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Title: L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844" ***

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        L'ILLUSTRATION,
        JOURNAL UNIVERSEL.

        N° 74. Vol, III.--JEUDI 25 JUILLET 1844.
        Bureaux rue Richelieu, 60.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois, 16 f.--Un an, 30 f.
        Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

        Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 f.--6 mois, 17 f.--Un an, 32 f.
        pour l'Étranger,          --    10          --     20           --   40



SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Dîner des Exposants dans la salle de
l'Orangerie du Louvre_.--Souvenirs de Londres. _Chez Dickens et chez
Samuel Rogers_. Par O. N. _Portrait de Samuel Rogers et de Thomas
Campbell_.--Théâtres. Opéra-Comique. _Une scène des quatre Fils
Aymon_.--Le Maroc. Reprise des hostilités. _Départ de la flotte de
Toulon; Soldats marocains_, par E. Delacroix; _Carte des frontières de
l'Algérie et du Maroc_.--Courrier de Paris.--Hôtel et Collection
Delessert. _Seize Gravures_.--Rapport de M. Thiers sur l'instruction
secondaire Les Forçats. (Troisième et dernier article.) _Six
Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Éclairage au
gaz.--Correspondance.--Caricatures militaires.--Rébus.



Histoire de la Semaine.

Les exposants auxquels leurs travaux permettent d'espérer des
récompenses, sont retenus à Paris jusqu'à la fin du mois, époque à
laquelle les noms des élus seront publiés et les médailles et
décorations distribuées par le roi. En attentant, ces honorables
industriels, pour charmer leur attente, ont songé à recourir aux
banquets. Chaque industrie se proposait d'abord d'en offrir un à M. le
ministre du commerce, et déjà cette série de solennités mangeantes avait
commencé à s'ouvrir, quand l'estomac de M. Conin-Gridaine a demandé
grâce, et force a été de substituer à un banquet par jour un seul et
grand jour de banquet. C'est dans la vaste salle de l'orangerie aux
Tuileries que les tables ont été dressées. D'innombrables convives et
beaucoup d'orateurs y ont pris place. Que les mets aient été trouvés
froids, les discours ce qu'ils sont toujours, le coup d'oeil était du
moins fort beau: c'est lui que l'_Illustration_ servira à ses abonnés.
MM. les ducs de Nemours et de Montpellier avaient été invités et
s'étaient fait un devoir de se rendre à cette réunion, que les
décorations de la salle rendaient splendide. Les ministres de
l'intérieur et du commerce, les préfets de la Seine et de police, les
président et membres du jury central s'y trouvaient également. Deux
orchestres, placés à chaque extrémité de l'immense salle, ont exécuté
des symphonies pendant toute la durée du festin.

Les députés aussi se séparent, mais ils n'offrent pas, eux, de dîners
aux ministres. Ils les ont même assez mal récompensés jusqu'à la fin de
la session de ceux qu'ils ont reçus. Bien que votés en poste, le budget
des dépenses et celui des recettes ont été l'occasion d'échecs nouveaux
pour le cabinet. Nous avons déjà fait connaître le vote des dépenses de
sept départements ministériels: les budgets des travaux publics et des
finances ont été également adoptés. Mais M. Dumon n'a pu empêcher la
Chambre de prendre, pour le canal de la Marne au Rhin et pour le canal
latéral de la Garonne, une détermination qui semble annoncer que l'année
prochaine elle prononcera l'abandon de la partie du premier de ces
canaux comprise entre Nancy et Strasbourg. Dès cette année, elle a
décidé que les travaux du canal latéral de la Garonne s'arrêteraient à
Agen. Cette discussion a fourni des preuves nouvelles de l'increvable
inexactitude des devis des ponts et chaussées, et de l'imprévoyance avec
laquelle cette administration fait ébaucher les travaux sur tous les
points, ne les achève nulle part, et arrive ainsi à la complète
absorption de l'insuffisant crédit qu'elle a primitivement déclaré lui
être nécessaire sans qu'un kilomètre de canal soit en état d'être livré
à la circulation. Dans l'espèce particulière, ce qui devait détourner
encore la Chambre d'accorder à M. Dumon les millions qu'il demandait
pour mener ces canaux à fin dans tout le parcours projeté, c'est que des
lignes de fer parallèles ont été votées, et que si l'on peut se décider,
pour satisfaire aux besoins de rapides communications, à établir une
voie de fer près d'un canal, on se montrerait prodigue et insensé en
venant établir un canal près d'une voie de fer.--Le budget des dépenses
du ministère des finances donne toujours lieu à plus d'observations sans
conclusions formulées en vote que de propositions d'amendements. Des
observations de ce genre ont été présentées par M. Ledru-Rollin sur le
retard apporté chaque année à la publication du rôle des patentes,
retard qui pourrait favoriser des fraudes électorales, en ne laissant
plus le temps de protester contre elles et de les faire redresser; par
M. Glais-Bizoin, contre des abus très-graves signalés dans
l'administration des postes. M. Lacave-Laplagne a fait à ces critiques
sérieuses des réponses qui nous ont paru l'être moins. Mais ce qui a été
incontestablement plus gai, c'est la réponse faite par M. Martin (du
Nord) à une nouvelle réclamation de MM. Lespinasse et Larabit pour
l'arriéré dû aux anciens membres de la Légion d'honneur. M. le garde des
sceaux a établi que dès l'année prochaine l'ordre aurait un excédant de
revenu, qu'il pouvait donc se passer de toute subvention, que cet
excédant progressif appartenait de plein droit aux anciens légionnaires,
jusqu'à ce que leur arriéré fût soldé; qu'ainsi, dans dix ou douze ans,
l'arriéré pourra être comblé. Cela est de toute vérité: mais il se
trouvera comblé, non pas parce que les ayants droit auront touché ce qui
leur est dû, mais parce que ces braves décorés par l'empereur seront
tous morts.

[Illustration: Dîner des Exposants dans la salle de l'Orangerie du
Louvre.]

La discussion du budget des recettes a pesé tout entière sur M.
Lacave-Laplagne. Un incident grave s'y est présenté. On se rappelle que
les membres de la commission de l'instruction secondaire avaient proposé
à l'unanimité, par amendement au budget des recettes, une disposition
prononçant l'abolition de l'impôt connu sous le nom de rétribution
universitaire, contre lequel réclamaient depuis longtemps la plupart des
conseils généraux et par-dessus tout l'opinion publique, à laquelle
répugnait cette taxe immorale imposée au développement de
l'intelligence. En l'absence du rapporteur de la commission, M. Thiers,
un de ses collègues, M. de Salvandy, a développé l'amendement convenu.
Le ministère, bien inspiré, y eût adhéré; mais celui-ci, tout en
redoutant le combat, va souvent au devant de la défaite. M. le ministre
de l'instruction publique auquel la commission n'avait pas pu, dans ses
conférences avec lui, arracher une explication qui lui permit de savoir
s'il était pour ou contre le projet qu'il avait rapporté du Luxembourg
au palais Bourbon; M. le ministre de l'instruction publique est demeuré
muet. C'est un parti qu'il n'avait pas eu toujours la sagesse de prendre
dans la discussion de la Chambre des pairs, et qu'il a bien fait
d'adopter, au lieu de venir plaider pour un état de choses dont le
maintien est la ruine des collèges communaux, soumis à cette taxe, au
profit des écoles ecclésiastiques, qui en sont exemples. Mais M.
Lacave-Laplagne, en affectant de dire que c'était comme ministre des
finances, comme plus spécialement chargé d'aligner les deux budgets et
sans avoir discuté avec ses collègues la question particulière, est venu
demander à la Chambre de repousser une proposition qu'il regardait, lui,
comme mauvaise, et dont l'examen, au dire du rapporteur du budget des
recettes, M de Voitry, viendrait tout naturellement après le vote de la
loi sur l'instruction secondaire. La Chambre n'en a tenu compte, et, dès
le 1er janvier prochain, cet impôt populaire cessera de peser sur nos
établissements d'éducation, ou plutôt sur les pères de famille qui
veulent confier leurs enfants à des laïques.--M. le ministre des
finances, par des objections peu adroites et des considérations qui
ressemblaient à de la résistance, a donné aussi l'aspect d'un échec pour
lui au vote par lequel la Chambre, sur la proposition de M.
Garnier-Pages, sans obliger le ministre à choisir tel mode d'emprunt
plutôt que tel autre, a ajouté à la faculté que la loi lui donne de
procéder par voie d'adjudication publique la latitude de recourir, si
bon lui semble, au mode d'emprunt par souscription. M. Lacave-Laplagne
devait comprendre, alors même qu'à ses yeux la négociation de l'emprunt
avec des banquiers serait le meilleur mode, que son action devenait plus
libre et plus forte, qu'il cessait d'être à la discrétion des
spéculateurs, dès l'instant où on lui fournissait les moyens de leur
mettre le marché à la main, et de les menacer de conclure l'emprunt sans
intermédiaire Le ministre s'est efforcé de faire envisager cette faculté
comme plein d'inconvénients Était-ce pour rassurer les banquiers ou pour
convaincra la Chambre? Nous ne, savons. Mais il a exprimé la crainte
qu'en y recourant on se trouvât avoir des souscriptions pour une somme
double et triple, objection qui a été facilement résolue à Bruxelles il
y a deux mois, et à Paris en 1818, par la réduction proportionnelle des
souscriptions. Aujourd'hui, au contraire, à l'occasion d'un fait qui
s'est produit en Hollande, un journal du ministère exprime la crainte
que les souscriptions ne fussent insuffisantes. Quand la crainte serait
fondée, ce qu'il est déraisonnable de prétendre, ce pourrait être un
motif pour ne pas user de la voie de la souscription, mais ce n'en est
pas un pour déclarer tout haut aux banquiers que, hors leur
intervention, il n'est pas de salut pour le crédit national. Tout ce qui
se passe porte bien des gens à penser que l'agiotage est trop bien
servi, nous ne dirons pas par la complaisance, mais au moins par la
négligence des gardiens du Trésor. Il y a peu de mois, le 3 pour 100, le
fonds des emprunts, était à 86. On s'est bien donné de garde de profiter
de ce moment pour émettre les rentes dont l'aliénation a été votée.
Aujourd'hui, la spéculation l'a fait descendre entre 81 et 82. Quand il
aura baissé encore un peu, on adjugera la seconde portion de l'emprunt,
et, cela fait, la rente remontera à 86 et le tour sera joué. En vérité,
on abuse de l'innocence de M. le ministre.

Les deux derniers tiers de cet emprunt voté, ensemble de 300 millions,
et toutes les réserves de l'amortissement devront faire face à tous les
travaux extraordinaires, et amener la complète libération de l'État en
1853. C'est l'avenir engagé pour neuf années, à la condition encore que
les événements et l'imprévu ne nous coûteront rien. Si la balance des
budgets extraordinaires est dune fort hypothétique, le budget ordinaire
de 1845 ne l'est pas moins. Les dépenses ont été fixées à 1 milliard 272
millions 515,991 francs; les recettes à 1 milliard 268 millions 490,761
francs. Le déficit est donc déjà de 4 millions 25,280 francs. Sans doute
l'accroissement annuel des produits couvrirait largement cette
différence; mais le chapitre des crédits complémentaires,
supplémentaires et extraordinaires viendra la rendre bien autrement
considérable.

La Chambre des députés, en ayant bien le soin de constater que toutes
questions étaient réservées, a cru, pour n'assumer la responsabilité
d'aucun retard, devoir sanctionner le vote de la Chambre des pairs sur
le chemin de Lyon.--Elle a approuvé le projet du chemin de fer de Paris
à Sceaux, qui devra être construit, d'ici à deux ans, dans le système
Arnoux.--Elle a autorisé également l'ouverture d'un crédit de 1,800,000
francs pour l'essai, par l'État, du système atmosphérique.--Elle a voté
enfin la proposition de MM. Vivien et Berville, ayant pour but de
réparer une distraction de la loi, et de porter la durée de la
jouissance des héritiers des auteurs dramatiques et des compositeurs au
terme concédé aux héritiers de tous les autres auteurs.--Enfin, pour
compléter le résumé des travaux et des discussions de la Chambre du
palais Bourbon, nous devons mentionner les interpellations qui ont été
adressées à M. le garde des sceaux à l'occasion de visites domiciliaires
que nous avons déjà annoncées, et qui ont été pratiquées chez MM. de
Montmorency et d'Escars, en dehors de toutes les formalités et de toutes
les garanties voulues par la loi. Par suite de cette négligence des
prescriptions légales, des actes regrettables ont été commis, le secret
de dispositions testamentaires a été violé. Dans cette même affaire, des
hommes, qu'on a été obligé depuis de mettre en liberté sous caution, ont
été conduits comme des malfaiteurs, attachés à une chaîne, entre des
gendarmes. Si M. Martin (du Nord) ne sait pas faire observer la loi par
ses agents, s'il ne sait pas leur inspirer des sentiments d'humanité et
de convenance, on doit reconnaître qu'il fait preuve d'habileté pour les
justifier. Si on a enchaîné ces personnes soupçonnées de complot, c'est,
a-t-il dit, parce qu'une fois un individu qui était dans la même
situation, et à l'égard duquel cette précaution n'avait pas été prise, a
échappé aux gendarmes. Il n'y a absolument rien à répondre à cela, sinon
que la mesure pourrait encore être insuffisante, et qu'il n'y a que les
morts qui ne... se sauvent pas.--On a distribué le rapport de M.
Chegaray sur la proposition de réforme postale de M. de Saint-Priest, et
celui de M. Achille Fould sur la proposition de M. Chapuys-Montlaville
relative au timbre des feuilles périodiques. Nous reviendrons, dans
notre prochain bulletin, sur les conclusions de ces commissions.

La Chambre des pairs poursuit l'adoption pure et simple des lois votées
par l'autre Chambre. Le chemin du Centre a semblé courir quelques
dangers: la partie de Vierzon à Limoges n'aurait pas été exécutée aux
frais de l'État si l'opinion de MM. Persil et Thénard, qui était aussi
celle de la commission, eût prévalu; mais la majorité a préféré une
décision immédiate, alors même qu'elle n'y trouvait pas, peut-être, une
satisfaction complète, à un ajournement dont les inconvénients lui
paraissaient plus graves encore, sinon pour les intérêts réels des
populations, du moins pour sa responsabilité propre.--Pour le chemin de
Rennes, M. le marquis d'Audiffret demandait aussi, comme rapporteur,
l'ajournement de son exécution, ajournement qui laisserait le temps aux
compagnies de la rive droite et de la rive gauche de s'entendre, et que
commandait d'ailleurs la prudence financière, en présence de nos
engagements et de nos charges d'avenir. Ces conclusions ont été
également repoussées.

Une discussion importante s'est engagée dans la Chambre des communes,
entre sir Robert Peel et lord Palmerston, sur la répression de la traite
et sur le droit de visite. Il en est résulté que le gouvernement anglais
se propose, de concert avec la France et les États-Unis, de bloquer la
côte d'Afrique, et d'arrêter ainsi les négriers au départ. Mais, en même
temps, sir Robert Peel a formellement déclaré qu'il ne renonçait pas au
système de croisières établi aujourd'hui sur les principaux points de
l'Amérique, et il n'a pas laissé entrevoir la moindre intention
d'abandonner en quoi que ce soit le droit de visite réciproque. Ce droit
continuera ainsi de s'exercer dans les zones déterminées par les traités
de 1831 et de 1833. Il a même pris soin d'annoncer que le gouvernement
anglais saurait, exiger des autres gouvernements, forts ou faibles,
l'accomplissement de leurs engagements moraux et positifs, c'est-à-dire
l'exécution des traités existants. Ces déclarations ne donnent pas à
penser que les prétendues négociations dont a parlé plusieurs fois, M.
Guizot, en déclarant ne pouvoir dire où elles en étaient, soient bien
avancées, si tant est qu'elles soient.--Des croiseurs assez rares dans
le port de Sterno way l'ont visité le 1er juillet. Des baleines,
qu'avaient sans doute attirées des bancs de harengs, y sont entrées. On
les a amenées dans la baie, et, cela fait, une effroyable boucherie a
commencé. Tous les hommes des bateaux pécheurs étaient accourus et
frappaient sans relâche, les uns avec des lances, les autres avec des
épées et des haches. La baie ne présentait plus qu'une mer de sang et
d'écume. Les baleines ont été vendues immédiatement pour 483 livres
sterling (1,200 fr. environ).

La session des Chambres belges est terminée. Le 18, le sénat, qui venait
de voter plusieurs projets de loi au commencement de sa séance, a
entendu à la fin la lecture d'une ordonnance de clôture datée, par le
roi, de Paris, le 17 juillet, et déclarant la session close. La
locomotion est une douce chose pour les rois comme pour les sujets, mais
le régime constitutionnel, comme le théâtre classique, exigerait
quelquefois l'unité du lieu. Autrement on risque fort de faire des lois
qui peuvent ne pas paraître obligatoires à tous.

L'Espagne se trouve lancée de nouveau dans la voie des cruautés les plus
horribles, des réactions les plus injustifiables. On suppose que Narvaez
les a ordonnées pour faire naître une fermentation qui servirait de
prétexte à la prolongation de sa dictature militaire. En avril 1838, le
général Esteller, capitaine général de l'Aragon, fut tué pour avoir
risqué, par sa négligence, de livrer Saragosse au général carliste
Cabanero. Sans doute cette justice, que le peuple avait prétendu se
faire, était fort condamnable, et si on en eût poursuivi immédiatement
les auteurs, on eût trouvé naturelle la punition qui leur aurait été
infligée. Mais, à sept ans de là, quand des révolutions successives ont
passé pardessus ces faits, Narvaez fait poursuivre trois de leurs
auteurs supposés, les fait condamner à mort; et, quand la commutation de
la peine est demandée à cette enfant qu'il conduit, il fait répondre par
Isabelle que la famille d'Esteller ne le veut pas. En conséquence, les
miliciens Leguna, Riveiro et Zurdu ont été fusillés.

Madrid a été également agité par le déploiement de la force armée, les
visites domiciliaires et les bruits de découvertes de complots. Le but
de tout cela est de dominer les élections prochaines par la terreur.
Nous avons besoin de croire que toute cette conduite est bien en
opposition avec les conseils que la reine Christine et Narvaez avaient
reçus en quittant Paris.

Les plus récentes nouvelles de Lisbonne annoncent que le duc de Pamella
va être chargé de la composition d'un nouveau cabinet. Deux faits sont
certains: le gouvernement continue contre la presse ses poursuites
acharnées; les finances sont dans un tel état que le mot banqueroute est
tout haut prononcé.

Au Brésil, à la date du 9 juin, les Chambres avaient été dissoutes et le
ministère complété par la nomination de M Holanda Cavalcanti aux
fonctions de ministre de la marine, et de M. Ramiro aux fonctions de
ministre de la justice. Le ministère a adopté cette mesure parce qu'il
se trouvait en minorité. Les Chambres se réuniront de nouveau en 1845.

L'ordre se consolide peu en Grèce. Les élections, si elles ne laissent
pas le ministère en minorité, ne lui donneront qu'une majorité incapable
de le faire vivre longtemps. Le chef du cabinet, Maurocordato, a échoué
dans sa candidature à Missolonghi, qui l'avait précédemment élu à
l'unanimité. Il a dû se faire élire par l'Université d'Athènes, qui a le
droit de nommer un représentant. Pour un premier ministre, c'est entrer
à la Chambre par la petite porte. La question est maintenant de savoir
si l'on pourra amener un rapprochement entre Maurocordato et Coletti. M.
Piscatery y travaille, pendant qu'une belle fugitive de la société
parisienne, madame la duchesse de Plaisance, dépense, disent les
correspondances, beaucoup d'argent pour faire nommer des membres de
l'opposition.

