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Title: Germinal
Author: Zola, Émile
Language: French
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Author: Émile Zola

Title: Germinal

Remark: n. 13 of "Les Rougon-Macquart"

Language: French

Encoding: ISO-8859-1



We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
of the etext through OCR.

Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
l'autorisation de les utiliser pour préparer ce texte.



Émile Zola

Germinal



Première Partie



I


Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et
d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de
Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à
travers les champs de betteraves.  Devant lui, il ne voyait même pas
le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que
par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une
mer, glacées d'avoir balayé des lieues de marais et de terres nues.
Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la
rectitude d'une jetée, au milieu de l'embrun aveuglant des ténèbres.

L'homme était parti de Marchiennes vers deux heures.  Il marchait d'un
pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son
pantalon de velours.  Un petit paquet, noué dans un mouchoir à
carreaux, le gênait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs,
tantôt d'un coude, tantôt de l'autre, pour glisser au fond de ses
poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du
vent d'est faisaient saigner.  Une seule idée occupait sa tête vide
d'ouvrier sans travail et sans gîte, l'espoir que le froid serait
moins vif après le lever du jour.  Depuis une heure, il avançait
ainsi, lorsque sur la gauche, à deux kilomètres de Montsou, il aperçut
des feux rouges, trois brasiers brûlant au plein air, et comme
suspendus.  D'abord, il hésita, pris de crainte; puis, il ne put
résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.

Un chemin creux s'enfonçait.  Tout disparut.  L'homme avait à droite
une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie
ferrée; tandis qu'un talus d'herbe s'élevait à gauche, surmonté de
pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et
uniformes.  Il fit environ deux cents pas.  Brusquement, à un coude du
chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu'il comprît davantage
comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes
fumeuses.  Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de
l'arrêter.  C'était une masse lourde, un tas écrasé de constructions,
d'où se dressait la silhouette d'une cheminée d'usine; de rares lueurs
sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes
étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis
alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques; et, de
cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule
voix montait, la respiration grosse et longue d'un échappement de
vapeur, qu'on ne voyait point.

Alors, l'homme reconnut une fosse.  Il fut repris de honte: à quoi
bon?  il n'y aurait pas de travail.  Au lieu de se diriger vers les
bâtiments, il se risqua enfin à gravir le terri sur lequel brûlaient
les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour éclairer
et réchauffer la besogne.  Les ouvriers de la coupe à terre avaient dû
travailler tard, on sortait encore les débris inutiles.  Maintenant,
il entendait les moulineurs pousser les trains sur les tréteaux, il
distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, près de chaque
feu.

--Bonjour, dit-il en s'approchant d'une des corbeilles.

Tournant le dos au brasier, le charretier était debout, un vieillard
vêtu d'un tricot de laine violette, coiffé d'une casquette en poil de
lapin; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans
une immobilité de pierre, qu'on eût vidé les six berlines montées par
lui.  Le manoeuvre employé au culbuteur, un gaillard roux et
efflanqué, ne se pressait guère, pesait sur le levier d'une main
endormie.  Et, là-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont
les grandes haleines régulières passaient comme des coups de faux.

--Bonjour, répondit le vieux.

Un silence se fit.  L'homme, qui se sentait regardé d'un oeil méfiant,
dit son nom tout de suite.

--Je me nomme Étienne Lantier, je suis machineur...  Il n'y a pas de
travail ici?

Les flammes l'éclairaient, il devait avoir vingt et un ans, très brun,
joli homme, l'air fort malgré ses membres menus.

Rassuré, le charretier hochait la tête.

--Du travail pour un machineur, non, non...  Il s'en est encore
présenté deux hier.  Il n'y a rien.

Une rafale leur coupa la parole.  Puis, Étienne demanda, en montrant
le tas sombre des constructions, au pied du terri:

--C'est une fosse, n'est-ce pas?

Le vieux, cette fois, ne put répondre.  Un violent accès de toux
l'étranglait.  Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpré,
laissa une tache noire.

--Oui, une fosse, le Voreux...  Tenez! le coron est tout près.

A son tour, de son bras tendu, il désignait dans la nuit le village
dont le jeune homme avait deviné les toitures.  Mais les six berlines
étaient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes
raidies par des rhumatismes; tandis que le gros cheval jaune repartait
tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle
bourrasque, qui lui hérissait le poil.

Le Voreux, à présent, sortait du rêve.  Étienne, qui s'oubliait devant
le brasier à chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait,
retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronné du criblage,
le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d'extraction, la
tourelle carrée de la pompe d'épuisement.  Cette fosse, tassée au fond
d'un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa
cheminée comme une corne menaçante, lui semblait avoir un air mauvais
de bête goulue, accroupie là pour manger le monde.

Tout en l'examinant, il songeait à lui, à son existence de vagabond,
depuis huit jours qu'il cherchait une place; il se revoyait dans son
atelier du chemin de fer, giflant son chef, chassé de Lille, chassé de
partout; le samedi, il était arrivé à Marchiennes, où l'on disait
qu'il y avait du travail, aux Forges; et rien, ni aux Forges, ni chez
Sonneville, il avait dû passer le dimanche caché sous les bois d'un
chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l'expulser, à
deux heures de la nuit.  Rien, plus un sou, pas même une croûte:
qu'allait-il faire ainsi par les chemins, sans but, ne sachant
seulement où s'abriter contre la bise?  Oui, c'était bien une fosse,
les rares lanternes éclairaient le carreau, une porte brusquement
ouverte lui avait permis d'entrevoir les foyers des générateurs, dans
une clarté vive.  Il s'expliquait jusqu'à l'échappement de la pompe,
cette respiration grosse et longue, soufflant sans relâche, qui était
comme l'haleine engorgée du monstre.

Le manoeuvre du culbuteur, gonflant le dos, n'avait pas même levé les
yeux sur Étienne, et celui-ci allait ramasser son petit paquet tombé à
terre, lorsqu'un accès de toux annonça le retour du charretier.
Lentement, on le vit sortir de l'ombre, suivi du cheval jaune, qui
montait six nouvelles berlines pleines.

--Il y a des fabriques à Montsou? demanda le jeune homme.

Le vieux cracha noir, puis répondit dans le vent:

--Oh! ce ne sont pas les fabriques qui manquent.  Fallait voir ça, il
y a trois ou quatre ans! Tout ronflait, on ne pouvait trouver des
hommes, jamais on n'avait tant gagné...  Et voilà qu'on se remet à se
serrer le ventre.  Une vraie pitié dans le pays, on renvoie le monde,
les ateliers ferment les uns après les autres...  Ce n'est peut-être
pas la faute de l'empereur; mais pourquoi va-t-il se battre en
Amérique? Sans compter que les bêtes meurent du choléra, comme les
gens.

Alors, en courtes phrases, l'haleine coupée, tous deux continuèrent à
se plaindre.  Étienne racontait ses courses inutiles depuis une
semaine: il fallait donc crever de faim? bientôt les routes seraient
pleines de mendiants.  Oui, disait le vieillard, ça finirait par mal
tourner, car il n'était pas Dieu permis de jeter tant de chrétiens à
la rue.

--On n'a pas de la viande tous les jours.

--Encore si l'on avait du pain!

--C'est vrai, si l'on avait du pain seulement!

Leurs voix se perdaient, des bourrasques emportaient les mots dans un
hurlement mélancolique.

--Tenez! reprit très haut le charretier en se tournant vers le midi,
Montsou est là...

Et, de sa main tendue de nouveau, il désigna dans les ténèbres des
points invisibles, à mesure qu'il les nommait.  Là-bas, à Montsou, la
sucrerie Fauvelle marchait encore, mais la sucrerie Hoton venait de
réduire son personnel, il n'y avait guère que la minoterie Dutilleul
et la corderie Bleuze pour les câbles de mine, qui tinssent le coup.
Puis, d'un geste large, il indiqua, au nord, toute une moitié de
l'horizon: les ateliers de construction Sonneville n'avaient pas reçu
les deux tiers de leurs commandes habituelles; sur les trois hauts
fourneaux des Forges de Marchiennes, deux seulement étaient allumés;
enfin, à la verrerie Gagebois, une grève menaçait, car on parlait
d'une réduction de salaire.

--Je sais, je sais, répétait le jeune homme à chaque indication.  J'en
  viens.

--Nous autres, ça va jusqu'à présent, ajouta le charretier.  Les
fosses ont pourtant diminué leur extraction.  Et regardez, en face, à
la Victoire, il n'y a aussi que deux batteries de fours à coke qui
flambent.

Il cracha, il repartit derrière son cheval somnolent, après l'avoir
attelé aux berlines vides.

Maintenant, Étienne dominait le pays entier.  Les ténèbres demeuraient
profondes, mais la main du vieillard les avait comme emplies de
grandes misères, que le jeune homme, inconsciemment, sentait à cette
heure autour de lui, partout, dans l'étendue sans bornes.  N'était-ce
pas un cri de famine que roulait le vent de mars, au travers de cette
campagne nue? Les rafales s'étaient enragées, elles semblaient
apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup
d'hommes.  Et, les yeux errants, il s'efforçait de percer les ombres,
tourmenté du désir et de la peur de voir.  Tout s'anéantissait au fond
de l'inconnu des nuits obscures, il n'apercevait, très loin, que les
hauts fourneaux et les fours à coke.  Ceux-ci, des batteries de cent
cheminées, plantées obliquement, alignaient des rampes de flammes
rouges; tandis que les deux tours, plus à gauche, brûlaient toutes
bleues en plein ciel, comme des torches géantes.  C'était d'une
tristesse d'incendie, il n'y avait d'autres levers d'astres, à
l'horizon menaçant, que ces feux nocturnes des pays de la houille et
du fer.

--Vous êtes peut-être de la Belgique? reprit derrière Étienne le
charretier, qui était revenu.

Cette fois, il n'amenait que trois berlines.  On pouvait toujours
culbuter celles-là: un accident arrivé à la cage d'extraction, un
écrou cassé, allait arrêter le travail pendant un grand quart d'heure.
En bas du terri, un silence s'était fait, les moulineurs n'ébranlaient
plus les tréteaux d'un roulement prolongé.  On entendait seulement
sortir de la fosse le bruit lointain d'un marteau, tapant sur de la
tôle.

--Non, je suis du Midi, répondit le jeune homme.

Le manoeuvre, après avoir vidé les berlines, s'était assis à terre,
heureux de l'accident; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait
simplement levé de gros yeux éteints sur le charretier, comme gêné par
tant de paroles.  Ce dernier, en effet, n'en disait pas si long
d'habitude.  Il fallait que le visage de l'inconnu lui convînt et
qu'il fût pris d'une de ces démangeaisons de confidences, qui font
parfois causer les vieilles gens tout seuls, à haute voix.

--Moi, dit-il, je suis de Montsou, je m'appelle Bonnemort.

--C'est un surnom? demanda Étienne étonné.

Le vieux eut un ricanement d'aise, et montrant le Voreux:

--Oui, oui...  On m'a retiré trois fois de là-dedans en morceaux, une
fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans
le gésier, la troisième avec le ventre gonflé d'eau comme une
grenouille...  Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever,
ils m'ont appelé Bonnemort, pour rire.

Sa gaieté redoubla, un grincement de poulie mal graissée, qui finit
par dégénérer en un accès terrible de toux.  La corbeille de feu,
maintenant, éclairait en plein sa grosse tête, aux cheveux blancs et
rares, à la face plate, d'une pâleur livide, maculée de taches
bleuâtres.  Il était petit, le cou énorme, les mollets et les talons
en dehors, avec de longs bras dont les mains carrées tombaient à ses
genoux.  Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les
pieds, sans paraître souffrir du vent, il semblait en pierre, il
n'avait l'air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant à
ses oreilles.  Quand il eut toussé, la gorge arrachée par un raclement
profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit.

Étienne le regardait, regardait le sol qu'il tachait de la sorte.

--Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez à la mine?

Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras.

--Longtemps, ah! oui!...  Je n'avais pas huit ans, lorsque je suis
descendu, tenez! juste dans le Voreux, et j'en ai cinquante-huit, à
cette heure.  Calculez un peu...  J'ai tout fait là-dedans, galibot
d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur
pendant dix-huit ans.  Ensuite, à cause de mes sacrées jambes, ils
m'ont mis de la coupe à terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu'au
moment où il leur a fallu me sortir du fond, parce que le médecin
disait que j'allais y rester.  Alors, il y a cinq années de cela, ils
m'ont fait charretier...  Hein? c'est joli, cinquante ans de mine,
dont quarante-cinq au fond!

Tandis qu'il parlait, des morceaux de houille enflammés, qui, par
moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face blême d'un
reflet sanglant.

--Ils me disent de me reposer, continua-t-il.  Moi, je ne veux pas,
ils me croient trop bête!...  J'irai bien deux années, jusqu'à ma
soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs.  Si
je leur souhaitais le bonsoir aujourd'hui, ils m'accorderaient tout de
suite celle de cent cinquante.  Ils sont malins, les bougres!...
D'ailleurs, je suis solide, à part les jambes.  C'est, voyez-vous,
l'eau qui m'est entrée sous la peau, à force d'être arrosé dans les
tailles.  Il y a des jours où je ne peux pas remuer une patte sans
crier.

Une crise de toux l'interrompit encore.

--Et ça vous fait tousser aussi? dit Étienne.

Mais il répondit non de la tête, violemment.  Puis, quand il put
parler:

--Non, non, je me suis enrhumé, l'autre mois.  Jamais je ne toussais,
à présent je ne peux plus me débarrasser...  Et le drôle, c'est que je
crache, c'est que je crache...

Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir.

--Est-ce que c'est du sang? demanda Étienne, osant enfin le
  questionner.

Lentement, Bonnemort s'essuyait la bouche d'un revers de main.

--C'est du charbon...  J'en ai dans la carcasse de quoi me chauffer
jusqu'à la fin de mes jours.  Et voilà cinq ans que je ne remets pas
les pieds au fond.  J'avais ça en magasin, paraît-il, sans même m'en
douter.  Bah! ça conserve!

Il y eut un silence, le marteau lointain battait à coups réguliers
dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim
et de lassitude venu des profondeurs de la nuit.  Devant les flammes
qui s'effaraient, le vieux continuait plus bas, remâchant des
souvenirs.  Ah! bien sûr, ce n'était pas d'hier que lui et les siens
tapaient à la veine! La famille travaillait pour la Compagnie des
mines de Montsou, depuis la création; et cela datait de loin, il y
avait déjà cent six ans.  Son aïeul, Guillaume Maheu, un gamin de
quinze ans alors, avait trouvé le charbon gras à Réquillart, la
première fosse de la Compagnie, une vieille fosse aujourd'hui
abandonnée, là-bas, près de la sucrerie Fauvelle.  Tout le pays le
savait, à preuve que la veine découverte s'appelait la veine
Guillaume, du prénom de son grand-père.  Il ne l'avait pas connu, un
gros à ce qu'on racontait, très fort, mort de vieillesse à soixante
ans.  Puis, son père, Nicolas Maheu dit le Rouge, âgé de quarante ans
à peine, était resté dans le Voreux, que l'on fonçait en ce temps-là:
un éboulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avalés
par les roches.  Deux de ses oncles et ses trois frères, plus tard, y
avaient aussi laissé leur peau.  Lui, Vincent Maheu, qui en était
sorti à peu près entier, les jambes mal d'aplomb seulement, passait
pour un malin.  Quoi faire, d'ailleurs? Il fallait travailler.  On
faisait ça de père en fils, comme on aurait fait autre chose.  Son
fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et
tout son monde, qui logeait en face, dans le coron.  Cent six ans
d'abattage, les mioches après les vieux, pour le même patron: hein?
beaucoup de bourgeois n'auraient pas su dire si bien leur histoire!

--Encore, lorsqu'on mange! murmura de nouveau Étienne.

--C'est ce que je dis, tant qu'on a du pain à manger, on peut vivre.

Bonnemort se tut, les yeux tournés vers le coron, où des lueurs
s'allumaient une à une.  Quatre heures sonnaient au clocher de
Montsou, le froid devenait plus vif.

--Et elle est riche, votre Compagnie? reprit Étienne.

Le vieux haussa les épaules, puis les laissa retomber, comme accablé
sous un écroulement d'écus.

--Ah! oui, ah! oui...  Pas aussi riche peut-être que sa voisine, la
Compagnie d'Anzin.  Mais des millions et des millions tout de même.
On ne compte plus...  Dix-neuf fosses, dont treize pour
l'exploitation, le Voreux, la Victoire, Crèvecoeur, Mirou,
Saint-Thomas, Madeleine, Feutry-Cantel, d'autres encore, et six pour
l'épuisement ou l'aérage, comme Réquillart...  Dix mille ouvriers, des
concessions qui s'étendent sur soixante-sept communes, une extraction
de cinq mille tonnes par jour, un chemin de fer reliant toutes les
fosses, et des ateliers, et des fabriques!...  Ah! oui, ah! oui, il y
en a, de l'argent!

Un roulement de berlines, sur les tréteaux, fit dresser les oreilles
du gros cheval jaune.  En bas, la cage devait être réparée, les
moulineurs avaient repris leur besogne.  Pendant qu'il attelait sa
bête, pour redescendre, le charretier ajouta doucement, en s'adressant
à elle:

--Faut pas t'habituer à bavarder, fichu paresseux!...  Si monsieur
Hennebeau savait à quoi tu perds le temps!

Étienne, songeur, regardait la nuit.  Il demanda:

--Alors, c'est à monsieur Hennebeau, la mine?

--Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n'est que le directeur
général.  Il est payé comme nous.

D'un geste, le jeune homme montra l'immensité des ténèbres.

--A qui est-ce donc, tout ça?

Mais Bonnemort resta un instant suffoqué par une nouvelle crise, d'une
telle violence, qu'il ne pouvait reprendre haleine.  Enfin, quand il
eut craché et essuyé l'écume noire de ses lèvres, il dit, dans le vent
qui redoublait:

--Hein? à qui tout ça?...  On n'en sait rien.  A des gens.

Et, de la main, il désignait dans l'ombre un point vague, un lieu
ignoré et reculé, peuplé de ces gens, pour qui les Maheu tapaient à la
veine depuis plus d'un siècle.  Sa voix avait pris une sorte de peur
religieuse, c'était comme s'il eût parlé d'un tabernacle inaccessible,
où se cachait le dieu repu et accroupi, auquel ils donnaient tous leur
chair, et qu'ils n'avaient jamais vu.

--Au moins si l'on mangeait du pain à sa suffisance! répéta pour la
troisième fois Étienne, sans transition apparente.

--Dame, oui! si l'on mangeait toujours du pain, ce serait trop beau!

Le cheval était parti, le charretier disparut à son tour, d'un pas
traînard d'invalide.  Près du culbuteur, le manoeuvre n'avait point
bougé, ramassé en boule, enfonçant le menton entre ses genoux, fixant
sur le vide ses gros yeux éteints.

Quand il eut repris son paquet, Étienne ne s'éloigna pas encore.  Il
sentait les rafales lui glacer le dos, pendant que sa poitrine
brûlait, devant le grand feu.  Peut-être, tout de même, ferait-il bien
de s'adresser à la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se
résignait, il accepterait n'importe quelle besogne.  Où aller et que
devenir, à travers ce pays affamé par le chômage? laisser derrière un
mur sa carcasse de chien perdu?  Cependant, une hésitation le
troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase, noyée
sous une nuit si épaisse.  A chaque bourrasque, le vent paraissait
grandir, comme s'il eût soufflé d'un horizon sans cesse élargi.
Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux
seuls flambaient, ainsi que les fours à coke, ensanglantant les
ténèbres, sans en éclairer l'inconnu.  Et le Voreux, au fond de son
trou, avec son tassement de bête méchante, s'écrasait davantage,
respirait d'une haleine plus grosse et plus longue, l'air gêné par sa
digestion pénible de chair humaine.



II


Au milieu des champs de blé et de betteraves, le coron des
Deux-Cent-Quarante dormait sous la nuit noire.  On distinguait
vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adossées, des
corps de caserne ou d'hôpital, géométriques, parallèles, que
séparaient les trois larges avenues, divisées en jardins égaux.  Et,
sur le plateau désert, on entendait la seule plainte des rafales, dans
les treillages arrachés des clôtures.

Chez les Maheu, au numéro 16 du deuxième corps, rien ne bougeait.  Des
ténèbres épaisses noyaient l'unique chambre du premier étage, comme
écrasant de leur poids le sommeil des êtres que l'on sentait là, en
tas, la bouche ouverte, assommés de fatigue.  Malgré le froid vif du
dehors, l'air alourdi avait une chaleur vivante, cet étouffement chaud
des chambrées les mieux tenues, qui sentent le bétail humain.

Quatre heures sonnèrent au coucou de la salle du rez-de-chaussée, rien
encore ne remua, des haleines grêles sifflaient, accompagnées de deux
ronflements sonores.  Et, brusquement, ce fut Catherine qui se leva.
Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compté les quatre coups du
timbre, à travers le plancher, sans trouver la force de s'éveiller
complètement.  Puis, les jambes jetées hors des couvertures, elle
tâtonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle.  Mais elle
restait assise, la tête si pesante, qu'elle se renversait entre les
deux épaules, cédant au besoin invincible de retomber sur le
traversin.

Maintenant, la chandelle éclairait la chambre, carrée, à deux
fenêtres, que trois lits emplissaient.  Il y avait une armoire, une
table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait
durement les murs, peints en jaune clair.  Et rien autre, des hardes
pendues à des clous, une cruche posée sur le carreau, près d'une
terrine rouge servant de cuvette.  Dans le lit de gauche, Zacharie,
l'aîné, un garçon de vingt et un ans, était couché avec son frère
Jeanlin, qui achevait sa onzième année; dans celui de droite, deux
mioches, Lénore et Henri, la première de six ans, le second de quatre,
dormaient aux bras l'un de l'autre; tandis que Catherine partageait le
troisième lit avec sa soeur Alzire, si chétive pour ses neuf ans,
qu'elle ne l'aurait même pas sentie près d'elle, sans la bosse de la
petite infirme qui lui enfonçait les côtes.  La porte vitrée était
ouverte, on apercevait le couloir du palier, l'espèce de boyau où le
père et la mère occupaient un quatrième lit, contre lequel ils avaient
dû installer le berceau de la dernière venue, Estelle, âgée de trois
mois à peine.

Cependant, Catherine fit un effort désespéré.  Elle s'étirait,
elle crispait ses deux mains dans ses cheveux roux, qui lui
embroussaillaient le front et la nuque.  Fluette pour ses quinze
ans, elle ne montrait de ses membres, hors du fourreau étroit de sa
chemise, que des pieds bleuis, comme tatoués de charbon, et des bras
délicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint blême du
visage, déjà gâté par les continuels lavages au savon noir.  Un
dernier bâillement ouvrit sa bouche un peu grande, aux dents superbes
dans la pâleur chlorotique des gencives; pendant que ses yeux gris
pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse et
brisée, qui semblait enfler de fatigue sa nudité entière.

Mais un grognement arriva du palier, la voix de Maheu bégayait,
empâtée:

--Sacré nom! il est l'heure...  C'est toi qui allumes, Catherine?

--Oui, père...  Ça vient de sonner, en bas.

--Dépêche-toi donc, fainéante! Si tu avais moins dansé hier dimanche,
tu nous aurais réveillés plus tôt...  En voilà une vie de paresse!

Et il continua de gronder, mais le sommeil le reprit à son tour, ses
reproches s'embarrassèrent, s'éteignirent dans un nouveau ronflement.

La jeune fille, en chemise, pieds nus sur le carreau, allait et venait
par la chambre.  Comme elle passait devant le lit d'Henri et de
Lénore, elle rejeta sur eux la couverture, qui avait glissé; et ils ne
s'éveillaient pas, anéantis dans le gros sommeil de l'enfance.
Alzire, les yeux ouverts, s'était retournée pour prendre la place
chaude de sa grande soeur, sans prononcer un mot.

--Dis donc, Zacharie! et toi, Jeanlin, dis donc! répétait Catherine,
debout devant les deux frères, qui restaient vautrés, le nez dans le
traversin.

Elle dut saisir le grand par l'épaule et le secouer; puis, tandis
qu'il mâchait des injures, elle prit le parti de les découvrir, en
arrachant le drap.  Cela lui parut drôle, elle se mit à rire,
lorsqu'elle vit les deux garçons se débattre, les jambes nues.

--C'est bête, lâche-moi! grogna Zacharie de méchante humeur, quand il
se fut assis.  Je n'aime pas les farces...  Dire, nom de Dieu! qu'il
faut se lever!

Il était maigre, dégingandé, la figure longue, salie de quelques rares
poils de barbe, avec les cheveux jaunes et la pâleur anémique de toute
la famille.  Sa chemise lui remontait au ventre, et il la baissa, non
par pudeur, mais parce qu'il n'avait pas chaud.

--C'est sonné en bas, répétait Catherine.  Allons, houp! le père se
  fâche.

Jeanlin, qui s'était pelotonné, referma les yeux, en disant:

--Va te faire fiche, je dors!

Elle eut un nouveau rire de bonne fille.  Il était si petit, les
membres grêles, avec des articulations énormes, grossies par des
scrofules, qu'elle le prit, à pleins bras.  Mais il gigotait, son
masque de singe blafard et crépu, troué de ses yeux verts, élargi par
ses grandes oreilles, pâlissait de la rage d'être faible.  Il ne dit
rien, il la mordit au sein droit.

--Méchant bougre! murmura-t-elle en retenant un cri et en le posant
par terre.

Alzire, silencieuse, le drap au menton, ne s'était pas rendormie.
Elle suivait de ses yeux intelligents d'infirme sa soeur et ses deux
frères, qui maintenant s'habillaient.  Une autre querelle éclata
autour de la terrine, les garçons bousculèrent la jeune fille, parce
qu'elle se lavait trop longtemps.  Les chemises volaient, pendant que,
gonflés encore de sommeil, ils se soulageaient sans honte, avec
l'aisance tranquille d'une portée de jeunes chiens, grandis ensemble.
Du reste, Catherine fut prête la première.  Elle enfila sa culotte de
mineur, passa la veste de toile, noua le béguin bleu autour de son
chignon; et, dans ces vêtements propres du lundi, elle avait l'air
d'un petit homme, rien ne lui restait de son sexe, que le dandinement
léger des hanches.

--Quand le vieux rentrera, dit méchamment Zacharie, il sera content de
trouver le lit défait...  Tu sais, je lui raconterai que c'est toi.

Le vieux, c'était le grand-père, Bonnemort, qui, travaillant la nuit,
se couchait au jour; de sorte que le lit ne refroidissait pas, il y
avait toujours dedans quelqu'un à ronfler.

Sans répondre, Catherine s'était mise à tirer la couverture et à la
border.  Mais, depuis un instant, des bruits s'entendaient derrière le
mur, dans la maison voisine.  Ces constructions de briques, installées
économiquement par la Compagnie, étaient si minces, que les moindres
souffles les traversaient.  On vivait coude à coude, d'un bout à
l'autre; et rien de la vie intime n'y restait caché, même aux gamins.
Un pas lourd avait ébranlé un escalier, puis il y eut comme une chute
molle, suivie d'un soupir d'aise.

--Bon! dit Catherine, Levaque descend, et voilà Bouteloup qui va
retrouver la Levaque.

Jeanlin ricana, les yeux d'Alzire eux-mêmes brillèrent.  Chaque matin,
ils s'égayaient ainsi du ménage à trois des voisins, un haveur qui
logeait un ouvrier de la coupe à terre, ce qui donnait à la femme deux
hommes, l'un de nuit, l'autre de jour.

--Philomène tousse, reprit Catherine, après avoir tendu l'oreille.

Elle parlait de l'aînée des Levaque, une grande fille de dix-neuf ans,
la maîtresse de Zacharie, dont elle avait deux enfants déjà, si
délicate de poitrine d'ailleurs, qu'elle était cribleuse à la fosse,
n'ayant jamais pu travailler au fond.

--Ah, ouiche! Philomène! répondit Zacharie, elle s'en moque, elle
dort!...  C'est cochon de dormir jusqu'à six heures!

Il passait sa culotte, lorsqu'il ouvrit une fenêtre, préoccupé d'une
idée brusque.  Au-dehors, dans les ténèbres, le coron s'éveillait, des
lumières pointaient une à une, entre les lames des persiennes.  Et ce
fut encore une dispute: il se penchait pour guetter s'il ne verrait
pas sortir de chez les Pierron, en face, le maître-porion du Voreux,
qu'on accusait de coucher avec la Pierronne; tandis que sa soeur lui
criait que le mari avait, depuis la veille, pris son service de jour à
l'accrochage, et que bien sûr Dansaert n'avait pu coucher, cette
nuit-là.  L'air entrait par bouffées glaciales, tous deux
s'emportaient, en soutenant chacun l'exactitude de ses renseignements,
lorsque des cris et des larmes éclatèrent.  C'était, dans son berceau,
Estelle que le froid contrariait.

Du coup, Maheu se réveilla.  Qu'avait-il donc dans les os? voilà qu'il
se rendormait comme un propre à rien! Et il jurait si fort, que les
enfants, à côté, ne soufflaient plus.  Zacharie et Jeanlin achevèrent
de se laver, avec une lenteur déjà lasse.  Alzire, les yeux grands
ouverts, regardait toujours.  Les deux mioches, Lénore et Henri, aux
bras l'un de l'autre, n'avaient pas remué, respirant du même petit
souffle, malgré le vacarme.

--Catherine, donne-moi la chandelle! cria Maheu.

Elle finissait de boutonner sa veste, elle porta la chandelle dans le
cabinet, laissant ses frères chercher leurs vêtements, au peu de
clarté qui venait de la porte.  Son père sautait du lit.  Mais elle ne
s'arrêta point, elle descendit en gros bas de laine, à tâtons, et
alluma dans la salle une autre chandelle, pour préparer le café.  Tous
les sabots de la famille étaient sous le buffet.

--Te tairas-tu, vermine! reprit Maheu, exaspéré des cris d'Estelle,
qui continuaient.

Il était petit comme le vieux Bonnemort, et il lui ressemblait en
gras, la tête forte, la face plate et livide, sous les cheveux jaunes,
coupés très courts.  L'enfant hurlait davantage, effrayée par ces
grands bras noueux qui se balançaient au-dessus d'elle.

--Laisse-la, tu sais bien qu'elle ne veut pas se taire, dit la
Maheude, en s'allongeant au milieu du lit.

Elle aussi venait de s'éveiller, et elle se plaignait, c'était bête de
ne jamais faire sa nuit complète.  Ils ne pouvaient donc partir
doucement?  Enfouie dans la couverture, elle ne montrait que sa figure
longue, aux grands traits, d'une beauté lourde, déjà déformée à
trente-neuf ans par sa vie de misère et les sept enfants qu'elle avait
eus.  Les yeux au plafond, elle parla avec lenteur, pendant que son
homme s'habillait.  Ni l'un ni l'autre n'entendait plus la petite qui
s'étranglait à crier.

--Hein? tu sais, je suis sans le sou, et nous voici à lundi seulement:
encore six jours à attendre la quinzaine...  Il n'y a pas moyen que ça
dure.  A vous tous, vous apportez neuf francs.  Comment veux-tu que
j'arrive? nous sommes dix à la maison.

--Oh! neuf francs! se récria Maheu.  Moi et Zacharie, trois: ça fait
six...  Catherine et le père, deux: ça fait quatre; quatre et six,
dix...  Et Jeanlin, un, ça fait onze.

--Oui, onze, mais il y a les dimanches et les jours de chômage...
Jamais plus de neuf, entends-tu?

Il ne répondit pas, occupé à chercher par terre sa ceinture de cuir.
Puis, il dit en se relevant:

--Faut pas se plaindre, je suis tout de même solide.  Il y en a plus
d'un, à quarante-deux ans, qui passe au raccommodage.

--Possible, mon vieux, mais ça ne nous donne pas du pain...  Qu'est-ce
que je vais fiche, dis? Tu n'as rien, toi?

--J'ai deux sous.

--Garde-les pour boire une chope...  Mon Dieu! qu'est-ce que je vais
fiche?  Six jours, ça n'en finit plus.  Nous devons soixante francs à
Maigrat, qui m'a mise à la porte avant-hier.  Ça ne m'empêchera pas de
retourner le voir.  Mais, s'il s'entête à refuser...

Et la Maheude continua d'une voix morne, la tête immobile, fermant par
instants les yeux sous la clarté triste de la chandelle.  Elle disait
le buffet vide, les petits demandant des tartines, le café même
manquant, et l'eau qui donnait des coliques, et les longues journées
passées à tromper la faim avec des feuilles de choux bouillies.  Peu à
peu, elle avait dû hausser le ton, car le hurlement d'Estelle couvrait
ses paroles.  Ces cris devenaient insoutenables.  Maheu parut tout
d'un coup les entendre, hors de lui, et il saisit la petite dans le
berceau, il la jeta sur le lit de la mère, en balbutiant de fureur:

--Tiens! prends-la, je l'écraserais...  Nom de Dieu d'enfant! ça ne
manque de rien, ça tète, et ça se plaint plus haut que les autres!

Estelle s'était mise à téter, en effet.  Disparue sous la couverture,
calmée par la tiédeur du lit, elle n'avait plus qu'un petit bruit
goulu des lèvres.

--Est-ce que les bourgeois de la Piolaine ne t'ont pas dit d'aller les
voir?  reprit le père au bout d'un silence.

La mère pinça la bouche, d'un air de doute découragé.

--Oui, ils m'ont rencontrée, ils portent des vêtements aux enfants
pauvres...  Enfin, je mènerai ce matin chez eux Lénore et Henri.
S'ils me donnaient cent sous seulement.

Le silence recommença.  Maheu était prêt.  Il demeura un moment
immobile, puis il conclut de sa voix sourde:

--Qu'est-ce que tu veux? c'est comme ça, arrange-toi pour la soupe...
Ça n'avance à rien d'en causer, vaut mieux être là-bas au travail.

--Bien sûr, répondit la Maheude.  Souffle la chandelle, je n'ai pas
besoin de voir la couleur de mes idées.

Il souffla la chandelle.  Déjà, Zacharie et Jeanlin descendaient; il
les suivit; et l'escalier de bois craquait sous leurs pieds lourds,
chaussés de laine.  Derrière eux, le cabinet et la chambre étaient
retombés aux ténèbres.  Les enfants dormaient, les paupières d'Alzire
elle-même s'étaient closes.  Mais la mère restait maintenant les yeux
ouverts dans l'obscurité, tandis que, tirant sur sa mamelle pendante
de femme épuisée, Estelle ronronnait comme un petit chat.

En bas, Catherine s'était d'abord occupée du feu, la cheminée de
fonte, à grille centrale, flanquée de deux fours, et où brûlait
constamment un feu de houille.  La Compagnie distribuait par mois, à
chaque famille, huit hectolitres d'escaillage, charbon dur ramassé
dans les voies.  Il s'allumait difficilement, et la jeune fille qui
couvrait le feu chaque soir, n'avait qu'à le secouer le matin, en
ajoutant des petits morceaux de charbon tendre, triés avec soin.
Puis, après avoir posé une bouillotte sur la grille, elle s'accroupit
devant le buffet.

C'était une salle assez vaste, tenant tout le rez-de-chaussée, peinte
en vert pomme, d'une propreté flamande, avec ses dalles lavées à
grande eau et semées de sable blanc.  Outre le buffet de sapin verni,
l'ameublement consistait en une table et des chaises du même bois.
Collées sur les murs, des enluminures violentes, les portraits de
l'Empereur et de l'Impératrice donnés par la Compagnie, des soldats et
des saints, bariolés d'or, tranchaient crûment dans la nudité claire
de la pièce; et il n'y avait d'autres ornements qu'une boîte de carton
rose sur le buffet, et que le coucou à cadran peinturluré, dont le
gros tic-tac semblait emplir le vide du plafond.  Près de la porte de
l'escalier, une autre porte conduisait à la cave.  Malgré la propreté,
une odeur d'oignon cuit, enfermée depuis la veille, empoisonnait l'air
chaud, cet air alourdi, toujours chargé d'une âcreté de houille.

Devant le buffet ouvert, Catherine réfléchissait.  Il ne restait qu'un
bout de pain, du fromage blanc en suffisance, mais à peine une
lichette de beurre; et il s'agissait de faire les tartines pour eux
quatre.  Enfin, elle se décida, coupa les tranches, en prit une
qu'elle couvrit de fromage, en frotta une autre de beurre, puis les
colla ensemble: c'était «le briquet», la double tartine emportée
chaque matin à la fosse.  Bientôt, les quatre briquets furent en rang
sur la table, répartis avec une sévère justice, depuis le gros du père
jusqu'au petit de Jeanlin.

Catherine, qui paraissait toute à son ménage, devait pourtant rêvasser
aux histoires que Zacharie racontait sur le maître-porion et la
Pierronne, car elle entrebâilla la porte d'entrée et jeta un coup
d'oeil dehors.  Le vent soufflait toujours, des clartés plus
nombreuses couraient sur les façades basses du coron, d'où montait une
vague trépidation de réveil.  Déjà des portes se refermaient, des
files noires d'ouvriers s'éloignaient dans la nuit.  Était-elle bête,
de se refroidir, puisque le chargeur à l'accrochage dormait bien sûr,
en attendant d'aller prendre son service, à six heures! Et elle
restait, elle regardait la maison, de l'autre côté des jardins.  La
porte s'ouvrit, sa curiosité s'alluma.  Mais ce ne pouvait être que la
petite des Pierron, Lydie, qui partait pour la fosse.

Un bruit sifflant de vapeur la fit se tourner.  Elle ferma, se hâta de
courir: l'eau bouillait et se répandait, éteignant le feu.  Il ne
restait plus de café, elle dut se contenter de passer l'eau sur le
marc de la veille; puis, elle sucra dans la cafetière, avec de la
cassonade.  Justement, son père et ses deux frères descendaient.

--Fichtre! déclara Zacharie, quand il eut mis le nez dans son bol, en
voilà un qui ne nous cassera pas la tête!

Maheu haussa les épaules d'un air résigné.

--Bah! c'est chaud, c'est bon tout de même.

Jeanlin avait ramassé les miettes des tartines et trempait une soupe.
Après avoir bu, Catherine acheva de vider la cafetière dans les
gourdes de fer-blanc.  Tous quatre, debout, mal éclairés par la
chandelle fumeuse, avalaient en hâte.

--Y sommes-nous à la fin! dit le père.  On croirait qu'on a des
  rentes!

Mais une voix vint de l'escalier, dont ils avaient laissé la porte
ouverte.  C'était la Maheude qui criait:

--Prenez tout le pain, j'ai un peu de vermicelle pour les enfants!

--Oui, oui! répondit Catherine.

Elle avait recouvert le feu, en calant, sur un coin de la grille, un
restant de soupe, que le grand-père trouverait chaude, lorsqu'il
rentrerait à six heures.  Chacun prit sa paire de sabots sous le
buffet, se passa la ficelle de sa gourde à l'épaule, et fourra son
briquet dans son dos, entre la chemise et la veste.  Et ils sortirent,
les hommes devant, la fille derrière, soufflant la chandelle, donnant
un tour de clef.  La maison redevint noire.

--Tiens! nous filons ensemble, dit un homme qui refermait la porte de
la maison voisine.

C'était Levaque, avec son fils Bébert, un gamin de douze ans, grand
ami de Jeanlin.  Catherine, étonnée, étouffa un rire, à l'oreille de
Zacharie: quoi donc? Bouteloup n'attendait même plus que le mari fût
parti!

Maintenant, dans le coron, les lumières s'éteignaient.  Une dernière
porte claqua, tout dormait de nouveau, les femmes et les petits
reprenaient leur somme, au fond des lits plus larges.  Et, du village
éteint au Voreux qui soufflait, c'était sous les rafales un lent
défilé d'ombres, le départ des charbonniers pour le travail, roulant
des épaules, embarrassés de leurs bras, qu'ils croisaient sur la
poitrine; tandis que, derrière, le briquet faisait à chacun une bosse.
Vêtus de toile mince, ils grelottaient de froid, sans se hâter
davantage, débandés le long de la route, avec un piétinement de
troupeau.



III


Étienne, descendu enfin du terri, venait d'entrer au Voreux; et les
hommes auxquels il s'adressait, demandant s'il y avait du travail,
hochaient la tête, lui disaient tous d'attendre le maître-porion.  On
le laissait libre, au milieu des bâtiments mal éclairés, pleins de
trous noirs, inquiétants avec la complication de leurs salles et de
leurs étages.  Après avoir monté un escalier obscur à moitié détruit,
il s'était trouvé sur une passerelle branlante, puis avait traversé le
hangar du criblage, plongé dans une nuit si profonde, qu'il marchait
les mains en avant, pour ne pas se heurter.  Devant lui, brusquement,
deux yeux jaunes, énormes, trouèrent les ténèbres.  Il était sous le
beffroi, dans la salle de recette, à la bouche même du puits.

Un porion, le père Richomme, un gros à figure de bon gendarme, barrée
de moustaches grises, se dirigeait justement vers le bureau du
receveur.

--On n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour n'importe quel travail?
demanda de nouveau Étienne.

Richomme allait dire non; mais il se reprit et répondit comme les
autres, en s'éloignant:

--Attendez monsieur Dansaert, le maître-porion.

Quatre lanternes étaient plantées là, et les réflecteurs, qui jetaient
toute la lumière sur le puits, éclairaient vivement les rampes de fer,
les leviers des signaux et des verrous, les madriers des guides, où
glissaient les deux cages.  Le reste, la vaste salle, pareille à une
nef d'église, se noyait, peuplée de grandes ombres flottantes.  Seule,
la lampisterie flambait au fond, tandis que, dans le bureau du
receveur, une maigre lampe mettait comme une étoile près de
s'éteindre.  L'extraction venait d'être reprise; et, sur les dalles de
fonte, c'était un tonnerre continu, les berlines de charbon roulées
sans cesse, les courses des moulineurs, dont on distinguait les
longues échines penchées, dans le remuement de toutes ces choses
noires et bruyantes qui s'agitaient.

Un instant, Étienne resta immobile, assourdi, aveuglé.  Il était
glacé, des courants d'air entraient de partout.  Alors, il fit
quelques pas, attiré par la machine, dont il voyait maintenant luire
les aciers et les cuivres.  Elle se trouvait en arrière du puits, à
vingt-cinq mètres, dans une salle plus haute, et assise si carrément
sur son massif de briques, qu'elle marchait à toute vapeur, de toute
sa force de quatre cents chevaux, sans que le mouvement de sa bielle
énorme, émergeant et plongeant avec une douceur huilée, donnât un
frisson aux murs.  Le machineur, debout à la barre de mise en train,
écoutait les sonneries des signaux, ne quittait pas des yeux le
tableau indicateur, où le puits était figuré, avec ses étages
différents, par une rainure verticale, que parcouraient des plombs
pendus à des ficelles, représentant les cages.  Et, à chaque départ,
quand la machine se remettait en branle, les bobines, les deux
immenses roues de cinq mètres de rayon, aux moyeux desquels les deux
câbles d'acier s'enroulaient et se déroulaient en sens contraire,
tournaient d'une telle vitesse, qu'elles n'étaient plus qu'une
poussière grise.

--Attention donc! crièrent trois moulineurs, qui traînaient une
échelle gigantesque.

Étienne avait manqué d'être écrasé.  Ses yeux s'habituaient, il
regardait en l'air filer les câbles, plus de trente mètres de ruban
d'acier, qui montaient d'une volée dans le beffroi, où ils passaient
sur les molettes, pour descendre à pic dans le puits s'attacher aux
cages d'extraction.  Une charpente de fer, pareille à la haute
charpente d'un clocher, portait les molettes.  C'était un glissement
d'oiseau, sans un bruit, sans un heurt, la fuite rapide, le continuel
va-et-vient d'un fil de poids énorme, qui pouvait enlever jusqu'à
douze mille kilogrammes, avec une vitesse de dix mètres à la seconde.

--Attention donc, nom de Dieu! crièrent de nouveau les moulineurs, qui
poussaient l'échelle de l'autre côté, pour visiter la molette de
gauche.

Lentement, Étienne revint à la recette.  Ce vol géant sur sa tête
l'ahurissait.  Et, grelottant dans les courants d'air, il regarda la
manoeuvre des cages, les oreilles cassées par le roulement des
berlines.  Près du puits, le signal fonctionnait, un lourd marteau à
levier, qu'une corde tirée du fond laissait tomber sur un billot.  Un
coup pour arrêter, deux pour descendre, trois pour monter: c'était
sans relâche comme des coups de massue dominant le tumulte,
accompagnés d'une claire sonnerie de timbre; pendant que le moulineur,
dirigeant la manoeuvre, augmentait encore le tapage, en criant des
ordres au machineur, dans un porte-voix.  Les cages, au milieu de ce
branle-bas, apparaissaient et s'enfonçaient, se vidaient et se
remplissaient, sans qu'Étienne comprît rien à ces besognes
compliquées.

Il ne comprenait bien qu'une chose: le puits avalait des hommes par
bouchées de vingt et de trente, et d'un coup de gosier si facile,
qu'il semblait ne pas les sentir passer.  Dès quatre heures, la
descente des ouvriers commençait.  Ils arrivaient de la baraque, pieds
nus, la lampe à la main, attendant par petits groupes d'être en nombre
suffisant.  Sans un bruit, d'un jaillissement doux de bête nocturne,
la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses
quatre étages contenant chacun deux berlines pleines de charbon.  Des
moulineurs, aux différents paliers, sortaient les berlines, les
remplaçaient par d'autres, vides ou chargées à l'avance des bois de
taille.  Et c'était dans les berlines vides que s'empilaient les
ouvriers, cinq par cinq, jusqu'à quarante d'un coup, lorsqu'ils
tenaient toutes les cases.  Un ordre partait du porte-voix, un
beuglement sourd et indistinct, pendant qu'on tirait quatre fois la
corde du signal d'en bas, «sonnant à la viande», pour prévenir de ce
chargement de chair humaine.  Puis, après un léger sursaut, la cage
plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derrière
elle que la fuite vibrante du câble.

--C'est profond? demanda Étienne à un mineur, qui attendait près de
lui, l'air somnolent.

--Cinq cent cinquante-quatre mètres, répondit l'homme.  Mais il y a
quatre accrochages au-dessus, le premier à trois cent vingt.

Tous deux se turent, les yeux sur le câble qui remontait.  Étienne
reprit:

--Et quand ça casse?

--Ah! quand ça casse...

Le mineur acheva d'un geste.  Son tour était arrivé, la cage avait
reparu, de son mouvement aisé et sans fatigue.  Il s'y accroupit avec
des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de
quatre minutes à peine, pour engloutir une autre charge d'hommes.
Pendant une demi-heure, le puits en dévora de la sorte, d'une gueule
plus ou moins gloutonne, selon la profondeur de l'accrochage où ils
descendaient, mais sans un arrêt, toujours affamé, de boyaux géants
capables de digérer un peuple.  Cela s'emplissait, s'emplissait
encore, et les ténèbres restaient mortes, la cage montait du vide dans
le même silence vorace.

Étienne, à la longue, fut repris du malaise qu'il avait éprouvé déjà
sur le terri.  Pourquoi s'entêter? ce maître porion le congédierait
comme les autres.  Une peur vague le décida brusquement: il s'en alla,
il ne s'arrêta dehors que devant le bâtiment des générateurs.  La
porte, grande ouverte, laissait voir sept chaudières à deux foyers.
Au milieu de la buée blanche, dans le sifflement des fuites, un
chauffeur était occupé à charger un des foyers, dont l'ardente
fournaise se faisait sentir jusque sur le seuil; et le jeune homme,
heureux d'avoir chaud, s'approchait, lorsqu'il rencontra une nouvelle
bande de charbonniers, qui arrivait à la fosse.  C'étaient les Maheu
et les Levaque.  Quand il aperçut, en tête, Catherine avec son air
doux de garçon, l'idée superstitieuse lui vint de risquer une dernière
demande.

--Dites donc, camarade, on n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour
n'importe quel travail?

Elle le regarda, surprise, un peu effrayée de cette voix brusque qui
sortait de l'ombre.  Mais, derrière elle, Maheu avait entendu, et il
répondit, il causa un instant.  Non, on n'avait besoin de personne.
Ce pauvre diable d'ouvrier, perdu sur les routes, l'intéressait.
Lorsqu'il le quitta, il dit aux autres:

--Hein! on pourrait être comme ça...  Faut pas se plaindre, tous n'ont
pas du travail à crever.

La bande entra et alla droit à la baraque, vaste salle grossièrement
crépie, entourée d'armoires que fermaient des cadenas.  Au centre, une
cheminée de fer, une sorte de poêle sans porte, était rouge, si
bourrée de houille incandescente, que des morceaux craquaient et
déboulaient sur la terre battue du sol.  La salle ne se trouvait
éclairée que par ce brasier, dont les reflets sanglants dansaient le
long des boiseries crasseuses, jusqu'au plafond sali d'une poussière
noire.

Comme les Maheu arrivaient, des rires éclataient dans la grosse
chaleur.  Une trentaine d'ouvriers étaient debout, le dos tourné à la
flamme, se rôtissant d'un air de jouissance.  Avant la descente, tous
venaient ainsi prendre et emporter dans la peau un bon coup de feu,
pour braver l'humidité du puits.  Mais, ce matin-là, on s'égayait
davantage, on plaisantait la Mouquette, une herscheuse de dix-huit
ans, bonne fille dont la gorge et le derrière énormes crevaient la
veste et la culotte.  Elle habitait Réquillart avec son père, le vieux
Mouque, palefrenier, et Mouquet son frère, moulineur; seulement, les
heures de travail n'étant pas les mêmes, elle se rendait seule à la
fosse; et, au milieu des blés en été, contre un mur en hiver, elle se
donnait du plaisir, en compagnie de son amoureux de la semaine.  Toute
la mine y passait, une vraie tournée de camarades, sans autre
conséquence.  Un jour qu'on lui reprochait un cloutier de Marchiennes,
elle avait failli crever de colère, criant qu'elle se respectait trop,
qu'elle se couperait un bras, si quelqu'un pouvait se flatter de
l'avoir vue avec un autre qu'un charbonnier.

--Ce n'est donc plus le grand Chaval? disait un mineur en ricanant.
T'as pris ce petiot-là? Mais lui faudrait une échelle!...  Je vous ai
aperçus derrière Réquillart.  A preuve qu'il est monté sur une borne.

--Après? répondait la Mouquette en belle humeur.  Qu'est-ce que ça te
fiche?  On ne t'a pas appelé pour que tu pousses.

Et cette grossièreté bonne enfant redoublait les éclats des hommes,
qui enflaient leurs épaules, à demi cuites par le poêle; tandis que,
secouée elle-même de rires, elle promenait au milieu d'eux l'indécence
de son costume, d'un comique troublant, avec ses bosses de chair,
exagérées jusqu'à l'infirmité.

Mais la gaieté tomba, Mouquette racontait à Maheu que Fleurance, la
grande Fleurance, ne viendrait plus: on l'avait trouvée, la veille,
raide sur son lit, les uns disaient d'un décrochement du coeur, les
autres d'un litre de genièvre bu trop vite.  Et Maheu se désespérait:
encore de la malchance, voilà qu'il perdait une de ses herscheuses,
sans pouvoir la remplacer immédiatement! Il travaillait au
marchandage, ils étaient quatre haveurs associés dans sa taille, lui,
Zacharie, Levaque et Chaval.  S'ils n'avaient plus que Catherine pour
rouler, la besogne allait souffrir.  Tout d'un coup, il cria:

--Tiens! et cet homme qui cherchait de l'ouvrage!

Justement, Dansaert passait devant la baraque.  Maheu lui conta
l'histoire, demanda l'autorisation d'embaucher l'homme; et il
insistait sur le désir que témoignait la Compagnie de substituer aux
herscheuses des garçons, comme à Anzin.  Le maître-porion eut d'abord
un sourire, car le projet d'exclure les femmes du fond répugnait
d'ordinaire aux mineurs, qui s'inquiétaient du placement de leurs
filles, peu touchés de la question de moralité et d'hygiène.  Enfin,
après avoir hésité, il permit, mais en se réservant de faire ratifier
sa décision par M. Négrel, l'ingénieur.

--Ah bien! déclara Zacharie, il est loin, l'homme, s'il court
  toujours!

--Non, dit Catherine, je l'ai vu s'arrêter aux chaudières.

--Va donc, fainéante! cria Maheu.

La jeune fille s'élança, pendant qu'un flot de mineurs montaient au
puits, cédant le feu à d'autres.  Jeanlin, sans attendre son père,
alla lui aussi prendre sa lampe, avec Bébert, gros garçon naïf, et
Lydie, chétive fillette de dix ans.  Partie devant eux, la Mouquette
s'exclamait dans l'escalier noir, en les traitant de sales mioches et
en menaçant de les gifler, s'ils la pinçaient.

Étienne, dans le bâtiment aux chaudières, causait en effet avec le
chauffeur, qui chargeait les foyers de charbon.  Il éprouvait un grand
froid, à l'idée de la nuit où il lui fallait rentrer.  Pourtant, il se
décidait à partir, lorsqu'il sentit une main se poser sur son épaule.

--Venez, dit Catherine, il y a quelque chose pour vous.

D'abord, il ne comprit pas.  Puis, il eut un élan de joie, il serra
énergiquement les mains de la jeune fille.

--Merci, camarade...  Ah! vous êtes un bon bougre, par exemple!

Elle se mit à rire, en le regardant dans la rouge lueur des foyers,
qui les éclairaient.  Cela l'amusait, qu'il la prît pour un garçon,
fluette encore, son chignon caché sous le béguin.  Lui, riait aussi de
contentement; et ils restèrent un instant tous deux à se rire à la
face, les joues allumées.

Maheu, dans la baraque, accroupi devant sa caisse, retirait ses sabots
et ses gros bas de laine.  Lorsque Étienne fut là, on régla tout en
quatre paroles: trente sous par jour, un travail fatigant, mais qu'il
apprendrait vite.  Le haveur lui conseilla de garder ses souliers, et
il lui prêta une vieille barrette, un chapeau de cuir destiné à
garantir le crâne, précaution que le père et les enfants dédaignaient.
Les outils furent sortis de la caisse, où se trouvait justement la
pelle de Fleurance.  Puis, quand Maheu y eut enfermé leurs sabots,
leurs bas, ainsi que le paquet d'Étienne, il s'impatienta brusquement.

--Que fait-il donc, cette rosse de Chaval? Encore quelque fille
culbutée sur un tas de pierres!...  Nous sommes en retard d'une
demi-heure, aujourd'hui.

Zacharie et Levaque se rôtissaient tranquillement les épaules.  Le
premier finit par dire:

--C'est Chaval que tu attends?...  Il est arrivé avant nous, il est
descendu tout de suite.

--Comment! tu sais ça et tu ne m'en dis rien!...  Allons! allons!
  dépêchons.

Catherine, qui chauffait ses mains, dut suivre la bande.  Étienne la
laissa passer, monta derrière elle.  De nouveau, il voyageait dans un
dédale d'escaliers et de couloirs obscurs, où les pieds nus faisaient
un bruit mou de vieux chaussons.  Mais la lampisterie flamboya, une
pièce vitrée, emplie de râteliers qui alignaient par étages des
centaines de lampes Davy, visitées, lavées de la veille, allumées
comme des cierges au fond d'une chapelle ardente.  Au guichet, chaque
ouvrier prenait la sienne, poinçonnée à son chiffre; puis, il
l'examinait, la fermait lui-même; pendant que le marqueur, assis à une
table, inscrivait sur le registre l'heure de la descente.

Il fallut que Maheu intervînt pour la lampe de son nouveau herscheur.
Et il y avait encore une précaution, les ouvriers défilaient devant un
vérificateur, qui s'assurait si toutes les lampes étaient bien
fermées.

--Fichtre! il ne fait pas chaud ici, murmura Catherine grelottante.

Étienne se contenta de hocher la tête.  Il se retrouvait devant le
puits, au milieu de la vaste salle, balayée de courants d'air.
Certes, il se croyait brave, et pourtant une émotion désagréable le
serrait à la gorge, dans le tonnerre des berlines, les coups sourds
des signaux, le beuglement étouffé du porte-voix, en face du vol
continu de ces câbles, déroulés et enroulés à toute vapeur par les
bobines de la machine.  Les cages montaient, descendaient avec leur
glissement de bête de nuit, engouffraient toujours des hommes, que la
gueule du trou semblait boire.  C'était son tour maintenant, il avait
très froid, il gardait un silence nerveux, qui faisait ricaner
Zacharie et Levaque; car tous deux désapprouvaient l'embauchage de cet
inconnu, Levaque surtout, blessé de n'avoir pas été consulté.  Aussi
Catherine fut-elle heureuse d'entendre son père expliquer les choses
au jeune homme.

--Regardez, au-dessus de la cage, il y a un parachute, des crampons de
fer qui s'enfoncent dans les guides, en cas de rupture.  Ça
fonctionne, oh! pas toujours...  Oui, le puits est divisé en trois
compartiments, fermés par des planches, du haut en bas: au milieu les
cages, à gauche le goyot des échelles...

Mais il s'interrompit pour gronder, sans se permettre de trop hausser
la voix:

--Qu'est-ce que nous fichons là, nom de Dieu! Est-il permis de nous
faire geler de la sorte!

Le porion Richomme, qui allait descendre lui aussi, sa lampe à feu
libre fixée par un clou dans le cuir de sa barrette, l'entendit se
plaindre.

--Méfie-toi, gare aux oreilles! murmura-t-il paternellement, en vieux
mineur resté bon pour les camarades.  Faut bien que les manoeuvres se
fassent...  Tiens! nous y sommes, embarque avec ton monde.

La cage, en effet, garnie de bandes de tôle et d'un grillage à petites
mailles, les attendait, d'aplomb sur les verrous.  Maheu, Zacharie,
Levaque, Catherine se glissèrent dans une berline du fond; et, comme
ils devaient y tenir cinq, Étienne y entra à son tour; mais les bonnes
places étaient prises, il lui fallut se tasser près de la jeune fille,
dont un coude lui labourait le ventre.  Sa lampe l'embarrassait, on
lui conseilla de l'accrocher à une boutonnière de sa veste.  Il
n'entendit pas, la garda maladroitement à la main.  L'embarquement
continuait, dessus et dessous, un enfournement confus de bétail.  On
ne pouvait donc partir, que se passait-il?  Il lui semblait
s'impatienter depuis de longues minutes.  Enfin, une secousse
l'ébranla, et tout sombra; les objets autour de lui s'envolèrent,
tandis qu'il éprouvait un vertige anxieux de chute, qui lui tirait les
entrailles.  Cela dura tant qu'il fut au jour, franchissant les deux
étages des recettes, au milieu de la fuite tournoyante des charpentes.
Puis, tombé dans le noir de la fosse, il resta étourdi, n'ayant plus
la perception nette de ses sensations.

--Nous voilà partis, dit paisiblement Maheu.

Tous étaient à l'aise.  Lui, par moments, se demandait s'il descendait
ou s'il montait.  Il y avait comme des immobilités, quand la cage
filait droit, sans toucher aux guides; et de brusques trépidations se
produisaient ensuite, une sorte de dansement dans les madriers, qui
lui donnait la peur d'une catastrophe.  Du reste, il ne pouvait
distinguer les parois du puits, derrière le grillage où il collait sa
face.  Les lampes éclairaient mal le tassement des corps, à ses pieds.
Seule, la lampe à feu libre du porion, dans la berline voisine,
brillait comme un phare.

--Celui-ci a quatre mètres de diamètre, continuait Maheu, pour
l'instruire.  Le cuvelage aurait bon besoin d'être refait, car l'eau
filtre de tous côtés...  Tenez! nous arrivons au niveau,
entendez-vous?

Étienne se demandait justement quel était ce bruit d'averse.  Quelques
grosses gouttes avaient d'abord sonné sur le toit de la cage, comme au
début d'une ondée; et, maintenant, la pluie augmentait, ruisselait, se
changeait en un véritable déluge.  Sans doute, la toiture était
trouée, car un filet d'eau, coulant sur son épaule, le trempait
jusqu'à la chair.  Le froid devenait glacial, on enfonçait dans une
humidité noire, lorsqu'on traversa un rapide éblouissement, la vision
d'une caverne où des hommes s'agitaient, à la lueur d'un éclair.
Déjà, on retombait au néant.

Maheu disait:

--C'est le premier accrochage.  Nous sommes à trois cent vingt
mètres...  Regardez la vitesse.

Levant sa lampe, il éclaira un madrier des guides, qui filait ainsi
qu'un rail sous un train lancé à toute vapeur; et, au-delà, on ne
voyait toujours rien.  Trois autres accrochages passèrent, dans un
envolement de clartés.  La pluie assourdissante battait les ténèbres.

--Comme c'est profond! murmura Étienne.

Cette chute devait durer depuis des heures.  Il souffrait de la fausse
position qu'il avait prise, n'osant bouger, torturé surtout par le
coude de Catherine.  Elle ne prononçait pas un mot, il la sentait
seulement contre lui, qui le réchauffait.  Lorsque la cage, enfin,
s'arrêta au fond, à cinq cent cinquante-quatre mètres, il s'étonna
d'apprendre que la descente avait duré juste une minute.  Mais le
bruit des verrous qui se fixaient, la sensation sous lui de cette
solidité, l'égaya brusquement; et ce fut en plaisantant qu'il tutoya
Catherine.

--Qu'as-tu sous la peau, à être chaud comme ça?...  J'ai ton coude
dans le ventre, bien sûr.

Alors, elle éclata aussi.  Était-il bête, de la prendre encore pour un
garçon! Il avait donc les yeux bouchés?

--C'est dans l'oeil que tu l'as, mon coude, répondit-elle, au milieu
d'une tempête de rires, que le jeune homme, surpris, ne s'expliqua
point.

La cage se vidait, les ouvriers traversèrent la salle de l'accrochage,
une salle taillée dans le roc, voûtée en maçonnerie, et que trois
grosses lampes à feu libre éclairaient.  Sur les dalles de fonte, les
chargeurs roulaient violemment des berlines pleines.  Une odeur de
cave suintait des murs, une fraîcheur salpêtrée où passaient des
souffles chauds, venus de l'écurie voisine.  Quatre galeries
s'ouvraient là, béantes.

--Par ici, dit Maheu à Étienne.  Vous n'y êtes pas, nous avons à faire
deux bons kilomètres.

Les ouvriers se séparaient, se perdaient par groupes, au fond de ces
trous noirs.  Une quinzaine venaient de s'engager dans celui de
gauche; et Étienne marchait le dernier, derrière Maheu, que
précédaient Catherine, Zacharie et Levaque.  C'était une belle galerie
de roulage, à travers banc, et d'un roc si solide, qu'elle avait eu
besoin seulement d'être muraillée en partie.  Un par un, ils allaient,
ils allaient toujours, sans une parole, avec les petites flammes des
lampes.  Le jeune homme butait à chaque pas, s'embarrassait les pieds
dans les rails.  Depuis un instant, un bruit sourd l'inquiétait, le
bruit lointain d'un orage dont la violence semblait croître et venir
des entrailles de la terre.  Était-ce le tonnerre d'un éboulement,
écrasant sur leurs têtes la masse énorme qui les séparait du jour? Une
clarté perça la nuit, il sentit trembler le roc; et, lorsqu'il se fut
rangé le long du mur, comme les camarades, il vit passer contre sa
face un gros cheval blanc, attelé à un train de berlines.  Sur la
première, tenant les guides, Bébert était assis; tandis que Jeanlin,
les poings appuyés au bord de la dernière, courait pieds nus.

On se remit en marche.  Plus loin, un carrefour se présenta, deux
nouvelles galeries s'ouvraient, et la bande s'y divisa encore, les
ouvriers se répartissaient peu à peu dans tous les chantiers de la
mine.  Maintenant, la galerie de roulage était boisée, des étais de
chêne soutenaient le toit, faisaient à la roche ébouleuse une chemise
de charpente, derrière laquelle on apercevait les lames des schistes,
étincelants de mica, et la masse grossière des grès, ternes et
rugueux.  Des trains de berlines pleines ou vides passaient
continuellement, se croisaient, avec leur tonnerre emporté dans
l'ombre par des bêtes vagues, au trot de fantôme.  Sur la double voie
d'un garage, un long serpent noir dormait, un train arrêté, dont le
cheval s'ébroua, si noyé de nuit, que sa croupe confuse était comme un
bloc tombé de la voûte.  Des portes d'aérage battaient, se refermaient
lentement.  Et, à mesure qu'on avançait, la galerie devenait plus
étroite, plus basse, inégale de toit, forçant les échines à se plier
sans cesse.

Étienne, rudement, se heurta la tête.  Sans la barrette de cuir, il
avait le crâne fendu.  Pourtant, il suivait avec attention, devant
lui, les moindres gestes de Maheu, dont la silhouette sombre se
détachait sur la lueur des lampes.  Pas un des ouvriers ne se cognait,
ils devaient connaître chaque bosse, noeud des bois ou renflement de
la roche.  Le jeune homme souffrait aussi du sol glissant, qui se
trempait de plus en plus.  Par moments, il traversait de véritables
mares, que le gâchis boueux des pieds révélait seul.  Mais ce qui
l'étonnait surtout, c'étaient les brusques changements de température.
En bas du puits, il faisait très frais, et dans la galerie de roulage,
par où passait tout l'air de la mine, soufflait un vent glacé, dont la
violence tournait à la tempête, entre les muraillements étroits.
Ensuite, à mesure qu'on s'enfonçait dans les autres voies, qui
recevaient seulement leur part disputée d'aérage, le vent tombait, la
chaleur croissait, une chaleur suffocante, d'une pesanteur de plomb.

Maheu n'avait plus ouvert la bouche.  Il prit à droite une nouvelle
galerie, en disant simplement à Étienne, sans se tourner:

--La veine Guillaume.

C'était la veine où se trouvait leur taille.  Dès les premières
enjambées, Étienne se meurtrit de la tête et des coudes.  Le toit en
pente descendait si bas, que, sur des longueurs de vingt et trente
mètres, il devait marcher cassé en deux.  L'eau arrivait aux
chevilles.  On fit ainsi deux cents mètres; et, tout d'un coup, il vit
disparaître Levaque, Zacharie et Catherine, qui semblaient s'être
envolés par une fissure mince, ouverte devant lui.

--Il faut monter, reprit Maheu.  Pendez votre lampe à une boutonnière,
et accrochez-vous aux bois.

Lui-même disparut.  Étienne dut le suivre.  Cette cheminée, laissée
dans la veine, était réservée aux mineurs et desservait toutes les
voies secondaires.  Elle avait l'épaisseur de la couche de charbon, à
peine soixante centimètres.  Heureusement, le jeune homme était mince,
car, maladroit encore, il s'y hissait avec une dépense inutile de
muscles, aplatissant les épaules et les hanches, avançant à la force
des poignets, cramponné aux bois.  Quinze mètres plus haut, on
rencontra la première voie secondaire; mais il fallut continuer, la
taille de Maheu et consorts était à la sixième voie, dans l'enfer,
ainsi qu'ils disaient; et, de quinze mètres en quinze mètres, les
voies se superposaient, la montée n'en finissait plus, à travers cette
fente qui raclait le dos et la poitrine.  Étienne râlait, comme si le
poids des roches lui eût broyé les membres, les mains arrachées, les
jambes meurtries, manquant d'air surtout, au point de sentir le sang
lui crever la peau.  Vaguement, dans une voie, il aperçut deux bêtes
accroupies, une petite, une grosse, qui poussaient des berlines:
c'étaient Lydie et la Mouquette, déjà au travail.  Et il lui restait à
grimper la hauteur de deux tailles! La sueur l'aveuglait, il
désespérait de rattraper les autres, dont il entendait les membres
agiles frôler le roc d'un long glissement.

--Courage, ça y est! dit la voix de Catherine.

Mais, comme il arrivait en effet, une autre voix cria du fond de la
taille:

--Eh bien! quoi donc? est-ce qu'on se fout du monde...? J'ai deux
kilomètres à faire de Montsou, et je suis là le premier!

C'était Chaval, un grand maigre de vingt-cinq ans, osseux, les traits
forts, qui se fâchait d'avoir attendu.  Lorsqu'il aperçut Étienne, il
demanda, avec une surprise de mépris:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

Et, Maheu lui ayant conté l'histoire, il ajouta entre les dents:

--Alors, les garçons mangent le pain des filles!

Les deux hommes échangèrent un regard, allumé d'une de ces haines
d'instinct qui flambent subitement.  Étienne avait senti l'injure,
sans comprendre encore.  Un silence régna, tous se mettaient au
travail.  C'étaient enfin les veines peu à peu emplies, les tailles en
activité, à chaque étage, au bout de chaque voie.  Le puits dévorateur
avait avalé sa ration quotidienne d'hommes, près de sept cents
ouvriers, qui besognaient à cette heure dans cette fourmilière géante,
trouant la terre de toutes parts, la criblant ainsi qu'un vieux bois
piqué des vers.  Et, au milieu du silence lourd, de l'écrasement des
couches profondes, on aurait pu, l'oreille collée à la roche, entendre
le branle de ces insectes humains en marche, depuis le vol du câble
qui montait et descendait la cage d'extraction, jusqu'à la morsure des
outils entamant la houille, au fond des chantiers d'abattage.

Étienne, en se tournant, se trouva de nouveau serré contre Catherine.
Mais, cette fois, il devina les rondeurs naissantes de la gorge, il
comprit tout d'un coup cette tiédeur qui l'avait pénétré.

--Tu es donc une fille? murmura-t-il, stupéfait.

Elle répondit de son air gai, sans rougeur:

--Mais oui...  Vrai! tu y as mis le temps!



IV


Les quatre haveurs venaient de s'allonger les uns au-dessus des
autres, sur toute la montée du front de taille.  Séparés par les
planches à crochets qui retenaient le charbon abattu, ils occupaient
chacun quatre mètres environ de la veine; et cette veine était si
mince, épaisse à peine en cet endroit de cinquante centimètres, qu'ils
se trouvaient là comme aplatis entre le toit et le mur, se traînant
des genoux et des coudes, ne pouvant se retourner sans se meurtrir les
épaules.  Ils devaient, pour attaquer la houille, rester couchés sur
le flanc, le cou tordu, les bras levés et brandissant de biais la
rivelaine, le pic à manche court.

En bas, il y avait d'abord Zacharie; Levaque et Chaval s'étageaient
au-dessus; et, tout en haut enfin, était Maheu.  Chacun havait le lit
de schiste, qu'il creusait à coups de rivelaine; puis, il pratiquait
deux entailles verticales dans la couche, et il détachait le bloc, en
enfonçant un coin de fer, à la partie supérieure.  La houille était
grasse, le bloc se brisait, roulait en morceaux le long du ventre et
des cuisses.  Quand ces morceaux, retenus par la planche, s'étaient
amassés sous eux, les haveurs disparaissaient, murés dans l'étroite
fente.

C'était Maheu qui souffrait le plus.  En haut, la température montait
jusqu'à trente-cinq degrés, l'air ne circulait pas, l'étouffement à la
longue devenait mortel.  Il avait dû, pour voir clair, fixer sa lampe
à un clou, près de sa tête; et cette lampe, qui chauffait son crâne,
achevait de lui brûler le sang.  Mais son supplice s'aggravait surtout
de l'humidité.  La roche, au-dessus de lui, à quelques centimètres de
son visage, ruisselait d'eau, de grosses gouttes continues et rapides,
tombant sur une sorte de rythme entêté, toujours à la même place.  Il
avait beau tordre le cou, renverser la nuque: elles battaient sa face,
s'écrasaient, claquaient sans relâche.  Au bout d'un quart d'heure, il
était trempé, couvert de sueur lui-même, fumant d'une chaude buée de
lessive.  Ce matin-là, une goutte, s'acharnant dans son oeil, le
faisait jurer.  Il ne voulait pas lâcher son havage, il donnait de
grands coups, qui le secouaient violemment entre les deux roches,
ainsi qu'un puceron pris entre deux feuillets d'un livre, sous la
menace d'un aplatissement complet.

Pas une parole n'était échangée.  Ils tapaient tous, on n'entendait
que ces coups irréguliers, voilés et comme lointains.  Les bruits
prenaient une sonorité rauque, sans un écho dans l'air mort.  Et il
semblait que les ténèbres fussent d'un noir inconnu, épaissi par les
poussières volantes du charbon, alourdi par des gaz qui pesaient sur
les yeux.  Les mèches des lampes, sous leurs chapeaux de toile
métallique, n'y mettaient que des points rougeâtres.  On ne
distinguait rien, la taille s'ouvrait, montait ainsi qu'une large
cheminée, plate et oblique, où la suie de dix hivers aurait amassé une
nuit profonde.  Des formes spectrales s'y agitaient, les lueurs
perdues laissaient entrevoir une rondeur de hanche, un bras noueux,
une tête violente, barbouillée comme pour un crime.  Parfois, en se
détachant, luisaient des blocs de houille, des pans et des arêtes,
brusquement allumés d'un reflet de cristal.  Puis, tout retombait au
noir, les rivelaines tapaient à grands coups sourds, il n'y avait plus
que le halètement des poitrines, le grognement de gêne et de fatigue,
sous la pesanteur de l'air et la pluie des sources.

Zacharie, les bras mous d'une noce de la veille, lâcha vite la besogne
en prétextant la nécessité de boiser, ce qui lui permettait de
s'oublier à siffler doucement, les yeux vagues dans l'ombre.  Derrière
les haveurs, près de trois mètres de la veine restaient vides, sans
qu'ils eussent encore pris la précaution de soutenir la roche,
insoucieux du danger et avares de leur temps.

--Eh! l'aristo! cria le jeune homme à Étienne, passe-moi des bois.

Étienne, qui apprenait de Catherine à manoeuvrer sa pelle, dut monter
des bois dans la taille.  Il y en avait de la veille une petite
provision.  Chaque matin, d'habitude, on les descendait tout coupés
sur la mesure de la couche.

--Dépêche-toi donc, sacrée flemme! reprit Zacharie, en voyant le
nouveau herscheur se hisser gauchement au milieu du charbon, les bras
embarrassés de quatre morceaux de chêne.

Il faisait, avec son pic, une entaille dans le toit, puis une autre
dans le mur; et il y calait les deux bouts du bois, qui étayait ainsi
la roche.  L'après-midi, les ouvriers de la coupe à terre prenaient
les déblais laissés au fond de la galerie par les haveurs, et
remblayaient les tranchées exploitées de la veine, où ils noyaient les
bois, en ne ménageant que la voie inférieure et la voie supérieure,
pour le roulage.

Maheu cessa de geindre.  Enfin, il avait détaché son bloc.  Il essuya
sur sa manche son visage ruisselant, il s'inquiéta de ce que Zacharie
était monté faire derrière lui.

--Laisse donc ça, dit-il.  Nous verrons après déjeuner...  Vaut mieux
abattre, si nous voulons avoir notre compte de berlines.

--C'est que, répondit le jeune homme, ça baisse.  Regarde, il y a une
gerçure.  J'ai peur que ça n'éboule.

Mais le père haussa les épaules.  Ah! ouiche! ébouler! Et puis, ce ne
serait pas la première fois, on s'en tirerait tout de même.  Il finit
par se fâcher, il renvoya son fils au front de taille.

Tous, du reste, se détiraient.  Levaque, resté sur le dos, jurait en
examinant son pouce gauche, que la chute d'un grès venait d'écorcher
au sang.  Chaval, furieusement, enlevait sa chemise, se mettait le
torse nu, pour avoir moins chaud.  Ils étaient déjà noirs de charbon,
enduits d'une poussière fine que la sueur délayait, faisait couler en
ruisseaux et en mares.  Et Maheu recommença le premier à taper, plus
bas, la tête au ras de la roche.  Maintenant, la goutte lui tombait
sur le front, si obstinée, qu'il croyait la sentir lui percer d'un
trou les os du crâne.

--Il ne faut pas faire attention, expliquait Catherine à Étienne.  Ils
gueulent toujours.

Et elle reprit sa leçon, en fille obligeante.  Chaque berline chargée
arrivait au jour telle qu'elle partait de la taille, marquée d'un
jeton spécial pour que le receveur pût la mettre au compte du
chantier.  Aussi devait-on avoir grand soin de l'emplir et de ne
prendre que le charbon propre: autrement, elle était refusée à la
recette.

Le jeune homme, dont les yeux s'habituaient à l'obscurité, la
regardait, blanche encore, avec son teint de chlorose; et il n'aurait
pu dire son âge, il lui donnait douze ans, tellement elle lui semblait
frêle.  Pourtant, il la sentait plus vieille, d'une liberté de garçon,
d'une effronterie naïve, qui le gênait un peu: elle ne lui plaisait
pas, il trouvait trop gamine sa tête blafarde de Pierrot, serrée aux
tempes par le béguin.  Mais ce qui l'étonnait, c'était la force de
cette enfant, une force nerveuse où il entrait beaucoup d'adresse.
Elle emplissait sa berline plus vite que lui, à petits coups de pelle
réguliers et rapides; elle la poussait ensuite jusqu'au plan incliné,
d'une seule poussée lente, sans accrocs, passant à l'aise sous les
roches basses.  Lui, se massacrait, déraillait, restait en détresse.

A la vérité, ce n'était point un chemin commode.  Il y avait une
soixantaine de mètres, de la taille au plan incliné; et la voie, que
les mineurs de la coupe à terre n'avaient pas encore élargie, était un
véritable boyau, de toit très inégal, renflé de continuelles bosses: à
certaines places, la berline chargée passait tout juste, le herscheur
devait s'aplatir, pousser sur les genoux, pour ne pas se fendre la
tête.  D'ailleurs, les bois pliaient et cassaient déjà.  On les
voyait, rompus au milieu, en longues déchirures pâles, ainsi que des
béquilles trop faibles.  Il fallait prendre garde de s'écorcher à ces
cassures; et, sous le lent écrasement qui faisait éclater des rondins
de chêne gros comme la cuisse, on se coulait à plat ventre, avec la
sourde inquiétude d'entendre brusquement craquer son dos.

--Encore! dit Catherine en riant.

La berline d'Étienne venait de dérailler, au passage le plus
difficile.  Il n'arrivait point à rouler droit, sur ces rails qui se
faussaient dans la terre humide; et il jurait, il s'emportait, se
battait rageusement avec les roues, qu'il ne pouvait, malgré des
efforts exagérés, remettre en place.

--Attends donc, reprit la jeune fille.  Si tu te fâches, jamais ça ne
marchera.

Adroitement, elle s'était glissée, avait enfoncé à reculons le
derrière sous la berline; et, d'une pesée des reins, elle la soulevait
et la replaçait.  Le poids était de sept cents kilogrammes.  Lui,
surpris, honteux, bégayait des excuses.

Il fallut qu'elle lui montrât à écarter les jambes, à s'arc-bouter les
pieds contre les bois, des deux côtés de la galerie, pour se donner
des points d'appui solides.  Le corps devait être penché, les bras
raidis, de façon à pousser de tous les muscles, des épaules et des
hanches.  Pendant un voyage, il la suivit, la regarda filer, la croupe
tendue, les poings si bas, qu'elle semblait trotter à quatre pattes,
ainsi qu'une de ces bêtes naines qui travaillent dans les cirques.
Elle suait, haletait, craquait des jointures, mais sans une plainte,
avec l'indifférence de l'habitude, comme si la commune misère était
pour tous de vivre ainsi ployé.  Et il ne parvenait pas à en faire
autant, ses souliers le gênaient, son corps se brisait, à marcher de
la sorte, la tête basse.  Au bout de quelques minutes, cette position
devenait un supplice, une angoisse intolérable, si pénible, qu'il se
mettait un instant à genoux, pour se redresser et respirer.

Puis, au plan incliné, c'était une corvée nouvelle.  Elle lui apprit à
emballer vivement sa berline.  En haut et en bas de ce plan, qui
desservait toutes les tailles, d'un accrochage à un autre, se trouvait
un galibot, le freineur en haut, le receveur en bas.  Ces vauriens de
douze à quinze ans se criaient des mots abominables; et, pour les
avertir, il fallait en hurler de plus violents.  Alors, dès qu'il y
avait une berline vide à remonter, le receveur donnait le signal, la
herscheuse emballait sa berline pleine, dont le poids faisait monter
l'autre, quand le freineur desserrait son frein.  En bas, dans la
galerie du fond, se formaient les trains que les chevaux roulaient
jusqu'au puits.

--Ohé! sacrées rosses! criait Catherine dans le plan, entièrement
boisé, long d'une centaine de mètres, qui résonnait comme un
porte-voix gigantesque.

Les galibots devaient se reposer, car ils ne répondaient ni l'un ni
l'autre.  A tous les étages, le roulage s'arrêta.  Une voix grêle de
fillette finit par dire:

--Y en a un sur la Mouquette, bien sûr!

Des rires énormes grondèrent, les herscheuses de toute la veine se
tenaient le ventre.

--Qui est-ce? demanda Étienne à Catherine.

Cette dernière lui nomma la petite Lydie, une galopine qui en savait
plus long et qui poussait sa berline aussi raide qu'une femme, malgré
ses bras de poupée.  Quant à la Mouquette, elle était bien capable
d'être avec les deux galibots à la fois.

Mais la voix du receveur monta, criant d'emballer.  Sans doute, un
porion passait en bas.  Le roulage reprit aux neuf étages, on
n'entendit plus que les appels réguliers des galibots et que
l'ébrouement des herscheuses arrivant au plan, fumantes comme des
juments trop chargées.  C'était le coup de bestialité qui soufflait
dans la fosse, le désir subit du mâle, lorsqu'un mineur rencontrait
une de ces filles à quatre pattes, les reins en l'air, crevant de ses
hanches sa culotte de garçon.

Et, à chaque voyage, Étienne retrouvait au fond l'étouffement de la
taille, la cadence sourde et brisée des rivelaines, les grands soupirs
douloureux des haveurs s'obstinant à leur besogne.  Tous les quatre
s'étaient mis nus, confondus dans la houille, trempés d'une boue noire
jusqu'au béguin.  Un moment, il avait fallu dégager Maheu qui râlait,
ôter les planches pour faire glisser le charbon sur la voie.  Zacharie
et Levaque s'emportaient contre la veine, qui devenait dure,
disaient-ils, ce qui allait rendre les conditions de leur marchandage
désastreuses.  Chaval se tournait, restait un instant sur le dos, à
injurier Étienne, dont la présence, décidément, l'exaspérait.

--Espèce de couleuvre! ça n'a pas la force d'une fille!...  Et veux-tu
remplir ta berline! Hein? c'est pour ménager tes bras...  Nom de Dieu!
je te retiens les dix sous, si tu nous en fais refuser une!

Le jeune homme évitait de répondre, trop heureux jusque-là d'avoir
trouvé ce travail de bagne, acceptant la brutale hiérarchie du
manoeuvre et du maître ouvrier.  Mais il n'allait plus, les pieds en
sang, les membres tordus de crampes atroces, le tronc serré dans une
ceinture de fer.  Heureusement, il était dix heures, le chantier se
décida à déjeuner.

Maheu avait une montre qu'il ne regarda même pas.  Au fond de cette
nuit sans astres, jamais il ne se trompait de cinq minutes.  Tous
remirent leur chemise et leur veste.  Puis, descendus de la taille,
ils s'accroupirent, les coudes aux flancs, les fesses sur leurs
talons, dans cette posture si habituelle aux mineurs, qu'ils la
gardent même hors de la mine, sans éprouver le besoin d'un pavé ou
d'une poutre pour s'asseoir.  Et chacun, ayant sorti son briquet,
mordait gravement à l'épaisse tranche, en lâchant de rares paroles sur
le travail de la matinée.  Catherine, demeurée debout, finit par
rejoindre Étienne, qui s'était allongé plus loin, en travers des
rails, le dos contre les bois.  Il y avait là une place à peu près
sèche.

--Tu ne manges pas? demanda-t-elle, la bouche pleine, son briquet à la
  main.

Puis, elle se rappela ce garçon errant dans la nuit, sans un sou, sans
un morceau de pain peut-être.

--Veux-tu partager avec moi?

Et, comme il refusait, en jurant qu'il n'avait pas faim, la voix
tremblante du déchirement de son estomac, elle continua gaiement:

--Ah! si tu es dégoûté!...  Mais, tiens! je n'ai mordu que de ce
côté-ci, je vais te donner celui-là.

Déjà, elle avait rompu les tartines en deux.  Le jeune homme, prenant
sa moitié, se retint pour ne pas la dévorer d'un coup; et il posait
les bras sur ses cuisses, afin qu'elle n'en vît point le frémissement.
De son air tranquille de bon camarade, elle venait de se coucher près
de lui, à plat ventre, le menton dans une main, mangeant de l'autre
avec lenteur.  Leurs lampes, entre eux, les éclairaient.

Catherine le regarda un moment en silence.  Elle devait le trouver
joli, avec son visage fin et ses moustaches noires.  Vaguement, elle
souriait de plaisir.

--Alors, tu es machineur, et on t'a renvoyé de ton chemin de fer...
Pourquoi?

--Parce que j'avais giflé mon chef.

Elle demeura stupéfaite, bouleversée dans ses idées héréditaires de
subordination, d'obéissance passive.

--Je dois dire que j'avais bu, continua-t-il, et quand je bois, cela
me rend fou, je me mangerais et je mangerais les autres...  Oui, je ne
peux pas avaler deux petits verres, sans avoir le besoin de manger un
homme...  Ensuite, je suis malade pendant deux jours.

--Il ne faut pas boire, dit-elle sérieusement.

--Ah! n'aie pas peur, je me connais!

Et il hochait la tête, il avait une haine de l'eau-de-vie, la haine du
dernier enfant d'une race d'ivrognes, qui souffrait dans sa chair de
toute cette ascendance trempée et détraquée d'alcool, au point que la
moindre goutte en était devenue pour lui un poison.

--C'est à cause de maman que ça m'ennuie d'avoir été mis à la rue,
dit-il après avoir avalé une bouchée.  Maman n'est pas heureuse, et je
lui envoyais de temps à autre une pièce de cent sous.

--Où est-elle donc, ta mère?

--A Paris...  Blanchisseuse, rue de la Goutte-d'Or.

Il y eut un silence.  Quand il pensait à ces choses, un vacillement
pâlissait ses yeux noirs, la courte angoisse de la lésion dont il
couvait l'inconnu, dans sa belle santé de jeunesse.  Un instant, il
resta les regards noyés au fond des ténèbres de la mine; et, à cette
profondeur, sous le poids et l'étouffement de la terre, il revoyait
son enfance, sa mère jolie encore et vaillante, lâchée par son père,
puis reprise après s'être mariée à un autre, vivant entre les deux
hommes qui la mangeaient, roulant avec eux au ruisseau, dans le vin,
dans l'ordure.  C'était là-bas, il se rappelait la rue, des détails
lui revenaient: le linge sale au milieu de la boutique, et des
ivresses qui empuantissaient la maison, et des gifles à casser les
mâchoires.

--Maintenant, reprit-il d'une voix lente, ce n'est pas avec trente
sous que je pourrai lui faire des cadeaux...  Elle va crever de
misère, c'est sûr.

Il eut un haussement d'épaules désespéré, il mordit de nouveau dans sa
tartine.

--Veux-tu boire? demanda Catherine qui débouchait sa gourde.  Oh!
c'est du café, ça ne te fera pas de mal...  On étouffe, quand on avale
comme ça.

Mais il refusa: c'était bien assez de lui avoir pris la moitié de son
pain.  Pourtant, elle insistait d'un air de bon coeur, elle finit par
dire:

--Eh bien! je bois avant toi, puisque tu es si poli...  Seulement, tu
ne peux plus refuser à présent, ce serait vilain.

Et elle lui tendit sa gourde.  Elle s'était relevée sur les genoux, il
la voyait tout près de lui, éclairée par les deux lampes.  Pourquoi
donc l'avait-il trouvée laide? Maintenant qu'elle était noire, la face
poudrée de charbon fin, elle lui semblait d'un charme singulier.  Dans
ce visage envahi d'ombre, les dents de la bouche trop grande
éclataient de blancheur, les yeux s'élargissaient, luisaient avec un
reflet verdâtre, pareils à des yeux de chatte.  Une mèche des cheveux
roux, qui s'était échappée du béguin, lui chatouillait l'oreille et la
faisait rire.  Elle ne paraissait plus si jeune, elle pouvait bien
avoir quatorze ans tout de même.

--Pour te faire plaisir, dit-il, en buvant et en lui rendant la
  gourde.

Elle avala une seconde gorgée, le força à en prendre une aussi,
voulant partager, disait-elle; et ce goulot mince, qui allait d'une
bouche à l'autre, les amusait.  Lui, brusquement, s'était demandé s'il
ne devait pas la saisir dans ses bras, pour la baiser sur les lèvres.
Elle avait de grosses lèvres d'un rose pâle, avivées par le charbon,
qui le tourmentaient d'une envie croissante.  Mais il n'osait pas,
intimidé devant elle, n'ayant eu à Lille que des filles, et de
l'espèce la plus basse, ignorant comment on devait s'y prendre avec
une ouvrière encore dans sa famille.

--Tu dois avoir quatorze ans alors? demanda-t-il, après s'être remis à
son pain.

Elle s'étonna, se fâcha presque.

--Comment! quatorze! mais j'en ai quinze!...  C'est vrai, je ne suis
pas grosse.  Les filles, chez nous, ne poussent guère vite.

Il continua à la questionner, elle disait tout, sans effronterie ni
honte.  Du reste, elle n'ignorait rien de l'homme ni de la femme, bien
qu'il la sentît vierge de corps, et vierge enfant, retardée dans la
maturité de son sexe par le milieu de mauvais air et de fatigue où
elle vivait.  Quand il revint sur la Mouquette, pour l'embarrasser,
elle conta des histoires épouvantables, la voix paisible, très égayée.
Ah! celle-là en faisait de belles! Et, comme il désirait savoir si
elle-même n'avait pas d'amoureux, elle répondit en plaisantant qu'elle
ne voulait pas contrarier sa mère, mais que cela arriverait forcément
un jour.  Ses épaules s'étaient courbées, elle grelottait un peu dans
le froid de ses vêtements trempés de sueur, la mine résignée et douce,
prête à subir les choses et les hommes.

--C'est qu'on en trouve, des amoureux, quand on vit tous ensemble,
n'est-ce pas?

--Bien sûr.

--Et puis, ça ne fait du mal à personne...  On ne dit rien au curé.

--Oh! le curé, je m'en fiche!...  Mais il y a l'Homme noir.

--Comment, l'Homme noir?

--Le vieux mineur qui revient dans la fosse et qui tord le cou aux
vilaines filles.

Il la regardait, craignant qu'elle ne se moquât de lui.

--Tu crois à ces bêtises, tu ne sais donc rien?

--Si fait, moi, je sais lire et écrire...  Ça rend service chez nous,
car du temps de papa et de maman, on n'apprenait pas.

Elle était décidément très gentille.  Quand elle aurait fini sa
tartine, il la prendrait et la baiserait sur ses grosses lèvres roses.
C'était une résolution de timide, une pensée de violence qui
étranglait sa voix.  Ces vêtements de garçon, cette veste et cette
culotte sur cette chair de fille, l'excitaient et le gênaient.  Lui,
avait avalé sa dernière bouchée.  Il but à la gourde, la lui rendit
pour qu'elle la vidât.  Maintenant, le moment d'agir était venu, et il
jetait un coup d'oeil inquiet vers les mineurs, au fond, lorsqu'une
ombre boucha la galerie.

Depuis un instant, Chaval, debout, les regardait de loin.  Il
s'avança, s'assura que Maheu ne pouvait le voir; et, comme Catherine
était restée à terre, sur son séant, il l'empoigna par les épaules,
lui renversa la tête, lui écrasa la bouche sous un baiser brutal,
tranquillement, en affectant de ne pas se préoccuper d'Étienne.  Il y
avait, dans ce baiser, une prise de possession, une sorte de décision
jalouse.

Cependant, la jeune fille s'était révoltée.

--Laisse-moi, entends-tu!

Il lui maintenait la tête, il la regardait au fond des yeux.  Ses
moustaches et sa barbiche rouges flambaient dans son visage noir, au
grand nez en bec d'aigle.  Et il la lâcha enfin, et il s'en alla, sans
dire un mot.

Un frisson avait glacé Étienne.  C'était stupide d'avoir attendu.
Certes, non, à présent, il ne l'embrasserait pas, car elle croirait
peut-être qu'il voulait faire comme l'autre.  Dans sa vanité blessée,
il éprouvait un véritable désespoir.

--Pourquoi as-tu menti? dit-il à voix basse.  C'est ton amoureux.

--Mais non, je te jure! cria-t-elle.  Il n'y a pas ça entre nous.  Des
fois, il veut rire...  Même qu'il n'est pas d'ici, voilà six mois
qu'il est arrivé du Pas-de-Calais.

Tous deux s'étaient levés, on allait se remettre au travail.  Quand
elle le vit si froid, elle parut chagrine.  Sans doute, elle le
trouvait plus joli que l'autre, elle l'aurait préféré peut-être.
L'idée d'une amabilité, d'une consolation la tracassait; et, comme le
jeune homme, étonné, examinait sa lampe qui brûlait bleue, avec une
large collerette pâle, elle tenta au moins de le distraire.

--Viens, que je te montre quelque chose, murmura-t-elle d'un air de
bonne amitié.

Lorsqu'elle l'eut mené au fond de la taille, elle lui fit remarquer
une crevasse, dans la houille.  Un léger bouillonnement s'en
échappait, un petit bruit, pareil à un sifflement d'oiseau.

--Mets ta main, tu sens le vent...  C'est du grisou.

Il resta surpris.  Ce n'était que ça, cette terrible chose qui faisait
tout sauter? Elle riait, elle disait qu'il y en avait beaucoup ce
jour-là, pour que la flamme des lampes fût si bleue.

--Quand vous aurez fini de bavarder, fainéants! cria la rude voix de
  Maheu.

Catherine et Étienne se hâtèrent de remplir leurs berlines et les
poussèrent au plan incliné, l'échine raidie, rampant sous le toit
bossué de la voie.  Dès le second voyage, la sueur les inondait et
leurs os craquaient de nouveau.

Dans la taille, le travail des haveurs avait repris.  Souvent, ils
abrégeaient le déjeuner, pour ne pas se refroidir; et leurs briquets,
mangés ainsi loin du soleil, avec une voracité muette, leur
chargeaient de plomb l'estomac.  Allongés sur le flanc, ils tapaient
plus fort, ils n'avaient que l'idée fixe de compléter un gros nombre
de berlines.  Tout disparaissait dans cette rage du gain disputé si
rudement.  Ils cessaient de sentir l'eau qui ruisselait et enflait
leurs membres, les crampes des attitudes forcées, l'étouffement des
ténèbres, où ils blêmissaient ainsi que des plantes mises en cave.
Pourtant, à mesure que la journée s'avançait, l'air s'empoisonnait
davantage, se chauffait de la fumée des lampes, de la pestilence des
haleines, de l'asphyxie du grisou, gênant sur les yeux comme des
toiles d'araignée, et que devait seul balayer l'aérage de la nuit.
Eux, au fond de leur trou de taupe, sous le poids de la terre, n'ayant
plus de souffle dans leurs poitrines embrasées, tapaient toujours.



V


Maheu, sans regarder à sa montre laissée dans sa veste, s'arrêta et
dit:

--Bientôt une heure...  Zacharie, est-ce fait?

Le jeune homme boisait depuis un instant.  Au milieu de sa besogne, il
était resté sur le dos, les yeux vagues, rêvassant aux parties de
crosse qu'il avait faites la veille.  Il s'éveilla, il répondit:

--Oui, ça suffira, on verra demain.

Et il retourna prendre sa place à la taille.  Levaque et Chaval, eux
aussi, lâchaient la rivelaine.  Il y eut un repos.  Tous s'essuyaient
le visage sur leurs bras nus, en regardant la roche du toit, dont les
masses schisteuses se fendillaient.  Ils ne causaient guère que de
leur travail.

--Encore une chance, murmura Chaval, d'être tombé sur des terres qui
déboulent!...  Ils n'ont pas tenu compte de ça, dans le marchandage.

--Des filous! grogna Levaque.  Ils ne cherchent qu'à nous foutre
  dedans.

Zacharie se mit à rire.  Il se fichait du travail et du reste, mais ça
l'amusait d'entendre empoigner la Compagnie.  De son air placide,
Maheu expliqua que la nature des terrains changeait tous les vingt
mètres.  Il fallait être juste, on ne pouvait rien prévoir.  Puis, les
deux autres continuant à déblatérer contre les chefs, il devint
inquiet, il regarda autour de lui.

--Chut! en voilà assez!

--Tu as raison, dit Levaque, qui baissa également la voix.  C'est
  malsain.

Une obsession des mouchards les hantait, même à cette profondeur,
comme si la houille des actionnaires, encore dans la veine, avait eu
des oreilles.

--N'empêche, ajouta très haut Chaval d'un air de défi, que si ce
cochon de Dansaert me parle sur le ton de l'autre jour, je lui colle
une brique dans le ventre...  Je ne l'empêche pas, moi, de se payer
les blondes qui ont la peau fine.

Cette fois, Zacharie éclata.  Les amours du maître-porion et de la
Pierronne étaient la continuelle plaisanterie de la fosse.  Catherine
elle-même, appuyée sur sa pelle, en bas de la taille, se tint les
côtes et mit d'une phrase Étienne au courant; tandis que Maheu se
fâchait, pris d'une peur qu'il ne cachait plus.

--Hein? tu vas te taire!...  Attends d'être tout seul, si tu veux
qu'il t'arrive du mal.

Il parlait encore, lorsqu'un bruit de pas vint de la galerie
supérieure.  Presque aussitôt, l'ingénieur de la fosse, le petit
Négrel, comme les ouvriers le nommaient entre eux, parut en haut de la
taille, accompagné de Dansaert, le maître-porion.

--Quand je le disais! murmura Maheu.  Il y en a toujours là, qui
sortent de la terre.

Paul Négrel, neveu de M. Hennebeau, était un garçon de vingt-six ans,
mince et joli, avec des cheveux frisés et des moustaches brunes.  Son
nez pointu, ses yeux vifs, lui donnaient un air de furet aimable,
d'une intelligence sceptique, qui se changeait en une autorité
cassante, dans ses rapports avec les ouvriers.  Il était vêtu comme
eux, barbouillé comme eux de charbon; et, pour les réduire au respect,
il montrait un courage à se casser les os, passant par les endroits
les plus difficiles, toujours le premier sous les éboulements et dans
les coups de grisou.

--Nous y sommes, n'est-ce pas? Dansaert, demanda-t-il.

Le maître-porion, un Belge à face épaisse, au gros nez sensuel,
répondit avec une politesse exagérée:

--Oui, monsieur Négrel...  Voici l'homme qu'on a embauché ce matin.

Tous deux s'étaient laissés glisser au milieu de la taille.  On fit
monter Étienne.  L'ingénieur leva sa lampe, le regarda, sans le
questionner.

--C'est bon, dit-il enfin.  Je n'aime guère qu'on ramasse des inconnus
sur les routes...  Surtout, ne recommencez pas.

Et il n'écouta point les explications qu'on lui donnait, les
nécessités du travail, le désir de remplacer les femmes par des
garçons, pour le roulage.  Il s'était mis à étudier le toit, pendant
que les haveurs reprenaient leurs rivelaines.  Tout d'un coup, il
s'écria:

--Dites donc, Maheu, est-ce que vous vous fichez du monde!...  Vous
allez tous y rester, nom d'un chien!

--Oh! c'est solide, répondit tranquillement l'ouvrier.

--Comment! solide!...  Mais la roche tasse déjà, et vous plantez des
bois à plus de deux mètres, d'un air de regret! Ah! vous êtes bien
tous les mêmes, vous vous laisseriez aplatir le crâne, plutôt que de
lâcher la veine, pour mettre au boisage le temps voulu!...  Je vous
prie de m'étayer ça sur-le-champ.  Doublez les bois, entendez-vous!

Et, devant le mauvais vouloir des mineurs qui discutaient, en disant
qu'ils étaient bons juges de leur sécurité, il s'emporta.

--Allons donc! quand vous aurez la tête broyée, est-ce que c'est vous
qui en supporterez les conséquences? Pas du tout! ce sera la
Compagnie, qui devra vous faire des pensions, à vous ou à vos
femmes...  Je vous répète qu'on vous connaît: pour avoir deux berlines
de plus le soir, vous donneriez vos peaux.

Maheu, malgré la colère dont il était peu à peu gagné, dit encore
posément:

--Si l'on nous payait assez, nous boiserions mieux.

L'ingénieur haussa les épaules, sans répondre.  Il avait achevé de
descendre le long de la taille, il conclut seulement d'en bas:

--Il vous reste une heure, mettez-vous tous à la besogne; et je vous
avertis que le chantier a trois francs d'amende.

Un sourd grognement des haveurs accueillit ces paroles.  La force de
la hiérarchie les retenait seule, cette hiérarchie militaire qui, du
galibot au maître-porion, les courbait les uns sous les autres.
Chaval et Levaque pourtant eurent un geste furieux, tandis que Maheu
les modérait du regard et que Zacharie haussait gouailleusement les
épaules.  Mais Étienne était peut-être le plus frémissant.  Depuis
qu'il se trouvait au fond de cet enfer, une révolte lente le
soulevait.  Il regarda Catherine résignée, l'échine basse.  Était-ce
possible qu'on se tuât à une si dure besogne, dans ces ténèbres
mortelles, et qu'on n'y gagnât même pas les quelques sous du pain
quotidien?

Cependant, Négrel s'en allait avec Dansaert, qui s'était contenté
d'approuver d'un mouvement continu de la tête.  Et leurs voix, de
nouveau, s'élevèrent: ils venaient de s'arrêter encore, ils
examinaient le boisage de la galerie, dont les haveurs avaient
l'entretien sur une longueur de dix mètres, en arrière de la taille.

--Quand je vous dis qu'ils se fichent du monde! criait l'ingénieur.
Et vous, nom d'un chien! vous ne surveillez donc pas?

--Mais si, mais si, balbutiait le maître-porion.  On est las de leur
répéter les choses.

Négrel appela violemment:

--Maheu! Maheu!

Tous descendirent.  Il continuait:

--Voyez ça, est-ce que ça tient?...  C'est bâti comme quatre sous.
Voilà un chapeau que les moutons ne portent déjà plus, tellement on
l'a posé à la hâte...  Pardi! je comprends que le raccommodage nous
coûte si cher.  N'est-ce pas? pourvu que ça dure tant que vous en avez
la responsabilité! Et puis tout casse, et la Compagnie est forcée
d'avoir une armée de raccommodeurs...  Regardez un peu là-bas, c'est
un vrai massacre.

Chaval voulut parler, mais il le fit taire.

--Non, je sais ce que vous allez dire encore.  Qu'on vous paie
davantage, hein? Eh bien! je vous préviens que vous forcerez la
Direction à faire une chose: oui, on vous paiera le boisage à part, et
l'on réduira proportionnellement le prix de la berline.  Nous verrons
si vous y gagnerez...  En attendant, reboisez-moi ça tout de suite.
Je passerai demain.

Et, dans le saisissement causé par sa menace, il s'éloigna.  Dansaert,
si humble devant lui, resta en arrière quelques secondes, pour dire
brutalement aux ouvriers:

--Vous me faites empoigner, vous autres...  Ce n'est pas trois francs
d'amende que je vous flanquerai, moi! Prenez garde!

Alors, quand il fut parti, Maheu éclata à son tour.

--Nom de Dieu! ce qui n'est pas juste n'est pas juste.  Moi, j'aime
qu'on soit calme, parce que c'est la seule façon de s'entendre; mais,
à la fin, ils vous rendraient enragés...  Avez-vous entendu? la
berline baissée, et le boisage à part! encore une façon de nous payer
moins!...  Nom de Dieu de nom de Dieu!

Il cherchait quelqu'un sur qui tomber, lorsqu'il aperçut Catherine et
Étienne, les bras ballants.

--Voulez-vous bien me donner des bois! Est-ce que ça vous regarde?...
Je vas vous allonger mon pied quelque part.

Étienne alla se charger, sans rancune de cette rudesse, si furieux
lui-même contre les chefs, qu'il trouvait les mineurs trop bons
enfants.

Du reste, Levaque et Chaval s'étaient soulagés en gros mots.  Tous,
même Zacharie, boisaient rageusement.  Pendant près d'une demi-heure,
on n'entendit que le craquement des bois, calés à coups de masse.  Ils
n'ouvraient plus la bouche, ils soufflaient, s'exaspéraient contre la
roche, qu'ils auraient bousculée et remontée d'un renfoncement
d'épaules, s'ils l'avaient pu.

--En voilà assez! dit enfin Maheu, brisé de colère et de fatigue.  Une
heure et demie...  Ah! une propre journée, nous n'aurons pas cinquante
sous!...  Je m'en vais, ça me dégoûte.

Bien qu'il y eût encore une demi-heure de travail, il se rhabilla.
Les autres l'imitèrent.  La vue seule de la taille les jetait hors
d'eux.  Comme la herscheuse s'était remise au roulage, ils
l'appelèrent en s'irritant de son zèle: si le charbon avait des pieds,
il sortirait tout seul.  Et les six, leurs outils sous le bras,
partirent, ayant à refaire les deux kilomètres, retournant au puits
par la route du matin.

Dans la cheminée, Catherine et Étienne s'attardèrent, tandis que les
haveurs glissaient jusqu'en bas.  C'était une rencontre, la petite
Lydie, arrêtée au milieu d'une voie pour les laisser passer, et qui
leur racontait une disparition de la Mouquette, prise d'un tel
saignement de nez, que depuis une heure elle était allée se tremper la
figure quelque part, on ne savait pas où.  Puis, quand ils la
quittèrent, l'enfant poussa de nouveau sa berline, éreintée, boueuse,
raidissant ses bras et ses jambes d'insecte, pareille à une maigre
fourmi noire en lutte contre un fardeau trop lourd.  Eux, dévalaient
sur le dos, aplatissaient leurs épaules, de peur de s'arracher la peau
du front; et ils filaient si raide, le long de la roche polie par tous
les derrières des chantiers, qu'ils devaient, de temps à autre, se
retenir aux bois, pour que leurs fesses ne prissent pas feu,
disaient-ils en plaisantant.

En bas, ils se trouvèrent seuls.  Des étoiles rouges disparaissaient
au loin, à un coude de la galerie.  Leur gaieté tomba, ils se mirent
en marche d'un pas lourd de fatigue, elle devant, lui derrière.  Les
lampes charbonnaient, il la voyait à peine, noyée d'une sorte de
brouillard fumeux; et l'idée qu'elle était une fille lui causait un
malaise, parce qu'il se sentait bête de ne pas l'embrasser, et que le
souvenir de l'autre l'en empêchait.  Assurément, elle lui avait menti:
l'autre était son amant, ils couchaient ensemble sur tous les tas
d'escaillage, car elle avait déjà le déhanchement d'une gueuse.  Sans
raison, il la boudait, comme si elle l'eût trompé.  Elle pourtant, à
chaque minute, se tournait, l'avertissait d'un obstacle, semblait
l'inviter à être aimable.  On était si perdu, on aurait si bien pu
rire en bons amis! Enfin, ils débouchèrent dans la galerie de roulage,
ce fut pour lui un soulagement à l'indécision dont il souffrait;
tandis qu'elle, une dernière fois, eut un regard attristé, le regret
d'un bonheur qu'ils ne retrouveraient plus.

Maintenant, autour d'eux, la vie souterraine grondait, avec le
continuel passage des porions, le va-et-vient des trains, emportés au
trot des chevaux.  Sans cesse, des lampes étoilaient la nuit.  Ils
devaient s'effacer contre la roche, laisser la voie à des ombres
d'hommes et de bêtes, dont ils recevaient l'haleine au visage.
Jeanlin, courant pieds nus derrière son train, leur cria une
méchanceté qu'ils n'entendirent pas, dans le tonnerre des roues.  Ils
allaient toujours, elle silencieuse à présent, lui ne reconnaissant
pas les carrefours ni les rues du matin, s'imaginant qu'elle le
perdait de plus en plus sous la terre; et ce dont il souffrait
surtout, c'était du froid, un froid grandissant qui l'avait pris au
sortir de la taille, et qui le faisait grelotter davantage, à mesure
qu'il se rapprochait du puits.  Entre les muraillements étroits, la
colonne d'air soufflait de nouveau en tempête.  Il désespérait
d'arriver jamais, lorsque, brusquement, ils se trouvèrent dans la
salle de l'accrochage.

Chaval leur jeta un regard oblique, la bouche froncée de méfiance.
Les autres étaient là, en sueur, dans le courant glacé, muets comme
lui, ravalant des grondements de colère.  Ils arrivaient trop tôt, on
refusait de les remonter avant une demi-heure, d'autant plus qu'on
faisait des manoeuvres compliquées, pour la descente d'un cheval.  Les
chargeurs emballaient encore des berlines, avec un bruit assourdissant
de ferrailles remuées, et les cages s'envolaient, disparaissaient dans
la pluie battante qui tombait du trou noir.  En bas, le bougnou, un
puisard de dix mètres, empli de ce ruissellement, exhalait lui aussi
son humidité vaseuse.  Des hommes tournaient sans cesse autour du
puits, tiraient les cordes des signaux, pesaient sur les bras des
leviers, au milieu de cette poussière d'eau dont leurs vêtements se
trempaient.  La clarté rougeâtre des trois lampes à feu libre,
découpant de grandes ombres mouvantes, donnait à cette salle
souterraine un air de caverne scélérate, quelque forge de bandits,
voisine d'un torrent.

Maheu tenta un dernier effort.  Il s'approcha de Pierron, qui avait
pris son service à six heures.

--Voyons, tu peux bien nous laisser monter.

Mais le chargeur, un beau garçon, aux membres forts et au visage doux,
refusa d'un geste effrayé.

--Impossible, demande au porion...  On me mettrait à l'amende.

De nouveaux grondements furent étouffés.  Catherine se pencha, dit à
l'oreille d'Étienne:

--Viens donc voir l'écurie.  C'est là qu'il fait bon!

Et ils durent s'échapper sans être vus, car il était défendu d'y
aller.  Elle se trouvait à gauche, au bout d'une courte galerie.
Longue de vingt-cinq mètres, haute de quatre, taillée dans le roc et
voûtée en briques, elle pouvait contenir vingt chevaux.  Il y faisait
bon en effet, une bonne chaleur de bêtes vivantes, une bonne odeur de
litière fraîche, tenue proprement.  L'unique lampe avait une lueur
calme de veilleuse.  Des chevaux au repos tournaient la tête, avec
leurs gros yeux d'enfants, puis se remettaient à leur avoine, sans
hâte, en travailleurs gras et bien portants, aimés de tout le monde.

Mais, comme Catherine lisait à voix haute les noms, sur les plaques de
zinc, au-dessus des mangeoires, elle eut un léger cri, en voyant un
corps se dresser brusquement devant elle.  C'était la Mouquette,
effarée, qui sortait d'un tas de paille, où elle dormait.  Le lundi,
lorsqu'elle était trop lasse des farces du dimanche, elle se donnait
un violent coup de poing sur le nez, quittait sa taille sous le
prétexte d'aller chercher de l'eau, et venait s'enfouir là, avec les
bêtes, dans la litière chaude.  Son père, d'une grande faiblesse pour
elle, la tolérait, au risque d'avoir des ennuis.

Justement, le père Mouque entra, court, chauve, ravagé, mais resté
gros quand même, ce qui était rare chez un ancien mineur de cinquante
ans.  Depuis qu'on en avait fait un palefrenier, il chiquait à un tel
point, que ses gencives saignaient dans sa bouche noire.  En
apercevant les deux autres avec sa fille, il se fâcha.

--Qu'est-ce que vous fichez là, tous? Allons, houp! bougresses qui
m'amenez un homme ici!...  C'est propre de venir faire vos saletés
dans ma paille.

Mouquette trouvait ça drôle, se tenait le ventre.  Mais Étienne, gêné,
s'en alla, tandis que Catherine lui souriait.  Comme tous trois
retournaient à l'accrochage, Bébert et Jeanlin y arrivaient aussi,
avec un train de berlines.  Il y eut un arrêt pour la manoeuvre des
cages, et la jeune fille s'approcha de leur cheval, le caressa de la
main, en parlant de lui à son compagnon.  C'était Bataille, le doyen
de la mine, un cheval blanc qui avait dix ans de fond.  Depuis dix
ans, il vivait dans ce trou, occupant le même coin de l'écurie,
faisant la même tâche le long des galeries noires, sans avoir jamais
revu le jour.  Très gras, le poil luisant, l'air bonhomme, il semblait
y couler une existence de sage, à l'abri des malheurs de là-haut.  Du
reste, dans les ténèbres, il était devenu d'une grande malignité.  La
voie où il travaillait avait fini par lui être si familière, qu'il
poussait de la tête les portes d'aérage, et qu'il se baissait, afin de
ne pas se cogner, aux endroits trop bas.  Sans doute aussi il comptait
ses tours, car lorsqu'il avait fait le nombre réglementaire de
voyages, il refusait d'en recommencer un autre, on devait le
reconduire à sa mangeoire.  Maintenant, l'âge venait, ses yeux de chat
se voilaient parfois d'une mélancolie.  Peut-être revoyait-il
vaguement, au fond de ses rêvasseries obscures, le moulin où il était
né, près de Marchiennes, un moulin planté sur le bord de la Scarpe,
entouré de larges verdures, toujours éventé par le vent.  Quelque
chose brûlait en l'air, une lampe énorme, dont le souvenir exact
échappait à sa mémoire de bête.  Et il restait la tête basse,
tremblant sur ses vieux pieds, faisant d'inutiles efforts pour se
rappeler le soleil.

Cependant, les manoeuvres continuaient dans le puits, le marteau des
signaux avait tapé quatre coups, on descendait le cheval; et c'était
toujours une émotion, car il arrivait parfois que la bête, saisie
d'une telle épouvante, débarquait morte.  En haut, lié dans un filet,
il se débattait éperdument; puis, dès qu'il sentait le sol manquer
sous lui, il restait comme pétrifié, il disparaissait sans un
frémissement de la peau, l'oeil agrandi et fixe.  Celui-ci étant trop
gros pour passer entre les guides, on avait dû, en l'accrochant
au-dessous de la cage, lui rabattre et lui attacher la tête sur le
flanc.  La descente dura près de trois minutes, on ralentissait la
machine par précaution.  Aussi, en bas, l'émotion grandissait-elle.
Quoi donc? Est-ce qu'on allait le laisser en route, pendu dans le
noir? Enfin, il parut, avec son immobilité de pierre, son oeil fixe,
dilaté de terreur.  C'était un cheval bai, de trois ans à peine, nommé
Trompette.

--Attention! criait le père Mouque, chargé de le recevoir.  Amenez-le,
ne le détachez pas encore.

Bientôt, Trompette fut couché sur les dalles de fonte, comme une
masse.  Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de
ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de
vacarme.  On commençait à le délier, lorsque Bataille, dételé depuis
un instant, s'approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui
tombait ainsi de la terre.  Les ouvriers élargirent le cercle en
plaisantant.  Eh bien! quelle bonne odeur lui trouvait-il? Mais
Bataille s'animait, sourd aux moqueries.  Il lui trouvait sans doute
la bonne odeur du grand air, l'odeur oubliée du soleil dans les
herbes.  Et il éclata tout à coup d'un hennissement sonore, d'une
musique d'allégresse, où il semblait y avoir l'attendrissement d'un
sanglot.  C'était la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont
une bouffée lui arrivait, la mélancolie de ce prisonnier de plus qui
ne remonterait que mort.

--Ah! cet animal de Bataille! criaient les ouvriers, égayés par ces
farces de leur favori.  Le voilà qui cause avec le camarade.

Trompette, délié, ne bougeait toujours pas.  Il demeurait sur le
flanc, comme s'il eût continué à sentir le filet l'étreindre, garrotté
par la peur.  Enfin, on le mit debout d'un coup de fouet, étourdi, les
membres secoués d'un grand frisson.  Et le père Mouque emmena les deux
bêtes qui fraternisaient.

--Voyons, y sommes-nous, à présent? demanda Maheu.

Il fallait débarrasser les cages, et du reste dix minutes manquaient
encore pour l'heure de la remonte.  Peu à peu, les chantiers se
vidaient, des mineurs revenaient de toutes les galeries.  Il y avait
déjà là une cinquantaine d'hommes, mouillés et grelottants, sous les
fluxions de poitrine qui soufflaient de partout.  Pierron, malgré son
visage doucereux, gifla sa fille Lydie, parce qu'elle avait quitté la
taille avant l'heure.  Zacharie pinçait sournoisement la Mouquette,
histoire de se réchauffer.  Mais le mécontentement grandissait, Chaval
et Levaque racontaient la menace de l'ingénieur, la berline baissée de
prix, le boisage payé à part; et des exclamations accueillaient ce
projet, une rébellion germait dans ce coin étroit, à près de six cents
mètres sous la terre.  Bientôt, les voix ne se continrent plus, ces
hommes souillés de charbon, glacés par l'attente, accusèrent la
Compagnie de tuer au fond une moitié de ses ouvriers, et de faire
crever l'autre moitié de faim.  Étienne écoutait, frémissant.

--Dépêchons! dépêchons! répétait aux chargeurs le porion Richomme.

Il hâtait la manoeuvre pour la remonte, ne voulant point sévir,
faisant semblant de ne pas entendre.  Cependant, les murmures
devenaient tels, qu'il fut forcé de s'en mêler.  Derrière lui, on
criait que ça ne durerait pas toujours et qu'un beau matin la boutique
sauterait.

--Toi qui es raisonnable, dit-il à Maheu, fais-les donc taire.  Quand
on n'est pas les plus forts, on doit être les plus sages.

Mais Maheu, qui se calmait et finissait par s'inquiéter, n'eut point à
intervenir.  Soudain, les voix tombèrent: Négrel et Dansaert, revenant
de leur inspection, débouchaient d'une galerie, en sueur aussi tous
les deux.  L'habitude de la discipline fit ranger les hommes, tandis
que l'ingénieur traversait le groupe, sans une parole.  Il se mit dans
une berline, le maître-porion dans une autre; on tira cinq fois le
signal, sonnant à la grosse viande, comme on disait pour les chefs; et
la cage fila en l'air, au milieu d'un silence morne.



VI


Dans la cage qui le remontait, tassé avec quatre autres, Étienne
résolut de reprendre sa course affamée, le long des routes.  Autant
valait-il crever tout de suite que de redescendre au fond de cet
enfer, pour n'y pas même gagner son pain.  Catherine, enfournée
au-dessus de lui, n'était plus là, contre son flanc, d'une bonne
chaleur engourdissante.  Et il aimait mieux ne pas songer à des
bêtises, et s'éloigner; car, avec son instruction plus large, il ne se
sentait point la résignation de ce troupeau, il finirait par étrangler
quelque chef.

Brusquement, il fut aveuglé.  La remonte venait d'être si rapide,
qu'il restait ahuri du grand jour, les paupières battantes dans cette
clarté dont il s'était déshabitué déjà.  Ce n'en fut pas moins un
soulagement pour lui, de sentir la cage retomber sur les verrous.  Un
moulineur ouvrait la porte, le flot des ouvriers sautait des berlines.

--Dis donc, Mouquet, murmura Zacharie à l'oreille du moulineur,
filons-nous au Volcan, ce soir?

Le Volcan était un café-concert de Montsou.  Mouquet cligna l'oeil
gauche, avec un rire silencieux qui lui fendait les mâchoires.  Petit
et gros comme son père, il avait le nez effronté d'un gaillard qui
mangeait tout, sans nul souci du lendemain.  Justement, la Mouquette
sortait à son tour, et il lui allongea une claque formidable sur les
reins, par tendresse fraternelle.

Étienne reconnaissait à peine la haute nef de la recette, qu'il avait
vue inquiétante, dans les lueurs louches des lanternes.  Ce n'était
que nu et sale.  Un jour terreux entrait par les fenêtres
poussiéreuses.  Seule, la machine luisait, là-bas, avec ses cuivres;
les câbles d'acier, enduits de graisse, filaient comme des rubans
trempés d'encre; et les molettes en haut, l'énorme charpente qui les
supportait, les cages, les berlines, tout ce métal prodigué
assombrissait la salle de leur gris dur de vieilles ferrailles.  Sans
relâche, le grondement des roues ébranlait les dalles de fonte; tandis
que, de la houille ainsi promenée, montait une fine poudre de charbon,
qui poudrait à noir le sol, les murs, jusqu'aux solives du beffroi.

Mais Chaval, ayant donné un coup d'oeil au tableau des jetons, dans le
petit bureau vitré du receveur, revint furieux.  Il avait constaté
qu'on leur refusait deux berlines, l'une parce qu'elle ne contenait
pas la quantité réglementaire, l'autre parce que la houille en était
malpropre.

--La journée est complète, cria-t-il.  Encore vingt sous de moins!...
Aussi est-ce qu'on devrait prendre des fainéants, qui se servent de
leurs bras comme un cochon de sa queue!

Et son regard oblique, dirigé sur Étienne, complétait sa pensée.
Celui-ci fut tenté de répondre à coups de poing.  Puis, il se demanda
à quoi bon, puisqu'il partait.  Cela le décidait absolument.

--On ne peut pas bien faire le premier jour, dit Maheu pour mettre la
paix.  Demain, il fera mieux.

Tous n'en restaient pas moins aigris, agités d'un besoin de querelle.
Comme ils passaient à la lampisterie rendre leurs lampes, Levaque
s'empoigna avec le lampiste, qu'il accusait de mal nettoyer la sienne.
Ils ne se détendirent un peu que dans la baraque, où le feu brûlait
toujours.  Même on avait dû trop le charger, car le poêle était rouge,
la vaste pièce sans fenêtre semblait en flammes, tellement les reflets
du brasier saignaient sur les murs.  Et ce furent des grognements de
joie, tous les dos se rôtissaient à distance, fumaient ainsi que des
soupes.  Quand les reins brûlaient, on se cuisait le ventre.  La
Mouquette, tranquillement, avait rabattu sa culotte pour sécher sa
chemise.  Des garçons blaguaient, on éclata de rire, parce qu'elle
leur montra tout à coup son derrière, ce qui était chez elle l'extrême
expression du dédain.

--Je m'en vais, dit Chaval qui avait serré ses outils dans sa caisse.

Personne ne bougea.  Seule, Mouquette se hâta, s'échappa derrière lui,
sous le prétexte qu'ils rentraient l'un et l'autre à Montsou.  Mais on
continuait de plaisanter, on savait qu'il ne voulait plus d'elle.

Catherine, cependant, préoccupée, venait de parler bas à son père.
Celui-ci s'étonna, puis il approuva d'un hochement de tête; et,
appelant Étienne pour lui rendre son paquet:

--Écoutez donc, murmura-t-il, si vous n'avez pas le sou, vous aurez le
temps de crever avant la quinzaine...  Voulez-vous que je tâche de
vous trouver du crédit quelque part?

Le jeune homme resta un instant embarrassé.  Justement, il allait
réclamer ses trente sous et partir.  Mais une honte le retint devant
la jeune fille.  Elle le regardait fixement, peut-être croirait-elle
qu'il boudait le travail.

--Vous savez, je ne vous promets rien, continua Maheu.  Nous en serons
quittes pour un refus.

Alors, Étienne ne dit pas non.  On refuserait.  Du reste, ça ne
l'engageait point, il pourrait toujours s'éloigner, après avoir mangé
un morceau.  Puis, il fut mécontent de n'avoir pas dit non, en voyant
la joie de Catherine, un joli rire, un regard d'amitié, heureuse de
lui être venue en aide.  A quoi bon tout cela?

Quand ils eurent repris leurs sabots et fermé leurs cases, les Maheu
quittèrent la baraque, à la queue des camarades qui s'en allaient un à
un, dès qu'ils s'étaient réchauffés.  Étienne les suivit, Levaque et
son gamin se mirent de la bande.  Mais, comme ils traversaient le
criblage, une scène violente les arrêta.

C'était dans un vaste hangar, aux poutres noires de poussière envolée,
aux grandes persiennes d'où soufflait un continuel courant d'air.  Les
berlines de houille arrivaient directement de la recette, étaient
versées ensuite par des culbuteurs sur les trémies, de longues
glissières de tôle; et, à droite et à gauche de ces dernières, les
cribleuses, montées sur des gradins, armées de la pelle et du râteau,
ramassaient les pierres, poussaient le charbon propre, qui tombait
ensuite par des entonnoirs dans les wagons de la voie ferrée, établie
sous le hangar.

Philomène Levaque se trouvait là, mince et pâle, d'une figure
moutonnière de fille crachant le sang.  La tête protégée d'un lambeau
de laine bleue, les mains et les bras noirs jusqu'aux coudes, elle
triait au-dessous d'une vieille sorcière, la mère de la Pierronne, la
Brûlé ainsi qu'on la nommait, terrible avec ses yeux de chat-huant et
sa bouche serrée comme la bourse d'un avare.  Elles s'empoignaient
toutes les deux, la jeune accusant la vieille de lui ratisser ses
pierres, à ce point qu'elle n'en faisait pas un panier en dix minutes.
On les payait au panier, c'étaient des querelles sans cesse
renaissantes.  Les chignons volaient, les mains restaient marquées en
noir sur les faces rouges.

--Fous-lui donc un renfoncement! cria d'en haut Zacharie à sa
  maîtresse.

Toutes les cribleuses éclatèrent.  Mais la Brûlé se jeta hargneusement
sur le jeune homme.

--Dis donc, saleté! tu ferais mieux de reconnaître les deux gosses
dont tu l'as emplie!...  S'il est permis, une bringue de dix-huit ans,
qui ne tient pas debout!

Maheu dut empêcher son fils de descendre, pour voir un peu, disait-il,
la couleur de sa peau, à cette carcasse.  Un surveillant accourait,
les râteaux se remirent à fouiller le charbon.  On n'apercevait plus,
du haut en bas des trémies, que les dos ronds des femmes, acharnées à
se disputer les pierres.

Dehors, le vent s'était brusquement calmé, un froid humide tombait du
ciel gris.  Les charbonniers gonflèrent les épaules, croisèrent les
bras et partirent, débandés, avec un roulis des reins qui faisait
saillir leurs gros os, sous la toile mince des vêtements.  Au grand
jour, ils passaient comme une bande de nègres culbutés dans de la
vase.  Quelques-uns n'avaient pas fini leur briquet; et ce reste de
pain, rapporté entre la chemise et la veste, les rendait bossus.

--Tiens! voilà Bouteloup, dit Zacharie en ricanant.

Levaque, sans s'arrêter, échangea deux phrases avec son logeur, gros
garçon brun de trente-cinq ans, l'air placide et honnête.

--Ça y est, la soupe, Louis?

--Je crois.

--Alors, la femme est gentille, aujourd'hui?

--Oui, gentille, je crois.

D'autres mineurs de la coupe à terre arrivaient, des bandes nouvelles
qui, une à une, s'engouffraient dans la fosse.  C'était la descente de
trois heures, encore des hommes que le puits mangeait, et dont les
équipes allaient remplacer les marchandages des haveurs, au fond des
voies.  Jamais la mine ne chômait, il y avait nuit et jour des
insectes humains fouissant la roche, à six cents mètres sous les
champs de betteraves.

Cependant, les gamins marchaient les premiers.  Jeanlin confiait à
Bébert un plan compliqué, pour avoir à crédit quatre sous de tabac;
tandis que Lydie, respectueusement, venait à distance.  Catherine
suivait avec Zacharie et Étienne.  Aucun ne parlait.  Et ce fut
seulement devant le cabaret de l'Avantage, que Maheu et Levaque les
rejoignirent.

--Nous y sommes, dit le premier à Étienne.  Voulez-vous entrer?

On se sépara.  Catherine était restée un instant immobile, regardant
une dernière fois le jeune homme de ses grands yeux, d'une limpidité
verdâtre d'eau de source, et dont le visage noir creusait encore le
cristal.  Elle sourit, elle disparut avec les autres, sur le chemin
montant qui conduisait au coron.

Le cabaret se trouvait entre le village et la fosse, au croisement des
deux routes.  C'était une maison de briques à deux étages, blanchie du
haut en bas à la chaux, égayée autour des fenêtres d'une large bordure
bleu ciel.  Sur une enseigne carrée, clouée au-dessus de la porte, on
lisait en lettres jaunes: A l'Avantage, débit tenu par Rasseneur.
Derrière, s'allongeait un jeu de quilles, clos d'une haie vive.  Et la
Compagnie, qui avait tout fait pour acheter ce lopin, enclavé dans ses
vastes terres, était désolée de ce cabaret, poussé en plein champ,
ouvert à la sortie même du Voreux.

--Entrez, répéta Maheu à Étienne.

La salle, petite, avait une nudité claire, avec ses murs blancs, ses
trois tables et sa douzaine de chaises, son comptoir de sapin, grand
comme un buffet de cuisine.  Une dizaine de chopes au plus étaient là,
trois bouteilles de liqueur, une carafe, une petite caisse de zinc à
robinet d'étain, pour la bière; et rien autre, pas une image, pas une
tablette, pas un jeu.  Dans la cheminée de fonte, vernie et luisante,
brûlait doucement une pâtée de houille.  Sur les dalles, une fine
couche de sable blanc buvait l'humidité continuelle de ce pays trempé
d'eau.

--Une chope, commanda Maheu à une grosse fille blonde, la fille d'une
voisine qui parfois gardait la salle.  Rasseneur est là?

La fille tourna le robinet, en répondant que le patron allait revenir.
Lentement, d'un seul trait, le mineur vida la moitié de la chope, pour
balayer les poussières qui lui obstruaient la gorge.  Il n'offrit rien
à son compagnon.  Un seul consommateur, un autre mineur mouillé et
barbouillé, était assis devant une table et buvait sa bière en
silence, d'un air de profonde méditation.  Un troisième entra, fut
servi sur un geste, paya et s'en alla, sans avoir dit un mot.

Mais un gros homme de trente-huit ans, rasé, la figure ronde, parut
avec un sourire débonnaire.  C'était Rasseneur, un ancien haveur que
la Compagnie avait congédié depuis trois ans, à la suite d'une grève.
Très bon ouvrier, il parlait bien, se mettait à la tête de toutes les
réclamations, avait fini par être le chef des mécontents.  Sa femme
tenait déjà un débit, ainsi que beaucoup de femmes de mineurs; et,
quand il fut jeté sur le pavé, il resta cabaretier lui-même, trouva de
l'argent, planta son cabaret en face du Voreux, comme une provocation
à la Compagnie.  Maintenant, sa maison prospérait, il devenait un
centre, il s'enrichissait des colères qu'il avait peu à peu soufflées
au coeur de ses anciens camarades.

--C'est ce garçon que j'ai embauché ce matin, expliqua Maheu tout de
suite.  As-tu une de tes deux chambres libre, et veux-tu lui faire
crédit d'une quinzaine?

La face large de Rasseneur exprima subitement une grande défiance.  Il
examina d'un coup d'oeil Étienne et répondit, sans se donner la peine
de témoigner un regret:

--Mes deux chambres sont prises.  Pas possible.

Le jeune homme s'attendait à ce refus; et il en souffrit pourtant, il
s'étonna du brusque ennui qu'il éprouvait à s'éloigner.  N'importe, il
s'en irait, quand il aurait ses trente sous.  Le mineur qui buvait à
une table était parti.  D'autres, un à un, entraient toujours se
décrasser la gorge, puis se remettaient en marche du même pas
déhanché.  C'était un simple lavage, sans joie ni passion, le muet
contentement d'un besoin.

--Alors, il n'y a rien? demanda d'un ton particulier Rasseneur à
Maheu, qui achevait sa bière à petits coups.

