etc.

    LE PEUPLE YTALICQUE.

    Tu fais maintenant comme moy,
    Mon mestier est bien praticqué.

    LE PEUPLE FRANÇOYS.

    Et dis-moy la raison pourquoi!

    LE PEUPLE YTALICQUE.

    Il n'est rien pire, par ma foy,
    Qu'est un Françoys ytalicqué, etc., etc.»

Tandis que les deux peuples sont ainsi occupés à se dire des duretés
et à s'accuser réciproquement des maux de la guerre, survient l'Homme
obstiné (Jules II), qui se demande à lui-même d'où vient qu'il est
si pervers, _ne tenant compte de Dieu, ne d'homme, ne du diable_;
toutefois il persiste dans sa méchanceté. Pugnicion divine arrive à
son tour, monte en chaire et s'écrie: _«Tremblez, tremblez, pervers
peuple ytalicque!_--_Tremble, homme obstiné!_ Jules II n'est pas pour
s'effrayer de si peu: il se met à chanter le vin de Candie qu'il
trouve friand et gaillard. Symonie et Hypocrisie paraissent alors et
font assaut de scandale.

    «On ne veut plus bénéfices donner
    Si je n'y suis en estat et bobance.»

Ainsi, parle Symonie. Hypocrisie se vante d'être tout à Dieu _fors que
le corps et l'ame_. Le Peuple français demande:

    D'où vient maintenant la guise
    Que prestres ont des chambrières,
    Que les chandelles de l'Eglise
    Vont vendre, etc., etc., etc.

_Démérite_ renchérit sur _Pugnicion divine_, dans les reproches
adressés au pontife romain, et dit, en faisant allusion aux armoirie
des la _Rovère_:

    Le chesne ombrage le lion
    Rempli d'usure et de trafique.

A la fin Hypocrisie et Symonie paraissent s'amender. L'Homme obstiné
seul tient bon. Il y a de l'esprit dans les discours de _Démérite_ qui
finissent tous par un refrain dont le sens est que tous ces désordres
seraient terminés si..... Les deux Peuples unissent leurs plaintes
contre l'Homme obstiné, auprès de Pugnicion divine, et la moralité se
conclut par des exhortations mutuelles de couper court à tant de maux.
Il ne faut pas oublier que Louis XII se réjouissait de voir cette
moralité qu'il se fit jouer par ordre.

La Farce qui forme la troisième partie du jeu nous montre une femme
Doublette se plaignant de ce que son mari Raoullet Ployart laboure mal
la vigne. Raoullet Ployart s'excuse sur ce que cela lui fait mal aux
reins. Leur valet Mausecret s'offre pour suppléant. Doublette aurait
envie d'accepter, mais Raoullet ne veut pas. Alors Doublette recourt
secrètement à deux personnages: _Dire_ et _Faire_. Dire parle si bien
que Doublette l'accueille d'abord; mais tout se passant en discours,
elle se dégoûte de _Dire_ et se rabat sur _Faire_. Pour le coup, elle
est contente; car _Faire_ travaille si dru la vigne que Raoullet en
devient témoin. Grands cris du mari. La cause est portée devant le
seigneur de _Baille-Treu_, qui donne raison à Doublette. Conclusion
que _les femmes sans contredire ayment trop mieux faire que dire_.
Nous conclurons aussi, de cette farce graveleuse, que le bon goût n'a
pas moins profité aux mœurs qu'à l'art du théâtre. Cependant, il
faut le dire à l'honneur de nos anciens poètes dramatiques, il y eut
toujours bien loin de leurs plaisanteries les plus nues à la révoltante
obscénité qui déshonorait, au XVIe siècle, les pères du théâtre
italien, bien plus avancés d'ailleurs sous le rapport du style et de
l'intrigue. Tandis que ceux-ci étaient trop fidèles à une affreuse
peinture de mœurs qu'ils semblaient mieux aimer décrire que corriger,
les nôtres laissaient percer, à travers leurs gros mots et leurs
naïvetés crues, un certain goût de réforme et de satire morale qui
mérite des éloges. Ils censuraient, souvent ingénieusement, les abus
de tout genre qui leur étaient désignés par l'opinion éclairée de leur
temps, et même dans leurs grandes privautés, ils se montraient plus
libres que libertins. Leurs progrès dans l'art du théâtre furent lents,
il est vrai, principalement dans la tragédie; mais ils furent constans
et certains jusqu'à ces jours brillans où la double palme du théâtre
fut décernée à nos muses dramatiques: car elle nous fut décernée et
très justement; et c'est en vain qu'on se débat contre cette vérité qui
est et sera toujours hors de doute. Ce beau triomphe tient, du reste,
à deux traits principaux du caractère national: la finesse maligne qui
observe et la mobile souplesse qui sait imiter.



OPUS MERLINI COCAII,

POETÆ MANTUANI MACARONICORUM.

  Totum in pristinam formam per me magistrum acquarium lodolam
    optime redactum, in his infra notatis titulis divisum:

  1°. ZANITONELLA, quæ de amore Tonelli erga Zaninam tractat;
    quæ constat ex tredecim sonilegiis, septem eglogis, et una
    strambottolegia.

  2°. PHANTASIÆ MACARONICON, divisum in viginti quinque
    macaronicis, tractans de gestis magnanimi et prudentissimi
    Baldi.

  3°. MOSCHEÆ FACETUS liber, in tribus partibus divisus, et
    tractans de cruento certamine muscarum et formicarum.

  4°. LIBELLUS epistolarum et epigrammatum ad varias personas
    directorum. Tusculani apud lacum Benacensem. Alexander
    Paganinus M.D.XXI. die V januarii. 1 vol. in-16 de 272
    feuillets sans l'Épître à Paganino; figures en bois, caractères
    italiques.

  Cette édition des poèmes macaroniques de Théophile Folengi
    ou Folengio, dit Merlin Cocaïe, est rare et précieuse. La
    première, qui fut imprimée à Venise en 1513, est moins
    complète. Celle de 1692, pet. in-8, figures, Amsterdam
    (Neapoli), chez Abraham, à Someren, ne lui est préférable
    que parce qu'elle est plus belle et en lettres rondes. On ne
    croyait cette dernière tirée que sur deux papiers; mais le
    hasard m'ayant fait conférer mon exemplaire non rogné avec
    l'exemplaire en grand papier, aussi non rogné, qu'en possède
    M. Renouard, la découverte inattendue que le mien avait un
    demi-pouce de plus de hauteur que celui du savant libraire nous
    a révélé qu'il y avait un très grand papier (charta maxima) de
    cette édition de 1692, lequel a de hauteur ____ pouces ____
    lignes. La traduction française, en prose, imprimée à Paris
    en 1606 et en 1734, sous la date de 1606, en 2 vol. in-12, ne
    porte point de nom d'auteur. M. Barbier lui-même ne fait pas
    connaître ce traducteur qui, du reste, n'a traduit que les 25
    chants du poème des Gestes de Baldus, et l'horrible bataille
    des Mouches et des Fourmis. Il y a un grand papier de cette
    traduction sans texte, lequel est fort rare, ne paraît pas
    avoir été connu de M. Brunet, et dont nous avons un exemplaire
    non rogné, portant ____ pouces ____ lignes de hauteur.

(1513-21--1606--1692.)


Thomas Folengi, créateur de ces poèmes satiriques et bizarres pour
donner sans doute plus de piquant à ses saillies et en même temps
voiler ses hardiesses, se servit d'un langage mêlé de mots latins,
toscans, français, tudesques, mantuans, brescians, bergamasques, appelé
pour cette raison macaronique, du nom des macaronis italiens, qui sont,
comme on sait, un mets composé d'ingrédiens divers, langage faux,
burlesque, plus propre à gâter le goût qu'à seconder l'imagination,
il est vrai; mais dont il faut avouer que le chantre de Baldus, bien
supérieur à ses nombreux émules, a fait usage avec beaucoup d'art, de
génie même et une harmonie souvent très heureuse. Ce poète (car c'est
un véritable poète en habit d'arlequin) était un savant religieux du
XVIe siècle, natif de Mantoue, qui, après avoir souffert plusieurs
persécutions pour ses licences, et s'être tiré d'affaire autant de fois
par la protection de quelques princes italiens, notamment de Ferdinand
de Gonzague, mourut dans l'Etat de Venise, au monastère de Sainte-Croix
de Campesio près Bassano, le 9 décembre 1544, sous le pontificat de
Paul III, (Alexandre Farnèse), pape célèbre qui assembla le concile de
Trente, fit avec l'empereur et les Vénitiens une ligue inutile contre
les Turcs, chercha vainement à réconcilier Charles-Quint avec François
Ier, établit l'inquisition à Naples, approuva l'institut des jésuites,
et se conduisit, à l'égard de Henri VIII d'Angleterre, avec une rigueur
si peu sensée et si fatale au Saint-Siége. Nous rappelons ces faits
parce que Folengi les rappelle souvent dans ceux des écrits qui sont
postérieurs aux poèmes dont nous allons parler. Quant aux allusions
historiques renfermées à toutes pages dans ces poèmes, il convient,
pour les expliquer, de remonter de 1513 à 1500, époque où ils parurent
pour la première fois; c'est à dire aux pontificats d'Innocent VIII
(Cibo), qui suivit Sixte IV et dont les mœurs étaient si dissolues;
d'Alexandre VI (Borgia), qui souilla la chaire de saint Pierre, pendant
les onze années de son règne, par ses meurtres, ses sacriléges, ses
débauches et sa honteuse simonie, plus que n'avaient fait tous ses
devanciers pris ensemble; de Pie III (Todeschini), qui ne siégea que
vingt et un jours; et enfin, de Jules II (la Rovère), pontife guerrier
et politique, devenu l'arbitre de l'Italie en se liant d'abord, par
la ligue de Cambrai, avec la France, et les autres puissances contre
les Vénitiens, puis avec ceux-ci contre Louis XII; double jeu que son
successeur Léon X n'imita pas avec succès. Tant d'intrigues, tant de
guerres et de ligues faites et rompues, le tout pour asseoir, par
la division, la suprématie temporelle de la cour de Rome en Italie;
ces agitations perpétuelles et sanglantes, qui, avec les anciennes
querelles du sacerdoce et de l'empire, forment toute l'histoire de ce
malheureux pays, avaient plongé ses habitans de toutes les classes et
de tous les ordres dans une telle confusion de mœurs et de principes,
que personne ne pouvait s'en taire, pas même ceux que le mal avait
infectés. La littérature italienne du XVIe siècle retrace, en tout
genre, directement ou indirectement, cet état moral, depuis l'épigramme
jusqu'à l'épopée; depuis le conte libertin jusqu'à l'histoire sérieuse.
Les moines italiens, et c'est de leur part un grand trait de générosité
ou d'effronterie, ne furent pas les derniers à censurer leur patrie et
leur temps, ni les moins hardis dans leurs tableaux et leurs satires.
Folengi seul en serait un exemple frappant. Ses écrits sont remplis
d'esprit, de verve maligne, de mouvement et de vie; mais le style
n'en est pas modeste, loin de là, et si loin que nous en avertissons
les lecteurs de ces analyses, afin qu'ils se disposent comme des gens
qui, pour aller chercher des fleurs, auraient à traverser une mauvaise
ruelle, précédée d'un bourbier. Pour mettre le public tout d'abord au
courant du style macaronique, nous citerons et traduirons le sixain
pseudonyme de Jean Baricocole placé en tête des poésies de Folengi. Ce
sixain est dirigé contre un certain Scardaffus qui avait défiguré les
macaroniques dans une édition antérieure à celle de Lodola:

    _Hexasticon Johannis Baricocolæ._

    Merdi loqui putrido Scardaffi stercore nuper
      Omnibus in bandis imboazata fui.
    Me tamen acquarii Lodolæ sguratio lavit;
      Sum quoque savono facta galanta suo.
    Ergo me populi comprantes solvite bursas;
      Si quis avaritia non emit, ille miser.

    _Sixain de Jean Baricocole._

  Le puant Scardafus à Merdi souffle haleine,
  M'avait, dans tous les sens, d'ordure embarbouillé.
  Le Verseau Lodola m'a tant et tant mouillé,
  Que son savon m'a fait plus net qu'une fontaine.
  Maintenant, pour m'avoir, peuples, boursillez tous;
  Si lésine vous tient, ma foi, tant pis pour vous.

Venons, il en est temps, après ce long préambule, à l'examen
des macaroniques dont peu de critiques ont parlé et encore très
succinctement.


ZANITONELLA.

Le berger Tonellus, amant grossier, mais passionné de la belle
vachère Zanina, est le héros des 13 sonnets, des 7 élégies et de la
strambottologie de Merlin Cocaïe; bucoliques grivoises où l'on est
étonné de trouver tant de graces et de sentiment. Le second sonnet
commençant par ce vers:

    _Tempus erat, flores cum primavera galantas--spantegat_, etc.,

et dans lequel Tonellus raconte comment il est tombé amoureux, est une
pièce très jolie et très délicate. Nous en dirons autant du quatrième
qui contient l'éloge des charmes de Zanina:

    _Stella Diana mihi se monstrat nonne politam,
    Quum movet occhiodas bella Zanina suas?
    .......................................
    Capra legera mihi dum saltat nonne videtur,
    Quum ballat fomnæ gamba intenta meæ?
    Testa manus, gambæ, venter, pes, coppa Zaninæ,
    Sunt Sol, Luna, Venus, Capra, Lentus, Opes._

  Quand ma Zanina charmante fait mouvoir ses yeux, n'est-ce pas
  l'étoile de Diane qui se montre à moi dans tout son éclat?
  Quand elle danse avec moi, jambe contre jambe, n'est-ce pas une
  chèvre légère qui folâtre? etc., etc., etc.

La première églogue offre une imitation de la première bucolique de
Virgile. C'est un dialogue entre Tonellus, Philippe et Pedralus, en
l'honneur du marquis Frédéric de Gonzague qui avait délivré le pays de
Mantoue de la brutalité des soldats allemands, et, par ce moyen, donné
un libre cours à la passion de Tonellus pour Zanina:

    «Nos Todescorum furiam scapamus
    »Qui greges robant, casamenta brusant,
    »Feminas sforzant, vacuant vasellos,
    »Cuncta ruinant, etc., etc., etc.
    ....................................
    »Mantuæ princeps Fredericus istud,
    »Otium nobis dedit, ô Pedrale! etc., etc.
    ....................................
    »Sit meus semper duca vel signorus, etc.»

  Nous sommes, grâces à lui, échappés à la furie de ces tudesques
  voleurs de troupeaux, brûleurs de maisons, forceurs de femmes,
  videurs de tonneaux, et ruineurs de tout. C'est lui, c'est le
  prince de Mantoue qui nous a fait ce loisir, ô Pedralus, qu'il
  soit mon duc, qu'il soit mon seigneur à toujours! etc.

Tonellus s'étend sur les louanges de Mantoue à propos du prince
Frédéric:

    «Mantua est cunctis melior citadis,
    »Mantuæ gens est bona, liberalis.
    ...................................
    »Ista primaros generat poetas,
    »Excitat pronos juvenes ad arma.
    »Ricca frumento, pegoris, olivis,
    »Piscibus, uvis, etc., etc.
    »Semper in ballis gaudit et moreschis;
    »Hic strepunt pivæ, cifolli, canelli.
    ...................................
    »Non ibi proles gibillina plus quam
    »Guelfa guadatur, sed amant vicissim;
    »Prandeunt, cœnant, caciant, osellant,
    »Carmina dicunt, etc., etc.»

  Mantoue est la meilleure des cités; les habitans de Mantoue
  sont bons et généreux. Mantoue engendre les princes des
  poètes; elle enflamme la jeunesse d'ardeur guerrière; elle
  abonde en grains, en troupeaux, en olives, en poissons et en
  vignes. On y vit dans une joie perpétuelle; on y danse au
  son des cornemuses, des flageolets et des flûtes. Là point
  de distinctions entre les gibelins et les guelfes. Les deux
  factions se confondent pour aimer, danser, festoyer, chanter
  des vers ensemble, etc., etc.

Le pauvre Pedralus, à l'exemple de Mélibée, répond à ces doux
épanchemens par de tristes complaintes. Il rappelle les malheurs
de Bresce, sa patrie, déchirée par les guerres avec les Français,
les Italiens, les Espagnols, les Allemands, les Chatspelés, les
Brisegueules, etc., etc. Il quitte ensuite Tonellus sans vouloir même
accepter son toit pour une nuit.

La seconde églogue est encore une imitation de Virgile. Tonellus s'y
plaint à sa maîtresse des rigueurs dont elle l'accable. Il lui dit de
n'être pas si fière de sa blancheur, que la terre blanche donne souvent
des moissons noires, tandis que la terre noire donne souvent des
moissons blanches. Ce sont là des raisonnemens de bergers et d'amans;
mais les amans et les bergers ne sont jamais plus aimables et plus
naturels qu'alors qu'ils sont pires logiciens.

Dans la troisième églogue, qui nous paraît un petit chef-d'œuvre de
passion, Tonellus aborde Zanina seule, couchée à l'ombre fatale d'un
noyer. Il la flatte, la presse, lui dit tout ce que l'amour a de plus
tendre et de plus vif. Zanina le reçoit avec des injures et le renvoie
à sa chère Simone: il est évident qu'elle est jalouse. Tonellus fait de
vains efforts pour effacer de l'esprit de son amie la folle idée d'un
amour pour Simone, et lui reproche, à son tour, d'aimer Bertol. «Je
n'aime ni Bertol qui m'a injuriée l'autre jour, ni personne; je hais
tous les bergers, reprend Zanina.--Tu ne hais pas tous les bergers, tu
aimes Bertol, et pourtant:

    «Sum ditior illo......
    »Si forma, dubium nihil est, sum pulchrior illo;
    »Si cantu stipulæque sono, sum doctior illo;
    »Bertolus niger est, pede claudicat, oreque tardo
    »Balbutit, unius cui desit lumen ocelli.»

  «Je suis plus riche que lui. Si tu considères la beauté, certes
  je suis plus beau que lui; si le chant et la musette, j'en sais
  plus que lui. Bertol est noir; il boite, il balbutie d'une
  langue tardive; enfin il lui manque la lumière d'un œil.»

  «N'importe: je ne veux pas te suivre, Tonellus. Allons, mes
  chèvres, allons-nous-en. Adieu, bergers, bois et fontaines! que
  ceux qui le savent le disent; l'amour est une démence.»

La quatrième églogue continue la précédente. Mêmes plaintes de
Tonellus; seulement les plaintes deviennent plus amères et moins
tendres. Elles sentent la fureur. Le sexe entier y est maudit à
l'occasion des rigueurs de Zanina:

    «Qualiter cunctæ pereant puellæ!
    »Qualiter femnæ moriantur omnes!
    »Quæque poltrona est, similanda cagnæ,
    »Quæque Zaninæ.
    »Rumor et lites veniant ab istis.
    »Rixa cum femnis pariter creatur.
    »Ricchus est orbis diavolibus istis,
    »Ricchior orchus, etc., etc., etc.
    »Vado piccari, etc., etc., etc.»

  «Que toutes les filles périssent! périssent toutes les femmes!
  elles sont toutes aussi lâches que Zanina. La dispute et la
  guerre sont nées avec elles; ces maux nous viennent d'elles:
  ces démons peuplent la terre et enrichissent l'enfer bien plus
  encore. Je vais me pendre, etc., etc., etc.»

Suit un éloge de la potence. Les morts ordinaires sont ensevelis dans
les ténèbres de la terre; les pendus seuls voient le ciel.

    «Cætera per gesias sub terris funera condunt;
    »Piccatis cœlum posse videre datur.»

Cette pièce offre une particularité qu'on peut appeler un tour de force
en versification; chaque strophe commence par une lettre de l'alphabet
différente à commencer par l'A jusqu'au V, sans qu'on sente le moindre
effort. En vérité ces esprits-là sont de bien beaux esprits.

Comme Tonellus allait se pendre avec le licou d'une jument, son ami
Salvignus arrive pour l'en empêcher. Ici commence un dialogue entre
les deux bergers qui fait le sujet de la cinquième églogue. D'abord
Salvignus presse Tonellus de lui confier la cause de son chagrin.
Tonellus l'envoie promener. L'ami ne se rebute pas et redouble
ses prières affectueuses. L'amant désespéré lui répond que plutôt
que d'être sorti du ventre de sa mère, il aimerait mieux être _un
champignon né du pissat bouillant d'un âne, ou même un étron de chien_.
C'est là de l'amour ou jamais il n'y en eut au monde. Salvignus
réplique par un trait sublime à cette ordure; qui s'en serait douté?
«Ah! Tonell', mon cher, dit-il, on ne doit point se désespérer.
Songe que le désespoir de Judas fit plus de peine à Jésus-Christ que
son crime!» Les plus belles pensées chrétiennes n'ont rien de plus
beau. Cependant Tonellus, de plus en plus sollicité, avoue son amour
pour Zanina, la fille de Pietro Gambone, les mépris dont cette fille
l'abreuve, la douleur mortelle qu'il en ressent, et son ferme dessein
de se pendre. Salvignus l'appelle fort justement _tête sans cervelle_!
et lui conseille de retourner plutôt curer ses étables où le fumier
pourrit. «Tout ce que tu me dis, reprend Tonellus, m'entre par une
oreille et me sort par l'autre, et ton babil me rompt la tête.»

    Istam meam rupit circumparlatio testam,
    Per dextramque intrans, lævam passavit orrechiam.

Là dessus Salvignus s'emporte contre l'amour et le nomme, sans façon,
_fils de p...._, sans épargner Zanina. Cette sortie met Tonellus en
fureur. Il souhaite à Salvignus une bonne fistule qui lui mange le nez.
«_Quod mangiare viam possit tibi phistola nasum!_--Mais
du moins si tu veux aimer, aime Thomassine; celle-là ne te fera pas
souffrir.--Que veux-tu? j'aime Zanina.» Sur ce, Salvignus, voyant qu'il
n'y a pas moyen de convertir Tonellus, pour l'empêcher de se pendre,
lui promet de lui amener Zanina. Ici finit l'idylle cinquième où l'on
trouve beaucoup de sentiment, de naturel et de comique en très mauvaise
compagnie. Trois années s'écoulent, et Tonellus enfin désabusé s'unit à
Thomassine. Bien des gens en auront du regret et peut-être eussent-ils
mieux aimé voir Zanina se rendre et avoir ensuite une fistule au bout
du nez pour apprendre à faire ainsi la farouche et la superbe, pendant
trois ans, au milieu des vaches; mais l'histoire est plus morale comme
elle est.

Les amateurs du vin s'amuseront de la sixième églogue; car ce n'est
rien qu'une scène d'ivresse entre Tonellus et Pedralus exactement
décrite.

La septième et dernière églogue semblerait presque une satire du
genre pastoral, tant la nature y est grossièrement représentée. La
scène se passe entre Tonellus, Pedralus, Gelmina et Bigolin. Pendant
que Pedralus est en train de raconter à Tonellus je ne sais quelle
historiette qu'il n'a pas le temps d'achever, Gelmina sa maîtresse
l'appelle. Tonellus veut inutilement le retenir pour apprendre la fin
du conte, Pedralus va trouver Gelmina derrière une haie voisine, et
le lecteur peut faire les frais d'imaginer ce qui se passe entre les
amans. Tonellus, pour se désennuyer, aborde Bigolin qu'il aperçoit
dans la plaine. Bigolin, qui n'est pas en humeur de rire ni de causer,
le reçoit avec rudesse. On en vient aux gros mots, puis aux coups.
Bigolin est d'abord le battu; mais il se relève et se venge sur son
adversaire si violemment et si salement, que celui-ci demande secours
et merci. Gelmina et Pedralus reviennent aux cris de Tonellus et
mettent la paix non sans peine.

    Tu, Tonelle, manens lascivas pasce capellas.
    Tu, Bigoline, casam redeas; injuria nulla est.

Ainsi finit _la Zanitonella_, poème bucolique d'une nature peu choisie,
sans doute, mais original par l'intérêt suivi qu'il présente, et, quant
à la vérité, bien préférable, dans sa rusticité grotesque, aux idylles
musquées, poudrées et pommadées de Fontenelle, et même aux bergeries
mélancoliques et penseuses de Racan, comme aux églogues élégantes de
J.-B. Rousseau et de Gresset. Théocrite, le divin Théocrite lui-même
n'est pas moins cynique souvent que Folengi; on le peut voir jusque
dans la traduction si heureusement châtiée que Coupé nous en a donné
dans ses _Soirées littéraires_. Pour lire des pastorales qui réunissent
constamment le naturel des champs à la grace décente, il faut recourir
à Virgile et à Gesner, et s'y tenir.



LES XXV FANTAISIES,

OU

HISTOIRE MACARONIQUE DES GESTES DE BALDUS[50].

  [50] Il est important de remarquer que ce poème, ayant paru 3 ans
  avant le Roland furieux, a bien pu servir à l'Arioste.


  PREMIER CHANT.

        Phantasia mihi quædam fantastica venit
        Historiam Baldi grossis cantare camœnis;
        Altisonam cujus famam, nomenque Gaïardum
        Terra tremit, Baratrumque metu se cagat adossum.
        .........................................

        Un caprice fantasque a saisi mes esprits,
        De célébrer céans en burlesques écrits,
        Baldus le haut sonnant, dont le nom Rabatjoye
        Epouvante la terre et les enfers dévoye.
        .........................................

    Après une invocation aux muses grivoises et gourmandes,
    le poète met en scène un fameux chevalier français, nommé
    Guy, descendant de Renaud de Montauban: c'est le plus grand
    brise-lance de la cour de France. Le roi en fait un cas
    particulier, et sa fille Balduine encore plus; Balduine,
    princesse accomplie, vrai trésor de beauté. Un tournoi est
    crié à Paris. Guy ne manque pas de s'y rendre sur un cheval
    d'Espagne fier et agile. En saluant l'assemblée, il voit
    Balduine et en tombe épris, lui jusque-là si rebelle à la
    tendresse, et tellement qu'il en perd la force et le sentiment.
    Il se retire de la lice, se jette sur son lit et ne songe
    plus à combattre. Le roi l'envoie chercher par Sinibalde,
    l'écuyer et l'ami de ce nouveau martyr de l'amour, qu'il fait
    aussi prier par un de ses propres chevaliers. Guy céde à tant
    d'instances, revient au tournoi, renverse dix adversaires sans
    débrider, gagne le prix, assiste au festin royal, et la table
    levée, emmène Balduine et sort de France.

  2e CHANT. Les deux amans gagnent les Alpes, déguisés en mendians.
    Ils manquent de tout et marchent à pied. La fille des rois
    a ses pieds délicats tout en sang. Elle devient grosse dans
    ce triste et pourtant mille fois heureux voyage. Le couple
    amoureux arrive en Italie. A Cipade, petite ville du Brescian,
    il reçoit l'hospitalité d'un généreux paysan, appelé Berte
    Panade. Rien de si touchant que le détail de cette réception.
    Berte est d'un caractère joyeux et franc. Il donne à ses hôtes
    tout ce qu'il a et leur propose de demeurer avec lui toute leur
    vie. Guy accepte la proposition pour sa chère Balduine; il lui
    fait la cuisine de ses mains guerrières, et Balduine sourit de
    sa gaucherie, en épluchant elle-même des ciboules de ses mains
    royales. Guy veut aller conquérir tout au moins un marquisat
    pour son amante; il la quitte et la laisse évanouie entre les
    bras de Berthe Panade. Balduine propose à Berthe de l'épouser
    pour le public, afin d'autoriser ses couches. La chose est
    convenue, et la princesse accouche d'un fils qu'elle nomme
    Baldus, qu'elle soigne de son mieux, qui sera le plus vaillant
    des chevaliers; mais, en attendant, le deuxième chant finit.

  3e CHANT. Le petit Baldus ou Balde est une merveille de force,
    d'adresse et de bravoure dès son enfance. Il néglige les
    écoles, mais son intelligence ne s'en développe que mieux. Il
    ne rêve que combats; il devient l'admiration par sa générosité,
    comme l'effroi par son audace, de la jeunesse du canton. Dans
    une fête donnée à la ville voisine, il remporte le prix de tous
    les jeux. Un mauvais petit comte Lanorce lui cherche querelle;
    il le renverse d'un coup de pierre et fait fuir toute sa troupe
    de petits courtisans. Poursuivi par un grand flandrin du comte
    Lanorce qui est un Hercule de carrefour, Balde se retourne et
    plonge son épée dans le nombril du flandrin Lancelot; après
    quoi il se retire tranquillement chez sa mère. Des sergens
    viennent l'y chercher de la part du prévôt. Il est à grande
    peine garrotté, puis traîné en prison. Heureusement l'honnête
    gentilhomme Sordelle, juge du lieu, à qui Balde raconte
    son aventure, lui donne raison et en fait son page favori.
    Cependant Berthe Panade avait épousé jadis une fille nommée
    Duine, laquelle mourut après avoir mis au monde un gros garçon
    nommé Zambelle.

  4e CHANT. Balde, en grandissant, ne dément pas son enfance. Il
    devient la terreur de Cipade; il se moque du juge Gaïoffe, et
    prend pour compagnons les plus terribles sujets de la ville qui
    veulent le faire roi: c'est un Fracasse dit le géant, descendu
    de Morgant le Majeur, un Cingart dit le subtil, le forceur de
    serrures, le larron du tronc des églises, un Folquet moitié
    homme moitié lévrier, et d'autres gens de même farine. Balde
    enlève la jeune et belle bourgeoise Berthe qu'il épouse avec
    l'aveu de son patron le juge Sordelle. Il en a _deux gentils
    poupins_, Grillon et Fanet. Zambelle, de son côté, qui passait
    pour le frère consanguin de Balde, épouse Lène. Balde rend la
    vie insupportable à son prétendu frère, tellement que celui-ci
    porte ses plaintes à Tognazze, vieillard d'autorité dans
    Cipade. Tognazze dénonce Balde au sénat de Cipade présidé par
    le juge Gaïoffe. Ce juge, déjà prévenu contre l'accusé, révèle
    sa fausse naissance et lance, contre celui qu'il appelle un
    garnement, mille imprécations. Le juge Sordelle veut prendre
    la parole en faveur de son page chéri; mais il balbutie, se
    retire, et, quelques heures après, meurt, non sans soupçon de
    poison.

  5e CHANT. Gaïoffe et son sénat avisent secrètement aux moyens
    de saisir Balde et de le pendre. On convient d'user de ruse.
    L'adroit estafier Spingart lui est donc dépêché pour le
    solliciter, en apparence, de venir prendre le commandement des
    soldats de Mantoue contre les Allemands qui sont descendus
    dans le Milanais. Spingart trouve Balde avec ses amis Fracasse
    et Cingart le subtil. Ce dernier évente la fourbe et détourne
    Balde de se rendre au vœu du sénat; mais le héros ne saurait
    prendre conseil que de son intrépidité. Seul il se rend à la
    ville, entre au palais qu'il voit garni de soldats. On veut se
    jeter sur lui par derrière. Il se défend durant six heures et
    tue nombre de gens. Enfin il est abattu, lié et plongé, de par
    le juge Gaïoffe, dans un affreux cachot. La description de ce
    combat est vive et pittoresque:

        Cum quali furia taurus sub amore Vedelli,
        Millibus a canibus quum assaltatur in agro,
        Nunc pedibus ferrat, nunc illos cornibus urtat,
        Et spargens sabiam, magnos trat in aere calzos
        Oreque spumigero cœlum mugitibus implet,
        Etc., etc., etc.

        Comme lorsqu'un taureau qu'enflamme une génisse,
        Par des milliers de chiens assailli dans la lice,
        Les force de sa corne, ou du pied les meurtrit,
        Éparpillant l'arène, à pet en l'air bondit,
        Assourdit du beugler de sa bouche écumante,
        Tel Baldus.

  6e CHANT. Sur la nouvelle de la prison de Balde, Cingart
    conseille à Fracasse de passer chez Guras, soudan des
    mamelucks, avec deux bons compagnons, afin d'engager ce soudan
    à venir ruiner Cibade et Mantoue et délivrer leur patron.
    Tandis que Fracasse fait ce voyage, Cingart se propose de faire
    jouer l'adresse en faveur de son malheureux ami. Sur ces
    entrefaites, Tognazze a conduit son client Zambelle devant le
    préteur de Mantoue pour qu'il exposât ses griefs contre Balde.
    La rusticité de Zambelle intimidé devant le tribunal fournit
    plusieurs lazzis d'assez mauvais goût. Enfin le jugement
    qui donne raison à Zambelle et le met en possession de tous
    les biens dérobés par Balde est rendu à la satisfaction de
    Tognazze. Ce vieillard profite de l'exécution de l'arrêt pour
    ruiner toutes les maisons de Cibade qui recèlent ses ennemis.
    La pauvre Berthe, épouse de Balde, dépouillée de tout ce
    qu'elle possède, est bien malheureuse avec ses deux petits
    enfans Grillon et Fanet. Elle s'en prend à Lène, femme de
    Zambelle, sa fausse belle-sœur. S'ensuit une belle bataille à
    coups d'ongles entre les deux femmes qui s'apaisent à grande
    peine par l'intervention de Tognazze et de Cingart. Diatribe
    contre les femmes, défense des femmes. Ce chant paraît être la
    censure de la justice des podestats.

  7e CHANT. Le septième chant est tout rempli des tours que
    Cingart fait au vieux Tognazze et à Zambelle. Ces vilains tours
    dépassent, en fait de cynisme, tout ce que nous connaissons
    d'ordurier dans Scarron. Les pots de chambre y jouent un rôle
    des plus actifs. Cela n'avance guère les affaires de Balde,
    mais cela ouvre une large carrière à la grosse gaîté de Merlin
    Cocaïe. Si ces plaisanteries perdent beaucoup de leur prix dans
    la prose surannée du traducteur, elles ne laissent pas d'amuser
    dans les vers comiques de l'auteur original.

  8e CHANT. Zambelle, comme on le devine, est le prince des benêts;
    il donne dans chacun des piéges que lui tend le subtil Cingart.
    Tantôt il se laisse couper la bourse, tantôt il achète un pot
    de bran recouvert de miel à beaux deniers comptant, ce qui lui
    vaut, en fin de compte, force coups de bâtons de Lène, sa chère
    femme; il perd deux fois sa vache _Chiarine_, une fois pour
    l'avoir vendue, contre un panier, à Cingart déguisé en juif; et
    l'autre fois, après que Cingart lui a fait retrouver pour de
    l'argent cette précieuse bête, en se la laissant gagner, dans
    la plus sotte gageure, par un moine de l'abbaye de Mortelle.
    Ces moines de Mortelle et le curé Jacob sont des pourceaux
    d'Epicure qui font festin de la vache ainsi volée, et Zambelle,
    ramené à Cipade par Cingart le subtil, n'y rapporte que les os
    de Chiarine. Cocaïe prend occasion de l'aventure pour décrire
    les vices des moines, ce qu'il fait avec une hardiesse et un
    détail qui rendraient Rabelais jaloux, et d'autant plus que la
    verve poétique anime et colore singulièrement ici la raillerie.

  9e _Chant_. Il faut avancer dans l'œuvre pour découvrir le
    vrai dessein de l'auteur. Enfin nous y voici. C'est des abus
    de l'église, des vices et de l'ignorance du clergé d'Italie,
    tant séculier que régulier, qu'il s'agit surtout. Les
    habitans de Cipade célèbrent la fête de saint Brancat. Après
    la grand'messe, le curé Jacob est sur la place à danser avec
    les filles. Cingart le subtil leur prépare une scène qui ne
    les fera pas tous rire. Il a caché, dans le sein de Berthe,
    épouse de Balde, une vessie de mouton pleine de sang et lui
    a recommandé de faire la coquette. Comme elle fait donc la
    coquette, il vient tout d'un coup sur elle et lui plonge un
    couteau dans sa fausse gorge. Le sang coule; Berthe contrefait
    la morte; le curé Jacob va l'enterrer, mais Cingart, poursuivi
    par les paysans, promet de ressusciter Berthe par la vertu
    de son saint couteau. En effet, après trois signes de croix,
    Berthe ressuscite. Tout Cipade émerveillé veut acheter le
    saint couteau qui tue et ressuscite pour en faire hommage à
    saint Brancat. Ceci est évidemment une satire des fausses
    reliques si communes en Italie. Zambelle achète le saint
    couteau et s'amuse à en frapper sa femme Lène pour avoir le
    plaisir de la ressusciter; mais cette fois l'instrument manque
    de vertu, et Lène tombe morte. Grande rumeur dans Cipade. Le
    sénat s'assemble. Il est furieux contre Cingart et toute la
    clique de Balde. Un arrêt est rendu à l'instigation du vieux
    Tognazze contre le rusé filou qui a ensanglanté la fête de
    saint Brancat. Alors Cingart le subtil trouve encore le moyen
    de s'embusquer, de rouer de coups le vieux Tognazze, de prendre
    Berthe sous le bras, suivi des deux fils de Balde, Grillon et
    Fanet, et de s'enfuir à Mantoue.

  10e CHANT. Cingart le subtil, dont le caractère est admirablement
    soutenu, n'a point renoncé à sauver son ami Balde de la prison
    et de la mort. Jusqu'ici nous l'avons vu tout occupé de le
    venger; désormais il va travailler à le tirer d'affaire.
    Mais comment s'y prendre? Il court à la campagne, aperçoit
    deux cordeliers, les arrête, les menace de les tuer s'ils ne
    consentent à se dépouiller de leurs habits, et à lui céder
    leur âne. Les cordeliers consentent: alors Cingart, déguisé
    en cordelier, retourne à Cipade, y cherche Zambelle pauvre et
    désespéré d'avoir tué sa femme. Il ne s'en fait pas reconnaître
    et l'engage à le suivre en habits de moine. Nos deux cordeliers
    de fabrique rentrent dans Mantoue. Cingart, sur la place
    publique, se met à prêcher une croisade contre les Maures, et
    fait un lamentable récit des violences de Fracasse contre les
    chrétiens. C'est une satire des prédicateurs de croisades. La
    péroraison de Cingart conclut au supplice de Balde. Le préteur
    fait préparer le supplice. Les faux cordeliers sont introduits
    dans le cachot de Balde pour le confesser. Scène dramatique
    de reconnaissance entre Balde et Cingart. Les fers de Balde
    tombent. Les deux amis se saisissent alors de Zambelle,
    l'enchaînent à la place du prisonnier après avoir changé
    d'habits avec lui, puis sortent paisiblement de la prison à la
    barbe du prévôt abusé. Ils gagnent une hôtellerie de la ville
    où ils ont vu entrer le vaillant chevalier Léonard avec une
    suite nombreuse montée comme lui sur de beaux chevaux. Tandis
    que Léonard soupe, Cingart lui dérobe deux armures complètes
    avec lesquelles Balde et lui-même s'équipent en jetant le
    froc aux orties. Les voilà maintenant bien armés et en mesure
    de vendre chèrement leur vie ou de vaincre; voyons ce qui
    en sera. Tout ce chant est d'un vif intérêt et parfaitement
    conduit.

  11e CHANT. Le chevalier Léonard n'était point un ennemi de Balde
    comme le craignait Cingart; loin de là, il venait à Mantoue,
    avec sa troupe, sur la nouvelle de la captivité de ce brave
    baron, pour le voir, l'admirer et possible le secourir. Aussi,
    lorsque le prévôt et le préteur, ayant reconnu la piperie du
    faux cordelier et l'évasion de Balde, ont ému toute la populace
    de Mantoue contre les fugitifs, et que déjà l'hôte de l'auberge
    où ils se sont réfugiés les a dénoncés, Léonard s'est mis en
    devoir, de lui-même, de les défendre. Alors Balde et Cingart se
    sont ouverts à lui, ont accepté, de ses bontés, deux chevaux
    avec lesquels ils se disposent à gagner la campagne. Pendant
    qu'on selle les chevaux, Balde s'est retiré tout armé dans une
    chambre haute. Le peuple l'y vient assaillir.

        Ecce super salam populi squadronus arrivat
        Nubilla versantur magno clamore gridantum.
        Namque simul sbraïant: Exite, exite, ribaldi,
        Ostus adest primus, cameram designat apertam
        In quâ stat Baldus solo Gianetone paratus,
        Qui cameræ portam quando sibi vidit apertam,
        Mille quoque fastorum stipantes limina punctas:
        Protinus ad primum Gianetonis vulnere colpum,
        Trat constabilem passato pectore mortum, etc., etc.
        ........................................
        Seque modum pensans fugiendi macerat intus.
        Nascitur immensus per vastum clamore Olympum
        Prehende, cridant, ladrum strasaldus, prehende ribaldum!
        Ferte focum, scalas; intra, day! percute guarda!
        Baldus in ignivomâ facie, dum certat, avampat, etc., etc.

        Voilà que dans la salle une foule se rue,
        Les clameurs des criards font retentir la rue,
        Et chacun, à la fois, braille: «Tirez, ribauds!»
        L'hôte perfide, en tête, a conduit ces marauds
        Jusqu'à la chambre ouverte où Baldus cherche asile.
        Sitôt que le héros voit cette foule hostile
        Le pointer de la pique, il court sur Gianeton,
        Et le perce d'un coup au milieu du téton.
        .........................................
        On fuit, et pensant fuir, de soi-même on s'enferre.
        Cependant les clameurs font l'effet du tonnerre;
        Partout ont redoublé ces cris: «Prenez-le-moi!
        »Des échelles! du feu! gardes! frappez! à toi!
        »A vous! ferme! au voleur....;» et, la face enflammée,
        Baldus, en combattant, vaut lui seul une armée, etc., etc., etc.

    Il se défend comme un lion, frappe, pique, taille, rogne, tue,
    écarquille, que c'est merveille. On dirait un vrai combat
    d'Ajax, tant il est vivement décrit. Folengi a des mouvemens
    qui donnent l'idée d'un grand poète épique. Déjà le javelot
    avec lequel Balde faisait une si belle défense s'est rompu
    dans ses mains. Il n'a plus que ses poings et ne laisse pas
    de briser les mâchoires des assaillans. Mais enfin, cerné de
    toute part, il va succomber, lorsque Cingart pénètre bravement
    jusqu'à lui, après avoir éventré et dépouillé l'aubergiste qui
    les a vendus, et remet une épée à son ami. Alors Balde rugit
    de joie, retrouve à l'instant ses forces, chasse devant lui
    cette multitude de maroufles, gagne la cour et l'écurie avec
    Cingart, enfourche un cheval, suivi de son fidèle, sort dans
    la ville, avise le podestat Gaïoffe à une fenêtre, descend de
    son coursier, monte l'escalier, saisit ledit seigneur Gaïoffe,
    l'emporte, se remet en selle, et toujours avec Cingart, atteint
    la porte de la ville où Léonard s'est chargé de lui frayer un
    chemin les armes à la main. Les trois braves, les trois amis
    sortent de Mantoue, font treize milles au galop du côté de
    Vérone, et enfin s'arrêtent pour se reposer et se promener.
    Mais, pendant que Balde et Léonard se reposent ou se promènent,
    le subtil Cingart, qui est vindicatif, coupe au seigneur
    Gaïoffe les oreilles, le nez et autre chose, les lui fait
    manger, de sorte que le pauvre podestat qui, au commencement
    de la journée, comptait goûter le plaisir de voir Balde pendu,
    expire vers le soir, horriblement mutilé. Ce chant est, comme
    le 10e, une très belle chose. N'oublions pas de dire, en le
    finissant, que, dans l'affreuse mêlée, Zambelle avait été tué
    par Cingart.

  12e CHANT. Cingart, ayant satisfait sa haine contre Gaïoffe, mène
    tranquillement les chevaux de ses amis et le sien se baigner à
    la mer, près du petit port de Chiozze, sur l'Adriatique. Il y
    aperçoit un navire marchand qui partait pour la Mauritanie. La
    pensée lui vient d'aller, avec ses compagnons, en Mauritanie,
    ne fût-ce que pour y retrouver leur ami Fracasse. Il fait
    marché avec le patron, retourne chercher Balde et Léonard,
    et voilà nos amis embarqués. Sur le navire se trouvent des
    marchands de moutons avec leur troupeau qui est fort incommode.
    Le subtil Cingart imagine un bon tour pour se débarrasser
    des moutons. Il en achète un huit carlins, et, se plaçant au
    milieu du troupeau, il jette son mouton à la mer. Les moutons
    sont imitateurs; ceux de Panurge en font foi. Tout le troupeau
    se jette donc aussi à la mer et se noie. Grande fureur des
    marchands contenue par l'épée de Balde qui fait incontinent
    sauter une douzaine d'oreilles. Les marchands se taisent; mais,
    la nuit venue, ils jettent Cingart à la mer. Heureusement Balde
    et Léonard lui filent un câble secourable à l'aide duquel
    il remonte sur le vaisseau. Bientôt survient une effroyable
    tempête qui est représentée avec autant de feu que le combat du
    11e chant.

        Jam gridor æterias hominum concussit abyssos,
        Sentiturque ingens cordarum stridor, et ipse
        Pontus habet pavidos vultus, mortisque colores.
        Nunc Sirochus habet palmam, nunc Borra superchiat;
        Irrugit pelagus, tangit quoque fluctibus astra,
        Fulgure flammigero creber lampezat Olympus;
        Vela forata micant crebris lacerata balottis;
        Horrendam mortem nautis ea cuncta minazzant.
        Nunc sbalzata ratis celsum tangebat Olympum,
        Nunc subit infernam unda sbadacchiante paludem.
        ........................................

        Déjà des cris d'effroi dans l'abîme éthéré
        S'entremêlent au bruit du cordage amarré.
        La mer pâlit, ses flots semblent trembler eux-mêmes;
        Au Sirocco la palme, à l'Eurus les blasphèmes;
        L'onde rugit, se gonfle et va lécher les cieux;
        Souventes fois l'Olympe étincelle de feux;
        Souventes fois la foudre a déchiré la voile;
        Le matelot partout voit sa fatale étoile;
        Tantôt la nef lancée atteint les immortels,
        Et tantôt s'enfernaille aux marais éternels.
        ........................................

    Dans le danger du navire, le patron ordonne de jeter à la
    mer toutes les marchandises et les plus lourds paquets des
    passagers. Un passager bouffon, nommé Boccal, qui voyageait
    avec sa femme vieille, sotte et laide à faire peur, prétendant
    qu'il n'a point de plus lourd paquet, la jette à la mer,
    l'équipage en rit, et c'est par là que se termine le 12e chant.

  13e CHANT. Eole gourmandé par Neptune, ainsi que cela se pratique
    dans les épopées, apaise enfin les flots, et le navire aborde
    sain et sauf dans une île escarpée. Cingart, sans délai, se
    met à courir les rochers. Il furette si bien qu'il trouve une
    caverne. Il va chercher ses deux amis pour explorer aussitôt
    la caverne. A force de s'y enfoncer, nos braves découvrent une
    suite de salles magnifiques ornées de colonnes de jaspe et
    de pierres précieuses. Les sphères célestes y sont figurées
    avec leurs mouvemens divers. Au fond de ce palais habite la
    fée Manto, génie protecteur de Mantoue. Interrogée par Balde,
    la fée Manto se répand en éloges de la maison de Gonzague et
    apprend aux voyageurs que ce merveilleux édifice est destiné à
    servir de sépulcre au grand François de Gonzague qui a rétabli
    l'ordre et fait renaître la prospérité dans sa ville chérie. Le
    navire se répare; les voyageurs reprennent la mer, et pendant
    leur navigation favorisée des zéphyrs, un certain Gilbert
    enchante Balde par les sons de sa lyre et par ses chants
    harmonieux; après quoi, le bouffon Boccal se charge de réjouir
    l'équipage, en jouant fort dextrement du gobelet, et en faisant
    mille tours de gibecière comme en fait aujourd'hui à Paris le
    sieur Olivier.

  14e CHANT. Il est tout absorbé par les discours de Cingart qui,
    pour amuser Balde et Léonard, entreprend de leur parler des
    astres, des quatre saisons et du système général de la nature.
    L'auteur prodigue ici les trésors de sa folle imagination
    dont notre Rabelais a probablement profité. Balde et Léonard
    s'endorment aux développemens de la science de Cingart, et
    souvent le lecteur est autorisé à en faire autant.

  15e CHANT. La navigation tranquille est une chose bien monotone,
    le poème de Folengi s'en ressent. Ce chant n'est rien que
    le récit d'un dîner de turbot apprêté par Boccal, et dont
    Cingart l'empêche de manger. Boccal se venge en aspergeant
    les convives de sauce; puis, le dîner fait, Cingart reprend
    ses dissertations sur les planètes. Tout à coup on aperçoit à
    l'horizon trois fustes armées. On crie aux armes sur le tillac
    et le 15e chant finit.

  16e CHANT. Ces trois fustes de corsaires sont commandées par
    le redoutable Lyron, le roi des forbans. Un combat s'engage:
    Balde saute à bord d'un des bâtimens ennemis avec Léonard et
    Cingart, et le prend; mais, pendant cet exploit, Lyron est venu
    à l'abordage du navire, s'en est emparé bientôt, et s'est enfui
    avec sa prise et les deux fustes qui lui restaient. Boccal et
    Gilbert ont néanmoins trouvé le moyen de lui échapper dans une
    barque et de rejoindre la fuste capturée par Balde et Léonard.
    Dans cette fuste est un jeune homme nommé Moschin, qui apprend
    à Balde qu'il a été fait prisonnier par Lyron comme il faisait
    partie d'une expédition de Fracasse pour délivrer ses anciens
    compagnons. Reconnaissance joyeuse. On arrive encore dans une
    île (les îles sont la ressource des épopées aussi bien que les
    combats et les tempêtes); à peine débarqué, l'équipage marche à
    la découverte. Hélas! le pauvre Léonard est trop fatigué pour
    le suivre. Un sort fatal l'attend, nous l'allons voir. Diatribe
    contre les filles de joie et les entremetteuses d'Italie.
    Merlin Cocaïe a son côté moral.

  17e CHANT. Léonard ne peut donc suivre ses amis; il s'égare
    dans un bois de myrtes et de lauriers, s'y assied au bord d'une
    claire fontaine, et s'endort. Survient une femme ravissante,
    nommée Pandrague, qui réveille le chevalier et lui fait les
    avances les plus déterminantes. Léonard, dont le naturel est
    plus farouche que voluptueux, veut s'éloigner; Pandrague
    furieuse évoque aussitôt des bêtes féroces, et le laisse aux
    prises avec ces monstres. La traîtresse regagne ensuite sa
    maison, où elle se divertit vilainement avec son vieux et
    hideux mari, qui a nom Beltrasse. Cependant Folquet, conduit
    dans ce lieu par le hasard, entre dans la maison de Pandrague
    et demande à manger. Pandrague lui sert un bon repas, l'endort,
    puis l'enchaîne. Mais qu'est devenu le chevalier Léonard? il
    a succombé dans la lutte contre les bêtes fauves; un ours l'a
    étouffé d'après les ordres de Pandrague. Cette femme est un
    démon déguisé. C'est ce qu'un ermite vient de révéler à Cingart
    en lui indiquant la demeure de la cruelle enchanteresse.
    Cingart ne tarde pas à gagner cette exécrable demeure. Il
    entre, renverse Pandrague, la foule à ses pieds ainsi que
    le vieux Beltrasse, et s'en va leur couper la tête, lorsque
    paraît le géant Molocque, l'amant de Pandrague, qui saisit
    l'assaillant et l'emporte pour son souper. C'en était fait de
    Cingart le subtil, tout subtil qu'il est, sans la bienheureuse
    apparition du centaure Virmasse. Ce bienfaisant centaure, non
    content de délivrer Cingart des mains du géant Molocque, veut
    rendre les honneurs funèbres au malheureux Léonard. Une fatale
    méprise, qui le fait prendre un instant par les spectateurs
    pour le meurtrier de Léonard, amène un furieux combat entre
    Balde et lui. Cingart se presse de mettre fin à la méprise en
    racontant à son ami la vérité des choses. Alors la rage du
    baron Balde se change en désespoir de l'accident qui le prive
    de son compagnon d'élite. Il pleure, il s'arrache les cheveux
    et finit par s'endormir. Ce chant a du rapport avec le chant
    d'Alcine, dans le Roland furieux, mais, sauf qu'il lui est
    antérieur, il en est bien loin. Folengi est mal à l'aise dans
    l'expression du sentiment et dans les peintures gracieuses. Son
    génie le portait surtout aux tableaux vigoureux et à la gaîté
    satirique. Mais ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'il est doué
    d'une puissante imagination; et si, comme cela est probable,
    il a été lu de l'Arioste avant l'émission du Roland furieux,
    il est juste de lui assigner un rang illustre parmi les poètes
    d'Italie, et du monde entier.