A Prague, les démonstrations hostiles des ouvriers contre les machines
nouvelles avaient continué. Cette population était même sortie, et,
suivant le cours de la Neiss, avait fait une tournée de fabrique en
fabrique, respectant tous les mécanismes montés sur l'ancien système et
brisant les nouvelles machines. Mais à Reichenberg, la garde bourgeoise,
appelée au secours de la propriété industrielle, a soutenu contre les
ouvriers une lutte de nature à les déterminer à la retraite De retour,
aux approches de Prague, cette troupe, grossie des ouvriers du chemin de
fer, a trouvé toutes les portes fermées et gardées par les troupes.
Quelques pierres lancées ont été le prélude de l'attaque, qui bientôt
est devenue assez vive pour que l'officier qui commandait la troupe se
crut obligé de faire feu. Plusieurs des ouvriers ont été blessés plus ou
moins grièvement. Par un hasard des plus déplorables, une balle ayant
pénétré par la fenêtre d'une maison, est allée tuer un enfant de quatre
ans, dont le père, marchand à Prague, se trouvait à table Un cocher a
été également atteint d'un coup de feu sur son siège. Il est mort le
lendemain. Le peuple, exaspéré, prit alors l'offensive, et le
détachement, attaqué à la fois de deux côtés, a été contraint de se
retirer, pour se mettre à l'abri des coups de pierre qui pleuvaient sur
lui. Pendant ce temps, d'autres détachements emmenaient prisonniers ou
dispersaient les principaux meneurs. Alors les révoltés, comme de
coutume, ont tourné leur fureur sur les Israélites. Plusieurs personnes
ont été maltraitées en pleine rue, et des dégâts considérables ont été
commis sous les yeux même de la police, impuissante à les réprimer. Ce
n'est que plus avant dans la soirée que des mesures énergiques, qui ont
été sanglantes, ont fait reprendre le dessus à l'autorité. La _Gazette
d'Augsbourg_ annonce que l'on agira avec la dernière rigueur contre les
auteurs de ces troubles. Que l'autorité n'oublie pas toutefois la part
que la misère et l'ignorance ont à ces excitations, et que, si elle n'a
pas fait tout ce qui dépendait d'elle pour éclairer ces populations
d'adoucir leur situation, elle a sa large part de responsabilité dans
ces événements!

Un nouvel accident a encore eu lieu hier sur le chemin de fer de
Versailles (rive gauche). _Le Messager_ a publié, à ce sujet, les
détails qui suivent;

«Dimanche soir, à huit heures et demie, un accident a eu lieu au chemin
de fer de Versailles, rive gauche. A huit heures, le convoi ordinaire de
Versailles avait quitté la gare du Maine; il se composait de onze
wagons; à huit heures dix-sept minutes, un convoi supplémentaire, traîné
par deux locomotives partait à vide de Paris, pour aller à Versailles
ramener la grande affluence de personnes que le beau temps y avait
attirée.

«Le premier convoi venait de quitter la station de Viroflay, marchant
avec modération, lorsque le second convoi apparut à une assez grande
distance, allant avec une extrême célérité. Le cantonnier de la station
de Viroflay, apercevant ce convoi, a fait aussitôt les signaux
nécessaires pour l'arrêter dans sa marche.

«Soit qu'ils n'aient pas été aperçus du mécanicien, soit par quelque
cause inconnue, le convoi a continué, se maintenant à grande vitesse.

«Arrive à peu de distance du premier convoi, le mécanicien, ouvrant
enfin les yeux sur sa situation, s'est précipité hors de la locomotive.
L'abordage a eu lieu peu d'instants après avec une extrême violence. Il
en est résulté la destruction de deux wagons, la culbute d'un troisième
et de fortes avaries à un quatrième.

«Fort heureusement, aucun voyageur n'était dans ces wagons; un seul
voyageur a été blessé dans le premier convoi; il a eu la jambe cassée.
Dans le second convoi, le mécanicien, qui a sauté, a été grièvement
blessé, ainsi que trois employés de la compagnie.

«On attribue cet accident à l'extrême vitesse que le mécanicien a
imprimée au deuxième convoi, qui était parti laissant l'intervalle de
temps voulu par les règlements, et bien suffisant pour éviter tout
accident, si sa marche avait été plus modérée.

«Au surplus, une instruction judiciaire est commencée.»

M. Lepère, membre de l'Institut d'Égypte, architecte de l'église
Saint-Vinrent de Paul, qui va être prochainement inaugurée, a terminé
une longue et honorable carrière.--Nédim-Effendi, conseiller de
l'ambassade ottomane en France, vient de mourir à Paris, à l'âge de
trente-deux ans.



Souvenirs de Londres.


I.

CHEZ DICKENS.

Je ne vous dirai point où il loge,--car j'ai parfaitement oublié le nom
de sa rue. Elle est triste comme beaucoup de ses soeurs, les rues de
Londres; plus triste même, car une sorte de chantier funèbre la borde
d'un côté. En la cherchant dans mes souvenirs, je la retrouve noire et
grise, avec les dehors d'un sépulcre mal blanchi: ses maisons portent
seulement un deuil incomplet. Tout au bout, la plus décente,--elle a
même une certaine grâce,--c'est celle qu'habite Charles Dickens.

Dieu merci, puisque Martin Chuzzlewit a paru en grande partie dans ces
colonnes, je n'ai pas à dire, pour les lecteurs de l'_Illustration_, ce
que veut dire ce nom: Charles Dickens. Pour le traduire de l'anglais, il
suffit de prononcer: Eugène Sue.

Nous avions un rendez-vous, mon compagnon et moi: précaution nécessaire
quand il s'agit d'un homme aussi recherché, voire de tout autre homme en
Angleterre, où la bonne grâce n'est pas à l'usage des inconnus. En
revanche, l'hospitalité promise est complète. Le domestique, averti,
sourit à l'étranger; les portes s'ouvrent d'elles-mêmes, le maître
arrive et vous prend la main avec une séduisante cordialité.

Ainsi nous apparut le célèbre romancier sur le seuil de son cabinet de
travail: une pièce ovale, aux parois masquées par des livres, aux
meubles simples, à la physionomie studieuse. Le portrait de Dickens,
publié dans ce journal, ne donne qu'une idée approximative de sa figure,
une des plus vives et des plus intelligentes que j'ai vues rayonner.

Il est jeune; de longs cheveux bruns, un peu en désordre, cachent son
front d'une pâleur maladive. Ses yeux vifs et mobiles attestent une rare
sagacité, une rapide intelligence. Néanmoins mon inquiète curiosité n'y
trouvait pas tout ce qu'elle y cherchait; et quand je me demandai ce que
j'aurais pensé de Dickens en le rencontrant par hasard et sans le
connaître, au spectacle, au bal, dans une voiture publique ou sur un
paquebot, je me dis que j'aurai pu faire à volonté du plus populaire
romancier anglais:

Le premier commis d'une grande maison de banque;
Un habile _reporter_ de cour d'assises;
L'agent secret d'une intrigue diplomatique;
Un avocat malin et retors;
Un heureux joueur;
Ou tout simplement le directeur d'une troupe de comédiens ambulants.

Mais sa conversation excluait la plupart de ces hypothèses; car Dickens
a le parler modeste et loyal, la physionomie ouverte, le regard droit,
le sourire honnête. Il s'adressait de préférence à mon compagnon de
voyage, sous les auspices duquel jetais arrivé chez lui, et qui
d'ailleurs lui prêtait une oreille moins rebelle aux terribles ellipses
de la prononciation britannique. Et j'étais heureux de cet arrangement
qui me laissait le loisir d'étudier l'homme, et dans son accent, et dans
les inflexions de sa voix, et dans les mille détails de son entourage.

C'est ainsi que je pus remarquer un beau portrait de jeune femme,--la
madone domestique de ce chaste foyer. Et quand la porte s'ouvrit
discrètement, lorsqu'un marmot naïvement curieux vint, avec la douce
confiance de l'enfant gâté, rôder sur la pointe des pieds autour de
nous,--la tête penchée, le doigt collé aux lèvres,--je pus constater
tout à mon aise la ressemblance de la mère et du fils.

Et la convocation?--la conversation ne tarissait point, mais je la
suivais mal, je l'écoutais à bâtons rompus. Dickens nous parla d'un
prochain voyage qu'il devait faire en France, et manifesta des doutes
sur la valeur qu'on y pouvait accorder à ses ouvrages. Aucun dédain,
bien au contraire, des succès qu'il pourrait obtenir hors de son pays.
Il avait là quelques traductions de ses romans, et généralement ne se
plaignait point trop de ses traducteurs.--J'en tirai la conclusion que
Dickens était très-indulgent et très-poli Puis comme il excepta de cette
bénévole approbation certaine version allemande de _Nicolas Nickleby_ et
d'_Olivier Twist,_ je ne pus m'empêcher de penser que nous ne venions ni
de Weymar ni de Berlin.

Il me parut insister beaucoup sur certaines études physiologiques dont
il était alors préoccupé: le magnétisme, les systèmes de Gall et de
Mesmer, tout ce qui tient à l'existence phénoménale de l'homme, tous ces
miracles inexpliqués dont l'analyse éclaircira plus tard la grande
question philosophique soulevée par Cabanis, inquiétait évidemment cet
esprit inquisitif et subtil. Aussi ne fus-je pas le moins du monde
étonné quand je l'entendis nous recommander, comme une des curiosités
légitimes de notre séjour à Londres, une visite à quelque pénitentiaire
Nulle part, en effet, mieux que dans ces prisons expérimentales, on ne
peut scruter les mystérieux rapports de l'homme physique et de l'homme
intelligent.

Les lecteurs de Dickens qui se rappellent les notes de son voyage en
Amérique, ne s'étonneront pas des conseils qu'il nous donna. Rien de
plus pathétique, en effet, n'est sorti de sa plume que la description du
pénitencier de Philadelphie: pages si énergiques, si éloquentes, si
puissamment empreintes d'une haute raison, qu'elles ont servi d'argument
aux antagonistes du système cellulaire, en Angleterre comme chez nous, à
Londres comme à Paris(1).

[Note 1: On les trouvera dans la Revue Britannique de novembre 1842.]

Le célèbre romancier ne se borna point à de stériles exhortations: il
nous donna un billet pour le directeur de la _Middlesex County Gaol_, ou
si précieuse recommandation nous fit accueillir avec autant
d'empressement et d'obligeance que si le prince Albert lui-même eût pris
la peine de nous accompagner.

Un autre jour je dirai peut-être ce que je vis dans cette sombre
demeure, pour le moment, il faut prendre congé de Dickens, qui se mit
tout entier à notre disposition pour le reste du temps que nous avions à
passer dans son pays.

Malgré sa bienveillance, il m'avait fait peur; je songeais, après
l'avoir quitté, à l'énorme puissance dont il dispose, et je regardai mon
compagnon, je me regardai moi-même avec une inquiétude bien naturelle.

Nous avions, à nous deux, chétifs, fait poser la Frane devant cet
observateur sagace, dont le moindre jugement, à peine jeté sous la
presse, retentit sur toute la surface du globe. Malveillant ou moqueur,
il pouvait esquisser d'après nous, la charge du _French literary
gentleman_, l'envoyer aux quatre coins de l'univers, et faire rire à nos
dépens six ou sept millions de lecteurs bretons, gallois, hiberniens,
pictes, yankes, indiens, chinois, etc.

Or, je remarquai avec une véritable horreur,--pénétré des conséquences
graves que pouvait avoir le plus futile incident, je remarquai, dis-je,
que l'un de mes gants était décousu au-dessous du pouce, de manière à
compromettre mon pays, si par hasard le terrible romancier s'était
aperçu de ce désordre.

Je n'ai pas lu, depuis lors, une livraison de Martin Chuzzlewit sans y
chercher une induction défavorable au caractère de mes compatriotes, à
propos d'un gant de chevreau noir horriblement entrebâillé.


II.

CHEZ ROGERS.

Il y a justement un an, jour pour jour, que je vis pour la première fois
le soleil étinceler sur les dalles encore humides des trottoirs de
Londres, et j'étais à Londres depuis trois semaines. Depuis huit jours,
pris du spleen, je ne souriais plus à mon compagnon que d'un air
contraint. Il lisait clairement un reproche dans chacun de mes
regards.--Je maudissais l'Angleterre,--cette nef
gigantesque,--absolument comme Géronte, la galère fantastique du mons
Scapin.

Mais qu'un seul rayon de soleil dissipe de brume! Il n'en fallut pas
davantage pour me faire trouver à notre maigre hôtesse une physionomie
avenante: à ses cuillers d'argent allemand, jaunes et bosselées, un
extérieur confortable; à son monotone et monosyllabique
déjeuner,--_eggs, ham, tea_,--une mine nouvelle et des attraits
nouveaux.

Puis l'obligeant architecte choisit cette riante matinée pour tenir la
promesse qu'il nous avait faite de nous ouvrir le musée de Samuel
Rogers.

Nous partîmes à pied, sans parapluie; et nous ne trouvâmes point, dans
Bond-Street, ce pauvre diable de balayeur français en costume égyptien,
qui prélevait sur nos bottes vernies, un impôt plus que quotidien; et
ces hideuses fenêtres à guillotine, que j'avais prises en horreur,
s'ouvraient de tous côtes pour laisser passer de blondes têtes, de
fraîches épaules, des bras ronds et satinés. Bref, tout souriait, et le
cri funèbre des vieux habits (_old clothes_) avait lui-même un accent
relativement gai.

Notre guide, qui nous procédait de quelques pas, s'arrêta devant une
maison d'assez ordinaire apparence, dont un vieux valet entrouvrit la
porte avec une prudence caractéristique. Mais lorsqu'il eut reconnu
l'obligeant architecte, commensal et ami de M. Rogers, nous pénétrâmes
sans difficulté dans le sanctuaire.

Le musée remplit la maison, ou, pour mieux dire, la maison n'est qu'un
musée; le corridor même est encombré de bas-reliefs et tapissé de
tableaux. Ce qu'il y a de richesses entassées dans cet espace étroit
effraie l'imagination, pour peu que l'on soit habitué à chiffrer la
valeur probable des objets que rassemble un dilettante difficile, un
bibliomane fanatique. Par exemple, ce manuscrit de quelques lignes,
déroulé sous un simple cadre en bois sculpté, c'est le sous-seing privé
par lequel Milton se dessaisit à vil prix de tous ses droits à la
propriété du _Paradis perdu_. Cet autographe a dû coûter au riche auteur
de _l'Italie_ trente fois plus que le _Paradis perdu_ ne coûta au
libraire, il est vrai que par compensation _the Human Life_ a rapporté à
Rogers cinquante fois plus que le _Paradis perdu_ ne valut à l'Homère
anglais.

Je ne sais si ce fut _la Vie humaine_, ou _les Plaisirs de la Mémoire,_
dont le poète-banquier voulut apprécier la vogue par livres, schellings
et pences. En conséquence il lui ouvrit sur ses livres un compte par
doit et avoir. Le doit du poème étaient les frais d'une magnifique
édition, ornée de gravures; à l'avoir figuraient, les sommes reçues des
libraire. La balance fut aussi satisfaisante pour le spéculateur que
pour le poète; et, tandis que ce dernier s'abandonnait à des rêves de
gloire, l'autre put se flotter les mains et empocher un bon bénéfice sur
«l'affaire» en question.

Heureux les pays où les banquiers gagneraient ainsi leur fortune et la
dépenseraient d'une manière aussi noble, achetant, avec le salaire de
leurs plus beaux vers, une toile de Raphaël ou de Rubens, un bronze de
Cellini, un livre rare--mais, plus heureux encore celui où, ni les beaux
vers, ni les beaux tableaux ne deviendraient des objets de commerce; où
les grands talents, pensionnaires de la république, produiraient
gratuitement pour le peuple; où la mendicité dans les arts n'aurait pas
pour excuse le besoin de vivre, qui excuse tout:--où, par conséquent, la
pensée garderait sa noblesse, et ne dérogerait jamais en face de
l'opulence humiliée:

Reynolds et Titien, Claude Lorrain et Gainsborough, Wilson et Poussin ne
se disputent les panneaux du charmant parloir où l'on nous fit d'abord
entrer.--Les fenêtres donnent sur le parc Saint-James, et, aussi loin
que l'oeil peut s'étendre, il ne rencontre que frais gazons, massifs de
feuillage, troupeaux épars sur l'herbe épaisse, car il faut que le goût
des choses champêtres se retrouve dans tout établissement composé par un
Anglais. Rogers, d'ailleurs, plus que tout autre, doit aimer la solitude
et la paix des champs, lui qu'un savant critique comparant naguère aux
brahmanes de l'Inde, tranquilles et rêveur» au sein de l'univers
tumultueux.

«Dans ces poèmes, dit-il, et nous ne saurions mieux dire, Rogers a peint
la réalité de la vie; tout l'idéal de son oeuvre est dans la pratique du
bien, dans le culte du devoir, dans le développement naïf de notre
existence, telle qu'elle s'écoule ordinairement sous l'influence des
événements vulgaires, mais aussi sous la loi d'une raison calme, et une
bonne conscience et d'une âme bien née.

«Les passions mondaines, dans leur frivolité, lui sont étrangères, les
préjugés ascétiques n'ont aucun accès dans son esprit. Il n'est ni
sceptique, ni satirique, ni misanthrope, ni athée, ni sectaire; le
christianisme pur d'alliage, mais ployé aux moeurs et aux habitudes
modernes, respire au fond de sa poésie comme dans un noble sanctuaire.
Charité envers tous, pitié sans faste, dévouement sans orgueil,
accomplissement du devoir, joies de la famille, indulgente vertu, bonté
sans mollesse, activité sans inquiétude, résignation sous le sort, mais
sans affectation à le braver, tels sont les axiomes familiers qui
servent de mobile aux scènes qu'il aime à peindre.»

L'homme dont les oeuvres ont été ainsi caractérisées parut bientôt
devant nous. C'était un petit vieillard aux yeux rougis par l'étude,
mais, à l'encontre de beaucoup d'autres savants, mis avec une propreté
recherchée. Sa peau semblait avoir été brossée ride à ride; ses mains
sèches étaient blanches et parfumées. La régularité méthodique des
habitudes se trahissait dans ses allures réservées et polies à la fois.
Il nous montra toutes ses richesses sans rien omettre, mais sans
insister sur rien, si ce n'est, je pense, sur une remarque historique à
propos de je ne sais quelle médaille fruste. Il avait tiré cette
dernière d'une espèce de bahut d'ébène, dans les panneaux duquel sont
incrustés quatre délicieux tableaux de Stothard, le peintre des fées et
des lutins.

[Illustration: Samuel Rogers.]

Après nous avoir fait admirer un mécanisme grâce auquel chacun de ses
tableaux, monté sur un châssis mobile et s'écartant à volonté de la
muraille, peut être placé suivant l'heure dans son jour le plus
favorable, il nous conduisit à son cabinet de travail, placé sur la rue.
La porte, qui se referma derrière nous, simulait à s'y méprendre un
corps de bibliothèque; en telle sorte qu'une fois entré, on était
littéralement entouré de livres, et complètement isolé du monde
extérieur.

Sur la table du milieu, parmi un monceau de productions nouvelles,
adressées à Rogers comme à un des patrons de la littérature nationale,
j'aperçus une petite toile resplendissante de couleur: c'était le
dernier chef-d'oeuvre d'un jeune peintre, le seul héritier légitime qui
puisse réclamer la succession de Wilkie. Nous ne le connaissons pas
encore. Il s'appelle Mulready. Le tableau dont je parle représente un
écolier guettant une mouche. C'est un vrai bijou travaillé _con amore_,
avec amour, et frayeur, ajouterons-nous, pour être soumis à un des
appréciateurs le plus justement difficiles.

Je l'étudiais avec délices, quand je relevai la tête, Rogers avait
disparu comme une sorte d'apparition fantastique, sans cérémonie et sans
bruit. L'obligeant architecte nous apprit que nous pouvions, autant que
cela nous plairait, prolonger notre visite aux tableaux; et je compris,
en ne sortant de là que deux heures après, combien l'apparente
impolitesse de notre hôte était en réalité une attention délicate.

Nous allâmes de là chez Colnaght, le célèbre marchand d'estampes, et
pendant que nous admirions sa collection de gravures anciennes, notre
guide lia conversation avec un homme d'une cinquantaine d'années, pâle
et souffrant, assis sur un fauteuil dans l'arrière-magasin. Après un
entretien de quelques minutes, l'obligeant architecte revint de notre
côté, feignit de regarder avec attention la planche que je tenais, et me
poussant légèrement du coude.

«C'est la journée aux poètes, me dit-il. Vous avez passé la matinée chez
l'auteur des _Plaisirs de la mémoire_: voyez là-bas celui des _Plaisirs
de l'Espérance._

--Thomas Campbell! m'écriai-je.