Celui-ci tourna la tête et vit qu'Étienne seul était là.

--Il y a qu'on s'est chamaillé encore...  Oui, pour le boisage.

Il conta l'affaire.  La face du cabaretier avait rougi, une émotion
sanguine la gonflait, lui sortait en flammes de la peau et des yeux.
Enfin, il éclata.

--Ah bien! s'ils s'avisent de baisser les prix, ils sont fichus.

Étienne le gênait.  Cependant, il continua, en lui lançant des regards
obliques.  Et il avait des réticences, des sous-entendus, il parlait
du directeur, M. Hennebeau, de sa femme, de son neveu le petit Négrel,
sans les nommer, répétant que ça ne pouvait pas continuer ainsi, que
ça devait casser un de ces quatre matins.  La misère était trop
grande, il cita les usines qui fermaient, les ouvriers qui s'en
allaient.  Depuis un mois, il donnait plus de six livres de pain par
jour.  On lui avait dit, la veille, que M.  Deneulin, le propriétaire
d'une fosse voisine, ne savait comment tenir le coup.  Du reste, il
venait de recevoir une lettre de Lille, pleine de détails inquiétants.

--Tu sais, murmura-t-il, ça vient de cette personne que tu as vue ici
un soir.

Mais il fut interrompu.  Sa femme entrait à son tour, une grande femme
maigre et ardente, le nez long, les pommettes violacées.  Elle était
en politique beaucoup plus radicale que son mari.

--La lettre de Pluchart, dit-elle.  Ah! s'il était le maître,
celui-là, ça ne tarderait pas à mieux aller!

Étienne écoutait depuis un instant, comprenait, se passionnait, à ces
idées de misère et de revanche.

Ce nom, jeté brusquement, le fit tressaillir.  Il dit tout haut, comme
malgré lui:

--Je le connais, Pluchart.

On le regardait, il dut ajouter:

--Oui, je suis machineur, il a été mon contremaître, à Lille...  Un
homme capable, j'ai causé souvent avec lui.

Rasseneur l'examinait de nouveau; et il y eut, sur son visage, un
changement rapide, une sympathie soudaine.  Enfin, il dit à sa femme:

--C'est Maheu qui m'amène Monsieur, un herscheur à lui, pour voir s'il
n'y a pas une chambre en haut, et si nous ne pourrions pas faire
crédit d'une quinzaine.

Alors, l'affaire fut conclue en quatre paroles.  Il y avait une
chambre, le locataire était parti le matin.  Et le cabaretier, très
excité, se livra davantage, tout en répétant qu'il demandait seulement
le possible aux patrons, sans exiger, comme tant d'autres, des choses
trop dures à obtenir.  Sa femme haussait les épaules, voulait son
droit, absolument.

--Bonsoir, interrompit Maheu.  Tout ça n'empêchera pas qu'on descende,
et tant qu'on descendra, il y aura du monde qui en crèvera...
Regarde, te voilà gaillard, depuis trois ans que tu en es sorti.

--Oui, je me suis beaucoup refait, déclara Rasseneur complaisamment.

Étienne alla jusqu'à la porte, remerciant le mineur qui partait; mais
celui-ci hochait la tête, sans ajouter un mot, et le jeune homme le
regarda monter péniblement le chemin du coron.  Madame Rasseneur, en
train de servir des clients, venait de le prier d'attendre une minute,
pour qu'elle le conduisît à sa chambre, où il se débarbouillerait.
Devait-il rester? Une hésitation l'avait repris, un malaise qui lui
faisait regretter la liberté des grandes routes, la faim au soleil,
soufferte avec la joie d'être son maître.  Il lui semblait qu'il avait
vécu là des années, depuis son arrivée sur le terri, au milieu des
bourrasques, jusqu'aux heures passées sous la terre, à plat ventre
dans les galeries noires.  Et il lui répugnait de recommencer, c'était
injuste et trop dur, son orgueil d'homme se révoltait, à l'idée d'être
une bête qu'on aveugle et qu'on écrase.

Pendant qu'Étienne se débattait ainsi, ses yeux, qui erraient sur la
plaine immense, peu à peu l'aperçurent.  Il s'étonna, il ne s'était
pas figuré l'horizon de la sorte, lorsque le vieux Bonnemort le lui
avait indiqué du geste, au fond des ténèbres.  Devant lui, il
retrouvait bien le Voreux, dans un pli de terrain, avec ses bâtiments
de bois et de briques, le criblage goudronné, le beffroi couvert
d'ardoises, la salle de la machine et la haute cheminée d'un rouge
pâle, tout cela tassé, l'air mauvais.  Mais, autour des bâtiments, le
carreau s'étendait, et il ne se l'imaginait pas si large, changé en un
lac d'encre par les vagues montantes du stock de charbon, hérissé des
hauts chevalets qui portaient les rails des passerelles, encombré dans
un coin de la provision des bois, pareille à la moisson d'une forêt
fauchée.  Vers la droite, le terri barrait la vue, colossal comme une
barricade de géants, déjà couvert d'herbe dans sa partie ancienne,
consumé à l'autre bout par un feu intérieur qui brûlait depuis un an,
avec une fumée épaisse, en laissant à la surface, au milieu du gris
blafard des schistes et des grès, de longues traînées de rouille
sanglante.  Puis, les champs se déroulaient, des champs sans fin de
blé et de betteraves, nus à cette époque de l'année, des marais aux
végétations dures, coupés de quelques saules rabougris, des prairies
lointaines, que séparaient des files maigres de peupliers.  Très loin,
de petites taches blanches indiquaient des villes, Marchiennes au
nord, Montsou au midi; tandis que la forêt de Vandame, à l'est,
bordait l'horizon de la ligne violâtre de ses arbres dépouillés.  Et,
sous le ciel livide, dans le jour bas de cet après-midi d'hiver, il
semblait que tout le noir du Voreux, toute la poussière volante de la
houille se fût abattue sur la plaine, poudrant les arbres, sablant les
routes, ensemençant la terre.

Étienne regardait, et ce qui le surprenait surtout, c'était un canal,
la rivière de la Scarpe canalisée, qu'il n'avait pas vu dans la nuit.
Du Voreux à Marchiennes, ce canal allait droit, un ruban d'argent mat
de deux lieues, une avenue bordée de grands arbres, élevée au-dessus
des bas terrains, filant à l'infini avec la perspective de ses berges
vertes, de son eau pâle où glissait l'arrière vermillonné des
péniches.  Près de la fosse, il y avait un embarcadère, des bateaux
amarrés, que les berlines des passerelles emplissaient directement.
Ensuite, le canal faisait un coude, coupait de biais les marais; et
toute l'âme de cette plaine rase paraissait être là, dans cette eau
géométrique qui la traversait comme une grande route, charriant la
houille et le fer.

Les regards d'Étienne remontaient du canal au coron, bâti sur le
plateau, et dont il distinguait seulement les tuiles rouges.  Puis,
ils revenaient vers le Voreux, s'arrêtaient, en bas de la pente
argileuse, à deux énormes tas de briques, fabriquées et cuites sur
place.  Un embranchement du chemin de fer de la Compagnie passait
derrière une palissade, desservant la fosse.  On devait descendre les
derniers mineurs de la coupe à terre.  Seul, un wagon que poussaient
des hommes, jetait un cri aigu.  Ce n'était plus l'inconnu des
ténèbres, les tonnerres inexplicables, les flamboiements d'astres
ignorés.  Au loin, les hauts fourneaux et les fours à coke avaient
pâli avec l'aube.  Il ne restait là, sans un arrêt, que l'échappement
de la pompe, soufflant toujours de la même haleine grosse et longue,
l'haleine d'un ogre dont il distinguait la buée grise maintenant, et
que rien ne pouvait repaître.

Alors, Étienne, brusquement, se décida.  Peut-être avait-il cru revoir
les yeux clairs de Catherine, là-haut, à l'entrée du coron.  Peut-être
était-ce plutôt un vent de révolte, qui venait du Voreux.  Il ne
savait pas, il voulait redescendre dans la mine pour souffrir et se
battre, il songeait violemment à ces gens dont parlait Bonnemort, à ce
dieu repu et accroupi, auquel dix mille affamés donnaient leur chair,
sans le connaître.



Deuxième partie



I


La propriété des Grégoire, la Piolaine, se trouvait à deux kilomètres
de Montsou, vers l'est, sur la route de Joiselle.  C'était une grande
maison carrée, sans style, bâtie au commencement du siècle dernier.
Des vastes terres qui en dépendaient d'abord, il ne restait qu'une
trentaine d'hectares, clos de murs, d'un facile entretien.  On citait
surtout le verger et le potager, célèbres par leurs fruits et leurs
légumes, les plus beaux du pays.  D'ailleurs, le parc manquait, un
petit bois en tenait lieu.  L'avenue de vieux tilleuls, une voûte de
feuillage de trois cents mètres, plantée de la grille au perron, était
une des curiosités de cette plaine rase, où l'on comptait les grands
arbres, de Marchiennes à Beaugnies.

Ce matin-là, les Grégoire s'étaient levés à huit heures.  D'habitude,
ils ne bougeaient guère qu'une heure plus tard, dormant beaucoup, avec
passion; mais la tempête de la nuit les avait énervés.  Et, pendant
que son mari était allé voir tout de suite si le vent n'avait pas fait
de dégâts, madame Grégoire venait de descendre à la cuisine, en
pantoufles et en peignoir de flanelle.  Courte, grasse, âgée déjà de
cinquante-huit ans, elle gardait une grosse figure poupine et étonnée,
sous la blancheur éclatante de ses cheveux.

--Mélanie, dit-elle à la cuisinière, si vous faisiez la brioche ce
matin, puisque la pâte est prête.  Mademoiselle ne se lèvera pas avant
une demi-heure, et elle en mangerait avec son chocolat...  Hein! ce
serait une surprise.

La cuisinière, vieille femme maigre qui les servait depuis trente ans,
se mit à rire.

--Ça, c'est vrai, la surprise serait fameuse...  Mon fourneau est
allumé, le four doit être chaud; et puis, Honorine va m'aider un peu.

Honorine, une fille d'une vingtaine d'années, recueillie enfant et
élevée à la maison, servait maintenant de femme de chambre.  Pour tout
personnel, outre ces deux femmes, il n'y avait que le cocher, Francis,
chargé des gros ouvrages.  Un jardinier et une jardinière s'occupaient
des légumes, des fruits, des fleurs et de la basse-cour.  Et, comme le
service était patriarcal, d'une douceur familière, ce petit monde
vivait en bonne amitié.

Madame Grégoire, qui avait médité dans son lit la surprise de la
brioche, resta pour voir mettre la pâte au four.  La cuisine était
immense, et on la devinait la pièce importante, à sa propreté extrême,
à l'arsenal des casseroles, des ustensiles, des pots qui
l'emplissaient.  Cela sentait bon la bonne nourriture.  Des provisions
débordaient des râteliers et des armoires.

--Et qu'elle soit bien dorée, n'est-ce pas? recommanda madame Grégoire
en passant dans la salle à manger.

Malgré le calorifère qui chauffait toute la maison, un feu de houille
égayait cette salle.  Du reste, il n'y avait aucun luxe: la grande
table, les chaises, un buffet d'acajou; et, seuls, deux fauteuils
profonds trahissaient l'amour du bien-être, les longues digestions
heureuses.  On n'allait jamais au salon, on demeurait là, en famille.

Justement, M. Grégoire rentrait, vêtu d'un gros veston de futaine,
rose lui aussi pour ses soixante ans, avec de grands traits honnêtes
et bons, dans la neige de ses cheveux bouclés.  Il avait vu le cocher
et le jardinier: aucun dégât important, rien qu'un tuyau de cheminée
abattu.  Chaque matin, il aimait à donner un coup d'oeil à la
Piolaine, qui n'était pas assez grande pour lui causer des soucis, et
dont il tirait tous les bonheurs du propriétaire.

--Et Cécile? demanda-t-il, elle ne se lève donc pas, aujourd'hui?

--Je n'y comprends rien, répondit sa femme.  Il me semblait l'avoir
entendue remuer.

Le couvert était mis, trois bols sur la nappe blanche.  On envoya
Honorine voir ce que devenait Mademoiselle.  Mais elle redescendit
aussitôt, retenant des rires, étouffant sa voix, comme si elle eût
parlé en haut, dans la chambre.

--Oh! si Monsieur et Madame voyaient Mademoiselle!...  Elle dort, oh!
elle dort, ainsi qu'un Jésus...  On n'a pas idée de ça, c'est un
plaisir à la regarder.

Le père et la mère échangeaient des regards attendris.  Il dit en
souriant:

--Viens-tu voir?

--Cette pauvre mignonne! murmura-t-elle.  J'y vais.

Et ils montèrent ensemble.  La chambre était la seule luxueuse de la
maison, tendue de soie bleue, garnie de meubles laqués, blancs à
filets bleus, un caprice d'enfant gâtée satisfait par les parents.
Dans les blancheurs vagues du lit, sous le demi-jour qui tombait de
l'écartement d'un rideau, la jeune fille dormait, une joue appuyée sur
son bras nu.  Elle n'était pas jolie, trop saine, trop bien portante,
mûre à dix-huit ans; mais elle avait une chair superbe, une fraîcheur
de lait, avec ses cheveux châtains, sa face ronde au petit nez
volontaire, noyé entre les joues.  La couverture avait glissé, et elle
respirait si doucement, que son haleine ne soulevait même pas sa gorge
déjà lourde.

--Ce maudit vent l'aura empêchée de fermer les yeux, dit la mère
  doucement.

Le père, d'un geste, lui imposa silence.  Tous les deux se penchaient,
regardaient avec adoration, dans sa nudité de vierge, cette fille si
longtemps désirée, qu'ils avaient eue sur le tard, lorsqu'ils ne
l'espéraient plus.  Ils la voyaient parfaite, point trop grasse,
jamais assez bien nourrie.  Et elle dormait toujours, sans les sentir
près d'elle, leur visage contre le sien.  Pourtant, une onde légère
troubla sa face immobile.  Ils tremblèrent qu'elle ne s'éveillât, ils
s'en allèrent sur la pointe des pieds.

--Chut! dit M. Grégoire à la porte.  Si elle n'a pas dormi, il faut la
laisser dormir.

--Tant qu'elle voudra, la mignonne, appuya madame Grégoire.  Nous
  attendrons.

Ils descendirent, s'installèrent dans les fauteuils de la salle à
manger; tandis que les bonnes, riant du gros sommeil de Mademoiselle,
tenaient sans grogner le chocolat sur le fourneau.  Lui, avait pris un
journal; elle, tricotait un grand couvre-pieds de laine.  Il faisait
très chaud, pas un bruit ne venait de la maison muette.

La fortune des Grégoire, quarante mille francs de rentes environ,
était tout entière dans une action des mines de Montsou.  Ils en
racontaient avec complaisance l'origine, qui partait de la création
même de la Compagnie.

Vers le commencement du dernier siècle, un coup de folie s'était
déclaré, de Lille à Valenciennes, pour la recherche de la houille.
Les succès des concessionnaires, qui devaient plus tard former la
Compagnie d'Anzin, avaient exalté toutes les têtes.  Dans chaque
commune, on sondait le sol; et les sociétés se créaient, et les
concessions poussaient en une nuit.  Mais, parmi les entêtés de
l'époque, le baron Desrumaux avait certainement laissé la mémoire de
l'intelligence la plus héroïque.  Pendant quarante années, il s'était
débattu sans faiblir, au milieu de continuels obstacles: premières
recherches infructueuses, fosses nouvelles abandonnées au bout de
longs mois de travail, éboulements qui comblaient les trous,
inondations subites qui noyaient les ouvriers, centaines de mille
francs jetés dans la terre; puis, les tracas de l'administration, les
paniques des actionnaires, la lutte avec les seigneurs terriens,
résolus à ne pas reconnaître les concessions royales, si l'on refusait
de traiter d'abord avec eux.  Il venait enfin de fonder la société
Desrumaux, Fauquenoix et Cie, pour exploiter la concession de Montsou,
et les fosses commençaient à donner de faibles bénéfices, lorsque deux
concessions voisines, celle de Cougny, appartenant au comte de Cougny,
et celle de Joiselle, appartenant à la société Cornille et Jenard,
avaient failli l'écraser sous le terrible assaut de leur concurrence.
Heureusement, le 25 août 1760, un traité intervenait entre les trois
concessions et les réunissait en une seule.  La Compagnie des mines de
Montsou était créée, telle qu'elle existe encore aujourd'hui.  Pour la
répartition, on avait divisé, d'après l'étalon de la monnaie du temps,
la propriété totale en vingt-quatre sous, dont chacun se subdivisait
en douze deniers, ce qui faisait deux cent quatre-vingt-huit deniers;
et, comme le denier était de dix mille francs, le capital représentait
une somme de près de trois millions.  Desrumaux, agonisant, mais
vainqueur, avait eu, dans le partage, six sous et trois deniers.

En ces années-là, le baron possédait la Piolaine, d'où dépendaient
trois cents hectares, et il avait à son service, comme régisseur,
Honoré Grégoire, un garçon de la Picardie, l'arrière-grand-père de
Léon Grégoire, père de Cécile.  Lors du traité de Montsou, Honoré, qui
cachait dans un bas une cinquantaine de mille francs d'économies, céda
en tremblant à la foi inébranlable de son maître.  Il sortit dix mille
livres de beaux écus, il prit un denier, avec la terreur de voler ses
enfants de cette somme.  Son fils Eugène toucha en effet des
dividendes fort minces; et, comme il s'était mis bourgeois et qu'il
avait eu la sottise de manger les quarante autres mille francs de
l'héritage paternel dans une association désastreuse, il vécut assez
chichement.  Mais les intérêts du denier montaient peu à peu, la
fortune commença avec Félicien, qui put réaliser un rêve dont son
grand-père, l'ancien régisseur, avait bercé son enfance: l'achat de la
Piolaine démembrée, qu'il eut comme bien national, pour une somme
dérisoire.  Cependant, les années qui suivirent furent mauvaises, il
fallut attendre le dénouement des catastrophes révolutionnaires, puis
la chute sanglante de Napoléon.  Et ce fut Léon Grégoire qui
bénéficia, dans une progression stupéfiante, du placement timide et
inquiet de son bisaïeul.  Ces dix pauvres mille francs grossissaient,
s'élargissaient, avec la prospérité de la Compagnie.  Dès 1820, ils
rapportaient cent pour cent, dix mille francs.  En 1844, ils en
produisaient vingt mille; en 1850, quarante.  Il y avait deux ans
enfin, le dividende était monté au chiffre prodigieux de cinquante
mille francs: la valeur du denier, coté à la Bourse de Lille un
million, avait centuplé en un siècle.

M. Grégoire, auquel on conseillait de vendre, lorsque ce cours d'un
million fut atteint, s'y était refusé, de son air souriant et paterne.
Six mois plus tard, une crise industrielle éclatait, le denier
retombait à six cent mille francs.  Mais il souriait toujours, il ne
regrettait rien, car les Grégoire avaient maintenant une foi obstinée
en leur mine.  Ça remonterait, Dieu n'était pas si solide.  Puis, à
cette croyance religieuse, se mêlait une profonde gratitude pour une
valeur, qui, depuis un siècle, nourrissait la famille à ne rien faire.
C'était comme une divinité à eux, que leur égoïsme entourait d'un
culte, la bienfaitrice du foyer, les berçant dans leur grand lit de
paresse, les engraissant à leur table gourmande.  De père en fils,
cela durait: pourquoi risquer de mécontenter le sort, en doutant de
lui? Et il y avait, au fond de leur fidélité, une terreur
superstitieuse, la crainte que le million du denier ne se fût
brusquement fondu, s'ils l'avaient réalisé et mis dans un tiroir.  Ils
le voyaient plus à l'abri dans la terre, d'où un peuple de mineurs,
des générations d'affamés l'extrayaient pour eux, un peu chaque jour,
selon leurs besoins.

Du reste, les bonheurs pleuvaient sur cette maison.  M. Grégoire, très
jeune, avait épousé la fille d'un pharmacien de Marchiennes, une
demoiselle laide, sans un sou, qu'il adorait et qui lui avait tout
rendu, en félicité.  Elle s'était enfermée dans son ménage, extasiée
devant son mari, n'ayant d'autre volonté que la sienne; jamais des
goûts différents ne les séparaient, un même idéal de bien-être
confondait leurs désirs; et ils vivaient ainsi depuis quarante ans, de
tendresse et de petits soins réciproques.  C'était une existence
réglée, les quarante mille francs mangés sans bruit, les économies
dépensées pour Cécile, dont la naissance tardive avait un instant
bouleversé le budget.  Aujourd'hui encore, ils contentaient chacun de
ses caprices: un second cheval, deux autres voitures, des toilettes
venues de Paris.  Mais ils goûtaient là une joie de plus, ils ne
trouvaient rien de trop beau pour leur fille, avec une telle horreur
personnelle de l'étalage, qu'ils avaient gardé les modes de leur
jeunesse.  Toute dépense qui ne profitait pas leur semblait stupide.

Brusquement, la porte s'ouvrit, et une voix forte cria:

--Eh bien! quoi donc, on déjeune sans moi!

C'était Cécile, au saut du lit, les yeux gonflés de sommeil.  Elle
avait simplement relevé ses cheveux et passé un peignoir de laine
blanche.

--Mais non, dit la mère, tu vois qu'on t'attendait...  Hein? ce vent a
dû t'empêcher de dormir, pauvre mignonne!

La jeune fille la regarda, très surprise.

--Il a fait du vent?...  Je n'en sais rien, je n'ai pas bougé de la
  nuit.

Alors, cela leur sembla drôle, tous les trois se mirent à rire; et les
bonnes, qui apportaient le déjeuner, éclatèrent aussi, tellement
l'idée que Mademoiselle avait dormi d'un trait ses douze heures
égayait la maison.  La vue de la brioche acheva d'épanouir les
visages.

--Comment! elle est donc cuite? répétait Cécile.  En voilà une attrape
qu'on me fait!...  C'est ça qui va être bon, tout chaud, dans le
chocolat!

Ils s'attablaient enfin, le chocolat fumait dans les bols, on ne parla
longtemps que de la brioche.  Mélanie et Honorine restaient, donnaient
des détails sur la cuisson, les regardaient se bourrer, les lèvres
grasses, en disant que c'était un plaisir de faire un gâteau, quand on
voyait les maîtres le manger si volontiers.

Mais les chiens aboyèrent violemment, on crut qu'ils annonçaient la
maîtresse de piano, qui venait de Marchiennes le lundi et le vendredi.
Il venait aussi un professeur de littérature.  Toute l'instruction de
la jeune fille s'était ainsi faite à la Piolaine, dans une ignorance
heureuse, dans des caprices d'enfant, jetant le livre par la fenêtre,
dès qu'une question l'ennuyait.

--C'est M. Deneulin, dit Honorine en rentrant.

Derrière elle, Deneulin, un cousin de M. Grégoire, parut sans façon,
le verbe haut, le geste vif, avec une allure d'ancien officier de
cavalerie.  Bien qu'il eût dépassé la cinquantaine, ses cheveux coupés
ras et ses grosses moustaches étaient d'un noir d'encre.

--Oui, c'est moi, bonjour...  Ne vous dérangez donc pas!

Il s'était assis, pendant que la famille s'exclamait.  Elle finit par
se remettre à son chocolat.

--Est-ce que tu as quelque chose à me dire? demanda M. Grégoire.

--Non, rien du tout, se hâta de répondre Deneulin.  Je suis sorti à
cheval pour me dérouiller un peu, et comme je passais devant votre
porte, j'ai voulu vous donner un petit bonjour.

Cécile le questionna sur Jeanne et sur Lucie, ses filles.  Elles
allaient parfaitement, la première ne lâchait plus la peinture, tandis
que l'autre, l'aînée, cultivait sa voix au piano, du matin au soir.
Et il y avait un tremblement léger dans sa voix, un malaise qu'il
dissimulait, sous les éclats de sa gaieté.

M. Grégoire reprit:

--Et tout marche-t-il bien, à la fosse?

--Dame! je suis bousculé avec les camarades, par cette saleté de
crise...  Ah! nous payons les années prospères! On a trop bâti
d'usines, trop construit de voies ferrées, trop immobilisé de capitaux
en vue d'une production formidable.  Et, aujourd'hui, l'argent dort,
on n'en trouve plus pour faire fonctionner tout ça...  Heureusement,
rien n'est désespéré, je m'en tirerai quand même.

Comme son cousin, il avait eu en héritage un denier des mines de
Montsou.  Mais lui, ingénieur entreprenant, tourmenté du besoin d'une
royale fortune, s'était hâté de vendre, lorsque le denier avait
atteint le million.  Depuis des mois, il mûrissait un plan.  Sa femme
tenait d'un oncle la petite concession de Vandame, où il n'y avait
d'ouvertes que deux fosses, Jean-Bart et Gaston-Marie, dans un tel
état d'abandon, avec un matériel si défectueux, que l'exploitation en
couvrait à peine les frais.  Or, il rêvait de réparer Jean-Bart, d'en
renouveler la machine et d'élargir le puits afin de pouvoir descendre
davantage, en ne gardant Gaston-Marie que pour l'épuisement.  On
devait, disait-il, trouver là de l'or à la pelle.  L'idée était juste.
Seulement, le million y avait passé, et cette damnée crise
industrielle éclatait au moment où de gros bénéfices allaient lui
donner raison.  Du reste, mauvais administrateur, d'une bonté brusque
avec ses ouvriers, il se laissait piller depuis la mort de sa femme,
lâchant aussi la bride à ses filles, dont l'aînée parlait d'entrer au
théâtre et dont la cadette s'était déjà fait refuser trois paysages au
Salon, toutes deux rieuses dans la débâcle, et chez lesquelles la
misère menaçante révélait de très fines ménagères.

--Vois-tu, Léon, continua-t-il, la voix hésitante, tu as eu tort de ne
pas vendre en même temps que moi.  Maintenant, tout dégringole, tu
peux courir...  Et si tu m'avais confié ton argent, tu aurais vu ce
que nous aurions fait à Vandame, dans notre mine!

M. Grégoire achevait son chocolat, sans hâte.  Il répondit
paisiblement:

--Jamais!...  Tu sais bien que je ne veux pas spéculer.  Je vis
tranquille, ce serait trop bête, de me casser la tête avec des soucis
d'affaires.  Et, quant à Montsou, ça peut continuer à baisser, nous en
aurons toujours notre suffisance.  Il ne faut pas être si gourmand,
que diable! Puis, écoute, c'est toi qui te mordras les doigts un jour,
car Montsou remontera, les enfants des enfants de Cécile en tireront
encore leur pain blanc.

Deneulin l'écoutait avec un sourire gêné.

--Alors, murmura-t-il, si je te disais de mettre cent mille francs
dans mon affaire, tu refuserais?

Mais, devant les faces inquiètes des Grégoire, il regretta d'être allé
si vite, il renvoya son idée d'emprunt à plus tard, la réservant pour
un cas désespéré.

--Oh! je n'en suis pas là! C'est une plaisanterie...  Mon Dieu! tu as
peut-être raison: l'argent que vous gagnent les autres, est celui dont
on engraisse le plus sûrement.

On changea d'entretien.  Cécile revint sur ses cousines, dont les
goûts la préoccupaient, tout en la choquant.  Madame Grégoire promit
de mener sa fille voir ces chères petites, dès le premier jour de
soleil.  Cependant, M. Grégoire, l'air distrait, n'était pas à la
conversation.  Il ajouta tout haut:

--Moi, si j'étais à ta place, je ne m'entêterais pas davantage, je
traiterais avec Montsou...  Ils en ont une belle envie, tu
retrouverais ton argent.

Il faisait allusion à la vieille haine qui existait entre la
concession de Montsou et celle de Vandame.  Malgré la faible
importance de cette dernière, sa puissante voisine enrageait de voir,
enclavée dans ses soixante-sept communes, cette lieue carrée qui ne
lui appartenait pas; et, après avoir essayé vainement de la tuer, elle
complotait de l'acheter à bas prix, lorsqu'elle râlerait.  La guerre
continuait sans trêve, chaque exploitation arrêtait ses galeries à
deux cents mètres les unes des autres, c'était un duel au dernier
sang, bien que les directeurs et les ingénieurs eussent entre eux des
relations polies.

Les yeux de Deneulin avaient flambé.

--Jamais!  cria-t-il à son tour.  Tant que je serai vivant, Montsou
n'aura pas Vandame...  J'ai dîné jeudi chez Hennebeau, et je l'ai bien
vu tourner autour de moi.  Déjà, l'automne dernier, quand les gros
bonnets sont venus à la Régie, ils m'ont fait toutes sortes de
mamours...  Oui, oui, je les connais, ces marquis et ces ducs, ces
généraux et ces ministres! des brigands qui vous enlèveraient jusqu'à
votre chemise, à la corne d'un bois!

Il ne tarissait plus.  D'ailleurs, M. Grégoire ne défendait pas la
Régie de Montsou, les six régisseurs institués par le traité de 1760,
qui gouvernaient despotiquement la Compagnie, et dont les cinq
survivants, à chaque décès, choisissaient le nouveau membre parmi les
actionnaires puissants et riches.  L'opinion du propriétaire de la
Piolaine, de goûts si raisonnables, était que ces messieurs manquaient
parfois de mesure, dans leur amour exagéré de l'argent.

Mélanie était venue desservir la table.  Dehors, les chiens se
remirent à aboyer, et Honorine se dirigeait vers la porte, lorsque
Cécile, que la chaleur et la nourriture étouffaient, quitta la table.

--Non, laisse, ça doit être pour ma leçon.

Deneulin, lui aussi, s'était levé.  Il regarda sortir la jeune fille,
il demanda en souriant:

--Eh bien! et ce mariage avec le petit Négrel?

--Il n'y a rien de fait, dit madame Grégoire.  Une idée en l'air...
Il faut réfléchir.

--Sans doute, continua-t-il avec un rire de gaillardise.  Je crois que
le neveu et la tante...  Ce qui me renverse, c'est que ce soit Madame
Hennebeau qui se jette ainsi au cou de Cécile.

Mais M. Grégoire s'indigna.  Une dame si distinguée, et de quatorze
ans plus âgée que le jeune homme! C'était monstrueux, il n'aimait pas
qu'on plaisantât sur des sujets pareils.  Deneulin, riant toujours,
lui serra la main et partit.

--Ce n'est pas encore ça, dit Cécile qui revenait.  C'est cette femme
avec ses deux enfants, tu sais, maman, la femme de mineur que nous
avons rencontrée...  Faut-il les faire entrer ici?

On hésita.  Étaient-ils très sales? Non, pas trop, et ils laisseraient
leurs sabots sur le perron.  Déjà le père et la mère s'étaient
allongés au fond des grands fauteuils.  Ils y digéraient.  La crainte
de changer d'air acheva de les décider.

--Faites entrer, Honorine.

Alors, la Maheude et ses petits entrèrent, glacés, affamés, saisis
d'un effarement peureux, en se voyant dans cette salle où il faisait
si chaud, et qui sentait si bon la brioche.



II


Dans la chambre, restée close, les persiennes avaient laissé glisser
peu à peu des barres grises de jour, dont l'éventail se déployait au
plafond; et l'air enfermé s'alourdissait, tous continuaient leur somme
de la nuit: Lénore et Henri aux bras l'un de l'autre, Alzire la tête
renversée, appuyée sur sa bosse; tandis que le père Bonnemort, tenant
à lui seul le lit de Zacharie et de Jeanlin, ronflait la bouche
ouverte.  Pas un souffle ne venait du cabinet, où la Maheude s'était
rendormie en faisant téter Estelle, la gorge coulée de côté, sa fille
en travers du ventre, gorgée de lait, assommée elle aussi, et
s'étouffant dans la chair molle des seins.

Le coucou, en bas, sonna six heures.  On entendit, le long des façades
du coron, des bruits de portes, puis des claquements de sabots, sur le
pavé des trottoirs: c'étaient les cribleuses qui s'en allaient à la
fosse.  Et le silence retomba jusqu'à sept heures.  Alors, des
persiennes se rabattirent, des bâillements et des toux vinrent à
travers les murs.  Longtemps, un moulin à café grinça, sans que
personne s'éveillât encore dans la chambre.

Mais, brusquement, un tapage de gifles et de hurlements, au loin, fit
se dresser Alzire.  Elle eut conscience de l'heure, elle courut pieds
nus secouer sa mère.

--Maman! maman! il est tard.  Toi qui as une course...  Prends garde!
tu vas écraser Estelle.

Et elle sauva l'enfant, à demi étouffée sous la coulée énorme des
seins.

--Sacré bon sort! bégayait la Maheude, en se frottant les yeux, on est
si échiné qu'on dormirait tout le jour...  Habille Lénore et Henri, je
les emmène; et tu garderas Estelle, je ne veux pas la traîner, crainte
qu'elle ne prenne du mal, par ce temps de chien.

Elle se lavait à la hâte, elle passa un vieux jupon bleu, son plus
propre, et un caraco de laine grise, auquel elle avait posé deux
pièces la veille.

--Et de la soupe, sacré bon sort! murmura-t-elle de nouveau.

Pendant que sa mère descendait, bousculant tout, Alzire retourna dans
la chambre, où elle emporta Estelle qui s'était mise à hurler.  Mais
elle était habituée aux rages de la petite, elle avait, à huit ans,
des ruses tendres de femme, pour la calmer et la distraire.
Doucement, elle la coucha dans son lit encore chaud, elle la rendormit
en lui donnant à sucer un doigt.  Il était temps, car un autre vacarme
éclatait; et elle dut mettre aussitôt la paix entre Lénore et Henri,
qui s'éveillaient enfin.  Ces enfants ne s'entendaient guère, ne se
prenaient gentiment au cou, que lorsqu'ils dormaient.  La fille, âgée
de six ans, tombait dès son lever sur le garçon, son cadet de deux
années, qui recevait les gifles sans les rendre.

Tous deux avaient la même tête trop grosse et comme soufflée,
ébouriffée de cheveux jaunes.  Il fallut qu'Alzire tirât sa soeur par
les jambes, en la menaçant de lui enlever la peau du derrière.  Puis,
ce furent des trépignements pour le débarbouillage, et à chaque
vêtement qu'elle leur passait.  On évitait d'ouvrir les persiennes,
afin de ne pas troubler le sommeil du père Bonnemort.  Il continuait à
ronfler, dans l'affreux charivari des enfants.

--C'est prêt! y êtes-vous, là-haut? cria la Maheude.

Elle avait rabattu les volets, secoué le feu, remis du charbon.  Son
espoir était que le vieux n'eût pas englouti toute la soupe.  Mais
elle trouva le poêlon torché, elle fit cuire une poignée de
vermicelle, qu'elle tenait en réserve depuis trois jours.  On
l'avalerait à l'eau, sans beurre; il ne devait rien rester de la
lichette de la veille; et elle fut surprise de voir que Catherine, en
préparant les briquets, avait fait le miracle d'en laisser gros comme
une noix.  Seulement, cette fois, le buffet était bien vide: rien, pas
une croûte, pas un fond de provision, pas un os à ronger.
Qu'allaient-ils devenir, si Maigrat s'entêtait à leur couper le
crédit, et si les bourgeois de la Piolaine ne lui donnaient pas cent
sous? Quand les hommes et la fille reviendraient de la fosse, il
faudrait pourtant manger; car on n'avait pas encore inventé de vivre
sans manger, malheureusement.

--Descendez-vous, à la fin! cria-t-elle en se fâchant.  Je devrais
être partie.

Lorsque Alzire et les enfants furent là, elle partagea le vermicelle
dans trois petites assiettes.  Elle, disait-elle, n'avait pas faim.
Bien que Catherine eût déjà passé de l'eau sur le marc de la veille,
elle en remit une seconde fois et avala deux grandes chopes d'un café
tellement clair, qu'il ressemblait à de l'eau de rouille.  Ça la
soutiendrait tout de même.

--Écoute, répétait-elle à Alzire, tu laisseras dormir ton grand-père,
tu veilleras bien à ce que Estelle ne se casse pas la tête, et si elle
se réveillait, si elle gueulait trop, tiens! voici un morceau de
sucre, tu le ferais fondre, tu lui en donnerais des cuillerées...  Je
sais que tu es raisonnable, que tu ne le mangeras pas.

--Et l'école, maman?

--L'école, eh bien! ce sera pour un autre jour...  J'ai besoin de toi.

--Et la soupe, veux-tu que je la fasse, si tu rentres tard?

--La soupe, la soupe...  Non, attends-moi.

Alzire, d'une intelligence précoce de fillette infirme, savait très
bien faire la soupe.  Elle dut comprendre, n'insista point.
Maintenant, le coron entier était réveillé, des bandes d'enfants s'en
allaient à l'école, avec le bruit traînard de leurs galoches.  Huit
heures sonnèrent, un murmure croissant de bavardages montait à gauche,
chez la Levaque.  La journée des femmes commençait, autour des
cafetières, les poings sur les hanches, les langues tournant sans
repos, comme les meules d'un moulin.  Une tête flétrie, aux grosses
lèvres, au nez écrasé, vint s'appuyer contre une vitre de la fenêtre,
en criant:

--Y a du nouveau, écoute donc!

--Non, non, plus tard! répondit la Maheude.  J'ai une course.

Et, de peur de succomber à l'offre d'un verre de café chaud, elle
bourra Lénore et Henri, elle partit avec eux.  En haut, le père
Bonnemort ronflait toujours, d'un ronflement rythmé qui berçait la
maison.

Dehors, la Maheude s'étonna de voir que le vent ne soufflait plus.
C'était un dégel brusque, le ciel couleur de terre, les murs gluants
d'une humidité verdâtre, les routes empoissées de boue, une boue
spéciale au pays du charbon, noire comme de la suie délayée, épaisse
et collante à y laisser ses sabots.  Tout de suite, elle dut gifler
Lénore, parce que la petite s'amusait à ramasser la crotte sur ses
galoches, ainsi que sur le bout d'une pelle.  En quittant le coron,
elle avait longé le terri et suivi le chemin du canal, coupant pour
raccourcir par des rues défoncées, au milieu de terrains vagues,
fermés de palissades moussues.  Des hangars se succédaient, de longs
bâtiments d'usine, de hautes cheminées crachant de la suie, salissant
cette campagne ravagée de faubourg industriel.  Derrière un bouquet de
peupliers, la vieille fosse Réquillart montrait l'écroulement de son
beffroi, dont les grosses charpentes restaient seules debout.  Et,
tournant à droite, la Maheude se trouva sur la grande route.

--Attends! attends! sale cochon! cria-t-elle, je vas te faire rouler
des boulettes!

Maintenant, c'était Henri qui avait pris une poignée de boue et qui la
pétrissait.  Les deux enfants, giflés sans préférence, rentrèrent dans
l'ordre, en louchant pour voir les patards qu'ils faisaient au milieu
des tas.  Ils pataugeaient, déjà éreintés de leurs efforts pour
décoller leurs semelles, à chaque enjambée.

Du côté de Marchiennes, la route déroulait ses deux lieues de pavé,
qui filaient droit comme un ruban trempé de cambouis, entre les terres
rougeâtres.  Mais, de l'autre côté, elle descendait en lacet au
travers de Montsou, bâti sur la pente d'une large ondulation de la
plaine.  Ces routes du Nord, tirées au cordeau entre des villes
manufacturières, allant avec des courbes douces, des montées lentes,
se bâtissent peu à peu, tendent à ne faire d'un département qu'une
cité travailleuse.  Les petites maisons de briques, peinturlurées pour
égayer le climat, les unes jaunes, les autres bleues, d'autres noires,
celles-ci sans doute afin d'arriver tout de suite au noir final,
dévalaient à droite et à gauche, en serpentant jusqu'au bas de la
pente.  Quelques grands pavillons à deux étages, des habitations de
chefs d'usines, trouaient la ligne pressée des étroites façades.  Une
église, également en briques, ressemblait à un nouveau modèle de haut
fourneau, avec son clocher carré, sali déjà par les poussières
volantes du charbon.  Et, parmi les sucreries, les corderies, les
minoteries, ce qui dominait, c'étaient les bals, les estaminets, les
débits de bière, si nombreux, que, sur mille maisons, il y avait plus
de cinq cents cabarets.

Comme elle approchait des Chantiers de la Compagnie, une vaste série
de magasins et d'ateliers, la Maheude se décida à prendre Henri et
Lénore par la main, l'un à droite, l'autre à gauche.  Au-delà, se
trouvait l'hôtel du directeur, M. Hennebeau, une sorte de vaste chalet
séparé de la route par une grille, suivi d'un jardin où végétaient des
arbres maigres.  Justement, une voiture était arrêtée devant la porte,
un monsieur décoré et une dame en manteau de fourrure, quelque visite
débarquée de Paris à la gare de Marchiennes; car madame Hennebeau, qui
parut dans le demi-jour du vestibule, poussa une exclamation de
surprise et de joie.

--Marchez donc, traînards! gronda la Maheude, en tirant les deux
petits, qui s'abandonnaient dans la boue.

Elle arrivait chez Maigrat, elle était tout émotionnée.  Maigrat
habitait à côté même du directeur, un simple mur séparait l'hôtel de
sa petite maison; et il avait là un entrepôt, un long bâtiment qui
s'ouvrait sur la route en une boutique sans devanture.  Il y tenait de
tout, de l'épicerie, de la charcuterie, de la fruiterie, y vendait du
pain, de la bière, des casseroles.  Ancien surveillant au Voreux, il
avait débuté par une étroite cantine; puis, grâce à la protection de
ses chefs, son commerce s'était élargi, tuant peu à peu le détail de
Montsou.  Il centralisait les marchandises, la clientèle considérable
des corons lui permettait de vendre moins cher et de faire des crédits
plus grands.  D'ailleurs, il était resté dans la main de la Compagnie,
qui lui avait bâti sa petite maison et son magasin.

--Me voici encore, monsieur Maigrat, dit la Maheude d'un air humble,
en le trouvant justement debout devant sa porte.

Il la regarda sans répondre.  Il était gros, froid et poli, et il se
piquait de ne jamais revenir sur une décision.

--Voyons, vous ne me renverrez pas comme hier.  Faut que nous mangions
du pain d'ici à samedi...  Bien sûr, nous vous devons soixante francs
depuis deux ans...

Elle s'expliquait, en courtes phrases pénibles.  C'était une vieille
dette, contractée pendant la dernière grève.  Vingt fois, ils avaient
promis de s'acquitter, mais ils ne le pouvaient pas, ils ne
parvenaient pas à lui donner quarante sous par quinzaine.  Avec ça, un
malheur lui était arrivé l'avant-veille, elle avait dû payer vingt
francs à un cordonnier, qui menaçait de les faire saisir.  Et voilà
pourquoi ils se trouvaient sans un sou.  Autrement, ils seraient allés
jusqu'au samedi, comme les camarades.

Maigrat, le ventre tendu, les bras croisés, répondait non de la tête,
à chaque supplication.

--Rien que deux pains, monsieur Maigrat.  Je suis raisonnable, je ne
demande pas du café...  Rien que deux pains de trois livres par jour.

--Non! cria-t-il enfin, de toute sa force.

Sa femme avait paru, une créature chétive qui passait les journées sur
un registre, sans même oser lever la tête.  Elle s'esquiva, effrayée
de voir cette malheureuse tourner vers elle des yeux d'ardente prière.
On racontait qu'elle cédait le lit conjugal aux herscheuses de la
clientèle.  C'était un fait connu: quand un mineur voulait une
prolongation de crédit, il n'avait qu'à envoyer sa fille ou sa femme,
laides ou belles, pourvu qu'elles fussent complaisantes.

La Maheude, qui suppliait toujours Maigrat du regard, se sentit gênée,
sous la clarté pâle des petits yeux dont il la déshabillait.  Ça la
mit en colère, elle aurait encore compris, avant d'avoir eu sept
enfants, quand elle était jeune.  Et elle partit, elle tira violemment
Lénore et Henri, en train de ramasser des coquilles de noix, jetées au
ruisseau, et qu'ils visitaient.

--Ça ne vous portera pas chance, monsieur Maigrat, rappelez-vous!

Maintenant, il ne lui restait que les bourgeois de la Piolaine.  Si
ceux-là ne lâchaient pas cent sous, on pouvait tous se coucher et
crever.  Elle avait pris à gauche le chemin de Joiselle.  La Régie
était là, dans l'angle de la route, un véritable palais de briques, où
les gros messieurs de Paris, et des princes, et des généraux, et des
personnages du gouvernement, venaient chaque automne donner de grands
dîners.  Elle, tout en marchant, dépensait déjà les cent sous: d'abord
du pain, puis du café; ensuite, un quart de beurre, un boisseau de
pommes de terre, pour la soupe du matin et la ratatouille du soir;
enfin, peut-être un peu de fromage de cochon, car le père avait besoin
de viande.

Le curé de Montsou, l'abbé Joire, passait en retroussant sa soutane,
avec des délicatesses de gros chat bien nourri, qui craint de mouiller
sa robe.  Il était doux, il affectait de ne s'occuper de rien, pour ne
fâcher ni les ouvriers ni les patrons.

--Bonjour, monsieur le curé.

Il ne s'arrêta pas, sourit aux enfants, et la laissa plantée au milieu
de la route.  Elle n'avait point de religion, mais elle s'était
imaginé brusquement que ce prêtre allait lui donner quelque chose.

Et la course recommença, dans la boue noire et collante.  Il y avait
encore deux kilomètres, les petits se faisaient tirer davantage, ne
s'amusant plus, consternés.  A droite et à gauche du chemin, se
déroulaient les mêmes terrains vagues clos de palissades moussues, les
mêmes corps de fabriques, salis de fumée, hérissés de cheminées
hautes.  Puis, en pleins champs, les terres plates s'étalèrent,
immenses, pareilles à un océan de mottes brunes, sans la mâture d'un
arbre, jusqu'à la ligne violâtre de la forêt de Vandame.

--Porte-moi, maman.

Elle les porta l'un après l'autre.  Des flaques trouaient la chaussée,
elle se retroussait, avec la peur d'arriver trop sale.  Trois fois,
elle faillit tomber, tant ce sacré pavé était gras.  Et, comme ils
débouchaient enfin devant le perron, deux chiens énormes se jetèrent
sur eux, en aboyant si fort, que les petits hurlaient de peur.  Il
avait fallu que le cocher prît un fouet.

--Laissez vos sabots, entrez, répétait Honorine.

Dans la salle à manger, la mère et les enfants se tinrent immobiles,
étourdis par la brusque chaleur, très gênés des regards de ce vieux
monsieur et de cette vieille dame, qui s'allongeaient dans leurs
fauteuils.

--Ma fille, dit cette dernière, remplis ton petit office.

Les Grégoire chargeaient Cécile de leurs aumônes.  Cela rentrait dans
leur idée d'une belle éducation.  Il fallait être charitable, ils
disaient eux-mêmes que leur maison était la maison du bon Dieu.  Du
reste, ils se flattaient de faire la charité avec intelligence,
travaillés de la continuelle crainte d'être trompés et d'encourager le
vice.  Ainsi, ils ne donnaient jamais d'argent, jamais! pas dix sous,
pas deux sous, car c'était un fait connu, dès qu'un pauvre avait deux
sous, il les buvait.  Leurs aumônes étaient donc toujours en nature,
surtout en vêtements chauds, distribués pendant l'hiver aux enfants
indigents.

--Oh! les pauvres mignons! s'écria Cécile, sont-ils pâlots d'être
allés au froid!...  Honorine, va donc chercher le paquet, dans
l'armoire.

Les bonnes, elles aussi, regardaient ces misérables, avec
l'apitoiement et la pointe d'inquiétude de filles qui n'étaient pas en
peine de leur dîner.  Pendant que la femme de chambre montait, la
cuisinière s'oubliait, reposait le reste de la brioche sur la table,
pour demeurer là, les mains ballantes.

--Justement, continuait Cécile, j'ai encore deux robes de laine et des
fichus...  Vous allez voir, ils auront chaud, les pauvres mignons!

La Maheude, alors, retrouva sa langue, bégayant:

--Merci bien, Mademoiselle...  Vous êtes tous bien bons...

Des larmes lui avaient empli les yeux, elle se croyait sûre des cent
sous, elle se préoccupait seulement de la façon dont elle les
demanderait, si on ne les lui offrait pas.  La femme de chambre ne
reparaissait plus, il y eut un moment de silence embarrassé.  Dans les
jupes de leur mère, les petits ouvraient de grands yeux et
contemplaient la brioche.

--Vous n'avez que ces deux-là? demanda madame Grégoire, pour rompre le
  silence.

--Oh! Madame, j'en ai sept.

M. Grégoire, qui s'était remis à lire son journal, eut un sursaut
indigné.

--Sept enfants, mais pourquoi? bon Dieu!

--C'est imprudent, murmura la vieille dame.

La Maheude eut un geste vague d'excuse.  Que voulez-vous? on n'y
songeait point, ça poussait naturellement.  Et puis, quand ça
grandissait, ça rapportait, ça faisait aller la maison.  Ainsi, chez
eux, ils auraient vécu, s'ils n'avaient pas eu le grand-père qui
devenait tout raide, et si, dans le tas, deux de ses garçons et sa
fille aînée seulement avaient l'âge de descendre à la fosse.  Fallait
quand même nourrir les petits qui ne fichaient rien.

--Alors, reprit madame Grégoire, vous travaillez depuis longtemps aux
  mines?

Un rire muet éclaira le visage blême de la Maheude.

--Ah! oui, ah! oui...  Moi, je suis descendue jusqu'à vingt ans.  Le
médecin a dit que j'y resterais, lorsque j'ai accouché la seconde
fois, parce que, paraît-il, ça me dérangeait des choses dans les os.
D'ailleurs, c'est à ce moment que je me suis mariée, et j'avais assez
de besogne à la maison...  Mais, du côté de mon mari, voyez-vous, ils
sont là-dedans depuis des éternités.  Ça remonte au grand-père du
grand-père, enfin on ne sait pas, tout au commencement, quand on a
donné le premier coup de pioche là-bas, à Réquillart.

Rêveur, M. Grégoire regardait cette femme et ces enfants pitoyables,
avec leur chair de cire, leurs cheveux décolorés, la dégénérescence
qui les rapetissait, rongés d'anémie, d'une laideur triste de
meurt-de-faim.  Un nouveau silence s'était fait, on n'entendait plus
que la houille brûler en lâchant un jet de gaz.  La salle moite avait
cet air alourdi de bien-être, dont s'endorment les coins de bonheur
bourgeois.

--Que fait-elle donc? s'écria Cécile, impatientée.  Mélanie, monte lui
dire que le paquet est en bas de l'armoire, à gauche.

Cependant, M. Grégoire acheva tout haut les réflexions que lui
inspirait la vue de ces affamés.

--On a du mal en ce monde, c'est bien vrai; mais, ma brave femme, il
faut dire aussi que les ouvriers ne sont guère sages...  Ainsi, au
lieu de mettre des sous de côté comme nos paysans, les mineurs
boivent, font des dettes, finissent par n'avoir plus de quoi nourrir
leur famille.

--Monsieur a raison, répondit posément la Maheude.  On n'est pas
toujours dans la bonne route.  C'est ce que je répète aux vauriens,
quand ils se plaignent...  Moi, je suis bien tombée, mon mari ne boit
pas.  Tout de même, les dimanches de noce, il en prend des fois de
trop; mais ça ne va jamais plus loin.  La chose est d'autant plus
gentille de sa part, qu'avant notre mariage, il buvait en vrai cochon,
sauf votre respect...  Et voyez, pourtant, ça ne nous avance pas à
grand-chose, qu'il soit raisonnable.  Il y a des jours, comme
aujourd'hui, où vous retourneriez bien tous les tiroirs de la maison,
sans en faire tomber un liard.

Elle voulait leur donner l'idée de la pièce de cent sous, elle
continua de sa voix molle, expliquant la dette fatale, timide d'abord,
bientôt élargie et dévorante.  On payait régulièrement pendant des
quinzaines.  Mais, un jour, on se mettait en retard, et c'était fini,
ça ne se rattrapait jamais plus.  Le trou se creusait, les hommes se
dégoûtaient du travail, qui ne leur permettait seulement pas de
s'acquitter.  Va te faire fiche! on était dans le pétrin jusqu'à la
mort.  Du reste, il fallait tout comprendre: un charbonnier avait
besoin d'une chope pour balayer les poussières.  Ça commençait par là,
puis il ne sortait plus du cabaret, quand arrivaient les embêtements.
Peut-être bien, sans se plaindre de personne, que les ouvriers tout de
même ne gagnaient point assez.

--Je croyais, dit madame Grégoire, que la Compagnie vous donnait le
loyer et le chauffage.

La Maheude eut un coup d'oeil oblique sur la houille flambante de la
cheminée.

--Oui, oui, on nous donne du charbon, pas trop fameux, mais qui brûle
pourtant...  Quant au loyer, il n'est que de six francs par mois: ça
n'a l'air de rien, et souvent c'est joliment dur à payer...  Ainsi,
aujourd'hui, moi, on me couperait en morceaux, qu'on ne me tirerait
pas deux sous.  Où il n'y a rien, il n'y a rien.

Le monsieur et la dame se taisaient, douillettement allongés, peu à
peu ennuyés et pris de malaise, devant l'étalage de cette misère.
Elle craignit de les avoir blessés, elle ajouta de son air juste et
calme de femme pratique:

--Oh! ce n'est pas pour me plaindre.  Les choses sont ainsi, il faut
les accepter; d'autant plus que nous aurions beau nous débattre, nous
ne changerions sans doute rien...  Le mieux encore, n'est-ce pas?
Monsieur et Madame, c'est de tâcher de faire honnêtement ses affaires,
dans l'endroit où le bon Dieu vous a mis.

M. Grégoire l'approuva beaucoup.

--Avec de tels sentiments, ma brave femme, on est au-dessus de
  l'infortune.

Honorine et Mélanie apportaient enfin le paquet.  Ce fut Cécile qui le
déballa et qui sortit les deux robes.  Elle y joignit des fichus, même
des bas et des mitaines.  Tout cela irait à merveille, elle se hâtait,
faisait envelopper par les bonnes les vêtements choisis; car sa
maîtresse de piano venait d'arriver, et elle poussait la mère et les
enfants vers la porte.

--Nous sommes bien à court, bégaya la Maheude, si nous avions une
pièce de cent sous seulement...

La phrase s'étrangla, car les Maheu étaient fiers et ne mendiaient
point.  Cécile, inquiète, regarda son père; mais celui-ci refusa
nettement, d'un air de devoir.

--Non, ce n'est pas dans nos habitudes.  Nous ne pouvons pas.

Alors, la jeune fille, émue de la figure bouleversée de la mère,
voulut combler les enfants.  Ils regardaient toujours fixement la
brioche, elle en coupa deux parts, qu'elle leur distribua.

--Tenez! c'est pour vous.

Puis, elle les reprit, demanda un vieux journal.

--Attendez, vous partagerez avec vos frères et vos soeurs.

Et, sous les regards attendris de ses parents, elle acheva de les
pousser dehors.  Les pauvres mioches, qui n'avaient pas de pain, s'en
allèrent, en tenant cette brioche respectueusement, dans leurs
menottes gourdes de froid.

La Maheude tirait ses enfants sur le pavé, ne voyait plus ni les
champs déserts, ni la boue noire, ni le grand ciel livide qui
tournait.  Lorsqu'elle retraversa Montsou, elle entra résolument chez
Maigrat et le supplia si fort, qu'elle finit par emporter deux pains,
du café, du beurre, et même sa pièce de cent sous, car l'homme prêtait
aussi à la petite semaine.  Ce n'était pas d'elle qu'il voulait,
c'était de Catherine: elle le comprit, quand il lui recommanda
d'envoyer sa fille chercher les provisions.  On verrait ça.  Catherine
le giflerait, s'il lui soufflait de trop près sous le nez.



III


Onze heures sonnaient à la petite église du coron des
Deux-Cent-Quarante, une chapelle de briques, où l'abbé Joire venait
dire la messe, le dimanche.  A côté, dans l'école, également en
briques, on entendait les voix ânonnantes des enfants, malgré les
fenêtres fermées au froid du dehors.  Les larges voies, divisées en
petits jardins adossés, restaient désertes, entre les quatre grands
corps de maisons uniformes; et ces jardins, ravagés par l'hiver,
étalaient la tristesse de leur terre marneuse, que bossuaient et
salissaient les derniers légumes.  On faisait la soupe, les cheminées
fumaient, une femme apparaissait, de loin en loin le long des façades,
ouvrait une porte, disparaissait.  D'un bout à l'autre, sur le
trottoir pavé, les tuyaux de descente s'égouttaient dans des tonneaux,
bien qu'il ne plût pas, tant le ciel gris était chargé d'humidité.  Et
ce village, bâti d'un coup au milieu du vaste plateau, bordé de ses
routes noires comme d'un liséré de deuil, n'avait d'autre gaieté que
les bandes régulières de ses tuiles rouges, sans cesse lavées par les
averses.

Quand la Maheude rentra, elle fit un détour pour aller acheter des
pommes de terre, chez la femme d'un surveillant, qui en avait encore
de sa récolte.  Derrière un rideau de peupliers malingres, les seuls
arbres de ces terrains plats, se trouvait un groupe de constructions
isolées, des maisons quatre par quatre, entourées de leurs jardins.
Comme la Compagnie réservait aux porions ce nouvel essai, les ouvriers
avaient surnommé ce coin du hameau le coron des Bas-de-Soie; de même
qu'ils appelaient leur propre coron Paie-tes-Dettes, par une ironie
bonne enfant de leur misère.

--Ouf! nous y voilà, dit la Maheude chargée de paquets, en poussant
chez eux Lénore et Henri, boueux, les jambes mortes.

Devant le feu, Estelle hurlait, bercée dans les bras d'Alzire.
Celle-ci, n'ayant plus de sucre, ne sachant comment la faire taire,
s'était décidée à feindre de lui donner le sein.  Ce simulacre,
souvent, réussissait.  Mais, cette fois, elle avait beau écarter sa
robe, lui coller la bouche sur sa poitrine maigre d'infirme de huit
ans, l'enfant s'enrageait de mordre la peau et de n'en rien tirer.

--Passe-la-moi, cria la mère, dès qu'elle se trouva débarrassée.  Elle
ne nous laissera pas dire un mot.

Lorsqu'elle eut sorti de son corsage un sein lourd comme une outre, et
que la braillarde se fut pendue au goulot, brusquement muette, on put
enfin causer.  Du reste, tout allait bien, la petite ménagère avait
entretenu le feu, balayé, rangé la salle.  Et, dans le silence, on
entendait en haut ronfler le grand-père, du même ronflement rythmé,
qui ne s'était pas arrêté un instant.

--En voilà des choses! murmura Alzire, en souriant aux provisions.  Si
tu veux, maman, je ferai la soupe.

La table était encombrée: un paquet de vêtements, deux pains, des
pommes de terre, du beurre, du café, de la chicorée et une demi-livre
de fromage de cochon.

--Oh! la soupe! dit la Maheude d'un air de fatigue, il faudrait aller
cueillir de l'oseille et arracher des poireaux...  Non, j'en ferai
ensuite pour les hommes...  Mets bouillir des pommes de terre, nous
les mangerons avec un peu de beurre...  Et du café, hein? n'oublie pas
le café!

Mais, tout d'un coup, l'idée de la brioche lui revint.  Elle regarda
les mains vides de Lénore et d'Henri, qui se battaient par terre, déjà
reposés et gaillards.  Est-ce que ces gourmands n'avaient pas, en
chemin, mangé sournoisement la brioche! Elle les gifla, pendant
qu'Alzire, qui mettait la marmite au feu, tâchait de l'apaiser.

--Laisse-les, maman.  Si c'est pour moi, tu sais que ça m'est égal, la
brioche.  Ils avaient faim, d'être allés si loin à pied.

Midi sonnèrent, on entendit les galoches des gamins qui sortaient de
l'école.  Les pommes de terre étaient cuites, le café, épaissi d'une
bonne moitié de chicorée, passait dans le filtre, avec un bruit
chantant de grosses gouttes.  Un coin de la table fut débarrassé; mais
la mère seule y mangea, les trois enfants se contentèrent de leurs
genoux; et, tout le temps, le petit garçon, qui était d'une voracité
muette, se tourna sans rien dire vers le fromage de cochon, dont le
papier gras le surexcitait.

La Maheude buvait son café à petits coups, les deux mains autour du
verre pour les réchauffer, lorsque le père Bonnemort descendit.
D'habitude, il se levait plus tard, son déjeuner l'attendait sur le
feu.  Mais, ce jour-là, il se mit à grogner, parce qu'il n'y avait
point de soupe.  Puis, quand sa bru lui eut dit qu'on ne faisait pas
toujours comme on voulait, il mangea ses pommes de terre en silence.
De temps à autre, il se levait, allait cracher dans les cendres, par
propreté; et, tassé ensuite sur sa chaise, il roulait la nourriture au
fond de sa bouche, la tête basse, les yeux éteints.

--Ah! j'ai oublié, maman, dit Alzire, la voisine est venue...

Sa mère l'interrompit.

--Elle m'embête!

C'était une sourde rancune contre la Levaque, qui avait pleuré misère,
la veille, pour ne rien lui prêter; et elle la savait justement à son
aise, en ce moment-là, le logeur Bouteloup ayant avancé sa quinzaine.
Dans le coron, on ne se prêtait guère de ménage à ménage.

--Tiens! tu me fais songer, reprit la Maheude, enveloppe donc un
moulin de café...  Je le reporterai à la Pierronne, à qui je le dois
d'avant-hier.

Et, quand sa fille eut préparé le paquet, elle ajouta qu'elle
rentrerait tout de suite mettre la soupe des hommes sur le feu.  Puis,
elle sortit avec Estelle dans les bras, laissant le vieux Bonnemort
broyer lentement ses pommes de terre, tandis que Lénore et Henri se
battaient pour manger les pelures tombées.

La Maheude, au lieu de faire le tour, coupa tout droit, à travers les
jardins, de peur que la Levaque ne l'appelât.  Justement, son jardin
s'adossait à celui des Pierron; et il y avait, dans le treillage
délabré qui les séparait, un trou par lequel on voisinait.  Le puits
commun était là, desservant quatre ménages.  A côté, derrière un
bouquet de lilas chétifs, se trouvait le carin, une remise basse,
pleine de vieux outils, et où l'on élevait, un à un, les lapins qu'on
mangeait les jours de fête.  Une heure sonna, c'était l'heure du café,
pas une âme ne se montrait aux portes ni aux fenêtres.  Seul, un
ouvrier de la coupe à terre, en attendant la descente, bêchait son
coin de légumes, sans lever la tête.  Mais, comme la Maheude arrivait
en face, à l'autre corps de bâtiment, elle fut surprise de voir
paraître, devant l'église, un monsieur et deux dames.  Elle s'arrêta
une seconde, elle les reconnut: c'était madame Hennebeau, qui faisait
visiter le coron à ses invités, le monsieur décoré et la dame en
manteau de fourrure.

--Oh! pourquoi as-tu pris cette peine? s'écria la Pierronne, lorsque
la Maheude lui eut rendu son café.  Ça ne pressait pas.

Elle avait vingt-huit ans, elle passait pour la jolie femme du coron,
brune, le front bas, les yeux grands, la bouche étroite; et coquette
avec ça, d'une propreté de chatte, la gorge restée belle, car elle
n'avait pas eu d'enfant.  Sa mère, la Brûlé, veuve d'un haveur mort à
la mine, après avoir envoyé sa fille travailler dans une fabrique, en
jurant qu'elle n'épouserait jamais un charbonnier, ne décolérait plus,
depuis que celle-ci s'était mariée sur le tard avec Pierron, un veuf
encore, qui avait une gamine de huit ans.  Cependant, le ménage vivait
très heureux, au milieu des bavardages, des histoires qui couraient
sur les complaisances du mari et sur les amants de la femme: pas une
dette, deux fois de la viande par semaine, une maison si nettement
tenue, qu'on se serait miré dans les casseroles.  Pour surcroît de
chance, grâce à des protections, la Compagnie l'avait autorisée à
vendre des bonbons et des biscuits, dont elle étalait les bocaux sur
deux planches, derrière les vitres de la fenêtre.  C'étaient six ou
sept sous de gain par jour, quelquefois douze le dimanche.  Et, dans
ce bonheur, il n'y avait que la mère Brûlé qui hurlât avec son
enragement de vieille révolutionnaire, ayant à venger la mort de son
homme contre les patrons, et que la petite Lydie qui empochât en
gifles trop fréquentes les vivacités de la famille.

--Comme elle est grosse déjà! reprit la Pierronne, en faisant des
risettes à Estelle.

--Ah! le mal que ça donne, ne m'en parle pas! dit la Maheude.  Tu es
heureuse de n'en pas avoir.  Au moins, tu peux tenir propre.

Bien que, chez elle, tout fût en ordre, et qu'elle lavât chaque
samedi, elle jetait un coup d'oeil de ménagère jalouse sur cette salle
si claire, où il y avait même de la coquetterie, des vases dorés sur
le buffet, une glace, trois gravures encadrées.

Cependant, la Pierronne était en train de boire seule son café, tout
son monde se trouvant à la fosse.

--Tu vas en prendre un verre avec moi, dit-elle.

--Non, merci, je sors d'avaler le mien.

--Qu'est-ce que ça fait?

En effet, ça ne faisait rien.  Et toutes deux burent lentement.  Entre
les bocaux de biscuits et de bonbons, leurs regards s'étaient arrêtés
sur les maisons d'en face, qui alignaient, aux fenêtres, leurs petits
rideaux, dont le plus ou le moins de blancheur disait les vertus des
ménagères.  Ceux des Levaque étaient très sales, de véritables
torchons, qui semblaient avoir essuyé le cul des marmites.

--S'il est possible de vivre dans une pareille ordure! murmura la
  Pierronne.

Alors, la Maheude partit et ne s'arrêta plus.  Ah! si elle avait eu un
logeur comme ce Bouteloup, c'était elle qui aurait voulu faire marcher
son ménage!  Quand on savait s'y prendre, un logeur devenait une
excellente affaire.  Seulement, il ne fallait pas coucher avec.  Et
puis, le mari buvait, battait sa femme, courait les chanteuses des
cafés-concerts de Montsou.

La Pierronne prit un air profondément dégoûté.  Ces chanteuses, ça
donnait toutes les maladies.  Il y en avait une, à Joiselle, qui avait
empoisonné une fosse.

--Ce qui m'étonne, c'est que tu aies laissé aller ton fils avec leur
  fille.

--Ah! oui, empêche donc ça!...  Leur jardin est contre le nôtre.
L'été, Zacharie était toujours avec Philomène derrière les lilas, et
ils ne se gênaient guère sur le carin, on ne pouvait tirer de l'eau au
puits sans les surprendre.

C'était la commune histoire des promiscuités du coron, les garçons et
les filles pourrissant ensemble, se jetant à cul, comme ils disaient,
sur la toiture basse et en pente du carin, dès la nuit tombée.  Toutes
les herscheuses faisaient là leur premier enfant, quand elles ne
prenaient pas la peine d'aller le faire à Réquillart ou dans les blés.
Ça ne tirait pas à conséquence, on se mariait ensuite, les mères
seules se fâchaient, lorsque les garçons commençaient trop tôt, car un
garçon qui se mariait ne rapportait plus à la famille.

--A ta place, j'aimerais mieux en finir, reprit la Pierronne sagement.
Ton Zacharie l'a déjà emplie deux fois, et ils iront plus loin se
coller...  De toute façon, l'argent est fichu.

La Maheude, furieuse, étendit les mains.

--Écoute ça: je les maudis, s'ils se collent...  Est-ce que Zacharie
ne nous doit pas du respect? Il nous a coûté, n'est-ce pas? eh bien!
il faut qu'il nous rende, avant de s'embarrasser d'une femme...
Qu'est-ce que nous deviendrions, dis? si nos enfants travaillaient
tout de suite pour les autres? Autant crever alors!

Cependant, elle se calma.

--Je parle en général, on verra plus tard...  Il est joliment fort,
ton café: tu mets ce qu'il faut.

Et, après un quart d'heure d'autres histoires, elle se sauva, criant
que la soupe de ses hommes n'était pas faite.  Dehors, les enfants
retournaient à l'école, quelques femmes se montraient sur les portes,
regardaient madame Hennebeau, qui longeait une des façades, en
expliquant du doigt le coron à ses invités.  Cette visite commençait à
remuer le village.  L'homme de la coupe à terre s'arrêta un moment de
bêcher, deux poules inquiètes s'effarouchèrent dans les jardins.

Comme la Maheude rentrait, elle buta dans la Levaque, qui était sortie
pour sauter au passage sur le docteur Vanderhaghen, un médecin de la
Compagnie, petit homme pressé, écrasé de besogne, qui donnait ses
consultations en courant.

--Monsieur, disait-elle, je ne dors plus, j'ai mal partout...
Faudrait en causer cependant.

Il les tutoyait toutes, il répondit sans s'arrêter:

--Fiche-moi la paix! tu bois trop de café.

--Et mon mari, Monsieur, dit à son tour la Maheude, vous deviez venir
le voir...  Il a toujours ses douleurs aux jambes.

--C'est toi qui l'esquintes, fiche-moi la paix!

Les deux femmes restèrent plantées, regardant fuir le dos du docteur.

--Entre donc, reprit la Levaque, quand elle eut échangé avec sa
voisine un haussement d'épaules désespéré.  Tu sais qu'il y a du
nouveau...  Et tu prendras bien un peu de café.  Il est tout frais.

La Maheude, qui se débattait, fut sans force.  Allons! une goutte tout
de même, pour ne pas la désobliger.  Et elle entra.

La salle était d'une saleté noire, le carreau et les murs tachés de
graisse, le buffet et la table poissés de crasse; et une puanteur de
ménage mal tenu prenait à la gorge.  Près du feu, les deux coudes sur
la table, le nez enfoncé dans son assiette, Bouteloup, jeune encore
pour ses trente-cinq ans, achevait un restant de bouilli, avec sa
carrure épaisse de gros garçon placide; tandis que, debout contre lui,
le petit Achille, le premier-né de Philomène, qui entrait dans ses
trois ans déjà, le regardait de l'air suppliant et muet d'une bête
gourmande.  Le logeur, très tendre sous une grande barbe brune, lui
fourrait de temps à autre un morceau de sa viande au fond de la
bouche.

--Attends que je le sucre, disait la Levaque, en mettant la cassonade
d'avance dans la cafetière.

Elle, plus vieille que lui de six ans, était affreuse, usée, la gorge
sur le ventre et le ventre sur les cuisses, avec un mufle aplati aux
poils grisâtres, toujours dépeignée.  Il l'avait prise naturellement,
sans l'éplucher davantage que sa soupe, où il trouvait des cheveux, et
que son lit, dont les draps servaient trois mois.  Elle entrait dans
la pension, le mari aimait à répéter que les bons comptes font les
bons amis.

--Alors, c'était pour te dire, continua-t-elle, qu'on a vu hier soir
la Pierronne rôder du côté des Bas-de-Soie.  Le monsieur que tu sais
l'attendait derrière Rasseneur, et ils ont filé ensemble le long du
canal...  Hein? c'est du propre, une femme mariée!

--Dame! dit la Maheude, Pierron avant de l'épouser donnait des lapins
au porion, maintenant ça lui coûte moins cher de prêter sa femme.

Bouteloup éclata d'un rire énorme et jeta une mie de pain saucée dans
la bouche d'Achille.  Les deux femmes achevaient de se soulager sur le
compte de la Pierronne, une coquette pas plus belle qu'une autre, mais
toujours occupée à se visiter les trous de la peau, à se laver, à se
mettre de la pommade.  Enfin, ça regardait le mari, s'il aimait ce
pain-là.  Il y avait des hommes si ambitieux qu'ils auraient torché
les chefs, pour les entendre seulement dire merci.  Et elles ne furent
interrompues que par l'arrivée d'une voisine qui rapportait une mioche
de neuf mois, Désirée, la dernière de Philomène: celle-ci, déjeunant
au criblage, s'entendait pour qu'on lui amenât là-bas sa petite, et
elle la faisait téter, assise un instant dans le charbon.

--La mienne, je ne peux pas la quitter une minute, elle gueule tout de
suite, dit la Maheude en regardant Estelle, qui s'était endormie sur
ses bras.

Mais elle ne réussit point à éviter la mise en demeure qu'elle lisait
depuis un moment dans les yeux de la Levaque.

--Dis donc, il faudrait pourtant songer à en finir.

D'abord, les deux mères, sans avoir besoin d'en causer, étaient
tombées d'accord pour ne pas conclure le mariage.  Si la mère de
Zacharie voulait toucher le plus longtemps possible les quinzaines de
son fils, la mère de Philomène s'emportait à l'idée d'abandonner
celles de sa fille.  Rien ne pressait, la seconde avait même préféré
garder le petit, tant qu'il y avait eu un seul enfant; mais, depuis
que celui-ci, grandissant, mangeait du pain, et qu'un autre était
venu, elle se trouvait en perte, elle poussait furieusement au
mariage, en femme qui n'entend pas y mettre du sien.

--Zacharie a tiré au sort, continua-t-elle, plus rien n'arrête...
Voyons, à quand?

--Remettons ça aux beaux jours, répondit la Maheude gênée.  C'est
ennuyeux, ces affaires! Comme s'ils n'auraient pas pu attendre d'être
mariés, pour aller ensemble!...  Parole d'honneur, tiens!
j'étranglerais Catherine, si j'apprenais qu'elle ait fait la bêtise.

La Levaque haussa les épaules.

--Laisse donc, elle y passera comme les autres!

Bouteloup, avec la tranquillité d'un homme qui est chez lui, fouilla
le buffet, cherchant le pain.  Des légumes pour la soupe de Levaque,
des pommes de terre et des poireaux, traînaient sur un coin de la
table, à moitié pelurés, repris et abandonnés dix fois, au milieu des
continuels commérages.  La femme venait cependant de s'y remettre,
lorsqu'elle les lâcha de nouveau, pour se planter devant la fenêtre.

--Qu'est-ce que c'est que ça?...  Tiens! c'est madame Hennebeau avec
des gens.  Les voilà qui entrent chez la Pierronne.

Du coup, toutes deux retombèrent sur la Pierronne.  Oh! ça ne manquait
jamais, dès que la Compagnie faisait visiter le coron à des gens, on
les conduisait droit chez celle-là, parce que c'était propre.  Sans
doute qu'on ne leur racontait pas les histoires avec le maître-porion.
On peut bien être propre, quand on a des amoureux qui gagnent trois
mille francs, logés, chauffés, sans compter les cadeaux.  Si c'était
propre dessus, ce n'était guère propre dessous.  Et, tout le temps que
les visiteurs restèrent en face, elles en dégoisèrent.

--Les voilà qui sortent, dit enfin la Levaque.  Ils font le tour...
Regarde donc, ma chère, je crois qu'ils vont chez toi.

La Maheude fut prise de peur.  Qui sait si Alzire avait donné un coup
d'éponge à la table? Et sa soupe, à elle aussi, qui n'était pas prête!
Elle balbutia un «au revoir», elle se sauva, filant, rentrant, sans un
coup d'oeil de côté.

Mais tout reluisait.  Alzire, très sérieuse, un torchon devant elle,
s'était mise à faire la soupe, en voyant que sa mère ne revenait pas.
Elle avait arraché les derniers poireaux du jardin, cueilli de
l'oseille, et elle nettoyait précisément les légumes, pendant que, sur
le feu, dans un grand chaudron, chauffait l'eau pour le bain des
hommes, quand ils allaient rentrer.  Henri et Lénore étaient sages par
hasard, très occupés à déchirer un vieil almanach.  Le père Bonnemort
fumait silencieusement sa pipe.

Comme la Maheude soufflait, madame Hennebeau frappa.

--Vous permettez, n'est-ce pas? ma brave femme.

Grande, blonde, un peu alourdie dans la maturité superbe de la
quarantaine, elle souriait avec un effort d'affabilité, sans laisser
trop paraître la crainte de tacher sa toilette de soie bronze, drapée
d'une mante de velours noir.

--Entrez, entrez, répétait-elle à ses invités.  Nous ne gênons
personne...  Hein? est-ce propre encore? et cette brave femme a sept
enfants! Tous nos ménages sont comme ça...  Je vous expliquais que la
Compagnie leur loue la maison six francs par mois.  Une grande salle
au rez-de-chaussée, deux chambres en haut, une cave et un jardin.

Le monsieur décoré et la dame en manteau de fourrure, débarqués le
matin du train de Paris, ouvraient des yeux vagues, avaient sur la
face l'ahurissement de ces choses brusques, qui les dépaysaient.

--Et un jardin, répéta la dame.  Mais on y vivrait, c'est charmant!

--Nous leur donnons du charbon plus qu'ils n'en brûlent, continuait
madame Hennebeau.  Un médecin les visite deux fois par semaine; et,
quand ils sont vieux, ils reçoivent des pensions, bien qu'on ne fasse
aucune retenue sur les salaires.

--Une Thébaïde! un vrai pays de Cocagne! murmura le monsieur, ravi.

La Maheude s'était précipitée pour offrir des chaises.  Ces dames
refusèrent.  Déjà madame Hennebeau se lassait, heureuse un instant de
se distraire à ce rôle de montreur de bêtes, dans l'ennui de son exil,
mais tout de suite répugnée par l'odeur fade de misère, malgré la
propreté choisie des maisons où elle se risquait.  Du reste, elle ne
répétait que des bouts de phrase entendus, sans jamais s'inquiéter
davantage de ce peuple d'ouvriers besognant et souffrant près d'elle.

--Les beaux enfants! murmura la dame, qui les trouvait affreux, avec
leurs têtes trop grosses, embroussaillées de cheveux couleur de
paille.

Et la Maheude dut dire leur âge, on lui adressa aussi des questions
sur Estelle, par politesse.  Respectueusement, le père Bonnemort avait
retiré sa pipe de la bouche; mais il n'en restait pas moins un sujet
d'inquiétude, si ravagé par ses quarante années de fond, les jambes
raides, la carcasse démolie, la face terreuse; et, comme un violent
accès de toux le prenait, il préféra sortir pour cracher dehors, dans
l'idée que son crachat noir allait gêner le monde.

Alzire eut tout le succès.  Quelle jolie petite ménagère, avec son
torchon!  On complimenta la mère d'avoir une petite fille déjà si
entendue pour son âge.  Et personne ne parlait de la bosse, des
regards d'une compassion pleine de malaise revenaient toujours vers le
pauvre être infirme.

--Maintenant, conclut madame Hennebeau, si l'on vous interroge sur nos
corons, à Paris, vous pourrez répondre...  Jamais plus de bruit que
ça, moeurs patriarcales, tous heureux et bien portants comme vous
voyez, un endroit où vous devriez venir vous refaire un peu, à cause
du bon air et de la tranquillité.

--C'est merveilleux, merveilleux! cria le monsieur, dans un élan final
d'enthousiasme.

Ils sortirent de l'air enchanté dont on sort d'une baraque de
phénomènes, et la Maheude qui les accompagnait, demeura sur le seuil,
pendant qu'ils repartaient doucement, en causant très haut.  Les rues
s'étaient peuplées, ils devaient traverser des groupes de femmes,
attirées par le bruit de leur visite, qu'elles colportaient de maison
en maison.

Justement, devant sa porte, la Levaque avait arrêté la Pierronne,
accourue en curieuse.  Toutes deux affectaient une surprise mauvaise.
Eh bien! quoi donc, ces gens voulaient y coucher, chez les Maheu? Ce
n'était pourtant pas si drôle.

--Toujours sans le sou, avec ce qu'ils gagnent! Dame! quand on a des
  vices!

--Je viens d'apprendre qu'elle est allée ce matin mendier chez les
bourgeois de la Piolaine, et Maigrat qui leur avait refusé du pain,
lui en a donné...  On sait comment il se paie, Maigrat.

--Sur elle, oh! non! faudrait du courage...  C'est sur Catherine qu'il
en prend.

--Ah! écoute donc, est-ce qu'elle n'a pas eu le toupet tout à l'heure
de me dire qu'elle étranglerait Catherine, si elle y passait!...
Comme si le grand Chaval, il y a beau temps, ne l'avait pas mise à cul
sur le carin!

--Chut!...  Voici le monde.

Alors, la Levaque et la Pierronne, l'air paisible, sans curiosité
impolie, s'étaient contentées de guetter sortir les visiteurs, du coin
de l'oeil.  Puis, elles avaient appelé vivement d'un signe la Maheude,
qui promenait encore Estelle sur ses bras.  Et toutes trois,
immobiles, regardaient s'éloigner les dos bien vêtus de madame
Hennebeau et de ses invités.  Lorsque ceux-ci furent à une trentaine
de pas, les commérages reprirent, avec un redoublement de violence.

--Elles en ont pour de l'argent sur la peau, ça vaut plus cher
qu'elles, peut-être!

--Ah! sûr!...  Je ne connais pas l'autre, mais celle d'ici, je n'en
donnerais pas quatre sous, si grosse qu'elle soit.  On raconte des
histoires...

--Hein? quelles histoires?

--Elle aurait des hommes donc!...  D'abord, l'ingénieur...

--Ce petiot maigre!...  Oh! il est trop menu, elle le perdrait dans
les draps.

--Qu'est-ce que ça fiche, si ça l'amuse?...  Moi, je n'ai pas
confiance, quand je vois une dame qui prend des mines dégoûtées et qui
n'a jamais l'air de se plaire où elle est...  Regarde donc comme elle
tourne son derrière, avec l'air de nous mépriser toutes.  Est-ce que
c'est propre?

Les promeneurs s'en allaient du même pas ralenti, causant toujours,
lorsqu'une calèche vint s'arrêter sur la route, devant l'église.  Un
monsieur d'environ quarante-huit ans en descendit, serré dans une
redingote noire, très brun de peau, le visage autoritaire et correct.

--Le mari! murmura la Levaque, baissant la voix comme s'il avait pu
l'entendre, saisie de la crainte hiérarchique que le directeur
inspirait à ses dix mille ouvriers.  C'est pourtant vrai qu'il a une
tête de cocu, cet homme!

Maintenant, le coron entier était dehors.  La curiosité des femmes
montait, les groupes se rapprochaient, se fondaient en une foule;
tandis que des bandes de marmaille mal mouchée traînaient sur les
trottoirs, bouche béante.  On vit un instant la tête pâle de
l'instituteur qui se haussait, lui aussi, derrière la haie de l'école.
Au milieu des jardins, l'homme en train de bêcher restait le pied sur
sa bêche, les yeux arrondis.  Et le murmure des commérages s'enflait
peu à peu avec un bruit de crécelles, pareil à un coup de vent dans
des feuilles sèches.

C'était surtout devant la porte de la Levaque que le rassemblement
avait grossi.  Deux femmes s'étaient avancées, puis dix, puis vingt.
Prudemment, la Pierronne se taisait, à présent qu'il y avait trop
d'oreilles.  La Maheude, une des plus raisonnables, se contentait
aussi de regarder; et, pour calmer Estelle réveillée et hurlant, elle
avait tranquillement sorti au grand jour sa mamelle de bonne bête
nourricière, qui pendait, roulante, comme allongée par la source
continue de son lait.  Quand M. Hennebeau eut fait asseoir les dames
au fond de la voiture, qui fila du côté de Marchiennes, il y eut une
explosion dernière de voix bavardes, toutes les femmes gesticulaient,
se parlaient dans le visage, au milieu d'un tumulte de fourmilière en
révolution.

Mais trois heures sonnèrent.  Les ouvriers de la coupe à terre étaient
partis, Bouteloup et les autres.  Brusquement, au détour de l'église,
parurent les premiers charbonniers qui revenaient de la fosse, le
visage noir, les vêtements trempés, croisant les bras et gonflant le
dos.  Alors, il se produisit une débandade parmi les femmes, toutes
couraient, toutes rentraient chez elles, dans un effarement de
ménagères que trop de café et trop de cancans avaient mises en faute.
Et l'on n'entendait plus que ce cri inquiet, gros de querelles:

--Ah! mon Dieu! et ma soupe! et ma soupe qui n'est pas prête!



IV


Lorsque Maheu rentra, après avoir laissé Étienne chez Rasseneur, il
trouva Catherine, Zacharie et Jeanlin attablés, qui achevaient leur
soupe.  Au retour de la fosse, on avait si faim, qu'on mangeait dans
ses vêtements humides, avant même de se débarbouiller; et personne ne
s'attendait, la table restait mise du matin au soir, toujours il y en
avait un là, avalant sa portion, au hasard des exigences du travail.

Dès la porte, Maheu aperçut les provisions.  Il ne dit rien, mais son
visage inquiet s'éclaira.  Toute la matinée, le vide du buffet, la
maison sans café et sans beurre, l'avait tracassé, lui était revenue
en élancements douloureux, pendant qu'il tapait à la veine, suffoqué
au fond de la taille.  Comment la femme aurait-elle fait? et
qu'allait-on devenir, si elle était rentrée les mains vides? Puis,
voilà qu'il y avait de tout.  Elle lui conterait ça plus tard.  Il
riait d'aise.

Déjà Catherine et Jeanlin s'étaient levés, prenant leur café debout;
tandis que Zacharie, mal rempli par sa soupe, se coupait une large
tartine de pain, qu'il couvrait de beurre.  Il voyait bien le fromage
de cochon sur une assiette; mais il n'y touchait pas, la viande était
pour le père, quand il n'y en avait que pour un.  Tous venaient de
faire descendre leur soupe d'une grande lampée d'eau fraîche, la bonne
boisson claire des fins de quinzaine.

--Je n'ai pas de bière, dit la Maheude, lorsque le père se fut attablé
à son tour.  J'ai voulu garder un peu d'argent...  Mais, si tu en
désires, la petite peut courir en prendre une pinte.

Il la regardait, épanoui.  Comment? elle avait aussi de l'argent!

--Non, non, dit-il.  J'ai bu une chope, ça va bien.

Et Maheu se mit à engloutir, par lentes cuillerées, la pâtée de pain,
de pommes de terre, de poireaux et d'oseille, enfaîtée dans la jatte
qui lui servait d'assiette.  La Maheude, sans lâcher Estelle, aidait
Alzire à ce qu'il ne manquât de rien, poussait près de lui le beurre
et la charcuterie, remettait au feu son café pour qu'il fût bien
chaud.

Cependant, à côté du feu, le lavage commençait, dans une moitié de
tonneau, transformée en baquet.  Catherine, qui passait la première,
l'avait empli d'eau tiède; et elle se déshabillait tranquillement,
ôtait son béguin, sa veste, sa culotte, jusqu'à sa chemise, habituée à
cela depuis l'âge de huit ans, ayant grandi sans y voir du mal.  Elle
se tourna seulement, le ventre au feu, puis se frotta vigoureusement
avec du savon noir.  Personne ne la regardait, Lénore et Henri
eux-mêmes n'avaient plus la curiosité de voir comment elle était
faite.  Quand elle fut propre, elle monta toute nue l'escalier,
laissant sa chemise mouillée et ses autres vêtements, en tas, sur le
carreau.  Mais une querelle éclatait entre les deux frères: Jeanlin
s'était hâté de sauter dans le baquet, sous le prétexte que Zacharie
mangeait encore; et celui-ci le bousculait, réclamait son tour, criait
que s'il était assez gentil pour permettre à Catherine de se tremper
d'abord, il ne voulait pas avoir la rinçure des galopins, d'autant
plus que, lorsque celui-ci avait passé dans l'eau, on pouvait en
remplir les encriers de l'école.  Ils finirent par se laver ensemble,
tournés également vers le feu, et ils s'entraidèrent même, ils se
frottèrent le dos.  Puis, comme leur soeur, ils disparurent dans
l'escalier, tout nus.

--En font-ils un gâchis! murmurait la Maheude, en prenant par terre
les vêtements pour les mettre sécher.  Alzire, éponge un peu, hein!

Mais un tapage, de l'autre côté du mur, lui coupa la parole.
C'étaient des jurons d'homme, des pleurs de femme, tout un piétinement
de bataille, avec des coups sourds qui sonnaient comme des heurts de
courge vide.

--La Levaque reçoit sa danse, constata paisiblement Maheu, en train de
racler le fond de sa jatte avec la cuiller.  C'est drôle, Bouteloup
prétendait que la soupe était prête.

--Ah! oui, prête! dit la Maheude, j'ai vu les légumes sur la table,
pas même épluchés.

Les cris redoublaient, il y eut une poussée terrible qui ébranla le
mur, puis un grand silence tomba.  Alors, le mineur, en avalant une
dernière cuillerée, conclut d'un air de calme justice:

--Si la soupe n'est pas prête, ça se comprend.

Et, après avoir bu un plein verre d'eau, il attaqua le fromage de
cochon.  Il en coupait des morceaux carrés, qu'il piquait de la pointe
de son couteau et qu'il mangeait sur son pain, sans fourchette.  On ne
parlait pas, quand le père mangeait.  Lui-même avait la faim
silencieuse, il ne reconnaissait point la charcuterie habituelle de
Maigrat, ça devait venir d'ailleurs; pourtant, il n'adressait aucune
question à sa femme.  Il demanda seulement si le vieux dormait
toujours, là-haut.  Non, le grand-père était déjà sorti, pour son tour
de promenade accoutumé.  Et le silence recommença.

Mais l'odeur de la viande avait fait lever les têtes de Lénore et
d'Henri, qui s'amusaient par terre à dessiner des ruisseaux avec l'eau
répandue.  Tous deux vinrent se planter près du père, le petit en
avant.  Leurs yeux suivaient chaque morceau, le regardaient pleins
d'espoir partir de l'assiette, et le voyaient d'un air consterné
s'engouffrer dans la bouche.  A la longue, le père remarqua le désir
gourmand qui les pâlissait et leur mouillait les lèvres.

--Est-ce que les enfants en ont eu? demanda-t-il.

Et, comme sa femme hésitait:

--Tu sais, je n'aime pas ces injustices.  Ça m'ôte l'appétit, quand
ils sont là, autour de moi, à mendier un morceau.

--Mais oui, ils en ont eu! s'écria-t-elle, en colère.  Ah bien! si tu
les écoutes, tu peux leur donner ta part et celle des autres, ils
s'empliront jusqu'à crever...  N'est-ce pas, Alzire, que nous avons
tous mangé du fromage?

--Bien sûr, maman, répondit la petite bossue, qui, dans ces
circonstances-là, mentait avec un aplomb de grande personne.

Lénore et Henri restaient immobiles de saisissement, révoltés d'une
pareille menterie, eux qu'on fouettait, s'ils ne disaient pas la
vérité.  Leurs petits coeurs se gonflaient, et ils avaient une grosse
envie de protester, de dire qu'ils n'étaient pas là, eux, lorsque les
autres en avaient mangé.

--Allez-vous-en donc! répétait la mère, en les chassant à l'autre bout
de la salle.  Vous devriez rougir d'être toujours dans l'assiette de
votre père.  Et, s'il était le seul à en avoir, est-ce qu'il ne
travaille pas, lui?  tandis que vous autres, tas de vauriens, vous ne
savez encore que dépenser.  Ah! oui, et plus que vous n'êtes gros!

Maheu les rappela.  Il assit Lénore sur sa cuisse gauche, Henri sur sa
cuisse droite; puis, il acheva le fromage de cochon, en faisant la
dînette avec eux.  Chacun sa part, il leur coupait des petits
morceaux.  Les enfants, ravis, dévoraient.

Quand il eut fini, il dit à sa femme:

--Non, ne me sers pas mon café.  Je vais me laver d'abord...  Et
donne-moi un coup de main pour jeter cette eau sale.

Ils empoignèrent les anses du baquet, et ils le vidaient dans le
ruisseau, devant la porte, lorsque Jeanlin descendit, avec des
vêtements secs, une culotte et une blouse de laine trop grandes,
lasses de déteindre sur le dos de son frère.  En le voyant filer
sournoisement par la porte ouverte, sa mère l'arrêta.

--Où vas-tu?

--Là.

--Où, là?...  Écoute, tu vas aller cueillir une salade de pissenlits
pour ce soir.  Hein! tu m'entends? si tu ne rapportes pas une salade,
tu auras affaire à moi.

--Bon! bon!

Jeanlin partit, les mains dans les poches, traînant ses sabots,
roulant ses reins maigres d'avorton de dix ans, comme un vieux mineur.
A son tour, Zacharie descendait, plus soigné, le torse pris dans un
tricot de laine noire à raies bleues.  Son père lui cria de ne pas
rentrer tard; et il sortit en hochant la tête, la pipe aux dents, sans
répondre.

De nouveau, le baquet était plein d'eau tiède.  Maheu, lentement,
enlevait déjà sa veste.  Sur un coup d'oeil, Alzire emmena Lénore et
Henri jouer dehors.  Le père n'aimait pas se laver en famille, comme
cela se pratiquait dans beaucoup d'autres maisons du coron.  Du reste,
il ne blâmait personne, il disait simplement que c'était bon pour les
enfants, de barboter ensemble.

--Que fais-tu donc là-haut? cria la Maheude à travers l'escalier.

--Je raccommode ma robe, que j'ai déchirée hier, répondit Catherine.

--C'est bien...  Ne descends pas, ton père se lave.

Alors, Maheu et la Maheude restèrent seuls.  Celle-ci s'était décidée
à poser sur une chaise Estelle, qui, par miracle, se trouvant bien
près du feu, ne hurlait pas et tournait vers ses parents des yeux
vagues de petit être sans pensée.  Lui, tout nu, accroupi devant le
baquet, y avait d'abord plongé sa tête, frottée de ce savon noir dont
l'usage séculaire décolore et jaunit les cheveux de la race.  Ensuite,
il entra dans l'eau, s'enduisit la poitrine, le ventre, les bras, les
cuisses, se les racla énergiquement des deux poings.  Debout, sa femme
le regardait.

--Dis donc, commença-t-elle, j'ai vu ton oeil, quand tu es arrivé...
Tu te tourmentais, hein? ça t'a déridé, ces provisions...  Imagine-toi
que les bourgeois de la Piolaine ne m'ont pas fichu un sou.  Oh! ils
sont aimables, ils ont habillé les petits, et j'avais honte de les
supplier, car ça me reste en travers, quand je demande.

Elle s'interrompit un instant, pour caler Estelle sur la chaise,
crainte d'une culbute.  Le père continuait à s'user la peau, sans
hâter d'une question cette histoire qui l'intéressait, attendant
patiemment de comprendre.

--Faut te dire que Maigrat m'avait refusé, oh! raide! comme on flanque
un chien dehors...  Tu vois si j'étais à la noce! Ça tient chaud, des
vêtements de laine, mais ça ne vous met rien dans le ventre, pas vrai?

Il leva la tête, toujours muet.  Rien à la Piolaine, rien chez
Maigrat: alors, quoi? Mais, comme à l'ordinaire, elle venait de
retrousser ses manches, pour lui laver le dos et les parties qu'il lui
était mal commode d'atteindre.  D'ailleurs, il aimait qu'elle le
savonnât, qu'elle le frottât partout, à se casser les poignets.  Elle
prit du savon, elle lui laboura les épaules, tandis qu'il se
raidissait, afin de tenir le coup.

--Donc, je suis retournée chez Maigrat, je lui en ai dit, ah! je lui
en ai dit...  Et qu'il ne fallait pas avoir de coeur, et qu'il lui
arriverait du mal, s'il y avait une justice...  Ça l'ennuyait, il
tournait les yeux, il aurait bien voulu filer...

Du dos, elle était descendue aux fesses; et, lancée, elle poussait
ailleurs, dans les plis, ne laissant pas une place du corps sans y
passer, le faisant reluire comme ses trois casseroles, les samedis de
grand nettoyage.  Seulement, elle suait à ce terrible va-et-vient des
bras, toute secouée elle-même, si essoufflée, que ses paroles
s'étranglaient.

--Enfin, il m'a appelée vieux crampon...  Nous aurons du pain jusqu'à
samedi, et le plus beau, c'est qu'il m'a prêté cent sous...  J'ai
encore pris chez lui le beurre, le café, la chicorée, j'allais même
prendre la charcuterie et les pommes de terre, quand j'ai vu qu'il
grognait...  Sept sous de fromage de cochon, dix-huit sous de pommes
de terre, il me reste trois francs soixante-quinze pour un ragoût et
un pot-au-feu...  Hein? je crois que je n'ai pas perdu ma matinée.

Maintenant, elle l'essuyait, le tamponnait avec un torchon, aux
endroits où ça ne voulait pas sécher.  Lui, heureux, sans songer au
lendemain de la dette, éclatait d'un gros rire et l'empoignait à
pleins bras.

--Laisse donc, bête! tu es trempé, tu me mouilles...  Seulement, je
crains que Maigrat n'ait des idées...

Elle allait parler de Catherine, elle s'arrêta.  A quoi bon inquiéter
le père? Ça ferait des histoires à n'en plus finir.

--Quelles idées? demanda-t-il.

--Des idées de nous voler, donc! Faudra que Catherine épluche joliment
la note.

Il l'empoigna de nouveau, et cette fois ne la lâcha plus.  Toujours le
bain finissait ainsi, elle le ragaillardissait à le frotter si fort,
puis à lui passer partout des linges, qui lui chatouillaient les poils
des bras et de la poitrine.  D'ailleurs, c'était également chez les
camarades du coron l'heure des bêtises, où l'on plantait plus
d'enfants qu'on n'en voulait.  La nuit, on avait sur le dos la
famille.  Il la poussait vers la table, goguenardant en brave homme
qui jouit du seul bon moment de la journée, appelant ça prendre son
dessert, et un dessert qui ne coûtait rien.  Elle, avec sa taille et
sa gorge roulantes, se débattait un peu, pour rire.

--Es-tu bête, mon Dieu! es-tu bête!...  Et Estelle qui nous regarde!
attends que je lui tourne la tête.

--Ah! ouiche! à trois mois, est-ce que ça comprend?

Lorsqu'il se fut relevé, Maheu passa simplement une culotte sèche.
Son plaisir, quand il était propre et qu'il avait rigolé avec sa
femme, était de rester un moment le torse nu.  Sur sa peau blanche,
d'une blancheur de fille anémique, les éraflures, les entailles du
charbon, laissaient des tatouages, des «greffes», comme disent les
mineurs; et il s'en montrait fier, il étalait ses gros bras, sa
poitrine large, d'un luisant de marbre veiné de bleu.  En été, tous
les mineurs se mettaient ainsi sur les portes.  Il y alla même un
instant, malgré le temps humide, cria un mot salé à un camarade, le
poitrail également nu, au-delà des jardins.  D'autres parurent.  Et
les enfants, qui traînaient sur les trottoirs, levaient la tête,
riaient eux aussi à la joie de toute cette chair lasse de
travailleurs, mise au grand air.

En buvant son café, sans passer encore une chemise, Maheu conta à sa
femme la colère de l'ingénieur, pour le boisage.  Il était calmé,
détendu, et il écouta avec un hochement d'approbation les sages
conseils de la Maheude, qui montrait un grand bon sens dans ces
affaires-là.  Toujours elle lui répétait qu'on ne gagnait rien à se
buter contre la Compagnie.  Elle lui parla ensuite de la visite de
madame Hennebeau.  Sans le dire, tous deux en étaient fiers.

--Est-ce qu'on peut descendre? demanda Catherine du haut de
  l'escalier.

--Oui, oui, ton père se sèche.

La jeune fille avait sa robe des dimanches, une vieille robe de
popeline gros bleu, pâlie et usée déjà dans les plis.  Elle était
coiffée d'un bonnet de tulle noire, tout simple.

--Tiens! tu t'es habillée...  Où vas-tu donc?

--Je vais à Montsou acheter un ruban pour mon bonnet...  J'ai retiré
le vieux, il était trop sale.

--Tu as donc de l'argent, toi?

--Non, c'est Mouquette qui a promis de me prêter dix sous.

La mère la laissa partir.  Mais, à la porte, elle la rappela.

--Écoute, ne va pas l'acheter chez Maigrat, ton ruban...  il te
volerait et il croirait que nous roulons sur l'or.

Le père, qui s'était accroupi devant le feu, pour sécher plus vite sa
nuque et ses aisselles, se contenta d'ajouter:

--Tâche de ne pas traîner la nuit sur les routes.

Maheu, l'après-midi, travailla dans son jardin.  Déjà il y avait semé
des pommes de terre, des haricots, des pois; et il tenait en jauge,
depuis la veille, du plant de choux et de laitue, qu'il se mit à
repiquer.  Ce coin de jardin les fournissait de légumes, sauf de
pommes de terre, dont ils n'avaient jamais assez.  Du reste, lui
s'entendait très bien à la culture et obtenait même des artichauts, ce
qui était traité de pose par les voisins.  Comme il préparait sa
planche, Levaque justement vint fumer une pipe dans son carré à lui,
en regardant des romaines que Bouteloup avait plantées le matin; car,
sans le courage du logeur à bêcher, il n'aurait guère poussé là que
des orties.  Et la conversation s'engagea par-dessus le treillage.
Levaque, délassé et excité d'avoir tapé sur sa femme, tâcha vainement
d'entraîner Maheu chez Rasseneur.  Voyons, est-ce qu'une chope
l'effrayait?  On ferait une partie de quilles, on flânerait un instant
avec les camarades, puis on rentrerait dîner.  C'était la vie, après
la sortie de la fosse.  Sans doute il n'y avait pas de mal à cela,
mais Maheu s'entêtait: s'il ne repiquait pas ses laitues, elles
seraient fanées le lendemain.  Au fond, il refusait par sagesse, ne
voulant point demander un liard à sa femme sur le reste des cent sous.

Cinq heures sonnaient, lorsque la Pierronne vint savoir si c'était
avec Jeanlin que sa Lydie avait filé.  Levaque répondit que ça devait
être quelque chose comme ça, car Bébert, lui aussi, avait disparu; et
ces galopins gourgandinaient toujours ensemble.  Quand Maheu les eut
tranquillisés, en parlant de la salade de pissenlits, lui et le
camarade se mirent à attaquer la jeune femme, avec une crudité de bons
diables.  Elle s'en fâchait, mais ne s'en allait pas, chatouillée au
fond par les gros mots, qui la faisaient crier, les mains au ventre.
Il arriva à son secours une femme maigre, dont la colère bégayante
ressemblait à un gloussement de poule.  D'autres, au loin, sur les
portes, s'effarouchaient de confiance.  Maintenant, l'école était
fermée, toute la marmaille traînait, c'était un grouillement de petits
êtres piaulant, se roulant, se battant; tandis que les pères, qui
n'étaient pas à l'estaminet, restaient par groupes de trois ou quatre,
accroupis sur leurs talons comme au fond de la mine, fumant des pipes
avec des paroles rares, à l'abri d'un mur.  La Pierronne partit
furieuse, lorsque Levaque voulut tâter si elle avait la cuisse ferme;
et il se décida lui-même à se rendre seul chez Rasseneur, pendant que
Maheu plantait toujours.

Le jour baissa brusquement, la Maheude alluma la lampe, irritée de ce
que ni la fille ni les garçons ne rentraient.  Elle l'aurait parié:
jamais on ne parvenait à faire ensemble l'unique repas où l'on aurait
pu être tous autour de la table.  Puis, c'était la salade de
pissenlits qu'elle attendait.  Qu'est-ce qu'il pouvait cueillir à
cette heure, dans ce noir de four, le bougre d'enfant! Une salade
accompagnerait si bien la ratatouille qu'elle laissait mijoter sur le
feu, des pommes de terre, des poireaux, de l'oseille, fricassés avec
de l'oignon frit! La maison entière le sentait, l'oignon frit, cette
bonne odeur qui rancit vite et qui pénètre les briques des corons d'un
empoisonnement tel, qu'on les flaire de loin dans la campagne, à ce
violent fumet de cuisine pauvre.

Maheu, quand il quitta le jardin, à la nuit tombée, s'assoupit tout de
suite sur une chaise, la tête contre la muraille.  Dès qu'il
s'asseyait, le soir, il dormait.  Le coucou sonnait sept heures, Henri
et Lénore venaient de casser une assiette en s'obstinant à aider
Alzire, qui mettait le couvert, lorsque le père Bonnemort rentra le
premier, pressé de dîner et de retourner à la fosse.  Alors, la
Maheude réveilla Maheu.

--Mangeons, tant pis!...  Ils sont assez grands pour retrouver la
maison.  L'embêtant, c'est la salade!



V


Chez Rasseneur, après avoir mangé une soupe, Étienne, remonté dans
l'étroite chambre qu'il allait occuper sous le toit, en face du
Voreux, était tombé sur son lit, tout vêtu, assommé de fatigue.  En
deux jours, il n'avait pas dormi quatre heures.  Quand il s'éveilla,
au crépuscule, il resta étourdi un instant, sans reconnaître le lieu
où il se trouvait; et il éprouvait un tel malaise, une telle pesanteur
de tête, qu'il se mit péniblement debout, avec l'idée de prendre
l'air, avant de dîner et de se coucher pour la nuit.

Dehors, le temps était de plus en plus doux, le ciel de suie se
cuivrait, chargé d'une de ces longues pluies du Nord, dont on sentait
l'approche dans la tiédeur humide de l'air.  La nuit venait par
grandes fumées, noyant les lointains perdus de la plaine.  Sur cette
mer immense de terres rougeâtres, le ciel bas semblait se fondre en
noire poussière, sans un souffle de vent à cette heure, qui
animât les ténèbres.  C'était d'une tristesse blafarde et morte
d'ensevelissement.

Étienne marcha devant lui, au hasard, n'ayant d'autre but que de
secouer sa fièvre.  Lorsqu'il passa devant le Voreux, assombri déjà au
fond de son trou, et dont pas une lanterne ne luisait encore, il
s'arrêta un moment, pour voir la sortie des ouvriers à la journée.
Sans doute six heures sonnaient, des moulineurs, des chargeurs à
l'accrochage, des palefreniers s'en allaient par bandes, mêlés aux
filles du criblage, vagues et rieuses dans l'ombre.

D'abord, ce furent la Brûlé et son gendre Pierron.  Elle le
querellait, parce qu'il ne l'avait pas soutenue, dans une contestation
avec un surveillant, pour son compte de pierres.

--Oh! sacrée chiffe, va! s'il est permis d'être un homme et de
s'aplatir comme ça devant un de ces salops qui nous mangent!

Pierron la suivait paisiblement, sans répondre.  Il finit par dire:

--Fallait peut-être sauter sur le chef.  Merci! pour avoir des ennuis!

--Tends le derrière, alors! cria-t-elle.  Ah! nom de Dieu! si ma fille
m'avait écoutée!...  Ça ne suffit donc pas qu'ils m'aient tué le père,
tu voudrais peut-être que je dise merci.  Non, vois-tu, j'aurai leur
peau!

Les voix se perdirent, Étienne la regarda disparaître, avec son nez
d'aigle, ses cheveux blancs envolés, ses longs bras maigres qui
gesticulaient furieusement.  Mais, derrière lui, la conversation de
deux jeunes gens lui fit prêter l'oreille.  Il avait reconnu Zacharie,
qui attendait là, et que son ami Mouquet venait d'aborder.

--Arrives-tu? demanda celui-ci.  Nous mangeons une tartine, puis nous
filons au Volcan.

--Tout à l'heure, j'ai affaire.

--Quoi donc?

Le moulineur se tourna et aperçut Philomène qui sortait du criblage.
Il crut comprendre.

--Ah! bon, c'est ça...  Alors, je pars devant.

--Oui, je te rattraperai.

Mouquet, en s'en allant, se rencontra avec son père, le vieux Mouque,
qui sortait aussi du Voreux; et les deux hommes se dirent simplement
bonsoir, le fils prit la grande route, tandis que le père filait le
long du canal.

Déjà, Zacharie poussait Philomène dans ce même chemin écarté, malgré
sa résistance.  Elle était pressée, une autre fois; et ils se
disputaient tous deux, en vieux ménage.  Ça n'avait rien de drôle, de
ne se voir que dehors, surtout l'hiver, lorsque la terre est mouillée
et qu'on n'a pas les blés pour se coucher dedans.

--Mais non, ce n'est pas ça, murmura-t-il impatienté.  J'ai à te dire
une chose.

Il la tenait à la taille, il l'emmenait doucement.  Puis, lorsqu'ils
furent dans l'ombre du terri, il voulut savoir si elle avait de
l'argent.

--Pour quoi faire? demanda-t-elle.

Lui, alors, s'embrouilla, parla d'une dette de deux francs qui allait
désespérer sa famille.

--Tais-toi donc!...  J'ai vu Mouquet, tu vas encore au Volcan, où il y
a ces sales femmes de chanteuses.

Il se défendit, tapa sur sa poitrine, donna sa parole d'honneur.
Puis, comme elle haussait les épaules, il dit brusquement:

--Viens avec nous, si ça t'amuse...  Tu vois que tu ne me déranges
pas.  Pour ce que j'en veux faire, des chanteuses!...  Viens-tu?

--Et le petit? répondit-elle.  Est-ce qu'on peut remuer, avec un
enfant qui crie toujours?...  Laisse-moi rentrer, je parie qu'ils ne
s'entendent plus, à la maison.

Mais il la retint, il la supplia.  Voyons, c'était pour ne pas avoir
l'air bête devant Mouquet, auquel il avait promis.  Un homme ne
pouvait pas, tous les soirs, se coucher comme les poules.  Vaincue,
elle avait retroussé une basque de son caraco, elle coupait de l'ongle
le fil et tirait des pièces de dix sous d'un coin de la bordure.  De
crainte d'être volée par sa mère, elle cachait là le gain des heures
qu'elle faisait en plus, à la fosse.

--J'en ai cinq, tu vois, dit-elle.  Je veux bien t'en donner trois...
Seulement, il faut me jurer que tu vas décider ta mère à nous marier.
En voilà assez, de cette vie en l'air! Avec ça, maman me reproche
toutes les bouchées que je mange...  Jure, jure d'abord.

Elle parlait de sa voix molle de grande fille maladive, sans passion,
simplement lasse de son existence.  Lui, jura, cria que c'était une
chose promise, sacrée; puis, lorsqu'il tint les trois pièces, il la
baisa, la chatouilla, la fit rire, et il aurait poussé les choses
jusqu'au bout, dans ce coin du terri qui était la chambre d'hiver de
leur vieux ménage, si elle n'avait répété que non, que ça ne lui
causerait aucun plaisir.  Elle retourna au coron toute seule, pendant
qu'il coupait à travers champs, pour rejoindre son camarade.

Étienne, machinalement, les avait suivis de loin, sans comprendre,
croyant à un simple rendez-vous.  Les filles étaient précoces, aux
fosses; et il se rappelait les ouvrières de Lille, qu'il attendait
derrière les fabriques, ces bandes de filles gâtées dès quatorze ans,
dans les abandons de la misère.  Mais une autre rencontre le surprit
davantage.  Il s'arrêta.

C'était, en bas du terri, dans un creux où de grosses pierres avaient
glissé, le petit Jeanlin qui rabrouait violemment Lydie et Bébert,
assis l'une à sa droite, l'autre à sa gauche.

--Hein? vous dites?...  Je vas ajouter une gifle pour chacun, moi, si
vous réclamez...  Qui est-ce qui a eu l'idée, voyons!

En effet, Jeanlin avait eu une idée.  Après s'être, pendant une heure,
le long du canal, roulé dans les prés en cueillant des pissenlits avec
les deux autres, il venait de songer, devant le tas de salade, qu'on
ne mangerait jamais tout ça chez lui; et, au lieu de rentrer au coron,
il était allé à Montsou, gardant Bébert pour faire le guet, poussant
Lydie à sonner chez les bourgeois, où elle offrait les pissenlits.  Il
disait, expérimenté déjà, que les filles vendaient ce qu'elles
voulaient.  Dans l'ardeur du négoce, le tas entier y avait passé; mais
la gamine avait fait onze sous.  Et, maintenant, les mains nettes,
tous trois partageaient le gain.

--C'est injuste! déclara Bébert.  Faut diviser en trois...  Si tu
gardes sept sous, nous n'en aurons plus que deux chacun.

--De quoi, injuste? répliqua Jeanlin furieux.  J'en ai cueilli
davantage, d'abord!

L'autre d'ordinaire se soumettait, avec une admiration craintive, une
crédulité qui le rendait continuellement victime.  Plus âgé et plus
fort, il se laissait même gifler.  Mais, cette fois, l'idée de tout
cet argent l'excitait à la résistance.

--N'est-ce pas? Lydie, il nous vole...  S'il ne partage pas, nous le
dirons à sa mère.

Du coup, Jeanlin lui mit le poing sous le nez.

--Répète un peu.  C'est moi qui irai dire chez vous que vous avez
vendu la salade à maman...  Et puis, bougre de bête, est-ce que je
puis diviser onze sous en trois? essaie pour voir, toi qui es malin...
Voilà chacun vos deux sous.  Dépêchez-vous de les prendre ou je les
recolle dans ma poche.

Dompté, Bébert accepta les deux sous.  Lydie, tremblante, n'avait rien
dit, car elle éprouvait, devant Jeanlin, une peur et une tendresse de
petite femme battue.  Comme il lui tendait les deux sous, elle avança
la main avec un rire soumis.  Mais il se ravisa brusquement.

--Hein? qu'est-ce que tu vas fiche de tout ça?...  Ta mère te le
chipera bien sûr, si tu ne sais pas le cacher...  Vaut mieux que je te
le garde.  Quand tu auras besoin d'argent, tu m'en demanderas.

Et les neuf sous disparurent.  Pour lui fermer la bouche, il l'avait
empoignée en riant, il se roulait avec elle sur le terri.  C'était sa
petite femme, ils essayaient ensemble, dans les coins noirs, l'amour
qu'ils entendaient et qu'ils voyaient chez eux, derrière les cloisons,
par les fentes des portes.  Ils savaient tout, mais ils ne pouvaient
guère, trop jeunes, tâtonnant, jouant, pendant des heures, à des jeux
de petits chiens vicieux.  Lui appelait ça «faire papa et maman»; et,
quand il l'emmenait, elle galopait, elle se laissait prendre avec le
tremblement délicieux de l'instinct, souvent fâchée, mais cédant
toujours dans l'attente de quelque chose qui ne venait point.

Comme Bébert n'était pas admis à ces parties-là, et qu'il recevait une
bourrade, dès qu'il voulait tâter de Lydie, il restait gêné, travaillé
de colère et de malaise, quand les deux autres s'amusaient, ce dont
ils ne se gênaient nullement en sa présence.  Aussi n'avait-il qu'une
idée, les effrayer, les déranger, en leur criant qu'on les voyait.

--C'est foutu, v'là un homme qui regarde!

Cette fois, il ne mentait pas, c'était Étienne qui se décidait à
continuer son chemin.  Les enfants bondirent, se sauvèrent, et il
passa, tournant le terri, suivant le canal, amusé de la belle peur de
ces polissons.  Sans doute, c'était trop tôt à leur âge; mais quoi?
ils en voyaient tant, ils en entendaient de si raides, qu'il aurait
fallu les attacher, pour les tenir.  Au fond cependant, Étienne
devenait triste.

Cent pas plus loin, il tomba encore sur des couples.  Il arrivait à
Réquillart, et là, autour de la vieille fosse en ruine, toutes les
filles de Montsou rôdaient avec leurs amoureux.  C'était le
rendez-vous commun, le coin écarté et désert, où les herscheuses
venaient faire leur premier enfant, quand elles n'osaient se risquer
sur le carin.  Les palissades rompues ouvraient à chacun l'ancien
carreau, changé en un terrain vague, obstrué par les débris de deux
hangars qui s'étaient écroulés, et par les carcasses des grands
chevalets restés debout.  Des berlines hors d'usage traînaient,
d'anciens bois à moitié pourris entassaient des meules; tandis qu'une
végétation drue reconquérait ce coin de terre, s'étalait en herbe
épaisse, jaillissait en jeunes arbres déjà forts.  Aussi chaque fille
s'y trouvait-elle chez elle, il y avait des trous perdus pour toutes,
les galants les culbutaient sur les poutres, derrière les bois, dans
les berlines.  On se logeait quand même, coudes à coudes, sans
s'occuper des voisins.  Et il semblait que ce fût, autour de la
machine éteinte, près de ce puits las de dégorger de la houille, une
revanche de la création, le libre amour qui, sous le coup de fouet de
l'instinct, plantait des enfants dans les ventres de ces filles, à
peine femmes.

Pourtant, un gardien habitait là, le vieux Mouque, auquel la Compagnie
abandonnait, presque sous le beffroi détruit, deux pièces, que la
chute attendue des dernières charpentes menaçait d'un continuel
écrasement.  Il avait même dû étayer une partie du plafond; et il y
vivait très bien, en famille, lui et Mouquet dans une chambre, la
Mouquette dans l'autre.  Comme les fenêtres n'avaient plus une seule
vitre, il s'était décidé à les boucher en clouant des planches: on ne
voyait pas clair, mais il faisait chaud.  Du reste, ce gardien ne
gardait rien, allait soigner ses chevaux au Voreux, ne s'occupait
jamais des ruines de Réquillart, dont on conservait seulement le puits
pour servir de cheminée à un foyer, qui aérait la fosse voisine.

Et c'était ainsi que le père Mouque achevait de vieillir, au milieu
des amours.  Dès dix ans, la Mouquette avait fait la culbute dans tous
les coins des décombres, non en galopine effarouchée et encore verte
comme Lydie, mais en fille déjà grasse, bonne pour des garçons barbus.
Le père n'avait rien à dire, car elle se montrait respectueuse, jamais
elle n'introduisait un galant chez lui.  Puis, il était habitué à ces
accidents-là.  Quand il se rendait au Voreux ou qu'il en revenait,
chaque fois qu'il sortait de son trou, il ne pouvait risquer un pied,
sans le mettre sur un couple, dans l'herbe; et c'était pis, s'il
voulait ramasser du bois pour sa soupe, ou chercher des glaiterons
pour son lapin, à l'autre bout du clos: alors, il voyait se lever, un
à un, les nez gourmands de toutes les filles de Montsou, tandis qu'il
devait se méfier de ne pas buter contre les jambes, tendues au ras des
sentiers.  D'ailleurs, peu à peu, ces rencontres-là n'avaient plus
dérangé personne, ni lui qui veillait simplement à ne pas tomber, ni
les filles qu'il laissait achever leur affaire, s'éloignant à petits
pas discrets, en brave homme paisible devant les choses de la nature.
Seulement, de même qu'elles le connaissaient à cette heure, lui avait
également fini par les connaître, ainsi que l'on connaît les pies
polissonnes qui se débauchent dans les poiriers des jardins.  Ah!
cette jeunesse, comme elle en prenait, comme elle se bourrait!
Parfois, il hochait le menton avec des regrets silencieux, en se
détournant des gaillardes bruyantes, soufflant trop haut, au fond des
ténèbres.  Une seule chose lui causait de l'humeur: deux amoureux
avaient pris la mauvaise habitude de s'embrasser contre le mur de sa
chambre.  Ce n'était pas que ça l'empêchât de dormir, mais ils
poussaient si fort, qu'à la longue ils dégradaient le mur.

Chaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami, le père
Bonnemort, qui, régulièrement, avant son dîner, faisait la même
promenade.  Les deux anciens ne se parlaient guère, échangeaient à
peine dix paroles, pendant la demi-heure qu'ils passaient ensemble.
Mais cela les égayait, d'être ainsi, de songer à de vieilles choses,
qu'ils remâchaient en commun, sans avoir besoin d'en causer.  A
Réquillart, ils s'asseyaient sur une poutre, côte à côte, lâchaient un
mot, puis partaient pour leurs rêvasseries, le nez vers la terre.
Sans doute, ils redevenaient jeunes.  Autour d'eux, des galants
troussaient leurs amoureuses, des baisers et des rires chuchotaient,
une odeur chaude de filles montait, dans la fraîcheur des herbes
écrasées.  C'était déjà derrière la fosse, quarante-trois ans plus
tôt, que le père Bonnemort avait pris sa femme, une herscheuse si
chétive, qu'il la posait sur une berline, pour l'embrasser à l'aise.
Ah! il y avait beau temps! Et les deux vieux, branlant la tête, se
quittaient enfin, souvent même sans se dire bonsoir.

Ce soir-là, toutefois, comme Étienne arrivait, le père Bonnemort, qui
se levait de la poutre, pour retourner au coron, disait à Mouque:

--Bonne nuit, vieux!...  Dis donc, tu as connu la Roussie?

Mouque resta un instant muet, dodelina des épaules, puis, en rentrant
dans sa maison:

--Bonne nuit, bonne nuit, vieux!

Étienne, à son tour, vint s'asseoir sur la poutre.  Sa tristesse
augmentait, sans qu'il sût pourquoi.  Le vieil homme, dont il
regardait disparaître le dos, lui rappelait son arrivée du matin, le
flot de paroles que l'énervement du vent avait arrachées à ce
silencieux.  Que de misère! et toutes ces filles, éreintées de
fatigue, qui étaient encore assez bêtes, le soir, pour fabriquer des
petits, de la chair à travail et à souffrance! Jamais ça ne finirait,
si elles s'emplissaient toujours de meurt-de-faim.  Est-ce qu'elles
n'auraient pas dû plutôt se boucher le ventre, serrer les cuisses,
ainsi qu'à l'approche du malheur? Peut-être ne remuait-il confusément
ces idées moroses que dans l'ennui d'être seul, lorsque les autres, à
cette heure, s'en allaient deux à deux prendre du plaisir.  Le temps
mou l'étouffait un peu, des gouttes de pluie, rares encore, tombaient
sur ses mains fiévreuses.  Oui, toutes y passaient, c'était plus fort
que la raison.

Justement, comme Étienne restait assis, immobile dans l'ombre, un
couple qui descendait de Montsou le frôla sans le voir, en s'engageant
dans le terrain vague de Réquillart.  La fille, une pucelle bien sûr,
se débattait, résistait, avec des supplications basses, chuchotées;
tandis que le garçon, muet, la poussait quand même vers les ténèbres
d'un coin de hangar, demeuré debout, sous lequel d'anciens cordages
moisis s'entassaient.  C'étaient Catherine et le grand Chaval.  Mais
Étienne ne les avait pas reconnus au passage, et il les suivait des
yeux, il guettait la fin de l'histoire, pris d'une sensualité, qui
changeait le cours de ses réflexions.  Pourquoi serait-il intervenu?
lorsque les filles disent non, c'est qu'elles aiment à être bourrées
d'abord.

En quittant le coron des Deux-Cent-Quarante, Catherine était allée à
Montsou par le pavé.  Depuis l'âge de dix ans, depuis qu'elle gagnait
sa vie à la fosse, elle courait ainsi le pays toute seule, dans la
complète liberté des familles de houilleurs; et, si aucun homme ne
l'avait eue, à quinze ans, c'était grâce à l'éveil tardif de sa
puberté, dont elle attendait encore la crise.  Quand elle fut devant
les Chantiers de la Compagnie, elle traversa la rue et entra chez une
blanchisseuse, où elle était certaine de trouver la Mouquette; car
celle-ci vivait là, avec des femmes qui se payaient des tournées de
café, du matin au soir.  Mais elle eut un chagrin, la Mouquette,
précisément, avait régalé à son tour, si bien qu'elle ne put lui
prêter les dix sous promis.  Pour la consoler, on lui offrit vainement
un verre de café tout chaud.  Elle ne voulut même pas que sa camarade
empruntât à une autre femme.  Une pensée d'économie lui était venue,
une sorte de crainte superstitieuse, la certitude que, si elle
l'achetait maintenant, ce ruban lui porterait malheur.

Elle se hâta de reprendre le chemin du coron, et elle était aux
dernières maisons de Montsou, lorsqu'un homme, sur la porte de
l'estaminet Piquette, l'appela.

--Eh! Catherine, où cours-tu si vite?

C'était le grand Chaval.  Elle fut contrariée, non qu'il lui déplût,
mais parce qu'elle n'était pas en train de rire.

--Entre donc boire quelque chose...  Un petit verre de doux, veux-tu?

Gentiment, elle refusa: la nuit allait tomber, on l'attendait chez
elle.  Lui, s'était avancé, la suppliait à voix basse, au milieu de la
rue.  Son idée, depuis longtemps, était de la décider à monter dans la
chambre qu'il occupait au premier étage de l'estaminet Piquette, une
belle chambre qui avait un grand lit, pour un ménage.  Il lui faisait
donc peur, qu'elle refusait toujours.  Elle, bonne fille, riait,
disait qu'elle monterait la semaine où les enfants ne poussent pas.
Puis, d'une chose à une autre, elle en arriva, sans savoir comment, à
parler du ruban bleu qu'elle n'avait pu acheter.

--Mais je vais t'en payer un, moi! cria-t-il.

Elle rougit, sentant qu'elle ferait bien de refuser encore, travaillée
au fond du gros désir d'avoir son ruban.  L'idée d'un emprunt lui
revint, elle finit par accepter, à la condition qu'elle lui rendrait
ce qu'il dépenserait pour elle.  Cela les fit plaisanter de nouveau:
il fut convenu que, si elle ne couchait pas avec lui, elle lui
rendrait l'argent.  Mais il y eut une autre difficulté, quand il parla
d'aller chez Maigrat.

--Non, pas chez Maigrat, maman me l'a défendu.

--Laisse donc, est-ce qu'on a besoin de dire où l'on va!...  C'est lui
qui tient les plus beaux rubans de Montsou.

Lorsque Maigrat vit entrer dans sa boutique le grand Chaval et
Catherine, comme deux galants qui achètent leur cadeau de noces, il
devint très rouge, il montra ses pièces de ruban bleu avec la rage
d'un homme dont on se moque.  Puis, les jeunes gens servis, il se
planta sur la porte pour les regarder s'éloigner dans le crépuscule;
et, comme sa femme venait d'une voix timide lui demander un
renseignement, il tomba sur elle, l'injuria, cria qu'il ferait se
repentir un jour le sale monde qui manquait de reconnaissance, lorsque
tous auraient dû être par terre, à lui lécher les pieds.

Sur la route, le grand Chaval accompagnait Catherine.  Il marchait
près d'elle, les bras ballants; seulement, il la poussait de la
hanche, il la conduisait, sans en avoir l'air.  Elle s'aperçut tout
d'un coup qu'il lui avait fait quitter le pavé et qu'ils s'engageaient
ensemble dans l'étroit chemin de Réquillart.  Mais elle n'eut pas le
temps de se fâcher: déjà, il la tenait à la taille, il l'étourdissait
d'une caresse de mots continue.  Était-elle bête, d'avoir peur! est-ce
qu'il voulait du mal à un petit mignon comme elle, aussi douce que de
la soie, si tendre qu'il l'aurait mangée? Et il lui soufflait derrière
l'oreille, dans le cou, il lui faisait passer un frisson sur toute la
peau du corps.  Elle, étouffée, ne trouvait rien à répondre.  C'était
vrai, qu'il semblait l'aimer.  Le samedi soir, après avoir éteint la
chandelle, elle s'était justement demandé ce qu'il arriverait, s'il la
prenait ainsi; puis, en s'endormant, elle avait rêvé qu'elle ne disait
plus non, toute lâche de plaisir.  Pourquoi donc, à la même idée,
aujourd'hui, éprouvait-elle une répugnance et comme un regret? Pendant
qu'il lui chatouillait la nuque avec ses moustaches, si doucement,
qu'elle en fermait les yeux, l'ombre d'un autre homme, du garçon
entrevu le matin, passait dans le noir de ses paupières closes.

Brusquement, Catherine regarda autour d'elle.  Chaval l'avait conduite
dans les décombres de Réquillart, et elle eut un recul frissonnant
devant les ténèbres du hangar effondré.

--Oh! non, oh! non, murmura-t-elle, je t'en prie, laisse-moi!

La peur du mâle l'affolait, cette peur qui raidit les muscles dans un
instinct de défense, même lorsque les filles veulent bien, et qu'elles
sentent l'approche conquérante de l'homme.  Sa virginité, qui n'avait
rien à apprendre pourtant, s'épouvantait, comme à la menace d'un coup,
d'une blessure dont elle redoutait la douleur encore inconnue.

--Non, non, je ne veux pas! Je te dis que je suis trop jeune...  Vrai!
plus tard, quand je serai faite au moins.

Il grogna sourdement:

--Bête! rien à craindre alors...  Qu'est-ce que ça te fiche?

Mais il ne parla pas davantage.  Il l'avait empoignée solidement, il
la jetait sous le hangar.  Et elle tomba à la renverse sur les vieux
cordages, elle cessa de se défendre, subissant le mâle avant l'âge,
avec cette soumission héréditaire, qui, dès l'enfance, culbutait en
plein vent les filles de sa race.  Ses bégaiements effrayés
s'éteignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme.

Étienne, cependant, avait écouté, sans bouger.  Encore une qui faisait
le saut! Et, maintenant qu'il avait vu la comédie, il se leva, envahi
d'un malaise, d'une sorte d'excitation jalouse où montait de la
colère.  Il ne se gênait plus, il enjambait les poutres, car ces
deux-là étaient bien trop occupés à cette heure, pour se déranger.
Aussi fut-il surpris, lorsqu'il eut fait une centaine de pas sur la
route, de voir, en se tournant, qu'ils étaient debout déjà et qu'ils
paraissaient, comme lui, revenir vers le coron.  L'homme avait repris
la fille à la taille, la serrant d'un air de reconnaissance, lui
parlant toujours dans le cou; et c'était elle qui semblait pressée,
qui voulait rentrer vite, l'air fâché surtout du retard.

Alors, Étienne fut tourmenté d'une envie, celle de voir leurs figures.
C'était imbécile, il hâta le pas pour ne point y céder.  Mais ses
pieds se ralentissaient d'eux-mêmes, il finit, au premier réverbère,
par se cacher dans l'ombre.  Une stupeur le cloua, lorsqu'il reconnut
au passage Catherine et le grand Chaval.  Il hésitait d'abord:
était-ce bien elle, cette jeune fille en robe gros bleu, avec ce
bonnet?  était-ce le galopin qu'il avait vu en culotte, la tête serrée
dans le béguin de toile? Voilà pourquoi elle avait pu le frôler, sans
qu'il la devinât.  Mais il ne doutait plus, il venait de retrouver ses
yeux, la limpidité verdâtre de cette eau de source, si claire et si
profonde.  Quelle catin! et il éprouvait un furieux besoin de se
venger d'elle, sans motif, en la méprisant.  D'ailleurs, ça ne lui
allait pas d'être en fille: elle était affreuse.

Lentement, Catherine et Chaval étaient passés.  Ils ne se savaient
point guettés de la sorte, lui la retenait pour la baiser derrière
l'oreille, tandis qu'elle recommençait à s'attarder sous les caresses,
qui la faisaient rire.  Resté en arrière, Étienne était bien obligé de
les suivre, irrité de ce qu'ils barraient le chemin, assistant quand
même à ces choses dont la vue l'exaspérait.  C'était donc vrai, ce
qu'elle lui avait juré le matin: elle n'était encore la maîtresse de
personne; et lui qui ne l'avait pas crue, qui s'était privé d'elle
pour ne pas faire comme l'autre! et lui qui venait de se la laisser
prendre sous le nez, qui avait poussé la bêtise jusqu'à s'égayer
salement à les voir! Cela le rendait fou, il serrait les poings, il
aurait mangé cet homme, dans un de ces besoins de tuer où il voyait
rouge.

Pendant une demi-heure, la promenade dura.  Lorsque Chaval et
Catherine approchèrent du Voreux, ils ralentirent encore leur marche,
ils s'arrêtèrent deux fois au bord du canal, trois fois le long du
terri, très gais maintenant, s'amusant à de petits jeux tendres.
Étienne devait s'arrêter lui aussi, faire les mêmes stations, de peur
d'être aperçu.  Il s'efforçait de n'avoir plus qu'un regret brutal: ça
lui apprendrait à ménager les filles, par bonne éducation.  Puis,
après le Voreux, libre enfin d'aller dîner chez Rasseneur, il continua
de les suivre, il les accompagna au coron, demeura là, debout dans
l'ombre, pendant un quart d'heure, à attendre que Chaval laissât
Catherine rentrer chez elle.  Et, lorsqu'il fut bien sûr qu'ils
n'étaient plus ensemble, il marcha de nouveau, il poussa très loin sur
la route de Marchiennes, piétinant, ne songeant à rien, trop étouffé
et trop triste pour s'enfermer dans une chambre.