  18e CHANT. Pandrague et son vieux mari Beltrasse sont amenés
    aux pieds de Balde par le centaure bienfaisant. Boccal vous
    les garrotte et vous les fouette si bien qu'ils n'ont tantôt
    plus qu'un souffle de vie. Un oracle annonce au baron Balde
    qu'il lui faut chercher son père, le fameux chevalier Guy, que
    le lecteur a sûrement oublié. Guy se trouve être précisément
    l'ermite qui a guidé les pas de Cingart vers la maison de
    Pandrague, ainsi qu'on l'a vu. Ce vénérable ermite prédit à son
    fils de glorieux destins, pourvu qu'il travaille à désenchanter
    l'île des infames sorcières qui l'infectent. Balde promet tout
    à son père et reçoit son dernier soupir, tandis que le centaure
    court délivrer Folquet et réunit ainsi tout le vaillant
    équipage de la fuste, moins le pauvre Léonard qui, pour le
    coup, est bien et dûment enterré. Ces aventures entassées les
    unes sur les autres sont un peu confuses; mais l'ensemble offre
    de l'intérêt sans langueur.

  19e CHANT. L'île dans laquelle se passent tant de choses
    merveilleuses n'est point une île; qui l'eût pensé? c'est
    le dos d'une énorme baleine enchantée, comme l'a révélé le
    chevalier ermite avant de mourir. Mille démons y font leur
    séjour. Ils y ont planté des forêts, fixé des rochers,
    creusé des cavernes et placé la sorcière Pandrague pour piper
    les pauvres humains. Le centaure Virmasse, en disposant les
    obsèques de Guy et de Léonard, a découvert la caverne où ces
    mille démons se retirent. Balde s'y transporte l'épée à la main
    avec ses compagnons. Grand combat livré à ces monstres des
    enfers. Boccal y met habilement un terme en faisant briller un
    crucifix. A cette vue, les diables disparaissent, et l'île est
    désensorcelée.

  20e CHANT. Ici le poète s'est tellement abandonné aux chimériques
    inventions qu'on le prendrait pour un fou. C'est d'abord
    Pandrague que l'on brûle vive pour achever d'exorciser la
    baleine. La bête, une fois délivrée d'obsession, se met à nager
    au grand étonnement des amis de Balde et du centaure. Tout en
    nageant, elle rencontre Fracasse qui naviguait justement dans
    ces parages et qui lui saute sur le dos. Fracasse se fait deux
    rames de deux troncs d'arbre, et force la baleine à suivre
    l'impulsion de ses rames. L'animal furieux fait rage de queue
    et de tête; Balde lui travaille si rudement la tête et Fracasse
    lui tient si fortement la queue qu'à la fin cette masse animée
    fait sang, meurt et coule à fond. L'équipage ou plutôt la
    colonie se serait infailliblement noyée sans l'arrivée du
    forban Lyron avec trente vaisseaux, lequel est accouru pour
    pêcher la baleine. On pense bien que Balde et ses amis se sont
    emparés des trente vaisseaux. Un traité d'alliance est conclu
    entre Balde et le forban, et les voilà naviguant ensemble,
    sans qu'il soit advenu malencontre à personne, si ce n'est
    que Fracasse, au lieu de rejoindre un des trente vaisseaux,
    s'est sauvé à la nage dans un continent où se voit la montagne
    dite _de la Lune_. Ses amis vont à sa recherche et arrivent
    précisément dans ce même continent; c'est avoir de la chance.

  21e CHANT. Une immense caverne encore pleine de diables est
    aperçue par Balde et ses compagnons. Ces braves y pénètrent;
    ils y retrouvent Fracasse; mais, en s'engageant plus avant,
    ils rencontrent une forge infernale où des forgerons de Satan
    les reçoivent à grands coups de marteaux. La valeur ici sert
    moins les amis de Balde qu'un certain livre enchanté trouvé
    chez Pandrague et qui disperse les forgerons. Reste à combattre
    un dragon diabolique, et puis à se garantir des charmes plus
    dangereux de la belle diablesse Smiralde. Avec de la force
    d'ame et un livre enchanté, de quoi ne vient-on pas à bout?
    Smiralde est vaincue aussi facilement que le dragon, et
    replongée dans les enfers avec six mille catins ses suppôts. Il
    en reste encore assez sur la terre pour le service du diable et
    l'édification des libertins; ainsi point de regrets.

  22e CHANT. Folengi commence ce chant par un hymne en son
    honneur. «Cipade, jalouse de Mantoue, la patrie de Virgile, a
    député vers le Parnasse, dit-il, pour en obtenir un poète égal
    au chantre d'Énée. Apollon lui a concédé l'inventeur de l'art
    macaronesque. Ce nouveau cygne s'appellera Merlin Cocaïe, du
    nom de l'enchanteur Merlin son guide, et son nom vivra dans la
    mémoire des hommes.» Là dessus, Merlin Cocaïe, moine, poète
    et sorcier, encourage le brave Balde ou Baldus à continuer sa
    noble entreprise, à explorer la caverne jusqu'au fond, et lui
    promet bon succès, pourvu que, préalablement, il se confesse à
    lui, ainsi que tous les siens. Balde et les siens se confessent
    donc à Merlin Cocaïe; mais cette confession, qui devait être
    un champ fertile pour le génie satirique du moine Folengi, ne
    présente rien de particulier, hors quelques lazzis du subtil
    Cingart, celui de toute la compagnie dont la conscience est
    le plus chargée. L'absolution donnée et reçue, la troupe se
    remet en marche dans la caverne. On essuie d'abord mille
    sorcelleries de peu d'importance par manière d'escarmouche,
    telles que légions de rats, nuées de chauves-souris et autres
    gentillesses semblables. Le subtil Cingart y attrape un nez de
    trente brasses, qui, grâce au talisman de Séraphe, redevient
    incessamment un nez ordinaire.

  23e CHANT. Tout en cheminant dans la caverne, la troupe de
    Balde rencontre un puits où elle descend; puis un lac, elle le
    traverse; puis un fleuve, elle le côtoie; puis, au milieu du
    fleuve, un vieillard à cheval sur un crocodile. Ce vieillard
    est le dieu du Nil, et le fleuve est le Nil même à sa source.
    Le dieu essaie d'écarter avec des menaces la troupe intrépide;
    mais on lui répond en noyant son crocodile. Nos braves arrivent
    à un endroit où le fleuve resserré s'engouffre sous une
    montagne. Ils n'ont point de bateau. Comment faire? Fracasse
    le géant se met à la nage et prend successivement ses amis
    sur son dos, tenant sous son aisselle l'âne de Cingart, et se
    faisant suivre du centaure Virmasse. La troupe revoit le jour
    en sortant de la caverne après bien des obstacles et arrive
    au palais de la déesse Gelfore. Avant d'y entrer, elle engage
    conversation avec un vieillard qui dit être le Pasquin dont la
    statue se voit à Rome. Ce Pasquin est un aubergiste qui avait
    levé boutique à la porte du paradis; mais, comme personne n'y
    venait, il s'est résolu à planter désormais son piquet à la
    porte de l'enfer. Balde reçoit un talisman qui, en le rendant
    invisible, lui donne toute facilité de visiter le palais de
    Gelfore. Il y voit la réunion de tous les sorciers et sorcières
    du monde et prend connaissance de leurs affreux secrets. Il
    apprend le détail de tous les vices de la terre, et les retrace
    dans un tableau plein d'énergie qui fait horreur. Pendant que
    Balde faisait sa tournée, les démons femelles ont métamorphosé
    ses compagnons en autant d'animaux. Une sorcière, sous les
    traits d'une charmante vierge, essaie aussi son pouvoir sur
    le héros qui a cessé d'être invisible; mais il la fouette,
    se dégage de ses piéges séducteurs, et avec le secours des
    talismans de Séraphe, rend à ses amis la forme humaine. Ici le
    plagiat passe toute permission; et Gelfore ne vaut pas Circé.

  24e CHANT. La diablesse Gelfore fait avancer contre la troupe de
    Balde une armée de démons dont ce héros fait un hachis avec son
    épée, tandis que Fracasse en fait une purée avec sa massue.
    Dans l'ardeur de la victoire, les deux amis se résolvent à
    descendre au plus profond des enfers pour en finir une fois et
    à jamais avec les diables. Les voilà en peu d'instans sur les
    bords de l'Achéron. Ils appellent Caron pour les passer. Caron
    se présente après s'être fait attendre. Balde retrouve sur
    ces tristes rives, au milieu de la foule, des âmes errantes,
    celles de ses fils Grillon et Fanet. Les mille et un incidens
    qui accompagnent cette première entrée aux enfers n'ont rien
    d'ailleurs qui mérite d'être rapporté; le poète paraît à bout
    d'haleine.

  25e CHANT ET DERNIER. Parvenus de l'autre côté de l'Achéron,
    Balde et Fracasse aperçoivent Tisiphone. Aussitôt la haine et
    la discorde entrent dans l'ame des braves de leur troupe. Nos
    gens se prennent à se déchirer les uns les autres, quoi que
    puisse faire le héros qui les conduit. Balde se met alors à
    la poursuite de l'indigne furie, cause de tous ces maux. Ici
    Folengi a en vue de peindre la rage fratricide qui dévore les
    petits États d'Italie. Mégère, Alecton et Tisiphone enseignent
    à Balde comment l'enfer est peuplé par les papes qui sèment
    partout la discorde et vendent les bénéfices de l'Église aux
    ruffiens. Les trois furies se disputent la préséance. Alecton
    se vante d'avoir plus travaillé que ses sœurs, en suscitant
    les querelles des guelfes et des gibelins. Balde, fatigué de
    ces discours, continue son voyage, suivi des siens qui ont
    repris leur sang-froid à la faveur des talismans de Séraphe.
    La troupe arrive dans un lieu où voltigent les fantaisies,
    les vaines opinions des hommes, les fausses sciences de _Paul
    et de Pierre_, les rêveries de _Thomas et d'Albert_, sources
    permanentes de population pour les enfers. Toujours cheminant,
    Balde atteint la contrée du mensonge et du charlatanisme.
    Là sont les astrologues, les nécromanciens et les poètes.
    Merlin Cocaïe juge que c'est ici sa place; en conséquence, il
    souhaite bon voyage et bonne chance au baron Balde ou Baldus
    ainsi qu'à sa troupe, leur souhaite en souriant de triompher
    des puissances infernales, et le poème finit. Ce dernier chant
    vaut la peine d'être lu avec attention, car il renferme le vrai
    dessein de Folengi. En résumé, cet ouvrage, où brillent en
    grand nombre des beautés vraiment poétiques et morales, pèche
    par la fable. Les aventures y sont accumulées avec confusion,
    et sont comme autant de fils qui se rompent dans les mains de
    l'ouvrier, au lieu de former un tissu suivi comme en sut faire
    le délicieux Arioste. On n'y retrouve même pas l'enchaînement
    de la quenouille d'Ovide. C'est un long poème à tiroirs et
    rien de plus; mais pour qui sait ce que vaut l'exécution dans
    les écrits dont l'imagination fait le premier mobile, il aura
    toujours du prix, à cause des traits excellens, des morceaux
    de verve et des peintures vives et animées dont il est rempli.


LES TROIS LIVRES DE L'HORRIBLE BATAILLE

DES MOUCHES ET DES FOURMIS.

  PREMIER LIVRE. L'Homère macaronique a voulu aussi avoir sa
    batrachomyomachie. Sa bataille des mouches et des fourmis est
    une allusion aux querelles des petits souverains d'Italie,
    si mesquines dans leurs causes, si désastreuses dans leurs
    effets. En voici la courte analyse: Avalesang, roi du pays de
    Mousquée, est averti que les fourmis retiennent prisonnier son
    mestre de camp, le brave Chasse-Araigne. Il s'émeut, se met en
    campagne assisté du roi des taons, du prince des moucherons,
    du roi des papillons, etc., etc. Les armées se rassemblent en
    grand fracas. Force harangues sont débitées par les chefs.
    Enfin l'expédition étant préparée, on s'embarque sur une flotte
    formidable pour aller attaquer l'empire des fourmis. Tel est le
    sujet du premier livre, le plus froid de tous les ouvrages de
    Folengi.

  2e LIVRE. Pendant les préparatifs d'Avalesang, le roi des
    fourmis, c'est à dire le sage Mâche-Grain ne s'est pas endormi.
    Soutenu des conseils de son ministre Myrnois, le plus prudent
    et le plus courageux de ses sujets, il a contracté alliance
    avec les poux et les puces, les blaireaux et la nation canine,
    aussi avec les araignées et les punaises si redoutables.
    Les mouches sont assaillies, durant leur navigation, par la
    tempête obligée. Toute leur armée s'épouvante à l'exception de
    l'inébranlable escarbot. Enfin Avalesang aborde heureusement
    chez les puces. Il marche en bon ordre contre la cité de _Test_
    et se met en devoir de la bloquer. Déjà la famine s'y fait
    sentir, lorsque Mâche-Grain accourt avec une armée nombreuse,
    et l'horrible bataille commence.

  3e LIVRE. Cet horrible combat ressemble à tous les combats du
    monde et n'offre rien de merveilleux que la patience du poète
    à multiplier sans fin les horions, les coups de rondaches,
    les invectives, etc., etc. Enfin les mouches sont anéanties.
    Le seul escarbot reste debout sur le champ de bataille. Dans
    la déroute ou la destruction universelle des siens, il se bat
    jusqu'à ce qu'écrasé par le nombre, il rend son ame courageuse
    (l'ame d'un escarbot)! laquelle s'enfuit dans le Phlégéton, et
    puis c'est tout.



EPISTOLARUM

OBSCURORUM VIRORUM

Ad Dm. M. Ortuinum Gratium Volumina duo (auctore Ulric de Hutten).

  (Ouvrage, dit le titre, compilé d'une masse de livres telle qu'un
    cuisinier diligent en pourrait faire cuire, pendant vingt
    années, ses œufs, ses oies, ses grues et ses cochons.)

  Accesserunt huic editioni Epistola magistri Benedicti Passavanti
    ad D. Petrum Lisetum, et la complainte de messire Pierre Liset,
    sur le trépas de son feu nez (par Théodore de Bèze). Londini,
    impensis Henr. Clementis in cœmeterio ædis divi Pauli (1 vol.
    in-12 en 2 tom.). M.DCC.II et M.DCC.XLII.

(1516--1702--1742.)


Voici peut-être le modèle des lettres provinciales. Il est certain, du
moins, que si Pascal n'a point imité les lettres des hommes obscurs,
il les rappelle, sous le point de vue comique, par le mordant de son
ironie, sans les surpasser. Ces deux chefs-d'œuvre ne mourront point
et feront même vivre les sujets comme les héros de la querelle qu'ils
ont soutenue. Reportons-nous aux premières années du XVIe siècle,
pour mettre ceux de nos lecteurs qui ne connaîtraient pas le livre
si plaisant que nous analysons, à portée d'apprécier son mérite et
nos éloges. Vers la moitié du règne de l'empereur Maximilien, en
1509, la fermentation des esprits sur les matières de controverse
religieuse qui s'était déjà cruellement manifestée en 1414, au temps de
Sigismond, par la catastrophe de Jean Hus, à Constance, et plus tard
sous Frédéric III, prit un caractère contagieux, ou, si l'on veut,
épidémique, auquel l'autorité temporelle et spirituelle n'aurait pas
dû se méprendre; et pourtant nous croyons qu'elle s'y méprit, à voir
tantôt sa confiante indulgence pour les beaux-esprits novateurs, tantôt
sa rigueur excessive contre les sectateurs des idées nouvelles, une
fois qu'elles étaient répandues. C'est ainsi qu'après avoir accueilli,
avec faveur, les Erasme, les Reuchlin, les Hutten, et même Luther,
Zwingle et Mélanchton, elle ne laisse plus de repos à ces mêmes hommes,
quelque modération que surent garder plusieurs d'entre eux. Jean
Reuchlin, parent de Mélanchton, secrétaire du comte de Wurtemberg,
puis comte palatin, que son caractère tempéré retint toujours, ainsi
qu'Erasme, sur les limites de l'hérésie et de l'orthodoxie, commença,
sans le savoir, dans Cologne et dans Mayence, par des escarmouches
très vives, la guerre que Luther et ses émules étendirent bientôt dans
toute l'Europe. Ce fut d'abord une simple question de presse et de
tolérance. Un Juif converti, nommé Pfeffercorn, zélateur indiscret en
sa qualité de nouveau venu, avait obtenu de l'empereur un édit pour
faire brûler le Talmud et tous ceux des livres juifs qui contredisent
le christianisme. Reuchlin, sous le nom de _Capnion_, qui signifie,
en hébreu, fumée, faisant ainsi allusion à son nom de Reuchlin qui
veut dire _Fumée_, en allemand, défendit le droit des Juifs, et
soutint qu'il valait mieux réfuter leurs livres que de les brûler. Le
Juif répondit par son _Speculum manuale_. Reuchlin répliqua par son
_Speculum oculare_. Les docteurs de Cologne prirent parti pour le Juif.
Ortuin Graes ou Gratius, principal du collége de Cologne, appuyé des
docteurs de Paris, se rendit, avec Arnold de Tongres, le violent organe
de leur intolérance. Alors arriva, au pauvre Reuchlin, un auxiliaire
plein de génie, d'une famille illustre des bords du Mein, nommé Ulric
de Hutten, bon soldat, bon poète et savant philologue, homme d'une
intrépidité rare, d'une humeur aventureuse, et les _Lettres des hommes
obscurs_ vinrent égayer la scène en latin burlesque; livre d'un comique
excellent dont Erasme savait par cœur des morceaux entiers, qui
parodie le latin barbare des écoles, et auquel on prétend que Reuchlin
et Jean Crotus Rubianus ont mis la main, mais nous n'en croyons rien.
Cependant, c'est assez de préambule; essayons de reproduire la marche
et les traits marquans de ce roi des pamphlets.


  «Thomas Lêchenéderius, bacculaurier de théologie, au
  scientifique seigneur Ortuin Gratius, poète, orateur,
  philosophe, théologien, et plus encore s'il voulait.

»Quoniam, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de
chaque chose, et quia nous lisons, dans l'Ecclésiaste, ces paroles:
«Il est bon de s'enquérir de tout ce qui est sous le soleil.» Je
me suis proposé de soumettre, à votre domination, une question sur
laquelle j'ai du doute. Voici d'abord à quelle occasion cette question
s'est élevée. Dans un dîner aristotélicien où je me trouvais avec
des licenciés, des docteurs, nec non des maîtres, et où régnait une
grande joie, nous bûmes, dès le premier plat, trois coups; puis nous
eûmes six plats de grosse viande, de gallines et de chapons, plus un
de poissons frais; et nous mangeâmes de tous, un à un, en arrosant
chaque plat de vin du Rhin et de cervoise de Neubourg. Les maîtres
étaient fort contents, et les apprentis leur faisaient honneur. Une
fois en gaîté, les maîtres se mirent à débattre diverses matières. L'un
d'eux demanda si l'on devait dire _magister nostrandus_ ou _noster
magistrandus_, pour désigner une personne apte à devenir docteur en
théologie, comme, par exemple, l'est maintenant à Cologne le père
Mellifluant que nous nommons frère Théodoric, de Gand, de l'ordre des
carmes, philosophe, argumentateur et théologien superéminent: à quoi
répondit maître Vuarmsemmel, subtil scotiste, maître depuis 18 ans,
lequel fut deux fois rejeté et trois fois empêché, avant de prendre
ses degrés de maîtrise, et toutefois ne se relâcha point qu'il ne
fût promu, en sorte qu'il le fut enfin, et eut, depuis de nombreux
disciples, grands et petits, jeunes et vieux: «Messieurs, je tiens
qu'il faut dire _noster magistrandus_, comme qui dirait homme ayant
charge de faire des maîtres, et la raison en est que notre Seigneur
Jésus-Christ, qui est la fontaine de vie, fut appelé le maître, d'où
nos docteurs sont appelés maîtres, et nul ne les doit contredire parce
qu'ils sont nos maîtres.» Alors se leva maître André Delitsch, homme
d'un génie pénétrant, mi-parti poète, mi-parti médecin juriste, qui lit
d'ordinaire Ovide sur les métamorphoses, et il l'explique fort bien
tant allégoriquement que littéralement, et je l'ai entendu, de même que
je l'ai entendu expliquer fondamentalement, dans sa maison, Quintilien
et Juvencus. Il se leva donc, et soutint qu'il fallait dire _magister
nostrandus_, attendu qu'il y a une grande différence entre _magister
noster_ et _noster magister_, la première locution signifiant celui qui
montre la théologie, et la seconde, un maître quelconque, enseignant
quoi que ce soit, science libérale ou métier mécanique. Là dessus il
allégua Horace; les maîtres admirèrent sa subtilité; on lui porta un
grand verre de bière de Neubourg; il se mit à rire en touchant son
bonnet, et s'écriant: «Epargnez-moi!» Puis il but son verre tout d'une
haleine, et maître Vuarmsemmel lui fit aussitôt raison. La compagnie
demeura en hilarité ainsi jusqu'aux vêpres. Or tel est le sujet de ma
consultation. Je me suis dit: «Maître Ortuin Gratius fut mon précepteur
à Deventer durant que j'étais en troisième; il me doit dire la vérité.»
Vous ne me démentirez donc pas, mon vénérable, et, par la même
occasion, vous me manderez où en est votre dispute avec le docteur Jean
Reuchlin, quia l'on répand que ce ribaud (car c'est un ribaud encore
qu'il soit docteur et juriste) ne veut pas rétracter ses paroles.
Envoyez-moi aussi le livre de magister noster Arnold de Tongres, où
il traite de plusieurs profondeurs théologiques. Mais adieu: ne m'en
veuillez pas si j'en use ainsi socialement, quia vous m'avez dit jadis
que vous m'aimiez en frère, et vouliez m'élever au dessus de tous,
dût-il vous en coûter de bonne monnaie.» Daté de Leipsig.


  Maître Jean Pellifex à maître Ortuin Gratius.

«Salut, aimable et soumission incroyable à vous vénérable maître.
Quia, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque
chose, j'ai sur la conscience un grand scrupule. Me rendant ces jours
passés à la messe à Francfort, avec un jeune bacculaurier de mes amis,
et traversant la place, deux hommes nous croisèrent qui paraissaient
d'honnêtes gens à leur extérieur, car ils avaient des robes noires, et
de larges capuces avec des liripipis, si bien que j'aurais juré par les
dieux qu'ils étaient de nos docteurs. Je leur ôtai donc mon bonnet en
signe de révérence. «Pour l'amour de Dieu, que faites-vous?» me dit
aussitôt le bacculaurier. «Ce sont deux juifs!» A ces mots, je crus
voir le diable et je demandai à mon compagnon s'il croyait que j'eusse
commis un grand péché. «Oui,» me répondit-il, «c'est un grand péché,
de ceux même qui sont rangés dans la classe des péchés d'idolâtrie.
Ne sentez-vous pas que ces juifs vont se dire: Nous sommes dans la
bonne voie, puisque des chrétiens nous saluent; si nous étions dans la
mauvaise voie, des chrétiens ne nous salueraient pas; et vous serez,
possible, cause que ces juifs ne se feront point baptiser.» Vous avez
raison, répliquai-je, mais j'ai failli par ignorance; autrement je
conviens que je serais combrûlable au premier chef comme hérétique.
«Ah! ne vous y fiez pas,» reprit le bacculaurier; «moi qui vous parle,
me trouvant un jour dans certaine église, j'aperçus, devant une figure
sculptée du sauveur, un juif de bois avec un marteau à la main, et
prenant le marteau du juif pour une clef, je crus que ce juif était
saint Pierre, et je m'agenouillai en ôtant mon bonnet, puis je reconnus
mon erreur. Alors je courus me confesser dans un couvent de frères
prêcheurs de Saint-Dominique, et mon confesseur me félicita de ce que
je m'étais adressé à lui plutôt qu'à un autre, attendu que, d'aventure,
il avait le pouvoir de m'absoudre des cas épiscopaux, ce qui était
nécessaire ici, puisque j'avais commis un de ces péchés mortels qui
sont réservés aux évêques. Je voulus m'excuser sur mon ignorance, sur
quoi il me félicita de nouveau; car, si j'eusse agi de pleine science
et volonté, c'eût été un cas papal dont aucun évêque n'aurait pu
m'absoudre.» Le récit du bacculaurier m'a troublé, mais ne m'a point
convaincu. Venez donc à mon aide, mon vénérable, vous qui êtes si bon
théologien, et qui avez été le précepteur de mon ami Bernhard Plumilége
à Deventer. En tout cas, n'êtes-vous point de l'opinion que ce soit un
scandale aux bourgeois de Francfort de laisser ainsi aller les juifs
par les rues, vêtus comme nos maîtres, et que l'empereur ne dût point
le souffrir, puisqu'un juif est un chien? Adieu; portez-vous bien.»


  Maître Bernhard Plumilége à maître Ortuin Gratius.

«Une souris qui n'a qu'un trou est un être bien misérable! C'est ce
que je veux m'appliquer, mon maître; car je suis pauvre, et, quand il
serait vrai que j'eusse un ami généreux, encore n'en aurais-je qu'un,
et ce n'est pas beaucoup. Vous connaissez le poète George Sibutus, l'un
de nos poètes séculiers, qui lit de la poésie en public, au demeurant
assez bon compagnon, mais, comme le sont tous ces poètes, fort
méprisant à l'égard des théologiens. J'étais naguère dans sa maison;
nous y bûmes de la bière allemande; cette bière ne monta au cerveau,
j'avisai un convive qui avait mine de ne pas me vouloir de bien; je lui
présentai un verre de bière; il le but, mais ne me fit point raison.
Je le toisai, il garda le silence. Alors je me dis: Voici un homme qui
me méprise! c'est un orgueilleux, et je lui jetai mon verre à la tête.
Sibutus alors se courrouça, et voulut, au nom du diable, me chasser de
chez lui, prétendant que je faisais du bruit dans sa maison. Je lui
dis: «Pensez-vous donc que je sois né sur un arbre, comme une pomme?
Sachez, si vous êtes poète, que je connais des gens qui sont poètes
aussi, et meilleurs que vous _et qui merdarent in vestram poetriam_!»
Sur quoi il m'appela _bourrique_, en me défiant de lui prouver ce que
j'avançais. C'est à vous de me soutenir, mon vénérable! car vous n'êtes
pas seulement théologien, n'est-il pas vrai? vous faites aussi des vers
comme maître Sotphus et maître Rutgerus. Envoyez-m'en donc une pièce,
et joignez-y des nouvelles de votre querelle avec ce fou de docteur
Jean Reuchlin. Adieu.»


  Maître Jean Cantrifusor à M. Ortuin Gratius.

«Salut, cordial. Mon vénérable, parlons un peu de bagatelles. L'autre
jour, je me trouvai en compagnie avec un docteur de théologie, de
l'ordre des frères prêcheurs, nommé Georgius, auparavant Hallys; on
but copieusement, on tint des propos joyeux jusqu'au soir; et le
lendemain matin, qui fut étonné? ce fut moi, d'entendre, à l'église, le
docteur Georgius prêcher amèrement contre nous et contre les maîtres
de l'université, qui boivent et mènent joyeuse vie. Une telle félonie
me suggéra des idées de vengeance, et ayant su que notre prédicateur
devait aller, la nuit suivante, chez une certaine femme pour n'en
sortir qu'à l'aurore, je réunis de bons compagnons, dont je fis deux
troupes. Avec la première, je forçai la porte de la dame, et j'entrai
dans sa chambre si vivement que Georgius, auparavant Hallys, n'eut que
le temps de sauter par la fenêtre, sans emporter ses habits que je lui
jetai en lui criant qu'il oubliait ses ornemens. La seconde troupe,
qui l'attendait dans la rue, fit aussitôt son devoir de le bien saucer
dans ce que vous savez. Il ne faut point ébruiter cette aventure; car
les frères prêcheurs sont nos amis. La foi n'a point de meilleurs
défenseurs qu'eux à opposer aux poètes du siècle, ainsi qu'au docteur
Reuchlin, et ceci les pourrait contrister.» Portez-vous bien. Daté de
Wittemberg.


  Jean Stantsfederius à M. Ortuin Gratius.

«Salut, maxime, et autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles au ciel
et de poissons dans la mer. Vous apprendrez de moi aujourd'hui que,
dans un repas où figuraient plusieurs gentilshommes et plusieurs de nos
docteurs, un des gentilshommes s'avisa d'apostropher notre vénérable
maître Pierre Meyer au sujet de Reuchlin, qu'il disait être meilleur
théologien que vous, blasphème qu'il accompagna d'un soufflet (_unum
knip_). «Sur ma tête, cela est faux;» répondit Meyer; «le docteur
Reuchlin n'est qu'un enfant devant nos maîtres. Il ne sait du tout rien
du livre des sentences. Il ne sait tout au plus qu'un peu de poésie; or
la poésie, selon saint Jérôme, est l'aliment du diable.» Le gentilhomme
soutint que Reuchlin était un théologien inspiré, tandis que lui
Pierre Meyer n'était qu'une bête, et notre maître Jacob d'Hoschstrat,
un frère de Fromage. Comme les convives riaient, Meyer sortit furieux
en qualifiant son adversaire de Samaritain possédé. Vous voyez où
cela va. Venez donc au secours de nos théologiens, mon vénérable.
Ah! si je savais faire des vers comme vous, je n'aurais souci des
gentilshommes, non plus que des princes, dussent-ils me tuer!.... Mais,
à propos, que pense-t-on _du Speculum oculare_, dans l'université de
Paris? Dieu veuille qu'elle juge ce livre diabolique ce qu'il est...
Mes salutations à maître Rémidius, qui me donnait jadis de si bonnes
férules, en m'appelant tête de mulet, et à qui je dois de m'être si
fort avancé dans la théologie. Adieu.»


  Maître Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.

«Vous m'avez écrit dernièrement que vous renonciez absolument à aimer
les femmes, hormis une ou deux fois par mois, au plus; je m'en étonne.
Ne nous répétiez-vous pas qu'il y avait de plus grandes fautes que
celle d'aimer? Samson et Salomon aimèrent beaucoup. Je ne suis ni plus
fort que Samson, ni plus sage que Salomon. L'amour, c'est la charité;
la charité, c'est Dieu.»


  Guillaume Scherscheiferius à M. Ortuin Gratius.

«Je suis surpris, mon vénérable, que vous ne m'écriviez pas, tandis
que vous écrivez à d'autres qui ne vous écrivent pas aussi souvent que
je vous écris. C'est une marque de mépris que de ne me point écrire.
Ecrivez-moi du moins pourquoi vous ne m'écrivez pas, afin que je sache
ce qui vous empêche de m'écrire, quand je vous écris comme je vous
écris, encore que je n'espère pas que vous me récriviez. De grâce,
écrivez-moi, et quand vous m'aurez écrit seulement une fois, je vous
écrirai dix fois, parce que je veux m'exercer à écrire pour apprendre à
écrire élégamment. Je me plaignais dernièrement à nos amis de Cologne.
Expliquez-moi, leur disais-je, pourquoi maître Ortuin ne m'écrit pas.
Que fait-il? Ecrivez-lui donc de m'écrire, ne fût-ce que sur l'article
de son débat avec Reuchlin.»


  Mathieu Lèchemiel à M. Ortuin Gratius.

«Quoniam j'ai toujours été de vos amis, et que les amis ne se doivent
rien cacher, je veux vous informer que vous avez ici des ennemis. On y
parle mal de vous; on dit que vous êtes le fils d'un prêtre et d'une
courtisane. Je ne puis vous défendre _pro_ et _contra_, ne connaissant
point votre père et votre mère; mais, en attendant que vous me les ayez
fait connaître, je réponds que, fussiez-vous bâtard, le pape a bien pu
vous rendre légitime, lui qui a le pouvoir de lier et de délier.»


  Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.

«Vous vous comportez si bien avec celles que vous aimez, qu'il faut
que je vous consulte. J'aime une personne qui est belle entre toutes
les femmes, et pure comme un ange du ciel. Elle se nomme Dorothée. Je
vous avais entendu dire autrefois, quand vous nous lisiez Ovide sur
l'Art d'aimer, qu'un amant bien épris devait avoir de l'audace comme un
guerrier. J'osai donc, l'autre soir, aborder mon amie, en lui jurant
qu'elle était belle entre toutes les femmes. Elle se mit à rire et me
répondit que je parlais bien, pourvu qu'elle me voulût croire. A ces
mots, je redoublai mes sermens et me déclarai son très humble serviteur
jusqu'à la mort. «Nous allons bien voir si ce que vous me dites est
vrai,» répliqua-t-elle, et là dessus, m'ayant conduit à sa maison, elle
fit une croix à la craie sur sa porte, puis me commanda de venir baiser
cette croix au milieu de la nuit. Je ne manquai pas d'y aller dès cette
nuit même. Or j'eus le visage horriblement barbouillé, parce qu'il
se rencontra que la craie était toute recouverte de certaine chose.
Maintenant, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien et qui
expliquez si parfaitement Ovide sur l'Art d'aimer, de grâce enseignez
moi ce que je dois faire.»


  Conrad Dollenkopfius à M. Ortuin Gratius.

«Vous m'avez ordonné de vous rendre compte de mes études; apprenez
donc que j'étudie la théologie dans l'université de Heidelberg,
où je prends aussi chaque jour une leçon de poétique. Je sais
déjà les Métamorphoses d'Ovide _Mente tenus_, et je les explique
de quatre façons, naturellement, littéralement, historiquement et
spirituellement. C'est ce que n'enseignent point ces poètes séculiers
qui se moquent de nos écoles. A ce propos, j'ai poussé rudement un
de ces vaniteux personnages touchant le dieu Mars. Il s'agissait de
l'étymologie du nom de Mars (Mavors); il demeura bouche close quand
je lui découvris que ce mot venait de _mare vorans_. Profitant de mes
avantages, je lui montrai comme les neuf muses signifient les sept
chœurs des anges, comme Mercurius vient de _mercatorum curius_, ainsi
que l'a prouvé notre maître Thomas de Walley, d'Angleterre, dans sa
belle concordance des Métamorphoses d'Ovide avec l'Écriture Sainte, où
l'on voit que le dragon du Psalmiste n'est autre que le serpent Python,
que Diane est la Vierge Marie; que, dans la fable de Pirame et Thisbé,
Pirame répond au fils de Dieu, et Thisbé à l'ame humaine. Voilà, lui
dis-je en finissant, comment il convient d'étudier la poésie. Adieu,
mon vénérable..., je vous tiendrai au courant des gestes du docteur
Reuchlin, car j'ai quelqu'un à Tubingne qui m'a promis de m'en écrire.»


  Vilipatius d'Anvers, bacculaurier, à M. Ortuin Gratius.

«Un frère prêcheur, disciple de notre Jacques d'Hoschstrat, a pensé
me faire évanouir de douleur en m'apprenant que vous étiez malade.
Je me suis remis toutefois, lorsque j'ai su que votre mal n'était
qu'une enflure à la mamelle droite, vu que j'ai remède à ce mal, dont
je connais d'ailleurs la cause probable. Vous êtes trop beau, mon
vénérable; vous avez les cheveux gris cendré, des yeux noirs, le nez
gros et la corpulence épaisse. Quelque femme se sera éprise de vous,
qui, n'espérant guère mener à mal un homme de la vertu dont vous êtes,
aura sans doute recouru à la magie pour s'en faire aimer par l'effet
de son art diabolique; auquel cas, suivant ce que j'ai lu dans la
librairie de nos docteurs à Rostoc, vous devez user de la merveilleuse
recette que voici: un dimanche, prendre du sel béni, en tracer une
croix sur sa langue, avaler ensuite ledit sel, puis mettre du même sel
dans ses deux oreilles et ne les point secouer. Tout ira bien de la
sorte, et je vous souhaite autant de bonnes nuits que la peau d'un âne
a de poils.»


  Antonius, quasi-docteur en médecine, à M. Ortuin Gratius.

«Mon très particulièrement cher maître, apprenez du nouveau. Je
m'étais rendu d'Heidelberg à Strasbourg pour acheter des drogues dont
nous manquons ici, et là je rencontrai un ami qui me dit qu'Erasme de
Rotterdam, ce prétendu docteur qui sait tout, était pour lors dans
cette ville. Un dîner fut d'abord arrangé par cet ami où l'omnisavant
dut se trouver. J'avais fait provision de questions subtiles pour
essayer mon homme sur la médecine. Le moment venu, les convives
gardaient tous le silence, personne ne voulant commencer l'engagement.
Enfin, après quelques mots proférés par l'omnisavant, d'une voix si
faible que je veux être bâtard si j'en ai pu saisir un seul, notre
hôte mit la conversation sur les Commentaires de César. Alors je pris
la parole, et, selon votre méthode d'argumenter _pro_ et _contra_,
j'établis solidement qu'un guerrier ne pouvant donner à la fois ses
soins à la guerre et aux lettres, Jules César n'avait pu écrire les
commentaires qu'on nous donne sous son nom, et que leur véritable
auteur était Suétone. Sur ce, Erasme de Rotterdam se prit à rire
sans dire une parole. J'avais bien raison de penser que cet homme ne
savait pas tout. Donc il ne sait pas la médecine; donc il est mauvais
théologien, et vivez autant que le phénix. Je voudrais vous avoir ici,
ou que le diable me confonde.»


  Jean Labia, par la grâce de Dieu, protonotaire apostolique, à
  M. Ortuin Gratius.

«Ayant reçu, il y a trois jours, _les Lettres des Hommes obscurs_
que votre domination m'a envoyées, j'en ai fait part à mes amis,
entre autres à un prêtre de Munster qui est excellent juriste, à un
théologien de l'ordre des carmes qui a coutume de boire avec nous, et
à Bernard Gelf, jeune docteur de Paris, qui les ont fort admirées, en
se réjouissant avec moi du nombre d'amis que vous avez. Seulement le
titre du livre a causé quelques débats. Pourquoi, s'est-on demandé,
M. Ortuin Gratius appelle-t-il ses amis _hommes obscurs_? Le juriste
a prétendu que cette qualification couvrait d'illustres personnes, vu
que Dioclétien était né de parens obscurs. Cette explication n'a pas
complètement satisfait l'assemblée. Le théologien de Munster a dit que
vous aviez voulu, par là, rentrer dans ce que dit Job, que _veritas
latet in obscuris_, et que _trahitur sapientia de occultis_. Bernard
Gelf, qui est un homme ingénieux, a pensé que vous aviez choisi ce
titre par opposition à celui du livre de Reuchlin, naguère imprimé,
_des Lettres des Hommes célèbres_, et aussi par un sentiment tout
chrétien d'humilité; d'autant qu'il est écrit que celui qui s'abaisse
sera élevé. Au milieu de ce conflit, quoniam, _ut dicit_ Aristote, il
n'est pas inutile de douter de chaque chose, daignez nous éclaircir et
portez-vous bien.»


  Maître Étienne Romedelantis à M. Ortuin Gratius.

«Mon maître, écoutez de belles choses! Nous avons ici un certain
docteur Murner, de l'ordre de Saint-François, qui, avec des cartes
préparées comme pour le jeu, se vante d'enseigner la grammaire et
la logique. Il sait de tout un peu, ce qui m'a fait dire de lui,
ingénieusement, qu'il ne sait rien du tout. Ce merveilleux théologien
est grand partisan de Reuchlin, par conséquent ennemi déclaré des
docteurs de Cologne et de Paris, dont il exige, du Saint-Siége,
la condamnation, sous menace de schisme en cas d'absolution. La
principale raison de sa fureur est l'appui que nos maîtres ont prêté
à Pfeffercorn pour s'être fait chrétien, de juif qu'il était. «Si ces
gens-là, dit-il, agissaient en leur nom, ils n'auraient point recours,
contre Reuchlin, aux œuvres d'un juif baptisé. D'ailleurs, le juif ne
s'est fait baptiser que pour échapper aux poursuites de ses confrères
qui l'accusaient de vol. Ce juif est un ignorant et l'opprobre de
l'Allemagne.» C'est ainsi que parle Murner, et il ajoute bien d'autres
injures. En attendant que Dieu le confonde, je l'ai confondu en lui
prouvant que ces calomnies contre Pfeffercorn venaient de la jalousie
de ses coréligionnaires; que, du reste, cet honnête homme était si bon
chrétien, qu'il mangeait volontiers du porc et même des andouilles, et
qu'il avait dernièrement gagné douze ames au paradis. «Il a donc tué
douze hommes en état de grâce dans la forêt de Bohême avec ses amis les
larrons?» m'a répondu Murner. Voyez la malice! Il est bon que vous la
connaissiez.»


  Frère Jean de Werdée à M. Ortuin Gratius.

«Vous êtes inquiet de la décision de Rome; vous vous figurez, d'après
je ne sais quels ménagemens gardés par le pape avec Reuchlin, que
votre condamnation du _Speculum oculare_ sera blâmée! Rassurez-vous,
hommes de peu de foi! Ne savez-vous pas les usages de la cour de
Rome! Ignorez-vous que là ce n'est pas une raison pour être condamné
demain que d'avoir perdu sa cause hier; et que, si le pape a permis la
lecture du _Speculum oculare_, il peut tout aussi bien l'interdire,
puisqu'il a le pouvoir de lier et de délier, puisque, suivant le droit
canonique, il est le maître du monde, qu'il a, seul et sans concile,
la main sur l'empereur même, qu'il est la loi suprême et unique, et
qu'enfin, _quamvis semel dixit ita, tamen postea potest dicere non_?
Du courage, donc! chassez de vos esprits ces peurs chimériques! Songez
que notre maître Jacques d'Hoschstrat est dans la ville sainte, qu'il
y défend notre cause et la foi chrétienne avec une extrême diligence,
que naguère encore il avait à dîner, chez lui, nombre de courtisans,
tels qu'un secrétaire apostolique et plusieurs auditeurs de Rote, qu'il
leur a fait manger des perdrix, des faisans, des lièvres et de toute
espèce de poissons, et boire _bonum vinum corsicum, necnon græcum_.
Qu'avez-vous à redouter?»


  Divers hommes obscurs à M. Ortuin Gratius.

«Notre maître Jacques d'Hoschstrat a fait des prodiges à Rome en notre
faveur, cela est vrai, mais tant qu'il a eu de l'argent. Maintenant
qu'il n'en a plus, et que la vermine envahit sa cape, il ne fait
plus rien pour nous. Envoyez-lui donc de l'argent. Vous en manquez,
dites-vous; eh bien! prenez celui des indulgences, mais envoyez de
l'argent.

»L'insolence de nos adversaires est inénarrable. Je viens d'en frotter
un qui avait osé m'appeler bourrique. «C'est toi qui es un âne, lui
ai-je répondu, et je le prouve in barocco: Tout ce qui porte un fardeau
est un âne: tu portes un fardeau, puisque tu tiens, sous ton bras, un
livre qu'on t'a donné contre notre maître Jacques d'Hoschstrat; donc,
tu es un âne.» Il n'avait pas eu la présence d'esprit de me nier la
majeure, en sorte qu'il est resté court. Quels pauvres théologiens sont
nos ennemis!... et vivez jusqu'à ce qu'un moineau pèse cent livres!

»Votre affaire ne marche pas bien à Rome: Le pape et les cardinaux sont
irrités contre les universités de Cologne et de Paris, parce qu'elles
ont brûlé le _Speculum oculare_ de Reuchlin sans attendre la décision
du Saint-Siége apostolique. Vainement leur opposerait-on le suffrage de
dix universités: ils répondent que dix universités peuvent se tromper,
au lieu que le pape ne peut pas se tromper. Si vous perdez votre procès
à Rome, le diable tiendra la chandelle.

»Ce qui contribue à gâter votre affaire à Rome est qu'on y a peu de
confiance dans les juifs baptisés. Or, comme Pfeffercorn est un juif
baptisé, son livre contre Reuchlin n'y a point de cours. On dit encore
ici que les juifs, une fois qu'ils sont devenus bons chrétiens, cessent
de puer, et qu'ainsi Pfeffercorn ne doit pas être bon chrétien, puis
qu'il pue toujours. J'ai beau répondre que Pfeffercorn peut fort bien
puer désormais comme chrétien, s'il a cessé de puer comme juif; et
qu'il ne faut point condamner un homme sur le simple soupçon, sans
quoi on condamnerait notre maître Arnold de Tongres comme sodomite,
lui qui ne l'est assurément pas, puisque toutes les filles de Cologne
le tiennent pour vierge; rien n'y fait, et les Romains continuent à me
jeter à la tête que Pfeffercorn est mauvais Chrétien, parce qu'il pue
toujours.

»Un official du sacré palais, fauteur de Reuchlin, m'a signalé divers
articles du livre de Pfeffercorn qu'il juge hérétiques et entachés
du crime de lèse-majesté. En voici deux: 1° Pfeffercorn a dit de
Reuchlin qu'en écrivant contre son _Speculum manuale_ il a trahi
Jésus-Christ comme Judas _et pis encore_. Donc il s'est mis au dessus
de Jésus-Christ; 2° il taxe d'ignorance les princes défenseurs de
Reuchlin. Or, par là, il porte atteinte au pape, aux cardinaux, à
l'empereur qui admirent Reuchlin, lequel n'a pour ennemi puissant
que le roi de France à l'instigation de Jacques d'Hoschstrat, et par
condescendance pour l'université de Paris.

»Mon vénérable, j'ai perdu le terrain dans deux sentences. Si je le
perds dans une troisième, le diable va devenir abbé. Les théologiens de
Rome sont évidemment gagnés par l'argent de Reuchlin. Cependant tout
espoir n'est pas perdu; Jacques d'Hoschstrat ne perd pas une occasion
de faire boire les référendaires. Que Dieu l'assiste!

»Armez-vous donc, une bonne fois, de rigueur à Cologne. Empêchez les
nouveaux théologiens de moissonner le champ d'autrui. Brûlez leurs
livres. S'ils arguent, soit de l'hébreu, soit du grec, dites-leur
que de bons théologiens n'ont que faire de grec ni d'hébreu, puisque
l'Ecriture Sainte est traduite, que la science de l'hébreu est
pernicieuse en ce qu'elle autorise les juifs contre les chrétiens,
et aussi celle du grec, en ce qu'elle donne raison aux schismatiques
_latinizate semper et imponatis eis silencium_.

»Bonne nouvelle! J'ai appris d'un bacculaurier de Stuttgard que les
yeux de Reuchlin baissent. A peine a-t-il pu lire le dernier livre que
Pfeffercorn a écrit contre lui. Ne vous reposez donc pas; écrivez de
rechef. Si cet homme ne vous lit point, il ne pourra vous répondre,
et s'il ne vous répond pas, vous aurez raison. Adieu, portez-vous
hexamétriquement.

»On dit que Lefebvre d'Etaples est favorable à Reuchlin, qu'il prétend
avoir été traité par les théologiens de Paris comme Jésus-Christ le fut
par les Juifs. Mais qu'il dise ce qu'il voudra, l'université de Paris
est pour nous; elle tient que Pfeffercorn est un juif intègre qui s'est
fait baptiser dans le Seigneur. Aussi est-il de la tribu de Nephtali,
de cette tribu dont il est écrit dans la Genèse: _Nephtalim, Nephtalim,
cervus emissus dans eloquia pulchritudinis_.»

»Mon vénérable, je ne me plais point en Italie; je voudrais retourner
en Allemagne. Ici point de sociabilité. Dès qu'on s'y est enivré
seulement une fois, on y est appelé _cochon_. _Meretrices volunt multum
pecuniæ, et tamen non sunt pulchræ, quamvis habent pulcherrimas vestes
de serico et de cameloto. Quando modicum sunt senes, tunc statim habent
curva dorsa, et vadunt quasi vellent merdare; et etiam comedunt allium,
et fœtent maxime, et sunt nigræ, nec sunt albæ sicut in Alemania.....
Audivi etiam quod supponitis ancillam impressoris Quentel, ita quod
fecit puerum: hoc non deberetis facere, scilicet forare nova foramina.
Hic habeo nec antiquas, neque novas, ergo volo redire in Alemaniam....
Valete tamdiu donec una alauda ponderat centum talenta._

»Vous m'avez recommandé, quand je serais à Rome, d'y chercher les
livres nouveaux, et de vous les envoyer. Un notaire m'a parlé d'un
certain poète qui passe pour une fontaine de poésie, et qu'on appelle
Homère. Le mal est qu'il est en grec. Son livre traite du siége d'une
grande cité nommée Troie, lequel aurait duré dix ans et aurait coûté
tant de sang que les fleuves en auraient été rougis. On y parle de
héros qui lancent des rochers, de chevaux qui prophétisent. Je ne
puis croire de telles rêveries possibles, ni même que l'ouvrage soit
authentique.

»C'est dans la nécessité qu'on connaît ses amis. J'ai un cousin que
son père veut former aux arts libéraux, et envoyer à l'université, qui
maintenant est envahie par les poètes séculiers. Je ne suis pas de
cet avis, et je veux vous le confier, pour qu'il étudie à l'ancienne
mode. Quoique je sois albertiste, il m'est égal que vous le mettiez au
collége du Mont, où les études sont thomistes, attendu qu'il n'y a pas
de notables différences entre les thomistes et les albertistes, si ce
n'est que ces derniers tiennent que les adjectifs sont appellatifs, et
que le corps mobile est sujet en physique, tandis que les autres ne
le veulent pas; si ce n'est encore que les albertistes disent que la
logique procède des secondes intentions aux premières, que le corps
mobile, placé dans le vide, se meut successivement, et que la voie
lactée est de nature céleste; pendant que les thomistes soutiennent
que la logique descend des premières intentions aux secondes, que le
mobile dans le vide se meut à l'instant, et que la voie lactée est de
nature élémentaire. Il n'y a pas là de quoi m'effrayer. Sur toutes
choses, prenez soin de soumettre mon disciple à la férule, selon ce
qui est écrit dans les proverbes, chap. 23: _Noli subtrahere a puero
disciplinam. Si percusseris cum virga, non morietur._

»Vous désirez savoir ce que je pense de la foi de Pfeffercorn, et
si elle sera persévérante. Je ne sais que vous en dire. Il y a bien
du danger avec les juifs convertis. On raconte ceci: L'un d'eux, à
l'article de la mort, fit venir un chien et un lièvre, les fit lâcher
dans sa chambre, et aussitôt le chien mangea le lièvre; puis il fit
venir un chat et une souris, les fit lâcher, et le chat mangea la
souris; alors le moribond prit la parole, et dit: «Le naturel revient
toujours; c'est pourquoi je meurs juif.» On raconte aussi qu'un autre
juif converti, étant sur ses fins, commanda qu'on lui fît cuire une
pierre dans de l'eau bouillante, et, sur l'observation qui lui fut
faite, qu'une pierre ne saurait cuire, il répondit: «Que pareillement
un juif ne saurait cesser d'être juif.» Faites votre profit de ceci, et
portez-vous bien.

»Juste ciel! Que m'apprend-on? Que nos amis de Cologne sont résolus
de rompre avec la cour de Rome, si elle approuve Reuchlin, et de s'en
aller prêcher l'hérésie en Bohême? Qu'ils n'en fassent rien! Surtout
qu'ils n'en disent rien! Ce serait un grand scandale, et nous n'aurions
plus d'aumônes; tout irait aux Augustins. Envoyez plutôt de l'argent
à Jacques d'Hoschstrat qui en manque, et qui marche à pied dans la
poussière, lui que j'ai vu arriver à Rome avec trois bons chevaux.

»Un librivendeur m'a dénoncé divers écrits de prétendus théologiens qui
soutiennent Reuchlin et nous menacent; tels que Herman Buschins, le
comte de Nova-Aquila, chanoine de Cologne, et un certain Bilibaldus de
Nuremberg. Mais je me suis dit: «_Qui moritur minis, ille compulsabitur
bombis._» On cite encore, parmi nos adversaires, Philippe Mélanchton,
Jacob Wimpheling, Beatus Rhenanus, Nicolas Gerbelius, un étudiant
de Bologne, nommé Ulric de Hutten, et peut-être aussi Érasme de
Rotterdam, quoique ce soit un homme à part et qui marche d'ordinaire
pour son compte. Bombi, bombi sunt minæ. Les juristes et les poètes ne
prévaudront point sur nos maîtres dans les sept arts libéraux.

»Recevez mes félicitations, mon vénérable, de la victoire que nous
venons de remporter à Rome contre Reuchlin. Le pape lui impose silence
désormais. C'est une assurance, pour nous, d'avoir raison. La fureur de
nos ennemis est au comble. Ils disent que nos maîtres, dans les sept
arts, sont des ânes superbes. Ils s'emportent contre nos moines et les
accusent de ne savoir pas un mot de latin. Tenons ferme. Figurez-vous
l'audace de Wimpheling qui ose avancer que Jésus-Christ n'était pas
moine, contre la preuve qu'en a donnée notre docteur Thomas Murner. Que
s'ensuivra-t-il? C'est qu'il sera hérétique, vu que les moines sont si
bien les enfans de Dieu, que Jésus-Christ a été moine.» (La victoire,
dont le correspondant parle ici, ne fut pas complète. Rome, ayant des
affaires plus pressantes, ne décida rien sur le _Speculum oculare_.
Elle se contenta d'incliner pour les adversaires de Reuchlin, et
recourut d'ailleurs, dans cette occasion, à son grand principe dans les
affaires délicates, l'appel au temps.)


  Rupertus Cuculus M. Ortuino Gratio (ultima epistola).

