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Title: Le Roi au Masque d'Or
Author: Schwob, Marcel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Roi au Masque d'Or" ***

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(Images generously made available by Gallica, Bibliothèque
nationale de France.)



LE ROI

AU MASQUE D'OR

PAR

MARCEL SCHWOB


PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_

1893



FOR

MY SISTER MAGGIE



PRÉFACE


Il y a dans ce livre des masques et des figures couvertes; un roi
masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, des routiers italiens
à la face pestiférée et des routiers français avec des faux visages,
des galériens heaumes de rouge, des jeunes filles subitement vieillies
dans un miroir, et une singulière foule de lépreux, d'embaumeuses,
d'eunuques, d'assassins, de démoniaques et de pirates, entre lesquels
je prie le lecteur de penser que je n'ai aucune préférence, étant
certain qu'ils ne sont point si divers. Et afin de le montrer plus
clairement je n'ai pris nulle garde à leur mascarade pour les accoupler
dans la chaîne de ces histoires: car on les trouvera liées parce
qu'elles furent semblables ou contraires. Si vous en êtes étonnés
je dirai volontiers que la différence et la ressemblance sont des
points de vue. Nous ne savons pas distinguer un Chinois d'un autre
Chinois, mais les bergers retrouvent leurs moutons à des signes qui
nous sont invisibles. Et pour une fourmi les autres fourmis paraissent
aussi diverses que nos prêtres, nos soldats et nos marchands. Si les
microbes sont doués de la plus faible conscience, ils ont des nuances
par où ils se connaissent. Nous ne sommes pas les seuls individus de
cet univers. Ainsi que dans le langage, les phrases se séparent peu
à peu des périodes, et les mots se libèrent des phrases pour prendre
leur indépendance et leur couleur, nous nous sommes graduellement
différenciés en une série de _moi_ de valeur bien relative. Car
un couple de siècles effacent tout cela, et nous ne saurions dire
les marques dont se servaient les Athéniens pour comparer le style
d'Aristophane à la manière d'Eupolis. Pour un observateur venu d'un
autre monde, mes embaumeuses et mes pirates, mon sauvage et mon roi
n'auraient aucune variété. Si par une certaine convention on supposait
à ce visiteur supérieur la vue bornée d'un artiste en même temps que la
généralisation d'un savant, voici probablement ce qu'il dirait après
avoir pris une connaissance exacte de nos sociétés d'êtres animés:

«Je remarque chez les hommes un nombre d'actes instinctifs et
imperfectibles puisqu'ils les accomplissent depuis une dizaine de
milliers d'années. Vous avez coutume de broyer le grain, de pétrir la
farine avec de l'eau, d'y mêler de la levure de bière et d'en faire une
pâte que vous rôtissez jusqu'à ce qu'elle soit dorée. Depuis qu'il y a
des hommes, ils mangent du pain et le goût n'en est pas devenu amer.
Vous appliquez avec persistance le feu à la plupart de vos aliments.
Les abeilles ne construisent pas avec moins d'obstination leurs rayons
géométriques de miel et c'est ainsi que les fourmis portent à des
heures fixées leurs œufs transparents au soleil. Je ne saisis pas très
bien la nuance qu'il peut y avoir entre le char de guerre du roi
Agamemnôn et un fiacre de la Compagnie des Petites-Voitures. Il faut
classer dans la même catégorie les feux successifs qui annoncèrent
en Grèce l'incendie de Troie avec le télégraphe de M. Hughes. Le
fusil à répétition et la flèche à pointe de silex sont des moyens
bien semblables d'un même instinct. J'estime infiniment au-dessus des
exceptions pratiques ou intellectuelles que vous pouvez apercevoir un
morceau de pain à croûte brune retrouvé dans un sarcophage d'Égypte ou
une humble écuelle phénicienne, pareille à celles que tournent encore
pour vous les potiers de Provence. Une telle force de tradition et
d'instinct représente peut-être l'unique chance qu'a la race humaine de
laisser d'elle quelque souvenir à travers l'universelle destruction
des choses; car la terre n'a même pas conservé les monuments de vos
anthropopithèques.

«Malgré le sens exquis des différences que vous entretenez avec
un souci d'artiste, l'un de vous a dit que l'homme est un animal
sociable. Votre congrégation en cités, provinces et nations n'a donc
rien de bien spécialisé; car les monères, qui sont les plus simples
des êtres faits de protoplasma, n'ont pas d'autres habitudes. Et ces
monères entretiennent une grande justice dans la distribution de leur
nourriture. Tout ce que mange l'une d'elles est également réparti
entre les autres. Lorsqu'une monère est lassée de la colonie, il lui
suffit de couper les filaments qui la réunissaient à son peuple. Les
autres individus ne la poursuivent et ne la punissent jamais. Elle
va flotter vers des eaux nouvelles, parmi les monères libres que vos
savants nomment, je crois, _saprophytes._ Je respecte infiniment ces
vénérables monères dont l'organisation primitive réalise le type de la
vie parfaite dans une société.

«Quoique vos psychologues aient divisé vos passions en des bandelettes
légères de nuances extrêmement délicates, leur jeu me semble borné, en
somme, au peu d'actes nécessaire à la conservation de vos espèces.

«En adoptant le point de vue moral, que vous affectionnez, on ne
saurait donner de réelle supériorité au plus subtil de vos philosophes
sur un petit globule de pus. Ces globules blancs sont des éléments
libres qui ont autant de facultés de choix. Ils préfèrent les
substances chimiques selon les mêmes lois que vous trouvez plus
d'agrément aux choses. Si la sensation humaine est comme le logarithme
de l'excitation, le goût des globules blancs pour les proportions
différentes des cultures ou des solutions qu'on leur présente varie
dans la même mesure. Vos globules ont des individualités très fines, et
il est possible d'en faire, grâce à votre belle faculté de l'habitude
qui les mithridatise pour certains poisons, des automates bien
semblables à ceux que votre Pascal voulait construire en donnant la foi
aux êtres rationnels. La spécialisation de vos connaissances inspire
beaucoup de respect pour les individus qui vous composent. Il faut
tenir en considération l'idiosyncrasie d'un bâtonnet nerveux de votre
rétine ou d'un corpuscule de Paccini. Les fibres de Corti sont les
dégustatrices de vos affections musicales; et vos cellules bipolaires
ont droit d'interdiction sur les vibrations qui leur déplaisent. Vous
n'aimez les choses et vous ne les haïssez qu'en raison de l'élection
d'une majorité de petites individualités dissemblables. Vos actions
sont soumises à un infini d'intermédiaires.

«Ces dernières réflexions, qui me coûtent un peu d'effort, puisque
je ne saisis guère bien que l'unité, le continu et le général,
peuvent vous être de quelque utilité. Par un retour aisé, vous
apprécierez mieux le rôle des éléments de vos associations. Dans la
ville d'Athènes, les sycophantes et les gardiens des mœurs, avec
les marchands de femmes, détenaient assez noblement les fonctions
d'élimination d'une cité où les habitants montraient toutes les
parties de leur corps. On pouvait librement se destiner à de telles
professions. Il n'était pas impossible aux chefs du peuple de s'y
adapter. C'est pourquoi Aristophane nous montre Cléon après son
passage aux affaires publiques, vêtu d'une robe verte et vendant des
boudins parmi les garçons baigneurs. Je suis enchanté de ce crieur de
saucisses près d'une maison infâme d'Athènes, et des filles de joie
qui trempaient leurs doigts au Pirée dans la sauce de ses tripes. A un
tel point de vue, vos ruffians ne semblent ni moins utiles ni moins
respectables que le chef de l'État.

«Saisissez donc les différences charmantes par votre imagination, mais
apprenez à les confondre en la continuité des ressemblances, qui font
les lois explicatives, par l'exercice de votre raison. Ne donnez
pas plus de foi à ceux qui vous montrent la discontinuité, ou les
différences individuelles, ou la liberté dans l'univers, qu'à ceux qui
vous exposent sa continuité ou ses lois nécessaires. Souvenez-vous que
vos mathématiques fondées sur la continuité dans le temps, l'espace et
le nombre, suffisent à calculer des mouvement d'atomes, qui sont des
tourbillons discontinus. Imaginez que la ressemblance est le langage
intellectuel des différences, que les différences sont le langage
sensible de la ressemblance. Sachez que tout en ce monde n'est que
signes, et signes de signes.

«Si vous pouvez supposer un Dieu qui ne soit pas votre personne et
une parole qui soit bien différente de la vôtre, concevez que Dieu
parle: alors l'univers est son langage. Il n'est pas nécessaire qu'il
nous parle. Nous ignorons à qui il s'adresse. Mais ses choses tentent
de nous parler à leur tour, et nous, qui en faisons partie, nous
essayons de les comprendre sur le modèle même que Dieu a imaginé de
les proférer. Elles ne sont que des signes, et des signes de signes.
Ainsi que nous-mêmes, ce sont les masques de visages éternellement
obscurs. Comme les masques sont le signe qu'il y a des visages, les
mots sont le signe qu'il y a des choses. Et ces choses sont des signes
de l'incompréhensible. Nos sens perfectionnés nous permettent de les
disjoindre et notre raisonnement les calcule sous une forme continue,
sans doute parce que notre grossière organisation centralisatrice est
une sorte de symbole de la faculté d'unir du Centre Suprême. Et comme
tout ici-bas n'est que collection d'individus, cellules, ou atomes,
sans doute l'Être qu'on peut supposer n'est que la parfaite collection
des individus de l'Univers. Lorsqu'il raisonne les choses, il les
conçoit sous la ressemblance; lorsqu'il les imagine, il les exprime
sous la diversité.

«S'il est vrai que Dieu calcule des possibles, on doit ajouter qu'il
parle des réels; nous sommes ses propres mots arrivés à la conscience
de ce qu'ils portaient en eux, essayant de nous répondre, de lui
répondre; désunis, puisque nous sommes des mots, mais joints dans la
phrase de l'univers, jointe elle-même à la glorieuse période qui est
une en Sa pensée.»

Telle serait peut-être la péroraison de cet observateur, dont l'examen
et le langage sont des hypothèses, mais qui suffisent à excuser la
composition de ce livre.



LE ROI AU MASQUE D'OR


_A Anatole France._


Le roi masqué d'or se dressa du trône noir où il était assis depuis
des heures, et demanda la cause du tumulte. Car les gardes des portes
avaient croisé leurs piques et on entendait sonner le fer. Autour du
brasier de bronze s'étaient dressés aussi les cinquante prêtres à
droite et les cinquante bouffons à gauche, et les femmes en demi-cercle
devant le roi agitaient leurs mains. La flamme rose et pourpre qui
rayonnait par le crible d'airain du brasier faisait briller les masques
des visages. A l'imitation du roi décharné, les femmes, les bouffons et
les prêtres avaient d'immuables figures d'argent, de fer, de cuivre,
de bois et d'étoffe. Et les masques des bouffons étaient ouverts par
le rire, tandis que les masques des prêtres étaient noirs de souci.
Cinquante visages hilares s'épanouissaient sur la gauche, et sur la
droite cinquante visages tristes se renfrognaient. Cependant les
étoffes claires tendues sur les têtes des femmes mimaient des figures
éternellement gracieuses animées d'un sourire artificiel. Mais le
masque d'or du roi était majestueux, noble, et véritablement royal.

Or le roi se tenait silencieux et semblable par ce silence à la race
des rois dont il était le dernier. La cité avait été gouvernée jadis
par des princes qui portaient le visage découvert; mais dès longtemps
s'était levée une longue horde de rois masqués. Nul homme n'avait vu
la face de ces rois, et même les prêtres en ignoraient la raison.
Cependant l'ordre avait été donné, depuis les âges anciens, de couvrir
les visages de ceux qui s'approchaient de la résidence royale; et cette
famille de rois ne connaissait que les masques des hommes.

Et tandis que les ferrures des gardes de la porte frémissaient et que
leurs armes sonores retentissaient, le roi les interrogea d'une voix
grave:

--Qui ose me troubler, aux heures où je siège parmi mes prêtres, mes
bouffons et mes femmes!

Et les gardes répondirent, tremblants:

--Roi très impérieux, masque d'or, c'est un homme misérable, vêtu d'une
longue robe; il paraît être de ces mendiants pieux qui errent par la
contrée, et il a le visage découvert.

--Laissez entrer ce mendiant, dit le roi.

Alors celui des prêtres qui avait le masque le plus grave se tourna
vers le trône et s'inclina:

--O roi, dit-il, les oracles ont prédit qu'il n'est pas bon pour ta
race de voir le visage des hommes.

Et celui des bouffons dont le masque était crevé par le rire le plus
large tourna le dos au trône et s'inclina:

--O mendiant, dit-il, que je n'ai pas encore vu, sans doute tu es plus
roi que le roi au masque d'or, puisqu'il est interdit de te regarder.

Et celle des femmes dont la fausse figure avait le duvet le plus
soyeux joignit ses mains, les écarta et les courba comme pour saisir
les vases des sacrifices. Or le roi, penchant ses yeux vers elle,
craignait la révélation d'un visage inconnu.

Puis un désir mauvais rampa dans son cœur.

--Laissez entrer ce mendiant, dit le roi au masque d'or.

Et parmi la forêt frissonnante des piques, entre lesquelles
jaillissaient les lames des glaives comme des feuilles éclatantes
d'acier, éclaboussées d'or vert et d'or rouge, un vieil homme à la
barbe blanche hérissée s'avança jusqu'au pied du trône, et leva vers le
roi une figure nue où tremblaient des yeux incertains.

--Parle, dit le roi.

Le mendiant répliqua d'une voix forte:

--Si celui qui m'adresse la parole est l'homme masqué d'or, je
répondrai, certes; et je pense que c'est lui. Qui oserait, avant lui,
élever la voix? Mais je ne puis m'en assurer par la vue--car je suis
aveugle. Cependant je sais qu'il y a dans cette salle des femmes, par
le frottement poli de leurs mains sur leurs épaules; et il y a des
bouffons, j'entends des rires; et il y a des prêtres, puisque ceux-ci
chuchotent d'une façon grave. Or les hommes de ce pays m'ont dit que
vous étiez masqués; et toi, roi au masque d'or, dernier de ta race, tu
n'as jamais contemplé des visages de chair. Écoute: tu es roi et tu ne
connais pas les peuples. Ceux-ci sur ma gauche sont les bouffons--je
les entends rire; ceux-ci sur ma droite sont les prêtres,--je les
entends pleurer; et je perçois que les muscles des visages de ces
femmes sont grimaçants.

Or le roi se tourna vers ceux que le mendiant nommait bouffons, et son
regard trouva les masques noirs de souci des prêtres; et il se tourna
vers ceux que le mendiant nommait prêtres, et son regard trouva les
masques ouverts de rire des bouffons; et il baissa les yeux vers le
croissant de ses femmes assises, et leurs visages lui semblèrent beaux.

--Tu mens, homme étranger, dit le roi; et tu es toi-même le rieur,
le pleureur, et le grimaçant; car ton horrible visage, incapable de
fixité, a été fait mobile afin de dissimuler. Ceux que tu as désignés
comme les bouffons sont mes prêtres, et ceux que tu as désignés comme
les prêtres sont mes bouffons. Et comment pourrais-tu juger, toi dont
la figure se plisse à chaque parole, de la beauté immuable de mes
femmes?

--Ni de celle-là, ni de la tienne, dit le mendiant à voix basse, car
je n'en puis rien savoir, étant aveugle, et toi-même tu ne sais rien
ni des autres ni de ta personne. Mais je suis supérieur à toi en ceci:
je sais que je ne sais rien. Et je puis conjecturer. Or peut-être que
ceux qui te paraissent des bouffons pleurent sous leur masque; et il
est possible que ceux qui te semblent des prêtres aient leur véritable
visage tordu par la joie de te tromper; et tu ignores si les joues de
tes femmes ne sont pas couleur de cendre sous la soie. Et toi-même, roi
masqué d'or, qui sait si tu n'es pas horrible malgré ta parure?

Alors celui des bouffons qui avait la plus large bouche fendue de
gaieté poussa un ricanement semblable à un sanglot; et celui des
prêtres qui avait le front le plus sombre dit une supplication pareille
à un rire nerveux, et tous les masques des femmes tressaillirent.

Et le roi à la figure d'or fit un signe. Et les gardes saisirent par
les épaules le vieil homme à la figure nue et le jetèrent par la grande
porte de la salle.

       *       *       *       *       *

La nuit se passa et le roi fut inquiet pendant son sommeil. Et le matin
il erra par son palais, parce qu'un désir mauvais avait rampé dans son
cœur. Mais ni dans les salles à coucher, ni dans la haute salle dallée
des festins, ni dans les salles peintes et dorées des fêtes, il ne
trouva ce qu'il cherchait. Dans toute l'étendue de la résidence royale
il n'y avait pas un miroir. Ainsi l'avait fixé l'ordre des oracles et
l'ordonnance des prêtres depuis de longues années.

Le roi sur son trône noir ne s'amusa pas des bouffons et n'écouta pas
les prêtres et ne regarda pas ses femmes: car il songeait à son visage.

Quand le soleil couchant jeta vers les fenêtres du palais la lumière
de ses métaux sanglants, le roi quitta la salle du brasier, écarta les
gardes, traversa rapidement les sept cours concentriques fermées de
sept murailles étincelantes, et sortit obscurément dans la campagne par
une basse poterne.

Il était tremblant et curieux. Il savait qu'il allait rencontrer
d'autres visages, et peut-être le sien. Dans le fond de son âme, il
voulait être sûr de sa propre beauté. Pourquoi ce misérable mendiant
lui avait-il glissé le doute dans la poitrine?

Le roi au masque d'or arriva parmi les bois qui cerclaient la berge
d'un fleuve. Les arbres étaient vêtus d'écorces polies et rutilantes.
Il y avait des fûts éclatants de blancheur. Le roi brisa quelques
rameaux. Les uns saignaient à la cassure un peu de sève mousseuse, et
l'intérieur restait marbré de taches brunes; d'autres révélaient des
moisissures secrètes et des fissures noires. La terre était sombre et
humide sous le tapis varicolore des herbes et des petites fleurs. Le
roi retourna du pied un gros bloc veiné de bleu, dont les paillettes
miroitaient sous les derniers rayons; et un crapaud en poche molle
s'échappa de la cachette vaseuse avec un tressaut effaré.

A la lisière du bois, sur la couronne de, la berge, le roi émergeant
des arbres s'arrêta, charmé. Une jeune fille était assise sur l'herbe;
le roi voyait ses cheveux tordus en hauteur, sa nuque gracieusement
courbée, ses reins souples qui faisaient onduler son corps jusqu'aux
épaules; car elle tournait entre deux doigts de sa main gauche un
fuseau très gonflé, et la pointe d'une quenouille épaisse s'effilait
près de sa joue.

Elle se leva interdite, montra son visage, et, dans sa confusion,
saisit entre ses lèvres les brins du fil qu'elle pétrissait. Ainsi ses
joues semblaient traversées par une coupure de nuance pâle.

Quand le roi vit ces yeux noirs agités, et ces délicates narines
palpitantes, et ce tremblement des lèvres, et cette rondeur du menton
descendant vers la gorge caressée de lumière rose, il s'élança,
transporté, vers la jeune fille et prit violemment ses mains.

--Je voudrais, dit-il, pour la première fois, adorer une figure nue; je
voudrais ôter ce masque d'or, puisqu'il me sépare de l'air qui baise ta
peau; et nous irions tous deux émerveillés nous mirer dans le fleuve.

La jeune fille toucha avec surprise du bout des doigts les lames
métalliques du masque royal. Cependant le roi défit impatiemment les
crochets d'or; le masque roula dans l'herbe, et la jeune fille, tendant
les mains sur ses yeux, jeta un cri d'horreur.

L'instant d'après elle s'enfuyait parmi l'ombre du bois en serrant
contre son sein sa quenouille emmaillotée de chanvre.

Le cri de la jeune fille retentit douloureusement au cœur du roi.
Il courut sur la berge, se pencha vers l'eau du fleuve, et de ses
propres lèvres jaillit un gémissement rauque. Au moment où le soleil
disparaissait derrière les collines brunes et bleues de l'horizon, il
venait d'apercevoir une face blanchâtre, tuméfiée, couverte d'écailles,
avec la peau soulevée par de hideux gonflements, et il connut
aussitôt, au moyen du souvenir des livres, qu'il était lépreux.

       *       *       *       *       *

La lune, comme un masque jaune aérien, montait au-dessus des arbres. On
entendait parfois un battement d'ailes mouillées au milieu des roseaux.
Une traînée de brume flottait au fil du fleuve. Le miroitement de l'eau
se prolongeait à une grande distance et se perdait dans la profondeur
bleuâtre. Des oiseaux à tête écarlate froissaient le courant par des
cercles qui se dissipaient lentement.

Et le roi, debout, gardait les bras écartés de son corps, comme s'il
avait le dégoût de se toucher.

Il releva le masque et le plaça sur son visage. Semblant marcher en
rêve, il se dirigea vers son palais.

Il frappa sur le gong, à la porte de la première muraille, et les
gardes sortirent en tumulte avec leurs torches. Ils éclairèrent sa
face d'or; et le roi avait le cœur étreint d'angoisse, pensant que les
gardes voyaient sur le métal des écailles blanches. Et il traversa la
cour baignée de lune; et sept fois il eut le cœur étreint de la même
angoisse aux sept portes où les gardes portèrent les torches rouges à
son masque d'or.

Cependant la peine croissait en lui avec la rage, comme une plante
noire enroulée d'une plante fauve. Et les fruits sombres et troubles de
la peine et de la rage vinrent sur ses lèvres, et il en goûta le suc
amer.

Il entra dans le palais, et le garde à sa gauche tourna sur la pointe
d'un pied, ayant l'autre jambe étendue, en se couronnant avec un cercle
lumineux de son sabre; et le garde à sa droite tourna sur la pointe
de l'autre pied, ayant étendu sa jambe opposée en se coiffant d'une
pyramide éblouissante par de rapides tourbillons de sa masse diamantée.

Et le roi ne se souvint même pas que c'étaient les cérémonies
nocturnes; mais il passa en frissonnant, ayant imaginé que les hommes
d'armes voulaient abattre ou fendre sa hideuse tête gonflée.

Les halles du palais étaient désertes. Quelques torches solitaires
brûlaient bas dans leurs anneaux. D'autres s'étaient éteintes et
pleuraient des larmes froides de résine.

Le roi traversa les salles des fêtes où les coussins brodés de tulipes
rouges et de chrysanthèmes jaunes étaient encore épars, avec des
balanceuses d'ivoire et des sièges mornes d'ébène; rehaussés d'étoiles
d'or. Des voiles gommés et peints d'oiseaux à pattes diaprées, à bec
d'argent, pendaient du plafond où s'enchâssaient des gueules de bêtes
en bois de couleur. Il y avait des flambeaux de bronze verdâtre, faits
d'une pièce, et percés de trous prodigieux laqués en rouge, où une
mèche de soie écrue passait au centre de rondelles tassées d'un noir
huileux. Il y avait des fauteuils longs, bas et cambrés, où on ne
pouvait s'étendre sans que les reins fussent soulevés, comme portés par
des mains. Il y avait des vases fondus de métaux presque transparents,
et qui sonnaient sous le doigt d'une manière aiguë, comme s'ils étaient
blessés.

A l'extrémité de la salle, le roi saisit une torchère d'airain qui
dardait ses langues rouges dans les ténèbres. Les gouttelettes
flamboyantes de résine s'abattirent en frémissant sur ses manches de
soie. Mais le roi ne les remarqua pas. Il se dirigea vers une galerie
haute, obscure, où la résine laissa un sillon parfumé. Là, aux parois
coupées de diagonales croisées, on voyait des portraits éclatants et
mystérieux: car les peintures étaient masquées et surmontées de tiares.
Seulement le portrait le plus ancien, écarté des autres, représentait
un jeune homme pâle, aux yeux dilatés d'épouvante, le bas du visage
dissimulé par les ornements royaux. Le roi s'arrêta devant ce portrait
et l'éclaira en soulevant la torchère. Puis il gémit et dit: «O premier
de ma race, mon frère, que nous sommes pitoyables!» Et il baisa le
portrait sur les yeux.

Et devant la seconde figure peinte, qui était masquée, le roi s'arrêta
et déchira la toile du masque en disant: «Voilà ce qu'il fallait faire,
mon père, second de ma race.» Et ainsi il déchira les masques de
tous les autres rois de sa race, jusqu'à lui-même. Sous les masques
arrachés, on vit la nudité sombre de la muraille.

Puis il arriva dans les salles des festins où les tables luisantes
étaient encore dressées. Il porta la torchère au-dessus de sa tête,
et des lignes pourpres se précipitèrent vers les coins. Au centre des
tables était un trône à pieds de lion, sur lesquels s'affaissait une
fourrure tachetée; des verreries semblaient amoncelées aux angles, avec
des pièces d'argent poli et des couvercles percés d'or fumeux. Certains
flacons miroitaient de lueurs violettes; d'autres étaient plaqués à
l'intérieur avec de minces lames translucides de métaux précieux. Comme
une terrible indication de sang, un éclat de la torchère fit scintiller
une coupe oblongue, taillée dans un grenat, et où les échansons
avaient coutume de verser le vin des rois. Et la lumière caressa aussi
de vermeil un panier d'argent tressé où étaient rangés des pains ronds
à croûte saine.

Et le roi traversa les salles des festins en détournant la tête. «Ils
n'ont pas eu honte, dit-il, de mordre sous leur masque dans le pain
vigoureux, et de toucher le vin saignant avec leurs lèvres blanches!
Où est celui qui, sachant son mal, interdit les miroirs de sa maison?
Il est parmi ceux dont j'ai arraché les faux visages: et j'ai mangé du
pain de son panier, et j'ai bu du vin de sa coupe...»

On arrivait par une étroite galerie pavée de mosaïque aux salles à
coucher, et le roi y glissa, portant devant lui sa torche sanglante.
Un garde s'avança, saisi d'inquiétude, et sa ceinture d'anneaux larges
flambloya sur sa tunique blanche; puis il reconnut le roi à sa face
d'or et se prosterna.

D'une lampe d'airain suspendue au centre, une lumière pâle éclairait
une double file de lits de parade; les couvertures de soie étaient
tissées avec des filaments de nuances vieilles. Un tuyau d'onyx
laissait couler des gouttes monotones dans lin bassin de pierre polie.

D'abord le roi considéra l'appartement des prêtres; et les masques
graves des hommes couchés étaient semblables pendant le sommeil et
l'immobilité. Et dans l'appartement des bouffons, le rire de leurs
bouches endormies avait juste la même largeur. Et l'immuable beauté
de la figure des femmes ne s'était pas altérée dans le repos; elles
avaient les bras croisés sur la gorge, ou une main sous la tête, et
elles ne paraissaient pas se soucier de leur sourire qui était aussi
gracieux quand elles l'ignoraient.

Au fond de la dernière salle s'étendait un lit de bronze, avec des
hauts reliefs de femmes courbées et de fleurs géantes. Les coussins
jaunes y gardaient l'empreinte d'un corps agité. Là aurait du reposer,
dans cette heure de la nuit, le roi au masque d'or; là ses ancêtres
avaient dormi pendant des années.