--Thomas Campbell! répliqua notre guide, le poète le plus chaste, le
plus correct, le plus châtié de l'époque moderne. Lord Byron, ce juge
difficile, le plaçait au-dessus de tous ses autres rivaux, si ce n'est
pourtant de Samuel Rogers. Mais bien des gens, sur ce dernier point, ne
pensent point comme Byron. _Gertrude de Wyoming_ me paraît une
conception plus originale et plus pathétique qu'aucune de celles dont
Rogers a semé ses grands poèmes didactiques et moraux. Puis, bien qu'il
soit injuste de comparer un simple journal de voyage écrit en prose avec
tout l'abandon que comporte cette espèce de production à une oeuvre
lentement conçue, exécutée dans le silence du cabinet après des études
sans nombre, je vous avouerai naïvement que je préfère les _Souvenirs
d'Alger_ (par Campbell), au long travail de Rogers sur l'Italie.»

[Illustration: Sir Thomas Campbell, poète anglais, décédé à Boulogne le
15 juin 1844.]

A ce même moment, Campbell se levait pour sortir, et je remarquai avec
peine, dans sa démarche traînante et sur sa physionomie découragée, les
symptômes d'une santé profondément atteinte.

Je me doutai peu cependant que, moins d'une année après, les caveaux de
Westminster s'ouvriraient pour recevoir le chantre de l'Espérance.

Né en 1760, Samuel Rogers vit encore. Thomas Campbell n'avait que
quarante-sept ans lorsqu'il prit place dans l'enceinte illustre que les
scrupules de quelques prélats ferment aux restes de lord Byron.

O. N.



Chronique musicale.

_Les Quatre Fils Aymon_, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. de
Leuven et Brunswick, musique de M. Balfe.

Ces quatre fils Aymon sont d'invention toute moderne, et n'ont rien de
commun avec ceux d'autrefois. D'abord, ils sont Bretons, et les autres
étaient Gascons. Quel rapport y a-t-il entre un Gascon et un Breton, je
vous le demande?

Je crois pourtant qu'Yvon, le vieux majordome de ces illustres
chevaliers, doit avoir voyagé souvent devers la Garonne, et qu'il a bu
plus d'une fois de l'eau de ce fleuve, qui, on le sait, a la propriété
de monter au cerveau et d'inspirer les inventions hardies et les fables
ingénieuses. Vous allez en juger, et je m'en rapporte à vous.

[Illustration: Théâtre de l'Opéra-Comique. _Les Quatre Fils Aymon_, 3e
acte.--Beaumanoir, M. Chollet; Olivier, M. Mocker; Richard, M. Emon;
Allard, M. Sainte-Foy; Renaud, M. Giraud; Yvon, M. Hermann-Léon;
Hermine, madame Dacier; Claire, madame Potier; Yolande, madame Félix;
Églantine, madame Sainte-Foy.]

Le vieux duc Aymon est mort depuis un an, et, par testament olographe,
il a ordonné à ses quatre fils de partir aussitôt après sa mort, de
prendre chacun une direction différente, de ne revenir qu'au bout d'une
année, et d'ouvrir alors seulement un vieux bahut qui renferme leur
héritage. Renaud, Olivier, Richard et Allard ont obéi ponctuellement à
leur père, et Yvon est resté pendant toute l'année dans le vieux
château, qu'il commande seul et qu'il administre à son gré.

Toute la fortune de la famille étant sous les scellés, au fond du bahut,
Yvon n'avait pas un sou vaillant pour passer cette longue année. Mais
c'est un serviteur fidèle, courageux et intraitable à l'endroit de
l'honneur des Aymon. Il a pris sur-le-champ un parti qui coupait court à
toutes les difficultés. Il a congédié toute la garnison et tout le
domestique du château, gardant seulement avec lui une vieille servante.
Puis il a levé le pont, baissé la herse, et s'est tenu renfermé dans le
vieil édifice, refusant obstinément la porte à tout étranger, pèlerin ou
chevalier errant assez malavisé pour y venir frapper. On a pu trouver
les Aymon peu hospitaliers, mais on n'a pu dire, du moins, qu'ils
n'avaient que de l'eau à boire, et c'est à quoi il tient par-dessus
tout. C'est là qu'il place _l'honneur de la famille_. Chacun entend
l'honneur à sa manière.

Pour mieux faire illusion sur ce point, il parcourt toutes les nuits, sa
lanterne à la main, les remparts et les fossés du château, criant d'une
voix de tonnerre: «Sentinelles, prenez garde à vous!» de façon à faire
hurler tous les chiens et à tenir en éveil tous les manants du
voisinage.

Cependant il a vécu pendant toute l'année des légumes du jardin, des
goujons et des poules d'eau du fossé. J'avoue qu'il est un peu maigre;
mais l'embonpoint de dame Gertrude fait honneur à ce régime
philosophique.

Tout à coup le cor se fait entendre à la poterne, et sonne la fanfare
des ducs Aymon. Ce sont les quatre voyageurs qui arrivent. D'abord ils
chantent un quatuor; puis ils demandent à déjeuner, Allard surtout qui a
toujours faim. Mais Yvon n'a pas de quoi se présenter honnêtement au
marché.

«Mettez la main à l'escarcelle, messeigneurs.--Mettons la main à
l'escarcelle. «Chacun met la main à l'escarcelle, et n'y trouve rien. Ce
qui prouve l'éternelle vérité du vieil adage: _Pierre qui roule n'amasse
pas de mousse_. Mais Yvon sait son Walter Scott sur le bout du doigt, et
n'est pas homme à rester _a quia_ pour si peu. Il descend dans le
village et avise un manant attablé qui va procéder à l'autopsie d'un
pâté comme on n'en voit guère à la Roche-Aymon.--«Ce pâté est à nous,
manant; le gibier qu'il contient a été tué sur nos terres.»--Et il s'en
empare. Puis il rencontre une oie, lui passe délicatement une flèche au
travers du corps, et paie la propriétaire d'un délicieux calembour:
«--Qu'appelez-vous votre oie, la mère? C'est une oie sauvage: la preuve,
c'est qu'elle s'est sauvée à mon approche.»--A de pareils arguments un
vassal n'a rien à répliquer.

Pendant que l'oie est à la broche, on procède à l'ouverture du bahut, où
doivent être entassées tant de richesses. Hélas! on n'y trouve qu'une
feuille de papier où le défunt a griffonné quelques lignes de sa main
ducale: «Mes enfants, j'étais miné de la tête aux pieds quand j'ai
quitté ce monde, et je n'ai rien à vous laisser que ma bénédiction. Je
vous la donne. Aimez-vous toujours, et soyez bien sages, etc., etc.» On
est toujours prodigue de morale, quand on n'a pas autre chose à donner.
Les quatre frères, édifiés et attendris, chantent de nouveau un quatuor.
Mais le sort les poursuit de toutes les manières, et il est écrit qu'ils
ne déjeuneront pas.

Qui se présente en si bel équipage, et accompagné de si gente
damoiselle? C'est le sire de Beaumanoir, curieux et affamé. A lui le
rôti, à lui le pâté conquis par Yvon avec tant d'audace: l'honneur de la
famille le veut ainsi. Mais il veut avant tout savoir ce que renfermait
le coffre précieux scellé avec tant de soin--«Des sommes incroyables»,
répond Yvon, toujours pour sauver l'honneur de la famille. D'ailleurs,
il a deviné du premier coup que le Beaumanoir n'est si curieux que parce
qu'il a une fille à marier.

«Mais, dit le comte, une fortune partagée entre quatre héritiers se
réduit à rien.

--C'est vrai, répond le majordome, qui n'est jamais en défaut; mais sur
les quatre, trois sont morts à la guerre. C'est l'aîné qui hérite du
tout.

--Quel bon parti pour ma fille!» s'écrie Beaumanoir, qui est avare.

Il n'a pas seulement une fille, mais trois nièces, dont il est le
tuteur. Il les a mises au couvent: quand elles auront pris le voile,
leur fortune, qui est immense, lui appartiendra. En attendant, il dit
qu'elles n'ont rien, pour éloigner les épouseurs. Mais Hermine, qui est
une honnête fille, déclare tout net à son père qu'elle ne se mariera que
lorsque ses trois cousines seront pourvues; c'est un voeu qu'elle a fait
dans les trois chapelles les plus révérées du pays. Remarquez, je vous
prie, qu'elle aime en secret messire Olivier, l'aîné des Aymon, celui-là
même que son père veut lui faire épouser. Rare exemple de
désintéressement et d'abnégation, qui mérite bien qu'on lui pardonne
quelques peccadilles!

Le fait est que durant ce voyage, entrepris, sans que son père en sût
rien, dans un but si louable, elle a eu d'étranges aventures. Elle a
rencontré successivement Renaud, Richard et Allard, leur a fait à tous
trois les yeux doux, leur a tourné la tête, et a reçu leur hommage, leur
foi et leur anneau. Elle a donc, de compte fait, quatre amants, et c'est
beaucoup pour une fille de bien. Heureusement elle a autant d'esprit que
d'amants, et se tire de ce cas embarrassant avec une dextérité
merveilleuse.

Elle écrit à chacun des trois frères: «Trouvez-vous à tel endroit à
minuit; je m'y rendrai voilée. Nous irons ensemble chez un ermite des
environs qui est prévenu et qui nous mariera.» Chacun est exact au
rendez-vous. Elle arrive à l'heure dite, menant par la main ses trois
cousines, place Claire auprès de Renaud, Yolande auprès d'Allard,
Églantine auprès de Richard, et expédie les trois couples vers trois
ermitages différents.--Que d'ermitages il doit y avoir en
Basse-Bretagne!

Puis, son voeu étant accompli, elle met sa main dans celle d'Olivier.
Qui est bien attrapé? Le Beaumanoir, dont les complots très-peu délicats
sont déjoués, et les espérance» déçues. Voyez son air penaud et sa mine
piteuse, quand Hermine lui présente ses trois nièces, qu'il croyait bien
loin, et ses trois neveux, dont il vient de faire l'acquisition sans le
savoir, et permettez-moi de terminer ici ma narration, que le
dessinateur de _l'Illustration_ s'est chargé de compléter.

Vos yeux, en la voyant, saisiront mieux la chose.

Aussi bien, ne me reste-t-il plus rien à vous dire.

Je me trompe, il me reste à parler de la musique de M. Balfe, et c'est
beaucoup.

M. Balfe a mêlé à cette action si importante et si pleine d'intérêt les
plus fines harmonies et les plus suaves cantilènes. La mélodie y coule à
grands flots, facile, naturelle et surtout originale. Il suffît, pour le
prouver, de l'air d'Yvon, qui sert d'introduction à l'ouvrage, et des
couplets que le même personnage chante au troisième acte: si ce dernier
morceau n'était pas signé Balfe, on le croirait de l'auteur des
_Huguenots._

Il y a, au second acte, un charmant duo, chanté par Hermine et Olivier,
et un autre plus remarquable encore, que le public a fait répéter à la
première représentation. C'est un duo bouffe, et du meilleur style, il
est plein d'intentions comiques, et tout pétillant de fines saillies. Le
finale de ce second acte offre aussi une phrase très-fraîche et
très-distinguée, et l'on est forcé d'admirer l'audace de l'auteur, qui
n'a pas craint de la répéter six fois. Il était sûr qu'on ne s'en
lasserait point.

L'air chanté par Hermine, au troisième acte, est très-remarquable, il
est formé de trois parties opposées d'intention et de caractère; toutes
trois sont traitées avec la même verve et le même esprit. Mais quelle
science d'harmoniste et quelle habitude de manier les voix n'a-t-il pas
fallu pour écrire les trois quintettes du premier acte, où figurent
quatre ténors, et celui du second acte, où l'on entend quatre sopranos
manoeuvrer si aisément, et avec tant de grâce! Un reconnaît bien, à ce
dernier morceau, que M. Balfe a fait ses premières armes en Italie!

Signalons, en finissant, le début de M. Hermann-Léon, acteur
intelligent, chanteur très-agréable, et qui occupera bientôt à
l'Opéra-Comique le rang le plus distingué.



Maroc.

REPRISE DES HOSTILITÉS SUR LA FRONTIÈRE ALGÉRIENNE.--ASSISTANCE ACCORDÉE
A ABD-EL-KADER PAR L'EMPEREUR ABD-EL-RAHMAN.--MISSION DU COMTE DE MORNAY
(1832) ET DU COLONEL DE LA RUE (1836).--FORCES MILITAIRES DE MAROC.

[Illustration: Départ du prince de Joinville du port de Toulon.]

Les agressions hostiles des Marocains n'ont pas cessé sur la frontière
occidentale de l'Algérie. Le combat du 30 mai (V. _l'Illustration_, t.
III, p. 217), a été suivi, le 15 juin, d'un second engagement, qui est
venu brusquement rompre une conférence pacifique entre le général Bedeau
et le lieutenant de l'empereur de Maroc. El-Guennaoui. Cette nouvelle
insulte exigeait de promptes représailles. Le 19, un corps français,
sous les ordres de M. le maréchal Bugeaud, est entré, sans coup férir, à
Ougda, petite ville ou bourgade protégée par une grande kasbah ou
forteresse. Après une occupation de vingt-quatre heures, il est revenu
au camp de Lalla Maghania, emmenant environ 200 familles originaires de
Tlemcen, et empressées de retourner dans leurs foyers, d'où Abd-el-Kader
les avait arrachées violemment.

[Illustration: Soldat de la garde noire de l'empereur de Maroc, par E.
Delacroix.]

Dans la conférence avec El-Guennaoui, le général Bedeau avait demandé,
au nom de la France, qu'Abd-el-Kader fût chassé du territoire marocain,
ou forcé d'y vivre en simple particulier, et de se retirer dans la
province du Maroc, de l'autre côté de l'Atlas, dans la ville que lui
désignerait l'empereur; que les contingents des tribus fussent dissous
et renvoyés chez eux: enfin, que les forces régulières de l'empereur sur
la frontière fussent employées à y rétablir la tranquillité et à en
éloigner Abd-el-Kader. A ces demandes, Guennaoui répondit par la
prétention de limiter la frontière algérienne à la rive droite de la
Tafna. Cette prétention, qui n'avait jamais été précédemment élevée, est
contraire à l'état des choses sous les Turcs, ainsi que le constatent
les emplacements occupés jadis par leurs camps (voir la carte); et par
conséquent la France ne saurait à aucun titre l'accueillir. Entre les
deux États, la frontière a longtemps été la Moulouvah.

L'expédition d'Ougda n'a pas cependant mis un terme aux provocations des
Marocains. Le 3 juillet, ils ont de nouveau attaqué une de nos colonnes
sur la Haule-Mouïlah, et le maréchal Bugeaud a acquis la certitude
qu'Abd-el-Kader était présent au combat. Ces provocations réitérées sont
une véritable déclaration de guerre.

On assure même qu'une dépêche télégraphique du maréchal, parvenue mardi
dernier au gouvernement, annonce qu'il lui est impossible de demeurer
plus longtemps sans répondre avec énergie aux hostilités, qui deviennent
générales sur la ligne, et presse avec instance renvoi des régiments de
cavalerie qu'en lui a annoncés, et dont le premier détachement est déjà
embarqué.

Au surplus, si les hostilités du Maroc contre notre domination en
Algérie n'ont éclaté ouvertement que cette année, ses hostilités
occultes et indirectes remontent aux premiers temps mêmes de notre
conquête.

Dés 1841, l'empereur Abd el-Rahman chercha à s'emparer de Tlemcen, et
c'est dans la crainte que toute la province ne tombât entre les mains de
ce voisin puissant, que le général Clausel fit occuper la ville d'Oran le
4 janvier 1832. En même temps, le colonel d'état major Auvray fut envoyé
vers l'empereur pour sommer ce prince de respecter le territoire
algérien, comme étant une dépendance de la France. Le colonel Auvray ne
dépassa pas Tanger, où il fut retenu par le gouverneur de la province,
rependant la cour de Maroc promit d'évacuer la province d'Oran, et de ne
plus se mêler des affaires de la régence; mais cet engagement ne fut pas
respecté.

Lorsqu'il s'agit, bientôt après, d'imposer des beys tunisiens aux
provinces de Constantine et d'Oran, les principaux chefs de cette
dernière envoyèrent une députation à Muley-Abd-el-Rahman, pour l'inviter
à venir prendre possession de la province menacée. Au nombre des
personnages chargés de cette mission, figuraient les chefs des Douairs
et des Zmélas, et à leur tête Mustapha-ben-Ismael et El-Mezari, devenus
ensuite deux de nos plus fidèles serviteurs; ils furent accompagnés par
les chefs de Tlemcen, parmi lesquels se distinguait au premier rang
Ben-Noona, institué plus tard par l'empereur kaïd de Tlemcen.

[Illustration: Soldat marocain, par E. Delacroix.]

Muley-Abd-el-Rahman accepta avec empressement la proposition qui lui
était faite, et se hâta d'envahir le territoire algérien avec une armée
de 12,000 hommes, commandés par Muley-Ali, son neveu, et un autre chef
appelé Bel-Amri. Le premier prit possession de Tlemcen et de ses
environs; le second s'avança jusqu'à Miliana, d'où il fut repoussé par
le bey Hadj-el-Sghir, et alla s'installer à Médéah.

Le successeur du général en chef Clauzel, M. le duc de Rovigo, écrivit
au consul général de France à Tanger, pour l'engager à faire à ce sujet
des remontrances à l'empereur de Maroc; mais cette négociation
secondaire vint bientôt se fondre dans celle que dirigea M. le comte
Charles de Mornay, envoyé extraordinaire de la France.

Notre, peintre célébré, M. Eugène Delacroix, faisait partie de cette
mission. Nous devons à l'obligeance de cet artiste les deux dessins que
nous publions aujourd'hui, ainsi que quelques autres que nous nous
proposons de publier prochainement.

M. de Mornay informa le duc de Rovigo, par dépêche datée de Méquinez, le
4 avril 1832, que le gouvernement marocain, renonçait d'une manière
positive à ses prétentions sur la ville de Tlemcen et sur les districts
environnants, dépendant de l'ancienne régence d'Alger. En conséquence,
l'empereur de Maroc s'engageait à ne plus entrer dans les démêlés que
nous pouvions ou pourrions avoir à débattre avec les habitants de ces
contrées, qu'il reconnaissait appartenir maintenant à la France. Enfin,
la conduite du bey Amri était reconnue blâmable et contraire aux
traités, et il était rappelé avec les chefs marocains placés sous ses
ordres.

[Illustration: carte.]

Forcé ainsi de renoncer à agir directement sur la régence d'Alger,
l'empereur de Maroc voulut du moins exercer une influence occulte dans
les affaires de la province d'Oran, qu'il espérait réunir tôt ou tard à
son empire. A cet effet, il se mit des lors en relations intimes avec le
jeune Abd-el-Kader, qui commençait déjà à briller d'un certain éclat
dans cette contrée, et qui, à raison de son âge, lui parut devoir se
soumettre à son ascendant avec plus de docilité que les autres chefs.
Outre cela, il existait entre eux une espèce de lien de parenté, l'un et
l'autre se disant chérifs ou descendants du prophète. Abd-el-Kader, en
homme habile, accepta le patronage qui lui était offert, se réservant de
l'employer à son propre agrandissement.

Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, Abd-el-Kader a jusqu'ici
tenu, vis-à-vis de l'empereur, la conduite d'un vassal. C'est le nom de
ce prince qu'il a fait constamment invoquer dans la khotha (prière pour
le souverain) récitée dans les mosquées soumises à son autorité; c'est à
ce prince qu'il a successivement fait hommage des cadeaux qu'il a reçus
de la France, après le traité conclu avec le général Desmichels, le 26
février 1834, et le traité de la Tafna, du 30 mai 1837; c'est à lui
aussi qu'il a souvent envoyé, soit les prises qu'il faisait sur nos
colonnes, comme à la suite de l'affaire de la Maeta, soit même les
prisonniers qu'il enlevait à nos alliés indigènes, entre autres notre
bey de Médéah en 1836, Mohammed-Ben Hussein, mort en prison à Ougda. En
retour de ces actes de soumission, Abd-el-Kader a tiré jusqu'à ce jour
du Maroc ses principales ressources en armes et en munitions, qui lui
ont permis de continuer la lutte soutenue par lui avec une persévérance
si opiniâtre depuis douze années.