«Maître, il n'est bruit que des méchancetés que vous et vos confrères
de Cologne avez faites à Reuchlin. Je ne puis assez m'étonner quand
des ânes à deux têtes, comme vous messieurs les philosophes naturels,
osent ainsi tourmenter un homme de sa science et de sa piété. Pour
vous être associés contre lui à un misérable juif tel que Pfeffercorn,
il faut que vous soyez de vrais Judas: chacun cherche son semblable.
Puissiez-vous finir au gibet, lui, vous et vos compagnons! Quanquam,
quoniam, quidem omnia illa vera sint, je vous adresse cette dernière
lettre pour que vous en fassiez part aux docteurs qui siègent avec
vous dans la chaire pestilentielle. Ecrit d'Heidelberg, apud Lipsium
claudicantem qui sinit unum sibi cum naso in culum currere.»

On reconnaît, à ce langage, la violence de l'esprit réformateur qui
bientôt devait embraser le monde chrétien. Il est triste de penser
que cent années de guerres cruelles, que le sang de trois générations
aient suivi ces satires méritées, sinon justifiables; mais il est
consolant de voir que ces excès et ces malheurs même aient ramené
l'Église à cette science tolérante et simple, à cette piété douce, à
cette gravité, à cette pureté de mœurs qu'on lui revoit aujourd'hui.
Un tel spectacle doit faire tomber l'ironie, rougir la haine,
désarmer l'incrédulité; car, en de telles matières, ce qui édifie est
nécessairement bon, et ce qui dure est bien fondé. Nous terminerons ici
notre analyse, abandonnant aux curieux la lettre de Benoît Passavant
(Théodore de Bèze) au docteur Pierre Liset, abbé de Saint-Victor, et
d'abord président au parlement de Paris, lettre remplie de sel et de
génie satirique aussi bien que le pamphlet d'Ulric de Hutten, mais que
sa brièveté dispense d'analyser.



DÉTERMINATION

DE LA FACULTÉ THÉOLOGALE DE PARIS

SUR LA DOCTRINE DE LUTHER.

  _Cum privilegio_: Ces présentes ont été faictes en l'an de
    l'Incarnation de Nostre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent
    et un, au quinzième jour d'apvril. 1 vol. in-4 gothique,
    avec frontispice sur bois. 12 feuillets non chiffrés et des
    signatures de B. III.

(1521.)


Dans ce livret, aujourd'hui difficile à rencontrer, le doyen de
la Faculté théologale de Paris s'adresse à tous vrais chrétiens
catholiques, au nom de sa corporation, et s'autorise, en débutant,
_de Monseigneur sainct Paoul, vaisseau d'élection, tubicinateur
évangélicque, docteur et maistre de la gent_, etc., etc., pour
condamner la doctrine nouvelle qu'il dit sortie, ainsi que toutes les
hérésies, d'une génération de vipères. Luther, selon lui, n'est point
un enfant légitime de l'épouse, mais un bâtard de la chambrière. Après
ce préambule, viennent les propositions condamnées, lesquelles sont au
nombre de 19 sur les sacremens, de 1 sur les constitutions de l'Église,
de 1 sur l'égalité des œuvres, de 2 sur les vœux, de 1 sur l'essence
divine, de 2 sur diverses matières, de 10 sur la contrition, de 7 sur
la confession, de 4 sur l'absolution, de 1 sur l'espérance, de 1 sur
la peine des hérétiques, de 1 sur l'observation des légales, de 1 sur
la bataille contre les Turcs, de 1 sur la liberté des ecclésiastiques,
de 8 sur la satisfaction, de 2 sur ceux qui vont au sacrement de
l'autel, de 2 sur la certitude de charité, de 5 sur les péchés, de 6
sur les commandemens, de 4 sur les conseils évangéliques, de 9 sur
le purgatoire, de 2 sur les conciles généraux, de 5 sur le libéral
arbitre, et enfin de 7 sur la philosophie et la théologie scolastiques,
total 101; nombre égal aux propositions condamnées, un siècle plus
tard, dans Jansénius.

Il n'est point de notre ressort d'opiner sur de telles matières; mais,
s'il nous était permis d'énoncer nos idées touchant ces propositions,
nous dirions que la plupart nous ont paru porter une atteinte évidente
à la foi chrétienne, et qu'il était au moins bien difficile à Luther
de se maintenir dans la communion des disciples de Jésus-Christ, après
les avoir soutenues: nous n'en citerons pour preuves que les deux
suivantes, sur le libre arbitre:

  1°. Le libéral arbitre n'est point seigneur de ses actes.

  2°. Le libéral arbitre, quand il fait ce qui est en soi, pèche
  mortellement.



LE LIVRE DES PASSE-TEMPS

DES DEZ,

  Ingénieusement compilé par maistre Laurent Lesperit, pour
    responce de vingt questions par plusieurs souventtes fois
    faictes et desirées, à sçavoir qui sont spécifiées au retour
    de ce feuillet en la roue de fortune, desquelles, selon le
    nombre des poincts d'ung trait de trois dez, les responces sont
    par subtilles calculations, selon l'ordonnance de praticquer
    ce petit volume après le renvoy des signes aux sphères de
    ce présent livre, mis en profeties, situés après les dictes
    sphères comme se peult facilement appercevoir. Translaté
    d'italien en françoys par maistre Anthitus Faure, lequel a esté
    nouuellement visité et diligemment corrigé de plusieurs faultes
    qui estoient en icelui.

(1528.)


Cette rare plaquette in-4, imprimée en gothique, avec portraits,
figures, sphères, roues de fortune, signes zodiacaux en bois, contient
87 feuillets non chiffrés. Le pronostiqueur commence par rapporter
diverses destinées humaines à autant de figures en bois, qui sont
placées elles-mêmes sous différens signes du zodiaque. Ainsi, veux-tu
savoir si ta vie doit être heureuse? va au roi Salomon qui va au signe
du soleil; si ta femme est loyale et belle? va au roi Turno qui va au
signe du scorpion; si l'amant est aimé de sa dame? va au roi Agamemnon
qui va au signe _cueur_; quelle abondance de biens tu auras? va au
roi Ptolémée qui va au signe de l'écrevisse, etc., etc., etc. Ensuite
viennent de naïves prophéties d'Adam, de David, d'Isaac, de Joseph,
de Jacob, de Tobie, de Jonas, de Mathusalem, d'Ezéchiel, de Siméon,
d'Elysée, d'Abraham, de Moïse, de Balaam, de Noé, d'Elie, d'Abuch,
de Nephtalim, de Daniel et d'Isaïe. Ces prophéties sont accompagnées
de numéros qui vous renvoient aux différens signes sous lesquels vos
destinées sont placées; en sorte, par exemple, que, si vous avez le n°
55, d'Isaïe, il est incontestable que vous vivrez bien et seurement,
joyeusement et longuement; si le n° 1, d'Adam:

    Tu mourras en estat de grâce
    S'en paradis dois avoir place, etc., etc.

Nous ne demandons pas mieux qu'on sourie de pitié en lisant de telles
folies de l'an 1528; mais alors il ne faut pas, en 1833, aller
consulter mademoiselle Le Normand.

L'original italien de ce livre est cité par le Doni, dans sa _libraria
prima_, et y porte pour titre: _Il libro della Ventura_.



ANTONIUS DE ARENA

(ANTOINE DE LA SABLE),

  Provençalis de bragardissima villa de Soleriis (Soliers), ad suos
    compagnones qui sunt de persona friantes, Bassas dansas et
    Branlas practicantes novellas, de guerra romana, neapolitana
    et genuensi, mandat; una cum epistola ad fallotissimam suam
    garsam, Janam Rosæam, pro passando tempus. A Paris, par
    Nicolas Bonfons, demeurant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à
    l'enseigne Saint-Nicolas. 1 petit vol. in-8 de 35 feuillets,
    lettres rondes, finissant par ces mots: «Explicit utilissimum
    opus guerrarum et dansarum impressarum in bragardissima villa
    de Paris, per discretum hominem magistrum Julium Delfinum de
    Piemontum, de anno mille cincentum et septanta quatuor ad vinta
    unum de mense aprile.»

  Cette édition, qu'il ne faut pas confondre avec celle de Galliot
    du Pré, sous la même date, n'est pas moins rare. M. Brunet
    ne paraît pas l'avoir connue, puisqu'il ne la cite pas; mais
    rien de plus naturel ici que les omissions, vu le grand nombre
    d'éditions qui ont reproduit les poésies macaroniques d'Antoine
    de la Sable. La première de toutes, selon M. Brunet (et l'on en
    compte 13, selon M. Tabaraud), est celle pet. in-8 goth. (sans
    date), de 40 feuillets non chiffrés, à 23 lignes par page; et
    la deuxième est celle de 1529, qui figure au catalogue de la
    Vallière, sous le n. 2689. L'édition de 1670, _stampata in
    stampatura stampatorum_, que nous possédons en seconde édition,
    quoique la meilleure et la plus complète de toutes, est
    moins belle que la nôtre de 1574-76, étant moitié en lettres
    italiques, moitié en lettres rondes. On ne doit pas d'ailleurs
    tant la vanter de ce qu'elle est plus complète que les autres,
    attendu qu'Antoine de la Sable n'est point l'auteur des pièces
    qu'elle renferme en plus, savoir: la Guerre huguenote de 1574
    (_bellum huguenoticum_), qui est de Remy Belleau: et les divers
    poèmes macaroniques (_nova novorum novissima poemata_), la
    plupart de Bartholomée Bolla de Bergame, dit l'Apollon des
    poètes, lequel Apollon est un plaisant bien insipide, surtout
    auprès du spirituel Aréna. Quant à la jolie édition de Londres
    (Paris), 1758, in-12, que nous avons, en troisième, sur papier
    fort, et qui contient les mêmes choses que celle de 1670, moins
    toute la partie des poèmes bergamasques, elle a le mérite de
    nous offrir, outre une courte préface française très bien
    faite, un petit poème burlesque, en latin macaronique, sur la
    mort de très illustre Michel Morin, l'_omnis homo_, tombé du
    haut d'un orme en dénichant un nid de pie. _Morini tombantis
    caput et collum gribouillantur_, etc., etc.

(1529-36-74--1670--1758-60.)


Antonius de Aréna, jurisconsulte, élève d'Alciat, et poète macaronique,
imitateur de Merlin Cocaïe, naquit à Soliers, diocèse de Toulon, d'une
famille connue, dès le XIIIe siècle, sous le nom de la Sable, qu'il a
latinisé. Sa jeunesse fut plus libre qu'exemplaire, comme le témoignent
ses poèmes sur l'art des danses, branles et gambades, dédiés à sa
garce Jeanne Rosée; et sa carrière de légiste fut bornée, puisqu'il
mourut, en 1544, simple juge à Saint-Remy, diocèse d'Arles; mais il
avait l'esprit satirique, avec une imagination tournée à la gaîté,
et ces dispositions lui assurèrent des succès plus durables que n'en
valurent l'étude et l'interprétation des lois à son maître, le savant
Milanais, dont le monde, aujourd'hui, ne connaît plus que le nom et
quelques pauvres emblêmes. C'est que la nature humaine, base unique
des arts d'agrément, ne change point, tandis que nos connaissances, qui
servent de fondement aux arts utiles, sont soumises à des vicissitudes
perpétuelles. Il y aurait ici matière à réfléchir, s'il était permis
de penser sérieusement au début d'un extrait macaronique; mais Aréna,
moins que tout autre, ne veut de réflexions sérieuses. Son seul but
est de plaire, ou peut-être même de s'amuser. Ses premières poésies
retracent, en latin burlesque, le sac de Rome, exécuté, en 1527, par
l'armée impériale du connétable de Bourbon. Il y raconte plaisamment
ses dangers, ses souffrances, ses misères; comme quoi il jura de ne
plus retourner à la guerre, après cette triste expédition, et comme ses
camarades l'embauchèrent de nouveau pour accompagner Lautrec à Naples.

Le voilà donc arrivé à Naples avec l'armée française... _in pogio realo
fuerunt tentoria nostra_. Tout allait bien, quand la maladie, eh!
quelle maladie, grand Dieu! vint tout gâter.

    Oy ventres, plagos, ô feges, ô mala goutta,
    Oy, oy, las gambas, ô mala goutta tace.
    .................................
    Per totum mundum, grossa vairola vogat, etc., etc.
    .................................
    Nostras personas brulabant atque calores,
    Multum chaudassus paysius ille manet.
    Cum perdutus ero, nullus me quærat in illo:
    Ordius et brutus et malè sanus adest, etc., etc.;

Pour comble de maux, _Lautrecum dominum febris post grossa tuavit_...
O Dieu! grand Dieu! que vouliez-vous que nous fissions dans cette
occurrence?... _Deus, atque Deus, quid vis quod nos faciamus?_... Nous
fîmes pour le mieux, ce fut tout... Dieu châtie bien ceux qu'il aime...
Après la guerre de Rome et celle de Naples, vient celle de Gênes...

Quand Gênes, la changeante, vit notre armée en désarroi, tout d'abord
elle se rébella contre nous, et André Doria pareillement... Ce fut
bien à tort, car la France traite noblement les gens. Notre roi
est un roi bénin, brave, bon bragard, gaillard, _grandis valdè_ et
_bellissimus_...; qui connaît et fait respecter les lois et l'équité;
qui guérit les écrouelles, _escrolas sanat_...; qui a rétabli Rome que
les infidèles avaient pillée...; qui a soutenu la foi, comme firent
toujours ses ancêtres, selon ce que nos livres disent... Ah! trahison,
trahison ribaude!... Sans la trahison, la France eût été la maîtresse
du monde... Toutefois, Dieu est juste, il est bon soldat, il vengera
notre roi François..., il punira les traîtres..., il fera des Français
un peuple invincible... Mais c'est assez parler de la guerre, qui m'a
fait tant de maux...; il est l'heure de parler de gentillesses et de
danses.


DES GENTILLESSES DES ÉTUDIANS.

_Gentigalantes sunt omnes instudiantes_, gentils galans sont tous les
écoliers...; _et bellas garsas semper amare solent_, c'est un usage
immémorial chez eux d'aimer les belles garces...; _mundum præsentem
sanctaque jura regunt_, ils sont les oracles de la loi et gouvernent
le monde à présent...; _si non sit lectus, terra cubile facit_, faute
de lit, la terre leur fait couchette, etc... Il est vrai qu'ils sont
querelleurs autant que galans... Voyez-les, dans Avignon, prendre
partie pour ou contre un abbé... Les voilà tous armés de bâtons et
tenant à deux mains de longues épées qui, tantôt à droite, tantôt à
gauche, ne font pas grand mal, _qui fere taillabant undique nihil_...
Grande est la fureur, grande est la rumeur...; mais la paix est
bientôt faite..., tout ce bruit finit en grosse riaille (_in grossa
riailla_)... Avignon est une heureuse et bragarde cité, disons-le...
En tout, quelle belle chose que cette Provence!... et ce parlement
d'Aix! _parlamentum sapium sapienter aquense_, qui fait si grande
justice et si brève... Et ces étudians de Toulouse, encore!... Quelle
gloire pour le midi! _plures in numero sunt, bragat docta Tolosa_...
Comme ils lisent! comme ils expliquent! comme ils entretiennent des
filles! comme ils enfoncent les portes!... Quand la goguette passe
mesure, le parlement, courroucé, la réprime... Toutefois, c'est avec
douceur..., _plura juventuti parcere nempè decet_... Tels sont les
étudians...; tu les connais, lecteur!... _sunt flores mundi semper
amando Deum_... Regarde l'étudiant s'arracher du toit paternel, par
amour pour la science... Son père l'embrasse, le bénit, lui donne un
mulet, des conseils, peu d'argent, et le voilà parti!... Les étudians
sont subtils... La peste elle-même ne saurait les atteindre...; dès
qu'ils la sentent, ils emballent leurs livres et fuient devant elle,
en changeant mille et mille fois de logis... Ils prient Dieu ainsi:
Seigneur, éloignez de nous la peste et secourez notre misère!... A
force d'échapper à la peste et de changer de logis, les voilà devenus
savans jurisconsultes... Ici, j'aurais cent langues, que je ne pourrais
assez chanter leurs louanges... C'est merveille de les voir danser et
bragarder avec les jeunes filles, de les entendre s'écrier: _vivent
l'amour et les garces!_ tout en dansant au son du tympanon.

Maintenant parlons des basses danses... Il faut m'écouter pour savoir
danser, et il faut savoir danser; car ceux qui ne savent pas danser
sont l'objet des brocards de toutes les femmes et de tous les jeunes
gens...

    _Ergo qui vultis vos calignare puellas
      Dulciter ac illis basia longa dore_, etc.

Ecoutez-moi et apprenez à danser!... J'en ai bien baisé pour avoir su
danser..., _experto crede Roberto_... Je vous préviens, d'ailleurs,
qu'il n'y a point de danses au paradis, et qu'après votre mort vous ne
danserez plus... Dansez donc de votre vivant... Vous énumérer toutes
les sortes de danses, je ne le ferai; cela ne se peut... Les danses
se renouvellent sans cesse... Il n'est plus question aujourd'hui
des danses de nos pères, de la danse: _Monsieur, ma mio, lo brot de
la vigna friado_; ni de la danse: _En tout noble cœur, fleur de
beauté_; ni de la danse: _Toto, avant, reculo, tiro, tiro, reculo_...
Je vais vous donner des règles générales pour danser toute espèce de
danse..., _incipiendo dansam fit reverentia semper_... Otez votre
barrette avec trois doigts seulement et la remettez lentement sur
votre tête...; partez de la jambe gauche...; donnez la main droite
à votre danseuse..., mais ayez les mains nues...; point de gants,
entendez-vous?... Si vous dansez avec deux belles, faites en sorte de
les regarder toutes deux à la fois, pour en être aimé, etc., etc.

Suivent, sans nombre, des leçons techniques sur les pas doubles et
simples, sur la reprise, le congé, les branles et autres parties de
l'art dans lesquelles le poète triomphe heureusement et gaîment des
difficultés de la versification. Ces leçons se terminent par une longue
admonition aux danseurs, remplie de conseils fort sages, tels que de ne
se point moucher avec les doigts...

    _Nasum digitis de non moccare recorda._
    ....................................
    Et rotare cave quando dansabis, amice.
    ...............................
    Tu quoque per dansas nunquam sautando petabis.
    ...............................
    Ubertam boccam nunquam dansando tenebis.
    ...............................
    Et non escraches morvelos ante puellas._

Ceci est un peu sale, mais voilà qui est plus délicat:

    _Si bene, flaterias parlementando puellis,
    Dulces parolas fœmina semper amat._

Et voici qui est plus relevé.

    _In dansis etiam nunquam sis, oro, superbus!
    Gloria luciferum chassavit de paradiso, etc._

En tout, ces petits poèmes sont trop crus, mais fort plaisans. Quant à
l'épître du poète amoureux à Jeanne Rosée, sa belle, c'est tout uniment
une longue et catégorique requête à l'effet de terminer son martyre et
pas davantage.

    _Grandem perdonem gagnabis de paradiso
    Si tu me facias corpus habere tuum._

Jamais fille, que je pense, ne s'est laissé séduire par de telles
paroles, il y faut encore autre chose; mais il est temps de venir au
chef d'œuvre d'Antoine de la Sable, c'est à dire au récit satirique
de la folle entreprise tentée par Charles-Quint sur la Provence,
en l'année 1536, laquelle fit tant d'honneur au patriotisme des
Provençaux et valut au connétable Anne de Montmorency, par son heureuse
et menaçante inaction dans son camp d'Avignon, le surnom de Fabius
français.


MEYGRA ENTREPRISA

  Catoliqui imperatoris, quando de anno Domini M.D.XXXVI. veniebat
    per Provensam bene corrossatus in postam prendere Franciam cum
    villis de Provensa; propter grossas et menutas gentes rejohire,
    per Antonium Arenam, Bastifausata (Bafouée). 1 vol. in-8 de 106
    pages, et 16 pages préliminaires. _Lugduni_, 1760.

  Réimpression tirée à 150 exemplaires seulement d'un livre publié,
    en 1536, à Avignon, en lettres gothiques, et devenu si rare,
    au rapport de Bouche, l'historien de Provence, qu'il n'en
    avait jamais vu que deux exemplaires. Cette réimpression est
    plus belle et plus recherchée que celle qui parut, en 1748, à
    Avignon, sous la rubrique de Bruxelles.

Ce poème a 2396 vers, alternativement hexamètres et pentamètres.
L'auteur s'adresse à François Ier....: _Rex bone!_ lui dit-il, la
guerre vous donne de si rudes pensemens, que la tête vous en fait
mal..... Votre sommeil est troublé..... Croyez-moi, faites grande
chère..... Nul mélancolique ne peut vivre..... Vous régnez sur cette
France que le ciel favorise, pour laquelle chacun de ses enfans est
prêt à mourir...., et qui ne sera jamais reniée comme Dieu le fut de
saint Pierre..... Écoutez, je vais vous donner de fraîches nouvelles
qui vous réjouiront le cœur..... Janot, le roi d'Espagne, imperlateur
des lansquenets, jaloux du titre de maître du monde, avait formé,
contre vous, une lourde et sotte entreprise....; celle de saisir vos
états et vos enfans..... Il était entré dans notre Provence, tuant,
pillant, ne laissant dans nos campagnes poules ni semences.....
Vainement le pape et le grand cardinal de Lorraine, que je voudrais
bien voir pape un jour, avaient essayé de l'arrêter, lui représentant
que le droit n'était pas pour lui, que mal prend à qui fait mauvaise
guerre à la France, que bien mal acquis ne profite pas..... Il ne
voulut rien entendre... Il s'écria: La France pense me trouver
bon-homme...., je rabattrai son caquet.....

    Sum Dominus: mundi gladii est mihi cessa potestas,
      Atque meis regitur legibus omnis homo...

et autre babil semblable..... Il s'imaginait déjà tenir Paris..... Le
forfant Antoine de Leve lui avait mis cette vision en tête....; et déjà
les vainqueurs se partageaient le butin..... De vrai, ils s'y prirent
bien d'abord..... La Provence le sait trop à leurs pilleries.....
Janot marcha le premier vers Antibes, en passant par Nice pour voir
sa dame, et se faisant escorter, sur mer, par cinq galères d'André
Doria..... Le seigneur d'Antibes, Gentifalot, se défendit bien; mais,
ne pouvant résister au nombre, il se retira vers Grasse, puis à
Brignolles, puis à Aix avec nos soldats..... Cependant nos campagnes
étaient fiérobrûlodévastées..... Les peuples se lamentaient, disant:
«Nous avons sué, nous avons semé, et la guerre nous enlève le fruit
de nos sueurs et de nos semences...» Patience! criaient nos gens
d'armes..., notre roi vous confortera..... Belle chienne de patience!
reprenaient les peuples; nous allons devenir errans sur la terre
comme des Bohémiens sans feu ni lieu...» Subito l'espérance renaît...
Janot l'imperlateur ne pourra vivre avec ses ribauds dans un pays
dévastobrûlé..... Il ne faut que le harceler devant, derrière et de
côté, tandis que nos gens d'armes s'assembleront pour, puis après
frotti frotter son orde échine..... Allons, presto, assemblons les gens
d'armes!..... Les gens d'armes s'assemblent... Grand roi! vous cherchez
un lieu sûr pour asseoir votre camp... vous croyez l'avoir trouvé sur
le mont Barret, près d'Aix....; mais le sage Montmorency ne juge pas la
place bonne pour le camp et veut l'établir sous Avignon, en laissant
seulement 6,000 hommes pour protéger la ville d'Aix..... Bientôt
même l'ordre est donné d'évacuer cette noble cité, avec invitation à
chacun d'emporter son bien..... Que de cris! que de larmes!..... Déjà
l'Espagnol avait occupé Grasse, Brignolles, et s'acheminait sur Aix
par Saint-Maximin, près Marseille... Entre Brignolles et le château
de Gaylet, la bande française lui frotta un tantinet les os dans une
escarmouche....; pourtant il fallut lui céder, et le ribaud se crut
triomphant... Le voilà plantant son camp sur les bords du Rhône, au
plan d'Alhan... Là, copieusement fourni de toutes choses hormis de
pain, il se met à banqueter sous ses tentes et à manger nos raisins...;
la foire le prit lors au ventre...

    Ullum cristerium, pro cullo, nemo petebat,
    .................................
    De rossignolo, merdas, armata, chiabat, etc.

Que de gens illustres il avait avec lui!..... Le duc de Savoie, le
bossu, le cocu que nous voulions priver de son duché, du Piémont, de
la Bresse et même de Nice, et à grande raison, car c'est un gille
qui laisse porter les chausses à sa femme, et ladite femme est tout
encarognée de colère contre nous... Le marquis de Saluces, traître
à qui nous avions confié le commandement de nos armées... Que Dieu
lui concède damnation dans l'autre monde!... Ce ribaud d'Antoine
Leva, maladif, grand guerrier de langue, qui se fait porter par les
paysans comme une relique... songecreux, maudevin, bon conseiller de
malices..., puis le duc de Bavière, puis Ferrand, marquis du Guast,
puis le duc d'Albe... Les méchans s'entourent de méchans... L'armée de
ces brûlovoleurs semblait si grosse que de nous devoir sans miséricorde
avaler...; mais néant!.. Il en demeura bien dans les champs de Provence
20,000 de ces imperlatoriaux, qui servirent de friandise aux chiens et
aux loups..... Ils y restèrent les ribauds sans que les cloches aient
tintinnabulé leur glas, sans que prêtre de Dieu ait chanté pour eux
_de profundis_... Ils rendaient leur ame par terre et non au lit, et
n'avaient point d'amis près d'eux en mourant... Les malheureux n'en ont
pas... Donc Janot l'Espagnol, Tudesque, Italien, s'avançait en France,
en ferme foi de nous escoffier..., se croyant redoutable à Dieu même,
parlant aux saints avec bonté, jurant qu'il ne lairrait cheux nous
pierre sur pierre... Il marchait avec cavaliers lombards, agiles comme
des lièvres, avec arquebusiers, piquiers, artilleurs... La terreur
les précédait... Les mères s'enfuyaient devant lui, portant leurs
nouveau-nés sur leur dos... Les femmes grosses allaient accoucher dans
les bois ou parmi les roches... A bon droit défilait-on, car jamais,
sur terre, il ne se vit une si perverse canaille, pas même chez les
Turcs... _Omne scelus faciunt non metuendo Deum..._ Ces coquins de
Nissars et de Génois remplissaient leurs barques de butin français et
l'emportaient chez eux par mer... Tout doux!... Un jour la Provence
vous traitera comme vous l'avez traitée!... Alors vous lui crierez
pardon, ribauds!... mais elle vous répondra: taisez-vous!... Non, la
muse se refuse à exprimer les indignités que ces mécréans commirent...

    Establum faciunt de gleisis gens maledicta.
    ..................................
      Latrinas culi, mesprisiando Deum.
    Et corpus Christi per terram sæpe gitando, etc.

Dans la grande église de Saint-Sauveur, à Aix, ils ne laissèrent ni
reliques, ni vases sacrés... Alors, grand roi, vos paysans de Provence
s'émurent..., ils s'armèrent, qui de bâtons, qui de rapières, qui de
broches; ils se répandirent autour du camp ennemi, tombant sur ceux-ci
quand ils dormaient, sur ceux-là quand ils buvaient, sur les gens
isolés, sur les enfans perdus, et les tuant de la meilleure volonté
possible... Leur demandait-on la vie? les paysans répondaient: à la
mort!... Pourquoi êtes-vous venus ici manger nos gallines, ribauds! à
la mort!... Et les soldats d'Espagne rendaient la pareille aux paysans
qu'ils prenaient... C'était une désolation...

    Testiculos illis extra de ventre tirabant
    Cum cordis valde testa ligata fuit, etc., etc.

Ah! guerre rustique! on ne peut se figurer combien vous êtes
cruelle!... L'imperlateur n'était pas où il croyait d'abord en être...
S'il abandonnait un village sans l'occuper, ce village se rébellait
sur ses talons... S'il y laissait quelques soldats, les villages
d'alentour se levaient pour accourir à l'égorgée de la garnison, ainsi
qu'on le vit arriver à Saint-Maximin... Mais je veux raconter ce que
fit la brave ville de Soliers, ma patrie... Un trompette vient un jour
la sommer de se rendre... Le peuple répond qu'il aime mieux mourir...
Seconde sommation accompagnée de douces paroles...

    Hispani flatant quando trahire volunt;
    Quando petunt aliquid, per dulcia verba babilhant.....

Réponse que les épées sont prêtes, et que s'il ne se retire on le
frottera... Troisième sommation avec menace de mettre la ville à feu et
à sac... Aussitôt toutes les cloches de la ville de tocsiner..., toutes
les cloches de la campagne drelindinent pareillement... L'Espagnol
attaque, mais il perd bon nombre des siens avant de prendre la ville
et de la saccager... Enfin Soliers fut saccagé... J'y perdis mes
meubles et ma maison... Que le diable torde le cou à l'Espagnol!...
Le fort de Toulon ne se distingua pas moins en tirant sur les galères
de Doria... Partout les ennemis étaient reçus à l'infernal... Hélas!
ils pénètrent dans la ville d'Aix..., ils incendient le palais...,
ils envahissent les salles du parlement, et font demander à nos
magistrats de rendre la justice au nom de Janot... Mais tous absens,
tous fidèles à la France, font défaut à la cour... (Ici Aréna nomme
tous les membres des diverses cours de Provence, en mêlant à leurs
noms d'ingénieux éloges que la mémorable circonstance qui les amène
rend précieux pour leurs familles.) Comment représenter les excès des
impériaux?... Ils affament, ils ruinent la ville et ne s'arrêtent
que lorsqu'ils se voient eux-mêmes en butte à la famine et à la
misère... Alors ils regardent le ciel, les insensés, et s'écrient:
«Grand Dieu! nous sommes coupables..., secourez-nous!...» Mais le Dieu
qui gouverne les astres est sourd aux prières des ribauds... Dans
leur désespoir, ils eussent consumé la cité d'Aix entière, sans les
supplications des moines observantins, des religieuses de Sainte-Claire
et de celles de Nazareth... Pendant qu'ils couraient la campagne
pour chercher des vivres, heureusement pour eux, André Doria leur
amena un fort secours d'argent et de biscuit... Cela les mit en goût
d'aller ruiner la cité d'Arles... L'épouvante, à leur approche, avait
saisi les habitans...; mais le lieutenant de justice les rassure...
J'irai trouver Montmorency, leur dit-il; je lui demanderai de visiter
nos murs et de nous aider à les défendre... Il dit, et cavalcando,
eperonando, va trouver Montmorency dans Avignon la sainte, où sont de
belles femmes pro rigolando... Montmorency répond _oui_ d'un signe de
tête et tient parole... Il visite la cité d'Arles et la met en état
de se bien défendre, lui laissant le prince de Melfe avec Bonneval...
Les gendarmes y affluent de toute part et se logent en maîtres dans
les maisons... Les amis font bonne cuisine aux frais des habitans
et les paient ensuite en jetant leurs meubles par les fenêtres et
les piédauculant s'ils soufflent un mot du procédé... Telle est la
guerre... Elle se fait toujours aux dépens de Jacques Bonhomme...

    Triste quid est aliud bellum, quam missa per orbem
      Publica tempestas, diluviumque domus?...

Les femmes les plus illustres, madame d'Alène, madame de Beaujeu
portent elles-mêmes de la terre aux remparts dans des corbeilles...
On est bientôt prêt à recevoir l'ennemi... Sur ces entrefaites, le
marquis du Guast se présente... Il voit ces murailles hérissées de
défenseurs... Il voit la cité d'Arles, entourée par le Rhône, le
narguer comme une reine au sein des eaux... Il recule et bien lui
prend, car s'il se fût obstiné, rudement il eût été frotté avant d'être
jeté dans le fleuve... Vive la cité d'Arles! puisse-t-elle bragarder
semper!... Le capitaine du Guast voulait prendre Tarascon, saccager
Sainte-Marthe, passer par bateaux à Roses, traverser le Languedoc et
regagner l'Espagne...; il se flattait... Tarascon et Beaucaire ne
furent pas de son avis... Il retourne alors sur Marseille...; néant...
Notre-Dame-de-la-Garde garde Marseille... Quand l'imperlateur vit cette
courageuse ville si bien fournie qu'elle était de soldats, de canons,
de galères de toute grandeur: «Arrière, arrière, dit-il, le diable
ni César ne prendraient Marseille; elle est trop vaillante et trop
fortifiée...» Ce dit, il se retirecula et rejoignit son Antoine Leva
qui, de présent, se moribondait d'éthysie, et qui lui fit l'allocation
suivante: «César! _fuge littus avarum!_ Fuyez la Provence!... Nous ne
pouvons rien contre la fortune...; cette garce est pour la France...
Fuyez! autrement les Français sortiront de leur camp d'Avignon, et
vous aurez sur l'échine!... Je vais mourir... croyez m'en donc!...
Retirez-vous en sage et galant homme!...» Comme il achevait ces mots,
le ribaud, il expira désespéré et s'en alla droit aux enfers... Là,
Pluto proserpinait le prince des diables avec les siens... Leva leur
cria: «Je suis à vous...; je vous appartiens pour avoir conseillé
d'attaquer la France..., pour avoir empoisonné le Dauphin à Madrid...
Il est vrai que je n'étais pas seul à verser le poison et que quelqu'un
m'a bien adjudé comme le confessa le comte de Montécuculi sous la main
du bourreau...» Qui fut ratepenaudé par la mort d'Antoine de Lève?
ce fut Janot l'imperlateur... Il ne mangeait ni ne dormait plus...
Antoine! mon ami! que deviendra mon empire sans toi?... Maudite mort!
maudit destin!... Tandis que l'imperlateur se morfondait ainsi en
hélas, un messager survient qui lui apporte de méchantes nouvelles
d'Avignon... Le roi François est arrivé au camp... Sa vue a enflammé
ses troupes... Un cri a retenti: _France! France vivat..._ Les larmes
coulaient de tous les yeux, les canons tonnaient, les arquebuses
pétaient, les étendards flottaient, ensemble les banderolles... On eût
dit que le paradis avec les chérubins descendait sur terre... Notre
roi était armé de pied en cap... Le coursier qu'il montait, bardé de
fer et d'or ciselé, bondissait sous lui sans le secours des éperons...
Il n'y a point, dans l'univers, de si gaillarde lance que notre roi...
C'est la guerre qui l'a créé... _Guerra creavit illum..._ Avec cela,
doux au peuple et bon compagnon pour tous... Les seigneurs de France
l'escortaient ayant le grand maître Montmorency à leur tête... Le camp
est levé... L'armée s'avance d'Avignon... Elle forme bien 100,000
hommes avec les paysans qui s'y joignent, et la présence du roi seul en
vaut 20,000... A cette approche formidable, Janot se met à pleurer...
«Hoïmé, soldats, dit-il aux siens, la fortune est une ribaude...;
prenez sur vous pour cinq jours de pain et détalons d'ici faute de quoi
nous ferions triste fin...» Ces mots à peine achevés, vous eussiez
juré que trente mille diables remuaient la plaine d'Alhan..., et le
boute-selle de sonner, et les chevaux de galoper toupatata patatou...
A l'étendard!... Heli! Heli!... en Italie!... détalons!... Si France
nous prenait, ce ne serait pour nous péché véniel... «Dieu! je suis
deshonoré!... moi qui ai vaincu le Turc, qui ai pris Tunis, qui ai fait
sauter les galères de Barberousse, moi forcé de me retireculer sans
livrer bataille!...» Ainsi se désolait l'imperlateur, et cependant
il cherchait à prix d'or, parmi les paysans, quelques espions qui
voulussent aller à la découverte de la marche des Français...; mais
il n'en trouva pas un seul dans toute la Provence... La retraite des
impériaux une fois commencée, le roi de France dépêcha contre eux le
sénéchal et le comte de Tende... On les poursuivit l'épée dans les
reins... Les paysans s'y mirent, et chaque jour on tuait de ces ribauds
à belles douzaines...

    Propter Hispanos mortos et lansquenetos,
      Patria, pro vero, fœtida tota manet.

Enfin Janot confia les débris de son armée au marquis du Guast qui,
vaille que vaille, les ramena en Italie, pendant que lui, honteux et
dolent, fut conduit à Gênes sur les galères de Doria... Vaillant roi
de France! grâces vous soient rendues!... vous nous avez sauvés!...
vivez à jamais!... que votre glorieuse mémoire soit impérissable!...
et donnez à votre serviteur un petit emploi pour banqueter... Sire!
avisez-y... Je ne veux qu'une épouse qui soit vierge, riche, belle et
sage, pour vous chanter, pour vous bénir!... _O rex bone! vole!_

  Moi, Antoine Aréna, j'écrivais ceci étant avec les paysans de
  Provence, par les bois, montagnes et forêts, lorsqu'en l'année
  1636 l'empereur d'Espagne et toute sa gendarmerie, faute de
  pain, dévastaient nos vignes et vinrent puis après foirer sans
  clystères dans la ville d'Aix.

Il y a beaucoup de verve et d'esprit dans cet ouvrage. Toutefois
Aréna ne vaut pas Merlin Cocaïe, il s'en faut de toute la distance de
l'esprit au génie.



NOUVELLE MORALITÉ

D'UNE PAUVRE FILLE VILLAGEOISE;

  Laquelle ayma mieux avoir la teste coupée par son père que
    d'estre violée par son seigneur; faicte à la louange des
    chastes et honnestes filles, à quatre personnaiges, sçavoir:
    le Père, la Fille, le Seigneur et le Valet.

  Imprimé sur un ancien manuscrit, et inséré dans la collection de
    différens ouvrages anciens, poésies et facéties, dite _le
    Recueil de Caron_[51], faite et publiée par les soins de
    Pierre-Siméon Caron. Paris, 1798--1806, 11 volumes petit in-8,
    dont il n'a été tiré que 56 exemplaires, dont 12 en papier
    vélin, 2 en papier bleu, 2 en papier rose, et un seul sur
    peau de vélin. (_Voir_, pour les détails bibliographiques et
    biographiques relatifs à cette rare collection, l'ouvrage
    curieux et savant de M. Charles Nodier intitulé: _Mélanges
    tirés d'une petite bibliothèque_.)

ET

MORALITÉ NOUVELLE TRÈS FRUCTUEUSE

DE L'ENFANT DE PERDITION,

QUI PENDIT SON PÈRE ET TUA SA MÈRE:

  Et comment il se désespéra. A sept personnaiges, sçavoir: le
    Bourgeois, la Bourgeoise, le Fils, et quatre Brigands. A Lyon,
    chez Pierre Rigaud, 1608.

  Réimprimé sur le seul exemplaire connu, lequel se trouvait dans
    la bibliothèque de Louis XVI, à Versailles, et se voit
    maintenant dans la bibliothèque royale, et inséré dans le
    précieux Recueil de Farces gothiques rares, fait et publié à
    très petit nombre d'exemplaires par les soins de M. Crozet,
    libraire. Paris, 1 vol. pet. in-8 contenant 19 pièces. 1827-28.

  [51] On ajoute quelquefois à cette collection plusieurs pièces du
  même genre qui lui sont étrangères. Notre exemplaire, relié par
  Lewis, en Angleterre, contient, par exemple, 23 pièces; mais le
  recueil est complet avec les 12 articles énoncés par M. Brunet,
  dans son _Manuel du Libraire et de l'Amateur_.

(1536-40--1608--1798--1827-29.)


Il y a, nous le pensons, une instruction littéraire importante à tirer
du rapprochement de ces deux moralités, dont l'une est pathétique,
celle de la chaste villageoise, et l'autre horrible, celle de l'enfant
de perdition. C'est, en effet, dans ces premiers efforts de l'art que
les vrais principes qui le constituent deviennent frappans d'évidence.
Il n'y a pas moyen de s'y tromper à une époque où ils agissent pour
ainsi dire d'eux-mêmes, et sans le secours des prestiges que, plus
tard, un style plus élégant, une plus grande expérience des effets
de la scène peuvent leur prêter. On voit donc ici clairement que
l'intérêt dramatique, ainsi que l'a proclamé Aristote, consiste dans
les situations et les caractères mixtes, ceux où la terreur et la pitié
se balancent, et non dans les extrêmes qui excitent l'horreur ou le
mépris. Nos poètes modernes feront bien de méditer là dessus.

En rangeant la première de ces deux moralités sous l'année 1536, et
la seconde sous l'année 1540, sans dire pourquoi, les frères Parfait
ont probablement fait une transposition; et très certainement ils ont
commis cette erreur, si, comme nous penchons à le croire, les deux
ouvrages sont de la même main très habile; c'est à dire toujours, selon
nous, de Jean Bouchet: car il n'est pas présumable qu'un auteur, une
fois qu'il a découvert le secret capital de l'art, l'oublie ou n'en
tienne compte. Quoi qu'il en soit, voici l'analyse de ces moralités
remarquables qui compléteront ce que nous avons cru devoir recueillir
en ce genre, parmi plus de trente pièces que les curieux nous ont
transmises.

Moralité de la pauvre fille villageoise.--Le père commence en ces
mots: _Ma fille!--Que vous plaît, mon père?--Ne m'est-ce pas douleur
amère que Dieu ait défait mon ménage?--Père! cessez ce desconfort,
etc., etc.--Servir je vous veulx pour certain--tant qu'il plaira au
créateur.--Fille! tu m'éjouis le cueur!--Quand j'entends ta douce
loquence,--ta bonté passe ma douleur, etc., etc.--Mon père! il est
temps de dîner;--vous plaist-il ceste busche fendre?_--Ce tableau
des soins du ménage à l'aide desquels cette tendre fille cherche à
distraire le veuvage de son père est une peinture digne d'Homère ou de
la Bible; et le père, qui termine cette scène antique par des louanges
à Dieu, y met le sceau de la perfection. Mais voici un contraste
terrible qui va commencer l'action. La scène change; le seigneur
du lieu paraît suivi de son valet et vêtu de beaux habits.--_Que
dit-on de moy quand je vais par voye?--Suis-je pas beau?--On dit que
d'icy en Savoie--n'y en a pas un aussi net.--Ha! que tu es un bon
valet! etc., etc.--Mais je sens amoureuse jeunesse, etc., etc.--Se
tu sçais fille ne princesse,--pour m'esbattre, si la recorde!--J'en
sçay une_, etc., etc.--_Mais son chaste cueur homme n'aborde_, etc.,
etc.--_Par ma foy! j'en suis féru:--Qui est-elle?--La fille au pauvre
Groux-Moulu,--Esglantine au beau corps menu.--Son père est mon vassal;
va le trouver! promets-lui qu'après mon plaisir je la ferai marier
et lui donnerai de grands présens._--Le valet part pour sa honteuse
ambassade: il aborde la jeune Esglantine en messager impudique et
grossier. La chaste fille le repousse avec mépris. Il revient tout
confus raconter sa mauvaise réception au seigneur qui, plus enflammé
par la résistance, ordonne à son valet de retourner et de faire agir la
menace. Le valet obéit et trouve le père et la fille ensemble occupés à
louer Dieu.--_Je suis aussi pauvre que Job_, dit le père;--_mais toutes
fois j'ay suffisance_, etc., etc.--_Puisque ma fille en pacience--me
tient loyale compagnie_, etc., etc.; à quoi la fille répond par cette
prière:

    Douce mère du fruit de vie!
    Regnant en gloire triumphante
    Dessus la haute gérarchie
    Des anges ou chascun d'eulx chante,
    En vous louant, vierge puissante,
    Par leurs doux chants très amoureux,
    Préservez vos pauvres servantes,
    Par grâce! de faits vicieux!

Le valet interrompt ces touchantes paroles par de nouvelles propositions
plus infames et plus violentes. La fille écarte ce misérable avec
indignation. Le père veut l'assommer et le chasse. Nouveau récit
fait au seigneur; nouvelle colère de cet homme impétueux.--_Comment
ce villain malostru--lui fault-il mon vouloir briser?--Je porterai
mon branc d'acier,--foy que je dois à Saint-Richier!--il aura des
coups plus de cent_, etc. Arrivé chez le paysan:--_Villain! de rude
entendement_, dit cet homme,--_qui te meut d'estre si hardy?--Ha!
monseigneur! pour Dieu, mercy!_ etc., etc.--_Fausse garce, vous y
passerez!--Ha! monseigneur! pour Dieu, mercy!--Mercy? coquin, vous
y mourrez!_--Le père effrayé s'écrie:--_Tout vostre plaisir en
ferez_;--_où force règne droict n'a lieu.--O Jésus-Christ! souverain
Dieu!--De pitié et miséricorde_, dit la fille:--_Tu seras liée d'une
corde_, reprend le seigneur; et le valet de répéter deux fois:--_Tu
seras liée d'une corde!_ Esglantine demande pour dernière grâce une
heure de répit, afin de parler à son père. On lui accorde cette heure,
et c'est ici que le pathétique est à son comble. Que fait cette
vertueuse fille dans son entretien dernier avec son père? Elle le
supplie, elle le conjure de lui trancher la tête avec sa cognée.--_Mon
cher enfant! ma géniture!--La chair de mon corps engendré!--Possible
n'est à créature humaine_, etc., etc.--_Mon père, je mourray de ma
main,--et si par vous je suis damnée,--je proteste m'en plaindre à
plein--devant le juge souverain.--Mon cueur se rit et mon œil pleure_,
dit alors le père, en voyant tant de vertu dans sa chère fille; et le
seigneur cependant est aux écoutes. La fille, pressant de plus en plus
son père, ce malheureux père se dispose à frapper le coup fatal, quand
le seigneur s'élance et dit au paysan:--_Que feras-tu?--meschant! tu en
seras pendu!--Monseigneur!_ s'écrie la jeune fille,--_j'ay requis en
piteux langage--mon père de moy décoller_, etc., etc.--_Cher seigneur!
vous devez garder--vos subjects par vostre prouesse,--et vous me voulez
diffamer!_ etc., etc.--_J'ayme mieux mon temps conclure--maintenant
honneur et sagesse._--Ces derniers mots fléchissent enfin le
seigneur.--_O vénérable créature_, lui dit-il:--_Sur toutes bonnes la
régente,--je renonce à ma folle cure;--pardonnez-moy! pucelle gente!_
etc., etc.; et il prend une couronne de fleurs et il la lui met sur la
tête en l'appelant _fontaine de chasteté_; et il fait le père intendant
de ses biens avec de grands présens; et il reçoit tout en pleurs les
remercîmens du père et de la fille; mais il n'épouse pas Esglantine, ce
qu'aujourd'hui nos poètes lui auraient fait faire et ce qui eût été une
faute impardonnable contre le costume et les mœurs du temps.


MORALITÉ DE L'ENFANT DE PERDITION.

Le bourgeois ouvre la scène par des plaintes amères contre les
déréglemens de son fils--Ma femme! tu l'as trop flatté dans son
enfance, etc., etc.--La bourgeoise essaie de calmer les chagrins de
son mari. Tous deux vont à la messe pour se réconforter. Aussitôt le
théâtre est occupé par les quatre brigands et le fils du bourgeois.
On forme un complot pour détrousser des marchands. Le deuxième
brigand renchérit sur le complot et engage le fils à tuer son
_vieillard de père.--Si j'avais un vieillard de père--qui me détînt
par vitupère--mon bien si très estroitement,--de mes deux mains
villainement--l'estranglerois par grand outrage._--L'avis est soutenu
pas les trois autres brigands. Le fils agrée cette monstrueuse
proposition; il court droit à son père qu'il aperçoit:--_Sus! ribaud
père! sçay te quoi--pour avoir paix avec moy?--il te convient
bailler argent._--Le père répond par de vifs reproches.--_Sus! sus!
vieillard, c'est trop presché!_--dit un brigand.--_Despêche-toy_,
ajoute le fils.--_Las! mon enfant, en bonne foy,--je ne soustiens
denier ne maille._--Alors le fils lui met la corde au cou.--_Las!
mon enfant, prends à mercy--ton pauvre père! veux-tu défaire--cil
qui t'a faict?--Despêche-toy!--Las! que dira ta pauvre mère?_
etc., etc.--_Je t'ay nourry en ma maison,--et maintenant faut
que je meure.--Despêche-toy.--Las! tu me deusses secourir--et me
nourrir--sur ma vieillesse,--et de tes mains me fais périr!_ etc.,
etc.--_Au moins je te pry supporter--et mieux traiter--ta pauvre
mère,--despêche-toy!--Mon cher enfant! las! baise-moy--pour dire adieu
au départir_, etc.--_Adieu, mon fils! mon enfant cher!_--Ici le fils
pend son père.--_Quand ma mère verra cela_, dit-il après son parricide,
_elle criera comme une folle_.--Eh bien! reprend un brigand, _il ne
faut que ton couteau traire--et lui donner dedans le corps_.--Le fils
consent. Sur ces entrefaites, arrive la mère qui, voyant le cadavre
de son mari pendu, se met à crier et à pleurer. Elle interroge son
fils, le soupçonne.--_Vous en avez menti! coquarde!--O desloyal garçon
mauldict!_ etc., etc.--_Allez, voilà vostre payement!_ dit le fils, et
il poignarde sa mère, qui expire en s'écriant: _Jésus! Jésus!_ Et les
monstres de courir à la maison pour la dévaliser. Alors le quatrième
brigand propose à ses compagnons de se défaire du fils pour avoir plus
grosse part du butin.--_Non_, dit un autre, _vaut mieux le piper au
jeu_.--On joue au dez; le fils perd tout ce qu'il a d'un seul coup,
et les brigands le quittent. _Sa désespération_ commence avec sa
misère.--_O misérable faux truand!_ se dit-il à lui-même,--_où iras-tu?
que feras-tu?_--Il fait son testament:--_A Lucifer premièrement--teste
et cervelle je luy donne,--et à Satan pareillement,--la peau de mon
corps luy ordonne;--mes bras à Astaroth abandonne_, etc., etc., et il
finit par ces mots:--_A tous les diables me command!_--La première
moralité est excellente, celle-ci est détestable: enfans des muses,
cherchez pourquoi!



VINGT-DEUX FARCES ET SOTTIES

  De l'an 1480 à l'an 1613-1632; tirées de la Collection de divers
    ouvrages anciens, par Pierre-Siméon Caron; et du Recueil de
    Farces gothiques, publié par M. Crozet, libraire.

(De l'an 1480 à l'an 1613--1622--1798--1806-13-28.)


Entre la Farce de Pathelin, la meilleure, la plus ancienne de toutes
les pièces de ce genre, pièce que l'on s'obstine à croire anonyme,
quoique M. de la Vallière l'ait attribuée à Pierre Blanchet[52], et la
Farce de Gauthier Garguille et de Perrine sa femme, également anonyme,
l'une des dernières et des plus cyniques de ce graveleux répertoire,
se place une innombrable quantité de ces opuscules comiques, dont
à peine cinquante nous avaient été conservés. Nous nous bornerons
à donner l'extrait de quelques uns, en choisissant soit les plus
piquans, soit ceux que MM. de la Vallière, Beauchamps et Parfait n'ont
point analysés. Tout légers que paraissent ces titres des _Enfans
Sans Soucy_, les dédaigner serait injuste; ils ont leur importance
dans l'histoire de notre théâtre aussi bien que dans celle de nos
mœurs; si bien que Gratian du Pont, dans son _Art de la Rhétorique_,
ne craint pas d'en assigner les règles, en disant que la _Farce_
ne doit pas avoir plus de 500 vers. Nos comédies en un acte sont
évidemment dérivées de ces productions _récréatives_, _historiques_,
_facétieuses_, _enfarinées_, etc., dont le domaine s'est partagé, vers
1613, entre nos théâtres et les tréteaux; et il faut remarquer que,
de toutes les espèces de drames, c'est la seule qui ait eu des succès
constamment progressifs, depuis 1474 environ, époque de sa naissance,
où ses triomphes souvent sont marqués par de véritables chefs-d'œuvre
de naturel, de malice et de gaîté.

  [52] Selon la bibliothèque du Théâtre Français, la Farce de
  Pathelin, composée vers 1474 ou 1480, l'aurait été par Pierre
  Blanchet, né à Poitiers en 1439, prêtre en 1469, et mort en 1499,
  dans sa ville natale.

  1. FARCE NOUVELLE ET RÉCRÉATIVE DU MÉDECIN QUI GUARIST DE TOUTES
    SORTES DE MALADIES ET DE PLUSIEURS AULTRES: AUSSI FAICT LE NÉS
    A L'ENFANT D'UNE FEMME GROSSE, ET APPREND A DEVINER: c'est à
    sçavoir quatre personnages: _Le Médecin_, _le Boiteux_, _le
    Mary_, _la Femme_. Cette farce grossière a fourni à La Fontaine
    l'idée de son joli conte du Faiseur d'oreilles; mais ici ce
    n'est pas l'oreille que l'ouvrier fait à l'enfant de la femme
    grosse, c'est le nez. Il y a bien d'autres différences entre
    les deux ouvrages.