Et le roi détourna la tête de son lit: «Ils ont pu dormir, dit-il,
avec ce secret sur leur face, et le sommeil est venu les baiser au
front, comme moi. Et ils n'ont pas secoué leur masque au visage noir
du sommeil, pour l'effrayer à jamais. Et j'ai frôlé cet airain, j'ai
touché ces coussins où s'abattaient jadis les membres de ces honteux...»

Et le roi passa dans la chambre du brasier, où la flamme rose et
pourpre dansait encore, et jetait ses bras rapides sur les murs. Et
il frappa sur le grand gong de cuivre un coup si sonore qu'il y eut
une vibration de toutes les choses métalliques d'alentour. Les gardes
effrayés s'élancèrent mi-vêtus, avec leurs haches et leurs boules
d'acier hérissées de pointes, et les prêtres parurent, endormis,
laissant traîner leurs robes, et les bouffons oublièrent tous les bonds
d'entrée sacramentels, et les femmes montrèrent au coin des portes
leurs visages souriants.

Or le roi monta sur son trône noir et commanda:

--J'ai frappé sur le gong afin de vous réunir pour une chose
importante. Le mendiant a dit vrai. Vous me trompez tous ici. Otez vos
masques.

On entendit frissonner les membres et les vêtements et les armes.
Puis, lentement, ceux qui étaient là se décidèrent et découvrirent
leurs visages.

Alors le roi au masque d'or se tourna vers les prêtres et considéra
cinquante grosses faces rieuses avec de petits veux collés par la
somnolence; et, se tournant vers les bouffons, il examina cinquante
ligures baves creusées par la tristesse avec des yeux sanguinolents
d'insomnie; et, se baissant vers le croissant de ses femmes assises,
il ricana,--car leurs visages étaient pleins d'ennui et de laideur et
enduits de stupidité.

--Ainsi, dit le roi, vous m'avez trompé depuis tant d'années sur
vous-mêmes et sur tout le monde. Ceux que je croyais sérieux et qui me
donnaient des conseils sur les choses divines et humaines sont pareils
à des outres ballonnées de vent ou de vin; et ceux dont je m'amusais
pour leur continuelle gaieté étaient tristes jusqu'au fond du cœur;
et votre sourire de sphinx, ô femmes, ne signifiait rien du tout!
Misérables vous êtes; mais je suis encore le plus misérable d'entre
vous. Je suis roi et mon visage paraît royal. Or, en réalité, voyez: le
plus malheureux de mon royaume n'a rien à m'envier.

Et le roi ôta son masque d'or. Et un cri s'éleva des gorges de ceux
qui le voyaient; car la flamme rose du brasier illuminait ses écailles
blanches de lépreux.

--Ce sont eux qui m'ont trompé--mes pères, je veux dire, cria le roi,
qui étaient lépreux comme moi, et m'ont transmis leur maladie avec
l'héritage royal. Ils m'ont abusé, et ils vous ont contraints au
mensonge.

Par la grande baie de la salle, ouverte vers le ciel, la lune tombante
montra son masque jaune.

--Ainsi, dit le roi, cette lune qui tourne toujours vers nous le même
visage d'or a peut-être une autre face obscure et cruelle, ainsi ma
royauté a été tendue sur ma lèpre. Mais je ne verrai plus l'apparence
de ce monde, et je dirigerai mon regard vers les choses obscures. Ici,
devant vous, je me punis de ma lèpre, et de mon mensonge, et ma race
avec moi.

Le roi leva son masque d'or; et, debout sur le trône noir, parmi
l'agitation et les supplications, il enfonça dans ses yeux les crochets
latéraux du masque, avec un cri d'angoisse; pour la dernière fois, une
lumière rouge s'épanouit devant lui, et un flot de sang coula sur son
visage, sur ses mains, sur les degrés sombres du trône. Il déchira ses
vêtements, descendit les marches en chancelant, et, écartant avec clés
tâtonnements les gardes muets d'horreur, il partit seul dans la nuit.

       *       *       *       *       *

Or le roi lépreux et aveugle marchait dans la nuit. Il se heurta aux
sept murailles concentriques de ses sept cours, et contre les arbres
anciens de la résidence royale, et il se fît des plaies aux mains en
touchant les épines des haies. Lorsqu'il entendit sonner ses pas,
il connut qu'il était sur la grande route. Pendant des heures et
des heures il marcha, sans même éprouver le besoin de prendre de la
nourriture. Il savait qu'il était éclairé de soleil par la chaleur
qui voilait son visage, et il reconnaissait la nuit au froid de
l'obscurité. Le sang qui avait coulé de ses yeux arrachés couvrait sa
peau d'une croûte noirâtre et sèche. Et quand il eut marché longtemps,
le roi aveugle se sentit las, et s'assit au bord de la route. Il
vivait maintenant dans un monde obscur et ses regards étaient rentrés
en lui-même.

Comme il errait dans cette plaine sombre des pensées, il entendit un
bruit de clochettes. Aussitôt il se représenta le retour d'un troupeau
de brebis à laine épaisse, mené par des béliers dont la queue grasse
pendait à terre. Et il tendit les mains pour toucher la laine blanche,
n'avant point honte des animaux. Mais ses mains rencontrèrent d'autres
mains tendres, et une voix douce lui dit:

--Pauvre homme aveugle, que veux-tu? Et le roi reconnut la voix
charmante d'une femme.

--Il ne faut pas me toucher, cria le roi. Mais où sont tes brebis?

Or la jeune fille qui se tenait devant lui était lépreuse, et à cause
de cela portait des clochettes suspendues à ses vêtements. Mais elle
n'osa pas l'avouer, et répondit en mentant:

--Elles sont un peu derrière moi.

--Où vas-tu ainsi? dit le roi aveugle.

--Je rentre, répondit-elle, à la cité des Misérables. Alors le roi
se souvint qu'il y avait, dans un endroit écarté de son royaume un
asile où se réfugiaient ceux qui avaient été repoussés de la vie pour
leurs maladies ou leurs crimes. Ils existaient dans des huttes bâties
par eux-mêmes ou enfermés dans des tanières creusées au sol. Et leur
solitude était extrême.

Le roi résolut de se rendre dans cette cité.

--Conduis-moi, dit-il.

La jeune fille le saisit par le pan de sa manche.

--Laisse-moi te laver le visage, dit-elle; car le sang a coulé sur tes
joues depuis une semaine peut-être.

Et le roi trembla, pensant qu'elle allait avoir horreur de sa lèpre et
l'abandonner. Mais elle versa de l'eau de sa gourde et lava le visage
du roi. Puis elle dit:

--Pauvre, comme tu as dû souffrir de l'arrachement de tes yeux!

--Comme j'ai souffert avant, sans le savoir, dit le roi. Mais allons.
Arriverons-nous ce soir à la cité des Misérables?

--Je l'espère, dit la jeune fille.

Et elle le reconduisit en lui parlant tendrement. Cependant le roi
aveugle entendait les clochettes, et, se tournant, voulait caresser les
brebis. Et la jeune fille craignait qu'il ne devinât sa maladie.

Or le roi était exténué de fatigue et de faim. Elle sortit un morceau
de pain de son bissac et lui offrit sa gourde. Mais il refusa,
craignant de souiller le pain et l'eau. Puis il demanda:

--Vois-tu la cité des Misérables?

--Pas encore, dit la jeune fille.

Et ils marchèrent plus loin. Elle cueillit pour lui du lotus bleu, et
il le mâcha pour rafraîchir sa bouche. Le soleil s'inclinait vers les
grandes rizières qui ondulaient à l'horizon.

--Voici l'odeur du repos qui monte vers moi, dit le roi aveugle.
N'approchons-nous pas de la cité des Misérables?

--Pas encore, dit la jeune fille.

Et, comme le disque sanglant du soleil tranchait encore le ciel violet,
le roi se pâma de lassitude et d'inanition. A l'extrémité de la route
tremblait une mince colonne de fumée parmi des toitures d'herbages. La
brume des marais flottait autour.

--Voici la cité, dit la jeune fille; je la vois.

--J'entrerai seul dans une autre, dit le roi aveugle. Je n'avais plus
qu'un désir; j'aurais voulu reposer mes lèvres sur les tiennes, afin
de me rafraîchir à ta figure qui doit être si belle. Mais je t'aurais
souillée, puisque je suis lépreux.

Et le roi s'évanouit dans la mort.

Et la jeune fille éclata en sanglots, voyant que le visage du roi
aveugle était pur et limpide, et sachant bien qu'elle-même avait craint
de le souiller.

Or de la cité des Misérables s'avança un vieux mendiant à la barbe
hérissée, dont les yeux incertains tremblaient.

--Pourquoi pleures-tu? dit-il.

Et la jeune fille lui dit que le roi aveugle était mort, après avoir eu
les yeux arrachés, pensant être lépreux.

--Et il n'a point voulu me donner le baiser de paix, dit-elle, afin de
ne pas me souiller; et c'est moi qui suis véritablement lépreuse à la
face du ciel.

Et le vieux mendiant lui répondit:

--Sans doute le sang de son cœur qui avait jailli par ses yeux avait
guéri sa maladie. Et il est mort, pensant avoir un masque misérable.
Mais, à cette heure, il a déposé tous les masques, d'or, de lèpre et de
chair.



LA MORT D'ODJIGH


A J. H. Rosny


Dans ce temps la race humaine semblait près de périr. L'orbe du soleil
avait la froideur de la lune. Un hiver éternel faisait craqueler le
sol. Les montagnes qui avaient surgi, vomissant vers le ciel les
entrailles flamboyantes de la terre, étaient grises de lave glacée. Les
contrées étaient parcourues de rainures parallèles ou étoilées; des
crevasses prodigieuses, soudainement ouvertes, abîmaient les choses
supérieures avec un effondrement, et on voyait se diriger vers elles,
dans une lente glissade, de longues files de blocs erratiques. L'air
obscur était pailleté d'aiguillettes transparentes; une sinistre
blancheur couvrait la campagne; le rayonnement d'argent universel
paraissait stériliser le monde.

Il n'y avait plus de végétation, sinon quelques traces de lichen pale
sur les rochers. Les ossements du globe s'étaient dépouillés de leur
chair, qui est faite de terre, et les plaines s'étendaient comme des
squelettes. Et la mort hivernale attaquant d'abord la vie inférieure,
les poissons et les bêtes de mer avaient péri, emprisonnés dans les
glaces, puis les insectes qui grouillaient sur les plantes rampantes,
et les animaux qui portaient leurs petits dans les poches du ventre, et
les êtres demi-volants qui avaient hanté les grandes forêts; car aussi
loin que le regard parvenait, il n'y avait plus ni arbres ni verdure,
et on ne trouvait de vivant que ce qui demeurait dans les cavernes,
grottes ou tanières.

Ainsi, parmi les enfants des hommes, deux races étaient déjà éteintes;
ceux qui avaient habité dans les nids de lianes, au sommet des grands
arbres, et ceux qui s'étaient retirés vers le centre des lacs dans des
maisons flottantes: les forêts, bois, taillis et buissons jonchaient le
sol étincelant, et la surface des eaux était dure et luisante comme la
pierre polie.

Les Chasseurs de Bêtes, qui connaissaient le feu, les Troglodytes qui
savaient fouir la terre jusqu'à sa chaleur intérieure, et les Mangeurs
de Poisson, qui avaient fait provision d'huile marine dans leurs trous
à glaces, résistaient encore à l'hiver. Mais les bêtes devenaient
rares, saisies par la gelée sitôt que leur museau arrivait au ras du
sol, et le bois pour faire du feu allait être épuisé, et l'huile était
solide comme un roc jaune à crête blanche.

Cependant un tueur de loups, nommé Odjigh, qui vivait dans une tanière
profonde et possédait une hache verte de jade, immense, pesante et
redoutable, eut pitié des choses animées. Étant au bord de la grande
mer intérieure dont la pointe s'étend à l'est du Minnesotah, il jeta
ses regards vers les régions septentrionales où le froid semblait
s'amasser. Au fond de sa grotte glacée il prit le calumet sacré creusé
dans la pierre blanche, l'emplit d'herbes odorantes d'où la fumée
s'élève en couronnes, et souffla l'encens divin dans les airs. Les
couronnes montèrent vers le ciel et la spire grise s'inclina au Nord.

Ce fut vers le Nord que se mit en marche Odjigh, le tueur de loups. Il
couvrit sa figure d'une peau fourrée de raton percée de trous, dont la
queue en panache se balançait au-dessus de sa tête, attacha autour de
sa taille avec une lanière de cuir une poche pleine de viande sèche
hachée menu et mêlée de graisse, et, balançant sa hache de jade vert,
il se dirigea vers les la nuages épais amoncelés à l'horizon.

Il passait, et autour de lui la vie s'éteignait. Les fleuves s'étaient
tus depuis longtemps. L'air opaque n'apportait que des sons étouffés.
Les masses glacées, bleues, blanches et vertes, radieuses de givre, es
semblaient les piliers d'une route monumentale.

Odjigh regrettait dans son cœur le frétillement des poissons couleur
de nacre parmi les mailles des filets de libres, et la nage serpentine
des anguilles de mer, et la marche pesante des tortues, et la course
oblique des gigantesques crabes aux yeux louches, et les bâillements
vifs des bêtes terrestres, bêtes fourrées avec un bec plat et des
pattes à griffes, bêtes vêtues d'écailles, bêtes tachetées de façon
variée qui plaisait aux yeux, bêtes amoureuses de leurs petits,
ayant des sauts agiles, ou des tournoiements singuliers, ou des vols
périlleux. Et par-dessus tous les animaux, il regrettait les loups
féroces et leurs fourrures grises, et leurs hurlements familiers, ayant
accoutumé de les chasser avec la massue et la hache de pierre, par les
nuits brumeuses, à la lueur rouge de la lune.

Voici que sur sa gauche apparut une bête de tanière qui vit
profondément dans le sol, et qui se laisse tirer des trous à reculons,
un Blaireau maigre, le poil dépenaillé. Odjigh le vit et se réjouit,
sans songer à le tuer. Le Blaireau, tenant sa distance, avança de front
avec lui.

Puis, sur la droite d'Odjigh sortit subitement d'un couloir glacé
un pauvre Lynx aux yeux insondables. Il regardait Odjigh de côté,
craintivement, et rampait avec inquiétude. Mais le tueur de loups se
réjouit encore, marchant entre le Blaireau et le Lynx.

Comme il avançait, sa poche de viande battant contre son flanc, il
entendit derrière lui un faible hurlement de faim. Et se retournant
ainsi qu'au son d'une voix connue, il vit un Loup osseux qui suivait
tristement. Odjigh eut pitié de tous ceux auxquels il avait fendu le
crâne. Le Loup tirait sa langue qui fumait, et ses yeux étaient rouges.

Ainsi le tueur continua sa route avec ses compagnons animaux, le
Blaireau souterrain à sa gauche, et le Lynx qui voit tout sur terre à
sa droite, et le Loup au ventre affamé derrière lui.

Ils arrivèrent au milieu de la mer intérieure qui ne se distinguait du
continent que par la vaste couleur verte de sa glace. Et là Odjigh, le
tueur de loups, s'assit sur un bloc et plaça devant lui le calumet de
pierre. Et devant chacun de ses compagnons vivants, il plaça un bloc de
glace qu'il creusa avec l'angle de sa hache, semblable à l'encensoir
sacré où on souffle la fumée. Dans les quatre calumets il tassa les
herbes odoriférantes; puis il frappa l'une contre l'autre les pierres
qui créent le feu; et les herbes s'allumèrent, et quatre colonnes
minces de fumée montèrent vers le ciel.

Or la spire grise qui s'élevait devant le Blaireau s'inclina vers
l'Ouest; et celle qui s'élevait devant le Lynx se courba vers l'Est,
et celle qui s'élevait devant le Loup fit un arc vers le Sud. Mais la
spire grise du calumet d'Odjigh monta vers le Nord.

Le tueur de loups se remit en route. Et, regardant à gauche, il
s'attrista: car le Blaireau qui voit sous terre s'écartait vers
l'Ouest; et, regardant à droite, il regretta le Lynx, qui voit tout
sur terre et qui fuyait vers l'Est. Il pensait en effet que ces deux
compagnons animaux étaient prudents et avisés, chacun dans le domaine
qui lui est assigné.

Néanmoins il marcha hardiment, ayant derrière lui le Loup affamé, aux
yeux rouges, dont il avait pitié.

La masse dénuées froides située au Nord, semblait toucher le ciel.
L'hiver devenait plus cruel encore, Les pieds d'Odjigh saignaient,
coupés par la glace et son sang se gelait en croûtes noires. Mais il
avançait pendant des heures, des jours, des semaines sans doute, des
mois peut-être, suçant un peu de viande séchée, jetant les débris à son
compagnon le Loup qui le suivait.

Odjigh marchait avec une espérance confuse. Il avait pitié du monde des
hommes, des animaux, et des plantes, qui périssait, et il se sentait
fort pour lutter contre la cause du froid.

Et, à la fin, sa route fut arrêtée par une immense barrière de glaces
qui fermait la coupole sombre du ciel, comme une chaîne de montagnes
à cime invisible. Les grands glaçons qui plongeaient dans la nappe
solide de l'Océan étaient d'un vert limpide; puis ils devenaient
troubles dans leurs entassements; et à mesure qu'ils s'élevaient, ils
paraissaient d'un bleu opaque, semblable à la couleur du ciel dans les
beaux jours d'autrefois: car ils étaient faits d'eau douce et de neige.

Odjigh saisit sa hache de jade vert, et tailla des marches dans
les escarpements. Il s'éleva ainsi lentement jusqu'à une hauteur
prodigieuse, où il lui semblait que sa tête était enveloppée de nuages
et que la terre s'était enfuie. Et sur le gradin, juste au-dessous de
lui, le Loup était assis et attendait avec confiance.

Lorsqu'il crut être arrivé à la crête, il vit qu'elle était formée
d'une muraille bleue verticale, étincelante, et qu'on ne pouvait aller
au delà. Mais il regarda derrière lui, et il vit la bête vivante
affamée. La pitié du monde animé lui donna des forces.

Il plongea sa hache de jade dans la muraille bleue, et creusa la glace.
Les éclats volaient autour de lui, multicolores. Il creusa pendant des
heures et des heures. Ses membres étaient jaunes et ridés par le froid.
Sa poche de viande était flétrie depuis longtemps. Il avait mâché
l'herbe odoriférante du calumet, pour tromper sa faim, et, soudain
mécréant des Puissances Supérieures, il avait lancé le calumet dans les
profondeurs avec les deux pierres à faire du feu.

Il creusait. Il entendit un grincement sec et cria: car il savait
que ce bruit venait de la lame de sa hache de jade, que le froid
excessif allait fendre. Alors il la souleva et, n'ayant plus rien pour
la réchauffer, il l'enfonça puissamment dans sa cuisse droite. La
hache verte se teignit de sang tiède. Et Odjigh creusa de nouveau la
muraille bleue. Le loup, assis derrière lui, lécha en gémissant les
gouttes rouges qui pleuvaient.

Et soudain la muraille polie se creva. Il y eut un immense souffle de
chaleur, comme si les saisons chaudes étaient accumulées de l'autre
côté, à la barrière du ciel. La percée s'élargit et le souffle fort
entoura Odjigh. Il entendit bruire toutes les petites pousses du
Printemps, et il sentit flamber l'Été. Dans le grand courant qui
le souleva il lui sembla que toutes les saisons rentraient dans le
monde pour sauver la vie générale de la mort par les glaces. Le
courant charriait les rayons blancs du soleil, et les pluies tièdes
et les brises caressantes et les nuages chargés de fécondité. Et
dans le souffle de la vie chaude les nuées noires s'amoncelèrent et
engendrèrent le feu.

Il y eut un long trait de flamme avec le fracas de la foudre, et
la ligne éclatante frappa Odjigh au cœur, comme un glaive rouge. Il
tomba contre la muraille polie, le dos tourné au monde vers lequel les
Saisons rentraient dans le fleuve de la tempête, et le Loup affamé,
montant timidement, les pattes appuyées sur ses épaules, se mit à lui
ronger la nuque.



L'INCENDIE TERRESTRE


_A Paul Claudel._


Le dernier élan de foi qui avait entraîné le monde n'avait pu le
sauver. Des prophètes nouveaux s'étaient dressés en vain. Les mystères
de la volonté avaient été inutilement forcés; car il n'importait
plus de la diriger, mais c'était sa quantité qui semblait décroître.
L'énergie de tous les êtres vivants déclinait. Elle s'était concentrée
dans un effort suprême vers une religion future, et l'effort n'avait
pas réussi. Chacun se retranchait dans un égoïsme très doux. Toutes
les passions étaient tolérées. La terre était comme dans une accalmie
chaude. Les vices y croissaient avec l'inconscience des larges plantes
vénéneuses. L'immoralité, devenue la loi même des choses, avec le dieu
Hasard de la Vie; la science obscurcie par la superstition mystique; la
tartuferie du cœur à qui les sens servaient de tentacules; les saisons,
autrefois délimitées, maintenant mélangées dans une série de jours
pluvieux, qui couvaient l'orage; rien de précis, ni de traditionnel,
mais une confusion de vieilleries, et le règne du vague.

Ce fut alors que par une nuit d'électricité, le signal de dévastation
parut tomber du ciel. Une tempête inconnue souffla d'en haut, engendrée
par la corruption de la terre. Les froidures et les chaleurs, les
clairs de soleil et les neiges, les pluies et les rayons confondus
avaient fait naître des forces de destruction qui éclatèrent soudain.

Car une extraordinaire chute d'aérolithes devint visible et la nuit
fut rayée par des traits fulgurants; les étoiles flamboyèrent comme
des torches, et les nuages furent des messagers de feu et la lune
un brasier rouge vomissant des projectiles multicolores. Toutes
choses furent pénétrées par une lumière blafarde, qui éclaira les
derniers réduits, et dont l'éblouissement, bien que tamisé, donna une
prodigieuse douleur. Puis la nuit qui s'était ouverte, se referma.
De tous les volcans jaillirent des colonnes de cendre vers le
ciel, semblables à des volutes de basalte noir, piliers d'un monde
supra-terrestre. Il y eut une pluie de poussière sombre en sens
inverse, et un nuage émané de la terre, qui couvrit la terre.

Ainsi se passa la nuit et l'aurore fut invisible. Une tache d'un rouge
obscur, gigantesque, parcourut de l'est à l'ouest la cendre du ciel.
L'atmosphère devint brûlante et l'air fut piqué de points noirs qui
s'attachaient partout.

Les foules étaient prosternées sur le sol, ne sachant où fuir. Les
cloches des églises, couvents et monastères, sonnaient d'une façon
incertaine, comme frappées par des battants surnaturels. Il y avait
parfois des détonations dans les forts, où les pièces de siège tiraient
des gargousses, pour essayer de dégager l'air. Puis comme le globe
rouge touchait l'Occident et qu'un jour s'était écoulé, le silence
général s'établit. Personne n'avait plus la force de prier ni de
supplier.

Et la masse incandescente franchissant l'horizon noir, tout l'ouest du
ciel s'enflamma, et une nappe de feu rétrograda sur l'ancienne route du
soleil.

Il y eut une fuite devant l'incendie céleste et terrestre. Deux pauvres
petits corps se laissèrent glisser le long d'une fenêtre basse et
coururent éperdument. Malgré les maculations de l'air corrompu, elle
était très blonde, les yeux limpides; lui, la peau dorée, avec un
rideau transparent de boucles, où les lueurs singulières promenaient
des rayons violets. Ils ne savaient rien, ni l'un ni l'autre; ils
sortaient à peine des confins de l'enfance, et vivant voisins, avaient
l'affection d'un frère et d'une sœur.

Ainsi, se tenant par la main, ils franchirent les rues noires, où les
toits et les cheminées semblaient frottés de lumière sinistre, parmi
les hommes étendus et les chevaux qui gisaient palpitants, puis les
murailles extérieures, les faubourgs dépeuplés, allant vers l'est, à
l'envers de la flamme.

Ils furent arrêtés par un fleuve qui barra soudain leur passage, et
dont les eaux glissaient rapidement.

Mais il y avait une barque sur la rive: ils la poussèrent et s'y
jetèrent, la laissant aller au courant.

La barque fut saisie à la quille par le flot, aux parois par l'ouragan
et partit comme la pierre lancée d'une fronde.

C'était une très vieille barque de pécheur, brunie et polie par le
frottement, dont les tolets étaient usés à force de rames et les
plats-bords luisants du passage des filets, comme l'outil primitif et
honnête de la civilisation qui périssait.

Ils se couchèrent au fond, se tenant toujours les mains, et tremblants
devant l'inconnu.

Et la barque rapide les emmena vers une mer mystérieuse, fuyant sous la
tempête chaude qui tourbillonnait. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ils se réveillèrent sur un océan désolé. Leur barque était entourée par
des monceaux d'algues pâles, où l'écume avait laissé sa bave sèche,
où pourrissaient des bêtes irisées et des étoiles de mer roses. Les
petites vagues portaient les ventres blancs des poissons morts.

La moitié du ciel était voilée par l'extension du feu qui avançait
sensiblement, et mangeait sur la frange cendrée de l'autre moitié.

Il leur semblait que la mer était morte, comme le reste. Car son
haleine était empestée et elle était parcourue dans sa translucidité
de veines d'un bleu et d'un vert profond. Cependant la barque glissait
à sa surface avec un mouvement qui ne se ralentissait pas.

L'horizon oriental avait des lueurs bleuâtres.

Elle trempa sa main dans l'eau, et la retira aussitôt: les vagues
étaient déjà chaudes. Une ébullition effrayante allait peut-être faire
trembler l'Océan.

Au sud, ils voyaient des cimes de nuages blancs avec des aigrettes
roses, et ne savaient si ce n'était pas une vapeur ignée.

Le silence général et la flamme grandissante les figeaient dans la
stupeur: ils préféraient le grand cri qui les avait accompagnés, comme
l'écho d'un râle totalisé dans le vent.

L'extrémité de la mer, où la coupole de cendre venait plonger, encore
demi-obscure, était ouverte par une coupure claire. Une portion de
cercle d'un bleu livide semblait y promettre l'entrée d'un nouveau
monde.

--Ah! regarde! dit-elle.

La légère buée qui flottait derrière eux sur l'océan, venait de
s'éclairer de la même lueur que le ciel, pâle et tremblotante: c'était
la mer qui brûlait.

Pourquoi cette universelle destruction? Leurs têtes, qui battaient
intérieurement dans l'air surchauffé, étaient pleines de cette
question multipliée. Ils ne savaient pas. Ils étaient inconscients des
fautes. La vie les étreignait; ils vivaient plus vite, tout d'un coup;
l'adolescence les saisit au milieu de l'incendie du monde.

Et, dans cette ancienne barque, dans ce premier instrument de la vie
inférieure, ils étaient un si jeune Adam et une si petite Ève, seuls
survivants de l'Enfer terrestre.

Le ciel était un dôme en feu. Il n'y avait plus à l'horizon qu'un
seul point bleu extrême, sur lequel allait se refermer la paupière de
flamme. Une mer ronflante les atteignait déjà.