L'assistance donnée par Muley-Abd-el-Rahman à Abd-el-Kader, et surtout
la présence de 5,000 Marocains dans les rangs de notre ennemi aux
combats des 20 et 27 janvier 1836, après la prise de Tlemcen,
nécessitèrent l'envoi d'une nouvelle mission auprès de l'empereur. Elle
fut, confiée à M. le colonel de La Ruë, aujourd'hui maréchal de camp.
Cet envoyé, qui, dans le cours de sa mission, ne déploya pas moins de
modération que de fermeté, obtint, comme M. de Mornay, les mêmes
protestations d'amitié, les mêmes désaveux de toute participation à des
menées hostiles, les mêmes assurances du désir de maintenir la bonne
harmonie et la paix entre les deux États voisins. Mais ces assurances,
ces protestations ont eu la valeur des premières; les relations ont
continué entre l'empereur et l'émir sur le même pied que par le passé,
et des secours de toute nature n'ont pas un instant cessé d'être envoyés
à notre ennemi, jusqu'à ce que les choses en soient venues à l'agression
ouverte du 30 mai dernier.

_L'Illustration_ a déjà donné quelques détails sur le Maroc (t. III, p.
185); nous les compléterons successivement par d'autres que de nouvelles
recherches nous ont procurés. Nous les emprunterons en grande partie à
deux intéressants mémoires inédits, l'un de M. le capitaine du génie
Durci, envoyé par l'empereur Napoléon auprès de l'empereur Muley-Sliman,
et admis par celui-ci en audience solennelle le 18 août 1808; l'autre de
M Adolphe de Caraman, alors lieutenant au corps royal d'état-major, qui
a visité une partie du Maroc pendant les mois d'avril, mai et juin 1825.
Comme dans ce gouvernement stationnaire les années apportent fort peu de
changements à la configuration du pays, à son organisation politique et
militaire, ces mémoires ont tout le mérite d'un travail récent et
parfaitement exact, à en croire le témoignage impartial de ceux qui ont
parcouru pendant ces dernières années les contrées décrites par MM.
Burel et de Caraman.

Les forces militaires du Maroc sont difficiles à apprécier! Tout homme,
au besoin, est soldat et monte à cheval pour courir au combat. Deux
espèces de troupes recrutent l'armée: les premières, que l'on peut
appeler _troupes provinciales_, sont, à la demande de l'empereur,
envoyée et entretenues par les tribus les plus voisines du théâtre des
opérations militaires. La seconde espèce de troupes, la _garde
impériale_, appartient plus particulièrement à l'empereur, qui les tire
de certains cantons et de certaines tribus, où tout enfant mâle est
soldat en naissant, possède des terres, jouit de quelques privilèges et
touche une gratification annuelle. Ces troupes forment le noyau et
l'élite de toutes les expéditions. Leur effectif était, en 1808, de
36,000 hommes, répartis, avec leurs femmes et leurs enfants, sur divers
points de l'empire, savoir:

        18,000 noirs, à Méquinez, à Maroc, à Salé et divers petits forts;
        8,000 Oudayas,         autour de Fès;
        2,000 Keïrouanis       autour de Fès;
        3,000   Id.                 à Tanger et aux environs;
        2,000   Id                  à Larrach et aux environs;
        1,000  Id.                 à Tarndant et Mogador;
        2,000   Id.                auprès des gouverneurs et des
                                       pachas pour lever la dîme impériale.

Les Keïrouanis sont, suivant toute probabilité, d'après l'étymologie de
ce mot, les descendants des familles venues originairement de Keïromin,
la première ville où se sont établis les musulmans à leur arrivée en
Afrique.

Les noirs étaient autrefois bien plus nombreux; ils furent réunis en
corps, vers 1690, par Muley-Ismaël, qui, fatigué de l'inconstance de ses
troupes nationales, en acheta une partie, s'en lit donner plusieurs
milliers à titre de dîme et de présents, et en porta le nombre jusqu'à
cent mille. Devenus assez puissants après la mort de ce prince, arrivée
en 1727, pour vouloir disposer du trône, comme les cohortes prétoriennes
le faisaient à Rome, ils s'attirèrent la haine des nationaux, à laquelle
Muley-Abdallah les sacrifia le premier. Les persécutions continuèrent
contre eux jusqu'en 1780, que Sidi-Mohammed les fit désarmer, et leur
assigna des terres dans des contrées différentes et éloignées. Dans le
cours de moins de soixante ans, les 100,000 noirs de Muley-Ismaël se
réduisirent ainsi à environ 18,000. Ce sont encore les meilleures
troupes de l'empire Cette garde noire ne compte guère plus maintenant
que 10 à 12,000 hommes.

Les Oudayas, nommés aussi _garde blanche_, établis à Fès depuis
plusieurs siècles, étaient devenus en quelque sorte les janissaires du
Maroc, disposaient du parasol, insigne de la puissance impériale,
faisaient et défaisaient les sultans. Ils servirent d'abord avec
dévouement le souverain actuel et en reçurent beaucoup de faveurs; mais,
pendant les années 1830 et 1831, ils se révoltèrent, et l'empereur fut
obligé de les assiéger dans le nouveau Fès. Ce siège dura six mois,
après lesquels les Oudayas durent se rendre à discrétion, faute de
vivres. L'empereur leur a fait grâce de la vie; et, au lieu de les
exterminer, comme Mahmoud fit des janissaires, il s'est borné à les
licencier, et à les disperser dans les différentes parties du Maroc.

(_La suite à un prochain numéro._)



[Illustration: Courrier de Paris.]

On connaît l'espèce vaudevilliste: c'est une race prodigue et affamée
qui dépense beaucoup, non pas toujours de son propre esprit et de sa
propre imagination, mais le plus souvent de l'imagination et de l'esprit
des autres. Il est vrai que par l'énorme consommation de vaudevilles qui
se fait sur les théâtres de Paris, il n'y a pas de fonds de
vaudevilliste si bien pourvu qui pût y suffire, s'il n'avait recours à
des emprunts forcés sur les fonds d'autrui. Aussi, tout vaudevilliste
qui sait son métier et place avantageusement sa marchandise se tient-il
à l'affût et guette sa proie au passage; le vaudevilliste est embusqué
au coin du feuilleton et du cabinet de lecture; à peine une nouvelle
piquante et un roman curieux laissent voir le bout de leur nez, que,
sans plus attendre, ils le prennent au collet, le dévalisent de gré ou
de force, l'égorgent, le dépècent, et en portent les lambeaux, les uns
au théâtre du Palais-Royal, les autres au théâtre des Variétés; et
souvent même le malheureux est écartelé entre quatre ou cinq théâtres,
et ses membres sont dispersés par toute la ville. Qui dit
vaudevillistes, dit fabricants de drames et de mélodrames, car ils sont
tous de la même race et de la même école; plus d'un même cumule et
exerce le mélodrame et le vaudeville du même coup et avec le même
succès.

Il va sans dire que _le Juif Errant_ de M. Eugène Sue ne pouvait manquer
d'attirer l'attention de cette nation dévorante; quelle bonne pâture!
Aussi le premier chapitre du fameux roman avait à peine paru dans le
_Constitutionnel_, que vaudevillistes et dramaturges aiguisaient déjà
leurs dents pour s'en repaître. On annonce que trois ou quatre comités
de lecture sont convoqués pour procéder à la réception d'autant de Juifs
Errants, mêlés de couplets ou de coups de tam-tam. Nous finirons sans
doute par voir Morock, le terrible dompteur de tigres, sous les traits
de M. Frédéric Lemaître; M Lepeintre aîné, qui a depuis longtemps le
monopole des vieux de la vieille, s'emparera certainement du rôle de
l'excellent Dagobert; et ces deux anges candides et souriants qui
éclairent d'un doux rayon la terrible avant-scène du roman de M. Eugène
Sue, Blanche et Rose, douces et ravissantes créatures, reviendront de
droit à mademoiselle Rose Chéri et à quelque autre qui lui ressemble.

Cet empressement des auteurs dramatiques à se ruer sur _le Juif errant_
est la preuve incontestable de l'intérêt que cette curieuse publication
excite, et de l'attente qu'elle fait naître. MM. les auteurs dramatiques
ont trop d'expérience et le nez trop fin pour s'y tromper: ils vont, du
premier coup, chercher fortune du côté où le succès se manifeste et
flairent la vogue et la popularité d'une lieue.

Il faut avouer que plus M. Eugène Sue avance, plus l'originalité de ses
inventions se développe, et justifie ce grand bruit de curiosité qui se
fait autour de son livre. Les derniers feuilletons ont porté l'intérêt
au plus haut point, l'auteur a mis hardiment le pied dans les voies
profonds de son sujet, et le lecteur a senti, aux palpitations et au
frisson que cette partie du roman lui a causés, combien d'événements
dramatiques et de scènes puissantes l'attendent dans la suite et la
progression de cette histoire mystérieuse, aux mille gracieux et
terribles épisodes.

Ce n'est pas à Paris seulement et en France qu'on s'occupe du _Juif
Errant_. Un de nos amis, qui arrive de Londres, nous apprend que les
murs de la ville et les vitres des librairies sont tapissés d'affiches
monstres qui annoncent l'apparition du fameux juif. Le roman de M Sue
tient la promesse de son titre: il marche il marche de tous côtés et
vers tous les points de l'horizon: on peut, dès à présent, prédire que,
comme son héros, il fera le tour du monde.

La partie la plus mondaine et la plus riante de Paris est certainement
celle qui s'étend du boulevard Montmartre au boulevard des Capucines et
côtoie la Chaussée-d'Antin; là, dans ce lieu de plaisance appelé le
boulevard Italien. Tout l'éclat, toutes les grâces, tout le luxe, tous
les plaisirs de la ville se donnent rendez-vous; c'est au boulevard
Italien qu'il faut aller chercher la Parisienne et le Parisien pur sang,
au pied leste, à la fine allure, au sourire railleur, gantés, vernis,
élégants, et heureux de montrer leur élégance. Cette race charmante qui
semble goûter avec tant de légèreté le bonheur de vivre, ces gracieuses
femmes, ces bons amis du plaisir, ne se doutaient pas qu'ils riaient,
caquetaient et se dandinaient sur des morts à la suite de démolitions
faites dans la rue Taitbout, la pioche du maçon vient de heurter et de
découvrir des tombes, la plus grande partie de cette rue et du gai
boulevard qui l'avoisine formait autrefois le cimetière de l'église
Saint-Roch. Quelques-uns de ces tombeaux ont un intérêt historique, et
l'administration de la ville de Paris les a réclamés à ce titre. Toutes
les choses humaines ressemblent à ce coin de la rue Taitbout; la vie est
à la surface: on s'en amuse, on en jouit, on en tire vanité, on s'en
pare; mais, si peu qu'on creuse, on trouve la mort au fond.

M. Margat est enfin parvenu à faire son ascension annoncée depuis trois
semaines, et toujours retardée par le mauvais temps. Après tout, M.
Margat n'a rien perdu pour attendre. La journée de dimanche dernier,
heure de cette entreprise aérostatique, a été une journée magnifique. Le
ciel, voilé depuis un mois et lugubre, s'était splendidement habillé de
soleil et d'azur pour faire fête à M. Margat. Plus de quatre nulle
personnes se trouvaient réunies sur le terrain de la rue de la Roquette
ou M. Margat leur avait donné rendez-vous. Un immense ballon, auquel
étaient suspendus quatre autres ballons de moindre dimensions, a d'abord
obtenu le suffrage des curieux: puis, après les préparatifs nécessaires,
on a vu paraître M. Margat de l'air souriant d'un voyageur intrépide;
mais M. Margat, il faut le dire, n'a que subsidiairement occupé les
regards, tous les yeux s'étant spontanément et invinciblement portés sur
une belle jeune fille aux noirs cheveux, à l'oeil étincelant au teint
vif et animé. Cette jeune fille était mademoiselle Duplas la courageuse,
qui s'est offerte à suivre M. Margat dans son voyage aérien avec le
sang-froid d'un aéronaute à chevrons. On prétend même que mademoiselle
Duplas a payé à M. Margat six mille francs comptant la chance, peu
probable, il est vrai, de tomber du haut des nues sur quelque clocher
pointu, sur quelque dur rocher, sur quelque rivière profonde, par
imitation de ce pauvre Vulcain, qui descendit jadis l'Olympe d'étage en
étage, ceci soit dit sans idée aucune de comparer le laid Vulcain à la
la brune et jolie mademoiselle Duplas.

Elle est montée dans la nacelle d'un pied léger, le front couronné de
roses et toute vêtue de blanc, comme une fiancée qui irait au bal de ses
noces, et au moment où l'aérostat s'est élevé dans l'espace, elle a
inondé la foule de fleurs et de sourires; l'air en était embaumé; puis
mademoiselle Duplas a disparu rapidement, emportée avec son compagnon de
voyage Tous les nez étaient en l'air, toutes les lorgnettes braquées,
non-seulement dans la rue de la Roquette, mais sur les boulevards, sur
les places publiques, sur tous les points de la ville où il était permis
d'apercevoir le fier ballon se frayant une route audacieuse. Le ciel
était d'une limpidité transparente, et le soleil, illuminant l'aréostat
de ses rayons, lui donnait tantôt l'aspect d'un gobe errant revêtu de
lames d'or, tantôt d'un gros diamant incrusté dans l'azur.--On ne compte
pas cependant que mademoiselle Duplas, qui est nubile, ramène un mari de
là-haut.

Paris, d'ailleurs, était, ce jour-là, riant et joyeux; on peut dire que
toute la ville s'épanouissait dans les rues et dans les promenades. Nous
ne reportons pas à M. Margat, ni même à mademoiselle Duplas, tout
l'honneur de cette exhibition générale de Paris endimanché: le beau
temps a le droit d'en revendiquer la meilleure pari. Paris, emprisonné
depuis un mois, en barbotant sur le pavé humide, s'était précipite tout
entier hors de ses maisons, au premier sourire de ce magnifique soleil,
et il faut avouer que rien n'est plus saisissant et plus récréatif que
de voir cette ville immense s'agitant ainsi par ses huit cent mille
têtes, et se promenant sur ses seize cent mille pieds. Je fais déduction
cependant des jambes amputées et des pieds dépareillés, qui n'ont pas le
droit de figurer, pour cause d'absence, sur ce relevé de semelles
ambulantes. Le soir, les théâtres étaient déserts. Le dimanche, par les
belles journées d'été, est un jour fatal pour ces théâtres infortunés;
il les change en désert; il y fait la solitude et le vide.

Puisque nous y voici, cependant, entrons dans le premier théâtre venu, au
théâtre du Palais-Royal, par exemple, qui s'offre à nous; c'est le seul
qui nous ait donné l'aubaine d'une pièce nouvelle; et, il faut le dire,
cette pièce se présente sous un titre fort peu respectueux pour
l'honorable ville de Paris; ce titre le voici: _Paris voleur._ Quoi
donc! y aurait-il vraiment des voleurs à Paris'? Jusqu'ici, j'avais cru
qu'on s'était trompé sur ce point important de statistique morale, et
que les gens qui défilent tous les jours devant la police
correctionnelle et la cour d'assises étaient purement et simplement de
pauvres diables calomniés. Mais, puisqu'un vaudeville du théâtre du
Palais-Royal l'affirme, comment en douter plus longtemps? Il y a donc,
il faut le confesser, un Paris voleur. Mais ce ne sont que les petits
voleurs que notre vaudeville nous montre, les gros bonnets étant
réservés pour le mélodrame, et appartenant de droit à l'Ambigu Comique
et à la Gaieté; donc, voici, en fait de petits larrons, le locataire qui
déménage la nuit, par la fenêtre, pour se dispenser du terme celui; la
laitière qui met de l'eau dans son lait; le marchand de vin qui fabrique
du chambertin suivant la recette de la laitière; le vendeur de montres
de chrysocale sous prétexte d'or pur; le restaurateur plumant sa
pratique; ces demoiselles attirant dans leurs lacs les provinciaux
candides et pourvus de billets de banque: les inventeurs de pommades
sans pareilles et de choux mirobolants. Que vous dirai-je? tous les
flibustiers qui s'adressent à l'ignorance et à la crédulité. J'aime
assez peu, pour mon compte, les pièces, vaudevilles ou drames, qui
remuent cette fange; s'ils ont la prétention d'être gais, c'est là un
rire qui ne me satisfait point. Rire sur des escrocs et des
escroqueries, ne me semble pas une récréation bien acceptable et bien
délicate; s'ils ont, au contraire, l'envie de prendre la chose au
sérieux, ce sérieux-là me répugne, et les héros de bagnes, au théâtre
comme ailleurs, ne sont pas mon affaire. Dans ce vaudeville de _Paris
voleur_, c'est le rire que les auteurs ont cherché; mais ils ont en beau
faire, ils n'ont obtenu ce rire que du bout des lèvres; l'esprit qu'ils
y ont mis, d'ailleurs, est à la hauteur du sujet, c'est-à-dire
parfaitement trivial. Encore cet esprit est-il pris à tout le monde. Le
titre de la pièce est ainsi justifié par la pièce elle-même.

M. Depaulis, notre habile graveur en médailles, vient d'ajouter une
production nouvelle d'un rare mérité à toutes celles qui l'ont placé,
des longtemps, au premier rang dans son art, cette fois, M. Depaulis
reproduit et consacre le souvenir de la victoire de Saint-Jean-d'Ulloa,
page honorable de notre histoire maritime, dont l'éclat revient à nos
braves marins et à leur chef, M. l'amiral Baudin. Sur une des faces de
la médaille, l'artiste a représenté le fort Saint-Jean, que domine une
montagne dont la cime s'élève à l'horizon; dans les eaux qui baignent le
fort, deux vaisseaux français sont arrêtés et tout prêts à l'attaque; la
scène est occupée et agrandie par le génie de la France, qui, glissant à
travers les airs, l'aile déployée, le casque en tête, les plis de sa
tunique flottant au vent, s'apprête à planter le pavillon fiançais sur
les murs de la citadelle conquise; sur le revers est placée la figure de
Louis-Philippe; on peut dire, sans crainte d'être accusé de partialité,
que ce nouveau travail de M. Depaulis est, de tout point, excellent
comme pensée et comme exécution; la main si habile de cet artiste
distingué n'a jamais rien fait de plus hardi, de plus difficile et de
plus achevé dans ses infinis détails. On ne saurait trop témoigner de
reconnaissance à un pareil talent qui se voue avec un tel succès et une
telle conscience de savoir et d'études, à consacrer la mémoire des faits
illustres qui honorent la patrie.

Monseigneur Menjaud, coadjuteur de feu M. de Forbin de Janson, mort
récemment évêque de Nancy, est arrivé à Paris, monseigneur Menjaud vient
ici, conduit par un devoir pieux, pour assister aux derniers honneurs
qu'on doit rendre aux restes mortels de son évêque. M de Janson, auquel
il succédera de plein droit et sans qu'il ait besoin d'une nomination
nouvelle. Un fait assez curieux, c'est que monseigneur Menjaud est frère
du spirituel comédien Menjaud, qui a quitté le théâtre Français il y a
deux ans, et que les fins connaisseurs regrettent encore. M. Mengeaud le
comédien et monseigneur Menjaud le futur évêque ont toujours vécu dans
l'intimité et dans l'affection la plus fraternelle, cette amitié fait à
la fois l'éloge du comédien et l'éloge de l'évêque. On dit même que
leurs croyances se rencontraient et pactisaient sans peine: l'évêque
causait volontiers de Molière, et le comédien de l'évangile, tous deux
en esprits convaincus et qui s'y entendent.

Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que la foudre est tombée sur une
maison du boulevard des Italiens avec courtoisie, sans tuer personne,
que trois tigres et une panthère, arrivés d'Afrique tout récemment,
charment depuis quelques jours les promeneurs bipèdes du
Jardin-des-Plantes, et qu'on aligne des forêts de lampions aux
Champs-Élysées pour célébrer les barricades de Juillet.



Hôtel et Collections Delessert.

A l'extrémité supérieure de la rue Montmartre, presque en face du
passage des Panoramas, entre les _magasins de la Ville de Paris_ et
_l'Alliance des Arts_, une porte de pierre massive attire les regards
des passants. Thierry, dans son ouvrage intitulé: _Paris tel qu'il était
avant la Révolution_, l'appelle un arc de triomphe. Les colonnes qui
supportent la corniche sont ornées d'attributs guerriers. Une figure
sculptée, je ne sais quelle divinité, décore le fronton. Cette porte a
un aspect imposant et mystérieux; elle semble s'isoler avec orgueil des
constructions modernes qui se sont élevées de chaque côté, et qui la
dominent sans l'écraser. Elle est si haute qu'en se plaçant sur le
trottoir opposé, on n'aperçoit pas même les toits des bâtiments dont
elle forme l'entrée principale. Ses épais battants s'ouvrent-ils par
hasard pour laisser sortir ou entrer quelques élégants équipages, on
admire, au bout d'une avenue de beaux arbres, la façade d'un magnifique
hôtel.