  2. FARCE DE COLIN, FILS DE THÉNOT LE MAIRE, QUI REVIENT DE LA
    GUERRE DE NAPLES, ET AMEINE UN PÉLERIN PRISONNIER, PENSANT QUE
    CE FEUST UN TURC. A quatre personnages, assavoir: _Thénot_,
    _la Femme_, _Colin_, _le Pélerin_. Colin, fils de Thénot,
    revient de Naples où il n'a pas fait d'autres prouesses que de
    s'enfuir et d'arrêter un pélerin endormi. Dans son voyage il
    pille la maison d'une pauvre paysanne qui vient se plaindre à
    Thénot, père, magistrat du lieu. Thénot fait mine d'interroger
    son fils, qui fait mine, de son côté, de ne rien entendre à
    la plainte et se perd en récits de l'expédition de Naples. Ce
    quiproquo entre la plaignante, le juge et Colin, rappelle une
    des meilleures scènes de la farce de Pathelin, et fait tout le
    comique de la pièce, dont le dénouement est le renvoi de la
    plaignante sans justice et le mariage de Colin avec la fille
    de Gauthier Garguille. Évidemment l'auteur a eu l'intention de
    ridiculiser les justices de village.

  3. FARCE NOUVELLE DE DEUX SAVETIERS, L'UN PAUVRE ET L'AUTRE
    RICHE; LE RICHE EST MARRI DE CE QU'IL VEOID LE PAUVRE RIRE
    ET SE RESJOUIR, ET PERD CENT ESCUS ET SA ROBE QUE LE PAUVRE
    GAIGNE. A trois personnages, c'est à sçavoir: _Le Pauvre_,
    _le Riche_ et _le Juge_. La scène s'ouvre par les chants
    joyeux du pauvre: _Hay, hay, avant Jean de Nivelle,--Jean
    de Nivelle a des houzeaux,--le roi n'en a pas de si beaux_,
    etc., etc. Le riche s'étonne de rencontrer tant de gaîté dans
    la pauvreté. Suit un dialogue entre le pauvre et le riche
    sur les avantages de la médiocrité pour le bonheur, dialogue
    plein d'agrément et de raison. Jusqu'ici l'auteur est dans la
    bonne voie, et c'est le sujet de la jolie fable du Savetier
    et du Financier: mais bientôt il dévie. Son pauvre savetier
    se laisse persuader d'aller demander à Dieu 100 écus au pied
    d'un autel. Le savetier riche se cache derrière l'autel et
    marchande, au nom de Dieu, avec le pauvre, d'abord pour 60
    écus, puis pour 90; puis il lui en offre 99, dans l'espoir que
    le pauvre ne voudra rien démordre de ses 100 écus. Cependant
    le pauvre prend les 99 écus et s'enfuit, aux grands regrets du
    riche qui lui crie: «_Despéche! rends-moi mes écus!_» Le pauvre
    ne veut rien rendre. Un débat s'élève. Il faut aller trouver
    le juge en sa cour. Mais le pauvre n'a point de robe pour se
    rendre au plaids; le riche lui en prête une. Arrivés tous deux
    devant le Juge, le Riche forme sa plainte en termes si confus
    et le pauvre se défend si naïvement, que le Juge condamne
    le Riche. Alors le Pauvre, joignant l'ironie à la fourberie
    (encore une imitation de Pathelin), dit au Riche: «_Hay,
    génin, hay, pauvre cornard!--J'ay ta robe et ton argent;--mais
    est-elle point retournée?--Non payé suis de ma journée, etc.,
    etc.--Pardonnez-nous, jeunes et vieux;--une autre fois nous
    ferons mieulx._»

  4. FARCE NOUVELLE DES FEMMES QUI AYMENT MIEUX SUIVRE FOLCONDUIT
    ET VIVRE A LEUR PLAISIR QUE D'APPRENDRE AUCUNE BONNE SCIENCE. A
    quatre personnages, c'est à sçavoir: _Le Maître_, _Folconduit_,
    _Promptitude_, _Tardive à bien faire_. Le Maître fait un appel
    aux femmes pour leur apprendre à bien vivre. Promptitude et
    Tardive se rendent chez lui avec Folconduit. Le Maître leur
    propose toutes sortes de bons livres et de bons préceptes. Les
    deux consultantes s'en moquent et disent non à tout; elles
    finissent par se remettre sous la direction de Folconduit,
    et le Maître leur souhaite bon voyage, en lançant contre les
    femmes cet anathème: _Nulle science ne leur duict;--vérité leur
    est adversaire,--science ne les peut attraire,--à se taire on
    peut parler;--d'ailleurs, voulant toujours aller--par ville ou
    en pélerinage. Adieu._--Cela est bien aisé à dire.

  5. FARCE NOUVELLE DE L'ANTECHRIST ET DE TROIS FEMMES, UNE
    BOURGEOISE ET DEUX POISSONNIÈRES. A quatre personnages,
    c'est à sçavoir: _Hamelot_, _Colechon_, _la Bourgeoise_,
    _l'Antechrist_, _deux Poissonnières_. C'est une querelle de
    halle à propos de poisson marchandé par la Bourgeoise. On ne
    sait à quoi revient ici l'Antechrist qui arrive pour culbuter
    les paniers des Poissonnières, se faire battre et s'enfuir. La
    scène finit par la réconciliation des deux Poissardes qui vont
    boire ensemble.--Vadé a donc eu aussi son Jodelle, son Hardy,
    son Robert Garnier, comme Pierre Corneille.

  6. FARCE JOYEUSE ET RÉCRÉATIVE D'UNE FEMME QUI DEMANDE LES
    ARRÉRAGES A SON MARY. A cinq personnages, c'est à sçavoir:
    LE MARY, LA FEMME, LA CHAMBRIÈRE, LE SERGENT, LE VOISIN. La
    Femme se plaint à sa Chambrière d'être délaissée de son Mari.
    La Chambrière lui conseille d'aller trouver le Sergent, pour
    se faire payer ses arrérages par ordre de justice. Le Sergent
    expose à la Femme tout le détail des formes judiciaires
    employées en pareilles causes; mais il n'est pas besoin d'y
    recourir. Un voisin a si bien prêché le Mari, que celui-ci va
    chercher sa Femme, et, passant derrière le théâtre, lui paie
    les arrérages dus, à la satisfaction de la plaignante et du
    public.

  7. FARCE NOUVELLE CONTENANT LE DÉBAT D'UN JEUNE MOINE ET D'UN
    VIEIL GENDARME, PARDEVANT LE DIEU CUPIDON POUR UNE JEUNE FILLE;
    fort plaisante et récréative. A quatre personnages, c'est à
    sçavoir: _Cupidon_, _la Fille_, _le Moine_, _le Gendarme_.
    Au début, Cupidon, assis sur un trône, convoque les amans de
    tous les pays. Une jeune fille, qui n'est pas encore pourvue,
    se présente au dieu pour implorer son assistance. Cupidon lui
    donne bon espoir, mais la détourne du mariage et lui conseille
    de prendre un ami au jour la journée. La Fille, convaincue par
    les raisonnemens du dieu qui raisonne le plus mal, se dispose
    à faire son choix entre un jeune Moine et un vieux Gendarme
    qui sont venus également demander secours à Cupidon. Les deux
    rivaux se querellent à qui aura la Fille. Le dieu décide que
    ce sera le meilleur chanteur de basse-contre. La Fille chante
    d'abord avec le moine qu'elle trouve à son gré. Le capitaine
    veut la remise de la cause à huitaine. La Fille n'entend point
    de _dilation_.--_Prenez-moy_, dit le Gendarme; _il n'est aboy
    que de vieux chiens_.--A quoi la Fille ajoute _qu'il n'est
    feu que de jeune boys.--Par adventure,--pour faire œuvre de
    nature,--si ay je encore verte veine.--Bon!_ s'écrie le Moine;
    _un coup peust estre par semaine;--c'est où s'estend tout son
    pouvoir.--Je ne le veulx donc point avoir_; répond la Fille, et
    Cupidon adjuge la belle Hélène au Moine, qui compte deux ducats
    au dieu pour ses habits; et Cupidon de remercier en ces mots:
    _grates vobis, grates vobis_.--Le sublime est que le Gendarme
    donne aussi un écu à Cupidon pour ses habits, ce qui lui vaut
    deux _grates vobis_ et rien de plus.--Cette joyeuseté fait
    souvenir de la dame des belles cousines et de Damp, abbé.--Les
    sept farces précédentes ont été réunies en un volume in-12,
    selon le duc de la Vallière, lequel, publié en 1612, chez
    Nicolas Rousset, à Paris, est devenu très rare. Ce volume a
    probablement servi aux réimpressions de Caron.--Ces farces ont
    été jouées de 1480 à 1500 environ.

  8. FARCE JOYEUSE ET RÉCRÉATIVE DU GALANT QUI A FAICT LE COUP. A
    quatre personnages: _Le Médecin_, _le badin Oudin_, _la femme
    Crespinete_, _la chambrière Malaperte_. Pendant que Crespinete
    est allée en pélerinage, son mari Oudin a fait un enfant à
    sa chambrière Malaperte; et cela sur le théâtre, par respect
    sans doute pour l'unité de lieu: mais, au mépris de l'unité
    de temps, voilà Malaperte qui est grosse et sur le point
    d'accoucher. Comment cacher cette mésaventure à Crespinete qui
    va revenir? On court chez le Médecin. C'est un homme habile; il
    promet de tout arranger, pourvu qu'on lui envoie Crespinete,
    et que Badin fasse le malade. Badin fait donc le malade et
    envoie Crespinete au Médecin pour en obtenir remède à son mal.
    Le Médecin s'écrie, sur le récit de Crespinete, que Badin a un
    enfant dans le ventre.--_Quoi! mon mari enceint?_--Oui!--Quel
    remède?--Il faut tâcher de le _faire coucher avec votre
    chambrière et qu'elle prenne l'enfant sur son compte_. Et
    Crespinete paraît une femme simple. Elle retourne chez son
    mari, le prêche si bien, ainsi que sa Chambrière, qu'elle les
    met tous deux au lit. Aussitôt elle se retire, et de cette
    façon l'enfant vient au monde sans que le mari s'en mette en
    peine et sans que le monde en jase.--Jouée à Paris en 1610.

  9. SOTTIE à dix personnages, jouée à Genève, en la place du
    Molard, le dimanche des Bordes, l'an 1523.--A Lyon, chez Pierre
    Rigaud. _Folie_, _le Poste_, _Anthoine_, _Gallion_, _Grand
    Pierre_, _Claude Rousset_, _Pettremand_, _Gaudefroys_, _Mulet
    et l'Enfant_. Cette pièce est une allusion aux malheurs causés
    par les troubles de religion. Mère Folie pleure son mari
    Bontemps. Tout d'un coup le Poste ou la Poste arrive de Genève
    qui apporte des nouvelles de Bontemps. Il n'est point mort. Il
    écrit, de deux lieues du paradis, qu'il se porte bien et qu'il
    reviendra quand justice aura son cours et qu'il n'aura risque
    d'être pendu. Mère Folie lit sa lettre à ses amis qu'elle
    convoque à cet effet. Grande joie dans la compagnie. On quitte
    le deuil; on se fait des chaperons blancs avec la chemise sale
    de mère Folie, et en attendant Bontemps on se met à boire, et
    puis c'est tout. La compagnie fait sagement, voulant boire, de
    boire en attendant Bontemps.

  10. SOTTIE JOUÉE LE DIMANCHE APRÈS LES BORDES, EN 1524, EN LA
    JUSTICE.--«Monsieur le duc de Savoye et Madame estoient en
    cette ville et y devoient assister, mais pour ce qu'on ne
    les alla point quérir et aussi qu'on disoit que c'estoient
    des huguenots qui jouoient, ils n'y voulurent venir. M. de
    Maurienne et aultres courtisans y vinrent.--Les enfans de
    Bontemps estoient vestus de fil noir. A dix personnages: _Le
    Prebstre_, _le Medecin_, _le Conseiller_, _l'Orphèvre_, _le
    Bonnetier_, _le Cousturier_, _le Savetier_, _le Cuisinier_,
    _Grande Mère Sottie_, _le Monde_.» Cette Sottie est une suite
    de la précédente. Bontemps n'est point revenu et mère Folie est
    morte. Que vont faire les orphelins? Grande Mère Sottie vient
    à leur aide; elle leur dit d'apprendre chacun un métier et les
    conduit au Monde. Le Monde les interroge un à un, et trouve à
    redire aux œuvres de chacun, du Conseiller, du Prêtre dont les
    messes sont trop longues ou trop courtes, de l'Orphèvre, du
    Bonnetier, etc., etc. Le Monde se trouve malade; il commande
    aux enfans de Bontemps de porter de son urine au Médecin.
    Réflexion faite, il va chercher lui-même le Médecin et lui
    confesse qu'il est malade des tristes prédictions qui circulent
    par tout.--«Et tu te troubles pour cela?» répond le Médecin:

        «Monde, tu ne te troubles pas
        De voir ces hommes attrapards
        Vendre et acheter bénéfices;
        Les enfans ez bras des nourrices,
        Estre abbés, évesques, prieurs,
        Chevaucher très bien les deux sœurs,
        Tuer les gens pour leurs plaisirs, etc., etc.»

    Veux-tu guérir?--Oui.--Passe, et ne t'arreste en rien--à ces
    prognostications, etc.--Et vous tous, enfans de Bontemps,
    soyez, pour plaire au Monde, soyez bavards, ruffiens,
    menteurs,--rapporteurs, flatteurs, meschants--gents et vous
    aurez chez lui Bontemps.--Alors on habille le Monde en fou, et
    la toile tombe.

  11. LE MYSTÈRE DU CHEVALIER QUI DONNA SA FEMME AU DIABLE. A dix
    personnages, assavoir: _Dieu, Notre-Dame, Gabriel, Raphaël,
    le Chevalier, sa Femme, Amaulry, escuyer; Anthénor, escuyer;
    le Pipeur et le Diable_. Ce n'est pas là un vrai mystère,
    mais, sous ce nom, une farce moralité, du genre de celles
    que les confrères avaient permis _aux Enfans Sans Soucy_ de
    représenter. On le reconnaîtra facilement à la nature et à
    la marche de l'action.--Un Chevalier, ébloui de sa fortune,
    dépense son bien à tort et à travers avec ses deux écuyers
    qui sont ses flatteurs et qu'il comble de présens. La Femme
    du Chevalier est une personne pieuse et sensée. Elle fait en
    vain à son mari de sages remontrances; on l'envoie promener; on
    lui dit de se taire; on l'appelle _caquetoire_: enfin elle est
    contrainte de se résigner, ce qu'elle fait en s'adressant à la
    Vierge Marie:

        «Haulte dame, dit-elle,
        Garde sa poure ame!
        Que mal ne l'entame
        Dont puisse périr.
        Ta douleur réclame
        Que mon cœur enflamme
        Tant qu'enfin la flamme
        Ne puisse sentir, etc.»

    Les craintes de la vertueuse épouse ne tardent pas à se
    réaliser. Vient un Pipeur de dés. Le Chevalier perd tout son
    bien avec le Pipeur et ses deux écuyers. Alors ces Messieurs
    l'abandonnent. Il entre dans le désespoir. Le diable, qui
    guette l'ame du Chevalier et celle de la dame, offre ses
    services. Il promet au malheureux de lui rendre une grande
    fortune s'il consent à s'engager et à lui engager sa femme, le
    tout livrable dans sept ans. Le Chevalier signe l'engagement,
    redevient riche et retrouve ses deux flatteurs.

        «Anthenor, dit Amaulry, je suis bien joyeux,
        »Monseigneur si est remplumé, etc.»

    Ces misérables sont accueillis comme par le passé. La vie
    joyeuse recommence, et le Chevalier envoie paître sa femme
    tout de nouveau. Vient enfin le moment de se donner au diable.
    Le Chevalier conduit sa femme tristement à l'endroit convenu.
    Celle-ci, soupçonnant quelque mésaventure, demande à son
    mari de la laisser entrer dans une église, ce qui lui est
    accordé. Elle y fait une si ardente prière, que la Vierge
    Marie se charge de délivrer les deux époux des griffes du
    diable. Par son intercession, Dieu, suivi de Gabriel et de
    Raphaël, apparaît, et quand le diable se présente, il trouve
    à qui parler et n'a que le temps de s'enfuir chez Lucifer en
    blasphémant. De cette façon, le Chevalier garde sa femme, son
    ame et son argent. Il ne faut pourtant pas que tous les maris
    s'y fient; nous ne sommes plus au temps des mystères.

  12. FARCE NOUVELLE DU MEUSNIER ET DU GENTILHOMME. A quatre
    personnages, à sçavoir: _l'Abbé, le Meusnier, le Gentilhomme et
    son Page_. A Troyes, chez Nicolas Oudot, 1628.--Un gentilhomme
    nécessiteux veut tirer 300 écus d'un abbé de son vasselage,
    et le taxe à cette somme, à moins qu'il n'en reçoive réponse
    aux trois questions suivantes: 1°. Quel est le centre du
    monde? 2°. Combien vaut ma personne? 3°. Que pensai-je en
    ce moment?--L'Abbé, fort en peine, conte son embarras à son
    meunier, qui le tire d'affaire en se chargeant des habits et
    du rôle de l'Abbé. 1°. Dit le Meunier au Gentilhomme, mettez
    un genou en terre; voilà précisément le centre du monde, et
    prouvez-moi le contraire; 2° vous valez 29 deniers, car Dieu ne
    fut vendu que 30 deniers par Judas, et ce n'est pas affaire que
    vous valiez un denier de moins que Dieu; 3° vous pensez que je
    sois l'abbé, tandis que je ne suis qu'un meunier à sa place.
    La plaisanterie réussit, et le Gentilhomme, fidèle à sa foi,
    renonce aux 300 écus.

  13. JOYEUSE FARCE, à trois personnages, d'un Curia qui trompa la
    femme d'un Laboureur; le tout mis en rhythme savoyard, sauf
    le langage du Curia, lequel, en parlant audit Laboureur,
    escorchoit le langage françoys, et c'est une chose fort
    récréative: ensemble la chanson que ledit Laboureur chantoit
    en racoustrant son soulier, tandis que ledit Curia joyssait
    de la femme du Laboureur; puis les reproches et maudissions
    faictes audit Laboureur par sa femme, en lui remonstrant fort
    aigrement et avec grand courroux que c'estoit luy qui estoit
    la cause de tout le mal, d'autant que l'ayant menacé à battre,
    elle ne pouvoit du moins faire de luy obéir, par quoi le
    Laboureur oyant l'affront que lui avoit faict le Curia, se leva
    de cholère, et demandoit son épée et sa tranche ferranche pour
    tuer le Curia, mais sa femme l'apaisa.--A Lyon, 1595.--Le titre
    de cette pièce suffit à son analyse.

  14. COMÉDIE FACÉTIEUSE ET TRÈS PLAISANTE DU VOYAGE DE FRÈRE
    FÉCISTI EN PROVENCE, VERS NOSTRADAMUS: pour sçavoir certaines
    nouvelles des clefs du paradis et d'enfer que le pape avait
    perdues.--Imprimé à Nîmes, en 1599. Frère Fécisti, nommé
    ainsi pour avoir été fessé par les moines de son couvent à
    l'occasion d'une fille qu'il avait abusée, va en Provence
    consulter Nostradamus. En chemin, il rencontre Brusquet qui,
    _sans être huguenot_, le tourne en ridicule et lui prédit la
    potence. Brusquet poursuit son moine jusque chez le prophète,
    dont il se moque aussi bien que de frère Fécisti. Le moine
    ne veut pas d'abord dire son secret à Nostradamus devant
    Brusquet; mais il s'y résout sur l'assurance que Brusquet _ne
    vient pas de lieu--où les huguenots se nourrissent.--D'où
    vient-il donc?--D'où les diables pissent,--vers la Sorbonne de
    Paris_. Or, frère Fécisti vient de la part du pape savoir des
    nouvelles de ses clefs. A chaque mot qu'il prononce, Brusquet
    l'interrompt par un lazzi huguenot. Nostradamus demande 24
    heures pour répondre. En attendant cette réponse, Brusquet
    turlupine le moine, l'appelle _sot, larron, asne_. Frère
    Fécisti se fâche à la fin, et la farce finit par bon nombre
    de gourmades entre lui et Brusquet. Cependant la réponse de
    Nostradamus n'arrive pas; elle n'est venue que de nos jours.

  15. FARCE NOUVELLE, TRÈS BONNE ET TRÈS JOYEUSE DE LA CORNETTE. A
    cinq personnages: _Le Mary_, _la Femme_, _le Valet_ et _les
    deux Nepveux_; par Jehan d'Abundance, basochien et notaire
    royal de la ville de Pont-Saint-Esprit, 1545. C'est une jolie
    comédie dont Molière aurait pu profiter. Elle montre à quel
    point une femme qui s'est emparée de l'esprit de son mari
    peut impunément pousser la tromperie. Celle-ci, d'accord
    avec son valet Finet, tire de gros présens d'un chanoine
    et de bons services d'un jeune garçon. Les deux neveux du
    mari l'avertissent de tout ce manége, en insistant sur les
    circonstances; mais la dame a pris les devants en prévenant son
    cher époux, les larmes aux yeux, des calomnies de messieurs les
    neveux: aussi les reçoit-on vertement, et jamais il n'y eut de
    ménage moins troublé quand la pièce finit.

  16. FARCE PLAISANTE ET RÉCRÉATIVE SUR LE TOUR QU'A JOUÉ UN
    PORTEUR D'EAU DANS PARIS, LE JOUR DE SES NOCES, 1632. _Le
    Porteur d'eau_, _l'Espouse_, _sa Mère_, _l'Entremetteur_, _les
    Violons_, _les Conviez_. Que d'aigrefins ont imité le Porteur
    d'eau de 1632, lequel, étant accordé avec une jeune fille dont
    il a reçu de l'argent et un manteau, s'enfuit au moment du
    repas de noces et laisse sa fiancée, les parens et les convives
    se débattre, pour le paiement, avec le traiteur et les violons.

  17. TRAGI-COMÉDIE DES ENFANS DE TURLUPIN, MALHEUREUX DE NATURE,
    OU L'ON VOIT LES FORTUNES DUDIT TURLUPIN, LE MARIAGE ENTRE LUI
    ET LA BOULONNOISE, ET AULTRES MILLE PLAISANTES JOYEUSETEZ QUI
    TROMPENT LA MORNE OYSIVETÉ.--A Rouen, rue de l'Horloge, chez
    Abraham Couturier. Pièce assez drôle, où les divers personnages
    sont tous plus malheureux les uns que les autres, se
    querellent, se battent, puis se consolent en buvant ensemble:
    grotesque image de la vie humaine.

  18. TRAGI-COMÉDIE PLAISANTE ET FACÉTIEUSE INTITULÉE LA SUBTILITÉ
    DE FANFRELUCHE ET DE GAUDICHON, ET COMME IL FUT EMPORTÉ PAR LE
    DIABLE.--A Rouen.--Acteurs: _Fanfreluche_, _Gaudichon_, _le
    Vieillard_, _la Vieille_, _le Docteur_, _Bistory_, _valet de
    Fanfreluche_, _le Diable_, _la Mort_. Rien de si obscur et de
    plus tristement plat que cette pièce, où l'on voit le diable
    emporter un latiniste manqué, nommé Fanfreluche, qui s'est
    marié à Gaudichon, uniquement pour la satisfaction du vieux
    père et de la vieille mère de la demoiselle.

  19. FARCE JOYEUSE ET PROFITABLE A UN CHASCUN, CONTENANT LA RUSE
    ET MESCHANCETÉ ET OBSTINATION D'AUCUNES FEMMES. Par
    personnages: _Le Mary_, _la Femme_, _le Serviteur_, _le
    Serrurier_, 1596. Le Mari n'est guère intéressant dans sa
    jalousie; car il n'a pas plutôt découvert les écus que sa
    femme a gagnés à ses dépens, qu'il entre en belle humeur et se
    réjouit de sa déconvenue maritale. Bien des gens suivent cet
    exemple; mais peu osent, comme ici, ne s'en point cacher devant
    le public.

  20. DISCOURS FACÉTIEUX DES HOMMES QUI FONT SALLER LEURS
    FEMMES A CAUSE QU'ELLES SONT TROP DOUCES; lequel se joue à
    cinq personnages: _Marceau_, _Jullien_, _Gillete_, _femme de
    Marceau_, _Françoise_, _femme de Jullien_, _Maistre Mace_,
    _philosophe de Bretaigne_.--A Rouen, 1558. Marceau et Jullien
    s'entretiennent des vertus de leurs femmes. Ils n'y trouvent
    qu'une chose à redire; c'est qu'elles sont si douces _que
    possible ne sauraient-elles résister à la séduction_. Qu'y
    faire? aller consulter Mace le philosophe. Mace promet de
    remédier à cette douceur excessive, et demande qu'on lui amène
    les deux femmes. Elles venues, il veut les faire mettre toutes
    nues pour les saler. Elles ne veulent point se mettre toutes
    nues devant un vieux philosophe, et encore moins se laisser
    saler; elles crient, elles tempêtent et s'en vont battre
    leurs maris. Ceux-ci reviennent au philosophe pour qu'il ait
    à dessaler un peu ces dames, la dose de sel paraissant trop
    forte. Mais Mace répond:

        «Les doulces je sçay bien saler
        Mais touchant les désaler, point.»

    Et c'est là tout le sel de la pièce.

  21. FARCE JOYEUSE ET RÉCRÉATIVE DE PONCETTE ET DE L'AMOUREUX
    TRANSY.--A Lyon, par Jean Marguerite, 1595. Ceci est tout
    bonnement une ordure; c'est pourquoi nous laissons l'amoureux
    transi se consoler de n'avoir pas épousé Poncette et d'avoir
    épousé mademoiselle Rose, _quæ semper bombinat in lecto_.

  22. FARCE DE LA QUERELLE DE GAULTIER GARGUILLE ET DE PERRINE,
    SA FEMME, AVEC LA SENTENCE DE SÉPARATION ENTRE EUX RENDUE.--A
    Vaugirard, par _a. e. i. o. u._, à l'enseigne des Trois-Raves.
    Gautier Garguille est mécontent de sa femme Perrine, parce
    que, l'ayant prise en bon lieu, il en attendait de grands
    profits et n'en retire que misère et maladies. Il lui fait
    des remontrances plus financières que morales, et Perrine lui
    répond par des résolutions, sentant l'impénitence finale, qui,
    parfois, sont très plaisantes. Là dessus Gaultier lui jette à
    la tête pots, plats, escuelles, potage, et lui eût rompu le cou
    sans la Renaud, honnête voisine, qui intervient fort à propos.
    S'ensuit un bel et bon divorce, prononcé par le juge, le 1er
    août 1613.

On lit, dans les curieux Mémoires de l'abbé de Marolles, qu'il était
difficile aux plus sérieux de ne pas rire de l'acteur fameux qui
faisait le rôle de Perrine. Cet acteur était si parfaitement gai, que
son nom est devenu proverbial dans la postérité, ainsi que la dame
Gigogne, autre comédien, bouffon de ce temps.



DECLAMATION

CONTENANT

LA MANIÈRE DE BIEN INSTRUIRE LES ENFANS

DÈS LEUR COMMENCEMENT,

AVEC UN PETIT TRAICTÉ DE LA CIVILITÉ PUÉRILE ET HONNÊTE.

  Le tout translaté nouuellement du latin en françois, par Pierre
    Saliat. On les vend à Paris, en la maison de Simon Colines,
    demourant au Soleil d'or, rue Saint-Jean-de-Beauvais. (1 vol.
    in-12 de 73 feuillets, et 6 feuillets préliminaires, dédié à
    discrète et prudente personne, monseigneur Jean-Jacques de
    Mesme, docteur ez droitz, conseiller du roy, nostre sire et
    lieutenant civil de la ville et prevosté de Paris. M.D.XXXVII.)

(1537.)


N'ayant pu découvrir le nom de l'auteur latin, nous adresserons de
sincères hommages à son modeste interprète. Tous les deux en méritent
et doivent être honorés des pères et mères pour avoir si bien aimé les
enfans, si bien étudié leurs mœurs et leurs besoins, si fortement
empreint, dans l'esprit des parens, la nécessité de commencer,
dès le plus petit âge, l'éducation et l'instruction; pour n'avoir
négligé aucune observation, aucun précepte utile, encore que puéril
et vulgaire; laissant de côté tout orgueil, toute prétention de bien
dire et d'être applaudi, et ne s'occupant que de leur objet, celui de
former à la vertu, aux bienséances, à la santé, ces tendres et frêles
rejetons des familles, si barbarement méconnus, si cruellement traités
de leur temps. Hélas! pourquoi ces voix douces, humbles et persuasives
ne furent-elles pas dès lors entendues? Qui n'a frémi d'indignation, en
lisant, dans Érasme, le récit du terrible régime du collége de Navarre?
Et, dans le présent livre, qui ne sentirait son cœur se soulever au
détail des stupides et sanglans châtimens dont il nous offre l'exemple?
«... Tu dirois que ce n'est pas une escole, mais une bourrellerie. On
n'oit rien léans fors que coups de verge, criz, pleurs, soupirs et
sanglotz... Après les Escossois, il n'est point de plus grands fesseurs
que les maîtres d'escolle de France. Quant ils en sont admonestés, ils
ont coustume de répondre que ceste nation ne se corrige, sinon que
par battre, ainsi qu'il a esté dit de Phrygie... Il estoit besoing
que telle manière de gens fussent escorcheurs ou bourreaux, non point
maistres de petits enfans.»

Une jeune mère, _fort femme de bien_, amène elle-même, au collége, son
fils âgé de dix ans, et grandement le recommande. Incontinent après
son départ, pour avoir occasion de battre l'enfant, le théologien
pédagogue reproche à cette pauvre créature je ne sais quel air
de fierté; il fait un signe; le fouetteur arrive, jette l'enfant
par terre, et le bat comme s'il eût commis quelque sacrilége. Le
théologien avait beau crier: _c'est assez, c'est assez_; le bourreau,
tout assourdi de fureur, paracheva sa bourrellerie presque jusqu'à
la pamoison et esvanouissement de l'enfant. Alors le théologien, se
retournant vers nous: «Il n'a rien mérité, dit-il, mais il le falloit
humilier.»

Une autre fois, un enfant, faussement accusé d'avoir barbouillé d'encre
les livres de ses camarades, est suspendu nu par les aisselles et
battu de verges dans cette position presque jusqu'à la mort: l'enfant
eut, de l'affaire, une maladie dont il pensa périr. L'auteur s'élève
aussi généreusement contre la sotte et cruelle coutume des bienvenues,
tolérées par des maîtres imbécilles, qui soumettaient les arrivans à
des épreuves des plus cyniques et souvent dangereuses. Les plaintes
que fait entendre, à ce sujet, cet homme sage, pourraient trouver leur
application, qui le dirait? encore aujourd'hui.

Après _la Déclamation_, vient le Traité de la civilité puérile, dont
la candeur et la naïveté proverbiales ont été l'objet de railleries,
à notre avis, bien injustes. Sans doute nous n'avons que faire,
maintenant, qu'on nous avertisse de ne pas tremper nos doigts dans la
sauce, de ne pas les lécher, et les essuyer à nos habits en mangeant,
de ne pas racler avec nos ongles l'intérieur de la coque d'un œuf,
pour en extraire le blanc, de ne pas prendre, à table, l'air _morne
et songeur_, etc., etc.; mais il faut se reporter à des temps plus
anciens, où le savoir-vivre n'était ni fixé ni connu, pour apprécier
convenablement, dans ce livre, un enchaînement de conseils et de leçons
qui suppose une philosophie très saine, et un ensemble de préceptes
vraiment dignes du moraliste observateur. Le ton en est un peu commun,
d'accord; mais il n'en est que mieux entendu de tous. «_La lumière est
commune à tous les hommes_, a dit Fénelon, _et je l'en aime mieux_.» Si
nous avions à réformer les mœurs d'une nation, quel livre, croit-on,
lui ferions-nous d'abord connaître? l'Esprit des Lois? non, sans doute;
mais la civilité puérile et honnête.

Au reste, cet intéressant sujet a exercé plus d'un esprit. La Croix du
Maine, tom. III, parle d'un sieur Ferrand de Bez, Parisien, qui écrivit
en vers français une institution puérile dédiée à Charles d'Alonville,
Jean et Christophe de Thou, ses disciples, laquelle fut imprimée in-8
en 1553, à Avignon, pour Barthélemy Bonhomme, par Jean Lucquet de Nîmes.



ALUMETTES DU FEU DIVIN,

  Où sont déclairez les principaux articles et mystères de la
    Passion de Nostre-Saulveur-Jésus-Christ, avec les Voyes de
    Paradis, enseignées par Nostre-Saulveur et Rédempteur; par
    Pierre Doré, docteur en théologie, de l'ordre des frères
    Prescheurs. Nouvellement reveu et corrigé, à Lyon, par Jean
    Pillehotte, à l'enseigne de Jésus. 1 vol. in-32 de 485 pages.

(1538-86.)


Ces Allumettes, dédiées à une religieuse du royal monastère de
Poissy, sont au nombre de 29, en autant de chapitres, dont les titres
sont fort réjouissans. On y voit le nouveau fusil à allumer le feu,
le drappeau bruslé où descendent les esbluettes du feu, les sept
soufflets pour faire ce feu, la cloche du couvre-feu, etc., etc. Le
marchand d'allumettes annonce qu'il veut, par le moyen de son paquet
_soufré_, _remédier aux pauvres meschancetez_ et _meschantes pauvretez,
lamentables misères et misérables lamentations, périls dangerieux et
dangiers périllieux_ de tous les humains; ce qui montre qu'avant tout
il aime le bel-esprit et les antithèses. Rien n'arrête sa verve en ce
genre, pas même les touchantes paroles de Jésus-Christ sur la croix:
«_Pater meus, in manus tuas commendo spiritum meum._» Paroles, dit-il,
qui sont _un sifflet et soufflet pour faire ardre nos cœurs du feu
d'amour divin_. Il n'est plus possible aujourd'hui de lire ces folies
ascétiques dont les ames pieuses faisaient jadis leurs délices, tant
sont grandes les vicissitudes de l'esprit de l'homme, dans les formes,
sinon dans le fond, lequel est toujours le même.

Après les Allumettes viennent _les Voyes de paradis_, qui ne
présentent qu'une paraphrase contournée et amphigourique des béatitudes
de l'Évangile. Le volume est terminé par une notice des livres
spirituels dont les personnes dévotes devaient se nourrir en 1584.
Cette notice, qui commence par l'Imitation de Jésus-Christ, de _Jean
Georson_ (Gerson), est curieuse. Elle contient 20 titres d'ouvrages
parmi lesquels on trouve les Exercices de la vie chrétienne, du P.
Louart, jésuite; le Traité de l'oraison, du P. Louis de Grenade,
jésuite; les Lettres des Indes, par ceux de la Compagnie de Jésus; le
Catéchisme du P. Canisius (Edmond Auger, jésuite, confesseur de Henri
III); la Fréquente Communion du P. Christophe, de Madrid, jésuite;
la Praticque spirituelle de la princesse de Parme, et enfin les
Confessions de saint Augustin et les Méditations de saint Bernard.

La première édition des Allumettes est de Paris, les Angeliers, 1538,
in-8°; elle ne renferme pas les Voyes de paradis. Pierre Doré composa
encore _la Tourterelle de viduité_, pour faire prendre patience aux
veuves; l'oraison funèbre de Claude de Lorraine, duc de Guise, mort
en 1550; _le Passereau solitaire_; _la Conserve de grâce, prise, par
façon de rebus, du psaume Conserva me_, etc., etc. L'abbé Ladvocat dit
que c'est probablement Pierre Doré que Rabelais désigne par ce nom
de maître Doribus; certainement le curé de Meudon pensait aux écrits
de notre dominicain, en dressant son catalogue de la bibliothèque de
Saint-Victor. Du reste, Pierre Doré était savant. Né à Orléans, il fut
professeur de théologie et docteur de Sorbonne, et mourut en 1569. Il
écrivit contre Calvin un livre latin, sous le titre d'_Anti-Calvinus_,
qui n'a pas fait grand mal à cet hérésiarque.

Ses Allumettes sont allées trouver _l'Éperon de discipline lourdement
forgé et rudement limé_, ainsi que l'_Opiate de sobriété_, composés par
l'abbé de Cherisery, Antoine du Saix, vers 1532.



LA MANIÈRE DE BIEN TRADUIRE

D'UNE LANGUE DANS UNE AUTRE;

  D'advantage de la ponctuation de la langue française, plus des
    accens d'ycelle, par Estienne Dolet. Lyon, Estienne Dolet,
    1540. Ensemble: Genethliacium Claudii Doleti, Stephani Doleti
    filii, liber vitæ communi in primis utilis et necessarius.
    Auctore patre. Lugduni, apud eumdem Doletum, 1539. Cum
    privilegio ad decenium. (Poème latin composé par Estienne
    Dolet pour l'instruction morale de son fils, à la suite duquel
    se trouvent plusieurs pièces de vers latins écrites à Dolet
    par ses amis. Le volume est terminé par la traduction en vers
    français du _Genethliacum_, laquelle est d'un ami de Dolet, qui
    l'intitule: l'_Avant naissance de Claude Dolet, fils d'Estienne
    Dolet; œuvre très utile et nécessaire à la vie commune,
    contenant comme l'homme se doibt gouverner en ce monde. A Lyon,
    chez Estienne Dolet, 1539_). Réimprimé à 120 exempl., 1 vol.
    in-8. Paris, Techener, de l'imprimerie de Tastu.

(1539-40--1830.)


Étienne Dolet, possédé de l'amour des lettres et du désir de faire
fleurir la langue française qui était encore bien barbare de son
temps, avait composé, sous le titre de l'_Orateur françoys_, un livre
divisé en neuf traités, savoir: de la Grammaire, de l'Orthographe,
des Accens, de la Punctuation, de la Pronunciation, de l'Origine
d'aucunes dictions, de la Manière de bien traduire d'une langue en
aultre, de l'Art oratoire et de l'Art poétique. C'est ce qu'il indique
dans son épître dédicatoire adressée au peuple françoys, qui précède
sa Manière de bien traduire. Encore que ces neuf traités dussent être
fort imparfaits (_les choses n'allant pas à bien tout d'un coup_, comme
il le dit lui-même), nous devons regretter de n'avoir conservé que
les trois traités relatés dans le titre ci-dessus, l'auteur y faisant
preuve de goût et de grand jugement. Le seul défaut du premier des
trois, _la Manière de bien traduire_, est d'être trop bref et trop
général aux dépens du développement que le sujet demandait. Dolet
y donne, toutefois, cinq règles excellentes; 1° de bien connaître
la matière de l'ouvrage qu'on traduit, et l'esprit de l'écrivain à
traduire; 2° d'être également instruit à fond de sa langue et de celle
sur laquelle on travaille; 3° de ne pas se mettre en servitude, ni
s'attacher à rendre le mot pour le mot, ou les mots dans leur ordre,
_ce qui est besterie_, mais de se pénétrer de la marche de son auteur
pour la reproduire fidèlement; 4° de ne pas suivre indiscrètement,
ainsi que le font les écrivains des langues modernes non fixées, la
coutume d'emprunter des mots et des tours à la langue originale, au
lieu de se conformer aux tours et aux termes nationaux; 5° (et c'est,
selon Dolet, une règle principale d'où dépend le sort de tout écrit),
d'observer les nombres oratoires, c'est à dire de donner à ses
phrases le nombre et la période convenables au sujet; or, tout sujet
est susceptible de nombres et de périodes, ainsi que le témoignent
les histoires de Salluste et de César, aussi bien que les oraisons de
Marc-Tulle Cicéron.

Nous dirons peu de chose du second traité, celui de la Ponctuation,
cette matière, qui était neuve du temps de Dolet, étant épuisée de nos
jours après les judicieuses remarques de l'abbé d'Olivet et de ses
successeurs. Qui ne sait aujourd'hui l'usage et la place de l'incise ou
virgule, du comma ou deux points, du punctum ou point rond, du point
admiratif, de l'interrogatif et de la parenthèse? Le petit traité des
Accens est comme celui de la Ponctuation, très sensé, mais tout aussi
superflu maintenant. Il nous fournit pourtant une remarque à faire au
sujet de la suppression de l'apocope que nous imposa l'usage, et qu'il
faut regretter pour la commodité des poètes. L'apocope, dont la figure
est celle de l'apostrophe, avait pour effet d'ôter la voyelle ou la
syllabe muette de la fin d'un mot pour le rendre _plus rond et mieux
sonnant_. Exemples: Pri' pour prie, com' pour comme, recommand' pour
recommande, etc., etc. Une preuve que l'apocope était bonne à quelque
chose, c'est qu'on en a conservé l'effet dans certains mots, tels
qu'encor pour encore, tout en supprimant sa figure, et qu'on l'a même
entièrement gardée dans quelques cas, tels que grand'chose, grand'mère,
etc. Les langues ne s'enrichissent pas toujours en s'épurant.

Le poème du Genethliacum est touchant et bien pensé. On y voit un
tendre père, éprouvé par de longs malheurs, poursuivi par l'injuste
haine des méchans, se retremper dans la vertu, et signaler sa joie de
la naissance d'un fils chéri par des préceptes remplis de saine morale
et de haute philosophie.

    .........................................
    «........... Nec territus ullo
    »Portento, credes generari cuncta sagacis
    »Naturæ vi præstante, imperioque stupendo
    »Naturæque ejusdem dissolvi omnia jussu, etc., etc.»

    ............................................
    «Affranchi des terreurs qui suivent les prodiges,
    »Tu verras la nature, au dessus des prestiges,
    »Merveilleuse en puissance, en sagesse à la fois,
    »Tout former, tout dissoudre, et toujours par des lois, etc., etc.»

         *       *       *       *       *

    ........................................
    »Si tibi divitiæ multæ post fata parentum
    »Obvenient; non largus eas absume, nepotum
    »Exemplo; duris pater has sudoribus olim
    »Quæsiit; immenso quod partum est tempore, turpis
    »Non gula, non luxus, non damnosa alea perdat.
    »Sic utare tuo ut non indigeas alieno.
    »Re sine nullus eris, quamvis virtutibus aptus
    »Undique sis......, etc., etc.»
    «..........................Opum vi fama paratur, etc., etc.
    ............................................
    »..........................Sit tibi semper egenus
    »Charior ære: juva, poteris quoscumque petentes
    »A te subsidium, etc., etc. ............»
    ......................................
    «At si nulla tibi obvenient bona patria, quæstum
    »Non ideo facies turpem, nec lucra parabis
    »Ex damno alterius....................»
    «Non bene parta, brevi spatio labuntur et absunt, etc., etc.»
    «... Adulatorum facile tum eluseris artem,
    »Ac qui falsa refert de te narrata, repelles, etc., etc.
    »At vero uxorem, cum qua consortia vitæ
    »Sunt obeunda diu, solvendaque funere tantum,
    »Liberius tracta. Comes est, non serva, marito
    »Conjux, etc., etc.»

    .........................................
    «Si ton père en mourant t'a légué la richesse,
    Ne va pas, à la voix d'une folle jeunesse,
    Consommer, dans un jour, le travail de trente ans,
    Arrosé des sueurs de tes pauvres parens.
    N'engloutis pas ces fruits d'un labeur implacable
    Dans les hasards du jeu, du luxe et de la table:
    Use du tien de sorte à n'user point d'autrui.
    Les biens ont leur valeur, sans laquelle, aujourd'hui,
    Jamais rien ne seras, fusses-tu l'honneur même.
    La puissance de l'or fait le renom suprême!
    Pourtant que l'indigent te soit plus cher que l'or;
    Prompt à le secourir, ouvre-lui ton trésor.
    Que si la pauvreté t'est laissée en partage,
    Ne fais, pour en sortir, rien qui le ciel outrage;
    Que ton lucre, au prochain, ne coûte point de pleurs!
    Bien mal acquis s'envole et retombe en malheurs.
    Fuis l'adulation, le précepte est facile,
    Et ferme ton oreille aux faux amis de ville,
    Du mal qu'on dit de toi, conteurs intéressés.
    Rends ta moitié l'objet de tes soins empressés!
    La vie a fait vos nœuds: que la mort seule y touche!
    Sois ami pour ta femme, et non tyran farouche;
    C'est ta compagne et non ta servante, etc., etc....»

Suivent d'excellens préceptes pour se conduire dans la vie privée, dans
les emplois de magistrature, à la cour, à la guerre, profession dont il
détourne son fils par le tableau des mœurs violentes des guerriers de
son temps. Enfin,

      «Cum mors pallens ætate peracta
    »Instabit, non ægro animo communia perfer
    »Fata; nihil nobis damni mors invehit atrox,
    »Sed mala cuncta aufert miseris, et sidera pandit.
    »Tu ne crede, animos una cum corpore, lucis
    »Privari usura. In nobis cœlestis origo
    »Est quædam, post cassa manens, post cassa superstes
    »Corpora, et æterna se commotura vigore, etc., etc.»

La traduction en vers français de cet estimable poème n'a pas, à
beaucoup près, le mérite de l'original. Elle est plate, prosaïque et
pleine d'enjambemens désagréables. On se permet, il est vrai, plus
facilement, les enjambemens dans les vers de dix pieds, parce que le
mètre en est familier de sa nature; mais il y faut des bornes. Les
rimes d'ailleurs ne sont pas alternées. Il s'en trouve jusqu'à dix
masculines de suite, ce qui rend l'harmonie bien monotone. C'est ici
le cas de dire _traduttore, traditore_. Il suffit, pour juger du ton
général de cette traduction, de voir comme l'ami de Dolet a rendu les
beaux vers sur la mort que nous venons de citer:

    «La mort est bonne et nous prive du mal
    »Calamiteux: et puis nous donne entrée
    »Au ciel (le ciel des ames est contrée);
    »Prends doncq en gré, quand d'ici partiras,
    »Et par la mort droict au ciel t'en iras, etc., etc.»

Nous ne pensons pas qu'il y ait de l'orgueil à essayer de la traduction
suivante comme moins mauvaise; le lecteur en jugera.

    ... Et quand la pâle mort, de ton âge accompli
    Viendra trancher le cours; que ton cœur amolli
    N'écarte point sa faux au monde entier commune!
    A qui la connaît bien la mort n'est importune;
    C'est l'asile des maux, c'est la porte des cieux:
    Car ne va pas penser qu'en nous fermant les yeux
    Elle ferme à jamais notre ame à la lumière:
    L'homme remonte alors à sa source première.
    Il est, il est en lui, même au sein du tombeau,
    Un principe éternel, un éternel flambeau, etc., etc., etc.



LE RÉVEIL-MATIN DES COURTISANS,

OU

MOYENS LÉGITIMES

POUR PARVENIR A LA FAVEUR ET POUR S'Y MAINTENIR;

  Traduction françoise de l'espagnol de don Anthonio de Guevara,
    évesque de Mondoñedo, prédicateur et historiographe de
    Charles-Quint; par Sébastien Hardy, Parisien, receveur
    des Aydes et Tailles du Mans, seconde édition. A Paris,
    de l'imprimerie de Robert Estienne, pour Henri Sara, rue
    Saint-Jean-de-Latran, à l'enseigne de l'Alde. In-8 de 384 pages
    et 4 feuillets préliminaires. (Exemplaire de Gaignat.)

(1540--1623.)


Don Antoine de Guevara, moine franciscain de la province d'Alava, que
ses talens et sa piété recommandèrent auprès de Charles-Quint, mourut,
en 1544, évêque de Mondonedo. Les biographes et bibliographes citent
son Horloge des Princes, ses Épîtres dorées, ses Vies des empereurs
romains, ses poèmes du _Mépris de la court_, _de l'Amye de court_, _de
la parfaite Amye de court_, _de la Contre-Amye de court_, ainsi que
les traductions de ces divers ouvrages par les seigneurs de Gutery,
de Borderie, les sieurs d'Alaigre, Hécoet, Charles Fontaine, etc.,
etc., de l'an 1549 à 1556, et, chose étrange, ils ne disent mot de cet
écrit, la meilleure, la plus oubliée et la plus rare des productions de
l'auteur. Guevara composa ce traité qu'un auteur célèbre a faussement
qualifié de Manuel du Cloître plutôt que de la Cour, pour un favori de
Charles-Quint, modèle de grandeur d'ame et de loyauté, nommé Francisco
de Los Cobos, que l'empereur maria avec Marie de Mendoce, et fit grand
commandeur de Léon. L'ouvrage reçut, en Italie, les honneurs de la
traduction sous son titre primitif de _Aviso de favoriti e dottrina
de Corteggiani_. Le traducteur français Sébastien Hardy, auteur, en
1616, avec un sieur de Grieux, de Mémoires et Instructions pour le
fonds des rentes de l'Hôtel-de-Ville, changea ce titre raisonnable
contre un bizarre, je ne sais pourquoi, et dédia sa traduction à M. de
Flexelles, sieur du Plessis-du-Bois, conseiller du roi et secrétaire
des finances, dans une épître qui sent son receveur des Aides. Il dit
qu'en faisant l'éloge de son original _il ne craint pas de s'être
mécompté d'outre-moitié du juste prix_, en quoi il a raison. Du reste,
sa traduction paraît fidèle et elle est fort passablement écrite.

La devise de Guevara est celle-ci: _Posui finem curis--Spes et fortuna
valete_, que Sébastien Hardy rend de la manière suivante: Fortune et
espérances vaines,--adieu, j'ay mis fin à mes peines.

Avant d'arriver aux vingt chapitres dont se compose ce traité dans la
traduction, il faut recevoir dix enseignemens, puis franchir un long
prologue suivi d'un argument qui n'est pas court: les Espagnols ne vont
pas vite, et leurs lecteurs ont besoin de patience; mais la patience
reçoit avec eux son prix.--Parmi les enseignemens, le courtisan doit
retenir ceux qui suivent: Ne dites pas tout ce que vous savez; ne
découvrez pas tout ce que vous pensez; ne faites pas tout ce que vous
pourriez faire; ne prenez pas tout ce que vous pourriez prendre; ne
montrez pas toutes vos richesses.--Voici encore une sentence digne de
mémoire, tirée du prologue: «Ceux qui cherchent plus d'un ami n'ont
qu'à se rendre à la boucherie pour y acheter plusieurs cœurs.»--La
première leçon du livre est bien remarquable dans la bouche d'un homme
qui avait vécu sagement à la cour, et qui enseigne l'art d'y bien
vivre:--«Voulez-vous être heureux? dit-il, fuyez les cours!»--Ici
vient, à l'appui du conseil, un détail des misères et des embarras
qui assiègent le pauvre homme suivant la cour, soit en station, soit
en voyage, tels que de n'avoir ni repos, ni sommeil, ni liberté, fort
souvent point d'argent avec force obligation d'en donner aux valets du
prince, aux archers, aux muletiers, d'en prêter aux bons amis, d'en
dépenser pour soi en habits somptueux qu'il faut changer sans cesse;
que savons-nous encore, et cela d'ordinaire pour n'avoir pas même une
parole du maître, un regard du favori, un écu du trésorier, et se
voir assailli d'envieux qui vous croient puissant, et de cliens qui
vous somment de faire leur fortune. Mettez que vous ayez tant fait
que d'être un jour emplumé; voici tout d'abord les honnêtes cavaliers
et les honnêtes dames vous plumant, qui d'une aile, qui de l'autre.
Pour être calomnié, pour moqué, c'est le destin du courtisan, c'est sa
vie; il faut qu'il s'y résigne. S'il se tait, c'est un lourdaud; s'il
parle, c'est un importun; s'il dépense, on l'appelle prodigue; s'il est
ménager, avaricieux; s'il demeure au logis, hypocrite; s'il visite,
entremetteur; s'il est grandement suivi, ils disent qu'il est fol et
superbe; s'il mange seul, qu'il est honteux et misérable; conclusion
que de mille courtisans il n'y en a pas trois qui profitent.--Mais
aussi comment contenter les gens de cour? les loger à leur goût,
il n'y a pas moyen, d'autant qu'il faut loger non seulement leur
train, mais encore leur folie, et cela plus près du palais que de
l'église.--L'article des logemens occupe long-temps Guevara; c'est
que dans toute cour l'article est capital pour un homme qui veut s'y
pousser, et l'était surtout alors à la cour d'Espagne, si voyageuse
à dos de mules et de mulets, dans un pays si dépourvu, tellement que
le personnage dont chacun avait le plus affaire et qu'il fallait le
plus caresser était le grand-maréchal des logis du roi. Caressez donc,
Messieurs, flattez les officiers des logis, mais gardez-vous de hanter
les femmes et les filles de vos hôtes! c'est une trahison infame de le
faire. Passe pour gâter leurs meubles, leurs lits, leur linge, _abattre
les pots à bouquets, rompre les garde-fols, descarreler les planchers,
barbouiller les murailles et faire bruit dans la maison_; mais aborder
leurs femmes et leurs filles, cela mérite d'avoir le col tordu et
les mains coupées; lisez plutôt Suétone dans la vie de Jules-César,
Plutarque en son Traité du Mariage, et Macrobe en ses Saturnales.
«N'avez-vous donc pas à la cour assez de provisions de ce genre étalées
en toute saison?»--Cependant voulez-vous gagner la faveur du prince?
sachez lui plaire par le respect et l'à-propos; ensuite, mais en second
lieu, servez-le bien.