Elle se dressa et se dévêtit. Nus, leurs membres polis et grêles
étaient éclairés par la lueur universelle. Ils se prirent les mains et
s'embrassèrent.

--Aimons-nous, dit-elle.



LES EMBAUMEUSES


_A Alphonse Daudet._


Qu'il y ait encore en Libye, sur les confins de l'Éthiopie où vivent
les hommes très vieux et très sages, des sorcelleries plus mystérieuses
que celles des magiciennes de Thessalie, je ne puis en douter. Il est
terrible, certes, de penser que les incantations des femmes peuvent
faire descendre la lune dans un étui à miroir, ou la plonger, quand
elle est pleine, dans un seau d'argent, avec des étoiles trempées, ou
la faire frire comme une méduse jaune de mer, dans une poêle, tandis
que la nuit thessalienne est noire et que les hommes qui changent de
peau sont libres d'errer; tout cela est terrible; mais je craindrais
moins ces choses que de rencontrer encore dans le désert couleur de
sang, des embaumeuses libyennes.

Nous avions traversé, mon frère Ophélion et moi, les neuf cercles de
sables divers qui entourent l'Éthiopie. Il y a des dunes terrestres
qui, dans le lointain, paraissent glauques comme la mer ou azurées
comme des lacs. Les Pygmées ne parviennent pas jusqu'à ces étendues;
mais nous les avions laissés dans les grandes forêts ténébreuses, où
le soleil ne pénètre jamais; et les hommes couleur de cuivre qui se
nourrissent de chair humaine et se reconnaissent les uns les autres au
bruit des mâchoires sont plus loin au couchant. Le désert rouge où nous
entrions pour aller vers la Libye est selon toute apparence nu de cités
et d'hommes.

Nous marchâmes sept jours et sept nuits. Dans cette contrée, la nuit
est transparente et bleue, fraîche et dangereuse aux yeux, si bien que
parfois cette clarté bleue nocturne enfle les prunelles en l'espace de
six heures et le malade ne voit plus se lever le soleil. Telle est la
nature de ce mal, qu'il n'attaque uniquement que ceux qui dorment sur
le sable et ne se voilent pas le visage; mais ceux qui marchent nuit et
jour n'ont à redouter que la poudre blanche du désert qui irrite les
paupières sous le soleil.

Le soir du huitième jour nous aperçûmes sur la plaine couleur de sang
des coupoles blanches de petite dimension, disposées en cercle, et
Ophélion fut d'avis qu'il était utile de les examiner. La nuit tombait
rapidement, comme de coutume dans le pays libyen, et quand nous nous
approchâmes, l'obscurité était très grande. Ces coupoles émergeaient
de terre, et nous ne pûmes d'abord y reconnaître d'ouvertures; mais
quand nous eûmes franchi le cercle qu'elles formaient, nous vîmes
qu'elles étaient trouées de portes qui avaient la hauteur d'un homme
de taille moyenne et qui étaient toutes dirigées vers le centre du
cercle. L'ouverture de ces portes était sombre; mais par des orifices
très étroits percés à l'entour passaient des rayons qui marquaient nos
figures comme avec de longs doigts rouges. Nous étions aussi environnés
d'une odeur que nous ne connaissions pas et qui semblait mêlée de
parfums et de corruption.

Ophélion m'arrêta et me dit qu'on nous faisait signe dans une de ces
coupoles. Une femme que nous ne pouvions voir distinctement se tenait
sous la porte et nous invitait. J'hésitai, mais Ophélion m'attira vers
elle. L'entrée était obscure, ainsi que la salle ronde sous la coupole;
et, sitôt que nous y fûmes, celle qui nous avait appelés disparut.
Nous entendîmes une voix douce qui prononçait des paroles barbares.
Puis cette femme se trouva de nouveau devant nous, portant une lampe
fumeuse d'argile. Nous la saluâmes et elle nous souhaita la bienvenue
dans notre langue grecque, qu'elle parlait avec un accent libyen.
Elle nous montra des lits de terre cuite, ornés de figures d'hommes
nus et d'oiseaux, et nous fit asseoir. Ensuite, disant qu'elle
allait chercher notre repas, elle disparut encore, sans qu'il nous
fût possible de voir, à la faible lueur de la lampe qui était posée à
terre, par où elle sortait. Cette femme avait une chevelure noire, et
des yeux de couleur sombre; elle était vêtue d'une tunique de lin; une
ceinture bleue soutenait ses seins, et elle sentait la terre.

Le souper qu'elle nous servit dans des plats d'argile et des coupes de
verre obscur fut de pain en couronnes, avec des figues et du poisson
salé; il n'y eut d'autre viande que des sauterelles confites; quant au
vin, il était rose et pâle, apparemment mêlé d'eau, et d'une saveur
exquise. Elle mangea avec nous, mais ne toucha ni au poisson, ni aux
sauterelles. Et tant que je fus dans cette coupole, je ne la vis pas
mettre dans sa bouche de la chair; elle se contentait d'un peu de pain
et de fruits conservés. La raison de cette abstinence est sans doute
dans un dégoût que Ton comprendra facilement par ce récit; et peut-être
que les parfums parmi lesquels cette femme vivait, lui ôtaient le
besoin de la nourriture et l'apaisaient de leurs particules subtiles.

Elle nous interrogea peu, et nous osions à peine lui parler; car ses
mœurs paraissaient étranges. Après le souper, nous nous étendîmes sur
nos lits; elle nous laissa une lampe et en prépara une autre plus
petite pour elle-même; puis elle nous quitta, et je vis qu'elle entrait
au-dessous du sol par une ouverture située à l'extrémité opposée de la
coupole. Ophélion semblait peu désireux de répondre à mes conjectures,
et je m'endormis jusqu'au milieu de la nuit d'un sommeil inquiet.

Je fus réveillé par le son de la lampe qui crépitait, parce que
la mèche avait brûlé jusqu'à l'huile, et je ne vis plus mon frère
Ophélion auprès de moi. Je me levai et je l'appelai à voix basse;
mais il n'était plus dans la coupole. Alors je sortis dans la nuit,
et il me sembla que j'entendais sous terre des lamentations et des
cris de pleureuses. Ce son d'écho mourut rapidement: je fis le tour
des coupoles sans rien découvrir. Mais il y avait une sorte de
frémissement, comme d'un travail dans le sol, et au loin l'appel triste
du chien sauvage.

Je m'approchai d'un des orifices d'où jaillissaient les rayons
rouges, et je parvins à monter sur une des coupoles, pour regarder
à l'intérieur. Je compris alors l'étrangeté de la contrée et de la
cité des coupoles. Car l'endroit que je voyais, éclairé à torchères,
était jonché de morts; et parmi des pleureuses, d'autres femmes
s'empressaient avec des vases et des instruments. Je les voyais fendre
sur le côté des ventres frais et tirer les boyaux jaunes, bruns, verts
et bleus, qu'elles plongeaient dans des amphores, enfoncer par le nez
des figures un crochet d'argent, briser les os délicats de la racine et
ramener la cervelle avec des spatules, laver les corps avec des eaux
teintes, les frotter de parfums de Rhodes, de myrrhe et de cinnamome,
tresser les cheveux, gommer les cils et les sourcils de couleur,
peindre les dents et durcir les lèvres, polir les ongles des mains et
des pieds et les entourer d'une ligne d'or. Puis, le ventre étant plat,
le nombril creux, au centre de rides circulaires, elles allongeaient
les doigts des morts, blancs et plisses, leur cerclaient aux poignets
et aux chevilles des anneaux d'électron, et les roulaient patiemment
dans de longues bandelettes de lin.

Toutes ces coupoles étaient apparemment une cité d'embaumeuses, où on
apportait les morts des villes environnantes. Et dans certaines des
habitations le travail s'accomplissait au-dessus, mais dans d'autres
au-dessous du sol. La vue d'un corps qui gardait les lèvres serrées,
entre lesquelles on passait un brin de myrte, ainsi que les femmes qui
ne peuvent pas sourire et veulent s'accoutumer à montrer leurs dents,
me fit horreur.

Je résolus, aussitôt le jour venu, de fuir, avec Ophélion, la cité
des embaumeuses. Et, en rentrant sous notre coupole, je replaçai une
mèche dans la lampe, et je l'allumai au foyer, sous la voûte: mais
Ophélion n'était pas revenu. J'allai au fond de la salle, et j'éclairai
l'ouverture de l'escalier souterrain; et d'en bas j'entendis un bruit
de baisers. Alors je souris en songeant que mon frère passait une nuit
amoureuse avec une manieuse de cadavres. Mais je ne sus que penser en
voyant entrer sous la coupole, par une ouverture qui donnait sans doute
dans un couloir pratiqué à l'intérieur de la muraille de ciment, la
femme qui nous recevait. Elle se dirigea vers l'escalier, et écouta,
ainsi que je l'avais fait. Puis elle se tourna de mon côté et sa figure
me fit peur. Ses sourcils se touchèrent, et elle parut rentrer dans le
mur.

Je retombai dans un profond sommeil. Au matin, Ophélion était couché
sur le lit voisin du mien. Il avait la figure couleur de cendre. Je le
secouai, et le pressai de partir. Il me regarda sans me reconnaître.
La femme rentra, et comme je l'interrogeais, elle parla d'un vent
pestilentiel qui avait soufflé sur mon frère.

Tout le jour, il se retourna sur les côtés, agité par la fièvre, et
la femme le regardait avec des yeux fixes. Vers le soir, il remua ses
lèvres et mourut. J'embrassai ses genoux en gémissant, et je pleurai
jusqu'à deux heures après le milieu de la nuit. Puis mon âme s'envola
avec les songes. La douleur d'avoir perdu Ophélion me troubla et me
fit réveiller. Son corps n'était plus auprès de moi et la femme avait
disparu.

Alors je poussai des cris, et je parcourus la salle: mais je ne pus
trouver l'escalier. Je sortis de la coupole et montant vers le rayon
rouge, j'appliquai mes yeux à l'ouverture. Or voici ce que je vis:

Le corps de mon frère Ophélion était étendu parmi des vases et des
jarres; et on avait retiré sa cervelle avec le crochet et les spatules
d'argent, et son ventre était ouvert.

Déjà ses ongles étaient dorés et sa peau frottée d'asphalte. Mais
il était entre deux embaumeuses qui se ressemblaient si étrangement
que je ne pouvais distinguer celle qui nous avait reçus. Toutes
deux pleuraient et se déchiraient la figure, et baisaient mon frère
Ophélion, et le serraient dans leurs bras.

Et j'appelai par l'ouverture de la coupole, et je cherchai l'entrée
de cette salle souterraine, et je courus vers les autres coupoles;
mais je n'eus point de réponse, et j'errais inutilement dans la nuit
transparente et bleue.

Et ma pensée fut que ces deux embaumeuses étaient sœurs et magiciennes
et jalouses, et qu'elles avaient tué mon frère Ophélion pour garder
son beau corps.

Je me couvris la tête de mon manteau et je m'enfuis éperdu hors de
cette contrée de sortilèges.



LA PESTE


_A Auguste Bréal_


CCCCI e mille l'an corant
Nella città di Trento Rè Rupert
Voile lo scudo mio esser copert
De l'arme suo Lion d'oro rampant.
               CRONICA DEL PITTI.


Moi, Bonacorso de Neri de Pitti, fils de Bonacorso, gonfalonier de
justice de la commune de Florence, dont l'écu fut couvert en l'an
quatorze cent un, par ordre du roi Rupert, dans la cité de Trente, du
Lion d'or rampant, je veux raconter pour mes descendants anoblis ce qui
m'arriva quand je commençai à courir le monde pour chercher l'aventure.

L'an MCCCLXXIV, étant jeune homme sans argent, je m'enfuis de Florence
sur les grandes routes, avec Matteo pour compagnon. Car la peste
dévastait la cité. La maladie était soudaine, et attaquait dans la rue.
Les yeux devenaient brûlants et rouges, la gorge rauque; le ventre
enflait. Puis la bouche et la langue se couvraient de petites poches
pleines d'eau irritante. On était possédé par la soif. Une toux sèche
secouait les malades pendant plusieurs heures. Ensuite les membres se
raidissaient aux articulations; la peau se parsemait de taches rouges,
gonflées, qu'aucuns nomment bubons. Et finalement les morts avaient la
figure distendue et blanchâtre, avec des meurtrissures saignantes et
la bouche ouverte comme un cornet. Les fontaines publiques, presque
épuisées par la chaleur, étaient entourées d'hommes courbés et maigres
qui tâchaient d'y plonger la tête. Plusieurs s'y précipitèrent, et on
les retirait par les crochets des chaînes, noirs de vase et le crâne
fracassé. Les cadavres brunissants jonchaient le milieu des voies par
où coule, dans la saison, le torrent des pluies; l'odeur ne pouvait se
supporter et la crainte était terrible.

Mais Matteo étant grand joueur de dés, nous nous égayâmes sitôt la
sortie de la ville et nous bûmes à la première hôtellerie du vin mêlé
pour notre salut de la mortalité. Là il y eut des marchands de Gênes
et de Pavie; et nous les défiâmes, le cornet à dés en mains, et Matteo
gagna douze ducats. Pour ma part, je les conviai au jeu de tables, où
j'eus le bonheur de remporter un gain de vingt florins d'or, desquels
ducats et florins nous achetâmes des mules et un chargement de laine,
et Matteo, qui avait délibéré d'aller en Prusse fit provision de safran.

Nous courûmes les chemins de Padoue à Vérone, nous revînmes à Padoue,
pour nous fournir plus amplement de laine, et nous voyageâmes jusqu'à
Venise. De là, passant la mer, nous entrâmes en Sclavonie, et visitâmes
les bonnes villes jusqu'aux confins des Croates. A Buda, je tombai
malade de la fièvre, et Matteo me laissa seul à l'hôtellerie, avec
douze ducats, retournant à Florence où l'appelaient certaines affaires,
et où je devais venir le rejoindre. Je gisais dans une chambre sèche
et poussiéreuse, sur un sac de paille, sans médecin, et la porte
ouverte sur la salle à boire. La nuit de la Saint-Martin, il vint une
compagnie de fifres et de flûtistes, avec quelque quinze ou seize
soldats vénitiens et tudesques. Après avoir vidé beaucoup de flacons,
écrasé les tasses d'étain et brisé les cruches contre les murs, ils
commencèrent à danser au son du fifre. Ils passèrent par la porte
leurs trognes rouges, et me voyant allongé sur mon sac, se mirent à me
tirer dans la salle en criant: «Ou tu boiras, ou tu mourras!» puis me
bernèrent, tandis que la fièvre me battait la tête, et finirent par me
plonger dans la paille du sac, dont ils lièrent l'ouverture autour de
mon cou.

Je suai abondamment, et ma fièvre en fut sans doute dissipée, tandis
que la colère me venait. Mes bras étaient empêtrés et on m'avait ôté
mon basilaire, sans quoi je me serais rué, ainsi hérissé de paille,
parmi les soldats. Mais je portais à la ceinture, sous mes chausses,
une courte lame engainée; je réussis à glisser ma main jusque-là, et
par son moyen, je fendis la toile du sac.

Peut-être que la fièvre m'enflammait encore la cervelle; mais le
souvenir de la peste que nous avions laissée à Florence et qui depuis
s'était répandue en Sclavonie, se mélangea dans mon esprit à une
sorte d'idée que je m'étais faite du visage de Sylla, le dictateur
des Latins, dont parle le grand Cicéron. Il ressemblait, disaient les
Athéniens, à une mûre saupoudrée de farine. Je résolus de terrifier
les gens d'armes vénitiens et tudesques; et comme je me trouvais au
milieu du réduit où l'hôtelier enfermait ses provisions et les fruits
de conserve, j'eus rapidement éventré une poche pleine de farine de
maïs. Je me frottai la figure de cette poussière; et, lorsqu'elle eut
pris une teinte qui n'était ni jaune ni blanche, je me fis de ma
lame une éraflure au bras, d'où je tirai assez de sang pour tacher
irrégulièrement l'enduit. Puis je rentrai dans le sac, et j'attendis
les bandits ivrognes. Ils vinrent en riant et en chancelant: à peine
eurent-ils vu ma tête blanche et saignante qu'ils s'entre-choquèrent en
criant: «La peste! la peste!»

Je n'avais pas repris mes armes, que l'hôtellerie était vide. Me
sentant rétabli, à cause de la transpiration que m'avaient imposée
ces ruffians, je me mis en route pour Florence, afin de rejoindre
Matteo. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je trouvai mon compagnon Matteo errant par la campagne florentine, et
assez mal en point. Il n'avait pas osé pénétrer dans la cité, pour la
peste qui continuait à y rager. Nous rebroussâmes chemin, et nous
dirigeâmes, en quête de fortune, vers les États du pape Grégoire.
Montant vers Avignon, nous croisions des bandes d'hommes armés, portant
lances, piques et vouges; car les citoyens de Bologne venaient de se
révolter contre le Pape, à la requête de ceux de Florence (ce que nous
ignorions). Là nous fîmes des jeux joyeux avec les gens d'un parti
et de l'autre, tant aux tables qu'aux dés, si bien que nous gagnâmes
environ trois cents ducats et quatre-vingts florins d'or.

La cité de Bologne était presque vide d'hommes, et nous fûmes reçus
aux étuves avec des cris d'allégresse. Les chambres n'y sont pas
jonchées de paille comme en beaucoup de villes lombardes; les grabats
n'y manquent pas, quoique les sangles soient rompues pour la plupart.
Matteo rencontra une Florentine de sa connaissance, Monna Giovanna;
pour moi, qui ne pensais pas à m'enquérir du nom de la mienne, j'en fus
content.

Là nous bûmes d'abondance, et du vin épais de la contrée et de la
cervoise, et nous mangeâmes confitures et tartelettes. Matteo, à qui
j'avais conté mon aventure, feignant d'aller au retrait, descendit dans
les cuisines, et revint accoutré en pestiféré. Les filles des étuves
s'enfuirent de tous côtés, poussant des cris aigus, puis elles se
rassurèrent, et vinrent toucher, encore peureuses, la figure de Matteo.
Monna Giovanna ne voulut pas retourner avec lui, et resta tremblante
dans un coin, disant qu'il sentait la fièvre. Cependant Matteo, ivre,
posa la tête parmi les pots, sur la table que ses ronflements faisaient
trembler, et il ressemblait aux figures de bois bariolées que les
banquistes montrent sur les estrades.

Finalement nous quittâmes Bologne, et après diverses aventures, nous
arrivâmes près d'Avignon, où nous apprîmes que le Pape faisait mettre
en prison tous les Florentins, et les faisait brûler, eux et leurs
livres pour se venger de la rébellion. Mais nous fûmes avertis trop
tard; car les sergents du Maréchal du Pape nous surprirent pendant la
nuit, et nous jetèrent à la prison d'Avignon.

Avant d'être mis en question, nous fûmes examinés par un juge et
provisoirement condamnés au cachot bas, jusqu'à information, avec le
pain sec et l'eau, ce qui est la coutume de la justice ecclésiastique.
Je parvins toutefois à cacher sous ma robe notre sac de toile, qui
contenait un peu de polenta et des olives.

Le sol du cachot était marécageux; et nous n'avions d'air que par
un soupirail grillé qui s'ouvrait à ras de terre sur la cour de la
Conciergerie. Nos pieds étaient passés dans les trous de ceps très
lourds de bois, nos mains liées à des chaînes assez lâches, de telle
manière que nos corps se touchaient depuis le genou jusqu'à l'épaule.
L'huissier du guichet nous fit la grâce de nous dire que nous étions en
suspicion de poison; car le Pape avait su par certains ambassadeurs que
les gonfaloniers de la commune de Florence entretenaient le dessein de
le faire mourir.

Nous étions ainsi dans la noirceur de la prison n'entendant nul bruit,
ne sachant pas l'heure du jour ni de la nuit, en grand danger d'être
brûlés. Je me souvins alors de notre stratagème; et il nous vint l'idée
que la justice papale, par terreur de la maladie, nous ferait jeter
dehors. J'atteignis avec peine ma polenta, et il fut convenu que
Matteo s'en barbouillerait la figure et se tacherait de sang, tandis
que je crierais pour attirer les sbires. Matteo disposa son masque,
et commença des hurlements rauques, comme s'il avait la gorge prise.
J'invoquai la Notre-Dame en secouant mes chaînes. Mais le cachot était
profond, le portail épais, et il faisait nuit. Pendant plusieurs heures
nous suppliâmes inutilement. Je cessai mes cris: cependant Matteo
continuait à geindre. Je le poussai du coude, afin qu'il se reposât
jusqu'au jour: ses gémissements devinrent plus forts. Je le touchai
dans l'obscurité: mes mains n'atteignaient que son ventre qui me parut
gonflé comme une outre. Et alors la peur me saisit: mais j'étais collé
contre lui. Et tandis qu'il criait d'une voix enrouée: «A boire! à
boire!» jusqu'à ce qu'il me semblât entendre l'appel désespéré d'une
meute lâchée, le rond pâle du jour levant tomba du soupirail. Et alors
la sueur froide coula sur mes membres; car, sous son masque poudreux,
sous les taches de sang desséché, je vis qu'il était livide et je
reconnus les croûtes blanches et le suintement rouge de la peste de
Florence.



LES FAULX-VISAIGES


_A Paul Arène._


Les trêves conclues à Tours par Charles VII, roi de France, avec
Henri VI, roi d'Angleterre, avaient rompu les armées. Les gens de
guerre étaient sur les champs, n'ayant ni solde ni vivres de pillage
militaire. Les Écorcheurs, Armagnacs, Gascons, Lombards, Écossais,
revenaient par bandes de la terrible bataille de Saint-Jacques, et ils
avaient rôti les jambes des paysans tout le long de leur route. On
touchait au mois de novembre 1444. La campagne était neigeuse et les
arbres noirs. Par les chemins passaient des files d'hommes à pourpoints
troués, à jaques sombres avec de gros roulets à leurs chaperons et des
cornettes froncées attachées à des aiguillettes rouges; quelques-uns
portaient des chapeaux de fer, tous marchaient le vouge sur l'épaule,
tenant la guisarme, ou des plançons crêtelés, ou des langues-de-bœuf
à la ceinture. Les hôtelleries étaient désolées. Car ils descendaient
après la servante qui tirait le vin, et lui trempaient la tête dans
la pipe, volaient les chaperons rouges traînant sur les tables parmi
les pots, emportaient les écuelles d'étain, et, fracassant les coffres
des femmes, prenaient leurs chapelets argentés et leurs verges d'or.
Traversant les villes le plus rarement qu'ils pouvaient, ils se ruaient
aux étuves, bâillonnaient la maîtresse, jetaient la paille par les
fenêtres, forçaient les fillettes sur les bahuts, et, tordant les
clefs des portes dans leurs serrures obscènes, partaient en tumulte
à la lueur des falots. Le syndic et les gens du guet, archers et
arbalétriers, attroupés en masse noire, les regardaient fuir, effarés.

D'ordinaire ils préféraient les fillettes communes assises aux portes
des bonnes villes, le soir, à l'orée des cimetières. Elles n'avaient
qu'une cotte et une chemise; elles reposaient leurs pieds sur les
pierres tombales, et la lune les faisait paraître blanches. Elles
montaient sur les blocs et s'appelaient: «Denise! Marion! Museau!»
Elles couchaient à l'air, entre les fosses, dans l'eau croupissante.
Elles rêvaient le sol jonché de paille des étuves, dans quelque rue
noire. Les guetteurs de chemins, batteurs à loyer, épieurs et fausses
gens de guerre, les emmenaient un peu de temps, et parfois ne leur
coupaient pas la gorge. On les voyait passer entre deux étranges hommes
d'armes, qui les tenaient sous les bras et entre-croisaient des vouges
sur leurs têtes.

Parmi tous les bouffons, ménétriers et joueurs de vielle, venaient
aussi quelques vagabonds qui avaient été clercs, et n'ayant de quoi
changer d'habit, déchiquetaient le collet de leur pourpoint et
mettaient un gorgias. Ils menaient un ou deux pauvres enfants dont ils
avaient scié les jambes près des pieds et arraché les yeux, qu'ils
montraient pour apitoyer les passants tandis qu'ils jouaient de la
vielle. Quand il s'était fait autour d'eux une troupe, ils feignaient
d'être touchés par le mal caduc, tombaient sur le dos, battaient la
terre des deux tempes et des mains, et écumaient de la bouche en
jurant le «sanglant foutre-Dieu» Et cependant leurs amis coupaient les
mordants de ceintures, et ôtaient leurs livres d'heures aux femmes pour
en prendre les fermoirs.

Puis, dans le mois de novembre, arrivèrent à la suite de ces traînards
de mystérieuses figures nocturnes. On ne savait ce qu'il en était.
Ils étaient diversement vêtus, les uns ayant pourpoints noirs et
chapeaux rouges, aumusses fourrées de menu vair, d'autres, manteaux
de soie vermeille et chaperons à cornette de soie verte, quelques-uns
paraissant seigneurs, à longues robes de velours noir, fourrées de
martre, certains semblant des femmes déguisées, à toque violette avec
un bavolet. Tous étaient armés, plusieurs ayant ceinturon et haubert.

Mais ces hommes de nuit se distinguaient des autres par une habitude
terrifiante et inconnue: ils avaient leurs visages couverts de
faux-visages. Or ces faux-visages étaient noirs, camus, à lèvres
rouges, ou portant de longs becs arqués, ou hérissés de moustaches
sinistres, ou laissant pendre sur le collet des barbes bariolées, ou
traversant la figure d'une seule bande sombre entre la bouche et les
sourcils, ou semblant une large manche de jaque nouée par en haut, avec
des trous par où on voyait les yeux et les dents.

Le peuple donna aussitôt à ces hommes le nom de «Faulx-Visaiges»; on
n'avait jamais rien vu de semblable dans le plat pays; seuls quelques
nobles, la mode étant venue d'Italie, mettaient dans les cérémonies des
faulx-visaiges en métaux riches.

Ces gens se répandirent autour de Creully où Mathew Gough, Anglais,
était seigneur, et ravagèrent la contrée de façon horrible. Caries
Faulx-Visaiges tuaient cruellement, éventrant les femmes, piquant les
enfants aux fourches, cuisant les hommes à de grandes broches pour leur
faire confesser les cachettes d'argent, peignant les cadavres de sang
pour appâtir les métairies et les réduire par la peur. Ils avaient avec
eux des fillettes prises le long des cimetières, qu'on entendait hurler
dans la nuit. Personne ne savait s'ils parlaient. Ils surgissaient du
mystère et massacraient en silence.

On soupçonnait qu'il y avait parmi eux des nobles, ayant trahi le roi
de France, ou le roi d'Angleterre, ou tous deux. Leur férocité était
seigneuriale. La terreur en était accrue. On examinait les gens, le
jour, ne sachant s'ils ne devenaient Faulx-Visaiges, la nuit.

Il y eut des patrouilles de gens d'armes par la campagne. Les archers
de Mathew Gough, gens décidés, guettèrent les Faulx-Visaiges, et en
saisirent. Ils furent amenés au juge de Creully et questionnés. On n'en
reconnut aucun. Ils semblaient de pays divers. Ils donnaient à leur
chef le nom de roi, et l'appelaient parmi eux Alain Blanc-Bâton.

