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Title: Ma Cousine Pot-Au-Feu
Author: Tinseau, Léon de
Language: French
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MA COUSINE POT-AU-FEU

PAR

LÉON DE TINSEAU



I


Mes parents m'ont mis tard au collège de Poitiers, tenu par les
jésuites. Vous avez bien entendu: par les jésuites, ce qui n'empêche
point qu'à la seule pensée de me voir faire ma première communion
ailleurs qu'« à la maison », ma mère avait jeté les hauts cris.

Je me hâte de dire qu'elle ne les jeta pas longtemps et que la question
fut bientôt tranchée selon ses préférences. Mon père aimait beaucoup la
meilleure et la plus sainte des femmes: la sienne, et je crois qu'il
aimait presque autant sa tranquillité. Pour fuir une discussion, il
aurait fait la traversée d'Amérique, bien qu'il n'eût jamais mis le
pied, il le confessait lui-même, sur un appareil flottant autre que la
nacelle où son garde et lui s'embarquaient l'hiver, afin de chasser les
canards.

Il s'était marié quelques années après la trentaine, car on ne faisait
rien de bonne heure chez nous, du moins en ce temps-là. Ce mariage, fort
heureux, fut assurément le seul acte saillant de sa vie, depuis le jour
où il faillit porter la cuirasse ainsi que le faisaient, à dater de
saint Louis, tous les Vaudelnay du monde, quand ils n'étaient pas dans
les ordres. Mais la révolution de 1830 avait mis fin à cette vieille
habitude, et mes arrière-parents, ainsi que leur fils lui-même, auraient
considéré que l'honneur du nom était compromis si l'un des nôtres avait
passé, fût-ce un quart d'heure, au service de Louis-Philippe.

Je suppose que mon père aura connu quelques heures pénibles en se
retrouvant au château de Vaudelnay, triste comme une prison et sévère
comme un cloître, après les deux années moins sévères et moins tristes,
vraisemblablement, qu'il venait de passer à l'école des Pages. Quoi
qu'il en soit, il dut prendre son parti en philosophe, c'est-à-dire en
homme résigné, car, à l'époque de nos premières relations suivies,
j'entends vers la cinquième ou la sixième année de mon âge, cette
résignation ne laissait plus rien à désirer.

A cette époque, nous étions huit personnes à Vaudelnay, je veux dire
huit « maîtres » pour employer l'expression consacrée, bien que ce titre
n'appartînt en réalité qu'à un seul des habitants du château, mon
grand-père, alors déjà extrêmement vieux, mais d'une verdeur étonnante.
Autour de lui un frère plus jeune, deux soeurs plus âgées, tous trois
confirmés dans le célibat, et ma grand'mère que nous respections tous
comme un être surnaturel parce qu'elle avait été, enfant, dans les
prisons de la Terreur, composaient une sorte de conseil des Anciens,
honoré de certaines prérogatives. Je désignais cette portion plus que
mûre de ma famille sous le nom d'ancêtres, dans les conversations
fréquentes que je tenais avec moi-même, à défaut d'interlocuteur plus
intéressant.

Les trois autres habitants du château, c'est-à-dire mes parents et moi,
formaient une caste inférieure, exclue de toute part au gouvernement,
voire même à l'examen des affaires. Mais, comme dans tout état
monarchique bien constitué, chacun des citoyens de Vaudelnay, obéissant
et subordonné par rapport au degré supérieur de la hiérarchie, devenait,
relativement à l'échelon placé au-dessous, un représentant
respectueusement écouté de l'autorité primordiale et souveraine.

Cette discipline, harmonieuse à force d'être parfaite, qui excite encore
mon admiration et mes regrets, quand j'y pense aujourd'hui, se
manifestait jusque dans la classe nombreuse des domestiques, dont
quelques-uns, accablés par la vieillesse, devaient causer plus
d'embarras qu'ils ne rendaient de services. Mais il était de règle à
Vaudelnay qu'un serviteur ne sortait de la maison que cloué dans son
cercueil ou congédié pour faute grave, deux phénomènes d'une égale
rareté, grâce au bon air, au bon régime et à l'atmosphère de
subordination invétérée que l'on trouvait au château et dans les
dépendances.

Pour en revenir aux « maîtres », j'étais, cela va sans dire, le seul qui
eût toujours le devoir d'obéir, et jamais le droit de commander. Et
encore je parle de l'autorité légitime et reconnue, car, en réalité,
j'exerçais une tyrannie occulte sur tous les gens de la maison, à
l'exception de la cuisinière et du jardinier, êtres indépendants et
fiers, sans doute à cause de leurs connaissances spéciales. Dans notre
monarchie en miniature, ils jouaient le rôle de l'École polytechnique
dans la grande famille de l'État.

Pour pénétrer dans la cuisine sans m'exposer à l'épouvantable avanie
d'un torchon pendu à la ceinture de ma blouse, il me fallait un
véritable sauf-conduit de l'autorité compétente. Quant au jardin, toute
la partie réservée aux fruits constituait à mon égard un territoire de
guerre, constamment infesté par la présence de l'ennemi, c'est-à-dire du
jardinier, où je ne m'aventurais qu'avec des précautions et des ruses
d'Apache. Aussi quelles délices quand je pouvais entamer de mes dents
intrépides de maraudeur l'épiderme d'une pêche verte, ou la pulpe d'une
grappe acide à faire danser les chèvres! Un des plus beaux souvenirs de
ma première enfance est un certain automne pendant lequel tout le pays
fut décimé par le choléra. La terreur générale était parvenue à ce point
qu'on laissait pourrir sur pied tous les fruits quelconques, réputés
homicides. Ma bonne chance voulut que, de toute la maison, mon ennemi le
jardinier fut le seul qui prit la maladie, dont il réchappa, Dieu merci!
J'ai consommé certainement, pendant ces trois semaines fortunées, plus
d'abricots et de prunes de reine-Claude que je n'en absorbai et n'en
absorberai pendant le reste de ma vie. Que les médecins daignent
m'excuser si je ne suis pas mort: ce n'est point ma faute à coup sûr.

Dans la marche régulière des événements, j'étais placé sous l'autorité
directe de ma mère, soumise elle-même de la façon la plus complète--en
apparence--à l'autorité conjugale. J'ai tout lieu de croire que cette
soumission extérieure cachait une réalité bien différente, car j'ai
connu peu de femmes aussi belles et peu de maris aussi tendres. En
dehors des réprimandes solennelles nécessitées par quelque méfait
sérieux, et dont je restais ébranlé pendant quarante-huit heures, mon
père n'intervenait dans ma vie que pendant deux ou trois heures de
l'après-midi pour me conduire à la promenade, tantôt à pied, tantôt en
voiture, puis à cheval, dès que mon âge le permit. Je doute qu'il soit
possible d'avoir autant d'adoration, de crainte et de respect tout à la
fois pour le même homme que j'en avais pour lui. On aurait dit,
d'ailleurs, qu'il réunissait plusieurs systèmes d'éducation dans une
seule personne. Sévère, absolu, très avare de sourires tant que nous
étions dans l'enceinte du château et du parc, il commençait à
s'humaniser, à se dérider aussitôt que le dernier arbre de l'avenue
était dépassé. Quand nous avions perdu les girouettes de vue, c'était un
homme gai, affectueux, caressant, presque de mon âge, dont je faisais
tout ce que je voulais, en ayant bien soin, toutefois, d'opérer au
comptant et non pas à terme, car, une fois rentrés au château, la
fantaisie la mieux acceptée tout à l'heure devenait quelque chose de fou
et d'inaccessible à l'égal de la lune.

La génération supérieure ne m'apparaissait guère qu'à l'heure des repas,
qui étaient pour moi les deux moments scabreux de la journée. A onze
heures toute la famille était réunie dans la salle à manger. Mon
grand-père présidait, comme de juste, ayant de chaque côté une de ses
soeurs, l'une et l'autre ses aînées, restées vieilles filles, faute de
n'avoir pu trouver, grâce à la ruine de 93, des maris d'assez bonne
race. Elles approchaient alors de la quatre-vingt-dixième année, et je
n'étonnerai personne en disant qu'elles ne brillaient point par la
bienveillance. Grandes, majestueuses, droites comme des joncs, l'une
brune, l'autre blonde (ce n'est que vers l'âge de quinze ans que j'ai
appris qu'elles portaient perruque), elles semblaient n'avoir conservé
de toute leur existence qu'un seul souvenir, différent pour chacune
d'elles. L'aînée avait eu l'honneur d'ouvrir le bal à Poitiers en
donnant la main à Monsieur, frère du roi, lors de la rentrée des
Bourbons. L'autre avait tiré la duchesse de Berri d'un mauvais pas, lors
des soulèvements de 1832, en lui faisant traverser les troupes de
Louis-Philippe dans sa voiture. Vingt fois j'ai frissonné au récit de
cette odyssée menée à bien grâce au sang-froid de ma tante qui, dans un
moment difficile, avait détourné les soupçons des voltigeurs en
ordonnant à la princesse, déguisée en femme de chambre, de lui rattacher
son soulier, trait historique dont elle n'était pas peu fière.

Leur frère, assis de l'autre côté de la table, à droite de ma
grand'mère, avait à peine soixante-dix ans. Aussi le traitait-on comme
un jeune homme qui n'a jamais rien fait d'utile, car il avait voyagé
dans divers pays de l'Europe durant les quarante premières années de sa
vie. L'oncle Jean se posait volontiers en artiste et professait, à
propos des derniers événements de notre histoire contemporaine, cette
indépendance de jugements qu'on apprenait alors à l'étranger, mais qu'on
apprend aujourd'hui, si je ne me trompe, sans être obligé d'aller si
loin. De plus, il parlait quelquefois de certaines « belles dames »
qu'il avait connues. Dieu sait qu'il était discret--je ne lui ai jamais
entendu prononcer un nom--et qu'il se maintenait dans la plus louable
réserve, car les réminiscences qu'il se permettait paraîtraient
incolores et fades sous les ombrages de la cour des _grandes_ de
nos couvents actuels. Néanmoins, je me rendais déjà compte que ses
frère, soeurs et belle-soeur le considéraient en eux-mêmes comme un
jeune écervelé, sujet à caution sous le rapport de la foi, de la
politique et des bonnes moeurs.

Pour ce motif inavoué, ce n'est pas sans un secret malaise que les
_ancêtres_ voyaient mes tête-à-tête avec lui. Sans en avoir l'air,
on les rendait aussi rares que possible. Par contre, on le devine, je
n'aimais rien tant au monde que d'entendre les histoires de l'oncle
Jean.

Un jour, en grimpant sur ses genoux et en fourrageant dans sa chevelure
encore abondante, j'avais senti comme une moulure poussée dans son
crâne.

--Qu'est-ce qui vous a fait ça, mon oncle? demandai-je.

--Une balle de pistolet.

--Ah! Pourquoi vous a-t-on tiré une balle, mon oncle?

--Parce que je me suis battu.

--Contre les ennemis?

--Non, contre un monsieur.

--Qu'est-ce qu'il vous avait fait, le monsieur?

--Tu es trop petit pour comprendre. Mais si tu ne veux pas me faire de
peine, aie soin de ne jamais parler à personne de ce que je viens de te
dire.

Bien des années se sont passées avant que j'aie parlé à personne de la
cicatrice de mon oncle, et avant que j'aie su « ce que lui avait fait le
monsieur ».

Si enfant que je fusse alors, je comprenais déjà que l'oncle Jean avait
en lui quelque chose de mystérieux qui le mettait comme en dehors du
reste de la famille. Il s'en détachait par une mélancolie constante, non
pas, Seigneur! que les autres fussent gais,--il serait aussi exact de
dire qu'ils étaient joueurs ou débauchés;--mais la tristesse aiguë de ce
membre de la famille semblait dépasser encore l'absence de gaieté qui
était l'état normal de l'ensemble. Au milieu de ce silence vide de
personnes qui se taisaient, la plupart du temps, faute d'avoir une
pensée nouvelle à transmettre, le mutisme grave, rêveur, voulu de cet
homme dont l'intelligence me frappait déjà, produisait le contraste d'un
reflet sur l'ombre, de la chaleur sur le froid, de la vie sur la mort.

D'ailleurs, il suffisait de voir cette figure énergique, fatiguée,
traversée souvent par des éclairs brusques, bientôt réprimés, pour
comprendre que l'oncle Jean, à l'opposé de ses collatéraux des deux
sexes, avait une histoire, une histoire qu'il avait résolu de cacher.
C'est sur lui que mes yeux se portaient le plus volontiers durant nos
longues séances à table--ces mâchoires octogénaires n'allaient pas vite
en besogne--et quand je le revois en souvenir à sa place, parmi les
convives de la grande salle à manger de Vaudelnay, je crois apercevoir
une rangée de frontons funéraires, coupée par une façade aux volets
clos, derrière lesquels se devine la lampe allumée du sage.

De tous les habitants du château, mon père et l'oncle Jean étaient ceux
dont les caractères sympathisaient le moins. Entre eux, des chocs plus
ou moins dissimulés n'étaient point rares, et je dois avouer que c'était
du côté de mon oncle que les hostilités commençaient le plus souvent,
presque toujours sans motif précis, comme il arrive lorsqu'un individu
produit sur un autre une impression d'agacement perpétuel. Je me rends
compte aujourd'hui que l'oncle Jean reprochait à son neveu de mener
l'existence d'un inutile et d'un oisif. Or, de la meilleure foi du
monde, mon père voyait dans ce renoncement volontaire au mouvement de
son époque un titre de gloire, une immolation pleine de mérite.

--Nous devons obéir au roi!

Combien de fois n'ai-je pas entendu répéter cette phrase qui me
transportait d'enthousiasme, d'autant plus que je ne la comprenais pas!
Cependant le sourire douloureux que j'apercevais alors sur les lèvres de
mon oncle ne laissait pas de troubler secrètement la sérénité de ma
croyance. Parfois les choses n'en restaient pas à ce sourire muet. Deux
ou trois répliques brèves, sans signification pour moi, étaient
échangées, après lesquelles, dès que la retraite était possible, le
baron se cantonnait chez lui comme un général en chef qui, entouré de
forces supérieures, manoeuvre sur un terrain défavorable. A des
intervalles éloignés, il quittait Vaudelnay pour quelques jours, sous
prétexte de chasse ou de pêche dans le domaine de quelqu'un des rares
amis qu'il possédait. Selon toute évidence, il était pauvre et il
mettait une sorte d'orgueil à le dire à qui voulait l'entendre. Un de
mes étonnements d'alors cette pauvreté!

--Comment l'oncle Jean peut-il être pauvre? Il mange et s'habille comme
nous, habite le même château, monte dans les mêmes voitures,--rarement
il est vrai,--porte le même nom!

Telle est une des questions qui s'agitaient dans ma tête d'enfant et que
j'aurais voulu faire. Mais je la gardais pour moi, celle-là et bien
d'autres, sachant, par expérience, qu'on ne m'accordait pas le droit
d'interroger, et ne pouvant déjà supporter ce qui m'est encore
aujourd'hui l'épreuve la plus insupportable, le refus opposé, par ceux
que j'aime, à l'un de mes désirs. Après tout, se taire n'est point une
chose si malaisée.



II


Tous les soirs, à Vaudelnay, vers le milieu du dessert « des maîtres »,
la cloche des repas se mettait en branle de nouveau et réunissait les
domestiques du château dans la salle, dallée de pierres comme une
église, qui leur servait de réfectoire. Cinq minutes après, ma
grand'mère quittait sa place et traversait, suivie de nous tous,
l'immense galerie qui séparait les appartements des communs. C'était, en
hiver, un véritable voyage, plein de dangers à cause de la différence
des températures et des courants d'air, voyage qui nécessitait l'emploi
de mille précautions diverses sous forme de cache-nez, de douillettes,
de mantilles de laine et de couvre-chefs, suivant les sexes et les âges.
La galerie traversée, le cortège débouchait majestueusement dans une
vaste pièce, où le couvert des gens était mis sur une longue table,
éclairée de deux lampes primitives en étain, composées d'une mèche
brûlant dans un récipient plein d'huile. Toute la cohorte des
domestiques, une quinzaine de personnes environ, nous attendait debout.
La famille s'agenouillait sur des chaises de bois, le long du mur jauni
par la fumée, tournant le dos à la table. De l'autre côté de celle-ci,
les serviteurs se rangeaient, à genoux sur le pavé, ayant devant eux, au
premier plan, l'alignement des assiettes de faïence et des pots de grès,
au second les dos respectables des Vaudelnay de trois générations,
succédant à tant d'autres qui, sans doute, avaient prié au même endroit
et dans le même appareil depuis quatre ou cinq siècles.

Mon grand-père récitait à haute voix les oraisons et les litanies;
maîtres et domestiques répondaient en choeur, fort dévotement. Puis, le
signe de croix final tracé sur les fronts, il y avait quelques minutes
de colloque entre certains membres de la famille et les chefs de
service, comme on pourrait les appeler; car les simples soldats de la
domesticité (groom, laveuse de vaisselle, fille de basse-cour, aide de
lingerie) disparaissaient dans les coins jusqu'au moment où la soupe,
déjà fumante dans l'énorme soupière, était distribuée aux convives par
la puissante main de la cuisinière. Pendant ces minutes qui tenaient
lieu du _rapport_ au régiment, la journée du lendemain
s'arrangeait. Mon grand-père conférait avec le garde; ma grand'mère
donnait un dernier ordre à la femme de charge; mon père commandait au
cocher les sorties du jour suivant; ma mère causait fleurs et fruits
avec le jardinier, mon ennemi, qui m'avait juré ses grands dieux le
matin qu'il me dénoncerait le soir, et ne me dénonçait jamais,
l'excellent homme! Mais quels moments d'angoisse et comme je comprenais
les regards de ce tyran qui me tenait sous sa merci! Parfois mon
grand-père élevant la voix annonçait officiellement un événement de
famille, recommandait la sagesse à la fête du village pour le lendemain,
déplorait un malheur survenu dans quelque ferme: grêle, épidémie de
bétail, fils aîné tombé au sort.

--Allons! bonsoir, mes amis! concluait-il les jours où il était en belle
humeur.

Et l'on entendait cette réponse, formulée presque à voix basse, dans un
murmure respectueux:

--Bonsoir, monsieur le marquis.

Nous regagnions alors le salon, à travers la Sibérie du long corridor où
grelottaient les chevaliers sous leurs cuirasses et les dames sous leurs
baleines. Près du grand feu, nous retrouvions mes tantes qui n'avaient
point d'ordres à donner, les pauvres! ne possédant, en ce monde,--j'ai
su pourquoi depuis,--que ce qu'elles recevaient, comme une chose toute
simple, de la fraternelle générosité de mon grand-père.

Nous y retrouvions aussi l'oncle Jean, qui n'assistait jamais à la
prière, circonstance tellement grosse de mystère à mes yeux, que je
n'avais jamais eu le courage de faire aucune question sur ce sujet
redoutable. Mais, si je ne disais rien, j'observais davantage, et les
faits qui frappaient mes yeux ne laissaient pas de me rendre perplexe
quant à l'orthodoxie de l'oncle Jean.

Le dimanche, il est vrai, jamais on ne l'avait vu manquer la messe, dont
il attendait le dernier coup avec impatience, car il avait la manie
d'être toujours prêt une demi-heure trop tôt. Mais il dormait au sermon,
et Dieu sait qu'il fallait une forte propension au sommeil pour le
goûter sur le chêne poli par les siècles du banc armorié de la famille.

Au bout de vingt minutes, régulièrement, l'oncle Jean s'éveillait,
circonstance qui coïncidait en général avec la péroraison peu variée de
l'homélie. Que si notre bon curé s'oubliait en son éloquence, M. le
baron tirait de son gousset une montre énorme, dont la répétition
s'entendait d'un bout de l'église à l'autre, et la faisait sonner
impitoyablement.

A ce signal connu, qui faisait frémir toute la pieuse assemblée, le
pauvre abbé Cassard se hâtait de regagner l'autel, nous laissant tous,
quelquefois, aux prises avec la tempête, sans se donner le loisir de
nous conduire au port sacré dont, heureusement, nous savions tous le
chemin.

Invariablement, du samedi de la Passion au lundi de Quasimodo, cet
auditeur récalcitrant disparaissait, sans que l'on pût dire quel était
le but de son voyage, et, grâce à cette circonstance, il était
impossible de répondre d'une manière péremptoire à cette question:

--L'oncle Jean fait-il ses Pâques?

Toutefois le curé du village, qui dînait au château tous les dimanches,
le traitait avec considération, voire même avec respect. Chose plus
remarquable encore, durant la partie de boston qui s'organisait ce
jour-là en sortant de table, et dont je ne voyais jamais que le
commencement, ainsi qu'on pense, mon oncle ne ménageait pas les
invectives les plus sévères à l'abbé Cassard quand il l'avait pour
partenaire. Car le baron était célèbre dans toute la province pour avoir
appris et joué le whist en Angleterre, de même que pour avoir étudié la
valse en Allemagne et la peinture en Italie.

--Malgré tout, me disais-je, un pécheur endurci ne saurait inspirer tant
d'estime à un prêtre et, surtout, il n'oserait le tancer aussi vertement
pour avoir coupé sa carte maîtresse.



III


J'allais sur mes douze ans, et ce même curé me préparait à ma première
communion en même temps qu'il m'enseignait les éléments du latin et du
grec, lorsqu'arriva le premier événement sérieux qui eût troublé, depuis
ma naissance, la paix tant soit peu monotone où dormaient le château et
ses habitants.

Un matin, bien que le samedi de la Passion fût encore très éloigné, la
place de l'oncle Jean resta vide à table, et je fus informé qu'il était
parti pendant la nuit pour l'Angleterre. Toute la journée la famille fut
en proie aux préoccupations les plus vives. Mon grand-père semblait tout
à la fois fort courroucé et fort attendri; ma grand'mère et ses
belles-soeurs avaient les yeux rouges et faisaient de grands soupirs.
Elles passèrent la moitié du temps prosternées devant l'autel de la
Vierge, à côté duquel un grand cierge de cire était allumé.

Fidèle à mon système, je m'abstins de toute question, mais j'attendais
avec impatience l'heure de la prière, supposant que nous aurions un
message du gouvernement, c'est-à-dire une communication quelconque
adressée par mon grand-père à l'assistance.

Il me revient encore aujourd'hui un léger frisson, quand je pense à ce
que fut, ce soir-là, notre dîner de famille dans la grande salle à
manger déjà rafraîchie par les premières aigreurs de novembre. Ce
n'était pas, comme on pourrait le croire, que chacun restât en
contemplation devant son assiette vide. Les Vaudelnay, de vieille et
forte race, n'avaient rien de commun--surtout alors--avec les névrosés
de l'époque actuelle, dont l'appétit s'en va s'ils ont perdu cent louis
aux courses, ou si quelque belle dame les a regardés d'un oeil moins
clément. Nous mangions, Dieu merci! Mais nous mangions au milieu d'un
silence de mort, troublé seulement par les craquements du parquet
gémissant sous les chaussons de lisière des domestiques. Les
_ancêtres_ étaient absorbés à ce point que je pus,--chose qui ne
m'était jamais arrivée,--refuser des épinards sans m'attirer cette
argumentation entachée de sophisme, devant laquelle, tant de fois,
j'avais cédé, non sans appeler de tous mes voeux l'âge de mon
émancipation:

--Si tu ne manges pas d'épinards, c'est que tu n'as plus faim. Si tu
n'as plus faim, tu ne mangeras pas de dessert.