C'est une chose fragile que la faveur, et on ne la retrouve plus
quand une fois elle est échappée.--Quiconque a mis son prince en
colère ne doit plus compter sur sa faveur.--L'activité est bonne,
l'adresse bonne, la fourberie mauvaise, la vertu utile, la fortune
toute puissante.--Parlez peu souvent au prince; et pourquoi lui
parleriez-vous souvent? pour médire? il vous craindra; pour lui
donner avis secret? il ne vous croira pas; pour le conseiller? c'est
vanité qui le blessera; pour lui conter des balivernes? familiarité
choquante; pour le reprendre? il vous chassera; pour le flatter? il
vous méprisera; le plus sûr est donc de parler peu souvent à lui.
Quand vous vous y hasardez, que ce soit à l'oreille gauche, afin que
le prince ait toujours la main droite.--Ne sentez alors ni le vin,
ni l'ail.--Ne toussez ni ne crachez.--Point de gestes de tête, ni
de la main; point de remuement de barbe; on devient odieux par les
contraires. J'ajouterai à ces sages leçons de Guevara un important
précepte: En voiture, gare les jambes, et n'ayez ni nécessités, ni
inconvéniens, autrement c'est fait de vous.--Rire quand le prince
se gausse de quelqu'un; bon, bon: mais rire sans éclats, et ne pas
se gausser pareillement.--Soyez connu de tous ceux qui approchent
le prince; bien traité d'eux ou foulé aux pieds, n'importe; soyez
connu.--Point de presse à vous entremêler des hautes affaires; le
maître ne les confie qu'aux gens retenus.--Combattez vos ennemis, sans
laisser de leur parler ni de les saluer avec politesse, la cour est une
lice de chevaliers, non une arène de gladiateurs.--Il y a des hommes
simples à la cour qui prennent pour bons tous les avis qu'on leur
donne; erreur notable! la plupart de ces avis sont des embûches.--Il y
en a d'autres qui, pour être assidus, se font chenilles; autre erreur
notable!--Rien à gagner pour un courtisan à dîner fréquemment en ville,
le maître en serait jaloux.--Il convient d'être bien habillé et bien
suivi. Chicherie, mort du courtisan.--Ayez des mules bien pansées et
équipées, et ne manquez pas de proposer aux dames de les porter en
croupe au palais.--Il est bon de donner, parfois, _quelque pièce de
soye ou quelque bague de valeur aux huissiers du palais_; bon également
d'être courtois avec les dames. Quant à en servir une particulière,
cela n'est bon que si l'on a force plumes à perdre.--La présence
fréquente au manger et au lever du roi est d'excellent régime. C'en
est un très mauvais que de s'accoster des bouffons et des bavards.--A
la chasse, un fin courtisan court le roi, pendant que le roi court la
bête.--A table avec le roi, il prend moins plaisir à boire et à manger
qu'à se voir en si haut lieu.--Méprisez les méchans discours, afin de
mieux venger et plus sûrement vos injures.--Vos ennemis véritables,
ceux-là seuls qui sont dignes de vos traits, ne sont pas les mal disant
de vous, mais les mieux plaisant que vous.--Si vous apercevez quelque
buffet préparé dans un coin des appartemens du roi, n'en approchez pas,
car ce buffet n'est peut être ainsi disposé que pour donner aux mauvais
desseins, s'il y en avait, l'occasion de se manifester.--Suivez la
faction de vos pères dans cet empire des factions. Rien ne préjudicie
tant à la fortune des courtisans que d'en changer.--A la cour on ne
compte pas par individus, mais par familles.--Maintenant venons aux
favoris. Ils n'ont plus qu'à se maintenir, et pour ce, ils ne doivent
pas se troubler de l'envie qu'ils causent, car elle est inévitable.--Il
leur suffit de surveiller les envieux, de ne se mêler d'aucune
autre querelle que de celles du prince, d'expédier promptement les
affaires. On supporte les refus prompts et polis, jamais le silence
ni le dédain.--Qu'ils ne soient, aux gens, ni ingrats ni fâcheux;
qu'ils dirigent et contiennent leurs employés.--Un favori peut être
impunément, ce qu'à Dieu ne plaise toutefois, luxurieux, gourmand,
envieux, paresseux, colère; mais tôt ou tard, il paie chèrement la
superbe. _La braise ne se conserve que sous les cendres._--L'avarice
est dommageable au favori, vu que n'attachant que lui à sa richesse,
elle ne donne à sa richesse qu'un seul appui.--Qu'il mette une borne
à sa cupidité; car, outre que le cupide ne se désaltère pas plus que
l'hydropique, il arrive communément qu'une fois devenue bête grasse,
il sert au prince de festin.--Favoris, ne vous fiez pas trop sur votre
faveur; l'histoire vous le conseille! ne soyez point esclaves de ce
monde périssable; Dieu vous le défend.--Si vous voulez mourir gens de
bien, quittez la cour avant de vieillir!--Je ne puis mieux finir que
par ce grand trait l'analyse de cet ouvrage agréable et profond.



LYON MARCHANT.

  Satire françoise sur la comparaison de Paris, Rohan, Lyon,
    Orléans, et sur les choses mémorables, depuys l'an mil cinq
    cens vingt quatre, soubz allégories et énigmes, par personnages
    mystiques, jouée au collége de la Trinité, à Lyon, mil CCCCC
    XLI. On les vend à Lyon, en rue Merciere, par Pierre de Tours.
    (1 vol. in-12 gothique, de 27 feuillets.) M.D.XLII.

  Ce n'est pas le volume imprimé que nous possédons, mais une
    parfaite copie manuscrite, figurée, faite dans le XVIIIe
    siècle, de cette satire de Barthélemy Aneau, qui fut jouée à
    Lyon, en 1541, au collége de la Trinité, et imprimée aussi
    à Lyon, en 1542, par Pierre de Tours. L'imprimé, selon M.
    Brunet, n° 9899, est devenu si rare, qu'un exemplaire s'en
    est vendu 201 liv. chez le duc de la Vallière, et 210 liv.
    chez M. Gaignat. Notre copie, qui est unique, n'est donc guère
    moins précieuse que l'original; elle a, de plus, le mérite de
    renfermer, outre le Lyon Marchand, 1° l'Adventure du capitaine
    Tholosan, en 1541, avec cette devise: _Liberté plus que vie_;
    2° l'Adventure du Ramoneur envers dame Jeanne le Reste, belle
    Lyonnaise, Baiser libéral; 3° diverses Epigrammes latines
    et françoyses; 4° la Traduction d'une Épître de Cicéron à
    Octave, par Barthélemy Aneau, avec une Dédicace à Mellin de
    Saint-Gelais; 5° des Vers latins de Corneil Severe, docte
    romain, sur la mort de Cicéron, avec la traduction en vers
    françoys.

(1541-42--1750.)


La satire du Lyon marchant est une comparaison des avantages de la
ville de Lyon avec ceux des autres principales villes de France, telles
que Paris, Rouen et Orléans, où la palme est décernée à la première.

    Paris monté sur un cheval Rohan,
    Paris appreins aux amours plus qu'aux armes
    Divins corps nudz touljours veoir vouldroit bien,
    Mais en ayant ses pasteurs bons gens d'armes
    Pour estre grand et monté sur Rohan, etc., etc.
    ...................................
    Europe est grande et pleine de bonté;
    Aurelian est un fort chien couchant;
    Et Paris est dessus Rohan monté,
    Mais devant tous est le Lyon marchant.

Ce vers, qui termine la pièce préliminaire ou le prologue intitulé: _Le
cry des Monstres de la Satire_, devient comme le refrain de l'ouvrage.
Quant à la satire elle-même, elle offre une perpétuelle et obscure
allégorie où l'on voit figurer divers monstres et personnages fabuleux,
tels qu'un lion, Arion monté sur un dauphin, Vulcain, Aurélien
l'empereur, Paris monté sur un cheval rohan, Androdus, Europe, Ganimède
et la Vérité toute nue, qui devait être curieuse à voir sur le théâtre
du collége de la Trinité. Arion, sur son dauphin, ouvre la scène en
chantant sur le luth un lay _piteux et lamentable_; puis il jette son
instrument et se met à _plorer_ la mort du Dauphin, fils de François
Ier, otage de son père à Madrid; mort funeste attribuée au poison. Sur
ces entrefaites, Vulcan sort d'un souterrain, armé d'une serpentine
dont il tire un coup en criant: _Avez-vous peur?_... et oui vraiment
Paris a peur, Paris, qui dormait au pied du mont Ida; Androdus,
Ganimède et la Vérité, qui n'étaient pas loin, ont tous grande peur
à ce méchant tour de Vulcan. Ils accourent sur le théâtre _esbahis_.
«Hau! qu'est-ce celà?» dit Paris; à quoi Vulcan, toujours plaisant,
répond:

        C'est un coup de matines
    Que Vulcan sonne avec son gros beffroy, etc.

Allusion à l'attaque soudaine de Charles-Quint contre François Ier.--On
se doute bien que Lyon n'a pas peur:

    Hà faut-il craindre? oncq crainte n'esprouvay;
    Je me retire en mon fort jusqu'au fond, etc.

Là dessus Arion se met à raconter en vers ses longues infortunes
expliquées ensuite par la Vérité, d'où il suit qu'Arion, jeté en mer,
est le roi de France fait prisonnier à Pavie, par trahison. Puis
Lyon vient faire une sortie contre Henri VIII, au sujet des troubles
d'Angleterre. A son tour, Paris expose les fatals exploits du comte de
Nassau, en Picardie, et comme il battit en brèche la ville de Péronne.
Europe prend ensuite la parole pour déplorer les conquêtes du sultan
Soliman, menaçantes pour la chrétienté. Dans ce conflit de malheurs,
Paris, Lyon et Aurelian (Orléans) réclament l'honneur de défendre le
_cueur_ d'_Europe_, c'est à dire la France. Lyon dit que cet honneur
lui revient, en sa qualité de seul lion qui soit en France. Paris
fait valoir ses droits de capitale, étant _Paris sans pair_. Aurelian
observe qu'il a vaincu la reine de Palmyre. «_Et moy_, reprend Paris,
_ne suis-je pas Pâris le beau fils de Priam?_»

    Mais je (réplique Lyon), qui de nature
    Suis la plus noble et forte créature, etc.
    .......................................
    Voyez un peu tout ce qu'en dit cy Pline
    En naturelle histoire et discipline, etc., etc.

Paris, fatigué des vanteries de Lyon, lui coupe la parole avec ces mots:

    Pourquoy eus-tu donc peur des lansquenets,
    Quand d'Avignon, venant du camp du roy,
    Passoient par toy? etc., etc.

    LYON.

    ................ Ce ne fut pas moy,
    C'estoient un tas de dames et muguettes
    Qui avoient paour de ces longues braguettes, etc.

    PARIS.

    Plus excellent je suis.

    LYON.

                           Je n'en croy rien.

    PARIS.

    J'en croy la vérité.

    LYON.

                        Et moy aussi.

    AURELIAN.

    Allons donc la chercher, etc.

La Vérité sort aussitôt de terre, et dit: «_Veritas de terra orta est;
justitia de cœlo prospexit._» On lui demande de donner sa sentence, ce
qu'elle fait en ces termes, faisant à chaque ville sa part:

    Aurelian est de grand providence
    Pour obvier à fortune, etc.....
    Son esperit est conduit par prudence, etc., etc.
    ...................................
    Paris est beau, etc..................
    De tous les arts et sciences sachant,
    Très éloquent et en vers et en prose
    Mais devant tous est le Lyon marchant.
    Lyon marchant, assis en son hault trône,
    Ayant le chef de haults monts couronné
    Comme Corinthe est de deux mers, du Rhône
    Et de la Saône il est environné, etc., etc.
    ......................................
    Donc devant tous est le Lyon marchant.

Cela pouvait être vrai en 1541; il en est autrement en 1833.


Le petit poème, en l'honneur du capitaine Tholosan, nous apprend que
ce hardi gendarme mit à mort le séducteur de sa sœur, vint ensuite
du Piémont, son pays, en France, où il servit bravement François Ier
contre les Piémontais, finit par devenir insolent, se fit mettre en
prison à Lyon d'où il s'échappa violemment après avoir tué trois
geoliers; fut enfin repris et décapité. Conclusion que:

    S'il est captif maintenant en enfer,
    D'estre tué se garde Lucifer;
    S'il est au ciel, c'est un pays libere
    Dont départir jamais ne délibère.

L'_advanture_ du Ramoneur avec la dame Jeanne le Reste est écrite en
termes trop crus pour être rapportés; c'est assez qu'on sache que le
Ramoneur, surpris avec ladite dame par son galant, reçoit de lui, au
lieu de châtiment, un baiser et deux écus préparés pour madame le Reste.


Il n'y a rien à dire de la lettre fulminante de Cicéron à Octave,
écrite peu de temps avant de mourir, si ce n'est que la traduction en
est énergique dans sa gothicité. Elle est précédée du dixain suivant:

    Le cygne chante approchant de mort l'heure;
    Le porceau crie, ayant de mort doubtance;
    Le cerf legier mourir innocent pleure;
    L'homme gémit, craignant la conséquence;
    Ainsi chantant en douleur d'éloquence,
    Ainsi criant en exclamation,
    Ainsi plorant en triste affliction,
    Ainsi plaignant son innocente fin,
    Marc Ciceron, en dernière action,
    De cygne, porc, cerf et homme eut la fin.

Barthélemy Aneau, qualifié par La Croix du Maine de poète français et
latin, historien, jurisconsulte et orateur, naquit à Bourges vers le
commencement du XVIe siècle, fut professeur de rhétorique au collége
de la Trinité, à Lyon, et mourut misérablement en juin 1565; ayant été
massacré par le peuple comme protestant, sur le faux soupçon qu'une
pierre lancée, sur le Saint-Sacrement, de la maison qu'il habitait,
était partie de sa fenêtre au moment où passait la procession de la
Fête-Dieu. Il était lié avec Clément Marot, Mellin de Saint-Gellais,
etc. La traduction en vers des emblêmes d'Alciat est de lui. Sans doute
il avait le mérite d'une vaste érudition pour avoir été si estimé des
plus beaux esprits de son temps; mais, sans compter son plat mystère
de la nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il a composé tant
d'ouvrages pitoyables, selon la liste qu'en donne le P. Niceron, qu'on
ne saurait lui accorder un autre mérite: aussi n'en parlons-nous que
pour continuer la chaîne des idées et du goût des peuples dans les
divers âges de la littérature moderne.



LE SECOND ENFER

D'ETIENNE DOLET,

NATIF D'ORLÉANS,

  Qui sont certaines compositions faictes par lui mesme sur la
    justification de son emprisonnement. A Lyon, 1544, in-16.
    Réimprimé in-8 en 1 vol., à Paris, chez Tastu, 1830; Techener,
    éditeur, et tiré à cent vingt exemplaires seulement.

(1544--1830.)


Étienne Dolet, savant imprimeur de Lyon, naquit en 1500, à Orléans,
de parens riches et distingués. Sans être athée, comme on le disait,
sans être même précisément hérétique, il se fit, par la liberté de
ses discours et surtout par son goût pour la critique sévère, de
si grands ennemis, qu'il devint la victime des théologiens de son
temps et fut brûlé vif, à Paris, dans la place Maubert, le 3 août
1546. Son livre du _Second Enfer_ est d'une excessive rareté, des
deux éditions originales. La bibliothèque royale n'en possède aucun
exemplaire. La Mazarine n'en a qu'un seul de l'édition de Paris,
in-16, contenant 52 feuillets non paginés. Un amateur distingué, M.
le comte de Ganay, s'en est procuré un de l'édition de Lyon, laquelle
est paginée et d'un format plus élégant, également in-16. C'est sur
ces deux exemplaires qu'a été faite la belle réimpression de 1830 qui
déjà n'est plus commune dans le commerce. Le Second Enfer réimprimé
renferme: 1° des épîtres en vers adressées par l'auteur à ses meilleurs
amis, au roi François Ier, à M. le duc d'Orléans (Louis XII), à la
reine Marguerite de Navarre, au cardinal de Tournon, au cardinal de
Lorraine, à la duchesse d'Estampes, au parlement de Paris, aux chefs
de la justice de Lyon; 2° la traduction du dialogue attribué par les
uns à Platon, par les autres à Eschine, qui a pour titre _Axiochus_ et
pour interlocuteurs Socrate, Clinias et Axiochus; et la traduction d'un
autre dialogue de Platon intitulé _Hipparchus_ ou _de la convoitise de
l'Homme touchant la lucrative_; 3° un cantique en vers composé pendant
que Dolet était sous les verrous de la Conciergerie, _sur sa désolation
et sa consolation_. On a peine à imaginer, après avoir lu la traduction
de l'Axiochus, comment des juges purent être assez stupidement barbares
pour condamner Dolet au plus affreux des supplices à cette occasion.
Socrate, dans cet entretien, entreprend de rassurer Axiochus contre
la crainte de la mort, et dans ce but il ne lui fait pas seulement
l'exposé des misères de la vie humaine dans les diverses conditions,
il oppose à ce tableau tout moral la certitude de l'immortalité de
l'ame et l'espoir d'une éternité bienheureuse fondé sur la pratique
des vertus. Il est vrai que, dans un certain passage, Socrate rapporte
une raison de mépriser la mort, plus subtile que sensée: «La mort
n'est rien encore avant de frapper, dit-il, et quand elle a frappé
ce n'est plus rien, puisque son sujet n'a plus de sentiment.» Mais
d'abord Socrate ne donne pas cette raison de son fonds; il la tire d'un
certain _Prodicus_, et ne s'y arrête guère, pour passer sur-le-champ
aux espérances de la philosophie religieuse; ensuite, Socrate ou
Prodicus, Platon ou Eschine ne sont pas Étienne Dolet. Voilà cependant
pour quel motif apparent Dolet fut brûlé vif comme athée, relaps, à la
grande joie du peuple! C'est un crime judiciaire ineffaçable et honteux
pour la mémoire du prince qui l'a souffert. Mais Dolet méprisait les
arguties de la scolastique; il était fatigué des mots et allait droit
aux choses; il aimait passionnément Cicéron et Platon, et beaucoup plus
que Pierre Lombard, que Scot, qu'Angelus Odonus, l'anticicéronien; il
entrevoyait la prochaine émancipation des esprits et la favorisait;
enfin il était sincère, pauvre et hardi: pouvait-il échapper? c'est ce
que fait admirablement ressortir l'auteur anonyme d'un avant-propos
aussi chaleureusement écrit que bien pensé, intitulé: _Réhabilitation_,
dont notre réimpression est enrichie. On ne saurait lire cette courte
introduction sans être profondément ému. Gardons-nous de la croire
inutile aujourd'hui. La pitié pour de tels malheurs sera toujours de
saison, car il y aura toujours des hypocrites, des bourreaux et un
peuple pour les applaudir. La prose d'Étienne Dolet vaut mieux que
ses vers, sans offrir pourtant le mordant de celle de Henri Étienne;
la grace naïve et simple du style d'Amyot, ni la pittoresque vivacité
du langage de Montaigne; mais la hauteur des idées, la noblesse des
sentimens, le pathétique de la situation rachètent, dans ces vers,
l'incorrection et le prosaïsme. On en peut juger par les citations
suivantes:

    Quand on m'aura ou bruslé ou pendu,
    Mis sur la roue, et en quartiers fendu,
    Qu'en sera-t-il! ce sera un corps mort!
    Las! toutefois, n'aurait-on nul remord?
    .........................................
    Ung homme est-il de valeur si petite,
    Sitôt muni de science et vertu,
    Pour estre, ainsi qu'une paille ou festu,
    Anihilé? Fait-on si peu de compte
    D'ung noble esprit qui mainte aultre surmonte? etc., etc.

Et ailleurs:

    O que vertu a de puissance!
    O que fortune est imbécille!
    O comme vertu la mutile!
    Vertu n'est jamais inutile,
    Les effets en sont évidens;
    Ne plaignez doncq mes accidens,
    Amys, doulcement je les porte,
    Car vertu toujours me conforte.

Finissons par ces deux vers qu'il adressait aux Français et dirigeait
contre la Sorbonne qui voulait détruire l'imprimerie:

    C'est assez vescu en tenebres!
    Acquérir fault l'intelligence.

Une des devises de Dolet était celle-ci: _Durior est spectatæ virtutis
quam incognitæ conditio._ (La condition de la vertu est plus dure
aperçue qu'ignorée.)



MARGUERITES

DE LA

MARGUERITE DES PRINCESSES,

TRÈS ILLUSTRE ROYNE DE NAVARRE.

  A Lyon, par Jean de Tournes, M.D.XLVII. 2 vol. in-8.

(1546--47.)


Ces perles sont le recueil complet des Œuvres poétiques de la belle,
sensible et spirituelle Marguerite de Valois, sœur chérie de François
Ier; plus connue dans le monde littéraire et galant, par les contes
imités de Boccace, dits l'Heptaméron. Cette aimable princesse, née
en 1492, veuve du connétable duc d'Alençon, en 1525, peu après la
catastrophe de Pavie, alla consoler son auguste frère dans sa prison de
Madrid, fut ensuite remariée par lui, en 1527, à Henri d'Albret, roi de
Navarre, et mourut à 57 ans, dans le Bigorre, le 2 décembre 1549, vingt
mois et deux jours après ce frère qu'elle avait tant aimé, avec lequel
elle avait tant de rapports de caractère, de goûts et de sentimens.
Quelque mérite qu'on puisse trouver à ses écrits, il faut convenir que
son plus bel ouvrage fut cette Jeanne d'Albret, mère de notre Henri
IV, à qui la France doit son meilleur roi, et l'humanité, le modèle,
peut-être, de tous les rois. Nous rapporterons ici les différentes
pièces de son trésor poétique, dans l'ordre selon lequel son écuyer,
valet de chambre, Simon Sylvius, dit de la Haye, les a rangées, après
avoir obtenu, pour leur publication, un privilége du parlement de
Bordeaux, signé du président de Pontac, le 29 mars 1546.

  1°. LE MIROIR DE L'AME PÉCHERESSE, poème que la Sorbonne censura
    d'abord comme contenant des propositions qui se rapprochaient
    des sentimens des réformateurs. Il faut bien avoir des yeux
    de docteur pour découvrir des propositions mal sonnantes
    dans ce petit ouvrage où l'on retrouve sainte Thérèse plutôt
    que Calvin; qui respire la pénitence et le plus tendre amour
    de Dieu; dans lequel, enfin, la présence réelle n'est pas
    seulement professée par ces vers:

        «Me consolant par la réception
        »De vostre corps très digne et sacré sang;»

    mais encore où le sont, en mille endroits, les dogmes enseignés
    par l'Église, et qui n'est, à proprement parler, qu'une
    paraphrase de divers passages de l'Écriture sainte; témoin ce
    qui suit:

        ... Pareillement espouse me clamez
        En ce lieu-là, montrant que vous m'aimez
        Et m'appelez par vraie amour jalouse
        Vostre colombe aussi et votre espouse.
        Parquoy direz par amoureuse foy
        Qu'à vous je suis et vous estes à moy.
        Vous me nommez amye, espouse et belle;
        Si je le suis, vous m'avez faite telle;
        Las! vous plaist-il tels noms me départir?
        Dignes ils sont de faire un cœur partir,
        Mourir, brusler, par amour importable, etc., etc.

    Ce ton d'ascétisme passionné continue jusqu'à la fin; certes il
    y a loin de là aux emportemens de l'invective luthérienne, aux
    sarcasmes de l'ironie calviniste; mais quoi! plutôt que de ne
    pas trouver de matière à disputes, les docteurs en verraient
    sur le dos d'un antiphonier. Il est bien vrai que Marguerite de
    Valois avait, dans l'origine, reçu avec faveur les premières
    semences de la réforme; ainsi l'avait fait presque toute la
    cour, ainsi la plupart des beaux-esprits du temps. Cette
    réforme avait alors de si belles paroles à la bouche, tant
    de justes plaintes à former, tant de science et d'esprit, un
    style et des discours si clairs, et partant si supérieurs aux
    arguties de la scolastique expirante, que beaucoup de gens
    de bonne foi, que les chrétiens le plus orthodoxes pouvaient
    s'y laisser prendre et qu'un grand nombre y fut pris. La
    reine de Navarre goûta donc mieux d'abord Clément Marot que
    Schnarholtzius, Théodore de Bèze que l'abbé de Saint-Victor
    Lyset, Érasme que Pfeffercorn, André de Hutten que Gratius
    Ortuinus, etc. Le beau crime! François Ier lui-même en fut dans
    ce temps-là complice; mais, plus tard, quand le monde s'ébranla
    au nom de ces pacifiques évangélistes; quand on vit de toutes
    parts l'Eglise insultée, ses ministres menacés dans leurs biens
    et dans leurs personnes, le glaive tiré jusque sur la tête des
    princes et du pontife, et de téméraires novateurs soutenant,
    au nom de la raison, d'autres dogmes sacrés, avec des bûchers
    et des brigandages, les ames droites et honnêtes, les esprits
    sages et prévoyans, pour la plupart, s'arrêtèrent. Marguerite
    de Valois, des premières, fut de ce nombre, et dans tout état
    de cause, à quelque date de sa vie qu'il faille rapporter son
    _Miroir de l'ame pécheresse_, on ne saurait rien voir dans ce
    poème que de religieux et d'édifiant.

  2°. DISCORD ESTANT EN L'HOMME PAR LA CONTRARIÉTÉ DE L'ESPRIT ET
    DE LA CHAIR, ET PAIX PAR VIE SPIRITUELLE. Plus dévotieux que
    poétique.

  3°. ORAISON DE L'AME FIDÈLE A SON SEIGNEUR DIEU. Elle est
    beaucoup trop longue. En général la diffusion est le défaut
    de la Marguerite des Marguerites. Cependant le début de son
    oraison a de la majesté:

        Seigneur duquel le siége sont les cieux,
        Le marchepied, la terre et ces bas lieux,
        Qui, en tes bras, enclos le firmament,
        Qui est toujours nouveau, antique et vieux,
        Rien n'est caché au regard de tes yeux;
        Au fond du roc tu vois le diamant,
        Au fond d'enfer ton juste jugement,
        Au fond du ciel ta majesté reluire,
        Au fond du cœur le couvert pensement, etc., etc., etc.

    Le dernier vers est plein de passion:

        «Las! viens Jésus! car je languis d'amours!»

  4°. ORAISON DE NOSTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. On voit que, dans
    l'ordonnance de son édition, La Haye a fait passer toutes les
    œuvres spirituelles avant toute pièce profane. Cette marche
    est probablement contraire en général à l'ordre chronologique.

  5°. COMÉDIE DE LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST. Joseph et Marie,
    pour obéir à l'ordre d'Hérode, se rendent à Jérusalem. Arrivés
    à Bethléem, Marie se sent prise du mal d'enfant. Elle reçoit
    l'hospitalité dans une étable. Joseph va chercher à la ville
    ce qui est nécessaire. Pendant ce temps-là, Marie, assistée de
    Dieu et des anges, accouche d'un fils au milieu d'un concert
    céleste de louanges et de bénédictions. Joseph revient, trouve
    Marie mère d'un enfant adorable; il l'adore. Viennent trois
    bergers et trois bergères qui en font autant. Satan, attiré
    par ces adorations et ces cantiques, vient voir de quoi il
    s'agit et entre en grande fureur. Il fait de la métaphysique
    pour détourner les bergers de leur adoration; mais Dieu paraît,
    toujours avec un chœur d'anges, qui fait taire Satan, et la
    comédie finit.

  6°. COMÉDIE DE L'ADORATION DES TROIS ROIS A JÉSUS-CHRIST. Dieu
    le père ouvre la scène: il commande à Philosophie, Tribulation,
    Inspiration et Intelligence divine d'aller chercher les trois
    rois Balthasar, Melchior et Gaspard pour qu'ils viennent
    adorer l'enfant Jésus nouveau-né. Il ordonne aussi à ses
    anges d'envoyer aux trois princes une étoile pour les guider.
    Aussitôt dit, aussitôt fait. Les trois rois paraissent,
    cherchent l'enfant, sont quelque peu détournés par Hérode qui
    cherche aussi l'enfant avec ses docteurs pour le faire mourir;
    mais Dieu pare à tout inconvénient. Les trois rois trouvent
    celui qu'ils cherchaient et l'adorent pendant que les anges
    font chorus. Tout cela est d'une naïveté de diction presque
    ridicule. Il y a des choses qu'il faut laisser où elles sont,
    de peur de les gâter en les touchant.

  7°. COMÉDIE DES INNOCENS. On voit du moins une pensée dramatique
    dans cette pièce et même une pensée de génie. Hérode a commandé
    le meurtre de tous les enfans nouveau-nés, de peur de laisser
    vivre celui que les prophètes ont annoncé comme devant régner
    à Jérusalem. Dieu sait bien garantir son fils en le faisant
    emporter en Égypte par Joseph _son père putatif et Marie sa
    mère immaculée_. Le théâtre se remplit de mères avec leurs
    petits enfans. La nourrice du fils d'Hérode, par l'effet d'une
    méprise, obéit à la loi commune, ne se doutant, non plus que
    personne, de l'objet de cette réunion de tous les petits enfans
    de la Judée. Arrivent les soldats conduits par un farouche
    capitaine. Le signal est donné de tuer toutes ces innocentes
    créatures. Cris, lamentations, supplications des mères. La
    nourrice du petit Hérode a beau crier que son nourrisson est
    le fils du roi; la soldatesque a commencé, elle n'écoute rien,
    et l'enfant d'Hérode est massacré, quand Hérode tout d'un coup
    paraît triomphant. La nourrice court à lui et l'informe en
    pleurant de la fatale méprise. Alors le monstre entre dans un
    furieux désespoir, et Rachel met le comble à sa rage désespérée
    en lui apprenant que l'enfant Jésus est sauvé. Cependant les
    anges se réjouissent et chantent des cantiques au plus haut des
    cieux. Cette comédie est infiniment supérieure aux autres.

  8°. COMÉDIE DU DÉSERT. Dieu subvient, dans le désert, aux besoins
    de Joseph, de Marie et de l'enfant Jésus, en leur envoyant
    _Contemplation, Mémoire et Consolation_, escortées d'anges
    en nombre suffisant. Tout se passe en saints discours, fort
    ennuyeux, il faut bien le dire: c'est la plus triste comédie de
    Marguerite.

  9°. LE TRIOMPHE DE L'AGNEAU. C'est la victoire remportée par le
    Messie sur le péché originel. L'ouvrage est d'une longueur et
    d'une fadeur insupportables.

  10°. COMPLAINTE D'UN PRISONNIER. On sent que le Prisonnier n'est
    autre que François Ier. La complainte est touchante, mais n'est
    pas plus poétique pour cela.

  11°. CHANSONS SPIRITUELLES. La première fut composée pendant la
    dernière maladie du roi, Marguerite étant malade de son côté.
    Elle respire le plus vrai sentiment et une douce piété; elle
    s'adresse à Dieu:

        Las! celui que vous aimez tant
        Est détenu par maladie
        Qui rend son peuple mal content,
        Et moi envers vous si hardie.
        ..................................
        Puisqu'il vous plaist lui faire boire
        Votre calice de douleur,
        Donnez à nature victoire
        Sur son mal et nostre malheur!
        ................................
        Je regarde de tous costés
        Pour voir s'il n'arrive personne,
        Priant sans cesse n'en doutez
        Dieu, que santé à mon roi donne, etc., etc.

    La seconde chanson est faite après la mort du roi:

        Las! tant malheureuse je suis
        Que mon malheur dire ne puis
        Sinon qu'il est sans espérance.
        Désespoir est déjà à l'huis
        Pour me jeter au fond du puits
        Où n'a d'en saillir l'espérance, etc., etc.

    Autre Chanson:

        Je n'ay plus ni père, ni mère,
            Ni sœur, ni frère,
        Si non Dieu auquel j'espère, etc., etc.

  12°. L'HISTOIRE DES SATYRES ET NYMPHES DE DIANE. Ce petit poème
    a de l'agrément. Les faunes et les satyres y courent après
    les nymphes de Diane que le son des hautbois a imprudemment
    attirées près d'eux. Au moment de les atteindre, ils sont
    déçus dans leurs amoureux transports, et voient changer en
    saules cette troupe fugitive, à la prière d'une nymphe aimée
    de la chaste déesse. Moralité qui enseigne aux jeunes filles à
    fuir les plaisirs les plus innocens quand ils leur sont offerts
    par des hommes.

  13°. ÉPISTRE AU ROI SON FRÈRE, renfermant des vœux et des
    prières pour sa prospérité.

  14°. AUTRE ÉPISTRE DE LA MESME AU MESME, en lui envoyant un David
    pour ses étrennes. David y est proposé au roi comme modèle.

  15°. RÉPONSE DU ROI A SA SŒUR, en lui envoyant une saincte
    Catherine pour ses étrennes. François Ier y promet assistance à
    sa sœur, sans doute au sujet de la Navarre que Charles-Quint
    retenait malgré le traité de Noyon de 1519.

  16°. AUTRE ÉPISTRE DE LA REINE DE NAVARRE AU ROI, pour le
    complimenter du ravitaillement de Landrecy, en 1543; action
    brillante pour François qui commandait en personne une armée
    opposée à Charles-Quint. La lettre finit par ces vers:

        «De tous mes maulx reçeus auparavant
        »Je n'en sens plus, car mon roy est vivant.»

  17°. ÉPISTRE DE LA REINE DE NAVARRE AU ROI pour le féliciter de
    ce que ses sentimens se tournent vers la dévotion.

  18°. ÉPISTRE DE LA MÊME AU ROI DE NAVARRE, Henri d'Albret, son
    deuxième mari, pendant une maladie qui le retenait au lit.

        «Sera de cœur un Te Deum chanté,
        Le suppliant à vous et nous donner
        Grace et santé pour plus n'abandonner
        Celle qui veult, mesmes en paradis,
        Estre avec vous, et plus ne vous en dis.»

  19°. LES QUATRE DAMES ET LES QUATRE GENTILSHOMMES. La première
    dame est aimée et ne veut pas aimer à cause des tourmens dont
    l'amour est cause. Elle cherche à éloigner son amant, mais ses
    exhortations sont annulées par ces trois derniers vers qui sont
    bien jolis:

        Or n'esperez de me voir désormais;
        Car, pour la fin, je vous jure et promets
        Qu'autre que vous je n'aimerai jamais.

    La deuxième dame aime un trompeur; elle se lamente; toutefois
    elle forme le dessein de mourir plutôt que de renoncer à sa
    passion. La troisième dame, toute fidèle, cherche à guérir
    son jaloux amant de ses soupçons, et lui tient des discours,
    à cette fin, les plus tendres et les plus délicats du monde.
    La pièce est charmante et fort bien écrite pour le temps. La
    quatrième dame se répand en pleurs et gémissemens au sujet de
    l'abandon d'un perfide inconstant. Il y a trop de ressemblance
    entre ce quatrième cas et le deuxième. Passons aux quatre
    gentilshommes. Le premier, à force de respecter sa dame et de
    n'oser lui déclarer ses feux, s'en va mourir consumé. Enfin, au
    moment de mourir, il se déclare, le pauvre gentilhomme; mais il
    est bien tard. Le deuxième gentilhomme, favorisé de sa dame,
    en est si follement joyeux qu'il ne se peut tenir de conter
    son bonheur à sa belle avec toutes circonstances d'elle bien
    connues. S'il ne le conte pas à d'autres, il n'y a point de
    mal. Troisième gentilhomme. C'est un martyr qui trépasse des
    rigueurs de sa dame et veut au moins lui faire pitié avant son
    trépassement. Son cas est en effet pitoyable. Le quatrième et
    dernier gentilhomme fait à sa dame une déclaration d'amour en
    bonne et due forme; il en espère peu en ce monde vu la grande
    vertu _d'icelle dame_, mais il se rabat sur l'idée de la tenir
    embrassée en paradis. Voilà un amoureux qui sait attendre; Dieu
    veuille que tout lui vienne à point.

  20°. LA COMÉDIE. _Deux Filles, deux Mariées, la Vieille, le
    Vieillard et les quatre Hommes._ La scène s'ouvre par un
    dialogue entre deux Filles rieuses. La première parle contre
    l'amour, qui, dit-elle, rend esclave. La deuxième est d'un
    avis contraire et soutient que la liberté sans amour n'est
    bonne à rien. La dispute continue sur ce ton sans s'échauffer
    ni échauffer personne. Paraissent, à l'autre coin du théâtre,
    deux Mariées pleureuses: l'une se plaint d'être maltraitée de
    son mari; l'autre se dit plus malheureuse, étant jalouse avec
    sujet de l'être. Les deux couples s'abordent et se questionnent
    les uns les autres sur leurs rires et leurs doléances. Survient
    fort à point, pour juger, une Vieille qui a résisté à l'amour
    durant vingt ans, puis qui l'a servi vingt ans, après quoi elle
    a pleuré soixante ans son ami qu'elle a perdu. La Vieille a
    donc cent ans de compte fait et de l'expérience à proportion.
    Aussi la première Mariée, en la voyant, s'écrie-t-elle:

        «Voilà une dame authentique!
        »Quel habit! quel port! quel visage!»

    La deuxième Mariée répond:

        «Hélas! ma sœur, qu'elle est antique!»

    Et les deux Filles de s'écrier à leur tour:

        «Voilà une dame authentique!»

    La consultation se fait: disons en résumé que la Vieille
    conseille à la première Mariée de se consoler des boutades
    de son mari avec un bel oiseau, sans dire quel oiseau; à la
    jalouse de prendre son infidèle comme il vient et quand il
    vient; vu qu'un infidèle est fort, et qu'un mari fort vaut
    mieux qu'un mari mort. A l'égard des deux Filles, la Vieille
    prophétise, à celle qui paraît sans souci, qu'elle aimera trop,
    et à celle qui a plaidé pour l'amour, qu'elle se repentira de
    sa trop grande facilité. Personne jusqu'ici n'est content des
    discours de la Vieille, mais sitôt qu'à l'arrivée des quatre
    Hommes elle conseille aux quatre femmes de danser avec eux,
    tout le monde devient content; la danse commence et la comédie
    finit; comédie, non, mais causerie souvent très spirituelle.

  21°. FARCE DE TROP, PROU, PEU ET MOINS. Trop et Prou, après
    s'être annoncés au public en style énigmatique, se rencontrent,
    s'abordent, se confient leurs chagrins et voyagent ensemble.
    Ils voient venir à eux Peu et Moins qui sont d'une gaîté folle.
    Le dialogue s'établit entre eux, dialogue des plus plats, où
    l'on aperçoit que l'auteur veut montrer que pauvreté passe
    richesse. Cela est aisé à dire aux rois et reines.

  22°. LA COCHE (LA VOITURE). Le poète ou la poète (car nous
    pouvons bien dire _la poète_ au lieu _du poète_, puisque
    Marguerite dit _la coche_ au lieu _du coche_), la poète donc
    avise trois charmantes dames dans une belle prairie, lesquelles
    menaient un moult grand deuil et contestaient entre elles à
    qui avait le pire sort et le plus d'honneur. Voici les termes
    du débat: La première dame souffre de n'être pas aimée de son
    amant autant qu'elle l'aime. La deuxième dame ne veut pas
    satisfaire son amant de peur d'être éloignée de ses deux amies,
    et ce combat entre l'amour et l'amitié la tue. La troisième
    dame serait heureuse avec son amant adorable et adoré, mais
    elle souffre tant des douleurs de la première et de la seconde
    dame, que son propre bonheur s'en évanouit. Là dessus, la
    poète, interpellée de déclarer laquelle des trois dames mène le
    pire deuil avec le plus d'honneur, se récuse, et l'on convient
    d'en référer au roi François Ier, non pas sans doute en son
    conseil d'État, mais en sa cour d'amours. Voilà nos dolentes
    embarquées dans _la coche_ pour aller trouver Sa Majesté. Le
    poème finit avant que le roi soit informé. A défaut de décision
    royale, nous décidons que, des trois dolentes, la première est
    la seule malheureuse, et que les deux autres sont deux sottes.
    L'ouvrage est orné de jolies vignettes en bois.

  23°. L'UMBRE. Ingénieux et plein de passion. Marguerite, se
    comparant à l'ombre et son ami au corps, représente la plus
    intime et la plus parfaite union amoureuse.

  24°. LA MORT ET LA RÉSURRECTION D'AMOUR. Galanterie trop
    alambiquée.

  25°. CHANSONS.

  26°. ADIEUX DES DAMES DE LA REINE DE NAVARRE À LA PRINCESSE
    SA FILLE. On y voit en vers les adieux de mesdames de Grammont
    d'Artigaloube, de la Benestaye, de Clermont, du Breuil, de
    Saint-Pather, de la reine, de la sénéchale et de la petite
    Françoise.

  27°. DEUX ÉNIGMES indéchiffrables.



LE TRESPAS,

OBSÈQUES ET ENTERREMENT

  De très hault, très puissant et très magnanime François, par la
    grâce de Dieu, roy de France, très chrestien, premier de ce
    nom, prince clément, père des arts et sciences. Ensemble
    les deux Sermons funèbres prononcez esdites obséques, l'ung
    à Nostre Dame de Paris, l'aultre à Saint-Denis, en France.
    De l'imprimerie de Robert Estienne, imprimeur du roy, par
    commandement et privilége dudit seigneur. 1 vol. in-8 de 106
    pages.

(1547.)

Du Verdier dit que cet opuscule est de Pierre Chastel ou du Châtel,
évêque de Mâcon, dont Baluze a écrit la vie en latin, et le même qui
fit l'oraison funèbre de François Ier. Pierre Chastel ne fut pas
seulement éloquent et savant; il se signala par une douceur et une
charité remarquables dans ces temps de violence en matière de religion.
On ne peut oublier qu'il sauva une première fois, du bûcher, le
malheureux Étienne Dolet, en récitant la parabole de l'enfant prodigue.
Le Gallia christiana donne sur ce digne prélat les détails suivans: Il
s'était élevé par son mérite, avait été fait évêque de Tulle en 1539,
fut appelé au siége de Mâcon en 1544, siége qu'il occupa jusqu'en 1552.
François Ier, qui aimait passionnément l'entretien des hommes lettrés,
l'avait approché de sa personne en qualité de lecteur, d'aumônier et
de bibliothécaire, et le recevait journellement à sa table. Il devint
grand-aumônier, sous Henri II, en 1548, après la mort de Philippe de
Cossé, évêque de Coutances. Nous pensons qu'on le suivra avec intérêt
dans l'analyse que nous donnons de son récit et de ses deux discours
funèbres.

«Le dernier jour de mars MDXLVII, ledict seigneur estant au chasteau
de Rambouillet, aggravé de longue maladie qui se termina en flux de
ventre, après avoir parlé à Monseigneur le Dauphin, son filz unique,
et l'avoir instruict des affaires du royaume, luy avoir recommandé ses
bons serviteurs et officiers, s'estre très dévotement accusé et quasi
publiquement confessé de ses faultes et délicts, demandé et reçu tous
ses derniers sacremens comme prince très chrestien qu'il estoit de
nom et de faict: entre une et deux heures après-midi, rendit l'ame à
Dieu. Le corps duquel demoura, pour ledict jour, en son lit ordinaire,
jusques au lendemain vendredi matin qu'il fut délivré à ses médecins
et chirurgiens pour estre ouvert et vuidé ainsi que l'on a coustume
de faire en tel cas, etc., etc.» Le corps fut ensuite porté dans
l'abbaye de Haulte-Bruyère, près Rambouillet, où il fut gardé jusqu'au
11 avril, puis transféré à Saint-Cloud, dans la maison de l'évêque de
Paris (alors le cardinal du Bellay), où on le mit sur le lit de parade
en grande pompe. L'effigie du roi défunt était dressée dans une salle
voisine et les repas lui étaient servis par les grands officiers et
officiers simples, chaque jour, comme si le monarque eût été vivant.
Après onze jours, le corps fut mis dans la bière, et le grand deuil
commença. La chapelle ardente dura jusqu'au 21 mai, jour où le corps
fut amené à Nostre-Dame-des-Champs pour l'office solennel du cardinal
de Meudon. Ce premier convoi fut très pompeux. On y voyait quarante
archevêques ou évêques, les cardinaux de Ferrare, de Chastillon,
d'Amboise, d'Annebault, d'Armagnac, de Meudon, de Lenoncourt, du
Bellay, de Givry et de Tournon, ainsi que les princes du grand deuil,
MM. d'Enghien, de Vendôme, de Montpensier, de Longueville et le
marquis de Maine (Mayenne). Le 23 mai, dimanche, les obsèques furent
criées dans Paris en grand cortége des officiers et magistrats de la
ville, et le second convoi se rendit à Nostre-Dame-de-Paris, où il y
eut office célébré par le cardinal du Bellay, et oraison funèbre de
l'évêque de Mâcon. Dans ce convoi figurèrent les ambassadeurs du pape,
de l'empereur, de l'Angleterre, de l'Écosse, de Venise, de Ferrare et
de Mantoue, chacun d'eux conduit par un prélat à cheval. Le 24 mai,
troisième convoi, de Nostre-Dame de Paris à l'abbaye de Saint-Denys.
On marcha à pied jusqu'à Saint-Ladre, puis on monta à cheval _jusqu'à
la croix qui penche vers Saint-Denys_; et là, le cardinal du Bellay
remit le corps au cardinal de Bourbon, abbé de Saint-Denis. Même office
que la veille, et l'évêque de Mâcon y acheva l'oraison funèbre, après
quoi les cérémonies usitées pour l'enterrement terminèrent ces tristes
solennités. M. de Sédan apporta, dans le caveau, l'enseigne de la garde
des Suisses; M. de Chauvigny, celle des cent archers de la garde; M.
le Sénéchal d'Agenois, celle d'autres cent archers de la garde; M. de
Nançay, celle d'autres cent archers de la garde, répondant aux trois
compagnies des gardes du corps françaises des rois Bourbons; M. de
Lorges, celle des cent Écossais de la garde; M. de Canaples, celle
des cent gentilshommes de la garde; et M. de Boisy, celle d'autres
cent gentilshommes de la garde, dont chacun de ces seigneurs avait la
charge. Enfin l'amiral cria: _Le roi est mort_, cri répété trois fois
par le héraut d'armes. Il cria ensuite: _Vive le roi Henri, deuxième de
ce nom_, cri encore trois fois répété, puis la bannière de France fut
relevée par l'amiral, ainsi que les enseignes par les seigneurs qui en
avaient la charge, et l'on se sépara. N'omettons pas que les obsèques
des deux fils de François Ier, morts avant lui, se firent en même temps
que les siennes.

ORAISON FUNÈBRE.--Dans la première partie, prononcée le 23 mai, à
Notre-Dame-de-Paris, l'orateur prend pour texte ce verset du Psalmiste:
_Humiliata est in pulvere anima nostra; conglutinatus in terra
venter noster. Notre ame a été humiliée dans la poussière, et notre
corps confondu avec la terre._ Après un long exorde sur la vanité
des grandeurs humaines et la brièveté de la vie, il entre dans son
sujet, qui est de célébrer les vertus, les hauts faits, et surtout la
pieuse mort du roi. Pierre Chastel commence son récit oratoire par
de touchantes expressions de sa propre douleur. Il loue ensuite son
héros de sa douceur envers ses serviteurs, de sa générosité envers
ses ennemis, de la loyauté de son caractère, de sa modération dans
la fortune prospère, comme de sa constance dans les revers, _telle_,
dit-il, _que l'on ne l'a jamais vu en la prospérité s'eslever, ni
en adversité se rendre_. Il relève également la solide érudition du
roi, son goût éclairé pour les lettres et les arts; puis, parcourant
toute la suite de ses actions militaires, il tire un heureux parti
de sa défaite et de sa captivité de Pavie, et, dans l'impossibilité
de montrer des victoires constantes, puisque François Ier fut plus
souvent vaincu que vainqueur, il le compare à Fabius Maximus, en disant
qu'il fut _le bouclier de la France encore plus que Fabius ne l'avoit
esté de Rome_. Mais c'est au tableau des derniers momens du roi que
l'orateur s'étend et triomphe. Sa communion, onze jours avant sa mort,
si courageuse et si édifiante, le noble et public aveu qu'il fit de ses
fautes, les trois bénédictions qu'il donna au Dauphin dans le cours
de ces onze cruelles journées, les conseils judicieux qui précédèrent
ces bénédictions, la dernière et fatale opération qu'il subit deux
jours avant d'expirer, ses adieux à ses serviteurs, son ardeur de se
réunir à Dieu par la mort, et enfin l'instant suprême qui mit fin à sa
brillante carrière, fournissent au panégyriste sacré des mouvemens et
une péroraison très pathétiques. «Enfin, s'écrie l'évêque de Mâcon,
avec bien grand'peine, il dict pour la dernière fois: _Jésus!_ et se
retournant devers nous, il nous dict, ainsy qu'il put dire, qu'il
avoit prononcé le nom de Jésus. Hélas! il me semble que j'aye encores
résonnant en mes oreilles le son de sa voix mourante et languissante,
qui disoit: je l'ay dict, je l'ay dict _Jésus!_ et après la parolle et
la veue perdue, il fit certains signes de la croix sur son lict.....
sur quoy il rendist l'esperit à Dieu.--O royaume de France chrestien et
catholique destitué de sa glorieuse et fructueuse vie: peuple, noblesse
et justice de France, desquels il a continué l'amour et la mémoire
jusques à la mort: ministres de l'Eglise catholique qu'il a tenus et
défendus en l'authorité de l'ordre hiérarchique de l'église militante,
ne debvez-vous avoir perpétuelle mémoire et prier continuellement pour
luy? Eglise triomphante, saincts et sainctes, apostres, évangélistes,
prophètes, martyrs, et vous, glorieuse mère de Dieu, desquels il a
soutenu, observé, honoré la vénération, priez, intercédez pour luy!
et vous, Seigneur Jésus-Christ..., méditateur..., recevez l'ame de ce
sang royal, et présentez à vostre père cette conqueste de vostre croix!
_Amen._» La seconde partie a moins de chaleur. La matière prêtait moins
à l'éloquence. Ici l'orateur prend pour texte le verset du psaume 43:
_Exurge, Domine, adjuva nos et redime nos propter nomen tuum_. Il
quitte le ton de la douleur, se la reproche comme une impiété, et ne
veut plus considérer, dans la mort du roi, que son triomphe éternel.
Suivent de longs développemens de cette pensée pieuse, que la vie est
un danger ou même un malheur, et qu'une mort sainte est le vrai bonheur
de l'homme. Tout le sermon (car ce dernier discours est un sermon
plutôt qu'une oraison funèbre) roule sur cette seule pensée. L'orateur
épuisé ne se soutient qu'à force de citations sacrées; j'en ai compté
115, dont plusieurs tiennent toute une page, en sorte que cette seconde
partie n'est guère qu'un long texte traduit. Mais cela même était
fort du goût du temps et prouve beaucoup de science théologique et de
puissance de mémoire. Pierre du Chastel n'était pas seulement un homme
vertueux, éloquent et savant; il eut encore toute la prudence d'un fin
politique dans la grande guerre de l'Église contre la réforme, et usa,
dans l'occasion, de sages tempéramens. Ainsi, quand la Faculté de Paris
condamna la fameuse Bible dite de Léon de Juda, imprimée par Robert
Étienne, en 1545, avec les notes de Vatable, il défendit cet important
travail, appuyé de l'autorité des docteurs de Salamanque qui l'avaient
fait réimprimer, et ne voulut pas que les lettres sacrées et profanes
fussent compromises par la flétrissure de si savans hommes.



LA SAULSAYE,

ÉGLOGUE DE LA VIE SOLITAIRE.

  A Lyon, par Jean de Tournes, 1547, 1 vol. in-8, fig. en bois,
    réimprimé in-8, avec les figures, à 25 exempl., dont 20
    seulement sur papier vélin, le 16 mars 1829. A Aix, en
    Provence, par Pontier, fils aîné.

(1547-1829.)