Mathew Gough les fit pendre aux arbres des routes, avec leurs
faux-visages et leurs vêtements riches. Le peuple vint les voir,
se balançant sous le vent, comme des oiseaux étrangement colorés.
Les bêtes de proie se perchaient sur leur nuque et leur déchiraient
la chair sous leur masque. Ainsi beaucoup de chemins en Normandie
étaient bordés, à mi-hauteur des arbres, par ces faces varicolores
et terrifiantes de cuir, d'étoffe, de bois ou de fer, qui
s'entre-choquaient à la bise.

Cependant on annonçait l'arrivée de lord Alan Blankbate, capitaine
de Rouen et de Bayeux. Les gens du château prirent leurs plus nobles
tenues pour la réception. Tout était en mouvement dans la place de
Creully. Mathew Gough avait une robe écarlate, un chapeau vert, des
gants fourrés.

L'huissier de la prison monta dans la grande salle. Il toucha de sa
verge le bras de Mathew Gough. On venait de prendre, disait-il, celui
que les Faulx-Visaiges nommaient Alain Blanc-Bâton. Il refusait de
répondre et on n'avait pu le démasquer. Puis l'huissier prononça
quelques paroles à l'oreille de Mathew Gough, qui se leva, mit le
faux-visage en or qu'il tenait prêt pour la cérémonie, et descendit les
degrés de la salle carrelée où on donnait la torture.

Il y avait là trois hommes, l'un étendu sur le tréteau. Sa poitrine
et ses jambes étaient nues, couvertes de poils blonds. Son faux-visage
était de cuir noir, et par le trou de la bouche on versait de l'eau à
travers un cornet. Il avait le cou mouillé, gonflé: les muscles s'y
tordaient. Son dos était cintré. Une mare s'étendait sur les carreaux,
près du chevalet. Mais le patient ne dit mot.

On l'attacha sur un banc à deux bâtons placés en croix de Saint-André;
et à chacun de ses membres les deux tourmenteurs mirent un pivot
tournant qu'ils virèrent et tordirent. On entendait craquer les os des
poignets et des chevilles. L'homme ne fit que gémir.

L'un des tourmenteurs alla chercher de la braise dans une écuelle de
terre cuite, et, à cheval sur l'homme, lui souffla les étincelles sur
la peau, par les narilles du faux-visage. Le patient s'agita, et se
débatti, puis resta immobile.

Mathew Gough, le croyant étouffé, fît signe qu'on le portât au feu de
la cuisine. Il parut s'y ranimer, et respira doucement. Alors Mathew
Gough, la face couverte de son faux-visage d'or qui étincelait à la
flamme, se pencha vers le faux-visage noir et parla bas. Il parla
anglais, et les tourmenteurs ne comprirent pas. Ils virent trembler les
bras et les jambes du prisonnier. Mais il ne répondit rien, et resta
silencieux sous son faux-visage sombre.

Mathew Gough lui fît mettre incontinent la corde au cou et les deux
tourmenteurs le halèrent et le tirèrent par un anneau encastré dans les
dalles du plafond. Au feu de la cuisine il jeta son ombre agitée sur
les murs.

Puis, remontant lentement les degrés, Mathew Gough ordonna de mettre
la place en état de défense, ayant reçu nouvelles, disait-il, de
trahison, et de quitter les habits de cérémonie parce que lord Alan
Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux, lui avait mandé par
messager sûr qu'il ne viendrait pas.

Les écuyers, archers et valets d'armes coururent de-ci de-là et toute
la place sonna par les ferrures heurtées.

Ainsi périt sombrement le chef des Faulx-Visaiges, auquel ses
compagnons donnaient le nom d'Alain Blanc-Bâton.



LES EUNUQUES


_A Maurice Spronck._


_Spadones!_ Ils étaient accroupis sur les dalles, les genoux serrés,
et frottaient le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme
d'argent. Leurs robes couleur de safran étaient étendues autour d
eux, et une odeur de cinnamome se dégageait de leur peau. Ainsi ils
se reposaient parmi des garçons étuvistes en sueur, des hommes vêtus
de peluche écarlate qui se rendaient aux bains avec des filets pleins
de balles à jouer vertes, des jeunes gens à tunique rousse avec des
ceintures cerise, hauts troussés, et les cheveux longs, des coureurs à
colliers précédant des chaises à porteurs, où des matrones aux cheveux
tordus, à la peau poncée, rendaient les saluts des passants.

Le haut du ciel était chaudement bleu, voilé de filaments roses et
se fondait graduellement à l'horizon dans un jaune transparent, un
bleu de turquoise très pâle, et un vert délicat et tremblotant. Il y
avait encore des crieurs de rues qui offraient l'eau de neige: _aqua
nivata, nivata!_ Des Éthiopiens frisés arrosaient partout avec l'eau de
minuscules outres percées, semblables à celles qui servent à abattre la
poudre rouge de l'arène, dans l'amphithéâtre.

Or, parmi l'air bourdonnant, les eunuques se mirent à songer au pays
d'où ils étaient venus, à la brûlante Syrie, et à l'Ibérie aux mines
d'argent. Ils avaient couru à quinze ans les hauts pâturages maigres
avec les chèvres et les boucs, barattant le lait, pressant des fromages
blancs durs, qu'ils traversaient d'un brin de genêt. Ils avaient aimé
des fillettes à grands chapeaux de paille. Ils les guettaient entre les
bouquets de fleurs d'or, quand elles devaient venir, et leur taillaient
des sifflets dans du bois de sureau. Souvent ils apportaient des pois
chiches qu'ils avaient volés dans les granges. Ces jours-là on creusait
un trou avec les mains et on y jetait des branchilles et des feuilles
sèches. La fillette allait chercher au foyer le plus voisin une
braise ardente; elle la mettait dans son sabot plat, qu'elle agitait
sans cesse en courant, pour empêcher le charbon de s'éteindre. Puis,
gravement assis l'un eu face de l'autre, ils faisaient rôtir leurs
pois chiches au bout d'une baguette pointue. Ou ils jouaient au roi
et à la reine. On faisait un trône avec des pierres unies, à l'ombre
quelque part. La reine s'asseyait là, et le roi partait en expédition
pour surveiller ses chèvres. La reine, après avoir écouté les cigales,
s'endormait sur son trône. Alors, quand le roi revenait, il lui faisait
un oreiller de mousse, et l'étendait doucement dessus.

Le soir, les ombres s'allongeaient, et on descendait avec les chèvres
par les sentiers bordés de ronces. Les chauves-souris s'envolaient
des buissons. Sous les herbes on entendait des frôlements de serpent
qui allait retrouver son trou; le grillon chantait dans les dernières
flammes dorées du jour mourant; les rochers devenaient gris et le
premier frisson de la nuit secouait le feuillage des arbres. Un vent
frais ballonnait le manteau et frisait le poil des chèvres; le chien,
nez à l'air, humait le souffle parfumé, et les genêts balançant leurs
têtes jaunes ondulaient comme les vagues de la mer. Plus bas les lapins
fuyaient dans les broussailles et l'obscurité s'amassait autour des
vieux chênes. Bientôt la hutte était là, la mère sur la porte, avec sa
cuillère en main.

Où étaient-elles, seigneurs du ciel, ces broussailles espagnoles, et la
hutte de la montagne, et le troupeau ami? Ils étaient venus, les durs
Italiotes, à la tête rasée, aux lèvres serrées; ils avaient brûlé la
hutte et mangé le troupeau.

Ils avaient pris les petits dans les hauteurs, près d'Osca. Le long de
la Cinca, les soldats étaient descendus et avaient traversé la plaine
de Sourdao pour les mener à Ilerda. Et d'Ilerda à Tarraco, à travers
les montagnes noires de Iakketa et d'Ilercao. A Tarraco, des marchands
leur avaient fait boire une infusion de graines de pavot, pour les
mutiler sans douleur. On les avait embarqués comme du bétail et vendus
aux escales, à Populonia, à Cosa, ou à Alsium. D'autres étaient venus à
Rome, par Ostia.

Des mangons les avaient achetés, leur avaient enduit les pieds avec
de la poussière de craie, les avaient coiffés de bonnets en molleton
blanc. On les avait frottés de térébenthine, épilés à la lampe et à la
pince, frisés au fer. On les avait exposés sur un échafaud, avec des
écriteaux. Ils avaient les dents blanches et les yeux noirs, parlaient
latin avec un accent guttural et un ton aigu. On les enfumait de
gagate, avant d'en payer le prix, pour voir s'ils ne tombaient pas
d'épilepsie.

Maintenant, entre les leveurs de voiles des portes, conservateurs de
vaisselle d'argent, baigneurs, parfumeurs, cuisiniers, dresseurs,
serveurs, dégustateurs, échansons, portiers en robe verte, muletiers à
tunique relevée, aguayeurs, esclaves de chaise, porteurs d'éventails
et d'ombrelles, ils étaient eunuques, soumis à la fourche, au fouet,
et aux supplices publics de la porte Esquiline. Leurs maîtresses
leur faisait gonfler les joues pour leur donner un soufflet, et les
intendantes leur piquaient le cou avec des aiguilles de tête.

Et ils allaient nécessairement par le Tuscus Vicus, où se promènent les
débauchés, acheter des étoffes et chercher de petites amphores à nard,
scellées de gypse, chez les pigmentaires, qui vendent de la ciguë,
de l'aconit, de la mandragore et des cantharides. Ils chantaient
dans l'atrium, au premier service, des morceaux de l'_Iliade_ et
de l'_Odyssée_ et au dessert des vers du livre d'Elephantis. Ils
regardaient douloureusement des tableaux où on voyait Atalante avec
Méléagre. Quelques convives les baisaient au passage, et ils en
souffraient. Malgré leurs laticlaves à franges, leurs anneaux d'or à
étoiles de fer, leurs bracelets d'ivoire serti de métal, ils voyaient
avec envie des Libyens lippus, nus et noirs. Ils jouaient nonchalamment
sur des tablettes en bois de térébinthe avec des calculs de cristal
peint. Ils mangeaient à peine des becs-figues gras entourés de jaune
d'œuf poivré. Rien ne pouvait les distraire d'une tristesse peu
vigoureuse, ni les caprices du maître, ni ceux de la maîtresse.

Ivres de vin rose, ils couraient plus loin que les étals de boucher
avec les chèvres sanglantes parées de myrte, par delà les «popinæ»
de rôtisseurs qui vendent des noix frites et des bettes au miel, et
les tavernes où pendent des bouteilles enchaînées, vers la noirceur
centrale des chambres voûtées où, parmi des cellules à écriteaux,
errent obscurément des femmes nues. Mais le patron des chambres
à voûte, de pierre reconnaissait les robes couleur de safran; et
les sangles des lits restaient sans matelas, puisque ces hommes
ivres de vin rose, accroupis sur les dalles, frottant le bout de
leurs pantoufles avec des cannes à pomme d'argent, étaient des
énervés--_spadones._



LES MILÉSIENNES


_A Edmond de Goncourt._


Tout à coup, sans que personne en sût la cause, les vierges de Milet
commencèrent à se pendre. Ce fut comme une épidémie morale. En poussant
les portes des gynécées, on heurtait les pieds encore frémissants d'un
corps blanc suspendu aux poutres. On était surpris par un soupir rauque
et par un tintement de bagues, de bracelets et d'anneaux de chevilles
qui roulaient à terre. La gorge des pendues se soulevait comme les
ailes palpitantes d'un oiseau qu'on étouffe. Leurs yeux semblaient
pleins de résignation, plutôt que d'horreur.

Les jeunes filles se retiraient le soir, silencieuses, comme il
convient, étant restées assises dans une tenue modeste, sans serrer les
genoux. Au milieu de la nuit retentissaient des gémissements et on les
croyait d'abord oppressées par des songes lourds, oiseaux nocturnes
du cerveau. Les parents se levaient et visitaient leurs chambres. Ils
pensaient les trouver étendues sur le ventre, les reins secoués de
peur, ou les bras croisés sur les seins, avec leurs doigts appuyés sur
la place où le cœur bat. Mais les lits des jeunes filles étaient vides.
Puis on entendait des balancements dans les salles supérieures. Là,
éclairées de lune, la tunique blanche tombante, les mains enfoncées
l'une dans l'autre, jusqu'à la basse articulation des doigts, elles
étaient pendues, et leurs lèvres gonflées bleuissaient. A l'aube les
moineaux familiers volaient sur leurs épaules, les becquetaient, et
trouvant leur peau froide, s'envolaient avec des petits cris.

A peine le premier souffle du matin faisait frissonner les voiles
tendus sur les cours intérieures, qu'il apportait des maisons amies le
chant grave des pleureuses.

Et sur la place du Marché, parmi les acheteurs des heures incertaines,
avant que les nuages légers se teignent de rose, on récitait la liste
des mortes de la nuit. Les hérauts couraient çà et là. Ainsi que les
autres, les filles des magistrats et des archontes, à peines nubiles,
à la veille de prendre le voile jaune des noces, se suspendaient
mystérieusement. Les hommes qui venaient à l'assemblée, tous marqués
de la corde rouge qui indique les retardataires, négligeaient les
affaires du peuple et pleuraient dans leurs mains. Les juges tremblants
rendaient des arrêts de bannissement et n'osaient plus condamner à mort.

On chassa des ruelles obscures où habitaient les vendeuses de drogues
un grand nombre de vieilles qui détournaient la tête à la lumière du
jour. Les femmes fardées, dont la démarche était lourde et les yeux
trop noircis, furent expulsées de la cité. Ceux qui enseignaient des
doctrines inconnues sous les portiques, les discoureurs avec les jeunes
gens, les prêtres promenant des images de déesse sur des bêtes de
somme, les initiés des mystères et les amants de Cybèle furent relégués
hors des murailles.

Ils allèrent peupler des cavernes creusées au roc des montagnes
voisines dans un temps immémorial. Là ils couchèrent dans des chambres
de pierre; et les unes servirent aux prostituées, les autres aux
philosophes; de sorte que dès le crépuscule les jeunes gens de Milet
sortaient de la cité pour passer une nuit souterraine. Ainsi, au flanc
des coteaux, par les ouvertures taillées dans la montagne, on voyait
briller des lumières à la première heure de veille; et tout ce qui,
dans la cité de Milet, avait été étrange ou impur, continuait sa vie à
l'intérieur de la terre.

Alors les archontes de la colonie firent un décret par lequel il était
ordonné d'ensevelir les jeunes filles pendues d'une manière nouvelle.
Elles devaient être exposées à la populace, nues, la cordelette au
cou, et portées ainsi au sépulcre. Et on espérait que la pudeur
vaincrait par ce moyen la mort volontaire, lorsque le soir qui suivit
la promulgation de cette loi le secret des Milésiennes fut découvert.

Des prêtres qui entretenaient un foyer sacré au temple d'Athéné se
relevèrent un peu avant le milieu de la nuit pour ajouter des roseaux
au feu et verser de l'huile dans les lampes. Et ils virent s'avancer
parmi l'obscurité de la salle centrale une troupe de vierges qui
semblaient avoir été averties par un songe. Car elles se dirigeaient
dans l'ombre vers une certaine dalle, près de l'autel, qui fut
soulevée. Un jeune garçon, qui portait d'habitude les corbeilles de la
déesse, se voila la tête et pénétra sous le temple avec les vierges.

La voûte était haute, à peine éclairée par un point faiblement lumineux
du sommet. Au fond, la paroi semblait éclatante, étant faite d'un seul
miroir de métal. D'abord cette surface polie était nébuleuse, puis des
images fugitives y passaient. Elle était de couleur glauque, comme les
yeux des chouettes qui sont consacrées à Pallas Athéné.

La première des Milésiennes s'avança vers l'immense miroir, souriante,
et se dévêtit. Le voile attaché sur l'épaule tomba, puis le pli du
sein, et la ceinture azurée qui retenait la gorge: son corps parut
dans sa splendeur. Et elle dénoua la torsade de ses cheveux qui se
répandirent sur ses épaules jusqu'aux talons. Les autres jeunes filles,
à côté d'elle, riaient en la voyant se mirer. Pourtant nulle image
n'apparaissait à celles qui étaient voisines, dans le miroir de métal.
Mais la jeune fille, les yeux horriblement dilatés, pleura un cri de
bête épouvantée. Elle s'enfuit, et on entendit le bruit de ses pieds
nus sur les dalles. Puis, parmi la terreur du silence, des minutes
s'étant écoulées, retentit le hurlement des pleureuses.

Et la seconde qui se mira contempla la surface polie et poussa le
même gémissement sur sa nudité. Et lorsqu'elle eut remonté, dans son
égarement, les marches du temple, les plaintes lointaines firent
connaître encore qu'elle s'était pendue sous la lueur froide de la lune.

Le jeune garçon se plaça exactement derrière la troisième, et son
regard alla avec le regard de la Milésienne, et le cri d'horreur
jaillit de ses lèvres en même temps. Car l'image du miroir sinistre
était déformée dans le sens naturel des choses. Semblable à elle-même
dans ce miroir, la Milésienne se voyait le front parcouru de plis, les
paupières coupées, la taie de la vieillesse sur les yeux suintants
de la chassie, les oreilles molles, les joues en poches, les narines
roussies et poilues, le menton graisseux et divisé, les épaules
creusées de trous, les seins fanés et leurs boutons éteints, le ventre
tombé vers la terre, les cuisses rissolées, les genoux aplatis, les
jambes marquées de tendons, les pieds gonflés de nœuds. L'image n'avait
plus de cheveux, et sous la peau de la tête couraient des veines bleues
opaques. Ses mains qui se tendaient paraissaient de corne et les ongles
couleur de plomb. Ainsi le miroir présentait à la vierge Milésienne le
spectacle de ce que lui réservait la vie. Et dans les traits de l'image
elle retrouvait tous les indices de ressemblance, le mouvement du front
et la ligne du nez et l'arc de la bouche et l'écartement des seins, et
la couleur des yeux surtout, qui donne le sens de la pensée profonde.
Terrifiée par son corps, honteuse de l'avenir, avant de connaître
Aphrodite, elle se suspendit aux poutres du gynécée.

Or le jeune garçon la poursuivit, et chassa les autres vierges devant
lui. Mais il arriva trop tard, et le corps de la Milésienne était déjà
ondulé par l'agonie. Il l'étendit sur le sol, et, avant l'arrivée des
pleureuses, caressa délicatement ses membres, et baisa ses yeux.

Telle fut la réponse de ce jeune garçon au miroir de la vérité future,
au miroir d'Athéné.



52 ET 83 ORFILA


_A George Courteline._


Le long d'une grande route plantée d'arbres unis, au feuillage
régulièrement taillé, comme des pains de sucre piqués sur des tiges
frêles, on voyait un mur jaunâtre, uniforme, avec deux pavillons
semblables aux extrémités. La peinture de la grille d'entrée était
morne; puis une cour sablée, oblongue, séparait des bâtiments
parallèles à hautes portes vitrées; les constructions à deux étages
avaient des toits abaissés d'où montaient, à intervalles égaux, des
clochetons couverts d'ardoises. Aux coins de la cour bâillaient des
voûtes grises, dont on n'apercevait pas l'issue; et des jardinets
ronds, carrés, en triangle, en losange, où la terre était pierreuse
parmi l'herbe clairsemée, tachaient avec les bancs l'étendue triste du
sol emmuré par quelques traces de vert pâle.

Parmi ces figures géométriques de végétation, descendant des
perrons, sous les vitres des portes, autour d'une seule pièce d'eau
rectangulaire, très poussiéreuse, émergeant des bouches ternes de
vieilles pierres qui s'étiraient aux quatre coins, des bandes d'êtres
humains, à peine agités, avançaient en chancelant, la tête branlante,
les genoux tremblants; des vieillards et des vieilles, les unes
paraissant, du hochement continuel de leur personne, dire toujours
_oui, oui,_ les autres, par l'oscillation de droite à gauche, _non,
non;_ d'anciennes affirmations et négations ambulantes et entêtées d'un
faible mouvement qui ne variait pas.

Les hommes portaient des chapeaux qui avaient perdu toute recherche
de forme, leur feutre étant défoncé ou renflé. Mais plusieurs
posaient leurs casquettes ambitieusement sur le côté. Les femmes
laissaient flotter des cheveux blancs fripés sous leurs bonnets
sales; mais quelques-unes avaient frisé leurs perruques, d'un noir
singulier, sombres au-dessus de leur figure parcheminée. Passant
ainsi dans la cour jardinée, maigrement entretenue, certains vieux
bellâtres faisaient des effets de main, certaines vieilles, coquetant,
minaudaient avec leurs lunettes. Et ils se réunissaient par groupes,
autour des bancs, lisaient de petits journaux, s'offraient des prises;
tandis que des pensionnaires hébétés considéraient d'une mine inquiète
les sourires malins qu'ils ne comprenaient plus.

L'hôpital qu'ils habitaient les recevait passé soixante ans, moyennant
un millier de francs et une petite rente pour ajouter de la viande
à leur ordinaire. Ceux qui étaient riches possédaient leur chambre,
marquée d'un numéro, dans un couloir. On n'était plus propriétaire d'un
nom. Il y avait le 63 Voltaire, le 119 Arago; on déposait, en entrant,
les signes de reconnaissance qui avaient servi dans la société pendant
le cours d'une vie ordinaire; ce cimetière animé restait plus anonyme
que le cimetière des morts.

Or, cette société numérotée prenait ses règles et ses conventions;
car les titulaires des chambres des couloirs, ayant de quoi perdre
dans les salles de jeu, offrir à d'agréables personnes d'un autre sexe
de délicates consommations de cantine, méprisaient les misérables
locataires des salles communes, où on ne pouvait, sous les yeux avides,
faire toilette, ni cacher sa calvitie.

Ayant droit à des distributions bi-hebdomadaires de médicaments, ils
assiégeaient les internes avant l'heure, épiaient le cahier, venaient
comme à l'épicerie, avec de vieux bouts de papier où ils avaient noté
leur commande, se délectaient à imiter la toux avec leur poitrine
râlante, à exagérer la douleur de leurs membres tordus, à singer
l'insomnie, à pleurer des maux imaginaires; ils s'enviaient leurs
maladies à la consultation, afin de pouvoir emporter en triomphe des
bons de bains, des fioles d'alcool camphré, des flacons de sirop de
sucre. Ils les plaçaient sur leur table de nuit, les regardant tour à
tour comme des œuvres d'art bienfaisantes, ou comme des provisions dont
ils avaient fait l'emplette à bon compte; mais ils éprouvaient surtout
la joie d'en posséder plus que les autres--puisque c'était pour eux la
dernière forme de la propriété.

La salle Orfila était habité par les vieilles femmes trop pauvres pour
payer la rente d'une chambre. Deux rangées de lits, d'une blancheur
douteuse, se faisaient face, et sur les draps repliés, il y avait
une double haie de bustes couverts de camisoles. Le n° 53 se levait,
était encore assez ingambe, malgré un rhumatisme articulaire qui lui
raidissait le genou gauche, et une paralysie partielle du bras droit,
replié en traversée la ceinture, Elle était considérée; car on disait
qu'elle recevait un peu d'argent de parents éloignés; mais elle
préférait le conserver, pour en user à sa guise, au lieu de le verser à
l'administration en échange d'un logement. Vis-à-vis d'elle, le n° 52
la vexait par une agilité supérieure; elle avait l'usage de ses deux
bras, souffrait seulement de la goutte à un orteil, mais sa paupière
inférieure droite, abaissé à la suite de la faiblesse croissante d'un
muscle, exposait les dessous sanguinolents de l'œil.

Ces deux femmes, rivales physiques, furent aussi rivales de cœur. Rien
des passions humaines n'avait disparu parmi ces vieillards et ces
vieilles. Car il y avait dans les chambres de faux ménages à deux et
à trois; on entendait de violentes scènes de jalousie; on se jetait
à la tête par les couloirs des tabatières et des béquilles; la nuit
des ombres ratatinées guettaient aux portes, armées d'un traversin
menaçant, le bonnet de coton tiré jusqu'au menton; et il y avait des
poursuites de bancals, des fuites de femmes coxalgiques, de fiers
cancans entre les vieilles qui bavardaient en lavant leur linge: l'une
exaltait avec emphase son homme qui était décoré, et bien soigné;
l'autre vantait le sien, qui avait encore tous ses membres.

De sorte que de vieux poings osseux s'abattaient encore sur des
pommettes saillantes; les tours de cheveux s'envolaient, laissant à nu
des crânes pointus ou bossués; les lunettes étaient brisées sur les
nez noirs de tabac; d'anciens coudes aigus apparaissaient symétriques,
les mains posées sur les hanches; et de terribles injures chevrotées
retentissaient tout le long du jour.

La guerre se déchaîna entre la 52 et la 53 pour une pipe en sucre
rouge. Il y avait un vieux à visage militaire, sans doute concierge du
temps qu'il était homme, et qui visitait régulièrement la 53 Orfila
comme sa cousine. Les mots «mon cousin», «ma cousine», répétés comme
un écho pour les oreilles des infirmières par ces bouches édentées,
endormaient leur surveillance. Mais la 52 avait pris du goût pour
l'homme de son vis-à-vis. Elle pinçait la bouche, tournait les yeux, le
frôlait du caraco, en passant, avec un petit bégaiement. Les autres la
détestaient à l'envi, pour la liberté de ses mouvements. On entendit
des rires gras de catarrhes qui provoquèrent des toux nerveuses
d'épuisement. Le vieux, flatté, abandonnait la partie de houles et la
manille pour venir flirter l'après-midi. La 53 lui faisait son nœud
de cravate, lui versait du collyre dans les yeux, lui offrait de
précieuses pilules électriques, qu'elle conservait dans une petite
boîte dissimulée sous son oreiller.

Mais elle ne pouvait s'empêcher de regarder avec jalousie la table de
nuit de la 52 qui allait régulièrement à la consultation, d'où elle
rapportait sans cesse des bouteilles qu'elle étalait avec complaisance.
Le jour où le vieux tira gracieusement de son mouchoir à carreaux une
pipe rouge, la 53 s'agita, joyeuse, rabattit son oreiller, s'y appuya,
et la pipe aux dents qui tremblaient, elle nargua son vis-à-vis, de
l'œil.

Elle montrait la pipe comme une enfant, la faisait tourner en l'air,
la suçait, regardait le bout qu'elle avait sucé; elle eut des mots
à double entente, qui ne furent pas relevés, mais qui ne furent pas
perdus.

En effet, à partir de ce moment, la 52 disparut tous les matins à la
même heure. On ne savait où elle allait. Pendant plusieurs jours, elle
eut l'air d'avoir une peine de cœur. Peu à peu elle parut plus gaie.
Enfin, un matin, rentrant de sa promenade mystérieuse, elle fit à la
pipe rouge de la 53 un magnifique pied de nez, puis, écartant deux
doigts, montra des cornes au-dessus de son front, et toucha son bras
droit avec un geste de désolation moqueuse, comme pour plaindre la 53
de ne pouvoir en faire autant.

Ceci marqua la fin. Il se fit un complot dans la salle Orfila contre
l'effrontée et la gêneuse. On affectait de cracher lorsqu'elle
passait; les vieilles touchaient leurs yeux, avec défaussés nausées,
chuchotaient entre elles, tenaient la 52 à l'écart. Le soir on entendit
des frissons de papier, un grincement de crayons.