Ironiques inconséquences de la nature humaine! Je suis majeur, hélas!
depuis trop longtemps.... J'adore les épinards, et le dessert n'a plus
d'attraits pour moi. Il est achevé à tout jamais, le dessert de ma vie!

Le dîner se termina, comme à l'ordinaire, par ce bruit de cascades qui,
à cette époque, déshonorait encore les tables des gens bien élevés, et
nous partîmes pour « la Sibérie » dans un appareil dont la gaieté
rappelait celle du fils de Thésée lors de la dernière promenade de
l'infortuné prince. Le long du chemin, ma grand'mère adressa la parole à
son mari sur le ton de la prière, sans beaucoup de succès, autant que je
pus le voir. J'entendis qu'elle insistait:

--Mais après tout, mon ami, c'est une chrétienne et c'est notre nièce!

Dans l'office tout se passa selon le rite habituel. Toutefois, après la
dernière oraison, au lieu de faire le signe de croix final, mon
grand-père demeura quelque temps penché sur sa chaise. On aurait dit
qu'il luttait contre lui-même. Tout à coup, relevant la tête, il dit
d'une voix moins assurée:

--Nous allons réciter un _Pater_ et un _Ave_ pour la guérison
de...d'une malade de la famille.

Ce fut tout. Mais au bruit de mouchoirs qui s'éleva derrière nous parmi
les domestiques du sexe faible, je compris que le jeune
Antoine-René-Gaston de Vaudelnay était le seul à ne pas savoir de quelle
malade il s'agissait.

D'autres, à ma place, n'auraient pu se tenir plus longtemps de faire des
questions. Pour moi, dont les meilleurs amis critiquent le caractère
opiniâtre, le résultat fut tout différent. J'aurais vu démolir pierre
par pierre le château sans ouvrir la bouche pour demander la cause du
cataclysme. Au fond, je m'attendais à ce que les explications
viendraient d'elles-mêmes, en quoi je me trompais. Évidemment mon fier
silence faisait les affaires de tout le monde.

Deux autres jours se passèrent ainsi, avec de nouveaux cierges de cire à
l'église et de nouveaux _Pater_ à la prière du soir. Le troisième
jour, un télégramme arriva d'assez bon matin, et toute la famille, sauf
moi bien entendu, se réunit presque aussitôt dans le cabinet de ma
grand'mère, fait absolument sans exemple, car, entre l'heure de la messe
et celle du déjeuner, le sanctuaire ne s'ouvrait pour personne sauf la
cuisinière, la femme de charge, le charretier chargé des commissions à
la ville, et les religieuses du village préposées au soin des malades et
des pauvres. Mais, ce jour-là, toutes nos habitudes semblaient
bouleversées. Le déjeuner fut retardé d'un gros quart d'heure, et ma
mère partit pour Poitiers après une longue conversation avec sa
belle-mère et ses tantes. Mérinos, crêpe, drap noir, couturière,
modiste, gants de filoselle, ces mots significatifs avaient frappé mes
oreilles pendant une heure. Quelqu'un de proche était mort, mais qui? Ce
n'était pas mon oncle, car j'avais entendu cette phrase prononcée par ma
grand'mère:

--Je pense que ce pauvre Jean va revenir tout de suite.

Le soir, à la prière, mon grand-père dit, pour toute oraison funèbre:

--Nous allons réciter un _De profundis_ à l'intention de ma nièce
qui sera enterrée demain en Angleterre.

A ce seul mot de _De profundis_, quelques sanglots éclatèrent
discrètement, mais non pas chez « les maîtres ». Selon toute apparence,
ma grand'mère et mes tantes avaient pleuré toutes leurs larmes en leur
particulier, car leurs yeux étaient fort rouges. D'ailleurs,
s'abandonner à l'émotion devant les domestiques, c'était une petitesse
dont l'idée ne leur serait pas venue.

Quant à moi, je savais à cette heure qu'une mienne parente venait de
mourir en Angleterre; mais c'était tout. Le degré de la parenté, le nom,
l'âge, l'état civil de la défunte, autant de mystères pour moi. Au fond
du coeur, j'étais révolté de cette ignorance où l'on me laissait. Le
soir, en me déshabillant, ma mère me fit essayer un costume de deuil. A
ce coup, je ne pus y tenir plus longtemps.

--Ce sera sans doute la première fois, dis-je d'un air sombre, que l'on
verra quelqu'un prendre le deuil sans savoir le nom de la personne qui
vient de mourir.

--Comment! s'écria ma mère. Personne ne t'a rien dit?

--Non, répondis-je; mais je ne demande rien. Que les autres gardent
leurs secrets; moi je garderai les miens, quand j'en aurai.

Dieu sait que la menace, de longtemps, n'était pas dangereuse. Néanmoins
ma mère, prise d'émotion, de remords peut-être, m'attira sur ses genoux
et m'embrassa.

--Mon cher enfant! s'écria-t-elle, on ne t'a rien dit! C'est que,
vois-tu, nous avons tous été si...si troublés...à cause du pauvre oncle
Jean.

--Mais enfin, qui est mort? demandai-je, renonçant pour cette fois à mon
expectative hautaine.

--C'est sa fille qui est morte.

--L'oncle Jean était marié?

Ma pauvre mère leva les yeux vers le ciel avec l'angoisse d'un pilote
égaré parmi les écueils, cherchant sur la côte la lueur salutaire du
phare.

--Il a été marié longtemps, répondit-elle. Ta tante est morte, ne
laissant qu'une fille, celle qui vient de mourir à son tour.

--Comment donc, demandai-je, résolu à tout savoir pendant que j'y étais,
comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parlé de la vie ni de la
mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas à
Vaudelnay?

L'idée d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au
château, mais, par-dessus tout, l'idée de l'oncle Jean marié, père, me
plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considérables
de ma vie. Ma mère me répondit:

--Ton oncle avait épousé une jeune fille italienne dans un de ses
voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a
jamais vue.

--Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je.

--Celle-là non plus. Il ne faut pas en parler, surtout à ton oncle,
quand il sera de retour.

J'ouvrais déjà la bouche pour un _pourquoi_ passablement justifié,
il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mère un tel
sentiment de contrariété à la seule idée de cette question prévue, que
je renonçai à en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se
passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-là était déjà
pour mon esprit une pâture suffisante. Enfin j'avais pour ma mère une
véritable adoration, et la crainte de lui déplaire, à défaut de la
discipline sévère où j'étais élevé, m'aurait fermé la bouche. Feignant
un calme que je n'avais guère, je répondis:

--C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille!

Un de ces bons baisers, tant regrettés à l'heure où ils manquent, me
récompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de
toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurité de ma
chambre d'enfant, je voyais toujours « la femme de l'oncle Jean »,
l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me
la figurais, d'après une gravure d'un de mes livres, très brune, avec de
grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de
deux épingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette pliée en
carré sur sa tête, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux
manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans
doute pour son agrément, car il m'était impossible d'admettre que la
baronne de Vaudelnay vendît des roses comme la première Transtévérine
venue.

Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et
lorsqu'on vint me réveiller pour la messe, qui réunissait chaque matin
la plupart des habitants du château, il me sembla que je sortais d'un
rêve compliqué et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard,
des flots d'étoffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en
apercevant les ornements funèbres sur les épaules du curé, dont j'étais
régulièrement l'acolyte, il me fallut bien me rendre à l'évidence.

D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes
et une recrudescence effroyable dans la sévérité de la discipline, rien
n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma
pauvre cousine,--j'aurais eu bien de la peine à la désigner par son
prénom,--ne faisait guère plus de bruit après sa mort qu'elle n'en avait
fait pendant sa vie.

Mais cette tranquillité trompeuse ne devait pas durer longtemps.



IV


Deux jours après, une heure avant le dîner, la nuit déjà tombée, j'étais
dans le vestibule, occupé à la manoeuvre de mes soldats de plomb,
lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte. Au bruit des grelots fêlés,
j'avais reconnu un carabas de louage de la ville; je sortis
précipitamment, laissant mes troupes se tirer d'affaire toutes seules,
pour savoir qui venait chez nous si tard sans être attendu. J'avais
oublié tout à fait l'oncle Jean, disparu déjà depuis plus d'une semaine.
C'était lui, mais j'eus peine à le reconnaître sous les manteaux et les
cache-nez qui le couvraient. Aussi bien, depuis que je savais son
histoire, un peu superficiellement, il faut l'avouer, il me semblait que
ce n'était plus le même homme. Ce fut donc avec une sorte de timidité
que je m'avançai vers lui pour lui souhaiter la bienvenue; mais il parut
à peine faire attention à moi.

--Bonsoir, bonsoir! me répondit-il en me tournant le dos, pour prendre
dans les profondeurs ténébreuses de la voiture un paquet lourd et
volumineux que lui tendit une ombre à peine visible.

Il monta, non sans un peu d'effort, les marches du perron, tandis que
l'ombre, une ombre féminine autant qu'on pouvait en juger, mettait pied
à terre à son tour.

--Ouvre-moi la porte du salon, commanda-t-il d'une voix brève.

J'obéis; nous entrâmes dans la vaste pièce à peine éclairée par une
lampe brûlant sous son abat-jour au milieu de l'immense table. Mon oncle
se dirigea vers un canapé, y déposa son fardeau, écarta quelques plis
d'étoffe et j'aperçus, on devine avec quelle surprise, une petite fille
endormie.

J'eus peine à retenir un cri d'effroi, d'abord parce que l'enfant, dans
une immobilité rigide, avait l'air d'une morte, et ensuite parce que mon
pauvre oncle, cité dans toute la province, huit jours plus tôt, pour sa
verdeur étonnante, semblait avoir tout à coup vieilli de vingt ans. Il
était brisé, courbé, déformé, pour ainsi dire, comme il arrivait à mes
soldats de plomb lorsque, d'aventure, mon pied se posait sur eux. Son
beau visage, naguère si plein d'une énergie que certains jugeaient trop
hautaine, s'était détendu comme un masque mouillé. On n'y lisait plus
qu'une sorte d'humilité douloureuse, un doute de soi-même et de toutes
choses, navrants même pour un observateur aussi peu profond que je
l'étais alors. Je restais là, les yeux et la bouche ouverts, ne sachant
que dire et que faire, plus attristé que curieux, sentant que j'allais
fondre en larmes si la situation se prolongeait encore une minute. Fort
heureusement mon oncle y mit fin en me disant d'une voix qui me parut
très dure:

--Monte chez ta grand'mère et prie-la de venir ici toute seule; toute
seule, tu entends? Vas vite, ne dis rien de plus.

J'escaladai l'immense escalier en quelques bonds. Je me sentais devenir
à la fois très grand, à cause du rôle que le hasard me donnait dans ce
qui me paraissait un drame à peine vraisemblable, et très petit par le
sentiment que j'avais de mon inexpérience et de ma faiblesse en face de
ces événements inouïs.

--Grand'mère, m'écriai-je tout essoufflé, oubliant un peu l'étiquette
respectueuse qui était de règle à Vaudelnay, il faut descendre au salon,
tout de suite, tout de suite! Et surtout n'amenez personne. Ah! mon
Dieu! si vous saviez!....

Une jeune femme, à ce message délivré si prudemment, serait tombée dans
une crise de nerfs. Mais ma vaillante aïeule en avait vu bien d'autres,
comme beaucoup de ses contemporaines. Elle se leva de son fauteuil,
remit dans sa poche quelque chose qui, sans doute, était son chapelet,
et m'examinant de la tête aux pieds, me demanda:

--Qu'y a-t-il donc? Une visite?

--L'oncle Jean! répondis-je en mettant un doigt sur mes lèvres, et en
parlant presque à voix basse.

Là-dessus je m'éloignai, ou pour mieux dire je m'enfuis, trouvant que
c'était encore le meilleur moyen de n'être pas obligé de « dire autre
chose ». Dans le fond de moi-même, j'étais assez flatté de renverser les
rôles. A cette heure, c'était moi qui laissais les autres se creuser la
tête et qui refusais de répondre à leurs questions.

Pour être franc, j'avais peu de mérite à ne pas y répondre. D'où tombait
cette petite fille endormie? Au retour de chacun de ses voyages, l'oncle
Jean,--c'était une habitude chez lui,--rapportait à Vaudelnay quelque
animal exotique, généralement assez mal reçu. Serins de Hollande,
marmottes des Alpes, chiens des Pyrénées, tortues d'Egypte, singes
d'Algérie, j'avais vu successivement tous ces échantillons du règne
animal sortir de ses bagages. Mais une petite fille! c'était du nouveau,
et tout en redescendant l'escalier sans fermer les portes derrière
moi,--décidément nous étions en pleine anarchie,--je me demandais:

--Va-t-on lui faire, à elle aussi, une cage où j'irai lui porter du lait
et des coeurs de laitue, à l'heure de mes récréations?

Quand je rentrai dans la pièce, la nouvelle acquisition de l'oncle Jean
dormait toujours, et son propriétaire, agenouillé devant le canapé, la
dévorait des yeux. De temps en temps il échangeait des sons
inintelligibles avec une femme d'aspect modeste, encore jeune, coiffée
d'un objet bizarre en paille noire, qui se tenait debout, le regard fixé
sur l'enfant, sans faire plus d'attention à ce qui l'entourait, voire
même à mon humble personne, que si elle eût été là depuis dix ans.
L'oncle Jean, à la fois radieux et absorbé, semblait ravi dans l'extase
de la prière, et je ne pus m'empêcher de me dire que je ne l'avais
jamais vu si dévot, même le dimanche, au moment de l'élévation de la
messe.

Nous étions là, rangés comme les animaux de la Crèche autour de l'enfant
Jésus, quand ma grand'mère fit sont entrée. Mon oncle resta comme il
était, mais il fit un quart de conversion sur ses genoux, si bien que ce
fut à la châtelaine de Vaudelnay qu'il semblait, à cette heure, adresser
sa prière.

--Ma soeur, dit-il, d'une voix très douce, presque craintive (et
cependant je voyais le sillon tracé par la balle dans le crâne de ce
pusillanime), ma soeur, _elle_ avait une petite fille. Voulez-vous,
pour la grâce du bon Dieu que vous aimez tant, recevoir chez vous la
pauvre orpheline sans abri?

J'ai vu depuis, dans plus d'un oeil féminin, les éclairs des passions,
des tendresses, des enthousiasmes qui peuvent y luire, effrayantes ou
sublimes. Jamais je n'ai vu la bonté, la compassion, la charité avec sa
douce flamme, embellir à ce point un visage resté plein de grâce sous
ses cheveux blancs. O grand'mère, comme je vous remercie d'avoir fait
comprendre à ma jeune tête blonde ce que ma vieille tête grise croit
encore aujourd'hui, elle qui a désappris tant d'autres articles de foi
du symbole humain!

Oui, toutes les raisons qui peuvent nous faire tomber à genoux devant
les femmes, la meilleure de toutes est leur bonté--quand elles sont
bonnes.

On n'arrive pas à onze ans, même dans un château du Poitou sous la
deuxième république, sans avoir lu beaucoup d'histoires d'enfants
recueillis par des âmes charitables, et Dieu sait qu'il n'existait pas,
de Tours à Angoulême, une chrétienne plus charitable que la marquise de
Vaudelnay. Je m'attendais donc, surtout après le regard que je viens de
décrire, à voir ma grand'mère étreindre sa petite nièce dans ses bras,
car je comprenais bien que c'était la petite-fille de mon oncle, ma
cousine issue de germains, qui dormait là d'un sommeil déjà résigné,
comme un agneau séparé le matin de sa mère. J'avais envie de crier à mon
oncle:

--Mais relevez-vous donc! On dirait que vous demandez quelque chose de
difficile!

Probablement que le pauvre baron savait mieux que moi la difficulté de
ce qu'il demandait, car il restait à genoux, un oeil sur le visage de
l'enfant ou les premières contractions du réveil se manifestaient,
l'autre sur ma grand'mère qui, à cette heure, semblait réfléchir. Ah! si
l'on m'avait dit la veille que « notre maîtresse », ainsi que
l'appelaient les villageois, aurait eu besoin de _réflexion_ pour
accueillir non pas une pauvre orpheline sortie du sang des Vaudelnay,
mais la fille de la plus inconnue des mendiantes!

Comme si elle avait voulu gagner du temps, ma grand'mère fit cette
question que je ne pus m'empêcher de trouver au moins inutile dans la
circonstance:

--Mon pauvre Jean, pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'_elle_
avait une fille?

L'oncle répondit en serrant les mâchoires, comme s'il avait broyé ses
paroles avant de les laisser sortir:

--Tout simplement parce que je n'en savais rien.

--Pauvre mignonne! Elle vous ressemble.

J'avais toujours _considéré_ les jugements de ma vénérable aïeule
comme infaillibles; mais, cette fois, le doute pénétra dans mon âme. Si
ce petit visage rose entouré de cheveux noirs emmêlés ressemblait à
cette figure aux tons de parchemin, coupée durement d'une moustache
grise, surmontée d'une chevelure taillée en brosse, on pouvait aussi
bien dire que je rappelais les diables cornus sculptés dans le portail
de Sainte-Radegonde.

--Attendez-moi, dit soudain ma grand'mère; je vais parler à celui qui
est le maître ici. Espérons qu'il cédera.

Sur ces entrefaites, l'enfant s'était éveillée et tournait autour
d'elle, sans remuer la tête, des yeux effarés, si noirs qu'on aurait dit
deux petits globes de charbon nageant dans deux cuillerées de lait. Mon
aïeule demanda:

--Comment se nomme la petite?

--Rosamonde.

Je vis que ce nom bizarre ne produisait pas une impression excellente
sur celle qui l'entendait. Néanmoins la châtelaine se penchait
tendrement sur sa petite-nièce pour l'embrasser, lorsque l'enfant, à la
vue de ce visage inconnu qui s'approchait du sien, se mit à pousser des
cris de Mélusine.

--Pour l'amour du ciel, faites-la taire! s'écria ma grand'mère en se
retirant, un peu découragée.

Moi je pensais:

--Rosamonde, ma chère, vous faites une fameuse bêtise pour vos débuts à
Vaudelnay. Ne pas vouloir embrasser grand'mère!

Déjà la femme au chapeau de paille noire s'était approchée de sa pupille
et cherchait à l'apaiser, en lui parlant dans cette même langue
mystérieuse.

--Attendez-moi, répéta mon aïeule. Je vais parler à mon mari. Toi,
Gaston, va travailler à tes devoirs jusqu'au dîner.



V


Tout on faisant semblant de travailler, je prêtais l'oreille pour
deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le château était si grand
qu'on aurait pu donner un bal à une extrémité, et célébrer des
funérailles à l'autre, sans que les invités respectifs à chacune des
cérémonies en éprouvassent la moindre gêne.

Toutefois quand j'entrai dans la salle à manger, une bonne heure plus
tard, je crus comprendre que tout était arrangé pour le mieux. A l'autre
bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant très
haut sur pieds, ma propriété d'autrefois, supportait déjà mademoiselle
Rosamonde. Et telle était la discipline sévère de Vaudelnay que tout le
monde prit sa place sans paraître faire attention à la nouvelle venue
qui, tout au contraire, dévisageait avec une sorte d'effroi--silencieux,
Dieu merci!--toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire,
d'assez bon appétit, servie par sa gouvernante, couvée à la dérobée par
les regards de huit paires d'yeux ou plutôt de sept, car le chef de la
famille ne tourna pas une seule fois le visage du côté de la pauvrette.
A la fin, elle prit le parti de s'endormir, à mon grand effroi, car je
savais par expérience de quels châtiments une pareille infraction aux
convenances était punie. J'aurais voulu être à côté d'elle pour la
pincer et lui épargner les désagréments qui l'attendaient. Mais il faut
croire que, pour ce premier soir, l'amnistie était prononcée d'avance,
car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre à
l'office pour la prière, mon oncle dit quelques mots en anglais--j'ai
fait depuis de sérieux progrès dans cette langue--à la gouvernante de sa
petite-fille, qui fut doucement tirée de son sommeil. Tous trois, alors,
se dirigèrent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements,
tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de
la galerie. A ce moment, la crise reculée ou dissimulée jusqu'à cette
heure éclata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-père s'arrêta
court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorité
qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de
tous mes membres, il demanda:

--Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde?

Un léger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean,
comme à l'approche d'un danger. Il répondit ces paroles qui tombèrent
lourdement au milieu du silence général:

--Parce qu'elle est protestante, mon frère.

On peut être certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les
murs du château n'avaient rien entendu de semblable jusqu'à cette heure.
Dieu me garde de réveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser
rapidement, désormais, les couches de poussière des générations devenues
indifférentes. Si j'ai lieu d'être fier de l'histoire des Vaudelnay à
toutes les époques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais
de bon coeur plus d'un épisode, par trop accentué dans le sens contraire
aux principes religieux professés alors par la pauvre Rosamonde. Mes
aïeux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais
quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et
gare à qui passait à portée des coups! En ces temps-là je n'aurais pas
donné une drachme de la vie d'un des nôtres, s'il eût osé faire, en face
du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je
venais d'entendre.

Pour tout le monde, le siècle avait marché et le règne de
Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports
éloignés avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-père en
était encore, lui, à peu de chose près, à la révocation de l'Édit de
Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait
vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'être arrêtée chez
nous, comme il arrive dans les maisons secouées par un tremblement de
terre.

Il est probable que le cher vieillard ne fut guère plus ébranlé par la
nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir mémorable où
il apprit que la petite-fille de son frère était protestante. Il va sans
dire que j'étais incapable de faire alors les réflexions qui précédent.
Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes épaules au
regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente renégate.
Heureusement, dans cette génération, l'on restait maître de ses nerfs
même en présence de l'échafaud.

Mon grand-père ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses
lèvres un mot irréparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre
sa sentence. La troupe fidèle reprit sa route vers la terre promise de
l'office où l'on allait prier, précédée, en guise de colonne de feu, par
le vieux François portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa
route vers le désert du salon et, comme j'étais d'assez grande force en
histoire sainte, je ne pus m'empêcher de comparer le sort de mon oncle à
celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des
solitudes désolées.

La prière eut lieu comme à l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience
fut prolongé par mon grand-père dans des proportions absolument
invraisemblables. N'ayant pas, à cette époque, une provision d'iniquités
suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais à ma jeune cousine.

--Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle
grillera dans l'enfer pendant l'éternité, de compagnie avec le chapeau
de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du
paradis, moi et tous ceux qui sont agenouillés là, par terre ou sur des
chaises, même le jardinier mon ennemi auquel, je l'espère du moins, Dieu
fera la grâce de pardonner avant sa dernière heure!

Ainsi qu'on peut le voir, je n'étais pas, en théologie, de l'école des
liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune
rémission, sur sa seule qualité d'hérétique. Mais son sort en ce bas
monde était moins facile à régler.

--Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit
sous le même toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre,
sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tête? Aussi, quelle idée
d'être protestante!

Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serré,
m'attendant à quelque exécution terrible. Heureusement nous ne trouvâmes
dans le désert du grand salon ni Agar ni Ismaël, c'est-à-dire ni l'oncle
Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois même dire, pour
rendre justice à tout le monde, que ma satisfaction sembla partagée par
toute la famille, à commencer par mon grand-père. Malgré tout ce que
j'ai dit, le saint vieillard aurait été le plus malheureux des hommes,
j'en suis sûr, s'il avait dû, cette nuit-là, recommencer la
Saint-Barthélémy pour son compte, en mettant sa petite-nièce à la porte.
Les autres membres de la famille, même les _ancêtres_, n'étaient
pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre
allusion aux drames de la soirée. Pour ma part, je n'en soufflai mot à
être vivant jusqu'à l'heure, bientôt venue, où je me trouvai seul avec
ma vieille Justine.