Si l'on s'en rapporte au nouvel éditeur de cette églogue, elle est
due à Maurice de Sève ou Scève, descendant de l'ancienne maison des
marquis de Sceva, qui vint s'établir, du Piémont, dans le Lyonnais, au
XVIe siècle. Un amour malheureux, sans doute, dicta cette complainte;
car c'est une complainte dialoguée plutôt qu'une bergerie, encore
que les interlocuteurs Antire et Philerme soient des bergers. Le
pauvre Philerme a quitté, Dieu sait pourquoi, sa maîtresse Doris qui
le tenait en liesse et contentement, et s'est attaché à la cruelle
Belline qui, par ses rigueurs, le fait mourir à petit feu. Vainement
il se voue à toutes les fontaines magiques d'Argire et de Selemnon
(Célemnus) qui font oublier l'objet aimé; il boit en vain _de ses
boucs l'urine puante--entremeslée avec nerte odorante_ (ce qui, par
parenthèse, est un fort vilain remède); son ardeur et son tourment ne
font qu'augmenter. Il essaie de la solitude et va s'égarant, tantôt
sur les bords où le Rhône et la Saône marient leurs ondes, tantôt
dans une saulsaye voisine émaillée de fleurs. Quelquefois il s'amuse
_à voir du ciel les mouvemens divers, et le discours de la lune
croissante;--s'elle sera proffitable ou nuisante_. D'autres fois il
dort et fait fort bien, car le sommeil adoucit tous les maux; mais,
au sein de la contemplation, sur les rives fleuries, au dormir, au
réveil, toujours son cœur est déchiré. Antire ne sait que faire à
cela; cependant il discourt et se met à raconter à son ami l'histoire
suivante pour l'éloigner de sa saulsaye chérie. Un jour des faunes
et des sylvains se délassaient à jouer de la flûte en ce lieu. De
jeunes nymphes les entendirent et s'approchèrent. Les flûteurs leur
proposèrent de danser; elles le voulurent bien. O faiblesse imprudente!
voilà ces faunes et ces sylvains effrontés qui forment des entreprises
téméraires; les nymphes n'eurent que le temps de fuir vers la Saône et
d'invoquer le dieu Arar qui les transforma en saules. Depuis ce jour,
ceux qui fréquentent cette saulsaye funeste se consument en vœux
impuissans. Philerme, là dessus, demande conseil à Antire. Antire lui
conseille d'acquérir de grands biens. Philerme répond que les plus
riches ne sont pas les moins amoureux. Antire persiste à détourner son
ami de la vie solitaire, et lui fait un triste tableau de la solitude
au milieu de la glace et des tempêtes de l'hiver, alors que la nature
semble devoir mourir. Philerme oppose à ce tableau celui des mécomptes
de la vie du monde au milieu des cités. Ce plaidoyer contradictoire
dure ainsi trop long-temps, après quoi l'amant malheureux y met un
terme par un éloge de la vie pastorale qui n'est pas sans trace, et qui
finit par cette conclusion imitée de Virgile:

    Quant à toy ceste nuict dormiras
    Avecques moy et demain t'en iras.
    . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Prends le bissac et la bouteille ensemble,
    Et puis irons dormir si bon te semble:
    Car la nuict vient qui desja nous encombre.
    Voy tout autour le Daulphiné à l'ombre
    Pour le soleil qui de là la rivière
    S'en va coucher oultre le mont Fourvière, etc.

O Théocrite! ce n'est pas là votre idylle _de l'Enchanteresse_: Lune
vénérable, racontez mes amours, etc., etc.



LES DISCOURS FANTASTIQUES

DE

JUSTIN TONNELIER;

  Composés en italien par Jean-Baptiste Gelli, académicien
    florentin, et nouvellement traduits en français par C. D. K. P.
    (Claude de Kerquifinen, Parisien). 1 vol in-8 de 348 pages. A
    Lyon, à la Salamandre. M.D.LXVI.

(1548-1566.)


L'édition originale de ces dialogues censurés parut in-8°, à Florence,
en 1548, comme le dit M. Brunet, et non en 1549, ainsi que le prétend
l'abbé Ladvocat. Elle porte le titre de _Capricci del Bottaio_.
Jean-Baptiste Gelli ou Gello, auteur de cet ouvrage et de plusieurs
autres, entre lesquels on distingue la Circé, était un cordonnier de
Florence d'un esprit supérieur, qui, sans jamais quitter son métier,
fut reçu, vers l'année 1540, membre de l'académie florentine _degli
umidi_, et mourut en 1563. Les bibliographes s'accordent à regarder
le sieur de Kerquifinen comme le traducteur de ces caprices; mais
oserai-je énoncer une opinion nouvelle à cet égard? le vrai nom du
traducteur est autre. Il faut en chercher un qui convienne mieux à un
Parisien que celui de Kerquifinen, lequel est Breton. Ne serait-ce pas
ce même Denys Sauvage, traducteur de la Circé, caché alors sous le nom
du sieur du Parc, Champenois, qui serait l'interprète du tonnelier?
nous le pensons sans l'affirmer. Quoi qu'il en soit, ces dialogues
entre le tonnelier Justin et son ame sont au nombre de dix. Gello
raconte que Justin, dans sa vieillesse, s'entretenant tout haut et sans
réserve avec lui-même, fournit à son insu l'occasion à maître Bindo,
notaire, de surprendre ses secrets et de les transcrire; et que lui,
Gello, les a publiés sur une copie tombée, par hasard, entre ses mains.
Voilà bien des précautions pour un livre de morale et de métaphysique.
La raison s'en verra dans l'exposé du livre.


PREMIER DISCOURS.

Justin est d'abord effrayé d'entendre une voix intérieure qui se
lamente et gémit de n'avoir point de repos après soixante ans d'une vie
enchaînée au travail par l'appât d'un profit misérable.--Qui es-tu,
pleureuse?--Je suis ton ame.--Et moi, à ce compte, qui suis-je?--Avec
moi, tu es Justin; sans moi, tu ne serais qu'un mort.--Ah! ma chère
ame, reste avec moi, puisqu'il est ainsi.--Je le veux de grand cœur;
mais fais attention de ne me point chasser.--Te chasser? Dieu m'en
préserve!--En ce cas, sois sobre; vis honnêtement; ne t'échine pas
comme tu fais, et laisse-moi un peu de repos; songe à moi plus que
tu n'as fait jusqu'ici.--Je n'y manquerai pas, mon ame; mais toi,
instruis-moi de ce qui convient pour que nous demeurions ensemble plus
long-temps que n'a vécu Mathusalem.--Je t'en dirai davantage demain. Le
jour se lève, adieu.--Quoi, tu me quittes? je vais donc mourir.--Non;
n'aie pas peur; je t'aime autant que tu m'aimes, et je m'éloigne pour
un petit, sans te quitter tout à fait.


DEUXIÈME DISCOURS.

Justin, allume ta chandelle. Je vais t'entretenir, et pour me
faire mieux connaître de toi, prendre une figure aériforme, comme
Jésus-Christ lors de son ascension.--Dea, ne va pas me laisser, au
moins!--Hé! non, butor; ne crains rien.--J'aurais bien vécu sans
tous ces beaux enseignemens, les bêtes vivent bien sans cela.--Quoi?
tu consentirais à vivre encore cinquante ans comme une bête plutôt
que dix ans avec de l'intelligence?--Oui, dea!--C'est que la partie
animale parle par ta bouche; à ta place je tiendrais un autre
langage.--J'en doute.--Tu en doutes parce que tu ne m'as jamais prise
pour maîtresse, mais bien pour servante. Si tu avais agi autrement,
tu serais aujourd'hui, tel que saint Paul, estimant la sagesse
plus que la vie.--Baste! tu parles bien aisément de la mort; et
j'en vois tous les jours, comme toi, qui changent de langage à son
approche. D'ailleurs le Sauveur en a bien eu peur dans le jardin des
Olives.--Ignorant! c'était pour montrer qu'il était homme: mais ce
n'est pas de cela qu'il s'agit. Tu es vieux, triste et souffrant, et
tu ne veux pas finir?--Non, non: c'est assez me pincer le nez pour me
faire éternuer, je ne veux pas finir.--Tu es un aveugle.--D'autres le
sont que moi, et vraiment il semble que plus nous devenons caducs,
plus nous rechignons à mourir.--Pourquoi cela, Justin?--Parce que
nous avons eu loisir de prendre racine en terre aussi bien que les
arbres.--Non.--En ce cas, c'est parce qu'ayant l'expérience du prix de
la vie que n'ont pas les jeunes, nous en sommes moins dépensiers.--Pas
davantage.--Alors, mon ame, dis-moi donc par quelle raison.--Par la
raison que les vieillards ont moins de foi en Dieu et en l'autre vie
que les jeunes gens. Par la raison qu'il en est des hommes comme des
oiseaux qu'on prend d'autant plus facilement à la glu qu'ils sont plus
petits.--Il est vrai: je me souviens qu'étant petit je pleurais au
sermon, et que je croyais tout ce qu'on prêchait. Maintenant se sauve
qui pourra, je ne songe qu'à vivre. Mais, mon ame, voilà une vérité
qui tombe à plat sur ta tête.--Dis plutôt sur la tienne, puisque _les
idées ne m'arrivent que par tes sens_. Or tu as tant caressé ces sens
grossiers que je n'ai plus le goût des choses saintes.--Tant pis;
c'est ta faute. Puisque tu es l'ame, tu devais garder ta dignité
d'ame et me rendre la mienne.--J'y fais ce que je peux; mais étant
retenue dans les liens de ton corps avide de sensualités, je ne peux
rien. Il n'est pas moins certain que la mort n'est pas griève au vrai
fidèle.--Elle sera toujours griève à beaucoup de gens, voire à beaucoup
de papes.--Comment? qu'oses-tu dire?--Je dis ce que je sais.--Tu crois
bonnement, Justin, qu'il y ait bon nombre de ces mécréans qui vivent à
grand soulas, sans remords, comme cette vertueuse femme de Gênes qui,
au sac de la ville, s'écriait: _Dieu soit loué de ces violateurs! j'en
prendrai cette fois mon saoul sans péché._--Oui, je le crois, et j'en
citerais mille, sans compter le médecin Jean de Cannes, Namin le Gros
et Lucian l'orfèvre.--Laisse-là ces méchans qui tiennent plus de la
brute que de l'homme, et rappelle-toi qu'il en est d'autres qui, pour
avoir conservé, dans l'incrédulité même, des sentimens d'honneur et de
justice, sont touchés de Dieu en mourant, et reçus à miséricorde. Mais,
Justin, souffle ta chandelle; la nuit va finir, il te faut mettre à
l'ouvrage.--Dea! que vois-je? que tu es belle, mon ame; approche, que
je te baise.--Imbécille! tu ne saurais me toucher puisque je n'ai pas
de solidité; je suis un corps simple, entends-tu?--En ce cas tu n'es
rien.--Belle conséquence! n'y a-t-il que les solides qui soient des
corps?--Madame ma chère ame, je n'entends mot à vos fanfreluches, et je
croirai toujours qu'il n'y a rien dans une bouteille vide.--C'est que
tu es un ignorant: mais; tiens, Justin, sois sûr qu'il ne peut exister
de vide, et que tout se touche dans la nature.--Je ne te comprends
pas.--Remettons la chose à demain, je te la ferai comprendre.--A demain
donc.


TROISIÈME DISCOURS.

La conversation de la veille prend un autre cours le lendemain. L'ame
querelle Justin de ce qu'il l'a forcée, durant soixante ans, à végéter
entre des tonneaux et des galoches, au lieu de la laisser librement
contempler la vérité, dont la recherche est la fin de l'homme. Justin
se défend par la considération de la nécessité. Où en serait le monde
avec ses contemplateurs, sans les arts et sans les métiers mécaniques?
L'ame insiste et prouve à Justin qu'avec un peu de bonne volonté il eût
facilement fait la part de la contemplation et celle du métier; elle
le désabuse de l'opinion vulgaire que l'étude est difficile, et comme
inaccessible au commun des hommes.--D'où vient donc que les maîtres
nous la représentent telle?--Je te l'apprendrai dans notre prochain
entretien.


QUATRIÈME DISCOURS.

L'ame essaie de faire entendre à Justin comment elle est unie à lui,
distincte de lui, et pourtant immatérielle. Justin n'entend pas. L'ame
redouble ses efforts et développe la doctrine orthodoxe touchant
l'existence des esprits, des démons, des sorciers, etc., etc. Justin
n'entend pas davantage et remet la conversation sur le chapitre de
la veille, à savoir pourquoi les savans rendent l'étude des sciences
si pénible. L'ame attribue ce mal à la méchanceté. Sortie contre les
prélats, les docteurs, et aussi contre la jeunesse dissolue de ce
temps, contre l'oisiveté, contre l'envie des lettrés qui redoutent
l'instruction du vulgaire. Critique de divers livres alors fameux,
tels que celui des Trois Chastetés, les dialogues de la Courtisane et
de l'Usure, etc., etc. Satire de la pédanterie des grammairiens qui
dédaignent la langue vulgaire.--Vois-tu, Justin, les pédans craignent
toujours qu'on leur ôte le masque du visage et qu'on les empêche
d'amuser le monde avec des vessies pleines de pois sonnans. Mais leur
temps est passé. On va montrer incessamment leur bec jaune. Il faut
toutefois excepter de l'anathème les savans, tels que Constantin
Lascaris, lequel avait la bonne foi d'avouer, sur la place de Florence,
que le Décaméron de Jean Boccace valait bien les meilleurs écrits des
premiers poètes grecs. Eloge de la langue toscane. Défense du Dante
contre ceux qui lui reprochent de la dureté. Ce grand esprit a plus
fait en créant le toscan que Pétrarque en le polissant.


CINQUIÈME DISCOURS.

On entend sonner la cloche de Sainte-Croix. Justin en a les oreilles
étourdies.--C'est un mauvais voisinage qu'une moinerie, dit-il; outre
que son ombre est dangereuse aux gens mariés, faisant engrosser les
femmes. Ces bons pères nous réveillent à minuit pour sonner les
matines, et n'en dorment que mieux, vu leur maxime que _matines bien
sonnées sont à demi dites_. Ce trait lancé en passant, le dialogue
recommence. L'ame de Justin l'exhorte à se contenter de sa condition
par la vue des désirs insatiables des grands et des riches du monde.
Ce propos conduit l'ame à déclarer que tous les hommes ont leur grain
de folie en tête. La conversation retombe ensuite sur les langues,
sur la manière dont elles se forment, se polissent et se répandent.
Les langues s'engendrent les unes des autres. C'est pourquoi ceux qui
aiment leur pays doivent s'étudier à prendre, dans les langues mortes,
ce qu'elles ont de meilleur pour l'appliquer à leur langue maternelle,
au lieu de s'évertuer à parler ces langues mortes, chose qu'ils font
toujours fort mal. Eloge des traductions. Par leur moyen, les saintes
Ecritures seraient mieux connues, et les préceptes de la religion mieux
pratiqués. On devrait prier Dieu en langue vulgaire. S'il n'en a pas
été ainsi dans l'origine, c'est qu'il n'y avait, hors du grec et du
latin, qu'une confusion de langages barbares, et non une langue polie
dans l'Europe moderne quand le christianisme y pénétra. Aujourd'hui que
cette nécessité du latin n'est plus que dans l'esprit avare, inquiet,
charlatan et envieux des moines qui veulent débiter l'Evangile comme
une marchandise à eux seuls appartenant, on en devrait finir avec cette
coutume. Les avocats, les juges ont imité les prêtres, et tenu, à
l'aide d'un mauvais latin, les lois sous le boisseau. Il est temps de
lever ce couvercle. Mais, mon ame, que diront les puissans? Ne vont-ils
pas nous excommunier?--Justin, ce n'est plus l'heure des foudres
sacerdotales, mon ami. Respectons les bons prêtres; mais ne craignons
plus de blâmer les mauvais, de nous éclairer et de proclamer la vérité
en toutes choses.


SIXIÈME DISCOURS.

L'ame de Justin se réveille après une nuit passée dans la
contemplation; nuit délicieuse, qu'elle doit à ce que Justin a vécu
sobrement, et peu soupé la veille. Justin l'aborde dans cet état,
reçoit d'elle des félicitations sur sa tempérance; et, tout fier
d'avoir procuré de si bons momens à sa compagne, lui demande comment il
a pu exercer cette influence heureuse sur une substance immatérielle.
L'ame avertit Justin que ce sont là de grands mystères, expliqués
autant de fois diversement qu'il s'est présenté de philosophes
interprétateurs, et que le plus court est de se soumettre humblement à
la foi chrétienne, source des vraies vertus et du vrai bonheur en cette
vie comme en l'autre. Toutefois, elle consent à instruire son curieux
des systèmes différens que la science humaine a risqués sur cette
matière. On les peut, dit-elle, ranger en deux principales divisions,
représentées, l'une par la secte de Platon, dite des académiciens,
qui tenait l'ame pour éternelle, participant de l'essence divine, et
infusée dans le corps humain, en vertu de la toute-puissance et de
l'infinie bonté du Dieu très grand; l'autre, par la secte d'Aristote,
dite des péripatéticiens, qui croyaient l'ame formée en même temps
que le corps; d'où quelques uns des siens prétendent qu'il la fait
matérielle et mortelle, et quelques autres ne laissent pas de la
juger immortelle, selon leur patron; tous pouvant également soutenir
leur thèse, attendu qu'Aristote ne s'est guère expliqué là dessus,
_frappant tantôt sur le cerceau, tantôt sur le muid_. A vrai dire,
Aristote, sur ce point, rappelle celui-là, qu'une certaine femme
consultait pour savoir si elle se devait marier, et qui répondait:
_Mariez-vous, ne vous mariez pas_, selon que la femme lui présentait
les avantages ou les inconvéniens du mariage; en sorte que l'on doit
conjecturer que ce philosophe n'avait point d'idée assurée de la nature
de l'ame, et que, s'il n'osait avouer son doute à cet égard, c'est que
l'orgueil le retenait, comme cela s'est vu des philosophes de tous
les temps, témoin messieurs les théologiens scolastiques, lesquels,
oubliant que les dogmes chrétiens sont chose de foi non soumises
aux règles naturelles de la raison, s'avisent tous les jours de les
vouloir prouver par belles propositions et beaux argumens subtils;
aussi sont-ils maintenant à l'encan pour du papier blanc, grâce aux
luthériens: mais revenons à Platon. De ce que l'ame, selon lui, était
éternelle et d'essence divine, il en inférait qu'elle avait en elle
la parfaite lumière, et que les erreurs où le corps la faisait tomber
se dissipant par la réflexion et par la mort, elle retournait à son
premier état parfait, n'apprenant ainsi rien de nouveau, et ne faisant
du tout que se ressouvenir: doctrine si belle et si ingénieuse, qu'elle
a été cause que saint Augustin a trébuché, et qu'Origène a failli.--A
ce compte, mon ame, ils ont damné Origène aussi bien que notre Mathieu
Paulmier?--Sans doute, Justin; mais Dieu n'aura pas pris garde à leur
jugement, parce qu'il ne damne pas les gens pour des erreurs d'un
esprit de bonne foi, mais seulement pour des vices du cœur. Or,
parlons maintenant d'Aristote. Comme il faisait naître l'ame quand et
quand le corps, il disait qu'elle ne pouvait rien opérer sans lui,
si ce n'est comprendre certaines propositions évidentes, et, pour
ainsi parler, palpables, telles que celle-ci: Qu'une chose ne peut à
la fois être et n'être pas, etc.; et cette faculté de compréhension
élémentaire, il l'attribuait à un je ne sais quoi, qu'il nommait
l'_intellect agent_, appelé par notre poète Dante _premières notices_.
A présent, Justin, choisis de Platon ou d'Aristote.--Mon ame, c'est à
toi de me guider là dessus.--Eh bien, je te conseille de soumettre ta
raison et de suivre simplement la foi chrétienne, comme ont fait les
apôtres.--Mais, mon ame, je ne saurais soumettre ma raison à ce que je
ne comprends pas.--Sois humble, te dis-je, ver de terre, et Dieu saura
bien se faire entendre.--Ainsi ferai-je.--Et tu feras bien. Demain nous
en reparlerons.


SEPTIÈME DISCOURS.

Justin, qui vient de dormir tout d'une traite paisiblement, s'étonne
que le jour soit déjà venu, et fait ses réflexions sur la fuite du
temps. Son ame arrive sur ces entrefaites: il la prie de lui enseigner
les moyens de ralentir un peu la course du temps, afin de prolonger sa
vie. L'ame se prête de bonne grâce à la proposition, toute immatérielle
et immortelle qu'elle est, et donne à Justin des préceptes hygiéniques
fort sages. Vivre en bon air, loger au midi, manger de moins en moins
à mesure qu'on vieillit, prendre des alimens chauds pour réparer la
dissipation de la chaleur naturelle, et humides pour combattre le
dessèchement des fluides. Les substances douces et sucrées conviennent
pour cet objet; le myrobolan est surtout merveilleux. Du reste, faire
de l'exercice, vivre sans souci, désir ardent, ni colère, de temps en
temps humer un œuf frais, et tremper une mie de pain dans un verre de
bon vin; enfin renoncer à Vénus. Voilà pour les moyens matériels. Il
en est de spirituels, tout aussi efficaces pour adoucir les derniers
instans que nous passons sur la terre, savoir: l'égalité d'ame, la
pratique de la vertu, l'affabilité avec ceux qui nous approchent, mais
surtout la piété, la croyance d'une vie meilleure, et un vif amour de
Dieu.--Ah! mon ame, que tes paroles sont consolantes! Je me sens tout
changé.--Justin, c'est ce que je désire.


HUITIÈME DISCOURS.

Justin paraît soucieux: son ame en demande la cause.--Mon ame, c'est
le monde et la fortune; c'est l'envie qui poursuit les gens de bien.
Depuis que je suis honnête homme, chacun me tombe sur les épaules;
il me faudra changer de quartier.--Justin, prends garde de ne pas
confondre deux choses fort distinctes, l'envie et la haine. Si tu
excites l'envie, c'est que tu es heureux; alors ne te plains pas:
si tu excites la haine, c'est qu'il y a de ta faute; en ce cas,
corrige-toi.--Mais de quoi?--Ah! je t'y prends; il te faut premièrement
corriger de la bonne opinion que tu as de toi-même, et qui t'est
commune avec presque tous les vieillards. Rien de si propre à t'attirer
la haine des voisins, et c'est la véritable cause de tes soucis; mais
n'en prends pas de chaudes alarmes. Les ennemis ont leur utilité comme
les amis pour qui sait s'en servir: il est bon d'avoir des uns et des
autres _afin que d'où la honte ne te saurait retirer, la crainte t'en
recule_. Suivent d'autres réflexions excellentes sur l'utilité des
ennemis.


NEUVIÈME DISCOURS.

Justin paraît encore soucieux, et c'est des infirmités de la vieillesse
qu'il se plaint cette fois. Il a mal dormi; ses membres sont endolorés;
la tête lui pèse. Son ame le semonce vigoureusement. Justin, Justin,
as-tu si mal profité de mes conseils que de te roidir contre la
nécessité? Tu as mal dormi: eh bien! le sommeil, qui nous empêche de
penser, est-il donc si précieux? Longue et fastidieuse dissertation
contre le sommeil. Autre dissertation subtile sur le temps et sa
mesure. Le Dante cité à cette occasion: Les Italiens voient toute chose
dans le Dante.


DIXIÈME DISCOURS.

Apologie de la vieillesse.--Que lui reproche-t-on? 1° qu'elle rend
inhabile aux affaires; 2° qu'elle amène les infirmités; 3° qu'elle
prive des plaisirs; 4° qu'elle touche à la mort. Mais, d'abord, la
plupart des affaires se réglant par le conseil plutôt que par la
force, et le conseil gouvernant même souvent la force, il suit que
l'âge de l'expérience et du conseil ne rend incapables d'affaires que
ceux qui l'étaient dans la jeunesse encore davantage. A l'égard des
infirmités, tous les âges ont les leurs, et celles de la vieillesse
sont de toutes les moins douloureuses, à cause du ralentissement du
sang et de la moindre irritabilité des nerfs. Quant aux plaisirs, ceux
de la jeunesse, plus nombreux et plus vifs que ceux de l'âge avancé,
n'excluent pourtant pas ces derniers, et leur cèdent même le pas, en ce
qu'ils sont moins favorables à la morale et à la raison. N'est-ce pas
un grand et noble plaisir que celui d'être respecté justement? Enfin
vient le point capital, la mort; mais la mort touche à tous les âges,
et la durée, qui a nécessairement son terme, est un trésor de petite
valeur. Cent ans et vingt ans sont, à parler philosophiquement, des
quantités égales. L'infini seul, étant sans mesure, est un bien quand
on l'applique à la durée. C'est donc l'éternité seulement qui doit nous
émouvoir, et qu'il faut mériter, en ayant toujours Dieu pour principe
et pour fin.

Tel est sommairement ce livre que non seulement on peut, mais qu'on
doit lire encore aujourd'hui, et dont certains biographes de Gello,
qui, sans doute, ne l'avaient pas lu, tout en le jugeant (ainsi qu'il
arrive communément aux biographes, tant ils sont pressés), n'ont pas
craint de dire qu'il fut censuré comme contraire à la morale et à
la pudeur, tandis qu'il ne le fut et ne le pouvait être que comme
contraire aux impudiques et aux charlatans. Nous dirons, en finissant,
que la traduction française est d'un très bon style, plus coulant et
plus correct même que la prose d'Amyot et que celle de Montaigne,
sans toutefois reproduire les graces naïves de l'une, ni la force, la
vivacité, la chaleur pittoresque de l'autre.



CŒLII SECUNDI CURIONIS

RELIGIONIS CHRISTIANÆ INSTITUTIO

ET BREVIS ET DILUCIDA

  Ita tamen ut nihil quod ad salutem necessarium sit, requiri posse
    videatur. Accessit epistola quædam ejusdem, de pueris sancte
    chistianeque educandis: ut non modo filii sed etiam parentes
    formam pietatis habeant, quam sequantur. (1 vol. in-12 de 95
    pages.)

(1549)


Curion, l'auteur de ce petit traité, ne fut pas toujours aussi grave.
C'est à lui qu'on attribue principalement le recueil des satires contre
l'Eglise romaine, si rare et si recherché, intitulé: _Pasquillorum tomi
duo_; mélange de vers et de prose auquel l'éditeur de Basle ajouta
le _Pasquillus extaticus_ et le _Pasquillus theologaster_ du même
écrivain. Sallengre, au tome II de ses Mémoires de littérature, a donné
une très piquante analyse de ces satires ingénieuses et amères qui
nous dispense d'en parler davantage. Curion, né Piémontais, en 1503,
embrassa la réforme avec fureur, souffrit pour elle des persécutions
auxquelles il n'échappa que par miracle, et mourut tranquillement
à Basle, en 1569, professeur de belles-lettres. Son Institution
chrétienne, précédée d'une dédicace en forme de préface à ses fils
Horace, Léon et Augustin, présente d'abord un dialogue entre un père
et son fils sur les matières relatives au salut, dont la morale est
évangélique, le style pur, mais où le dogme est fort simplifié,
principalement sur le chapitre de la _Communion_ qu'il appelle la
_Cène_ et qu'il signale, avec Luther, comme une figure du dernier repas
de Jésus-Christ. Suit une lettre, également en bon latin, adressée à
Fulvius Peregrinus Moratus, nouvellement marié à une vertueuse femme,
touchant la manière d'élever pieusement et chrétiennement les enfans;
cette lettre contient d'excellens conseils et respire plus d'onction
qu'on n'en trouve communément dans les écrits des théologiens réformés,
dont l'éloquence n'est guère que colère et ironie. «Quelque riche
que vous soyez, y est-il dit, forcez vos enfans d'apprendre quelque
industrie honnête, pour comprimer l'inconstance et la dissipation
de cet âge.» «Quamobrem tametsi dives sis, honestam aliquam artem
illos jubebis discere; sic enim ætas illa alioqui vaga et inconstans,
continebitur.» Remarquons le chapitre 5 de l'Evangile selon saint
Mathieu, sur les béatitudes, où le prédicant rappelle l'homme à la
contemplation de ses mœurs par l'idée de la brièveté de la vie; le
chapitre 22 du 5e livre des Institutions divines de Lactance, pour
expliquer comment Dieu permet les épreuves des bons sur la terre et
les prospérités des méchans. Le traité se termine par une suite de
prières pour le matin, le soir, les études, les repas, les leçons et
la lecture; prières courtes, mais solides. La traduction française,
imprimée en 1561, in-12, est faite sur un texte italien du livre
original. Le dialogue s'y représente en paraphrase froide et sans
couleur; la présence réelle est encore plus vivement attaquée dans ce
petit volume. On y invoque le témoignage des anciens docteurs, celui
de saint Augustin contre Adamantinus, disciple de Manichée, épître 12;
celui de saint Chrysostôme sur le psaume 22; celui de saint Ambroise,
chapitre 22 de sa première épître; enfin celui de Chrysostôme de
nouveau, dans l'homélie 83, chapitre 27. Suivent plusieurs courtes
dissertations, visiblement calvinistes, par rapport aux images, au
culte des saints, au purgatoire, à la confession auriculaire, à la
libre lecture des livres sacrés, au jeûne, au pouvoir de lier et de
délier; par où l'on voit que cette nouvelle institution chrétienne est
autre chose que la première, laquelle nous semble bien préférable, à ne
juger même que la forme; mais toutes deux sont hétérodoxes.



LA CIRCÉ

DE M. GIOVAN BAPTISTA GELLO,

ACADEMICIEN FLORENTIN.

  Nouuellement mise en françoys par le seigneur du Parc, Champenois
    (Denys Sauvage). A Lyon, chez Guillaume Rouillé, à l'Escu de
    Venise, avec privilége du roy. (1 vol. in-8 de 309 pages.)

(1550.)


Quand on a lu les dialogues du tonnelier Justin par Gello, on ne
s'étonne pas du mérite de sa Circé. Ce dernier ouvrage eut autrefois un
grand cours. La traduction qu'en fit, sous un faux nom, Denys Sauvage,
l'éditeur de Froissard et de Monstrelet, fut réimprimée très joliment
en 1572, in-16, pour Charles Macé, à la Pyramide, à Paris. La dédicace
de la traduction est adressée à la reine-mère (Catherine de Médicis),
très noble et vertueuse dame, par le libraire Guillaume Rouillé. Denys
Sauvage écrit ensuite aux lecteurs pour s'excuser de l'introduction
de nouveaux termes que, vu la pauvreté de la langue française dans
les matières philosophiques, il a été obligé d'employer pour se faire
comprendre. C'est là un début très sage et fait pour donner une idée
favorable du faux seigneur du Parc, Champenois. Un bref argument, qui
suit cette épître, nous apprend ce que nous devinions déjà, c'est à
dire que le sujet est tiré de l'épisode d'Ulysse et de ses compagnons
métamorphosés par Circé, l'une des meilleures fictions de l'Odyssée,
dont notre La Fontaine a fait, depuis, une de ses meilleures fables.
Après l'argument commencent les dialogues. Il y en a dix. Le premier
a, pour interlocuteurs, Circé, Ulysse, une huître et une taupe. On
voit qu'Ulysse attaquait cette fois la place de front. Circé lui prédit
qu'il échouera. Toutefois, pour le laisser plus libre d'user de son
éloquence, elle se retire à l'écart. L'huître est d'abord interrogée
et prêchée. C'était jadis un pauvre pêcheur d'Ithaque. Ulysse ne
gagne rien, auprès de l'huître pêcheur, à étaler les avantages que
l'homme a sur la bête, la prééminence de l'intelligence humaine, la
noblesse d'une race animale qui semble l'idole chérie de la nature.
L'huître ne convient pas de cette prédilection de la nature pour
l'homme qu'elle a condamné à tant de travaux et de souffrances pour
assurer sa nourriture et son vêtement; tandis que les autres animaux
trouvent sans peine le nécessaire. Intelligence, noblesse, vaines
paroles qui n'expriment, après tout, que des qualités relatives!
L'animal pourvu de l'intelligence qui lui convient est égal à l'homme
en intelligence.--Reste donc homme si cela te plaît ainsi, Ulysse!
huître je suis devenue, grâce à Circé, huître je resterai. La taupe,
à son tour, écoute froidement les propositions du roi d'Ithaque. Elle
fut laboureur en son temps. Ulysse espère un peu mieux d'un laboureur
que d'un pêcheur. Il se trompe encore cette fois, et perd son grec
à remontrer à la taupe combien il est avantageux d'y voir clair. La
taupe philosophe sur l'usage des sens comme a fait l'huître, ne voulant
considérer les qualités naturelles que par rapport à la fin de l'être
qui en est doué.--Je n'y vois goutte, dit-elle; mais je n'ai que
faire d'y voir. J'entends merveilleusement bien parce qu'il m'importe
d'entendre; j'ai donc tous mes sens. Adieu, Ulysse! si vous aimez si
fort la lumière, que ne demandez-vous à devenir étoile? Ainsi finit le
premier dialogue.

Au second, Ulysse entreprend une couleuvre, dont il compte avoir
meilleur marché, d'autant que cette bête est le symbole de la prudence,
et que d'ailleurs l'individu fut un des grands médecins de la Grèce,
sous le nom d'Agésimos de Lesbos. Mais il se trompe encore. Le médecin
couleuvre est si satisfait de posséder une santé inaltérable et
d'échapper, par la justesse, par la modération et la certitude de son
instinct, aux maladies de l'homme et aux remèdes pour le moins chanceux
de la médecine, qu'il résiste à tous les argumens d'Ulysse, lesquels, à
la vérité, ne s'élèvent pas au dessus de ceux qu'il a déjà fait valoir.
Mais si le roi prêcheur manque son but ici, Gello atteint le sien, en
faisant, à propos de la médecine et des maladies humaines, une satire
très fine de nos passions et de nos préjugés, qui nous rendent, les
unes, intempérans et immodérés, les autres craintifs et crédules.

Un lièvre qui, étant Grec, a fait toute sorte de métiers, et paraît
avoir acquis de l'expérience, succède à la couleuvre dans un troisième
dialogue. Ulysse lui fait son message convenu. Même refus, fondé sur
la misérable condition de l'homme, soit qu'il commande, soit qu'il
obéisse, prince ou sujet. Tableau des inquiétudes et des ennuis des
princes, des maux qui suivent l'opulence chez les simples particuliers
par l'envie qu'ils excitent et la satiété qui les dégoûte. Tableau
plus triste encore des tourmens de la pauvreté. Ulysse oppose en vain
l'exemple des sages. Le lièvre doute de leur sagesse et n'y voit
que de l'orgueil. Il se met à raconter sa vie aventureuse. D'abord
disciple des écoles, puis possesseur d'une belle fortune, puis dupe des
gens d'affaires et des avocats, puis esclave doré des princes, puis
voyageur, partout il a plus souffert qu'il ne souffre étant lièvre.
Ulysse essaie de répondre, mais il faut convenir qu'il s'avance trop,
se laissant emporter jusqu'à louer les plaisirs du jeu, que l'homme
seul peut goûter, ce qui donne occasion au lièvre de dire cette sage
parole: «Le jeu nourrit l'homme après l'avoir d'abord ruiné, comme le
lierre soutient le mur auquel il s'attache, après en avoir miné les
fondemens.»

Au quatrième dialogue, un chevreau, jadis homme de sens, et, en cette
qualité, habitué à généraliser ses idées, rejette les offres d'Ulysse,
parce qu'il a reconnu que les bêtes étaient du moins exemptes de quatre
grandes sources de maux qui corrompent la félicité humaine, savoir: 1°
le peu d'assurance dans la possession des biens présens, provenant de
la connaissance de l'instabilité de la fortune; 2° le souci de l'avenir
sans cesse envenimé par la vue de la mort possible de soi ou des siens;
3° la défiance des êtres de son espèce, fruit de la fatale distinction
du tien et du mien; 4° la servitude résultant de la tyrannie et de la
multiplicité des lois. Ulysse ne paraît pas sortir vainqueur encore de
cette lutte; mais Gello, qui fait évidemment le chevreau, déploie ici,
comme précédemment, une philosophie critique, très ingénieuse.

Voyons, maintenant, dans le cinquième dialogue, Ulysse aux prises avec
la biche. Cette biche fut autrefois une femme; circonstance qui permet
d'attendre des sentimens délicats; mais point: la biche aussi veut
demeurer telle; et la raison? c'est que les hommes traitent les femmes
en esclaves et non en compagnes, contrairement au vœu de la nature et
à l'instinct plus équitable des animaux. Exposé du profit que la femme
porte à la famille et du peu de récompense qu'elle en retire. Défense
de la raison des femmes; excuse de leur fragilité. Ulysse a beau faire
le courtois, il ne gagne rien sur la biche.

Le lion repousse également Ulysse, dans le sixième dialogue, et par un
motif digne de sa nature majestueuse, par la considération des maladies
de l'esprit humain, telles que l'ambition, l'envie, l'avarice, la
fraude. Ce mot de fraude choque un peu le trompeur de Philoctète qui
veut à toute force nommer la fraude prudence. Le lion s'excuse de la
personnalité, puis, continuant son thème, réclame, pour son espèce, les
honneurs du courage qu'Ulysse lui dénie, d'autant que le courage des
lions n'est pas l'effet de la raison, mais celui d'une bestiale fureur.
L'avantage passe ici du côté d'Ulysse; toutefois la conclusion du lion
n'est pas moins un refus clair et net de redevenir homme.

Le cheval qui, dans son temps, dut être un honnête garçon, n'est
pourtant pas plus accommodant, au septième dialogue, et se détermine
par deux motifs tout moraux: le premier, qu'il n'a pas cette crainte
qui détourne les hommes de leurs devoirs; le second qu'il est exempt
des appétits désordonnés. «Ne sommes-nous pas plus patiens que
vous? dit-il, ne sommes-nous pas plus sobres?» Ulysse concède au
cheval ces deux mérites; mais il nie la conclusion que la patience
et la tempérance des bêtes soient des vertus; car toute vertu
provient exclusivement _d'une habitude élective_, laquelle suppose
nécessairement la liberté.--«Eh! qu'importe que nous agissions
librement ou par instinct, si l'action, chez nous, est mieux
assurée?»--Cela importe beaucoup, puisque c'est la liberté d'agir ou de
ne pas agir qui constitue le mérite de l'action.--Tu parles d'or, mais
je suis plus heureux et je prétends demeurer cheval.--Sois donc cheval!
mais ne fais plus le vertueux, cela sied mal à une bête.

Huitième dialogue.--Le chien (Cléanthos) vient, de lui-même, caresser
Ulysse et lui parler. Voilà qui donne au roi philosophe de belles
espérances, hélas! trop vaines. Le chien aussi tient à sa métamorphose,
et son argumentation est spécieuse. «Tu prétends, Ulysse, dit-il, que
nos vertus sont méprisables, n'étant le résultat ni du choix ni de la
volonté. Mais que préfères-tu de la stérile et monstrueuse Ithaque où
rien ne vient qu'à force de bras, ou de la fertile terre des cyclopes
qui prodigue, sans culture, les fruits les plus délicieux?»--Et quels
fruits si délicieux produit donc la terre cyclopéenne?--La prudence.
Ici, dénombrement des traits merveilleux de la prudence des animaux. Ce
dénombrement fini, Ulysse prend sa revanche d'une façon digne de lui.
La prudence des animaux, qui agit mécaniquement, et pour un but unique,
toujours le même, par des moyens uniformes, jamais perfectionnés, n'est
pas proprement prudence, c'est art. La prudence de l'homme seule est
vertu, parce qu'elle remonte aux principes universels avec le secours
de l'intellect. Elle suppose la mémoire, non pas cette mémoire purement
imaginative qu'on voit aux bêtes, mais celle qui ajoute à l'image,
la distinction du temps et des circonstances, laquelle est l'apanage
de l'homme. Ulysse Gello ajoute à cela un détail des opérations de
l'entendement qui a le défaut de tous les systèmes de métaphysique _à
priori_, qu'on peut toujours multiplier et aussi combattre. Tenons-nous
à sa métaphysique d'analyse qui est très juste et ferme la bouche du
chien sans changer sa résolution.

Neuvième dialogue.--Tant de refus successifs font réfléchir Ulysse sur
l'admirable prévoyance de la nature qui donne à tous les êtres animés
un sentiment de contentement de soi nécessaire à leur conservation. Ces
réflexions sont interrompues par l'arrivée d'un veau. Le veau fait tête
à Ulysse sur le chapitre de la justice qu'il définit très bien, en la
nommant la réunion de toutes les vertus et la mesure suprême entre les
inclinations diverses. Cette définition de la justice autorise le veau
à en donner les honneurs aux bêtes plutôt qu'à l'homme, puisqu'on ne
voit point chez elles, comme chez nous, de perpétuels et innombrables
conflits entre les êtres d'une même espèce. Ulysse réplique très bien
qu'il ne faut pas juger de la justice humaine par les injustices de
l'homme, mais bien par les devoirs qu'elle lui impose et qu'il ne tient
qu'à lui de remplir: n'y eût-il qu'un seul juste sur la terre, par cela
seul qu'il reconnaîtrait des devoirs et non pas seulement des besoins,
l'homme serait autant au dessus des animaux sans devoirs que l'être est
différent du néant. Sur ce, le veau s'éloigne sans rien répondre, et
nous le concevons.

Enfin, pour dernier effort, Ulysse s'adresse à l'éléphant,
ex-philosophe grec, du nom d'Aglaphémos. «Je me réjouis fort, lui
dit-il, de rencontrer un animal qui ait été sage entre les Grecs.
Jusqu'ici je n'ai vu que des pêcheurs, des laboureurs, des médecins,
des légistes, des courtisans, toutes gens plus attachés au plaisir
qu'à la contemplation de la vérité. Je serai sans doute plus heureux
avec toi.» L'éléphant se montre, en effet, plus docile; mais il
demande qu'on l'attaque par le raisonnement avant de se résoudre.
C'est ce que va faire Ulysse. Suivons le dialogue.--N'est-il pas
vrai, cher éléphant, que vous autres bêtes n'avez d'idées que par
les sens?--Oui, et l'homme non plus.--Tu te trompes. Les sens de
l'homme lui donnent ses premières idées; mais ensuite il a des idées
sans leur secours.--Lesquelles?--Celles qui rectifient l'erreur de
ses sensations; celles qui lui révèlent, par exemple, en dépit du
témoignage des yeux, que le soleil est plus grand qu'un fromage,
_qu'il tourne autour de la terre_ (ici l'on s'aperçoit que Gello ne
savait pas autant d'astronomie que Galilée, mais cela ne nuit pas à
sa thèse); celles, en un mot, qui, séparant l'objet de sa forme, le
lui font considérer abstractivement comme espèce, comme genre, comme
nombre, etc., etc.; et surtout celles qui lui donnent les notions de
l'immatérialité de l'essence divine, du vice et de la vertu.--Tu te
moques, Ulysse! nous avons aussi des connaissances distinctes des
sensations. Quelle sensation immédiate enseigne à l'oiseau qu'un
tel brin d'herbe convient mieux à son nid que tel autre?--D'accord;
mais ces connaissances sont limitées à un petit nombre de rapports
d'utilité, de nuisance, de triste, de délectable, au lieu que, chez
l'homme, elles s'élèvent jusqu'à Dieu même, du milieu d'une foule
de relations toutes plus complexes les unes que les autres, et que
l'expression ne peut rendre. _L'œil de la bête voit; tandis que l'œil
de l'homme voit qu'il voit._ Il fait plus, il remonte à la source
de toute lumière.--«O merveille! s'écrie alors l'éléphant redevenu
soudainement Aglaphémos; ô dignité de l'homme! tenez-vous quoyes,
forêts! et vous, vents, apaisez-vous pendant que je vais chanter du
premier moteur de l'univers. Je chante de la première cause de toutes
les choses, tant corruptibles qu'incorruptibles; de celle-là qui a
balancé la terre au milieu des cieux; de celle-là qui a espanché les
doulces eaues par dessus pour la vie des mortels; de celle-là qui a
donné à l'homme l'intellect, afin qu'il la cognoisse, et la voulonté,
afin qu'il la puisse aimer! ô mes puissances! louez-la comme moi!.... ô
dons de mon ame! chantez avec moi! etc., etc.»

Cette hymne d'Aglaphémos couronne l'entreprise d'Ulysse et sert
de conclusion à ce beau livre, aujourd'hui oublié de la plupart
des Italiens eux-mêmes, livre d'un artisan qui ne quitta jamais sa
profession modeste. Gello fut toute sa vie cordonnier, et rien de plus,
car nous dédaignons de rappeler qu'il fut élu membre de l'Académie
florentine _des humides_; ce ne sont pas là ses titres; ses titres sont
d'avoir porté, dans la métaphysique, la clarté d'un grand sens, le
sentiment de la morale et le charme de l'imagination.



L'HISTOIRE MÉMORABLE

DES EXPÉDITIONS FAICTES DEPUIS LE DÉLUGE

  Par les Gaulois ou Françoys, depuis la Frāce iusques en
    Asie, ou Thrace, et en l'orientale partie de l'Europe, et des
    commodités ou incommodités des divers chemins pour y parvenir
    et retourner. Le tout en brief ou épitome, pour monstrer avec
    quelz moyens l'empire des infidèles peult et doibt par eulx
    estre deffaict. A la fin est l'Apologie de la Gaule contre
    les malévoles escrivains qui d'icelle ont mal ou négligemment
    escript, et en après les très anciens Droictz du peuple
    gallique et de ses princes, par Guillaume Postel. A Paris, chez
    Sebastien Nivelle, en la rue Saint-Jacques, à l'enseigne des
    Cicongnes. 1 vol. in-16 de 97 feuillets. (_Très rare._)

(1552.)


La vie aventureuse de Guillaume Postel, qui, né dans une pauvre
chaumière de Normandie en 1510, vint, aprés mille vicissitudes, à
remplir l'Europe de son nom, et s'attira tant d'écoliers dans le
collége des Lombards, à Paris, où il professait les langues orientales,
qu'il était obligé de rassembler son auditoire dans la cour et de lui
parler par la fenêtre; ses voyages en Orient, qui lui avaient rendu
familiers les principaux idiomes de l'Asie; la fécondité de son esprit
rêveur, source d'une quantité d'écrits dont une trentaine est encore
aujourd'hui recherchée à tout prix des curieux; ses amours mystiques
avec cette vieille fille vénitienne qu'il crut appelée à régénérer
le monde féminin comme Jésus-Christ avait régénéré le monde viril,
et dont il fit l'héroïne de son fameux livre de _la Mère Jeanne_; en
un mot, toute cette bizarre destinée d'un homme qui s'intitulait _le
philosophe de Charles IX_ justifie le soin que l'on prend d'analyser
ses ouvrages. Cependant, comme il serait fastidieux pour le lecteur
de ces extraits d'être promené long-temps dans un labyrinthe à
peine éclairé de quelques rayons de lumière, nous nous contenterons
d'examiner brièvement celui des livres de Postel qui intéresse notre
gloire nationale. Postel avait pour la Gaule un respect religieux:
il la croyait destinée à partager temporellement l'empire du monde
avec le pape, premier chef suprême au spirituel; idée qui, tout en le
signalant comme un excellent citoyen, rappelle aussi qu'il avait été
jésuite. Il dédia son panégyrique des Gaulois à monseigneur Bertrandi,
chancelier de France, ou, pour parler comme lui, _chancelier de la
Gaule, clef et nerf de la justice gallique dans l'année 1552; non qu'il
prétende instruire un si docte personnage des matières de droit qui se
peuvent posséder par science humaine, le seigneur cardinal étant, sous
ce rapport, au dessus de quiconque fut_; mais pour lui révéler ce que
Dieu a fait connaître à son inspiré, et que nul autre que l'inspiré ne
peut savoir, des droits divins du royaume dont les enfans sont fils de
Gomer, fils de Japhet, fils de Noé. Par droit divin donc, la Gaule doit
bien mieux que l'ancienne Rome étendre son sceptre sur toute la terre.
Il faut que _les capitaines françoys et leurs soudars_, dont l'esprit,
la vivacité, la vaillance sont connus, marchant sur les traces de
leurs glorieux ancêtres, se ruent de nouveau, à sa voix, contre
les Orientaux, comme il arriva, avant Jésus-Christ, dans les trois
expéditions des Cimbres, et depuis, au temps de Pierre l'Ermite, et
autres contre les infidèles turcs. Il va leur montrer le chemin, ayant
voyagé en tout sens dans ces contrées lointaines. Suit un long récit
des trois grandes incursions des Gaulois dans la Cimmérique, voisine
de la Scythie, dans la Galatie et en Italie, où l'on voit relevées la
valeur, la piété, la sincérité des Gaulois. Vient ensuite la réfutation
des auteurs anciens et modernes qui ont mal parlé de nos pères. Postel
entreprend d'abord, en dépit de Juste Lipse, notre historiographe Paul
Émile de Vérone _et ses sequaces_, pour n'avoir fait remonter l'origine
de l'empire français (et ce malicieusement) qu'à Pharamond; puis il
blâme, avec plus de ménagement, et beaucoup trop à notre avis, M. de
Langey d'avoir révoqué en doute, dans son Traité de l'art militaire, la
vie héroïque et la mission sacrée de la Pucelle d'Orléans. Notre Jeanne
d'Arc a du malheur. Mérula et Paradin ont leur tour de reproches, pour
avoir, l'un, célébré les insubres de Lombardie sans ajouter qu'ils
étaient originaires d'Autun et partant galliques; l'autre, omis de
rapporter que le souverain sénat de Gaule fut en la cité des Parisiens,
long-temps avant qu'il fût question d'Autun et même de Bourges, plus
antique et plus illustre ville qu'Autun.

L'historien Carion qui, pour plaire à Charles-Quint, avança que
Charlemagne était Allemand et fonda un empire allemand, n'a pas plus
de faveur auprès de Postel, lequel ne veut voir, dans Charlemagne, que
le prince des Celtes ou Gaulois; car c'est chez lui un parti pris,
l'empire du monde a été donné par Dieu même aux habitans de l'heureuse
terre inscrite entre la mer, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin. Aussi
porte-t-il aux nues l'historien Bérose qui fait descendre les Gaulois
de Gomer, et _n'y a_, dit-il, _que deux sortes de gents (si gents et
non plustost cruelles bestes les doibs nommer) capables de se moquer
d'un tel auteur, les ungs à qui pue tout ce qui tient de Dieu, les
autres à qui leur faveur pour les germaniques Césars fait oublier
l'honneur de la gent gallique_. Qu'importe à Postel que Nauclerus,
historien germanique, ait dit, d'après les Décrétales d'Isidore, que
les papes translatèrent la souveraineté gauloise aux Allemands dans la
personne de Charlemagne? il répond 1° que les Décrétales sont fausses
(en quoi il a raison) et forgées deux cents ans plus tard par les papes
pour effacer la trace du droit concédé par Léon III aux empereurs de
confirmer les pontifes de Rome dans leur élection; 2° que Charlemagne,
tout Allemand qu'il était, ne fut que le chef de la nation celte ou
gallique.

Ici nous renvoyons le panégyrique des Gaules à M. Thierry qui est de
force, et nous semble décidé à soutenir Nauclerus contre lui.

D'après ce système, Postel est, du reste, conséquent à lui-même,
lorsqu'il revendique, au nom des rois de France, le droit de confirmer
l'élection des papes que Léon VIII transféra à l'empereur Othon; car si
ce droit appartenait au siége de la souveraineté, et non à la personne
du souverain, comme le siége de la souveraineté de Charlemagne était
la Gaule et non l'Allemagne, encore que cet empereur fût Allemand,
Léon VIII devait suivre ce droit en France et non l'aller porter
en Allemagne, et l'y planter derechef au détriment de la divine
monarchie des Gaules. Pareil reproche doit être fait (toujours selon
l'inspiré) au pape Grégoire le Quint, pour avoir transféré à des
électeurs allemands le droit de nommer les empereurs, le tout parce
qu'il était cousin de l'empereur Othon III et qu'il lui devait la
papauté. S'il voulait des électeurs d'empire, n'avait-il pas les
douze pairs de France sous sa main? et si le pape Grégoire le Quint,
venant à ressusciter, s'avisait de dire que la dignité du monarque
Françoys était déchue depuis l'usurpation de Hugues Capet, Postel lui
répondrait: «O Domine, Pater sancte! L'autorité de Jésus-Christ ne
vous est-elle pas donnée pour secourir aux affligés? Vous n'aviez qu'à
excommunier Hugues Capet et ses descendans et vous adresser aux douze
pairs de France, pour qu'ils se choisissent un empereur, sans mettre,
à cause de la faute d'un seul, la monarchie gallique au dessous de la
germanique, d'autant que c'est la France qui a fait les papes ce qu'ils
sont, etc., etc.» Au surplus, comme le remarque notre panégyriste,
c'est le tort des Français de négliger leurs droits. La Gaule aurait
dû se plaindre et demander raison du tort à elle fait; mais tant s'en
faut qu'elle se pût plaindre _qu'elle ne savait pas même escrire_. Il
a fallu que, par Providence divine, l'imprimerie parût pour la venger.
Armé de l'imprimerie, Postel se charge de la vengeance et finit son
Traité par un exposé des droits de la Gaule. Cette seconde partie
manque souvent aux exemplaires du livre, il convient de le remarquer
avec M. Brunet. En voici l'extrait abrégé.

Les Gaulois sont les premiers peuples du monde connus depuis le déluge.
Cela se voit par histoires puniques tirées des Phéniciennes. Le nom
même de Galli ou Gal, qui fut donné par Noé aux enfans de Gomer, et
signifie _échappé des eaux_ ou _Fluctuaire_, prouve l'antiquité suprême
des Gaulois. Cette marque insigne de la faveur et prédilection céleste
pour eux est confirmée par la pureté des notions qu'ils avaient, dès
leur origine, touchant la divinité, l'essence et l'immortalité de
l'ame. Aussi Ptolémée les place-t-il sagement sous l'influence du signe
occidental _Aries_ (le Bélier), le premier des signes en ordre et en
nombre, auquel les médecins attribuent le régime de la tête. Donc
la monarchie gallique est la monarchie universelle, par institution
divine. Donc c'est à elle que le pape Hadrian donna, dans la personne
de Charlemagne, l'élection et la confirmation des souverains pontifes,
ainsi que la constitution du Saint-Siége apostolique, soit à Rome, soit
un jour à Jérusalem, où est la première et absolue intention de Dieu.
«Donc avant qu'ung roy et prince du peuple gaulois soit dedens Rome
paisible et roy et empereur des Romains, comme habitateur des tentes,
tabernacles, ou lieux empruntez de Sem pour restituer ledict Sem, ou
Caïm, ou Levi, ou Pierre, dedens le premier siège qui est Jérusalem,
jamais le monde ne sera en paix.» L'Italien Vico n'aurait pas mieux
dit. Nous adoptons complètement la conclusion dernière de Guillaume
Postel.