Cet hôtel est l'hôtel d'Uzes. Reconstruit peu d'années avant la
Révolution par M. Ledoux, architecte, il fut, sous la République et sous
l'Empire, occupé successivement par le ministère du commerce et par
l'administration des douanes. La Restauration le rendit à M. le duc
d'Uzes, qui le vendit à M. Ternaux l'aîné. En 1826, il devint la
propriété de la famille Delessert.

Paris subit, depuis quelques années surtout, une complète métamorphose.
Il grandit et s'étend tout à la fois. A ses extrémités, des rues, que
dis-je? des villes nouvelles se continuent jusqu'à son mur d'enceinte
qu'elles menacent de franchir bientôt. Dans les quartiers du centre, où
il se sent comprimé, il prend en hauteur l'espace qu'il ne peut pas
gagner en largeur, et dont son développement extraordinaire a besoin. Il
s'entasse dans des cages étroites où il se prive volontairement d'air et
de lumière, et où il a peine à se mouvoir et à se tenir debout, Si nos
pères revenaient à la vie, ils ne reconnaîtraient plus la ville qu'ils
nous avaient léguée. Aussi les terrains ont-ils acquis en deçà de
certaines limites une telle valeur, que les plus charmantes
constructions des siècles passés, les demeures historiques, les fleurs
les plus belles et les plus rares, les arbres les plus magnifiques,
tombent pêle-mêle sous la hache ou sous la pioche des démolisseurs.
Cette année même, que de ravages n'ont-ils pas exercés! En ce moment, un
passage se construit dans le jardin du palais Aguado! L'hôtel Soubise ne
rougit pas de se transformer en bazar; la rue Rougemont pose insolemment
ses pavés de granit et ses dalles d' asphalte sur la belle pelouse du
banquier dont elle a l'audace de porter le nom!

L'hôtel d'Uzes a dû souvent exciter la convoitise des spéculateurs; car
il s'étend depuis la rue Montmartre jusqu'à la rue Saint-Fiacre, et sa
porte, son avenue, ses cours, son corps de logis principal, ses
nombreuses dépendances, son jardin, ses galeries, ses magasins, couvrent
un terrain estimé environ 4 millions, en ne comprenant pas dans cette
somme le prix des constructions. Cependant ses propriétaires actuels ont
toujours résisté, avec une indifférence et une fermeté bien rares à
notre époque, aux sollicitations les plus offrantes de la bande noire.
Noble exemple, qui a trouvé si peu d'imitateurs!

A ce titre seul, c'est-à-dire comme un dernier vestige des anciennes
habitations des familles riches d'autrefois, l'hôtel d'Uzes avait des
droits incontestables à la faveur que nous lui accordons aujourd'hui.
Mais il possède en outre des richesses artistiques et scientifiques dont
il peut être utile de révéler au public l'existence trop peu connue, et
dont notre spécialité nous permet de lui montrer en même temps quelques
échantillons curieux.

Parvenu au bout de la grande avenue, détournons nous d'abord à gauche
avant d'entrer dans l'hôtel, et visitons dans un pavillon séparé le
_musée et les collections botaniques_ de M. Benjamin Delessert, situés
au-dessus des bureaux de la banque de M F. Delessert.

En 1788, M. Étienne Delessert, membre de la société naturelle
d'Édimbourg, frère aîné de M. Benjamin Delessert, commença à tenir en
herbiers, les plantes qu'il avait recueillies dans ses nombreux voyages,
ou qu'il recevait des divers pays du globe. Mais, en 1794 il mourut à
New York, de la fièvre jaune. M Benjamin Delessert, son frère, qui
l'avait accompagné dans ses voyages en France, en Suisse, en Angleterre
et en Écosse, résolut de compléter les collections, déjà considérables,
que lui léguait son frère, et de former une bibliothèque spéciale pour
la botanique.

M. Benjamin Delessert, lui aussi, se sentait porté vers cette douce et
charmante étude qui, selon les expressions de Rousseau, remplit
d'intéressantes observations sur la nature ces vides que les autres
consacrent à l'oisiveté ou au jeu. Comment ne l'ont-il pas aimée?
C'était à sa mère que Jean-Jacques avait adressé, sur sa demande, ses
_lettres élémentaires sur la botanique_. La _petite_ pour laquelle il
écrivait à sa _chère cousine_, c'était sa jeune soeur, madame Gautier,
morte il y a peu d'années. Dans sa troisième lettre, le professeur
annonçait à son élève, qu'il lui envoyait un petit herbier destiné à
tante Julie. «Je t'ai mis à votre adresse, ajoutait-il, afin qu'en son
absence vous puissiez le recevoir et vous en servir, si tant est que
parmi ces échantillons informes il se trouve quelque chose à votre
usage.

Cet herbier resta longtemps en route et Rousseau s'inquiéta de ce
retard. «J'ai grand'peur, dit-il, que M. G. ne passant pas à Lyon, n'ait
confié le paquet à quelque quidam qui, sachant que c'étaient des herbes
sèches, aura pris tout cela pour du foin. Cependant si, comme je
l'espère encore, il parvient à votre soeur Julie ou à vous, vous
trouverez que je n'ai pas laissé d'y prendre quelque soin. C'est une
perte qui, quoique petite, ne me serait pas facile à réparer
promptement, surtout à cause du catalogue accompagné de divers petits
éclaircissements écrits sur-le-champ, et dont je n'ai gardé aucun
double.»

[Illustration: Buccin lime.]

[Illustration: Lymnée des Étangs.]

Les craintes de Rousseau ne se réalisèrent pas. L'herbier fut remis à
madame Delessert, et conservé précieusement par sa famille. M. le
docteur Chenu, auquel madame François Delessert l'a confié, a eu la
complaisance de nous montrer ce modèle d'herbier. Il est préparé avec un
soin tout particulier. Chaque échantillon, parfaitement desséché, se
trouve fixé, au moyen de petites bandelettes dorées, sur des feuilles de
papier bordées d'un cadre rouge, et les noms des plantes, écrits en
français et en latin, y sont tracés du la main même de Rousseau.

[Illustration: Vue de l'hôtel de M. Delessert, à Paris, prise du
jardin.]

[Illustration: Vue Intérieure de la galerie des tableaux de M.
Delessert.]

[Illustration: Galerie de M. Delessert.--Intérieur d'un Estaminet, par
Luex.]

Les herbiers et les livres du musée de botanique se sont tellement
accrus depuis 4794, qu'ils occupent aujourd'hui, comme nous l'avons dit,
une aile entière des bâtiments dépendants de l'hôtel. C'est une des plus
riches collections actuellement existantes, et M. Delessert l'a toujours
mise avec une générosité qui l'honore à la disposition des savants de
tous les pays.

[Illustration: Porcelaine.]

Telle est pourtant la modestie de M Delessert, que l'existence de ces
trésors est presque ignorée. Il ne se montre pas plus fier qu'avare de
tant de richesses. L'amour seul de la science l'a déterminé à faire un
si noble usage de sa fortune (2).

[Note 2: M. Lasègue publiera prochainement une histoire du musée et des
collections botaniques de M. B. Delessert, dont il est le conservateur.
Cet ouvrage aura encore plus d'importance que son titre ne l'indique.
L'auteur a pensé qu'il y aurait profit à rassembler dans un même livre
des informations éparses toujours difficiles, souvent impossibles à
retrouver, et qu'il serait utile de donner, avec l'histoire de toutes
ces collections, une idée des principaux herbiers qui existent ailleurs,
en y ajoutant l'exposé des voyages les plus importants entrepris dans
l'intérêt de la science.]

[Illustration: Spondyle royal.]

[Illustration: Bénitier.]

Traversons maintenant la cour d'honneur, et pénétrons dans le coeur même
de l'hôtel... mais non, arrêtons-nous sur le seuil; les secrets de la
vie privée que je pourrais lui révéler n'offrent point d'intérêt à la
majorité du public, car je n'aurais à lui montrer qu'une famille
patriarcale, se livrant modestement, dans la plus douce intimité, A la
pratique tic toutes les vertus domestiques. Respectons donc les mystères
de cet intérieur si parfaitement uni, que les trois frères ont confondu
les tableaux qui leur appartiennent dans cette belle galerie où nous
venons d'entrer.

[Illustration: Mitre épiscopale.]

[Illustration: Galerie de M. Delessert.--La Lecture de la Bible, tableau
de Greuze.]

[Illustration: Volute queue de paon.]

[Illustration: Argonaute dans sa coquille.]

[Illustration: Chalet suisse à Passy, dans le pré de M. Delessert.]

[Illustration: Volute ondulée.]

[Illustration: Salon des eaux Minérales de Passy.]

[Illustration: Harpe noble.]

Cependant quelle est cette musique guerrière qui vient frapper notre
oreille étonnée et ravie? Approchons nous de la fenêtre entr'ouverte de
cette salle à manger.--Cette marche de Moscheles, que je croyais
exécutée par la musique d'un régiment tout entier, c'est un instrument
qui la joue.--On le nomme un panharmonicon, parce qu'il produit à lui
seul et sans le secours de l'homme, une harmonie semblable à celle que
produirait un orchestre de soixante artistes. Son inventeur, le célèbre
mécanicien viennois Jean Maelzel, n'en a fabriqué que quatre: l'archiduc
Charles et le prince Leuchtenberg en possèdent chacun un; le troisième,
exporté à New-York, y a été détruit; le plus grand, le plus complet et
le plus parfait, est celui qui orne la salle à manger de l'hôtel
Delessert.--Il joue dix morceaux différents, de Cherubini, de Haydn, de
Hændel, de, Moscheles et Cherubini, et le _God save the king_.

Une petite serre chaude réunit le corps de logis principal à la galerie
de tableaux qui sert de clôture au jardin du côté de la rue des
Jeûneurs. Si nombreuses quelles soient, les fleurs et les plantes rares
dont elle est remplie, ne nous ont pas empêché d'apercevoir la seconde
façade de l'hôtel telle que la présente notre dessin, encadrée dans une
bordure d'arbres, devant une vaste pelouse qu'arrose un jet d'eau. A la
vue de cette délicieuse retraite, si calme et si fraîche, qui se
croirait dans le quartier le plus populeux et le plus bruyant de Paris?

La galerie de MM. Delessert se compose d'environ deux cents tableaux des
premiers maîtres anciens ou modernes: Baokhuisen, Berghem, Bouton,
Drolling, Gérard, Gérard Dow, Géricault, Girodet, Greuze, Alexandre
Hesse, Claude Lorrain, Luex, Metzu, Mieris, Mignard, Murillo, Ostlade,
Paul Potter, Raphaël, Rubens, Ruysdæl, Sasso Fercato. N. Scheffer, Jean
Steen, Téniers, Terburg, Van der Heyden, Van der Meulen, Van Dyck,
Joseph, Carle et Horace Vernet, Vickenberg, Woumermans, s»'y disputent
tour à tour l'attention et l'admiration des visiteurs: le _Raphaël_ est
_la Vierge et l'Enfant Jésus_, qui enrichissait jadis la galerie Aguado.
Des deux tableaux appartenant à MM. Delessert que nos artistes ont
reproduits par la gravure, l'un, celui de Greuze, _la lecture de la
Bible_, est déjà connu, car il a été gravé par Martinasi et par
Flippart. L'autre, _l'Intérieur d'un Estaminet_, nous parait le
chef-d'oeuvre d'un jeune artiste belge appelé à de brillantes destinées.
M. Luex n'a que quarante et un ans; il est né à Malines en 1803; il ne
lui manque, selon nous, que l'audace d'être franchement original. Sous
le double rapport de la composition et de l'exécution, les toiles
signées de lui que possède la galerie Delessert ne laissent rien à
désirer.--Qu'il crée désormais au lieu d'imiter.

M. Delessert, fils de M. François Delessert, imitant l'exemple que lui
donne son oncle, a commencé dès son jeune âge une collection de gravures
du plus grand intérêt. Cette collection n'a pas la prétention d'être
complète; mais elle renferme de précieux documents pour l'histoire de la
gravure, dont on peut suivre tous les progrès depuis l'origine de cet
art jusqu'aux travaux des grands maîtres. Parmi les premiers maîtres
allemands on remarque une gravure non encore mentionnée dans les
catalogues, un _saint Georges, du maître de 1166_, des Martin Zenh,
Israël de Mecken, Martin-Shongauer, Mair, Lucas de Leyde, Lucas de
Cranack, Albert Durer. Ce dernier est représenté dans la collection par
les plus belles épreuves qui existent de l'_Adam et Eve_ et de l'_Enfant
prodigue_. L'école d'Italie nous a fait admirer Baccio-Baldini, Robetta,
Nicolas de Modène, Benoit Montagna, André Mantégua, Campagnola, et enfin
le Raphaël de la gravure, Marc-Antoine. Les plus belles planches de ce
dernier sont l'_Adam et Eve chassés du Paradis_, et _Dieu parlant à
Noé._ Enfin l'école de Flandre est représentée par quelques-uns des plus
beaux chefs-d'oeuvre de Rembrandt.

La porte du fond de la galerie s'ouvre sur un escalier qui conduit dans
les salles du _musée conchyliologique_. A peine entré, le docteur Chenu,
directeur de ces galeries, a la bonté de nous remettre une intéressante
notice à laquelle nous empruntons les détails suivants:

«M. Benjamin Delessert, tout en s'occupant de botanique, commençait, il
y a environ quarante ans, à réunir quelques coquilles curieuses. L'étude
des espères fossiles l'intéressa d'abord, et il s'y livra avec ardeur,
ainsi que son frère M. Étienne Delessert. Ils parcoururent ensemble les
environs de Paris, ne négligeant aucune des espèces qu'ils trouvaient,
et successivement ils visitèrent la Suisse et l'Angleterre.

«Chaque voyage enrichissait la petite collection d'un assez grand nombre
de coquilles, et son développement rapide est la preuve du zèle des
collecteurs.

«Plus tard, M. Delessert, obligé de s'occuper des affaires de sa maison
de commerce, ne perdit pas de vue, pour cela, l'étude à laquelle il
continua de consacrer quelques moments; mais, ne pouvant plus voyager
lui-même pour augmenter sa collection, il se procura les plus beaux
échantillons qu'il put rencontrer; et, en 1833, il donna une grande
importance à son cabinet, jusque-là ignoré, en achetant la collection de
coquilles faites par Dufresne, et composée de 8,200 individus bien
nommés et classés.

«Plus la collection s'enrichissait, plus aussi M. Delessert se trouvait
entraîné à l'augmenter; et c'est depuis cette époque, surtout qu'il
reçut un grand nombre de coquilles vivantes de toutes les parties du
monde, mais surtout du Cap de Bonne-Espérance, du Sénégal, de l'Inde, du
Brésil et de la mer Pacifique. De nombreux voyageurs ont beaucoup
contribué au développement d'un musée qui intéressait déjà la science;
mais c'est seulement en 1840 que la collection de M. Delessert s'éleva
au premier rang, qu'aucune autre ne lui dispute.

«On connaissait dans le monde savant plusieurs cabinets du plus haut
intérêt, celui de Linné d'abord, et celui de Chemnitz; malheureusement
ils ont été partagés, disséminés et perdus pour la science; celui de
Draparnaud était vendu hors de France; il ne restait d'intact que celui
de Lamarck: c'était aussi le plus important, parce qu'il avait servi à
ce célèbre naturaliste pour la publication de son ouvrage, qui est
encore de nos jours généralement apprécié par les conchyliologistes.

«Ce riche cabinet faisait depuis longtemps partie du magnifique muséum
du prince Masséna, qui voulut s'en défaire pour s'occuper exclusivement
d'ornithologie. Cette collection précieuse, classée par Lamarck et
étiquetée de sa main, allait sans doute aussi être divisée et passer
peut-être à l'étranger. M. Delessert en fit l'acquisition pour la
conserver à la science, et il éleva de cette manière le plus beau
monument à la gloire de Lamarck; elle se composait, au moment où ce
savant la vendit, de 13,288 espèces, dont 1,243 n'étaient pas encore
décrites, et l'on y comptait au moins 50,000 coquilles. Le prince
Masséna, collecteur enthousiaste, l'enrichit encore d'un très-grand
nombre d'espèces rares ou nouvelles, en y ajoutant les collections de
madame Baudeville et de M. Soulier de la Touche, et la plupart des
belles coquilles de la collection Castellin.

«Ce n'était point assez pour M. Delessert d'avoir réuni tant d'éléments
de travail, précieuses reliques de la science; plusieurs des espèces de
ces collections, après avoir passé par d'autres mains, payaient leur
noble et vieille origine par la perte d'une partie de leurs couleurs,
sans cependant rien perdre de leur mérite scientifique. Il fallait
autant que possible mettre à côté de ces anciennes coquilles, parfois un
peu fanées, quelques échantillons frais et riches de leurs couleurs:
c'est ce qu'a fait M. Delessert, en ajoutant à son musée la collection
de M. Teissier, colonel du génie, directeur des fortifications des
colonies.

«Ce collecteur n'admettait dans ses cartons que les coquilles fraîches
et intactes, la moindre égratignure était un motif d'exclusion; aussi
cette collection brillante, et de création moderne; pour laquelle M.
Teissier avait dépensé plus de 100,000 fr., vint-elle se placer
heureusement à côté des anciennes, et cette réunion établit avec
avantage pour l'élude, toutes les différences d'âge, de grosseur et de
coloration. Ces richesses conchyliologiques sont réunies dans une belle
galerie de 50 métrés de longueur, et sont contenues dans 440 tiroirs,
dont la surface est d'un peu moins d'un mètre carré. Les espèces trop
grosses pour entrer dans ces tiroirs, et celles destinées aux échanges,
sont arrangées avec soin dans 18 armoires vitrées et exposées à la vue
des nombreux curieux qui visitent la collection.

«Les coquilles sont en partie collées sur des cartons dont la couleur
indique la patrie de chaque espèce, et en partie libres dans des boîtes
pour pouvoir se prêter plus facilement à l'étude. Les couleurs bleu,
jaune, rouge, vert et violet indiquent à la première vue les espèces
d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et de l'Océanie. Toutes les
espèces fossiles sont aussi collées sur des cartons brun-clair. Cette
collection classique est consultée journellement par toutes les
personnes qui s'occupent de conchyliologie. Le conservateur communique,
à ceux qui veulent se livrer à l'étude, non-seulement les espèces, mais
encore les livres qui leur sont nécessaires, et là chacun travaille avec
toutes les facilités qu'il aurait de la peine à réunir partout ailleurs
La bibliothèque conchyliologique s'enrichit chaque jour des ouvrages
nouveaux sur la science, français et étrangers; et jamais M. Delessert
ne manque l'occasion de se procurer les livres anciens, devenus rares
aujourd'hui, et qui ne se trouvent plus dans le commerce de la
librairie.»

Enfin, non content de communiquer ainsi ses collections et ses livres
aux conchyliologistes qui habitent Paris et aux étrangers qui veulent
venir nommer ou étudier des espèces, M. Benjamin Delessert a eu
l'heureuse pensée de publier un magnifique ouvrage in-folio orné de
planches gravées et coloriées avec le plus grand soin, intitulé _Recueil
de coquilles décrites par Lamarck, mais non figurées par les auteurs_.
Le succès obtenu par cet ouvrage a engagé le docteur Chenu à
entreprendre les _Illustrations conchyliologiques_ (2) qui seront, nous
n'hésitons pas à l'affirmer, le plus beau monument élevé à cette branche
des sciences naturelles.

[Note 2: _Illustrations conchyliologiques_, ou Descriptions et figures
de toutes les coquilles connues, vivantes et fossiles, classée» suivant
le système de Lamarck, modifié d'après les progrès de la science, et
comprenant les genres nouveaux et les espèces récemment découvertes; par
M. Chenu, docteur en médecine, chirurgien-major de la gendarmerie de la
Seine, conservateur du musée conchyliologique de M le baron Benjamin
Delessert, avec la collaboration des principaux conchyliologistes de la
France et de l'étranger.--22 fr. 50 c. la livraison composée de cinq
planches et d'un texte descriptif et raisonné. Trente-deux livraisons
sont en vente.]