--Où est-_elle_? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient
pas eu, pour être sourds, les meilleures raisons du monde.

--Pauvre petite! elle dort déjà. _Madame la Mère_ lui a fait
préparer un lit au deuxième étage de la petite tour, au-dessus de
l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes allées la voir par
l'escalier dérobé, mais M. le baron monte la garde à sa porte et ne veut
laisser entrer personne. Il ressemble à un lion qui défend ses petits.

Je me demande où Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de
ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa
pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je rêvai de
Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui était sans
doute un palmier, gardée par un monstre à crinière qui avait les yeux
noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean.

Au moment où j'écris ces lignes, elle repose encore, la chère créature,
non loin de la petite tour où elle dormit si bien cette nuit-là, et
c'est toujours l'oncle Jean qui la garde....

Que de douleurs et que de joies, que de larmes et que de sourires ont
passé entre ces deux sommeils! Pauvre cher oncle Jean! veillez bien sur
l'orpheline en attendant qu'un autre aille prendre place et faire bonne
garde, lui aussi, près de celle qui fut tant aimée!



VI


Les gouvernements forts ne laissent rien voir à l'extérieur des crises
qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes
essentiels. Répressions vigoureuses, prudentes concessions, réformes
prévoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts,
et l'apparition même de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens
qu'une curiosité bienveillante.

Ainsi se passaient les choses à Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne
saurai jamais quelles explications furent échangées entre l'oncle Jean
et son frère. La discussion fut-elle violente, ou l'autorité souveraine
céda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils
besoin d'intervenir? Les échos du cabinet de ma grand'mère, endormis
depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce
cabinet avait des portes épaisses, et _les ancêtres_, dans les
moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la
bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur
le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place à table tenant
Rosie par la main et suivi de l'inévitable Lisbeth.

Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employé dès lors par
mon oncle quand il adressait la parole à sa petite-fille, fut adopté
immédiatement par les _jeunes_, c'est-à-dire par mes parents et par
moi. Il en fut de même pour les domestiques, sauf pour la cuisinière,
invariablement rangée du parti des _ancêtres_. Ceux-ci, jusqu'à
leur dernière parole ici-bas, n'appelèrent jamais leur jeune parente
autrement que Rosamonde, sans lui faire grâce d'une lettre.

En y réfléchissant,--et je n'ai eu que trop le temps de réfléchir depuis
l'époque dont je parle,--je me suis demandé si la pauvrette n'aurait pas
été plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouvés, qu'elle
ne le fut à Vaudelnay, du moins pendant les premières semaines. Au vieux
manoir, l'existence était souvent sombre, même pour moi, l'enfant de la
promesse. Or mon grand-père et ses deux soeurs professaient contre «
l'Anglais » cette haine féroce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle
le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une légère idée. Joignez à cela
que le seul mot d'hérétique faisait luire à leurs yeux tout à la fois
les flammes de l'enfer, celles du bûcher de Jeanne d'Arc, et, plus près
de nous, les reflets sanglants de l'incendie allumé à Vaudelnay par
l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du règne de Charles
IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur fraîchement avivée par mes
études historiques tant soit peu entachées d'exclusivisme, je partageais
ces doctrines exaltées. Fort heureusement, ma grand'mère était une
sainte, incapable de haïr personne, et mes parents, plus calmes par le
seul fait d'appartenir à une génération plus jeune, se maintenaient à
l'écart de ma cousine dans une neutralité compatissante.

Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre
où la pauvre petite n'aurait jamais dû mettre le pied, c'était
Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon
oncle n'avait pas le choix de la résidence de sa petite-fille. Il fallut
donc, de part et d'autre, se résoudre à une cohabitation qui
ressemblait, sous certains rapports, à l'internement d'une colonne de
prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant
plus complète que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au
train où marchaient les choses, elle risquait même d'arriver à sa
majorité sans être plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui
s'occupait chaque jour de son éducation pendant plusieurs heures,
mettait une sorte de fierté et de rancune à ne jamais faire entendre à
la petite ni à sa bonne un seul mot de français.

Quant à moi, je ne l'apercevais guère qu'aux heures des repas, du moins
dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moitié, je pense, à cause de
la terreur que lui inspiraient tous ces visages sévères et ridés, moitié
parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irréprochable qu'elle fût,
différait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue.
Mais, si elle ne brillait pas par l'appétit, elle me surpassait encore
par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois,
même, je m'entendis réprimander par cette sévère apostrophe sortie de la
bouche de mon grand-père:

--Je suis fâché de vous dire que vous êtes infiniment moins propre à
table que votre cousine.

La tristesse, déjà consciente des choses, peinte sur cette physionomie
enfantine--elle n'avait pas sept ans--faisait peine à voir. Bientôt
Rosie se prit pour son grand-père d'une adoration fort naturelle à tous
les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard
qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que
l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il
semblait à la fois très sombre et très heureux; nous ne l'apercevions
presque plus; sa vie se passait tout entière dans l'appartement de la
petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le
temps était beau, dans quelque coin mystérieux de l'immense parc. Là, il
suivait pendant des heures avec une véritable dévotion les jeux calmes
de l'enfant dans le sable des allées. Je les observais parfois avec un
peu d'envie, sans oser troubler leur tête-à-tête tranquille. Quand la
pelle de bois de l'enfant avait laissé des traces trop profondes, il
fallait voir avec quel soin mélancolique l'oncle Jean, avant de regagner
le château, réparait les dégâts.

--Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant
vers le sol sa longue taille amaigrie.

Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du
plus profond dédain, car, ainsi que pour la plupart des garçons de mon
âge, il était admis pour moi que « les filles » appartenaient à une
catégorie inférieure d'êtres humains. Matin et soir, il est vrai, nous
nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres
de la famille, ce qui portait à seize par jour le nombre des baisers que
chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras.

Mais quelle différence dans la manière dont nous accomplissions la
cérémonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi,
était une aumône que je daignais accorder et que ma cousine recueillait
avec reconnaissance. Quand mes lèvres allaient trouver la joue de
l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne
doublerais pas la dose, idée fort naturelle qui me vint seulement plus
tard, après que la glace fut brisée entre nous. Voici dans quelles
circonstances.

Il va sans dire que j'avais « mon jardin », morceau de terre de cent
pieds carrés où je cultivais des légumes, non pas des plus recherchés,
mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de
solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de
choux avariés ou des graines de haricots surabondantes. Voilà ce qu'on
gagne--je l'éprouvai depuis mieux encore--à faire partie de
l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin
plaisir de « monter », alors que mes petits pois s'obstinaient à ne pas
quitter la terre, sourds à l'invitation des ramures que je leur avais
préparées. Miss Rosie vint à passer le long de mon domaine, escortée de
sa bonne. Elle s'arrêta pour me voir travailler, regardant mes produits
d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatté que
je ne le laissai paraître, car, à peu d'exception près, les promeneurs
de toute catégorie qui s'égaraient dans ces parages refusaient
manifestement de prendre mon exploitation au sérieux.

Malgré les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entraîner plus loin,
ma cousine restait là, plantée sur ses petites jambes. Quand j'y pense
aujourd'hui, j'imagine,--avec plus de fatuité qu'alors,--que l'on se
souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours
solitaires, un compagnon, même plus âgé qu'elle, n'était-ce pas le rêve
instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi
les siens, et les siens l'ont bien mal reçue! Je devais avoir la mine
d'un seigneur d'opéra-comique rassurant une bergère, quand je fis signe
à Rosie que je lui permettais de franchir ma clôture, formée d'une haie
de buis de vingt centimètres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je
la précédai fièrement, la conduisant de la forêt de mes framboisiers à
la prairie naissante de mes épinards, puis à ma ferme, représentée par
une caisse verte où, derrière un grillage, des lapins blancs remuaient
leurs narines, et enfin à ma maison de campagne composée d'un banc
rustique abrité par un toit de joncs.

Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la
partie qui émerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa
petite main, après m'en avoir demandé la permission d'un regard très
humble. Si je l'avais laissée faire, je crois que nous y serions
encore.... Pauvre chérie! Aujourd'hui je donnerais bien des prés, des
châteaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet!

Mais, ce jour-là, j'estimais que j'avais mieux à faire qu'à contenter la
curiosité d'une petite fille, et je lui déclarai par signes que mon
travail me réclamait. Par signes, l'enfant me témoigna qu'elle serait la
plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle
ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-même le joug de
l'esclavage sur ses épaules.

A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile,
remarquablement intelligent, d'un zèle infatigable et possédant la
précieuse qualité de ne rien exiger de son maître, pas même la
reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins
agréables, telles que l'enlèvement des cailloux qui désolaient mes
parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des
limaces qui semblaient s'être retirées de toutes les régions voisines
dans mes planches d'épinards, comme dans un asile assuré. Jamais, durant
les heures consacrées à ces tâches ingrates, ma subordonnée volontaire
n'essaya l'ombre d'une révolte contre mon autorité, passablement
tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle
s'efforçait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir été
son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois
de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de
ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le
jardinier, témoin de mes bons rapports avec ma cousine et se méprenant,
j'en ai peur, sur mon désintéressement, devint du soir au matin mon
protecteur et mon ami. Dès lors il m'apporta de lui-même ses meilleurs
plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses
leçons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines
expéditions tentées par moi dans la région des espaliers et des
quenouilles, de voir cet adversaire jadis redouté tourner les talons,
comme s'il avait résolu de me laisser le champ libre.

Un drôle de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans
compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon étonnement de
l'entendre un jour échanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth!
Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son éternel tricot tout en
surveillant « mademoiselle Rosée », comme disaient les domestiques, le
compère s'arrangeait pour passer par là. Dieu sait que Lisbeth n'avait
pas la mine d'une personne destinée à connaître les aventures. Pourtant
il s'éprit d'elle, sans en rien dire à qui que ce fût, pas même à la
principale intéressée. Ils finirent par s'épouser alors qu'ils étaient
tant soit peu vieillots l'un et l'autre.

En dehors des affaires, c'est-à-dire de mon jardin, pendant les repas et
durant les moments assez courts de notre présence commune au salon, je
commençais à traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je
maintenais envers elle ma position de supérieur à inférieur. Dans les
rares occasions où elle se hasardait à prononcer quelques mots de
français, je riais de ses bévues avec l'altière commisération d'un
chancelier de l'Académie, tandis que j'aurais dû souvent les excuser en
ma qualité de professeur responsable.

Pauvre mignonne! si jamais enfant fut préservée par les premières années
de son éducation contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien
celle-là. Ce qu'elle faisait de mal était étalé au grand jour et
réprimandé sévèrement, tandis que ses bonnes actions et ses qualités
passaient pour choses toutes naturelles. Dès qu'elle put comprendre
trois mots de français, ma grand'mère ne cessa de lui répéter qu'elle
était laide avec une insistance convaincue, à ce point qu'il n'était pas
douteux pour moi que mon infortunée cousine ne fût une sorte de monstre
déshérité par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle
accumulation de disgrâces sur une seule tête humaine! Il ne fallait pas
moins que les préceptes rigoureux de la charité chrétienne, qui
m'étaient inculqués chaque jour entre une page du _De viris_ et un
problème d'arithmétique, pour me donner le courage de lui faire bonne
mine,--hors de la présence des limaces. Mais il faut croire qu'elle
avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter
de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblât à un
sourire, d'un bout de la table à l'autre, si, dans mon coin favori du
salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et
d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'était aussitôt un de
ces regards mouillés qu'elle réservait exclusivement à deux êtres en ce
monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des êtres humains,
car mes lapins blancs, qu'elle était chargée de soigner sous ma haute
direction, n'étaient pas beaucoup moins bien traités par leur très jeune
mère nourricière. Un jour que de nombreux petits étaient survenus à son
grand étonnement--et même au mien, car nous aurions rendu des points à
Daphnis et à Chloé sous le rapport de l'ignorance--elle faillit
s'évanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude
caresse d'une mère pour attiédir son existence d'être isolé et méconnu!



VII


Tant de douceur et de gentillesse devaient forcément, un jour ou
l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'étaient
au fond celles des membres de la famille, même des _ancêtres_.
Petit à petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait
si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose.
Mais il était facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris
le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les
voir, et semblaient à peine la connaître aussitôt qu'une forme humaine
se montrait au bout du corridor. Il n'était presque pas de jour que ma
jeune cousine ne parût à table avec un bout de ruban noir ou quelque
brimborion de jais qui n'était pas venu tout seul embellir son vêtement
de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le dîner de sa
bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant
l'estampille du confiseur à la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un
malaise profond à mon père, le seul de la famille qui fût allé en ville
ce jour-là. Mais chacun, il faut le croire, s'était donné le mot pour ne
s'apercevoir de rien, et moi-même je me hâtai de faire rentrer le corps
du délit dans la poche d'où il n'aurait jamais dû sortir.

Quelques jours après, Rosie se montra pressant contre son coeur une
poupée imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la
poupée avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle était presque
aussi grande que Rosie elle-même et, à coup sûr, beaucoup plus élégante
dans ses ajustements. Il en fut des poupées comme du sac de bonbons:
personne ne s'avisa de s'inquiéter de leur provenance. Ma cousine aurait
pu, j'en suis sûr, parader d'un bout à l'autre du château avec le
colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui fît la moindre question
embarrassante. Elle continuait de son côté à garder--ou peu s'en
faut--le silence des premiers jours, et cependant, quand nous étions à
mon jardin, elle commençait à babiller tant bien que mal en français,
malgré mes rires moqueurs.

Évidemment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins
j'en déplorais un qui n'était pas, tout me portait à le croire, un des
moins odieux. Chaque soir, à l'heure de la prière, chaque dimanche, à
l'heure de la messe, quand la place de cette jeune hérétique restait
vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure
pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquiétude, malgré mon âge, me
préoccupait.

Vers la fin du printemps qui suivit l'arrivée de ma cousine à Vaudelnay,
toutes les pensées de la famille se tournèrent sur un seul point: ma
première communion, dont l'époque approchait. Dès lors j'entrai dans la
période sévère de la méditation et de la pénitence. Mon jardin fut
abandonné et je ne vis plus guère ma cousine. Craignait-on pour moi un
prosélytisme funeste?--Que serait-il arrivé, en effet, si, Polyeucte
d'un nouveau genre, j'avais crié en face de la table sainte:

--Je suis protestant!

La chose ne me semblait guère à redouter, car, tout au contraire, je me
sentais prêt à mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'où vont
les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut?

Je dois dire que l'excellent curé qui dirigeait ma conscience et
travaillait assidûment à « ma conversion » faisait preuve sur toutes ces
questions des idées les plus larges. Plus d'une fois nous avions abordé
franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus
j'éprouvais d'amertume à voir ma pauvre cousine assise à l'ombre de la
mort.

--Soyez sans inquiétude, me disait le saint prêtre. Dieu est bon et nous
le fera voir à tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux
soins de la Providence.

A demi rassuré par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que
le Seigneur ouvrît les yeux de la pauvre égarée, et aussi pour qu'on lui
permît d'assister à la cérémonie. Ce fut donc une grande joie pour moi
d'apprendre que Rosie, ce jour-là, viendrait à la messe. Avant de se
rendre à la petite église parée comme elle ne l'avait pas été depuis le
mariage de mon père, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus
introduit à mon tour et, luttant contre une émotion dont je regretterai
toute ma vie la naïve grandeur, je suppliai les miens de me pardonner
les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuvés jusque-là,
de même que Dieu, selon toute espérance, avait daigné m'en accorder
l'oubli.

Bien entendu, les hommes ne se montrèrent pas plus impitoyables que le
Créateur. Mon grand-père me bénit solennellement; tout le monde
pleurait. Seule ma cousine me considérait de ses grands yeux noirs
pleins d'étonnement et brillants d'une flamme singulière. Pour la
première fois depuis son arrivée à Vaudelnay--probablement pour la
première fois de sa vie,--elle fut témoin des pompes de notre culte. On
ne m'ôtera pas de la pensée qu'une bonne partie du sermon fut prêchée
tout exprès pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une
autre:

« Laissez venir à moi les petits enfants. »

La messe achevée, les communiants défilèrent triomphalement au bruit des
cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le
village avait les yeux fixés sur « monsieur Gaston », et j'ai le regret
d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arrivé d'être aussi digne
de l'estime et de l'attention générales. Dans la foule de mes parents
proches ou éloignés, grossie par des invitations nombreuses, je
cherchais ma jeune cousine. Enfin je la découvris, dissimulée à l'écart,
me considérant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie,
généralement peu révélatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un
signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se fût pas crue
digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre
son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la prière en commun, Rosie,
sans que personne pût s'y attendre, fit une action dans laquelle toute
la famille se plut à reconnaître l'effet miraculeux de ma puissante
intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot,
suivit tout le monde à la pieuse assemblée. A partir de ce jour, elle ne
manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les événements pour
dire qu'un certain jour, quatre ans après, elle reçut à la fois le
baptême et la communion. J'eus même l'honneur d'être son parrain, car on
continuait à m'attribuer une part sérieuse dans sa conversion. Si, dans
la suite, il m'est arrivé d'exercer des influences moins orthodoxes sur
d'autres âmes féminines, j'espère que le souverain Juge ne m'en tiendra
pas rigueur en considération de ce précoce apostolat.

Durant quelques mois, après ma première communion, les choses reprirent
à Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amélioration sensible du sort
de ma cousine. On la traitait avec bonté, mais toujours avec une pointe
de réserve, comme si, malgré tout, un stigmate inconnu pesait sur elle.
Puis l'heure vint où je dus quitter ma famille pour le collège, et, de
longues semaines à l'avance, la perspective de ce grave événement
couvrit d'un voile sombre le château tout entier, dont chaque habitant,
maître ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extrême de
m'adorer.

Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du
commencement de septembre que nous travaillions à mon jardin, je sentis
tout à coup cet amer sentiment de l'_à quoi bon?_ qui nous alourdit
le coeur à certaines heures de la vie.

--Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthèmes que nous
plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir.

D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit répéter ma
phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne
l'eût saisie, absolument comme s'il se fût agi d'un texte important.
Quand j'eus bien expliqué ce que c'était que le collège, et comme quoi
cette invention funeste allait nous tenir séparés pendant de longs mois,
le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidité marmoréenne,
ce qui était presque, à vrai dire, son état naturel quand nous n'étions
pas ensembles. Elle eut un instant de réflexion fort concentrée, puis
elle me dit:

--C'est donc pour cela qu'_ils_ sont tous tellement tristes depuis
quelques jours!

--Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatté au fond de
l'importance qu'elle me donnait.

--Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma
tante. Quel dommage que je ne puisse aller au collège à ta place!
Personne n'aurait envie de pleurer.

Cette réponse me parut alors burlesque au possible et j'éclatai de rire,
ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles
méritent d'être vues...et comme les voit un coeur de femme, même d'une
petite femme de sept ans.

A partir de ce jour-là, mon jardin continua de recevoir nos visites,
mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous
passions notre temps à me plaindre. Je venais de découvrir soudain que
le rôle de victime a de grandes douceurs. Je permettais généreusement à
Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquiéter beaucoup de savoir si elle
n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais à
être persuadé que nous n'appartenions pas tout à fait à la même
catégorie d'êtres.

J'abrège le récit de ces derniers jours. Le moment du départ venu, j'ai
honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe:
littéralement, je fondais en eau. Quant à ma cousine, je la vis assez
peu durant les heures suprêmes; je pus constater qu'elle ne versait pas
une larme, estimant probablement qu'elle était trop peu de la famille
pour s'accorder cette prérogative. Mais la première lettre de ma mère
contenait cette phrase en post-scriptum:

« J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de
ton départ. Le médecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il
s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aimé,
soigne-toi bien. »



VIII


Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma santé sortit
victorieuse des émotions que je venais de traverser. Pour être franc, je
ne fus pas douze heures au collège sans constater que la discipline y
était moins sévère qu'à Vaudelnay, que les plaisirs de mon âge m'y
attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse
affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop
clairement cette surprise agréable, et j'eus le tact de laisser croire
que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser.

« Tâche de ne pas trop penser à nous, écrivait ma mère. Tu te ferais du
mal, mon cher Gaston! »

Hélas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris
joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir
vainqueur à tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle
aurait été bien vite rassurée! Bientôt son coeur maternel fut assailli
d'une autre crainte. Grâce au bon curé de Vaudelnay, j'étais, sans que
personne s'en doutât et sans m'en douter moi-même, d'une jolie force
dans toutes les matières qui composaient le programme peu chargé de ma
classe. Les premières compositions me révélèrent comme destiné à tous
les succès.

« Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'écrivait-on. Mais ne
travaille pas trop! »

C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnés ma mère, le
seul que j'ai toujours pieusement suivi.

Les vacances de Pâques me virent arriver à Vaudelnay resplendissant de
santé, chargé de diplômes, de croix et de témoignages. Rien qu'à la
façon dont mon grand-père m'embrassa, je compris que le temps était
passé où je n'avais le droit, quand nous étions à table, ni d'accepter
du vin d'extra ni de refuser des épinards. Je sentis que j'étais devenu
quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais
pour la première fois, me semblait devoir rehausser extrêmement la
dignité de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblée
spécialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je
venais de faire le tour du monde. L'aréopage décida contradictoirement
que je rappelais d'une façon prodigieuse mon ancêtre l'amiral, qui était
brun avec le visage en lame de couteau, mon arrière grand-oncle
l'archevêque, qui était camard, et une parente encore vivante, Dieu
merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une
des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.

Au milieu de ces discussions agréables, l'heure du dîner arriva. Comme
nous allions nous rendre à table, une petite personne, que je ne
reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus
timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommée n'abordait
le dernier roi de la monarchie légitime.

--Tiens, Rosie! m'écriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc
toujours ici?

Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupçon que la phrase
n'était pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation générale,
personne que lui n'avait dû la remarquer. Je réparai mes torts en
embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui
donnant la main pour passer à table. J'appris le lendemain dans la
conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze
heures par jour, car tous les habitants féminins de Vaudelnay s'étaient
cotisés, pour ainsi dire, afin de pousser son éducation. Ma grand'mère
lui enseignait la couture, ma tante Frédérique la grammaire et
l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mère
l'écriture, le calcul et l'histoire sainte. Je frémis rien que de penser
à ce surmenage.

Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'être à mon jardin
quand je passai par là dans ma tournée de propriétaire. Jamais, dans le
temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes
n'avaient été plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes
impressions.

--Oh! oh! m'écriai-je complaisamment, tu m'as bien remplacé, Rosie!

--Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle.

--Mais oui, certainement.

Et, sans pousser l'éloge plus loin, je continuai ma route vers la pièce
d'eau où les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive
pour prendre de ma main la pâture attendue.

Aux grandes vacances du mois d'août, je repassai par là, mais Rosie ne
m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin était en friche.
Elle aussi avait dû se dire: A quoi bon!

--La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde.

Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'écurie--j'avais
rapporté tous les prix de ma classe--m'ôta l'envie et le temps de
gronder personne, surtout un être d'aussi médiocre conséquence que
Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un
songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres années passèrent.
Après le poney vint un fusil et je ne rêvai plus que lièvres, perdreaux,
contrepied et remise.

Puis la mort entra au château, et, quand elle connut le chemin de cette
maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide!
elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un après l'autre, les
_ancêtres_ s'en allèrent tous dormir dans le caveau creusé sous
notre chapelle. Alors l'oncle Jean, resté seul de sa génération, quitta
Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, héritière de quelques
milliers d'écus laissés par la tante Frédérique. L'autre, la tante
Alexandrine, à cheval sur les vieux usages, avait testé en ma faveur.