LA COMEDIE DES SUPPOSEZ,

  De M. Louys Arioste, en italien et en françoys, avec privilége
    du roy (en cinq actes et en prose, traduite en prose, et dédiée
    au seigneur Henri de Mesmes, par son cousin J.-P. de Mesmes).
    A Paris, par Estienne Groulleau, libraire, demeurant en la rue
    Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne saint Jean-Baptiste, 1552. (1
    vol. in-12 de 87 feuillets.)

(1552.)


Quand le sieur de Mesmes n'aurait d'autres titres, comme traducteur,
que l'exactitude et la priorité, ce serait assez pour nous engager
à parler de sa traduction de la seconde comédie de l'Arioste, pièce
qu'avec raison, selon nous, plusieurs critiques célèbres estiment la
première de cet auteur, quant au mérite; mais cet ouvrage, d'un de nos
anciens prosateurs le moins connus, nous semble devoir se recommander
à l'attention par d'autres points essentiels, sans compter qu'il est
peu facile à rencontrer. Le style en est aisé, vif, clair, plein de
force et de naturel, tellement qu'il y faudrait changer peu de choses
pour le faire goûter encore aujourd'hui sur notre théâtre; et c'est un
rapport de plus qui se remarque entre la copie et l'original; car c'est
principalement l'excellence du style que les Italiens admirent dans les
cinq comédies de l'immortel auteur du Roland furieux. Messer Ludovico,
étant fort jeune, vers l'année 1492, avait d'abord écrit en prose la
_Cassaria_ et les _Suppositi_, ce ne fut que vers 1512, lorsqu'il fit
représenter ces deux pièces à la cour de Ferrare, qu'en les retouchant
il les mit en vers endécasyllabes, dits _sdruccioli_; mais le sieur de
Mesmes fit son travail sur le premier texte, sans doute parce qu'il
y trouva plus de facilité: il le dédia, dans une épître courte et
modeste, à son cousin, le chancelier de Navarre, savant jurisconsulte,
homme versé dans toute sorte de lettres, et politique habile, quoique
la paix boiteuse et mal assise, dont il fut le négociateur important,
n'ait guère couronné son zèle pour la réconciliation des catholiques
et des huguenots. «Cousin, dit le traducteur, quand serez ennuyé de
l'estude de la tétrique jurisprudence, qui demande (comme j'ay toujours
ouy dire) l'homme tout à soy; si vous me croyez..., par intervalles,
desrobez-vous de sa veue, et vous allez promener au mont de Parnasse
avec les muses mignardes et par especial avec les italiques, etc.,
etc...» Le chancelier suivit ce sage conseil, et s'en trouva bien,
comme les Estienne Pasquier, les Michel de l'Hôpital, et autres
jurisconsultes de ce temps, qui ont tous associé, plus ou moins, le
goût de la poésie, même celui de la poésie légère et graveleuse, à la
science ardue des lois, tant il y avait de simplicité naïve et peu
de pédanterie morale, en France, dans cet âge studieux et sincère.
Toutefois, de cette dédicace d'une comédie de l'Arioste, à l'un de
nos graves magistrats, non plus que des contes joyeux de la reine
Marguerite, du Gargantua, reçu de si bonne grace par le cardinal du
Bellay, et de bien d'autres écrits d'un goût peu sévère, si amusans et
si répandus chez nous, sous les Valois, il ne faudrait pas conclure
que notre XVIe siècle ait jamais approché de la licence de celui des
Italiens. Les Supposés, bien que reposant sur un fonds d'intrigue fort
libre, auquel répond, parfois, le dialogue, sont pourtant une des
pièces de l'Arioste le moins libres. Il est douteux que le sieur de
Mesmes eût osé dédier, à son cousin, _la Lena_; et l'on peut affirmer
que jamais François Ier, ni même Catherine de Médicis, n'en eussent
risqué la représentation devant les évêques de France, encore moins
celle de l'Atalante de Pierre Arétin, ou de la Calendria du cardinal
Bibbiena, ou bien encore de la Mandragore de Machiavel; toutes
comédies qui firent les délices du pontificat, du sacré collége et
des principautés d'Italie, sous les papes Léon X, Clément VII et Paul
III, si bien que les plus illustres personnages s'empressèrent d'y
figurer, ainsi qu'il arriva au prince François d'Este, à Ferrare, dans
l'Amoureux de la Léna.

Puisque nous avons touché incidentellement le point scabreux de
l'ancienne scène italienne, il ne sera peut-être pas mal de nous
arrêter un peu avant d'achever ce que nous avons à dire des Supposés,
quoique le savant Ginguené ait traité ce sujet; car s'il a porté
beaucoup de délicatesse et de réserve dans ses analyses judicieuses, il
y a mis aussi beaucoup de complaisance pour une littérature brillante
qu'il aimait de prédilection, et trop de ménagement pour le mauvais
goût et l'immoralité, vices qu'on ne saurait flétrir suffisamment
avec tant de circonlocutions et de réticences, en prenant, comme
dit le peuple, des mitaines. Notre critique Hoffmann, presque aussi
instruit que Ginguené, et plus agréable, a parlé plus clairement,
il est vrai, dans sa spirituelle analyse de la Mandragore; mais ce
n'est pas encore assez, ce nous semble; il faut oser établir, sur
un examen réfléchi, sans se contenter de l'avancer, en deux mots,
dédaigneusement, à l'exemple de La Harpe, de Marmontel et de Chamfort,
que l'ancienne comédie toscane, en dépit de son pur langage toscan, à
l'exception de quelques scènes dialoguées avec verve et naturel, de
quelques situations vraiment gaies, et de ses hardiesses satiriques,
est, sous le rapport de l'art, l'opposé du bon-sens, quand elle n'est
pas, sous celui des mœurs, la honte de la société humaine (comme
_la Mandragore_, par exemple, œuvre de génie, sans doute, mais d'un
génie diabolique); et nous ajouterons que, très souvent, dans ses
modèles les plus reconnus, elle est honteuse sous les deux rapports
précités. Vainement s'appuierait-elle sur l'autorité des comiques
grecs et latins, qui eurent aussi leurs jeunes filles galantes, leurs
accoucheuses commodes, leurs parasites gloutons, leurs vieillards
bernés, leurs jeunes gens libertins, leurs valets escrocs, leurs
fables invraisemblables, leurs déguisemens, leurs reconnaissances,
leurs gros mots, enfin beaucoup du grossier bagage des pièces
toscanes; si Aristophane, Plaute et Térence ont des torts nombreux,
après tout, l'athéisme, l'impiété, la pédérastie ne souillent pas
les discours de leurs interlocuteurs; leurs filles esclaves, dans un
temps où l'esclavage était de règle, ne sont pas nécessairement ce
qu'étaient les filles vendues en Italie, au XVIe siècle, des êtres
perdus; c'était souvent d'intéressantes victimes, témoins la touchante
Andrienne, l'Hécyre, et bien d'autres; la vraisemblance, qui manque
aux fictions de ces anciens, si faussement imités, est, la plupart
du temps, sauvée par l'adresse avec laquelle leurs intrigues sont
conduites; et, à côté d'une nature libre, ou, si l'on veut, impudique,
on retrouve, chez eux, la raison, la bonne plaisanterie, la décence,
voire même le sentiment; et c'est par là seulement qu'ils sont dignes
d'imitation. Les premiers comiques toscans, au contraire, ne sont
qu'à fuir; et leurs meilleures productions, qui ne sont guère que
des romans bouffons et obscènes, faux et obscurs, véritable école de
débauche, composent le plus dégradant spectacle ou la plus cynique
lecture qu'on puisse imaginer. Molière les avait lus dans sa jeunesse,
et beaucoup trop, car c'est d'eux qu'il a pris les lazzis grotesques
et les dénouemens forcés qu'on lui reproche; mais il ne tarda point à
sortir de ce fangeux labyrinthe, génie sévère et élevé qu'il était; et,
sauf deux ou trois bonnes scènes, quelques méchans canevas et quelques
saletés ou pauvretés qu'il a tirés de ce lieu impur, en somme, ce poète
admirable ne lui doit rien, heureusement pour sa gloire, tandis qu'il a
de grandes obligations aux maîtres de la comédie latine.

«Comment voulez-vous que nous ne soyons pas lascifs (disait Louis
Dolce, plus connu des étrangers par son recueil de poésies licencieuses
que par ses cinq comédies), puisque, pour peindre fidèlement les
mœurs de notre temps et de notre pays, il faudrait que toutes nos
paroles fussent lascives?» Mauvaise excuse et faux raisonnement, qui
conduiraient à montrer, sur le théâtre, bien des choses qu'on n'y a
pas encore vues: il est vrai qu'il ne faut désespérer de rien. Nous
répondrons à Louis Dolce que le but de son art, n'étant pas moins de
corriger les mœurs que de les peindre, le devoir du poète comique est,
en alliant la retenue à la vérité, dans la représentation des vices,
de livrer leur image dégrossie au rire condamnateur des honnêtes gens.
De bonne foi, la comédie est-elle un art, quand Bernard Divizio, dit
le cardinal Bibbiena, cet esclave coiffé des papes, leur fait voir son
Calendro, l'imbécille mari de la belle Fulvie, avec laquelle couche le
jeune Lidio, le leur fait voir sottement épris d'un garçon déguisé en
fille, tantôt enfermé volontairement dans un coffre, tantôt endoctriné
par un magicien, bafoué de cent façons, par des valets, par sa femme,
par le galant, qui lui plante des oreilles, par sa fausse maîtresse, et
cela au milieu d'une folle intrigue amoureuse entre deux jeunes couples
qui finissent par s'épouser, après un déluge de déguisemens, d'erreurs
de noms, de quiproquos, de lazzis obscènes? Le bon-sens crie que non,
et que la comédie, ainsi conçue, cesse d'être un art, pureté de langage
toscan à part, cependant; car, du reste, il faut bien accorder qu'un
peuple entier, quand il admire un ouvrage, a ses raisons pour le faire.

_La Cassaria_ elle-même a beau être mieux ourdie, moins confuse, comme
aussi être imitée de Plaute et couronnée par _la Crusca_, il n'est pas
moins vrai que tout le fond de cette pièce fameuse n'est qu'escroquerie
et fourberie de valets. Il s'agit de faire passer gratis, si l'on
peut, et à bon compte si l'on ne peut pas, deux jolies coquines des
mains d'un marchand de vertus dans celles de deux fils de famille. Une
précieuse cassette, d'abord dérobée au père d'un des jeunes gens, puis
portée en gage chez le marchand, qui se dessaisit alors des filles,
et qu'on accuse ensuite d'avoir volé la cassette, afin d'avoir les
filles et la cassette pour rien; une méprise qui compromet un instant
cette trame en conduisant les filles dans une maison étrangère; le
mensonge adroit d'un valet qui rétablit aussitôt les affaires, en
tirant de l'argent du vieillard à la cassette, soit disant pour retirer
l'éternelle cassette, et en réalité pour acheter les filles; tels sont
les moyens du poète. Ce sont nos fourberies de Scapin, à la vive gaîté
près, avec un libertinage éhonté de plus. Y a-t-il donc là de quoi tant
se récrier d'admiration? toujours la pureté de dialecte à part.

L'homme qui aurait regardé jouer les deux pièces précédentes sans
rougir devrait encore se voiler le visage en voyant représenter
_la Lena_, autrement _l'Entremetteuse_: entendez-vous bien;
_l'Entremetteuse_, _la Ruffiane_, comme la désigne l'Arioste. Ici
l'intrigue n'est pas embrouillée; elle est même toute simple et toute
nue. Il n'est question que d'un marché, dont la belle Licinia est
l'objet. Un beau garçon la voudrait bien posséder; mais la Lena, qui
se trouve être sa gouvernante (voilà une gouvernante bien choisie!),
ne veut pas la donner; fi donc! elle veut la vendre, et très cher.
Dans une telle presse, que fera le jeune homme? Hé quoi! n'a-t-il pas,
pour lui, un père imbécille, un valet fripon, un bon fonds de débauche
soutenu d'effronterie, et le dialecte toscan? Le père imbécille sera
volé, la belle Licinia payée et possédée, et _plaudite cives_!

Que dire du _Négromant_, sinon que le nœud en est d'une complication
et d'une folie incomparables? On croyait beaucoup à la magie, en
Italie, alors, et voilà l'excuse de l'Arioste: du reste, son magicien,
qui n'est rien autre chose qu'un fripon, n'a pas même l'art de réussir
dans son triple dessein de rompre un mariage mal assorti, d'en conclure
un autre, et de gagner deux bassins d'argent, pour prix; les choses
s'arrangent sans lui, et il s'enfuit comme un voleur qu'il est.

_La Scolastica_ n'est pas entièrement de l'Arioste: il la laissa
inachevée; aussi Ginguené, qui certainement est une autorité, en
parle-t-il assez négligemment. Nous devons sans doute respecter sa
décision, d'autant plus qu'elle est fortifiée de celle de la Crusca:
toutefois, pour céder à nos impressions, nous dirons que, si l'action
de cette pièce est fort mêlée, elle ne l'est pas plus que d'autres
trames du même auteur, et qu'il y a du moins des traits d'un vrai
comique dans les caractères du vieux Bartolo et du frère dominicain de
l'inquisition. Probablement, si l'Arioste n'acheva point cette comédie,
ce ne fut pas qu'il désespérât de son succès, ainsi qu'on l'a prétendu;
mais plutôt parce qu'il craignit d'y avoir joué des personnages trop
redoutables.

Venons maintenant aux quatre principales comédies de Pierre Arétin,
savoir: _le Maréchal_, _les Mœurs de cour_, _l'Atalante_ et
_l'Hypocrite_, lesquelles, par parenthèse, ont été réunies, à Florence,
en 1558, dans une fort jolie édition devenue rare. Dans la première,
qu'y voit-on? cinq actes sans intrigue, remplis des lazzis d'un page
du duc de Mantoue, d'un pédant qui estropie le latin, et d'un valet
bouffon, tous trois employés à berner le pauvre _Marescalco_ condamné,
par le duc, à prendre une femme en mariage. Le sel de la pièce est
qu'il vaut mieux périr par la main du bourreau que de prendre une
femme, même bien dotée. C'est l'avis du Marescalco, du moins. Aussi
le duc de Mantoue, qui est bon prince, et que l'Arétin encense outre
mesure, ne veut-il que plaisanter, et la fiancée qu'il destine à sa
victime n'étant autre que son page déguisé en fille, la fraude se
découvre à l'instant où le maréchal donne ou reçoit le baiser de noces,
et chacun de rire. Mieux vaut notre _Philosophe marié_.

Dans la seconde, qui est une sanglante satire des mœurs de la cour
de Rome et de celle de Naples, et où l'on trouve des saillies fort
gaies, quoique toujours du genre bouffon, qu'est-ce, après tout, que
l'intrigue? La double mystification d'un benêt de seigneur _Maco_,
Siennois, venu à Rome, selon le vœu de son père, pour se faire
courtisan, puis cardinal, et d'un seigneur Parabolano, Napolitain, non
moins sot, malgré son faste orgueilleux, qui tombe amoureux d'une dame
de haut parage, nommée Livie, se laisse abuser par ses valets aidés
d'une entremetteuse, et s'accointe de la femme d'un boulanger ivrogne
au lieu de sa Livie, ce qui le guérit de la manie de faire l'homme à
bonnes fortunes dans la ville sainte. Maco prend pour maître de bon
ton et pour guide, à Rome, un certain pédant nommé Messer Andrea, dont
les leçons burlesques font une grande partie du comique de l'ouvrage.
Messer Andrea trace, à son élève, un singulier plan de campagne.
«Nous irons voir Saint-Pierre, la tour des Nonnes, Ponte-Sisto, et
tous les mauvais lieux de Rome.--Y a-t-il un mauvais lieu, à Rome?
dit Maco.--Tout Rome n'est qu'un mauvais lieu, répond le maître, et
toute l'Italie.» Voilà qui est flatteur! et il faut avouer que c'était
bien là une chose à dédier au cardinal de Trente! Là dessus le poète
rapproche satiriquement les mots _chiasso_ et _chiesa_. Mais surtout
on ne peut concevoir rien de pareil, en fait de licence ordurière et
de mauvais goût, à la septième scène entre Rosso, valet de Parabolano,
et l'entremetteuse Aluigia. Écoutez encore dans la scène douze du
troisième acte un interlocuteur demander au gardien de l'Ara-Cœli
comment les ames feront pour tenir toutes en paradis. «Nigaud, répond
le prêtre, ne sais-tu pas que les ames sont comme les mensonges? cela
ne tient pas de place. _Le anime sono come le bugie, non occupano
luogo._» Dans le quatrième acte, Aluigia entremêle une commission
d'entremetteuse d'_Ave Maria_ et de _Pater noster_, qui est bien la
chose la plus bouffonnement impie qu'il y ait au monde. «_Ti vo porre
nelle signorie a mezza gamba_, et _benedictus fructus ventris tui_,
etc., etc.» Dédier ces infamies à un cardinal, ce n'est rien encore;
car, au fait, un cardinal n'est qu'un homme; mais les donner au public
assemblé, les donner sous son nom, et insérer son nom dans le dialogue,
de peur qu'il ne se perde, est le comble de l'impudeur. Quand les
dicélies des anciens auraient égalé cette licence, il y aurait toujours
à leur avantage qu'elles n'étaient pas offertes aux colléges des
prêtres.

_L'Hypocrite_, à ces torts sans excuse, joint le plus capital des
défauts littéraires, sans parler de ceux qui résultent d'une intrigue
pénible et invraisemblable, à savoir, le défaut de vérité dans le
principal caractère. En effet, on s'attend à voir agir l'hypocrisie
dans son seul intérêt, par des moyens vicieux, couverts de beaux
dehors de vertu; point: ici elle emploie, si l'on veut, la ruse, mais
pour tout concilier, et ramener le bon ordre dans la maison d'un
malheureux père de famille que ses cinq filles et ses gendres désolent.
Ginguené relève très bien cette faute. Nous ajouterons que l'hypocrite
se démasque dès son premier monologue, au mépris de la véritable
hypocrisie qui ne se démasque jamais, pas même devant son ombre. «_E
un bel tratto quello del demonio, quando si fa adorar per santo_;
le meilleur tour du diable, dit-il, est de se faire adorer comme un
saint.» Et ailleurs: «_Che non[53] si mostra amico de i vitii, diventa
nemico degli nomini_; qui ne se montre pas ami des vices devient
l'ennemi des hommes.» Juste ou non, révélation affreuse qui jamais ne
sortit de la bouche d'un hypocrite! La morale de cette comédie est
que tout n'est rien; la belle et subtile philosophie pour un poète
comique dont la mission est, par les contraires, d'enseigner aux hommes
à se bien conduire, et non de leur brouiller la cervelle avec une
métaphysique inapplicable!

  [53] _Qui vitia odit, homines odit._ C'est le mot de Trasea: il
  est bien placé dans la bouche d'un stoïcien sincère tel que lui.

_Atalante_ ou la _Courtisane_, en admettant qu'il soit permis de mener
tout un public au Lupanar, enseignes déployées, a du moins le mérite
de retracer avec une vérité frappante, très spirituellement et très
agréablement, les mœurs rusées de cette espèce de femmes. Sous ce
rapport, le premier acte, entre autres, est un chef-d'œuvre. La scène
où Atalante rengage Orfinio, son amant officiel, qu'elle avait presque
perdu, pour l'avoir tenu à sa porte tandis qu'elle accueillait un autre
galant, est excellente, et montre le pouvoir qu'ont ces sirènes avec
leurs jolis regards et leurs feintes larmes, sur les cœurs faibles,
esclaves des voluptés. Ici pourtant l'observation est encore en défaut;
Atalante trompe trois ou quatre hommes, leur soutire de l'argent,
puis fait une bonne fin et s'unit à son trop facile Orfinio: bon pour
cela. Ce qui ne vaut rien est qu'elle demande à Orfinio trois jours de
liberté pour faire ses dupes et qu'Orfinio les lui accorde. Les femmes
qui trompent veulent tromper et ne demandent point de permissions à
leurs amans; d'un autre côté, les amans qui accordent trois jours à
leurs maîtresses pour leur faire des tours ne sont pas amoureux. A tout
prendre, cependant, cette pièce est la meilleure de Pierre Arétin.
Mais si les mœurs qu'il a peintes sont fidèles, Luther, tout en
faisant trop, n'a pas trop dit; et comment qualifier ce démon d'esprit,
cet Arétin si satirique, si amer contre la noblesse et le clergé de
Rome, qui, d'une part, se signale par des écrits devenus le type du
libertinage et de l'impiété; qui de l'autre sollicite et reçoit des
cadeaux des grands; qui dédie ses comédies tantôt à la _magnanime_
comtesse Argentina Rangona, de Modène; tantôt _au grand_ cardinal de
Trente, d'autres fois à l'_immortel_ duc de Florence Médicis, enfin
au _non moins prudent que vaillant_ seigneur Guibaldo, la Rovère, duc
d'Urbin, qu'il assomme des plus basses adulations? Ce bouffon cynique
faisait des livres d'église, tels que des paraphrases sur les psaumes
pénitentiaux, la vie de la Vierge, l'humanité de Jésus-Christ, sa
passion, etc.; heureusement qu'ils sont détestables! Ce fléau des
princes tranchait du philosophe, et l'on imprimait ses œuvres, sous
son nom, avec l'épithète de _Divino_! Non, la turpitude ne saurait
aller plus loin.

La comédie de la _Mandragore_ s'élève à une hauteur immense au dessus
de ses rivales, sous le rapport de l'art, s'entend; car sous celui des
mœurs, elle descend encore plus bas. Unité d'action, vraisemblance
et conduite d'intrigue admirables, une fois admise l'imbécillité du
docteur Nicia, lequel n'est pas plus imbécille, après tout, que George
Dandin; vérité merveilleuse de caractères, dialogue simple, naturel,
profondément comique, et prose d'une clarté, d'une force, d'une
élégance remarquables aux yeux même des étrangers; tout s'y trouve
réuni pour commander les suffrages littéraires. Peut-être pourrait-on
désirer un peu plus de nœud dans l'ouvrage. La fable, il est vrai,
manque de péripétie, et arrive à la fin prévue sans que nul incident
n'en suspende le succès; du reste, c'est assurément là, poétiquement
parlant, une excellente comédie. Remarquons, en passant, que La Harpe
se trompe en disant que J.-B. Rousseau a faiblement imité cette pièce.
Il ne l'a point imitée, mais traduite scène pour scène, presque
textuellement, et dans une prose nerveuse, facile, pure, digne en un
mot d'un modèle qui ne pouvait être surpassé! C'est notre La Fontaine
qui, dans son charmant conte, a imité Machiavel; il l'a même fait avec
ce charme inventif et cette grace ineffable qui le caractérisent. Le
goût combattu de Lucrèce pour Callimaque, supposé dans l'avant-scène,
est, par exemple, une idée de sa tête, qui lui fournit un trait
ravissant dans la fameuse nuit; celui de la confusion que la jeune
femme éprouve de s'être, par obéissance pour son époux, livrée à un
inconnu, cru meunier, quand ce meunier prétendu se trouve être son cher
Callimaque qu'elle n'attendait pas. Mille jolis détails propres au
conte embellissent d'ailleurs le sujet, tels que la toilette proprette
de Lucrèce pour la réception du prétendu meunier, etc., etc. Mais, soit
réserve obligée, soit faute, soit envie d'avoir sa marche à soi, La
Fontaine ne tire aucun parti de frère Timothée. Les trois vers suivans,

    «On eut recours à frère Timothée,
    »Il la prêcha, mais si bien et si beau,
    »Qu'elle donna les mains par pénitence, etc.»

ne sont rien au prix des grandes scènes où Machiavel représente ce
moine infame consentant, pour de l'argent, à lever tous les scrupules
de ses pénitentes; tantôt ceux d'une jeune fille qu'il s'agit de
faire avorter; tantôt ceux d'une jeune femme que son mari veut rendre
lui-même adultère, afin d'en avoir postérité! Mais quels impudens
tableaux! quelles horribles mœurs! Hâtons-nous de revenir aux Supposés
dont il est permis, du moins, d'indiquer le sujet, sans trop blesser la
pudeur publique.

L'idée de cette pièce est empruntée aux Captifs de Plaute et à
l'Eunuque de Térence, et n'est pas plus vraie ni plus morale pour cela.
Un étudiant envoyé, par son père, de Sicile à Ferrare, a changé de nom
avec son valet pour s'introduire, comme domestique, dans la maison
d'un riche avare dont il aime la fille: il vit ainsi conjugalement
avec la belle Polymneste depuis deux ans, sans trouble ni malencontre,
tandis que son valet fait ses classes tellement quellement à Ferrare,
en vrai gentilhomme. Survient le père de l'étudiant qu'on était loin
d'attendre, et qui gêne d'autant plus que les fraudeurs ont aussi
donné son personnage à un étranger. La fraude se découvre par une
confrontation naturelle et comique; mais elle est bientôt pardonnée
à la suite d'une double reconnaissance qui tient du prodige, sans
être d'une invention merveilleuse, et le mariage d'Erostrate et de
Polymneste arrange toute chose à la satisfaction commune. Il y a de la
verve plaisante dans cette comédie, et les nationaux l'admirent tant
qu'un critique étranger n'en doit parler qu'avec circonspection; il
est sûr qu'elle amuse à la lecture, même dans notre vieux français;
mais, quand on songe que c'est là le chef-d'œuvre, ou à peu près,
d'un théâtre comique où Ginguené compte cent deux ouvrages de trente
auteurs différens, seulement de l'an 1500 à l'an 1580, on peut regarder
la comédie française avec orgueil sans trop de présomption, celle
qui n'est plus, voulons-nous dire; car, pour notre comédie du jour,
elle est tantôt digne de réjouir les cardinaux et les papes du XVIe
siècle. Quelle fatalité! cependant. Certes ce ne sont ni les sentimens
généreux, ni les talens, ni le génie qui manquent à nos poètes. L'un,
par sa veine fertile et sa versification chaleureuse et noble, fait
assez connaître que, s'il le voulait, il saurait atteindre l'auteur
de _la Métromanie_; l'autre affecte en vain l'oubli des premières
convenances, il ne peut qu'à peine déguiser son ingénieuse finesse et
l'atticisme de son esprit; celui-ci, dans des esquisses jetées comme au
hasard et sans soin, décèle un fonds d'observation et de verve mordante
que réclame la comédie véritable; celui-là, qui se laisse emporter à
dessein par son imagination brûlante et ravage les mœurs avec la vive
flamme allumée dans son cœur pour les épurer, livre au caprice d'un
jour un talent né pour l'immortalité, capable, qui sait? de renouveler
les prodiges _du Misanthrope_ et _du Tartufe_; tous enfin pourraient,
en travaillant à l'écart et péniblement, rencontrer ce qu'ils
cherchent et qui leur échappe, des succès universels et durables;
c'est à dire la gloire, plus prospère mille fois et plus féconde
qu'une aventureuse fortune. Mais surtout qu'il leur serait honorable
et doux de contribuer, mieux que les lois peut-être, à contenir dans
ses écarts, au lieu de l'exciter, une génération qui s'avance inquiète
et désordonnée! car si les mœurs agissent sur la scène, la scène
réagit, à son tour, sur les mœurs; et, dans cette action réciproque,
l'histoire enseigne que l'avantage demeure au poète. Quelle fatalité!
puisse-t-elle se rompre quelque jour! puissent les muses françaises,
en ce genre si renommées, garantir une civilisation qui ne peut plus
désormais périr par les préjugés ni par la conquête, mais seulement par
elle-même! Il en est temps encore, dès que la langue n'a pas essuyé
le coup mortel. Un pas de plus, il serait trop tard; et la ruine du
théâtre une fois consommée, le mal s'étendrait plus loin. Un peuple
assemblé, à qui journellement on ose tout dire et tout montrer, et qui
peut tout voir et tout entendre, est incessamment capable de tout faire.



LA PHYSIQUE PAPALE,

  Faite par manière de devis et par dialogues, par Pierre Viret.

    L'ordre et les titres des dialogues:

      La Médecine      ou    Mercure.
      Les Bains        ou    Charon.
      L'Eaüe bénite    ou    Neptune.
      Le Feu sacré     ou    Vulcain.
      L'Alchimie       ou    Pluton.

  Semblablement y sont adjoustées deux fables: l'une des passages
    de l'Escriture, que l'autheur expose en ce livre; l'autre des
    matières principales contenues en iceluy. De l'imprimerie
    de Jean Gérard. (1 vol. in-8 de 464 pages, sans les Tables.
    M.D.LII.)

(1552.)


La Physique papale, ouvrage de controverse plutôt que de morale, passa,
lors de sa publication, en 1552, pour un des coups le mieux assenés sur
la tête du pontife romain, qui fussent partis du célèbre triumvirat
de Calvin, Farel et Viret. Ce livre est spécialement dirigé contre le
_Rationale divinorum officiorum_ de Guillaume Durand, savant évêque de
Mende, mort à Rome en 1296, qui rend raison des diverses cérémonies
de l'Église romaine. L'auteur s'y propose, dans cinq dialogues, entre
Thomas, Eusèbe, Hilaire et Théophile, de montrer que les papes, faux
physiciens, médecins et apothicaires des ames, ont pris les cérémonies
sacrées dans une philosophie païenne et superstitieuse, _pleine
d'idolâtrie et de blasphêmes_; idée qui, dégagée d'injures et appuyée
d'une érudition méthodique, ouvrait la voie à plus d'une vérité, mais
dont Viret n'a guère su tirer que des erreurs insultantes, et dont il
s'autorise pour joindre, aux titres de ses dialogues, le nom d'autant
de divinités fabuleuses. Il avertit que, par occasion, il attaquera
les faux médecins et apothicaires du corps, autrement les empiriques.
Ainsi, gare aux gens qui se mêlent de traiter les maladies soit du
corps, soit de l'ame! ils vont passer sous la férule calviniste sans
ménagement. Mais, d'abord, il est utile de savoir qu'Eusèbe est un zélé
papiste, que Thomas incline, avec un certain doute de bonne foi, vers
l'orthodoxie, et qu'Hilaire et surtout Théophile sont des réformateurs
à outrance; le premier sur le ton goguenard, le second sur le ton grave.

Le débat s'engage, au premier dialogue, sur le purgatoire et les
limbes. Hilaire, fidèle à son système de comparaisons prises de la
médecine, examine le profit que les médecins de l'ame recueillent de
ces deux médicamens, pour en déterminer la source et la valeur. Sa
manière d'argumenter rentre ici dans la maxime: _Is fecit cui prodest_.
Il se répand en lazzis sur Mercure et saint Michel entre lesquels il
trouve des rapports merveilleux, puis viennent d'autres lazzis sur les
médecins qui multiplient les drogues pour augmenter leurs salaires;
et sur les prêtres qui, laissant aux saints le soin d'intercéder pour
les vivans, ce qui ne rapporte guère, se sont réservé d'intercéder
pour les morts ce qui rapporte beaucoup. Il découvre le germe de la
doctrine plantureuse du purgatoire dans le paganisme, s'égaie à propos
des purifications par le feu, telles que les employait Médée, la grande
sorcière, et leur compare la coutume qu'ont nos prêtres d'éventer les
femmes et les enfans avec le corporal, etc., etc.

Au second dialogue (des Bains), Hilaire s'étudie à prouver, par la
messe de _requiem_, où il est question, à l'occasion des peines de
l'enfer, d'un lac profond (_lacu profundo_), que cette fiction est
prise du 6e livre de l'Enéide. Il retrouve successivement les divers
points de la doctrine du purgatoire dans les traditions païennes, avec
cette différence, à l'avantage des païens sur les chrétiens, que les
premiers payaient, pour le passage des morts, au morts mêmes, tandis
que les seconds paient au prêtres. D'ailleurs _il en coûtait moins
pour engraisser Caron que pour fournir la cuisine des évêques_, etc.,
etc. Le mot de _trespassés_ rappelle le passage dans la fatale barque.
Suivent beaucoup d'autres divagations.

Le troisième dialogue entreprend l'Église sur l'eau bénite. Lazzis
sur les prétendues vertus de cette eau, plus variées que celle de la
fontaine de Sardaigne, dont parle Solin, qui guérit les maux d'yeux et
découvre les larcins. Comparaison de l'eau bénite au bain sale, dont
Diogène disait: «_Ceux qui se baignent ici, où se lavent-ils?_» Les
Turcs aussi font un grand usage de _tels lavemens_. Mais ce sont les
juifs surtout qui ont fondé l'usage de l'eau sainte. Entre ceux-ci se
distinguaient les samaritains, qui usaient, à cet effet, d'urine, parce
qu'ils y trouvaient à la fois l'eau et le sel. Lazzis sur le sel et
la salive employés avec l'eau dans le baptême. Le reste du dialogue
continue de la sorte.

Le quatrième dialogue, consacré à travestir les cérémonies par le
feu, renchérit, sur les précédens, d'obscénités, d'impiété, de fausse
érudition comme de faux raisonnemens, toujours avec un flux de paroles
qui gâterait la meilleure cause.

Vient enfin le cinquième dialogue sur l'Alchymie. C'est là que l'auteur
rassemble tous ses moyens. Il fait voir qu'avec leurs cérémonies les
prêtres de l'Église romaine ont rencontré le secret de la pierre
philosophale. Dures vérités touchant la vente des sacremens et des
indulgences, mais vérités si mal dites, qu'elles auraient dû manquer
leur effet. Revue des différentes natures d'impôts levés par l'avarice
sacerdotale sur la crédulité des fidèles.

Hilaire appelle le pape le _grand capitaine des maquereaux et des
paillards_. Comparaison des scandales de nos prêtres aux scandales des
prêtres de Cybèle dont les maris se trouvaient fort mal, encore que
ces prêtres fussent châtrés. Détails, à ce sujet, tirés de l'âne d'or
d'Apulée. Ici la satire de Viret devient si bassement ordurière, qu'il
n'est plus permis d'en rien dire.

Nous avons analysé ce livre sans scrupule, parce qu'en dépit de sa
célébrité passée il est si informe, si confus et d'un si mauvais goût,
qu'il profite plus qu'il ne nuit à ce que nos cérémonies sacrées ont de
majestueux et de vénérable. Ce n'est plus là Calvin, Théodore de Bèze,
Ulric de Hutten, Henri Estienne, du Moulin, etc., etc.; il s'en faut
de tout. Remarquons, à l'occasion de ces dialogues, que rien n'est si
difficile que d'intéresser en philosophant par dialogues. Il faut, pour
réussir en ce genre, une précision, une netteté d'idées, une vivacité
d'esprit prodigieuses; qualités qui manquaient surtout à Viret. Le
dialogue veut de l'action et non de la dissertation. Ce n'est pas trop
que d'être un Platon pour disserter en dialoguant. Cicéron lui-même n'y
suffit pas toujours, et l'excellence de ses dialogues tient surtout à
ce qu'ils sont monologués. Conçoit-on que Pierre Viret ait été surnommé
_le Voltaire des calvinistes_? point d'autre Voltaire des calvinistes
que Calvin; ou plutôt Calvin est Calvin, et Voltaire Voltaire. Quant
à Pierre Viret, aussi mauvais poète que méchant prosateur, s'il put
avoir des succès dans la chaire satirique des réformateurs, à force de
paroles et d'audace, il n'est plus rien aujourd'hui, bien qu'on paie
fort cher ses écrits devenus rares. M. Brunet constate que _ses satires
chrétiennes de la cuisine papale_ se sont, entre autres, vendues
jusqu'à 100 fr. Or, ces satires, au nombre de huit, précédées d'un
court avertissement et suivies de six petites pièces facétieuses en
vers, ne forment que 131 pages contenues dans un petit in-8°, imprimé
à Genève, en 1560, par Conrad Badius. L'auteur y paraît avoir voulu
reproduire, pour le peuple, sa physique papale. Dans ce dessein, il
met sa théologie satirique en vers de huit pieds et s'efforce d'être
plaisant; mais c'est l'ours qui danse. Il n'a ni gaîté, ni grace, et
rachète ce défaut par un vice, celui d'un cynisme qui a fait reculer
l'analyse de M. de la Vallière dans sa bibliothèque du Théâtre
Français. Vainement les interlocuteurs Friquandouille, frère Thibauld
et messire Nicaise essaient-ils, dans la septième satire, de rompre
l'uniformité de ces diatribes plates et obscènes, le lecteur n'en peut
être réjoui.

    Et que disent-ils? que les cieux
    Pour de l'argent nous sont ouvers
    Ils les nous vendent les pois vers
    Et aux gris leurs amis invitent.
    .................................
    Alléluias, eleïzons
    Sont aloyaux de venaisons.
    .................................
    Agios, himas sont andouilles.
    .................................
    Fressures, hachis, saupiquets,
    Sont exorcismes bourriquets, etc., etc.

C'est sur ce ton que Viret parodie les sacremens, les cérémonies, les
offices de l'Église et le culte des saints. Il compare la papauté à
Proserpine, l'ange Gabriel au messager des dieux, traite les moines de
traîne-couteaux et de marmitons, et décrit burlesquement le banquet du
pape et des cardinaux dans le style le plus grossier et le plus plat
qu'on puisse imaginer; après quoi, viennent messieurs les ministres
réformés, qui chassent les convives et houspillent le grand patriarche
_Saoul d'Ouvrer_, et le livre finit.



EXCELLENT ET TRÈS UTIL OPUSCULE,

A TOUS NÉCESSAIRE,

DE PLUSIEURS EXQUISES RECEPTES,

DIUISÉ EN DEUX PARTIES:

  La premiere nous monstre la façon de faire diuers fardemens et
    senteurs pour illustrer la face; la seconde pour faire
    confitures de diuerses sortes, tant en miel que sucre, vin
    cuict, etc., etc.; suivi de la translation de latin en
    françoys, par maistre Michel Nostradamus, auteur des traités
    précédens, d'une épistre d'Hermolaüs Barbarus à Pierre Cara,
    iurisconsulte et facondissime orateur. _Signé_ Nostradamus,
    l'an 1552. Lyon, par Benoist Rigaud, 1572. Imprimé par François
    Durelle. 1 vol. in-16 de 212 pages, titre compris; plus 5
    feuillets de table à la fin. (Vol. très rare.)

(1552-72.)


Maistre Michel Nostradamus, médecin, enseigne au lecteur bénévole,
dans son poème ou avant-propos, que, depuis 1521 jusqu'en 1529, il a
passé son temps à courir le monde pour étudier la vertu des simples,
et qu'il a mis trente et un ans à composer les deux traités ci-dessus
énoncés, lesquels furent achevés en 1552. Il n'adresse pas ses
fardemens aux belles jeunes qui ont la face de Phryné, mais aux beautés
un peu surannées, qui retrouveront, dit-il, la jeunesse par ce moyen.
Les graisses et les huiles n'entrent point dans ses compositions,
n'y ayant rien qui rende plus le teint noir et maculé. Il a consulté
les plus doctes personnages vivans, outre les anciens, tels que
Jules-César Scaliger, François Valeriola, etc. Vrai est qu'il ne promet
pas d'effacer tout à fait les traces du temps: _Nec cerusa Helenem
fecerit ex Hecuba_; mais il ne lairra pas de prolonger bien l'âge de
complaire; et si trouvera l'on céans _certaines beuvandes amoureuses_,
propres à ranimer des forces défaillantes. Toute femme qui fait souvent
enfant _se deschet tous les ans de cinq pour cent_; eh bien! par le
secours de la préparation de sublimé qui fait la matière du premier
fardement, telle femme se pourra maintenir jusqu'à l'âge de soixante
ans et, pour ainsi, presque d'_Hécube redevenir Hélène_. Oracle rendu à
Salon-de-Craux, en Provence, le 1er avril 1552. Ce premier avis donné,
Nostradamus livre trente-quatre recettes détaillées avec les formules
régulières, le tout pour le fardement du visage et du corps. Il faut
surtout lire la première composée de sublimé, et la dix-septième
relative au _poculatorium amatorium ad Venerem_, autrement dit
philtre amoureux: prenez trois pommes de Mandragore, le sang de sept
passereaux, de l'ambre gris, du gingembre, etc., etc. Les recettes pour
les confitures ne sont pas à dédaigner: nous les croyons plus sûres que
les autres; en tout cas, elles sont plus innocentes. Il y en a trente
dont on pourra, si l'on veut, retrancher celle pour la confiture de
courge et une autre pour la façon d'un sirop inévitablement laxatif.

Quant à la lettre d'Hermolaüs Barbarus, savant traducteur de Dioscoride
le médecin, au jurisconsulte Cara, c'est le menu circonstancié d'un
festin donné par le maréchal Trivulce, pour le jour de ses noces avec
une dame napolitaine, festin auquel Barbarus ou mieux _Barbaro_, un
des convives, ne toucha guère, dit-il, passé les premières viandes. Le
lecteur ne sera peut-être pas fâché de rencontrer ici l'abrégé de ce
menu italien du XVe siècle.

  1°. Eau rose à laver les mains, puis pignolats en tablettes,
  roche de sucre et masse-pain;

  2°. Esparges nouvelles;

  3°. Le cœur, le foie et l'estomach des oyseaux foyages (c'est à
  dire ayant de gros foies);

  4°. La chair de daim rostie;

  5°. Les testes de génisses et veaux bouillies avec leurs peaux;

  6°. Chapons, poulailles, pigeons, langues de bœuf, jambons de
  truye, bouillis avec la saulce au limon;

  7°. Chevreau rosti avec du jus de cerises amères;

  8°. Tourterelles, perdrix, faisans, cailles, grives, bequefiz,
  rostis avec olives salonoises pour condiment;

  9°. Pour chascun un coq cuict avec du sucre madéfié et arrosé
  avec de l'eau rose, dans une platine d'argent concave;

  10°. Pour chascun un petit cochon rosti avec une certaine liqueur
  pour saulce dans une escuelle d'argent;

  11°. Pour chascun un paon rosti avec une saulce blanche faite
  de foies pilés et une composition aromatique nommée par les
  Espagnols caronchas;

  12°. Un monde tortu et recroquillé, fait d'œufs, de lait, de
  farine, de sauge et de sucre;

  13°. Quartiers de coing confits avec sucre, girofle et cannelle;

  14°. Côtes de chardons, pignons, artichauts;

  15°. Eau rose pour laver les mains;

  16°. Dragées, coriandre, fenouil de Florence, amandes, anis,
  giroflat, orangeat, cannelat, dragées musquées;

  17°. Bateleurs, farceurs, joueurs de gobelets, faiseurs de
  soubresauts, chemineurs de corde, musiciens de Luc, orgues,
  espinettes, guiternes, psaltérions et harpes;

  18°. Torches de cire blanches, en parfums lynnicques,
  demi-dorées, concavées en dedans, et renfermant des oiseaux rares.



LES MONDES TERRESTRES

ET INFERNAUX,

  Le Monde petit, grand, imaginé, meslé, risible, des Sages et
    Fols, et le très grand; l'Enfer des écoliers, des mal mariez,
    des P. et ruffians, des soldats et capitaines poltrons, des
    pietres docteurs, des usuriers, des poètes et compositeurs
    ignorans, tirez des œuvres de Doni Florentin, par Gabriel
    Chappuis, Tourangeau. A Lyon, pour Barthélemy, Honorati, 1578,
    1 vol. in-8.

(1552-78.)


Le sieur Roméo, associé à de beaux esprits comme lui, qu'il réunit sous
le nom d'Académie passagère, se met en route avec ses compagnons pour
explorer l'univers. Dès les premiers pas des académiciens passagers,
un quidam aborde la troupe, et se propose de lui éviter du chemin, en
lui racontant ce qu'il a vu dans ses voyages. Cet étranger se nomme
_Remuant_, et fait, de son côté, partie d'une académie dont les membres
portent des noms de plantes. Il a tenté d'escalader le ciel par le
moyen d'une grande tour qu'il a construite avec ses amis. L'intellect
et la fantaisie l'ont initié aux secrets de ce pays mystérieux. Il a su
d'étranges choses de Jupiter, de Vénus, de Priape, et tout cela est
aussi plat qu'insensé. Sans doute il dut y avoir bien des allusions
cachées là dessous; mais la trace s'en étant perdue, restent seulement
la platitude et la folie. Cependant les académiciens passagers
s'embarquent pour suivre leur dessein; une tempête les assaille; Doni
les laisse aller au gré des flots et des vents, pour rapporter un
dialogue philosophique entre un sieur _Banny_ et un sieur _Douteux_,
sur l'inégalité des conditions, que Dieu corrige plus ou moins, dit-il,
par mille compensations diverses. Ce dialogue n'offre rien que de très
commun; je n'en aime qu'une chose, c'est qu'il est fort vif contre
les avares; sorte de gens contre qui, selon moi, tous les coups sont
bons. Après le dialogue, vient une longue et froide allégorie sur les
rapports de configuration qui existent entre les différens Etats de
l'Europe et les différentes parties du corps humain: l'Allemagne est la
tête, l'Italie le bras dextre, etc., etc.; ainsi finit le _Petit Monde_.

Le _Grand Monde_ est encore un dialogue philosophique et moral sur les
choses de cet univers et les mœurs des hommes, dans lequel, à travers
beaucoup de vague et de décousu, on entrevoit que le _Diligent_ et
le _Sauvage_, qui sont les interlocuteurs, ont bonne envie de lancer
quelques traits de satire. Ce _Grand Monde_ se termine par l'histoire
tragique d'une jeune, belle et riche veuve qui, après avoir refusé la
main des meilleurs gentilshommes du pays, épouse un beau musicien,
vagabond, à larges épaules, a, quelque temps, le droit de se croire
heureuse avec lui, quand, un soir, le nouvel époux fait provision
d'argent et de pierreries, poignarde sa dame et prend le galop sur le
meilleur cheval de ses écuries: heureusement pour l'honneur des mœurs,
on rattrape le sire; on le tue _comme un pourceau_; mais la belle
veuve n'est pas moins morte, et c'est une leçon pour celles qui lui
ressemblent.

Qui, du reste, aurait aujourd'hui le courage de suivre notre Florentin
dans le labyrinthe inextricable de ses mondes, imaginé, meslé, risible,
des sages et fols, etc., et de chercher un dessein quelconque dans
l'éternel babil du _Gaillard_ et du _Passager_, de _Jupiter_ et de
l'_Ame_, de l'_Ame_ et de _Momus_, du _Courtois_ et du _Doux_, où,
parmi d'innombrables sottises, apparaissent à peine quelques pensées
raisonnables, le tout pour aboutir à un beau sermon amphigourique
sur l'amour de Dieu, intitulé _le Très grand Monde_, et si rempli de
chimères et de visions incompréhensibles, qu'on n'y retrouve plus
rien des vrais préceptes du christianisme? Certes ce ne sera pas moi
qui l'aurai ce courage stérile; et je laisserai également Virgile,
Dante, Mathieu Paulmier, la fée Fiésolane, Orphée, ainsi que la
sibylle de Norcie, servir de guides aux académiciens passagers dans
les sept enfers d'Antoine-François Doni, de peur de tomber dans un
huitième enfer, l'enfer des lecteurs, qu'il a créé pour nous sans
nous en prévenir. Cet insensé, né à Florence en 1511, mort en 1574,
a composé plusieurs ouvrages du genre de celui-ci, entre autres _la
Zucca_ (la Gourde), qui le classent à côté de Fægio, l'auteur des
_Subtiles réponses_, de Thomas Garzoni, l'auteur du _Théâtre des divers
cerveaux_, plutôt qu'à côté de Gello, de Boccace et de Machiavel.
L'opinion commune qu'il fut moine servite, puis prêtre séculier, a
été contestée par quelques uns. Rien n'est plus plaisant que de voir
l'admiration, l'extase qu'il cause à son bon-homme de traducteur,
Gabriel Chappuis, Tourangeau d'Amboise; le même qui a traduit plusieurs
des vingt-quatre volumes des _Amadis_, entreprise commencée par le
sieur Herberay des Essarts, sous François Ier. Gabriel Chappuis se
flattait, bien gratuitement sans doute, dans la préface de sa pauvre
traduction de l'Arioste, de faire parler à ce grand poète aussi bon
français qu'il avait parlé bon italien. Eu général, les traducteurs
rendent un culte à leurs originaux, on le sait, et c'est sûrement aussi
pour cette raison qu'on les a surnommés traîtres; mais, à cet égard,
nul n'égala jamais Gabriel Chappuis. Nous aurons encore occasion de
parler de cet honnête homme à propos de sa traduction de Garzoni; pour
aujourd'hui, nous n'en dirons pas davantage, en ajoutant, toutefois,
qu'il mourut en 1583, que sa traduction de Doni a été réimprimée en
1580 et en 1583, c'est à dire deux fois, et que notre exemplaire, de
l'édition de 1578, a été vendu 19 livres, en 1780, à la vente de M.
Picart.



DE TRIBUS IMPOSTORIBUS.

  M.D.IIC. 1 vol. in-12, de 46 pag. (Très rare.)

(1553-98.)


    Reconnaissons un Dieu, quoique très mal servi.
    De lézards et de rats mon logis est rempli,
    Mais l'architecte existe, et quiconque le nie
    Sous le manteau du sage est atteint de manie.

Ainsi s'exprimait Voltaire en flétrissant un livre _des Trois
imposteurs_, prétendu traduit du latin, ouvrage d'athéisme grossier,
qui, déjà connu en 1716, fut imprimé à Londres, en 1767, avec diverses
pièces traduites de l'anglais contre le clergé romain, dont la première
est intitulée _de l'Imposture sacerdotale_. L'ouvrage contre lequel
le philosophe de Ferney s'élève avec tant d'éloquence et de raison
n'est point celui qui fait l'objet de cet article. Il est divisé en
six chapitres. Le premier traite de Dieu selon l'idée que les hommes
s'en forment; le deuxième, des raisons qui ont porté les peuples à
se figurer un Dieu; le troisième, de la religion et comment elle
s'est glissée dans le monde; le quatrième, des vérités sensibles et
évidentes, dans le but de renverser la doctrine de l'ame; le cinquième,
de l'ame et de sa nature, selon les anciens philosophes et selon
l'auteur; le sixième et dernier traite des esprits qu'on nomme démons.
Tout cela n'annonce qu'une bien mauvaise philosophie et ne mériterait
guère qu'on s'y arrêtât, sans la controverse qui s'établit, à ce sujet,
entre Bernard de la Monnoye et Pierre-Frédéric Arpe, l'apologiste de
Vanini, ainsi qu'on peut le voir dans le Ménagiana et dans les Mémoires
de Sallengre.

Le premier de ces deux savans avait combattu, dans une dissertation
curieuse, l'opinion de l'existence du livre intitulé _de Tribus
impostoribus_, livre que des traditions confuses faisaient remonter
jusqu'à l'empereur Frédéric II, qui l'aurait commandé, vers l'an 1230,
à son chancelier, le célèbre Pierre des Vignes, et cela sur la foi
d'une lettre du pape Grégoire IX, rapportée par Rinaldi, dans laquelle
ce pontife reproche amèrement à l'empereur, son ennemi, d'avoir traité
d'imposteurs Moïse, Jésus-Christ et Mahomet. La thèse était belle à
soutenir. Toutefois Arpe l'attaqua par une lettre anonyme de 1716,
et prétendit, contre tout bon-sens, avec l'autorité d'une anecdote
puérile, que ce fameux livre existait d'ancienneté, et que l'ouvrage
en six chapitres, dont nous venons de parler, en était la traduction
fidèle. La Monnoye n'eut pas de peine à réfuter la dernière partie
de cette assertion, mais il alla trop loin, croyons-nous, en niant
l'existence d'un livre _de Tribus impostoribus_ antérieur à 1716.