Une heure plus tard seulement, vers neuf heures, Étienne retraversa le
coron, en se disant qu'il fallait manger et se coucher, s'il voulait
être debout le matin, à quatre heures.  Le village dormait déjà, tout
noir dans la nuit.  Pas une lueur ne glissait des persiennes closes,
les longues façades s'alignaient, avec le sommeil pesant des casernes
qui ronflent.  Seul, un chat se sauva au travers des jardins vides.
C'était la fin de la journée, l'écrasement des travailleurs tombant de
la table au lit, assommés de fatigue et de nourriture.

Chez Rasseneur, dans la salle éclairée, un machineur et deux ouvriers
du jour buvaient des chopes.  Mais, avant de rentrer, Étienne
s'arrêta, jeta un dernier regard aux ténèbres.  Il retrouvait la même
immensité noire que le matin, lorsqu'il était arrivé par le grand
vent.  Devant lui, le Voreux s'accroupissait de son air de bête
mauvaise, vague, piqué de quelques lueurs de lanterne.  Les trois
brasiers du terri brûlaient en l'air, pareils à des lunes sanglantes,
détachant par instants les silhouettes démesurées du père Bonnemort et
de son cheval jaune.  Et, au-delà, dans la plaine rase, l'ombre avait
tout submergé, Montsou, Marchiennes, la forêt de Vandame, la vaste mer
de betteraves et de blé, où ne luisaient plus, comme des phares
lointains, que les feux bleus des hauts fourneaux et les feux rouges
des fours à coke.  Peu à peu, la nuit se noyait, la pluie tombait
maintenant, lente, continue, abîmant ce néant au fond de son
ruissellement monotone; tandis qu'une seule voix s'entendait encore,
la respiration grosse et lente de la machine d'épuisement, qui jour et
nuit soufflait.



Troisième partie



I


Le lendemain, les jours suivants, Étienne reprit son travail à la
fosse.  Il s'accoutumait, son existence se réglait sur cette besogne
et ces habitudes nouvelles, qui lui avaient paru si dures au début.
Une seule aventure coupa la monotonie de la première quinzaine, une
fièvre éphémère qui le tint quarante-huit heures au lit, les membres
brisés, la tête brûlante, rêvassant, dans un demi-délire, qu'il
poussait sa berline au fond d'une voie trop étroite, où son corps ne
pouvait passer.  C'était simplement la courbature de l'apprentissage,
un excès de fatigue dont il se remit tout de suite.

Et les jours succédaient aux jours, des semaines, des mois
s'écoulèrent.  Maintenant, comme les camarades, il se levait à trois
heures, buvait le café, emportait la double tartine que madame
Rasseneur lui préparait dès la veille.  Régulièrement, en se rendant
le matin à la fosse, il rencontrait le vieux Bonnemort qui allait se
coucher, et en sortant l'après-midi, il se croisait avec Bouteloup qui
arrivait prendre sa tâche.  Il avait le béguin, la culotte, la veste
de toile, il grelottait et il se chauffait le dos à la baraque, devant
le grand feu.  Puis venait l'attente, pieds nus, à la recette,
traversée de furieux courants d'air.  Mais la machine, dont les gros
membres d'acier, étoilés de cuivre, luisaient là-haut, dans l'ombre,
ne le préoccupait plus, ni les câbles qui filaient d'une aile noire et
muette d'oiseau nocturne, ni les cages émergeant et plongeant sans
cesse, au milieu du vacarme des signaux, des ordres criés, des
berlines ébranlant les dalles de fonte.  Sa lampe brûlait mal, ce
sacré lampiste n'avait pas dû la nettoyer; et il ne se dégourdissait
que lorsque Mouquet les emballait tous, avec des claques de farceur
qui sonnaient sur le derrière des filles.  La cage se décrochait,
tombait comme une pierre au fond d'un trou, sans qu'il tournât
seulement la tête pour voir fuir le jour.  Jamais il ne songeait à une
chute possible, il se retrouvait chez lui à mesure qu'il descendait
dans les ténèbres, sous la pluie battante.  En bas, à l'accrochage,
lorsque Pierron les avait déballés, de son air de douceur cafarde,
c'était toujours le même piétinement de troupeau, les chantiers s'en
allant chacun à sa taille, d'un pas traînard.  Lui, désormais,
connaissait les galeries de la mine mieux que les rues de Montsou,
savait qu'il fallait tourner ici, se baisser plus loin, éviter
ailleurs une flaque d'eau.  Il avait pris une telle habitude de ces
deux kilomètres sous terre, qu'il les aurait faits sans lampe, les
mains dans les poches.  Et, toutes les fois, les mêmes rencontres se
produisaient, un porion éclairant au passage la face des ouvriers, le
père Mouque amenant un cheval, Bébert conduisant Bataille qui
s'ébrouait, Jeanlin courant derrière le train pour refermer les portes
d'aérage, et la grosse Mouquette, et la maigre Lydie poussant leurs
berlines.

A la longue, Étienne souffrait aussi beaucoup moins de l'humidité et
de l'étouffement de la taille.  La cheminée lui semblait très commode
pour monter, comme s'il eût fondu et qu'il pût passer par des fentes,
où il n'aurait point risqué une main jadis.  Il respirait sans malaise
les poussières du charbon, voyait clair dans la nuit, suait
tranquille, fait à la sensation d'avoir du matin au soir ses vêtements
trempés sur le corps.  Du reste, il ne dépensait plus maladroitement
ses forces, une adresse lui était venue, si rapide, qu'elle étonnait
le chantier.  Au bout de trois semaines, on le citait parmi les bons
herscheurs de la fosse: pas un ne roulait sa berline jusqu'au plan
incliné, d'un train plus vif, ni ne l'emballait ensuite, avec autant
de correction.  Sa petite taille lui permettait de se glisser partout,
et ses bras avaient beau être fins et blancs comme ceux d'une femme,
ils paraissaient en fer sous la peau délicate, tellement ils menaient
rudement la besogne.  Jamais il ne se plaignait, par fierté sans
doute, même quand il râlait de fatigue.  On ne lui reprochait que de
ne pas comprendre la plaisanterie, tout de suite fâché, dès qu'on
voulait taper sur lui.  Au demeurant, il était accepté, regardé comme
un vrai mineur, dans cet écrasement de l'habitude qui le réduisait un
peu chaque jour à une fonction de machine.

Maheu surtout se prenait d'amitié pour Étienne, car il avait le
respect de l'ouvrage bien fait.  Puis, ainsi que les autres, il
sentait que ce garçon avait une instruction supérieure à la sienne: il
le voyait lire, écrire, dessiner des bouts de plan, il l'entendait
causer de choses dont, lui, ignorait jusqu'à l'existence.  Cela ne
l'étonnait pas, les houilleurs sont de rudes hommes qui ont la tête
plus dure que les machineurs; mais il était surpris du courage de ce
petit-là, de la façon gaillarde dont il avait mordu au charbon, pour
ne pas crever de faim.  C'était le premier ouvrier de rencontre qui
s'acclimatait si promptement.  Aussi, lorsque l'abattage pressait et
qu'il ne voulait pas déranger un haveur, chargeait-il le jeune homme
du boisage, certain de la propreté et de la solidité du travail.  Les
chefs le tracassaient toujours sur cette maudite question des bois, il
craignait à chaque heure de voir apparaître l'ingénieur Négrel, suivi
de Dansaert, criant, discutant, faisant tout recommencer; et il avait
remarqué que le boisage de son herscheur satisfaisait ces messieurs
davantage, malgré leurs airs de n'être jamais contents et de répéter
que la Compagnie, un jour ou l'autre, prendrait une mesure radicale.
Les choses traînaient, un sourd mécontentement fermentait dans la
fosse, Maheu lui-même, si calme, finissait par fermer les poings.

Il y avait eu d'abord une rivalité entre Zacharie et Étienne.  Un
soir, ils s'étaient menacés d'une paire de gifles.  Mais le premier,
brave garçon et se moquant de ce qui n'était pas son plaisir, tout de
suite apaisé par l'offre amicale d'une chope, avait dû s'incliner
bientôt devant la supériorité du nouveau venu.  Levaque, lui aussi,
faisait bon visage maintenant, causait politique avec le herscheur,
qui avait, disait-il, ses idées.  Et, parmi les hommes du marchandage,
celui-ci ne sentait plus une hostilité sourde que chez le grand
Chaval, non pas qu'ils parussent se bouder, car ils étaient devenus
camarades au contraire; seulement, leurs regards se mangeaient, quand
ils plaisantaient ensemble.  Catherine, entre eux, avait repris son
train de fille lasse et résignée, pliant le dos, poussant sa berline,
gentille toujours pour son compagnon de roulage qui l'aidait à son
tour, soumise d'autre part aux volontés de son amant dont elle
subissait ouvertement les caresses.  C'était une situation acceptée,
un ménage reconnu sur lequel la famille elle-même fermait les yeux, à
ce point que Chaval emmenait chaque soir la herscheuse derrière le
terri, puis la ramenait jusqu'à la porte de ses parents, où il
l'embrassait une dernière fois, devant tout le coron.  Étienne, qui
croyait en avoir pris son parti, la taquinait souvent avec ces
promenades, lâchant pour rire des mots crus, comme on en lâche entre
garçons et filles, au fond des tailles; et elle répondait sur le même
ton, disait par crânerie ce que son galant lui avait fait, troublée
cependant et pâlissante, lorsque les yeux du jeune homme rencontraient
les siens.  Tous les deux détournaient la tête, restaient parfois une
heure sans se parler, avec l'air de se haïr pour des choses enterrées
en eux, et sur lesquelles ils ne s'expliquaient point.

Le printemps était venu.  Étienne, un jour, au sortir du puits, avait
reçu à la face cette bouffée tiède d'avril, une bonne odeur de terre
jeune, de verdure tendre, de grand air pur; et, maintenant, à chaque
sortie, le printemps sentait meilleur et le chauffait davantage, après
ses dix heures de travail dans l'éternel hiver du fond, au milieu de
ces ténèbres humides que jamais ne dissipait aucun été.  Les jours
s'allongeaient encore, il avait fini, en mai, par descendre au soleil
levant, lorsque le ciel vermeil éclairait le Voreux d'une poussière
d'aurore, où la vapeur blanche des échappements montait toute rose.
On ne grelottait plus, une haleine tiède soufflait des lointains de la
plaine, pendant que les alouettes, très haut, chantaient.  Puis, à
trois heures, il avait l'éblouissement du soleil devenu brûlant,
incendiant l'horizon, rougissant les briques sous la crasse du
charbon.  En juin, les blés étaient grands déjà, d'un vert bleu qui
tranchait sur le vert noir des betteraves.  C'était une mer sans fin,
ondulante au moindre vent, qu'il voyait s'étaler et croître de jour en
jour, surpris parfois comme s'il la trouvait le soir plus enflée de
verdure que le matin.  Les peupliers du canal s'empanachaient de
feuilles.  Des herbes envahissaient le terri, des fleurs couvraient
les prés, toute une vie germait, jaillissait de cette terre, pendant
qu'il geignait sous elle, là-bas, de misère et de fatigue.

Maintenant, lorsque Étienne se promenait, le soir, ce n'était plus
derrière le terri qu'il effarouchait des amoureux.  Il suivait leurs
sillages dans les blés, il devinait leurs nids d'oiseaux paillards,
aux remous des épis jaunissants et des grands coquelicots rouges.
Zacharie et Philomène y retournaient par une habitude de vieux ménage;
la mère Brûlé, toujours aux trousses de Lydie, la dénichait à chaque
instant avec Jeanlin, terrés si profondément ensemble, qu'il fallait
mettre le pied sur eux pour les décider à s'envoler; et, quant à la
Mouquette, elle gîtait partout, on ne pouvait traverser un champ, sans
voir sa tête plonger, tandis que ses pieds seuls surnageaient, dans
des culbutes à pleine échine.  Mais tous ceux-là étaient bien libres,
le jeune homme ne trouvait ça coupable que les soirs où il rencontrait
Catherine et Chaval.  Deux fois, il les vit, à son approche, s'abattre
au milieu d'une pièce, dont les tiges immobiles restèrent mortes
ensuite.  Une autre fois, comme il suivait un étroit chemin, les yeux
clairs de Catherine lui apparurent au ras des blés, puis se noyèrent.
Alors, la plaine immense lui semblait trop petite, il préférait passer
la soirée chez Rasseneur, à l'Avantage.

--Madame Rasseneur, donnez-moi une chope...  Non, je ne sortirai pas
ce soir, j'ai les jambes cassées.

Et il se tournait vers un camarade, qui se tenait d'habitude assis à
la table du fond, la tête contre le mur.

--Souvarine, tu n'en prends pas une?

--Merci, rien du tout.

Étienne avait fait la connaissance de Souvarine, en vivant là, côte à
côte.  C'était un machineur du Voreux, qui occupait en haut la chambre
meublée, voisine de la sienne.  Il devait avoir une trentaine
d'années, mince, blond, avec une figure fine, encadrée de grands
cheveux et d'une barbe légère.  Ses dents blanches et pointues, sa
bouche et son nez minces, le rose de son teint, lui donnaient un air
de fille, un air de douceur entêtée, que le reflet gris de ses yeux
d'acier ensauvageait par éclairs.  Dans sa chambre d'ouvrier pauvre,
il n'avait qu'une caisse de papiers et de livres.  Il était Russe, ne
parlait jamais de lui, laissait courir des légendes sur son compte.
Les houilleurs, très défiants devant les étrangers, le flairant d'une
autre classe à ses mains petites de bourgeois, avaient d'abord imaginé
une aventure, un assassinat dont il fuyait le châtiment.  Puis, il
s'était montré si fraternel pour eux, sans fierté, distribuant à la
marmaille du coron tous les sous de ses poches, qu'ils l'acceptaient à
cette heure, rassurés par le mot de réfugié politique qui circulait,
mot vague où ils voyaient une excuse, même au crime, et comme une
camaraderie de souffrance.

Les premières semaines, Étienne l'avait trouvé d'une réserve farouche.
Aussi ne connut-il son histoire que plus tard.  Souvarine était le
dernier-né d'une famille noble du gouvernement de Toula.  A
Saint-Pétersbourg, où il faisait sa médecine, la passion socialiste
qui emportait alors toute la jeunesse russe l'avait décidé à apprendre
un métier manuel, celui de mécanicien, pour se mêler au peuple, pour
le connaître et l'aider en frère.  Et c'était de ce métier qu'il
vivait maintenant, après s'être enfui à la suite d'un attentat manqué
contre la vie de l'empereur: pendant un mois, il avait vécu dans la
cave d'un fruitier, creusant une mine au travers de la rue, chargeant
des bombes, sous la continuelle menace de sauter avec la maison.
Renié par sa famille, sans argent, mis comme étranger à l'index des
ateliers français qui voyaient en lui un espion, il mourait de faim,
lorsque la Compagnie de Montsou l'avait enfin embauché, dans une heure
de presse.  Depuis un an, il y travaillait en bon ouvrier, sobre,
silencieux, faisant une semaine le service de jour et une semaine le
service de nuit, si exact, que les chefs le citaient en exemple.

--Tu n'as donc jamais soif? lui demandait Étienne en riant.

Et il répondait de sa voix douce, presque sans accent:

--J'ai soif quand je mange.

Son compagnon le plaisantait aussi sur les filles, jurait l'avoir vu
avec une herscheuse dans les blés, du côté des Bas-de-Soie.  Alors, il
haussait les épaules, plein d'une indifférence tranquille.  Une
herscheuse, pour quoi faire? La femme était pour lui un garçon, un
camarade, quand elle avait la fraternité et le courage d'un homme.
Autrement, à quoi bon se mettre au coeur une lâcheté possible?  Ni
femme, ni ami, il ne voulait aucun lien, il était libre de son sang et
du sang des autres.

Chaque soir, vers neuf heures, lorsque le cabaret se vidait, Étienne
restait ainsi à causer avec Souvarine.  Lui buvait sa bière à petits
coups, le machineur fumait de continuelles cigarettes, dont le tabac
avait, à la longue, roussi ses doigts minces.  Ses yeux vagues de
mystique suivaient la fumée au travers d'un rêve; sa main gauche, pour
s'occuper, tâtonnante et nerveuse, cherchait dans le vide; et il
finissait, d'habitude, par installer sur ses genoux un lapin familier,
une grosse mère toujours pleine, qui vivait lâchée en liberté, dans la
maison.  Cette lapine, qu'il avait lui-même appelée Pologne, s'était
mise à l'adorer, venait flairer son pantalon, se dressait, le grattait
de ses pattes, jusqu'à ce qu'il l'eût prise comme un enfant.  Puis,
tassée contre lui, les oreilles rabattues, elle fermait les yeux;
tandis que, sans se lasser, d'un geste de caresse inconscient, il
passait la main sur la soie grise de son poil, l'air calmé par cette
douceur tiède et vivante.

--Vous savez, dit un soir Étienne, j'ai reçu une lettre de Pluchart.

Il n'y avait plus là que Rasseneur.  Le dernier client était parti,
rentrant au coron qui se couchait.

--Ah! s'écria le cabaretier, debout devant ses deux locataires.  Où en
est-il, Pluchart?

Étienne, depuis deux mois, entretenait une correspondance suivie avec
le mécanicien de Lille, auquel il avait eu l'idée d'apprendre son
embauchement à Montsou, et qui maintenant l'endoctrinait, frappé de la
propagande qu'il pouvait faire au milieu des mineurs.

--Il en est, que l'association en question marche très bien.  On
adhère de tous les côtés, paraît-il.

--Qu'est-ce que tu en dis, toi, de leur société? demanda Rasseneur à
Souvarine.

Celui-ci, qui grattait tendrement la tête de Pologne, souffla un jet
de fumée, en murmurant de son air tranquille:

--Encore des bêtises!

Mais Étienne s'enflammait.  Toute une prédisposition de révolte le
jetait à la lutte du travail contre le capital, dans les illusions
premières de son ignorance.  C'était de l'Association internationale
des travailleurs qu'il s'agissait, de cette fameuse Internationale qui
venait de se créer à Londres.  N'y avait-il pas là un effort superbe,
une campagne où la justice allait enfin triompher? Plus de frontières,
les travailleurs du monde entier se levant, s'unissant, pour assurer à
l'ouvrier le pain qu'il gagne.  Et quelle organisation simple et
grande: en bas, la section, qui représente la commune; puis, la
fédération, qui groupe les sections d'une même province; puis, la
nation, et au-dessus, enfin, l'humanité, incarnée dans un Conseil
général, où chaque nation était représentée par un secrétaire
correspondant.  Avant six mois, on aurait conquis la terre, on
dicterait des lois aux patrons, s'ils faisaient les méchants.

--Des bêtises! répéta Souvarine.  Votre Karl Marx en est encore à
vouloir laisser agir les forces naturelles.  Pas de politique, pas de
conspiration, n'est-ce pas? tout au grand jour, et uniquement pour la
hausse des salaires...  Fichez-moi donc la paix, avec votre évolution!
Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez
tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être
en repoussera-t-il un meilleur.

Étienne se mit à rire.  Il n'entendait pas toujours les paroles de son
camarade, cette théorie de la destruction lui semblait une pose.
Rasseneur, encore plus pratique, et d'un bon sens d'homme établi, ne
daigna pas se fâcher.  Il voulait seulement préciser les choses.

--Alors, quoi? tu vas tenter de créer une section à Montsou?

C'était ce que désirait Pluchart, qui était secrétaire de la
Fédération du Nord.  Il insistait particulièrement sur les services
que l'Association rendrait aux mineurs, s'ils se mettaient un jour en
grève.  Étienne, justement, croyait la grève prochaine: l'affaire des
bois finirait mal, il ne fallait plus qu'une exigence de la Compagnie
pour révolter toutes les fosses.

--L'embêtant, c'est les cotisations, déclara Rasseneur d'un ton
judicieux.  Cinquante centimes par an pour le fonds général, deux
francs pour la section, ça n'a l'air de rien, et je parie que beaucoup
refuseront de les donner.

--D'autant plus, ajouta Étienne, qu'on devrait d'abord créer ici une
caisse de prévoyance, dont nous ferions à l'occasion une caisse de
résistance...  N'importe, il est temps de songer à ces choses.  Moi,
je suis prêt, si les autres sont prêts.

Il y eut un silence.  La lampe à pétrole fumait sur le comptoir.  Par
la porte grande ouverte, on entendait distinctement la pelle d'un
chauffeur du Voreux chargeant un foyer de la machine.

--Tout est si cher! reprit madame Rasseneur, qui était entrée et qui
écoutait d'un air sombre, comme grandie dans son éternelle robe noire.
Si je vous disais que j'ai payé les oeufs vingt-deux sous...  Il
faudra que ça pète.

Les trois hommes, cette fois, furent du même avis.  Ils parlaient l'un
après l'autre, d'une voix désolée, et les doléances commencèrent.
L'ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n'avait fait
qu'aggraver ses misères, c'étaient les bourgeois qui s'engraissaient
depuis 89, si goulûment, qu'ils ne lui laissaient même pas le fond des
plats à torcher.  Qu'on dise un peu si les travailleurs avaient eu
leur part raisonnable, dans l'extraordinaire accroissement de la
richesse et du bien-être, depuis cent ans? On s'était fichu d'eux en
les déclarant libres: oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se
privaient guère.  Ça ne mettait pas du pain dans la huche, de voter
pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux
misérables qu'à leurs vieilles bottes.  Non, d'une façon ou d'une
autre, il fallait en finir, que ce fût gentiment, par des lois, par
une entente de bonne amitié, ou que ce fût en sauvages, en brûlant
tout et en se mangeant les uns les autres.  Les enfants verraient
sûrement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le siècle ne
pouvait s'achever sans qu'il y eût une autre révolution, celle des
ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la société du
haut en bas, et qui la rebâtirait avec plus de propreté et de justice.

--Il faut que ça pète, répéta énergiquement madame Rasseneur.

--Oui, oui, crièrent-ils tous les trois, il faut que ça pète.

Souvarine flattait maintenant les oreilles de Pologne, dont le nez se
frisait de plaisir.  Il dit à demi-voix, les yeux perdus, comme pour
lui-même:

--Augmenter le salaire, est-ce qu'on peut? Il est fixé par la loi
d'airain à la plus petite somme indispensable, juste le nécessaire
pour que les ouvriers mangent du pain sec et fabriquent des enfants...
S'il tombe trop bas, les ouvriers crèvent, et la demande de nouveaux
hommes le fait remonter.  S'il monte trop haut, l'offre trop grande le
fait baisser...  C'est l'équilibre des ventres vides, la condamnation
perpétuelle au bagne de la faim.

Quand il s'oubliait de la sorte, abordant des sujets de socialiste
instruit, Étienne et Rasseneur demeuraient inquiets, troublés par ses
affirmations désolantes, auxquelles ils ne savaient que répondre.

--Entendez-vous! reprit-il avec son calme habituel, en les regardant,
il faut tout détruire, ou la faim repoussera.  Oui! l'anarchie, plus
rien, la terre lavée par le sang, purifiée par l'incendie!...  On
verra ensuite.

--Monsieur a bien raison, déclara madame Rasseneur, qui, dans ses
violences révolutionnaires, se montrait d'une grande politesse.

Étienne, désespéré de son ignorance, ne voulut pas discuter davantage.
Il se leva, en disant:

--Allons nous coucher.  Tout ça ne m'empêchera pas de me lever à trois
heures.

Déjà Souvarine, après avoir soufflé le bout de cigarette collé à ses
lèvres, prenait délicatement la grosse lapine sous le ventre, pour la
poser à terre.  Rasseneur fermait la maison.  Ils se séparèrent en
silence, les oreilles bourdonnantes, la tête comme enflée des
questions graves qu'ils remuaient.

Et, chaque soir, c'étaient des conversations semblables, dans la salle
nue, autour de l'unique chope qu'Étienne mettait une heure à vider.
Un fonds d'idées obscures, endormies en lui, s'agitait, s'élargissait.
Dévoré surtout du besoin de savoir, il avait hésité longtemps à
emprunter des livres à son voisin, qui malheureusement ne possédait
guère que des ouvrages allemands et russes.  Enfin, il s'était fait
prêter un livre français sur les Sociétés coopératives, encore des
bêtises, disait Souvarine; et il lisait aussi régulièrement un journal
que ce dernier recevait, _Le Combat_, feuille anarchiste publiée à
Genève.  D'ailleurs, malgré leurs rapports quotidiens, il le trouvait
toujours aussi fermé, avec son air de camper dans la vie, sans
intérêts, ni sentiments, ni biens d'aucune sorte.

Ce fut vers les premiers jours de juillet que la situation d'Étienne
s'améliora.  Au milieu de cette vie monotone, sans cesse recommençante
de la mine, un accident s'était produit: les chantiers de la veine
Guillaume venaient de tomber sur un brouillage, toute une perturbation
dans la couche, qui annonçait certainement l'approche d'une faille;
et, en effet, on avait bientôt rencontré cette faille, que les
ingénieurs, malgré leur grande connaissance du terrain, ignoraient
encore.  Cela bouleversait la fosse, on ne causait que de la veine
disparue, glissée sans doute plus bas, de l'autre côté de la faille.
Les vieux mineurs ouvraient déjà les narines, comme de bons chiens
lancés à la chasse de la houille.  Mais, en attendant, les chantiers
ne pouvaient rester les bras croisés, et des affiches annoncèrent que
la Compagnie allait mettre aux enchères de nouveaux marchandages.

Maheu, un jour, à la sortie, accompagna Étienne et lui offrit d'entrer
comme haveur dans son marchandage, à la place de Levaque passé à un
autre chantier.  L'affaire était déjà arrangée avec le maître-porion
et l'ingénieur, qui se montraient très contents du jeune homme.  Aussi
Étienne n'eut-il qu'à accepter ce rapide avancement, heureux de
l'estime croissante où Maheu le tenait.

Dès le soir, ils retournèrent ensemble à la fosse prendre connaissance
des affiches.  Les tailles mises aux enchères se trouvaient à la veine
Filonnière, dans la galerie nord du Voreux.  Elles semblaient peu
avantageuses, le mineur hochait la tête à la lecture que le jeune
homme lui faisait des conditions.  En effet, le lendemain, quand ils
furent descendus et qu'il l'eut emmené visiter la veine, il lui fit
remarquer l'éloignement de l'accrochage, la nature ébouleuse du
terrain, le peu d'épaisseur et la dureté du charbon.  Pourtant, si
l'on voulait manger, il fallait travailler.  Aussi, le dimanche
suivant, allèrent-ils aux enchères, qui avaient lieu dans la baraque,
et que l'ingénieur de la fosse, assisté du maître-porion, présidait,
en l'absence de l'ingénieur divisionnaire.  Cinq à six cents
charbonniers se trouvaient là, en face de la petite estrade, plantée
dans un coin; et les adjudications marchaient d'un tel train, qu'on
entendait seulement un sourd tumulte de voix, des chiffres criés,
étouffés par d'autres chiffres.

Un instant, Maheu eut peur de ne pouvoir obtenir un des quarante
marchandages offerts par la Compagnie.  Tous les concurrents
baissaient, inquiets des bruits de crise, pris de la panique du
chômage.  L'ingénieur Négrel ne se pressait pas devant cet
acharnement, laissait tomber les enchères aux plus bas chiffres
possibles, tandis que Dansaert, désireux de hâter encore les choses,
mentait sur l'excellence des marchés.  Il fallut que Maheu, pour avoir
ses cinquante mètres d'avancement, luttât contre un camarade, qui
s'obstinait, lui aussi; à tour de rôle, ils retiraient chacun un
centime de la berline; et, s'il demeura vainqueur, ce fut en abaissant
tellement le salaire, que le porion Richomme, debout derrière lui, se
fâchait entre ses dents, le poussait du coude, en grognant avec colère
que jamais il ne s'en tirerait, à ce prix-là.

Quand ils sortirent, Étienne jurait.  Et il éclata devant Chaval, qui
revenait des blés en compagnie de Catherine, flânant, pendant que le
beau-père s'occupait des affaires sérieuses.

--Nom de Dieu! cria-t-il, en voilà un égorgement!...  Alors,
aujourd'hui, c'est l'ouvrier qu'on force à manger l'ouvrier!

Chaval s'emporta; jamais il n'aurait baissé, lui! Et Zacharie, venu
par curiosité, déclara que c'était dégoûtant.  Mais Étienne les fit
taire d'un geste de sourde violence.

--Ça finira, nous serons les maîtres, un jour!

Maheu, resté muet depuis les enchères, parut s'éveiller.  Il répéta:

--Les maîtres...  Ah! foutu sort! ce ne serait pas trop tôt!



II


C'était le dernier dimanche de juillet, le jour de la ducasse de
Montsou.  Dès le samedi soir, les bonnes ménagères du coron avaient
lavé leur salle à grande eau, un déluge, des seaux jetés à la volée
sur les dalles et contre les murs; et le sol n'était pas encore sec,
malgré le sable blanc dont on le semait, tout un luxe coûteux pour ces
bourses de pauvre.  Cependant, la journée s'annonçait très chaude, un
de ces lourds ciels, écrasants d'orage, qui étouffent en été les
campagnes du Nord, plates et nues, à l'infini.

Le dimanche bouleversait les heures du lever, chez les Maheu.  Tandis
que le père, à partir de cinq heures, s'enrageait au lit, s'habillait
quand même, les enfants faisaient jusqu'à neuf heures la grasse
matinée.  Ce jour-là, Maheu alla fumer une pipe dans son jardin, finit
par revenir manger une tartine tout seul, en attendant.  Il passa
ainsi la matinée, sans trop savoir à quoi: il raccommoda le baquet qui
fuyait, colla sous le coucou un portrait du prince impérial qu'on
avait donné aux petits.  Cependant, les autres descendaient un à un,
le père Bonnemort avait sorti une chaise pour s'asseoir au soleil, la
mère et Alzire s'étaient mises tout de suite à la cuisine.  Catherine
parut, poussant devant elle Lénore et Henri qu'elle venait d'habiller;
et onze heures sonnaient, l'odeur du lapin qui bouillait avec des
pommes de terre, emplissait déjà la maison, lorsque Zacharie et
Jeanlin descendirent les derniers, les yeux bouffis, bâillant encore.

Du reste, le coron était en l'air, allumé par la fête, dans le coup de
feu du dîner, qu'on hâtait pour filer en bandes à Montsou.  Des
troupes d'enfants galopaient, des hommes en bras de chemise traînaient
des savates, avec le déhanchement paresseux des jours de repos.  Les
fenêtres et les portes, grandes ouvertes au beau temps, laissaient
voir la file des salles, toutes débordantes, en gestes et en cris, du
grouillement des familles.  Et, d'un bout à l'autre des façades, ça
sentait le lapin, un parfum de cuisine riche, qui combattait ce
jour-là l'odeur invétérée de l'oignon frit.

Les Maheu dînèrent à midi sonnant.  Ils ne menaient pas grand vacarme,
au milieu des bavardages de porte à porte, des voisinages mêlant les
femmes, dans un continuel remous d'appels, de réponses, d'objets
prêtés, de mioches chassés ou ramenés d'une claque.  D'ailleurs, ils
étaient en froid depuis trois semaines avec leurs voisins, les
Levaque, au sujet du mariage de Zacharie et de Philomène.  Les hommes
se voyaient, mais les femmes affectaient de ne plus se connaître.
Cette brouille avait resserré les rapports avec la Pierronne.
Seulement, la Pierronne, laissant à sa mère Pierron et Lydie, était
partie de grand matin pour passer la journée chez une cousine, à
Marchiennes; et l'on plaisantait, car on la connaissait, la cousine:
elle avait des moustaches, elle était maître-porion au Voreux.  La
Maheude déclara que ce n'était guère propre, de lâcher sa famille, un
dimanche de ducasse.

Outre le lapin aux pommes de terre, qu'ils engraissaient dans le carin
depuis un mois, les Maheu avaient une soupe grasse et le boeuf.  La
paie de quinzaine était justement tombée la veille.  Ils ne se
souvenaient pas d'un pareil régal.  Même à la dernière Sainte-Barbe,
cette fête des mineurs où ils ne font rien de trois jours, le lapin
n'avait pas été si gras ni si tendre.  Aussi les dix paires de
mâchoires, depuis la petite Estelle dont les dents commençaient à
pousser, jusqu'au vieux Bonnemort en train de perdre les siennes,
travaillaient d'un tel coeur, que les os eux-mêmes disparaissaient.
C'était bon, la viande; mais ils la digéraient mal, ils en voyaient
trop rarement.  Tout y passa, il ne resta qu'un morceau de bouilli
pour le soir.  On ajouterait des tartines, si l'on avait faim.

Ce fut Jeanlin qui disparut le premier.  Bébert l'attendait, derrière
l'école.  Et ils rôdèrent longtemps avant de débaucher Lydie, que la
Brûlé voulait retenir près d'elle, décidée à ne pas sortir.  Quand
elle s'aperçut de la fuite de l'enfant, elle hurla, agita ses bras
maigres, pendant que Pierron, ennuyé de ce tapage, s'en allait flâner
tranquillement, d'un air de mari qui s'amuse sans remords, en sachant
que sa femme, elle aussi, a du plaisir.

Le vieux Bonnemort partit ensuite, et Maheu se décida à prendre l'air,
après avoir demandé à la Maheude si elle le rejoindrait, là-bas.  Non,
elle ne pouvait guère, c'était une vraie corvée, avec les petits;
peut-être que oui tout de même, elle réfléchirait, on se retrouverait
toujours.  Lorsqu'il fut dehors, il hésita, puis il entra chez les
voisins, pour voir si Levaque était prêt.  Mais il trouva Zacharie qui
attendait Philomène; et la Levaque venait d'entamer l'éternel sujet du
mariage, criait qu'on se fichait d'elle, qu'elle aurait une dernière
explication avec la Maheude.  Était-ce une existence, de garder les
enfants sans père de sa fille, lorsque celle-ci roulait avec son
amoureux? Philomène ayant tranquillement fini de mettre son bonnet,
Zacharie l'emmena, en répétant que lui voulait bien, si sa mère
voulait.  Du reste, Levaque avait déjà filé, Maheu renvoya aussi la
voisine à sa femme et se hâta de sortir.  Bouteloup, qui achevait un
morceau de fromage, les deux coudes sur la table, refusa obstinément
l'offre amicale d'une chope.  Il restait à la maison, en bon mari.

Peu à peu, cependant, le coron se vidait, tous les hommes s'en
allaient les uns derrière les autres; tandis que les filles, guettant
sur les portes, partaient du côté opposé, au bras de leurs galants.
Comme son père tournait le coin de l'église, Catherine, qui aperçut
Chaval, se hâta de le rejoindre, pour prendre avec lui la route de
Montsou.  Et la mère demeurée seule, au milieu des enfants débandés,
ne trouvait pas la force de quitter sa chaise, se versait un second
verre de café brûlant, qu'elle buvait à petits coups.  Dans le coron,
il n'y avait plus que les femmes, s'invitant, achevant d'égoutter les
cafetières, autour des tables encore chaudes et grasses du dîner.

Maheu flairait que Levaque était à l'Avantage, et il descendit chez
Rasseneur, sans hâte.  En effet, derrière le débit, dans le jardin
étroit fermé d'une haie, Levaque faisait une partie de quilles avec
des camarades.  Debout, ne jouant pas, le père Bonnemort et le vieux
Mouque suivaient la boule, tellement absorbés, qu'ils oubliaient même
de se pousser du coude.  Un soleil ardent tapait d'aplomb, il n'y
avait qu'une raie d'ombre, le long du cabaret; et Étienne était là,
buvant sa chope devant une table, ennuyé de ce que Souvarine venait de
le lâcher pour monter dans sa chambre.  Presque tous les dimanches, le
machineur s'enfermait, écrivait ou lisait.

--Joues-tu? demanda Levaque à Maheu.

Mais celui-ci refusa.  Il avait trop chaud, il crevait déjà de soif.

--Rasseneur! appela Étienne.  Apporte donc une chope.

Et, se retournant vers Maheu:

--Tu sais, c'est moi qui paie.

Maintenant, tous se tutoyaient.  Rasseneur ne se pressait guère, il
fallut l'appeler à trois reprises; et ce fut madame Rasseneur qui
apporta de la bière tiède.  Le jeune homme avait baissé la voix pour
se plaindre de la maison: des braves gens sans doute, des gens dont
les idées étaient bonnes; seulement, la bière ne valait rien, et des
soupes exécrables! Dix fois déjà, il aurait changé de pension, s'il
n'avait pas reculé devant la course de Montsou.  Un jour ou l'autre,
il finirait par chercher au coron une famille.

--Bien sûr, répétait Maheu de sa voix lente, bien sûr, tu serais mieux
dans une famille.

Mais des cris éclatèrent, Levaque avait abattu toutes les quilles d'un
coup.  Mouque et Bonnemort, le nez vers la terre, gardaient au milieu
du tumulte un silence de profonde approbation.  Et la joie d'un tel
coup déborda en plaisanteries, surtout lorsque les joueurs aperçurent,
par-dessus la haie, la face joyeuse de la Mouquette.  Elle rôdait là
depuis une heure, elle s'était enhardie à s'approcher, en entendant
les rires.

--Comment! tu es seule? cria Levaque.  Et tes amoureux?

--Mes amoureux, je les ai remisés, répondit-elle avec une belle gaieté
impudente.  J'en cherche un.

Tous s'offrirent, la chauffèrent de gros mots.  Elle refusait de la
tête, riait plus fort, faisait la gentille.  Son père, du reste,
assistait à ce jeu, sans même quitter des yeux les quilles abattues.

--Va! continua Levaque en jetant un regard vers Étienne, on se doute
bien de celui que tu reluques, ma fille!...  Faudra le prendre de
force.

Étienne, alors, s'égaya.  C'était en effet autour de lui que tournait
la herscheuse.  Et il disait non, amusé pourtant, mais sans avoir la
moindre envie d'elle.  Quelques minutes encore, elle resta plantée
derrière la haie, le regardant de ses grands yeux fixes; puis, elle
s'en alla avec lenteur, le visage brusquement sérieux, comme accablée
par le lourd soleil.

A demi-voix, Étienne avait repris de longues explications qu'il
donnait à Maheu, sur la nécessité, pour les charbonniers de Montsou,
de fonder une caisse de prévoyance.

--Puisque la Compagnie prétend qu'elle nous laisse libres,
répétait-il, que craignons-nous? Nous n'avons que ses pensions, et
elle les distribue à son gré, du moment où elle ne nous fait aucune
retenue.  Eh bien! il serait prudent de créer, à côté de son bon
plaisir, une association mutuelle de secours, sur laquelle nous
pourrions compter au moins, dans les cas de besoins immédiats.

Et il précisait des détails, discutait l'organisation, promettait de
prendre toute la peine.

--Moi, je veux bien, dit enfin Maheu convaincu.  Seulement, ce sont
les autres...  Tâche de décider les autres.

Levaque avait gagné, on lâcha les quilles pour vider les chopes.  Mais
Maheu refusa d'en boire une seconde: on verrait plus tard, la journée
n'était pas finie.  Il venait de songer à Pierron.  Où pouvait-il
être, Pierron? sans doute à l'estaminet Lenfant.  Et il décida Étienne
et Levaque, tous trois partirent pour Montsou, au moment où une
nouvelle bande envahissait le jeu de quilles de l'Avantage.

En chemin, sur le pavé, il fallut entrer au débit Casimir, puis à
l'estaminet du Progrès.  Des camarades les appelaient par les portes
ouvertes: pas moyen de dire non.  Chaque fois, c'était une chope, deux
s'ils faisaient la politesse de rendre.  Ils restaient là dix minutes,
ils échangeaient quatre paroles, et ils recommençaient plus loin, très
raisonnables, connaissant la bière, dont ils pouvaient s'emplir, sans
autre ennui que de la pisser trop vite, au fur et à mesure, claire
comme de l'eau de roche.  A l'estaminet Lenfant, ils tombèrent droit
sur Pierron qui achevait sa deuxième chope, et qui, pour ne pas
refuser de trinquer, en avala une troisième.  Eux, burent
naturellement la leur.  Maintenant, ils étaient quatre, ils sortirent
avec le projet de voir si Zacharie ne serait pas à l'estaminet Tison.
La salle était vide, ils demandèrent une chope pour l'attendre un
moment.  Ensuite, ils songèrent à l'estaminet Saint-Éloi, y
acceptèrent une tournée du porion Richomme, vaguèrent dès lors de
débit en débit, sans prétexte, histoire uniquement de se promener.

--Faut aller au Volcan! dit tout d'un coup Levaque, qui s'allumait.

Les autres se mirent à rire, hésitants, puis accompagnèrent le
camarade, au milieu de la cohue croissante de la ducasse.  Dans la
salle étroite et longue du Volcan, sur une estrade de planches dressée
au fond, cinq chanteuses, le rebut des filles publiques de Lille,
défilaient, avec des gestes et un décolletage de monstres; et les
consommateurs donnaient dix sous, lorsqu'ils en voulaient une,
derrière les planches de l'estrade.  Il y avait surtout là des
herscheurs, des moulineurs, jusqu'à des galibots de quatorze ans,
toute la jeunesse des fosses, buvant plus de genièvre que de bière.
Quelques vieux mineurs se risquaient aussi, les maris paillards des
corons, ceux dont les ménages tombaient à l'ordure.

Dès que leur société fut assise autour d'une petite table, Étienne
s'empara de Levaque, pour lui expliquer son idée d'une caisse de
prévoyance.  Il avait la propagande obstinée des nouveaux convertis,
qui se créent une mission.

--Chaque membre, répétait-il, pourrait bien verser vingt sous par
mois.  Avec ces vingt sous accumulés, on aurait, en quatre ou cinq
ans, un magot; et, quand on a de l'argent, on est fort, n'est-ce pas?
dans n'importe quelle occasion...  Hein! qu'en dis-tu?

--Moi, je ne dis pas non, répondait Levaque d'un air distrait.  On en
causera.

Une blonde énorme l'excitait; et il s'entêta à rester, lorsque Maheu
et Pierron, après avoir bu leur chope, voulurent partir, sans attendre
une seconde romance.

Dehors, Étienne, sorti avec eux, retrouva la Mouquette, qui semblait
les suivre.  Elle était toujours là, à le regarder de ses grands yeux
fixes, riant de son rire de bonne fille, comme pour dire: «Veux-tu?»
Le jeune homme plaisanta, haussa les épaules.  Alors, elle eut un
geste de colère et se perdit dans la foule.

--Où donc est Chaval? demanda Pierron.

--C'est vrai, dit Maheu.  Il est pour sûr chez Piquette...  Allons
chez Piquette.

Mais, comme ils arrivaient tous trois à l'estaminet Piquette, un bruit
de bataille, sur la porte, les arrêta.  Zacharie menaçait du poing un
cloutier wallon, trapu et flegmatique; tandis que Chaval, les mains
dans les poches, regardait.

--Tiens! le voilà, Chaval, reprit tranquillement Maheu.  Il est avec
Catherine.

Depuis cinq grandes heures, la herscheuse et son galant se promenaient
à travers la ducasse.  C'était, le long de la route de Montsou, de
cette large rue aux maisons basses et peinturlurées, dévalant en
lacet, un flot de peuple qui roulait sous le soleil, pareil à une
traînée de fourmis, perdues dans la nudité rase de la plaine.
L'éternelle boue noire avait séché, une poussière noire montait,
volait ainsi qu'une nuée d'orage.  Aux deux bords, les cabarets
crevaient de monde, rallongeaient leurs tables jusqu'au pavé, où
stationnait un double rang de camelots, des bazars en plein vent, des
fichus et des miroirs pour les filles, des couteaux et des casquettes
pour les garçons; sans compter les douceurs, des dragées et des
biscuits.  Devant l'église, on tirait de l'arc.  Il y avait des jeux
de boules, en face des Chantiers.  Au coin de la route de Joiselle, à
côté de la Régie, dans un enclos de planches, on se ruait à un combat
de coqs, deux grands coqs rouges, armés d'éperons de fer, dont la
gorge ouverte saignait.  Plus loin, chez Maigrat, on gagnait des
tabliers et des culottes, au billard.  Et il se faisait de longs
silences, la cohue buvait, s'empiffrait sans un cri, une muette
indigestion de bière et de pommes de terre frites s'élargissait, dans
la grosse chaleur, que les poêles de friture, bouillant en plein air,
augmentaient encore.

Chaval acheta un miroir de dix-neuf sous et un fichu de trois francs à
Catherine.  A chaque tour, ils rencontraient Mouque et Bonnemort, qui
étaient venus à la fête, et qui, réfléchis, la traversaient côte à
côte, de leurs jambes lourdes.  Mais une autre rencontre les indigna,
ils aperçurent Jeanlin en train d'exciter Bébert et Lydie à voler les
bouteilles de genièvre d'un débit de hasard, installé au bord d'un
terrain vague.  Catherine ne put que gifler son frère, la petite
galopait déjà avec une bouteille.  Ces satanés enfants finiraient au
bagne.

Alors, en arrivant devant le débit de la Tête-Coupée, Chaval eut
l'idée d'y faire entrer son amoureuse, pour assister à un concours de
pinsons, affiché sur la porte depuis huit jours.  Quinze cloutiers,
des clouteries de Marchiennes, s'étaient rendus à l'appel, chacun avec
une douzaine de cages; et les petites cages obscures, où les pinsons
aveuglés restaient immobiles, se trouvaient déjà accrochées à une
palissade, dans la cour du cabaret.  Il s'agissait de compter celui
qui, pendant une heure, répéterait le plus de fois la phrase de son
chant.  Chaque cloutier, avec une ardoise, se tenait près de ses
cages, marquant, surveillant ses voisins, surveillé lui-même.  Et les
pinsons étaient partis, les «chichouïeux» au chant plus gras, les
«batisecouics» d'une sonorité aiguë, tout d'abord timides, ne risquant
que de rares phrases, puis s'excitant les uns les autres, pressant le
rythme, puis emportés enfin d'une telle rage d'émulation, qu'on en
voyait tomber et mourir.  Violemment, les cloutiers les fouettaient de
la voix, leur criaient en wallon de chanter encore, encore, encore un
petit coup; tandis que les spectateurs, une centaine de personnes,
demeuraient muets, passionnés, au milieu de cette musique infernale de
cent quatre-vingts pinsons répétant tous la même cadence, à
contretemps.  Ce fut un «batisecouic» qui gagna le premier prix, une
cafetière en fer battu.

Catherine et Chaval étaient là, lorsque Zacharie et Philomène
entrèrent.  On se serra la main, on resta ensemble.  Mais,
brusquement, Zacharie se fâcha, en surprenant un cloutier, venu par
curiosité avec les camarades, qui pinçait les cuisses de sa soeur; et
elle, très rouge, le faisait taire, tremblante à l'idée d'une tuerie,
de tous ces cloutiers se jetant sur Chaval, s'il ne voulait pas qu'on
la pinçât.  Elle avait bien senti l'homme, elle ne disait rien, par
prudence.  Du reste, son galant se contentait de ricaner, tous les
quatre sortirent, l'affaire sembla finie.  Et, à peine étaient-ils
entrés chez Piquette boire une chope, voilà que le cloutier avait
reparu, se fichant d'eux, leur soufflant sous le nez, d'un air de
provocation.  Zacharie, outré dans ses bons sentiments de famille,
s'était rué sur l'insolent.

--C'est ma soeur, cochon!...  Attends, nom de Dieu! je vas te la faire
respecter!

On se précipita entre les deux hommes, tandis que Chaval, très calme,
répétait:

--Laisse donc, ça me regarde...  Je te dis que je me fous de lui!

Maheu arrivait avec sa société, et il calma Catherine et Philomène,
déjà en larmes.  On riait maintenant dans la foule, le cloutier avait
disparu.  Pour achever de noyer ça, Chaval, qui était chez lui à
l'estaminet Piquette, offrit des chopes.  Étienne dut trinquer avec
Catherine, tous burent ensemble, le père, la fille et son galant, le
fils et sa maîtresse, en disant poliment: «A la santé de la
compagnie!» Pierron ensuite s'obstina à payer sa tournée.  Et l'on
était très d'accord, lorsque Zacharie fut repris d'une rage, à la vue
de son camarade Mouquet.  Il l'appela, pour aller faire, disait-il,
son affaire au cloutier.

--Faut que je le crève!...  Tiens! Chaval, garde Philomène avec
Catherine.  Je vais revenir.

Maheu, à son tour, offrait des chopes.  Après tout, si le garçon
voulait venger sa soeur, ce n'était pas d'un mauvais exemple.  Mais,
depuis qu'elle avait vu Mouquet, Philomène, tranquillisée, hochait la
tête.  Bien sûr que les deux bougres avaient filé au Volcan.

Les soirs de ducasse, on terminait la fête au bal du Bon-Joyeux.
C'était la veuve Désir qui tenait ce bal, une forte mère de cinquante
ans, d'une rotondité de tonneau, mais d'une telle verdeur, qu'elle
avait encore six amoureux, un pour chaque jour de la semaine,
disait-elle, et les six à la fois le dimanche.  Elle appelait tous les
charbonniers ses enfants, attendrie à l'idée du fleuve de bière
qu'elle leur versait depuis trente années; et elle se vantait aussi
que pas une herscheuse ne devenait grosse, sans s'être, à l'avance,
dégourdi les jambes chez elle.  Le Bon-Joyeux se composait de deux
salles: le cabaret, où se trouvaient le comptoir et des tables; puis,
communiquant de plain-pied par une large baie, le bal, vaste pièce
planchéiée au milieu seulement, dallée de briques autour.  Une
décoration l'ornait, deux guirlandes de fleurs en papier qui se
croisaient d'un angle à l'autre du plafond, et que réunissait, au
centre, une couronne des mêmes fleurs; tandis que, le long des murs,
s'alignaient des écussons dorés, portant des noms de saints, saint
Éloi, patron des ouvriers du fer, saint Crépin, patron des
cordonniers, sainte Barbe, patronne des mineurs, tout le calendrier
des corporations.  Le plafond était si bas, que les trois musiciens,
dans leur tribune, grande comme une chaire à prêcher, s'écrasaient la
tête.  Pour éclairer, le soir, on accrochait quatre lampes à pétrole,
aux quatre coins du bal.

Ce dimanche-là, dès cinq heures, on dansait, au plein jour des
fenêtres.  Mais ce fut vers sept heures que les salles s'emplirent.
Dehors, un vent d'orage s'était levé, soufflant de grandes poussières
noires, qui aveuglaient le monde et grésillaient dans les poêles de
friture.  Maheu, Étienne et Pierron, entrés pour s'asseoir, venaient
de retrouver au Bon-Joyeux Chaval, dansant avec Catherine, tandis que
Philomène, toute seule, les regardait.  Ni Levaque ni Zacharie
n'avaient reparu.  Comme il n'y avait pas de bancs autour du bal,
Catherine, après chaque danse, se reposait à la table de son père.  On
appela Philomène, mais elle était mieux debout.  Le jour tombait, les
trois musiciens faisaient rage, on ne voyait plus, dans la salle, que
le remuement des hanches et des gorges, au milieu d'une confusion de
bras.  Un vacarme accueillit les quatre lampes, et brusquement tout
s'éclaira, les faces rouges, les cheveux dépeignés, collés à la peau,
les jupes volantes, balayant l'odeur forte des couples en sueur.
Maheu montra à Étienne la Mouquette, qui, ronde et grasse comme une
vessie de saindoux, tournait violemment aux bras d'un grand moulineur
maigre: elle avait dû se consoler et prendre un homme.

Enfin, il était huit heures, lorsque la Maheude parut, ayant au sein
Estelle et suivie de sa marmaille, Alzire, Henri et Lénore.  Elle
venait tout droit retrouver là son homme, sans craindre de se tromper.
On souperait plus tard, personne n'avait faim, l'estomac noyé de café,
épaissi de bière.  D'autres femmes arrivaient, on chuchota en voyant,
derrière la Maheude, entrer la Levaque, accompagnée de Bouteloup, qui
amenait par la main Achille et Désirée, les petits de Philomène.  Et
les deux voisines semblaient très d'accord, l'une se retournait,
causait avec l'autre.  En chemin, il y avait eu une grosse
explication, la Maheude s'était résignée au mariage de Zacharie,
désolée de perdre le gain de son aîné, mais vaincue par cette raison
qu'elle ne pouvait le garder davantage sans injustice.  Elle tâchait
donc de faire bon visage, le coeur anxieux, en ménagère qui se
demandait comment elle joindrait les deux bouts, maintenant que
commençait à partir le plus clair de sa bourse.

--Mets-toi là, voisine, dit-elle en montrant une table, près de celle
où Maheu buvait avec Étienne et Pierron.

--Mon mari n'est pas avec vous? demanda la Levaque.

Les camarades lui contèrent qu'il allait revenir.  Tout le monde se
tassait, Bouteloup, les mioches, si à l'étroit dans l'écrasement des
buveurs, que les deux tables n'en formaient qu'une.  On demanda des
chopes.  En apercevant sa mère et ses enfants, Philomène s'était
décidée à s'approcher.  Elle accepta une chaise, elle parut contente
d'apprendre qu'on la mariait enfin; puis, comme on cherchait Zacharie,
elle répondit de sa voix molle:

--Je l'attends, il est par là.

Maheu avait échangé un regard avec sa femme.  Elle consentait donc? Il
devint sérieux, fuma en silence.  Lui aussi était pris de l'inquiétude
du lendemain, devant l'ingratitude de ces enfants qui se marieraient
un à un, en laissant leurs parents dans la misère.

On dansait toujours, une fin de quadrille noyait le bal dans une
poussière rousse; les murs craquaient, un piston poussait des coups de
sifflet aigus, pareil à une locomotive en détresse; et, quand les
danseurs s'arrêtèrent, ils fumaient comme des chevaux.

--Tu te souviens? dit la Levaque en se penchant à l'oreille de la
Maheude, toi qui parlais d'étrangler Catherine, si elle faisait la
bêtise!

Chaval ramenait Catherine à la table de la famille, et tous deux,
debout derrière le père, achevaient leur chope.

--Bah! murmura la Maheude d'un air résigné, on dit ça...  Mais ce qui
me tranquillise, c'est qu'elle ne peut pas avoir d'enfant, ah! ça,
j'en suis bien sûre!...  Vois-tu qu'elle accouche aussi, celle-là, et
que je sois forcée de la marier! Qu'est-ce que nous mangerions, alors?

Maintenant, c'était une polka que sifflait le piston; et, pendant que
l'assourdissement recommençait, Maheu communiqua tout bas à sa femme
une idée.  Pourquoi ne prenaient-ils pas un logeur, Étienne par
exemple, qui cherchait une pension? Ils auraient de la place, puisque
Zacharie allait les quitter, et l'argent qu'ils perdraient de ce
côté-là, ils le regagneraient en partie de l'autre.  Le visage de la
Maheude s'éclairait: sans doute, bonne idée, il fallait arranger ça.
Elle semblait sauvée de la faim une fois encore, sa belle humeur
revint si vive, qu'elle commanda une nouvelle tournée de chopes.

Étienne, cependant, tâchait d'endoctriner Pierron, auquel il
expliquait son projet d'une caisse de prévoyance.  Il lui avait fait
promettre d'adhérer, lorsqu'il eut l'imprudence de découvrir son
véritable but.

--Et, si nous nous mettons en grève, tu comprends l'utilité de cette
caisse.  Nous nous fichons de la Compagnie, nous trouvons là les
premiers fonds pour lui résister...  Hein? c'est dit, tu en es?

Pierron avait baissé les yeux, pâlissant.  Il bégaya:

--Je réfléchirai...  Quand on se conduit bien, c'est la meilleure
caisse de secours.

Alors, Maheu s'empara d'Étienne et lui proposa de le prendre comme
logeur, carrément, en brave homme.  Le jeune homme accepta de même,
très désireux d'habiter le coron, dans l'idée de vivre davantage avec
les camarades.  On régla l'affaire en trois mots, la Maheude déclara
qu'on attendrait le mariage des enfants.

Et, justement, Zacharie revenait enfin, avec Mouquet et Levaque.  Tous
les trois rapportaient les odeurs du Volcan, une haleine de genièvre,
une aigreur musquée de filles mal tenues.  Ils étaient très ivres,
l'air content d'eux-mêmes, se poussant du coude et ricanant.
Lorsqu'il sut qu'on le mariait enfin, Zacharie se mit à rire si fort,
qu'il en étranglait.  Paisiblement, Philomène déclara qu'elle aimait
mieux le voir rire que pleurer.  Comme il n'y avait plus de chaise,
Bouteloup s'était reculé pour céder la moitié de la sienne à Levaque.
Et celui-ci, soudainement très attendri de voir qu'on était tous là,
en famille, fit une fois de plus servir de la bière.

--Nom de Dieu! on ne s'amuse pas si souvent! gueulait-il.

Jusqu'à dix heures, on resta.  Des femmes arrivaient toujours, pour
rejoindre et emmener leurs hommes; des bandes d'enfants suivaient à la
queue; et les mères ne se gênaient plus, sortaient des mamelles
longues et blondes comme des sacs d'avoine, barbouillaient de lait les
poupons joufflus; tandis que les petits qui marchaient déjà, gorgés de
bière et à quatre pattes sous les tables, se soulageaient sans honte.
C'était une mer montante de bière, les tonnes de la veuve Désir
éventrées, la bière arrondissant les panses, coulant de partout, du
nez, des yeux et d'ailleurs.  On gonflait si fort, dans le tas, que
chacun avait une épaule ou un genou qui entrait chez le voisin, tous
égayés, épanouis de se sentir ainsi les coudes.  Un rire continu
tenait les bouches ouvertes, fendues jusqu'aux oreilles.  Il faisait
une chaleur de four, on cuisait, on se mettait à l'aise, la chair
dehors, dorée dans l'épaisse fumée des pipes; et le seul inconvénient
était de se déranger, une fille se levait de temps à autre, allait au
fond, près de la pompe, se troussait, puis revenait.  Sous les
guirlandes de papier peint, les danseurs ne se voyaient plus,
tellement ils suaient; ce qui encourageait les galibots à culbuter les
herscheuses, au hasard des coups de reins.  Mais, lorsqu'une gaillarde
tombait avec un homme par-dessus elle, le piston couvrait leur chute
de sa sonnerie enragée, le branle des pieds les roulait, comme si le
bal se fût éboulé sur eux.

Quelqu'un, en passant, avertit Pierron que sa fille Lydie dormait à la
porte, en travers du trottoir.  Elle avait bu sa part de la bouteille
volée, elle était saoule, et il dut l'emporter à son cou, pendant que
Jeanlin et Bébert, plus solides, le suivaient de loin, trouvant ça
très farce.  Ce fut le signal du départ, des familles sortirent du
Bon-Joyeux, les Maheu et les Levaque se décidèrent à retourner au
coron.  A ce moment, le père Bonnemort et le vieux Mouque quittaient
aussi Montsou, du même pas de somnambules, entêtés dans le silence de
leurs souvenirs.  Et l'on rentra tous ensemble, on traversa une
dernière fois la ducasse, les poêles de friture qui se figeaient, les
estaminets d'où les dernières chopes coulaient en ruisseaux, jusqu'au
milieu de la route.  L'orage menaçait toujours, des rires montèrent,
dès qu'on eut quitté les maisons éclairées, pour se perdre dans la
campagne noire.  Un souffle ardent sortait des blés mûrs, il dut se
faire beaucoup d'enfants, cette nuit-là.  On arriva débandé au coron.
Ni les Levaque ni les Maheu ne soupèrent avec appétit, et ceux-ci
dormaient en achevant leur bouilli du matin.

Étienne avait emmené Chaval boire encore chez Rasseneur.

--J'en suis! dit Chaval, quand le camarade lui eut expliqué l'affaire
de la caisse de prévoyance.  Tape là-dedans, tu es un bon!

Un commencement d'ivresse faisait flamber les yeux d'Étienne.  Il
cria:

--Oui, soyons d'accord...  Vois-tu, moi, pour la justice je donnerais
tout, la boisson et les filles.  Il n'y a qu'une chose qui me chauffe
le coeur, c'est l'idée que nous allons balayer les bourgeois.



III


Vers le milieu d'août, Étienne s'installa chez les Maheu, lorsque
Zacharie marié put obtenir de la Compagnie, pour Philomène et ses deux
enfants, une maison libre du coron; et, dans les premiers temps, le
jeune homme éprouva une gêne en face de Catherine.

C'était une intimité de chaque minute, il remplaçait partout le frère
aîné, partageait le lit de Jeanlin, devant le lit de la grande soeur.
Au coucher, au lever, il devait se déshabiller, se rhabiller près
d'elle, la voyait elle-même ôter et remettre ses vêtements.  Quand le
dernier jupon tombait, elle apparaissait d'une blancheur pâle, de
cette neige transparente des blondes anémiques; et il éprouvait une
continuelle émotion, à la trouver si blanche, les mains et le visage
déjà gâtés, comme trempée dans du lait, de ses talons à son col, où la
ligne du hâle tranchait nettement en un collier d'ambre.  Il affectait
de se détourner; mais il la connaissait peu à peu: les pieds d'abord
que ses yeux baissés rencontraient; puis, un genou entrevu,
lorsqu'elle se glissait sous la couverture; puis, la gorge aux petits
seins rigides, dès qu'elle se penchait le matin sur la terrine.  Elle,
sans le regarder, se hâtait pourtant, était en dix secondes dévêtue et
allongée près d'Alzire, d'un mouvement si souple de couleuvre, qu'il
retirait à peine ses souliers, quand elle disparaissait, tournant le
dos, ne montrant plus que son lourd chignon.

Jamais, du reste, elle n'eut à se fâcher.  Si une sorte d'obsession le
faisait, malgré lui, guetter de l'oeil l'instant où elle se couchait,
il évitait les plaisanteries, les jeux de main dangereux.  Les parents
étaient là, et il gardait en outre pour elle un sentiment fait
d'amitié et de rancune, qui l'empêchait de la traiter en fille qu'on
désire, au milieu des abandons de leur vie devenue commune, à la
toilette, aux repas, pendant le travail, sans que rien d'eux ne leur
restât secret, pas même les besoins intimes.  Toute la pudeur de la
famille s'était réfugiée dans le lavage quotidien, auquel la jeune
fille maintenant procédait seule dans la pièce du haut, tandis que les
hommes se baignaient en bas, l'un après l'autre.

Et, au bout du premier mois, Étienne et Catherine semblaient déjà ne
plus se voir, quand, le soir, avant d'éteindre la chandelle, ils
voyageaient déshabillés par la chambre.  Elle avait cessé de se hâter,
elle reprenait son habitude ancienne de nouer ses cheveux au bord de
son lit, les bras en l'air, remontant sa chemise jusqu'à ses cuisses;
et lui, sans pantalon, l'aidait parfois, cherchait les épingles
qu'elle perdait.  L'habitude tuait la honte d'être nu, ils trouvaient
naturel d'être ainsi, car ils ne faisaient point de mal et ce n'était
pas leur faute, s'il n'y avait qu'une chambre pour tant de monde.  Des
troubles cependant leur revenaient, tout d'un coup, aux moments où ils
ne songeaient à rien de coupable.  Après ne plus avoir vu la pâleur de
son corps pendant des soirées, il la revoyait brusquement toute
blanche, de cette blancheur qui le secouait d'un frisson, qui
l'obligeait à se détourner, par crainte de céder à l'envie de la
prendre.  Elle, d'autres soirs, sans raison apparente, tombait dans un
émoi pudique, fuyait, se coulait entre les draps, comme si elle avait
senti les mains de ce garçon la saisir.  Puis, la chandelle éteinte,
ils comprenaient qu'ils ne s'endormaient pas, qu'ils songeaient l'un à
l'autre, malgré leur fatigue.  Cela les laissait inquiets et boudeurs
tout le lendemain, car ils préféraient les soirs de tranquillité, où
ils se mettaient à l'aise, en camarades.

Étienne ne se plaignait guère que de Jeanlin, qui dormait en chien de
fusil.  Alzire respirait d'un léger souffle, on retrouvait le matin
Lénore et Henri aux bras l'un de l'autre, tels qu'on les avait
couchés.  Dans la maison noire, il n'y avait d'autre bruit que les
ronflements de Maheu et de la Maheude, roulant à intervalles
réguliers, comme des soufflets de forge.  En somme, Étienne se
trouvait mieux que chez Rasseneur, le lit n'était pas mauvais, et l'on
changeait les draps une fois par mois.  Il mangeait aussi de meilleure
soupe, il souffrait seulement de la rareté de la viande.  Mais tous en
étaient là, il ne pouvait exiger, pour quarante-cinq francs de
pension, d'avoir un lapin à chaque repas.  Ces quarante-cinq francs
aidaient la famille, on finissait par joindre les deux bouts, en
laissant toujours de petites dettes en arrière; et les Maheu se
montraient reconnaissants envers leur logeur, son linge était lavé,
raccommodé, ses boutons recousus, ses affaires mises en ordre; enfin,
il sentait autour de lui la propreté et les bons soins d'une femme.

Ce fut l'époque où Étienne entendit les idées qui bourdonnaient dans
son crâne.  Jusque-là, il n'avait eu que la révolte de l'instinct, au
milieu de la sourde fermentation des camarades.  Toutes sortes de
questions confuses se posaient à lui: pourquoi la misère des uns?
pourquoi la richesse des autres?  pourquoi ceux-ci sous le talon de
ceux-là, sans l'espoir de jamais prendre leur place? Et sa première
étape fut de comprendre son ignorance.  Une honte secrète, un chagrin
caché le rongèrent dès lors: il ne savait rien, il n'osait causer de
ces choses qui le passionnaient, l'égalité de tous les hommes,
l'équité qui voulait un partage entre eux des biens de la terre.
Aussi se prit-il pour l'étude du goût sans méthode des ignorants
affolés de science.  Maintenant, il était en correspondance régulière
avec Pluchart, plus instruit, très lancé dans le mouvement socialiste.
Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digérée acheva de
l'exalter: un livre de médecine surtout, _l'Hygiène du mineur, où un
docteur belge avait résumé les maux dont se meurt le peuple des
houillères; sans compter des traités d'économie politique d'une
aridité technique incompréhensible, des brochures anarchistes qui le
bouleversaient, d'anciens numéros de journaux qu'il gardait ensuite
comme des arguments irréfutables, dans des discussions possibles.
Souvarine, du reste, lui prêtait aussi des volumes, et l'ouvrage sur
les Sociétés coopératives l'avait fait rêver pendant un mois d'une
association universelle d'échange, abolissant l'argent, basant sur le
travail la vie sociale entière.  La honte de son ignorance s'en
allait, il lui venait un orgueil, depuis qu'il se sentait penser.

Durant ces premiers mois, Étienne en resta au ravissement des
néophytes, le coeur débordant d'indignations généreuses contre les
oppresseurs, se jetant à l'espérance du prochain triomphe des
opprimés.  Il n'en était point encore à se fabriquer un système, dans
le vague de ses lectures.  Les revendications pratiques de Rasseneur
se mêlaient en lui aux violences destructives de Souvarine; et, quand
il sortait du cabaret de l'Avantage, où il continuait presque chaque
jour à déblatérer avec eux contre la Compagnie, il marchait dans un
rêve, il assistait à la régénération radicale des peuples, sans que
cela dût coûter une vitre cassée ni une goutte de sang.  D'ailleurs,
les moyens d'exécution demeuraient obscurs, il préférait croire que
les choses iraient très bien, car sa tête se perdait, dès qu'il
voulait formuler un programme de reconstruction.  Il se montrait même
plein de modération et d'inconséquence, il répétait parfois qu'il
fallait bannir la politique de la question sociale, une phrase qu'il
avait lue et qui lui semblait bonne à dire, dans le milieu de
houilleurs flegmatiques où il vivait.

Maintenant, chaque soir, chez les Maheu, on s'attardait une
demi-heure, avant de monter se coucher.  Toujours Étienne reprenait la
même causerie.  Depuis que sa nature s'affinait, il se trouvait blessé
davantage par les promiscuités du coron.  Est-ce qu'on était des
bêtes, pour être ainsi parqués, les uns contre les autres, au milieu
des champs, si entassés qu'on ne pouvait changer de chemise sans
montrer son derrière aux voisins! Et comme c'était bon pour la santé,
et comme les filles et les garçons s'y pourrissaient forcément
ensemble!

--Dame! répondait Maheu, si l'on avait plus d'argent, on aurait plus
d'aise...  Tout de même, c'est bien vrai que ça ne vaut rien pour
personne, de vivre les uns sur les autres.  Ça finit toujours par des
hommes saouls et par des filles pleines.

Et la famille partait de là, chacun disait son mot, pendant que le
pétrole de la lampe viciait l'air de la salle, déjà empuantie d'oignon
frit.  Non, sûrement, la vie n'était pas drôle.  On travaillait en
vraies brutes à un travail qui était la punition des galériens
autrefois, on y laissait la peau plus souvent qu'à son tour, tout ça
pour ne pas même avoir de la viande sur sa table, le soir.  Sans doute
on avait sa pâtée quand même, on mangeait, mais si peu, juste de quoi
souffrir sans crever, écrasé de dettes, poursuivi comme si l'on volait
son pain.  Quand arrivait le dimanche, on dormait de fatigue.  Les
seuls plaisirs, c'était de se saouler ou de faire un enfant à sa
femme; encore la bière vous engraissait trop le ventre, et l'enfant,
plus tard, se foutait de vous.  Non, non, ça n'avait rien de drôle.

Alors, la Maheude s'en mêlait.

--L'embêtant, voyez-vous, c'est lorsqu'on se dit que ça ne peut pas
changer...  Quand on est jeune, on s'imagine que le bonheur viendra,
on espère des choses; et puis, la misère recommence toujours, on reste
enfermé là-dedans...  Moi, je ne veux du mal à personne, mais il y a
des fois où cette injustice me révolte.

Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise
vague de cet horizon fermé.  Seul, le père Bonnemort, s'il était là,
ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de
la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait à la veine, sans en
demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui
donnait de l'ambition aux charbonniers.

--Faut cracher sur rien, murmurait-il.  Une bonne chope est une bonne
chope...  Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura
toujours des chefs, pas vrai? inutile de se casser la tête à réfléchir
là-dessus.

Du coup, Étienne s'animait.  Comment! la réflexion serait défendue à
l'ouvrier! Eh! justement, les choses changeraient bientôt, parce que
l'ouvrier réfléchissait à cette heure.  Du temps du vieux, le mineur
vivait dans la mine comme une brute, comme une machine à extraire la
houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchés aux
événements du dehors.  Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils
beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger
la chair: il ne s'en doutait même pas.  Mais, à présent, le mineur
s'éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine;
et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des
champs: oui, il pousserait des hommes, une armée d'hommes qui
rétabliraient la justice.  Est-ce que tous les citoyens n'étaient pas
égaux depuis la Révolution? puisqu'on votait ensemble, est-ce que
l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait? Les grandes
Compagnies, avec leurs machines, écrasaient tout, et l'on n'avait même
plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du
même métier, réunis en corps, savaient se défendre.  C'était pour ça,
nom de Dieu!  et pour d'autres choses, que tout péterait un jour,
grâce à l'instruction.  On n'avait qu'à voir dans le coron même: les
grands-pères n'auraient pu signer leur nom, les pères le signaient
déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des
professeurs.  Ah! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude
moisson d'hommes, qui mûrissait au soleil! Du moment qu'on n'était
plus collé chacun à sa place pour l'existence entière, et qu'on
pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc
n'aurait-on pas joué des poings, en tâchant d'être le plus fort?

Maheu, ébranlé, restait cependant plein de défiance.

--Dès qu'on bouge, on vous rend votre livret, disait-il.  Le vieux a
raison, ce sera toujours le mineur qui aura la peine, sans l'espoir
d'un gigot de temps à autre, en récompense.

Muette depuis un moment, la Maheude sortait comme d'un songe.

--Encore si ce que les curés racontent était vrai, si les pauvres gens
de ce monde étaient les riches dans l'autre!

Un éclat de rire l'interrompait, les enfants eux-mêmes haussaient les
épaules, tous devenus incrédules au vent du dehors, gardant la peur
secrète des revenants de la fosse, mais s'égayant du ciel vide.

--Ah! ouiche, les curés! s'écriait Maheu.  S'ils croyaient ça, ils
mangeraient moins et ils travailleraient davantage, pour se réserver
là-haut une bonne place...  Non, quand on est mort, on est mort.

La Maheude poussait de grands soupirs.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!

Puis, les mains tombées sur les genoux, d'un air d'accablement
immense:

--Alors, c'est bien vrai, nous sommes foutus, nous autres.

Tous se regardaient.  Le père Bonnemort crachait dans son mouchoir,
tandis que Maheu, sa pipe éteinte, l'oubliait à sa bouche.  Alzire
écoutait, entre Lénore et Henri, endormis au bord de la table.  Mais
Catherine surtout, le menton dans la main, ne quittait pas Étienne de
ses grands yeux clairs, lorsqu'il se récriait, disant sa foi, ouvrant
l'avenir enchanté de son rêve social.  Autour d'eux, le coron se
couchait, on n'entendait plus que les pleurs perdus d'un enfant ou la
querelle d'un ivrogne attardé.  Dans la salle, le coucou battait
lentement, une fraîcheur d'humidité montait des dalles sablées, malgré
l'étouffement de l'air.

--En voilà encore des idées! disait le jeune homme.  Est-ce que vous
avez besoin d'un bon Dieu et de son paradis pour être heureux? est-ce
que vous ne pouvez pas vous faire à vous-mêmes le bonheur sur la
terre?

D'une voix ardente, il parlait sans fin.  C'était, brusquement,
l'horizon fermé qui éclatait, une trouée de lumière s'ouvrait dans la
vie sombre de ces pauvres gens.  L'éternel recommencement de la
misère, le travail de brute, ce destin de bétail qui donne sa laine et
qu'on égorge, tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand
coup de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice
descendait du ciel.  Puisque le bon Dieu était mort, la justice allait
assurer le bonheur des hommes, en faisant régner l'égalité et la
fraternité.  Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans
les songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, où chaque
citoyen vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes.  Le
vieux monde pourri était tombé en poudre, une humanité jeune, purgée
de ses crimes, ne formait plus qu'un seul peuple de travailleurs, qui
avait pour devise: à chacun suivant son mérite, et à chaque mérite
suivant ses oeuvres.  Et, continuellement, ce rêve s'élargissait,
s'embellissait, d'autant plus séducteur, qu'il montait plus haut dans
l'impossible.

D'abord, la Maheude refusait d'entendre, prise d'une sourde épouvante.
Non, non, c'était trop beau, on ne devait pas s'embarquer dans ces
idées, car elles rendaient la vie abominable ensuite, et l'on aurait
tout massacré alors, pour être heureux.  Quand elle voyait luire les
yeux de Maheu, troublé, conquis, elle s'inquiétait, elle criait, en
interrompant Étienne:

--N'écoute pas, mon homme! Tu vois bien qu'il nous fait des contes...
Est-ce que les bourgeois consentiront jamais à travailler comme nous?

Mais, peu à peu, le charme agissait aussi sur elle.  Elle finissait
par sourire, l'imagination éveillée, entrant dans ce monde merveilleux
de l'espoir.  Il était si doux d'oublier pendant une heure la réalité
triste!  Lorsqu'on vit comme des bêtes, le nez à terre, il faut bien
un coin de mensonge, où l'on s'amuse à se régaler des choses qu'on ne
possédera jamais.  Et ce qui la passionnait, ce qui la mettait
d'accord avec le jeune homme, c'était l'idée de la justice.

--Ça, vous avez raison! criait-elle.  Moi, quand une affaire est
juste, je me ferais hacher...  Et, vrai! ce serait juste, de jouir à
notre tour.

Maheu, alors, osait s'enflammer.

--Tonnerre de Dieu! je ne suis pas riche, mais je donnerais bien cent
sous pour ne pas mourir avant d'avoir vu tout ça...  Quel
chambardement! Hein?  sera-ce bientôt, et comment s'y prendra-t-on?

Étienne recommençait à parler.  La vieille société craquait, ça ne
pouvait durer au-delà de quelques mois, affirmait-il carrément.  Sur
les moyens d'exécution, il se montrait plus vague, mêlant ses
lectures, ne craignant pas, devant des ignorants, de se lancer dans
des explications où il se perdait lui-même.  Tous les systèmes y
passaient, adoucis d'une certitude de triomphe facile, d'un baiser
universel qui terminerait le malentendu des classes; sans tenir compte
pourtant des mauvaises têtes, parmi les patrons et les bourgeois,
qu'on serait peut-être forcé de mettre à la raison.  Et les Maheu
avaient l'air de comprendre, approuvaient, acceptaient les solutions
miraculeuses, avec la foi aveugle des nouveaux croyants, pareils à ces
chrétiens des premiers temps de l'Église, qui attendaient la venue
d'une société parfaite, sur le fumier du monde antique.  La petite
Alzire accrochait des mots, s'imaginait le bonheur sous l'image d'une
maison très chaude, où les enfants jouaient et mangeaient tant qu'ils
voulaient.  Catherine, sans bouger, le menton toujours dans la main,
restait les yeux fixés sur Étienne, et quand il se taisait, elle avait
un léger frisson, toute pâle, comme prise de froid.

Mais la Maheude regardait le coucou.

--Neuf heures passées, est-il permis! Jamais on ne se lèvera demain.

Et les Maheu quittaient la table, le coeur mal à l'aise, désespérés.
Il leur semblait qu'ils venaient d'être riches, et qu'ils retombaient
d'un coup dans leur crotte.  Le père Bonnemort, qui partait pour la
fosse, grognait que ces histoires-là ne rendaient pas la soupe
meilleure; tandis que les autres montaient à la file, en s'apercevant
de l'humidité des murs et de l'étouffement empesté de l'air.  En haut,
dans le sommeil lourd du coron, Étienne, lorsque Catherine s'était
mise au lit la dernière et avait soufflé la chandelle, l'entendait se
retourner fiévreusement, avant de s'endormir.

Souvent, à ces causeries, des voisins se pressaient, Levaque qui
s'exaltait aux idées de partage, Pierron que la prudence faisait aller
se coucher, dès qu'on s'attaquait à la Compagnie.  De loin en loin,
Zacharie entrait un instant; mais la politique l'assommait, il
préférait descendre à l'Avantage, pour boire une chope.  Quant à
Chaval, il renchérissait, voulait du sang.  Presque tous les soirs, il
passait une heure chez les Maheu; et, dans cette assiduité, il y avait
une jalousie inavouée, la peur qu'on ne lui volât Catherine.  Cette
fille, dont il se lassait déjà, lui était devenue chère, depuis qu'un
homme couchait près d'elle et pouvait la prendre, la nuit.

L'influence d'Étienne s'élargissait, il révolutionnait peu à peu le
coron.  C'était une propagande sourde, d'autant plus sûre, qu'il
grandissait dans l'estime de tous.  La Maheude, malgré sa défiance de
ménagère prudente, le traitait avec considération, en jeune homme qui
la payait exactement, qui ne buvait ni ne jouait, le nez toujours dans
un livre; et elle lui faisait, chez les voisines, une réputation de
garçon instruit, dont celles-ci abusaient, en le priant d'écrire leurs
lettres.  Il était une sorte d'homme d'affaires, chargé des
correspondances, consulté par les ménages sur les cas délicats.
Aussi, dès le mois de septembre, avait-il créé enfin sa fameuse caisse
de prévoyance, très précaire encore, ne comptant que les habitants du
coron; mais il espérait bien obtenir l'adhésion des charbonniers de
toutes les fosses, surtout si la Compagnie, restée passive, ne le
gênait pas davantage.  On venait de le nommer secrétaire de
l'association, et il touchait même de petits appointements, pour ses
écritures.  Cela le rendait presque riche.  Si un mineur marié
n'arrive pas à joindre les deux bouts, un garçon sobre, n'ayant aucune
charge, peut réaliser des économies.

Dès lors, il s'opéra chez Étienne une transformation lente.  Des
instincts de coquetterie et de bien-être, endormis dans sa pauvreté,
se révélèrent, lui firent acheter des vêtements de drap.  Il se paya
une paire de bottes fines, et du coup il passa chef, tout le coron se
groupa autour de lui.  Ce furent des satisfactions d'amour-propre
délicieuses, il se grisa de ces premières jouissances de la
popularité: être à la tête des autres, commander, lui si jeune et qui
la veille encore était un manoeuvre, l'emplissait d'orgueil,
agrandissait son rêve d'une révolution prochaine, où il jouerait un
rôle.  Son visage changea, il devint grave, il s'écouta parler; tandis
que son ambition naissante enfiévrait ses théories et le poussait aux
idées de bataille.

Cependant, l'automne s'avançait, les froids d'octobre avaient rouillé
les petits jardins du coron.  Derrière les lilas maigres, les galibots
ne culbutaient plus les herscheuses sur le carin; et il ne restait que
les légumes d'hiver, les choux perlés de gelée blanche, les poireaux
et les salades de conserve.  De nouveau, les averses battaient les
tuiles rouges, coulaient dans les tonneaux, sous les gouttières, avec
des bruits de torrent.  Dans chaque maison, le fer ne refroidissait
pas, chargé de houille, empoisonnant la salle close.  C'était encore
une saison de grande misère qui commençait.

En octobre, par une de ces premières nuits glaciales, Étienne,
fiévreux d'avoir parlé, en bas, ne put s'endormir.  Il avait regardé
Catherine se glisser sous la couverture, puis souffler la chandelle.
Elle paraissait toute secouée, elle aussi, tourmentée d'une de ces
pudeurs qui la faisaient encore se hâter parfois, si maladroitement,
qu'elle se découvrait davantage.  Dans l'obscurité, elle restait comme
morte; mais il entendait qu'elle ne dormait pas non plus; et, il le
sentait, elle songeait à lui, ainsi qu'il songeait à elle: jamais ce
muet échange de leur être ne les avait emplis d'un tel trouble.  Des
minutes s'écoulèrent, ni lui ni elle ne remuait, leur souffle
s'embarrassait seulement, malgré leur effort pour le retenir.  A deux
reprises, il fut sur le point de se lever et de la prendre.  C'était
imbécile, d'avoir un si gros désir l'un de l'autre, sans jamais se
contenter.  Pourquoi donc bouder ainsi contre leur envie? Les enfants
dormaient, elle voulait bien tout de suite, il était certain qu'elle
l'attendait en étouffant, qu'elle refermerait les bras sur lui,
muette, les dents serrées.  Près d'une heure se passa.  Il n'alla pas
la prendre, elle ne se retourna pas, de peur de l'appeler.  Plus ils
vivaient côte à côte, et plus une barrière s'élevait, des hontes, des
répugnances, des délicatesses d'amitié, qu'ils n'auraient pu expliquer
eux-mêmes.



IV


--Écoute, dit la Maheude à son homme, puisque tu vas à Montsou pour la
paie, rapporte-moi donc une livre de café et un kilo de sucre.

Il recousait un de ses souliers, afin d'épargner le raccommodage.

--Bon! murmura-t-il, sans lâcher sa besogne.

--Je te chargerais bien de passer aussi chez le boucher...  Un morceau
de veau, hein? il y a si longtemps qu'on n'en a pas vu.

Cette fois, il leva la tête.

--Tu crois donc que j'ai à toucher des mille et des cents...  La
quinzaine est trop maigre, avec leur sacrée idée d'arrêter constamment
le travail.

Tous deux se turent.  C'était après le déjeuner, un samedi de la fin
d'octobre.  La Compagnie, sous le prétexte du dérangement causé par la
paie, avait encore, ce jour-là, suspendu l'extraction, dans toutes ses
fosses.  Saisie de panique devant la crise industrielle qui
s'aggravait, ne voulant pas augmenter son stock déjà lourd, elle
profitait des moindres prétextes pour forcer ses dix mille ouvriers au
chômage.

--Tu sais qu'Étienne t'attend chez Rasseneur, reprit la Maheude.
Emmène-le, il sera plus malin que toi pour se débrouiller, si l'on ne
vous comptait pas vos heures.

Maheu approuva de la tête.

--Et cause donc à ces messieurs de l'affaire de ton père.  Le médecin
s'entend avec la Direction...  N'est-ce pas? vieux, que le médecin se
trompe, que vous pouvez encore travailler?

Depuis dix jours, le père Bonnemort, les pattes engourdies comme il
disait, restait cloué sur une chaise.  Elle dut répéter sa question,
et il grogna:

--Bien sûr que je travaillerai.  On n'est pas fini parce qu'on a mal
aux jambes.  Tout ça, c'est des histoires qu'ils inventent pour ne pas
me donner la pension de cent quatre-vingts francs.

La Maheude songeait aux quarante sous du vieux, qu'il ne lui
rapporterait peut-être jamais plus, et elle eut un cri d'angoisse.

--Mon Dieu! nous serons bientôt tous morts, si ça continue.

--Quand on est mort, dit Maheu, on n'a plus faim.

Il ajouta des clous à ses souliers et se décida à partir.  Le coron
des Deux-Cent-Quarante ne devait être payé que vers quatre heures.
Aussi les hommes ne se pressaient-ils pas, s'attardant, filant un à
un, poursuivis par les femmes qui les suppliaient de revenir tout de
suite.  Beaucoup leur donnaient des commissions, pour les empêcher de
s'oublier dans les estaminets.

Chez Rasseneur, Étienne était venu aux nouvelles.  Des bruits
inquiétants couraient, on disait la Compagnie de plus en plus
mécontente des boisages.  Elle accablait les ouvriers d'amendes, un
conflit paraissait fatal.  Du reste, ce n'était là que la querelle
avouée, il y avait dessous toute une complication, des causes secrètes
et graves.

Justement, lorsque Étienne arriva, un camarade qui buvait une chope,
au retour de Montsou, racontait qu'une affiche était collée chez le
caissier; mais il ne savait pas bien ce qu'on lisait sur cette
affiche.  Un second entra, puis un troisième; et chacun apportait une
histoire différente.  Il semblait certain, cependant, que la Compagnie
avait pris une résolution.

--Qu'est-ce que tu en dis, toi? demanda Étienne, en s'asseyant près de
Souvarine, à une table, où, pour unique consommation, se trouvait un
paquet de tabac.

Le machineur ne se pressa point, acheva de rouler une cigarette.

--Je dis que c'était facile à prévoir.  Ils vont vous pousser à bout.

Lui seul avait l'intelligence assez déliée pour analyser la situation.
Il l'expliquait de son air tranquille.  La Compagnie, atteinte par la
crise, était bien forcée de réduire ses frais, si elle ne voulait pas
succomber; et, naturellement, ce seraient les ouvriers qui devraient
se serrer le ventre, elle rognerait leurs salaires, en inventant un
prétexte quelconque.  Depuis deux mois, la houille restait sur le
carreau de ses fosses, presque toutes les usines chômaient.  Comme
elle n'osait chômer aussi, effrayée devant l'inaction ruineuse du
matériel, elle rêvait un moyen terme, peut-être une grève, d'où son
peuple de mineurs sortirait dompté et moins payé.  Enfin, la nouvelle
caisse de prévoyance l'inquiétait, devenait une menace pour l'avenir,
tandis qu'une grève l'en débarrasserait, en la vidant, lorsqu'elle
était peu garnie encore.

Rasseneur s'était assis près d'Étienne, et tous deux écoutaient d'un
air consterné.  On pouvait causer à voix haute, il n'y avait plus là
que madame Rasseneur, assise au comptoir.

--Quelle idée! murmura le cabaretier.  Pourquoi tout ça? La Compagnie
n'a aucun intérêt à une grève, et les ouvriers non plus.  Le mieux est
de s'entendre.

C'était fort sage.  Il se montrait toujours pour les revendications
raisonnables.  Même, depuis la rapide popularité de son ancien
locataire, il outrait ce système du progrès possible, disant qu'on
n'obtenait rien, lorsqu'on voulait tout avoir d'un coup.  Dans sa
bonhomie d'homme gras, nourri de bière, montait une jalousie secrète,
aggravée par la désertion de son débit, où les ouvriers du Voreux
entraient moins boire et l'écouter; et il en arrivait ainsi parfois à
défendre la Compagnie, oubliant sa rancune d'ancien mineur congédié.

--Alors, tu es contre la grève? cria madame Rasseneur, sans quitter le
comptoir.

Et, comme il répondait oui, énergiquement, elle le fit taire.

--Tiens! tu n'as pas de coeur, laisse parler ces messieurs!

Étienne songeait, les yeux sur la chope qu'elle lui avait servie.
Enfin, il leva la tête.

--C'est bien possible, tout ce que le camarade raconte, et il faudra
nous y résoudre, à cette grève, si l'on nous y force...  Pluchart,
justement, m'a écrit là-dessus des choses très justes.  Lui aussi est
contre la grève, car l'ouvrier en souffre autant que le patron, sans
arriver à rien de décisif.  Seulement, il voit là une occasion
excellente pour déterminer nos hommes à entrer dans sa grande
machine...  D'ailleurs, voici sa lettre.

En effet, Pluchart, désolé des méfiances que l'Internationale
rencontrait chez les mineurs de Montsou, espérait les voir adhérer en
masse, si un conflit les obligeait à lutter contre la Compagnie.
Malgré ses efforts, Étienne n'avait pu placer une seule carte de
membre, donnant du reste le meilleur de son influence à sa caisse de
secours, beaucoup mieux accueillie.  Mais cette caisse était encore si
pauvre, qu'elle devait être vite épuisée, comme le disait Souvarine;
et, fatalement, les grévistes se jetteraient alors dans l'Association
des travailleurs, pour que leurs frères de tous les pays leur vinssent
en aide.

--Combien avez-vous en caisse? demanda Rasseneur.

--A peine trois mille francs, répondit Étienne.  Et vous savez que la
Direction m'a fait appeler avant-hier.  Oh! ils sont très polis, ils
m'ont répété qu'ils n'empêchaient pas leurs ouvriers de créer un fonds
de réserve.  Mais j'ai bien compris qu'ils en voulaient le contrôle...
De toute manière, nous aurons une bataille de ce côté-là.

Le cabaretier s'était mis à marcher, en sifflant d'un air dédaigneux.
Trois mille francs! qu'est-ce que vous voulez qu'on fiche avec ça? Il
n'y aurait pas six jours de pain, et si l'on comptait sur des
étrangers, des gens qui habitaient l'Angleterre, on pouvait tout de
suite se coucher et avaler sa langue.  Non, c'était trop bête, cette
grève!

Alors, pour la première fois, des paroles aigres furent échangées
entre ces deux hommes, qui, d'ordinaire, finissaient par s'entendre,
dans leur haine commune du capital.

--Voyons, et toi, qu'en dis-tu? répéta Étienne, en se tournant vers
Souvarine.

Celui-ci répondit par son mot de mépris habituel.

--Les grèves? des bêtises!

Puis, au milieu du silence fâché qui s'était fait, il ajouta
doucement:

--En somme, je ne dis pas non, si ça vous amuse: ça ruine les uns, ça
tue les autres, et c'est toujours autant de nettoyé...  Seulement, de
ce train-là, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde.
Commencez donc par me faire sauter ce bagne où vous crevez tous!

De sa main fine, il désignait le Voreux, dont on apercevait les
bâtiments par la porte restée ouverte.  Mais un drame imprévu
l'interrompit: Pologne, la grosse lapine familière, qui s'était
hasardée dehors, rentrait d'un bond, fuyant sous les pierres d'une
bande de galibots; et, dans son effarement, les oreilles rabattues, la
queue retroussée, elle vint se réfugier contre ses jambes,
l'implorant, le grattant, pour qu'il la prît.  Quand il l'eut couchée
sur ses genoux, il l'abrita de ses deux mains, il tomba dans cette
sorte de somnolence rêveuse, où le plongeait la caresse de ce poil
doux et tiède.

Presque aussitôt, Maheu entra.  Il ne voulut rien boire, malgré
l'insistance polie de madame Rasseneur, qui vendait sa bière comme si
elle l'eût offerte.  Étienne s'était levé, et tous deux partirent pour
Montsou.

Les jours de paie aux Chantiers de la Compagnie, Montsou semblait en
fête, comme par les beaux dimanches de ducasse.  De tous les corons
arrivait une cohue de mineurs.  Le bureau du caissier étant très
petit, ils préféraient attendre à la porte, ils stationnaient par
groupes sur le pavé, barraient la route d'une queue de monde
renouvelée sans cesse.  Des camelots profitaient de l'occasion,
s'installaient avec leurs bazars roulants, étalaient jusqu'à de la
faïence et de la charcuterie.  Mais c'étaient surtout les estaminets
et les débits qui faisaient une bonne recette, car les mineurs, avant
d'être payés, allaient prendre patience devant les comptoirs, puis y
retournaient arroser leur paie, dès qu'ils l'avaient en poche.  Encore
se montraient-ils très sages, lorsqu'ils ne l'achevaient pas au
Volcan.

A mesure que Maheu et Étienne avancèrent au milieu des groupes, ils
sentirent, ce jour-là, monter une exaspération sourde.  Ce n'était pas
l'ordinaire insouciance de l'argent touché et écorné dans les
cabarets.  Des poings se serraient, des mots violents couraient de
bouche en bouche.

--C'est vrai, alors? demanda Maheu à Chaval, qu'il rencontra devant
l'estaminet Piquette, ils ont fait la saleté?

Mais Chaval se contenta de répondre par un grognement furieux, en
jetant un regard oblique sur Étienne.  Depuis le renouvellement du
marchandage, il s'était embauché avec d'autres, mordu peu à peu
d'envie contre le camarade, ce dernier venu qui se posait en maître,
et dont tout le coron, disait-il, léchait les bottes.  Cela se
compliquait d'une querelle d'amoureux, il n'emmenait plus Catherine à
Réquillart ou derrière le terri, sans l'accuser, en termes
abominables, de coucher avec le logeur de sa mère; puis, il la tuait
de caresses, repris pour elle d'un sauvage désir.

Maheu lui adressa une autre question.

--Est-ce que le Voreux passe?

Et comme il tournait le dos, après avoir dit oui, d'un signe de tête,
les deux hommes se décidèrent à entrer aux Chantiers.

La caisse était une petite pièce rectangulaire, séparée en deux par un
grillage.  Sur les bancs, le long des murs, cinq ou six mineurs
attendaient; tandis que le caissier, aidé d'un commis, en payait un
autre, debout devant le guichet, sa casquette à la main.  Au-dessus du
banc de gauche, une affiche jaune se trouvait collée, toute fraîche
dans le gris enfumé des plâtres; et c'était là que, depuis le matin,
défilaient continuellement des hommes.  Ils entraient par deux ou par
trois, restaient plantés, puis s'en allaient sans un mot, avec une
secousse des épaules, comme si on leur eût cassé l'échine.

Il y avait justement deux charbonniers devant l'affiche, un jeune à
tête carrée de brute, un vieux très maigre, la face hébétée par l'âge.
Ni l'un ni l'autre ne savait lire, le jeune épelait en remuant les
lèvres, le vieux se contentait de regarder stupidement.  Beaucoup
entraient ainsi, pour voir, sans comprendre.

--Lis-nous donc ça, dit à son compagnon Maheu, qui n'était pas fort
non plus sur la lecture.

Alors, Étienne se mit à lire l'affiche.  C'était un avis de la
Compagnie aux mineurs de toutes les fosses.  Elle les avertissait que,
devant le peu de soin apporté au boisage, lasse d'infliger des amendes
inutiles, elle avait pris la résolution d'appliquer un nouveau mode de
paiement, pour l'abattage de la houille.  Désormais, elle paierait le
boisage à part, au mètre cube de bois descendu et employé, en se
basant sur la quantité nécessaire à un bon travail.  Le prix de la
berline de charbon abattu serait naturellement baissé, dans une
proportion de cinquante centimes à quarante, suivant d'ailleurs la
nature et l'éloignement des tailles.  Et un calcul assez obscur
tâchait d'établir que cette diminution de dix centimes se trouverait
exactement compensée par le prix du boisage.  Du reste, la Compagnie
ajoutait que, voulant laisser à chacun le temps de se convaincre des
avantages présentés par ce nouveau mode, elle comptait seulement
l'appliquer à partir du lundi, 1er décembre.

--Si vous lisiez moins haut, là-bas! cria le caissier.  On ne s'entend
  plus.

Étienne acheva sa lecture, sans tenir compte de l'observation.  Sa
voix tremblait, et quand il eut fini, tous continuèrent à regarder
fixement l'affiche.  Le vieux mineur et le jeune avaient l'air
d'attendre encore; puis, ils partirent, les épaules cassées.

--Nom de Dieu! murmura Maheu.

Lui et son compagnon s'étaient assis.  Absorbés, la tête basse, tandis
que le défilé continuait en face du papier jaune, ils calculaient.
Est-ce qu'on se fichait d'eux! jamais ils ne rattraperaient, avec le
boisage, les dix centimes diminués sur la berline.  Au plus
toucheraient-ils huit centimes, et c'était deux centimes que leur
volait la Compagnie, sans compter le temps qu'un travail soigné leur
prendrait.  Voilà donc où elle voulait en venir, à cette baisse de
salaire déguisée! Elle réalisait des économies dans la poche de ses
mineurs.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! répéta Maheu en relevant la tête.  Nous
sommes des jean-foutre, si nous acceptons ça!

Mais le guichet se trouvait libre, il s'approcha pour être payé.  Les
chefs de marchandage se présentaient seuls à la caisse, puis
répartissaient l'argent entre leurs hommes, ce qui gagnait du temps.

--Maheu et consorts, dit le commis, veine Filonnière, taille numéro
  sept.

Il cherchait sur les listes, que l'on dressait en dépouillant les
livrets, où les porions, chaque jour et par chantier, relevaient le
nombre des berlines extraites.  Puis, il répéta:

--Maheu et consorts, veine Filonnière, taille numéro sept...  Cent
trente-cinq francs.

Le caissier paya.

--Pardon, Monsieur, balbutia le haveur saisi, êtes-vous sûr de ne pas
vous tromper?

Il regardait ce peu d'argent, sans le ramasser, glacé d'un petit
frisson qui lui coulait au coeur.  Certes, il s'attendait à une paie
mauvaise, mais elle ne pouvait se réduire à si peu, ou il devait avoir
mal compté.  Lorsqu'il aurait remis leur part à Zacharie, à Étienne et
à l'autre camarade qui remplaçait Chaval, il lui resterait au plus
cinquante francs pour lui, son père, Catherine et Jeanlin.

--Non, non, je ne me trompe pas, reprit l'employé.  Il faut enlever
deux dimanches et quatre jours de chômage: donc, ça vous fait neuf
jours de travail.

Maheu suivait ce calcul, additionnait tout bas: neuf jours donnaient à
lui environ trente francs, dix-huit à Catherine, neuf à Jeanlin.
Quant au père Bonnemort, il n'avait que trois journées.  N'importe, en
ajoutant les quatre-vingt-dix francs de Zacharie et des deux
camarades, ça faisait sûrement davantage.

--Et n'oubliez pas les amendes, acheva le commis.  Vingt francs
d'amendes pour boisages défectueux.

Le haveur eut un geste désespéré.  Vingt francs d'amendes, quatre
journées de chômage! Alors, le compte y était.  Dire qu'il avait
rapporté jusqu'à des quinzaines de cent cinquante francs, lorsque le
père Bonnemort travaillait et que Zacharie n'était pas encore en
ménage!

--A la fin le prenez-vous? cria le caissier impatienté.  Vous voyez
bien qu'un autre attend...  Si vous n'en voulez pas, dites-le.

Comme Maheu se décidait à ramasser l'argent de sa grosse main
tremblante, l'employé le retint.

--Attendez, j'ai là votre nom.  Toussaint Maheu, n'est-ce pas?...
Monsieur le secrétaire général désire vous parler.  Entrez, il est
seul.

Étourdi, l'ouvrier se trouva dans un cabinet, meublé de vieil acajou,
tendu de reps vert déteint.  Et il écouta pendant cinq minutes le
secrétaire général, un grand monsieur blême, qui lui parlait
par-dessus les papiers de son bureau, sans se lever.  Mais le
bourdonnement de ses oreilles l'empêchait d'entendre.  Il comprit
vaguement qu'il était question de son père, dont la retraite allait
être mise à l'étude, pour la pension de cent cinquante francs,
cinquante ans d'âge et quarante années de service.  Puis, il lui
sembla que la voix du secrétaire devenait plus dure.  C'était une
réprimande, on l'accusait de s'occuper de politique, une allusion fut
faite à son logeur et à la caisse de prévoyance; enfin, on lui
conseillait de ne pas se compromettre dans ces folies, lui qui était
un des meilleurs ouvriers de la fosse.  Il voulut protester, ne put
prononcer que des mots sans suite, tordit sa casquette entre ses
doigts fébriles, et se retira, en bégayant:

--Certainement, monsieur le secrétaire...  J'assure à monsieur le
secrétaire...

Dehors, quand il eut retrouvé Étienne qui l'attendait, il éclata.

--Je suis un jean-foutre, j'aurais dû répondre!...  Pas de quoi manger
du pain, et des sottises encore! Oui, c'est contre toi qu'il en a, il
m'a dit que le coron était empoisonné...  Et quoi faire? nom de Dieu!
plier l'échine, dire merci.  Il a raison, c'est le plus sage.

Maheu se tut, travaillé à la fois de colère et de crainte.  Étienne
songeait d'un air sombre.  De nouveau, ils traversèrent les groupes
qui barraient la rue.  L'exaspération croissait, une exaspération de
peuple calme, un murmure grondant d'orage, sans violence de gestes,
terrible au-dessus de cette masse lourde.  Quelques têtes sachant
compter avaient fait le calcul, et les deux centimes gagnés par la
Compagnie sur les bois, circulaient, exaltaient les crânes les plus
durs.  Mais c'était surtout l'enragement de cette paie désastreuse, la
révolte de la faim, contre le chômage et les amendes.  Déjà on ne
mangeait plus, qu'allait-on devenir, si l'on baissait encore les
salaires? Dans les estaminets, on se fâchait tout haut, la colère
séchait tellement les gosiers, que le peu d'argent touché restait sur
les comptoirs.

De Montsou au coron, Étienne et Maheu n'échangèrent pas une parole.
Lorsque ce dernier entra, la Maheude, qui était seule avec les
enfants, remarqua tout de suite qu'il avait les mains vides.

--Eh bien, tu es gentil! dit-elle.  Et mon café, et mon sucre, et la
viande?  Un morceau de veau ne t'aurait pas ruiné.

Il ne répondait point, étranglé d'une émotion qu'il renfonçait.  Puis,
dans ce visage épais d'homme durci aux travaux des mines, il y eut un
gonflement de désespoir, et de grosses larmes crevèrent des yeux,
tombèrent en pluie chaude.  Il s'était abattu sur une chaise, il
pleurait comme un enfant, en jetant les cinquante francs sur la table.

--Tiens! bégaya-t-il, voilà ce que je te rapporte...  C'est notre
travail à tous.

La Maheude regarda Étienne, le vit muet et accablé.  Alors, elle
pleura aussi.  Comment vivre neuf personnes, avec cinquante francs
pour quinze jours? Son aîné les avait quittés, le vieux ne pouvait
plus remuer les jambes: c'était la mort bientôt.  Alzire se jeta au
cou de sa mère, bouleversée de l'entendre pleurer.  Estelle hurlait,
Lénore et Henri sanglotaient.

Et, du coron entier, monta bientôt le même cri de misère.  Les hommes
étaient rentrés, chaque ménage se lamentait devant le désastre de
cette paie mauvaise.  Des portes se rouvrirent, des femmes parurent,
criant au-dehors, comme si leurs plaintes n'eussent pu tenir sous les
plafonds des maisons closes.  Une pluie fine tombait, mais elles ne la
sentaient pas, elles s'appelaient sur les trottoirs, elles se
montraient, dans le creux de leur main, l'argent touché.

--Regardez! ils lui ont donné ça, n'est-ce pas se foutre du monde?

--Moi, voyez! je n'ai seulement pas de quoi payer le pain de la
  quinzaine.

--Et moi donc! comptez un peu, il me faudra encore vendre mes
  chemises.

La Maheude était sortie comme les autres.  Un groupe se forma autour
de la Levaque, qui criait le plus fort; car son soûlard de mari
n'avait pas même reparu, elle devinait que, grosse ou petite, la paie
allait se fondre au Volcan.  Philomène guettait Maheu, pour que
Zacharie n'entamât point la monnaie.  Et il n'y avait que la Pierronne
qui semblât assez calme, ce cafard de Pierron s'arrangeant toujours,
on ne savait comment, de manière à avoir, sur le livret du porion,
plus d'heures que les camarades.  Mais la Brûlé trouvait ça lâche de
la part de son gendre, elle était avec celles qui s'emportaient,
maigre et droite au milieu du groupe, le poing tendu vers Montsou.

--Dire, cria-t-elle sans nommer les Hennebeau, que j'ai vu, ce matin,
leur bonne passer en calèche!...  Oui, la cuisinière dans la calèche à
deux chevaux, allant à Marchiennes pour avoir du poisson, bien sûr!

Une clameur monta, les violences recommencèrent.  Cette bonne en
tablier blanc, menée au marché de la ville voisine dans la voiture des
maîtres, soulevait une indignation.  Lorsque les ouvriers crevaient de
faim, il leur fallait donc du poisson quand même? Ils n'en mangeraient
peut-être pas toujours, du poisson: le tour du pauvre monde viendrait.
Et les idées semées par Étienne poussaient, s'élargissaient dans ce
cri de révolte.  C'était l'impatience devant l'âge d'or promis, la
hâte d'avoir sa part du bonheur, au-delà de cet horizon de misère,
fermé comme une tombe.  L'injustice devenait trop grande, ils
finiraient par exiger leur droit, puisqu'on leur retirait le pain de
la bouche.  Les femmes surtout auraient voulu entrer d'assaut, tout de
suite, dans cette cité idéale du progrès, où il n'y aurait plus de
misérables.  Il faisait presque nuit, et la pluie redoublait, qu'elles
emplissaient encore le coron de leurs larmes, au milieu de la
débandade glapissante des enfants.

Le soir, à l'Avantage, la grève fut décidée.  Rasseneur ne la
combattait plus, et Souvarine l'acceptait comme un premier pas.  D'un
mot, Étienne résuma la situation: si elle voulait décidément la grève,
la Compagnie aurait la grève.



V


Une semaine se passa, le travail continuait, soupçonneux et morne,
dans l'attente du conflit.

Chez les Maheu, la quinzaine s'annonçait comme devant être plus maigre
encore.  Aussi la Maheude s'aigrissait-elle, malgré sa modération et
son bon sens.  Est-ce que sa fille Catherine ne s'était pas avisée de
découcher une nuit? Le lendemain matin, elle était rentrée si lasse,
si malade de cette aventure, qu'elle n'avait pu se rendre à la fosse;
et elle pleurait, elle racontait qu'il n'y avait point de sa faute,
car c'était Chaval qui l'avait gardée, menaçant de la battre, si elle
se sauvait.  Il devenait fou de jalousie, il voulait l'empêcher de
retourner dans le lit d'Étienne, où il savait bien, disait-il, que la
famille la faisait coucher.  Furieuse, la Maheude, après avoir défendu
à sa fille de revoir une pareille brute, parlait d'aller le gifler à
Montsou.  Mais ce n'en était pas moins une journée perdue, et la
petite, maintenant qu'elle avait ce galant, aimait encore mieux ne pas
en changer.

Deux jours après, il y eut une autre histoire.  Le lundi et le mardi,
Jeanlin que l'on croyait au Voreux, tranquillement à la besogne,
s'échappa, tira une bordée dans les marais et dans la forêt de
Vandame, avec Bébert et Lydie.  Il les avait débauchés, jamais on ne
sut à quelles rapines, à quels jeux d'enfants précoces ils s'étaient
livrés tous les trois.  Lui, reçut une forte correction, une fessée
que sa mère lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille
du coron terrifiée.  Avait-on jamais vu ça? des enfants à elle, qui
coûtaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant!
Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misère
héréditaire faisant de chaque petit de la portée un gagne-pain pour
plus tard.

Ce matin-là, lorsque les hommes et la fille partirent à la fosse, la
Maheude se souleva de son lit pour dire à Jeanlin:

--Tu sais, si tu recommences, méchant bougre, je t'enlève la peau du
derrière!

Au nouveau chantier de Maheu, le travail était pénible.  Cette partie
de la veine Filonnière s'amincissait, à ce point que les haveurs,
écrasés entre le mur et le toit, s'écorchaient les coudes, dans
l'abattage.  En outre, elle devenait très humide, on redoutait d'heure
en heure un coup d'eau, un de ces brusques torrents qui crèvent les
roches et emportent les hommes.  La veille, Étienne, comme il
enfonçait violemment sa rivelaine et la retirait, avait reçu au visage
le jet d'une source; mais ce n'était qu'une alerte, la taille en était
restée simplement plus mouillée et plus malsaine.  D'ailleurs, il ne
songeait guère aux accidents possibles, il s'oubliait là maintenant
avec les camarades, insoucieux du péril.  On vivait dans le grisou,
sans même en sentir la pesanteur sur les paupières, l'envoilement de
toile d'araignée qu'il laissait aux cils.  Parfois quand la flamme des
lampes pâlissait et bleuissait davantage, on songeait à lui, un mineur
mettait la tête contre la veine, pour écouter le petit bruit du gaz,
un bruit de bulles d'air bouillonnant à chaque fente.  Mais la menace
continuelle étaient les éboulements: car, outre l'insuffisance des
boisages, toujours bâclés trop vite, les terres ne tenaient pas,
détrempées par les eaux.

Trois fois dans la journée, Maheu avait dû faire consolider les bois.
Il était deux heures et demie, les hommes allaient remonter.  Couché
sur le flanc, Étienne achevait le havage d'un bloc, lorsqu'un lointain
grondement de tonnerre ébranla toute la mine.

--Qu'est-ce donc? cria-t-il, en lâchant sa rivelaine pour écouter.

Il avait cru que la galerie s'effondrait derrière son dos.

Mais déjà Maheu se laissait glisser sur la pente de la taille, en
disant:

--C'est un éboulement...  Vite! vite!

Tous dégringolèrent, se précipitèrent, emportés par un élan de
fraternité inquiète.  Les lampes dansaient à leurs poings, dans le
silence de mort qui s'était fait; ils couraient à la file le long des
voies, l'échine pliée, comme s'ils eussent galopé à quatre pattes; et,
sans ralentir ce galop, ils s'interrogeaient, jetaient des réponses
brèves: où donc? dans les tailles peut-être? non, ça venait du bas! au
roulage plutôt! Lorsqu'ils arrivèrent à la cheminée, ils s'y
engouffrèrent, ils tombèrent les uns sur les autres, sans se soucier
des meurtrissures.

Jeanlin, la peau rouge encore de la fessée de la veille, ne s'était
pas échappé de la fosse, ce jour-là.  Il trottait pieds nus derrière
son train, refermait une à une les portes d'aérage; et, parfois, quand
il ne redoutait pas la rencontre d'un porion, il montait sur la
dernière berline, ce qu'on lui défendait, de peur qu'il ne s'y
endormît.  Mais sa grosse distraction était, chaque fois que le train
se garait pour en laisser passer un autre, d'aller retrouver en tête
Bébert qui tenait les guides.  Il arrivait sournoisement, sans sa
lampe, pinçait le camarade au sang, inventait des farces de mauvais
singe, avec ses cheveux jaunes, ses grandes oreilles, son museau
maigre, éclairé de petits yeux verts, luisants dans l'obscurité.
D'une précocité maladive, il semblait avoir l'intelligence obscure et
la vive adresse d'un avorton humain, qui retournait à l'animalité
d'origine.

L'après-midi, Mouque amena aux galibots Bataille, dont c'était le tour
de corvée; et, comme le cheval soufflait dans un garage, Jeanlin, qui
s'était glissé jusqu'à Bébert, lui demanda:

--Qu'est-ce qu'il a, ce vieux rossard, à s'arrêter court?...  Il me
fera casser les jambes.

Bébert ne put répondre, il dut retenir Bataille, qui s'égayait à
l'approche de l'autre train.  Le cheval avait reconnu de loin, au
flair, son camarade Trompette, pour lequel il s'était pris d'une
grande tendresse, depuis le jour où il l'avait vu débarquer dans la
fosse.  On aurait dit la pitié affectueuse d'un vieux philosophe,
désireux de soulager un jeune ami, en lui donnant sa résignation et sa
patience; car Trompette ne s'acclimatait pas, tirait ses berlines sans
goût, restait la tête basse, aveuglé de nuit, avec le constant regret
du soleil.  Aussi, chaque fois que Bataille le rencontrait,
allongeait-il la tête, s'ébrouant, le mouillant d'une caresse
d'encouragement.

--Nom de Dieu! jura Bébert, les voilà encore qui se sucent la peau!

Puis, lorsque Trompette fut passé, il répondit au sujet de Bataille:

--Va, il a du vice, le vieux!...  Quand il s'arrête comme ça, c'est
qu'il devine un embêtement, une pierre ou un trou; et il se soigne, il
ne veut rien se casser...  Aujourd'hui, je ne sais ce qu'il peut
avoir, là-bas, après la porte.  Il la pousse et reste planté sur les
pieds...  Est-ce que tu as senti quelque chose?

--Non, dit Jeanlin.  Il y a de l'eau, j'en ai jusqu'aux genoux.

Le train repartit.  Et, au voyage suivant, lorsqu'il eut ouvert la
porte d'aérage d'un coup de tête, Bataille de nouveau refusa
d'avancer, hennissant, tremblant.  Enfin, il se décida, fila d'un
trait.

Jeanlin, qui refermait la porte, était resté en arrière.  Il se
baissa, regarda la mare où il pataugeait; puis, élevant sa lampe, il
s'aperçut que les bois avaient fléchi, sous le suintement continu
d'une source.  Justement, un haveur, un nommé Berloque dit Chicot,
arrivait de sa taille, pressé de revoir sa femme, qui était en
couches.  Lui aussi s'arrêta, examina le boisage.  Et, tout d'un coup,
comme le petit allait s'élancer pour rejoindre son train, un
craquement formidable s'était fait entendre, l'éboulement avait
englouti l'homme et l'enfant.

Il y eut un grand silence.  Poussée par le vent de la chute, une
poussière épaisse montait dans les voies.  Et, aveuglés, étouffés, les
mineurs descendaient de toutes parts, des chantiers les plus
lointains, avec leurs lampes dansantes, qui éclairaient mal ce galop
d'hommes noirs, au fond de ces trous de taupe.  Lorsque les premiers
butèrent contre l'éboulement, ils crièrent, appelèrent les camarades.
Une seconde bande, venue par la taille du fond, se trouvait de l'autre
côté des terres, dont la masse bouchait la galerie.  Tout de suite, on
constata que le toit s'était effondré sur une dizaine de mètres au
plus.  Le dommage n'avait rien de grave.  Mais les coeurs se
serrèrent, lorsqu'un râle de mort sortit des décombres.

Bébert, lâchant son train, accourait en répétant:

--Jeanlin est dessous! Jeanlin est dessous!

Maheu, à ce moment même, déboulait de la cheminée, avec Zacharie et
Étienne.  Il fut pris d'une fureur de désespoir, il ne lâcha que des
jurons.

--Nom de Dieu! nom de Dieu! nom de Dieu!

Catherine, Lydie, la Mouquette, qui avaient galopé aussi, se mirent à
sangloter, à hurler d'épouvante, au milieu de l'effrayant désordre,
que les ténèbres augmentaient.  On voulait les faire taire, elles
s'affolaient, hurlaient plus fort, à chaque râle.

Le porion Richomme était arrivé au pas de course, désolé que ni
l'ingénieur Négrel, ni Dansaert, ne fussent à la fosse.  L'oreille
collée contre les roches, il écoutait; et il finit par dire que ces
plaintes n'étaient pas des plaintes d'enfant.  Un homme se trouvait
là, pour sûr.  A vingt reprises déjà, Maheu avait appelé Jeanlin.  Pas
une haleine ne soufflait.  Le petit devait être broyé.

Et toujours le râle continuait, monotone.  On parlait à l'agonisant,
on lui demandait son nom.  Le râle seul répondait.

--Dépêchons! répétait Richomme, qui avait déjà organisé le sauvetage.
On causera ensuite.

Des deux côtés, les mineurs attaquaient l'éboulement, avec la pioche
et la pelle.  Chaval travaillait sans une parole, à côté de Maheu et
d'Étienne; tandis que Zacharie dirigeait le transport des terres.
L'heure de la sortie était venue, aucun n'avait mangé; mais on ne s'en
allait pas pour la soupe, tant que des camarades se trouvaient en
péril.  Cependant, on songea que le coron s'inquiéterait, s'il ne
voyait rentrer personne, et l'on proposa d'y renvoyer les femmes.  Ni
Catherine, ni la Mouquette, ni même Lydie, ne voulurent s'éloigner,
clouées par le besoin de savoir, aidant aux déblais.  Alors, Levaque
accepta la commission d'annoncer là-haut l'éboulement, un simple
dommage qu'on réparait.  Il était près de quatre heures, les ouvriers
en moins d'une heure avaient fait la besogne d'un jour: déjà la moitié
des terres auraient dû être enlevées, si de nouvelles roches n'avaient
glissé du toit.  Maheu s'obstinait avec une telle rage, qu'il refusait
d'un geste terrible, quand un autre s'approchait pour le relayer un
instant.

--Doucement! dit enfin Richomme.  Nous arrivons...  Il ne faut pas les
achever.

En effet, le râle devenait de plus en plus distinct.  C'était ce râle
continu qui guidait les travailleurs; et, maintenant, il semblait
souffler sous les pioches mêmes.  Brusquement, il cessa.

Tous, silencieux, se regardèrent, frissonnants d'avoir senti passer le
froid de la mort, dans les ténèbres.  Ils piochaient, trempés de
sueur, les muscles tendus à se rompre.  Un pied fut rencontré, on
enleva dès lors les terres avec les mains, on dégagea les membres un à
un.  La tête n'avait pas souffert.  Des lampes l'éclairaient, et le
nom de Chicot circula.  Il était tout chaud, la colonne vertébrale
cassée par une roche.

--Enveloppez-le dans une couverture, et mettez-le sur une berline,
commanda le porion.  Au mioche maintenant, dépêchons!

Maheu donna un dernier coup, et une ouverture se fit, on communiqua
avec les hommes qui déblayaient l'éboulement, de l'autre côté.  Ils
crièrent, ils venaient de trouver Jeanlin évanoui, les deux jambes
brisées, respirant encore.  Ce fut le père qui apporta le petit dans
ses bras; et, les mâchoires serrées, il ne lâchait toujours que des
nom de Dieu! pour dire sa douleur; tandis que Catherine et les autres
femmes s'étaient remises à hurler.

On forma vivement le cortège.  Bébert avait ramené Bataille, qu'on
attela aux deux berlines: dans la première, gisait le cadavre de
Chicot, maintenu par Étienne; dans la seconde, Maheu s'était assis,
portant sur les genoux Jeanlin sans connaissance, couvert d'un lambeau
de laine, arraché à une porte d'aérage.  Et l'on partit, au pas.  Sur
chaque berline, une lampe mettait une étoile rouge.  Puis, derrière,
suivait la queue des mineurs, une cinquantaine d'ombres à la file.
Maintenant, la fatigue les écrasait, ils traînaient les pieds,
glissaient dans la boue, avec le deuil morne d'un troupeau frappé
d'épidémie.  Il fallut près d'une demi-heure pour arriver à
l'accrochage.  Ce convoi sous la terre, au milieu des épaisses
ténèbres, n'en finissait plus, le long des galeries qui bifurquaient,
tournaient, se déroulaient.

A l'accrochage, Richomme, venu en avant, avait donné l'ordre qu'une
cage vide fût réservée.  Pierron emballa tout de suite les deux
berlines.  Dans l'une, Maheu resta avec son petit blessé sur les
genoux, pendant que, dans l'autre, Étienne devait garder, entre ses
bras, le cadavre de Chicot, pour qu'il pût tenir.  Lorsque les
ouvriers se furent entassés aux autres étages, la cage monta.  On mit
deux minutes.  La pluie du cuvelage tombait très froide, les hommes
regardaient en l'air, impatients de revoir le jour.

Heureusement, un galibot, envoyé chez le docteur Vanderhaghen, l'avait
trouvé et le ramenait.  Jeanlin et le mort furent portés dans la
chambre des porions, où, d'un bout de l'année à l'autre, brûlait un
grand feu.  On rangea les seaux d'eau chaude, tout prêts pour le
lavage des pieds; et, après avoir étalé deux matelas sur les dalles,
on y coucha l'homme et l'enfant.  Seuls, Maheu et Étienne entrèrent.
Dehors, des herscheuses, des mineurs, des galopins accourus, faisaient
un groupe, causaient à voix basse.

Dès que le médecin eut donné un coup d'oeil à Chicot, il murmura:

--Fichu!...  Vous pouvez le laver.

Deux surveillants déshabillèrent, puis lavèrent à l'éponge ce cadavre
noir de charbon, sale encore de la sueur du travail.

--La tête n'a rien, avait repris le docteur, agenouillé sur le matelas
de Jeanlin.  La poitrine non plus...  Ah! ce sont les jambes qui ont
étrenné.

Lui-même déshabillait l'enfant, dénouait le béguin, ôtait la veste,
tirait les culottes et la chemise, avec une adresse de nourrice.  Et
le pauvre petit corps apparut d'une maigreur d'insecte, souillé de
poussière noire, de terre jaune, que marbraient des taches sanglantes.
On ne distinguait rien, on dut le laver aussi.  Alors, il sembla
maigrir encore sous l'éponge, la chair si blême, si transparente,
qu'on voyait les os.  C'était une pitié, cette dégénérescence dernière
d'une race de misérables, ce rien du tout souffrant, à demi broyé par
l'écrasement des roches.  Quand il fut propre, on aperçut les
meurtrissures des cuisses, deux taches rouges sur la peau blanche.

Jeanlin, tiré de son évanouissement, eut une plainte.  Debout au pied
du matelas, les mains ballantes, Maheu le regardait; et de grosses
larmes roulèrent de ses yeux.

--Hein? c'est toi qui es le père? dit le docteur en levant la tête.
Ne pleure donc pas, tu vois bien qu'il n'est pas mort...  Aide-moi
plutôt.

Il constata deux ruptures simples.  Mais la jambe droite lui donnait
des inquiétudes: sans doute il faudrait la couper.

A ce moment, l'ingénieur Négrel et Dansaert, prévenus enfin,
arrivèrent avec Richomme.  Le premier écoutait le récit du porion,
d'un air exaspéré.  Il éclata: toujours ces maudits boisages!
n'avait-il pas répété cent fois qu'on y laisserait des hommes! et ces
brutes-là qui parlaient de se mettre en grève, si on les forçait à
boiser plus solidement! Le pis était que la Compagnie, maintenant,
paierait les pots cassés.  M. Hennebeau allait être content!

--Qui est-ce? demanda-t-il à Dansaert, silencieux devant le cadavre,
qu'on était en train d'envelopper dans un drap.

--Chicot, un de nos bons ouvriers, répondit le maître-porion.  Il a
trois enfants...  Pauvre bougre!

Le docteur Vanderhaghen demanda le transport immédiat de Jeanlin chez
ses parents.  Six heures sonnaient, le crépuscule tombait déjà, on
ferait bien de transporter aussi le cadavre; et l'ingénieur donna des
ordres pour qu'on attelât le fourgon et qu'on apportât un brancard.
L'enfant blessé fut mis sur le brancard, pendant qu'on emballait dans
le fourgon le matelas et le mort.

A la porte, des herscheuses stationnaient toujours, causant avec des
mineurs qui s'attardaient, pour voir.  Lorsque la chambre des porions
se rouvrit, un silence régna dans le groupe.  Et il se forma un
nouveau cortège, le fourgon devant, le brancard derrière, puis la
queue du monde.  On quitta le carreau de la mine, on monta lentement
la route en pente du coron.  Les premiers froids de novembre avaient
dénudé l'immense plaine, une nuit lente l'ensevelissait, comme un
linceul tombé du ciel livide.

Étienne, alors, conseilla tout bas à Maheu d'envoyer Catherine
prévenir la Maheude, pour amortir le coup.  Le père, qui suivait le
brancard, l'air assommé, consentit d'un signe; et la jeune fille
partit en courant, car on arrivait.  Mais déjà le fourgon, cette boîte
sombre bien connue, était signalé.  Des femmes sortaient follement sur
les trottoirs, trois ou quatre galopaient d'angoisse, sans bonnet.
Bientôt, elles furent trente, puis cinquante, toutes étranglées de la
même terreur.  Il y avait donc un mort?  qui était-ce?  L'histoire
racontée par Levaque, après les avoir rassurées toutes, les jetait
maintenant à une exagération de cauchemar: ce n'était plus un homme,
c'étaient dix qui avaient péri, et que le fourgon allait ramener
ainsi, un à un.

Catherine avait trouvé sa mère agitée d'un pressentiment; et, dès les
premiers mots balbutiés, celle-ci cria:

--Le père est mort!

Vainement, la jeune fille protestait, parlait de Jeanlin.  Sans
entendre, la Maheude s'était élancée.  Et, en voyant le fourgon qui
débouchait devant l'église, elle avait défailli, toute pâle.  Sur les
portes, des femmes, muettes de saisissement, allongeaient le cou,
tandis que d'autres suivaient, tremblantes à l'idée de savoir devant
quelle maison s'arrêterait le cortège.

La voiture passa; et, derrière, la Maheude aperçut Maheu qui
accompagnait le brancard.  Alors, quand on eut posé ce brancard à sa
porte, quand elle vit Jeanlin vivant, avec ses jambes cassées, il y
eut en elle une si brusque réaction, qu'elle étouffa de colère,
bégayant sans larmes:

--C'est tout ça! On nous estropie les petits, maintenant!...  Les deux
jambes, mon Dieu! Qu'est-ce qu'on veut que j'en fasse?

--Tais-toi donc! dit le docteur Vanderhaghen, qui avait suivi pour
panser Jeanlin.  Aimerais-tu mieux qu'il fût resté là-bas?

Mais la Maheude s'emportait davantage, au milieu des larmes d'Alzire,
de Lénore et d'Henri.  Tout en aidant à monter le blessé et en donnant
au docteur ce dont il avait besoin, elle injuriait le sort, elle
demandait où l'on voulait qu'elle trouvât de l'argent pour nourrir des
infirmes.  Le vieux ne suffisait donc pas, voilà que le gamin, lui
aussi, perdait les pieds! Et elle ne cessait point, pendant que
d'autres cris, des lamentations déchirantes, sortaient d'une maison
voisine: c'étaient la femme et les enfants de Chicot qui pleuraient
sur le corps.  Il faisait nuit noire, les mineurs exténués mangeaient
enfin leur soupe, dans le coron tombé à un morne silence, traversé
seulement de ces grands cris.

Trois semaines se passèrent.  On avait pu éviter l'amputation, Jeanlin
conserverait ses deux jambes, mais il resterait boiteux.  Après une
enquête, la Compagnie s'était résignée à donner un secours de
cinquante francs.  En outre, elle avait promis de chercher pour le
petit infirme, dès qu'il serait rétabli, un emploi au jour.  Ce n'en
était pas moins une aggravation de misère, car le père avait reçu une
telle secousse, qu'il en fut malade d'une grosse fièvre.

Depuis le jeudi, Maheu retournait à la fosse, et l'on était au
dimanche.  Le soir, Étienne causa de la date prochaine du 1er
décembre, préoccupé de savoir si la Compagnie exécuterait sa menace.
On veilla jusqu'à dix heures, en attendant Catherine, qui devait
s'attarder avec Chaval.  Mais elle ne rentra pas.  La Maheude ferma
furieusement la porte au verrou, sans une parole.  Étienne fut long à
s'endormir, inquiet de ce lit vide, où Alzire tenait si peu de place.

Le lendemain, toujours personne; et, l'après-midi seulement, au retour
de la fosse, les Maheu apprirent que Chaval gardait Catherine.  Il lui
faisait des scènes si abominables, qu'elle s'était décidée à se mettre
avec lui.  Pour éviter les reproches, il avait quitté brusquement le
Voreux, il venait d'être embauché à Jean-Bart, le puits de
M. Deneulin, où elle le suivait comme herscheuse.  Du reste, le
nouveau ménage continuait à habiter Montsou, chez Piquette.

Maheu, d'abord, parla d'aller gifler l'homme et de ramener sa fille à
coups de pied dans le derrière.  Puis, il eut un geste résigné: à quoi
bon? ça tournait toujours comme ça, on n'empêchait pas les filles de
se coller, quand elles en avaient l'envie.  Il valait mieux attendre
tranquillement le mariage.  Mais la Maheude ne prenait pas si bien les
choses.

--Est-ce que je l'ai battue, quand elle a eu ce Chaval? criait-elle à
Étienne, qui l'écoutait, silencieux, très pâle.  Voyons, répondez!
vous qui êtes un homme raisonnable...  Nous l'avons laissée libre,
n'est-ce pas? parce que, mon Dieu! toutes passent par là.  Ainsi, moi,
j'étais grosse, quand le père m'a épousée.  Mais je n'ai pas filé de
chez mes parents, jamais je n'aurais fait la saleté de porter avant
l'âge l'argent de mes journées à un homme qui n'en avait pas besoin...
Ah!  c'est dégoûtant, voyez-vous! On en arrivera à ne plus faire
d'enfants.

Et, comme Étienne ne répondait toujours que par des hochements de
tête, elle insista.

--Une fille qui allait tous les soirs où elle voulait! Qu'a-t-elle
donc dans la peau? Ne pas pouvoir attendre que je la marie, après
qu'elle nous aurait aidés à sortir du pétrin! Hein? c'était naturel,
on a une fille pour qu'elle travaille...  Mais voilà, nous avons été
trop bons, nous n'aurions pas dû lui permettre de se distraire avec un
homme.  On leur en accorde un bout, et elles en prennent long comme
ça.

Alzire approuvait de la tête.  Lénore et Henri, saisis de cet orage,
pleuraient tout bas, tandis que la mère, maintenant, énumérait leurs
malheurs: d'abord, Zacharie qu'il avait fallu marier; puis, le vieux
Bonnemort qui était là, sur sa chaise, avec ses pieds tordus; puis,
Jeanlin qui ne pourrait quitter la chambre avant dix jours, les os mal
recollés; et, enfin, le dernier coup, cette garce de Catherine partie
avec un homme! Toute la famille se cassait.  Il ne restait que le père
à la fosse.  Comment vivre, sept personnes, sans compter Estelle, sur
les trois francs du père? Autant se jeter en choeur dans le canal.

--Ça n'avance à rien que tu te ronges, dit Maheu d'une voix sourde.
Nous ne sommes pas au bout peut-être.

Étienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tête et murmura,
les yeux perdus dans une vision d'avenir:

--Ah! il est temps, il est temps!



Quatrième partie



I


Ce lundi-là, les Hennebeau avaient à déjeuner les Grégoire et leur
fille Cécile.  C'était toute une partie projetée: en sortant de table,
Paul Négrel devait faire visiter à ces dames une fosse, Saint-Thomas,
qu'on réinstallait avec luxe.  Mais il n'y avait là qu'un aimable
prétexte, cette partie était une invention de madame Hennebeau, pour
hâter le mariage de Cécile et de Paul.