Mes parents restaient maîtres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie
ils auraient conservé sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On
le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne
voulut rien entendre.

--Quand mon frère et mes soeurs étaient là, dit-il, je pouvais y être
aussi. Un octogénaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas à
conséquence. Mais le temps a marché. Un vieux comme moi doit faire place
aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe
quelque temps à Paris.

Jamais on ne put l'en faire démordre. Un beau jour il s'éloigna sans
bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette époque, je
faisais mon droit à Paris et je ne pus adresser mes adieux à la branche
cadette de ma famille.

En m'annonçant leur départ, ma mère me fit connaître leur domicile dans
un quartier de l'autre monde, quelque part derrière le Luxembourg.

« Tu iras les voir souvent, m'écrivait-elle. Je voudrais être sûre
qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils
possèdent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont être perdus
dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton père et moi nous
avons mis tout en oeuvre pour empêcher ce départ qui nous désole. Mais
tu connais ton oncle!.... »

A la lecture de cette lettre, je m'étais bien promis d'aller voir dans
les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eût été une
entreprise peu difficile si j'avais habité le quartier latin. Mais
j'appartenais à la catégorie des étudiants du grand monde qui
demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants,
allaient chaque soir dîner en ville, et se rendaient à l'École, quand
leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys
irréprochables de tenue. Je crois même, Dieu me pardonne, que j'y suis
allé à cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois.

Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que
je me réveillai un beau matin en me disant:

--Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grêle, j'irai voir mon oncle et ma
cousine.

Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyée par
ma mère. On dira qu'il était bien simple de la demander; mais
j'appartenais alors à cette classe nombreuse d'êtres toujours prêts à
braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf
un seul: la peine effroyable d'écrire une lettre.

C'était, il faut en convenir, un grand défaut, et je le reconnaissais
moi-même avec franchise. Toutefois il était racheté, selon toute
apparence, par de sérieuses qualités, car je devenais l'ami de quiconque
m'avait approché une fois.

Quand j'y réfléchis d'un peu plus loin, je présume que la première de
ces qualités consistait dans la fortune dont mon père, retenu à
Vaudelnay par sa santé, me faisait jouir avec une générosité qui était
chez lui un système. J'avais en plus le don d'être « amusant », qui me
faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors
moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en témoigneront tous mes
contemporains.

Je crois pouvoir en appeler au même témoignage pour constater que
j'étais joli garçon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin
cavalier, ni trop naïf ni trop blasé pour mon âge, plein d'aversion pour
tout ce qui était malpropre et mal odorant au physique et au moral.
Comme trait caractéristique, j'ajouterai que j'étais alors réglé dans
mes moeurs à l'égal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forçat.
Mon cheval, mes amis, mes études un peu négligées, mes nouveaux devoirs
d'homme du monde pris tout à fait au sérieux, c'était de quoi composer
une existence qui ne me laissait guère le temps de penser à mal et
aurait en outre brisé les muscles d'un athlète. Il faut joindre à cela
que les femmes du monde que je voyais de près m'empêchaient d'admirer
les autres, ce qui peut paraître une originalité invraisemblable.
D'ailleurs elles-mêmes refusaient méchamment de croire à la préférence
dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance à mon égard
n'allait pas sans une défiance mal déguisée. Elles m'examinaient, me
retournaient, me maniaient avec précaution, comme on fait d'un bibelot
dans un étalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette.

Enfin, j'étais irréprochable, bon gré mal gré, et s'il m'était resté,
par-ci par-là, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je
me demande ce qui m'aurait manqué pour être la perfection absolue. Dans
les bals, je voyais déjà les regards des mères marquer mon front de
vingt-trois ans du sceau des élus, tandis que dans le secret de leur
coeur, elles pensaient:

--Voilà un garçon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce
sera un parti hors ligne s'il ne déraille pas.

Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les mères vont au bal, pourquoi
elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils
savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit,
dansent et vont au buffet! S'ils savaient!.... Mais, parbleu! à
l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupçonne
qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est
ennuyeux, triste, désespérant de _savoir!_



IX


A la fin de ma première année de droit, je subis assez gaillardement
l'épreuve de l'examen. J'aurais mauvais goût à blâmer la facilité du
programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succès
de ma carrière intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un
jeune homme a échoué dans ces peu terribles débuts, sans me sentir plein
pour lui d'une pitié profonde.

Les vacances me rappelaient à Vaudelnay, mais, auparavant, un impérieux
devoir m'obligeait à rendre visite à l'oncle Jean et à sa petite-fille.
Grâce à Dieu, mes amis et mes amies du grand monde étant dispersés dans
toutes les directions; je n'avais rien de mieux à faire à cette heure
que de me montrer bon parent.

Mais la difficulté--elle était sérieuse,--consistait à découvrir
l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander à ma mère? C'eût été faire
l'aveu d'une coupable négligence. Fort heureusement le notaire de la
famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son étude le
premier de chaque mois, devait posséder ce renseignement indispensable.
En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je
pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire
à ses yeux l'étalage de mauvais goût de ma voiture, de mon cheval et de
mon groom, et ensuite parce que les pavés de la rive gauche, brûlés
parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds
d'_Annibal_ qui avait la sole sensible comme l'épiderme d'une
nymphe.

En apprenant du concierge que le baron était seul chez lui--au quatrième
étage et quel escalier!--je me sentis aussi ému que je l'avais été huit
jours plus tôt devant mes examinateurs. Même, tout en montant les
marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'ânonner
quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacité des
mineurs. Mais que répondre si, là-haut, on me posait cette « colle »
redoutable:

--Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tôt?

Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la rareté
de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous étions quittés la
veille, avec cette bonté triste et ce sourire résigné que je lui
connaissais, depuis le soir où il était rentré à Vaudelnay rapportant
Rosie entortillée dans sa couverture.

Pauvre oncle! il avait franchi une étape de plus dans la vieillesse. Il
était facile de voir que la prochaine halte serait la dernière. Il
portait ses cheveux blancs très longs; sa taille s'était voûtée; ses
vêtements, d'un entretien irréprochable, trahissaient la pauvreté. J'eus
un léger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis à
Vaudelnay.... Je me hâtai de parler de ma cousine.

--Elle est à sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas!
Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a
du talent. Du reste, regarde.

Sur les murs s'étalaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu
quelque peine à discerner le mérite, non seulement parce que j'étais
loin d'être clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes
yeux se trouvèrent un peu brouillés. Ces toiles étaient des vues de
Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de mémoire. Sur la
table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me
troubler la vue, car il représentait mon jardin quelque onze ans plus
tôt.

L'oncle Jean, très vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel
par la fenêtre.

--Tu vas sans doute retourner là-bas? me dit-il après une minute de
silence. Je sais que tu es reçu, et je t'en félicite.

--Vous savez?...balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris?

--Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me
raconte tout ce qui se passe à Paris; ce qui se passe de bon, bien
entendu. Car moi, je ne sors plus guère. Les jambes....

Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais
toujours connue, quand il voulait éviter un jugement sévère sur les
personnes ou sur les choses.

--Ma cousine sort beaucoup? demandai-je.

Si j'avais exprimé toute ma pensée j'aurais dit:

--Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie à son vieux
grand-père.

L'oncle répondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde à cette
coureuse:

--Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une duègne
irréprochable. Pauvre Rosie! elle sera désolée d'avoir manqué son
cousin!

--Mais je lui donnerai bientôt l'occasion de se consoler, dis-je
poliment. Je reviendrai.

--Pas avant les vacances? Tu vas partir?

--Demain matin.

L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre
de philosophie.

Décidément la conversation manquait d'entrain. Je réfléchissais, à part
moi, qu'il est très difficile de trouver quelque chose à dire aux gens
que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte à
l'intimité de chaque jour. Mon oncle réfléchissait aussi. Tout à coup il
tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui
connaissais depuis l'enfance de Rosie.

--Écoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et
ces mots-là, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma
bouche. Voilà ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton
père et ta mère. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu
leur diras--son regard avait changé d'expression--tu leur diras que je
leur pardonne. De cette façon, il n'y aura aucun moment de gêne, lors de
mon arrivée parmi eux.

Sa belle figure se réveilla sous une expression moqueuse de défi jeté à
Celle qui devait--probablement bientôt--le réunir aux _ancêtres_.
Il eut cette plaisanterie de vieux soldat:

--L'entrevue sera déjà bien assez _froide_.

Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas
osé faire dix ou douze ans plus tôt, que je n'avais pas songé à faire
depuis, distrait que j'étais par des sujets plus modernes. Je demandai
au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchée, la façon de lui parler
que j'avais dans mon enfance:

--Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous étiez pour
moi un étranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au
moins quelque chose?

--Te voilà devenu bien curieux tout à coup!

En me parlant ainsi, le baron s'efforçait d'exprimer l'ironie. Mais je
vis bien que ma question, quoi qu'il en eût, lui causait du plaisir.

--Après tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne
ou mauvaise, utile ou perdue, appartient à notre lignée, et c'est à tes
mains qu'est confié désormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite,
mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porté à moi
ainsi qu'aux miens.

Son visage, très triste un instant, devint très grave. A mon grand
étonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect.

--Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des
vôtres qui fut jugé sévèrement par ceux de son époque. Vous serez
peut-être plus indulgent.

L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demandé et me le demande
encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais à cette heure ma
curiosité à tous les diables, prévoyant plus d'une comparaison
embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annonçait. La voici,
quelque peu résumée, et cependant le baron n'était pas homme à s'étendre
inutilement sur sa propre histoire.



X


La Révolution trouva le château de Vaudelnay peuplé des mêmes habitants
que j'y avais trouvés moi-même, quelque cinquante ans plus tard. Je
parle des _ancêtres_, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le
dernier marquis de l'ancien régime, venait de mourir juste à temps pour
que mon grand-père profitât, l'un des derniers parmi la noblesse
française, de l'institution prête à périr du droit d'aînesse. Il hérita
seul du château, des terres, de toute la fortune, et bien que ses
vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son rôle de chef
de famille, aussi sérieux, aussi respecté, aussi bien obéi de son frère
et de ses deux soeurs que s'il eût été un vieillard blanchi par l'âge.

L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frédérique et ma
tante Alexandrine, peut-être une sage prévoyance de l'avenir, l'empêcha
de prendre part à l'émigration, et la tempête passa sur ces trois
aristocrates sans balayer leur têtes là où elle en avait roulé tant
d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le
dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-père avait confié mon
oncle Jean à l'un de ses voisins et de ses amis prêt à partir pour
l'Angleterre. Le jeune émigré de douze ans ne devait revoir le sol natal
que trente-cinq ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du règne de
Charles X.

Je laisse volontairement de côté toute la première partie de son
histoire, non pas la moins intéressante, mais la moins directement liée
à la suite de ce récit. D'abord étudiant en Angleterre, puis l'un des
plus jeunes officiers de l'armée des Indes, Jean de Vaudelnay, dont
l'humeur était aussi indomptable que sa bravoure était brillante,
quitta, par suite de désaccord avec ses chefs, une position qui pouvait
le conduire à la fortune. Devenu libre, il regagna la France...par le
chemin des écoliers. Cette route accidentée le conduisit en Italie qu'il
comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait
y décider de son existence.

Épris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se révélait à
lui comme un monde encore ignoré, le jeune homme s'attarda longuement
dans les galeries les plus célèbres et dans les meilleurs ateliers. L'un
de ceux-ci, rendez-vous des étrangers de distinction qui passaient à
Florence, l'éblouit par un chef-d'oeuvre auprès duquel pâlirent les
toiles des grands maîtres, car ce chef-d'oeuvre était vivant. Laura
Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait,
conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle était la
fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant à sa
mère,...l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot.

Dieu sait quel mystère demeure à jamais caché sous ce silence. Il va
sans dire que la loyauté du baron de Vaudelnay, devenu le fiancé de
mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins réservé à l'égard du chef de
famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informé que les portes
de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce
n'était pas le moyen de changer la résolution d'un homme de sa trempe.
Il me le disait lui-même:

--Je serais plutôt rentré à Vaudelnay sans ma tête que sans la femme à
qui j'avais donné ma foi.

Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le récit laconique de mon
oncle, « de vingt ans d'exil, de pauvreté et de bonheur ». Il ne m'en
raconta pas davantage sur cette période de sa vie, et je me souviens que
cette froide réserve fut pour ma curiosité de jeune homme un étonnement,
aussi bien qu'une déception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des
bonheurs que l'on savoure à genoux, silencieusement, tant qu'il durent,
que l'on enferme plus mystérieusement encore dans son coeur quand ils ne
sont plus....

Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre
de l'orage. La mort prit à mon oncle celle qui était la plus grande part
de sa vie, mais, sur la tombe à peine fermée, une rose éblouissante
fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui
devait être la mère de Rosie.

Pauvre oncle Jean! Quand il était obligé de parler de son bonheur perdu,
les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrées. Et quand il
arrivait à des souvenirs douloureux, c'était encore pis, si bien qu'il
fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas.

Il me laissa donc deviner plutôt qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe
de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint à Florence
et fut frappé de ce même coup de foudre qui avait décidé de l'existence
du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais été d'humeur facile, mais
le malheur avait encore aigri son caractère indomptable. Froissé de
certaines assiduités qu'il jugea compromettantes, dévoré à l'égard de sa
fille de cette jalousie maladive dont les pères qui ont beaucoup aimé
offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, à une vulgaire
tentative de séduction, le bouillant Français fît un éclat. Sir George
Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, à cette
époque, la haine entre les deux nations atteignait son apogée. Une
rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprimé à tout jamais en creux
dans la boîte osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour
quoi il s'était battu avec « le monsieur ».

--Il faut être juste, ajouta mon oncle, je m'étais battu un peu vite
avec cet étourdi de George, et, quand je me réveillai dans mon lit d'un
cauchemar assez long, il m'eût été difficile de dire lequel était le
plus désolé de ce diable de garçon ou de ma pauvre fille.

Il était écrit que les Vaudelnay de cette génération devaient tous
mourir octogénaires. L'oncle Jean se guérit contre tout espoir et, comme
sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien prêter l'oreille
à des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire
perdre la raison à sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu
le respect: l'objet de sa passion soupçonnait à peine l'étendue du mal
causé par ses beaux yeux.

L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il
en serait quitte pour une gouttière dans la voûte de son crâne. Il
comptait sans les surprises perfides de l'amour.

Ma jeune parente s'éprit à son tour d'une ardente affection pour l'homme
qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blessé fut délivré des
médecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille à un
Anglais, à un protestant, à un cadet sans fortune! Il serait mort
plutôt, car, en dépit de l'opinion défavorable que les siens avaient de
lui, il était resté de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay
peut l'être. Sir George essuya le plus énergique refus. La nouvelle
Chimène se jeta aux pieds de son père en les arrosant de ses larmes,
mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les dénouements à la
façon de Corneille.

--Entre moi et cet étranger tu dois choisir, dit-il à sa fille. Si tu te
décides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi
jusqu'à ta mort.

Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforcé
par du sang de Florentine. Elle se prononça pour l'étranger. Peut-être
croyait-elle que le serment de son père ne tiendrait pas devant sa
tendresse. Pauvre infortunée! Il fallait qu'elle connût bien peu celui
dont elle était la fille! Jamais, hélas! serment inhumain ne fut mieux
tenu.

Les nouveaux époux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au
monde désormais, vint frapper à la porte de Vaudelnay que rien ne tenait
plus fermée, à cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans.
Bien qu'il se soit montré, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce
point que sur les autres, j'ai pu comprendre, néanmoins, que ni son
frère ni ses soeurs n'ont arraché aux pâturages de Vaudelnay le moindre
veau gras pour fêter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas
ouvrir la bouche sur ses erreurs passées, mais rien de plus. D'ailleurs
mes propres souvenirs étaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean
silencieux, renfermé en lui-même, presque isolé au milieu des siens. Il
était évident que l'orgueil austère des Vaudelnay ne lui avait jamais
pardonné deux crimes: sa propre mésalliance et l'union de sa fille avec
un Anglais hérétique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui
fût guère imputable.

Mais il était réservé à d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la
douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas été beaucoup mieux
accueilli en Angleterre que lui-même ne l'avait été en France. A son
gendre on reprochait d'avoir épousé une étrangère sans fortune,
catholique, fille d'une mère sans naissance. De plus ce mariage faisait
évanouir les rêves brillants d'une autre union plus avantageuse,
caressés depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-père
maternel de Rosie.

Le jeune couple vécut donc à l'écart, aussi pauvre mais non moins béni
par l'amour que l'avait été l'oncle Jean dans sa petite maison de
Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins
elle ne sépara point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore
jeune, se suivirent dans la tombe à quelques semaines de distance,
laissant la petite Rosamonde, âgée de six ou sept ans, sans autre appui
que son aïeul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner à
sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant à la porte du manoir
de famille?

--C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son récit. Tu étais là;
tu as tout vu.... Au propre comme au figuré, l'on peut dire que tu as
ouvert à ta cousine les portes de Vaudelnay.

--Qui ne se sont jamais refermées, ajoutai-je avec un mouvement
d'affection très sincère. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas
chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si
heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sûr.

Un éclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais à
le voir accepter séance tenante. Puis subitement,--sur ce beau visage
loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,--une
expression d'embarras, presque de crainte, vint succéder à la joie.
L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pensé que je
l'intimidais. Je crus avoir deviné ce qui causait cet air déconfit, et,
comme j'étais encore tout vibrant de l'enthousiasme causé par le récit
romanesque à peine achevé, je fis appel à toute ma diplomatie et je dis
d'un ton plaisant:

--Tenez, mon oncle, je vois où le bât vous blesse. Gageons que vous avez
fait quelques folies de jeune homme et que...vous êtes en avance sur
votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le
vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prêter
quelques louis à leurs neveux pris de court par leurs fredaines....

--Tu es un brave garçon! interrompit mon oncle en me tendant la main.
Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en était besoin,
ne fût-ce que pour édifier les neveux de l'avenir en leur montrant que
les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est
pas ce qui m'arrête. Une ou deux affaires impossibles à remettre me
retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-être plus.

--Qu'à cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en
route. En arrivant à Vaudelnay, je vais faire mon rapport à mes parents
et, bon gré mal gré, ils vous obligeront à nous rendre visite. Nous
viendrions plutôt tous trois vous chercher!

--Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant,
charge-toi pour eux de toutes nos tendresses.

L'heure était venue de prendre congé, chose d'autant plus facile qu'on
ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, évidemment, ne tenait pas à
me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu'à l'escalier, à
travers un véritable dédale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux.

--Si j'en juge par ce que j'aperçois, remarquai-je, votre petite-fille
est restée campagnarde.

L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un désespoir comique.

--Tu ne vois rien! gémit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa
chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth, à ses heures perdues,
soigne l'éducation d'une famille de lapins blancs. En voilà qui doivent
s'amuser!

--Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-être? demandai-je en songeant
à l'admiration de Rosie pour mes élèves de jadis.

--C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait.

Nous nous quittâmes en nous disant:--_A bientôt,_--locution
parallèle à cette autre: _Votre couvert est toujours mis._ La
phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien.

J'arrivai le surlendemain soir à Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un
voyage interminable, car j'avais tenu à ne pas quitter _Annibal_
que le chemin de fer énervait beaucoup, et que je désirais offrir intact
à l'admiration des Poitevins en général et de mon père en particulier.



XI


Le château était rempli de monde.

--Nous n'avons pas voulu que tu t'ennuies dans ta famille, me dit mon
père tout en m'accompagnant dans ma chambre où j'allai rapidement passer
un habit, car le dîner attendait.

Il me fit alors l'énumération de nos hôtes. Il en parlait avec tant
d'intérêt, de plaisir et d'animation que je soupçonnai,--ceci entre
nous,--qu'en faisant provision de tous ces remèdes fort agréables contre
l'ennui, mon excellent père avait songé aussi un peu à lui-même.

Une heure après, mes soupçons étaient loin d'avoir diminué, et Dieu sait
si je condamnais ce besoin de distractions dans l'âge mûr, chez un homme
dont la première et la seconde jeunesse avaient été moins que dissipées,
j'avais pu le voir de mes yeux.

Ah! comme il était changé, mon cher Vaudelnay, depuis que _les
ancêtres_ avaient émigré pour toujours sous les dalles armoriées de
la chapelle!

De tous les êtres vivants que j'y avais connus, quatre seulement s'y
trouvaient encore: mon père, ma mère, moi et le jardinier devenu un
personnage important, vêtu comme un monsieur, commandant une escouade
nombreuse de fleuristes, de légumistes et de manoeuvres. Le « clos »
d'autrefois n'existait plus. Il était changé en un vaste parc ondulé de
monticules, creusé de pièces d'eau, coupé de plantations savantes,
derrière lesquelles se dissimulait le potager, comme un beau-père
bourgeois se cache dans le coin du salon de sa fille devenue duchesse.
Des serres grandioses, des écuries modèles étaient sorties de terre. Des
domestiques corrects et distingués fourmillaient silencieusement dans
les corridors. Si l'on avait parlé de prière en commun à cette
valetaille perfectionnée, je gage que nous aurions été « empoignés » de
la belle sorte dans le _Siècle_ du surlendemain.

Quant aux invités, c'était la crème de la province, de la crème battue
chaque année par un séjour à Paris. Les gens arriérés et ennuyeux, les
gentillâtres de l'ancienne école, les châtelaines à robes de bure et à
trousseaux de clefs n'étaient point de cette joyeuse série, non plus que
les jeunes filles à marier, car, d'après les idées de mon père, je
n'étais point de ces victimes qui doivent marcher à l'autel encore
blanchissantes sous le duvet de leur première toison.

A défaut de jeunes filles, les jeunes femmes ne manquaient pas chez
nous. En arrivant au salon éblouissant de lumières, j'eus le plaisir
d'en compter jusqu'à trois remarquablement jolies, et nous n'étions pas
au dessert que l'une d'elles, à côté de qui j'avais ma place, me
témoignait, à n'en pouvoir douter, qu'elle me faisait l'honneur de me
prendre au sérieux. Dans le cours de la soirée, dont quelques tours de
valse combattirent victorieusement la monotonie, la seconde et la
troisième de ces dames voulurent bien me témoigner successivement des
dispositions non moins rassurantes.

Être pris au sérieux! Douceur à nulle autre pareille pour un éphèbe de
vingt-trois ans, habitué à la bienveillance défiante des mondaines de
Paris pour qui la valeur semble ne pouvoir aller sans le nombre des ans!

Ah! la bonne soirée, passée entre le sourire de ma mère tout heureuse de
me revoir, et d'autres sourires...moins maternels! Pour la première fois
la vie, l'espérance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de
choses agréables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotées
à l'oreille jusque-là.

--Heureux mortel! tu as devant toi de longues années d'avenir. Tu es
riche, ton entretien plaît aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir;
ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le
modeste? tu es joli garçon. Va, tu es né sous une heureuse étoile; ton
père est fier de toi, le sourire de ta mère te caresse; tu peux
prétendre à tout!

Je crois en vérité que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu prétendre,
sinon à tout, du moins à de sérieux progrès dans les bonnes grâces d'une
ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir
l'air d'y toucher, ma mère veillait au grain, et si, parfois, ce genre
de récréation qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des
proportions inquiétantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils
étaient honnêtes, rappelaient les étourdis à la raison avant que l'ombre
d'une inconséquence fût commise.

Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation
annoncée!