Cependant le vieux, l'air innocent, venait toujours voir sa «cousine».

La 53 ne semblait nullement irritée. Moins empressée, pourtant, elle
demandait avec affectation à son cousin ce qu'il faisait de sa matinée;
et le vieux, frottant ses mains sèches, mentait à cœur joie.

Le jour de la visite du médecin en chef, il y eut un mouvement général
de curiosité. Le docteur s'arrêta devant le n° 52 et dit à haute voix
aux infirmières: «Vous changerez celle-ci de salle.» La 52, étonnée,
murmura: «Mais pourquoi, monsieur le docteur?»--Le médecin répondit, en
reprenant sa tournée: «Vos compagnes se chargeront de vous l'apprendre.»

A peine fut-il sorti, que le concert commença. Des sifflets pénibles
partirent aux deux bouts de la salle, avec des quintes de joie.
Quelques vieilles bavaient, à force de plaisir. D'autres frappaient
leurs draps, dans un paroxysme de rire. Et la 53, soulevée tout
entière, hurla en brandissant sa pipe: «Pourquoi, mon enfant? Parce que
nous avons pétitionné contre toi. Toute la salle. Ton œil rouge nous
_dégoûte._ Nous ne pouvons plus manger.»

Comme dans un chœur rauque toutes les malades s'écrièrent, avec un râle
de poitrine: «Oui, ton œil nous _dégoûte!_»

La 52, stupéfiée, restait adossée à son oreiller. Sur sa gauche, une
femme, dont les muscles des yeux étaient paralysés, remuait la tête
d'un côté, de l'autre, en haut, en bas, à la manière d'un perroquet,
les prunelles fixes, pour se repaître de sa vexation. Sur sa droite,
une vieille, atteinte de paralysie agitante, claquait frénétiquement
des mâchoires, et, dans un mouvement ininterrompu, le masque sans
plis, roulait de continuelles cigarettes imaginaires, au ras de la
couverture.



LE SABBAT DE MOFFLAINES


_A Jean Lorrain._


Colart, seigneur de Beaufort et chevalier, rentrant par la ville
d'Arras un soir qu'il avait bu tard de l'hypocras au miel à l'hôtel
du Cygne, passa au long du cimetière. Là, sous la lumière de la lune,
qui paraissait rouge parce qu'elle était couronnée de brouillard,
il vit trois filles de joie se tenant les mains. Elles marmonnaient
subtilement et souriaient du bout des lèvres. Elles le prirent très
doucement sous les bras, et deux lui dirent qu'elles se nommaient
Blancminette et Belotte, et la troisième, qui était Flamande,
secoua ses cheveux blonds et lui parla dans son jargon. Les autres
l'appelaient Vergensen.

Le chevalier de Beaufort, approchant, vit qu'elles tournaient autour
d'une dalle blanche. Et les trois tilles de joie rirent de lui, quand
il recula; car elles versaient sur la pierre l'eau royale d'un flacon
vert--et la pierre se prit à bruire comme de la chaux vive. Et elles y
jetèrent des lézards éventrés, des cuisses de grenouilles, des museaux
poilus de rats, des pattes d'oiseaux nocturnes, de l'arsenic rocher,
le sang noir d'un bassin de cuivre, des bandes de linge souillé, des
racines de mandragore et les longues fleurs de la digitale qu'on nomme
doigts de mort. Et cependant elles disaient sans cesse: «Chevaucheurs
d'escovettes, chevaucheurs d'escovettes, chevaucheurs d'escovettes.»

Aussitôt Colart ne sut plus en quel lieu du monde il était. Mais
Belotte, Blancminette et Vergensen le conduisirent vers un vieux four
à chaux qui bâillait près du cimetière. Il se tint sous l'ombre de la
porte blanche, et une femme en sortit, sans cotte, ni souliers, ni
atours; elle semblait n'être vêtue que d'une longue chemise marquée
d'anneaux lunaires, et son visage était mi-couvert par un chaperon
noir. Les trois filles de joie battirent des mains, criant: «Demiselle,
Demiselle, Demiselle.»

Or cette Demiselle avait dans ses mains un petit pot de terre et des
vergettes de bois. Elle oignit cinq vergettes avec un oignement noir
qui était clans le pot, et les trois filles de joie les placèrent entre
leurs jambes, les chevauchant à la manière d'un cheval. Et Demiselle
en fit faire autant au chevalier de Beaufort. Et elle leur oignit de
son doigt les paumes de leurs mains; d'où soudain Colart se trouva
volant par l'air de la nuit avec les quatre femmes. Car de la vergette
ointe qui était entre ses jambes, il lui semblait que ce fût un cheval
vagabond au vol silencieux, et de ses mains teintes d'onguent des
membranes griffues pareilles à des ailes.

Comme ils volaient par delà la cité d'Arras, le chevalier Colart
interrogea les trois filles. Et elles lui dirent qu'elles allaient
vers leur Maître au bois de Mofflaines, qui est à une lieue dans la
campagne. Et Vergensen, secouant la tête, rit encore dans l'air.

Ils s'abattirent dans une clairière faiblement lumineuse. Les masses
de feuillage tremblaient. Il y avait une table prodigieusement longue,
dont l'extrémité se perdait dans la forêt, près des hautes fontaines.
Elle était chargée de viandes rouges, brunes et blanches, de quartiers
de mouton, de poitrines de bœuf, de cuisses de chevreuil et de têtes de
sangliers. Les volailles s'y entassaient en piles, avec de la graisse
sous leurs peaux fines, et de grosses oies en broche étaient fichées
au haut bout. Les saucières étaient pleines jusqu'au bord de verjus
et de brouet au sucre mol. Les plats scintillaient comme de l'argent
et de l'or sous les flans, darioles et couronnes de pâte frite. Les
hanaps fumaient; car ils étaient rouges de vin tiède et il y avait des
cruches d'hydromel blond qui moussait. Et par toute la table, aussi
loin qu'on voyait, des femmes nues étaient couchées, qui plongeaient
leurs talons dans des coupes ovales, parmi les verreries et les pots de
madré et d'émail. Mais au milieu, assis mi-partie sur les femmes et sur
les viandes, se dressait un grand chien noir, les pattes écartées, la
gueule sanglante, aboyant à la lune.

Or le chien jeta un aboi vers Demiselle, et Colart resta frissonnant
entre Belotte et Blancminette, car Vergensen, se dépouillant nue,
s'était élancée vers la table, et avait baisé le museau sombre du
grand chien. Et il parut au chevalier que le chien, en retour, mordit
la Flamande à la gorge, dont elle garda un triangle rouge comme
si elle eût été marquée au fer. Toutefois Colart prit place entre
Belotte et Blancminette, et on lui fît boire, dans un vase de forme
singulière, une liqueur chaude qui avait goût d'encre. Et sitôt
après, il vit que ce qui lui avait semblé un chien noir était un singe
vert accroupi, avec une queue cinglante, une mâchoire claquante et
des yeux de feu. Plusieurs des convives vinrent lui baiser la patte,
et il leur enfonçait sa griffe à l'entour de la bouche. Là Colart de
Beaufort reconnut une dame bien haute d'Arras, Jehanne d'Auvergne,
et Huguet Camery, barbier, que l'on nommait Patenôtre, et Jehan Le
Fèvre, sergent d'échevins, avec plusieurs autres échevins, seigneurs,
clercs et notables de la cité, même un vieux peintre qui pouvait avoir
soixante-dix ans, dont la barbe était blanche, Jehan Lavite, et qu'il
connaissait bien.

Ce vieux peintre paraissait là en grand honneur, et les autres
l'appelaient Abbé de Peu-de-Sens, et il tirait par révérence son cappel
à droite et à gauche. Étant rhétoricien, il récita plusieurs dictiers
et belles ballades de joyeuse vie, et l'une à la louange de la Vierge
Marie, à la fin de laquelle il découvrit sa tête et dit: «Ne déplaise à
mon Maître!» Ce qui fit rire Vergensen, et le singe vert lui tira les
cheveux sous son chaperon.

L'Abbé de Peu-de-Sens vint vers le chevalier, et le salua bien
dévotement du nom de «beau sire», et lui dit qu'il voulait l'amener à
son maître pour lui rendre hommage, cependant lui commanda de cracher
pendant le chemin. Et Colart, le suivant, fut étonné de peur; car
il y avait à terre un long crucifix où les convives mettaient leurs
pieds et qu'on lui ordonnait de souiller. Puis il vint devant le singe
vert, et là connut qu'il s'était trompé, voyant que le singe vert
était proprement un bouc avec des pieds fourchus, ayant à la vérité
une longue queue à la ressemblance d'un singe. L'Abbé de Peu-de-Sens
lui mit en main deux chandelles ardentes, et lui dit qu'il allât
ainsi à genoux baiser le derrière du bouc, ce qui est la façon de
lui rendre hommage. Et Colart portant les deux chandelles allumées,
tous les chevaucheurs à gauche crièrent: «Hommage, hommage!» et les
chevaucheuses à droite: «Notre Maître, notre Maître!» Le bouc se tourna
et Colart obéit, pensant que sa bouche fût devenue ardente et poussât
de la fumée.

Et ceci fait, le bouc appela les chevaucheuses à gauche et les
chevaucheurs à droite, et loua Colart pour sa foi; et l'Abbé amena
d'autres nouveaux avec deux chandelles au poing, et ils baisèrent le
bouc en la manière qu'avait fait le chevalier. Puis, parmi les femmes
nues et l'Abbé qui récitait des lays, tous se mirent à manger et à
boire. Et soudain il y eut un souffle de vent froid et le ciel devint
gris parmi les feuilles. Les chevaucheuses et les chevaucheurs mirent
leurs escovettes entre leurs jambes, et Colart se trouva de nouveau
volant à travers l'air du matin. Et Demiselle disparut d'abord, ensuite
Belotte et Blancminette; mais Vergensen était restée avec le bouc dans
le bois de Mofflaines.

Toutes choses qui furent confessées par Colart, chevalier, seigneur
de Beaufort, après que l'évêque d'Arras l'eut mis en gehenne dans ses
prisons. Car avant lui on avait livré à la justice laïque Demiselle,
Belotte et Blancminette, filles de joie, avec l'Abbé de Peu-de-Sens.
Ils furent mitres d'une mitre où était peinte la figure du diable dans
les flammes, et brûlés sur des échafauds, quoique l'Abbé se fût coupé
la langue d'un petit couteau pour ne point répondre par sa bouche à la
torture. Pour la Flamande aux cheveux blonds, qui riait en chevauchant
au sabbat, on ne put la trouver, et Colart ne la revit jamais. Car le
chevalier ne fut pas brûlé. Le duc de Bourgogne envoya de Bruxelles
son héraut favori, Toison d'Or, pour entendre sa confession. Toison
d'Or implora la grâce de la justice ecclésiastique. Colart de Beaufort
fut mitré de la mitre où était peinte la figure du diable, et enfermé
pendant sept ans, au pain et à l'eau, dans une des Chartres de l'évêque
d'Arras qu'on appelait le _Bonnel._



LA MACHINE A PARLER


_A Jules Renard._


L'homme qui entra, tenant un journal à la main, avait les traits
mobiles et le regard fixe; je me souviens qu'il était pâle et ridé,
que je ne le vis pas une fois sourire, et que sa manière de poser un
doigt sur sa bouche était pleine de mystère. Mais ce qui arrêtait
d'abord l'attention, c'était le son étouffé et précipité de sa voix.
Lorsque sa parole était lente et basse, on entendait les tons graves
de cette voix, avec de soudains silences de vibrations, comme s'il y
avait des harmoniques lointaines frissonnant à l'unisson; mais presque
toujours les mots se pressaient sur ses lèvres, et jaillissaient
sourds, entrecoupés, discordants, semblables à des bruits de fêlure. Il
paraissait y avoir en lui sans cesse des cordes qui cassaient. Et de
cette voix toutes les intonations avaient disparu; on n'y sentait pas
de nuances comme si elle eût été prodigieusement vieille et usée.

Cependant le visiteur que jamais je n'avais vu, s'avança et dit: «Vous
avez écrit ces lignes, n'est-il pas vrai?»

Et il lut: «La voix qui est le signe aérien de la pensée, par là de
l'âme, qui instruit, prêche, exhorte, prie, loue, aime, par qui se
manifeste l'être dans la vie, presque palpable pour les aveugles,
impossible à décrire parce qu'elle est trop ondoyante, et diverse, trop
vivante justement et incarnée en trop de formes sonores, la voix que
Théophile Gautier renonçait à dire dans des mots parce qu'elle n'est ni
douce, ni sèche, ni chaude, ni froide, ni incolore, ni colorée, mais
quelque chose de tout cela dans un autre domaine, cette voix qu'on ne
peut pas toucher, qu'on ne peut pas voir, la plus immatérielle des
choses terrestres, celle qui ressemble le plus à un esprit, la science
la pique au passage avec un stylet et l'enfouit dans des petits trous
sur un cylindre qui tourne.»

Lorsqu'il eut achevé, sa parole tumultueuse n'apportant à mes oreilles
qu'un son emmitouflé, cet homme dansa sur une jambe, puis sur l'autre,
et sans ouvrir les lèvres eut un ricanement sec qui craqua.

--La science--dit-il--la voix.... Plus loin encore vous avez écrit:
«Un grand poète a enseigné que la parole ne pouvait se perdre, étant
du mouvement, qu'elle était puissante et créatrice, et que peut-être,
aux limites du monde, ses vibrations faisaient naître d'autres
univers, des étoiles aqueuses ou volcaniques, de nouveaux soleils en
combustion.» Et nous savons tous deux, n'est-ce pas, que Platon avait
prédit, bien avant Poë, la puissance de la parole: Οὐχ ἁπλῶς ὴ ἀέρος
ἔστιν ἡ φωνὴ. «La voix n'est pas qu'un frappement sur l'air: car le
doigt, en s'agitant, peut frapper l'air et ne pourra jamais faire de
la voix.» Et nous savons aussi qu'un jour du mois de décembre 1890, le
jour anniversaire de la mort de Robert Browning, on entendit sortir à
Edison-House du cercueil d'un phonographe la voix vivante du poète, et
que les ondes sonores de l'air peuvent ressusciter à tout jamais.

«Vous êtes des savants et des poètes; vous savez imaginer, conserver,
ressusciter même: la création vous est inconnue.»

Je regardai l'homme avec pitié. Une ride profonde traversait son front
de la pointe des cheveux à la racine du nez. La folie semblait hérisser
ses poils et illuminer les globes de ses yeux. L'aspect du visage était
triomphant, comme chez ceux qui se croient empereur, pape ou Dieu, et
méprisent les ignorants de leur grandeur.

--Oui, continua cet homme-«t sa voix s'étouffait à mesure qu'elle
voulait devenir plus forte--vous avez écrit tout ce que savent les
autres et la plupart des choses qu'ils peuvent rêver; mais je suis
plus grand. Je peux, si Poë le veut, créer des mondes en rotation et
des sphères enflammées et hurlantes, avec le son d'une matière qui ne
possède pas d'âme; et j'ai surpassé Lucifer en ceci que je puis forcer
les choses inorganisées à des blasphèmes. Jour et nuit, à ma volonté,
des peaux qui furent vivantes et des métaux qui ne le sont peut-être
pas encore, profèrent des paroles inanimées; et s'il est vrai que la
voix crée des univers dans l'espace, ceux que je lui fais créer sont
des mondes morts avant d'avoir vécu. Dans ma maison gît un Béhémoth qui
beugle à l'indication de ma main; _j'ai inventé une machine à parler._

Je suivis l'homme qui se dirigeait vers la porte. Nous passâmes par
des voies fréquentées, des rues turbulentes; puis nous parvînmes aux
faubourgs de la ville, tandis que les becs de gaz s'allumaient un à
un derrière nous. Devant la poterne basse d'un mur noirci, l'homme
s'arrêta, et tira un verrou. Nous pénétrâmes dans une cour obscure et
silencieuse. Et là mon cœur fut plein d'angoisse: car j'entendais
des gémissements, des cris grinçants et des paroles syllabisées,
qui semblaient mugies par un gosier béant. Et ces paroles n'avaient
aucune nuance, ainsi que la voix de mon guide, si bien que, dans cet
agrandissement démesuré des sonorités vocales, je ne reconnaissais rien
d'humain.

L'homme me fît entrer dans une salle que je ne pus regarder, tant elle
me parut terrible par le monstre qui s'y dressait. Car il y avait à
son centre, élevée jusqu'au plafond, une gorge géante, distendue et
grivelée, avec des replis de peau noire qui pendaient et se gonflaient,
un souffle de tempête souterraine, et deux lèvres énormes qui
tremblaient au-dessus. Et parmi des grincements de roues, et des cris
de fil en métal, on voyait frémir ces monceaux de cuir, et les lèvres
gigantesques bâillaient avec hésitation; puis, au fond rouge du gouffre
qui s'ouvrait, un immense lobe charnu s'agitait, se relevait, se
dandinait, se tendait en haut, en bas, à droite, à gauche; une rafale
de vent bouffant éclatait dans la machine, et des paroles articulées
jaillissaient, poussées par une voix extra-humaine. Les explosions des
consonnes étaient terrifiantes; car le P et le B, semblables au V,
s'échappaient directement au ras des bords labiaux enflés et noirs:
ils paraissaient naître sous nos yeux; le D et le T s'élançaient
sous la masse hargneuse supérieure du cuir qui se rebroussait; et
l'R, longuement préparé, avait un sinistre roulement. Les voyelles,
brusquement modifiées, giclaient de la gueule béante comme des jets
de trompe. Le bégaiement de l'S et du CH dépassait en horreur des
mutilations prodigieuses.

--Voici, dit l'homme en posant sa main sur l'épaule d'une petite femme
maigre, contrefaite et nerveuse, l'âme qui fait mouvoir le clavier de
ma machine. Elle exécute sur mon piano des morceaux de parole humaine.
Je l'ai dressée à l'admiration de ma volonté: ses notes sont des
bégaiements, ses gammes et exercices, le BA BE BI BO BU de l'école, ses
études, les fables de ma composition, ses fugues, mes pièces lyriques
et mes poésies, ses symphonies, ma philosophie blasphématoire. Vous
voyez les touches qui portent dans leur alphabet syllabique, sur leur
triple rangée, tous les misérables signes de la pensée humaine. Je
produis concurremment, et sans que la damnation intervienne, la thèse
et l'antithèse des vérités de l'homme et de son Dieu. Il plaça la
petite femme au clavier, derrière la machine. «Ecoutez», dit-il de sa
voix étouffée.

Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales; les plis pendant
à la gorge se gonflèrent; les lèvres monstrueuses tressaillirent
et bâillèrent; la langue travailla, et le mugissement de la parole
articulée fit explosion:

          AU COM-MEN-CE-MENT FUT LE VER-BE

hurla la machine.

--Ceci est un mensonge, fit l'homme. C'est le mensonge des livres qu'on
dit sacrés. J'ai étudié des années et des années; j'ai ouvert des
gorges dans les salles de dissection; j'ai entendu les voix, les cris,
les pleurs, les sanglots et les prêches; je les ai mathématiquement
mesurés; je les ai retirés de moi-même et des autres; j'ai brisé ma
propre voix dans mes efforts; et, tant j'ai habité avec ma machine, je
parle _sans nuances_ comme elle; car la nuance appartient à l'âme, et
je l'ai supprimée. Voici la vérité et la nouvelle parole. Et il cria,
au plus haut de sa voix--mais la phrase retentit comme un murmure
rauque: «La Machine va dire:

          J'AI CRÉÉ LE VERBE

Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales; les plis pendant
à la gorge se gonflèrent; les lèvres monstrueuses tressaillirent et
bâillèrent; la langue travailla, et la parole fit explosion dans un
monstrueux bégaiement:

          VER-BE VER-BE VER-BE

Il y eut un déchirement extraordinaire dans les fils, un craquement
de rouages, un affaissement de la gorge, un flétrissement universel
des cuirs, une fusée d'air qui emporta les touches syllabiques en
débris; et je ne pus savoir si la machine s'était refusée au blasphème,
ou si l'exécutante de paroles avait introduit dans le mécanisme
un principe de destruction: car la petite femme contrefaite avait
disparu, et l'homme, dont les rides sillonnaient la figure totalement
tendue, agitait les doigts avec fureur devant sa bouche muette, ayant
définitivement perdu la voix.



BLANCHE LA SANGLANTE


A _Paul Margueritte._


Après que Guillaume de Flavy se sentit las des guerres et de la
politique, il voulut augmenter son héritage et prendre femme. C'était
un grand homme, et fort, large des épaules, mamelu et velu de poitrine;
posant ses deux mains sur deux chevaliers armés, il les faisait plier
jusqu'à terre. Il chaussait ses houseaux et passait lui-même dans la
glèbe, à travers la houe, frappant de sa main épaisse le dos des hommes
crottés qui se courbaient parmi les sillons. Sa face carrée était
rouge par le sang qui lui battait toujours les tempes, et les os des
viandes craquaient entre ses mâchoires.

Près de Reims, il vit un jour, chevauchant à la lisière de ses
prairies, les champs de Robert d'Ovrebreuc. Il mit pied à terre et
entra dans la grande salle de la maison. Les huches, rangées le long
des murs, vastes, propres à cacher les gens, avaient un air minable;
la table du ménage était boiteuse, les ferrailles du foyer rouillées,
la broche enduite d'un demi-pouce de crasse. On voyait çà et là un
tablier de cordonnier, des alènes, des marteaux plats; et dans un coin
un homme, jambes croisées, tirait l'aiguille sur une chemise de grosse
toile. Mais accroupie sur les pierres de l'âtre, le regard étonné,
clair, des cheveux d'or semés autour de sa figure pâle, une petite
fille tournait sa tête vers Guillaume de Flavy. Elle pouvait avoir dix
ans; sa poitrine était plate, ses membres grêles, ses mains menues; et
la bouche était celle d'une femme, tranchée dans la face pâle comme une
coupure saignante.

C'était Blanche d'Ovrebreuc; son père était devenu, peu de jours avant,
par succession, vicomte d'Acy. Le dos rond, la barbe longue, les mains
rendues aptes seulement aux outils, il avait, en considérant ses fiefs,
l'aspect surpris et inquiet d'un homme qui manie un objet dangereux.
L'écuyer anglais Jacques de Béthune, qui servait sous Luxembourg,
était déjà venu demander la fille, et son père, incertain, ne savait
s'il fallait attendre mieux. Les terres de succession étaient grevées
de trois cent mille écus; l'ancien vicomte d'Acy en devait, de sa
personne, bien dix mille; peut-être les Anglais ou les Luxembourgeois
s'arrangeraient-ils de cela.

Mais ce fut Guillaume de Flavy qui emporta la petite Blanche. Il paya
les dettes pour garder les terres. L'ayant épousée par juste mariage,
il promit de ne l'épouser vraiment que dans trois ans. Ainsi, homme de
grande mine, il mit la main sur les fiefs d'Acy et sur un être grêle,
sauvage, enfant. Trois mois après, la petite Blanche, les sourcils
froncés, l'œil pale, errait par le château comme une chatte malade,
ayant connu les épousailles cruelles de Guillaume de Flavy.

Elle ne comprenait pas, et ne pouvait comprendre. Elle était bien
différente d'âge et de forme. L'homme était dur pour elle, comme pour
son barbier: quand il s'était essuyé la bouche, à table, du revers de
la main, il jetait les viandes dont il ne voulait plus à la figure
de ce barbier obséquieux. Il hurlait et jurait continuellement, ayant
gardé le gouvernement de son vin et des mangeables. Il ramenait les
plats devant lui, laissant aux deux bouts de la table le père et la
mère de Blanche, une mère qui avait déjà la tête branlante et des os
qui lui faisaient des encoignures au corps: elle vivota quelque temps,
presque sans manger, presque sans parler, ancienne, inintelligible,
devint blafarde et mourut. Le père, ayant dépéri comme s'il avait
pris du poison, signa des actes pour Flavy, après boire; il avait
abandonné les terres, chargées de dettes, et se frottait les mains,
en chantonnant, pour sa bonne rente viagère. Mais, ne mangeant plus,
il voulut avoir l'argent, cria faiblement, pauvre créature effarée,
composa de son écriture tremblée un rôle de plaintes pour le roi.
Guillaume saisit les papiers au passage; le vieux gémit; les valets le
mirent en basse-fosse et, l'ouvrant au soleil un mois plus tard, ils
trouvèrent un cadavre sec, les dents fixées dans un soulier dont les
rats avaient rongé la pointe.

La petite Blanche devint extraordinairement gourmande. Elle mangeait
des sucreries à en mourir, et sa bouche sanglante était gorgée de pâtes
rondes et de crèmes. Penchée sur la table, les yeux près des viandes,
elle dévorait rapidement, avec un regard toujours limpide; puis elle
buvait de grands traits de vin, pineau ou morillon, la tête en arrière;
on voyait passer sur sa figure une onde de plaisir; elle renversait un
gobelet de vin dans sa bouche ouverte largement en dessous, le gardait
sans l'avaler, les joues gonflées, et le faisait gicler d'elle dans le
visage des convives, comme une fontaine vivante. Chancelante après le
repas, elle se levait; et, prise de vin, elle se mettait debout contre
le mur, comme un homme.

Ses façons plurent au bâtard d'Aurbandac, noir et malfaisant, dont les
sourcils se joignaient en ligne au-dessus du nez. Il venait souvent
vers Flavy, dont il était le parent, et dont il attendait impatiemment
les terres. Étant souple, nerveux, les jarrets d'acier, les poignets
forts, il regardait d'un air narquois le corps pesant de Guillaume.
Mais la petite Blanche n'en était pas touchée. Il lui parla dès lors
avec délicatesse de ses robes; s'étonna de lui voir encore sa toilette
de noces (car il la trouvait grandie depuis); il cita de petites
bourgeoises qui avaient des robes d'écarlate, de Malines ou de fin
vair, fourrées de bon gris, à grandes manches, avec un chaperon dont
la longue cruche laissait pendre un tissu de soie rouge ou verte,
qui traînait jusqu'à terre. Elle écouta comme si on lui parlait d'un
costume de poupée. Alors le bâtard d'Aurbandac lui fît raison, le verre
en main, et la fit boire et rire, et lui donna des sucreries, raillant
son mari, de sorte qu'elle éclaboussait le vin comme un oiseau qui se
baigne, en battant des ailes, dans une ornière pleine.

Le barbier, dont la face longue portait des marques d'os de gigot,
se penchait entre eux; et il mit sa tête avec celle du bâtard. Ils
complotèrent de prendre le château; que ce serait le bâtard qui
l'aurait, la femme étant à merci de chacun par son innocence, pourvu
qu'elle eût la clef de la cave et du garde-manger.

Un soir Guillaume de Flavy, trébuchant sur le seuil, se heurta la
figure: il se fit une plaie qui lui ouvrait la joue et le nez. Il cria
pour avoir le barbier, qui apporta presque aussitôt des toiles ointes,
d'une singulière odeur. La nuit passant, la figure de Guillaume enfla;
la peau était blanche et tendue, avec des traînées brunes; les yeux
proéminents pleuraient sans cesse, et la blessure avait le hideux
aspect des chairs mortifiées.