Et, brusquement, ce lundi même, à quatre heures du matin, la grève
venait d'éclater.  Lorsque, le 1er décembre, la Compagnie avait
appliqué son nouveau système de salaire, les mineurs étaient restés
calmes.  A la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n'avait
fait la moindre réclamation.  Tout le personnel, depuis le directeur
jusqu'au dernier des surveillants, croyait le tarif accepté; et la
surprise était grande, depuis le matin, devant cette déclaration de
guerre, d'une tactique et d'un ensemble qui semblaient indiquer une
direction énergique.

A cinq heures, Dansaert réveilla M. Hennebeau pour l'avertir que pas
un homme n'était descendu au Voreux.  Le coron des Deux-Cent-Quarante,
qu'il avait traversé, dormait profondément, fenêtres et portes closes.
Et, dès que le directeur eut sauté du lit, les yeux gros encore de
sommeil, il fut accablé: de quart d'heure en quart d'heure, des
messagers accouraient, des dépêches tombaient sur son bureau, dru
comme grêle.  D'abord, il espéra que la révolte se limitait au Voreux;
mais les nouvelles devenaient plus graves à chaque minute: c'était
Mirou, c'était Crèvecoeur, c'était Madeleine, où il n'avait paru que
les palefreniers; c'étaient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux
fosses les mieux disciplinées, dans lesquelles la descente se trouvait
réduite d'un tiers; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et
semblait demeurer en dehors du mouvement.  Jusqu'à neuf heures, il
dicta des dépêches, télégraphiant de tous côtés, au préfet de Lille,
aux régisseurs de la Compagnie, prévenant les autorités, demandant des
ordres.  Il avait envoyé Négrel faire le tour des fosses voisines,
pour avoir des renseignements précis.

Tout d'un coup, M. Hennebeau songea au déjeuner; et il allait envoyer
le cocher avertir les Grégoire que la partie était remise, lorsqu'une
hésitation, un manque de volonté l'arrêta, lui qui venait, en quelques
phrases brèves, de préparer militairement son champ de bataille.  Il
monta chez madame Hennebeau, qu'une femme de chambre achevait de
coiffer, dans son cabinet de toilette.

--Ah! ils sont en grève, dit-elle tranquillement, lorsqu'il l'eut
consultée.  Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait?...  Nous n'allons
point cesser de manger, n'est-ce pas?

Et elle s'entêta, il eut beau lui dire que le déjeuner serait troublé,
que la visite à Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu: elle trouvait une
réponse à tout, pourquoi perdre un déjeuner déjà sur le feu? et quant
à visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade
était vraiment imprudente.

--Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous
savez pourquoi je tiens à recevoir ces braves gens.  Ce mariage
devrait vous toucher plus que les bêtises de vos ouvriers...  Enfin,
je le veux, ne me contrariez pas.

Il la regarda, agité d'un léger tremblement, et son visage dur et
fermé d'homme de discipline exprima la secrète douleur d'un coeur
meurtri.  Elle était restée les épaules nues, déjà trop mûre, mais
éclatante et désirable encore, avec sa carrure de Cérès dorée par
l'automne.  Un instant, il dut avoir le désir brutal de la prendre, de
rouler sa tête entre les deux seins qu'elle étalait, dans cette pièce
tiède, d'un luxe intime de femme sensuelle, et où traînait un parfum
irritant de musc; mais il se recula, depuis dix années le ménage
faisait chambre à part.

--C'est bon, dit-il en la quittant.  Ne décommandons rien.

M.  Hennebeau était né dans les Ardennes.  Il avait eu les
commencements difficiles d'un garçon pauvre, jeté orphelin sur le pavé
de Paris.  Après avoir suivi péniblement les cours de l'École des
Mines, il était, à vingt-quatre ans, parti pour la Grand-Combe, comme
ingénieur du puits Sainte-Barbe.  Trois ans plus tard, il devint
ingénieur divisionnaire, dans le Pas-de-Calais, aux fosses de Marles;
et ce fut là qu'il se maria, épousant, par un de ces coups de fortune
qui sont la règle pour le corps des mines, la fille d'un riche
filateur d'Arras.  Pendant quinze années, le ménage habita la même
petite ville de province, sans qu'un événement rompît la monotonie de
son existence, pas même la naissance d'un enfant.  Une irritation
croissante détachait madame Hennebeau, élevée dans le respect de
l'argent, dédaigneuse de ce mari qui gagnait durement des
appointements médiocres, et dont elle ne tirait aucune des
satisfactions vaniteuses, rêvées en pension.  Lui, d'une honnêteté
stricte, ne spéculait point, se tenait à son poste, en soldat.  Le
désaccord n'avait fait que grandir, aggravé par un de ces singuliers
malentendus de la chair qui glacent les plus ardents: il adorait sa
femme, elle était d'une sensualité de blonde gourmande, et déjà ils
couchaient à part, mal à l'aise, tout de suite blessés.  Elle eut dès
lors un amant, qu'il ignora.  Enfin, il quitta le Pas-de-Calais, pour
venir occuper à Paris une situation de bureau, dans l'idée qu'elle lui
en serait reconnaissante.  Mais Paris devait achever la séparation, ce
Paris qu'elle souhaitait depuis sa première poupée, et où elle se lava
en huit jours de sa province, élégante d'un coup, jetée à toutes les
folies luxueuses de l'époque.  Les dix ans qu'elle y passa furent
emplis par une grande passion, une liaison publique avec un homme,
dont l'abandon faillit la tuer.  Cette fois, le mari n'avait pu garder
son ignorance, et il se résigna, à la suite de scènes abominables,
désarmé devant la tranquille inconscience de cette femme, qui prenait
son bonheur où elle le trouvait.  C'était après la rupture, lorsqu'il
l'avait vue malade de chagrin, qu'il avait accepté la direction des
mines de Montsou, espérant encore la corriger là-bas, dans ce désert
des pays noirs.

Les Hennebeau, depuis qu'ils habitaient Montsou, retournaient à
l'ennui irrité des premiers temps de leur mariage.  D'abord, elle
parut soulagée par ce grand calme, goûtant un apaisement dans la
monotonie plate de l'immense plaine; et elle s'enterrait en femme
finie, elle affectait d'avoir le coeur mort, si détachée du monde,
qu'elle ne souffrait même plus d'engraisser.  Puis, sous cette
indifférence, une fièvre dernière se déclara, un besoin de vivre
encore, qu'elle trompa pendant six mois en organisant et en meublant à
son goût le petit hôtel de la Direction.  Elle le disait affreux, elle
l'emplit de tapisseries, de bibelots, de tout un luxe d'art, dont on
parla jusqu'à Lille.  Maintenant, le pays l'exaspérait, ces bêtes de
champs étalés à l'infini, ces éternelles routes noires, sans un arbre,
où grouillait une population affreuse qui la dégoûtait et l'effrayait.
Les plaintes de l'exil commencèrent, elle accusait son mari de l'avoir
sacrifiée aux appointements de quarante mille francs qu'il touchait,
une misère à peine suffisante pour faire marcher la maison.  Est-ce
qu'il n'aurait pas dû imiter les autres, exiger une part, obtenir des
actions, réussir à quelque chose enfin? et elle insistait avec une
cruauté d'héritière qui avait apporté la fortune.  Lui, toujours
correct, se réfugiant dans sa froideur menteuse d'homme administratif,
était ravagé par le désir de cette créature, un de ces désirs tardifs,
si violents, qui croissent avec l'âge.  Il ne l'avait jamais possédée
en amant, il était hanté d'une continuelle image, l'avoir une fois à
lui comme elle s'était donnée à un autre.  Chaque matin, il rêvait de
la conquérir le soir; puis, lorsqu'elle le regardait de ses yeux
froids, lorsqu'il sentait que tout en elle se refusait, il évitait
même de lui effleurer la main.  C'était une souffrance sans guérison
possible, cachée sous la raideur de son attitude, la souffrance d'une
nature tendre agonisant en secret de n'avoir pas trouvé le bonheur
dans son ménage.  Au bout des six mois, quand l'hôtel, définitivement
meublé, n'occupa plus madame Hennebeau, elle tomba à une langueur
d'ennui, en victime que l'exil tuerait et qui se disait heureuse d'en
mourir.

Justement, Paul Négrel débarquait à Montsou.  Sa mère, veuve d'un
capitaine provençal, vivant à Avignon d'une maigre rente, avait dû se
contenter de pain et d'eau pour le pousser jusqu'à l'École
polytechnique.  Il en était sorti dans un mauvais rang, et son oncle,
M. Hennebeau, venait de lui faire donner sa démission, en offrant de
le prendre comme ingénieur, au Voreux.  Dès lors, traité en enfant de
la maison, il y eut même sa chambre, y mangea, y vécut, ce qui lui
permettait d'envoyer à sa mère la moitié de ses appointements de trois
mille francs.  Pour déguiser ce bienfait, M. Hennebeau parlait de
l'embarras où était un jeune homme, obligé de se monter un ménage,
dans un des petits chalets réservés aux ingénieurs des fosses.  madame
Hennebeau, tout de suite, avait pris un rôle de bonne tante, tutoyant
son neveu, veillant à son bien-être.  Les premiers mois surtout, elle
montra une maternité débordante de conseils, aux moindres sujets.
Mais elle restait femme pourtant, elle glissait à des confidences
personnelles.  Ce garçon si jeune et si pratique, d'une intelligence
sans scrupule, professant sur l'amour des théories de philosophe,
l'amusait, grâce à la vivacité de son pessimisme, dont s'aiguisait sa
face mince, au nez pointu.  Naturellement, un soir, il se trouva dans
ses bras; et elle parut se livrer par bonté, tout en lui disant
qu'elle n'avait plus de coeur et qu'elle voulait être uniquement son
amie.  En effet, elle ne fut pas jalouse, elle le plaisantait sur les
herscheuses qu'il déclarait abominables, le boudait presque, parce
qu'il n'avait pas des farces de jeune homme à lui conter.  Puis,
l'idée de le marier la passionna, elle rêva de se dévouer, de le
donner elle-même à une fille riche.  Leurs rapports continuaient, un
joujou de récréation, où elle mettait ses tendresses dernières de
femme oisive et finie.

Deux ans s'étaient écoulés.  Une nuit, M. Hennebeau, en entendant des
pieds nus frôler sa porte, eut un soupçon.  Mais cette nouvelle
aventure le révoltait, chez lui, dans sa demeure, entre cette mère et
ce fils! Et, du reste, le lendemain, sa femme lui parla précisément du
choix qu'elle avait fait de Cécile Grégoire pour leur neveu.  Elle
s'employait à ce mariage avec une telle ardeur, qu'il rougit de son
imagination monstrueuse.  Il garda simplement au jeune homme une
reconnaissance de ce que la maison, depuis son arrivée, était moins
triste.

Comme il descendait du cabinet de toilette, M. Hennebeau trouva
justement, dans le vestibule, Paul qui rentrait.  Celui-ci avait l'air
tout amusé par cette histoire de grève.

--Eh bien? lui demanda son oncle.

--Eh bien, j'ai fait le tour des corons.  Ils paraissent très sages,
là-dedans...  Je crois seulement qu'ils vont t'envoyer des délégués.

Mais, à ce moment, la voix de madame Hennebeau appela, du premier
étage.

--C'est toi, Paul?...  Monte donc me donner des nouvelles.  Sont-ils
drôles de faire les méchants, ces gens qui sont si heureux!

Et le directeur dut renoncer à en savoir davantage, puisque sa femme
lui prenait son messager.  Il revint s'asseoir devant son bureau, sur
lequel s'était amassé un nouveau paquet de dépêches.

A onze heures, lorsque les Grégoire arrivèrent, ils s'étonnèrent
qu'Hippolyte, le valet de chambre, posé en sentinelle, les bousculât
pour les introduire, après avoir jeté des regards inquiets aux deux
bouts de la route.  Les rideaux du salon étaient fermés, on les fit
passer directement dans le cabinet de travail, où M. Hennebeau
s'excusa de les recevoir ainsi; mais le salon donnait sur le pavé, et
il était inutile d'avoir l'air de provoquer les gens.

--Comment! vous ne savez pas? continua-t-il, en voyant leur surprise.

M. Grégoire, quand il apprit que la grève avait enfin éclaté, haussa
les épaules de son air placide.  Bah! ce ne serait rien, la population
était honnête.  D'un hochement du menton, madame Grégoire approuvait
sa confiance dans la résignation séculaire des charbonniers; tandis
que Cécile, très gaie ce jour-là, belle de santé dans une toilette de
drap capucine, souriait à ce mot de grève, qui lui rappelait des
visites et des distributions d'aumônes dans les corons.

Mais madame Hennebeau, suivie de Négrel, parut, toute en soie noire.

--Hein! est-ce ennuyeux! cria-t-elle dès la porte.  Comme s'ils
n'auraient pas dû attendre, ces hommes!...  Vous savez que Paul refuse
de nous conduire à Saint-Thomas.

--Nous resterons ici, dit obligeamment M. Grégoire.  Ce sera tout
  plaisir.

Paul s'était contenté de saluer Cécile et sa mère.  Fâchée de ce peu
d'empressement, sa tante le lança d'un coup d'oeil sur la jeune fille;
et, quand elle les entendit rire ensemble, elle les enveloppa d'un
regard maternel.

Cependant, M. Hennebeau acheva de lire les dépêches et rédigea
quelques réponses.  On causait près de lui, sa femme expliquait
qu'elle ne s'était pas occupée de ce cabinet de travail, qui avait en
effet gardé son ancien papier rouge déteint, ses lourds meubles
d'acajou, ses cartonniers éraflés par l'usage.  Trois quarts d'heure
se passèrent, on allait se mettre à table, lorsque le valet de chambre
annonça M. Deneulin.  Celui-ci, l'air excité, entra et s'inclina
devant madame Hennebeau.

--Tiens! vous voilà? dit-il en apercevant les Grégoire.

Et, vivement, il s'adressa au directeur.

--Ça y est donc? Je viens de l'apprendre par mon ingénieur...  Chez
moi, tous les hommes sont descendus, ce matin.  Mais ça peut gagner.
Je ne suis pas tranquille...  Voyons, où en êtes-vous?

Il accourait à cheval, et son inquiétude se trahissait dans son verbe
haut et son geste cassant, qui le faisaient ressembler à un officier
de cavalerie en retraite.

M. Hennebeau commençait à le renseigner sur la situation exacte,
lorsque Hippolyte ouvrit la porte de la salle à manger.  Alors, il
s'interrompit pour dire:

--Déjeunez avec nous.  Je vous continuerai ça au dessert.

--Oui, comme il vous plaira, répondit Deneulin, si plein de son idée,
qu'il acceptait sans autres façons.

Il eut pourtant conscience de son impolitesse, il se tourna vers
madame Hennebeau, en s'excusant.  Elle fut d'ailleurs charmante.
Quand elle eut fait mettre un septième couvert, elle installa ses
convives: madame Grégoire et Cécile aux côtés de son mari, puis,
M. Grégoire et Deneulin à sa droite et à sa gauche; enfin, Paul,
qu'elle plaça entre la jeune fille et son père.  Comme on attaquait
les hors-d'oeuvre, elle reprit avec un sourire:

--Vous m'excuserez, je voulais vous donner des huîtres...  Le lundi,
vous savez qu'il y a un arrivage d'ostendes à Marchiennes, et j'avais
projeté d'envoyer la cuisinière avec la voiture...  Mais elle a eu
peur de recevoir des pierres...

Tous l'interrompirent d'un grand éclat de gaieté.  On trouvait
l'histoire drôle.

--Chut! dit M. Hennebeau contrarié, en regardant les fenêtres, d'où
l'on voyait la route.  Le pays n'a pas besoin de savoir que nous
recevons, ce matin.

--Voici toujours un rond de saucisson qu'ils n'auront pas, déclara M.
Grégoire.

Les rires recommencèrent, mais plus discrets.  Chaque convive se
mettait à l'aise, dans cette salle tendue de tapisseries flamandes,
meublée de vieux bahuts de chêne.  Des pièces d'argenterie luisaient
derrière les vitraux des crédences; et il y avait une grande
suspension en cuivre rouge, dont les rondeurs polies reflétaient un
palmier et un aspidistra, verdissant dans des pots de majolique.
Dehors, la journée de décembre était glacée par une aigre bise du
nord-est.  Mais pas un souffle n'entrait, il faisait là une tiédeur de
serre, qui développait l'odeur fine d'un ananas, coupé au fond d'une
jatte de cristal.

--Si l'on fermait les rideaux? proposa Négrel, que l'idée de terrifier
les Grégoire amusait.

La femme de chambre, qui aidait le domestique, crut à un ordre et alla
tirer un des rideaux.  Ce furent, dès lors, des plaisanteries
interminables: on ne posa plus un verre ni une fourchette, sans
prendre des précautions; on salua chaque plat, ainsi qu'une épave
échappée à un pillage, dans une ville conquise; et, derrière cette
gaieté forcée, il y avait une sourde peur, qui se trahissait par des
coups d'oeil involontaires jetés vers la route, comme si une bande de
meurt-de-faim eût guetté la table du dehors.

Après les oeufs brouillés aux truffes, parurent des truites de
rivière.  La conversation était tombée sur la crise industrielle, qui
s'aggravait depuis dix-huit mois.

--C'était fatal, dit Deneulin, la prospérité trop grande des dernières
années devait nous amener là...  Songez donc aux énormes capitaux
immobilisés, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, à tout
l'argent enfoui dans les spéculations les plus folles.  Rien que chez
nous, on a installé des sucreries comme si le département devait
donner trois récoltes de betteraves...  Et, dame! aujourd'hui,
l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'intérêt
des millions dépensés: de là, un engorgement mortel et la stagnation
finale des affaires.

M. Hennebeau combattit cette théorie, mais il convint que les années
heureuses avaient gâté l'ouvrier.

--Quand je songe, cria-t-il, que ces gaillards, dans nos fosses,
pouvaient se faire jusqu'à six francs par jour, le double de ce qu'ils
gagnent à présent! Et ils vivaient bien, et ils prenaient des goûts de
luxe...  Aujourd'hui, naturellement, ça leur semble dur, de revenir à
leur frugalité ancienne.

--Monsieur Grégoire, interrompit madame Hennebeau, je vous en prie,
encore un peu de ces truites...  Elles sont délicates, n'est-ce pas?

Le directeur continuait:

--Mais, en vérité, est-ce notre faute? Nous sommes atteints
cruellement, nous aussi...  Depuis que les usines ferment une à une,
nous avons un mal du diable à nous débarrasser de notre stock; et,
devant la réduction croissante des demandes, nous nous trouvons bien
forcés d'abaisser le prix de revient...  C'est ce que les ouvriers ne
veulent pas comprendre.

Un silence régna.  Le domestique présentait des perdreaux rôtis,
tandis que la femme de chambre commençait à verser du chambertin aux
convives.

--Il y a eu une famine dans l'Inde, reprit Deneulin à demi-voix, comme
s'il se fût parlé à lui-même.  L'Amérique, en cessant ses commandes de
fer et de fonte, a porté un rude coup à nos hauts fourneaux.  Tout se
tient, une secousse lointaine suffit à ébranler le monde...  Et
l'Empire qui était si fier de cette fièvre chaude de l'industrie!

Il attaqua son aile de perdreau.  Puis, haussant la voix:

--Le pis est que, pour abaisser le prix de revient, il faudrait
logiquement produire davantage: autrement, la baisse se porte sur les
salaires, et l'ouvrier a raison de dire qu'il paie les pots cassés.

Cet aveu, arraché à sa franchise, souleva une discussion.  Les dames
ne s'amusaient guère.  Chacun, du reste, s'occupait de son assiette,
dans le feu du premier appétit.  Comme le domestique rentrait, il
sembla vouloir parler, puis il hésita.

--Qu'y a-t-il? demanda M. Hennebeau.  Si ce sont des dépêches,
donnez-les-moi...  J'attends des réponses.

--Non, Monsieur, c'est M. Dansaert qui est dans le vestibule...  Mais
il craint de déranger.

Le directeur s'excusa et fit entrer le maître-porion.  Celui-ci se
tint debout, à quelques pas de la table; tandis que tous se tournaient
pour le voir, énorme, essoufflé des nouvelles qu'il apportait.  Les
corons restaient tranquilles; seulement, c'était une chose décidée,
une délégation allait venir.  Peut-être, dans quelques minutes,
serait-elle là.

--C'est bien, merci, dit M. Hennebeau.  Je veux un rapport matin et
soir, entendez-vous!

Et, dès que Dansaert fut parti, on se remit à plaisanter, on se jeta
sur la salade russe, en déclarant qu'il fallait ne pas perdre une
seconde, si l'on voulait la finir.  Mais la gaieté ne connut plus de
borne, lorsque Négrel ayant demandé du pain à la femme de chambre,
celle-ci lui répondit un: «Oui, Monsieur», si bas et si terrifié,
qu'elle semblait avoir derrière elle une bande, prête au massacre et
au viol.

--Vous pouvez parler, dit madame Hennebeau complaisamment.  Ils ne
sont pas encore ici.

Le directeur, auquel on apportait un paquet de lettres et de dépêches,
voulut lire une des lettres tout haut.  C'était une lettre de Pierron,
dans laquelle, en phrases respectueuses, il avertissait qu'il se
voyait obligé de se mettre en grève avec les camarades, pour ne pas
être maltraité; et il ajoutait qu'il n'avait même pu refuser de faire
partie de la délégation, bien qu'il blâmât cette démarche.

--Voilà la liberté du travail! s'écria M. Hennebeau.

Alors, on revint sur la grève, on lui demanda son opinion.

--Oh! répondit-il, nous en avons vu d'autres...  Ce sera une semaine,
une quinzaine au plus de paresse, comme la dernière fois.  Ils vont
rouler les cabarets; puis, quand ils auront trop faim, ils
retourneront aux fosses.

Deneulin hocha la tête.

--Je ne suis pas si tranquille...  Cette fois, ils paraissent mieux
organisés.  N'ont-ils pas une caisse de prévoyance?

--Oui, à peine trois mille francs: où voulez-vous qu'ils aillent avec
ça?...  Je soupçonne un nommé Étienne Lantier d'être leur chef.  C'est
un bon ouvrier, cela m'ennuierait d'avoir à lui rendre son livret,
comme jadis au fameux Rasseneur, qui continue à empoisonner le Voreux,
avec ses idées et sa bière...  N'importe, dans huit jours, la moitié
des hommes redescendra, et dans quinze, les dix mille seront au fond.

Il était convaincu.  Sa seule inquiétude venait de sa disgrâce
possible, si la Régie lui laissait la responsabilité de la grève.
Depuis quelque temps, il se sentait moins en faveur.  Aussi,
abandonnant la cuillerée de salade russe qu'il avait prise,
relisait-il les dépêches reçues de Paris, des réponses dont il tâchait
de pénétrer chaque mot.  On l'excusait, le repas tournait à un
déjeuner militaire, mangé sur un champ de bataille, avant les premiers
coups de feu.

Les dames, dès lors, se mêlèrent à la conversation.  Madame Grégoire
s'apitoya sur ces pauvres gens qui allaient souffrir de la faim; et
déjà Cécile faisait la partie de distribuer des bons de pain et de
viande.  Mais madame Hennebeau s'étonnait, en entendant parler de la
misère des charbonniers de Montsou.  Est-ce qu'ils n'étaient pas très
heureux? Des gens logés, chauffés, soignés aux frais de la Compagnie!
Dans son indifférence pour ce troupeau, elle ne savait de lui que la
leçon apprise, dont elle émerveillait les Parisiens en visite; et elle
avait fini par y croire, elle s'indignait de l'ingratitude du peuple.

Négrel, pendant ce temps, continuait à effrayer M. Grégoire.  Cécile
ne lui déplaisait pas, et il voulait bien l'épouser, pour être
agréable à sa tante; mais il n'y apportait aucune fièvre amoureuse, en
garçon d'expérience qui ne s'emballait plus, comme il disait.  Lui, se
prétendait républicain, ce qui ne l'empêchait pas de conduire ses
ouvriers avec une rigueur extrême, et de les plaisanter finement, en
compagnie des dames.

--Je n'ai pas non plus l'optimisme de mon oncle, reprit-il.  Je crains
de graves désordres...  Ainsi, monsieur Grégoire, je vous conseille de
verrouiller la Piolaine.  On pourrait vous piller.

Justement, sans quitter le sourire qui éclairait son bon visage,
M. Grégoire renchérissait sur sa femme en sentiments paternels à
l'égard des mineurs.

--Me piller! s'écria-t-il, stupéfait.  Et pourquoi me piller?

--N'êtes-vous pas un actionnaire de Montsou? Vous ne faites rien, vous
vivez du travail des autres.  Enfin, vous êtes l'infâme capital, et
cela suffit...  Soyez certain que, si la révolution triomphait, elle
vous forcerait à restituer votre fortune, comme de l'argent volé.

Du coup, il perdit la tranquillité d'enfant, la sérénité
d'inconscience où il vivait.  Il bégaya:

--De l'argent volé, ma fortune! Est-ce que mon bisaïeul n'avait pas
gagné, et durement, la somme placée autrefois? Est-ce que nous n'avons
pas couru tous les risques de l'entreprise? Est-ce que je fais un
mauvais usage des rentes, aujourd'hui?

Madame Hennebeau, alarmée en voyant la mère et la fille blanches de
peur, elles aussi, se hâta d'intervenir, en disant:

--Paul plaisante, cher Monsieur.

Mais M. Grégoire était hors de lui.  Comme le domestique passait un
buisson d'écrevisses, il en prit trois, sans savoir ce qu'il faisait,
et se mit à briser les pattes avec les dents.

--Ah! je ne dis pas, il y a des actionnaires qui abusent.  Par
exemple, on m'a conté que des ministres ont reçu des deniers de
Montsou, en pot-de-vin, pour services rendus à la Compagnie.  C'est
comme ce grand seigneur que je ne nommerai pas, un duc, le plus fort
de nos actionnaires, dont la vie est un scandale de prodigalité,
millions jetés à la rue en femmes, en bombances, en luxe inutile...
Mais nous, mais nous qui vivons sans fracas, comme de braves gens que
nous sommes! nous qui ne spéculons pas, qui nous contentons de vivre
sainement avec ce que nous avons, en faisant la part des pauvres!...
Allons donc! il faudrait que vos ouvriers fussent de fameux brigands
pour voler chez nous une épingle!

Négrel lui-même dut le calmer, très égayé de sa colère.  Les
écrevisses passaient toujours, on entendait les petits craquements des
carapaces, pendant que la conversation tombait sur la politique.
Malgré tout, frémissant encore, M. Grégoire se disait libéral; et il
regrettait Louis-Philippe.  Quant à Deneulin, il était pour un
gouvernement fort, il déclarait que l'empereur glissait sur la pente
des concessions dangereuses.

--Rappelez-vous 89, dit-il.  C'est la noblesse qui a rendu la
Révolution possible par sa complicité, par son goût des nouveautés
philosophiques...  Eh bien, la bourgeoisie joue aujourd'hui le même
jeu imbécile, avec sa fureur de libéralisme, sa rage de destruction,
ses flatteries au peuple...  Oui, oui, vous aiguisez les dents du
monstre pour qu'il nous dévore.  Et il nous dévorera, soyez
tranquilles!

Les dames le firent taire et voulurent changer d'entretien, en lui
demandant des nouvelles de ses filles.  Lucie était à Marchiennes, où
elle chantait avec une amie; Jeanne peignait la tête d'un vieux
mendiant.  Mais il disait ces choses d'un air distrait, il ne quittait
pas du regard le directeur, absorbé dans la lecture de ses dépêches,
oublieux de ses invités.  Derrière ces minces feuilles, il sentait
Paris, les ordres des régisseurs, qui décideraient de la grève.  Aussi
ne put-il s'empêcher de céder encore à sa préoccupation.

--Enfin, qu'allez-vous faire? demanda-t-il brusquement.

M. Hennebeau tressaillit, puis s'en tira par une phrase vague.

--Nous allons voir.

--Sans doute, vous avez les reins solides, vous pouvez attendre, se
mit à penser tout haut Deneulin.  Mais moi, j'y resterai, si la grève
gagne Vandame.  J'ai eu beau réinstaller Jean-Bart à neuf, je ne puis
m'en tirer, avec cette fosse unique, que par une production
incessante...  Ah! je ne me vois pas à la noce, je vous assure!

Cette confession involontaire parut frapper M. Hennebeau.  Il
écoutait, et un plan germait en lui: dans le cas où la grève
tournerait mal, pourquoi ne pas l'utiliser, laisser les choses se
gâter jusqu'à la ruine du voisin, puis lui racheter sa concession à
bas prix? C'était le moyen le plus sûr de regagner les bonnes grâces
des régisseurs, qui, depuis des années, rêvaient de posséder Vandame.

--Si Jean-Bart vous gêne tant que ça, dit-il en riant, pourquoi ne
nous le cédez-vous pas?

Mais Deneulin regrettait déjà ses plaintes.  Il cria:

--Jamais de la vie!

On s'égaya de sa violence, on oublia enfin la grève, au moment où le
dessert paraissait.  Une charlotte de pommes meringuée fut comblée
d'éloges.  Ensuite, les dames discutèrent une recette, au sujet de
l'ananas, qu'on déclara également exquis.  Les fruits, du raisin et
des poires, achevèrent cet heureux abandon des fins de déjeuner
copieux.  Tous causaient à la fois, attendris, pendant que le
domestique versait un vin du Rhin, pour remplacer le champagne, jugé
commun.

Et le mariage de Paul et de Cécile fit certainement un pas sérieux,
dans cette sympathie du dessert.  Sa tante lui avait jeté des regards
si pressants, que le jeune homme se montrait aimable, reconquérant de
son air câlin les Grégoire atterrés par ses histoires de pillage.  Un
instant, M.  Hennebeau, devant l'entente si étroite de sa femme et de
son neveu, sentit se réveiller l'abominable soupçon, comme s'il avait
surpris un attouchement, dans les coups d'oeil échangés.  Mais, de
nouveau, l'idée de ce mariage, fait là, devant lui, le rassura.

Hippolyte servait le café, lorsque la femme de chambre accourut,
pleine d'effarement.

--Monsieur, Monsieur, les voici!

C'étaient les délégués.  Des portes battirent, on entendit passer un
souffle d'effroi, au travers des pièces voisines.

--Faites-les entrer dans le salon, dit M. Hennebeau.

Autour de la table, les convives s'étaient regardés, avec un
vacillement d'inquiétude.  Un silence régna.  Puis, ils voulurent
reprendre leurs plaisanteries: on feignit de mettre le reste du sucre
dans sa poche, on parla de cacher les couverts.  Mais le directeur
restait grave, et les rires tombèrent, les voix devinrent des
chuchotements, pendant que les pas lourds des délégués, qu'on
introduisait, écrasaient à côté le tapis du salon.

Madame Hennebeau dit à son mari, en baissant la voix:

--J'espère que vous allez boire votre café.

--Sans doute, répondit-il.  Qu'ils attendent!

Il était nerveux, il prêtait l'oreille aux bruits, l'air uniquement
occupé de sa tasse.

Paul et Cécile venaient de se lever, et il lui avait fait risquer un
oeil à la serrure.  Ils étouffaient des rires, ils parlaient très bas.

--Les voyez-vous?

--Oui...  J'en vois un gros, avec deux autres petits, derrière.

--Hein? ils ont des figures abominables.

--Mais non, ils sont très gentils.

Brusquement, M. Hennebeau quitta sa chaise, en disant que le café
était trop chaud et qu'il le boirait après.  Comme il sortait, il posa
un doigt sur sa bouche, pour recommander la prudence.  Tous s'étaient
rassis, et ils restèrent à table, muets, n'osant plus remuer, écoutant
de loin, l'oreille tendue, dans le malaise de ces grosses voix
d'homme.



II


Dès la veille, dans une réunion tenue chez Rasseneur, Étienne et
quelques camarades avaient choisi les délégués qui devaient se rendre
le lendemain à la Direction.  Lorsque, le soir, la Maheude sut que son
homme en était, elle fut désolée, elle lui demanda s'il voulait qu'on
les jetât à la rue.  Maheu lui-même n'avait point accepté sans
répugnance.  Tous deux, au moment d'agir, malgré l'injustice de leur
misère, retombaient à la résignation de la race, tremblant devant le
lendemain, préférant encore plier l'échine.  D'habitude, lui, pour la
conduite de l'existence, s'en remettait au jugement de sa femme, qui
était de bon conseil.  Cette fois, cependant, il finit par se fâcher,
d'autant plus qu'il partageait secrètement ses craintes.

--Fiche-moi la paix, hein! lui dit-il en se couchant et en tournant le
dos.  Ce serait propre, de lâcher les camarades!...  Je fais mon
devoir.

Elle se coucha à son tour.  Ni l'un ni l'autre ne parlait.  Puis,
après un long silence, elle répondit:

--Tu as raison, vas-y.  Seulement, mon pauvre vieux, nous sommes
  foutus.

Midi sonnait, lorsqu'on déjeuna, car le rendez-vous était pour une
heure, à l'Avantage, d'où l'on irait ensuite chez M. Hennebeau.  Il y
avait des pommes de terre.  Comme il ne restait qu'un petit morceau de
beurre, personne n'y toucha.  Le soir, on aurait des tartines.

--Tu sais que nous comptons sur toi pour parler, dit tout d'un coup
Étienne à Maheu.

Ce dernier demeura saisi, la voix coupée par l'émotion.

--Ah! non, c'est trop! s'écria la Maheude.  Je veux bien qu'il y
aille, mais je lui défends de faire le chef...  Tiens! pourquoi lui
plutôt qu'un autre?

Alors, Étienne s'expliqua, avec sa fougue éloquente.  Maheu était le
meilleur ouvrier de la fosse, le plus aimé, le plus respecté, celui
qu'on citait pour son bon sens.  Aussi les réclamations des mineurs
prendraient-elles, dans sa bouche, un poids décisif.  D'abord, lui,
Étienne, devait parler; mais il était à Montsou depuis trop peu de
temps.  On écouterait davantage un ancien du pays.  Enfin, les
camarades confiaient leurs intérêts au plus digne: il ne pouvait pas
refuser, ce serait lâche.

La Maheude eut un geste désespéré.

--Va, va, mon homme, fais-toi crever pour les autres.  Moi, je
consens, après tout!

--Mais je ne saurai jamais, balbutia Maheu.  Je dirai des bêtises.

Étienne, heureux de l'avoir décidé, lui tapa sur l'épaule.

--Tu diras ce que tu sens, et ce sera très bien.

La bouche pleine, le père Bonnemort, dont les jambes désenflaient,
écoutait, en hochant la tête.  Un silence se fit.  Quand on mangeait
des pommes de terre, les enfants s'étouffaient et restaient très
sages.  Puis, après avoir avalé, le vieux murmura lentement:

--Dis ce que tu voudras, et ce sera comme si tu n'avais rien dit...
Ah! j'en ai vu, j'en ai vu, de ces affaires! Il y a quarante ans, on
nous flanquait à la porte de la Direction, et à coups de sabre encore!
Aujourd'hui, ils vous recevront peut-être; mais ils ne vous répondront
pas plus que ce mur...  Dame! ils ont l'argent, ils s'en fichent!

Le silence retomba, Maheu et Étienne se levèrent et laissèrent la
famille morne, devant les assiettes vides.  En sortant, ils prirent
Pierron et Levaque, puis tous quatre se rendirent chez Rasseneur, où
les délégués des corons voisins arrivaient par petits groupes.  Là,
quand les vingt membres de la délégation furent rassemblés, on arrêta
les conditions qu'on opposerait à celles de la Compagnie; et l'on
partit pour Montsou.  L'aigre bise du nord-est balayait le pavé.  Deux
heures sonnèrent, comme on arrivait.

D'abord, le domestique leur dit d'attendre, en refermant la porte sur
eux; puis, lorsqu'il revint, il les introduisit dans le salon, dont il
ouvrit les rideaux.  Un jour fin entra, tamisé par les guipures.  Et
les mineurs, restés seuls, n'osèrent s'asseoir, embarrassés, tous très
propres, vêtus de drap, rasés du matin, avec leurs cheveux et leurs
moustaches jaunes.  Ils roulaient leurs casquettes entre les doigts,
ils jetaient des regards obliques sur le mobilier, une de ces
confusions de tous les styles, que le goût de l'antiquaille a mises à
la mode: des fauteuils Henri II, des chaises Louis XV, un cabinet
italien du dix-septième siècle, un contador espagnol du quinzième, et
un devant d'autel pour le lambrequin de la cheminée, et des chamarres
d'anciennes chasubles réappliquées sur les portières.  Ces vieux ors,
ces vieilles soies aux tons fauves, tout ce luxe de chapelle, les
avait saisis d'un malaise respectueux.  Les tapis d'Orient semblaient
les lier aux pieds de leur haute laine.  Mais ce qui les suffoquait
surtout, c'était la chaleur, une chaleur égale de calorifère, dont
l'enveloppement les surprenait, les joues glacées du vent de la route.
Cinq minutes s'écoulèrent.  Leur gêne augmentait, dans le bien-être de
cette pièce riche, si confortablement close.

Enfin, M. Hennebeau entra, boutonné militairement, portant à sa
redingote le petit noeud correct de sa décoration.  Il parla le
premier.

--Ah! vous voilà!...  Vous vous révoltez, à ce qu'il paraît...

Et il s'interrompit, pour ajouter avec une raideur polie:

--Asseyez-vous, je ne demande pas mieux que de causer.

Les mineurs se tournèrent, cherchèrent des sièges du regard.
Quelques-uns se risquèrent sur les chaises; tandis que les autres,
inquiétés par les soies brodées, préféraient se tenir debout.

Il y eut un silence.  M. Hennebeau, qui avait roulé son fauteuil
devant la cheminée, les dénombrait vivement, tâchait de se rappeler
leurs visages.  Il venait de reconnaître Pierron, caché au dernier
rang; et ses yeux s'étaient arrêtés sur Étienne, assis en face de lui.

--Voyons, demanda-t-il, qu'avez-vous à me dire?

Il s'attendait à entendre le jeune homme prendre la parole, et il fut
tellement surpris de voir Maheu s'avancer, qu'il ne put s'empêcher
d'ajouter encore:

--Comment! c'est vous, un bon ouvrier qui s'est toujours montré si
raisonnable, un ancien de Montsou dont la famille travaille au fond
depuis le premier coup de pioche!...  Ah! c'est mal, ça me chagrine
que vous soyez à la tête des mécontents!

Maheu écoutait, les yeux baissés.  Puis, il commença, la voix
hésitante et sourde d'abord.

--Monsieur le directeur, c'est justement parce que je suis un homme
tranquille, auquel on n'a rien à reprocher, que les camarades m'ont
choisi.  Cela doit vous prouver qu'il ne s'agit pas d'une révolte de
tapageurs, de mauvaises têtes cherchant à faire du désordre.  Nous
voulons seulement la justice, nous sommes las de crever de faim, et il
nous semble qu'il serait temps de s'arranger, pour que nous ayons au
moins du pain tous les jours.

Sa voix se raffermissait.  Il leva les yeux, il continua, en regardant
le directeur:

--Vous savez bien que nous ne pouvons accepter votre nouveau
système...  On nous accuse de mal boiser.  C'est vrai, nous ne donnons
pas à ce travail le temps nécessaire.  Mais, si nous le donnions,
notre journée se trouverait réduite encore, et comme elle n'arrive
déjà pas à nous nourrir, ce serait donc la fin de tout, le coup de
torchon qui nettoierait vos hommes.  Payez-nous davantage, nous
boiserons mieux, nous mettrons aux bois les heures voulues, au lieu de
nous acharner à l'abattage, la seule besogne productive.  Il n'y a pas
d'autre arrangement possible, il faut que le travail soit payé pour
être fait...  Et qu'est-ce que vous avez inventé à la place? une chose
qui ne peut pas nous entrer dans la tête, voyez-vous! Vous baissez le
prix de la berline, puis vous prétendez compenser cette baisse en
payant le boisage à part.  Si cela était vrai, nous n'en serions pas
moins volés, car le boisage nous prendrait toujours plus de temps.
Mais ce qui nous enrage, c'est que cela n'est pas même vrai: la
Compagnie ne compense rien du tout, elle met simplement deux centimes
par berline dans sa poche, voilà!

--Oui, oui, c'est la vérité, murmurèrent les autres délégués, en
voyant M.  Hennebeau faire un geste violent, comme pour interrompre.

Du reste, Maheu coupa la parole au directeur.  Maintenant, il était
lancé, les mots venaient tout seuls.  Par moments, il s'écoutait avec
surprise, comme si un étranger avait parlé en lui.  C'étaient des
choses amassées au fond de sa poitrine, des choses qu'il ne savait
même pas là, et qui sortaient, dans un gonflement de son coeur.  Il
disait leur misère à tous, le travail dur, la vie de brute, la femme
et les petits criant la faim à la maison.  Il cita les dernières paies
désastreuses, les quinzaines dérisoires, mangées par les amendes et
les chômages, rapportées aux familles en larmes.  Est-ce qu'on avait
résolu de les détruire?

--Alors, monsieur le directeur, finit-il par conclure, nous sommes
donc venus vous dire que, crever pour crever, nous préférons crever à
ne rien faire.  Ce sera de la fatigue de moins...  Nous avons quitté
les fosses, nous ne redescendrons que si la Compagnie accepte nos
conditions.  Elle veut baisser le prix de la berline, payer le boisage
à part.  Nous autres, nous voulons que les choses restent comme elles
étaient, et nous voulons encore qu'on nous donne cinq centimes de plus
par berline...  Maintenant, c'est à vous de voir si vous êtes pour la
justice et pour le travail.

Des voix, parmi les mineurs, s'élevèrent.

--C'est cela...  Il a dit notre idée à tous...  Nous ne demandons que
la raison.

D'autres, sans parler, approuvaient d'un hochement de tête.  La pièce
luxueuse avait disparu, avec ses ors et ses broderies, son entassement
mystérieux d'antiquailles; et ils ne sentaient même plus le tapis,
qu'ils écrasaient sous leurs chaussures lourdes.

--Laissez-moi donc répondre, finit par crier M. Hennebeau, qui se
fâchait.  Avant tout, il n'est pas vrai que la Compagnie gagne deux
centimes par berline...  Voyons les chiffres.

Une discussion confuse suivit.  Le directeur, pour tâcher de les
diviser, interpella Pierron, qui se déroba, en bégayant.  Au
contraire, Levaque était à la tête des plus agressifs, embrouillant
les choses, affirmant des faits qu'il ignorait.  Le gros murmure des
voix s'étouffait sous les tentures, dans la chaleur de serre.

--Si vous causez tous à la fois, reprit M. Hennebeau, jamais nous ne
nous entendrons.

Il avait retrouvé son calme, sa politesse rude, sans aigreur, de
gérant qui a reçu une consigne et qui entend la faire respecter.
Depuis les premiers mots, il ne quittait pas Étienne du regard, il
manoeuvrait pour le tirer du silence où le jeune homme se renfermait.
Aussi, abandonnant la discussion des deux centimes, élargit-il
brusquement la question.

--Non, avouez donc la vérité, vous obéissez à des excitations
détestables.  C'est une peste, maintenant, qui souffle sur tous les
ouvriers et qui corrompt les meilleurs...  Oh! je n'ai besoin de la
confession de personne, je vois bien qu'on vous a changés, vous si
tranquilles autrefois.  N'est-ce-pas? on vous a promis plus de beurre
que de pain, on vous a dit que votre tour était venu d'être les
maîtres...  Enfin, on vous enrégimente dans cette fameuse
Internationale, cette armée de brigands dont le rêve est la
destruction de la société...

Étienne, alors, l'interrompit.

--Vous vous trompez, monsieur le directeur.  Pas un charbonnier de
Montsou n'a encore adhéré.  Mais, si on les y pousse, toutes les
fosses s'enrôleront.  Ça dépend de la Compagnie.

Dès ce moment, la lutte continua entre M. Hennebeau et lui, comme si
les autres mineurs n'avaient plus été là.

--La Compagnie est une providence pour ses hommes, vous avez tort de
la menacer.  Cette année, elle a dépensé trois cent mille francs à
bâtir des corons, qui ne lui rapportent pas le deux pour cent, et je
ne parle ni des pensions qu'elle sert, ni du charbon, ni des
médicaments qu'elle donne...  Vous qui paraissez intelligent, qui êtes
devenu en peu de mois un de nos ouvriers les plus habiles, ne
feriez-vous pas mieux de répandre ces vérités-là que de vous perdre,
en fréquentant des gens de mauvaise réputation? Oui, je veux parler de
Rasseneur, dont nous avons dû nous séparer, afin de sauver nos fosses
de la pourriture socialiste...  On vous voit toujours chez lui, et
c'est lui assurément qui vous a poussé à créer cette caisse de
prévoyance, que nous tolérerions bien volontiers si elle était
seulement une épargne, mais où nous sentons une arme contre nous, un
fonds de réserve pour payer les frais de la guerre.  Et, à ce propos,
je dois ajouter que la Compagnie entend avoir un contrôle sur cette
caisse.

Étienne le laissait aller, les yeux sur les siens, les lèvres agitées
d'un petit battement nerveux.  Il sourit à la dernière phrase, il
répondit simplement:

--C'est donc une nouvelle exigence, car monsieur le directeur avait
jusqu'ici négligé de réclamer ce contrôle...  Notre désir, par
malheur, est que la Compagnie s'occupe moins de nous, et qu'au lieu de
jouer le rôle de providence, elle se montre tout bonnement juste en
nous donnant ce qui nous revient, notre gain qu'elle se partage.
Est-ce honnête, à chaque crise, de laisser mourir de faim les
travailleurs pour sauver les dividendes des actionnaires?...  Monsieur
le directeur aura beau dire, le nouveau système est une baisse de
salaire déguisée, et c'est ce qui nous révolte, car si la Compagnie a
des économies à faire, elle agit très mal en les réalisant uniquement
sur l'ouvrier.

--Ah! nous y voilà! cria M. Hennebeau.  Je l'attendais, cette
accusation d'affamer le peuple et de vivre de sa sueur! Comment
pouvez-vous dire des bêtises pareilles, vous qui devriez savoir les
risques énormes que les capitaux courent dans l'industrie, dans les
mines par exemple? Une fosse tout équipée, aujourd'hui, coûte de
quinze cent mille francs à deux millions; et que de peine avant de
retirer un intérêt médiocre d'une telle somme engloutie! Presque la
moitié des sociétés minières, en France, font faillite...  Du reste,
c'est stupide d'accuser de cruauté celles qui réussissent.  Quand
leurs ouvriers souffrent, elles souffrent elles-mêmes.  Croyez-vous
que la Compagnie n'a pas autant à perdre que vous, dans la crise
actuelle?  Elle n'est pas la maîtresse du salaire, elle obéit à la
concurrence, sous peine de ruine.  Prenez-vous-en aux faits, et non à
elle...  Mais vous ne voulez pas entendre, vous ne voulez pas
comprendre!

--Si, dit le jeune homme, nous comprenons très bien qu'il n'y a pas
d'amélioration possible pour nous, tant que les choses iront comme
elles vont, et c'est même à cause de ça que les ouvriers finiront, un
jour ou l'autre, par s'arranger de façon à ce qu'elles aillent
autrement.

Cette parole, si modérée de forme, fut prononcée à demi-voix, avec une
telle conviction, tremblante de menace, qu'il se fit un grand silence.
Une gêne, un souffle de peur passa dans le recueillement du salon.
Les autres délégués, qui comprenaient mal, sentaient pourtant que le
camarade venait de réclamer leur part, au milieu de ce bien-être; et
ils recommençaient à jeter des regards obliques sur les tentures
chaudes, sur les sièges confortables, sur tout ce luxe dont la moindre
babiole aurait payé leur soupe pendant un mois.

Enfin, M. Hennebeau, qui était resté pensif, se leva, pour les
congédier.  Tous l'imitèrent.  Étienne, légèrement, avait poussé le
coude de Maheu; et celui-ci reprit, la langue déjà empâtée et
maladroite:

--Alors, monsieur, c'est tout ce que vous répondez...  Nous allons
dire aux autres que vous repoussez nos conditions.

--Moi, mon brave, s'écria le directeur, mais je ne repousse rien!...
Je suis un salarié comme vous, je n'ai pas plus de volonté ici que le
dernier de vos galibots.  On me donne des ordres, et mon seul rôle est
de veiller à leur bonne exécution.  Je vous ai dit ce que j'ai cru
devoir vous dire, mais je me garderais bien de décider...  Vous
m'apportez vos exigences, je les ferai connaître à la Régie, puis je
vous transmettrai la réponse.

Il parlait de son air correct de haut fonctionnaire, évitant de se
passionner dans les questions, d'une sécheresse courtoise de simple
instrument d'autorité.  Et les mineurs, maintenant, le regardaient
avec défiance, se demandaient d'où il venait, quel intérêt il pouvait
avoir à mentir, ce qu'il devait voler, en se mettant ainsi entre eux
et les vrais patrons.  Un intrigant peut-être, un homme qu'on payait
comme un ouvrier, et qui vivait si bien!

Étienne osa de nouveau intervenir.

--Voyez donc, monsieur le directeur, comme il est regrettable que nous
ne puissions plaider notre cause en personne.  Nous expliquerions
beaucoup de choses, nous trouverions des raisons qui vous échappent
forcément...  Si nous savions seulement où nous adresser!

M. Hennebeau ne se fâcha point.  Il eut même un sourire.

--Ah! dame! cela se complique, du moment où vous n'avez pas confiance
en moi...  Il faut aller là-bas.

Les délégués avaient suivi son geste vague, sa main tendue vers une
des fenêtres.  Où était-ce, là-bas? Paris sans doute.  Mais ils ne le
savaient pas au juste, cela se reculait dans un lointain terrifiant,
dans une contrée inaccessible et religieuse, où trônait le dieu
inconnu, accroupi au fond de son tabernacle.  Jamais ils ne le
verraient, ils le sentaient seulement comme une force qui, de loin,
pesait sur les dix mille charbonniers de Montsou.  Et, quand le
directeur parlait, c'était cette force qu'il avait derrière lui,
cachée et rendant des oracles.

Un découragement les accabla, Étienne lui-même eut un haussement
d'épaules pour leur dire que le mieux était de s'en aller; tandis que
M. Hennebeau tapait amicalement sur le bras de Maheu, en lui demandant
des nouvelles de Jeanlin.

--En voilà une rude leçon cependant, et c'est vous qui défendez les
mauvais boisages!...  Vous réfléchirez, mes amis, vous comprendrez
qu'une grève serait un désastre pour tout le monde.  Avant une
semaine, vous mourrez de faim: comment ferez-vous?...  Je compte sur
votre sagesse d'ailleurs, et je suis convaincu que vous redescendrez
lundi au plus tard.

Tous partaient, quittaient le salon dans un piétinement de troupeau,
le dos arrondi, sans répondre un mot à cet espoir de soumission.  Le
directeur, qui les accompagnait, fut obligé de résumer l'entretien: la
Compagnie d'un côté avec son nouveau tarif, les ouvriers de l'autre
avec leur demande d'une augmentation de cinq centimes par berline.
Pour ne leur laisser aucune illusion, il crut devoir les prévenir que
leurs conditions seraient certainement repoussées par la Régie.

--Réfléchissez avant de faire des bêtises, répéta-t-il, inquiet de
leur silence.

Dans le vestibule, Pierron salua très bas, pendant que Levaque
affectait de remettre sa casquette.  Maheu cherchait un mot pour
partir, lorsque Étienne, de nouveau, le toucha du coude.  Et tous s'en
allèrent, au milieu de ce silence menaçant.  La porte seule retomba, à
grand bruit.

Lorsque M. Hennebeau rentra dans la salle à manger, il retrouva ses
convives immobiles et muets, devant les liqueurs.  En deux mots, il
mit au courant Deneulin, dont le visage acheva de s'assombrir.  Puis,
tandis qu'il buvait son café froid, on tâcha de parler d'autre chose.
Mais les Grégoire eux-mêmes revinrent à la grève, étonnés qu'il n'y
eût pas des lois pour défendre aux ouvriers de quitter leur travail.
Paul rassurait Cécile, affirmait qu'on attendait les gendarmes.

Enfin, madame Hennebeau appela le domestique.

--Hippolyte, avant que nous passions au salon, ouvrez les fenêtres et
donnez de l'air.



III


Quinze jours s'étaient écoulés; et, le lundi de la troisième semaine,
les feuilles de présence, envoyées à la Direction, indiquèrent une
diminution nouvelle dans le nombre des ouvriers descendus.  Ce
matin-là, on comptait sur la reprise du travail; mais l'obstination de
la Régie à ne pas céder exaspérait les mineurs.  Le Voreux,
Crèvecoeur, Mirou, Madeleine n'étaient plus les seuls qui chômaient; à
la Victoire et à Feutry-Cantel, la descente comptait à peine
maintenant le quart des hommes; et Saint-Thomas lui-même se trouvait
atteint.  Peu à peu, la grève devenait générale.

Au Voreux, un lourd silence pesait sur le carreau.  C'était l'usine
morte, ce vide et cet abandon des grands chantiers, où dort le
travail.  Dans le ciel gris de décembre, le long des hautes
passerelles, trois ou quatre berlines oubliées avaient la tristesse
muette des choses.  En bas, entre les jambes maigres des tréteaux, le
stock de charbon s'épuisait, laissant la terre nue et noire; tandis
que la provision des bois pourrissait sous les averses.  A
l'embarcadère du canal, il était resté une péniche à moitié chargée,
comme assoupie dans l'eau trouble; et, sur le terri désert, dont les
sulfures décomposés fumaient malgré la pluie, une charrette dressait
mélancoliquement ses brancards.  Mais les bâtiments surtout
s'engourdissaient, le criblage aux persiennes closes, le beffroi où ne
montaient plus les grondements de la recette, et la chambre refroidie
des générateurs, et la cheminée géante trop large pour les rares
fumées.  On ne chauffait la machine d'extraction que le matin.  Les
palefreniers descendaient la nourriture des chevaux, les porions
travaillaient seuls au fond, redevenus ouvriers, veillant aux
désastres qui endommagent les voies, dès qu'on cesse de les
entretenir; puis, à partir de neuf heures, le reste du service se
faisait par les échelles.  Et, au-dessus de cette mort des bâtiments
ensevelis dans leur drap de poussière noire, il n'y avait toujours que
l'échappement de la pompe soufflant son haleine grosse et longue, le
reste de vie de la fosse, que les eaux auraient détruite, si le
souffle s'était arrêté.

En face, sur le plateau, le coron des Deux-Cent-Quarante, lui aussi,
semblait mort.  Le préfet de Lille était accouru, des gendarmes
avaient battu les routes; mais, devant le calme des grévistes, préfet
et gendarmes s'étaient décidés à rentrer chez eux.  Jamais le coron
n'avait donné un si bel exemple, dans la vaste plaine.  Les hommes,
pour éviter d'aller au cabaret, dormaient la journée entière; les
femmes, en se rationnant de café, devenaient raisonnables, moins
enragées de bavardages et de querelles; et jusqu'aux bandes d'enfants
qui avaient l'air de comprendre, d'une telle sagesse, qu'elles
couraient pieds nus et se giflaient sans bruit.  C'était le mot
d'ordre, répété, circulant de bouche en bouche: on voulait être sage.

Pourtant, un continuel va-et-vient emplissait de monde la maison des
Maheu.  Étienne, à titre de secrétaire, y avait partagé les trois
mille francs de la caisse de prévoyance, entre les familles
nécessiteuses; ensuite, de divers côtés, étaient arrivées quelques
centaines de francs, produites par des souscriptions et des quêtes.
Mais, aujourd'hui, toutes les ressources s'épuisaient, les mineurs
n'avaient plus d'argent pour soutenir la grève, et la faim était là,
menaçante.  Maigrat, après avoir promis un crédit d'une quinzaine,
s'était brusquement ravisé au bout de huit jours, coupant les vivres.
D'habitude, il prenait les ordres de la Compagnie; peut-être celle-ci
désirait-elle en finir tout de suite, en affamant les corons.  Il
agissait d'ailleurs en tyran capricieux, donnait ou refusait du pain,
suivant la figure de la fille que les parents envoyaient aux
provisions; et il fermait surtout sa porte à la Maheude, plein de
rancune, voulant la punir de ce qu'il n'avait pas eu Catherine.  Pour
comble de misère, il gelait très fort, les femmes voyaient diminuer
leur tas de charbon, avec la pensée inquiète qu'on ne le
renouvellerait plus aux fosses, tant que les hommes ne redescendraient
pas.  Ce n'était point assez de crever de faim, on allait aussi crever
de froid.

Chez les Maheu, déjà tout manquait.  Les Levaque mangeaient encore,
sur une pièce de vingt francs prêtée par Bouteloup.  Quant aux
Pierron, ils avaient toujours de l'argent; mais, pour paraître aussi
affamés que les autres, dans la crainte des emprunts, ils se
fournissaient à crédit chez Maigrat, qui aurait jeté son magasin à la
Pierronne, si elle avait tendu sa jupe.  Dès le samedi, beaucoup de
familles s'étaient couchées sans souper.  Et, en face des jours
terribles qui commençaient, pas une plainte ne se faisait entendre,
tous obéissaient au mot d'ordre, avec un tranquille courage.

C'était quand même une confiance absolue, une foi religieuse, le don
aveugle d'une population de croyants.  Puisqu'on leur avait promis
l'ère de la justice, ils étaient prêts à souffrir pour la conquête du
bonheur universel.  La faim exaltait les têtes, jamais l'horizon fermé
n'avait ouvert un au-delà plus large à ces hallucinés de la misère.
Ils revoyaient là-bas, quand leurs yeux se troublaient de faiblesse,
la cité idéale de leur rêve, mais prochaine à cette heure et comme
réelle, avec son peuple de frères, son âge d'or de travail et de repas
en commun.  Rien n'ébranlait la conviction qu'ils avaient d'y entrer
enfin.  La caisse s'était épuisée, la Compagnie ne céderait pas,
chaque jour devait aggraver la situation, et ils gardaient leur
espoir, et ils montraient le mépris souriant des faits.  Si la terre
craquait sous eux, un miracle les sauverait.  Cette foi remplaçait le
pain et chauffait le ventre.  Lorsque les Maheu et les autres avaient
digéré trop vite leur soupe d'eau claire, ils montaient ainsi dans un
demi-vertige, l'extase d'une vie meilleure qui jetait les martyrs aux
bêtes.

Désormais, Étienne était le chef incontesté.  Dans les conversations
du soir, il rendait des oracles, à mesure que l'étude l'affinait et le
faisait trancher en toutes choses.  Il passait les nuits à lire, il
recevait un nombre plus grand de lettres; même il s'était abonné au
Vengeur, une feuille socialiste de Belgique, et ce journal, le premier
qui entrait dans le coron, lui avait attiré, de la part des camarades,
une considération extraordinaire.  Sa popularité croissante le
surexcitait chaque jour davantage.  Tenir une correspondance étendue,
discuter du sort des travailleurs aux quatre coins de la province,
donner des consultations aux mineurs du Voreux, surtout devenir un
centre, sentir le monde rouler autour de soi, c'était un continuel
gonflement de vanité, pour lui, l'ancien mécanicien, le haveur aux
mains grasses et noires.  Il montait d'un échelon, il entrait dans
cette bourgeoisie exécrée, avec des satisfactions d'intelligence et de
bien-être, qu'il ne s'avouait pas.  Un seul malaise lui restait, la
conscience de son manque d'instruction, qui le rendait embarrassé et
timide, dès qu'il se trouvait devant un monsieur en redingote.  S'il
continuait à s'instruire, dévorant tout, le manque de méthode rendait
l'assimilation très lente, une telle confusion se produisait, qu'il
finissait par savoir des choses qu'il n'avait pas comprises.  Aussi, à
certaines heures de bon sens, éprouvait-il une inquiétude sur sa
mission, la peur de n'être point l'homme attendu.  Peut-être aurait-il
fallu un avocat, un savant capable de parler et d'agir, sans
compromettre les camarades? Mais une révolte le remettait bientôt
d'aplomb.  Non, non, pas d'avocats! tous sont des canailles, ils
profitent de leur science pour s'engraisser avec le peuple! Ça
tournerait comme ça tournerait, les ouvriers devaient faire leurs
affaires entre eux.  Et son rêve de chef populaire le berçait de
nouveau: Montsou à ses pieds, Paris dans un lointain de brouillard,
qui sait? la députation un jour, la tribune d'une salle riche, où il
se voyait foudroyant les bourgeois du premier discours prononcé par un
ouvrier dans un Parlement.

Depuis quelques jours, Étienne était perplexe.  Pluchart écrivait
lettre sur lettre, en offrant de se rendre à Montsou, pour chauffer le
zèle des grévistes.  Il s'agissait d'organiser une réunion privée, que
le mécanicien présiderait; et il y avait, sous ce projet, l'idée
d'exploiter la grève, de gagner à l'Internationale les mineurs, qui,
jusque-là, s'étaient montrés méfiants.  Étienne redoutait du tapage,
mais il aurait cependant laissé venir Pluchart, si Rasseneur n'avait
blâmé violemment cette intervention.  Malgré sa puissance, le jeune
homme devait compter avec le cabaretier, dont les services étaient
plus anciens, et qui gardait des fidèles parmi ses clients.  Aussi
hésitait-il encore, ne sachant que répondre.

Justement, le lundi, vers quatre heures, une nouvelle lettre arriva de
Lille, comme Étienne se trouvait seul, avec la Maheude, dans la salle
du bas.  Maheu, énervé d'oisiveté, était parti à la pêche: s'il avait
la chance de prendre un beau poisson, en dessous de l'écluse du canal,
on le vendrait et on achèterait du pain.  Le vieux Bonnemort et le
petit Jeanlin venaient de filer, pour essayer leurs jambes remises à
neuf; tandis que les enfants étaient sortis avec Alzire, qui passait
des heures sur le terri, à ramasser des escarbilles.  Assise près du
maigre feu, qu'on n'osait plus entretenir, la Maheude, dégrafée, un
sein hors du corsage et tombant jusqu'au ventre, faisait téter
Estelle.

Lorsque le jeune homme replia la lettre, elle l'interrogea.

--Est-ce de bonnes nouvelles? va-t-on nous envoyer de l'argent?

Il répondit non du geste, et elle continua:

--Cette semaine, je ne sais comment nous allons faire...  Enfin, on
tiendra tout de même.  Quand on a le bon droit de son côté, n'est-ce
pas? ça vous donne du coeur, on finit toujours par être les plus
forts.

A cette heure, elle était pour la grève, raisonnablement.  Il aurait
mieux valu forcer la Compagnie à être juste, sans quitter le travail.
Mais, puisqu'on l'avait quitté, on devait ne pas le reprendre, avant
d'obtenir justice.  Là-dessus, elle se montrait d'une énergie
intraitable.  Plutôt crever que de paraître avoir eu tort, lorsqu'on
avait raison!

--Ah! s'écria Étienne, s'il éclatait un bon choléra, qui nous
débarrassât de tous ces exploiteurs de la Compagnie!

--Non, non, répondit-elle, il ne faut souhaiter la mort à personne.
Ça ne nous avancerait guère, il en repousserait d'autres...  Moi, je
demande seulement que ceux-là reviennent à des idées plus sensées, et
j'attends ça, car il y a des braves gens partout...  Vous savez que je
ne suis pas du tout pour votre politique.

En effet, elle blâmait d'habitude ses violences de paroles, elle le
trouvait batailleur.  Qu'on voulût se faire payer son travail ce qu'il
valait, c'était bon; mais pourquoi s'occuper d'un tas de choses, des
bourgeois et du gouvernement? pourquoi se mêler des affaires des
autres, où il n'y avait que de mauvais coups à attraper? Et elle lui
gardait son estime, parce qu'il ne se grisait pas et qu'il lui payait
régulièrement ses quarante-cinq francs de pension.  Quand un homme
avait de la conduite, on pouvait lui passer le reste.

Étienne, alors, parla de la République, qui donnerait du pain à tout
le monde.  Mais la Maheude secoua la tête, car elle se souvenait de
48, une année de chien, qui les avait laissés nus comme des vers, elle
et son homme, dans les premiers temps de leur ménage.  Elle s'oubliait
à en conter les embêtements d'une voix morne, les yeux perdus, la
gorge à l'air, tandis que sa fille Estelle, sans lâcher le sein,
s'endormait sur ses genoux.  Et, absorbé lui aussi, Étienne regardait
fixement ce sein énorme, dont la blancheur molle tranchait avec le
teint massacré et jauni du visage.

--Pas un liard, murmurait-elle, rien à se mettre sous la dent, et
toutes les fosses qui s'arrêtaient.  Enfin, quoi! la crevaison du
pauvre monde, comme aujourd'hui!

Mais, à ce moment, la porte s'ouvrit, et ils restèrent muets de
surprise devant Catherine qui entrait.  Depuis sa fuite avec Chaval,
elle n'avait plus reparu au coron.  Son trouble était si grand,
qu'elle ne referma pas la porte, tremblante et muette.  Elle comptait
trouver sa mère seule, la vue du jeune homme dérangeait la phrase
préparée en route.

--Qu'est-ce que tu viens ficher ici? cria la Maheude, sans même
quitter sa chaise.  Je ne veux plus de toi, va-t'en!

Alors, Catherine tâcha de rattraper des mots.

--Maman, c'est du café et du sucre...  Oui, pour les enfants...  J'ai
fait des heures, j'ai songé à eux...

Elle tirait de ses poches une livre de café et une livre de sucre,
qu'elle s'enhardit à poser sur la table.  La grève du Voreux la
tourmentait, tandis qu'elle travaillait à Jean-Bart, et elle n'avait
trouvé que cette façon d'aider un peu ses parents, sous le prétexte de
songer aux petits.  Mais son bon coeur ne désarmait pas sa mère, qui
répliqua:

--Au lieu de nous apporter des douceurs, tu aurais mieux fait de
rester à nous gagner du pain.

Elle l'accabla, elle se soulagea, en lui jetant à la face tout ce
qu'elle répétait contre elle, depuis un mois.  Filer avec un homme, se
coller à seize ans, lorsqu'on avait une famille dans le besoin! Il
fallait être la dernière des filles dénaturées.  On pouvait pardonner
une bêtise, mais une mère n'oubliait jamais un pareil tour.  Et encore
si on l'avait tenue à l'attache!  Pas du tout, elle était libre comme
l'air, on lui demandait seulement de rentrer coucher.

--Dis? qu'est-ce que tu as dans la peau, à ton âge?

Catherine, immobile près de la table, écoutait, la tête basse.  Un
tressaillement agitait son maigre corps de fille tardive, et elle
tâchait de répondre, en paroles entrecoupées.

--Oh! s'il n'y avait que moi, pour ce que ça m'amuse!...  C'est lui.
Quand il veut, je suis bien forcée de vouloir, n'est-ce pas?  parce
que, vois-tu, il est le plus fort...  Est-ce qu'on sait comment les
choses tournent? Enfin, c'est fait, et ce n'est pas à défaire, car
autant lui qu'un autre, maintenant.  Faut bien qu'il m'épouse.

Elle se défendait sans révolte, avec la résignation passive des filles
qui subissent le mâle de bonne heure.  N'était-ce pas la loi commune?
Jamais elle n'avait rêvé autre chose, une violence derrière le terri,
un enfant à seize ans, puis la misère dans le ménage, si son galant
l'épousait.  Et elle ne rougissait de honte, elle ne tremblait ainsi,
que bouleversée d'être traitée en gueuse devant ce garçon, dont la
présence l'oppressait et la désespérait.

Étienne, cependant, s'était levé, en affectant de secouer le feu à
demi éteint, pour ne pas gêner l'explication.  Mais leurs regards se
rencontrèrent, il la trouvait pâle, éreintée, jolie quand même avec
ses yeux si clairs, dans sa face qui se tannait; et il éprouva un
singulier sentiment, sa rancune était partie, il aurait simplement
voulu qu'elle fût heureuse, chez cet homme qu'elle lui avait préféré.
C'était un besoin de s'occuper d'elle encore, une envie d'aller à
Montsou forcer l'autre à des égards.  Mais elle ne vit que de la pitié
dans cette tendresse qui s'offrait toujours, il devait la mépriser
pour la dévisager de la sorte.  Alors, son coeur se serra tellement,
qu'elle étrangla, sans pouvoir bégayer d'autres paroles d'excuse.

--C'est ça, tu fais mieux de te taire, reprit la Maheude implacable.
Si tu reviens pour rester, entre; autrement, file tout de suite, et
estime-toi heureuse que je sois embarrassée, car je t'aurais déjà
fichu mon pied quelque part.

Comme si, brusquement, cette menace se réalisait, Catherine reçut dans
le derrière, à toute volée, un coup de pied dont la violence
l'étourdit de surprise et de douleur.  C'était Chaval, entré d'un bond
par la porte ouverte, qui lui allongeait une ruade de bête mauvaise.
Depuis une minute, il la guettait du dehors.

--Ah! salope, hurla-t-il, je t'ai suivie, je savais bien que tu
revenais ici t'en faire foutre jusqu'au nez! Et c'est toi qui le
paies, hein? Tu l'arroses de café avec mon argent!

La Maheude et Étienne, stupéfiés, ne bougeaient pas.  D'un geste
furibond, Chaval chassait Catherine vers la porte.

--Sortiras-tu, nom de Dieu!

Et, comme elle se réfugiait dans un angle, il retomba sur la mère.

--Un joli métier de garder la maison, pendant que ta putain de fille
est là-haut, les jambes en l'air!

Enfin, il tenait le poignet de Catherine, il la secouait, la traînait
dehors.  A la porte, il se retourna de nouveau vers la Maheude, clouée
sur sa chaise.  Elle en avait oublié de rentrer son sein.  Estelle
s'était endormie, le nez glissé en avant, dans la jupe de laine; et le
sein énorme pendait, libre et nu, comme une mamelle de vache
puissante.

--Quand la fille n'y est pas, c'est la mère qui se fait tamponner,
cria Chaval.  Va, montre-lui ta viande! Il n'est pas dégoûté, ton
salaud de logeur!

Du coup, Étienne voulut gifler le camarade.  La peur d'ameuter le
coron par une bataille l'avait retenu de lui arracher Catherine des
mains.  Mais, à son tour, une rage l'emportait, et les deux hommes se
trouvèrent face à face, le sang dans les yeux.  C'était une vieille
haine, une jalousie longtemps inavouée, qui éclatait.  Maintenant, il
fallait que l'un des deux mangeât l'autre.

--Prends garde! balbutia Étienne, les dents serrées.  J'aurai ta peau.

--Essaie! répondit Chaval.

Ils se regardèrent encore pendant quelques secondes, de si près, que
leur souffle ardent brûlait leur visage.  Et ce fut Catherine,
suppliante, qui reprit la main de son amant pour l'entraîner.  Elle le
tirait hors du coron, elle fuyait, sans tourner la tête.

--Quelle brute! murmura Étienne en fermant la porte violemment, agité
d'une telle colère, qu'il dut se rasseoir.

En face de lui, la Maheude n'avait pas remué.  Elle eut un grand
geste, et un silence se fit, pénible et lourd des choses qu'ils ne
disaient pas.  Malgré son effort, il revenait quand même à sa gorge, à
cette coulée de chair blanche, dont l'éclat maintenant le gênait.
Sans doute, elle avait quarante ans et elle était déformée, comme une
bonne femelle qui produisait trop; mais beaucoup la désiraient encore,
large, solide, avec sa grosse figure longue d'ancienne belle fille.
Lentement, d'un air tranquille, elle avait pris à deux mains sa
mamelle et la rentrait.  Un coin rose s'obstinait, elle le renfonça du
doigt, puis se boutonna, toute noire à présent, avachie dans son vieux
caraco.

--C'est un cochon, dit-elle enfin.  Il n'y a qu'un sale cochon pour
avoir des idées si dégoûtantes...  Moi, je m'en fiche! Ça ne méritait
pas de réponse.

Puis, d'une voix franche, elle ajouta, sans quitter le jeune homme du
regard:

--J'ai mes défauts bien sûr, mais je n'ai pas celui-là...  Il n'y a
que deux hommes qui m'ont touchée, un herscheur autrefois, à quinze
ans, et Maheu ensuite.  S'il m'avait lâchée comme l'autre, dame! je ne
sais trop ce qu'il serait arrivé, et je ne suis pas plus fière pour
m'être bien conduite avec lui depuis notre mariage, parce que,
lorsqu'on n'a point fait le mal, c'est souvent que les occasions ont
manqué...  Seulement, je dis ce qui est, et je connais des voisines
qui n'en pourraient dire autant, n'est-ce pas?

--Ça, c'est bien vrai, répondit Étienne en se levant.

Et il sortit, pendant qu'elle se décidait à rallumer le feu, après
avoir posé Estelle endormie sur deux chaises.  Si le père attrapait et
vendait un poisson, on ferait tout de même de la soupe.

Dehors, la nuit tombait déjà, une nuit glaciale, et la tête basse,
Étienne marchait, pris d'une tristesse noire.  Ce n'était plus de la
colère contre l'homme, de la pitié pour la pauvre fille maltraitée.
La scène brutale s'effaçait, se noyait, le rejetait à la souffrance de
tous, aux abominations de la misère.  Il revoyait le coron sans pain,
ces femmes, ces petits qui ne mangeraient pas le soir, tout ce peuple
luttant, le ventre vide.  Et le doute dont il était effleuré parfois,
s'éveillait en lui, dans la mélancolie affreuse du crépuscule, le
torturait d'un malaise qu'il n'avait jamais ressenti si violent.  De
quelle terrible responsabilité il se chargeait!  Allait-il les pousser
encore, les faire s'entêter à la résistance, maintenant qu'il n'y
avait ni argent ni crédit? et quel serait le dénouement, s'il
n'arrivait aucun secours, si la faim abattait les courages?
Brusquement, il venait d'avoir la vision du désastre: des enfants qui
mouraient, des mères qui sanglotaient, tandis que les hommes, hâves et
maigris, redescendaient dans les fosses.  Il marchait toujours, ses
pieds butaient sur les pierres, l'idée que la Compagnie serait la plus
forte et qu'il aurait fait le malheur des camarades, l'emplissait
d'une insupportable angoisse.

Lorsqu'il leva la tête, il vit qu'il était devant le Voreux.  La masse
sombre des bâtiments s'alourdissait sous les ténèbres croissantes.  Au
milieu du carreau désert, obstrué de grandes ombres immobiles, on eût
dit un coin de forteresse abandonnée.  Dès que la machine d'extraction
s'arrêtait, l'âme s'en allait des murs.  A cette heure de nuit, rien
n'y vivait plus, pas une lanterne, pas une voix; et l'échappement de
la pompe lui-même n'était qu'un râle lointain, venu on ne savait d'où,
dans cet anéantissement de la fosse entière.

Étienne regardait, et le sang lui remontait au coeur.  Si les ouvriers
souffraient la faim, la Compagnie entamait ses millions.  Pourquoi
serait-elle la plus forte, dans cette guerre du travail contre
l'argent? En tout cas, la victoire lui coûterait cher.  On compterait
ses cadavres, ensuite.  Il était repris d'une fureur de bataille, du
besoin farouche d'en finir avec la misère, même au prix de la mort.
Autant valait-il que le coron crevât d'un coup, si l'on devait
continuer à crever en détail, de famine et d'injustice.  Des lectures
mal digérées lui revenaient, des exemples de peuples qui avaient
incendié leurs villes pour arrêter l'ennemi, des histoires vagues où
les mères sauvaient les enfants de l'esclavage, en leur cassant la
tête sur le pavé, où les hommes se laissaient mourir d'inanition,
plutôt que de manger le pain des tyrans.  Cela l'exaltait, une gaieté
rouge se dégageait de sa crise de noire tristesse, chassant le doute,
lui faisant honte de cette lâcheté d'une heure.  Et, dans ce réveil de
sa foi, des bouffées d'orgueil reparaissaient et l'emportaient plus
haut, la joie d'être le chef, de se voir obéi jusqu'au sacrifice, le
rêve élargi de sa puissance, le soir du triomphe.  Déjà, il imaginait
une scène d'une grandeur simple, son refus du pouvoir, l'autorité
remise entre les mains du peuple, quand il serait le maître.

Mais il s'éveilla, il tressaillit à la voix de Maheu qui lui contait
sa chance, une truite superbe pêchée et vendue trois francs.  On
aurait de la soupe.  Alors, il laissa le camarade retourner seul au
coron, en lui disant qu'il le suivait; et il entra s'attabler à
l'Avantage, il attendit le départ d'un client pour avertir nettement
Rasseneur qu'il allait écrire à Pluchart de venir tout de suite.  Sa
résolution était prise, il voulait organiser une réunion privée, car
la victoire lui semblait certaine, si les charbonniers de Montsou
adhéraient en masse à l'Internationale.



IV


Ce fut au Bon-Joyeux, chez la veuve Désir, qu'on organisa la réunion
privée, pour le jeudi, à deux heures.  La veuve, outrée des misères
qu'on faisait à ses enfants, les charbonniers, ne décolérait plus,
depuis surtout que son cabaret se vidait.  Jamais grève n'avait eu
moins soif, les soûlards s'enfermaient chez eux, par crainte de
désobéir au mot d'ordre de sagesse.  Aussi Montsou, qui grouillait de
monde les jours de ducasse, allongeait-il sa large rue, muette et
morne, d'un air de désolation.  Plus de bière coulant des comptoirs et
des ventres, les ruisseaux étaient secs.  Sur le pavé, au débit
Casimir et à l'estaminet du Progrès, on ne voyait que les faces pâles
des cabaretières interrogeant la route; puis, dans Montsou même, toute
la ligne s'étendait déserte, de l'estaminet Lenfant à l'estaminet
Tison, en passant par l'estaminet Piquette et le débit de la
Tête-Coupée; seul, l'estaminet Saint-Éloi, que des porions
fréquentaient, versait encore quelques chopes; et la solitude gagnait
jusqu'au Volcan, dont les dames chômaient, faute d'amateurs, bien
qu'elles eussent baissé leur prix de dix sous à cinq sous, vu la
rigueur des temps.  C'était un vrai deuil qui crevait le coeur du pays
entier.

--Nom de Dieu! s'était écriée la veuve Désir, en tapant des deux mains
sur ses cuisses, c'est la faute aux gendarmes! Qu'ils me foutent en
prison, s'ils le veulent, mais il faut que je les embête!

Pour elle, toutes les autorités, tous les patrons, c'étaient des
gendarmes, un terme de mépris général, dans lequel elle enveloppait
les ennemis du peuple.  Et elle avait accueilli avec transport la
demande d'Étienne: sa maison entière appartenait aux mineurs, elle
prêterait gratuitement la salle de bal, elle lancerait elle-même les
invitations, puisque la loi l'exigeait.  D'ailleurs, tant mieux, si la
loi n'était pas contente! on verrait sa gueule.  Dès le lendemain, le
jeune homme lui apporta à signer une cinquantaine de lettres, qu'il
avait fait copier par les voisins du coron sachant écrire; et l'on
envoya ces lettres, dans les fosses, aux délégués et à des hommes dont
on était sûr.  L'ordre du jour avoué était de discuter la continuation
de la grève; mais, en réalité, on attendait Pluchart, on comptait sur
un discours de lui, pour enlever l'adhésion en masse à l'Internationale.

Le jeudi matin, Étienne fut pris d'inquiétude, en ne voyant pas
arriver son ancien contremaître, qui avait promis par dépêche d'être
là le mercredi soir.  Que se passait-il donc? Il était désolé de ne
pouvoir s'entendre avec lui, avant la réunion.  Dès neuf heures, il se
rendit à Montsou, dans l'idée que le mécanicien y était peut-être allé
tout droit, sans s'arrêter au Voreux.

--Non, je n'ai pas vu votre ami, répondit la veuve Désir.  Mais tout
est prêt, venez donc voir.

Elle le conduisit dans la salle de bal.  La décoration en était restée
la même, des guirlandes qui soutenaient, au plafond, une couronne de
fleurs en papier peint, et des écussons de carton doré alignant des
noms de saints et de saintes, le long des murs.  Seulement, on avait
remplacé la tribune des musiciens par une table et trois chaises, dans
un angle; et, rangés de biais, des bancs garnissaient la salle.

--C'est parfait, déclara Étienne.

--Et, vous savez, reprit la veuve, vous êtes chez vous.  Gueulez tant
que ça vous plaira...  Faudra que les gendarmes me passent sur le
corps, s'ils viennent.

Malgré son inquiétude, il ne put s'empêcher de sourire en la
regardant, tellement elle lui parut vaste, avec une paire de seins
dont un seul réclamait un homme, pour être embrassé; ce qui faisait
dire que, maintenant, sur les six galants de la semaine, elle en
prenait deux chaque soir, à cause de la besogne.

Mais Étienne s'étonna de voir entrer Rasseneur et Souvarine; et, comme
la veuve les laissait tous trois dans la grande salle vide, il
s'écria:

--Tiens! c'est déjà vous!

Souvarine, qui avait travaillé la nuit au Voreux, les machineurs
n'étant pas en grève, venait simplement par curiosité.  Quant à
Rasseneur, il semblait gêné depuis deux jours, sa grasse figure ronde
avait perdu son rire débonnaire.

--Pluchart n'est pas arrivé, je suis très inquiet, ajouta Étienne.

Le cabaretier détourna les yeux et répondit entre ses dents:

--Ça ne m'étonne pas, je ne l'attends plus.

--Comment?

Alors, il se décida, il regarda l'autre en face, et d'un air brave:

--C'est que, moi aussi, je lui ai envoyé une lettre, si tu veux que je
te le dise; et, dans cette lettre, je l'ai supplié de ne pas venir...
Oui, je trouve que nous devons faire nos affaires nous-mêmes, sans
nous adresser aux étrangers.

Étienne, hors de lui, tremblant de colère, les yeux dans les yeux du
camarade, répétait en bégayant:

--Tu as fait ça! tu as fait ça!

--J'ai fait ça, parfaitement! Et tu sais pourtant si j'ai confiance en
Pluchart! C'est un malin et un solide, on peut marcher avec lui...
Mais, vois-tu, je me fous de vos idées, moi! La politique, le
gouvernement, tout ça, je m'en fous! Ce que je désire, c'est que le
mineur soit mieux traité.  J'ai travaillé au fond pendant vingt ans,
j'y ai sué tellement de misère et de fatigue, que je me suis juré
d'obtenir des douceurs pour les pauvres bougres qui y sont encore; et,
je le sens bien, vous n'obtiendrez rien du tout avec vos histoires,
vous allez rendre le sort de l'ouvrier encore plus misérable...Quand
il sera forcé par la faim de redescendre, on le salera davantage, la
Compagnie le paiera à coups de trique, comme un chien échappé qu'on
fait rentrer à la niche...  Voilà ce que je veux empêcher, entends-tu!

Il haussait la voix, le ventre en avant, planté carrément sur ses
grosses jambes.  Et toute sa nature d'homme raisonnable et patient se
confessait en phrases claires, qui coulaient abondantes, sans effort.
Est-ce que ce n'était pas stupide de croire qu'on pouvait d'un coup
changer le monde, mettre les ouvriers à la place des patrons, partager
l'argent comme on partage une pomme? Il faudrait des mille ans et des
mille ans pour que ça se réalisât peut-être.  Alors, qu'on lui fichât
la paix, avec les miracles! Le parti le plus sage, quand on ne voulait
pas se casser le nez, c'était de marcher droit, d'exiger les réformes
possibles, d'améliorer enfin le sort des travailleurs, dans toutes les
occasions.  Ainsi, lui se faisait fort, s'il s'en occupait, d'amener
la Compagnie à des conditions meilleures; au lieu que, va te faire
fiche! on y crèverait tous, en s'obstinant.

Étienne l'avait laissé parler, la parole coupée par l'indignation.
Puis, il cria:

--Nom de Dieu! tu n'as donc pas de sang dans les veines?

Un instant, il l'aurait giflé; et, pour résister à la tentation, il se
lança dans la salle à grands pas, il soulagea sa fureur sur les bancs,
au travers desquels il s'ouvrait un passage.

--Fermez la porte au moins, fit remarquer Souvarine.  On n'a pas
besoin d'entendre.

Après être allé lui-même la fermer, il s'assit tranquillement sur une
des chaises du bureau.  Il avait roulé une cigarette, il regardait les
deux autres de son oeil doux et fin, les lèvres pincées d'un mince
sourire.

--Quand tu te fâcheras, ça n'avance à rien, reprit judicieusement
Rasseneur.  Moi, j'ai cru d'abord que tu avais du bon sens.  C'était
très bien de recommander le calme aux camarades, de les forcer à ne
pas remuer de chez eux, d'user de ton pouvoir enfin pour le maintien
de l'ordre.  Et, maintenant, voilà que tu vas les jeter dans le
gâchis!

A chacune de ses courses au milieu des bancs, Étienne revenait vers le
cabaretier, le saisissait par les épaules, le secouait, en lui criant
ses réponses dans la face.

--Mais, tonnerre de Dieu! je veux bien être calme.  Oui, je leur ai
imposé une discipline! oui, je leur conseille encore de ne pas bouger!
Seulement, il ne faut pas qu'on se foute de nous, à la fin!...  Tu es
heureux de rester froid.  Moi, il y a des heures où je sens ma tête
qui déménage.

C'était, de son côté, une confession.  Il se raillait de ses illusions
de néophyte, de son rêve religieux d'une cité où la justice allait
régner bientôt, entre les hommes devenus frères.  Un bon moyen
vraiment, se croiser les bras et attendre, si l'on voulait voir les
hommes se manger entre eux jusqu'à la fin du monde, comme des loups.
Non! il fallait s'en mêler, autrement l'injustice serait éternelle,
toujours les riches suceraient le sang des pauvres.  Aussi ne se
pardonnait-il pas la bêtise d'avoir dit autrefois qu'on devait bannir
la politique de la question sociale.  Il ne savait rien alors, et
depuis il avait lu, il avait étudié.  Maintenant, ses idées étaient
mûres, il se vantait d'avoir un système.  Pourtant, il l'expliquait
mal, en phrases dont la confusion gardait un peu de toutes les
théories traversées et successivement abandonnées.  Au sommet, restait
debout l'idée de Karl Marx: le capital était le résultat de la
spoliation, le travail avait le devoir et le droit de reconquérir
cette richesse volée.  Dans la pratique, il s'était d'abord, avec
Proudhon, laissé prendre par la chimère du crédit mutuel, d'une vaste
banque d'échange, qui supprimait les intermédiaires; puis, les
sociétés coopératives de Lassalle, dotées par l'État, transformant peu
à peu la terre en une seule ville industrielle, l'avaient passionné,
jusqu'au jour où le dégoût lui en était venu, devant la difficulté du
contrôle; et il en arrivait depuis peu au collectivisme, il demandait
que tous les instruments du travail fussent rendus à la collectivité.
Mais cela demeurait vague, il ne savait comment réaliser ce nouveau
rêve, empêché encore par les scrupules de sa sensibilité et de sa
raison, n'osant risquer les affirmations absolues des sectaires.  Il
en était simplement à dire qu'il s'agissait de s'emparer du
gouvernement, avant tout.  Ensuite, on verrait.

--Mais qu'est-ce qu'il te prend? pourquoi passes-tu aux bourgeois?
continua-t-il avec violence, en revenant se planter devant le
cabaretier.  Toi-même, tu le disais: il faut que ça pète!

Rasseneur rougit légèrement.

--Oui, je l'ai dit.  Et si ça pète, tu verras que je ne suis pas plus
lâche qu'un autre...  Seulement, je refuse d'être avec ceux qui
augmentent le gâchis, pour y pêcher une position.

A son tour, Étienne fut pris de rougeur.  Les deux hommes ne crièrent
plus, devenus aigres et mauvais, gagnés par le froid de leur rivalité.
C'était, au fond, ce qui outrait les systèmes, jetant l'un à une
exagération révolutionnaire, poussant l'autre à une affectation de
prudence, les emportant malgré eux au-delà de leurs idées vraies, dans
ces fatalités des rôles qu'on ne choisit pas soi-même.  Et Souvarine,
qui les écoutait, laissa voir, sur son visage de fille blonde, un
mépris silencieux, l'écrasant mépris de l'homme prêt à donner sa vie,
obscurément, sans même en tirer l'éclat du martyre.

--Alors, c'est pour moi que tu dis ça? demanda Étienne.  Tu es jaloux?

--Jaloux de quoi? répondit Rasseneur.  Je ne me pose pas en grand
homme, je ne cherche pas à créer une section à Montsou, pour en
devenir le secrétaire.

L'autre voulut l'interrompre, mais il ajouta:

--Sois donc franc! tu te fiches de l'Internationale, tu brûles
seulement d'être à notre tête, de faire le monsieur en correspondant
avec le fameux Conseil fédéral du Nord!

Un silence régna.  Étienne, frémissant, reprit:

--C'est bon...  Je croyais n'avoir rien à me reprocher.  Toujours je
te consultais, car je savais que tu avais combattu ici, longtemps
avant moi.  Mais, puisque tu ne peux souffrir personne à ton côté,
j'agirai désormais tout seul...  Et, d'abord, je t'avertis que la
réunion aura lieu, même si Pluchart ne vient pas, et que les camarades
adhéreront malgré toi.

--Oh! adhérer, murmura le cabaretier, ce n'est pas fait...  Il faudra
les décider à payer la cotisation.

--Nullement.  L'Internationale accorde du temps aux ouvriers en grève.
Nous paierons plus tard, et c'est elle qui, tout de suite, viendra à
notre secours.

Rasseneur, du coup, s'emporta.

--Eh bien! nous allons voir...  J'en suis, de ta réunion, et je
parlerai.  Oui, je ne te laisserai pas tourner la tête aux amis, je
les éclairerai sur leurs intérêts véritables.  Nous saurons lequel ils
entendent suivre, de moi, qu'ils connaissent depuis trente ans, ou de
toi, qui as tout bouleversé chez nous, en moins d'une année...  Non!
non! fous-moi la paix! c'est maintenant à qui écrasera l'autre!

Et il sortit, en faisant claquer la porte.  Les guirlandes de fleurs
tremblèrent au plafond, les écussons dorés sautèrent contre les murs.
Puis, la grande salle retomba à sa paix lourde.

Souvarine fumait de son air doux, assis devant la table.  Après avoir
marché un instant en silence, Étienne se soulageait longuement.
Était-ce sa faute, si on lâchait ce gros fainéant pour venir à lui? et
il se défendait d'avoir recherché la popularité, il ne savait pas même
comment tout cela s'était fait, la bonne amitié du coron, la confiance
des mineurs, le pouvoir qu'il avait sur eux, à cette heure.  Il
s'indignait qu'on l'accusât de vouloir pousser au gâchis par ambition,
il tapait sur sa poitrine, en protestant de sa fraternité.

Brusquement, il s'arrêta devant Souvarine, il cria:

--Vois-tu, si je savais coûter une goutte de sang à un ami, je
filerais tout de suite en Amérique!

Le machineur haussa les épaules, et un sourire amincit de nouveau ses
lèvres.

--Oh! du sang, murmura-t-il, qu'est-ce que ça fait? la terre en a
  besoin.

Étienne, se calmant, prit une chaise et s'accouda de l'autre côté de
la table.  Cette face blonde, dont les yeux rêveurs s'ensauvageaient
parfois d'une clarté rouge, l'inquiétait, exerçait sur sa volonté une
action singulière.  Sans que le camarade parlât, conquis par ce
silence même, il se sentait absorbé peu à peu.

--Voyons, demanda-t-il, que ferais-tu à ma place? N'ai-je pas raison
de vouloir agir?...  Le mieux, n'est-ce pas? est de nous mettre de
cette Association.

Souvarine, après avoir soufflé lentement un jet de fumée, répondit par
son mot favori:

--Oui, des bêtises! mais, en attendant, c'est toujours ça...
D'ailleurs, leur Internationale va marcher bientôt.  Il s'en occupe.

--Qui donc?

--Lui!

Il avait prononcé ce mot à demi-voix, d'un air de ferveur religieuse,
en jetant un regard vers l'Orient.  C'était du maître qu'il parlait,
de Bakounine l'exterminateur.

--Lui seul peut donner le coup de massue, continua-t-il, tandis que
tes savants sont des lâches, avec leur évolution...  Avant trois ans,
l'Internationale, sous ses ordres, doit écraser le vieux monde.

Étienne tendait les oreilles, très attentif.  Il brûlait de
s'instruire, de comprendre ce culte de la destruction, sur lequel le
machineur ne lâchait que de rares paroles obscures, comme s'il en eût
gardé pour lui les mystères.

--Mais enfin explique-moi...  Quel est votre but?

--Tout détruire...  Plus de nations, plus de gouvernements, plus de
propriété, plus de Dieu ni de culte.

--J'entends bien.  Seulement, à quoi ça vous mène-t-il?

--A la commune primitive et sans forme, à un monde nouveau, au
recommencement de tout.

--Et les moyens d'exécution? comment comptez-vous vous y prendre?

--Par le feu, par le poison, par le poignard.  Le brigand est le vrai
héros, le vengeur populaire, le révolutionnaire en action, sans
phrases puisées dans les livres.  Il faut qu'une série d'effroyables
attentats épouvantent les puissants et réveillent le peuple.

En parlant, Souvarine devenait terrible.  Une extase le soulevait sur
sa chaise, une flamme mystique sortait de ses yeux pâles, et ses mains
délicates étreignaient le bord de la table, à la briser.  Saisi de
peur, l'autre le regardait, songeait aux histoires dont il avait reçu
la vague confidence, des mines chargées sous les palais du tzar, des
chefs de la police abattus à coups de couteau ainsi que des sangliers,
une maîtresse à lui, la seule femme qu'il eût aimée, pendue à Moscou,
un matin de pluie, pendant que, dans la foule, il la baisait des yeux,
une dernière fois.

--Non! non! murmura Étienne, avec un grand geste qui écartait ces
abominables visions, nous n'en sommes pas encore là, chez nous.
L'assassinat, l'incendie, jamais! C'est monstrueux, c'est injuste,
tous les camarades se lèveraient pour étrangler le coupable!

Et puis, il ne comprenait toujours pas, sa race se refusait au rêve
sombre de cette extermination du monde, fauché comme un champ de
seigle, à ras de terre.  Ensuite, que ferait-on, comment
repousseraient les peuples? Il exigeait une réponse.

--Dis-moi ton programme.  Nous voulons savoir où nous allons, nous
  autres.

Alors, Souvarine conclut paisiblement, avec son regard noyé et perdu:

--Tous les raisonnements sur l'avenir sont criminels, parce qu'ils
empêchent la destruction pure et entravent la marche de la révolution.

Cela fit rire Étienne, malgré le froid que la réponse lui avait
soufflé sur la chair.  Du reste, il confessait volontiers qu'il y
avait du bon dans ces idées, dont l'effrayante simplicité l'attirait.
Seulement, ce serait donner la partie trop belle à Rasseneur, si l'on
en contait de pareilles aux camarades.  Il s'agissait d'être pratique.

La veuve Désir leur proposa de déjeuner.  Ils acceptèrent, ils
passèrent dans la salle du cabaret, qu'une cloison mobile séparait du
bal, pendant la semaine.  Lorsqu'ils eurent fini leur omelette et leur
fromage, le machineur voulut partir; et, comme l'autre le retenait:

--A quoi bon? pour vous entendre dire des bêtises inutiles!...  J'en
ai assez vu.  Bonsoir!

Il s'en alla de son air doux et obstiné, une cigarette aux lèvres.

L'inquiétude d'Étienne croissait.  Il était une heure, décidément
Pluchart lui manquait de parole.  Vers une heure et demie, les
délégués commencèrent à paraître, et il dut les recevoir, car il
désirait veiller aux entrées, de peur que la Compagnie n'envoyât ses
mouchards habituels.  Il examinait chaque lettre d'invitation,
dévisageait les gens; beaucoup, d'ailleurs, pénétraient sans lettre,
il suffisait qu'il les connût, pour qu'on leur ouvrît la porte.  Comme
deux heures sonnaient, il vit arriver Rasseneur, qui acheva sa pipe
devant le comptoir, en causant, sans hâte.  Ce calme goguenard acheva
de l'énerver, d'autant plus que des farceurs étaient venus, simplement
pour la rigolade, Zacharie, Mouquet, d'autres encore: ceux-là se
fichaient de la grève, trouvaient drôle de ne rien faire; et,
attablés, dépensant leurs derniers deux sous à une chope, ils
ricanaient, ils blaguaient les camarades, les convaincus, qui allaient
avaler leur langue d'embêtement.

Un nouveau quart d'heure s'écoula.  On s'impatientait dans la salle.
Alors, Étienne, désespéré, eut un geste de résolution.  Et il se
décidait à entrer, quand la veuve Désir, qui allongeait la tête
au-dehors, s'écria:

--Mais le voilà, votre monsieur!

C'était Pluchart, en effet.  Il arrivait en voiture, traîné par un
cheval poussif.  Tout de suite, il sauta sur le pavé, mince, bellâtre,
la tête carrée et trop grosse, ayant sous sa redingote de drap noir
l'endimanchement d'un ouvrier cossu.  Depuis cinq ans, il n'avait plus
donné un coup de lime, et il se soignait, se peignait surtout avec
correction, vaniteux de ses succès de tribune; mais il gardait des
raideurs de membres, les ongles de ses mains larges ne repoussaient
pas, mangés par le fer.  Très actif, il servait son ambition, en
battant la province sans relâche, pour le placement de ses idées.

--Ah! ne m'en veuillez pas! dit-il, devançant les questions et les
reproches.  Hier, conférence à Preuilly le matin, réunion le soir à
Valençay.  Aujourd'hui, déjeuner à Marchiennes, avec Sauvagnat...
Enfin, j'ai pu prendre une voiture.  Je suis exténué, vous entendez ma
voix.  Mais ça ne fait rien, je parlerai tout de même.

Il était sur le seuil du Bon-Joyeux, lorsqu'il se ravisa.

--Sapristi! et les cartes que j'oublie! Nous serions propres!

Il revint à la voiture, que le cocher remisait, et il tira du coffre
une petite caisse de bois noir, qu'il emporta sous son bras.

Étienne, rayonnant, marchait dans son ombre, tandis que Rasseneur,
consterné, n'osait lui tendre la main.  L'autre la lui serrait déjà,
et il dit à peine un mot rapide de la lettre: quelle drôle d'idée!
pourquoi ne pas faire cette réunion? on devait toujours faire une
réunion, quand on le pouvait.  La veuve Désir lui offrit de prendre
quelque chose, mais il refusa.  Inutile! il parlait sans boire.
Seulement, il était pressé, parce que, le soir, il comptait pousser
jusqu'à Joiselle, où il voulait s'entendre avec Legoujeux.  Tous alors
entrèrent en paquet dans la salle de bal.  Maheu et Levaque, qui
arrivaient en retard, suivirent ces messieurs.  Et la porte fut fermée
à clef, pour être chez soi, ce qui fit ricaner plus haut les
blagueurs, Zacharie ayant crié à Mouquet qu'ils allaient peut-être
bien foutre un enfant à eux tous, là-dedans.

Une centaine de mineurs attendaient sur les banquettes, dans l'air
enfermé de la salle, où les odeurs chaudes du dernier bal remontaient
du parquet.  Des chuchotements coururent, les têtes se tournèrent,
pendant que les nouveaux venus s'asseyaient aux places vides.  On
regardait le monsieur de Lille, la redingote noire causait une
surprise et un malaise.

Mais, immédiatement, sur la proposition d'Étienne, on constitua le
bureau.  Il lançait des noms, les autres approuvaient en levant la
main.  Pluchart fut nommé président, puis on désigna comme assesseurs
Maheu et Étienne lui-même.  Il y eut un remuement de chaises, le
bureau s'installait; et l'on chercha un instant le président disparu
derrière la table, sous laquelle il glissait la caisse, qu'il n'avait
pas lâchée.  Quand il reparut, il tapa légèrement du poing pour
réclamer l'attention; ensuite, il commença d'une voix enrouée:

--Citoyens...

Une petite porte s'ouvrit, il dut s'interrompre.  C'était la veuve
Désir, qui, faisant le tour par la cuisine, apportait six chopes sur
un plateau.

--Ne vous dérangez pas, murmura-t-elle.  Lorsqu'on parle, on a soif.

Maheu la débarrassa et Pluchart put continuer.  Il se dit très touché
du bon accueil des travailleurs de Montsou, il s'excusa de son retard,
en parlant de sa fatigue et de sa gorge malade.  Puis, il donna la
parole au citoyen Rasseneur, qui la demandait.

Déjà, Rasseneur se plantait à côté de la table, près des chopes.  Une
chaise retournée lui servait de tribune.  Il semblait très ému, il
toussa avant de lancer à pleine voix:

--Camarades...

Ce qui faisait son influence sur les ouvriers des fosses, c'était la
facilité de sa parole, la bonhomie avec laquelle il pouvait leur
parler pendant des heures, sans jamais se lasser.  Il ne risquait
aucun geste, restait lourd et souriant, les noyait, les étourdissait,
jusqu'à ce que tous criassent: «Oui, oui, c'est bien vrai, tu as
raison!» Pourtant, ce jour-là, dès les premiers mots, il avait senti
une opposition sourde.  Aussi avançait-il prudemment.  Il ne discutait
que la continuation de la grève, il attendait d'être applaudi, avant
de s'attaquer à l'Internationale.  Certes, l'honneur défendait de
céder aux exigences de la Compagnie; mais, que de misères! quel avenir
terrible, s'il fallait s'obstiner longtemps encore! Et, sans se
prononcer pour la soumission, il amollissait les courages, il montrait
les corons mourant de faim, il demandait sur quelles ressources
comptaient les partisans de la résistance.  Trois ou quatre amis
essayèrent de l'approuver, ce qui accentua le silence froid du plus
grand nombre, la désapprobation peu à peu irritée qui accueillait ses
phrases.  Alors, désespérant de les reconquérir, la colère l'emporta,
il leur prédit des malheurs, s'ils se laissaient tourner la tête par
des provocations venues de l'étranger.  Les deux tiers s'étaient
levés, se fâchaient, voulaient l'empêcher d'en dire davantage,
puisqu'il les insultait, en les traitant comme des enfants incapables
de se conduire.  Et lui, buvant coup sur coup des gorgées de bière,
parlait quand même au milieu du tumulte, criait violemment qu'il
n'était pas né, bien sûr, le gaillard qui l'empêcherait de faire son
devoir!

Pluchart était debout.  Comme il n'avait pas de sonnette, il tapait du
poing sur la table, il répétait de sa voix étranglée:

--Citoyens...  citoyens...

Enfin, il obtint un peu de calme, et la réunion, consultée, retira la
parole à Rasseneur.  Les délégués qui avaient représenté les fosses,
dans l'entrevue avec le directeur, menaient les autres, tous enragés
par la faim, travaillés d'idées nouvelles.  C'était un vote réglé à
l'avance.

--Tu t'en fous, toi! tu manges! hurla Levaque, en montrant le poing à
Rasseneur.

Étienne s'était penché, derrière le dos du président, pour apaiser
Maheu, très rouge, mis hors de lui par ce discours d'hypocrite.

--Citoyens, dit Pluchart, permettez-moi de prendre la parole.

Un silence profond se fit.  Il parla.  Sa voix sortait, pénible et
rauque; mais il s'y était habitué, toujours en course, promenant sa
laryngite avec son programme.  Peu à peu, il l'enflait et en tirait
des effets pathétiques.  Les bras ouverts, accompagnant les périodes
d'un balancement d'épaules, il avait une éloquence qui tenait du
prône, une façon religieuse de laisser tomber la fin des phrases, dont
le ronflement monotone finissait par convaincre.

Et il plaça son discours sur la grandeur et les bienfaits de
l'Internationale, celui qu'il déballait d'abord, dans les localités où
il débutait.  Il en expliqua le but, l'émancipation des travailleurs;
il en montra la structure grandiose, en bas la commune, plus haut la
province, plus haut encore la nation, et tout au sommet l'humanité.
Ses bras s'agitaient lentement, entassaient les étages, dressaient
l'immense cathédrale du monde futur.  Puis, c'était l'administration
intérieure: il lut les statuts, parla des congrès, indiqua
l'importance croissante de l'oeuvre, l'élargissement du programme,
qui, parti de la discussion des salaires, s'attaquait maintenant à la
liquidation sociale, pour en finir avec le salariat.  Plus de
nationalités, les ouvriers du monde entier réunis dans un besoin
commun de justice, balayant la pourriture bourgeoise, fondant enfin la
société libre, où celui qui ne travaillerait pas, ne récolterait pas!
Il mugissait, son haleine effarait les fleurs de papier peint, sous le
plafond enfumé dont l'écrasement rabattait les éclats de sa voix.

Une houle agita les têtes.  Quelques-uns crièrent:

--C'est ça!...  Nous en sommes!

Lui, continuait.  C'était la conquête du monde avant trois ans.  Et il
énumérait les peuples conquis.  De tous côtés pleuvaient les
adhésions.  Jamais religion naissante n'avait fait tant de fidèles.
Puis, quand on serait les maîtres, on dicterait des lois aux patrons,
ils auraient à leur tour le poing sur la gorge.

--Oui! oui!...  C'est eux qui descendront!

D'un geste, il réclama le silence.  Maintenant, il abordait la
question des grèves.  En principe, il les désapprouvait, elles étaient
un moyen trop lent, qui aggravait plutôt les souffrances de l'ouvrier.
Mais, en attendant mieux, quand elles devenaient inévitables, il
fallait s'y résoudre, car elles avaient l'avantage de désorganiser le
capital.  Et, dans ce cas, il montrait l'Internationale comme une
providence pour les grévistes, il citait des exemples: à Paris, lors
de la grève des bronziers, les patrons avaient tout accordé d'un coup,
pris de terreur à la nouvelle que l'Internationale envoyait des
secours; à Londres, elle avait sauvé les mineurs d'une houillère, en
rapatriant à ses frais un convoi de Belges, appelés par le
propriétaire de la mine.  Il suffisait d'adhérer, les Compagnies
tremblaient, les ouvriers entraient dans la grande armée des
travailleurs, décidés à mourir les uns pour les autres, plutôt que de
rester les esclaves de la société capitaliste.

Des applaudissements l'interrompirent.  Il s'essuyait le front avec
son mouchoir, tout en refusant une chope que Maheu lui passait.  Quand
il voulut reprendre, de nouveaux applaudissements lui coupèrent la
parole.

--Ça y est! dit-il rapidement à Étienne.  Ils en ont assez...  Vite!
les cartes!

Il avait plongé sous la table, il reparut avec la petite caisse de
bois noir.

--Citoyens, cria-t-il, dominant le vacarme, voici les cartes de
membres.  Que vos délégués s'approchent, je les leur remettrai, et ils
les distribueront...  Plus tard, on réglera tout.

Rasseneur s'élança, protesta encore.  De son côté, Étienne s'agitait,
ayant à prononcer un discours.  Une confusion extrême s'ensuivit.
Levaque lançait les poings en avant, comme pour se battre.  Debout,
Maheu parlait, sans qu'on pût distinguer un seul mot.  Dans ce
redoublement de tumulte, une poussière montait du parquet, la
poussière volante des anciens bals, empoisonnant l'air de l'odeur
forte des herscheuses et des galibots.

Brusquement, la petite porte s'ouvrit, la veuve Désir l'emplit de son
ventre et de sa gorge, en disant d'une voix tonnante:

--Taisez-vous donc, nom de Dieu!...  V'là les gendarmes!

C'était le commissaire de l'arrondissement qui arrivait, un peu tard,
pour dresser procès-verbal et dissoudre la réunion.  Quatre gendarmes
l'accompagnaient.  Depuis cinq minutes, la veuve les amusait à la
porte, en répondant qu'elle était chez elle, qu'on avait bien le droit
de réunir des amis.  Mais on l'avait bousculée, et elle accourait
prévenir ses enfants.

--Faut filer par ici, reprit-elle.  Il y a un sale gendarme qui garde
la cour.  Ça ne fait rien, mon petit bûcher ouvre sur la ruelle...
Dépêchez-vous donc!

Déjà, le commissaire frappait à coups de poing; et, comme on n'ouvrait
pas, il menaçait d'enfoncer la porte.  Un mouchard avait dû parler,
car il criait que la réunion était illégale, un grand nombre de
mineurs se trouvant là sans lettre d'invitation.

Dans la salle, le trouble augmentait.  On ne pouvait se sauver ainsi,
on n'avait pas même voté, ni pour l'adhésion, ni pour la continuation
de la grève.  Tous s'entêtaient à parler à la fois.  Enfin, le
président eut l'idée d'un vote par acclamation.  Des bras se levèrent,
les délégués déclarèrent en hâte qu'ils adhéraient au nom des
camarades absents.  Et ce fut ainsi que les dix mille charbonniers de
Montsou devinrent membres de l'Internationale.

Cependant, la débandade commençait.  Protégeant la retraite, la veuve
Désir était allée s'accoter contre la porte, que les crosses des
gendarmes ébranlaient dans son dos.  Les mineurs enjambaient les
bancs, s'échappaient à la file, par la cuisine et le bûcher.
Rasseneur disparut un des premiers, et Levaque le suivit, oublieux de
ses injures, rêvant de se faire offrir une chope, pour se remettre.
Étienne, après s'être emparé de la petite caisse, attendait avec
Pluchart et Maheu, qui tenaient à honneur de sortir les derniers.
Comme ils partaient, la serrure sauta, le commissaire se trouva en
présence de la veuve, dont la gorge et le ventre faisaient encore
barricade.

--Ça vous avance à grand-chose, de tout casser chez moi!  dit-elle.
Vous voyez bien qu'il n'y a personne.

Le commissaire, un homme lent, que les drames ennuyaient, menaça
simplement de la conduire en prison.  Et il s'en alla pour verbaliser,
il remmena ses quatre gendarmes, sous les ricanements de Zacharie et
de Mouquet, qui, pris d'admiration devant la bonne blague des
camarades, se fichaient de la force armée.

Dehors, dans la ruelle, Étienne, embarrassé de la caisse, galopa,
suivi des autres.  L'idée brusque de Pierron lui vint, il demanda
pourquoi on ne l'avait pas vu; et Maheu, tout en courant, répondit
qu'il était malade: une maladie complaisante, la peur de se
compromettre.  On voulait retenir Pluchart; mais, sans s'arrêter, il
déclara qu'il repartait à l'instant pour Joiselle, où Legoujeux
attendait des ordres.  Alors, on lui cria bon voyage, on ne ralentit
pas la course, les talons en l'air, tous lancés au travers de Montsou.
Des mots s'échangeaient, entrecoupés par le halètement des poitrines.
Étienne et Maheu riaient de confiance, certains désormais du triomphe:
lorsque l'Internationale aurait envoyé des secours, ce serait la
Compagnie qui les supplierait de reprendre le travail.  Et, dans cet
élan d'espoir, dans ce galop de gros souliers sonnant sur le pavé des
routes, il y avait autre chose encore, quelque chose d'assombri et de
farouche, une violence dont le vent allait enfiévrer les corons, aux
quatre coins du pays.



V


Une autre quinzaine s'écoula.  On était aux premiers jours de janvier,
par des brumes froides qui engourdissaient l'immense plaine.  Et la
misère avait empiré encore, les corons agonisaient d'heure en heure,
sous la disette croissante.  Quatre mille francs, envoyés de Londres,
par l'Internationale, n'avaient pas donné trois jours de pain.  Puis,
rien n'était venu.  Cette grande espérance morte abattait les
courages.  Sur qui compter maintenant, puisque leurs frères eux-mêmes
les abandonnaient? Ils se sentaient perdus au milieu du gros hiver,
isolés du monde.

Le mardi, toute ressource manqua, au coron des Deux-Cent-Quarante.
Étienne s'était multiplié avec les délégués: on ouvrait des
souscriptions nouvelles, dans les villes voisines, et jusqu'à Paris;
on faisait des quêtes, on organisait des conférences.  Ces efforts
n'aboutissaient guère, l'opinion, qui s'était émue d'abord, devenait
indifférente, depuis que la grève s'éternisait, très calme, sans
drames passionnants.  A peine de maigres aumônes suffisaient-elles à
soutenir les familles les plus pauvres.  Les autres vivaient en
engageant les nippes, en vendant pièce à pièce le ménage.  Tout filait
chez les brocanteurs, la laine des matelas, les ustensiles de cuisine,
des meubles même.  Un instant, on s'était cru sauvé, les petits
détaillants de Montsou, tués par Maigrat, avaient offert des crédits,
pour tâcher de lui reprendre la clientèle; et, durant une semaine,
Verdonck l'épicier, les deux boulangers Carouble et Smelten, tinrent
en effet boutique ouverte; mais leurs avances s'épuisaient, les trois
s'arrêtèrent.  Des huissiers s'en réjouirent, il n'en résultait qu'un
écrasement de dettes, qui devait peser longtemps sur les mineurs.
Plus de crédit nulle part, plus une vieille casserole à vendre, on
pouvait se coucher dans un coin et crever comme des chiens galeux.

Étienne aurait vendu sa chair.  Il avait abandonné ses appointements,
il était allé à Marchiennes engager son pantalon et sa redingote de
drap, heureux de faire bouillir encore la marmite des Maheu.  Seules,
les bottes lui restaient, il les gardait pour avoir les pieds solides,
disait-il.  Son désespoir était que la grève se fût produite trop tôt,
lorsque la caisse de prévoyance n'avait pas eu le temps de s'emplir.
Il y voyait la cause unique du désastre, car les ouvriers
triompheraient sûrement des patrons, le jour où ils trouveraient dans
l'épargne l'argent nécessaire à la résistance.  Et il se rappelait les
paroles de Souvarine, accusant la Compagnie de pousser à la grève,
pour détruire les premiers fonds de la caisse.

La vue du coron, de ces pauvres gens sans pain et sans feu, le
bouleversait.  Il préférait sortir, se fatiguer en promenades
lointaines.  Un soir, comme il rentrait et qu'il passait près de
Réquillart, il avait aperçu, au bord de la route, une vieille femme
évanouie.  Sans doute, elle se mourait d'inanition; et, après l'avoir
relevée, il s'était mis à héler une fille, qu'il voyait de l'autre
côté de la palissade.

--Tiens! c'est toi, dit-il en reconnaissant la Mouquette.  Aide-moi
donc, il faudrait lui faire boire quelque chose.

La Mouquette, apitoyée aux larmes, rentra vivement chez elle, dans la
masure branlante que son père s'était ménagée au milieu des décombres.
Elle en ressortit aussitôt avec du genièvre et un pain.  Le genièvre
ressuscita la vieille, qui, sans parler, mordit au pain, goulûment.
C'était la mère d'un mineur, elle habitait un coron, du côté de
Cougny, et elle était tombée là, en revenant de Joiselle, où elle
avait tenté vainement d'emprunter dix sous à une soeur.  Lorsqu'elle
eut mangé, elle s'en alla, étourdie.

Étienne était resté dans le champ vague de Réquillart, dont les
hangars écroulés disparaissaient sous les ronces.

--Eh bien! tu n'entres pas boire un petit verre? lui demanda la
Mouquette gaiement.

Et, comme il hésitait:

--Alors, tu as toujours peur de moi?

Il la suivit, gagné par son rire.  Ce pain qu'elle avait donné de si
grand coeur, l'attendrissait.  Elle ne voulut pas le recevoir dans la
chambre du père, elle l'emmena dans sa chambre à elle, où elle versa
tout de suite deux petits verres de genièvre.  Cette chambre était
très propre, il lui en fit compliment.  D'ailleurs, la famille ne
semblait manquer de rien: le père continuait son service de
palefrenier, au Voreux; et elle, histoire de ne pas vivre les bras
croisés, s'était mise blanchisseuse, ce qui lui rapportait trente sous
par jour.  On a beau rigoler avec les hommes, on n'en est pas plus
fainéante pour ça.

--Dis? murmura-t-elle tout d'un coup, en venant le prendre gentiment
par la taille, pourquoi ne veux-tu pas m'aimer?

Il ne put s'empêcher de rire, lui aussi, tellement elle avait lancé ça
d'un air mignon.

--Mais je t'aime bien, répondit-il.

--Non, non, pas comme je veux...  Tu sais que j'en meurs d'envie.
Dis?  ça me ferait tant plaisir!

C'était vrai, elle le lui demandait depuis six mois.  Il la regardait
toujours, se collant à lui, l'étreignant de ses deux bras
frissonnants, la face levée dans une telle supplication d'amour, qu'il
en était très touché.  Sa grosse figure ronde n'avait rien de beau,
avec son teint jauni, mangé par le charbon; mais ses yeux luisaient
d'une flamme, il lui sortait de la peau un charme, un tremblement de
désir, qui la rendait rose et toute jeune.  Alors, devant ce don si
humble, si ardent, il n'osa plus refuser.

--Oh! tu veux bien, balbutia-t-elle, ravie, oh! tu veux bien!

Et elle se livra dans une maladresse et un évanouissement de vierge,
comme si c'était la première fois, et qu'elle n'eût jamais connu
d'homme.  Puis, quand il la quitta, ce fut elle qui déborda de
reconnaissance: elle lui disait merci, elle lui baisait les mains.

Étienne demeura un peu honteux de cette bonne fortune.  On ne se
vantait pas d'avoir eu la Mouquette.  En s'en allant, il se jura de ne
point recommencer.  Et il lui gardait un souvenir amical pourtant,
elle était une brave fille.

Quand il rentra au coron, d'ailleurs, des choses graves qu'il apprit
lui firent oublier l'aventure.  Le bruit courait que la Compagnie
consentirait peut-être à une concession, si les délégués tentaient une
nouvelle démarche près du directeur.  Du moins, des porions avaient
répandu ce bruit.  La vérité était que, dans la lutte engagée, la mine
souffrait plus encore que les mineurs.  Des deux côtés, l'obstination
entassait des ruines: tandis que le travail crevait de faim, le
capital se détruisait.  Chaque jour de chômage emportait des centaines
de mille francs.  Toute machine qui s'arrête est une machine morte.
L'outillage et le matériel s'altéraient, l'argent immobilisé fondait,
comme une eau bue par du sable.  Depuis que le faible stock de houille
s'épuisait sur le carreau des fosses, la clientèle parlait de
s'adresser en Belgique; et il y avait là, pour l'avenir, une menace.
Mais ce qui effrayait surtout la Compagnie, ce qu'elle cachait avec
soin, c'étaient les dégâts croissants, dans les galeries et les
tailles.  Les porions ne suffisaient pas au raccommodage, les bois
cassaient de toutes parts, des éboulements se produisaient à chaque
heure.  Bientôt, les désastres étaient devenus tels, qu'ils devaient
nécessiter de longs mois de réparation, avant que l'abattage pût être
repris.  Déjà, des histoires couraient la contrée: à Crèvecoeur, trois
cents mètres de voie s'étaient effondrés d'un bloc, bouchant l'accès
de la veine Cinq-Paumes; à Madeleine, la veine Maugrétout s'émiettait
et s'emplissait d'eau.  La Direction refusait d'en convenir, lorsque,
brusquement, deux accidents, l'un sur l'autre, l'avaient forcée
d'avouer.  Un matin, près de la Piolaine, on trouva le sol fendu
au-dessus de la galerie nord de Mirou, éboulée de la veille; et, le
lendemain, ce fut un affaissement intérieur du Voreux qui ébranla tout
un coin de faubourg, au point que deux maisons faillirent disparaître.

Étienne et les délégués hésitaient à risquer une démarche, sans
connaître les intentions de la Régie.  Dansaert, qu'ils interrogèrent,
évita de répondre: certainement, on déplorait le malentendu, on ferait
tout au monde afin d'amener une entente; mais il ne précisait pas.
Ils finirent par décider qu'ils se rendraient près de M. Hennebeau,
pour mettre la raison de leur côté; car ils ne voulaient pas qu'on les
accusât plus tard d'avoir refusé à la Compagnie une occasion de
reconnaître ses torts.  Seulement, ils jurèrent de ne céder sur rien,
de maintenir quand même leurs conditions, qui étaient les seules
justes.

L'entrevue eut lieu le mardi matin, le jour où le coron tombait à la
misère noire.  Elle fut moins cordiale que la première.  Maheu parla
encore, expliqua que les camarades les envoyaient demander si ces
messieurs n'avaient rien de nouveau à leur dire.  D'abord,
M. Hennebeau affecta la surprise: aucun ordre ne lui était parvenu,
les choses ne pouvaient changer, tant que les mineurs s'entêteraient
dans leur révolte détestable; et cette raideur autoritaire produisit
l'effet le plus fâcheux, à tel point que, si les délégués s'étaient
dérangés avec des intentions conciliantes, la façon dont on les
recevait aurait suffi à les faire s'obstiner davantage.  Ensuite, le
directeur voulut bien chercher un terrain de concessions mutuelles:
ainsi, les ouvriers accepteraient le paiement du boisage à part,
tandis que la Compagnie hausserait ce paiement des deux centimes dont
on l'accusait de profiter.  Du reste, il ajoutait qu'il prenait
l'offre sur lui, que rien n'était résolu, qu'il se flattait pourtant
d'obtenir à Paris cette concession.  Mais les délégués refusèrent et
répétèrent leurs exigences: le maintien de l'ancien système, avec une
hausse de cinq centimes par berline.  Alors, il avoua qu'il pouvait
traiter tout de suite, il les pressa d'accepter, au nom de leurs
femmes et de leurs petits mourant de faim.  Et, les yeux à terre, le
crâne dur, ils dirent non, toujours non, d'un branle farouche.  On se
sépara brutalement.  M. Hennebeau faisait claquer les portes.
Étienne, Maheu et les autres s'en allaient, tapant leurs gros talons
sur le pavé, dans la rage muette des vaincus poussés à bout.

Vers deux heures, les femmes du coron tentèrent, de leur côté, une
démarche près de Maigrat.  Il n'y avait plus que cet espoir, fléchir
cet homme, lui arracher une nouvelle semaine de crédit.  C'était une
idée de la Maheude, qui comptait souvent trop sur le bon coeur des
gens.  Elle décida la Brûlé et la Levaque à l'accompagner; quant à la
Pierronne, elle s'excusa, elle raconta qu'elle ne pouvait quitter
Pierron, dont la maladie n'en finissait pas de guérir.  D'autres
femmes se joignirent à la bande, elles étaient bien une vingtaine.
Lorsque les bourgeois de Montsou les virent arriver, tenant la largeur
de la route, sombres et misérables, ils hochèrent la tête
d'inquiétude.  Des portes se fermèrent, une dame cacha son argenterie.
On les rencontrait ainsi pour la première fois, et rien n'était d'un
plus mauvais signe: d'ordinaire, tout se gâtait, quand les femmes
battaient ainsi les chemins.  Chez Maigrat, il y eut une scène
violente.  D'abord, il les avait fait entrer, ricanant, feignant de
croire qu'elles venaient payer leurs dettes: ça, c'était gentil, de
s'être entendu, pour apporter l'argent d'un coup.  Puis, dès que la
Maheude eut pris la parole, il affecta de s'emporter.  Est-ce qu'elles
se fichaient du monde? Encore du crédit, elles rêvaient donc de le
mettre sur la paille? Non, plus une pomme de terre, plus une miette de
pain! Et il les renvoyait à l'épicier Verdonck, aux boulangers
Carouble et Smelten, puisqu'elles se servaient chez eux, maintenant.
Les femmes l'écoutaient d'un air d'humilité peureuse, s'excusaient,
guettaient dans ses yeux s'il se laissait attendrir.  Il recommença à
dire des farces, il offrit sa boutique à la Brûlé, si elle le prenait
pour galant.  Une telle lâcheté les tenait toutes, qu'elles en rirent;
et la Levaque renchérit, déclara qu'elle voulait bien, elle.  Mais il
fut aussitôt grossier, il les poussa vers la porte.  Comme elles
insistaient, suppliantes, il en brutalisa une.  Les autres, sur le
trottoir, le traitèrent de vendu, tandis que la Maheude, les deux bras
en l'air dans un élan d'indignation vengeresse, appelait la mort, en
criant qu'un homme pareil ne méritait pas de manger.

Le retour au coron fut lugubre.  Quand les femmes rentrèrent les mains
vides, les hommes les regardèrent, puis baissèrent la tête.  C'était
fini, la journée s'achèverait sans une cuillerée de soupe; et les
autres journées s'étendaient dans une ombre glacée, où ne luisait pas
un espoir.  Ils avaient voulu cela, aucun ne parlait de se rendre.
Cet excès de misère les faisait s'entêter davantage, muets, comme des
bêtes traquées, résolues à mourir au fond de leur trou, plutôt que
d'en sortir.  Qui aurait osé parler le premier de soumission? on avait
juré avec les camarades de tenir tous ensemble, et tous tiendraient,
ainsi qu'on tenait à la fosse, quand il y en avait un sous un
éboulement.  Ça se devait, ils étaient là-bas à une bonne école pour
savoir se résigner; on pouvait se serrer le ventre pendant huit jours,
lorsqu'on avalait le feu et l'eau depuis l'âge de douze ans; et leur
dévouement se doublait ainsi d'un orgueil de soldats, d'hommes fiers
de leur métier, ayant pris dans leur lutte quotidienne contre la mort,
une vantardise du sacrifice.

Chez les Maheu, la soirée fut affreuse.  Tous se taisaient, assis
devant le feu mourant, où fumait la dernière pâtée d'escaillage.
Après avoir vidé les matelas poignée à poignée, on s'était décidé
l'avant-veille à vendre pour trois francs le coucou; et la pièce
semblait nue et morte, depuis que le tic-tac familier ne l'emplissait
plus de son bruit.  Maintenant, au milieu du buffet, il ne restait
d'autre luxe que la boîte de carton rose, un ancien cadeau de Maheu,
auquel la Maheude tenait comme à un bijou.  Les deux bonnes chaises
étaient parties, le père Bonnemort et les enfants se serraient sur un
vieux banc moussu, rentré du jardin.  Et le crépuscule livide qui
tombait semblait augmenter le froid.

--Quoi faire? répéta la Maheude, accroupie au coin du fourneau.

Étienne, debout, regardait les portraits de l'empereur et de
l'impératrice, collés contre le mur.  Il les en aurait arrachés depuis
longtemps, sans la famille qui les défendait, pour l'ornement.  Aussi
murmura-t-il, les dents serrées:

--Et dire qu'on n'aurait pas deux sous de ces jean-foutre qui nous
regardent crever!

--Si je portais la boîte? reprit la femme toute pâle, après une
  hésitation.

Maheu, assis au bord de la table, les jambes pendantes et la tête sur
la poitrine, s'était redressé.

--Non, je ne veux pas!

Péniblement, la Maheude se leva et fit le tour de la pièce.  Était-ce
Dieu possible, d'en être réduit à cette misère! le buffet sans une
miette, plus rien à vendre, pas même une idée pour avoir un pain! Et
le feu qui allait s'éteindre! Elle s'emporta contre Alzire qu'elle
avait envoyée le matin aux escarbilles, sur le terri, et qui était
revenue les mains vides, en disant que la Compagnie défendait la
glane.  Est-ce qu'on ne s'en foutait pas, de la Compagnie? comme si
l'on volait quelqu'un, à ramasser les brins de charbon perdus! La
petite, désespérée, racontait qu'un homme l'avait menacée d'une gifle;
puis, elle promit d'y retourner, le lendemain, et de se laisser
battre.

--Et ce bougre de Jeanlin? cria la mère, où est-il encore, je vous le
demande?...  Il devait apporter de la salade: on en aurait brouté
comme des bêtes, au moins! Vous verrez qu'il ne rentrera pas.  Hier
déjà, il a découché.  Je ne sais ce qu'il trafique, mais la rosse a
toujours l'air d'avoir le ventre plein.

--Peut-être, dit Étienne, ramasse-t-il des sous sur la route.

Du coup, elle brandit les deux poings, hors d'elle.

--Si je savais ça!...  Mes enfants mendier! J'aimerais mieux les tuer
et me tuer ensuite.

Maheu, de nouveau, s'était affaissé, au bord de la table.  Lénore et
Henri, étonnés qu'on ne mangeât pas, commençaient à geindre; tandis
que le vieux Bonnemort, silencieux, roulait philosophiquement la
langue dans sa bouche, pour tromper sa faim.  Personne ne parla plus,
tous s'engourdissaient sous cette aggravation de leurs maux, le
grand-père toussant, crachant noir, repris de rhumatismes qui se
tournaient en hydropisie, le père asthmatique, les genoux enflés
d'eau, la mère et les petits travaillés de la scrofule et de l'anémie
héréditaires.  Sans doute, le métier voulait ça; on ne s'en plaignait
que lorsque le manque de nourriture achevait le monde; et déjà l'on
tombait comme des mouches, dans le coron.  Il fallait pourtant trouver
à souper.  Quoi faire, où aller, mon Dieu?

Alors, dans le crépuscule dont la morne tristesse assombrissait de
plus en plus la pièce, Étienne, qui hésitait depuis un instant, se
décida, le coeur crevé.

--Attendez-moi, dit-il.  Je vais voir quelque part.

Et il sortit.  L'idée de la Mouquette lui était venue.  Elle devait
bien avoir un pain et elle le donnerait volontiers.  Cela le fâchait,
d'être ainsi forcé de retourner à Réquillart: cette fille lui
baiserait les mains, de son air de servante amoureuse; mais on ne
lâchait pas des amis dans la peine, il serait encore gentil avec elle,
s'il le fallait.

--Moi aussi, je vais voir, dit à son tour la Maheude.  C'est trop
  bête.

Elle rouvrit la porte derrière le jeune homme et la rejeta violemment,
laissant les autres immobiles et muets, dans la maigre clarté d'un
bout de chandelle qu'Alzire venait d'allumer.  Dehors, une courte
réflexion l'arrêta.  Puis, elle entra chez les Levaque.

--Dis donc, je t'ai prêté un pain, l'autre jour.  Si tu me le rendais.

Mais elle s'interrompit, ce qu'elle voyait n'était guère encourageant;
et la maison sentait la misère plus que la sienne.

La Levaque, les yeux fixes, regardait son feu éteint, tandis que
Levaque, soûlé par des cloutiers, l'estomac vide, dormait sur la
table.  Adossé au mur, Bouteloup frottait machinalement ses épaules,
avec l'ahurissement d'un bon diable, dont on a mangé les économies, et
qui s'étonne d'avoir à se serrer le ventre.

--Un pain, ah! ma chère, répondit la Levaque.  Moi qui voulais t'en
emprunter un autre!

Puis, comme son mari grognait de douleur dans son sommeil, elle lui
écrasa la face contre la table.

--Tais-toi, cochon! Tant mieux, si ça te brûle les boyaux!...  Au lieu
de te faire payer à boire, est-ce que tu n'aurais pas dû demander
vingt sous à un ami?

Elle continua, jurant, se soulageant, au milieu de la saleté du
ménage, abandonné depuis si longtemps déjà, qu'une odeur insupportable
s'exhalait du carreau.  Tout pouvait craquer, elle s'en fichait! Son
fils, ce gueux de Bébert, avait aussi disparu depuis le matin, et elle
criait que ce serait un fameux débarras, s'il ne revenait plus.  Puis,
elle dit qu'elle allait se coucher.  Au moins, elle aurait chaud.
Elle bouscula Bouteloup.

--Allons, houp! montons...  Le feu est mort, pas besoin d'allumer la
chandelle pour voir les assiettes vides...  Viens-tu à la fin, Louis?
Je te dis que nous nous couchons.  On se colle, ça soulage...  Et que
ce nom de Dieu de saoulard crève ici de froid tout seul!

Quand elle se retrouva dehors, la Maheude coupa résolument par les
jardins, pour se rendre chez les Pierron.  Des rires s'entendaient.
Elle frappa, et il y eut un brusque silence.  On mit une grande minute
à lui ouvrir.

--Tiens! c'est toi, s'écria la Pierronne en affectant une vive
surprise.  Je croyais que c'était le médecin.

Sans la laisser parler, elle continua, elle montra Pierron assis
devant un grand feu de houille.