J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'était sorti de ma mémoire. Le
lendemain de mon arrivée à Vaudelnay, après une visite matinale à la
boxe d'_Annibal_, où tout allait bien, Dieu merci! je m'enfonçai
seul dans le parc et me demandai sérieusement quel était le meilleur
parti à prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un
signe de moi, dépêcheraient au besoin trois ambassadeurs vers les
habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou.
Ce signe, était-il prudent de le faire? Du côté de mon oncle, rien qui
pût embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il était
passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais, à son âge, de
pareils défauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit
du siècle passé, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les
bons jours. En somme il n'était pas un château de France et de Navarre
où un tel hôte ne se trouvât fort à sa place.

Malheureusement je me sentais moins à l'aise en ce qui concernait Rosie.
Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle
comme d'une personne grande pour son âge, assez maigre, avec quelque
chose de _désuni_ dans la tournure et la démarche, pour parler ce
langage hippique volontiers employé par mes amis d'alors, quand ils
peignaient les avantages et les imperfections des êtres du beau sexe.
Jolie, mon impression n'était pas qu'elle le fût; à vrai dire, je ne
m'étais jamais demandé si elle l'était ou non. Mais, pendant plusieurs
années de ma vie, j'avais entendu des voix sévères dire à ma pauvre
cousine, pour peu qu'elle eût le malheur de se regarder du coin de
l'oeil en passant devant une glace:

--Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir à se mirer quand elle
est aussi laide?

J'ignore si ces affirmations répétées avaient fini par convaincre la
coupable de sa laideur. Quant à moi, la chose ne faisait plus un doute:
laide elle était venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait
mourir. D'ailleurs j'étais habitué au luxe, à l'élégance du grand monde
où j'étais entré du premier coup, avec l'avidité du poisson remis à
l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'après mon
goût d'alors, une femme ne pouvait être jolie si elle était mise
pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne
devait pas ressembler à celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir
qu'elle m'avait laissé était celui d'une personne concentrée, taciturne,
très timide ou très fière, les deux probablement. Quelle figure ferait
la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conservées,
qui remplissaient Vaudelnay de leurs éclats de rire, de leurs mots
drôles ou du frou-frou de leurs robes? N'était-ce pas lui rendre un
mauvais service que de l'exposer aux avanies presque inévitables d'un
contact peu fait pour la mettre en relief? La réponse à cette question
ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train où marchaient les
choses, je n'entrevoyais guère pour moi la possibilité de m'occuper de
ma jeune parente: tout mon temps était déjà tellement pris!

Le pour et le contre bien considérés, il me parut prudent de laisser
l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrième étage de la rue
d'Assas, jusqu'à l'époque, plus ou moins prochaine, où nous serions
rentrés dans le calme à Vaudelnay. De cette façon nous jouirions mieux
de leur présence, et les agréments de la villégiature ne pourraient
qu'être augmentés pour eux: c'était profit pour tout le monde.

Malheureusement, la première série d'invités partie, nous ne fûmes pas
longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon père
disait à qui voulait l'entendre:

--Je veux que mon fils s'amuse à Vaudelnay, pour lui ôter toute envie de
nous quitter et de s'amuser ailleurs.

Mais je voyais de plus en plus que mon père, secrètement attristé par
les progrès d'une maladie lente qui l'emporta, mettait sur mon compte le
besoin de distractions qu'il éprouvait pour lui-même. Quant à ma mère,
elle n'avait d'autres désirs que ceux de son mari. Pour une raison ou
pour une autre, les longues vacances de l'École de droit passèrent pour
moi comme un rêve.

Quelques visites de voisinage à rendre à des parents ou à des amis, tous
gens fort gais, achevèrent d'employer mon temps. Bref, quand l'aurore du
14 novembre vint à luire, l'oncle Jean et sa petite-fille étaient
toujours chez eux, ou du moins, s'ils n'y étaient plus, je n'étais pour
rien dans leur déplacement.

Je devais quitter mes parents le soir après dîner pour aller prendre
l'express. Dans l'après-midi, mon père me pria de passer dans son
cabinet et me tint à peu près ce discours:

--Mon cher ami, tu vas retourner là-bas.

Entre nous, je n'attache pas une importance exagérée à te voir devenir
de première force sur le Code, mais j'attends de toi que tu deviennes un
homme du monde accompli, et je conviens volontiers que tu es en bonne
voie. Tu me rendras cette justice que je te laisse toute liberté, moi
qui n'ai jamais su ce que c'est que d'être jeune et libre.

Il s'arrêta quelques instants et poussa un soupir dans lequel je devinai
le regret douloureux de la jeunesse disparue. J'aurais voulu pouvoir
consoler mon père; je le revoyais encore, plus jeune de quinze ans,
occupant silencieusement sa place au bout de la table présidée par les
_ancêtres_. Mais que pouvais-je lui dire?.... Bientôt il reprit:

--N'oublie jamais que tu t'appelles Vaudelnay. Il y a en France des
centaines de noms plus illustres, un nombre assez petit de plus anciens,
pas un seul plus intact. Dans deux ou trois ans, s'il plaît à Dieu, tu
seras l'un des meilleurs partis de la bonne société. Ne gâche pas tous
les avantages réunis en toi d'une façon rare. Tâche de ne pas faire de
folies; du moins n'en fais pas de malpropres. Pour cela fréquente
beaucoup le monde et seulement le meilleur, bien que j'entende dire
qu'il se gâte terriblement. Tu viendras nous faire une visite en hiver,
n'est-ce pas?

Je partis, sans _Annibal_ cette fois, un de mes amis de province
m'ayant acheté le cheval un bon prix pour la saison des chasses. Quelle
joie de retrouver mon coquet appartement, de revoir le cher boulevard!
En allant prendre mon inscription le jour même de mon arrivée, je
songeai que l'École est assez près de la rue d'Assas. L'occasion eût été
bonne pour faire une visite à Rosie. Mais des camarades rencontrés au
secrétariat m'entraînèrent, et je regagnai la rive droite sans avoir
accompli ce pieux devoir.



XII


A part un ou deux, les salons de ma connaissance étaient encore fermés;
mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je
déposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens sérieux avec mon
tailleur, je réglai quelques notes arriérées. Ensuite il fallut trouver
des chevaux, deux pour le phaéton, un pour la selle, puis me mettre
d'accord avec le carrossier, faire choix d'une écurie plus grande,
m'assurer le concours d'un spécialiste anglais--qu'auront pensé les
mânes des _ancêtres!_--pour lui confier mon attelage.

Ces diverses démarches terminées, j'étais sur le point de connaître
l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus
charmantes.

_Elle_ n'était pas du grand monde, à vrai dire, mais la haute
bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche,
très jolie, cachant sous l'extérieur le plus correct un goût secret pour
les aventures, elle sembla, dès notre première rencontre, attacher
quelque prix à mes attentions. Dédaignant la fausse modestie, je dirai
même que mes progrès dans sa faveur furent singulièrement rapides. Je
n'étais pas allé six fois chez elle (son mari était toujours absent,
mais, Seigneur, quelle nuée de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle
me demanda si j'étais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un
jeune homme sans expérience, je confessai que cet art m'était totalement
étranger.

--C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre
subitement. Je vous aurais demandé de vouloir bien me guider, un de ces
jours, dans une promenade aux galeries du Louvre.

Aujourd'hui, n'en déplaise à certains romanciers, le Louvre est
terriblement démodé, tout au moins pour cet usage spécial. Mais alors il
n'était pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu dès le
lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carré
que j'étais revenu de ma crainte d'étaler une ignorance honteuse. Je
n'eus même pas l'occasion de découvrir si ma compagne était plus savante
que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un
entretien qui, dès la première minute, avait pris une direction toute
différente. C'était la première fois qu'il m'arrivait de _faire la
cour_ selon toute l'étendue et toute la signification--future et
présente--que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme
dans d'autres du même genre, que les paroles, en pareil cas, importent
infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une
première audition. Nous allions lentement à travers les salles presque
désertes, causant d'assez près pour pouvoir parler à voix basse, lorsque
je fus ramené sur la terre, des cieux où je planais, par cette
exclamation soudaine en langue étrangère qui vint me frapper à
brûle-pourpoint:

--Oh! master Gastie!

Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'était dressé devant moi avec
sa problématique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me
pardonne, qu'elle était occupée au même tricot qui l'absorbait jadis, à
Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tentés
de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des
yeux, et la trouvai sans peine assise à un chevalet qui portait la copie
naissante d'une Vierge quelconque.

Personne ne voudrait croire que la rencontre fût prodigieusement
agréable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait.
Rosie paraissait fort contrariée. Sans doute elle éprouvait peu de
plaisir à être surprise, dans son costume de travail moins qu'élégant,
par un cousin et une inconnue qui étaient l'élégance même. Quant à moi,
dépositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais
voulu être à cent lieues. On devine que ma compagne n'était guère plus à
l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commençait à
toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me
tendit la main comme si ma présence, dans cet endroit, eût été la chose
la plus naturelle du monde.

--Vous voilà de retour? me dit-elle d'une voix richement timbrée, bien
qu'agitée d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont
bien?

Je répondis sur le même ton et m'étendis en éloges sur la peinture de
Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai désormais madame
X***.

--Quand vous trouve-t-on chez vous? demandai-je pour couper court à une
conversation qui, malgré tout, manquait de charme.

--Tous les jours après cinq heures.

--J'irai bientôt vous voir. Mon oncle se porte bien?

--Très bien, merci! Au revoir, mon cousin!

--Au revoir, ma cousine!

J'entraînai doucement ma compagne loin des lieux témoins de cette
rencontre funeste. Je pleurais déjà sur les ruines de mon bonheur. Cinq
minutes plus tôt, madame X*** me jurait qu'elle commettait pour la
première fois une « imprudence » de ce genre, qu'à aucun homme avant moi
elle n'avait dit une parole que son mari ne pût entendre. Aussi je
m'attendais à une scène terrible de reproches, peut-être même à une
rupture prématurée, bien qu'à tout prendre l'idée de « l'imprudence » en
question ne me fût guère imputable. Mais, à ma grande surprise, ma belle
amie fit preuve d'un sang-froid que nul ne se serait attendu à trouver
chez une débutante. Elle me demanda d'un air singulier:

--Vous ne saviez donc pas que votre cousine vient au Louvre copier
Murillo?

--D'abord, c'est ma cousine si l'on veut, répondis-je avec diplomatie.
Nous devons être parents au vingtième degré. Elle est sans fortune et ne
va pas dans le monde. Ainsi n'ayez aucune crainte....

--Mais vous semblez très intimes?

Je racontai brièvement l'histoire de Rosie et notre éducation sous le
même toit jusqu'à mon entrée au collège.

--Et vous n'en avez jamais été amoureux? questionna ma compagne.

Amoureux de Rosie! moi!

L'idée par elle-même était si plaisante que j'éclatai de rire.

--Pauvre enfant! dis-je, quand j'eus repris mon sérieux; je ne la vois
pas rendant quelqu'un amoureux d'elle.

Madame X*** me regarda comme pour voir si je parlais sérieusement. Puis,
sans doute édifiée par cet examen, elle ramena la conversation vers des
sujets que nous préférions l'un et l'autre. Cinq minutes après, un
fiacre hélé sur le quai ramenait ma déesse dans l'Olympe conjugal.
Alors, libre de mes actions, je remontai dans la salle où peignait
Rosie. Enfin, j'allais pouvoir m'entretenir avec un être humain de ma
nouvelle conquête.

La jeune artiste s'était remise à sa Vierge, Lisbeth avait repris son
tricot. Je m'approchai avec le même air d'importance mystérieuse que
devait avoir d'Artagnan quand il rapportait d'Angleterre les ferrets de
la reine, et, parlant de façon que ma cousine seule pût m'entendre:

--Ma bonne Rosie, je compte sur vous pour n'ouvrir la bouche à personne
de ce que vous venez de voir.

En une seconde, elle eut le temps de rougir et de devenir pâle, tenant
fixés sur moi ses yeux noirs, honnêtes et francs comme ceux de son
grand-père.

--Soyez sans crainte, répondit-elle simplement.

Puis, avec un sourire un peu triste, elle ajouta:

--D'ailleurs, à qui pourrais-je en parler? Je ne vois personne.

--Et vous venez souvent ici?

--Tous les jours.

--Pour peindre des copies?

--Entre nous, je crois que mes originaux ne feraient pas bonne figure au
Louvre.

--Mais, grand Dieu! m'écriai-je étourdiment, vous devez avoir tout un
musée de copies rue d'Assas. Quand j'irai vous voir, vous me montrerez
la collection.

Elle s'était remise à travailler avec le sérieux que, dès son enfance,
elle apportait dans toutes ses entreprises.

--Mes copies sont un peu partout, répondit-elle avec plus de mélancolie
que d'embarras. Je les vends aux églises qui trouvent les vrais Murillo
trop chers.

--Pauvre Rosie! pensai-je. Moi qui l'accusais d'abandonner l'oncle Jean
pour le plaisir d'aller barbouiller des toiles! Ce n'est pas son plaisir
qu'elle cherche en peignant!

Je me sentais pris, pour cette fille simple et courageuse, d'une grande
estime et d'une sincère affection. Et puis elle était ma confidente, la
confidente de mon premier secret de jeune homme. Avec le besoin que nous
avons tous de revenir au sujet qui nous tient au coeur, je lui dis, très
fier du mensonge auquel mes devoirs de gentilhomme m'obligeaient:

--Vous savez, cousine: vous auriez tort de supposer qu'il y a...entre
moi et cette dame... des choses... Mais une femme est si vite
compromise! A votre âge on ne se rend pas compte de certains dangers.

--Oh! répondit-elle en me regardant encore une fois, j'ai vingt ans par
l'âge; mais j'en ai trente par la vie que je mène. Je me sens tellement
votre aînée, Gastie!

J'éprouvais je ne sais quel plaisir inconnu à entendre sa voix chaude
et, tout en l'écoutant, je venais seulement de remarquer un détail,
c'est que, d'un commun accord et sans nous en douter, nous employions le
_vous_ depuis une demi-heure, au lieu du _tu_ de notre
enfance.

--Pourquoi, lui demandai-je à brûle-pourpoint, ne nous tutoyons-nous pas
ici comme à Vaudelnay?

Ma question l'avait contrariée sans doute, car elle éloigna d'un geste
brusque son pinceau de la toile.

Je crus comprendre que je l'empêchais de travailler et qu'elle aurait
déjà voulu me voir parti.

--Vous venez de le dire vous-même, fit-elle. Nous ne sommes plus à
Vaudelnay.

J'eus un élan d'effusion dont je me sentis tout fier. Pourquoi
n'apprécierions-nous pas les bons sentiments en nous comme nous les
estimons chez les autres?

--Qu'importe? répondis-je. Ne sommes-nous pas de bons camarades comme
autrefois? Écoute, Rosie, n'aimerais-tu pas avoir un compagnon dévoué,
sûr, qui n'aurait rien de caché pour toi, te consulterait même, au
besoin; car je trouve, moi aussi, que tu as l'air d'être mon aînée. Je
viendrais te voir souvent. Tu ne sais pas avec quel plaisir je te
retrouve. Je t'assure que j'ai bon coeur et que je t'aime bien.

--J'en suis convaincue, dit-elle d'un air quelque peu distrait, tout en
commençant à ranger son attirail. Donc nous voilà redevenus bons amis.
Quand tu monteras chez nous, si tu désires m'y trouver, n'arrive pas
avant cinq heures. Je crains seulement d'être un camarade assez peu
amusant. Je ne connais personne et ne sais rien de ce qui se passe.

--Comment peux-tu dire cela? fis-je en riant. Tu es au courant de tout.
L'oncle Jean savait par toi le résultat de mes derniers examens.

--Lui dirai-je que nous nous sommes vus? demanda-t-elle sans répondre à
ma phrase.

Je fus forcé de convenir qu'il valait mieux ne point parler de ma visite
au Louvre, attendu les circonstances délicates qui l'avaient signalée.
Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir bientôt.



XIII


J'étais le plus heureux des hommes, le plus fier aussi: je possédais un
trésor dans la personne de madame X***; je savourais les joies de ma
première conquête sérieuse. Je ne vivais plus que pour cette femme. Je
cherchais à la retrouver dans le monde,--moins aristocratique que celui
de mes débuts,--où je la suivais presque chaque soir.

Lorsque des devoirs odieux la tenaient éloignée, je n'avais qu'une seule
consolation: penser à elle; un seul désir: en parler. Ce n'était pas que
des tentations charmantes ne vinssent, presque chaque jour, mettre ma
constance à l'épreuve. On aurait dit, ma parole, que je portais ce nom
bien-aimé sur mon chapeau, de même que les matelots arborent en lettres
d'or le nom du bâtiment où ils servent. J'ose dire qu'il n'aurait tenu
qu'à moi de m'engager sous d'autres couleurs. Coquetteries, regards
langoureux, insinuations plus ou moins claires, billets anonymes ou
signés, tous les traits de l'arsenal féminin pleuvaient sur moi comme
sur une cible vivante. Mais j'avais juré à la reine de mon coeur de
l'adorer jusqu'à mon dernier soupir, et j'étais bien résolu à tenir mon
serment. Je recevais sans me fâcher les oeillades, les prévenances,
voire même les billets; mais je restais de marbre, et cette
indifférence, comme il arrive toujours, semblait redoubler l'audace des
agressions.

Je n'avais pu m'empêcher, tout d'abord, de parler à quelques amis
intimes de la passion qui me dominait. Mais à peine commençais-je à leur
vanter les charmes de madame X*** (je serais mort, bien entendu, avant
de la nommer), que ces jeunes gens ripostaient par les louanges d'une
madame Y*** quelconque et, par le diable! ils avaient l'infamie de la
nommer, quelquefois.

Dans ces conditions, l'entretien prenait immédiatement les allures de
ces églogues de Virgile où deux bergers s'évertuent, chacun à leur tour,
à célébrer l'objet de leur flamme. Tout au contraire, je trouvais chez
ma cousine un auditeur, sinon enthousiaste, du moins résigné à
m'entendre et, surtout, n'ayant aucun motif personnel pour
m'interrompre. Aussi, allais-je la voir assez souvent, presque toujours
au musée. Rue d'Assas, nous trouvions un prétexte, à un moment
quelconque de ma visite, pour laisser l'oncle Jean à ses livres; nous
pouvions alors causer librement.

Certes, je n'avais garde d'oublier que je parlais à une jeune fille dont
les oreilles devaient être respectées. Mais Rosie me l'avait avoué
elle-même: au point de vue de la raison et du bon sens, elle avait
trente ans.

--Pauvre amie! lui disais-je d'un air profond; tu en as dix en ce qui
concerne l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est!

Alors je commençais de véritables conférences sur ce vaste sujet dans
lequel je me sentais passé maître, et, pareil à ces professeurs de
minéralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur
poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme échantillon,
quelque billet reçu le matin, quand il était de nature à passer sous les
yeux de mon élève.

Parfois, pour dire toute la vérité, l'élève jetait sans s'en douter
quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son maître. Cette
innocente avait la manie des objections. J'y répondais toujours et
m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps à autre, en
redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins
satisfait des autres, moins assuré d'un avenir éternel de bonheur. Cette
enfant sans expérience avait des profondeurs de logique, des
délicatesses de pénétration qui m'étonnaient. Ce que je lui pardonnais
le moins, c'était le peu d'envie qu'elle témoignait pour le bonheur que
je donnais à une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que
cet or était du cuivre à ses yeux.

--Va! tu n'y entends rien, m'écriai-je un jour, impatienté; tu es faite
pour le pot-au-feu.

--Et toi pour la confiture de roses, me répondit ma cousine. Or le
pot-au-feu est l'emblème de ce qui dure; tu t'en apercevras tôt ou tard.

Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement «
miss Pot-au-feu », à quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles
de madame « Confiture-de-Roses ». Plus vexé que je n'en avais l'air, je
lui disais:

--Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie?

--Peuh! répliquait ma cousine avec une moue, beau mérite quand on n'a
pas autre chose à faire! Donne-moi seulement sa couturière et sa
modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre.

La première fois, je bondis à cette odieuse insinuation. Néanmoins,
quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***,
je ne pus m'empêcher de l'examiner...autrement que je n'avais fait
jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup à Rosie d'avoir eu de trop bons
yeux. De quoi se mêlait cette petite fille?

Vers la fin de l'hiver, je découvris quelque chose de plus grave, dont
je faillis mourir de douleur. Madame X*** était une méprisable coquette,
pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait,
avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa
fortune.

Pendant deux jours la honte m'empêcha d'aller conter ma peine à Rosie.
Le troisième je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et
j'étalai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente.

--Pauvre ami! dit-elle. Je te plains de tout mon coeur.

Sa bouche prononçait des paroles de compassion, mais son visage brillant
d'une sorte de rayonnement chantait une autre antienne. Sans doute elle
éprouvait cette volupté si chère à toutes les femmes de pouvoir dire:

--Je l'avais bien prévu!

Elle ne le dit pas toutefois, et sagement elle fit, car je crois que je
l'aurais battue.

--Ah! Rosie, m'écriai-je. Que va-t-il arriver de moi? Je ne me
consolerai jamais. La fausse créature!

--Bon, fit-elle, d'autres te consoleront. Si je sais lire, il y a de par
le monde quelques bonnes âmes toutes prêtes à réparer les torts de
madame Confit....

Mes traits durent prendre un aspect terrible à cette plaisanterie, car
ma cousine s'arrêta court.

Au bout d'une semaine, mon désespoir n'était pas calmé et je ne pouvais
plus voir Paris en peinture. Je voulus essayer d'aller dans le monde par
redoublement. Hélas! la vue seule d'une femme me soulevait le coeur. Les
unes m'exaspéraient par un air de moquerie insupportable que je croyais
voir percer sous leur sourire. Les autres m'indignaient par je ne sais
quelle expression de joie discrète. Supposaient-elles, par hasard,
qu'elles allaient recueillir la succession de mon infidèle!

--Ah! Rosie, m'écriai-je un jour, il est dur d'avoir mon âge, et de
mépriser déjà toutes les femmes.

--Toutes? fit-elle en levant sur moi de grands yeux sévères.

--Oui, toutes! répondis-je en frappant du pied; à l'exception d'une
sainte qui est ma mère.

--Et moi? demanda-t-elle avec un regard tout différent, le regard
mouillé de la Rosie d'autrefois.

La question était si drôle dans sa bouche que je retrouvai la force de
répondre par une plaisanterie.

--Oh! vous, miss Pot-au-Feu, vous n'êtes pas une femme, et je vous en
félicite bien sincèrement.

La Providence eut pitié de moi. Le lendemain même j'apprenais qu'un de
mes amis intimes venait d'acheter un yacht, et qu'il partait la semaine
suivante pour une croisière dans les mers de Grèce et dans le Bosphore.
Je courus chez lui et m'informai s'il pouvait me donner une cabine.

--Sauf la mienne, dit-il, je peux te les donner toutes. Je n'emmène
personne.

--Allons donc! Ce grand voyage à toi tout seul? Quelle idée!

--Mon cher, je te préviens loyalement que je serai un compagnon lugubre.
Je quitte la France pour tâcher d'oublier un grand chagrin de coeur, une
cruelle ingratitude.

Je pris sa main et la broyai silencieusement dans la mienne.

--Et moi, dis-je à mon tour, je pars pour que la perfide qui m'a tué
n'ait pas le plaisir de savourer mon agonie.

Ainsi lancés, nous nous montâmes la tête mutuellement. Heureusement
qu'il s'agissait d'une simple promenade en yacht. Si nos jeunes
désespoirs avaient suivi la direction moins hygiénique du revolver ou du
poison, je tiens pour certain que nous nous serions grisés de nos
paroles jusqu'à commettre quelque bêtise irréparable.