Toute la matinée il resta dans un fauteuil, hurlant de douleur; la
petite Blanche semblait terrifiée, tant qu'elle oublia de boire; et
elle regardait Guillaume de l'autre bout de la chambre avec ses yeux
transparents, tandis que sa bouche, très rouge, remuait faiblement.

A peine Guillaume fut-il monté dormir, veillé par l'écuyer Bastoigne,
que le château retentit de mille bruits légers. Blanche écoutait,
l'oreille à la porte, un doigt sur les lèvres. On entendait des heurts
étouffés de cottes de mailles, de sourds choquements d'armes, le
guichet de la grosse poterne qui grinçait, un grésillement inaccoutumé
dans la cour; quelques lueurs incertaines de falots passaient et
repassaient. Cependant les torches de résine, dans la grande salle où
les pièces de viande étaient encore dressées, brûlaient avec une flamme
droite et un long filet fumeux à travers l'air calme.

Blanche monta doucement de son pas d'enfant vers la chambre de son
mari: il dormait sur le dos, sa figure enflée, entourée de bandages,
tournée vers les poutres supérieures. Bastoigne sortit parce que
Blanche allait se mettre au lit. Elle s'y faufila en effet et saisit
la hideuse tête sous son bras, en la flattant. Guillaume respirait
avec difficulté, à souffles inégaux. Alors la petite Blanche se jeta
en travers, prit l'oreiller, le maintint solidement sur la figure
emmaillotée, et fit glisser un judas, ordinairement scellé, au-dessus
du lit.

La tête noire du bâtard y passa: il rampait avec précaution. D'un bond,
il fut à genoux sur la poitrine de Guillaume et lui asséna sur la tête,
deux, trois coups, avec un bâton fendu qu'il traînait. L'homme émergea
des draps et un cri horrible jaillit de sa bouche tuméfiée. Mais le
barbier, sortant sous les sangles, saisit à bras-le-corps Bastoigne qui
ouvrait la porte; et le bâtard trancha la gorge de Guillaume avec une
langue-de-bœuf qu'il avait à la ceinture. Le corps se redressa et roula
par terre, entraînant la petite Blanche; elle resta sur le sol, gisant
sous le cadavre chaud, recevant le sang tiède qui lui coulait dans le
cou, parce que sa robe était prise sous son mari agonisant, et qu'elle
n'était pas assez forte pour se dégager.

Le barbier prévenant aida la petite Blanche à se relever, pendant
que le bâtard se ruait à la fenêtre; et comme Blanche d'Ovrebreuc,
vicomtesse d'Acy, était religieuse, elle essuya sa bouche et la figure
de son mari avec son chaperon de Picardie, le lui mit sur sa face
gonflée et dit de sa voix enfantine trois _Pater_ et un _Ave_ parmi
les cris des hommes du bâtard d'Aurbandac, qui cherchaient les coffres
d'avoine.



LA GRANDE-BRIÈRE


_A Paul Hervieu._


Après les routes encaissées, sillonnées d'ornières boueuses où la
carriole cahotait, où le cheval relevait rudement du cul, où le cocher
qui fumait sa pipe courte jurait et tapait son grand chapeau sautant au
vent, des terres stériles s'étendirent devant nous, semées de pierres
grises. Les ajoncs y poussaient par bouquets, avec des genêts rares.
Plus loin le sol descendait par une pente régulière et devenait vaseux;
de grandes mares s'ouvraient sur les côtés du chemin et les hideuses
grenouilles s'y plongeaient à corps perdu. La ferme, chapée de chaume
moisi, s'allongeait entre deux masures basses sur un tapis de paille
hachée, détrempée de purin.

Une femme parut à la porte, le tablier relevé; elle nous regarda
d'un air soupçonneux, et quand nous entrâmes, elle marmotta des
paroles malignes. Le sol était de terre battue; les poutres noires
qui couraient le long du plafond portaient des pains ronds dorés. Les
andouilles pendaient par rangées et des quartiers de salé s'entassaient
sur une travée. Dans la fenêtre, deux ouvrières jetaient la navette
sous un métier à tisser, où les fils se croisaient et se décroisaient à
chaque battement de la mécanique. L'une d'elles avait un grand pli dans
le front, des yeux noirs encavés sous des sourcils durs; les seins
paraissaient petits, mais fermes, dans le corsage à lacets; tout le
corps était d'une maigreur gracieuse.

D'une mine revêche la paysanne donna du beurre, poussa le chapeau de
la table posée sur un coffre, coupa des liches de pain, cassa ses œufs
dans un plat de terre jaune. Quand nous demandâmes à «aller en marais»,
elle nous regarda avec fureur et appela son homme. Il était derrière
la porte, dans l'étable à bœufs; son pantalon effiloqué pendait autour
de ses sabots cerclés de fer, et deux larges bretelles soutenaient la
ceinture à mi-poitrine. Sa figure était mince et inquiète; ses yeux
erraient perpétuellement vers tous les objets; il caressait ses favoris
blancs avec crainte.

--Dans le marais, que vous voulez aller? demanda-t-il. A quoi faire?
V'là les eaux qui sont basses; c'est du patouillage que de virer là
dedans. A moins qu'il y aurait deux gaffes; j'pourrons point seul, ben
sûr.

--Prends Marianne quat' et toi, dit la femme. Alle est forte, à c'te
heure. L'une des couseuses, qui avait le pli dans le front, leva le nez.

--C'est toujours pas après le canard que vous venez, reprit l'homme.
Pardon, excuse, des fois. Parce qu'il y en a pas encore--quéque bande
dans la rouche, peut-être ben.--Et pis toi, dit-il à la couseuse,
t'as pas évu les chasse-marées à c'te nuit? Tu veux ben venir aux
«demoiselles de Pornichet»?

Marianne fronça le sourcil et rajusta sa robe. Le paysan se tourna vers
nous et continua: «C'est un malheur. V'là eune fille qu'est ben venue,
et qu'a censément la tête tournée. Aile travaille dans eune maison,
devers là, chez des fumelles de Paris. Ça lui prend à la minuit; c'est
un poids qu'allé a sus la poitrine. A's'tourne, a's'retourne--ça fait
rien. A'bise sa couaille sur son lit, aile la magne, aile la roule
dans ses pocres, aile lui fait des amiquiés comme à eune personne;
a'va lui quéri des migeots dans l'guernier, pour lui sucrer le bec--et
pis aile la bigeotte encore, aile lui dit des mots, que ça fait pitié.
A'n'entend rien et ses yeux sont fermés, qu'il y a de pis....--Après,
jusqu'à la mariénée, la v'là partie à dormi. Son promis, qu'allé a
de l'an passé, a'veut p'us le souffri. A'pleure des fois; alle dit
qu'a'voudrait ben s'marier quat'et lui, maisqu'c'est p'us possible. Ça
nous tourne les sangs.»

Elle semblait ne pas l'entendre, et nous attendait, sur le seuil,
avec les armements du bachot. C'était une embarcation à fond plat,
fraîchement goudronnée. L'homme nous poussa vers le chenal étroit,
sinueux, qui menait au large du marécage. L'eau était noire, à cause du
sol--une tourbière brune creusée de sillons tourmentés. A mesure que
nous glissions au ras des nénuphars, la plaine s'étendait à droite et
à gauche, couverte au loin d'ajoncs jaunâtres et de rouche verte; les
grandes tiges flexibles se courbaient par masses sous le vent. Comme
une prairie sauvage à moitié inondée, la Grande-Brière s'allongeait
jusqu'à l'horizon avec ses hautes herbes frissonnantes. De loin en loin
le bachot raclait la tourbe et butait contre un terre-plein chevelu,
d'où s'élançait la rouche; on le retournait, et il glissait de nouveau
parmi les tiges rousses de nénuphars et les herbes rouges d'eau douce.
Un ciel pâle, cendré, jetait sur la Brière une lumière tamisée; des
vols d'oiseaux partaient au-dessus des roseaux, avec des cris rauques.

Par places, les rayons vaporeux du soleil faisaient parmi les pieds
d'herbages des miroirs blancs et vagues; l'eau tremblait entre les
tiges; les roseaux se croisaient sur les mottes de tourbes, et les
racines blanches qui affleuraient semblaient des paquets d'anguilles
pâles, mortes d'ennui.

--On verra pas de demoiselles, dit le paysan. Sa fille se retourna sur
le coup et montra une volée de bêtes, à droite. Nos fusils étaient
prêts: la salve n'amena qu'un oiseau qui s'abattit lentement, décrivant
une spirale dans l'air. Quand il toucha l'eau froide, il se mit à
sautiller, battant la surface de l'aile, criant vers la lumière. Les
jambes nues, l'homme alla le pêcher; il le tenait par la patte rouge.
La «demoiselle de Pornichet» avait le corps gris tendre, la tête
noire, le bec rose et long, avec des narines effilées. A ses cris la
bande de ses sœurs vint planer au-dessus du bateau--une nuée de sœurs
qui piaillaient, tournoyant et s'abaissant, se relevant brusquement
pour fuir à tire-d'aile jusqu'à être des points noirs dans la cendre
roussâtre du ciel, puis grossissant peu à peu jusqu'à courir sur nous,
les ailes éployées, le bec ouvert, menaçantes et éperdues.

Bientôt la «demoiselle» se balança au bout d'une gaffe, fichée dans la
tourbe; attachée par une patte elle tournait lamentablement et agitait
son moignon d'aile, poussant par son bec béant des appels désespérés.
La troupe entière, attirée, répondait par des plaintes; une pointe se
détachait d'en haut et l'oiseau extrême tâchait de la délivrer. Nous
tirions cependant et les «demoiselles» tombaient par grands cercles,
plongeant dans l'eau avec la tête noire et le bec rouge qui hochaient
par l'agonie. La chaîne ailée des autres, serpentant sur nos têtes,
pleurait toujours.

--Ça s'entr'aide, les demoiselles, dit l'homme. C'est plus maniable
à tuer. Comme il parlait, au fond du chenal opposé, parut une barque
verte, semblable à un animal né dans la rouche et qui habiterait la
Brière. On distinguait un homme debout, à l'avant, et, derrière, une
petite tache noire et rouge devait être un chapeau de femme. «V'là ta
maîtresse, reprit le paysan; a'vient en Brière avant de partir à Paris
se marier. Ça serait point de mauvais exemple pour té de prendre un
homme.»

Le cri sauvage qui jaillit des lèvres de Marianne arrêta ses paroles.
Elle était appuyée sur sa gaffe; ses yeux noirs dardaient des
flammes--la ride de son front était profondément creusée. «Ah! aile
s'en va! cria-t-elle. Ah! aile mène son amoureux en Brière! Et moi, où
donc j'irai? C'est pas des choses à faire. J'avais un promis-j'en ai
plus--j'sis maigre à ç't-heure, et pis osseuse--j'ons la tête virée
--c'est alle qui en est cause. N'y a pas de chasse-marée--c'est la
Parisienne; n'y a pas de couaille--c'est la Parisienne. A'm'a jeté un
sort; je ne pouvais pas durer sans aile, et je peux pas encore. Mais
a'partira point, non dà, point du tout. Je la ferai rester, mé!»

Affaissée sur la banquette, elle pleurait par grandes secousses, la
figure cachée dans sa jupe; et la mine du paysan était devenue plus
inquiète, et nous nous regardions en silence, ne sachant que penser.
L'homme poussait le bateau à coups de gaffe--et tout à coup un vol
de canards partit lourdement de la rouche. Le temps de prendre la
canardière, on ne voyait plus que cinq points au fond du ciel. Attirées
par le départ, des «demoiselles de Pornichet» filaient par couples en
avant et en arrière.

La barque verte approchait maintenant; elle était droit devant nous. La
jeune fille, assise en arrière, portait une robe gris clair avec un col
rouge à larges bords, et un chapeau noir mousquetaire; elle avait des
cheveux blonds qui tombaient en frisons. Marianne cessa graduellement
de sangloter; elle se mordit les lèvres quelques instants et dit
soudain:

--J'vas essayer d'en tuer, moi aussi, eune demoiselle de Pornichet!

Elle étendit le bras, saisit la canardière, épaula et fît feu. L'acte
fut brusque et cruel. La jeune fille de la barque poussa un cri aigu,
suivi de plaintes chevrotantes; elle tomba, la tête penchée, comme un
oiseau abattu--et son col rouge était soulevé par le râle. Nous avions
saisi--trop tard--le bras de Marianne, dont la figure était paisible et
cynique, le front pur et sans ride. Le soleil, baissant à l'horizon,
ensanglantait la cendre du ciel et coupait la rouche verte de reflets
roses. La coupole de nuages se dorait à son sommet; un cercle de brume
cintrait la prairie ronde; les derniers reflets du jour dansaient
sur la Grande-Brière. L'immensité désolée des herbages ondulants sur
la tourbière inondée fuyait à perte de vue. Les «demoiselles de
Pornichet» tournaient éplorées, en criant, autour de la jeune fille
morte, et tiraillaient sa robe de leur bec rouge. Alors Marianne se mit
à rire et dit: «Ça s'entr'aide, les demoiselles. C'est plus maniable à
tuer. Allons, tirez!»



LES FAUX-SAULNIERS


_A Charles Maurras._


I


Je ne puis dire comment je vins à ramer sur les galères du roi, car
il y a trop de honte. Mais qu'on choisisse parmi les cinq manières de
gens qui écrivent sur l'eau avec des plumes de quinze pieds, Turcs,
protestants, faux-saulniers, déserteurs et voleurs: et que chacun
prenne le pire; j'ai peut-être été cela. Je connais les galères de
Marseille; le roi Soleil en tient vingt-quatre, et les forçats y sont
heureux. En mer il y a grande chaleur, et sueur, et vermine, et les
chaînes sont lourdes à traîner, et l'odeur de la sentine donne la
peste; mais au port, moyennant deux liards à l'algousin et au Turc,
cinq liards au pertuisanier qui les mène, ils peuvent aller en ville,
voir leurs femmes et ouvrir échoppe sur la rade. Dans l'Océan, il y
a six galères, et j'eus le malheur d'y passer. Là nous souffrions la
brume, et la pluie, et les grosses lames de fond qui nous faisaient
sauter la rame, à cinq, des mains, et des paquets de mer qui trempaient
notre biscuit; et le froid nous donnait faim; nous n'avions que notre
soupe de dix heures, la «jafle», de l'eau chaude avec un peu d'huile
et de haricots, et le «pichrone» de vin maigre qu'on nous versait à la
chiourme ne nous réchauffait pas.

Le pont de la galère est plat; tout le long court un grand banc,
où chevauchent les trois «comités», qui nous battent à la verge;
chaque fois qu'elle tombe, elle frappe trois hommes. Sous le pont,
nous comptons six chambres pour les munitions et la bouche, que nous
appelons Gavon, Scandelat, Campagne, Paillot, Taverne et Chambre
d'Avant. Puis il y a une autre chambre étroite et noire, percée
seulement par une écoutille de deux pieds carrés; aux deux bouts, deux
estrades, les «tollards»; trois pieds de haut entre les tollards et le
pont; une baille au milieu. C'est l'hôpital de la galère. Les malades
se couchent sur les tollards, avec leurs chaînes; et, quand ils ont la
fièvre, ils battent le pont de la tête et des quatre membres; il faut
ramper parmi les mourants et tenir la figure détournée de la baille.

Nos camarades sur l'Océan vert étaient faux-saulniers; car le sel est
cher sur les côtes bretonnes, la pinte y valant près de deux écus;
tandis qu'en Bourgogne on l'achète à meilleur compte. Ceux donc qui
apportent en Bretagne leur provision venant d'une autre province, sont
traîtres pour la gabelle. Le roi les fait prendre, marquer, et les
envoie avec nous. Il n'y avait pas de déserteurs: ils sont faciles à
reconnaître, par leur figure où les grandes plaies ne sèchent jamais
au soleil; ils se sont coupé le nez pour échapper au service, et la
vermine les ronge entre les deux yeux. Mais nous avions quelques joyeux
compagnons de la matte, qui ne désespèrent jamais; ils portent la tape,
qui est une jolie fleur de lys, au front ou sur l'épaule, et parfois le
collier rouge de la corde du gibet.

Les faux-saulniers enduraient mieux que nous, étant accoutumés au ciel
gris, à la mer jaune et verte; mais ils ne riaient jamais, parce
qu'ils étaient toujours révoltés. Aussi ceux, qui avaient été avec
nous à Marseille n'allaient point en ville avec les pertuisaniers dans
les maisons blanches du port où il y a des femmes à galériens: car on
disait qu'ils restaient fidèles durant leur temps de peine à des filles
farouches qui avaient vécu avec eux parmi les meules de sel.

La nuit du Mardi gras 1704 notre galère _La Superbe_ était par le
travers des côtes du pays gallot. Le capitaine, M. d'Antigny, avec les
officiers, avait invité nos trois comités» et nous étions librement
couchés sur le pont, heureux de pouvoir nous gratter sous nos vestes
rouges et nos chemises de grosse toile, de pouvoir ôter nos bonnets
et frotter nos têtes rases aux bastingages. D'ordinaire, la nuit, il
fallait supporter les démangeaisons sans bouger; le cliquetis de la
chaîne réveillait les officiers, et la verge s'abattait sur nos pauvres
camarades.

Quatre faux-saulniers étaient étendus dans la chambre aux tollards,
cruellement liés, le corps saignant; ils avaient reçu dans la journée
la corde à nœuds, allongés nus sur notre canon de bronze, le Coursier;
et nous les entendions gémir sous le pont.

J'allais m'assoupir, quand le Vogue-avant, auquel j'étais enchaîné, me
toucha sur l'épaule. Chacun de nous est attaché à un Turc; et nous les
appelons Vogue-avant parce qu'ils tiennent le bout de la rame, étant
plus experts que nous, comme maîtres-rameurs que le roi achète pour les
galères. «Regarde, me dit le Vogue-avant; il y a des brûlots en mer.»

La brume était légère: mais on ne voyait pas les côtes. Rien qu'une
longue ligne d'écume lumineuse, et, par endroits, comme des feux blancs
qui semblaient pétiller, jaunir et verdir.

Dans la Méditerranée, la guerre m'avait accoutumé aux brûlots. Les
brigantines du duc de Savoie, qui croisaient contre nous, sortant de
Villa-Franca, de Saint-Hospitio et d'Oneglia, les lançaient la nuit, à
la dérive, et nous les coulions avec le Coursier qui tire des boulets
de trente-six livres.

Mais ici, sur l'Océan, je ne savais plus rien. Les brûlots que je
connaissais étaient rouges et mouvants: tandis que les feux que nous
voyions étaient fixes, de lueur blanche, avec de brusques traînées
jaunes. La mer avait de grandes ondulations calmes; le pilote veillait
près du fanal, à l'avant, et, du milieu de la tente qui couvrait le
pont entre les deux mâts, une seule lampe à huile pendait en balançant.
Tout était si tranquille que ce ne pouvaient être des flammes de
détresse.

Je me roulai près du Vogue-avant, et nous soulevâmes notre chaîne,
chacun d'une main. Tendant l'oreille, il nous parut que les canots
ballottaient contre la quille. Nous avançâmes en rampant jusqu'à
tribord, qui regardait terre, et la tête au-dessus du bastingage,
nous vîmes le caïque, le long canot, qui se détachait lentement de
la galère, plein d'hommes accroupis, vêtus de chemises blanches avec
des masques rouges. L'un d'eux repoussait lentement le caïque de la
carène, avec une longue rame. «Hélas! pensai-je, les faux-saulniers
s'échappent, par cette nuit sans garde!» Mais le Vogue-avant m'entraîna
vers le bâbord. Nous marchâmes lentement entre les corps endormis,
serrant notre chaîne des doigts. Le petit canot était à bâbord.

Nous y fûmes en un instant. Il n'y eut pas un cliquetis, pas un
clapotis. Le Vogue-avant était d'un pays de silence. Et, tournant
autour de la poupe, évitant la lumière du fanal, nous avançâmes dans le
sillage du caïque, qui balançait doucement notre canot.

Nous tremblions dans l'ombre, de peur d'un coup de rame maladroit ou
d'un appel. Mais nous voyions plus clairement la frange lumineuse de
la côte et la grève noire où la mer brisait son écume. Nous voyions
aussi les feux blancs, ce qui n'était pas leur couleur propre, mais
celle de grandes masses livides devant lesquelles ils brûlaient. Et
nous entendions le crépitement singulier des flammes, lorsqu'elles
lançaient leurs éclats jaunes.

Les masques rouges des hommes du caïque étaient faits de leurs vestes
dont ils s'étaient enveloppé la tête, et qu'ils avaient trouées. A
une encâblure de la côte, nous vîmes que les masses livides étaient
des meules de sel, allongées en arrière, distantes l'une de l'autre
d'environ dix toises; devant chacune brûlait un feu, et à côté de
chaque feu, nous aperçûmes des femmes qui y jetaient le sel du roi.

Le caïque touchait terre, que nous étions encore dans le ressac. Les
faux-saulniers masqués de rouge bondirent sur la grève, et, chacun sans
doute reconnaissant sa fille fidèle, la saisit soudain; une seconde, et
ils avaient disparu dans la nuit.

Mais nous, à la vue de cette côte inconnue et désolée, de ces
masses livides de sel et de ces feux crépitants, nous fûmes étreints
d'horreur; et le Vogue-avant, criant: «Allah!» se rejeta dans le fond
du canot, sans vouloir aborder.

Cependant que nous hésitions, une flamme jaillit, avec une détonation:
c'était le Coursier qui tirait l'alarme. Un long gémissement chanté
retentit sur la galère; nos camarades pleuraient _maluré_, comme au
second appel, quand les officiers supérieurs nous visitent.

Égarés, nous reprîmes les rames, et nous retournâmes vers la mer.

Le canot sifflait sur l'eau; le choc contre la carène nous fit
chanceler; nous nous glissâmes dans un sabord ouvert. On entendait le
bruit des pieds de tous les galériens sur le pont; nous nous mêlâmes à
nos camarades, tête basse. Par l'écoutille de la chambre aux tollards,
les quatre figures pâles des faux-saulniers enchaînés et saignants
apparaissaient, tordues de désespoir; car leurs amis les avaient
oubliés; et sur la Bancasse, le haut-banc d'où le chapelain dit la
messe, et d'où il élève pour nous l'hostie, le capitaine chancelant
levait le fanal du timonier, tandis qu'il faisait défiler deux à deux,
pour connaître les fuyards, nos compagnons de chaîne.



LA FLÛTE


_A Rachilde._


La tempête nous avait poussés très loin des côtes où nous avions
accoutumé de faire la course. Pendant de longues journées sombres, le
navire avait plongé, le nez en avant, à travers les masses d'eau verte
crêtelées d'écume. Le ciel noir semblait se rapprocher de l'Océan,
même au-dessus de nos têtes; l'horizon seul était entouré d'une marque
livide, et nous errions sur le pont comme des ombres. Des fanaux
pendaient à chaque vergue, et le long de leurs verres suintaient
perpétuellement les gouttes de pluie, si bien que la lumière en était
incertaine. A l'arrière, les hublots de l'habitacle du timonier
luisaient d'un rouge transparent et humide. Les hunes étaient des
demi-cercles d'obscurité; de la noirceur supérieure, dans les sautes de
vent, émergeaient les voiles blêmes. Quelquefois les lanternes, en se
balançant, faisaient se refléter des lueurs de cuivre dans les poches
d'eau des prélarts qui couvraient les canons.

Nous chassions ainsi sous le vent depuis notre dernière prise. Les
grappins d'abordage pendaient encore le long de la carène; et l'eau du
ciel avait lavé et massé, en s'écoulant, tous les débris du combat.
Car dans des tas confus gisaient encore des cadavres vêtus d'étoffes à
boutons de métal, des haches, des sabres, des sifflets, des tronçons
de chaînes et des cordages, avec des boulets rames; des mains pâles
étreignaient les crosses de pistolet, les pommeaux d'épée; des faces
mitraillées, mi-couvertes par les cabans, ballottaient dans les
manœuvres, et on glissait parmi des morts détrempés.

Cet ouragan sinistre nous avait ôté le courage de déblayer. Nous
attendions le jour pour reconnaître nos compagnons, et les coudre dans
leurs sacs; et le vaisseau de prise était chargé de rhum. Plusieurs
barriques avaient été amarrées, tant au pied du mât de misaine qu'au
mât d'artimon; et beaucoup d'entre nous, cramponnés autour, tendaient
leurs gobelets ou leurs bouches aux jets bruns que chaque coup de
tangage faisait jaillir, parmi les ronflements liquides.

Si la boussole ne nous trompait pas, le navire courait au sud; mais
l'obscurité et l'horizon désert ne nous donnaient aucun point de repère
pour la carte marine. Une fois nous crûmes voir des élévations obscures
à l'ouest, une autre, des grèves pâles; mais nous ne savions si les
hauteurs étaient des montagnes ou des falaises et la pâleur des grèves
pouvait être la mer blafarde qui battait des brisants.

A de certains moments nous aperçûmes à travers la pluie fine des feux
d'un rouge brumeux; et le capitaine héla au timonier de les éviter.
Car nous nous savions signalés et poursuivis; et les feux étaient
peut-être des brûlots, ou si nous longions, sans les voir, des côtes
inhospitalières, nous pouvions craindre les signaux traîtres des
naufrageurs.

Nous passâmes le fleuve d'eau chaude qui parcourt l'Océan: quelque
temps, les embruns furent tièdes. Puis nous pénétrâmes de nouveau dans
l'inconnu.

Et c'est alors que le capitaine, ignorant ce que l'avenir nous
réservait, fit siffler le rassemblement. Là, dans la nuit, quelques
hommes tenant des lanternes, notre troupe se réunit sur la dunette,
et le capitaine d'armes nous divisa en groupes, et on entendit des
chuchotements ténébreux. Le trésorier tira des numéros d'un sac à
poudre, et nous annonça nos parts. Ainsi chacun reçut ce qui lui
revenait du butin de notre croisière, tant sur les vêtements, tant sur
les provisions, tant sur l'or et l'argent, et les bijoux trouvés aux
mains, aux cous et dans les poches des hommes et femmes des vaisseaux
pillés.

Puis on nous fit rompre, et nous nous écartâmes silencieusement. Ce
n'était pas ainsi que le partage se faisait d'ordinaire, mais près
de notre îlot de refuge, à la fin de l'expédition, le navire gonflé
de richesses, et parmi des jurons et des querelles sanglantes. Pour
la première fois il n'y eut pas un coup de couteau, pas un pistolet
déchargé.

Après le partage le ciel s'éclaircit graduellement et l'obscurité
commença à s'ouvrir. D'abord des nuages roulèrent, et les brumes
se déchirèrent; puis le cercle livide de l'horizon se teignit d'un
jaune plus éclatant; l'Océan refléta les choses avec des couleurs
moins sombres. Une tache illuminée marqua le soleil; quelques rayons
s'épandirent au loin, en éventail. La houle fut orangée, violette et
pourpre; et des hommes crièrent de joie, parce qu'ils voyaient flotter
des algues.