--Ah! il ne va pas, il ne va toujours pas.  La figure a l'air bonne,
c'est dans le ventre que ça le travaille.  Alors, il lui faut de la
chaleur, on brûle tout ce qu'on a.

Pierron, en effet, semblait gaillard, le teint fleuri, la chair
grasse.  Vainement il soufflait, pour faire l'homme malade.
D'ailleurs, la Maheude, en entrant, venait de sentir une forte odeur
de lapin: bien sûr qu'on avait déménagé le plat.  Des miettes
traînaient sur la table; et, au beau milieu, elle aperçut une
bouteille de vin oubliée.

--Maman est allée à Montsou pour tâcher d'avoir un pain, reprit la
Pierronne.  Nous nous morfondons à l'attendre.

Mais sa voix s'étrangla, elle avait suivi le regard de la voisine, et
elle aussi était tombée sur la bouteille.  Tout de suite, elle se
remit, elle raconta l'histoire: oui, c'était du vin, les bourgeois de
la Piolaine lui avaient apporté cette bouteille-là pour son homme, à
qui le médecin ordonnait du bordeaux.  Et elle ne tarissait pas en
remerciements, quels braves bourgeois! la demoiselle surtout, pas
fière, entrant chez les ouvriers, distribuant elle-même ses aumônes!

--Je sais, dit la Maheude, je les connais.

Son coeur se serrait à l'idée que le bien va toujours aux moins
pauvres.  Jamais ça ne ratait, ces gens de la Piolaine auraient porté
de l'eau à la rivière.  Comment ne les avait-elle pas vus dans le
coron? Peut-être tout de même en aurait-elle tiré quelque chose.

--J'étais donc venue, avoua-t-elle enfin, pour savoir s'il y avait
plus gras chez vous que chez nous...  As-tu seulement du vermicelle, à
charge de revanche?

La Pierronne se désespéra bruyamment.

--Rien du tout, ma chère.  Pas ce qui s'appelle un grain de semoule...
Si maman ne rentre pas, c'est qu'elle n'a point réussi.  Nous allons
nous coucher sans souper.

A ce moment, des pleurs vinrent de la cave, et elle s'emporta, elle
tapa du poing contre la porte.  C'était cette coureuse de Lydie
qu'elle avait enfermée, disait-elle, pour la punir de n'être rentrée
qu'à cinq heures, après toute une journée de vagabondage.  On ne
pouvait plus la dompter, elle disparaissait continuellement.

Cependant, la Maheude restait debout, sans se décider à partir.  Ce
grand feu la pénétrait d'un bien-être douloureux, la pensée qu'on
mangeait là, lui creusait l'estomac davantage.  Évidemment, ils
avaient renvoyé la vieille et enfermé la petite, pour bâfrer leur
lapin.  Ah!  on avait beau dire, quand une femme se conduisait mal, ça
portait bonheur à sa maison!

--Bonsoir, dit-elle tout d'un coup.

Dehors, la nuit était tombée, et la lune, derrière des nuages,
éclairait la terre d'une clarté louche.  Au lieu de retraverser les
jardins, la Maheude fit le tour, désolée, n'osant rentrer chez elle.
Mais, le long des façades mortes, toutes les portes sentaient la
famine et sonnaient le creux.  A quoi bon frapper? c'était misère et
compagnie.  Depuis des semaines qu'on ne mangeait plus, l'odeur de
l'oignon elle-même était partie, cette odeur forte qui annonçait le
coron de loin, dans la campagne; maintenant, il n'avait que l'odeur
des vieux caveaux, l'humidité des trous où rien ne vit.  Les bruits
vagues se mouraient, des larmes étouffées, des jurons perdus; et, dans
le silence qui s'alourdissait peu à peu, on entendait venir le sommeil
de la faim, l'écrasement des corps jetés en travers des lits, sous les
cauchemars des ventres vides.

Comme elle passait devant l'église, elle vit une ombre filer
rapidement.  Un espoir la fit se hâter, car elle avait reconnu le curé
de Montsou, l'abbé Joire, qui disait la messe le dimanche à la
chapelle du coron: sans doute il sortait de la sacristie, où le
règlement de quelque affaire l'avait appelé.  Le dos rond, il courait
de son air d'homme gras et doux, désireux de vivre en paix avec tout
le monde.  S'il avait fait sa course à la nuit, ce devait être pour ne
pas se compromettre au milieu des mineurs.  On disait du reste qu'il
venait d'obtenir de l'avancement.  Même, il s'était promené déjà avec
son successeur, un abbé maigre, aux yeux de braise rouge.

--Monsieur le curé, monsieur le curé, bégaya la Maheude.

Mais il ne s'arrêta point.

--Bonsoir, bonsoir, ma brave femme.

Elle se retrouvait devant chez elle.  Ses jambes ne la portaient plus,
et elle rentra.

Personne n'avait bougé.  Maheu était toujours au bord de la table,
abattu.  Le vieux Bonnemort et les petits se serraient sur le banc,
pour avoir moins froid.  Et on ne s'était pas dit une parole, seule la
chandelle avait brûlé, si courte, que la lumière elle-même bientôt
leur manquerait.  Au bruit de la porte, les enfants tournèrent la
tête; mais, en voyant que la mère ne rapportait rien, ils se remirent
à regarder par terre, renfonçant une grosse envie de pleurer, de peur
qu'on ne les grondât.  La Maheude était retombée à sa place, près du
feu mourant.  On ne la questionna point, le silence continua.  Tous
avaient compris, ils jugeaient inutile de se fatiguer encore à causer;
et c'était maintenant une attente anéantie, sans courage, l'attente
dernière du secours qu'Étienne, peut-être, allait déterrer quelque
part.  Les minutes s'écoulaient, ils finissaient par ne plus y
compter.

Lorsque Étienne reparut, il avait, dans un torchon, une douzaine de
pommes de terre, cuites et refroidies.

--Voilà tout ce que j'ai trouvé, dit-il.

Chez la Mouquette, le pain manquait également: c'était son dîner
qu'elle lui avait mis de force dans ce torchon, en le baisant de tout
son coeur.

--Merci, répondit-il à la Maheude qui lui offrait sa part.  J'ai mangé
là-bas.

Il mentait, il regardait d'un air sombre les enfants se jeter sur la
nourriture.  Le père et la mère, eux aussi, se retenaient, afin d'en
laisser davantage; mais le vieux, goulûment, avalait tout.  On dut lui
reprendre une pomme de terre pour Alzire.

Alors, Étienne dit qu'il avait appris des nouvelles.  La Compagnie,
irritée de l'entêtement des grévistes, parlait de rendre leurs livrets
aux mineurs compromis.  Elle voulait la guerre, décidément.  Et un
bruit plus grave circulait, elle se vantait d'avoir décidé un grand
nombre d'ouvriers à redescendre: le lendemain, la Victoire et
Feutry-Cantel devaient être au complet; même il y aurait, à Madeleine
et à Mirou, un tiers des hommes.  Les Maheu furent exaspérés.

--Nom de Dieu! cria le père, s'il y a des traîtres, faut régler leur
  compte!

Et, debout, cédant à l'emportement de sa souffrance:

--A demain soir, dans la forêt!...  Puisqu'on nous empêche de nous
entendre au Bon-Joyeux, c'est dans la forêt que nous serons chez nous.

Ce cri avait réveillé le vieux Bonnemort, que sa gloutonnerie
assoupissait.  C'était le cri ancien de ralliement, le rendez-vous où
les mineurs de jadis allaient comploter leur résistance aux soldats du
roi.

--Oui, oui, à Vandame! J'en suis, si l'on va là-bas!

La Maheude eut un geste énergique.

--Nous irons tous.  Ça finira, ces injustices et ces traîtrises!

Étienne décida que le rendez-vous serait donné à tous les corons, pour
le lendemain soir.  Mais le feu était mort, comme chez les Levaque, et
la chandelle brusquement s'éteignit.  Il n'y avait plus de houille,
plus de pétrole, il fallut se coucher à tâtons, dans le grand froid
qui pinçait la peau.  Les petits pleuraient.



VI


Jeanlin, guéri, marchait à présent; mais ses jambes étaient si mal
recollées, qu'il boitait de la droite et de la gauche; et il fallait
le voir filer d'un train de canard, courant aussi fort qu'autrefois,
avec son adresse de bête malfaisante et voleuse.

Ce soir-là, au crépuscule, sur la route de Réquillart, Jeanlin,
accompagné de ses inséparables, Bébert et Lydie, faisait le guet.  Il
s'était embusqué dans un terrain vague, derrière une palissade, en
face d'une épicerie borgne, plantée de travers à l'encoignure d'un
sentier.  Une vieille femme, presque aveugle, y étalait trois ou
quatre sacs de lentilles et de haricots, noirs de poussière; et
c'était une antique morue sèche, pendue à la porte, chinée de chiures
de mouche, qu'il couvait de ses yeux minces.  Déjà deux fois, il avait
lancé Bébert, pour aller la décrocher.  Mais, chaque fois, du monde
avait paru, au coude du chemin.  Toujours des gêneurs, on ne pouvait
pas faire ses affaires!

Un monsieur à cheval déboucha, et les enfants s'aplatirent au pied de
la palissade, en reconnaissant M. Hennebeau.  Souvent, on le voyait
ainsi par les routes, depuis la grève, voyageant seul au milieu des
corons révoltés, mettant un courage tranquille à s'assurer en personne
de l'état du pays.  Et jamais une pierre n'avait sifflé à ses
oreilles, il ne rencontrait que des hommes silencieux et lents à le
saluer, il tombait le plus souvent sur des amoureux, qui se moquaient
de la politique et se bourraient de plaisir, dans les coins.  Au trot
de sa jument, la tête droite pour ne déranger personne, il passait,
tandis que son coeur se gonflait d'un besoin inassouvi, à travers
cette goinfrerie des amours libres.  Il aperçut parfaitement les
galopins, les petits sur la petite, en tas.  Jusqu'aux marmots qui
déjà s'égayaient à frotter leur misère! Ses yeux s'étaient mouillés,
il disparut, raide sur la selle, militairement boutonné dans sa
redingote.

--Foutu sort! dit Jeanlin, ça ne finira pas...  Vas-y, Bébert! tire
sur la queue!

Mais deux hommes, de nouveau, arrivaient, et l'enfant étouffa encore
un juron, quand il entendit la voix de son frère Zacharie, en train de
raconter à Mouquet comment il avait découvert une pièce de quarante
sous, cousue dans une jupe de sa femme.  Tous deux ricanaient d'aise,
en se tapant sur les épaules.  Mouquet eut l'idée d'une grande partie
de crosse pour le lendemain: on partirait à deux heures de l'Avantage,
on irait du côté de Montoire, près de Marchiennes.  Zacharie accepta.
Qu'est-ce qu'on avait à les embêter avec la grève? autant rigoler,
puisqu'on ne fichait rien! Et ils tournaient le coin de la route,
lorsque Étienne, qui venait du canal, les arrêta et se mit à causer.

--Est-ce qu'ils vont coucher ici? reprit Jeanlin exaspéré.  V'là la
nuit, la vieille rentre ses sacs.

Un autre mineur descendait vers Réquillart.  Étienne s'éloigna avec
lui; et, comme ils passaient devant la palissade, l'enfant les
entendit parler de la forêt: on avait dû remettre le rendez-vous au
lendemain, par crainte de ne pouvoir avertir en un jour tous les
corons.

--Dites donc, murmura-t-il à ses deux camarades, la grande machine est
pour demain.  Faut en être.  Hein? nous filerons, l'après-midi.

Et, la route enfin étant libre, il lança Bébert.

--Hardi! tire sur la queue!...  Et méfie-toi, la vieille a son balai.

Heureusement, la nuit se faisait noire.  Bébert, d'un bond, s'était
pendu à la morue, dont la ficelle cassa.  Il prit sa course, en
l'agitant comme un cerf-volant, suivi par les deux autres, galopant
tous les trois.  L'épicière, étonnée, sortit de sa boutique, sans
comprendre, sans pouvoir distinguer ce troupeau qui se perdait dans
les ténèbres.

Ces vauriens finissaient par être la terreur du pays.  Ils l'avaient
envahi peu à peu, ainsi qu'une horde sauvage.  D'abord, ils s'étaient
contentés du carreau du Voreux, se culbutant dans le stock de charbon,
d'où ils sortaient pareils à des nègres, faisant des parties de
cache-cache parmi la provision des bois, au travers de laquelle ils se
perdaient, comme au fond d'une forêt vierge.  Puis, ils avaient pris
d'assaut le terri, ils en descendaient sur leur derrière les parties
nues, bouillantes encore des incendies intérieurs, ils se glissaient
parmi les ronces des parties anciennes, cachés la journée entière,
occupés à des petits jeux tranquilles de souris polissonnes.  Et ils
élargissaient toujours leurs conquêtes, allaient se battre au sang
dans les tas de briques, couraient les prés en mangeant sans pain
toutes sortes d'herbes laiteuses, fouillaient les berges du canal pour
prendre des poissons de vase qu'ils avalaient crus, et poussaient plus
loin, et voyageaient à des kilomètres, jusqu'aux futaies de Vandame,
sous lesquelles ils se gorgeaient de fraises au printemps, de
noisettes et de myrtilles en été.  Bientôt l'immense plaine leur avait
appartenu.

Mais ce qui les lançait ainsi, de Montsou à Marchiennes, sans cesse
par les chemins, avec des yeux de jeunes loups, c'était un besoin
croissant de maraude.  Jeanlin restait le capitaine de ces
expéditions, jetant la troupe sur toutes les proies, ravageant les
champs d'oignons, pillant les vergers, attaquant les étalages.  Dans
le pays, on accusait les mineurs en grève, on parlait d'une vaste
bande organisée.  Un jour même, il avait forcé Lydie à voler sa mère,
il s'était fait apporter par elle deux douzaines de sucres d'orge que
la Pierronne tenait dans un bocal, sur une des planches de sa fenêtre;
et la petite, rouée de coups, ne l'avait pas trahi, tellement elle
tremblait devant son autorité.  Le pis était qu'il se taillait la part
du lion.  Bébert, également, devait lui remettre le butin, heureux si
le capitaine ne le giflait pas, pour garder tout.

Depuis quelque temps, Jeanlin abusait.  Il battait Lydie comme on bat
une femme légitime, et il profitait de la crédulité de Bébert pour
l'engager dans des aventures désagréables, très amusé de faire tourner
en bourrique ce gros garçon, plus fort que lui, qui l'aurait assommé
d'un coup de poing.  Il les méprisait tous les deux, les traitait en
esclaves, leur racontait qu'il avait pour maîtresse une princesse,
devant laquelle ils étaient indignes de se montrer.  Et, en effet, il
y avait huit jours qu'il disparaissait brusquement, au bout d'une rue,
au tournant d'un sentier, n'importe où il se trouvait, après leur
avoir ordonné, l'air terrible, de rentrer au coron.  D'abord, il
empochait le butin.

Ce fut d'ailleurs ce qui arriva, ce soir-là.

--Donne, dit-il en arrachant la morue des mains de son camarade,
lorsqu'ils s'arrêtèrent tous trois, à un coude de la route, près de
Réquillart.

Bébert protesta.

--J'en veux, tu sais.  C'est moi qui l'ai prise.

--Hein, quoi? cria-t-il.  T'en auras, si je t'en donne, et pas ce
soir, bien sûr: demain, s'il en reste.

Il bourra Lydie, il les planta l'un et l'autre sur la même ligne,
comme des soldats au port d'armes.  Puis, passant derrière eux:

--Maintenant, vous allez rester là cinq minutes, sans vous
retourner...  Nom de Dieu! si vous vous retournez, il y aura des bêtes
qui vous mangeront...  Et vous rentrerez ensuite tout droit, et si
Bébert touche à Lydie en chemin, je le saurai, je vous ficherai des
claques.

Alors, il s'évanouit au fond de l'ombre, avec une telle légèreté,
qu'on n'entendit même pas le bruit de ses pieds nus.  Les deux enfants
demeurèrent immobiles durant les cinq minutes, sans regarder en
arrière, par crainte de recevoir une gifle de l'invisible.  Lentement,
une grande affection était née entre eux, dans leur commune terreur.
Lui, toujours, songeait à la prendre, à la serrer très fort entre ses
bras, comme il voyait faire aux autres; et elle aussi, aurait bien
voulu, car ça l'aurait changée, d'être ainsi caressée gentiment.  Mais
ni lui ni elle ne se serait permis de désobéir.  Quand ils s'en
allèrent, bien que la nuit fût très noire, ils ne s'embrassèrent même
pas, ils marchèrent côte à côte, attendris et désespérés, certains
que, s'ils se touchaient, le capitaine par-derrière leur allongerait
des claques.

Étienne, à la même heure, était entré à Réquillart.  La veille,
Mouquette l'avait supplié de revenir, et il revenait, honteux, pris
d'un goût qu'il refusait de s'avouer, pour cette fille qui l'adorait
comme un Jésus.  C'était, d'ailleurs, dans l'intention de rompre.  Il
la verrait, il lui expliquerait qu'elle ne devait plus le poursuivre,
à cause des camarades.  On n'était guère à la joie, ça manquait
d'honnêteté, de se payer ainsi des douceurs, quand le monde crevait de
faim.  Et, ne l'ayant pas trouvée chez elle, il s'était décidé à
l'attendre, il guettait les ombres au passage.

Sous le beffroi en ruine, l'ancien puits s'ouvrait, à demi obstrué.
Une poutre toute droite, où tenait un morceau de toiture, avait un
profil de potence, au-dessus du trou noir; et, dans le muraillement
éclaté des margelles, deux arbres poussaient, un sorbier et un
platane, qui semblaient grandir du fond de la terre.  C'était un coin
de sauvage abandon, l'entrée herbue et chevelue d'un gouffre,
embarrassée de vieux bois, plantée de prunelliers et d'aubépines, que
les fauvettes peuplaient de leurs nids, au printemps.  Voulant éviter
de gros frais d'entretien, la Compagnie, depuis dix ans, se proposait
de combler cette fosse morte; mais elle attendait d'avoir installé au
Voreux un ventilateur, car le foyer d'aérage des deux puits, qui
communiquaient, se trouvait placé au pied de Réquillart, dont l'ancien
goyot d'épuisement servait de cheminée.  On s'était contenté de
consolider le cuvelage du niveau par des étais placés en travers,
barrant l'extraction, et on avait délaissé les galeries supérieures,
pour ne surveiller que la galerie du fond, dans laquelle flambait le
fourneau d'enfer, l'énorme brasier de houille, au tirage si puissant,
que l'appel d'air faisait souffler le vent en tempête, d'un bout à
l'autre de la fosse voisine.  Par prudence, afin qu'on pût monter et
descendre encore, l'ordre était donné d'entretenir le goyot des
échelles; seulement, personne ne s'en occupait, les échelles se
pourrissaient d'humidité, des paliers s'étaient effondrés déjà.  En
haut, une grande ronce bouchait l'entrée du goyot; et comme la
première échelle avait perdu des échelons, il fallait, pour
l'atteindre, se pendre à une racine du sorbier, puis se laisser tomber
au petit bonheur, dans le noir.

Étienne patientait, caché derrière un buisson, lorsqu'il entendit,
parmi les branches, un long frôlement.  Il crut à la fuite effrayée
d'une couleuvre.  Mais la brusque lueur d'une allumette l'étonna, et
il demeura stupéfait, en reconnaissant Jeanlin qui allumait une
chandelle et qui s'abîmait dans la terre.  Une curiosité si vive le
saisit, qu'il s'approcha du trou: l'enfant avait disparu, une lueur
faible venait du deuxième palier.  Il hésita un instant, puis se
laissa rouler, en se tenant aux racines, pensa faire le saut des cinq
cent vingt-quatre mètres que mesurait la fosse, finit pourtant par
sentir un échelon.  Et il descendit doucement.  Jeanlin n'avait rien
dû entendre, Étienne voyait toujours, sous lui, la lumière s'enfoncer,
tandis que l'ombre du petit, colossale et inquiétante, dansait, avec
le déhanchement de ses jambes infirmes.  Il gambillait, d'une adresse
de singe à se rattraper des mains, des pieds, du menton, quand des
échelons manquaient.  Les échelles, de sept mètres, se succédaient,
les unes solides encore, les autres branlantes, craquantes, près de se
rompre; les paliers étroits défilaient, verdis, pourris tellement,
qu'on marchait comme dans de la mousse; et, à mesure qu'on descendait,
la chaleur était suffocante, une chaleur de four, qui venait du goyot
de tirage, heureusement peu actif depuis la grève, car en temps de
travail, lorsque le foyer mangeait ses cinq mille kilogrammes de
houille par jour, on n'aurait pu se risquer là, sans se rôtir le poil.

--Quel nom de Dieu de crapaud! jurait Étienne étouffé, où diable
  va-t-il?

Deux fois, il avait failli culbuter.  Ses pieds glissaient sur le bois
humide.  Au moins, s'il avait eu une chandelle comme l'enfant; mais il
se cognait à chaque minute, il n'était guidé que par la lueur vague,
fuyant sous lui.  C'était bien la vingtième échelle déjà, et la
descente continuait.  Alors, il les compta: vingt et une, vingt-deux,
vingt-trois, et il s'enfonçait, et il s'enfonçait toujours.  Une
cuisson ardente lui enflait la tête, il croyait tomber dans une
fournaise.  Enfin, il arriva à un accrochage, et il aperçut la
chandelle qui filait au fond d'une galerie.  Trente échelles, cela
faisait deux cent dix mètres environ.

--Est-ce qu'il va me promener longtemps? pensait-il.  C'est pour sûr
dans l'écurie qu'il se terre.

Mais, à gauche, la voie qui conduisait à l'écurie était barrée par un
éboulement.  Le voyage recommença, plus pénible et plus dangereux.
Des chauves-souris, effarées, voletaient, se collaient à la voûte de
l'accrochage.  Il dut se hâter pour ne pas perdre de vue la lumière,
il se jeta dans la même galerie; seulement, où l'enfant passait à
l'aise, avec sa souplesse de serpent, lui ne pouvait se glisser sans
meurtrir ses membres.  Cette galerie, comme toutes les anciennes
voies, s'était resserrée, se resserrait encore chaque jour, sous la
continuelle poussée des terrains; et il n'y avait plus, à certaines
places, qu'un boyau, qui devait finir par s'effacer lui-même.  Dans ce
travail d'étranglement, les bois éclatés, déchirés, devenaient un
péril, menaçaient de lui scier la chair, de l'enfiler au passage, à la
pointe de leurs échardes, aiguës comme des épées.  Il n'avançait
qu'avec précaution, à genoux ou sur le ventre, tâtant l'ombre devant
lui.  Brusquement, une bande de rats le piétina, lui courut de la
nuque aux pieds, dans un galop de fuite.

--Tonnerre de Dieu! y sommes-nous à la fin? gronda-t-il, les reins
cassés, hors d'haleine.

On y était.  Au bout d'un kilomètre, le boyau s'élargissait, on
tombait dans une partie de voie admirablement conservée.  C'était le
fond de l'ancienne voie de roulage, taillée à travers banc, pareille à
une grotte naturelle.  Il avait dû s'arrêter, il voyait de loin
l'enfant qui venait de poser sa chandelle entre deux pierres, et qui
se mettait à l'aise, l'air tranquille et soulagé, en homme heureux de
rentrer chez lui.  Une installation complète changeait ce bout de
galerie en une demeure confortable.  Par terre, dans un coin, un amas
de foin faisait une couche molle; sur d'anciens bois, plantés en forme
de table, il y avait de tout, du pain, des pommes, des litres de
genièvre entamés: une vraie caverne scélérate, du butin entassé depuis
des semaines, même du butin inutile, du savon et du cirage, volés pour
le plaisir du vol.  Et le petit, tout seul au milieu de ces rapines,
en jouissait en brigand égoïste.

--Dis donc, est-ce que tu te fous du monde? cria Étienne, lorsqu'il
eut soufflé un moment.  Tu descends te goberger ici, quand nous
crevons de faim là-haut?

Jeanlin, atterré, tremblait.  Mais, en reconnaissant le jeune homme,
il se tranquillisa vite.

--Veux-tu dîner avec moi? finit-il par dire.  Hein? un morceau de
morue grillée?...  Tu vas voir.

Il n'avait pas lâché sa morue, et s'était mis à en gratter proprement
les chiures de mouche, avec un beau couteau neuf, un de ces petits
couteaux-poignards à manche d'os, où sont inscrites des devises.
Celui-ci portait le mot «Amour», simplement.

--Tu as un joli couteau, fit remarquer Étienne.

--C'est un cadeau de Lydie, répondit Jeanlin, qui négligea d'ajouter
que Lydie l'avait volé, sur son ordre, à un camelot de Montsou, devant
le débit de la Tête-Coupée.

Puis, comme il grattait toujours, il ajouta d'un air fier:

--N'est-ce pas qu'on est bien chez moi?...  On a un peu plus chaud que
là-haut, et ça sent joliment meilleur!

Étienne s'était assis, curieux de le faire causer.  Il n'avait plus de
colère, un intérêt le prenait, pour cette crapule d'enfant, si brave
et si industrieux dans ses vices.  Et, en effet, il goûtait un
bien-être, au fond de ce trou: la chaleur n'y était plus trop forte,
une température égale y régnait en dehors des saisons, d'une tiédeur
de bain, pendant que le rude décembre gerçait sur la terre la peau des
misérables.  En vieillissant, les galeries s'épuraient des gaz
nuisibles, tout le grisou était parti, on ne sentait là maintenant que
l'odeur des anciens bois fermentés, une odeur subtile d'éther, comme
aiguisée d'une pointe de girofle.  Ces bois, du reste, devenaient
amusants à voir, d'une pâleur jaunie de marbre, frangés de guipures
blanchâtres, de végétations floconneuses qui semblaient les draper
d'une passementerie de soie et de perles.  D'autres se hérissaient de
champignons.  Et il y avait des vols de papillons blancs, des mouches
et des araignées de neige, une population décolorée, à jamais
ignorante du soleil.

--Alors, tu n'as pas peur? demanda Étienne.

Jeanlin le regarda, étonné.

--Peur de quoi? puisque je suis tout seul.

Mais la morue était grattée enfin.  Il alluma un petit feu de bois,
étala le brasier et la fit griller.  Puis il coupa un pain en deux.
C'était un régal terriblement salé, exquis tout de même pour des
estomacs solides.

Étienne avait accepté sa part.

--Ça ne m'étonne plus, si tu engraisses, pendant que nous maigrissons
tous.  Sais-tu que c'est cochon de t'empiffrer!...  Et les autres, tu
n'y songes pas?

--Tiens! pourquoi les autres sont-ils trop bêtes?

--D'ailleurs, tu as raison de te cacher, car si ton père apprenait que
tu voles, il t'arrangerait.

--Avec ça que les bourgeois ne nous volent pas! C'est toi qui le dis
toujours.  Quand j'ai chipé ce pain chez Maigrat, c'était bien sûr un
pain qu'il nous devait.

Le jeune homme se tut, la bouche pleine, troublé.  Il le regardait,
avec son museau, ses yeux verts, ses grandes oreilles, dans sa
dégénérescence d'avorton à l'intelligence obscure et d'une ruse de
sauvage, lentement repris par l'animalité ancienne.  La mine, qui
l'avait fait, venait de l'achever, en lui cassant les jambes.

--Et Lydie, demanda de nouveau Étienne, est-ce que tu l'amènes ici,
des fois?

Jeanlin eut un rire méprisant.

--La petite, ah! non, par exemple!...  Les femmes, ça bavarde.

Et il continuait à rire, plein d'un immense dédain pour Lydie et
Bébert.  Jamais on n'avait vu des enfants si cruches.  L'idée qu'ils
gobaient toutes ses bourdes, et qu'ils s'en allaient les mains vides,
pendant qu'il mangeait la morue, au chaud, lui chatouillait les côtes
d'aise.  Puis, il conclut, avec une gravité de petit philosophe:

--Faut mieux être seul, on est toujours d'accord.

Étienne avait fini son pain.  Il but une gorgée de genièvre.  Un
instant, il s'était demandé s'il n'allait pas mal reconnaître
l'hospitalité de Jeanlin, en le ramenant au jour par une oreille, et
en lui défendant de marauder davantage, sous la menace de tout dire à
son père.  Mais, en examinant cette retraite profonde, une idée le
travaillait: qui sait s'il n'en aurait pas besoin, pour les camarades
ou pour lui, dans le cas où les choses se gâteraient, là-haut? Il fit
jurer à l'enfant de ne pas découcher, comme il lui arrivait de le
faire, lorsqu'il s'oubliait dans son foin; et, prenant un bout de
chandelle, il s'en alla le premier, il le laissa ranger tranquillement
son ménage.

La Mouquette se désespérait à l'attendre, assise sur une poutre,
malgré le grand froid.  Quand elle l'aperçut, elle lui sauta au cou;
et ce fut comme s'il lui enfonçait un couteau dans le coeur, lorsqu'il
lui dit sa volonté de ne plus la voir.  Mon Dieu! pourquoi? est-ce
qu'elle ne l'aimait point assez?  Craignant de succomber lui-même à
l'envie d'entrer chez elle, il l'entraînait vers la route, il lui
expliquait, le plus doucement possible, qu'elle le compromettait aux
yeux des camarades, qu'elle compromettait la cause de la politique.
Elle s'étonna, qu'est-ce que ça pouvait faire à la politique? Enfin,
la pensée lui vint qu'il rougissait de la connaître; d'ailleurs, elle
n'en était pas blessée, c'était tout naturel; et elle lui offrit de
recevoir une gifle devant le monde, pour avoir l'air de rompre.  Mais
il la reverrait, rien qu'une petite fois, de temps à autre.
Éperdument, elle le suppliait, elle jurait de se cacher, elle ne le
garderait pas cinq minutes.  Lui, très ému, refusait toujours.  Il le
fallait.  Alors, en la quittant, il voulut au moins l'embrasser.  Pas
à pas, ils étaient arrivés aux premières maisons de Montsou, et ils se
tenaient à pleins bras, sous la lune large et ronde, lorsqu'une femme
passa près d'eux, avec un brusque sursaut, comme si elle avait buté
contre une pierre.

--Qui est-ce? demanda Étienne inquiet.

--C'est Catherine, répondit la Mouquette.  Elle revient de Jean-Bart.

La femme, maintenant, s'en allait, la tête basse, les jambes faibles,
l'air très las.  Et le jeune homme la regardait, désespéré d'avoir été
vu par elle, le coeur crevé d'un remords sans cause.  Est-ce qu'elle
n'était pas avec un homme? est-ce qu'elle ne l'avait pas fait souffrir
de la même souffrance, là, sur ce chemin de Réquillart, lorsqu'elle
s'était donnée à cet homme? Mais cela, malgré tout, le désolait, de
lui avoir rendu la pareille.

--Veux-tu que je te dise? murmura la Mouquette en larmes, quand elle
partit.  Si tu ne veux pas de moi, c'est que tu en veux une autre.

Le lendemain, le temps fut superbe, un ciel clair de gelée, une de ces
belles journées d'hiver, où la terre dure sonne comme un cristal sous
les pieds.  Dès une heure, Jeanlin avait filé; mais il dut attendre
Bébert derrière l'église, et ils faillirent partir sans Lydie, que sa
mère avait encore enfermée dans la cave.  On venait de l'en faire
sortir et de lui mettre au bras un panier, en lui signifiant que, si
elle ne le rapportait pas plein de pissenlits, on la renfermerait avec
les rats, pour la nuit entière.  Aussi, prise de peur, voulait-elle
tout de suite aller à la salade.  Jeanlin l'en détourna: on verrait
plus tard.  Depuis longtemps, Pologne, la grosse lapine de Rasseneur,
le tracassait.  Il passait devant l'Avantage, lorsque, justement, la
lapine sortit sur la route.  Il la saisit d'un bond par les oreilles,
la fourra dans le panier de la petite; et tous les trois galopèrent.
On allait joliment s'amuser, à la faire courir comme un chien, jusqu'à
la forêt.

Mais ils s'arrêtèrent, pour regarder Zacharie et Mouquet, qui, après
avoir bu une chope avec deux autres camarades, entamaient leur grande
partie de crosse.  L'enjeu était une casquette neuve et un foulard
rouge, déposés chez Rasseneur.  Les quatre joueurs, deux par deux,
mirent au marchandage le premier tour, du Voreux à la ferme Paillot,
près de trois kilomètres; et ce fut Zacharie qui l'emporta, il pariait
en sept coups, tandis que Mouquet en demandait huit.  On avait posé la
cholette, le petit oeuf de buis, sur le pavé, une pointe en l'air.
Tous tenaient leur crosse, le maillet au fer oblique, au long manche
garni d'une ficelle fortement serrée.  Deux heures sonnaient comme ils
partaient.  Zacharie, magistralement, pour son premier coup composé
d'une série de trois, lança la cholette à plus de quatre cents mètres,
au travers des champs de betteraves; car il était défendu de choler
dans les villages et sur les routes, où l'on avait tué du monde.
Mouquet, solide lui aussi, déchola d'un bras si rude, que son coup
unique ramena la bille de cent cinquante mètres en arrière.  Et la
partie continua, un camp cholant, l'autre camp décholant, toujours au
pas de course, les pieds meurtris par les arêtes gelées des terres de
labour.

D'abord, Jeanlin, Bébert et Lydie avaient galopé derrière les joueurs,
enthousiasmés des grands coups.  Puis, l'idée de Pologne qu'ils
secouaient dans le panier leur était revenue; et, lâchant le jeu en
pleine campagne, ils avaient sorti la lapine, curieux de voir si elle
courait fort.  Elle décampa, ils se jetèrent derrière elle, ce fut une
chasse d'une heure, à toutes jambes, avec des crochets continuels, des
hurlements pour l'effrayer, des grands bras ouverts et refermés sur le
vide.  Si elle n'avait pas eu un commencement de grossesse, jamais ils
ne l'auraient rattrapée.

Comme ils soufflaient, des jurons leur firent tourner la tête.  Ils
venaient de retomber dans la partie de crosse, c'était Zacharie qui
avait failli fendre le crâne de son frère.  Les joueurs en étaient au
quatrième tour: de la ferme Paillot, ils avaient filé aux
Quatre-Chemins, puis des Quatre-Chemins à Montoire; et, maintenant,
ils allaient en six coups de Montoire au Pré-des-Vaches.  Cela faisait
deux lieues et demie en une heure; encore avaient-ils bu des chopes à
l'estaminet Vincent et au débit des Trois-Sages.  Mouquet, cette fois,
tenait la main.  Il lui restait deux coups à choler, sa victoire était
sûre, lorsque Zacharie, qui usait de son droit en ricanant, déchola
avec tant d'adresse, que la cholette roula dans un fossé profond.  Le
partenaire de Mouquet ne put l'en sortir, ce fut un désastre.  Tous
quatre criaient, la partie s'en passionna, car on était manche à
manche, il fallait recommencer.  Du Pré-des-Vaches, il n'y avait pas
deux kilomètres à la pointe des Herbes-Rousses: en cinq coups.
Là-bas, ils se rafraîchiraient chez Lerenard.

Mais Jeanlin avait une idée.  Il les laissa partir, il sortit une
ficelle de sa poche, qu'il lia à une patte de Pologne, la patte gauche
de derrière.  Et cela fut très amusant, la lapine courait devant les
trois galopins, tirant la cuisse, se déhanchant d'une si lamentable
façon, que jamais ils n'avaient tant ri.  Ensuite, ils l'attachèrent
par le cou, pour qu'elle galopât; et, comme elle se fatiguait, ils la
traînaient, sur le ventre, sur le dos, une vraie petite voiture.  Ça
durait depuis plus d'une heure, elle râlait, lorsqu'ils la remirent
vivement dans le panier, en entendant près du bois à Cruchot les
choleurs, dont ils coupaient le jeu une fois encore.

A présent, Zacharie, Mouquet et les deux autres avalaient les
kilomètres, sans autre repos que le temps de vider des chopes, dans
tous les cabarets qu'ils se donnaient pour but.  Des Herbes-Rousses,
ils avaient filé à Buchy, puis à la Croix-de-Pierre, puis à Chamblay.
La terre sonnait sous la débandade de leurs pieds, galopant sans
relâche à la suite de la cholette, qui rebondissait sur la glace:
c'était un bon temps, on n'enfonçait pas, on ne courait que le risque
de se casser les jambes.  Dans l'air sec, les grands coups de crosse
pétaient, pareils à des coups de feu.  Les mains musculeuses serraient
le manche ficelé, le corps entier se lançait, comme pour assommer un
boeuf; et cela pendant des heures, d'un bout à l'autre de la plaine,
par-dessus les fossés, les haies, les talus des routes, les murs bas
des enclos.  Il fallait avoir de bons soufflets dans la poitrine et
des charnières en fer dans les genoux.  Les haveurs s'y dérouillaient
de la mine avec passion.  Il y avait des enragés de vingt-cinq ans qui
faisaient dix lieues.  A quarante, on ne cholait plus, on était trop
lourd.

Cinq heures sonnèrent, le crépuscule venait déjà.  Encore un tour,
jusqu'à la forêt de Vandame, pour décider qui gagnait la casquette et
le foulard; et Zacharie plaisantait, avec son indifférence gouailleuse
de la politique: ce serait drôle de tomber là-bas, au milieu des
camarades.  Quant à Jeanlin, depuis le départ du coron, il visait la
forêt, avec son air de battre les champs.  D'un geste indigné, il
menaça Lydie, qui, travaillée de remords et de crainte, parlait de
retourner au Voreux cueillir ses pissenlits: est-ce qu'ils allaient
lâcher la réunion? lui, voulait entendre ce que les vieux diraient.
Il poussait Bébert, il proposa d'égayer le bout de chemin, jusqu'aux
arbres, en détachant Pologne et en la poursuivant à coups de cailloux.
Son idée sourde était de la tuer, une convoitise lui venait de
l'emporter et de la manger, au fond de son trou de Réquillart.  La
lapine reprit sa course, le nez frisé, les oreilles rabattues; une
pierre lui pela le dos, une autre lui coupa la queue; et, malgré
l'ombre croissante, elle y serait restée, si les galopins n'avaient
aperçu, au centre d'une clairière, Étienne et Maheu debout.
Éperdument, ils se jetèrent sur la bête, la rentrèrent encore dans le
panier.  Presque à la même minute, Zacharie, Mouquet et les deux
autres, donnant le dernier coup de crosse, lançaient la cholette, qui
roula à quelques mètres de la clairière.  Ils tombaient tous en plein
rendez-vous.

Dans le pays entier, par les routes, par les sentiers de la plaine
rase, c'était, depuis le crépuscule, un long acheminement, un
ruissellement d'ombres silencieuses, filant isolées, s'en allant par
groupes, vers les futaies violâtres de la forêt.  Chaque coron se
vidait, les femmes et les enfants eux-mêmes partaient comme pour une
promenade, sous le grand ciel clair.  Maintenant, les chemins
devenaient obscurs, on ne distinguait plus cette foule en marche, qui
se glissait au même but, on la sentait seulement, piétinante, confuse,
emportée d'une seule âme.  Entre les haies, parmi les buissons, il n'y
avait qu'un frôlement léger, une vague rumeur des voix de la nuit.

M. Hennebeau, qui justement rentrait à cette heure, monté sur sa
jument, prêtait l'oreille à ces bruits perdus.  Il avait rencontré des
couples, tout un lent défilé de promeneurs, par cette belle soirée
d'hiver.  Encore des galants qui allaient, la bouche sur la bouche,
prendre du plaisir derrière les murs.  N'étaient-ce pas là ses
rencontres habituelles, des filles culbutées au fond de chaque fossé,
des gueux se bourrant de la seule joie qui ne coûtait rien? Et ces
imbéciles se plaignaient de la vie, lorsqu'ils avaient, à pleines
ventrées, cet unique bonheur de s'aimer! Volontiers, il aurait crevé
de faim comme eux, s'il avait pu recommencer l'existence avec une
femme qui se serait donnée à lui sur des cailloux, de tous ses reins
et de tout son coeur.  Son malheur était sans consolation, il enviait
ces misérables.  La tête basse, il rentrait, au pas ralenti de son
cheval, désespéré par ces longs bruits, perdus au fond de la campagne
noire, et où il n'entendait que des baisers.



VII


C'était au Plan-des-Dames, dans cette vaste clairière qu'une coupe de
bois venait d'ouvrir.  Elle s'allongeait en une pente douce, ceinte
d'une haute futaie, des hêtres superbes, dont les troncs, droits et
réguliers, l'entouraient d'une colonnade blanche, verdie de lichens;
et des géants abattus gisaient encore dans l'herbe, tandis que, vers
la gauche, un tas de bois débité alignait son cube géométrique.  Le
froid s'aiguisait avec le crépuscule, les mousses gelées craquaient
sous les pas.  Il faisait nuit noire à terre, les branches hautes se
découpaient sur le ciel pâle, où la lune pleine, montant à l'horizon,
allait éteindre les étoiles.

Près de trois mille charbonniers étaient au rendez-vous, une foule
grouillante, des hommes, des femmes, des enfants, emplissant peu à peu
la clairière, débordant au loin sous les arbres; et des retardataires
arrivaient toujours, le flot des têtes, noyé d'ombre, s'élargissait
jusqu'aux taillis voisins.  Un grondement en sortait, pareil à un vent
d'orage, dans cette forêt immobile et glacée.

En haut, dominant la pente, Étienne se tenait, avec Rasseneur et
Maheu.  Une querelle s'était élevée, on entendait leurs voix, par
éclats brusques.  Près d'eux, des hommes les écoutaient: Levaque les
poings serrés, Pierron tournant le dos, très inquiet de n'avoir pu
prétexter des fièvres plus longtemps; et il y avait aussi le père
Bonnemort et le vieux Mouque, côte à côte, sur une souche, l'air
profondément réfléchi.  Puis, derrière, les blagueurs étaient là,
Zacharie, Mouquet, d'autres encore, venus pour rire; tandis que,
recueillies au contraire, graves ainsi qu'à l'église, des femmes se
mettaient en groupe.  La Maheude, muette, hochait la tête aux sourds
jurons de la Levaque.  Philomène toussait, reprise de sa bronchite
depuis l'hiver.  Seule, la Mouquette riait à belles dents, égayée par
la façon dont la mère Brûlé traitait sa fille, une dénaturée qui la
renvoyait pour se gaver de lapin, une vendue, engraissée des lâchetés
de son homme.  Et, sur le tas de bois, Jeanlin s'était planté, hissant
Lydie, forçant Bébert à le suivre, tous les trois en l'air, plus haut
que tout le monde.

La querelle venait de Rasseneur, qui voulait procéder régulièrement à
l'élection d'un bureau.  Sa défaite, au Bon-Joyeux, l'enrageait; et il
s'était juré d'avoir sa revanche, car il se flattait de reconquérir
son autorité ancienne, lorsqu'on serait en face, non plus des
délégués, mais du peuple des mineurs.  Étienne, révolté, avait trouvé
l'idée d'un bureau imbécile, dans cette forêt.  Il fallait agir
révolutionnairement, en sauvages, puisqu'on les traquait comme des
loups.

Voyant la dispute s'éterniser, il s'empara tout d'un coup de la foule,
il monta sur un tronc d'arbre, en criant:

--Camarades! camarades!

La rumeur confuse de ce peuple s'éteignit dans un long soupir, tandis
que Maheu étouffait les protestations de Rasseneur.  Étienne
continuait d'une voix éclatante:

--Camarades, puisqu'on nous défend de parler, puisqu'on nous envoie
les gendarmes comme si nous étions des brigands, c'est ici qu'il faut
nous entendre! Ici, nous sommes libres, nous sommes chez nous,
personne ne viendra nous faire taire, pas plus qu'on ne fait taire les
oiseaux et les bêtes!

Un tonnerre lui répondit, des cris, des exclamations.

--Oui, oui, la forêt est à nous, on a bien le droit d'y causer...
  Parle!

Alors, Étienne se tint un instant immobile sur le tronc d'arbre.  La
lune, trop basse encore à l'horizon, n'éclairait toujours que les
branches hautes; et la foule restait noyée de ténèbres, peu à peu
calmée, silencieuse.  Lui, noir également, faisait au-dessus d'elle,
en haut de la pente, une barre d'ombre.

Il leva un bras dans un geste lent, il commença; mais sa voix ne
grondait plus, il avait pris le ton froid d'un simple mandataire du
peuple qui rend ses comptes.  Enfin, il plaçait le discours que le
commissaire de police lui avait coupé au Bon-Joyeux; et il débutait
par un historique rapide de la grève, en affectant l'éloquence
scientifique: des faits, rien que des faits.  D'abord, il dit sa
répugnance contre la grève: les mineurs ne l'avaient pas voulue,
c'était la Direction qui les avait provoqués, avec son nouveau tarif
de boisage.  Puis, il rappela la première démarche des délégués chez
le directeur, la mauvaise foi de la Régie, et plus tard, lors de la
seconde démarche, sa concession tardive, les dix centimes qu'elle
rendait, après avoir tâché de les voler.  Maintenant, on en était là,
il établissait par des chiffres le vide de la caisse de prévoyance,
indiquait l'emploi des secours envoyés, excusait en quelques phrases
l'Internationale, Pluchart et les autres, de ne pouvoir faire
davantage pour eux, au milieu des soucis de leur conquête du monde.
Donc, la situation s'aggravait de jour en jour, la Compagnie renvoyait
les livrets et menaçait d'embaucher des ouvriers en Belgique; en
outre, elle intimidait les faibles, elle avait décidé un certain
nombre de mineurs à redescendre.  Il gardait sa voix monotone comme
pour insister sur ces mauvaises nouvelles, il disait la faim
victorieuse, l'espoir mort, la lutte arrivée aux fièvres dernières du
courage.  Et, brusquement, il conclut, sans hausser le ton.

--C'est dans ces circonstances, camarades, que vous devez prendre une
décision ce soir.  Voulez-vous la continuation de la grève? et, en ce
cas, que comptez-vous faire pour triompher de la Compagnie?

Un silence profond tomba du ciel étoilé.  La foule, qu'on ne voyait
pas, se taisait dans la nuit, sous cette parole qui lui étouffait le
coeur; et l'on n'entendait que son souffle désespéré, au travers des
arbres.

Mais Étienne, déjà, continuait d'une voix changée.  Ce n'était plus le
secrétaire de l'association qui parlait, c'était le chef de bande,
l'apôtre apportant la vérité.  Est-ce qu'il se trouverait des lâches
pour manquer à leur parole? Quoi! depuis un mois, on aurait souffert
inutilement, on retournerait aux fosses, la tête basse, et l'éternelle
misère recommencerait! Ne valait-il pas mieux mourir tout de suite, en
essayant de détruire cette tyrannie du capital qui affamait le
travailleur? Toujours se soumettre devant la faim, jusqu'au moment où
la faim, de nouveau, jetait les plus calmes à la révolte, n'était-ce
pas un jeu stupide qui ne pouvait durer davantage? Et il montrait les
mineurs exploités, supportant à eux seuls les désastres des crises,
réduits à ne plus manger, dès que les nécessités de la concurrence
abaissaient le prix de revient.  Non! le tarif de boisage n'était pas
acceptable, il n'y avait là qu'une économie déguisée, on voulait voler
à chaque homme une heure de son travail par jour.  C'était trop cette
fois, le temps venait où les misérables, poussés à bout, feraient
justice.

Il resta les bras en l'air.  La foule, à ce mot de justice, secouée
d'un long frisson, éclata en applaudissements, qui roulaient avec un
bruit de feuilles sèches.  Des voix criaient:

--Justice!...  Il est temps, justice!

Peu à peu, Étienne s'échauffait.  Il n'avait pas l'abondance facile et
coulante de Rasseneur.  Les mots lui manquaient souvent, il devait
torturer sa phrase, il en sortait par un effort qu'il appuyait d'un
coup d'épaule.  Seulement, à ces heurts continuels, il rencontrait des
images d'une énergie familière, qui empoignaient son auditoire; tandis
que ses gestes d'ouvrier au chantier, ses coudes rentrés, puis
détendus et lançant les poings en avant, sa mâchoire brusquement
avancée, comme pour mordre, avaient eux aussi une action
extraordinaire sur les camarades.  Tous le disaient, il n'était pas
grand, mais il se faisait écouter.

--Le salariat est une forme nouvelle de l'esclavage, reprit-il d'une
voix plus vibrante.  La mine doit être au mineur, comme la mer est au
pêcheur, comme la terre est au paysan...  Entendez-vous! la mine vous
appartient, à vous tous qui, depuis un siècle, l'avez payée de tant de
sang et de misère!

Carrément, il aborda des questions obscures de droit, le défilé des
lois spéciales sur les mines, où il se perdait.  Le sous-sol, comme le
sol, était à la nation: seul, un privilège odieux en assurait le
monopole à des Compagnies; d'autant plus que, pour Montsou, la
prétendue légalité des concessions se compliquait des traités passés
jadis avec les propriétaires des anciens fiefs, selon la vieille
coutume du Hainaut.  Le peuple des mineurs n'avait donc qu'à
reconquérir son bien; et, les mains tendues, il indiquait le pays
entier, au-delà de la forêt.  A ce moment, la lune, qui montait de
l'horizon, glissant des hautes branches, l'éclaira.  Lorsque la foule,
encore dans l'ombre, l'aperçut ainsi, blanc de lumière, distribuant la
fortune de ses mains ouvertes, elle applaudit de nouveau, d'un
battement prolongé.

--Oui, oui, il a raison, bravo!

Dès lors, Étienne chevauchait sa question favorite, l'attribution des
instruments de travail à la collectivité, ainsi qu'il le répétait en
une phrase, dont la barbarie le grattait délicieusement.  Chez lui, à
cette heure, l'évolution était complète.  Parti de la fraternité
attendrie des catéchumènes, du besoin de réformer le salariat, il
aboutissait à l'idée politique de le supprimer.  Depuis la réunion du
Bon-Joyeux, son collectivisme, encore humanitaire et sans formule,
s'était raidi en un programme compliqué, dont il discutait
scientifiquement chaque article.  D'abord, il posait que la liberté ne
pouvait être obtenue que par la destruction de l'État.  Puis, quand le
peuple se serait emparé du gouvernement, les réformes commenceraient:
retour à la commune primitive, substitution d'une famille égalitaire
et libre à la famille morale et oppressive, égalité absolue, civile,
politique et économique, garantie de l'indépendance individuelle grâce
à la possession et au produit intégral des outils du travail, enfin
instruction professionnelle et gratuite, payée par la collectivité.
Cela entraînait une refonte totale de la vieille société pourrie; il
attaquait le mariage, le droit de tester, il réglementait la fortune
de chacun, il jetait bas le monument inique des siècles morts, d'un
grand geste de son bras, toujours le même, le geste du faucheur qui
rase la moisson mûre; et il reconstruisait ensuite de l'autre main, il
bâtissait la future humanité, l'édifice de vérité et de justice,
grandissant dans l'aurore du vingtième siècle.  A cette tension
cérébrale, la raison chancelait, il ne restait que l'idée fixe du
sectaire.  Les scrupules de sa sensibilité et de son bon sens étaient
emportés, rien ne devenait plus facile que la réalisation de ce monde
nouveau: il avait tout prévu, il en parlait comme d'une machine qu'il
monterait en deux heures, et ni le feu, et ni le sang ne lui
coûtaient.

--Notre tour est venu, lança-t-il dans un dernier éclat.  C'est à nous
d'avoir le pouvoir et la richesse!

Une acclamation roula jusqu'à lui, du fond de la forêt.  La lune,
maintenant, blanchissait toute la clairière, découpait en arêtes vives
la houle des têtes, jusqu'aux lointains confus des taillis, entre les
grands troncs grisâtres.  Et c'était sous l'air glacial, une furie de
visages, des yeux luisants, des bouches ouvertes, tout un rut de
peuple, les hommes, les femmes, les enfants, affamés et lâchés au
juste pillage de l'antique bien dont on les dépossédait.  Ils ne
sentaient plus le froid, ces ardentes paroles les avaient chauffés aux
entrailles.  Une exaltation religieuse les soulevait de terre, la
fièvre d'espoir des premiers chrétiens de l'Église, attendant le règne
prochain de la justice.  Bien des phrases obscures leur avaient
échappé, ils n'entendaient guère ces raisonnements techniques et
abstraits; mais l'obscurité même, l'abstraction élargissait encore le
champ des promesses, les enlevait dans un éblouissement.  Quel rêve!
être les maîtres, cesser de souffrir, jouir enfin!

--C'est ça, nom de Dieu! à notre tour!...  Mort aux exploiteurs!

Les femmes déliraient, la Maheude sortie de son calme, prise du
vertige de la faim, la Levaque hurlante, la vieille Brûlé hors d'elle,
agitant des bras de sorcière, et Philomène secouée d'un accès de toux,
et la Mouquette si allumée, qu'elle criait des mots tendres à
l'orateur.  Parmi les hommes, Maheu conquis avait eu un cri de colère,
entre Pierron tremblant et Levaque qui parlait trop; tandis que les
blagueurs, Zacharie et Mouquet, essayaient de ricaner, mal à l'aise,
étonnés que le camarade en pût dire si long, sans boire un coup.
Mais, sur le tas de bois, Jeanlin menait encore le plus de vacarme,
excitant Bébert et Lydie, agitant le panier où Pologne gisait.

La clameur recommença.  Étienne goûtait l'ivresse de sa popularité.
C'était son pouvoir qu'il tenait, comme matérialisé, dans ces trois
mille poitrines dont il faisait d'un mot battre les coeurs.
Souvarine, s'il avait daigné venir, aurait applaudi ses idées à mesure
qu'il les aurait reconnues, content des progrès anarchiques de son
élève, satisfait du programme, sauf l'article sur l'instruction, un
reste de niaiserie sentimentale, car la sainte et salutaire ignorance
devait être le bain où se retremperaient les hommes.  Quant à
Rasseneur, il haussait les épaules de dédain et de colère.

--Tu me laisseras parler! cria-t-il à Étienne.

Celui-ci sauta du tronc d'arbre.

--Parle, nous verrons s'ils t'écoutent.

Déjà Rasseneur l'avait remplacé et réclamait du geste le silence.  Le
bruit ne se calmait pas, son nom circulait, des premiers rangs qui
l'avaient reconnu, aux derniers perdus sous les hêtres; et l'on
refusait de l'entendre, c'était une idole renversée, dont la vue seule
fâchait ses anciens fidèles.  Son élocution facile, sa parole coulante
et bonne enfant, qui avait si longtemps charmé, était traitée à cette
heure de tisane tiède, faite pour endormir les lâches.  Vainement, il
parla dans le bruit, il voulut reprendre le discours d'apaisement
qu'il promenait, l'impossibilité de changer le monde à coups de lois,
la nécessité de laisser à l'évolution sociale le temps de s'accomplir:
on le plaisantait, on le chutait, sa défaite du Bon-Joyeux s'aggravait
encore et devenait irrémédiable.  On finit par lui jeter des poignées
de mousse gelée, une femme cria d'une voix aiguë:

--A bas le traître!

Il expliquait que la mine ne pouvait être la propriété du mineur,
comme le métier est celle du tisserand, et il disait préférer la
participation aux bénéfices, l'ouvrier intéressé, devenu l'enfant de
la maison.

--A bas le traître! répétèrent mille voix, tandis que des pierres
commençaient à siffler.

Alors, il pâlit, un désespoir lui emplit les yeux de larmes.  C'était
l'écroulement de son existence, vingt années de camaraderie ambitieuse
qui s'effondraient sous l'ingratitude de la foule.  Il descendit du
tronc d'arbre, frappé au coeur, sans force pour continuer.

--Ça te fait rire, bégaya-t-il en s'adressant à Étienne triomphant.
C'est bon, je souhaite que ça t'arrive...  Ça t'arrivera, entends-tu!

Et, comme pour rejeter toute responsabilité dans les malheurs qu'il
prévoyait, il fit un grand geste, il s'éloigna seul, à travers la
campagne muette et blanche.

Des huées s'élevaient, et l'on fut surpris d'apercevoir, debout sur le
tronc, le père Bonnemort en train de parler au milieu du vacarme.
Jusque-là, Mouque et lui s'étaient tenus absorbés, dans cet air qu'ils
avaient de toujours réfléchir à des choses anciennes.  Sans doute il
cédait à une de ces crises soudaines de bavardage, qui, parfois,
remuaient en lui le passé, si violemment, que des souvenirs
remontaient et coulaient de ses lèvres, pendant des heures.  Un grand
silence s'était fait, on écoutait ce vieillard, d'une pâleur de
spectre sous la lune; et, comme il racontait des choses sans liens
immédiats avec la discussion, de longues histoires que personne ne
pouvait comprendre, le saisissement augmenta.  C'était de sa jeunesse
qu'il causait, il disait la mort de ses deux oncles écrasés au Voreux,
puis il passait à la fluxion de poitrine qui avait emporté sa femme.
Pourtant, il ne lâchait pas son idée: ça n'avait jamais bien marché,
et ça ne marcherait jamais bien.  Ainsi, dans la forêt, ils s'étaient
réunis cinq cents, parce que le roi ne voulait pas diminuer les heures
de travail; mais il resta court, il commença le récit d'une autre
grève: il en avait tant vu! Toutes aboutissaient sous ces arbres, ici
au Plan-des-Dames, là-bas à la Charbonnerie, plus loin encore vers le
Saut-du-Loup.  Des fois il gelait, des fois il faisait chaud.  Un
soir, il avait plu si fort, qu'on était rentré sans avoir rien pu se
dire.  Et les soldats du roi arrivaient, et ça finissait par des coups
de fusil.

--Nous levions la main comme ça, nous jurions de ne pas redescendre...
Ah!  j'ai juré, oui! j'ai juré!

La foule écoutait, béante, prise d'un malaise, lorsque Étienne, qui
suivait la scène, sauta sur l'arbre abattu et garda le vieillard à son
côté.  Il venait de reconnaître Chaval parmi les amis, au premier
rang.  L'idée que Catherine devait être là l'avait soulevé d'une
nouvelle flamme, d'un besoin de se faire acclamer devant elle.

--Camarades, vous avez entendu, voilà un de nos anciens, voilà ce
qu'il a souffert et ce que nos enfants souffriront, si nous n'en
finissons pas avec les voleurs et les bourreaux.

Il fut terrible, jamais il n'avait parlé si violemment.  D'un bras, il
maintenait le vieux Bonnemort, il l'étalait comme un drapeau de misère
et de deuil, criant vengeance.  En phrases rapides, il remontait au
premier Maheu, il montrait toute cette famille usée à la mine, mangée
par la Compagnie, plus affamée après cent ans de travail; et, devant
elle, il mettait ensuite les ventres de la Régie, qui suaient
l'argent, toute la bande des actionnaires entretenus comme des filles
depuis un siècle, à ne rien faire, à jouir de leur corps.  N'était-ce
pas effroyable? un peuple d'hommes crevant au fond de père en fils,
pour qu'on paie des pots-de-vin à des ministres, pour que des
générations de grands seigneurs et de bourgeois donnent des fêtes ou
s'engraissent au coin de leur feu! Il avait étudié les maladies des
mineurs, il les faisait défiler toutes, avec des détails effrayants:
l'anémie, les scrofules, la bronchite noire, l'asthme qui étouffe, les
rhumatismes qui paralysent.  Ces misérables, on les jetait en pâture
aux machines, on les parquait ainsi que du bétail dans les corons, les
grandes Compagnies les absorbaient peu à peu, réglementant
l'esclavage, menaçant d'enrégimenter tous les travailleurs d'une
nation, des millions de bras, pour la fortune d'un millier de
paresseux.  Mais le mineur n'était plus l'ignorant, la brute écrasée
dans les entrailles du sol.  Une armée poussait des profondeurs des
fosses, une moisson de citoyens dont la semence germait et ferait
éclater la terre, un jour de grand soleil.  Et l'on saurait alors si,
après quarante années de service, on oserait offrir cent cinquante
francs de pension à un vieillard de soixante ans, crachant de la
houille, les jambes enflées par l'eau des tailles.  Oui! le travail
demanderait des comptes au capital, à ce dieu impersonnel, inconnu de
l'ouvrier, accroupi quelque part, dans le mystère de son tabernacle,
d'où il suçait la vie des meurt-de-faim qui le nourrissaient! On irait
là-bas, on finirait bien par lui voir la face aux clartés des
incendies, on le noierait sous le sang, ce pourceau immonde, cette
idole monstrueuse, gorgée de chair humaine!

Il se tut, mais son bras, toujours tendu dans le vide, désignait
l'ennemi, là-bas, il ne savait où, d'un bout à l'autre de la terre.
Cette fois, la clameur de la foule fut si haute, que les bourgeois de
Montsou l'entendirent et regardèrent du côté de Vandame, pris
d'inquiétude à l'idée de quelque éboulement formidable.  Des oiseaux
de nuit s'élevaient au-dessus des bois, dans le grand ciel clair.

Lui, tout de suite, voulut conclure:

--Camarades, quelle est votre décision?...  Votez-vous la continuation
de la grève?

--Oui! oui! hurlèrent les voix.

--Et quelles mesures arrêtez-vous?...  Notre défaite est certaine, si
des lâches descendent demain.

Les voix reprirent, avec leur souffle de tempête:

--Mort aux lâches!

--Vous décidez donc de les rappeler au devoir, à la foi jurée...
Voici ce que nous pourrions faire: nous présenter aux fosses, ramener
les traîtres par notre présence, montrer à la Compagnie que nous
sommes tous d'accord et que nous mourrons plutôt que de céder.

--C'est cela, aux fosses! aux fosses!

Depuis qu'il parlait, Étienne avait cherché Catherine, parmi les têtes
pâles, grondantes devant lui.  Elle n'y était décidément pas.  Mais il
voyait toujours Chaval, qui affectait de ricaner en haussant les
épaules, dévoré de jalousie, prêt à se vendre pour un peu de cette
popularité.

--Et, s'il y a des mouchards parmi nous, camarades, continua Étienne,
qu'ils se méfient, on les connaît...  Oui, je vois des charbonniers de
Vandame, qui n'ont pas quitté leur fosse...

--C'est pour moi que tu dis ça? demanda Chaval d'un air de bravade.

--Pour toi ou pour un autre...  Mais, puisque tu parles, tu devrais
comprendre que ceux qui mangent n'ont rien à faire avec ceux qui ont
faim.  Tu travailles à Jean-Bart...

Une voix gouailleuse interrompit:

--Oh! il travaille...  Il a une femme qui travaille pour lui.

Chaval jura, le sang au visage.

--Nom de Dieu! c'est défendu de travailler, alors?

--Oui! cria Étienne, quand les camarades endurent la misère pour le
bien de tous, c'est défendu de se mettre en égoïste et en cafard du
côté des patrons.  Si la grève était générale, il y a longtemps que
nous serions les maîtres...  Est-ce qu'un seul homme de Vandame aurait
dû descendre, lorsque Montsou a chômé? Le grand coup, ce serait que le
travail s'arrêtât dans le pays entier, chez monsieur Deneulin comme
ici.  Entends-tu? Il n'y a que des traîtres aux tailles de Jean-Bart,
vous êtes tous des traîtres!

Autour de Chaval, la foule devenait menaçante, des poings se levaient,
des cris: A mort! à mort! commençaient à gronder.  Il avait blêmi.
Mais, dans sa rage de triompher d'Étienne, une idée le redressa.

--Écoutez-moi donc! Venez demain à Jean-Bart, et vous verrez si je
travaille!...  Nous sommes des vôtres, on m'a envoyé vous dire ça.
Faut éteindre les feux, faut que les machineurs, eux aussi, se mettent
en grève.  Tant mieux si les pompes s'arrêtent! l'eau crèvera les
fosses, tout sera foutu!

On l'applaudit furieusement à son tour, et dès lors Étienne lui-même
fut débordé.  Des orateurs se succédaient sur le tronc d'arbre,
gesticulant dans le bruit, lançant des propositions farouches.
C'était le coup de folie de la foi, l'impatience d'une secte
religieuse, qui, lasse d'espérer le miracle attendu, se décidait à le
provoquer enfin.  Les têtes, vidées par la famine, voyaient rouge,
rêvaient d'incendie et de sang, au milieu d'une gloire d'apothéose, où
montait le bonheur universel.  Et la lune tranquille baignait cette
houle, la forêt profonde ceignait de son grand silence ce cri de
massacre.  Seules, les mousses gelées craquaient sous les talons;
tandis que les hêtres, debout dans leur force, avec les délicates
ramures de leurs branches, noires sur le ciel blanc, n'apercevaient ni
n'entendaient les êtres misérables, qui s'agitaient à leur pied.

Il y eut des poussées, la Maheude se retrouva près de Maheu, et l'un
et l'autre, sortis de leur bon sens, emportés dans la lente
exaspération dont ils étaient travaillés depuis des mois, approuvèrent
Levaque, qui renchérissait en demandant la tête des ingénieurs.
Pierron avait disparu.  Bonnemort et Mouque causaient à la fois,
disaient des choses vagues et violentes, qu'on ne distinguait pas.
Par blague, Zacharie réclama la démolition des églises, pendant que
Mouquet, sa crosse à la main, en tapait la terre, histoire simplement
d'augmenter le bruit.  Les femmes s'enrageaient: la Levaque, les
poings aux hanches, s'empoignait avec Philomène, qu'elle accusait
d'avoir ri; la Mouquette parlait de démonter les gendarmes à coups de
pied quelque part; la Brûlé, qui venait de gifler Lydie, en la
retrouvant sans panier ni salade, continuait d'allonger des claques
dans le vide, pour tous les patrons qu'elle aurait voulu tenir.  Un
instant, Jeanlin était resté suffoqué, Bébert ayant appris par un
galibot que madame Rasseneur les avait vus voler Pologne; mais,
lorsqu'il eut décidé qu'il retournerait lâcher furtivement la bête, à
la porte de l'Avantage, il hurla plus fort, il ouvrit son couteau
neuf, dont il brandissait la lame, glorieux de la faire luire.

--Camarades! camarades! répétait Étienne épuisé, enroué à vouloir
obtenir une minute de silence, pour s'entendre définitivement.

Enfin, on l'écouta.

--Camarades! demain matin, à Jean-Bart, est-ce convenu?

--Oui, oui, à Jean-Bart! mort aux traîtres!

L'ouragan de ces trois mille voix emplit le ciel et s'éteignit dans la
clarté pure de la lune.



Cinquième partie



I


A quatre heures, la lune s'était couchée, il faisait une nuit très
noire.  Tout dormait encore chez les Deneulin, la vieille maison de
briques restait muette et sombre, portes et fenêtres closes, au bout
du vaste jardin mal tenu qui la séparait de la fosse Jean-Bart.  Sur
l'autre façade, passait la route déserte de Vandame, un gros bourg,
caché derrière la forêt, à trois kilomètres environ.

Deneulin, las d'avoir passé, la veille, une partie de la journée au
fond, ronflait, le nez contre le mur, lorsqu'il rêva qu'on l'appelait.
Il finit par s'éveiller, entendit réellement une voix, courut ouvrir
la fenêtre.  C'était un de ses porions, debout dans le jardin.

--Quoi donc? demanda-t-il.

--Monsieur, c'est une révolte, la moitié des hommes ne veulent plus
travailler et empêchent les autres de descendre.

Il comprenait mal, la tête lourde et bourdonnante de sommeil, saisi
par le grand froid, comme par une douche glacée.

--Forcez-les à descendre, sacrebleu! bégaya-t-il.

--Voilà une heure que ça dure, reprit le porion.  Alors, nous avons eu
l'idée de venir vous chercher.  Il n'y a que vous qui leur ferez
peut-être entendre raison.

--C'est bien, j'y vais.

Vivement, il s'habilla, l'esprit net maintenant, très inquiet.  On
aurait pu piller la maison, ni la cuisinière, ni le domestique n'avait
bougé.  Mais, de l'autre côté du palier, des voix alarmées
chuchotaient; et, lorsqu'il sortit, il vit s'ouvrir la porte de ses
filles, qui toutes deux parurent, vêtues de peignoirs blancs, passés à
la hâte.

--Père, qu'y a-t-il?

L'aînée, Lucie, avait vingt-deux ans déjà, grande, brune, l'air
superbe; tandis que Jeanne, la cadette, âgée de dix-neuf ans à peine,
était petite, les cheveux dorés, d'une grâce caressante.

--Rien de grave, répondit-il pour les rassurer.  Il paraît que des
tapageurs font du bruit, là-bas.  Je vais voir.

Mais elles se récrièrent, elles ne voulaient pas le laisser partir
sans qu'il prît quelque chose de chaud.  Autrement, il leur rentrerait
malade, l'estomac délabré, comme toujours.  Lui, se débattait, donnait
sa parole d'honneur qu'il était trop pressé.

--Écoute, finit par dire Jeanne en se pendant à son cou, tu vas boire
un petit verre de rhum et manger deux biscuits; ou je reste comme ça,
tu es obligé de m'emporter avec toi.

Il dut se résigner, en jurant que les biscuits l'étoufferaient.  Déjà,
elles descendaient devant lui, chacune avec son bougeoir.  En bas,
dans la salle à manger, elles s'empressèrent de le servir, l'une
versant le rhum, l'autre courant à l'office chercher un paquet de
biscuits.  Ayant perdu leur mère très jeunes, elles s'étaient élevées
toutes seules, assez mal, gâtées par leur père, l'aînée hantée du rêve
de chanter sur les théâtres, la cadette folle de peinture, d'une
hardiesse de goût qui la singularisait.  Mais, lorsque le train avait
dû être diminué, à la suite de gros embarras d'affaires, il était
brusquement poussé, chez ces filles d'air extravagant, des ménagères
très sages et très rusées, dont l'oeil découvrait les erreurs de
centimes, dans les comptes.  Aujourd'hui, avec leurs allures
garçonnières d'artistes, elles tenaient la bourse, rognaient sur les
sous, querellaient les fournisseurs, retapaient sans cesse leurs
toilettes, arrivaient enfin à rendre décente la gêne croissante de la
maison.

--Mange, papa, répétait Lucie.

Puis, remarquant la préoccupation où il retombait, silencieux,
assombri, elle fut reprise de peur.

--C'est donc grave, que tu nous fais cette grimace?...  Dis donc, nous
restons avec toi, on se passera de nous à ce déjeuner.

Elle parlait d'une partie projetée pour le matin.  Madame Hennebeau
devait aller, avec sa calèche, chercher d'abord Cécile, chez les
Grégoire; ensuite, elle viendrait les prendre, et l'on irait toutes à
Marchiennes, déjeuner aux Forges, où la femme du directeur les avait
invitées.  C'était une occasion pour visiter les ateliers, les hauts
fourneaux et les fours à coke.

--Bien sûr, nous restons, déclara Jeanne à son tour.

Mais il se fâchait.

--En voilà une idée! Je vous répète que ce n'est rien...  Faites-moi
le plaisir de vous refourrer dans vos lits, et habillez-vous pour neuf
heures, comme c'est convenu.

Il les embrassa, il se hâta de partir.  On entendit le bruit de ses
bottes qui se perdait sur la terre gelée du jardin.

Jeanne enfonça soigneusement le bouchon du rhum, tandis que Lucie
mettait les biscuits sous clef.  La pièce avait la propreté froide des
salles où la table est maigrement servie.  Et toutes deux profitaient
de cette descente matinale pour voir si rien, la veille, n'était resté
à la débandade.  Une serviette traînait, le domestique serait grondé.
Enfin, elles remontèrent.

Pendant qu'il coupait au plus court, par les allées étroites de son
potager, Deneulin songeait à sa fortune compromise, à ce denier de
Montsou, ce million qu'il avait réalisé en rêvant de le décupler, et
qui courait aujourd'hui de si grands risques.  C'était une suite
ininterrompue de mauvaises chances, des réparations énormes et
imprévues, des conditions d'exploitation ruineuses, puis le désastre
de cette crise industrielle, juste à l'heure où les bénéfices
commençaient.  Si la grève éclatait chez lui, il était par terre.  Il
poussa une petite porte: les bâtiments de la fosse se devinaient, dans
la nuit noire, à un redoublement d'ombre, étoilé de quelques
lanternes.

Jean-Bart n'avait pas l'importance du Voreux, mais l'installation
rajeunie en faisait une jolie fosse, selon le mot des ingénieurs.  On
ne s'était pas contenté d'élargir le puits d'un mètre cinquante et de
le creuser jusqu'à sept cent huit mètres de profondeur, on l'avait
équipé à neuf, machine neuve, cages neuves, tout un matériel neuf,
établi d'après les derniers perfectionnements de la science; et même
une recherche d'élégance se retrouvait jusque dans les constructions,
un hangar de criblage à lambrequin découpé, un beffroi orné d'une
horloge, une salle de recette et une chambre de machine, arrondies en
chevet de chapelle renaissance, que la cheminée surmontait d'une
spirale de mosaïque, faite de briques noires et de briques rouges.  La
pompe était placée sur l'autre puits de la concession, à la vieille
fosse Gaston-Marie, uniquement réservée pour l'épuisement.  Jean-Bart,
à droite et à gauche de l'extraction, n'avait que deux goyots, celui
d'un ventilateur à vapeur et celui des échelles.

Le matin, dès trois heures, Chaval était arrivé le premier, débauchant
les camarades, les convainquant qu'il fallait imiter ceux de Montsou
et demander une augmentation de cinq centimes par berline.  Bientôt,
les quatre cents ouvriers du fond avaient débordé de la baraque dans
la salle de recette, au milieu d'un tumulte de gestes et de cris.
Ceux qui voulaient travailler, tenaient leur lampe, pieds nus, la
pelle ou la rivelaine sous le bras; tandis que les autres, encore en
sabots, le paletot sur les épaules à cause du grand froid, barraient
le puits; et les porions s'étaient enroués à vouloir mettre de
l'ordre, à les supplier d'être raisonnables, de ne pas empêcher de
descendre ceux qui en avaient la bonne volonté.

Mais Chaval s'emporta, quand il aperçut Catherine en culotte et en
veste, la tête serrée dans le béguin bleu.  Il lui avait, en se
levant, signifié brutalement de rester couchée.  Elle, désespérée de
cet arrêt du travail, l'avait suivi tout de même, car il ne lui
donnait jamais d'argent, elle devait souvent payer pour elle et pour
lui; et qu'allait-elle devenir, si elle ne gagnait plus rien? Une peur
l'obsédait, la peur d'une maison publique de Marchiennes, où
finissaient les herscheuses sans pain et sans gîte.

--Nom de Dieu! cria Chaval, qu'est-ce que tu viens foutre ici?

Elle bégaya qu'elle n'avait pas des rentes et qu'elle voulait
travailler.

--Alors, tu te mets contre moi, garce!...  Rentre tout de suite, ou je
te raccompagne à coups de sabot dans le derrière!

Peureusement, elle recula, mais elle ne partit point, résolue à voir
comment tourneraient les choses.

Deneulin arrivait par l'escalier du criblage.  Malgré la faible clarté
des lanternes, d'un vif regard il embrassa la scène, cette cohue noyée
d'ombre, dont il connaissait chaque face, les haveurs, les chargeurs,
les moulineurs, les herscheuses, jusqu'aux galibots.  Dans la nef,
neuve et encore propre, la besogne arrêtée attendait: la machine, sous
pression, avait de légers sifflements de vapeur; les cages demeuraient
pendues aux câbles immobiles; les berlines, abandonnées en route,
encombraient les dalles de fonte.  On venait de prendre à peine
quatre-vingts lampes, les autres flambaient dans la lampisterie.  Mais
un mot de lui suffirait sans doute, et toute la vie du travail
recommencerait.

--Eh bien! que se passe-t-il donc, mes enfants? demanda-t-il à pleine
voix.  Qu'est-ce qui vous fâche? Expliquez-moi ça, nous allons nous
entendre.

D'ordinaire, il se montrait paternel pour ses hommes, tout en exigeant
beaucoup de travail.  Autoritaire, l'allure brusque, il tâchait
d'abord de les conquérir par une bonhomie qui avait des éclats de
clairon; et il se faisait aimer souvent, les ouvriers respectaient
surtout en lui l'homme de courage, sans cesse dans les tailles avec
eux, le premier au danger, dès qu'un accident épouvantait la fosse.
Deux fois, après des coups de grisou, on l'avait descendu, lié par une
corde sous les aisselles, lorsque les plus braves reculaient.

--Voyons, reprit-il, vous n'allez pas me faire repentir d'avoir
répondu de vous.  Vous savez que j'ai refusé un poste de gendarmes...
Parlez tranquillement, je vous écoute.

Tous se taisaient maintenant, gênés, s'écartant de lui; et ce fut
Chaval qui finit par dire:

--Voilà, monsieur Deneulin, nous ne pouvons continuer à travailler, il
nous faut cinq centimes de plus par berline.

Il parut surpris.

--Comment! cinq centimes! A propos de quoi cette demande? Moi, je ne
me plains pas de vos boisages, je ne veux pas vous imposer un nouveau
tarif, comme la Régie de Montsou.

--C'est possible, mais les camarades de Montsou sont tout de même dans
le vrai.  Ils repoussent le tarif et ils exigent une augmentation de
cinq centimes, parce qu'il n'y a pas moyen de travailler proprement,
avec les marchandages actuels...  Nous voulons cinq centimes de plus,
n'est-ce pas, vous autres?

Des voix approuvèrent, le bruit reprenait, au milieu de gestes
violents.  Peu à peu, tous se rapprochaient en un cercle étroit.

Une flamme alluma les yeux de Deneulin, tandis que sa poigne d'homme
amoureux des gouvernements forts, se serrait, de peur de céder à la
tentation d'en saisir un par la peau du cou.  Il préféra discuter,
parler raison.

--Vous voulez cinq centimes, et j'accorde que la besogne les vaut.
Seulement, je ne puis pas vous les donner.  Si je vous les donnais, je
serais simplement fichu...  Comprenez donc qu'il faut que je vive, moi
d'abord, pour que vous viviez.  Et je suis à bout, la moindre
augmentation du prix de revient me ferait faire la culbute...  Il y a
deux ans, rappelez-vous, lors de la dernière grève, j'ai cédé, je le
pouvais encore.  Mais cette hausse du salaire n'en a pas moins été
ruineuse, car voici deux années que je me débats...  Aujourd'hui,
j'aimerais mieux lâcher la boutique tout de suite, que de ne savoir,
le mois prochain, où prendre de l'argent pour vous payer.

Chaval avait un mauvais rire, en face de ce maître qui leur contait si
franchement ses affaires.  Les autres baissaient le nez, têtus,
incrédules, refusant de s'entrer dans le crâne qu'un chef ne gagnât
pas des millions sur ses ouvriers.

Alors, Deneulin insista.  Il expliquait sa lutte contre Montsou
toujours aux aguets, prêt à le dévorer, s'il avait un soir la
maladresse de se casser les reins.  C'était une concurrence sauvage,
qui le forçait aux économies, d'autant plus que la grande profondeur
de Jean-Bart augmentait chez lui le prix de l'extraction, condition
défavorable à peine compensée par la forte épaisseur des couches de
houille.  Jamais il n'aurait haussé les salaires, à la suite de la
dernière grève, sans la nécessité où il s'était trouvé d'imiter
Montsou, de peur de voir ses hommes le lâcher.  Et il les menaçait du
lendemain, quel beau résultat pour eux, s'ils l'obligeaient à vendre,
de passer sous le joug terrible de la Régie! Lui, ne trônait pas au
loin, dans un tabernacle ignoré; il n'était pas un de ces actionnaires
qui paient des gérants pour tondre le mineur, et que celui-ci n'a
jamais vus; il était un patron, il risquait autre chose que son
argent, il risquait son intelligence, sa santé, sa vie.  L'arrêt du
travail allait être la mort, tout bonnement, car il n'avait pas de
stock, et il fallait pourtant qu'il expédiât les commandes.  D'autre
part, le capital de son outillage ne pouvait dormir.  Comment
tiendrait-il ses engagements? qui paierait le taux des sommes que lui
avaient confiées ses amis? Ce serait la faillite.

--Et voilà, mes braves! dit-il en terminant.  Je voudrais vous
convaincre...  On ne demande pas à un homme de s'égorger lui-même,
n'est-ce pas? et que je vous donne vos cinq centimes ou que je vous
laisse vous mettre en grève, c'est comme si je me coupais le cou.

Il se tut.  Des grognements coururent.  Une partie des mineurs
semblait hésiter.  Plusieurs retournèrent près du puits.

--Au moins, dit un porion, que tout le monde soit libre...  Quels sont
ceux qui veulent travailler?

Catherine s'était avancée une des premières.  Mais Chaval, furieux, la
repoussa, en criant:

--Nous sommes tous d'accord, il n'y a que les jean-foutre qui lâchent
les camarades!

Dès lors, la conciliation parut impossible.  Les cris recommençaient,
des bousculades chassaient les hommes du puits, au risque de les
écraser contre les murs.  Un instant, le directeur, désespéré, essaya
de lutter seul, de réduire violemment cette foule; mais c'était une
folie inutile, il dut se retirer.  Et il resta quelques minutes, au
fond du bureau du receveur, essoufflé sur une chaise, si éperdu de son
impuissance, que pas une idée ne lui venait.  Enfin, il se calma, il
dit à un surveillant d'aller lui chercher Chaval; puis, quand ce
dernier eut consenti à l'entretien, il congédia le monde du geste.

--Laissez-nous.

L'idée de Deneulin était de voir ce que ce gaillard avait dans le
ventre.  Dès les premiers mots, il le sentit vaniteux, dévoré de
passion jalouse.  Alors, il le prit par la flatterie, affecta de
s'étonner qu'un ouvrier de son mérite compromît de la sorte son
avenir.  A l'entendre, il avait depuis longtemps jeté les yeux sur lui
pour un avancement rapide; et il termina en offrant carrément de le
nommer porion, plus tard.  Chaval l'écoutait, silencieux, les poings
d'abord serrés, puis peu à peu détendus.  Tout un travail s'opérait au
fond de son crâne: s'il s'entêtait dans la grève, il n'y serait jamais
que le lieutenant d'Étienne, tandis qu'une autre ambition s'ouvrait,
celle de passer parmi les chefs.  Une chaleur d'orgueil lui montait à
la face et le grisait.  Du reste, la bande de grévistes, qu'il
attendait depuis le matin, ne viendrait plus à cette heure; quelque
obstacle avait dû l'arrêter, des gendarmes peut-être: il n'était que
temps de se soumettre.  Mais il n'en refusait pas moins de la tête, il
faisait l'homme incorruptible, à grandes tapes indignées sur son
coeur.  Enfin, sans parler au patron du rendez-vous donné par lui à
ceux de Montsou, il promit de calmer les camarades et de les décider à
descendre.

Deneulin resta caché, les porions eux-mêmes se tinrent à l'écart.
Pendant une heure, ils entendirent Chaval pérorer, discuter, debout
sur une berline de la recette.  Une partie des ouvriers le huaient,
cent vingt s'en allèrent, exaspérés, s'obstinant dans la résolution
qu'il leur avait fait prendre.  Il était déjà plus de sept heures, le
jour se levait, très clair, un jour gai de grande gelée.  Et, tout
d'un coup, le branle de la fosse recommença, la besogne arrêtée
continuait.  Ce fut d'abord la machine dont la bielle plongea,
déroulant et enroulant les câbles des bobines.  Puis, au milieu du
vacarme des signaux, la descente se fit, les cages s'emplissaient,
s'engouffraient, remontaient, le puits avalait sa ration de galibots,
de herscheuses et de haveurs; tandis que, sur les dalles de fonte, les
moulineurs poussaient les berlines, dans un roulement de tonnerre.

--Nom de Dieu! qu'est-ce que tu fous là? cria Chaval à Catherine qui
attendait son tour.  Veux-tu bien descendre et ne pas flâner!

A neuf heures, lorsque madame Hennebeau arriva dans sa voiture, avec
Cécile, elle trouva Lucie et Jeanne toutes prêtes, très élégantes
malgré leurs toilettes vingt fois refaites.  Mais Deneulin s'étonna,
en apercevant Négrel qui accompagnait la calèche à cheval.  Quoi donc,
les hommes en étaient?  Alors, madame Hennebeau expliqua de son air
maternel qu'on l'avait effrayée, que les chemins étaient pleins de
mauvaises figures, disait-on, et qu'elle préférait emmener un
défenseur.  Négrel riait, les rassurait: rien d'inquiétant, des
menaces de braillards comme toujours, mais pas un qui oserait jeter
une pierre dans une vitre.  Encore joyeux de son succès, Deneulin
raconta la révolte réprimée de Jean-Bart.  Maintenant, il se disait
bien tranquille.  Et, sur la route de Vandame, pendant que ces
demoiselles montaient en voiture, tous s'égayaient de cette journée
superbe, sans deviner au loin, dans la campagne, le long frémissement
qui s'enflait, le peuple en marche dont ils auraient entendu le galop,
s'ils avaient collé l'oreille contre la terre.

--Eh bien! c'est convenu, répéta madame Hennebeau.  Ce soir, vous
venez chercher ces demoiselles et vous dînez avec nous...  madame
Grégoire m'a également promis de venir reprendre Cécile.

--Comptez sur moi, répondit Deneulin.

La calèche partit du côté de Vandame.  Jeanne et Lucie s'étaient
penchées, pour rire encore à leur père, resté debout au bord du
chemin; tandis que Négrel trottait galamment, derrière les roues qui
fuyaient.

On traversa la forêt, on prit la route de Vandame à Marchiennes.
Comme on approchait du Tartaret, Jeanne demanda à madame Hennebeau si
elle connaissait la Côte-Verte; et celle-ci, malgré son séjour de cinq
ans déjà dans le pays, avoua qu'elle n'était jamais allée de ce côté.
Alors, on fit un détour.  Le Tartaret, à la lisière du bois, était une
lande inculte, d'une stérilité volcanique, sous laquelle, depuis des
siècles, brûlait une mine de houille incendiée.  Cela se perdait dans
la légende, des mineurs du pays racontaient une histoire: le feu du
ciel tombant sur cette Sodome des entrailles de la terre, où les
herscheuses se souillaient d'abominations; si bien qu'elles n'avaient
pas même eu le temps de remonter, et qu'aujourd'hui encore, elles
flambaient au fond de cet enfer.  Les roches calcinées, rouge sombre,
se couvraient d'une efflorescence d'alun, comme d'une lèpre.  Du
soufre poussait, en une fleur jaune, au bord des fissures.  La nuit,
les braves qui osaient risquer un oeil à ces trous, juraient y voir
des flammes, les âmes criminelles en train de grésiller dans la braise
intérieure.  Des lueurs errantes couraient au ras du sol, des vapeurs
chaudes, empoisonnant l'ordure et la sale cuisine du diable, fumaient
continuellement.  Et, ainsi qu'un miracle d'éternel printemps, au
milieu de cette lande maudite du Tartaret, la Côte-Verte se dressait
avec ses gazons toujours verts, ses hêtres dont les feuilles se
renouvelaient sans cesse, ses champs où mûrissaient jusqu'à trois
récoltes.  C'était une serre naturelle, chauffée par l'incendie des
couches profondes.  Jamais la neige n'y séjournait.  L'énorme bouquet
de verdure, à côté des arbres dépouillés de la forêt, s'épanouissait
dans cette journée de décembre, sans que la gelée en eût même roussi
les bords.

Bientôt, la calèche fila en plaine.  Négrel plaisantait la légende,
expliquait comment le feu prenait le plus souvent au fond d'une mine,
par la fermentation des poussières du charbon; quand on ne pouvait
s'en rendre maître, il brûlait sans fin; et il citait une fosse de
Belgique qu'on avait inondée, en détournant et en jetant dans le puits
une rivière.  Mais il se tut, des bandes de mineurs croisaient à
chaque minute la voiture, depuis un instant.  Ils passaient
silencieux, avec des regards obliques, dévisageant ce luxe qui les
forçait à se ranger.  Leur nombre augmentait toujours, les chevaux
durent marcher au pas, sur le petit pont de la Scarpe.  Que se
passait-il donc, pour que ce peuple fût ainsi par les chemins? Ces
demoiselles s'effrayaient, Négrel commençait à flairer quelque
bagarre, dans la campagne frémissante; et ce fut un soulagement
lorsqu'on arriva enfin à Marchiennes.  Sous le soleil qui semblait les
éteindre, les batteries des fours à coke et les tours des hauts
fourneaux lâchaient des fumées, dont la suie éternelle pleuvait dans
l'air.



II


A Jean-Bart, Catherine roulait depuis une heure déjà, poussant les
berlines jusqu'au relais; et elle était trempée d'un tel flot de
sueur, qu'elle s'arrêta un instant pour s'essuyer la face.

Du fond de la taille, où il tapait à la veine avec les camarades du
marchandage, Chaval s'étonna, lorsqu'il n'entendit plus le grondement
des roues.  Les lampes brûlaient mal, la poussière du charbon
empêchait de voir.

--Quoi donc? cria-t-il.

Quand elle lui eut répondu qu'elle allait fondre bien sûr, et qu'elle
se sentait le coeur qui se décrochait, il répliqua furieusement:

--Bête, fais comme nous, ôte ta chemise!

C'était à sept cent huit mètres, au nord, dans la première voie de la
veine Désirée, que trois kilomètres séparaient de l'accrochage.
Lorsqu'ils parlaient de cette région de la fosse, les mineurs du pays
pâlissaient et baissaient la voix, comme s'ils avaient parlé de
l'enfer; et ils se contentaient le plus souvent de hocher la tête, en
hommes qui préféraient ne point causer de ces profondeurs de braise
ardente.  A mesure que les galeries s'enfonçaient vers le nord, elles
se rapprochaient du Tartaret, elles pénétraient dans l'incendie
intérieur, qui, là-haut, calcinait les roches.  Les tailles, au point
où l'on en était arrivé, avaient une température moyenne de
quarante-cinq degrés.  On s'y trouvait en pleine cité maudite, au
milieu des flammes que les passants de la plaine voyaient par les
fissures, crachant du soufre et des vapeurs abominables.

Catherine, qui avait déjà enlevé sa veste, hésita, puis ôta également
sa culotte; et, les bras nus, les cuisses nues, la chemise serrée aux
hanches par une corde, comme une blouse, elle se remit à rouler.

--Tout de même, ça ira mieux, dit-elle à voix haute.

Dans son étouffement, il y avait une vague peur.  Depuis cinq jours
qu'ils travaillaient là, elle songeait aux contes dont on avait bercé
son enfance, à ces herscheuses du temps jadis qui brûlaient sous le
Tartaret, en punition de choses qu'on n'osait pas répéter.  Sans
doute, elle était trop grande maintenant pour croire de pareilles
bêtises; mais, pourtant, qu'aurait-elle fait, si brusquement elle
avait vu sortir du mur une fille rouge comme un poêle, avec des yeux
pareils à des tisons? Cette idée redoublait ses sueurs.

Au relais, à quatre-vingts mètres de la taille, une autre herscheuse
prenait la berline et la roulait à quatre-vingts mètres plus loin,
jusqu'au pied du plan incliné, pour que le receveur l'expédiât avec
celles qui descendaient des voies d'en haut.

--Fichtre! tu te mets à ton aise, dit cette femme, une maigre veuve de
trente ans, quand elle aperçut Catherine en chemise.  Moi je ne peux
pas, les galibots du plan m'embêtent avec leurs saletés.

--Ah bien! répliqua la jeune fille, je m'en moque, des hommes! je
souffre trop.

Elle repartit, poussant une berline vide.  Le pis était que, dans
cette voie de fond, une autre cause se joignait au voisinage du
Tartaret, pour rendre la chaleur insoutenable.  On côtoyait d'anciens
travaux, une galerie abandonnée de Gaston-Marie, très profonde, où un
coup de grisou, dix ans plus tôt, avait incendié la veine, qui brûlait
toujours, derrière le «corroi», le mur d'argile bâti là et réparé
continuellement, afin de limiter le désastre.  Privé d'air, le feu
aurait dû s'éteindre; mais sans doute des courants inconnus
l'avivaient, il s'entretenait depuis dix années, il chauffait l'argile
du corroi comme on chauffe les briques d'un four, au point qu'on en
recevait au passage la cuisson.  Et c'était le long de ce
muraillement, sur une longueur de plus de cent mètres, que se faisait
le roulage, dans une température de soixante degrés.

Après deux voyages, Catherine étouffa de nouveau.  Heureusement, la
voie était large et commode, dans cette veine Désirée, une des plus
épaisses de la région.  La couche avait un mètre quatre-vingt-dix, les
ouvriers pouvaient travailler debout.  Mais ils auraient préféré le
travail à col tordu, et un peu de fraîcheur.

--Ah! ça, est-ce que tu dors? reprit violemment Chaval, dès qu'il
cessa d'entendre remuer Catherine.  Qui est-ce qui m'a fichu une rosse
de cette espèce? Veux-tu bien emplir ta berline et rouler!

Elle était au bas de la taille, appuyée sur sa pelle; et un malaise
l'envahissait, pendant qu'elle les regardait tous d'un air imbécile,
sans obéir.  Elle les voyait mal, à la lueur rougeâtre des lampes,
entièrement nus comme des bêtes, si noirs, si encrassés de sueur et de
charbon, que leur nudité ne la gênait pas.  C'était une besogne
obscure, des échines de singe qui se tendaient, une vision infernale
de membres roussis, s'épuisant au milieu de coups sourds et de
gémissements.  Mais eux la distinguaient mieux sans doute, car les
rivelaines s'arrêtèrent de taper, et ils la plaisantèrent d'avoir ôté
sa culotte.

--Eh! tu vas l'enrhumer, méfie-toi!

--C'est qu'elle a de vraies jambes! Dis donc, Chaval, y en a pour
  deux!

--Oh! faudrait voir.  Relève ça.  Plus haut! plus haut!

Alors, Chaval, sans se fâcher de ces rires, retomba sur elle.

--Ça y est-il, nom de Dieu!...  Ah! pour les saletés, elle est bonne.
Elle resterait là, à en entendre jusqu'à demain.

Péniblement, Catherine s'était décidée à emplir sa berline; puis, elle
la poussa.  La galerie était trop large pour qu'elle pût s'arc-bouter
aux deux côtés des bois, ses pieds nus se tordaient dans les rails, où
ils cherchaient un point d'appui, pendant qu'elle filait avec lenteur,
les bras raidis en avant, la taille cassée.  Et, dès qu'elle longeait
le corroi, le supplice du feu recommençait, la sueur tombait aussitôt
de tout son corps, en gouttes énormes, comme une pluie d'orage.  A
peine au tiers du relais, elle ruissela, aveuglée, souillée elle aussi
d'une boue noire.  Sa chemise étroite, comme trempée d'encre, collait
à sa peau, lui remontait jusqu'aux reins dans le mouvement des
cuisses; et elle en était si douloureusement bridée, qu'il lui fallut
lâcher encore la besogne.

Qu'avait-elle donc, ce jour-là? Jamais elle ne s'était senti ainsi du
coton dans les os.  Ça devait être un mauvais air.  L'aérage ne se
faisait pas, au fond de cette voie éloignée.  On y respirait toutes
sortes de vapeurs qui sortaient du charbon avec un petit bruit
bouillonnant de source, si abondantes parfois, que les lampes
refusaient de brûler; sans parler du grisou, dont on ne s'occupait
plus, tant la veine en soufflait au nez des ouvriers, d'un bout de la
quinzaine à l'autre.  Elle le connaissait bien, ce mauvais air, cet
air mort comme disent les mineurs, en bas de lourds gaz d'asphyxie, en
haut des gaz légers qui s'allument et foudroient tous les chantiers
d'une fosse, des centaines d'hommes, dans un seul coup de tonnerre.
Depuis son enfance, elle en avait tellement avalé, qu'elle s'étonnait
de le supporter si mal, les oreilles bourdonnantes, la gorge en feu.

N'en pouvant plus, elle éprouva un besoin d'ôter sa chemise.  Cela
tournait à la torture, ce linge dont les moindres plis la coupaient,
la brûlaient.  Elle résista, voulut rouler encore, fut forcée de se
remettre debout.  Alors, vivement, en se disant qu'elle se couvrirait
au relais, elle enleva tout, la corde, la chemise, si fiévreuse,
qu'elle aurait arraché la peau, si elle avait pu.  Et, nue maintenant,
pitoyable, ravalée au trot de la femelle quêtant sa vie par la boue
des chemins, elle besognait, la croupe barbouillée de suie, avec de la
crotte jusqu'au ventre, ainsi qu'une jument de fiacre.  A quatre
pattes, elle poussait.

Mais un désespoir lui vint, elle n'était pas soulagée, d'être nue.
Quoi ôter encore? Le bourdonnement de ses oreilles l'assourdissait, il
lui semblait sentir un étau la serrer aux tempes.  Elle tomba sur les
genoux.  La lampe, calée dans le charbon de la berline, lui parut
s'éteindre.  Seule, l'intention d'en remonter la mèche surnageait, au
milieu de ses idées confuses.  Deux fois elle voulut l'examiner, et
les deux fois, à mesure qu'elle la posait devant elle, par terre, elle
la vit pâlir, comme si elle aussi eût manqué de souffle.  Brusquement,
la lampe s'éteignit.  Alors, tout roula au fond des ténèbres, une
meule tournait dans sa tête, son coeur défaillait, s'arrêtait de
battre, engourdi à son tour par la fatigue immense qui endormait ses
membres.  Elle s'était renversée, elle agonisait dans l'air
d'asphyxie, au ras du sol.

--Je crois, nom de Dieu! qu'elle flâne encore, gronda la voix de
  Chaval.

Il écouta du haut de la taille, n'entendit point le bruit des roues.

--Eh! Catherine, sacrée couleuvre!

La voix se perdait au loin, dans la galerie noire, et pas une haleine
ne répondait.

--Veux-tu que j'aille te faire grouiller, moi!

Rien ne remuait, toujours le même silence de mort.  Furieux, il
descendit, il courut avec sa lampe, si violemment qu'il faillit buter
dans le corps de la herscheuse, qui barrait la voie.  Béant, il la
regardait.  Qu'avait-elle donc?  Ce n'était pas une frime au moins,
histoire de faire un somme? Mais la lampe, qu'il avait baissée pour
lui éclairer la face, menaça de s'éteindre.  Il la releva, la baissa
de nouveau, finit par comprendre: ça devait être un coup de mauvais
air.  Sa violence était tombée, le dévouement du mineur s'éveillait,
en face du camarade en péril.  Déjà il criait qu'on lui apportât sa
chemise; et il avait saisi à pleins bras la fille nue et évanouie, il
la soulevait le plus haut possible.  Quand on lui eut jeté sur les
épaules leurs vêtements, il partit au pas de course, soutenant d'une
main son fardeau, portant les deux lampes de l'autre.  Les galeries
profondes se déroulaient, il galopait, prenait à droite, prenait à
gauche, allait chercher la vie dans l'air glacé de la plaine, que
soufflait le ventilateur.  Enfin, un bruit de source l'arrêta, le
ruissellement d'une infiltration coulant de la roche.  Il se trouvait
à un carrefour d'une grande galerie de roulage, qui desservait
autrefois Gaston-Marie.  L'aérage y soufflait en un vent de tempête,
la fraîcheur y était si grande, qu'il fut secoué d'un frisson,
lorsqu'il eut assis par terre, contre les bois, sa maîtresse toujours
sans connaissance, les yeux fermés.

--Catherine, voyons, nom de Dieu! pas de blague...  Tiens-toi un peu
que je trempe ça dans l'eau.

Il s'effarait de la voir si molle.  Pourtant, il put tremper sa
chemise dans la source, et il lui en lava la figure.  Elle était comme
une morte, enterrée déjà au fond de la terre, avec son corps fluet de
fille tardive, où les formes de la puberté hésitaient encore.  Puis,
un frémissement courut sur sa gorge d'enfant, sur son ventre et ses
cuisses de petite misérable, déflorée avant l'âge.  Elle ouvrit les
yeux, elle bégaya:

--J'ai froid.

--Ah! j'aime mieux ça, par exemple! cria Chaval soulagé.

Il la rhabilla, glissa aisément la chemise, jura de la peine qu'il eut
à passer la culotte, car elle ne pouvait s'aider beaucoup.  Elle
restait étourdie, ne comprenait pas où elle se trouvait, ni pourquoi
elle était nue.  Quand elle se souvint, elle fut honteuse.  Comment
avait-elle osé enlever tout! Et elle le questionnait: est-ce qu'on
l'avait aperçue ainsi, sans un mouchoir à la taille seulement, pour se
cacher? Lui, qui rigolait, inventait des histoires, racontait qu'il
venait de l'apporter là, au milieu de tous les camarades faisant la
haie.  Quelle idée aussi d'avoir écouté son conseil et de s'être mis
le derrière à l'air! Ensuite, il donna sa parole que les camarades ne
devaient pas même savoir si elle l'avait rond ou carré, tellement il
galopait raide.

--Bigre! mais je crève de froid, dit-il en se rhabillant à son tour.

Jamais elle ne l'avait vu si gentil.  D'ordinaire, pour une bonne
parole qu'il lui disait, elle empoignait tout de suite deux sottises.
Cela aurait été si bon de vivre d'accord! Une tendresse la pénétrait,
dans l'alanguissement de sa fatigue.  Elle lui sourit, elle murmura:

--Embrasse-moi.

Il l'embrassa, il se coucha près d'elle, en attendant qu'elle pût
marcher.

--Vois-tu, reprit-elle, tu avais tort de crier là-bas, car je n'en
pouvais plus, vrai! Dans la taille encore, vous avez moins chaud; mais
si tu savais comme on cuit, au fond de la voie!

--Bien sûr, répondit-il, on serait mieux sous les arbres...  Tu as du
mal dans ce chantier, ça, je m'en doute, ma pauvre fille.

Elle fut si touchée de l'entendre en convenir, qu'elle fit la
vaillante.

--Oh! c'est une mauvaise disposition.  Puis, aujourd'hui, l'air est
empoisonné...  Mais tu verras, tout à l'heure, si je suis une
couleuvre.  Quand il faut travailler, on travaille, n'est-ce pas? Moi,
j'y crèverais plutôt que de lâcher.

Il y eut un silence.  Lui, la tenait d'un bras à la taille, en la
serrant contre sa poitrine, pour l'empêcher d'attraper du mal.  Elle,
bien qu'elle se sentît déjà la force de retourner au chantier,
s'oubliait avec délices.

--Seulement, continua-t-elle très bas, je voudrais bien que tu fusses
plus gentil...  Oui, on est si content, quand on s'aime un peu.

Et elle se mit à pleurer doucement.

--Mais je t'aime, cria-t-il, puisque je t'ai prise avec moi.

Elle ne répondit que d'un hochement de tête.  Souvent, il y avait des
hommes qui prenaient des femmes, pour les avoir, en se fichant de leur
bonheur à elles.  Ses larmes coulaient plus chaudes, cela la
désespérait maintenant, de songer à la bonne vie qu'elle mènerait, si
elle était tombée sur un autre garçon, dont elle aurait senti toujours
le bras passé ainsi à sa taille.  Un autre? et l'image vague de cet
autre se dressait dans sa grosse émotion.  Mais c'était fini, elle
n'avait plus que le désir de vivre jusqu'au bout avec celui-là, s'il
voulait seulement ne pas la bousculer si fort.

--Alors, dit-elle, tâche donc d'être comme ça de temps en temps.

Des sanglots lui coupèrent la parole, et il l'embrassa de nouveau.

--Es-tu bête!...  Tiens! je jure d'être gentil.  On n'est pas plus
méchant qu'un autre, va!

Elle le regardait, elle recommençait à sourire dans ses larmes.
Peut-être qu'il avait raison, on n'en rencontrait guère, des femmes
heureuses.  Puis, bien qu'elle se défiât de son serment, elle
s'abandonnait à la joie de le voir aimable.  Mon Dieu! si cela avait
pu durer! Tous deux s'étaient repris; et, comme ils se serraient d'une
longue étreinte, des pas les firent se mettre debout.  Trois
camarades, qui les avaient vus passer, arrivaient pour savoir.

On repartit ensemble.  Il était près de dix heures, et l'on déjeuna
dans un coin frais, avant de se remettre à suer au fond de la taille.
Mais ils achevaient la double tartine de leur briquet, ils allaient
boire une gorgée de café à leur gourde, lorsqu'une rumeur, venue des
chantiers lointains, les inquiéta.  Quoi donc? était-ce un accident
encore? Ils se levèrent, ils coururent.  Des haveurs, des herscheuses,
des galibots les croisaient à chaque instant; et aucun ne savait, tous
criaient, ça devait être un grand malheur.  Peu à peu, la mine entière
s'effarait, des ombres affolées débouchaient des galeries, les
lanternes dansaient, filaient dans les ténèbres.  Où était-ce?
pourquoi ne le disait-on pas?

Tout d'un coup, un porion passa en criant:

--On coupe les câbles! on coupe les câbles!

Alors, la panique souffla.  Ce fut un galop furieux au travers des
voies obscures.  Les têtes se perdaient.  A propos de quoi coupait-on
les câbles? et qui les coupait, lorsque les hommes étaient au fond?
Cela paraissait monstrueux.

Mais la voix d'un autre porion éclata, puis se perdit.

--Ceux de Montsou coupent les câbles! Que tout le monde sorte!

Quand il eut compris, Chaval arrêta net Catherine.  L'idée qu'il
rencontrerait là-haut ceux de Montsou, s'il sortait, lui engourdissait
les jambes.  Elle était donc venue, cette bande qu'il croyait aux
mains des gendarmes! Un instant, il songea à rebrousser chemin et à
remonter par Gaston-Marie; mais la manoeuvre ne s'y faisait plus.  Il
jurait, hésitant, cachant sa peur, répétant que c'était bête de courir
comme ça.  On n'allait pas les laisser au fond, peut-être!

La voix du porion retentit de nouveau, se rapprocha.

--Que tout le monde sorte! Aux échelles! aux échelles!

Et Chaval fut emporté avec les camarades.  Il bouscula Catherine, il
l'accusa de ne pas courir assez fort.  Elle voulait donc qu'ils
restassent seuls dans la fosse, à crever de faim? car les brigands de
Montsou étaient capables de casser les échelles, sans attendre que le
monde fût sorti.  Cette supposition abominable acheva de les détraquer
tous, il n'y eut plus, le long des galeries, qu'une débandade enragée,
une course de fous à qui arriverait le premier, pour remonter avant
les autres.  Des hommes criaient que les échelles étaient cassées, que
personne ne sortirait.  Et, quand ils commencèrent à déboucher par
groupes épouvantés dans la salle d'accrochage, ce fut un véritable
engouffrement: ils se jetaient vers le puits, ils s'écrasaient à
l'étroite porte du goyot des échelles; tandis qu'un vieux palefrenier,
qui venait prudemment de faire rentrer les chevaux à l'écurie, les
regardait d'un air de dédaigneuse insouciance, habitué aux nuits
passées dans la fosse, certain qu'on le tirerait toujours de là.

--Nom de Dieu! veux-tu monter devant moi! dit Chaval à Catherine.  Au
moins, je te tiendrai, si tu tombes.

Ahurie, suffoquée par cette course de trois kilomètres qui l'avait
encore une fois trempée de sueur, elle s'abandonnait, sans comprendre,
aux remous de la foule.  Alors, il la tira par le bras, à le lui
briser; et elle jeta une plainte, ses larmes jaillirent: déjà il
oubliait son serment, jamais elle ne serait heureuse.

--Passe donc! hurla-t-il.

Mais il lui faisait trop peur.  Si elle montait devant lui, tout le
temps il la brutaliserait.  Aussi résistait-elle, pendant que le flot
éperdu des camarades les repoussait de côté.  Les filtrations du puits
tombaient à grosses gouttes, et le plancher de l'accrochage, ébranlé
par le piétinement, tremblait au-dessus du bougnou, du puisard vaseux,
profond de dix mètres.  Justement, c'était à Jean-Bart, deux ans plus
tôt, qu'un terrible accident, la rupture d'un câble, avait culbuté la
cage au fond du bougnou, dans lequel deux hommes s'étaient noyés.  Et
tous y songeaient, on allait tous y rester, si l'on s'entassait sur
les planches.

--Sacrée tête de pioche! cria Chaval, crève donc, je serai débarrassé!

Il monta, et elle le suivit.

Du fond au jour, il y avait cent deux échelles, d'environ sept mètres,
posées chacune sur un étroit palier qui tenait la largeur du goyot, et
dans lequel un trou carré permettait à peine le passage des épaules.
C'était comme une cheminée plate, de sept cents mètres de hauteur,
entre la paroi du puits et la cloison du compartiment d'extraction, un
boyau humide, noir et sans fin, où les échelles se superposaient,
presque droites, par étages réguliers.  Il fallait vingt-cinq minutes
à un homme solide pour gravir cette colonne géante.  D'ailleurs, le
goyot ne servait plus que dans les cas de catastrophe.

Catherine, d'abord, monta gaillardement.  Ses pieds nus étaient faits
à l'escaillage tranchant des voies et ne souffraient pas des échelons
carrés, recouverts d'une tringle de fer, qui empêchait l'usure.  Ses
mains, durcies par le roulage, empoignaient sans fatigue les montants,
trop gros pour elles.  Et même cela l'occupait, la sortait de son
chagrin, cette montée imprévue, ce long serpent d'hommes se coulant,
se hissant, trois par échelle, si bien que la tête déboucherait au
jour, lorsque la queue traînerait encore sur le bougnou.  On n'en
était pas là, les premiers devaient se trouver à peine au tiers du
puits.  Personne ne parlait plus, seuls les pieds roulaient avec un
bruit sourd; tandis que les lampes, pareilles à des étoiles
voyageuses, s'espaçaient de bas en haut, en une ligne toujours
grandissante.

Derrière elle, Catherine entendit un galibot compter les échelles.
Cela lui donna l'idée de les compter aussi.  On en avait déjà monté
quinze, et l'on arrivait à un accrochage.  Mais, au même instant, elle
se heurta dans les jambes de Chaval.  Il jura, en lui criant de faire
attention.  De proche en proche, toute la colonne s'arrêtait,
s'immobilisait.  Quoi donc? que se passait-il? et chacun retrouvait sa
voix pour questionner et s'épouvanter.  L'angoisse augmentait depuis
le fond, l'inconnu de là-haut les étranglait davantage, à mesure
qu'ils se rapprochaient du jour.  Quelqu'un annonça qu'il fallait
redescendre, que les échelles étaient cassées.  C'était la
préoccupation de tous, la peur de se trouver dans le vide.  Une autre
explication descendit de bouche en bouche, l'accident d'un haveur
glissé d'un échelon.  On ne savait au juste, des cris empêchaient
d'entendre, est-ce qu'on allait coucher là? Enfin, sans qu'on fût
mieux renseigné, la montée reprit, du même mouvement lent et pénible,
au milieu du roulement des pieds et de la danse des lampes.  Ce serait
pour plus haut, bien sûr, les échelles cassées.

A la trente-deuxième échelle, comme on dépassait un troisième
accrochage, Catherine sentit ses jambes et ses bras se raidir.
D'abord, elle avait éprouvé à la peau des picotements légers.
Maintenant, elle perdait la sensation du fer et du bois, sous les
pieds et dans les mains.  Une douleur vague, peu à peu cuisante, lui
chauffait les muscles.  Et, dans l'étourdissement qui l'envahissait,
elle se rappelait les histoires du grand-père Bonnemort, du temps
qu'il n'y avait pas de goyot et que des gamines de dix ans sortaient
le charbon sur leurs épaules, le long des échelles plantées à nu; si
bien que, lorsqu'une d'elles glissait, ou que simplement un morceau de
houille déboulait d'un panier, trois ou quatre enfants dégringolaient
du coup, la tête en bas.  Les crampes de ses membres devenaient
insupportables, jamais elle n'irait au bout.

De nouveaux arrêts lui permirent de respirer.  Mais la terreur qui,
chaque fois, soufflait d'en haut, achevait de l'étourdir.  Au-dessus
et au-dessous d'elle, les respirations s'embarrassaient, un vertige se
dégageait de cette ascension interminable, dont la nausée la secouait
avec les autres.  Elle suffoquait, ivre de ténèbres, exaspérée de
l'écrasement des parois contre sa chair.  Et elle frissonnait aussi de
l'humidité, le corps en sueur sous les grosses gouttes qui la
trempaient.  On approchait du niveau, la pluie battait si fort,
qu'elle menaçait d'éteindre les lampes.

Deux fois, Chaval interrogea Catherine, sans obtenir de réponse.  Que
fichait-elle là-dessous, est-ce qu'elle avait laissé tomber sa langue?
Elle pouvait bien lui dire si elle tenait bon.  On montait depuis une
demi-heure; mais si lourdement, qu'il en était seulement à la
cinquante-neuvième échelle.  Encore quarante-trois.  Catherine finit
par bégayer qu'elle tenait bon tout de même.  Il l'aurait traitée de
couleuvre, si elle avait avoué sa lassitude.  Le fer des échelons
devait lui entamer les pieds, il lui semblait qu'on la sciait là,
jusqu'à l'os.  Après chaque brassée, elle s'attendait à voir ses mains
lâcher les montants, pelées et roidies au point de ne pouvoir fermer
les doigts; et elle croyait tomber en arrière, les épaules arrachées,
les cuisses démanchées, dans leur continuel effort.  C'était surtout
du peu de pente des échelles qu'elle souffrait, de cette plantation
presque droite, qui l'obligeait de se hisser à la force des poignets,
le ventre collé contre le bois.  L'essoufflement des haleines à
présent couvrait le roulement des pas, un râle énorme, décuplé par la
cloison du goyot, s'élevait du fond, expirait au jour.  Il y eut un
gémissement, des mots coururent, un galibot venait de s'ouvrir le
crâne à l'arête d'un palier.

Et Catherine montait.  On dépassa le niveau.  La pluie avait cessé, un
brouillard alourdissait l'air de cave, empoisonné d'une odeur de vieux
fers et de bois humide.  Machinalement, elle s'obstinait tout bas à
compter: quatre-vingt-une, quatre-vingt-deux, quatre-vingt-trois;
encore dix-neuf.  Ces chiffres, répétés, la soutenaient seuls de leur
balancement rythmique.  Elle n'avait plus conscience de ses
mouvements.  Quand elle levait les yeux, les lampes tournoyaient en
spirale.  Son sang coulait, elle se sentait mourir, le moindre souffle
allait la précipiter.  Le pis était que ceux d'en bas poussaient
maintenant, et que la colonne entière se ruait, cédant à la colère
croissante de sa fatigue, au besoin furieux de revoir le soleil.  Des
camarades, les premiers, étaient sortis; il n'y avait donc pas
d'échelles cassées; mais l'idée qu'on pouvait en casser encore, pour
empêcher les derniers de sortir, lorsque d'autres respiraient déjà
là-haut, achevait de les rendre fous.  Et, comme un nouvel arrêt se
produisait, des jurons éclatèrent, tous continuèrent à monter, se
bousculant, passant sur les corps, à qui arriverait quand même.

Alors, Catherine tomba.  Elle avait crié le nom de Chaval, dans un
appel désespéré.  Il n'entendit pas, il se battait, il enfonçait les
côtes d'un camarade, à coups de talon, pour être avant lui.  Elle fut
roulée, piétinée.  Dans son évanouissement, elle rêvait: il lui
semblait qu'elle était une des petites herscheuses de jadis, et qu'un
morceau de charbon, glissé d'un panier, au-dessus d'elle, venait de la
jeter en bas du puits, ainsi qu'un moineau atteint d'un caillou.  Cinq
échelles seulement restaient à gravir, on avait mis près d'une heure.
Jamais elle ne sut comment elle était arrivée au jour, portée par des
épaules, maintenue par l'étranglement du goyot.  Brusquement, elle se
trouva dans un éblouissement de soleil, au milieu d'une foule hurlante
qui la huait.



III


Dès le matin, avant le jour, un frémissement avait agité les corons,
ce frémissement qui s'enflait à cette heure par les chemins, dans la
campagne entière.  Mais le départ convenu n'avait pu avoir lieu, une
nouvelle se répandait, des dragons et des gendarmes battaient la
plaine.  On racontait qu'ils étaient arrivés de Douai pendant la nuit,
on accusait Rasseneur d'avoir vendu les camarades, en prévenant
M. Hennebeau; même une herscheuse jurait qu'elle avait vu passer le
domestique, qui portait la dépêche au télégraphe.  Les mineurs
serraient les poings, guettaient les soldats, derrière leurs
persiennes, à la clarté pâle du petit jour.

Vers sept heures et demie, comme le soleil se levait, un autre bruit
circula, rassurant les impatients.  C'était une fausse alerte, une
simple promenade militaire, ainsi que le général en ordonnait parfois
depuis la grève, sur le désir du préfet de Lille.  Les grévistes
exécraient ce fonctionnaire, auquel ils reprochaient de les avoir
trompés par la promesse d'une intervention conciliante, qui se
bornait, tous les huit jours, à faire défiler des troupes dans
Montsou, pour les tenir en respect.  Aussi, lorsque les dragons et les
gendarmes reprirent tranquillement le chemin de Marchiennes, après
s'être contentés d'assourdir les corons du trot de leurs chevaux sur
la terre dure, les mineurs se moquèrent-ils de cet innocent de préfet,
avec ses soldats qui tournaient les talons, quand les choses allaient
chauffer.  Jusqu'à neuf heures, ils se firent du bon sang, l'air
paisible, devant les maisons, tandis qu'ils suivaient des yeux, sur le
pavé, les dos débonnaires des derniers gendarmes.  Au fond de leurs
grands lits, les bourgeois de Montsou dormaient encore, la tête dans
la plume.  A la Direction, on venait de voir madame Hennebeau partir
en voiture, laissant M.  Hennebeau au travail sans doute, car l'hôtel,
clos et muet, semblait mort.  Aucune fosse ne se trouvait gardée
militairement, c'était l'imprévoyance fatale à l'heure du danger, la
bêtise naturelle des catastrophes, tout ce qu'un gouvernement peut
commettre de fautes, dès qu'il s'agit d'avoir l'intelligence des
faits.  Et neuf heures sonnaient, lorsque les charbonniers prirent
enfin la route de Vandame, pour se rendre au rendez-vous décidé la
veille, dans la forêt.

D'ailleurs, Étienne comprit tout de suite qu'il n'aurait point,
là-bas, à Jean-Bart, les trois mille camarades sur lesquels il
comptait.  Beaucoup croyaient la manifestation remise, et le pis était
que deux ou trois bandes, déjà en chemin, allaient compromettre la
cause, s'il ne se mettait pas quand même à leur tête.  Près d'une
centaine, partis avant le jour, avaient dû se réfugier sous les hêtres
de la forêt, en attendant les autres.  Souvarine, que le jeune homme
monta consulter, haussa les épaules: dix gaillards résolus faisaient
plus de besogne qu'une foule; et il se replongea dans un livre ouvert
devant lui, il refusa d'en être.  Cela menaçait de tourner encore au
sentiment, lorsqu'il aurait suffi de brûler Montsou, ce qui était très
simple.  Comme Étienne sortait par l'allée de la maison, il aperçut
Rasseneur assis devant la cheminée de fonte, très pâle, tandis que sa
femme, grandie dans son éternelle robe noire, l'invectivait en paroles
tranchantes et polies.

Maheu fut d'avis qu'on devait tenir sa parole.  Un pareil rendez-vous
était sacré.  Cependant, la nuit avait calmé leur fièvre à tous; lui,
maintenant, craignait un malheur; et il expliquait que leur devoir
était de se trouver là-bas, pour maintenir les camarades dans le bon
droit.  La Maheude approuva d'un signe.  Étienne répétait avec
complaisance qu'il fallait agir révolutionnairement, sans attenter à
la vie des personnes.  Avant de partir, il refusa sa part d'un pain,
qu'on lui avait donné la veille, avec une bouteille de genièvre; mais
il but coup sur coup trois petits verres, histoire simplement de
combattre le froid; même il en emporta une gourde pleine.  Alzire
garderait les enfants.  Le vieux Bonnemort, les jambes malades d'avoir
trop couru la veille, était resté au lit.

On ne s'en alla point ensemble, par prudence.  Depuis longtemps,
Jeanlin avait disparu.  Maheu et la Maheude filèrent de leur côté,
obliquant vers Montsou, tandis qu'Étienne se dirigea vers la forêt, où
il voulait rejoindre les camarades.  En route, il rattrapa une bande
de femmes, parmi lesquelles il reconnut la Brûlé et la Levaque: elles
mangeaient en marchant des châtaignes que la Mouquette avait
apportées, elles en avalaient les pelures pour que ça leur tînt
davantage à l'estomac.  Mais, dans la forêt, il ne trouva personne,
les camarades déjà étaient à Jean-Bart.  Alors, il prit sa course, il
arriva devant la fosse, au moment où Levaque et une centaine d'autres
pénétraient sur le carreau.  De partout, des mineurs débouchaient, les
Maheu par la grande route, les femmes à travers champs, tous débandés,
sans chefs, sans armes, coulant naturellement là, ainsi qu'une eau
débordée qui suit les pentes.  Étienne aperçut Jeanlin, grimpé sur une
passerelle, installé comme au spectacle.  Il courut plus fort, il
entra avec les premiers.  On était à peine trois cents.

Il y eut une hésitation, lorsque Deneulin se montra en haut de
l'escalier qui conduisait à la recette.

--Que voulez-vous? demanda-t-il d'une voix forte.

Après avoir vu disparaître la calèche, d'où ses filles lui riaient
encore, il était revenu à la fosse, repris d'une vague inquiétude.
Tout pourtant s'y trouvait en bon ordre, la descente avait eu lieu,
l'extraction fonctionnait, et il se rassurait de nouveau, il causait
avec le maître-porion, lorsqu'on lui avait signalé l'approche des
grévistes.  Vivement, il s'était posté à une fenêtre du criblage; et,
devant ce flot grossissant qui envahissait le carreau, il avait eu la
conscience immédiate de son impuissance.  Comment défendre ces
bâtiments ouverts de toutes parts? A peine aurait-il pu grouper une
vingtaine de ses ouvriers autour de lui.  Il était perdu.

--Que voulez-vous? répéta-t-il, blême de colère rentrée, faisant un
effort pour accepter courageusement son désastre.

Il y eut des poussées et des grondements dans la foule.  Étienne finit
par se détacher, en disant:

--Monsieur, nous ne venons pas vous faire du mal.  Mais il faut que le
travail cesse partout.

Deneulin le traita carrément d'imbécile.

--Est-ce que vous croyez que vous allez me faire du bien, si vous
arrêtez le travail chez moi? C'est comme si vous me tiriez un coup de
fusil dans le dos, à bout portant...  Oui, mes hommes sont au fond, et
ils ne remonteront pas, ou il faudra que vous m'assassiniez d'abord!

Cette rudesse de parole souleva une clameur.  Maheu dut retenir
Levaque, qui se précipitait, menaçant, pendant qu'Étienne parlementait
toujours, cherchant à convaincre Deneulin de la légitimité de leur
action révolutionnaire.  Mais celui-ci répondait par le droit au
travail.  D'ailleurs, il refusait de discuter ces bêtises, il voulait
être le maître chez lui.  Son seul remords était de n'avoir pas là
quatre gendarmes pour balayer cette canaille.

--Parfaitement, c'est ma faute, je mérite ce qui m'arrive.  Avec des
gaillards de votre espèce, il n'y a que la force.  C'est comme le
gouvernement qui s'imagine vous acheter par des concessions.  Vous le
flanquerez à bas, voilà tout, quand il vous aura fourni des armes.

Étienne, frémissant, se contenait encore.  Il baissa la voix.

--Je vous en prie, monsieur, donnez l'ordre qu'on remonte vos
ouvriers.  Je ne réponds pas d'être maître de mes camarades.  Vous
pouvez éviter un malheur.

--Non, fichez-moi la paix! Est-ce que je vous connais? Vous n'êtes pas
de mon exploitation, vous n'avez rien à débattre avec moi...  Il n'y a
que des brigands qui courent ainsi la campagne pour piller les
maisons.

Des vociférations maintenant couvraient sa voix, les femmes surtout
l'insultaient.  Et lui, continuant à leur tenir tête, éprouvait un
soulagement, dans cette franchise qui vidait son coeur d'autoritaire.
Puisque c'était la ruine de toute façon, il trouvait lâches les
platitudes inutiles.  Mais leur nombre augmentait toujours, près de
cinq cents déjà se ruaient vers la porte, et il allait se faire
écharper, lorsque son maître-porion le tira violemment en arrière.

--De grâce, Monsieur!...  Ça va être un massacre.  A quoi bon faire
tuer des hommes pour rien?

Il se débattait, il protesta, dans un dernier cri, jeté à la foule.

--Tas de bandits, vous verrez ça, quand nous serons redevenus les plus
forts!

On l'emmenait, une bousculade venait de jeter les premiers de la bande
contre l'escalier, dont la rampe fut tordue.  C'étaient les femmes qui
poussaient, glapissantes, excitant les hommes.  La porte céda tout de
suite, une porte sans serrure, fermée simplement au loquet.  Mais
l'escalier était trop étroit, la cohue, écrasée, n'aurait pu entrer de
longtemps, si la queue des assiégeants n'avait pris le parti de passer
par les autres ouvertures.  Alors, il en déborda de tous côtés, de la
baraque, du criblage, du bâtiment des chaudières.  En moins de cinq
minutes, la fosse entière leur appartint, ils en battaient les trois
étages, au milieu d'une fureur de gestes et de cris, emportés dans
l'élan de leur victoire sur ce patron qui résistait.

Maheu, effrayé, s'était élancé un des premiers, en disant à Étienne:

--Faut pas qu'ils le tuent!

Celui-ci courait déjà; puis, quand il eut compris que Deneulin s'était
barricadé dans la chambre des porions, il répondit:

--Après? est-ce que ce serait de notre faute? Un enragé pareil!

Cependant, il était plein d'inquiétude, trop calme encore pour céder à
ce coup de colère.  Il souffrait aussi dans son orgueil de chef, en
voyant la bande échapper à son autorité, s'enrager en dehors de la
froide exécution des volontés du peuple, telle qu'il l'avait prévue.
Vainement, il réclamait du sang-froid, il criait qu'on ne devait pas
donner raison à leurs ennemis, par des actes de destruction inutile.

--Aux chaudières! hurlait la Brûlé.  Éteignons les feux!

Levaque, qui avait trouvé une lime, l'agitait comme un poignard,
dominant le tumulte d'un cri terrible:

--Coupons les câbles! coupons les câbles!

Tous le répétèrent bientôt, seuls, Étienne et Maheu continuaient à
protester, étourdis, parlant dans le tumulte, sans obtenir le silence.
Enfin, le premier put dire:

--Mais il y a des hommes au fond, camarades!

Le vacarme redoubla, des voix partaient de toutes parts.

--Tant pis! fallait pas descendre!...  C'est bien fait pour les
traîtres!...  Oui, oui, qu'ils y restent!...  Et puis, ils ont les
échelles!

Alors, quand cette idée des échelles les eut fait s'entêter davantage,
Étienne comprit qu'il devait céder.  Dans la crainte d'un plus grand
désastre, il se précipita vers la machine, voulant au moins remonter
les cages, pour que les câbles, sciés au-dessus du puits, ne pussent
les broyer de leur poids énorme, en tombant sur elles.  Le machineur
avait disparu, ainsi que les quelques ouvriers du jour; et il s'empara
de la barre de mise en train, il manoeuvra, pendant que Levaque et
deux autres grimpaient à la charpente de fonte, qui supportait les
molettes.  Les cages étaient à peine fixées sur les verrous, qu'on
entendit le bruit strident de la lime mordant l'acier.  Il se fit un
grand silence, ce bruit sembla emplir la fosse entière, tous levaient
la tête, regardaient, écoutaient, saisis d'émotion.  Au premier rang,
Maheu se sentait gagner d'une joie farouche, comme si les dents de la
lime les eussent délivrés du malheur, en mangeant le câble d'un de ces
trous de misère, où l'on ne descendrait plus.

Mais la Brûlé avait disparu par l'escalier de la baraque, en hurlant
toujours:

--Faut renverser les feux! aux chaudières! aux chaudières!

Des femmes la suivaient.  La Maheude se hâta pour les empêcher de tout
casser, de même que son homme avait voulu raisonner les camarades.
Elle était la plus calme, on pouvait exiger son droit, sans faire du
dégât chez le monde.  Lorsqu'elle entra dans le bâtiment des
chaudières, les femmes en chassaient déjà les deux chauffeurs, et la
Brûlé, armée d'une grande pelle, accroupie devant un des foyers, le
vidait violemment, jetait le charbon incandescent sur le carreau de
briques, où il continuait à brûler avec une fumée noire.  Il y avait
dix foyers pour les cinq générateurs.  Bientôt, les femmes s'y
acharnèrent, la Levaque manoeuvrant sa pelle des deux mains, la
Mouquette se retroussant jusqu'aux cuisses afin de ne pas s'allumer,
toutes sanglantes dans le reflet d'incendie, suantes et échevelées de
cette cuisine de sabbat.  Les tas de houille montaient, la chaleur
ardente gerçait le plafond de la vaste salle.

--Assez donc! cria la Maheude.  La cambuse flambe.

--Tant mieux! répondit la Brûlé.  Ce sera de la besogne faite...  Ah!
nom de Dieu! je disais bien que je leur ferais payer la mort de mon
homme!

A ce moment, on entendit la voix aiguë de Jeanlin.

--Attention! je vas éteindre, moi! je lâche tout!

Entré un des premiers, il avait gambillé au travers de la cohue,
enchanté de cette bagarre, cherchant ce qu'il pourrait faire de mal;
et l'idée lui était venue de tourner les robinets de décharge, pour
lâcher la vapeur.  Les jets partirent avec la violence de coups de
feu, les cinq chaudières se vidèrent d'un souffle de tempête, sifflant
dans un tel grondement de foudre, que les oreilles en saignaient.
Tout avait disparu au milieu de la vapeur, le charbon pâlissait, les
femmes n'étaient plus que des ombres aux gestes cassés.  Seul,
l'enfant apparaissait, monté sur la galerie, derrière les tourbillons
de buée blanche, l'air ravi, la bouche fendue par la joie d'avoir
déchaîné cet ouragan.

Cela dura près d'un quart d'heure.  On avait lancé quelques seaux
d'eau sur les tas, pour achever de les éteindre: toute menace
d'incendie était écartée.  Mais la colère de la foule ne tombait pas,
fouettée au contraire.  Des hommes descendaient avec des marteaux, les
femmes elles-mêmes s'armaient de barres de fer; et l'on parlait de
crever les générateurs, de briser les machines, de démolir la fosse.

Étienne, prévenu, se hâta d'accourir avec Maheu.  Lui-même se grisait,
emporté dans cette fièvre chaude de revanche.  Il luttait pourtant, il
les conjurait d'être calmes, maintenant que les câbles coupés, les
feux éteints, les chaudières vidées rendaient le travail impossible.
On ne l'écoutait toujours pas, il allait être débordé de nouveau,
lorsque des huées s'élevèrent dehors, à une petite porte basse, où
débouchait le goyot des échelles.

--A bas les traîtres!...  Oh! les sales gueules de lâches!...  A bas!
  à bas!

C'était la sortie des ouvriers du fond qui commençait.  Les premiers,
aveuglés par le grand jour, restaient là, à battre des paupières.
Puis, ils défilèrent, tâchant de gagner la route et de fuir.

--A bas les lâches! à bas les faux frères!