Séance tenante, nous délibérâmes sur bien des choses, notamment sur la
question de savoir comment nous partirions. Mon ami tenait pour une
disparition silencieuse et digne, quelque-chose comme « un chagrin qui
sombre dans l'inconnu », je me souviens encore de ses paroles.

Quant à moi j'étais d'un avis tout opposé.

--Pourquoi nous enfuir comme des voleurs quand c'est nous qui sommes
volés, trahis, méconnus!

Je n'étonnerai personne en disant que mon opinion l'emporta. Nous
commençâmes nos adieux, promenant partout nos airs accablés, comme les
gens qui ont eu un duel promènent leur bras en écharpe.

Trois jours après, chacun savait dans le cercle de mes amis et
connaissances que j'allais expirer d'un amour malheureux sur quelque
rivage désolé de l'Archipel. Je n'avais prononcé aucun nom, trouvant la
moindre indiscrétion, même en pareil cas, indigne d'un gentilhomme. Et
cependant je pus constater que personne ne s'y trompait. C'était à
croire que les bontés de madame X*** à mon égard, puis sa perfidie
odieuse, avaient été affichées à la mairie parmi les publications de
mariage.

O sublime lâcheté d'un coeur épris! J'adorais plus que jamais
l'infidèle; j'aurais oublié tout orgueil sur un signe de sa main. Par je
ne sais quel besoin d'humiliation volontaire, j'en fis l'aveu à ma
cousine en lui disant adieu, la veille de mon embarquement.

--_Elle_ sait que je pars, dis-je. Il est impossible qu'elle
l'ignore. Je l'ai raconté à cent personnes. Me laissera-t-elle
m'éloigner ainsi? Ne vais-je pas trouver, en rentrant chez moi tout à
l'heure, un billet avec ce simple mot: « Restez! » Ne m'écrira-t-elle
pas, dans quelque temps, d'interrompre mon voyage et de venir reprendre
ma chaîne.

Ma cousine ne répondit pas, et l'air ennuyé de son visage me fit
souvenir que, malgré les trente ans qu'elle se donnait, ses oreilles ne
devaient pas en entendre davantage.

--Et toi, Rosie, dis-je pour quitter le sujet brûlant, je pense que tu
m'écriras?

--Bah! fit-elle. Pour te parler de quoi? Mes lettres seraient
mortellement ennuyeuses.

--Mais non, mais non, protestai-je poliment. Tu me parleras de toi, de
ta peinture, de l'oncle Jean. Tes lettres me feront le plus grand
plaisir, au contraire. Je sais que tu es pour moi une amie dévouée et,
quand le coeur souffre....

Je m'arrêtai, vaincu par l'émotion. Ma cousine me répondit avec un
soupir résigné:

--Je t'écrirai puisque tu l'exiges. Ton adresse?

--Poste restante, à Constantinople.

Nous rejoignîmes l'oncle Jean et je pris congé de lui avec une cordiale
poignée de mains. Je plantai deux gros baisers sur les joues de ma
cousine, et je rentrai chez moi pour achever mes malles. J'avais prévenu
mes parents que j'allais faire une excursion de deux mois, m'excusant
sur la soudaineté du départ de ne point aller leur dire adieu.

« Je t'approuve, m'avait écrit mon père. A ton âge il est bon de
voyager. Regarde bien pour te souvenir des belles choses que tu auras
vues, pour nous les raconter au retour. Je t'envie. Comme tu vas
t'amuser! »

Pauvre père, il ne se doutait pas que je partais avec la mort dans
l'âme! Il parlait de retour.... Le voyageur dont le désespoir conduit
les pas sait-il où, quand, comment se terminera son odyssée?

Le moment du départ était arrivé sans que mon infidèle eût donné signe
de vie. Mon ami et moi avions l'air de deux condamnés à mort, lorsque la
_Galathée_ nous emporta loin des côtes de la Provence, sur
lesquelles nos yeux abattus cherchaient en vain deux ombres ingrates et
oublieuses.



XIV


Que les âmes compatissantes se rassurent. La montagne glacée de
désespoir qui m'écrasait, le coeur sembla se fondre à mesure que le
charbon diminuait dans nos soutes. Il faut que l'air de la Méditerranée
possède des propriétés singulièrement consolatrices, car nous n'avions
pas encore touché à Naples que j'entrevoyais déjà la possibilité de
vivre avec ma blessure.

--Je souffrirai jusqu'à mon dernier jour, pensais-je en voyant fuir le
sillage bleu, lamé d'argent par l'hélice infatigable. Mais je sens que
j'aurai la force de ne pas mourir. Seulement, qu'on ne me parle plus
jamais d'amour! Que l'ironie de ce mot odieux ne frappe plus jamais mes
oreilles! Une seule femme pourra se faire gloire d'avoir vaincu,
subjugué, trahi Gaston de Vaudelnay. Que les autres en prennent leur
parti! Désormais il défie tous leurs décevants artifices.

Quand nous reprîmes la mer, après une visite à Pompéi, cette belle morte
dont le suaire de cendres s'est écarté sous des mains profanes, il me
semblait que le souvenir de madame X*** et celui de toutes ces beautés
dont je venais de contempler les appartements et les bijoux, comptaient
un nombre de siècles à peu près égal.

En longeant les côtes de Cythère,--nous aurions rougi de perdre une
heure pour y aborder,--je souriais avec orgueil comme si j'eusse
contemplé la capitale dévastée d'un ennemi désormais impuissant. Ah!
qu'il faut se garder de ces inutiles fanfaronnades!

Au Parthénon, sous ces colonnes aux tons d'ocre parmi lesquelles semble
glisser encore la blanche tunique aux longs plis de la chaste déesse,
des voix mystérieuses, mêlées à l'encens des sacrifices, chantaient à
mes oreilles:

--Vis sans aimer, et tu vivras heureux!

Et déjà j'éprouvais je ne sais quel vague bonheur de vivre, de respirer
l'odeur des jasmins flottant à travers les rues poudreuses, de suivre
d'un regard charmé les jeunes Athéniennes aux yeux noirs, allant remplir
leurs amphores à la fontaine.

Enfin l'avouerai-je? Tandis que je gravissais les pentes de Galata pour
aller prendre mes lettres à la poste française de Constantinople, une
pensée me préoccupait:

--Pourvu qu'_elle_ ne m'ait pas écrit de revenir!

Car j'aurais été l'homme le plus contrarié du monde s'il m'avait fallu
dire adieu si vite à cet Orient que j'entrevoyais à peine et qui déjà me
captivait. Oh! la ville sainte avec ses minarets et ses coupoles noyés
dans la verdure! Oh! le Bosphore avec sa double bordure de palais
endormis! Oh! les musulmanes drapées dans leurs satins clairs, laissant
voir à travers la mousseline complaisante du _yachmak_ leurs grands
yeux noirs, si provocants sous la frange des cheveux dorés par le
henné!....

Trois lettres seulement m'attendaient à la poste: deux sur lesquelles je
comptais, celle de ma mère et celle de Rosie, la troisième d'une
écriture inconnue, ronde, moulée comme les caractères d'un écrivain
public. L'enveloppe carrée, en papier jaune, avait les allures froides
d'une correspondance d'affaires. Il ne faut pas se fier aux apparences.
Voici ce que je lus dans la missive mystérieuse que j'avais ouverte tout
d'abord:

« Monsieur,

» Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois dans un salon qui porte un
des plus vieux blasons de France, mais je ne vous nommerai pas les
maîtres de la maison, pas plus que je ne vous laisserai deviner qui je
suis moi-même.

» Vous voudriez savoir au moins quels ont été nos rapports, si nous
avons souvent causé, dansé ensemble, ce que nous nous sommes dit, si je
vous ai plu, si vous m'avez fait la cour. Peut-être avez-vous la
curiosité--flatteuse pour moi--de connaître mon impression sur votre
personne. Voilà bien des questions, mais vous n'aurez de réponse qu'à la
dernière. Vous intéresserait-elle moins que les autres? Avouez que non.

» Eh bien, monsieur, je pense de vous des choses...que je me suis bien
gardée de vous dire, ou même de vous laisser soupçonner. Mais, s'il vous
plaît, n'allez pas croire que c'est par modestie ou par crainte de vos
dédains. Je connais vos goûts. Je vous ai trouvé parfois moins difficile
pour d'autres femmes qu'il ne vous serait, à coup sûr, permis de l'être.
J'ai constaté en vous des... indulgences faites pour encourager de moins
modestes que moi--et de plus mal partagées. Mais qu'aurais-je gagné à me
faire ouvrir les portes du temple? Je m'y serais trouvée en trop
nombreuse compagnie! Je ne comprends que les chapelles bien fermées,
avec un seul tabernacle et une lampe qui brûle fidèlement, sans jamais
s'éteindre. Vos enthousiasmes, autant que je puis croire, ressemblent à
ces décors de feu d'artifice qui s'embrasent tout à coup et
disparaissent très vite, pour faire place au numéro suivant du
programme.

» Avec tout cela--vous allez bien rire--j'ai beaucoup souffert et je
souffre encore, car je vous aime. Eh! bien, ne riez pas trop; ne dites
pas: « Bon, encore une! » Oui, je vous aime, et, sans doute, je ne suis
pas la première qui vous l'écrive. Mais ce qui me distingue des autres,
c'est que je vous aimerai toujours, et que vous ne saurez jamais qui je
suis. Vous haussez les épaules? Vous dites que je joue un air connu?
Vous verrez que non. Dans dix ans, vous n'en saurez pas plus
qu'aujourd'hui. Et, dans dix ans, je vous aimerai encore.

» D'ailleurs, si j'étais comme les autres, je n'aurais pas attendu que
vous fussiez à sept ou huit cents lieues de la France pour vous dire que
ma pensée ne vous quitte pas, que je donnerais ma vie, si elle
m'appartenait, pour embellir la vôtre, que vos yeux, quand ils
rencontrent les miens, me donnent le plus grand bonheur que je me
souvienne d'avoir connu.

» Et cependant la tendresse du meilleur et du plus noble des êtres
m'entoure d'une constante adoration. Mais je vous aime, et je suis
tellement malheureuse de ne vous l'avoir jamais dit, que j'essaye de
vous le dire afin de voir si, désormais, je serai plus heureuse.

» Voilà tout, monsieur, et notre correspondance doit s'arrêter ici.
Toutefois, il me serait agréable de savoir que vous avez reçu cette
lettre qui contient--j'ai l'orgueil de le croire--quelque chose de plus
précieux qu'un paquet de billets de banque: un coeur qui ne s'était
jamais donné. Vous m'apprendrez sincèrement ce que vous pensez de cette
folie. Mais tout le bien ou tout le mal que vous pourrez me dire
n'empêcheront pas que ces lignes ne soient les dernières écrites pour
vous par

» UNE AMIE DÉVOUÉE. »

Pour toute signature, cette missive étrange portait une pensée finement
dessinée à la plume. Le post-scriptum invitait à répondre sous des
initiales compliquées au bureau de poste de la Madeleine, à Paris.

Quoi que l'on doive penser de moi, j'avouerai que je relus deux fois
cette lettre avant d'ouvrir les deux autres, lesquelles, d'ailleurs, ne
contenaient rien, à beaucoup près, d'aussi intéressant. Ma mère me
donnait en détail les nouvelles du jour de Vaudelnay, terminant sa
quatrième page par des recommandations instantes de bien me soigner et
« d'être prudent dans un pays où la vie des hommes est comptée pour si peu
de chose ». A coup sûr, en écrivant ces lignes, ma chère mère avait des
visions de pals, de poignards et de sacs de cuir immergés dans le
Bosphore avec deux victimes--de sexe différent--s'y débattant contre la
mort.

Quant à ma cousine, en la lisant on croyait l'entendre. C'était la même
affection simple, raisonnable, éloignée de toute exaltation de pensée et
de langage. Pauvre miss Pot-au-Feu!

Malgré tout, sa prose aurait pu me paraître charmante, sans la rivale
inconnue auprès de laquelle cette âme naïve semblait singulièrement
terre à terre. Qui était-elle donc cette autre femme, romanesque et
vertueuse tout à la fois, dont l'amour tombait sur moi comme la fleur
parfumée qui effleure le front du voyageur traversant un bois
d'orangers? Comment l'avais-je vue sans la remarquer? Où l'avais-je
rencontrée? Par quelle séduction involontaire avais-je pris sa
tendresse?

Pendant une heure, je fouillai par la pensée quatre ou cinq des salons
les plus haut cotés comme aristocratie que je fréquentais jadis, du
temps où madame X*** ne m'entraînait pas à sa suite dans un monde moins
blasonné. Quelques profils vagues, à demi perdus dans la pénombre d'un
souvenir éloigné, se présentèrent à mes yeux. J'appelai mon imagination
à mon secours pour peindre le portrait de l'inconnue. Je me figurais une
femme grande, blonde, mélancoliquement rêveuse, d'une beauté poétique,
unie par un mariage de raison à quelque époux trop âgé pour elle, plein
de mérite et très affectueux, mais qu'elle n'avait pas pu aimer.
Pourquoi me donnait-elle cet amour idéal et profond, à moi qui me
sentais si peu digne d'une offrande aussi précieuse, à moi dont les
grâces moins qu'éthérées d'une coquette avaient tourné la tête et
conquis l'admiration? Et pourtant ma correspondante anonyme semblait
avoir peu d'illusions sur mon compte. La preuve en était dans certaine
phrase de sa lettre et, plus encore, dans cette défiance à mon égard
qu'elle manifestait sans ménagements.

O variations bizarres et soudaines du coeur humain! La veille encore, ma
réputation naissante d'homme à succès paraissait à mes yeux comme une
auréole de gloire, pittoresquement voilée par le crêpe funèbre d'une
trahison. Et voilà qu'à cette heure je n'avais plus qu'un désir:
convaincre cette douce amie que j'étais un chevalier fidèle et discret,
digne d'être aimé, digne d'être admis à la voir, à m'agenouiller devant
elle, à baiser ses mains ou tout au moins le pli de sa robe. Mon
enthousiasme était si grand que je voulais d'abord partir sur l'heure,
courir chercher cette tendre créature dans chaque rue, dans chaque
maison de Paris, la guetter pendant un mois, s'il le fallait, au guichet
de la poste où elle devait venir prendre ma réponse.

La réflexion me fit voir qu'il fallait arriver à elle par d'autres
moyens, si toutefois je devais être assez heureux pour percer un jour ce
charmant mystère. Sans prendre le temps de redescendre au port et de
regagner la _Galathée_, j'entrai dans un des hôtels de Péra et je
demandai de quoi écrire. Je me souviens que ma lettre commençait ainsi:

« Madame, ce que vous appelez ironiquement « mon temple » n'est plus, à
cette heure, qu'un monceau de ruines sur lesquelles se dresse la
chapelle « bien fermée » où vous voulez que je vous adore. La pauvre
lampe de mon coeur est allumée devant l'autel. Une seule chose manque à
ce culte nouveau et chéri: l'image, le nom de celle qui m'a converti de
mes erreurs grossières.

» Ce nom je l'attends, je l'invoque; cette image, cachée derrière son
voile de pureté, mon respect l'implore à genoux. Apôtre de l'amour
chaste et vrai, vous avez, d'un seul mot, renversé mes idoles. Ce n'est
que la moitié de votre tâche bienfaisante et j'ai le droit de vous dire:
Ne mettrez-vous rien à la place de ce que vous avez détruit?.... »

Pendant de longues pages, mon zèle de néophyte s'épanchait avec ce
lyrisme qui fera sourire, j'en ai peur, la plupart des hommes qui ont
aujourd'hui vingt-cinq ans, l'âge que j'avais alors. Je reniais les
erreurs du passé, particulièrement madame X***, ne la désignant, bien
entendu, que par des allusions sagement voilées. Pour l'avenir, je
m'engageais par les plus redoutables serments à devenir le modèle de
ceux qui aiment. Mais je donnais à entendre que toutes ces belles
résolutions dépendaient du nouvel arbitre de ma vie. Au prix d'une
réponse courrier par courrier, je garantissais ma persévérance. Que si
ma belle correspondante exécutait ses menaces de silence perpétuel, Dieu
sait ce qui adviendrait de moi! Me reverrait-on jamais? Ne
promènerais-je pas mon égarement, pécheur endurci, de la Turquie aux
Indes, des Indes en Chine, de la Chine au Japon, plus loin si c'était
possible? Mes parents s'éteindraient dans les larmes! A qui la faute?
Une réponse, une réponse contenant ne fût-ce qu'une lueur d'espoir, et
je rentrais en France à l'instant même, corrigé de toutes mes erreurs,
portant dans ma poitrine un coeur nouveau. C'était à prendre ou à
laisser. Positivement, j'avais un peu perdu la tête.

Ma lettre partie, je comptai les heures qui me séparaient du retour du
courrier. Que dis-je, les heures? c'était bel et bien l'affaire de deux
semaines, car, à cette époque, l'_Orient-Express_ ne roulait pas
encore entre Paris et Varna.

Pendant ces quinze jours, mon ami et moi nous courûmes les ruines, les
bazars, les mosquées, de Stamboul à Scutari. En outre la _Galathée_
chauffa plus d'une fois pour nous conduire soit aux îles des Princes,
soit dans le haut Bosphore, soit même sur les côtes les plus voisines de
la mer Noire où, par parenthèse, un coup de vent d'est faillit me noyer,
moi et ma chapelle toute neuve, encore veuve de sa statue. D'ailleurs
aucune aventure d'un genre plus doux; pas la moindre tentation, ce qui
est, pour les nouveaux convertis de mon espèce, la meilleure garantie de
persévérance. Dieu sait ce qui serait arrivé si j'avais fait mon stage
de vertu dans un pays où les femmes sont moins cloîtrées!

Enfin le paquebot de la malle française fut signalé au sémaphore de
Galata, dont j'avais appris les séries de pavillons par coeur. O joie!
le guichet de la poste s'ouvrit pour laisser passer dans mes mains une
enveloppe de cette même écriture renversée que mes yeux avaient relue si
souvent. Ma divinité n'était point inexorable et m'épargnait le voyage
du Japon qui, entre nous, me donnait à réfléchir.

« Monsieur, m'écrivait-on, j'aime trop vos parents--sans les
connaître--pour les priver si longtemps de la présence de leur fils.
Vous vouliez une réponse; la voici. Quant au reste, vous me permettrez
bien de vous dire que je ne saurais prendre toutes vos belles paroles
pour argent comptant. Je me défie des conversions si faciles et si
promptes, et j'estime qu'il y faut un peu de martyre, tout au moins
quelques cicatrices de fer ou de feu, quelque épreuve de confrontation
avec les bêtes de l'amphithéâtre.

» D'ailleurs, il faut en prendre votre parti. Votre chapelle--je vous
félicite de l'avoir édifiée si aisément--contiendra quelque jour, si
Dieu m'écoute, une statue fidèlement honorée. Mais ce ne sera pas la
mienne, qui ne saurait quitter la modeste niche où la retient le devoir.
Je vous répète que je vous aime, que je vous aimerai toujours. Vous
l'avoir dit, savoir que vous ne l'ignorez plus, bien que vous ignoriez
tout le reste, cela me procure déjà des douceurs infinies. Depuis que
j'ai cessé d'être une enfant, je ne me souviens pas d'avoir connu
quelque chose qui touche au bonheur d'aussi près.

» Peut-être, puisque vous allez revenir, vous apercevrai-je de loin en
loin, mais mon secret sera mieux gardé que jamais, car il doit l'être;
je mourrais de honte s'il en était autrement. Mais je suivrai tendrement
des yeux votre chemin dans la vie. Et même, si vous restez digne de moi,
ma plume viendra vous dire de temps en temps que je suis fière de vous
et reconnaissante, jusqu'au jour où une autre, celle qui sera votre
femme, vous le dira des lèvres. Je rougis de ma faiblesse, car je
m'étais juré de vous écrire une seule fois. Mais cette faiblesse
n'enlève rien à personne. Elle ne m'empêchera de remplir aucun des
devoirs de ma vie.. et vous, ami, jusqu'à présent vous n'avez guère de
devoirs. »

Une fleur de pensée, comme la première fois, remplaçait la signature
absente. J'y posai mes lèvres.

--Qui sait, me disais-je tout bas, si d'autres lèvres n'ont pas donné
rendez-vous aux miennes à cette place?

Le courrier m'apportait seulement deux lettres: celle que je viens de
dire, et une seconde, de la main de ma mère. Rien de ma cousine, ce
jour-là, mais je n'avais pas le droit de me plaindre, car la pauvre miss
Pot-au-Feu attendait encore sa réponse. Aussi, que pouvais-je bien
répondre à cette tranquille et prosaïque personne, si éloignée de la
note actuelle de mon esprit que j'aurai dû me battre les flancs pendant
une heure pour lui écrire vingt lignes! Lui raconter ma bonne fortune
platonique et épistolaire? A quoi bon? La froide écriture pouvait-elle
initier cette profane aux mystères du grand amour?

Moi, je le comprenais, le grand amour; je le respirais; je me mouvais
dans cette atmosphère à la fois pure et troublante comme celle des hauts
sommets. Parfois, étonné du sentiment nouveau qui m'absorbait, j'avais
peur d'être la proie d'une folie passagère, éclose dans mon cerveau sous
l'ardeur du ciel d'Orient. Ou bien, peut-être, je subissais, malgré moi,
l'influence d'une tendresse passionnée qui m'obsédait de loin. Peut-être
mon coeur s'égarait à la poursuite d'une chimère, dont je me moquerais
bientôt moi-même ainsi que d'un songe incohérent. Et si jamais le hasard
ou la constance de mes efforts me mettaient en face de mon inconnue, ne
m'apercevrais-je pas de mon erreur, de mon impuissance à l'aimer?

--Tu l'aimeras éperdument si tu peux la découvrir, me répondait mon
coeur. Et, si elle t'échappe, le couronnement du bonheur manquera
toujours à ta vie.

Désormais, chaque heure passée sur ce sol lointain me semblait
perdue.... Je courus rejoindre mon ami.

--Écoute, lui dis-je; il faut que je rentre à Paris. Tu ne m'en voudras
pas si je t'abandonne?

--J'allais te proposer de partir, me répondit le maître et seigneur de
la _Galathée_. Je m'ennuie atrocement dans cette ville où les
femmes sont des fantômes. Les Parisiennes ressemblent à la lance
d'Achille. Blessé par elles, c'est par elles qu'on doit être guéri.
Demain, au soleil levant, nous verrons disparaître dans les flots d'or
la pointe du Sérail. Mais toi, que t'arrive-t-il? Tu resplendis. Gageons
qu'_elle_ t'écrit de revenir.

Je racontai discrètement mon histoire. Au reste, vu les circonstances,
il m'eût été difficile de me montrer indiscret.

--Tu m'as joliment l'air d'un homme sur le point de se faire rouler,
grommela cet affreux sceptique.

Je m'enfuis pour ne pas l'étrangler. A l'aube suivante, quand le bruit
des anneaux de fer martelant l'écubier m'annonça que nous étions en
train de lever l'ancre, je n'avais guère fermé l'oeil. Cinq jours après,
mon compagnon et moi nous prenions place dans l'express qui quitte
Marseille à six heures du soir. Encore quelques moments, et j'allais
respirer le même air que la dame aux pensées!



XV


Ma première course dans les rues de Paris fut pour le bureau de poste de
la Madeleine, où j'eus à débourser les frais d'un affranchissement
considérable. Je n'avais pas perdu mon temps durant nos cinq jours de
traversée, et le paquet volumineux qui tomba dans la boîte avec un bruit
sourd de colis, ressemblait moins à une lettre d'amour qu'au manuscrit
déposé furtivement par un auteur ingénu dans l'orifice béant de
l'officine d'un journal.