Au sortir de la galerie conchyliologique, nous descendons par un
escalier de bois dans de vastes magasins dont la porte principale
s'ouvre sur la rue Saint-Fiacre. Toutes ces richesses que nous venons
d'admirer, M. Benjamin Delessert les doit à son travail et à son
industrie. D'où viennent ces marchandises qu'on décharge ou qu'on
emballe? de ses usines et de ses manufactures. La raffinerie de Passy,
le seul de ces établissements que nous ayons pu visiter, livre chaque
jour 2,400 pains de sucre au commerce de Paris.

Puisque nous sommes à Passy, montons sur les terrasses des maisons de
campagne qui couronnent la colline. Toutes elles appartiennent aux
divers membres de la famille Delessert, et elles communiquent entre
elles par des escaliers dont les portes restent toujours ouvertes.
N'oublions pas d'aller contempler dans le _chalet_ les paysages les plus
ravissants de la Suisse, tout en admirant le beau point de vue que l'on
découvre de ses fenêtres et de ses galeries, sur Paris, le
Champ-de-Mars, le cours de la Seine, les coteaux de Vanves, d'Issy et de
Meudon. En redescendant nous nous reposerons dans le salon de bains, où
chaque jour une foule nombreuse de malades vient demander aux eaux
ferrugineuses de Passy la santé qu'ils ont perdue, et qu'ils peuvent
être sûrs d'avance, d'en obtenir, si la renommée n'est point injuste. Le
seul défaut de ces sources bienfaisantes est de se trouver trop
facilement à la portée de ceux qui ont besoin d'en faire usage. Il y a
longtemps déjà que madame de Sévigné l'a dit: «Un malade va à Vals parce
qu'il habite Paris, et l'autre à Forges parce qu'il est à Vals. Tant il
est vrai que jusqu'à ces pauvres fontaines, nul n'est prophète dans son
pays!»



Rapport de M. Thiers

SUR LE PROJET DE LOI RELATIF A L'INSTRUCTION SECONDAIRE.

Lorsque M. Villemain apporta à la chambre des pairs son projet de loi
sur l'instruction secondaire, précédé d'un fort bon exposé des motifs,
qui était la critique ou plutôt la condamnation des concessions mal
entendues que proposait le ministre, nous exposâmes dans ce journal ft.
(t. II, p. 102) la question de l'enseignement et les différents intérêts
qu'il s'agissait de mettre d'accord.--Pendant le cours de la discussion
à la chambre du Luxembourg, nous avons fait connaître, dans l'_Histoire
de la Semaine_, les travaux de sa commission, le rapport de M. le duc de
Broglie et les modifications votées par la pairie. On a vu ce projet,
conçu d'abord dans un certain esprit, rédigé par faiblesse dans un
autre, recevoir, de la part de la commission de la chambre des pairs,
des modifications qui le rendaient plus logique, mais qui n'en faisaient
pas disparaître, qui en aggravaient quelquefois les inconvénients, et
devenir ensuite, par les votes de la pairie, sur l'intervention de M. de
Montalivet, que beaucoup se sont obstinés à ne considérer en cette
occasion que comme un porte-voix, un projet dangereux et, grâce au ciel,
impossible.

Mais rien n'est impossible, en fait d'inconséquence, pour M. le ministre
de l'instruction publique. Il n'avait pas même prêté appui aux orateurs
de la pairie qui défendaient l'Université comme une des grandes
institutions que nous a léguées l'empire; grand maître du corps
enseignant, il l'avait laissé mettre en suspicion et avait consenti à
suivre, pour la fixation du programme des études, l'avis d'un maréchal
ou d'un financier, plutôt que le sien propre. Il était donc tout naturel
que M. Villemain ne vit aucun inconvénient à apporter à la chambre des
députés ce qu'il avait laissé faire à la chambre des pairs. Il a saisi
nos représentants de ce projet, qu'accompagnait cette fois un exposé
insignifiant et embarrassé, à une époque de la session où il se flattait
qu'aucune commission ne pourrait plus mener à fin son travail. Mais le
calcul était mal fait; après la levée de boucliers des _fils des
Croisés_, après les réclamations collectives, impérieuses et peu
adroites des prélats, après l'obligation imposée par eux à leur clergé
d'adhérer à cette ligue, la chambre des députés et la commission qu'elle
a instituée ont pensé que c'était pour elles un devoir, si elles étaient
prises de trop court pour faire une loi, d'arrêter du moins un projet et
de faire une déclaration afin de marquer nettement la ligne que les
représentants du pays entendaient suivre, et que les clameurs des
coteries, les efforts et les fureurs des partis ne sauraient jamais leur
faire déserter. Une semblable démarche, dans la pensée fort juste de ses
auteurs, était de nature à décourager les intrigues et à dissiper les
inquiétudes que les hésitations des autres branches du pouvoir avaient
jusque-là encouragées et excitées.

Le premier soin de la chambre fut donc d'apporter à la composition de sa
commission une attention, une solennité qui entourent rarement ces
élections de bureaux. On comprit que pour lui donner toute autorité elle
ne devait point être composée tout entière dans une même tendance, que
toutes les opinions qui se débattaient dans le pays devaient pouvoir se
débattre dans son sein, et c'est à cet esprit de justice et à ce loyal
calcul que tel membre, assez favorable aux prétentions du clergé, et
qui, à coup sûr, ne comptait pas dans son bureau trois collègues pour
partager son avis, a dû la majorité qui l'a nommé commissaire. On
comprit également l'intérêt qu'il y avait à y appeler des hommes
éminents de toutes les fractions de la Chambre, habitués à voir des
adhérents nombreux se rallier à leur voix, de manière que pour tout le
monde les conclusions qu'ils viendraient déposer pussent, dès ce moment,
être regardées comme sanctionnées d'avance par la grande majorité de
leurs collègues. La commission fut donc composée, en suivant l'ordre des
bureaux, de MM. de Tocqueville, Thiers, Saint-Marc-Girardin, de Carné,
de Salvandy, de Rémusat, Quinette. Odilon Barrot et Dupin aîné. Elle e
cessa pas de siéger tous les jours jusqu'à ce que sa tâche fût
accomplie, cet fit choix de M. Thiers pour présenter à la Chambre le
résultat de ses travaux. Quelque désireuse que fût celle-ci d'abréger sa
session, elle a voulu, contrairement à l'usage consacré pour les
rapports et surtout pour ceux de quelque étendue, qu'on ne se bornât pas
à déposer celui-ci sur le bureau du président, mais qu'une de ses
séances presque entière fût consacrée à écouter religieusement la
lecture du travail de l'honorable rapporteur.

La question générale y a été exposée, traitée et définie avec autant
d'élévation que de justesse. Le rapporteur a établi avec sa haute raison
que la liberté d'enseignement ne saurait être considérée comme un droit
des enseignants de se saisir à volonté de la jeunesse pour en faire la
matière de leurs spéculations; que la vraie liberté d'enseignement
repose sur une autre base que celle du droit des enseignants, le droit
du père de famille; que ce droit n'est pas sans contre-poids, car
l'enfant qui vient de naître appartient à deux autorités à la fois; le
père, qui lui a donné le jour et qui voit en lui sa propre postérité, le
continuateur de sa famille, et l'État, qui voit en lui le citoyen futur,
le continuateur de la nation; que le père a le droit d'élever cet enfant
d'une manière conforme à sa sollicitude paternelle, l'État, de le faire
élever d'une manière conforme à la constitution du pays; que la liberté
d'enseignement consiste à fournir à tous les pères les moyens de
satisfaire leurs penchants divers, et de les satisfaire non-seulement
dans l'asile sacré de la famille, asile fermé à toute autorité
extérieure, mais aussi dans les établissements publics, régulièrement
constitués et toujours ouverts; que là s'arrête l'autorité du père de
famille, là commence le droit de l'État; que quiconque nierait cela,
nierait la patrie et ses droits, et que s'il serait impie de nier les
droits sacres de la paternité sur ses enfants, il ne serait pas moins
impie de nier les droits de la patrie sur ses citoyens; que la vérité en
cette matière est dans la reconnaissance de ces deux autorités également
sacrées et dans la conciliation de leur action bienfaisante; qu'elles
doivent se soutenir une l'autre, s'aider, quelquefois se limiter, jamais
se combattre ou s'entre détruire, résumant sa pensée, M. Thiers ajoute:
«Un pays où règne la liberté d'enseignement est celui où la loi a
procuré des régimes d'éducation divers, entre lesquels la sollicitude
paternelle peut choisir, suivant ses goûts et ses sentiments, mais tous
animés de l'esprit commun, de la constitution du pays, tous conformes au
génie de la nation, tous destinés à lui conserver son rang dans l'estime
du monde civilisé. Le pays où ne règne pas la liberté d'enseignement
serait celui où l'État, animé d'une volonté ferme, absolue, voulant
jeter la jeunesse dans un même moule, la frapper comme une monnaie à son
effigie, ne souffrirait aucune diversité dans le régime d'éducation, et,
pendant sept ou huit ans, ferait vivre tous les enfants sous le même
habit, les nourrirait des mêmes aliments, les appliquerait aux mêmes
études, les soumettrait aux mêmes exercices physiques, les plierait
ainsi, pendant quelques années, à une égalité forte, qui n'empêcherait
pas que chacun d'eux prit plus tard la place assignée à sa naissance ou
à son génie naturel.»

La commission s'est posé cinq questions principales, auxquelles se
rattachent toutes les questions secondaires soulevées par le projet de
loi, et dont la solution a déterminé à ses yeux la nécessité des
modifications qu'elle propose:

I. A quelles conditions faut-il soumettre les postulants qui se
présentent pour créer des établissements d'instruction publique?

II. A quelle surveillance, à quelle juridiction faut-il soumettre les
établissements particuliers d'instruction publique?

III. Sera-ce à des agents particuliers indépendants de l'Université ou à
l'Université même que sera dévolue la surveillance et la juridiction sur
les établissement particuliers?

IV. Quelle doit être la nature de l'enseignement? Est-il aujourd'hui tel
que l'esprit du temps, les besoins de la société le réclament; et, par
exemple, les études des langues anciennes, des sciences mathématiques et
physiques, de la philosophie enfin, sont-elles à leur place, et
ont-elles l'importance naturelle et nécessaire?

V. Faut-il soumettre les écoles ecclésiastiques connues sous le nom de
petits séminaires à un régime général de droit commun, ou bien les
laisser dans le régime spécial, à la fois privilégié mais restreint, que
la législation du dernier règne leur avait imposé?

La commission est d'accord, bien entendu, avec le projet primitif du
gouvernement et celui de la chambre des pairs, sur l'abolition de
_l'autorisation préalable_, qui armait l'autorité du moyen de refuser à
volonté la création des établissements nouveaux; mais elle a voulu que
cette formalité entravante et incompatible avec la liberté proclamée par
la Charte fût abandonnée franchement, sans l'arrière-pensée de la faire
renaître sous une autre forme. Il est naturel que l'on exige capacité et
moralité de quiconque veut ouvrir un établissement d'enseignement, mais
il ne faut pas que la constatation de cette capacité soit une manière,
où offre le moyen de faire renaître l'_autorisation préalable_. Le
projet du gouvernement et celui de la chambre des pairs exigeaient un
examen spécial, indépendamment de celui qui avait conféré autrefois au
postulant les grades universitaires, subi au moment même où l'on veut
devenir instituteur, en présence de juges avertis du projet, de celui
qui s'offre à eux, de juges placés, pour un certain nombre, sous la
dépendance du ministre. Les conditions donnaient prétexte à l'objection
que la loi n'était pas sincère, que la renonciation à l'_autorisation
préalable_ n'était qu'une feinte, et qu'on l'abandonnait d'un côté pour
la rétablir de l'autre. La commission dont M. Thiers est le rapporteur a
cherché le moyen d'accorder sans danger les avantages du plein droit, de
faire que tout aspirant pût être infailliblement instituteur, pourvu
qu'il réunit certaines qualités, conférées d'une manière générale, non à
la veille de l'entrée de la carrière, mais à une époque quelconque de la
vie. Elle a trouvé, dans un système de grades élevés, combinés avec un
stage, le double avantage du plein droit et de garanties suffisantes. Il
lui a paru qu'avec de telles conditions la société devait être rassurée,
car il ne restait plus au delà que les inconvénients attachés à la
liberté même, et que ces inconvénients la Charte a imposé le devoir de
les souffrir et de les braver. Ainsi, plus exigeante en cela que la
chambre des pairs, la commission a voulu que, pour être chef de pension,
on fût bachelier ès-lettres et bachelier ès-sciences; que, pour être
chef d'institution, on fût licencié ès-lettres et bachelier ès-sciences.
Elle a voulu, de plus, trois ans de stage comme professeur ou
surveillant dans un collège royal ou communal, ou dans une institution
particulière de plein exercice. Enfin, pour ceux qui ne réuniraient pas
aujourd'hui, ou qui ne voudraient pas subir plus tard les conditions
auxquelles la liberté pleine et entière, la liberté sans limite est
accordée, elle leur a laissé, comme alternative, la ressource de subir à
l'entrée de la carrière un examen de capacité, sans être obliges de
faire preuve ni des grades, ni du stage préalable. Le brevet de capacité
ne sera donc rétabli que pour ceux qui ne se seront pas mis en mesure
d'en être dispensés.

--La nécessité de la surveillance des établissements particuliers
d'instruction n'a pas besoin d'être démontrée. De semblables maisons,
créées à volonté, pourraient donner une instruction négligée, mais, ce
qui est pire, souffrir des moeurs relâchées chez leurs élèves, ou leur
inspirer un esprit contraire aux institutions. Il serait intolérable que
cela pût être, sans que cela fût réprimé à l'instant même. Mais pour
exercer cette surveillance, il faut un corps spécial, voué à ce genre de
fonctions, familiarisé avec l'éducation publique, avec ses difficultés,
avec ses méthodes, habitué à juger les vices ou les qualités des
établissements consacrés à la jeunesse. La commission a pensé que, pour
exercer une simple censure, une première décision du conseil académique,
placé sur les lieux, composé des membres de l'Université et de citoyens
notables de différentes classes suffisaient, sauf recours au conseil
royal de l'instruction publique. Quant au cas de suspension, cas tout
différent et bien plus grave, la commission a pensé que le recteur
devait être chargé de l'information; que le conseil royal devait être
chargé de prononcer en première instance cette peine de la suspension,
depuis trois moi» jusqu'à cinq ans, c'est-à-dire depuis la simple
interruption jusqu'à la suppression à peu près; elle a pensé enfin que
le conseil d'État devait être le recours naturel contre une telle
décision. Cette opinion avait été celle du gouvernement dans le projet
de loi primitif; elle n'avait pas été partagée par la chambre des pairs.
Celle-ci avait demandé que, pour la simple censure comme pour la
suspension, la justice ordinaire fût seule investie de la juridiction
des établissement» d'instruction publique. Pour répondre à l'objection
qu'un corps rival jugerait ainsi des établissements élevés en
concurrence avec lui, la commission a déféré au conseil d'État le
recours contre les décisions du conseil royal de l'instruction publique
Toutefois elle a pensé qu'il y a des délits dont les tribunaux
ordinaires doivent connaître, et que si le jugement d'un établissement
dans son ensemble, dans sa discipline, dans son esprit, devait être
envoyé au conseil royal et au conseil d'État, les actes personnels d'un
maître, d'un professeur, d'un surveillant qui aurait offensé les moeurs,
pouvant être démontré par des preuves précises, atteints de peines
personnelles et afflictives, devaient être déférés aux tribunaux
ordinaires.

--Par un tableau largement tracé, par une appréciation soigneusement
motivée des avantages et des garanties de l'Université, le rapporteur de
la commission conclut en son nom à ce que la surveillance des
établissements particuliers soit exercée par ce corps enseignant. Il
appelle toutefois l'attention du gouvernement sur la situation et le
choix des maîtres d'études; demande qu'on élève la qualité de ces
hommes, qu'on les choisisse dans une classe plus cultivée, parce qu'on
relèverait la jeunesse, avec laquelle ils sont perpétuellement en
contact en les relevant eux-mêmes.

--La nécessité de conserver à l'étude des langues mortes et de
l'antiquité toute la part qu'elle a aujourd'hui dans l'instruction a
fourni au rapporteur des pages sagement pensées et habilement écrites.
Mais sur ce point il n'y avait pas conteste de la part de la chambre des
pairs; il en est, on se le rappelle, tout autrement de l'enseignement de
la philosophie. Nous avons dit tous les dangers qu'elle y avait vus, et
les singulières garanties qu'elle avait cru devoir prendre pour les
conjurer. La commission de la chambre des députés a ainsi répondu à ses
inquiétudes et caractérisé ses précautions qu'elle efface bien entendu
de son projet pour laisser subsister l'état de choses actuel,
c'est-à-dire le règlement des études philosophiques, comme de toutes les
autres, par le conseil royal de l'Université: reste à savoir si la
composition de ce conseil, tel que nous le voyons établi aujourd'hui,
présente toutes les garanties qu'on peut demander à une institution
chargée de représenter l'État dans ce que son action a de plus grand et
de plus délicat à la fois. Sous cette réserve, nous continuons de citer
M. Thiers, en approuvant son opinion sur le conseil d'État considéré
comme direction de enseignement.

«Voulant à tout prix imaginer quelque chose contre cette malheureuse
philosophie, on a songé à la soumettre à une décision du conseil d'État,
en exigeant que le programme des études fût discuté comme un règlement
d'administration publique: ceci nous a semblé moins admissible encore
que tout le reste. Assurément nous avons assez témoigné tout à l'heure
notre estime pour ce grand corps, l'une des plus belles institutions de
la révolution française: nous ne croyons certainement pas que ce fût
parmi ses membres que se trouvassent des proscripteurs de la
philosophie; mais lui soumettre de telles questions, c'est abuser, en
vérité, de l'universalité de son esprit. Qu'il juge des questions de
propriété et même des plus hautes matières d'État, nous le voulons bien,
et nous l'en croyons capable, mais nous serions désolés, messieurs, de
voir les Chambres elles-mêmes, les trois pouvoirs fussent-ils réunis
pour délibérer ensemble, se charger de juger de telles questions.
Laissez les savants dans leur retraite prononcer, avec l'aide du temps,
entre Leibnitz, Descartes et Kant, mais, de grâce, ne mêlez pas la
science et la politique. Que la politique, comme un son qui traverse les
corps les plus denses, retentisse à un certain degré dans l'asile de la
science, y exerce une influence lointaine, soit; mais que ce soit le
moins possible. En voulant lier ainsi le sort des études aux variations
de la politique, il arriverait ceci: c'est qu'on inscrirait bientôt sur
le programme d'un ministère nouveau un article relatif à la philosophie.
Locke viendrait avec un ministère et Leibnitz avec un autre.
Gardons-nous de ce scandale à la fois repoussant et puéril. La politique
a assez de ses misères, n'y ajoutons pas ses ridicules. Nous pensons
donc, messieurs, qu'il faut laisser les études réglées comme elles l'ont
été dans le passé, par les savants et le conseil royal de l'Université,
sans y mêler une autorité administrative ou politique. Nous pensons
qu'il suffit de la main que, par un ministre responsable, le
gouvernement a sur ces objets, pour nous rassurer contre les écarts qui
pourraient être commis, car, à la rigueur, si des scandales étaient
commis en ce genre, nous pourrons toujours obliger le gouvernement à y
porter la main. Nous vous proposons donc d'effacer à ce sujet
l'amendement apporté au projet de loi du gouvernement, consistant à
déférer au conseil d'État le programme des études, et d'éviter ainsi de
donner en 1844 un signe de méfiance à la philosophie.»