Toute la bande des grévistes était accourue.  En moins de trois
minutes, il ne resta pas un homme dans les bâtiments, les cinq cents
de Montsou se rangèrent sur deux files, pour forcer à passer entre
cette double haie ceux de Vandame qui avaient eu la traîtrise de
descendre.  Et, à chaque nouveau mineur apparaissant sur la porte du
goyot, avec les vêtements en loques et la boue noire du travail, les
huées redoublaient, des blagues féroces l'accueillaient: oh! celui-là,
trois pouces de jambes, et le cul tout de suite! et celui-ci, le nez
mangé par les garces du Volcan! et cet autre, dont les yeux pissaient
de la cire à fournir dix cathédrales! et cet autre, le grand sans
fesses, long comme un carême! Une herscheuse qui déboula, énorme, la
gorge dans le ventre et le ventre dans le derrière, souleva un rire
furieux.  On voulait toucher, les plaisanteries s'aggravaient,
tournaient à la cruauté, des coups de poing allaient pleuvoir; pendant
que le défilé des pauvres diables continuait, grelottants, silencieux
sous les injures, attendant les coups d'un regard oblique, heureux
quand ils pouvaient enfin galoper hors de la fosse.

--Ah çà! combien sont-ils, là-dedans? demanda Étienne.

Il s'étonnait d'en voir sortir toujours, il s'irritait à l'idée qu'il
ne s'agissait pas de quelques ouvriers, pressés par la faim,
terrorisés par les porions.  On lui avait donc menti, dans la forêt?
presque tout Jean-Bart était descendu.  Mais un cri lui échappa, il se
précipita, en apercevant Chaval debout sur le seuil.

--Nom de Dieu! c'est à ce rendez-vous que tu nous fais venir?

Des imprécations éclataient, il y eut une poussée pour se jeter sur le
traître.  Eh quoi! il avait juré avec eux, la veille, et on le
trouvait au fond, en compagnie des autres? C'était donc pour se foutre
du monde!

--Enlevez-le! au puits! au puits!

Chaval, blême de peur, bégayait, cherchait à s'expliquer.  Mais
Étienne lui coupait la parole, hors de lui, pris de la fureur de la
bande.

--Tu as voulu en être, tu en seras...  Allons! en marche, bougre de
  mufle!

Une autre clameur couvrit sa voix.  Catherine, à son tour, venait de
paraître, éblouie dans le clair soleil, effarée de tomber au milieu de
ces sauvages.  Et, les jambes cassées des cent deux échelles, les
paumes saignantes, elle soufflait, lorsque la Maheude, en la voyant,
s'élança, la main haute.

--Ah! salope, toi aussi!...  Quand ta mère crève de faim, tu la trahis
pour ton maquereau!

Maheu retint le bras, empêcha la gifle.  Mais il secouait sa fille, il
s'enrageait comme sa femme à lui reprocher sa conduite, tous les deux
perdant la tête, criant plus fort que les camarades.

La vue de Catherine avait achevé d'exaspérer Étienne.  Il répétait:

--En route! aux autres fosses! et tu viens avec nous, sale cochon!

Chaval eut à peine le temps de reprendre ses sabots à la baraque, et
de jeter son tricot de laine sur ses épaules glacées.  Tous
l'entraînaient, le forçaient à galoper au milieu d'eux.  Éperdue,
Catherine remettait également ses sabots, boutonnait à son cou la
vieille veste d'homme dont elle se couvrait depuis le froid; et elle
courut derrière son galant, elle ne voulait pas le quitter, car on
allait le massacrer, bien sûr.

Alors, en deux minutes, Jean-Bart se vida.  Jeanlin, qui avait trouvé
une corne d'appel, soufflait, poussait des sons rauques, comme s'il
avait rassemblé des boeufs.  Les femmes, la Brûlé, la Levaque, la
Mouquette relevaient leurs jupes pour courir; tandis que Levaque, une
hache à la main, la manoeuvrait ainsi qu'une canne de tambour-major.
D'autres camarades arrivaient toujours, on était près de mille, sans
ordre, coulant de nouveau sur la route en un torrent débordé.  La voie
de sortie était trop étroite, des palissades furent rompues.

--Aux fosses! à bas les traîtres! plus de travail!

Et Jean-Bart tomba brusquement à un grand silence.  Pas un homme, pas
un souffle.  Deneulin sortit de la chambre des porions, et tout seul,
défendant du geste qu'on le suivît, il visita la fosse.  Il était
pâle, très calme.  D'abord, il s'arrêta devant le puits, leva les
yeux, regarda les câbles coupés: les bouts d'acier pendaient inutiles,
la morsure de la lime avait laissé une blessure vive, une plaie
fraîche qui luisait dans le noir des graisses.  Ensuite, il monta à la
machine, en contempla la bielle immobile, pareille à l'articulation
d'un membre colossal frappé de paralysie, en toucha le métal refroidi
déjà, dont le froid lui donna un frisson, comme s'il avait touché un
mort.  Puis, il descendit aux chaudières, marcha lentement devant les
foyers éteints, béants et inondés, tapa du pied sur les générateurs
qui sonnèrent le vide.  Allons! c'était bien fini, sa ruine
s'achevait.  Même s'il raccommodait les câbles, s'il rallumait les
feux, où trouverait-il des hommes? Encore quinze jours de grève, il
était en faillite.  Et, dans cette certitude de son désastre, il
n'avait plus de haine contre les brigands de Montsou, il sentait la
complicité de tous, une faute générale, séculaire.  Des brutes sans
doute, mais des brutes qui ne savaient pas lire et qui crevaient de
faim.



IV


Et la bande, par la plaine rase, toute blanche de gelée, sous le pâle
soleil d'hiver, s'en allait, débordait de la route, au travers des
champs de betteraves.

Dès la Fourche-aux-Boeufs, Étienne en avait pris le commandement.
Sans qu'on s'arrêtât, il criait des ordres, il organisait la marche.
Jeanlin, en tête, galopait en sonnant dans sa corne une musique
barbare.  Puis, aux premiers rangs, les femmes s'avançaient,
quelques-unes armées de bâtons, la Maheude avec des yeux ensauvagés
qui semblaient chercher au loin la cité de justice promise; la Brûlé,
la Levaque, la Mouquette, allongeant toutes leurs jambes sous leurs
guenilles, comme des soldats partis pour la guerre.  En cas de
mauvaise rencontre, on verrait bien si les gendarmes oseraient taper
sur des femmes.  Et les hommes suivaient, dans une confusion de
troupeau, en une queue qui s'élargissait, hérissée de barres de fer,
dominée par l'unique hache de Levaque, dont le tranchant miroitait au
soleil.  Étienne, au centre, ne perdait pas de vue Chaval, qu'il
forçait à marcher devant lui; tandis que Maheu, derrière, l'air
sombre, lançait des coups d'oeil sur Catherine, la seule femme parmi
ces hommes, s'obstinant à trotter près de son amant, pour qu'on ne lui
fît pas du mal.  Des têtes nues s'échevelaient au grand air, on
n'entendait que le claquement des sabots, pareil à un galop de bétail
lâché, emporté dans la sonnerie sauvage de Jeanlin.

Mais, tout de suite, un nouveau cri s'éleva.

--Du pain! du pain! du pain!

Il était midi, la faim des six semaines de grève s'éveillait dans les
ventres vides, fouettée par cette course en plein champ.  Les croûtes
rares du matin, les quelques châtaignes de la Mouquette, étaient loin
déjà; et les estomacs criaient, et cette souffrance s'ajoutait à la
rage contre les traîtres.

--Aux fosses! plus de travail! du pain!

Étienne, qui avait refusé de manger sa part, au coron, éprouvait dans
la poitrine une sensation insupportable d'arrachement.  Il ne se
plaignait pas; mais, d'un geste machinal, il prenait sa gourde de
temps à autre, il avalait une gorgée de genièvre, si frissonnant,
qu'il croyait avoir besoin de ça pour aller jusqu'au bout.  Ses joues
s'échauffaient, une flamme allumait ses yeux.  Cependant, il gardait
sa tête, il voulait encore éviter les dégâts inutiles.

Comme on arrivait au chemin de Joiselle, un haveur de Vandame, qui
s'était joint à la bande par vengeance contre son patron, jeta les
camarades vers la droite, en hurlant:

--A Gaston-Marie! faut arrêter la pompe! faut que les eaux démolissent
Jean-Bart!

La foule entraînée tournait déjà, malgré les protestations d'Étienne,
qui les suppliait de laisser épuiser les eaux.  A quoi bon détruire
les galeries?  cela révoltait son coeur d'ouvrier, malgré son
ressentiment.  Maheu, lui aussi, trouvait injuste de s'en prendre à
une machine.  Mais le haveur lançait toujours son cri de vengeance, et
il fallut qu'Étienne criât plus fort:

--A Mirou! il y a des traîtres au fond!...  A Mirou! à Mirou!

D'un geste, il avait refoulé la bande sur le chemin de gauche, tandis
que Jeanlin, reprenant la tête, soufflait plus fort.  Un grand remous
se produisit.  Gaston-Marie, pour cette fois, était sauvé.

Et les quatre kilomètres qui les séparaient de Mirou furent franchis
en une demi-heure, presque au pas de course, à travers la plaine
interminable.  Le canal, de ce côté, la coupait d'un long ruban de
glace.  Seuls, les arbres dépouillés des berges, changés par la gelée
en candélabres géants, en rompaient l'uniformité plate, prolongée et
perdue dans le ciel de l'horizon, comme dans une mer.  Une ondulation
des terrains cachait Montsou et Marchiennes, c'était l'immensité nue.

Ils arrivaient à la fosse, lorsqu'ils virent un porion se planter sur
une passerelle du criblage, pour les recevoir.  Tous connaissaient
bien le père Quandieu, le doyen des porions de Montsou, un vieux tout
blanc de peau et de poils, qui allait sur ses soixante-dix ans, un
vrai miracle de belle santé dans les mines.

--Qu'est-ce que vous venez fiche par ici, tas de galvaudeux?
  cria-t-il.

La bande s'arrêta.  Ce n'était plus un patron, c'était un camarade; et
un respect les retenait devant ce vieil ouvrier.

--Il y a des hommes au fond, dit Étienne.  Fais-les sortir.

--Oui, il y a des hommes, reprit le père Quandieu, il y en a bien six
douzaines, les autres ont eu peur de vous, méchants bougres!...  Mais
je vous préviens qu'il n'en sortira pas un, ou que vous aurez affaire
à moi!

Des exclamations coururent, les hommes poussaient, les femmes
avancèrent.  Vivement descendu de la passerelle, le porion barrait la
porte, maintenant.

Alors, Maheu voulut intervenir.

--Vieux, c'est notre droit, comment arriverons-nous à ce que la grève
soit générale, si nous ne forçons pas les camarades à être avec nous?

Le vieux demeura un moment muet.  Évidemment, son ignorance en matière
de coalition égalait celle du haveur.  Enfin, il répondit:

--C'est votre droit, je ne dis pas.  Mais, moi, je ne connais que la
consigne...  Je suis seul, ici.  Les hommes sont au fond pour jusqu'à
trois heures, et ils y resteront jusqu'à trois heures.

Les derniers mots se perdirent dans des huées.  On le menaçait du
poing, déjà les femmes l'assourdissaient, lui soufflaient leur haleine
chaude à la face.  Mais il tenait bon, la tête haute, avec sa barbiche
et ses cheveux d'un blanc de neige; et le courage enflait tellement sa
voix, qu'on l'entendait distinctement, par-dessus le vacarme.

--Nom de Dieu! vous ne passerez pas!...  Aussi vrai que le soleil nous
éclaire, j'aime mieux crever que de laisser toucher aux câbles...  Ne
poussez donc plus, je me fous dans le puits devant vous!

Il y eut un frémissement, la foule recula, saisie.  Lui, continuait:

--Quel est le cochon qui ne comprend pas ça?...  Moi, je ne suis qu'un
ouvrier comme vous autres.  On m'a dit de garder, je garde.

Et son intelligence n'allait pas plus loin, au père Quandieu, raidi
dans son entêtement du devoir militaire, le crâne étroit, l'oeil
éteint par la tristesse noire d'un demi-siècle de fond.  Les camarades
le regardaient, remués, ayant quelque part en eux l'écho de ce qu'il
leur disait, cette obéissance du soldat, la fraternité et la
résignation dans le danger.  Il crut qu'ils hésitaient encore, il
répéta:

--Je me fous dans le puits devant vous!

Une grande secousse remporta la bande.  Tous avaient tourné le dos, la
galopade reprenait sur la route droite, filant à l'infini, au milieu
des terres.  De nouveau, les cris s'élevaient:

--A Madeleine! à Crèvecoeur! plus de travail! du pain, du pain!

Mais, au centre, dans l'élan de la marche, une bousculade avait lieu.
C'était Chaval, disait-on, qui avait voulu profiter de l'histoire pour
s'échapper.  Étienne venait de l'empoigner par un bras, en menaçant de
lui casser les reins, s'il méditait quelque traîtrise.  Et l'autre se
débattait, protestait rageusement:

--Pourquoi tout ça? est-ce qu'on n'est plus libre?...  Moi, je gèle
depuis une heure, j'ai besoin de me débarbouiller.  Lâche-moi!

Il souffrait en effet du charbon collé à sa peau par la sueur, et son
tricot ne le protégeait guère.

--File, ou c'est nous qui te débarbouillerons, répondait Étienne.
Fallait pas renchérir en demandant du sang.

On galopait toujours, il finit par se tourner vers Catherine, qui
tenait bon.  Cela le désespérait, de la sentir près de lui, si
misérable, grelottante sous sa vieille veste d'homme, avec sa culotte
boueuse.  Elle devait être morte de fatigue, elle courait tout de même
pourtant.

--Tu peux t'en aller, toi, dit-il enfin.

Catherine parut ne pas entendre.  Ses yeux, en rencontrant ceux
d'Étienne, avaient eu seulement une courte flamme de reproche.  Et
elle ne s'arrêtait point.  Pourquoi voulait-il qu'elle abandonnât son
homme?  Chaval n'était guère gentil, bien sûr; même il la battait, des
fois.  Mais c'était son homme, celui qui l'avait eue le premier; et
cela l'enrageait qu'on se jetât à plus de mille contre lui.  Elle
l'aurait défendu, sans tendresse, pour l'orgueil.

--Va-t'en! répéta violemment Maheu.

Cet ordre de son père ralentit un instant sa course.  Elle tremblait,
des larmes gonflaient ses paupières.  Puis, malgré sa peur, elle
revint, elle reprit sa place, toujours courant.  Alors, on la laissa.

La bande traversa la route de Joiselle, suivit un instant celle de
Cron, remonta ensuite vers Cougny.  De ce côté, des cheminées d'usine
rayaient l'horizon plat, des hangars de bois, des ateliers de briques,
aux larges baies poussiéreuses, défilaient le long du pavé.  On passa
coup sur coup près des maisons basses de deux corons, celui des
Cent-Quatre-Vingts, puis celui des Soixante-Seize; et, de chacun, à
l'appel de la corne, à la clameur jetée par toutes les bouches, des
familles sortirent, des hommes, des femmes, des enfants, galopant eux
aussi, se joignant à la queue des camarades.  Quand on arriva devant
Madeleine, on était bien quinze cents.  La route dévalait en pente
douce, le flot grondant des grévistes dut tourner le terri, avant de
se répandre sur le carreau de la mine.

A ce moment, il n'était guère plus de deux heures.  Mais les porions,
avertis, venaient de hâter la remonte; et, comme la bande arrivait, la
sortie s'achevait, il restait au fond une vingtaine d'hommes, qui
débarquèrent de la cage.  Ils s'enfuirent, on les poursuivit à coups
de pierres.  Deux furent battus, un autre y laissa une manche de sa
veste.  Cette chasse à l'homme sauva le matériel, on ne toucha ni aux
câbles ni aux chaudières.  Déjà le flot s'éloignait, roulait sur la
fosse voisine.

Celle-ci, Crèvecoeur, ne se trouvait qu'à cinq cents mètres de
Madeleine.  Là, également, la bande tomba au milieu de la sortie.  Une
herscheuse y fut prise et fouettée par les femmes, la culotte fendue,
les fesses à l'air, devant les hommes qui riaient.  Les galibots
recevaient des gifles, des haveurs se sauvèrent, les côtes bleues de
coups, le nez en sang.  Et, dans cette férocité croissante, dans cet
ancien besoin de revanche dont la folie détraquait toutes les têtes,
les cris continuaient, s'étranglaient, la mort des traîtres, la haine
du travail mal payé, le rugissement du ventre voulant du pain.  On se
mit à couper les câbles, mais la lime ne mordait pas, c'était trop
long, maintenant qu'on avait la fièvre d'aller en avant, toujours en
avant.  Aux chaudières, un robinet fut cassé; tandis que l'eau, jetée
à pleins seaux dans les foyers, faisait éclater les grilles de fonte.

Dehors, on parla de marcher sur Saint-Thomas.  Cette fosse était la
mieux disciplinée, la grève ne l'avait pas atteinte, près de sept
cents hommes devaient y être descendus; et cela exaspérait, on les
attendrait à coups de trique, en bataille rangée, pour voir un peu qui
resterait par terre.  Mais la rumeur courut qu'il y avait des
gendarmes à Saint-Thomas, les gendarmes du matin, dont on s'était
moqué.  Comment le savait-on? personne ne pouvait le dire.  N'importe!
la peur les prenait, ils se décidèrent pour Feutry-Cantel.  Et le
vertige les remporta, tous se retrouvèrent sur la route, claquant des
sabots, se ruant: à Feutry-Cantel! à Feutry-Cantel! les lâches y
étaient bien encore quatre cents, on allait rire! Située à trois
kilomètres, la fosse se cachait dans un pli de terrain, près de la
Scarpe.  Déjà, l'on montait la pente des Plâtrières, au-delà du chemin
de Beaugnies, lorsqu'une voix, demeurée inconnue, lança l'idée que les
dragons étaient peut-être là-bas, à Feutry-Cantel.  Alors, d'un bout à
l'autre de la colonne, on répéta que les dragons y étaient.  Une
hésitation ralentit la marche, la panique peu à peu soufflait, dans ce
pays endormi par le chômage, qu'ils battaient depuis des heures.
Pourquoi n'avaient-ils pas buté contre des soldats? Cette impunité les
troublait, à la pensée de la répression qu'ils sentaient venir.

Sans qu'on sût d'où il partait, un nouveau mot d'ordre les lança sur
une autre fosse.

--A la Victoire! à la Victoire!

Il n'y avait donc ni dragons ni gendarmes, à la Victoire? On
l'ignorait.  Tous semblaient rassurés.  Et, faisant volte-face, ils
descendirent du côté de Beaumont, ils coupèrent à travers champs, pour
rattraper la route de Joiselle.  La voie du chemin de fer leur barrait
le passage, ils la traversèrent en renversant les clôtures.
Maintenant, ils se rapprochaient de Montsou, l'ondulation lente des
terrains s'abaissait, élargissait la mer des pièces de betteraves,
très loin, jusqu'aux maisons noires de Marchiennes.

C'était, cette fois, une course de cinq grands kilomètres.  Un élan
tel les charriait, qu'ils ne sentaient pas la fatigue atroce, leurs
pieds brisés et meurtris.  Toujours la queue s'allongeait,
s'augmentait des camarades racolés en chemin, dans les corons.  Quand
ils eurent passé le canal au pont Magache, et qu'ils se présentèrent
devant la Victoire, ils étaient deux mille.  Mais trois heures avaient
sonné, la sortie était faite, plus un homme ne restait au fond.  Leur
déception s'exhala en menaces vaines, ils ne purent que recevoir à
coups de briques cassées les ouvriers de la coupe à terre, qui
arrivaient prendre leur service.  Il y eut une débandade, la fosse
déserte leur appartint.  Et, dans leur rage de n'avoir pas une face de
traître à gifler, ils s'attaquèrent aux choses.  Une poche de rancune
crevait en eux, une poche empoisonnée, grossie lentement.  Des années
et des années de faim les torturaient d'une fringale de massacre et de
destruction.

Derrière un hangar, Étienne aperçut des chargeurs qui remplissaient un
tombereau de charbon.

--Voulez-vous foutre le camp! cria-t-il.  Pas un morceau ne sortira!

Sous ses ordres, une centaine de grévistes accouraient; et les
chargeurs n'eurent que le temps de s'éloigner.  Des hommes dételèrent
les chevaux qui s'effarèrent et partirent, piqués aux cuisses; tandis
que d'autres, en renversant le tombereau, cassaient les brancards.

Levaque, à violents coups de hache, s'était jeté sur les tréteaux,
pour abattre les passerelles.  Ils résistaient, et il eut l'idée
d'arracher les rails, de couper la voie, d'un bout à l'autre du
carreau.  Bientôt, la bande entière se mit à cette besogne.  Maheu fit
sauter des coussinets de fonte, armé de sa barre de fer, dont il se
servait comme d'un levier.  Pendant ce temps, la Brûlé, entraînant les
femmes, envahissait la lampisterie, où les bâtons, à la volée,
couvrirent le sol d'un carnage de lampes.  La Maheude, hors d'elle,
tapait aussi fort que la Levaque.  Toutes se trempèrent d'huile, la
Mouquette s'essuyait les mains à son jupon, en riant d'être si sale.
Pour rigoler, Jeanlin lui avait vidé une lampe dans le cou.

Mais ces vengeances ne donnaient pas à manger.  Les ventres criaient
plus haut.  Et la grande lamentation domina encore:

--Du pain! du pain! du pain!

Justement, à la Victoire, un ancien porion tenait une cantine.  Sans
doute il avait pris peur, sa baraque était abandonnée.  Quand les
femmes revinrent et que les hommes eurent achevé de défoncer la voie,
ils assiégèrent la cantine, dont les volets cédèrent tout de suite.
On n'y trouva pas de pain, il n'y avait là que deux morceaux de viande
crue et un sac de pommes de terre.  Seulement, dans le pillage, on
découvrit une cinquantaine de bouteilles de genièvre, qui disparurent
comme une goutte d'eau bue par du sable.

Étienne, ayant vidé sa gourde, put la remplir.  Peu à peu, une ivresse
mauvaise, l'ivresse des affamés, ensanglantait ses yeux, faisait
saillir des dents de loup, entre ses lèvres pâlies.  Et, brusquement,
il s'aperçut que Chaval avait filé, au milieu du tumulte.  Il jura,
des hommes coururent, on empoigna le fugitif, qui se cachait avec
Catherine, derrière la provision des bois.

--Ah! bougre de salaud, tu as peur de te compromettre! hurlait
Étienne.  C'est toi, dans la forêt, qui demandais la grève des
machineurs, pour arrêter les pompes, et tu cherches maintenant à nous
chier du poivre!...  Eh bien! nom de Dieu! nous allons retourner à
Gaston-Marie, je veux que tu casses la pompe.  Oui, nom de Dieu! tu la
casseras!

Il était ivre, il lançait lui-même ses hommes contre cette pompe,
qu'il avait sauvée quelques heures plus tôt.

--A Gaston-Marie! à Gaston-Marie!

Tous l'acclamèrent, se précipitèrent; pendant que Chaval, saisi aux
épaules, entraîné, poussé violemment, demandait toujours qu'on le
laissât se laver.

--Va-t'en donc! cria Maheu à Catherine, qui elle aussi avait repris sa
course.

Cette fois, elle ne recula même pas, elle leva sur son père des yeux
ardents, et continua de courir.

La bande, de nouveau, sillonna la plaine rase.  Elle revenait sur ses
pas, par les longues routes droites, par les terres sans cesse
élargies.  Il était quatre heures, le soleil, qui baissait à
l'horizon, allongeait sur le sol glacé les ombres de cette horde, aux
grands gestes furieux.

On évita Montsou, on retomba plus haut dans la route de Joiselle; et,
pour s'épargner le détour de la Fourche-aux-Boeufs, on passa sous les
murs de la Piolaine.  Les Grégoire, précisément, venaient d'en sortir,
ayant à rendre une visite au notaire, avant d'aller dîner chez les
Hennebeau, où ils devaient retrouver Cécile.  La propriété semblait
dormir, avec son avenue de tilleuls déserte, son potager et son verger
dénudés par l'hiver.  Rien ne bougeait dans la maison, dont les
fenêtres closes se ternissaient de la chaude buée intérieure; et, du
profond silence, sortait une impression de bonhomie et de bien-être,
la sensation patriarcale des bons lits et de la bonne table, du
bonheur sage, où coulait l'existence des propriétaires.

Sans s'arrêter, la bande jetait des regards sombres à travers les
grilles, le long des murs protecteurs, hérissés de culs de bouteille.
Le cri recommença:

--Du pain! du pain! du pain!

Seuls, les chiens répondirent par des abois féroces, une paire de
grands danois au poil fauve, qui se dressaient debout, la gueule
ouverte.  Et, derrière une persienne fermée, il n'y avait que les deux
bonnes, Mélanie, la cuisinière, et Honorine, la femme de chambre,
attirées par ce cri, suant la peur, toutes pâles de voir défiler ces
sauvages.  Elles tombèrent à genoux, elles se crurent mortes, en
entendant une pierre, une seule, qui cassait un carreau d'une fenêtre
voisine.  C'était une farce de Jeanlin: il avait fabriqué une fronde
avec un bout de corde, il laissait en passant un petit bonjour aux
Grégoire.  Déjà, il s'était remis à souffler dans sa corne, la bande
se perdait au loin, avec le cri affaibli:

--Du pain! du pain! du pain!

On arriva à Gaston-Marie, en une masse grossie encore, plus de deux
mille cinq cents forcenés, brisant tout, balayant tout, avec la force
accrue du torrent qui roule.  Des gendarmes y avaient passé une heure
plus tôt, et s'en étaient allés du côté de Saint-Thomas, égarés par
des paysans, sans même avoir la précaution, dans leur hâte, de laisser
un poste de quelques hommes, pour garder la fosse.  En moins d'un
quart d'heure, les feux furent renversés, les chaudières vidées, les
bâtiments envahis et dévastés.  Mais c'était surtout la pompe qu'on
menaçait.  Il ne suffisait pas qu'elle s'arrêtât au dernier souffle
expirant de la vapeur, on se jetait sur elle comme sur une personne
vivante, dont on voulait la vie.

--A toi le premier coup! répétait Étienne, en mettant un marteau au
poing de Chaval.  Allons! tu as juré avec les autres!

Chaval tremblait, se reculait; et, dans la bousculade, le marteau
tomba, pendant que les camarades, sans attendre, massacraient la pompe
à coups de barres de fer, à coups de briques, à coups de tout ce
qu'ils rencontraient sous leurs mains.  Quelques-uns même brisaient
sur elle des bâtons.  Les écrous sautaient, les pièces d'acier et de
cuivre se disloquaient, ainsi que des membres arrachés.  Un coup de
pioche à toute volée fracassa le corps de fonte, et l'eau s'échappa,
se vida, et il y eut un gargouillement suprême, pareil à un hoquet
d'agonie.

C'était la fin, la bande se retrouva dehors, folle, s'écrasant
derrière Étienne, qui ne lâchait point Chaval.

--A mort, le traître! au puits! au puits!

Le misérable, livide, bégayait, en revenait, avec l'obstination
imbécile de l'idée fixe, à son besoin de se débarbouiller.

--Attends, si ça te gêne, dit la Levaque.  Tiens! voilà le baquet!

Il y avait là une mare, une infiltration des eaux de la pompe.  Elle
était blanche d'une épaisse couche de glace; et on l'y poussa, on
cassa cette glace, on le força à tremper sa tête dans cette eau si
froide.

--Plonge donc! répétait la Brûlé.  Nom de Dieu! si tu ne plonges pas,
on te fout dedans...  Et, maintenant, tu vas boire un coup, oui, oui!
comme les bêtes, la gueule dans l'auge!

Il dut boire, à quatre pattes.  Tous riaient, d'un rire de cruauté.
Une femme lui tira les oreilles, une autre lui jeta au visage une
poignée de crottin, trouvée fraîche sur la route.  Son vieux tricot ne
tenait plus, en lambeaux.  Et, hagard, il butait, il donnait des coups
d'échine pour fuir.

Maheu l'avait poussé, la Maheude était parmi celles qui s'acharnaient,
satisfaisant tous les deux leur rancune ancienne; et la Mouquette
elle-même, qui restait d'ordinaire la bonne camarade de ses galants,
s'enrageait après celui-là, le traitait de bon à rien, parlait de le
déculotter, pour voir s'il était encore un homme.

Étienne la fit taire.

--En voilà assez! Il n'y a pas besoin de s'y mettre tous...  Si tu
veux, toi, nous allons vider ça ensemble.

Ses poings se fermaient, ses yeux s'allumaient d'une fureur homicide,
l'ivresse se tournait chez lui en un besoin de tuer.

--Es-tu prêt? Il faut que l'un de nous deux y reste...  Donnez-lui un
couteau.  J'ai le mien.

Catherine, épuisée, épouvantée, le regardait.  Elle se souvenait de
ses confidences, de son envie de manger un homme, lorsqu'il buvait,
empoisonné dès le troisième verre, tellement ses soûlards de parents
lui avaient mis de cette saleté dans le corps.  Brusquement, elle
s'élança, le souffleta de ses deux mains de femme, lui cria sous le
nez, étranglée d'indignation:

--Lâche!  lâche!  lâche!...  Ce n'est donc pas de trop, toutes ces
abominations?  Tu veux l'assassiner, maintenant qu'il ne tient plus
debout!  Elle se tourna vers son père et sa mère, elle se tourna vers
les autres.

--Vous êtes des lâches! des lâches!...  Tuez-moi donc avec lui.  Je
vous saute à la figure, moi! si vous le touchez encore.  Oh! les
lâches!

Et elle s'était plantée devant son homme, elle le défendait, oubliant
les coups, oubliant la vie de misère, soulevée dans l'idée qu'elle lui
appartenait, puisqu'il l'avait prise, et que c'était une honte pour
elle, quand on l'abîmait ainsi.

Étienne, sous les claques de cette fille, était devenu blême.  Il
avait failli d'abord l'assommer.  Puis, après s'être essuyé la face,
dans un geste d'homme qui se dégrise, il dit à Chaval, au milieu d'un
grand silence:

--Elle a raison, ça suffit...  Fous le camp!

Tout de suite, Chaval prit sa course, et Catherine galopa derrière
lui.  La foule, saisie, les regardait disparaître au coude de la
route.  Seule, la Maheude murmura:

--Vous avez tort, fallait le garder.  Il va pour sûr faire quelque
  traîtrise.

Mais la bande s'était remise en marche.  Cinq heures allaient sonner,
le soleil d'une rougeur de braise, au bord de l'horizon, incendiait la
plaine immense.  Un colporteur qui passait, leur apprit que les
dragons descendaient du côté de Crèvecoeur.  Alors, ils se replièrent,
un ordre courut.

--A Montsou! à la Direction!...  Du pain! du pain! du pain!



V


M. Hennebeau s'était mis devant la fenêtre de son cabinet, pour voir
partir la calèche qui emmenait sa femme déjeuner à Marchiennes.  Il
avait suivi un instant Négrel trottant près de la portière; puis, il
était revenu tranquillement s'asseoir à son bureau.  Quand ni sa femme
ni son neveu ne l'animaient du bruit de leur existence, la maison
semblait vide.  Justement, ce jour-là, le cocher conduisait Madame;
Rose, la nouvelle femme de chambre, avait congé jusqu'à cinq heures;
et il ne restait qu'Hippolyte, le valet de chambre, se traînant en
pantoufles par les pièces, et que la cuisinière, occupée depuis l'aube
à se battre avec ses casseroles, tout entière au dîner que ses maîtres
donnaient le soir.  Aussi, M. Hennebeau se promettait-il une journée
de gros travail, dans ce grand calme de la maison déserte.

Vers neuf heures, bien qu'il eût reçu l'ordre de renvoyer tout le
monde, Hippolyte se permit d'annoncer Dansaert, qui apportait des
nouvelles.  Le directeur apprit seulement alors la réunion tenue la
veille, dans la forêt; et les détails étaient d'une telle netteté,
qu'il l'écoutait en songeant aux amours avec la Pierronne, si connus,
que deux ou trois lettres anonymes par semaine dénonçaient les
débordements du maître-porion: évidemment, le mari avait causé, cette
police-là sentait le traversin.  Il saisit même l'occasion, il laissa
entendre qu'il savait tout, et se contenta de recommander la prudence,
dans la crainte d'un scandale.  Effaré de ces reproches, au travers de
son rapport, Dansaert niait, bégayait des excuses, tandis que son
grand nez avouait le crime, par sa rougeur subite.  Du reste, il
n'insista pas, heureux d'en être quitte à si bon compte; car,
d'ordinaire, le directeur se montrait d'une sévérité implacable
d'homme pur, dès qu'un employé se passait le régal d'une jolie fille,
dans une fosse.  L'entretien continua sur la grève, cette réunion de
la forêt n'était encore qu'une fanfaronnade de braillards, rien ne
menaçait sérieusement.  En tout cas, les corons ne bougeraient
sûrement pas de quelques jours, sous l'impression de peur respectueuse
que la promenade militaire du matin devait avoir produite.

Lorsque M. Hennebeau se retrouva seul, il fut pourtant sur le point
d'envoyer une dépêche au préfet.  La crainte de donner inutilement
cette preuve d'inquiétude le retint.  Il ne se pardonnait déjà pas
d'avoir manqué de flair, au point de dire partout, d'écrire même à la
Régie, que la grève durerait au plus une quinzaine.  Elle s'éternisait
depuis près de deux mois, à sa grande surprise; et il s'en
désespérait, il se sentait chaque jour diminué, compromis, forcé
d'imaginer un coup d'éclat, s'il voulait rentrer en grâce près des
régisseurs.  Il leur avait justement demandé des ordres, dans
l'éventualité d'une bagarre.  La réponse tardait, il l'attendait par
le courrier de l'après-midi.  Et il se disait qu'il serait temps alors
de lancer des télégrammes, pour faire occuper militairement les
fosses, si telle était l'opinion de ces messieurs.  Selon lui, ce
serait la bataille, du sang et des morts, à coup sûr.  Une
responsabilité pareille le troublait, malgré son énergie habituelle.

Jusqu'à onze heures, il travailla paisiblement, sans autre bruit, dans
la maison morte, que le bâton à cirer d'Hippolyte, qui, très loin, au
premier étage, frottait une pièce.  Puis, coup sur coup, il reçut deux
dépêches, la première annonçant l'envahissement de Jean-Bart par la
bande de Montsou, la seconde racontant les câbles coupés, les feux
renversés, tout le ravage.  Il ne comprit pas.  Qu'est-ce que les
grévistes étaient allés faire chez Deneulin, au lieu de s'attaquer à
une fosse de la Compagnie? Du reste, ils pouvaient bien saccager
Vandame, cela mûrissait le plan de conquête qu'il méditait.  Et, à
midi, il déjeuna, seul dans la vaste salle, servi en silence par le
domestique, dont il n'entendait même pas les pantoufles.  Cette
solitude assombrissait encore ses préoccupations, il se sentait froid
au coeur, lorsqu'un porion, venu au pas de course, fut introduit et
lui conta la marche de la bande sur Mirou.  Presque aussitôt, comme il
achevait son café, un télégramme lui apprit que Madeleine et
Crèvecoeur étaient menacés à leur tour.  Alors, sa perplexité devint
extrême.  Il attendait le courrier à deux heures: devait-il tout de
suite demander des troupes? valait-il mieux patienter, de façon à ne
pas agir avant de connaître les ordres de la Régie?  Il retourna dans
son cabinet, il voulut lire une note qu'il avait prié Négrel de
rédiger la veille pour le préfet.  Mais il ne put mettre la main
dessus, il réfléchit que peut-être le jeune homme l'avait laissée dans
sa chambre, où il écrivait souvent la nuit.  Et, sans prendre de
décision, poursuivi par l'idée de cette note, il monta vivement la
chercher, dans la chambre.

En entrant, M. Hennebeau eut une surprise: la chambre n'était pas
faite, sans doute un oubli ou une paresse d'Hippolyte.  Il régnait là
une chaleur moite, la chaleur enfermée de toute une nuit, alourdie par
la bouche du calorifère, restée ouverte; et il fut pris aux narines,
il suffoqua dans un parfum pénétrant, qu'il crut être l'odeur des eaux
de toilette, dont la cuvette se trouvait pleine.  Un grand désordre
encombrait la pièce, des vêtements épars, des serviettes mouillées
jetées aux dossiers des sièges, le lit béant, un drap arraché,
traînant jusque sur le tapis.  D'ailleurs, il n'eut d'abord qu'un
regard distrait, il s'était dirigé vers une table couverte de papiers,
et il y cherchait la note introuvable.  Deux fois, il examina les
papiers un à un, elle n'y était décidément pas.  Où diable cet
écervelé de Paul avait-il bien pu la fourrer?

Et, comme M. Hennebeau revenait au milieu de la chambre en donnant un
coup d'oeil sur chaque meuble, il aperçut, dans le lit ouvert, un
point vif, qui luisait pareil à une étincelle.  Il s'approcha
machinalement, envoya la main.  C'était, entre deux plis du drap, un
petit flacon d'or.  Tout de suite, il avait reconnu un flacon de
madame Hennebeau, le flacon d'éther qui ne la quittait jamais.  Mais
il ne s'expliquait pas la présence de cet objet: comment pouvait-il
être dans le lit de Paul? Et, soudain, il blêmit affreusement.  Sa
femme avait couché là.

--Pardon, murmura la voix d'Hippolyte au travers de la porte, j'ai vu
monter Monsieur...

Le domestique était entré, le désordre de la chambre le consterna.

--Mon Dieu! c'est vrai, la chambre qui n'est pas faite! Aussi Rose est
sortie en me lâchant tout le ménage sur le dos!

M.  Hennebeau avait caché le flacon dans sa main, et il le serrait à
le briser.

--Que voulez-vous?

--Monsieur, c'est encore un homme...  Il arrive de Crèvecoeur, il a
une lettre.

--Bien! laissez-moi, dites-lui d'attendre.

Sa femme avait couché là! Quand il eut poussé le verrou, il rouvrit sa
main, il regarda le flacon, qui s'était marqué en rouge dans sa chair.
Brusquement, il voyait, il entendait, cette ordure se passait chez lui
depuis des mois.  Il se rappelait son ancien soupçon, les frôlements
contre les portes, les pieds nus s'en allant la nuit par la maison
silencieuse.  Oui, c'était sa femme qui montait coucher là!

Tombé sur une chaise, en face du lit qu'il contemplait fixement, il
demeura de longues minutes comme assommé.  Un bruit le réveilla, on
frappait à la porte, on essayait d'ouvrir.  Il reconnut la voix du
domestique.

--Monsieur...  Ah! Monsieur s'est enfermé...

--Quoi encore?

--Il paraît que ça presse, les ouvriers cassent tout.  Deux autres
hommes sont en bas.  Il y a aussi des dépêches.

--Fichez-moi la paix! dans un instant!

L'idée qu'Hippolyte aurait découvert lui-même le flacon, s'il avait
fait la chambre le matin, venait de le glacer.  Et, d'ailleurs, ce
domestique devait savoir, il avait trouvé vingt fois le lit chaud
encore de l'adultère, des cheveux de madame traînant sur l'oreiller,
des traces abominables souillant les linges.  S'il s'acharnait à le
déranger, c'était méchamment.  Peut-être était-il demeuré l'oreille
collée à la porte, excité par la débauche de ses maîtres.

Alors, M. Hennebeau ne bougea plus.  Il regardait toujours le lit.  Le
long passé de souffrance se déroulait, son mariage avec cette femme,
leur malentendu immédiat de coeur et de chair, les amants qu'elle
avait eus sans qu'il s'en doutât, celui qu'il lui avait toléré pendant
dix ans, comme on tolère un goût immonde à une malade.  Puis, c'était
leur arrivée à Montsou, un espoir fou de la guérir, des mois
d'alanguissement, d'exil ensommeillé, l'approche de la vieillesse qui
allait enfin la lui rendre.  Puis, leur neveu débarquait, ce Paul dont
elle devenait la mère, auquel elle parlait de son coeur mort, enterré
sous la cendre à jamais.  Et, mari imbécile, il ne prévoyait rien, il
adorait cette femme qui était la sienne, que des hommes avaient eue,
que lui seul ne pouvait avoir! Il l'adorait d'une passion honteuse, au
point de tomber à genoux, si elle avait bien voulu lui donner le reste
des autres! Le reste des autres, elle le donnait à cet enfant.

Un coup de timbre lointain, à ce moment, fit tressaillir M. Hennebeau.
Il le reconnut, c'était le coup que l'on frappait, d'après ses ordres,
lorsque arrivait le facteur.  Il se leva, il parla à voix haute, dans
un flot de grossièreté, dont sa gorge douloureuse crevait malgré lui.

--Ah! je m'en fous! ah! je m'en fous, de leurs dépêches et de leurs
  lettres!

Maintenant, une rage l'envahissait, le besoin d'un cloaque, pour y
enfoncer de telles saletés à coups de talon.  Cette femme était une
salope, il cherchait des mots crus, il en souffletait son image.
L'idée brusque du mariage qu'elle poursuivait d'un sourire si
tranquille entre Cécile et Paul, acheva de l'exaspérer.  Il n'y avait
donc même plus de passion, plus de jalousie, au fond de cette
sensualité vivace? Ce n'était à cette heure qu'un joujou pervers,
l'habitude de l'homme, une récréation prise comme un dessert
accoutumé.  Et il l'accusait de tout, il innocentait presque l'enfant,
auquel elle avait mordu, dans ce réveil d'appétit, ainsi qu'on mord au
premier fruit vert, volé sur la route.  Qui mangerait-elle, jusqu'où
tomberait-elle, quand elle n'aurait plus des neveux complaisants,
assez pratiques pour accepter, dans leur famille, la table, le lit et
la femme?

On gratta timidement à la porte, la voix d'Hippolyte se permit de
souffler par le trou de la serrure:

--Monsieur, le courrier...  Et il y a aussi monsieur Dansaert qui est
revenu, en disant qu'on s'égorge...

--Je descends, nom de Dieu!

Qu'allait-il leur faire? les chasser à leur retour de Marchiennes,
comme des bêtes puantes dont il ne voulait plus sous son toit.  Il
prendrait une trique, il leur crierait de porter ailleurs le poison de
leur accouplement.  C'était de leurs soupirs, de leurs haleines
confondues, dont s'alourdissait la tiédeur moite de cette chambre;
l'odeur pénétrante qui l'avait suffoqué, c'était l'odeur de musc que
la peau de sa femme exhalait, un autre goût pervers, un besoin charnel
de parfums violents; et il retrouvait ainsi la chaleur, l'odeur de la
fornication, l'adultère vivant, dans les pots qui traînaient dans les
cuvettes encore pleines, dans le désordre des linges, des meubles, de
la pièce entière, empestée de vice.  Une fureur d'impuissance le jeta
sur le lit à coups de poing, et il le massacra, et il laboura les
places où il voyait l'empreinte de leurs deux corps, enragé des
couvertures arrachées, des draps froissés, mous et inertes sous ses
coups, comme éreintés eux-mêmes des amours de toute la nuit.

Mais, brusquement, il crut entendre Hippolyte remonter.  Une honte
l'arrêta.  Il resta un instant encore, haletant, à s'essuyer le front,
à calmer les bonds de son coeur.  Debout devant une glace, il
contemplait son visage, si décomposé, qu'il ne le reconnaissait pas.
Puis, quand il l'eut regardé s'apaiser peu à peu, par un effort de
volonté suprême, il descendit.

En bas, cinq messagers étaient debout, sans compter Dansaert.  Tous
lui apportaient des nouvelles d'une gravité croissante sur la marche
des grévistes à travers les fosses; et le maître-porion lui conta
longuement ce qui s'était passé à Mirou, sauvé par la belle conduite
du père Quandieu.  Il écoutait, hochait la tête; mais il n'entendait
pas, son esprit était demeuré là-haut, dans la chambre.  Enfin, il les
congédia, il dit qu'il allait prendre des mesures.  Lorsqu'il se
retrouva seul, assis devant son bureau, il parut s'y assoupir, la tête
entre les mains, les yeux couverts.  Son courrier était là, il se
décida à y chercher la lettre attendue, la réponse de la Régie, dont
les lignes dansèrent d'abord.  Pourtant, il finit par comprendre que
ces messieurs souhaitaient quelque bagarre: certes, ils ne lui
commandaient pas d'empirer les choses; mais ils laissaient percer que
des troubles hâteraient le dénouement de la grève, en provoquant une
répression énergique.  Dès lors, il n'hésita plus, il lança des
dépêches de tous côtés, au préfet de Lille, au corps de troupe de
Douai, à la gendarmerie de Marchiennes.  C'était un soulagement, il
n'avait qu'à s'enfermer, même il fit répandre la rumeur qu'il
souffrait de la goutte.  Et, tout l'après-midi, il se cacha au fond de
son cabinet, ne recevant personne, se contentant de lire les dépêches
et les lettres qui continuaient de pleuvoir.  Il suivit ainsi de loin
la bande, de Madeleine à Crèvecoeur, de Crèvecoeur à la Victoire, de
la Victoire à Gaston-Marie.  D'autre part, des renseignements lui
arrivaient sur l'effarement des gendarmes et des dragons, égarés en
route, tournant sans cesse le dos aux fosses attaquées.  On pouvait
s'égorger et tout détruire, il avait remis la tête entre ses mains,
les doigts sur les yeux, et il s'abîmait dans le grand silence de la
maison vide, où il ne surprenait, par moments, que le bruit des
casseroles de la cuisinière, en plein coup de feu, pour son dîner du
soir.

Le crépuscule assombrissait déjà la pièce, il était cinq heures,
lorsqu'un vacarme fit sursauter M. Hennebeau, étourdi, inerte, les
coudes toujours dans ses papiers.  Il pensa que les deux misérables
rentraient.  Mais le tumulte augmentait, un cri éclata, terrible, à
l'instant où il s'approchait de la fenêtre.

--Du pain! du pain! du pain!

C'étaient les grévistes qui envahissaient Montsou, pendant que les
gendarmes, croyant à une attaque sur le Voreux, galopaient, le dos
tourné, pour occuper cette fosse.

Justement, à deux kilomètres des premières maisons, un peu en dessous
du carrefour, où se coupaient la grande route et le chemin de Vandame,
madame Hennebeau et ces demoiselles venaient d'assister au défilé de
la bande.  La journée à Marchiennes s'était passée gaiement, un
déjeuner aimable chez le directeur des Forges, puis une intéressante
visite aux ateliers et à une verrerie du voisinage, pour occuper
l'après-midi; et, comme on rentrait enfin, par ce déclin limpide d'un
beau jour d'hiver, Cécile avait eu la fantaisie de boire une tasse de
lait, en apercevant une petite ferme, qui bordait la route.  Toutes
alors étaient descendues de la calèche, Négrel avait galamment sauté
de cheval; pendant que la paysanne, effarée de ce beau monde, se
précipitait, parlait de mettre une nappe, avant de servir.  Mais Lucie
et Jeanne voulaient voir traire le lait, on était allé dans l'étable
même avec les tasses, on en avait fait une partie champêtre, riant
beaucoup de la litière où l'on enfonçait.

Madame Hennebeau, de son air de maternité complaisante, buvait du bout
des lèvres, lorsqu'un bruit étrange, ronflant au-dehors, l'inquiéta.

--Qu'est-ce donc?

L'étable, bâtie au bord de la route, avait une large porte
charretière, car elle servait en même temps de grenier à foin.  Déjà,
les jeunes filles, allongeant la tête, s'étonnaient de ce qu'elles
distinguaient à gauche, un flot noir, une cohue qui débouchait en
hurlant du chemin de Vandame.

--Diable! murmura Négrel, également sorti, est-ce que nos braillards
finiraient par se fâcher?

--C'est peut-être encore les charbonniers, dit la paysanne.  Voilà
deux fois qu'ils passent.  Paraît que ça ne va pas bien, ils sont les
maîtres du pays.

Elle lâchait chaque mot avec prudence, elle en guettait l'effet sur
les visages; et, quand elle remarqua l'effroi de tous, la profonde
anxiété où la rencontre les jetait, elle se hâta de conclure:

--Oh! les gueux, oh! les gueux!

Négrel, voyant qu'il était trop tard pour remonter en voiture et
gagner Montsou, donna l'ordre au cocher de rentrer vivement la calèche
dans la cour de la ferme, où l'attelage resta caché derrière un
hangar.  Lui-même attacha sous ce hangar son cheval, dont un galopin
avait tenu la bride.  Lorsqu'il revint, il trouva sa tante et les
jeunes filles éperdues, prêtes à suivre la paysanne, qui leur
proposait de se réfugier chez elle.  Mais il fut d'avis qu'on était là
plus en sûreté, personne ne viendrait certainement les chercher dans
ce foin.  La porte charretière, pourtant, fermait très mal, et elle
avait de telles fentes, qu'on apercevait la route entre ses bois
vermoulus.

--Allons, du courage! dit-il.  Nous vendrons notre vie chèrement.

Cette plaisanterie augmenta la peur.  Le bruit grandissait, on ne
voyait rien encore, et sur la route vide un vent de tempête semblait
souffler, pareil à ces rafales brusques qui précèdent les grands
orages.

--Non, non, je ne veux pas regarder, dit Cécile en allant se blottir
dans le foin.

Madame Hennebeau, très pâle, prise d'une colère contre ces gens qui
gâtaient un de ses plaisirs, se tenait en arrière, avec un regard
oblique et répugné; tandis que Lucie et Jeanne, malgré leur
tremblement, avaient mis un oeil à une fente, désireuses de ne rien
perdre du spectacle.

Le roulement de tonnerre approchait, la terre fut ébranlée, et Jeanlin
galopa le premier, soufflant dans sa corne.

--Prenez vos flacons, la sueur du peuple qui passe! murmura Négrel,
qui, malgré ses convictions républicaines, aimait à plaisanter la
canaille avec les dames.

Mais son mot spirituel fut emporté dans l'ouragan des gestes et des
cris.  Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux
cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau
nue, des nudités de femelles lasses d'enfanter des meurt-de-faim.
Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient,
l'agitaient, ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance.  D'autres,
plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des
bâtons; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les
cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre.  Et les hommes
déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs,
des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d'un seul bloc,
serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes
déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même
uniformité terreuse.  Les yeux brûlaient, on voyait seulement les
trous des bouches noires, chantant La Marseillaise, dont les strophes
se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement
des sabots sur la terre dure.  Au-dessus des têtes, parmi le
hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite;
et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait,
dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine.

--Quels visages atroces! balbutia madame Hennebeau.

Négrel dit entre ses dents:

--Le diable m'emporte si j'en reconnais un seul! D'où sortent-ils
donc, ces bandits-là?

Et, en effet, la colère, la faim, ces deux mois de souffrance et cette
débandade enragée au travers des fosses, avaient allongé en mâchoires
de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou.  A ce
moment, le soleil se couchait, les derniers rayons, d'un pourpre
sombre, ensanglantaient la plaine.  Alors, la route sembla charrier du
sang, les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignants comme
des bouchers en pleine tuerie.

--Oh! superbe! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur
goût d'artistes par cette belle horreur.

Elles s'effrayaient pourtant, elles reculèrent près de madame
Hennebeau, qui s'était appuyée sur une auge.  L'idée qu'il suffisait
d'un regard, entre les planches de cette porte disjointe, pour qu'on
les massacrât, la glaçait.  Négrel se sentait blêmir, lui aussi, très
brave d'ordinaire, saisi là d'une épouvante supérieure à sa volonté,
une de ces épouvantes qui soufflent de l'inconnu.  Dans le foin,
Cécile ne bougeait plus.  Et les autres, malgré leur désir de
détourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand même.

C'était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous,
fatalement, par une soirée sanglante de cette fin de siècle.  Oui, un
soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins; et
il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il
sèmerait l'or des coffres éventrés.  Les femmes hurleraient, les
hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour mordre.  Oui, ce
seraient les mêmes guenilles, le même tonnerre de gros sabots, la même
cohue effroyable, de peau sale, d'haleine empestée, balayant le vieux
monde, sous leur poussée débordante de barbares.  Des incendies
flamberaient, on ne laisserait pas debout une pierre des villes, on
retournerait à la vie sauvage dans les bois, après le grand rut, la
grande ripaille, où les pauvres, en une nuit, efflanqueraient les
femmes et videraient les caves des riches.  Il n'y aurait plus rien,
plus un sou des fortunes, plus un titre des situations acquises,
jusqu'au jour où une nouvelle terre repousserait peut-être.  Oui,
c'étaient ces choses qui passaient sur la route, comme une force de la
nature, et ils en recevaient le vent terrible au visage.

Un grand cri s'éleva, domina La Marseillaise:

--Du pain! du pain! du pain!

Lucie et Jeanne se serrèrent contre madame Hennebeau, défaillante;
tandis que Négrel se mettait devant elles, comme pour les protéger de
son corps.  Était-ce donc ce soir même que l'antique société craquait?
Et ce qu'ils virent, alors, acheva de les hébéter.  La bande
s'écoulait, il n'y avait plus que la queue des traînards, lorsque la
Mouquette déboucha.  Elle s'attardait, elle guettait les bourgeois,
sur les portes de leurs jardins, aux fenêtres de leurs maisons; et,
quand elle en découvrait, ne pouvant leur cracher au nez, elle leur
montrait ce qui était pour elle le comble de son mépris.  Sans doute
elle en aperçut un, car brusquement elle releva ses jupes, tendit les
fesses, montra son derrière énorme, nu dans un dernier flamboiement du
soleil.  Il n'avait rien d'obscène, ce derrière, et ne faisait pas
rire, farouche.

Tout disparut, le flot roulait sur Montsou, le long des lacets de la
route, entre les maisons basses, bariolées de couleurs vives.  On fit
sortir la calèche de la cour, mais le cocher n'osait prendre sur lui
de ramener Madame et ces demoiselles sans encombre, si les grévistes
tenaient le pavé.  Et le pis était qu'il n'y avait pas d'autre chemin.

--Il faut pourtant que nous rentrions, le dîner nous attend, dit
madame Hennebeau, hors d'elle, exaspérée par la peur.  Ces sales
ouvriers ont encore choisi un jour où j'ai du monde.  Allez donc faire
du bien à ça!

Lucie et Jeanne s'occupaient à retirer du foin Cécile, qui se
débattait, croyant que ces sauvages défilaient sans cesse, et répétant
qu'elle ne voulait pas voir.  Enfin, toutes reprirent place dans la
voiture.  Négrel, remonté à cheval, eut alors l'idée de passer par les
ruelles de Réquillart.

--Marchez doucement, dit-il au cocher, car le chemin est atroce.  Si
des groupes vous empêchent de revenir à la route, là-bas, vous vous
arrêterez derrière la vieille fosse, et nous rentrerons à pied par la
petite porte du jardin, tandis que vous remiserez la voiture et les
chevaux n'importe où, sous le hangar d'une auberge.

Ils partirent.  La bande, au loin, ruisselait dans Montsou.  Depuis
qu'ils avaient vu, à deux reprises, des gendarmes et des dragons, les
habitants s'agitaient, affolés de panique.  Il circulait des histoires
abominables, on parlait d'affiches manuscrites, menaçant les bourgeois
de leur crever le ventre; personne ne les avait lues, on n'en citait
pas moins des phrases textuelles.  Chez le notaire surtout, la terreur
était à son comble, car il venait de recevoir par la poste une lettre
anonyme, où on l'avertissait qu'un baril de poudre se trouvait enterré
dans sa cave, prêt à le faire sauter, s'il ne se déclarait pas en
faveur du peuple.

Justement, les Grégoire, attardés dans leur visite par l'arrivée de
cette lettre, la discutaient, la devinaient l'oeuvre d'un farceur,
lorsque l'invasion de la bande acheva d'épouvanter la maison.  Eux,
souriaient.  Ils regardaient, en écartant le coin d'un rideau, et se
refusaient à admettre un danger quelconque, certains, disaient-ils,
que tout finirait à l'amiable.  Cinq heures sonnaient, ils avaient le
temps d'attendre que le pavé fût libre pour aller, en face, dîner chez
les Hennebeau, où Cécile, rentrée sûrement, devait les attendre.
Mais, dans Montsou, personne ne semblait partager leur confiance: des
gens éperdus couraient, les portes et les fenêtres se fermaient
violemment.  Ils aperçurent Maigrat, de l'autre côté de la route, qui
barricadait son magasin, à grand renfort de barres de fer, si pâle et
si tremblant, que sa petite femme chétive était forcée de serrer les
écrous.

La bande avait fait halte devant l'hôtel du directeur, le cri
retentissait:

--Du pain! du pain! du pain!

M. Hennebeau était debout à la fenêtre, lorsque Hippolyte entra fermer
les volets, de peur que les vitres ne fussent cassées à coups de
pierres.  Il ferma de même tous ceux du rez-de-chaussée; puis, il
passa au premier étage, on entendit les grincements des espagnolettes,
les claquements des persiennes, un à un.  Par malheur, on ne pouvait
clore de même la baie de la cuisine, dans le sous-sol, une baie
inquiétante où rougeoyaient les feux des casseroles et de la broche.

Machinalement, M. Hennebeau, qui voulait voir, remonta au second
étage, dans la chambre de Paul: c'était la mieux placée, à gauche, car
elle permettait d'enfiler la route, jusqu'aux Chantiers de la
Compagnie.  Et il se tint derrière la persienne, dominant la foule.
Mais cette chambre l'avait saisi de nouveau, la table de toilette
épongée et en ordre, le lit froid, aux draps nets et bien tirés.
Toute sa rage de l'après-midi, cette furieuse bataille au fond du
grand silence de sa solitude, aboutissait maintenant à une immense
fatigue.  Son être était déjà comme cette chambre, refroidi, balayé
des ordures du matin, rentré dans la correction d'usage.  A quoi bon
un scandale? est-ce que rien était changé chez lui? Sa femme avait
simplement un amant de plus, cela aggravait à peine le fait, qu'elle
l'eût choisi dans la famille; et peut-être même y avait-il avantage,
car elle sauvegardait ainsi les apparences.  Il se prenait en pitié,
au souvenir de sa folie jalouse.  Quel ridicule, d'avoir assommé ce
lit à coups de poing!  Puisqu'il avait toléré un autre homme, il
tolérerait bien celui-là.  Ce ne serait que l'affaire d'un peu de
mépris encore.  Une amertume affreuse lui empoisonnait la bouche,
l'inutilité de tout, l'éternelle douleur de l'existence, la honte de
lui-même, qui adorait et désirait toujours cette femme, dans la saleté
où il l'abandonnait.

Sous la fenêtre, les hurlements éclatèrent avec un redoublement de
violence.

--Du pain! du pain! du pain!

--Imbéciles! dit M. Hennebeau entre ses dents serrées.

Il les entendait l'injurier à propos de ses gros appointements, le
traiter de fainéant et de ventru, de sale cochon qui se foutait des
indigestions de bonnes choses, quand l'ouvrier crevait la faim.  Les
femmes avaient aperçu la cuisine, et c'était une tempête
d'imprécations contre le faisan qui rôtissait, contre les sauces dont
l'odeur grasse ravageait leurs estomacs vides.  Ah! ces salauds de
bourgeois, on leur en collerait du champagne et des truffes, pour se
faire péter les tripes.

--Du pain! du pain! du pain!

--Imbéciles! répéta M. Hennebeau, est-ce que je suis heureux?

Une colère le soulevait contre ces gens qui ne comprenaient pas.  Il
leur en aurait fait cadeau volontiers, de ses gros appointements, pour
avoir, comme eux, le cuir dur, l'accouplement facile et sans regret.
Que ne pouvait-il les asseoir à sa table, les empâter de son faisan,
tandis qu'il s'en irait forniquer derrière les haies, culbuter des
filles, en se moquant de ceux qui les avaient culbutées avant lui!  Il
aurait tout donné, son éducation, son bien-être, son luxe, sa
puissance de directeur, s'il avait pu être, une journée, le dernier
des misérables qui lui obéissaient, libre de sa chair, assez goujat
pour gifler sa femme et prendre du plaisir sur les voisines.  Et il
souhaitait aussi de crever la faim, d'avoir le ventre vide, l'estomac
tordu de crampes ébranlant le cerveau d'un vertige: peut-être cela
aurait-il tué l'éternelle douleur.  Ah! vivre en brute, ne rien
posséder à soi, battre les blés avec la herscheuse la plus laide, la
plus sale, et être capable de s'en contenter!

--Du pain! du pain! du pain!

Alors, il se fâcha, il cria furieusement dans le vacarme:

--Du pain! est-ce que ça suffit, imbéciles?

Il mangeait, lui, et il n'en râlait pas moins de souffrance.  Son
ménage ravagé, sa vie entière endolorie, lui remontaient à la gorge,
en un hoquet de mort.  Tout n'allait pas pour le mieux parce qu'on
avait du pain.  Quel était l'idiot qui mettait le bonheur de ce monde
dans le partage de la richesse?  Ces songe-creux de révolutionnaires
pouvaient bien démolir la société et en rebâtir une autre, ils
n'ajouteraient pas une joie à l'humanité, ils ne lui retireraient pas
une peine, en coupant à chacun sa tartine.  Même ils élargiraient le
malheur de la terre, ils feraient un jour hurler jusqu'aux chiens de
désespoir, lorsqu'ils les auraient sortis de la tranquille
satisfaction des instincts, pour les hausser à la souffrance
inassouvie des passions.  Non, le seul bien était de ne pas être, et,
si l'on était, d'être l'arbre, d'être la pierre, moins encore, le
grain de sable, qui ne peut saigner sous le talon des passants.

Et, dans cette exaspération de son tourment, des larmes gonflèrent les
yeux de M. Hennebeau, crevèrent en gouttes brûlantes le long de ses
joues.  Le crépuscule noyait la route, lorsque des pierres
commencèrent à cribler la façade de l'hôtel.  Sans colère maintenant
contre ces affamés, enragé seulement par la plaie cuisante de son
coeur, il continuait à bégayer au milieu de ses larmes:

--Les imbéciles! les imbéciles!

Mais le cri du ventre domina, un hurlement souffla en tempête,
balayant tout.

--Du pain! du pain! du pain!



VI


Étienne, dégrisé par les gifles de Catherine, était resté à la tête
des camarades.  Mais, pendant qu'il les jetait sur Montsou, d'une voix
enrouée, il entendait une autre voix en lui, une voix de raison qui
s'étonnait, qui demandait pourquoi tout cela.  Il n'avait rien voulu
de ces choses, comment pouvait-il se faire que, parti pour Jean-Bart
dans le but d'agir froidement et d'empêcher un désastre, il achevât la
journée, de violence en violence, par assiéger l'hôtel du directeur?

C'était bien lui cependant qui venait de crier: halte! Seulement, il
n'avait d'abord eu que l'idée de protéger les Chantiers de la
Compagnie, où l'on parlait d'aller tout saccager.  Et, maintenant que
des pierres éraflaient déjà la façade de l'hôtel, il cherchait, sans
la trouver, sur quelle proie légitime il devait lancer la bande, afin
d'éviter de plus grands malheurs.  Comme il demeurait seul ainsi,
impuissant au milieu de la route, quelqu'un l'appela, un homme debout
sur le seuil de l'estaminet Tison, dont la cabaretière s'était hâtée
de mettre les volets, en ne laissant libre que la porte.

--Oui, c'est moi...  Écoute donc.

C'était Rasseneur.  Une trentaine d'hommes et de femmes, presque tous
du coron des Deux-Cent-Quarante, restés chez eux le matin et venus le
soir aux nouvelles, avaient envahi cet estaminet, à l'approche des
grévistes.  Zacharie occupait une table avec sa femme Philomène.  Plus
loin, Pierron et la Pierronne, tournant le dos, se cachaient le
visage.  D'ailleurs, personne ne buvait, on s'était abrité,
simplement.

Étienne reconnut Rasseneur, et il s'écartait, lorsque celui-ci ajouta:

--Ma vue te gêne, n'est-ce pas?...  Je t'avais prévenu, les
embêtements commencent.  Maintenant, vous pouvez réclamer du pain,
c'est du plomb qu'on vous donnera.

Alors, il revint, il répondit:

--Ce qui me gêne, ce sont les lâches qui, les bras croisés, nous
regardent risquer notre peau.

--Ton idée est donc de piller en face? demanda Rasseneur.

--Mon idée est de rester jusqu'au bout avec les amis, quitte à crever
tous ensemble.

Désespéré, Étienne rentra dans la foule, prêt à mourir.  Sur la route,
trois enfants lançaient des pierres, et il leur allongea un grand coup
de pied, en criant, pour arrêter les camarades, que ça n'avançait à
rien de casser des vitres.

Bébert et Lydie, qui venaient de rejoindre Jeanlin, apprenaient de ce
dernier à manier sa fronde.  Ils lançaient chacun un caillou, jouant à
qui ferait le plus gros dégât.  Lydie, par un coup de maladresse,
avait fêlé la tête d'une femme, dans la cohue; et les deux garçons se
tenaient les côtes.  Derrière eux, Bonnemort et Mouque, assis sur un
banc, les regardaient.  Les jambes enflées de Bonnemort le portaient
si mal, qu'il avait eu grand-peine à se traîner jusque-là, sans qu'on
sût quelle curiosité le poussait, car il avait son visage terreux des
jours où l'on ne pouvait lui tirer une parole.

Personne, du reste, n'obéissait plus à Étienne.  Les pierres, malgré
ses ordres, continuaient à grêler, et il s'étonnait, il s'effarait
devant ces brutes démuselées par lui, si lentes à s'émouvoir,
terribles ensuite, d'une ténacité féroce dans la colère.  Tout le
vieux sang flamand était là, lourd et placide, mettant des mois à
s'échauffer, se jetant aux sauvageries abominables, sans rien
entendre, jusqu'à ce que la bête fût soûle d'atrocités.  Dans son
Midi, les foules flambaient plus vite, seulement elles faisaient moins
de besogne.  Il dut se battre avec Levaque pour lui arracher sa hache,
il en était à ne savoir comment contenir les Maheu, qui lançaient les
cailloux des deux mains.  Et les femmes surtout l'effrayaient, la
Levaque, la Mouquette et les autres, agitées d'une fureur meurtrière,
les dents et les ongles dehors, aboyantes comme des chiennes, sous les
excitations de la Brûlé, qui les dominait de sa taille maigre.

Mais il y eut un brusque arrêt, la surprise d'une minute déterminait
un peu du calme que les supplications d'Étienne ne pouvaient obtenir.
C'étaient simplement les Grégoire qui se décidaient à prendre congé du
notaire, pour se rendre en face, chez le directeur; et ils semblaient
si paisibles, ils avaient si bien l'air de croire à une pure
plaisanterie de la part de leurs braves mineurs, dont la résignation
les nourrissait depuis un siècle, que ceux-ci, étonnés, avaient en
effet cessé de jeter des pierres, de peur d'atteindre ce vieux
monsieur et cette vieille dame, tombés du ciel.  Ils les laissèrent
entrer dans le jardin, monter le perron, sonner à la porte barricadée,
qu'on ne se pressait pas de leur ouvrir.  Justement, la femme de
chambre, Rose, rentrait de sa sortie, en riant aux ouvriers furieux,
qu'elle connaissait tous, car elle était de Montsou.  Et ce fut elle
qui, à coups de poing dans la porte, finit par forcer Hippolyte à
l'entrebâiller.  Il était temps, les Grégoire disparaissaient, lorsque
la grêle des pierres recommença.  Revenue de son étonnement, la foule
clamait plus fort:

--A mort les bourgeois! vive la sociale!

Rose continuait à rire, dans le vestibule de l'hôtel, comme égayée de
l'aventure, répétant au domestique terrifié:

--Ils ne sont pas méchants, je les connais.

M. Grégoire accrocha méthodiquement son chapeau.  Puis, lorsqu'il eut
aidé madame Grégoire à retirer sa mante de gros drap, il dit à son
tour:

--Sans doute, ils n'ont pas de malice au fond.  Lorsqu'ils auront bien
crié, ils iront souper avec plus d'appétit.

A ce moment, M. Hennebeau descendait du second étage.  Il avait vu la
scène, et il venait recevoir ses invités, de son air habituel, froid
et poli.  Seule, la pâleur de son visage disait les larmes qui
l'avaient secoué.  L'homme était dompté, il ne restait en lui que
l'administrateur correct, résolu à remplir son devoir.

--Vous savez, dit-il, que ces dames ne sont pas rentrées encore.

Pour la première fois, une inquiétude émotionna les Grégoire.  Cécile
pas rentrée! comment rentrerait-elle, si la plaisanterie de ces
mineurs se prolongeait?

--J'ai songé à faire dégager la maison, ajouta M. Hennebeau.  Le
malheur est que je suis seul ici, et que je ne sais d'ailleurs où
envoyer mon domestique, pour me ramener quatre hommes et un caporal,
qui me nettoieraient cette canaille.

Rose, demeurée là, osa murmurer de nouveau:

--Oh! Monsieur, ils ne sont pas méchants.

Le directeur hocha la tête, pendant que le tumulte croissait au-dehors
et qu'on entendait le sourd écrasement des pierres contre la façade.

--Je ne leur en veux pas, je les excuse même, il faut être bêtes comme
eux pour croire que nous nous acharnons à leur malheur.  Seulement, je
réponds de la tranquillité...  Dire qu'il y a des gendarmes par les
routes, à ce qu'on m'affirme, et que, depuis ce matin, je n'ai pu en
avoir un seul!

Il s'interrompit, il s'effaça devant madame Grégoire, en disant:

--Je vous en prie, madame, ne restez pas là, entrez dans le salon.

Mais la cuisinière, qui montait du sous-sol, exaspérée, les retint
dans le vestibule quelques minutes encore.  Elle déclara qu'elle
n'acceptait plus la responsabilité du dîner, car elle attendait, de
chez le pâtissier de Marchiennes, des croûtes de vol-au-vent, qu'elle
avait demandées pour quatre heures.  Évidemment, le pâtissier s'était
égaré en chemin, pris de la peur de ces bandits.  Peut-être même
avait-on pillé ses mannes.  Elle voyait les vol-au-vent bloqués
derrière un buisson, assiégés, gonflant les ventres des trois mille
misérables qui demandaient du pain.  En tout cas, Monsieur était
prévenu, elle préférait flanquer son dîner au feu, si elle le ratait,
à cause de la révolution.

--Un peu de patience, dit M. Hennebeau.  Rien n'est perdu, le
pâtissier peut venir.

Et, comme il se retournait vers madame Grégoire, en ouvrant lui-même
la porte du salon, il fut très surpris d'apercevoir, assis sur la
banquette du vestibule, un homme qu'il n'avait pas distingué
jusque-là, dans l'ombre croissante.

--Tiens! c'est vous, Maigrat, qu'y a-t-il donc?

Maigrat s'était levé, et son visage apparut, gras et blême, décomposé
par l'épouvante.  Il n'avait plus sa carrure de gros homme calme, il
expliqua humblement qu'il s'était glissé chez monsieur le directeur,
pour réclamer aide et protection, si les brigands s'attaquaient à son
magasin.

--Vous voyez que je suis menacé moi-même et que je n'ai personne,
répondit M. Hennebeau.  Vous auriez mieux fait de rester chez vous, à
garder vos marchandises.

--Oh! j'ai mis les barres de fer, puis j'ai laissé ma femme.

Le directeur s'impatienta, sans cacher son mépris.  Une belle garde,
que cette créature chétive, maigrie de coups!

--Enfin, je n'y peux rien, tâchez de vous défendre.  Et je vous
conseille de rentrer tout de suite, car les voilà qui demandent encore
du pain...  Écoutez...

En effet, le tumulte reprenait, et Maigrat crut entendre son nom, au
milieu des cris.  Rentrer, ce n'était plus possible, on l'aurait
écharpé.  D'autre part, l'idée de sa ruine le bouleversait.  Il colla
son visage au panneau vitré de la porte, suant, tremblant, guettant le
désastre; tandis que les Grégoire se décidaient à passer dans le
salon.

Tranquillement, M. Hennebeau affectait de faire les honneurs de chez
lui.  Mais il priait en vain ses invités de s'asseoir, la pièce close,
barricadée, éclairée de deux lampes avant la tombée du jour,
s'emplissait d'effroi, à chaque nouvelle clameur du dehors.  Dans
l'étouffement des tentures, la colère de la foule ronflait, plus
inquiétante, d'une menace vague et terrible.  On causa pourtant, sans
cesse ramené à cette inconcevable révolte.  Lui, s'étonnait de n'avoir
rien prévu; et sa police était si mal faite, qu'il s'emportait surtout
contre Rasseneur, dont il disait reconnaître l'influence détestable.
Du reste, les gendarmes allaient venir, il était impossible qu'on
l'abandonnât de la sorte.  Quant aux Grégoire, ils ne pensaient qu'à
leur fille: la pauvre chérie qui s'effrayait si vite!  peut-être,
devant le péril, la voiture était-elle retournée à Marchiennes.
Pendant un quart d'heure encore, l'attente dura, énervée par le
vacarme de la route, par le bruit des pierres tapant de temps à autre
dans les volets fermés, qui sonnaient ainsi que des tambours.  Cette
situation n'était plus tolérable, M. Hennebeau parlait de sortir, de
chasser à lui seul les braillards et d'aller au-devant de la voiture,
lorsque Hippolyte parut en criant:

--Monsieur! Monsieur! voici Madame, on tue Madame!

La voiture n'ayant pu dépasser la ruelle de Réquillart, au milieu des
groupes menaçants, Négrel avait suivi son idée, faire à pied les cent
mètres qui les séparaient de l'hôtel, puis frapper à la petite porte
donnant sur le jardin, près des communs: le jardinier les entendrait,
il y aurait bien toujours là quelqu'un pour ouvrir.  Et, d'abord, les
choses avaient marché parfaitement, déjà madame Hennebeau et ces
demoiselles frappaient, lorsque des femmes, prévenues, se jetèrent
dans la ruelle.  Alors, tout se gâta.  On n'ouvrait pas la porte,
Négrel avait tâché vainement de l'enfoncer à coups d'épaule.  Le flot
des femmes croissait, il craignit d'être débordé, il prit le parti
désespéré de pousser devant lui sa tante et les jeunes filles, pour
gagner le perron, au travers des assiégeants.  Mais cette manoeuvre
amena une bousculade: on ne les lâchait pas, une bande hurlante les
traquait, tandis que la foule refluait de droite et de gauche, sans
comprendre encore, étonnée seulement de ces dames en toilette, perdues
dans la bataille.  A cette minute, la confusion devint telle, qu'il se
produisit un de ces faits d'affolement qui restent inexplicables.
Lucie et Jeanne, arrivées au perron, s'étaient glissées par la porte
que la femme de chambre entrebâillait; madame Hennebeau avait réussi à
les suivre; et, derrière elles, Négrel entra enfin, remit les verrous,
persuadé qu'il avait vu Cécile passer la première.  Elle n'était plus
là, disparue en route, emportée par une telle peur, qu'elle avait
tourné le dos à la maison, et s'était jetée d'elle-même en plein
danger.

Aussitôt, le cri s'éleva:

--Vive la sociale! à mort les bourgeois! à mort!

Quelques-uns, de loin, sous la voilette qui lui cachait le visage, la
prenaient pour madame Hennebeau.  D'autres nommaient une amie de la
directrice, la jeune femme d'un usinier voisin, exécré de ses
ouvriers.  Et, d'ailleurs, peu importait, c'étaient sa robe de soie,
son manteau de fourrure, jusqu'à la plume blanche de son chapeau, qui
exaspéraient.  Elle sentait le parfum, elle avait une montre, elle
avait une peau fine de fainéante qui ne touchait pas au charbon.

--Attends! cria la Brûlé, on va t'en mettre au cul, de la dentelle!

--C'est à nous que ces salopes volent ça, reprit la Levaque.  Elles se
collent du poil sur la peau, lorsque nous crevons de froid...
Foutez-moi-la donc toute nue, pour lui apprendre à vivre!

Du coup, la Mouquette s'élança.

--Oui, oui, faut la fouetter.

Et les femmes, dans cette rivalité sauvage, s'étouffaient,
allongeaient leurs guenilles, voulaient chacune un morceau de cette
fille de riche.  Sans doute qu'elle n'avait pas le derrière mieux fait
qu'une autre.  Plus d'une même était pourrie, sous ses fanfreluches.
Voilà assez longtemps que l'injustice durait, on les forcerait bien
toutes à s'habiller comme des ouvrières, ces catins qui osaient
dépenser cinquante sous pour le blanchissage d'un jupon!

Au milieu de ces furies, Cécile grelottait, les jambes paralysées,
bégayant à vingt reprises la même phrase:

--Mesdames, je vous en prie, mesdames, ne me faites pas du mal.

Mais elle eut un cri rauque: des mains froides venaient de la prendre
au cou.  C'était le vieux Bonnemort, près duquel le flot l'avait
poussée, et qui l'empoignait.  Il semblait ivre de faim, hébété par sa
longue misère, sorti brusquement de sa résignation d'un demi-siècle,
sans qu'il fût possible de savoir sous quelle poussée de rancune.
Après avoir, en sa vie, sauvé de la mort une douzaine de camarades,
risquant ses os dans le grisou et dans les éboulements, il cédait à
des choses qu'il n'aurait pu dire, à un besoin de faire ça, à la
fascination de ce cou blanc de jeune fille.  Et, comme ce jour-là il
avait perdu sa langue, il serrait les doigts, de son air de vieille
bête infirme, en train de ruminer des souvenirs.

--Non! non! hurlaient les femmes, le cul à l'air! le cul à l'air!

Dans l'hôtel, dès qu'on s'était aperçu de l'aventure, Négrel et
M. Hennebeau avaient rouvert la porte, bravement, pour courir au
secours de Cécile.  Mais la foule, maintenant, se jetait contre la
grille du jardin, et il n'était plus facile de sortir.  Une lutte
s'engageait là, pendant que les Grégoire, épouvantés, apparaissaient
sur le perron.

--Laissez-la donc, vieux! c'est la demoiselle de la Piolaine! cria la
Maheude au grand-père, en reconnaissant Cécile, dont une femme avait
déchiré la voilette.

De son côté, Étienne, bouleversé de ces représailles contre une
enfant, s'efforçait de faire lâcher prise à la bande.  Il eut une
inspiration, il brandit la hache qu'il avait arrachée des poings de
Levaque.

--Chez Maigrat, nom de Dieu!...  Il y a du pain, là-dedans.  Foutons
la baraque à Maigrat par terre!

Et, à la volée, il donna un premier coup de hache dans la porte de la
boutique.  Des camarades l'avaient suivi, Levaque, Maheu et quelques
autres.  Mais les femmes s'acharnaient.  Cécile était retombée des
doigts de Bonnemort dans les mains de la Brûlé.  A quatre pattes,
Lydie et Bébert, conduits par Jeanlin, se glissaient entre les jupes,
pour voir le derrière à la dame.  Déjà, on la tiraillait, ses
vêtements craquaient, lorsqu'un homme à cheval parut, poussant sa
bête, cravachant ceux qui ne se rangeaient pas assez vite.

--Ah! canailles, vous en êtes à fouetter nos filles!

C'était Deneulin qui arrivait au rendez-vous, pour le dîner.
Vivement, il sauta sur la route, prit Cécile par la taille; et, de
l'autre main, manoeuvrant le cheval avec une adresse et une force
extraordinaires, il s'en servait comme d'un coin vivant, fendait la
foule, qui reculait devant les ruades.  A la grille, la bataille
continuait.  Pourtant, il passa, écrasa des membres.  Ce secours
imprévu délivra Négrel et M. Hennebeau, en grand danger, au milieu des
jurons et des coups.  Et, tandis que le jeune homme rentrait enfin
avec Cécile évanouie, Deneulin, qui couvrait le directeur de son grand
corps, en haut du perron, reçut une pierre, dont le choc faillit lui
démonter l'épaule.

--C'est ça, cria-t-il, cassez-moi les os, après avoir cassé mes
  machines!

Il repoussa promptement la porte.  Une bordée de cailloux s'abattit
dans le bois.

--Quels enragés! reprit-il.  Deux secondes de plus, et ils me
crevaient le crâne comme une courge vide...  On n'a rien à leur dire,
que voulez-vous? Ils ne savent plus, il n'y a qu'à les assommer.

Dans le salon, les Grégoire pleuraient, en voyant Cécile revenir à
elle.  Elle n'avait aucun mal, pas même une égratignure: sa voilette
seule était perdue.  Mais leur effarement augmenta, lorsqu'ils
reconnurent devant eux leur cuisinière, Mélanie, qui contait comment
la bande avait démoli la Piolaine.  Folle de peur, elle accourait
avertir ses maîtres.  Elle était entrée, elle aussi, par la porte
entrebâillée, au moment de la bagarre, sans que personne la remarquât;
et, dans son récit interminable, l'unique pierre de Jeanlin qui avait
brisé une seule vitre devenait une canonnade en règle, dont les murs
restaient fendus.  Alors, les idées de M. Grégoire furent
bouleversées: on égorgeait sa fille, on rasait sa maison, c'était donc
vrai que ces mineurs pouvaient lui en vouloir, parce qu'il vivait en
brave homme de leur travail?

La femme de chambre, qui avait apporté une serviette et de l'eau de
Cologne, répéta:

--Tout de même, c'est drôle, ils ne sont pas méchants.

Madame Hennebeau, assise, très pâle, ne se remettait pas de la
secousse de son émotion; et elle retrouva seulement un sourire,
lorsqu'on félicita Négrel.  Les parents de Cécile remerciaient surtout
le jeune homme, c'était maintenant un mariage conclu.  M. Hennebeau
regardait en silence, allait de sa femme à cet amant qu'il jurait de
tuer le matin, puis à cette jeune fille qui l'en débarrasserait
bientôt sans doute.  Il n'avait aucune hâte, une seule peur lui
restait, celle de voir sa femme tomber plus bas, à quelque laquais
peut-être.

--Et vous, mes petites chéries, demanda Deneulin à ses filles, on ne
vous a rien cassé?

Lucie et Jeanne avaient eu bien peur, mais elles étaient contentes
d'avoir vu ça.  Elles riaient à présent.

--Sapristi! continua le père, voilà une bonne journée!...  Si vous
voulez une dot, vous ferez bien de la gagner vous-mêmes; et
attendez-vous encore à être forcées de me nourrir.

Il plaisantait, la voix tremblante.  Ses yeux se gonflèrent, quand ses
deux filles se jetèrent dans ses bras.

M. Hennebeau avait écouté cet aveu de ruine.  Une pensée vive éclaira
son visage.  En effet, Vandame allait être à Montsou, c'était la
compensation espérée, le coup de fortune qui le remettrait en faveur,
près de ces messieurs de la Régie.  A chaque désastre de son
existence, il se réfugiait dans la stricte exécution des ordres reçus,
il faisait de la discipline militaire où il vivait, sa part réduite de
bonheur.

Mais on se calmait, le salon tombait à une paix lasse, avec la lumière
tranquille des deux lampes et le tiède étouffement des portières.  Que
se passait-il donc, dehors? Les braillards se taisaient, des pierres
ne battaient plus la façade; et l'on entendait seulement de grands
coups sourds, ces coups de cognée qui sonnent au lointain des bois.
On voulut savoir, on retourna dans le vestibule risquer un regard par
le panneau vitré de la porte.  Même ces dames et ces demoiselles
montèrent se poster derrière les persiennes du premier étage.

--Voyez-vous ce gredin de Rasseneur, en face, sur le seuil de ce
cabaret?  dit M. Hennebeau à Deneulin.  Je l'avais flairé, il faut
qu'il en soit.

Pourtant, ce n'était pas Rasseneur, c'était Étienne qui enfonçait à
coups de hache le magasin de Maigrat.  Et il appelait toujours les
camarades: est-ce que les marchandises, là-dedans, n'appartenaient pas
aux charbonniers?  est-ce qu'ils n'avaient pas le droit de reprendre
leur bien à ce voleur qui les exploitait depuis si longtemps, qui les
affamait sur un mot de la Compagnie? Peu à peu, tous lâchaient l'hôtel
du directeur, accouraient au pillage de la boutique voisine.  Le cri:
du pain! du pain! du pain! grondait de nouveau.  On en trouverait, du
pain, derrière cette porte.  Une rage de faim les soulevait, comme si,
brusquement, ils ne pouvaient attendre davantage, sans expirer sur
cette route.  De telles poussées se ruaient dans la porte, qu'Étienne
craignait de blesser quelqu'un, à chaque volée de la hache.

Cependant, Maigrat, qui avait quitté le vestibule de l'hôtel, s'était
d'abord réfugié dans la cuisine; mais il n'y entendait rien, il y
rêvait des attentats abominables contre sa boutique; et il venait de
remonter pour se cacher derrière la pompe, dehors, lorsqu'il distingua
nettement les craquements de la porte, les vociférations de pillage,
où se mêlait son nom.  Ce n'était donc pas un cauchemar: s'il ne
voyait pas, il entendait maintenant, il suivait l'attaque, les
oreilles bourdonnantes.  Chaque coup de cognée lui entrait en plein
coeur.  Un gond avait dû sauter, encore cinq minutes, et la boutique
était prise.  Cela se peignait dans son crâne en images réelles,
effrayantes, les brigands qui se ruaient, puis les tiroirs forcés, les
sacs éventrés, tout mangé, tout bu, la maison elle-même emportée, plus
rien, pas même un bâton pour aller mendier au travers des villages.
Non, il ne leur permettrait pas d'achever sa ruine, il préférait y
laisser la peau.  Depuis qu'il était là, il apercevait à une fenêtre
de sa maison, sur la façade en retour, la chétive silhouette de sa
femme, pâle et brouillée derrière les vitres: sans doute elle
regardait arriver les coups, de son air muet de pauvre être battu.
Au-dessous, il y avait un hangar, placé de telle sorte, que, du jardin
de l'hôtel, on pouvait y monter en grimpant au treillage du mur
mitoyen; puis, de là, il était facile de ramper sur les tuiles,
jusqu'à la fenêtre.  Et l'idée de rentrer ainsi chez lui le torturait
à présent, dans son remords d'en être sorti.  Peut-être aurait-il le
temps de barricader le magasin avec des meubles; même il inventait
d'autres défenses héroïques, de l'huile bouillante, du pétrole
enflammé, versé d'en haut.  Mais cet amour de ses marchandises luttait
contre sa peur, il râlait de lâcheté combattue.  Tout d'un coup, il se
décida, à un retentissement plus profond de la hache.  L'avarice
l'emportait, lui et sa femme couvriraient les sacs de leur corps,
plutôt que d'abandonner un pain.

Des huées, presque aussitôt, éclatèrent.

--Regardez! regardez!...  Le matou est là-haut! au chat! au chat!

La bande venait d'apercevoir Maigrat, sur la toiture du hangar.  Dans
sa fièvre, malgré sa lourdeur, il avait monté au treillage avec
agilité, sans se soucier des bois qui cassaient; et, maintenant, il
s'aplatissait le long des tuiles, il s'efforçait d'atteindre la
fenêtre.  Mais la pente se trouvait très raide, il était gêné par son
ventre, ses ongles s'arrachaient.  Pourtant, il se serait traîné
jusqu'en haut, s'il ne s'était mis à trembler, dans la crainte de
recevoir des pierres; car la foule, qu'il ne voyait plus, continuait à
crier, sous lui:

--Au chat! au chat!...  Faut le démolir!

Et, brusquement, ses deux mains lâchèrent à la fois, il roula comme
une boule, sursauta à la gouttière, tomba en travers du mur mitoyen,
si malheureusement, qu'il rebondit du côté de la route, où il s'ouvrit
le crâne, à l'angle d'une borne.  La cervelle avait jailli.  Il était
mort.  Sa femme, en haut, pâle et brouillée derrière les vitres,
regardait toujours.

D'abord, ce fut une stupeur.  Étienne s'était arrêté, la hache glissée
des poings.  Maheu, Levaque, tous les autres, oubliaient la boutique,
les yeux tournés vers le mur, où coulait lentement un mince filet
rouge.  Et les cris avaient cessé, un silence s'élargissait dans
l'ombre croissante.

Tout de suite, les huées recommencèrent.  C'étaient les femmes qui se
précipitaient, prises de l'ivresse du sang.

--Il y a donc un bon Dieu! Ah! cochon, c'est fini!

Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec
des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la
face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.

--Je te devais soixante francs, te voilà payé, voleur! dit la Maheude,
enragée parmi les autres.  Tu ne me refuseras plus crédit...  Attends!
Attends! il faut que je t'engraisse encore.

De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignées,
dont elle lui emplit la bouche, violemment.

--Tiens! mange donc!...  Tiens! mange, mange, toi qui nous mangeais!

Les injures redoublèrent, pendant que le mort, étendu sur le dos,
regardait, immobile, de ses grands yeux fixes, le ciel immense d'où
tombait la nuit.  Cette terre, tassée dans sa bouche, c'était le pain
qu'il avait refusé.  Et il ne mangerait plus que de ce pain-là,
maintenant.  Ça ne lui avait guère porté bonheur, d'affamer le pauvre
monde.

Mais les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances.  Elles
tournaient en le flairant, pareilles à des louves.  Toutes cherchaient
un outrage, une sauvagerie qui les soulageât.

On entendit la voix aigre de la Brûlé.

--Faut le couper comme un matou!

--Oui, oui! au chat! au chat!...  Il en a trop fait, le salaud!

Déjà, la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la
Levaque soulevait les jambes.  Et la Brûlé, de ses mains sèches de
vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte.  Elle
tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre échine et
faisait craquer ses grands bras.  Les peaux molles résistaient, elle
dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de
chair velue et sanglante, qu'elle agita, avec un rire de triomphe:

--Je l'ai! je l'ai!

Des voix aiguës saluèrent d'imprécations l'abominable trophée.

--Ah! bougre, tu n'empliras plus nos filles!

--Oui, c'est fini de te payer sur la bête, nous n'y passerons plus
toutes, à tendre le derrière pour avoir un pain.

--Tiens! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte? moi, je
veux bien, si tu peux encore!

Cette plaisanterie les secoua d'une gaieté terrible.  Elles se
montraient le lambeau sanglant, comme une bête mauvaise, dont chacune
avait eu à souffrir, et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles
voyaient là, inerte, en leur pouvoir.  Elles crachaient dessus, elles
avançaient leurs mâchoires, en répétant, dans un furieux éclat de
mépris:

--Il ne peut plus! il ne peut plus!...  Ce n'est plus un homme qu'on
va foutre dans la terre...  Va donc pourrir, bon à rien!

La Brûlé, alors, planta tout le paquet au bout de son bâton; et, le
portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur
la route, suivie de la débandade hurlante des femmes.  Des gouttes de
sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un déchet de
viande à l'étal d'un boucher.  En haut, à la fenêtre, madame Maigrat
ne bougeait toujours pas; mais, sous la dernière lueur du couchant,
les défauts brouillés des vitres déformaient sa face blanche, qui
semblait rire.  Battue, trahie à chaque heure, les épaules pliées du
matin au soir sur un registre, peut-être riait-elle, quand la bande
des femmes galopa, avec la bête mauvaise, la bête écrasée, au bout du
bâton.

Cette mutilation affreuse s'était accomplie dans une horreur glacée.
Ni Étienne, ni Maheu, ni les autres, n'avaient eu le temps
d'intervenir: ils restaient immobiles, devant ce galop de furies.  Sur
la porte de l'estaminet Tison, des têtes se montraient, Rasseneur
blême de révolte, et Zacharie, et Philomène, stupéfiés d'avoir vu.
Les deux vieux, Bonnemort et Mouque, très graves, hochaient la tête.
Seul, Jeanlin rigolait, poussait du coude Bébert, forçait Lydie à
lever le nez.  Mais les femmes revenaient déjà, tournant sur
elles-mêmes, passant sous les fenêtres de la Direction.  Et, derrière
les persiennes, ces dames et ces demoiselles allongeaient le cou.
Elles n'avaient pu apercevoir la scène, cachée par le mur, elles
distinguaient mal, dans la nuit devenue noire.

--Qu'ont-elles donc au bout de ce bâton? demanda Cécile, qui s'était
enhardie jusqu'à regarder.

Lucie et Jeanne déclarèrent que ce devait être une peau de lapin.

--Non, non, murmura madame Hennebeau, ils auront pillé la charcuterie,
on dirait un débris de porc.

A ce moment, elle tressaillit et elle se tut.  Madame Grégoire lui
avait donné un coup de genou.  Toutes deux restèrent béantes.  Ces
demoiselles, très pâles, ne questionnaient plus, suivaient de leurs
grands yeux cette vision rouge, au fond des ténèbres.

Étienne de nouveau brandit la hache.  Mais le malaise ne se dissipait
pas, ce cadavre à présent barrait la route et protégeait la boutique.
Beaucoup avaient reculé.  C'était comme un assouvissement qui les
apaisait tous.  Maheu demeurait sombre, lorsqu'il entendit une voix
lui dire à l'oreille de se sauver.  Il se retourna, il reconnut
Catherine, toujours dans son vieux paletot d'homme, noire, haletante.
D'un geste, il la repoussa.  Il ne voulait pas l'écouter, il menaçait
de la battre.  Alors, elle eut un geste de désespoir, elle hésita,
puis courut vers Étienne.

--Sauve-toi, sauve-toi, voilà les gendarmes!

Lui aussi la chassait, l'injuriait, en sentant remonter à ses joues le
sang des gifles qu'il avait reçues.  Mais elle ne se rebutait pas,
elle l'obligeait à jeter la hache, elle l'entraînait par les deux
bras, avec une force irrésistible.

--Quand je te dis que voilà les gendarmes!...  Écoute-moi donc.  C'est
Chaval qui est allé les chercher et qui les amène, si tu veux savoir.
Moi, ça m'a dégoûtée, je suis venue...  Sauve-toi, je ne veux pas
qu'on te prenne.

Et Catherine l'emmena, à l'instant où un lourd galop ébranlait au loin
le pavé.  Tout de suite, un cri éclata: «Les gendarmes! les
gendarmes!» Ce fut une débâcle, un sauve-qui-peut si éperdu, qu'en
deux minutes la route se trouva libre, absolument nette, comme balayée
par un ouragan.  Le cadavre de Maigrat faisait seul une tache d'ombre
sur la terre blanche.  Devant l'estaminet Tison, il n'était resté que
Rasseneur, qui, soulagé, la face ouverte, applaudissait à la facile
victoire des sabres; tandis que, dans Montsou désert, éteint, dans le
silence des façades closes, les bourgeois, la sueur à la peau, n'osant
risquer un oeil, claquaient des dents.  La plaine se noyait sous
l'épaisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les fours
à coke incendiés au fond du ciel tragique.  Pesamment, le galop des
gendarmes approchait, ils débouchèrent sans qu'on les distinguât, en
une masse sombre.  Et, derrière eux, confiée à leur garde, la voiture
du pâtissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d'où sauta un
marmiton, qui se mit d'un air tranquille à déballer les croûtes des
vol-au-vent.



Sixième partie



I


La première quinzaine de février s'écoula encore, un froid noir
prolongeait le dur hiver, sans pitié des misérables.  De nouveau, les
autorités avaient battu les routes: le préfet de Lille, un procureur,
un général.  Et les gendarmes n'avaient pas suffi, de la troupe était
venue occuper Montsou, tout un régiment, dont les hommes campaient de
Beaugnies à Marchiennes.  Des postes armés gardaient les puits, il y
avait des soldats devant chaque machine.  L'hôtel du directeur, les
Chantiers de la Compagnie, jusqu'aux maisons de certains bourgeois,
s'étaient hérissés de baïonnettes.  On n'entendait plus, le long du
pavé, que le passage lent des patrouilles.  Sur le terri du Voreux,
continuellement, une sentinelle restait plantée, comme une vigie
au-dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glacé qui soufflait
là-haut; et, toutes les deux heures, ainsi qu'en pays ennemi,
retentissaient les cris de faction.

--Qui vive?...  Avancez au mot de ralliement!

Le travail n'avait repris nulle part.  Au contraire, la grève s'était
aggravée: Crèvecoeur, Mirou, Madeleine arrêtaient l'extraction, comme
le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque
matin; à Saint-Thomas, jusque-là indemne, des hommes manquaient.
C'était maintenant une obstination muette, en face de ce déploiement
de force, dont s'exaspérait l'orgueil des mineurs.  Les corons
semblaient déserts, au milieu des champs de betteraves.  Pas un
ouvrier ne bougeait, à peine en rencontrait-on un par hasard, isolé,
le regard oblique, baissant la tête devant les pantalons rouges.  Et,
sous cette grande paix morne, dans cet entêtement passif, se butant
contre les fusils, il y avait la douceur menteuse, l'obéissance forcée
et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prêts à lui
manger la nuque, s'il tournait le dos.  La Compagnie, que cette mort
du travail ruinait, parlait d'embaucher des mineurs du Borinage, à la
frontière belge; mais elle n'osait point; de sorte que la bataille en
restait là, entre les charbonniers qui s'enfermaient chez eux, et les
fosses mortes, gardées par la troupe.

Dès le lendemain de la journée terrible, cette paix s'était produite,
d'un coup, cachant une panique telle, qu'on faisait le plus de silence
possible sur les dégâts et les atrocités.  L'enquête ouverte
établissait que Maigrat était mort de sa chute, et l'affreuse
mutilation du cadavre demeurait vague, entourée déjà d'une légende.
De son côté, la Compagnie n'avouait pas les dommages soufferts, pas
plus que les Grégoire ne se souciaient de compromettre leur fille dans
le scandale d'un procès, où elle devrait témoigner.  Cependant,
quelques arrestations avaient eu lieu, des comparses comme toujours,
imbéciles et ahuris, ne sachant rien.  Par erreur, Pierron était allé,
les menottes aux poignets, jusqu'à Marchiennes, ce dont les camarades
riaient encore.  Rasseneur, également, avait failli être emmené entre
deux gendarmes.  On se contentait, à la Direction, de dresser des
listes de renvoi, on rendait les livrets en masse: Maheu avait reçu le
sien, Levaque aussi, de même que trente-quatre de leurs camarades, au
seul coron des Deux-Cent-Quarante.  Et toute la sévérité retombait sur
Étienne, disparu depuis le soir de la bagarre, et qu'on cherchait,
sans pouvoir retrouver sa trace.  Chaval, dans sa haine, l'avait
dénoncé, en refusant de nommer les autres, supplié par Catherine qui
voulait sauver ses parents.  Les jours se passaient, on sentait que
rien n'était fini, on attendait la fin, la poitrine oppressée d'un
malaise.

A Montsou, dès lors, les bourgeois s'éveillèrent en sursaut chaque
nuit, les oreilles bourdonnantes d'un tocsin imaginaire, les narines
hantées d'une puanteur de poudre.  Mais ce qui acheva de leur fêler le
crâne, ce fut un prône de leur nouveau curé, l'abbé Ranvier, ce prêtre
maigre aux yeux de braise rouge, qui succédait à l'abbé Joire.  Comme
on était loin de la discrétion souriante de celui-ci, de son unique
soin d'homme gras et doux à vivre en paix avec tout le monde! Est-ce
que l'abbé Ranvier ne s'était pas permis de prendre la défense des
abominables brigands en train de déshonorer la région? Il trouvait des
excuses aux scélératesses des grévistes, il attaquait violemment la
bourgeoisie, sur laquelle il rejetait toutes les responsabilités.
C'était la bourgeoisie qui, en dépossédant l'Église de ses libertés
antiques pour en mésuser elle-même, avait fait de ce monde un lieu
maudit d'injustice et de souffrance; c'était elle qui prolongeait les
malentendus, qui poussait à une catastrophe effroyable, par son
athéisme, par son refus d'en revenir aux croyances, aux traditions
fraternelles des premiers chrétiens.  Et il avait osé menacer les
riches, il les avait avertis que, s'ils s'entêtaient davantage à ne
pas écouter la voix de Dieu, sûrement Dieu se mettrait du côté des
pauvres: il reprendrait leurs fortunes aux jouisseurs incrédules, il
les distribuerait aux humbles de la terre, pour le triomphe de sa
gloire.  Les dévotes en tremblaient, le notaire déclarait qu'il y
avait là du pire socialisme, tous voyaient le curé à la tête d'une
bande, brandissant une croix, démolissant la société bourgeoise de 89,
à grands coups.

M. Hennebeau, averti, se contenta de dire, avec un haussement
d'épaules:

--S'il nous ennuie trop, l'évêque nous en débarrassera.

Et, pendant que la panique soufflait ainsi d'un bout à l'autre de la
plaine, Étienne habitait sous terre, au fond de Réquillart, le terrier
à Jeanlin.  C'était là qu'il se cachait, personne ne le croyait si
proche, l'audace tranquille de ce refuge, dans la mine même, dans
cette voie abandonnée du vieux puits, avait déjoué les recherches.  En
haut, les prunelliers et les aubépines, poussés parmi les charpentes
abattues du beffroi, bouchaient le trou; on ne s'y risquait plus, il
fallait connaître la manoeuvre, se pendre aux racines du sorbier, se
laisser tomber sans peur, pour atteindre les échelons solides encore;
et d'autres obstacles le protégeaient, la chaleur suffocante du goyot,
cent vingt mètres d'une descente dangereuse, puis le pénible
glissement à plat ventre, d'un quart de lieue, entre les parois
resserrées de la galerie, avant de découvrir la caverne scélérate,
emplie de rapines.  Il y vivait au milieu de l'abondance, il y avait
trouvé du genièvre, le reste de la morue sèche, des provisions de
toutes sortes.  Le grand lit de foin était excellent, on ne sentait
pas un courant d'air, dans cette température égale, d'une tiédeur de
bain.  Seule, la lumière menaçait de manquer.  Jeanlin qui s'était
fait son pourvoyeur, avec une prudence et une discrétion de sauvage
ravi de se moquer des gendarmes, lui apportait jusqu'à de la pommade,
mais ne pouvait arriver à mettre la main sur un paquet de chandelles.

Dès le cinquième jour, Étienne n'alluma plus que pour manger.  Les
morceaux ne passaient pas, lorsqu'il les avalait dans la nuit.  Cette
nuit interminable, complète, toujours du même noir, était sa grande
souffrance.  Il avait beau dormir en sûreté, être pourvu de pain,
avoir chaud, jamais la nuit n'avait pesé si lourdement à son crâne.
Elle lui semblait être comme l'écrasement même de ses pensées.
Maintenant, voilà qu'il vivait de vols!  Malgré ses théories
communistes, les vieux scrupules d'éducation se soulevaient, il se
contentait de pain sec, rognait sa portion.  Mais comment faire? il
fallait bien vivre, sa tâche n'était pas remplie.  Une autre honte
l'accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genièvre bu dans
le grand froid, l'estomac vide, et qui l'avait jeté sur Chaval, armé
d'un couteau.  Cela remuait en lui tout un inconnu d'épouvante, le mal
héréditaire, la longue hérédité de soûlerie, ne tolérant plus une
goutte d'alcool sans tomber à la fureur homicide.  Finirait-il donc en
assassin?  Lorsqu'il s'était trouvé à l'abri, dans ce calme profond de
la terre, pris d'une satiété de violence, il avait dormi deux jours
d'un sommeil de brute, gorgée, assommée; et l'écoeurement persistait,
il vivait moulu, la bouche amère, la tête malade, comme à la suite de
quelque terrible noce.  Une semaine s'écoula; les Maheu, avertis, ne
purent envoyer une chandelle: il fallut renoncer à voir clair, même
pour manger.

Maintenant, durant des heures, Étienne demeurait allongé sur son foin.
Des idées vagues le travaillaient, qu'il ne croyait pas avoir.
C'était une sensation de supériorité qui le mettait à part des
camarades, une exaltation de sa personne, à mesure qu'il
s'instruisait.  Jamais il n'avait tant réfléchi, il se demandait
pourquoi son dégoût, le lendemain de la furieuse course au travers des
fosses; et il n'osait se répondre, des souvenirs le répugnaient, la
bassesse des convoitises, la grossièreté des instincts, l'odeur de
toute cette misère secouée au vent.  Malgré le tourment des ténèbres,
il en arrivait à redouter l'heure où il rentrerait au coron.  Quelle
nausée, ces misérables en tas, vivant au baquet commun! Pas un avec
qui causer politique sérieusement, une existence de bétail, toujours
le même air empesté d'oignon où l'on étouffait! Il voulait leur
élargir le ciel, les élever au bien-être et aux bonnes manières de la
bourgeoisie, en faisant d'eux les maîtres; mais comme ce serait long!
et il ne se sentait plus le courage d'attendre la victoire, dans ce
bagne de la faim.  Lentement, sa vanité d'être leur chef, sa
préoccupation constante de penser à leur place, le dégageaient, lui
soufflaient l'âme d'un de ces bourgeois qu'il exécrait.

Jeanlin, un soir, apporta un bout de chandelle, volé dans la lanterne
d'un roulier; et ce fut un grand soulagement pour Étienne.  Lorsque
les ténèbres finissaient par l'hébéter, par lui peser sur le crâne à
le rendre fou, il allumait un instant; puis, dès qu'il avait chassé le
cauchemar, il éteignait, avare de cette clarté nécessaire à sa vie,
autant que le pain.  Le silence bourdonnait à ses oreilles, il
n'entendait que la fuite d'une bande de rats, le craquement des vieux
boisages, le petit bruit d'une araignée filant sa toile.  Et les yeux
ouverts dans ce néant tiède, il retournait à son idée fixe, à ce que
les camarades faisaient là-haut.  Une défection de sa part lui aurait
paru la dernière des lâchetés.  S'il se cachait ainsi, c'était pour
rester libre, pour conseiller et agir.  Ses longues songeries avaient
fixé son ambition: en attendant mieux, il aurait voulu être Pluchart,
lâcher le travail, travailler uniquement à la politique, mais seul,
dans une chambre propre, sous le prétexte que les travaux de tête
absorbent la vie entière et demandent beaucoup de calme.

Au commencement de la seconde semaine, l'enfant lui ayant dit que les
gendarmes le croyaient passé en Belgique, Étienne osa sortir de son
trou, dès la nuit tombée.  Il désirait se rendre compte de la
situation, voir si l'on devait s'entêter davantage.  Lui, pensait la
partie compromise; avant la grève, il doutait du résultat, il avait
simplement cédé aux faits; et, maintenant, après s'être grisé de
rébellion, il revenait à ce premier doute, désespérant de faire céder
la Compagnie.  Mais il ne se l'avouait pas encore, une angoisse le
torturait, lorsqu'il songeait aux misères de la défaite, à toute cette
lourde responsabilité de souffrance qui pèserait sur lui.  La fin de
la grève, n'était-ce pas la fin de son rôle, son ambition par terre,
son existence retombant à l'abrutissement de la mine et aux dégoûts du
coron?  Et, honnêtement, sans bas calculs de mensonge, il s'efforçait
de retrouver sa foi, de se prouver que la résistance restait possible,
que le capital allait se détruire lui-même, devant l'héroïque suicide
du travail.

C'était en effet, dans le pays entier, un long retentissement de
ruines.  La nuit, lorsqu'il errait par la campagne noire, ainsi qu'un
loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des
faillites, d'un bout de la plaine à l'autre.  Il ne longeait plus, au
bord des chemins, que des usines fermées, mortes, dont les bâtiments
pourrissaient sous le ciel blafard.  Les sucreries surtout avaient
souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, après avoir réduit
le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour à tour.  A la
minoterie Dutilleul, la dernière meule s'était arrêtée le deuxième
samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les câbles de mine se
trouvait définitivement tuée par le chômage.  Du côté de Marchiennes,
la situation s'aggravait chaque jour: tous les feux éteints à la
verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction
Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allumé, pas
une batterie des fours à coke ne brûlant à l'horizon.  La grève des
charbonniers de Montsou, née de la crise industrielle qui empirait
depuis deux ans, l'avait accrue, en précipitant la débâcle.  Aux
causes de souffrance, l'arrêt des commandes de l'Amérique,
l'engorgement des capitaux immobilisés dans un excès de production, se
joignait maintenant le manque imprévu de la houille, pour les quelques
chaudières qui chauffaient encore; et, là, était l'agonie suprême, ce
pain des machines que les puits ne fournissaient plus.  Effrayée
devant le malaise général, la Compagnie, en diminuant son extraction
et en affamant ses mineurs, s'était fatalement trouvée, dès la fin de
décembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses.
Tout se tenait, le fléau soufflait de loin, une chute en entraînait
une autre, les industries se culbutaient en s'écrasant, dans une série
si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu'au
fond des cités voisines, Lille, Douai, Valenciennes, où des banquiers
en fuite ruinaient des familles.

Souvent, au coude d'un chemin, Étienne s'arrêtait, dans la nuit
glacée, pour écouter pleuvoir les décombres.  Il respirait fortement
les ténèbres, une joie du néant le prenait, un espoir que le jour se
lèverait sur l'extermination du vieux monde, plus une fortune debout,
le niveau égalitaire passé comme une faux, au ras du sol.  Mais les
fosses de la Compagnie surtout l'intéressaient, dans ce massacre.  Il
se remettait en marche, aveuglé d'ombre, il les visitait les unes
après les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage.
Des éboulements continuaient à se produire, d'une gravité croissante,
à mesure que l'abandon des voies se prolongeait.  Au-dessus de la
galerie nord de Mirou, l'affaissement du sol gagnait tellement, que la
route de Joiselle, sur un parcours de cent mètres, s'était engloutie,
comme dans la secousse d'un tremblement de terre; et la Compagnie,
sans marchander, payait leurs champs disparus aux propriétaires,
inquiète du bruit soulevé autour de ces accidents.  Crèvecoeur et
Madeleine, de roche très ébouleuse, se bouchaient de plus en plus.  On
parlait de deux porions ensevelis à la Victoire; un coup d'eau avait
inondé Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilomètre de galerie à
Saint-Thomas, où les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts.
C'étaient ainsi, d'heure en heure, des frais énormes, des brèches
ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction
des fosses, qui devait finir, à la longue, par manger les fameux
deniers de Montsou, centuplés en un siècle.

Alors, devant ces coups répétés, l'espoir renaissait chez Étienne, il
finissait par croire qu'un troisième mois de résistance achèverait le
monstre, la bête lasse et repue, accroupie là-bas comme une idole,
dans l'inconnu de son tabernacle.  Il savait qu'à la suite des
troubles de Montsou, une vive émotion s'était emparée des journaux de
Paris, toute une polémique violente entre les feuilles officieuses et
les feuilles de l'opposition, des récits terrifiants, que l'on
exploitait surtout contre l'Internationale, dont l'empire prenait
peur, après l'avoir encouragée; et, la Régie n'osant plus faire la
sourde oreille, deux des régisseurs avaient daigné venir pour une
enquête, mais d'un air de regret, sans paraître s'inquiéter du
dénouement, si désintéressés, que trois jours après ils étaient
repartis, en déclarant que les choses allaient le mieux du monde.
Pourtant, on lui affirmait d'autre part que ces messieurs, durant leur
séjour, siégeaient en permanence, déployaient une activité fébrile,
enfoncés dans des affaires dont personne autour d'eux ne soufflait
mot.  Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait à traiter
leur départ de fuite affolée, certain maintenant du triomphe, puisque
ces terribles hommes lâchaient tout.

Mais Étienne, la nuit suivante, désespéra de nouveau.  La Compagnie
avait les reins trop forts pour qu'on les lui cassât si aisément: elle
pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers
qu'elle les rattraperait, en rognant leur pain.  Cette nuit-là, ayant
poussé jusqu'à Jean-Bart, il devina la vérité, quand un surveillant
lui conta qu'on parlait de céder Vandame à Montsou.  C'était,
disait-on, chez Deneulin, une misère pitoyable, la misère des riches,
le père malade d'impuissance, vieilli par le souci de l'argent, les
filles luttant au milieu des fournisseurs, tâchant de sauver leurs
chemises.  On souffrait moins dans les corons affamés que dans cette
maison de bourgeois, où l'on se cachait pour boire de l'eau.  Le
travail n'avait pas repris à Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la
pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgré toute la hâte mise, un
commencement d'inondation s'était produit, qui nécessitait de grandes
dépenses.  Deneulin venait de risquer enfin sa demande d'un emprunt de
cent mille francs aux Grégoire, dont le refus, attendu d'ailleurs,
l'avait achevé: s'ils refusaient, c'était par affection, afin de lui
éviter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de
vendre.  Il disait toujours non, violemment.  Cela l'enrageait de
payer les frais de la grève, il espérait d'abord en mourir, le sang à
la tête, le cou étranglé d'apoplexie.  Puis, que faire? il avait
écouté les offres.  On le chicanait, on dépréciait cette proie
superbe, ce puits réparé, équipé à neuf, où le manque d'avances
paralysait seul l'exploitation.  Bien heureux encore s'il en tirait de
quoi désintéresser ses créanciers.  Il s'était, pendant deux jours,
débattu contre les régisseurs campés à Montsou, furieux de la façon
tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de
sa voix retentissante.  Et l'affaire en restait là, ils étaient
retournés à Paris attendre patiemment son dernier râle.  Étienne
flaira cette compensation aux désastres, repris de découragement
devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la
bataille, qu'ils s'engraissaient de la défaite en mangeant les
cadavres des petits, tombés à leur côté.

Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle.
Au Voreux, le cuvelage du puits menaçait de crever, les eaux
filtraient de tous les joints; et l'on avait dû mettre une équipe de
charpentiers à la réparation, en grande hâte.  ***446***

Jusque-là, Étienne avait évité le Voreux, inquiété par l'éternelle
silhouette noire de la sentinelle, plantée sur le terri, au-dessus de
la plaine.  On ne pouvait l'éviter, elle dominait, elle était, en
l'air, comme le drapeau du régiment.  Vers trois heures du matin, le
ciel devint sombre, il se rendit à la fosse, où des camarades lui
expliquèrent le mauvais état du cuvelage: même leur idée était qu'il y
avait urgence à le refaire en entier, ce qui aurait arrêté
l'extraction pendant trois mois.  Longtemps, il rôda écoutant les
maillets des charpentiers taper dans le puits.  Cela lui réjouissait
le coeur, cette plaie qu'il fallait panser.

Au petit jour, lorsqu'il rentra, il retrouva la sentinelle sur le
terri.  Cette fois, elle le verrait certainement.  Il marchait, en
songeant à ces soldats, pris dans le peuple, et qu'on armait contre le
peuple.  Comme le triomphe de la révolution serait devenu facile, si
l'armée s'était brusquement déclarée pour elle! Il suffisait que
l'ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvînt de son
origine.  C'était le péril suprême, la grande épouvante, dont les
dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient à une défection
possible des troupes.  En deux heures, ils seraient balayés,
exterminés, avec les jouissances et les abominations de leur vie
inique.  Déjà, l'on disait que des régiments entiers se trouvaient
infectés de socialisme.  Était-ce vrai? la justice allait-elle venir,
grâce aux cartouches distribuées par la bourgeoisie? Et, sautant à un
autre espoir, le jeune homme rêvait que le régiment dont les postes
gardaient les fosses, passait à la grève, fusillait la Compagnie en
bloc et donnait enfin la mine aux mineurs.

Il s'aperçut alors qu'il montait sur le terri, la tête bourdonnante de
ces réflexions.  Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il
saurait la couleur de ses idées.  D'un air indifférent, il continuait
de s'approcher, comme s'il eût glané les vieux bois, restés dans les
déblais.  La sentinelle demeurait immobile.

--Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin Étienne.  Je crois que
nous allons avoir de la neige.

C'était un petit soldat, très blond, avec une douce figure pâle,
criblée de taches de rousseur.  Il avait, dans sa capote, l'embarras
d'une recrue.

--Oui, tout de même, je crois, murmura-t-il.

Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette
aube enfumée, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la
plaine.

--Qu'ils sont bêtes, de vous planter là, à vous geler les os! continua
Étienne.  Si l'on ne dirait pas que l'on attend les Cosaques!...  Avec
ça, il souffle toujours un vent, ici!

Le petit soldat grelottait sans se plaindre.  Il y avait bien une
cabane en pierres sèches, où le vieux Bonnemort s'abritait, par les
nuits d'ouragan; mais, la consigne étant de ne pas quitter le sommet
du terri, le soldat n'en bougeait pas, les mains si raides de froid,
qu'il ne sentait plus son arme.  Il appartenait au poste de soixante
hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait
fréquemment, il avait déjà failli y rester, les pieds morts.  Le
métier voulait ça, une obéissance passive achevait de l'engourdir, il
répondait aux questions par des mots bégayés d'enfant qui sommeille.

Vainement, pendant un quart d'heure, Étienne tâcha de le faire parler
sur la politique.  Il disait oui, il disait non, sans avoir l'air de
comprendre; des camarades racontaient que le capitaine était
républicain; quant à lui, il n'avait pas d'idée, ça lui était égal.
Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n'être pas puni.
L'ouvrier l'écoutait, saisi de la haine du peuple contre l'armée,
contre ces frères dont on changeait le coeur, en leur collant un
pantalon rouge au derrière.

--Alors, vous vous nommez?

--Jules.

--Et d'où êtes-vous?

--De Plogof, là-bas.

Au hasard, il avait allongé le bras.  C'était en Bretagne, il n'en
savait pas davantage.  Sa petite figure pâle s'animait, il se mit à
rire, réchauffé.

--J'ai ma mère et ma soeur.  Elles m'attendent bien sûr.  Ah! ce ne
sera pas pour demain...  Quand je suis parti, elles m'ont accompagné
jusqu'à Pont-l'Abbé.  Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a
failli se casser les jambes en bas de la descente d'Audierne.  Le
cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes
pleuraient trop, ça nous restait dans la gorge...  Ah! mon Dieu! ah!
mon Dieu! comme c'est loin, chez nous!

Ses yeux se mouillaient, sans qu'il cessât de rire.  La lande déserte
de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des tempêtes, lui
apparaissait dans un éblouissement de soleil, à la saison rose des
bruyères.

--Dites donc, demanda-t-il, si je n'ai pas de punitions, est-ce que
vous croyez qu'on me donnera une permission d'un mois, dans deux ans?

Alors, Étienne parla de la Provence, qu'il avait quittée tout petit.
Le jour grandissait, des flocons de neige commençaient à voler dans le
ciel terreux.  Et il finit par être pris d'inquiétude, en apercevant
Jeanlin qui rôdait au milieu des ronces, l'air stupéfait de le voir
là-haut.  D'un geste, l'enfant le hélait.  A quoi bon ce rêve de
fraterniser avec les soldats? Il faudrait des années et des années
encore, sa tentative inutile le désolait, comme s'il avait compté
réussir.  Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait
relever la sentinelle; et il s'en alla, il rentra en courant se terrer
à Réquillart, le coeur crevé une fois de plus par la certitude de la
défaite; pendant que le gamin, galopant près de lui, accusait cette
sale rosse de troupier d'avoir appelé le poste pour tirer sur eux.

Au sommet du terri, Jules était resté immobile, les regards perdus
dans la neige qui tombait.  Le sergent s'approchait avec ses hommes,
les cris réglementaires furent échangés.

--Qui vive?...  Avancez au mot de ralliement!

Et l'on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays
conquis.  Malgré le jour grandissant, rien ne bougeait dans les
corons, les charbonniers se taisaient et s'enrageaient, sous la botte
militaire.



II


Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cessé le matin, une
gelée intense glaçait l'immense nappe; et ce pays noir, aux routes
d'encre, aux murs et aux arbres poudrés des poussières de la houille,
était tout blanc, d'une blancheur unique, à l'infini.  Sous la neige,
le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu.  Pas une fumée
ne sortait des toitures.  Les maisons sans feu, aussi froides que les
pierres des chemins, ne fondaient pas l'épaisse couche des tuiles.  Ce
n'était plus qu'une carrière de dalles blanches, dans la plaine
blanche, une vision de village mort, drapé de son linceul.  Le long
des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laissé le
gâchis boueux de leur piétinement.

Chez les Maheu, la dernière pelletée d'escarbilles était brûlée depuis
la veille; et il ne fallait plus songer à la glane sur le terri, par
ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mêmes ne trouvaient pas un
brin d'herbe.  Alzire, pour s'être entêtée, ses pauvres mains
fouillant la neige, se mourait.  La Maheude avait dû l'envelopper dans
un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez
qui elle était allée deux fois déjà, sans pouvoir le rencontrer; la
bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron
avant la nuit, et la mère guettait, debout devant la fenêtre, tandis
que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une
chaise, avec l'illusion qu'il faisait meilleur là, près du fourneau
refroidi.  Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait
dormir.  Ni Lénore ni Henri n'étaient rentrés, battant les routes en
compagnie de Jeanlin, pour demander des sous.  Au travers de la pièce
nue, Maheu seul marchait pesamment, butait à chaque tour contre le
mur, de l'air stupide d'une bête qui ne voit plus sa cage.  Le pétrole
aussi était fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si
blanc, qu'il éclairait vaguement la pièce, malgré la nuit tombée.

Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de
vent, hors d'elle, criant dès le seuil à la Maheude:

--Alors, c'est toi qui as dit que je forçais mon logeur à me donner
vingt sous, quand il couchait avec moi!

L'autre haussa les épaules.

--Tu m'embêtes, je n'ai rien dit...  D'abord, qui t'a dit ça?

--On m'a dit que tu l'as dit, tu n'as pas besoin de savoir...  Même tu
as dit que tu nous entendais bien faire nos saletés derrière ta
cloison, et que la crasse s'amassait chez nous parce que j'étais
toujours sur le dos...  Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein!

Chaque jour, des querelles éclataient, à la suite du continuel
bavardage des femmes.  Entre les ménages surtout qui logeaient porte à
porte, les brouilles et les réconciliations étaient quotidiennes.
Mais jamais une méchanceté si aigre ne les avait jetés les uns sur les
autres.  Depuis la grève, la faim exaspérait les rancunes, on avait le
besoin de cogner: une explication entre deux commères finissait par
une tuerie entre les deux hommes.

Justement, Levaque arrivait à son tour, en amenant de force Bouteloup.

--Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donné vingt sous à ma
femme, pour coucher avec.

Le logeur, cachant sa douceur effarée dans sa grande barbe,
protestait, bégayait.

--Oh! ça, non, jamais rien, jamais!

Du coup, Levaque devint menaçant, le poing sous le nez de Maheu.

--Tu sais, ça ne me va pas.  Quand on a une femme comme ça, on lui
casse les reins...  C'est donc que tu crois ce qu'elle a dit?

--Mais, nom de Dieu! s'écria Maheu, furieux d'être tiré de son
accablement, qu'est-ce que c'est encore que tous ces potins? Est-ce
qu'on n'a pas assez de ses misères? Fous-moi la paix ou je tape!...
Et, d'abord, qui a dit que ma femme l'avait dit?

--Qui l'a dit?...  C'est la Pierronne qui l'a dit.

La Maheude éclata d'un rire aigu; et, revenant vers la Levaque:

--Ah! c'est la Pierronne...  Eh bien! je puis te dire ce qu'elle m'a
dit, à moi.  Oui! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes,
l'un dessous et l'autre dessus!

Dès lors, il ne fut plus possible de s'entendre.  Tous se fâchaient,
les Levaque renvoyaient comme réponse aux Maheu que la Pierronne en
avait dit bien d'autres sur leur compte, et qu'ils avaient vendu
Catherine, et qu'ils s'étaient pourris ensemble, jusqu'aux petits,
avec une saleté prise par Étienne au Volcan.

--Elle a dit ça, elle a dit ça, hurla Maheu.  C'est bon! j'y vais,
moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la
gueule.

Il s'était élancé dehors, les Levaque le suivirent pour témoigner,
tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait
furtivement.  Allumée par l'explication, la Maheude sortait aussi,
lorsqu'une plainte d'Alzire la retint.  Elle croisa les bouts de la
couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se
planter devant la fenêtre, les yeux perdus.  Et ce médecin qui
n'arrivait pas!

A la porte des Pierron, Maheu et les Levaque rencontrèrent Lydie, qui
piétinait dans la neige.  La maison était close, un filet de lumière
passait par la fente d'un volet; et l'enfant répondit d'abord avec
gêne aux questions: non, son papa n'y était pas, il était allé au
lavoir rejoindre la mère Brûlé, pour rapporter le paquet de linge.
Elle se troubla ensuite, refusa de dire ce que sa maman faisait.
Enfin, elle lâcha tout, dans un rire sournois de rancune: sa maman
l'avait flanquée à la porte, parce que M.  Dansaert était là, et
qu'elle les empêchait de causer.  Celui-ci, depuis le matin, se
promenait dans le coron, avec deux gendarmes, tâchant de racoler des
ouvriers, pesant sur les faibles, annonçant partout que, si l'on ne
descendait pas le lundi au Voreux, la Compagnie était décidée à
embaucher des Borains.  Et, comme la nuit tombait, il avait renvoyé
les gendarmes, en trouvant la Pierronne seule; puis, il était resté
chez elle à boire un verre de genièvre, devant le bon feu.

--Chut! taisez-vous, faut les voir! murmura Levaque, avec un rire de
paillardise.  On s'expliquera tout à l'heure...  Va-t'en, toi, petite
garce!

Lydie recula de quelques pas, pendant qu'il mettait un oeil à la fente
du volet.  Il étouffa de petits cris, son échine se renflait, dans un
frémissement.  A son tour, la Levaque regarda; mais elle dit, comme
prise de coliques, que ça la dégoûtait.  Maheu, qui l'avait poussée,
voulant voir aussi, déclara qu'on en avait pour son argent.  Et ils
recommencèrent, à la file, chacun son coup d'oeil, ainsi qu'à la
comédie.  La salle, reluisante de propreté, s'égayait du grand feu; il
y avait des gâteaux sur la table, avec une bouteille et des verres;
enfin, une vraie noce.  Si bien que ce qu'ils voyaient là-dedans
finissait par exaspérer les deux hommes, qui, en d'autres
circonstances, en auraient rigolé six mois.  Qu'elle se fît bourrer
jusqu'à la gorge, les jupes en l'air, c'était drôle.  Mais, nom de
Dieu! est-ce que ce n'était pas cochon, de se payer ça devant un si
grand feu, et de se donner des forces avec des biscuits, lorsque les
camarades n'avaient ni une lichette de pain, ni une escarbille de
houille?

--V'là papa! cria Lydie en se sauvant.

Pierron revenait tranquillement du lavoir, le paquet de linge sur une
épaule.  Tout de suite, Maheu l'interpella.

--Dis donc, on m'a dit que ta femme avait dit que j'avais vendu
Catherine et que nous nous étions tous pourris à la maison...  Et,
chez toi, qu'est-ce qu'il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en
train de lui user la peau?

Étourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de
peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tête au point
d'entrebâiller la porte, pour se rendre compte.  On l'aperçut toute
rouge, le corsage ouvert, la jupe encore remontée, accrochée à la
ceinture; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait
éperdument.  Le maître-porion se sauva, disparut, tremblant qu'une
pareille histoire n'arrivât aux oreilles du directeur.  Alors, ce fut
un scandale affreux, des rires, des huées, des injures.

--Toi qui dis toujours des autres qu'elles sont sales, criait la
Levaque à la Pierronne, ce n'est pas étonnant que tu sois propre, si
tu te fais récurer par les chefs!

--Ah! ça lui va, de parler! reprenait Levaque.  En voilà une salope
qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l'un dessous et
l'autre dessus!...  Oui, oui, on m'a dit que tu l'as dit.

Mais la Pierronne, calmée, tenait tête aux gros mots, très méprisante,
dans sa certitude d'être la plus belle et la plus riche.

--J'ai dit ce que j'ai dit, fichez-moi la paix, hein!...  Est-ce que
ça vous regarde, mes affaires, tas de jaloux qui nous en voulez, parce
que nous mettons de l'argent à la caisse d'épargne! Allez, allez, vous
aurez beau dire, mon mari sait bien pourquoi monsieur Dansaert était
chez nous.

En effet, Pierron s'emportait, défendait sa femme.  La querelle
tourna, on le traita de vendu, de mouchard, de chien de la Compagnie,
on l'accusa de s'enfermer pour se gaver des bons morceaux, dont les
chefs lui payaient ses traîtrises.  Lui, répliquait, prétendait que
Maheu lui avait glissé des menaces sous sa porte, un papier où se
trouvaient deux os de mort en croix, avec un poignard au-dessus.  Et
cela se termina forcément par un massacre entre les hommes, comme
toutes les querelles de femmes, depuis que la faim enrageait les plus
doux.  Maheu et Levaque s'étaient rués sur Pierron à coups de poing,
il fallut les séparer.

Le sang coulait à flots du nez de son gendre, lorsque la Brûlé, à son
tour, arriva du lavoir.  Mise au courant, elle se contenta de dire:

--Ce cochon-là me déshonore.

La rue redevint déserte, pas une ombre ne tachait la blancheur nue de
la neige; et le coron, retombé à son immobilité de mort, crevait de
faim sous le froid intense.

--Et le médecin? demanda Maheu, en refermant la porte.

--Pas venu, répondit la Maheude, toujours debout devant la fenêtre.

--Les petits sont rentrés?

--Non, pas rentrés.

Maheu reprit sa marche lourde, d'un mur à l'autre, de son air de boeuf
assommé.  Raidi sur sa chaise, le père Bonnemort n'avait pas même levé
la tête.  Alzire non plus ne disait rien, tâchait de ne pas trembler,
pour leur éviter de la peine; mais, malgré son courage à souffrir,
elle tremblait si fort par moments, qu'on entendait contre la
couverture le frisson de son maigre corps de fillette infirme; pendant
que, de ses grands yeux ouverts, elle regardait au plafond le pâle
reflet des jardins tout blancs, qui éclairait la pièce d'une lueur de
lune.

C'était, maintenant, l'agonie dernière, la maison vidée, tombée au
dénuement final.  Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez
la brocanteuse; puis, les draps étaient partis, le linge, tout ce qui
pouvait se vendre.  Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du
grand-père.  Des larmes coulaient, à chaque objet du pauvre ménage
dont il fallait se séparer, et la mère se lamentait encore d'avoir
emporté un jour, dans sa jupe, la boîte de carton rose, l'ancien
cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s'en
débarrasser sous une porte.  Ils étaient nus, ils n'avaient plus à
vendre que leur peau, si entamée, si compromise, que personne n'en
aurait donné un liard.  Aussi ne prenaient-ils même pas la peine de
chercher, ils savaient qu'il n'y avait rien, que c'était la fin de
tout, qu'ils ne devaient espérer ni une chandelle, ni un morceau de
charbon, ni une pomme de terre; et ils attendaient d'en mourir, ils ne
se fâchaient que pour les enfants, car cette cruauté inutile les
révoltait, d'avoir fichu une maladie à la petite, avant de
l'étrangler.

--Enfin, le voilà! dit la Maheude.

Une forme noire passait devant la fenêtre.  La porte s'ouvrit.  Mais
ce n'était point le docteur Vanderhaghen, ils reconnurent le nouveau
curé, l'abbé Ranvier, qui ne parut pas surpris de tomber dans cette
maison morte, sans lumière, sans feu, sans pain.  Déjà, il sortait de
trois autres maisons voisines, allant de famille en famille, racolant
des hommes de bonne volonté, ainsi que Dansaert avec ses gendarmes;
et, tout de suite, il s'expliqua, de sa voix fiévreuse de sectaire.

--Pourquoi n'êtes-vous pas venus à la messe dimanche, mes enfants?
Vous avez tort, l'Église seule peut vous sauver...  Voyons,
promettez-moi de venir dimanche prochain.

Maheu, après l'avoir regardé, s'était remis en marche, pesamment, sans
une parole.  Ce fut la Maheude qui répondit.

--A la messe, monsieur le curé, pour quoi faire? Est-ce que le bon
Dieu ne se moque pas de nous?...  Tenez! qu'est-ce que lui a fait ma
petite, qui est là, à trembler la fièvre? Nous n'avions pas assez de
misère, n'est-ce pas?  il fallait qu'il me la rendît malade, lorsque
je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude.