Il y avait de tout dans ce volume. Souvenirs d'enfance et de jeunesse,
détestation de mes erreurs passées, protestations pour l'avenir, essai
d'apologie, dithyrambes en l'honneur de l'amour idéal qui, désormais,
devait remplir ma vie, tout cela se trouvait mélangé dans ces nombreuses
pages qui se terminaient par un appel à la clémence.

« Vous pouviez, disais-je, me laisser ignorer toujours mon bonheur.
Avez-vous le droit, maintenant, de causer mon malheur pour toute ma vie?
Quel mal vous ai-je fait pour que vous me torturiez ainsi? Qu'avez-vous
à craindre de moi? Le nom que je porte n'est-il pas pour vous un sûr
garant que mes sentiments sont ceux d'un gentilhomme? Ne sentez-vous pas
que je vous respecterais comme une sainte, que je me contenterais du
bonheur de vous apercevoir quelquefois si, comme vous le dites, mon
malheureux destin nous sépare? Ou bien pensez-vous que je vous aimerais
moins après vous avoir vue? Ah! c'est votre âme, c'est votre coeur que
j'aime! Que m'importe le reste!.... Mais quelle folie! Je gagerais dix
de mes années que le reste est charmant. »

De la Madeleine au Louvre je ne fis qu'un bond. Certes la tranquille
Rosie n'était point, pour cette aventure d'un romanesque inédit,
l'auditeur que j'aurais souhaité. Mais je n'avais pas le choix, et
d'ailleurs, à défaut d'autres qualités, ma cousine avait celle d'une
résignation parfaite comme confidente. Pour cet emploi, elle aurait
charmé Corneille ou Racine. Je la trouvai, comme quelques mois plus tôt,
assise à son chevalet, copiant la même Vierge, avec Lisbeth attelée au
même tricot. En me voyant, elle eut un petit cri de surprise.

--Comment! déjà de retour? Que se passe-t-il donc? Je ne t'attendais
que dans un an pour le moins.

--Il se passe, répondis-je, que ton cousin est à la fois le plus heureux
et le plus infortuné des hommes. Tiens, lis ces lettres.

--Doucement! fit ma cousine en retirant sa main comme à l'approche d'un
fer rouge. Ta confiance m'honore, mais tu oublies à qui tu parles, et,
l'autre jour, il m'a fallu me confesser d'avoir un peu trop écouté tes
confessions.

--Tu peux lire, insistai-je. Tu ne te confesseras point d'avoir parcouru
ces pages adorables. Je te conseille même de les apprendre par coeur: tu
ne pourrais qu'y gagner.

Avec un léger soupir, elle posa tranquillement sa palette, son
appuie-main et ses pinceaux. Elle rougissait peu à peu et, quand elle
fut au bout de la seconde lettre, avec ses yeux brillants et ses joues
fleuries comme des roses pourpres, elle était, Dieu me pardonne,
absolument jolie. Mais, en ce moment, il était bien question de savoir
si Rosie était belle ou non!

--Qu'en dis-tu? demandai-je en replaçant sur mon coeur les précieux
autographes.

Elle haussa doucement les épaules, des épaules d'un dessin parfait. Tout
en se remettant à son travail, elle me répondit:

--Tu vas te fâcher; tant pis! Eh bien, vous êtes fous tous les deux:
elle d'écrire de semblables fadaises à un monsieur qu'elle connaît à
peine. La malheureuse! Que ne puis-je découvrir tout à l'heure son
adresse et son nom! Je me ferais un devoir de courir chez elle pour lui
crier: « Casse-cou! » Entre femmes on se doit ces avertissements. Quant
à toi, je te trouve encore plus ridicule, et je gagerais ce Murillo
contre ma copie que tu as affaire avec un vieux laideron sentimental. Et
c'est pour cela que tu as coupé par le milieu ton beau voyage d'Orient!

--Rosie! vociférai-je en prenant mon chapeau, tu es née pot-au-feu et
pot-au-feu tu mourras! Je te quitte pour te revoir seulement le jour où
j'aurai découvert mon inconnue. Tu verras si c'est un vieux laideron!

--Bon! dit-elle avec son franc rire de camarade, notre séparation sera
un peu longue! Sois sûr que la dame est trop avisée pour se laisser
voir. Signons la paix; je ne dirai que ce que tu voudras. Mais enfin,
mon pauvre ami, que comptes-tu faire?

--La chercher dans tout Paris, maison par maison. Et, surtout, la
convaincre avec le temps, dussé-je y mettre dix ans de ma vie, que je
suis digne d'elle et qu'elle peut se révéler à moi.

--Tu seras bien avancé quand tu te trouveras en face d'une personne
mariée, mère de quatre enfants!

--Elle deviendra veuve, et ses enfants seront les miens. Dans tous les
cas, je la verrai quelquefois. Je ne veux plus vivre sans cette femme.
Je l'adore avec passion!

Je criais si fort, que Lisbeth, embarrassée par ce qu'elle entendait
malgré elle, plongeait sa tête dans son tricot. Quant à ma cousine, elle
partit d'un grand éclat de rire. Jamais je ne l'aurais crue susceptible
d'une gaieté aussi bruyante.

--Par ma foi! dis-je, parodiant sans y tâcher le Misanthrope, je ne vois
pas en quoi je suis si risible!

--Pardonne-moi, mon bon Gastie. Mais je te vois encore tel que tu étais
à cette même place, l'automne dernier, faisant les honneurs du Musée à
certaine élégante, avec des airs convaincus. Tu te souviens de madame
Confiture-de-Roses?

Elle s'essuya les yeux où le rire avait mis quelques larmes brillantes,
qui lui allaient fort bien.

--A propos, reprit-elle, sais-tu quelle idée me vient? Si cette superbe
personne était en train de se moquer de toi grâce à un déguisement
d'écriture! Si ta passion d'alors et celle d'aujourd'hui ne faisaient
qu'une!

A première vue, l'imagination n'était pas tellement absurde, et je
sentis la rougeur me monter au front. Mais un examen de quelques
secondes me rassura.

--Écoute, répondis-je tranquillement en désignant le Murillo du bout de
mon menton. Si on disait demain au conservateur du Louvre: « Cette toile
qui est accrochée là sort du pinceau de mademoiselle Rosie », penses-tu
qu'il s'y laisserait prendre?

--Hélas! soupira ma cousine.

--Eh bien, les lettres que j'ai dans ma poche ressemblent à ce que
cette...coquine peut écrire et penser comme la peinture de Murillo
ressemble à ta peinture. Tu admettras bien que je suis à même d'en
juger.

Rosie baissa la tête sur sa toile, un peu mortifiée sans doute de ma
franchise à l'égard de son talent. Je lui dis en prenant congé d'elle:

--Bientôt j'irai voir l'oncle Jean, mais seulement après que la dame aux
pensées m'aura répondu. J'aurai du plaisir à te montrer sa lettre, et
cependant mes confidences t'ennuient peut-être.

--Bah! fit ma cousine avec son bon sourire, il y a longtemps que j'y
suis habituée. Au fond, elles m'amusent.

Nous nous quittâmes sans rancune après une cordiale poignée de mains.
Tout en descendant l'escalier aux larges marches, je me disais:

--Positivement, cette Rosie devient une jolie fille.... Mais quelle
personne prosaïque!



XVI


--Je savais déjà ton retour d'Orient par ma petite-fille, et je pense
que tu viens m'annoncer ton départ pour Vaudelnay. Tes parents doivent
t'attendre.

Mon oncle m'accueillit par ces paroles quand j'allai lui présenter mes
devoirs, quelques jours plus tard, ayant dans mon portefeuille une
lettre que j'avais prise le matin même à la poste restante.

Partir pour Vaudelnay! M'éloigner de l'adorable femme dont les lignes
tendres, généreuses, consolantes reposaient sur mon coeur: comment avoir
ce courage! Et pourtant juin finissait. Encore une quinzaine et ma
dernière inscription de droit avant les vacances devait être prise.
Quant aux examens, je n'aurais pas été moins préparé à subir ceux du
doctorat en médecine. Depuis quelques mois, je n'avais guère le temps de
songer au Code et aux Institutes. Mais quel prétexte imaginer afin de ne
point quitter la capitale?

--Pour le moment, répondis-je évasivement, mes projets sont encore très
vagues.

Cette fois je n'osais plus parler à mon oncle de sa propre visite chez
nous. Il était payé pour ne pas trop compter sur la fidélité de ma
mémoire en certaines circonstances.

Dès que je pus être seul avec Rosie, j'abordai le sujet qui me tenait au
coeur avant tous les autres.

--Je suis bien malheureux! m'écriai-je. Lis cette adorable lettre. Tu
n'y trouveras pas une parole, pas une virgule qui ne montre clairement
que la femme qui l'a écrite était faite pour moi. C'est à peine si elle
me connaît, et son coeur me devine avec une sorte de pénétration
surnaturelle. Ce qu'elle me dit est précisément ce qu'il faut me dire.
Elle m'aime sincèrement, d'un amour qui m'élève à mes propres yeux, qui
embellirait toute ma vie. Je sens qu'elle pourrait faire de moi un homme
sérieux et bon. Elle m'a rendu meilleur déjà. Est-il possible que ma
destinée soit de ne jamais connaître même son nom!

Ma cousine lisait lentement, en s'appliquant beaucoup, comme si elle eût
déchiffré quelque passage écrit dans une langue peu familière, qu'il
fallait traduire ligne par ligne. Cependant, si froide qu'elle fût, on
pouvait voir à certaines émotions fugitives de son visage qu'elle
prenait du plaisir à la lecture.

--Oui, dit-elle en me rendant le papier. Je commence à croire que cette
femme parle sincèrement, qu'elle est prise pour toi d'un attachement
véritable. Mais,--tu es plus expert que moi dans ces matières,--qui sait
si vous gagneriez l'un et l'autre à sortir du nuage qui plane sur vous?
Je voyais, l'autre jour, une toile qui représente Psyché. Il me semble
que son histoire a du rapport avec la vôtre. Fini le mystère, fini
l'amour!

--Et il me semble à moi, dis-je en la menaçant, que miss Pot-au-Feu se
moque de son cousin.

--Ah! je te jure que non! répondit-elle avec un grand sérieux.

--Alors, je n'y comprends plus rien. Tu te déranges. Mais tu passes d'un
extrême à l'autre. Je voudrais bien te voir adorée toute ta vie par un
monsieur dont tu ne pourrais rien dire: ni s'il est beau, ni s'il est
affreux, ni s'il est blond, ni s'il est maigre, ni s'il est vieux.... Et
encore, chez un homme, ces choses-là tirent moins à conséquence. Ah!
tiens, je sais bien ce qui arrivera si ma cruelle amie s'obstine à se
cacher.

--Moi aussi, je le sais bien. Tu abandonneras l'entêtée à son malheureux
sort et tu épouseras une bonne femme qui te la rappellera dans le peu
que tu sais d'elle, mais dont tu auras pu juger par toi-même l'âge, la
figure et le reste. Il me semble que ce dénouement n'est point si
mauvais.

--Mauvais ou non, il est impossible. Je mourrai garçon, laissant à ton
deuxième fils la fortune et le nom des Vaudelnay.

--Tu divagues, fit ma cousine en haussant les épaules.

Et notre entretien fut terminé pour ce jour-là.

Dans le moment de l'année où nous étions, Paris n'existait plus au point
de vue du monde; mes jours et mes soirées se traînaient sans
distractions, je parle des distractions honnêtes. Quant aux autres, dans
l'état de quasi perfection idéale où je me trouvais, la seule pensée de
les avoir connues jadis me faisait horreur. Ma seule ressource était
dans la conversation de ma cousine; je m'amusais à la convertir tout
doucement à mes théories sentimentales. Je la voyais quotidiennement,
soit au musée, soit rue d'Assas. Un jour elle me dit en riant:

--N'as-tu pas peur de me jouer un vilain tour en faisant pousser des
ailes sur mon dos? Quand elles auront toutes leurs plumes, je serai bien
avancée derrière les barreaux de ma cage! Au moins, maintenant, je n'ai
nulle envie de m'envoler vers le pays des rêves.

--Je ne suis pas inquiet pour toi, répondis-je. Tes ailes, si tant est
qu'elles poussent vraiment, ne te serviront jamais beaucoup. Tu te
souviens de ces volatiles sédentaires que nous allions voir ensemble à
Vaudelnay....

--Fort bien: les canards de la basse-cour. Grand merci de la
comparaison!

--Voyez un peu la grincheuse personne! Qui parle de canards? Ce sont les
cygnes que je voulais dire, mademoiselle. Jamais ni toi ni moi ne les
avons vus s'envoler.

--C'est qu'ils se trouvaient heureux où ils étaient.

En prononçant ces paroles, Rosie avait courbé sa tête fine sur son
chevalet, avec une ondulation de cou si harmonieuse que je trouvai ma
comparaison beaucoup plus juste qu'elle n'en avait l'air.

Le 10 juillet, je reçus une lettre de mon inconnue. Si j'ai conservé le
souvenir de cette date, c'est qu'elle marqua la fin d'une correspondance
qui m'avait donné un immense bonheur durant trois mois. Non, je ne
devais plus revoir cette grosse écriture déguisée et cette signature
fleurie qui me confirmait de si charmants aveux. Ce jour-là, au lieu
d'une seule pensée, la main mystérieuse en avait dessiné tout un
bouquet, groupé avec un art exquis, bien qu'il fût aisé de voir qu'elles
étaient jetées sur le papier à la hâte et sans recherche.

Dans ces quatre pages, serrées comme pour ne pas perdre la moindre
place, vibrait toujours la même tendresse grave, on pourrait dire
maternelle, mais avec un abandon plus intime où l'on sentait je ne sais
quoi d'hésitant et d'attendri. La lettre finissait par ces lignes:

« Et maintenant, cher, nous allons partir. Les champs nous réclament; ce
Paris brûlant n'a plus assez d'air pour nous. Disons-lui donc adieu pour
quelques mois. Toutefois, soyez tranquille. Vos lettres me parviendront,
expédiées à l'adresse ordinaire, et vous aurez les miennes, qui
continueront à passer par Paris, car vous ne saurez point où je suis
allée. Que vous importe ce que vous ne savez pas, à côté de cette chose
dont vous êtes sûr! Ne sentez-vous pas que je vous aime? Voyez plutôt
c'est moi, maintenant, qui ai besoin de vos lettres; c'est moi qui vous
les demande. Ne m'oubliez pas à Vaudelnay où l'on s'amuse beaucoup,
m'a-t-on dit. Du moins, ami cher, si vous m'oubliez, que ce soit pour
une jeune fille digne de vous et qui sera votre femme. Choisissez-la
bien quand l'heure viendra. Vous savoir malheureux, ou une autre
malheureuse par vous, serait la douleur suprême de ma vie. »

Du moment où _elle_ quittait Paris, je n'avais plus de raison pour
y rester. Je préparai donc tout pour mon départ, mais la perspective
d'une agitation mondaine semblable à celle de l'année précédente m'était
insupportable. J'écrivis à ma mère que je me sentais fatigué, que je
désirais vivement jouir du repos le plus complet durant les premières
semaines de mon séjour à la campagne. Par la même occasion, je parlais à
mes parents de mon projet d'enlever ma cousine et mon oncle et de les
amener avec moi. J'expliquais cette idée--non sans un peu
d'hypocrisie--par le désir de procurer à la jeune fille et au vieillard
une saison de villégiature utile à leurs santés. Mais, pour dire le
vrai, je ne pouvais plus me passer de ma confidente ordinaire. Seul à
Vaudelnay, sans avoir personne à qui parler de la dame aux pensées! Il y
avait de quoi mourir.

Ma mère me répondit courrier par courrier en m'envoyant une invitation
pressante pour l'oncle Jean et sa petite-fille. Que dis-je: inviter! On
les suppliait de faire une longue visite à la vieille maison qui était
toujours la leur, qui l'avait été si longtemps pour l'un d'eux! La seule
objection, la difficulté du voyage pour les jambes raidies par l'âge de
mon oncle disparaissait, puisque le trajet devait se faire, sous mon
escorte.

Je savais comment m'y prendre pour enlever d'assaut le consentement du
peu flexible baron. J'allai chez lui à l'heure où je supposais que sa
petite-fille était au Louvre.

--Oncle Jean, dis-je, vous voyez devant vous un ambassadeur et voici mes
lettres de créance.

Je lui remis l'invitation de ma mère. L'épître lue avec quelques
froncements de sourcil que j'interprétai sans trop de peine:

--Ta mère est toujours bonne comme je l'ai connue, dit mon oncle. Mais
ce qu'elle demande est bien difficile.

--Cela serait dix fois plus difficile qu'il faudrait encore le faire,
prononçai-je gravement. Rosie tombera malade si son été se passe à
Paris.

J'avais touché juste. Le grand-père de ma cousine bondit comme il aurait
fait, cinquante ans plus tôt, à une parole malsonnante.

--Rosie malade! s'écria-t-il. Qu'en sais-tu?

--Elle change, répondis-je avec aplomb. Ses traits se tirent, ses yeux
s'agrandissent; l'abus du travail lui voûte les épaules. Il y a trois
jours, pendant une courte visite que je lui ai faite au Louvre, elle a
toussé plusieurs fois...d'une mauvaise toux.

--Elle ne se plaint jamais.

--Parbleu! si vous attendez qu'elle se plaigne!.... Elle sait que tout
déplacement vous est incommode, et c'est une fille si prompte à se
sacrifier!

--Oui, très prompte à se sacrifier, répéta mon oncle dans un écho qui
ressemblait à un grognement.

Il me tourna le dos avec une sorte de mauvaise humeur, comme si j'étais
responsable de l'esprit d'abnégation de ma cousine.

--Quand elle rentrera, je lui parlerai, dit-il bientôt entre ses dents.
Et, pas plus tard que demain je veux qu'elle consulte.

--Pas plus tard que demain, mon cher oncle, elle, vous et moi serons
dans l'express de Poitiers, ne vous déplaise.

--N'allons pas si vite, mon neveu. Si ma petite-fille est malade, c'est
aux eaux que je dois la conduire. Je ne sais pas d'endroit plus humide
que Vaudelnay. Mes rhumatismes peuvent en dire quelque chose.

Quelle singulière lubie de ne pas vouloir venir chez nous! Comment
expliquer cette résistance? Par la rancune du passé? Comme je me posais
ces questions, nous entendîmes la voix de Rosie qui chantait dans
l'antichambre.

--Tiens, écoute comme elle est malade! dit l'oncle Jean.

Mes plans s'en allaient à vau-l'eau. J'essayai pour la seconde fois
d'enlever l'affaire par surprise, en frappant ailleurs.

--Veux-tu que nous partions tous ensemble pour Vaudelnay? demandai-je
avant que mon oncle eût le temps de dire un mot. Ton grand-père en meurt
d'envie; mais il a peur de te contrarier.

Le rossignol s'était tu subitement. Les jolies joues roses devinrent
blanches comme des lis.

--Partir pour Vaudelnay?...tous ensemble!.... Oh! mon Dieu, quel
bonheur! soupira ma cousine en se laissant tomber sur une chaise.

--Animal! me cria mon oncle. Voilà une enfant qui va s'évanouir!

--Quand je vous disais qu'elle est souffrante! répondis-je tout bas.

Déjà les couleurs vives reparaissaient. A en juger par les symptômes,
cette maladie n'était qu'une grande joie. Rosie demanda d'une voix qui
aurait fait retourner mon oncle aux Indes:

--Grand-père! c'est vrai que nous partons?

Elle me regardait, tout en questionnant l'oncle Jean.

--Va vite commencer tes paquets, décidai-je audacieusement. Nous devons
être à la gare sur le coup de huit heures demain matin.

Nous y étions tous avant sept heures et demie. Je ne me souviens pas
qu'aucune journée de voyage ait passé pour moi plus vite que celle-là.
Ma bonne action recevait déjà sa récompense.



XVII


Plus vite encore que notre express, ma dépêche avait couru sur son fil.
Le château nous attendait avec un air de fête, mais avec cet air discret
des gens qui sont heureux pour eux-mêmes, et non pas pour leurs voisins.

En apercevant le sommet des tours du manoir, par-dessus la ceinture des
grands arbres, l'oncle Jean avait mordu sa moustache et nous
n'entendîmes plus le son de sa voix jusqu'au moment où le landau
s'arrêta dans la cour. Quant à Rosie, elle parlait pour deux, poussant
des exclamations de joie à chaque tournant du chemin, appelant par son
nom chaque paysanne qui se levait de son banc pour nous saluer,
s'extasiant sur les embellissements du village.

Mon père et ma mère semblaient si heureux de l'arrivée des voyageurs,
qu'il aurait été difficile de décider lequel de nous trois était
accueilli avec plus de tendresse. Mais, pendant le dîner, l'attention se
détourna des autres à mon profit, et la conversation ne roula guère que
sur mon expédition dans le Levant. Mon père l'approuvait fort; il disait
que ce désir de voir le monde et de s'instruire était recommandable chez
un jeune homme. L'oncle, un peu distrait, donnait des signes
d'assentiment. Sans doute il refaisait en esprit ses traversées
d'autrefois, et trouvait que la mienne, en comparaison, était peu de
chose. Quant à la seule personne qui fût fixée sur la cause véritable de
mes exploits nautiques, elle confectionnait des bas-reliefs en mie de
pain, se gardant soigneusement de tourner les yeux vers moi, de peur
d'éclater de rire, je pense.

L'oncle Jean et Rosie, fatigués de leur journée, regagnèrent de bonne
heure l'appartement de la petite tour, accompagnés par la châtelaine.
Mon père me dit, quand nous fûmes seuls:

--Ta cousine est superbe. Elle a les yeux, les sourcils, les cheveux
d'une Italienne et le teint d'une Anglaise. Comment ne nous en as-tu
jamais parlé?

--Mon Dieu, répondis-je, ma cousine est à peine une femme pour moi. Je
la vois toujours telle qu'elle était quand son grand-père l'a déposée
sur ce canapé, tout endormie, un certain soir d'hiver. Au reste, nous
sommes les meilleurs camarades du monde, mais si elle est Italienne par
ses cheveux, elle est quatre fois Anglaise par son esprit positif.

--Tiens, fit mon père, c'est étonnant! Elle n'en a pas l'air. Après
tout, cela vaut mieux pour elle, car la pauvre petite ne sera point
facile à marier.

--Je doute qu'elle se marie jamais, répliquai-je d'un air profond. Je
m'attends à la voir nous donner une nouvelle édition de tante
Alexandrine.

--A son aise! conclut mon père. Seulement toi, ne nous donne pas une
nouvelle édition de l'oncle Jean.

--Pauvre père! soupirai-je tout bas. Vous ne vous doutez guère que votre
fils est amoureux d'une fée inaccessible, et que Gaston de Vaudelnay
sera vraisemblablement le dernier de sa race!

Le lendemain matin, je flânais dans le parc à la fraîcheur. En
approchant d'un gros platane sous lequel des sièges rustiques invitaient
les promeneurs au repos, j'aperçus une forme blanche assise dans une
attitude rêveuse.

--Eh bien, Rosie, est-ce que tu regrettes déjà ton musée, ton chevalet
et tes madones?

Elle tourna vers moi la tête en tressaillant, et je vis qu'elle avait
les yeux pleins de larmes.

--Non, dit-elle avec cette simplicité qu'elle conservait toujours. Mais
je regrette l'âge que j'avais quand nous travaillions ensemble à notre
petit jardin, à cette même place.