Sans doute, quelle que fût l'animosité de Frédéric II contre la
puissance pontificale, il est ridicule de prêter à cet empereur, aussi
bien qu'à son chancelier, un ouvrage qu'aucune tête humaine n'aurait pu
concevoir en 1230, ouvrage où, d'ailleurs, la touche moderne se trahit
à chaque phrase; cependant il faut bien accorder qu'un pareil livre a
pu exister vers 1553, comme l'assurent Guillaume Postel et le jésuite
Richeomme, sous le nom de Florimond de Rémond. Comment le monde érudit
se fût-il mépris à ce point de chercher partout l'auteur d'un livre
qui n'eût pas existé, de l'attribuer tour à tour à Boccace, à Dolet, à
l'Arétin, à Servet, à Bernard Ochin, à Postel lui-même, à Pomponace, à
Campanilla, au Pogge, au Pucci, à Muret, à Vanini, à Milton et à tant
d'autres? Comment le docte abbé Mercier de Saint-Léger, qui, du reste,
n'est pas trop concluant sur cette matière, eût-il pu nous donner, à
propos d'une chimère, une liste d'hommes qui s'en sont occupés, telle
que celle-ci: Bayle, Jugler, _Bibliotheca historica, litteraria,
selecta_, 1660-66; Chrétien Kortholt, à la tête de son traité _de
Tribus impostoribus hujus sæculi magnis_; Richard Simon, dans la
dix-huitième lettre du tome 1er de ses Lettres choisies; Jean-Frédéric
Mayer, dans la préface de ses _Disputationes de comitiis taboriticis_;
Thomasius, en tête de sa _Dissertatio de doctis impostoribus_;
Placcius, _In theatro anonymo_; Prosper Marchand, article _Imposteurs_;
Emmanuel Weber, _Programma de tribus impostoribus_; don Calmet,
article _Imposteurs_ de son Dictionnaire de la Bible; et Joseph-Romain
Joly, capucin, dans une lettre qui est à la tête du tome III de ses
Conférences ecclésiastiques, Paris, 1772? Quoi! tant de bruit pour
rien? tant de fumée sans feu? cela n'est pas possible. En recherchant
scrupuleusement le vrai ou le vraisemblable parmi beaucoup d'opinions
contraires, nous trouvons qu'un livre latin, _de Tribus impostoribus_,
composé vers la moitié du XVIe siècle, fut publié, en Allemagne, in-12,
en 46 pages, par le libraire Straubius, en 1598, sans nom de ville
ni d'imprimeur, et que, pour cette publication, l'éditeur fut mis en
prison à Brunswick. Or, c'est cet ouvrage que nous présentons hardiment
au mépris du lecteur, persuadés que nous sommes que de tels écrits
d'athéisme sont fort propres à servir la religion. Il est devenu d'une
rareté extrême. Il en existe un manuscrit à la bibliothèque royale de
Paris, lequel vient de celle de Saint-Victor, et un autre à celle de
Sainte-Geneviève. M. le duc de la Vallière en possédait un exemplaire
imprimé que l'abbé Mercier de Saint-Léger lui avait cédé après en
avoir pris la copie figurée. Cet exemplaire est maintenant dans la
bibliothèque de M. Renouard, et la copie de l'abbé Mercier est entre
nos mains. C'est sur cette copie, que M. le marquis de Fortia a trouvée
très fidèle en la collationnant sur le manuscrit de Saint-Victor, que
nous avons dressé la courte analyse suivante.

L'auteur de ce triste opuscule s'efforce, dès le début, d'enlever
toute créance au dogme de la Divinité, en montrant que les hommes ne
se sont jamais entendus sur l'idée de Dieu, et que, par ce mot sacré,
ils ont affirmé ce qu'ils ne comprenaient pas; tandis que l'idée de
Dieu est, par rapport aux causes premières, la seule idée qui soit
compréhensible, toute autre n'étant pas même perceptible. Il cherche
ensuite à confondre les notions que nous avons de la toute-puissance
et de l'infinie bonté de Dieu, par l'argument ordinaire du mal moral
et du mal physique éternellement réfuté par le cours des astres et
par le cœur de l'homme. Même en accordant le dogme de la Divinité,
il essaie de rendre ridicules tout culte et toute religion, un être
infini n'ayant, selon lui, nul besoin de nos respects et de notre
reconnaissance; et là dessus il ferme les yeux sur le besoin qu'ont
les mortels d'adorer un maître suprême. Le consentement des peuples
n'est rien pour lui, les puissans ayant eu partout et toujours intérêt
à répandre, chez les faibles qu'ils voulaient asservir, les idées et
les pratiques religieuses, comme si le mensonge pouvait être universel
et constant. Les fausses religions du paganisme viennent ici à son
aide, ainsi que les superstitions dont l'ambition et la cupidité des
intéressés ont souillé la religion chrétienne. Il tire encore parti
des éternelles disputes des prêtres et des controverses infinies
établies soit dans chaque religion, soit d'une religion à l'autre,
comme si la vérité n'avait pas autant de combats à livrer dans ce
monde que l'erreur. Il ne veut voir, dans Moïse, qu'un conquérant et
un despote hypocrite. Jésus-Christ ne lui apparaît point sous un jour
plus favorable que Mahomet. «De quelle arme peut-on se servir contre ce
dernier, dit-il, qui ne soit d'usage contre les deux autres?» Comme
si les merveilles de la civilisation du monde étaient soustraites à
ses regards. De nombreuses citations de l'Ancien Testament servent
de textes à autant de syllogismes construits pour la ruine de toute
doctrine révélée, et le livre finit par l'exclamation _tantum!_ eh quoi
tant! à laquelle nous répondrons par celle-ci: _tantillulùm!_ eh quoi!
si peu!



IL CATECHISMO,

  Overo institutione christiana di M. Bernardino Ochino da Siena,
    in forma di dialogo. Interlocutori, il ministro, el'illuminato,
    non mai piu per l'adietro stampato, insieme XIX Prediche di
    M. B. Ochino senese, nomate laberinti del libero, over servo
    Arbitrio, Prescienza, Predestinatione et liberta divina, et
    del modo per Uscirne. (2 tom, en 1 vol. pet. in-8 rare, de 317
    pages l'un, et de 266 l'autre.) In Basilea. M.DLXI.

(1555-61.)


On ne s'attend guère à trouver, dans un moine apostat du 15e siècle,
aujourd'hui absolument oublié, un des plus profonds métaphysiciens
qui aient jamais paru. Tel fut pourtant Bernard Ochin, né à Sienne,
en 1487, d'abord cordelier, puis capucin, et alors aussi célèbre dans
toute l'Italie par ses vertus austères que par ses éloquens sermons;
puis tout d'un coup, à 55 ans, esclave de l'amour, qui lui fit épouser,
à Genève, une jeune fille de 18 ans, quitter sa religion pour le
calvinisme, dépasser les plus hardis novateurs jusqu'à prêcher la
polygamie; égarement funeste, qui le força successivement à sortir
de Suisse et de Pologne, et enfin à s'en aller mourir, misérable, en
Moravie, dans sa 78e année, non sans avoir jeté un grand éclat dans le
monde et sans avoir influé sur les affaires de son temps, puisqu'il
aida, sur sa demande, le fameux Crammer dans la réforme de l'Église
anglicane. Le sort d'avoir joui de toute la célébrité du génie, pour
s'ensevelir ensuite tout entier dans l'oubli des hommes, lui est commun
avec son compatriote et son ami Pierre Martyr, dont le public ignore ou
dédaigne les savantes histoires et les précieuses lettres.

Les écrits de Bernard Ochin sont très nombreux, sans compter les
trente dialogues qui le firent bannir de Genève. Nous ne parlerons que
des seuls ouvrages que nous connaissions de lui, en témoignant, dès
à présent, notre surprise de ce que M. Tabaraud, son biographe, lui
refuse toute instruction, même dans sa propre langue; car, dans notre
ignorance, nous soupçonnons qu'il écrit l'italien-toscan avec un nerf
et une clarté remarquables, dignes de servir de modèles dans toutes les
langues.

Son Catéchisme est dédié à l'église de Lucerne: c'est, ou du moins
cela veut être un code, complet et raisonné, de tout ce qui est
exclusivement nécessaire pour mener une vie chrétienne. L'auteur
remonte on ne peut plus haut, et commence ainsi son dialogue avec
l'Illuminé: «Penses-tu être?--Il me semble que je suis, mais je n'en
suis pas certain, vu que mes sens peuvent me tromper.--S'il te semble
que tu es, il est impossible que tu ne sois pas; car à qui n'est pas,
rien ne semble.» Ceci est excellent et montre tout d'abord à qui nous
avons affaire. De ces prémisses découle, avec la nécessité d'un
commencement de toutes choses, celle d'une intelligence créatrice et
suprême: les fins de l'ame humaine, en un mot, les premières bases
de la morale. L'enchaînement philosophique est interrompu par la
foi, qui le conduit au péché originel; et là il se renoue par dix
paraphrases des articles du Décalogue. Celle sur le commandement, _tu
ne déroberas pas_, fournit un texte solide à la réfutation du système
aujourd'hui ressuscité de la communauté des biens. Plusieurs autres
paraphrases ont pour objet de ruiner l'enseignement de l'Église,
touchant le culte des saints, celui des reliques et des images, et
la multiplicité des fêtes comme des cérémonies sacrées. Ce n'est pas
ici le Catéchisme de Trente. L'examen du Symbole des Apôtres succède
à celui du Décalogue. «Crois-tu, dit le ministre, que le Symbole soit
l'ouvrage des Apôtres?--Oui, répond l'Illuminé (c'est à dire, dans son
langage, l'Éclairé).--Crois-tu que ce Symbole contienne tout ce qu'il
est nécessaire de croire?--Oui, car des êtres inspirés par l'Esprit
saint ne pouvaient laisser leur œuvre incomplète.--Combien contient-il
d'articles de foi?--Les uns disent 12, d'autres 14, d'autres 24; mais
peu importe, puisqu'il renferme tout le nécessaire.»

Il n'entre pas dans notre plan de suivre Bernard Ochin dans ses sorties
contre le purgatoire, _contre la cène des papistes_, non plus que
dans ses longues explications sur le baptême et la justification.
Le ministre, sur ces divers points capitaux, a le tort de tous ses
confrères les réformateurs, celui de s'appuyer fièrement de la raison
quand bon leur semble, et de s'en jouer au nom de la foi quand cela
leur plaît, suivant les caprices de leur antipathie pour l'église
romaine, infiniment plus conséquente qu'eux: c'est ainsi qu'il assigne
des bornes très étroites à la prière, non seulement en ne voulant,
pas plus que Calvin, de prières pour les morts, mais encore en ne
permettant que six matières d'oraison, savoir: trois relatives à la
plus grande gloire de Dieu, et trois afférentes au salut. Quelle
folie triste et vaine d'interposer ainsi sa pédanterie réglementaire
entre une pauvre ame et son auteur! Qu'a-t-on à redouter de pareils
épanchemens, et quel homme peut être assez osé pour les restreindre?

Les XIX Sermons sur le libre arbitre sont dédiés à la reine Élisabeth.
C'est là que la forte tête de Bernard Ochin se manifeste. Il en
remontrerait à saint Augustin, et Leibnitz n'a rien à lui apprendre.
Voici dans quel ordre ces discours sont rangés: 1° quatre sermons
sur les embarras dans lesquels s'impliquent les partisans du libre
arbitre, et que, pour cette raison, il appelle _des labyrinthes_; 2°
quatre autres labyrinthes, où se perdent les adversaires de la liberté
de l'homme; 3° un sermon explicatif de l'opinion qu'il ne convient pas
à l'homme de s'engager dans ces doubles labyrinthes: c'est un morceau
admirable; 4° un sermon où l'opinion précédente est combattue: ici le
métaphysicien rentre dans la théologie; 5° huit sermons, où l'orateur
veut montrer les issues naturelles de chacun des huit labyrinthes, ce
qu'il ne fait pas mieux qu'un autre, se confiant trop à la révélation
pour un argumentateur, et raisonnant trop pour un croyant, sans cesser,
pourtant, de temps à autre, de jeter de grands éclairs, surtout vers la
fin, qui est sublime. Tel est le plan de l'œuvre. Maintenant, essayons
de retracer la marche des idées.

PREMIER LABYRINTHE. Mortel, tu te dis libre du premier ordre, et ton
orgueil se refuse à la pensée d'agir de nécessité. Prends-y garde,
mortel! par là tu dis que tu es Dieu; car, agir de soi-même, sans être
déterminé par une cause hors de soi, ne saurait convenir qu'à la cause
suprême.--Tu agis à volonté; oui, sans doute, et la bête aussi; mais la
volonté qui la fait naître?--Chez la bête, qui n'est pas libre, ce sont
les appétits; chez l'homme, c'est la pensée.--Et cette pensée, d'où te
vient-elle?--De moi?--De toi? comment! ce ne sont ni les besoins qui,
dans ta première enfance, l'ont excitée, ni les objets extérieurs qui,
plus tard, l'ont fait éclore, ni les exemples qui, par l'imitation,
l'ont développée, ni les leçons et les conseils qui, par l'éducation,
ont causé son essor? Ne pourrait-il se faire qu'entre la bête et toi il
n'y eût que du plus et du moins? Humilions-nous; prions Dieu de nous
donner assez de lumières pour lui rendre hommage! E cosi sia.

DEUXIÈME LABYRINTHE. Mais, quand il serait vrai que notre volonté ne
fût déterminée par aucune force étrangère, matérielle, intellectuelle
ou morale, que nous eussions la liberté d'indifférence, que l'homme se
donnât les idées qui le déterminent, les partisans du libre arbitre
n'en seraient pas plus avancés, puisqu'après tout, l'homme ne pouvant
résister à la volonté divine, il faut bien qu'il veuille ce qu'elle
veut qu'il veuille, et que la volonté divine étant immuable, il faut
que la volonté humaine, toujours conforme à ce que Dieu a déterminé,
soit, en ce sens, immuable aussi. Prions Dieu de soutenir notre
faiblesse. E cosi sia.

TROISIÈME LABYRINTHE. Et, quand on aurait établi que la volonté de
l'homme se meut d'elle-même, et que Dieu, en déterminant toutes choses,
n'a pas enchaîné cette volonté humaine de façon qu'elle soit contrainte
à tels ou tels actes, les partisans de la liberté du premier ordre n'en
seraient pas moins impliqués dans un terrible labyrinthe; car, pour
que ces choses se pussent accorder, il faudrait que les contingens
dépendissent à la fois et ne dépendissent pas de Dieu; en sorte que
sa prescience deviendrait incertaine et purement conjecturale, ce
qu'il est impossible de supposer et qui ferait aussitôt tomber toutes
les prophéties, toutes les révélations, toutes les écritures. Quand
Jésus-Christ prédit à saint Pierre qu'il le renierait trois fois, au
chant du coq, peut-on dire qu'une annonce si précise fût une simple
conjecture qui laissât à saint Pierre la possibilité de renier deux
fois, ou une seule, ou point, de même qu'au coq de ne pas chanter?
Quand Jésus-Christ promit, à ses douze apôtres, douze siéges dans la
maison de son père, peut-on dire qu'il laissât incertain si les apôtres
mériteraient ou non, c'est à dire obtiendraient ou non ces douze
siéges? Force est donc de confesser, ou que Dieu prévoit certainement
les actes de notre volonté, ce qui la rend nécessaire et non libre du
premier ordre, ou enfin que Dieu se trompe ou qu'il ment. Lui seul nous
peut tirer de ce troisième labyrinthe. _E cosi sia._

QUATRIÈME LABYRINTHE. Cependant, j'y consens, ni les objets
extérieurs, ni les idées, ni les sentimens communiqués, ni les décrets
incommutables de la divine puissance, ni l'infaillible et certaine
prescience de Dieu n'entravent l'exercice de notre volonté: nous n'en
serons pas moins enfermés dans un labyrinthe quatrième, et voici comme:
Si nous sommes libres, assurément Jésus-Christ l'était aussi. Dans ce
cas, sa passion, sa mort et sa résurrection pouvaient ne pas arriver.
Admettez-vous ceci possible? non. Donc l'Homme-Dieu agissant de
nécessité, tous les hommes, à plus forte raison, agissent de même. Dieu
puissant, sortez-nous de cet abîme! _E cosi sia._

CINQUIÈME LABYRINTHE. Si les partisans de la liberté de l'homme sont
embarrassés, ses adversaires ne le sont pas moins. En effet, dès que
l'homme n'est pas libre, ce n'est plus lui qui pèche, c'est Dieu qui
pèche pour lui, en ne l'empêchant pas de pécher, et alors quelle
injustice à Dieu de punir l'homme! ou le bien et le mal moral sont des
chimères; double hypothèse que le bon-sens ne rejette pas moins que
l'Ancien et le Nouveau Testament. A notre secours, ô Dieu! _E cosi sia._

SIXIÈME LABYRINTHE. Se réfugiera-t-on dans l'opinion de ceux qui
soutiennent que nous ne sommes pas libres à la vérité, mais que nos
premiers parens l'étaient, et qu'ainsi nous sommes justement punis de
nos péchés forcés, pour les leurs librement commis? Quelle subtile
absurdité, qui d'ailleurs dément tout le dogme du christianisme,
puisque, selon l'essence de ce dogme, Jésus-Christ est venu nous
racheter du crime de nos premiers parens précisément pour ne nous
laisser plus que notre propre fardeau à porter! Imaginera-t-on, par
expédient, que les damnés n'auront d'autre peine que celle de ne pas
être du nombre des élus, chose qui, ne rendant pas leur condition pire
que celle d'un paysan qui n'est pas élu empereur, peut se concilier
avec la justice de Dieu? Mais cette explication hétérodoxe, fût-elle
admise, ne justifie nullement un traitement inégal pour des conditions
communes. Enfin ira-t-on, avec quelques uns, soutenir qu'il n'y a point
de vie future, point de bien ni de mal? Alors voilà tout l'édifice de
la société humaine renversé. Répétons-le, au milieu de cet affreux
dédale, il n'y a qu'à prier le Seigneur de nous éclairer. _E cosi sia._

SEPTIÈME LABYRINTHE. Nouvel embarras pour les adversaires de la
liberté; ils ne sauraient expliquer pour quelle fin Dieu a créé
l'homme, et ne sauraient pourtant soutenir qu'il ne l'a créé pour
aucune fin, ce qui transformerait la souveraine intelligence en
insensée suprême; et s'ils se hasardent à dire que Dieu a créé l'homme
afin de montrer sa puissance, en écrasant à gauche, en exaltant à
droite, on leur répondra que c'est là faire de Dieu même un enfant
capricieux, et de l'homme un jouet misérable. Ne vaut-il pas mieux le
supplier de prendre notre ignorance en pitié? _E cosi sia._

HUITIÈME LABYRINTHE. Dernier labyrinthe inextricable: en supposant que
l'homme ne soit pas libre, on ne conçoit plus les idées du bien et du
mal partout répandues de tout temps, les tentations, les efforts de
la conscience, les leçons des sages, en un mot tous ces fantômes qui,
dans ce cas, assiègent vainement l'esprit humain. Car, que faut-il
enseigner à qui n'est pas libre? rien sans doute. Des volontés forcées
sont ce qu'elles sont et ne peuvent se modifier. Résumons-nous donc à
solliciter la science qu'il nous faut, près de la source éternelle de
toute science! _E cosi sia._

NEUVIÈME SERMON. Tourmentés dans ces sens divers, bien des gens
finissent par dire que nous ne devons point traiter de telles
questions jusqu'ici insolubles, ni pénétrer dans ces détours obscurs,
dont personne, jusqu'ici, ne s'est tiré; que saint Paul, tout ravi
qu'il fût au troisième ciel, n'ayant pu comprendre la merveille de
la prédestination, il ne nous reste plus qu'à nous confondre avec
lui devant les incompréhensibles jugemens de Dieu. Saint Jérôme,
ajoutent-ils, rapporte, à ce propos, qu'Origène comparait saint Paul,
essayant de parcourir le labyrinthe de la prédestination et d'y
guider les autres, à un aveugle qui, promenant des étrangers dans les
innombrables détours d'un palais, viendrait à les égarer dans des
recoins sans issue. Ces gens disent encore que Dieu est trop juste pour
s'être enveloppé de pareilles ténèbres s'il importait à notre salut de
les éclaircir, et que, si cela nous importe peu, nous ne devons point,
à cet égard, nous intriguer.--Ils disent que ceux qui ont cru pouvoir
parler, écrire, dogmatiser sur ces matières, ont produit de grands maux
et brouillé bien des cervelles.--Ils citent saint Prosper et saint
Hilaire, l'évêque d'Arles, qui en voulaient beaucoup à saint Augustin
de s'être engagé dans ces labyrinthes à la poursuite de Pélage, lequel,
en magnifiant le libre arbitre, avait déprimé la divine grâce, attendu
que, sans avoir été plus lumineux que Pélage sur ce sujet, il avait
donné un funeste exemple.--En un mot, soit qu'on fasse l'homme libre
ou non, il en résulte de tels inconvéniens, que le seul parti sage à
prendre est de prier Dieu d'accorder, en nous, le triple sentiment de
sa puissance, de sa justice et de sa bonté par celui de l'ordre évident
qui règne dans l'univers. Ainsi disent ces gens timides.

DIXIÈME SERMON. Cependant, peut-on leur répondre, notre salut dépend
de la connaissance de plusieurs choses surnaturelles, la révélation
nous l'enseigne. Des choses divines, nous ne devons, sans doute,
rechercher que ce que Dieu nous en montre, et procéder à cette
recherche, sans curiosité superbe, appuyés sur les saintes Écritures;
mais aussi, ces Écritures à la main, nous ne devons pas craindre de
nous engager dans ces labyrinthes de peur de causer du scandale; car,
où les méchans se scandalisent, les bons sont édifiés. Autrement les
apôtres n'auraient pas dû prêcher Jésus-Christ, car les Juifs s'en
scandalisaient.--Origène eut tort de blâmer saint Paul qui fit sortir
de ces obscurités mêmes de vives lumières pour honorer Dieu. Hilaire
eut tort de blâmer Augustin. Dès que Pélage attaquait la grâce, il
fallait bien, si subtile que fût cette hérésie, il fallait bien la
suivre pour l'atteindre et la détruire.--D'ailleurs ces obscurités ne
sont pas si épaisses, que la clarté n'y puisse luire.--Par exemple,
à ceux qui rejettent la nécessité de la grâce au nom de la justice
divine, nous répondrons qu'ils transforment l'héritage des enfans de
Dieu en un salaire d'esclaves.--A ceux qui reprochent à la divinité de
n'avoir pas sauvé tous les hommes, nous répondrons qu'eût-elle sauvé
tous les hommes créés, on pourrait, par le même raisonnement, lui
reprocher toujours de n'en avoir pas créé davantage dès lors qu'ils
devaient tous être heureux; reproche qui, supposant que Dieu peut créer
l'infini, frappe de mort le raisonnement même.--L'homme est libre et
non libre selon certaine mesure, dans certains cas, et cela de par la
volonté d'un Dieu tout-puissant, tout juste et tout bon: c'est ce que
nous essaierons de prouver dans les huit sermons qui vont suivre.

ONZIÈME SERMON. Bien que toutes les choses créées soient dans la main
de Dieu, étant toutes venues de lui, néanmoins il est évident que
chacune, dans son ordre d'existence, a son mode et sa faculté d'action;
que, par exemple, les eaux, la terre, les plantes ont une certaine
force propre à la production et à la reproduction; que cette force,
aveugle et dépendante dans les choses inanimées, est plus spontanée,
autrement plus libre chez les animaux, plus dans de certaines espèces
d'animaux que dans d'autres, et de plus en plus, ainsi jusqu'à l'homme
chez qui la liberté se manifeste à un degré remarquable, lorsqu'il
est dans l'état parfait de discernement. Mais ce degré, quel est-il?
Disons avec saint Augustin que la liberté consiste, pour l'homme, à
pouvoir, par un effet de son choix, agir dans les choses extrinsèques,
humaines, civiles et morales, c'est à dire dans toutes celles que Dieu
a mises à la portée de ses organes et de sa volonté, comme de marcher,
de s'arrêter, de s'asseoir, de se tenir debout, de distinguer le noir
et le blanc, le juste et l'injuste, de faire le bien et le mal jusqu'à
un certain point naturel; mais que cette liberté ne va point jusqu'à
produire des actes surnaturels, tels que de voler dans les airs, de
vivre sans respirer, d'altérer l'ordre de l'univers, ou d'engendrer
d'elle-même cette foi ardente qui transporte, cette parfaite charité
qui sanctifie.

DOUZIÈME SERMON. Dieu est souverainement libre, et Dieu ne peut pas
pécher. Donc il y a des impossibilités qui n'enchaînent pas la liberté.
Dieu est infiniment puissant, et pourtant Dieu ne peut s'anéantir
lui-même, ni faire qu'une chose soit à la fois et ne soit pas. Or, il a
donné à l'homme la liberté de certains actes; donc il n'a pu lui ôter
en même temps cette liberté par sa prescience: autrement il aurait
produit à la fois les contraires, ce qui ne se peut concevoir. En
veux-tu savoir davantage, mortel insensé? tu me représentes un affamé
qui, devant une nourriture exquise, se consumerait à chercher comment
elle a été préparée.

TREIZIÈME SERMON. En attribuant à Dieu toutes ses actions, en vertu de
la prescience divine, on raisonne ainsi: je pécherai ou je ne pécherai
pas. Si je pèche, il était nécessaire que cela fût; sinon, il est
impossible que cela soit; dans les deux cas, peu m'importe; au lieu
qu'il faudrait dire: je ne pèche pas parce que Dieu a prévu que je
pécherais; mais Dieu a prévu que je pécherais parce que je pèche.

QUATORZIÈME SERMON. Rien de nouveau. Toujours le même argument
appliqué à la négation de saint Pierre. Ici Bernard Ochin se rue dans
le vide, et l'on s'en aperçoit à l'épuisement de ses forces.

QUINZIÈME SERMON. Dieu ne saurait vouloir le mal, 1° parce qu'il est
parfait; 2° parce que le mal n'est rien que l'absence du bien. Or Dieu
ne saurait créer _la privation_, comme il ne fait pas les ténèbres, se
bornant à faire la lumière dont les ténèbres sont l'absence, etc., etc.
_O vanas hominum mentes!_

SEIZIÈME SERMON. La grace ne manque pas à ceux qui la demandent;
surtout, ajouterai-je, à ceux qui n'examinent point s'ils en ont besoin
pour la demander; si, étant nécessaire à tous les hommes, elle est ou
non donnée à tous les hommes; si l'homme est un être libre du premier
ou du deuxième ordre et autres curiosités pareilles.

DIX-SEPTIÈME SERMON. Ascétisme, mysticisme d'une tête perdue.

DIX-HUITIÈME SERMON. De pire en pire.

DIX-NEUVIÈME ET DERNIER SERMON. Bernard Ochin se relève dignement,
par ce dernier effort, en indiquant la docte ignorance comme le seul
chemin qui puisse conduire l'homme hors de tous ces labyrinthes.
Socrate, dit-il, si laborieux, si désireux de connaître les secrets
naturels, ne se vantait que d'une chose, de savoir qu'il ne savait
rien; et nous, hommes vulgaires, nous prétendons découvrir les secrets
de Dieu! Jamais nous ne saurons de ces mystères que ce qu'il nous en
aura révélé, et jamais il ne nous en révélera que ce qui peut nous
être utile. Or, comme il ne nous a point révélé si nous étions libres
ou non, du premier ordre, de quelle manière notre volonté se formait
pour choisir et pour agir, il en faut conclure que ce savoir nous
est inutile. Ceux qui ne se croient pas libres tombent dans le vice
de l'oisive indifférence, et ceux qui se croient libres dans le vice
de la confiance orgueilleuse. Le mieux est de combattre ses mauvais
penchans selon les lumières de sa conscience, en sachant, du reste,
ignorer. N'entrons pas, pour étancher notre soif, dans les abîmes
de la prédestination, de la prescience et du libre arbitre; mais
désaltérons-nous, comme les saints de l'Eglise primitive, dans les eaux
pures de l'amour divin; car ce n'est pas l'office d'un vrai chrétien de
sonder les profondeurs de la science divine.

«_La vita nostra e si fugace, e breve, e la morte si certa e l'ora
incerta, che l'occuparsi negli studii di quelle cose che non servano
a edificarci, ma intrigando, generando questioni, contentioni, odii,
discordie, e detrattioni, non può farsi senza disprezzo della nostra
salute, di Dio, e del gran beneficio del Christo. Lo Evangelio e un
cibo spirituale dell' anima si delicato, che facilmente si corrompe con
le dottrine vane, nelle quali, quelli che vi si dilettano, mostrano si
non l'haver perfettamente gustato._»

«Notre vie est si courte et si fugitive, notre mort si certaine, notre
instant fatal si incertain, que consumer le temps dans la recherche
de ces choses qui, sans profit pour l'édification, n'engendrent que
difficultés, haines, disputes et discordes, montre un grand mépris de
Dieu, du salut et des mérites du Christ. L'Evangile est un aliment de
l'ame, d'une telle délicatesse, qu'il se corrompt soudain au souffle de
ces doctrines vaines qu'on ne saurait aimer sans faire voir qu'on n'a
jamais goûté la nourriture céleste.»



LES DIALOGUES

DE JEAN TAHUREAU,

  Gentilhomme du Mans, non moins profitables que facétieux, où les
    vices d'un chacun sont repris fort aprement, pour nous animer
    d'advantage à les fuir et suivre la vertu. A Monsieur François
    Piéron, à Paris, chez Gabriel Buon, au clos Bruneau, à
    l'enseigne Saint-Claude, avec privilége (1 vol. in-16 de 210
    feuillets, plus 11 feuillets préliminaires, titre compris,
    et, à la fin, 3 feuillets d'une table des matières, très bien
    faite). Jolie édition d'une œuvre posthume, donnée pour la
    première fois, et dédiée par M. de la Porte, le 24 mars 1565, à
    l'abbé François Piéron, grand-vicaire de monseigneur l'abbé de
    Molesmes.

(1555-65-70.)


Jean Tahureau, gentilhomme du Mans, né avec de brillantes dispositions
pour la poésie et les lettres, eut une carrière courte, mais bien
remplie, puisque, étant mort à 23 ans, il eut le temps de servir avec
honneur dans les armées de François Ier, et de se faire un nom mérité
parmi les meilleurs poètes et les meilleurs prosateurs de son époque.
Ses deux dialogues du _Démocritic remonstrant au cosmophile_ sont le
seul témoignage qui nous reste de l'élégante pureté de sa prose et de
sa verve satirique et plaisante; mais il est décisif. On trouverait
difficilement, même dans des écrits de cent ans postérieurs, des
périodes mieux construites que celle-ci contre la folie des amans
qui se laissent fasciner par leurs maîtresses. «...... Encores ne
suffiroit-il pas à ces messieurs, s'ils n'en faisoient des divinitez,
tant, qu'il s'en est levé une infinité de cette secte, qui ne se sont
jamais trouvez contens jusques à ce qu'ils nous ayent donné à entendre
par leurs gentils barbouillemens et sottes fictions leur belle vie
et folle superstition: les uns appellant leurs amies déesses et non
femmes: les autres les faisans vaguer et faire des gambades en l'air
avecques les esprits: les autres les situans avecques les étoilles aux
cieux: aucuns les élevans avecques les anges pour leur vouer de belles
offrandes; tellement que je croy, si on leur veut d'advantage prester
l'oreille, ils s'efforceront de les mettre au dessus des dieux, et tant
est creüe cette folie entre les hommes, que le courtisan du jour d'hui,
ou autre tel faisant estat de servir les dames, ne sera estimé bien
appris, s'il ne sçait, en déchifrant par le menu ses fadèzes, songes et
folles passions, se passionner à l'italienne, soupirer à l'espagnole,
fraper à la napolitaine, et prier à la mode de cour; et qui pis est,
pensant bien voir et louer je ne sçay quoi de beauté qu'il estime estre
en s'amie, il ne la voit, le plus souvent, qu'en peinture, j'entens
peinture de fard ou d'autre telle masque, de quoy ne se sçavent que
trop réparer ces vieilles idoles revernies à neuf, etc., etc., etc.»

La mauvaise humeur, vraie ou feinte, de Tahureau contre les femmes
aurait pu lui attirer, de leur part, un châtiment sévère à meilleur
titre encore que le roman de la Rose ne fit, dit-on, à Jehan de Meung,
si la politesse du temps où il vivait ne l'eût préservé. Réellement il
ne les épargne guère. Leur avarice à l'égard d'autrui, leur prodigalité
pour elles, leurs tromperies, leurs caprices, leurs attachemens
saugrenus, leurs penchans désordonnés, tous ces torts que la satire
leur impute depuis le commencement du monde revivent sous sa plume
pour lui fournir quantité de traits épigrammatiques, d'invectives
véhémentes, de peintures vives et hardies, à la vérité très amusantes.
Nous signalerons notamment, aux amateurs de tableaux malins, ceux de
l'amour de l'homme d'armes, de l'amour du courtisan, et de l'amour de
l'écolier. La galanterie ne fait pas le sujet unique de cette double
satire, dans laquelle le cosmophile tâche vainement d'adoucir, par
d'assez froides agologies, les censures du Démocritic. La vie des
gens de guerre, celle des praticiens, des avocats, des médecins, des
courtisanes sont aussi rudement traitées. La folie des astrologues, des
magiciens, des alchimistes est également le but de ses traits. Tahureau
se mêle enfin de philosophie, et toujours glosant contre les anciens,
les modernes, les étrangers, les Français, contre tout le monde en
un mot, se moquant de Cardan, d'Agrippa, de Frégose et d'Erasme
aussi bien que de Platon, qu'il appelle le philosophe imaginaire,
et d'Aristote qu'il qualifie de _mignard_, on ne sait pourquoi (car
personne ne fut jamais moins mignard qu'Aristote); il s'enveloppe dans
le christianisme, après quoi il congédie son cosmophile avec cette
pieuse conclusion _que tout ici bas est vanité, hormis d'aimer Dieu et
de le servir_. Une si sage maxime lui donne occasion de joindre, à ses
deux dialogues, cinq petites pièces de vers sur la vanité des hommes,
la constance de l'esprit, le parler peu, l'inconstance des choses et le
contre-amour, qui se font remarquer par un sentiment peu vulgaire de
l'harmonie lyrique.

    Tout ce que l'homme fait, tout ce que l'homme pense,
          En ce bas monde icy,
    N'est rien qu'un vent legier, qu'une vaine espérance
          Pleine d'un vain souci.
    Fuïons doncques, fuïons ces trop vaines erreurs,
          Dressons nostre courage
    Vers ce grand Dieu qui seul nous peut rendre vainqueurs
          De ce mondain orage,
    Recherchons saintement sa parolle fidelle,
          Invoquons sa bonté!
    Car, certes, sans cela, nostre race mortelle
          N'est rien que vanité.

    Quelle fureur tenaillant les esprits
    Fait tristement sangloter tant de cris
      A ces sots que l'amour transporte?
    Quel vain souci dont ils vont soupirant
    Les fait brûler, glacer, vivre en mourant,
      Enrager de douleur si forte?
    Pauvre aveugle! pauvre sot amoureux!
    Pauvre transi! pauvre fol langoureux! etc., etc., etc.

    ...................................
    Laissons ces regrets et ces pleurs,
    Laissons ces trop lâches douleurs,
    Laissons tous ces cris lamentables
    A ces personnes misérables
    Qui se tourmentent pour un rien,
    Qui pour un tant soit peu de bien,
    Qu'ils perdent par quelque fortune,
    Se chagrinent d'une rancune
    Qui, les rongeant _jusques aux os_,
    Les prive du bien du repos.
    C'est affaire au gros peuple ainsi
    De prendre tant de vain souci, etc., etc.

Nous appelons particulièrement l'attention sur le début de la troisième
pièce intitulée: _De l'inconstance des choses_, et adressée, par
Tahureau, à son frère:

    On ne voit rien en ces bas lieux
    Qui ne soit rempli d'inconstance,
    Et rien ne couvre ces hauts cieux
    Où l'on puisse prendre assurance.
    Comme l'un va, l'autre revient;
    L'un mourant, l'autre prend naissance;
    L'un que la richesse soutient
    Soudain la pauvreté le chasse;
    Et l'autre en faveur se maintient
    Qu'on voit bientôt mis hors de grâce;
    Tantost en la froide saison,
    La terre se gèle endurcie,
    La glace resserre en prison
    L'eau des rivières espessie;
    Et les gorgettes des oiseaux
    Qui chantoient en douce harmonie,
    Au printemps, dessus les rameaux
    De quelque verdissant bocage,
    Cessent adonc les chants nouveaux
    De leur mélodieux ramage.
    Le petit enfantin de lait
    Incontinent commence à croître,
    Et soudain d'enfant tendrelet
    On le voit tout homme apparoistre;
    Puis la vieillesse faiblement
    Le fait de ses forces décroître;
    Et le battant incessamment
    De langueur et de maladie,
    Lui fait quitter en un moment
    Le plaisir trompeur de la vie, etc., etc.



PASSEVENT PARISIEN

  Respondant à Pasquin Rommain de la vie de ceulx qui sont allez
    demourer, et se disent vivre selon la réformation de
    l'Évangile, au païs jadis de Savoye; et maintenant soubz les
    princes de Berne et seigneurs de Genève; faict en forme de
    dialogue. (1 vol. in-16 de 48 feuillets.)

(1556.)

  En tête de notre exemplaire se lit une note de Bernard de la
    Monnoye, de son écriture très jolie et très fine, par laquelle
    il combat l'auteur de la comédie du _Pape malade_, qui
    attribue le présent dialogue, anticalviniste, au nommé _Artus
    Désiré_, prêtre fanatique et bouffon, auteur de plusieurs
    libelles contre Calvin, mort vers 1578. Selon La Monnoye, qui
    s'appuie de La Croix du Maine et de du Verdier, le véritable
    père du _Passevent parisien_ est ce même _Anthoine Cathelan_,
    du diocèse d'Alby, ancien cordelier, que Théodore de Bèze,
    dans sa vie de Calvin, traite d'effronté menteur. Nous avons
    peu de foi aux libelles, pour notre compte, et nous sommes
    disposés à les taxer d'exagération et de calomnie; toutefois
    il nous paraît curieux, pour l'histoire du temps, d'extraire
    celui-ci, qui n'est pas commun. Des anecdotes du XVIe siècle,
    vraies ou fausses, doivent se peser; et d'ailleurs Calvin,
    tout homme de génie qu'il était, a si souvent prodigué les
    accusations, l'ironie et l'invective, qu'on peut, sans
    scrupule, rappeler celles dont il fut, à tort ou à raison,
    l'objet, sans oublier de rappeler pourtant que les écrivains
    les plus orthodoxes, tels que Maimbourg, du Perron, etc., ont
    accordé à ce personnage des mœurs assez pures et une vie assez
    réglée, contre l'opinion du présent libelliste. Cathelan, selon
    toute apparence, composa son _Passevent parisien_, pour faire
    contre-poids au pamphlet, si comique, de Théodore de Bèze,
    contre le président Lyset, abbé de Saint-Victor de Paris,
    intitulé: _Epistola benedicti Passavantii ad Petrum Lysetum, et
    la complaincte de Pierre Lyset sur le trespas de son feu nez_;
    pamphlet qu'on trouve à la fin des lettres d'Hommes obscurs
    (_Epistolæ obscurorum virorum_, etc.), autre écrit hétérodoxe
    fort piquant, en deux tomes, d'Ulric de Hutten, l'un des plus
    beaux esprits de la réforme luthérienne avec Reuchlin, et
    l'un des chefs de cette secte, comme Bèze, Farel et Viret le
    furent de la secte de Calvin. On voit dans la bibliothèque de
    La Croix du Maine, tome III, page 96, qu'Anthoine Cathelan,
    cordelier albigeois, a aussi écrit l'_épître catholique de
    la vraie et réelle existence du précieux corps et sang de
    notre Sauveur, au sainct Sacrement de l'autel, Lyon, 1562, et
    l'arithmétique ou manière de bien compter par la plume et par
    les jects, en nombre entier et rompu_, Lyon, 1555. Bèze, dans
    sa Vie de Calvin, raconte qu'en 1556, Cathelan, étant venu à
    Genève avec une fille de mauvaise vie, fut bientôt reconnu pour
    un affronteur et contraint de déloger, d'où il se retira à
    Lausanne, puis sur les terres de Berne, et que là il fit tant
    par ses beaux actes, qu'il en fut banni sous peine du fouet.
    Cela le dépita tellement, qu'il s'en retourna en France, d'où
    il envoya une épître imprimée aux syndics de Genève contre la
    doctrine de Calvin. Bèze ne parle pas d'ailleurs du _Passevent
    parisien_.


Luther, dans sa haine contre le pape et l'Église romaine, avait
donné l'exemple d'une violence de discours qui passe toute mesure,
et dont les curieux n'ont besoin, pour se convaincre, que de lire
certains passages de ses écrits rapportés au tome II des mémoires de
l'abbé d'Artigny. Il disait des papistes: «Ce sont tous des ânes, et
ils resteront toujours des ânes, en quelque saulce qu'on les mette,
bouillis, rôtis, frits, trempés, pelés, battus, brisés, tournés,
revirés, ce sont toujours des ânes.» Ailleurs, s'adressant au pape Paul
III (Farnèse): «Prenez garde à vous, mon petit âne, s'écriait-il, allez
doucement, il fait glacé; la glace est fort unie cette année, parce
qu'il n'a pas fait beaucoup de vent: vous pourriez tomber, vous casser
une jambe, et l'on dirait: Quel diable est ceci?» Une autre fois,
répondant au controversiste Henri VIII d'Angleterre, il se permettait
ces propres paroles: «Cette pourriture, ce ver de terre ayant blasphémé
contre la majesté de mon roi, j'ai droit de barbouiller sa majesté
anglaise de sa boue et de son ordure. _Jus mihi est majestatem anglicam
luto suo et stercore conspergere_.» De tels modèles ne furent que
trop bien suivis par ses adhérens et par ceux de Calvin. Rien ne
saurait égaler en virulence la verve satirique des agresseurs des deux
réformes; et il faut convenir que, sous quelques rapports, l'avantage
était pour eux. L'Eglise les frappait vainement de ses foudres; les
docteurs les poursuivaient en vain de leurs décrets, et les princes de
leurs bourreaux; ici de front, là de côté, tantôt furieux, plus souvent
rieurs, ils se représentaient sans cesse, et portaient de rudes coups.
Leur tactique rieuse inspira l'idée, à leurs adversaires, de rire
aussi; mais le rire des puissans n'a jamais de grace; on ne peut, à la
fois, se moquer des gens et les brûler, il faut choisir. Quoi qu'il en
soit, voyons comment Anthoine Cathelan se raille de Calvin et de ses
amis.

Pasquin, de Rome, est l'interrogateur, et Passevent, de Paris, lui
répond. Comment, dit Pasquin, vivent les évangéliques?--Ils s'appellent
tous frères et sœurs.--Est-il vrai qu'ils se marient tous?--Ils ont
chascun une femme en public, et, en secret, en peut avoir, qu'il en
prenne.--Comment sont habillés les prédicans?--Comme des avocats, sauf
le bonnet carré.--Jeûnent-ils, prient-ils?--Nani, nani; non plus que
chiens. Ils disent que Jésus-Christ a satisfait pour eulx. Ils vont
à pied, faisant les pauvres et les bons frères mitous.--Quoi! leurs
gros paillards, Calvin, Farel et Viret aussi vont à pied?--Nani,
nani.--Dis-moi donc comment vit le vénérable Calvin?--Il a tenu, en son
logis, durant cinq ans, une nonnain d'Albigeois à deux escus par mois
pour lui faire son lit. Au cinquième an, la nonnain se voyant grosse
de quatre mois, fallut que M. de Rocayrols, jadis chanoine d'Alby et
son favori, vînt à Genève l'épouser, sur peine d'être accusé comme
luthérien, par Calvin, en son pays. Calvin accompagna la nonnain à
Lausanne, déguisé en coureur de poste, et la noce se fit en l'église de
Viret, en présence de Vailler, pendant que Calvin était allé prescher
à Neufchastel, en l'église de Farel. Madame la nonnain a fait un beau
fils peu après à M. de Rocayrols, et le compère a été maître Raymond,
prédicant à Genève, compagnon de Calvin en tous butins.--Ah! la bonne
truie! Mais dis-moi maintenant, Passevent, de la Charbonnière et de la
bourse des pauvres de Genève?--La Charbonnière est une belle nonnain
de Milhau en Rouergue, enlevée par un nommé Charbonnier. Quand le
couple fut arrivé à Genève, Calvin voulut en faire son profit, disant
à la poure fille qu'il fallût quitter son Charbonnier pour entrer
dans le sein de l'Eglise; ce que voyant le Charbonnier, s'enfuit à
Lausanne avec sa nonnain, où ils sont encore.--O quel paillard de
leur Eglise est cet enragé de Calvin! et je pensois que leurs sermons
les instruict à bien vivre.--Leurs sermons ne leur servent si non
d'appeler le pape antechrist, et les cardinaux cuisiniers, et les rois
tyrans, d'instruire le peuple à vivre en toute liberté, et distribuent
la bourse des pauvres à leurs parens, donnant bien trois carolus par
sepmaine aux pauvres, c'est tout.--Dis-moi, je te prie, qui sont ceux
qui fondent telle bourse?--Ils envoyent par tous costés de chrestienté
leurs espions et semeurs d'hérésie chargés de livres contre la messe,
et font la levée chez les poures abusez et desrobent les églises,
puis reviennent par après à Genève, où ils sont tant plus festoyés et
caressés par Calvin, Farel et Viret, que plus ils sont chargés.--Ils
ont donc tous les biens d'église où les peuples les escoutent?--Tu es
bien deceu: non, ce sont les seigneurs qui ont le mieux happé ces biens
et les arrentent au plus enchérissant, dont Calvin est bien fasché,
disant que ces brigands de seigneurs sont cause qu'ils ne sont estimés
du peuple au regard des prélatz de la papisterie, pour ce qu'ils n'ont
plus les biens d'église.--Comment sont leurs églises?--Les édifices
s'en vont petit à petit au bas, et ne leur chault des bastimens non
plus que des estables, disant que l'église de Dieu sont les fidèles;
et tout bastiment leur est bon.--Récite-moy, sans plus dilayer, la
vie du vénérable Viret en son église de Lausanne et des professeurs
de son université en théologie, et aux langues hébraïque, grecque
et latine.--Voicy en premier leur catalogue, puis, après, leur vie.
Pierre Viret et Jacques Vailler, prescheurs ou minimes; le Beato
Conte, jadis prescheur, et maintenant médecin et seigneur du Meyx, en
Savoye; Jean Rubite, lecteur de la Bible; Merlin, lecteur en hébreu;
Thadée Bèze, lecteur en grec; Eustace, lecteur ez arts et maistre des
Douze; Mathurin Cordier, principal du collége des enfans; Arnaud de
Chastelnaudary, diacre ordinaire; François Villaris, diacre pour les
pestilenciez; Barthélemy Causse, ministre de Lucerne, près Payerne;
Claude, jadis curé d'Yman, et Ores, ministre de Grant Court, près
Payerne; et trois honorables, savoir: Achats Albiac, jadis moine, et
aujourd'hui se fait nommer seigneur du Plexis; Dominicle Boulardet,
brodeur; et Grant Jean Flamen, de Toulon. Viret est un fils d'Orbe en
Savoye qui, le mois d'août passé, 1654, a renoncé la messe et abattu un
couvent de bonnes religieuses de Sainte-Clère. Iceluy a pris pour femme
une veuve chargée de trois petits enfans, qu'il a fait sa famille avec
ses joyaux, et cent francs qu'il a détenus. C'est le plus beau diseur
et bavard de la bande. Vailler a esté prestre et maistre d'escole à
Briançon, et Ores ministre à Lausanne; il a pris pour paillarde une
vieille midrouille dont il a un enfant de quinze ans qu'il enrichit,
acquiérant des biens de tous costés, mesmement en la ville d'Aubonne,
et s'occupe de son avoir plus que du sermon, semblant mieulx badin
que prescheur... Le Beato Conte estoit secrétaire du duc de Savoye,
qui s'enfouit en Allemagne, faisant le médecin après avoir enlevé la
demoiselle d'un gentilhomme du duc, et l'avoir engrossée. Calvin,
Farel et Viret l'ont reçeu, et reçoivent tous bandits. Beato Conte,
ayant visé puis après que la veuve de M. de Meyx en Savoye, près
Lausanne, estoit mieulx son faict, a donné une médecine purgative à
sa damoyselle, qui lui purgea l'ame du corps, et ensuite épousa la
veuve, et se fait appeler seigneur du Meyx. Il est timide et couard,
et vient en cachette à Lausanne, comme dit Jean Flamen, son maistre
d'hostel, et, dans peu, son gendre... Jean Rubite est un prestre de
village en Faucigny, lequel a pris pour femme une publique de Berne,
et vit en bon janin... Thadée Bèze, Bourguignon, est tenu à Calvin,
qui l'a marié avecques la belle Candide, et l'a fait lecteur en grec
à Lausanne. C'est le second des évangéliques. Il estoit prieur à
Longjumeau. Il connut la belle Candide, à Paris, dans un bordeau nommé
_Huleu_, et vint à Genève, où Calvin maria ce seigneur _de osculo_
avec sa vieille midrouille. Merlin, lecteur en hébreu, est le fils
d'un pauvre marchand failli de Valence en Dauphiné, et ne sçait quatre
paroles de latin, etc., etc., etc. Iceux évangélicques ne se soucient
du tout du baptesme, baptisant quand cela se trouve, mais sans affaire;
et mariant uniment, le fiancé menant sa fiancée au temple, les hommes
deux à deux en avant, les femmes derrière; et le ministre leur dit
qu'ils sont mariés, et puis s'en retournent chascun disner s'il en a;
et enterrent les morts ainsi: les portant dans la fosse, les hommes
devant, les femmes derrière, sans faire nulle prière qui serait, selon
eux, papisterie et idolâtrerie.--Je vois bien qu'une telle génération
serpentine ira bientôt en ruine, moyennant l'ayde de Dieu auquel
j'espère.--Notre debvoir, Pasquin, est, comme tu dis, de prier qu'il
lui plaise donner la paix aux princes, afin que, par tel ordre, on
puisse mettre à feu et à sang telle secte de bannis et pleins de tous
vices à l'honneur de Dieu et son Eglise. Amen.



ANTITHÈSE

DES FAICTS DE JÉSUS-CHRIST ET DU PAPE;

  Mise en vers françois. (De l'Antithesis de præclaris Christi et
    indignis papæ facinoribus, studio Simonis Rosarii. Genevæ,
    1557.)

ENSEMBLE

LES TRADITIONS ET DÉCRETS DU PAPE,

OPPOSEZ AUX COMMANDEMENS DE DIEU.

  _Item_, la Description de la vraie image de l'Antechrist, avec
    la Généalogie, la Nativité et le Baptême magnifique d'iceluy;
    le tout augmenté et reuu de nouveau. Imprimé à Rome l'an du
    grand Jubilé. (1 vol. pet. in-8, très rare, de 143 pages, fig.
    en bois. M.DC.)

(1552-61-78--1600.)


Il est évident que l'original latin de ce terrible libelle, dirigé
contre l'église romaine, est pseudonyme, et que jamais, dans la ville
de Calvin, aucun écrivain ne s'est nommé _Simon du Rosaire_. M. Barbier
ni personne, à notre connaissance, n'a pu, à cet égard, lever le voile
qui couvre la vérité. Le nom du traducteur français n'est pas plus
connu. C'est une petite perte et un grand scandale de moins. Nous nous
bornerons à donner la description de l'édition française de 1600, sous
la forme d'une simple table analytique, les différentes pièces qu'elle
contient n'étant pas susceptibles d'une mention plus étendue, soit
à cause de l'impiété cynique dont ces pièces sont remplies, soit en
raison de leur peu de mérite: les voici donc dans leur ordre.

  1°. Après un dixain du traducteur, un avis de l'imprimeur au
    lecteur chrétien, et une épître en prose à tous fidèles, on
    trouve XVII antithèses doubles, en vers de douze pieds, placées
    en regard les unes des autres, de façon que chaque antithèse,
    en faveur du Christ, réponde à une autre contre le pape, ainsi
    qu'il suit:

        ANTITHÈSE VIII.

        Non seulement Jésus donne à manger
        A sa brebis, ains s'elle est en danger,
        Il la retire et se montre soigneux
        De la garder du loup caut et hargneux.

                        ANTITHÈSE VIII.

                        Les papelards porteurs de rogatons
                        Rouges museaux avec doubles mentons
                        Nez bien perlez, yeulx bordez d'escarlatte
                        Mettent le bien des poures sous leur patte,
                            etc., etc.

    Une petite vignette en bois, placée au dessus de chaque
    antithèse, et retraçant un sujet analogue à son contenu, est
    surmontée toujours d'un distique, en vers de 8 pieds, qui offre
    l'argument de l'antithèse elle-même, laquelle a constamment 70
    vers. Exemple:

        Dès que Christ vient au monde naistre,
        Il nous fait la paix apparaistre.

                        Dès que le pape est ordonné,
                        A guerroyer est adonné.

  2°. Les commandemens de Dieu opposés à ceux du pape:

        Tailler ne te feras image
        De quelque chose que ce soit, etc.

                        Fay-toy dresser à force images,
                        Car ainsi le veuil-je, et me plaist, etc.

  3°. Epilogue.

  4°. Description en prose de l'image de l'Antechrist, selon
    l'Escripture saincte.

  5°. Admonition aux povres aveuglez par l'Antechrist romain.

  6°. Le livre de la Généalogie du désolateur Antechrist, fils du
    diable.

    ..... Et Superstition a engendré Hypocrisie le Roy, et
    Hypocrisie le Roy a engendré Gain, et Gain a engendré
    Purgatoire, et Purgatoire a engendré Fondation des
    anniversaires, et Fondation des anniversaires a engen