Alors, debout, le prêtre parla longuement.  Il exploitait la grève,
cette misère affreuse, cette rancune exaspérée de la faim, avec
l'ardeur d'un missionnaire qui prêche des sauvages, pour la gloire de
sa religion.  Il disait que l'Église était avec les pauvres, qu'elle
ferait un jour triompher la justice, en appelant la colère de Dieu sur
les iniquités des riches.  Et ce jour luirait bientôt, car les riches
avaient pris la place de Dieu, en étaient arrivés à gouverner sans
Dieu, dans leur vol impie du pouvoir.  Mais, si les ouvriers voulaient
le juste partage des biens de la terre, ils devaient s'en remettre
tout de suite aux mains des prêtres, comme à la mort de Jésus les
petits et les humbles s'étaient groupés autour des apôtres.  Quelle
force aurait le pape, de quelle armée disposerait le clergé, lorsqu'il
commanderait à la foule innombrable des travailleurs! En une semaine,
on purgerait le monde des méchants, on chasserait les maîtres
indignes, ce serait enfin le vrai règne de Dieu, chacun récompensé
selon ses mérites, la loi du travail réglant le bonheur universel.

La Maheude, qui l'écoutait, croyait entendre Étienne, aux veillées de
l'automne, lorsqu'il leur annonçait la fin de leurs maux.  Seulement,
elle s'était toujours méfiée des soutanes.

--C'est très bien, ce que vous racontez là, monsieur le curé,
dit-elle.  Mais c'est donc que vous ne vous accordez plus avec les
bourgeois...  Tous nos autres curés dînaient à la Direction, et nous
menaçaient du diable, dès que nous demandions du pain.

Il recommença, il parla du déplorable malentendu entre l'Église et le
peuple.  Maintenant, en phrases voilées, il frappait sur les curés des
villes, sur les évêques, sur le haut clergé, repu de jouissance, gorgé
de domination, pactisant avec la bourgeoisie libérale, dans
l'imbécillité de son aveuglement, sans voir que c'était cette
bourgeoisie qui le dépossédait de l'empire du monde.  La délivrance
viendrait des prêtres de campagne, tous se lèveraient pour rétablir le
royaume du Christ, avec l'aide des misérables; et il semblait être
déjà à leur tête, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande,
en révolutionnaire de l'Évangile, les yeux emplis d'une telle lumière,
qu'ils éclairaient la salle obscure.  Cette ardente prédication
l'emportait en paroles mystiques, depuis longtemps les pauvres gens ne
le comprenaient plus.

--Il n'y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu,
vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain.

--Venez dimanche à la messe, s'écria le prêtre, Dieu pourvoira à tout!

Et il s'en alla, il entra catéchiser les Levaque à leur tour, si haut
dans son rêve du triomphe final de l'Église, ayant pour les faits un
tel dédain, qu'il courait ainsi les corons, sans aumônes, les mains
vides au travers de cette armée mourante de faim, en pauvre diable
lui-même qui regardait la souffrance comme l'aiguillon du salut.

Maheu marchait toujours, on n'entendait que cet ébranlement régulier,
dont les dalles tremblaient.  Il y eut un bruit de poulie mangée de
rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la cheminée froide.  Puis, la
cadence des pas recommença.  Alzire, assoupie par la fièvre, s'était
mise à délirer à voix basse, riant, croyant qu'il faisait chaud et
qu'elle jouait au soleil.

--Sacré bon sort! murmura la Maheude, après lui avoir touché les
joues, la voilà qui brûle à présent...  Je n'attends plus ce cochon,
les brigands lui auront défendu de venir.

Elle parlait du docteur et de la Compagnie.  Pourtant, elle eut une
exclamation de joie, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau.  Mais ses
bras retombèrent, elle resta toute droite, le visage sombre.

--Bonsoir, dit à demi-voix Étienne, lorsqu'il eut soigneusement
refermé la porte.

Souvent, il arrivait ainsi, à la nuit noire.  Les Maheu, dès le second
jour, avaient appris sa retraite.  Mais ils gardaient le secret,
personne dans le coron ne savait au juste ce qu'était devenu le jeune
homme.  Cela l'entourait d'une légende.  On continuait à croire en
lui, des bruits mystérieux couraient: il allait reparaître avec une
armée, avec des caisses pleines d'or; et c'était toujours l'attente
religieuse d'un miracle, l'idéal réalisé, l'entrée brusque dans la
cité de justice qu'il leur avait promise.  Les uns disaient l'avoir vu
au fond d'une calèche, en compagnie de trois messieurs, sur la route
de Marchiennes; d'autres affirmaient qu'il était encore pour deux
jours en Angleterre.  A la longue, cependant, la méfiance commençait,
des farceurs l'accusaient de se cacher dans une cave, où la Mouquette
lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort.
C'était, au milieu de sa popularité, une lente désaffection, la sourde
poussée des convaincus pris de désespoir, et dont le nombre, peu à
peu, devait grossir.

--Quel chien de temps! ajouta-t-il.  Et vous, rien de nouveau,
toujours de pire en pire?...  On m'a dit que le petit Négrel était
parti en Belgique chercher des Borains.  Ah! nom de Dieu, nous sommes
fichus, si c'est vrai!

Un frisson l'avait saisi, en entrant dans cette pièce glacée et
obscure, où ses yeux durent s'accoutumer pour voir les malheureux,
qu'il y devinait, à un redoublement d'ombre.  Il éprouvait cette
répugnance, ce malaise de l'ouvrier sorti de sa classe, affiné par
l'étude, travaillé par l'ambition.  Quelle misère, et l'odeur, et les
corps en tas, et la pitié affreuse qui le serrait à la gorge! Le
spectacle de cette agonie le bouleversait à un tel point, qu'il
cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission.

Mais, violemment, Maheu s'était planté devant lui, criant:

--Des Borains! ils n'oseront pas, les jean-foutre!...  Qu'ils fassent
donc descendre des Borains, s'ils veulent que nous démolissions les
fosses!

D'un air de gêne, Étienne expliqua qu'on ne pourrait pas bouger, que
les soldats qui gardaient les fosses protégeraient la descente des
ouvriers belges.  Et Maheu serrait les poings, irrité surtout, comme
il disait, d'avoir ces baïonnettes dans le dos.  Alors, les
charbonniers n'étaient plus les maîtres chez eux? on les traitait donc
en galériens, pour les forcer au travail, le fusil chargé? Il aimait
son puits, ça lui faisait une grosse peine de n'y être pas descendu
depuis deux mois.  Aussi voyait-il rouge, à l'idée de cette injure, de
ces étrangers qu'on menaçait d'y introduire.  Puis, le souvenir qu'on
lui avait rendu son livret lui creva le coeur.

--Je ne sais pas pourquoi je me fâche, murmura-t-il.  Moi, je n'en
suis plus, de leur baraque...  Quand ils m'auront chassé d'ici, je
pourrai bien crever sur la route.

--Laisse donc! dit Étienne.  Si tu veux, ils te le reprendront demain,
ton livret.  On ne renvoie pas les bons ouvriers.

Il s'interrompit, étonné d'entendre Alzire, qui riait doucement, dans
le délire de sa fièvre.  Il n'avait encore distingué que l'ombre
raidie du père Bonnemort, et cette gaieté d'enfant malade l'effrayait.
C'était trop, cette fois, si les petits se mettaient à en mourir.  La
voix tremblante, il se décida.

--Voyons, ça ne peut pas durer, nous sommes foutus...  Il faut se
  rendre.

La Maheude, immobile et silencieuse jusque-là, éclata tout d'un coup,
lui cria dans la face, en le tutoyant et en jurant comme un homme:

--Qu'est-ce que tu dis? C'est toi qui dis ça, nom de Dieu!

Il voulut donner des raisons, mais elle ne le laissait point parler.

--Ne répète pas, nom de Dieu! ou, toute femme que je suis, je
te flanque ma main sur la figure...  Alors, nous aurions crevé
pendant deux mois, j'aurais vendu mon ménage, mes petits en seraient
tombés malades, et il n'y aurait rien de fait, et l'injustice
recommencerait!...  Ah! vois-tu, quand je songe à ça, le sang
m'étouffe.  Non! non! moi, je brûlerais tout, je tuerais tout
maintenant, plutôt que de me rendre.

Elle désigna Maheu dans l'obscurité, d'un grand geste menaçant.

--Écoute ça, si mon homme retourne à la fosse, c'est moi qui
l'attendrai sur la route, pour lui cracher au visage et le traiter de
lâche!

Étienne ne la voyait pas, mais il sentait une chaleur, comme une
haleine de bête aboyante; et il avait reculé, saisi, devant cet
enragement qui était son oeuvre.  Il la trouvait si changée, qu'il ne
la reconnaissait plus, de tant de sagesse autrefois, lui reprochant sa
violence, disant qu'on ne doit souhaiter la mort de personne, puis à
cette heure refusant d'entendre la raison, parlant de tuer le monde.
Ce n'était plus lui, c'était elle qui causait politique, qui voulait
balayer d'un coup les bourgeois, qui réclamait la république et la
guillotine, pour débarrasser la terre de ces voleurs de riches,
engraissés du travail des meurt-de-faim.

--Oui, de mes dix doigts, je les écorcherais...  En voilà assez,
peut-être!  notre tour est venu, tu le disais toi-même...  Quand je
pense que le père, le grand-père, le père du grand-père, tous ceux
d'auparavant, ont souffert ce que nous souffrons, et que nos fils, les
fils de nos fils le souffriront encore, ça me rend folle, je prendrais
un couteau...  L'autre jour, nous n'en avons pas fait assez.  Nous
aurions dû foutre Montsou par terre, jusqu'à la dernière brique.  Et,
tu ne sais pas? je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas laissé le
vieux étrangler la fille de la Piolaine...  On laisse bien la faim
étrangler mes petits, à moi!

Ses paroles tombaient comme des coups de hache, dans la nuit.
L'horizon fermé n'avait pas voulu s'ouvrir, l'idéal impossible
tournait en poison, au fond de ce crâne fêlé par la douleur.

--Vous m'avez mal compris, put enfin dire Étienne, qui battait en
retraite.  On devrait arriver à une entente avec la Compagnie: je sais
que les puits souffrent beaucoup, sans doute elle consentirait à un
arrangement.

--Non, rien du tout! hurla-t-elle.

Justement, Lénore et Henri, qui rentraient, arrivaient les mains
vides.  Un monsieur leur avait bien donné deux sous; mais, comme la
soeur allongeait toujours des coups de pied au petit frère, les deux
sous étaient tombés dans la neige; et, Jeanlin s'étant mis à les
chercher avec eux, on ne les avait plus retrouvés.

--Où est-il, Jeanlin?

--Maman, il a filé, il a dit qu'il avait des affaires.

Étienne écoutait, le coeur fendu.  Jadis, elle menaçait de les tuer,
s'ils tendaient jamais la main.  Aujourd'hui, elle les envoyait
elle-même sur les routes, elle parlait d'y aller tous, les dix mille
charbonniers de Montsou, prenant le bâton et la besace des vieux
pauvres, battant le pays épouvanté.

Alors, l'angoisse grandit encore, dans la pièce noire.  Les mioches
rentraient avec la faim, ils voulaient manger, pourquoi ne mangeait-on
pas?  et ils grognèrent, se traînèrent, finirent par écraser les pieds
de leur soeur mourante, qui eut un gémissement.  Hors d'elle, la mère
les gifla, au hasard des ténèbres.  Puis, comme ils criaient plus fort
en demandant du pain, elle fondit en larmes, tomba assise sur le
carreau, les saisit d'une seule étreinte, eux et la petite infirme;
et, longuement, ses pleurs coulèrent, dans une détente nerveuse qui la
laissait molle, anéantie, bégayant à vingt reprises la même phrase,
appelant la mort: «Mon Dieu, pourquoi ne nous prenez-vous pas? mon
Dieu, prenez-nous par pitié, pour en finir!» Le grand-père gardait son
immobilité de vieil arbre tordu sous la pluie et le vent, tandis que
le père marchait de la cheminée au buffet, sans tourner la tête.

Mais la porte s'ouvrit, et cette fois c'était le docteur Vanderhaghen.

--Diable! dit-il, la chandelle ne vous abîmera pas la vue...
Dépêchons, je suis pressé.

Ainsi qu'à l'ordinaire, il grondait, éreinté de besogne.  Il avait
heureusement des allumettes, le père dut en enflammer six, une à une,
et les tenir, pour qu'il pût examiner la malade.  Déballée de sa
couverture, elle grelottait sous cette lueur vacillante, d'une
maigreur d'oiseau agonisant dans la neige, si chétive qu'on ne voyait
plus que sa bosse.  Elle souriait pourtant, d'un sourire égaré de
moribonde, les yeux très grands, tandis que ses pauvres mains se
crispaient sur sa poitrine creuse.  Et, comme la mère, suffoquée,
demandait si c'était raisonnable de prendre, avant elle, la seule
enfant qui l'aidât au ménage, si intelligente, si douce, le docteur se
fâcha.

--Tiens! la voilà qui passe...  Elle est morte de faim, ta sacrée
gamine.  Et elle n'est pas la seule, j'en ai vu une autre, à côté...
Vous m'appelez tous, je n'y peux rien, c'est de la viande qu'il faut
pour vous guérir.

Maheu, les doigts brûlés, avait lâché l'allumette; et les ténèbres
retombèrent sur le petit cadavre encore chaud.  Le médecin était
reparti en courant.  Étienne n'entendait plus dans la pièce noire que
les sanglots de la Maheude, qui répétait son appel de mort, cette
lamentation lugubre et sans fin:

--Mon Dieu, c'est mon tour, prenez-moi!...  Mon Dieu, prenez mon
homme, prenez les autres, par pitié, pour en finir!



III


Ce dimanche-là, dès huit heures, Souvarine resta seul dans la salle de
l'Avantage, à sa place accoutumée, la tête contre le mur.  Plus un
charbonnier ne savait où prendre les deux sous d'une chope, jamais les
débits n'avaient eu moins de clients.  Aussi madame Rasseneur,
immobile au comptoir, gardait-elle un silence irrité; pendant que
Rasseneur, debout devant la cheminée de fonte, semblait suivre, d'un
air réfléchi, la fumée rousse du charbon.

Brusquement, dans cette paix lourde des pièces trop chauffées, trois
petits coups secs, tapés contre une vitre de la fenêtre, firent
tourner la tête à Souvarine.  Il se leva, il avait reconnu le signal
dont plusieurs fois déjà Étienne s'était servi pour l'appeler,
lorsqu'il le voyait du dehors fumant sa cigarette, assis à une table
vide.  Mais, avant que le machineur eût gagné la porte, Rasseneur
l'avait ouverte; et, reconnaissant l'homme qui était là, dans la
clarté de la fenêtre, il lui disait:

--Est-ce que tu as peur que je ne te vende?...  Vous serez mieux pour
causer ici que sur la route.

Étienne entra.  Madame Rasseneur lui offrit poliment une chope, qu'il
refusa d'un geste.  Le cabaretier ajoutait:

--Il y a longtemps que j'ai deviné où tu te caches.  Si j'étais un
mouchard comme tes amis le disent, je t'aurais depuis huit jours
envoyé les gendarmes.

--Tu n'as pas besoin de te défendre, répondit le jeune homme, je sais
que tu n'as jamais mangé de ce pain-là...  On peut ne pas avoir les
mêmes idées et s'estimer tout de même.

Et le silence régna de nouveau.  Souvarine avait repris sa chaise, le
dos à la muraille, les yeux perdus sur la fumée de sa cigarette; mais
ses doigts fébriles étaient agités d'une inquiétude, il les promenait
le long de ses genoux, cherchant le poil tiède de Pologne, absente ce
soir-là; et c'était un malaise inconscient, une chose qui lui
manquait, sans qu'il sût au juste laquelle.

Assis de l'autre côté de la table, Étienne dit enfin:

--C'est demain que le travail reprend au Voreux.  Les Belges sont
arrivés avec le petit Négrel.

--Oui, on les a débarqués à la nuit tombée, murmura Rasseneur resté
debout.  Pourvu qu'on ne se tue pas encore!

Puis, haussant la voix:

--Non, vois-tu, je ne veux pas recommencer à nous disputer, seulement
ça finira par du vilain, si vous vous entêtez davantage...  Tiens!
votre histoire est tout à fait celle de ton Internationale.  J'ai
rencontré Pluchart avant-hier à Lille, où j'avais des affaires.  Ça se
détraque, sa machine, paraît-il.

Il donna des détails.  L'Association, après avoir conquis les ouvriers
du monde entier, dans un élan de propagande, dont la bourgeoisie
frissonnait encore, était maintenant dévorée, détruite un peu chaque
jour, par la bataille intérieure des vanités et des ambitions.  Depuis
que les anarchistes y triomphaient, chassant les évolutionnistes de la
première heure, tout craquait, le but primitif, la réforme du
salariat, se noyait au milieu du tiraillement des sectes, les cadres
savants se désorganisaient dans la haine de la discipline.  Et déjà
l'on pouvait prévoir l'avortement final de cette levée en masse, qui
avait menacé un instant d'emporter d'une haleine la vieille société
pourrie.

--Pluchart en est malade, poursuivit Rasseneur.  Avec ça, il n'a plus
de voix du tout.  Pourtant, il parle quand même, il veut aller parler
à Paris...  Et il m'a répété à trois reprises que notre grève était
fichue.

Étienne, les yeux à terre, le laissait tout dire, sans l'interrompre.
La veille, il avait causé avec des camarades, il sentait passer sur
lui des souffles de rancune et de soupçon, ces premiers souffles de
l'impopularité, qui annoncent la défaite.  Et il demeurait sombre, il
ne voulait pas avouer son abattement, en face d'un homme qui lui avait
prédit que la foule le huerait à son tour, le jour où elle aurait à se
venger d'un mécompte.

--Sans doute la grève est fichue, je le sais aussi bien que Pluchart,
reprit-il.  Mais c'était prévu, ça.  Nous l'avons acceptée à
contrecoeur, cette grève, nous ne comptions pas en finir avec la
Compagnie...  Seulement, on se grise, on se met à espérer des choses,
et quand ça tourne mal, on oublie qu'on devait s'y attendre, on se
lamente et on se dispute comme devant une catastrophe tombée du ciel.

--Alors, demanda Rasseneur, si tu crois la partie perdue, pourquoi ne
fais-tu pas entendre raison aux camarades?

Le jeune homme le regarda fixement.

--Écoute, en voilà assez...  Tu as tes idées, j'ai les miennes.  Je
suis entré chez toi, pour te montrer que je t'estime quand même.  Mais
je pense toujours que, si nous crevons à la peine, nos carcasses
d'affamés serviront plus la cause du peuple que toute ta politique
d'homme sage...  Ah! si un de ces cochons de soldats pouvait me loger
une balle en plein coeur, comme ce serait crâne de finir ainsi!

Ses yeux s'étaient mouillés, dans ce cri où éclatait le secret désir
du vaincu, le refuge où il aurait voulu perdre à jamais son tourment.

--Bien dit! déclara madame Rasseneur, qui, d'un regard, jetait à son
mari tout le dédain de ses opinions radicales.

Souvarine, les yeux noyés, tâtonnant de ses mains nerveuses, ne
semblait pas avoir entendu.  Sa face blonde de fille, au nez mince,
aux petites dents pointues, s'ensauvageait dans une rêverie mystique,
où passaient des visions sanglantes.  Et il s'était mis à rêver tout
haut, il répondait à une parole de Rasseneur sur l'Internationale,
saisie au milieu de la conversation.

--Tous sont des lâches, il n'y avait qu'un homme pour faire de leur
machine l'instrument terrible de la destruction.  Mais il faudrait
vouloir, personne ne veut, et c'est pourquoi la révolution avortera
une fois encore.

Il continua, d'une voix de dégoût, à se lamenter sur l'imbécillité des
hommes, pendant que les deux autres restaient troublés de ces
confidences de somnambule, faites aux ténèbres.  En Russie, rien ne
marchait, il était désespéré des nouvelles qu'il avait reçues.  Ses
anciens camarades tournaient tous aux politiciens, les fameux
nihilistes dont l'Europe tremblait, des fils de pope, des petits
bourgeois, des marchands, ne s'élevaient pas au-delà de la libération
nationale, semblaient croire à la délivrance du monde, quand ils
auraient tué le despote; et, dès qu'il leur parlait de raser la
vieille humanité comme une moisson mûre, dès qu'il prononçait même le
mot enfantin de république, il se sentait incompris, inquiétant,
déclassé désormais, enrôlé parmi les princes ratés du cosmopolitisme
révolutionnaire.  Son coeur de patriote se débattait pourtant, c'était
avec une amertume douloureuse qu'il répétait son mot favori:

--Des bêtises!...  Jamais ils n'en sortiront, avec leurs bêtises!

Puis, baissant encore la voix, en phrases amères, il dit son ancien
rêve de fraternité.  Il n'avait renoncé à son rang et à sa fortune, il
ne s'était mis avec les ouvriers, que dans l'espoir de voir se fonder
enfin cette société nouvelle du travail en commun.  Tous les sous de
ses poches avaient longtemps passé aux galopins du coron, il s'était
montré pour les charbonniers d'une tendresse de frère, souriant à leur
défiance, les conquérant par son air tranquille d'ouvrier exact et peu
causeur.  Mais, décidément, la fusion ne se faisait pas, il leur
demeurait étranger, avec son mépris de tous les liens, sa volonté de
se garder brave, en dehors des glorioles et des jouissances.  Et il
était surtout, depuis le matin, exaspéré par la lecture d'un fait
divers qui courait les journaux.

Sa voix changea, ses yeux s'éclaircirent, se fixèrent sur Étienne, et
il s'adressa directement à lui.

--Comprends-tu ça, toi? ces ouvriers chapeliers de Marseille qui ont
gagné le gros lot de cent mille francs, et qui, tout de suite, ont
acheté de la rente, en déclarant qu'ils allaient vivre sans rien
faire!...  Oui, c'est votre idée, à vous tous, les ouvriers français,
déterrer un trésor, pour le manger seul ensuite, dans un coin
d'égoïsme et de fainéantise.  Vous avez beau crier contre les riches,
le courage vous manque de rendre aux pauvres l'argent que la fortune
vous envoie...  Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous
aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra
uniquement de votre besoin enragé d'être des bourgeois à leur place.

Rasseneur éclata de rire, l'idée que les deux ouvriers de Marseille
auraient dû renoncer au gros lot lui semblait stupide.  Mais Souvarine
blêmissait, son visage décomposé devenait effrayant, dans une de ces
colères religieuses qui exterminent les peuples.  Il cria:

--Vous serez tous fauchés, culbutés, jetés à la pourriture.  Il
naîtra, celui qui anéantira votre race de poltrons et de jouisseurs.
Et, tenez! vous voyez mes mains, si mes mains le pouvaient, elles
prendraient la terre comme ça, elles la secoueraient jusqu'à la casser
en miettes, pour que vous restiez tous sous les décombres.

--Bien dit! répéta madame Rasseneur, de son air poli et convaincu.

Il se fit encore un silence.  Puis, Étienne reparla des ouvriers du
Borinage.  Il questionnait Souvarine sur les dispositions qu'on avait
prises, au Voreux.  Mais le machineur, retombé dans sa préoccupation,
répondait à peine, savait seulement qu'on devait distribuer des
cartouches aux soldats qui gardaient la fosse; et l'inquiétude
nerveuse de ses doigts sur ses genoux s'aggravait à un tel point,
qu'il finit par avoir conscience de ce qui leur manquait, le poil doux
et calmant du lapin familier.

--Où donc est Pologne? demanda-t-il.

Le cabaretier eut un nouveau rire, en regardant sa femme.  Après une
courte gêne, il se décida.

--Pologne? elle est au chaud.

Depuis son aventure avec Jeanlin, la grosse lapine, blessée sans
doute, n'avait plus fait que des lapins morts; et, pour ne pas nourrir
une bouche inutile, on s'était résigné, le jour même, à l'accommoder
aux pommes de terre.

--Oui, tu en as mangé une cuisse ce soir...  Hein? tu t'en es léché
les doigts!

Souvarine n'avait pas compris d'abord.  Puis, il devint très pâle, une
nausée contracta son menton; tandis que, malgré sa volonté de
stoïcisme, deux grosses larmes gonflaient ses paupières.

Mais on n'eut pas le temps de remarquer cette émotion, la porte
s'était brutalement ouverte, et Chaval avait paru, poussant devant lui
Catherine.  Après s'être grisé de bière et de fanfaronnades dans tous
les cabarets de Montsou, l'idée lui était venue d'aller à l'Avantage
montrer aux anciens amis qu'il n'avait pas peur.  Il entra, en disant
à sa maîtresse:

--Nom de Dieu! je te dis que tu vas boire une chope là-dedans, je
casse la gueule au premier qui me regarde de travers!

Catherine, à la vue d'Étienne, saisie, restait toute blanche.  Quand
il l'eut aperçu à son tour, Chaval ricana d'un air mauvais.

--Madame Rasseneur, deux chopes! Nous arrosons la reprise du travail.

Sans une parole, elle versa, en femme qui ne refusait sa bière à
personne.  Un silence s'était fait, ni le cabaretier, ni les deux
autres n'avaient bougé de leur place.

--J'en connais qui ont dit que j'étais un mouchard, reprit Chaval
arrogant, et j'attends que ceux-là me le répètent un peu en face, pour
qu'on s'explique à la fin.

Personne ne répondit, les hommes tournaient la tête, regardaient
vaguement les murs.

--Il y a les feignants, et il y a les pas feignants, continua-t-il
plus haut.  Moi je n'ai rien à cacher, j'ai quitté la sale baraque à
Deneulin, je descends demain au Voreux avec douze Belges, qu'on m'a
donnés à conduire, parce qu'on m'estime.  Et, si ça contrarie
quelqu'un, il peut le dire, nous en causerons.

Puis, comme le même silence dédaigneux accueillait ses provocations,
il s'emporta contre Catherine.

--Veux-tu boire, nom de Dieu!...  Trinque avec moi à la crevaison de
tous les salauds qui refusent de travailler!

Elle trinqua, mais d'une main si tremblante, qu'on entendit le
tintement léger des deux verres.  Lui, maintenant, avait tiré de sa
poche une poignée de monnaie blanche, qu'il étalait par une
ostentation d'ivrogne, en disant que c'était avec sa sueur qu'on
gagnait ça, et qu'il défiait les feignants de montrer dix sous.
L'attitude des camarades l'exaspérait, il en arriva aux insultes
directes.

--Alors, c'est la nuit que les taupes sortent? Il faut que les
gendarmes dorment pour qu'on rencontre les brigands?

Étienne s'était levé, très calme, résolu.

--Écoute, tu m'embêtes...  Oui, tu es un mouchard, ton argent pue
encore quelque traîtrise, et ça me dégoûte de toucher à ta peau de
vendu.  N'importe! je suis ton homme, il y a assez longtemps que l'un
des deux doit manger l'autre.

Chaval serra les poings.

--Allons donc! il faut t'en dire pour t'échauffer, bougre de lâche!...
Toi tout seul, je veux bien! et tu vas me payer les cochonneries qu'on
m'a faites!

Les bras suppliants, Catherine s'avançait entre eux; mais ils n'eurent
pas la peine de la repousser, elle sentit la nécessité de la bataille,
elle recula d'elle-même, lentement.  Debout contre le mur, elle
demeura muette, si paralysée d'angoisse, qu'elle ne frissonnait plus,
les yeux grands ouverts sur ces deux hommes qui allaient se tuer pour
elle.

Madame Rasseneur, simplement, enlevait les chopes de son comptoir, de
peur qu'elles ne fussent cassées.  Puis, elle se rassit sur la
banquette, sans témoigner de curiosité malséante.  On ne pouvait
pourtant laisser deux anciens camarades s'égorger ainsi, Rasseneur
s'entêtait à intervenir, et il fallut que Souvarine le prît par une
épaule, le ramenât près de la table, en disant:

--Ça ne te regarde pas...  Il y en a un de trop, c'est au plus fort de
  vivre.

Déjà, sans attendre l'attaque, Chaval lançait dans le vide ses poings
fermés.  Il était le plus grand, dégingandé, visant à la figure, par
de furieux coups de taille, des deux bras, l'un après l'autre, comme
s'il eût manoeuvré une paire de sabres.  Et il causait toujours, il
posait pour la galerie, avec des bordées d'injures, qui l'excitaient.

--Ah! sacré marlou, j'aurai ton nez! C'est ton nez que je veux me
foutre quelque part!...  Donne donc ta gueule, miroir à putains, que
j'en fasse de la bouillie pour les cochons, et nous verrons après si
les garces de femmes courent après toi!

Muet, les dents serrées, Étienne se ramassait dans sa petite taille,
jouant le jeu correct, la poitrine et la face couvertes de ses deux
poings; et il guettait, il les détendait avec une raideur de ressorts,
en terribles coups de pointe.

D'abord, ils ne se firent pas grand mal.  Les moulinets tapageurs de
l'un, l'attente froide de l'autre, prolongeaient la lutte.  Une chaise
fut renversée, leurs gros souliers écrasaient le sable blanc, semé sur
les dalles.  Mais ils s'essoufflèrent à la longue, on entendit le
ronflement de leur haleine, tandis que leur face rouge se gonflait
comme d'un brasier intérieur, dont on voyait les flammes, par les
trous clairs de leurs yeux.

--Touché! hurla Chaval, atout sur ta carcasse!

En effet, son poing, pareil à un fléau lancé de biais, avait labouré
l'épaule de son adversaire.  Celui-ci retint un grognement de douleur,
il n'y eut qu'un bruit mou, la sourde meurtrissure des muscles.  Et il
répondit par un coup droit en pleine poitrine, qui aurait défoncé
l'autre, s'il ne s'était garé, dans ses continuels sauts de chèvre.
Pourtant, le coup l'atteignit au flanc gauche, si rudement encore,
qu'il chancela, la respiration coupée.  Une rage le prit, de sentir
ses bras mollir dans la souffrance, et il rua comme une bête, il visa
le ventre pour le crever du talon.

--Tiens! à tes tripes! bégaya-t-il de sa voix étranglée.  Faut que je
les dévide au soleil!

Étienne évita le coup, si indigné de cette infraction aux règles d'un
combat loyal, qu'il sortit de son silence.

--Tais-toi donc, brute! Et pas les pieds, nom de Dieu! ou je prends
une chaise pour t'assommer!

Alors, la bataille s'aggrava.  Rasseneur, révolté, serait intervenu de
nouveau, sans le regard sévère de sa femme, qui le maintenait: est-ce
que deux clients n'avaient pas le droit de régler une affaire chez
eux? Il s'était mis simplement devant la cheminée, car il craignait de
les voir se culbuter dans le feu.  Souvarine, de son air paisible,
avait roulé une cigarette, qu'il oubliait cependant d'allumer.  Contre
le mur, Catherine restait immobile; ses mains seules, inconscientes,
venaient de monter à sa taille; et, là, elles s'étaient tordues, elles
arrachaient l'étoffe de sa robe, dans des crispations régulières.
Tout son effort était de ne pas crier, de ne pas en tuer un, en criant
sa préférence, si éperdue d'ailleurs, qu'elle ne savait même plus qui
elle préférait.

Bientôt, Chaval s'épuisa, inondé de sueur, tapant au hasard.  Malgré
sa colère, Étienne continuait à se couvrir, parait presque tous les
coups, dont quelques-uns l'éraflaient.  Il eut l'oreille fendue, un
ongle lui emporta un lambeau du cou, et dans une telle cuisson, qu'il
jura à son tour, en lançant un de ses terribles coups droits.  Une
fois encore, Chaval gara sa poitrine d'un saut; mais il s'était
baissé, le poing l'atteignit au visage, écrasa le nez, enfonça un
oeil.  Tout de suite, un jet de sang partit des narines, l'oeil enfla,
se tuméfia, bleuâtre.  Et le misérable, aveuglé par ce flot rouge,
étourdi de l'ébranlement de son crâne, battait l'air de ses bras
égarés, lorsqu'un autre coup, en pleine poitrine enfin, l'acheva.  Il
y eut un craquement, il tomba sur le dos, de la chute lourde d'un sac
de plâtre qu'on décharge.

Étienne attendit.

--Relève-toi.  Si tu en veux encore, nous allons recommencer.

Sans répondre, Chaval, après quelques secondes d'hébétement, se remua
par terre, détira ses membres.  Il se ramassait avec peine, il resta
un instant sur les genoux, en boule, faisant de sa main, au fond de sa
poche, une besogne qu'on ne voyait pas.  Puis, quand il fut debout, il
se rua de nouveau, la gorge gonflée d'un hurlement sauvage.

Mais Catherine avait vu; et, malgré elle, un grand cri lui sortit du
coeur et l'étonna, comme l'aveu d'une préférence ignorée d'elle-même.

--Prends garde! il a son couteau!

Étienne n'avait eu que le temps de parer le premier coup avec son
bras.  La laine du tricot fut coupée par l'épaisse lame, une de ces
lames qu'une virole de cuivre fixe dans un manche de buis.  Déjà, il
avait saisi le poignet de Chaval, une lutte effrayante s'engagea, lui
se sentant perdu s'il lâchait, l'autre donnant des secousses, pour se
dégager et frapper.  L'arme s'abaissait peu à peu, leurs membres
raidis se fatiguaient, deux fois Étienne eut la sensation froide de
l'acier contre sa peau; et il dut faire un effort suprême, il broya le
poignet dans une telle étreinte, que le couteau glissa de la main
ouverte.  Tous deux s'étaient jetés par terre, ce fut lui qui le
ramassa, qui le brandit à son tour.  Il tenait Chaval renversé sous
son genou, il menaçait de lui ouvrir la gorge.

--Ah! nom de Dieu de traître, tu vas y passer!

Une voix abominable, en lui, l'assourdissait.  Cela montait de ses
entrailles, battait dans sa tête à coups de marteau, une brusque folie
du meurtre, un besoin de goûter au sang.  Jamais la crise ne l'avait
secoué ainsi.  Pourtant, il n'était pas ivre.  Et il luttait contre le
mal héréditaire, avec le frisson désespéré d'un furieux d'amour qui se
débat au bord du viol.  Il finit par se vaincre, il lança le couteau
derrière lui, en balbutiant d'une voix rauque:

--Relève-toi, va-t'en!

Cette fois, Rasseneur s'était précipité, mais sans trop oser se
risquer entre eux, dans la crainte d'attraper un mauvais coup.  Il ne
voulait pas qu'on s'assassinât chez lui, il se fâchait si fort, que sa
femme, toute droite au comptoir, lui faisait remarquer qu'il criait
toujours trop tôt.  Souvarine, qui avait failli recevoir le couteau
dans les jambes, se décidait à allumer sa cigarette.  C'était donc
fini? Catherine regardait encore, stupide devant les deux hommes,
vivants l'un et l'autre.

--Va-t'en! répéta Étienne, va-t'en ou je t'achève!

Chaval se releva, essuya d'un revers de main le sang qui continuait à
lui couler du nez; et, la mâchoire barbouillée de rouge, l'oeil
meurtri, il s'en alla en traînant les jambes, dans la rage de sa
défaite.  Machinalement, Catherine le suivit.  Alors, il se redressa,
sa haine éclata en un flot d'ordures.

--Ah! non, ah! non, puisque c'est lui que tu veux, couche avec lui,
sale rosse! Et ne refous pas les pieds chez moi, si tu tiens à ta
peau!

Il fit claquer violemment la porte.  Un grand silence régna dans la
salle tiède, où l'on entendit le petit ronflement de la houille.  Par
terre, il ne restait que la chaise renversée et qu'une pluie de sang,
dont le sable des dalles buvait les gouttes.



IV


Quand ils furent sortis de chez Rasseneur, Étienne et Catherine
marchèrent en silence.  Le dégel commençait, un dégel froid et lent,
qui salissait la neige sans la fondre.  Dans le ciel livide, on
devinait la lune pleine, derrière de grands nuages, des haillons noirs
qu'un vent de tempête roulait furieusement, très haut; et, sur la
terre, aucune haleine ne soufflait, on n'entendait que l'égouttement
des toitures, d'où tombaient des paquets blancs, d'une chute molle.

Étienne, embarrassé de cette femme qu'on lui donnait, ne trouvait rien
à dire, dans son malaise.  L'idée de la prendre et de la cacher avec
lui, à Réquillart, lui semblait absurde.  Il avait voulu la conduire
au coron, chez ses parents; mais elle s'y était refusée, d'un air de
terreur: non, non, tout plutôt que de se remettre à leur charge, après
les avoir quittés si vilainement! Et ni l'un ni l'autre ne parlaient
plus, ils piétinaient au hasard, par les chemins qui se changeaient en
fleuves de boue.  D'abord, ils étaient descendus vers le Voreux; puis
ils tournèrent à droite, ils passèrent entre le terri et le canal.

--Il faut pourtant que tu couches quelque part, dit-il enfin.  Moi, si
j'avais seulement une chambre, je t'emmènerais bien...

Mais un accès de timidité singulière l'interrompit.  Leur passé lui
revenait, leurs gros désirs d'autrefois, et les délicatesses, et les
hontes qui les avaient empêchés d'aller ensemble.  Est-ce qu'il
voulait toujours d'elle, pour se sentir si troublé, peu à peu chauffé
au coeur d'une envie nouvelle?

Le souvenir des gifles qu'elle lui avait allongées, à Gaston-Marie,
l'excitait maintenant, au lieu de l'emplir de rancune.  Et il restait
surpris, l'idée de la prendre à Réquillart devenait toute naturelle et
d'une exécution facile.

--Voyons, décide-toi, où veux-tu que je te mène?...  Tu me détestes
donc bien, que tu refuses de te mettre avec moi?

Elle le suivait lentement, retardée par les glissades pénibles de ses
sabots dans les ornières; et, sans lever la tête, elle murmura:

--J'ai assez de peine, mon Dieu! ne m'en fais pas davantage.  A quoi
ça nous avancerait-il, ce que tu demandes, aujourd'hui que j'ai un
galant et que tu as toi-même une femme?

C'était de la Mouquette dont elle parlait.  Elle le croyait avec cette
fille, comme le bruit en courait depuis quinze jours; et, quand il lui
jura que non, elle hocha la tête, elle rappela le soir où elle les
avait vus se baiser à pleine bouche.

--Est-ce dommage, toutes ces bêtises? reprit-il à demi-voix, en
s'arrêtant.  Nous nous serions si bien entendus!

Elle eut un petit frisson, elle répondit:

--Va, ne regrette rien, tu ne perds pas grand-chose, si tu savais
quelle patraque je suis, guère plus grosse que deux sous de beurre, si
mal fichue que je ne deviendrai jamais une femme, bien sûr!

Et elle continua librement, elle s'accusait comme d'une faute de ce
long retard de sa puberté.  Cela, malgré l'homme qu'elle avait eu, la
diminuait, la reléguait parmi les gamines.  On a une excuse encore,
lorsqu'on peut faire un enfant.

--Ma pauvre petite! dit tout bas Étienne, saisi d'une grande pitié.

Ils étaient au pied du terri, cachés dans l'ombre du tas énorme.  Un
nuage d'encre passait justement sur la lune, ils ne distinguaient même
plus leurs visages, et leurs souffles se mêlaient, leurs lèvres se
cherchaient, pour ce baiser dont le désir les avait tourmentés pendant
des mois.  Mais, brusquement, la lune reparut, ils virent au-dessus
d'eux, en haut des roches blanches de lumière, la sentinelle détachée
du Voreux, toute droite.  Et, sans qu'ils se fussent baisés enfin, une
pudeur les sépara, cette pudeur ancienne où il y avait de la colère,
une vague répugnance et beaucoup d'amitié.  Ils repartirent pesamment,
dans le gâchis jusqu'aux chevilles.

--C'est décidé, tu ne veux pas? demanda Étienne.

--Non, dit-elle.  Toi, après Chaval, hein? et, après toi, un autre...
Non, ça me dégoûte, je n'y ai aucun plaisir, pour quoi faire alors?

Ils se turent, marchèrent une centaine de pas, sans échanger un mot.

--Sais-tu où tu vas au moins? reprit-il.  Je ne puis te laisser dehors
par une nuit pareille.

Elle répondit simplement:

--Je rentre, Chaval est mon homme, je n'ai pas à coucher ailleurs que
chez lui.

--Mais il t'assommera de coups!

Le silence recommença.  Elle avait eu un haussement d'épaules résigné.
Il la battrait, et quand il serait las de la battre, il s'arrêterait:
ne valait-il pas mieux ça, que de rouler les chemins comme une gueuse?
Puis, elle s'habituait aux gifles, elle disait, pour se consoler, que,
sur dix filles, huit ne tombaient pas mieux qu'elle.  Si son galant
l'épousait un jour, ce serait tout de même bien gentil de sa part.

Étienne et Catherine s'étaient dirigés machinalement vers Montsou, et
à mesure qu'ils s'en approchaient, leurs silences devenaient plus
longs.  C'était comme s'ils n'avaient déjà plus été ensemble.  Lui, ne
trouvait rien pour la convaincre, malgré le gros chagrin qu'il
éprouvait à la voir retourner avec Chaval.  Son coeur se brisait, il
n'avait guère mieux à offrir, une existence de misère et de fuite, une
nuit sans lendemain, si la balle d'un soldat lui cassait la tête.
Peut-être, en effet, était-ce plus sage de souffrir ce qu'on
souffrait, sans tenter une autre souffrance.  Et il la reconduisait
chez son galant, la tête basse, et il n'eut pas de protestation,
lorsque, sur la grande route, elle l'arrêta au coin des Chantiers, à
vingt mètres de l'estaminet Piquette, en disant:

--Ne viens pas plus loin.  S'il te voyait, ça ferait encore du vilain.

Onze heures sonnaient à l'église, l'estaminet était fermé, mais des
lueurs passaient par les fentes.

--Adieu, murmura-t-elle.

Elle lui avait donné sa main, il la gardait, et elle dut la retirer
péniblement, d'un lent effort, pour le quitter.  Sans retourner la
tête, elle rentra par la petite porte, avec sa loquette.  Mais lui ne
s'éloignait point, debout à la même place, les yeux sur la maison,
anxieux de ce qui se passait là.  Il tendait l'oreille, il tremblait
d'entendre des hurlements de femme battue.  La maison demeurait noire
et silencieuse, il vit seulement s'éclairer une fenêtre du premier
étage; et, comme cette fenêtre s'ouvrait et qu'il reconnaissait
l'ombre mince qui se penchait sur la route, il s'avança.

Catherine, alors, souffla d'une voix très basse:

--Il n'est pas rentré, je me couche...  Je t'en supplie, va-t'en!

Étienne s'en alla.  Le dégel augmentait, un ruissellement d'averse
tombait des toitures, une sueur d'humidité coulait des murailles, des
palissades, de toutes les masses confuses de ce faubourg industriel,
perdues dans la nuit.  D'abord, il se dirigea vers Réquillart, malade
de fatigue et de tristesse, n'ayant plus que le besoin de disparaître
sous la terre, de s'y anéantir.  Puis, l'idée du Voreux le reprit, il
songeait aux ouvriers belges qui allaient descendre, aux camarades du
coron exaspérés contre les soldats, résolus à ne pas tolérer des
étrangers dans leur fosse.  Et il longea de nouveau le canal, au
milieu des flaques de neige fondue.

Comme il se retrouvait près du terri, la lune se montra très claire.
Il leva les yeux, regarda le ciel, où passait le galop des nuages,
sous les coups de fouet du grand vent qui soufflait là-haut; mais ils
blanchissaient, ils s'effiloquaient, plus minces, d'une transparence
brouillée d'eau trouble sur la face de la lune; et ils se succédaient
si rapides que l'astre, voilé par moments, reparaissait sans cesse
dans sa limpidité.

Le regard empli de cette clarté pure, Étienne baissait la tête,
lorsqu'un spectacle, au sommet du terri, l'arrêta.  La sentinelle,
raidie par le froid, s'y promenait maintenant, faisait vingt-cinq pas
tournée vers Marchiennes, puis revenait tournée vers Montsou.  On
voyait la flamme blanche de la baïonnette, au-dessus de cette
silhouette noire, qui se découpait nettement dans la pâleur du ciel.
Et ce qui intéressait le jeune homme, c'était, derrière la cabane où
s'abritait Bonnemort pendant les nuits de tempête, une ombre mouvante,
une bête rampante et aux aguets, qu'il reconnut tout de suite pour
Jeanlin, à son échine de fouine, longue et désossée.  La sentinelle ne
pouvait l'apercevoir, ce brigand d'enfant préparait à coup sûr une
farce, car il ne décolérait pas contre les soldats, il demandait quand
on serait débarrassé de ces assassins, qu'on envoyait avec des fusils
tuer le monde.

Un instant, Étienne hésita à l'appeler, pour l'empêcher de faire
quelque bêtise.  La lune s'était cachée, il l'avait vu se ramasser sur
lui-même, prêt à bondir; mais la lune reparaissait, et l'enfant
restait accroupi.  A chaque tour, la sentinelle s'avançait jusqu'à la
cabane, puis tournait le dos et repartait.  Et, brusquement, comme un
nuage jetait ses ténèbres, Jeanlin sauta sur les épaules du soldat,
d'un bond énorme de chat sauvage, s'y agrippa de ses griffes, lui
enfonça dans la gorge son couteau grand ouvert.  Le col de crin
résistait, il dut appuyer des deux mains sur le manche, s'y pendre de
tout le poids de son corps.  Souvent, il avait saigné des poulets,
qu'il surprenait derrière les fermes.  Cela fut si rapide, qu'il y eut
seulement dans la nuit un cri étouffé, pendant que le fusil tombait
avec un bruit de ferraille.  Déjà, la lune, très blanche, luisait.

Immobile de stupeur, Étienne regardait toujours.  L'appel s'étranglait
au fond de sa poitrine.  En haut, le terri était vide, aucune ombre ne
se détachait plus sur la fuite effarée des nuages.  Et il monta au pas
de course, il trouva Jeanlin à quatre pattes, devant le cadavre, étalé
en arrière, les bras élargis.  Dans la neige, sous la clarté limpide,
le pantalon rouge et la capote grise tranchaient durement.  Pas une
goutte de sang n'avait coulé, le couteau était encore dans la gorge,
jusqu'au manche.

D'un coup de poing irraisonné, furieux, il abattit l'enfant près du
corps.

--Pourquoi as-tu fait ça? bégayait-il éperdu.

Jeanlin se ramassa, se traîna sur les mains, avec le renflement félin
de sa maigre échine; et ses larges oreilles, ses yeux verts, ses
mâchoires saillantes, frémissaient et flambaient, dans la secousse de
son mauvais coup.

--Nom de Dieu! pourquoi as-tu fait ça?

--Je ne sais pas, j'en avais envie.

Il se buta à cette réponse.  Depuis trois jours, il en avait envie.
Ça le tourmentait, la tête lui en faisait du mal, là, derrière les
oreilles, tellement il y pensait.  Est-ce qu'on avait à se gêner, avec
ces cochons de soldats qui embêtaient les charbonniers chez eux? Des
discours violents dans la forêt, des cris de dévastation et de mort
hurlés au travers des fosses, cinq ou six mots lui étaient restés,
qu'il répétait en gamin jouant à la révolution.  Et il n'en savait pas
davantage, personne ne l'avait poussé, ça lui était venu tout seul,
comme lui venait l'envie de voler des oignons dans un champ.

Étienne, épouvanté de cette végétation sourde du crime au fond de ce
crâne d'enfant, le chassa encore, d'un coup de pied, ainsi qu'une bête
inconsciente.  Il tremblait que le poste du Voreux n'eût entendu le
cri étouffé de la sentinelle, il jetait un regard vers la fosse,
chaque fois que la lune se découvrait.  Mais rien n'avait bougé, et il
se pencha, il tâta les mains peu à peu glacées, il écouta le coeur,
arrêté sous la capote.  On ne voyait, du couteau, que le manche d'os,
où la devise galante, ce mot simple: «Amour», était gravée en lettres
noires.

Ses yeux allèrent de la gorge au visage.  Brusquement, il reconnut le
petit soldat: c'était Jules, la recrue, avec qui il avait causé, un
matin.  Et une grande pitié le saisit, en face de cette douce figure
blonde, criblée de taches de rousseur.  Les yeux bleus, largement
ouverts, regardaient le ciel, de ce regard fixe dont il lui avait vu
chercher à l'horizon le pays natal.  Où se trouvait-il, ce Plogof, qui
lui apparaissait dans un éblouissement de soleil? Là-bas, là-bas.  La
mer hurlait au loin, par cette nuit d'ouragan.  Ce vent qui passait si
haut, avait peut-être soufflé sur la lande.  Deux femmes étaient
debout, la mère, la soeur, tenant leurs coiffes emportées, regardant,
elles aussi, comme si elles avaient pu voir ce que faisait à cette
heure le petit, au-delà des lieues qui les séparaient.  Elles
l'attendraient toujours, maintenant.  Quelle abominable chose, de se
tuer entre pauvres diables, pour les riches!

Mais il fallait faire disparaître ce cadavre, Étienne songea d'abord à
le jeter dans le canal.  La certitude qu'on l'y trouverait, l'en
détourna.  Alors, son anxiété devint extrême, les minutes pressaient,
quelle décision prendre?  Il eut une soudaine inspiration: s'il
pouvait porter le corps jusqu'à Réquillart, il saurait l'y enfouir à
jamais.

--Viens ici, dit-il à Jeanlin.

L'enfant se méfiait.

--Non, tu veux me battre.  Et puis, j'ai des affaires.  Bonsoir.

En effet, il avait donné rendez-vous à Bébert et à Lydie, dans une
cachette, un trou ménagé sous la provision des bois, au Voreux.
C'était toute une grosse partie, de découcher, pour en être, si l'on
cassait les os des Belges à coups de pierres, quand ils descendraient.

--Écoute, répéta Étienne, viens ici, ou j'appelle les soldats, qui te
couperont la tête.

Et, comme Jeanlin se décidait, il roula son mouchoir, en banda
fortement le cou du soldat, sans retirer le couteau, qui empêchait le
sang de couler.  La neige fondait, il n'y avait, sur le sol, ni flaque
rouge, ni piétinement de lutte.

--Prends les jambes.

Jeanlin prit les jambes, Étienne empoigna les épaules, après avoir
attaché le fusil derrière son dos; et tous deux, lentement,
descendirent le terri, en tâchant de ne pas faire débouler les roches.
Heureusement, la lune s'était voilée.  Mais, comme ils filaient le
long du canal, elle reparut très claire: ce fut miracle si le poste ne
les vit pas.  Silencieux, ils se hâtaient, gênés par le ballottement
du cadavre, obligés de le poser à terre tous les cent mètres.  Au coin
de la ruelle de Réquillart, un bruit les glaça, ils n'eurent que le
temps de se cacher derrière un mur, pour éviter une patrouille.  Plus
loin, un homme les surprit, mais il était ivre, il s'éloigna en les
injuriant.  Et ils arrivèrent enfin à l'ancienne fosse, couverts de
sueur, si bouleversés, que leurs dents claquaient.

Étienne s'était bien douté qu'il ne serait pas commode de faire passer
le soldat par le goyot des échelles.  Ce fut une besogne atroce.
D'abord, il fallut que Jeanlin, resté en haut, laissât glisser le
corps, pendant que lui, pendu aux broussailles, l'accompagnait, pour
l'aider à franchir les deux premiers paliers, où des échelons se
trouvaient rompus.  Ensuite, à chaque échelle, il dut recommencer la
même manoeuvre, descendre en avant, puis le recevoir dans ses bras; et
il eut ainsi trente échelles, deux cent dix mètres, à le sentir tomber
continuellement sur lui.  Le fusil raclait son échine, il n'avait pas
voulu que l'enfant allât chercher le bout de chandelle, qu'il gardait
en avare.  A quoi bon? la lumière les embarrasserait, dans ce boyau
étroit.  Pourtant, lorsqu'ils furent arrivés à la salle d'accrochage,
hors d'haleine, il envoya le petit prendre la chandelle.  Il s'était
assis, il l'attendait au milieu des ténèbres, près du corps, le coeur
battant à grands coups.

Dès que Jeanlin reparut avec de la lumière, Étienne le consulta, car
l'enfant avait fouillé ces anciens travaux, jusqu'aux fentes où les
hommes ne pouvaient passer.  Ils repartirent, ils traînèrent le mort
près d'un kilomètre, par un dédale de galeries en ruine.  Enfin, le
toit s'abaissa, ils se trouvaient agenouillés, sous une roche
ébouleuse, que soutenaient des bois à demi rompus.  C'était une sorte
de caisse longue, où ils couchèrent le petit soldat comme dans un
cercueil; ils déposèrent le fusil contre son flanc; puis, à grands
coups de talon, ils achevèrent de casser les bois, au risque d'y
rester eux-mêmes.  Tout de suite, la roche se fendit, ils eurent à
peine le temps de ramper sur les coudes et sur les genoux.  Lorsque
Étienne se retourna, pris du besoin de voir, l'affaissement du toit
continuait, écrasait lentement le corps, sous la poussée énorme.  Et
il n'y eut plus rien, rien que la masse profonde de la terre.

Jeanlin, de retour chez lui, dans son coin de caverne scélérate,
s'étala sur le foin, en murmurant, brisé de lassitude:

--Zut! les mioches m'attendront, je vais dormir une heure.

Étienne avait soufflé la chandelle, dont il ne restait qu'un petit
bout.  Lui aussi était courbaturé, mais il n'avait pas sommeil, des
pensées douloureuses de cauchemar tapaient comme des marteaux dans son
crâne.  Une seule bientôt demeura, torturante, le fatiguant d'une
interrogation à laquelle il ne pouvait répondre: pourquoi n'avait-il
pas frappé Chaval, quand il le tenait sous le couteau? et pourquoi cet
enfant venait-il d'égorger un soldat, dont il ignorait même le nom?
Cela bousculait ses croyances révolutionnaires, le courage de tuer, le
droit de tuer.  Était-ce donc qu'il fût lâche? Dans le foin, l'enfant
s'était mis à ronfler, d'un ronflement d'homme soûl, comme s'il eût
cuvé l'ivresse de son meurtre.  Et, répugné, irrité, Étienne souffrait
de le savoir là, de l'entendre.  Tout d'un coup, il tressaillit, le
souffle de la peur lui avait passé sur la face.  Un frôlement léger,
un sanglot lui semblait être sorti des profondeurs de la terre.
L'image du petit soldat, couché là-bas avec son fusil, sous les
roches, lui glaça le dos et fit dresser ses cheveux.  C'était
imbécile, toute la mine s'emplissait de voix, il dut rallumer la
chandelle, il ne se calma qu'en revoyant le vide des galeries, à cette
clarté pâle.

Pendant un quart d'heure encore, il réfléchit, toujours ravagé par la
même lutte, les yeux fixés sur cette mèche qui brûlait.  Mais il y eut
un grésillement, la mèche se noyait, et tout retomba aux ténèbres.  Il
fut repris d'un frisson, il aurait giflé Jeanlin, pour l'empêcher de
ronfler si fort.  Le voisinage de l'enfant lui devenait si
insupportable, qu'il se sauva, tourmenté d'un besoin de grand air, se
hâtant par les galeries et par le goyot, comme s'il avait entendu une
ombre s'essouffler derrière ses talons.

En haut, au milieu des décombres de Réquillart, Étienne put enfin
respirer largement.  Puisqu'il n'osait tuer, c'était à lui de mourir;
et cette idée de mort, qui l'avait effleuré déjà, renaissait,
s'enfonçait dans sa tête, comme une espérance dernière.  Mourir
crânement, mourir pour la révolution, cela terminerait tout, réglerait
son compte bon ou mauvais, l'empêcherait de penser davantage.  Si les
camarades attaquaient les Borains, il serait au premier rang, il
aurait bien la chance d'attraper un mauvais coup.  Ce fut d'un pas
raffermi qu'il retourna rôder autour du Voreux.  Deux heures
sonnaient, un gros bruit de voix sortait de la chambre des porions, où
campait le poste qui gardait la fosse.  La disparition de la
sentinelle venait de bouleverser ce poste, on était allé réveiller le
capitaine, on avait fini par croire à une désertion, après un examen
attentif des lieux.  Et, aux aguets dans l'ombre, Étienne se souvenait
de ce capitaine républicain, dont le petit soldat lui avait parlé.
Qui sait si on ne le déciderait pas à passer au peuple? la troupe
mettrait la crosse en l'air, cela pouvait être le signal du massacre
des bourgeois.  Un nouveau rêve l'emporta, il ne songea plus à mourir,
il resta des heures, les pieds dans la boue, la bruine du dégel sur
les épaules, enfiévré par l'espoir d'une victoire encore possible.

Jusqu'à cinq heures, il guetta les Borains.  Puis, il s'aperçut que la
Compagnie avait eu la malignité de les faire coucher au Voreux.  La
descente commençait, les quelques grévistes du coron des
Deux-Cent-Quarante, postés en éclaireurs, hésitaient à prévenir les
camarades.  Ce fut lui qui les avertit du bon tour, et ils partirent
en courant, tandis qu'il attendait derrière le terri, sur le chemin de
halage.  Six heures sonnèrent, le ciel terreux pâlissait, s'éclairait
d'une aube rougeâtre, lorsque l'abbé Ranvier déboucha d'un sentier,
avec sa soutane relevée sur ses maigres jambes.  Chaque lundi, il
allait dire une messe matinale à la chapelle d'un couvent, de l'autre
côté de la fosse.

--Bonjour, mon ami, cria-t-il d'une voix forte, après avoir dévisagé
le jeune homme de ses yeux de flamme.

Mais Étienne ne répondit pas.  Au loin, entre les tréteaux du Voreux,
il venait de voir passer une femme, et il s'était précipité, pris
d'inquiétude, car il avait cru reconnaître Catherine.

Depuis minuit, Catherine battait le dégel des routes.  Chaval, en
rentrant et en la trouvant couchée, l'avait mise debout d'un soufflet.
Il lui criait de passer tout de suite par la porte, si elle ne voulait
pas sortir par la fenêtre; et, pleurante, vêtue à peine, meurtrie de
coups de pied dans les jambes, elle avait dû descendre, poussée dehors
d'une dernière claque.  Cette séparation brutale l'étourdissait, elle
s'était assise sur une borne, regardant la maison, attendant toujours
qu'il la rappelât; car ce n'était pas possible, il la guettait, il lui
dirait de remonter, quand il la verrait grelotter ainsi, abandonnée,
sans personne pour la recueillir.

Puis, au bout de deux heures, elle se décida, mourant de froid, dans
cette immobilité de chien jeté à la rue.  Elle sortit de Montsou,
revint sur ses pas, n'osa ni appeler du trottoir ni taper à la porte.
Enfin, elle s'en alla par le pavé, sur la grande route droite, avec
l'idée de se rendre au coron, chez ses parents.  Mais, quand elle y
fut, une telle honte la saisit, qu'elle galopa le long des jardins,
dans la crainte d'être reconnue de quelqu'un, malgré le lourd sommeil,
appesanti derrière les persiennes closes.  Et, dès lors, elle
vagabonda, effarée au moindre bruit, tremblante d'être ramassée et
conduite, comme une gueuse, à cette maison publique de Marchiennes,
dont la menace la hantait d'un cauchemar depuis des mois.  Deux fois,
elle buta contre le Voreux, s'effraya des grosses voix du poste,
courut essoufflée, avec des regards en arrière, pour voir si on ne la
poursuivait pas.  La ruelle de Réquillart était toujours pleine
d'hommes soûls, elle y retournait pourtant, dans l'espoir vague d'y
rencontrer celui qu'elle avait repoussé, quelques heures plus tôt.

Chaval, ce matin-là, devait descendre; et cette pensée ramena
Catherine vers la fosse, bien qu'elle sentît l'inutilité de lui
parler: c'était fini entre eux.  On ne travaillait plus à Jean-Bart,
il avait juré de l'étrangler, si elle reprenait du travail au Voreux,
où il craignait d'être compromis par elle.  Alors, que faire? partir
ailleurs, crever la faim, céder sous les coups de tous les hommes qui
passeraient? Elle se traînait, chancelait au milieu des ornières, les
jambes rompues, crottée jusqu'à l'échine.  Le dégel roulait maintenant
par les chemins en fleuve de fange, elle s'y noyait, marchant
toujours, n'osant chercher une pierre où s'asseoir.

Le jour parut.  Catherine venait de reconnaître le dos de Chaval qui
tournait prudemment le terri, lorsqu'elle aperçut Lydie et Bébert,
sortant le nez de leur cachette, sous la provision des bois.  Ils y
avaient passé la nuit aux aguets, sans se permettre de rentrer chez
eux, du moment où l'ordre de Jeanlin était de l'attendre; et, tandis
que ce dernier, à Réquillart, cuvait l'ivresse de son meurtre, les
deux enfants s'étaient pris aux bras l'un de l'autre, pour avoir
chaud.  Le vent sifflait entre les perches de châtaignier et de chêne,
ils se pelotonnaient, comme dans une hutte de bûcheron abandonnée.
Lydie n'osait dire à voix haute ses souffrances de petite femme
battue, pas plus que Bébert ne trouvait le courage de se plaindre des
claques dont le capitaine lui enflait les joues; mais, à la fin,
celui-ci abusait trop, risquant leurs os dans des maraudes folles,
refusant ensuite tout partage; et leur coeur se soulevait de révolte,
ils avaient fini par s'embrasser, malgré sa défense, quittes à
recevoir une gifle de l'invisible, ainsi qu'il les en menaçait.  La
gifle ne venant pas, ils continuaient de se baiser doucement, sans
avoir l'idée d'autre chose, mettant dans cette caresse leur longue
passion combattue, tout ce qu'il y avait en eux de martyrisé et
d'attendri.  La nuit entière, ils s'étaient ainsi réchauffés, si
heureux au fond de ce trou perdu, qu'ils ne se rappelaient pas l'avoir
été davantage, même à la Sainte-Barbe, quand on mangeait des beignets
et qu'on buvait du vin.

Une brusque sonnerie de clairon fit tressaillir Catherine.  Elle se
haussa, elle vit le poste du Voreux qui prenait les armes.  Étienne
arrivait au pas de course, Bébert et Lydie avaient sauté d'un bond
hors de leur cachette.  Et, là-bas, sous le jour grandissant, une
bande d'hommes et de femmes descendaient du coron, avec de grands
gestes de colère.


V


On venait de fermer toutes les ouvertures du Voreux; et les soixante
soldats, l'arme au pied, barraient la seule porte restée libre, celle
qui menait à la recette, par un escalier étroit, où s'ouvraient la
chambre des porions et la baraque.  Le capitaine les avait alignés sur
deux rangs, contre le mur de briques, pour qu'on ne pût les attaquer
par-derrière.

D'abord, la bande des mineurs descendue du coron se tint à distance.
Ils étaient une trentaine au plus, ils se concertaient en paroles
violentes et confuses.

La Maheude, arrivée la première, dépeignée sous un mouchoir noué à la
hâte, ayant au bras Estelle endormie, répétait d'une voix fiévreuse:

--Que personne n'entre et que personne ne sorte! Faut les pincer tous
là-dedans!

Maheu approuvait, lorsque le père Mouque, justement, arriva de
Réquillart.  On voulut l'empêcher de passer.  Mais il se débattit, il
dit que ses chevaux mangeaient tout de même leur avoine et se
fichaient de la révolution.  D'ailleurs, il y avait un cheval mort, on
l'attendait pour le sortir.  Étienne dégagea le vieux palefrenier, que
les soldats laissèrent monter au puits.  Et, un quart d'heure plus
tard, comme la bande des grévistes, peu à peu grossie, devenait
menaçante, une large porte se rouvrit au rez-de-chaussée, des hommes
parurent, charriant la bête morte, un paquet lamentable, encore serré
dans le filet de corde, qu'ils abandonnèrent au milieu des flaques de
neige fondue.  Le saisissement fut tel, qu'on ne les empêcha pas de
rentrer et de barricader la porte de nouveau.  Tous avaient reconnu le
cheval, à sa tête repliée et raidie contre le flanc.  Des
chuchotements coururent.

--C'est Trompette, n'est-ce pas? c'est Trompette.

C'était Trompette, en effet.  Depuis sa descente, jamais il n'avait pu
s'acclimater.  Il restait morne, sans goût à la besogne, comme torturé
du regret de la lumière.  Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le
frottait amicalement de ses côtes, lui mordillait le cou, pour lui
donner un peu de la résignation de ses dix années de fond.  Ces
caresses redoublaient sa mélancolie, son poil frémissait sous les
confidences du camarade vieilli dans les ténèbres; et tous deux,
chaque fois qu'ils se rencontraient et qu'ils s'ébrouaient ensemble,
avaient l'air de se lamenter, le vieux d'en être à ne plus se
souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier.  A l'écurie, voisins de
mangeoire, ils vivaient la tête basse, se soufflant aux naseaux,
échangeant leur continuel rêve du jour, des visions d'herbes vertes,
de routes blanches, de clartés jaunes, à l'infini.  Puis, quand
Trompette, trempé de sueur, avait agonisé sur sa litière, Bataille
s'était mis à le flairer désespérément, avec des reniflements courts,
pareils à des sanglots.  Il le sentait devenir froid, la mine lui
prenait sa joie dernière, cet ami tombé d'en haut, frais de bonnes
odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air.  Et il avait
cassé sa longe, hennissant de peur, lorsqu'il s'était aperçu que
l'autre ne remuait plus.

Mouque, du reste, avertissait depuis huit jours le maître-porion.
Mais on s'inquiétait bien d'un cheval malade, en ce moment-là! Ces
messieurs n'aimaient guère déplacer les chevaux.  Maintenant, il
fallait pourtant se décider à le sortir.  La veille, le palefrenier
avait passé une heure avec deux hommes, ficelant Trompette.  On attela
Bataille, pour l'amener jusqu'au puits.  Lentement, le vieux cheval
tirait, traînait le camarade mort, par une galerie si étroite, qu'il
devait donner des secousses, au risque de l'écorcher; et, harassé, il
branlait la tête, en écoutant le long frôlement de cette masse
attendue chez l'équarrisseur.  A l'accrochage, quand on l'eut dételé,
il suivit de son oeil morne les préparatifs de la remonte, le corps
poussé sur des traverses, au-dessus du puisard, le filet attaché sous
une cage.  Enfin, les chargeurs sonnèrent à la viande, il leva le cou
pour le regarder partir, d'abord doucement, puis tout de suite noyé de
ténèbres, envolé à jamais en haut de ce trou noir.  Et il demeurait le
cou allongé, sa mémoire vacillante de bête se souvenait peut-être des
choses de la terre.  Mais c'était fini, le camarade ne verrait plus
rien, lui-même serait ainsi ficelé en un paquet pitoyable, le jour où
il remonterait par là.  Ses pattes se mirent à trembler, le grand air
qui venait des campagnes lointaines l'étouffait; et il était comme
ivre, quand il rentra pesamment à l'écurie.

Sur le carreau, les charbonniers restaient sombres, devant le cadavre
de Trompette.  Une femme dit à demi-voix:

--Encore un homme, ça descend si ça veut!

Mais un nouveau flot arrivait du coron, et Levaque qui marchait en
tête, suivi de la Levaque et de Bouteloup, criait:

--A mort, les Borains! pas d'étrangers chez nous! à mort! à mort!

Tous se ruaient, il fallut qu'Étienne les arrêtât.  Il s'était
approché du capitaine, un grand jeune homme mince, de vingt-huit ans à
peine, à la face désespérée et résolue; et il lui expliquait les
choses, il tâchait de le gagner, guettant l'effet de ses paroles.  A
quoi bon risquer un massacre inutile? est-ce que la justice ne se
trouvait pas du côté des mineurs? On était tous frères, on devait
s'entendre.  Au mot de république, le capitaine avait eu un geste
nerveux.  Il gardait une raideur militaire, il dit brusquement:

--Au large! ne me forcez pas à faire mon devoir.

Trois fois, Étienne recommença.  Derrière lui, les camarades
grondaient.  Le bruit courait que M. Hennebeau était à la fosse, et on
parlait de le descendre par le cou, pour voir s'il abattrait son
charbon lui-même.  Mais c'était un faux bruit, il n'y avait là que
Négrel et Dansaert, qui tous deux se montrèrent un instant à une
fenêtre de la recette: le maître-porion se tenait en arrière,
décontenancé depuis son aventure avec la Pierronne; tandis que
l'ingénieur, bravement, promenait sur la foule ses petits yeux vifs,
souriant du mépris goguenard dont il enveloppait les hommes et les
choses.  Des huées s'élevèrent, ils disparurent.  Et, à leur place, on
ne vit plus que la face blonde de Souvarine.  Il était justement de
service, il n'avait pas quitté sa machine un seul jour, depuis le
commencement de la grève, ne parlant plus, absorbé peu à peu dans une
idée fixe, dont le clou d'acier semblait luire au fond de ses yeux
pâles.

--Au large! répéta très haut le capitaine.  Je n'ai rien à entendre,
j'ai l'ordre de garder le puits, je le garderai...  Et ne vous poussez
pas sur mes hommes, ou je saurai vous faire reculer.

Malgré sa voix ferme, une inquiétude croissante le pâlissait, à la vue
du flot toujours montant des mineurs.  On devait le relever à midi;
mais, craignant de ne pouvoir tenir jusque-là, il venait d'envoyer à
Montsou un galibot de la fosse, pour demander du renfort.

Des vociférations lui avaient répondu.

--A mort les étrangers! à mort les Borains!...  Nous voulons être les
maîtres chez nous!

Étienne recula, désolé.  C'était la fin, il n'y avait plus qu'à se
battre et à mourir.  Et il cessa de retenir les camarades, la bande
roula jusqu'à la petite troupe.  Ils étaient près de quatre cents, les
corons du voisinage se vidaient, arrivaient au pas de course.  Tous
jetaient le même cri, Maheu et Levaque disaient furieusement aux
soldats:

--Allez-vous-en! nous n'avons rien contre vous, allez-vous-en!

--Ça ne vous regarde pas, reprenait la Maheude.  Laissez-nous faire
nos affaires.

Et, derrière elle, la Levaque ajoutait, plus violente:

--Est-ce qu'il faudra vous manger pour passer? On vous prie de foutre
le camp!

Même on entendit la voix grêle de Lydie, qui s'était fourrée au plus
épais avec Bébert, dire sur un ton aigu:

--En voilà des andouilles de lignards!

Catherine, à quelques pas, regardait, écoutait, l'air hébété par ces
nouvelles violences, au milieu desquelles le mauvais sort la faisait
tomber.  Est-ce qu'elle ne souffrait pas trop déjà? quelle faute
avait-elle donc commise, pour que le malheur ne lui laissât pas de
repos? La veille encore, elle ne comprenait rien aux colères de la
grève, elle pensait que, lorsqu'on a sa part de gifles, il est inutile
d'en chercher davantage; et, à cette heure, son coeur se gonflait d'un
besoin de haine, elle se souvenait de ce qu'Étienne racontait
autrefois à la veillée, elle tâchait d'entendre ce qu'il disait
maintenant aux soldats.  Il les traitait de camarades, il leur
rappelait qu'ils étaient du peuple eux aussi, qu'ils devaient être
avec le peuple, contre les exploiteurs de la misère.

Mais il y eut dans la foule une longue secousse, et une vieille femme
déboula.  C'était la Brûlé, effrayante de maigreur, le cou et les bras
à l'air, accourue d'un tel galop, que des mèches de cheveux gris
l'aveuglaient.

--Ah! nom de Dieu, j'en suis! balbutiait-elle, l'haleine coupée.  Ce
vendu de Pierron qui m'avait enfermée dans la cave!

Et, sans attendre, elle tomba sur l'armée, la bouche noire, vomissant
l'injure.

--Tas de canailles! tas de crapules! ça lèche les bottes de ses
supérieurs, ça n'a de courage que contre le pauvre monde!

Alors, les autres se joignirent à elle, ce furent des bordées
d'insultes.  Quelques-uns criaient encore: «Vivent les soldats! au
puits l'officier!» Mais bientôt il n'y eut plus qu'une clameur: «A bas
les pantalons rouges!» Ces hommes qui avaient écouté, impassibles,
d'un visage immobile et muet, les appels à la fraternité, les
tentatives amicales d'embauchage, gardaient la même raideur passive,
sous cette grêle de gros mots.  Derrière eux, le capitaine avait tiré
son épée; et, comme la foule les serrait de plus en plus, menaçant de
les écraser contre le mur, il leur commanda de croiser la baïonnette.
Ils obéirent, une double rangée de pointes d'acier s'abattit devant
les poitrines des grévistes.

--Ah! les jean-foutre! hurla la Brûlé, en reculant.

Déjà, tous revenaient, dans un mépris exalté de la mort.  Des femmes
se précipitaient, la Maheude et la Levaque clamaient:

--Tuez-nous, tuez-nous donc! Nous voulons nos droits.

Levaque, au risque de se couper, avait saisi à pleines mains un paquet
de baïonnettes, trois baïonnettes, qu'il secouait, qu'il tirait à lui,
pour les arracher; et il les tordait, dans les forces décuplées de sa
colère, tandis que Bouteloup, à l'écart, ennuyé d'avoir suivi le
camarade, le regardait faire tranquillement.

--Allez-y, pour voir, répétait Maheu, allez-y un peu, si vous êtes de
bons bougres!

Et il ouvrait sa veste, et il écartait sa chemise, étalant sa poitrine
nue, sa chair velue et tatouée de charbon.  Il se poussait sur les
pointes, il les obligeait à reculer, terrible d'insolence et de
bravoure.  Une d'elles l'avait piqué au sein, il en était comme fou et
s'efforçait qu'elle entrât davantage, pour entendre craquer ses côtes.

--Lâches, vous n'osez pas...  Il y en a dix mille derrière nous.  Oui,
vous pouvez nous tuer, il y en aura dix mille à tuer encore.

La position des soldats devenait critique, car ils avaient reçu
l'ordre sévère de ne se servir de leurs armes qu'à la dernière
extrémité.  Et comment empêcher ces enragés-là de s'embrocher
eux-mêmes? D'autre part, l'espace diminuait, ils se trouvaient
maintenant acculés contre le mur, dans l'impossibilité de reculer
davantage.  Leur petite troupe, une poignée d'hommes, en face de la
marée montante des mineurs, tenait bon cependant, exécutait avec
sang-froid les ordres brefs donnés par le capitaine.  Celui-ci, les
yeux clairs, les lèvres nerveusement amincies, n'avait qu'une peur,
celle de les voir s'emporter sous les injures.  Déjà, un jeune
sergent, un grand maigre dont les quatre poils de moustaches se
hérissaient, battait des paupières d'une façon inquiétante.  Près de
lui, un vieux chevronné, au cuir tanné par vingt campagnes, avait
blêmi, quand il avait vu sa baïonnette tordue comme une paille.  Un
autre, une recrue sans doute, sentant encore le labour, devenait très
rouge, chaque fois qu'il s'entendait traiter de crapule et de
canaille.  Et les violences ne cessaient pas, les poings tendus, les
mots abominables, des pelletées d'accusations et de menaces qui les
souffletaient au visage.  Il fallait toute la force de la consigne
pour les tenir ainsi, la face muette, dans le hautain et triste
silence de la discipline militaire.

Une collision semblait fatale, lorsqu'on vit sortir, derrière la
troupe, le porion Richomme, avec sa tête blanche de bon gendarme,
bouleversée d'émotion.  Il parlait tout haut.

--Nom de Dieu, c'est bête à la fin! On ne peut pas permettre des
bêtises pareilles.

Et il se jeta entre les baïonnettes et les mineurs.

--Camarades, écoutez-moi...  Vous savez que je suis un vieil ouvrier
et que je n'ai jamais cessé d'être un des vôtres.  Eh bien! nom de
Dieu!  je vous promets que, si l'on n'est pas juste avec vous, ce sera
moi qui dirai aux chefs leurs quatre vérités...  Mais en voilà de
trop, ça n'avance à rien de gueuler des mauvaises paroles à ces braves
gens et de vouloir se faire trouer le ventre.

On écoutait, on hésitait.  En haut, malheureusement, reparut le profil
aigu du petit Négrel.  Il craignait sans doute qu'on ne l'accusât
d'envoyer un porion, au lieu de se risquer lui-même; et il tâcha de
parler.  Mais sa voix se perdit au milieu d'un tumulte si
épouvantable, qu'il dut quitter de nouveau la fenêtre, après avoir
simplement haussé les épaules.  Richomme, dès lors, eut beau les
supplier en son nom, répéter que cela devait se passer entre
camarades: on le repoussait, on le suspectait.  Mais il s'entêta, il
resta au milieu d'eux.

--Nom de Dieu! qu'on me casse la tête avec vous, mais je ne vous lâche
pas, tant que vous serez si bêtes!

Étienne, qu'il suppliait de l'aider à leur faire entendre raison, eut
un geste d'impuissance.  Il était trop tard, leur nombre maintenant
montait à plus de cinq cents.  Et il n'y avait pas que des enragés,
accourus pour chasser les Borains: des curieux stationnaient, des
farceurs qui s'amusaient de la bataille.  Au milieu d'un groupe, à
quelque distance, Zacharie et Philomène regardaient comme au
spectacle, si paisibles, qu'ils avaient amené les deux enfants,
Achille et Désirée.  Un nouveau flot arrivait de Réquillart, dans
lequel se trouvaient Mouquet et la Mouquette: lui, tout de suite, alla
en ricanant taper sur les épaules de son ami Zacharie; tandis qu'elle,
très allumée, galopait au premier rang des mauvaises têtes.

Cependant, à chaque minute, le capitaine se tournait vers la route de
Montsou.  Les renforts demandés n'arrivaient pas, ses soixante hommes
ne pouvaient tenir davantage.  Enfin, il eut l'idée de frapper
l'imagination de la foule, il commanda de charger les fusils devant
elle.  Les soldats exécutèrent le commandement, mais l'agitation
grandissait, des fanfaronnades et des moqueries.

--Tiens! ces feignants, ils partent pour la cible! ricanaient les
femmes, la Brûlé, la Levaque et les autres.

La Maheude, la gorge couverte du petit corps d'Estelle, qui s'était
réveillée et qui pleurait, s'approchait tellement, que le sergent lui
demanda ce qu'elle venait faire, avec ce pauvre mioche.

--Qu'est-ce que ça te fout? répondit-elle.  Tire dessus, si tu l'oses.

Les hommes hochaient la tête de mépris.  Aucun ne croyait qu'on pût
tirer sur eux.

--Il n'y a pas de balles dans leurs cartouches, dit Levaque.

--Est-ce que nous sommes des Cosaques? cria Maheu.  On ne tire pas
contre des Français, nom de Dieu!

D'autres répétaient que, lorsqu'on avait fait la campagne de Crimée,
on ne craignait pas le plomb.  Et tous continuaient à se jeter sur les
fusils.  Si une décharge avait eu lieu à ce moment, elle aurait fauché
la foule.

Au premier rang, la Mouquette s'étranglait de fureur, en pensant que
des soldats voulaient trouer la peau à des femmes.  Elle leur avait
craché tous ses gros mots, elle ne trouvait pas d'injure assez basse,
lorsque, brusquement, n'ayant plus que cette mortelle offense à
bombarder au nez de la troupe, elle montra son cul.  Des deux mains,
elle relevait ses jupes, tendait les reins, élargissait la rondeur
énorme.

--Tenez, v'là pour vous! et il est encore trop propre, tas de salauds!

Elle plongeait, culbutait, se tournait pour que chacun en eût sa part,
s'y reprenait à chaque poussée qu'elle envoyait.

--V'là pour l'officier! v'là pour le sergent! v'là pour les
  militaires!

Un rire de tempête s'éleva, Bébert et Lydie se tordaient, Étienne
lui-même, malgré son attente sombre, applaudit à cette nudité
insultante.  Tous, les farceurs aussi bien que les forcenés, huaient
les soldats maintenant, comme s'ils les voyaient salis d'un
éclaboussement d'ordure; et il n'y avait que Catherine, à l'écart,
debout sur d'anciens bois, qui restât muette, le sang à la gorge,
envahie de cette haine dont elle sentait la chaleur monter.

Mais une bousculade se produisit.  Le capitaine, pour calmer
l'énervement de ses hommes, se décidait à faire des prisonniers.  D'un
saut, la Mouquette s'échappa, en se jetant entre les jambes des
camarades.  Trois mineurs, Levaque et deux autres, furent empoignés
dans le tas des plus violents, et gardés à vue, au fond de la chambre
des porions.

D'en haut, Négrel et Dansaert criaient au capitaine de rentrer, de
s'enfermer avec eux.  Il refusa, il sentait que ces bâtiments, aux
portes sans serrure, allaient être emportés d'assaut, et qu'il y
subirait la honte d'être désarmé.  Déjà sa petite troupe grondait
d'impatience, on ne pouvait fuir devant ces misérables en sabots.  Les
soixante, acculés au mur, le fusil chargé, firent de nouveau face à la
bande.

Il y eut d'abord un recul, un profond silence.  Les grévistes
restaient dans l'étonnement de ce coup de force.  Puis, un cri monta,
exigeant les prisonniers, réclamant leur liberté immédiate.  Des voix
disaient qu'on les égorgeait là-dedans.  Et, sans s'être concertés,
emportés d'un même élan, d'un même besoin de revanche, tous coururent
aux tas de briques voisins, à ces briques dont le terrain marneux
fournissait l'argile, et qui étaient cuites sur place.  Les enfants
les charriaient une à une, des femmes en emplissaient leurs jupes.
Bientôt, chacun eut à ses pieds des munitions, la bataille à coups de
pierres commença.

Ce fut la Brûlé qui se campa la première.  Elle cassait les briques,
sur l'arête maigre de son genou, et de la main droite, et de la main
gauche, elle lâchait les deux morceaux.  La Levaque se démanchait les
épaules, si grosse, si molle, qu'elle avait dû s'approcher pour taper
juste, malgré les supplications de Bouteloup, qui la tirait en
arrière, dans l'espoir de l'emmener, maintenant que le mari était à
l'ombre.  Toutes s'excitaient, la Mouquette, ennuyée de se mettre en
sang, à rompre les briques sur ses cuisses trop grasses, préférait les
lancer entières.  Des gamins eux-mêmes entraient en ligne, Bébert
montrait à Lydie comment on envoyait ça, par-dessous le coude.
C'était une grêle, des grêlons énormes, dont on entendait les
claquements sourds.  Et, soudain, au milieu de ces furies, on aperçut
Catherine, les poings en l'air, brandissant elle aussi des moitiés de
brique, les jetant de toute la force de ses petits bras.  Elle
n'aurait pu dire pourquoi, elle suffoquait, elle crevait d'une envie
de massacrer le monde.  Est-ce que ça n'allait pas être bientôt fini,
cette sacrée existence de malheur? Elle en avait assez, d'être giflée
et chassée par son homme, de patauger ainsi qu'un chien perdu dans la
boue des chemins, sans pouvoir seulement demander une soupe à son
père, en train d'avaler sa langue comme elle.  Jamais ça ne marchait
mieux, ça se gâtait au contraire depuis qu'elle se connaissait; et
elle cassait des briques, et elle les jetait devant elle, avec la
seule idée de balayer tout, les yeux si aveuglés de sang, qu'elle ne
voyait même pas à qui elle écrasait les mâchoires.

Étienne, resté devant les soldats, manqua d'avoir le crâne fendu.  Son
oreille enflait, il se retourna, il tressaillit en comprenant que la
brique était partie des poings fiévreux de Catherine; et, au risque
d'être tué, il ne s'en allait pas, il la regardait.  Beaucoup d'autres
s'oubliaient également là, passionnés par la bataille, les mains
ballantes.  Mouquet jugeait les coups, comme s'il eût assisté à une
partie de bouchon: oh!  celui-là, bien tapé! et cet autre, pas de
chance! Il rigolait, il poussait du coude Zacharie, qui se querellait
avec Philomène, parce qu'il avait giflé Achille et Désirée, en
refusant de les prendre sur son dos, pour qu'ils pussent voir.  Il y
avait des spectateurs, massés au loin, le long de la route.  Et, en
haut de la pente, à l'entrée du coron, le vieux Bonnemort venait de
paraître, se traînant sur une canne, immobile maintenant, droit dans
le ciel couleur de rouille.

Dès les premières briques lancées, le porion Richomme s'était planté
de nouveau entre les soldats et les mineurs.  Il suppliait les uns, il
exhortait les autres, insoucieux du péril, si désespéré que de grosses
larmes lui coulaient des yeux.  On n'entendait pas ses paroles au
milieu du vacarme, on voyait seulement ses grosses moustaches grises
qui tremblaient.

Mais la grêle des briques devenait plus drue, les hommes s'y
mettaient, à l'exemple des femmes.

Alors, la Maheude s'aperçut que Maheu demeurait en arrière.  Il avait
les mains vides, l'air sombre.

--Qu'est-ce que tu as, dis? cria-t-elle.  Est-ce que tu es lâche?
est-ce que tu vas laisser conduire tes camarades en prison?...  Ah! si
je n'avais pas cette enfant, tu verrais!

Estelle, qui s'était cramponnée à son cou en hurlant, l'empêchait de
se joindre à la Brûlé et aux autres.  Et, comme son homme ne semblait
pas entendre, elle lui poussa du pied des briques dans les jambes.

--Nom de Dieu!  veux-tu prendre ça!  Faut-il que je te crache à la
figure devant le monde, pour te donner du coeur?

Redevenu très rouge, il cassa des briques, il les jeta.  Elle le
cinglait, l'étourdissait, aboyait derrière lui des paroles de mort, en
étouffant sa fille sur sa gorge, dans ses bras crispés; et il avançait
toujours, il se trouva en face des fusils.

Sous cette rafale de pierres, la petite troupe disparaissait.
Heureusement, elles tapaient trop haut, le mur en était criblé.  Que
faire? l'idée de rentrer, de tourner le dos, empourpra un instant le
visage pâle du capitaine; mais ce n'était même plus possible, on les
écharperait, au moindre mouvement.  Une brique venait de briser la
visière de son képi, des gouttes de sang coulaient de son front.
Plusieurs de ses hommes étaient blessés; et il les sentait hors d'eux,
dans cet instinct débridé de la défense personnelle, où l'on cesse
d'obéir aux chefs.  Le sergent avait lâché un nom de Dieu!  l'épaule
gauche à moitié démontée, la chair meurtrie par un choc sourd, pareil
à un coup de battoir dans du linge.  Eraflée à deux reprises, la
recrue avait un pouce broyé, tandis qu'une brûlure l'agaçait au genou
droit: est-ce qu'on se laisserait embêter longtemps encore? Une pierre
ayant ricoché et atteint le vieux chevronné sous le ventre, ses joues
verdirent, son arme trembla, s'allongea, au bout de ses bras maigres.
Trois fois, le capitaine fut sur le point de commander le feu.  Une
angoisse l'étranglait, une lutte interminable de quelques secondes
heurta en lui des idées, des devoirs, toutes ses croyances d'homme et
de soldat.  La pluie des briques redoublait, et il ouvrait la bouche,
il allait crier: Feu! lorsque les fusils partirent d'eux-mêmes, trois
coups d'abord, puis cinq, puis un roulement de peloton, puis un coup
tout seul, longtemps après, dans le grand silence.

Ce fut une stupeur.  Ils avaient tiré, la foule béante restait
immobile, sans le croire encore.  Mais des cris déchirants
s'élevèrent, tandis que le clairon sonnait la cessation du feu.  Et il
y eut une panique folle, un galop de bétail mitraillé, une fuite
éperdue dans la boue.

Bébert et Lydie s'étaient affaissés l'un sur l'autre, aux trois
premiers coups, la petite frappée à la face, le petit troué au-dessous
de l'épaule gauche.  Elle, foudroyée, ne bougeait plus.  Mais lui,
remuait, la saisissait à pleins bras, dans les convulsions de
l'agonie, comme s'il eût voulu la reprendre, ainsi qu'il l'avait
prise, au fond de la cachette noire, où ils venaient de passer leur
nuit dernière.  Et Jeanlin, justement, qui accourait enfin de
Réquillart, bouffi de sommeil, gambillant au milieu de la fumée, le
regarda étreindre sa petite femme, et mourir.

Les cinq autres coups avaient jeté bas la Brûlé et le porion Richomme.
Atteint dans le dos, au moment où il suppliait les camarades, il était
tombé à genoux; et, glissé sur une hanche, il râlait par terre, les
yeux pleins des larmes qu'il avait pleurées.  La vieille, la gorge
ouverte, s'était abattue toute raide et craquante comme un fagot de
bois sec, en bégayant un dernier juron dans le gargouillement du sang.

Mais alors le feu de peloton balayait le terrain, fauchait à cent pas
les groupes de curieux qui riaient de la bataille.  Une balle entra
dans la bouche de Mouquet, le renversa, fracassé, aux pieds de
Zacharie et de Philomène, dont les deux mioches furent couverts de
gouttes rouges.  Au même instant, la Mouquette recevait deux balles
dans le ventre.  Elle avait vu les soldats épauler, elle s'était
jetée, d'un mouvement instinctif de bonne fille, devant Catherine, en
lui criant de prendre garde; et elle poussa un grand cri, elle s'étala
sur les reins, culbutée par la secousse.  Étienne accourut, voulut la
relever, l'emporter; mais, d'un geste, elle disait qu'elle était
finie.  Puis, elle hoqueta, sans cesser de leur sourire à l'un et à
l'autre, comme si elle était heureuse de les voir ensemble, maintenant
qu'elle s'en allait.

Tout semblait terminé, l'ouragan des balles s'était perdu très loin,
jusque dans les façades du coron, lorsque le dernier coup partit,
isolé, en retard.

Maheu, frappé en plein coeur, vira sur lui-même et tomba la face dans
une flaque d'eau, noire de charbon.

Stupide, la Maheude se baissa.

--Eh! mon vieux, relève-toi.  Ce n'est rien, dis?

Les mains gênées par Estelle, elle dut la mettre sous un bras, pour
retourner la tête de son homme.

--Parle donc! où as-tu mal?

Il avait les yeux vides, la bouche baveuse d'une écume sanglante.
Elle comprit, il était mort.  Alors, elle resta assise dans la crotte,
sa fille sous le bras comme un paquet, regardant son vieux d'un air
hébété.

La fosse était libre.  De son geste nerveux, le capitaine avait
retiré, puis remis son képi coupé par une pierre; et il gardait sa
raideur blême devant le désastre de sa vie; pendant que ses hommes,
aux faces muettes, rechargeaient leurs armes.  On aperçut les visages
effarés de Négrel et de Dansaert, à la fenêtre de la recette.
Souvarine était derrière eux, le front barré d'une grande ride, comme
si le clou de son idée fixe se fût imprimé là, menaçant.  De l'autre
côté de l'horizon, au bord du plateau, Bonnemort n'avait pas bougé,
calé d'une main sur sa canne, l'autre main aux sourcils pour mieux
voir, en bas, l'égorgement des siens.  Les blessés hurlaient, les
morts se refroidissaient dans des postures cassées, boueux de la boue
liquide du dégel, ça et là envasés parmi les taches d'encre du
charbon, qui reparaissaient sous les lambeaux salis de la neige.  Et,
au milieu de ces cadavres d'hommes, tout petits, l'air pauvre avec
leur maigreur de misère, gisait le cadavre de Trompette, un tas de
chair morte, monstrueux et lamentable.

Étienne n'avait pas été tué.  Il attendait toujours, près de Catherine
tombée de fatigue et d'angoisse, lorsqu'une voix vibrante le fit
tressaillir.  C'était l'abbé Ranvier, qui revenait de dire sa messe,
et qui, les deux bras en l'air, dans une fureur de prophète, appelait
sur les assassins la colère de Dieu.  Il annonçait l'ère de justice,
la prochaine extermination de la bourgeoisie par le feu du ciel,
puisqu'elle mettait le comble à ses crimes en faisant massacrer les
travailleurs et les déshérités de ce monde.



Septième partie



I


Les coups de feu de Montsou avaient retenti jusqu'à Paris, en un
formidable écho.  Depuis quatre jours, tous les journaux de
l'opposition s'indignaient, étalaient en première page des récits
atroces: vingt-cinq blessés, quatorze morts, dont deux enfants et
trois femmes; et il y avait encore les prisonniers, Levaque était
devenu une sorte de héros, on lui prêtait une réponse au juge
d'instruction, d'une grandeur antique.  L'empire, atteint en pleine
chair par ces quelques balles, affectait le calme de la
toute-puissance, sans se rendre compte lui-même de la gravité de sa
blessure.  C'était simplement une collision regrettable, quelque chose
de perdu, là-bas, dans le pays noir, très loin du pavé parisien qui
faisait l'opinion.  On oublierait vite, la Compagnie avait reçu
l'ordre officieux d'étouffer l'affaire et d'en finir avec cette grève,
dont la durée irritante tournait au péril social.

Aussi, dès le mercredi matin, vit-on débarquer à Montsou trois des
régisseurs.  La petite ville, qui n'avait osé jusque-là se réjouir du
massacre, le coeur malade, respira et goûta la joie d'être enfin
sauvée.  Justement, le temps s'était mis au beau, un clair soleil, un
de ces premiers soleils de février dont la tiédeur verdit les pointes
des lilas.  On avait rabattu toutes les persiennes de la Régie, le
vaste bâtiment semblait revivre; et les meilleurs bruits en sortaient,
on disait ces messieurs très affectés par la catastrophe, accourus
pour ouvrir des bras paternels aux égarés des corons.  Maintenant que
le coup se trouvait porté, plus fort sans doute qu'ils ne l'eussent
voulu, ils se prodiguaient dans leur besogne de sauveurs, ils
décrétaient des mesures tardives et excellentes.  D'abord, ils
congédièrent les Borains, en menant grand tapage de cette concession
extrême à leurs ouvriers.  Puis, ils firent cesser l'occupation
militaire des fosses, que les grévistes écrasés ne menaçaient plus.
Ce furent eux encore qui obtinrent le silence, au sujet de la
sentinelle du Voreux disparue: on avait fouillé le pays sans retrouver
ni le fusil ni le cadavre, on se décida à porter le soldat déserteur,
bien qu'on eût le soupçon d'un crime.  En toutes choses, ils
s'efforcèrent ainsi d'atténuer les événements, tremblant de la peur du
lendemain, jugeant dangereux d'avouer l'irrésistible sauvagerie d'une
foule, lâchée au travers des charpentes caduques du vieux monde.  Et,
d'ailleurs, ce travail de conciliation ne les empêchait pas de
conduire à bien les affaires purement administratives; car on avait vu
Deneulin retourner à la Régie, où il se rencontrait avec M. Hennebeau.
Les pourparlers continuaient pour l'achat de Vandame, on assurait
qu'il allait accepter les offres de ces messieurs.

Mais ce qui remua particulièrement le pays, ce furent de grandes
affiches jaunes que les régisseurs firent coller à profusion sur les
murs.  On y lisait ces quelques lignes, en très gros caractères:
«Ouvriers de Montsou, nous ne voulons pas que les égarements dont vous
avez vu ces jours derniers les tristes effets privent de leurs moyens
d'existence les ouvriers sages et de bonne volonté.  Nous rouvrirons
donc toutes les fosses lundi matin, et lorsque le travail sera repris,
nous examinerons avec soin et bienveillance les situations qu'il
pourrait y avoir lieu d'améliorer.  Nous ferons enfin tout ce qu'il
sera juste et possible de faire.» En une matinée, les dix mille
charbonniers défilèrent devant ces affiches.  Pas un ne parlait,
beaucoup hochaient la tête, d'autres s'en allaient de leur pas
traînard, sans qu'un pli de leur visage immobile eût bougé.

Jusque-là, le coron des Deux-Cent-Quarante s'était obstiné dans sa
résistance farouche.  Il semblait que le sang des camarades qui avait
rougi la boue de la fosse en barrait le chemin aux autres.  Une
dizaine à peine étaient redescendus, Pierron et des cafards de son
espèce, qu'on regardait partir et rentrer d'un air sombre, sans un
geste ni une menace.  Aussi une sourde méfiance accueillit-elle
l'affiche, collée sur l'église.  On ne parlait pas des livrets rendus
là-dedans: est-ce que la Compagnie refusait de les reprendre? et la
peur des représailles, l'idée fraternelle de protester contre le
renvoi des plus compromis, les faisaient tous s'entêter encore.
C'était louche, il fallait voir, on retournerait au puits, quand ces
messieurs voudraient bien s'expliquer franchement.  Un silence
écrasait les maisons basses, la faim elle-même n'était plus rien, tous
pouvaient mourir, depuis que la mort violente avait passé sur les
toits.

Mais une maison parmi les autres, celle des Maheu, restait surtout
noire et muette, dans l'accablement de son deuil.  Depuis qu'elle
avait accompagné son homme au cimetière, la Maheude ne desserrait pas
les dents.  Après la bataille, elle avait laissé Étienne ramener chez
eux Catherine, boueuse, à demi morte; et, comme elle la déshabillait
devant le jeune homme, pour la coucher, elle s'était imaginée un
instant que sa fille, elle aussi, lui revenait avec une balle au
ventre, car la chemise avait de larges taches de sang.  Mais elle
comprit bientôt, c'était le flot de la puberté qui crevait enfin, dans
la secousse de cette journée abominable.  Ah! une chance encore, cette
blessure! un beau cadeau, de pouvoir faire des enfants, que les
gendarmes, ensuite, égorgeraient! Et elle n'adressait pas la parole à
Catherine, pas plus d'ailleurs qu'elle ne parlait à Étienne.  Celui-ci
couchait avec Jeanlin, au risque d'être arrêté, saisi d'une telle
répugnance à l'idée de retourner dans les ténèbres de Réquillart,
qu'il préférait la prison: un frisson le secouait, l'horreur de la
nuit après toutes ces morts, la peur inavouée du petit soldat qui
dormait là-bas, sous les roches.  D'ailleurs, il rêvait de la prison
comme d'un refuge, au milieu du tourment de sa défaite; mais on ne
l'inquiétait même pas, il traînait des heures misérables, ne sachant à
quoi fatiguer son corps.  Parfois, seulement, la Maheude les regardait
tous les deux, lui et sa fille, d'un air de rancune, en ayant l'air de
leur demander ce qu'ils faisaient chez elle.

De nouveau, on ronflait tous en tas, le père Bonnemort occupait
l'ancien lit des deux mioches, qui dormaient avec Catherine,
maintenant que la pauvre Alzire n'enfonçait plus sa bosse dans les
côtes de sa grande soeur.  C'était en se couchant que la mère sentait
le vide de la maison, au froid de son lit devenu trop large.
Vainement elle prenait Estelle pour combler le trou, ça ne remplaçait
pas son homme; et elle pleurait sans bruit pendant des heures.  Puis,
les journées recommençaient à couler comme auparavant: toujours pas de
pain, sans qu'on eût pourtant la chance de crever une bonne fois; des
choses ramassées à droite et à gauche, qui rendaient aux misérables le
mauvais service de les faire durer.  Il n'y avait rien de changé dans
l'existence, il n'y avait que son homme de moins.

L'après-midi du cinquième jour, Étienne, que la vue de cette femme
silencieuse désespérait, quitta la salle et marcha lentement, le long
de la rue pavée du coron.  L'inaction, qui lui pesait, le poussait à
de continuelles promenades, les bras ballants, la tête basse, torturé
par la même pensée.  Il piétinait ainsi depuis une demi-heure,
lorsqu'il sentit, à un redoublement de son malaise, que les camarades
se mettaient sur les portes pour le voir.  Le peu qui restait de sa
popularité s'en était allé au vent de la fusillade, il ne passait plus
sans rencontrer des regards dont la flamme le suivait.  Quand il leva
la tête, des hommes menaçants étaient là, des femmes écartaient les
petits rideaux des fenêtres; et, sous l'accusation muette encore, sous
la colère contenue de ces grands yeux, élargis par la faim et les
larmes, il devenait maladroit, il ne savait plus marcher.  Toujours,
derrière lui, le sourd reproche augmentait.  Une telle crainte le prit
d'entendre le coron entier sortir pour lui crier sa misère, qu'il
rentra, frémissant.

Mais, chez les Maheu, la scène qui l'attendait acheva de le
bouleverser.  Le vieux Bonnemort était près de la cheminée froide,
cloué sur sa chaise, depuis que deux voisins, le jour de la tuerie,
l'avaient trouvé par terre, sa canne en morceaux, abattu comme un
vieil arbre foudroyé.  Et, pendant que Lénore et Henri, pour amuser
leur faim, grattaient avec un bruit assourdissant une vieille
casserole, où des choux avaient bouilli la veille, la Maheude toute
droite, après avoir posé Estelle sur la table, menaçait du poing
Catherine.

--Répète un peu, nom de Dieu! répète ce que tu viens de dire!

Catherine avait dit son intention de retourner au Voreux.  L'idée de
ne pas gagner son pain, d'être ainsi tolérée chez sa mère, comme une
bête encombrante et inutile, lui devenait chaque jour plus
intolérable; et, sans la peur de recevoir quelque mauvais coup de
Chaval, elle serait redescendue dès le mardi.  Elle reprit en
bégayant:

--Qu'est-ce que tu veux? on ne peut pas vivre sans rien faire.  Nous
aurions du pain au moins.

La Maheude l'interrompit.

--Écoute, le premier de vous autres qui travaille, je l'étrangle...
Ah! non, ce serait trop fort, de tuer le père et de continuer ensuite
à exploiter les enfants! En voilà assez, j'aime mieux vous voir tous
emporter entre quatre planches, comme celui qui est parti déjà.

Et, furieusement, son long silence creva en un flot de paroles.  Une
belle avance, ce que lui apporterait Catherine! à peine trente sous,
auxquels on pouvait ajouter vingt sous, si les chefs voulaient bien
trouver une besogne pour ce bandit de Jeanlin.  Cinquante sous, et
sept bouches à nourrir! Les mioches n'étaient bons qu'à engloutir de
la soupe.  Quant au grand-père, il devait s'être cassé quelque chose
dans la cervelle, en tombant, car il semblait imbécile; à moins qu'il
n'eût les sangs tournés, d'avoir vu les soldats tirer sur les
camarades.

--N'est-ce pas? vieux, ils ont achevé de vous démolir.  Vous avez beau
avoir la poigne encore solide, vous êtes fichu.

Bonnemort la regardait de ses yeux éteints, sans comprendre.  Il
restait des heures le regard fixe, il n'avait plus que l'intelligence
de cracher dans un plat rempli de cendre, qu'on mettait à côté de lui,
par propreté.

--Et ils n'ont pas réglé sa pension, poursuivit-elle, et je suis
certaine qu'ils la refuseront, à cause de nos idées...  Non! je vous
dis qu'en voilà de trop, avec ces gens de malheur!

--Cependant, hasarda Catherine, ils promettent sur l'affiche...

--Veux-tu bien me foutre la paix, avec ton affiche!...  Encore de la
glu pour nous prendre et nous manger.  Ils peuvent faire les gentils,
à présent qu'ils nous ont troué la peau.

--Mais, alors, maman, où irons-nous? On ne nous gardera pas au coron,
bien sûr.

La Maheude eut un geste vague et terrible.  Où ils iraient? elle n'en
savait rien, elle évitait d'y songer, ça la rendait folle.  Ils
iraient ailleurs, quelque part.  Et, comme le bruit de la casserole
devenait insupportable, elle tomba sur Lénore et Henri, les gifla.
Une chute d'Estelle, qui s'était traînée à quatre pattes, augmenta le
vacarme.  La mère la calma d'une bourrade: quelle bonne affaire, si
elle s'était tuée du coup! Elle parla d'Alzire, elle souhaitait aux
autres la chance de celle-là.  Puis, brusquement, elle éclata en gros
sanglots, la tête contre le mur.

Étienne, debout, n'avait osé intervenir.  Il ne comptait plus dans la
maison, les enfants eux-mêmes se reculaient de lui, avec défiance.
Mais les larmes de cette malheureuse lui retournaient le coeur, il
murmura:

--Voyons, voyons, du courage! on tâchera de s'en tirer.

Elle ne parut pas l'entendre, elle se plaignait maintenant, d'une
plainte basse et continue.

--Ah! misère, est-ce possible? Ça marchait encore, avant ces horreurs.
On mangeait son pain sec, mais on était tous ensemble...  Et que
s'est-il donc passé, mon Dieu! qu'est-ce que nous avons donc fait,
pour que nous soyons dans un pareil chagrin, les uns sous la terre,
les autres à n'avoir plus que l'envie d'y être?...  C'est bien vrai
qu'on nous attelait comme des chevaux à la besogne, et ce n'était
guère juste, dans le partage, d'attraper les coups de bâton,
d'arrondir toujours la fortune des riches, sans espérer jamais goûter
aux bonnes choses.  Le plaisir de vivre s'en va, lorsque l'espoir s'en
est allé.  Oui, ça ne pouvait durer davantage, il fallait respirer un
peu...  Si l'on avait su pourtant! Est-ce possible, de s'être rendu si
malheureux à vouloir la justice!

Des soupirs lui gonflaient la gorge, sa voix s'étranglait dans une
tristesse immense.

--Puis, des malins sont toujours là, pour vous promettre que ça peut
s'arranger, si l'on s'en donne seulement la peine...  On se monte la
tête, on souffre tellement de ce qui existe, qu'on demande ce qui
n'existe pas.  Moi je rêvassais déjà comme une bête, je voyais une vie
de bonne amitié avec tout le monde, j'étais partie en l'air, ma
parole! dans les nuages.  Et l'on se casse les reins, en retombant
dans la crotte...  Ce n'était pas vrai, il n'y avait rien là-bas des
choses qu'on s'imaginait voir.  Ce qu'il y avait, c'était encore de la
misère, ah! de la misère tant qu'on en veut, et des coups de fusil
par-dessus le marché!

Étienne écoutait cette lamentation dont chaque larme lui donnait un
remords.  Il ne savait que dire pour calmer la Maheude, toute brisée
de sa terrible chute, du haut de l'idéal.  Elle était revenue au
milieu de la pièce, elle le regardait, maintenant; et, le tutoyant,
dans un dernier cri de rage:

--Et toi, est-ce que tu parles aussi de retourner à la fosse, après
nous avoir tous foutus dedans?...  Je ne te reproche rien.  Seulement,
si j'étais à ta place, moi, je serais déjà morte de chagrin, d'avoir
fait tant de mal aux camarades.

Il voulut répondre, puis il eut un haussement d'épaules désespéré: à
quoi bon donner des explications, qu'elle ne comprendrait pas, dans sa
douleur?  Et, souffrant trop, il s'en alla, il reprit dehors sa marche
éperdue.

Là encore, il retrouva le coron qui semblait l'attendre, les hommes
sur les portes, les femmes aux fenêtres.  Dès qu'il parut, des
grognements coururent, la foule augmenta.  Un souffle de commérages
s'enflait depuis quatre jours, éclatait en une malédiction
universelle.  Des poings se tendaient vers lui, des mères le
montraient à leurs garçons d'un geste de rancune, des vieux
crachaient, en le regardant.  C'était le revirement des lendemains de
défaite, le revers fatal de la popularité, une exécration qui
s'exaspérait de toutes les souffrances endurées sans résultat.  Il
payait pour la faim et la mort.

Zacharie, qui arrivait avec Philomène, bouscula Étienne, comme
celui-ci sortait.  Et il ricana, méchamment.

--Tiens! il engraisse, ça nourrit donc la peau des autres!

Déjà, la Levaque s'était avancée sur sa porte, en compagnie de
Bouteloup.  Elle parla de Bébert, son gamin tué d'une balle, elle
cria:

--Oui, il y a des lâches qui font massacrer les enfants.  Qu'il aille
chercher le mien dans la terre, s'il veut me le rendre!

Elle oubliait son homme prisonnier, le ménage ne chômait pas, puisque
Bouteloup restait.  Pourtant, l'idée lui en revint, elle continua
d'une voix aiguë:

--Va donc! ce sont les coquins qui se promènent, quand les braves gens
sont à l'ombre!

Étienne, pour l'éviter, était tombé sur la Pierronne, accourue au
travers des jardins.  Celle-ci avait accueilli comme une délivrance la
mort de sa mère, dont les violences menaçaient de les faire pendre; et
elle ne pleurait guère non plus la petite de Pierron, cette
gourgandine de Lydie, un vrai débarras.  Mais elle se mettait avec les
voisines, dans l'idée de se réconcilier.

--Et ma mère, dis? et la fillette? On t'a vu, tu te cachais derrière
elles, quand elles ont gobé du plomb à ta place!

Quoi faire? étrangler la Pierronne et les autres, se battre contre le
coron?  Étienne en eut un instant l'envie.  Le sang grondait dans sa
tête, il traitait maintenant les camarades de brutes, il s'irritait de
les voir inintelligents et barbares, au point de s'en prendre à lui de
la logique des faits.  Était-ce bête! Un dégoût lui venait de son
impuissance à les dompter de nouveau; et il se contenta de hâter le
pas, comme sourd aux injures.  Bientôt, ce fut une fuite, chaque
maison le huait au passage, on s'acharnait sur ses talons, tout un
peuple le maudissait d'une voix peu à peu tonnante, dans le
débordement de la haine.  C'était lui, l'exploiteur, l'assassin, la
cause unique de leur malheur.  Il sortit du coron, blême, affolé,
galopant, avec cette bande hurlante derrière son dos.  Enfin, sur la
route, beaucoup le lâchèrent; mais quelques-uns s'entêtaient, lorsque,
au bas de la pente, devant l'Avantage, il rencontra un autre groupe,
qui sortait du Voreux.

Le vieux Mouque et Chaval étaient là.  Depuis la mort de la Mouquette,
sa fille, et de son garçon, Mouquet, le vieux continuait son service
de palefrenier, sans un mot de regret ni de plainte.  Brusquement,
quand il aperçut Étienne, une fureur le secoua, et des larmes
crevèrent de ses yeux, et une débâcle de gros mots jaillit de sa
bouche noire et saignante, à force de chiquer.

--Salaud! cochon! espèce de mufle!...  Attends, tu as mes pauvres
bougres d'enfants à me payer, il faut que tu y passes!

Il ramassa une brique, la cassa, en lança les deux morceaux.

--Oui, oui, nettoyons-le! cria Chaval, qui ricanait, très excité, ravi
de cette vengeance.  Chacun son tour...  Te voilà collé au mur, sale
crapule!

Et lui aussi se rua sur Étienne, à coups de pierres.  Une clameur
sauvage s'élevait, tous prirent des briques, les cassèrent, les
jetèrent, pour l'éventrer, comme ils avaient voulu éventrer les
soldats.  Étourdi, il ne fuyait plus, il leur faisait face, cherchant
à les calmer avec des phrases.  Ses anciens discours, si chaudement
acclamés jadis, lui remontaient aux lèvres.  Il répétait les mots dont
il les avait grisés, à l'époque où il les tenait dans sa main, ainsi
qu'un troupeau fidèle; mais sa puissance était morte, des pierres
seules lui répondaient; et il venait d'être meurtri au bras gauche, il
reculait, en grand péril, lorsqu'il se trouva traqué contre la façade
de l'Avantage.

Depuis un instant, Rasseneur était sur sa porte.

--Entre, dit-il simplement.

Étienne hésitait, cela l'étouffait, de se réfugier là.

--Entre donc, je vais leur parler.

Il se résigna, il se cacha au fond de la salle, pendant que le
cabaretier bouchait la porte de ses larges épaules.

--Voyons, mes amis, soyez raisonnables...  Vous savez bien que je ne
vous ai jamais trompés, moi.  Toujours j'ai été pour le calme, et si
vous m'aviez écouté, vous n'en seriez pas, à coup sûr, où vous en
êtes.

Dodelinant des épaules et du ventre, il continua longuement, il laissa
couler son éloquence facile, d'une douceur apaisante d'eau tiède.  Et
tout son succès d'autrefois lui revenait, il reconquérait sa
popularité sans effort, naturellement, comme si les camarades ne
l'avaient pas hué et traité de lâche, un mois plus tôt.  Des voix
l'approuvaient: très bien! on était avec lui! voilà comment il fallait
parler! Un tonnerre d'applaudissements éclata.

En arrière, Étienne défaillait, le coeur noyé d'amertume.  Il se
rappelait la prédiction de Rasseneur, dans la forêt, lorsque celui-ci
l'avait menacé de l'ingratitude des foules.  Quelle brutalité
imbécile!  quel oubli abominable des services rendus! C'était une
force aveugle qui se dévorait constamment elle-même.  Et, sous sa
colère à voir ces brutes gâter leur cause, il y avait le désespoir de
son propre écroulement, de la fin tragique de son ambition.  Eh quoi!
était-ce fini déjà? Il se souvenait d'avoir, sous les hêtres, entendu
trois mille poitrines battre à l'écho de la sienne.  Ce jour-là, il
avait tenu sa popularité dans ses deux mains, ce peuple lui
appartenait, il s'en était senti le maître.  Des rêves fous le
grisaient alors: Montsou à ses pieds, Paris là-bas, député peut-être,
foudroyant les bourgeois d'un discours, le premier discours prononcé
par un ouvrier à la tribune d'un parlement.  Et c'était fini! il
s'éveillait misérable et détesté, son peuple venait de le reconduire à
coups de briques.

La voix de Rasseneur s'éleva.

--Jamais la violence n'a réussi, on ne peut pas refaire le monde en un
jour.  Ceux qui vous ont promis de tout changer d'un coup, sont des
farceurs ou des coquins!

--Bravo! bravo! cria la foule.

Qui donc était le coupable? et cette question qu'Étienne se posait,
achevait de l'accabler.  En vérité, était-ce sa faute, ce malheur dont
il saignait lui-même, la misère des uns, l'égorgement des autres, ces
femmes, ces enfants, amaigris et sans pain? Il avait eu cette vision
lamentable, un soir, avant les catastrophes.  Mais déjà une force le
soulevait, il se trouvait emporté avec les camarades.  Jamais,
d'ailleurs, il ne les avait dirigés, c'étaient eux qui le menaient,
qui l'obligeaient à faire des choses qu'il n'aurait pas faites, sans
le branle de cette cohue poussant derrière lui.  A chaque violence, il
était resté dans la stupeur des événements, car il n'en avait prévu ni
voulu aucun.  Pouvait-il s'attendre, par exemple, à ce que ses fidèles
du coron le lapideraient un jour? Ces enragés-là mentaient, quand ils
l'accusaient de leur avoir promis une existence de mangeaille et de
paresse.  Et, dans cette justification, dans les raisonnements dont il
essayait de combattre ses remords, s'agitait la sourde inquiétude de
ne pas s'être montré à la hauteur de sa tâche, ce doute du demi-savant
qui le tracassait toujours.  Mais il se sentait à bout de courage, il
n'était même plus de coeur avec les camarades, il avait peur d'eux, de
cette masse énorme, aveugle et irrésistible du peuple, passant comme
une force de la nature, balayant tout, en dehors des règles et des
théories.  Une répugnance l'en avait détaché peu à peu, le malaise de
ses goûts affinés, la montée lente de tout son être vers une classe
supérieure.

A ce moment, la voix de Rasseneur se perdit au milieu de vociférations
enthousiastes.

--Vive Rasseneur! il n'y a que lui, bravo, bravo!

Le cabaretier referma la porte, pendant que la bande se dispersait; et
les deux hommes se regardèrent en silence.  Tous deux haussèrent les
épaules.  Ils finirent par boire une chope ensemble.

Ce même jour, il y eut un grand dîner à la Piolaine, où l'on fêtait
les fiançailles de Négrel et de Cécile.  Les Grégoire, depuis la
veille, faisaient cirer la salle à manger et épousseter le salon.
Mélanie régnait dans la cuisine, surveillant les rôtis, tournant les
sauces, dont l'odeur montait jusque dans les greniers.  On avait
décidé que le cocher Francis aiderait Honorine à servir.  La
jardinière devait laver la vaisselle, le jardinier ouvrirait la
grille.  Jamais un tel gala n'avait mis en l'air la grande maison
patriarcale et cossue.

Tout se passa le mieux du monde.  Madame Hennebeau se montra charmante
pour Cécile, et elle sourit à Négrel, lorsque le notaire de Montsou,
galamment, proposa de boire au bonheur du futur ménage.  M. Hennebeau
fut aussi très aimable.  Son air riant frappa les convives, le bruit
courait que, rentré en faveur près de la Régie, il serait bientôt fait
officier de la Légion d'honneur, pour la façon énergique dont il avait
dompté la grève.  On évitait de parler des derniers événements, mais
il y avait du triomphe dans la joie générale, le dîner tournait à la
célébration officielle d'une victoire.  Enfin, on était donc délivré,
on recommençait à manger et à dormir en paix!  Une allusion fut
discrètement faite aux morts dont la boue du Voreux avait à peine bu
le sang: c'était une leçon nécessaire, et tous s'attendrirent, quand
les Grégoire ajoutèrent que, maintenant, le devoir de chacun était
d'aller panser les plaies, dans les corons.  Eux, avaient repris leur
placidité bienveillante, excusant leurs braves mineurs, les voyant
déjà, au fond des fosses, donner le bon exemple d'une résignation
séculaire.  Les notables de Montsou, qui ne tremblaient plus,
convinrent que la question du salariat demandait à être étudiée
prudemment.  Au rôti, la victoire devint complète, lorsque
M. Hennebeau lut une lettre de l'évêque, où celui-ci annonçait le
déplacement de l'abbé Ranvier.  Toute la bourgeoisie de la province
commentait avec passion l'histoire de ce prêtre, qui traitait les
soldats d'assassins.  Et le notaire, comme le dessert paraissait, se
posa très résolument en libre penseur.

Deneulin était là, avec ses deux filles.  Au milieu de cette
allégresse, il s'efforçait de cacher la mélancolie de sa ruine.  Le
matin même, il avait signé la vente de sa concession de Vandame à la
Compagnie de Montsou.  Acculé, égorgé, il s'était soumis aux exigences
des régisseurs, leur lâchant enfin cette proie guettée si longtemps,
leur tirant à peine l'argent nécessaire pour payer ses créanciers.
Même il avait accepté, au dernier moment, comme une chance heureuse,
leur offre de le garder à titre d'ingénieur divisionnaire, résigné à
surveiller ainsi, en simple salarié, cette fosse où il avait englouti
sa fortune.  C'était le glas des petites entreprises personnelles, la
disparition prochaine des patrons, mangés un à un par l'ogre sans
cesse affamé du capital, noyés dans le flot montant des grandes
Compagnies.  Lui seul payait les frais de la grève, il sentait bien
qu'on buvait à son désastre, en buvant à la rosette de M. Hennebeau;
et il ne se consolait un peu que devant la belle crânerie de Lucie et
de Jeanne, charmantes dans leurs toilettes retapées, riant à la
débâcle, en jolies filles garçonnières, dédaigneuses de l'argent.

Lorsqu'on passa au salon prendre le café, M. Grégoire emmena son
cousin à l'écart et le félicita du courage de sa décision.

--Que veux-tu? ton seul tort a été de risquer à Vandame le million de
ton denier de Montsou.  Tu t'es donné un mal terrible, et le voilà
fondu dans ce travail de chien, tandis que le mien, qui n'a pas bougé
de mon tiroir, me nourrit encore sagement à ne rien faire, comme il
nourrira les enfants de mes petits-enfants.



II


Le dimanche, Étienne s'échappa du coron, dès la nuit tombée.  Un ciel
très pur, criblé d'étoiles, éclairait la terre d'une clarté bleue de
crépuscule.  Il descendit vers le canal, il suivit lentement la berge,
en remontant du côté de Marchiennes.  C'était sa promenade favorite,
un sentier gazonné de deux lieues, filant tout droit, le long de cette
eau géométrique, qui se déroulait pareille à un lingot sans fin
d'argent fondu.

Jamais il n'y rencontrait personne.  Mais, ce jour-là, il fut
contrarié, en voyant venir à lui un homme.  Et, sous la pâle lumière
des étoiles, les deux promeneurs solitaires ne se reconnurent que face
à face.

--Tiens! c'est toi, murmura Étienne.

Souvarine hocha la tête sans répondre.  Un instant, ils restèrent
immobiles; puis, côte à côte, ils repartirent vers Marchiennes.
Chacun semblait continuer ses réflexions, comme très loin l'un de
l'autre.

--As-tu vu dans le journal le succès de Pluchart à Paris? demanda
enfin Étienne.  On l'attendait sur le trottoir, on lui a fait une
ovation, au sortir de cette réunion de Belleville...  Oh! le voilà
lancé, malgré son rhume.  Il ira où il voudra, désormais.

Le machineur haussa les épaules.  Il avait le mépris des beaux
parleurs, des gaillards qui entrent dans la politique comme on entre
au barreau, pour y gagner des rentes, à coups de phrases.

Étienne, maintenant, en était à Darwin.  Il en avait lu des fragments,
résumés et vulgarisés dans un volume à cinq sous; et, de cette lecture
mal comprise, il se faisait une idée révolutionnaire du combat pour
l'existence, les maigres mangeant les gras, le peuple fort dévorant la
blême bourgeoisie.  Mais Souvarine s'emporta, se répandit sur la
bêtise des socialistes qui acceptent Darwin, cet apôtre de l'inégalité
scientifique, dont la fameuse sélection n'était bonne que pour des
philosophes aristocrates.  Cependant, le camarade s'entêtait, voulait
raisonner, et il exprimait ses doutes par une hypothèse: la vieille
société n'existait plus, on en avait balayé jusqu'aux miettes; eh
bien, n'était-il pas à craindre que le monde nouveau ne repoussât gâté
lentement des mêmes injustices, les uns malades et les autres
gaillards, les uns plus adroits, plus intelligents, s'engraissant de
tout, et les autres imbéciles et paresseux, redevenant des esclaves?
Alors, devant cette vision de l'éternelle misère, le machineur cria
d'une voix farouche que, si la justice n'était pas possible avec
l'homme, il fallait que l'homme disparût.  Autant de sociétés
pourries, autant de massacres, jusqu'à l'extermination du dernier
être.  Et le silence retomba.

Longtemps, la tête basse, Souvarine marcha sur l'herbe fine, si
absorbé, qu'il suivait l'extrême bord de l'eau, avec la tranquille
certitude d'un homme endormi, rêvant le long des gouttières.  Puis, il
tressaillit sans cause, comme s'il s'était heurté contre une ombre.
Ses yeux se levèrent, sa face apparut, très pâle; et il dit doucement
à son compagnon:

--Est-ce que je t'ai conté comment elle est morte?

--Qui donc?

--Ma femme, là-bas, en Russie.

Étienne eut un geste vague, étonné du tremblement de la voix, de ce
brusque besoin de confidence, chez ce garçon impassible d'habitude,
dans son détachement stoïque des autres et de lui-même.  Il savait
seulement que la femme était une maîtresse, et qu'on l'avait pendue, à
Moscou.

--L'affaire n'avait pas marché, raconta Souvarine, les yeux perdus à
présent sur la fuite blanche du canal, entre les colonnades bleuies
des grands arbres.  Nous étions restés quatorze jours au fond d'un
trou, à miner la voie du chemin de fer; et ce n'est pas le train
impérial, c'est un train de voyageurs qui a sauté...  Alors, on a
arrêté Annouchka.  Elle nous apportait du pain tous les soirs,
déguisée en paysanne.  C'était elle aussi qui avait allumé la mèche,
parce qu'un homme aurait pu être remarqué...  J'ai suivi le procès,
caché dans la foule, pendant six longues journées...

Sa voix s'embarrassa, il fut pris d'un accès de toux, comme s'il
étranglait.

--Deux fois, j'ai eu envie de crier, de m'élancer par-dessus les
têtes, pour la rejoindre.  Mais à quoi bon? un homme de moins, c'est
un soldat de moins; et je devinais bien qu'elle me disait non, de ses
grands yeux fixes, lorsqu'elle rencontrait les miens.

Il toussa encore.

--Le dernier jour, sur la place, j'étais là...  Il pleuvait, les
maladroits perdaient la tête, dérangés par la pluie battante.  Ils
avaient mis vingt minutes, pour en pendre quatre autres: la corde
cassait, ils ne pouvaient achever le quatrième...  Annouchka était
tout debout, à attendre.  Elle ne me voyait pas, elle me cherchait
dans la foule.  Je suis monté sur une borne, et elle m'a vu, nos yeux
ne se sont plus quittés.  Quand elle a été morte, elle me regardait
toujours...  J'ai agité mon chapeau, je suis parti.

Il y eut un nouveau silence.  L'allée blanche du canal se déroulait à
l'infini, tous deux marchaient du même pas étouffé, comme retombés
chacun dans son isolement.  Au fond de l'horizon, l'eau pâle semblait
ouvrir le ciel d'une mince trouée de lumière.

--C'était notre punition, continua durement Souvarine.  Nous étions
coupables de nous aimer...  Oui, cela est bon qu'elle soit morte, il
naîtra des héros de son sang, et moi, je n'ai plus de lâcheté au
coeur...  Ah! rien, ni parents, ni femme, ni ami! rien qui fasse
trembler la main, le jour où il faudra prendre la vie des autres ou
donner la sienne!

Étienne s'était arrêté, frissonnant, sous la nuit fraîche.  Il ne
discuta pas, il dit simplement:

--Nous sommes loin, veux-tu que nous retournions?

Ils revinrent vers le Voreux, avec lenteur, et il ajouta, au bout de
quelques pas:

--As-tu vu les nouvelles affiches?

C'étaient de grands placards jaunes que la Compagnie avait encore fait
coller dans la matinée.  Elle s'y montrait plus nette et plus
conciliante, elle promettait de reprendre le livret des mineurs qui
redescendraient le lendemain.  Tout serait oublié, le pardon était
offert même aux plus compromis.

--Oui, j'ai vu, répondit le machineur.

--Eh bien! qu'est-ce que tu en penses?

--J'en pense, que c'est fini...  Le troupeau redescendra.  Vous êtes
tous trop lâches.

Étienne, fiévreusement, excusa les camarades: un homme peut être
brave, une foule qui meurt de faim est sans force.  Pas à pas, ils
étaient revenus au Voreux; et, devant la masse noire de la fosse, il
continua, il jura de ne jamais redescendre, lui; mais il pardonnait à
ceux qui redescendraient.  Ensuite, comme le bruit courait que les
charpentiers n'avaient pas eu le temps de réparer le cuvelage, il
désira savoir.  Était-ce vrai? la pesée des terrains contre les bois
qui faisaient au puits une chemise de charpente, les avait-elle
tellement renflés à l'intérieur, qu'une des cages d'extraction
frottait au passage, sur une longueur de plus de cinq mètres?
Souvarine, redevenu silencieux, répondait brièvement.  Il avait encore
travaillé la veille, la cage frottait en effet, les machineurs
devaient même doubler la vitesse, pour passer à cet endroit.  Mais
tous les chefs accueillaient les observations de la même phrase
irritée: c'était du charbon qu'on voulait, on consoliderait mieux plus
tard.

--Vois-tu que ça crève! murmura Étienne.  On serait à la noce.

Les yeux fixés sur la fosse, vague dans l'ombre, Souvarine conclut
tranquillement:

--Si ça crève, les camarades le sauront, puisque tu conseilles de
redescendre.

Neuf heures sonnaient au clocher de Montsou; et, son compagnon ayant
dit qu'il rentrait se coucher, il ajouta, sans même tendre la main:

--Eh bien! adieu.  Je pars.

--Comment, tu pars?

--Oui, j'ai redemandé mon livret, je vais ailleurs.

Étienne, stupéfait, émotionné, le regardait.  C'était après deux
heures de promenade, qu'il lui disait ça, et d'une voix si calme,
lorsque la seule annonce de cette brusque séparation lui serrait le
coeur, à lui.  On s'était connu, on avait peiné ensemble: ça rend
toujours triste, l'idée de ne plus se voir.

--Tu pars, et où vas-tu?

--Là-bas, je n'en sais rien.

--Mais je te reverrai?

--Non, je ne crois pas.

Ils se turent, ils restèrent un moment face à face, sans trouver rien
autre à se dire.

--Alors, adieu.

--Adieu.

Pendant qu'Étienne montait au coron, Souvarine tourna le dos, revint
sur la berge du canal; et là, seul maintenant, il marcha sans fin, la
tête basse, si noyé de ténèbres, qu'il n'était plus qu'une ombre
mouvante de la nuit.  Par instants, il s'arrêtait, il comptait les
heures, au loin.  Lorsque minuit sonna, il quitta la berge et se
dirigea vers le Voreux.

A ce moment, la fosse était vide, il n'y rencontra qu'un porion, les
yeux gros de sommeil.  On devait chauffer seulement à deux heures,
pour la reprise du travail.  D'abord, il monta prendre au fond d'une
armoire une veste qu'il feignait d'avoir oubliée.  Des outils, un
vilebrequin armé de sa mèche, une petite scie très forte, un marteau
et un ciseau, se trouvaient roulés dans cette veste.  Puis, il
repartit.  Mais, au lieu de sortir par la baraque, il enfila l'étroit
couloir qui menait au goyot des échelles.  Et, sa veste sous le bras,
il descendit doucement, sans lampe, mesurant la profondeur en comptant
les échelles.  Il savait que la cage frottait à trois cent
soixante-quatorze mètres, contre la cinquième passe du cuvelage
inférieur.  Quand il eut compté cinquante-quatre échelles, il tâta de
la main, il sentit le renflement des pièces de bois.  C'était là.

Alors, avec l'adresse et le sang-froid d'un bon ouvrier qui a
longtemps médité sur sa besogne, il se mit au travail.  Tout de suite,
il commença par scier un panneau dans la cloison du goyot, de manière
à communiquer avec le compartiment d'extraction.  Et, à l'aide
d'allumettes vivement enflammées et éteintes, il put se rendre compte
de l'état du cuvelage et des réparations récentes qu'on y avait
faites.

Entre Calais et Valenciennes, le fonçage des puits de mine rencontrait
des difficultés inouïes, pour traverser les masses d'eau séjournant
sous terre, en nappes immenses, au niveau des vallées les plus basses.
Seule, la construction des cuvelages, de ces pièces de charpente
jointes entre elles comme les douves d'un tonneau, parvenait à
contenir les sources affluentes, à isoler les puits, au milieu des
lacs dont les vagues profondes et obscures en battaient les parois.
Il avait fallu, en fonçant le Voreux, établir deux cuvelages: celui du
niveau supérieur, dans les sables ébouleux et les argiles blanches qui
avoisinent le terrain crétacé, fissuré de toutes parts, gonflé d'eau
comme une éponge; puis, celui du niveau inférieur, directement
au-dessus du terrain houiller, dans un sable jaune d'une finesse de
farine, coulant avec une fluidité liquide; et c'était là que se
trouvait le Torrent, cette mer souterraine, la terreur des houillères
du Nord, une mer avec ses tempêtes et ses naufrages, une mer ignorée,
insondable, roulant ses flots noirs, à plus de trois cents mètres du
soleil.  D'ordinaire, les cuvelages tenaient bon, sous la pression
énorme.  Ils ne redoutaient guère que le tassement des terrains
voisins, ébranlés par le travail continu des anciennes galeries
d'exploitation, qui se comblaient.  Dans cette descente des roches,
parfois des lignes de cassure se produisaient, se propageaient
lentement jusqu'aux charpentes, qu'elles déformaient à la longue, en
les repoussant à l'intérieur du puits; et le grand danger était là,
une menace d'éboulement et d'inondation, la fosse emplie de
l'avalanche des terres et du déluge des sources.

Souvarine, à cheval dans l'ouverture pratiquée par lui, constata une
déformation très grave de la cinquième passe du cuvelage.  Les pièces
de bois faisaient ventre, en dehors des cadres; plusieurs même étaient
sorties de leur épaulement.  Des filtrations abondantes, des «pichoux»
comme disent les mineurs, jaillissaient des joints, au travers du
brandissage d'étoupes goudronnées dont on les garnissait.  Et les
charpentiers, pressés par le temps, s'étaient contentés de poser aux
angles des équerres de fer, avec une telle insouciance, que toutes les
vis n'étaient pas mises.  Un mouvement considérable se produisait
évidemment derrière, dans les sables du Torrent.