Le soir tomba sous un embrasement pesant, et nous fûmes réveillés par
la lumière bleue et pâle du matin dans les mers australes. Nos yeux
inaccoutumés à la blancheur chaude nous faisaient mal; et nous nous
ruâmes aux bastingages, sans rien voir, quand la vigie annonça: «Terre
droit devant.» Une heure après, le ciel étant d'un bleu épais, nous
aperçûmes une ligne brune, à l'extrémité de l'Océan, avec un liséré
d'écume.

On mit le cap dessus. Des oiseaux blancs et rouges rasèrent les
cordages. Les vagues charriaient des bois multicolores. Puis un
point mouvant nous apparut: sur la mer très opaque, sous le soleil
incandescent, il semblait rose, et quand il s'approcha, nous vîmes
que c'était un canot ou une pirogue. Cette embarcation n'avait pas de
voile, et elle paraissait dépourvue de rames.

Elle se dirigeait cependant par le travers de nous; mais, quoiqu'on
la hélât, rien n'y était visible. A mesure que nous avancions, nous
entendions seulement venir avec la brise un son doux et paisible, si
modulé qu'il ne pouvait être confondu avec la plainte de la mer ou la
vibration des cordes tendues à nos voiles. Ce son, d'une tristesse
calme, attira nos compagnons aux deux flancs du vaisseau, et nous
regardions curieusement la pirogue.

Comme le gaillard d'avant piquait le fond d'une grande lame, le mystère
de l'embarcation fut éclairci. Elle était en bois de couleur; les
rames semblaient parties à la dérive, et un vieillard y était couché,
un pied nu posé sur la barre du gouvernail. Sa barbe et ses cheveux
blancs encadraient tout son visage; sauf un manteau rayé, dont les pans
étaient rabattus sur lui, il n'avait aucun vêtement; et il tenait à
deux mains une flûte dans laquelle il soufflait.

Nous amarrâmes la pirogue, sans qu'il voulût se déranger; ses yeux
étaient vagues, et peut-être était-il aveugle. Son âge devait être très
grand, car les tendons de ses membres transparaissaient sous la peau.
On le hissa jusque sur le pont et on l'étendit au pied du grand mât,
sur une toile goudronnée.

Alors, sans cesser de tenir sa flûte d'une main contre sa bouche, il
allongea un bras et mania tout autour de lui, en tâtonnant. Et il mit
la main sur la confusion d'armes, de boulets à chaînes et de cadavres
qui tiédissaient au soleil; il promena ses doigts sur le tranchant des
haches et caressa la chair meurtrie des visages. Puis, il retira sa
main, et les yeux pâles et vides, la figure tournée vers le ciel, il
souffla dans sa flûte.

Elle était noire et blanche, et sitôt qu'elle retentit parmi nous,
elle parut un oiseau d'ébène poli, tacheté d'ivoire, et les mains
transparentes voletaient autour, comme des ailes.

Le premier son fut grêle et mince, chevrotant comme la voix que le
vieillard aurait pu avoir, et nos cœurs furent pénétrés du passé, du
souvenir des vieilles qui avaient été nos grand'mères, et du temps
innocent où nous étions enfants. Tout le présent s'enfonça autour de
nous; et nous hochions la tête en souriant; nos doigts voulaient faire
mouvoir des jouets, et nos lèvres étaient mi-closes, comme pour des
baisers puérils.

Puis le son de la flûte enfla, et ce fut un cri de passion tumultueuse.
Devant nos yeux passèrent des choses jaunes et des choses rouges, la
couleur de la chair, la couleur de l'or, et la couleur du sang. Nos
cœurs gonflèrent, pour répondre à l'unisson, et la folie des jours qui
nous avaient entraînés au crime tourbillonna dans nos têtes. Et le son
de la flûte s'accrut, et ce fut la voix sonore des tempêtes, et l'appel
du vent au brisement de la vague, le fracas des carènes éventrées, le
hurlement des hommes qu'on saigne à la gorge, la terreur des figures
noircies à la suie, qui montent à l'abordage, le sabre aux dents, la
plainte des boulets ramés et l'explosion d'air des carcasses de navires
qui sombrent. Et nous écoutions en silence, au milieu de notre propre
vie.

Tout à coup le son de la flûte fut un vagissement; on entendit la
lamentation des enfants qui viennent au monde, un cri si faible et si
plaintif qu'il y eut un hurlement d'horreur. Car nous voyions d'un,
même moment, les yeux subitement éclairés de l'avenir, ce que nous ne
pouvions plus avoir et ce que nous détruisions éternellement, la mort
de l'espérance pour les errants de la mer, et les existences futures
que nous avions anéanties. Nous-mêmes, sans femmes, rouges de meurtre,
épanouis d'or, nous ne pourrions jamais entendre la voix des enfants
nouveaux; car nous étions damnés au balancement des flots, soit que
le pont dansât sous nos pieds, soit que notre tête, coiffée du bonnet
noir, dansât à la corde d'une vergue: notre vie perdue sans espoir d'en
créer d'autres.

Et Hubert, le capitaine d'armes, jura la mort, arracha au vieillard
l'oiseau d'ébène taché de blanc: le son périt, et Hubert jeta la flûte
dans la mer. Les yeux vagues du vieil homme tressaillirent, et ses
membres anciens se raidirent, sans qu'on pût rien entendre. Quand nous
le touchâmes, il était déjà froid.

Je ne sais si cet homme étrange appartenait à l'Océan, mais sitôt
qu'il l'eut atteint, quand nous l'envoyâmes rejoindre sa flûte, il s'y
enfonça et disparut avec son manteau et sa pirogue; et jamais plus le
cri d'un enfant qui naît ne parvint à nos oreilles sur la terre ou sur
la mer.



LA CHARRETTE


_A Octave Mirbeau._


--Tu l'as? souffla Chariot à son camarade dont la tête apparut soudain
près du timon de la charrette. Le marchepied luisait comme un couteau
carré. Les buissons noirs semblaient étendre des centaines de bras. Une
bouffée de vent éteignit la lanterne.

--Qui a fait ça? dit l'homme--sa voix basse pressée.--Charlot,
m'entends-tu? Pourquoi as-tu éteint? je ne vois plus cette chose
luisante....

--Alors viens par ici; qu'est-ce que t'as? Chariot lui tendit les bras,
et l'homme se hissa par la roue.--T'es en place, dit-il; je touche le
cheval.--Mets-le entre nous, sur le banc; ça sera en sûreté. Ils ont
gueulé, hein?

L'essieu gémit; les sabots de la bête claquèrent, et il y eut une
sonnerie de petits grelots qui pendaient au collier et aux blanchets.

--Pas ça, dit l'homme; bon Dieu, pas ça! Pourquoi que tu n'as pas coupé
les grelots? Ça, dans la nuit, ça s'entend. Je ne supporte plus ce
bruit. Déjà assez du couteau que tu as mis après la charrette.

--Quel couteau? dit Chariot. C'est la lune qui fait ça sur le
marchepied. Ils s'en doutaient, dis, les vieux, qu'on viendrait leur
prendre?

--Je ne les avais jamais vus comme ça. Ils couraient de-ci de-là dans
la bauge comme dans une étable à porcs. Ils mettaient le nez aux quatre
fenêtres; on aurait dit les groins des cochons par les claires-voies.
Il avait son bonnet de nuit, et les cheveux blancs de la vieille lui
pendaient sur la gueule. Ça tremblait et ça ne pouvait pas crier. Ça
ne grognait même pas. Un coup que je suis entré, ils avaient l'air des
rats blancs qu'on montre en cage, à la foire, et qui font marcher leurs
yeux rouges. Ils levaient le gros dos, dans les coins.

--Et quand ils ont entendu sonner les pièces?

--Je n'ai pas trouvé ça tout de suite. Ah, bougre! C'était rudement
caché. Il y avait bien trois cent cinquante piles de vieilles blouses
dessus. Je leur ai dit que c'était pour toi, ton dû, quoi ... que
nous en avions besoin pour l'embarquement, que tu leur renverrais
ça en or rouge et en billets verts, quand tu aurais gagné, dans les
bestiaux, là-bas ... tous les boniments, tous les boniments... Alors
ils mettaient leurs deux pauvres figures l'une contre l'autre: «Nous
ne pouvons pas, qu'ils disaient, non, nous ne pouvons pas.» Ils se
serraient au mur comme deux bêtes qui ont peur.

--T'as eu chaud, avec mes chaussons? Hein? Tes pieds auraient crié; ils
ne t'auraient pas laissé entrer. Je les mettais toujours.

--Pour sûr! Il étendit les jambes dans la botte de paille dénouée, qui
s'éparpillait sous le siège.

--Ils ont rien dit quand tu es parti?

--Chariot--pourquoi fais-tu ça? Ote ce couteau; ça fait froid...

--Mais je te dis que c'est la lune sur le montoir, mon vieux.

La charrette sortait de l'ombre des haies. La route courait plate sous
la lune, blanche et bleue. Le vent s'était élevé vers les régions
supérieures, et les nuages gris passaient rapidement sur le ciel.

L'homme se prit à dormir, et Chariot le regarda en maniant les rênes.
Sa tête rebondissait sur sa poitrine à tous les cahots. Il avait saisi
le banc de la main droite et s'y cramponnait.

La charrette tressautait et l'homme n'entendait plus les sons aigres
des grelots. Le cheval fuyait parallèlement aux nuages. Il y avait de
longs peupliers gris qui trempaient dans des prairies à demi inondées,
vaguement miroitantes. Les têtes des chênes mutilés avaient poussé
des rameaux écarquillés comme les doigts surjetés d'un homme qui se
noie. Les bouleaux semblaient nus, avec des meurtrissures blanches.
D'étroites bandes herbues frissonnaient et portaient à l'extrémité un
bouquet de roseaux tremblants.

Puis le vent descendit et les nuages s'unirent à l'Occident. Les
peupliers courbés se plaignirent. On entendait susurrer les touffes de
gui au corps des chênes. L'eau des prés inondés fut clapoteuse, et les
herbes entraînées eurent un balancement inquiet. Un souffle passa sur
les brins de paille épars dans la charrette et la crinière du petit
cheval se hérissa. Le collier fut secoué, avec tous ses grelots. La
pluie tomba, oblique, acérée.

Chariot la souffrit en silence. Les gouttes pendaient à sa casquette,
et de longues raies humides marquaient son menton. Quand ses avant-bras
furent mouillés, il eut un frémissement le long du dos, et sentit le
besoin de parler. Il toucha son compagnon.

--Quoi, dit l'homme, il n'est pas jour. On a le temps.

--C'est un grain, répondit Chariot, un grain dans la nuit. On en aura
comme ça avant d'être en Amérique.

--Eh ben, oui, dit l'homme. Après? laisse-moi dormir.

--Moi, je ne peux pas, reprit Chariot. Tout de même--les vieux ont
été rosses--ah--c'est eux qui l'ont voulu--mais on en a pour du
temps, en bateau, avant de s'établir là-bas. Qu'est-ce que tu as pris,
dis--écoute?

--Tu le sais bien, Chariot, ce que j'ai pris. Tout ce que tu avais dit.
Là. Je dors. J'en peux plus.

--Après tout, dit Chariot, j'ai bien tort de me donner du tourment.
Quand il n'y en avait plus, chez eux, il y en a encore. Ils savent
où le terrer, les gueux. J'ai crevé la misère, pendant qu'ils
s'engraissaient de noce. C'est à eux, maintenant, à se faire du mauvais
sang.

Le ciel s'éclaircissait à l'est, et une rafale froide enfla leurs
vêtements. La lumière fut rapidement livide. Les brumes s'étiraient
sur l'inondation. L'eau était couleur de plomb. Chariot vit la figure
de son compagnon, jaune et bleuâtre aux joues et sous les yeux, avec
un foulard tordu au cou. Sa main avait glissé sur la banquette et y
avait marqué des doigts. Chariot regarda les traces rouges noirâtres et
secoua le dormeur.

--Ah! assez, dit l'homme. Au point du jour! Quoi, est-on là? qu'est-ce
que tu veux?

--Ça, dit Charlot, comme étranglé. Il y a du sang sur le bois.

--Eh ben, je me serai cogné en montant, dit l'homme en mâchant ses mots.

--Des doigts, cria Chariot, des doigts rouges! Tu ne les as pas...

--Et comment aurais-tu fait? Tu demandais s'ils avaient gueulé. Oui,
qu'ils gueulaient, assez pour faire descendre toute la gendarmerie.
Quoi, tu voulais t'en aller avec de l'argent? Ben, tu l'as.

Le paquet blanc sonnant, entre les deux hommes, s'était embu sous la
pluie, comme avec des taches de lie de vin.

Chariot tira l'homme, lâcha les rênes, et ils chancelèrent tous deux
jusque sur la route. L'homme, à demi renversé, se tint au marchepied de
fer et jura.

--C'est pas tout, dit Chariot, où sont mes chaussons?

--Ils doivent être dans la paille, là, dit l'homme. On va voir. Ils
fouillèrent des deux côtés, mais ne trouvèrent rien.

Les joues blanches de Chariot tremblaient.

--Tu les a laissés à la maison! cria-t-il.

--Je me souviens pas, dit l'homme. Peut-être que je les ai quittés,
parce que j'avais patouillé dans le sang. Il regarda ses souliers. Une
ligne rougeâtre divisait la semelle et l'empeigne.

--On va me reconnaître! cria Chariot. Tu as laissé mes chaussons dans
la chambre!

Mais l'homme ne répondit rien. Il avait pris une poignée de terre
humide, et essuyait les pointes de ses pieds. Chariot fit le tour de la
charrette et poussa un cri:

--Il y a du sang au montoir!

Le marchepied luisant semblait un couteau d'exécution.

Ils s'agenouillèrent tous deux dans l'ornière profonde; et tandis que
le cheval les éclaboussait du sabot, sous la lueur blême de l'aube, ils
frottèrent patiemment le tranchant de fer avec de la vase.



LA CITÉ DORMANTE[1]


_A Léon Daudet._


La côte était haute et sombre sous la lueur bleu clair de l'aube. Le
Capitaine au pavillon noir ordonna d'aborder. Parce que les boussoles
avaient été rompues dans la dernière tempête, nous ne savions plus
notre route ni la terre qui s'allongeait devant nous. L'Océan était si
vert que nous aurions pu croire qu'elle venait de pousser en pleine eau
par un enchantement. Mais la vue de la falaise obscure nous troublait;
ceux qui avaient remué les tarots dans la nuit et ceux qui étaient
ivres de la plante de leur contrée, et ceux qui étaient vêtus de façon
diverse, quoiqu'il n'y eût pas de femmes à bord, et ceux qui étaient
muets ayant eu la langue clouée, et ceux qui, après avoir traversé,
au-dessus de l'abîme, la planche étroite des flibustiers, étaient
demeurés fous de terreur, tous nos camarades noirs ou jaunes, blancs ou
sanglants, appuyés sur les plats-bords, regardaient la terre nouvelle,
tandis que leurs yeux tremblaient.

Étant de tous les pays, de toutes les couleurs, de toutes les langues,
n'ayant pas même les gestes en commun, ils n'étaient liés que par une
passion semblable et des meurtres collectifs. Car ils avaient tant
coulé de vaisseaux, rougi de bastingages à la tranche saignante de
leurs haches, éventré de soutes avec les leviers de manœuvre, étranglé
silencieusement d'hommes dans leurs hamacs, pris d'assaut les galions
avec un vaste hurlement, qu'ils s'étaient unis dans l'action; ils
étaient semblables à une colonie d'animaux malfaisants et disparates,
habitant une petite île flottante, habitués les uns aux autres, sans
conscience, avec un instinct total guidé par les yeux d'un seul.

Ils agissaient toujours et ne pensaient plus. Ils étaient dans leur
propre foule tout le jour et toute la nuit. Leur navire ne contenait
pas de silence, mais un prodigieux bruissement continu. Sans doute le
silence leur eût été funeste. Ils avaient par les gros temps la lutte
de la manœuvre contre les lames, par le calme l'ivresse sonore et les
chansons discordantes, et le fracas de la bataille quand des vaisseaux
les croisaient.

Le Capitaine au pavillon noir savait tout cela, et le comprenait seul;
il ne vivait lui-même que dans l'agitation, et son horreur du silence
était telle que pendant les minutes paisibles de la nuit, il tirait
par sa longue robe son compagnon de hamac, afin d'entendre le son
inarticulé d'une voix humaine.

Les constellations de l'autre hémisphère pâlissaient. Un soleil
incandescent troua la grande nappe du ciel, maintenant d'un bleu
profond, et les Compagnons de la Mer, ayant jeté l'ancre, poussèrent
les longs canots vers une crique taillée dans la falaise.

Là s'ouvrait un couloir rocheux, dont les murs verticaux semblaient se
rejoindre dans l'air, tant ils étaient hauts; mais au lieu d'y sentir
une fraîcheur souterraine, le Capitaine et ses compagnons éprouvaient
l'oppression d'une extraordinaire chaleur, et les ruisselets d'eau
marine qui filtraient dans le sable se desséchaient si vite que la
plage entière crépitait avec le sol du couloir.

Ce boyau de roc débouchait dans une campagne plate et stérile,
mamelonnée à l'horizon. Quelques bouquets de plantes grises croissaient
au versant de la falaise; des bêtes minuscules, brunes, rondes ou
longues, avec de minces ailes frémissantes de gaze, ou de hautes pattes
articulées, bourdonnaient autour des feuilles velues ou faisaient
frissonner la terre en certains points.

La nature inanimée avait perdu la vie mouvante de la mer et le
crépitement du sable; l'air du large était arrêté par la barrière
des falaises; les plantes semblaient fixes comme le roc, et les bêtes
brunes, rampantes ou ailées, se tenaient dans une bande étroite hors de
laquelle il n'y avait plus de mouvement.

Or, si le Capitaine au pavillon noir n'avait pas songé, malgré
l'ignorance de la contrée où ils étaient, que les dernières indications
des boussoles avaient porté le navire vers le Pays Doré où tous les
Compagnons de la Mer désirent atterrir, il n'eût pas poussé plus loin
l'aventure, et le silence de ces terres l'eût épouvanté.

Mais il pensa que cette côte inconnue était la rive du Pays Doré, et
il dit à ses compagnons des paroles émues qui leur mirent des désirs
variés au cœur. Nous marchâmes tête basse, souffrant du calme; car les
horreurs de la vie passée, tumultueuses, s'élevaient en nous.

A l'extrémité de la plaine nous rencontrâmes un rempart de sable d'or
étincelant. Un cri s'éleva des lèvres déjà sèches des Compagnons de la
Mer; un cri brusque, et qui mourut soudain, comme étranglé dans l'air,
parce que dans ce pays où le silence paraissait augmenter, il n'y avait
plus d'écho.

Le Capitaine pensant que cette terre aurifère était plus riche au delà
des levées de sable, les Compagnons montèrent péniblement; le sol
fuyait sous nos pas.

Et de l'autre côté, nous eûmes une étrange surprise; car le rempart de
sable était le contrefort des murailles d'une cité, où de gigantesques
escaliers descendaient de la route de garde.

Pas un bruit vital ne s'élevait du cœur de cette ville immense. Nos
pas sonnaient tandis que nous passions sur les dalles de marbre, et
le son s'éteignait. La cité n'était pas morte, car les rues étaient
pleines de chars, d'hommes et d'animaux: des boulangers pâles, portant
des pains ronds, des bouchers soutenant au-dessus de leurs têtes des
poitrines rouges de bœufs, des briquetiers courbés sur les chariots
plats où les rangées de briques scintillantes s'entre-croisaient, des
marchands de poissons avec leurs éventaires, des crieuses de salaisons,
haut retroussées, avec des chapeaux de paille piqués sur le sommet de
la tête, des porteurs esclaves agenouillés sous des litières drapées
d'étoffes à fleurs de métal, des coureurs arrêtés, des femmes voilées
écartant encore du doigt le pli qui couvrait leurs yeux, des chevaux
cabrés, ou tirant, mornes, dans un attelage à chaînes lourdes, des
chiens le museau levé ou les dents au mur. Or toutes ces figures
étaient immobiles, comme dans la galerie d'un statuaire qui pétrit
des statues de cire; leur mouvement était le geste intense de la vie,
brusquement arrêtée; ils se distinguaient seulement des vivants par
cette immobilité et par leur couleur.

Car ceux qui avaient eu la face colorée étaient devenus complètement
rouges, la chair injectée; et ceux qui avaient été pâles étaient
devenus livides, le sang ayant fui vers le cœur; et ceux dont le
visage autrefois était sombre présentaient maintenant une figure fixe
d'ébène; et ceux qui avaient eu la peau hâlée au soleil, s'étaient
jaunis brusquement, et leurs joues étaient couleur de citron; en sorte
que parmi ces hommes rouges, blancs, noirs et jaunes, les Compagnons
de la Mer passaient comme des êtres vivants et actifs au milieu d'une
réunion de peuples morts.

Le terrible calme de cette cité nous faisait hâter le pas, agiter les
bras, crier des paroles confuses, rire, pleurer, hocher la tête à la
manière des aliénés; nous pensions qu'un de ces hommes qui avaient
été en chair peut-être nous répondrait; nous pensions que cette
agitation factice arrêterait nos réflexions sinistres; nous pensions
nous délivrer de la malédiction du silence. Mais les grandes portes
abandonnées bâillaient sur notre route; les fenêtres étaient comme des
yeux fermés; les tourelles de guetteurs sur les toits s'allongeaient
indolemment vers le ciel. L'air semblait avoir un poids de chose
corporelle; les oiseaux, planant sur les rues, au bord des murs, entre
les pilastres, les mouches, immobiles et suspendues, paraissaient des
bêtes varicolores emprisonnées dans un bloc de cristal.

Et la somnolence de cette cité dormante mit dans nos membres une
profonde lassitude. L'horreur du silence nous enveloppa. Nous qui
cherchions dans la vie active l'oubli de nos crimes, nous qui buvions
l'eau du Léthé, teinte par les poisons narcotiques et le sang, nous
qui poussions de vague en vague sur la mer déferlante une existence
toujours nouvelle, nous fûmes assujettis en quelques instants par des
liens invincibles.

Or, le silence qui s'emparait de nous rendit les Compagnons de la
Mer délirants. Et parmi les peuples aux quatre couleurs qui nous
regardaient fixement, immobiles, ils choisirent dans leur fuite
effrayée chacun le souvenir de sa patrie lointaine; ceux d'Asie
étreignirent les hommes jaunes, et eurent leur couleur safranée de cire
impure; et ceux d'Afrique saisirent les hommes noirs, et devinrent
sombres comme l'ébène; et ceux du pays situé par delà l'Atlantide
embrassèrent les hommes rouges et furent des statues d'acajou; et ceux
de la terre d'Europe jetèrent leurs bras autour des hommes blancs et
leur visage devint couleur de cire vierge.

Mais moi, le Capitaine au pavillon noir, qui n'ai pas de patrie, ni
de souvenirs qui puissent me faire souffrir le silence tandis que ma
pensée veille, je m'élançai terrifié loin des Compagnons de la Mer,
hors de la cité dormante; et malgré le sommeil et l'affreuse lassitude
qui me gagne, je vais essayer de retrouver par les ondulations du sable
doré, l'Océan vert qui s'agite éternellement et secoue son écume.


[Footnote 1: Ces pages ont été trouvées dans un livre oblong à
couverture de bois; la plupart des feuillets étaient blancs. Sur la
lame supérieure étaient grossièrement gravés deux fémurs surmontés
d'un crâne et le livre émergeait du sable d'or d'un désert jusqu'alors
inexploré.]



LE PAYS BLEU

_A Oscar Wilde._


Dans une ville de province que je ne saurais plus retrouver, les rues
montantes sont vieilles et les maisons vêtues d ardoises. La pluie
coule le long des pilotis sculptés et ses gouttes tombent à la même
place, avec le même son. Les petites fenêtres rondes se sont enfoncées
dans les murs, comme pour se garer des coups. Il n'y a de hardi, parmi
ces ruelles, que le lierre à la pointe des portes et la mousse à
la crête des murs: car les feuilles sombres et luisantes du lierre
avancent leurs dents, et la mousse ose envelopper les grosses pierres
extérieures de son velours jaune--mais les êtres sont aussi fugitifs
que l'ombre des fumées.

Là sont encore des fanaux rougeâtres attachés aux linteaux, et des
chandelles minces dans les chandeliers d'étain, et des paquets
d'allumettes soufrées, et de petits carreaux pleins d'ombre et de
poussière derrière lesquels dorment d'étranges petits flacons où les
liqueurs étaient autrefois vertes et bleues. Des cornettes froncées
tremblent aux vitres, et parfois on aperçoit de pâles visages d'enfants
et des doigts frêles qui agitent un pantin décoloré, une oie de bois ou
une balle demi-bariolée.

Là, un soir d'hiver, sous un porche noir, une petite main froide se
glissa dans la mienne, et une voix d'enfant murmura à mon oreille:
«Viens!» Nous montâmes un escalier dont les marches vacillaient; il
était tordu en spirale et une corde servait de rampe; les fenêtres
étaient jaunes de lune et une porte solitaire battait, agitée parle
vent. La petite main froide me serrait le poignet.

Quand nous entrâmes dans la chambre, fermée de quatre planches
disjointes, avec un loquet de ficelle, une chandelle bruissante fut
allumée et fichée dans une bouteille. A côté de moi, tenant ma main,
était une fillette de treize ans; ses cheveux fins couleur d'or
tombaient sur ses épaules et ses yeux noirs brillaient de satisfaction.
Mais elle était maigre et menue, et sa peau avait la nuance que donne
la faim.

--Je m'appelle Maïe, dit-elle, et, tendant le doigt: «Pas que tu as eu
peur, affreux monstre, quand je t'ai pris la main?»

Puis, elle me mena autour de la chambre.--«Bonjour, ma belle glace,
dit-elle; tu es un peu cassée, mais ça ne fait rien. Voilà un ami très
gentil que je te présente.--Bonjour, ma vilaine table, qui n'a que
trois pattes; tu es vilaine, mais je t'aime tout de même.--Bonjour, ma
cruche, qui n'a plus de gueule; ça ne m'empêchera pas de t'embrasser
pour boire ton eau.--Bonjour, mon chez-moi, je te salue syndicalement:
aujourd'hui j'ai de la société.»

J'avais mis, je crois, un peu d'argent sur la pauvre table. Maïe me
sauta au cou. «Tu veux bien, dit-elle, je vais chercher un grand pain,
un pain de six livres.--Au revoir, mon chez-moi: soyez sage pendant
mon absence; il y a un vieux cahier d'images dans le coin.»

Elle remonta gravement, le menton sur le pain poudré de farine, les
deux bras dessous, et les mains tenant son tablier gonflé. Elle fit
tout rouler par terre. «Vois-tu, dit-elle, j'ai acheté des marrons;
comme ça je ne serai pas en peine; ça bourre, ça nourrit, et j'en ai
pour mon hiver.» Elle les rangea un à un, à plat, dans le tiroir de
la table, leur rit avant de le fermer et s'assit sur le lit. Puis
elle prit le grand pain et mordit à même le croûton; à mesure qu'elle
mangeait, sa petite figure avançait dans la brèche et elle me regardait
sans cesse, pour voir si je me moquais d'elle.