--Je te conseille d'avoir des regrets! A cette époque-là tu étais une
petite fille assez laide, et maintenant....

--Et maintenant? répéta-t-elle en me regardant comme si elle eût été à
cent lieues de ce que j'allais dire.

--Et maintenant tu es une personne remarquablement jolie.

Elle avait l'air si étonné, si incrédule, que je me hâtai de citer mon
auteur.

--Mais certainement; mon père me l'a dit pas plus tard qu'hier soir.

--Ah! fit-elle avec modestie; c'est mon oncle.... Il est vraiment bien
bon.

Je dus convenir en moi-même qu'elle était fort jolie, en effet. Sous son
peignoir de mousseline aux nuances claires, pauvre « confection » qui
aurait fait pleurer de honte une élégante, sa taille trouvait moyen de
laisser voir toute sa grâce. Son visage aux traits classiques rayonnait
d'un éclat de jeunesse éblouissant. Les pieds et les mains étaient
admirables.

--C'est singulier, pensai-je, comme on voit mieux certains détails à
tête reposée! J'aurais passé vingt ans auprès de cette charmante
personne, dans le tourbillon de Paris, sans m'apercevoir de ses
avantages.

Notre première semaine de séjour à Vaudelnay fut délicieuse. Le
voisinage ignorait encore que le château fût si bien habité, et j'avais
conjuré ma mère de prolonger le plus possible cette ignorance. Après
tant d'années qui me séparent de cette époque, il me serait malaisé de
dire à quoi nous occupions nos journées, Rosie et moi. Je sais seulement
que nous étions toujours ensemble et que le soir arrivait sans que nous
fussions las l'un de l'autre. Bien entendu, nous parlions les trois
quarts du temps de la dame aux pensées. Chère créature! Où était-elle en
ce moment? dans les montagnes? au bord de la mer? ou bien dans quelque
villa pleine d'ombre, entre son mari et ses enfants,--tout bien examiné,
nous avions décidé qu'elle était mère,--plus belle encore du combat
livré par son devoir austère à sa tendresse mystérieuse. Encore trois
jours, encore deux jours, demain j'allais voir arriver la lettre
attendue!

--Oh! Rosie! comme je voudrais être à demain!

A cette oraison jaculatoire, ma cousine ne répondit rien, et, pour la
première fois, je vis une ombre passer sur son visage, ombre d'ennui
sans doute. Mais, de bonne foi, pouvais-je lui en vouloir si le courrier
tant désiré l'intéressait moins que moi?

Le facteur vint sans aucune lettre, ou du moins sans _sa_ lettre.
Il en fut de même le lendemain, le surlendemain, les jours suivants
pendant une semaine. Ah! qu'il était loin, le calme des premières heures
du séjour au château! Que m'importaient alors mes parents, le parc et
ses promenades, mes chevaux morfondus à l'écurie! Seule, ma
compatissante cousine pouvait me comprendre et, dans une certaine
limite, me consoler. D'après elle, ce retard qui me rendait fou
d'angoisse était amené par une cause passagère, et je ne devais point en
concevoir d'alarmes. Quelque voyage différé, quelque arrêt imprévu dans
un endroit sans ressources, quelque devoir de famille pouvait seul
empêcher ma correspondante de tenir sa promesse, toujours si fidèlement
gardée jusque-là.

--Et si elle est malade? et si elle est morte? Jusqu'à cette heure,
j'espérais, malgré tout, la connaître tôt ou tard. Faut-il donc renoncer
pour toujours à cette joie? Plains-moi, Rosie, car je suis bien
malheureux!

Je compris alors pour la première fois tout ce que le coeur d'une femme
peut contenir de bonté compatissante, même à l'âge où ce coeur semble
fait pour porter des fleurs moins mélancoliques. Patiente comme une
esclave d'Orient habituée aux caprices de son maître--les miens, il faut
l'avouer, n'avaient rien qui rappelât, même de loin, ceux d'un pacha--ma
cousine quittait tout, si je l'appelais d'un geste, pour causer avec
moi, c'est-à-dire pour écouter mes doléances. Parfois elle protestait
doucement contre ma tristesse. Elle me répétait souvent:

--Un être humain n'a pas le droit de maudire sa destinée, quand il
possède l'assurance d'être sincèrement, fidèlement aimé.

Ces arguments par trop platoniques me touchaient assez peu, et je
prétendais qu'on me proclamât le plus malheureux des hommes, tout en
reconnaissant que j'en étais aussi le plus tendrement consolé.

--Ma pauvre Rosie, disais-je en serrant sa petite main dans les miennes,
si je pouvais oublier celle qui m'oublie, c'est pour toi que je voudrais
l'oublier!

--Et moi je suis certaine qu'elle pense à toi plus que jamais, répondait
ma cousine. Dans quelques jours tout s'expliquera; j'en ai le
pressentiment.

Impossible de la faire démordre de cette belle assurance, qu'elle
arrivait quelquefois à me faire partager pour une heure.

Quand je parvenais à faire trêve à mon chagrin, je trouvais en elle,
aussitôt, la plus charmante, la plus gaie, la plus amusante des
compagnes. Je ne pus m'empêcher de lui dire un jour, avec une envie
secrète:

--Sais-tu Rosie, que tu m'as tout l'air d'une femme parfaitement
heureuse?

--Mais j'en ai plus que l'air, dit-elle gravement. Je suis, quant au
présent, aussi heureuse qu'une femme peut l'être. Grand-père en trois
semaines a rajeuni de vingt ans. Mon oncle et ma tante me traitent comme
leur fille. Enfin tu ne saurais comprendre le bonheur que j'éprouve à
revoir ce cher vieux Vaudelnay.

--Eh bien, qui vous empêche d'y finir votre vie, l'oncle Jean et toi? Tu
seras pour moi ce que la tante Frédérique était pour notre aïeul. Et
nous vieillirons ensemble, comme ils ont vieilli.

Elle ferma les yeux, et cependant la perspective semblait médiocrement
l'éblouir, car elle me répondit d'une voix un peu nerveuse:

--Mes moyens ne me permettent pas de songer à l'avenir. Laisse-moi
profiter de ce présent, qui me repose.

De fait, il était facile de voir qu'elle jouissait en véritable sybarite
de chacune des heures passées au milieu de nous. Tout l'enchantait, mais
moins, à coup sûr, qu'elle n'enchantait tout le monde. Quatre personnes
se la disputaient du matin au soir, pour le plaisir de la voir et de
l'entendre compatir à leurs maux. Les rhumatismes de l'oncle Jean, les
gastralgies de mon père, les embarras administratifs de ma mère toujours
débordée par mille difficultés de domestiques, de pauvres, de salles
d'asile et de curés besoigneux, enfin les déchirements secrets de mon
propre coeur, tout cela retombait sur elle sans l'étonner ni l'abattre.
Et lorsque, dans nos entretiens de famille, l'oncle Jean parlait de leur
retour à Paris, il se faisait un grand silence comme à l'annonce
effrayante de quelque catastrophe prochaine.

Quand Rosie, par chance, pouvait disposer d'une heure pour son agrément
personnel, son bonheur était de s'installer sous le grand platane de
notre ancien jardinet, afin de lire quelques pages d'un livre préféré ou
de mettre à jour sa correspondance.

Un jour, vers le milieu d'un après-midi de chaleur accablante, je
passais pas là, juste au moment où les premières rafales d'un orage en
formation détachaient de l'arbre énorme et faisaient tourbillonner au
loin une envolée de feuilles jaunies.

--Vite, ramasse tes papiers, ton encre et tes plumes, dis-je à ma
cousine. Tu n'entends donc pas qu'il tonne? A quoi penses-tu?

--A rien! fit-elle en tressaillant, car elle était absorbée au point
d'avoir ignoré mon approche.

--Ma parole! miss Pot-au-Feu prend des airs de Mignon, lui dis-je en
plaisantant. La voilà qui se donne le genre d'être rêveuse!

Avant qu'elle pût me répondre, un coup de vent plus fort s'abattit sur
le buvard où elle écrivait. En une seconde, vingt feuilles de papier
s'éparpillèrent au loin, pêle-mêle avec les rameaux desséchés du
platane. Et tous deux de courir à droite, à gauche, à la poursuite des
fugitives.

Un feuillet plus grand que les autres semblait avoir porté un défi à mon
agilité. Il voltigeait, rasant l'herbe courte du gazon, s'arrêtant,
reprenant sa course, au moment où j'allais l'atteindre, pour s'abattre
plus loin comme une perdrix blessée.

Par tempérament, je m'acharne aux choses difficiles, quelles qu'elles
soient. Je jurai que ce gibier d'un nouveau genre tomberait en mon
pouvoir, et, de fait, je parvins à m'en saisir, grâce à la faute qu'il
commit en s'engageant dans un massif d'arbustes bas, aux rameaux
enchevêtrés.

--C'était bien la peine de tant courir! m'écriai-je en constatant que ma
prise était une vulgaire feuille de buvard.

Non, pas si vulgaire. En y jetant les yeux, j'aperçus quelque chose qui
me cloua sur place, en dépit du tonnerre qui grondait sur ma tête et des
éclairs qui faisaient pousser, à cent pas de moi, des cris d'épouvanté à
ma cousine. Sans rien entendre et sans rien voir je considérais ce
papier rose, comme si je venais d'y trouver l'arrêt de mon sort.

Bientôt l'averse déchaînée m'obligea de prendre ma course vers le
château, non sans avoir plié soigneusement ma trouvaille pour l'abriter
dans la plus profonde de mes poches. Plus personne sous le platane;
Rosie m'avait précédée. J'aimais mieux cela. Il me convenait de la
revoir seulement un peu plus tard, quand j'aurais dissipé les derniers
restes d'un doute, quand j'aurais écouté, compris, ce qu'une voix
inconnue murmurait à mon coeur éperdu de surprise.

L'enquête préliminaire ne fut pas longue. Le temps de monter dans ma
chambre, d'ouvrir mon secrétaire, d'y prendre la dernière lettre de la
dame aux pensées, d'étaler en regard cette feuille que je venais de
ramasser, de comparer au bouquet tracé sur le vélin anglais celui qui
s'était imprimé sur la surface spongieuse.... Deux frères jumeaux
n'eurent jamais une ressemblance aussi parfaite!

Idiot! aveugle! imbécile! égoïste! Ma Rosie bien-aimée! ma belle, mon
aimante, ma fière Rosie! Trop fière, pauvre enfant! Défiante surtout,
mais pouvais-je la blâmer d'être défiante!.... Hélas! moi-même j'avais
pris soin de me faire voir à elle sous un jour peu propre à lui donner
la foi.

Je riais, je pleurais en mêlant sans ordre toutes ces exclamations
opposées. Je repassais l'un après l'autre cent souvenirs du temps jadis
et de la veille. Comme je l'avais fait souffrir, cette enfant dont le
coeur était à moi depuis que les yeux de l'orpheline m'avaient aperçu au
seuil de la vieille maison, si sévèrement hospitalière! Comme, dans ma
stupide fatuité, je l'avais torturée!

Courageusement, obstinément, cette fille adorable dont je n'avais pas
même su voir la beauté m'avait conservé sa tendresse méconnue. Sans une
plainte, elle avait dévoré, en cachant sa jalousie, les affronts de mes
confidences. Pauvre, elle m'avait vu jeter l'or pour contenter mes
caprices et ceux des autres. Sublime de sacrifice, de poésie, d'idéale
passion, elle avait feint de rire de mes moqueries sur le peu
d'élévation de son esprit. C'était moi,--moi! qui l'avais baptisée d'un
surnom ridicule!....

Le froid de mes vêtements traversés par la pluie me rappela dans un
monde plus réel.

A cette heure, je n'avais pas le droit de m'exposer à la maladie. Ma vie
appartenait à une autre.

--Mon Dieu! m'écriai-je en courant prendre des habits secs. Que de jours
de bonheur perdus, déjà!



XVIII


Au dîner seulement, je retrouvai ma cousine. Elle aussi avait dû changer
de costume et, comme sa garde-robe était peu fournie, la chère petite
était en grande toilette. Jolie à tourner la tête d'un roi, elle
m'interrogea, comme toujours, de son regard humblement tendre
d'amoureuse ignorée, pour voir si le maître de son coeur était content.

Je détournai les yeux. Ils auraient tout dit et, pour le moment, je ne
voulais rien dire; non, pas devant tout ce monde. La première rougeur de
ma fiancée, la première joie de son doux triomphe, devaient être pour
moi seul. Encore une heure elle devait attendre. Chère bien-aimée,
depuis si longtemps elle attendait--sans espoir!

Comme tous les gens atteints du mal qui le minait, mon père ne mangeait
guère, et, pour lui, voir manger les autres était un spectacle pénible.
Je ne dus pas beaucoup le faire souffrir ce jour-là. Sans rien dire,
j'examinais ma cousine, ou, pour parler plus juste, je la dévorais des
yeux, découvrant des trésors de charme et de grâce dans le moindre geste
de ses mains, dans la plus simple de ses attitudes. Je l'aimais de toute
mon âme et de toutes mes forces depuis deux heures, mais ce que je
venais d'éprouver ne ressemblait en rien au « coup de foudre » souvent
décrit par les romanciers. Pendant de longues années, mon heureux destin
avait lentement, patiemment préparé mon coeur pour le bienfaisant
holocauste. Un éclair avait suffi pour communiquer le céleste rayon. A
cette heure, la flamme de l'amour brûlait éblouissante, pour ne
s'éteindre jamais.

Le repas terminé, je dis à ma cousine:

--Allons voir si l'orage a fait beaucoup de mal aux arbres du parc.

Ah! l'inoubliable soirée! Le ciel avait retrouvé tout son azur, et c'est
à peine si quelques gouttes brillaient encore au feuillage rafraîchi par
l'ondée bienfaisante. L'air n'était plus qu'une exhalaison de sève
triomphante, un parfum de fleurs tirées de leur léthargie et tout
heureuses de revivre. Le parc entier semblait une salle immense, parée
de verdure nouvelle pour quelque fête grandiose dont les premières
étoiles commençaient l'illumination. J'offris mon bras à ma compagne,
galanterie peu ordinaire. Elle le prit sans me regarder, très nerveuse
d'une sorte de pressentiment vague, et nous marchâmes lentement dans la
direction du fameux platane. C'était là que je voulais lui ouvrir mon
coeur.

Quand nous fûmes sous le grand arbre, je dis à Rosie, sans la faire
asseoir sur le banc trop humide:

--J'ai découvert pourquoi la dame aux pensées ne m'écrit plus.

--Vraiment? fit-elle, curieuse de savoir dans quel dédale nouveau je
m'égarais, car elle ne devinait pas encore. Et pourquoi donc?

--Parce que ses lettres porteraient le timbre du bureau de poste de
Vaudelnay. Comprends-tu, Rosie?

Elle tressaillit et se mordit les lèvres. Évidemment elle cherchait un
moyen de prolonger mon erreur, mais je repris en entourant sa taille de
mon bras, ce qui la rendit toute tremblante:

--Elle ne m'écrira plus jamais, plus jamais, Rosie! Ma bien-aimée, que
tes lèvres me disent, à cette heure, ce que me disait ta plume. Car la
dame aux pensées, j'en suis sûr maintenant, elle est là, sur mon coeur!

Sans hésiter, d'une voix très basse, elle prononça les chères paroles,
et dans les rameaux touffus, sur nos têtes, les oiseaux semblaient se
taire pour les écouter.

--Est-ce bien vrai? demandai-je quand mes lèvres eurent quitté son
front. Tu m'as écrit tant de mensonges!

--Pas un seul, jamais! Je t'ai toujours dit la vérité.

--Allons donc! Ce salon très aristocratique où nous nous sommes
rencontrés?

--Trouves-tu les Vaudelnay de famille bourgeoise?

--Non; mais cet être mystérieux et jaloux auquel tu appartiens, ces
devoirs qui t'enlèvent ta liberté? Je te croyais vingt fois mariée, mère
de famille, et tu m'as aidé à le croire.

--N'est-ce pas plus qu'un mari, plus qu'un enfant, ce grand'père pauvre,
ce vieillard de quatre-vingts ans, qui n'a que moi seule au monde, qui
m'a dévoué sa vie, à qui je dois tout?

--Et cette crainte de te manifester à moi? Vraiment, tu aurais eu le
courage de vivre et de mourir sans me dire ton secret?

--Je le voulais d'abord, mais je ne m'en sentais plus la force. Je te
l'aurais dit quand j'aurais été une vieille femme.

--Et pourquoi cela, je te prie?

--Parce que je suis très défiante, et Dieu sait si tes confidences
pouvaient me rassurer. Parce que je te croyais incapable de me
comprendre; parce que tu ne prenais pas la peine de me regarder. Et
enfin,--elle baissa la voix,--parce que je suis très fière.

--Rosie, lui répondis-je, il faut être bonne jusqu'au bout. Fais-moi la
grâce d'oublier tous ces vilains _parce que_. Au fond, je te le
jure, je n'ai jamais aimé que toi.

--Au fond! soupira-t-elle en cachant contre ma poitrine ses yeux qui se
mouillaient. Ah! oui, bien au fond, alors! Car si je m'en rapporte à la
surface....

--Je t'adore. Il n'y a plus pour moi d'autre femme. D'ailleurs tu as vu
comme je suis fidèle!

--Depuis trois mois! la belle affaire!

--Oui, mais sans te connaître. Maintenant je te connais. Tu as tout: le
coeur, l'esprit, le dévouement, la tendresse, la poésie....

--Tu n'as pas honte? Souviens-toi du nom que tu me donnais.

--Chut! je n'avais pas encore lu tes lettres. Et puis, Rosie, tu es si
belle! Je t'admire autant que je t'aime. Quel bonheur que la dame aux
pensées ne soit pas une autre que toi!

Une pression de sa petite main souligna ces paroles, comme pour dire
qu'elle était heureuse aussi, la chère, simple, et loyale créature!

Nous restâmes, je pense, de longues minutes sans parler. Tout à coup
elle bondit hors de l'étreinte qui l'emprisonnait doucement.

--Mais qui a pu te dire mon secret? s'écria-t-elle en fronçant le
sourcil. Nul être humain ne le connaissait.

--Viens, dis-je. L'air est humide, il faut rentrer. Tout en marchant tu
écouteras l'histoire.

Quand j'eus terminé le récit très court de ma poursuite après la feuille
de buvard emportée par le vent, elle dit d'une voix contenue et vibrante
en même temps:

--Comme Dieu est bon!

Oui, Dieu est bon, à certains jours. Il y en a d'autres où il est bien
cruel!

Nous touchions aux marches du perron quand je m'aperçus que nous avions
oublié quelque chose de très important, comme ces architectes étourdis
qui bâtissent la maison et ne songent pas à l'escalier.

--Rosie, dis-je, nous allons leur annoncer la grande nouvelle.

Un des traits de son caractère était de déguiser volontiers les émotions
tendres qu'elle éprouvait sous une mutinerie apparente. Elle demanda
d'un air dégagé:

--Quelle grande nouvelle?

--Que tu vas être ma femme.

Elle ne feignit pas la plaisanterie plus longtemps. Elle prit mes mains
et, me regardant bien en face, les yeux sur mes yeux:

--Cher, dit-elle, je t'appartiens. Parle comme tu voudras et quand tu
voudras. Grand-père sera bien heureux, car je suis sûr qu'il avait son
secret, lui aussi.

Mon père posa son journal quand il nous vit entrer. Ma mère écrivait.
L'oncle Jean, selon son habitude, avait regagné ses pénates de la petite
tour. Il se mettait au lit de bonne heure.

--Eh bien! demanda mon père, et cet orage, m'a-t-il cassé beaucoup de
branches?

--Pas trop, dis-je. Mais eût-il rasé la plantation entière, nous
devrions le remercier.

Mes parents me regardaient bouche béante, ne comprenant rien à mon air
ému.

--Voulez-vous avoir pour fille la chère créature que voici?

Nous nous embrassâmes tous je ne sais pendant combien de minutes, sans
pouvoir parler, si bien que, quand nous retrouvâmes la parole, il n'y
avait plus rien à dire. Désormais l'orpheline était chez-elle dans la
maison où elle devait vieillir, mais pas comme la tante Frédérique ni
comme la tante Alexandrine, Dieu merci, pour la jeunesse future.

Quand nous fûmes seuls, mon père et son très heureux fils:

--Tu prétendais l'autre jour, fit-il, que ta cousine « était à peine une
femme pour toi ». Il me semble que le changement est bien subit, et,
maintenant que j'y pense, tout le monde a été un peu vite en besogne,
même les gens raisonnables. Mais cette petite m'a tourné la tête à moi
aussi. Je n'ai réfléchi à rien.... Et tu es si jeune!

J'interrompis mon père dans ce bel accès de sagesse rétrospective, pour
lui raconter l'histoire de ma cousine « Pot-au-Feu » et de la dame aux
pensées.

--Mon ami, fit-il en se levant,--car l'heure s'avançait,--je ne souhaite
qu'une chose: c'est que tu rendes à ta femme tout ce qu'elle te donne.
Il me tarde d'être à demain matin, pour aller causer de choses sérieuses
avec l'oncle Jean.

Celui-ci, quand j'allai me jeter à son cou pour le remercier de sa
réponse favorable, jeta sur moi un regard presque craintif, qui me
ramena de quelque treize ans vers le passé. Car c'est avec ces yeux
inquiets, suppliants qu'il avait regardé ma grand'mère, le soir où il
s'agissait d'obtenir que l'enfant sans père ni mère fût accueilli sous
le toit de Vaudelnay.

--Tu l'aimes bien, n'est-ce pas?... me demanda-t-il. Jamais tu ne lui
causeras une déception? Tu ne sais pas quelle tendresse exaltée ma
pauvre Rosie a pour toi! Moi, je l'ai devinée depuis longtemps et j'ai
bien souffert pour elle. Même en ce moment, je suis effrayé: elle t'aime
trop! Tu tiendras sa vie dans tes mains--et la mienne aussi, tant que je
serai dans ce monde.

Je baisai la main de ma cousine, à genoux devant elle, et je fis cette
simple réponse au vieillard, qui parut s'en contenter:

--Oncle Jean, soyez tranquille!

Lisbeth retourna seule rue d'Assas pour évacuer l'appartement. Puis elle
revint assister au mariage de ses jeunes maîtres. Deux mois après, elle
épousait elle-même, comme j'ai dit plus haut, cet original de jardinier.

*       *       *       *       *

Quand je ne serai plus, mon fils trouvera ces lignes qui lui apprendront
combien j'adorais la mère qu'il a trop peu connue...avec laquelle,
devant ce papier, je viens de revivre durant quelques jours.

Car _elle n'a pas vieilli à Vaudelnay!_

Dans nos projets, dans notre bonheur, dans cette imprévoyance de tout
que nous apportait l'union de notre vie, nous n'avions pas songé que la
mort pouvait accomplir la chose affreuse qu'elle a faite: prendre cette
créature inoubliable, inoubliée!....

Que de fois j'ai dû poser ma plume en retrouvant ces sourires et ces
joies! La chère absente l'a vu. Elle sait comment je l'aimais, combien
je la pleure quand personne ne me voit, quelle pensée ne me quitte pas,
à l'heure où les vivants croient mon esprit, ainsi que mon corps, parmi
eux.

Et, pour que le précieux souvenir dure encore quelque part, quand nous
serons réunis là-haut, je viens de l'enfermer pieusement dans ces pages,
de même que, sous l'or et le cristal, on dérobe au souffle destructeur
du vent la fleur qui raconte les courtes minutes de joie, passées pour
toujours.





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