--Enfin, une dernière et grave différence entre le projet de la
commission de la chambre des députés, le projet primitif du gouvernement
et celui de la chambre des pairs, c'est le parti à pendre vis-à-vis des
écoles secondaires ecclésiastiques Le projet de M. Villemain et celui du
Luxembourg abrogeaient les ordonnances de 1828, et ne mettaient au
nombre des candidats que ces établissements, institués pour faire des
prêtres, pouvaient présenter au baccalauréat, c'est-à-dire dans le fait
fermer pour les carrières civiles, qu'une limite dont l'inconnu était
fort difficile à dégager dans l'oeuvre du ministre, et qui n'était pas
beaucoup plus heureusement déterminée dans celle de la pairie. La
commission de la chambre des députés, au contraire, rend lois les
ordonnances de 1828, qui imposent trois conditions à l'existence de ces
établissements, en prescrivant qu'ils ne pourront contenir que 20,000
jeunes gens; que ces élèves, à quatorze ans, seront tenus de prendre
l'habit ecclésiastique, et, enfin, que, sortis de ces écoles, ils ne
pourront se présenter aux examens du baccalauréat sans avoir consacré,
depuis leur sortie, deux ans, dans leur famille ou dans un établissement
de plein exercice, à l'étude de la rhétorique et de la philosophie. Ces
ordonnances ne se bornaient pas là. Comme l'argument le plus spécieux
qu'on pût faire valoir pour obtenir la faculté d'élever dans les petits
séminaires des jeunes gens de toutes les classes, c'est qu'il fallait le
profit procuré par les uns pour faire vivre les autres. Le roi Charles X
créa, par les mêmes ordonnances, 8,000 bourses, représentant un secours
de 1,200,000 fr. Il entendait suppléer ainsi à la ressource dont on
privait les petits séminaires. Deux choses étaient advenues depuis;
d'une part, les bourses ont été supprimées en 1830; et de l'autre, les
petits séminaires ont de nouveau reçu de jeunes gens destinés à tout
autre carrière que celle de l'Église. On en a la preuve dans les écoles
préparatoires de Paris. Ces écoles, qui préparent les jeunes gens aux
écoles militaires, navales, scientifiques et autres, contiennent un
grand nombre d'élèves qui ont fait leurs premières classes dans les
petits séminaires. Il ne paraît pas que le nombre de 20,000 soit dépassé;
mais l'habit ecclésiastique n'est porte presque nulle part, ce qui rend
facile l'introduction dans ces écoles d'enfants qui ne sont pas destinés
à la prêtrise. La commission demande la stricte exécution des conditions
imposées, et propose par contre le rétablissement des bourses.

M. Thiers résume ainsi le travail et les résolutions de la commission;

«Nous réalisons pleinement et entièrement la promesse de l'article 69.

«Nous supprimons l'autorisation préalable, directe ou indirecte.

«Quiconque aura des grades déterminés, et fait un stage de trois ans
dans un établissement, c'est-à-dire quiconque aura prouvé sa science et
sa vocation, sera instituteur de plein droit, et pourra ouvrir un
établissement d'instruction publique. Aucun examen spécial à l'entrée de
la carrière ne gênera l'exigence du plein droit, sauf pour les individus
qui le voudront ainsi. Ces établissements nouveaux compris dans la
grande institution de l'Université, destinés à l'agrandir, à l'éveiller,
si elle pouvait s'endormir dans la routine, seront surveillés, contenus,
et ramenés sans cesse à l'unité nationale.

«L'Université sera agrandie et non affaiblie, rendue plus capable de
soutenir la concurrence.

«L'étendue et des objets de l'enseignement secondaire seront maintenus,
sauf les changements résultant lentement de l'expérience et du temps,
non des caprices de la politique.

«Les langues anciennes, avec l'histoire, des sciences, la religion et la
philosophie, resteront la base de l'enseignement littéraire et moral.

«On ne restreindra ni réglementera les études philosophiques, sauf la
surveillance de l'Université, dans l'intérêt des doctrines morales
admises par tous les peuples.

«Enfin, les petits séminaires continueront d'être dans l'exception,
telle qu'elle a été définie, limitée par les ordonnances de 1828.

«Voilà, messieurs, le fond de nos propositions, nous ne vous avons parlé
que des dispositions principales du projet de loi. Le projet vous dira
lui-même les dispositions de détail, et la discussion, si elle nous est
un jour accorde, vous justifiera plus complètement les grandes et les
petites dispositions arrêtées par votre commission...

«L'esprit de notre révolution, dit-il en terminant, veut que la jeunesse
soit élevée par nos pareils, par des laïques animés de nos sentiments,
animés de l'amour de nos lois. Ces laïques sont-ils des agents
d'impiété? Non encore; car, nous le répétons sans cesse, ils ont fait
les hommes du siècle présent plus pieux que ceux du siècle dernier. Si
le clergé, comme tous les citoyens, sous les mêmes lois, veut concourir
à l'éducation, rien de plus juste; mais comme individu, à égalité de
conditions et pas» autrement. Le veut-il ainsi? Alors, plus de
difficultés entre nous. Veut-il autre chose? Il nous est impossible d'y
consentir.

«Qu'adviendrait-il, messieurs, de cette lutte? Rien que le triomphe de la
raison, si, vous renfermant dans les limites du bon droit et dans votre
force, vous savez attendre et persévérer. L'Église est une grande, une
haute, une auguste puissance, mais elle n'est pas dispensée d'avoir le
bon droit pour elle. Elle a triomphé de la persécution et des époques
antérieures, cela est vrai et cela devait être pour l'honneur de
l'Immunité. Elle ne triomphera pas se la raison calme, respectueuse,
mais inflexible.»



Les Forçats.

(3e et dernier article.--Voir t. III. pages 299 et 345.)

Après la bastonnade et la remise en couple, la peine disciplinaire la
plus dure à laquelle les forçats puissent être condamnes au bagne, c'est
l'emprisonnement; les cachots où ils subissent cette peine sont
d'étroites cellules toutes semblables à celle que représente notre
dessin. Des planches enchâssées dans un cadre de fer, et supportées par
des montants de même métal, une couverture, un seau contenant de l'eau,
un baquet, en composent l'ameublement. Elles ne reçoivent d'air et de
lumière que par un petit trou carré donnant sur un corridor commun; un
adjudant veille constamment à l'entrée de ce corridor; la grille près de
laquelle il fait sa faction s'appelle le parloir.

[Illustration: Corridor des cellules.]

Les forçats condamnés au cachot sont non-seulement enfermés seuls dans
les cellules, mais on les attache à leur lit par une chaîne dont l'autre
extrémité est solidement fixée à un de leurs pieds. Pendant toute la
durée de leur peine ils n'ont que du pain et de l'eau; tout travail leur
est interdit, surtout celui qu'ils pourraient faire pour augmenter leur
petit pécule. Et cependant, malgré cet isolement et ce repos forcés, ils
sont moins malheureux moins à plaindre que ne le seront un jour à venir
les détenus des futures prisons cellulaires, si la chambre des pairs
consent à voter dans la session prochaine le projet de loi qu'a voté
cette année la chambre des députés. Ils sont seuls, abandonnés à leurs
pensées, mais leur cachot n'est pas éloigné de la salle commune, ils
entendent sinon ce que disent leurs compagnons de crime et d'infortune,
du moins le bruit qu'ils font, ils peuvent même les voir aux heures de
leur sortie pour les travaux ou de leur rentrée dans les salles pour le
repos de onze heures et pour la nuit. Leur chaîne est si longue qu'elle
leur permet de se hisser jusqu'à la fenêtre de leur cellule et de passer
leur tête par ce petit trou carré. Cette distraction, la seule dont ils
jouissent, est tolérée. A certains moments de la journée, le corridor
des cachots, garni de toutes ces têtes curieuses, offre un spectacle
étrange aux visiteurs du bagne.

Outre ces cellule» particulières, il y a, au bagne de Toulon, un cachet
général qu'on appelle la _salle des indisciplinés_. Les forçats qui y
sont enfermés y restent jour et nuit enchaînés; des gardes-chiourmes,
toujours armés de carabines chargées à balle, ne les perdent pas de vue
un seul instant, et les contraignent à faire de l'étoupe qui sert à
calfeutrer les bâtiments de guerre. On ne les laisse sortir que le matin
pendant deux heures, le temps nécessaire pour laver, nettoyer et
purifier leur salle.

[Illustration: Intérieur de la cellule.]

[Illustration: Le Viatique.]

Si les forçats valides et bien portants sont assujettis aux plus rudes
travaux, soumis au plus sobre de tous les régimes et couchés sur des
planches, dès qu'ils sont sérieusement malades, on les conduit à
l'hôpital où ils reçoivent tous les secours que réclame leur état, où
rien n'est épargné pour leur rendre la santé. Une espèce de robe de
chambre en moui rouge, descendant jusqu'aux talons, remplace leur
costume.

[Illustration: Vue extérieure de la cellule.]

Ils ont un bon lit, ils mangent de la viande et boivent du vin, quand
les ordonnances du docteur le permettent; deux fois par jour, soir et
matin, le médecin de la marine leur rend une visite; des infirmiers et
des soeurs de charité leur préparent ou leur administrent les remèdes
dont ils ont besoin. Enfin la salle de l'hôpital renferme une chapelle.
Les malades ont toujours sous les yeux l'image du Sauveur des hommes,
ils entendent la messe et les sermons sans quitter leur lit; à toute
heure du jour et de la nuit, un prêtre est prêt à écouter leur
confession, à les exhorter au courage, à leur promettre le pardon des
crimes qu'ils ont expiés par leur châtiment et par leur repentir.

Tous les secours de l'art ont été impuissants, tous les soins
inutiles... Les privations, l'âge, les remords ont tari en lui les
sources de la vie; ce forçat qui se soutient à peine sur son lit, il va
mourir; il n'y a plus d'espoir de le sauver, lui-même sent que sa fin
approche.... Avant de quitter le monde, il a éprouvé le besoin de faire
à un ministre du Dieu de miséricorde l'aveu de toutes ses fautes
passées, d'en solliciter l'absolution; mais il essaie en vain de se
lever seul sur son séant, comment aurait-il pu s'approcher de la sainte
table pour communier? Son confesseur lui apporte le viatique... c'est à
son lit de mort, sous les yeux de ses compagnons émus et recueillis,
qu'il recevra de ses mains avec une reconnaissance profonde le sacrement
de l'Eucharistie.... Si sa vie fut criminelle, sa mort est sainte.....
Le Dieu qu'il implore en expirant ne sera pas insensible à ses
prières... Cette pensée consolante adoucit l'amertume de ses derniers
instants...

Il se trouve dans tous les bagnes des forçats tellement incorrigibles,
ou malheureux qu'ils y commettent des assassinats par vengeance et par
cruauté, ou pour mettre fin à une existence qui leur est à charge et
dont ils n'ont pas le courage de se débarrasser eux-mêmes. Les arrêts de
mort rendus par le tribunal maritime spécial étaient autrefois, comme
nous l'avons dit, exécutés dans les vingt-quatre heures; aujourd'hui ils
sont soumis préalablement à la ratification royale. Dès que cette
ratification arrive au bagne, l'exécution a lieu dans l'intérieur de la
cour du bagne, en présence de tous les forçats: ils sont à genoux et
tiennent leur bonnet à la main; une force armée considérable est réunie
d'avance et placée en front pour empêcher tout mouvement de leur part...
C'est la confrérie des Pénitents Gris qui, à Toulon, assiste un forçat
condamné à mort à son heure dernière: la veille de l'exécution, elle l'a
reçu frère; c'est elle aussi qui se charge de ses funérailles; la
justice des hommes satisfaite, elle s'empare du corps, le met dans une
bière et l'enterre sans prêtre.

«On a prétendu, dit M. Venoste de Gleizes, que le spectacle effrayant
d'une exécution au bagne n'était pas un exemple pour les compagnons de
l'homme qui allait ainsi au supplice. On s'est trompé.

On a dit encore que plusieurs d'entre eux présents à l'exécution
portaient envie à celui qui mourait devant tous. On s'est encore trompé.
Sans doute, en remontant au bagne, on a entendu dire: «Un tel ne souffre
plus maintenant!» mais ce n'est pas là porter envie à celui qui vient de
mourir, et il n'en est pas moins vrai que l'exemple est terrible et
efficace. Nous avons vu des mauvais sujets frappés de stupeur et
s'amender, à notre grande surprise. Cela vient de ce que l'homme sent
toujours en lui, quelque malheureux qu'il soit, le vif désir de sa
conservation, et de ce qu'il ne perd pas l'espoir d'arriver à des jours
meilleurs par la voie des remords et du repentir.

«Ce qui confirme encore ce que nous venons de dire, c'est que, dans ce
gouffre de misère, de souffrances et de tribulations de toute espèce
dont on ne peut se faire une idée exacte lorsqu'on ne l'a pas vu en
détail et longtemps, dans cette agglomération de 3,000 hommes malheureux
et criminels, il n'y a _presque jamais de suicide._

Les corps des forçats qui meurent à l'hôpital du bagne sont transportés
à l'hôpital principal de la marine et déposés à l'amphithéâtre pour y
servir aux études anatomiques des étudiants en chirurgie. Cette
translation se fait sans cérémonie religieuse. Les forçats qui portent
le cercueil ne sont pas accouplés, ils ont seulement un anneau de fer à
une jambe. Un garde-chiourme les accompagne.

[Illustration: Exécution au Bagne.]

Tous les forçats ne meurent pas au bagne. Après avoir passé dans ces
prisons un certain nombre d'années, la majorité des condamnés à temps ou
même à vie, obtient sa libération; quelques-uns,--c'est le plus petit
nombre.--redeviennent honnêtes et gagnent leur vie en travaillant; mais
la plupart de leurs compagnons sortent du bagne encore plus corrompus
qu'ils n'y étaient entrés. A peine rendus à la liberté, ils commettent
de nouveaux crimes, plus grands encore que ceux dont ils viennent de
subir la peine, et ils ne vivent que du produit de leurs vols et de
leurs assassinats jusqu'à ce que la justice humaine, s'en emparant, les
renvoie su bagne ou les condamne au dernier supplice.

La loi nouvelle votée par la Chambre des députes sera-t-elle plus
efficace que la législation actuelle? Les pénitenciers
cellulaires,--cette abominable invention des philanthropes du
dix-neuvième siècle, seront-ils,--sous le rapport de l'amendement des
condamnés,--préférables aux bagnes? A l'avenir seul il appartient de
résoudre cette grave question.

[Illustration: Transport des forçats morts à l'amphithéâtre.]

Toutefois, qu'il nous soit permis, en terminant cet article, d'emprunter
les réflexions suivantes au _vieil avocat_, notre ami Oscar Pinard, qui
publie chaque mois dans le _Droit_ des chroniques si spirituelles et si
sensées sur la salle des Pas-Perdus.

«Sur quoi repose la loi nouvelle des prisons? sur la nécessité de
réprimer les récidives. Il ne peut pas y avoir d'autre raison que
celle-là, à moins qu'on ne vienne dire qu'on va dépenser des sommes
énormes et inaugurer, dans un siècle de douceur, des pénalités
rigoureuses, pour le plus grand honneur de systèmes philosophiques et de
théories incertaines. C'est la société qui s'effraie, se cabre, pour
ainsi dire, et qui recule sur elle-même, au risque d'écraser, en
reculant, quelques bandits qui la menacent.

«Voilà l'idée d'où est née la loi; et si elle est fausse, cette idée,
que de regrets ne coûterait-elle pas alors à ceux qui y auraient cédé!
Or, voilà un magistrat distingué, M. de Molènes, juge au tribunal de
première instance de la Seine, organe du ministère public pendant trente
années, qui n'a pas dû contracter dans l'exercice de ses fonctions
l'habitude de la mollesse et d'une complaisante facilité, lequel, avec
des chiffres, démontre qu'on s'est effrayé trop vite, que la société
actuelle a été calomniée et que son état présent ne rend pas nécessaires
les systèmes nouveaux dont on l'effraie.

«A combien s'élève le nombre des hommes profondément corrompus, contre
lesquels la loi entend déployer tout son appareil de rigueur, ceux que
M. de Molènes appelle _récidivistes du crime après crimes?_ A 199.

«Ce magistrat ajoute avec beaucoup de sens:

«Est-ce bien pour parer à de tels résultats que l'on discute aujourd'hui
le système cellulaire?

«On veut éviter tout concert dans les prisons (car c'est là l'argument
principal) entre les détenus. Mais à leur sortie n'ont-ils pas
nécessairement, pour se concerter (beaucoup plus efficacement, puisque
c'est avec liberté d'exécution immédiate), les lieux où le crime et la
misère rassemblent toujours les dangereuses classes d'hommes?

«Cet essai, fait au moyen de dépenses énormes, ferait revivre la peine
de _la gêne_, (art. 14 et suivants du titre 1er, partie 1re du Code
pénal de 1791), c'est-à-dire tiendrait perpétuellement au cachot des
condamnés dont la santé suivant les uns, l'intelligence suivant les
autres, seraient par là menacées.

Pour tenter infructueusement, en grande partie, tout au moins, de
ramener au bien 160 à 200 scélérats, fera-t-on peser la rigueur d'une
peine effrayante sur 18,000 condamnés par an?

«N'arriverait-il pas désormais que de grands criminel» iraient jusqu'à
l'assassinat, puni de mort, plutôt que de s'arrêter au vol, qui serait
puni d'une peine pire, pour eux, que la mort?»



Bulletin bibliographique.


Paul Scarron.--(_Revue des Deux-Mondes_ du 15 juillet 1844.)

La _Revue_, non pas la _Revue de Paris_, achevant d'imiter en ce moment
le Tasse de Toulon,

               Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze,

mais la _Revue des Deux Mondes_, recueil bien long et bien lourd, qui
vit de souscriptions ministérielles, de positions administratives et de
suppositions historiques, vient de publier, dans son dernier numéro, une
incroyable facétie. Ce n'est point cette fois une diatribe de M
L'herminier contre tel écrivain, ancien collaborateur de ce recueil,
dont le feu professeur faisait naguère un éloge passionné; c'est une
notice _historique_ sur Scarron. L'histoire y est taillée sur le patron
du sujet: elle y subit de terribles déviations, de cruelles entorses. Le
burlesque y domine aussi. Nous citons:

«..... Nous sommes de ceux qui regrettent que Malherbe soit venu.
L'influence de Louis XIV n'a pas toujours été heureuse sur la
littérature et les arts de son temps. _La perruque du grand roi y domine
trop..._ La poésie avait toujours des habits de gala avec un page pour
lui porter la queue, de peur qu'elle ne se prit les pieds dans ses jupes
de brocart d'or en montant les escaliers de marbre de Versailles. Louis
XIV aimait Charles Lebrun, son premier peintre: un goût royal dont il ne
faut pas disputer.»

C'est par antipathie et par réaction contre cet _excès fâcheux_ dont
Malherbe fut le point de départ et dont _Ronsard et sa tangue charmante_
furent victimes, que Scarron, au dire de son nouvel historien, se jeta
dans le burlesque. Cette assertion l'est prodigieusement, car nous
voyons, en lisant Scarron (son biographe aurait, en vérité, bien dû le
lire aussi) que «son père le menaça cent fois de le déshériter, parce
qu'il lui osait soutenir que Malherbe faisait mieux des vers que
Ronsard, et lui prédit qu'il ne ferait jamais fortune, parce qu'il ne
lisait pas la Bible et n'était jamais aiguilleté.» (_Factum, ou Requête
pour Paul Scarron, doyen des malades de France_, p. 4.) II est
difficile, on le voit, de rencontrer plus exactement le contre-pied de la
vérité.

Les seize pages en petit texte de _l'Illustration_ y passeraient, si
nous voulions relever toutes les bouffonneries sérieuses, toutes les
âneries carnavalesques que renferme cet invraisemblable morceau. En
voulez-vous toutefois une ou deux? Scarron naquit à Paris en 1610.
Desirez-vous de savoir comment son biographe le fait vivre jusqu'à l'âge
de vingt-quatre ans, c'est-à-dire jusqu'en 1634? «Il fréquentait les
sociétés galantes et spirituelles du temps; il était bien vu chez Marion
Delorme et Ninon de Lenclos, les deux lionnes de l'époque, qui
réunissaient chez elles tout ce que la cour et la ville avaient
d'illustre et de remarquable, les plus beaux noms et les plus fins
esprits: l'épicurisme délicat de Saint-Évremond, les saillies de
Chapelle, l'entrain bachique de Bachaumont.» En vérité, à moins que
Ninon de Lenclos et Marion Delorme ne prissent les enfants en sevrage ou
qu'elles n'eussent ouvert une salle d'asile, nous ne concevons pas trop
comment on eût pu rencontrer chez elles avant 1634 Bachaumont, qui, à
cette dernière date, ne comptait que dix ans, et Chapelle, qui n'en
avait que huit. Voilà pour l'histoire.

Voulez-vous de la géographie? «Le père Scarron, ce conseiller
récalcitrant, ne fut pas rappelé de son exil, et mourut entre Amboise et
Tours, c'est-à-dire à Loches.» Il paraît que quand l'abonné de la
_Revue_ lui donne rendez-vous entre Paris et Versailles, elle va le
chercher à Étampes.