Quand elle eut mangé, elle soupira. «J'avais faim, dit-elle. Et Michel
aussi, probable. Où est-il encore, ce garnement?--Tu sais, Michel est
un petit garçon très malheureux, qui n'a plus ni mère ni père; il est
affreux; il est bossu; il m'aide à faire mon feu et va me chercher mon
eau; ça fait qu'il mange avec moi, et je lui donne des sous, quand j'en
ai.»

On entendit un cliquetis de sabots, et la ficelle du loquet
tressaillit.--«Le voilà,» dit Maïe. Je vis entrer un avorton blême,
les mains et le nez noirs de charbon, sa culotte courte ouverte au
vent: il me tira la langue et me fit une longue grimace avec sa
bouche.--«Allons, Michel, ci reste tranquille, dit Maïe. Tu ferais
mieux d'écouter Monsieur qui te parle. Va vite.» Michel remonta avec la
bouteille de vin doux que je lui demandais.

Le petit poêle de fonte avait été rempli et allumé. Il y avait un
peu de bois de démolition, encore taché de ciment. Les châtaignes
rôtissaient sur le couvercle: Maïe les avait mordues, pour leur donner
de l'air. Elles éclataient parfois et Maïe les grondait: «Vilains
marrons, voulez-vous bien ne pas sauter?» Cependant elle recousait
la doublure de finette d'un corsage. L'aiguille y passait avec un
crissement doux. La lueur du poêle tombait sur ses mains agiles, et
faisait briller l'étoffe. Michel, accroupi, fermait les yeux à la
chaleur.

--Je couds, je couds, dit Maïe. J'aurai cinq sous. Pas, c'est bien
payé? Donne-moi un peu de vin doux, monstre. Bois le fond: je neveux
être ni mariée ni pendue.

Dans son langage enfantin elle me conta sa vie. Elle ne savait ni bien,
ni mal. Elle avait erré dans la campagne, avec d'horribles garçons,
pour jouer la comédie. A neuf ans, elle était princesse au fond d'une
grange, les pieds nus dans la paille, et une couronne de papier d'or
sur la tête. Elle savait encore des tirades de ses rôles, et m'en
récita. «Oh! il y avait une belle pièce, dit-elle. Ça s'appelait, je
crois, le _Pays Bleu._ On ne voyait pas qu'il était bleu, mais on
se figurait, tu comprends. Les montagnes étaient bleues, les arbres
bleus, l'herbe bleue et les bêtes bleues. Et je disais: «Prince, voici
le palais du roi mon père; il est d'acier fort et la porte de fer
rouge, gardée par un dragon à triple gueule. Si vous voulez obtenir
ma main...» Hou--c'est un marron qui vient de sauter. Michel, épluche
donc les marrons au lieu de dormir. Est-ce que c'est vrai qu'il y a un
pays bleu? Je suis sûre que j'y serais; mais on a mis en prison tous
les gars qui jouaient avec moi. On prétend qu'ils volaient dans les
maisons. Un jour un garde est venu, et il leur a dit, et il leur a
dit ... ça ne fait rien, je ne me rappelle plus--mais je ne les ai pas
revus. Et depuis je demeure en ville; mais c'est triste. Il pleut tout
le temps. On ne voit que des ardoises et des petites boutiques noires.»

Ainsi elle jasait; puis elle se mit en colère: «Michel, je t'ai défendu
de salir la chambre avec tes épluchures. Ramasse-les. Oh gueux! Tiens!»
Elle ôta une bottine et la lui jeta à la tête. Sa figure était rouge,
ses veux étincelants.

--Tu ne peux pas te figurer comme il est méchant. J'en endure avec lui!

Cependant, je dus quitter la petite Maie; mais je promis de revenir. Je
la voyais chaque jour, et elle cousait sans cesse, devant son poêle.
Maintenant elle assemblait de singuliers costumes, avec des chiffons de
couleur. Sa peau reprenait de la vie; Maïe mangeait enfin. Mais elle
devenait triste, à mesure que la misère s'en allait. Elle regardait
tomber la pluie. «Monstre, vilain monstre,» disait-elle, l'œil vide et
les lèvres molles. Une fois, entrebâillant la porte, je la vis devant
la glace brisée, ses cheveux d'or sur les seins à peine formés, une
couronne de papier découpée avec des ciseaux sur la tête. Quand elle
m'entendit, elle la cacha. «Michel est méchant, dit-elle: il ferait un
beau dragon.»

L'hiver touchait à sa fin. Le ciel était encore sombre, mais quelques
rayons faisaient luire le bord des ardoises. La pluie tombait moins dru.

Un soir je trouvai la chambre vide. Il n'y avait plus ni table, ni
chaise, ni poêle, ni cruche. En regardant par la fenêtre, il me sembla
que des épaules contournées disparaissaient au fond de la cour. Et, à
la lueur du rat-de-cave qui me servait pour monter l'escalier, je vis
une pancarte épinglée au mur, avec ces mots écrits en grosses lettres:

BONSOIR, MON CHEZ-MOI. MAÏE ET MICHEL

SONT PARTIS POUR LE PAYS BLEU.



RETOUR AU BERCAIL


_A Catulle Mendès._


C'était un dimanche après midi et les cloches sonnaient. Le soleil
éclairait la moitié des rues montantes qui menaient au bal. On y voyait
passer des bandes de filles en cheveux, un ruban au cou, avec le nœud
tourné sur le côté; elles riaient et jacassaient en se tenant les bras.
Passant devant le garde municipal, elles le saluaient d'un air moqueur
et entraient dans la salle de danse.

La lumière crue qui tombait du plafond exagérait la pâleur du visage
des femmes. Elles tournaient par couples dans le grand carré autour
duquel refluait une bande d'hommes serrés. Sur les bancs, dans
l'enceinte réservée à la danse, des familles entières étaient assises,
les mères, enveloppées d'un fichu noir, tenant parfois un enfant dans
les bras; des petits garçons et des petites filles de trois ou quatre
ans qui suçaient des sucres d'orge ou qui, cramponnés aux jupes,
écarquillaient les yeux. De temps à autre une fille, tordant la queue
de sa robe, venait se rasseoir près d'eux. L'une, avec sa masse de
cheveux châtains relevée en cimier de casque, le buste droit, les
épaules pleines, portait la tête en impératrice, ayant le nez busqué,
la bouche arquée, le sourire plein de défi. Elle dansait le quadrille
en soulevant à peine son jupon de deux doigts et passait parmi les
entrechats des danseurs, le masque blême. Elle semblait ignorante de
tous les gestes et de toutes les provocations et son léger balancement
sur les hanches était un salut à peine consenti par sa fierté.

Soudain il se fit un grand tumulte dans la salle. Une armée de nouveaux
venus avait envahi l'entrée. Ils étaient accoutrés de la façon la plus
étrange et paraissaient monter de la foire du boulevard Rochechouart.
En tête marchait un pitre coiffé d'un gibus trop bas; sa face colorée
était complètement glabre et sa bouche mince descendait aux coins vers
le pli des joues. Il portait un long habit jaune tacheté en léopard
dont les boutons étaient une multitude de petits miroirs. Puis venaient
confusément des clowns bleus et rouges; des pierrots blancs aux yeux
noircis sous la farine; des lutteurs avec des maillots lâches, un
caleçon de peau, des bras tatoués et des bracelets de fourrure aux
poignets et aux chevilles; des ballerines dont les jupes de gaze
étaient semées de découpures noir et or; des arlequins moulés dans un
collant fait de losanges multicolores, à ceinture de cuir, à souliers
ouverts; ils avaient des membres nerveux, cinglaient l'air d'une
batte, et, sous leur bicorne, un loup d'étoffe, par les trous duquel
leurs yeux pétillaient, rendait leur figure railleuse; des crieurs
de boniment, à houppelande bariolée; des banquistes et des joueurs
de gobelet, des montreurs d'entre-sort, des faiseurs de poids, des
équilibristes et des jongleurs, des nains et des naines, des vendeurs
de secrets, des arracheurs de dents, des jocrisses et des paillasses.
Et parmi cette foule il y avait une drôle de petite créature qui
pouvait être âgée de vingt-cinq ou de soixante ans, qui tortillait son
buste développé sur une paire de jambes trop courtes, et se dandinait
comme un oison.

Enfin une troupe de femmes turques, blondes et brunes, s'était ruée sur
le parquet de danse; elles agitaient leurs larges pantalons de satin,
les faisaient bouffer, levaient leurs bras, un peu jaunes, secouaient
leurs vestes courtes, les doigts passés dans leurs grandes ceintures,
et entre-choquaient toutes les piécettes sonnantes et les oripeaux de
leurs cheveux.

L'une, habillée tout de rouge, avec des sequins dorés sur le front,
avait des cheveux noirs en frisons; elle était souple et se mit tout
de suite à danser, la tête penchée. Elle souriait aux avances, pliait
effrontément les mains, levait la jambe en chahuteuse, haussait les
épaules pour une Carmen qui faisait le grand écart à un bout de la
salle, donnait, sur les bras de ceux qui ne prenaient pas garde aux
figures du quadrille, des coups secs avec le revers de la main, parlait
en zézayant, le nez retroussé au vent, et quêtant les regards du pitre
couvert de petits miroirs.

Et, de l'autre côté, casquée de ses cheveux, avec ses grands yeux
calmes, son nez en lame mince, son profil impérial, ses mouvements
sobres, la danseuse fière continuait le quadrille. Le pitre la
vit aussitôt, louvoya vers elle et, lui faisant face, lança
d'extraordinaires coups de pied, tandis que ses bras s'écartaient et
s'abaissaient comme des ailes de moulin.

Elle le regardait avec beaucoup de sang-froid, tandis que la petite
Orientale rouge lui jetait des œillades furieuses. Finalement, comme
la musique du quadrille cessait, le pitre empoigna la danseuse blême
par la taille et la porta dans le fond de la salle, où sous une sorte
de voûte, on servait des consommations à des tables de bois. Elle ne
cria pas, elle ne fit pas d'effort pour se dégager: mais elle fouettait
rapidement de ses doigts la figure du pitre qui grimaçait.

Elle se laissa asseoir sur un banc sans mot dire, trempa ses lèvres
dans un verre de punch, et regarda fixement dans le vague un point
mystérieux, au-dessus de la tête du pitre qui étalait ses manches,
faisait claquer son chapeau à ressort, clignait des yeux et étincelait
de toutes ses glaces.

Cependant la brune, avec sa veste et son pantalon rouges, s'était
enfuie vers l'entrée, secouée par de grands sanglots. Elle ne cessait
de dire: «Je veux m'en aller, je veux m'en aller!» Puis elle
s'affaissa sur une chaise, devant une petite table peinte: ses larmes
traçaient des ruisseaux noirs dans la poudre de riz qui couvrait sa
figure et elle déchirait son mouchoir avec ses dents.

J'étais là, et j'essayai de lui parler pour la consoler. Mais elle
me repoussa des deux bras et continua de sangloter; ses épaules
remontaient par saccades, à cause des hoquets, et elle s'enfonçait la
figure entre les mains. Enfin, parmi ses pleurs, elle me dit qu'elle
aimait ce pitre à la folie--mais que sa conduite prouvait bien qu'il
était un ingrat; puis elle se mit en colère, et cria des injures; puis
elle pleura de nouveau; et elle remuait toujours la tête en disant: «Je
veux m'en aller, je veux m'en aller!»

Enfin, elle vida son cœur, et voici ce qu'elle dit: «J'ai assez de ton
Paris qui mange, qui dévore, qui vomit tout; les maisons sont remplies
de femmes qui meurent et d'hommes qui les exploitent; tous les hôtels
sont de terribles repaires; tous les cafés sont des antres où quelque
bête vous guette. Quand on s'amuse, on a du bois peint ou du gaz sur
la tête; quand on rit, on éclabousse sa poudre et on fait craquer sa
peinture; quand on pleure, on n'a pas d'endroit où on puisse poser sa
tête sans entendre un ricanement. Si vous êtes malade, vous trouvez
l'hôpital avec ses lits blancs qui ont déjà l'air de linceuls. Vous
êtes salie avant d'avoir aimé; et si vous aimez, une autre vous trahit.
Les rues sont pleines d'affamés de pain et d'amour. On vole partout,
ici. On vole dans votre poche et on vole dans votre cœur. Personne n'a
rien d'assuré; rien n'est solide, même pas les vêtements (elle mettait
son costume en lambeaux). Personne n'a pitié de vous; ni les hommes qui
rient, ni les femmes qui vous en veulent, ni les terribles enfants,
plus cruels que tous. J'ai vu une femme, par une nuit d'hiver, sous une
porte cochère, avec une troupe de jeunes gens qui la raillaient, et la
malheureuse pleurait, pleurait. On n'a pas le temps d'avoir pitié. A
peine si on a le temps de faire pitié. On passe du salon d'un café au
trottoir de la devanture, et puis au tas que les balayeurs enlèvent le
matin. C'est très vite fait: trois ans, quatre, ans--à la hotte, tout
ça!

«Je veux m'en aller. Je retournerai chez nous, à la campagne.»

Je lui demandai ce qu'elle était, là-bas.

--Ce que je suis? Gardeuse de cochons, sauf vot'respect. Ah! comme je
vais m'amuser! Vous ne savez pas? On a le ciel bleu sur la tête, du
bon air, de la bonne eau, du bon pain. Il y a Piârre qui me donnera du
lait. Nous prendrons des cigales dans les champs. Nous leur tresserons
des cages, à l'ombre. Nous fouetterons toutes nos bêtes, les noires et
blanches surtout, qui ont une queue tortillée et qui sont goinfres.
Nous verrons coucher le soleil. Nous serons pleins de boue, crottés,
rouges, contents...

Et l'odalisque s'enfuyant, gagna la porte et disparut. Alors, parmi
les lustres qui s'allumaient, parmi la fumée des cigares qui montait
sous le plafond, je crus voir Paris embrasé par un immense coucher de
soleil, avec des reflets sanglants aux bals et aux cafés, tandis que
sur les routes blanches, un peu rosées sous les derniers rayons, on
voyait s'éloigner, vers leurs provinces, des files de petites gardeuses
de cochons, retour de la capitale, avec le mouchoir aux yeux et le
baluchon sur l'épaule.



CRUCHETTE

_A W.-G.-C. Byvanck_.


--As-tu encore un peu d'eau dans la cache, frangin?--je me meurs ...
dit Jambe-de-Laine.

--Nib de lance, répondit Silo; mais Gruchette va venir.

Les cailloux semblaient rouges, tant le soleil ensanglantait les yeux.
La bruyère était sèche; les clochettes bleues s'abattaient sur la
mousse bridée. Il y avait un petit bois de chênes-nains, au bout de la
lande, et le cri des oiseaux y sonnait frais. Assis parmi les meules
pierreuses, Silo et Jambe-de-Laine, épuisés de chaleur, frappaient
mollement les cailloux de leurs masses de plomb.

--Eh ben, si t'avais été Joyeux, Petite-Jambe, dit Silo, t'aurais
crampsé sur la route ou au fond d'un trou. Hardi, la gradaille va
rappliquer; t'as des bras de lait, pauvre petit homme. Tiens, j'te vas
éclater ton fade d'cailloux. Gare, j'pique au tas.

--J'ai mal, dit Jambe-de-Laine, soulevant à peine sa tête pâle.

--Va donc, soldat, reprit Silo, est-ce qu'on meurt dans les champs de
pierres? Voilà Cruchette; n'y a pas de fouant; tout est franc comme
l'or; nous allons boire, enfin!

Derrière les monceaux de cailloux parut la figure craintive d'une fille
brune; elle guetta les alentours, s'essuya les joues et apporta une
cruche à l'ombre de la meule où travaillaient Silo et Jambe-de-Laine.

--Cruchette, Cruchette, dit Silo, mon copin est malade. Donne-lui un
coup d'eau fraîche; c'est un bon garçon, il a de la peine. Je vas vous
laisser; si le sergent vient, défilez-vous par le fossé: moi, je vas
refaire le manche à ma masse.

Cruchette se glissa timidement jusqu'aux pierres. Le bourgeron levé sur
le pot, Jambe-de-Laine y but longtemps; puis il regarda les yeux de la
fille. «Et c'est tout?» dit-il.

--Comme tu voudras, répondit Cruchette.

On ne les surveillait pas beaucoup. Les sergents passaient toutes les
heures, sachant que les hommes punis de prison préfèrent le travail
de cailloux au peloton de chasse. De l'appel du matin à l'appel du
soir, le calot baissé sur les yeux, ils maniaient la masse de plomb
et rentraient dans la prison pendant la nuit. Silo ayant servi en
Afrique, connaissait les compagnies où l'on peine sous le revolver. Il
avait la figure osseuse et tannée, des membres longs et l'œil féroce.
Jambe-de-Laine venait on ne sait d'où. Il était faible, paresseux et
lâche. Mais son sourire était tendre, ses yeux pleins de charme, et sa
démarche très nonchalante.

Silo et Jambe-de-Laine devinrent comme deux frères. L'ancien qui avait
sué dans des trous au pays du soleil, eut pour le jeune une grande
sollicitude. D'ordinaire il doublait son travail en cassant les pierres
de Jambe-de-Laine. Et lorsque celle qu'ils avaient appelée Cruchette
apparaissait, vers le milieu du jour, Silo la menait vers «le petit
frère qui avait les foies blancs.»

--Tiens Cruchette, disait-il--et, crachant de côté: «Petit, voilà de
quoi boire, passe ta peine.»

Et d'où venait Cruchette? Comme un papillon qui vole autour d'une
chandelle, cette fille à la cruche errait parmi les prisonniers. Elle
leur tendait le pot et la bouche; elle ne parlait presque pas, et
pleurait avec les plus jeunes. Quelquefois elle avait des genêts dans
les cheveux, les mains terreuses, les seins parfumés de foin. Si elle
se sentait les joues rouges, elle les appuyait au ventre brun de sa
cruche pour les pâlir. Elle paraissait aimer son pays et ses landes
pierreuses.

--Cruchette, lui dit Jambe-de-Laine, étendu dans le fossé, une main
derrière la tête, ce n'est pas une vie. J'ai encore quarante jours à
tirer. Veux-tu nous en aller? Cruchette le regarda avec de grands yeux.

--Oui, reprit Jambe-de-Laine, on en a parlé déjà avec Silo. La mer
n'est pas loin et ça le connaît. Il y a une crique par là. On démarrera
un canot. Nous irons en Angleterre. Sur les quais de là-bas, on
trouvera bien à s'embaucher. J'apprendrai le métier. Ça nous mènera
dans les Indes où les hommes sont couleur de cuivre. Si nous avons de
la chance, nous irons dans leurs montagnes, qui sont pleines d'or et
nous ferons ce que nous voudrons.

Cruchette secoua la tête. Deux gouttelettes transparentes coulèrent sur
ses joues. Jambe-de-Laine lui caressa les cheveux. «Laisse-moi pleurer,
dit-elle; ça me fera du bien. Comment veux-tu que j'aille? Mes pieds
sont nus. On me chassera de tous les bateaux. Je ne sais pas ce que
c'est que les Indes; ici j'aime mes fleurs jaunes et mes hommes qui
travaillent dans les cailloux, et je leur donne à boire. Mais tu ne
t'en iras pas, petit ami?»

Jambe-de-Laine haussa les épaules.

L'heure chaude passait. Silo siffla doucement, pour avertir que
le sergent arrivait. Tous deux, accroupis, soulevèrent la masse
et l'abattirent avec un roulement de pierres. Puis les ombres
s'allongèrent. On entendit des voix. Au commandement, des hommes
en bourgerons se levèrent, et vinrent en file déposer aux pieds du
chef d'escouade leurs marteaux de plomb. Puis se forma la colonne
par quatre, pour entrer au quartier. On ne fît pas l'appel avant de
remettre les soldats en prison où les gamelles pleines étaient rangées
sur les bat-flancs. Mais le soir, quand le commandant de poste,
lanterne au poing, compta ses prisonniers dans la salle dallée, il lui
manquait deux hommes: Jambe-de-Laine et Silo.

Ils avaient roulé leurs bourgerons et leurs calots sous les pierres.
Nu-tête, la chemise ouverte, ils suivaient la lisière de la route vers
la mer. La brise de la nuit soufflait. Jambe-de-Laine marchait plus
lentement:

--Allons, dit Silo, t'es plus dans la peine, mon gars; t'as des plumes
aux pattes, comme les chouans qui volent le soir.

L'air était salé. Ils ne dirent plus rien, tandis que leurs godillots
faisaient crier la terre sèche. Les haies, blanches de brume,
noircissaient derrière eux. A l'horizon des moulins à vent sombres
faisaient tourner leurs ailes encore un peu rougies de soleil.

--Et Cruchette? dit Silo tout à coup. Va donc--nous en retrouverons,
dans les Indes, des Cruchettes avec des yeux doux. Mais, mon gars,
maintenant t'es plus dans la peine, y aura part à deux.

Jambe-de-Laine ne répondit pas. Il était las, peut-être. La lande
s'abaissait, grise, vers la mer; on entendait les lames qui brisaient.
Par le sentier de ronde, Silo mena son camarade à la petite crique
où une barque, rames rentrées, était couchée sur le sable. Comme ils
s'approchaient, de l'intérieur de la barque surgit une forme féminine:

--Je m'en vas avec vous, dit-elle, en riant à travers ses pleurs.

--Cruchette, dit Jambe-de-Laine, viens-nous-en! Cruchette est venue!

--Pour moi, mon gars, répondit Silo d'une voix profonde.

--Pour moi, mon vieux, cria Jambe-de-Laine.

--Dis donc, on n'est plus sur les cailloux, ici.

--On fait ce qu'on veut; j'ai plus besoin de toi.

--Cruchette, dit Silo.

--Cruchette, dit Jambe-de-Laine.

Et elle courut entre eux deux: car l'un en face de l'autre, près de la
barque et du flot qui tremblait, à la lueur de la lune montante, ils
avaient tiré leurs couteaux blancs.



BARGETTE


_A Maurice Pottecher._


A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire;
l'eau dormante était verte jusqu'à l'ombre des murailles; contre la
cabane de l'éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les
volets battaient sous le vent; par la porte mi-ouverte, on voyait la
mince figure pâle d'une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe
ramenée entre les jambes. Des orties s'abaissaient et se levaient sur
la marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du bas
automne et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait
vide; la campagne était morne; une bande d'herbe jaunâtre se perdait à
l'horizon.

Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du
petit remorqueur. Il parut au delà de l'écluse, avec le visage taché de
charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle; et
à l'arrière une chaîne se déroulait dans l'eau. Puis venait, flottante
et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait au milieu
une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres étaient
rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour
des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de
bois pleines de terre avec des muguets, du réséda, et des géraniums.

Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la
barge, dit à celui qui tenait la gaffe:

--Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant recluse?

--Ça va, répondit Mahot.

Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s'assit
entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l'épaule,
entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier
gras, une miche longue et un cruchonde terre. Le vent fit sauter
l'enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la
jeta vers l'écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.

--Bon appétit, là-haut, cria l'homme; nous autres, on dîne.

Il ajouta:

--L'Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copins que
nous avons passé par là.

--Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C'est
parce qu'il a la peau brune, mademoiselle; nous l'appelons comme ça sur
les chalands.

Et une petite voix fluette leur répondit:

--Où allez-vous, la barge?

--On mène du charbon dans le Midi, cria l'Indien.

--Où il y a du soleil? dit la petite voix.

--Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.

Et la petite voix reprit, après un silence:

--Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?

Mahot s'arrêta de mâcher sa liche. L'Indien posa le cruchon pour rire.

--Voyez donc--_la barge!_ dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton
écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.

--On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l'Indien.

La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans sa
cabane.

La nuit ferma les murailles du canal. L'eau verte monta le long des
portes d'écluse. On ne voyait plus que la lueur d'une chandelle
derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut
des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en
s'élevant. Un peu avant l'aube, les gonds grincèrent avec un roulement
de chaîne et, l'écluse s'ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné
par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes
reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette
campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.

L'Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d'une flûte
qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.

--Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.

--Non, dit l'Indien, c'est une moinette; la gosse de l'écluse. Elle est
là, parole d'honneur. Mince!

Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d'aurore,
et elle dit de sa voix menue:

--Vous m'aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin.
Je vais avec vous dans le soleil.

--Dans le soleil? dit Mahot.

--Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des
mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands
comme l'ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après
les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les
noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des
choses ... qui vont dans l'eau, des ... citrouilles--non--des bêtes
qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On
fait de la soupe avec. Des ... citrouilles. Non ... je ne sais plus ...
aidez-moi.

--Le diable m'emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être?

--Oui, dit la petite. Des ... tortues.

--Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?

--C'est papa qui m'a appris.

--Trop fort, dit l'Indien. Appris quoi?

--Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux et les ...
citrouilles. Allez, papa était marin avant d'ouvrir l'écluse. Mais papa
est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n'y a que des mauvaises
plantes. Vous ne savez pas? J'avais voulu faire un jardin, un beau
jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J'aurais enlevé
les planches du parquet, au milieu; j'aurais mis de la bonne terre,
et puis de l'herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui
se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des
bruants, et des linots pour causer. Papa m'a défendu. Il m'a dit que ça
abîmerait la maison et que ça donnerait de l'humidité. Alors je n'ai
pas voulu d'humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.

La barque flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres
fuyaient à la file. L'écluse était loin. On ne pouvait virer le bord.
Le remorqueur sifflait en avant.

--Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n'allons pas en mer. Jamais
nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il
y aura un peu plus de soleil--voilà tout.--Pas vrai, l'Indien?

--Pour sûr, dit-il.

--Pour sûr? répéta la petite. Menteurs!

Je sais bien, allez.

L'Indien haussa les épaules.

--Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe,
Bargette.

Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes,
elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles.
La barge longea les champs bruns avec leurs pousses délicates: et
les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et les
moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles
rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l'été.
Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou Mahot
menaient la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompée. Car bien que le
soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres
rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l'eau, et les
hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n'avait pas vu ses
oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres,
ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des
chiens.

La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal
étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates
rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.

--C'est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et
revenir. Le papa sera content, hein?

Bargette secoua la tête.

Et le matin, le bateau étant à l'amarre, ils entendirent encore des
coups menus piqués aux vitres rondes:

--Menteurs! cria une voix fluette.

L'Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle
se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de
nouveau, s'enfuyant derrière la côte:

--Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!



    TABLE

    PRÉFACE
    LE ROI AU MASQUE D'OR
    LA MORT D'ODJIGH
    L'INCENDIE TERRESTRE
    LES EMBAUMEUSES
    LA PESTE
    LES FAULX-VISAIGES
    LES EUNUQUES
    LES MILÉSIENNES
    52 ET 53 ORFILA
    LE SABBAT DE MOFFLAINES
    LA MACHINE A PARLER
    BLANCHE LA SANGLANTE
    LA GRANDE-BRIÈRE
    LES FAUX-SAULNIERS
    LA FLÛTE
    LA CHARRETTE
    LA CITÉ DORMANTE
    LE PAYS BLEU
    LE RETOUR AU BERCAIL
    CRUCHETTE
    BARGETTE





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Roi au Masque d'Or" ***

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