Alors, avec son vilebrequin, il desserra les vis des équerres, de
façon à ce qu'une dernière poussée pût les arracher toutes.  C'était
une besogne de témérité folle, pendant laquelle il manqua vingt fois
de culbuter, de faire le saut des cent quatre-vingts mètres qui le
séparaient du fond.  Il avait dû empoigner les guides de chêne, les
madriers où glissaient les cages; et, suspendu au-dessus du vide, il
voyageait le long des traverses dont ils étaient reliés de distance en
distance, il se coulait, s'asseyait, se renversait, simplement
arc-bouté sur un coude ou sur un genou, dans un tranquille mépris de
la mort.  Un souffle l'aurait précipité, à trois reprises il se
rattrapa, sans un frisson.  D'abord, il tâtait de la main, puis il
travaillait, n'enflammant une allumette que lorsqu'il s'égarait, au
milieu de ces poutres gluantes.  Après avoir desserré les vis, il
s'attaqua aux pièces mêmes; et le péril grandit encore.  Il avait
cherché la clef, la pièce qui tenait les autres; il s'acharnait contre
elle, la trouait, la sciait, l'amincissait, pour qu'elle perdît de sa
résistance; tandis que, par les trous et les fentes, l'eau qui
s'échappait en jets minces l'aveuglait et le trempait d'une pluie
glacée.  Deux allumettes s'éteignirent.  Toutes se mouillaient,
c'était la nuit, une profondeur sans fond de ténèbres.

Dès ce moment, une rage l'emporta.  Les haleines de l'invisible le
grisaient, l'horreur noire de ce trou battu d'une averse le jetait à
une fureur de destruction.  Il s'acharna au hasard contre le cuvelage,
tapant où il pouvait, à coups de vilebrequin, à coups de scie, pris du
besoin de l'éventrer tout de suite sur sa tête.  Et il y mettait une
férocité, comme s'il eût joué du couteau dans la peau d'un être
vivant, qu'il exécrait.  Il la tuerait à la fin, cette bête mauvaise
du Voreux, à la gueule toujours ouverte, qui avait englouti tant de
chair humaine! On entendait la morsure de ses outils, son échine
s'allongeait, il rampait, descendait, remontait, se tenant encore par
miracle, dans un branle continu, un vol d'oiseau nocturne au travers
des charpentes d'un clocher.

Mais il se calma, mécontent de lui.  Est-ce qu'on ne pouvait faire les
choses froidement? Sans hâte, il souffla, il rentra dans le goyot des
échelles, dont il boucha le trou, en replaçant le panneau qu'il avait
scié.  C'était assez, il ne voulait pas donner l'éveil par un dégât
trop grand, qu'on aurait tenté de réparer tout de suite.  La bête
avait sa blessure au ventre, on verrait si elle vivait encore le soir;
et il avait signé, le monde épouvanté saurait qu'elle n'était pas
morte de sa belle mort.  Il prit le temps de rouler méthodiquement les
outils dans sa veste, il remonta les échelles avec lenteur.  Puis,
quand il fut sorti de la fosse sans être vu, l'idée d'aller changer de
vêtements ne lui vint même pas.  Trois heures sonnaient.  Il resta
planté sur la route, il attendit.

A la même heure, Étienne, qui ne dormait pas, s'inquiéta d'un bruit
léger, dans l'épaisse nuit de la chambre.  Il distinguait le petit
souffle des enfants, les ronflements de Bonnemort et de la Maheude;
tandis que, près de lui, Jeanlin sifflait une note prolongée de flûte.
Sans doute, il avait rêvé, et il se renfonçait, lorsque le bruit
recommença.  C'était un craquement de paillasse, l'effort étouffé
d'une personne qui se lève.  Alors, il s'imagina que Catherine se
trouvait indisposée.

--Dis, c'est toi? qu'est-ce que tu as? demanda-t-il à voix basse.

Personne ne répondit, seuls les ronflements des autres continuaient.
Pendant cinq minutes, rien ne bougea.  Puis, il y eut un nouveau
craquement.  Et, certain cette fois de ne pas s'être trompé, il
traversa la chambre, il envoya les mains dans les ténèbres, pour tâter
le lit d'en face.  Sa surprise fut grande, en y rencontrant la jeune
fille assise, l'haleine suspendue, éveillée et aux aguets.

--Eh bien! pourquoi ne réponds-tu pas? qu'est-ce que tu fais donc?

Elle finit par dire:

--Je me lève.

--A cette heure, tu te lèves?

--Oui, je retourne travailler à la fosse.

Très ému, Étienne dut s'asseoir au bord de la paillasse, pendant que
Catherine lui expliquait ses raisons.  Elle souffrait trop de vivre
ainsi, oisive, en sentant peser sur elle de continuels regards de
reproche; elle aimait mieux courir le risque d'être bousculée là-bas
par Chaval; et, si sa mère refusait son argent, quand elle le lui
apporterait, eh bien! elle était assez grande pour se mettre à part et
faire elle-même sa soupe.

--Va-t'en, je vais m'habiller.  Et ne dis rien, n'est-ce pas? si tu
veux être gentil.

Mais il demeurait près d'elle, il l'avait prise à la taille, dans une
caresse de chagrin et de pitié.  En chemise, serrés l'un contre
l'autre, ils sentaient la chaleur de leur peau nue, au bord de cette
couche, tiède du sommeil de la nuit.  Elle, d'un premier mouvement,
avait essayé de se dégager; puis, elle s'était mise à pleurer tout
bas, en le prenant à son tour par le cou, pour le garder contre elle,
dans une étreinte désespérée.  Et ils restaient sans autre désir, avec
le passé de leurs amours malheureuses, qu'ils n'avaient pu satisfaire.
Était-ce donc à jamais fini?  n'oseraient-ils s'aimer un jour,
maintenant qu'ils étaient libres? Il n'aurait fallu qu'un peu de
bonheur, pour dissiper leur honte, ce malaise qui les empêchait
d'aller ensemble, à cause de toutes sortes d'idées, où ils ne lisaient
pas clairement eux-mêmes.

--Recouche-toi, murmura-t-elle.  Je ne veux pas allumer, ça
réveillerait maman...  Il est l'heure, laisse-moi.

Il n'écoutait point, il la pressait éperdument, le coeur noyé d'une
tristesse immense.  Un besoin de paix, un invincible besoin d'être
heureux l'envahissait; et il se voyait marié, dans une petite maison
propre, sans autre ambition que de vivre et de mourir là, tous les
deux.  Du pain le contenterait; même s'il n'y en avait que pour un, le
morceau serait pour elle.  A quoi bon autre chose? est-ce que la vie
valait davantage?

Elle, cependant, dénouait ses bras nus.

--Je t'en prie, laisse.

Alors, dans un élan de son coeur, il lui dit à l'oreille:

--Attends, je vais avec toi.

Et lui-même s'étonna d'avoir dit cette chose.  Il avait juré de ne pas
redescendre, d'où venait donc cette décision brusque, sortie de ses
lèvres, sans qu'il y eût songé, sans qu'il l'eût discutée un instant?
Maintenant, c'était en lui un tel calme, une guérison si complète de
ses doutes, qu'il s'entêtait, en homme sauvé par le hasard, et qui
avait trouvé enfin l'unique porte à son tourment.  Aussi refusa-t-il
de l'entendre, lorsqu'elle s'alarma, comprenant qu'il se dévouait pour
elle, redoutant les mauvaises paroles dont on l'accueillerait à la
fosse.  Il se moquait de tout, les affiches promettaient le pardon, et
cela suffisait.

--Je veux travailler, c'est mon idée...  Habillons-nous et ne faisons
pas de bruit.

Ils s'habillèrent dans les ténèbres, avec mille précautions.  Elle,
secrètement, avait préparé la veille ses vêtements de mineur; lui,
dans l'armoire, prit une veste et une culotte; et ils ne se lavèrent
pas, par crainte de remuer la terrine.  Tous dormaient, mais il
fallait traverser le couloir étroit, où couchait la mère.  Quand ils
partirent, le malheur voulut qu'ils butèrent contre une chaise.  Elle
s'éveilla, elle demanda, dans l'engourdissement du sommeil:

--Hein? qui est-ce?

Catherine, tremblante, s'était arrêtée, en serrant violemment la main
d'Étienne.

--C'est moi, ne vous inquiétez pas, dit celui-ci.  J'étouffe, je sors
respirer un peu.

--Bon, bon.

Et la Maheude se rendormit.  Catherine n'osait plus bouger.  Enfin,
elle descendit dans la salle, elle partagea une tartine qu'elle avait
réservée sur un pain, donné par une dame de Montsou.  Puis, doucement,
ils refermèrent la porte, ils s'en allèrent.

Souvarine était demeuré debout, près de l'Avantage, à l'angle de la
route.  Depuis une demi-heure, il regardait les charbonniers qui
retournaient au travail, confus dans l'ombre, passant avec leur sourd
piétinement de troupeau.  Il les comptait, comme les bouchers comptent
les bêtes, à l'entrée de l'abattoir; et il était surpris de leur
nombre, il ne prévoyait pas, même dans son pessimisme, que ce nombre
de lâches pût être si grand.  La queue s'allongeait toujours, il se
raidissait, très froid, les dents serrées, les yeux clairs.

Mais il tressaillit.  Parmi ces hommes qui défilaient, et dont il ne
distinguait pas les visages, il venait pourtant d'en reconnaître un, à
sa démarche.  Il s'avança, il l'arrêta.

--Où vas-tu?

Étienne, saisi, au lieu de répondre, balbutiait.

--Tiens! tu n'es pas encore parti!

Puis, il avoua, il retournait à la fosse.  Sans doute, il avait juré;
seulement, ce n'était pas une existence, d'attendre les bras croisés
des choses qui arriveraient dans cent ans peut-être; et, d'ailleurs,
des raisons à lui le décidaient.

Souvarine l'avait écouté, frémissant.  Il l'empoigna par une épaule,
il le rejeta vers le coron.

--Rentre chez toi, je le veux, entends-tu!

Mais, Catherine s'étant approchée, il la reconnut, elle aussi.
Étienne protestait, déclarait qu'il ne laissait à personne le soin de
juger sa conduite.  Et les yeux du machineur allèrent de la jeune
fille au camarade; tandis qu'il reculait d'un pas, avec un geste de
brusque abandon.  Quand il y avait une femme dans le coeur d'un homme,
l'homme était fini, il pouvait mourir.  Peut-être revit-il, en une
vision rapide, là-bas, à Moscou, sa maîtresse pendue, ce dernier lien
de sa chair coupé, qui l'avait rendu libre de la vie des autres et de
la sienne.  Il dit simplement:

--Va.

Gêné, Étienne s'attardait, cherchait une parole de bonne amitié, pour
ne pas se séparer ainsi.

--Alors, tu pars toujours?

--Oui.

--Eh bien! donne-moi la main, mon vieux.  Bon voyage et sans rancune.

L'autre lui tendit une main glacée.  Ni ami, ni femme.

--Adieu pour tout de bon, cette fois.

--Oui, adieu.

Et Souvarine, immobile dans les ténèbres, suivit du regard Étienne et
Catherine, qui entraient au Voreux.



III


A quatre heures, la descente commença.  Dansaert, installé en personne
au bureau du marqueur, dans la lampisterie, inscrivait chaque ouvrier
qui se présentait, et lui faisait donner une lampe.  Il les prenait
tous, sans une observation, tenant la promesse des affiches.
Cependant, lorsqu'il aperçut au guichet Étienne et Catherine, il eut
un sursaut, très rouge, la bouche ouverte pour refuser l'inscription;
puis, il se contenta de triompher, d'un air goguenard: ah! ah! le fort
des forts était donc par terre? la Compagnie avait donc du bon, que le
terrible tombeur de Montsou revenait lui demander du pain? Silencieux,
Étienne emporta sa lampe et monta au puits, avec la herscheuse.

Mais c'était là, dans la salle de recette, que Catherine craignait les
mauvaises paroles des camarades.  Justement, dès l'entrée, elle
reconnut Chaval au milieu d'une vingtaine de mineurs, attendant qu'une
cage fût libre.  Il s'avançait furieusement vers elle, lorsque la vue
d'Étienne l'arrêta.  Alors, il affecta de ricaner, avec des
haussements d'épaules outrageux.  Très bien! il s'en foutait, du
moment que l'autre avait occupé la place toute chaude; bon débarras!
ça regardait le monsieur, s'il aimait les restes; et, sous l'étalage
de ce dédain, il était repris d'un tremblement de jalousie, ses yeux
flambaient.  D'ailleurs, les camarades ne bougeaient pas, muets, les
yeux baissés.  Ils se contentaient de jeter un regard oblique aux
nouveaux venus; puis, abattus et sans colère, ils se remettaient à
regarder fixement la bouche du puits, leur lampe à la main, grelottant
sous la mince toile de leur veste, dans les courants d'air continus de
la grande salle.

Enfin, la cage se cala sur les verrous, on leur cria d'embarquer.
Catherine et Étienne se tassèrent dans une berline, où Pierron et deux
haveurs se trouvaient déjà.  A côté, dans l'autre berline, Chaval
disait au père Mouque, très haut, que la Direction avait bien tort de
ne pas profiter de l'occasion pour débarrasser les fosses des
chenapans qui les pourrissaient; mais le vieux palefrenier, déjà
retombé à la résignation de sa chienne d'existence, ne se fâchait plus
de la mort de ses enfants, répondait simplement d'un geste de
conciliation.

La cage se décrocha, on fila dans le noir.  Personne ne parlait.  Tout
d'un coup, comme on était aux deux tiers de la descente, il y eut un
frottement terrible.  Les fers craquaient, les hommes furent jetés les
uns contre les autres.

--Nom de Dieu! gronda Étienne, est-ce qu'ils vont nous aplatir? Nous
finirons par tous y rester, avec leur sacré cuvelage.  Et ils disent
encore qu'ils l'ont réparé!

Pourtant, la cage avait franchi l'obstacle.  Elle descendait
maintenant sous une pluie d'orage, si violente, que les ouvriers
écoutaient avec inquiétude ce ruissellement.  Il s'était donc déclaré
bien des fuites, dans le brandissage des joints?

Pierron, interrogé, lui qui travaillait depuis plusieurs jours, ne
voulut pas montrer sa peur, qui pouvait être considérée comme une
attaque à la Direction; et il répondit:

--Oh! pas de danger! C'est toujours comme ça.  Sans doute qu'on n'a
pas eu le temps de brandir les pichoux.

Le torrent ronflait sur leurs têtes, ils arrivèrent au fond, au
dernier accrochage, sous une véritable trombe d'eau.  Pas un porion
n'avait eu l'idée de monter par les échelles, pour se rendre compte.
La pompe suffirait, les brandisseurs visiteraient les joints, la nuit
suivante.  Dans les galeries, la réorganisation du travail donnait
assez de mal.  Avant de laisser les haveurs retourner à leur chantier
d'abattage, l'ingénieur avait décidé que, pendant les cinq premiers
jours, tous les hommes exécuteraient certains travaux de
consolidation, d'une urgence absolue.  Des éboulements menaçaient
partout, les voies avaient tellement souffert, qu'il fallait
raccommoder les boisages sur des longueurs de plusieurs centaines de
mètres.  En bas, on formait donc des équipes de dix hommes, chacune
sous la conduite d'un porion; puis, on les mettait à la besogne, aux
endroits les plus endommagés.  Quand la descente fut finie, on compta
que trois cent vingt-deux mineurs étaient descendus, environ la moitié
du nombre qui travaillait, lorsque la fosse se trouvait en pleine
exploitation.

Justement, Chaval compléta l'équipe dont Catherine et Étienne
faisaient partie; et il n'y eut pas là un hasard, il s'était caché
d'abord derrière les camarades, puis il avait forcé la main au porion.
Cette équipe-là s'en alla déblayer, dans le bout de la galerie nord, à
près de trois kilomètres, un éboulement qui bouchait une voie de la
veine Dix-Huit-Pouces.  On attaqua les roches éboulées à la pioche et
à la pelle.  Étienne, Chaval et cinq autres déblayaient, tandis que
Catherine, avec deux galibots, roulaient les terres au plan incliné.
Les paroles étaient rares, le porion ne les quittait pas.  Cependant,
les deux galants de la herscheuse furent sur le point de s'allonger
des gifles.  Tout en grognant qu'il n'en voulait plus, de cette
traînée, l'ancien s'occupait d'elle, la bousculait sournoisement, si
bien que le nouveau l'avait menacé d'une danse, s'il ne la laissait
pas tranquille.  Leurs yeux se mangeaient, on dut les séparer.

Vers huit heures, Dansaert passa donner un coup d'oeil au travail.  Il
paraissait d'une humeur exécrable, il s'emporta contre le porion: rien
ne marchait, les bois demandaient à être remplacés au fur et à mesure,
est-ce que c'était fichu, de la besogne pareille! Et il partit, en
annonçant qu'il reviendrait avec l'ingénieur.  Il attendait Négrel
depuis le matin, sans comprendre la cause de ce retard.

Une heure encore s'écoula.  Le porion avait arrêté le déblaiement,
pour employer tout son monde à étayer le toit.  Même la herscheuse et
les deux galibots ne roulaient plus, préparaient et apportaient les
pièces du boisage.  Dans ce fond de galerie, l'équipe se trouvait
comme aux avant-postes, perdue à une extrémité de la mine, sans
communication désormais avec les autres chantiers.  Trois ou quatre
fois, des bruits étranges, de lointains galops firent bien tourner la
tête aux travailleurs: qu'était-ce donc? on aurait dit que les voies
se vidaient, que les camarades remontaient déjà, et au pas de course.
Mais la rumeur se perdait dans le profond silence, ils se remettaient
à caler les bois, étourdis par les grands coups de marteau.  Enfin, on
reprit le déblaiement, le roulage recommença.

Dès le premier voyage, Catherine, effrayée, revint en disant qu'il n'y
avait plus personne au plan incliné.

--J'ai appelé, on n'a pas répondu.  Tous ont fichu le camp.

Le saisissement fut tel, que les dix hommes jetèrent leurs outils pour
galoper.  Cette idée, d'être abandonnés, seuls au fond de la fosse, si
loin de l'accrochage, les affolait.  Ils n'avaient gardé que leur
lampe, ils couraient à la file, les hommes, les enfants, la
herscheuse; et le porion lui-même perdait la tête, jetait des appels,
de plus en plus effrayé du silence, de ce désert des galeries qui
s'étendait sans fin.  Qu'arrivait-il, pour qu'on ne rencontrât pas une
âme? Quel accident avait pu emporter ainsi les camarades? Leur terreur
s'accroissait de l'incertitude du danger, de cette menace qu'ils
sentaient là, sans la connaître.

Enfin, comme ils approchaient de l'accrochage, un torrent leur barra
la route.  Ils eurent tout de suite de l'eau jusqu'aux genoux; et ils
ne pouvaient plus courir, ils fendaient péniblement le flot, avec la
pensée qu'une minute de retard allait être la mort.

--Nom de Dieu! c'est le cuvelage qui a crevé, cria Étienne.  Je le
disais bien que nous y resterions!

Depuis la descente, Pierron, très inquiet, voyait augmenter le déluge
qui tombait du puits.  Tout en embarquant les berlines avec deux
autres, il levait la tête, la face trempée des grosses gouttes, les
oreilles bourdonnantes du ronflement de la tempête, là-haut.  Mais il
trembla surtout, quand il s'aperçut que, sous lui, le puisard, le
bougnou profond de dix mètres, s'emplissait: déjà, l'eau jaillissait
du plancher, débordait sur les dalles de fonte; et c'était une preuve
que la pompe ne suffisait plus à épuiser les fuites.  Il l'entendait
s'essouffler, avec un hoquet de fatigue.  Alors, il avertit Dansaert,
qui jura de colère, en répondant qu'il fallait attendre l'ingénieur.
Deux fois, il revint à la charge, sans tirer de lui autre chose que
des haussements d'épaules exaspérés.  Eh bien! l'eau montait, que
pouvait-il y faire?

Mouque parut avec Bataille, qu'il conduisait à la corvée; et il dut le
tenir des deux mains, le vieux cheval somnolent s'était brusquement
cabré, la tête allongée vers le puits, hennissant à la mort.

--Quoi donc, philosophe? qu'est-ce qui t'inquiète?...  Ah! c'est parce
qu'il pleut.  Viens donc, ça ne te regarde pas.

Mais la bête frissonnait de tout son poil, il la traîna de force au
roulage.

Presque au même instant, comme Mouque et Bataille disparaissaient au
fond d'une galerie, un craquement eut lieu en l'air, suivi d'un
vacarme prolongé de chute.  C'était une pièce du cuvelage qui se
détachait, qui tombait de cent quatre-vingts mètres, en rebondissant
contre les parois.  Pierron et les autres chargeurs purent se garer,
la planche de chêne broya seulement une berline vide.  En même temps,
un paquet d'eau, le flot jaillissant d'une digue crevée, ruisselait.
Dansaert voulut monter voir; mais il parlait encore, qu'une seconde
pièce déboula.  Et, devant la catastrophe menaçante, effaré, il
n'hésita plus, il donna l'ordre de la remonte, lança des porions pour
avertir les hommes, dans les chantiers.

Alors, commença une effroyable bousculade.  De chaque galerie, des
files d'ouvriers arrivaient au galop, se ruaient à l'assaut des cages.
On s'écrasait, on se tuait pour être remonté tout de suite.
Quelques-uns, qui avaient eu l'idée de prendre le goyot des échelles,
redescendirent en criant que le passage y était bouché déjà.  C'était
l'épouvante de tous, après chaque départ d'une cage: celle-là venait
de passer, mais qui savait si la suivante passerait encore, au milieu
des obstacles dont le puits s'obstruait? En haut, la débâcle devait
continuer, on entendait une série de sourdes détonations, les bois qui
se fendaient, qui éclataient dans le grondement continu et croissant
de l'averse.  Une cage bientôt fut hors d'usage, défoncée, ne glissant
plus entre les guides, rompues sans doute.  L'autre frottait
tellement, que le câble allait casser bien sûr.  Et il restait une
centaine d'hommes à sortir, tous râlaient, se cramponnaient,
ensanglantés, noyés.  Deux furent tués par des chutes de planches.  Un
troisième, qui avait empoigné la cage, retomba de cinquante mètres et
disparut dans le bougnou.

Dansaert, cependant, tâchait de mettre de l'ordre.  Armé d'une
rivelaine, il menaçait d'ouvrir le crâne au premier qui n'obéirait
pas; et il voulait les ranger à la file, il criait que les chargeurs
sortiraient les derniers, après avoir emballé les camarades.  On ne
l'écoutait pas, il avait empêché Pierron, lâche et blême, de filer un
des premiers.  A chaque départ, il devait l'écarter d'une gifle.  Mais
lui-même claquait des dents, une minute de plus, et il était englouti:
tout crevait là-haut, c'était un fleuve débordé, une pluie meurtrière
de charpentes.  Quelques ouvriers accouraient encore, lorsque, fou de
peur, il sauta dans une berline, en laissant Pierron y sauter derrière
lui.  La cage monta.

A ce moment, l'équipe d'Étienne et de Chaval débouchait dans
l'accrochage.  Ils virent la cage disparaître, ils se précipitèrent;
mais il leur fallut reculer, sous l'écroulement final du cuvelage: le
puits se bouchait, la cage ne redescendrait pas.  Catherine
sanglotait, Chaval s'étranglait à crier des jurons.  On était une
vingtaine, est-ce que ces cochons de chefs les abandonneraient ainsi?
Le père Mouque, qui avait ramené Bataille, sans hâte, le tenait encore
par la bride, tous les deux stupéfiés, le vieux et la bête, devant la
hausse rapide de l'inondation.  L'eau déjà montait aux cuisses.
Étienne muet, les dents serrées, souleva Catherine entre ses bras.  Et
les vingt hurlaient, la face en l'air, les vingt s'entêtaient,
imbéciles, à regarder le puits, ce trou éboulé qui crachait un fleuve,
et d'où ne pouvait plus leur venir aucun secours.

Au jour, Dansaert, en débarquant, aperçut Négrel qui accourait.
Madame Hennebeau, par une fatalité, l'avait, ce matin-là, au saut du
lit, retenu à feuilleter des catalogues, pour l'achat de la corbeille.
Il était dix heures.

--Eh bien! qu'arrive-t-il donc? cria-t-il de loin.

--La fosse est perdue, répondit le maître-porion.

Et il conta la catastrophe, en bégayant, tandis que l'ingénieur,
incrédule, haussait les épaules: allons donc! est-ce qu'un cuvelage se
démolissait comme ça? On exagérait, il fallait voir.

--Personne n'est resté au fond, n'est-ce pas?

Dansaert se troublait.  Non, personne.  Il l'espérait du moins.
Pourtant, des ouvriers avaient pu s'attarder.

--Mais, nom d'un chien! dit Négrel, pourquoi êtes-vous sorti, alors?
Est-ce qu'on lâche ses hommes!

Tout de suite, il donna l'ordre de compter les lampes.  Le matin, on
en avait distribué trois cent vingt-deux; et l'on n'en retrouvait que
deux cent cinquante-cinq; seulement, plusieurs ouvriers avouaient que
la leur était restée là-bas, tombée de leur main, dans les bousculades
de la panique.  On tâcha de procéder à un appel, il fut impossible
d'établir un nombre exact: des mineurs s'étaient sauvés, d'autres
n'entendaient plus leur nom.  Personne ne tombait d'accord sur les
camarades manquants.  Ils étaient peut-être vingt, peut-être quarante.
Et, seule, une certitude se faisait pour l'ingénieur: il y avait des
hommes au fond, on distinguait leur hurlement, dans le bruit des eaux,
à travers les charpentes écroulées, lorsqu'on se penchait à la bouche
du puits.

Le premier soin de Négrel fut d'envoyer chercher M. Hennebeau et de
vouloir fermer la fosse.  Mais il était déjà trop tard, les
charbonniers qui avaient galopé au coron des Deux-Cent-Quarante, comme
poursuivis par les craquements du cuvelage, venaient d'épouvanter les
familles; et des bandes de femmes, des vieux, des petits, dévalaient
en courant, secoués de cris et de sanglots.  Il fallut les repousser,
un cordon de surveillants fut chargé de les maintenir, car ils
auraient gêné les manoeuvres.  Beaucoup des ouvriers remontés du puits
demeuraient là, stupides, sans penser à changer de vêtements, retenus
par une fascination de la peur, en face de ce trou effrayant où ils
avaient failli rester.  Les femmes, éperdues autour d'eux, les
suppliaient, les interrogeaient, demandaient les noms.  Est-ce que
celui-ci en était? et celui-là? et cet autre? Ils ne savaient pas, ils
balbutiaient, ils avaient de grands frissons et des gestes de fous,
des gestes qui écartaient une vision abominable, toujours présente.
La foule augmentait rapidement, une lamentation montait des routes.
Et, là-haut, sur le terri, dans la cabane de Bonnemort, il y avait,
assis par terre, un homme, Souvarine, qui ne s'était pas éloigné, et
qui regardait.

--Les noms! les noms! criaient les femmes, d'une voix étranglée de
  larmes.

Négrel parut un instant, jeta ces mots:

--Dès que nous saurons les noms, nous les ferons connaître.  Mais rien
n'est perdu, tout le monde sera sauvé...  Je descends.

Alors, muette d'angoisse, la foule attendit.  En effet, avec une
bravoure tranquille, l'ingénieur s'apprêtait à descendre.  Il avait
fait décrocher la cage, en donnant l'ordre de la remplacer, au bout du
câble, par un cuffat; et, comme il se doutait que l'eau éteindrait sa
lampe, il commanda d'en attacher une autre sous le cuffat, qui la
protégerait.

Des porions, tremblants, la face blanche et décomposée, aidaient à ces
préparatifs.

--Vous descendez avec moi, Dansaert, dit Négrel d'une voix brève.

Puis, quand il les vit tous sans courage, quand il vit le
maître-porion chanceler, ivre d'épouvante, il l'écarta d'un geste de
mépris.

--Non, vous m'embarrasseriez...  J'aime mieux être seul.

Déjà, il était dans l'étroit baquet, qui vacillait à l'extrémité du
câble; et, tenant d'une main sa lampe, serrant de l'autre la corde du
signal, il cria lui-même au machineur:

--Doucement!

La machine mit en branle les bobines, Négrel disparut dans le gouffre,
d'où montait toujours le hurlement des misérables.

En haut, rien n'avait bougé.  Il constata le bon état du cuvelage
supérieur.  Balancé au milieu du puits, il virait, il éclairait les
parois: les fuites, entre les joints, étaient si peu abondantes, que
sa lampe n'en souffrait pas.  Mais, à trois cents mètres, lorsqu'il
arriva au cuvelage inférieur, elle s'éteignit selon ses prévisions, un
jaillissement avait empli le cuffat.  Dès lors, il n'eut plus pour y
voir que la lampe pendue, qui le précédait dans les ténèbres.  Et,
malgré sa témérité, un frisson le pâlit, en face de l'horreur du
désastre.  Quelques pièces de bois restaient seules, les autres
s'étaient effondrées avec leurs cadres; derrière, d'énormes cavités se
creusaient, les sables jaunes, d'une finesse de farine, coulaient par
masses considérables; tandis que les eaux du Torrent, de cette mer
souterraine aux tempêtes et aux naufrages ignorés, s'épanchaient en un
dégorgement d'écluse.  Il descendit encore, perdu au centre de ces
vides qui augmentaient sans cesse, battu et tournoyant sous la trombe
des sources, si mal éclairé par l'étoile rouge de la lampe, filant en
bas, qu'il croyait distinguer des rues, des carrefours de ville
détruite, très loin, dans le jeu des grandes ombres mouvantes.  Aucun
travail humain n'était plus possible.  Il ne gardait qu'un espoir,
celui de tenter le sauvetage des hommes en péril.  A mesure qu'il
s'enfonçait, il entendait grandir le hurlement; et il lui fallut
s'arrêter, un obstacle infranchissable barrait le puits, un amas de
charpentes, les madriers rompus des guides, les cloisons fendues des
goyots, s'enchevêtrant avec les guidonnages arrachés de la pompe.
Comme il regardait longuement, le coeur serré, le hurlement cessa tout
d'un coup.  Sans doute, devant la crue rapide, les misérables venaient
de fuir dans les galeries, si le flot ne leur avait pas déjà empli la
bouche.

Négrel dut se résigner à tirer la corde du signal, pour qu'on le
remontât.  Puis, il se fit arrêter de nouveau.  Une stupeur lui
restait, celle de cet accident si brusque, dont il ne comprenait pas
la cause.  Il désirait se rendre compte, il examina les quelques
pièces du cuvelage qui tenaient bon.  A distance, des déchirures, des
entailles dans le bois, l'avaient surpris.  Sa lampe agonisait, noyée
d'humidité, et il toucha de ses doigts, il reconnut très nettement des
coups de scie, des coups de vilebrequin, tout un travail abominable de
destruction.  Évidemment, on avait voulu cette catastrophe.  Il
demeurait béant, les pièces craquèrent, s'abîmèrent avec leurs cadres,
dans un dernier glissement qui faillit l'emporter lui-même.  Sa
bravoure s'en était allée, l'idée de l'homme qui avait fait ça
dressait ses cheveux, le glaçait de la peur religieuse du mal, comme
si, mêlé aux ténèbres, l'homme eût encore été là, énorme, pour son
forfait démesuré.  Il cria, il agita le signal d'une main furieuse; et
il était grand temps d'ailleurs, car il s'aperçut, cent mètres plus
haut, que le cuvelage supérieur se mettait à son tour en mouvement:
les joints s'ouvraient, perdaient leur brandissage d'étoupe, lâchaient
des ruisseaux.  Ce n'était à présent qu'une question d'heures, le
puits achèverait de se décuveler, et s'écroulerait.

Au jour, M. Hennebeau anxieux attendait Négrel.

--Eh bien! quoi? demanda-t-il.

Mais l'ingénieur, étranglé, ne parlait point.  Il défaillait.

--Ce n'est pas possible, jamais on n'a vu ça...  As-tu examiné?

Oui, il répondait de la tête, avec des regards défiants.  Il refusait
de s'expliquer en présence des quelques porions qui écoutaient, il
emmena son oncle à dix mètres, ne se jugea pas assez loin, recula
encore; puis, très bas, à l'oreille, il lui dit enfin l'attentat, les
planches trouées et sciées, la fosse saignée au cou et râlant.  Devenu
blême, le directeur baissait aussi la voix, dans le besoin instinctif
qui fait le silence sur la monstruosité des grandes débauches et des
grands crimes.  Il était inutile d'avoir l'air de trembler devant les
dix mille ouvriers de Montsou: plus tard, on verrait.  Et tous deux
continuaient à chuchoter, atterrés qu'un homme eût trouvé le courage
de descendre, de se pendre au milieu du vide, de risquer sa vie vingt
fois, pour cette effroyable besogne.  Ils ne comprenaient même pas
cette bravoure folle dans la destruction, ils refusaient de croire
malgré l'évidence, comme on doute de ces histoires d'évasions
célèbres, de ces prisonniers envolés par des fenêtres, à trente mètres
du sol.

Lorsque M. Hennebeau se rapprocha des porions, un tic nerveux tirait
son visage.  Il eut un geste de désespoir, il donna l'ordre d'évacuer
la fosse tout de suite.  Ce fut une sortie lugubre d'enterrement, un
abandon muet, avec des coups d'oeil en arrière sur ces grands corps de
briques, vides et encore debout, que rien désormais ne pouvait sauver.

Et, comme le directeur et l'ingénieur descendaient les derniers de la
recette, la foule les accueillit de sa clameur, répétée obstinément.

--Les noms! les noms! dites les noms!

Maintenant, la Maheude était là, parmi les femmes.  Elle se rappelait
le bruit de la nuit, sa fille et le logeur avaient dû partir ensemble,
ils se trouvaient pour sûr au fond; et, après avoir crié que c'était
bien fait, qu'ils méritaient d'y rester, les sans-coeur, les lâches,
elle était accourue, elle se tenait au premier rang, grelottante
d'angoisse.  D'ailleurs, elle n'osait plus douter, la discussion qui
s'élevait autour d'elle sur les noms la renseignait.  Oui, oui,
Catherine y était, Étienne aussi, un camarade les avait vus.  Mais, au
sujet des autres, l'accord ne se faisait toujours pas.  Non, pas
celui-ci, celui-là au contraire, peut-être Chaval, avec lequel
pourtant un galibot jurait d'être remonté.  La Levaque et la
Pierronne, bien qu'elles n'eussent personne en péril, s'acharnaient,
se lamentaient aussi fort que les autres.  Sorti un des premiers,
Zacharie, malgré son air de se moquer de tout, avait embrassé en
pleurant sa femme et sa mère; et, demeuré près de celle-ci, il
grelottait avec elle, montrant pour sa soeur un débordement inattendu
de tendresse, refusant de la croire là-bas, tant que les chefs ne
l'auraient pas constaté officiellement.

--Les noms! les noms! de grâce les noms!

Négrel, énervé, dit très haut aux surveillants:

--Mais faites-les donc taire! C'est à mourir de chagrin.  Nous ne les
savons pas, les noms.

Deux heures s'étaient passées déjà.  Dans le premier effarement,
personne n'avait songé à l'autre puits, au vieux puits de Réquillart.
M. Hennebeau annonçait qu'on allait tenter le sauvetage de ce côté,
lorsqu'une rumeur courut: cinq ouvriers justement venaient d'échapper
à l'inondation, en remontant par les échelles pourries de l'ancien
goyot hors d'usage; et l'on nommait le père Mouque, cela causait une
surprise, personne ne le croyait au fond.  Mais le récit des cinq
évadés redoublait les larmes: quinze camarades n'avaient pu les
suivre, égarés, murés par des éboulements, et il n'était plus possible
de les secourir, car il y avait déjà dix mètres de crue dans
Réquillart.  On connaissait tous les noms, l'air s'emplissait d'un
gémissement de peuple égorgé.

--Faites-les donc taire! répéta Négrel furieux.  Et qu'ils reculent!
Oui, oui, à cent mètres! Il y a du danger, repoussez-les,
repoussez-les.

Il fallut se battre contre ces pauvres gens.  Ils s'imaginaient
d'autres malheurs, on les chassait pour leur cacher des morts; et les
porions durent leur expliquer que le puits allait manger la fosse.
Cette idée les rendit muets de saisissement, ils finirent par se
laisser refouler pas à pas; mais on fut obligé de doubler les gardiens
qui les contenaient; car, malgré eux, comme attirés, ils revenaient
toujours.  Un millier de personnes se bousculaient sur la route, on
accourait de tous les corons, de Montsou même.  Et l'homme, en haut,
sur le terri, l'homme blond, à la figure de fille, fumait des
cigarettes pour patienter, sans quitter la fosse de ses yeux clairs.

Alors, l'attente commença.  Il était midi, personne n'avait mangé, et
personne ne s'éloignait.  Dans le ciel brumeux, d'un gris sale,
passaient lentement des nuées couleur de rouille.  Un gros chien,
derrière la haie de Rasseneur, aboyait violemment, sans relâche,
irrité du souffle vivant de la foule.  Et cette foule, peu à peu,
s'était répandue dans les terres voisines, avait fait le cercle autour
de la fosse, à cent mètres.  Au centre du grand vide, le Voreux se
dressait.  Plus une âme, plus un bruit, un désert; les fenêtres et les
portes, restées ouvertes, montraient l'abandon intérieur; un chat
rouge, oublié, flairant la menace de cette solitude, sauta d'un
escalier et disparut.  Sans doute les foyers des générateurs
s'éteignaient à peine, car la haute cheminée de briques lâchait de
légères fumées, sous les nuages sombres; tandis que la girouette du
beffroi grinçait au vent, d'un petit cri aigre, la seule voix
mélancolique de ces vastes bâtiments qui allaient mourir.

A deux heures, rien n'avait bougé.  M. Hennebeau, Négrel, d'autres
ingénieurs accourus, formaient un groupe de redingotes et de chapeaux
noirs, en avant du monde; et eux non plus ne s'éloignaient pas, les
jambes rompues de fatigue, fiévreux, malades d'assister impuissants à
un pareil désastre, ne chuchotant que de rares paroles, comme au
chevet d'un moribond.  Le cuvelage supérieur devait achever de
s'effondrer, on entendait de brusques retentissements, des bruits
saccadés de chute profonde, auxquels succédaient de grands silences.
C'était la plaie qui s'agrandissait toujours: l'éboulement, commencé
par le bas, montait, se rapprochait de la surface.  Une impatience
nerveuse avait pris Négrel, il voulait voir, et il s'avançait déjà,
seul dans ce vide effrayant, lorsqu'on s'était jeté à ses épaules.  A
quoi bon? il ne pouvait rien empêcher.  Cependant, un mineur, un
vieux, trompant la surveillance, galopa jusqu'à la baraque; mais il
reparut tranquillement, il était allé chercher ses sabots.

Trois heures sonnèrent.  Rien encore.  Une averse avait trempé la
foule, sans qu'elle reculât d'un pas.  Le chien de Rasseneur s'était
remis à aboyer.  Et ce fut à trois heures vingt minutes seulement,
qu'une première secousse ébranla la terre.  Le Voreux en frémit,
solide, toujours debout.  Mais une seconde suivit aussitôt, et un long
cri sortit des bouches ouvertes: le hangar goudronné du criblage,
après avoir chancelé deux fois, venait de s'abattre avec un craquement
terrible.  Sous la pression énorme, les charpentes se rompaient et
frottaient si fort, qu'il en jaillissait des gerbes d'étincelles.  Dès
ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se
succédaient, des affaissements souterrains, des grondements de volcan
en éruption.  Au loin, le chien n'aboyait plus, il poussait des
hurlements plaintifs, comme s'il eût annoncé les oscillations qu'il
sentait venir; et les femmes, les enfants, tout ce peuple qui
regardait, ne pouvait retenir une clameur de détresse, à chacun de ces
bonds qui les soulevaient.  En moins de dix minutes, la toiture
ardoisée du beffroi s'écroula, la salle de recette et la chambre de la
machine se fendirent, se trouèrent d'une brèche considérable.  Puis,
les bruits se turent, l'effondrement s'arrêta, il se fit de nouveau un
grand silence.

Pendant une heure, le Voreux resta ainsi, entamé, comme bombardé par
une armée de barbares.  On ne criait plus, le cercle élargi des
spectateurs regardait.  Sous les poutres en tas du criblage, on
distinguait les culbuteurs fracassés, les trémies crevées et tordues.
Mais c'était surtout à la recette que les débris s'accumulaient, au
milieu de la pluie des briques, parmi des pans de murs entiers tombés
en gravats.  La charpente de fer qui portait les molettes avait
fléchi, enfoncée à moitié dans la fosse; une cage était restée pendue,
un bout de câble arraché flottait; puis, il y avait une bouillie de
berlines, de dalles de fonte, d'échelles.  Par un hasard, la
lampisterie, demeurée intacte, montrait à gauche les rangées claires
de ses petites lampes.  Et, au fond de sa chambre éventrée, on
apercevait la machine, assise carrément sur son massif de maçonnerie:
les cuivres luisaient, les gros membres d'acier avaient un air de
muscles indestructibles, l'énorme bielle, repliée en l'air,
ressemblait au puissant genou d'un géant, couché et tranquille dans sa
force.

M. Hennebeau, au bout de cette heure de répit, sentit l'espoir
renaître.  Le mouvement des terrains devait être terminé, on aurait la
chance de sauver la machine et le reste des bâtiments.  Mais il
défendait toujours qu'on s'approchât, il voulait patienter une
demi-heure encore.  L'attente devint insupportable, l'espérance
redoublait l'angoisse, tous les coeurs battaient.  Une nuée sombre,
grandie à l'horizon, hâtait le crépuscule, une tombée de jour sinistre
sur cette épave des tempêtes de la terre.  Depuis sept heures, on
était là, sans remuer, sans manger.

Et, brusquement, comme les ingénieurs s'avançaient avec prudence, une
suprême convulsion du sol les mit en fuite.  Des détonations
souterraines éclataient, toute une artillerie monstrueuse canonnant le
gouffre.  A la surface, les dernières constructions se culbutaient,
s'écrasaient.  D'abord, une sorte de tourbillon emporta les débris du
criblage et de la salle de recette.  Le bâtiment des chaudières creva
ensuite, disparut.  Puis, ce fut la tourelle carrée où râlait la pompe
d'épuisement, qui tomba sur la face, ainsi qu'un homme fauché par un
boulet.  Et l'on vit alors une effrayante chose, on vit la machine,
disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la
mort: elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme
pour se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie.  Seule, la haute
cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât
dans l'ouragan.  On croyait qu'elle allait s'émietter et voler en
poudre, lorsque, tout d'un coup, elle s'enfonça d'un bloc, bue par la
terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal; et rien ne dépassait, pas
même la pointe du paratonnerre.  C'était fini, la bête mauvaise,
accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus de
son haleine grosse et longue.  Tout entier, le Voreux venait de couler
à l'abîme.

Hurlante, la foule se sauva.  Des femmes couraient en se cachant les
yeux.  L'épouvante roula des hommes comme un tas de feuilles sèches.
On ne voulait pas crier, et on criait, la gorge enflée, les bras en
l'air, devant l'immense trou qui s'était creusé.  Ce cratère de volcan
éteint, profond de quinze mètres, s'étendait de la route au canal, sur
une largeur de quarante mètres au moins.  Tout le carreau de la mine y
avait suivi les bâtiments, les tréteaux gigantesques, les passerelles
avec leurs rails, un train complet de berlines, trois wagons; sans
compter la provision des bois, une futaie de perches coupées, avalées
comme des pailles.  Au fond, on ne distinguait plus qu'un gâchis de
poutres, de briques, de fer, de plâtre, d'affreux restes pilés,
enchevêtrés, salis, dans cet enragement de la catastrophe.  Et le trou
s'arrondissait, des gerçures partaient des bords, gagnaient au loin, à
travers les champs.  Une fente montait jusqu'au débit de Rasseneur,
dont la façade avait craqué.  Est-ce que le coron lui-même y
passerait? jusqu'où devait-on fuir, pour être à l'abri, dans cette fin
de jour abominable, sous cette nuée de plomb, qui elle aussi semblait
vouloir écraser le monde?

Mais Négrel eut un cri de douleur.  M. Hennebeau, qui avait reculé,
pleura.  Le désastre n'était pas complet, une berge se rompit, et le
canal se versa d'un coup, en une nappe bouillonnante, dans une des
gerçures.  Il y disparaissait, il y tombait comme une cataracte dans
une vallée profonde.  La mine buvait cette rivière, l'inondation
maintenant submergeait les galeries pour des années.  Bientôt, le
cratère s'emplit, un lac d'eau boueuse occupa la place où était
naguère le Voreux, pareil à ces lacs sous lesquels dorment des villes
maudites.  Un silence terrifié s'était fait, on n'entendait plus que
la chute de cette eau, ronflant dans les entrailles de la terre.

Alors, sur le terri ébranlé, Souvarine se leva.  Il avait reconnu la
Maheude et Zacharie, sanglotant en face de cet effondrement, dont le
poids pesait si lourd sur les têtes des misérables qui agonisaient au
fond.  Et il jeta sa dernière cigarette, il s'éloigna sans un regard
en arrière, dans la nuit devenue noire.  Au loin, son ombre diminua,
se fondit avec l'ombre.  C'était là-bas qu'il allait, à l'inconnu.  Il
allait, de son air tranquille, à l'extermination, partout où il y
aurait de la dynamite, pour faire sauter les villes et les hommes.  Ce
sera lui, sans doute, quand la bourgeoisie agonisante entendra, sous
elle, à chacun de ses pas, éclater le pavé des rues.



IV


Dans la nuit même qui avait suivi l'écroulement du Voreux,
M. Hennebeau était parti pour Paris, voulant en personne renseigner
les régisseurs, avant que les journaux pussent même donner la
nouvelle.  Et, quand il fut de retour, le lendemain, on le trouva très
calme, avec son air de gérant correct.  Il avait évidemment dégagé sa
responsabilité, sa faveur ne parut pas décroître, au contraire le
décret qui le nommait officier de la Légion d'honneur fut signé
vingt-quatre heures après.

Mais, si le directeur restait sauf, la Compagnie chancelait sous le
coup terrible.  Ce n'étaient point les quelques millions perdus,
c'était la blessure au flanc, la frayeur sourde et incessante du
lendemain, en face de l'égorgement d'un de ses puits.  Elle fut si
frappée, qu'une fois encore elle sentit le besoin du silence.  A quoi
bon remuer cette abomination? Pourquoi, si l'on découvrait le bandit,
faire un martyr, dont l'effroyable héroïsme détraquerait d'autres
têtes, enfanterait toute une lignée d'incendiaires et d'assassins?
D'ailleurs, elle ne soupçonna pas le vrai coupable, elle finissait par
croire à une armée de complices, ne pouvant admettre qu'un seul homme
eût trouvé l'audace et la force d'une telle besogne; et là, justement,
était la pensée qui l'obsédait, cette pensée d'une menace désormais
grandissante autour de ses fosses.  Le directeur avait reçu l'ordre
d'organiser un vaste système d'espionnage, puis de congédier un à un,
sans bruit, les hommes dangereux, soupçonnés d'avoir trempé dans le
crime.  On se contenta de cette épuration, d'une haute prudence
politique.

Il n'y eut qu'un renvoi immédiat, celui de Dansaert, le maître-porion.
Depuis le scandale chez la Pierronne, il était devenu impossible.  Et
l'on prétexta son attitude dans le danger, cette lâcheté du capitaine
abandonnant ses hommes.  D'autre part, c'était une avance discrète aux
mineurs, qui l'exécraient.

Cependant, parmi le public, des bruits avaient transpiré, et la
Direction dut envoyer une note rectificative à un journal, pour
démentir une version où l'on parlait d'un baril de poudre, allumé par
les grévistes.  Déjà, après une rapide enquête, le rapport de
l'ingénieur du gouvernement concluait à une rupture naturelle du
cuvelage, que le tassement des terrains aurait occasionnée; et la
Compagnie avait préféré se taire et accepter le blâme d'un manque de
surveillance.  Dans la presse, à Paris, dès le troisième jour, la
catastrophe était allée grossir les faits divers: on ne causait plus
que des ouvriers agonisant au fond de la mine, on lisait avidement les
dépêches publiées chaque matin.  A Montsou même, les bourgeois
blêmissaient et perdaient la parole au seul nom du Voreux, une légende
se formait, que les plus hardis tremblaient de se raconter à
l'oreille.  Tout le pays montrait aussi une grande pitié pour les
victimes, des promenades s'organisaient à la fosse détruite, on y
accourait en famille se donner l'horreur des décombres, pesant si
lourd sur la tête des misérables ensevelis.

Deneulin, nommé ingénieur divisionnaire, venait de tomber au milieu du
désastre, pour son entrée en fonction; et son premier soin fut de
refouler le canal dans son lit, car ce torrent d'eau aggravait le
dommage à chaque heure.  De grands travaux étaient nécessaires, il mit
tout de suite une centaine d'ouvriers à la construction d'une digue.
Deux fois, l'impétuosité du flot emporta les premiers barrages.
Maintenant, on installait des pompes, c'était une lutte acharnée, une
reprise violente, pas à pas, de ces terrains disparus.

Mais le sauvetage des mineurs engloutis passionnait plus encore.
Négrel restait chargé de tenter un effort suprême, et les bras ne lui
manquaient pas, tous les charbonniers accouraient s'offrir, dans un
élan de fraternité.  Ils oubliaient la grève, ils ne s'inquiétaient
point de la paie; on pouvait ne leur donner rien, ils ne demandaient
qu'à risquer leur peau, du moment où il y avait des camarades en
danger de mort.  Tous étaient là, avec leurs outils, frémissant,
attendant de savoir à quelle place il fallait taper.  Beaucoup,
malades de frayeur après l'accident, agités de tremblements nerveux,
trempés de sueurs froides, dans l'obsession de continuels cauchemars,
se levaient quand même, se montraient les plus enragés à vouloir se
battre contre la terre, comme s'ils avaient une revanche à prendre.
Malheureusement, l'embarras commençait devant cette question d'une
besogne utile: que faire? comment descendre? par quel côté attaquer
les roches?

L'opinion de Négrel était que pas un des malheureux ne survivait, les
quinze avaient à coup sûr péri, noyés ou asphyxiés; seulement, dans
ces catastrophes des mines, la règle est de toujours supposer vivants
les hommes murés au fond; et il raisonnait en ce sens.  Le premier
problème qu'il se posait était de déduire où ils avaient pu se
réfugier.  Les porions, les vieux mineurs consultés par lui, tombaient
d'accord sur ce point: devant la crue, les camarades étaient
certainement montés, de galerie en galerie, jusque dans les tailles
les plus hautes, de sorte qu'ils se trouvaient sans doute acculés au
bout de quelque voie supérieure.  Cela, du reste, s'accordait avec les
renseignements du père Mouque, dont le récit embrouillé donnait même à
croire que l'affolement de la fuite avait séparé la bande en petits
groupes, semant les fuyards en chemin, à tous les étages.  Mais les
avis des porions se partageaient ensuite, dès qu'on abordait la
discussion des tentatives possibles.  Comme les voies les plus proches
du sol étaient à cent cinquante mètres, on ne pouvait songer au
fonçage d'un puits.  Restait Réquillart, l'accès unique, le seul point
par lequel on se rapprochait.  Le pis était que la vieille fosse,
inondée elle aussi, ne communiquait plus avec le Voreux, et n'avait de
libre, au-dessus du niveau des eaux, que des tronçons de galerie
dépendant du premier accrochage.  L'épuisement allait demander des
années, la meilleure décision était donc de visiter ces galeries, pour
voir si elles n'avoisinaient pas les voies submergées, au bout
desquelles on soupçonnait la présence des mineurs en détresse.  Avant
d'en arriver là logiquement, on avait beaucoup discuté, pour écarter
une foule de projets impraticables.

Dès lors, Négrel remua la poussière des archives, et quand il eut
découvert les anciens plans des deux fosses, il les étudia, il
détermina les points où devaient porter les recherches.  Peu à peu,
cette chasse l'enflammait, il était, à son tour, pris d'une fièvre de
dévouement, malgré son ironique insouciance des hommes et des choses.
On éprouva de premières difficultés pour descendre, à Réquillart: il
fallut déblayer la bouche du puits, abattre le sorbier, raser les
prunelliers et les aubépines; et l'on eut encore à réparer les
échelles.  Puis, les tâtonnements commencèrent.  L'ingénieur, descendu
avec dix ouvriers, les faisait taper du fer de leurs outils contre
certaines parties de la veine, qu'il leur désignait; et, dans un grand
silence, chacun collait une oreille à la houille, écoutait si des
coups lointains ne répondaient pas.  Mais on parcourut en vain toutes
les galeries praticables, aucun écho ne venait.  L'embarras avait
augmenté: à quelle place entailler la couche? vers qui marcher,
puisque personne ne paraissait être là? On s'entêtait pourtant, on
cherchait, dans l'énervement d'une anxiété croissante.

Depuis le premier jour, la Maheude arrivait le matin à Réquillart.
Elle s'asseyait devant le puits, sur une poutre, elle n'en bougeait
pas jusqu'au soir.  Quand un homme ressortait, elle se levait, le
questionnait des yeux: rien? non, rien! et elle se rasseyait, elle
attendait encore, sans une parole, le visage dur et fermé.  Jeanlin,
lui aussi, en voyant qu'on envahissait son repaire, avait rôdé, de
l'air effaré d'une bête de proie dont le terrier va dénoncer les
rapines: il songeait au petit soldat, couché sous les roches, avec la
peur qu'on n'allât troubler ce bon sommeil; mais ce côté de la mine
était envahi par les eaux, et d'ailleurs les fouilles se dirigeaient
plus à gauche, dans la galerie ouest.  D'abord, Philomène était venue
également, pour accompagner Zacharie, qui faisait partie de l'équipe
de recherches; puis, cela l'avait ennuyée, de prendre froid sans
nécessité ni résultat: elle restait au coron, elle traînait ses
journées de femme molle, indifférente, occupée à tousser du matin au
soir.  Au contraire, Zacharie ne vivait plus, aurait mangé la terre
pour retrouver sa soeur.  Il criait la nuit, il la voyait, il
l'entendait, toute maigrie de faim, la gorge crevée à force d'appeler
au secours.  Deux fois, il avait voulu creuser sans ordre, disant que
c'était là, qu'il le sentait bien.  L'ingénieur ne le laissait plus
descendre, et il ne s'éloignait pas de ce puits dont on le chassait,
il ne pouvait même s'asseoir et attendre près de sa mère, agité d'un
besoin d'agir, tournant sans relâche.

On était au troisième jour.  Négrel, désespéré, avait résolu de tout
abandonner le soir.  A midi, après le déjeuner, lorsqu'il revint avec
ses hommes, pour tenter un dernier effort, il fut surpris de voir
Zacharie sortir de la fosse, très rouge, gesticulant, criant:

--Elle y est! elle m'a répondu! Arrivez, arrivez donc!

Il s'était glissé par les échelles, malgré le gardien, et il jurait
qu'on avait tapé, là-bas, dans la première voie de la veine Guillaume.

--Mais nous avons déjà passé deux fois où vous dites, fit remarquer
Négrel incrédule.  Enfin, nous allons bien voir.

La Maheude s'était levée; et il fallut l'empêcher de descendre.  Elle
attendait tout debout, au bord du puits, les regards dans les ténèbres
de ce trou.

En bas, Négrel tapa lui-même trois coups, largement espacés; puis, il
appliqua son oreille contre le charbon, en recommandant aux ouvriers
le plus grand silence.  Pas un bruit ne lui arriva, il hocha la tête:
évidemment, le pauvre garçon avait rêvé.  Furieux, Zacharie tapa à son
tour; et lui entendait de nouveau, ses yeux brillaient, un tremblement
de joie agitait ses membres.  Alors, les autres ouvriers
recommencèrent l'expérience, les uns après les autres: tous
s'animaient, percevaient très bien la lointaine réponse.  Ce fut un
étonnement pour l'ingénieur, il colla encore son oreille, il finit par
saisir un bruit d'une légèreté aérienne, un roulement rythmé à peine
distinct, la cadence connue du rappel des mineurs, qu'ils battent
contre la houille, dans le danger.  La houille transmet les sons avec
une limpidité de cristal, très loin.  Un porion qui se trouvait là,
n'estimait pas à moins de cinquante mètres le bloc dont l'épaisseur
les séparait des camarades.  Mais il semblait qu'on pût déjà leur
tendre la main, une allégresse éclatait.  Négrel dut commencer à
l'instant les travaux d'approche.

Quand Zacharie, en haut, revit la Maheude, tous deux s'étreignirent.

--Faut pas vous monter la tête, eut la cruauté de dire la Pierronne,
venue ce jour-là en promenade, par curiosité.  Si Catherine ne s'y
trouvait pas, ça vous ferait trop de peine ensuite.

C'était vrai, Catherine peut-être se trouvait ailleurs.

--Fous-moi la paix, hein! cria rageusement Zacharie.  Elle y est, je
  le sais!

La Maheude s'était assise de nouveau, muette, le visage immobile.  Et
elle se remit à attendre.

Dès que l'histoire se fut répandue dans Montsou, il arriva un nouveau
flot de monde.  On ne voyait rien, et l'on demeurait là quand même, il
fallut tenir les curieux à distance.  En bas, on travaillait jour et
nuit.  Par crainte de rencontrer un obstacle, l'ingénieur avait fait
ouvrir, dans la veine, trois galeries descendantes, qui convergeaient
vers le point où l'on supposait les mineurs enfermés.  Un seul haveur
pouvait abattre la houille, sur le front étroit du boyau; on le
relayait de deux heures en deux heures; et le charbon, dont on
chargeait des corbeilles, était sorti de main en main par une chaîne
d'hommes, qui s'allongeait à mesure que le trou se creusait.  La
besogne, d'abord, marcha très vite: on fit six mètres en un jour.

Zacharie avait obtenu d'être parmi les ouvriers d'élite mis à
l'abattage.  C'était un poste d'honneur qu'on se disputait.  Et il
s'emportait, lorsqu'on voulait le relayer, après ses deux heures de
corvée réglementaire.  Il volait le tour des camarades, il refusait de
lâcher la rivelaine.  Sa galerie bientôt fut en avance sur les autres,
il s'y battait contre la houille d'un élan si farouche, qu'on
entendait monter du boyau le souffle grondant de sa poitrine, pareil
au ronflement de quelque forge intérieure.  Quand il en sortait,
boueux et noir, ivre de fatigue, il tombait par terre, on devait
l'envelopper dans une couverture.  Puis, chancelant encore, il s'y
replongeait, et la lutte recommençait, les grands coups sourds, les
plaintes étouffées, un enragement victorieux de massacre.  Le pis
était que le charbon devenait dur, il cassa deux fois son outil,
exaspéré de ne plus avancer si vite.  Il souffrait aussi de la
chaleur, une chaleur qui augmentait à chaque mètre d'avancement,
insupportable au fond de cette trouée mince, où l'air ne pouvait
circuler.  Un ventilateur à bras fonctionnait bien, mais l'aérage
s'établissait mal, on retira à trois reprises des haveurs évanouis,
que l'asphyxie étranglait.

Négrel vivait au fond, avec ses ouvriers.  On lui descendait ses
repas, il dormait parfois deux heures, sur une botte de paille, roulé
dans un manteau.  Ce qui soutenait les courages, c'était la
supplication des misérables, là-bas, le rappel de plus en plus
distinct qu'ils battaient pour qu'on se hâtât d'arriver.  A présent,
il sonnait très clair, avec une sonorité musicale, comme frappé sur
les lames d'un harmonica.  On se guidait grâce à lui, on marchait à ce
bruit cristallin, ainsi qu'on marche au canon dans les batailles.
Chaque fois qu'un haveur était relayé, Négrel descendait, tapait, puis
collait son oreille; et, chaque fois, jusqu'à présent, la réponse
était venue, rapide et pressante.  Aucun doute ne lui restait, on
avançait dans la bonne direction; mais quelle lenteur fatale! Jamais
on n'arriverait assez tôt.  En deux jours, d'abord, on avait bien
abattu treize mètres; seulement, le troisième jour, on était tombé à
cinq; puis, le quatrième, à trois.  La houille se serrait, durcissait
à un tel point, que, maintenant, on fonçait de deux mètres, avec
peine.  Le neuvième jour, après des efforts surhumains, l'avancement
était de trente-deux mètres, et l'on calculait qu'on en avait devant
soi une vingtaine encore.  Pour les prisonniers, c'était la douzième
journée qui commençait, douze fois vingt-quatre heures sans pain, sans
feu, dans ces ténèbres glaciales! Cette abominable idée mouillait les
paupières, raidissait les bras à la besogne.  Il semblait impossible
que des chrétiens vécussent davantage, les coups lointains
s'affaiblissaient depuis la veille, on tremblait à chaque instant de
les entendre s'arrêter.

Régulièrement, la Maheude venait toujours s'asseoir à la bouche du
puits.  Elle amenait, entre ses bras, Estelle qui ne pouvait rester
seule du matin au soir.  Heure par heure, elle suivait ainsi le
travail, partageait les espérances et les abattements.  C'était, dans
les groupes qui stationnaient, et jusqu'à Montsou, une attente
fébrile, des commentaires sans fin.  Tous les coeurs du pays battaient
là-bas, sous la terre.

Le neuvième jour, à l'heure du déjeuner, Zacharie ne répondit pas,
lorsqu'on l'appela pour le relais.  Il était comme fou, il s'acharnait
avec des jurons.  Négrel, sorti un instant, ne put le faire obéir; et
il n'y avait même là qu'un porion, avec trois mineurs.  Sans doute,
Zacharie, mal éclairé, furieux de cette lueur vacillante qui retardait
sa besogne, commit l'imprudence d'ouvrir sa lampe.  On avait pourtant
donné des ordres sévères, car des fuites de grisou s'étaient
déclarées, le gaz séjournait en masse énorme, dans ces couloirs
étroits, privés d'aérage.  Brusquement, un coup de foudre éclata, une
trombe de feu sortit du boyau, comme de la gueule d'un canon chargé à
mitraille.  Tout flambait, l'air s'enflammait ainsi que de la poudre,
d'un bout à l'autre des galeries.  Ce torrent de flamme emporta le
porion et les trois ouvriers, remonta le puits, jaillit au grand jour
en une éruption, qui crachait des roches et des débris de charpente.
Les curieux s'enfuirent, la Maheude se leva, serrant contre sa gorge
Estelle épouvantée.

Lorsque Négrel et les ouvriers revinrent, une colère terrible les
secoua.  Ils frappaient la terre à coups de talon, comme une marâtre
tuant au hasard ses enfants, dans les imbéciles caprices de sa
cruauté.  On se dévouait, on allait au secours de camarades, et il
fallait encore y laisser des hommes!  Après trois grandes heures
d'efforts et de dangers, quand on pénétra enfin dans les galeries, la
remonte des victimes fut lugubre.  Ni le porion ni les ouvriers
n'étaient morts, mais des plaies affreuses les couvraient, exhalaient
une odeur de chair grillée; ils avaient bu le feu, les brûlures
descendaient jusque dans leur gorge; et ils poussaient un hurlement
continu, suppliant qu'on les achevât.  Des trois mineurs, un était
l'homme qui, pendant la grève, avait crevé la pompe de Gaston-Marie
d'un dernier coup de pioche; les deux autres gardaient des cicatrices
aux mains, les doigts écorchés, coupés, à force d'avoir lancé des
briques sur les soldats.  La foule, toute pâle et frémissante, se
découvrit quand ils passèrent.

Debout, la Maheude attendait.  Le corps de Zacharie parut enfin.  Les
vêtements avaient brûlé, le corps n'était qu'un charbon noir, calciné,
méconnaissable.  Broyée dans l'explosion, la tête n'existait plus.
Et, lorsqu'on eut déposé ces restes affreux sur un brancard, la
Maheude les suivit d'un pas machinal, les paupières ardentes, sans une
larme.  Elle tenait dans ses bras Estelle assoupie, elle s'en allait
tragique, les cheveux fouettés par le vent.  Au coron, Philomène
demeura stupide, les yeux changés en fontaines, tout de suite
soulagée.  Mais déjà la mère était retournée du même pas à Réquillart:
elle avait accompagné son fils, elle revenait attendre sa fille.

Trois jours encore s'écoulèrent.  On avait repris les travaux de
sauvetage, au milieu de difficultés inouïes.  Les galeries d'approche
ne s'étaient heureusement pas éboulées, à la suite du coup de grisou;
seulement, l'air y brûlait, si lourd et si vicié, qu'il avait fallu
installer d'autres ventilateurs.  Toutes les vingt minutes, les
haveurs se relayaient.  On avançait, deux mètres à peine les
séparaient des camarades.  Mais, à présent, ils travaillaient le froid
au coeur, tapant dur uniquement par vengeance; car les bruits avaient
cessé, le rappel ne sonnait plus sa petite cadence claire.  On était
au douzième jour des travaux, au quinzième de la catastrophe; et,
depuis le matin, un silence de mort s'était fait.

Le nouvel accident redoubla la curiosité de Montsou, les bourgeois
organisaient des excursions, avec un tel entrain, que les Grégoire se
décidèrent à suivre le monde.  On arrangea une partie, il fut convenu
qu'ils se rendraient au Voreux dans leur voiture, tandis que madame
Hennebeau y amènerait dans la sienne Lucie et Jeanne.  Deneulin leur
ferait visiter son chantier, puis on rentrerait par Réquillart, où ils
sauraient de Négrel à quel point exact en étaient les galeries, et
s'il espérait encore.  Enfin, on dînerait ensemble le soir.

Lorsque, vers trois heures, les Grégoire et leur fille Cécile
descendirent devant la fosse effondrée, ils y trouvèrent madame
Hennebeau, arrivée la première, en toilette bleu marine, se
garantissant, sous une ombrelle, du pâle soleil de février.  Le ciel,
très pur, avait une tiédeur de printemps.  Justement, M. Hennebeau
était là, avec Deneulin; et elle écoutait d'une oreille distraite les
explications que lui donnait ce dernier sur les efforts qu'on avait dû
faire pour endiguer le canal.  Jeanne, qui emportait toujours un
album, s'était mise à crayonner, enthousiasmée par l'horreur du motif;
pendant que Lucie, assise à côté d'elle sur un débris de wagon,
poussait aussi des exclamations d'aise, trouvant ça «épatant».  La
digue, inachevée, laissait passer des fuites nombreuses, dont les
flots d'écume roulaient, tombaient en cascade dans l'énorme trou de la
fosse engloutie.  Pourtant, ce cratère se vidait, l'eau bue par les
terres baissait, découvrait l'effrayant gâchis du fond.  Sous l'azur
tendre de la belle journée, c'était un cloaque, les ruines d'une ville
abîmée et fondue dans de la boue.

--Et l'on se dérange pour voir ça! s'écria M. Grégoire, désillusionné.

Cécile, toute rose de santé, heureuse de respirer l'air si pur,
s'égayait, plaisantait, tandis que madame Hennebeau faisait une moue
de répugnance, en murmurant:

--Le fait est que ça n'a rien de joli.

Les deux ingénieurs se mirent à rire.  Ils tâchèrent d'intéresser les
visiteurs, en les promenant partout, en leur expliquant le jeu des
pompes et la manoeuvre du pilon qui enfonçait les pieux.  Mais ces
dames devenaient inquiètes.  Elles frissonnèrent, lorsqu'elles surent
que les pompes fonctionneraient des années, six, sept ans peut-être,
avant que le puits fût reconstruit et que l'on eût épuisé toute l'eau
de la fosse.  Non, elles aimaient mieux penser à autre chose, ces
bouleversements-là n'étaient bons qu'à donner de vilains rêves.

--Partons, dit madame Hennebeau, en se dirigeant vers sa voiture.

Jeanne et Lucie se récrièrent.  Comment, si vite! Et le dessin qui
n'était pas fini! Elles voulurent rester, leur père les amènerait au
dîner, le soir.  M. Hennebeau prit seul place avec sa femme dans la
calèche, car lui aussi désirait questionner Négrel.

--Eh bien! allez en avant, dit M. Grégoire.  Nous vous suivons, nous
avons une petite visite de cinq minutes à faire, là, dans le coron...
Allez, allez, nous serons à Réquillart en même temps que vous.

Il remonta derrière madame Grégoire et Cécile; et, tandis que l'autre
voiture filait le long du canal, la leur gravit doucement la pente.

C'était une pensée charitable, qui devait compléter l'excursion.  La
mort de Zacharie les avait emplis de pitié pour cette tragique famille
des Maheu, dont tout le pays causait.  Ils ne plaignaient pas le père,
ce brigand, ce tueur de soldats qu'il avait fallu abattre comme un
loup.  Seulement, la mère les touchait, cette pauvre femme qui venait
de perdre son fils, après avoir perdu son mari, et dont la fille
n'était peut-être plus qu'un cadavre, sous la terre; sans compter
qu'on parlait encore d'un grand-père infirme, d'un enfant boiteux à la
suite d'un éboulement, d'une petite fille morte de faim, pendant la
grève.  Aussi, bien que cette famille eût mérité en partie ses
malheurs, par son esprit détestable, avaient-ils résolu d'affirmer la
largeur de leur charité, leur désir d'oubli et de conciliation, en lui
portant eux-mêmes une aumône.  Deux paquets, soigneusement enveloppés,
se trouvaient sous une banquette de la voiture.

Une vieille femme indiqua au cocher la maison des Maheu, le numéro 16
du deuxième corps.  Mais, quand les Grégoire furent descendus, avec
les paquets, ils frappèrent vainement, ils finirent par taper à coups
de poing dans la porte, sans obtenir davantage de réponse: la maison
résonnait lugubre, ainsi qu'une demeure vidée par le deuil, glacée et
noire, abandonnée depuis longtemps.

--Il n'y a personne, dit Cécile désappointée.  Est-ce ennuyeux!
qu'est-ce que nous allons faire de tout ça?

Brusquement, la porte d'à côté s'ouvrit, et la Levaque parut.

--Oh! monsieur et madame, mille pardons! excusez-moi, mademoiselle!...
C'est la voisine que vous voulez.  Elle n'y est pas, elle est à
Réquillart...

Dans un flux de paroles, elle leur racontait l'histoire, leur répétait
qu'il fallait bien s'entraider, qu'elle gardait chez elle Lénore et
Henri, pour permettre à la mère d'aller attendre, là-bas.  Ses regards
étaient tombés sur les paquets, elle en arrivait à parler de sa pauvre
fille devenue veuve, à étaler sa propre misère, avec des yeux luisants
de convoitise.  Puis, d'un air hésitant, elle murmura:

--J'ai la clef.  Si monsieur et madame y tiennent absolument...  Le
grand-père est là.

Les Grégoire, stupéfaits, la regardèrent.  Comment! le grand-père
était là!  mais personne ne répondait.  Il dormait donc? Et, lorsque
la Levaque se fut décidée à ouvrir la porte, ce qu'ils virent les
arrêta sur le seuil.

Bonnemort était là, seul, les yeux larges et fixes, cloué sur une
chaise, devant la cheminée froide.  Autour de lui, la salle paraissait
plus grande, sans le coucou, sans les meubles de sapin verni, qui
l'animaient autrefois; et il ne restait, dans la crudité verdâtre des
murs, que les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice, dont les
lèvres roses souriaient avec une bienveillance officielle.  Le vieux
ne bougeait pas, ne clignait pas les paupières sous le coup de lumière
de la porte, l'air imbécile, comme s'il n'avait pas même vu entrer
tout ce monde.  A ses pieds, se trouvait son plat garni de cendre,
ainsi qu'on en met aux chats, pour leurs ordures.

--Ne faites pas attention, s'il n'est guère poli, dit la Levaque
obligeamment.  Paraît qu'il s'est cassé quelque chose dans la
cervelle.  Voilà une quinzaine qu'il n'en raconte pas davantage.

Mais une secousse agitait Bonnemort, un raclement profond qui semblait
lui monter du ventre; et il cracha dans le plat, un épais crachat
noir.  La cendre en était trempée, une boue de charbon, tout le
charbon de la mine qu'il se tirait de la gorge.  Déjà, il avait repris
son immobilité.  Il ne remuait plus, de loin en loin, que pour
cracher.

Troublés, le coeur levé de dégoût, les Grégoire tâchaient cependant de
prononcer quelques paroles amicales et encourageantes.

--Eh bien! mon brave homme, dit le père, vous êtes donc enrhumé?

Le vieux, les yeux au mur, ne tourna pas la tête.  Et le silence
retomba, lourdement.

--On devrait vous faire un peu de tisane, ajouta la mère.

Il garda sa raideur muette.

--Dis donc, papa, murmura Cécile, on nous avait bien raconté qu'il
était infirme; seulement, nous n'y avons plus songé ensuite...

Elle s'interrompit, très embarrassée.  Après avoir posé sur la table
un pot-au-feu et deux bouteilles de vin, elle défaisait le deuxième
paquet, elle en tirait une paire de souliers énormes.  C'était le
cadeau destiné au grand-père, et elle tenait un soulier à chaque main,
interdite, en contemplant les pieds enflés du pauvre homme, qui ne
marcherait jamais plus.

--Hein? ils viennent un peu tard, n'est-ce pas, mon brave? reprit
M. Grégoire, pour égayer la situation.  Ça ne fait rien, ça sert
toujours.

Bonnemort n'entendit pas, ne répondit pas, avec son effrayant visage,
d'une froideur et d'une dureté de pierre.

Alors, Cécile, furtivement, posa les souliers contre le mur.  Mais
elle eut beau y mettre des précautions, les clous sonnèrent; et ces
chaussures énormes restèrent gênantes dans la pièce.

--Allez, il ne dira pas merci! s'écria la Levaque, qui avait jeté sur
les souliers un coup d'oeil de profonde envie.  Autant donner une
paire de lunettes à un canard, sauf votre respect.

Elle continua, elle travailla pour entraîner les Grégoire chez elle,
comptant les y apitoyer.  Enfin, elle imagina un prétexte, elle leur
vanta Henri et Lénore, qui étaient bien gentils, bien mignons; et si
intelligents, répondant comme des anges aux questions qu'on leur
posait! Ceux-là diraient tout ce que monsieur et madame désireraient
savoir.

--Viens-tu un instant, fillette? demanda le père, heureux de sortir.

--Oui, je vous suis, répondit-elle.

Cécile demeura seule avec Bonnemort.  Ce qui la retenait là,
tremblante et fascinée, c'était qu'elle croyait reconnaître ce vieux:
où avait-elle donc rencontré cette face carrée, livide, tatouée de
charbon? et brusquement elle se rappela, elle revit un flot de peuple
hurlant qui l'entourait, elle sentit des mains froides qui la
serraient au cou.  C'était lui, elle retrouvait l'homme, elle
regardait les mains posées sur les genoux, des mains d'ouvrier
accroupi dont toute la force est dans les poignets, solides encore
malgré l'âge.  Peu à peu, Bonnemort avait paru s'éveiller, et il
l'apercevait, et il l'examinait lui aussi, de son air béant.  Une
flamme montait à ses joues, une secousse nerveuse tirait sa bouche,
d'où coulait un mince filet de salive noire.  Attirés, tous deux
restaient l'un devant l'autre, elle florissante, grasse et fraîche des
longues paresses et du bien-être repu de sa race, lui gonflé d'eau,
d'une laideur lamentable de bête fourbue, détruit de père en fils par
cent années de travail et de faim.

Au bout de dix minutes, lorsque les Grégoire, surpris de ne pas voir
Cécile, rentrèrent chez les Maheu, ils poussèrent un cri terrible.
Par terre, leur fille gisait, la face bleue, étranglée.  A son cou,
les doigts avaient laissé l'empreinte rouge d'une poigne de géant.
Bonnemort, chancelant sur ses jambes mortes, était tombé près d'elle,
sans pouvoir se relever.  Il avait ses mains crochues encore, il
regardait le monde de son air imbécile, les yeux grands ouverts.  Et,
dans sa chute, il venait de casser son plat, la cendre s'était
répandue, la boue des crachats noirs avait éclaboussé la pièce; tandis
que la paire de gros souliers s'alignait, saine et sauve, contre le
mur.

Jamais il ne fut possible de rétablir exactement les faits.  Pourquoi
Cécile s'était-elle approchée? comment Bonnemort, cloué sur sa chaise,
avait-il pu la prendre à la gorge? Évidemment, lorsqu'il l'avait
tenue, il devait s'être acharné, serrant toujours, étouffant ses cris,
culbutant avec elle, jusqu'au dernier râle.  Pas un bruit, pas une
plainte, n'avait traversé la mince cloison de la maison voisine.  Il
fallut croire à un coup de brusque démence, à une tentation
inexplicable de meurtre, devant ce cou blanc de fille.  Une telle
sauvagerie stupéfia, chez le vieil infirme qui avait vécu en brave
homme, en brute obéissante, contraire aux idées nouvelles.  Quelle
rancune, inconnue de lui-même, lentement empoisonnée, était-elle donc
montée de ses entrailles à son crâne? L'horreur fit conclure à
l'inconscience, c'était le crime d'un idiot.

Cependant, les Grégoire, à genoux, sanglotaient, suffoquaient de
douleur.  Leur fille adorée, cette fille désirée si longtemps, comblée
ensuite de tous leurs biens, qu'ils allaient regarder dormir sur la
pointe des pieds, qu'ils ne trouvaient jamais assez bien nourrie,
jamais assez grasse! Et c'était l'effondrement même de leur vie, à
quoi bon vivre, maintenant qu'ils vivraient sans elle?

La Levaque, éperdue, criait:

--Ah! le vieux bougre, qu'est-ce qu'il a fait là? Si l'on pouvait
s'attendre à une chose pareille!...  Et la Maheude qui ne reviendra
que ce soir! Dites donc, si je courais la chercher.

Anéantis, le père et la mère ne répondaient pas.

--Hein? ça vaudrait mieux...  J'y vais.

Mais, avant de sortir, la Levaque avisa les souliers.  Tout le coron
s'agitait, une foule se bousculait déjà.  Peut-être bien qu'on les
volerait.  Et puis, il n'y avait plus d'homme chez les Maheu pour les
mettre.  Doucement, elle les emporta.  Ça devait être juste le pied de
Bouteloup.

A Réquillart, les Hennebeau attendirent longtemps les Grégoire, en
compagnie de Négrel.  Celui-ci, remonté de la fosse, donnait des
détails: on espérait communiquer le soir même avec les prisonniers;
mais on ne retirerait certainement que des cadavres, car le silence de
mort continuait.  Derrière l'ingénieur, la Maheude, assise sur la
poutre, écoutait toute blanche, lorsque la Levaque arriva lui conter
le beau coup de son vieux.  Et elle n'eut qu'un grand geste
d'impatience et d'irritation.  Pourtant, elle la suivit.

Madame Hennebeau défaillait.  Quelle abomination! cette pauvre Cécile,
si gaie ce jour-là, si vivante une heure plus tôt! Il fallut que
Hennebeau fît entrer un instant sa femme dans la masure du vieux
Mouque.  De ses mains maladroites, il la dégrafait, troublé par
l'odeur de musc qu'exhalait le corsage ouvert.  Et, comme, ruisselante
de larmes, elle étreignait Négrel, effaré de cette mort qui coupait
court au mariage, le mari les regarda se lamenter ensemble, délivré
d'une inquiétude.  Ce malheur arrangeait tout, il préférait garder son
neveu, dans la crainte de son cocher.



V


En bas du puits, les misérables abandonnés hurlaient de terreur.
Maintenant, ils avaient de l'eau jusqu'au ventre.  Le bruit du torrent
les étourdissait, les dernières chutes du cuvelage leur faisaient
croire à un craquement suprême du monde; et ce qui achevait de les
affoler, c'étaient les hennissements des chevaux enfermés dans
l'écurie, un cri de mort, terrible, inoubliable, d'animal qu'on
égorge.

Mouque avait lâché Bataille.  Le vieux cheval était là, tremblant,
l'oeil dilaté et fixe sur cette eau qui montait toujours.  Rapidement,
la salle de l'accrochage s'emplissait, on voyait grandir la crue
verdâtre, à la lueur rouge des trois lampes, brûlant encore sous la
voûte.  Et, brusquement, quand il sentit cette glace lui tremper le
poil, il partit des quatre fers, dans un galop furieux, il s'engouffra
et se perdit au fond d'une des galeries de roulage.

Alors, ce fut un sauve-qui-peut, les hommes suivirent cette bête.

--Plus rien à foutre ici! criait Mouque.  Faut voir par Réquillart.

Cette idée qu'ils pourraient sortir par la vieille fosse voisine,
s'ils y arrivaient avant que le passage fût coupé, les emportait
maintenant.  Les vingt se bousculaient à la file, tenant leurs lampes
en l'air, pour que l'eau ne les éteignît pas.  Heureusement, la
galerie s'élevait d'une pente insensible, ils allèrent pendant deux
cents mètres, luttant contre le flot, sans être gagnés davantage.  Des
croyances endormies se réveillaient dans ces âmes éperdues, ils
invoquaient la terre, c'était la terre qui se vengeait, qui lâchait
ainsi le sang de la veine, parce qu'on lui avait tranché une artère.
Un vieux bégayait des prières oubliées, en pliant ses pouces en
dehors, pour apaiser les mauvais esprits de la mine.

Mais, au premier carrefour, un désaccord éclata.  Le palefrenier
voulait passer à gauche, d'autres juraient qu'on raccourcirait, si
l'on prenait à droite.  Une minute fut perdue.

--Eh! laissez-y la peau, qu'est-ce que ça me fiche! s'écria
brutalement Chaval.  Moi, je file par là.

Il prit la droite, deux camarades le suivirent.  Les autres
continuèrent à galoper derrière le père Mouque, qui avait grandi au
fond de Réquillart.  Pourtant, il hésitait lui-même, ne savait par où
tourner.  Les têtes s'égaraient, les anciens ne reconnaissaient plus
les voies, dont l'écheveau s'était comme embrouillé devant eux.  A
chaque bifurcation, une incertitude les arrêtait court, et il fallait
se décider pourtant.

Étienne courait le dernier, retenu par Catherine, que paralysaient la
fatigue et la peur.  Lui, aurait filé à droite, avec Chaval, car il le
croyait dans la bonne route; mais il l'avait lâché, quitte à rester au
fond.  D'ailleurs, la débandade continuait, des camarades avaient
encore tiré de leur côté, ils n'étaient plus que sept derrière le
vieux Mouque.

--Pends-toi à mon cou, je te porterai, dit Étienne à la jeune fille,
en la voyant faiblir.

--Non, laisse, murmura-t-elle, je ne peux plus, j'aime mieux mourir
tout de suite.

Ils s'attardaient, de cinquante mètres en arrière, et il la soulevait
malgré sa résistance, lorsque la galerie brusquement se boucha: un
bloc énorme qui s'effondrait et les séparait des autres.  L'inondation
détrempait déjà les roches, des éboulements se produisaient de tous
côtés.  Ils durent revenir sur leurs pas.  Puis, ils ne surent plus
dans quel sens ils marchaient.  C'était fini, il fallait abandonner
l'idée de remonter par Réquillart.  Leur unique espoir était de gagner
les tailles supérieures, où l'on viendrait peut-être les délivrer, si
les eaux baissaient.

Étienne reconnut enfin la veine Guillaume.

--Bon! dit-il, je sais où nous sommes.  Nom de Dieu! nous étions dans
le vrai chemin; mais va te faire fiche, maintenant!...  Écoute, allons
tout droit, nous grimperons par la cheminée.

Le flot battait leur poitrine, ils marchaient très lentement.  Tant
qu'ils auraient de la lumière, ils ne désespéreraient pas; et ils
soufflèrent l'une des lampes, pour en économiser l'huile, avec la
pensée de la vider dans l'autre.  Ils atteignaient la cheminée,
lorsqu'un bruit, derrière eux, les fit se tourner.  Étaient-ce donc
les camarades, barrés à leur tour, qui revenaient? Un souffle ronflait
au loin, ils ne s'expliquaient pas cette tempête qui se rapprochait,
dans un éclaboussement d'écume.  Et ils crièrent, quand ils virent une
masse géante, blanchâtre, sortir de l'ombre et lutter pour les
rejoindre, entre les boisages trop étroits, où elle s'écrasait.

C'était Bataille.  En partant de l'accrochage, il avait galopé le long
des galeries noires, éperdument.  Il semblait connaître son chemin,
dans cette ville souterraine, qu'il habitait depuis onze années; et
ses yeux voyaient clair, au fond de l'éternelle nuit où il avait vécu.
Il galopait, il galopait, pliant la tête, ramassant les pieds, filant
par ces boyaux minces de la terre, emplis de son grand corps.  Les
rues se succédaient, les carrefours ouvraient leur fourche, sans qu'il
hésitât.  Où allait-il? là-bas peut-être, à cette vision de sa
jeunesse, au moulin où il était né, sur le bord de la Scarpe, au
souvenir confus du soleil, brûlant en l'air comme une grosse lampe.
Il voulait vivre, sa mémoire de bête s'éveillait, l'envie de respirer
encore l'air des plaines le poussait droit devant lui, jusqu'à ce
qu'il eût découvert le trou, la sortie sous le ciel chaud, dans la
lumière.  Et une révolte emportait sa résignation ancienne, cette
fosse l'assassinait, après l'avoir aveuglé.  L'eau qui le poursuivait,
le fouettait aux cuisses, le mordait à la croupe.  Mais, à mesure
qu'il s'enfonçait, les galeries devenaient plus étroites, abaissant le
toit, renflant le mur.  Il galopait quand même, il s'écorchait,
laissait aux boisages des lambeaux de ses membres.  De toutes parts,
la mine semblait se resserrer sur lui, pour le prendre et l'étouffer.

Alors, Étienne et Catherine, comme il arrivait près d'eux,
l'aperçurent qui s'étranglait entre les roches.  Il avait buté, il
s'était cassé les deux jambes de devant.  D'un dernier effort, il se
traîna quelques mètres; mais ses flancs ne passaient plus, il restait
enveloppé, garrotté par la terre.  Et sa tête saignante s'allongea,
chercha encore une fente, de ses gros yeux troubles.  L'eau le
recouvrait rapidement, il se mit à hennir, du râle prolongé, atroce,
dont les autres chevaux étaient morts déjà, dans l'écurie.  Ce fut une
agonie effroyable, cette vieille bête, fracassée, immobilisée, se
débattant à cette profondeur, loin du jour.  Son cri de détresse ne
cessait pas, le flot noyait sa crinière, qu'il le poussait plus
rauque, de sa bouche tendue et grande ouverte.  Il y eut un dernier
ronflement, le bruit sourd d'un tonneau qui s'emplit.  Puis un grand
silence tomba.

--Ah! mon Dieu! emmène-moi, sanglotait Catherine.  Ah! mon Dieu! j'ai
peur, je ne veux pas mourir...  Emmène-moi! emmène-moi!

Elle avait vu la mort.  Le puits écroulé, la fosse inondée, rien ne
lui avait soufflé à la face cette épouvante, cette clameur de Bataille
agonisant.  Et elle l'entendait toujours, ses oreilles en
bourdonnaient, toute sa chair en frissonnait.

--Emmène-moi! emmène-moi!

Étienne l'avait saisie et l'emportait.  D'ailleurs, il était grand
temps, ils montèrent dans la cheminée, trempés jusqu'aux épaules.
Lui, devait l'aider, car elle n'avait plus la force de s'accrocher aux
bois.  A trois reprises, il crut qu'elle lui échappait, qu'elle
retombait dans la mer profonde, dont la marée grondait derrière eux.
Cependant, ils purent respirer quelques minutes, quand ils eurent
rencontré la première voie, libre encore.  L'eau reparut, il fallut se
hisser de nouveau.  Et, durant des heures, cette montée continua, la
crue les chassait de voie en voie, les obligeait à s'élever toujours.
Dans la sixième, un répit les enfiévra d'espoir, il leur semblait que
le niveau demeurait stationnaire.  Mais une hausse plus forte se
déclara, ils durent grimper à la septième, puis à la huitième.  Une
seule restait, et quand ils y furent, ils regardèrent anxieusement
chaque centimètre que l'eau gagnait.  Si elle ne s'arrêtait pas, ils
allaient donc mourir, comme le vieux cheval, écrasés contre le toit,
la gorge emplie par le flot?

Des éboulements retentissaient à chaque instant.  La mine entière
était ébranlée, d'entrailles trop grêles, éclatant de la coulée énorme
qui la gorgeait.  Au bout des galeries, l'air refoulé s'amassait, se
comprimait, partait en explosions formidables, parmi les roches
fendues et les terrains bouleversés.  C'était le terrifiant vacarme
des cataclysmes intérieurs, un coin de la bataille ancienne, lorsque
les déluges retournaient la terre, en abîmant les montagnes sous les
plaines.

Et Catherine, secouée, étourdie de cet effondrement continu, joignait
les mains, bégayait les mêmes mots, sans relâche:

--Je ne veux pas mourir...  Je ne veux pas mourir...

Pour la rassurer, Étienne jurait que l'eau ne bougeait plus.  Leur
fuite durait bien depuis six heures, on allait descendre à leur
secours.  Et il disait six heures sans savoir, la notion exacte du
temps leur échappait.  En réalité, un jour entier s'était écoulé déjà,
dans leur montée au travers de la veine Guillaume.

Mouillés, grelottants, ils s'installèrent.  Elle se déshabilla sans
honte, pour tordre ses vêtements; puis, elle remit la culotte et la
veste, qui achevèrent de sécher sur elle.  Comme elle était pieds nus,
lui, qui avait ses sabots, la força à les prendre.  Ils pouvaient
patienter maintenant, ils avaient baissé la mèche de la lampe, ne
gardant qu'une lueur faible de veilleuse.  Mais des crampes leur
déchirèrent l'estomac, tous deux s'aperçurent qu'ils mouraient de
faim.  Jusque-là, ils ne s'étaient pas senti vivre.  Au moment de la
catastrophe, ils n'avaient point déjeuné, et ils venaient de retrouver
leurs tartines, gonflées par l'eau, changées en soupe.  Elle dut se
fâcher pour qu'il voulût bien accepter sa part.  Dès qu'elle eut
mangé, elle s'endormit de lassitude, sur la terre froide.  Lui, brûlé
d'insomnie, la veillait, le front entre les mains, les yeux fixes.

Combien d'heures s'écoulèrent ainsi? Il n'aurait pu le dire.  Ce qu'il
savait, c'était que devant lui, par le trou de la cheminée, il avait
vu reparaître le flot noir et mouvant, la bête dont le dos s'enflait
sans cesse pour les atteindre.  D'abord, il n'y eut qu'une ligne
mince, un serpent souple qui s'allongea; puis, cela s'élargit en une
échine grouillante, rampante; et bientôt ils furent rejoints, les
pieds de la jeune fille endormie trempèrent.  Anxieux, il hésitait à
la réveiller.  N'était-ce pas cruel de la tirer de ce repos, de
l'ignorance anéantie qui la berçait peut-être dans un rêve de grand
air et de vie au soleil? Par où fuir, d'ailleurs? Et il cherchait, et
il se rappela que le plan incliné, établi dans cette partie de la
veine, communiquait, bout à bout, avec le plan qui desservait
l'accrochage supérieur.  C'était une issue.  Il la laissa dormir
encore, le plus longtemps qu'il fut possible, regardant le flot
gagner, attendant qu'il les chassât.  Enfin, il la souleva doucement,
et elle eut un grand frisson.

--Ah! mon Dieu! c'est vrai!...  Ça recommence, mon Dieu!

Elle se souvenait, elle criait, de retrouver la mort prochaine.

--Non, calme-toi, murmura-t-il.  On peut passer, je te jure.

Pour se rendre au plan incliné, ils durent marcher ployés en deux, de
nouveau mouillés jusqu'aux épaules.  Et la montée recommença, plus
dangereuse, par ce trou boisé entièrement, long d'une centaine de
mètres.  D'abord, ils voulurent tirer le câble, afin de fixer en bas
l'un des chariots; car si l'autre était descendu, pendant leur
ascension, il les aurait broyés.  Mais rien ne bougea, un obstacle
faussait le mécanisme.  Ils se risquèrent, n'osant se servir de ce
câble qui les gênait, s'arrachant les ongles contre les charpentes
lisses.  Lui, venait le dernier, la retenait du crâne, quand elle
glissait, les mains sanglantes.  Brusquement, ils se cognèrent contre
des éclats de poutre, qui barraient le plan.  Des terres avaient
coulé, un éboulement empêchait d'aller plus haut.  Par bonheur, une
porte s'ouvrait là, et ils débouchèrent dans une voie.

Devant eux, la lueur d'une lampe les stupéfia.  Un homme leur criait
rageusement:

--Encore des malins aussi bêtes que moi!

Ils reconnurent Chaval, qui se trouvait bloqué par l'éboulement, dont
les terres comblaient le plan incliné; et les deux camarades, partis
avec lui, étaient même restés en chemin, la tête fendue.  Lui, blessé
au coude, avait eu le courage de retourner sur les genoux prendre
leurs lampes et les fouiller, pour voler leurs tartines.  Comme il
s'échappait, un dernier effondrement, derrière son dos, avait bouché
la galerie.

Tout de suite, il se jura de ne point partager ses provisions avec ces
gens qui sortaient de terre.  Il les aurait assommés.  Puis, il les
reconnut à son tour, et sa colère tomba, il se mit à rire, d'un rire
de joie mauvaise.

--Ah! c'est toi, Catherine! Tu t'es cassé le nez, et tu as voulu
rejoindre ton homme.  Bon! bon! nous allons la danser ensemble.

Il affectait de ne pas voir Étienne.  Ce dernier, bouleversé de la
rencontre, avait eu un geste pour protéger la herscheuse, qui se
serrait contre lui.  Pourtant, il fallait bien accepter la situation.
Il demanda simplement au camarade, comme s'ils s'étaient quittés bons
amis, une heure plus tôt:

--As-tu regardé au fond? On ne peut donc passer par les tailles?

Chaval ricanait toujours.

--Ah! ouiche! par les tailles! Elles se sont éboulées aussi, nous
sommes entre deux murs, une vraie souricière...  Mais tu peux t'en
retourner par le plan, si tu es un bon plongeur.

En effet, l'eau montait, on l'entendait clapoter.  La retraite se
trouvait coupée déjà.  Et il avait raison, c'était une souricière, un
bout de galerie que des affaissements considérables obstruaient en
arrière et en avant.  Pas une issue, tous trois étaient murés.

--Alors, tu restes? ajouta Chaval goguenard.  Va, c'est ce que tu
feras de mieux, et si tu me fiches la paix, moi je ne te parlerai
seulement pas.  Il y a encore ici de la place pour deux hommes...
Nous verrons bientôt lequel crèvera le premier, à moins qu'on ne
vienne, ce qui me semble difficile.

Le jeune homme reprit:

--Si nous tapions, on nous entendrait peut-être.

--J'en suis las, de taper...  Tiens! essaie toi-même avec cette
  pierre.

Étienne ramassa le morceau de grès, que l'autre avait émietté déjà, et
il battit contre la veine, au fond, le rappel des mineurs, le
roulement prolongé, dont les ouvriers en péril signalent leur
présence.  Puis, il colla son oreille, pour écouter.  A vingt
reprises, il s'entêta.  Aucun bruit ne répondait.

Pendant ce temps, Chaval affecta de faire froidement son petit ménage.
D'abord, il rangea ses trois lampes contre le mur: une seule brûlait,
les autres serviraient plus tard.  Ensuite, il posa sur une pièce du
boisage les deux tartines qu'il avait encore.  C'était le buffet, il
irait bien deux jours avec ça, s'il était raisonnable.  Il se tourna,
en disant:

--Tu sais, Catherine, il y en aura la moitié pour toi, quand tu auras
trop faim.

La jeune fille se taisait.  Cela comblait son malheur, de se retrouver
entre ces deux hommes.

Et l'affreuse vie commença.  Ni Chaval ni Étienne n'ouvraient la
bouche, assis par terre, à quelques pas.  Sur la remarque du premier,
le second éteignit sa lampe, un luxe de lumière inutile; puis, ils
retombèrent dans leur silence.  Catherine s'était couchée près du
jeune homme, inquiète des regards que son ancien galant lui jetait.
Les heures s'écoulaient, on entendait le petit murmure de l'eau
montant sans cesse; tandis que, de temps à autre, des secousses
profondes, des retentissements lointains, annonçaient les derniers
tassements de la mine.  Quand la lampe se vida et qu'il fallut en
ouvrir une autre, pour l'allumer, la peur du grisou les agita un
instant; mais ils aimaient mieux sauter tout de suite, que de durer
dans les ténèbres; et rien ne sauta, il n'y avait pas de grisou.  Ils
s'étaient allongés de nouveau, les heures se remirent à couler.

Un bruit émotionna Étienne et Catherine, qui levèrent la tête.  Chaval
se décidait à manger: il avait coupé la moitié d'une tartine, il
mâchait longuement, pour ne pas être tenté d'avaler tout.  Eux, que la
faim torturait, le regardèrent.

--Vrai, tu refuses? dit-il à la herscheuse, de son air provocant.  Tu
as tort.

Elle avait baissé les yeux, craignant de céder, l'estomac déchiré
d'une telle crampe, que des larmes gonflaient ses paupières.  Mais
elle comprenait ce qu'il demandait; déjà, le matin, il lui avait
soufflé sur le cou; il était repris d'une de ses anciennes fureurs de
désir, en la voyant près de l'autre.  Les regards dont il l'appelait
avaient une flamme qu'elle connaissait bien, la flamme de ses crises
jalouses, quand il tombait sur elle à coups de poing, en l'accusant
d'abominations avec le logeur de sa mère.  Et elle ne voulait pas,
elle tremblait, en retournant à lui, de jeter ces deux hommes l'un sur
l'autre, dans cette cave étroite où ils agonisaient.  Mon Dieu! est-ce
qu'on ne pouvait finir en bonne amitié!

Étienne serait mort d'inanition, plutôt que de mendier à Chaval une
bouchée de pain.  Le silence s'alourdissait, une éternité encore parut
se prolonger, avec la lenteur des minutes monotones, qui passaient une
à une, sans espoir.  Il y avait un jour qu'ils étaient enfermés
ensemble.  La deuxième lampe pâlissait, ils allumèrent la troisième.

Chaval entama son autre tartine, et il grogna:

--Viens donc, bête!

Catherine eut un frisson.  Pour la laisser libre, Étienne s'était
détourné.  Puis, comme elle ne bougeait pas, il lui dit à voix basse:

--Va, mon enfant.

Les larmes qu'elle étouffait ruisselèrent alors.  Elle pleurait
longuement, ne trouvant même pas la force de se lever, ne sachant plus
si elle avait faim, souffrant d'une douleur qui la tenait dans tout le
corps.  Lui, s'était mis debout, allait et venait, battait vainement
le rappel des mineurs, enragé de ce reste de vie qu'on l'obligeait à
vivre là, collé au rival qu'il exécrait.  Pas même assez de place pour
crever loin l'un de l'autre! Dès qu'il avait fait dix pas, il devait
revenir et se cogner contre cet homme.  Et elle, la triste fille,
qu'ils se disputaient jusque dans la terre! Elle serait au dernier
vivant, cet homme la lui volerait encore, si lui partait le premier.
Ça n'en finissait pas, les heures suivaient les heures, la révoltante
promiscuité s'aggravait, avec l'empoisonnement des haleines, l'ordure
des besoins satisfaits en commun.  Deux fois, il se rua sur les
roches, comme pour les ouvrir à coups de poing.

Une nouvelle journée s'achevait, et Chaval s'était assis près de
Catherine, partageant avec elle sa dernière moitié de tartine.  Elle
mâchait les bouchées péniblement, il les lui faisait payer chacune
d'une caresse, dans son entêtement de jaloux qui ne voulait pas mourir
sans la ravoir, devant l'autre.  Épuisée, elle s'abandonnait.  Mais,
lorsqu'il tâcha de la prendre, elle se plaignit.

--Oh! laisse, tu me casses les os.

Étienne, frémissant, avait posé son front contre les bois, pour ne pas
voir.  Il revint d'un bond, affolé.

--Laisse-la, nom de Dieu!

--Est-ce que ça te regarde? dit Chaval.  C'est ma femme, elle est à
moi peut-être!

Et il la reprit, et il la serra, par bravade, lui écrasant sur la
bouche ses moustaches rouges, continuant:

--Fiche-nous la paix, hein! Fais-nous le plaisir de voir là-bas si
nous y sommes.

Mais Étienne, les lèvres blanches, criait:

--Si tu ne la lâches pas, je t'étrangle!

Vivement, l'autre se mit debout, car il avait compris, au sifflement
de la voix, que le camarade allait en finir.  La mort leur semblait
trop lente, il fallait que, tout de suite, l'un des deux cédât la
place.  C'était l'ancienne bataille qui recommençait, dans la terre où
ils dormiraient bientôt côte à côte; et ils avaient si peu d'espace,
qu'ils ne pouvaient brandir leurs poings sans les écorcher.

--Méfie-toi, gronda Chaval.  Cette fois, je te mange.

Étienne, à ce moment, devint fou.  Ses yeux se noyèrent d'une vapeur
rouge, sa gorge s'était congestionnée d'un flot de sang.  Le besoin de
tuer le prenait, irrésistible, un besoin physique, l'excitation
sanguine d'une muqueuse qui détermine un violent accès de toux.  Cela
monta, éclata en dehors de sa volonté, sous la poussée de la lésion
héréditaire.  Il avait empoigné, dans le mur, une feuille de schiste,
et il l'ébranlait, et il l'arrachait, très large, très lourde.  Puis,
à deux mains, avec une force décuplée, il l'abattit sur le crâne de
Chaval.

Celui-ci n'eut pas le temps de sauter en arrière.  Il tomba, la face
broyée, le crâne fendu.  La cervelle avait éclaboussé le toit de la
galerie, un jet pourpre coulait de la plaie, pareil au jet continu
d'une source.  Tout de suite, il y eut une mare, où l'étoile fumeuse
de la lampe se refléta.  L'ombre envahissait ce caveau muré, le corps
semblait, par terre, la bosse noire d'un tas d'escaillage.

Et, penché, l'oeil élargi, Étienne le regardait.  C'était donc fait,
il avait tué.  Confusément, toutes ses luttes lui revenaient à la
mémoire, cet inutile combat contre le poison qui dormait dans ses
muscles, l'alcool lentement accumulé de sa race.  Pourtant, il n'était
ivre que de faim, l'ivresse lointaine des parents avait suffi.  Ses
cheveux se dressaient devant l'horreur de ce meurtre, et malgré la
révolte de son éducation, une allégresse faisait battre son coeur, la
joie animale d'un appétit enfin satisfait.  Il eut ensuite un orgueil,
l'orgueil du plus fort.  Le petit soldat lui était apparu, la gorge
trouée d'un couteau, tué par un enfant.  Lui aussi, avait tué.

Mais Catherine, toute droite, poussait un grand cri.

--Mon Dieu! il est mort!

--Tu le regrettes? demanda Étienne farouche.

Elle suffoquait, elle balbutiait.  Puis, chancelante, elle se jeta
dans ses bras.

--Ah! tue-moi aussi, ah! mourons tous les deux!

D'une étreinte, elle s'attachait à ses épaules, et il l'étreignait
également, et ils espérèrent qu'ils allaient mourir.  Mais la mort
n'avait pas de hâte, ils dénouèrent leurs bras.  Puis, tandis qu'elle
se cachait les yeux, il traîna le misérable, il le jeta dans le plan
incliné, pour l'ôter de l'espace étroit où il fallait vivre encore.
La vie n'aurait plus été possible, avec ce cadavre sous les pieds.  Et
ils s'épouvantèrent, lorsqu'ils l'entendirent plonger, au milieu d'un
rejaillissement d'écume.  L'eau avait donc empli déjà ce trou? Ils
l'aperçurent, elle déborda dans la galerie.

Alors, ce fut une lutte nouvelle.  Ils avaient allumé la dernière
lampe, elle s'épuisait en éclairant la crue, dont la hausse régulière,
entêtée, ne s'arrêtait pas.  Ils eurent d'abord de l'eau aux
chevilles, puis elle leur mouilla les genoux.  La voie montait, ils se
réfugièrent au fond, ce qui leur donna un répit de quelques heures.
Mais le flot les rattrapa, ils baignèrent jusqu'à la ceinture.
Debout, acculés, l'échine collée contre la roche, ils la regardaient
croître, toujours, toujours.  Quand elle atteindrait leur bouche, ce
serait fini.  La lampe, qu'ils avaient accrochée, jaunissait la houle
rapide des petites ondes; elle pâlit, ils ne distinguèrent plus qu'un
demi-cercle diminuant sans cesse, comme mangé par l'ombre qui semblait
grandir avec le flux; et, brusquement, l'ombre les enveloppa, la lampe
venait de s'éteindre, après avoir craché sa dernière goutte d'huile.
C'était la nuit complète, absolue, cette nuit de la terre qu'ils
dormiraient, sans jamais rouvrir leurs yeux à la clarté du soleil.

--Nom de Dieu! jura sourdement Étienne.

Catherine, comme si elle eût senti les ténèbres la saisir, s'était
abritée contre lui.  Elle répéta le mot des mineurs, à voix basse:

--La mort souffle la lampe.

Pourtant, devant cette menace, leur instinct luttait, une fièvre de
vivre les ranima.  Lui, violemment, se mit à creuser le schiste avec
le crochet de la lampe, tandis qu'elle l'aidait de ses ongles.  Ils
pratiquèrent une sorte de banc élevé, et lorsqu'ils s'y furent hissés
tous les deux, ils se trouvèrent assis, les jambes pendantes, le dos
ployé, car la voûte les forçait à baisser la tête.  L'eau ne glaçait
plus que leurs talons; mais ils ne tardèrent pas à en sentir le froid
leur couper les chevilles, les mollets, les genoux, dans un mouvement
invincible et sans trêve.  Le banc, mal aplani, se trempait d'une
humidité si gluante, qu'ils devaient se tenir fortement pour ne pas
glisser.  C'était la fin, combien attendraient-ils, réduits à cette
niche, où ils n'osaient risquer un geste, exténués, affamés, n'ayant
plus ni pain ni lumière? Et ils souffraient surtout des ténèbres, qui
les empêchaient de voir venir la mort.  Un grand silence régnait, la
mine gorgée d'eau ne bougeait plus.  Ils n'avaient maintenant, sous
eux, que la sensation de cette mer, enflant, du fond des galeries, sa
marée muette.

Les heures se succédaient, toutes également noires, sans qu'ils
pussent en mesurer la durée exacte, de plus en plus égarés dans le
calcul du temps.  Leurs tortures, qui auraient dû allonger les
minutes, les emportaient, rapides.  Ils croyaient n'être enfermés que
depuis deux jours et une nuit, lorsqu'en réalité la troisième journée
déjà se terminait.  Toute espérance de secours s'en était allée,
personne ne les savait là, personne n'avait le pouvoir d'y descendre,
et la faim les achèverait, si l'inondation leur faisait grâce.  Une
dernière fois, ils avaient eu la pensée de battre le rappel; mais la
pierre était restée sous l'eau.  D'ailleurs, qui les entendrait?

Catherine, résignée, avait appuyé contre la veine sa tête endolorie,
lorsqu'un tressaillement la redressa.

--Écoute! dit-elle.

D'abord, Étienne crut qu'elle parlait du petit bruit de l'eau montant
toujours.  Il mentit, il voulut la tranquilliser.

--C'est moi que tu entends, je remue les jambes.

--Non, non, pas ça...  Là-bas, écoute!

Et elle collait son oreille au charbon.  Il comprit, il fit comme
elle.  Une attente de quelques secondes les étouffa.  Puis, très
lointains, très faibles, ils entendirent trois coups, largement
espacés.  Mais ils doutaient encore, leurs oreilles sonnaient,
c'étaient peut-être des craquements dans la couche.  Et ils ne
savaient avec quoi frapper pour répondre.

Étienne eut une idée.

--Tu as les sabots.  Sors les pieds, tape avec les talons.

Elle tapa, elle battit le rappel des mineurs; et ils écoutèrent, et
ils distinguèrent de nouveau les trois coups, au loin.  Vingt fois ils
recommencèrent, vingt fois les coups répondirent.  Ils pleuraient, ils
s'embrassaient, au risque de perdre l'équilibre.  Enfin, les camarades
étaient là, ils arrivaient.  C'était un débordement de joie et d'amour
qui emportait les tourments de l'attente, la rage des appels longtemps
inutiles, comme si les sauveurs n'avaient eu qu'à fendre la roche du
doigt, pour les délivrer.

--Hein! criait-elle gaiement, est-ce une chance que j'aie appuyé la
  tête!

--Oh! tu as une oreille! disait-il à son tour.  Moi, je n'entendais
  rien.

Dès ce moment, ils se relayèrent, toujours l'un d'eux écoutait, prêt à
correspondre, au moindre signal.  Ils saisirent bientôt des coups de
rivelaine: on commençait les travaux d'approche, on ouvrait une
galerie.  Pas un bruit ne leur échappait.  Mais leur joie tomba.  Ils
avaient beau rire, pour se tromper l'un l'autre, le désespoir les
reprenait peu à peu.  D'abord, ils s'étaient répandus en explications:
on arrivait évidemment par Réquillart, la galerie descendait dans la
couche, peut-être en ouvrait-on plusieurs, car il y avait trois hommes
à l'abattage.  Puis ils parlèrent moins, ils finirent par se taire,
quand ils en vinrent à calculer la masse énorme qui les séparait des
camarades.  Muets, ils continuaient leurs réflexions, ils comptaient
les journées et les journées qu'un ouvrier mettrait à percer un tel
bloc.  Jamais on ne les rejoindrait assez tôt, ils seraient morts
vingt fois.  Et, mornes, n'osant plus échanger une parole dans ce
redoublement d'angoisse, ils répondaient aux appels d'un roulement de
sabots, sans espoir, en ne gardant que le besoin machinal de dire aux
autres qu'ils vivaient encore.

Un jour, deux jours, se passèrent.  Ils étaient au fond depuis six
jours.  L'eau, arrêtée à leurs genoux, ne montait ni ne descendait; et
leurs jambes semblaient fondre, dans ce bain de glace.  Pendant une
heure, ils pouvaient bien les retirer; mais la position devenait alors
si incommode, qu'ils étaient tordus de crampes atroces et qu'ils
devaient laisser retomber les talons.  Toutes les dix minutes, ils se
remontaient d'un coup de reins, sur la roche glissante.  Les cassures
du charbon leur défonçaient l'échine, ils éprouvaient à la nuque une
douleur fixe et intense, d'avoir à la tenir ployée constamment, pour
ne pas se briser le crâne.  Et l'étouffement croissait, l'air refoulé
par l'eau se comprimait dans l'espèce de cloche où ils se trouvaient
enfermés.  Leur voix, assourdie, paraissait venir de très loin.  Des
bourdonnements d'oreilles se déclarèrent, ils entendaient les volées
d'un tocsin furieux, le galop d'un troupeau sous une averse de grêle,
interminable.

D'abord, Catherine souffrit horriblement de la faim.  Elle portait à
sa gorge ses pauvres mains crispées, elle avait de grands souffles
creux, une plainte continue, déchirante, comme si une tenaille lui eût
arraché l'estomac.  Étienne, étranglé par la même torture, tâtonnait
fiévreusement dans l'obscurité, lorsque, près de lui, ses doigts
rencontrèrent une pièce du boisage, à moitié pourrie, que ses ongles
émiettaient.  Et il en donna une poignée à la herscheuse, qui
l'engloutit goulûment.  Durant deux journées, ils vécurent de ce bois
vermoulu, ils le dévorèrent tout entier, désespérés de l'avoir fini,
s'écorchant à vouloir entamer les autres, solides encore, et dont les
fibres résistaient.  Leur supplice augmenta, ils s'enrageaient de ne
pouvoir mâcher la toile de leurs vêtements.  Une ceinture de cuir qui
le serrait à la taille les soulagea un peu.  Il en coupa de petits
morceaux avec les dents, et elle les broyait, s'acharnait à les
avaler.  Cela occupait leurs mâchoires, leur donnait l'illusion qu'ils
mangeaient.  Puis, quand la ceinture fut achevée, ils se remirent à la
toile, la suçant pendant des heures.

Mais, bientôt, ces crises violentes se calmèrent, la faim ne fut plus
qu'une douleur profonde, sourde, l'évanouissement même, lent et
progressif, de leurs forces.  Sans doute, ils auraient succombé, s'ils
n'avaient pas eu de l'eau, tant qu'ils en voulaient.  Ils se
baissaient simplement, buvaient dans le creux de leur main; et cela à
vingt reprises, brûlés d'une telle soif, que toute cette eau ne
pouvait l'étancher.

Le septième jour, Catherine se penchait pour boire, lorsqu'elle heurta
de la main un corps flottant devant elle.

--Dis donc, regarde...  Qu'est-ce que c'est?

Étienne tâta dans les ténèbres.

--Je ne comprends pas, on dirait la couverture d'une porte d'aérage.

Elle but, mais comme elle puisait une seconde gorgée, le corps revint
battre sa main.  Et elle poussa un cri terrible.

--C'est lui, mon Dieu!

--Qui donc?

--Lui, tu sais bien?...  J'ai senti ses moustaches.

C'était le cadavre de Chaval, remonté du plan incliné, poussé jusqu'à
eux par la crue.  Étienne allongea le bras, sentit aussi les
moustaches, le nez broyé; et un frisson de répugnance et de peur le
secoua.  Prise d'une nausée abominable, Catherine avait craché l'eau
qui lui restait à la bouche.  Elle croyait qu'elle venait de boire du
sang, que toute cette eau profonde, devant elle, était maintenant le
sang de cet homme.

--Attends, bégaya Étienne, je vais le renvoyer.

Il donna un coup de pied au cadavre, qui s'éloigna.  Mais, bientôt,
ils le sentirent de nouveau qui tapait dans leurs jambes.

--Nom de Dieu! va-t-en donc!

Et, la troisième fois, Étienne dut le laisser.  Quelque courant le
ramenait.  Chaval ne voulait pas partir, voulait être avec eux, contre
eux.  Ce fut un affreux compagnon, qui acheva d'empoisonner l'air.
Pendant toute cette journée, ils ne burent pas, luttant, aimant mieux
mourir; et, le lendemain seulement, la souffrance les décida: ils
écartaient le corps à chaque gorgée, ils buvaient quand même.  Ce
n'était pas la peine de lui casser la tête, pour qu'il revînt entre
lui et elle, entêté dans sa jalousie.  Jusqu'au bout, il serait là,
même mort, pour les empêcher d'être ensemble.

Encore un jour, et encore un jour.  Étienne, à chaque frisson de
l'eau, recevait un léger coup de l'homme qu'il avait tué, le simple
coudoiement d'un voisin qui rappelait sa présence.  Et, toutes les
fois, il tressaillait.  Continuellement, il le voyait, gonflé, verdi,
avec ses moustaches rouges, dans sa face broyée.  Puis, il ne se
souvenait plus, il ne l'avait pas tué, l'autre nageait et allait le
mordre.  Catherine, maintenant, était secouée de crises de larmes,
longues, interminables, après lesquelles un accablement
l'anéantissait.  Elle finit par tomber dans un état de somnolence
invincible.  Il la réveillait, elle bégayait des mots, elle se
rendormait tout de suite, sans même soulever les paupières; et, de
crainte qu'elle ne se noyât, il lui avait passé un bras à la taille.
C'était, lui, maintenant, qui répondait aux camarades.  Les coups de
rivelaine approchaient, il les entendait derrière son dos.  Mais ses
forces diminuaient aussi, il avait perdu tout courage à taper.  On les
savait là, pourquoi se fatiguer encore? Cela ne l'intéressait plus,
qu'on pût venir.  Dans l'hébétement de son attente, il en était,
pendant des heures, à oublier ce qu'il attendait.

Un soulagement les réconforta un peu.  L'eau baissait, le corps de
Chaval s'éloigna.  Depuis neuf jours, on travaillait à leur
délivrance, et ils faisaient, pour la première fois, quelques pas dans
la galerie, lorsqu'une épouvantable commotion les jeta sur le sol.
Ils se cherchèrent, ils restèrent aux bras l'un de l'autre, fous, ne
comprenant pas, croyant que la catastrophe recommençait.  Rien ne
remuait plus, le bruit des rivelaines avait cessé.

Dans le coin où ils se tenaient assis, côte à côte, Catherine eut un
léger rire.

--Il doit faire bon dehors...  Viens, sortons d'ici.

Étienne, d'abord, lutta contre cette démence.  Mais une contagion
ébranlait sa tête plus solide, il perdit la sensation juste du réel.
Tous leurs sens se faussaient, surtout ceux de Catherine, agitée de
fièvre, tourmentée à présent d'un besoin de paroles et de gestes.  Les
bourdonnements de ses oreilles étaient devenus des murmures d'eau
courante, des chants d'oiseaux; et elle sentait un violent parfum
d'herbes écrasées, et elle voyait clair, de grandes taches jaunes
volaient devant ses yeux, si larges, qu'elle se croyait dehors, près
du canal, dans les blés, par une journée de beau soleil.

--Hein? fait-il chaud!...  Prends-moi donc, restons ensemble, oh!
toujours, toujours!

Il la serrait, elle se caressait contre lui, longuement, continuant
dans un bavardage de fille heureuse:

--Avons-nous été bêtes d'attendre si longtemps! Tout de suite,
j'aurais bien voulu de toi, et tu n'as pas compris, tu as boudé...
Puis, tu te rappelles, chez nous, la nuit, quand nous ne dormions pas,
le nez en l'air, à nous écouter respirer, avec la grosse envie de nous
prendre?

Il fut gagné par sa gaieté, il plaisanta les souvenirs de leur muette
tendresse.

--Tu m'as battu une fois, oui, oui! des soufflets sur les deux joues!

--C'est que je t'aimais, murmura-t-elle.  Vois-tu, je me défendais de
songer à toi, je me disais que c'était bien fini; et, au fond, je
savais qu'un jour ou l'autre nous nous mettrions ensemble...  Il ne
fallait qu'une occasion, quelque chance heureuse, n'est-ce pas?

Un frisson le glaçait, il voulut secouer ce rêve, puis il répéta
lentement:

--Rien n'est jamais fini, il suffit d'un peu de bonheur pour que tout
recommence.

--Alors, tu me gardes, c'est le bon coup, cette fois?

Et, défaillante, elle glissa.  Elle était si faible, que sa voix
assourdie s'éteignait.  Effrayé, il l'avait retenue sur son coeur.

--Tu souffres?

Elle se redressa, étonnée.

--Non, pas du tout...  Pourquoi?

Mais cette question l'avait éveillée de son rêve.  Elle regarda
éperdument les ténèbres, elle tordit ses mains, dans une nouvelle
crise de sanglots.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il fait noir!

Ce n'étaient plus les blés, ni l'odeur des herbes, ni le chant des
alouettes, ni le grand soleil jaune; c'étaient la mine éboulée,
inondée, la nuit puante, l'égouttement funèbre de ce caveau où ils
râlaient depuis tant de jours.  La perversion de ses sens en
augmentait l'horreur maintenant, elle était reprise des superstitions
de son enfance, elle vit l'Homme noir, le vieux mineur trépassé qui
revenait dans la fosse tordre le cou aux vilaines filles.

--Écoute, as-tu entendu?

--Non, rien, je n'entends rien.

--Si, l'Homme, tu sais?...  Tiens! il est là...  La terre a lâché tout
le sang de la veine, pour se venger de ce qu'on lui a coupé une
artère; et il est là, tu le vois, regarde! plus noir que la nuit...
Oh! j'ai peur, oh! j'ai peur!

Elle se tut, grelottante.  Puis, à voix très basse, elle continua:

--Non, c'est toujours l'autre.

--Quel autre?

--Celui qui est avec nous, celui qui n'est plus.

L'image de Chaval la hantait, et elle parlait de lui confusément, elle
racontait leur existence de chien, le seul jour où il s'était montré
gentil, à Jean-Bart, les autres jours de sottises et de gifles, quand
il la tuait de ses caresses, après l'avoir rouée de coups.

--Je te dis qu'il vient, qu'il va nous empêcher encore d'aller
ensemble!...  Ça le reprend, sa jalousie...  Oh! renvoie-le, oh!
garde-moi, garde-moi tout entière!

D'un élan, elle s'était pendue à lui, elle chercha sa bouche et y
colla passionnément la sienne.  Les ténèbres s'éclairèrent, elle revit
le soleil, elle retrouva un rire calmé d'amoureuse.  Lui, frémissant
de la sentir ainsi contre sa chair, demi-nue sous la veste et la
culotte en lambeaux, l'empoigna, dans un réveil de sa virilité.  Et ce
fut enfin leur nuit de noces, au fond de cette tombe, sur ce lit de
boue, le besoin de ne pas mourir avant d'avoir eu leur bonheur,
l'obstiné besoin de vivre, de faire de la vie une dernière fois.  Ils
s'aimèrent dans le désespoir de tout, dans la mort.

Ensuite, il n'y eut plus rien.  Étienne était assis par terre,
toujours dans le même coin, et il avait Catherine sur les genoux,
couchée, immobile.  Des heures, des heures s'écoulèrent.  Il crut
longtemps qu'elle dormait; puis, il la toucha, elle était très froide,
elle était morte.  Pourtant, il ne remuait pas, de peur de la
réveiller.  L'idée qu'il l'avait eue femme le premier, et qu'elle
pouvait être grosse, l'attendrissait.  D'autres idées, l'envie de
partir avec elle, la joie de ce qu'ils feraient tous les deux plus
tard, revenaient par moments, mais si vagues, qu'elles semblaient
effleurer à peine son front, comme le souffle même du sommeil.  Il
s'affaiblissait, il ne lui restait que la force d'un petit geste, un
lent mouvement de la main, pour s'assurer qu'elle était bien là, ainsi
qu'une enfant endormie, dans sa raideur glacée.  Tout s'anéantissait,
la nuit elle-même avait sombré, il n'était nulle part, hors de
l'espace, hors du temps.  Quelque chose tapait bien à côté de sa tête,
des coups dont la violence se rapprochait; mais il avait eu d'abord la
paresse d'aller répondre, engourdi d'une fatigue immense; et, à
présent, il ne savait plus, il rêvait seulement qu'elle marchait
devant lui et qu'il entendait le léger claquement de ses sabots.  Deux
jours se passèrent, elle n'avait pas remué, il la touchait de son
geste machinal, rassuré de la sentir si tranquille.

Étienne ressentit une secousse.  Des voix grondaient, des roches
roulaient jusqu'à ses pieds.  Quand il aperçut une lampe, il pleura.
Ses yeux clignotants suivaient la lumière, il ne se lassait pas de la
voir, en extase devant ce point rougeâtre qui tachait à peine les
ténèbres.  Mais des camarades l'emportaient, il les laissa introduire,
entre ses dents serrées, des cuillerées de bouillon.  Ce fut seulement
dans la galerie de Réquillart qu'il reconnut quelqu'un, l'ingénieur
Négrel, debout devant lui; et ces deux hommes qui se méprisaient,
l'ouvrier révolté, le chef sceptique, se jetèrent au cou l'un de
l'autre, sanglotèrent à gros sanglots, dans le bouleversement profond
de toute l'humanité qui était en eux.  C'était une tristesse immense,
la misère des générations, l'excès de douleur où peut tomber la vie.

Au jour, la Maheude, abattue près de Catherine morte, jeta un cri,
puis un autre, puis un autre, de grandes plaintes très longues,
incessantes.  Plusieurs cadavres étaient déjà remontés et alignés par
terre: Chaval que l'on crut assommé sous un éboulement, un galibot et
deux haveurs également fracassés, le crâne vide de cervelle, le ventre
gonflé d'eau.  Des femmes, dans la foule, perdaient la raison,
déchiraient leurs jupes, s'égratignaient la face.  Lorsqu'on le sortit
enfin, après l'avoir habitué aux lampes et nourri un peu, Étienne
apparut décharné, les cheveux tout blancs; et on s'écartait, on
frémissait devant ce vieillard.  La Maheude s'arrêta de crier, pour le
regarder stupidement, de ses grands yeux fixes.



VI


Il était quatre heures du matin.  La fraîche nuit d'avril
s'attiédissait de l'approche du jour.  Dans le ciel limpide, les
étoiles vacillaient, tandis qu'une clarté d'aurore empourprait
l'orient.  Et la campagne noire, assoupie, avait à peine un frisson,
cette vague rumeur qui précède le réveil.

Étienne, à longues enjambées, suivait le chemin de Vandame.  Il venait
de passer six semaines à Montsou, dans un lit de l'hôpital.  Jaune
encore et très maigre, il s'était senti la force de partir, et il
partait.  La Compagnie, tremblant toujours pour ses fosses, procédant
à des renvois successifs, l'avait averti qu'elle ne pourrait le
garder.  Elle lui offrait d'ailleurs un secours de cent francs, avec
le conseil paternel de quitter le travail des mines, trop dur pour lui
désormais.  Mais il avait refusé les cent francs.  Déjà, une réponse
de Pluchart, une lettre où se trouvait l'argent du voyage, l'appelait
à Paris.  C'était son ancien rêve réalisé.  La veille, en sortant de
l'hôpital, il avait couché au Bon-Joyeux, chez la veuve Désir.  Et il
se levait de grand matin, une seule envie lui restait, dire adieu aux
camarades, avant d'aller prendre le train de huit heures, à
Marchiennes.

Un instant, sur le chemin qui devenait rose, Étienne s'arrêta.  Il
faisait bon respirer cet air si pur du printemps précoce.  La matinée
s'annonçait superbe.  Lentement, le jour grandissait, la vie de la
terre montait avec le soleil.  Et il se remit en marche, tapant
fortement son bâton de cornouiller, regardant au loin la plaine sortir
des vapeurs de la nuit.  Il n'avait revu personne, la Maheude était
venue une seule fois à l'hôpital, puis n'avait pu revenir sans doute.
Mais il savait que tout le coron des Deux-Cent-Quarante descendait à
Jean-Bart maintenant, et qu'elle-même y avait repris du travail.

Peu à peu, les chemins déserts se peuplaient, des charbonniers
passaient continuellement près d'Étienne, la face blême, silencieux.
La Compagnie, disait-on, abusait de son triomphe.  Après deux mois et
demi de grève, vaincus par la faim, lorsqu'ils étaient retournés aux
fosses, ils avaient dû accepter le tarif de boisage, cette baisse de
salaire déguisée, exécrable à présent, ensanglantée du sang des
camarades.  On leur volait une heure de travail, on les faisait mentir
à leur serment de ne pas se soumettre, et ce parjure imposé leur
restait en travers de la gorge, comme une poche de fiel.  Le travail
recommençait partout, à Mirou, à Madeleine, à Crèvecoeur, à la
Victoire.  Partout, dans la brume du matin, le long des chemins noyés
de ténèbres, le troupeau piétinait, des files d'hommes trottant le nez
vers la terre, ainsi que du bétail mené à l'abattoir.  Ils
grelottaient sous leurs minces vêtements de toile, ils croisaient les
bras, roulaient les reins, gonflaient le dos, que le briquet, logé
entre la chemise et la veste, rendait bossu.  Et, dans ce retour en
masse, dans ces ombres muettes, toutes noires, sans un rire, sans un
regard de côté, on sentait les dents serrées de colère, le coeur
gonflé de haine, l'unique résignation à la nécessité du ventre.

Plus il approchait de la fosse, et plus Étienne voyait leur nombre
s'accroître.  Presque tous marchaient isolés, ceux qui venaient par
groupes se suivaient à la file, éreintés déjà, las des autres et
d'eux-mêmes.  Il en aperçut un, très vieux, dont les yeux luisaient,
pareils à des charbons, sous un front livide.  Un autre, un jeune,
soufflait, d'un souffle contenu de tempête.  Beaucoup avaient leurs
sabots à la main; et l'on entendait à peine sur le sol le bruit mou de
leurs gros bas de laine.  C'était un ruissellement sans fin, une
débâcle, une marche forcée d'armée battue, allant toujours la tête
basse, enragée sourdement du besoin de reprendre la lutte et de se
venger.

Lorsque Étienne arriva, Jean-Bart sortait de l'ombre, les lanternes
accrochées aux tréteaux brûlaient encore, dans l'aube naissante.
Au-dessus des bâtiments obscurs, un échappement s'élevait comme une
aigrette blanche, délicatement teintée de carmin.  Il passa par
l'escalier du criblage, pour se rendre à la recette.

La descente commençait, des ouvriers montaient de la baraque.  Un
instant, il resta immobile, dans ce vacarme et cette agitation.  Des
roulements de berlines ébranlaient les dalles de fonte, les bobines
tournaient, déroulaient les câbles, au milieu des éclats du
porte-voix, de la sonnerie des timbres, des coups de massue sur le
billot du signal; et il retrouvait le monstre avalant sa ration de
chair humaine, les cages émergeant, replongeant, engouffrant des
charges d'hommes, sans un arrêt, avec le coup de gosier facile d'un
géant vorace.  Depuis son accident, il avait une horreur nerveuse de
la mine.  Ces cages qui s'enfonçaient, lui tiraient les entrailles.
Il dut tourner la tête, le puits l'exaspérait.

Mais, dans la vaste salle encore sombre, que les lanternes épuisées
éclairaient d'une clarté louche, il n'apercevait aucun visage ami.
Les mineurs qui attendaient là, pieds nus, la lampe à la main, le
regardaient de leurs gros yeux inquiets, puis baissaient le front, se
reculaient d'un air de honte.  Eux, sans doute, le connaissaient, et
ils n'avaient plus de rancune contre lui, ils semblaient au contraire
le craindre, rougissant à l'idée qu'il leur reprochait d'être des
lâches.  Cette attitude lui gonfla le coeur, il oubliait que ces
misérables l'avaient lapidé, il recommençait le rêve de les changer en
héros, de diriger le peuple, cette force de la nature qui se dévorait
elle-même.

Une cage embarqua des hommes, la fournée disparut, et comme d'autres
arrivaient, il vit enfin un de ses lieutenants de la grève, un brave
qui avait juré de mourir.

--Toi aussi! murmura-t-il, navré.

L'autre pâlit, les lèvres tremblantes; puis, avec un geste d'excuse:

--Que veux-tu? j'ai une femme.

Maintenant, dans le nouveau flot monté de la baraque, il les
reconnaissait tous.

--Toi aussi! toi aussi! toi aussi!

Et tous frémissaient, bégayaient d'une voix étouffée:

--J'ai une mère...  J'ai des enfants...  Il faut du pain.

La cage ne reparaissait pas, ils l'attendirent, mornes, dans une telle
souffrance de leur défaite, que leurs regards évitaient de se
rencontrer, fixés obstinément sur le puits.

--Et la Maheude? demanda Étienne.

Ils ne répondirent point.  Un fit signe qu'elle allait venir.
D'autres levèrent leurs bras, tremblants de pitié: ah! la pauvre
femme! quelle misère! Le silence continuait, et quand le camarade leur
tendit la main, pour leur dire adieu, tous la lui serrèrent fortement,
tous mirent dans cette étreinte muette la rage d'avoir cédé, l'espoir
fiévreux de la revanche.  La cage était là, ils s'embarquèrent, ils
s'abîmèrent, mangés par le gouffre.

Pierron avait paru, avec la lampe à feu libre des porions, fixée dans
le cuir de sa barrette.  Depuis huit jours, il était chef d'équipe à
l'accrochage, et les ouvriers s'écartaient, car les honneurs le
rendaient fier.  La vue d'Étienne l'ennuya, il s'approcha pourtant,
finit par se rassurer, lorsque le jeune homme lui eut annoncé son
départ.  Ils causèrent.  Sa femme tenait maintenant l'estaminet du
Progrès, grâce à l'appui de tous ces messieurs, qui se montraient si
bons pour elle.  Mais, s'interrompant, il s'emporta contre le père
Mouque, qu'il acc