Voulez-vous de l'archéologie? «Scarron fut enterré à Saint-Gervais, où,
si nous ne nous trompons, son tombeau se voit encore» il est fâcheux que
la _Revue_, pour le mettre à même de s'en assurer, n'ait pas pu payer
une omnibus au biographe.


_Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours tenus à Clermont en
1665-1666, publiés par B. Gonon, bibliothécaire de la ville de Clermont.
1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Porquet_, 1, quai Voltaire.

Ce titre étonne et pique la curiosité publique Quoi! le célèbre évêque
de Nîmes a laissé des _Mémoires_, et personne ne se rappelle les avoir
lus ni même en avoir entendu parler? Qu'était-ce en outre que ces
_Grands Jours_ tenus à Clermont en 1665-1666, et que Fléchier a essayé
de faire connaître à la postérité? Cet ouvrage, qui vient de paraître,
est entièrement inédit. Avant de le juger, racontons en deux mots son
histoire.

Les Grands Jours étaient des assises extraordinaires tenues par des
juges tirés du Parlement, et que le roi envoyait avec des pouvoirs
très-étendus dans les provinces éloignées pour juger en dernier ressort
toutes les affaires civiles et criminelles, sur appel des juges
ordinaires des lieux, et principalement pour informer des crimes de ceux
que l'éloignement rendait plus hardis et plus entreprenants. La rareté
de ces assises, l'appareil qu'y déployaient les juges, contribuaient à
les rendre si importantes et si solennelles, que le peuple leur avait
donné le nom de _Grands Jours._

Les Grands Jours n'ont été tenus que sept fois en Auvergne:
En 1454, 1484, 1520, à Montferrand;
En 1542, 1546, à Riom;
En 1582 et 1665-1666, à Clermont.

De ces Grands Jours, les plus remarquables par leur durée, par le nombre
et la gravité des affaires qui y furent portées, par la qualité des
personnes qui y figurèrent, et par le résultat, furent, sans contredit,
ceux de 1665-1666.

Les assises extraordinaires durèrent plus de quatre mois, du 26
septembre 1665 au 30 janvier 1666.

«On y porta plus de douze mille plaintes, dit le savant éditeur des
Mémoires de Fléchier; une multitude de causes y furent jugées, tant
civiles que criminelles. Et, dans ces dernières, qui voit-on sur la
sellette des accusés? les personnages les plus considérables du
l'Auvergne et des provinces circonvoisines par leur naissance, leur
rang, leur fortunes; des juges, des prêtres même!... Et pourtant ces
Grands Jours, qui ont amené un changement si prompt, si complet dans les
moeurs, qui ont anéanti les derniers vestiges de la puissance féodale,
signalé d'une manière si éclatante la fermeté du jeune roi Louis XIV,
les historiens, tout préoccupés des sièges et des batailles, les ont à
peine mentionnés. Ils sont enregistrés en deux lignes dans l'ouvrage du
président Hénault; ils obtiennent jusqu'il dix lignes dans les auteurs
qui leur ont consacré le plus d'espace: et Voltaire, dans l'ouvrage
spécial qu'il a écrit sur le siècle de Louis XIV, n'en prononce pas même
le nom.»

Louis XIV en avait, il est vrai, fait consacrer le souvenir sur le
bronze, comme celui d'un grand événement; mais un monument plus précieux
de cette époque, les _Mémoires de Fléchier_, viennent répandre une
lumière complète, inattendue, sur cette institution des Grands Jours,
sur les Grands Jours d'Auvergne en particulier, et sur les moeurs du
dix-septième siècle.

En 1665, Fléchier, âgé de trente-trois ans, déjà prêtre, déjà connu
comme prédicateur, vint à Clermont à la suite de M. de Caumartin,
conseiller du roi, maître des requêtes, chargé des sceaux près la cour
des Grands Jours. Il faisait alors l'éducation du fils de M. de
Caumartin. Depuis le jour de son arrivée à Clermont jusqu'à celui de son
départ, il écrivit un journal dans lequel il racontait tout ce qu'il
voyait, tout ce qu'il entendait dire.

«Son manuscrit, dit M. Gonod, forme un volume in-4° de 144 pages
écrites; l'écriture en est nette et uniforme. Comparée à des autographes
de Fléchier, elle ne serait pas de sa main; mais elle remonte
certainement au commencement du dix-huitième siècle, sinon plus haut.
L'orthographe accuse la même époque, aussi bien que la reliure du
volume. Dix feuillets blancs qui précèdent le texte et onze qui le
suivent, semblent annoncer de la part de l'auteur l'intention d'y placer
une introduction et quelque appendice ou table. Le volume, du reste, ne
porte absolument aucune marque de ceux qui l'auraient possédé.

«Récemment acquis de M. Michel, avocat du barreau de Clermont, il
faisait partie, avant 1830, de la bibliothèque de M. Tiolier, ancien
conseiller à la cour royale de Riom, résidant à Clermont, et qui, depuis
soixante ans, recherchait avec passion tout ce qui intéressait
l'Auvergne. De quelle manière ce manuscrit était-il tombé entre ses
mains, c'est ce qu'il serait impossible aujourd'hui d'établir; mais,
quelle que soit son origine, on ne saurait contester que ce ne soit
l'ouvrage même dont l'abbé Ducreux fait une longue analyse, avec des
citations textuelles, au tome X des OEuvres complètes de Fléchier, qu'il
a publiées en 1782.»

Remercions M. Gonod d'avoir fait imprimer ce manuscrit, «un des livres
les plus curieux et les plus amusants, a dit avec raison M. Genun, qu'on
puisse lire sur le dix-septième siècle. «C'est un double service qu'il a
rendu à l'histoire et à la littérature. Sous les rapports historiques,
les _Mémoires de Fléchier_ nous font connaître mieux qu'aucun autre
ouvrage de cette époque, l'état politique et social d'une province
éloignée sous Louis XIV. Au point du vue littéraire, ils resteront comme
un des monuments les plus intéressants du grand siècle. En effet, ils
ont été composés dix ans après les _Provinciales de Pascal_, lorsque
Corneille avait déjà produit ses chefs-d'oeuvre, au moment où Molière
faisait représenter son _Misanthrope_, où Racine préparait ses
_Plaideurs_ et son _Britannicus_, où Boileau publiait ses premières
satires.

Quelques citations suffiront pour donner une idée de l'importance et du
mérite de cet ouvrage. Nous choisissons au hasard.

«Tous les procès qu'on jugeait ici, dit Fléchier, n'étaient pas
plaisants, et s'il s'en trouvait qui divertissaient les juges, il y en
avait qui les irritaient et qui attiraient leur sévérité. L'affaire de
M. de Veyrac fut une de celles qui méritaient plus de punition. C'était
un gentilhomme qui tenait fort bien son rang et qui se faisait craindre
dans son voisinage. Il n'y eut qu'un notaire qui, se sentant fort propre
à verbaliser, et croyant que la témérité de la noblesse n'irait pas
jusqu'à s'en prendre à sa profession, tant à cause du besoin qu'on en a,
qu'à cause de la crainte qu'on doit en avoir, se déclara contre lui dans
quelque occasion qui se présenta, et eut le courage de faire informer,
quelque menace qu'on lui lit, et de témoigner même quelque mépris. Cela
parut si étrange à cet honnête homme, qui n'était pas accoutume à
souffrir de ces procédures et qui ne voulait avoir affaire ni à la
justice ni à ses officiers, qu'il résolut de s'en venger et de faire une
action d'éclat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques
traîneurs d'épées des villages voisins, et alla assiéger la maison de ce
pauvre homme, qui, se voyant réduit à l'extrémité, résista de toutes ses
forces, et se fortifia le mieux qu'il put, résolu de vendre chèrement sa
vie. On s'étonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la
hardiesse de soutenir les premières violences d'un gentilhomme, et que
n'ayant aucune défense que celle qu'il tirait ordinairement de sa plume
et de ses procédures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis.
Mais lorsqu'il s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire,
devient soldat, et ces âmes ordinairement paisibles et qui ne savent que
la guerre des procès, deviennent terribles lorsque le désespoir les
enflamme. Ils sont toujours propres à chicaner, et tournent presque tous
les artifices dont ils se suivent contre les parties, contre ceux qui
les attaquent par violence il se retrancha donc contre les assauts de
l'assiégeant, et se défendit jusqu'à ce qu'on eût forcé la première
pinte. Il se refugia dans une chambre, et résolut de faire briser toutes
les portes de sa maison avant que de se rendre. Enfin, il menaça
d'ouvrir et de tuer le premier qui se présenterait. Mais le gentilhomme,
qui ne voulait point hasarder ses gens, ou qui craignait que sa
violence, faisant trop d'éclat, n'excitât quelque émotion, crut qu'il
était plus à propos de lui offrir composition; de sorte que, traitant
avec lui, et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea de lui
ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut
bientôt la faute qu'il venait de faire, et son ennemi, aussi perfide
qu'il était violent, ne se crut pas obligé de tenir la parole qu'il lui
avait donnée, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison
au pillage. Cette action parut à la cour tout à fait punissable, et
l'auteur fut condamné à des amendes considérables, à la démolition de sa
maison et à la perte de sa tête.»

Si les juges du grand roi défendaient la bourgeoisie contre les
violences de la noblesse, ils sévissaient en même temps contre les
manants qui avaient l'audace de se plaindre de leur condition.

«Comme il se trouve partout de bons ecclésiastiques, on jugea presqu'en
même temps un bon curé de village qui, par un zèle extraordinaire,
s'était emporté dans ses prônes contre le roi et ses ministres, il avait
dit fort sérieusement à ses paroissiens que la France était mal
gouvernée; que c'était un royaume tyrannique; qu'il avait lu de si
belles choses dans un vieux livre qui parlait de la république romaine,
qu'il trouverait à propos de vivre sans dépendance et sans souffrir
aucune imposition de tailles; que le peuple n'avait jamais été plus
tourmenté, et plusieurs autres choses de fort grande édification, qui
lui semblaient, aussi bien qu'à ses auditeurs grossiers, plus agréables
que l'Évangile. Ce petit peuple trouva le prône fort bien raisonné ce
jour-là, et que c'était une grande vérité que la pensée de vivre sans
payer la taille, et furent tous d'avis que le curé avait si bien prêché
ce jour-là qu'il s'était surmonté lui-même. Il fut arrête et condamné à
un an de bannissement et à quelques réparations.»

Un dernier extrait d'un tout autre caractère, c'est un épisode d'une
excursion entreprise par Fléchier aux eaux du Vichy. Le futur évêque de
Nîmes raconte dans ses mémoires une foule d'aventures galantes qui
feraient rougir plus d'une belle lectrice. Mais nous ne voulons pas les
exposer ici à un semblable désagrément.

«Environ ce temps, un capucin qui n'avait point la barbe si vénérable
que les autres, et qui se piquait d'être un peu plus du monde que ses
confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j'avais prêté
quelques livres de poésies, se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une
ode ou d'une élégie, et d'avoir vu quelqu'un à Bourbon qui se disait de
mes amis; car le bon père va de bain en bain et se croit appelé de Dieu
pour consoler les dames malades qui prennent les eaux, il ne manqua pas
de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa
jusqu'à dire partout que j'étais poète. Faire des vers et venir de
Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces
lieux éloignés, et c'est là le comble de l'honneur d'un homme d'esprit.
Le bruit de ma poésie fit un grand éclat, et m'attira deux ou trois
précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent
qu'elles passeraient pour savantes, dès qu'on les aurait vues avec moi,
et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion.

«L'une était d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens
géants, et son visage n'étant point proportionne à sa taille, elle avait
la figure d'une laide amazone; l'autre était, au contraire, fort petite,
et son visage était si couvert de mouches, que je ne pus juger autre
chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je pris garde même
qu'elle était un peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et
l'autre dr croyaient belles. Les deux figures me firent peur, et je les
pris pour deux mauvais anges qui tâchaient de se déguiser en anges de
lumière; je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore
comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme.

«La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi. «Ayant
de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi
beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le révérend père
Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des
premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de
ne céder à aucun de messieurs de l'Académie. C'est, monsieur, ce qui
nous a obligées de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de
vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays
barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la cour et du grand monde,
on ne saurait assez le considérer.

«--Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque
froide que je paraisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion, et,
ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai
toujours senti une inclination particulière à les honorer.»

«Je leur répondis avec un peu d'embarras que j'étais le plus confus du
monde; que je ne méritais ni la réputation que le bon père m'avait
donnée, ni la bonne opinion qu'elles avaient eue de moi; que j'étais
pourtant très-satisfait de la bonté qu'il avait eue de me flatter, et de
celle qu'elles avaient de le croire, puisque cela me donnait occasion de
connaître deux aimantes personnes qui devaient avoir de l'esprit
infiniment, puisqu'elles le cherchaient en d'autres.

«Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les
excuser si elles avaient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles
voyaient; que c'était une curiosité invincible pour elles. Parmi tous
les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction de _l'Art
d'Aimer_ d'Ovide, par Nicole. Je ne sais si le titre leur en plut, et si
elles espéraient y pouvoir apprendre quelque chose; mais elles me
prièrent de leur prêter cet ouvrage, qu'elles avaient tant ouï estimer
dans l'original. Je leur prêtai donc _l'Art d'Aimer_; je leur eusse bien
voulu donner encore celui de se rendre aimables.»

A en juger par l'esprit fin et de bon goût dont il fait preuve à chaque
page de ses _Mémoires_, Fléchier devait posséder au plus haut degré cet
art qu'il désirait de pouvoir donner à ces deux précieuses languissantes
qui se croyaient belles. Aussi fut-il de toutes les fêtes données à
Clermont pendant les Grands Jours; il alla même à la comédie, n'étant
pas de ceux qui en sont ennemis jurés; et à une représentation, il fit
la remarque suivante:

«Messieurs des Grands Jours jouent des personnages bien différents dans
cette ville: ils font dresser des échafauds pour les exécutions, ils
font dresser des théâtres pour leurs divertissements; ils font le matin
des tragédies dans le palais, et viennent entendre l'après-dînée les
farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles, et
veulent après qu'on les fasse rire; et, comme si la judicature était
attachée à leur robe, ils dépouillent toute leur sévérité en la
dépouillant, et ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habillés de
court. Ils voient pourtant dans la représentation du théâtre, une partie
de ce qu'ils voient en instruisant les procès, c'est-à-dire des tyrans
qui ont opprimé les faibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux
indignement, des femmes qui ont donné ou qui ont reçu du poison de leurs
maris, et cent autres passions dont on se plaint dans la province et
dont on se rit dans le tripot, qui peuvent pourtant servir pour exciter
à la justice, parce qu'on les représente toujours punies.»


_Histoire d'Angleterre, par le docteur John Lingard, traduite par M.
Léon de Wailly. 6 vol. à 3 fr. 50 c.--

_Bibliothèque Charpentier._

L'histoire du docteur John Lingard a obtenu en Angleterre un très-grand
succès. Les applaudissements de la foule, les ovations de la chaire, les
citations de la tribune, enfin l'approbation moins bruyante des érudits
et des penseurs, rien n'y a manqué, et ce minutieux inventaire des
annales de la Grande-Bretagne est désormais placé, de l'autre côte du
détroit, au nombre des livres consacrés. S'il fallait en croire beaucoup
de ses compatriotes, le docteur Lingard aurait effacé Hume. Toujours
est-il que son ouvrage a enlevé à celui du l'historien du dix-huitième
siècle le monopole des adorations et des suffrages A quoi cela tient-il?
D'abord au contraste et à la nouveauté. Hume très-sceptique; Lingard a
une _foi;_ il a la passion des choses, tandis que son devancier n'a
guère que celle des idées de son temps. Les parallèles sont peu de notre
goût; nous devons dire néanmoins en quoi Hume et Lingard se ressemblent,
et ce qui leur a fait, dans des voies contraires, un égal succès. Tous
les deux, ils ont écrit un plaidoyer, où l'historien contemporain met
les apparences et les vraisemblances de son côté, parce qu'il a beaucoup
plus d'exactitude que sou devancier, aux yeux de John Bull, le docteur a
encore un fort grand mérite, il est plus _Anglais_ que Hume, et sacrifie
beaucoup moins que lui à la dresse _Raison_, qui a dicté tant de choses
déraisonnables en histoire. Inventaire à la fois et plaidoyer, tantôt
raisonneur et tantôt passionné, narrateur et dogmatique, rarement
diffus, et presque toujours intéressant, on comprend comment et pourquoi
le docteur Lingard a pu conquérir des suffrages très-divers. Une
traduction déjà ancienne l'avait fait connaître en France, travail
estimable, mais qui a paru dans le formai in-8º, format coûteux, et qui
a le tort de faire ressortir d'une manière trop sensible le seul défaut,
à nos yeux, de l'original, celui d'en dire trop; car, ainsi que l'a dit
un éloquent écrivain de nos jours, la vie humaine est un procès dont
tous les détails nous intéressent, mais qu'il faut abréger pour
l'avenir.

Le service d'abréviation, M. Léon de Wailly l'a rendu, autant qu'il
était possible, au docteur Lingard; sa nouvelle traduction, sans rien
omettre ni dissimuler de l'original, est concise, élégante, rapide, et
d'une fidélité irréprochable. C'est assurément une des meilleures
publications de la bibliothèque Charpentier.



[Illustration: Nouvel Éclairage au gaz.]

Depuis quelques soirs la place du Carrousel est éclairée au gaz par un
nouvel appareil importé d'Angleterre. Lorsqu'on commença à construire la
colonne que représente notre dessin, et au sommet de laquelle se trouve
placé l'appareil, divers journaux publièrent une foule de détails aussi
inexacts qu'ingénieux. Selon les uns, il s'agissait d'électricité et de
galvanisme. A en croire les autres Paris entier allait être illuminé par
une immense gerbe de feu. Les renseignements que nous avons pris nous
permettent de rectifier ces erreurs; l'expérience qui vient d'avoir lieu
est faite, aux frais de la ville de Paris, par M. Auguste Juge, et M.
Richardson, propriétaire du brevet d'importation du bude-light en
France. L'invention consiste simplement dans la réunion de plusieurs
becs de gaz en un seul faisceau de lumière. Nous ne pouvons pas nous
prononcer encore sur ses avantages ou ses inconvénients. Sans doute le
milieu de la place du Carrousel est mieux éclairé par ce bec unique
qu'il ne l'était par plusieurs becs séparés, mais le foyer est tellement
éclatant qu'il éblouit les yeux des passants, et, au delà d'une certaine
limite, l'obscurité parait si grande qu'on a peine à distinguer les
objets éclairés par les becs ordinaires.

[Illustration.]



[Illustration: Père Giboteau, si vous me faites l'injure de douter de ma
probité, je vous fais un bon sur ma caisse.]


Correspondance

_A un abonné_.--Vous voulez une réponse: celle que vous indiquez dans
votre lettre n'est pas polie; nous l'eussions faite autrement. Puisque
vous vous en contentez, nous le voulons bien. «_Nous n'anons pas
besoin_, etc.»

_A M. F._--Nous vous remercions; le premier surtout est excellent.

_A M..._--Cette dame est curieuse, en effet; mais elle est aussi un peu
incrédule. Montrez-lui cette réponse en lui rappelant sa question.

_A M. S. P., à Rouen_.--Si vous voulez savoir l'histoire de M. B.,
adressez-vous à lui-même; nous ne savons rien de lui, sinon qu'il est
Savoyard. Cela vous suffira peut être.

_A M. E. S., à Sancerre_.--Il y a toujours quelque chose d'utile dans
ces communications, même lorsqu'elles ne peuvent pas servir
intégralement; d'ailleurs, nous avons l'embarras du choix.

_A M. d'A._--Mille remerciements. Nous ne pouvons suivre votre conseil;
nous vous en dirions les raisons: il ne nous convient pas de les écrire.
Quant à l'autre proposition, l'exécution en serait compliquée, et
d'ailleurs la pensée est séditieuse.

_A M. de Q., à Bruxelles_.--Nous avons reçu les dessins: ils sont remis
au graveur.

_A M. Louis Poussard, à Turin_.--Ne prenez pas cette peine; nous en
recevons de France d'aussi mauvais que le vôtre, mais le port est moins
cher.



[Illustration: Cavalerie légère.]



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.

L'empire de la mode s'étend sur tout.

[Illustration: nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844" ***

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